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Beuchot - -Release Date: December 24, 2022 [eBook #69631] - -Language: French - -Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at - http://www.pgdp.net (This file was produced from images - available at The Internet Archive) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE VOLTAIRE TOME -XX *** - - - - - - ŒUVRES - - DE - - VOLTAIRE - - AVEC - - PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, - NOTES, ETC. - - PAR M. BEUCHOT. - - TOME XX. - - SIÈCLE DE LOUIS XIV.--TOME II. - - [Illustration: colophon] - - A PARIS, - CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE, - RUE DE L’ÉPERON, Nº 6. - FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, Nº 24. - WERDET ET LEQUIEN FILS, - RUE DU BATTOIR, Nº 20. - - M DCCC XXX. - - - - - SIÈCLE - - DE LOUIS XIV. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -Guerre mémorable pour la succession à la monarchie d’Espagne. Conduite -des ministres et des généraux jusqu’en 1703. - - -A Guillaume III succéda la princesse Anne, fille du roi Jacques et de la -fille d’Hyde, avocat devenu chancelier, et l’un des grands hommes de -l’Angleterre[1]. Elle était mariée au prince de Danemark, qui ne fut que -son premier sujet. Dès qu’elle fut sur le trône, elle entra dans toutes -les mesures du roi Guillaume, quoiqu’elle eût été ouvertement brouillée -avec lui. Ces mesures étaient les vœux de la nation. Un roi fait -ailleurs entrer aveuglément ses peuples dans toutes ses vues; mais à -Londres un roi doit entrer dans celles de son peuple. - -Ces dispositions de l’Angleterre et de la Hollande pour mettre, s’il se -pouvait, sur le trône d’Espagne l’archiduc Charles, fils de l’empereur, -ou du moins pour résister aux Bourbons, méritent peut-être l’attention -de tous les siècles. La Hollande devait, pour sa part, entretenir cent -deux mille hommes de troupes, soit dans les garnisons, soit en campagne. -Il s’en fallait beaucoup que la vaste monarchie espagnole pût en fournir -autant dans cette conjoncture. Une province de marchands presque toute -subjuguée en deux mois, trente ans auparavant, pouvait plus alors que -les maîtres de l’Espagne, de Naples, de la Flandre, du Pérou, et du -Mexique. L’Angleterre promettait quarante mille hommes, sans compter ses -flottes. Il arrive dans toutes les alliances que l’on fournit à la -longue beaucoup moins qu’on n’avait promis. L’Angleterre, au contraire, -donna cinquante mille hommes dans la seconde année, au lieu de quarante; -et vers la fin de la guerre, elle entretint, tant de ses troupes que de -celles des alliés, sur les frontières de France, en Espagne, en Italie, -en Irlande, en Amérique, et sur ses flottes, près de deux cent mille -soldats et matelots combattants; dépense presque incroyable pour qui -considérera que l’Angleterre, proprement dite, n’est que le tiers de la -France, et qu’elle n’avait pas la moitié tant d’argent monnayé; mais -dépense vraisemblable aux yeux de ceux qui savent ce que peuvent le -commerce et le crédit. Les Anglais ont porté toujours le plus grand -fardeau de cette alliance. Les Hollandais ont insensiblement diminué le -leur; car, après tout, la république des États-Généraux n’est qu’une -illustre compagnie de commerce; et l’Angleterre est un pays fertile, -rempli de négociants et de guerriers. - -L’empereur devait fournir quatre-vingt-dix mille hommes, sans compter -les secours de l’empire et des alliés qu’il espérait détacher de la -maison de Bourbon; et cependant le petit-fils de Louis XIV régnait déjà -paisiblement dans Madrid; et Louis, au commencement du siècle, était au -comble de sa puissance et de sa gloire; mais ceux qui pénétraient dans -les ressorts des cours de l’Europe, et surtout de celle de France, -commençaient à craindre quelques revers. L’Espagne, affaiblie sous les -derniers rois du sang de Charles-Quint, l’était encore davantage dans -les premiers jours du règne d’un Bourbon. La maison d’Autriche avait des -partisans dans plus d’une province de cette monarchie. La Catalogne -semblait prête à secouer le nouveau joug, et à se donner à l’archiduc -Charles. Il était impossible que le Portugal ne se rangeât tôt ou tard -du côté de la maison d’Autriche. Son intérêt visible était de nourrir -chez les Espagnols, ses ennemis naturels, une guerre civile dont -Lisbonne ne pouvait que profiter. Le duc de Savoie, à peine beau-père du -nouveau roi d’Espagne, et lié aux Bourbons par le sang et par les -traités, paraissait déjà mécontent de ses gendres. Cinquante mille écus -par mois, poussés depuis jusqu’à deux cent mille francs, ne paraissaient -pas un avantage assez grand pour le retenir dans leur parti. Il lui -fallait au moins le Monferrat-Mantouan et une partie du Milanais. Les -hauteurs qu’il essuyait des généraux français et du ministère de -Versailles lui fesaient craindre avec raison d’être bientôt compté pour -rien par ses deux gendres, qui tenaient resserrés ses états de tous -côtés[2]. Il avait déjà quitté brusquement le parti de l’empire pour la -France. Il était vraisemblable qu’étant si peu ménagé par la France, il -s’en détacherait à la première occasion. - -Quant à la cour de Louis XIV et à son royaume, les esprits fins y -apercevaient déjà un changement que les grossiers ne voient que quand la -décadence est arrivée. Le roi, âgé de plus de soixante ans, devenu plus -retiré, ne pouvait plus si bien connaître les hommes; il voyait les -choses dans un trop grand éloignement, avec des yeux moins appliqués, et -fascinés par une longue prospérité. Madame de Maintenon, avec toutes les -qualités estimables qu’elle possédait, n’avait ni la force, ni le -courage, ni la grandeur d’esprit nécessaires pour soutenir la gloire -d’un état. Elle contribua à faire donner le ministère des finances en -1699, et celui de la guerre en 1701, à sa créature Chamillart, plus -honnête homme que ministre, et qui avait plu au roi par la modestie de -sa conduite, lorsqu’il était chargé de Saint-Cyr. Malgré cette modestie -extérieure, il eut le malheur de se croire la force de supporter ces -deux fardeaux, que Colbert et Louvois avaient à peine soutenus. Le roi, -comptant sur sa propre expérience, croyait pouvoir diriger heureusement -ses ministres. Il avait dit, après la mort de Louvois, au roi Jacques: -«J’ai perdu un bon ministre; mais vos affaires et les miennes n’en iront -pas plus mal.» Lorsqu’il choisit Barbesieux pour succéder à Louvois dans -le ministère de la guerre: «J’ai formé votre père, lui dit-il, je vous -formerai de même[3].» Il en dit à peu près autant à Chamillart. Un roi -qui avait travaillé si long-temps et si heureusement semblait avoir -droit de parler ainsi; mais sa confiance en ses lumières le trompait. - -A l’égard des généraux qu’il employait, ils étaient souvent gênés par -des ordres précis, comme des ambassadeurs qui ne devaient pas s’écarter -de leurs instructions. Il dirigeait avec Chamillart, dans le cabinet de -madame de Maintenon, les opérations de la campagne. Si le général -voulait faire quelque grande entreprise, il fallait souvent qu’il en -demandât la permission par un courrier qui trouvait, à son retour, ou -l’occasion manquée ou le général battu[4]. - -Les dignités et les récompenses militaires furent prodiguées sous le -ministère de Chamillart. On donna la permission à trop de jeunes gens -d’acheter des régiments presque au sortir de l’enfance; tandis que, chez -les ennemis, un régiment était le prix de vingt ans de service. Cette -différence ne fut ensuite que trop sensible dans plus d’une occasion, où -un colonel expérimenté eût pu empêcher une déroute. Les croix de -chevaliers de Saint-Louis, récompense inventée par le roi en 1693, et -qui étaient l’objet de l’émulation des officiers, se vendirent dès le -commencement du ministère de Chamillart. On les achetait cinquante écus -dans les bureaux de la guerre. La discipline militaire, l’ame du -service, si rigidement soutenue par Louvois, tomba dans un relâchement -funeste: ni le nombre des soldats ne fut complet dans les compagnies, ni -même celui des officiers dans les régiments. La facilité de s’entendre -avec les commissaires, et l’inattention du ministre, produisaient ce -désordre. De là naissait un inconvénient qui devait, toutes choses -égales d’ailleurs, faire perdre nécessairement des batailles. Car, pour -avoir un front aussi étendu que celui de l’ennemi, on était obligé -d’opposer des bataillons faibles à des bataillons nombreux. Les magasins -ne furent plus ni assez grands ni assez tôt prêts. Les armes ne furent -plus d’une assez bonne trempe. Ceux donc qui voyaient ces défauts du -gouvernement, et qui savaient à quels généraux la France aurait affaire, -craignirent pour elle, même au milieu des premiers avantages qui -promettaient à la France de plus grandes prospérités que jamais[5]. - -Le premier général qui balança la supériorité de la France fut un -Français; car on doit appeler de ce nom le prince Eugène, quoiqu’il fût -petit-fils de Charles-Emmanuel, duc de Savoie. Son père, le comte de -Soissons, établi en France, lieutenant-général des armées et gouverneur -de Champagne, avait épousé Olimpe Mancini, l’une des nièces du cardinal -Mazarin. (18 octobre 1663) De ce mariage, d’ailleurs malheureux, naquit -à Paris ce prince si dangereux depuis à Louis XIV, et si peu connu de -lui dans sa jeunesse. On le nomma d’abord en France le chevalier de -Carignan. Il prit ensuite le petit collet. On l’appelait l’abbé de -Savoie. On prétend qu’il demanda un régiment au roi, et qu’il essuya la -mortification d’un refus accompagné de reproches. Ne pouvant réussir -auprès de Louis XIV, il était allé servir l’empereur contre les Turcs -dès l’an 1683. Les deux princes de Conti allèrent le joindre en 1685. Le -roi fit ordonner aux princes de Conti, et à tous ceux qui fesaient avec -eux le voyage, de revenir. L’abbé de Savoie fut le seul qui n’obéit -point[6]. Il avait déjà déclaré qu’il renonçait à la France. Le roi, -quand il l’apprit, dit à ses courtisans: «Ne trouvez-vous pas que j’ai -fait là une grande perte?» et les courtisans assurèrent que l’abbé de -Savoie serait toujours un esprit dérangé, un homme incapable de tout. On -en jugeait par quelques emportements de jeunesse, sur lesquels il ne -faut jamais juger les hommes. Ce prince, trop méprisé à la cour de -France, était né avec les qualités qui font un héros dans la guerre et -un grand homme dans la paix; un esprit plein de justesse et de hauteur, -ayant le courage nécessaire et dans les armées et dans le cabinet. Il a -fait des fautes comme tous les généraux; mais elles ont été cachées sous -le nombre de ses grandes actions. Il a ébranlé la grandeur de Louis XIV -et la puissance ottomane; il a gouverné l’empire; et dans le cours de -ses victoires et de son ministère, il a méprisé également le faste et -les richesses. Il a même cultivé les lettres, et les a protégées autant -qu’on le pouvait à la cour de Vienne. Agé alors de trente-sept ans, il -avait l’expérience de ses victoires remportées sur les Turcs, et des -fautes commises par les Impériaux dans les dernières guerres, où il -avait servi contre la France. - -Il descendit en Italie par le Trentin sur les terres de Venise avec -trente mille hommes, et la liberté entière de s’en servir comme il le -voudrait. Le roi de France défendit d’abord au maréchal de Catinat de -s’opposer au passage du prince Eugène, soit pour ne point commettre le -premier acte d’hostilité, ce qui est une mauvaise politique quand on a -les armes à la main; soit pour ménager les Vénitiens, qui étaient -pourtant moins dangereux que l’armée allemande. - -Cette faute de la cour en fit commettre d’autres à Catinat. Rarement -réussit-on quand on suit un plan qui n’est pas le sien. On sait -d’ailleurs combien il est difficile dans ce pays, tout coupé de rivières -et de ruisseaux, d’empêcher un ennemi habile de les passer. Le prince -Eugène joignait à une grande profondeur de desseins une vivacité prompte -d’exécution. La nature du terrain aux bords de l’Adige fesait encore que -l’armée ennemie était plus ramassée, et la française plus étendue. -Catinat voulait aller à l’ennemi; mais quelques lieutenants-généraux -firent des difficultés, et formèrent des cabales contre lui. Il eut la -faiblesse de ne se pas faire obéir. La modération de son esprit lui fit -commettre cette grande faute. Eugène força d’abord le poste de Carpi, -auprès du canal Blanc, défendu par Saint-Fremont, qui ne suivit pas en -tout les ordres du général, et qui se fit battre. Après ce succès, -l’armée allemande fut maîtresse du pays entre l’Adige et l’Adda; elle -pénétra dans le Bressan, et Catinat recula jusque derrière l’Oglio. -Beaucoup de bons officiers approuvaient cette retraite qui leur -paraissait sage, et il faut encore ajouter que le défaut des munitions -promises par le ministre la rendait nécessaire. Les courtisans, et -surtout ceux qui espéraient de commander à la place de Catinat, firent -regarder sa conduite comme l’opprobre du nom français. Le maréchal de -Villeroi persuada qu’il réparerait l’honneur de la nation. La confiance -avec laquelle il parla, et le goût que le roi avait pour lui, obtinrent -à ce général le commandement en Italie. Le maréchal de Catinat, malgré -les victoires de Staffarde et de la Marsaille, fut obligé de servir sous -lui. - -Le maréchal duc de Villeroi, fils du gouverneur du roi, élevé avec lui, -avait eu toujours sa faveur: il avait été de toutes ses campagnes et de -tous ses plaisirs: c’était un homme d’une figure agréable et imposante, -très brave, très honnête homme, bon ami, vrai dans la société, -magnifique en tout[7]. Mais ses ennemis disaient qu’il était plus -occupé, étant général d’armée, de l’honneur et du plaisir de commander, -que des desseins d’un grand capitaine. Ils lui reprochaient un -attachement à ses opinions qui ne déférait aux avis de personne. - -Il vint en Italie donner des ordres au maréchal de Catinat, et des -dégoûts au duc de Savoie. Il fesait sentir qu’il pensait en effet qu’un -favori de Louis XIV, à la tête d’une puissante armée, était fort -au-dessus d’un prince: il ne l’appelait que _Mons de Savoie_: il le -traitait comme un général à la solde de France, et non comme un -souverain, maître des barrières que la nature a mises entre la France et -l’Italie. L’amitié de ce souverain ne fut pas aussi ménagée qu’elle -était nécessaire. La cour pensa que la crainte serait le seul nœud qui -le retiendrait, et qu’une armée française, dont environ six à sept mille -soldats piémontais étaient sans cesse environnés, répondrait de sa -fidélité. Le maréchal de Villeroi agit avec lui comme son égal dans le -commerce ordinaire, et comme son supérieur dans le commandement. Le duc -de Savoie avait le vain titre de généralissime; mais le maréchal de -Villeroi l’était. Il ordonna d’abord que l’on attaquât le prince Eugène -au poste de Chiari, près de l’Oglio. (11 septembre 1701) Les officiers -généraux jugeaient qu’il était contre toutes les règles de la guerre -d’attaquer ce poste, pour des raisons décisives: c’est qu’il n’était -d’aucune conséquence, et que les retranchements en étaient inabordables; -qu’on ne gagnait rien en le prenant, et que, si on le manquait, on -perdait la réputation de la campagne. Villeroi dit au duc de Savoie -qu’il fallait marcher, et envoya un aide-de-camp ordonner de sa part au -maréchal de Catinat d’attaquer. Catinat se fit répéter l’ordre trois -fois, puis se tournant vers les officiers qu’il commandait: «Allons -donc, dit-il, messieurs, il faut obéir.» On marcha aux retranchements. -Le duc de Savoie, à la tête de ses troupes, combattit comme un homme qui -aurait été content de la France. Catinat chercha à se faire tuer. Il -fut blessé; mais, tout blessé qu’il était, voyant les troupes du roi -rebutées, et le maréchal de Villeroi ne donnant point d’ordre, il fit la -retraite; après quoi il quitta l’armée, et vint à Versailles rendre -compte de sa conduite au roi, sans se plaindre de personne. - -(2 février 1702) Le prince Eugène conserva toujours sa supériorité sur -le maréchal de Villeroi. Enfin, au cœur de l’hiver, un jour que ce -maréchal dormait avec sécurité dans Crémone, ville assez forte, et munie -d’une très grande garnison, il est réveillé au bruit des décharges de -mousqueterie. Il se lève en hâte, monte à cheval; la première chose -qu’il rencontre, c’est un escadron ennemi. Le maréchal aussitôt est fait -prisonnier, et conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s’y passait, -et sans pouvoir imaginer la cause d’un événement si étrange. Le prince -Eugène était déjà dans Crémone. Un prêtre, nommé Bozzoli, prévôt de -Sainte-Marie-la-Neuve, avait introduit les troupes allemandes par un -égout. Quatre cents soldats, entrés par cet égout dans la maison du -prêtre, avaient sur-le-champ égorgé la garde des deux portes; les deux -portes ouvertes, le prince Eugène entre avec quatre mille hommes. Tout -cela s’était fait avant que le gouverneur, qui était Espagnol, s’en fût -douté, et avant que le maréchal de Villeroi fût éveillé. Le secret, -l’ordre, la diligence, toutes les précautions possibles, avaient préparé -l’entreprise. Le gouverneur espagnol se montre d’abord dans les rues -avec quelques soldats; il est tué d’un coup de fusil: tous les officiers -généraux sont ou tués ou pris, à la réserve du comte de Revel, -lieutenant-général, et du marquis de Praslin. Le hasard confondit la -prudence du prince Eugène. - -Le chevalier d’Entragues devait faire ce jour-là, dans la ville, une -revue du régiment des vaisseaux, dont il était colonel; et déjà les -soldats s’assemblaient à quatre heures du matin, à une extrémité de la -ville, précisément dans le temps que le prince Eugène entrait par -l’autre. D’Entragues commence à courir par les rues avec ses soldats. Il -résiste aux Allemands qu’il rencontre. Il donne le temps au reste de la -garnison d’accourir. Les officiers, les soldats, pêle-mêle, les uns mal -armés, les autres presque nus, sans commandement, sans ordre, -remplissent les rues, les places publiques. On combat en confusion; on -se retranche de rue en rue, de place en place. Deux régiments irlandais, -qui fesaient partie de la garnison, arrêtent les efforts des Impériaux. -Jamais ville n’avait été surprise avec plus de sagesse, ni défendue avec -tant de valeur. La garnison était d’environ cinq mille hommes. Le prince -Eugène n’en avait pas encore introduit plus de quatre mille. Un gros -détachement de son armée devait arriver par le pont du Pô: les mesures -étaient bien prises. Un autre hasard les dérangea toutes. Ce pont du Pô, -mal gardé par environ cent soldats français, devait d’abord être saisi -par les cuirassiers allemands, qui, dans l’instant que le prince Eugène -entra dans la ville, furent commandés pour aller s’en emparer. Il -fallait, pour cet effet, qu’étant entrés par la porte du midi, voisine -de l’égout, ils sortissent sur-le-champ de Crémone, du côté du nord, par -la porte du Pô, et qu’ils courussent au pont. Ils y allaient; le guide -qui les conduisait est tué d’un coup de fusil tiré d’une fenêtre; les -cuirassiers prennent une rue pour une autre; ils alongent leur chemin. -Dans ce petit intervalle de temps, les Irlandais se jettent à la porte -du Pô; ils combattent et repoussent les cuirassiers: le marquis de -Praslin profite du moment; il fait couper le pont: alors le secours que -l’ennemi attendait ne peut arriver, et la ville est sauvée. - -Le prince Eugène, après avoir combattu tout le jour, toujours maître de -la porte par laquelle il était entré, se retire enfin, emmenant le -maréchal de Villeroi et plusieurs officiers généraux prisonniers, mais -ayant manqué Crémone, que son activité et sa prudence, jointes à la -négligence du gouverneur, lui avaient donnée, et que le hasard et la -valeur des Français et des Irlandais lui ôtèrent. - -Le maréchal de Villeroi, extrêmement malheureux en cette occasion, fut -condamné à Versailles par les courtisans avec toute la rigueur et -l’amertume qu’inspiraient sa faveur et son caractère, dont l’élévation -leur paraissait trop approcher de la vanité. Le roi, qui le plaignait -sans le condamner, irrité qu’on blâmât si hautement son choix, s’échappa -à dire[8]: «On se déchaîne contre lui, parcequ’il est mon favori»: terme -dont il ne se servit jamais pour personne que cette seule fois en sa -vie. Le duc de Vendôme fut aussitôt nommé pour aller commander en -Italie. - -Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV, était intrépide comme lui, -doux, bienfesant, sans faste, ne connaissant ni la haine, ni l’envie, ni -la vengeance. Il n’était fier qu’avec des princes; il se rendait l’égal -de tout le reste. C’était le seul général sous lequel le devoir du -service, et cet instinct de fureur purement animal et mécanique qui -obéit à la voix des officiers, ne menassent point des soldats au combat: -ils combattaient pour le duc de Vendôme; ils auraient donné leur vie -pour le tirer d’un mauvais pas, où la précipitation de son génie -l’engageait quelquefois. Il ne passait pas pour méditer ses desseins -avec la même profondeur que le prince Eugène, et pour entendre comme lui -l’art de faire subsister les armées. Il négligeait trop les détails; il -laissait périr la discipline militaire; la table et le sommeil lui -dérobaient trop de temps, aussi bien qu’à son frère. Cette mollesse le -mit plus d’une fois en danger d’être enlevé; mais un jour d’action, il -réparait tout par une présence d’esprit et par des lumières que le péril -rendait plus vives, et ces jours d’action, il les cherchait toujours; -moins fait, à ce qu’on disait, pour une guerre défensive, et aussi -propre à l’offensive que le prince Eugène. - -Ce désordre et cette négligence qu’il portait dans les armées, il -l’avait à un excès surprenant dans sa maison, et même sur sa personne: à -force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cynique dont il n’y -a point d’exemple; et son désintéressement, la plus noble des vertus, -devint en lui un défaut qui lui fit perdre, par son dérangement, -beaucoup plus qu’il n’eût dépensé en bienfaits. On l’a vu manquer -souvent du nécessaire. Son frère le grand prieur, qui commanda sous lui -en Italie, avait tous ces mêmes défauts, qu’il poussait encore plus -loin, et qu’il ne rachetait que par la même valeur. Il était étonnant de -voir deux généraux ne sortir souvent de leur lit qu’à quatre heures -après midi, et deux princes, petits-fils de Henri IV, plongés dans une -négligence de leurs personnes, dont les plus vils des hommes auraient eu -honte. - -Ce qui est plus surprenant encore, c’est ce mélange d’activité et -d’indolence, avec lequel Vendôme fit contre Eugène une guerre vive -d’artifice, de surprises, de marches, de passages de rivières, de petits -combats souvent aussi inutiles que meurtriers, de batailles sanglantes -où les deux partis s’attribuaient la victoire: (15 auguste 1702) telle -fut celle de Luzara, pour laquelle les _Te Deum_ furent chantés à Vienne -et à Paris. Vendôme était vainqueur toutes les fois qu’il n’avait pas -affaire au prince Eugène en personne; mais, dès qu’il le retrouvait en -tête, la France n’avait plus aucun avantage. - -(Janvier 1703) Au milieu de ces combats, et des siéges de tant de -châteaux et de petites villes, des nouvelles secrètes arrivent à -Versailles que le duc de Savoie, petit-fils d’une sœur de Louis XIII, -beau-père du duc de Bourgogne, beau-père de Philippe V, va quitter les -Bourbons, et marchande l’appui de l’empereur. Tout le monde est surpris -qu’il abandonne à-la-fois ses deux gendres, et même, à ce qu’on croit, -ses véritables intérêts. Mais l’empereur lui promettait tout ce que ses -gendres lui avaient refusé, le Montferrat-Mantouan, Alexandrie, Valence, -les pays entre le Pô et le Tanaro, et plus d’argent que la France ne lui -en donnait. Cet argent devait être fourni par l’Angleterre; car -l’empereur en avait à peine pour soudoyer ses armées. L’Angleterre, la -plus riche des alliés, contribuait plus qu’eux tous pour la cause -commune. Si le duc de Savoie consulta peu les lois des nations et celles -de la nature, c’est une question de morale, laquelle se mêle peu de la -conduite des souverains. L’événement seul a fait voir à la fin qu’il ne -manqua pas, au moins dans son traité, aux lois de la politique: mais il -y manqua dans un autre point bien essentiel; ce fut en laissant ses -troupes à la merci des Français, tandis qu’il traitait avec l’empereur. -(19 août 1703) Le duc de Vendôme les fit désarmer. Elles n’étaient à la -vérité que de cinq mille hommes; mais ce n’était pas un petit objet pour -le duc de Savoie. - -A peine la maison de Bourbon a-t-elle perdu cet allié, qu’elle apprend -que le Portugal est déclaré contre elle. Pierre, roi de Portugal, -reconnaît l’archiduc Charles pour roi d’Espagne. Le conseil impérial, au -nom de cet archiduc, démembrait, en faveur de Pierre II, une monarchie -dans laquelle il n’avait pas encore une ville: il lui cédait, par un de -ces traités qui n’ont point eu d’exécution, Vigo, Bayonne, Alcantara, -Badajoz, une partie de l’Estramadoure, tous les pays situés à l’occident -de la rivière de la Plata en Amérique; en un mot, il partageait ce -qu’il n’avait pas, pour acquérir ce qu’il pourrait en Espagne. - -Le roi de Portugal, le prince de Darmstadt, ministre de l’archiduc, -l’amirante de Castille, son partisan, implorèrent même le secours du roi -de Maroc. Non seulement ils firent des traités avec ce barbare pour -avoir des chevaux et du blé, mais ils demandèrent des troupes. -L’empereur de Maroc, Muley Ismaël, le tyran le plus guerrier et le plus -politique qui fût alors chez les nations mahométanes, ne voulut envoyer -ses troupes qu’à des conditions dangereuses pour la chrétienté; et -honteuses pour le roi de Portugal: il demandait en otage un fils de ce -roi, et des villes. Le traité n’eut point lieu. Les chrétiens se -déchirèrent de leurs propres mains, sans y joindre celles des barbares. -Ce secours d’Afrique ne valait pas, pour la maison d’Autriche, celui -d’Angleterre et de Hollande. - -Churchill, comte et ensuite duc de Marlborough, déclaré général des -troupes anglaises et hollandaises dès l’an 1702, fut l’homme le plus -fatal à la grandeur de la France qu’on eût vu depuis plusieurs siècles. -Il n’était pas comme ces généraux auxquels un ministre donne par écrit -le projet d’une campagne, et qui, après avoir suivi à la tête d’une -armée les ordres du cabinet, reviennent briguer l’honneur de servir -encore. Il gouvernait alors la reine d’Angleterre, et par le besoin -qu’on avait de lui, et par l’autorité que sa femme avait sur l’esprit de -cette reine. Il menait le parlement par son crédit et par celui de -Godolphin, grand trésorier, dont le fils épousa sa fille. Ainsi, maître -de la cour, du parlement, de la guerre, et des finances, plus roi que -n’avait été Guillaume, aussi politique que lui, et beaucoup plus grand -capitaine, il fit plus que les alliés n’osaient espérer. Il avait, -par-dessus tous les généraux de son temps, cette tranquillité de courage -au milieu du tumulte, et cette sérénité d’ame dans le péril, que les -Anglais appellent _cold head_, _tête froide_. C’est peut-être cette -qualité, le premier don de la nature pour le commandement, qui a donné -autrefois tant d’avantages aux Anglais sur les Français dans les plaines -de Poitiers, de Créci, et d’Azincourt[9]. - -Marlborough, guerrier infatigable pendant la campagne, devenait un -négociateur aussi agissant pendant l’hiver. Il allait à La Haye et dans -toutes les cours d’Allemagne. Il persuadait les Hollandais de s’épuiser -pour abaisser la France. Il excitait les ressentiments de l’électeur -palatin. Il allait flatter la fierté de l’électeur de Brandebourg, -lorsque ce prince voulut être roi. Il lui présentait la serviette à -table, pour en tirer un secours de sept à huit mille soldats. Le prince -Eugène, de son côté, ne finissait une campagne que pour aller faire -lui-même à Vienne les préparatifs de l’autre. On sait si les armées en -sont mieux pourvues quand le général est le ministre. Ces deux hommes, -tantôt commandant ensemble, tantôt séparément, furent toujours -d’intelligence; ils conféraient souvent à La Haye avec le grand -pensionnaire Heinsius et le greffier Fagel, qui gouvernaient les -Provinces-Unies avec autant de lumières que les Barnevelt et les de -Witt, et avec plus de bonheur. Ils fesaient toujours de concert mouvoir -les ressorts de la moitié de l’Europe contre la maison de Bourbon; et le -ministère de France était alors bien faible pour résister long-temps à -ces forces réunies. Le secret de leur projet de campagne fut toujours -gardé entre eux. Ils arrangeaient eux-mêmes leurs desseins, et ne les -confiaient à ceux qui devaient les seconder qu’au point de l’exécution. -Chamillart, au contraire, n’étant ni politique, ni guerrier, ni même -homme de finance, et jouant cependant le rôle d’un premier ministre, -dans l’impuissance où il était de faire des arrangements par lui-même, -les recevait de plusieurs mains subalternes. Son secret était -quelquefois divulgué, avant même qu’il sût précisément ce qu’on devait -faire. C’est ce que le marquis de Feuquières lui reproche avec raison: -et madame de Maintenon avoue dans ses lettres que cet homme qu’elle -avait choisi était un ministre incapable. Ce fut là une des principales -causes du malheur de la France. - -Dès que Marlborough eut le commandement des armées confédérées en -Flandre, il fit voir qu’il avait appris l’art de la guerre sous Turenne. -Il avait fait autrefois ses premières campagnes, volontaire sous ce -général. On ne l’appelait dans l’armée que _le bel Anglais_; mais le -vicomte de Turenne avait jugé que le bel Anglais serait un jour un grand -homme. Il commença par élever des officiers subalternes et jusqu’alors -inconnus, dont il démêlait le mérite, sans s’assujettir à l’ordre du -grade militaire, que nous appelons en France l’_ordre du tableau_. Il -savait que quand les grades ne sont que la suite de l’ancienneté, -l’émulation périt; et qu’un officier, pour être plus ancien, n’est pas -toujours meilleur. (1702) Il forma d’abord des hommes. Il gagna du -terrain sur les Français sans combattre. Le premier mois, le comte -d’Athlone, général hollandais, lui disputait le commandement; et dès le -second, il fut obligé de lui déférer en tout. Le roi de France avait -envoyé contre lui son petit-fils le duc de Bourgogne, prince sage et -juste, né pour rendre les hommes heureux. Le maréchal de Boufflers, -homme d’un courage infatigable, commandait l’armée sous ce jeune prince. -Mais le duc de Bourgogne, après avoir vu prendre plusieurs places, après -avoir été forcé de reculer par les marches savantes de l’Anglais, revint -à Versailles au milieu de la campagne. (Septembre et octobre 1702) -Boufflers resta seul témoin des succès de Marlborough, qui prit Venloo, -Ruremonde, Liége, avançant toujours, et ne perdant pas un moment la -supériorité. - -Marlborough, de retour à Londres après cette campagne, reçut les -honneurs dont on peut jouir dans une monarchie et dans une république; -créé duc par la reine et, ce qui est plus flatteur, remercié par les -deux chambres du parlement dont les députés vinrent le complimenter dans -sa maison. - -Il s’élevait cependant un homme qui semblait devoir rassurer la fortune -de la France: c’était le maréchal duc de Villars, alors -lieutenant-général, et que nous avons vu depuis généralissime des armées -de France, d’Espagne, et de Sardaigne, à l’âge de quatre-vingt-deux -ans, officier plein d’audace et de confiance. Il avait été l’artisan de -sa fortune par son opiniâtreté à faire au-delà de son devoir. Il déplut -quelquefois à Louis XIV, et, ce qui était plus dangereux, à Louvois, -parcequ’il leur parlait avec la même hardiesse qu’il servait. On lui -reprochait de n’avoir pas une modestie digne de sa valeur: mais enfin on -s’était aperçu qu’il avait un génie fait pour la guerre, et fait pour -conduire des Français. On l’avait avancé en peu d’années, après l’avoir -laissé languir long-temps. - -Il n’y a guère eu d’hommes dont la fortune ait fait plus de jaloux, et -qui ait dû moins en faire. Il a été maréchal de France, duc et pair, -gouverneur de province; mais aussi il a sauvé l’état: et d’autres, qui -l’ont perdu, ou qui n’ont été que courtisans, ont eu à peu près les -mêmes récompenses. On lui a reproché jusqu’à ses richesses, quoique -médiocres, acquises par des contributions dans le pays ennemi, prix -légitime de sa valeur et de sa conduite; pendant que ceux qui ont élevé -des fortunes dix fois plus considérables par des voies honteuses les ont -possédées avec l’approbation universelle. Il n’a guère commencé à jouir -de sa renommée que vers l’âge de quatre-vingts ans. Il fallait qu’il -survécût à toute la cour pour goûter pleinement sa gloire. - -Il n’est pas inutile qu’on sache quelle a été la raison de cette -injustice dans les hommes: c’est que le maréchal de Villars n’avait -point d’art. Il n’avait ni celui de se faire des amis avec de la probité -et de l’esprit, ni celui de se faire valoir, quoiqu’il parlât de -lui-même comme il méritait que les autres en parlassent. - -Il dit un jour au roi devant toute la cour, lorsqu’il prenait congé pour -aller commander l’armée: «Sire, je vais combattre les ennemis de votre -majesté, et je vous laisse au milieu des miens[10].» Il dit aux -courtisans du duc d’Orléans, régent du royaume, devenus riches par ce -bouleversement de l’état appelé système: «Pour moi, je n’ai jamais rien -gagné que sur les ennemis.» Ces discours, où il mettait le même courage -que dans ses actions, rabaissaient trop les autres hommes, déjà assez -irrités par son bonheur. - -Il était, en ces commencements de la guerre, l’un des -lieutenants-généraux qui commandaient des détachements dans l’Alsace. Le -prince de Bade, à la tête de l’armée impériale, venait de prendre -Landau, défendue par Mélac pendant quatre mois. Ce prince fesait des -progrès. Il avait les avantages du nombre, du terrain, et d’un -commencement de campagne heureux. Son armée était dans ces montagnes du -Brisgaw qui touchent à la forêt Noire: et cette forêt immense séparait -les troupes bavaroises des françaises. Catinat commandait dans -Strasbourg. Sa circonspection l’empêcha d’entreprendre d’aller attaquer -le prince de Bade avec tant de désavantages. L’armée de France eût été -perdue sans ressource, et l’Alsace eût été ouverte par un mauvais -succès. Villars, qui avait résolu d’être maréchal de France ou de périr, -hasarda ce que Catinat n’osait faire. Il en obtint permission de la -cour. Il marcha aux Impériaux avec une armée inférieure, vers -Fridlingen, et donna la bataille qui porte ce nom. - -(14 octobre 1702) La cavalerie se battait dans la plaine: l’infanterie -française gravit au haut de la montagne, et attaqua l’infanterie -allemande retranchée dans des bois. J’ai entendu dire plus d’une fois au -maréchal de Villars que la bataille étant gagnée, comme il marchait à la -tête de son infanterie, une voix cria: _Nous sommes coupés_. A ce mot, -tous ses régiments s’enfuirent. Il court à eux, et leur crie: _Allons, -mes amis, la victoire est à nous! vive le roi!_ Les soldats répondent: -_vive le roi!_ en tremblant, et recommencent à fuir. La plus grande -peine qu’eut le général, ce fut de rallier les vainqueurs. Si deux -régiments ennemis avaient paru dans le moment de cette terreur panique, -les Français étaient battus: tant la fortune décide souvent du gain des -batailles. - -Le prince de Bade, après avoir perdu trois mille hommes, son canon, son -champ de bataille, après avoir été poursuivi deux lieues à travers les -bois et les défilés, tandis que, pour preuve de sa défaite, le fort de -Fridlingen capitulait, manda cependant à Vienne qu’il avait remporté la -victoire, et fit chanter un _Te Deum_, plus honteux pour lui que la -bataille perdue. - -Les Français, remis de leur terreur panique, proclamèrent Villars -maréchal de France sur le champ de bataille; et le roi, quinze jours -après, confirma ce que la voix des soldats lui avait donné. - -(Avril 1703) Le maréchal de Villars joint enfin l’électeur de Bavière -avec ses troupes victorieuses: il le trouve vainqueur de son côté, -gagnant du terrain, et maître de la ville impériale de Ratisbonne, où -l’empire assemblé venait de conjurer sa perte. - -Villars était plus fait pour bien servir l’état en ne suivant que son -génie, que pour agir de concert avec un prince. Il mena, ou plutôt il -entraîna l’électeur au-delà du Danube; et quand le fleuve fut passé, -l’électeur se repentit, voyant que le moindre échec laisserait ses états -à la merci de l’empereur. Le comte de Styrum, à la tête d’un corps -d’environ vingt mille hommes, allait se joindre à la grande armée du -prince de Bade, auprès de Donavert. _Il faut les prévenir_, dit le -maréchal au prince; _il faut tomber sur Styrum, et marcher -tout-à-l’heure_. L’électeur temporisait: il répondait qu’il en devait -conférer avec ses généraux et ses ministres. «C’est moi qui suis votre -ministre et votre général, lui répliquait Villars. Vous faut-il d’autre -conseil que moi, quand il s’agit de donner bataille?» Le prince, occupé -du danger de ses états, reculait encore; il se fâchait contre le -général: «Hé bien! lui dit Villars, si votre altesse électorale ne veut -pas saisir l’occasion avec ses Bavarois, je vais combattre avec les -Français;» et aussitôt il donne ordre pour l’attaque. Le prince, -indigné[11], et ne voyant dans ce Français qu’un téméraire, fut obligé -de combattre malgré lui. C’était dans les plaines d’Hochstedt, auprès de -Donavert. - -(20 septembre 1703) Après la première charge on vit encore un effet de -ce que peut la fortune dans les combats. L’armée ennemie et la -française, saisies d’une terreur panique, prirent la fuite toutes deux -en même temps, et le maréchal de Villars se vit presque seul quelques -minutes sur le champ de bataille: il rallia les troupes, les ramena au -combat, et remporta la victoire. On tua trois mille Impériaux: on en -prit quatre mille: ils perdirent leur canon et leur bagage. L’électeur -se rendit maître d’Augsbourg. Le chemin de Vienne était ouvert. Il fut -agité dans le conseil de l’empereur s’il sortirait de sa capitale. - -La terreur de l’empereur était excusable: il était alors battu partout. -(6 septembre) Le duc de Bourgogne, ayant sous lui les maréchaux de -Tallard et de Vauban, venait de prendre le vieux Brisach. (14 novembre -1703) Tallard venait non seulement de reprendre Landau, mais il avait -encore défait auprès de Spire le prince de Hesse, depuis roi de Suède, -qui voulait secourir la ville. Si l’on en croit le marquis de -Feuquières, cet officier et ce juge si instruit dans l’art militaire, -mais si sévère dans ses jugements, le maréchal de Tallard ne gagna -cette bataille que par une faute et par une méprise. Mais enfin il -écrivit du champ de bataille au roi: «Sire, votre armée a pris plus -d’étendards et de drapeaux qu’elle n’a perdu de simples soldats.» - -Cette action fut celle de toute la guerre où la baïonnette fit le plus -de carnage. Les Français, par leur impétuosité, avaient un grand -avantage en se servant de cette arme. Elle est devenue depuis plus -menaçante que meurtrière. Le feu soutenu et roulant a prévalu. Les -Allemands et les Anglais s’accoutumèrent à tirer par divisions avec plus -d’ordre et de promptitude que les Français. Les Prussiens furent les -premiers qui chargèrent leurs fusils avec des baguettes de fer. Le -second roi de Prusse les disciplina, de sorte qu’ils pouvaient tirer six -coups par minute très aisément. Trois rangs tirant à-la-fois, et -avançant ensuite rapidement, décident aujourd’hui du sort des batailles. -Les canons de campagne font un effet non moins redoutable. Les -bataillons que ce feu ébranle n’attendent pas l’attaque des baïonnettes, -et la cavalerie achève de les rompre. Ainsi la baïonnette effraie plus -qu’elle ne tue, et l’épée est devenue absolument inutile à l’infanterie. -La force du corps, l’adresse, le courage d’un combattant ne lui servent -plus de rien. Les bataillons sont devenus de grandes machines, dont la -mieux montée dérange nécessairement celle qui lui est opposée. C’est -précisément par cette raison que le prince Eugène a gagné contre les -Turcs les célèbres batailles de Témesvar et de Belgrade, où les Turcs -auraient eu probablement l’avantage par leur nombre supérieur, s’il y -avait eu ce qu’on appelle une mêlée. Ainsi l’art de se détruire est non -seulement tout autre de ce qu’il était avant l’invention de la poudre, -mais de ce qu’il était il y a cent ans. - -Cependant la fortune de la France se soutenant d’abord si heureusement -du côté de l’Allemagne, on présumait que le maréchal de Villars la -pousserait encore plus loin avec cette impétuosité qui déconcertait la -lenteur allemande: mais ce même caractère qui en fesait un chef -redoutable, le rendait incompatible avec l’électeur de Bavière. Le roi -voulait qu’un général ne fût fier qu’avec l’ennemi; et l’électeur de -Bavière fut assez malheureux pour demander un autre maréchal de France. - -Villars lui-même, fatigué des petites intrigues d’une cour orageuse et -intéressée, des irrésolutions de l’électeur, et plus encore des lettres -du ministre d’état Chamillart, plein de prévention contre lui comme -d’ignorance, demanda au roi sa retraite. Ce fut la seule récompense -qu’il eut des opérations de guerre les plus savantes, et d’une bataille -gagnée. Chamillart, pour le malheur de la France, l’envoya dans le fond -des Cévennes réprimer des paysans fanatiques, et il ôta aux armées -françaises le seul général qui pût alors, ainsi que le duc de Vendôme, -leur inspirer un courage invincible. On parlera de ces fanatiques dans -le chapitre de la religion[12]. Louis XIV avait alors des ennemis plus -terribles, plus heureux, et plus irréconciliables que ces habitants des -Cévennes. - - - - -CHAPITRE XIX. - -Perte de la bataille de Bleinheim, ou d’Hochstedt, et ses suites. - - -Le duc de Marlborough était revenu vers les Pays-Bas, au commencement de -1703, avec la même conduite et la même fortune. Il avait pris Bonn, -résidence de l’électeur de Cologne. De là il avait repris Huy, Limbourg, -et s’était rendu maître de tout le Bas-Rhin. Le maréchal de Villeroi, au -sortir de sa prison, commandait en Flandre, et n’était pas plus heureux -contre Marlborough qu’il l’avait été contre le prince Eugène. En vain le -maréchal de Boufflers venait de remporter, avec un détachement de -l’armée, un petit avantage au combat d’Eckeren, contre Obdam, général -hollandais. Un succès qui n’a point de suite n’est rien. - -Cependant, si le général anglais ne marchait pas au secours de -l’empereur, la maison d’Autriche semblait perdue. L’électeur de Bavière -était maître de Passau. Trente mille Français, sous les ordres du -maréchal de Marsin, qui avait succédé à Villars, inondaient le pays -au-delà du Danube. Des partis couraient dans l’Autriche. Vienne était -menacée d’un côté par les Français et les Bavarois, de l’autre par le -prince Ragotski, à la tête des Hongrois combattant pour leur liberté, et -secourus de l’argent de la France et de celui des Turcs. Alors le prince -Eugène accourt d’Italie; il vient prendre le commandement des armées -d’Allemagne: il voit à Heilbron le duc de Marlborough. Ce général -anglais, que rien ne gênait dans sa conduite, et que sa reine et les -Hollandais laissaient maître de ses desseins, marche au secours du -centre de l’empire. Il prend d’abord avec lui dix mille Anglais -d’infanterie et vingt-trois escadrons. Il hâte sa marche: il arrive vers -le Danube, auprès de Donavert, vis-à-vis les lignes de l’électeur de -Bavière, dans lesquelles environ huit mille Français et autant de -Bavarois retranchés gardaient les pays conquis par eux. Après deux -heures de combat (2 juillet 1704), Marlborough perce à la tête de trois -bataillons anglais, renverse les Bavarois et les Français. On dit qu’il -tua six mille hommes, et qu’il en perdit presque autant. Peu importe à -un général le nombre des morts quand il vient à bout de son entreprise. -Il prend Donavert: il passe le Danube: il met la Bavière à contribution. - -Le maréchal de Villeroi, qui l’avait voulu suivre dans ses premières -marches, l’avait tout d’un coup perdu de vue, et n’apprit où il était -qu’en apprenant cette victoire de Donavert. - -Le maréchal de Tallard, avec un corps d’environ trente mille hommes, -vient pour s’opposer à Marlborough par un autre chemin, et se joint à -l’électeur; dans le même temps le prince Eugène arrive, et se joint à -Marlborough. - -Enfin les deux armées se rencontrent assez près de ce même Donavert, et -dans les mêmes campagnes où le maréchal de Villars avait remporté une -victoire un an auparavant. Il était alors dans les Cévennes. Je sais -qu’ayant reçu une lettre de l’armée de Tallard, écrite la veille de la -bataille, par laquelle on lui mandait la disposition des deux armées, et -la manière dont le maréchal de Tallard voulait combattre, il écrivit au -président de Maisons son beau-frère, que si le maréchal de Tallard -donnait bataille en gardant cette position, il serait infailliblement -défait. On montra la lettre à Louis XIV; elle a été publique. - -(13 août 1704) L’armée de France, en comptant les Bavarois, était de -quatre-vingt-deux bataillons et de cent soixante escadrons, ce qui -fesait à peu près soixante mille combattants, parceque les corps -n’étaient pas complets. Soixante-quatre bataillons et cent -cinquante-deux escadrons composaient l’armée ennemie, qui n’était forte -que d’environ cinquante-deux mille hommes, car on fait toujours les -armées plus nombreuses qu’elles ne le sont. Cette journée si sanglante -et si décisive mérite une attention particulière. On a reproché bien des -fautes aux généraux français: la première était de s’être mis dans la -nécessité de recevoir la bataille, au lieu de laisser l’armée ennemie se -consumer faute de fourrage, et de donner au maréchal de Villeroi le -temps de tomber sur les Pays-Bas dégarnis, ou de s’avancer en Allemagne. -Mais il faut considérer, pour réponse à ce reproche, que l’armée -française, étant un peu plus forte que celle des alliés, pouvait espérer -de la défaire, et que la victoire eût détrôné l’empereur. Le marquis de -Feuquières compte douze fautes capitales que firent l’électeur, Marsin, -et Tallard, avant et après la bataille. Une des plus considérables était -de n’avoir point un gros corps d’infanterie à leur centre, et d’avoir -séparé leurs deux corps d’armée. J’ai entendu souvent de la bouche du -maréchal de Villars que cette disposition était inexcusable. - -Le maréchal de Tallard était à l’aile droite, l’électeur avec Marsin à -la gauche. Le maréchal de Tallard avait dans le courage toute l’ardeur -et la vivacité française, un esprit actif, perçant, fécond en expédients -et en ressources. C’était lui qui avait conclu les traités de partage. -Il était allé à la gloire et à la fortune par toutes les voies d’un -homme d’esprit et de cœur. La bataille de Spire lui avait fait un très -grand honneur, malgré les critiques de Feuquières; car un général -victorieux n’a point fait de fautes aux yeux du public; de même que le -général battu a toujours tort, quelque sage conduite qu’il ait eue. - -Mais le maréchal de Tallard avait un malheur bien dangereux pour un -général; sa vue était si faible qu’il ne distinguait pas les objets à -vingt pas de lui. Ceux qui l’ont bien connu m’ont dit encore que son -courage ardent, tout contraire à celui de Marlborough, s’enflammant dans -la chaleur de l’action, ne laissait pas à son esprit une liberté assez -entière. Ce défaut lui venait d’un sang sec et allumé. On sait assez que -notre tempérament fait toutes les qualités de notre ame. - -Le maréchal de Marsin n’avait jusque-là jamais commandé en chef; et, -avec beaucoup d’esprit et un sens droit, il avait, disait-on, -l’expérience d’un bon officier, plus que d’un général. - -Pour l’électeur de Bavière, on le regardait moins comme un grand -capitaine que comme un prince vaillant, aimable, chéri de ses sujets, -ayant dans l’esprit plus de magnanimité que d’application. - -Enfin la bataille commença entre midi et une heure. Marlborough et ses -Anglais, ayant passé un ruisseau, chargeaient déjà la cavalerie de -Tallard. Ce général, un peu avant ce temps-là, venait de passer à la -gauche pour voir comment elle était disposée. C’était déjà un assez -grand désavantage que l’armée de Tallard combattît sans que son général -fût à sa tête. L’armée de l’électeur et de Marsin n’était point encore -attaquée par le prince Eugène. Marlborough entama l’aile droite -française près d’une heure avant qu’Eugène eût pu arriver vers -l’électeur à la gauche. - -Sitôt que le maréchal de Tallard apprend que Marlborough attaque son -aile, il y court: il trouve une action furieuse engagée; la cavalerie -française trois fois ralliée et trois fois poussée. Il va vers le -village de Bleinheim, où il avait posté vingt-sept bataillons et douze -escadrons. C’était une petite armée séparée: elle fesait un feu -continuel sur celle de Marlborough. De ce village, où il donne ses -ordres, il revole à l’endroit où Marlborough, avec de la cavalerie et -des bataillons entre les escadrons, poussait la cavalerie française. - -M. de Feuquières se trompe assurément, quand il dit que le maréchal de -Tallard n’y était pas, et qu’il fut pris prisonnier en revenant de -l’aile de Marsin à la sienne. Toutes les relations conviennent, et il ne -fut que trop vrai pour lui, qu’il y était présent. Il y fut blessé; son -fils y reçut un coup mortel auprès de lui. Toute sa cavalerie est mise -en déroute en sa présence. Marlborough vainqueur perce d’un côté entre -les deux armées françaises; de l’autre, ses officiers généraux percent -aussi entre ce village de Bleinheim et l’armée de Tallard, séparée -encore de la petite armée qui est dans Bleinheim. - -Le maréchal de Tallard, dans cette cruelle situation, court pour rallier -quelques escadrons. La faiblesse de sa vue lui fait prendre un escadron -ennemi pour un français. Il est fait prisonnier par les troupes de -Hesse, qui étaient à la solde de l’Angleterre. Au moment que le général -était pris, le prince Eugène, trois fois repoussé, gagnait enfin -l’avantage. La déroute était déjà totale et la fuite précipitée dans le -corps d’armée du maréchal de Tallard. La consternation et l’aveuglement -de toute cette droite étaient au point qu’officiers et soldats se -jetaient dans le Danube, sans savoir où ils allaient. Aucun officier -général ne donnait d’ordre pour la retraite; aucun ne pensait ou à -sauver ces vingt-sept bataillons et ces douze escadrons des meilleures -troupes de France, enfermés si malheureusement dans Bleinheim, ou à les -faire combattre. Le maréchal de Marsin fit alors la retraite. Le comte -du Bourg, depuis maréchal de France, sauva une petite partie de -l’infanterie, en se retirant par les marais d’Hochstedt; mais ni lui, ni -Marsin, ni personne ne songea à cette armée qui restait encore dans -Bleinheim, attendant des ordres, et n’en recevant point. Elle était de -onze mille hommes effectifs; c’étaient les plus anciens corps. Il y a -plusieurs exemples de moindres armées qui ont battu des armées de -cinquante mille hommes, ou qui ont fait des retraites glorieuses; mais -l’endroit où on se trouve posté décide de tout. Ils ne pouvaient sortir -des rues étroites d’un village, pour se mettre d’eux-mêmes en ordre de -bataille devant une armée victorieuse, qui les eût à chaque instant -accablés par un plus grand front, par son artillerie, et par les canons -mêmes de l’armée vaincue, qui étaient déjà au pouvoir du vainqueur. -L’officier général qui devait les commander, le marquis de Clérembault, -fils du maréchal de Clérembault, courut pour demander les ordres au -maréchal de Tallard; il apprend qu’il est pris: il ne voit que des -fuyards: il fuit avec eux, et va se noyer dans le Danube. - -Sivières, brigadier, qui était posté dans ce village, tente alors un -coup hardi: il crie aux officiers d’Artois et de Provence de marcher -avec lui: plusieurs officiers même des autres régiments y accourent; ils -fondent sur l’ennemi, comme on fait une sortie d’une place assiégée; -mais après la sortie, il faut rentrer dans la place. Un de ces -officiers, nommé Des-Nonvilles, revint à cheval un moment après dans le -village avec milord Orkney du nom d’Hamilton. «Est-ce un Anglais -prisonnier que vous nous amenez?» lui dirent les officiers en -l’entourant. «Non, messieurs, je suis prisonnier moi-même, et je viens -vous dire qu’il n’y a d’autre parti pour vous que de vous rendre -prisonniers de guerre. Voilà le comte d’Orkney qui vous offre la -capitulation.» Toutes ces vieilles bandes frémirent; Navarre déchira et -enterra ses drapeaux, mais enfin il fallut plier sous la nécessité; et -cette armée se rendit sans combattre. Milord Orkney m’a dit que ce -corps de troupes ne pouvait faire autrement dans sa situation gênée. -L’Europe fut étonnée que les meilleures troupes françaises eussent subi -en corps cette ignominie. On imputait leur malheur à lâcheté: mais -quelques années après, quatorze mille Suédois se rendant à discrétion -aux Russes en rase campagne ont justifié les Français. - -Telle fut la célèbre bataille qui en France a le nom d’Hochstedt, en -Allemagne de Pleintheim, et en Angleterre de Bleinheim. Les vainqueurs y -eurent près de cinq mille morts, et près de huit mille blessés, et le -plus grand nombre du côté du prince Eugène. L’armée française y fut -presque entièrement détruite. De soixante mille hommes, si long-temps -victorieux, on n’en rassembla pas plus de vingt mille effectifs. - -Environ douze mille morts, quatorze mille prisonniers, tout le canon, un -nombre prodigieux d’étendards et de drapeaux, les tentes, les équipages, -le général de l’armée, et douze cents officiers de marque, au pouvoir du -vainqueur, signalèrent cette journée. Les fuyards se dispersèrent; près -de cent lieues de pays furent perdues en moins d’un mois. La Bavière -entière, passée sous le joug de l’empereur, éprouva tout ce que le -gouvernement autrichien irrité avait de rigueur, et ce que le soldat -vainqueur a de rapacité et de barbarie. L’électeur, se réfugiant à -Bruxelles, rencontra sur le chemin son frère l’électeur de Cologne, -chassé comme lui de ses états; ils s’embrassèrent en versant des larmes. -L’étonnement et la consternation saisirent la cour de Versailles, -accoutumée à la prospérité. La nouvelle de la défaite vint au milieu -des réjouissances pour la naissance d’un arrière-petit-fils de Louis -XIV. Personne n’osait apprendre au roi une vérité si cruelle. Il fallut -que madame de Maintenon se chargeât de lui dire qu’il n’était plus -invincible. - -On a dit, et on a écrit, et toutes les histoires ont répété que -l’empereur fit ériger dans les plaines de Bleinheim un monument de cette -défaite, avec une inscription flétrissante[13] pour le roi de France: -mais ce monument n’exista jamais. Il n’y a eu que l’Angleterre qui en -ait érigé un à la gloire du duc de Marlborough. La reine et le parlement -lui ont fait bâtir dans sa principale terre un palais immense qui porte -le nom de Bleinheim. Cette bataille y est représentée dans les tableaux -et sur les tapisseries. Les remercîments des chambres du parlement, ceux -des villes et des bourgades, les acclamations de l’Angleterre, furent le -premier prix qu’il reçut de sa victoire. Le poëme du célèbre Addison, -monument plus durable que le palais de Bleinheim, est compté par cette -nation guerrière et savante parmi les récompenses les plus honorables -du duc de Marlborough. L’empereur le fit prince de l’empire, en lui -donnant la principauté de Mindelheim, qui fut depuis échangée contre une -autre; mais il n’a jamais été connu sous ce titre, le nom de Marlborough -étant devenu le plus beau qu’il pût porter. - -L’armée de France dispersée laisse aux alliés une carrière ouverte du -Danube au Rhin. Ils passent le Rhin: ils entrent en Alsace. Le prince -Louis de Bade, général célèbre pour les campements et pour les marches, -investit Landau, que les Français avaient repris. Le roi des Romains, -Joseph, fils aîné de l’empereur Léopold, vient à ce siége. On prend -Landau; on prend Trarbach (19 et 23 novembre 1704). - -Cent lieues de pays perdues n’empêchent pas que les frontières de la -France ne fussent encore reculées. Louis XIV soutenait son petit-fils en -Espagne, et était victorieux en Italie. Il fallait de grands efforts en -Allemagne pour résister à Marlborough; et on les fit. On rassembla les -débris de l’armée; on épuisa les garnisons, on fit marcher des milices. -Le ministère emprunta de l’argent de tous côtés. Enfin on eut une armée; -et on rappela du fond des Cévennes le maréchal de Villars pour la -commander. Il vint, et se trouva près de Trèves, avec des forces -inférieures, vis-à-vis le général anglais. Tous deux voulaient donner -une nouvelle bataille. Mais le prince de Bade n’étant pas venu assez tôt -joindre ses troupes aux Anglais, Villars eut au moins l’honneur de faire -décamper Marlborough (mai 1705). C’était beaucoup alors. Le duc de -Marlborough, qui estimait assez le maréchal de Villars pour vouloir en -être estimé, lui écrivit en décampant: «Rendez-moi la justice de croire -que ma retraite est la faute du prince de Bade, et que je vous estime -encore plus que je ne suis fâché contre lui.» - -Les Français avaient donc encore des barrières en Allemagne. La Flandre, -où commandait le maréchal de Villeroi délivré de sa prison, n’était pas -entamée. En Espagne, le roi Philippe V et l’archiduc Charles attendaient -tous deux la couronne: le premier, de la puissance de son grand-père, et -de la bonne volonté de la plupart des Espagnols; le second, du secours -des Anglais, et des partisans qu’il avait en Catalogne et en Aragon. Cet -archiduc, depuis empereur, et alors second fils de l’empereur Léopold, -n’ayant rien que ce titre, était allé sur la fin de 1703, presque sans -suite, à Londres, implorer l’appui de la reine Anne. - -Alors parut toute la puissance des Anglais. Cette nation, si étrangère -dans cette querelle, fournit au prince autrichien deux cents vaisseaux -de transport, trente vaisseaux de guerre joints à dix vaisseaux -hollandais, neuf mille hommes de troupes, et de l’argent pour aller -conquérir un royaume. Mais cette supériorité que donnent le pouvoir et -les bienfaits n’empêchait pas que l’empereur, dans sa lettre à la reine -Anne, présentée par l’archiduc, ne refusât à cette souveraine sa -bienfaitrice le titre de _Majesté_: on ne la traitait que de -_Sérénité_[14], selon le style de la cour de Vienne, que l’usage seul -pouvait justifier, et que la raison a fait changer depuis, quand la -fierté a plié sous la nécessité. - - - - -CHAPITRE XX. - -Pertes en Espagne: pertes des batailles de Ramillies et de Turin, et -leurs suites. - - -Un des premiers exploits de ces troupes anglaises fut de prendre -Gibraltar, qui passait avec raison pour imprenable. Une longue chaîne de -rochers escarpés en défendent toute approche du côté de terre: il n’y a -point de port. Une baie longue, mal sûre et orageuse, y laisse les -vaisseaux exposés aux tempêtes et à l’artillerie de la forteresse et du -môle: les bourgeois seuls de cette ville la défendraient contre mille -vaisseaux et cent mille hommes; mais cette force même fut la cause de la -prise. Il n’y avait que cent hommes de garnison: c’en était assez; mais -ils négligeaient un service qu’ils croyaient inutile. Le prince de Hesse -avait débarqué avec dix-huit cents soldats dans l’isthme qui est au nord -derrière la ville: mais, de ce côté-là, un rocher escarpé rend la ville -inattaquable. La flotte tira en vain quinze mille coups de canon. Enfin, -des matelots, dans une de leurs réjouissances, s’approchèrent dans des -barques, sous le môle, dont l’artillerie devait les foudroyer; elle ne -joua point. Ils montent sur le môle; ils s’en rendent maîtres; les -troupes y accourent; il fallut que cette ville imprenable se rendît (4 -août 1704). Elle est encore aux Anglais dans le temps que j’écris[15]. -L’Espagne, redevenue une puissance sous le gouvernement de la princesse -de Parme, seconde femme de Philippe V, et victorieuse depuis, en Afrique -et en Italie, voit encore, avec une douleur impuissante, Gibraltar aux -mains d’une nation septentrionale, dont les vaisseaux fréquentaient à -peine, il y a deux siècles, la mer Méditerranée. - -Immédiatement après la prise de Gibraltar, la flotte anglaise, maîtresse -de la mer, attaqua, à la vue de Malaga, le comte de Toulouse, amiral de -France: bataille indécise à la vérité, mais dernière époque de la -puissance de Louis XIV. Son fils naturel, le comte de Toulouse, amiral -du royaume, y commandait cinquante vaisseaux de ligne et vingt-quatre -galères. Il se retira avec gloire et sans perte. (Mars 1705) Mais -depuis, le roi ayant envoyé treize vaisseaux pour attaquer Gibraltar, -tandis que le maréchal de Tessé l’assiégeait par terre, cette double -témérité perdit à-la-fois et l’armée et la flotte. Une partie des -vaisseaux fut brisée par la tempête; une autre, prise par les Anglais à -l’abordage, après une résistance admirable; une autre, brûlée sur les -côtes d’Espagne. Depuis ce jour, on ne vit plus de grandes flottes -françaises, ni sur l’Océan, ni sur la Méditerranée. La marine rentra -presque dans l’état dont Louis XIV l’avait tirée, ainsi que tant -d’autres choses éclatantes, qui ont eu sous lui leur orient et leur -couchant. - -Ces mêmes Anglais, qui avaient pris pour eux Gibraltar, conquirent en -six semaines le royaume de Valence et de Catalogne pour l’archiduc -Charles. Ils prirent Barcelone, par un hasard qui fut l’effet de la -témérité des assiégeants. - -Les Anglais étaient sous les ordres d’un des plus singuliers hommes -qu’ait jamais porté ce pays si fertile en esprits fiers, courageux, et -bizarres. C’était le comte Péterborough, homme qui ressemblait en tout à -ces héros dont l’imagination des Espagnols a rempli tant de livres. A -quinze ans, il était parti de Londres pour aller faire la guerre aux -Maures en Afrique: il avait à vingt ans commencé la révolution -d’Angleterre, et s’était rendu le premier en Hollande, auprès du prince -d’Orange: mais, de peur qu’on ne soupçonnât la raison de son voyage, il -s’était embarqué pour l’Amérique, et de là il était allé à La Haye sur -un vaisseau hollandais. Il perdit, il donna tout son bien, et rétablit -sa fortune plus d’une fois. Il fesait alors la guerre en Espagne, -presque à ses dépens, et nourrissait l’archiduc et toute sa maison. -C’était lui qui assiégeait Barcelone avec le prince de Darmstadt[16]. Il -lui propose une attaque soudaine aux retranchements qui couvrent le fort -Mont-Joui et la ville. Ces retranchements, où le prince de Darmstadt -périt, sont emportés l’épée à la main. Une bombe crève dans le fort sur -le magasin des poudres, et le fait sauter; le fort est pris; la ville -capitule. Le vice-roi parle à Péterborough, à la porte de cette ville. -Les articles n’étaient pas encore signés, quand on entend tout-à-coup -des cris et des hurlements. «Vous nous trahissez, dit le vice-roi à -Péterborough: nous capitulons avec bonne foi, et voilà vos Anglais qui -sont entrés dans la ville par les remparts. Ils égorgent, ils pillent, -ils violent.» «Vous vous méprenez, répondit le comte Péterborough: il -faut que ce soit des troupes du prince de Darmstadt. Il n’y a qu’un -moyen de sauver votre ville: c’est de me laisser entrer sur-le-champ -avec mes Anglais: j’apaiserai tout, et je reviendrai à la porte achever -la capitulation.» Il parlait d’un ton de vérité et de grandeur qui, -joint au danger présent, persuada le gouverneur: on le laissa entrer. Il -court avec ses officiers; il trouve des Allemands et des Catalans, qui, -joints à la populace de la ville, saccageaient les maisons des -principaux citoyens; il les chasse; il leur fait quitter le butin qu’ils -enlevaient; il rencontre la duchesse de Popoli entre les mains des -soldats, prête à être déshonorée; il la rend à son mari. Enfin, ayant -tout apaisé, il retourne à cette porte et signe la capitulation. Les -Espagnols étaient confondus de voir tant de magnanimité dans les -Anglais, que la populace avait pris pour des barbares impitoyables, -parcequ’ils étaient hérétiques. - -A la perte de Barcelone se joignit encore l’humiliation de vouloir -inutilement la reprendre. Philippe V, qui avait pour lui la plus grande -partie de l’Espagne, n’avait ni généraux, ni ingénieurs, ni presque de -soldats. La France fournissait tout. Le comte de Toulouse revient -bloquer le port avec vingt-cinq vaisseaux qui restaient à la France. Le -maréchal de Tessé forme le siége, avec trente et un escadrons et -trente-sept bataillons: mais la flotte anglaise arrive; la française se -retire; le maréchal de Tessé lève le siége avec précipitation. Il laisse -dans son camp des provisions immenses: il fuit, et abandonne quinze -cents blessés à l’humanité du comte Péterborough. Toutes ces pertes -étaient grandes: on ne savait s’il en avait plus coûté auparavant à la -France pour vaincre l’Espagne qu’il lui en coûtait alors pour la -secourir. Toutefois, le petit-fils de Louis XIV se soutenait par -l’affection de la nation castillane, qui met son orgueil à être fidèle, -et qui persistait dans son choix. - -Les affaires allaient bien en Italie. Louis XIV était vengé du duc de -Savoie. Le duc de Vendôme avait d’abord repoussé avec gloire le prince -Eugène, à la journée de Cassano, près de l’Adda (16 août 1705): journée -sanglante, et l’une de ces batailles indécises pour lesquelles on chante -des deux côtés des _Te Deum_, mais qui ne servent qu’à la destruction -des hommes, sans avancer les affaires d’aucun parti. (19 avril 1706) -Après la bataille de Cassano, il avait gagné pleinement celle de -Calcinato[17], en l’absence du prince Eugène; et ce prince étant arrivé -le lendemain de la bataille, avait vu encore un détachement de ses -troupes entièrement défait. Enfin les alliés étaient obligés de céder -tout le terrain au duc de Vendôme. Il ne restait plus guère que Turin à -prendre. On allait l’investir: il ne paraissait pas possible qu’on le -secourût. Le maréchal de Villars, vers l’Allemagne, poussait le prince -de Bade. Villeroi commandait en Flandre une armée de quatre-vingt mille -hommes, et il se flattait de réparer contre Marlborough le malheur qu’il -avait essuyé en combattant le prince Eugène. Son trop de confiance en -ses propres lumières fut plus que jamais funeste à la France. - -Près de la Méhaigne, et vers les sources de la petite Ghette, le -maréchal de Villeroi avait campé son armée. Le centre était à Ramillies, -village devenu aussi fameux qu’Hochstedt. Il eût pu éviter la bataille. -Les officiers-généraux lui conseillaient ce parti; mais le désir aveugle -de la gloire l’emporta. (23 mai 1706) Il fit, à ce qu’on prétend, la -disposition de manière qu’il n’y avait pas un homme d’expérience qui ne -prévît le mauvais succès. Des troupes de recrue, ni disciplinées, ni -complètes, étaient au centre: il laissa des bagages entre les lignes de -son armée; il posta sa gauche derrière un marais, comme s’il eût voulu -l’empêcher d’aller à l’ennemi[18]. - -Marlborough, qui remarquait toutes ces fautes, arrange son armée pour en -profiter. Il voit que la gauche de l’armée française ne peut aller -attaquer sa droite; il dégarnit aussitôt cette droite pour fondre vers -Ramillies avec un nombre supérieur. M. de Gassion, lieutenant-général, -qui voit ce mouvement des ennemis, crie au maréchal: «Vous êtes perdu, -si vous ne changez votre ordre de bataille. Dégarnissez votre gauche, -pour vous opposer à l’ennemi à nombre égal. Faites rapprocher vos lignes -davantage. Si vous tardez un moment, il n’y a plus de ressource.» -Plusieurs officiers appuyèrent ce conseil salutaire. Le maréchal ne les -crut pas. Marlborough attaque. Il avait affaire à des ennemis rangés en -bataille, comme il les eût voulu poster lui-même pour les vaincre. Voilà -ce que toute la France a dit; et l’histoire est en partie le récit des -opinions des hommes: mais ne devait-on pas dire aussi que les troupes -des alliés étaient mieux disciplinées, que leur confiance en leurs chefs -et en leurs succès passés leur inspirait plus d’audace? N’y eut-il pas -des régiments français qui firent mal leur devoir? Et les bataillons les -plus inébranlables au feu ne font-ils pas la destinée des états? L’armée -française ne résista pas une demi-heure. On s’était battu près de huit -heures à Hochstedt, et on avait tué près de huit mille hommes aux -vainqueurs; mais à la journée de Ramillies, on ne leur en tua pas deux -mille cinq cents: ce fut une déroute totale: les Français y perdirent -vingt mille hommes, la gloire de la nation, et l’espérance de reprendre -l’avantage. La Bavière, Cologne, avaient été perdues par la bataille -d’Hochstedt; toute la Flandre espagnole le fut par celle de Ramillies. -Marlborough entra victorieux dans Anvers, dans Bruxelles: il prit -Ostende: Menin se rendit à lui. - -Le maréchal de Villeroi, au désespoir, n’osait écrire au roi cette -défaite. Il resta cinq jours sans envoyer de courriers. Enfin il écrivit -la confirmation de cette nouvelle qui consternait déjà la cour de -France. Et quand il reparut devant le roi, ce monarque, au lieu de lui -faire des reproches, lui dit: «Monsieur le maréchal, on n’est pas -heureux à notre âge.» - -Le roi tire aussitôt le duc de Vendôme d’Italie, où il ne le croyait pas -nécessaire, pour l’envoyer en Flandre réparer, s’il est possible, ce -malheur. Il espérait du moins, avec apparence de raison, que la prise de -Turin le consolerait de tant de pertes. Le prince Eugène n’était pas à -portée de paraître pour secourir cette ville. Il était au-delà de -l’Adige; et ce fleuve, bordé en-deçà d’une longue chaîne de -retranchements, semblait rendre le passage impraticable. Cette grande -ville était assiégée par quarante-six escadrons et cent bataillons. - -Le duc de La Feuillade, qui les commandait, était l’homme le plus -brillant et le plus aimable du royaume; et quoique gendre du ministre, -il avait pour lui la faveur publique. Il était fils de ce maréchal de La -Feuillade qui érigea la statue de Louis XIV dans la place des Victoires. -On voyait en lui le courage de son père, la même ambition, le même -éclat, avec plus d’esprit. Il attendait, pour récompense de la conquête -de Turin, le bâton de maréchal de France. Chamillart, son beau-père, qui -l’aimait tendrement, avait tout prodigué pour lui assurer le succès. -L’imagination est effrayée du détail des préparatifs de ce siége. Les -lecteurs qui ne sont point à portée d’entrer dans ces discussions, -seront peut-être bien aises de trouver ici quel fut cet immense et -inutile appareil. - -On avait fait venir cent quarante pièces de canon; et il est à remarquer -que chaque gros canon monté revient à environ deux mille écus. Il y -avait cent dix mille boulets, cent six mille cartouches d’une façon et -trois cent mille d’une autre, vingt et un mille bombes, vingt-sept mille -sept cents grenades, quinze mille sacs à terre, trente mille instruments -pour le pionnage, douze cent mille livres de poudre. Ajoutez à ces -munitions, le plomb, le fer, et le fer-blanc, les cordages, tout ce qui -sert aux mineurs, le soufre, le salpêtre, les outils de toute espèce. Il -est certain que les frais de tous ces préparatifs de destruction -suffiraient pour fonder et pour faire fleurir la plus nombreuse colonie. -Tout siége de grande ville exige ces frais immenses; et quand il faut -réparer chez soi un village ruiné, on le néglige. - -Le duc de La Feuillade, plein d’ardeur et d’activité, plus capable que -personne des entreprises qui ne demandaient que du courage, mais -incapable de celles qui exigeaient de l’art, de la méditation, et du -temps, pressait ce siége contre toutes les règles. Le maréchal de -Vauban, le seul général peut-être qui aimât mieux l’état que soi-même, -avait proposé au duc de La Feuillade de venir diriger le siége comme -ingénieur, et de servir dans son armée comme volontaire; mais la fierté -de La Feuillade prit les offres de Vauban pour de l’orgueil caché sous -de la modestie. Il fut piqué que le meilleur ingénieur de l’Europe lui -voulût donner des avis. Il manda, dans une lettre que j’ai vue: -_J’espère prendre Turin à la Cohorn_. Ce Cohorn était le Vauban des -alliés, bon ingénieur, bon général, et qui avait pris plus d’une fois -des places fortifiées par Vauban. Après une telle lettre, il fallait -prendre Turin: mais l’ayant attaqué par la citadelle, qui était le côté -le plus fort, et n’ayant pas même entouré toute la ville, des secours, -des vivres, pouvaient y entrer; le duc de Savoie pouvait en sortir: et -plus le duc de La Feuillade mettait d’impétuosité dans des attaques -réitérées et infructueuses, plus le siége traînait en longueur. - -Le duc de Savoie sortit de la ville avec quelques troupes de cavalerie, -pour donner le change au duc de La Feuillade. Celui-ci se détache du -siége pour courir après le prince, qui, connaissant mieux le terrain, -échappe à ses poursuites. La Feuillade manque le duc de Savoie, et la -conduite du siége en souffre. - -Presque tous les historiens ont assuré que le duc de La Feuillade ne -voulait point prendre Turin: ils prétendent qu’il avait juré à madame la -duchesse de Bourgogne de respecter la capitale de son père; ils débitent -que cette princesse engagea madame de Maintenon à faire prendre toutes -les mesures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque -tous les officiers de cette armée en ont été long-temps persuadés: mais -c’était un de ces bruits populaires qui décréditent le jugement des -nouvellistes, et qui déshonorent les histoires. Il eût été d’ailleurs -bien contradictoire que le même général eût voulu manquer Turin et -prendre le duc de Savoie. - -Depuis le 13 mai jusqu’au 20 juin, le duc de Vendôme, au bord de -l’Adige, favorisait ce siége; et il comptait, avec soixante-dix -bataillons et soixante escadrons, fermer tous les passages au prince -Eugène. - -Le général des Impériaux manquait d’hommes et d’argent. Les merciers de -Londres lui prêtèrent environ six millions de nos livres: il fit enfin -venir des troupes des cercles de l’empire. La lenteur de ces secours eût -pu perdre l’Italie; mais la lenteur du siége de Turin était encore plus -grande. - -Vendôme était déjà nommé pour aller réparer les pertes de la Flandre. -Mais avant de quitter l’Italie, il souffre que le prince Eugène passe -l’Adige: il lui laisse traverser le canal Blanc, enfin le Pô même, -fleuve plus large et en quelques endroits plus difficile que le Rhône. -Le général français ne quitta les bords du Pô qu’après avoir vu le -prince Eugène en état de pénétrer jusqu’auprès de Turin. Ainsi il laissa -les affaires dans une grande crise en Italie, tandis qu’elles -paraissaient désespérées en Flandre, en Allemagne, et en Espagne. - -Le duc de Vendôme va donc rassembler vers Mons les débris de l’armée de -Villeroi; et le duc d’Orléans, neveu de Louis XIV, vient commander vers -le Pô les troupes du duc de Vendôme. Ces troupes étaient en désordre, -comme si elles avaient été battues. Eugène avait passé le Pô à la vue de -Vendôme; il passe le Tanaro aux yeux du duc d’Orléans; il prend Carpi, -Correggio, Reggio; il dérobe une marche aux Français; enfin il joint le -duc de Savoie auprès d’Asti. Tout ce que put faire le duc d’Orléans, ce -fut de venir joindre le duc de La Feuillade au camp devant Turin. Le -prince Eugène le suit en diligence. Il y avait alors deux partis à -prendre: celui d’attendre le prince Eugène dans les lignes de -circonvallation, ou celui de marcher à lui, lorsqu’il était encore -auprès de Veillane. Le duc d’Orléans assemble un conseil de guerre: ceux -qui le composaient étaient le maréchal de Marsin, celui-là même qui -avait perdu la bataille d’Hochstedt, le duc de La Feuillade, Albergotti, -Saint-Fremont, et d’autres lieutenants-généraux. «Messieurs, leur dit le -duc d’Orléans, si nous restons dans nos lignes, nous perdons la -bataille. Notre circonvallation est de cinq lieues d’étendue: nous ne -pouvons border tous ces retranchements. Vous voyez ici le régiment de la -marine qui n’est que sur deux hommes de hauteur: là vous voyez des -endroits entièrement dégarnis. La Doire, qui passe dans notre camp, -empêchera nos troupes de se porter mutuellement de prompts secours. -Quand le Français attend qu’on l’attaque, il perd le plus grand de ses -avantages, cette impétuosité et ces premiers moments d’ardeur qui -décident si souvent du gain des batailles. Croyez-moi, il faut marcher à -l’ennemi.» Tous les lieutenants-généraux répondirent: _Il faut marcher_. -Alors le maréchal de Marsin tire de sa poche un ordre du roi, par lequel -on devait déférer à son avis en cas d’action: et son avis fut de rester -dans les lignes. - -Le duc d’Orléans, indigné, vit qu’on ne l’avait envoyé à l’armée que -comme un prince du sang, et non comme un général; et, forcé de suivre le -conseil du maréchal de Marsin, il se prépara à ce combat si -désavantageux. - -Les ennemis paraissaient vouloir former à-la-fois plusieurs attaques. -Leurs mouvements jetaient l’incertitude dans le camp des Français. Le -duc d’Orléans voulait une chose, Marsin et La Feuillade une autre: on -disputait, on ne concluait rien. Enfin on laisse les ennemis passer la -Doire. Ils avancent sur huit colonnes de vingt-cinq hommes de -profondeur. Il faut dans l’instant leur opposer des bataillons d’une -épaisseur assez forte. - -Albergotti, placé loin de l’armée sur la montagne des Capucins, avait -avec lui vingt mille hommes, et n’avait en tête que des milices qui -n’osaient l’attaquer. On lui envoie demander douze mille hommes. Il -répond qu’il ne peut se dégarnir: il donne des raisons spécieuses; on -les écoute: le temps se perd. (7 septembre 1706) Le prince Eugène -attaque les retranchements, et au bout de deux heures il les force. Le -duc d’Orléans blessé s’était retiré pour se faire panser. A peine -était-il entre les mains des chirurgiens qu’on lui apprend que tout est -perdu, que les ennemis sont maîtres du camp, et que la déroute est -générale. Aussitôt il faut fuir; les lignes, les tranchées, sont -abandonnées, l’armée dispersée. Tous les bagages, les provisions, les -munitions, la caisse militaire, tombent dans les mains du vainqueur. - -Le maréchal de Marsin, blessé à la cuisse, est fait prisonnier. Un -chirurgien du duc de Savoie lui coupa la cuisse, et le maréchal mourut -quelques moments après l’opération. Le chevalier Méthuin, ambassadeur -d’Angleterre auprès du duc de Savoie, le plus généreux, le plus franc, -et le plus brave homme de son pays qu’on ait jamais employé dans les -ambassades, avait toujours combattu à côté de ce souverain. Il avait vu -prendre le maréchal de Marsin, et il fut témoin de ses derniers moments. -Il m’a raconté que Marsin lui dit ces propres mots: «Croyez au moins, -Monsieur, que ç’a été contre mon avis que nous vous avons attendu dans -nos lignes.» Ces paroles semblaient contredire formellement ce qui -s’était passé dans le conseil de guerre, et elles étaient pourtant -vraies; c’est que le maréchal de Marsin, en prenant congé à Versailles, -avait représenté au roi qu’il fallait aller aux ennemis, en cas qu’ils -parussent pour secourir Turin; mais Chamillart, intimidé par les -défaites précédentes, avait fait décider qu’on devait attendre, et non -présenter la bataille; et cet ordre, donné dans Versailles, fut cause -que soixante mille hommes furent dispersés. Les Français n’avaient pas -eu plus de deux mille hommes tués dans cette bataille: mais on a déjà vu -que le carnage fait moins que la consternation. L’impossibilité de -subsister, qui ferait retirer une armée après la victoire, ramena vers -le Dauphiné les troupes après la défaite. Tout était si en désordre que -le comte de Médavi-Grancei, qui était alors dans le Mantouan avec un -corps de troupes (9 septembre 1706), et qui battit à Castiglione les -Impériaux commandés par le landgrave de Hesse, depuis roi de Suède[19], -ne remporta qu’une victoire inutile, quoique complète. On perdit en peu -de temps le Milanais, le Mantouan, le Piémont, et enfin le royaume de -Naples. - - - - -CHAPITRE XXI. - -Suite des disgraces de la France et de l’Espagne. Louis XIV envoie son -principal ministre demander en vain la paix. Bataille de Malplaquet -perdue, etc. - - -La bataille d’Hochstedt avait coûté à Louis XIV la plus florissante -armée, et tout le pays du Danube au Rhin; elle avait coûté à la maison -de Bavière tous ses états. La journée de Ramillies avait fait perdre -toute la Flandre jusqu’aux portes de Lille. La déroute de Turin avait -chassé les Français d’Italie, ainsi qu’ils l’ont toujours été dans -toutes les guerres depuis Charlemagne. Il restait des troupes dans le -Milanais, et cette petite armée victorieuse sous le comte de Médavi. On -occupait encore quelques places. On proposa de céder tout à l’empereur -pourvu qu’il laissât retirer ces troupes, qui montaient à près de quinze -mille hommes. L’empereur accepta cette capitulation. Le duc de Savoie y -consentit. Ainsi l’empereur, d’un trait de plume, devint le maître -paisible en Italie. La conquête du royaume de Naples et de Sicile lui -fut assurée. Tout ce qu’on avait regardé en Italie comme feudataire fut -traité comme sujet. Il taxa la Toscane à cent cinquante mille pistoles, -Mantoue à quarante mille. Parme, Modène, Lucques, Gênes, malgré leur -liberté, furent comprises dans ces impositions. - -L’empereur qui jouit de tous ces avantages n’était pas ce Léopold, -ancien rival de Louis XIV, qui, sous les apparences de la modération, -avait nourri sans éclat une ambition profonde. C’était son fils aîné -Joseph, vif, fier, emporté, et qui cependant ne fut pas plus grand -guerrier que son père. Si jamais empereur parut fait pour asservir -l’Allemagne et l’Italie, c’était Joseph Iᵉʳ. Il domina delà les monts: -il rançonna le pape: il fit mettre de sa seule autorité, en 1706, les -électeur de Bavière et de Cologne au ban de l’empire: il les dépouilla -de leur électorat: il retint en prison les enfants du Bavarois, et leur -ôta jusqu’à leur nom[20]. Leur père n’eut d’autre ressource que d’aller -traîner sa disgrace en France et dans les Pays-Bas. Philippe V lui céda -depuis toute la Flandre espagnole en 1712[21]. S’il avait gardé cette -province, c’était un établissement qui valait mieux que la Bavière, et -qui le délivrait de l’assujettissement à la maison d’Autriche: mais il -ne put jouir que des villes de Luxembourg, de Namur, et de Charleroi; le -reste était aux vainqueurs. - -Tout semblait déjà menacer ce Louis XIV qui avait auparavant menacé -l’Europe. Le duc de Savoie pouvait entrer en France. L’Angleterre et -l’Écosse se réunissaient pour ne plus composer qu’un seul royaume; ou -plutôt l’Écosse, devenue province de l’Angleterre, contribuait à la -puissance de son ancienne rivale. Tous les ennemis de la France -semblaient, vers la fin de 1706 et au commencement de 1707, acquérir des -forces nouvelles, et la France toucher à sa ruine. Elle était pressée de -tous côtés, et sur mer et sur terre. De ces flottes formidables que -Louis XIV avait formées, il restait à peine trente-cinq vaisseaux. En -Allemagne, Strasbourg était encore frontière; mais Landau perdu laissait -toujours l’Alsace exposée. La Provence était menacée d’une invasion par -terre et par mer. Ce qu’on avait perdu en Flandre fesait craindre pour -le reste. Cependant, malgré tant de désastres, le corps de la France -n’était point encore entamé; et, dans une guerre si malheureuse, elle -n’avait encore perdu que des conquêtes. - -Louis XIV fit face partout. Quoique partout affaibli, il résistait, ou -protégeait, ou attaquait encore de tous côtés. Mais on fut aussi -malheureux en Espagne qu’en Italie, en Allemagne, et en Flandre. On -prétend que le siége de Barcelone avait été encore plus mal conduit que -celui de Turin. - -Le comte de Toulouse n’avait paru que pour ramener sa flotte à Toulon. -Barcelone secourue, le siége abandonné, l’armée française diminuée de -moitié s’était retirée sans munitions dans la Navarre, petit royaume -qu’on conservait aux Espagnols, et dont nos rois ajoutent encore le -titre à celui de France, par un usage qui semble au-dessous de leur -grandeur. - -A ces désastres s’en joignait un autre, qui parut décisif. Les -Portugais, avec quelques Anglais, prirent toutes les places devant -lesquelles ils se présentèrent, et s’avancèrent jusque dans -l’Estramadoure espagnole, différente de celle du Portugal. C’était un -Français devenu pair d’Angleterre qui les commandait, milord Galloway, -autrefois comte de Ruvigny; tandis que le duc de Berwick, Anglais et -neveu de Marlborough, était à la tête des troupes de France et -d’Espagne, qui ne pouvaient plus arrêter les victorieux. - -Philippe V, incertain de sa destinée, était dans Pampelune. Charles, son -compétiteur, grossissait son parti et ses forces en Catalogne: il était -maître de l’Aragon, de la province de Valence, de Carthagène, d’une -partie de la province de Grenade. Les Anglais avaient pris Gibraltar -pour eux, et lui avaient donné Minorque, Iviça, et Alicante. Les chemins -d’ailleurs lui étaient ouverts jusqu’à Madrid. (26 juin 1706) Galloway y -entra sans résistance, et fit proclamer roi l’archiduc Charles. Un -simple détachement le fit aussi proclamer à Tolède[22]. - -Tout parut alors si désespéré pour Philippe V, que le maréchal de -Vauban, le premier des ingénieurs, le meilleur des citoyens, homme -toujours occupé de projets, les uns utiles, les autres peu praticables, -et tous singuliers, proposa à la cour de France d’envoyer Philippe V -régner en Amérique; ce prince y consentit. On l’eût fait embarquer avec -les Espagnols attachés à son parti. L’Espagne eût été abandonnée aux -factions civiles. Le commerce du Pérou et du Mexique n’eût plus été que -pour les Français; et dans ce revers de la famille de Louis XIV, la -France eût encore trouvé sa grandeur. On délibéra sur ce projet à -Versailles: mais la constance des Castillans et les fautes des ennemis -conservèrent la couronne à Philippe V. Les peuples aimaient dans -Philippe le choix qu’ils avaient fait, et dans sa femme, fille du duc de -Savoie, le soin qu’elle prenait de leur plaire, une intrépidité -au-dessus de son sexe, et une constance agissante dans le malheur. Elle -allait elle-même de ville en ville animer les cœurs, exciter le zèle, et -recevoir les dons que lui apportaient les peuples. Elle fournit ainsi à -son mari plus de deux cent mille écus en trois semaines. Aucun des -grands, qui avaient juré d’être fidèles, ne fut traître. Quand Galloway -fit proclamer l’archiduc dans Madrid, on cria: _Vive Philippe!_ et à -Tolède, le peuple ému chassa ceux qui avaient proclamé l’archiduc. - -Les Espagnols avaient jusque-là fait peu d’efforts pour soutenir leur -roi; ils en firent de prodigieux quand ils le virent abattu, et -montrèrent en cette occasion une espèce de courage contraire à celui -des autres peuples, qui commencent par de grands efforts, et qui se -rebutent. Il est difficile de donner un roi à une nation malgré elle. -Les Portugais, les Anglais, les Autrichiens, qui étaient en Espagne, -furent harcelés partout, manquèrent de vivres, firent des fautes presque -toujours inévitables dans un pays étranger, et furent battus en détail. -(22 septembre 1706) Enfin Philippe V, trois mois après être sorti de -Madrid en fugitif, y rentra triomphant, et fut reçu avec autant -d’acclamations que son rival avait éprouvé de froideur et de répugnance. - -Louis XIV redoubla ses efforts quand il vit que les Espagnols en -fesaient; et tandis qu’il veillait à la sûreté de toutes les côtes sur -l’Océan et sur la Méditerranée, en y plaçant des milices; tandis qu’il -avait une armée en Flandre, une auprès de Strasbourg, un corps dans la -Navarre, un dans le Roussillon, il envoyait encore de nouvelles troupes -au maréchal de Berwick dans la Castille. - -(25 avril 1707) Ce fut avec ces troupes, secondées des Espagnols, que -Berwick gagna la bataille importante d’Almanza sur Galloway[23]. -Almanza, ville bâtie par les Maures, est sur la frontière de Valence: -cette belle province fut le prix de la victoire[24]. Ni Philippe V ni -l’archiduc ne furent présents à cette journée; et c’est sur quoi le -fameux comte Péterborough, singulier en tout, s’écria «qu’on était bien -bon de se battre pour eux.» C’est ce qu’il manda au maréchal de Tessé, -et c’est ce que je tiens de sa bouche. Il ajoutait qu’il n’y avait que -des esclaves qui combattissent pour un homme, et qu’il fallait combattre -pour une nation. Le duc d’Orléans, qui voulait être à cette action, et -qui devait commander en Espagne, n’arriva que le lendemain; mais il -profita de la victoire; il prit plusieurs places, et entre autres -Lérida, l’écueil du grand Condé[25]. - -(22 mai 1707) D’un autre côté, le maréchal de Villars, remis en France à -la tête des armées, uniquement parcequ’on avait besoin de lui, réparait -en Allemagne le malheur de la journée d’Hochstedt. Il avait forcé les -lignes de Stolhoffen au-delà du Rhin, dissipé toutes les troupes -ennemies, étendu les contributions à cinquante lieues à la ronde, -pénétré jusqu’au Danube. Ce succès passager fesait respirer sur les -frontières de l’Allemagne; mais en Italie tout était perdu. Le royaume -de Naples sans défense, et accoutumé à changer de maître, était sous le -joug des victorieux; et le pape, qui n’avait pu empêcher que les troupes -allemandes passassent par son territoire, voyait, sans oser murmurer, -que l’empereur se fît son vassal malgré lui. C’est un grand exemple de -la force des opinions reçues, et du pouvoir de la coutume, qu’on puisse -toujours s’emparer de Naples sans consulter le pape, et qu’on n’ose -jamais lui en refuser l’hommage. - -Pendant que le petit-fils de Louis XIV perdait Naples, l’aïeul était sur -le point de perdre la Provence et Le Dauphiné. Déjà le duc de Savoie et -le prince Eugène y étaient entrés par le Col de Tende. Ces frontières -n’étaient pas défendues comme le sont la Flandre et l’Alsace, théâtre -éternel de la guerre, hérissé de citadelles que le danger avait averti -d’élever. Point de pareilles précautions vers le Var, point de ces -fortes places qui arrêtent l’ennemi, et qui donnent le temps d’assembler -des armées. Cette frontière a été négligée jusqu’à nos jours, sans que -peut-être on puisse en alléguer d’autre raison, sinon que les hommes -étendent rarement leurs soins de tous les cotés. Le roi de France -voyait, avec une indignation douloureuse, que ce même duc de Savoie, qui -un an auparavant n’avait presque plus que sa capitale, et le prince -Eugène, qui avait été élevé dans sa cour, fussent prêts de lui enlever -Toulon et Marseille. - -(Août 1707) Toulon était assiégé et pressé: une flotte anglaise, -maîtresse de la mer, était devant le port, et le bombardait. Un peu plus -de diligence, de précautions, et de concert, auraient fait tomber -Toulon. Marseille sans défense n’aurait pas tenu; et il était -vraisemblable que la France allait perdre deux provinces. Mais le -vraisemblable n’arrive pas toujours. On eut le temps d’envoyer des -secours. On avait détaché des troupes de l’armée du maréchal de Villars, -dès que ces provinces avaient été menacées; et on sacrifia les avantages -qu’on avait en Allemagne pour sauver une partie de la France. Le pays -par où les ennemis pénétraient est sec, stérile, hérissé de montagnes; -les vivres rares; la retraite difficile. Les maladies, qui désolèrent -l’armée ennemie, combattirent encore pour Louis XIV. (22 août 1707) Le -siége de Toulon fut levé, et bientôt la Provence délivrée, et le -Dauphiné hors de danger: tant le succès d’une invasion est rare, quand -on n’a pas de grandes intelligences dans le pays. Charles-Quint y avait -échoué; et, de nos jours, les troupes de la reine de Hongrie y -échouèrent encore[26]. - -Cependant cette irruption, qui avait coûté beaucoup aux alliés, ne -coûtait pas moins aux Français: elle avait ravagé une grande étendue de -terrain, et divisé les forces. - -L’Europe ne s’attendait pas que dans un temps d’épuisement, et lorsque -la France comptait pour un grand succès d’être échappée à une invasion, -Louis XIV aurait assez de grandeur et de ressources pour tenter lui-même -une invasion dans la Grande-Bretagne, malgré le dépérissement de ses -forces maritimes, et malgré les flottes des Anglais, qui couvraient la -mer. Ce projet fut proposé par des Écossais attachés au fils de Jacques -II. Le succès était douteux; mais Louis XIV envisagea une gloire -certaine dans la seule entreprise. Il a dit lui-même que ce motif -l’avait déterminé autant que l’intérêt politique. - -Porter la guerre, dans la Grande-Bretagne; tandis qu’on en soutenait le -fardeau si difficilement en tant d’autres endroits, et tenter de -rétablir du moins sur le trône d’Écosse le fils de Jacques II, pendant -qu’on pouvait à peine maintenir Philippe V sur celui d’Espagne, c’était -une idée pleine de grandeur, et qui, après tout, n’était pas destituée -de vraisemblance. - -Parmi les Écossais, tous ceux qui ne s’étaient pas vendus à la cour de -Londres gémissaient d’être dans la dépendance des Anglais. Leurs vœux -secrets appelaient unanimement le descendant de leurs anciens rois, -chassé, au berceau, des trônes d’Angleterre, d’Écosse, et d’Irlande, et -à qui on avait disputé jusqu’à sa naissance. On lui promit qu’il -trouverait trente mille hommes en armes qui combattraient pour lui, s’il -pouvait seulement débarquer vers Édimbourg avec quelque secours de la -France. - -Louis XIV, qui dans ses prospérités passées avait fait tant d’efforts -pour le père, en fit autant pour le fils dans le temps même de ses -revers. Huit vaisseaux de guerre, soixante et dix bâtiments de -transport, furent préparés à Dunkerque. (Mars 1708) Six mille hommes -furent embarqués. Le comte de Gacé, depuis maréchal de Matignon, -commandait les troupes. Le chevalier de Forbin Janson, l’un des plus -grands hommes de mer, conduisait la flotte. La conjoncture paraissait -favorable; il n’y avait en Écosse que trois mille hommes de troupes -réglées. L’Angleterre était dégarnie. Ses soldats étaient occupés en -Flandre sous le duc de Marlborough. Mais il fallait arriver; et les -Anglais avaient en mer une flotte de près de cinquante vaisseaux de -guerre. Cette entreprise fut entièrement semblable à celle que nous -avons vue, en 1744, en faveur du petit-fils de Jacques II. Elle fut -prévenue par les Anglais. Des contre-temps la dérangèrent. Le ministère -de Londres eut même le temps de faire revenir douze bataillons de -Flandre. On se saisit dans Édimbourg des hommes les plus suspects. Enfin -le prétendant s’étant présenté aux côtes d’Écosse, et n’ayant point vu -les signaux convenus, tout ce que put faire le chevalier de Forbin, ce -fut de le ramener à Dunkerque. Il sauva la flotte; mais tout le fruit de -l’entreprise fut perdu. Il n’y eut que Matignon qui y gagna. Ayant -ouvert les ordres de la cour en pleine mer, il y vit les provisions de -maréchal de France; récompense de ce qu’il voulut et qu’il ne put faire. - -Quelques historiens[27] ont supposé que la reine Anne était -d’intelligence avec son frère. C’est une trop grande simplicité de -penser qu’elle invitât son compétiteur à la venir détrôner. On a -confondu les temps: on a cru qu’elle le favorisait alors, parceque -depuis elle le regarda en secret comme son héritier. Mais qui peut -jamais vouloir être chassé par son successeur? - -Tandis que les affaires de la France devenaient de jour en jour plus -mauvaises, le roi crut qu’en fesant paraître le duc de Bourgogne, son -petit-fils, à la tête des armées de Flandre, la présence de l’héritier -présomptif de la couronne ranimerait l’émulation, qui commençait trop à -se perdre. Ce prince, d’un esprit ferme et intrépide, était pieux, -juste, et philosophe. Il était fait pour commander à des sages. Élève de -Fénélon, archevêque de Cambrai, il aimait ses devoirs: il aimait les -hommes; il voulait les rendre heureux. Instruit dans l’art de la guerre, -il regardait cet art plutôt comme le fléau du genre humain et comme une -nécessité malheureuse, que comme une source de véritable gloire. On -opposa ce prince philosophe au duc de Marlborough: on lui donna pour -l’aider le duc de Vendôme. Il arriva ce qu’on ne voit que trop souvent: -le grand capitaine ne fut pas assez écouté, et le conseil du prince -balança souvent les raisons du général. Il se forma deux partis; et dans -l’armée des alliés il n’y en avait qu’un, celui de la cause commune. Le -prince Eugène était alors sur le Rhin; mais toutes les fois qu’il fut -avec Marlborough, ils n’eurent jamais qu’un sentiment. - -Le duc de Bourgogne était supérieur en forces: la France, que l’Europe -croyait épuisée, lui avait fourni une armée de près de cent mille -hommes, et les alliés n’en avaient alors que quatre-vingt mille. Il -avait encore l’avantage des négociations dans un pays si long-temps -espagnol, fatigué de garnisons hollandaises, et où beaucoup de citoyens -penchaient pour Philippe V. Des intelligences lui ouvrirent les portes -de Gand et d’Ypres: mais les manœuvres de guerre firent évanouir le -fruit des manœuvres de politique. La division, qui mettait de -l’incertitude dans le conseil de guerre, fit que d’abord on marcha vers -la Dandre, et que deux heures après on rebroussa vers l’Escaut, à -Oudenarde: ainsi on perdit du temps. On trouva le prince Eugène et -Marlborough qui n’en perdaient point, et qui étaient unis. (11 juillet -1708) On fut mis en déroute vers Oudenarde: ce n’était pas une grande -bataille, mais ce fut une fatale retraite. Les fautes se multiplièrent. -Les régiments allaient où ils pouvaient, sans recevoir aucun ordre. Il y -eut même plus de quatre mille hommes qui furent pris en chemin, par -l’armée ennemie, à quelques milles du champ de bataille. - -L’armée, découragée, se retira sans ordre sous Gand, sous Tournai, sous -Ypres, et laissa tranquillement le prince Eugène, maître du terrain, -assiéger Lille avec une armée moins nombreuse. - -Mettre le siége devant une ville aussi grande et aussi fortifiée que -Lille, sans être maître de Gand, sans pouvoir tirer ses convois que -d’Ostende, sans les pouvoir conduire que par une chaussée étroite, au -hasard d’être à tout moment surpris, c’est ce que l’Europe appela une -action téméraire, mais que la mésintelligence et l’esprit d’incertitude -qui régnaient dans l’armée française rendirent excusable; c’est enfin ce -que le succès justifia. Leurs grands convois, qui pouvaient être -enlevés, ne le furent point. Les troupes qui les escortaient, et qui -devaient être battues par un nombre supérieur, furent victorieuses. -L’armée du duc de Bourgogne, qui pouvait attaquer les retranchements de -l’armée ennemie, encore imparfaits, ne les attaqua pas. (23 octobre -1708) Lille fut prise, au grand étonnement de toute l’Europe, qui -croyait le duc de Bourgogne plus en état d’assiéger Eugène et -Marlborough, que ces généraux en état d’assiéger Lille. Le maréchal de -Boufflers la défendit pendant près de quatre mois. - -Les habitants s’accoutumèrent tellement au fracas du canon et à toutes -les horreurs qui suivent un siége, qu’on donnait dans la ville des -spectacles aussi fréquentés qu’en temps de paix; et qu’une bombe qui -tomba près de la salle de la comédie n’interrompit point le spectacle. - -Le maréchal de Boufflers avait mis si bon ordre à tout, que les -habitants de cette grande ville étaient tranquilles sur la foi de ses -fatigues. Sa défense lui mérita l’estime des ennemis, les cœurs des -citoyens, et les récompenses du roi. Les historiens, ou plutôt les -écrivains de Hollande, qui ont affecté de le blâmer, auraient dû se -souvenir que quand on contredit la voix publique, il faut avoir été -témoin, et témoin éclairé, ou prouver ce qu’on avance[28]. - -Cependant l’armée qui avait regardé faire le siége de Lille se fondait -peu-à-peu; elle laissa prendre ensuite Gand, Bruges, et tous ses postes -l’un après l’autre. Peu de campagnes furent aussi fatales. Les officiers -attachés au duc de Vendôme reprochaient toutes ces fautes au conseil du -duc de Bourgogne, et ce conseil rejetait tout sur le duc de Vendôme. Les -esprits s’aigrissaient par le malheur[29]. Un[30] courtisan du duc de -Bourgogne dit un jour au duc de Vendôme: «Voilà ce que c’est que de -n’aller jamais à la messe; aussi vous voyez quelles sont nos disgraces.» -«Croyez-vous, lui répondit le duc de Vendôme, que Marlborough y aille -plus souvent que moi?» Les succès rapides des alliés enflaient le cœur -de l’empereur Joseph. Despotique dans l’empire, maître de Landau, il -voyait le chemin de Paris presque ouvert par la prise de Lille. Déjà -même un parti hollandais avait eu la hardiesse de pénétrer de Courtrai -jusqu’auprès de Versailles, et avait enlevé, sur le pont de Sèvres, le -premier écuyer du roi, croyant se saisir de la personne du dauphin, père -du duc de Bourgogne[31]. La terreur était dans Paris. - -L’empereur avait autant d’espérance au moins d’établir son frère Charles -en Espagne, que Louis XIV d’y conserver son petit-fils. Déjà cette -succession, que les Espagnols avaient voulu rendre indivisible, était -partagée entre trois têtes. L’empereur avait pris pour lui la Lombardie -et le royaume de Naples. Charles, son frère, avait encore la Catalogne -et une partie de l’Aragon. L’empereur força alors le pape Clément XI à -reconnaître l’archiduc pour roi d’Espagne. Ce pape, dont on disait qu’il -ressemblait à saint Pierre, parcequ’il affirmait, niait, se repentait, -et pleurait, avait toujours reconnu Philippe V, à l’exemple de son -prédécesseur; et il était attaché à la maison de Bourbon. L’empereur -l’en punit, en déclarant dépendants de l’empire beaucoup de fiefs qui -relevaient jusqu’alors des papes, et surtout Parme et Plaisance, en -ravageant quelques terres ecclésiastiques, en se saisissant de la ville -de Comacchio. - -Autrefois un pape eût excommunié tout empereur qui lui aurait disputé le -droit le plus léger; et cette excommunication eût fait tomber l’empereur -du trône: mais la puissance des clefs étant réduite à peu près au point -où elle doit l’être, Clément XI, animé par la France, avait osé un -moment se servir de la puissance du glaive. Il arma et s’en repentit -bientôt. Il vit que les Romains, sous un gouvernement tout sacerdotal, -n’étaient pas faits pour manier l’épée. Il désarma, il laissa Comacchio -en dépôt à l’empereur; il consentit à écrire à l’archiduc: _A notre très -cher fils, roi catholique en Espagne_. Une flotte anglaise dans la -Méditerranée, et les troupes allemandes sur ses terres, le forcèrent -bientôt d’écrire: _A notre très cher fils, roi des Espagnes_. Ce -suffrage du pape, qui n’était rien dans l’empire d’Allemagne, pouvait -quelque chose sur le peuple espagnol, à qui on avait fait accroire que -l’archiduc était indigne de régner, parcequ’il était protégé par des -hérétiques, qui s’étaient emparés de Gibraltar. - -(Août 1708) Restait à la monarchie espagnole, au-delà du continent, -l’île de Sardaigne, avec celle de Sicile. Une flotte anglaise donna la -Sardaigne à l’empereur Joseph; car les Anglais voulaient que l’archiduc -son frère n’eût que l’Espagne. Leurs armes fesaient alors les traités de -partage. Ils réservèrent la conquête de la Sicile pour un autre temps, -et aimèrent mieux employer leurs vaisseaux à chercher sur les mers les -galions de l’Amérique, dont ils prirent quelques uns, qu’à donner à -l’empereur de nouvelles terres. - -La France était aussi humiliée que Rome, et plus en danger; les -ressources s’épuisaient; le crédit était anéanti; les peuples, qui -avaient idolâtré leur roi dans ses prospérités, murmuraient contre Louis -XIV malheureux. - -Des partisans, à qui le ministère avait vendu la nation pour quelque -argent comptant, dans ses besoins pressants, s’engraissaient du malheur -public, et insultaient à ce malheur par leur luxe. Ce qu’ils avaient -prêté était dissipé. Sans l’industrie hardie de quelques négociants, et -surtout de ceux de Saint-Malo, qui allèrent au Pérou, et rapportèrent -trente millions, dont ils prêtèrent la moitié à l’état, Louis XIV -n’aurait pas eu de quoi payer ses troupes. La guerre avait ruiné la -France, et des marchands la sauvèrent. Il en fut de même en Espagne. Les -galions qui ne furent pas pris par les Anglais servirent à défendre -Philippe. Mais cette ressource de quelques mois ne rendait pas les -recrues de soldats plus faciles. Chamillart, élevé au ministère des -finances et de la guerre, se démit, en 1708, des finances, qu’il laissa -dans un désordre que rien qe put réparer sous ce règne; et en 1709, il -quitta le ministère de la guerre, devenu non moins difficile que -l’autre. On lui reprochait beaucoup de fautes. Le public, d’autant plus -sévère qu’il souffrait, ne songeait pas qu’il y a des temps malheureux -où les fautes sont inévitables[32]. Voisin, qui, après lui, gouverna -l’état militaire, et Desmarets, qui administra les finances, ne purent, -ni faire des plans de guerre plus heureux, ni rétablir un crédit -anéanti[33]. - -(1709) Le cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation. Les -oliviers, qui sont une grande ressource dans le midi de la France, -périrent. Presque tous les arbres fruitiers gelèrent. Il n’y eut point -d’espérance de récolte. On avait très peu de magasins. Les grains qu’on -pouvait faire venir à grands frais des Échelles du Levant et de -l’Afrique pouvaient être pris par les flottes ennemies, auxquelles on -n’avait presque plus de vaisseaux de guerre à opposer. Le fléau de cet -hiver était général dans l’Europe; mais les ennemis avaient plus de -ressources. Les Hollandais surtout, qui ont été si long-temps les -facteurs des nations, avaient assez de magasins pour mettre les armées -florissantes des alliés dans l’abondance, tandis que les troupes de -France, diminuées et découragées, semblaient devoir périr de misère. - -Le roi vendit pour quatre cent mille francs de vaisselle d’or. Les plus -grands seigneurs envoyèrent leur vaisselle d’argent à la Monnaie. On ne -mangea dans Paris que du pain bis pendant quelques mois. Plusieurs -familles, à Versailles même, se nourrirent de pain d’avoine. Madame de -Maintenon en donna l’exemple. - -Louis XIV, qui avait déjà fait quelques avances pour la paix, n’hésita -pas, dans ces circonstances funestes, à la demander à ces mêmes -Hollandais, autrefois si maltraités par lui. - -Les États-Généraux n’avaient plus de stathouder depuis la mort du roi -Guillaume, et les magistrats hollandais, qui appelaient déjà leurs -familles _les familles patriciennes_, étaient autant de rois. Les quatre -commissaires hollandais députés à l’armée traitaient avec fierté trente -princes d’Allemagne à leur solde. _Qu’on fasse venir Holstein_, -disaient-ils; _qu’on dise a Hesse de nous venir parler_[34]. Ainsi -s’expliquaient des marchands qui, dans la simplicité de leurs vêtements -et dans la frugalité de leurs repas, se plaisaient à écraser à-la-fois -l’orgueil allemand, qui était à leurs gages, et la fierté d’un grand -roi, autrefois leur vainqueur. - -On les avait vus vendre à bas prix leur attachement à Louis XIV en -1665; soutenir leurs malheurs en 1672, et les réparer avec un courage -intrépide; et alors ils voulaient user de leur fortune. Ils étaient bien -loin de s’en tenir à faire voir aux hommes, par de simples -démonstrations de supériorité, qu’il n’y a de vraie grandeur que la -puissance: ils voulaient que leur état eût en souveraineté dix villes en -Flandre, entre autres Lille qui était entre leurs mains, et Tournai qui -n’y était pas encore. Ainsi, les Hollandais prétendaient retirer le -fruit de la guerre, non seulement aux dépens de la France, mais encore -aux dépens de l’Autriche, pour laquelle ils combattaient, comme Venise -avait autrefois augmenté son territoire des terres de tous ses voisins. -L’esprit républicain est au fond aussi ambitieux que l’esprit -monarchique. - -Il y parut bien quelques mois après; car, lorsque ce fantôme de -négociation fut évanoui, lorsque les armes des alliés eurent encore de -nouveaux avantages, le duc de Marlborough, plus maître alors que sa -souveraine en Angleterre, et gagné par la Hollande, fit conclure avec -les États-Généraux, en 1709, ce célèbre traité de la barrière, par -lequel ils resteraient maîtres de toutes les villes frontières qu’on -prendrait sur la France, auraient garnison dans vingt places de la -Flandre, aux dépens du pays, dans Huy, dans Liége, et dans Bonn; et -auraient en toute souveraineté la Haute-Gueldre. Ils seraient devenus en -effet souverains des dix-sept provinces des Pays-Bas; ils auraient -dominé dans Liége et dans Cologne. C’est ainsi qu’ils voulaient -s’agrandir sur les ruines mêmes de leurs alliés. Ils nourrissaient déjà -ces projets élevés, quand le roi leur envoya secrètement le président -Rouillé pour essayer de traiter avec eux. - -Ce négociateur vit d’abord dans Anvers deux magistrats d’Amsterdam, -Bruys, et Vanderdussen, qui parlèrent en vainqueurs, et qui déployèrent, -avec l’envoyé du plus fier des rois, toute la hauteur dont ils avaient -été accablés en 1672. On affecta ensuite de négocier quelque temps avec -lui, dans un de ces villages que les généraux de Louis XIV avaient mis -autrefois à feu et à sang. Quand on l’eut joué assez long-temps, on lui -déclara qu’il fallait que le roi de France forçât le roi son petit-fils -à descendre du trône sans aucun dédommagement; que l’électeur de Bavière -François-Marie, et son frère l’électeur de Cologne, demandassent grace, -ou que le sort des armes ferait les traités. - -Les dépêches désespérantes du président de Rouillé arrivaient coup sur -coup au conseil, dans le temps de la plus déplorable misère où le -royaume eût été réduit dans les temps les plus funestes. L’hiver de 1709 -laissait des traces affreuses; le peuple périssait de famine. Les -troupes n’étaient point payées; la désolation était partout. Les -gémissements et les terreurs du public augmentaient encore le mal. - -Le conseil était composé du dauphin, du duc de Bourgogne son fils, du -chancelier de France Pontchartrain, du duc de Beauvilliers, du marquis -de Torci, du secrétaire d’état de la guerre Chamillart, et du -contrôleur-général Desmarets. Le duc de Beauvilliers fit une peinture si -touchante de l’état où la France était réduite, que le duc de Bourgogne -en versa des larmes, et tout le conseil y mêla les siennes. Le -chancelier conclut à faire la paix à quelque prix que ce pût être. Les -ministres de la guerre et des finances avouèrent qu’ils étaient sans -ressource. «Une scène si triste, dit le marquis de Torci, serait -difficile à décrire, quand même il serait permis de révéler le secret de -ce qu’elle eut de plus touchant.» Ce secret n’était que celui des pleurs -qui coulèrent. - -Le marquis de Torci, dans cette crise, proposa d’aller lui-même partager -les outrages qu’on fesait au roi dans la personne du président Rouillé: -mais comment pouvait-il espérer d’obtenir ce que les vainqueurs avaient -déjà refusé? il ne devait s’attendre qu’à des conditions plus dures. - -Les alliés commençaient déjà la campagne. Torci va sous un nom emprunté -jusque dans La Haye (22 mai 1709). Le grand pensionnaire Heinsius est -bien étonné quand on lui annonce que celui qui est regardé chez les -étrangers comme le principal ministre de France est dans son -antichambre. Heinsius avait été autrefois envoyé en France par le roi -Guillaume, pour y discuter ses droits sur la principauté d’Orange. Il -s’était adressé à Louvois, secrétaire d’état ayant le département du -Dauphiné, sur la frontière duquel Orange est située. Le ministre de -Guillaume parla vivement, non seulement pour son maître, mais pour les -réformés d’Orange. Croirait-on que Louvois lui répondit _qu’il le ferait -mettre à la Bastille_[35]? Un tel discours tenu à un sujet eût été -odieux; tenu à un ministre étranger, c’était un insolent outrage au -droit des nations. On peut juger s’il avait laissé des impressions -profondes dans le cœur du magistrat d’un peuple libre. - -Il y a peu d’exemples de tant d’orgueil suivi de tant d’humiliations. Le -marquis de Torci, suppliant dans La Haye, au nom de Louis XIV, s’adressa -au prince Eugène et au duc de Marlborough, après avoir perdu son temps -avec Heinsius. Tous trois voulaient la continuation de la guerre. Le -prince y trouvait sa grandeur et sa vengeance; le duc, sa gloire et une -fortune immense qu’il aimait également; le troisième, gouverné par les -deux autres, se regardait comme un Spartiate qui abaissait un roi de -Perse. Ils proposèrent non pas une paix, mais une trève; et pendant -cette trève une satisfaction entière pour tous leurs alliés, et aucune -pour les alliés du roi; à condition que le roi se joindrait à ses -ennemis pour chasser d’Espagne son propre petit-fils dans l’espace de -deux mois, et que pour sûreté il commencerait par céder à jamais dix -villes aux Hollandais dans la Flandre, par rendre Strasbourg et Brisach, -et par renoncer à la souveraineté de l’Alsace. Louis XIV ne s’était pas -attendu, quand il refusait autrefois un régiment au prince Eugène, quand -Churchill n’était pas encore colonel en Angleterre, et qu’à peine le nom -de Heinsius lui était connu, qu’un jour ces trois hommes lui -imposeraient de pareilles lois. En vain Torci voulut tenter Marlborough -par l’offre de quatre millions: le duc, qui aimait autant la gloire que -l’argent, et qui, par ses gains immenses produits par des victoires, -était au-dessus de quatre millions, laissa au ministre de France la -douleur d’une proposition honteuse et inutile. Torci rapporta au roi les -ordres de ses ennemis. Louis XIV fit alors ce qu’il n’avait jamais fait -avec ses sujets. Il se justifia devant eux; il adressa aux gouverneurs -des provinces, aux communautés des villes, une lettre circulaire, par -laquelle en rendant compte à ses peuples du fardeau qu’il était obligé -de leur faire encore soutenir, il excitait leur indignation, leur -honneur, et même leur pitié[36]. Les politiques dirent que Torci n’était -allé s’humilier à La Haye que pour mettre les ennemis dans leur tort, -pour justifier Louis XIV aux yeux de l’Europe, et pour animer les -Français par le ressentiment de l’outrage fait en sa personne à la -nation; mais il n’y était allé réellement que pour demander la paix. On -laissa même encore quelques jours le président Rouillé à La Haye, pour -tâcher d’obtenir des conditions moins accablantes: et pour toute -réponse, les États ordonnèrent à Rouillé de partir dans vingt-quatre -heures. - -Louis XIV, à qui l’on rapporta des réponses si dures, dit en plein -conseil: «Puisqu’il faut faire la guerre, j’aime mieux la faire à mes -ennemis qu’à mes enfants.» Il se prépara donc à tenter encore la fortune -en Flandre. La famine, qui désolait les campagnes, fut une ressource -pour la guerre. Ceux qui manquaient de pain se firent soldats. Beaucoup -de terres restèrent en friche; mais on eut une armée. Le maréchal de -Villars, qu’on avait envoyé commander l’année précédente en Savoie -quelques troupes dont il avait réveillé l’ardeur, et qui avait eu -quelques petits succès, fut rappelé en Flandre, comme celui en qui -l’état mettait son espérance. - -Déjà Marlborough avait pris Tournai (29 juillet 1709), dont Eugène avait -couvert le siége. Déjà ces deux généraux marchaient pour investir Mons. -Le maréchal de Villars s’avança pour les en empêcher. Il avait avec lui -le maréchal de Boufflers, son ancien, qui avait demandé à servir sous -lui. Boufflers aimait véritablement le roi et la patrie. Il prouva, en -cette occasion (malgré la maxime d’un homme de beaucoup d’esprit), que -dans un état monarchique, et surtout sous un bon maître, il y a des -vertus. Il y en a, sans doute, tout autant que dans les républiques, -avec moins d’enthousiasme peut-être, mais avec plus de ce qu’on appelle -honneur[37]. - -Dès que les Français s’avancèrent pour s’opposer à l’investissement de -Mons, les alliés vinrent les attaquer près des bois de Blangies et du -village de Malplaquet. - -L’armée des alliés était d’environ quatre-vingt mille combattants, et -celle du maréchal de Villars d’environ soixante et dix mille. Les -Français traînaient avec eux quatre-vingts pièces de canon, les alliés -cent quarante. Le duc de Marlborough commandait l’aile droite, où -étaient les Anglais et les troupes allemandes à la solde d’Angleterre. -Le prince Eugène était au centre; Tilli et un comte de Nassau à la -gauche, avec les Hollandais. - -(11 septembre 1709) Le maréchal de Villars prit pour lui la gauche, et -laissa la droite au maréchal de Boufflers. Il avait retranché son armée -à la hâte, manœuvre probablement convenable à des troupes inférieures en -nombre, long-temps malheureuses, dont la moitié était composée de -nouvelles recrues, et convenable encore à la situation de la France, -qu’une défaite entière eût mise aux derniers abois. Quelques historiens -ont blâmé le général dans sa disposition. _Il devait_, disaient-ils, -_passer une large trouée, au lieu de la laisser devant lui_. Ceux qui, -de leur cabinet, jugent ainsi ce qui se passe sur un champ de bataille, -ne sont-ils pas trop habiles? - -Tout ce que je sais, c’est que le maréchal dit lui-même que les soldats, -qui, ayant manqué de pain un jour entier, venaient de le recevoir, en -jetèrent une partie pour courir plus légèrement au combat. Il y a eu, -depuis plusieurs siècles, peu de batailles plus disputées et plus -longues, aucune plus meurtrière. Je ne dirai autre chose de cette -bataille que ce qui fut avoué de tout le monde. La gauche des ennemis, -où combattaient les Hollandais, fut presque toute détruite, et même -poursuivie la baïonnette au bout du fusil. Marlborough, à la droite, -fesait et soutenait les plus grands efforts. Le maréchal de Villars -dégarnit un peu son centre pour s’opposer à Marlborough, et alors même -ce centre fut attaqué. Les retranchements qui le couvraient furent -emportés. Le régiment des gardes, qui les défendait, ne put résister. -Le maréchal, en accourant de sa gauche à son centre, fut blessé, et la -bataille fut perdue. Le champ était jonché de près de trente mille morts -ou mourants. - -On marchait sur les cadavres entassés, surtout au quartier des -Hollandais. La France ne perdit guère plus de huit mille hommes dans -cette journée. Ses ennemis en laissèrent environ vingt et un mille tués -ou blessés; mais le centre étant forcé, les deux ailes coupées, ceux qui -avaient fait le plus grand carnage furent les vaincus. - -Le maréchal de Boufflers[38] fit la retraite en bon ordre, aidé du -prince de Tingri-Montmorenci, depuis maréchal de Luxembourg, héritier du -courage de ses pères. L’armée se retira entre le Quesnoi et -Valenciennes, emportant plusieurs drapeaux et étendards pris sur les -ennemis. Ces dépouilles consolèrent Louis XIV: et on compta pour une -victoire l’honneur de l’avoir disputée si long-temps, et de n’avoir -perdu que le champ de bataille. Le maréchal de Villars, en revenant à la -cour, assura le roi que, sans sa blessure, il aurait remporté la -victoire. J’en ai vu ce général persuadé, mais j’ai vu peu de personnes -qui le crussent. - -On peut s’étonner qu’une armée qui avait tué aux ennemis deux tiers plus -de monde qu’elle n’en avait perdu, n’essayât pas d’empêcher que ceux qui -n’avaient eu d’autre avantage que celui de coucher au milieu de leurs -morts, allassent faire le siége de Mons. Les Hollandais craignirent pour -cette entreprise: ils hésitèrent. Mais le nom de bataille perdue impose -aux vaincus, et les décourage. Les hommes ne font jamais tout ce qu’ils -peuvent faire; et le soldat à qui on dit qu’il a été battu craint de -l’être encore. Ainsi, Mons fut assiégé et pris (20 octobre 1709), et -toujours pour les Hollandais, qui le gardèrent, ainsi que Tournai et -Lille. - - - - -CHAPITRE XXII. - -Louis XIV continue à demander la paix et à se défendre. Le duc de -Vendôme affermit le roi d’Espagne sur le trône. - - -Non seulement les ennemis avançaient ainsi pied à pied, et fesaient -tomber de ce côté toutes les barrières de la France; mais ils -prétendaient, aidés du duc de Savoie, aller surprendre la Franche-Comté, -et pénétrer par les deux bouts dans le cœur du royaume. Le général -Merci, chargé de faciliter cette entreprise, en entrant dans la -Haute-Alsace par Bâle, fut heureusement arrêté, près de l’île de -Neubourg, sur le Rhin, par le comte, depuis maréchal, Du Bourg (26 août -1709). Je ne sais par quelle fatalité ceux qui ont porté le nom de Merci -ont toujours été aussi malheureux qu’estimés. Celui-ci fut vaincu de la -manière la plus complète. Rien ne fut entrepris du côté de la -Savoie[39], mais on n’en craignait pas moins du côté de la Flandre; et -l’intérieur du royaume était dans un état si languissant, que le roi -demanda encore la paix en suppliant. Il offrait de reconnaître -l’archiduc pour roi d’Espagne, de ne donner aucun secours à son -petit-fils, et de l’abandonner à sa fortune; de donner quatre places en -otage; de rendre Strasbourg et Brisach; de renoncer à la souveraineté de -l’Alsace, et de n’en garder que la préfecture; de raser toutes ses -places, depuis Bâle jusqu’à Philipsbourg; de combler le port si -long-temps redoutable de Dunkerque, et d’en raser les fortifications; de -laisser aux États-Généraux Lille, Tournai, Ypres, Menin, Furnes, Condé, -Maubeuge. Voilà les points principaux qui devaient servir de fondement à -la paix qu’il implorait. - -Les alliés voulurent encore goûter le triomphe de discuter les -soumissions de Louis XIV. On permit à ses plénipotentiaires de venir, au -commencement de 1710, porter dans la petite ville de Gertruidenberg les -prières de ce monarque. Il choisit le maréchal d’Uxelles, homme froid, -taciturne, d’un esprit plus sage qu’élevé et hardi, et l’abbé, depuis -cardinal, de Polignac, l’un des plus beaux esprits et des plus éloquents -de son siècle, qui imposait par sa figure et par ses graces. L’esprit, -la sagesse, l’éloquence, ne sont rien dans des ministres, lorsque le -prince n’est pas heureux. Ce sont les victoires qui font les traités. -Les ambassadeurs de Louis XIV furent plutôt confinés qu’admis à -Gertruidenberg. Les députés venaient entendre leurs offres, et les -rapportaient à La Haye au prince Eugène, au duc de Marlborough, au comte -de Zinzendorf, ambassadeur de l’empereur; et ces offres étaient toujours -reçues avec mépris. On leur insultait par des libelles outrageants, tous -composés par des réfugiés français, devenus plus ennemis de la gloire de -Louis XIV que Marlborough et Eugène. - -Les plénipotentiaires de France poussèrent l’humiliation jusqu’à -promettre que le roi donnerait de l’argent pour détrôner Philippe V, et -ne furent point écoutés. On exigea que Louis XIV, pour préliminaires, -s’engageât seul à chasser d’Espagne son petit-fils, dans deux mois, par -la voie des armes. Cette inhumanité absurde, beaucoup plus outrageante -qu’un refus, était inspirée par de nouveaux succès. - -Tandis que les alliés parlaient ainsi en maîtres irrités contre la -grandeur et la fierté de Louis XIV, également abaissées, ils prenaient -la ville de Douai (juin 1710). Ils s’emparèrent bientôt après de -Béthune, d’Aire, de Saint-Venant; et le lord Stair proposa d’envoyer des -partis jusqu’à Paris. - -Presque dans le même temps, l’armée de l’archiduc, commandée en Espagne -par Gui de Staremberg, le général allemand qui avait le plus de -réputation après le prince Eugène, remporta, près de Saragosse (20 août -1710), une victoire complète sur l’armée en qui le parti de Philippe V -avait mis son espérance, à la tête de laquelle était le marquis de Bay, -général malheureux. On remarqua encore que les deux princes qui se -disputaient l’Espagne, et qui étaient l’un et l’autre à portée de leur -armée, ne se trouvèrent pas à cette bataille. De tous les princes pour -qui on combattait en Europe, il n’y avait alors que le duc de Savoie qui -fit la guerre par lui-même. Il était triste qu’il n’acquît cette gloire -qu’en combattant contre ses deux filles, dont il voulait détrôner l’une -pour acquérir en Lombardie un peu de terrain, sur lequel l’empereur -Joseph lui fesait déjà des difficultés, et dont on l’aurait dépouillé à -la première occasion. - -Cet empereur était heureux partout, et n’était nulle part modéré dans -son bonheur. Il démembrait de sa seule autorité la Bavière; il en -donnait les fiefs à ses parents et à ses créatures. Il dépouillait le -jeune duc de La Mirandole en Italie; et les princes de l’empire lui -entretenaient une armée vers le Rhin, sans penser qu’ils travaillaient à -cimenter un pouvoir qu’ils craignaient: tant était encore dominante dans -les esprits la vieille haine contre le nom de Louis XIV, qui semblait le -premier des intérêts. La fortune de Joseph le fit encore triompher des -mécontents de Hongrie. La France avait suscité contre lui le prince -Ragotski, armé pour ses prétentions et pour celles de son pays. Ragotski -fut battu, ses villes prises, son parti ruiné. Ainsi Louis XIV était -également malheureux au-dehors, au-dedans, sur mer et sur terre, dans -les négociations publiques et dans les intrigues secrètes. - -Toute l’Europe croyait alors que l’archiduc Charles, frère de l’heureux -Joseph, régnerait sans concurrent en Espagne. L’Europe était menacée -d’une puissance plus terrible que celle de Charles-Quint; et c’était -l’Angleterre, long-temps ennemie de la branche d’Autriche espagnole, et -la Hollande, son esclave révoltée, qui s’épuisaient pour l’établir. -Philippe V, réfugié à Madrid, en sortit encore, et se retira à -Valladolid; tandis que l’archiduc Charles fit son entrée en vainqueur -dans la capitale. - -Le roi de France ne pouvait plus secourir son petit-fils; il avait été -obligé de faire en partie ce que ses ennemis exigeaient à -Gertruidenberg, d’abandonner la cause de Philippe, en fesant revenir, -pour sa propre défense, quelques troupes demeurées en Espagne. Lui-même -à peine pouvait résister vers la Savoie, vers le Rhin, et surtout en -Flandre, où se portaient les plus grands coups. - -L’Espagne était encore bien plus à plaindre que la France. Presque -toutes ses provinces avaient été ravagées par leurs ennemis et par leurs -défenseurs. Elle était attaquée par le Portugal. Son commerce périssait, -la disette était générale; mais cette disette fut plus funeste aux -vainqueurs qu’aux vaincus, parceque dans une grande étendue de pays -l’affection des peuples refusait tout aux Autrichiens, et donnait tout à -Philippe. Ce monarque n’avait plus ni troupes, ni général de la part de -la France. Le duc d’Orléans, par qui s’était un peu rétablie sa fortune -chancelante, loin de continuer de commander ses armées, était regardé -alors comme son ennemi. Il est certain que malgré l’affection de la -ville de Madrid pour Philippe, malgré la fidélité de beaucoup de grands -et de toute la Castille, il y avait contre Philippe V un grand parti en -Espagne. Tous les Catalans, nation belliqueuse et opiniâtre, tenaient -obstinément pour son concurrent. La moitié de l’Aragon était aussi -gagnée. Une partie des peuples attendait alors l’événement; une autre -haïssait plus l’archiduc qu’elle n’aimait Philippe. Le duc d’Orléans, du -même nom de Philippe, mécontent d’ailleurs des ministres espagnols, et -plus mécontent de la princesse des Ursins qui gouvernait, crut entrevoir -qu’il pouvait gagner pour lui le pays qu’il était venu défendre; et -lorsque Louis XIV avait proposé lui-même d’abandonner son petit-fils, et -qu’on parlait déjà en Espagne d’une abdication, le duc d’Orléans se -crut digne de remplir la place que Philippe V semblait devoir quitter. -Il avait à cette couronne des droits que le testament du feu roi -d’Espagne avait négligés, et que son père avait maintenus par une -protestation. - -Il fit par ses agents une ligue avec quelques grands d’Espagne, par -laquelle ils s’engageaient à le mettre sur le trône en cas que Philippe -V en descendît. Il aurait en ce cas trouvé beaucoup d’Espagnols -empressés à se ranger sous les drapeaux d’un prince qui savait -combattre. Cette entreprise, si elle eût réussi, pouvait ne pas déplaire -aux puissances maritimes, qui auraient moins redouté alors de voir -l’Espagne et la France réunies dans une même main; et elle aurait -apporté moins d’obstacles à la paix. Le projet fut découvert à Madrid, -vers le commencement de 1709, tandis que le duc d’Orléans était à -Versailles. Ses agents furent emprisonnés en Espagne. Philippe V ne -pardonna pas à son parent d’avoir cru qu’il pouvait abdiquer, et d’avoir -eu la pensée de lui succéder. La France cria contre le duc d’Orléans. -Monseigneur, père de Philippe V, opina dans le conseil qu’on fît le -procès à celui qu’il regardait comme coupable: mais le roi aima mieux -ensevelir dans le silence un projet informe et excusable, que de punir -son neveu dans le temps qu’il voyait son petit-fils toucher à sa ruine. - -Enfin, vers le temps de la bataille de Saragosse, le conseil du roi -d’Espagne et la plupart des grands, voyant qu’ils n’avaient aucun -capitaine à opposer à Staremberg, qu’on regardait comme un autre Eugène, -écrivirent en corps à Louis XIV pour lui demander le duc de Vendôme. Ce -prince, retiré dans Anet, partit alors, et sa présence valut une armée. -La grande réputation qu’il s’était faite en Italie, et que la -malheureuse campagne de Lille n’avait pu lui faire perdre, frappait les -Espagnols; sa popularité, sa libéralité qui allait jusqu’à la profusion, -sa franchise, son amour pour les soldats, lui gagnaient les cœurs. Dès -qu’il mit les pieds en Espagne, il lui arriva ce qui était arrivé -autrefois à Bertrand Du Guesclin. Son nom seul attira une foule de -volontaires. Il n’avait point d’argent: les communautés des villes, des -villages et des religieux en donnèrent. Un esprit d’enthousiasme saisit -la nation. (Août 1710) Les débris de la bataille de Saragosse se -rejoignirent sous lui à Valladolid. Tout s’empressa de fournir des -recrues. Le duc de Vendôme, sans laisser ralentir un moment cette -nouvelle ardeur, poursuit les vainqueurs, ramène le roi à Madrid, oblige -l’ennemi de se retirer vers le Portugal; le suit, passe le Tage à la -nage; fait prisonnier, dans Brihuega, Stanhope avec cinq mille Anglais -(9 décembre); atteint le général Staremberg, et le lendemain lui livre -la bataille de Villa-Viciosa. Philippe V, qui n’avait point encore -combattu avec ses autres généraux, animé de l’esprit du duc de Vendôme, -se met à la tête de l’aile droite. Le général prend la gauche. Il -remporte une victoire entière; de sorte qu’en quatre mois de temps, ce -prince, qui était arrivé quand tout était désespéré, rétablit tout, et -affermit pour jamais la couronne d’Espagne sur la tête de Philippe[40]. - -Tandis que cette révolution éclatante étonnait les alliés, une autre, -plus sourde et non moins décisive, se préparait en Angleterre. Une -Allemande avait, par sa mauvaise conduite, fait perdre à la maison -d’Autriche toute la succession de Charles-Quint, et avait été ainsi le -premier mobile de la guerre; une Anglaise, par ses imprudences, procura -la paix. Sara Jennings, duchesse de Marlborough, gouvernait la reine -Anne, et le duc gouvernait l’état. Il avait en ses mains les finances, -par le grand trésorier Godolphin, beau-père d’une de ses filles. -Sunderland, secrétaire d’état, son gendre, lui soumettait le cabinet. -Toute la maison de la reine, où commandait sa femme, était à ses ordres. -Il était maître de l’armée, dont il donnait tous les emplois. Si deux -partis, les _Whigs_ et les _Torys_, divisaient l’Angleterre, les Whigs, -à la tête desquels il était, fesaient tout pour sa grandeur; et les -Torys avaient été forcés à l’admirer et à se taire. Il n’est pas indigne -de l’histoire d’ajouter que le duc et la duchesse étaient les plus -belles personnes de leur temps, et que cet avantage séduit encore la -multitude quand il est joint aux dignités et à la gloire. - -Il avait plus de crédit à La Haye que le grand pensionnaire, et il -influait beaucoup en Allemagne. Négociateur et général toujours heureux, -nul particulier n’eut jamais une puissance et une gloire si étendues. Il -pouvait encore affermir son pouvoir par ses richesses immenses, acquises -dans le commandement. J’ai entendu dire à sa veuve, qu’après les -partages faits à quatre enfants, il lui restait, sans aucune grâce de la -cour, soixante et dix mille pièces de revenu, qui font plus de quinze -cent cinquante mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui. S’il n’avait -pas eu autant d’économie que de grandeur, il pouvait se faire un parti -que la reine Anne n’aurait pu détruire; et si sa femme avait eu plus de -complaisance, jamais la reine n’eût brisé ses liens. Mais le duc ne put -jamais triompher de son goût pour les richesses, ni la duchesse de son -humeur. La reine l’avait aimée avec une tendresse qui allait jusqu’à la -soumission et à l’abandonnement de toute volonté. - -Dans de pareilles liaisons, c’est d’ordinaire du côté des souverains que -vient le dégoût, le caprice, la hauteur, l’abus de la supériorité; ce -sont eux qui font sentir le joug, et c’était la duchesse de Marlborough -qui l’appesantissait. Il fallait une favorite à la reine Anne; elle se -tourna du côté de mylady Masham, sa dame d’atour. Les jalousies de la -duchesse éclatèrent. Quelques paires de gants d’une façon singulière -qu’elle refusa à la reine, une jatte d’eau[41] qu’elle laissa tomber en -sa présence, par une méprise affectée, sur la robe de madame Masham, -changèrent la face de l’Europe. Les esprits s’aigrirent. Le frère de la -nouvelle favorite demande au duc un régiment; le duc le refuse, et la -reine le donne. Les Torys saisirent cette conjoncture pour tirer la -reine de cet esclavage domestique, pour abaisser la puissance du duc de -Marlborough, changer le ministère, faire la paix, et rappeler, s’il se -pouvait, la maison de Stuart sur le trône d’Angleterre. Si le caractère -de la duchesse eût pu admettre quelque souplesse, elle eût régné encore. -La reine et elle étaient dans l’habitude de s’écrire tous les jours sous -des noms empruntés. Ce mystère et cette familiarité laissaient toujours -la voie ouverte à la réconciliation; mais la duchesse n’employa cette -ressource que pour tout gâter. Elle écrivit impérieusement. Elle disait -dans sa lettre: «Rendez-moi justice, et ne me faites point de réponse.» -Elle s’en repentit ensuite: elle vint demander pardon; elle pleura; et -la reine ne lui répondit autre chose, sinon: «Vous m’avez ordonné de ne -vous point répondre, et je ne vous répondrai pas.» Alors, la rupture fut -sans retour. La duchesse ne parut plus à la cour; et quelque temps après -on commença par ôter le ministère au gendre de Marlborough, Sunderland, -pour déposséder ensuite Godolphin et le duc lui-même. Dans d’autres -états cela s’appelle une disgrace: en Angleterre, c’est une révolution -dans les affaires; et la révolution était encore très difficile à -opérer. - -Les Torys, maîtres alors de la reine, ne l’étaient pas du royaume. Ils -furent obligés d’avoir recours à la religion. Il n’y en a guère -aujourd’hui, dans la Grande-Bretagne, que le peu qu’il en faut pour -distinguer les factions. Les Whigs penchaient pour le presbytérianisme. -C’était la faction qui avait détrôné Jacques II, persécuté Charles II, -et immolé Charles Iᵉʳ. Les Torys étaient pour les épiscopaux, qui -favorisaient la maison de Stuart, et qui voulaient établir l’obéissance -passive envers les rois, parceque les évêques en espéraient plus -d’obéissance pour eux-mêmes. Ils excitèrent un prédicateur à prêcher -dans la cathédrale de Saint-Paul cette doctrine, et à désigner d’une -manière odieuse l’administration de Marlborough, et le parti qui avait -donné la couronne au roi Guillaume[42]. Mais la reine, qui favorisait ce -prêtre, ne fut pas assez puissante pour empêcher qu’il ne fût interdit -pour trois ans par les deux chambres, dans la salle de Westminster, et -que son sermon ne fût brûlé. Elle sentit encore plus sa faiblesse, en -n’osant jamais, malgré ses secrètes inclinations pour son sang, lui -rouvrir le chemin du trône, fermé à son frère par le parti des Whigs. -Les écrivains qui disent que Marlborough et son parti tombèrent quand la -faveur de la reine ne les soutint plus, ne connaissent pas l’Angleterre. -La reine, qui dès-lors voulait la paix, n’osait pas même ôter à -Marlborough le commandement des armées; et au printemps de 1711, -Marlborough pressait encore la France, tandis qu’il était disgracié dans -sa cour. - -Sur la fin de janvier de cette même année 1711, arrive à Versailles un -prêtre inconnu, nommé l’abbé Gautier, qui avait été autrefois aide de -l’aumônier du maréchal de Tallard, dans son ambassade auprès du roi -Guillaume. Il avait depuis ce temps demeuré toujours à Londres, n’ayant -d’autre emploi que celui de dire la messe dans la chapelle privée du -comte de Gallas, ambassadeur de l’empereur en Angleterre. Le hasard -l’avait introduit dans la confidence d’un lord ami du nouveau ministère -opposé au duc de Marlborough. Cet inconnu se rend chez le marquis de -Torci, et lui dit, sans autre préambule: Voulez-vous faire la paix, -monsieur? je viens vous apporter les moyens de la traiter. C’était, dit -M. de Torci, demander à un mourant s’il voulait guérir[43]. - -On entama bientôt une négociation secrète avec le comte d’Oxford, grand -trésorier d’Angleterre, et Saint Jean, secrétaire d’état, depuis lord -Bolingbroke. Ces deux hommes n’avaient d’autre intérêt de donner la paix -à la France, que celui d’ôter au duc de Marlborough le commandement des -armées, et d’élever leur crédit sur les ruines du sien. Le pas était -dangereux; c’était trahir la cause commune des alliés; c’était rompre -tous ses engagements, et s’exposer, sans aucun prétexte, à la haine de -la plus grande partie de la nation, et aux recherches du parlement, qui -auraient pu leur coûter la tête. Il est fort douteux qu’ils eussent pu -réussir: mais un événement imprévu facilita ce grand ouvrage. (17 avril -1711) L’empereur Joseph Iᵉʳ mourut, et laissa les états de la maison -d’Autriche, l’empire d’Allemagne, et les prétentions sur l’Espagne et -sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois -après[44]. - -Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de -nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du -nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât -l’Espagne, l’Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile, -sous le nom de son petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’états dans -la main de l’empereur Charles VI? pourquoi la nation anglaise -aurait-elle épuisé ses trésors? Elle payait plus que l’Allemagne et la -Hollande ensemble. Les frais de la présente année allaient à sept -millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une cause -qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux -Provinces-Unies rivales de son commerce? Toutes ces raisons, qui -enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux à une grande partie de la -nation; et un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté -de préparer la paix de l’Europe. - -Mais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encore se séparer -publiquement de ses alliés; et quand le cabinet négociait, Marlborough -était en campagne. Il avançait toujours en Flandre; (août 1711) il -forçait les lignes que le maréchal de Villars avait tirées de Montreuil -jusqu’à Valenciennes; (septembre) il prenait Bouchain; il s’avançait au -Quesnoi, et de là vers Paris, il y avait à peine un rempart à lui -opposer. - -Ce fut dans ce temps malheureux que le célèbre Du Guai-Trouin, aidé de -son courage et de l’argent de quelques marchands, n’ayant encore aucun -grade dans la marine, et devant tout à lui-même, équipa une petite -flotte, et alla prendre une des principales villes du Brésil, -Saint-Sébastien de Rio-Janéiro. (Septembre et octobre 1711) Son équipage -revint chargé de richesses; et les Portugais perdirent beaucoup plus -qu’il ne gagna. Mais le mal qu’on fesait au Brésil ne soulageait pas les -maux de la France. - - - - -CHAPITRE XXIII. - -Victoire du maréchal de Villars à Denain. Rétablissement des affaires. -Paix générale. - - -Les négociations, qu’on entama enfin ouvertement à Londres, furent plus -salutaires. La reine envoya le comte de Strafford, ambassadeur en -Hollande, communiquer les propositions de Louis XIV. Ce n’était plus -alors à Marlborough qu’on demandait grace. Le comte de Strafford obligea -les Hollandais à nommer des plénipotentiaires, et à recevoir ceux de la -France. - -Trois particuliers s’opposaient toujours à cette paix. Marlborough, le -prince Eugène, et Heinsius, persistaient à vouloir accabler Louis XIV. -Mais quand le général anglais retourna dans Londres, à la fin de 1711, -on lui ôta tous ses emplois. Il trouva une nouvelle chambre basse, et -n’eut pas pour lui la pluralité de la haute. La reine, en créant de -nouveaux pairs, avait affaibli le parti du duc, et fortifié celui de la -couronne. Il fut accusé, comme Scipion, d’avoir malversé: mais il se -tira d’affaire, à peu près de même, par sa gloire et par la retraite. Il -était encore puissant dans sa disgrace. Le prince Eugène n’hésita pas à -passer à Londres pour seconder sa faction. Ce prince reçut l’accueil -qu’on devait à son nom et à sa renommée, et les refus qu’on devait à ses -propositions. La cour prévalut; le prince Eugène retourna seul achever -la guerre; et c’était encore un nouvel aiguillon pour lui d’espérer de -nouvelles victoires, sans compagnon qui en partageât l’honneur. - -Tandis qu’on s’assemble à Utrecht[45], tandis que les ministres de -France, tant maltraités à Gertruidenberg, viennent négocier avec plus -d’égalité, le maréchal de Villars, retiré derrière des lignes, couvrait -encore Arras et Cambrai. Le prince Eugène prenait la ville du Quesnoi (6 -juillet 1712), et il étendait dans le pays une armée d’environ cent -mille combattants. Les Hollandais avaient fait un effort; et n’ayant -jamais encore fourni à toutes les dépenses qu’ils étaient obligés de -faire pour la guerre, ils avaient été au-delà de leur contingent cette -année. La reine Anne ne pouvait encore se dégager ouvertement; elle -avait envoyé à l’armée du prince Eugène le duc d’Ormond avec douze -mille Anglais, et payait encore beaucoup de troupes allemandes. Le -prince Eugène, ayant brûlé le faubourg d’Arras, s’avançait sur l’armée -française. Il proposa au duc d’Ormond de livrer bataille. Le général -anglais avait été envoyé pour ne point combattre. Les négociations -particulières entre l’Angleterre et la France avançaient. Une suspension -d’armes fut publiée entre les deux couronnes. Louis XIV fit remettre aux -Anglais la ville de Dunkerque pour sûreté de ses engagements (19 juillet -1721). Le duc d’Ormond se retira vers Gand. Il voulut emmener avec les -troupes de sa nation celles qui étaient à la solde de sa reine; mais il -ne put se faire suivre que de quatre escadrons de Holstein et d’un -régiment liégeois. Les troupes du Brandebourg, du Palatinat, de Saxe, de -Hesse, de Danemark, restèrent sous les drapeaux du prince Eugène, et -furent payées par les Hollandais. L’électeur de Hanovre même, qui devait -succéder à la reine Anne, laissa malgré elle ses troupes aux alliés, et -fit voir que, si sa famille attendait la couronne d’Angleterre, ce -n’était pas sur la faveur de la reine Anne qu’elle comptait. - -Le prince Eugène, privé des Anglais, était encore supérieur de vingt -mille hommes à l’armée française; il l’était par sa position, par -l’abondance de ses magasins, et par neuf ans de victoires. - -Le maréchal de Villars ne put l’empêcher de faire le siége de -Landrecies. La France, épuisée d’hommes et d’argent, était dans la -consternation. Les esprits ne se rassuraient point par les conférences -d’Utrecht, que les succès du prince Eugène pouvaient rendre -infructueuses. Déjà même des détachements considérables avaient ravagé -une partie de la Champagne, et pénétré jusqu’aux portes de Reims. - -Déjà l’alarme était à Versailles comme dans le reste du royaume. La mort -du fils unique du roi, arrivée depuis un an; le duc de Bourgogne, la -duchesse de Bourgogne (février 1712), leur fils aîné (mars), enlevés -rapidement depuis quelques mois, et portés dans le même tombeau; le -dernier de leurs enfants moribond; toutes ces infortunes domestiques, -jointes aux étrangères et à la misère publique, fesaient regarder la fin -du règne de Louis XIV comme un temps marqué pour la calamité; et l’on -s’attendait à plus de désastres, que l’on n’avait vu auparavant de -grandeur et de gloire. - -(11 juin 1712) Précisément dans ce temps-là, mourut en Espagne le duc de -Vendôme. L’esprit de découragement, généralement répandu en France, et -que je me souviens d’avoir vu, fesait encore redouter que l’Espagne, -soutenue par le duc de Vendôme, ne retombât par sa perte. - -Landrecies ne pouvait pas tenir long-temps. Il fut agité dans Versailles -si le roi se retirerait à Chambord sur la Loire. Il dit au maréchal -d’Harcourt qu’en cas d’un nouveau malheur, il convoquerait toute la -noblesse de son royaume, qu’il la conduirait à l’ennemi malgré son âge -de soixante et quatorze ans, et qu’il périrait à la tête. - -Une faute que fit le prince Eugène délivra le roi et la France de tant -d’inquiétudes. On prétend que ses lignes étaient trop étendues; que le -dépôt de ses magasins dans Marchiennes était trop éloigné; que le -général Albemarle, posté à Denain, entre Marchiennes et le camp du -prince, n’était pas à portée d’être secouru assez tôt s’il était -attaqué. On m’a assuré qu’une Italienne fort belle, que je vis quelque -temps après à La Haye, et qui était alors entretenue par le prince -Eugène, était dans Marchiennes, et qu’elle avait été cause qu’on avait -choisi ce lieu pour servir d’entrepôt. Ce n’était pas rendre justice au -prince Eugène de penser qu’une femme pût avoir part à ses arrangements -de guerre. - -Ceux qui savent qu’un curé, et un conseiller de Douai, nommé Le Fèvre -d’Orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les -premiers qu’on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes, -serviront mieux à prouver par quels secrets et faibles ressorts les -grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. Le Fèvre donna son -avis à l’intendant de la province; celui-ci, au maréchal de Montesquiou, -qui commandait sous le maréchal de Villars; le général l’approuva et -l’exécuta. Cette action fut en effet le salut de la France, plus encore -que la paix avec l’Angleterre. Le maréchal de Villars donna le change au -prince Eugène. Un corps de dragons s’avança à la vue du camp ennemi, -comme si on se préparait à l’attaquer; et, tandis que ces dragons se -retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain, avec son -armée, sur cinq colonnes. (24 juillet 1712) On force les retranchements -du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons; tout est tué ou -pris. Le général se rend prisonnier avec deux princes de Nassau, un -prince de Holstein, un prince d’Anhalt, et tous les officiers. Le prince -Eugène arrive à la hâte, mais à la fin de l’action, avec ce qu’il peut -amener de troupes; il veut attaquer un pont qui conduisait à Denain et -dont les Français étaient maîtres; il y perd du monde, et retourne à son -camp après avoir été témoin de cette défaite. - -Tous les postes vers Marchiennes, le long de la Scarpe, sont emportés -l’un après l’autre avec rapidité. (30 juillet 1712) On pousse à -Marchiennes, défendue par quatre mille hommes; on en presse le siége -avec tant de vivacité, qu’au bout de trois jours on les fait -prisonniers, et qu’on se rend maître de toutes les munitions de guerre -et de bouche amassées par les ennemis pour la campagne. Alors toute la -supériorité est du coté du maréchal de Villars. (Septembre et octobre -1712) L’ennemi déconcerté lève le siége de Landrecies, et voit reprendre -Douai, le Quesnoi, Bouchain. Les frontières sont en sûreté. L’armée du -prince Eugène se retire, diminuée de près de cinquante bataillons, dont -quarante furent pris, depuis le combat de Denain jusqu’à la fin de la -campagne. La victoire la plus signalée n’aurait pas produit de plus -grands avantages. - -Si le maréchal de Villars avait eu cette faveur populaire qu’ont eue -quelques autres généraux, on l’eût appelé à haute voix _le restaurateur -de la France_; mais on avouait à peine les obligations qu’on lui avait, -et, dans la joie publique d’un succès inespéré, l’envie prédominait -encore[46]. - -Chaque progrès du maréchal de Villars hâtait la paix d’Utrecht. Le -ministère de la reine Anne, responsable à sa patrie et à l’Europe, ne -négligea ni les intérêts de l’Angleterre, ni ceux des alliés, ni la -sûreté publique. Il exigea d’abord que Philippe V, affermi en Espagne, -renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu’il avait toujours -conservés; et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la -France, après l’unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIV, -renonçât aussi à la couronne d’Espagne en cas qu’il devînt roi de -France. On voulut que le duc d’Orléans fît la même renonciation. On -venait d’éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient -peu les hommes. Il n’y a point encore de loi reconnue qui oblige les -descendants à se priver du droit de régner, auquel auront renoncé les -pères[47]. - -Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l’intérêt commun -continue de s’accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient, pour le -moment présent, une tempête de douze années: et il était probable qu’un -jour plus d’une nation réunie soutiendrait ces renonciations, devenues -la base de l’équilibre et de la tranquillité de l’Europe. - -On donnait, par ce traité, au duc de Savoie l’île de Sicile, avec le -titre de roi; et dans le continent, Fénestrelle, Exilles, et la vallée -de Pragelas. Ainsi on prenait pour l’agrandir sur la maison de Bourbon. - -On donnait aux Hollandais une barrière considérable qu’ils avaient -toujours désirée; et si l’on dépouillait la maison de France de quelques -domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison -d’Autriche de quoi satisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à ses -dépens les conservateurs et les maîtres des plus fortes villes de la -Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce; on -stipulait ceux du Portugal. - -On réservait à l’empereur la souveraineté des huit provinces et demie de -la Flandre espagnole, et le domaine utile des villes de la barrière. On -lui assurait le royaume de Naples et la Sardaigne, avec tout ce qu’il -possédait en Lombardie, et les quatre ports sur les côtes de la -Toscane. Mais le conseil de Vienne se croyait trop lésé, et ne pouvait -souscrire à ces conditions. - -A l’égard de l’Angleterre, sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté. -Elle fesait démolir et combler le port de Dunkerque, objet de tant de -jalousie. L’Espagne la laissait en possession de Gibraltar et de l’île -Minorque. La France lui abandonnait la baie d’Hudson, l’île de -Terre-Neuve, et l’Acadie. Elle obtenait, pour le commerce en Amérique, -des droits qu’on ne donnait pas aux Français qui avaient placé Philippe -V sur le trône. Il faut encore compter parmi les articles glorieux au -ministère anglais, d’avoir fait consentir Louis XIV à faire sortir de -prison ceux de ses propres sujets qui étaient retenus pour leur -religion. C’était dicter des lois, mais des lois bien respectables. - -Enfin la reine Anne, sacrifiant à sa patrie les droits de son sang et -les secrètes inclinations de son cœur, fesait assurer et garantir sa -succession à la maison de Hanovre. - -Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne, le duc de Bavière devait -retenir le duché de Luxembourg et le comté de Namur, jusqu’à ce que son -frère et lui fussent rétablis dans leurs électorats; car l’Espagne avait -cédé ces deux souverainetés au Bavarois en dédommagement de ses pertes, -et les alliés n’avaient pris ni Namur ni Luxembourg. - -Pour la France, qui démolissait Dunkerque, et qui abandonnait tant de -places en Flandre, autrefois conquises par ses armes, et assurées par -les traités de Nimègue et de Rysvick, on lui rendait Lille, Aire, -Béthune, et Saint-Venant. - -Ainsi, il paraissait que le ministère anglais rendait justice à toutes -les puissances. Mais les Whigs ne la lui rendirent pas; et la moitié de -la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine Anne, pour avoir fait -le plus grand bien qu’un souverain puisse jamais faire, pour avoir donné -le repos à tant de nations. On lui reprocha d’avoir pu démembrer la -France, et de ne l’avoir pas fait[48]. - -Tous ces traités furent signés l’un après l’autre, dans le cours de -l’année 1713. Soit opiniâtreté du prince Eugène, soit mauvaise politique -du conseil de l’empereur, ce monarque n’entra dans aucune de ces -négociations. Il aurait eu certainement Landau, et peut-être Strasbourg, -s’il s’était prêté d’abord aux vues de la reine Anne. Il s’obstina à la -guerre, et il n’eut rien. Le maréchal de Villars ayant mis ce qui -restait de la Flandre française en sûreté, alla vers le Rhin; et après -s’être rendu maître de Spire, de Worms, de tous les pays d’alentour, (22 -août 1713) il prend ce même Landau, que l’empereur eût pu conserver par -la paix; il force les lignes que le prince Eugène avait fait tirer dans -le Brisgaw; (20 septembre) défait dans ces lignes le maréchal Vaubonne; -(30 octobre) assiége et prend Fribourg, la capitale de l’Autriche -antérieure. - -Le conseil de Vienne pressait de tous côtés les secours qu’avaient -promis les cercles de l’empire, et ces secours ne venaient point. Il -comprit alors que l’empereur, sans l’Angleterre et la Hollande, ne -pouvait prévaloir contre la France, et il se résolut trop tard à la -paix. - -Le maréchal de Villars, après avoir ainsi terminé la guerre, eut encore -la gloire de conclure cette paix à Rastadt, avec le prince Eugène. -C’était peut-être la première fois qu’on avait vu deux généraux opposés, -au sortir d’une campagne, traiter au nom de leurs maîtres. Ils y -portèrent tous deux la franchise de leur caractère. J’ai ouï conter au -maréchal de Villars qu’un des premiers discours qu’il tint au prince -Eugène fut celui-ci: «Monsieur, nous ne sommes point ennemis; vos -ennemis sont à Vienne, et les miens à Versailles.» En effet, l’un et -l’autre eurent toujours dans leurs cours des cabales à combattre. - -Il ne fut point question dans ce traité des droits que l’empereur -réclamait toujours sur la monarchie d’Espagne, ni du vain titre de roi -catholique, que Charles VI prit toujours, tandis que le royaume restait -assuré à Philippe V. Louis XIV garda Strasbourg et Landau, qu’il avait -offert de céder auparavant; Huningue et le nouveau Brisach, qu’il avait -proposé lui-même de raser; la souveraineté de l’Alsace, à laquelle il -avait offert de renoncer. Mais, ce qu’il y eut de plus honorable, il -fit rétablir dans leurs états et dans leurs rangs les électeurs de -Bavière et de Cologne. - -C’est une chose très remarquable que la France, dans tous ses traités -avec les empereurs, a toujours protégé les droits des princes et des -états de l’empire. Elle posa les fondements de la liberté germanique à -Munster, et fit ériger un huitième électorat pour cette même maison de -Bavière. Le traité de Nimègue confirma celui de Vestphalie. Elle fit -rendre, par le traité de Rysvick, tous les biens du cardinal de -Furstemberg. Enfin, par la paix d’Utrecht, elle rétablit deux électeurs. -Il faut avouer que, dans toute la négociation qui termina cette longue -querelle, la France reçut la loi de l’Angleterre, et la fit à l’empire. - -Les mémoires historiques du temps, sur lesquels on a formé les -compilations de tant d’histoires de Louis XIV, disent que le prince -Eugène, en finissant les conférences, pria le duc de Villars d’embrasser -pour lui les genoux de Louis XIV, et de présenter à ce monarque les -assurances du plus profond respect _d’un sujet envers son souverain_. -Premièrement, il n’est pas vrai qu’un prince, petit-fils d’un souverain, -demeure le sujet d’un autre prince pour être né dans ses états. -Secondement, il est encore moins vrai que le prince Eugène, -vicaire-général de l’empire, put se dire sujet du roi de France. - -Cependant chaque état se mit en possession de ses nouveaux droits. Le -duc de Savoie se fit reconnaître en Sicile, sans consulter l’empereur, -qui s’en plaignit en vain. Louis XIV fit recevoir ses troupes dans -Lille. Les Hollandais se saisirent des villes de leur barrière; et la -Flandre leur a payé toujours douze cent cinquante mille florins par an, -pour être les maîtres chez elle[49]. Louis XIV fit combler le port de -Dunkerque, raser la citadelle, et démolir toutes les fortifications du -côté de la mer, sous les yeux d’un commissaire anglais. Les Dunkerquois, -qui voyaient par là tout leur commerce périr, députèrent à Londres pour -implorer la clémence de la reine Anne. Il était triste pour Louis XIV -que ses sujets allassent demander grace à une reine d’Angleterre; mais -il fut encore plus triste pour eux que la reine Anne fût obligée de les -refuser. - -Le roi, quelque temps après, fit élargir le canal de Mardick; et, au -moyen des écluses, on fit un port qu’on disait déjà égaler celui de -Dunkerque. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, s’en plaignit -vivement à ce monarque. Il est dit, dans un des meilleurs livres que -nous ayons[50], que Louis XIV répondit au lord Stair: «Monsieur -l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez -les autres; ne m’en faites pas souvenir.» Je sais de science certaine -que jamais Louis XIV ne fit une réponse si peu convenable. Il n’avait -jamais été le maître chez les Anglais: il s’en fallait beaucoup. Il -l’était chez lui; mais il s’agissait de savoir s’il était le maître -d’éluder un traité auquel il devait son repos, et peut-être une grande -partie de son royaume[51]. - -La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de -ses écluses, ne stipulait pas qu’on ne ferait point de port à Mardick. -On a osé imprimer que le lord Bolingbroke, qui rédigea le traité, fit -cette omission, gagné par un présent d’un million. On trouve cette lâche -calomnie dans l’_Histoire de Louis XIV_, sous le nom de _La Martinière_; -et ce n’est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV paraissait -être en droit de profiter de la négligence des ministres anglais, et de -s’en tenir à la lettre du traité; mais il aima mieux en remplir -l’esprit, uniquement pour le bien de la paix; et loin de dire au lord -Stair qu’_il ne le fît pas souvenir qu’il avait été autrefois le maître -chez les autres_, il voulut bien céder à ses représentations, auxquelles -il pouvait résister. Il fit discontinuer les travaux de Mardick au mois -d’avril 1715. Les ouvrages furent démolis bientôt après, dans la -régence, et le traité accompli dans tous ses points. - -Après cette paix d’Utrecht et de Rastadt, Philippe V ne jouit pas encore -de toute l’Espagne; il lui resta la Catalogne à soumettre, ainsi que les -îles de Majorque et d’Iviça. - -Il faut savoir que l’empereur Charles VI ayant laissé sa femme à -Barcelone, ne pouvant soutenir la guerre d’Espagne, et ne voulant ni -céder ses droits, ni accepter la paix d’Utrecht, était cependant convenu -alors avec la reine Anne que l’impératrice et ses troupes, devenues -inutiles en Catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais. -En effet, la Catalogne avait été évacuée; et Staremberg, en partant, -s’était démis de son titre de vice-roi. Mais il laissa toutes les -semences d’une guerre civile, et l’espérance d’un prompt secours de la -part de l’empereur, et même de l’Angleterre. Ceux qui avaient alors le -plus de crédit dans cette province, se flattèrent qu’ils pourraient -former une république sous une protection étrangère, et que le roi -d’Espagne ne serait pas assez fort pour les conquérir. Ils déployèrent -alors ce caractère que Tacite leur attribuait il y a si long-temps: -«Nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien quand elle ne -l’emploie pas à combattre.» - -La Catalogne est un des pays les plus fertiles de la terre, et des plus -heureusement situés. Autant arrosé de belles rivières, de ruisseaux, et -de fontaines, que la vieille et la nouvelle Castille en sont dénuées, -elle produit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l’homme, et tout -ce qui peut flatter ses désirs, en arbres, en blés, en fruits, en -légumes de toute espèce. Barcelone est un des beaux ports de l’Europe, -et le pays fournit tout pour la construction des navires. Ses montagnes -sont remplies de carrières de marbre, de jaspe, de cristal de roche; on -y trouve même beaucoup de pierres précieuses. Les mines de fer, d’étain, -de plomb, d’alun, de vitriol, y sont abondantes: la côte orientale -produit du corail. La Catalogne, enfin, peut se passer de l’univers -entier, et ses voisins ne peuvent se passer d’elle. - -Loin que l’abondance et les délices aient amolli les habitants, ils ont -toujours été guerriers, et les montagnards surtout ont été féroces. -Mais, malgré leur valeur et leur amour extrême pour la liberté, ils ont -été subjugués dans tous les temps: les Romains, les Goths, les Vandales, -les Sarrasins, les conquirent. - -Ils secouèrent le joug des Sarrasins, et se mirent sous la protection de -Charlemagne. Ils appartinrent à la maison d’Aragon, et ensuite à celle -d’Autriche. - -Nous avons vu que sous Philippe IV, poussés à bout par le comte-duc -d’Olivarès, premier ministre, ils se donnèrent à Louis XIII en 1640[52]. -On leur conserva tous leurs privilèges; ils furent plutôt protégés que -sujets. Ils rentrèrent sous la domination autrichienne en 1652; et, dans -la guerre de la succession, ils prirent le parti de l’archiduc Charles -contre Philippe V. Leur opiniâtre résistance prouva que Philippe V, -délivré même de son compétiteur, ne pouvait seul les réduire. Louis XIV, -qui, dans les derniers temps de la guerre, n’avait pu fournir ni soldats -ni vaisseaux à son petit-fils contre Charles, son concurrent, lui en -envoya alors contre ses sujets révoltés. Une escadre française bloqua le -port de Barcelone; et le maréchal de Berwick l’assiégea par terre. - -La reine d’Angleterre, plus fidèle à ses traités qu’aux intérêts de son -pays, ne secourut point cette ville. Les Anglais en furent indignés; ils -se fesaient le reproche que s’étaient fait les Romains d’avoir laissé -détruire Sagonte. L’empereur d’Allemagne promit de vains secours. Les -assiégés se défendirent avec un courage fortifié par le fanatisme. Les -prêtres, les moines, coururent aux armes et sur les brèches, comme s’il -s’était agi d’une guerre de religion. Un fantôme de liberté les rendit -sourds à toutes les avances qu’ils reçurent de leur maître. Plus de cinq -cents ecclésiastiques moururent dans ce siége les armes à la main. On -peut juger si leurs discours et leur exemple avaient animé les peuples. - -Ils arborèrent sur la brèche un drapeau noir, et soutinrent plus d’un -assaut. Enfin les assiégeants ayant pénétré, les assiégés se battirent -encore de rue en rue; et, retirés dans la ville neuve, tandis que -l’ancienne était prise, ils demandèrent en capitulant qu’on leur -conservât tous leurs priviléges (12 septembre 1714). Ils n’obtinrent que -la vie et leurs biens. La plupart de leurs priviléges leur furent ôtés; -et de tous les moines qui avaient soulevé le peuple et combattu contre -leur roi, il n’y en eut que soixante de punis: on eut même l’indulgence -de ne les condamner qu’aux galères. Philippe V avait traité plus -rudement la petite ville de Xativa[53] dans le cours de la guerre: on -l’avait détruite de fond en comble, pour faire un exemple: mais si l’on -rase une petite ville de peu d’importance, on n’en rase point une -grande, qui a un beau port de mer, et dont le maintien est utile à -l’état. - -Cette fureur des Catalans, qui ne les avait pas animés quand Charles VI -était parmi eux, et qui les transporta quand ils furent sans secours, -fut la dernière flamme de l’incendie qui avait ravagé si long-temps la -plus belle partie de l’Europe, pour le testament de Charles II, roi -d’Espagne[54]. - - - - -CHAPITRE XXIV[55]. - -Tableau de l’Europe depuis la paix d’Utrecht jusqu’à la mort de Louis -XIV. - - -J’ose appeler encore cette longue guerre une guerre civile. Le duc de -Savoie y fut armé contre ses deux filles. Le prince de Vaudemont, qui -avait pris le parti de l’archiduc Charles, avait été sur le point de -faire prisonnier dans la Lombardie son propre père, qui tenait pour -Philippe V. L’Espagne avait été réellement partagée en factions. Des -régiments entiers de calvinistes français avaient servi contre leur -patrie. C’était enfin pour une succession entre parents que la guerre -générale avait commencé: et l’on peut ajouter que la reine d’Angleterre -excluait du trône son frère que Louis XIV protégeait, et qu’elle fut -obligée de le proscrire. - -Les espérances et la prudence humaine furent trompées dans cette guerre, -comme elles le sont toujours. Charles VI, deux fois reconnu dans Madrid, -fut chassé d’Espagne. Louis XIV, près de succomber[56], se releva par -les brouilleries imprévues de l’Angleterre. Le conseil d’Espagne, qui -n’avait appelé le duc d’Anjou au trône que dans le dessein de ne jamais -démembrer la monarchie, en vit beaucoup de parties séparées. La -Lombardie, la Flandre[57], restèrent à la maison d’Autriche: la maison -de Prusse eut une petite partie de cette même Flandre, et les Hollandais -dominèrent dans une autre; une quatrième partie demeura à la France. -Ainsi l’héritage de la maison de Bourgogne resta partagé entre quatre -puissances; et celle qui semblait y avoir le plus de droit n’y conserva -pas une métairie. La Sardaigne, inutile à l’empereur, lui resta pour un -temps. Il jouit quelques années de Naples, ce grand fief de Rome, qu’on -s’est arraché si souvent et si aisément. Le duc de Savoie eut quatre ans -la Sicile, et ne l’eut que pour soutenir contre le pape le droit -singulier, mais ancien, d’être pape lui-même dans cette île, -c’est-à-dire d’être, au dogme près, souverain absolu dans les affaires -ecclésiastiques. - -La vanité de la politique parut encore plus après la paix d’Utrecht que -pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la -reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de -Jacques II sur le trône. La reine Anne elle-même commençait à écouter la -voix de la nature, par celle de ses ministres; et elle était dans le -dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête -à prix malgré elle. - -Attendrie par les discours de madame Masham, sa favorite, intimidée par -les représentations des prélats torys qui l’environnaient, elle se -reprochait cette proscription dénaturée. J’ai vu la duchesse de -Marlborough persuadée que la reine avait fait venir son frère en secret, -qu’elle l’avait embrassé, et que, s’il avait voulu renoncer à la -religion romaine, qu’on regarde en Angleterre et chez tous les -protestants comme la mère de la tyrannie, elle l’aurait fait désigner -pour son successeur. Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait -encore son inclination pour le sang des Stuarts. On a prétendu que, la -veille de sa mort, elle s’écria plusieurs fois: Ah, mon frère! mon cher -frère! Elle mourut d’apoplexie à l’âge de quarante-neuf ans, le 12 août -1714. - -Ses partisans et ses ennemis convenaient que c’était une femme fort -médiocre. Cependant, depuis les Édouard III et les Henri V, il n’y eut -point de règne si glorieux; jamais de plus grands capitaines ni sur -terre ni sur mer; jamais plus de ministres supérieurs, ni de parlements -plus instruits, ni d’orateurs plus éloquents. - -Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle -regardait comme étrangère, et qu’elle n’aimait pas, lui succéda; ses -ministres furent persécutés. - -Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV -avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir -chercher un asile en France, et d’y reparaître en suppliant. Le duc -d’Ormond, l’ame du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harlay, -comte d’Oxford, eut plus de courage. C’était à lui qu’on en voulait; il -resta fièrement dans sa patrie; il y brava la prison où il fut renfermé, -et la mort dont on le menaçait. C’était une ame sereine, inaccessible à -l’envie, à l’amour des richesses et à la crainte du supplice. Son -courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l’estimèrent -trop pour prononcer son arrêt. - -Louis XIV touchait alors à sa fin. Il est difficile de croire qu’à son -âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume, -il osât s’exposer à une nouvelle guerre contre l’Angleterre en faveur du -prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu’on appelait alors le -chevalier de Saint-George; cependant le fait est très certain. Il faut -avouer que Louis eut toujours dans l’ame une élévation qui le portait -aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassadeur -d’Angleterre, l’avait bravé. Il avait été forcé de renvoyer de France -Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son -frère. Ce prince était caché en Lorraine, à Commerci. Le duc d’Onnond et -le vicomte de Bolingbroke intéressèrent la gloire du roi de France; ils -le flattèrent d’un soulèvement en Angleterre, et surtout en Écosse, -contre George Iᵉʳ. Le prétendant n’avait qu’à paraître: on ne demandait -qu’un vaisseau, quelques officiers et un peu d’argent. Le vaisseau et -les officiers furent accordés sans délibérer; ce ne pouvait être un -vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas. L’Épine -d’Anican, célèbre armateur, fournit le navire de transport, du canon et -des armes. A l’égard de l’argent, le roi n’en avait point. On ne -demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis -XIV écrivit de sa main au roi d’Espagne, Philippe V, son petit-fils, qui -les prêta. Ce fut avec ce secours que le prétendant passa secrètement en -Écosse. Il y trouva en effet un parti considérable; mais il venait -d’être défait par l’armée anglaise du roi George. - -Louis était déjà mort; le prétendant revint cacher dans Commerci la -destinée qui le poursuivit toute sa vie, pendant que le sang de ses -partisans coulait en Angleterre suc les échafauds. - -Nous verrons dans les chapitres réservés à la vie privée et aux -anecdotes comment mourut Louis XIV au milieu des cabales odieuses de son -confesseur, et des plus méprisables querelles théologiques qui aient -jamais troublé des esprits ignorants et inquiets. Mais je considère ici -l’état où il laissa l’Europe. - -La puissance de la Russie s’affermissait chaque jour dans le Nord, et -cette création d’un nouveau peuple et d’un nouvel empire était encore -trop ignorée en France, en Italie, et en Espagne. - -La Suède, ancienne alliée de la France, et autrefois la terreur de la -maison d’Autriche, ne pouvait plus se défendre contre les Russes, et il -ne restait à Charles XII que de la gloire. - -Un simple électorat d’Allemagne commençait à devenir une puissance -prépondérante. Le second roi de Prusse, électeur de Brandebourg, avec de -l’économie et une armée, jetait les fondements d’une puissance jusque-là -inconnue. - -La Hollande jouissait encore de la considération qu’elle avait acquise -dans la dernière guerre contre Louis XIV: mais le poids qu’elle mettait -dans la balance devint toujours moins considérable. L’Angleterre, agitée -de troubles dans les premières années du règne d’un électeur de Hanovre, -conserva toute sa force et toute son influence. Les états de la maison -d’Autriche languirent sous Charles VI; mais la plupart des princes de -l’empire firent fleurir leurs états. L’Espagne respira sous Philippe V, -qui devait son trône à Louis XIV. L’Italie fut tranquille jusqu’à -l’année 1717. Il n’y eut aucune querelle ecclésiastique en Europe qui -pût donner au pape un prétexte de faire valoir ses prétentions, ou qui -pût le priver des prérogatives qu’il a conservées. Le jansénisme seul -troubla la France, mais sans faire de schisme, sans exciter de guerre -civile. - - - - -CHAPITRE XXV. - -Particularités et anecdotes du règne de Louis XIV[58]. - - -Les anecdotes sont un champ resserré où l’on glane après la vaste -moisson de l’histoire; ce sont de petits détails long-temps cachés, et -de là vient le nom d’_anecdotes_; ils intéressent le public quand ils -concernent des personnages illustres. - -Les _vies des grands hommes_, dans Plutarque, sont un recueil -d’anecdotes plus agréables que certaines: comment aurait-il eu des -mémoires fidèles de la vie privée de Thésée et de Lycurgue? Il y a, dans -la plupart des maximes qu’il met dans la bouche de ses héros, plus -d’utilité morale que de vérité historique. - -L’_Histoire secrète de Justinien_ par Procope est une satire dictée par -la vengeance; et quoique la vengeance puisse dire la vérité, cette -satire, qui contredit l’histoire publique de Procope, ne paraît pas -toujours vraie. - -Il n’est pas permis aujourd’hui d’imiter Plutarque, encore moins -Procope. Nous n’admettons pour vérités historiques que celles qui sont -garanties. Quand des contemporains, comme le cardinal de Retz et le duc -de La Rochefoucauld, ennemis l’un de l’autre, confirment le même fait -dans leurs Mémoires, ce fait est indubitable; quand ils se contredisent, -il faut douter: ce qui n’est point vraisemblable ne doit point être -cru, à moins que plusieurs contemporains dignes de foi ne déposent -unanimement. - -Les anecdotes les plus utiles et les plus précieuses sont les écrits -secrets que laissent les grands princes, quand la candeur de leur ame se -manifeste dans ces monuments; tels sont ceux que je rapporte de Louis -XIV[59]. - -Les détails domestiques amusent seulement la curiosité; les faiblesses -qu’on met au grand jour ne plaisent qu’à la malignité, à moins que ces -mêmes faiblesses n’instruisent, ou par les malheurs qui les ont suivies, -ou par les vertus qui les ont réparées. - -Les mémoires secrets des contemporains sont suspects de partialité; ceux -qui écrivent une ou deux générations après doivent user de la plus -grande circonspection, écarter le frivole, réduire l’exagéré, et -combattre la satire. - -Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d’éclat et de -magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la -postérité, ainsi qu’ils étaient l’objet de la curiosité de toutes les -cours de l’Europe et de tous les contemporains. La splendeur de son -gouvernement s’est répandue sur ses moindres actions. On est plus avide, -surtout en France, de savoir les particularités de sa cour que les -révolutions de quelques autres états. Tel est l’effet de la grande -réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passait dans le cabinet et -dans la cour d’Auguste, que le détail des conquêtes d’Attila ou de -Tamerlan. - -Voilà pourquoi il n’y a guère d’historiens qui n’aient publié les -premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour -mademoiselle d’Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut -mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène; surtout pour Marie -Mancini, sa sœur, qui épousa ensuite le connétable Colonne. - -Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l’oisiveté où -le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir. -L’attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire importante, -parcequ’il l’aima assez pour être tenté de l’épouser, et fut assez -maître de lui-même pour s’en séparer[60]. Cette victoire qu’il remporta -sur sa passion commença à faire connaître qu’il était né avec une grande -ame. Il en remporta une plus forte et plus difficile en laissant le -cardinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l’empêcha de secouer -le joug qui commençait à lui peser. C’était une anecdote très connue à -la cour, qu’il avait dit après la mort du cardinal: «Je ne sais pas ce -que j’aurais fait, s’il avait vécu plus long-temps[61].» - -Il s’occupa à lire des livres d’agrément dans ce loisir; il lisait -surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l’esprit ainsi que -toutes ses sœurs. Il se plaisait aux vers et aux romans, qui, en -peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son -caractère. Il lisait les tragédies de Corneille, et se formait le goût, -qui n’est que la suite d’un sens droit, et le sentiment prompt d’un -esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne -contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d’esprit, et à le -former à cette politesse singulière qui commençaient dès-lors à -caractériser la cour. Anne d’Autriche y avait apporté une certaine -galanterie noble et fière, qui tenait du génie espagnol de ces temps-là, -et y avait joint les grâces, la douceur, et une liberté décente, qui -n’étaient qu’en France[62]. Le roi fit plus de progrès dans cette école -d’agréments depuis dix-huit ans jusqu’à vingt, qu’il n’en avait fait -dans les sciences sous son précepteur, l’abbé de Beaumont, depuis -archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. Il eût été à -desirer qu’au moins on l’eût instruit de l’histoire, et surtout de -l’histoire moderne; mais ce qu’on en avait alors était trop mal écrit. -Il était triste qu’on n’eût encore réussi que dans les romans inutiles, -et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fit imprimer sous son -nom une _Traduction des Commentaires de César_, et une de _Florus_ sous -le nom de son frère: mais ces princes n’y eurent d’autre part que celle -d’avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces -auteurs. - -Celui qui présidait à l’éducation du roi, sous le premier maréchal de -Villeroi, son gouverneur, était tel qu’il le fallait, savant et aimable: -mais les guerres civiles nuisirent à cette éducation, et le cardinal -Mazarin souffrait volontiers qu’on donnât au roi peu de lumières. -Lorsqu’il s’attacha à Marie Mancini, il apprit aisément l’italien pour -elle; et dans le temps de son mariage, il s’appliqua à l’espagnol moins -heureusement. L’étude qu’il avait trop négligée avec ses précepteurs, au -sortir de l’enfance, une timidité qui venait de la crainte de se -compromettre, et l’ignorance où le tenait le cardinal Mazarin, firent -penser à toute la cour qu’il serait toujours gouverné comme Louis XIII, -son père. - -Il n’y eut qu’une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce -qu’il devait être; ce fut lorsqu’en 1655, après l’extinction des guerres -civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut -encore s’assembler au sujet de quelques édits; le roi partit de -Vincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au -parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres -mots: «On sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées; j’ordonne -qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le -premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas -un de vous de les demander[63].» - -Sa taille déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l’air -de maître dont il parla, imposèrent plus que l’autorité de son rang, -qu’on avait jusque-là peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur -semblèrent se perdre le moment d’après; et les fruits n’en parurent -qu’après la mort du cardinal. - -La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s’occupait de jeu, de -ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n’était pas encore -un art, et de la tragédie, qui était devenue un art sublime entre les -mains de Pierre Corneille. Un curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui -penchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent -à la reine contre ces spectacles dès les premières années de la régence. -Il prétendit que l’on était damné pour y assister; il fit même signer -cet anathème par sept docteurs de Sorbonne; mais l’abbé de Beaumont, -précepteur du roi, se munit de plus d’approbations de docteurs, que le -rigoureux curé n’avait apporté de condamnations. Il calma ainsi les -scrupules de la reine; et quand il fut archevêque de Paris, il autorisa -le sentiment qu’il avait défendu étant abbé. Vous trouverez ce fait dans -les _Mémoires_ de la sincère madame de Motteville. - -Il faut observer que depuis que le cardinal de Richelieu avait introduit -à la cour les spectacles réguliers, qui ont enfin rendu Paris la rivale -d’Athènes, non seulement il y eut toujours un banc pour l’Académie, qui -possédait plusieurs ecclésiastiques dans son corps, mais qu’il y en eut -un particulier pour les évêques. - -Le cardinal Mazarin, en 1646 et en 1654, fit représenter sur le théâtre -du Palais-Royal et du Petit-Bourbon, près du Louvre, des opéra italiens, -exécutés par des voix qu’il fit venir d’Italie. Ce spectacle nouveau -était né depuis peu à Florence, contrée alors favorisée de la fortune -comme de la nature, et à laquelle on doit la reproduction de plusieurs -arts anéantis pendant des siècles, et la création de quelques uns. -C’était en France un reste de l’ancienne barbarie, de s’opposer à -l’établissement de ces arts. - -Les jansénistes, que les cardinaux de Richelieu et de Mazarin voulurent -réprimer, s’en vengèrent contre les plaisirs que ces deux ministres -procuraient à la nation. Les luthériens et les calvinistes en avaient -usé ainsi du temps du pape Léon X. Il suffit d’ailleurs d’être novateur -pour être austère. Les mêmes esprits, qui bouleverseraient un état pour -établir une opinion souvent absurde, anathématisent les plaisirs -innocents nécessaires à une grande ville, et des arts qui contribuent à -la splendeur d’une nation. L’abolition des spectacles serait une idée -plus digne du siècle d’Attila que du siècle de Louis XIV. - -La danse, qui peut encore se compter parmi les arts[64], parcequ’elle -est asservie à des règles, et qu’elle donne de la grace au corps, était -un des plus grands amusements de la cour. Louis XIII n’avait dansé -qu’une fois dans un ballet, en 1625; et ce ballet était d’un goût -grossier, qui n’annonçait pas ce que les arts furent en France trente -ans après. Louis XIV excellait dans les danses graves, qui convenaient à -la majesté de sa figure, et qui ne blessaient pas celle de son rang[65]. -Les courses de bagues, qu’on fesait quelquefois, et où l’on étalait déjà -une grande magnificence, fesaient paraître avec éclat son adresse à tous -les exercices. Tout respirait les plaisirs et la magnificence qu’on -connaissait alors. C’était peu de chose en comparaison de ce qu’on vit -quand le roi régna par lui-même; mais c’était de quoi étonner, après les -horreurs d’une guerre civile, et après la tristesse de la vie sombre et -retirée de Louis XIII. Ce prince malade et chagrin n’avait été ni servi, -ni logé, ni meublé en roi. Il n’y avait pas pour cent mille écus de -pierreries appartenantes à la couronne. Le cardinal Mazarin n’en laissa -que pour douze cent mille; et aujourd’hui il y en a pour environ vingt -millions de livres. - -(1660) Tout prit au mariage de Louis XIV un caractère plus grand de -magnificence et de goût qui augmenta toujours depuis. Quand il fit son -entrée avec la reine son épouse, Paris vit avec une admiration -respectueuse et tendre cette jeune reine, qui avait de la beauté, portée -dans un char superbe, d’une invention nouvelle; le roi à cheval, à coté -d’elle, paré de tout ce que l’art avait pu ajouter à sa beauté mâle et -héroïque qui arrêtait tous les regards. - -On prépara au bout des allées de Vincennes un arc de triomphe dont la -base était de pierre; mais le temps, qui pressait, ne permit pas qu’on -l’achevât d’une matière durable: il ne fut élevé qu’en plâtre, et il a -été depuis totalement démoli. Claude Perrault en avait donné le dessin. -La porte Saint-Antoine fut rebâtie pour la même cérémonie; monument d’un -goût moins noble, mais orné d’assez beaux morceaux de sculpture. Tous -ceux qui avaient vu, le jour de la bataille de Saint-Antoine, rapporter -à Paris, par cette porte, alors garnie d’une herse, les corps morts ou -mourants de tant de citoyens, et qui voyaient cette entrée, si -différente, bénissaient le ciel, et rendaient graces d’un si heureux -changement. - -Le cardinal Mazarin, pour solenniser ce mariage, fit représenter au -Louvre l’opéra italien intitulé _Ercole amante_. Il ne plut pas aux -Français. Ils n’y virent avec plaisir que le roi et la reine qui y -dansèrent. Le cardinal voulut se signaler par un spectacle plus au goût -de la nation. Le secrétaire d’état de Lyonne se chargea de faire -composer une espèce de tragédie allégorique, dans le goût de celle de -l’_Europe_, à laquelle le cardinal de Richelieu avait travaillé. Ce fut -un bonheur pour le grand Corneille qu’il ne fût pas choisi pour remplir -ce mauvais canevas. Le sujet était _Lisis_ et _Hespérie_. _Lisis_ -signifiait la France, et _Hespérie_ l’Espagne. Quinault fut chargé d’y -travailler. Il venait de se faire une grande réputation par la pièce du -_Faux Tiberinus_, qui, quoique mauvaise, avait eu un prodigieux succès. -Il n’en fut pas de même de _Lisis_. On l’exécuta au Louvre. Il n’y eut -de beau que les machines. Le marquis de Sourdeac, du nom de Rieux, à qui -l’on dut depuis l’établissement de l’opéra en France, fit exécuter dans -ce temps-là même, à ses dépens, dans son château de Neubourg, la _Toison -d’or_ de Pierre Corneille, avec des machines. Quinault, jeune et d’une -figure agréable, avait pour lui la cour: Corneille avait son nom et la -France. Il en résulte que nous devons en France l’opéra et la comédie à -deux cardinaux. - -Ce ne fut qu’un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de galanteries, -depuis le mariage du roi. Elles redoublèrent à celui de Monsieur, frère -du roi, avec Henriette d’Angleterre, sœur de Charles II; et elles -n’avaient été interrompues qu’en 1661, par la mort du cardinal Mazarin. - -Quelques mois[66] après la mort de ce ministre, il arriva un événement -qui n’a point d’exemple; et ce qui est non moins étrange, c’est que tous -les historiens l’ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret, au -château de l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un -prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune et de -la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, -portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier, qui -lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On -avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il resta dans l’île jusqu’à -ce qu’un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de -Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l’an 1690, l’alla -prendre à l’île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille, -toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant -la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait -du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi -bien qu’on peut l’être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce -qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse -extraordinaire, et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui -faisait la plus grande chère, et le gouverneur s’asseyait rarement -devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité -cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il n’avait jamais vu son -visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le reste de son -corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin: sa peau -était un peu brune; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se -plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu’il -pouvait être[67]. - -Cet inconnu mourut en 1703[68], et fut enterré la nuit à la paroisse de -Saint-Paul. Ce qui redouble l’étonnement, c’est que, quand on l’envoya -dans l’île de Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l’Europe aucun -homme considérable. Ce prisonnier l’était sans doute, car voici ce qui -arriva les premiers jours qu’il était dans l’île. Le gouverneur mettait -lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l’avoir -enfermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette -d’argent, et jeta l’assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au -rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau -appartenait, ramassa l’assiette, et la rapporta au gouverneur. Celui-ci -étonné demanda au pêcheur: «Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette -assiette, et quelqu’un l’a-t-il vue entre vos mains?» «Je ne sais pas -lire, répondit le pêcheur. Je viens de la trouver, personne ne l’a vue.» -Ce paysan fut retenu jusqu’à ce que le gouverneur fût bien informé qu’il -n’avait jamais lu, et que l’assiette n’avait été vue de personne. -«Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire.» Parmi -les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en -a une très digne de foi qui vit encore[69]. M. de Chamillart fut le -dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de La -Feuillade, son gendre, m’a dit qu’à la mort de son beau-père, il le -conjura à genoux de lui apprendre ce que c’était que cet homme, qu’on ne -connut jamais que sous le nom de _l’homme au masque de fer_. Chamillart -lui répondit que c’était le secret de l’état, et qu’il avait fait -serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste encore beaucoup de mes -contemporains qui déposent de la vérité de ce que j’avance, et je ne -connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté. - -Louis XIV, cependant, partageait son temps entre les plaisirs qui -étaient de son âge, et les affaires qui étaient de son devoir. Il tenait -conseil tous les jours, et travaillait ensuite secrètement avec Colbert. -Ce travail secret fut l’origine de la catastrophe du célèbre Fouquet, -dans laquelle furent enveloppés le secrétaire d’état Guénégaud, -Pellisson, Gourville, et tant d’autres. La chute de ce ministre, à qui -on avait bien moins de reproches à faire qu’au cardinal Mazarin, fit -voir qu’il n’appartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes. -Sa perte était déjà résolue quand le roi accepta la fête magnifique que -ce ministre lui donna dans sa maison de Vaux. Ce palais et les jardins -lui avaient coûté dix-huit millions, qui en valent aujourd’hui environ -trente-cinq[70]. Il avait bâti le palais deux fois, et acheté trois -hameaux, dont le terrain fut enfermé dans ces jardins immenses, plantés -en partie par Le Nostre, et regardés alors comme les plus beaux de -l’Europe. Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent depuis au-dessous -du médiocre, après celles de Versailles, de Marli, et de Saint-Cloud, -étaient alors des prodiges. Mais, quelque belle que soit cette maison, -cette dépense de dix-huit millions, dont les comptes existent encore, -prouve qu’il avait été servi avec aussi peu d’économie qu’il servait le -roi. Il est vrai qu’il s’en fallait beaucoup que Saint-Germain et -Fontainebleau, les seules maisons de plaisance habitées par le roi, -approchassent de la beauté de Vaux. Louis XIV le sentit, et en fut -irrité. On voit partout, dans cette maison, les armes et la devise de -Fouquet. C’est un écureuil avec ces paroles: _Quo non ascendam? Où ne -monterai-je point?_ Le roi se les fit expliquer. L’ambition de cette -devise ne servit pas à apaiser le monarque. Les courtisans remarquèrent -que l’écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, qui -était les armes de Colbert. La fête fut au-dessus de celles que le -cardinal Mazarin avait données, non seulement pour la magnificence, mais -pour le goût. On y représenta pour la première fois les _Fâcheux_ de -Molière. Pellisson avait fait le prologue, qu’on admira. Les plaisirs -publics cachent ou préparent si souvent à la cour des désastres -particuliers, que, sans la reine-mère, le surintendant et Pellisson -auraient été arrêtés dans Vaux le jour de la fête. Ce qui augmentait le -ressentiment du roi, c’est que mademoiselle de La Vallière, pour qui le -prince commençait à sentir une vraie passion, avait été un des objets -des goûts passagers du surintendant, qui ne ménageait rien pour les -satisfaire. Il avait offert à mademoiselle de La Vallière deux cent -mille livres; et cette offre avait été reçue avec indignation, avant -qu’elle eût aucun dessein sur le cœur du roi. Le surintendant s’étant -aperçu depuis quel puissant rival il avait, voulut être le confident de -celle dont il n’avait pu être le possesseur, et cela même irritait -encore. - -Le roi, qui, dans un premier mouvement d’indignation, avait été tenté de -faire arrêter le surintendant, au milieu même de la fête qu’il en -recevait, usa ensuite d’une dissimulation peu nécessaire. On eût dit que -ce monarque, déjà tout puissant, eût craint le parti que Fouquet s’était -fait. - -Il était procureur-général du parlement; et cette charge lui donnait le -privilége d’être jugé par les chambres assemblées; mais, après que tant -de princes, de maréchaux, et de ducs, avaient été jugés par des -commissaires, on eût pu traiter comme eux un magistrat, puisqu’on -voulait se servir de ces voies extraordinaires qui, sans être injustes, -laissent toujours un soupçon d’injustice. - -Colbert l’engagea, par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. On -lui en offrit jusqu’à dix-huit cent mille livres, qui vaudraient trois -millions et demi de nos jours; et, par un malentendu, il ne la vendit -que quatorze cent mille francs. Le prix excessif des places au -parlement, si diminué depuis, prouve quel reste de considération ce -corps avait conservé dans son abaissement même. Le duc de Guise, grand -chambellan du roi, n’avait vendu cette charge de la couronne au duc de -Bouillon, que huit cent mille livres. - -C’était la fronde, c’était la guerre de Paris qui avait mis ce prix aux -charges de judicature. Si c’était un des grands défauts et un des grands -malheurs d’un gouvernement long-temps obéré, que la France fût l’unique -pays de la terre où les places de juges fussent vénales, c’était une -suite du levain de la sédition, et c’était une espèce d’insulte faite au -trône, qu’une place de procureur du roi coûtât plus que les premières -dignités de la couronne. - -Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l’état, et pour en avoir usé -comme des siennes propres, n’en avait pas moins de grandeur dans l’ame. -Ses déprédations n’avaient été que des magnificences et des libéralités. -(1661) Il fit porter à l’épargne le prix de sa charge, et cette belle -action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu’un -exempt et deux gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des -caresses avant sa disgrace. Je ne sais pourquoi la plupart des princes -affectent d’ordinaire de tromper par de fausses bontés ceux de leurs -sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la -grandeur. Elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent -estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut -sortir de son caractère; mais on lui avait fait entendre que Fouquet -fesait de grandes fortifications à Belle-Isle, et qu’il pouvait avoir -trop de liaisons au-dehors et au-dedans du royaume. Il parut bien, quand -il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Vincennes, que son parti -n’était autre chose que l’avidité de quelques courtisans et de quelques -femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui l’oublièrent dès -qu’il ne fut plus en état d’en donner. Il lui resta d’autres amis, et -cela prouve qu’il en méritait. L’illustre madame de Sévigné, Pellisson, -Gourville, mademoiselle Scudéri, plusieurs gens de lettres, se -déclarèrent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur, -qu’ils lui sauvèrent la vie. - -On connaît ces vers de Hesnault, le traducteur de _Lucrèce_, contre -Colbert, le persécuteur de Fouquet: - - Ministre avare et lâche, esclave malheureux, - Qui gémis sous le poids des affaires publiques; - Victime dévouée aux chagrins politiques, - Fantôme révéré sous un titre onéreux; - - Vois combien des grandeurs le comble est dangereux; - Contemple de Fouquet les funestes reliques, - Et, tandis qu’à sa perte en secret tu t’appliques, - Crains qu’on ne te prépare un destin plus affreux: - - Sa chute quelque jour te peut être commune. - Crains ton poste, ton rang, la cour, et la fortune. - Nul ne tombe innocent d’où l’on te voit monté. - - Cesse donc d’animer ton prince à son supplice; - Et, près d’avoir besoin de toute sa bonté, - Ne le fais pas user de toute sa justice. - -M. Colbert, à qui l’on parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y -était offensé. On lui dit que non: «Je ne le suis donc pas,» répondit le -ministre. - -Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours -publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il -poursuivait la mort de Fouquet avec acharnement. On peut être bon -ministre et vindicatif. Il est triste qu’il n’ait pas su être aussi -généreux que vigilant. [71] Un des plus implacables de ses persécuteurs -était Michel Le Tellier, alors secrétaire d’état, et son rival en -crédit. C’est celui-là même qui fut depuis chancelier. Quand on lit son -oraison funèbre, et qu’on la compare avec sa conduite, que peut-on -penser, sinon qu’une oraison funèbre n’est qu’une déclamation? Mais le -chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de -Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d’acharnement, et qui le -traita avec le plus de dureté. - -Il est vrai que, faire le procès du surintendant, c’était accuser la -mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes déprédations dans les -finances étaient son ouvrage. Il s’était approprié en souverain -plusieurs branches des revenus de l’état. Il avait traité en son nom et -à son profit des munitions des armées. «Il imposait (dit Fouquet dans -ses défenses), par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur -les généralités; ce qui ne s’était jamais fait que par lui et pour lui, -et ce qui est punissable de mort par les ordonnances.» C’est ainsi que -le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait -plus. - -J’ai entendu conter à feu M. de Caumartin[72], intendant des finances, -que, dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il -avait été au palais Mazarin, où logeaient le duc, son héritier, et la -duchesse Hortense; qu’il y vit une grande armoire de marqueterie, fort -profonde, qui tenait du haut jusqu’en bas tout le fond d’un cabinet. Les -clefs en avaient été perdues depuis long-temps, et l’on avait négligé -d’ouvrir les tiroirs. M. de Caumartin, étonné de cette négligence, dit à -la duchesse de Mazarin qu’on trouverait peut-être des curiosités dans -cette armoire. On l’ouvrit: elle était toute remplie de quadruples, de -jetons et de médailles d’or. Madame de Mazarin en jeta au peuple des -poignées par les fenêtres pendant plus de huit jours[73]. - -L’abus que le cardinal Mazarin avait fait de sa puissance despotique ne -justifiait pas le surintendant; mais l’irrégularité des procédures -faites contre lui, la longueur de son procès, l’acharnement odieux du -chancelier Séguier contre lui, le temps qui éteint l’envie publique, et -qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin, les sollicitations -toujours plus vives en faveur d’un infortuné que les manœuvres pour le -perdre ne sont pressantes, tout cela lui sauva la vie. Le procès ne fut -jugé qu’au bout de trois ans, en 1664. De vingt-deux juges qui -opinèrent, il n’y en eut que neuf qui conclurent à la mort; et les -treize autres[74], parmi lesquels il y en avait à qui Gourville avait -fait accepter des présents, opinèrent à un bannissement perpétuel. Le -roi commua la peine en une plus dure. Cette sévérité n’était conforme ni -aux anciennes lois du royaume, ni à celles de l’humanité. Ce qui révolta -le plus l’esprit des citoyens, c’est que le chancelier fit exiler l’un -des juges, nommé Roquesante, qui avait le plus déterminé la chambre de -justice à l’indulgence[75]. Fouquet fut enfermé au château de Pignerol. -Tous les historiens disent qu’il y mourut en 1680; mais Gourville -assure, dans ses _Mémoires_, qu’il sortit de prison quelque temps avant -sa mort. La comtesse de Vaux, sa belle-fille, m’avait déjà confirmé ce -fait; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi on ne sait -pas où est mort cet infortuné, dont les moindres actions avaient de -l’éclat quand il était puissant[76]. - -Le secrétaire d’état Guénégaud, qui vendit sa charge à Colbert, n’en fut -pas moins poursuivi par la chambre de justice, qui lui ôta la plus -grande partie de sa fortune. Ce qu’il y eut de plus singulier dans les -arrêts de cette chambre, c’est qu’un évêque d’Avranches fut condamné à -une amende de douze mille francs. Il s’appelait Boislève; c’était le -frère d’un partisan dont il avait partagé les concussions[77]. - -Saint-Évremond, attaché au surintendant, fut enveloppé dans sa disgrace. -Colbert, qui cherchait partout des preuves contre celui qu’il voulait -perdre, fit saisir des papiers confiés à madame du Plessis-Bellière[78]; -et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Évremond sur -la paix des Pyrénées. On lut au roi cette plaisanterie, qu’on fit passer -pour un crime d’état. Colbert, qui dédaignait de se venger de Hesnault, -homme obscur, persécuta, dans Saint-Évremond, l’ami de Fouquet qu’il -haïssait, et le bel esprit qu’il craignait. Le roi eut l’extrême -sévérité de punir une raillerie innocente, faite il y avait long-temps -contre le cardinal Mazarin, qu’il ne regrettait pas, et que toute la -cour avait outragé, calomnié, et proscrit impunément pendant plusieurs -années. De mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant fut -le seul puni, et le fut après sa mort. - -Saint-Évremond, retiré en Angleterre, vécut et mourut en homme libre et -philosophe. Le marquis de Miremond, son ami, me disait autrefois à -Londres qu’il y avait une autre cause de sa disgrace, et que -Saint-Évremond n’avait jamais voulu s’en expliquer. Lorsque Louis XIV -permit à Saint-Évremond de revenir dans sa patrie, sur la fin de ses -jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une -grace; il prouva que la patrie est où l’on vit heureux, et il l’était à -Londres. - -Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de -contrôleur-général, justifia la sévérité de ses poursuites, en -rétablissant l’ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, et en -travaillant sans relâche à la grandeur de l’état. - -La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le -roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de Vaux. - -Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les -plus grands hommes dans tous les arts, et à rassembler à la cour ce -qu’il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en -femmes. Le roi l’emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa -taille et par la beauté majestueuse de ses traits. Le son de sa voix, -noble et touchant, gagnait les cœurs qu’intimidait sa présence. Il avait -une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui et à son rang, et qui eût -été ridicule en tout autre. L’embarras qu’il inspirait à ceux qui lui -parlaient flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait -sa supériorité. Ce vieil officier, qui se troublait, qui bégayait, en -lui demandant une grace, et qui, ne pouvant achever son discours, lui -dit: «Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis,» n’eut pas de -peine à obtenir ce qu’il demandait. - -Le goût de la société n’avait pas encore reçu toute sa perfection à la -cour. La reine-mère, Anne d’Autriche, commençait à aimer la retraite. La -reine régnante savait à peine le français, et la bonté fesait son seul -mérite. La princesse d’Angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour -les agréments d’une conversation douce et animée, soutenue bientôt par -la lecture des bons ouvrages et par un goût sûr et délicat. Elle se -perfectionna dans la connaissance de la langue, qu’elle écrivait mal -encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d’esprit -nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des graces dont à -peine le reste de l’Europe avait l’idée. Madame avait tout l’esprit de -Charles II, son frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don -et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie -que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de -Charles II était plus hardie, et trop de grossièreté en déshonorait les -plaisirs. - -Il y eut d’abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries -d’esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de -petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers; elle y -répondait. Il arriva que le même homme fut à-la-fois le confident du roi -et de Madame dans ce commerce ingénieux. C’était le marquis de Dangeau. -Le roi le chargeait d’écrire pour lui; et la princesse l’engageait à -répondre au roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner -à l’un qu’il fût employé par l’autre; et ce fut une des causes de sa -fortune. - -Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le roi -réduisit l’éclat de ce commerce à un fonds d’estime et d’amitié qui ne -s’altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et -Corneille à la tragédie de _Bérénice_[79], elle avait en vue non -seulement la rupture du roi avec la connétable Colonne, mais le frein -qu’elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu’il ne devînt -dangereux. Louis XIV est assez désigné dans ces deux vers de la -_Bérénice_ de Racine: - - Qu’en quelque obscurité que le sort l’eût fait naître, - Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître. - -Ces amusements firent place à la passion plus sérieuse et plus suivie -qu’il eut pour mademoiselle de La Vallière, fille d’honneur de Madame. -Il goûta avec elle le bonheur rare d’être aimé uniquement pour lui-même. -Elle fut deux ans l’objet caché de tous les amusements galants, et de -toutes les fêtes que le roi donnait. Un jeune valet-de-chambre du roi, -nommé Belloc, composa plusieurs récits qu’on mêlait à des danses, tantôt -chez la reine, tantôt chez Madame; et ces récits exprimaient avec -mystère le secret de leurs cœurs, qui cessa bientôt d’être un secret. - -Tous les divertissements publics que le roi donnait étaient autant -d’hommages à sa maîtresse. On fit, en 1662, un carrousel vis-à-vis les -Tuileries[80], dans une vaste enceinte, qui en a retenu le nom de _Place -du Carrousel_. Il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tête des -Romains; son frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs; le duc -d’Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains. Ce -duc de Guise était petit-fils du Balafré. Il était célèbre dans le monde -par l’audace malheureuse avec laquelle il avait entrepris de se rendre -maître de Naples. Sa prison, ses duels, ses amours romanesques, ses -profusions, ses aventures, le rendaient singulier en tout. Il semblait -être d’un autre siècle. On disait de lui, en le voyant courir avec le -grand Condé: «Voilà les héros de l’histoire et de la fable.» - -La reine-mère, la reine régnante, la reine d’Angleterre, veuve de -Charles Iᵉʳ, oubliant alors ses malheurs, étaient sous un dais à ce -spectacle. Le comte de Sault, fils du duc de Lesdiguières, remporta le -prix, et le reçut des mains de la reine-mère. Ces fêtes ranimèrent plus -que jamais le goût des devises et des emblèmes que les tournois avaient -mis autrefois à la mode, et qui avaient subsisté après eux. - -Un antiquaire, nommé Douvrier[81], imagina dès-lors pour Louis XIV -l’emblème d’un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec ces mots: -_Nec pluribus impar_. L’idée était un peu imitée d’une devise espagnole -faite pour Philippe II, et plus convenable à ce roi qui possédait la -plus belle partie du Nouveau-Monde et tant d’états dans l’ancien, qu’à -un jeune roi de France qui ne donnait encore que des espérances. Cette -devise eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de la -couronne, les tapisseries, les sculptures, en furent ornées. Le roi ne -la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché injustement à Louis -XIV le faste de cette devise, comme s’il l’avait choisie lui-même; et -elle a été peut-être plus justement critiquée pour le fond. Le corps ne -représente pas ce que la légende signifie, et cette légende n’a pas un -sens assez clair et assez déterminé. Ce qu’on peut expliquer de -plusieurs manières ne mérite d’être expliqué d’aucune. Les devises, ce -reste de l’ancienne chevalerie, peuvent convenir à des fêtes, et ont de -l’agrément quand les allusions sont justes, nouvelles, et piquantes. Il -vaut mieux n’en point avoir que d’en souffrir de mauvaises et de basses, -comme celle de Louis XII; c’était un porc-épic avec ces paroles: «Qui -s’y frotte s’y pique.» Les devises sont, par rapport aux inscriptions, -ce que sont des mascarades en comparaison des cérémonies augustes. - -La fête de Versailles, en 1664, surpassa celle du carrousel, par sa -singularité, par sa magnificence, et les plaisirs de l’esprit qui, se -mêlant à la splendeur de ces divertissements, y ajoutaient un goût et -des graces dont aucune fête n’avait encore été embellie. Versailles -commençait à être un séjour délicieux, sans approcher de la grandeur -dont il fut depuis. - -(1664) Le 5 mai, le roi y vint avec la cour composée de six cents -personnes, qui furent défrayées avec leur suite, aussi bien que tous -ceux qui servirent aux apprêts de ces enchantements. Il ne manqua jamais -à ces fêtes que des monuments construits exprès pour les donner, tels -qu’en élevèrent les Grecs et les Romains: mais la promptitude avec -laquelle on construisit des théâtres, des amphithéâtres, des portiques, -ornés avec autant de magnificence que de goût, était une merveille qui -ajoutait à l’illusion, et qui, diversifiée depuis en mille manières, -augmentait encore le charme de ces spectacles. - -Il y eut d’abord une espèce de carrousel. Ceux qui devaient courir -parurent le premier jour comme dans une revue; ils étaient précédés de -hérauts d’armes, de pages, d’écuyers, qui portaient leurs devises et -leurs boucliers; et sur ces boucliers étaient écrits en lettres d’or des -vers composés par Perigni et par Benserade. Ce dernier surtout avait un -talent singulier pour ces pièces galantes, dans lesquelles il fesait -toujours des allusions délicates et piquantes aux caractères des -personnes, aux personnages de l’antiquité ou de la fable qu’on -représentait, et aux passions qui animaient la cour. Le roi représentait -Roger: tous les diamants de la couronne brillaient sur son habit et sur -le cheval qu’il montait. Les reines et trois cents dames, sous des arcs -de triomphe, voyaient cette entrée. - -Le roi, parmi tous les regards attachés sur lui, ne distinguait que ceux -de mademoiselle de La Vallière. La fête était pour elle seule; elle en -jouissait confondue dans la foule. - -La cavalcade était suivie d’un char doré de dix-huit pieds de haut, de -quinze de large, de vingt-quatre de long, représentant le char du -Soleil. Les quatre Ages, d’or, d’argent, d’airain, et de fer; les signes -célestes, les Saisons, les Heures, suivaient à pied ce char. Tout était -caractérisé. Des bergers portaient les pièces de la barrière qu’on -ajustait au son des trompettes, auxquelles succédaient par intervalle -les musettes et les violons. Quelques personnages, qui suivaient le char -d’Apollon, vinrent d’abord réciter aux reines des vers convenables au -lieu, au temps, au roi, et aux dames. Les courses finies, et la nuit -venue, quatre mille gros flambeaux éclairèrent l’espace où se donnaient -les fêtes. Des tables y furent servies par deux cents personnages, qui -représentaient les Saisons, les Faunes, les Sylvains, les Dryades, avec -des pasteurs, des vendangeurs, des moissonneurs. Pan et Diane avançaient -sur une montagne mouvante, et en descendirent pour faire poser sur les -tables ce que les campagnes et les forêts produisent de plus délicieux. -Derrière les tables, en demi-cercle, s’éleva tout d’un coup un théâtre -chargé de concertants. Les arcades qui entouraient la table et le -théâtre étaient ornées de cinq cents girandoles vertes et argent, qui -portaient des bougies; et une balustrade dorée fermait cette vaste -enceinte. - -Ces fêtes, si supérieures à celles qu’on invente dans les romans, -durèrent sept jours. Le roi remporta quatre fois le prix des jeux, et -laissa disputer ensuite aux autres chevaliers les prix qu’il avait -gagnés, et qu’il leur abandonnait. - -La comédie de _la Princesse d’Élide_, quoiqu’elle ne soit pas une des -meilleures de Molière, fut un des plus agréables ornements de ces jeux, -par une infinité d’allégories fines sur les mœurs du temps, et par des -à-propos qui font l’agrément de ces fêtes, mais qui sont perdus pour la -postérité. On était encore très entêté, à la cour, de l’astrologie -judiciaire: plusieurs princes pensaient, par une superstition -orgueilleuse, que la nature les distinguait jusqu’à écrire leur destinée -dans les astres. Le duc de Savoie, Victor-Amédée, père de la duchesse de -Bourgogne, eut un astrologue auprès de lui, même après son abdication. -Molière osa attaquer cette illusion dans _les Amants magnifiques_[82], -joués dans une autre fête, en 1670. - -On y voit aussi un fou de cour, ainsi que dans _la Princesse d’Élide_. -Ces misérables étaient encore fort à la mode. C’était un reste de -barbarie, qui a duré plus long-temps en Allemagne qu’ailleurs. Le besoin -des amusements, l’impuissance de s’en procurer d’agréables et d’honnêtes -dans les temps d’ignorance et de mauvais goût, avaient fait imaginer ce -triste plaisir, qui dégrade l’esprit humain. Le fou qui était alors -auprès de Louis XIV avait appartenu au prince de Condé: il s’appelait -l’Angeli. Le comte de Grammont disait que de tous les fous qui avaient -suivi Monsieur le Prince, il n’y avait que l’Angeli qui eût fait -fortune. Ce bouffon ne manquait pas d’esprit. C’est lui qui dit «qu’il -n’allait pas au sermon, parcequ’il n’aimait pas le _brailler_, et qu’il -n’entendait pas le _raisonner_.» - -(1664) La farce du _Mariage forcé_ fut aussi jouée à cette fête. Mais ce -qu’il y eut de véritablement admirable, ce fut la première -représentation des trois premiers actes du _Tartufe_. Le roi voulut voir -ce chef-d’œuvre avant même qu’il fût achevé. Il le protégea depuis -contre les faux dévots, qui voulurent intéresser la terre et le ciel -pour le supprimer; et il subsistera, comme on l’a déjà dit ailleurs[83], -tant qu’il y aura en France du goût et des hypocrites. - -La plupart de ces solennités brillantes ne sont souvent que pour les -yeux et les oreilles. Ce qui n’est que pompe et magnificence passe en un -jour; mais quand des chefs-d’œuvre de l’art, comme le _Tartufe_, font -l’ornement de ces fêtes, elles laissent après elles une éternelle -mémoire. - -On se souvient encore de plusieurs traits de ces allégories de -Benserade, qui ornaient les ballets de ce temps-là. Je ne citerai que -ces vers pour le roi représentant le Soleil: - - Je doute qu’on le prenne avec vous sur le ton[84] - De Daphné ni de Phaéton, - Lui trop ambitieux, elle trop inhumaine. - Il n’est point là de piége où vous puissiez donner: - Le moyen de s’imaginer - Qu’une femme vous fuie, et qu’un homme vous mène? - -La principale gloire de ces amusements qui perfectionnaient en France le -goût, la politesse, et les talents, venait de ce qu’ils ne dérobaient -rien aux travaux continuels du monarque. Sans ces travaux il n’aurait su -que tenir une cour, il n’aurait pas su régner; et si les plaisirs -magnifiques de cette cour avaient insulté à la misère du peuple, ils -n’eussent été qu’odieux: mais le même homme qui avait donné ces fêtes -avait donné du pain au peuple dans la disette de 1662. Il avait fait -venir des grains, que les riches achetèrent à vil prix, et dont il fit -des dons aux pauvres familles à la porte du Louvre: il avait remis au -peuple trois millions de tailles: nulle partie de l’administration -intérieure n’était négligée; son gouvernement était respecté au-dehors. -Le roi d’Espagne, obligé de lui céder la préséance; le pape, forcé de -lui faire satisfaction; Dunkerque ajouté à la France par un marché -glorieux à l’acquéreur et honteux pour le vendeur; enfin, toutes ses -démarches, depuis qu’il tenait les rênes, avaient été ou nobles ou -utiles; il était beau après cela de donner des fêtes. - -(1664) Le légat _a latere_[85], Chigi, neveu du pape Alexandre VII, -venant au milieu de toutes les réjouissances de Versailles faire -satisfaction au roi de l’attentat des gardes du pape, étala à la cour un -spectacle nouveau. Ces grandes cérémonies sont des fêtes pour le public. -Les honneurs qu’on lui fit rendaient la satisfaction plus éclatante. Il -reçut, sous un dais, les respects des cours supérieures, du corps de -ville, du clergé. Il entra dans Paris au bruit du canon, ayant le grand -Condé à sa droite, et le fils de ce prince à sa gauche, et vint, dans -cet appareil, s’humilier, lui, Rome, et le pape, devant un roi qui -n’avait pas encore tiré l’épée. Il dîna avec Louis XIV après l’audience, -et on ne fut occupé que de le traiter avec magnificence, et de lui -procurer des plaisirs. On traita depuis le doge de Gênes avec moins -d’honneurs, mais avec ce même empressement de plaire, que le roi -concilia toujours avec ses démarches altières. - -Tout cela donnait à la cour de Louis XIV un air de grandeur qui effaçait -toutes les autres cours de l’Europe. Il voulait que cet éclat, attaché à -sa personne, rejaillît sur tout ce qui l’environnait; que tous les -grands fussent honorés, et qu’aucun ne fût puissant, à commencer par son -frère, et par Monsieur le Prince. C’est dans cette vue qu’il jugea en -faveur des pairs leur ancienne querelle avec les présidents du -parlement. Ceux-ci prétendaient devoir opiner avant les pairs, et -s’étaient mis en possession de ce droit. Il régla dans un conseil -extraordinaire que les pairs opineraient aux lits de justice, en -présence du roi, avant les présidents, comme s’ils ne devaient cette -prérogative qu’à sa présence; et il laissa subsister l’ancien usage dans -les assemblées qui ne sont pas des lits de justice[86]. - -Pour distinguer ses principaux courtisans, il avait inventé des casaques -bleues, brodées d’or et d’argent. La permission de les porter était une -grande grace pour des hommes que la vanité mène. On les demandait -presque comme le collier de l’ordre. On peut remarquer, puisqu’il est -ici question de petits détails, qu’on portait alors des casaques -par-dessus un pourpoint orné de rubans, et sur cette casaque passait un -baudrier, auquel pendait l’épée. On avait une espèce de rabat à -dentelles, et un chapeau orné de deux rangs de plumes. Cette mode, qui -dura jusqu’à l’année 1684, devint celle de toute l’Europe, excepté de -l’Espagne et de la Pologne. On se piquait déjà presque partout d’imiter -la cour de Louis XIV. - -Il établit dans sa maison un ordre qui dure encore; régla les rangs et -les fonctions; créa des charges nouvelles auprès de sa personne, comme -celle de grand maître de sa garde-robe. Il rétablit les tables -instituées par François Iᵉʳ, et les augmenta. Il y en eut douze pour les -officiers commensaux, servies avec autant de propreté et de profusion -que celles de beaucoup de souverains: il voulait que les étrangers y -fussent tous invités: cette attention dura pendant tout son règne. Il en -eut une autre plus recherchée et plus polie encore. Lorsqu’il eut fait -bâtir les pavillons de Marli, en 1679, toutes les dames trouvaient dans -leur appartement une toilette complète; rien de ce qui appartient à un -luxe commode n’était oublié: quiconque était du voyage pouvait donner -des repas dans son appartement: on y était servi avec la même -délicatesse que le maître. Ces petites choses n’acquièrent du prix que -quand elles sont soutenues par les grandes. Dans tout ce qu’il fesait on -voyait de la splendeur et de la générosité. Il fesait présent de deux -cent mille francs aux filles de ses ministres, à leur mariage[87]. - -Ce qui lui donna dans l’Europe le plus d’éclat, ce fut une libéralité -qui n’avait point d’exemple. L’idée lui en vint d’un discours du duc de -Saint-Aignan, qui lui conta que le cardinal de Richelieu avait envoyé -des présents à quelques savants étrangers, qui avaient fait son éloge. -Le roi n’attendit pas qu’il fût loué; mais sûr de mériter de l’être, il -recommanda à ses ministres Lyonne et Colbert, de choisir un nombre de -Français et d’étrangers distingués dans la littérature, auxquels il -donnerait des marques de sa générosité. Lyonne ayant écrit dans les pays -étrangers, et s’étant fait instruire autant qu’on le peut dans cette -matière si délicate, où il s’agit de donner des préférences aux -contemporains, on fit d’abord une liste de soixante personnes: les unes -eurent des présents, les autres des pensions, selon leur rang, leurs -besoins, et leur mérite. (1663) Le bibliothécaire du Vatican, Allacci; -le comte Graziani, secrétaire d’état du duc de Modène; le célèbre -Viviani, mathématicien du grand duc de Florence; Vossius, -l’historiographe des Provinces-Unies; l’illustre mathématicien Huygens; -un résident hollandais en Suède; enfin jusqu’à des professeurs d’Altorf -et de Helmstadt, villes presque inconnues des Français, furent étonnés -de recevoir des lettres de M. Colbert, par lesquelles il leur mandait -que, si le roi n’était pas leur souverain, il les priait d’agréer qu’il -fût leur bienfaiteur. Les expressions de ces lettres étaient mesurées -sur la dignité des personnes; et toutes étaient accompagnées, ou de -gratifications considérables, ou de pensions. - -Parmi les Français, on sut distinguer Racine, Quinault, Fléchier, depuis -évêque de Nîmes, encore fort jeune: ils eurent des présents. Il est vrai -que Chapelain et Cotin eurent des pensions; mais c’était principalement -Chapelain que le ministre Colbert avait consulté. Ces deux hommes, -d’ailleurs si décriés pour la poésie, n’étaient pas sans mérite. -Chapelain avait une littérature immense; et, ce qui peut surprendre, -c’est qu’il avait du goût, et qu’il était un des critiques les plus -éclairés. Il y a une grande distance de tout cela au génie. La science -et l’esprit conduisent un artiste, mais ne le forment en aucun genre. -Personne en France n’eut plus de réputation de son temps que Ronsard et -Chapelain. C’est qu’on était barbare dans le temps de Ronsard, et qu’à -peine on sortait de la barbarie dans celui de Chapelain. Costar, le -compagnon d’étude de Balzac et de Voiture, appelle Chapelain le premier -des poëtes héroïques.[88] - -Boileau n’eut point de part à ces libéralités; il n’avait encore fait -que des satires, et l’on sait que ses satires attaquaient les mêmes -savants que le ministre avait consultés. Le roi le distingua, quelques -années après, sans consulter personne[89]. - -Les présents faits dans les pays étrangers furent si considérables, que -Viviani fit bâtir à Florence une maison des libéralités de Louis XIV. Il -mit en lettres d’or sur le frontispice, _Ædes a Deo datæ_; allusion au -surnom de Dieu-Donné, dont la voix publique avait nommé ce prince à sa -naissance. - -On se figure aisément l’effet qu’eut dans l’Europe cette magnificence -extraordinaire; et si l’on considère tout ce que le roi fit bientôt -après de mémorable, les esprits les plus sévères et les plus difficiles -doivent souffrir les éloges immodérés qu’on lui prodigua. Les Français -ne furent pas les seuls qui le louèrent. On prononça douze panégyriques -de Louis XIV, en diverses villes d’Italie; hommage qui n’était rendu ni -par la crainte ni par l’espérance, et que le marquis Zampieri envoya au -roi. - -Il continua toujours à répandre ses bienfaits sur les lettres et sur -les arts. Des gratifications particulières d’environ quatre mille louis -à Racine, la fortune de Despréaux, celle de Quinault, surtout celle de -Lulli, et de tous les artistes qui lui consacrèrent leurs travaux, en -sont des preuves. Il donna même mille louis à Benserade, pour faire -graver les tailles-douces de ses _Métamorphoses d’Ovide en rondeaux_: -libéralité mal appliquée, qui prouve seulement la générosité du -souverain. Il récompensait dans Benserade le petit mérite qu’il avait eu -dans ses ballets. - -Plusieurs écrivains ont attribué uniquement à Colbert cette protection -donnée aux arts, et cette magnificence de Louis XIV; mais il n’eut -d’autre mérite en cela que de seconder la magnanimité et le goût de son -maître. Ce ministre, qui avait un très grand génie pour les finances, le -commerce, la navigation, la police générale, n’avait pas dans l’esprit -ce goût et cette élévation du roi; il s’y prêtait avec zèle, et était -loin de lui inspirer ce que la nature donne. - -On ne voit pas, après cela, sur quel fondement quelques écrivains ont -reproché l’avarice à ce monarque. Un prince qui a des domaines -absolument séparés des revenus de l’état, peut être avare comme un -particulier; mais un roi de France, qui n’est réellement que le -dispensateur de l’argent de ses sujets, ne peut guère être atteint de ce -vice. L’attention et la volonté de récompenser peuvent lui manquer; mais -c’est ce qu’on ne peut reprocher à Louis XIV. - -Dans le temps même qu’il commençait à encourager les talents par tant de -bienfaits, l’usage que le comte de Bussi fit des siens fut -rigoureusement puni. On le mit à la Bastille en 1665[90]. Les _Amours -des Gaules_ furent le prétexte de sa prison. La véritable cause était -cette chanson, où le roi était trop compromis, et dont alors on -renouvela le souvenir pour perdre Bussi, à qui on l’imputait: - - Que Déodatus est heureux - De baiser ce bec amoureux[91] - Qui d’une oreille à l’autre va! - Alleluia. - -Ses ouvrages n’étaient pas assez bons pour compenser le mal qu’ils lui -firent. Il parlait purement sa langue: il avait du mérite, mais plus -d’amour-propre encore, et il ne se servit guère de ce mérite que pour se -faire des ennemis. Louis XIV aurait agi généreusement s’il lui avait -pardonné; il vengea son injure personnelle en paraissant céder au cri -public. Cependant le comte de Bussi fut relâché au bout de dix-huit -mois; mais il fut privé de ses charges, et resta dans la disgrace tout -le reste de sa vie, protestant en vain à Louis XIV une tendresse que ni -le roi ni personne ne croyait sincère. - - - - -CHAPITRE XXVI. - -Suite des particularités et anecdotes. - - -A la gloire, aux plaisirs, à la grandeur, à la galanterie, qui -occupaient les premières années de ce gouvernement, Louis XIV voulut -joindre les douceurs de l’amitié; mais il est difficile à un roi de -faire des choix heureux. De deux hommes auxquels il marqua le plus de -confiance, l’un le trahit indignement, l’autre abusa de sa faveur. Le -premier était le marquis de Vardes, confident du goût du roi pour madame -de La Vallière. On sait que des intrigues de cour le firent chercher à -perdre madame de La Vallière, qui, par sa place, devait avoir des -jalouses, et qui, par son caractère, ne devait point avoir d’ennemis. On -sait qu’il osa, de concert avec le comte de Guiche, et la comtesse de -Soissons, écrire à la reine régnante une lettre contrefaite, au nom du -roi d’Espagne, son père. Cette lettre apprenait à la reine ce qu’elle -devait ignorer, et ce qui ne pouvait que troubler la paix de la maison -royale. Il ajouta à cette perfidie la méchanceté de faire tomber les -soupçons sur les plus honnêtes gens de la cour, le duc et la duchesse de -Navailles. (1665) Ces deux personnes innocentes furent sacrifiées au -ressentiment du monarque trompé. L’atrocité de la conduite de Vardes fut -trop tard connue; et Vardes, tout criminel qu’il était, ne fut guère -plus puni que les innocents qu’il avait accusés, et qui furent obligés -de se défaire de leurs charges et de quitter la cour. - -L’autre favori était le comte, depuis duc, de Lauzun, tantôt rival du -roi dans ses amours passagers, tantôt son confident, et si connu depuis, -par ce mariage qu’il voulut contracter trop publiquement avec -Mademoiselle, et qu’il fit ensuite secrètement, malgré sa parole donnée -à son maître. - -Le roi, trompé dans ses choix, dit qu’il avait cherché des amis, et -qu’il n’avait trouvé que des intrigants. Cette connaissance malheureuse -des hommes, qu’on acquiert trop tard, lui fesait dire aussi: «Toutes les -fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un -ingrat.» - -Ni les plaisirs, ni les embellissements des maisons royales et de Paris, -ni les soins de la police du royaume, ne discontinuèrent pendant la -guerre de 1666. - -Le roi dansa dans les ballets jusqu’en 1670. Il avait alors trente-deux -ans. On joua devant lui, à Saint-Germain, la tragédie de _Britannicus_; -il fut frappé de ces vers: - - Pour toute ambition, pour vertu singulière, - Il excelle à conduire un char dans la carrière; - A disputer des prix indignes de ses mains; - A se donner lui-même en spectacle aux Romains. - -Dès-lors il ne dansa plus en public; et le poëte réforma le -monarque[92]. Son union avec madame la duchesse de La Vallière -subsistait toujours, malgré les infidélités fréquentes qu’il lui fesait. -Ces infidélités lui coûtaient peu de soins. Il ne trouvait guère de -femmes qui lui résistassent, et revenait toujours à celle qui, par la -douceur et par la bonté de son caractère, par un amour vrai, et même par -les chaînes de l’habitude, l’avait subjugué sans art; mais, dès l’an -1669, elle s’aperçut que madame de Montespan prenait de l’ascendant; -elle combattit avec sa douceur ordinaire; elle supporta le chagrin -d’être témoin long-temps du triomphe de sa rivale, et sans presque se -plaindre; elle se crut encore heureuse, dans sa douleur, d’être -considérée du roi, qu’elle aimait toujours, et de le voir sans en être -aimée. - -Enfin, en 1675, elle embrassa la ressource des ames tendres, auxquelles -il faut des sentiments vifs et profonds qui les subjuguent. Elle crut -que Dieu seul pouvait succéder dans son cœur à son amant. Sa conversion -fut aussi célèbre que sa tendresse. Elle se fit carmélite à Paris, et -persévéra. Se couvrir d’un cilice, marcher pieds nus, jeûner -rigoureusement, chanter la nuit au chœur, dans une langue inconnue, tout -cela ne rebuta point la délicatesse d’une femme accoutumée à tant de -gloire, de mollesse, et de plaisirs. Elle vécut dans ces austérités -depuis 1675 jusqu’en 1710, sous le nom seul de sœur Louise de la -miséricorde. Un roi qui punirait ainsi une femme coupable serait un -tyran; et c’est ainsi que tant de femmes se sont punies d’avoir aimé. Il -n’y a presque point d’exemple de politiques qui aient pris ce parti -rigoureux. Les crimes de la politique sembleraient cependant exiger plus -d’expiations que les faiblesses de l’amour; mais ceux qui gouvernent -les ames n’ont guère d’empire que sur les faibles. - -On sait que quand on annonça à sœur Louise de la miséricorde la mort du -duc de Vermandois, qu’elle avait eu du roi, elle dit: «Je dois pleurer -sa naissance encore plus que sa mort.» Il lui resta une fille, qui fut -de tous les enfants du roi la plus ressemblante à son père, et qui -épousa le prince Armand de Conti, neveu du grand Condé. - -Cependant la marquise de Montespan jouissait de sa faveur avec autant -d’éclat et d’empire que madame de La Vallière avait eu de modestie. - -Tandis que madame de La Vallière et madame de Montespan se disputaient -encore la première place dans le cœur du roi, toute la cour était -occupée d’intrigues d’amour. Louvois même était sensible. Parmi -plusieurs maîtresses qu’eut ce ministre, dont le caractère dur semblait -si peu fait pour l’amour, il y eut une madame Dufresnoi[93], femme d’un -de ses commis, pour laquelle il eut depuis le crédit de faire ériger une -charge chez la reine. On la fit dame du lit: elle eut les grandes -entrées. Le roi, en favorisant ainsi jusqu’aux goûts de ses ministres, -voulait justifier les siens. - -C’est un grand exemple du pouvoir des préjugés et de la coutume, qu’il -fût permis à toutes les femmes mariées d’avoir des amants, et qu’il ne -le fût pas à la petite-fille de Henri IV d’avoir un mari. Mademoiselle, -après avoir refusé tant de souverains, après avoir eu l’espérance -d’épouser Louis XIV, voulut faire à quarante-quatre ans la fortune d’un -gentilhomme. Elle obtint la permission d’épouser Péguilin[94], du nom de -Caumont, comte de Lauzun, le dernier qui fut capitaine d’une des deux -compagnies des cent gentilshommes au bec-de-corbin, qui ne subsistent -plus, et le premier pour qui le roi avait créé la charge de -colonel-général des dragons. Il y avait cent exemples de princesses qui -avaient épousé des gentilshommes: les empereurs romains donnaient leurs -filles à des sénateurs: les filles des souverains de l’Asie, plus -puissants et plus despotiques qu’un roi de France, n’épousent jamais que -des esclaves de leurs pères. - -Mademoiselle donnait tous ses biens, estimés vingt millions, au comte de -Lauzun; quatre duchés, la souveraineté de Dombes, le comté d’Eu, le -palais d’Orléans qu’on nomme le Luxembourg. (1669) Elle ne se réservait -rien, abandonnée tout entière à l’idée flatteuse de faire à ce qu’elle -aimait une plus grande fortune qu’aucun roi n’en a fait à aucun sujet. -Le contrat était dressé: Lauzun fut un jour duc de Montpensier. Il ne -manquait plus que la signature. Tout était prêt, lorsque le roi, -assailli par les représentations des princes, des ministres, des ennemis -d’un homme trop heureux, retira sa parole, et défendit cette alliance. -Il avait écrit aux cours étrangères pour annoncer le mariage; il écrivit -la rupture. On le blâma de l’avoir permis; on le blâma de l’avoir -défendu. Il pleura de rendre Mademoiselle malheureuse; mais ce même -prince, qui s’était attendri en lui manquant de parole, fit enfermer -Lauzun, en novembre 1670[95], au château de Pignerol, pour avoir épousé -en secret la princesse qu’il lui avait permis, quelques mois auparavant, -d’épouser en public. Il fut enfermé dix années entières. Il y a plus -d’un royaume où un monarque n’a pas cette puissance: ceux qui l’ont sont -plus chéris quand ils n’en font pas d’usage. Le citoyen qui n’offense -point les lois de l’état, doit-il être puni si sévèrement par celui qui -représente l’état? N’y a-t-il pas une très grande différence entre -déplaire à son souverain et trahir son souverain? Un roi doit-il traiter -un homme plus durement que la loi ne le traiterait? - -Ceux qui ont écrit[96] que madame de Montespan, après avoir empêché le -mariage, irritée contre le comte de Lauzun qui éclatait en reproches -violents, exigea de Louis XIV cette vengeance, ont fait bien plus de -tort à ce monarque. Il y aurait eu à-la-fois de la tyrannie et de la -pusillanimité à sacrifier à la colère d’une femme un brave homme, un -favori qui, privé par lui de la plus grande fortune, n’aurait fait -d’autre faute que de s’être trop plaint de madame de Montespan. Qu’on -pardonne ces réflexions, les droits de l’humanité les arrachent. Mais -en même temps l’équité veut que Louis XIV n’ayant fait dans tout son -règne aucune action de cette nature, on ne l’accuse pas d’une injustice -si cruelle. C’est bien assez qu’il ait puni avec tant de sévérité un -mariage clandestin, une liaison innocente, qu’il eût mieux fait -d’ignorer. Retirer sa faveur était très juste, la prison était trop -dure. - -Ceux qui ont douté de ce mariage secret n’ont qu’à lire attentivement -les _Mémoires de Mademoiselle_. Ces Mémoires apprennent ce qu’elle ne -dit pas. On voit que cette même princesse, qui s’était plainte si -amèrement au roi de la rupture de son mariage, n’osa se plaindre de la -prison de son mari. Elle avoue qu’on la croyait mariée; elle ne dit -point qu’elle ne l’était pas: et quand il n’y aurait que ces paroles: -_Je ne peux ni ne dois changer pour lui_, elles seraient décisives. - -Lauzun et Fouquet furent étonnés de se rencontrer dans la même prison; -mais Fouquet surtout, qui, dans sa gloire et dans sa puissance, avait vu -de loin Péguilin dans la foule, comme un gentilhomme de province sans -fortune, le crut fou, quand celui-ci lui conta qu’il avait été le favori -du roi, et qu’il avait eu la permission d’épouser la petite-fille de -Henri IV avec tous les biens et les titres de la maison de Montpensier. - -Après avoir langui dix ans en prison, il en sortit enfin; mais ce ne fut -qu’après que madame de Montespan eut engagé Mademoiselle à donner la -souveraineté de Dombes et le comté d’Eu au duc du Maine encore enfant, -qui les posséda après la mort de cette princesse. Elle ne fit cette -donation que dans l’espérance que M. de Lauzun serait reconnu pour son -époux; elle se trompa: le roi lui permit seulement de donner à ce mari -secret et infortuné les terres de Saint-Fargeau et de Thiers, avec -d’autres revenus considérables que Lauzun ne trouva pas suffisants. Elle -fut réduite à être secrètement sa femme, et à n’en être pas bien traitée -en public. Malheureuse à la cour, malheureuse chez elle, ordinaire effet -des passions; elle mourut en 1693[97]. - -Pour le comte de Lauzun, il passa en Angleterre en 1688. Toujours -destiné aux aventures extraordinaires, il conduisit en France la reine, -épouse de Jacques II, et son fils au berceau. Il fut fait duc. Il -commanda en Irlande avec peu de succès, et revint avec plus de -réputation attachée à ses aventures que de considération personnelle. -Nous l’avons vu mourir fort âgé et oublié[98], comme il arrive à tous -ceux qui n’ont eu que de grands événements sans avoir fait de grandes -choses. - -Cependant madame de Montespan était toute puissante dès le commencement -des intrigues dont on vient de parler. - -Athénaïs de Mortemar, femme du marquis de Montespan; sa sœur aînée, la -marquise de Thianges; et sa cadette, pour qui elle obtint l’abbaye de -Fontevrault, étaient les plus belles femmes de leur temps, et toutes -trois joignaient à cet avantage des agréments singuliers dans l’esprit. -Le duc de Vivonne, leur frère, maréchal de France, était aussi un des -hommes de la cour qui avaient le plus de goût et de lecture. C’était lui -à qui le roi disait un jour: «Mais à quoi sert de lire?» Le duc de -Vivonne, qui avait de l’embonpoint et de belles couleurs, répondit: «La -lecture fait à l’esprit ce que vos perdrix font à mes joues.» - -Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de -conversation mêlée de plaisanterie, de naïveté, et de finesse, qu’on -appelait l’esprit des Mortemar. Elles écrivaient toutes avec une -légèreté et une grace particulière. On voit par là combien est ridicule -ce conte que j’ai entendu encore renouveler, que madame de Montespan -était obligée de faire écrire ses lettres au roi par madame Scarron; et -que c’est là ce qui en fit sa rivale, et sa rivale heureuse. - -Madame Scarron, depuis madame de Maintenon, avait à la vérité plus de -lumières acquises par la lecture; sa conversation était plus douce, plus -insinuante. Il y a des lettres d’elle où l’art embellit le naturel, et -dont le style est très élégant. Mais madame de Montespan n’avait besoin -d’emprunter l’esprit de personne; et elle fut long-temps favorite avant -que madame de Maintenon lui fût présentée. - -Le triomphe de madame de Montespan éclata au voyage que le roi fit en -Flandre en 1670. La ruine des Hollandais fut préparée dans ce voyage au -milieu des plaisirs: ce fut une fête continuelle dans l’appareil le plus -pompeux. - -Le roi, qui fit tous ses voyages de guerre à cheval, fit celui-ci, pour -la première fois, dans un carrosse à glace; les chaises de poste -n’étaient point encore inventées. La reine, Madame, sa belle-sœur, la -marquise de Montespan, étaient dans cet équipage superbe, suivi de -beaucoup d’autres; et quand madame de Montespan allait seule, elle avait -quatre gardes-du-corps aux portières de son carrosse. Le dauphin arriva -ensuite avec sa cour, Mademoiselle avec la sienne: c’était avant la -fatale aventure de son mariage: elle partageait en paix tous ces -triomphes, et voyait avec complaisance son amant, favori du roi, à la -tête de sa compagnie des gardes. On fesait porter dans les villes où -l’on couchait les plus beaux meubles de la couronne. On trouvait dans -chaque ville un bal masqué ou paré, ou des feux d’artifice. Toute la -maison de guerre accompagnait le roi, et toute la maison de service -précédait ou suivait. Les tables étaient tenues comme à Saint-Germain. -La cour visita dans cette pompe toutes les villes conquises. Les -principales, dames de Bruxelles, de Gand, venaient voir cette -magnificence. Le roi les invitait à sa table; il leur fesait des -présents pleins de galanterie. Tous les officiers des troupes en -garnison recevaient des gratifications. Il en coûta plusieurs fois -quinze cents louis d’or par jour en libéralités. - -Tous les honneurs, tous les hommages, étaient pour madame de Montespan, -excepté ce que le devoir donnait à la reine. Cependant cette dame -n’était pas du secret. Le roi savait distinguer les affaires d’état des -plaisirs. - -Madame, chargée seule de l’union des deux rois et de la destruction de -la Hollande, s’embarqua à Dunkerque sur la flotte du roi d’Angleterre, -Charles II, son frère, avec une partie de la cour de France. Elle menait -avec elle mademoiselle de Kéroual, depuis duchesse de Portsmouth, dont -la beauté égalait celle de madame de Montespan. Elle fut depuis en -Angleterre ce que madame de Montespan était en France, mais avec plus de -crédit. Le roi Charles fut gouverné par elle jusqu’au dernier moment de -sa vie; et, quoique souvent infidèle, il fut toujours maîtrisé. Jamais -femme n’a conservé plus long-temps sa beauté; nous lui avons vu, à l’âge -de près de soixante et dix ans, une figure encore noble et agréable, que -les années n’avaient point flétrie. - -Madame alla voir son frère à Cantorbéry, et revint avec la gloire du -succès. Elle en jouissait lorsqu’une mort subite et douloureuse l’enleva -à l’âge de vingt-six ans, le 30 juin 1670. La cour fut dans une douleur -et dans une consternation que le genre de mort augmentait. Cette -princesse s’était crue empoisonnée. L’ambassadeur d’Angleterre, -Montaigu, en était persuadé; la cour n’en doutait pas; et toute l’Europe -le disait. Un des anciens domestique de la maison de son mari m’a nommé -celui qui (selon lui) donna le poison. «Cet homme, me disait-il, qui -n’était pas riche, se retira immédiatement après en Normandie, où il -acheta une terre dans laquelle il vécut long-temps avec opulence. Ce -poison (ajoutait-il) était de la poudre de diamant mise au lieu de sucre -dans des fraises.» La cour et la ville pensèrent que Madame avait été -empoisonnée dans un verre d’eau de chicorée[99], après lequel elle -éprouva d’horribles douleurs, et bientôt les convulsions de la mort. -Mais la malignité humaine et l’amour de l’extraordinaire furent les -seules raisons de cette persuasion générale. Le verre d’eau ne pouvait -être empoisonné, puisque madame de La Fayette et une autre personne -burent le reste sans ressentir la plus légère incommodité. La poudre de -diamant n’est pas plus un venin[100] que la poudre de corail. Il y avait -long-temps que Madame était malade d’un abcès qui se formait dans le -foie. Elle était très malsaine, et même avait accouché d’un enfant -absolument pourri. Son mari, trop soupçonné dans l’Europe, ne fut ni -avant ni après cet événement accusé d’aucune action qui eût de la -noirceur; et on trouve rarement des criminels qui n’aient fait qu’un -grand crime. Le genre humain serait trop malheureux s’il était aussi -commun de commettre des choses atroces que de les croire. - -On prétendit que le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur, pour se -venger d’un exil et d’une prison que sa conduite coupable auprès de -Madame lui avait attirés, s’était porté à cette horrible vengeance. On -ne fait pas attention que le chevalier de Lorraine était alors à Rome, -et qu’il est bien difficile à un chevalier de Malte de vingt ans, qui -est à Rome, d’acheter à Paris la mort d’une grande princesse. - -Il n’est que trop vrai qu’une faiblesse et une indiscrétion du vicomte -de Turenne avaient été la première cause de toutes ces rumeurs odieuses -qu’on se plaît encore à réveiller. Il était à soixante ans l’amant de -madame de Coëtquen, et sa dupe, comme il l’avait été de madame de -Longueville. Il révéla à cette dame le secret de l’état, qu’on cachait -au frère du roi. Madame de Coëtquen, qui aimait le chevalier de -Lorraine, le dit à son amant: celui-ci en avertit Monsieur. L’intérieur -de la maison de ce prince fut en proie à tout ce qu’ont de plus amer les -reproches et les jalousies. Ces troubles éclatèrent avant le voyage de -Madame. L’amertume redoubla à son retour. Les emportements de Monsieur, -les querelles de ses favoris avec les amis de Madame, remplirent sa -maison de confusion et de douleur. Madame, quelque temps avant sa mort, -reprochait avec des plaintes douces et attendrissantes, à la marquise de -Coëtquen, les malheurs dont elle était cause. Cette dame à genoux auprès -de son lit, et arrosant ses mains de larmes, ne lui répondit que par ces -vers de _Venceslas_[101]: - - J’allais... j’étais... l’amour a sur moi tant d’empire... - Je me confonds, _madame_, et ne vous puis rien dire. - -Le chevalier de Lorraine, auteur de ces dissensions, fut d’abord envoyé -par le roi à Pierre-Encise; le comte de Marsan, de la maison de -Lorraine, et le marquis depuis maréchal de Villeroi, furent exilés. -Enfin on regarda comme la suite coupable de ces démêlés la mort -naturelle de cette malheureuse princesse[102]. - -Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison, c’est que vers ce -temps on commença à connaître ce crime en France. On n’avait point -employé cette vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre -civile. Ce crime, par une fatalité singulière, infecta la France dans le -temps de la gloire et des plaisirs qui adoucissaient les mœurs, ainsi -qu’il se glissa dans l’ancienne Rome aux plus beaux jours de la -république. - -Deux Italiens, dont l’un s’appelait Exili, travaillèrent long-temps avec -un apothicaire allemand, nommé Glaser[103], à rechercher ce qu’on -appelle _la pierre philosophale_. Les deux Italiens y perdirent le peu -qu’ils avaient, et voulurent par le crime réparer le tort de leur -folie. Ils vendirent secrètement des poisons. La confession, le plus -grand frein de la méchanceté humaine, mais dont on abuse en croyant -pouvoir faire des crimes qu’on croit expier; la confession, dis-je, fit -connaître au grand pénitencier de Paris, que quelques personnes étaient -mortes empoisonnées. Il en donna avis au gouvernement. Les deux Italiens -soupçonnés furent mis à la Bastille; l’un des deux y mourut. Exili y -resta sans être convaincu; et du fond de sa prison il répandit dans -Paris ces funestes secrets qui coûtèrent la vie au lieutenant civil -d’Aubrai et à sa famille, et qui firent enfin ériger la chambre des -poisons, qu’on nomma _la chambre ardente_. - -L’amour fut la première source de ces horribles aventures. Le marquis de -Brinvilliers, gendre du lieutenant civil d’Aubrai, logea chez lui -Sainte-Croix[104], capitaine de son régiment, d’une trop belle figure. -Sa femme lui en fit craindre les conséquences. Le mari s’obstina à faire -demeurer ce jeune homme avec sa femme, jeune, belle, et sensible. Ce qui -devait arriver arriva: ils s’aimèrent. Le lieutenant civil, père de la -marquise, fût assez sévère et assez imprudent pour solliciter une lettre -de cachet, et pour faire envoyer à la Bastille le capitaine, qu’il ne -fallait envoyer qu’à son régiment. Sainte-Croix fut mis malheureusement -dans la chambre où était Exili. Cet Italien lui apprit à se venger: on -en sait les suites qui font frémir. La marquise n’attenta point à la -vie de son mari, qui avait eu de l’indulgence pour un amour dont -lui-même était la cause; mais la fureur de la vengeance la porta à -empoisonner son père, ses deux frères, et sa sœur. Au milieu de tant de -crimes elle avait de la religion; elle allait souvent à confesse; et -même lorsqu’on l’arrêta dans Liége on trouva une confession générale -écrite de sa main, qui servit non pas de preuve contre elle, mais de -présomption. Il est faux qu’elle eût essayé ses poisons dans les -hôpitaux, comme le disait le peuple, et comme il est écrit dans les -_Causes célèbres_, ouvrage d’un avocat sans causes[105], et fait pour le -peuple; mais il est vrai qu’elle eut, ainsi que Sainte-Croix, des -liaisons secrètes avec des personnes accusées depuis des mêmes crimes. -Elle fut brûlée, en 1676, après avoir eu la tête tranchée. Mais depuis -1670 qu’Exili avait commencé à faire des poisons, jusqu’en 1680, ce -crime infecta Paris. On ne peut dissimuler que Penautier, le receveur -général du clergé, ami de cette femme, fut accusé quelque temps après -d’avoir mis ses secrets en usage, et qu’il lui en coûta la moitié de son -bien pour supprimer les accusations. - -La Voisin, la Vigoureux, un prêtre nommé Le Sage, et d’autres, -trafiquèrent des secrets d’Exili, sous prétexte d’amuser les ames -curieuses et faibles par des apparitions d’esprits. On crut le crime -plus répandu qu’il n’était en effet. La chambre ardente fut établie à -l’Arsenal, près de la Bastille, en 1680. Les plus grands seigneurs y -furent cités, entre autres deux nièces du cardinal Mazarin[106], la -duchesse de Bouillon, et la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène. - -La duchesse de Bouillon ne fut décrétée que d’ajournement personnel, et -n’était accusée que d’une curiosité ridicule trop ordinaire alors, mais -qui n’est pas du ressort de la justice. L’ancienne habitude de consulter -des devins, de faire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour -se faire aimer, subsistait encore parmi le peuple, et même chez les -premiers du royaume. - -Nous avons déjà remarqué[107] qu’à la naissance de Louis XIV on avait -fait entrer l’astrologue Morin dans la chambre même de la reine-mère, -pour tirer l’horoscope de l’héritier de la couronne. Nous avons vu même -le duc d’Orléans, régent du royaume, curieux de cette charlatanerie, qui -séduisit toute l’antiquité; et toute la philosophie du célèbre comte de -Boulainvilliers ne put jamais le guérir de cette chimère. Elle était -bien pardonnable à la duchesse de Bouillon, et à toutes les dames qui -eurent les mêmes faiblesses. Le prêtre Le Sage, la Voisin, et la -Vigoureux, s’étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants qui -étaient en très grand nombre. Ils prédisaient l’avenir; ils fesaient -voir le diable. S’ils s’en étaient tenus là, il n’y aurait eu que du -ridicule dans eux et dans la chambre ardente. - -La Reynie, l’un des présidents de cette chambre, fut assez malavisé pour -demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable; elle -répondit qu’elle le voyait dans ce moment, qu’il était fort laid et fort -vilain, et qu’il était déguisé en conseiller d’état. L’interrogatoire ne -fut guère poussé plus loin. - -L’affaire de la comtesse de Soissons et du maréchal de Luxembourg fut -plus sérieuse. Le Sage, la Voisin, la Vigoureux, et d’autres complices -encore, étaient en prison, accusés d’avoir vendu des poisons qu’on -appelait _la poudre de succession_; ils chargèrent tous ceux qui les -étaient venus consulter. La comtesse de Soissons fut du nombre. Le roi -eut la condescendance de dire à cette princesse que, si elle se sentait -coupable, il lui conseillait de se retirer. Elle répondit qu’elle était -très innocente; mais qu’elle n’aimait pas à être interrogée par la -justice. Ensuite elle se retira à Bruxelles, où elle est morte sur la -fin de 1708, lorsque le prince Eugène son fils la vengeait par tant de -victoires, et triomphait de Louis XIV. - -François-Henri de Montmorenci-Boutteville, duc, pair et maréchal de -France, qui unissait le grand nom de Montmorenci à celui de la maison -impériale de Luxembourg, déjà célèbre en Europe par des actions de grand -capitaine, fut dénoncé à la chambre ardente. Un de ses gens d’affaires, -nommé Bonard, voulant recouvrer des papiers importants qui étaient -perdus, s’adressa au prêtre Le Sage pour les lui faire retrouver. Le -Sage commença par exiger de lui qu’il se confessât, et qu’il allât -ensuite pendant neuf jours en trois différentes églises, où il -réciterait trois psaumes. - -Malgré la confession et les psaumes, les papiers ne se retrouvèrent -point; ils étaient entre les mains d’une fille nommée Dupin. Bonard, -sous les yeux de Le Sage, fit, au nom du maréchal de Luxembourg, une -espèce de conjuration par laquelle la Dupin devait devenir impuissante -en cas qu’elle ne lui rendît pas les papiers[108]: on ne sait pas trop -ce que c’est qu’une fille impuissante. La Dupin ne rendit rien, et n’en -eut pas moins d’amants. - -Bonard, désespéré, se fit donner un nouveau plein-pouvoir par le -maréchal; et entre ce plein-pouvoir et la signature, il se trouva deux -lignes d’une écriture différente par lesquelles le maréchal se donnait -au diable. - -Le Sage, Bonard, la Voisin, la Vigoureux, et plus de quarante accusés -ayant été enfermés à la Bastille, Le Sage déposa que le maréchal s’était -adressé au diable et à lui pour faire mourir cette Dupin qui n’avait pas -voulu rendre les papiers; leurs complices ajoutaient qu’ils avaient -assassiné la Dupin par son ordre, qu’ils l’avaient coupée en quartiers, -et jetée dans la rivière. - -Ces accusations étaient aussi improbables qu’atroces. Le maréchal -devait comparaître devant la cour des pairs; le parlement et les pairs -devaient revendiquer le droit de le juger: ils ne le firent pas. -L’accusé se rendit lui-même à la Bastille; démarche qui prouvait son -innocence sur cet assassinat prétendu. - -(1679) Le secrétaire d’état Louvois, qui ne l’aimait pas, le fit -enfermer dans une espèce de cachot de six pas et demi de long, où il -tomba très malade. On l’interrogea le second jour, et on le laissa -ensuite cinq semaines entières sans continuer son procès; injustice -cruelle envers tout particulier, et plus condamnable encore envers un -pair du royaume. Il voulut écrire au marquis de Louvois pour s’en -plaindre; on ne le lui permit pas: il fut enfin interrogé. On lui -demanda s’il n’avait pas donné des bouteilles de vin empoisonnées pour -faire mourir le frère de la Dupin et une fille qu’il entretenait. - -Il paraissait bien absurde qu’un maréchal de France, qui avait commandé -des armées, eût voulu empoisonner un malheureux bourgeois et sa -maîtresse, sans pouvoir tirer aucun avantage d’un si grand crime. - -Enfin, on lui confronta Le Sage et un autre prêtre nommé d’Avaux, avec -lesquels on l’accusait d’avoir fait des sortiléges pour faire périr plus -d’une personne. - -Tout son malheur venait d’avoir vu une fois Le Sage, et de lui avoir -demandé des horoscopes. - -Parmi les imputations horribles qui fesaient la base du procès, Le Sage -dit que le maréchal, duc de Luxembourg, avait fait un pacte avec le -diable, afin de pouvoir marier son fils à la fille du marquis de -Louvois. L’accusé répondit: «Quand Matthieu de Montmorenci épousa la -veuve de Louis-le-Gros, il ne s’adressa point au diable, mais aux -états-généraux, qui déclarèrent que, pour acquérir au roi mineur l’appui -des Montmorencis, il fallait faire ce mariage.» - -Cette réponse était fière, et n’était pas d’un coupable. Le procès dura -quatorze mois: il n’y eut de jugement ni pour ni contre lui. La Voisin, -la Vigoureux, et son frère, le prêtre, qui s’appelait aussi Vigoureux, -furent brûlés avec Le Sage à la Grève. Le maréchal de Luxembourg alla -quelques jours à la campagne, et revint ensuite à la cour faire les -fonctions de capitaine des gardes, sans voir Louvois, et sans que le roi -lui parlât de tout ce qui s’était passé. - -Nous avons vu[109] comment il eut depuis le commandement des armées -qu’il ne demanda pas, et par combien de victoires il imposa silence à -ses ennemis. - -On peut juger quelles rumeurs affreuses toutes ces accusations -excitaient dans Paris. Le supplice du feu, dont la Voisin et ses -complices furent punis, mit fin aux recherches et aux crimes. Cette -abomination ne fut que le partage de quelques particuliers, et ne -corrompit point les mœurs douces de la nation; mais elle laissa dans les -esprits un penchant funeste à soupçonner des morts naturelles d’avoir -été violentes. - -Ce qu’on avait cru de la destinée malheureuse de madame Henriette -d’Angleterre, on le crut ensuite de sa fille, Marie-Louise, qu’on maria, -en 1679, au roi d’Espagne Charles II. Cette jeune princesse partit à -regret pour Madrid. Mademoiselle avait souvent dit à Monsieur, frère du -roi: «Ne menez pas si souvent votre fille à la cour; elle sera trop -malheureuse ailleurs.» Cette jeune princesse voulait épouser -Monseigneur. «Je vous fais reine d’Espagne, lui dit le roi; que -pourrais-je de plus pour ma fille?--Ah! répondit-elle, vous pourriez -plus pour votre nièce.» Elle fut enlevée au monde en 1689, au même âge -que sa mère. Il passa pour constant que le conseil autrichien de Charles -II voulait se défaire d’elle, parcequ’elle aimait son pays, et qu’elle -pouvait empêcher le roi son mari de se déclarer pour les alliés contre -la France[110]. On lui envoya même de Versailles de ce qu’on croit du -contre-poison; précaution très incertaine, puisque ce qui peut guérir -une espèce de mal peut envenimer l’autre, et qu’il n’y a point -d’antidote général: le contre-poison prétendu arriva après sa mort. Ceux -qui ont lu les Mémoires compilés par le marquis de Dangeau trouveront -que le roi dit en soupant: «La reine d’Espagne est morte empoisonnée -dans une tourte d’anguille: la comtesse de Pernits[111], les caméristes -Zapata et Nina, qui en ont mangé après elle, sont mortes du même -poison.» - -Après avoir lu cette étrange anecdote dans ces Mémoires manuscrits, -qu’on dit faits avec soin par un courtisan qui n’avait presque point -quitté Louis XIV pendant quarante ans, je ne laissai pas d’être encore -en doute: je m’informai à d’anciens domestiques du roi, s’il était vrai -que ce monarque, toujours retenu dans ses discours, eût jamais prononcé -des paroles si imprudentes. Ils m’assurèrent tous que rien n’était plus -faux. Je demandai à madame la duchesse de Saint-Pierre, qui arrivait -d’Espagne, s’il était vrai que ces trois personnes fussent mortes avec -la reine; elle me donna des attestations que toutes trois avaient -survécu long-temps à leur maîtresse. Enfin je sus que ces Mémoires du -marquis de Dangeau, qu’on regarde comme un monument précieux, n’étaient -que des _nouvelles à la main_, écrites quelquefois par un de ses -domestiques; et je puis répondre qu’on s’en aperçoit souvent au style, -aux inutilités, et aux faussetés dont ce recueil est rempli. Après -toutes ces idées funestes, où la mort de Henriette d’Angleterre nous a -conduits, il faut revenir aux événements de la cour qui suivirent sa -perte. - -La princesse palatine lui succéda un an après, et fut mère du duc -d’Orléans, régent du royaume. Il fallut qu’elle renonçât au calvinisme -pour épouser Monsieur; mais elle conserva toujours pour son ancienne -religion un respect secret qu’il est difficile de secouer quand -l’enfance l’a imprimé dans le cœur. - -L’aventure infortunée d’une fille d’honneur de la reine, en 1673, donna -lieu à un nouvel établissement. Ce malheur est connu par le sonnet de -l’_Avorton_, dont les vers ont été tant cités: - - Toi que l’amour fit par un crime, - Et que l’honneur défait par un crime à son tour, - Funeste ouvrage de l’amour, - De l’honneur funeste victime... etc.[112] - -Les dangers attachés à l’état de fille, dans une cour galante et -voluptueuse, déterminèrent à substituer aux douze filles d’honneur, qui -embellissaient la cour de la reine, douze dames du palais; et depuis, la -maison des reines fut ainsi composée. Cet établissement rendait la cour -plus nombreuse et plus magnifique, en y fixant les maris et les parents -de ces dames, ce qui augmentait la société, et répandait plus -d’opulence. - -La princesse de Bavière, épouse de Monseigneur, ajouta, dans les -commencements, de l’éclat et de la vivacité à cette cour. La marquise de -Montespan attirait toujours l’attention principale; mais enfin elle -cessait de plaire, et les emportements altiers de sa douleur ne -ramenaient pas un cœur qui s’éloignait. Cependant elle tenait toujours à -la cour par une grande charge, étant surintendante de la maison de la -reine; et au roi par ses enfants, par l’habitude, et par son ascendant. - -On lui conservait tout l’extérieur de la considération et de l’amitié, -qui ne la consolait pas; et le roi, affligé de lui causer des chagrins -violents, et entraîné par d’autres goûts, trouvait déjà dans la -conversation de madame de Maintenon une douceur qu’il ne goûtait plus -auprès de son ancienne maîtresse. Il se sentait à-la-fois partagé entre -madame de Montespan, qu’il ne pouvait quitter, mademoiselle de Fontange, -qu’il aimait, et madame de Maintenon, de qui l’entretien devenait -nécessaire à son ame tourmentée. Ces trois rivales de faveur tenaient -toute la cour en suspens. Il paraît assez honorable pour Louis XIV -qu’aucune de ces intrigues n’influât sur les affaires générales, et que -l’amour, qui troublait la cour, n’ait jamais mis le moindre trouble dans -le gouvernement. Rien ne prouve mieux, ce me semble, que Louis XIV avait -une ame aussi grande que sensible. - -Je croirais même que ces intrigues de cour, étrangères à l’état, ne -devraient point entrer dans l’histoire, si le grand siècle de Louis XIV -ne rendait tout intéressant, et si le voile de ces mystères n’avait été -levé par tant d’historiens, qui, pour la plupart, les ont défigurés. - - - - -CHAPITRE XXVII. - -Suite des particularités et anecdotes. - - -La jeunesse, la beauté de mademoiselle de Fontange, un fils qu’elle -donna au roi en 1680, le titre de duchesse dont elle fut décorée, -écartaient madame de Maintenon de la première place, qu’elle n’osait -espérer et qu’elle eut depuis: mais la duchesse de Fontange et son fils -moururent en 1681. - -La marquise de Montespan n’ayant plus de rivale déclarée, n’en posséda -pas plus un cœur fatigué d’elle et de ses murmures. Quand les hommes ne -sont plus dans leur jeunesse, ils ont presque tous besoin de la société -d’une femme complaisante; le poids des affaires rend surtout cette -consolation nécessaire. La nouvelle favorite, madame de Maintenon, qui -sentait le pouvoir secret qu’elle acquérait tous les jours, se -conduisait avec cet art qui est si naturel aux femmes, et qui ne déplaît -pas aux hommes. Elle écrivit un jour à madame de Frontenac, sa cousine, -en qui elle avait une entière confiance: «Je le renvoie toujours -affligé, et jamais désespéré.» Dans ce temps où sa faveur croissait, où -madame de Montespan touchait à sa chute, ces deux rivales se voyaient -tous les jours, tantôt avec une aigreur secrète, tantôt avec une -confiance passagère, que la nécessité de se parler et la lassitude de la -contrainte mettaient quelquefois dans leurs entretiens[113]. Elles -convinrent de faire, chacune de leur côté, des Mémoires de tout ce qui -se passait à la cour. L’ouvrage ne fut pas poussé fort loin. Madame de -Montespan se plaisait à lire quelque chose de ces mémoires à ses amis, -dans les dernières années de sa vie. La dévotion, qui se mêlait à toutes -ces intrigues secrètes, affermissait encore la faveur de madame de -Maintenon, et éloignait madame de Montespan. Le roi se reprochait son -attachement pour une femme mariée, et sentait surtout ce scrupule depuis -qu’il ne sentait plus d’amour. Cette situation embarrassante subsista -jusqu’en 1685, année mémorable par la révocation de l’édit de Nantes. On -voyait alors des scènes bien différentes: d’un côté le désespoir et la -fuite d’une partie de la nation; de l’autre, de nouvelles fêtes à -Versailles; Trianon et Marli bâtis; la nature forcée dans tous ces lieux -de délices, et des jardins où l’art était épuisé. Le mariage du -petit-fils du grand Condé avec mademoiselle de Nantes, fille du roi et -de madame de Montespan, fut le dernier triomphe de cette maîtresse, qui -commençait à se retirer de la cour. - -Le roi maria depuis deux enfants qu’il avait eus d’elle: mademoiselle -de Blois avec le duc de Chartres, que nous avons vu depuis régent du -royaume; et le duc du Maine à Louise-Bénédicte de Bourbon, petite-fille -du grand Condé, et sœur de M. le Duc, princesse célèbre par son esprit -et par le goût des arts. Ceux qui ont seulement approché du Palais-Royal -et de Sceaux savent combien sont faux tous les bruits populaires -recueillis dans tant d’histoires concernant ces mariages[114]. - -(1685) Avant la célébration du mariage de monsieur le Duc avec -mademoiselle de Nantes, le marquis de Seignelai, à cette occasion, donna -au roi une fête digne de ce monarque, dans les jardins de Sceaux[115], -plantés par Le Nôtre, avec autant de goût que ceux de Versailles. On y -exécuta l’idylle de la Paix, composée par Racine. Il y eut dans -Versailles un nouveau carrousel, et après le mariage, le roi étala une -magnificence singulière, dont le cardinal Mazarin avait donné la -première idée en 1656. On établit dans le salon de Marli quatre -boutiques remplies de ce que l’industrie des ouvriers de Paris avait -produit de plus riche et de plus recherché. Ces quatre boutiques étaient -autant de décorations superbes, qui représentaient les quatre saisons de -l’année. Madame de Montespan en tenait une avec Monseigneur. Sa rivale, -madame de Maintenon, en tenait une autre avec le duc du Maine. Les deux -nouveaux mariés avaient chacun la leur; monsieur le Duc avec madame de -Thiange; et madame la Duchesse, à qui la bienséance ne permettait pas -d’en tenir une avec un homme, à cause de sa grande jeunesse, était avec -la duchesse de Chevreuse. Les dames et les hommes nommés du voyage -tiraient au sort les bijoux dont ces boutiques étaient garnies. Ainsi, -le roi fit des présents à toute la cour, d’une manière digne d’un roi. -La loterie du cardinal Mazarin fut moins ingénieuse et moins brillante. -Ces loteries avaient été mises en usage autrefois par les empereurs -romains; mais aucun d’eux n’en releva la magnificence par tant de -galanterie. - -Après le mariage de sa fille, madame de Montespan ne reparut plus à la -cour. Elle vécut à Paris avec beaucoup de dignité. Elle avait un grand -revenu, mais viager; et le roi lui fit payer toujours une pension de -mille louis d’or par mois[116]. Elle allait prendre tous les ans les -eaux à Bourbon, et y mariait des filles du voisinage, qu’elle dotait. -Elle n’était plus dans l’âge où l’imagination, frappée par de vives -impressions, envoie aux carmélites. Elle mourut à Bourbon en 1707. - -Un an après le mariage de mademoiselle de Nantes avec monsieur le Duc, -mourut à Fontainebleau le prince de Condé, à l’âge de soixante-six -ans[117], d’une maladie qui empira par l’effort qu’il fit d’aller voir -madame la Duchesse, qui avait la petite-vérole. On peut juger par cet -empressement, qui lui coûta la vie, s’il avait eu de la répugnance au -mariage de son petit-fils avec cette fille du roi et de madame de -Montespan, comme l’ont écrit tous ces gazetiers de mensonges, dont la -Hollande était alors infectée. On trouve encore dans une _Histoire du -prince de Condé_[118], sortie de ces mêmes bureaux d’ignorance et -d’imposture, que le roi se plaisait en toute occasion à mortifier ce -prince, et qu’au mariage de la princesse de Conti, fille de madame de La -Vallière, le secrétaire d’état lui refusa le titre de _haut et puissant -seigneur_, comme si ce titre était celui qu’on donne aux princes du -sang. L’écrivain qui a composé l’_Histoire de Louis XIV_[119], dans -Avignon, en partie sur ces malheureux mémoires, pouvait-il assez ignorer -le monde et les usages de notre cour pour rapporter des faussetés -pareilles? - -Cependant, après le mariage de madame la Duchesse, après l’éclipse -totale de la mère, madame de Maintenon, victorieuse, prit un tel -ascendant, et inspira à Louis XIV tant de tendresse et de scrupule, que -le roi, par le conseil du P. La Chaise, l’épousa secrètement, au mois de -janvier 1686, dans une petite chapelle qui était au bout de -l’appartement occupé depuis par le duc de Bourgogne. IL n’y eut aucun -contrat, aucune stipulation. L’archevêque de Paris, Harlai de Chanvalon, -leur donna la bénédiction; le confesseur y assista; Montchevreuil[120] -et Bontems, premiers valets de chambre, y furent comme témoins. Il n’est -plus permis de supprimer ce fait, rapporté dans tous les auteurs, qui, -d’ailleurs, se sont trompés sur les noms, sur le lieu, et sur les dates. -Louis XIV était alors dans sa quarante-huitième année, et la personne -qu’il épousait, dans sa cinquante-deuxième[121]. Ce prince, comblé de -gloire, voulait mêler aux fatigues du gouvernement les douceurs -innocentes d’une vie privée: ce mariage ne l’engageait à rien d’indigne -de son rang. Il fut toujours problématique à la cour si madame de -Maintenon était mariée: on respectait en elle le choix du roi, sans la -traiter en reine. - -La destinée de cette dame paraît, parmi nous, fort étrange, quoique -l’histoire fournisse beaucoup d’exemples de fortunes plus grandes et -plus marquées, qui ont eu des commencements plus petits. La marquise de -Saint-Sébastien, que le roi de Sardaigne, Victor-Amédée, épousa, n’était -pas au-dessus de madame de Maintenon: l’impératrice de Russie, -Catherine, était fort au-dessous; et la première femme de Jacques II, -roi d’Angleterre, lui était bien inférieure, selon les préjugés de -l’Europe, inconnus dans le reste du monde. - -Elle était d’une ancienne maison, petite-fille de Théodore-Agrippa -d’Aubigné, gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri IV. Son père, -Constant d’Aubigné, ayant voulu faire un établissement à la Caroline, et -s’étant adressé aux Anglais, fut mis en prison au château Trompette, et -en fut délivré par la fille du gouverneur, nommé Cardillac, gentilhomme -bordelais. Constant d’Aubigné épousa sa bienfaitrice en 1627, et la mena -à la Caroline. De retour en France avec elle au bout de quelques années, -tous deux furent enfermés à Niort en Poitou par ordre de la cour. Ce fut -dans cette prison de Niort que naquit en 1635 Françoise d’Aubigné, -destinée à éprouver toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la -fortune. Menée à l’âge de trois ans en Amérique; laissée par la -négligence d’un domestique sur le rivage, prête à y être dévorée d’un -serpent, ramenée orpheline, à l’âge de douze ans, élevée avec la plus -grande dureté chez madame de Neuillant, mère de la duchesse de -Navailles, sa parente, elle fut trop heureuse d’épouser, en 1651, Paul -Scarron, qui logeait auprès d’elle dans la rué d’Enfer. Scarron était -d’une ancienne famille du parlement, illustrée par de grandes alliances; -mais le burlesque dont il fesait profession l’avilissait en le fesant -aimer. Ce fut pourtant une fortune pour mademoiselle d’Aubigné d’épouser -cet homme disgracié de la nature, impotent, et qui n’avait qu’un bien -très médiocre. Elle fit, avant ce mariage, abjuration de la religion -calviniste, qui était la sienne comme celle de ses ancêtres. Sa beauté -et son esprit la firent bientôt distinguer. Elle fut recherchée avec -empressement de la meilleure compagnie de Paris: et ce temps de sa -jeunesse fut sans doute le plus heureux de sa vie[122]. Après la mort de -son mari, arrivée en 1660, elle fit long-temps solliciter auprès du roi -une petite pension de quinze cents livres, dont Scarron avait joui. -Enfin, au bout de quelques années, le roi lui en donna une de deux -mille, en lui disant: «Madame, je vous ai fait attendre long-temps; mais -vous avez tant d’amis que j’ai voulu avoir seul ce mérite auprès de -vous.» - -Ce fait m’a été conté par le cardinal de Fleury, qui se plaisait à le -rapporter souvent, parcequ’il disait que Louis XIV lui avait fait le -même compliment, en lui donnant l’évêché de Fréjus. - -Cependant il est prouvé par les lettres mêmes de madame de Maintenon, -qu’elle dut à madame de Montespan ce léger secours qui la tira de la -misère. On se ressouvint d’elle quelques années après, lorsqu’il fallut -élever en secret le duc du Maine, que le roi avait eu, en 1670, de la -marquise de Montespan. Ce ne fut certainement qu’en 1672 qu’elle fut -choisie pour présider à cette éducation secrète: elle dit dans une de -ses lettres: «Si les enfants sont au roi, je le veux bien; car je ne me -chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan[123]: ainsi -il faut que le roi me l’ordonne; voilà mon dernier mot.» Madame de -Montespan n’avait deux enfants qu’en 1672, le duc du Maine et le comte -de Vexin. Les dates des lettres de madame de Maintenon, de 1670, dans -lesquelles elle parle de ces deux enfants, dont l’un n’était pas encore -né, sont donc évidemment fausses. Presque toutes les dates de ces -lettres imprimées sont erronées. Cette infidélité pourrait donner de -violents soupçons sur l’authenticité de ces lettres, si d’ailleurs on -n’y reconnaissait pas un caractère de naturel et de vérité qu’il est -presque impossible de contrefaire[124]. - -Il n’est pas fort important de savoir en quelle année cette dame fut -chargée du soin des enfants naturels de Louis XIV; mais l’attention à -ces petites vérités fait voir avec quel scrupule on a écrit les faits -principaux de cette histoire. - -Le duc du Maine était né avec un pied difforme. Le premier médecin, -D’Aquin, qui était dans la confidence, jugea qu’il fallait envoyer -l’enfant aux eaux de Barège. On chercha une personne de confiance, qui -pût se charger de ce dépôt[125]. Le roi se souvint de madame Scarron. M. -de Louvois alla secrètement à Paris lui proposer ce voyage. Elle eut -soin depuis ce temps-là de l’éducation du duc du Maine, nommée à cet -emploi par le roi, et non point par madame de Montespan, comme on l’a -dit. Elle écrivait au roi directement; ses lettres plurent beaucoup. -Voilà l’origine de sa fortune: son mérite fit tout le reste. - -Le roi, qui ne pouvait d’abord s’accoutumer à elle, passa de l’aversion -à la confiance, et de la confiance à l’amour. Les lettres que nous avons -d’elle sont un monument bien plus précieux qu’on ne pense: elles -découvrent ce mélange de religion et de galanterie, de dignité et de -faiblesse, qui se trouve si souvent dans le cœur humain, et qui était -dans celui de Louis XIV. Celui de madame de Maintenon paraît à-la-fois -plein d’une ambition et d’une dévotion qui ne se combattent jamais. Son -confesseur Gobelin approuve également l’une et l’autre; il est directeur -et courtisan; sa pénitente, devenue ingrate envers madame de Montespan, -se dissimule toujours son tort. Le confesseur nourrit cette illusion: -elle fait venir de bonne foi la religion au secours de ses charmes usés, -pour supplanter sa bienfaitrice devenue sa rivale. - -Ce commerce étrange de tendresse et de scrupule de la part du roi, -d’ambition et de dévotion de la part de la nouvelle maîtresse, paraît -durer depuis 1681 jusqu’à 1686, qui fut l’époque de leur mariage. - -Son élévation ne fut pour elle qu’une retraite. Renfermée dans son -appartement, qui était de plain-pied à celui du roi, elle se bornait à -une société de deux ou trois dames retirées comme elle; encore les -voyait-elle rarement. Le roi venait tous les jours chez elle après son -dîner, avant et après le souper, et y demeurait jusqu’à minuit. Il y -travaillait avec ses ministres, pendant que madame de Maintenon -s’occupait à la lecture, ou à quelque ouvrage des mains, ne s’empressant -jamais de parler d’affaires d’état, paraissant souvent les ignorer, -rejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence d’intrigue -et de cabale; beaucoup plus occupée de complaire à celui qui gouvernait -que de gouverner, et ménageant son crédit en ne l’employant qu’avec une -circonspection extrême. Elle ne profita point de sa place pour faire -tomber toutes les dignités et tous les grands emplois dans sa famille. -Son frère, le comte d’Aubigné, ancien lieutenant-général, ne fut pas -même maréchal de France. Un cordon bleu, et quelques parts secrètes[126] -dans les fermes générales, furent sa seule fortune: aussi disait-il au -maréchal de Vivonne, frère de madame de Montespan, «qu’il avait eu son -bâton de maréchal en argent comptant.» - -Le marquis de Villette, son neveu, ou son cousin[127], ne fut que chef -d’escadre. Madame de Caylus, fille de ce marquis de Villette, n’eut en -mariage qu’une pension modique donnée par Louis XIV. Madame de -Maintenon, en mariant sa nièce d’Aubigné au fils du premier maréchal de -Noailles[128], ne lui donna que deux cent mille francs: le roi fit le -reste. Elle n’avait elle-même que la terre de Maintenon, qu’elle avait -achetée des bienfaits du roi[129]. Elle voulut que le public lui -pardonnât son élévation en faveur de son désintéressement. La seconde -femme du marquis de Villette, depuis madame de Bolingbroke, ne put -jamais rien obtenir d’elle. Je lui ai souvent entendu dire qu’elle -avait reproché à sa cousine le peu qu’elle fesait pour sa famille, et -qu’elle lui avait dit en colère: «Vous voulez jouir de votre modération, -et que votre famille en soit la victime.» Madame de Maintenon oubliait -tout quand elle craignait de choquer les sentiments de Louis XIV. Elle -n’osa pas même soutenir le cardinal de Noailles contre le P. Le Tellier. -Elle avait beaucoup d’amitié pour Racine; mais cette amitié ne fut pas -assez courageuse pour le protéger contre un léger ressentiment du roi. -Un jour, touchée de l’éloquence avec laquelle il lui avait parlé de la -misère du peuple, en 1698, misère toujours exagérée, mais qui fut portée -réellement depuis jusqu’à une extrémité déplorable, elle engagea son ami -à faire un mémoire, qui montrât le mal et le remède. Le roi le lut; et -en ayant témoigné du chagrin, elle eut la faiblesse d’en nommer -l’auteur, et celle de ne le pas défendre. Racine, plus faible encore, -fut pénétré d’une douleur qui le mit depuis au tombeau[130]. - -Du même fonds de caractère dont elle était incapable de rendre service, -elle l’était aussi de nuire. L’abbé de Choisi rapporte que le ministre -Louvois s’était jeté aux pieds de Louis XIV pour l’empêcher d’épouser la -veuve Scarron. Si l’abbé de Choisi savait ce fait, madame de Maintenon -en était instruite, et non seulement elle pardonna à ce ministre, mais -elle apaisa le roi dans les mouvements de colère que l’humeur brusque -du marquis de Louvois inspirait quelquefois à son maître[131]. - -Louis XIV, en épousant madame de Maintenon, ne se donna donc qu’une -compagne agréable et soumise. La seule distinction publique qui fesait -sentir son élévation secrète, c’est qu’à la messe elle occupait une de -ces petites tribunes ou lanternes dorées, qui ne semblaient faites que -pour le roi et la reine. D’ailleurs, nul extérieur de grandeur. La -dévotion qu’elle avait inspirée au roi, et qui avait servi à son -mariage, devint peu-à-peu un sentiment vrai et profond, que l’âge et -l’ennui fortifièrent. Elle s’était déjà donné, à la cour et auprès du -roi, la considération d’une fondatrice, en rassemblant à Noisi plusieurs -filles de qualité; et le roi avait affecté déjà les revenus de l’abbaye -de Saint-Denys à cette communauté naissante. Saint-Cyr fut bâti au bout -du parc de Versailles, en 1686. Elle donna alors à cet établissement -toute sa forme, en fit les réglements avec Godet Desmarets, évêque de -Chartres, et fut elle-même supérieure de ce couvent. Elle y allait -souvent passer quelques heures; et quand je dis que l’ennui la -déterminait à ces occupations, je ne parle que d’après elle. Qu’on lise -ce qu’elle écrivait à madame de La Maisonfort, dont il est parlé dans le -chapitre du Quiétisme. - -«Que ne puis-je vous donner mon expérience! que ne puis-je vous faire -voir l’ennui qui dévore les grands, et la peine qu’ils ont à remplir -leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse, dans une -fortune qu’on aurait eu peine à imaginer? J’ai été jeune et jolie; j’ai -goûté les plaisirs; j’ai été aimée partout. Dans un âge plus avancé, -j’ai passé des années dans le commerce de l’esprit; je suis venue à la -faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent -un vide affreux[132].» - -Si quelque chose pouvait détromper de l’ambition, ce serait assurément -cette lettre. Madame de Maintenon, qui pourtant n’avait d’autre chagrin -que l’uniformité de sa vie auprès d’un grand roi[133], disait un jour au -comte d’Aubigné son frère: «Je n’y peux plus tenir, je voudrais être -morte.» On sait quelle réponse il lui fit: «Vous avez donc parole -d’épouser Dieu le père?» - -A la mort du roi, elle se retira entièrement à Saint-Cyr. Ce qui peut -surprendre, c’est que le roi ne lui avait presque rien assuré. Il la -recommanda seulement au duc d’Orléans. Elle ne voulut qu’une pension de -quatre-vingt mille livres, qui lui fut exactement payée jusqu’à sa mort, -arrivée en 1719, le 15 d’avril. On a trop affecté d’oublier dans son -épitaphe le nom de Scarron: ce nom n’est point avilissant, et l’omission -ne sert qu’à faire penser qu’il peut l’être. - -La cour fut moins vive et plus sérieuse, depuis que le roi commença à -mener avec madame de Maintenon une vie plus retirée; et la maladie -considérable qu’il eut en 1686 contribua encore à lui ôter le goût de -ces fêtes galantes qui avaient jusque-là signalé presque toutes ses -années. Il fut attaqué d’une fistule dans le dernier des intestins. -L’art de la chirurgie, qui fit sous ce règne plus de progrès en France -que dans tout le reste de l’Europe, n’était pas encore familiarisé avec -cette maladie. Le cardinal de Richelieu en était mort, faute d’avoir été -bien traité. Le danger du roi émut toute la France. Les églises furent -remplies d’un peuple innombrable, qui demandait la guérison de son roi, -les larmes aux yeux. Ce mouvement d’un attendrissement général fut -presque semblable à ce que nous avons vu, lorsque son successeur[134] -fut en danger de mort à Metz, en 1744. Ces deux époques apprendront à -jamais aux rois ce qu’ils doivent à une nation qui sait aimer ainsi. - -Dès que Louis XIV ressentit les premières atteintes de ce mal, son -premier chirurgien Félix alla dans les hôpitaux chercher des malades qui -fussent dans le même péril: il consulta les meilleurs chirurgiens; il -inventa avec eux des instruments qui abrégeaient l’opération, et qui la -rendaient moins douloureuse. Le roi la souffrit sans se plaindre. Il fit -travailler ses ministres auprès de son lit le jour même; et, afin que la -nouvelle de son danger ne fit aucun changement dans les cours de -l’Europe, il donna audience le lendemain aux ambassadeurs. A ce courage -d’esprit se joignait la magnanimité avec laquelle il récompensa Félix; -il lui donna une terre qui valait alors plus de cinquante mille écus. - -Depuis ce temps le roi n’alla plus aux spectacles. La dauphine de -Bavière, devenue mélancolique et attaquée d’une maladie de langueur qui -la fit enfin mourir en 1690, se refusa à tous les plaisirs, et resta -obstinément dans son appartement. Elle aimait les lettres; elle avait -même fait des vers; mais dans sa mélancolie, elle n’aimait plus que la -solitude. - -Ce fut le couvent de Saint-Cyr qui ranima le goût des choses d’esprit. -Madame de Maintenon pria Racine, qui avait renoncé au théâtre pour le -jansénisme et pour la cour, de faire une tragédie qui put être -représentée par ses élèves. Elle voulut un sujet tiré de la _Bible_. -Racine composa _Esther_. Cette pièce, ayant d’abord été jouée dans la -maison de Saint-Cyr, le fut ensuite plusieurs fois à Versailles devant -le roi, dans l’hiver de 1689. Des prélats, des jésuites, s’empressaient -d’obtenir la permission de voir ce singulier spectacle. Il paraît -remarquable que cette pièce eut alors un succès universel; et que deux -ans après, _Athalie_, jouée par les mêmes personnes, n’en eut aucun. Ce -fut tout le contraire quand on joua ces pièces à Paris, long-temps -après la mort de l’auteur, et après le temps des partialités. _Athalie_, -représentée en 1717, fut reçue comme elle devait l’être, avec transport; -et _Esther_, en 1721, n’inspira que de la froideur, et ne reparut plus. -Mais alors il n’y avait plus de courtisans qui reconnussent avec -flatterie Esther dans madame de Maintenon, et avec malignité Vasthi dans -madame de Montespan, Aman dans M. de Louvois, et surtout les huguenots -persécutés par ce ministre dans la proscription des Hébreux. Le public -impartial ne vit qu’une aventure sans intérêt et sans vraisemblance; un -roi insensé, qui a passé six mois avec sa femme sans savoir, sans -s’informer même qui elle est; un ministre assez ridiculement barbare -pour demander au roi qu’il extermine toute une nation, vieillards, -femmes, enfants, parcequ’on ne lui a pas fait la révérence; ce même -ministre assez bête pour signifier l’ordre de tuer tous les Juifs dans -onze mois, afin de leur donner apparemment le temps d’échapper ou de se -défendre; un roi imbécile qui, sans prétexte y signe cet ordre ridicule, -et qui, sans prétexte, fait pendre subitement son favori: tout cela, -sans intrigue, sans action, sans intérêt, déplut beaucoup à quiconque -avait du sens et du goût[135]. Mais, malgré le vice du sujet, trente -vers d’_Esther_ valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de -grands succès[136]. - -Ces amusements ingénieux recommencèrent pour l’éducation d’Adélaïde de -Savoie, duchesse de Bourgogne, amenée en France à l’âge de onze ans. - -C’est une des contradictions de nos mœurs, que, d’un côté, on ait laissé -un reste d’infamie attaché aux spectacles publics, et que, de l’autre, -on ait regardé ces représentations comme l’exercice le plus noble et le -plus digne des personnes royales. On éleva un petit théâtre dans -l’appartement de madame de Maintenon. La duchesse de Bourgogne, le duc -d’Orléans, y jouaient avec les personnes de la cour qui avaient le plus -de talents. Le fameux acteur Baron leur donnait des leçons, et jouait -avec eux. La plupart des tragédies de Duché, valet de chambre du roi, -furent composées pour ce théâtre; et l’abbé Genest, aumônier de la -duchesse d’Orléans, en fesait pour la duchesse du Maine, que cette -princesse et sa cour représentaient. - -Ces occupations formaient l’esprit, et animaient la société[137]. - -Aucun de ceux qui ont trop censuré Louis XIV ne peut disconvenir qu’il -ne fût, jusqu’à la journée d’Hochstedt, le seul puissant, le seul -magnifique, le seul grand, presque en tout genre. Car, quoiqu’il y eût -des héros, comme Jean Sobieski et des rois de Suède, qui effaçassent en -lui le guerrier, personne n’effaça le monarque. Il faut avouer encore -qu’il soutint ses malheurs, et qu’il les répara. Il a eu des défauts, il -a fait de grandes fautes; mais ceux qui le condamnent l’auraient-ils -égalé s’ils avaient été à sa place? - -La duchesse de Bourgogne croissait en graces et en mérite. Les éloges -qu’on donnait à sa sœur, en Espagne, lui inspirèrent une émulation qui -redoubla en elle le talent de plaire. Ce n’était pas une beauté -parfaite; mais elle avait le regard tel que son fils[138], un grand air, -une taille noble. Ces avantages étaient embellis par son esprit, et plus -encore par l’envie extrême de mériter les suffrages de tout le monde. -Elle était, comme Henriette d’Angleterre, l’idole et le modèle de la -cour, avec un plus haut rang: elle touchait au trône: la France -attendait du duc de Bourgogne un gouvernement tel que les sages de -l’antiquité en imaginèrent, mais dont l’austérité serait tempérée par -les graces de cette princesse, plus faites encore pour être senties que -la philosophie de son époux. Le monde sait comme toutes ces espérances -furent trompées. Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France -toute sa famille[139], par des morts prématurées; sa femme à -quarante-cinq ans; son fils unique à cinquante[140]; et un an après que -nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit-fils, le dauphin duc de -Bourgogne, la dauphine sa femme, leur fils aîné, le duc de Bretagne, -portés à Saint-Denys, au même tombeau, au mois d’avril 1712; tandis que -le dernier de leurs enfants, monté depuis sur le trône, était dans son -berceau aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère du duc de -Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, dans le même temps, -passa du berceau au cercueil. - -Ce temps de désolation laissa dans les cœurs une impression si profonde, -que, dans la minorité de Louis XV, j’ai vu plusieurs personnes qui ne -parlaient de ces pertes qu’en versant des larmes. Le plus à plaindre de -tous les hommes, au milieu de tant de morts précipitées, était celui qui -semblait devoir hériter bientôt du royaume. - -Ces mêmes soupçons qu’on avait eus à la mort de Madame et à celle de -Marie-Louise, reine d’Espagne, se réveillèrent avec une fureur -singulière. L’excès de la douleur publique aurait presque excusé la -calomnie, si elle avait été excusable. Il y avait du délire à penser -qu’on eût pu faire périr par un crime tant de personnes royales, en -laissant vivre le seul qui pouvait les venger. La maladie qui emporta le -dauphin duc de Bourgogne, sa femme et son fils, était une rougeole -pourprée épidémique. Ce mal fit périr à Paris, en moins d’un mois, plus -de cinq cents personnes. M. le duc de Bourbon, petit-fils du prince de -Condé, le duc de La Trimouille, madame de La Vrillière, madame de -Listenai, en furent attaqués à la cour. Le marquis de Gondrin, fils du -duc d’Antin, en mourut en deux jours. Sa femme, depuis comtesse de -Toulouse, fut à l’agonie. Cette maladie parcourut toute la France. Elle -fit périr en Lorraine les aînés de ce duc de Lorraine, François, destiné -à être un jour empereur, et à relever la maison d’Autriche. - -Cependant, ce fut assez qu’un médecin, nommé Boudin, homme de plaisir, -hardi et ignorant, eût proféré ces paroles: «Nous n’entendons rien à de -pareilles maladies;» c’en fut assez, dis-je, pour que la calomnie n’eût -point de frein. - -Philippe, duc d’Orléans, neveu de Louis XIV, avait un laboratoire, et -étudiait la chimie, ainsi que beaucoup d’autres arts: c’était une preuve -sans réplique. Le cri public était affreux; il faut en avoir été témoin -pour le croire. Plusieurs écrits et quelques malheureuses histoires de -Louis XIV éterniseraient les soupçons, si des hommes instruits ne -prenaient soin de les détruire. J’ose dire que, frappé de tout temps de -l’injustice des hommes, j’ai fait bien des recherches pour savoir la -vérité. Voici ce que m’a répété plusieurs fois le marquis de -Canillac[141], l’un des plus honnêtes hommes du royaume, intimement -attaché à ce prince soupçonné, dont il eut depuis beaucoup à se -plaindre. Le marquis de Canillac, au milieu de cette clameur publique, -va le voir dans son palais. Il le trouve étendu à terre, versant des -larmes, aliéné par le désespoir. Son chimiste, Homberg[142], court se -rendre à la Bastille, pour se constituer prisonnier; mais on n’avait -point d’ordre de le recevoir; on le refuse. Le prince (qui le croirait?) -demande lui-même, dans l’excès de sa douleur, à être mis en prison; il -veut que des forces juridiques éclaircissent son innocence; sa mère -demande avec lui cette justification cruelle. La lettre de cachet -s’expédie; mais elle n’est point signée; et le marquis de Canillac, dans -cette émotion d’esprit, conserva seul assez de sang froid pour sentir -les conséquences d’une démarche si désespérée. Il fit que la mère du -prince s’opposa à cette lettre de cachet ignominieuse. Le monarque qui -l’accordait, et son neveu, qui la demandait, étaient également -malheureux[143]. - - - - -CHAPITRE XXVIII. - -Suite des anecdotes. - - -Louis XIV dévorait sa douleur en public; il se laissa voir à -l’ordinaire; mais, en secret, les ressentiments de tant de malheurs le -pénétraient, et lui donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces -pertes domestiques à la suite d’une guerre malheureuse, avant qu’il fût -assuré de la paix, et dans un temps où la misère désolait le royaume. On -ne le vit pas succomber un moment à ses afflictions. - -Le reste de sa vie fut triste. Le dérangement des finances, auquel il ne -put remédier, aliéna les cœurs. Sa confiance entière pour le jésuite Le -Tellier, homme trop violent, acheva de les révolter. C’est une chose -très remarquable que le public, qui lui pardonna toutes ses maîtresses, -ne lui pardonna pas son confesseur. Il perdit, les trois dernières -années de sa vie, dans l’esprit de la plupart de ses sujets, tout ce -qu’il avait fait de grand et de mémorable. - -Privé de presque tous ses enfants, sa tendresse, qui redoublait pour le -duc du Maine et pour le comte de Toulouse, ses fils légitimés, le porta -à les déclarer héritiers de la couronne, eux et leurs descendants, au -défaut des princes du sang, par un édit qui fut enregistré sans aucune -remontrance, en 1714. Il tempérait ainsi, par la loi naturelle, la -sévérité des lois de convention, qui privent les enfants nés hors du -mariage de tous droits à la succession paternelle. Les rois dispensent -de cette loi. Il crut pouvoir faire pour son sang ce qu’il avait fait en -faveur de plusieurs de ses sujets. Il crut surtout pouvoir établir pour -deux de ses enfants ce qu’il avait fait passer au parlement, sans -opposition, pour les princes de la maison de Lorraine. Il égala ensuite -le rang de ses bâtards à celui des princes du sang, en 1715[144]. Le -procès que les princes du sang intentèrent depuis aux princes légitimés -est connu[145]. Ceux-ci ont conservé, pour leurs personnes et pour leurs -enfants, les honneurs donnés par Louis XIV. Ce qui regarde leur -postérité dépendra du temps, du mérite, et de la fortune. - -Louis XIV fut attaqué, vers le milieu du mois d’août 1715, au retour de -Marli, de la maladie qui termina ses jours. Ses jambes s’enflèrent; la -gangrène commença à se manifester. Le comte de Stair, ambassadeur -d’Angleterre, paria, selon le génie de sa nation, que le roi ne -passerait pas le mois de septembre. Le duc d’Orléans, qui, au voyage de -Marli, avait été absolument seul, eut alors toute la cour auprès de sa -personne. Un empirique, dans les derniers jours de la maladie du roi, -lui donna un élixir qui ranima ses forces. Il mangea, et l’empirique -assura qu’il guérirait. La foule qui entourait le duc d’Orléans diminua -dans le moment. «Si le roi mange une seconde fois, dit le duc d’Orléans, -nous n’aurons plus personne.» Mais la maladie était mortelle. Les -mesures étaient prises pour donner la régence absolue au duc d’Orléans. -Le roi ne la lui avait laissée que très limitée par son testament, -déposé au parlement; ou plutôt il ne l’avait établi que chef d’un -conseil de régence, dans lequel il n’aurait eu que la voix -prépondérante. Cependant il lui dit: «Je vous ai conservé tous les -droits que vous donne votre naissance[146].» C’est qu’il ne croyait pas -qu’il y eût de loi fondamentale qui donnât, dans une minorité, un -pouvoir sans bornes à l’héritier présomptif du royaume[147]. Cette -autorité suprême, dont on peut abuser, est dangereuse; mais l’autorité -partagée l’est encore davantage. Il crut qu’ayant été si bien obéi -pendant sa vie, il le serait après sa mort, et ne se souvenait pas qu’on -avait cassé le testament de son père[148]. - -(1ᵉʳ septembre 1715) D’ailleurs personne n’ignore avec quelle grandeur -d’ame il vit approcher la mort, disant à madame de Maintenon: «J’avais -cru qu’il était plus difficile de mourir;» et à ses domestiques: -«Pourquoi pleurez-vous? m’avez-vous cru immortel?» donnant -tranquillement ses ordres sur beaucoup de choses, et même sur sa pompe -funèbre. Quiconque a beaucoup de témoins de sa mort meurt toujours avec -courage. Louis XIII, dans sa dernière maladie, avait mis en musique le -_De profundis_ qu’on devait chanter pour lui. Le courage d’esprit avec -lequel Louis XIV vit sa fin fut dépouillé de cette ostentation répandue -sur toute sa vie. Ce courage alla jusqu’à avouer ses fautes. Son -successeur a toujours conservé écrites au chevet de son lit les paroles -remarquables que ce monarque lui dit, en le tenant sur son lit entre ses -bras: ces paroles ne sont point telles qu’elles sont rapportées dans -toutes les histoires. Les voici fidèlement copiées: - -«Vous allez être bientôt roi d’un grand royaume. Ce que je vous -recommande plus fortement est de n’oublier jamais les obligations que -vous avez à Dieu. Souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous -êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J’ai trop aimé la -guerre; ne m’imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes -dépenses que j’ai faites. Prenez conseil en toutes choses, et cherchez à -connaître le meilleur pour le suivre toujours. Soulagez vos peuples le -plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j’ai eu le malheur de ne -pouvoir faire moi-même, etc.» - -[149]Ce discours est très éloigné de la petitesse d’esprit qu’on lui -impute dans quelques Mémoires. - -On lui a reproché d’avoir porté sur lui des reliques, les dernières -années de sa vie. Ses sentiments étaient grands; mais son confesseur, -qui ne l’était pas, l’avait assujetti à ces pratiques peu convenables, -et aujourd’hui désusitées, pour l’assujettir plus pleinement à ses -insinuations; et d’ailleurs ces reliques, qu’il avait la faiblesse de -porter, lui avaient été données par madame de Maintenon. - -Quoique la vie et la mort de Louis XIV eussent été glorieuses, il ne fut -pas aussi regretté qu’il le méritait. L’amour de la nouveauté, -l’approche d’un temps de minorité, où chacun se figurait une fortune, la -querelle de la _Constitution_ qui aigrissait les esprits, tout fit -recevoir la nouvelle de sa mort avec un sentiment qui allait plus loin -que l’indifférence. Nous avons vu ce même peuple qui, en 1686, avait -demandé au ciel avec larmes la guérison de son roi malade[150], suivre -son convoi funèbre avec des démonstrations bien différentes. On prétend -que la reine sa mère lui avait dit un jour dans sa grande jeunesse: -«Mon fils, ressemblez à votre grand-père, et non pas à votre père.» Le -roi en ayant demandé la raison: «C’est, dit-elle, qu’à la mort de Henri -IV on pleurait, et qu’on a ri à celle de Louis XIII[151].» - -Quoiqu’on lui ait reproché des petitesses, des duretés dans son zèle -contre le jansénisme, trop de hauteur avec les étrangers dans ses -succès, de la faiblesse pour plusieurs femmes, de trop grandes sévérités -dans des choses personnelles, des guerres légèrement entreprises, -l’embrasement du Palatinat, les persécutions contre les réformés: -cependant ses grandes qualités et ses actions, mises enfin dans la -balance, l’ont emporté sur ses fautes. Le temps, qui mûrit les opinions -des hommes, a mis le sceau à sa réputation; et malgré tout ce qu’on a -écrit contre lui, on ne prononcera point son nom sans respect, et sans -concevoir à ce nom l’idée d’un siècle éternellement mémorable. Si l’on -considère ce prince dans sa vie privée, on le voit à la vérité trop -plein de sa grandeur, mais affable, ne donnant point à sa mère de part -au gouvernement, mais remplissant avec elle tous les devoirs d’un fils, -et observant avec son épouse tous les dehors de la bienséance: bon père, -bon maître, toujours décent en public, laborieux dans le cabinet, exact -dans les affaires, pensant juste, parlant bien, et aimable avec -dignité. - -J’ai déjà remarqué ailleurs[152] qu’il ne prononça jamais les paroles -qu’on lui fait dire, lorsque le premier gentilhomme de la chambre et le -grand-maître de la garde-robe se disputaient l’honneur de le servir: -«Qu’importe lequel de mes valets me serve?» Un discours si grossier ne -pouvait partir d’un homme aussi poli et aussi attentif qu’il l’était, et -ne s’accordait guère avec ce qu’il dit un jour au duc de La -Rochefoucauld au sujet de ses dettes: «Que ne parlez-vous à vos amis?» -Mot bien différent, qui, par lui-même, valait beaucoup, et qui fut -accompagné d’un don de cinquante mille écus. - -Il n’est pas même vrai qu’il ait écrit au duc de La Rochefoucauld: «Je -vous fais mon compliment, comme votre ami, sur la charge de grand-maître -de la garde-robe, que je vous donne comme votre roi.» Les historiens lui -font honneur de cette lettre. C’est ne pas sentir combien il est peu -délicat, combien même il est dur de dire à celui dont on est le maître, -qu’on est son maître. Cela serait à sa place, si on écrivait à un sujet -qui aurait été rebelle: c’est ce que Henri IV aurait pu dire au duc de -Mayenne avant l’entière réconciliation. Le secrétaire du cabinet, Rose, -écrivit cette lettre; et le roi avait trop de bon goût pour l’envoyer. -C’est ce bon goût qui lui fit supprimer les inscriptions fastueuses dont -Charpentier, de l’académie française, avait chargé les tableaux de -Lebrun, dans la galerie de Versailles: _L’incroyable passage du Rhin, la -merveilleuse prise de Valenciennes_, etc. Le roi sentit que _La prise -de Valenciennes, le passage du Rhin_, disaient davantage. Charpentier -avait eu raison d’orner d’inscriptions en notre langue les monuments de -sa patrie; la flatterie seule avait nui à l’exécution. - -On a recueilli quelques réponses, quelques mots de ce prince, qui se -réduisent à très peu de chose. On prétend que, quand il résolut d’abolir -en France le calvinisme, il dit: «Mon grand-père aimait les huguenots, -et ne les craignait pas; mon père ne les aimait point, et les craignait; -moi je ne les aime, ni ne les crains.» - -Ayant donné, en 1658, la place de premier président du parlement de -Paris à M. de Lamoignon, alors maître des requêtes, il lui dit: «Si -j’avais connu un plus homme de bien et un plus digne sujet, je l’aurais -choisi.» Il usa à peu près des mêmes termes avec le cardinal de -Noailles, lorsqu’il lui donna l’archevêché de Paris. Ce qui fait le -mérite de ces paroles, c’est qu’elles étaient vraies, et qu’elles -inspiraient la vertu. - -On prétend qu’un prédicateur indiscret le désigna un jour à Versailles: -témérité qui n’est pas permise envers un particulier, encore moins -envers un roi. On assure que Louis XIV se contenta de lui dire: «Mon -père, j’aime bien à prendre ma part d’un sermon; mais je n’aime pas -qu’on me la fasse.» Que ce mot ait été dit ou non, il peut servir de -leçon. - -Il s’exprimait toujours noblement et avec précision, s’étudiant en -public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d’Anjou partit -pour aller régner en Espagne, il lui dit, pour marquer l’union qui -allait désormais joindre les deux nations: «Il n’y a plus de Pyrénées.» - -Rien ne peut assurément faire mieux connaître son caractère que le -Mémoire suivant, qu’on a tout entier écrit de sa main[153]. - -«Les rois sont souvent obligés à faire des choses contre leur -inclination, et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire -plaisir, et il faut qu’ils châtient souvent, et perdent des gens à qui -naturellement ils veulent du bien. L’intérêt de l’état doit marcher le -premier. On doit forcer son inclination, et ne pas se mettre en état de -se reprocher, dans quelque chose d’importance, qu’on pouvait faire -mieux; mais quelques intérêts particuliers m’en ont empêché, et ont -détourné les vues que je devais avoir pour la grandeur, le bien, et la -puissance de l’état. Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en -a de délicats qu’il est difficile de démêler; on a des idées confuses. -Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais, dès que -l’on se fixe l’esprit à quelque chose, et qu’on croit voir le meilleur -parti, il le faut prendre. C’est ce qui m’a fait réussir souvent dans ce -que j’ai entrepris. Les fautes que j’ai faites, et qui m’ont donné des -peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop -nonchalamment aux avis des autres. Rien n’est si dangereux que la -faiblesse, de quelque nature qu’elle soit. Pour commander aux autres, il -faut s’élever au-dessus d’eux; et après avoir entendu ce qui vient de -tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu’on doit -faire sans préoccupation, et pensant toujours à ne rien ordonner ni -exécuter qui soit indigne de soi, du caractère qu’on porte, ni de la -grandeur de l’état. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque -connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude et -une grande application à se rendre capables, trouvent tant de -différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connaître, qu’ils -doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout. -Il faut se garder contre soi-même, prendre garde à son inclination, et -être toujours en garde contre son naturel. Le métier de roi est grand, -noble, et flatteur[154], quand on se sent digne de bien s’acquitter de -toutes les choses auxquelles il engage; mais il n’est pas exempt de -peines, de fatigues, d’inquiétudes. L’incertitude désespère quelquefois; -et quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire, il faut -se déterminer, et prendre le parti qu’on croit le meilleur[155]. - -«Quand on a l’état en vue, on travaille pour soi; le bien de l’un fait -la gloire de l’autre: quand le premier est heureux, élevé, et puissant, -celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus -goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu’il y a de -plus agréable dans la vie. Quand on s’est mépris, il faut réparer sa -faute le plus tôt qu’il est possible, et que nulle considération n’en -empêche, pas même la bonté. - -«En 1671, un homme mourut, qui avait la charge de secrétaire d’état, -ayant le département des étrangers. Il était homme capable, mais non pas -sans défauts: il ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très -important. - -«Je fus quelque temps à penser à qui je ferais avoir cette charge; et -après avoir bien examiné, je trouvai qu’un homme, qui avait long-temps -servi dans des ambassades, était celui qui la remplirait le mieux[156]. - -«Je lui fis mander de venir. Mon choix fut approuvé de tout le monde; ce -qui n’arrive pas toujours. Je le mis en possession de cette charge à son -retour. Je ne le connaissais que de réputation, et par les commissions -dont je l’avais chargé, et qu’il avait bien exécutées; mais l’emploi que -je lui ai donné s’est trouvé trop grand et trop étendu pour lui. Je -n’ai pas profité de tous les avantages que je pouvais avoir, et tout -cela par complaisance et bonté. Enfin il a fallu que je lui ordonne de -se retirer, parceque tout ce qui passait par lui perdait de la grandeur -et de la force qu’on doit avoir en exécutant les ordres d’un roi de -France. Si j’avais pris le parti de l’éloigner plus tôt, j’aurais évité -les inconvénients qui me sont arrivés, et je ne me reprocherais pas que -ma complaisance pour lui a pu nuire à l’état. J’ai fait ce détail pour -faire voir un exemple de ce que j’ai dit ci-devant.» - -Ce monument si précieux, et jusqu’à présent inconnu, dépose à la -postérité en faveur de la droiture et de la magnanimité de son ame. On -peut même dire qu’il se juge trop sévèrement, qu’il n’avait nul reproche -à se faire sur M. de Pomponne, puisque les services de ce ministre et sa -réputation avaient déterminé le choix de ce prince, confirmé par -l’approbation universelle; et s’il se condamne sur le choix de M. de -Pomponne, qui eut au moins le bonheur de servir dans les temps les plus -glorieux, que ne devait-il pas se dire sur M. de Chamillart, dont le -ministère fut si infortuné, et condamné si universellement? - -Il avait écrit plusieurs mémoires dans ce goût, soit pour se rendre -compte à lui-même, soit pour l’instruction du dauphin, duc de Bourgogne. -Ces réflexions vinrent après les événements. Il eût approché davantage -de la perfection où il avait le mérite d’aspirer, s’il eût pu se former -une philosophie supérieure à la politique ordinaire et aux préjugés; -philosophie que dans le cours de tant de siècles on voit pratiquée par -si peu de souverains, et qu’il est bien pardonnable aux rois de ne pas -connaître, puisque tant d’hommes privés l’ignorent. - -Voici une partie[157] des instructions qu’il donne à son petit-fils, -Philippe V, partant pour l’Espagne. Il les écrivit à la hâte, avec une -négligence qui découvre bien mieux l’ame qu’un discours étudié. On y -voit le père et le roi. - -«Aimez les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos couronnes et à -votre personne. Ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus; -estimez ceux qui, pour le bien, hasarderont de vous déplaire. Ce sont là -vos véritables amis. - -«Faites le bonheur de vos sujets; et dans cette vue n’ayez de guerre que -lorsque vous y serez forcé, et que vous en aurez bien considéré et bien -pesé les raisons dans votre conseil. - -«Essayez de remettre vos finances; veillez aux Indes et à vos flottes; -pensez au commerce, vivez dans une grande union avec la France; rien -n’étant si bon pour nos deux puissances que cette union à laquelle rien -ne pourra résister[158]. - -«Si vous êtes contraint de faire la guerre, mettez-vous à la tête de vos -armées. - -«Songez à rétablir vos troupes partout, et commencez par celles de -Flandre. - -«Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir; mais faites-vous une -sorte de règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement. - -«Il n’y en a guère de plus innocents que la chasse et le goût de quelque -maison de campagne, pourvu que vous n’y fassiez pas trop de dépense. - -«Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle; -écoutez beaucoup dans les commencements, sans rien décider. - -«Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c’est à vous à -décider; mais quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous -les avis et tous les raisonnements de votre conseil, avant que de faire -cette décision. - -«Faites tout ce qui vous sera possible pour bien connaître les gens les -plus importants, afin de vous en servir à propos. - -«Tâchez que vos vice-rois et gouverneurs soient toujours espagnols. - -«Traitez bien tout le monde; ne dites jamais rien de fâcheux à personne: -mais distinguez les gens de qualité et de mérite. - -«Témoignez de la reconnaissance pour le feu roi, et pour tous ceux qui -ont été d’avis de vous choisir pour lui succéder. - -«Ayez une grande confiance au cardinal Porto-Carrero, et lui marquez le -gré que vous lui savez de la conduite qu’il a tenue. - -«Je crois que vous devez faire quelque chose de considérable pour -l’ambassadeur qui a été assez heureux pour vous demander, et pour vous -saluer le premier en qualité de sujet. - -«N’oubliez pas Bedmar, qui a du mérite, et qui est capable de vous -servir. - -«Ayez une entière créance au duc d’Harcourt; il est habile homme, et -honnête homme, et ne vous donnera des conseils que par rapport à vous. - -«Tenez tous les Français dans l’ordre. - -«Traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pas trop de -familiarité, et encore moins de créance. Servez-vous d’eux tant qu’ils -seront sages: renvoyez-les à la moindre faute qu’ils feront, et ne les -soutenez jamais contre les Espagnols. - -«N’ayez de commerce avec la reine douairière que celui dont vous ne -pouvez vous dispenser. Faites en sorte qu’elle quitte Madrid, et qu’elle -ne sorte pas d’Espagne. En quelque lieu qu’elle soit, observez sa -conduite, et empêchez qu’elle ne se mêle d’aucune affaire. Ayez pour -suspects ceux qui auront trop de commerce avec elle. - -«Aimez toujours vos parents. Souvenez-vous de la peine qu’ils ont eue à -vous quitter. Conservez un grand commerce avec eux dans les grandes -choses et dans les petites. Demandez-nous ce que vous aurez besoin ou -envie d’avoir qui ne se trouve pas chez vous; nous en userons de même -avec vous. - -«N’oubliez jamais que vous êtes Français, et ce qui peut vous arriver. -Quand vous aurez assuré la succession d’Espagne par des enfants, visitez -vos royaumes, allez à Naples et en Sicile: passez à Milan, et venez en -Flandre[159]; ce sera une occasion de nous revoir: en attendant visitez -la Catalogne, l’Aragon, et autres lieux. Voyez ce qu’il y aura à faire -pour Ceuta. - -«Jetez quelque argent au peuple quand vous serez en Espagne, et surtout -en entrant dans Madrid. - -«Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez. -Ne vous en moquez point. Chaque pays a ses manières particulières; et -vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d’abord le plus -surprenant. - -«Évitez, autant que vous pourrez, de faire des graces à ceux qui donnent -de l’argent pour les obtenir. Donnez à propos et libéralement; et ne -recevez guère de présents, à moins que ce soit des bagatelles. Si -quelquefois vous ne pouvez éviter d’en recevoir, faites-en à ceux qui -vous en auront donné de plus considérables, après avoir laissé passer -quelques jours. - -«Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont -vous aurez seul la clef. - -«Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Ne -vous laissez point gouverner. Soyez le maître; n’ayez jamais de favori -ni de premier ministre[160]. Écoutez, consultez votre conseil, mais -décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous -sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions[161].» - -Louis XIV avait dans l’esprit plus de justesse et de dignité que de -saillies; et d’ailleurs on n’exige pas qu’un roi dise des choses -mémorables, mais qu’il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en -place, c’est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et -de se rendre agréable à tous ceux qui l’approchent. On ne peut faire du -bien à tout moment; mais on peut toujours dire des choses qui plaisent. -Il s’en était fait une heureuse habitude. C’était entre lui et sa cour -un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de graces, -sans jamais se dégrader, et de tout ce que l’empressement de servir et -de plaire peut avoir de finesse, sans l’air de la bassesse. Il était, -surtout avec les femmes, d’une attention et d’une politesse qui -augmentait encore celle de ses courtisans; et il ne perdit jamais -l’occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l’amour-propre -en excitant l’émulation, et qui laissent un long souvenir. - -Un jour, madame la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à -souper un officier qui était très laid, plaisanta beaucoup et très haut -sur sa laideur. «Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un -des plus beaux hommes de mon royaume; car c’est un des plus braves.» - -Un officier général[162], homme un peu brusque, et qui n’avait pas -adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras -dans une action, et se plaignait au roi, qui l’avait pourtant récompensé -autant qu’on le peut faire pour un bras cassé: «Je voudrais avoir perdu -aussi l’autre, dit-il, et ne plus servir votre majesté.» «J’en serais -bien fâché pour vous et pour moi», lui répondit le roi; et ce discours -fut suivi d’une grace qu’il lui accorda. Il était si éloigné de dire des -choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d’un -prince, qu’il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus -douces railleries, tandis que des particuliers en font tous les jours de -si cruelles et de si funestes. - -Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux -impromptu, aux chansons agréables; et quelquefois même il fesait -sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue, -comme celle-ci: - - Chez mon cadet de frère - Le chancelier Serrant - N’est pas trop nécessaire; - Et le sage Boifranc - Est celui qui sait plaire. - -Et cette autre qu’il fit en congédiant un jour le conseil: - - Le conseil à ses yeux a beau se présenter, - Sitôt qu’il voit sa chienne il quitte tout pour elle; - Rien ne peut l’arrêter - Quand la chasse l’appelle[163]. - -Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agréments de -l’esprit fesaient un des plaisirs de sa cour, qu’il entrait dans ces -plaisirs, et qu’il savait, dans le particulier, vivre en homme, aussi -bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde. - -Sa lettre à l’archevêque de Reims, au sujet du marquis de Barbesieux, -quoique écrite d’un style extrêmement négligé, fait plus d’honneur à son -caractère que les pensées les plus ingénieuses n’en auraient fait à son -esprit. Il avait donné à ce jeune homme la place de secrétaire d’état de -la guerre, qu’avait eue le marquis de Louvois, son père. Bientôt -mécontent de la conduite de son nouveau secrétaire d’état, il veut le -corriger sans le trop mortifier. Dans cette vue, il s’adresse à son -oncle, l’archevêque de Reims; il le prie d’avertir son neveu. C’est un -maître instruit de tout; c’est un père qui parle. - -«Je sais, dit-il, ce que je dois à la mémoire de M. de Louvois[164]; -mais si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé de prendre un -parti. J’en serai fâché; mais il en faudra prendre un. Il a des talents; -mais il n’en fait pas un bon usage. Il donne trop souvent à souper aux -princes, au lieu de travailler; il néglige les affaires pour ses -plaisirs; il fait attendre trop long-temps les officiers dans son -antichambre; il leur parle avec hauteur, et quelquefois avec dureté.» - -Voilà ce que ma mémoire me fournit de cette lettre, que j’ai vue -autrefois en original. Elle fait bien voir que Louis XIV n’était pas -gouverné par ses ministres, comme on l’a cru; et qu’il savait gouverner -ses ministres. - -Il aimait les louanges; et il est à souhaiter qu’un roi les aime, -parcequ’alors il s’efforce de les mériter. Mais Louis XIV ne les -recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre -académie, qui lui rendait toujours compte des sujets qu’elle proposait -pour ses prix, lui fit voir celui-ci: _Quelle est de toutes les vertus -du roi celle qui mérite la préférence?_ le roi rougit, et ne voulut pas -qu’un tel sujet fût traité. Il souffrit les prologues de Quinault[165]; -mais c’était dans les plus beaux jours de sa gloire, dans le temps où -l’ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace, par -reconnaissance, et Ovide, par une indigne faiblesse, prodiguèrent à -Auguste des éloges plus forts, et, si on songe aux proscriptions, bien -moins mérités. - -Si Corneille avait dit dans la chambre du cardinal de Richelieu, à -quelqu’un des courtisans: Dites à M. le cardinal que je me connais mieux -en vers que lui, jamais ce ministre ne lui eût pardonné; c’est pourtant -ce que Despréaux dit tout haut du roi, dans une dispute qui s’éleva sur -quelques vers que le roi trouvait bons, et que Despréaux condamnait. «Il -a raison, dit le roi; il s’y connaît mieux que moi.» - -Le duc de Vendôme avait auprès de lui Villiers, un de ces hommes de -plaisir, qui se font un mérite d’une liberté cynique. Il le logeait à -Versailles dans son appartement. On l’appelait communément -Villiers-Vendôme. Cet homme condamnait hautement tous les goûts de Louis -XIV, en musique, en peinture, en architecture, en jardins. Le roi -plantait-il un bosquet, meublait-il un appartement, construisait-il une -fontaine, Villiers trouvait tout mal entendu, et s’exprimait en termes -peu mesurés. Il est étrange, disait le roi, que Villiers ait choisi ma -maison pour venir s’y moquer de tout ce que je fais. L’ayant rencontré -un jour dans les jardins: Eh bien! lui dit-il en lui montrant un de ses -nouveaux ouvrages, cela n’a donc pas le bonheur de vous plaire?--Non, -répondit Villiers.--Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui -n’en sont pas si mécontents.--Cela peut être, repartit Villiers, chacun -a son avis.--Le roi, en riant, répondit: On ne peut pas plaire à tout le -monde. - -Un jour Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup douteux. On -disputait; les courtisans demeuraient dans le silence. Le comte de -Grammont arrive. Jugez-nous, lui dit le roi.--Sire, c’est vous qui avez -tort, dit le comte.--Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de -savoir ce dont il s’agit?--Eh! sire, ne voyez-vous pas que, pour peu que -la chose eût été seulement douteuse, tous ces messieurs vous auraient -donné gain de cause? - -Le duc d’Antin se distingua dans ce siècle par un art singulier, non pas -de dire des choses flatteuses, mais d’en faire. Le roi va coucher à -Petit-Bourg; il y critique une grande allée d’arbres qui cachait la vue -de la rivière. Le duc d’Antin la fait abattre pendant la nuit. Le roi, à -son réveil, est étonné de ne plus voir ces arbres qu’il avait condamnés. -«C’est parceque votre majesté les a condamnés, qu’elle ne les voit -plus», répond le duc. - -Nous avons aussi rapporté ailleurs[166] que le même homme ayant remarqué -qu’un bois assez grand, au bout du canal de Fontainebleau, déplaisait au -roi, prit le moment d’une promenade; et, tout étant préparé, il se fit -donner un ordre de couper ce bois, et on le vit dans l’instant abattu -tout entier. Ces traits sont d’un courtisan ingénieux, et non pas d’un -flatteur. [167] On a accusé Louis XIV d’un orgueil insupportable, -parceque la base de sa statue, à la place des Victoires, est entourée -d’esclaves enchaînés[168]. Mais ce n’est point lui qui fit ériger cette -statue, ni celle qu’on voit à la place de Vendôme[169]. Celle de la -place des Victoires est le monument de la grandeur d’ame et de la -reconnaissance du premier maréchal de La Feuillade pour son souverain. -Il y dépensa cinq cent mille livres, qui font près d’un million -aujourd’hui; et la ville en ajouta autant pour rendre la place -régulière. Il paraît qu’on a eu également tort d’imputer à Louis XIV le -faste de cette statue, et de ne voir que de la vanité et de la flatterie -dans la magnanimité du maréchal. - -On ne parlait que de ces quatre esclaves; mais ils figurent des vices -domptés, aussi bien que des nations vaincues; le duel aboli, l’hérésie -détruite; les inscriptions le témoignent assez. Elles célèbrent aussi la -jonction des mers, la paix de Nimègue; elles parlent de bienfaits plus -que d’exploits guerriers. D’ailleurs c’est un ancien usage des -sculpteurs de mettre des esclaves aux pieds des statues des rois. Il -vaudrait mieux y représenter des citoyens libres et heureux; mais enfin, -on voit des esclaves aux pieds du clément Henri IV et de Louis XIII, à -Paris; on en voit à Livourne sous la statue de Ferdinand de Médicis, qui -n’enchaîna assurément aucune nation; on en voit à Berlin sous la statue -d’un électeur[170] qui repoussa les Suédois, mais qui ne fit point de -conquêtes. - -Les voisins de la France, et les Français eux-mêmes, ont rendu très -injustement Louis XIV responsable de cet usage. L’inscription _Viro -immortali_, _A l’homme immortel_, a été traitée d’idolâtrie, comme si ce -mot signifiait autre chose que l’immortalité de sa gloire. L’inscription -de Viviani, à sa maison de Florence, _Ædes a deo datæ_[171], _Maison -donnée par un dieu_, serait bien plus idolâtre: elle n’est pourtant -qu’une allusion au surnom de _Dieu-donné_, et au vers de Virgile, _deus -nobis hæc otia fecit_. (Egl. I, v. 6.) - -A l’égard de la statue de la place de Vendôme, c’est la ville qui l’a -érigée. Les inscriptions latines qui remplissent les quatre faces de la -base sont des flatteries plus grossières que celles de la place des -Victoires. On y lit que Louis XIV ne prit jamais les armes que malgré -lui. Il démentit bien solennellement cette adulation au lit de la mort, -par des paroles dont on se souviendra plus long-temps que de ces -inscriptions ignorées de lui, et qui ne sont que l’ouvrage de la -bassesse de quelques gens de lettres. - -Le roi avait destiné les bâtiments de cette place pour sa bibliothèque -publique. La place était plus vaste; elle avait d’abord trois faces, qui -étaient celles d’un palais immense, dont les murs étaient déjà élevés, -lorsque le malheur des temps, en 1701, força la ville de bâtir des -maisons de particuliers sur les ruines de ce palais commencé. Ainsi le -Louvre n’a point été fini; ainsi la fontaine et l’obélisque que Colbert -voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault, n’ont paru que -dans les dessins; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré -offusqué; et la plupart des monuments de Paris laissent des regrets. - -La nation desirait que Louis XIV eût préféré son Louvre et sa capitale -au palais de Versailles, que le duc de Créqui appelait un favori sans -mérite. La postérité admire avec reconnaissance ce qu’on a fait de grand -pour le public; mais la critique se joint à l’admiration, quand on voit -ce que Louis XIV a fait de superbe et de défectueux pour sa maison de -campagne. - -Il résulte de tout ce qu’on vient de rapporter, que ce monarque aimait -en tout la grandeur et la gloire. Un prince qui, ayant fait d’aussi -grandes choses que lui, serait encore simple et modeste, serait le -premier des rois[172], et Louis XIV le second. - -S’il se repentit en mourant d’avoir entrepris légèrement des guerres, il -faut convenir qu’il ne jugeait pas par les événements; car, de toutes -ses guerres, la plus juste et la plus indispensable, celle de 1701, fut -la seule malheureuse. - -Il eut de son mariage, outre Monseigneur, deux fils et trois filles -morts dans l’enfance. Ses amours furent plus heureux: il n’y eut que -deux de ses enfants naturels qui moururent au berceau; huit autres -vécurent, furent légitimés, et cinq eurent postérité. Il eut encore -d’une demoiselle, attachée à madame de Montespan, une fille non -reconnue, qu’il maria à un gentilhomme d’auprès de Versailles, nommé de -La Queue. - -On soupçonna, avec beaucoup de vraisemblance, une religieuse de l’abbaye -de Moret d’être sa fille. Elle était extrêmement basanée, et d’ailleurs -lui ressemblait[173]. Le roi lui donna vingt mille écus de dot, en la -plaçant dans ce couvent. L’opinion qu’elle avait de sa naissance lui -donnait un orgueil dont ses supérieures se plaignirent. Madame de -Maintenon, dans un voyage de Fontainebleau, alla au couvent de Moret; et -voulant inspirer plus de modestie à cette religieuse, elle fit ce -qu’elle put pour lui ôter l’idée qui nourrissait sa fierté. «Madame, lui -dit cette personne, la peine que prend une dame de votre élévation, de -venir exprès ici me dire que je ne suis pas fille du roi, me persuade -que je le suis.» Le couvent de Moret se souvient encore de cette -anecdote. - -Tant de détails pourraient rebuter un philosophe; mais la curiosité, -cette faiblesse si commune aux hommes, cesse presque d’en être une, -quand elle a pour objet des temps et des hommes qui attirent les regards -de la postérité. - - - - -CHAPITRE XXIX. - -Gouvernement intérieur. Justice. Commerce. Police. Lois. Discipline -militaire. Marine, etc. - - -On doit cette justice aux hommes publics qui ont fait du bien à leur -siècle, de regarder le point dont ils sont partis, pour mieux voir les -changements qu’ils ont faits dans leur patrie. La postérité leur doit -une éternelle reconnaissance des exemples qu’ils ont donnés, lors même -qu’ils sont surpassés. Cette juste gloire est leur unique récompense. Il -est certain que l’amour de cette gloire anima Louis XIV, lorsque, -commençant à gouverner par lui-même, il voulut réformer son royaume, -embellir sa cour, et perfectionner les arts. - -Non seulement il s’imposa la loi de travailler régulièrement avec chacun -de ses ministres, mais tout homme connu pouvait obtenir de lui une -audience particulière, et tout citoyen avait la liberté de lui présenter -des requêtes et des projets. Les placets étaient reçus d’abord par un -maître des requêtes qui les rendait apostillés; ils furent dans la suite -renvoyés aux bureaux des ministres. Les projets étaient examinés dans le -conseil quand ils méritaient de l’être, et leurs auteurs furent admis -plus d’une fois à discuter leurs propositions avec les ministres en -présence du roi. Ainsi on vit entre le trône et la nation une -correspondance qui subsista malgré le pouvoir absolu. - -Louis XIV se forma et s’accoutuma lui-même au travail; et ce travail -était d’autant plus pénible qu’il était nouveau pour lui, et que la -séduction des plaisirs pouvait aisément le distraire. Il écrivit les -premières dépêches à ses ambassadeurs. Les lettres les plus importantes -furent souvent depuis minutées de sa main, et il n’y en eut aucune -écrite en son nom qu’il ne se fit lire. - -A peine Colbert, après la chute de Fouquet, eut-il rétabli l’ordre dans -les finances, que le roi remit aux peuples tout ce qui était dû -d’impôts depuis 1647 jusqu’en 1656, et surtout trois millions de -tailles[174]. On abolit pour cinq cent mille écus par an de droits -onéreux. Ainsi l’abbé de Choisi paraît ou bien mal instruit, ou bien -injuste, quand il dit qu’on ne diminua point la recette. Il est certain -qu’elle fut diminuée par ces remises, et augmentée par le bon ordre. - -Les soins du premier président de Bellièvre, aidés des libéralités de la -duchesse d’Aiguillon, et de plusieurs citoyens, avaient établi l’hôpital -général. Le roi l’augmenta, et en fit élever dans toutes les villes -principales du royaume. - -Les grands chemins, jusqu’alors impraticables, ne furent plus négligés, -et peu-à-peu devinrent ce qu’ils sont aujourd’hui sous Louis XV, -l’admiration des étrangers. De quelque côté qu’on sorte de Paris, on -voyage à présent environ cinquante à soixante lieues, à quelques -endroits près, dans des allées fermes, bordées d’arbres. Les chemins -construits par les anciens Romains étaient plus durables, mais non pas -si spacieux et si beaux[175]. - -Le génie de Colbert se tourna principalement vers le commerce, qui était -faiblement cultivé, et dont les grands principes n’étaient pas connus. -Les Anglais, et encore plus les Hollandais, fesaient par leurs vaisseaux -presque tout le commerce de la France. Les Hollandais surtout -chargeaient dans nos ports nos denrées, et les distribuaient dans -l’Europe. Le roi commença, dès 1662, à exempter ses sujets d’une -imposition nommée _le droit de fret_, que payaient tous les vaisseaux -étrangers; et il donna aux Français toutes les facilités de transporter -eux-mêmes leurs marchandises à moins de frais. Alors le commerce -maritime naquit. Le conseil de commerce, qui subsiste aujourd’hui, fut -établi, et le roi y présidait tous les quinze jours. - -Les ports de Dunkerque et de Marseille furent déclarés francs, et -bientôt cet avantage attira le commerce du Levant à Marseille, et celui -du Nord à Dunkerque. - -On forma une compagnie des Indes occidentales en 1664, et celle des -grandes Indes fut établie la même année. Avant ce temps, il fallait que -le luxe de la France fût tributaire de l’industrie hollandaise. Les -partisans de l’ancienne économie timide, ignorante, et resserrée, -déclamèrent en vain contre un commerce dans lequel on échange sans cesse -de l’argent qui ne périrait pas, contre des effets qui se consomment. -Ils ne fesaient pas réflexion que ces marchandises de l’Inde, devenues -nécessaires, auraient été payées plus chèrement à l’étranger. Il est -vrai qu’on porte aux Indes orientales plus d’espèces qu’on n’en retire, -et que par là l’Europe s’appauvrit. Mais ces espèces viennent du Pérou -et du Mexique; elles sont le prix de nos denrées portées à Cadix, et il -reste plus de cet argent en France que les Indes orientales n’en -absorbent. - -Le roi donna plus de six millions de notre monnaie d’aujourd’hui à la -compagnie. Il invita les personnes riches à s’y intéresser. Les reines, -les princes, et toute la cour, fournirent deux millions numéraires de ce -temps-là. Les cours supérieures donnèrent douze cent mille livres; les -financiers, deux millions; le corps des marchands, six cent cinquante -mille livres. Toute la nation secondait son maître. - -Cette compagnie a toujours subsisté; car encore que les Hollandais -eussent pris Pondichéri en 1694, et que le commerce des Indes languît -depuis ce temps, il reprit une force nouvelle sous la régence du duc -d’Orléans[176]. Pondichéri devint alors la rivale de Batavia; et cette -compagnie des Indes, fondée avec des peines extrêmes par le grand -Colbert, reproduite de nos jours par des secousses singulières, fut, -pendant quelques années, une des plus grandes ressources du -royaume[177]. Le roi forma encore une compagnie du Nord en 1669: il y -mit des fonds comme dans celle des Indes. Il parut bien alors que le -commerce ne déroge pas, puisque les plus grandes maisons -s’intéressaient à ces établissements, à l’exemple du monarque. - -La compagnie des Indes occidentales ne fut pas moins encouragée que les -autres: le roi fournit le dixième de tous les fonds. - -Il donna trente francs par tonneau d’exportation, et quarante -d’importation. Tous ceux qui firent construire des vaisseaux dans les -ports du royaume reçurent cinq livres pour chaque tonneau que leur -navire pouvait contenir[178]. - -On ne peut encore trop s’étonner que l’abbé de Choisi ait censuré ces -établissements dans ses Mémoires, qu’il faut lire avec défiance[179]. -Nous sentons aujourd’hui tout ce que le ministre Colbert fit pour le -bien du royaume; mais alors on ne le sentait pas: il travaillait pour -des ingrats. On lui sut à Paris beaucoup plus mauvais gré de la -suppression de quelques rentes sur l’hôtel de ville acquises à vil prix -depuis 1656, et du décri où tombèrent les billets de l’épargne prodigués -sous le précédent ministère, qu’on ne fut sensible au bien général qu’il -fesait[180]. Il y avait plus de bourgeois que de citoyens. Peu de -personnes portaient leurs vues sur l’avantage public. On sait combien -l’intérêt particulier fascine les yeux et rétrécit l’esprit; je ne dis -pas seulement l’intérêt d’un commerçant, mais d’une compagnie, mais -d’une ville. La réponse grossière d’un marchand, nommé Hazon, qui, -consulté par ce ministre, lui dit: «Vous avez trouvé la voiture -renversée d’un côté, et vous l’avez renversée de l’autre,» était encore -citée avec complaisance dans ma jeunesse; et cette anecdote se retrouve -dans Moréri[181]. Il a fallu que l’esprit philosophique, introduit fort -tard en France, ait réformé les préjugés du peuple, pour qu’on rendît -enfin une justice entière à la mémoire de ce grand homme. Il avait la -même exactitude que le duc de Sulli, et des vues beaucoup plus étendues. -L’un ne savait que ménager, l’autre savait faire de grands -établissements. Sulli, depuis la paix de Vervins, n’eut d’autre embarras -que celui de maintenir une économie exacte et sévère; et il fallut que -Colbert trouvât des ressources promptes et immenses pour la guerre de -1667 et pour celle de 1672. Henri IV secondait l’économie de Sulli: les -magnificences de Louis XIV contrarièrent toujours le système de -Colbert[182]. - -Cependant presque tout fut réparé ou créé de son temps. La réduction de -l’intérêt au denier vingt, des emprunts du roi et des particuliers, fut -la preuve sensible, en 1665, d’une abondante circulation. Il voulait -enrichir la France et la peupler. Les mariages dans les campagnes furent -encouragés, par une exemption de tailles pendant cinq années, pour ceux -qui s’établiraient à l’âge de vingt ans; et tout père de famille qui -avait dix enfants était exempt pour toute sa vie, parcequ’il donnait -plus à l’état par le travail de ses enfants, qu’il n’eût pu donner en -payant la taille. Ce réglement aurait dû demeurer à jamais sans -atteinte. - -Depuis l’an 1663 jusqu’en 1672, chaque année de ce ministère fut marquée -par l’établissement de quelque manufacture. Les draps fins qu’on tirait -auparavant d’Angleterre, de Hollande, furent fabriqués dans Abbeville. -Le roi avançait au manufacturier deux mille livres par chaque métier -battant, outre des gratifications considérables. On compta, dans l’année -1669, quarante-quatre mille deux cents métiers en laine dans le royaume. -Les manufactures de soie perfectionnées produisirent un commerce de plus -de cinquante millions de ce temps-là; et non seulement l’avantage qu’on -en tirait était beaucoup au-dessus de l’achat des soies nécessaires, -mais la culture des mûriers mit les fabricants en état de se passer des -soies étrangères pour la trame des étoffes. - -On commença dès 1666 à faire d’aussi belles glaces qu’à Venise, qui en -avait toujours fourni toute l’Europe; et bientôt on en fit dont la -grandeur et la beauté n’ont pu jamais être imitées ailleurs. Les tapis -de Turquie et de Perse furent surpassés à la Savonnerie. Les tapisseries -de Flandre cédèrent à celles des Gobelins. Ce vaste enclos des Gobelins -était rempli alors de plus de huit cents ouvriers; il y en avait trois -cents qu’on y logeait: les meilleurs peintres dirigeaient l’ouvrage, ou -sur leurs propres dessins, ou sur ceux des anciens maîtres d’Italie. -C’est dans cette enceinte des Gobelins qu’on fabriquait encore des -ouvrages de rapport, espèce de mosaïque admirable; et l’art de la -marqueterie fut poussé à sa perfection. - -Outre cette belle manufacture de tapisseries aux Gobelins, on en établit -une autre à Beauvais. Le premier manufacturier eut six cents ouvriers -dans cette ville; et le roi lui fit présent de soixante mille livres. - -Seize cents filles furent occupées aux ouvrages de dentelles: on fit -venir trente principales ouvrières de Venise, et deux cents de Flandre; -et on leur donna trente-six mille livres pour les encourager. - -Les fabriques des draps de Sedan, celles des tapisseries d’Aubusson, -dégénérées et tombées, furent rétablies. Les riches étoffes, où la soie -se mêle avec l’or et l’argent, se fabriquèrent à Lyon, à Tours, avec une -industrie nouvelle. - -On sait que le ministère acheta en Angleterre le secret de cette machine -ingénieuse avec laquelle on fait les bas dix fois plus promptement qu’à -l’aiguille. Le fer-blanc, l’acier, la belle faïence, les cuirs -maroquinés qu’on avait toujours fait venir de loin, furent travaillés en -France. Mais des calvinistes, qui avaient le secret du fer-blanc et de -l’acier, emportèrent, en 1686, ce secret avec eux, et firent partager -cet avantage et beaucoup d’autres à des nations étrangères. - -Le roi achetait tous les ans pour environ huit cent mille de nos livres -de tous les ouvrages de goût qu’on fabriquait dans son royaume, et il -en fesait des présents. - -Il s’en fallait beaucoup que la ville de Paris fût ce qu’elle est -aujourd’hui. Il n’y avait ni clarté, ni sûreté, ni propreté. Il fallut -pourvoir à ce nettoiement continuel des rues; à cette illumination que -cinq mille fanaux forment toutes les nuits, paver la ville tout entière, -y construire deux nouveaux ports, rétablir les anciens, faire veiller -une garde continuelle, à pied et à cheval, pour la sûreté des citoyens. -Le roi se chargea de tout en affectant des fonds à ces dépenses -nécessaires. Il créa, en 1667, un magistrat uniquement pour veiller à la -police. La plupart des grandes villes de l’Europe ont à peine imité ces -exemples long-temps après, et aucune ne les a égalés. Il n’y a point de -ville pavée comme Paris; et Rome même n’est pas éclairée. - -Tout commençait à tendre tellement à la perfection, que le second -lieutenant de police[183] qu’eut Paris acquit dans cette place une -réputation qui le mit au rang de ceux qui ont fait honneur à ce siècle: -aussi était-ce un homme capable de tout. Il fut depuis dans le -ministère; et il eût été bon général d’armée. La place de lieutenant de -police était au-dessous de sa naissance et de son mérite; et cependant -cette place lui fit un bien plus grand nom que le ministère gêné et -passager qu’il obtint, sur la fin de sa vie. - -On doit observer ici que M. d’Argenson ne fut pas le seul, à beaucoup -près, de l’ancienne chevalerie, qui eût exercé la magistrature. La -France est presque l’unique pays de l’Europe où l’ancienne noblesse ait -pris souvent le parti de la robe. Presque tous les autres états, par un -reste de barbarie gothique, ignorent encore qu’il y ait de la grandeur -dans cette profession[184]. - -Le roi ne cessa de bâtir au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles, -depuis 1661. Les particuliers, à son exemple, élevèrent dans Paris mille -édifices superbes et commodes. Le nombre s’en est accru tellement que, -depuis les environs du Palais-Royal et ceux de Saint-Sulpice, il se -forma dans Paris deux villes nouvelles, fort supérieures à l’ancienne. -Ce fut en ce temps-là qu’on inventa la commodité magnifique de ces -carrosses ornés de glaces et suspendus par des ressorts; de sorte qu’un -citoyen de Paris se promenait dans cette grande ville avec plus de luxe -que les premiers triomphateurs romains n’allaient autrefois au Capitole. -Cet usage, qui a commencé dans Paris, fut bientôt reçu dans toute -l’Europe; et, devenu commun, il n’est plus un luxe. - -Louis XIV avait du goût pour l’architecture, pour les jardins, pour la -sculpture; et ce goût était en tout dans le grand et dans le noble. Dès -que le contrôleur-général Colbert eut, en 1664, la direction des -bâtiments, qui est proprement le ministère des arts[185], il s’appliqua -à seconder les projets de son maître. Il fallut d’abord travailler à -achever le Louvre. François Mansard, l’un des plus grands architectes -qu’ait eus la France, fut choisi pour construire les vastes édifices -qu’on projetait. Il ne voulut pas s’en charger sans avoir la liberté de -refaire ce qui lui paraîtrait défectueux dans l’exécution. Cette -défiance de lui-même, qui eût entraîné trop de dépenses, le fit exclure. -On appela de Rome le cavalier Bernini, dont le nom était célèbre par la -colonnade qui entoure le parvis de Saint-Pierre, par la statue équestre -de Constantin, et par la fontaine Navonne. Des équipages lui furent -fournis pour son voyage. Il fut conduit à Paris en homme qui venait -honorer la France. Il reçut, outre cinq louis par jour pendant huit mois -qu’il y resta, un présent de cinquante mille écus, avec une pension de -deux mille, et une de cinq cents pour son fils. Cette générosité de -Louis XIV, envers le Bernin, fut encore plus grande que la magnificence -de François Iᵉʳ pour Raphaël. Le Bernin, par reconnaissance, fit depuis -à Rome la statue équestre du roi, qu’on voit à Versailles. Mais quand il -arriva à Paris avec tant d’appareil, comme le seul homme digne de -travailler pour Louis XIV, il fut bien surpris de voir le dessin de la -façade du Louvre[186], du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui devint -bientôt après dans l’exécution un des plus augustes monuments -d’architecture qui soient au monde. Claude Perrault avait donné ce -dessin, exécuté par Louis Levau et Dorbay. Il inventa les machines avec -lesquelles on transporta des pierres de cinquante-deux pieds de long, -qui forment le fronton de ce majestueux édifice. On va chercher -quelquefois bien loin ce qu’on a chez soi. Aucun palais de Rome n’a une -entrée comparable à celle du Louvre, dont on est redevable à ce Perrault -que Boileau osa vouloir rendre ridicule. Ces vignes si renommées sont, -de l’aveu des voyageurs, très inférieures au seul château de Maisons, -qu’avait bâti François Mansard à si peu de frais. Bernini fut -magnifiquement récompensé, et ne mérita pas ses récompenses: il donna -seulement des dessins qui ne furent pas exécutés. - -Le roi, en fesant bâtir ce Louvre dont l’achèvement est tant désiré, en -fesant une ville à Versailles près de ce château qui a coûté tant de -millions[187], en bâtissant Trianon, Marli, et en fesant embellir tant -d’autres édifices, fit élever l’Observatoire, commencé en 1666, dès le -temps qu’il établit l’Académie des Sciences. Mais le monument le plus -glorieux par son utilité, par sa grandeur, et par ses difficultés, fut -ce canal du Languedoc qui joint les deux mers, et qui tombe dans le port -de Cette, construit pour recevoir ses eaux. Tout ce travail fut commencé -dès 1664; et on le continua sans interruption jusqu’en 1681. La -fondation des Invalides et la chapelle de ce bâtiment, la plus belle de -Paris, l’établissement de Saint-Cyr, le dernier de tant d’ouvrages -construits par ce monarque, suffiraient seuls pour faire bénir sa -mémoire[188]. Quatre mille soldats et un grand nombre d’officiers, qui -trouvent dans l’un de ces grands asiles une consolation dans leur -vieillesse, et des secours pour leurs blessures et pour leurs besoins, -deux cent cinquante filles nobles qui reçoivent dans l’autre une -éducation digne d’elles, sont autant de voix qui célèbrent Louis XIV. -L’établissement de Saint-Cyr sera surpassé par celui que Louis XV vient -de former pour élever cinq cents gentilshommes[189]; mais, loin de faire -oublier Saint-Cyr, il en fait souvenir: c’est l’art de faire du bien qui -s’est perfectionné. - -Louis XIV voulut en même temps faire des choses plus grandes et d’une -utilité plus générale, mais d’une exécution plus difficile; c’était de -réformer les lois. Il y fit travailler le chancelier Séguier, les -Lamoignon, les Talon, les Bignon, et surtout le conseiller d’état -Pussort. Il assistait quelquefois à leurs assemblées. L’année 1667 fut -à-la-fois l’époque de ses premières lois et de ses conquêtes. -L’ordonnance civile parut d’abord, ensuite le code des eaux et forêts, -puis des statuts pour toutes les manufactures; l’ordonnance criminelle, -le code du commerce, celui de la marine, tout cela se suivit presque -d’année en année. Il y eut même une jurisprudence nouvelle, établie en -faveur des nègres de nos colonies, espèce d’hommes qui n’avait pas -encore joui des droits de l’humanité[190]. - -Une connaissance approfondie de la jurisprudence n’est pas le partage -d’un souverain; mais le roi était instruit des lois principales: il en -possédait l’esprit, et savait ou les soutenir ou les mitiger à propos. -Il jugeait souvent les causes de ses sujets, non seulement dans le -conseil des secrétaires d’état, mais dans celui qu’on appelle le -_conseil des parties_. Il y a de lui deux jugements célèbres, dans -lesquels sa voix décida contre lui-même. - -Dans le premier, en 1680, il s’agissait d’un procès entre lui et des -particuliers de Paris qui avaient bâti sur son fonds. Il voulut que les -maisons leur demeurassent avec le fonds qui lui appartenait, et qu’il -leur céda. - -L’autre regardait un Persan, nommé Roupli, dont les marchandises avaient -été saisies par les commis de ses fermes en 1687. Il opina que tout lui -fût rendu, et y ajouta un présent de trois mille écus. Roupli porta dans -sa patrie son admiration et sa reconnaissance. Lorsque nous avons vu -depuis à Paris l’ambassadeur persan, Mehemet Rizabeg, nous l’avons -trouvé instruit dès long-temps de ce fait par la renommée. - -L’abolition des duels fut un des plus grands services rendus à la -patrie. Ces combats avaient été autorisés autrefois par les rois, par -les parlements mêmes, et par l’Église; et, quoiqu’ils fussent défendus -depuis Henri IV, cette funeste coutume subsistait plus que jamais. Le -fameux combat des La Frette, de quatre contre quatre, en 1663, fut ce -qui détermina Louis XIV à ne plus pardonner. Son heureuse sévérité -corrigea peu-à-peu notre nation, et même les nations voisines, qui se -conformèrent à nos sages coutumes, après avoir pris nos mauvaises. Il y -a dans l’Europe cent fois moins de duels aujourd’hui que du temps de -Louis XIII[191]. - -Législateur de ses peuples, il le fut de ses armées. Il est étrange -qu’avant lui on ne connût point les habits uniformes dans les troupes. -Ce fut lui qui, la première année de son administration, ordonna que -chaque régiment fût distingué par la couleur des habits ou par -différentes marques; réglement adopté bientôt par toutes les nations. Ce -fut lui[192] qui institua les brigadiers, et qui mit les corps dont la -maison du roi est formée sur le pied où ils sont aujourd’hui. Il fit une -compagnie de mousquetaires des gardes du cardinal Mazarin, et fixa à -cinq cents hommes le nombre des deux compagnies auxquelles il donna -l’habit qu’elles portent encore. - -Sous lui, plus de connétable; et après la mort du duc d’Épernon, plus de -colonel-général de l’infanterie; ils étaient trop maîtres; il voulait -l’être, et le devait. Le maréchal de Grammont, simple mestre de camp des -gardes françaises, sous le duc d’Épernon, et prenant l’ordre de ce -colonel-général, ne le prit plus que du roi, et fut le premier qui eut -le nom de colonel des gardes. Il installait lui-même ces colonels à la -tête du régiment, en leur donnant de sa main un hausse-col doré avec une -pique, et ensuite un esponton, quand l’usage des piques fut aboli. Il -institua les grenadiers, d’abord au nombre de quatre par compagnie, -dans le régiment du roi, qui est de sa création; ensuite il forma une -compagnie de grenadiers dans chaque régiment d’infanterie; il en donna -deux aux gardes françaises; maintenant il y en a dans toute l’infanterie -une par bataillon. Il augmenta beaucoup le corps des dragons, et leur -donna un colonel-général. Il ne faut pas oublier l’établissement des -haras, en 1667. Ils étaient absolument abandonnés auparavant, et ils -furent d’une grande ressource pour remonter la cavalerie. Ressource -importante, depuis trop négligée[193]. - -L’usage de la baïonnette au bout du fusil est de son institution. Avant -lui on s’en servait quelquefois, mais il n’y avait que quelques -compagnies qui combattissent avec cette arme. Point d’usage uniforme, -point d’exercice; tout était abandonné à la volonté du général. Les -piques passaient pour l’arme la plus redoutable. Le premier régiment qui -eut des baïonnettes, et qu’on forma à cet exercice, fut celui des -fusiliers, établi en 1671. - -La manière dont l’artillerie est servie aujourd’hui lui est due tout -entière. Il en fonda des écoles à Douai, puis à Metz, et à Strasbourg; -et le régiment d’artillerie s’est vu enfin rempli d’officiers presque -tous capables de bien conduire un siége. Tous les magasins du royaume -étaient pourvus, et on y distribuait tous les ans huit cents milliers de -poudre. Il forma un régiment de bombardiers et un de houssards: avant -lui, on ne connaissait les houssards que chez les ennemis. - -Il établit, en 1688, trente régiments de milice, fournis et équipés par -les communautés. Ces milices s’exerçaient à la guerre sans abandonner la -culture des campagnes[194]. - -Des compagnies de cadets furent entretenues dans la plupart des places -frontières: ils y apprenaient les mathématiques, le dessin, et tous les -exercices, et fesaient les fonctions de soldats. Cette institution dura -dix années. On se lassa enfin de cette jeunesse trop difficile à -discipliner; mais le corps des ingénieurs, que le roi forma, et auquel -il donna les réglements qu’il suit encore, est un établissement à jamais -durable. Sous lui, l’art de fortifier les places fut porté à la -perfection par le maréchal de Vauban et ses élèves, qui surpassèrent le -comte de Pagan[195]. Il construisit ou répara cent cinquante places de -guerre. - -Pour soutenir la discipline militaire, il créa des inspecteurs généraux, -ensuite des directeurs, qui rendirent compte de l’état des troupes; et -on voyait, par leur rapport, si les commissaires des guerres avaient -fait leur devoir. - -Il institua l’ordre de Saint-Louis[196], récompense honorable, plus -briguée souvent que la fortune. L’hôtel des Invalides mit le comble aux -soins qu’il prit pour mériter d’être bien servi. - -C’est par de tels soins que, dès l’an 1672, il eut cent quatre-vingt -mille hommes de troupes réglées, et qu’augmentant ses forces à mesure -que le nombre et la puissance de ses ennemis augmentaient, il eut enfin -jusqu’à quatre cent cinquante mille hommes en armes, en comptant les -troupes de la marine. - -Avant lui, on n’avait point vu de si fortes armées. Ses ennemis lui en -opposèrent à peine d’aussi considérables; mais il fallait qu’ils fussent -réunis. Il montra ce que la France seule pouvait; et il eut toujours ou -de grands succès, ou de grandes ressources. - -Il fut le premier qui, en temps de paix, donna une image et une leçon -complète de la guerre. Il assembla à Compiègne soixante et dix mille -hommes, en 1698. On y fit toutes les opérations d’une campagne. C’était -pour l’instruction de ses trois petits-fils. Le luxe fit une fête -somptueuse de cette école militaire. - -Cette même attention qu’il eut à former des armées de terre nombreuses -et bien disciplinées, même avant d’être en guerre, il l’eut à se donner -l’empire de la mer. D’abord, le peu de vaisseaux que le cardinal Mazarin -avait laissé pourrir dans les ports sont réparés. On en fait acheter en -Hollande, en Suède; et, dès la troisième année de son gouvernement, il -envoie ses forces maritimes s’essayer à Gigeri[197], sur la côte -d’Afrique. Le duc de Beaufort purge les mers de pirates, dès l’an 1665; -et, deux ans après, la France a dans ses ports soixante vaisseaux de -guerre. Ce n’est là qu’un commencement: mais tandis qu’on fait de -nouveaux réglements et de nouveaux efforts, il sent déjà toute sa force. -Il ne veut pas consentir que ses vaisseaux baissent leur pavillon devant -celui d’Angleterre. En vain le conseil du roi Charles II insiste sur ce -droit, que la force, l’industrie, et le temps, avaient donné aux -Anglais. Louis XIV écrit au comte d’Estrades, son ambassadeur: «Le roi -d’Angleterre et son chancelier peuvent voir quelles sont mes forces; -mais ils ne voient pas mon cœur. Tout ne m’est rien à l’égard de -l’honneur.» - -Il ne disait que ce qu’il était résolu de soutenir; et en effet -l’usurpation des Anglais céda au droit naturel et à la fermeté de Louis -XIV. Tout fut égal entre les deux nations sur la mer. Mais tandis qu’il -veut l’égalité avec l’Angleterre, il soutient sa supériorité avec -l’Espagne. Il fait baisser le pavillon aux amiraux espagnols devant le -sien, en vertu de cette préséance solennelle accordée en 1662. - -Cependant on travaille de tous côtés à l’établissement d’une marine -capable de justifier ces sentiments de hauteur. On bâtit la ville et le -port de Rochefort, à l’embouchure de la Charente. On enrôle, on enclasse -des matelots, qui doivent servir, tantôt sur les vaisseaux marchands, -tantôt sur les flottes royales. Il s’en trouve bientôt soixante mille -d’enclassés. - -Des conseils de construction sont établis dans les ports, pour donner -aux vaisseaux la forme la plus avantageuse. Cinq arsenaux de marine sont -bâtis à Brest, à Rochefort, à Toulon, à Dunkerque, au Havre-de-Grace. -Dans l’année 1672, on a soixante vaisseaux de ligne et quarante -frégates. Dans l’année 1681, il se trouve cent quatre-vingt-dix-huit -vaisseaux de guerre, en comptant les alléges; et trente galères sont -dans le port de Toulon, ou armées, ou prêtes à l’être. Onze mille hommes -de troupes réglées servent sur les vaisseaux; les galères en ont trois -mille. Il y a cent soixante-six mille hommes d’enclassés pour tous les -services divers de la marine. On compta, les années suivantes, dans ce -service, mille gentilshommes ou enfants de famille, fesant la fonction -de soldats sur les vaisseaux, et apprenant dans les ports tout ce qui -prépare à l’art de la navigation et à la manœuvre: ce sont les -gardes-marines; ils étaient sur mer ce que les cadets étaient sur terre. -On les avait institués en 1672, mais en petit nombre. Ce corps a été -l’école d’où sont sortis les meilleurs officiers de vaisseaux. - -Il n’y avait point eu encore de maréchaux de France dans le corps de la -marine; et c’est une preuve combien cette partie essentielle des forces -de la France avait été négligée. Jean d’Estrées fut le premier maréchal, -en 1681. Il paraît qu’une des grandes attentions de Louis XIV était -d’animer, dans tous les genres, cette émulation sans laquelle tout -languit. - -Dans toutes les batailles navales que les flottes françaises livrèrent, -l’avantage leur demeura toujours, jusqu’à la journée de La Hogue, en -1692, lorsque le comte de Tourville, suivant les ordres de la cour, -attaqua, avec quarante-quatre voiles, une flotte de quatre-vingt-dix -vaisseaux anglais et hollandais: il fallut céder au nombre: on perdit -quatorze vaisseaux du premier rang, qui échouèrent, et qu’on brûla pour -ne les pas laisser au pouvoir des ennemis. Malgré cet échec, les forces -maritimes se soutinrent toujours; mais elles déclinèrent dans la guerre -de la succession. Le cardinal de Fleury les négligea depuis, dans le -loisir d’une heureuse paix, seul temps propice pour les rétablir. - -Ces forces navales servaient à protéger le commerce. Les colonies de la -Martinique, de Saint-Domingue, du Canada, auparavant languissantes, -fleurirent, mais avec un avantage qu’on n’avait point espéré -jusqu’alors; car, depuis 1635 jusqu’à 1665, ces établissements avaient -été à charge. - -En 1664, le roi envoie une colonie à Cayenne; bientôt après une autre à -Madagascar. Il tente toutes les voies de réparer le tort et le malheur -qu’avait eu si long-temps la France de négliger la mer, tandis que ses -voisins s’étaient formé des empires aux extrémités du monde. - -On voit, par ce seul coup d’œil, quels changements Louis XIV fit dans -l’état; changements utiles, puisqu’ils subsistent. Ses ministres le -secondèrent à l’envi. On leur doit sans doute tout le détail, toute -l’exécution; mais on lui doit l’arrangement général. Il est certain que -les magistrats n’eussent pas réformé les lois, que l’ordre n’eût pas été -remis dans les finances, la discipline introduite dans les armées, la -police générale dans le royaume; qu’on n’eût point eu de flottes, que -les arts n’eussent point été encouragés, tout cela de concert, et en -même temps, et avec persévérance, et sous différents ministres, s’il ne -se fût trouvé un maître qui eût en général toutes ces grandes vues, avec -une volonté ferme de les remplir. - -Il ne sépara point sa propre gloire de l’avantage de la France, et il ne -regarda pas le royaume du même œil dont un seigneur regarde sa terre, de -laquelle il tire tout ce qu’il peut, pour ne vivre que dans les -plaisirs. Tout roi qui aime la gloire aime le bien public; il n’avait -plus ni Colbert ni Louvois, lorsque, vers l’an 1698, il ordonna, pour -l’instruction du duc de Bourgogne, que chaque intendant fît une -description détaillée de sa province. Par là on pouvait avoir une notice -exacte du royaume, et un dénombrement juste des peuples. L’ouvrage fut -utile, quoique tous les intendants n’eussent pas la capacité et -l’attention de M. de Lamoignon de Bâville. Si on avait rempli les vues -du roi sur chaque province, comme elles le furent par ce magistrat dans -le dénombrement du Languedoc, ce recueil de mémoires eût été un des plus -beaux monuments du siècle. Il y en a quelques-uns de bien faits; mais on -manqua le plan, en n’assujettissant pas tous les intendants au même -ordre. Il eût été à desirer que chacun eût donné par colonnes un état du -nombre des habitants de chaque élection; des nobles, des citoyens, des -laboureurs, des artisans; des manœuvres, des bestiaux de toute espèce, -des bonnes, des médiocres, et des mauvaises terres, de tout le clergé -régulier et séculier, de leurs revenus, de ceux des villes, de ceux des -communautés. - -Tous ces objets sont confondus dans la plupart des Mémoires qu’on a -donnés: les matières y sont peu approfondies et peu exactes; il faut y -chercher, souvent avec peine, les connaissances dont on a besoin, et -qu’un ministre doit trouver sous sa main et embrasser d’un coup d’œil, -pour découvrir aisément les forces, les besoins et les ressources. Le -projet était excellent, et une exécution uniforme serait de la plus -grande utilité. - -Voilà en général ce que Louis XIV fit et essaya pour rendre sa nation -plus florissante. Il me semble qu’on ne peut guère voir tous ces travaux -et tous ces efforts sans quelque reconnaissance; et sans être animé de -l’amour du bien public qui les inspira. Qu’on se représente ce qu’était -le royaume du temps de la fronde, et ce qu’il est de nos jours. Louis -XIV fit plus de bien à sa nation que vingt de ses prédécesseurs -ensemble; et il s’en faut beaucoup qu’il fît ce qu’il aurait pu. La -guerre, qui finit par la paix de Rysvick, commença la ruine de ce grand -commerce que son ministre Colbert avait établi; et la guerre de la -succession l’acheva. - -S’il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes -immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour -conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles; -s’il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté -pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son -étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, -et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers. - -C’est beaucoup d’avoir réformé les lois, mais la chicane n’a pu être -écrasée par la justice. On pensa à rendre la jurisprudence uniforme; -elle l’est dans les affaires criminelles, dans celles du commerce, dans -la procédure: elle pourrait l’être dans les lois qui règlent les -fortunes des citoyens. C’est un très grand inconvénient qu’un même -tribunal ait à prononcer sur plus de cent coutumes différentes. Des -droits de terres, ou équivoques, ou onéreux, ou qui gênent la société, -subsistent encore comme des restes du gouvernement féodal qui ne -subsiste plus: ce sont des décombres d’un bâtiment gothique ruiné. - -Ce n’est pas qu’on prétende que les différents ordres de l’état doivent -être assujettis à la même loi[198]. On sent bien que les usages de la -noblesse, du clergé, des magistrats, des cultivateurs, doivent être -différents; mais il est à souhaiter, sans doute, que chaque ordre ait sa -loi uniforme dans tout le royaume; que ce qui est juste ou vrai dans la -Champagne ne soit pas réputé faux ou injuste en Normandie. L’uniformité -en tout genre d’administration est une vertu; mais les difficultés de ce -grand ouvrage ont effrayé. - -Louis XIV aurait pu se passer plus aisément de la ressource dangereuse -des traitants, à laquelle le réduisit l’anticipation qu’il fit presque -toujours sur ses revenus, comme on le verra dans le chapitre des -finances. - -S’il n’eût pas cru qu’il suffisait de sa volonté pour faire changer de -religion à un million d’hommes, la France n’eût pas perdu tant de -citoyens[199]. Ce pays cependant, malgré ses secousses et ses pertes, -est encore un des plus florissants de la terre, parceque tout le bien -qu’a fait Louis XIV subsiste, et que le mal, qu’il était difficile de ne -pas faire dans des temps orageux, a été réparé. Enfin la postérité, qui -juge les rois, et dont ils doivent avoir toujours le jugement devant les -yeux, avouera, en pesant les vertus et les faiblesses de ce monarque, -que, quoiqu’il eût été trop loué pendant sa vie, il mérita de l’être à -jamais, et qu’il fut digne de la statue qu’on lui a érigée à -Montpellier, avec une inscription latine, dont le sens est: _A -Louis-le-Grand après sa mort_. Don Ustariz, homme d’état, qui a écrit -sur les finances et le commerce d’Espagne, appelle Louis XIV _un homme -prodigieux_. - -Tous les changements qu’on vient de voir dans le gouvernement, et dans -tous les ordres de l’état, en produisirent nécessairement un très grand -dans les mœurs. L’esprit de faction, de fureur, et de rébellion, qui -possédait les citoyens depuis le temps de François II, devint une -émulation de servir le prince. Les seigneurs des grandes terres n’étant -plus cantonnés chez eux, les gouverneurs des provinces n’ayant plus de -postes importants à donner, chacun songea à ne mériter de graces que -celles du souverain; et l’état devint un tout régulier dont chaque ligne -aboutit au centre. - -C’est là ce qui délivra la cour des factions et des conspirations qui -avaient troublé l’état pendant tant d’années. Il n’y eut sous -l’administration de Louis XIV qu’une seule conjuration, en 1674, -imaginée par La Truaumont, gentilhomme normand, perdu de débauches et de -dettes, et embrassée par un homme de la maison de Rohan, grand veneur de -France, qui avait beaucoup de courage et peu de prudence. La hauteur et -la dureté du marquis de Louvois l’avaient irrité au point qu’en sortant -de son audience il entra tout ému et hors de lui-même chez M. de -Caumartin, et se jetant sur un lit de repos: Il faudra, dit-il, que -ce..... Louvois meure ou moi. Caumartin ne prit cet emportement que -pour une colère passagère: mais le lendemain ce même jeune homme lui -ayant demandé s’il croyait les peuples de Normandie affectionnés au -gouvernement, il entrevit des desseins dangereux. Les temps de la fronde -sont passés, lui dit-il; croyez-moi, vous vous perdrez, et vous ne serez -regretté de personne. Le chevalier ne le crut pas; il se jeta à corps -perdu dans la conspiration de La Truaumont. Il n’entra dans ce complot -qu’un chevalier de Préaux, neveu de La Truaumont, qui, séduit par son -oncle, séduisit sa maîtresse, la marquise de Villiers. Leur but et leur -espérance n’étaient pas, et ne pouvaient être de se faire un parti dans -le royaume: ils prétendaient seulement vendre et livrer Quillebeuf aux -Hollandais, et introduire les ennemis en Normandie. Ce fut plutôt une -lâche trahison mal ourdie qu’une conspiration. Le supplice de tous les -coupables fut le seul événement que produisit ce crime insensé et -inutile, dont à peine on se souvient aujourd’hui. - -S’il y eut quelques séditions dans les provinces, ce ne furent que de -faibles émeutes populaires aisément réprimées. Les huguenots mêmes -furent toujours tranquilles jusqu’au temps où l’on démolit leurs -temples. Enfin, le roi parvint à faire d’une nation jusque-là turbulente -un peuple paisible qui ne fut dangereux qu’aux ennemis, après l’avoir -été à lui-même pendant plus de cent années. Les mœurs s’adoucirent sans -faire tort au courage[200]. - -Les maisons que tous les seigneurs bâtirent ou achetèrent dans Paris, et -leurs femmes qui y vécurent avec dignité, formèrent des écoles de -politesse, qui retirèrent peu-à-peu les jeunes gens de cette vie de -cabaret qui fut encore long-temps à la mode, et qui n’inspirait qu’une -débauche hardie. Les mœurs tiennent à si peu de chose, que la coutume -d’aller à cheval dans Paris entretenait une disposition aux querelles -fréquentes, qui cessèrent quand cet usage fut aboli. La décence, dont on -fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société -chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit -à la longue plus solides. Les trahisons et les grands crimes, qui ne -déshonorent point les hommes dans les temps de faction et de trouble, ne -furent presque plus connus. Les horreurs des Brinvilliers et des Voisin -ne furent que des orages passagers, sous un ciel d’ailleurs serein; et -il serait aussi déraisonnable de condamner une nation sur les crimes -éclatants de quelques particuliers, que de la canoniser sur la réforme -de la Trappe. - -Tous les différents états de la vie étaient auparavant reconnaissables -par des défauts qui les caractérisaient. Les militaires et les jeunes -gens qui se destinaient à la profession des armes avaient une vivacité -emportée; les gens de justice, une gravité rebutante, à quoi ne -contribuait pas peu l’usage d’aller toujours en robe, même à la cour. Il -en était de même des universités et des médecins. Les marchands -portaient encore de petites robes lorsqu’ils s’assemblaient, et qu’ils -allaient chez les ministres, et les plus grands commerçants étaient -alors des hommes grossiers; mais les maisons, les spectacles, les -promenades publiques, où l’on commençait à se rassembler pour goûter une -vie plus douce, rendirent peu-à-peu l’extérieur de tous les citoyens -presque semblable. On s’aperçoit aujourd’hui, jusque dans le fond d’une -boutique, que la politesse a gagné toutes les conditions. Les provinces -se sont ressenties avec le temps de tous ces changements. - -On est parvenu enfin à ne plus mettre le luxe que dans le goût et dans -la commodité. La foule de pages et de domestiques de livrée a disparu, -pour mettre plus d’aisance dans l’intérieur des maisons. On a laissé la -vaine pompe et le faste extérieur aux nations chez lesquelles on ne sait -encore que se montrer en public, et où l’on ignore l’art de vivre. - -L’extrême facilité introduite dans le commerce du monde, l’affabilité, -la simplicité, la culture de l’esprit, ont fait de Paris une ville qui, -pour la douceur de la vie, l’emporte probablement de beaucoup sur Rome -et sur Athènes, dans le temps de leur splendeur. - -Cette foule de secours toujours prompts, toujours ouverts pour toutes -les sciences, pour tous les arts, les goûts, et les besoins; tant -d’utilités solides réunies avec tant de choses agréables, jointes à -cette franchise particulière aux Parisiens, tout cela engage un grand -nombre d’étrangers à voyager ou à faire leur séjour dans cette patrie de -la société. Si quelques natifs en sortent, ce sont ceux qui, appelés -ailleurs par leurs talents, sont un témoignage honorable à leur pays; ou -c’est le rebut de la nation, qui essaie de profiter de la considération -qu’elle inspire; ou bien ce sont des émigrants qui préfèrent encore leur -religion à leur patrie, et qui vont ailleurs chercher la misère ou la -fortune, à l’exemple de leurs pères chassés de France par la fatale -injure faite aux cendres du grand Henri IV, lorsqu’on anéantit sa loi -perpétuelle appelée l’_Édit de Nantes_; ou enfin ce sont des officiers -mécontents du ministère, des accusés qui ont échappé aux formes -rigoureuses d’une justice quelquefois mal administrée; et c’est ce qui -arrive dans tous les pays de la terre. - -On s’est plaint de ne plus voir à la cour autant de hauteur dans les -esprits qu’autrefois. Il n’y a plus en effet de petits tyrans, comme du -temps de la fronde, et sous Louis XIII, et dans les siècles précédents; -mais la véritable grandeur s’est retrouvée dans cette foule de noblesse, -si long-temps avilie à servir auparavant des sujets trop puissants. On -voit des gentilshommes, des citoyens qui se seraient crus honorés -autrefois d’être domestiques de ces seigneurs, devenus leurs égaux, et -très souvent leurs supérieurs dans le service militaire; et plus le -service en tout genre prévaut sur les titres, plus un état est -florissant. - -On a comparé le siècle de Louis XIV à celui d’Auguste. Ce n’est pas que -la puissance et les événements personnels soient comparables. Rome et -Auguste étaient dix fois plus considérables dans le monde que Louis XIV -et Paris; mais il faut se souvenir qu’Athènes a été égale à l’empire -romain, dans toutes les choses qui ne tirent pas leur prix de la force -et de la puissance. Il faut encore songer que s’il n’y a rien -aujourd’hui dans le monde tel que l’ancienne Rome et qu’Auguste, -cependant toute l’Europe ensemble est très supérieure à tout l’empire -romain. Il n’y avait du temps d’Auguste qu’une seule nation, et il y en -a aujourd’hui plusieurs, policées, guerrières, éclairées, qui possèdent -des arts que les Grecs et les Romains ignorèrent; et de ces nations il -n’y en a aucune qui ait eu plus d’éclat en tout genre, depuis environ un -siècle, que la nation formée, en quelque sorte, par Louis XIV. - - - - -CHAPITRE XXX. - -Finances et réglements. - - -Si l’on compare l’administration de Colbert à toutes les administrations -précédentes, la postérité chérira cet homme dont le peuple insensé -voulut déchirer le corps après sa mort. Les Français lui doivent -certainement leur industrie et leur commerce, et par conséquent cette -opulence dont les sources diminuent quelquefois dans la guerre, mais qui -se rouvrent toujours avec abondance dans la paix. Cependant, en 1702, on -avait encore l’ingratitude de rejeter sur Colbert la langueur qui -commençait à se faire sentir dans les nerfs de l’état. Un -Bois-Guillebert[201], lieutenant-général au bailliage de Rouen, fit -imprimer dans ce temps-là le _Détail de la France_ en deux petits -volumes, et prétendit que tout avait été en décadence depuis 1660. -C’était précisément le contraire. La France n’avait jamais été si -florissante que depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu’à la guerre de -1689; et, même dans cette guerre, le corps de l’état commençant à être -malade, se soutint par la vigueur que Colbert avait répandue dans tous -ses membres. L’auteur du _Détail_ prétendit que, depuis 1660, les -biens-fonds du royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien -n’était ni plus faux ni moins vraisemblable. Cependant ses arguments -captieux persuadèrent ce paradoxe ridicule à ceux qui voulurent être -persuadés. C’est ainsi qu’en Angleterre, dans les temps les plus -florissants, on voit cent papiers publics qui démontrent que l’état est -ruiné[202]. - -Il était plus aisé en France qu’ailleurs de décrier le ministère des -finances dans l’esprit des peuples. Ce ministère est le plus odieux, -parceque les impôts le sont toujours: il régnait d’ailleurs en général -dans la finance autant de préjugés et d’ignorance que dans la -philosophie. - -On s’est instruit si tard, que de nos jours même on a entendu, en 1718, -le parlement en corps dire au duc d’Orléans que «la valeur intrinsèque -du marc d’argent est de vingt-cinq livres;» comme s’il y avait une autre -valeur réelle intrinsèque que celle du poids et du titre: et le duc -d’Orléans, tout éclairé qu’il était, ne le fut pas assez pour relever -cette méprise du parlement. - -Colbert arriva au maniement des finances avec de la science et du -génie[203]. Il commença, comme le duc de Sulli, par arrêter les abus et -les pillages, qui étaient énormes. La recette fut simplifiée autant -qu’il était possible; et, par une économie qui tient du prodige, il -augmenta le trésor du roi en diminuant les tailles. On voit, par l’édit -mémorable de 1664, qu’il y avait tous les ans un million de ce temps-là -destiné à l’encouragement des manufactures et du commerce maritime. Il -négligea si peu les campagnes, abandonnées jusqu’à lui à la rapacité des -traitants, que des négociants anglais s’étant adressés à M. Colbert de -Croissi, son frère, ambassadeur à Londres, pour fournir en France des -bestiaux d’Irlande et des salaisons pour les colonies, en 1667, le -contrôleur-général répondit que depuis quatre ans on en avait à revendre -aux étrangers. - -Pour parvenir à cette heureuse administration, il avait fallu une -chambre de justice, et de grandes réformes. Il fut obligé de retrancher -huit millions et plus de rentes sur la ville, acquises à vil prix, que -l’on remboursa sur le pied de l’achat. Ces divers changements exigèrent -des édits. Le parlement était en possession de les vérifier depuis -François Iᵉʳ. Il fut proposé de les enregistrer seulement à la chambre -des comptes; mais l’usage ancien prévalut. Le roi alla lui-même au -parlement faire vérifier ses édits en 1664[204]. - -Il se souvenait toujours de la fronde, de l’arrêt de proscription contre -un cardinal[205], son premier ministre, des autres arrêts par lesquels -on avait saisi les deniers royaux, pillé les meubles et l’argent des -citoyens attachés à la couronne[206]. Tous ces excès ayant commencé par -des remontrances sur des édits concernant les revenus de l’état, il -ordonna, en 1667, que le parlement ne fît jamais de représentation que -dans la huitaine, après avoir enregistré avec obéissance. Cet édit fut -encore renouvelé en 1673. Aussi, dans tout le cours de son -administration, il n’essuya aucune remontrance d’aucune cour de -judicature, excepté dans la fatale année de 1709, où le parlement de -Paris représenta inutilement le tort que le ministre des finances fesait -à l’état par la variation du prix de l’or et de l’argent. - -Presque tous les citoyens ont été persuadés que si le parlement s’était -toujours borné à faire sentir au souverain, en connaissance de cause, -les malheurs et les besoins du peuple, les dangers des impôts, les -périls encore plus grands de la vente de ces impôts à des traitants qui -trompaient le roi et opprimaient le peuple, cet usage des remontrances -aurait été une ressource sacrée de l’état, un frein à l’avidité des -financiers, et une leçon continuelle aux ministres. Mais les étranges -abus d’un remède si salutaire avaient tellement irrité Louis XIV, qu’il -ne vit que les abus, et proscrivit le remède. L’indignation qu’il -conserva toujours dans son cœur fut portée si loin, qu’en 1669 (13 -août), il alla encore lui-même au parlement, pour y révoquer les -priviléges de noblesse qu’il avait accordés dans sa minorité, en 1644, à -toutes les cours supérieures. - -Mais, malgré cet édit, enregistré en présence du roi, l’usage a subsisté -de laisser jouir de la noblesse tous ceux dont les pères ont exercé -vingt ans une charge de judicature dans une cour supérieure, ou qui -sont morts dans leurs emplois. - -En mortifiant ainsi une compagnie de magistrats, il voulut encourager la -noblesse, qui défend la patrie, et les agriculteurs, qui la nourrissent. -Déjà, par son édit de 1666, il avait accordé deux mille francs de -pension, qui en font près de quatre aujourd’hui, à tout gentilhomme qui -aurait eu douze enfants, et mille à qui en aurait eu dix. La moitié de -cette gratification était assurée à tous les habitants des villes -exemptes de tailles; et, parmi les taillables, tout père de famille qui -avait ou qui avait eu dix enfants, était à l’abri de toute imposition. - -Il est vrai que le ministre Colbert ne fit pas tout ce qu’il pouvait -faire, encore moins ce qu’il voulait. Les hommes n’étaient pas alors -assez éclairés; et dans un grand royaume, il y a toujours de grands -abus. La taille arbitraire, la multiplicité des droits, les douanes de -province à province, qui rendent une partie de la France étrangère à -l’autre, et même ennemie, l’inégalité des mesures d’une ville à l’autre, -vingt autres maladies du corps politique ne purent être guéries[207]. - -La plus grande faute qu’on reproche à ce ministre est de n’avoir pas -osé encourager l’exportation des blés. Il y avait long-temps qu’on n’en -portait plus à l’étranger. La culture avait été négligée dans les orages -du ministère de Richelieu; elle le fut davantage dans les guerres -civiles de la fronde. Une famine, en 1661, acheva la ruine des -campagnes, ruine pourtant que la nature, secondée du travail, est -toujours prête à réparer. Le parlement de Paris rendit, dans cette année -malheureuse, un arrêt qui paraissait juste dans son principe, mais qui -fut presque aussi funeste dans les conséquences que tous les arrêts -arrachés à cette compagnie pendant la guerre civile. Il fut défendu aux -marchands, sous les peines les plus graves, de contracter aucune -association pour ce commerce, et à tous particuliers de faire un amas de -grains. Ce qui était bon dans une disette passagère, devenait pernicieux -à la longue, et décourageait tous les agriculteurs. Casser un tel arrêt, -dans un temps de crise et de préjugés, c’eût été soulever les peuples. - -Le ministre n’eut d’autres ressources que d’acheter chèrement chez les -étrangers les mêmes blés que les Français leur avaient précédemment -vendus dans les années d’abondance. Le peuple fut nourri, mais il en -coûta beaucoup à l’état; et l’ordre que M. Colbert avait déjà remis dans -les finances rendit cette perte légère. - -La crainte de retomber dans la disette ferma nos ports à l’exportation -du blé. Chaque intendant, dans sa province, se fit même un mérite de -s’opposer au transport des grains dans la province voisine. On ne put, -dans les bonnes années, vendre ses grains que par une requête au -conseil. Cette fatale administration semblait excusable par l’expérience -du passé. Tout le conseil craignait que le commerce du blé ne le forçât -de racheter encore à grands frais des autres nations une denrée si -nécessaire, que l’intérêt et l’imprévoyance des cultivateurs auraient -vendue à vil prix. - -Le laboureur alors, plus timide que le conseil, craignit de se ruiner à -créer une denrée dont il ne pouvait espérer un grand profit; et les -terres ne furent pas aussi bien cultivées qu’elles auraient dû l’être. -Toutes les autres branches de l’administration étant florissantes, -empêchèrent Colbert de remédier au défaut de la principale. - -C’est la seule tache de son ministère: elle est grande; mais, ce qui -l’excuse, ce qui prouve combien il est malaisé de détruire les préjugés -dans l’administration française, et comme il est difficile de faire le -bien, c’est que cette faute, sentie par tous les citoyens habiles, n’a -été réparée par aucun ministre, pendant cent années entières, jusqu’à -l’époque mémorable de 1764, où un contrôleur-général[208] plus éclairé a -tiré la France d’une misère profonde en rendant le commerce des grains -libre, avec des restrictions à peu près semblables à celles dont on use -en Angleterre[209]. - -Colbert, pour fournir à-la-fois aux dépenses des guerres, des bâtiments, -et des plaisirs, fut obligé de rétablir, vers l’an 1672, ce qu’il avait -voulu d’abord abolir pour jamais; impôts en parti, rentes, charges -nouvelles, augmentations de gages; enfin, ce qui soutient l’état quelque -temps, et l’obère pour des siècles. - -Il fut emporté hors de ses mesures; car, par toutes les instructions qui -restent de lui, on voit qu’il était persuadé que la richesse d’un pays -ne consiste que dans le nombre des habitants, la culture des terres, le -travail industrieux et le commerce: on voit que le roi, possédant très -peu de domaines particuliers, et n’étant que l’administrateur des biens -de ses sujets, ne peut être véritablement riche que par des impôts aisés -à percevoir, et également répartis. - -Il craignait tellement de livrer l’état aux traitants, que, quelque -temps après la dissolution de la chambre de justice qu’il avait fait -ériger contre eux, il fit rendre un arrêt du conseil, qui établissait la -peine de mort contre ceux qui avanceraient de l’argent sur de nouveaux -impôts. Il voulait, par cet arrêt comminatoire, qui ne fut jamais -imprimé, effrayer la cupidité des gens d’affaires. Mais bientôt après il -fut obligé de se servir d’eux, sans même révoquer l’arrêt: le roi -pressait, et il fallait des moyens prompts. - -Cette invention, apportée d’Italie en France par Catherine de Médicis, -avait tellement corrompu le gouvernement, par la facilité funeste -qu’elle donne, qu’après avoir été supprimée dans les belles années de -Henri IV, elle reparut dans tout le règne de Louis XIII, et infecta -surtout les derniers temps de Louis XIV. - -Enfin, Sulli enrichit l’état par une économie sage, que secondait un roi -aussi parcimonieux que vaillant, un roi soldat à la tête de son armée, -et père de famille avec son peuple. Colbert soutint l’état, malgré le -luxe d’un maître fastueux, qui prodiguait tout pour rendre son règne -éclatant. - -On sait qu’après la mort de Colbert[210], lorsque le roi se proposa de -mettre Le Pelletier à la tête des finances, Le Tellier lui dit: «Sire, -il n’est pas propre à cet emploi.--Pourquoi? dit le roi.--Il n’a pas -l’ame assez dure, dit Le Tellier.--Mais vraiment, reprit le roi, je ne -veux pas qu’on traite durement mon peuple.» En effet, ce nouveau -ministre était bon et juste; mais, lorsqu’en 1688 on fut replongé dans -la guerre, et qu’il fallut se soutenir contre la ligue d’Augsbourg, -c’est-à-dire contre presque toute l’Europe, il se vit chargé d’un -fardeau que Colbert avait trouvé trop lourd: le facile et malheureux -expédient d’emprunter et de créer des rentes fut sa première ressource. -Ensuite on voulut diminuer le luxe, ce qui, dans un royaume rempli de -manufactures, est diminuer l’industrie et la circulation, et ce qui -n’est convenable qu’à une nation qui paie son luxe à l’étranger. - -Il fut ordonné que tous les meubles d’argent massif, qu’on voyait alors -en assez grand nombre chez les grands seigneurs, et qui étaient une -preuve de l’abondance, seraient portés à la Monnaie. Le roi donna -l’exemple: il se priva de toutes ces tables d’argent, de ces -candélabres, de ces grands canapés d’argent massif, et de tous ces -autres meubles qui étaient des chefs-d’œuvre de ciselure des mains de -Ballin, homme unique en son genre, et tous exécutés sur les dessins de -Lebrun. Ils avaient coûté dix millions: on en retira trois. Les meubles -d’argent orfévri des particuliers produisirent trois autres millions. La -ressource était faible. - -On fit ensuite une de ces énormes fautes dont le ministère ne s’est -corrigé que dans nos derniers temps; ce fut d’altérer les monnaies, de -faire des refontes inégales, de donner aux écus une valeur non -proportionnée à celle des quarts: il arriva que, les quarts étant plus -forts et les écus plus faibles, tous les quarts furent portés dans le -pays étranger; ils y furent frappés en écus, sur lesquels il y avait à -gagner en les reversant en France. Il faut qu’un pays soit bien bon par -lui-même, pour subsister encore avec force après avoir essuyé si souvent -de pareilles secousses. On n’était pas encore instruit: la finance était -alors, comme la physique, une science de vaines conjectures. Les -traitants étaient des charlatans qui trompaient le ministère; il en -coûta quatre-vingts millions à l’état. Il faut vingt ans de peines pour -réparer de pareilles brèches. - -Vers les années 1691 et 1692, les finances de l’état parurent donc -sensiblement dérangées. Ceux qui attribuaient l’affaiblissement des -sources de l’abondance aux profusions de Louis XIV dans ses bâtiments, -dans les arts, et dans les plaisirs, ne savaient pas qu’au contraire les -dépenses qui encouragent l’industrie enrichissent un état[211]. C’est la -guerre qui appauvrit nécessairement le trésor public, à moins que les -dépouilles des vaincus ne le remplissent. Depuis les anciens Romains, je -ne connais aucune nation qui se soit enrichie par des victoires. -L’Italie, au seizième siècle, n’était riche que par le commerce. La -Hollande n’eût pas subsisté long-temps si elle se fût bornée à enlever -la flotte d’argent des Espagnols, et si les grandes Indes n’avaient pas -été l’aliment de sa puissance. L’Angleterre s’est toujours appauvrie par -la guerre, même en détruisant les flottes françaises; et le commerce -seul l’a enrichie. Les Algériens, qui n’ont guère que ce qu’ils gagnent -par les pirateries, sont un peuple très misérable. - -Parmi les nations de l’Europe, la guerre, au bout de quelques années, -rend le vainqueur presque aussi malheureux que le vaincu. C’est un -gouffre où tous les canaux de l’abondance s’engloutissent. L’argent -comptant, ce principe de tous les biens et de tous les maux, levé avec -tant de peine dans les provinces, se rend dans les coffres de cent -entrepreneurs, dans ceux de cent partisans qui avancent les fonds, et -qui achètent, par ces avances, le droit de dépouiller la nation au nom -du souverain. Les particuliers alors, regardant le gouvernement comme -leur ennemi, enfouissent leur argent; et le défaut de circulation fait -languir le royaume. - -Nul remède précipité ne peut suppléer à un arrangement fixe et stable, -établi de longue main, et qui pourvoit de loin aux besoins imprévus. On -établit la capitation en 1695[212]. Elle fut supprimée à la paix de -Rysvick, et rétablie ensuite. Le contrôleur-général, Pontchartrain, -vendit des lettres de noblesse pour deux mille écus en 1696: cinq cents -particuliers en achetèrent; mais la ressource fut passagère, et la -honte durable. On obligea tous les nobles, anciens et nouveaux, de faire -enregistrer leurs armoiries, et de payer la permission de cacheter leurs -lettres avec leurs armes. Des maltôtiers traitèrent de cette affaire, et -avancèrent l’argent. Le ministère n’eut presque jamais recours qu’à ces -petites ressources, dans un pays qui en eût pu fournir de plus grandes. - -On n’osa imposer le dixième que dans l’année 1710. Mais ce dixième, levé -à la suite de tant d’autres impôts onéreux, parut si dur, qu’on n’osa -pas l’exiger avec rigueur. Le gouvernement n’en retira pas vingt-cinq -millions annuels, à quarante francs le marc. - -Colbert avait peu changé la valeur numéraire des monnaies. Il vaut mieux -ne la point changer du tout. L’argent et l’or, ces gages d’échange, -doivent être des mesures invariables. Il n’avait poussé la valeur -numéraire du marc d’argent, de vingt-six francs où il l’avait trouvée, -qu’à vingt-sept et à vingt-huit; et après lui, dans les dernières années -de Louis XIV, on étendit cette dénomination jusqu’à quarante livres -idéales: ressource fatale, par laquelle le roi était soulagé un moment, -pour être ruiné ensuite; car, au lieu d’un marc d’argent, on ne lui en -donnait presque plus que la moitié. Celui qui devait vingt-six livres en -1668 donnait un marc, et qui devait quarante livres ne donnait qu’à peu -près ce même marc en 1710. Les diminutions qui suivirent dérangèrent le -peu qui restait de commerce autant qu’avait fait l’augmentation. - -On aurait trouvé une ressource dans un papier de crédit; mais ce papier -doit être établi dans un temps de prospérité, pour se soutenir dans un -temps malheureux. - -Le ministre Chamillart commença, en 1706, à payer en billets de monnaie, -en billets de subsistance, d’ustensiles; et comme cette monnaie de -papier n’était pas reçue dans les coffres du roi, elle fut décriée -presque aussitôt qu’elle parut. On fut réduit à continuer de faire des -emprunts onéreux, à consommer d’avance quatre années des revenus de la -couronne[213]. - -On fit toujours ce qu’on appelle des affaires extraordinaires: on créa -des charges ridicules, toujours achetées par ceux qui veulent se mettre -à l’abri de la taille; car l’impôt de la taille étant avilissant en -France, et les hommes étant nés vains, l’appât qui les décharge de cette -honte fait toujours des dupes; et les gages considérables attachés à ces -nouvelles charges invitent à les acheter dans des temps difficiles, -parcequ’on ne fait pas réflexion qu’elles seront supprimées dans des -temps moins fâcheux. Ainsi, en 1707, on inventa la dignité des -conseillers du roi rouleurs et courtiers de vin, et cela produisit cent -quatre-vingt mille livres. On imagina des greffiers royaux, des -subdélégués des intendants des provinces. On inventa des conseillers du -roi contrôleurs aux empilements des bois, des conseillers de police, des -charges de barbiers-perruquiers, des contrôleurs-visiteurs de beurre -frais, des essayeurs de beurre salé[214]. Ces extravagances font rire -aujourd’hui; mais alors elles fesaient pleurer. - -Le contrôleur-général Desmarets, neveu de l’illustre Colbert, ayant, en -1708, succédé à Chamillart, ne put guérir un mal que tout rendait -incurable. - -La nature conspira avec la fortune pour accabler l’état. Le cruel hiver -de 1709 força le roi de remettre aux peuples neuf millions de tailles -dans le temps qu’il n’avait pas de quoi payer ses soldats. La disette -des denrées fut si excessive, qu’il en coûta quarante-cinq millions pour -les vivres de l’armée. La dépense de cette année 1709 montait à deux -cent vingt et un millions, et le revenu ordinaire du roi n’en produisit -pas quarante-neuf. Il fallut donc ruiner l’état pour que les ennemis ne -s’en rendissent pas les maîtres. Le désordre s’accrut tellement, et fut -si peu réparé, que, long-temps après la paix, au commencement de l’année -1715, le roi fut obligé de faire négocier trente-deux millions de -billets, pour en avoir huit en espèces. Enfin, il laissa à sa mort deux -milliards six cents millions de dettes, à vingt-huit livres le marc, à -quoi les espèces se trouvèrent alors réduites, ce qui fait environ -quatre milliards cinq cents millions de notre monnaie courante en 1760. - -Il est étonnant, mais il est vrai que cette immense dette n’aurait point -été un fardeau impossible à soutenir, s’il y avait eu alors un commerce -florissant, un papier de crédit établi, et des compagnies solides qui -eussent répondu de ce papier, comme en Suède, en Angleterre, à Venise, -et en Hollande; car, lorsqu’un état puissant ne doit qu’à lui-même, la -confiance et la circulation suffisent pour payer[215]; mais il s’en -fallait beaucoup que la France eût alors assez de ressorts pour faire -mouvoir une machine si vaste et si compliquée, dont le poids l’écrasait. - -Louis XIV, dans son règne, dépensa dix-huit milliards; ce qui revient, -année commune, à trois cent trente millions d’aujourd’hui, en compensant -l’une par l’autre les augmentations et les diminutions numéraires des -monnaies. - -Sous l’administration du grand Colbert, les revenus ordinaires de la -couronne n’allaient qu’à cent dix-sept millions à vingt-sept livres, et -puis à vingt-huit livres le marc d’argent. Ainsi tout le surplus fut -toujours fourni en affaires extraordinaires. Colbert, le plus grand -ennemi de cette funeste ressource, fut obligé d’y avoir recours pour -servir promptement. Il emprunta huit cents millions, valeur de notre -temps, dans la guerre de 1672. Il restait au roi très peu d’anciens -domaines de la couronne. Ils sont déclarés inaliénables par tous les -parlements du royaume, et cependant ils sont presque tous aliénés. Le -revenu du roi consiste aujourd’hui dans celui de ses sujets; c’est une -circulation perpétuelle de dettes et de paiements. Le roi doit aux -citoyens plus de millions numéraires par an, sous le nom de rentes de -l’Hôtel de ville, qu’aucun roi n’en a jamais retiré des domaines de la -couronne. - -Pour se faire une idée de ce prodigieux accroissement de taxes, de -dettes, de richesses, de circulation, et en même temps d’embarras et de -peines, qu’on a éprouvés en France et dans les autres pays, on peut -considérer qu’à la mort de François Iᵉʳ l’état devait environ trente -mille livres de rentes perpétuelles sur l’Hôtel de ville, et qu’à -présent il en doit plus de quarante-cinq millions. - -Ceux qui ont voulu comparer les revenus de Louis XIV avec ceux de Louis -XV ont trouvé, en ne s’arrêtant qu’au revenu fixe et courant, que Louis -XIV était beaucoup plus riche en 1683, époque de la mort de Colbert, -avec cent dix-sept millions de revenu, que son successeur ne l’était, en -1730, avec près de deux cents millions; et cela est très vrai, en ne -considérant que les rentes fixes et ordinaires de la couronne; car cent -dix-sept millions numéraires au marc de vingt-huit livres sont une -somme plus forte que deux cents millions à quarante-neuf livres, à quoi -se montait le revenu du roi en 1730; et de plus, il faut compter les -charges augmentées par les emprunts de la couronne; mais aussi les -revenus du roi, c’est-à-dire de l’état, sont accrus depuis, et -l’intelligence des finances s’est perfectionnée au point que, dans la -guerre ruineuse de 1741, il n’y a pas eu un moment de discrédit. On a -pris le parti de faire des fonds d’amortissement, comme chez les -Anglais: il a fallu adopter une partie de leur système de finance, ainsi -que leur philosophie; et si, dans un état purement monarchique, on -pouvait introduire ces papiers circulants qui doublent au moins la -richesse de l’Angleterre, l’administration de la France acquerrait son -dernier degré de perfection, mais perfection trop voisine de l’abus dans -une monarchie[216]. - -Il y avait environ cinq cents millions numéraires d’argent monnayé dans -le royaume en 1683; et il y en avait environ douze cents en 1730, de la -manière dont on compte aujourd’hui. Mais le numéraire, sous le ministère -du cardinal de Fleury, fut presque le double du numéraire du temps de -Colbert. Il paraît donc que la France n’était environ que d’un sixième -plus riche en espèces circulantes depuis la mort de Colbert. Elle l’est -beaucoup davantage en matières d’argent et d’or travaillées et mises en -œuvre pour le service et pour le luxe. Il n’y en avait pas pour quatre -cents millions de notre monnaie d’aujourd’hui, en 1690; et vers l’an -1730, on en possédait autant que d’espèces circulantes. Rien ne fait -voir plus évidemment combien le commerce, dont Colbert ouvrit les -sources, s’est accru lorsque ses canaux, fermés par les guerres, ont été -débouchés. L’industrie s’est perfectionnée, malgré l’émigration de tant -d’artistes que dispersa la révocation de l’édit de Nantes; et cette -industrie augmente encore tous les jours. La nation est capable d’aussi -grandes choses, et de plus grandes encore que sous Louis XIV, parceque -le génie et le commerce se fortifient toujours quand on les encourage. - -A voir l’aisance des particuliers, ce nombre prodigieux de maisons -agréables bâties dans Paris et dans les provinces, cette quantité -d’équipages, ces commodités, ces recherches qu’on nomme _luxe_, on -croirait que l’opulence est vingt fois plus grande qu’autrefois. Tout -cela est le fruit d’un travail ingénieux, encore plus que de la -richesse. Il n’en coûte guère plus aujourd’hui pour être agréablement -logé, qu’il n’en coûtait pour l’être mal sous Henri IV. Une belle glace -de nos manufactures orne nos maisons à bien moins de frais que les -petites glaces qu’on tirait de Venise. Nos belles et parantes étoffes -sont moins chères que celles de l’étranger, qui ne les valaient pas. - -Ce n’est point en effet l’argent et l’or qui procurent une vie commode, -c’est le génie. Un peuple qui n’aurait que ces métaux serait très -misérable: un peuple qui, sans ces métaux, mettrait heureusement en -œuvre toutes les productions de la terre, serait véritablement le peuple -riche. La France a cet avantage, avec beaucoup plus d’espèces qu’il n’en -faut pour la circulation. - -L’industrie s’étant perfectionnée dans les villes, s’est accrue dans les -campagnes. Il s’élèvera toujours des plaintes sur le sort des -cultivateurs. On les entend dans tous les pays du monde, et ces murmures -sont presque partout ceux des oisifs opulents, qui condamnent le -gouvernement beaucoup plus qu’ils ne plaignent les peuples. Il est vrai -que presque en tout pays, si ceux qui passent leurs jours dans les -travaux rustiques avaient le loisir de murmurer, ils s’élèveraient -contre les exactions qui leur enlèvent une partie de leur substance. Ils -détesteraient la nécessité de payer des taxes qu’ils ne se sont point -imposées, et de porter le fardeau de l’état sans participer aux -avantages des autres citoyens. Il n’est pas du ressort de l’histoire -d’examiner comment le peuple doit contribuer sans être foulé, et de -marquer le point précis, si difficile à trouver, entre l’exécution des -lois et l’abus des lois, entre les impôts et les rapines; mais -l’histoire doit faire voir qu’il est impossible qu’une ville soit -florissante sans que les campagnes d’alentour soient dans l’abondance; -car certainement ce sont ces campagnes qui la nourrissent. On entend, à -des jours réglés, dans toutes les villes de France, des reproches de -ceux à qui leur profession permet de déclamer en public contre toutes -les différentes branches de consommation auxquelles on donne le nom de -_luxe_. Il est évident que les aliments de ce luxe ne sont fournis que -par le travail industrieux des cultivateurs; travail toujours chèrement -payé. - -On a planté plus de vignes, et on les a mieux travaillées: on a fait de -nouveaux vins qu’on ne connaissait pas auparavant, tels que ceux de -Champagne, auxquels on a su donner la couleur, la sève, et la force de -ceux de Bourgogne, et qu’on débite chez l’étranger avec un grand -avantage: cette augmentation des vins a produit celle des eaux-de-vie. -La culture des jardins, des légumes, des fruits, a reçu de prodigieux -accroissements, et le commerce des comestibles avec les colonies de -l’Amérique en a été augmenté: les plaintes qu’on a de tout temps fait -éclater sur la misère de la campagne ont cessé alors d’être fondées. -D’ailleurs, dans ces plaintes vagues on ne distingue pas les -cultivateurs, les fermiers, d’avec les manœuvres. Ceux-ci ne vivent que -du travail de leurs mains; et cela est ainsi dans tous les pays du -monde, où le grand nombre doit vivre de sa peine. Mais il n’y a guère de -royaume dans l’univers où le cultivateur, le fermier, soit plus à son -aise que dans quelques provinces de France; et l’Angleterre seule peut -lui disputer cet avantage. La taille proportionnelle, substituée à -l’arbitraire dans quelques provinces, a contribué encore à rendre plus -solides les fortunes des cultivateurs qui possèdent des charrues, des -vignobles, des jardins. Le manœuvre, l’ouvrier, doit être réduit au -nécessaire pour travailler: telle est la nature de l’homme. Il faut que -ce grand nombre d’hommes soit pauvre, mais il ne faut pas qu’il soit -misérable[217]. - -Le moyen ordre s’est enrichi par l’industrie. Les ministres et les -courtisans ont été moins opulents, parceque l’argent ayant augmenté -numériquement de près de moitié, les appointements et les pensions sont -restés les mêmes, et le prix des denrées est monté à plus du double: -c’est ce qui est arrivé dans tous les pays de l’Europe. Les droits, les -honoraires, sont partout restés sur l’ancien pied. Un électeur, qui -reçoit l’investiture de ses états, ne paie que ce que ses prédécesseurs -payaient du temps de l’empereur Charles IV, au quatorzième siècle; et il -n’est dû qu’un écu au secrétaire de l’empereur dans cette cérémonie. - -Ce qui est bien plus étrange, c’est que tout ayant augmenté, valeur -numéraire des monnaies, quantité des matières d’or et d’argent, prix des -denrées, cependant la paie du soldat est restée au même taux qu’elle -était il y a deux cents ans: on donne cinq sous numéraires aux -fantassins, comme on les donnait du temps de Henri IV[218]. Aucun de ce -grand nombre d’hommes ignorants, qui vendent leur vie à si bon marché, -ne sait qu’attendu le surhaussement des espèces et la cherté des -denrées, il reçoit environ deux tiers moins que les soldats de Henri IV. -S’il le savait, s’il demandait une paie de deux tiers plus haute, il -faudrait bien la lui donner: il arriverait alors que chaque puissance de -l’Europe entretiendrait les deux tiers moins de troupes; les forces se -balanceraient de même; la culture de la terre et les manufactures en -profiteraient. - -Il faut encore observer que les gains du commerce ayant augmenté, et -les appointements de toutes les grandes charges ayant diminué de valeur -réelle, il s’est trouvé moins d’opulence qu’autrefois chez les grands, -et plus dans le moyen ordre; et cela même a mis moins de distance entre -les hommes. Il n’y avait autrefois de ressource pour les petits que de -servir les grands: aujourd’hui l’industrie a ouvert mille chemins qu’on -ne connaissait pas il y a cent ans. Enfin, de quelque manière que les -finances de l’état soient administrées, la France possède dans le -travail d’environ vingt millions d’habitants un trésor inestimable. - - - - -CHAPITRE XXXI. - -Des sciences. - - -Ce siècle heureux, qui vit naître une révolution dans l’esprit humain, -n’y semblait pas destiné; car, à commencer par la philosophie, il n’y -avait pas d’apparence, du temps de Louis XIII, qu’elle se tirât du chaos -où elle était plongée. L’inquisition d’Italie, d’Espagne, de Portugal, -avait lié les erreurs philosophiques aux dogmes de la religion: les -guerres civiles en France, et les querelles du calvinisme, n’étaient pas -plus propres à cultiver la raison humaine, que ne le fut le fanatisme du -temps de Cromwell en Angleterre. Si un chanoine de Thorn[219] avait -renouvelé l’ancien système planétaire des Chaldéens, oublié depuis si -long-temps, cette vérité était condamnée à Rome; et la congrégation du -saint-office, composée de sept cardinaux, ayant déclaré non seulement -hérétique, mais absurde, le mouvement de la terre, sans lequel il n’y a -point de véritable astronomie, le grand Galilée ayant demandé pardon à -l’âge de soixante et dix ans d’avoir eu raison, il n’y avait pas -d’apparence que la vérité pût être reçue sur la terre. - -Le chancelier Bacon avait montré de loin la route qu’on pouvait tenir: -Galilée avait découvert les lois de la chute des corps: Torricelli -commençait à connaître la pesanteur de l’air qui nous environne: on -avait fait quelques expériences à Magdebourg. Avec ces faibles essais, -toutes les écoles restaient dans l’absurdité, et le monde dans -l’ignorance. Descartes parut alors; il fit le contraire de ce qu’on -devait faire; au lieu d’étudier la nature, il voulut la deviner. Il -était le plus grand géomètre de son siècle; mais la géométrie laisse -l’esprit comme elle le trouve. Celui de Descartes était trop porté à -l’invention. Le premier des mathématiciens ne fit guère que des romans -de philosophie. Un homme qui dédaigna les expériences, qui ne cita -jamais Galilée, qui voulait bâtir sans matériaux, ne pouvait élever -qu’un édifice imaginaire. - -Ce qu’il y avait de romanesque réussit; et le peu de vérités mêlé à ces -chimères nouvelles fut d’abord combattu. Mais enfin ce peu de vérités -perça, à l’aide de la méthode qu’il avait introduite: car avant lui on -n’avait point de fil dans ce labyrinthe, et du moins il en donna un, -dont on se servit après qu’il se fut égaré. C’était beaucoup de détruire -les chimères du péripatétisme, quoique par d’autres chimères. Ces deux -fantômes se combattirent. Ils tombèrent l’un après l’autre, et la raison -s’éleva enfin sur leurs ruines. Il y avait à Florence une académie -d’expériences, sous le nom _del Cimento_, établie par le cardinal -Léopold de Médicis, vers l’an 1655. On sentait déjà, dans cette patrie -des arts, qu’on ne pouvait comprendre quelque chose du grand édifice de -la nature qu’en l’examinant pièce à pièce. Cette académie, après les -jours de Galilée, et dès le temps de Torricelli, rendit de grands -services. - -Quelques philosophes, en Angleterre, sous la sombre administration de -Cromwell, s’assemblèrent pour chercher en paix des vérités, tandis que -le fanatisme opprimait toute vérité. Charles II, rappelé sur le trône de -ses ancêtres, par le repentir et par l’inconstance de sa nation, donna -des lettres patentes à cette académie naissante; mais c’est tout ce que -le gouvernement donna. La société royale, ou plutôt la société libre de -Londres, travailla pour l’honneur de travailler. C’est de son sein que -sortirent, de nos jours, les découvertes sur la lumière, sur le principe -de la gravitation, sur l’aberration des étoiles fixes, sur la géométrie -transcendante, et cent autres inventions, qui pourraient, à cet égard, -faire appeler ce siècle le _siècle des Anglais_, aussi bien que celui de -Louis XIV. - -En 1666, M. Colbert, jaloux de cette nouvelle gloire, voulut que les -Français la partageassent; et, à la prière de quelques savants, il fit -agréer à Louis XIV l’établissement d’une académie des sciences. Elle fut -libre jusqu’en 1699, comme celle d’Angleterre, et comme l’académie -française. Colbert attira d’Italie Dominique Cassini, Huygens, de -Hollande, et Roëmer, de Danemark, par de fortes pensions. Roëmer -détermina la vitesse des rayons solaires; Huygens découvrit l’anneau et -un des satellites de Saturne, et Cassini les quatre autres. On doit à -Huygens, sinon la première invention des horloges à pendule, du moins -les vrais principes de la régularité de leurs mouvements, principes -qu’il déduisit d’une géométrie sublime[220]. On acquit peu-à-peu des -connaissances de toutes les parties de la vraie physique, en rejetant -tout système. Le public fut étonné de voir une chimie dans laquelle on -ne cherchait ni le grand-œuvre, ni l’art de prolonger la vie au-delà des -bornes de la nature; une astronomie qui ne prédisait pas les événements -du monde, une médecine indépendante des phases de la lune. La corruption -ne fut plus la mère des animaux et des plantes[221]. Il n’y eut plus de -prodiges dès que la nature fut mieux connue. On l’étudia dans toutes ses -productions. - -La géographie reçut des accroissements étonnants. A peine Louis XIV -a-t-il fait bâtir l’Observatoire, qu’il fait commencer, en 1669, une -méridienne par Dominique Cassini et par Picard. Elle est continuée vers -le nord, en 1683, par Lahire; et enfin Cassini la prolonge en 1700 -jusqu’à l’extrémité du Roussillon. C’est le plus beau monument de -l’astronomie, et il suffit pour éterniser ce siècle. - -On envoie, en 1672, des physiciens à la Cayenne, faire des observations -utiles. Ce voyage a été la première origine de la connaissance de -l’aplatissement de la terre, démontré depuis par le grand Newton; et il -a préparé à ces voyages plus fameux, qui, depuis, ont illustré le règne -de Louis XV. - -On fait partir, en 1700, Tournefort pour le Levant. Il y va recueillir -des plantes qui enrichissent le jardin royal, autrefois abandonné, remis -alors en honneur, et aujourd’hui devenu digne de la curiosité de -l’Europe. La bibliothèque royale, déjà nombreuse, s’enrichit sous Louis -XIV de plus de trente mille volumes; et cet exemple est si bien suivi de -nos jours, qu’elle en contient déjà plus de cent quatre-vingt -mille[222]. Il fait rouvrir l’école de droit, fermée depuis cent ans. Il -établit dans toutes les universités de France un professeur de droit -français. Il semble qu’il ne devrait pas y en avoir d’autres, et que les -bonnes lois romaines, incorporées à celles du pays, devraient former un -seul corps des lois de la nation[223]. - -Sous lui les journaux s’établissent. On n’ignore pas que le _Journal des -Savants_, qui commença en 1665, est le père de tous les ouvrages de ce -genre, dont l’Europe est aujourd’hui remplie, et dans lesquels trop -d’abus se sont glissés, comme dans les choses les plus utiles. - -L’académie des belles-lettres, formée d’abord, en 1663, de quelques -membres de l’académie française, pour transmettre à la postérité, par -des médailles, les actions de Louis XIV, devint utile au public dès -qu’elle ne fut plus uniquement occupée du monarque, et qu’elle -s’appliqua aux recherches de l’antiquité, et à une critique judicieuse -des opinions et des faits. Elle fit à peu près dans l’histoire ce que -l’académie des sciences fesait dans la physique; elle dissipa des -erreurs. - -L’esprit de sagesse et de critique, qui se communiquait de proche en -proche, détruisit insensiblement beaucoup de superstitions. C’est à -cette raison naissante qu’on dut la déclaration du roi de 1672, qui -défendit aux tribunaux d’admettre les simples accusations de -sorcellerie. On ne l’eût pas osé sous Henri IV et sous Louis XIII; et -si, depuis 1672, il y a eu encore des accusations de maléfices, les -juges n’ont condamné, d’ordinaire, les accusés que comme des -profanateurs, qui d’ailleurs employaient le poison[224]. - -Il était très commun auparavant d’éprouver les sorciers en les plongeant -dans l’eau, liés de cordes; s’ils surnageaient, ils étaient convaincus. -Plusieurs juges de province avaient ordonné ces épreuves, et elles -continuèrent encore long-temps parmi le peuple. Tout berger était -sorcier; et les amulettes, les anneaux constellés, étaient en usage dans -les villes. Les effets de la baguette de coudrier, avec laquelle on -croit découvrir les sources, les trésors, et les voleurs, passaient pour -certains, et ont encore beaucoup de crédit dans plus d’une province -d’Allemagne. Il n’y avait presque personne qui ne se fît tirer son -horoscope. On n’entendait parler que de secrets magiques; presque tout -était illusion. Des savants, des magistrats, avaient écrit sérieusement -sur ces matières. On distinguait parmi les auteurs une classe de -démonographes. Il y avait des règles pour discerner les vrais magiciens, -les vrais possédés d’avec les faux: enfin, jusque vers ces temps-là, on -n’avait guère adopté de l’antiquité que des erreurs en tout genre. - -Les idées superstitieuses étaient tellement enracinées chez les hommes, -que les comètes les effrayaient encore en 1680. On osait à peine -combattre cette crainte populaire. Jacques Bernouilli, l’un des grands -mathématiciens de l’Europe, en répondant, à propos de cette comète, aux -partisans du préjugé, dit que la chevelure de la comète ne peut être un -signe de la colère divine, parceque cette chevelure est éternelle; mais -que la queue pourrait bien en être un. Cependant, ni la tête ni la queue -ne sont éternelles. Il fallut que Bayle écrivît contre le préjugé -vulgaire un livre fameux, que les progrès de la raison ont rendu -aujourd’hui moins piquant qu’il ne l’était alors. - -On ne croirait pas que les souverains eussent obligation aux -philosophes. Cependant il est vrai que cet esprit philosophique, qui a -gagné presque toutes les conditions, excepté le bas peuple, a beaucoup -contribué à faire valoir les droits des souverains. Des querelles qui -auraient produit autrefois des excommunications, des interdits, des -schismes, n’en ont point causé. Si on a dit que les peuples seraient -heureux quand ils auraient des philosophes pour rois[225], il est très -vrai de dire que les rois en sont plus heureux quand il y a beaucoup de -leurs sujets philosophes. - -Il faut avouer que cet esprit raisonnable qui commence à présider à -l’éducation, dans les grandes villes, n’a pu empêcher les fureurs des -fanatiques des Cévennes, ni prévenir la démence du petit peuple de Paris -autour d’un tombeau, à Saint-Médard, ni calmer des disputes aussi -acharnées que frivoles entre des hommes qui auraient dû être sages; -mais, avant ce siècle, ces disputes eussent causé des troubles dans -l’état; les miracles de Saint-Médard eussent été accrédités par les plus -considérables citoyens, et le fanatisme, renfermé dans les montagnes des -Cévennes, se fût répandu dans les villes. - -Tous les genres de science et de littérature ont été épuisés dans ce -siècle; et tant d’écrivains ont étendu les lumières de l’esprit humain, -que ceux qui, en d’autres temps, auraient passé pour des prodiges, ont -été confondus dans la foule. Leur gloire est peu de chose à cause de -leur nombre, et la gloire du siècle en est plus grande. - - - - -CHAPITRE XXXII. - -Des beaux-arts. - - -La saine philosophie ne fit pas en France d’aussi grands progrès qu’en -Angleterre et à Florence; et si l’académie des sciences rendit des -services à l’esprit humain, elle ne mit pas la France au-dessus des -autres nations. Toutes les grandes inventions et les grandes vérités -vinrent d’ailleurs. - -Mais, dans l’éloquence, dans la poésie, dans la littérature, dans les -livres de morale et d’agrément, les Français furent les législateurs de -l’Europe. Il n’y avait plus de goût en Italie. La véritable éloquence -était partout ignorée, la religion enseignée ridiculement en chaire, et -les causes plaidées de même dans le barreau. - -Les prédicateurs citaient Virgile et Ovide; les avocats, saint Augustin -et saint Jérôme. Il ne s’était point encore trouvé de génie qui eût -donné à la langue française le tour, le nombre, la propriété du style, -et la dignité. Quelques vers de Malherbe fesaient sentir seulement -qu’elle était capable de grandeur et de force; mais c’était tout. Les -mêmes génies qui avaient écrit très bien en latin, comme un président De -Thou, un chancelier de L’Hospital, n’étaient plus les mêmes quand ils -maniaient leur propre langage, rebelle entre leurs mains. Le Français -n’était encore recommandable que par une certaine naïveté, qui avait -fait le seul mérite de Joinville, d’Amyot, de Marot, de Montaigne, de -Régnier, de la _satire Ménippée_. Cette naïveté tenait beaucoup à -l’irrégularité, à la grossièreté. - -Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, aujourd’hui inconnu, parcequ’il ne -fit point imprimer ses ouvrages, fut le premier orateur qui parla dans -le grand goût. Ses sermons et ses oraisons funèbres, quoique mêlés -encore de la rouille de son temps, furent le modèle des orateurs qui -l’imitèrent et le surpassèrent. L’oraison funèbre de Charles-Emmanuel, -duc de Savoie, surnommé _le Grand_ dans son pays, prononcée par -Lingendes, en 1630, était pleine de si grands traits d’éloquence, que -Fléchier, long-temps après, en prit l’exorde tout entier aussi bien que -le texte et plusieurs passages considérables, pour en orner sa fameuse -oraison funèbre du vicomte de Turenne[226]. - -Balzac, en ce temps-là, donnait du nombre et de l’harmonie à la prose. -Il est vrai que ses lettres étaient des harangues ampoulées; il écrivait -au premier cardinal de Retz: «Vous venez de prendre le sceptre des rois -et la livrée des roses.» Il écrivait de Rome à Boisrobert, en parlant -des eaux de senteur: «Je me sauve à la nage, dans ma chambre, au milieu -des parfums.» Avec tous ces défauts, il charmait l’oreille. L’éloquence -a tant de pouvoir sur les hommes, qu’on admira Balzac dans son temps, -pour avoir trouvé cette petite partie de l’art ignorée et nécessaire, -qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour l’avoir -employée souvent hors de sa place. - -Voiture donna quelque idée des graces légères de ce style épistolaire, -qui n’est pas le meilleur, puisqu’il ne consiste que dans la -plaisanterie. C’est un baladinage, que deux tomes de lettres, dans -lesquelles il n’y en a pas une seule instructive, pas une qui parte du -cœur, qui peigne les mœurs du temps et les caractères des hommes; c’est -plutôt un abus qu’un usage de l’esprit. - -La langue commençait à s’épurer et à prendre une forme constante. On en -était redevable à l’académie française, et surtout à Vaugelas. Sa -_Traduction de Quinte-Curce_, qui parut en 1646, fut le premier bon -livre écrit purement; et il s’y trouve peu d’expressions et de tours qui -aient vieilli. - -Olivier Patru, qui le suivit de près, contribua beaucoup à régler, à -épurer le langage; et quoiqu’il ne passât pas pour un avocat profond, on -lui dut néanmoins l’ordre, la clarté, la bienséance, l’élégance du -discours, mérites absolument inconnus avant lui au barreau. - -Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation, -et à lui donner un esprit de justesse et de précision, fut le petit -recueil des _Maximes_ de François duc de La Rochefoucauld. Quoiqu’il n’y -ait presque qu’une vérité dans ce livre, qui est que _l’amour-propre est -le mobile de tout_, cependant cette pensée se présente sous tant -d’aspects variés, qu’elle est presque toujours piquante. C’est moins un -livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit -recueil; il accoutuma à penser et à renfermer ses pensées dans un tour -vif, précis, et délicat. C’était un mérite que personne n’avait eu avant -lui en Europe, depuis la renaissance des lettres. - -Mais le premier livre de génie qu’on vit en prose, fut le recueil des -_Lettres provinciales_, en 1656. Toutes les sortes d’éloquence y sont -renfermées. Il n’y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit -ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut -rapporter à cet ouvrage l’époque de la fixation du langage. L’évêque de -Luçon, fils du célèbre Bussi, m’a dit qu’ayant demandé à M. de Meaux -quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s’il n’avait pas fait les -siens, Bossuet lui répondit: _Les Lettres provinciales_[227]. Elles ont -beaucoup perdu de leur piquant lorsque les jésuites ont été abolis, et -les objets de leurs disputes méprisés. - -Le bon goût qui règne d’un bout à l’autre dans ce livre, et la vigueur -des dernières lettres, ne corrigèrent pas d’abord le style lâche, -diffus, incorrect, et décousu, qui depuis long-temps était celui de -presque tous les écrivains, des prédicateurs, et des avocats. - -Un des premiers, qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente, -fut le P. Bourdaloue, vers l’an 1668. Ce fut une lumière nouvelle. Il y -a eu après lui d’autres orateurs de la chaire, comme le P. Massillon, -évêque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de graces, -des peintures plus fines et plus pénétrantes des mœurs du siècle; mais -aucun ne l’a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans -aucune imagination dans l’expression, il paraît vouloir plutôt -convaincre que toucher, et jamais il ne songe à plaire. - -Peut-être serait-il à souhaiter qu’en bannissant de la chaire le mauvais -goût qui l’avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de prêcher -sur un texte. En effet, parler long-temps sur une citation d’une ligne -ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur cette ligne, un -tel travail paraît un jeu peu digne de la gravité de ce ministère. Le -texte devient une espèce de devise, ou plutôt d’énigme, que le discours -développe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet usage. C’est -dans la décadence des lettres qu’il commença, et le temps l’a consacré. - -L’habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui, -comme la morale, n’exigent aucune division, ou qui en demanderaient -davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante, que le -P. Bourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma. - -Il avait été précédé par Bossuet, depuis évêque de Meaux. Celui-ci, qui -devint un si grand homme, s’était engagé, dans sa grande jeunesse, à -épouser mademoiselle Desvieux, fille d’un rare mérite. Ses talents pour -la théologie, et pour cette espèce d’éloquence qui le caractérise, se -montrèrent de si bonne heure, que ses parents et ses amis le -déterminèrent à ne se donner qu’à l’église. Mademoiselle Desvieux l’y -engagea elle-même, préférant la gloire qu’il devait acquérir au bonheur -de vivre avec lui[228]. Il avait prêché assez jeune, devant le roi et la -reine-mère, en 1662, long-temps avant que le P. Bourdaloue fût connu. -Ses discours, soutenus d’une action noble et touchante, les premiers -qu’on eût encore entendus à la cour qui approchassent du sublime, eurent -un si grand succès, que le roi fit écrire, en son nom, à son père, -intendant de Soissons[229], pour le féliciter d’avoir un tel fils. - -Cependant, quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier -prédicateur. Il s’était déjà donné aux oraisons funèbres, genre -d’éloquence qui demande de l’imagination et une grandeur majestueuse qui -tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose, -quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L’oraison funèbre de -la reine-mère, qu’il prononça en 1667, lui valut l’évêché de -Condom[230]: mais ce discours n’était pas encore digne de lui; et il ne -fut pas imprimé, non plus que ses sermons. L’éloge funèbre de la reine -d’Angleterre, veuve de Charles Iᵉʳ, qu’il fit en 1669, parut presque en -tout un chef-d’œuvre. Les sujets de ces pièces d’éloquence sont heureux -à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés. C’est en quelque -façon comme dans les tragédies, où les grandes infortunes des principaux -personnages sont ce qui intéresse davantage. L’éloge funèbre de Madame, -enlevée à la fleur de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus -grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la -cour. Il fut obligé de s’arrêter après ces paroles: «O nuit désastreuse! -nuit effroyable, où retentit tout-à-coup, comme un éclat de tonnerre, -cette étonnante nouvelle: Madame se meurt, Madame est morte, etc.» -L’auditoire éclata en sanglots; et la voix de l’orateur fut interrompue -par ses soupirs et par ses pleurs. - -Les Français furent les seuls qui réussirent dans ce genre d’éloquence. -Le même homme, quelque temps après, en inventa un nouveau, qui ne -pouvait guère avoir de succès qu’entre ses mains. Il appliqua l’art -oratoire à l’histoire même, qui semble l’exclure. Son _Discours sur -l’histoire universelle_, composé pour l’éducation du dauphin, n’a eu ni -modèle, ni imitateurs. Si le système qu’il adopte, pour concilier la -chronologie des Juifs avec celle des autres nations, a trouvé des -contradicteurs chez les savants, son style n’a trouvé que des -admirateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les -mœurs, le gouvernement, l’accroissement, et la chute des grands empires; -et de ces traits rapides d’une vérité énergique, dont il peint et dont -il juge les nations. - -Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle étaient dans un genre -inconnu à l’antiquité. Le _Télémaque_ est de ce nombre. Fénélon, le -disciple, l’ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et -son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient à-la-fois du roman et -du poëme, et qui substitue une prose cadencée à la versification. Il -semble qu’il ait voulu traiter le roman comme M. de Meaux avait traité -l’histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et -surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain, -morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions -fabuleuses. On a cru qu’il avait composé ce livre pour servir de thèmes -et d’instruction au duc de Bourgogne, et aux autres enfants de France, -dont il fut le précepteur; ainsi que Bossuet avait fait son _Histoire -universelle_ pour l’éducation de Monseigneur. Mais son neveu, le marquis -de Fénélon, héritier de la vertu de cet homme célèbre, et qui a été tué -à la bataille de Rocoux, m’a assuré le contraire. En effet, il n’eût pas -été convenable que les amours de Calypso et d’Eucharis eussent été les -premières leçons qu’un prêtre eût données aux enfants de France. - -Il ne fit cet ouvrage que lorsqu’il fut relégué dans son archevêché de -Cambrai[231]. Plein de la lecture des anciens, et né avec une -imagination vive et tendre, il s’était fait un style qui n’était qu’à -lui, et qui coulait de source avec abondance. J’ai vu son manuscrit -original: il n’y a pas dix ratures[232]. Il le composa en trois mois, au -milieu de ses malheureuses disputes sur le quiétisme, ne se doutant pas -combien ce délassement était supérieur à ses occupations. On prétend -qu’un domestique lui en déroba une copie qu’il fit imprimer. Si cela -est, l’archevêque de Cambrai dut à cette infidélité toute la réputation -qu’il eut en Europe; mais il lui dut aussi d’être perdu pour jamais à la -cour. On crut voir dans le _Télémaque_ une critique indirecte du -gouvernement de Louis XIV. Sésostris, qui triomphait avec trop de faste; -Idoménée, qui établissait le luxe dans Salente, et qui oubliait le -nécessaire, parurent des portraits du roi, quoique, après tout, il soit -impossible d’avoir chez soi le superflu que par la surabondance des arts -de la première nécessité. Le marquis de Louvois semblait, aux yeux des -mécontents, représenté sous le nom de Protésilas, vain, dur, hautain, -ennemi des grands capitaines qui servaient l’état et non le ministre. - -Les alliés, qui, dans la guerre de 1688, s’unirent contre Louis XIV, qui -depuis ébranlèrent son trône, dans la guerre de 1701, se firent une joie -de le reconnaître dans ce même Idoménée, dont la hauteur révolte tous -ses voisins. Ces allusions firent des impressions profondes, à la faveur -de ce style harmonieux, qui insinue d’une manière si tendre la -modération et la concorde. Les étrangers et les Français même, lassés de -tant de guerres, virent avec une consolation maligne une satire dans un -livre fait pour enseigner la vertu. Les éditions en furent innombrables. -J’en ai vu quatorze en langue anglaise. Il est vrai qu’après la mort de -ce monarque si craint, si envié, si respecté de tous, et si haï de -quelques-uns, quand la malignité humaine a cessé de s’assouvir des -allusions prétendues qui censuraient sa conduite, les juges d’un goût -sévère ont traité le _Télémaque_ avec quelque rigueur. Ils ont blâmé les -longueurs, les détails, les aventures trop peu liées, les descriptions -trop répétées et trop uniformes de la vie champêtre; mais ce livre a -toujours été regardé comme un des beaux monuments d’un siècle -florissant. - -On peut compter parmi les productions d’un genre unique les _Caractères_ -de La Bruyère. Il n’y avait pas chez les anciens plus d’exemples d’un -tel ouvrage que du _Télémaque_. Un style rapide, concis, nerveux, des -expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui -n’en blesse pas les règles, frappèrent le public; et les allusions qu’on -y trouvait en foule achevèrent le succès. Quand La Bruyère montra son -ouvrage manuscrit à M. de Malézieu, celui-ci lui dit: «Voilà de quoi -vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d’ennemis.» Ce livre -baissa dans l’esprit des hommes quand une génération entière, attaquée -dans l’ouvrage, fut passée. Cependant, comme il y a des choses de tous -les temps et de tous les lieux, il est à croire qu’il ne sera jamais -oublié. Le _Télémaque_ a fait quelques imitateurs, les _Caractères_ de -La Bruyère en ont produit davantage[233]. Il est plus aisé de faire de -courtes peintures des choses qui nous frappent, que d’écrire un long -ouvrage d’imagination, qui plaise et qui instruise à-la-fois. - -L’art délicat de répandre des graces jusque sur la philosophie fut -encore une chose nouvelle, dont le livre des _Mondes_ fut le premier -exemple, mais exemple dangereux, parceque la véritable parure de la -philosophie est l’ordre, la clarté, et surtout la vérité. Ce qui -pourrait empêcher cet ouvrage ingénieux d’être mis par la postérité au -rang de nos livres classiques, c’est qu’il est fondé en partie sur la -chimère des tourbillons de Descartes. - -Il faut ajouter à ces nouveautés celles que produisit Bayle en donnant -une espèce de dictionnaire de raisonnement. C’est le premier ouvrage de -ce genre où l’on puisse apprendre à penser. Il faut abandonner à la -destinée des livres ordinaires les articles de ce recueil qui ne -contiennent que de petits faits indignes à-la-fois de Bayle, d’un -lecteur grave, et de la postérité. Au reste, en plaçant ici Bayle parmi -les auteurs qui ont honoré le siècle de Louis XIV, quoiqu’il fût réfugié -en Hollande, je ne fais en cela que me conformer à l’arrêt du parlement -de Toulouse, qui, en déclarant son testament valide en France, malgré la -rigueur des lois, dit expressément «qu’un tel homme ne peut être regardé -comme un étranger.» - -On ne s’appesantira point ici sur la foule des bons livres que ce siècle -a fait naître; on ne s’arrête qu’aux productions de génie singulières ou -neuves qui le caractérisent, et qui le distinguent des autres siècles. -L’éloquence de Bossuet et de Bourdaloue, par exemple, n’était et ne -pouvait être celle de Cicéron: c’était un genre et un mérite tout -nouveau. Si quelque chose approche de l’orateur romain, ce sont les -trois mémoires que Pellisson composa pour Fouquet. Ils sont dans le -même genre que plusieurs oraisons de Cicéron, un mélange d’affaires -judiciaires et d’affaires d’état, traité solidement avec un art qui -paraît peu, et orné d’une éloquence touchante. - -Nous avons eu des historiens, mais point de Tite-Live. Le style de la -_Conjuration de Venise_ est comparable à celui de Salluste. On voit que -l’abbé de Saint-Réal l’avait pris pour modèle, et peut-être l’a-t-il -surpassé. Tous les autres écrits dont on vient de parler semblent être -d’une création nouvelle. C’est là surtout ce qui distingue cet âge -illustre; car pour des savants et des commentateurs, le seizième et le -dix-septième siècle en avaient beaucoup produit; mais le vrai génie en -aucun genre n’était encore développé. - -Qui croirait que tous ces bons ouvrages en prose n’auraient probablement -jamais existé, s’ils n’avaient été précédés par la poésie? C’est -pourtant la destinée de l’esprit humain dans toutes les nations: les -vers furent partout les premiers enfants du génie, et les premiers -maîtres d’éloquence. - -Les peuples sont ce qu’est chaque homme en particulier. Platon et -Cicéron commencèrent par faire des vers. On ne pouvait encore citer un -passage noble et sublime de prose française, quand on savait par cœur le -peu de belles stances que laissa Malherbe; et il y a grande apparence -que, sans Pierre Corneille, le génie des prosateurs ne se serait pas -développé. - -Cet homme est d’autant plus admirable, qu’il n’était environné que de -très mauvais modèles quand il commença à donner des tragédies. Ce qui -devait encore lui fermer le bon chemin, c’est que ces mauvais modèles -étaient estimés; et, pour comble de découragement, ils étaient favorisés -par le cardinal de Richelieu, le protecteur des gens de lettres et non -pas du bon goût. Il récompensait de misérables écrivains qui d’ordinaire -sont rampants; et, par une hauteur d’esprit si bien placée ailleurs, il -voulait abaisser ceux en qui il sentait avec quelque dépit un vrai -génie, qui rarement se plie à la dépendance. Il est bien rare qu’un -homme puissant, quand il est lui-même artiste, protége sincèrement les -bons artistes. - -Corneille eut à combattre son siècle, ses rivaux, et le cardinal de -Richelieu. Je ne répéterai point ici ce qui a été écrit sur _le Cid_. Je -remarquerai seulement que l’académie, dans ses judicieuses décisions -entre Corneille et Scudéri, eut trop de complaisance pour le cardinal de -Richelieu, en condamnant l’amour de Chimène. Aimer le meurtrier de son -père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre, était une chose -admirable. Vaincre son amour eût été un défaut capital dans l’art -tragique, qui consiste principalement dans les combats du cœur; mais -l’art était inconnu alors à tout le monde, hors à l’auteur. - -_Le Cid_ ne fut pas le seul ouvrage de Corneille que le cardinal de -Richelieu voulut rabaisser. L’abbé d’Aubignac nous apprend que ce -ministre désapprouva _Polyeucte_. - -_Le Cid_, après tout, était une imitation très embellie de Guillem de -Castro, et en plusieurs endroits une traduction[234]. _Cinna_, qui le -suivit, était unique. J’ai connu un ancien domestique de la maison de -Condé, qui disait que le grand Condé, à l’âge de vingt ans, étant à la -première représentation de _Cinna_, versa des larmes[235] à ces paroles -d’Auguste: - - Je suis maître de moi comme de l’univers; - Je le suis, je veux l’être. O siècles! ô mémoire! - Conservez à jamais ma dernière victoire. - Je triomphe aujourd’hui du plus juste courroux - De qui le souvenir puisse aller jusqu’à vous: - Soyons amis, Cinna; c’est moi qui t’en convie. - -C’étaient là des larmes de héros. Le grand Corneille fesant pleurer le -grand Condé d’admiration est une époque bien célèbre dans l’histoire de -l’esprit humain. - -La quantité de pièces indignes de lui qu’il fit plusieurs années après -n’empêcha pas la nation de le regarder comme un grand homme, ainsi que -les fautes considérables d’Homère n’ont jamais empêché qu’il ne fût -sublime. C’est le privilége du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre -une carrière, de faire impunément de grandes fautes. - -Corneille s’était formé tout seul; mais Louis XIV, Colbert, Sophocle, et -Euripide, contribuèrent tous à former Racine. Une ode qu’il composa à -l’âge de dix-huit ans[236], pour le mariage du roi, lui attira un -présent qu’il n’attendait pas, et le détermina à la poésie. Sa -réputation s’est accrue de jour en jour, et celle des ouvrages de -Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses -ouvrages, depuis son _Alexandre_, est toujours élégant, toujours -correct, toujours vrai, qu’il parle au cœur, et que l’autre manque trop -souvent à tous ces devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et -Corneille dans l’intelligence des passions, et porta la douce harmonie -de la poésie, ainsi que les graces de la parole, au plus haut point où -elles puissent parvenir. Ces hommes enseignèrent à la nation à penser, à -sentir, et à s’exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux seuls, -devinrent enfin des juges sévères pour ceux mêmes qui les avaient -éclairés. - -Il y avait très peu de personnes en France, du temps du cardinal de -Richelieu, capables de discerner les défauts du _Cid_; et en 1702, quand -_Athalie_, le chef-d’œuvre de la scène, fut représentée chez madame la -duchesse de Bourgogne, les courtisans se crurent assez habiles pour la -condamner. Le temps a vengé l’auteur; mais ce grand homme est mort sans -jouir du succès de son plus admirable ouvrage. Un nombreux parti se -piqua toujours de ne pas rendre justice à Racine. Madame de Sévigné, la -première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout -pour conter des bagatelles avec grace, croit toujours que Racine _n’ira -pas loin_. Elle en jugeait comme du café, dont elle dit _qu’on se -désabusera bientôt_[237]. Il faut du temps pour que les réputations -mûrissent. - -La singulière destinée de ce siècle rendit Molière contemporain de -Corneille et de Racine. Il n’est pas vrai que Molière, quand il parut, -eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies. Corneille -lui-même avait donné _le Menteur_, pièce de caractère et d’intrigue, -prise du théâtre espagnol, comme _le Cid_; et Molière n’avait encore -fait paraître que deux de ses chefs-d’œuvre, lorsque le public avait _la -Mère coquette_ de Quinault, pièce à-la-fois de caractère et d’intrigue, -et même modèle d’intrigue. Elle est de 1664; c’est la première comédie -où l’on ait peint ceux que l’on a appelés depuis les _marquis_. La -plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulaient imiter -cet air de grandeur, d’éclat, et de dignité qu’avait leur maître. Ceux -d’un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers; et il y en avait -enfin, et même en grand nombre, qui poussaient cet air avantageux, et -cette envie dominante de se faire valoir, jusqu’au plus grand ridicule. - -Ce défaut dura long-temps. Molière l’attaqua souvent, et il contribua à -défaire le public de ces importants subalternes, ainsi que de -l’affectation des _précieuses_, du pédantisme des _femmes savantes_, de -la robe et du latin des médecins. Molière fut, si on ose le dire, un -législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce service -rendu à son siècle: on sait assez ses autres mérites. - -C’était un temps digne de l’attention des temps à venir que celui où les -héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les -symphonies de Lulli, toutes nouvelles pour la nation, et (puisqu’il ne -s’agit ici que des arts) les voix des Bossuet et des Bourdaloue, se -fesaient entendre à Louis XIV, à Madame si célèbre par son goût, à un -Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cette foule d’hommes supérieurs -qui parurent en tout genre. Ce temps ne se retrouvera plus, où un duc de -La Rochefoucauld, l’auteur des _Maximes_, au sortir de la conversation -d’un Pascal et d’un Arnauld, allait au théâtre de Corneille. - -Despréaux s’élevait au niveau de tant de grands hommes, non point par -ses premières satires, car les regards de la postérité ne s’arrêteront -point sur les _embarras de Paris_[238], et sur les noms des Cassaigne et -des Cotin; mais il instruisait cette postérité par ses belles épîtres, -et surtout par son _Art poétique_, où Corneille eût trouvé beaucoup à -apprendre. - -La Fontaine, bien moins châtié dans son style, bien moins correct dans -son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les graces qui lui sont -propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces -hommes sublimes. - -Quinault, dans un genre tout nouveau, et d’autant plus difficile qu’il -paraît plus aisé, fut digne d’être placé avec tous ces illustres -contemporains. On sait avec quelle injustice Boileau voulut le décrier. -Il manquait à Boileau d’avoir sacrifié aux graces: il chercha en vain -toute sa vie à humilier un homme qui n’était connu que par elles. Le -véritable éloge d’un poëte, c’est qu’on retienne ses vers. On sait par -cœur des scènes entières de Quinault; c’est un avantage qu’aucun opéra -d’Italie ne pourrait obtenir. La musique française est demeurée dans une -simplicité qui n’est plus du goût d’aucune nation; mais la simple et -belle nature, qui se montre souvent dans Quinault avec tant de charmes, -plaît encore dans toute l’Europe à ceux qui possèdent notre langue, et -qui ont le goût cultivé. Si l’on trouvait dans l’antiquité un poëme -comme _Armide_ ou comme _Atys_, avec quelle idolâtrie il serait reçu! -mais Quinault était moderne. - -Tous ces grands hommes furent connus et protégés de Louis XIV, excepté -La Fontaine. Son extrême simplicité, poussée jusqu’à l’oubli de -soi-même, l’écartait d’une cour qu’il ne cherchait pas; mais le duc de -Bourgogne l’accueillit, et il reçut dans sa vieillesse quelques -bienfaits de ce prince. Il était, malgré son génie, presque aussi simple -que les héros de ses fables. Un prêtre de l’Oratoire, nommé Pouget, se -fit un grand mérite d’avoir traité cet homme, de mœurs si innocentes, -comme s’il eût parlé à la Brinvilliers et à la Voisin. Ses contes ne -sont que ceux du Pogge, de l’Arioste, et de la reine de Navarre. Si la -volupté est dangereuse, ce ne sont pas des plaisanteries qui inspirent -cette volupté. On pourrait appliquer à La Fontaine son admirable fable -des _Animaux malades de la peste_, qui s’accusent de leurs fautes: on y -pardonne tout aux lions, aux loups, et aux ours; et un animal innocent -est dévoué pour avoir mangé un peu d’herbe. - -Dans l’école de ces génies, qui seront les délices et l’instruction des -siècles à venir, il se forma une foule d’esprits agréables, dont on a -une infinité de petits ouvrages délicats qui font l’amusement des -honnêtes gens, ainsi que nous avons eu beaucoup de peintres gracieux, -qu’on ne met pas à côté des Poussin, des Lesueur, des Lebrun, des -Lemoine, et des Vanloo. - -Cependant, vers la fin du règne de Louis XIV, deux hommes percèrent la -foule des génies médiocres, et eurent beaucoup de réputation. L’un était -La Motte Houdar[239], homme d’un esprit plus sage et plus étendu que -sublime, écrivain délicat et méthodique en prose, mais manquant souvent -de feu et d’élégance dans sa poésie, et même de cette exactitude qu’il -n’est permis de négliger qu’en faveur du sublime. Il donna d’abord de -belles stances plutôt que de belles odes. Son talent déclina bientôt -après; mais beaucoup de beaux morceaux qui nous restent de lui en plus -d’un genre, empêcheront toujours qu’on ne le mette au rang des auteurs -méprisables. Il prouva que, dans l’art d’écrire, on peut être encore -quelque chose au second rang. - -L’autre était Rousseau, qui, avec moins d’esprit, moins de finesse, et -de facilité que La Motte, eut beaucoup plus de talent pour l’art des -vers. Il ne fit des odes qu’après La Motte; mais il les fit plus belles, -plus variées, plus remplies d’images. Il égala dans ses psaumes -l’onction et l’harmonie qu’on remarque dans les cantiques de Racine. Ses -épigrammes sont mieux travaillées que celles de Marot. Il réussit bien -moins dans les opéra qui demandent de la sensibilité, dans les comédies -qui veulent de la gaîté, et dans les épîtres morales qui veulent de la -vérité: tout cela lui manquait. Ainsi il échoua dans ces genres, qui lui -étaient étrangers. - -Il aurait corrompu la langue française, si le style marotique, qu’il -employa dans des ouvrages sérieux, avait été imité. Mais heureusement ce -mélange de la pureté de notre langue avec la difformité de celle qu’on -parlait il y a deux cents ans, n’a été qu’une mode passagère. Quelques -unes de ses épîtres sont des imitations un peu forcées de Despréaux, et -ne sont pas fondées sur des idées aussi claires, et sur des vérités -reconnues: _le vrai seul est aimable_[240]. - -Il dégénéra beaucoup dans les pays étrangers: soit que l’âge et les -malheurs eussent affaibli son génie; soit que, son principal mérite -consistant dans le choix des mots et dans les tours heureux, mérite plus -nécessaire et plus rare qu’on ne pense, il ne fût plus à portée des -mêmes secours. Il pouvait, loin de sa patrie, compter parmi ses malheurs -celui de n’avoir plus de critiques sévères. - -Ses longues infortunes eurent leur source dans un amour-propre -indomptable, et trop mêlé de jalousie et d’animosité. Son exemple doit -être une leçon frappante pour tout homme à talents; mais on ne le -considère ici que comme un écrivain qui n’a pas peu contribué à -l’honneur des lettres. - -Il ne s’éleva guère de grands génies depuis les beaux jours de ces -artistes illustres; et, à peu près vers le temps de la mort de Louis -XIV, la nature sembla se reposer. - -La route était difficile au commencement du siècle, parceque personne -n’y avait marché; elle l’est aujourd’hui, parcequ’elle a été battue. Les -grands hommes du siècle passé ont enseigné à penser et à parler; ils ont -dit ce qu’on ne savait pas. Ceux qui leur succèdent ne peuvent guère -dire que ce qu’on sait. Enfin une espèce de dégoût est venue de la -multitude des chefs-d’œuvre. - -Le siècle de Louis XIV a donc en tout la destinée des siècles de Léon X, -d’Auguste, d’Alexandre. Les terres qui firent naître dans ces temps -illustres tant de fruits du génie avaient été long-temps préparées -auparavant. On a cherché en vain dans les causes morales et dans les -causes physiques la raison de cette tardive fécondité, suivie d’une -longue stérilité. La véritable raison est que chez les peuples qui -cultivent les beaux-arts, il faut beaucoup d’années pour épurer la -langue et le goût. Quand les premiers pas sont faits, alors les génies -se développent; l’émulation, la faveur publique prodiguée à ces nouveaux -efforts, excitent tous les talents. Chaque artiste saisit en son genre -les beautés naturelles que ce genre comporte. Quiconque approfondit la -théorie des arts purement de génie, doit, s’il a quelque génie -lui-même, savoir que ces premières beautés, ces grands traits naturels -qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour -laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets et les -embellissements propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées -qu’on ne pense. L’abbé Dubos, homme d’un très grand sens, qui écrivait -son traité sur la poésie et sur la peinture, vers l’an 1714[241], trouva -que dans toute l’histoire de France il n’y avait de vrai sujet de poëme -épique que la destruction de la ligue par Henri-le-Grand. Il devait -ajouter que les embellissements de l’épopée, convenables aux Grecs, aux -Romains, aux Italiens du quinzième et du seizième siècle, étant -proscrits parmi les Français, les dieux de la fable, les oracles, les -héros invulnérables, les monstres, les sortiléges, les métamorphoses, -les aventures romanesques n’étant plus de saison, les beautés propres au -poëme épique sont renfermées dans un cercle très étroit. Si donc il se -trouve jamais quelque artiste qui s’empare des seuls ornements -convenables au temps, au sujet, à la nation, et qui exécute ce qu’on a -tenté, ceux qui viendront après lui trouveront la carrière remplie. - -Il en est de même dans l’art de la tragédie. Il ne faut pas croire que -les grandes passions tragiques et les grands sentiments puissent se -varier à l’infini d’une manière neuve et frappante. Tout a ses bornes. - -La haute comédie a les siennes. Il n’y a dans la nature humaine qu’une -douzaine, tout au plus, de caractères vraiment comiques et marqués de -grands traits. L’abbé Dubos, faute de génie, croit que les hommes de -génie peuvent encore trouver une foule de nouveaux caractères; mais il -faudrait que la nature en fît. Il s’imagine que ces petites différences -qui sont dans les caractères des hommes peuvent être maniées aussi -heureusement que les grands sujets. Les nuances, à la vérité, sont -innombrables, mais les couleurs éclatantes sont en petit nombre; et ce -sont ces couleurs primitives qu’un grand artiste ne manque pas -d’employer. - -L’éloquence de la chaire, et surtout celle des oraisons funèbres, sont -dans ce cas. Les vérités morales une fois annoncées avec éloquence, les -tableaux des misères et des faiblesses humaines, des vanités de la -grandeur, des ravages de la mort, étant faits par des mains habiles, -tout cela devient lieu commun. On est réduit ou à imiter ou à s’égarer. -Un nombre suffisant de fables étant composé par un La Fontaine, tout ce -qu’on y ajoute rentre dans la même morale, et presque dans les mêmes -aventures. Ainsi donc le génie n’a qu’un siècle, après quoi il faut -qu’il dégénère. - -Les genres dont les sujets se renouvellent sans cesse, comme l’histoire, -les observations physiques, et qui ne demandent que du travail, du -jugement, et un esprit commun, peuvent plus aisément se soutenir; et les -arts de la main, comme la peinture, la sculpture, peuvent ne pas -dégénérer, quand ceux qui gouvernent ont, à l’exemple de Louis XIV, -l’attention de n’employer que les meilleurs artistes. Car on peut, en -peinture et en sculpture, traiter cent fois les mêmes sujets: on peint -encore la Sainte Famille, quoique Raphael ait déployé dans ce sujet -toute la supériorité de son art; mais on ne serait pas reçu à traiter -_Cinna_, _Andromaque_, _l’Art poétique_, _le Tartufe_. - -Il faut encore observer que le siècle passé ayant instruit le siècle -présent, il est devenu si facile d’écrire des choses médiocres, qu’on a -été inondé de livres frivoles, et, ce qui est encore pis, de livres -sérieux inutiles; mais parmi cette multitude de médiocres écrits, mal -devenu nécessaire dans une ville immense, opulente, et oisive, où une -partie des citoyens s’occupe sans cesse à amuser l’autre, il se trouve -de temps en temps d’excellents ouvrages, ou d’histoire, ou de -réflexions, ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes -d’esprits. - -La nation française est de toutes les nations celle qui a produit le -plus de ces ouvrages. Sa langue est devenue la langue de l’Europe: tout -y a contribué; les grands auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui les -ont suivis; les pasteurs calvinistes réfugiés, qui ont porté -l’éloquence, la méthode dans les pays étrangers; un Bayle surtout, qui, -écrivant en Hollande, s’est fait lire de toutes les nations; un Rapin de -Thoyras, qui a donné en français la seule bonne histoire -d’Angleterre[242]; un Saint-Évremond, dont toute la cour de Londres -recherchait le commerce; la duchesse de Mazarin, à qui l’on ambitionnait -de plaire; madame d’Olbreuse, devenue duchesse de Zell, qui porta en -Allemagne toutes les graces de sa patrie. L’esprit de société est le -partage naturel des Français: c’est un mérite et un plaisir dont les -autres peuples ont senti le besoin. La langue française est de toutes -les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté, et -de délicatesse, tous les objets de la conversation des honnêtes gens; et -par là elle contribue dans toute l’Europe à un des plus grands agréments -de la vie. - - - - -CHAPITRE XXXIII. - -Suite des arts. - - -A l’égard des arts qui ne dépendent pas uniquement de l’esprit, comme la -musique, la peinture, la sculpture, l’architecture, ils n’avaient fait -que de faibles progrès en France, avant le temps qu’on nomme le siècle -de Louis XIV. La musique était au berceau: quelques chansons -languissantes, quelques airs de violon, de guitare, et de téorbe, la -plupart même composés en Espagne, étaient tout ce qu’on connaissait. -Lulli étonna par son goût et par sa science. Il fut le premier en France -qui fit des basses, des milieux, et des fugues. On avait d’abord quelque -peine à exécuter ses compositions, qui paraissent aujourd’hui si simples -et si aisées. Il y a de nos jours mille personnes qui savent la musique, -pour une qui la savait du temps de Louis XIII; et l’art s’est -perfectionné dans cette progression. Il n’y a point de grande ville qui -n’ait des concerts publics; et Paris même alors n’en avait pas: -vingt-quatre violons du roi étaient toute la musique de la France. - -Les connaissances qui appartiennent à la musique et aux arts qui en -dépendent ont fait tant de progrès que, sur la fin du règne de Louis -XIV, on a inventé l’art de noter la danse; de sorte qu’aujourd’hui il -est vrai de dire qu’on danse à livre ouvert. - -Nous avions eu de très grands architectes du temps de la régence de -Marie de Médicis. Elle fit élever le palais du Luxembourg dans le goût -toscan, pour honorer sa patrie et pour embellir la nôtre. Le même de -Brosse, dont nous avons le portail de Saint-Gervais, bâtit le palais de -cette reine, qui n’en jouit jamais. Il s’en fallut beaucoup que le -cardinal de Richelieu, avec autant de grandeur dans l’esprit, eût autant -de goût qu’elle. Le palais Cardinal, qui est aujourd’hui le -Palais-Royal, en est la preuve. Nous conçûmes les plus grandes -espérances quand nous vîmes élever cette belle façade du Louvre qui fait -tant desirer l’achèvement de ce palais. Beaucoup de citoyens ont -construit des édifices magnifiques, mais plus recherchés pour -l’intérieur que recommandables par des dehors dans le grand goût, et qui -satisfont le luxe des particuliers encore plus qu’ils n’embellissent la -ville. - -Colbert, le Mécène de tous les arts, forma une académie d’architecture -en 1671. C’est peu d’avoir des Vitruves, il faut que les Augustes les -emploient. - -Il faut aussi que les magistrats municipaux soient animés par le zèle -et éclairés par le goût. S’il y avait eu deux ou trois prévôts des -marchands comme le président Turgot, on ne reprocherait pas à la ville -de Paris cet Hôtel de ville mal construit et mal situé[243]; cette place -si petite et si irrégulière, qui n’est célèbre que par des gibets et de -petits feux de joie; ces rues étroites dans les quartiers les plus -fréquentés, et enfin un reste de barbarie, au milieu de la grandeur et -dans le sein de tous les arts. - -La peinture commença sous Louis XIII avec le Poussin. Il ne faut point -compter les peintres médiocres qui l’ont précédé. Nous avons eu toujours -depuis lui de grands peintres; non pas dans cette profusion qui fait une -des richesses de l’Italie: mais sans nous arrêter à un Lesueur qui n’eut -d’autre maître que lui-même; à un Lebrun qui égala les Italiens dans le -dessin et dans la composition, nous avons eu plus de trente peintres qui -ont laissé des morceaux très dignes de recherche. Les étrangers -commencent à nous les enlever. J’ai vu chez un grand roi[244] des -galeries et des appartements qui ne sont ornés que de nos tableaux, dont -peut-être nous ne voulions pas connaître assez le mérite. J’ai vu en -France refuser douze mille livres d’un tableau de Santerre. Il n’y a -guère dans l’Europe de plus vaste ouvrage de peinture que le plafond de -Lemoine à Versailles; et je ne sais s’il y en a de plus beaux. Nous -avons eu depuis Vanloo, qui, chez les étrangers mêmes, passait pour le -premier de son temps. - -Non seulement Colbert donna à l’académie de peinture la forme qu’elle a -aujourd’hui, mais, en 1667, il engagea Louis XIV à en établir une à -Rome. On acheta dans cette métropole un palais, où loge le directeur. On -y envoie les élèves qui ont remporté des prix à l’académie de Paris. Ils -y sont conduits et entretenus aux frais du roi: ils y dessinent les -antiques; ils étudient Raphael et Michel-Ange. C’est un noble hommage -que rendit à Rome ancienne et nouvelle le desir de l’imiter; et on n’a -pas même cessé de rendre cet hommage, depuis que les immenses -collections de tableaux d’Italie amassées par le roi et par le duc -d’Orléans, et les chefs-d’œuvre de sculpture que la France a produits, -nous ont mis en état de ne point chercher ailleurs des maîtres. - -C’est principalement dans la sculpture que nous avons excellé, et dans -l’art de jeter en fonte d’un seul jet des figures équestres colossales. - -Si l’on trouvait un jour, sous des ruines, des morceaux tels que les -bains d’Apollon, exposés aux injures de l’air dans les bosquets de -Versailles; le tombeau du cardinal de Richelieu, trop peu montré au -public, dans la chapelle de Sorbonne[245]; la statue équestre de Louis -XIV, faite à Paris pour décorer Bordeaux; le Mercure dont Louis XV a -fait présent au roi de Prusse, et tant d’autres ouvrages égaux à ceux -que je cite; il est à croire que ces productions de nos jours seraient -mises à côté de la plus belle antiquité grecque. - -Nous avons égalé les anciens dans les médailles. Warin fut le premier -qui tira cet art de la médiocrité sur la fin du règne de Louis XIII. -C’est maintenant une chose admirable que ces poinçons et ces carrés -qu’on voit rangés par ordre historique dans l’endroit de la galerie du -Louvre occupé par les artistes[246]. Il y en a pour deux millions, et la -plupart sont des chefs-d’œuvre. - -On n’a pas moins réussi dans l’art de graver les pierres précieuses. -Celui de multiplier les tableaux, de les éterniser par le moyen des -planches en cuivre, de transmettre facilement à la postérité toutes les -représentations de la nature et de l’art, était encore très informe en -France avant ce siècle. C’est un des arts les plus agréables et les plus -utiles. On le doit aux Florentins, qui l’inventèrent vers le milieu du -quinzième siècle; et il a été poussé plus loin en France que dans le -lieu même de sa naissance, parcequ’on y a fait un plus grand nombre -d’ouvrages en ce genre. Les recueils des estampes du roi ont été souvent -un des plus magnifiques présents qu’il ait fait aux ambassadeurs. La -ciselure en or et en argent, qui dépend du dessin et du goût, a été -portée à la plus grande perfection dont la main de l’homme soit capable. - -Après avoir ainsi parcouru tous ces arts, qui contribuent aux délices -des particuliers et à la gloire de l’état, ne passons pas sous silence -le plus utile de tous les arts, dans lequel les Français surpassent -toutes les nations du monde: je veux parler de la chirurgie, dont les -progrès furent si rapides et si célèbres dans ce siècle, qu’on venait à -Paris des bouts de l’Europe pour toutes les cures et pour toutes les -opérations qui demandaient une dextérité non commune. Non seulement il -n’y avait guère d’excellents chirurgiens qu’en France, mais c’était dans -ce seul pays qu’on fabriquait parfaitement les instruments nécessaires; -il en fournissait tous ses voisins; et je tiens du célèbre Cheselden, le -plus grand chirurgien de Londres, que ce fut lui qui commença à faire -fabriquer à Londres, en 1715, les instruments de son art. La médecine, -qui servait à perfectionner la chirurgie, ne s’éleva pas en France -au-dessus de ce qu’elle était en Angleterre et sous le fameux -Bourhave[247] en Hollande; mais il arriva à la médecine, comme à la -philosophie, d’atteindre à la perfection dont elle est capable, en -profitant des lumières de nos voisins. - -Voilà en général un tableau fidèle des progrès de l’esprit humain chez -les Français dans ce siècle, qui commença au temps du cardinal de -Richelieu, et qui finit de nos jours. Il sera difficile qu’il soit -surpassé; et s’il l’est en quelques genres, il restera le modèle des -âges encore plus fortunés, qu’il aura fait naître[248]. - - - - -CHAPITRE XXXIV[249]. - -Des beaux-arts en Europe du temps de Louis XIV. - - -Nous avons assez insinué dans tout le cours de cette histoire que les -désastres publics dont elle est composée, et qui se succèdent les uns -aux autres presque sans relâche, sont à la longue effacés des registres -des temps. Les détails et les ressorts de la politique tombent dans -l’oubli: les bonnes lois, les instituts, les monuments produits par les -sciences et par les arts, subsistent à jamais. - -La foule des étrangers qui voyagent aujourd’hui à Rome, non en pèlerins, -mais en hommes de goût, s’informent peu de Grégoire VII et de Boniface -VIII; ils admirent les temples que les Bramante et les Michel-Ange ont -élevés, les tableaux des Raphaël, les sculptures des Bernini; s’ils ont -de l’esprit, ils lisent l’Arioste et le Tasse, et ils respectent la -cendre de Galilée. En Angleterre on parle un moment de Cromwell; on ne -s’entretient plus des guerres de la _rose blanche_, mais on étudie -Newton des années entières; on n’est point étonné de lire dans son -épitaphe qu’_il a été la gloire du genre humain_, et on le serait -beaucoup, si on voyait en ce pays les cendres d’aucun homme d’état -honorées d’un pareil titre. - -Je voudrais ici pouvoir rendre justice à tous les grands hommes qui ont -comme lui illustré leur patrie dans le dernier siècle. J’ai appelé ce -siècle celui de Louis XIV, non seulement parceque ce monarque a protégé -les arts beaucoup plus que tous les rois ses contemporains ensemble, -mais encore parcequ’il a vu renouveler trois fois toutes les générations -des princes de l’Europe. J’ai fixé cette époque à quelques années avant -Louis XIV[250], et à quelques années après lui; c’est en effet dans cet -espace de temps que l’esprit humain a fait les plus grands progrès. - -Les Anglais ont plus avancé vers la perfection presque en tous les -genres depuis 1660 jusqu’à nos jours, que dans tous les siècles -précédents. Je ne répéterai point ici ce que j’ai dit ailleurs de -Milton[251]. Il est vrai que plusieurs critiques lui reprochent de la -bizarrerie dans ses peintures, son paradis des sots, ses murailles -d’albâtre qui entourent le paradis terrestre; ses diables qui de géants -qu’ils étaient se transforment en pygmées pour tenir moins de place au -conseil, dans une grande salle toute d’or bâtie en enfer, les canons -qu’on tire dans le ciel, les montagnes qu’on s’y jette à la tête; des -anges à cheval, des anges qu’on coupe en deux, et dont les parties se -rejoignent soudain. On se plaint de ses longueurs, de ses répétitions; -on dit qu’il n’a égalé ni Ovide ni Hésiode dans sa longue description de -la manière dont la terre, les animaux, et l’homme, furent formés. On -censure ses dissertations sur l’astronomie qu’on croit trop sèches et -ses inventions qu’on croit plus extravagantes que merveilleuses, plus -dégoûtantes que fortes: telles sont une longue chaussée sur le chaos; le -Péché et la Mort amoureux l’un de l’autre, qui ont des enfants de leur -inceste; et la Mort «qui lève le nez pour renifler à travers l’immensité -du chaos le changement arrivé à la terre, comme un corbeau qui sent les -cadavres,» cette Mort qui flaire l’odeur du Péché, qui frappe de sa -massue pétrifique sur le froid et sur le sec; ce froid et ce sec avec le -chaud et l’humide qui, devenus quatre braves généraux d’armée, -conduisent en bataille des embryons d’atomes armés à la légère. Enfin on -s’est épuisé sur les critiques, mais on ne s’épuise pas sur les -louanges. Milton reste la gloire et l’admiration de l’Angleterre: on le -compare à Homère, dont les défauts sont aussi grands; et on le met -au-dessus du Dante, dont les imaginations sont encore plus bizarres. - -Dans le grand nombre des poëtes agréables qui décorèrent le règne de -Charles II, comme les Waller, les comtes de Dorset et de Rochester, le -duc de Buckingham, etc., on distingue le célèbre Dryden, qui s’est -signalé dans tous les genres de poésie: ses ouvrages sont pleins de -détails naturels à-la-fois et brillants, animés, vigoureux, hardis, -passionnés, mérite qu’aucun poëte de sa nation n’égale, et qu’aucun -ancien n’a surpassé. Si Pope, qui est venu après lui, n’avait pas, sur -la fin de sa vie, fait son _Essai sur l’homme_, il ne serait pas -comparable à Dryden. - -Nulle nation n’a traité la morale en vers avec plus d’énergie et de -profondeur que la nation anglaise; c’est là, ce me semble, le plus -grand mérite de ses poëtes. - -Il y a une autre sorte de littérature variée, qui demande un esprit -encore plus cultivé et plus universel; c’est celle qu’Addison a -possédée; non seulement il s’est immortalisé par son _Caton_, la seule -tragédie anglaise écrite avec une élégance et une noblesse continue, -mais ses autres ouvrages de morale et de critique respirent le goût: on -y voit partout le bon sens paré des fleurs de l’imagination; sa manière -d’écrire est un excellent modèle en tout pays. Il y a du doyen Swift -plusieurs morceaux dont on ne trouve aucun exemple dans l’antiquité: -c’est Rabelais perfectionné[252]. - -Les Anglais n’ont guère connu les oraisons funèbres; ce n’est pas la -coutume chez eux de louer des rois et des reines dans les églises; mais -l’éloquence de la chaire, qui était très grossière à Londres avant -Charles II, se forma tout d’un coup. L’évêque Burnet avoue dans ses -mémoires que ce fut en imitant les Français. Peut-être ont-ils surpassé -leurs maîtres: leurs sermons sont moins compassés, moins affectés, moins -déclamateurs qu’en France. - -Il est encore remarquable que ces insulaires, séparés du reste du monde, -et instruits si tard, aient acquis pour le moins autant de connaissances -de l’antiquité qu’on en a pu rassembler dans Rome, qui a été si -long-temps le centre des nations. Marsham a percé dans les ténèbres de -l’ancienne Égypte. Il n’y a point de Persan qui ait connu la religion -de Zoroastre comme le savant Hyde. L’histoire de Mahomet et des temps -qui le précèdent était ignorée des Turcs, et a été développée par -l’Anglais Sale, qui a voyagé si utilement en Arabie. - -Il n’y a point de pays au monde où la religion chrétienne ait été si -fortement combattue, et défendue si savamment qu’en Angleterre. Depuis -Henri VIII jusqu’à Cromwell, on avait disputé et combattu comme cette -ancienne espèce de gladiateurs qui descendaient dans l’arène un -cimeterre à la main et un bandeau sur les yeux. Quelques légères -différences dans le culte et dans le dogme avaient produit des guerres -horribles; et quand, depuis la restauration jusqu’à nos jours, on a -attaqué tout le christianisme presque chaque année, ces disputes n’ont -pas excité le moindre trouble; on n’a répondu qu’avec la science: -autrefois c’était avec le fer et la flamme. - -C’est surtout en philosophie que les Anglais ont été les maîtres des -autres nations. Il ne s’agissait plus de systèmes ingénieux. Les fables -des Grecs devaient disparaître depuis long-temps, et les fables des -modernes ne devaient jamais paraître. Le chancelier Bacon avait commencé -par dire qu’on devait interroger la nature d’une manière nouvelle, qu’il -fallait faire des expériences: Boyle passa sa vie à en faire. Ce n’est -pas ici le lieu d’une dissertation physique; il suffit de dire qu’après -trois mille ans de vaines recherches, Newton est le premier qui ait -découvert et démontré la grande loi de la nature par laquelle tous les -éléments de la matière s’attirent réciproquement, loi par laquelle tous -les astres sont retenus dans leur cours. Il est le premier qui ait vu en -effet la lumière; avant lui, on ne la connaissait pas. - -Ses principes mathématiques, où règne une physique toute nouvelle et -toute vraie, sont fondés sur la découverte du calcul qu’on appelle mal à -propos de _l’infini_, dernier effort de la géométrie, et effort qu’il -avait fait à vingt-quatre ans. C’est ce qui a fait dire à un grand -philosophe, au savant Halley[253], «qu’il n’est pas permis à un mortel -d’atteindre de plus près à la divinité.» - -Une foule de bons géomètres, de bons physiciens, fut éclairée par ses -découvertes, et animée par lui. Bradley trouva enfin l’aberration de la -lumière des étoiles fixes, placées au moins à douze millions de millions -de lieues loin de notre petit globe. - -Ce même Halley que je viens de citer eut, quoique simple astronome, le -commandement d’un vaisseau du roi, en 1698. C’est sur ce vaisseau qu’il -détermina la position des étoiles du pôle antarctique, et qu’il marqua -toutes les variations de la boussole dans toutes les parties du globe -connu. Le voyage des Argonautes n’était, en comparaison, que le passage -d’une barque d’un bord de rivière à l’autre. A peine a-t-on parlé dans -l’Europe du voyage de Halley. - -Cette indifférence que nous avons pour les grandes choses, devenues trop -familières, et cette admiration des anciens Grecs pour les petites, est -encore une preuve de la prodigieuse supériorité de notre siècle sur les -anciens. Boileau en France, le chevalier Temple, en Angleterre, -s’obstinaient à ne pas reconnaître cette supériorité: ils voulaient -dépriser leur siècle pour se mettre eux-mêmes au-dessus de lui. Cette -dispute entre les anciens et les modernes est enfin décidée, du moins en -philosophie. Il n’y a pas un ancien philosophe qui serve aujourd’hui à -l’instruction de la jeunesse chez les nations éclairées. - -Locke seul serait un grand exemple de cet avantage que notre siècle a eu -sur les plus beaux âges de la Grèce. Depuis Platon jusqu’à lui, il n’y a -rien: personne, dans cet intervalle, n’a développé les opérations de -notre ame; et un homme qui saurait tout Platon, et qui ne saurait que -Platon, saurait peu, et saurait mal. - -C’était, à la vérité, un Grec éloquent; son apologie de Socrate est un -service rendu aux sages de toutes les nations; il est juste de le -respecter, puisqu’il a rendu si respectable la vertu malheureuse, et les -persécuteurs si odieux. On crut long-temps que sa belle morale ne -pouvait être accompagnée d’une mauvaise métaphysique; on en fit presque -un père de l’Église, à cause de son _Ternaire_, que personne n’a jamais -compris. Mais, que penserait-on aujourd’hui d’un philosophe qui nous -dirait qu’une matière est l’_autre_; que le monde est une figure de -douze pentagones; que le feu, qui est une pyramide, est lié à la terre -par des nombres? Serait-on bien reçu à prouver l’immortalité et les -métempsycoses de l’ame, en disant que le sommeil naît de la veille, la -veille du sommeil, le vivant du mort, et le mort du vivant? Ce sont là -les raisonnements qu’on a admirés pendant tant de siècles; et des idées -plus extravagantes encore ont été employées depuis à l’éducation des -hommes. - -Locke seul a développé l’_entendement humain_, dans un livre où il n’y a -que des vérités; et, ce qui rend l’ouvrage parfait, toutes ces vérités -sont claires. - -Si l’on veut achever de voir en quoi ce dernier siècle l’emporte sur -tous les autres, on peut jeter les yeux sur l’Allemagne et sur le Nord. -Un Hevelius, à Dantzick, est le premier astronome qui ait bien connu la -planète de la lune; aucun homme, avant lui, n’avait mieux examiné le -ciel. Parmi les grands hommes que cet âge a produits, nul ne fait mieux -voir que ce siècle peut être appelé celui de Louis XIV. Hevelius perdit, -par un incendie, une immense bibliothèque: le monarque de France -gratifia l’astronome de Dantzick d’un présent fort au-dessus de sa -perte. - -Mercator, dans le Holstein, fut, en géométrie, le précurseur de Newton; -les Bernouilli, en Suisse, ont été les dignes disciples de ce grand -homme. Leibnitz passa quelque temps pour son rival. - -Ce fameux Leibnitz naquit à Leipsick; il mourut en sage à Hanovre, -adorant un dieu comme Newton, sans consulter les hommes. C’était -peut-être le savant le plus universel de l’Europe: historien infatigable -dans ses recherches, jurisconsulte profond, éclairant l’étude du droit -par la philosophie, tout étrangère qu’elle paraît à cette étude: -métaphysicien assez délié pour vouloir réconcilier la théologie avec la -métaphysique; poëte latin même, et enfin mathématicien assez bon pour -disputer au grand Newton l’invention du calcul de _l’infini_, et pour -faire douter quelque temps entre Newton et lui. - -C’était alors le bel âge de la géométrie: les mathématiciens -s’envoyaient souvent des défis, c’est-à-dire des problèmes à résoudre, à -peu près comme on dit que les anciens rois de l’Égypte et de l’Asie -s’envoyaient réciproquement des énigmes à deviner. Les problèmes que se -proposaient les géomètres étaient plus difficiles que ces énigmes; il -n’y en eut aucun qui demeurât sans solution en Allemagne, en Angleterre, -en Italie, en France. Jamais la correspondance entre les philosophes ne -fut plus universelle; Leibnitz servait à l’animer. On a vu une -république littéraire établie insensiblement dans l’Europe, malgré les -guerres, et malgré les religions différentes. Toutes les sciences, tous -les arts, ont reçu ainsi des secours mutuels; les académies ont formé -cette république. L’Italie et la Russie ont été unies par les lettres. -L’Anglais, l’Allemand, le Français, allaient étudier à Leyde. Le célèbre -médecin Bourhave était consulté à-la-fois par le pape et par le czar. -Ses plus grands élèves ont attiré ainsi les étrangers, et sont devenus -en quelque sorte les médecins des nations; les véritables savants dans -chaque genre ont resserré les liens de cette grande société des esprits, -répandue partout, et partout indépendante. Cette correspondance dure -encore; elle est une des consolations des maux que l’ambition et la -politique répandent sur la terre. - -L’Italie, dans ce siècle, a conservé son ancienne gloire, quoiqu’elle -n’ait eu, ni de nouveaux Tasses, ni de nouveaux Raphaels: c’est assez -de les avoir produits une fois. Les Chiabrera, et ensuite les Zappi, les -Filicaia, ont fait voir que la délicatesse est toujours le partage de -cette nation. La _Mérope_ de Maffei, et les ouvrages dramatiques de -Metastasio, sont de beaux monuments du siècle. - -L’étude de la vraie physique, établie par Galilée, s’est toujours -soutenue, malgré les contradictions d’une ancienne philosophie trop -consacrée. Les Cassini, les Viviani, les Manfredi, les Bianchini, les -Zanotti, et tant d’autres, ont répandu sur l’Italie la même lumière qui -éclairait les autres pays; et quoique les principaux rayons de cette -lumière vinssent de l’Angleterre, les écoles italiennes n’en ont point -enfin détourné les yeux. - -Tous les genres de littérature ont été cultivés dans cette ancienne -patrie des arts, autant qu’ailleurs, excepté dans les matières où la -liberté de penser donne plus d’essor à l’esprit chez d’autres nations. -Ce siècle surtout a mieux connu l’antiquité que les précédents. L’Italie -fournit plus de monuments que toute l’Europe ensemble; et plus on a -déterré de ces monuments, plus la science s’est étendue. - -On doit ces progrès à quelques sages, à quelques génies répandus en -petit nombre dans quelques parties de l’Europe, presque tous long-temps -obscurs, et souvent persécutés: ils ont éclairé et consolé la terre -pendant que les guerres la désolaient. On peut trouver ailleurs des -listes de tous ceux qui ont illustré l’Allemagne, l’Angleterre, -l’Italie. Un étranger serait peut-être trop peu propre à apprécier le -mérite de tous ces hommes illustres. Il suffit ici d’avoir fait voir -que, dans le siècle passé, les hommes ont acquis plus de lumières, d’un -bout de l’Europe à l’autre, que dans tous les âges précédents. - - - - -CHAPITRE XXXV. - -Affaires ecclésiastiques. Disputes mémorables. - - -Des trois ordres de l’état, le moins nombreux est l’Église; et ce n’est -que dans le royaume de France que le clergé est devenu un ordre de -l’état. C’est une chose aussi vraie qu’étonnante: on l’a déjà dit[254], -et rien ne démontre plus le pouvoir de la coutume. Le clergé donc, -reconnu pour ordre de l’état, est celui qui a toujours exigé du -souverain la conduite la plus délicate et la plus ménagée. Conserver -à-la-fois l’union avec le siége de Rome, et soutenir les libertés de -l’Église gallicane, qui sont les droits de l’ancienne Église; savoir -faire obéir les évêques comme sujets, sans toucher aux droits de -l’épiscopat; les soumettre en beaucoup de choses à la juridiction -séculière, et les laisser juges en d’autres; les faire contribuer aux -besoins de l’état, et ne pas choquer leurs priviléges, tout cela demande -un mélange de dextérité et de fermeté que Louis XIV eut presque -toujours. - -Le clergé en France fut remis peu-à-peu dans un ordre et dans une -décence dont les guerres civiles et la licence des temps l’avaient -écarté. Le roi ne souffrit plus enfin ni que les séculiers possédassent -des bénéfices sous le nom de confidentiaires, ni que ceux qui n’étaient -pas prêtres eussent des évêchés, comme le cardinal Mazarin qui avait -possédé l’évêché de Metz n’étant pas même sous-diacre, et le duc de -Verneuil qui en avait aussi joui étant séculier. - -Ce que payait au roi le clergé de France et des villes conquises allait, -année commune, à environ deux millions cinq cent mille livres; et -depuis, la valeur des espèces ayant augmenté numériquement, ils ont -secouru l’état d’environ quatre millions par année sous le nom de -décimes, de subvention extraordinaire, de don gratuit. Ce mot et ce -privilége de _don gratuit_ se sont conservés comme une trace de l’ancien -usage où étaient tous les seigneurs de fiefs d’accorder des dons -gratuits aux rois dans les besoins de l’état. Les évêques et les abbés -étant seigneurs de fiefs par un ancien abus, ne devaient que des soldats -dans le temps de l’anarchie féodale. Les rois alors n’avaient que leurs -domaines comme les autres seigneurs. Lorsque tout changea depuis, le -clergé ne changea pas; il conserva l’usage d’aider l’état par des dons -gratuits[255]. - -A cette ancienne coutume qu’un corps qui s’assemble souvent conserve, et -qu’un corps qui ne s’assemble point perd nécessairement, se joint -l’immunité toujours réclamée par l’Eglise, et cette maxime, que _son -bien est le bien des pauvres_: non qu’elle prétende ne devoir rien à -l’état dont elle tient tout, car le royaume, quand il a des besoins, est -le premier pauvre; mais elle allègue, pour elle, le droit de ne donner -que des secours volontaires; et Louis XIV exigea toujours ces secours de -manière à n’être pas refusé. - -On s’étonne, dans l’Europe et en France, que le clergé paie si peu; on -se figure qu’il jouit du tiers du royaume. S’il possédait ce tiers, il -est indubitable qu’il devrait payer le tiers des charges, ce qui se -monterait, année commune, à plus de cinquante millions, indépendamment -des droits sur les consommations qu’il paie comme les autres sujets; -mais on se fait des idées vagues et des préjugés sur tout. - -Il est incontestable que l’Église de France est, de toutes les Églises -catholiques, celle qui a le moins accumulé de richesses. Non seulement -il n’y a point d’évêque qui se soit emparé, comme celui de Rome, d’une -grande souveraineté, mais il n’y a point d’abbé qui jouisse des droits -régaliens, comme l’abbé du Mont-Cassin et les abbés d’Allemagne. En -général les évêchés de France ne sont pas d’un revenu trop immense. Ceux -de Strasbourg et de Cambrai[256] sont les plus forts; mais c’est qu’ils -appartenaient originairement à l’Allemagne, et que l’Église d’Allemagne -était beaucoup plus riche que l’empire. - -Giannone, dans son Histoire de Naples, assure que les ecclésiastiques -ont les deux tiers du revenu du pays. Cet abus énorme n’afflige point la -France. On dit que l’Église possède le tiers du royaume, comme on dit au -hasard qu’il y a un million d’habitants dans Paris. Si on se donnait -seulement la peine de supputer le revenu des évêchés, on verrait, par le -prix des baux faits il y a environ cinquante ans, que tous les évêchés -n’étaient évalués alors que sur le pied d’un revenu annuel de quatre -millions; et les abbayes commendataires allaient à quatre millions cinq -cent mille livres. Il est vrai que l’énoncé de ce prix des baux fut un -tiers au-dessous de la valeur; et si on ajoute encore l’augmentation des -revenus en terre, la somme totale des rentes de tous les bénéfices -consistoriaux sera portée à environ seize millions. Il ne faut pas -oublier que de cet argent il en va tous les ans à Rome une somme -considérable qui ne revient jamais, et qui est en pure perte. C’est une -grande libéralité du roi envers le saint-siège: elle dépouille l’état, -dans l’espace d’un siècle, de plus de quatre cent mille marcs d’argent; -ce qui, dans la suite des temps, appauvrirait le royaume, si le commerce -ne réparait pas abondamment cette perte[257]. - -A ces bénéfices qui paient des annates à Rome, il faut joindre les -cures, les couvents, les collégiales, les communautés, et tous les -autres bénéfices ensemble; mais s’ils sont évalués à cinquante millions -par année dans toute l’étendue actuelle du royaume, on ne s’éloigne pas -beaucoup de la vérité. - -Ceux qui ont examiné cette matière avec des yeux aussi sévères -qu’attentifs, n’ont pu porter les revenus de toute l’Église gallicane -séculière et régulière au-delà de quatre-vingt-dix millions. Ce n’est -pas une somme exorbitante pour l’entretien de quatre-vingt-dix mille -personnes religieuses et environ cent soixante mille ecclésiastiques, -que l’on comptait en 1700. Et sur ces quatre-vingt-dix mille moines, il -y en a plus d’un tiers qui vivent de quêtes et de messes. Beaucoup de -moines conventuels ne coûtent pas deux cents livres par an à leur -monastère: il y a des moines abbés réguliers qui jouissent de deux cent -mille livres de rentes. C’est cette énorme disproportion qui frappe et -qui excite les murmures. On plaint un curé de campagne, dont les -travaux pénibles ne lui procurent que sa portion congrue de trois cents -livres de droit en rigueur, et de quatre à cinq cents livres par -libéralités, tandis qu’un religieux oisif, devenu abbé, et non moins -oisif, possède une somme immense, et qu’il reçoit des titres fastueux de -ceux qui lui sont soumis. Ces abus vont beaucoup plus loin en Flandre, -en Espagne, et surtout dans les états catholiques d’Allemagne, où l’on -voit des moines princes[258]. - -Les abus servent de lois dans presque toute la terre; et si les plus -sages des hommes s’assemblaient pour faire des lois, où est l’état dont -la forme subsistât entière? - -Le clergé de France observe toujours un usage onéreux pour lui, quand il -paie au roi un don gratuit de plusieurs millions pour quelques années. -Il emprunte; et après en avoir payé les intérêts, il rembourse le -capital aux créanciers: ainsi il paie deux fois. Il eût été plus -avantageux pour l’état et pour le clergé en général, et plus conforme à -la raison, que ce corps eût subvenu aux besoins de la patrie par des -contributions proportionnées à la valeur de chaque bénéfice. Mais les -hommes sont toujours attachés à leurs anciens usages. C’est par le même -esprit que le clergé, en s’assemblant tous les cinq ans, n’a jamais eu, -ni une salle d’assemblée, ni un meuble qui lui appartînt. Il est clair -qu’il eût pu, en dépensant moins, aider le roi davantage, et se bâtir -dans Paris un palais qui eût été un nouvel ornement de cette capitale. - -Les maximes du clergé de France n’étaient pas encore entièrement -épurées, dans la minorité de Louis XIV, du mélange que la Ligue y avait -apporté. On avait vu dans la jeunesse de Louis XIII, et dans les -derniers états, tenus en 1614, la plus nombreuse partie de la nation, -qu’on appelle le tiers-état, et qui est le fonds de l’état, demander en -vain avec le parlement qu’on posât pour loi fondamentale, «qu’aucune -puissance spirituelle ne peut priver les rois de leurs droits sacrés, -qu’ils ne tiennent que de Dieu seul; et que c’est un crime de -lèse-majesté au premier chef d’enseigner qu’on peut déposer et tuer les -rois.» C’est la substance en propres paroles de la demande de la nation. -Elle fut faite dans un temps où le sang de Henri-le-Grand fumait encore. -Cependant un évêque de France, né en France, le cardinal Duperron[259], -s’opposa violemment à cette proposition, sous prétexte que ce n’était -pas au tiers-état à proposer des lois sur ce qui peut concerner -l’Église. Que ne fesait-il donc avec le clergé ce que le tiers-état -voulait faire? mais il en était si loin qu’il s’emporta jusqu’à dire -«que la puissance du pape était pleine, plénissime, directe au -spirituel, indirecte au temporel, et qu’il avait charge du clergé de -dire qu’on excommunierait ceux qui avanceraient que le pape ne peut -déposer les rois.» On gagna la noblesse, on fit taire le tiers-état. Le -parlement renouvela ses anciens arrêts, pour déclarer la couronne -indépendante, et la personne des rois sacrée. La chambre ecclésiastique, -en avouant que la personne était sacrée, persista à soutenir que la -couronne était dépendante. C’était le même esprit qui avait autrefois -déposé Louis-le-Débonnaire. Cet esprit prévalut au point, que la cour -subjuguée fut obligée de faire mettre en prison l’imprimeur qui avait -publié l’arrêt du parlement sous le titre de _loi fondamentale_. -C’était, disait-on, pour le bien de la paix; mais c’était punir ceux qui -fournissaient des armes défensives à la couronne. De telles scènes ne se -passaient point à Vienne; c’est qu’alors la France craignait Rome, et -que Rome craignait la maison d’Autriche[260]. - -La cause qui succomba était tellement la cause de tous les rois, que -Jacques Iᵉʳ, roi d’Angleterre, écrivit contre le cardinal Duperron; et -c’est le meilleur ouvrage de ce monarque[261]. C’était aussi la cause -des peuples, dont le repos exige que leurs souverains ne dépendent pas -d’une puissance étrangère. Peu-à-peu la raison a prévalu; et Louis XIV -n’eut pas de peine à faire écouter cette raison, soutenue du poids de -sa puissance. - -Antonio Perez avait recommandé trois choses à Henri IV, _Roma_, -_Consejo_, _Pielago_. Louis XIV eut les deux dernières avec tant de -supériorité, qu’il n’eut pas besoin de la première. Il fut attentif à -conserver l’usage de l’appel comme d’abus au parlement des ordonnances -ecclésiastiques, dans tous les cas où ces ordonnances intéressent la -juridiction royale. Le clergé s’en plaignit souvent, et s’en loua -quelquefois; car si d’un côté ces appels soutiennent les droits de -l’état contre l’autorité épiscopale, ils assurent de l’autre cette -autorité même, en maintenant les priviléges de l’Église gallicane contre -les prétentions de la cour de Rome: de sorte que les évêques out regardé -les parlements comme leurs adversaires et comme leurs défenseurs; et le -gouvernement eut soin que, malgré les querelles de religion, les bornes, -aisées à franchir ne fussent passées de part ni d’autre. Il en est de la -puissance des corps et des compagnies comme des intérêts des villes -commerçantes; c’est au législateur à les balancer. - - -DES LIBERTÉS DE L’ÉGLISE GALLICANE. - -Ce mot de _libertés_ suppose l’assujettissement. Des libertés, des -priviléges sont des exemptions de la servitude générale. Il fallait dire -les droits, et non les libertés de l’Église gallicane. Ces droits sont -ceux de toutes les anciennes Églises. Les évêques de Rome n’ont jamais -eu la moindre juridiction sur les sociétés chrétiennes de l’empire -d’Orient: mais dans les ruines de l’empire d’Occident tout fut envahi -par eux. L’Église de France fut long-temps la seule qui disputa contre -le siége de Rome les anciens droits que chaque évêque s’était donnés, -lorsque, après le premier concile de Nicée, l’administration -ecclésiastique et purement spirituelle se modela sur le gouvernement -civil, et que chaque évêque eut son diocèse, comme chaque district -impérial avait le sien. Certainement aucun évangile n’a dit qu’un évêque -de la ville de Rome pourrait envoyer en France des légats _a -latere_[262] avec pouvoir de juger, réformer, dispenser, et lever de -l’argent sur les peuples; - -D’ordonner aux prélats français de venir plaider à Rome; - -D’imposer des taxes sur les bénéfices du royaume, sous les noms de -vacances, dépouilles, successions, déports, incompatibilités, commandes, -neuvièmes, décimes, annates; - -D’excommunier les officiers du roi, pour les empêcher d’exercer les -fonctions de leurs charges; - -De rendre les bâtards capables de succéder; - -De casser les testaments de ceux qui sont morts sans donner une partie -de leurs biens à l’Église; - -De permettre aux ecclésiastiques français d’aliéner leurs biens -immeubles; - -De déléguer des juges pour connaître de la légitimité des mariages. - -Enfin, l’on compte plus de soixante et dix usurpations contre lesquelles -les parlements du royaume ont toujours maintenu la liberté naturelle de -la nation et la dignité de la couronne. - -Quelque crédit qu’aient eu les jésuites sous Louis XIV, et quelque frein -que ce monarque eût mis aux remontrances des parlements, depuis qu’il -régna par lui-même, cependant aucun de ces grands corps ne perdit jamais -une occasion de réprimer les prétentions de la cour de Rome; et le roi -approuva toujours cette vigilance, parcequ’en cela les droits essentiels -de la nation étaient les droits du prince. - -L’affaire de ce genre la plus importante et la plus délicate fut celle -de la régale. C’est un droit qu’ont les rois de France de pourvoir à -tous les bénéfices simples d’un diocèse, pendant la vacance du siége, et -d’économiser à leur gré les revenus de l’évêché. Cette prérogative est -particulière aujourd’hui aux rois de France; mais chaque état a les -siennes. Les rois de Portugal jouissent du tiers du revenu des évêchés -de leur royaume. L’empereur a le droit des premières prières; il a -toujours conféré tous les premiers bénéfices qui vaquent. Les rois de -Naples et de Sicile ont de plus grands droits. Ceux de Rome sont, pour -la plupart, fondés sur l’usage plutôt que sur des titres primitifs. - -Les rois de la race de Mérovée conféraient de leur seule autorité les -évêchés et toutes les prélatures. On voit qu’en 742 Carloman créa -archevêque de Mayence ce même Boniface qui, depuis, sacra Pépin par -reconnaissance. Il reste encore beaucoup de monuments du pouvoir -qu’avaient les rois de disposer de ces places importantes; plus elles le -sont, plus elles doivent dépendre du chef de l’état. Le concours d’un -évêque étranger paraissait dangereux; et la nomination réservée à cet -évêque étranger a souvent passé pour une usurpation plus dangereuse -encore. Elle a plus d’une fois excité une guerre civile. Puisque les -rois conféraient les évêchés, il semblait juste qu’ils conservassent le -faible privilége de disposer du revenu, et de nommer à quelques -bénéfices simples, dans le court espace qui s’écoule entre la mort d’un -évêque et le serment de fidélité enregistré de son successeur. Plusieurs -évêques de villes réunies à la couronne, sous la troisième race, ne -voulurent pas reconnaître ce droit, que des seigneurs particuliers, trop -faibles, n’avaient pu faire valoir. Les papes se déclarèrent pour les -évêques; et ces prétentions restèrent toujours enveloppées d’un nuage. -Le parlement, en 1608, sous Henri IV, déclara que la régale avait lieu -dans tout le royaume; le clergé se plaignit, et ce prince, qui ménageait -les évêques et Rome, évoqua l’affaire à son conseil, et se garda bien de -la décider. - -Les cardinaux de Richelieu et Mazarin firent rendre plusieurs arrêts du -conseil, par lesquels les évêques, qui se disaient exempts, étaient -tenus de montrer leurs titres. Tout resta indécis jusqu’en 1673; et le -roi n’osait pas alors donner un seul bénéfice dans presque tous les -diocèses situés au-delà de la Loire, pendant la vacance d’un siége. - -Enfin, en 1673, le chancelier Étienne d’Aligre scella un édit par lequel -tous les évêchés du royaume étaient soumis à la régale. Deux évêques, -qui étaient malheureusement les deux plus vertueux hommes du royaume, -refusèrent opiniâtrement de se soumettre; c’étaient Pavillon, évêque -d’Aleth, et Caulet, évêque de Pamiers. Ils se défendirent d’abord par -des raisons plausibles: on leur en opposa d’aussi fortes. Quand des -hommes éclairés disputent long-temps, il y a grande apparence que la -question n’est pas claire: elle était très obscure; mais il était -évident que, ni la religion, ni le bon ordre, n’étaient intéressés à -empêcher un roi de faire dans deux diocèses ce qu’il fesait dans tous -les autres. Cependant les deux évêques furent inflexibles. Ni l’un ni -l’autre n’avait fait enregistrer son serment de fidélité, et le roi se -croyait en droit de pourvoir aux canonicats de leurs églises[263]. - -Les deux prélats excommunièrent les pourvus en régale. Tous deux étaient -suspects de jansénisme. Ils avaient eu contre eux le pape Innocent X; -mais quand ils se déclarèrent contre les prétentions du roi, ils eurent -pour eux Innocent XI, Odescalchi: ce pape, vertueux et opiniâtre comme -eux, prit entièrement leur parti. - -Le roi se contenta d’abord d’exiler les principaux officiers de ces -évêques. Il montra plus de modération que deux hommes qui se piquaient -de sainteté. On laissa mourir paisiblement l’évêque d’Aleth, dont ou -respectait la grande vieillesse. L’évêque de Pamiers restait seul, et -n’était point ébranlé. Il redoubla ses excommunications, et persista de -plus à ne point faire enregistrer son serment de fidélité, persuadé que -dans ce serment on soumet trop l’Église à la monarchie. Le roi saisit -son temporel. Le pape et les jansénistes le dédommagèrent. Il gagna à -être privé de ses revenus, et il mourut en 1680, convaincu qu’il avait -soutenu la cause de Dieu contre le roi. Sa mort n’éteignit pas la -querelle: des chanoines, nommés par le roi, viennent pour prendre -possession; des religieux, qui se prétendaient chanoines et -grands-vicaires, les font sortir de l’église, et les excommunient. Le -métropolitain Montpezat, archevêque de Toulouse, à qui cette affaire -ressortit de droit, donne en vain des sentences contre ces prétendus -grands-vicaires: ils en appellent à Rome, selon l’usage de porter à la -cour de Rome les causes ecclésiastiques jugées par les archevêques de -France; usage qui contredit les libertés gallicanes: mais tous les -gouvernements des hommes sont des contradictions. Le parlement donne des -arrêts. Un moine, nommé Cerle, qui était l’un de ces grands-vicaires, -casse, et les sentences du métropolitain, et les arrêts du parlement. Ce -tribunal le condamne par contumace à perdre la tête, et à être traîné -sur la claie. On l’exécute en effigie. Il insulte du fond de sa retraite -à l’archevêque et au roi, et le pape le soutient. Ce pontife fait plus: -persuadé, comme l’évêque de Pamiers, que le droit de régale est un abus -dans l’Église, et que le roi n’a aucun droit dans Pamiers, il casse les -ordonnances de l’archevêque de Toulouse; il excommunie les nouveaux -grands-vicaires que ce prélat a nommés, et les pourvus en régale, et -leurs fauteurs. - -Le roi convoque une assemblée du clergé, composée de trente-cinq -évêques, et d’autant de députés du second ordre. Les jansénistes -prenaient pour la première fois le parti d’un pape; et ce pape, ennemi -du roi, les favorisait sans les aimer. Il se fit toujours un honneur de -résister à ce monarque dans toutes les occasions; et depuis même, en -1689, il s’unit avec les alliés contre le roi Jacques, parceque Louis -XIV protégeait ce prince: de sorte qu’alors on dit que, pour mettre fin -aux troubles de l’Europe et de l’Église, il fallait que le roi Jacques -se fît huguenot, et le pape catholique[264]. - -Cependant l’assemblée du clergé de 1681 et 1682, d’une voix unanime, se -déclare pour le roi. Il s’agissait encore d’une autre petite querelle -devenue importante: l’élection d’un prieuré, dans un faubourg de Paris, -commettait ensemble le roi et le pape. Le pontife romain avait cassé -une ordonnance de l’archevêque de Paris, et annulé sa nomination à ce -prieuré. Le parlement avait jugé la procédure de Rome abusive. Le pape -avait ordonné par une bulle que l’inquisition fît brûler l’arrêt du -parlement; et le parlement avait ordonné la suppression de la bulle. Ces -combats sont depuis long-temps les effets ordinaires et inévitables de -cet ancien mélange de la liberté naturelle de se gouverner soi-même dans -son pays, et de la soumission à une puissance étrangère. - -L’assemblée du clergé prit un parti qui montre que des hommes sages -peuvent céder avec dignité à leur souverain, sans l’intervention d’un -autre pouvoir. Elle consentit à l’extension du droit de régale à tout le -royaume; mais ce fut autant une concession de la part du clergé, qui se -relâchait de ses prétentions, par reconnaissance pour son protecteur, -qu’un aveu formel du droit absolu de la couronne. - -L’assemblée se justifia auprès du pape par une lettre dans laquelle on -trouve un passage qui, seul, devrait servir de règle éternelle dans -toutes les disputes: c’est «qu’il vaut mieux sacrifier quelque chose de -ses droits que de troubler la paix.» Le roi, l’Église gallicane, les -parlements, furent contents. Les jansénistes écrivirent quelques -libelles. Le pape fut inflexible: il cassa par un bref toutes les -résolutions de l’assemblée, et manda aux évêques de se rétracter. Il y -avait là de quoi séparer à jamais l’église de France de celle de Rome. -On avait parlé, sous le cardinal de Richelieu, et sous Mazarin, de faire -un patriarche. Le vœu de tous les magistrats était qu’on ne payât plus à -Rome le tribut des annates; que Rome ne nommât plus, pendant six mois -de l’année, aux bénéfices de Bretagne; que les évêques de France ne -s’appelassent plus évêques _par la permission du saint-siége_. Si le roi -l’avait voulu, il n’avait qu’à dire un mot: il était maître de -l’assemblée du clergé, et il avait pour lui la nation. Rome eût tout -perdu par l’inflexibilité d’un pontife vertueux, qui, seul de tous les -papes de ce siècle, ne savait pas s’accommoder aux temps; mais il y a -d’anciennes bornes qu’on ne remue pas sans de violentes secousses. Il -fallait de plus grands intérêts, de plus grandes passions, et plus -d’effervescence dans les esprits, pour rompre tout d’un coup avec Rome; -et il était bien difficile de faire cette scission, tandis qu’on voulait -extirper le calvinisme. On crut même faire un coup hardi lorsqu’on -publia les quatre fameuses décisions de la même assemblée du clergé, en -1682, dont voici la substance: - -1. Dieu n’a donné à Pierre et à ses successeurs aucune puissance, ni -directe, ni indirecte, sur les choses temporelles. - -2. L’Église gallicane approuve le concile de Constance, qui déclare les -conciles généraux supérieurs au pape, dans le spirituel. - -3. Les règles, les usages, les pratiques reçues dans le royaume et dans -l’Église gallicane, doivent demeurer inébranlables. - -4. Les décisions du pape, en matière de foi, ne sont sûres qu’après que -l’Église les a acceptées. - -Tous les tribunaux et toutes les facultés de théologie enregistrèrent -ces quatre propositions dans toute leur étendue; et il fut défendu par -un édit de rien enseigner jamais de contraire. - -Cette fermeté fut regardée à Rome comme un attentat de rebelles, et par -tous les protestants de l’Europe comme un faible effort d’une église née -libre, qui ne rompait que quatre chaînons de ses fers. - -Ces quatre maximes furent d’abord soutenues avec enthousiasme dans la -nation, ensuite avec moins de vivacité. Sur la fin du règne de Louis -XIV, elles commencèrent à devenir problématiques; et le cardinal de -Fleury les fit depuis désavouer, en partie, par une assemblée du clergé, -sans que ce désaveu causât le moindre bruit, parceque les esprits -n’étaient pas alors échauffés, et que, dans le ministère du cardinal de -Fleury, rien n’eut de l’éclat. Elles ont repris enfin une grande -vigueur. - -Cependant Innocent XI s’aigrit plus que jamais: il refusa des bulles à -tous les évêques et à tous les abbés commendataires que le roi nomma; de -sorte qu’à la mort de ce pape, en 1689, il y avait vingt-neuf diocèses -en France dépourvus d’évêques. Ces prélats n’en touchaient pas moins -leurs revenus; mais ils n’osaient se faire sacrer, ni faire les -fonctions épiscopales. L’idée de créer un patriarche se renouvela. La -querelle des franchises des ambassadeurs à Rome, qui acheva d’envenimer -les plaies, fit penser qu’enfin le temps était venu d’établir en France -une Église _catholique-apostolique_ qui ne serait point _romaine_. Le -procureur-général de Harlai, et l’avocat-général Talon, le firent assez -entendre quand ils appelèrent, comme d’abus, en 1687, de la bulle contre -les franchises, et qu’ils éclatèrent contre l’opiniâtreté du pape, qui -laissait tant d’églises sans pasteurs; mais jamais le roi ne voulut -consentir à cette démarche, qui était plus aisée quelle ne paraissait -hardie. - -La cause d’Innocent XI devint cependant la cause du saint-siége. Les -quatre propositions du clergé de France attaquaient le fantôme de -l’infaillibilité (qu’on ne croit pas à Rome, mais qu’on y soutient), et -le pouvoir réel attaché à ce fantôme. Alexandre VIII et Innocent XII -suivirent les traces du fier Odescalchi, quoique d’une manière moins -dure; ils confirmèrent la condamnation portée contre l’assemblée du -clergé: ils refusèrent les bulles aux évêques: enfin, ils en firent -trop, parceque Louis XIV n’en avait pas fait assez. Les évêques, lassés -de n’être que nommés par le roi, et de se voir sans fonctions, -demandèrent à la cour de France la permission d’apaiser la cour de Rome. - -Le roi, dont la fermeté était fatiguée, le permit. Chacun d’eux écrivit -séparément qu’il «était douloureusement affligé des procédés de -l’assemblée;» chacun déclare dans sa lettre qu’il ne reçoit point comme -décidé ce qu’on y a décidé, ni comme ordonné ce qu’on y a ordonné. -Pignatelli (Innocent XII), plus conciliant qu’Odescalchi, se contenta de -cette démarche. Les quatre propositions n’en furent pas moins enseignées -en France de temps en temps; mais ces armes se rouillèrent quand on ne -combattit plus, et la dispute resta couverte d’un voile sans être -décidée, comme il arrive presque toujours dans un état qui n’a pas sur -ces matières des principes invariables et reconnus. Ainsi, tantôt on -s’élève contre Rome, tantôt on lui cède, suivant les caractères de ceux -qui gouvernent, et suivant les intérêts particuliers de ceux par qui les -principaux de l’état sont gouvernés. - -Louis XIV d’ailleurs n’eut point d’autre démêlé ecclésiastique avec -Rome, et n’essuya aucune opposition du clergé dans les affaires -temporelles. - -Sous lui ce clergé devint respectable par une décence ignorée dans la -barbarie des deux premières races, dans le temps encore plus barbare du -gouvernement féodal, absolument inconnue pendant les guerres civiles et -dans les agitations du règne de Louis XIII, et surtout pendant la -fronde, à quelques exceptions près, qu’il faut toujours faire dans les -vices comme dans les vertus qui dominent. - -Ce fut alors seulement que l’on commença à dessiller les yeux du peuple -sur les superstitions qu’il mêle toujours à sa religion. Il fut permis, -malgré le parlement d’Aix, et malgré les carmes, de savoir que Lazare et -Magdeleine n’étaient point venus en Provence. Les bénédictins ne purent -faire croire que Denys-l’Aréopagite eût gouverné l’Église de Paris. Les -saints supposés, les faux miracles, les fausses reliques, commencèrent à -être décriés[265]. La saine raison qui éclairait les philosophes -pénétrait partout, mais lentement et avec difficulté. - -L’évêque de Châlons-sur-Marne, Gaston-Louis de Noailles[266], frère du -cardinal, eut une piété assez éclairée pour enlever, en 1702, et faire -jeter une relique conservée précieusement depuis plusieurs siècles dans -l’église de Notre-Dame, et adorée[267] sous le nom du _nombril de -Jésus-Christ_. Tout Châlons murmura contre l’évêque. Présidents, -conseillers, gens du roi, trésoriers de France, marchands, notables, -chanoines, curés, protestèrent unanimement, par un acte juridique, -contre l’entreprise de l’évêque, réclamant le _saint nombril_, et -alléguant la robe de Jésus-Christ conservée à Argenteuil; son mouchoir à -Turin et à Laon; un des clous de la croix à Saint-Denys; son prépuce à -Rome, le même prépuce au Puy en Velay; et tant d’autres reliques que -l’on conserve et que l’on méprise, et qui font tant de tort à une -religion qu’on révère. Mais la sage fermeté de l’évêque l’emporta à la -fin sur la crédulité du peuple. - -Quelques autres superstitions, attachées à des usages respectables, ont -subsisté. Les protestants en ont triomphé: mais ils sont obligés de -convenir qu’il n’y a pas d’église catholique où ces abus soient moins -communs et plus méprisés qu’en France. - -L’esprit vraiment philosophique, qui n’a pris racine que vers le milieu -de ce siècle, n’éteignit point les anciennes et nouvelles querelles -théologiques qui n’étaient pas de son ressort. On va parler de ces -dissensions qui font la honte de la raison humaine. - - - - -CHAPITRE XXXVI. - -Du calvinisme au temps de Louis XIV. - - -Il est affreux sans doute que l’Église chrétienne ait toujours été -déchirée par ses querelles, et que le sang ait coulé pendant tant de -siècles par des mains qui portaient le dieu de la paix. Cette fureur fut -inconnue au paganisme. Il couvrit la terre de ténèbres, mais il ne -l’arrosa guère que du sang des animaux; et si quelquefois, chez les -Juifs et chez les païens, on dévoua des victimes humaines, ces -dévouements, tout horribles qu’ils étaient, ne causèrent point de -guerres civiles. La religion des païens ne consistait que dans la morale -et dans les fêtes. La morale, qui est commune aux hommes de tous les -temps et de tous les lieux, et les fêtes, qui n’étaient que des -réjouissances, ne pouvaient troubler le genre humain. - -L’esprit dogmatique apporta chez les hommes la fureur des guerres de -religion. J’ai recherché long-temps comment et pourquoi cet esprit -dogmatique, qui divisa les écoles de l’antiquité païenne sans causer le -moindre trouble, en a produit parmi nous de si horribles. Ce n’est pas -le seul fanatisme qui en est cause; car les gymnosophistes et les -bramins, les plus fanatiques des hommes, ne firent jamais de mal qu’à -eux-mêmes. Ne pourrait-on pas trouver l’origine de cette nouvelle peste -qui a ravagé la terre, dans ce combat naturel de l’esprit républicain -qui anima les premières Églises contre l’autorité qui hait la -résistance en tout genre? Les assemblées secrètes, qui bravaient d’abord -dans des caves et dans des grottes les lois de quelques empereurs -romains, formèrent peu-à-peu un état dans l’état: c’était une république -cachée au milieu de l’empire. Constantin la tira de dessous terre pour -la mettre à côté du trône. Bientôt l’autorité attachée aux grands siéges -se trouva en opposition avec l’esprit populaire qui avait inspiré -jusqu’alors toutes les assemblées des chrétiens. Souvent, dès que -l’évêque d’une métropole fesait valoir un sentiment, un évêque -suffragant, un prêtre, un diacre, en avaient un contraire. Toute -autorité blesse en secret les hommes, d’autant plus que toute autorité -veut toujours s’accroître. Lorsqu’on trouve, pour lui résister, un -prétexte qu’on croit sacré, on se fait bientôt un devoir de la révolte. -Ainsi les uns deviennent persécuteurs, les autres rebelles, en attestant -Dieu des deux côtés. - -Nous avons vu combien, depuis les disputes du prêtre Arius[268] contre -un évêque, la fureur de dominer sur les ames a troublé la terre. Donner -son sentiment pour la volonté de Dieu, commander de croire sous peine de -la mort du corps et des tourments éternels de l’ame, a été le dernier -période du despotisme de l’esprit dans quelques hommes; et résister à -ces deux menaces a été[269] dans d’autres le dernier effort de la -liberté naturelle. Cet _Essai sur les mœurs_, que vous avez parcouru, -vous a fait voir depuis Théodose une lutte perpétuelle entre la -juridiction séculière et l’ecclésiastique; et depuis Charlemagne les -efforts réitérés des grands fiefs contre les souverains, les évêques -élevés souvent contre les rois, les papes aux prises avec les rois et -les évêques. - -On disputait peu dans l’Église latine aux premiers siècles. Les -invasions continuelles des barbares permettaient à peine de penser; et -il y avait peu de dogmes qu’on eût assez développés pour fixer la -croyance universelle. Presque tout l’Occident rejeta le culte des images -au siècle de Charlemagne. Un évêque de Turin, nommé Claude, les -proscrivit avec chaleur, et retint plusieurs dogmes qui font encore -aujourd’hui le fondement de la religion des protestants. Ces opinions se -perpétuèrent dans les vallées du Piémont, du Dauphiné, de la Provence, -du Languedoc: elles éclatèrent au douzième siècle: elles produisirent -bientôt après la guerre des Albigeois; et ayant passé ensuite dans -l’université de Prague, elles excitèrent la guerre des hussites. Il n’y -eut qu’environ cent ans d’intervalle entre la fin des troubles qui -naquirent de la cendre de Jean Hus et de Jérôme de Prague, et ceux que -la vente des indulgences fit renaître. Les anciens dogmes embrassés par -les Vaudois, les Albigeois, les hussites, renouvelés et différemment -expliqués par Luther et Zuingle, furent reçus avec avidité dans -l’Allemagne, comme un prétexte pour s’emparer de tant de terres dont les -évêques et les abbés s’étaient mis en possession, et pour résister aux -empereurs, qui alors marchaient à grands pas au pouvoir despotique. Ces -dogmes triomphèrent en Suède et en Danemark, pays où les peuples étaient -libres sous des rois. - -Les Anglais, dans qui la nature a mis l’esprit d’indépendance, les -adoptèrent, les mitigèrent, et en composèrent une religion pour eux -seuls. Le presbytérianisme établit en Écosse, dans les temps malheureux, -une espèce de république dont le pédantisme et la dureté étaient -beaucoup plus intolérables que la rigueur du climat, et même que la -tyrannie des évêques qui avait excité tant de plaintes. Il n’a cessé -d’être dangereux en Écosse que quand la raison, les lois et la force -l’ont réprimé. La réforme pénétra en Pologne, et y fit beaucoup de -progrès dans les seules villes où le peuple n’est point esclave. La plus -grande et la plus riche partie de la république helvétique n’eut pas de -peine à la recevoir. Elle fut sur le point d’être établie à Venise par -la même raison; et elle y eût pris racine si Venise n’eût pas été -voisine de Rome, et peut-être si le gouvernement n’eût pas craint la -démocratie, à laquelle le peuple aspire naturellement dans toute -république, et qui était alors le grand but de la plupart des -prédicants. Les Hollandais ne prirent cette religion que quand ils -secouèrent le joug de l’Espagne. Genève devint un état entièrement -républicain en devenant calviniste. - -Toute la maison d’Autriche écarta ces religions de ses états autant -qu’il lui fut possible. Elles n’approchèrent presque point de l’Espagne. -Elles ont été extirpées par le fer et par le feu dans les états du duc -de Savoie, qui ont été leur berceau. Les habitants des vallées -piémontaises ont éprouvé, en 1655, ce que les peuples de Mérindol et de -Cabrières éprouvèrent en France sous François Iᵉʳ. Le duc de Savoie -absolu a exterminé chez lui la secte dès qu’elle lui a paru dangereuse: -il n’en reste que quelques faibles rejetons ignorés dans les rochers qui -les renferment. On ne vit point les luthériens et les calvinistes causer -de grands troubles en France sous le gouvernement ferme de François Iᵉʳ -et de Henri II: mais dès que le gouvernement fut faible et partagé, les -querelles de religion furent violentes. Les Condé et les Coligni, -devenus calvinistes parceque les Guises étaient catholiques, -bouleversèrent l’état à l’envi. La légèreté et l’impétuosité de la -nation, la fureur de la nouveauté et l’enthousiasme, firent, pendant -quarante ans, du peuple le plus poli un peuple de barbares. - -Henri IV, né dans cette secte qu’il aimait sans être entêté d’aucune, ne -put, malgré ses victoires et ses vertus, régner sans abandonner le -calvinisme: devenu catholique, il ne fut pas assez ingrat pour vouloir -détruire un parti si long-temps ennemi des rois, mais auquel il devait -en partie sa couronne; et s’il avait voulu détruire cette faction, il ne -l’aurait pas pu. Il la chérit, la protégea, et la réprima. - -Les huguenots en France fesaient alors à peu près la douzième partie de -la nation. Il y avait parmi eux des seigneurs puissants: des villes -entières étaient protestantes. Ils avaient fait la guerre aux rois: on -avait été contraint de leur donner des places de sûreté: Henri III leur -en avait accordé quatorze dans le seul Dauphiné; Montauban, Nîmes dans -le Languedoc; Saumur, et surtout La Rochelle, qui fesait une république -à part, et que le commerce et la faveur de l’Angleterre pouvaient rendre -puissante. Enfin Henri IV sembla satisfaire son goût, sa politique, et -même son devoir, en accordant au parti le célèbre édit de Nantes, en -1598. Cet édit n’était au fond que la confirmation des priviléges que -les protestants de France avaient obtenus des rois précédents les armes -à la main, et que Henri-le-Grand, affermi sur le trône, leur laissa par -bonne volonté. - -Par cet édit de Nantes[270], que le nom de Henri IV rendit plus célèbre -que tous les autres, tout seigneur de fief haut justicier pouvait avoir -dans son château plein exercice de la religion prétendue réformée: tout -seigneur sans haute justice pouvait admettre trente personnes à son -prêche. L’entier exercice de cette religion était autorisé dans tous les -lieux qui ressortissaient immédiatement à un parlement. - -Les calvinistes pouvaient faire imprimer, sans s’adresser aux -supérieurs, tous leurs livres, dans les villes où leur religion était -permise. - -Ils étaient déclarés capables de toutes les charges et dignités de -l’état; et il y parut bien en effet, puisque le roi fit ducs et pairs -les seigneurs de La Trimouille et de Rosni. - -On créa une chambre exprès au parlement de Paris, composée d’un -président et de seize conseillers, laquelle jugea tous les procès des -réformés, non seulement dans le district immense du ressort de Paris, -mais dans celui de Normandie et de Bretagne. Elle fut nommée _la chambre -de l’édit_. Il n’y eut jamais, à la vérité, qu’un seul calviniste admis -de droit parmi les conseillers de cette juridiction. Cependant, comme -elle était destinée à empêcher les vexations dont le parti se plaignait, -et que les hommes se piquent toujours de remplir un devoir qui les -distingue, cette chambre, composée de catholiques, rendit toujours aux -huguenots, de leur aveu même, la justice la plus impartiale. - -Ils avaient une espèce de petit parlement à Castres, indépendant de -celui de Toulouse. Il y eut à Grenoble et à Bordeaux des chambres -mi-parties catholiques et calvinistes. Leurs Églises s’assemblaient en -synodes, comme l’Église gallicane. Ces priviléges et beaucoup d’autres -incorporèrent ainsi les calvinistes au reste de la nation. C’était à la -vérité attacher des ennemis ensemble; mais l’autorité, la bonté et -l’adresse de ce grand roi les continrent pendant sa vie. - -Après la mort à jamais effrayante et déplorable de Henri IV, dans la -faiblesse d’une minorité et sous une cour divisée, il était bien -difficile que l’esprit républicain des réformés n’abusât de ses -priviléges, et que la cour, toute faible qu’elle était, ne voulût les -restreindre. Les huguenots avaient déjà établi en France des _cercles_, -à l’imitation de l’Allemagne. Les députés de ces cercles étaient souvent -séditieux; et il y avait dans le parti des seigneurs pleins d’ambition. -Le duc de Bouillon, et surtout le duc de Rohan, le chef le plus -accrédité des huguenots, précipitèrent bientôt dans la révolte l’esprit -remuant des prédicants et le zèle aveugle des peuples. L’assemblée -générale du parti osa, dès 1615, présenter à la cour un cahier par -lequel, entre autres articles injurieux, elle demandait qu’on réformât -le conseil du roi. Ils prirent les armes en quelques endroits dès l’an -1616; et l’audace des huguenots se joignant aux divisions de la cour, à -la haine contre les favoris, à l’inquiétude de la nation, tout fut -long-temps dans le trouble. C’était des séditions, des intrigues, des -menaces, des prises d’armes, des paix faites à la hâte, et rompues de -même; c’est ce qui fesait dire au célèbre cardinal Bentivoglio, alors -nonce en France[271], qu’il n’y avait vu que des orages. - -Dans l’année 1621, les Églises réformées de France offrirent à -Lesdiguières, devenu depuis connétable, le généralat de leurs armées, et -cent mille écus par mois. Mais Lesdiguières, plus éclairé dans son -ambition qu’eux dans leurs factions, et qui les connaissait pour les -avoir commandés, aima mieux alors les combattre que d’être à leur tête; -et pour réponse à leurs offres, il se fit catholique. Les huguenots -s’adressèrent ensuite au maréchal duc de Bouillon, qui dit qu’il était -trop vieux; enfin ils donnèrent cette malheureuse place au duc de Rohan, -qui, conjointement avec son frère Soubise, osa faire la guerre au roi de -France. - -La même année le connétable de Luines mena Louis XIII de province en -province. Il soumit plus de cinquante villes, presque sans résistance; -mais il échoua devant Montauban; le roi eut l’affront de décamper. On -assiégea en vain La Rochelle, elle résistait par elle-même et par les -secours de l’Angleterre; et le duc de Rohan, coupable du crime de -lèse-majesté, traita de la paix avec son roi, presque de couronne à -couronne. - -Après cette paix et après la mort du connétable de Luines, il fallut -encore recommencer la guerre et assiéger de nouveau La Rochelle, -toujours liguée contre son souverain avec l’Angleterre et avec les -calvinistes du royaume. Une femme[272] (c’était la mère du duc de Rohan) -défendit cette ville pendant un an contre l’armée royale, contre -l’activité du cardinal de Richelieu, et contre l’intrépidité de Louis -XIII, qui affronta plus d’une fois la mort à ce siége. La ville souffrit -toutes les extrémités de la faim; et on ne dut la reddition de la place -qu’à cette digue de cinq cents pieds de long que le cardinal de -Richelieu fit construire, à l’exemple de celle qu’Alexandre fit -autrefois élever devant Tyr. Elle dompta la mer et les Rochellois. Le -maire Guiton, qui voulait s’ensevelir sous les ruines de La Rochelle, -eut l’audace, après s’être rendu à discrétion, de paraître avec ses -gardes devant le cardinal de Richelieu. Les maires des principales -villes des huguenots en avaient. On ôta les siens à Guiton, et les -priviléges à la ville. Le duc de Rohan, chef des hérétiques rebelles, -continuait toujours la guerre pour son parti; et, abandonné des Anglais, -quoique protestants, il se liguait avec les Espagnols, quoique -catholiques. Mais la conduite ferme du cardinal de Richelieu força les -huguenots, battus de tous côtés, à se soumettre. - -Tous les édits qu’on leur avait accordés jusqu’alors avaient été des -traités avec les rois. Richelieu voulut que celui qu’il fit rendre fût -appelé _l’édit de grace_. Le roi y parla en souverain qui pardonne. On -ôta l’exercice de la nouvelle religion à La Rochelle, à l’île de Ré, à -Oléron, à Privas, à Pamiers; du reste, on laissa subsister l’édit de -Nantes, que les calvinistes regardèrent toujours comme leur loi -fondamentale. - -Il paraît étrange que le cardinal de Richelieu, si absolu et si -audacieux, n’abolît pas ce fameux édit: il eut alors une autre vue, plus -difficile peut-être à remplir, mais non moins conforme à l’étendue de -son ambition et à la hauteur de ses pensées. Il rechercha la gloire de -subjuguer les esprits; il s’en croyait capable par ses lumières, par sa -puissance et par sa politique. Son projet était de gagner quelques -prédicants que les réformés appelaient alors _ministres_, et qu’on nomme -aujourd’hui _pasteurs_; de leur faire d’abord avouer que le culte -catholique n’était pas un crime devant Dieu, de les mener ensuite par -degrés, de leur accorder quelques points peu importants, et de paraître -aux yeux de la cour de Rome ne leur avoir rien accordé. Il comptait -éblouir une partie des réformés, séduire l’autre par les présents et par -les graces, et avoir enfin toutes les apparences de les avoir réunis à -l’Église, laissant au temps à faire le reste, et n’envisageant que la -gloire d’avoir ou fait ou préparé ce grand ouvrage, et de passer pour -l’avoir fait. Le fameux capucin Joseph d’un côté, et deux ministres -gagnés de l’autre, entamèrent cette négociation. Mais il parut que le -cardinal de Richelieu avait trop présumé, et qu’il est plus difficile -d’accorder des théologiens que de faire des digues sur l’Océan. - -Richelieu, rebuté, se proposa d’écraser les calvinistes. D’autres soins -l’en empêchèrent. Il avait à combattre à-la-fois les grands du royaume, -la maison royale, toute la maison d’Autriche, et souvent Louis XIII -lui-même. Il mourut enfin, au milieu de tous ces orages, d’une mort -prématurée. Il laissa tous ses desseins encore imparfaits, et un nom -plus éclatant que cher et vénérable. - -Cependant, après la prise de La Rochelle et l’édit de grace, les guerres -civiles cessèrent, et il n’y eut plus que des disputes. On imprimait de -part et d’autre de ces gros livres qu’on ne lit plus. Le clergé, et -surtout les jésuites, cherchaient à convertir des huguenots. Les -ministres tâchaient d’attirer quelques catholiques à leurs opinions. Le -conseil du roi était occupé à rendre des arrêts pour un cimetière que -les deux religions se disputaient dans un village, pour un temple bâti -sur un fonds appartenant autrefois à l’Église, pour des écoles, pour des -droits de châteaux, pour des enterrements, pour des cloches; et rarement -les réformés gagnaient leurs procès. Il n’y eut plus, après tant de -dévastations et de saccagements, que ces petites épines. Les huguenots -n’eurent plus de chef depuis que le duc de Rohan cessa de l’être, et que -la maison de Bouillon n’eut plus Sedan. Ils se firent même un mérite de -rester tranquilles au milieu des factions de la fronde et des guerres -civiles que des princes, des parlements et des évêques excitèrent, en -prétendant servir le roi contre le cardinal Mazarin. - -Il ne fut presque point question de religion pendant la vie de ce -ministre. Il ne fit nulle difficulté de donner la place de -contrôleur-général des finances à un calviniste étranger, nommé Hervart. -Tous les réformés entrèrent dans les fermes, dans les sous-fermes, dans -toutes les places qui en dépendent. - -Colbert, qui ranima l’industrie de la nation, et qu’on peut regarder -comme le fondateur du commerce, employa beaucoup de huguenots dans les -arts, dans les manufactures, dans la marine. Tous ces objets utiles, qui -les occupaient, adoucirent peu-à-peu dans eux la fureur épidémique de la -controverse; et la gloire qui environna cinquante ans Louis XIV, sa -puissance, son gouvernement ferme et vigoureux, ôtèrent au parti -réformé, comme à tous les ordres de l’état, toute idée de résistance. -Les fêtes magnifiques d’une cour galante jetaient même du ridicule sur -le pédantisme des huguenots. A mesure que le bon goût se perfectionnait, -les psaumes de Marot et de Bèze ne pouvaient plus insensiblement -inspirer que du dégoût. Ces psaumes, qui avaient charmé la cour de -François II, n’étaient plus faits que pour la populace sous Louis XIV. -La saine philosophie, qui commença vers le milieu de ce siècle à percer -un peu dans le monde, devait encore dégoûter à la longue les honnêtes -gens des disputes de controverse. - -Mais, en attendant que la raison se fît peu-à-peu écouter des hommes, -l’esprit même de dispute pouvait servir à entretenir la tranquillité de -l’état; car les jansénistes commençant alors à paraître avec quelque -réputation, ils partageaient les suffrages de ceux qui se nourrissent de -ces subtilités: ils écrivaient contre les jésuites et contre les -huguenots: ceux-ci répondaient aux jansénistes et aux jésuites: les -luthériens de la province d’Alsace écrivaient contre eux tous. Une -guerre de plume entre tant de partis, pendant que l’état était occupé de -grandes choses, et que le gouvernement était tout puissant, ne pouvait -devenir en peu d’années qu’une occupation de gens oisifs, qui dégénère -tôt ou tard en indifférence. - -Louis XIV était animé contre les réformés[273], par les remontrances -continuelles de son clergé, par les insinuations des jésuites, par la -cour de Rome, et enfin par le chancelier Le Tellier et Louvois, son -fils, tous deux ennemis de Colbert, et qui voulaient perdre les réformés -comme rebelles, parceque Colbert les protégeait comme des sujets utiles. -Louis XIV, nullement instruit d’ailleurs du fond de leur doctrine, les -regardait, non sans quelque raison, comme d’anciens révoltés soumis avec -peine. Il s’appliqua d’abord à miner par degrés, de tous côtés, -l’édifice de leur religion: on leur ôtait un temple sur le moindre -prétexte: on leur défendit d’épouser des filles catholiques; et, en -cela, on ne fut pas peut-être assez politique: c’était ignorer le -pouvoir d’un sexe que la cour, pourtant, connaissait si bien. Les -intendants et les évêques tâchaient, par les moyens les plus plausibles, -d’enlever aux huguenots leurs enfants. Colbert eut ordre, en 1681, de ne -plus recevoir aucun homme de cette religion dans les fermes. On les -exclut, autant qu’on le put, des communautés des _arts et métiers_. Le -roi, en les tenant ainsi sous le joug, ne l’appesantissait pas toujours. -On défendit par des arrêts toute violence contre eux. On mêla les -insinuations aux sévérités, et il n’y eut alors de rigueur qu’avec les -formalités[274] de la justice. - -On employa surtout un moyen souvent efficace de conversion: ce fut -l’argent; mais on ne fit pas assez d’usage de ce ressort. Pellisson fut -chargé de ce ministère secret. C’est ce même Pellisson, long-temps -calviniste, si connu par ses ouvrages, par une éloquence pleine -d’abondance, par son attachement au surintendant Fouquet, dont il avait -été le premier commis, le favori, et la victime. Il eut le bonheur -d’être éclairé et de changer de religion, dans un temps où ce changement -pouvait le mener aux dignités et à la fortune. Il prit l’habit -ecclésiastique, obtint des bénéfices et une place de maître -des requêtes. Le roi lui confia le revenu des abbayes de -Saint-Germain-des-Prés et de Cluni, vers l’année 1677, avec les revenus -du tiers des économats, pour être distribués à ceux qui voudraient se -convertir. Le cardinal Lecamus, évêque de Grenoble, s’était déjà servi -de cette méthode. Pellisson, chargé de ce département, envoyait l’argent -dans les provinces. On tâchait d’opérer beaucoup de conversions pour peu -d’argent. De petites sommes, distribuées à des indigents, enflaient la -liste que Pellisson présentait au roi tous les trois mois, en lui -persuadant que tout cédait dans le monde à sa puissance ou à ses -bienfaits. - -Le conseil, encouragé par ces petits succès, que le temps eût rendus -plus considérables, s’enhardit, en 1681, à donner une déclaration par -laquelle les enfants étaient reçus à renoncer à leur religion à l’âge de -sept ans; et à l’appui de cette déclaration, on prit dans les provinces -beaucoup d’enfants pour les faire abjurer, et on logea des gens de -guerre chez les parents. - -Ce fut cette précipitation du chancelier Le Tellier et de Louvois, son -fils, qui fit d’abord déserter, en 1681, beaucoup de familles du Poitou, -de la Saintonge, et des provinces voisines. Les étrangers se hâtèrent -d’en profiter. - -Les rois d’Angleterre et de Danemark, et surtout la ville d’Amsterdam, -invitèrent les calvinistes de France à se réfugier dans leurs états, et -leur assurèrent une subsistance. Amsterdam s’engagea même à bâtir mille -maisons pour les fugitifs. - -Le conseil vit les suites dangereuses de l’usage trop prompt de -l’autorité, et crut y remédier par l’autorité même. On sentait combien -étaient nécessaires les artisans dans un pays où le commerce florissait, -et les gens de mer dans un temps où l’on établissait une puissante -marine. On ordonna la peine des galères contre ceux de ces professions -qui tenteraient de s’échapper. - -On remarqua que plusieurs familles calvinistes vendaient leurs -immeubles. Aussitôt parut une déclaration qui confisqua tous ces -immeubles, en cas que les vendeurs sortissent dans un an du royaume. -Alors la sévérité redoubla contre les ministres. On interdisait leurs -temples sur la plus légère contravention. Toutes les rentes laissées par -testament aux consistoires furent appliquées aux hôpitaux du royaume. - -Ou défendit aux maîtres d’école calvinistes de recevoir des -pensionnaires. On mit les ministres à la taille; on ôta la noblesse aux -maires protestants. Les officiers de la maison du roi, les secrétaires -du roi, qui étaient protestants, eurent ordre de se défaire de leurs -charges. On n’admit plus ceux de cette religion, ni parmi les notaires, -les avocats, ni même dans la fonction de procureurs. - -Il était enjoint à tout le clergé de faire des prosélytes, et il était -défendu aux pasteurs réformés d’en faire, sous peine de bannissement -perpétuel. Tous ces arrêts étaient publiquement sollicités par le clergé -de France. C’était, après tout, les enfants de la maison, qui ne -voulaient point de partage avec des étrangers introduits par force. - -Pellisson continuait d’acheter des convertis; mais madame Hervart, veuve -du contrôleur-général des finances, animée de ce zèle de religion qu’on -a remarqué de tout temps dans les femmes, envoyait autant d’argent pour -empêcher les conversions, que Pellisson pour en faire. - -(1682) Enfin, les huguenots osèrent désobéir en quelques endroits. Ils -s’assemblèrent dans le Vivarais et dans le Dauphiné, près des lieux ou -l’on avait démoli leurs temples. On les attaqua; ils se défendirent. Ce -n’était qu’une très légère étincelle du feu des anciennes guerres -civiles. Deux ou trois cents malheureux, sans chef, sans places, et même -sans desseins, furent dispersés en un quart d’heure: les supplices -suivirent leur défaite. L’intendant du Dauphiné fit rouer le petit-fils -du pasteur Charnier, qui avait dressé l’édit de Nantes. Il est au rang -des plus fameux martyrs de la secte, et ce nom de Charnier a été -long-temps en vénération chez les protestants. - -(1683) L’intendant du Languedoc[275] fit rouer vif le prédicant Chomel. -On condamna trois autres au même supplice, et dix à être pendus: la -fuite qu’ils avaient prise les sauva, et ils ne furent exécutés qu’en -effigie. - -Tout cela inspirait la terreur, et en même temps augmentait -l’opiniâtreté. On sait trop que les hommes s’attachent à leur religion à -mesure qu’ils souffrent pour elle. - -Ce fut alors qu’on persuada au roi qu’après avoir envoyé des -missionnaires dans toutes les provinces, il fallait y envoyer des -dragons. Ces violences parurent faites à contre-temps; elles étaient les -suites de l’esprit qui régnait alors à la cour, que tout devait fléchir -au nom de Louis XIV. On ne songeait pas que les huguenots n’étaient plus -ceux de Jarnac, de Moncontour et de Coutras; que la rage des guerres -civiles était éteinte; que cette longue maladie était dégénérée en -langueur; que tout n’a qu’un temps chez les hommes; que si les pères -avaient été rebelles sous Louis XIII, les enfants étaient soumis sous -Louis XIV. On voyait en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, plusieurs -sectes, qui s’étaient mutuellement égorgées le siècle passé, vivre -maintenant en paix dans les mêmes villes. Tout prouvait qu’un roi absolu -pouvait être également bien servi par des catholiques et par des -protestants. Les luthériens d’Alsace en étaient un témoignage -authentique. Il parut enfin que la reine Christine avait eu raison de -dire dans une de ses lettres, à l’occasion de ces violences et de ces -émigrations: «Je considère la France comme un malade à qui l’on coupe -bras et jambes, pour le traiter d’un mal que la douceur et la patience -auraient entièrement guéri.» - -Louis XIV, qui, en se saisissant de Strasbourg, en 1681, y protégeait le -luthéranisme, pouvait tolérer dans ses états le calvinisme, que le temps -aurait pu abolir, comme il diminue un peu, chaque jour, le nombre des -luthériens en Alsace. Pouvait-on imaginer qu’en forçant un grand nombre -de sujets, on n’en perdrait pas un plus grand nombre, qui, malgré les -édits et malgré les gardes, échapperait par la fuite à une violence -regardée comme une horrible persécution? Pourquoi, enfin, vouloir faire -haïr à plus d’un million d’hommes un nom cher et précieux, auquel, et -protestants et catholiques, et Français et étrangers, avaient alors -joint celui de _grand_? La politique même semblait pouvoir engager à -conserver les calvinistes, pour les opposer aux prétentions continuelles -de la cour de Rome. C’était en ce temps-là même que le roi avait -ouvertement rompu avec Innocent XI, ennemi de la France. Mais Louis XIV, -conciliant les intérêts de sa religion, et ceux de sa grandeur, voulut -à-la-fois humilier le pape d’une main, et écraser le calvinisme de -l’autre. - -Il envisageait, dans ces deux entreprises, cet éclat de gloire dont il -était idolâtre en toutes choses. Les évêques, plusieurs intendants, tout -le conseil, lui persuadèrent que ses soldats, en se montrant seulement, -achèveraient ce que ses bienfaits et les missions avaient commencé. Il -crut n’user que d’autorité; mais ceux à qui cette autorité fut commise -usèrent d’une extrême rigueur. - -Vers la fin de 1684, et au commencement de 1685, tandis que Louis XIV, -toujours puissamment armé, ne craignait aucun de ses voisins, les -troupes furent envoyées dans toutes les villes et dans tous les châteaux -où il y avait le plus de protestants; et comme les dragons, assez mal -disciplinés dans ce temps-là, furent ceux qui commirent le plus d’excès, -on appela cette exécution _la dragonnade_. - -Les frontières étaient aussi soigneusement gardées qu’on le pouvait, -pour prévenir la fuite de ceux qu’on voulait réunir à l’Église. C’était -une espèce de chasse qu’on fesait dans une grande enceinte. - -Un évêque, un intendant, ou un subdélégué, ou un curé, ou quelqu’un -d’autorisé, marchait à la tête des soldats. On assemblait les -principales familles calvinistes, surtout celles qu’on croyait les plus -faciles. Elles renonçaient à leur religion au nom des autres, et les -obstinés étaient livrés aux soldats, qui eurent toute licence, excepté -celle de tuer. Il y eut pourtant plusieurs personnes si cruellement -maltraitées, qu’elles en moururent. Les enfants des réfugiés, dans les -pays étrangers, jettent encore des cris sur cette persécution de leurs -pères: ils la comparent aux plus violentes que souffrit l’Église dans -les premiers temps. - -C’était un étrange contraste que du sein d’une cour voluptueuse, où -régnaient la douceur des mœurs, les graces, les charmes de la société, -il partît des ordres si durs et si impitoyables. Le marquis de Louvois -porta dans cette affaire l’inflexibilité de son caractère; on y reconnut -le même génie qui avait voulu ensevelir la Hollande sous les eaux, et -qui, depuis, mit le Palatinat en cendres. Il y a encore des lettres de -sa main, de cette année, 1685, conçues en ces termes: «Sa majesté veut -qu’on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas -se faire de sa religion; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir -demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu’à la dernière -extrémité.» - -Paris ne fut point exposé à ces vexations; les cris se seraient fait -entendre au trône de trop près. On veut bien faire des malheureux, mais -on souffre d’entendre leurs clameurs. - -(1685) Tandis qu’on fesait ainsi tomber partout les temples, et qu’on -demandait dans les provinces des abjurations à main armée, l’édit de -Nantes fut enfin cassé, au mois[276] d’octobre 1685; et on acheva de -ruiner l’édifice qui était déjà miné de toutes parts. - -La chambre de l’édit[277] avait déjà été supprimée. Il fut ordonné aux -conseillers calvinistes du parlement de se défaire de leurs charges. Une -foule d’arrêts du conseil parut coup sur coup, pour extirper les restes -de la religion proscrite. Celui qui paraissait le plus fatal fut l’ordre -d’arracher les enfants aux prétendus réformés, pour les remettre entre -les mains des plus proches parents catholiques; ordre contre lequel la -nature réclamait à si haute voix qu’il ne fut pas exécuté. - -Mais dans ce célèbre édit qui révoqua celui de Nantes, il paraît qu’on -prépara un événement tout contraire au but qu’on s’était proposé. On -voulait la réunion des calvinistes à l’Église dans le royaume. -Gourville, homme très judicieux, consulté par Louvois, lui avait -proposé, comme on sait, de faire enfermer tous les ministres, et de ne -relâcher que ceux qui, gagnés par des pensions secrètes, abjureraient en -public, et serviraient à la réunion plus que des missionnaires et des -soldats. Au lieu de suivre cet avis politique, il fut ordonné, par -l’édit, à tous les ministres qui ne voulaient pas se convertir, de -sortir du royaume dans quinze jours. C’était s’aveugler que de penser -qu’en chassant les pasteurs, une grande partie du troupeau ne suivrait -pas. C’était bien présumer de sa puissance, et mal connaître les hommes, -de croire que tant de cœurs ulcérés et tant d’imaginations échauffées -par l’idée du martyre, surtout dans les pays méridionaux de la France, -ne s’exposeraient pas à tout, pour aller chez les étrangers publier leur -constance et la gloire de leur exil, parmi tant de nations envieuses de -Louis XIV, qui tendaient les bras à ces troupes fugitives. - -Le vieux chancelier Le Tellier, en signant l’édit, s’écria plein de -joie: «Nunc dimittis servum tuum, Domine..... quia viderunt oculi mei -salutare tuum[278].» Il ne savait pas qu’il signait un des grands -malheurs de la France[279]. - -Louvois, son fils, se trompait encore en croyant qu’il suffirait d’un -ordre de sa main pour garder toutes les frontières et toutes les côtes -contre ceux qui se fesaient un devoir de la fuite. L’industrie occupée à -tromper la loi est toujours plus forte que l’autorité. Il suffisait de -quelques gardes gagnés, pour favoriser la foule des réfugiés. Près de -cinquante mille familles, en trois ans de temps, sortirent du royaume, -et furent après suivies par d’autres. Elles allèrent porter chez les -étrangers les arts, les manufactures, la richesse. Presque tout le nord -de l’Allemagne, pays encore agreste et dénué d’industrie, reçut une -nouvelle face de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des -villes entières. Les étoffes, les galons, les chapeaux, les bas, qu’on -achetait auparavant de la France, furent fabriqués par eux. Un faubourg -entier de Londres fut peuplé d’ouvriers français en soie; d’autres y -portèrent l’art de donner la perfection aux cristaux, qui fut alors -perdu en France. On trouve encore très communément dans l’Allemagne l’or -que les réfugiés y répandirent[280]. Ainsi la France perdit environ cinq -cent mille habitants, une quantité prodigieuse d’espèces, et surtout des -arts dont ses ennemis s’enrichirent. La Hollande y gagna d’excellents -officiers et des soldats. Le prince d’Orange et le duc de Savoie eurent -des régiments entiers de réfugiés. Ces mêmes souverains de Savoie et de -Piémont, qui avaient exercé tant de cruautés contre les réformés de -leurs pays, soudoyaient ceux de France; et ce n’était pas assurément par -zèle de religion que le prince d’Orange les enrôlait. Il y en eut qui -s’établirent jusque vers le Cap-de-Bonne-Espérance. Le neveu du célèbre -Duquesne, lieutenant-général de la marine, fonda une petite colonie à -cette extrémité de la terre; elle n’a pas prospéré; ceux qui -s’embarquèrent périrent pour la plupart. Mais enfin il y a encore des -restes de cette colonie voisine des Hottentots. Les Français ont été -dispersés plus loin que les Juifs. - -Ce fut en vain qu’on remplit les prisons et les galères de ceux qu’on -arrêta dans leur fuite. Que faire de tant de malheureux, affermis dans -leur croyance par les tourments? comment laisser aux galères des gens de -loi, des vieillards infirmes? On en fit embarquer quelques centaines -pour l’Amérique. Enfin le conseil imagina que, quand la sortie du -royaume ne serait plus défendue, les esprits n’étant plus animés par le -plaisir secret de désobéir, il y aurait moins de désertions. On se -trompa encore; et après avoir ouvert les passages, on les referma -inutilement une seconde fois. - -On défendit aux calvinistes, en 1685, de se faire servir par des -catholiques, de peur que les maîtres ne pervertissent les domestiques; -et, l’année d’après, un autre édit leur ordonna de se défaire des -domestiques huguenots, afin de pouvoir les arrêter comme vagabonds. Il -n’y avait rien de stable dans la manière de les persécuter, que le -dessein de les opprimer pour les convertir. - -Tous les temples détruits, tous les ministres bannis, il s’agissait de -retenir dans la communion romaine tous ceux qui avaient changé par -persuasion ou par crainte. Il en restait plus[281] de quatre cent mille -dans le royaume. Ils étaient obligés d’aller à la messe et de communier. -Quelques uns, qui rejetèrent l’hostie après l’avoir reçue, furent -condamnés à être brûlés vifs. Les corps de ceux qui ne voulaient pas -recevoir les sacrements à la mort étaient traînés sur la claie, et jetés -à la voirie. - -Toute persécution fait des prosélytes, quand elle frappe pendant la -chaleur de l’enthousiasme. Les calvinistes s’assemblèrent partout pour -chanter leurs psaumes, malgré la peine de mort décernée contre ceux qui -tiendraient des assemblées. Il y avait aussi peine de mort contre les -ministres qui rentreraient dans le royaume, et cinq mille cinq cents -livres de récompense pour qui les dénoncerait. Il en revint plusieurs -qu’on fit périr par la corde ou par la roue[282]. - -La secte subsista en paraissant écrasée. Elle espéra en vain, dans la -guerre de 1689, que le roi Guillaume, ayant détrôné son beau-père -catholique, soutiendrait en France le calvinisme. Mais, dans la guerre -de 1701, la rébellion et le fanatisme éclatèrent en Languedoc et dans -les contrées voisines. - -Cette rébellion fut excitée par des prophéties. Les prédictions ont été -de tout temps un moyen dont on s’est servi pour séduire les simples, et -pour enflammer les fanatiques. De cent événements que la fourberie ose -prédire, si la fortune en amène un seul, les autres sont oubliés, et -celui-là reste comme un gage de la faveur de Dieu, et comme la preuve -d’un prodige. Si aucune prédiction ne s’accomplit, on les explique, on -leur donne un nouveau sens; les enthousiastes l’adoptent, et les -imbéciles le croient. - -Le ministre Jurieu fut un des plus ardents prophètes. Il commença par se -mettre au-dessus d’un Cotterus[283], de je ne sais quelle -Christine[284], d’un Justus Velsius[285], d’un Drabitius[286], qu’il -regarde comme gens inspirés de Dieu. Ensuite il se mit presque à côté de -l’auteur de l’_Apocalypse_ et de saint Paul; ses partisans, ou plutôt -ses ennemis, firent frapper une médaille en Hollande avec cet exergue, -_Jurius propheta_. Il promit la délivrance du peuple de Dieu pendant -huit années. Son école de prophétie s’était établie dans les montagnes -du Dauphiné, du Vivarais et des Cévennes, pays tout propre aux -prédictions, peuplé d’ignorants et de cervelles chaudes, échauffées par -la chaleur du climat, et plus encore par leurs prédicants. - -La première école de prophétie fut établie dans une verrerie, sur une -montagne du Dauphiné, appelée Peira; un vieil huguenot, nommé De Serre, -y annonça la ruine de Babylone, et le rétablissement de Jérusalem. Il -montrait aux enfants les paroles de l’Écriture, qui disent: «Quand trois -ou quatre sont assemblés en mon nom, mon esprit est parmi eux[287]; et -avec un grain de foi on transportera des montagnes[288].» Ensuite il -recevait l’esprit: on le lui conférait en lui soufflant dans la bouche, -parcequ’il est dit dans _Saint-Matthieu_ que Jésus souffla sur ses -disciples avant sa mort: il était hors de lui-même; il avait des -convulsions; il changeait de voix; il restait immobile, égaré, les -cheveux hérissés, selon l’ancien usage de toutes les nations, et selon -ces règles de démence transmises de siècle en siècle. Les enfants -recevaient ainsi le don de prophétie; et s’ils ne transportaient pas des -montagnes, c’est qu’ils avaient assez de foi pour recevoir l’esprit, et -pas assez pour faire des miracles: ainsi ils redoublaient de ferveur -pour obtenir ce dernier don. - -Tandis que les Cévennes étaient ainsi l’école de l’enthousiasme, des -ministres, qu’on appelait _apôtres_, revenaient en secret prêcher les -peuples. - -Claude Brousson, d’une famille de Nîmes considérée, homme éloquent et -plein de zèle, très estimé chez les étrangers, retourna dans sa patrie -en 1698, y fut convaincu non seulement d’avoir rempli son ministère -malgré les édits, mais devoir eu, dix ans auparavant, des -correspondances avec les ennemis de l’état. En effet, il avait formé le -projet d’introduire des troupes anglaises et savoyardes dans le -Languedoc. Ce projet, écrit de sa main, et adressé au duc de Schomberg, -avait été intercepté depuis long-temps, et était entre les mains de -l’intendant de la province. Brousson, errant de ville en ville, fut -saisi à Oléron, et transféré à la citadelle de Montpellier. L’intendant -et ses juges l’interrogèrent; il répondit qu’il était l’apôtre de -Jésus-Christ, qu’il avait reçu le Saint-Esprit, qu’il ne devait pas -trahir le dépôt de la foi, que son devoir était de distribuer le pain de -la parole à ses frères. On lui demanda si les apôtres avaient écrit des -projets pour faire révolter des provinces: on lui montra son fatal -écrit, et les juges le condamnèrent tous d’une voix à être roué vif. -(1698) Il mourut comme mouraient les premiers martyrs. Toute la secte, -loin de le regarder comme un criminel d’état, ne vit en lui qu’un saint, -qui avait scellé sa foi de son sang; et on imprima le _Martyre de M. de -Brousson_[289]. - -Alors les prophètes se multiplient, et l’esprit de fureur redouble. Il -arrive malheureusement qu’en 1703 un abbé de la maison Du Chaila, -inspecteur des missions, obtient un ordre de la cour de faire enfermer -dans un couvent deux filles d’un gentilhomme nouveau converti. Au lieu -de les conduire au couvent, il les mène d’abord dans son château. Les -calvinistes s’attroupent: on enfonce les portes: on délivre les deux -filles et quelques autres prisonniers. Les séditieux saisissent l’abbé -Du Chaila; ils lui offrent la vie, s’il veut être de leur religion. Il -la refuse. Un prophète lui crie: «Meurs donc, l’esprit te condamne, ton -péché est contre toi:» et il est tué à coups de fusil. Aussitôt après -ils saisissent les receveurs de la capitation, et les pendent avec leurs -rôles au cou. De là ils se jettent sur les prêtres qu’ils rencontrent, -et les massacrent. On les poursuit: ils se retirent au milieu des bois -et des rochers. Leur nombre s’accroît: leurs prophètes et leurs -prophétesses leur annoncent de la part de Dieu le rétablissement de -Jérusalem et la chute de Babylone. Un abbé de La Bourlie paraît -tout-à-coup au milieu d’eux dans leurs retraites sauvages, et leur -apporte de l’argent et des armes. - -C’était le fils du marquis de Guiscard, sous-gouverneur du roi, l’un des -plus sages hommes du royaume. Le fils était bien indigne d’un tel père. -Réfugié en Hollande pour un crime, il va exciter les Cévennes à la -révolte. On le vit quelque temps après passer à Londres, où il fut -arrêté en 1711 pour avoir trahi le ministère anglais, après avoir trahi -son pays. Amené devant le conseil, il prit sur la table un de ces longs -canifs avec lesquels on peut commettre un meurtre; il en frappa le -chancelier Robert Harley, depuis comte d’Oxford, et on le conduisit en -prison chargé de fers. Il prévint son supplice en se donnant la mort -lui-même. Ce fut donc cet homme qui, au nom des Anglais, des Hollandais -et du duc de Savoie, vint encourager les fanatiques, et leur promettre -de puissants secours. - -(1703) Une grande partie du pays les favorisait secrètement. Leur cri de -guerre était: _Point d’impôts et liberté de conscience._ Ce cri séduit -partout la populace. Ces fureurs justifiaient aux yeux du peuple le -dessein qu’avait eu Louis XIV d’extirper le calvinisme; mais sans la -révocation de l’édit de Nantes, on n’aurait pas eu à combattre ces -fureurs. - -Le roi envoie d’abord le maréchal de Montrevel avec quelques troupes. Il -fait la guerre à ces misérables avec une barbarie qui surpasse la leur. -On roue, on brûle les prisonniers; mais aussi les soldats qui tombent -entre les mains des révoltés périssent par des morts cruelles. Le roi, -obligé de soutenir la guerre partout, ne pouvait envoyer contre eux que -peu de troupes. Il était difficile de les surprendre dans des rochers -presque inaccessibles alors, dans des cavernes, dans des bois où ils se -rendaient par des chemins non frayés, et dont ils descendaient -tout-à-coup comme des bêtes féroces. Ils défirent même, dans un combat -réglé, des troupes de la marine. On employa contre eux successivement -trois maréchaux de France. - -Au maréchal de Montrevel succéda, en 1704, le maréchal de Villars. Comme -il lui était plus difficile encore de les trouver que de les battre, le -maréchal de Villars, après s’être fait craindre, leur fit proposer une -amnistie. Quelques uns d’entre eux y consentirent, détrompés des -promesses d’être secourus par le duc de Savoie, qui, à l’exemple de tant -de souverains, les persécutait chez lui, et avait voulu les protéger -chez ses ennemis. - -Le plus accrédité de leurs chefs, et le seul qui mérite d’être nommé, -était Jean Cavalier. Je l’ai vu depuis en Hollande et en Angleterre. -C’était un petit homme blond, d’une physionomie douce et agréable. On -l’appelait David dans son parti. De garçon boulanger, il était devenu -chef d’une assez grande multitude, à l’âge de vingt-trois ans, par son -courage, et à l’aide d’une prophétesse qui le fit reconnaître sur un -ordre exprès du Saint-Esprit. On le trouva à la tête de huit cents -hommes qu’il enrégimentait, quand on lui proposa l’amnistie[290]. Il -demanda des otages: on lui en donna. Il vint, suivi d’un des chefs, à -Nîmes, où il traita avec le maréchal de Villars. - -(1704) Il promit de former quatre régiments des révoltés, qui -serviraient le roi sous quatre colonels, dont il serait le premier, et -dont il nomma les trois autres. Ces régiments devaient avoir l’exercice -libre de leur religion, comme les troupes étrangères à la solde de -France; mais cet exercice ne devait point être permis ailleurs. - -On acceptait ces conditions, quand des émissaires de Hollande vinrent en -empêcher l’effet avec de l’argent et des promesses. Ils détachèrent de -Cavalier les principaux fanatiques; mais ayant donné sa parole au -maréchal de Villars, il la voulut tenir. Il accepta le brevet de -colonel, et commença à former son régiment avec cent trente hommes qui -lui étaient affectionnés. - -J’ai entendu souvent de la bouche du maréchal de Villars, qu’il avait -demandé à ce jeune homme comment il pouvait à son âge avoir eu tant -d’autorité sur des hommes si féroces et si indisciplinables. Il répondit -que, quand on lui désobéissait, sa prophétesse, qu’on appelait _la -grande Marie_, était sur-le-champ inspirée, et condamnait à mort les -réfractaires, qu’on tuait sans raisonner[291]. Ayant fait depuis la -même question à Cavalier, j’en eus la même réponse. - -Cette négociation singulière se fesait après la bataille d’Hochstedt. -Louis XIV, qui avait proscrit le calvinisme avec tant de hauteur, fit la -paix, sous le nom d’amnistie, avec un garçon boulanger; et le maréchal -de Villars lui présenta le brevet de colonel, et celui d’une pension de -douze cents livres. - -Le nouveau colonel alla à Versailles; il y reçut les ordres du ministre -de la guerre. Le roi le vit, et haussa les épaules. Cavalier, observé -par le ministère, craignit, et se retira en Piémont. De là il passa en -Hollande et en Angleterre. Il fit la guerre en Espagne, et y commanda un -régiment de réfugiés français à la bataille d’Almanza. Ce qui arriva à -ce régiment sert à prouver la rage des guerres civiles, et combien la -religion ajoute à cette fureur. La troupe de Cavalier se trouva opposée -à un régiment français. Dès qu’ils se reconnurent, ils fondirent l’un -sur l’autre avec la baïonnette sans tirer. On a déjà remarqué[292] que -la baïonnette agit peu dans les combats. La contenance de la première -ligne, composée de trois rangs, après avoir fait feu, décide du sort de -la journée; mais ici la fureur fit ce que ne fait presque jamais la -valeur. Il ne resta pas trois cents hommes de ces régiments. Le maréchal -de Berwick contait souvent avec étonnement cette aventure. - -Cavalier est mort officier général et gouverneur de l’île de Jersey, -avec une grande réputation de valeur, n’ayant de ses premières fureurs -conservé que le courage, et ayant peu-à-peu substitué la prudence à un -fanatisme qui n’était plus soutenu par l’exemple. - -Le maréchal de Villars, rappelé du Languedoc, fut remplacé par le -maréchal de Berwick. Les malheurs des armes du roi enhardissaient alors -les fanatiques du Languedoc, qui espéraient les secours du ciel et en -recevaient des alliés. On leur fesait toucher de l’argent par la voie de -Genève. Ils attendaient des officiers, qui devaient leur être envoyés de -Hollande et d’Angleterre. Ils avaient des intelligences dans toutes les -villes de la province. - -On peut mettre au rang des plus grandes conspirations, celle qu’ils -formèrent de saisir dans Nîmes le duc de Berwick et l’intendant Bâville, -de faire révolter le Languedoc et le Dauphiné, et d’y introduire les -ennemis. Le secret fut gardé par plus de mille conjurés. L’indiscrétion -d’un seul fit tout découvrir. Plus de deux cents personnes périrent dans -les supplices. Le maréchal de Berwick fit exterminer, par le fer et par -le feu, tout ce qu’on rencontra de ces malheureux. Les uns moururent les -armes à la main, les autres sur les roues ou dans les flammes. Quelques -uns, plus adonnés à la prophétie qu’aux armes, trouvèrent moyen d’aller -en Hollande. Les réfugiés français les y reçurent comme des envoyés -célestes, ils marchèrent au-devant d’eux, chantant des psaumes, et -jonchant leur chemin de branches d’arbres. Plusieurs de ces prophètes -allèrent en Angleterre; mais trouvant que l’Église épiscopale tenait -trop de l’Église romaine, ils voulurent faire dominer la leur. Leur -persuasion était si pleine, que, ne doutant pas qu’avec beaucoup de foi -on ne fît beaucoup de miracles, ils offrirent de ressusciter un mort, et -même tel mort que l’on voudrait choisir. Partout le peuple est peuple; -et les presbytériens pouvaient se joindre à ces fanatiques contre le -clergé anglican. Qui croirait qu’un des plus grands géomètres de -l’Europe, Fatio Duillier[293], et un homme de lettres fort savant, nommé -Daudé, fassent à la tête de ces énergumènes? Le fanatisme rend la -science même sa complice, et étouffe la raison. - -Le ministère anglais prit le parti qu’on aurait dû toujours prendre avec -les hommes à miracles. On leur permit de déterrer un mort dans le -cimetière de l’église cathédrale. La place fut entourée de gardes. Tout -se passa juridiquement. La scène finit par mettre au pilori les -prophètes. - -Ces excès du fanatisme ne pouvaient guère réussir en Angleterre, où la -philosophie commençait à dominer. Ils ne troublaient plus l’Allemagne, -depuis que les trois religions, la catholique, l’évangélique, et la -réformée, y étaient également protégées par les traités de Vestphalie. -Les Provinces-Unies admettaient dans leur sein toutes les religions, par -une tolérance politique. Enfin, il n’y eut, sur la fin de ce siècle, que -la France qui essuya de grandes querelles ecclésiastiques, malgré les -progrès de la raison. Cette raison, si lente à s’introduire chez les -doctes, pouvait à peine encore percer chez les docteurs, encore moins -dans le commun des citoyens. Il faut d’abord qu’elle soit établie dans -les principales têtes; elle descend aux autres de proche en proche, et -gouverne enfin le peuple même qui ne la connaît pas, mais qui, voyant -que ses supérieurs sont modérés, apprend aussi à l’être. C’est un des -grands ouvrages du temps, et ce temps n’était pas encore venu. - - - - -CHAPITRE XXXVII. - -Du jansénisme. - - -Le calvinisme devait nécessairement enfanter des guerres civiles, et -ébranler les fondements des états. Le jansénisme ne pouvait exciter que -des querelles théologiques et des guerres de plume; car les réformateurs -du seizième siècle ayant déchiré tous les liens par qui l’Église romaine -tenait les hommes, ayant traité d’idolâtrie ce qu’elle avait de plus -sacré, ayant ouvert les portes de ses cloîtres, et remis ses trésors -dans les mains des séculiers, il fallait qu’un des deux partis pérît par -l’autre. Il n’y a point de pays, en effet, où la religion de Calvin et -de Luther ait paru sans exciter des persécutions et des guerres. - -Mais les jansénistes n’attaquant point l’Église, n’en voulant ni aux -dogmes fondamentaux, ni aux biens, et écrivant sur des questions -abstraites, tantôt contre les réformés, tantôt contre les constitutions -des papes, n’eurent enfin de crédit nulle part; et ils ont fini par -voir leur secte méprisée dans presque toute l’Europe, quoiqu’elle ait eu -plusieurs partisans très respectables par leurs talents et par leurs -mœurs. - -Dans le temps même où les huguenots attiraient une attention sérieuse, -le jansénisme inquiéta la France plus qu’il ne la troubla. Ces disputes -étaient venues d’ailleurs, comme bien d’autres. D’abord, un certain -docteur de Louvain, nommé Michel Bay, qu’on appelait Baïus, selon la -coutume du pédantisme de ces temps-là, s’avisa de soutenir, vers l’an -1552, quelques propositions sur la grace et sur la prédestination. Cette -question, ainsi que presque toute la métaphysique, rentre, pour le fond, -dans le labyrinthe de la fatalité et de la liberté où toute l’antiquité -s’est égarée, et où l’homme n’a guère de fil qui le conduise. - -L’esprit de curiosité donné de Dieu à l’homme, cette impulsion -nécessaire pour nous instruire, nous emporte sans cesse au-delà du but, -comme tous les autres ressorts de notre ame, qui, s’ils ne pouvaient -nous pousser trop loin, ne nous exciteraient peut-être jamais assez. - -Ainsi, on a disputé sur tout ce qu’on connaît, et sur tout ce qu’on ne -connaît pas: mais les disputes des anciens philosophes furent toujours -paisibles; et celles des théologiens souvent sanglantes, et toujours -turbulentes. - -Des cordeliers, qui n’entendaient pas plus ces questions que Michel -Baïus, crurent le libre arbitre renversé, et la doctrine de Scot en -danger. Fâchés d’ailleurs contre Baïus, au sujet d’une querelle à peu -près dans le même goût, ils déférèrent soixante et seize propositions de -Baïus au pape Pie V. Ce fut Sixte-Quint, alors général des cordeliers, -qui dressa la bulle de condamnation, en 1567. - -Soit crainte de se compromettre, soit dégoût d’examiner de telles -subtilités, soit indifférence et mépris pour des thèses de Louvain, on -condamna respectivement les soixante et seize propositions en gros, -comme hérétiques, sentant l’hérésie, malsonnantes, téméraires, et -suspectes, sans rien spécifier, et sans entrer dans aucun détail. Cette -méthode tient de la suprême puissance, et laisse peu de prise à la -dispute. Les docteurs de Louvain furent très empêchés en recevant la -bulle; il y avait surtout une phrase dans laquelle une virgule, mise à -une place ou à une autre, condamnait ou tolérait quelques opinions de -Michel Baïus. L’université députa à Rome, pour savoir du saint-père où -il fallait mettre la virgule. La cour de Rome, qui avait d’autres -affaires, envoya pour toute réponse à ces Flamands un exemplaire de la -bulle, dans lequel il il y avait point de virgule du tout. On le déposa -dans les archives. Le grand-vicaire, nommé Morillon, dit qu’il fallait -recevoir la bulle du pape, _quand même il y aurait des erreurs_. Ce -Morillon avait raison en politique; car, assurément, il vaut mieux -recevoir cent bulles erronées que de mettre cent villes en cendres, -comme ont fait les huguenots et leurs adversaires. Baïus crut Morillon, -et se rétracta paisiblement. - -Quelques années après, l’Espagne, aussi fertile en auteurs scolastiques -que stérile en philosophes, produisit Molina le jésuite, qui crut avoir -découvert précisément comment Dieu agit sur les créatures, et comment -les créatures lui résistent. Il distingua l’ordre naturel et l’ordre -surnaturel, la prédestination à la grace, et la prédestination à la -gloire, la grace prévenante, et la coopérante. Il fut l’inventeur du -concours concomitant, de la science moyenne et du congruisme. Cette -science moyenne, et ce congruisme, étaient surtout des idées rares. -Dieu, par sa science moyenne, consulte habilement la volonté de l’homme, -pour savoir ce que l’homme fera quand il aura eu sa grace; et ensuite, -selon l’usage qu’il devine que fera le libre arbitre, il prend ses -arrangements en conséquence, pour déterminer l’homme, et ces -arrangements sont le congruisme. - -Les dominicains espagnols, qui n’entendaient pas plus cette explication -que les jésuites, mais qui étaient jaloux d’eux, écrivirent que le livre -de _Molina était le précurseur de l’antechrist_. - -La cour de Rome évoqua la dispute, qui était déjà entre les mains des -grands inquisiteurs, et ordonna, avec beaucoup de sagesse, le silence -aux deux partis, qui ne le gardèrent ni l’un ni l’autre. - -Enfin, on plaida sérieusement devant Clément VIII, et, à la honte de -l’esprit humain, tout Rome prit parti dans le procès. Un jésuite, nommé -Achille Gaillard, assura le pape qu’il avait un moyen sûr de rendre la -paix à l’Église; il proposa gravement d’accepter la prédestination -gratuite, à condition que les dominicains admettraient la science -moyenne, et qu’on ajusterait ces deux systèmes comme on pourrait. Les -dominicains refusèrent l’accommodement d’Achille Gaillard. Leur célèbre -Lemos soutint le concours prévenant et le complément de la vertu active. -Les congrégations se multiplièrent sans que personne s’entendît. - -Clément VIII mourut avant d’avoir pu réduire les arguments pour et -contre à un sens clair. Paul V reprit le procès; mais comme lui-même en -eut un plus important avec la république de Venise, il fit cesser toutes -les congrégations, qu’on appela et qu’on appelle encore _de auxiliis_. -On leur donnait ce nom, aussi peu clair par lui-même que les questions -qu’on agitait, parceque ce mot signifie _secours_, et qu’il s’agissait, -dans cette dispute, des secours que Dieu donne à la volonté faible des -hommes. Paul V finit par ordonner aux deux partis de vivre en paix. - -Pendant que les jésuites établissaient leur science moyenne et leur -congruisme, Cornélius Jansénius, évêque d’Ypres, renouvelait quelques -idées de Baïus, dans un gros livre sur saint Augustin, qui ne fut -imprimé qu’après sa mort; de sorte qu’il devint chef de secte, sans -jamais s’en douter. Presque personne ne lut ce livre, qui a causé tant -de troubles; mais Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, ami de -Jansénius, homme aussi ardent qu’écrivain diffus et obscur, vint à -Paris, et persuada de jeunes docteurs et quelques vieilles femmes. Les -jésuites demandèrent à Rome la condamnation du livre de Jansénius, comme -une suite de celle de Baïus, et l’obtinrent en 1641; mais, à Paris, la -faculté de théologie, et tout ce qui se mêlait de raisonner, fut -partagé. Il ne paraît pas qu’il y ait beaucoup à gagner à penser avec -Jansénius que Dieu commande des choses impossibles; cela n’est ni -philosophique, ni consolant: mais le plaisir secret d’être d’un parti, -la haine que s’attiraient les jésuites, l’envie de se distinguer, et -l’inquiétude d’esprit, formèrent une secte. - -La faculté condamna cinq propositions de Jansénius, à la pluralité des -voix. Ces cinq propositions étaient extraites du livre très fidèlement -quant au sens, mais non pas quant aux propres paroles. Soixante docteurs -appelèrent au parlement comme d’abus, et la chambre des vacations -ordonna que les parties comparaîtraient. - -Les parties ne comparurent point; mais, d’un côté, un docteur, nommé -Habert[294], soulevait les esprits contre Jansénius; de l’autre, le -fameux Arnauld, disciple de Saint-Cyran, défendait le jansénisme avec -l’impétuosité de son éloquence. Il haïssait les jésuites encore plus -qu’il n’aimait la grace efficace; et il était encore plus haï d’eux, -comme né d’un père qui, s’étant donné au barreau, avait violemment -plaidé pour l’université contre leur établissement. Ses parents -s’étaient acquis beaucoup de considération dans la robe et dans l’épée. -Son génie, et les circonstances où il se trouva, le déterminèrent à la -guerre de plume, et à se faire chef de parti, espèce d’ambition devant -qui toutes les autres disparaissent. Il combattit contre les jésuites et -contre les réformés, jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. On a de lui -cent quatre volumes, dont presque aucun n’est aujourd’hui au rang de -ces bons livres classiques qui honorent le siècle de Louis XIV, et qui -sont la bibliothèque des nations. Tous ses ouvrages eurent une grande -vogue dans son temps, et par la réputation de l’auteur, et par la -chaleur des disputes. Cette chaleur s’est attiédie; les livres ont été -oubliés. Il n’est resté que ce qui appartenait simplement à la raison, -sa _Géométrie_, la _Grammaire raisonnée_, la _Logique_, auxquelles il -eut beaucoup de part. Personne n’était né avec un esprit plus -philosophique; mais sa philosophie fut corrompue en lui par la faction -qui l’entraîna, et qui plongea soixante ans, dans de misérables disputes -de l’école, et dans les malheurs attachés à l’opiniâtreté, un esprit -fait pour éclairer les hommes. - -L’université étant partagée sur ces cinq fameuses propositions, les -évêques le furent aussi. Quatre-vingt-huit évêques de France écrivirent -en corps à Innocent X, pour le prier de décider; et onze autres -écrivirent pour le prier de n’en rien faire. Innocent X jugea; il -condamna chacune des cinq propositions à part; mais toujours sans citer -les pages dont elles étaient tirées, ni ce qui les précédait et ce qui -les suivait. - -Cette omission, qu’on n’aurait pas faite dans une affaire civile au -moindre des tribunaux, fut faite et par la Sorbonne, et par les -jansénistes, et par les jésuites, et par le souverain pontife. Le fond -des cinq propositions condamnées est évidemment dans Jansénius. Il n’y a -qu’à ouvrir le troisième tome, à la page 138, édition de Paris, 1641; on -y lira mot à mot: «Tout cela démontre pleinement et évidemment qu’il -n’est rien de plus certain et de plus fondamental dans la doctrine de -saint Augustin, qu’il y a certains commandements impossibles, non -seulement aux infidèles, aux aveugles, aux endurcis, mais aux fidèles et -aux justes, malgré leurs volontés et leurs efforts, selon les forces -qu’ils ont; et que la grace, qui peut rendre ces commandements -possibles, leur manque.» On peut aussi lire, à la page 165, «que -Jésus-Christ n’est pas, selon saint Augustin, mort pour tous les -hommes.» - -Le cardinal Mazarin fit recevoir unanimement la bulle du pape par -l’assemblée du clergé. Il était bien alors avec le pape; il n’aimait pas -les jansénistes, et il haïssait avec raison les factions. - -La paix semblait rendue à l’Église de France: mais les jansénistes -écrivirent tant de lettres, on cita tant saint Augustin, on fit agir -tant de femmes, qu’après la bulle acceptée il y eut plus de jansénistes -que jamais. - -Un prêtre de Saint-Sulpice s’avisa de refuser l’absolution à M. de -Liancourt, parcequ’on disait qu’il ne croyait pas que les cinq -propositions fussent dans Jansénius, et qu’il avait dans sa maison des -hérétiques. Ce fut un nouveau scandale, un nouveau sujet d’écrits. Le -docteur Arnauld se signala, et dans une nouvelle lettre à un duc et pair -ou réel ou imaginaire, il soutint que les propositions de Jansénius -condamnées n’étaient pas dans Jansénius, mais qu’elles se trouvaient -dans saint Augustin, et dans plusieurs pères. Il ajouta que «saint -Pierre était un juste à qui la grace, sans laquelle on ne peut rien, -avait manqué.» - -Il est vrai que saint Augustin et saint Jean Chrysostôme avaient dit la -même chose; mais les conjonctures, qui changent tout, rendirent Arnauld -coupable. On disait qu’il fallait mettre de l’eau dans le vin des saints -pères; car ce qui est un objet si sérieux pour les uns est toujours pour -les autres un sujet de plaisanterie. La faculté s’assembla; le -chancelier Séguier y vint même de la part du roi. Arnauld fut condamné, -et exclus de la Sorbonne, en 1654[295]. La présence du chancelier parmi -des théologiens eut un air de despotisme qui déplut au public; et le -soin qu’on eut de garnir la salle d’une foule de docteurs, moines -mendiants, qui n’étaient pas accoutumés de s’y trouver en si grand -nombre, fit dire à Pascal, dans ses _Provinciales_, «qu’il était plus -aisé de trouver des moines que des raisons.» - -La plupart de ces moines n’admettaient point le congruisme, la science -moyenne, la grace versatile de Molina; mais ils soutenaient une grace -suffisante à laquelle la volonté peut consentir, et ne consent jamais; -une grace efficace à laquelle on peut résister, et à laquelle on ne -résiste pas; et ils expliquaient cela clairement, en disant qu’on -pouvait résister à cette grace dans le sens divisé, et non pas dans le -sens composé. - -Si ces choses sublimes ne sont pas trop d’accord avec la raison humaine, -le sentiment d’Arnauld et des jansénistes semblait trop d’accord avec le -pur calvinisme. C’était précisément le fond de la querelle des -gomaristes et des arminiens[296]. Elle divisa la Hollande comme le -jansénisme divisa la France; mais elle devint en Hollande une faction -politique, plus qu’une dispute de gens oisifs; elle fit couler sur un -échafaud le sang du pensionnaire Barnevelt: violence atroce que les -Hollandais détestent aujourd’hui, après avoir ouvert les yeux sur -l’absurdité de ces disputes, sur l’horreur de la persécution, et sur -l’heureuse nécessité de la tolérance: ressource des sages qui -gouvernent, contre l’enthousiasme passager de ceux qui argumentent. -Cette dispute ne produisit en France que des mandements, des bulles, des -lettres de cachet, et des brochures, parcequ’il y avait alors des -querelles plus importantes. - -Arnauld fut donc seulement exclus de la faculté. Cette petite -persécution lui attira une foule d’amis: mais lui et les jansénistes -eurent toujours contre eux l’Église et le pape. Une des premières -démarches d’Alexandre VII, successeur d’Innocent X, fut de renouveler -les censures contre les cinq propositions. Les évêques de France, qui -avaient déjà dressé un formulaire, en firent encore un nouveau, dont la -fin était conçue en ces termes: «Je condamne de cœur et de bouche la -doctrine des cinq propositions contenues dans le livre de Cornélius -Jansénius, laquelle doctrine n’est point celle de saint Augustin, que -Jansénius a mal expliquée.» - -Il fallut depuis souscrire cette formule; et les évêques la présentèrent -dans leurs diocèses à tous ceux qui étaient suspects. On la voulut faire -signer aux religieuses de Port-Royal de Paris et de Port-Royal des -Champs. Ces deux maisons étaient le sanctuaire du jansénisme: -Saint-Cyran et Arnauld les gouvernaient. - -Ils avaient établi auprès du monastère de Port-Royal des Champs une -maison où s’étaient retirés plusieurs savants vertueux, mais entêtés, -liés ensemble par la conformité des sentiments: ils y instruisaient de -jeunes gens choisis. C’est de cette école qu’est sorti Racine[297], le -poète de l’univers qui a le mieux connu le cœur humain. Pascal, le -premier des satiriques français, car Despréaux ne fut que le second, -était intimement lié avec ces illustres et dangereux solitaires. On -présenta le formulaire à signer aux filles de Port-Royal de Paris et de -Port-Royal des Champs; elles répondirent qu’elles ne pouvaient en -conscience avouer, après le pape et les évêques, que les cinq -propositions fussent dans le livre de Jansénius qu’elles n’avaient pas -lu; qu’assurément on n’avait pas pris sa pensée; qu’il se pouvait faire -que ces cinq propositions fussent erronées; mais que Jansénius n’avait -pas tort. - -Un tel entêtement irrita la cour. Le lieutenant civil d’Aubrai (il n’y -avait point encore de lieutenant de police) alla à Port-Royal des Champs -faire sortir tous les solitaires qui s’y étaient retirés, et tous les -jeunes gens qu’ils élevaient. On menaça de détruire les deux monastères: -un miracle les sauva. - -Mademoiselle Perrier, pensionnaire de Port-Royal de Paris, nièce du -célèbre Pascal, avait mal à un œil: on fit à Port-Royal la cérémonie de -baiser une épine de la couronne qu’on mit autrefois sur la tête de -Jésus-Christ. Cette épine était depuis quelque temps à Port-Royal. Il -n’est pas trop aisé de savoir comment elle avait été sauvée et -transportée de Jérusalem au faubourg Saint-Jacques. La malade la baisa: -elle parut guérie plusieurs jours après. On ne manqua pas d’affirmer et -d’attester qu’elle avait été guérie en un clin d’œil d’une fistule -lacrymale désespérée. Cette fille n’est morte qu’en 1728. Des personnes -qui ont long-temps vécu avec elle m’ont assuré que sa guérison avait été -fort longue, et c’est ce qui est bien vraisemblable; mais ce qui ne -l’est guère, c’est que Dieu, qui ne fait point de miracles pour amener à -notre religion les dix-neuf vingtièmes de la terre, à qui cette religion -est ou inconnue ou en horreur, eût en effet interrompu l’ordre de la -nature en faveur d’une petite fille, pour justifier une douzaine de -religieuses qui prétendaient que Cornélius Jansénius n’avait point écrit -une douzaine de lignes qu’on lui attribue, ou qu’il les avait écrites -dans une autre intention que celle qui lui est imputée. - -Le miracle eut un si grand éclat, que les jésuites écrivirent contre -lui. Un P. Annat[298], confesseur de Louis XIV, publia le _Rabat-joie -des jansénistes, à l’occasion du miracle qu’on dit être arrivé à -Port-Royal, par un docteur catholique_. Annat n’était ni docteur ni -docte. Il crut démontrer que si une épine était venue de Judée à Paris -guérir la petite Perrier, c’était pour lui prouver que Jésus est mort -pour _tous_, et non pour _plusieurs_: tous sifflèrent le P. Annat. Les -jésuites prirent alors le parti de faire aussi des miracles de leur -côté; mais ils n’eurent point la vogue: ceux des jansénistes étaient les -seuls à la mode alors. Ils firent encore quelques années après un autre -miracle. Il y eut à Port-Royal une sœur Gertrude guérie d’une enflure à -la jambe. Ce prodige-là n’eut point de succès: le temps était passé, et -sœur Gertrude n’avait point un Pascal pour oncle. - -Les jésuites, qui avaient pour eux les papes et les rois, étaient -entièrement décriés dans l’esprit des peuples. On renouvelait contre eux -les anciennes histoires de l’assassinat de Henri-le-Grand, médité par -Barrière, exécuté par Châtel, leur écolier, le supplice du P. Guignard, -leur bannissement de France et de Venise, la conjuration des poudres, la -banqueroute de Séville[299]. On tentait toutes les voies de les rendre -odieux. Pascal fit plus, il les rendit ridicules. Ses _Lettres -provinciales_, qui paraissaient alors, étaient un modèle d’éloquence et -de plaisanterie. Les meilleures comédies de Molière n’ont pas plus de -sel que les premières _Lettres provinciales_: Bossuet n’a rien de plus -sublime que les dernières. - -Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On -attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de -plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi -bien chez des casuistes dominicains et franciscains; mais c’était aux -seuls jésuites qu’on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de -prouver qu’ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des -hommes; dessein qu’aucune secte, aucune société n’a jamais eu et ne peut -avoir; mais il ne s’agissait pas d’avoir raison, il s’agissait de -divertir le public. - -Les jésuites, qui n’avaient alors aucun bon écrivain, ne purent effacer -l’opprobre dont les couvrit le livre le mieux écrit qui eût encore paru -en France; mais il leur arriva dans leurs querelles la même chose à peu -près qu’au cardinal Mazarin. Les Blot, les Marigni, et les Barbançon, -avaient fait rire toute la France à ses dépens; et il fut le maître de -la France. Ces pères eurent le crédit de faire brûler les _Lettres -provinciales_, par un arrêt du parlement de Provence[300]: ils n’en -furent pas moins ridicules, et en devinrent plus odieux à la nation. - -On enleva les principales religieuses de l’abbaye de Port-Royal de Paris -avec deux cents gardes, et on les dispersa dans d’autres couvents: on ne -laissa que celles qui voulurent signer le formulaire. La dispersion de -ces religieuses intéressa tout Paris. Sœur Perdreau et sœur Passart, -qui signèrent et en firent signer d’autres, furent le sujet des -plaisanteries et des chansons dont la ville fut inondée par cette espèce -d’hommes oisifs qui ne voit jamais dans les choses que le côté plaisant, -et qui se divertit toujours, tandis que les persuadés gémissent, que les -frondeurs déclament, et que le gouvernement agit. - -Les jansénistes s’affermirent par la persécution. Quatre prélats, -Arnauld, évêque d’Angers, frère du docteur; Buzanval, de Beauvais; -Pavillon, d’Aleth; et Caulet, de Pamiers, le même qui depuis résista à -Louis XIV sur la régale, se déclarèrent contre le formulaire. C’était un -nouveau formulaire composé par le pape Alexandre VII lui-même, semblable -en tout pour le fond au premier, reçu en France par les évêques, et même -par le parlement. Alexandre VII, indigné, nomma neuf évêques français -pour faire le procès aux quatre prélats réfractaires. Alors les esprits -s’aigrirent plus que jamais. - -Mais lorsque tout était en feu pour savoir si les cinq propositions -étaient ou n’étaient pas dans Jansénius, Rospigliosi, devenu pape sous -le nom de Clément IX, pacifia tout pour quelque temps. Il engagea les -quatre évêques à signer _sincèrement_ le formulaire, au lieu de -_purement et simplement_; ainsi il sembla permis de croire, en -condamnant les cinq propositions, qu’elles n’étaient point extraites de -Jansénius. Les quatre évêques donnèrent quelques petites explications: -l’accortise italienne calma la vivacité française. Un mot substitué à un -autre opéra cette paix qu’on appela _la paix de Clément IX_, et même _la -paix de l’Église_, quoiqu’il ne s’agît que d’une dispute ignorée, ou -méprisée dans le reste du monde. Il paraît que depuis le temps de Baïus, -les papes eurent toujours pour but d’étouffer ces controverses dans -lesquelles on ne s’entend point, et de réduire les deux partis à -enseigner la même morale que tout le monde entend. Rien n’était plus -raisonnable; mais on avait affaire à des hommes. - -Le gouvernement mit en liberté les jansénistes qui étaient prisonniers à -la Bastille, et entre autres Saci, auteur de la _Version du Testament_. -On fit revenir les religieuses exilées; elles signèrent _sincèrement_, -et crurent triompher par ce mot. Arnauld sortit de la retraite ou il -s’était caché, et fut présenté au roi, accueilli du nonce, regardé par -le public comme un père de l’Église; il s’engagea dès-lors à ne -combattre que les calvinistes, car il fallait qu’il fît la guerre. Ce -temps de tranquillité produisit son livre de _la Perpétuité de la foi_, -dans lequel il fut aidé par Nicole; et ce fut le sujet de la grande -controverse entre eux et Claude le ministre, controverse dans laquelle -chaque parti se crut victorieux, selon l’usage. - -La paix de Clément IX ayant été donnée à des esprits peu pacifiques, qui -étaient tous en mouvement, ne fut qu’une trève passagère. Les cabales -sourdes, les intrigues et les injures continuèrent des deux côtés. - -La duchesse de Longueville, sœur du grand Condé, si connue par les -guerres civiles et par ses amours, devenue vieille et sans occupation, -se fit dévote; et comme elle haïssait la cour, et qu’il lui fallait de -l’intrigue, elle se fit janséniste. Elle bâtit un corps de logis à -Port-Royal des Champs, où elle se retirait quelquefois avec les -solitaires. Ce fut leur temps le plus florissant: Les Arnauld, les -Nicole, les Le Maistre, les Herman, les Saci, beaucoup d’hommes, qui, -quoique moins célèbres, avaient pourtant beaucoup de mérite et de -réputation, s’assemblaient chez elle. Ils substituaient au bel esprit -que la duchesse de Longueville tenait de l’hôtel de Rambouillet, leurs -conversations solides, et ce tout d’esprit mâle, vigoureux et animé, qui -fesait le caractère de leurs livres et de leurs entretiens. Ils ne -contribuèrent pas peu à répandre en France le bon goût et la vraie -éloquence. Mais malheureusement ils étaient encore plus jaloux d’y -répandre leurs opinions. Ils semblaient être eux-mêmes une preuve de ce -système de la fatalité qu’on leur reprochait. On eût dit qu’ils étaient -entraînés par une détermination invincible à s’attirer des persécutions -sur des chimères, tandis qu’ils pouvaient jouir de la plus grande -considération et de la vie la plus heureuse en renonçant à ces vaines -disputes. - -(1679) La faction des jésuites, toujours irritée des _Lettres -provinciales_, remua tout contre le parti. Madame de Longueville, ne -pouvant plus cabaler pour la fronde, cabala pour le jansénisme. Il se -tenait des assemblées à Paris, tantôt chez elle, tantôt chez Arnauld. Le -roi, qui avait déjà résolu d’extirper le calvinisme, ne voulait point -d’une nouvelle secte. Il menaça; et enfin Arnauld craignant des ennemis -armés de l’autorité souveraine, privé de l’appui de madame de -Longueville que la mort enleva, prit le parti de quitter pour jamais la -France, et d’aller vivre dans les Pays-Bas, inconnu, sans fortune, même -sans domestiques; lui, dont le neveu avait été ministre d’état; lui, qui -aurait pu être cardinal. Le plaisir d’écrire en liberté lui tint lieu de -tout. Il vécut jusqu’en 1694, dans une retraite ignorée du monde, et -connue à ses seuls amis, toujours écrivant, toujours philosophe -supérieur à la mauvaise fortune, et donnant jusqu’au dernier moment -l’exemple d’une ame pure, forte, et inébranlable. - -Son parti fut toujours persécuté dans les Pays-Bas catholiques; pays -qu’on nomme d’_obédience_, et où les bulles des papes sont des lois -souveraines. Il le fut encore plus en France. - -Ce qu’il y a d’étrange, c’est que la question, «si les cinq propositions -se trouvaient en effet dans Jansénius», était toujours le seul prétexte -de cette petite guerre intestine. La distinction du _fait_ et du _droit_ -occupait les esprits. On proposa enfin, en 1701, un problème -théologique, qu’on appela _le cas de conscience par excellence_: -«Pouvait-on donner les sacrements à un homme qui aurait signé le -formulaire, en croyant, dans le fond de son cœur, que le pape et même -l’Église peut se tromper sur les faits?» Quarante docteurs signèrent -qu’on pouvait donner l’absolution à un tel homme. - -Aussitôt la guerre recommence. Le pape et les évêques voulaient qu’on -les crût sur les faits. L’archevêque de Paris, Noailles, ordonna qu’on -crût le _droit_ d’une foi divine, et le _fait_ d’une foi humaine. Les -autres, et même l’archevêque de Cambrai, Fénélon, qui n’était pas -content de M. de Noailles, exigèrent la foi divine pour le fait. Il eût -mieux valu, peut-être, se donner la peine de citer les passages du -livre; c’est ce qu’on ne fit jamais. - -Le pape Clément XI donna, en 1705, la bulle _Vineam Domini_, par -laquelle il ordonna de croire le fait, sans expliquer si c’était d’une -foi divine ou d’une foi humaine. - -C’était une nouveauté introduite dans l’Église de faire signer des -bulles à des filles. On fit encore cet honneur aux religieuses de -Port-Royal des Champs. Le cardinal de Noailles fut obligé de leur faire -porter cette bulle pour les éprouver. Elles signèrent, sans déroger à la -paix de Clément IX, et se retranchant dans le silence respectueux à -l’égard du fait. - -On ne sait ce qui est plus singulier, ou l’aveu qu’on demandait à des -filles, que cinq propositions étaient dans un livre latin, ou le refus -obstiné de ces religieuses. - -Le roi demanda une bulle au pape pour la suppression de leur monastère. -Le cardinal de Noailles les priva des sacrements. Leur avocat fut mis à -la Bastille. Toutes les religieuses furent enlevées et mises chacune -dans un couvent moins désobéissant. Le lieutenant de police[301] fit -démolir, en 1709, leur maison de fond en comble; et enfin, en 1711, on -déterra les corps qui étaient dans l’église et dans le cimetière, pour -les transporter ailleurs. - -Les troubles n’étaient pas détruits avec ce monastère. Les jansénistes -voulaient toujours cabaler, et les jésuites se rendre nécessaires. Le P. -Quesnel, prêtre de l’Oratoire, ami du célèbre Arnauld, et qui fut -compagnon de sa retraite jusqu’au dernier moment, avait, dès l’an 1671, -composé un livre de réflexions pieuses sur le texte du Nouveau -Testament. Ce livre contient quelques maximes qui pourraient paraître -favorables au jansénisme; mais elles sont confondues dans une si grande -foule de maximes saintes et pleines de cette onction qui gagne le cœur, -que l’ouvrage fut reçu avec un applaudissement universel. Le bien s’y -montre de tous côtés, et le mal, il faut le chercher. Plusieurs évêques -lui donnèrent les plus grands éloges dans sa naissance, et les -confirmèrent quand le livre eut reçu encore, par l’auteur, sa dernière -perfection. Je sais même que l’abbé Renaudot, l’un des plus savants -hommes de France, étant à Rome la première année du pontificat de -Clément XI, allant un jour chez ce pape, qui aimait les savants et qui -l’était lui-même, le trouva lisant le livre du P. Quesnel. «Voilà, lui -dit le pape, un livre excellent. Nous n’avons personne à Rome qui soit -capable d’écrire ainsi. Je voudrais attirer l’auteur auprès de moi.» -C’est le même pape qui depuis condamna le livre. - -Il ne faut pourtant pas regarder ces éloges de Clément XI, et les -censures qui suivirent les éloges, comme une contradiction. On peut être -très touché, dans une lecture, des beautés frappantes d’un ouvrage, et -en condamner ensuite les défauts cachés. Un des prélats qui avaient -donné en France l’approbation la plus sincère au livre de Quesnel, était -le cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Il s’en était déclaré le -protecteur lorsqu’il était évêque de Châlons; et le livre lui était -dédié. Ce cardinal, plein de vertus et de science, le plus doux des -hommes, le plus ami de la paix, protégeait quelques jansénistes, sans -l’être; et aimait peu les jésuites, sans leur nuire et sans les -craindre. - -Ces jésuites commençaient à jouir d’un grand crédit, depuis que le P. de -La Chaise, gouvernant la conscience de Louis XIV, était en effet à la -tête de l’Église gallicane. Le P. Quesnel, qui les craignait, était -retiré à Bruxelles avec le savant bénédictin Gerberon, un prêtre nommé -Brigode, et plusieurs autres du même parti. Il en était devenu chef -après la mort du fameux Arnauld, et jouissait comme lui de cette gloire -flatteuse de s’établir un empire secret indépendant des souverains, de -régner sur des consciences, et d’être l’ame d’une faction composée -d’esprits éclairés. Les jésuites, plus répandus que sa faction et plus -puissants, déterrèrent bientôt Quesnel dans sa solitude. Ils le -persécutèrent auprès de Philippe V, qui était encore maître des -Pays-Bas, comme ils avaient poursuivi Arnauld, son maître, auprès de -Louis XIV. Ils obtinrent un ordre du roi d’Espagne de faire arrêter ces -solitaires. (1703) Quesnel fut mis dans les prisons de l’archevêché de -Malines. Un gentilhomme, qui crut que le parti janséniste ferait sa -fortune s’il délivrait le chef, perça les murs, et fit évader Quesnel, -qui se retira à Amsterdam, où il est mort en 1719[302], dans une extrême -vieillesse, après avoir contribué à former en Hollande quelques églises -de jansénistes, troupeau faible qui dépérit tous les jours. - -Lorsqu’on l’arrêta, on saisit tous ses papiers, et on y trouva tout ce -qui caractérise un parti formé. Il y avait une copie d’un ancien contrat -fait par les jansénistes avec Antoinette Bourignon[303], célèbre -visionnaire, femme riche, et qui avait acheté, sous le nom de son -directeur, l’île de Nordstrand près du Holstein, pour y rassembler ceux -qu’elle prétendait associer à une secte de mystiques qu’elle avait voulu -établir. - -Cette Bourignon avait imprimé à ses frais dix-neuf gros volumes de -pieuses rêveries, et dépensé la moitié de son bien à faire des -prosélytes. Elle n’avait réussi qu’à se rendre ridicule, et même avait -essuyé les persécutions attachées à toute innovation. Enfin, désespérant -de s’établir dans son île, elle l’avait revendue aux jansénistes, qui ne -s’y établirent pas plus qu’elle. - -On trouva encore dans les manuscrits de Quesnel un projet plus coupable, -s’il n’avait été insensé. Louis XIV ayant envoyé en Hollande, en 1684, -le comte d’Avaux, avec plein pouvoir d’admettre à une trève de vingt -années les puissances qui voudraient y entrer, les jansénistes, sous le -nom des _disciples de saint Augustin_, avaient imaginé de se faire -comprendre dans cette trève, comme s’ils avaient été en effet un parti -formidable, tel que celui des calvinistes le fut si long-temps. Cette -idée chimérique était demeurée sans exécution; mais enfin les -propositions de paix des jansénistes avec le roi de France avaient été -rédigées par écrit. Il y avait eu certainement dans ce projet une envie -de se rendre trop considérables; et c’en était assez pour être -criminels. On fit aisément croire à Louis XIV qu’ils étaient dangereux. - -Il n’était pas assez instruit pour savoir que de vaines opinions de -spéculation tomberaient d’elles-mêmes, si on les abandonnait à leur -inutilité. C’était leur donner un poids qu’elles n’avaient point, que -d’en faire des matières d’état. Il ne fut pas difficile de faire -regarder le livre du P. Quesnel comme coupable, après que l’auteur eut -été traité en séditieux. Les jésuites engagèrent le roi lui-même à faire -demander à Rome la condamnation du livre. C’était en effet faire -condamner le cardinal de Noailles, qui en avait été le protecteur le -plus zélé. On se flattait avec raison que le pape Clément XI -mortifierait l’archevêque de Paris. Il faut savoir que quand Clément XI -était le cardinal Albani, il avait fait imprimer un livre tout moliniste -de son ami le cardinal de Sfondrate, et que M. de Noailles avait été le -dénonciateur de ce livre. Il était naturel de penser qu’Albani, devenu -pape, ferait au moins, contre les approbations données à Quesnel, ce -qu’on avait fait contre les approbations données à Sfondrate. - -On ne se trompa point: le pape Clément XI donna, vers l’an 1708, un -décret contre le livre de Quesnel. Mais alors les affaires temporelles -empêchèrent que cette affaire spirituelle, qu’on avait sollicitée, ne -réussît. La cour était mécontente de Clément XI, qui avait reconnu -l’archiduc Charles pour roi d’Espagne, après avoir reconnu Philippe V. -On trouva des nullités dans son décret: il ne fut point reçu en France; -et les querelles furent assoupies jusqu’à la mort du P. de La Chaise, -confesseur du roi, homme doux, avec qui les voies de conciliation -étaient toujours ouvertes, et qui ménageait dans le cardinal de Noailles -l’allié de madame de Maintenon. - -Les jésuites étaient en possession de donner un confesseur au roi, comme -à presque tous les princes catholiques. Cette prérogative était le fruit -de leur institut, par lequel ils renoncent aux dignités ecclésiastiques. -Ce que leur fondateur établit par humilité était devenu un principe de -grandeur. Plus Louis XIV vieillissait, plus la place de confesseur -devenait un ministère considérable. Ce poste fut donné à Le Tellier, -fils d’un procureur de Vire[304], en Basse Normandie, homme sombre, -ardent, inflexible, cachant ses violences sous un flegme apparent: il -fit tout le mal qu’il pouvait faire dans cette place, où il est trop -aisé d’inspirer ce qu’on veut, et de perdre qui l’on hait: il avait à -venger ses injures particulières. Les jansénistes avaient fait condamner -à Rome un de ses livres sur les cérémonies chinoises. Il était mal -personnellement avec le cardinal de Noailles, et il ne savait rien -ménager. Il remua toute l’Église de France. Il dressa, en 1711, des -lettres et des mandements, que des évêques devaient signer. Il leur -envoyait des accusations contre le cardinal de Noailles, au bas -desquelles ils n’avaient plus qu’à mettre leur nom. De telles manœuvres, -dans des affaires profanes, sont punies; elles furent découvertes, et -n’en réussirent pas moins[305]. - -La conscience du roi était alarmée par son confesseur autant que son -autorité était blessée par l’idée d’un parti rebelle. En vain le -cardinal de Noailles lui demanda justice de _ces mystères d’iniquité_; -le confesseur persuada qu’il s’était servi des voies humaines pour faire -réussir les choses divines; et comme en effet il défendait l’autorité du -pape et celle de l’unité de l’Église, tout le fond de l’affaire lui -était favorable. Le cardinal s’adressa au dauphin, duc de Bourgogne; -mais il le trouva prévenu par les lettres et par les amis de -l’archevêque de Cambrai. La faiblesse humaine entre dans tous les cœurs. -Fénélon n’était pas encore assez philosophe pour oublier que le cardinal -de Noailles avait contribué à le faire condamner; et Quesnel payait -alors pour madame Guyon. - -Le cardinal n’obtint pas davantage du crédit de madame de Maintenon. -Cette seule affaire pourrait faire connaître le caractère de cette dame, -qui n’avait guère de sentiments à elle, et qui n’était occupée que de se -conformer à ceux du roi. Trois lignes de sa main au cardinal de -Noailles, développent tout ce qu’il faut penser, et d’elle, et de -l’intrigue du P. Le Tellier, et des idées du roi, et de la conjoncture. -«Vous me connaissez assez pour savoir ce que je pense sur la découverte -nouvelle; mais bien des raisons doivent me retenir de parler. Ce n’est -point à moi à juger et à condamner; je n’ai qu’à me taire et à prier -pour l’Église, pour le roi, et pour vous. J’ai donné votre lettre au -roi; elle a été lue: c’est tout ce que je puis vous en dire, étant -abattue de tristesse.» - -Le cardinal archevêque, opprimé par un jésuite, ôta les pouvoirs de -prêcher et de confesser à tous les jésuites, excepté à quelques uns des -plus sages et des plus modérés. Sa place lui donnait le droit dangereux -d’empêcher Le Tellier de confesser le roi; mais il n’osa pas irriter à -ce point son ennemi[306]. «Je crains, écrivit-il à madame de Maintenon, -de marquer au roi trop de soumission, en donnant les pouvoirs à celui -qui les mérite le moins. Je prie Dieu de lui faire connaître le péril -qu’il court en confiant son ame à un homme de ce caractère[307].» - -On voit dans plusieurs Mémoires que le P. Le Tellier dit qu’il fallait -qu’il perdît sa place, ou le cardinal la sienne. Il est très -vraisemblable qu’il le pensa, et peu qu’il l’ait dit. - -Quand les esprits sont aigris, les deux partis ne font plus que des -démarches funestes. Des partisans du P. Le Tellier, des évêques qui -espéraient le chapeau, employèrent l’autorité royale pour enflammer ces -étincelles qu’on pouvait éteindre. Au lieu d’imiter Rome, qui avait -plusieurs fois imposé silence aux deux partis; au lieu de réprimer un -religieux, et de conduire le cardinal; au lieu de défendre ces combats -comme les duels, et de réduire tous les prêtres, comme tous les -seigneurs, à être utiles sans être dangereux; au lieu d’accabler enfin -les deux partis sous le poids de la puissance suprême, soutenue par la -raison et par tous les magistrats, Louis XIV crut bien faire de -solliciter lui-même à Rome une déclaration de guerre, et de faire venir -la fameuse constitution _Unigenitus_, qui remplit le reste de sa vie -d’amertume. - -Le jésuite Le Tellier et son parti envoyèrent à Rome cent trois -propositions à condamner. Le saint office en proscrivit cent et une. La -bulle fut donnée au mois de septembre 1713. Elle vint, et souleva contre -elle presque toute la France. Le roi l’avait demandée pour prévenir un -schisme; et elle fut prête d’en causer un. La clameur fut générale, -parceque, parmi ces cent et une propositions, il y en avait qui -paraissaient à tout le monde contenir le sens le plus innocent, et la -plus pure morale. Une nombreuse assemblée d’évêques fut convoquée à -Paris. Quarante acceptèrent la bulle pour le bien de la paix; mais ils -en donnèrent en même temps des explications, pour calmer les scrupules -du public. L’acceptation pure et simple fut envoyée au pape, et les -modifications furent pour les peuples. Ils prétendaient par là -satisfaire à-la-fois le pontife, le roi, et la multitude; mais le -cardinal de Noailles, et sept autres évêques de l’assemblée, qui se -joignirent à lui, ne voulurent ni de la bulle, ni de ses correctifs. Ils -écrivirent au pape pour demander ces correctifs mêmes à sa sainteté. -C’était un affront qu’ils lui fesaient respectueusement. Le roi ne le -souffrit pas: il empêcha que la lettre ne parût, renvoya les évêques -dans leurs diocèses, défendit au cardinal de paraître à la cour. La -persécution donna à cet archevêque une nouvelle considération dans le -public. Sept autres évêques se joignirent encore à lui. C’était une -véritable division dans l’épiscopat, dans tout le clergé, dans les -ordres religieux. Tout le monde avouait qu’il ne s’agissait pas des -points fondamentaux de la religion: cependant, il y avait une guerre -civile dans les esprits, comme s’il eût été question du renversement du -christianisme, et on fit agir, des deux côtés, tous les ressorts de la -politique, comme dans l’affaire la plus profane. - -Ces ressorts furent employés pour faire accepter la constitution par la -Sorbonne. La pluralité des suffrages ne fut pas pour elle, et cependant -elle y fut enregistrée. Le ministère avait peine à suffire aux lettres -de cachet qui envoyaient en prison ou en exil les opposants. - -(1714) Cette bulle avait été enregistrée au parlement, avec la réserve -des droits ordinaires de la couronne, des libertés de l’Église -gallicane, du pouvoir et de la juridiction des évêques; mais le cri -public perçait toujours à travers l’obéissance. Le cardinal de Bissi, -l’un des plus ardents défenseurs de la bulle, avoua, dans une de ses -lettres, qu’elle n’aurait pas été reçue avec plus d’indignité à Genève -qu’à Paris. - -Les esprits étaient surtout révoltés contre le jésuite Le Tellier. Rien -ne nous irrite plus qu’un religieux devenu puissant. Son pouvoir nous -paraît une violation de ses vœux; mais s’il abuse de ce pouvoir, il est -en horreur[308]. Toutes les prisons étaient pleines depuis long-temps de -citoyens accusés de jansénisme. On fesait accroire à Louis XIV, trop -ignorant dans ces matières, que c’était le devoir d’un roi très -chrétien, et qu’il ne pouvait expier ses péchés qu’en persécutant les -hérétiques. Ce qu’il y a de plus honteux, c’est qu’on portait à ce -jésuite Le Tellier les copies des interrogatoires faits à ces -infortunés. Jamais on ne trahit plus lâchement la justice; jamais la -bassesse ne sacrifia plus indignement au pouvoir. On a retrouvé, en -1768, à la maison professe des jésuites, ces monuments de leur tyrannie, -après qu’ils ont porté enfin la peine de leurs excès, et qu’ils ont été -chassés par tous les parlements du royaume, par les vœux de la nation, -et enfin par un édit de Louis XV[309]. - -(1715) Le Tellier osa présumer de son crédit, jusqu’à proposer de faire -déposer le cardinal de Noailles dans un concile national. Ainsi, un -religieux fesait servir à sa vengeance son roi, son pénitent, et sa -religion. - -Pour préparer ce concile, dans lequel il s’agissait de déposer un homme -devenu l’idole de Paris et de la France, par la pureté de ses mœurs, par -la douceur de son caractère, et plus encore par la persécution, on -détermina Louis XIV à faire enregistrer au parlement une déclaration par -laquelle tout évêque qui n’aurait pas reçu la bulle _purement et -simplement_, serait tenu d’y souscrire, ou qu’il serait poursuivi -suivant la rigueur des canons. Le chancelier Voisin, secrétaire d’état -de la guerre, dur et despotique, avait dressé cet édit. Le procureur -général D’Aguesseau, plus versé que le chancelier Voisin dans les lois -du royaume, et ayant alors ce courage d’esprit que donne la jeunesse, -refusa absolument de se charger d’une telle pièce. Le premier président -de Mesme en remontra au roi les conséquences. On traîna l’affaire en -longueur. Le roi était mourant: ces malheureuses disputes troublèrent et -avancèrent ses derniers moments. Son impitoyable confesseur fatiguait sa -faiblesse par des exhortations continuelles à consommer un ouvrage qui -ne devait pas faire chérir sa mémoire. Les domestiques du roi, indignés, -lui refusèrent deux fois l’entrée de la chambre; et enfin ils le -conjurèrent de ne point parler au roi de constitution. Ce prince mourut, -et tout changea. - -Le duc d’Orléans, régent du royaume, ayant renversé d’abord toute la -forme du gouvernement de Louis XIV, et ayant substitué des conseils aux -bureaux des secrétaires d’état, composa un conseil de conscience, dont -le cardinal de Noailles fut le président. On exila le jésuite Le -Tellier, chargé de la haine publique, et peu aimé de ses confrères. - -Les évêques opposés à la bulle appelèrent à un futur concile, dût-il ne -se tenir jamais. La Sorbonne, les curés du diocèse de Paris, des corps -entiers de religieux, firent le même appel; et enfin le cardinal de -Noailles fit le sien en 1717, mais il ne voulut pas d’abord le rendre -public. On l’imprima, dit-on, malgré lui. L’Église de France resta -divisée en deux factions, les _acceptants_ et les _refusants_. Les -acceptants étaient les cent évêques qui avaient adhéré sous Louis XIV -avec les jésuites et les capucins. Les refusants étaient quinze évêques -et toute la nation. Les acceptants se prévalaient de Rome; les autres, -des universités, des parlements, et du peuple. On imprimait volume sur -volume, lettres sur lettres. On se traitait réciproquement de -schismatique et d’hérétique. - -Un archevêque de Reims, du nom de Mailli[310], grand et heureux partisan -de Rome, avait mis son nom au bas de deux écrits que le parlement fit -brûler par le bourreau. L’archevêque l’ayant su, fit chanter un _Te -Deum_, pour remercier Dieu d’avoir été outragé par des schismatiques. -Dieu le récompensa; il fut cardinal. Un évêque de Soissons, nommé -Languet[311], ayant essuyé le même traitement du parlement, et ayant -signifié à ce corps que «ce n’était pas à lui à le juger, même pour un -crime de lèse-majesté», il fut condamné à dix mille livres d’amende. -Mais le régent ne voulut pas qu’il les payât, de peur, dit-il, qu’il ne -devînt cardinal aussi. - -Rome éclatait en reproches: on se consumait en négociations: on -appelait, on réappelait; et tout cela pour quelques passages, -aujourd’hui oubliés, du livré d’un prêtre octogénaire, qui vivait -d’aumônes à Amsterdam[312]. - -La folie du système des finances contribua plus qu’on ne croit à rendre -la paix à l’Église. Le public se jeta avec tant de fureur dans le -commerce des actions; la cupidité des hommes, excitée par cette amorce, -fut si générale, que ceux qui parlèrent ensuite de jansénisme et de -bulle ne trouvèrent personne qui les écoutât. Paris n’y pensait pas plus -qu’à la guerre qui se fesait sur les frontières d’Espagne. Les fortunes -rapides et incroyables qu’on fesait alors, le luxe et la volupté portés -au dernier excès, imposèrent silence aux disputes ecclésiastiques; et le -plaisir fit ce que Louis XIV n’avait pu faire. - -Le duc d’Orléans saisit ces conjonctures pour réunir l’Église de France. -Sa politique y était intéressée. Il craignait des temps où il aurait eu -contre lui Rome, l’Espagne, et cent évêques[313]. - -Il fallait engager le cardinal de Noailles non seulement à recevoir -cette constitution qu’il regardait comme scandaleuse, mais à rétracter -son appel qu’il regardait comme légitime. Il fallait obtenir de lui plus -que Louis XIV, son bienfaiteur, ne lui avait en vain demandé. Le duc -d’Orléans devait trouver les plus grandes oppositions dans le parlement, -qu’il avait exilé à Pontoise; cependant il vint à bout de tout. On -composa _un corps de doctrine_ qui contenta presque les deux partis. On -tira parole du cardinal qu’enfin il accepterait. Le duc d’Orléans alla -lui-même au grand-conseil, avec les princes et les pairs, faire -enregistrer un édit qui ordonnait l’acceptation de la bulle, la -suppression des appels, l’unanimité, et la paix. Le parlement, qu’on -avait mortifié en portant au grand-conseil des déclarations qu’il était -en possession de recevoir, menacé d’ailleurs d’être transféré de -Pontoise à Blois, enregistra ce que le grand-conseil avait enregistré, -mais toujours avec les réserves d’usage, c’est-à-dire le maintien des -libertés de l’Église gallicane et des lois du royaume. - -Le cardinal archevêque, qui avait promis de se rétracter quand le -parlement obéirait, se vit enfin obligé de tenir parole; et on afficha -son mandement de rétractation le 20 août 1720. - -Le nouvel archevêque de Cambrai, Dubois, fils d’un apothicaire de -Brive-la-Gaillarde, depuis cardinal et premier ministre, fut celui qui -eut le plus de part à cette affaire, dans laquelle la puissance de Louis -XIV avait échoué. Personne n’ignore quelles étaient la conduite, la -manière de penser[314], les mœurs de ce ministre. Le licencieux Dubois -subjugua le pieux Noailles. On se souvient avec quel mépris le duc -d’Orléans et son ministre parlaient des querelles qu’ils apaisèrent, -quel ridicule ils jetèrent sur cette guerre de controverse. Ce mépris et -ce ridicule servirent encore à la paix. On se lasse enfin de combattre -pour des querelles dont le monde rit. - -Depuis ce temps, tout ce qu’on appelait en France jansénisme, quiétisme, -bulles, querelles théologiques, baissa sensiblement. Quelques évêques -appelants restèrent opiniâtrément attachés à leurs sentiments. - -Mais il y eut quelques évêques connus et quelques ecclésiastiques -ignorés qui persistèrent dans leur enthousiasme janséniste. Ils se -persuadèrent que Dieu allait détruire la terre, puisqu’une feuille de -papier, nommée _bulle_, imprimée en Italie, était reçue en France. S’ils -avaient seulement considéré sur quelque mappemonde le peu de place que -la France et l’Italie y tiennent, et le peu de figure qu’y font des -évêques de province et des habitués de paroisse, ils n’auraient pas -écrit que Dieu anéantirait le monde entier pour l’amour d’eux; et il -faut avouer qu’il n’en a rien fait. Le cardinal de Fleury eut une autre -sorte de folie, celle de croire ces pieux énergumènes dangereux à -l’état. - -Il voulait plaire d’ailleurs au pape Benoît XIII, de l’ancienne maison -Orsini, mais vieux moine entêté, croyant qu’une bulle émane de Dieu -même. Orsini et Fleury firent donc convoquer un petit[315] concile dans -Embrun, pour condamner Soanen, évêque d’un village nommé Senez, âgé de -quatre-vingt-un ans, ci-devant prêtre de l’Oratoire, janséniste beaucoup -plus entêté que le pape. - -Le président de ce concile était Tencin, archevêque d’Embrun, homme plus -entêté d’avoir le chapeau de cardinal que de soutenir une bulle. Il -avait été poursuivi au parlement de Paris comme simoniaque, et regardé -dans le public comme un prêtre incestueux qui friponnait au jeu. Mais il -avait converti Lass[316] le banquier, contrôleur-général; et de -presbytérien écossais il en avait fait un Français catholique. Cette -bonne œuvre avait valu au convertisseur beaucoup d’argent et -l’archevêché d’Embrun[317]. - -Soanen passait pour un saint dans toute la province. Le simoniaque -condamna le saint, lui interdit les fonctions d’évêque et de prêtre, et -le relégua dans un couvent de bénédictins au milieu des montagnes, où le -condamné pria Dieu pour le convertisseur jusqu’à l’âge de -quatre-vingt-quatorze ans. - -Ce concile, ce jugement, et surtout le président du concile, indignèrent -toute la France, et au bout de deux jours on n’en parla plus. - -Le pauvre parti janséniste eut recours à des miracles; mais les miracles -ne fesaient plus fortune. Un vieux prêtre de Reims, nommé Rousse, mort, -comme on dit, en odeur de sainteté, eut beau guérir les maux de dents et -les entorses; le Saint-Sacrement, porté dans le faubourg Saint-Antoine à -Paris, guérit en vain la femme Lafosse d’une perte de sang, au bout de -trois mois, en la rendant aveugle[318]. - -Enfin des enthousiastes s’imaginèrent qu’un diacre, nommé Pâris[319], -frère d’un conseiller au parlement, appelant et réappelant, enterré dans -le cimetière de Saint-Médard, devait faire des miracles. Quelques -personnes du parti, qui allèrent prier sur son tombeau, eurent -l’imagination si frappée, que leurs organes ébranlés leur donnèrent de -légères convulsions. Aussitôt la tombe fut environnée de peuple: la -foule s’y pressait jour et nuit. Ceux qui montaient sur la tombe -donnaient à leurs corps des secousses qu’ils prenaient eux-mêmes pour -des prodiges. Les fauteurs secrets du parti encourageaient cette -frénésie. On priait en langue vulgaire autour du tombeau: on ne parlait -que de sourds qui avaient entendu quelques paroles, d’aveugles qui -avaient entrevu, d’estropiés qui avaient marché droit quelques moments. -Ces prodiges étaient même juridiquement attestés par une foule de -témoins qui les avaient presque vus, parcequ’ils étaient venus dans -l’espérance de les voir. Le gouvernement abandonna pendant un mois cette -maladie épidémique à elle-même. Mais le concours augmentait; les -miracles redoublaient; et il fallut enfin fermer le cimetière, et y -mettre une garde. Alors les mêmes enthousiastes allèrent faire leurs -miracles dans les maisons. Ce tombeau du diacre Pâris fut en effet le -tombeau du jansénisme dans l’esprit de tous les honnêtes gens. Ces -farces auraient eu des suites sérieuses dans des temps moins éclairés. -Il semblait que ceux qui les protégeaient ignorassent à quel siècle ils -avaient affaire. - -La superstition alla si loin, qu’un conseiller du parlement, nommé -Carré, et surnommé _Montgeron_[320], eut la démence de présenter au roi, -en 1736, un recueil de tous ces prodiges, muni d’un nombre considérable -d’attestations. Cet homme insensé, organe et victime d’insensés, dit, -dans son Mémoire au roi, «qu’il faut croire aux témoins qui se font -égorger pour soutenir leurs témoignages[321].» Si son livre subsistait -un jour, et que les autres fussent perdus, la postérité croirait que -notre siècle a été un temps de barbarie. - -Ces extravagances ont été en France les derniers soupirs d’une secte -qui, n’étant plus soutenue par des Arnauld, des Pascal, et des Nicole, -et n’ayant plus que des convulsionnaires, est tombée dans -l’avilissement; on n’entendrait plus parler de ces querelles qui -déshonorent la religion et font tort à la religion, s’il ne se trouvait -de temps en temps quelques esprits remuants, qui cherchent dans ces -cendres éteintes quelques restes de feu dont ils essaient de faire un -incendie. Si jamais ils y réussissent, la dispute du molinisme et du -jansénisme ne sera plus l’objet des troubles. Ce qui est devenu ridicule -ne peut plus être dangereux. La querelle changera de nature. Les hommes -ne manquent pas de prétextes pour se nuire quand ils n’en ont plus de -cause. - -La religion peut encore aiguiser les poignards. Il y a toujours, dans la -nation, un peuple qui n’a nul commerce avec les honnêtes gens, qui n’est -pas du siècle, qui est inaccessible aux progrès de la raison, et sur qui -l’atrocité du fanatisme conserve son empire comme certaines maladies qui -n’attaquent que la plus vile populace. - -Les jésuites semblèrent entraînés dans la chute du jansénisme; leurs -armes émoussées n’avaient plus d’adversaires à combattre: ils perdirent -à la cour le crédit dont Le Tellier avait abusé; leur _Journal de -Trévoux_[322] ne leur concilia ni l’estime ni l’amitié des gens de -lettres. Les évêques sur lesquels ils avaient dominé les confondirent -avec les autres religieux; et ceux-ci, ayant été abaissés par eux, les -rabaissèrent à leur tour. Les parlements leur firent sentir plus d’une -fois ce qu’ils pensaient d’eux en condamnant quelques uns de leurs -écrits qu’on aurait pu oublier[323]. L’Université, qui commençait alors -à faire de bonnes études dans la littérature, et à donner une excellente -éducation, leur enleva une grande partie de la jeunesse; et ils -attendirent, pour reprendre leur ascendant, que le temps leur fournît -des hommes de génie, et des conjonctures favorables; mais ils furent -bien trompés dans leurs espérances: leur chute, l’abolition de leur -ordre en France, leur bannissement d’Espagne, de Portugal, de Naples, a -fait voir enfin combien Louis XIV avait eu tort de leur donner sa -confiance. - -Il serait très utile à ceux qui sont entêtés de toutes ces disputes, de -jeter les yeux sur l’histoire générale du monde; car, en observant tant -de nations, tant de mœurs, tant de religions différentes, on voit le peu -de figure que font sur la terre un moliniste et un janséniste. On rougit -alors de sa frénésie pour un parti qui se perd dans la foule et dans -l’immensité des choses. - - - - -CHAPITRE XXXVIII. - -Du quiétisme. - - -Au milieu des factions du calvinisme et des querelles du jansénisme, il -y eut encore une division en France sur le quiétisme. C’était une suite -malheureuse des progrès de l’esprit humain dans le siècle de Louis XIV, -que l’on s’efforçât de passer presque en tout les bornes prescrites à -nos connaissances; ou plutôt c’était une preuve qu’on n’avait pas fait -encore assez de progrès. - -La dispute du quiétisme est une de ces intempérances d’esprit et de ces -subtilités théologiques qui n’auraient laissé aucune trace dans la -mémoire des hommes, sans les noms des deux illustres rivaux qui -combattirent. Une femme sans crédit, sans véritable esprit, et qui -n’avait qu’une imagination échauffée, mit aux mains les deux plus grands -hommes qui fussent alors dans l’Église. Son nom était Jeanne Bouvier de -La Motte. Sa famille était originaire de Montargis. Elle avait épousé le -fils de Guyon, entrepreneur du canal de Briare. Devenue veuve dans une -assez grande jeunesse, avec du bien, de la beauté, et un esprit fait -pour le monde, elle s’entêta de ce qu’on appelle _la spiritualité_. Un -barnabite du pays d’Anneci, près de Genève, nommé Lacombe, fut son -directeur. Cet homme, connu par un mélange assez ordinaire de passions -et de religion, et qui est mort fou, plongea l’esprit de sa pénitente -dans des rêveries mystiques dont elle était déjà atteinte. L’envie -d’être une sainte Thérèse en France ne lui permit pas de voir combien le -génie français est opposé au génie espagnol, et la fit aller beaucoup -plus loin que sainte Thérèse. L’ambition d’avoir des disciples, la plus -forte peut-être de toutes les ambitions, s’empara tout entière de son -cœur. - -Son directeur Lacombe la conduisit en Savoie dans son petit pays -d’Anneci, où l’évêque titulaire de Genève fait sa résidence. C’était -déjà une très grande indécence à un moine de conduire une jeune veuve -hors de sa patrie; mais c’est ainsi qu’en ont usé presque tous ceux qui -ont voulu établir une secte: ils traînent presque toujours des femmes -avec eux. La jeune veuve se donna d’abord quelque autorité dans Anneci -par sa profusion en aumônes. Elle tint des conférences; elle prêchait le -renoncement entier à soi-même, le silence de l’ame, l’anéantissement de -toutes ses puissances, le culte intérieur, l’amour pur et désintéressé -qui n’est ni avili par la crainte, ni animé de l’espoir des récompenses. - -Les imaginations tendres et flexibles, surtout celles des femmes et de -quelques jeunes religieux, qui aimaient plus qu’ils ne croyaient la -parole de Dieu dans la bouche d’une belle femme, furent aisément -touchées de cette éloquence de paroles, la seule propre à persuader tout -à des esprits préparés. Elle fit des prosélytes. L’évêque d’Anneci -obtint qu’on la fît sortir du pays, elle et son directeur. Ils s’en -allèrent à Grenoble. Elle y répandit un petit livre intitulé _le Moyen -court_[324], et un autre sous le nom de _Torrents_, écrits du style dont -elle parlait, et fut encore obligée de sortir de Grenoble. - -Se flattant déjà d’être au rang des confesseurs, elle eut une vision, et -elle prophétisa; elle envoya sa prophétie au P. Lacombe. «Tout l’enfer -se bandera, dit-elle, pour empêcher les progrès de l’intérieur et la -formation de Jésus-Christ dans les ames. La tempête sera telle qu’il ne -restera pas pierre sur pierre; et il me semble que dans toute la terre -il y aura trouble, guerre, et renversement. La femme sera enceinte de -l’esprit intérieur, et le dragon se tiendra debout devant elle.» - -La prophétie se trouva vraie en partie; l’enfer ne se banda point; mais -étant revenue à Paris, conduite par son directeur, et l’un et l’autre -ayant dogmatisé en 1687, l’archevêque de Harlai de Chanvalon obtint un -ordre du roi pour faire enfermer Lacombe comme un séducteur, et pour -mettre dans un couvent madame Guyon comme un esprit aliéné qu’il fallait -guérir; mais madame Guyon, avant ce coup, s’était fait des protections -qui la servirent. Elle avait dans la maison de Saint-Cyr, encore -naissante, une cousine, nommée madame de La Maisonfort, favorite de -madame de Maintenon. Elle s’était insinuée dans l’esprit des duchesses -de Chevreuse et de Beauvilliers. Toutes ses amies se plaignirent -hautement que l’archevêque de Harlai, connu pour aimer trop les femmes, -persécutât une femme qui ne parlait que de l’amour de Dieu. - -La protection toute puissante de madame de Maintenon imposa silence à -l’archevêque de Paris, et rendit la liberté à madame Guyon. Elle alla à -Versailles, s’introduisit dans Saint-Cyr, assista à des conférences -dévotes que fesait l’abbé de Fénélon, après avoir dîné en tiers avec -madame de Maintenon. La princesse d’Harcourt, les duchesses de -Chevreuse, de Beauvilliers, et de Charost, étaient de ces mystères. - -L’abbé de Fénélon, alors précepteur des enfants de France, était l’homme -de la cour le plus séduisant. Né avec un cœur tendre et une imagination -douce et brillante, son esprit était nourri de la fleur des -belles-lettres. Plein de goût et de graces, il préférait dans la -théologie tout ce qui a l’air touchant et sublime à ce qu’elle a de -sombre et d’épineux. Avec tout cela, il avait je ne sais quoi de -romanesque, qui lui inspira, non pas les rêveries de madame Guyon, mais -un goût de spiritualité qui ne s’éloignait pas des idées de cette dame. - -Son imagination s’échauffait par la candeur et par la vertu, comme les -autres s’enflamment par leurs passions. Sa passion était d’aimer Dieu -pour lui-même. Il ne vit dans madame Guyon qu’une ame pure éprise du -même goût que lui, et se lia sans scrupule avec elle. - -Il était étrange qu’il fût séduit par une femme à révélations, à -prophéties, et à galimatias, qui suffoquait de la grace intérieure, -qu’on était obligé de délacer, et qui se vidait (à ce qu’elle disait) de -la surabondance de grace, pour en faire enfler le corps de l’élu qui -était assis auprès d’elle; mais Fénélon, dans l’amitié et dans ses -idées mystiques, était ce qu’on est en amour: il excusait les défauts, -et ne s’attachait qu’à la conformité du fond des sentiments qui -l’avaient charmé. - -Madame Guyon, assurée et fière d’un tel disciple qu’elle appelait son -fils, et comptant même sur madame de Maintenon, répandit dans Saint-Cyr -toutes ses idées. L’évêque de Chartres, Godet, dans le diocèse duquel -est Saint-Cyr, s’en alarma, et s’en plaignit. L’archevêque de Paris -menaça encore de recommencer ses premières poursuites. - -Madame de Maintenon, qui ne pensait qu’à faire de Saint-Cyr un séjour de -paix, qui savait combien le roi était ennemi de toute nouveauté, qui -n’avait pas besoin pour se donner de la considération de se mettre à la -tête d’une espèce de secte, et qui enfin n’avait en vue que son crédit -et son repos, rompit tout commerce avec madame Guyon, et lui défendit le -séjour de Saint-Cyr. - -L’abbé de Fénélon voyait un orage se former, et craignit de manquer les -grands postes où il aspirait. Il conseilla à son amie de se mettre -elle-même dans les mains du célèbre Bossuet, évêque de Meaux, regardé -comme un père de l’Église. Elle se soumit aux décisions de ce prélat, -communia de sa main, et lui donna tous ses écrits à examiner. - -L’évêque de Meaux, avec l’agrément du roi, s’associa pour cet examen -l’évêque de Châlons, qui fut depuis le cardinal de Noailles, et l’abbé -Tronson, supérieur de Saint-Sulpice. Ils s’assemblèrent secrètement au -village d’Issi, près de Paris. L’archevêque de Paris, Chanvalon, jaloux -que d’autres que lui se portassent pour juges dans son diocèse, fit -afficher une censure publique des livres qu’on examinait. Madame Guyon -se retira dans la ville de Meaux même; elle souscrivit à tout ce que -l’évêque Bossuet voulut, et promit de ne plus dogmatiser. - -Cependant Fénélon fut élevé à l’archevêché de Cambrai en 1695, et sacré -par l’évêque de Meaux. Il semblait qu’une affaire assoupie, dans -laquelle il n’y avait eu jusque-là que du ridicule, ne devait jamais se -réveiller. Mais madame Guyon, accusée de dogmatiser toujours, après -avoir promis le silence, fut enlevée par ordre du roi, dans la même -année 1695, et mise en prison à Vincennes, comme si elle eût été une -personne dangereuse dans l’état. Elle ne pouvait l’être; et ses pieuses -rêveries ne méritaient pas l’attention du souverain. Elle composa à -Vincennes un gros volume de vers mystiques, plus mauvais encore que sa -prose; elle parodiait les vers des opéra. Elle chantait souvent: - - L’amour pur et parfait va plus loin qu’on ne pense[325]: - On ne sait pas, lorsqu’il commence, - Tout ce qu’il doit coûter un jour. - Mon cœur n’aurait connu Vincennes ni souffrance, - S’il n’eût connu le pur amour. - -Les opinions des hommes dépendent des temps, des lieux, et des -circonstances. Tandis qu’on tenait en prison madame Guyon, qui avait -épousé Jésus-Christ dans une de ses extases, et qui depuis ce temps-là -ne priait plus les saints, disant que la maîtresse de la maison ne -devait pas s’adresser aux domestiques; dans ce temps-là, dis-je, on -sollicitait à Rome la canonisation de Marie d’Agréda, qui avait eu plus -de visions et de révélations que tous les mystiques ensemble: et pour -mettre le comble aux contradictions dont ce monde est plein, on -poursuivait en Sorbonne cette même d’Agréda, qu’on voulait faire sainte -en Espagne. L’université de Salamanque condamnait la Sorbonne, et en -était condamnée. Il était difficile de dire de quel côté il y avait le -plus d’absurdité et de folie; mais c’en est sans doute une très grande -d’avoir donné à toutes les extravagances de cette espèce le poids -qu’elles ont encore quelquefois[326]. - -Bossuet, qui s’était long-temps regardé comme le père et le maître de -Fénélon, devenu jaloux de la réputation et du crédit de son disciple, et -voulant toujours conserver cet ascendant qu’il avait pris sur tous ses -confrères, exigea que le nouvel archevêque de Cambrai condamnât madame -Guyon avec lui, et souscrivît à ses instructions pastorales. Fénélon ne -voulut lui sacrifier ni ses sentiments ni son amie. On proposa des -tempéraments; on donna des promesses: on se plaignit de part et d’autre -qu’on avait manqué de parole. L’archevêque de Cambrai, en partant pour -son diocèse, fit imprimer à Paris son livre des _Maximes des saints_, -ouvrage dans lequel il crut rectifier tout ce qu’on reprochait à son -amie, et développer les idées orthodoxes des pieux contemplatifs qui -s’élèvent au-dessus des sens, et qui tendent à un état de perfection où -les âmes ordinaires n’aspirent guère. L’évêque de Meaux et ses amis se -soulevèrent contre le livre. On le dénonça au roi, comme s’il eût été -aussi dangereux qu’il était peu intelligible. Le roi en parla à Bossuet, -dont il respectait la réputation et les lumières. Celui-ci, se jetant -aux genoux de son prince, lui demanda pardon de ne l’avoir pas averti -plus tôt de la fatale hérésie de M. de Cambrai. - -Cet enthousiasme ne parut pas sincère aux nombreux amis de Fénélon. Les -courtisans pensèrent que c’était un tour de courtisan. Il était bien -difficile qu’au fond un homme comme Bossuet regardât comme une _hérésie_ -fatale la chimère pieuse d’aimer Dieu pour lui-même. Il se peut qu’il -fût de bonne foi dans sa haine pour cette dévotion mystique, et encore -plus dans sa haine secrète pour Fénélon, et que, confondant l’une avec -l’autre, il portât de bonne foi cette accusation, contre son confrère et -son ancien ami, se figurant peut-être que des délations qui -déshonoreraient un homme de guerre, honorent un ecclésiastique, et que -le zèle de la religion sanctifie les procédés lâches. - -Le roi et madame de Maintenon consultent aussitôt le P. de La Chaise; le -confesseur répond que le livre de l’archevêque est fort bon, que tous -les jésuites en sont édifiés, et qu’il n’y a que les jansénistes qui le -désapprouvent. L’évêque de Meaux n’était pas janséniste; mais il s’était -nourri de leurs bons écrits. Les jésuites ne l’aimaient pas, et n’en -étaient pas aimés. - -La cour et la ville furent divisées, et toute l’attention tournée de ce -côté laissa respirer les jansénistes. Bossuet écrivit contre Fénélon. -Tous deux envoyèrent leurs ouvrages au pape Innocent XII, et s’en -remirent à sa décision. Les circonstances ne paraissaient pas favorables -à Fénélon: on avait depuis peu condamné violemment à Rome, dans la -personne de l’Espagnol Molinos, le quiétisme dont on accusait -l’archevêque de Cambrai. C’était le cardinal d’Estrées, ambassadeur de -France à Rome, qui avait poursuivi Molinos. Ce cardinal d’Estrées, que -nous avons vu dans sa vieillesse plus occupé des agréments de la société -que de théologie, avait persécuté Molinos pour plaire aux ennemis de ce -malheureux prêtre. Il avait même engagé le roi à solliciter à Rome la -condamnation qu’il obtint aisément: de sorte que Louis XIV se trouvait, -sans le savoir, l’ennemi le plus redoutable de l’amour pur des -mystiques. - -Rien n’est plus aisé, dans ces matières délicates, que de trouver dans -un livre qu’on juge des passages ressemblants à ceux d’un livre déjà -proscrit. L’archevêque de Cambrai avait pour lui les jésuites, le duc de -Beauvilliers, le duc de Chevreuse, et le cardinal de Bouillon, depuis -peu ambassadeur de France à Rome. M. de Meaux avait son grand nom et -l’adhésion des principaux prélats de France. Il porta au roi les -signatures de plusieurs évêques et d’un grand nombre de docteurs, qui -tous s’élevaient contre le livre des _Maximes des saints_. - -Telle était l’autorité de Bossuet, que le P. de La Chaise n’osa soutenir -l’archevêque de Cambrai auprès du roi son pénitent, et que madame de -Maintenon abandonna absolument son ami. Le roi écrivit au pape Innocent -XII qu’on lui avait déféré le livre de l’archevêque de Cambrai comme un -ouvrage pernicieux, qu’il l’avait fait remettre aux mains du nonce, et -qu’il pressait sa sainteté de juger. - -On prétendait, on disait même publiquement à Rome, et c’est un bruit qui -a encore des partisans, que l’archevêque de Cambrai n’était ainsi -persécuté que parcequ’il s’était opposé à la déclaration du mariage -secret du roi et de madame de Maintenon. Les inventeurs d’anecdotes -prétendaient que cette dame avait engagé le P. de La Chaise à presser le -roi de la reconnaître pour reine; que le jésuite avait adroitement remis -cette commission hasardeuse à l’abbé de Fénélon, et que ce précepteur -des enfants de France avait préféré l’honneur de la France et de ses -disciples à sa fortune; qu’il s’était jeté aux pieds de Louis XIV pour -prévenir un éclat, dont la bizarrerie lui ferait plus de tort dans la -postérité, qu’il n’en recueillerait de douceurs pendant sa vie[327]. - -Il est très vrai que Fénélon, ayant continué l’éducation du duc de -Bourgogne depuis sa nomination à l’archevêché de Cambrai, le roi, dans -cet intervalle, avait entendu parler confusément de ses liaisons avec -madame Guyon et avec madame de La Maisonfort. Il crut d’ailleurs qu’il -inspirait au duc de Bourgogne des maximes un peu austères, et des -principes de gouvernement et de morale qui pouvaient peut-être devenir -un jour une censure indirecte de cet air de grandeur, de cette avidité -de gloire, de ces guerres légèrement entreprises, de ce goût pour les -fêtes et pour les plaisirs, qui avaient caractérisé son règne. - -Il voulut avoir une conversation avec le nouvel archevêque sur ses -principes de politique. Fénélon, plein de ses idées, laissa entrevoir au -roi une partie des maximes qu’il développa ensuite dans les endroits du -_Télémaque_ où il traite du gouvernement; maximes plus approchantes de -la république de Platon que de la manière dont il faut gouverner les -hommes. Le roi, après la conversation, dit qu’il avait entretenu le plus -bel esprit et le plus chimérique de son royaume. - -Le duc de Bourgogne fut instruit de ces paroles du roi. Il les redit -quelque temps après à M. de Malezieu qui lui enseignait la géométrie. -C’est ce que je tiens de M. de Malezieu, et ce que le cardinal de Fleury -m’a confirmé. - -Depuis cette conversation, le roi crut aisément que Fénélon était aussi -romanesque en fait de religion qu’en politique. - -Il est très certain que le roi était personnellement piqué contre -l’archevêque de Cambrai. Godet des Marais, évêque de Chartres, qui -gouvernait madame de Maintenon et Saint-Cyr avec le despotisme d’un -directeur, envenima le cœur du roi. Ce monarque fit son affaire -principale de toute cette dispute ridicule, dans laquelle il n’entendait -rien. Il était sans doute très aisé de la laisser tomber, puisqu’en si -peu de temps elle est tombée d’elle-même; mais elle fesait tant de -bruit à la cour, qu’il craignit une cabale encore plus qu’une hérésie. -Voilà la véritable origine de la persécution excitée contre Fénélon. -[328] Le roi ordonna au cardinal de Bouillon, alors son ambassadeur à -Rome, par ses lettres du mois d’auguste (que nous nommons si mal à -propos _aoust_) 1697, de poursuivre la condamnation d’un homme qu’on -voulait absolument faire passer pour un hérétique. Il écrivit de sa -propre main au pape Innocent XII pour le presser de décider. - -La congrégation du saint office nomma, pour instruire le procès, un -dominicain, un jésuite, un bénédictin, deux cordeliers, un feuillant, et -un augustin. C’est ce qu’on appelle à Rome les consulteurs. Les -cardinaux et les prélats laissent d’ordinaire à ces moines l’étude de la -théologie pour se livrer à la politique, à l’intrigue, ou aux douceurs -de l’oisiveté[329]. - -Les consulteurs examinèrent, pendant trente-sept conférences, -trente-sept propositions, les jugèrent erronées à la pluralité des voix; -et le pape, à la tête d’une congrégation de cardinaux, les condamna par -un bref qui fut publié et affiché dans Rome, le 13 mars 1699. - -L’évêque de Meaux triompha; mais l’archevêque de Cambrai tira un plus -beau triomphe de sa défaite. Il se soumit sans restriction et sans -réserve. Il monta lui-même en chaire à Cambrai pour condamner son -propre livre. Il empêcha ses amis de le défendre. Cet exemple unique de -la docilité d’un savant, qui pouvait se faire un grand parti par la -persécution même, cette candeur ou ce grand art lui gagnèrent tous les -cœurs, et firent presque haïr celui qui avait remporté la victoire. -Fénélon vécut toujours depuis dans son diocèse en digne archevêque, en -homme de lettres. La douceur de ses mœurs, répandue dans sa conversation -comme dans ses écrits, lui fit des amis tendres de tous ceux qui le -virent. La persécution et son _Télémaque_ lui attirèrent la vénération -de l’Europe. Les Anglais surtout, qui firent la guerre dans son diocèse, -s’empressaient à lui témoigner leur respect. Le duc de Marlborough -prenait soin qu’on épargnât ses terres. Il fut toujours cher au duc de -Bourgogne, qu’il avait élevé; et il aurait eu part au gouvernement si ce -prince eût vécu[330]. - -Dans sa retraite philosophique et honorable, on voyait combien il était -difficile de se détacher d’une cour telle que celle de Louis XIV; car il -y en a d’autres que plusieurs hommes célèbres ont quittées sans les -regretter. Il en parlait toujours avec un goût et un intérêt qui -perçaient au travers de sa résignation. Plusieurs écrits de philosophie, -de théologie, de belles-lettres, furent le fruit de cette retraite. Le -duc d’Orléans, depuis régent du royaume, le consulta sur des points -épineux, qui intéressent tous les hommes, et auxquels peu d’hommes -pensent. Il demandait si l’on pouvait démontrer l’existence d’un Dieu, -si ce Dieu veut un culte, quel est le culte qu’il approuve, si l’on -peut l’offenser en choisissant mal. Il fesait beaucoup de questions de -cette nature, en philosophe qui cherchait à s’instruire; et l’archevêque -répondait en philosophe et en théologien. - -Après avoir été vaincu sur les disputes de l’école, il eût été peut-être -plus convenable qu’il ne se mêlât point des querelles du jansénisme; -cependant il y entra. Le cardinal de Noailles avait pris contre lui -autrefois le parti du plus fort: l’archevêque de Cambrai en usa de même. -Il espéra qu’il reviendrait à la cour, et qu’il y serait consulté; tant -l’esprit humain a de peine à se détacher des affaires, quand une fois -elles ont servi d’aliment à son inquiétude. Ses désirs cependant étaient -modérés comme ses écrits; et même sur la fin de sa vie il méprisa enfin -toutes les disputes: semblable en cela seul à l’évêque d’Avranches, -Huet, l’un des plus savants hommes de l’Europe, qui, sur la fin de ses -jours, reconnut la vanité de la plupart des sciences, et celle de -l’esprit humain. L’archevêque de Cambrai (qui le croirait!) parodia -ainsi un air de Lulli: - - Jeune, j’étais trop sage, - Et voulais trop savoir: - Je ne veux en partage[331] - Que badinage, - Et touche au dernier âge - Sans rien prévoir. - -Il fit ces vers en présence de son neveu, le marquis de Fénélon, depuis -ambassadeur à La Haye. C’est de lui que je les tiens[332]. Je garantis -la certitude de ce fait. Il serait peu important par lui-même, s’il ne -prouvait à quel point nous voyons souvent avec des regards différents, -dans la triste tranquillité de la vieillesse, ce qui nous a paru si -grand et si intéressant dans l’âge où l’esprit, plus actif, est le jouet -de ses désirs et de ses illusions. - -Ces disputes, long-temps l’objet de l’attention de la France, ainsi que -beaucoup d’autres nées de l’oisiveté, se sont évanouies. On s’étonne -aujourd’hui qu’elles aient produit tant d’animosités. L’esprit -philosophique, qui gagne de jour en jour, semble assurer la tranquillité -publique; et les fanatiques mêmes, qui s’élèvent contre les philosophes, -leur doivent la paix dont ils jouissent, et qu’ils cherchent à perdre. - -L’affaire du quiétisme, si malheureusement importante sous Louis XIV, -aujourd’hui si méprisée et si oubliée, perdit à la cour le cardinal de -Bouillon. Il était neveu de ce célèbre Turenne à qui le roi avait dû son -salut dans la guerre civile, et depuis, l’agrandissement de son royaume. - -Uni par l’amitié avec l’archevêque de Cambrai, et chargé des ordres du -roi contre lui, il chercha à concilier ces deux devoirs. Il est -constant, par ses lettres, qu’il ne trahit jamais son ministère en étant -fidèle à son ami. Il pressait le jugement du pape, selon les ordres de -la cour; mais en même temps il tâchait d’amener les deux partis à une -conciliation. - -Un prêtre italien, nommé Giori, qui était auprès de lui l’espion de la -faction contraire, s’introduisit dans sa confiance, et le calomnia dans -ses lettres; et poussant la perfidie jusqu’au bout, il eut la bassesse -de lui demander un secours de mille écus; et après l’avoir obtenu, il ne -le revit jamais. - -Ce furent les lettres de ce misérable qui perdirent le cardinal de -Bouillon à la cour[333]. Le roi l’accabla de reproches, comme s’il -avait trahi l’état. Il paraît pourtant, par toutes ses dépêches, qu’il -s’était conduit avec autant de sagesse que de dignité. - -Il obéissait aux ordres du roi en demandant la condamnation de quelques -maximes pieusement ridicules des mystiques, qui sont les alchimistes de -la religion: mais il était fidèle à l’amitié en éludant les coups que -l’on voulait porter à la personne de Fénélon. Supposé qu’il importât à -l’Église qu’on n’aimât pas Dieu pour lui-même, il n’importait pas que -l’archevêque de Cambrai fût flétri. Mais le roi, malheureusement, voulut -que Fénélon fût condamné; soit aigreur contre lui, ce qui semblait -au-dessous d’un grand roi; soit asservissement au parti contraire, ce -qui semble encore plus au-dessous de la dignité du trône. Quoi qu’il en -soit, il écrivit au cardinal de Bouillon, le 16 mars 1699, une lettre de -reproches très mortifiante. Il déclare dans cette lettre qu’il veut la -condamnation de l’archevêque de Cambrai; elle est d’un homme piqué. Le -_Télémaque_ fesait alors un grand bruit dans toute l’Europe; et les -_Maximes des Saints_, que le roi n’avait point lues, étaient punies des -maximes répandues dans le _Télémaque_, qu’il avait lues. - -On rappela aussitôt le cardinal de Bouillon. Il partit; mais ayant -appris, à quelques milles de Rome, que le cardinal doyen était mort, il -fut obligé de revenir sur ses pas pour prendre possession de cette -dignité qui lui appartenait de droit, étant, quoique jeune encore, le -plus ancien des cardinaux. - -La place de doyen du sacré collége donne à Rome de très grandes -prérogatives; et, selon la manière de penser de ce temps-là, c’était -une chose agréable pour la France qu’elle fût occupée par un Français. - -Ce n’était point d’ailleurs manquer au roi que de se mettre en -possession de son bien, et de partir ensuite. Cependant cette démarche -aigrit le roi sans retour. Le cardinal en arrivant en France fut exilé, -et cet exil dura dix années entières. - -Enfin, lassé d’une si longue disgrace, il prit le parti de sortir de -France pour jamais, en 1710, dans le temps que Louis XIV semblait -accablé par les alliés, et que le royaume était menacé de tous côtés. - -Le prince Eugène et le prince d’Auvergne, ses parents, le reçurent sur -les frontières de Flandre, où ils étaient victorieux. Il envoya au roi -la croix de l’ordre du Saint-Esprit, et la démission de sa charge de -grand aumônier de France, en lui écrivant ces propres paroles: «Je -reprends la liberté que me donnaient ma naissance de prince étranger, -fils d’un souverain, ne dépendant que de Dieu, et ma dignité de cardinal -de la sainte Église romaine et de doyen du sacré collége.... Je tâcherai -de travailler le reste de mes jours à servir Dieu et l’Église dans la -première place après la suprême[334], etc.» - -Sa prétention de prince indépendant lui paraissait fondée, non seulement -sur l’axiome de plusieurs jurisconsultes qui assurent que _qui renonce à -tout n’est plus tenu à rien_, et que tout homme est libre de choisir son -séjour, mais sur ce qu’en effet ce cardinal était né à Sedan dans le -temps que son père était encore souverain de Sedan: il regardait sa -qualité de prince indépendant comme un caractère ineffaçable; et quant -au titre de cardinal doyen, qu’il appelle la première place après la -suprême, il se justifiait par l’exemple de tous ses prédécesseurs, qui -ont passé incontestablement avant les rois à toutes les cérémonies de -Rome. - -La cour de France et le parlement de Paris avaient des maximes -entièrement différentes. Le procureur-général d’Aguesseau, depuis -chancelier, l’accusa devant les chambres assemblées, qui rendirent -contre lui un décret de prise de corps, et confisquèrent tous ses -biens[335]. Il vécut à Rome, honoré, quoique pauvre, et mourut victime -du quiétisme, qu’il méprisait, et de l’amitié, qu’il avait noblement -conciliée avec son devoir. - -Il ne faut pas omettre que, lorsqu’il se retira des Pays-Bas à Rome, on -sembla craindre à la cour qu’il ne devînt pape. J’ai entre les mains la -lettre du roi au cardinal de La Trimouille, du 26 mai 1710, dans -laquelle il manifeste cette crainte. «On peut tout présumer, dit-il, -d’un sujet prévenu de l’opinion qu’il ne dépend que de lui seul. Il -suffira que la place dont le cardinal de Bouillon est présentement -ébloui lui paraisse inférieure à sa naissance et à ses talents; il se -croira toute voie permise pour parvenir à la première place de l’Église, -lorsqu’il en aura contemplé la splendeur de plus près.» - -Ainsi, en décrétant le cardinal de Bouillon, et en donnant ordre qu’on -le _mît dans les prisons de la Conciergerie, si on pouvait se saisir de -lui_, on craignit qu’il ne montât sur un trône qui est regardé comme le -premier de la terre par tous ceux de la religion catholique; et -qu’alors, en s’unissant avec les ennemis de Louis XIV, il ne se vengeât -encore plus que le prince Eugène, les armes de l’Église ne pouvant rien -par elles-mêmes, mais pouvant alors beaucoup par celles d’Autriche. - - - - -CHAPITRE XXXIX. - -Disputes sur les cérémonies chinoises. Comment ces querelles -contribuèrent à faire proscrire le christianisme à la Chine. - - -Ce n’était pas assez, pour l’inquiétude de notre esprit, que nous -disputassions au bout de dix-sept cents ans sur des points de notre -religion, il fallut encore que celle des Chinois entrât dans nos -querelles. Cette dispute ne produisit pas de grands mouvements, mais -elle caractérisa plus qu’aucune autre cet esprit actif, contentieux, et -querelleur, qui règne dans nos climats. - -Le jésuite Matthieu Ricci, sur la fin du dix-septième siècle[336], avait -été un des premiers missionnaires de la Chine. Les Chinois étaient et -sont encore, en philosophie et en littérature, à peu près ce que nous -étions il y a deux cents ans. Le respect pour leurs anciens maîtres -leur prescrit des bornes qu’ils n’osent passer. Le progrès dans les -sciences est l’ouvrage du temps et de la hardiesse de l’esprit; mais la -morale et la police étant plus aisées à comprendre que les sciences, et -s’étant perfectionnées chez eux quand les autres arts ne l’étaient pas -encore, il est arrivé que les Chinois, demeurés depuis plus de deux -mille ans à tous les termes où ils étaient parvenus, sont restés -médiocres dans les sciences, et le premier peuple de la terre dans la -morale et dans la police, comme le plus ancien. - -Après Ricci, beaucoup d’autres jésuites pénétrèrent dans ce vaste -empire; et, à la faveur des sciences de l’Europe, ils parvinrent à jeter -secrètement quelques semences de la religion chrétienne parmi les -enfants du peuple, qu’ils instruisirent comme ils purent. Des -dominicains, qui partageaient la mission, accusèrent les jésuites de -permettre l’idolâtrie en prêchant le christianisme. La question était -délicate, ainsi que la conduite qu’il fallait tenir à la Chine. - -Les lois et la tranquillité de ce grand empire sont fondées sur le droit -le plus naturel ensemble et le plus sacré, le respect des enfants pour -les pères. A ce respect ils joignent celui qu’ils doivent, à leurs -premiers maîtres de morale, et surtout à Confutzée, nomme par nous -Confucius, ancien sage qui, près de six cents ans[337] avant la -fondation du christianisme, leur enseigna la vertu. - -Les familles s’assemblent en particulier, à certains jours, pour honorer -leurs ancêtres; les lettrés, en public, pour honorer Confutzée. On se -prosterne, suivant leur manière de saluer les supérieurs, ce que les -Romains, qui trouvèrent cet usage dans toute l’Asie, appelèrent -autrefois _adorer_. On brûle des bougies et des pastilles. Des colaos, -que le Portugais ont nommés _mandarins_, égorgent deux fois l’an, autour -de la salle où l’on vénère Confutzée, des animaux dont on fait ensuite -des repas. Ces cérémonies sont-elles idolâtriques? sont-elles purement -civiles? reconnaît-on ses pères et Confutzée pour des dieux? sont-ils -même invoqués seulement comme nos saints? est-ce enfin un usage -politique dont quelques Chinois superstitieux abusent? C’est ce que des -étrangers ne pouvaient que difficilement démêler à la Chine, et ce qu’on -ne pouvait décider en Europe. - -Les dominicains déférèrent les usages de la Chine à l’inquisition de -Rome, en 1645. Le saint office, sur leur exposé, défendit ces cérémonies -chinoises, jusqu’à ce que le pape en décidât. - -Les jésuites soutinrent la cause des Chinois et de leurs pratiques, -qu’il semblait qu’on ne pouvait proscrire sans fermer toute entrée à la -religion chrétienne, dans un empire si jaloux de ses usages: ils -représentèrent leurs raisons. L’inquisition, en 1656, permit aux lettrés -de révérer Confutzée, et aux enfants chinois d’honorer leurs pères, _en -protestant contre la superstition, s’il y en avait_. - -L’affaire étant indécise, et les missionnaires toujours divisés, le -procès fut sollicité à Rome de temps en temps; et cependant les jésuites -qui étaient à Pékin se rendirent si agréables à l’empereur Kang-hi, en -qualité de mathématiciens, que ce prince, célèbre par sa bonté et par -ses vertus, leur permit enfin d’être missionnaires, et d’enseigner -publiquement le christianisme. Il n’est pas inutile d’observer que cet -empereur si despotique, et petit-fils du conquérant de la Chine, était -cependant soumis par l’usage aux lois de l’empire; qu’il ne put, de sa -seule autorité, permettre le christianisme; qu’il fallut s’adresser à un -tribunal, et qu’il minuta lui-même deux requêtes au nom des jésuites. -Enfin, en 1692, le christianisme fut permis à la Chine, par les soins -infatigables, et par l’habileté des seuls jésuites. - -Il y a dans Paris une maison établie pour les missions étrangères. -Quelques prêtres de cette maison étaient alors à la Chine. Le pape, qui -envoie des vicaires apostoliques dans tous les pays qu’on appelle _les -parties des infidèles_, choisit un prêtre de cette maison de Paris, -nommé Maigrot, pour aller présider, en qualité de vicaire, à la mission -de la Chine, et lui donna l’évêché de Conon, petite province chinoise -dans le Fokien. Ce Français, évêque à la Chine, déclara non seulement -les rites observés pour les morts superstitieux et idolâtres, mais il -déclara les lettrés athées: c’était le sentiment de tous les rigoristes -de France. Ces mêmes hommes qui se sont tant récriés contre Bayle, qui -l’ont tant blâmé d’avoir dit qu’une société d’athées pouvait subsister, -qui ont tant écrit qu’un tel établissement est impossible, soutenaient -froidement que cet établissement florissait à la Chine dans le plus sage -des gouvernements. Les jésuites eurent alors à combattre les -missionnaires, leurs confrères, plus que les mandarins et le peuple. -Ils représentèrent à Rome qu’il paraissait assez incompatible que les -Chinois fussent à-la-fois athées et idolâtres. On reprochait aux lettrés -de n’admettre que la matière; en ce cas, il était difficile qu’ils -invoquassent les ames de leurs pères et celle de Confutzée. Un de ces -reproches semble détruire l’autre, à moins qu’on ne prétende qu’à la -Chine on admet le contradictoire, comme il arrive souvent parmi nous; -mais il fallait être bien au fait de leur langue et de leurs mœurs pour -démêler ce contradictoire. Le procès de l’empire de la Chine dura -long-temps en cour de Rome; cependant on attaqua les jésuites de tous -côtés. - -Un de leurs savants missionnaires, le P. Lecomte, avait écrit dans ses -_Mémoires de la Chine_, «que ce peuple a conservé pendant deux mille ans -la connaissance du vrai Dieu; qu’il a sacrifié au Créateur dans le plus -ancien temple de l’univers; que la Chine a pratiqué les plus pures -leçons de la morale, tandis que l’Europe était dans l’erreur et dans la -corruption.» - -Nous avons vu[338] que cette nation remonte, par une histoire -authentique, et par une suite de trente-six éclipses de soleil -calculées, jusqu’au-delà du temps où nous plaçons d’ordinaire le déluge -universel. Jamais les lettrés n’ont eu d’autre religion que l’adoration -d’un être suprême. Leur culte fut la justice. Ils ne purent connaître -les lois successives que Dieu donna à Abraham, à Moïse, et enfin la loi -perfectionnée du Messie, inconnue si long-temps aux peuples de -l’Occident et du Nord. Il est constant que les Gaules, la Germanie, -l’Angleterre, tout le Septentrion, étaient plongés dans l’idolâtrie la -plus barbare, quand les tribunaux du vaste empire de la Chine -cultivaient les mœurs et les lois, en reconnaissant un seul Dieu, dont -le culte simple n’avait jamais changé parmi eux. Ces vérités évidentes -devaient justifier les expressions du jésuite Lecomte. Cependant, comme -on pouvait trouver dans ces propositions quelque idée qui choque un peu -les idées reçues, on les attaqua en Sorbonne. - -L’abbé Boileau, frère de Despréaux, non moins critique que son frère, et -plus ennemi des jésuites, dénonça, en 1700, cet éloge des Chinois comme -un blasphème. L’abbé Boileau était un esprit vif et singulier, qui -écrivait comiquement des choses sérieuses et hardies. Il est l’auteur du -livre des _Flagellants_, et de quelques autres de cette espèce. Il -disait qu’il les écrivait en latin, de peur que les évêques ne le -censurassent; et Despréaux, son frère, disait de lui: «S’il n’avait été -docteur de Sorbonne, il aurait été docteur de la comédie italienne.» Il -déclama violemment contre les jésuites et les Chinois, et commença par -dire «que l’éloge de ces peuples avait ébranlé son cerveau chrétien.» -Les autres cerveaux de l’assemblée furent ébranlés aussi. Il y eut -quelques débats: un docteur, nommé Lesage, opina qu’on envoyât sur les -lieux douze de ses confrères les plus robustes s’instruire à fond de la -cause. La scène fut violente; mais enfin, la Sorbonne déclara les -louanges des Chinois fausses, scandaleuses, téméraires, impies, et -hérétiques. - -Cette querelle, qui fut aussi vive que puérile, envenima celle des -cérémonies; et enfin le pape Clément XI envoya, l’année d’après, un -légat à la Chine. Il choisit Thomas Maillard de Tournon, patriarche -titulaire d’Antioche. Le patriarche ne put arriver qu’en 1705. La cour -de Pékin avait ignoré jusque-là qu’on la jugeait à Rome et à Paris. Cela -est plus absurde que si la république de Saint-Marin se portait pour -médiatrice entre le grand turc et le royaume de Perse. - -L’empereur Kang-hi reçut d’abord le patriarche de Tournon avec beaucoup -de bonté. Mais on peut juger quelle fut sa surprise, quand les -interprètes de ce légat lui apprirent que les chrétiens qui prêchaient -leur religion dans son empire ne s’accordaient point entre eux, et que -ce légat venait pour terminer une querelle dont la cour de Pékin n’avait -jamais entendu parler. Le légat lui fit entendre que tous les -missionnaires, excepté les jésuites, condamnaient les anciens usages de -l’empire, et qu’on soupçonnait même sa majesté chinoise et les lettrés -d’être des athées qui n’admettaient que le ciel matériel. Il ajouta -qu’il y avait un savant évêque de Conon, qui expliquerait tout cela, si -sa majesté daignait l’entendre. La surprise du monarque redoubla, en -apprenant qu’il y avait des évêques dans son empire. Mais celle du -lecteur ne doit pas être moindre, en voyant que ce prince indulgent -poussa la bonté jusqu’à permettre à l’évêque de Conon de venir lui -parler contre la religion, contre les usages de son pays, et contre -lui-même. L’évêque de Conon fut admis à son audience. Il savait très -peu de chinois. L’empereur lui demanda d’abord l’explication de quatre -caractères peints en or au-dessus de son trône. Maigrot n’en put lire -que deux; mais il soutint que les mots _king-lien_, que l’empereur avait -écrits lui-même sur des tablettes, ne signifiaient pas _adorez le -Seigneur du ciel_. L’empereur eut la patience de lui expliquer par -interprètes que c’était précisément le sens de ces mots. Il daigna -entrer dans un long examen. Il justifia les honneurs qu’on rendait aux -morts. L’évêque fut inflexible. On peut croire que les jésuites avaient -plus de crédit à la cour que lui. L’empereur, qui par les lois pouvait -le faire punir de mort, se contenta de le bannir. Il ordonna que tous -les Européens qui voudraient rester dans le sein de l’empire viendraient -désormais prendre de lui des lettres patentes, et subir un examen. - -Pour le légat de Tournon, il eut ordre de sortir de la capitale. Dès -qu’il fut à Nankin, il y donna un mandement qui condamnait absolument -les rites de la Chine à l’égard des morts, et qui défendait qu’on se -servît du mot dont s’était servi l’empereur pour signifier _le Dieu du -ciel_. - -Alors le légat fut relégué à Macao, dont les Chinois sont toujours les -maîtres, quoiqu’ils permettent aux Portugais d’y avoir un gouverneur. -Tandis que le légat était confiné à Macao, le pape lui envoyait la -barrette; mais elle ne lui servit qu’à le faire mourir cardinal. Il -finit sa vie en 1710. Les ennemis des jésuites leur imputèrent sa mort. -Ils pouvaient se contenter de leur imputer son exil. - -Ces divisions, parmi les étrangers qui venaient instruire l’empire, -décréditèrent la religion qu’ils annonçaient. Elle fut encore plus -décriée lorsque la cour, ayant apporté plus d’attention à connaître les -Européans, sut que non seulement les missionnaires étaient ainsi -divisés, mais que parmi les négociants qui abordaient à Canton, il y -avait plusieurs sectes ennemies jurées l’une de l’autre. - -L’empereur Kang-hi mourut en 1724[339]. C’était un prince amateur de -tous les arts de l’Europe. On lui avait envoyé des jésuites très -éclairés, qui par leurs services méritèrent son affection, et qui -obtinrent de lui, comme on l’a déjà dit[340], la permission d’exercer et -d’enseigner publiquement le christianisme. - -Son quatrième fils, Young-tching, nommé par lui à l’empire, au préjudice -de ses aînés, prit possession du trône sans que ces aînés murmurassent. -La piété filiale, qui est la base de cet empire, fait que dans toutes -les conditions c’est un crime et un opprobre de se plaindre des -dernières volontés d’un père. - -Le nouvel empereur Young-tching surpassa son père dans l’amour des lois -et du bien public. Aucun empereur n’encouragea plus l’agriculture. Il -porta son attention sur ce premier des arts nécessaires, jusqu’à élever -au grade de mandarin du huitième ordre, dans chaque province, celui des -laboureurs qui serait jugé, par les magistrats de son canton, le plus -diligent, le plus industrieux et le plus honnête homme; non que ce -laboureur dût abandonner un métier où il avait réussi, pour exercer les -fonctions de la judicature qu’il n’aurait pas connues; il restait -laboureur avec le titre de mandarin; il avait le droit de s’asseoir chez -le vice-roi de la province, et de manger avec lui. Son nom était écrit -en lettres d’or dans une salle publique. On dit que ce réglement si -éloigné de nos mœurs, et qui peut-être les condamne, subsiste encore. - -Ce prince ordonna que dans toute l’étendue de l’empire on n’exécutât -personne à mort avant que le procès criminel lui eût été envoyé, et même -présenté trois fois. Deux raisons qui motivent cet édit sont aussi -respectables que l’édit même. L’une est le cas qu’on doit faire de la -vie de l’homme; l’autre, la tendresse qu’un roi doit à son peuple. - -Il fit établir de grands magasins de riz dans chaque province avec une -économie qui ne pouvait être à charge au peuple, et qui prévenait pour -jamais les disettes. Toutes les provinces fesaient éclater leur joie par -de nouveaux spectacles, et leur reconnaissance en lui érigeant des arcs -de triomphe. Il exhorta, par un édit, à cesser ces spectacles, qui -ruinaient l’économie par lui recommandée, et défendit qu’on lui élevât -des monuments. «Quand j’ai accordé des graces, dit-il dans son rescrit -aux mandarins, ce n’est pas pour avoir une vaine réputation: je veux que -le peuple soit heureux; je veux qu’il soit meilleur, qu’il remplisse -tous ses devoirs. Voilà les seuls monuments que j’accepte.» - -Tel était cet empereur, et malheureusement ce fut lui qui proscrivit la -religion chrétienne. Les jésuites avaient déjà plusieurs églises -publiques, et même quelques princes du sang impérial avaient reçu le -baptême: on commençait à craindre des innovations funestes dans -l’empire. Les malheurs arrivés au Japon fesaient plus d’impression sur -les esprits que la pureté du christianisme, trop généralement méconnu, -n’en pouvait faire. On sut que précisément en ce temps-là les disputes, -qui aigrissaient les missionnaires de différents ordres les uns contre -les autres, avaient produit l’extirpation de la religion chrétienne dans -le Tunquin; et ces mêmes disputes, qui éclataient encore plus à la -Chine, indisposèrent tous les tribunaux contre ceux qui, venant prêcher -leur loi, n’étaient pas d’accord entre eux sur cette loi même. Enfin on -apprit qu’à Canton il y avait des Hollandais, des Suédois, des Danois, -des Anglais qui, quoique chrétiens, ne passaient pas pour être de la -religion des chrétiens de Macao. - -Toutes ces réflexions réunies déterminèrent enfin le suprême tribunal -des rites à défendre l’exercice du christianisme. L’arrêt fut porté le -10 janvier 1724, mais sans aucune flétrissure, sans décerner de peines -rigoureuses, sans le moindre mot offensant contre les missionnaires: -l’arrêt même invitait l’empereur à conserver à Pékin ceux qui pourraient -être utiles dans les mathématiques. L’empereur confirma l’arrêt, et -ordonna, par son édit, qu’on renvoyât les missionnaires à Macao -accompagnés d’un mandarin, pour avoir soin d’eux dans le chemin, et pour -les garantir de toute insulte. Ce sont les propres mots de l’édit. - -Il en garda quelques uns auprès de lui, entre autres le jésuite nommé -Parennin, dont j’ai déjà fait l’éloge[341], homme célèbre par ses -connaissances et par la sagesse de son caractère, qui parlait très bien -le chinois et le tartare. Il était nécessaire, non seulement comme -interprète, mais comme bon mathématicien. C’est lui qui est -principalement connu parmi nous par les réponses sages et instructives -sur les sciences de la Chine aux difficultés savantes d’un de nos -meilleurs philosophes. Ce religieux avait eu la faveur de l’empereur -Kang-hi, et conservait encore celle d’Young-tching. Si quelqu’un avait -pu sauver la religion chrétienne, c’était lui. Il obtint, avec deux -autres jésuites, audience du prince frère de l’empereur, chargé -d’examiner l’arrêt, et d’en faire le rapport. Parennin rapporte avec -candeur ce qui leur fut répondu. Le prince, qui les protégeait, leur -dit: «Vos affaires m’embarrassent; j’ai lu les accusations portées -contre vous: vos querelles continuelles avec les autres Européens sur -les rites de la Chine vous ont nui infiniment. Que diriez-vous si, nous -transportant dans l’Europe, nous y tenions la même conduite que vous -tenez ici? en bonne foi le souffririez-vous?» Il était difficile de -répliquer à ce discours. Cependant ils obtinrent que ce prince parlât à -l’empereur en leur faveur; et lorsqu’ils furent admis aux pieds du -trône, l’empereur leur déclara qu’il renvoyait enfin tous ceux qui se -disaient missionnaires. - -Nous avons déjà rapporté ses paroles: «Si vous avez su tromper mon père, -n’espérez pas me tromper de même[342].» - -Malgré les ordres sages de l’empereur, quelques jésuites revinrent -depuis secrètement dans les provinces sous le successeur du célèbre -Young-tching; ils furent condamnés à la mort pour avoir violé -manifestement les lois de l’empire. C’est ainsi que nous fesons exécuter -en France les prédicants huguenots qui viennent faire des attroupements -malgré les ordres du roi. Cette fureur des prosélytes est une maladie -particulière à nos climats, ainsi qu’on l’a déjà remarqué[343]; elle a -toujours été inconnue dans la Haute-Asie. Jamais ces peuples n’ont -envoyé de missionnaires en Europe, et nos nations sont les seules qui -aient voulu porter leurs opinions, comme leur commerce, aux deux -extrémités du globe. - -Les jésuites mêmes attirèrent la mort à plusieurs Chinois, et surtout à -deux princes du sang qui les favorisaient. N’étaient-ils pas bien -malheureux de venir du bout du monde mettre le trouble dans la famille -impériale, et faire périr deux princes par le dernier supplice? Ils -crurent rendre leur mission respectable en Europe en prétendant que Dieu -se déclarait pour eux, et qu’il avait fait paraître quatre croix dans -les nuées sur l’horizon de la Chine. Ils firent graver les figures de -ces croix dans leurs _Lettres édifiantes et curieuses_; mais si Dieu -avait voulu que la Chine fût chrétienne, se serait-il contenté de mettre -des croix dans l’air? ne les aurait-il pas mises dans le cœur des -Chinois? - - -FIN DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. - - - - -SUPPLÉMENT - -AU - -SIÈCLE DE LOUIS XIV. - - - - -PRÉFACE - -DU NOUVEL ÉDITEUR. - - -Aussitôt que le _Siècle de Louis XIV_ eut paru, La Beaumelle en commença -la critique[344]. Une édition fut mise au jour sous ce titre: Le _Siècle -de Louis XIV par M. de Voltaire, nouvelle édition, augmentée d’un très -grand nombre de remarques par M. de La B***_; Francfort, chez la veuve -Knoch et J. G. Eslinger, 1753, trois volumes petit in-8º[345]. En tête -du premier volume sont des _Conseils à l’auteur du Siècle de Louis XIV_, -divisés en trois lettres. - -La Beaumelle prétendit que c’était contre les conventions faites avec -Eslinger que ce libraire avait mis sur les frontispices ces mots: _Par -M. de La B***_; que les notes du premier volume étaient les seules qui -fussent de lui; que les autres étaient d’un chevalier de Mainvillers. - -Dans le second volume, page 348, chap. XXVI (aujourd’hui chap. XXVII, -voyez p. 208), l’annotateur avait, à l’occasion de la mort de plusieurs -membres de la famille royale, ajouté une note injurieuse pour la mémoire -du duc d’Orléans, le régent. La Beaumelle, étant revenu à Paris, fut -arrêté le 24 avril 1753. On avait trouvé chez lui huit exemplaires de -l’édition de Francfort du _Siècle de Louis XIV_. La Beaumelle fut -conduit à la Bastille, où il resta près de six mois[346]. - -Certainement il voulait dénigrer l’ouvrage de Voltaire; mais cela -n’était pas dans l’intérêt du libraire qui le réimprimait. Aussi ce -dernier, dans l’_Avertissement_, annonce offrir au public un _excellent -livre augmenté de remarques qui le rendront encore meilleur_. Au reste, -plusieurs des remarques des tomes II et III sont ainsi conçues: _Ce -chapitre est très beau; Ce portrait est admirable_, etc. Il peut se -faire que les notes flatteuses soient de Mainvillers, et toutes les -autres de La Beaumelle. Dans tous les cas, j’ai signé d’un L les notes -extraites de l’édition de Francfort. (Voyez ma préface du tome XIX.) - -Voltaire, en réponse à son critique, fit paraître son _Supplément au -Siècle de Louis XIV_, qui circulait à Paris dès le mois de mai. Le 15 de -ce mois, la police en fit la perquisition chez le libraire Lambert[347]. -L’édition originale est intitulée: _Supplément au Siècle de Louis XIV, -Catilina, tragédie, et autres pièces du même auteur_, Dresde, 1753, chez -G. C. Walther, petit in-8º de _xvj_ et 184 pages. La seule pièce qui -soit après _Catilina_ est l’_Examen du testament politique du cardinal -Albéroni_. Cette édition contient la lettre ou dédicace à M. -Roques[348]. - -Au lieu de cette _Dédicace_, il y a dans les diverses éditions du volume -intitulé: _Siècle politique de Louis XIV_ (voyez ma préface du tome -XIX), un _Mémoire de M. F. de Voltaire, apostillé par M. de La -Beaumelle_, et qu’on peut regarder comme la première version de la -dédicace à M. Roques. Si la date de 27 janvier 1753 que lui donne La -Beaumelle est exacte, ce mémoire est peut-être le testament littéraire -dont Voltaire parle dans sa lettre à d’Argental, du 10 février 1753. Je -l’ai imprimé en forme de variante et en note à la fin de la lettre à M. -Roques (page 491). - -Colini, alors secrétaire de Voltaire, et qui trouvait le _Supplément_ -beaucoup plus mordant que les notes de son commentateur, fit de vains -efforts pour en empêcher la publication[349]. - -La Beaumelle répliqua par une _Réponse au Supplément du siècle de Louis -XIV_, Colmar, 1754, in-12, rédigée dès le mois d’octobre 1753, -c’est-à-dire aussitôt après sa sortie de la Bastille, mais qui ne put -être imprimée qu’en avril 1754. Il y reproduisit une _Lettre sur mes -démêlés avec M. de Voltaire_, déjà imprimée plusieurs fois, et le -_Mémoire_ apostillé. - -L’acharnement de Voltaire et de La Beaumelle l’un contre l’autre n’a -cessé qu’avec la vie. Les _Lettres de M. de La Beaumelle à M. de -Voltaire_, 1763, in-12 de 213 pages, sont une nouvelle édition -entièrement refondue de la _Réponse au Supplément_, avec quelques autres -morceaux relatifs à Voltaire. - -Il serait trop long de rappeler tous les écrits, tant en vers qu’en -prose, où Voltaire maltraite La Beaumelle. Je n’en signalerai que deux -presque inconnus, et qui ne sont encore dans aucune édition des _Œuvres -de Voltaire_. L’un est une _Lettre_ sous la date du 24 avril 1767 (voyez -tome XLIII); l’autre est la _Lettre anonyme et la réponse_, de 1769 -(voyez tome XLV); j’ai déjà parlé de ces deux morceaux dans ma préface -du tome XXXVII. - -Sans doute La Beaumelle a été l’agresseur; sans doute il a dépassé -toutes les bornes de la critique; mais on ne peut s’empêcher de déplorer -que Voltaire ait aussi perdu toute mesure dans le chant XVIIIᵉ de la -_Pucelle_. - -BEUCHOT. - - Ce 29 mai 1830. - - - - -LETTRE A M. ROQUES[350], - -CONSEILLER ECCLÉSIASTIQUE - -DU SÉRÉNISSIME LANDGRAVE DE HESSE-HOMBOURG. - - -MONSIEUR, - -Je n’ai dédié à personne le _Siècle de Louis XIV_, parceque ni la vérité -ni la liberté n’aiment les dédicaces, et que ces deux biens, qui -devraient appartenir au genre humain, n’ont besoin du suffrage de -personne. Mais je vous dédie ce supplément, quoiqu’il soit aussi vrai et -aussi libre que le reste de l’ouvrage. La raison en est que je suis -forcé de vous appeler en témoignage devant l’Europe littéraire. La -querelle dont il s’agit pourrait bien être méprisable par elle-même, -comme toutes les querelles, et confondue bientôt dans la foule de tant -de disputes littéraires, de tant de différents dont la mémoire se perd -avant même que la mémoire des combattants soit anéantie. Mais le rapport -qui lie cette dispute aux événements du siècle de Louis XIV, les -éclaircissements que les lecteurs en pourront tirer pour mieux connaître -ces temps mémorables, serviront peut-être à la sauver pour quelque -temps de l’oubli où les ouvrages polémiques semblent condamnés. - -C’est vous, monsieur, qui m’apprîtes le premier qu’un jeune homme élevé -à Genève, nommé M. de La Beaumelle, fesait réimprimer clandestinement la -première édition du _Siècle de Louis XIV_ à Francfort-sur-le-Mein. - -C’est vous qui m’apprîtes que cette édition subreptice était chargée de -quatre lettres[351] de La Beaumelle, dans lesquelles il outrage des -officiers de la maison du roi de Prusse[352]. Votre probité fut surprise -de la témérité avec laquelle cet auteur parle de plusieurs souverains de -l’Europe, dans ses commentaires sur le _Siècle de Louis XIV_, et des -belles injures qu’il me dit dans mon propre ouvrage. Vous eûtes la -générosité de m’en avertir, vous eûtes celle d’offrir de l’argent à son -libraire pour supprimer ce scandale. - -Je sais bien que la littérature est une guerre continuelle; mais je ne -devais pas m’attendre à une pareille excursion. Je vous écrivis que je -ne savais pas comment je m’étais attiré ces hostilités de la part d’un -homme que je n’avais connu à Berlin que pour tâcher de lui rendre -service. Je me plaignis à vous de son procédé; vous eûtes la bonté de -lui faire passer mes justes plaintes. Il avait l’honneur d’être lié avec -vous, parcequ’il s’était destiné à Genève au ministère de votre -religion: et quoique sa conduite semblât le rendre peu digne de cette -fonction et de votre amitié, vous aviez pour lui l’indulgence qu’un -homme de votre probité compatissante peut avoir pour un jeune homme qui -s’égare, et qu’on espère de ramener à son devoir. - -Il faut avouer qu’il vous exposa ingénument la raison qui l’avait porté -à l’atrocité que vous condamniez. Je ne puis mieux faire, monsieur, que -de rapporter ici une partie de la lettre qu’il vous écrivit il y a six -mois pour justifier en quelque sorte sa conduite. La voici mot pour mot: - -«Maupertuis vient chez moi, ne me trouve pas; je vais chez lui: il me -dit qu’un jour, au souper des petits appartements, M. de Voltaire avait -parlé d’une manière violente contre moi; qu’il avait dit au roi que je -parlais peu respectueusement de lui dans mon livre, que je traitais sa -cour philosophe d’assemblée de _nains_ et de _bouffons_, que je le -comparais aux petits princes allemands[353], et mille faussetés de cette -force. Maupertuis me conseilla d’envoyer mon livre au roi en droiture, -avec une lettre qu’il vit et corrigea lui-même.» - -Il n’est que trop vrai, monsieur, que ce cruel procédé trop public de -Maupertuis, mon persécuteur, a été l’origine du livre scandaleux de La -Beaumelle, et a causé des malheurs plus réels. Il n’est que trop vrai -que Maupertuis manqua au secret qu’on doit à tout ce qui se dit au -souper d’un roi. Et ce qui est encore plus douloureux, c’est qu’il -joignit la fausseté à l’infidélité. Il est faux que j’eusse averti sa -majesté prussienne de la manière dont La Beaumelle avait osé parler de -ce monarque et de sa cour dans son livre intitulé le _Qu’en dira-t-on_, -ou _Mes Pensées_; je l’aurais pu, et je l’aurais dû, en qualité de son -chambellan. Ce ne fut pas moi, ce fut un de mes camarades qui remplit ce -devoir. J’ose en attester sa majesté elle-même. Elle me doit cette -justice, elle ne peut refuser de me la rendre. Le chambellan qui l’en -avertit est M. le marquis d’Argens: il l’avoue, et il en fait gloire. - -Je n’étais que trop informé des coups qu’on me portait: courir chez un -jeune étranger, chez un voyageur, chez un passant; lui révéler le secret -des soupers du roi son maître, me calomnier en tout; lui rapporter ce -qui s’était fait et dit dans mon appartement après le souper; le -déguiser, l’envenimer, comme il est prouvé par le reste de la lettre de -La Beaumelle; c’était une des moindres manœuvres que j’avais à essuyer. -Presque tout Berlin était instruit de cette persécution. Sa majesté -l’ignora toujours. J’étais bien loin de troubler la douceur de la -retraite de Potsdam, et d’importuner le roi, notre bienfaiteur commun, -par des plaintes. Ce monarque sait que non seulement je ne lui ai jamais -dit un seul mot contre personne, mais que je n’opposais que de la -douceur et de la gaîté aux duretés continuelles de mon ennemi. Il ne -pouvait contenir sa haine, et je souffrais avec patience. Je restai -constamment dans ma chambre, sans en sortir que pour me rendre auprès de -sa majesté quand elle m’appelait. Je gardai un profond silence sur les -procédés de Maupertuis, et sur les trois volumes de La Beaumelle qu’ont -produits ces procédés. - -Dans le même temps M. de Maupertuis voulut opprimer M. Kœnig, autrefois -son ami, et toujours le mien. M. Kœnig avait tâché, ainsi que moi, -d’apprivoiser son amour-propre par des éloges; il avait fait exprès le -voyage de Berlin pour conférer amiablement avec lui sur une méprise dans -laquelle Maupertuis pouvait être tombé. Il lui avait montré une ancienne -lettre de Leibnitz, qui pouvait servir à rectifier cette erreur. Quelle -fut la récompense du voyage de M. Kœnig? son ami, devenu dès-lors son -ennemi implacable, profite d’un aveu que M. Kœnig lui a fait avec -candeur, pour le perdre et pour le déshonorer. M. Kœnig lui avait avoué -que l’original de cette lettre de Leibnitz n’avait jamais été entre ses -mains, et qu’il tenait la copie d’un citoyen de Berne mort depuis -long-temps[354]. Que fait Maupertuis? il engage adroitement les -puissances les plus respectables à faire chercher en Suisse cet -original, qu’il sait bien qu’on ne trouvera pas: ayant ainsi enchaîné à -ses artifices la bonté même de son maître, il se sert de son pouvoir à -l’académie de Berlin pour faire déclarer faussaire un philosophe, son -ami, par un jugement solennel; jugement surpris par l’autorité; jugement -qui ne fut point signé par les assistants; jugement dont la plupart des -académiciens m’ont témoigné leur douleur; jugement réprouvé et abhorré -de tous les gens de lettres. Il fait plus; il pousse la vengeance -jusqu’à vouloir paraître modéré. Il demande à l’académie qu’il dirige, -la grace de celui qu’il fait condamner. Il fait plus encore; il ose -écrire lettre sur lettre à madame la princesse d’Orange, pour imposer -silence à l’innocent qu’il persécute, et qu’il croit flétrir. Il le -poursuit dans son asile, il veut lui lier les mains tandis qu’il le -frappe. - -J’ai l’honneur d’être de dix-huit académies, et je puis vous assurer -qu’il n’y a point d’exemple qu’aucune d’elles ait jamais traité ainsi un -de ses membres. Toute l’Europe savante applaudit encore à la manière -dont la société royale de Londres se comporta dans la fameuse dispute -entre Newton et Leibnitz. Il s’agissait de la plus belle découverte -qu’on ait jamais faite en mathématiques. La société royale nomma des -commissaires tirés de différentes nations, qui examinèrent toutes les -pièces pendant un an. L’authenticité de ces pièces fut constatée. Le -grand Newton, élu président de la société royale, n’extorqua point en sa -faveur un jugement qui ne devait être rendu que par le public. Il ne fit -point déclarer son adversaire faussaire; il n’affecta point de demander -sa grace à la société royale, en le fesant condamner avec ignominie; il -ne le poursuivit point avec cruauté dans son asile; il n’écrivit point -à l’électrice de Hanovre pour faire ordonner le silence à Leibnitz; il -ne le menaça point d’une peine académique en demandant sa grace; il ne -compromit point le roi d’Angleterre, il ne le trompa point. On ne mit -que de l’exactitude, de la vérité, de l’évidence, dans ce grand procès -où il s’agissait d’une véritable gloire. C’étaient des dieux qui -disputaient à qui il appartenait de donner la lumière au monde. Mais il -ne faut pas que la belette de la fable prétende bouleverser le ciel et -la terre pour un trou de lapin qu’elle a usurpé. - -Tout Berlin, toute l’Allemagne, criaient contre une conduite si odieuse; -mais personne n’osait la découvrir au roi de Prusse; et le persécuteur -triomphait en abusant des bontés de son maître: j’ai été le seul qui ai -osé élever ma faible voix. J’ai rendu hardiment ce service à la vérité, -à l’innocence, à l’académie de Berlin; j’ose dire à la patrie, que mon -attachement pour le roi de Prusse avait rendue la mienne. J’ai seul fait -parvenir les cris de l’Europe savante entière aux oreilles de sa -majesté. J’en ai appelé du grand homme mal informé au grand homme mieux -informé. J’ai pris le parti de M. Kœnig, ainsi que le célèbre et -respectable Volf, qui a écrit sur cette affaire une lettre dont j’ai -l’original entre les mains, la voici: - -_Certum est quam quod certissimum veritatem esse ex parte Kœnigii, sive -authenticitatem fragmenti ex litteris Leibnitzii, sive judicium famosum -academiæ spectes, sive prætensam legem ad ruinant totius machinæ -tendentem, si non in se contradictionem involveret._ - -«Il est reconnu pour certain et très certain que la vérité est tout -entière du côté du professeur Kœnig, soit dans l’authenticité de la -lettre de Leibnitz, soit dans l’étrange jugement de l’académie, soit -dans la prétendue découverte de son adversaire, qui ne serait qu’un -renversement des lois de la nature si elle n’était pas une -contradiction.» - -J’ai pris le parti de M. Kœnig avec les académiciens des sciences de -Paris, avec tous les autres, avec l’Europe littéraire. Je me suis exposé -par mon peu de ménagement à perdre les honneurs, les biens, dont un -grand roi me comblait, et ses bontés plus précieuses cent fois que tous -ces biens et tous ces honneurs. J’ai risqué la plus cruelle disgrace -auprès d’un monarque qui m’avait arraché dans ma vieillesse à ma patrie, -à ma famille, à mes amis, à mes emplois; d’un monarque qui m’avait -prévenu, il y a plus de quinze ans, par ses bontés, auxquelles j’avais -répondu avec enthousiasme; pour qui j’avais tout quitté, tout sacrifié, -et sur qui je fondais enfin le bonheur des derniers jours de ma vie. Je -n’ai pas balancé. - -Il m’a fallu à-la-fois combattre contre mon persécuteur Maupertuis, et -pour M. Kœnig mon ami, et pour moi-même. Il a fallu, dans le temps même -que l’auteur de la _Vénus physique_ et de ses étranges lettres -m’accablait, répondre à un livre plus mauvais encore, qu’il a fait -composer. Oui, monsieur, c’est lui qui a porté La Beaumelle à faire -cette malheureuse édition du _Siècle de Louis XIV_, dans laquelle lui -seul, des gens de lettres qui étaient auprès du roi de Prusse, n’est -pas offensé. S’il n’avait pas excité La Beaumelle contre moi par une -calomnie, ce jeune homme, à qui je n’avais jamais donné lieu de se -plaindre de moi, n’aurait point fait ce scandaleux ouvrage. Mon -persécuteur a beau employer tous ses artifices pour faire désavouer -aujourd’hui à La Beaumelle cette lettre dans laquelle ses manœuvres sont -constatées; la lettre existe, monsieur, entre vos mains; et j’en ai -gardé soigneusement la copie authentique, transcrite par vous-même. -Cette lettre qui sert à convaincre Maupertuis d’infidélité envers son -maître, et de calomnie envers moi; cette lettre, dis-je, est encore plus -reconnue que celle de Leibnitz, qui a servi à manifester les erreurs de -son amour-propre à la face de tout le monde. - -Il peut faire déclarer faussaire qui il voudra dans une assemblée de son -académie; il sera déclaré injuste par tout le public. Il verra que dans -la littérature on ne réussit point par les souterrains de la fraude, -comme il a dû voir qu’on ne subjugue point les esprits par la hauteur et -la violence; qu’il ne faut dans les écrits que de la raison, et dans la -société que de la douceur; qu’enfin la vérité, quoique peu circonspecte -par cela même qu’elle est la vérité, la candeur bien que trop simple, -l’innocence sans politique, confondent tôt ou tard l’erreur, le manège, -la violence. La Beaumelle, qui est jeune encore, apprendra, à ses -dépens, à ne plus faire servir son amour-propre imprudent et sans pudeur -à l’amour-propre artificieux d’un autre. Je m’adresse, comme M. Kœnig, -au public, juge souverain des ouvrages et des hommes. Ce public déteste -l’oppresseur, se moque de l’absurde; plaint le malheureux, et aime la -vérité. - -_P. S._ Vous m’apprenez, monsieur, par vos lettres, que La Beaumelle -promet de me poursuivre jusqu’aux enfers. Il est bien le maître d’y -aller quand il voudra. Vous me faites entendre que, pour mieux mériter -son gîte, il imprimera contre moi beaucoup de choses personnelles, si je -réfute les commentaires qu’il a imprimés sur le _Siècle de Louis XIV_. -Vous m’avouerez que c’est un beau procédé d’imprimer trois volumes -d’injures, d’impostures contre un homme, et de lui dire ensuite: Si vous -osez vous défendre, je vous calomnierai encore. - -Vous me rapportez, monsieur, dans votre lettre du 22 mars, «que la -manière dont il s’y prendra ne pourra que me faire beaucoup de peine; et -quand il aurait tout le tort du monde, le public ne s’en informera pas, -et rira à bon compte.» - -Sachez, monsieur, que le public peut rire d’un homme heureux et -avantageux qui dit, ou fait, ou écrit des sottises; mais qu’il ne rit -point d’un homme infortuné et persécuté. La Beaumelle peut réimprimer -tout ce qu’on a écrit contre moi dans plus de cinquante volumes; cela -lui procurera peu de profit et peu de rieurs. Je vous réponds que ses -nouveaux chefs-d’œuvre ne me feront aucune peine. Je lui donne une -pleine liberté. Je crois bien que La Beaumelle est un écrivain à faire -rire: mais si l’auteur de _la Spectatrice danoise_[355], du _Qu’en -dira-t-on_, ou de _Mes Pensées_, qui a outragé tant de souverains et de -particuliers avec une insolence si brutale, et qui n’est impuni que par -l’excès du mépris qu’on a pour lui, pense devenir un homme plaisant, il -m’étonnera beaucoup. Il s’agit à présent du _Siècle de Louis XIV_. Il -faut voir qui a raison de La Beaumelle ou de moi, et c’est de quoi les -lecteurs pourront juger[356]. - - - - -SUPPLÉMENT - -AU - -SIÈCLE DE LOUIS XIV. - - - - -PREMIÈRE PARTIE[357]. - - -Les éditions nombreuses d’un livre, dans sa nouveauté, ne prouvent -jamais que la curiosité du public, et non le mérite de l’ouvrage. -L’auteur du _Siècle de Louis XIV_ sentait tout ce qui manquait à ce -monument qu’il avait voulu élever à l’honneur de sa nation. Il serait -incomparablement moins indigne de la France s’il avait été achevé dans -son sein; mais on sait quels engagements et quel attachement d’un côté, -quelles bontés prévenantes de l’autre, avaient arraché l’auteur à sa -patrie. Parvenu à un âge assez avancé, éprouvant, par des maladies -continuelles, une décrépitude prématurée, et craignant d’être prévenu -par la mort, il hasarda enfin, au commencement de l’année 1752, de -livrer au public la faible esquisse du _Siècle de Louis XIV_, dans -l’espérance que cet ouvrage engagerait les gens de lettres, et les -hommes instruits des affaires publiques, à lui fournir de nouvelles -couleurs pour achever le tableau. Il ne s’est pas trompé dans son -attente. Il a reçu des instructions de toutes parts, et il s’est trouvé -en état, dans l’espace d’une année, de donner une meilleure forme à son -ouvrage. Il a tout retouché, jusqu’au style. La même impartialité -reconnue règne dans le livre, mais avec une attention beaucoup plus -scrupuleuse. Il est permis à l’auteur de le dire, parcequ’il est permis -d’annoncer qu’on s’est acquitté d’un devoir indispensable. On a rempli -ce devoir à l’égard du cardinal Mazarin, dans la nouvelle édition. Voici -comment on s’exprime sur ce ministre: - -«Le grand homme d’état est celui dont il reste de grands monuments -utiles à la patrie.[358] Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin -est l’acquisition de l’Alsace. Il donna cette province à la France dans -le temps que le royaume était déchaîné contre lui; et par une fatalité -singulière, il lui fit plus de bien lorsqu’il était persécuté, que dans -la tranquillité d’une puissance absolue.» - -On prie le lecteur de jeter les yeux sur tout ce qui concerne la paix de -Rysvick, dans cette nouvelle édition[359], la seule qu’on puisse -consulter; c’est un morceau très utile, tiré des _Mémoires_ manuscrits -_de M. de Torci_. Ces mémoires démentent formellement ce que tant -d’historiens, tant d’hommes d’état, et milord Bolingbroke lui-même, -avaient cru, que le ministère de Versailles avait dès-lors dévoré en -idée la succession du royaume d’Espagne; et rien ne répand plus de jour -sur les affaires du temps, sur la politique, et sur l’esprit du conseil -de Louis XIV. - -On voit quels services rendit le maréchal d’Harcourt dans la grande -crise de l’Espagne, lorsque l’Europe en alarmes attendait d’un mot de -Charles II mourant quel serait le successeur de tant d’états. De -nouvelles anecdotes sont ainsi semées dans tous les chapitres. - -On en trouve au second volume[360] sur l’homme au masque de fer; mais -les morceaux les plus curieux, sans contredit, et les plus dignes de la -postérité, sont deux mémoires de la propre main de Louis XIV. Le -chapitre du _Gouvernement intérieur_ est très augmenté; c’est là qu’on -voit d’un coup d’œil ce qu’était la France avant Louis XIV, ce qu’elle a -été par lui, et depuis lui. Les matériaux seuls de ce chapitre font -connaître la nation et le monarque. Il n’y a nul mérite à les avoir mis -en œuvre; mais c’est un grand bonheur d’avoir pu les recueillir. - -Le dernier chapitre[361] contient cinquante-six articles nouveaux, -concernant les écrivains qui ont fleuri dans le siècle de Louis XIV, et -dont plusieurs l’ont illustré. Il a fallu que l’auteur fît venir de loin -la plupart de leurs ouvrages, qu’il les parcourût, qu’il tâchât d’en -saisir l’esprit, et qu’il resserrât dans les bornes les plus étroites ce -qu’il a cru devoir penser d’eux, d’après les plus savants hommes. Ainsi, -deux lignes ont coûté quelquefois quinze jours de lecture. L’auteur, -quoique très malade, a travaillé sans relâche, une année entière, à ces -deux seuls petits volumes, dans lesquels il a tâché de renfermer tout ce -qui s’est fait et s’est écrit de plus remarquable dans l’espace de cent -années. L’amour seul de la patrie et de la vérité l’a soutenu dans un -travail d’autant plus pénible qu’il paraît moins l’être. Tous les -honnêtes gens de France et des pays étrangers lui en ont su gré; et même -en Angleterre les esprits fermes, dont cette nation philosophe et -guerrière abonde, ont tous avoué que l’auteur n’avait été ni flatteur ni -satirique. Ils l’ont regardé comme un concitoyen de tous les peuples; -ils ont reconnu dans Louis XIV, non pas un des plus grands hommes, mais -un des plus grands rois; dans son gouvernement, une conduite ferme, -noble et suivie, quoique mêlée de fautes; dans sa cour, le modèle de la -politesse, du bon goût, et de la grandeur, avec trop d’adulation; dans -sa nation, les mœurs les plus sociables, la culture des arts et des -belles-lettres poussée au plus haut point, l’intelligence du commerce, -un courage digne de combattre les Anglais, puisque rien n’a pu -l’abattre, et des sentiments de hauteur et de générosité qu’un peuple -libre doit admirer dans un peuple qui ne l’est pas. Il fallait détruire -des préjugés de cent années, d’autant plus forts, que le célèbre Addison -et le chevalier Steele, injustes en ce seul point, les avaient -enracinés; et l’auteur les a détruits, du moins s’il en croit ce qu’on -lui mande. Il n’a plus rien à souhaiter, s’il a obtenu de la nation qui -a produit Marlborough, Newton, et Pope, du respect pour le génie de la -France. - -Mais, tandis que le libraire de M. de Voltaire travaillait à cette -édition nouvelle, et si supérieure aux autres, il arriva qu’un jeune -homme élevé à Genève, qui commence à être connu dans la littérature, -ayant passé à Berlin, et s’étant ensuite arrêté à Francfort, y travailla -à une édition clandestine, d’après la première, quoiqu’il fût public que -le libraire Walther, en vertu de ses droits, en préparait à Dresde une -nouvelle, incomparablement plus ample et plus utile. - -C’était violer dans l’empire le privilége impérial. On avait vu jusqu’à -présent des libraires ravir aux auteurs le fruit de leurs travaux, en -contrefesant leurs ouvrages; mais on n’avait point vu d’homme de lettres -exercer cette piraterie. Il vendit quinze ducats à la veuve Knoch et -Eslinger, de Francfort, les lettres et les remarques dont il chargeait -cette édition frauduleuse[362]. - -Le public, qui ne pouvait être instruit de cette prévarication, voit une -nouvelle édition avec des remarques par M. L. B.; il est frappé de -l’air d’autorité avec lequel ce M. L. B. donne ses décisions. Il croit -que c’est quelque homme d’état, ou quelque savant profond dans -l’histoire: il ne peut deviner que c’est l’éditeur des _Lettres de -madame de Maintenon_, l’auteur de _la Spectatrice danoise_, l’auteur de -_Mes Pensées_, ou du _Qu’en dira-t-on_. Ce grand écrivain fait bien de -l’honneur à l’auteur du _Siècle de Louis XIV_; il le traite comme tous -les potentats de l’Europe; il le condamne et l’instruit. Il aurait du -seulement faire quelques petits changements dans ses beaux commentaires, -comme il changeait, pour le bien de la chrétienté, des feuillets de son -chef-d’œuvre du _Qu’en dira-t-on_ dans toutes les grandes villes où il -passait. Il substituait, de province en province, un feuillet à un -autre; il mettait à la tête de _Mes Pensées_, cinquième, sixième -édition. Il disait son avis, dans une page nouvelle, du pays d’où il -venait de sortir, et parlait de tous les princes de la manière la plus -flatteuse; car il leur supposait à tous la plus grande clémence. - -Était-il hors de Saxe, il imprimait (page 302): «J’ai vu à Dresde un -roi.... un ministre.... un héritier.... une princesse.... un peuple....» -Les épithètes suivent en lettres initiales, et la lecture en fait -frémir. Était-il hors de Berlin, il imprimait (page 244): «Prédiction... -la Prusse... et (page 230): Des soldats qu’une barbare discipline -dépouille de tout sentiment d’honneur, à qui on fait haïr une vie qu’on -les force à conserver, dont les crimes sont impunis, etc.;» et, dans le -même article, ce judicieux auteur dit, «Que l’inhumanité des châtiments -fait périr ces hommes (_impunis_) dans l’étisie, ou languir par des -descentes.» - -A peine est-il hors de Gotha, qu’il dit (page 108): «Je voudrais bien -savoir de quel droit de petits princes, un duc de Gotha, par exemple, -vendent aux grands le sang de leurs sujets?» - -S’il part de Suisse, il outrage (page 300) les Sinner, les Orlac, les -Steiger, les Vatteville, les Diesbach, en les nommant par leurs noms. - -Se croit-il hors d’état de voyager en Angleterre, il dit (page 258), -«que lord Bath serait déshonoré en France.» A-t-il quitté la Hollande, -il insère (page 279): «Que bientôt la Hollande ne sera bonne qu’à être -submergée, quand le stathoudérat sera bien établi.» - -Est-il loin de la France, il dit (page 302): «Que le despotisme y a -éteint jusqu’au nom de vertu.» Mais dès qu’il veut venir à Paris, il ôte -cette page, et il met dans une autre que le lieutenant de police est un -Messala, et il espère que Messala protégera les honnêtes gens qui -pensent. - -Voilà donc ce que ce personnage appelle _Mes Pensées_, et ce qu’on a lu -avec la curiosité et les sentiments que cette noble hardiesse doit -inspirer. Pour rendre ses autres pensées meilleures, il les a prises -partout. Il butine des idées comme il a butiné des lettres; mais il -défigure un peu ce qu’il touche. Rapporte-t-il une dépêche du cardinal -de Richelieu, il lui fait dire une sottise. Il prétend que le cardinal -de Richelieu a écrit: «Le roi a changé de ministre, et son ministre de -maxime.» Il ne sent pas que ce n’est point le nouveau ministre, le -cardinal de Richelieu lui-même, qui a changé. Il y a dans la lettre: «Le -roi a changé de ministre, et le conseil de maxime.» Voilà des paroles -d’un grand sens; mais de la manière dont il les cite, elles n’en ont -aucun. - -Il défigure de la même façon des vers de la tragédie de _Rome sauvée_, -en leur substituant les siens; car ce galant homme est aussi poëte, ou -du moins il veut faire des vers. - -Il y a pourtant quelques pensées dans son livre qui sont à lui, et qui -ne peuvent être qu’à lui: par exemple il donne des conseils à un jeune -courtisan pour se conduire avec vertu, et lui dit (page 58): «Le mérite -parvient à la cour par la bassesse, et le métalent par l’effronterie: -rampez donc effrontément.» On ne saurait donner un conseil plus honnête. - -Il avait entendu à Paris, au théâtre, ces vers dans la bouche de -Cicéron: - - Un courage indompté, dans le cœur des mortels, - Fait ou les grands héros ou les grands criminels. - Qui du crime à la terre a donné les exemples, - S’il eût aimé la gloire, eût mérité des temples: - Catilina lui-même, à tant d’horreurs instruit, - Eût été Scipion, si je l’avais conduit. - Je réponds de César, il est l’appui de Rome: - J’y vois plus d’un Sylla, mais j’y vois un grand homme. - _Rome sauvée_, acte V, scène 3. - -Voici comme l’auteur de _Mes Pensées_ s’approprie ces vers dans sa prose -(page 79): «Une république fondée par Cartouche aurait eu de plus sages -lois que la république de Solon. Ce sont les mêmes qualités qui font -les grands héros et les grands criminels; et l’ame du grand Condé -ressemblait à celle de Cartouche.» - -Il y a dans ce petit recueil vingt maximes pareilles. Elles -caractérisent une ame qui n’est pas celle du grand Condé: et ce qui est -rare, c’est l’air de maître avec lequel ce monsieur ose dire ce que les -Clarendon et les De Thou n’auraient exprimé qu’avec défiance, ou plutôt -ce qu’ils n’auraient jamais dit. «Donnez-moi, dit-il (page 25), un -Stuart qui ait l’ame de Cromwell, et je le ferai roi d’Angleterre.» Vous -le ferez roi d’Angleterre! vous! quel feseur de monarques! Le fou du roi -Jacques Iᵉʳ s’étant un jour assis sur le trône, on lui demanda: Que -fais-tu là, maraud? Il répondit: _Je règne_. L’auteur de _Mes Pensées_ -fait plus, il fait régner. C’est ce modeste et sage écrivain, ce grand -politique, ce précepteur du genre humain, qui, pour l’instruction -publique, a donné l’édition du _Siècle de Louis XIV_. - -Comme, avec une imagination si brillante, il pourrait savoir quelque -chose de l’histoire, il ne serait pas impossible qu’il eût en effet -critiqué à propos quelque fausse date, quelque méprise dans les faits; -mais point. Son génie ne lui a pas permis de s’abaisser à ces détails. -C’est La Beaumelle qui daigne enseigner la langue française à Voltaire; -c’est La Beaumelle qui décide sur les auteurs; c’est La Beaumelle qui se -mêle de condamner Louis XIV; c’est La Beaumelle qui dit qu’_on se gâte à -Potsdam_; c’est La Beaumelle qui, sans daigner jamais apporter la -moindre raison de ses décisions, parle avec la même modestie que s’il -avait un roi d’Angleterre à faire. - -Il règle les rangs des rois. Il dit que le roi de Sardaigne ne cédera -jamais le pas au roi de France. Quelquefois il condamne en un seul mot. -Par exemple, l’auteur du _Siècle de Louis XIV_ dit[363] que la France, -depuis la mort de François II, avait toujours été déchirée par des -guerres civiles, ou troublée par des factions; et le savant La Beaumelle -demande _quand_? Voilà un excellent critique en histoire! Il ignore les -horribles guerres civiles sous Charles IX, Henri III, Henri IV, et les -factions qui marquèrent toutes les années du règne de Louis XIII. - -«Ceci est bon, dit-il, cela est médiocre, cette phrase est mauvaise.» Il -dit en un endroit que l’auteur du _Siècle_ écrit comme un clerc de -procureur. L’auteur du _Siècle_ lui aurait eu plus d’obligation des -instructions historiques qu’il devait attendre d’un homme qui prend la -peine de contrefaire son livre en l’enrichissant de notes: l’auteur -était en effet tombé dans des méprises considérables. Il était bien -difficile que, n’ayant alors pour tout secours que ses Mémoires qu’il -avait apportés de France, il ne se fût pas trompé quelquefois. Toutes -les erreurs qu’il a reconnues, et dont des hommes respectables ont eu la -bonté de l’avertir, ont été soigneusement corrigées dans les éditions -nouvelles de 1753. Mais La Beaumelle s’est bien donné de garde d’en -relever aucune. Où aurait-il appris à les démêler, lui qui ne sait pas -seulement que le fameux prince d’Orange Guillaume III fut créé -stathouder après avoir été nommé capitaine et amiral-général? lui qui -ignore l’ancien droit qu’avait l’empereur sur la ville de Bamberg, droit -qui tire son origine des conventions faites avec les papes, dans le -temps qu’ils avaient la principauté de Bamberg, principauté qu’ils -échangèrent depuis pour celle de Bénévent. Sait-il mieux l’histoire du -temps que l’histoire ancienne, quand, dans une de ses remarques, il dit -que l’entreprise en faveur du prétendant, en 1744, a eu les suites les -plus heureuses? Tout le monde sait à quel point elle fut inutile. Le -maréchal de Saxe, qui devait la conduire, rentra dans le port; et il n’y -eut de diversion opérée par le prince Édouard que lorsqu’il passa seul -en Écosse en 1745, sans conseil, sans secours, et assisté de son seul -courage. - -Plus il est ignorant, plus il parle en maître; et plus il parle en -maître, sans alléguer de raisons, moins il mérite qu’on lui réponde -directement. Mais comme on doit avoir pour le public le respect de -l’instruire, et de lui présenter les autorités sur lesquelles les plus -importantes et les plus curieuses vérités de cet essai historique sont -fondées, on prendra occasion des bévues de La Beaumelle pour dire ici -des choses utiles. Ce qu’il y a de plus vil peut servir à quelques -usages. - -On parlera d’abord du célèbre testament du roi d’Espagne Charles II. Il -s’agit de prouver que la cour de Versailles n’y eut pas la moindre part, -et qu’elle n’avait jamais songé à la succession entière de cette -monarchie. L’auteur du _Siècle_ cite M. le marquis de Torci, alors -ministre en France. Il atteste le témoignage authentique de ce -secrétaire d’état; un La Beaumelle nie ce témoignage! il demande _où il -est_! On répond, non à lui, mais à tous les lecteurs, que ce témoignage -se trouve dans les _Mémoires_ manuscrits[364] _de M. de Torci_, lesquels -sont entre les mains de sa famille. On ne les confiera pas à La -Beaumelle, sans doute; mais ce manuscrit est assez connu. Un autre -témoignage du marquis de Torci se trouve encore écrit de sa main à la -marge de l’histoire italienne de Louis XIV, par le comte Ottieri[365], -imprimée à Rome, et de laquelle La Beaumelle n’a jamais entendu parler. -Cet ouvrage est extrêmement rare. Le cardinal de Polignac, étant à Rome, -eut le crédit de le faire supprimer. M. de Voltaire procura la lecture -de son exemplaire à M. le marquis de Torci. Ottieri, comme tous les -autres historiens, imputait à Louis XIV le dessein de rompre le traité -de partage, et de faire tomber dans sa maison toute la monarchie -d’Espagne. M. de Torci réfute en peu de mots cette erreur si accréditée, -et dit expressément que Louis XIV _n’y a jamais pensé_. Ce volume du -comte Ottieri, précieux par sa rareté, et plus encore par la note du -marquis de Torci, a été donné par M. de Voltaire à M. le maréchal de -Richelieu, qui le conserve dans sa bibliothèque. - -Il faut distinguer les erreurs dans les historiens. Une fausse date, un -nom pour un autre, ne sont que des matières pour un _errata_. Si -d’ailleurs le corps de l’ouvrage est vrai, si les intérêts, les motifs, -les événements, sont développés avec fidélité, c’est alors une statue -bien faite à laquelle on peut reprocher quelque pli négligé à la -draperie. - -On pourrait à toute force pardonner à l’historien De Limiers d’avoir -fait assister au grand-conseil qui se tint à Versailles, au sujet du -testament de Charles II, madame de Maintenon qui n’y entra jamais, et M. -de Pomponne qui était mort; mais ce qu’on ne peut pardonner, c’est -l’ignorance des deux traités de partage; c’est d’avoir supposé que le -roi d’Angleterre avait engagé Charles II à faire un testament en faveur -du prince de Bavière; c’est d’avoir imaginé que Louis XIV avait ensuite -envoyé un autre testament à signer au roi d’Espagne en faveur du duc -d’Anjou. Il n’est pas permis de se tromper sur une révolution si grande, -si importante, devenue la base d’un nouveau système de l’Europe. -L’auteur du _Siècle_ est, de tous les historiens qui ont parlé de cet -événement, le premier qui ait su et qui ait dit la vérité. - -Que le P. Daniel, dans ses Abrégés chronologiques de Louis XIII et de -Louis XIV, se trompe sur quelques noms, sur la position de quelques -villes; qu’il prenne l’entrée de quelques troupes dans une ville ouverte -pour un siége, ces légères fautes ne sont presque rien, parcequ’il -importe peu à la postérité qu’on ait eu tort ou raison dans des petits -faits qui sont perdus pour elle. Mais on ne peut souffrir les -déguisements avec lesquels il raconte les batailles importantes, ni -surtout son affectation de n’étaler que des combats, qui, après tout, ne -sont que des choses fort communes dans les fastes d’un siècle mémorable -par tant d’autres endroits singuliers. C’est ce qu’on lui reproche dans -sa grande histoire. Il aurait dû approfondir les lois, les usages, le -commerce, les arts, parler de tout en philosophe. Il ne l’a pas fait; et -quoique son histoire de France soit la meilleure de toutes, notre -histoire reste encore à faire. - -On ennoblira encore ici l’humiliation où l’on descend de parler d’un tel -critique, en rendant compte d’une autre anecdote très importante. Cette -particularité ne se trouve que dans l’édition du _Siècle_ de 1753. On y -voit par quel motif Louis XIV reconnut le fils de Jacques II pour roi en -1701. L’auteur du _Siècle_ avoue seulement, dans toutes les premières -éditions, que plusieurs membres du parlement d’Angleterre lui ont dit -que, sans cette démarche de Louis XIV, le parlement n’aurait peut-être -point pris parti dans la guerre de la succession. Notre La Beaumelle -demande «qui sont ces membres du parlement? plusieurs autres membres, -dit-il, et tous les historiens m’ont assuré le contraire.» - -Vous, jeune homme, qui n’avez jamais été à Londres, qui n’avez pu vous -informer de ce fait, puisque l’auteur du _Siècle_ est le premier qui -l’ait fait connaître, vous osez dire que des pairs d’Angleterre vous en -ont parlé! vous osez dire que cette anecdote est discutée dans tous les -autres historiens! Apprenez de qui l’auteur la tient; de milord -Bolingbroke, qu’il a fréquenté pendant plusieurs années; et ce que -milord Bolingbroke lui en avait toujours dit se trouve confirmé -aujourd’hui par ses _Lettres historiques_ qui viennent de paraître. Il -n’y a qu’à lire les pages 158 et 159 de son tome second. C’est là qu’on -verra comment, par un accord heureux, on peut concilier ce que MM. de -Torci et Bolingbroke ont dit tant de fois, et ce qui est très vrai, que -ce furent des femmes à qui le prétendant dut la consolation d’être -reconnu roi par Louis XIV. Milord Bolingbroke ne savait cette anecdote -que confusément, et M. de Torci en était instruit dans le plus grand -détail et avec la plus grande certitude. Milord Bolingbroke dit dans ses -_Lettres_ que «des intrigues de femmes déterminèrent Louis XIV;» mais -quelles étaient ces femmes? Ce fut la propre veuve du roi Jacques, la -mère du prétendant, qui vint en larmes conjurer Louis XIV de ne pas -refuser de vains honneurs au fils d’un roi qu’il avait protégé, et qu’il -avait toujours reconnu pour roi, même après le traité de Rysvick, sans -que Guillaume III s’en fût offensé. Elle lui demanda cette grace au nom -de sa magnanimité et de sa gloire; et le roi céda à ces deux noms qui -pouvaient sur lui plus que tout son conseil. C’est là ce que milord -Bolingbroke ne savait pas, et ce qui se trouve, dans la nouvelle édition -du _Siècle_[366], parmi d’autres faits aussi curieux que véritables. - -La Beaumelle peut encore porter son ignorance téméraire jusqu’à dire -que les petites querelles de la duchesse de Marlborough et de miladi -Masham n’influèrent en rien sur les affaires. «Ce conte, dit-il, est -pris de l’_Anti-Machiavel_, et n’en est pas le meilleur endroit.» Ce -conte est une vérité reconnue de toute l’Angleterre, que madame la -duchesse de Marlborough avoua elle-même plusieurs fois à M. de Voltaire, -et qu’elle a confirmée depuis dans ses Mémoires. Ce conte n’est point -tiré de l’_Anti-Machiavel_, que son illustre auteur ne composa qu’en -1739. M. de Voltaire avait déjà, quelques années auparavant, poussé le -_Siècle de Louis XIV_ jusqu’à la bataille de Turin, et le manuscrit -était entre les mains du roi de Prusse dès l’année 1737. Ce manuscrit -était la suite d’une Histoire universelle depuis Charlemagne, écrite -dans le même goût et dans le même esprit. On lui en a volé la partie la -plus intéressante; et si La Beaumelle sait où elle est, M. de Voltaire -lui en donnera plus de quinze ducats[367]. - -Pour continuer à rendre ce Mémoire instructif, et pour nourrir -l’ignorante sécheresse des remarques d’un jeune homme qui ose censurer -une histoire, sans rapporter un seul fait, sans alléguer la moindre -probabilité sur quoi que ce puisse être, passons à l’homme _au masque de -fer_; et examinons, avec les lecteurs sérieux et attentifs, la plus -singulière et la plus étonnante anecdote qui soit dans aucune histoire. - -L’auteur du _Siècle_ dit que tous les historiens de Louis XIV ont ignoré -ce fait, et il a assurément raison. La Beaumelle répond avec sa prudence -ordinaire: «Les Mémoires de Perse en ont parlé.» Voici ce qu’on -pourrait lui répliquer. - -Premièrement, mon ouvrage était fait en partie long-temps avant les -_Mémoires de Perse_ qui n’ont paru qu’en 1745[368]. En second lieu, il -n’appartient qu’à vous de citer parmi les historiens un libelle qui est -aussi obscur, et presque aussi méprisable que votre _Qu’en dira-ton_; un -libelle où il y a aussi peu de vérité que dans vos ouvrages, où la -plupart des rois sont insultés, où les événements sont déguisés ainsi -que les noms propres. - -Le hasard fait tomber ce livre entre mes mains dans ce moment même. Je -trouve qu’en effet il y est parlé de l’homme _au masque de fer_. -L’auteur, à l’exemple de tous les auteurs de ces sortes d’ouvrages, mêle -dans cette aventure beaucoup de mensonges à un peu de vérité: il dit que -le duc d’Orléans, régent de France, qu’il appelle _Ali-Omajou_, alla -quelque temps avant sa mort voir à la Bastille ce fameux et inconnu -prisonnier. Tout Paris sait qu’il est faux que le duc d’Orléans ait -jamais fait une visite à la Bastille. Il dit que ce prisonnier était le -comte de Vermandois qu’il appelle _Giafer_; et il prétend que ce comte -de Vermandois, fils légitimé de Louis XIV et de la duchesse de La -Vallière, fut dérobé à la connaissance des hommes par son propre père, -et conduit en prison avec un masque sur le visage, dans le temps qu’on -le fit passer pour mort. Il dit que ce fut pour le punir d’un soufflet -que ce prince avait donné à monseigneur le dauphin. Comment peut-on -imprimer une fable aussi grossière? Ne sait-on pas que le comte de -Vermandois mourut de la petite-vérole au camp devant Dixmude en 1683? Le -dauphin avait alors vingt-deux ans; on ne donne des soufflets à un -dauphin à aucun âge; et c’est en donner un bien terrible au sens commun -et à la vérité que de rapporter de pareils contes. D’ailleurs, le -prisonnier _au masque de fer_ était mort en 1704[369]; et l’auteur des -_Mémoires de Perse_ le fait vivre jusqu’à la fin de 1721. - -J’avoue que je suis surpris de trouver dans ces _Mémoires de Perse_ une -anecdote qui est très vraie parmi tant de faussetés. J’avais appris -cette anecdote l’année passée; c’est celle de l’assiette d’argent et du -pêcheur, laquelle est insérée dans mes éditions de Dresde et de Paris de -1753[370]. Elle a été racontée souvent par M. Riousse, ancien -commissaire des guerres à Cannes. Il avait vu ce prisonnier dans sa -jeunesse, quand on le transféra de l’île Sainte-Marguerite à Paris. Il -était en vie l’année passée, et peut-être vit-il encore. Les aventures -de ce prisonnier d’état sont publiques dans tout le pays; et M. le -marquis d’Argens, dont la probité est connue, a entendu il y a -long-temps conter le fait dont je parle, à M. Riousse, et aux hommes les -plus considérables de sa province. - -On veut savoir le nom du médecin de la Bastille que j’ai dit avoir -traité souvent cet étrange prisonnier. On peut s’en informer à M. -Marsolan, gendre de ce médecin, et qui a été long-temps chirurgien de M. -le maréchal de Richelieu. - -Plusieurs personnes enfin me demandent tous les jours quel était ce -captif si illustre et si ignoré. Je ne suis qu’historien, je ne suis -point devin. Ce n’était pas certainement le comte de Vermandois; ce -n’était pas le duc de Beaufort, qui ne disparut qu’au siége de Candie, -et dont on ne put distinguer le corps dont les Turcs avaient coupé la -tête. M. de Chamillart disait quelquefois, pour se débarrasser des -questions pressantes du dernier maréchal de La Feuillade et de M. de -Caumartin, que c’était un homme qui avait tous les secrets de M. -Fouquet. Il avouait donc au moins par là que cet inconnu avait été -enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. Or, pourquoi des -précautions si inouïes pour un confident de M. Fouquet, pour un -subalterne? Qu’on songe qu’il ne disparut en ce temps-là aucun homme -considérable. Il est donc clair que c’était un prisonnier de la plus -grande importance, dont la destinée avait toujours été secrète. C’est -tout ce qu’il est permis de conjecturer. - -Le critique, sans rien approfondir, se contente de mettre en note, -_ouï-dire_. Mais une grande partie de l’histoire n’est fondée que sur -des _ouï-dire_ rassemblés et comparés. Aucun historien, quel qu’il -soit, n’a tout vu. Le nombre et la force des témoignages forment une -probabilité plus ou moins grande. L’histoire de l’homme _au masque de -fer_ n’est pas démontrée comme une proposition d’Euclide; mais le grand -nombre des témoignages qui la confirment, celui des vieillards qui en -ont entendu parler aux ministres, la rendent plus authentique pour nous -qu’aucun fait particulier des quatre cents premières années de -l’histoire romaine. - -Le critique me reproche d’affecter, sur d’autres points, de citer des -autorités respectables, entre autres celle du cardinal de Fleury; comme -si j’étais un jeune homme ébloui de la grandeur. La familiarité avec les -puissants de ce monde est une vanité; et il faut être bien faible pour -en faire gloire. - -Vous dites, pour infirmer le témoignage du cardinal de Fleury, qu’il ne -m’aimait pas; cela peut être: aussi n’ai-je point dit qu’il m’aimât. -J’aurais plus volontiers fait ma cour au savant abbé de Fleury qu’à -l’heureux cardinal de Fleury; mais je suis obligé d’avouer que lorsqu’il -sut que je travaillais, je ne dirai pas à l’histoire de Louis XIV, mais -au tableau de son siècle, il me fit venir quelquefois à Issi pour -m’apprendre, disait-il, des anecdotes. Ce fut lui, et lui seul, dont je -tins que M. de Bâville, intendant du Languedoc, avait été le principal -instigateur de la fameuse révocation de l’édit de Nantes: il le savait -bien. C’était à M. de Bâville qu’il devait sa fortune. Ce fut lui qui un -jour me montra à Versailles, au bout de son appartement, la place où le -roi avait épousé madame de Maintenon; ce fut lui qui me dit que le -chevalier de Forbin n’avait point été témoin du mariage, quoi qu’en dise -l’abbé de Choisi, dont les _Mémoires_ sont aussi peu sûrs en bien des -endroits, qu’ils sont négligemment écrits. En effet, M. de Forbin, homme -de mer, n’étant point attaché intimement au roi, n’était pas fait pour -être le témoin d’une cérémonie si secrète. Cet emploi ne pouvait être -que le partage d’anciens domestiques affidés. - -Je demandai au cardinal si Louis XIV était instruit de sa religion, pour -laquelle il avait toujours montré un si grand zèle; il me répondit ces -propres mots: _Il avait la foi du charbonnier_. Du reste il ne me dit -guère que des particularités qui le concernaient lui-même, et qui -étaient fort peu de chose. Il me parlait sans cesse d’un procès qu’il -avait eu avec les jésuites, étant évêque de Fréjus, et de la peine -extrême que cette petite querelle avait faite à Louis XIV. Il avait la -faiblesse de croire que ces bagatelles pouvaient entrer dans l’histoire -du siècle: il n’est pas le seul qui ait eu cette faiblesse. Une chose -plus digne de la postérité, c’est que dans ces entretiens le cardinal de -Fleury convint que la constitution de l’Angleterre était admirable. Il -me semble qu’il est beau à un cardinal, à un premier ministre de France, -d’avoir fait cet aveu. Il ajouta que c’était une machine compliquée, -aisée à déranger, et sujette à bien des abus. Je lui répondis que les -abus étaient attachés à la nature humaine, mais que les lois n’avaient -rendu nulle part la nature humaine plus respectable. Il me dit qu’il -avait toujours eu l’ascendant sur le ministre anglais; il avait grande -raison: il avait fait alors la guerre et la paix sans l’intervention de -ce ministre. Walpole croyait me gouverner, disait-il, et il me semble -que je l’ai gouverné. Un La Beaumelle pourra avancer que cela n’est pas -vrai; et moi je le rapporte parceque cela est vrai. - -J’allais, après ces entretiens, écrire chez Barjeac ce que son maître -m’avait dit de plus important; et je ne fesais pas plus ma cour à -Barjeac qu’à son maître, pour ne pas augmenter la foule. Encore une -fois, je n’étais pas le favori du cardinal, bien que j’eusse long-temps -été admis dans sa société avant qu’il fût premier ministre; ou plutôt, -parceque j’y avais été admis, et que ma franchise n’est guère faite pour -plaire à des hommes puissants. Mais apprenez de moi ce que doit un -historien à la vérité, et le seul mérite de mon ouvrage. Je n’aimais pas -plus le cardinal de Fleury qu’il ne m’aimait; cependant j’ai parlé de -lui dans le tableau de l’Europe[371], à la fin du _Siècle de Louis XIV_, -comme s’il m’avait comblé de bienfaits. Quand l’historien parle, l’homme -doit se taire. L’éloge que j’ai fait de ce ministre ne m’a rien coûté; -et si Trajan m’avait persécuté, je dirais que Trajan a tort, mais qu’il -est un grand homme. - -La Beaumelle me fait un plaisant reproche d’avoir consulté pendant vingt -années les premiers hommes du royaume pour m’instruire de la vérité. Que -ne me reproche-t-il aussi d’avoir demandé à tant d’officiers généraux -des instructions sur la guerre de 1741? d’avoir travaillé six mois sans -relâche dans les bureaux des ministres, tandis que j’étais -historiographe de France, place véritablement honorable pour un -écrivain, et que j’ai sacrifiée? Que ne me fait-il un crime d’avoir tout -vu par mes yeux, tout extrait de ma main, tout rassemblé? d’avoir laissé -à mon roi et à ma patrie ce monument qui ne doit paraître qu’après ma -mort, et que j’ai achevé dans une terre étrangère[372]? J’ai fait mon -devoir, et je regarde encore comme un devoir de répondre aux derniers -des écrivains, parceque le mépris qu’on leur doit cède au respect qu’on -doit à la vérité. Voilà ce que l’auteur du _Siècle de Louis XIV_ -pourrait dire. - -Il continuerait ainsi, s’il voulait prendre la peine d’instruire cet -écolier. - -1º Apprenez que la valeur numéraire des espèces est arbitraire, et n’est -pas indifférente comme vous le dites. Le roi est le maître de faire -valoir douze livres l’écu qui est à présent fixé à six; mais, en ce cas, -si vous avez six mille livres de rente sur l’hôtel-de-ville, vous ne -toucherez plus que cinq cents de ces mêmes écus dont on vous comptait -mille auparavant. Cette leçon est courte et nette; tâchez d’être dans le -cas d’en profiter, mais vous n’en prenez pas le chemin. - -2º Apprenez que la plupart des évêques appelants, et ceux qui signèrent -les propositions de 1682, ne s’intitulaient pas _évêques par la -permission du saint siége_. - -3º Apprenez que jamais le marquis de Fénélon, ni M. de Plelo, l’un -ambassadeur en Hollande, l’autre en Danemark, n’ont commandé des -régiments soudoyés par ces puissances, comme M. de Charnacé. - -4º Apprenez que Vittorio Siri, qui quelquefois était aussi partial pour -la cour qui le payait que Le Vassor le fut contre elle en qualité de -réfugié, était un auteur très instruit de tout ce qui s’était passé de -son temps; et que le témoignage d’un auteur contemporain, pensionnaire -d’une cour, est du plus grand poids, quand le témoignage n’est pas -favorable à cette cour. - -5º Apprenez que le cardinal Mazarin n’a jamais passé pour maladroit. - -6º Apprenez que ce n’est pas à vous à décider des droits du parlement de -Paris. L’auteur du Siècle a rapporté quels étaient les sentiments de la -cour et ceux de la ville dans des temps de troubles: il n’a pas osé -avoir un avis, et vous osez juger! - -7º Apprenez que ces vers que le duc de La Rochefoucauld citait au sujet -de madame de Longueville, et que vous gâtez, - - Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, - J’ai fait la guerre aux rois; je l’aurais faite aux dieux, - -sont tirés de la tragédie d’_Alcyonée_[373]; et pour égayer la matière, -je vous apprendrai qu’après sa rupture avec madame de Longueville, il -parodia ainsi ces vers: - - Pour ce cœur inconstant, qu’enfin je connais mieux, - J’ai fait la guerre aux rois; j’en ai perdu les yeux. - -8º Apprenez que les favoris de Henri III étaient appelés les _mignons_, -et non les _petits-maîtres_. - -9º Apprenez que ce n’est que depuis 1741 que la chancellerie impériale -traite les rois de _majesté_ dans le protocole de l’empire. - -10º Apprenez que Louis XIV obtint un désaveu formel de l’action de -l’ambassadeur Vatteville, lorsqu’il força d’abord le roi Philippe IV à -le rappeler. - -11º Apprenez que la méthode du maréchal de Vauban lui appartenait tout -entière, et qu’elle n’était pas, comme on vous l’a dit, _d’un Hollandais -qui n’avait pu être employé dans sa patrie_; et souvenez-vous que quand -on est assez téméraire pour attaquer la mémoire d’un homme tel que le -maréchal de Vauban, il faut citer des autorités convaincantes. - -12º Apprenez, que si vous gagiez, comme vous le dites, que les -aides-de-camp de Louis XIV ne mangeaient pas à sa table, vous perdriez. -Ils y mangeaient comme ceux de Louis XV, titrés ou non titrés. Les -gentilshommes ordinaires de sa chambre y mangeaient aussi quand ils -avaient fait les fonctions d’aides-de-camp. M. du Libois fut le dernier -qui eut cet honneur, etc. M. de Larrey, auteur de l’_Histoire de Louis -XIV_, était conseiller aulique du roi de Prusse, et n’était pas -gentilhomme de la chambre de Louis XIV, comme vous le dites, et ne -pouvait l’être étant calviniste. - -13º Apprenez que cette criminelle remarque, «qu’un roi absolu qui veut -le bien est un être de raison, et que Louis XIV ne réalisa jamais cette -chimère,» est aussi punissable que fausse. Vous avez l’insolence, vous -jeune barbouilleur de papier, d’outrager Louis XIV et Louis XV! Je -détourne les yeux de votre crime, pour dire à cette occasion qu’un roi -absolu, quand il n’est pas un monstre, ne peut vouloir que la grandeur -et la prospérité de son état, parcequ’elle est la sienne propre, -parceque tout père de famille veut le bien de sa maison. Il peut se -tromper sur le choix des moyens, mais il n’est pas dans la nature qu’il -veuille le mal de son royaume. - -J’ai une observation nécessaire à faire ici sur le mot _despotique_[374] -dont je me suis servi quelquefois. Je ne sais pourquoi ce terme, qui, -dans son origine, n’était que l’expression du pouvoir très faible et -très limité d’un petit vassal de Constantinople, signifie aujourd’hui un -pouvoir absolu et même tyrannique. On est venu au point de distinguer, -parmi les formes des gouvernements ordinaires, ce gouvernement -despotique dans le sens le plus affreux, le plus humiliant pour les -hommes qui le souffrent, et le plus détestable dans ceux qui l’exercent. -On s’était contenté auparavant de reconnaître deux espèces de -gouvernements, et de ranger les unes et les autres sous différentes -divisions. On est parvenu[375] à imaginer une troisième forme -d’administration naturelle à laquelle on a donné le nom d’état -despotique, dans laquelle il n’y a d’autre loi, d’autre justice, que le -caprice d’un seul homme. On ne s’est pas aperçu que le despotisme, dans -ce sens abominable, n’est autre chose que l’abus de la monarchie, de -même que dans les états libres l’anarchie est l’abus de la république. -On s’est imaginé, sur de fausses relations de Turquie et de Perse, que -la seule volonté d’un vizir ou d’un itimadoulet tient lieu de toutes les -lois, et qu’aucun citoyen ne possède rien en propriété dans ces vastes -pays; comme si les hommes s’y étaient assemblés pour dire à un autre -homme: Nous vous donnons un pouvoir absolu sur nos femmes, sur nos -enfants, et sur nos vies; comme s’il n’y avait pas chez ces peuples des -lois aussi sacrées, aussi réprimantes que chez nous; comme s’il était -possible qu’un état subsistât sans que les particuliers fussent les -maîtres de leurs biens. On a confondu exprès les abus de ces empires -avec les lois de ces empires. On a pris quelques coutumes particulières -au sérail de Constantinople pour les lois générales de la Turquie; et -parceque la Porte donne des timariots à vie, comme nos anciens rois -donnaient des fiefs à vie, parceque l’empereur ottoman fait quelquefois -le partage des biens d’un bacha né esclave dans son sérail, on s’est -imaginé que la loi de l’état portait qu’aucun particulier n’eût de bien -en propre. On a supposé[376] que dans Constantinople le fils d’un -ouvrier ou d’un marchand n’héritait pas du fruit de l’industrie de son -père. On a osé prétendre[377] que le même despotisme régnait dans le -vaste empire de la Chine, pays où les rois, et même les rois -conquérants, sont soumis aux plus anciennes lois qu’il y ait sur la -terre. Voilà comme on s’est formé un fantôme hideux pour le combattre; -et en fesant la satire de ce gouvernement despotique qui n’est que le -droit des brigands, on a fait celle du monarchique qui est celui des -pères de famille. Je ne veux point entrer dans un détail délicat qui me -mènerait trop loin; mais je dois dire que j’ai entendu par le despotisme -de Louis XIV, l’usage toujours ferme et quelquefois trop grand qu’il fit -de son pouvoir légitime. Si dans des occasions il a fait plier sous ce -pouvoir les lois de l’état, qu’il devait respecter, la postérité le -condamnera en ce point: ce n’était pas à moi de prononcer; mais je défie -qu’on me montre aucune monarchie sur la terre dans laquelle les lois, la -justice distributive, les droits de l’humanité, aient été moins foulés -aux pieds, et où l’on ait fait de plus grandes choses pour le bien -public, que pendant les cinquante-cinq années que Louis XIV régna par -lui-même. - -14º Apprenez que l’établissement des milices n’est point le malheur de -la France, comme vous avez l’impudence de le dire; que ces milices, qui -sont la pépinière des armées, contribuèrent à sauver la France dans les -dernières campagnes du maréchal de Villars, et à la rendre victorieuse -dans les campagnes de Louis XV; que l’excellente méthode qu’on a prise, -en 1724, concernant le maintien de ces milices, est due principalement -au conseil de M. Duverney, et qu’elle a été très perfectionnée par M. -le comte d’Argenson[378]. On se fait un devoir de rendre cette justice à -de bons citoyens, pour se laver de l’opprobre de vous adresser la -parole. - -15º Apprenez qu’il est faux que tous les catholiques du Languedoc -avouent que la seule cause du supplice du fameux ministre Brousson fut -qu’il était hérétique. L’abbé Brueys, dans son Histoire des troubles des -Cévennes[379], rapporte qu’il avait eu autrefois des intelligences avec -les ennemis, et qu’il fut roué sur sa propre confession. Ces -intelligences étaient très peu de chose. On usa avec lui d’une extrême -rigueur; ce fut une cruauté, plus qu’une injustice. On fesait pendre les -prédicants de votre communion, qui venaient prêcher malgré les édits. On -rouait ceux qui avaient excité à la révolte; telle était la loi: elle -était dure; mais il n’y eut rien d’arbitraire dans les jugements[380]. - -16º Apprenez que Louis XIV n’a jamais dit au lord Stair, ambassadeur -d’Angleterre, à l’occasion du port qu’il voulait faire à Mardick: -«Monsieur l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi, -quelquefois chez les autres; ne m’en faites pas souvenir.» - -Vous n’êtes qu’un menteur; car ce n’est pas avec vous qu’il faut ménager -les termes, quand vous dites: «Je sais de science certaine que Louis XIV -tint ce discours.» J’avais dit[381] que je savais de science certaine -qu’il ne le tint pas; mais voici pourquoi je m’étais exprimé ainsi. Je -demande pardon à M. le président Hénault de mêler ici son nom à celui -d’un homme tel que vous; mais la vérité de l’histoire exige que je le -cite, et que j’atteste sa bonne foi et sa candeur. C’est lui seul qui a -rapporté cette anecdote. Il a souffert la hardiesse que j’ai prise de le -contredire; hardiesse d’autant plus excusable en moi, qu’on sait a quel -point j’aime et j’estime son ouvrage[382] et sa personne. Il permettra -encore que je révèle ce qui s’est passé entre lui et moi à ce sujet, -parceque mon respect pour la vérité est égal à l’amitié que j’ai pour -lui. - -Je lui dis avant mon départ: «Êtes-vous bien sûr que le feu roi ait tenu -à un ambassadeur d’Angleterre un discours qui me semble si peu -convenable? Il aurait pu parler ainsi à un ministre des États-Généraux, -parcequ’en effet il avait été le maître chez eux; mais certainement, il -ne l’avait jamais été chez les Anglais. Il devait la paix à cette -nation, et même une partie de ses frontières: comment donc aurait-il pu -s’exprimer d’une manière si peu conforme à sa situation, et qui ne -pouvait manquer de lui attirer une réponse très désagréable d’un homme -tel que milord Stair, dont vous avez connu le caractère?» - -«Vous avez raison, me répondit-il; M. de Torci m’a dit les mêmes choses -que vous; il m’a ajouté que jamais le comte de Stair n’avait parlé au -roi qu’en sa présence, et il m’a protesté n’avoir jamais entendu -prononcer ces paroles à Louis XIV.--Pourquoi donc les avez-vous -rapportées?» lui dis-je. Il me fit l’honneur de me répliquer qu’elles -étaient imprimées avant que M. le marquis de Torci l’eût averti, et -qu’il avait cité cette anecdote dans son livre sur la foi des hommes les -plus considérables de la cour. Il disait vrai, et il avait pour lui des -témoignages nombreux et respectables. Je lui repartis que, selon la -doctrine des probabilités, le témoignage de M. de Torci, seul témoin -nécessaire, joint à toutes les vraisemblances qui sont très fortes, -anéantissait le rapport de tous ceux qui n’avaient pas été témoins, -quelque unanime qu’il pût être, et quelque autorité que lui donnassent -les noms les plus illustres. Il me semble qu’à la fin de la -conversation, M. le président Hénault eut la bonté de convenir qu’à la -première édition de son livre, qui sera sans doute souvent réimprimé, -parcequ’il sera toujours nécessaire, il mettrait un petit correctif à -cette anecdote, en la rapportant comme un ouï-dire[383]. Ce que je viens -de raconter, et dont je demande encore très humblement pardon à M. le -président Hénault, doit moins servir à fortifier le pyrrhonisme de -l’histoire qu’à faire voir avec quel scrupule il faut peser les -autorités et balancer les raisons. Ce trait apprendra aux lecteurs quels -soins j’ai pris de m’instruire; et peut-être regrettera-t-on que je ne -puisse plus être à la source des lumières que j’aurais fidèlement -répandues. - -17º Apprenez combien il est indécent et révoltant de dire à propos du -comte de Plelo «qu’il ne mourut au lit d’honneur que parcequ’il -s’ennuyait à périr à Copenhague, et qu’il était estimé des savants -danois, parcequ’ils sont fort ignorants.» Jugez ce que vous devez -attendre de pareilles remarques qui insultent follement les vivants et -les morts. Vous dites que le roi Casimir était un sot, ainsi que tous -les Polonais. Quel asile vous restera-t-il sur la terre? - -18º Apprenez combien il est ridicule d’avancer que jamais Louis XIV -n’eut une cour plus nombreuse que lorsque obligé de quitter sa capitale, -il était prêt d’être livré au grand Condé à la journée de Blenau. - -19º Apprenez que le grade militaire est toujours à l’armée au-dessus de -la naissance, et que le premier grade donne à la cour cette prérogative. -Fabert, maréchal de France, passait partout, sans contredit, devant les -Montmorenci et les Châtillon, lieutenants-généraux. - -20º Apprenez à connaître l’Allemagne. Distinguez le conseil de ce qu’on -appelle les légistes. Sachez que, surtout dans les états du roi de -Prusse, les magistrats sont bien loin de disputer quelque chose aux -officiers. - -21º Apprenez que jamais Louis XIV n’a dit au parlement de Paris que -Louis XIII n’aimait pas les huguenots, et les craignait; et que pour lui -il ne les craignait ni ne les aimait. Ce monarque n’allait point au -parlement pour faire des antithèses, et il n’a jamais tenu de lit de -justice à l’occasion des prétendus réformés. - -22º Apprenez que vous vous trompez autant sur ce que Louis XIV dit au -parlement de Paris, que sur ce qu’il n’y dit pas. Le discours qu’il y -prononça en 1654, que je rapporte, et que vous niez, est mot pour mot -dans un extrait d’un journal du parlement que j’ai vu. Plusieurs -mémoires du temps citent exactement les mêmes paroles. Quand je dis que -vous vous trompez, je n’entends pas que vous vous méprenez, que vous -avez mal lu, mal retenu, ce qui pourrait arriver à tout critique; -j’entends que vous n’avez rien lu, et que vous barbouillez au hasard des -notes qui n’ont d’autre fondement que l’envie de mettre au bas des pages -de mon livre, mal contrefait, des faussetés dont votre témérité seule -est capable. - -23º Apprenez qu’il est faux, qu’il est impossible que le conseil de -Louis XIII ait sollicité le cardinal Duperron de s’opposer, comme vous -osez l’avancer, à cette fameuse proposition du tiers-état: «qu’aucune -puissance spirituelle ne peut priver les rois de leur puissance sacrée, -qu’ils ne tiennent que de Dieu seul, etc.» - -Quoi! vous avez le front de représenter le conseil d’un roi de France -comme une troupe d’imbéciles et de perfides qui sollicitent le clergé -d’enseigner qu’on peut déposer et tuer ses maîtres! Si le malheur des -temps et l’esprit de discorde avaient jamais pu porter le conseil d’un -roi à une si lâche fureur, il faudrait avoir des preuves plus claires -que le jour pour tirer de l’obscurité une anecdote aussi infâme. Mais -quelle preuve en pouvez-vous avoir, vous, audacieux ignorant, qui n’avez -jamais rien lu, et qui écrivez de caprice ce que vous dicte votre -démence? Vous avez peut-être entendu dire confusément que le conseil du -roi se mêla, comme il le devait, de cette célèbre querelle entre le -clergé et le tiers-état dans les états de 1614. Il ne sera pas inutile -de dire ici que, le 5 de janvier 1615, la chambre du clergé fit enfin -signifier à la chambre du tiers-état l’article qu’elle dressa suivant la -quinzième session du concile de Constance, qui condamne comme abominable -et hérétique l’opinion «qu’il est permis d’attenter à la personne sacrée -des rois;» mais elle ne se relâcha point sur l’article de la déposition; -et le cardinal Duperron maintint toujours «qu’il n’était pas sûr et -indubitable qu’un roi ne pût pas être déposé par l’Église.» - -Le parlement, qui dans tous les temps a maintenu le droit de la couronne -contre les entreprises ecclésiastiques, avait pris ce temps pour donner -un arrêt, le 2 janvier, conforme à cent arrêts précédents, par lesquels -«nulle puissance n’a droit ni pouvoir de dispenser les sujets du serment -de fidélité.» La chambre du clergé demanda la cassation de cet arrêt, -sous prétexte qu’il était rendu pendant la tenue des états, et que le -parlement n’avait pas droit de se mêler de la législation tandis que les -législateurs étaient assemblés. Ce nouvel incident échauffa les esprits. -On assembla le conseil du roi le 6 janvier; et le prince de Condé, chef -du conseil, après avoir opiné sévèrement contre le cardinal Duperron, et -après avoir donné les plus grands éloges à la fidélité et au zèle du -parlement, conclut pourtant, pour le bien de la paix, à interdire sur ce -point toute dispute au clergé et au tiers-état, et à défendre au -parlement de publier son arrêt, pour conserver, disait-il, la -supériorité des états sur le parlement. Voilà toute la part que le -conseil suprême de Louis XIII eut dans cette affaire importante. Voilà -comment, selon le critique La Beaumelle, ce conseil sollicita le clergé -de déclarer qu’il est permis de déposer et de tuer les rois. L’auteur du -_Siècle de Louis XIV_ était et devait être informé de toutes ces -particularités: il ne les a pas rapportées dans le tableau raccourci -qu’il a fait de tant d’événements; et il a dû d’autant moins en faire -mention, que cette scène se passa près de trente années avant les temps -qui sont l’objet de son travail. Un auteur doit toujours en savoir -beaucoup plus que son livre, sans quoi il serait incapable de le faire: -un critique doit en savoir plus encore que l’auteur, sans quoi il est -incapable de bien critiquer. - -24º Apprenez qu’il est faux qu’un officier se soit percé de son épée en -présence de Louis XIV, après avoir été outragé par une raillerie -sanglante de ce monarque. Vous voulez flétrir en vain sa mémoire par un -conte qui n’est pas même accrédité dans la populace, et qui ne se trouve -dans aucun auteur connu des honnêtes gens. - -25º Apprenez que beaucoup d’historiens ont prétendu que la reine Anne -était d’intelligence avec son frère, quand ce frère, en 1708, tenta de -faire une descente en Écosse; que Reboulet est de cette opinion: que lui -et ses garants se trompent; et que, pour oser être critique, il faut -savoir ce que les historiens ont rapporté, et ce qu’ils ont mal -rapporté. - -26º Apprenez que l’électeur palatin était à Manheim, quand M. de Turenne -saccageait Heidelberg et son pays. - -27º Apprenez que le chevalier de Lorraine était à Paris, et non à Rome, -quand madame de Coëtquen lui révéla le secret de l’état, qu’elle avait -arraché à M. de Turenne; que ce grand homme ayant eu le courage d’avouer -sa faiblesse, la perfidie de madame de Coëtquen étant éclaircie, la -division ayant troublé la maison de Monsieur, le chevalier ayant été -enfermé à Pierre-Encise, il eut ensuite permission d’aller à Rome. - -28º Apprenez que c’est le comble de l’impertinence de dire que «toutes -les guerres d’aujourd’hui sont des guerres de commerce;» qu’il n’y a eu -que celle de l’Angleterre avec l’Espagne, en 1739, qui ait eu le -commerce pour objet; que jamais la France n’en a eu jusqu’ici aucune de -cette nature; que les guerres pour les successions de l’Espagne et de -l’Autriche étaient d’un genre un peu supérieur. - -29º Apprenez que jamais ce Cavalier, chef des fanatiques, n’obtint -l’exercice de la religion calviniste dans le Languedoc[384]. C’eût été -obtenir le rétablissement de l’édit de Nantes. Il n’eut cette -permission que pour les régiments qu’il voulut lever. - -30º Apprenez, si vous pouvez, quel est l’excès ridicule d’un jeune -ignorant qui dit d’un ton de maître: «Le maréchal de Villars ne prédit -point la perte de la bataille d’Hochstedt; il a dit seulement les -raisons pour lesquelles elle fut perdue.» Il semble, à vous entendre -parler, que vous ayez entretenu ce général. Sachez que cette lettre, -écrite par lui à M. de Maisons son beau-frère, sur la seule nouvelle de -la position de l’armée française à Hochstedt, est une chose connue dans -sa famille. Un laquais de cette maison, qui aurait entendu ses maîtres -parler de cette anecdote, serait cent fois plus croyable que vous. Il -vous sied bien à vous, moins instruit et moins accrédité que ce laquais, -de parler avec cette confiance d’un général dont vous n’avez jamais pu -approcher! il vous sied bien de l’appeler _le plus vain des -hommes_[385], et de lui reprocher ses richesses! - -31º Apprenez que ceux qui vous ont dit que les filles héritent de la -Navarre, et que c’est pour cela que Madame royale a eu le pas sur -Mesdames de France, vous ont dit trois sottises. Le patrimoine de la -partie de la Navarre qui appartenait à Henri IV, fut réuni par lui à la -couronne de France en 1607, et plus solennellement en 1620 par Louis -XIII, lorsqu’il créa le parlement de Pau; par conséquent cet état est -soumis à la loi salique. Aucune princesse du sang de France, qui n’est -pas reine, n’a le pas sur Mesdames de France, c’est-à-dire sur les -filles du roi. Ses filles gardent entre elles le rang de l’ordre de la -naissance. La duchesse de Savoie, fille de Henri IV, qu’on appelait -Madame royale, ne put jamais être en concurrence avec plusieurs filles -d’un roi de France. Elle était la seconde des filles de Henri IV. La -première fut femme de Philippe IV, roi d’Espagne, la troisième fut reine -d’Angleterre. Il n’y eut point de Mesdames de France du temps de Louis -XIII ni de Louis XIV. Vous savez aussi peu l’histoire que le cérémonial. - -32º Apprenez que vous êtes aussi téméraire quand vous approuvez que -quand vous critiquez. Le portrait, dites-vous, que j’ai fait des princes -de Vendôme est très ressemblant. Oui, il l’est, parceque j’ai eu -l’honneur de voir trois ans de suite le dernier prince de Vendôme; mais -ce n’est pas à vous à le dire. C’est ainsi que pourrait s’exprimer un -homme qui les aurait long-temps approchés; mais vous n’avez pas plus de -droit de confirmer mon témoignage que de le nier. - -33º Apprenez que c’est dans les _Mémoires_ manuscrits _du marquis de -Dangeau_ que se trouvent ces paroles de Louis XIV sur le maréchal de -Villeroi: «On se déchaîne contre lui parcequ’il est mon favori.» Ce -n’est pas assez que je les aie lues dans ces _Mémoires_ pour les -rapporter; elles m’ont été confirmées par d’autres personnes, et surtout -par le cardinal de Fleury. Ce n’est que sur plusieurs témoignages -unanimes qu’il est permis d’écrire l’histoire. Le rapport d’un témoin -considérable donne de la probabilité, le rapport de plusieurs peut -faire la certitude historique, et la négation de La Beaumelle fait une -impertinence. - -34º Apprenez que Saint-Olon, gentilhomme ordinaire du roi, envoyé à Fez -et à Gênes, n’était et ne pouvait être un secrétaire d’ambassade. Sachez -qu’il n’y a point chez les ministres de France de secrétaire d’ambassade -proprement dit, comme il se pratique ailleurs, mais des secrétaires -d’ambassadeurs, choisis et payés par l’ambassadeur même. Sachez que le -roi de France n’envoie jamais d’ambassadeur à Gênes, et que Louis XIV y -fit porter ses menaces par cet officier de sa maison, comme un pareil -officier y a été envoyé par Louis XV qui la protégeait. Sachez que je le -suis, quoi que vous en disiez, et que je ne m’en vante pas comme vous le -dites; que je regarde avec beaucoup d’indifférence tous les titres et -tous les honneurs, en respectant profondément ceux qui m’en ont honoré; -que je ne mets jamais aucun titre à la tête de mes ouvrages; que je ne -m’annonce, que je ne me donne que pour un homme de lettres, que vous -auriez dû choisir plutôt pour votre maître que pour votre ennemi. Vous -avez en vain l’insolence de vouloir avilir un corps de la maison du roi -de France, en disant que de mauvais historiens de Louis XIV, Racine, -Larrey, et moi, étaient de ce corps. A l’égard de Racine, Louis XIV -voulut l’élever à cette dignité pour récompenser un très grand mérite; -et Louis XV a daigné me faire la même grace, qui est au-dessus de ma -naissance, pour favoriser mes faibles efforts, et pour encourager les -lettres. Cette condescendance de deux grands rois fait honneur à leur -générosité, et ne peut faire aucun tort à un corps d’officiers de la -couronne, aussi ancien que la monarchie. - -Je pourrais vous donner autant de leçons que vous avez fait de -remarques; mais je me contenterai de vous donner en général l’avis -d’étudier, et de vous repentir. - - - - -SECONDE PARTIE[386]. - - -Pour mieux se justifier auprès du public de tant de détails, et pour -rendre autant qu’on le peut les choses personnelles d’une utilité -générale, on fera ici une remarque littéraire qu’on soumet au jugement -de tous ceux qui lisent ou qui écrivent l’histoire. La Beaumelle, en -jeune homme inconsidéré, me reproche de n’avoir pas semé assez de -portraits dans mon ouvrage. J’ai toujours pensé[387] que c’est une -espèce de charlatanerie de peindre autrement que par les faits les -hommes publics avec lesquels on n’a pu avoir de liaison. J’ai peint le -siècle et non la personne de Louis XIV, ni celle de Guillaume III, ni le -grand Condé, ni Marlborough. Il n’appartient qu’au père Maimbourg de -faire des portraits recherchés et fleuris des héros que l’on n’a pas vus -de près. Le cardinal de Retz a fait une espèce de galerie de portraits -dans ses Mémoires: cette liberté lui était très permise. Il avait connu -tous ceux dont il parlait, dans toutes les situations de leur ame, dans -leur vie particulière et publique, dans leurs amitiés et dans leur -haine, dans leur bonne et mauvaise fortune. Il serait seulement à -souhaiter peut-être que son pinceau eût été quelquefois moins conduit -par la passion. De tous ces caractères tracés par des contemporains, -qu’il y en a peu d’entièrement fidèles! N’entend-on pas tous les jours -porter des jugements différents d’un homme en place par la même -personne, selon qu’elle est plus ou moins contente? J’eus une preuve -bien forte de ce que j’avance, lorsqu’un jour à Bleinheim je suppliai -madame la duchesse de Marlborough de me montrer ses Mémoires. Elle me -répondit: «Attendez quelque temps, je suis occupée actuellement à -réformer le caractère de la reine Anne; je me suis remise à l’aimer -depuis que ces gens-ci gouvernent.» - -Recherche qui voudra ces portraits de la figure, de l’esprit, du cœur, -de ceux qui ont joué les premiers rôles sur le théâtre du monde. Je sais -que ces peintures vraies ou fausses amusent notre imagination. Le bon -sens est souvent en garde contre elles. - -Je me soucie fort peu que Colbert ait eu les sourcils épais et joints, -la physionomie rude et basse, l’abord glaçant; qu’il ait joint de -petites vanités au soin de faire de grandes choses: j’ai porté la vue -sur ce qu’il a fait de mémorable, sur la reconnaissance que les siècles -à venir lui doivent, non sur la manière dont il mettait son rabat, et -sur l’air bourgeois que le roi disait qu’il avait conservé à la cour. - -Un La Beaumelle peut dire à son gré, dans la Vie de madame de Maintenon: -«Que madame de La Vallière avait des yeux bleus, point atteints du desir -de plaire; que madame de Montespan avait le nez de France le mieux -tiré; l’autour du cou environné de mille petits amours.» Il peut dire -que mademoiselle de Fontanges était une grande fille bien faite, que -madame de Montespan lui découvrait la gorge devant le roi, et qu’elle -disait: «Voyez, sire, que cela est beau! qu’en dites-vous? admirez -donc.» Il peut ajouter que Louis XIV l’aima comme Pygmalion. C’est là le -style dont il croit qu’il faut écrire l’histoire, et que sa modestie -veut me donner pour modèle. C’est à lui de peindre en détail toutes les -dames de la cour de Louis XIV; il les a connues à Genève; et moi, comme -il le dit très bien, je n’ai consulté pendant vingt ans que des gens qui -ont mal vu. - -A l’égard des écrivains qui devinent, d’après leurs propres idées, -celles des personnages du temps passé, et qui, de quelques événements -peu connus, prennent droit de démêler les plus secrets replis des cœurs, -bien moins connus encore; ceux-là donnent à l’histoire les couleurs du -roman. La curiosité insatiable des lecteurs voudrait voir les ames des -grands personnages de l’histoire sur le papier, comme on voit leurs -visages sur la toile: mais il n’en va pas de même. L’ame n’est qu’une -suite continuelle d’idées et de sentiments qui se succèdent et se -détruisent: les mouvements qui reviennent le plus souvent forment ce -qu’on appelle le caractère, et ce caractère même reçoit mille -changements par l’âge, par les maladies, par la fortune. Il reste -quelques idées, quelques passions dominantes, enfants de la nature, de -l’éducation, de l’habitude, qui, sous différentes formes, nous -accompagnent jusqu’au tombeau. Ces traits principaux de l’ame s’altèrent -encore tous les jours; selon qu’on a mal dormi ou mal digéré. Le -caractère de chaque homme est un chaos, et l’écrivain qui veut -débrouiller après des siècles ce chaos, en fait un autre. Pour -l’historien qui ne veut peindre que de fantaisie, qui ne veut que -montrer de l’esprit, il n’est pas digne du nom d’historien. Un fait vrai -vaut mieux que cent antithèses. - -Il en est à peu près de même des harangues. Si des héros qu’on fait -parler ne les ont pas prononcées, l’histoire alors est romanesque en ce -point. Il n’y a que deux discours directs dans toute l’histoire du -_Siècle de Louis XIV_[388]. Ils furent tous deux prononcés en effet, -l’un par le maréchal de Vauban au siége de Valenciennes, l’autre par le -duc d’Orléans avant la bataille de Turin. On n’examine point ici les -raisons qu’ont eues quelques anciens de prendre une plus grande liberté; -mais on croit que dans un siècle aussi philosophe que le nôtre, et au -milieu de tant de nations éclairées, l’on doit au public ce respect de -ne dire que l’exacte vérité, de faire toujours disparaître l’auteur pour -ne laisser voir que le héros, et de ne mettre jamais son imagination à -la place des réalités. Le goût du siècle présent est de montrer de -l’esprit à quelque prix que ce puisse être. On préfère une épigramme à -tout, et c’est en partie ce qui a fait tout dégénérer. - -Après cette digression, on est malheureusement obligé de revenir à un -objet bien dégoûtant pour le public, à La Beaumelle. On sait bien qu’il -ne peut s’agir avec lui ni de discussion littéraire, ni -d’éclaircissements historiques. C’est un homme qui dit en deux mots, au -bas des pages, ou des absurdités, ou des mensonges, ou des injures. - -Que ne s’en est-il tenu à outrager l’auteur du _Siècle_! Mais la même -fureur insensée qui lui a dicté son libelle du _Qu’en dira-t-on_ l’a -porté encore, dans ses remarques sur le siècle passé, à oser attaquer -les puissances du siècle où nous sommes. Enhardi qu’il est par une -impunité qui ne doit pas durer, mais qui l’aveugle, il insulte le roi de -Prusse, toute la maison d’Orléans, et le roi de France. - -Les lecteurs judicieux, et qui ont de l’humanité, ne seront pas fâchés -de retrouver ici ce passage du chapitre des Anecdotes[389]: «Je ne sais -pourquoi la plupart des princes affectent de tromper par de fausses -bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation -alors est l’opposé de la grandeur: elle n’est jamais une vertu, et ne -peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument -nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère, etc.» - -Voici la note de La Beaumelle: «Trait admirable et hardi, parcequ’il est -écrit à Potsdam.» Certainement si on ne savait que c’est un La Beaumelle -qui est l’auteur de ces commentaires, la postérité qui verrait une telle -remarque faite à Berlin, imprimée en Allemagne, et demeurée sans -réponse, serait en droit de conclure que le reproche fait ici à un -monarque par un contemporain dans ses propres états est fondé sur la -vérité. Cependant j’ose assurer que le portrait que ce correcteur -d’histoire fait si impudemment d’un grand prince, est l’opposé de son -caractère. Je parle ici en historien, qui dit la vérité sans mélange, et -sans restriction. - -Il est dit dans l’histoire du _Siècle_[390]: «Que les dernières paroles -de Louis XIV n’ont pas peu contribué, trente ans après, à cette paix que -Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle on a vu un roi victorieux -rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa parole, rétablir tous ses -alliés, et devenir l’arbitre de l’Europe par son désintéressement, plus -encore que par ses victoires.» - -Que croira-t-on que La Beaumelle pense de ce morceau? «Ne prêtez point, -dit-il, de vertus à Louis XV. Ce désintéressement aurait été ridicule.» - -En un autre endroit, il dit que M. de Voltaire _voudrait que le Français -fût esclave_[391]. Moi je voudrais que mes compatriotes fussent -esclaves! je voudrais être esclave et que tous les hommes fussent -libres. J’entends par libre, soumis uniquement aux lois: c’est la seule -manière de l’être. - -Y a-t-il rien de plus affreux, de plus digne d’un châtiment exemplaire, -que de faire entendre qu’un grand prince empoisonna la famille royale -(page 347 du tome second de l’édition de La Beaumelle)? et ensuite -qu’un autre prince[392] fit assassiner Vergier; que ce fut un officier -qui fit le coup, et qui en eut la croix de Saint-Louis pour récompense? -Où a-t-il pris ces blasphèmes, qu’il débite avec autant d’ignorance que -de rage, et qui font rougir ceux qui s’avilissent jusqu’à le confondre? -Le burlesque se joint ici à l’horreur. Qui croirait qu’à propos de -l’endroit où il est dit que, dans la société, la bonté de Marie-Thérèse -fesait son seul mérite, ce grave commentateur, qui insulte tous les -princes, met en note: «Parlez des princes avec plus de respect.--Parlez -des choses saintes avec respect,» dit-il ailleurs, dans une autre note. -Et quel est cet homme qui donne ainsi des leçons de religion, sur un -livre où les choses les plus délicates sont traitées avec la -circonspection la plus sévère? c’est celui-là même qui, dans ses -commentaires sur ce livre, ose imprimer, à la page 148 du tome -troisième, que la guerre qu’on fit aux fanatiques des Cévennes «n’est -convenable qu’à des sauvages et à des chrétiens;» c’est celui-là même -qui, pour remarque presque unique sur le chapitre du _Jansénisme_, dit: -«Que ce chapitre doit plaire aux sages, et déplaire aux orthodoxes.» - -Quel peut avoir été le but de cet écervelé, qui, pour un peu d’argent, a -vendu ces infamies à un libraire de Francfort? Ce n’est pas certainement -l’envie d’éclairer le public par ses lumières; ce n’est pas le soin -d’approfondir, par des remarques utiles, les faits énoncés dans -l’ouvrage utile de M. de Voltaire. Qu’a-t-il donc voulu? lui nuire, le -décrier, insulter à tort et à travers les rois et les particuliers, et -trouver le secret de se faire lire, à force d’insolence et d’outrages. -Il s’est flatté d’être lu à Berlin, parcequ’il nomme injurieusement, -dans cette édition, MM. d’Argens, Polnitz[393], Algarotti, Darget, et -Francheville; il s’est flatté d’être lu par tous ceux qui connaissent le -_Siècle de Louis XIV_, parcequ’il vomit contre l’auteur les plus -scandaleuses injures. Il a trouvé des lecteurs sans doute; quelque -fautive même que soit son édition, quelque mal imprimée qu’elle soit, on -a voulu la voir, comme on veut voir un monstre qu’on regarde un moment -par curiosité, et dont on se détourne ensuite avec un dégoût d’horreur. - -Son principal dessein, dans son édition du _Siècle de Louis XIV_, dont -il a trouvé le secret de faire un libelle, est d’attaquer l’auteur dans -ses mœurs, en attaquant celles des autres. Quel rapport, je vous prie, -de l’histoire de Louis XIV avec la note de cet impertinent sur le -chapitre du _calvinisme_? - -«Cavalier (le chef des révoltés des Cévennes) avait été, dit-il, rival -de Voltaire. Ils aimèrent l’un et l’autre la fille de madame Dunoyer, -fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait arriver -arriva. Le héros l’emporta sur le poëte, et la physionomie douce et -agréable sur la physionomie égarée et méchante[394].» - -Voilà une des remarques les plus historiques de ce libelle. Il était -triste, à la vérité, que la dame dont il parle eût abandonné son mari et -enlevé ses deux filles, pour se réfugier en Hollande; mais il faut -pardonner une faute que sa religion lui fit commettre; il faut plaindre -ses deux filles et les respecter. Toutes deux se sont retirées en -France: l’aînée est morte à la communauté de Sainte-Agnès, honorée et -chérie; l’autre est pensionnaire du roi[395], et vit d’ordinaire dans -une terre qui lui appartient, et où elle nourrit les pauvres; elle s’est -acquis auprès de tous ceux qui la connaissent la plus grande -considération. Son âge, son mérite, sa vertu, la famille respectable et -nombreuse à laquelle elle appartient, les personnes du plus haut rang -dont elle est alliée, devaient la mettre à l’abri de l’insolente -calomnie d’un scélérat absurde. Il y a sans doute de la honte à réfuter -des choses si honteuses; mais la malignité du cœur humain, qui reçoit -avec avidité toutes les anecdotes scandaleuses, servira d’excuse à la -peine qu’on prend ici. - -Cavalier, étant colonel au service d’Angleterre, en 1708, passa dans les -Pays-Bas, et vit mademoiselle Dunoyer, encore très jeune; il la demanda -en mariage: cette négociation fut rompue, et Cavalier alla se marier en -Irlande. L’auteur du _Siècle_ était alors au collége; il n’alla en -Hollande qu’en 1714[396] et n’a connu Cavalier qu’en Angleterre, en -1726. Comment La Beaumelle ose-t-il donc, lui qui est actuellement dans -Paris, attaquer par de telles impostures l’honneur d’une famille de -Paris? Les princes dédaignent quelquefois les outrages, parcequ’ils sont -au-dessus des outrages; mais la justice venge l’honneur des citoyens si -criminellement attaqués. - -Où a-t-il trouvé que le grand-père de feu madame la maréchale de N.[397] -avait été convaincu de fausse monnaie et d’assassinat (comme il le dit -p. 331 du t. II)? Si un citoyen, qui n’a pas été un homme public, un -homme livré à l’équité de l’histoire, avait en effet été coupable de ces -crimes, il faudrait les taire; et si on a l’ame assez basse et assez -méchante pour troubler ainsi les cendres des morts, sans aucune -apparence d’utilité, on est tenu au moins d’apporter les preuves les -plus authentiques; et avec ces preuves, on est encore bien condamnable. - -Ce La Beaumelle, en fesant de mauvais livres, a trouvé le moyen -d’intéresser à sa personne vingt souverains et cent familles. - -N’est-il pas encore bien digne d’une histoire de Louis XIV de mettre au -bas d’une page, en note, que j’ai été convaincu de plagiat dans je ne -sais quels vers que je fis, il y a treize ou quatorze ans, pour une -jeune princesse, aujourd’hui reine[398]? Que Louis XIV a-t-il à démêler -avec ces vers? ils n’étaient pas plus faits pour être publics que ce -qu’on dit dans la conversation. Il échappe tous les jours de ces -petites pièces, dont le principal mérite est dans l’à-propos, et dans -les circonstances où elles sont faites. Ceux qui en sont les auteurs -n’en font nul cas, et ne les conservent jamais. Les écumeurs de la -littérature les recueillent avec avidité, et en chargent leurs feuilles, -comme les laquais répètent et gâtent dans l’antichambre ce qu’ils ont -mal entendu à la porte. Un nommé Pitaval s’avisa d’attribuer cette -petite pièce à feu La Motte; La Beaumelle répète cette sottise de -Pitaval, dans une note sur Louis XIV; et il se trouvera encore quelque -compilateur qui, dans un dictionnaire, à l’article _Pitaval_, ne -manquera pas de relever cette anecdote, pour l’utilité du genre humain. - -C’est avec la même bassesse que cet homme imagine que «M. de Voltaire a -vendu chèrement le _Siècle de Louis XIV_ au libraire Conrad Walther, qui -paie si mal.» Il avait droit apparemment de tirer une juste rétribution -du fruit d’un travail si long et si pénible; mais il ne l’a pas fait. M. -de Francheville, conseiller aulique du roi de Prusse, voulut bien -présider à la première édition de Berlin, laquelle il céda à Conrad -Walther au prix coûtant. Ses comptes en font foi; et M. de Voltaire a -fait présent de tous ses ouvrages, et de la nouvelle édition du -_Siècle_, au même libraire, sans exiger la plus légère récompense. - -Il est faux qu’il ait jamais vendu le moindre manuscrit à des libraires -de Hollande et d’Allemagne. Il leur a fait gagner beaucoup d’argent. Il -veut être bien servi par eux, et n’est point à leurs gages. - -Ce n’est pas qu’il croie qu’un auteur doive être privé du fruit de son -travail, quand ses libraires s’enrichissent par ce travail même. Le -seigneur d’une terre ne subsiste que de la vente de ses denrées; un -écrivain peut vivre du prix de ses travaux. Il n’était pas juste que les -deux Corneille fussent très mal à leur aise, eux qui avaient fait la -fortune des libraires et des comédiens. On nous répète tous les jours -que, quand le grand Corneille, sur la fin de sa vie, venait au théâtre, -tout le monde se levait pour lui faire honneur. Cela n’est pas plus vrai -que le conte de cet ambassadeur, qui demanda si Corneille était du -conseil d’état. Les grands hommes tels que lui inspirent quelquefois la -curiosité, mais ou ne leur rend point d’hommages. Il avait bien de la -peine à obtenir des comédiens qu’ils représentassent ses dernières -pièces. Ils refusèrent même absolument d’en jouer quelques unes; et il -fut obligé de les donner à une mauvaise troupe qui était alors à Paris. -On aurait dû lui faire plus d’honneur, et avoir plus de soin de sa -fortune; mais sa personne eut aussi peu de considération que ses -premiers ouvrages lui attirèrent de gloire et de critiques. Il vécut et -mourut pauvre, ainsi que son frère. Les rétributions des spectacles, et -une pension modique, n’enrichissent pas. Louis XIV lui envoya une -gratification dans sa dernière maladie; mais jamais il ne fut récompensé -selon son mérite, si ce mérite doit l’être par l’aisance. - -La Beaumelle reproche en vingt endroits à l’auteur de _la Henriade_ et -du _Siècle de Louis XIV_ jusqu’à sa fortune, comme si cette prétendue -fortune était faite aux dépens de La Beaumelle. Doit-on fouiller dans -les affaires d’une famille pour critiquer un poëme et une histoire? -Quelle lâcheté! Mais elle est trop commune. Qu’il soit permis de faire -une remarque à cette occasion: c’est un spectacle qui peut servir à la -connaissance du cœur humain, que de voir certains hommes de lettres -ramper tous les jours devant un riche ignorant, venir l’encenser au bas -bout de sa table, et s’abaisser devant lui, sans autre vue que celle de -s’abaisser. Ils sont bien loin d’oser en être jaloux; ils le croient -d’une nature supérieure à leur être. Mais qu’un homme de lettres soit -élevé au-dessus d’eux par la fortune et par ses places, ceux même qui -ont reçu de lui des bienfaits portent l’envie jusqu’à la fureur. Virgile -à son aise fut l’objet des calomnies de Mévius. - -Ce vice est, à la vérité, de toutes les conditions, parcequ’il -appartient à la nature humaine. Tout homme est jaloux de la prospérité -de ceux qui sont de son état, ou de l’état desquels il croit être. Le -potier porte envie au potier[399], et Eschine à Démosthène. Quand -Boileau dit de Chapelain: - - Qu’il soit le mieux renté de tous les beaux esprits, - Comme roi des auteurs qu’on l’élève à l’empire; - Ma bile alors s’échauffe, et je brûle d’écrire. - Satire IX. - -c’est comme si Boileau signait: _Je suis jaloux_. - -La Beaumelle dit au public: «Il y a eu de meilleurs poëtes que Voltaire, -il n’y en a point eu de mieux récompensés. Il a sept mille écus de -pension. Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits, par -les mêmes principes que les princes d’Allemagne comblent de bienfaits -les nains et les bouffons[400].» - -La Beaumelle, en cette occasion, devient le Boileau, et Voltaire est le -Chapelain. - -J’avouerai que j’ai fait autrefois, je ne sais comment, un poëme épique -comme Chapelain; mais je voudrais consoler les esprits de la trempe de -La Beaumelle, en leur apprenant que quand le monarque dont il parle me -fit renoncer, dans ma vieillesse, à ma famille, à ma maison, à une -partie de ma fortune, à mes établissements, pour m’attacher à sa -personne, je crus pouvoir, sans honte, recevoir en dédommagement une -pension d’un roi qui en donne à des princes. Il me semble d’ailleurs que -je ne suis pas extrêmement bouffon. Je me flatte peut-être; mais ce -n’est pas en cette qualité que le roi de Prusse me demanda au roi mon -maître, comme un roi de Cappadoce demanda autrefois à un empereur romain -un pantomime. Il me demanda comme un homme qui avait répondu pendant -seize années à ses bontés prévenantes; il me demanda pour cultiver avec -lui une langue dont il a fait la seule langue de sa cour, pour cultiver -des arts dans lesquels il a signalé son génie; et ce qui fait, ce me -semble, honneur à ces mêmes arts, à ma nation, et à la philosophie de ce -monarque, c’est qu’il daigna descendre jusqu’à me retenir auprès de lui, -comme son ami, titre qu’autrefois des rois, et même des empereurs, -donnèrent à de simples hommes de lettres, tel que je le suis. Je -rapporte le fait pour encourager mes confrères. Je suis le bûcheron à -qui le dieu Mercure donna une cognée d’or. Tous les bûcherons vinrent -demander des cognées. Au reste, en opposant ce mot d’ami, dont un grand -roi a daigné se servir, à ce mot de bouffon dont se sert La Beaumelle, -on peut croire que c’est sans la moindre vanité. On sait ce que ce terme -signifie dans la bouche et au bout de la plume d’un souverain. Ce n’est -que l’expression d’une excessive bonté, dont jamais l’inférieur ne peut -abuser, et qui ne fait qu’augmenter son respect. Et si l’amitié subsiste -si rarement entre des égaux; si tant de faux rapports, tant de petites -jalousies, tant de faiblesses auxquelles nous sommes sujets, altèrent -entre les particuliers cette liaison que l’on nomme amitié, combien -est-il plus aisé de perdre celle d’un roi, qui n’est jamais autre chose -que protection, et un peu de bonne volonté, dans un homme supérieur! Il -aperçoit bien mieux qu’un autre nos défauts et nos fautes, et il a -seulement plus d’occasions d’exercer une des vertus les plus convenables -aux rois, l’indulgence. - -Quoi qu’il en soit, il est très aisé que le roi de Prusse trouve un -meilleur poète que moi, un académicien plus utile, un écrivain plus -instruit, quand ce ne serait que M. de La Beaumelle: mais il n’en -trouvera point de plus attaché à sa personne et à sa gloire. J’avais cru -faire plaisir à tant d’écrivains qui valent mieux que moi, de remettre -à sa majesté les pensions et les honneurs dont elle m’avait comblé[401]. -J’ai crû que le seul honneur convenable à un homme de lettres était de -cultiver les lettres jusqu’au dernier moment de sa vie, et qu’il pouvait -renoncer aux pensions, aux cordons, aux clefs, comme on quitte une robe -de bal et un masque, pour rentrer paisiblement dans sa maison. Les La -Beaumelle me répondront que le roi de Prusse m’a rendu ces honneurs avec -une bonté qui les fâche: je leur dirai de ne se point décourager; et je -leur conseillerai de continuer à travailler, de parler désormais des -souverains vivants, et de leurs gouvernements, avec moins d’effusion de -cœur dans leurs livres, attendu que les chaînes qu’on donne aujourd’hui -aux Arétins ne sont pas d’or. Je leur conseillerai de fortifier leurs -talents et leur génie, et de venir ensuite demander ma place, qu’ils -rempliront beaucoup plus dignement que moi. - -S’ils continuent à se rendre utiles par des critiques, non seulement -permises, mais nécessaires dans la république des lettres, je prendrai -la liberté de leur dire: «Censurez les ouvrages, vous faites très bien; -donnez-en de supérieurs, vous ferez encore mieux.» Quand le P. Bouhours -demande dans un de ses livres si un Allemand peut être un bel -esprit[402]; quand, parmi de bonnes critiques du Tasse, il en hasarde de -mauvaises; quand il dit que la grace est un _je ne sais quoi_, on paraît -en droit de se moquer de lui, et même de dire qu’il est un _je ne sais -qui_, comme a fait Barbier d’Aucour. - -Si le P. Barry montre le _paradis ouvert à Philagie par cent_ et une -_dévotions à la Vierge, aisées à pratiquer_[403]; si Escobar facilite le -salut par des moyens beaucoup plus plaisants, on ne trouve point mauvais -que Pascal fasse rire l’Europe aux dépens d’Escobar et de Barry. Il a -poussé trop loin la raillerie, en fesant passer tous les jésuites pour -autant de Barrys et d’Escobars; mais il s’en faut beaucoup que ce livre -soit regardé du même œil par le public et par les jésuites; ils ont -réussi à le faire condamner par deux parlements[404], et n’ont pu -l’empêcher d’être les délices des nations. - -Si l’auteur d’un livre de physique[405], utile à la jeunesse, avance que -Moïse était un grand et profond physicien; s’il dit que Locke n’est -qu’un bavard ennuyeux; s’il assure que le flux de l’Océan lui est donné -de Dieu, pour empêcher son eau salée de se corrompre, et pour conduire -nos vaisseaux dans les ports, oubliant que la mer Méditerranée a des -ports, point de flux, et qu’elle ne croupit point; s’il affirme que tout -a été créé uniquement pour l’homme, et s’il traite enfin avec hauteur -ceux qui ne sont pas de son avis, il est assurément permis, en estimant -son livre, de faire quelques innocentes plaisanteries sur de telles -opinions. - -Quand Whiston a proposé en Angleterre des expériences ridicules et -impossibles, on s’est moqué publiquement de Whiston, et on a bien fait. -Il y a des erreurs qu’il faut réfuter sérieusement, des absurdités dont -il faut rire, des mensonges qu’on doit repousser avec force. - -S’il s’agit d’ouvrages de goût, chacun est en droit de dire son avis, et -l’on est même dispensé de la preuve. Vous pouvez me comparer à Lucain, -sans que je le trouve mauvais. S’il est question d’histoire, non -seulement vous pouvez relever des fautes, mais vous le devez, supposé -que vous soyez instruit; et en cela vous rendez service à votre siècle, -surtout quand ces fautes sont essentielles, quand on a induit le public -en erreur sur des faits importants, qu’on s’est mépris sur les grands -événements qui ont troublé le monde, sur les lois, sur le gouvernement, -sur le caractère des nations et de leurs chefs, et plutôt surtout quand -on a calomnié les morts, que quand on a atténué leurs faiblesses. - -Tout livre, en un mot, est abandonné à la critique. Montrez-moi mes -fautes, je les corrige. Voilà ma réponse: malheur à qui en fait -d’autres! Dieu me garde de traiter de libelle le livre qui m’apprend à -corriger mes erreurs! La simple critique est une offense envers moi, si -je ne suis qu’orgueilleux; c’est une leçon, si j’ai un amour-propre -raisonnable; mais celui qui, dans ses censures, mettra les outrages -violents, l’ignorance, la mauvaise foi, l’erreur, et l’imposture, à la -place des raisons, sera l’horreur et le mépris des honnêtes gens. Je ne -parle pas d’un malheureux qui, dans sa plate frénésie, attaquerait -grossièrement les rois, les ministres, les citoyens, et qui serait -semblable à ces fous furieux qui, à travers les grilles de leurs -cachots, veulent couvrir les passants de leur ordure; celui-là ne -mériterait que d’être renfermé avec eux, ou de suivre les -Cartouches[407] qu’il regarde comme de grands hommes. - - - - -TROISIÈME PARTIE[406]. - - -Il importe peu à la postérité qu’une Française, nommée madame de -Villette, ait été propre nièce ou la femme d’un neveu de madame de -Maintenon. Je n’en ai parlé, dans le _Siècle de Louis XIV_, que pour -faire voir que la personne qui était en effet reine de France, était -plus occupée du soin de rendre les dernières années du roi agréables à -ce monarque, que de l’ambition d’élever sa famille. Je ne me suis point -trompé sur le caractère de cette personne si singulière. Ses lettres, -qu’on a publiées avant les éditions de 1753 du _Siècle de Louis XIV_, -sont la preuve que je n’ai rien avancé dont je ne fusse instruit, et de -mon amour pour la vérité. Il s’est trouvé que madame de Maintenon avait -signé par avance tout ce que j’avais dit d’elle. - -Un traducteur, que je ne connais pas, des œuvres posthumes du vicomte de -Bolingbroke, me fait un juste reproche de l’inadvertance que j’ai eue -d’avoir supposé que madame de Villette, depuis madame de Bolingbroke, -était propre nièce de madame de Maintenon. La vérité est si précieuse, -qu’elle est respectable lors même qu’elle est inutile. Ce traducteur ne -se trompe pas moins que moi, quand il dit que le marquis de Villette -était parent et non neveu: il était neveu[408] réellement de madame de -Maintenon. Il eut deux femmes: madame de Caylus était fille de la -première, et il épousa en secondes noces mademoiselle de Marsilli, qui -est morte à Londres épouse de milord Bolingbroke. Ainsi madame de -Villette et madame de Caylus étaient toutes deux nièces de madame de -Maintenon; madame de Villette par son premier mari, et madame de Caylus -par sa naissance. Elles étaient toutes deux dans l’éclat de leur beauté -quand le marquis de Villette fit ce second mariage, et madame de -Maintenon lui disait: «Mon neveu, il ne tiendra qu’à vous d’avoir chez -vous bonne compagnie; vous avez une femme et une fille qui -l’attireront.» - -Le traducteur de Bolingbroke se trompe un peu davantage, quand il dit -que j’ai fait de madame de Maintenon un portrait dans un goût tout neuf. -S’il avait été instruit, il aurait dit dans un goût très vrai. Je -pouvais charger ce portrait; je pouvais dire d’elle, - - _Qu’elle n’eut_ d’autres droits au rang d’impératrice - Qu’un peu d’attraits peut-être, et beaucoup d’artifice[409]. - -Je pouvais parler des hommages que sa beauté et son esprit lui -attirèrent dans sa jeunesse, en ayant été très informé par l’abbé de -Châteauneuf, le dernier amant de la célèbre Ninon ma bienfaitrice, -laquelle avait vécu, comme on sait, avec madame Scarron plusieurs -années dans la familiarité la plus intime; mais un tableau du siècle de -Louis XIV ne doit pas, à mon avis, être déshonoré par de pareils traits. -J’ai voulu dire des vérités utiles, non des vérités propres aux -historiettes. C’est une vérité très importante que la veuve de Scarron, -devenue reine de France, se soit trouvée malheureuse au faîte de la -grandeur par cette grandeur même. Elle disait à madame de Bolingbroke: -«Ah! ma nièce, si vous saviez ce que c’est que d’avoir à amuser tous les -jours un homme qui n’est plus amusable!» - -C’est ainsi que le secret des cœurs est si peu connu; c’est ainsi que -nous sommes tous les dupes de l’apparence. On envie le sort de la femme, -et du favori, et du ministre d’un grand roi; mais ceux qui sont dans ces -places, et ceux qui les regardent d’en-bas, sont également faibles et -également malheureux. Qu’il y a loin de l’éclat à la félicité! - - «E benchè fossi guardian degli orti, - Vidi e conobbi pur le inique corti[410].» - -Au reste, que La Beaumelle donne la Vie de madame de Maintenon après -avoir publié ses Lettres; qu’il y copie mot à mot vingt passages du -_Siècle de Louis XIV_, contre lequel il a écrit; qu’il contredise au -hasard les Mémoires de l’abbé de Choisi, après les avoir soutenus contre -moi au hasard; qu’il se donne la peine de dire que le roi n’acheta -point la terre de Maintenon, mais qu’elle fut achetée de l’argent du -roi, et par l’avis du roi; qu’il rapporte que madame de Maintenon, dans -sa faveur, voyait souvent madame de Montespan, après l’avoir nié dans -ses Remarques sur le _Siècle_; tout cela est fort indifférent. - -Il peut même faire attaquer vers les côtes de l’Amérique le vaisseau qui -portait mademoiselle d’Aubigné, par un vaisseau turc, sans que je le -reprenne. - -Quelques personnes m’ont reproché d’avoir ménagé la mémoire de madame de -Maintenon, ainsi que La Beaumelle a osé me reprocher dans ses notes -d’avoir pu dire plus de mal de M. le maréchal de Villeroi et de M. de -Chamillart, et de ne l’avoir pas dit. Je sais combien la loi que Cicéron -impose aux historiens est respectable: ils ne doivent oser rien dire de -faux; ils ne doivent rien cacher de vrai[411]. Mais cette loi -ordonne-t-elle que l’histoire soit une satire? A qui madame de Maintenon -fit-elle du mal? qui persécuta-t-elle? Elle fit servir les charmes de -son esprit et sa dévotion même à sa grandeur; elle dompta son caractère -pour dompter Louis XIV. Mais quel abus odieux fit-elle de son pouvoir? -La constitution _Unigenitus_ lui parut la saine doctrine, comme elle le -dit dans ses _Lettres_; mais combattit-elle pour la saine doctrine par -des cabales? et si elle osa avoir une opinion dans des matières qu’elle -n’entendait pas, et qu’un esprit plus mâle aurait négligées, ne doit-on -pas savoir gré à une femme de n’avoir mêlé aucune vivacité à cette -opinion? - -A l’égard du maréchal de Villeroi, je voudrais bien savoir s’il faut -flétrir un homme parcequ’il a été malheureux à la guerre, et parcequ’il -avait à combattre des généraux plus habiles que lui. Il est pardonnable -au peuple de s’emporter contre un homme dont les mauvais succès ont fait -l’infortune de la patrie; mais l’historien doit voir dans le général qui -a fait des fautes l’honnête homme qui n’en a point fait dans la société, -qui a été fidèle à l’amitié, généreux, et bienfesant. N’y a-t-il donc -d’autre gloire que celle d’avoir fait tuer des hommes avec succès? - -_Il y avait beaucoup de choses à dire du maréchal de Villeroi_, à ce que -prétend La Beaumelle; et je les ai omises, _parcequ’à un certain âge on -est prudent et flatteur_. Je ne sais pas au juste quel âge a La -Beaumelle; mais il paraît qu’il n’est ni l’un ni l’autre, et je ne vois -pas qu’il doive me reprocher de la flatterie. - -J’ai rendu, ce me semble, justice à M. de Chamillart; je n’ai rien tu, -mais je n’ai rien outré. Ceux qui poursuivent sa mémoire savent-ils -seulement ce que c’est que l’administration des finances dans un royaume -composé de tant de provinces, où la régie est si différente; dans un -royaume épuisé par la guerre de 1689, et pour qui la guerre de 1701 -était devenue nécessaire; dans un royaume où rien ne pouvait s’opérer -que par des emprunts continuels; enfin dans une guerre long-temps -malheureuse, où il en a coûté plus en une seule année, pour l’article -seul des vivres, qu’il n’en coûta à Alexandre pour conquérir l’Asie? -Chamillart, sans doute, n’était ni un Colbert ni un Louvois, je l’ai -dit; mais c’était un honnête homme, un homme modéré, et je l’ai dit -encore[412]. «Un auteur impartial, dit le juge La Beaumelle, aurait sévi -contre Chamillart.» Quelle expression! et quel juge! - -La France et l’Angleterre sont pleines d’écrivains qui croient plaider -la cause du genre humain quand ils accusent leur patrie. Il y a des gens -qui pensent qu’un historien doit décrier son pays pour paraître -impartial, condamner tous les ministres pour paraître juste, et immoler -son roi à la haine des siècles à venir pour paraître libre. Plusieurs -ont écrit avec plus de licence que moi, nul avec plus de liberté: mon -livre n’est pas assurément imprimé à Paris avec approbation et -privilége; je n’en veux que de la postérité: mais ma liberté a été celle -d’un honnête homme, d’un citoyen du monde. Quoique j’aie été -historiographe de France, je n’ai voulu achever mon ouvrage que hors de -France, afin de n’être pas soupçonné de la bassesse de flatter, et de -n’être pas glacé par la crainte de déplaire. - -Il n’y a que trop de perfidies dans les cours; je le sais très bien. Il -n’y a que trop de mal dans ce monde; c’en est un grand de l’exagérer. -Peindre les hommes toujours méchants, c’est les inviter à l’être. - -Il y avait dans le conseil de Louis XIV des hommes d’une vertu -supérieure à celle des Caton. Tel était le duc de Beauvilliers, qui fit -résoudre la paix de Rysvick uniquement parceque les peuples commençaient -à être malheureux. Il y avait de pareilles ames à la cour, comme le duc -de Montausier et le duc de Navailles. Je ne parle ici que des courtisans -qui ont été célèbres par leurs places, ou par leurs malheurs. MM. de -Pomponne et Lepelletier, dans leur ministère, furent plus connus par -leur probité désintéressée que par tout le reste, et jamais il n’y eut -une conduite plus irréprochable que celle de M. de Torci. - -L’auteur vertueux d’un fameux livre me pardonnera donc si je prends -cette occasion de combattre ce titre d’un de ses chapitres, «Que la -vertu n’est point le principe du gouvernement monarchique[413]», et de -combattre tout ce chapitre, dans lequel il serait trop cruel qu’il eût -raison. Je lui dirai d’abord que la vertu n’est le principe d’aucune -affaire, d’aucun engagement politique. La vertu n’est point le principe -du commerce de Cadix; mais les Espagnols qui l’exercent, et avec qui -nous n’avons de sûreté que leur seule bonne foi et leur discrétion, -n’ont jamais trahi ni l’une ni l’autre. La vertu est de tous les -gouvernements et de toutes les conditions; il y en a toujours plus sous -une administration paisible, quelle qu’elle soit, que dans un -gouvernement orageux, où l’esprit de parti inspire et justifie tous les -crimes. Il se commit des actions atroces parmi les seigneurs de la cour -de Charles II et de Jacques II, qui ne se commettaient pas à la cour de -Louis XIV. - -Je dirai à l’estimable auteur de ce livre, que lui-même n’a vu dans les -corps dont il a été membre, dans les sociétés dont il a fait l’agrément, -qu’une foule de gens de bien comme lui. Je lui dirai que s’il entend -par vertu l’amour de la liberté, c’est la passion des républicains, -c’est le droit naturel des hommes, c’est le desir de conserver un bien -avec lequel chaque homme se croit né, c’est le juste amour de soi-même -confondu dans l’amour de son pays. S’il entend la probité, l’intégrité, -il y en a toujours beaucoup sous un prince honnête homme. Les Romains -furent plus vertueux du temps de Trajan que du temps des Sylla et des -Marius. Les Français le furent plus sous Louis XIV que sous Henri III, -parcequ’ils furent plus tranquilles. - -Voici comment l’auteur s’exprime pour appuyer son idée: «Si dans le -peuple il se trouve quelque malheureux honnête homme, le cardinal de -Richelieu, dans son _Testament politique_, insinue qu’un monarque doit -se garder de s’en servir. Il ne faut pas, y est-il dit, se servir de -gens de bas lieu; ils sont trop austères et trop difficiles.» Je crois -rendre service à la nation et à cet auteur, qui travaille pour le bien -de la nation, de lui démontrer qu’il se trompe. Qu’on lise les paroles -de ce Testament très faussement attribué au cardinal de Richelieu. - -«Une basse naissance produit rarement les parties nécessaires au -magistrat; et il est certain que la vertu d’une personne de bon lieu a -quelque chose de plus noble que celle qui se trouve en un homme de -petite extraction. Les esprits de telles gens sont d’ordinaire -difficiles à manier, et beaucoup ont une austérité si épineuse, qu’elle -n’est pas seulement fâcheuse, mais préjudiciable. Le bien est un grand -ornement aux dignités, qui sont tellement relevées par le lustre -extérieur, qu’on peut dire hardiment que de deux personnes dont le -mérite est égal, celle qui est la plus aisée en ses affaires est -préférable à l’autre, étant certain qu’il faut qu’un pauvre magistrat -ait l’ame d’une trempe bien forte, si elle ne se laisse quelquefois -amollir par la considération de ses intérêts. Aussi l’expérience nous -apprend que les riches sont moins sujets à concussion que les autres, et -que la pauvreté contraint un officier à être fort soigneux du revenu du -sac.» (Chap. IV, sect. I.) - -Il est clair par ce passage, assez peu digne d’ailleurs d’un grand -ministre, que l’auteur du Testament qu’on a cité craint qu’un magistrat -sans bien et sans naissance n’ait pas assez de noblesse d’ame pour être -incorruptible. On veut donc en vain s’autoriser du témoignage d’un -ministre de France pour prouver qu’il ne faut point de vertu en France. -Le cardinal de Richelieu, tyran quand on lui résistait, et méchant -parcequ’il avait des méchants à combattre, pouvait bien, dans un -ministère qui ne fut qu’une guerre intestine de la grandeur contre -l’envie, détester la vertu qui aurait combattu ses violences; mais il -était impossible qu’il l’écrivît: et celui qui a pris son nom, ne -pouvait (tout malavisé qu’il est quelquefois) l’être assez pour lui -faire dire que la vertu n’est bonne à rien. - -Je n’ai assurément nulle envie, en réfutant cette erreur, de décrier le -livre célèbre où elle se trouve. Je suis loin de rabaisser un ouvrage -dont on n’a jusqu’à présent critiqué que ce qu’il y a de bon; un ouvrage -où à côté de cent paradoxes, il y a cent vérités profondes, exprimées -avec énergie; un ouvrage où les erreurs même sont respectables, -parcequ’elles partent d’un esprit libre, et d’un cœur plein des droits -du genre humain. Je prétends seulement faire voir que, dans une -monarchie tempérée par les lois, et surtout par les mœurs, il y a plus -de vertu que l’auteur ne croit, et plus d’hommes qui lui ressemblent. - -Si feu milord Bolingbroke m’avait montré sa huitième lettre sur -l’Histoire, où la passion lui fait dire que «le gouvernement de son pays -est composé d’un roi sans éclat, de nobles sans indépendance, et de -communes sans liberté», je l’aurais prié de retrancher cette phrase dont -le fond n’est pas vrai, et dont l’antithèse n’est pas juste; et de ne -pas donner aux lecteurs lieu de croire que, dans ses écrits, le -mécontent entraînait trop loin le philosophe. - -Le traducteur du lord Bolingbroke veut encore s’inscrire en faux contre -ce que j’ai rapporté du célèbre archevêque de Cambrai, Fénélon. Il veut -parler apparemment de ces vers que l’archevêque fit dans sa vieillesse: - - Jeune, j’étais trop sage[414], - Et voulais trop savoir, etc. - -Je puis protester que le marquis de Fénélon son neveu, ambassadeur en -Hollande, me les dit à La Haye en 1741. Il y avait dans la chambre un -homme très connu qui pourrait s’en souvenir; c’est en présence du même -homme que M. de Fénélon me montra le manuscrit original du _Télémaque_. -J’écrivis les vers en question sur mes tablettes, et je les possède -copiés dans un ancien manuscrit tout de la même main. M. de Fénélon me -dit que ces vers étaient une parodie d’un air de Lulli: je ne sais pas -encore sur quel air ils ont été faits; mais tout ce que je sais, c’est -qu’il est très utile de nous dire tous les jours à nous-mêmes, à nous -qui disputons avec tant de chaleur sur des bagatelles, sur des -difficultés puériles, que le grand archevêque de Cambrai reconnut, vers -la fin de sa vie, la vanité des disputes sur des objets plus sérieux. - -Le traducteur de Bolingbroke me fait un reproche non moins injuste sur -le cardinal Mazarin. «Ce n’est pas par les vaudevilles, dit-il, qu’il le -faut juger.» Non, sans doute; et ce n’est ni sur les vaudevilles, ni sur -les satires qu’il faut juger personne, c’est sur les faits avérés. Or, -je voudrais bien savoir où ce traducteur a vu que le cardinal Mazarin -_trouva la France dans le plus grand embarras_. Quand il fut premier -ministre, il la trouva triomphante par la valeur du grand Condé et par -celle des Suédois. La paix de Vestphalie lui fit un honneur qu’on ne -peut lui ravir: mais les traités heureux sont le fruit des campagnes -heureuses. Cette paix était retardée quand nos prospérités étaient -interrompues; elle se fit quand Turenne fut maître de la Bavière, et -quand Kœnigsmarck prenait Prague. Ce n’est que les armes à la main -qu’on force une nation à céder une province: encore l’acquisition de -l’Alsace nous coûta-t-elle environ six millions d’aujourd’hui. - -Ce traducteur dit que les belles années de Louis XIV furent celles où -l’esprit de Mazarin régnait encore. Est-ce donc l’esprit de Mazarin qui -conquit la Franche-Comté, et les villes de Flandre qu’il avait rendues? -Est-ce l’esprit de Mazarin qui fit construire cent vaisseaux de ligne, -lui qui, dans huit ans d’une administration paisible, avait laissé la -marine dépérir? Est-ce l’esprit de Mazarin qui réforma les lois qu’il -ignorait, et les finances qu’il avait pillées? Croit-on, pour avoir -traduit milord Bolingbroke, savoir mieux l’histoire de mon pays que moi? -Je la sais mieux que milord Bolingbroke, parcequ’il était de mon devoir -de l’étudier. Je n’ai eu nulle affection particulière, et la vérité a -été mon seul objet; non cette vérité de détails qui ne caractérisent -rien, qui n’apprennent rien, qui ne sont bons à rien, mais cette vérité -qui développe le génie du maître, de la cour, et de la nation. L’ouvrage -pouvait être beaucoup meilleur, mais il ne pouvait être fait dans une -vue meilleure. - -J’apprends qu’on se plaint que j’ai omis plusieurs écrivains dans la -liste de ceux qui ont servi à faire fleurir les arts dans le beau siècle -de Louis XIV. Je n’ai pu parler que de ceux dont les écrits sont -parvenus à ma connaissance dans la retraite où j’étais[415]. - -J’apprends que plusieurs protestants me reprochent d’avoir trop peu -respecté leur secte; j’apprends que quelques catholiques crient que j’ai -beaucoup trop ménagé, trop plaint, trop loué les protestants. Cela ne -prouve-t-il pas que j’ai gardé mon caractère, que je suis impartial? - - «Est modus in rebus; sunt certi denique fines, - Quos ultra citraque nequit consistere rectum.» - HOR., lib. I, sat. I. - - -FIN DU SUPPLÉMENT -AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. - - - - -TABLE - -DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME - -DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. - - -CHAP. XVIII. Guerre mémorable pour la succession à la monarchie -d’Espagne. Conduite des ministres et des généraux jusqu’en 1703, _page_ -1.--Ligue contre la maison de France, 2.--Le ministère de France perd -sa supériorité, 4.--Le prince Eugène, 7.--Premiers progrès du prince -Eugène, 8.--Le maréchal de Villeroi commande, 10.--Échec de Chiari, -11.--Le maréchal de Villeroi pris dans Crémone, 12.--Crémone surpris -et repris, 13.--Duc de Vendôme en Italie, 15.--Duc de Savoie contre la -France, 16.--Portugal contre la France, 17.--Les alliés traitent avec -le roi de Maroc, 18.--Marlborough, ibid.--Avantages des alliés contre -la France, 19.--Bataille de Fridlingen, 24.--Le marquis de Villars -proclamé maréchal de France par les soldats, ibid.--Villars gagne -une bataille à Hochstedt, 25.--Bataille de Spire, 26.--L’électeur de -Bavière demande pour son malheur un autre général que Villars, 28. - -CHAP. XIX. Perte de la bataille de Bleinheim ou d’Hochstedt, et ses -suites, 29.--Marlborough fait changer la fortune, ibid.--Combat de -Donavert, 30.--Bataille d’Hochstedt, 31.--Fautes, ibid.--Tallard, -32.--Marsin, ibid.--Maréchal de Tallard pris, son fils tué, -33.--Suite de cette bataille, 36.--Récompenses données à Marlborough, -37.--L’archiduc Charles, depuis empereur, va à Londres, 39.--Puissants -secours que l’Angleterre lui donne, ibid. - -CHAP. XX. Pertes en Espagne: pertes des batailles de Ramillies et de -Turin, et leurs suites, 40.--Prise de Gibraltar, ibid.--Les Anglais -prennent le royaume de Valence et la Catalogne, 42.--Belle aventure du -comte Péterborough, ibid.--Disgraces des Français devant Barcelone, -43.--Bataille de Cassano, 44.--Ramillies, 45.--Paroles de Louis -XIV, 46.--Duc de La Feuillade, 47.--Préparatifs immenses et perdus, -48.--Bruits ridicules, 49.--Grandes fautes, 50.--Duc d’Orléans, -ibid.--Causes de la défaite devant Turin, 53. - -CHAP. XXI. Suite des disgraces de la France et de l’Espagne. Louis -XIV envoie son principal ministre demander la paix. Bataille de -Malplaquet perdue, etc., 54.--Les Français perdent toute l’Italie, -ibid.--L’empereur fait sentir sa puissance, ibid.--Grandes pertes de -Louis XIV, 55.--Il résiste de tous côtés, 56.--L’archiduc Charles -proclamé roi d’Espagne, 57.--On propose d’envoyer Philippe V en -Amérique, 58.--Philippe V rentré dans Madrid, 59.--Les frontières -du côté du Dauphiné toujours négligées, 61.--La Provence sauvée, -62.--Louis XIV envoie le prétendant en Écosse avec une flotte, -ibid.--Le prétendant aborde et revient, 64.--Le duc de Bourgogne -commande les armées, 65.--Défaite à Oudenarde, 66.--Siège de Lille, -67.--L’armée de France sans succès et sans union, 68.--L’empereur -Joseph Iᵉʳ force le pape à reconnaître Charles son frère roi d’Espagne, -69.--Grande détresse de la France, 71.--Funestes effets de l’hiver de -1709, 72.--Louis XIV demande la paix, 73.--Les Hollandais deviennent -fiers, ibid.--Prétentions des Hollandais, 74.--Le roi leur envoie -un négociateur, 75.--Humiliation de Louis XIV, 77.--Propositions -insultantes faites à Louis XIV, ibid.--Résolution de Louis XIV, -78.--Action honorable du maréchal de Boufflers, ibid. - -CHAP. XXII. Louis XIV continue à demander la paix et à se défendre. Le -duc de Vendôme affermit le roi d’Espagne sur le trône, 84.--Victoire -du maréchal Du Bourg, ibid.--Offres de Louis XIV, ibid.--Congrès -de Gertruidenberg, 85.--Bataille de Saragosse, 86.--L’empereur -Joseph Iᵉʳ, heureux et puissant, ibid.--Philippe V obligé de fuir -encore, 87.--L’Espagne désolée, 88.--Philippe V presque abandonné, -ibid.--Philippe V solidement rétabli, 90.--Intrigues à la cour de -Londres, causes d’un grand changement, 91.--Une petite cause produit de -très grands changements, 92.--Changements à la cour de Londres, mais -non encore dans le royaume, 93.--Prise de Rio-Janeiro, 97. - -CHAP. XXIII. Victoire du maréchal de Villars à Denain. Rétablissement -des affaires. Paix générale, 97.--Les affaires changent en Angleterre, -ibid.--Suspension d’armes entre la France et l’Angleterre, 99.--État -désastreux de la France, ibid.--Mort du duc de Vendôme, 100.--Le -maréchal de Villars sauve la France, 101.--Combat de Denain, et -prospérités, ibid.--Le prince Eugène et le maréchal de Villars signent -la paix, 107.--La France assure les droits des princes d’Allemagne, -108.--Terme de _sujet_ employé mal à propos, ibid.--Réponse ridicule -attribuée mal à propos à Louis XIV, 109.--Traités accomplis, 110.--Le -roi d’Espagne soumet les Catalans, 111. - -CHAP. XXIV. Tableau de l’Europe depuis la paix d’Utrecht jusqu’à -la mort de Louis XIV, 115.--Dans la guerre de 1701, parents contre -parents, ibid.--Changements en Europe opérés par la paix d’Utrecht, -116.--La reine Anne eût voulu que son frère lui succédât, -117.--Anecdote singulière, 118. - -CHAP. XXV. Particularités et anecdotes du règne de Louis XIV, 121.--Il -faut se défier des anecdotes, ibid.--Ses premières amours, sujet -de plusieurs méchants livres, 123.--Comment il se formait l’esprit -et le goût, 124.--Traductions imprimées sous son nom, 125.--Son -discours au parlement, ibid.--Un curé a l’impertinence de vouloir -abolir les spectacles, 126.--Louis XIV, ainsi que Louis XIII, danse -en public, 128.--Opéra introduit en France, 129.--Quel était l’homme -au masque de fer, 130.--Mort du masque de fer, 132.--Fête de Vaux, -133. Belle action de Fouquet inutile, 136.--Dissimulation de Louis -XIV peu honorable, ibid.--Colbert, persécuteur de Fouquet, 137.--Le -chancelier Séguier méchant, 138.--Mazarin beaucoup plus coupable -que Fouquet, ibid.--Arrêt contre Fouquet, 139.--Saint-Évremond, -141.--Splendeur de la cour, 142.--Intrigues du roi avec sa belle-sœur, -143.--Galanteries, 144.--Fêtes magnifiques, ibid.--Devise du soleil -assez ridicule, 145.--Fous de cour, divertissement honteux, 149.--Le -légat vient demander pardon, 151.--Autre fête, ibid.--Querelles des -pairs, 152.--Habits à brevet, ibid.--Magnificence et ordre dans sa -maison, 153.--Présents et pensions aux gens de lettres de l’Europe, -154.--Maison bâtie à Florence de ses libéralités, 156. - -CHAP. XXVI. Suite des particularités et anecdotes, 159.--Racine est -cause que Louis XIV ne danse plus sur le théâtre, 160.--Mariage du -comte de Lauzun avec la petite-fille de Henri IV, 162.--Mis en prison -pour ce mariage, 164.--Mademoiselle de Kéroual va gouverner le roi -d’Angleterre, 169.--On croit Madame, sœur de Charles II, empoisonnée, -ibid.--Indiscrétion de Turenne, cause des malheurs de Madame, et de -tous ces bruits odieux, 171.--Origine des fréquents empoisonnements -dont on se plaignit alors, 173.--Prétendus sortiléges, 175.--Maréchal -de Luxembourg à la Bastille, 177.--On croit la reine d’Espagne, nièce -de Louis XIV, empoisonnée, 180.--Plus de filles d’honneur chez la -reine, 182.--Trois femmes se disputent le cœur de Louis XIV, 183. - -CHAP. XXVII. Suite des particularités et anecdotes, 185.--Mort de -mademoiselle de Fontange, ibid.--Faveur de madame de Maintenon, -ibid.--Faux bruits réfutés, 187.--Fêtes brillantes, ibid.--Dernières -années de madame de Montespan, 188.--Mort du grand Condé, -ibid.--Mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon, 189.--Son -histoire, 190.--L’illustre Racine assez faible pour mourir de douleur -de ce qu’il a un peu déplu au roi, 197.--Vanité des grandeurs -démontrée par l’exemple de madame de Maintenon, 200.--Le roi attaqué -de la fistule, 201.--Mort de la dauphine de Bavière, 202.--_Esther_ -et _Athalie_, ibid.--La duchesse de Bourgogne joue la comédie, -204.--Louis XIV voit mourir presque toute sa famille, 206.--Soupçons de -poison et calomnies, 207. - -CHAP. XXVIII. Suite des anecdotes, 210.--Le jésuite Le Tellier -flétrit la fin de ce règne, ibid.--Dernière maladie du roi, 211.--Il -meurt avec courage, sans ostentation, 212.--Ses dernières paroles -au dauphin, 213.--Moins regretté qu’il ne devait l’être, 214.--Sa -réputation, 215.--Sa conduite et ses paroles, 216.--Son bon goût, -ibid.--Paroles mémorables, 217.--Écrits de sa main où il rend compte de -sa conduite, 218.--Conseils à son petit-fils, roi d’Espagne, 223.--Sa -politesse, 227.--Amusements, 229.--Sagesse, circonspection et bonté, -230.--Amour des louanges, mais envie de les mériter, 231.--Indulgence, -ibid.--Galanterie singulière, 232.--Le maréchal de La Feuillade lui -érige une statue, 233. - -CHAP. XXIX. Gouvernement intérieur. Justice. Commerce. Police. -Lois. Discipline militaire. Marine, etc., 237.--Son assiduité au -travail, 238.--Finances. Libéralités au peuple, ibid.--Hôpitaux, -239.--Chemins, ibid.--Commerce, ibid.--Ports, 240.--Compagnies, -ibid.--Encouragements dans le commerce maritime, 241.--Injustice envers -Colbert, 242.--Manufactures, 245.--Gobelins, Savonnerie, glaces, etc., -ibid.--Sedan, Aubusson, etc., etc., 246.--Paris embelli, 247.--Police, -ibid.--Bâtiments, 248.--Munificence envers Bernini, 250.--Perrault -fait mieux que Bernini, 251.--Fondations, 252.--Lois, 253.--Beaux -jugements rendus par Louis XIV, ibid.--Duels abolis, 254.--Réglements -militaires, 255.--Artillerie, 256.--Ordre de Saint-Louis, 258.--Hauteur -de Louis XIV avec l’Angleterre, 259.--Nouveaux ports, 260.--Marine, -ibid.--Colonies, 261.--Mémoires de tous les intendants pour -l’instruction du dauphin, duc de Bourgogne, 262.--Ce que fit Louis XIV, -et ce qui restait à faire, 263.--Changements heureux dans la nation, -266.--Plus de politesse et d’agréments qu’auparavant, 268.--Aisance -générale, 269.--Paris centre des arts, ibid. - -CHAP. XXX. Finances et réglements, 271.--Colbert, ibid.--Peu -d’intelligence alors dans la nation, 273.--Défense au parlement de -faire des remontrances avant l’enregistrement, 274.--Édit de 1666 -enregistré à la chambre des comptes et à la cour des aides, 276.--Abus, -ibid.--Colbert ne peut faire tout le bien qu’il veut, 279.--Traitants, -ibid.--Le Pelletier, contrôleur-général, 280.--Meubles d’argent -proscrits, 281.--Réformes nuisibles, ibid.--La guerre appauvrit -toujours, 282.--Capitation, 283.--Dixième, 284.--Chamillart, ministre, -285.--Desmarets, ministre, 286.--Combien d’argent dans le royaume, -290.--Industrie, vraie richesse, 291.--Culture, 292. - -CHAP. XXXI. Des sciences, 295.--Sorciers, 301.--Superstitions, -302.--Philosophie nécessaire, ibid. - -CHAP. XXXII. Des beaux-arts, 303.--Éloquence, 304.--Jean de Lingendes, -ibid.--Balzac, 305.--Voiture, 306.--Vaugelas, ibid.--Patru, -ibid.--Le duc de La Rochefoucauld, ibid.--Pascal, 307.--Bourdaloue, -ibid.--Bossuet, 308.--Fénélon, 310.--La Bruyère, 313.--Bayle, -314.--Pellisson, ibid.--Saint-Réal, 315.--Le grand Corneille, -ibid.--Racine, 317.--Molière, 319.--Boileau, 320.--La Fontaine, -321.--Quinault, ibid.--La Motte, 322.--Rousseau, ibid. - -CHAP. XXXIII. Suite des arts, 328.--Musique, ibid.--Lulli, -ibid.--Architecture, 329.--Peinture, 330.--Académie de peintres -français à Rome, 331.--Sculpture, ibid.--Médailles, ibid.--Gravures, -332.--Chirurgie, ibid. - -CHAP. XXXIV. Des beaux-arts en Europe du temps de Louis XIV, -334.--Pourquoi ce siècle est celui de Louis XIV, 335.--Milton, -ibid.--Dryden, 336.--Pope, ibid.--Addison, 337.--Newton, 338.--Locke -bien au-dessus de Platon, 340.--Hevelius, 341.--Munificence singulière -de Louis XIV envers Hevelius, ibid.--Leibnitz, ibid. - -CHAP. XXXV. Affaires ecclésiastiques. Disputes mémorables, -344.--Évêques non prêtres, ibid.--Don gratuit, 345.--Richesses du -clergé, 346.--Usage du clergé dans ses subsides, 349.--Anciennes -maximes du clergé, 350.--Conduite du roi avec le clergé, 352.--Des -libertés de l’Église gallicane, ibid.--De la régale, 354.--Autrefois -les rois donnaient tous les bénéfices, ibid.--Résistance de l’évêque -de Pamiers, 355.--Grand-vicaire traîné sur la claie en effigie, -357.--Fameuse assemblée du clergé, 358.--La France prête à se séparer -de Rome, 359.--Les quatre propositions, 360.--Innocent XI, ennemi de -Louis XIV, 361.--Réforme du clergé, 363.--Superstitions supprimées en -partie, ibid. - -CHAP. XXXVI. Du calvinisme au temps de Louis XIV, 365.--Pourquoi -y a-t-il toujours eu des querelles théologiques? ibid.--Origine -des sectes du seizième siècle, 367.--Ces sectes bannies des états -monarchiques, 368.--Pourquoi établies en France, 369.--Édit de Nantes, -370.--Séditions des réformés, 371.--Nouvelles guerres civiles des -réformés, 372.--Édit de grace aux réformés, 374.--Richelieu veut enfin -réunir les deux religions, ibid.--Réformés protégés par Colbert, -376.--Louis XIV excité contre eux, 377.--Petits enfants convertis, -379.--Mesures du gouvernement, ibid.--Pellisson convertit pour de -l’argent, 380.--Prédicants roués, 381.--Les huguenots s’enfuient, -382.--Dragonnades, 383.--Lettre apostolique de Louvois, 384.--Édit -de Nantes révoqué, 385.--Peuples, argent, manufactures, transportés, -386.--Prisons et galères, 388.--Rebelles et prophètes, 391.--Prophètes -verriers, 393.--Ministre roué, 394.--Prophètes assassins, 395.--L’abbé -de La Bourlie, ibid.--Guerres des fanatiques, 396.--Un garçon boulanger -fait la guerre à Louis XIV, 397.--Le garçon boulanger traite avec le -maréchal de Villars, 398.--Fureur singulière, 399.--Conspiration des -prophètes, 400.--Prophètes réfugiés à Londres proposent de ressusciter -un mort, 401. - -CHAP. XXXVII. Du jansénisme, 402.--Jansénisme moins turbulent que le -calvinisme, ibid.--Baïus inintelligible, 403.--Rome se moque de Baïus, -404.--Molina visionnaire, ibid.--Procès à Rome pour ses visions, -405.--Ni les plaideurs ni les juges ne s’entendent, 406.--Jansénius -tout comme Baïus, ibid.--Arnauld digne de ne point entrer dans ces -querelles, 407.--Les cinq propositions aussi ridicules que cinq cents -autres, 408.--Tracasseries plus ridicules encore, 409.--Disputes -insensées, 410.--Arnauld persécuté, 411.--Formulaire à des filles, -412.--Grand miracle d’un œil guéri, 413.--Jésuites font aussi leurs -miracles, ibid.--Lettres provinciales, chef-d’œuvre, 414.--Ce -chef-d’œuvre brûlé, 415.--Religieuses enlevées, ibid.--Paix de Clément -IX, 416.--Port-Royal, 417.--Assemblées jansénistes, 418.--Cas de -conscience aussi ridicule que tout ce que dessus, 419.--Port-Royal -démoli, 420.--Quesnel, 421.--Quesnel prisonnier et délivré, -422.--Contrat des jansénistes avec la Bourignon, 423.--Projet fou des -jansénistes, ibid.--Le Tellier, confesseur du roi, fourbe, insolent, et -factieux, 425.--Le Tellier, fripon, 426.--Madame de Maintenon, faible -et bigote autant qu’ambitieuse, 427.--Autorité royale employée par les -jésuites, 428.--Bulle dressée par eux, 429.--Bulle qui met tout en -désordre, ibid.--Le jésuite Le Tellier en horreur, 430.--Changement -dans les affaires, 432.--Bulle méprisée, ibid.--Le système de Lass fait -oublier la bulle, 433.--Pacification apparente, 435.--Singulier concile -d’Embrun, 436.--Convulsionnaires, 437.--Décadence des jésuites, 439. - -CHAP. XXXVIII. Du quiétisme, 441.--Madame Guyon extravagante, -ibid.--Lacombe, directeur de la Guyon, ibid.--Madame Guyon enfermée -à Vincennes, 446.--Marie d’Agréda, plus folle que la Guyon, regardée -comme sainte, ibid.--Fénélon persécuté pour aimer Dieu, 447.--Très -mauvais procédé de Bossuet, 443.--Pape Innocent XII juge cette -inintelligible dispute, 449.--Fausses anecdotes, 450.--Louis XIV peu -content des idées de Fénélon sur le gouvernement, 451.--Moines de -Rome juges de Fénélon et de Bossuet, 452.--L’archevêque de Cambrai se -soumet, ibid.--Fénélon détrompé enfin des sottes disputes, 453. - -CHAP. XXXIX. Disputes sur les cérémonies chinoises. Comment ces -querelles contribuèrent à faire proscrire le christianisme de la Chine, -460.--Christianisme en Chine, 461.--Dominicains contre jésuites en -Chine, 462.--Procès de la Chine en cour de Rome, ibid.--Contradictions -impertinentes au sujet de la Chine, 463.--Culte d’un seul Dieu plus -ancien à la Chine qu’ailleurs, 464.--Disputes ridicules en Sorbonne -sur la Chine, 465.--Chine déclarée hérétique par la Sorbonne, -ibid.--Un Maigrot, nommé évêque d’une province chinoise, critique -l’empereur, 466.--Tournon, légat à la Chine, renvoyé, 467.--L’empereur -Young-tching, le meilleur des princes, 468.--Belles actions -d’Young-tching, 469.--Il proscrit poliment la religion chrétienne, -ibid.--Missionnaires chassés poliment, 470.--Belle mercuriale aux -missionnaires, 471.--Grands maux occasionnés par ces missionnaires, -ibid.--Sagesse des Asiatiques en un point, 472.--Miracle ridicule, ibid. - -SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV, 475. - -Préface du nouvel Éditeur, 477. - -Lettre à M. Roques, 481. - -Première partie, 493. - -Seconde partie, 532. - -Troisième partie, 550. - - -FIN DE LA TABLE. - - -NOTES: - -[1] Plus connu comme homme d’état sous le nom de Clarendon: il a laissé -une _Histoire des guerres civiles d’Angleterre sous Charles Iᵉʳ_, et -plusieurs autres ouvrages de politique. K. - -[2] On lui déclara, lorsqu’il se proposait d’aller voir à Milan son -gendre Philippe V, qu’il ne serait reçu que comme un de ses courtisans, -et que le roi d’Espagne ne pourrait, sans manquer à sa dignité, -l’admettre à sa table. K. - -[3] Voyez les _Mémoires_ manuscrits de Dangeau; on les cite ici -parceque ce fait rapporté par eux a été souvent confirmé par le -maréchal de La Feuillade, gendre du secrétaire d’état Chamillart. Louis -XIV n’avait que trois ans plus que Louvois; à la mort de Mazarin le -roi avait vingt-trois ans; Louvois en avait vingt, et était, depuis -plusieurs années, adjoint de son père dans la place de ministre de la -guerre. - -[4] Le maréchal de Berwick rapporte, dans ses Mémoires, que Louis XIV -l’ayant consulté sur un plan imaginé par Chamillart, pour la campagne -de 1708, et dont l’exécution devait être confiée au maréchal, il -n’eut pas de peine à en faire voir le ridicule au roi, qui ne put -s’empêcher de lui dire en riant: «Chamillart croit en savoir beaucoup -plus qu’aucun général, mais il n’y entend rien du tout.» Cependant -Chamillart resta encore ministre; et, dans la même campagne, Louis -XIV l’envoya en Flandre pour prononcer entre le duc de Vendôme et le -maréchal de Berwick, sur les moyens d’empêcher la prise de Lille. K. - -[5] Le compilateur des _Mémoires de madame de Maintenon_ dit que, -vers la fin de la guerre précédente, le marquis de Nangis, colonel du -régiment du roi, lui disait qu’on ne pourrait empêcher la désertion de -ses soldats qu’en fesant casser la tête aux déserteurs. Remarquez que -le marquis, depuis le maréchal de Nangis, ne fut colonel de ce régiment -qu’en 1711. - -[6] Par les instructions à moi envoyées, et puisées dans le dépôt des -affaires étrangères, il est évident que le prince Eugène était déjà -parti en 1683, et que le marquis de La Fare s’est mépris dans ses -Mémoires, quand il fait partir les deux princes de Conti avec le prince -Eugène; ce qui a induit les historiens en erreur. - -Il y eut alors plusieurs jeunes seigneurs de la cour qui écrivirent aux -princes de Conti des lettres indécentes, dans lesquelles ils manquaient -de respect au roi, et d’égards pour madame de Maintenon, qui n’était -encore que favorite. Les lettres furent interceptées, et ces jeunes -gens disgraciés pour quelque temps. - -Le compilateur des _Mémoires de Maintenon_ est le seul qui avance que -le duc de La Rocheguion dit à son frère, le marquis de Liancourt: -«Mon frère, si on intercepte votre lettre, vous méritez la mort.» -Premièrement, on ne mérite point la mort parcequ’une lettre coupable -est interceptée, mais parcequ’on l’a écrite: secondement, on ne mérite -point la mort pour avoir écrit des plaisanteries. Il parut bien que -ces seigneurs, qui tous rentrèrent en grace, ne méritaient point la -mort. Tous ces prétendus discours qu’on débite avec légèreté dans le -monde, et qui sont ensuite recueillis par des écrivains obscurs et -mercenaires, sont indignes de croyance. - -[7] L’auteur, qui dans sa jeunesse eut l’honneur de le voir souvent, a -droit d’assurer que c’était là son caractère. La Beaumelle, qui insulte -les maréchaux de Villeroi et de Villars, et tant d’autres, dans ses -notes du _Siècle de Louis XIV_, parle ainsi de feu M. le maréchal de -Villeroi, page 102, tome III des _Mémoires de madame de Maintenon_: -«Villeroi le fastueux, qui amusait les femmes avec tant de légèreté, -et qui disait à ses gens avec tant d’arrogance: A-t-on mis de l’or -dans mes poches?» Comment peut-il attribuer, je ne dis pas à un grand -seigneur, mais à un homme bien élevé, ces paroles qu’on attribuait -autrefois à un financier ridicule? Comment peut-il parler de tant -d’hommes du siècle passé, du ton d’un homme qui les aurait vus? et -comment peut-on écrire si insolemment de telles indécences, de telles -faussetés, et de telles sottises? - -[8] Voyez les _Mémoires de Dangeau_. - -On chantait à la cour, à Paris, et dans l’armée: - - Français, rendez grace à Bellone. - Votre bonheur est sans égal; - Vous avez conservé Crémone, - Et perdu votre général. - - -[9] Voyez tome XVI, pages 372, 362, 397. B. - -[10] Voltaire a mis en vers ces paroles: voyez, tome XII, le troisième -de ses _Discours sur l’homme_. B. - -[11] Tout ceci doit se trouver dans les _Mémoires du maréchal de -Villars_, manuscrits; j’y ai lu ces détails. Le premier tome imprimé -de ces Mémoires est absolument de lui; les deux autres sont d’une main -étrangère et un peu différente. - -On voit, par les dépêches du maréchal, combien il avait à souffrir de -la cour de Bavière: «Peut-être valait-il mieux lui plaire que de le -bien servir. Ses gens en usent ainsi. Les Bavarois, les étrangers, tous -ceux qui l’ont volé, friponné au jeu, livré à l’empereur, ont fait avec -lui leur fortune, etc.» - -Il entend par ces mots, _livré à l’empereur_, une intrigue que les -ministres de l’électeur de Bavière formaient alors pour faire sa paix -avec l’Autriche dans le temps que la France combattait pour lui.--Voyez -ma note sur les _Mémoires_ de Villars, tome XIX, page 219. B. - -[12] Voyez chap. XXXVI. B. - -[13] Reboulet assure que l’empereur Léopold fit ériger cette pyramide: -on le crut en effet en France; le maréchal de Villars, en 1707, envoya -cinquante maîtres pour la détruire; on ne trouva rien. Le continuateur -de Thoyras, qui n’a écrit que d’après les journaux de La Haye, -suppose cette inscription, et propose même de la changer en faveur -des Anglais. Elle fut imaginée en effet par des Français réfugiés -oisifs. Il était très commun alors, et il l’est encore aujourd’hui, -de donner ses imaginations ou des contes populaires pour des vérités -certaines. Autrefois les mémoires manquaient à l’histoire, aujourd’hui -la multiplicité des mémoires lui nuit. Le vrai est noyé dans un océan -de brochures.--Le continuateur de Thoyras dont parle Voltaire est -David Durand, auteur des onzième et douzième volumes de l’_Histoire -d’Angleterre_, in-4º. Les dix premiers sont de Rapin Thoyras. B. - -[14] Reboulet dit que la chancellerie allemande donnait aux rois le -titre de _Dilection_; mais c’est celui des électeurs. - -[15] En 1740.--Cette place est restée aux Anglais à la paix de 1748, -à celle de 1763, et enfin à celle de 1783, après avoir essuyé un long -blocus. Une armée combinée d’Espagnols et de Français, commandée par -M. le duc de Crillon, qui venait de prendre Minorque, se préparait, en -1782, à tenter une attaque contre Gibraltar du côté de la mer; mais -les batteries flottantes destinées à en détruire les défenses furent -brûlées par les boulets rouges de la place. K. - -[16] L’histoire de Reboulet appelle ce prince chef des factieux, comme -s’il eût été un Espagnol révolté contre Philippe V. - -[17] C’était, à la vérité, un comte de Revontlau, né en Danemark, qui -commandait au combat de Calcinato; mais il n’y avait que des troupes -impériales. - -La Beaumelle dit à ce sujet, dans ses _Notes sur l’Histoire du Siècle -de Louis XIV_, que «les Danois ne valent pas mieux ailleurs que chez -eux.» Il faut avouer que c’est une chose rare de voir un tel homme -outrager ainsi toutes les nations. - -[18] Voyez les _Mémoires de Feuquières_. - -[19] Sous le nom de Frédéric: voyez ma note, tome XXIV, page 358. B. - -[20] Le duc de Bavière était père de ce jeune prince, appelé par -Charles II au trône d’Espagne, et mort à Bruxelles. L’électeur, dans -son manifeste contre l’empereur, dit, en parlant de la mort de son -fils, «qu’il avait succombé à un mal qui avait souvent sans péril -attaqué son enfance, avant qu’il eût été déclaré l’héritier de Charles -II.» Il ajoutait que «l’étoile de la maison d’Autriche avait toujours -été funeste à ceux qui s’étaient opposés à sa grandeur.» Une accusation -directe eût peut-être été moins insultante que cette terrible ironie. -Le duc de Bavière, en se séparant de l’empire pour s’unir à un prince -en guerre avec l’empire, donnait un prétexte à l’empereur. Louis XIV -avait traité avec autant de dureté le duc de Lorraine et l’électeur -palatin, et il avait moins d’excuses. K. - -[21] Dans l’histoire de Reboulet, il est dit qu’il eut cette -souveraineté dès l’an 1700; mais alors il n’avait que la vice-royauté. - -[22] On tint à Madrid, au nom de l’archiduc, plusieurs conseils où -furent appelés les hommes les plus distingués de son parti. Le marquis -de Ribas, secrétaire d’état sous Charles II, y assista. C’était lui qui -avait dressé le testament de ce prince en faveur de Philippe V. Des -cabales de cour l’avaient fait disgracier. On lui proposa de déclarer -que le testament avait été supposé; mais il ne voulut consentir à -aucune déclaration qui pût affaiblir l’autorité de cet acte: ni les -menaces ni les promesses ne purent l’ébranler. K. - -[23] Berwick avait commandé avec succès en Espagne pendant l’année -1704. Des intrigues de cour le firent rappeler. Le maréchal de Tessé -demandait un jour à la jeune reine pourquoi elle n’avait pas conservé -un général dont les talents et la probité lui auraient été si utiles. -«Que voulez-vous que je vous dise? répondit-elle; c’est un grand -diable d’Anglais, sec, qui va toujours tout droit devant lui.» Dans -la campagne que termina la bataille d’Almanza, Berwick était instruit -de l’état de l’armée alliée, et de ses projets, par un officier -général portugais qui, persuadé que l’alliance du roi de Portugal avec -l’empereur était contraire à ses vrais intérêts, le trahissait par -esprit de patriotisme. (_Mémoires de Berwick._) K. - -[24] Voltaire a rapporté ailleurs (voyez tome XXXIX, page 247) une -lettre écrite à Berwick, sur la victoire d’Almanza. B. - -[25] L’armée du duc d’Orléans prit aussi Saragosse; lorsque les troupes -françaises parurent à la vue de la ville, on fit accroire au peuple -que ce camp qu’il voyait n’était pas un objet réel, mais une apparence -causée par un sortilége: le clergé se rendit processionnellement sur -les murailles pour exorciser ces fantômes; et le peuple ne commença à -croire qu’il était assiégé par une armée réelle, que lorsqu’il vit les -houssards abattre quelques têtes. (_Mémoires de Berwick._) K. - -[26] Le respect pour la vérité dans les plus petites choses oblige -encore de relever le discours que le compilateur des _Mémoires de -madame de Maintenon_ fait tenir par le roi de Suède, Charles XII, au -duc de Marlborough: «Si Toulon est pris, je l’irai reprendre.» Ce -général anglais n’était point auprès du roi de Suède dans le temps du -siége. Il le vit dans Alt-Ranstadt en avril 1707, et le siége de Toulon -fut levé au mois d’août. Charles XII, d’ailleurs, ne se mêla jamais de -cette guerre; il refusa constamment de voir tous les Français qu’on -lui députa. On ne trouve, dans les _Mémoires de Maintenon_, que des -discours qu’on n’a ni tenus ni pu tenir; et on ne peut regarder ce -livre que comme un roman mal digéré. - -[27] Entre autres Reboulet, page 233 du tome VIII. Il fonde ses -soupçons sur ceux du chevalier de Forbin. Celui qui a donné au public -tant de mensonges, sous le titre de _Mémoires de madame de Maintenon_, -et qui fit imprimer, en 1752, à Francfort, une édition frauduleuse -du _Siècle de Louis XIV_, demande, dans une des notes, qui sont ces -historiens qui ont prétendu que la reine Anne était d’intelligence avec -son frère. _C’est un fantôme_, dit-il. Mais on voit ici clairement que -ce n’est point un fantôme, et que l’auteur du _Siècle de Louis XIV_ -n’avait rien avancé que la preuve en main: il n’est pas permis d’écrire -l’histoire autrement. - -[28] Telle est l’histoire qu’un libraire, nommé Van-Duren, fit écrire -par le jésuite La Motte, réfugié en Hollande sous le nom de La Hode, -continuée par La Martinière; le tout sur les prétendus Mémoires d’un -comte de...., secrétaire d’état. Les _Mémoires de madame de Maintenon_, -encore plus remplis de mensonges, disent, tome IV, page 119, que les -assiégeants jetaient dans la ville des billets conçus en ces termes: -«Rassurez-vous, Français, la Maintenon ne sera pas votre reine; nous -ne lèverons pas le siége. On croira, ajoute-t-il, que Louis, dans -la ferveur du plaisir que lui donnait la certitude d’une victoire -inattendue, offrit ou promit le trône à madame de Maintenon.» Comment, -dans _la ferveur_ de l’impertinence, peut-on mettre sur le papier ces -nouvelles et ces discours des halles? comment cet insensé a-t-il pu -pousser l’effronterie jusqu’à dire que le duc de Bourgogne trahit le -roi son grand-père, et fit prendre Lille par le prince Eugène, de peur -que madame de Maintenon ne fût déclarée reine? - -[29] On peut voir les détails de cette campagne dans les _Mémoires de -Berwick_; mais il faut les lire avec précaution. Berwick était dans -l’armée, mais humilié de servir sous Vendôme, et presque toujours d’un -avis contraire au sien. Vendôme, fatigué des contradictions qu’il -éprouvait, semblait avoir perdu, pendant cette campagne, son activité -et ses talents. Louis XIV envoya deux fois Chamillart à l’armée comme -un arbitre entre les généraux. - -Durant le siége de Lille, Marlborough écrivit au maréchal de Berwick, -son neveu, pour qu’il proposât à Louis XIV d’entamer une négociation -pour la paix avec les députés de Hollande, le prince Eugène, et lui. -On crut à la cour que cette proposition était la suite des inquiétudes -de Marlborough sur le succès du siége de Lille, et on obligea le duc -de Berwick à faire une réponse négative. Marlborough aimait beaucoup -la gloire et l’argent, et il pouvait alors desirer la paix comme -le meilleur moyen de mettre sa fortune en sûreté, et d’ajouter une -autre espèce de gloire à sa réputation militaire, qui ne pouvait plus -croître. Bientôt après il s’opposa de toutes ses forces à cette paix -qu’il avait desirée, parceque la guerre lui était devenue nécessaire -pour soutenir son crédit dans sa patrie. K. - -[30] Le marquis d’O. - -[31] Ce furent des officiers au service de Hollande qui firent ce coup -hardi. Presque tous étaient des Français que la révocation fatale de -l’édit de Nantes avait forcés de choisir une nouvelle patrie; ils -prirent la chaise du marquis de Beringhen pour celle du dauphin, -parcequ’elle avait l’écusson de France. L’ayant enlevé, ils le firent -monter à cheval; mais comme il était âgé et infirme, ils eurent la -politesse en chemin de lui chercher eux-mêmes une chaise de poste. Cela -consuma du temps. Les pages du roi coururent après eux, le premier -écuyer fut délivré; et ceux qui l’avaient enlevé furent prisonniers -eux-mêmes; quelques minutes plus tard ils auraient pris le dauphin, qui -arrivait après Beringhen avec un seul garde. - -[32] L’histoire de l’ex-jésuite La Motte, rédigée par La Martinière, -dit que Chamillart fut destitué du ministère des finances en 1703, et -que la voix publique y appela le maréchal d’Harcourt. Les fautes de cet -historien sont sans nombre. - -[33] Pour bien juger Desmarets, il faut lire le Mémoire qu’il présenta -au régent pour lui rendre compte de son administration: ce Mémoire fait -regretter que ce prince ne l’ait pas laissé à la tête des finances. K. - -[34] C’est ce que l’auteur tient de la bouche de vingt personnes qui -les entendirent parler ainsi à Lille, après la prise de cette ville. -Cependant il se peut que ces expressions fussent moins l’effet d’une -fierté grossière que d’un style laconique assez en usage dans les -armées. - -[35] Voyez les _Mémoires de Torci_, tome III, page 2; ils ont confirmé -tout ce qui est avancé ici. - -[36] L’auteur des _Mémoires de madame de Maintenon_ dit, pages 92 et -93 du tome V, que «le duc de Marlborough et le prince Eugène gagnèrent -Heinsius», comme si Heinsius avait eu besoin d’être gagné. Il met dans -la bouche de Louis XIV, au lieu des belles paroles qu’il prononça en -plein conseil, ces mots bas et plats: _Alors comme alors_. Il cite -l’auteur du _Siècle de Louis XIV_, et le reprend d’avoir dit que «Louis -XIV fit afficher sa lettre circulaire dans les rues de Paris.» Nous -avons confronté toutes les éditions du _Siècle de Louis XIV_; il n’y -a pas un seul mot de ce que cite cet homme, pas même dans l’édition -subreptice qu’il fit à Francfort en 1752.--Cette note de Voltaire est -de 1756. B. - -[37] Cet endroit mérite d’être éclairci. L’auteur célèbre de l’_Esprit -des lois_ dit que l’honneur est le principe des gouvernements -monarchiques, et la vertu le principe des gouvernements républicains. - -Ce sont là des idées vagues et confuses qu’on a attaquées d’une manière -aussi vague, parceque rarement on convient de la valeur des termes, -rarement on s’entend. L’honneur est le désir d’être honoré, d’être -estimé: de là vient l’habitude de ne rien faire dont on puisse rougir. -La vertu est l’accomplissement des devoirs, indépendamment du désir de -l’estime; de là vient que l’honneur est commun, la vertu rare. - -Le principe d’une monarchie ou d’une république n’est ni l’honneur -ni la vertu. Une monarchie est fondée sur le pouvoir d’un seul; une -république est fondée sur le pouvoir que plusieurs ont d’empêcher -le pouvoir d’un seul. La plupart des monarchies ont été établies -par des chefs d’armées, les républiques par des citoyens assemblés. -L’honneur est commun à tous les hommes, et la vertu rare dans tout -gouvernement. L’amour-propre de chaque membre d’une république veille -sur l’amour-propre des autres; chacun voulant être maître, personne -ne l’est; l’ambition de chaque particulier est un frein public, et -l’égalité règne. - -Dans une monarchie affermie, l’ambition ne peut s’élever qu’en plaisant -au maître, ou à ceux qui gouvernent sous le maître. Il n’y a dans ces -premiers ressorts ni honneur ni vertu, de part ni d’autre; il n’y a -que de l’intérêt. La vertu est en tout pays le fruit de l’éducation -et du caractère. Il est dit dans l’_Esprit des lois_ qu’il faut plus -de vertu dans une république: c’est, en un sens, tout le contraire: -il faut beaucoup plus de vertu dans une cour pour résister à tant de -séductions. Le duc de Montausier, le duc de Beauvilliers, étaient -des hommes d’une vertu très austère. Le maréchal de Villeroi joignit -des mœurs plus douces à une probité non moins incorruptible. Le -marquis de Torci a été un des plus honnêtes hommes de l’Europe, dans -une place où la politique permet le relâchement dans la morale. Les -contrôleurs-généraux Le Pelletier et Chamillart passèrent pour être -moins habiles que vertueux. - -Il faut avouer que Louis XIV, dans cette guerre malheureuse, ne fut -guère entouré que d’hommes irréprochables; c’est une observation très -vraie et très importante dans une histoire où les mœurs ont tant de -part.--Voyez, dans ce volume, le _Supplément au Siècle de Louis XIV_, -troisième partie. B. - -[38] Dans le livre intitulé _Mémoires du maréchal de Berwick_, il -est dit que le maréchal de Berwick fit cette retraite. C’est ainsi -que tant de mémoires sont écrits. On trouve dans ceux de madame de -Maintenon, par La Beaumelle, tome V, page 99, que les alliés accusèrent -le maréchal de Villars de «s’être blessé lui-même, et que les Français -lui reprochèrent de s’être retiré trop tôt.» Ce sont deux impostures -ridicules. Ce général avait reçu un coup de carabine au-dessous du -genou, qui lui fracassa l’os, et qui le fit boiter toute sa vie. Le roi -lui envoya le sieur Maréchal, son premier chirurgien, qui seul empêcha -qu’on lui coupât la cuisse. C’est ce que je tiens de la bouche de M. le -maréchal de Villars et de ce chirurgien célèbre: c’est ce que tous les -officiers ont su; c’est ce que M. le duc de Villars daigne me confirmer -par ses lettres. Il n’oppose que le mépris aux sottises insolentes et -calomnieuses de La Beaumelle.--Les _Mémoires de Berwick_, dont parle -M. de Voltaire, ne sont pas le même ouvrage que nous avons cité dans -nos notes. Le maréchal de Berwick défendit le Dauphiné et la Provence -contre le duc de Savoie pendant les campagnes de 1709, 1710, 1711, et -1712, avec beaucoup de succès, et malgré une grande infériorité de -forces. Ces campagnes, pendant lesquelles il n’y eut aucune action -d’éclat, lui ont fait plus d’honneur auprès des militaires que la -victoire d’Almanza et la prise de Barcelone, et l’ont placé, dans -l’opinion des hommes éclairés, fort au-dessus de plusieurs généraux qui -ont eu des succès plus brillants. Il fut envoyé en Flandre, après la -bataille de Malplaquet, pour faire lever le siége de Mons: entreprise -qu’il ne trouva point impraticable: c’est ce qui a trompé l’auteur -des faux _Mémoires de Berwick_. M. de Voltaire ne parle point de ces -campagnes de Dauphiné; mais il avait passé sa jeunesse chez les princes -de Vendôme et chez le maréchal de Villars, qui n’aimaient pas le -maréchal de Berwick. K.--Les _Mémoires de Berwick_, 1737, deux volumes -in-12, sont de l’abbé Margon. Les véritables _Mémoires de Berwick_ ont -été publiés en 1778: voyez tome XIX, page 20. B. - -[39] Voyez la note précédente. K. - -[40] On assure qu’après la bataille, Philippe V n’ayant point de lit, -le duc de Vendôme lui dit: «Je vais vous faire donner le plus beau -lit sur lequel jamais roi ait couché»; et il fit faire un matelas des -étendards et des drapeaux pris sur les ennemis. - -[41] Voyez, sur ce passage, une petite dissertation de La Harpe, dans -son _Lycée, ou Cours de littérature_ (_Philosophie du dix-huitième -siècle_, livre II, chap. II). B. - -[42] Le marquis de Torci l’appelle, dans ses _Mémoires, ministre -prédicant_: il se trompe; c’est un titre qu’on ne donne qu’aux -presbytériens. Henri Sacheverel, dont il est question, était docteur -d’Oxford, et du parti épiscopal. Il avait prêché dans la cathédrale de -Saint-Paul l’obéissance absolue aux rois et l’intolérance. Ces maximes -furent condamnées par le parlement; mais ses invectives contre le parti -de Marlborough le furent bien davantage. - -[43] _Mémoires de Torci_, tome III, page 33. - -[44] Le lord Bolingbroke rapporte dans ses lettres qu’alors il y avait -de grandes cabales à la cour de Louis XIV; il ne doute pas, tome -II, page 244, «qu’il ne se formât dans sa cour d’étranges projets -d’ambition particulière:» il en juge par un discours que lui tinrent -depuis à souper les ducs de La Feuillade et de Mortemar: «Vous auriez -pu nous écraser, pourquoi ne l’avez-vous pas fait?» Bolingbroke, malgré -ses lumières et sa philosophie, tombe ici dans le défaut de quelques -ministres, qui croient que tous les mots qu’on leur dit signifient -quelque chose. On connaît assez l’état de la cour de France, et celui -de ces deux ducs, pour savoir qu’il n’y avait, du temps de la paix -d’Utrecht, ni desseins, ni factions, ni aucun homme en situation de -rien entreprendre. - -[45] Le congrès d’Utrecht s’ouvrit le 29 janvier 1712. B. - -[46] Le maréchal de Villars eut à Versailles une partie de -l’appartement qu’avait occupé Monseigneur, et le roi vint l’y voir. -L’auteur des _Mémoires de Maintenon_, qui confond tous les temps, dit, -tome V, page 119 de ces Mémoires, que le maréchal de Villars arriva -dans les jardins de Marli, et que le, roi lui ayant dit «qu’il était -très content de lui», le maréchal, se tournant vers les courtisans, -leur dit: «Messieurs, au moins vous l’entendez.» Ce conte, rapporté -dans cette occasion, ferait tort à un homme qui venait de rendre de si -grands services. Ce n’est pas dans ces moments de gloire qu’on fait -ainsi remarquer aux courtisans que le roi est content. Cette anecdote -défigurée est de l’année 1711. Le roi lui avait ordonné de ne point -attaquer le duc de Marlborough. Les Anglais prirent Bouchain. On -murmurait contre le maréchal de Villars. Ce fut après cette campagne -de 1711 que le roi lui dit qu’il était content; et c’est alors qu’il -pouvait convenir à un général d’imposer silence aux reproches des -courtisans, en leur disant que son souverain était satisfait de sa -conduite, quoique malheureuse. - -Ce fait est très peu important; mais il faut de la vérité dans les -plus petites choses.--On voit, par des lettres écrites dans ce -temps-là, qu’à la première nouvelle du combat de Denain, on regardait -généralement à la cour cette affaire comme un léger avantage auquel la -vanité du maréchal de Villars voulait donner de l’importance. K. - -[47] Ces renonciations ne peuvent devenir obligatoires que par la -sanction des seuls vrais intéressés, les peuples. K. - -[48] La reine Anne envoya au mois d’août son secrétaire d’état, le -vicomte de Bolingbroke, consommer la négociation. Le marquis de Torci -fait un très grand éloge de ce ministre, et dit que Louis XIV lui fit -l’accueil qu’il lui devait. En effet il fut reçu à la cour comme un -homme qui venait donner la paix; et lorsqu’il vint à l’Opéra, tout le -monde se leva pour lui faire honneur: c’est donc une grande calomnie, -dans les _Mémoires de Maintenon_, de dire, page 115 du tome V: «Le -mépris que Louis XIV témoigna pour milord Bolingbroke ne prouve point -qu’il l’ait eu au nombre de ses pensionnaires.» Il est plaisant de voir -un tel homme parler ainsi des plus grands hommes. - -[49] L’empereur Joseph II vient de s’affranchir de ce ridicule tribut, -et de faire démolir les fortifications de presque toutes les places de -la barrière. K. - -[50] L’_Abrégé chronologique_ de Hénault. K.--Voyez tome XXVI, page -326. B. - -[51] Jamais le lord Stair ne parla au roi qu’en présence du secrétaire -d’état Torci, qui a dit n’avoir jamais entendu un discours si déplacé. -Ce discours aurait été bien humiliant pour Louis XIV, quand il fit -cesser les ouvrages de Mardick. - -[52] Dans l’_Essai sur les mœurs_, etc., chap. CLXXVII -(tome XVIII, page 253). - -[53] Cette ville de Xativa fut rasée en 1707, après la bataille -d’Almanza. Philippe V fit bâtir sur ses ruines une autre ville qu’on -nomme à présent _San Felipe_. - -[54] Les alliés ne firent de progrès en Espagne qu’à l’aide du parti -qui y subsistait en faveur de la maison d’Autriche. Ce parti s’était -formé pendant la vie de Charles II, et les fautes du ministère de -Philippe V lui donnèrent des forces. Il était impossible qu’il n’y -eût des cabales dans la cour d’un roi étranger à l’Espagne, jeune, -incapable de gouverner par lui-même: et il était impossible d’empêcher -ces cabales de dégénérer en conspirations et en partis. Peut-être -cependant eût-on prévenu les suites funestes de ces cabales, si, au -lieu d’abandonner son petit-fils aux intrigues de la princesse des -Ursins, des ambassadeurs de France, des Français employés à Madrid, -des ministres espagnols, Louis XIV lui eût donné pour guide un homme -capable à-la-fois d’être ambassadeur, ministre, et général; assez -supérieur à tous les préjugés pour n’en blesser aucun inutilement; -assez au-dessus de la vanité pour ne faire aucune parade de son -pouvoir, et se borner à être utile en secret; assez modeste pour cacher -à la haine des Espagnols pour les étrangers le bien qu’il ferait à leur -pays; un homme enfin dont le nom, respecté dans l’Europe, en imposât -à la jalousie nationale. Cet homme existait en France; mais madame de -Maintenon trouvait qu’il n’avait pas une véritable piété. - -La nation castillane montra un attachement inébranlable pour Philippe -V. Lorsque les troupes de l’archiduc traversèrent la Castille, elles -la trouvèrent presque déserte; le peuple fuyait devant elles, cachait -ses vivres pour n’être pas obligé de leur en vendre; les soldats -qui s’écartaient étaient tués par les paysans. Les courtisanes de -Madrid se rendirent en foule au camp des Anglais et des Allemands, -dans l’intention d’y répandre le poison que les compagnons de Colomb -avaient porté en Espagne. (_Mémoires de Saint-Philippe._) A peine -sortis d’une ville, les partisans de l’archiduc entendaient le bruit -des réjouissances que le peuple fesait en l’honneur de Philippe. -Mais la nation aragonaise penchait pour l’archiduc. La haine entre -les deux nations semblait s’être réveillée. Les Espagnols des deux -partis montrèrent dans cette guerre le même caractère qu’ils avaient -déployé dans leurs guerres contre les Carthaginois et les Romains. La -domination de Rome, des Goths, et des Maures, la révolution dans la -religion et dans le gouvernement, ne l’avaient point changé. Plusieurs -villes se défendirent comme Sagonte et comme Numance; mais, comme dans -ces anciennes époques, nulle réunion entre les différents cantons, nul -effort suivi et combiné: cette force de caractère ne se montrait que -quand ils étaient attaqués, et alors elle devenait indomptable. - -Les Catalans furent dépouillés de leurs priviléges; heureusement ces -prétendus priviléges n’étaient que des droits accordés aux villes -et aux riches aux dépens des campagnes et du peuple. Depuis leur -destruction, l’industrie de cette nation s’est ranimée; l’agriculture, -les manufactures, le commerce, ont fleuri; et l’orgueil de la victoire -a ordonné ce que, dans un temps plus éclairé, un gouvernement paternel -eût voulu faire. K. - -[55] En 1751, 1752, 1753, ce chapitre n’était que le vingt-troisième. -Cette différence vient de ce qu’alors le chapitre Iᵉʳ comprenait -l’_Introduction_, et _Des états de l’Europe avant Louis XIV_, dont, en -1756, Voltaire forma deux chapitres, les CLXV et CLXVI de son _Essai -sur l’histoire générale_ (aujourd’hui, sauf les changements, chapitres -I et II du _Siècle de Louis XIV_). Le chapitre XXIII des éditions de -1751, 1752 et 1753, devenu, en 1756, le chapitre CLXXXVII de l’_Essai_, -subit alors de grands changements. Une partie de ce qui le composait -servit pour le chapitre CLXXIX, qui, en 1768, forma une partie du -chapitre III du _Précis du Siècle de Louis XV_: voyez ce chapitre, tome -XXI. B. - -[56] On lit ainsi dans l’édition originale et dans toutes les autres. -Je pense que c’est par mégarde que Voltaire a laissé, en 1751, imprimer -_près de succomber_; car, en 1764, il dit, dans son édition de -Corneille (voyez tome XXXV, page 138): «_Près de_ veut un substantif.» -On a pu remarquer que devant un verbe il écrivait toujours _prêt de_. -C’était l’usage de son temps. Il a changé: aujourd’hui l’on dit _près -de_ et _prêt à_. B. - -[57] On appelle généralement du nom de Flandre les provinces des -Pays-Bas qui appartiennent à la maison d’Autriche, comme on appelle les -sept Provinces-Unies la Hollande. - -[58] Dès 1748, Voltaire avait publié des _Anecdotes sur Louis XIV_, qui -sont dans le tome XXXIX, page 3 et suiv. B. - -[59] Voyez les deux Mémoires de Louis XIV rapportés dans ce volume -(chapitre XXVIII). - -[60] Anne d’Autriche s’était prononcée contre ce mariage. Voltaire a -rapporté ses paroles tome XIX, page 338. B. - -[61] Cette anecdote est accréditée par les _Mémoires de La Porte_, -page 255 et suivantes. On y voit que le roi avait de l’aversion pour -le cardinal; que ce ministre, son parrain et surintendant de son -éducation, l’avait très mal élevé, et qu’il le laissa souvent manquer -du nécessaire. Il ajoute même des accusations beaucoup plus graves, -et qui rendraient la mémoire du cardinal bien infâme; mais elles ne -paraissent pas prouvées, et toute accusation doit l’être. - -[62] Cette galanterie et quelques imprudences dans sa conduite -furent la cause et des malheurs qu’elle éprouva sous le gouvernement -de Richelieu, et des bruits injurieux répandus contre elle par les -frondeurs. Richelieu voulait la perdre, et il eût réussi, sans -la fidélité et le courage de ses amis et de quelques uns de ses -domestiques. On trouve, dans des _Mémoires_ non imprimés du duc de La -Rochefoucauld, qu’elle avait formé le projet de se retirer à Bruxelles: -quoique très jeune, il était à la tête de ce complot, et s’était chargé -de l’enlever et de la conduire. K.--Il s’agit, dans cette note, de la -première partie des _Mémoires de La Rochefoucauld_, qui n’a vu le jour -qu’en 1817. B. - -[63] Ces paroles, fidèlement recueillies, sont dans tous les Mémoires -authentiques de ce temps-là: il n’est permis ni de les omettre, ni d’y -rien changer dans aucune histoire de France. - -L’auteur des _Mémoires de Maintenon_ s’avise de dire au hasard -dans sa note: «Son discours ne fut pas tout-à-fait si beau, et ses -yeux en dirent plus que sa bouche.» Où a-t-il pris que le discours -de Louis XIV ne fut pas tout-à-fait si beau, puisque ce furent là -ses propres paroles? Il ne fut ni plus ni moins beau: il fut tel -qu’on le rapporte.--Voltaire l’a encore rapporté dans le chapitre -LVII de son _Histoire du parlement_; voyez tome XXII, page 275. B. - -[64] Le cardinal de Richelieu avait déjà donné des ballets, mais ils -étaient sans goût, comme tout ce qu’on avait eu de spectacles avant -lui. Les Français, qui ont aujourd’hui porté la danse à la perfection, -n’avaient, dans la jeunesse de Louis XIV, que des danses espagnoles, -comme la sarabande, la courante, la pavane, etc. - -[65] Voltaire, qui approuve ici la danse de Louis XIV, cite, chapitre -XXVI, les vers de Racine (dans _Britannicus_), et dit que «le poëte -réforma le monarque.» B. - -[66] Ce passage de Voltaire sur le masque de fer fournit au P. Griffet -le sujet du quatorzième chapitre de son _Traité des différentes sortes -de preuves qui servent à établir la vérité de l’histoire_. Le jésuite -penche à croire que le masque de fer était le duc de Vermandois. Voyez, -sur le masque de fer, tome XXVI, pages 311-18. B. - -[67] Un fameux chirurgien, gendre du médecin dont je parle, et qui a -appartenu au maréchal de Richelieu, est témoin de ce que j’avance; -et M. de Bernaville, successeur de Saint-Mars, me l’a souvent -confirmé.--Voyez le _Dictionnaire philosophique_, article ANA, -ANECTODES. K. - -[68] Voyez mes notes, tome XXVI, pages 311 et 318. B. - -[69] Ceci a été écrit en 1750.--Cette note se trouve dans les -éditions de 1768, in-8º, et de 1769, in-4º; c’est dans l’édition de -1752 du _Siècle de Louis XIV_ qu’avait été ajoutée l’anecdote du -pêcheur. Le personnage _très digne de foi_, dont parle Voltaire, est -Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes: voyez, ci-après, le -_Supplément au Siècle de Louis XIV_, première partie. B. - -[70] Les comptes qui le prouvent étaient à Vaux, aujourd’hui Villars, -en 1718, et doivent y être encore. M. le duc de Villars, fils du -maréchal, confirme ce fait. Il est moins singulier qu’on ne pense. -Vous voyez, dans les _Mémoires de l’abbé de Choisi_, que le marquis -de Louvois lui disait, en lui parlant de Meudon: «Je suis sur le -quatorzième million.» - -[71] Dans l’édition de 1768 du _Siècle de Louis XIV_, Voltaire disait: -«Le plus ardent et le plus implacable de ses persécuteurs était _le -chef de ses juges_, le chancelier Michel Le Tellier.» Cette phrase fut -reproduite en 1769, dans l’édition in-4º; mais Voltaire signala son -erreur, en 1770, dans l’article ANA des _Questions sur l’Encyclopédie_ -(voyez tome XXVI, page 319), et la corrigea dans l’édition de 1775. B. - -[72] Voyez ma note, tome XIX, page 79. B. - -[73] J’ai retrouvé depuis cette même particularité dans Saint-Évremond. - -[74] Voyez les _Mémoires de Gourville_. - -[75] Racine assure, dans ses _Fragments historiques_, que le roi dit -chez mademoiselle de La Vallière: «S’il avait été condamné à mort, je -l’aurais laissé mourir.» S’il prononça ces paroles, on ne peut les -excuser: elles paraissent trop dures et trop ridicules. - -[76] M. Delort, dans son _Histoire de la détention des philosophes_, -etc., 1829, in-8º, dit, tome Iᵉʳ, page 52, que Fouquet mourut à -Pignerol le 23 mars 1680. Voyez aussi ma note, tome XXVI, page 319. B. - -[77] Voyez _Gui Patin_ et les Mémoires du temps.--Voici ce que Gui -Patin écrivait le 7 février 1662: «La chambre de justice a donné -un arrêt considérable contre un partisan nommé Boislève, ci-devant -intendant des finances; on avait saisi ses beaux meubles, et on avait -avis d’une bonne somme d’argent qui lui appartenait. Un sien frère, -ci-devant conseiller de la cour, aujourd’hui évèque d’Avranches, et, -de plus, grand fourbe, est intervenu prétendant revendiquer lesdits -meubles, et l’argent aussi, comme s’ils lui appartenaient; il en a fait -un serment, dont la fausseté fut aussitôt découverte par M. Talon; -ensuite de quoi les meubles et l’argent furent trouvés, et déclarés -bien saisis, et l’évêque condamné à une amende de douze mille livres -parisis.» La livre parisis valait une livre cinq sous tournois. B. - -[78] Le vrai nom est Du Plessis Bellière ou Belière. B. - -[79] Voyez tome XXXVI, page 384. B. - -[80] Non dans la Place Royale, comme le dit l’_Histoire de La Hode_, -sous le nom de La Martinière. - -[81] Mort en 1680. B. - -[82] Voyez tome XXXVIII, page 435. B. - -[83] Dans la _Vie de Molière_: voyez tome XXXVIII, page 431. B. - -[84] Ces vers sont déjà cités dans les _Anecdotes_ imprimées en 1748: -voyez tome XXXIX, page 7. B. - -[85] Voyez ma note, tome XVI, page 35. B. - -[86] Voyez tome XXII, page 277. B. - -[87] Ces profusions faites avec l’argent du peuple étaient une -véritable injustice, et certes un beaucoup plus grand péché, excepté -aux yeux des jésuites, que ceux qu’il pouvait commettre avec ses -maîtresses. Cette foule de charges inutiles, d’abus de tout genre, a -fait un mal plus durable. Une grande partie de ces abus a subsisté -long-temps, et subsiste même encore, quoique aucun des princes qui lui -ont succédé n’ait hérité de son goût pour le faste. K. - -[88] Une _Liste de quelques gens de lettres français vivants en 1662, -composée, par ordre de M. Colbert, par M. Chapelain_, a été imprimée, -en 1726, dans le tome second des _Mémoires de littérature, par le P. -Desmolets_; et la même année, dans les _Mélanges de littérature de -Chapelain_. Un _Mémoire des gens de lettres célèbres en France, par -M. Costar_, est aussi imprimé dans le tome second des _Mémoires_ de -Desmolets; c’est là que Chapelain est appelé: «Le premier poëte du -monde pour l’héroïque.» M. Peignot a publié des _Documents authentiques -et détails curieux sur les dépenses de Louis XIV, en bâtiments et -châteaux royaux, en gratifications et pensions accordées aux savants, -gens de lettres et artistes, depuis 1663_, etc., etc. Paris, 1827, -in-8º. B. - -[89] Boileau Despréaux n’est sur aucune liste de gratifications et -pensions avant 1674; il reçut alors 2000 fr. Racine et Quinault -touchaient alors chacun 800 fr. Racine n’avait eu que 600 fr. en 1663, -en même temps que l’on donnait 3000 fr. à Chapelain. Les libéralités du -roi s’étendaient aussi dans les pays étrangers. «A l’égard de celles -qui se distribuaient à Paris, dit Charles Perrault, elles se portèrent, -la première année, chez tous les gratifiés par le commis du trésorier -des bâtiments, dans des bourses de soie d’or, les plus propres du -monde; la seconde année, dans des bourses de cuir. Comme toutes -choses ne peuvent pas demeurer au même état, et vont naturellement en -dépérissant, les années suivantes il fallut aller recevoir soi-même -les pensions chez le trésorier, en monnaie ordinaire. Les années -bientôt eurent quinze et seize mois; et, quand on déclara la guerre à -l’Espagne, une grande partie de ces gratifications s’amortirent.» B. - -[90] Le 17 avril. Il venait d’être reçu à l’académie française. Bussi -sortit de la Bastille le 16 mai 1666, pour aller rétablir sa santé chez -un maître chirurgien, mais sous la promesse de revenir à la Bastille -dès qu’il serait rétabli. Cependant, le 10 août, il obtint de se -retirer en Bourgogne. B. - -[91] Le _bec amoureux_ était celui de mademoiselle de La Vallière. B. - -[92] Voyez page 128. B. - -[93] Voltaire lui a donné place dans le chapitre XIII de -l’_Ingénu_: voyez tome XXXIII, page 440. B. - -[94] Lauzun avait d’abord été connu sous le nom de marquis de -Puyguilhem. On lit _Pégulin_ et _Péguilin_ dans la lettre de Gui Patin, -du 21 décembre 1671. B. - -[95] La lettre du roi, contresignée Le Tellier, et qui annonce au -gouverneur de Pignerol qu’on lui envoie Lauzun, est du 25 novembre -1671. B. - -[96] L’origine de cette imputation, qu’on trouve dans tant -d’historiens, vient du _Ségraisiana_. C’est un recueil posthume de -quelques conversations de Ségrais, presque toutes falsifiées. Il est -plein de contradictions; et l’on sait qu’aucun de ces ana ne mérite de -créance. - -[97] On a imprimé, à la fin de ses Mémoires, une _Histoire des amours -de Mademoiselle et de M. de Lauzun_. C’est l’ouvrage de quelque valet -de chambre. On y a joint des vers dignes de l’histoire et de toutes les -inepties qu’on était en possession d’imprimer en Hollande. - -On doit mettre au même rang la plupart des contes qui se trouvent dans -les _Mémoires de madame de Maintenon_, faits par le nommé La Beaumelle: -il y est dit qu’en 1681 un des ministres du duc de Lorraine vint, -déguisé en mendiant, se présenter dans une église à Mademoiselle, lui -montra une paire d’heures sur lesquelles il était écrit: «De la part du -duc de Lorraine;» et qu’ensuite il négocia avec elle pour l’engager à -déclarer le duc son héritier (tome II, page 204). Cette fable est prise -de l’aventure vraie ou fausse de la reine Clotilde. Mademoiselle n’en -parle point dans ses Mémoires, où elle n’omet pas les petits faits. Le -duc de Lorraine n’avait aucun droit à la succession de Mademoiselle; de -plus elle avait fait, en 1679, le duc du Maine et le comte de Toulouse -ses héritiers. - -L’auteur de ces misérables Mémoires dit, page 207, que «le duc de -Lauzun, à son retour, ne vit dans Mademoiselle qu’une fille brûlante -d’un amour impur.» Elle était sa femme, et il l’avoue. Il est difficile -d’écrire plus d’impostures dans un style plus indécent. - -[98] Lauzun est mort le 19 novembre 1723, à quatre-vingt-dix ans. B. - -[99] Voyez l’_Histoire de Madame Henriette d’Angleterre_, par madame la -comtesse de La Fayette, page 171, édition de 1742. - -[100] Des fragments de diamant et de verre pourraient, par leurs -pointes, percer une tunique des entrailles, et la déchirer: mais aussi -on ne pourrait les avaler, et on serait averti tout d’un coup du danger -par l’excoriation du palais et du gosier. La poudre impalpable ne peut -nuire. Les médecins qui ont rangé le diamant au nombre des poisons -auraient dû distinguer le diamant réduit en poudre impalpable du -diamant grossièrement pilé.--Voyez tome XXIX, page 93. B. - -[101] Acte IV, scène 4. B. - -[102] Dans un recueil de pièces extraites du porte-feuille de M. -Duclos, et imprimées en 1781, on trouve qu’un maître d’hôtel de -Monsieur, nommé Morel, avait commis ce crime; qu’il en fut soupçonné; -que Louis XIV le fit amener devant lui; que l’ayant menacé de le livrer -à la rigueur des lois s’il ne disait pas la vérité, et lui ayant promis -la liberté et la vie s’il avouait tout, Morel avoua son crime; que -le roi lui ayant demandé si Monsieur était instruit de cet horrible -complot, Morel lui répondit: «Non, il n’y aurait point consenti.» M. -de Voltaire était instruit de cette anecdote; mais il n’a jamais voulu -paraître croire à aucun empoisonnement, à moins qu’il ne fût absolument -impossible d’en nier la réalité. Dans le même ouvrage que nous venons -de citer, on donne pour garant de cette anecdote mademoiselle de La -Chausseraie, amie subalterne de madame de Maintenon. On a demandé -comment, quarante ans après cet événement, Louis XIV aurait confié des -détails si affligeants à se rappeler, à une personne qui n’avait et -ne pouvait avoir avec lui aucune liaison intime. Mais mademoiselle de -La Chausseraie expliquait elle-même cette difficulté. Elle racontait -que se trouvant seule avec le roi chez madame de Maintenon, qui était -sortie pour quelques moments, Louis XIV laissa échapper des plaintes -sur les malheurs où il s’était vu condamné; elle attribuait ces -plaintes aux revers de la guerre de la succession, et cherchait à le -consoler. «Non, dit le roi, c’est dans ma jeunesse, c’est au milieu -de mes succès que j’ai éprouvé les plus grands malheurs;» et il cita -la mort de Madame. Mademoiselle de La Chausseraie répondit par un -lieu commun de consolation. «Ah! mademoiselle, dit le roi, ce n’est -point cette mort, ce sont ses affreuses circonstances que je pleure;» -et il se tut. Peu de temps après madame de Maintenon rentra; au bout -de quelques moments de silence, le roi s’approcha de mademoiselle de -La Chausseraie, et lui dit: «J’ai commis une indiscrétion que je me -reproche; ce qui m’est échappé a pu vous donner des soupçons contre -mon frère, et ils seraient injustes; je ne puis les dissiper que par -une confidence entière:» et alors il lui raconta ce qu’on vient de -lire. Nous avons appris ces détails d’un homme très digne de foi, qui -les tient immédiatement des personnes qui avaient avec mademoiselle -de La Chausseraie les relations les plus intimes. K.--Le recueil dont -il est parlé dans cette note est celui de La Place, qui a pour titre: -_Pièces intéressantes et peu connues, pour servir à l’histoire et à la -littérature, par M. D. L. P._, 1781, in-12, qui a été réimprimé, et -suivi de sept autres volumes dans l’édition de 1785. C’est à la page -208 du tome Iᵉʳ, que se trouve ce qui concerne Madame Henriette. B. - -[103] Ce Glaser est cité comme _apothicaire_ empoisonneur, dans une -lettre du 22 juillet 1676, de madame de Sévigné à sa fille...... Je -ne sais si ce Glaser avait un autre rapport que celui du nom avec -Christophe Glaser, qui, après avoir quitté la Suisse, sa patrie, vint à -Paris, où il fut pharmacien ordinaire de Louis XIV. CL. - -[104] L’_Histoire de Louis XIV_, sous le nom de La Martinière, le nomme -l’abbé de La Croix. Cette histoire, fautive en tout, confond les noms, -les dates, et les événements. - -[105] François Gayet de Pitaval, mort en 1743: voyez, dans le présent -volume, la seconde partie du _Supplément au Siècle de Louis XIV_. La -Beaumelle prétend que l’expression avocat sans causes est un mot usé, -et que Voltaire ne l’emploie que parceque Gayot de Pitaval «a donné -lieu à l’ingénieux Fréron de découvrir le plagiat de: _Souvent un air -de vérité_, etc.»: voyez la pièce de vers qui commence ainsi, tome XIV. -et ma note. B. - -[106] L’_Histoire de Reboulet_ dit «que la duchesse de Bouillon fut -décrétée de prise de corps, et qu’elle parut devant les juges avec -tant d’amis, qu’elle n’avait rien à craindre, quand même elle eût été -coupable.» Tout cela est très faux; il n’y eut point de décret de prise -de corps contre elle, et alors nuls amis auraient pu la soustraire à la -justice. - -[107] Tome XIX, page 267. B. - -[108] Selon une lettre du 27 janvier 1680, de Bussi Rabutin à La -Rivière, rapportée par M. Dulaure, volume VII, page 227 de son -_Histoire de Paris_ (seconde édition), le prêtre Le Sage dit un jour la -messe sur le ventre d’une fille toute nue; mais ce n’était pas pour la -rendre impuissante. CL. - -[109] Chapitre XVI, tome XIX, page 483 et suiv. B. - -[110] On voit, dans les _Mémoires de Saint-Philippe_, qu’on croyait en -Espagne qu’elle avait averti Louis XIV de l’impuissance de Charles II, -seul secret d’état dont cette reine infortunée pût être instruite. K. - -[111] Voyez ma note, tome XIX, page 518. B. - -[112] Le sonnet irrégulier de J. Hesnault, dont Voltaire cite le -second quatrain, fut fait pour l’accident arrivé à mademoiselle de -Guerchy, fille d’honneur de la reine, et maîtresse du duc de Vitry. -Sa grossesse, dont elle fesait mystère, la mettant hors d’état -d’accompagner la reine dans un voyage, mademoiselle de Guerchy eut -recours à une sage-femme, nommée Constantin, qui, dans ses opérations -pour la faire avorter, la blessa mortellement. Vitry envoya chercher -un confesseur; et dès que le prêtre eut donné l’absolution, l’amant, -pour abréger les souffrances de sa maîtresse, lui cassa la tête, puis -s’enfuit en Bavière. La Constantin fut pendue en août 1660 (voyez la -lettre de Gui Patin, du 12 octobre de cette année). Dans sa lettre du -22 juin 1660, Gui Patin dit: «On fait ici grand bruit de la mort de -mademoiselle de Guerchy... Le curé de Saint-Eustache a refusé sépulture -au corps de cette dame: on dit qu’on l’a porté dans l’hôtel de Condé, -et qu’il y a été mis dans la chaux, afin de le consumer plus tôt, et -qu’on n’y puisse rien reconnaître si on venait à la visite.» Vitry -obtint sa grâce lorsqu’il eut négocié le mariage de Monsieur avec la -princesse de Bavière. B. - -[113] Les _Mémoires_ donnés sous le nom de _madame de Maintenon_ -rapportent qu’elle dit à madame de Montespan, en parlant de ses rêves: -«J’ai rêvé que nous étions sur le grand escalier de Versailles: je -montais, vous descendiez: je m’élevais jusqu’aux nues, vous allâtes à -Fontevrault.» Ce conte est renouvelé d’après le fameux duc d’Épernon, -qui rencontra le cardinal de Richelieu sur l’escalier du Louvre, -l’année 1624. Le cardinal lui demanda s’il n’y avait rien de nouveau. -«Non, lui dit le duc, sinon que vous montez, et je descends.» Ce conte -est gâté en ajoutant que d’un escalier on s’éleva jusqu’aux nues. Il -faut remarquer que dans presque tous les livres d’anecdotes, dans les -_ana_, on attribue presque toujours à ceux qu’on fait parler des choses -dites un siècle et même plusieurs siècles auparavant. - -[114] Il y a plus de vingt volumes dans lesquels vous verrez que -la maison d’Orléans et la maison de Condé s’indignèrent de ces -propositions; vous lirez que la princesse, mère du duc de Chartres, -menaça son fils; vous lirez même qu’elle le frappa. Les _Anecdotes de -la constitution_ rapportent sérieusement que le roi s’étant servi de -l’abbé Dubois, sous-précepteur du duc de Chartres, pour faire réussir -la négociation, cet abbé n’en vint à bout qu’avec peine, et qu’il -demanda pour récompense le chapeau de cardinal. Tout ce qui regarde la -cour est écrit ainsi dans beaucoup d’histoires. - -[115] Ces jardins n’existent plus. B. - -[116] Environ vingt mille de nos livres. - -[117] Le 11 décembre 1686, comme l’a dit Voltaire, tome XIX, page 8. B. - -[118] C’est au commencement du septième livre de l’_Histoire de la vie -et actions de Louis de Bourbon, prince de Condé_, qui a eu plusieurs -éditions, dont l’auteur m’est inconnu, et que la seconde édition de -la _Bibliothèque historique de la France_, du P. Lelong (voyez ma -note, tome XXX, page 200), attribue, sous le nº 24226, à Pierre Coste. -L’ouvrage de P. Coste n’a que cinq livres, et est intitulé: _Histoire -de Louis de Bourbon, second du nom, prince de Condé, premier prince du -sang, par P***_, un volume in-12, qui a eu aussi plusieurs éditions. B. - -[119] C’est l’_Histoire du règne de Louis XIV, par Reboulet_, Avignon, -1744, trois volumes in-4º. B. - -[120] Et non pas le chevalier de Forbin, comme le disent les _Mémoires -de Choisi_. On ne prend pour confidents d’un tel secret que des -domestiques affidés, et des hommes attachés par leur service à la -personne du roi. Il n’y eut point d’acte de célébration: on n’en fait -que pour constater un état; et il ne s’agissait ici que de ce qu’on -appelle un mariage de conscience. Comment peut-on rapporter qu’après la -mort de l’archevêque de Paris, Harlai, en 1695, près de dix ans après -le mariage, «ses laquais trouvèrent dans ses vieilles culottes l’acte -de célébration?» Ce conte, qui n’est pas même fait pour des laquais, ne -se trouve que dans les _Mémoires de Maintenon_. - -[121] Madame de Maintenon, née le 27 novembre 1635, n’était que dans sa -cinquante et unième année. B. - -[122] Il est dit, dans les prétendus _Mémoires de Maintenon_, tome I, -page 216, «qu’elle n’eut long-temps qu’un même lit avec la célèbre -Ninon Lenclos, sur les ouï-dire de l’abbé de Châteauneuf et de l’auteur -du _Siècle de Louis XIV_.» Mais il ne se trouve pas un mot de cette -anecdote chez l’auteur du _Siècle de Louis XIV_, ni dans tout ce -qui nous reste de M. l’abbé de Châteauneuf. L’auteur des _Mémoires -de Maintenon_ ne cite jamais qu’au hasard. Ce fait n’est rapporté -que dans les _Mémoires du marquis de La Fare_, page 190, édition de -Roterdam. C’était encore la mode de partager son lit avec ses amis; -et cette mode, qui ne subsiste plus, était très ancienne, même à la -cour. On voit dans l’_Histoire de France_ que Charles IX, pour sauver -le comte de La Rochefoucauld des massacres de la Saint-Barthélemi, lui -proposa de coucher au Louvre dans son lit; et que le duc de Guise et -le prince de Condé avaient long-temps couché ensemble.--C’est dans un -morceau _Sur Ninon de Lenclos_, publié en 1751 (voyez tome XXXIX, page -404), que Voltaire dit que Ninon et mademoiselle d’Aubigné couchèrent -ensemble quelques mois de suite. Dans une note du chant II de la -_Henriade_, il est question de la proposition de Charles IX au comte de -La Rochefoucauld. Voltaire en reparle encore dans son _Essai sur les -guerres civiles_, imprimé dans le tome X, à la suite de la _Henriade_. -B. - -[123] On peut, par vanité, ne point vouloir être gouvernante des -enfants d’un particulier, et consentir à élever ceux d’un roi; mais le -mot de scrupule est absurde; il ne peut rien y avoir de contraire aux -principes de la morale à se charger de l’éducation d’un enfant quel -qu’il soit. Le bâtard d’un roi et celui d’un particulier sont égaux -devant la conscience. Cette lettre prouve que, même avant d’être à la -cour, madame de Maintenon savait parler le langage de l’hypocrisie. K. - -[124] Voltaire distingue, comme on voit, les _Lettres des Mémoires de -madame de Maintenon_, fabriqués par La Beaumelle. B. - -[125] L’auteur du roman des _Mémoires de madame de Maintenon_ lui fait -dire à la vue du château Trompette: «Voilà où j’ai été élevée, etc.» -Cela est évidemment faux; elle avait été élevée à Niort. - -[126] Voyez les Lettres à son frère: «Je vous conjure de vivre -commodément, et de manger les dix-huit mille francs de l’affaire que -nous avons faite: nous en ferons d’autres.» - -[127] Philippe de Valois, marquis de Villette Murcay, mort le 25 -décembre 1707, à soixante et quinze ans, était fils d’Artemise -d’Aubigné, qui était fille de Théodore-Agrippa d’Aubigné, et -conséquemment _tante_ de madame de Maintenon. Le marquis de Villette, -_cousin_ de cette dernière, épousa en secondes noces, après 1691, -Marie-Claire-Isabelle Deschamps de Marsilly, laquelle, devenue veuve, -épousa Bolingbroke. B. - -[128] Le compilateur des _Mémoires de madame de Maintenon_ dit, tome -IV, page 200: «Rousseau, vipère acharnée contre ses bienfaiteurs, fit -des couplets satiriques contre le maréchal de Noailles.» Cela n’est -pas vrai: il ne faut calomnier personne. Rousseau, très jeune alors, -ne connaissait pas le premier maréchal de Noailles. Les chansons -satiriques dont il parle étaient d’un gentilhomme nommé de Cabanac, qui -les avouait hautement. - -[129] Voyez, dans ce volume, la troisième partie du _Supplément au -Siècle de Louis XIV_. B. - -[130] Ce fait a été rapporté par le fils de l’illustre Racine, dans la -Vie de son père. - -[131] Qui croirait que, dans les _Mémoires de madame de Maintenon_, -tome III, page 273, il est dit que ce ministre craignait que le roi ne -l’empoisonnât? Il est bien étrange qu’on débite à Paris des horreurs si -insensées, à la suite de tant de contes ridicules. - -Cette sottise atroce est fondée sur un bruit populaire qui courut à la -mort du marquis de Louvois. Ce ministre prenait des eaux (de Balaruc) -que Séron, son médecin, lui avait ordonnées, et que La Ligerie, son -chirurgien, lui fesait boire. C’est ce même La Ligerie qui a donné au -public le remède qu’on nomme aujourd’hui _la poudre des Chartreux_. -Ce La Ligerie m’a souvent dit qu’il avait averti M. de Louvois qu’il -risquait sa vie s’il travaillait en prenant des eaux. Le ministre -continua son travail: il mourut presque subitement le 16 juillet -1691, et non pas en 1692, comme le dit l’auteur des _faux Mémoires_. -La Ligerie l’ouvrit, et ne trouva d’autre cause de sa mort que celle -qu’il avait prédite. On s’avisa de soupçonner le médecin Séron d’avoir -empoisonné une bouteille de ces eaux. Nous avons vu combien ces -funestes soupçons étaient alors communs. On prétendit qu’un prince -voisin (Victor-Amédée, duc de Savoie), que Louvois avait extrêmement -irrité et maltraité, avait gagné le médecin Séron. On trouve une partie -de ces anecdotes dans les _Mémoires du marquis de La Fare_, chapitre -x. La famille même de Louvois fit mettre en prison un Savoyard qui -frottait dans la maison; mais ce pauvre homme très innocent fut bientôt -relâché. Or, si l’on soupçonna, quoique très mal à propos, un prince -ennemi de la France d’avoir voulu attenter à la vie d’un ministre de -Louis XIV, ce n’était pas certainement une raison pour en soupçonner -Louis XIV lui-même. - -Le même auteur, qui, dans les _Mémoires de Maintenon_, a rassemblé -tant de faussetés, prétend, au même endroit, que le roi dit «qu’il -avait été défait la même année de trois hommes qu’il ne pouvait -souffrir, le maréchal de La Feuillade, le marquis de Seiguelai, et le -marquis de Louvois.» Premièrement, M. de Seignelai ne mourut point la -même année 1691, mais en 1690. En second lieu, à qui Louis XIV, qui -s’exprimait toujours avec circonspection et en honnête homme, a-t-il -dit des paroles si imprudentes et si odieuses? à qui a-t-il développé -une ame si ingrate et si dure? à qui a-t-il pu dire qu’il était bien -aise d’être défait de trois hommes qui l’avaient servi avec le plus -grand zèle? Est-il permis de calomnier ainsi, sans la plus légère -preuve, sans la moindre vraisemblance, la mémoire d’un roi connu pour -avoir toujours parlé sagement? Tout lecteur sensé ne voit qu’avec -indignation ces recueils d’impostures, dont le public est surchargé; -et l’auteur des _Mémoires de Maintenon_ mériterait d’être châtié, si -le mépris dont il abuse ne le sauvait de la punition.--On a prétendu -que ce médecin Séron était mort empoisonné lui-même peu de temps -après, et qu’on l’avait entendu répéter plus d’une fois pendant son -agonie: «Je n’ai que ce que j’ai mérité.» Ces bruits sont dénués de -preuves; et si le prince qui en était l’objet eut souvent une politique -artificieuse, jamais il ne fut accusé d’aucun crime particulier. Mais -la crainte d’être empoisonné par l’ordre du roi, que La Beaumelle -attribue à Louvois, est une véritable absurdité. Louis XIV était -fatigué du caractère dur et impérieux de Louvois; et l’ascendant qu’il -avait laissé prendre à ce ministre lui était devenu insupportable. -L’indignation que les violences ordonnées par Louvois, et surtout le -deuxième incendie du Palatinat, avaient excitée en Europe contre Louis -XIV, lui avaient rendu odieux un ministre dont les conseils le fesaient -haïr. On a dit aussi que Louis XIV avait promis à Louvois, confident de -son mariage, de ne jamais reconnaître madame de Maintenon pour reine; -qu’il eut la faiblesse de vouloir oublier sa parole, et que Louvois la -lui rappela avec une fermeté et une hauteur que ni le roi ni madame de -Maintenon ne purent lui pardonner. Le chagrin et l’excès du travail -accélérèrent sa mort. K. - -[132] Cette lettre est authentique, et l’auteur l’avait déjà vue en -manuscrit avant que le fils du grand Racine l’eût fait imprimer. - -[133] Voyez, dans ce volume, le _Supplément au Siècle de Louis XIV_, -troisième partie. B. - -[134] Voyez, tome XXI, le chapitre XII du _Précis du -Siècle de Louis XV_. B. - -[135] Il est dit, dans les _Mémoires de Maintenon_, que Racine, voyant -le mauvais succès d’_Esther_ dans le public, s’écria: «Pourquoi m’y -suis-je exposé? pourquoi m’a-t-on détourné de me faire chartreux? Mille -louis le consolèrent.» - -1º Il est faux qu’_Esther_ fût alors mal reçue. - -2º Il est faux et impossible que Racine ait dit qu’on l’avait empêché -alors de se faire chartreux, puisque sa femme vivait. L’auteur, qui a -tout écrit au hasard et tout confondu, devait consulter les _Mémoires -sur la vie de Jean Racine_ par Louis Racine, son fils; il y aurait vu -que Jean Racine voulait se faire chartreux avant son mariage. - -3º Il est faux que le roi lui eût donné alors mille louis. Cette -fausseté est encore prouvée par les mêmes Mémoires. Le roi lui fit -présent d’une charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre, en 1690, -après la représentation d’_Athalie_, à Versailles. Ces minuties -acquièrent quelque importance quand il s’agit d’un aussi grand homme -que Racine. Les fausses anecdotes sur ceux qui illustrèrent le beau -siècle de Louis XIV sont répétées dans tant de livres ridicules, et -ces livres sont en si grand nombre, tant de lecteurs oisifs et mal -instruits prennent ces contes pour des vérités, qu’on ne peut trop les -prémunir contre tous ces mensonges. Et si l’on dément souvent l’auteur -des _Mémoires de Maintenon_, c’est que jamais auteur n’a plus menti que -lui. - -[136] Cette phrase est de 1751, et me paraît dirigée contre Crébillon. -B. - -[137] Comment le marquis de La Fare peut-il dire dans ses Mémoires -que «depuis la mort de Madame ce ne fut que jeu, confusion, et -impolitesse?» On jouait beaucoup dans les voyages de Marli et de -Fontainebleau, mais jamais chez madame de Maintenon; et la cour fut -en tout temps le modèle de la plus parfaite politesse. La duchesse -d’Orléans, alors duchesse de Chartres, la princesse de Conti, madame -la Duchesse, démentaient bien ce que le marquis de La Fare avance. Cet -homme, qui dans le commerce était de la plus grande indulgence, n’a -presque écrit qu’une satire. Il était mécontent du gouvernement: il -passait sa vie dans une société qui se fesait un mérite de condamner -la cour; et cette société fit d’un homme très aimable un historien -quelquefois injuste. - -[138] Louis XV. Cette phrase existe dès 1751. B. - -[139] Louis XIV allait à la chasse le jour qu’il avait perdu quelqu’un -de ses enfants, a dit Voltaire: voyez tome XXXVII, page 61. B. - -[140] L’auteur des _Mémoires de madame de Maintenon_, tome IV, dans -un chapitre intitulé: _Mademoiselle Chouin_, dit que «Monseigneur -fut amoureux d’une de ses propres sœurs, et qu’il épousa ensuite -mademoiselle Chouin.» Ces contes populaires sont reconnus pour -faux chez tous les honnêtes gens. Il faudrait être non seulement -contemporain, mais être muni de preuves, pour avancer de telles -anecdotes. Il n’y a jamais eu le moindre indice que Monseigneur eût -épousé mademoiselle Chouin. Renouveler ainsi, au bout de soixante ans, -des bruits de ville si vagues, si peu vraisemblables, si décriés, ce -n’est point écrire l’histoire, c’est compiler au hasard des scandales -pour gagner de l’argent. Sur quel fondement cet écrivain a-t-il le -front d’avancer, page 244, que madame la duchesse de Bourgogne dit au -prince son époux: «Si j’étais morte, auriez-vous fait le troisième tome -de votre famille?» Il fait parler Louis XIV, tous les princes, tous -les ministres, comme s’il les avait écoutés. On trouve peu de pages -dans ces Mémoires qui ne soient remplies de ces mensonges hardis qui -soulèvent tous les honnêtes gens. - -[141] Le récit du marquis de Canillac ne prouve ni de près, ni de -loin, l’innocence du duc d’Orléans. L.--Ce fut pour cette note que -La Beaumelle fut mis à la Bastille: voyez ci-après ma Préface du -_Supplément_. B. - -[142] Voltaire a écrit _Humbert_. Guillaume Homberg, né à Batavia, le -3 janvier 1652, mort le 24 septembre 1715, était de l’académie des -sciences, où Fontanelle a fait son _Éloge_. C’est du même Homberg que -Voltaire parle dans ses lettres à Moussinot de juin et juillet 1737. B. - -[143] L’auteur de la _Vie du duc d’Orléans_ est le premier qui ait -parlé de ces soupçons atroces: c’était un jésuite nommé La Motte, le -même qui prêcha à Rouen contre ce prince pendant sa régence, et qui se -réfugia ensuite en Hollande sous le nom de La Hode. Il était instruit -de quelques faits publics. Il dit, tome I, page 112, que «le prince, -si injustement soupçonné, demanda à se constituer prisonnier;» et ce -fait est très vrai. Ce jésuite n’était pas à portée de savoir comment -M. de Canillac s’opposa à cette démarche trop injurieuse à l’innocence -du prince. Toutes les autres anecdotes qu’il rapporte sont fausses. -Reboulet, qui l’a copié, dit après lui, page 143, tome VIII, que «le -dernier enfant du duc et de la duchesse de Bourgogne fut sauvé par du -contre-poison de Venise.» Il n’y a point de contre-poison de Venise -qu’on donne ainsi au hasard. La médecine ne connaît point d’antidotes -généraux qui puissent guérir un mal dont on ne connaît point la source. -Tous les contes qu’on a répandus dans le public en ces temps malheureux -ne sont qu’un amas d’erreurs populaires. - -C’est une fausseté de peu de conséquence dans le compilateur des -_Mémoires de madame de Maintenon_, de dire que «le duc du Maine fut -alors à l’agonie;» c’est une calomnie puérile de dire que «l’auteur du -_Siècle de Louis XIV_ accrédite ces bruits plus qu’il ne les détruit.» - -Jamais l’histoire n’a été déshonorée par de plus absurdes mensonges que -dans ces prétendus Mémoires. L’auteur feint de les écrire en 1753. Il -s’avise d’imaginer que le duc et la duchesse de Bourgogne, et leur fils -aîné, moururent de la petite-vérole; il avance cette fausseté pour se -donner un prétexte de parler de l’inoculation qu’on a faite au mois de -mai 1756. Ainsi, dans la même page, il se trouve qu’il parle, en 1753, -de ce qui est arrivé en 1756. - -La littérature a été infectée de tant de sortes d’écrits calomnieux, on -a débité en Hollande tant de faux Mémoires, tant d’impostures sur le -gouvernement et sur les citoyens, que c’est un devoir de précautionner -les lecteurs contre cette foule de libelles. - -[144] La déclaration de Louis XIV est du 23 mai 1715. Elle accorde aux -princes légitimés les titre et qualité de princes du sang. Un édit de -1714 leur donnait le droit de succéder à la couronne après les princes -du sang. B. - -[145] Voyez tome XXII, page 286. B. - -[146] Les _Mémoires de madame de Maintenon_, tome V, page 194, disent -que Louis XIV voulut faire le duc du Maine lieutenant-général du -royaume. Il faut avoir des garants authentiques pour avancer une chose -aussi extraordinaire et aussi importante. Le duc du Maine eût été -au-dessus du duc d’Orléans: c’eût été tout bouleverser; aussi le fait -est-il faux. - -[147] Cette loi fondamentale n’exista jamais. M. de Voltaire voudrait -absolument que le Français fût esclave. L. - -[148] Le maréchal de Berwick dit, dans ses _Mémoires_, qu’il tient de -la reine d’Angleterre que cette princesse ayant félicité Louis XIV sur -la sagesse de son testament: «On a voulu absolument que je le fisse, -répondit-il; mais dès que je serai mort, il n’en sera ni plus ni -moins.» K. - -[149] Dans les premières éditions, au lieu de cet alinéa et du suivant, -on lisait: - -«Il est à croire que ces paroles n’ont pas peu contribué, trente ans -après, à cette paix que Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle -on a vu un roi victorieux rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa -parole, rétablir tous ses alliés, et devenir l’arbitre de l’Europe par -son désintéressement plus encore que par ses victoires.» - -Il est mention de cet alinéa dans la seconde partie du _Supplément au -Siècle de Louis XIV_. B. - -[150] Voyez page 200. B. - -[151] J’ai vu de petites tentes dressées sur le chemin de Saint-Denis. -On y buvait, on y chantait, on riait. Les sentiments des citoyens de -Paris avaient passé jusqu’à la populace. Le jésuite Le Tellier était -la principale cause de cette joie universelle. J’entendis plusieurs -spectateurs dire qu’il fallait mettre le feu aux maisons des jésuites -avec les flambeaux qui éclairaient la pompe funèbre. - -[152] Dans les _Anecdotes_ imprimées en 1748: voyez tome XXXIX, page -13. B. - -[153] Il est déposé à la bibliothèque du roi depuis plusieurs -années.--Cette note de Voltaire est dans l’édition de 1756. - -Ce fut le 10 octobre 1749 que le maréchal de Noailles (Adrien-Maurice) -déposa à la bibliothèque du roi trois volumes in-folio, contenant les -originaux et les copies qu’il avait fait faire de divers écrits que -Louis XIV lui avait remis. - -M. A.-A. Renouard y a pris la copie _littérale_ que voici du -commencement et de la fin du _Mémoire_ dont parle ici Voltaire: - -«Les roys sont souuent obligés a faire des choses contre leur -inclination et qui blesse leur bon naturel ils doiuent aimer a faire -plesir et il faut quils chatie souuent et perde des gens a qui -naturellement ils ueulent du bien linterest de lestat doit marcher le -premier on doit forser son inclination et ne ce pas mettre en estat -de ce reprocher dans quelque chose dimportant quon pouuoit faire -mieux mais que quelques interest particuliers en ont empesché et ont -destourné les ueues quon deuoit auoir pour la grandeur le bien et la -puissance de lestat souuent ou il y a des androits quils font peines -il y en a de delicats quil est dificile a desmesler on a des idees -confuses tant que cela est on peut demeurer sans ce desterminer mais -desque lon cest fixé lesprit a quelquechose et quon croit uoir le -meilleur party il le faut prendre, cest ce qui ma fait réussir souuent -dans ce que jay fait... - - * * * * * - -«... En 1671 un ministre mourut qui auoit une charge de secretaire -destat aiant le despartement des estrangers il estoit homme capable -mais non pas sen defauts il ne laissoit pas de bien remplir ce poste -qui est tres important je fus quelque temps a penser a qui je ferois -avoir la charge et apres avoir bien examiné je trouué quun homme -qui auroit long-temps seruy dans des ambassades estoit celuy qui la -rempliroit la mieux je lenuoyé querir mon choix fut aprouvé de tout -le monde ce qui narrive pas toujours je le mis en possession de la -charge a son retour je ne le connoissois que de reputation et par -les commissions dont je l’auois chargé quil auoit bien exécutée mais -lemploy que je luy ay donné sest trouué trop grand et trop estendu pour -luy jay soufer plusieurs années de sa foiblesse de son opiniastreté et -de son inaplication il men a cousté des choses considerables je nay -pas profité de tous les auantages que je pouuois avoir et tout cela -par complaisance et bonté enfin il a falu que je luy ordonnase de se -retirer parceque tout ce qui passoit par luy perdoit de la grandeur et -de la force quon doit auoir en executant les ordres dun roy de france -qui naist pas malheureux si jauois pris le party de lesloigner plustost -jaurois esuité les inconueniens qui me sont arriués et je ne me -reprocherois pas que ma complaisance pour luy a pu nuire a lestat jay -fait ce destail pour faire uoir une exemple de ce que jay dit cydeuant.» - -Ces fragments prouvent que Louis XIV ne savait pas l’orthographe. -Voltaire, son éditeur, en la mettant dans ce qu’il imprimait, a fait, -pour Louis XIV, ce que les éditeurs de Voltaire ont fait depuis -quelquefois pour lui-même. B. - -[154] M. Renouard a remarqué le premier que le manuscrit et la copie -portent _délicieux_ au lieu de _flatteur_. B. - -[155] L’abbé Castel de Saint-Pierre, connu par plusieurs ouvrages -singuliers, dans lesquels on trouve beaucoup de vues philosophiques -et très peu de praticables, a laissé des _Annales politiques_ depuis -1658 jusqu’à 1739. Il condamne sévèrement en plusieurs endroits -l’administration de Louis XIV. Il ne veut pas surtout qu’on l’appelle -Louis-le-Grand. Si _grand_ signifie _parfait_, il est sûr que ce titre -ne lui convient pas; mais par ces Mémoires écrits de la main de ce -monarque, il paraît qu’il avait d’aussi bons principes de gouvernement, -pour le moins, que l’abbé de Saint-Pierre. Ces Mémoires de l’abbé de -Saint-Pierre n’ont rien de curieux que la bonne foi grossière avec -laquelle cet homme se croit fait pour gouverner.--Cette note est de -1756. Les _Annales_ de l’abbé de Saint-Pierre n’ont été imprimées qu’en -1758. B. - -[156] M. de Pomponne. - -[157] Sur trente-trois articles que contenaient ces instructions, -Voltaire en rapporte vingt-sept. Il avait omis les six premiers que -voici: - -1 - -Ne manqués a aucun de uos devoirs surtout enuers dieu - -2 - -Conserués uous dans la pureté de uostre éducation - -3 - -Faittes honorer dieu par tout ou uous aurés du pouuoir procurés sa -gloire donnés en lexemple cest un des plus grands biens que les roys -puissent faire - -4 - -Desclarés uous eu toutte occation pour la uertu et contre le uice. - -5 - -Naiés jamais dattachement pour personne - -6 - -Aimés uotre femme uiués bien auec elle demandés en une a dieu qui uous -conuienne Je ne croy pas que uous deuiés prendre une autrichienne. - -C’est M. A.-A. Renouard qui, le premier, a, en 1819, ajouté ces six -articles. B. - -[158] On voit qu’il se trompa dans cette conjecture. - -[159] Cela seul peut servir à confondre tant d’historiens qui, sur la -foi des Mémoires infidèles écrits en Hollande, ont rapporté un prétendu -traité (signé par Philippe V avant son départ), par lequel traité ce -prince cédait à son grand-père la Flandre et le Milanais. - -[160] Philippe V était trop jeune et trop peu instruit pour se passer -de premier ministre; et en général l’unité de vues, de principes, si -nécessaire dans un bon gouvernement, doit obliger tout prince qui ne -gouverne point réellement par lui-même à mettre un seul homme à la tête -de toutes les affaires. K. - -[161] Le roi d’Espagne profita de ces conseils: c’était un prince -vertueux. - -L’auteur des _Mémoires de Maintenon_, tome V, page 200 et suiv., -l’accuse d’avoir fait un «souper scandaleux avec la princesse des -Ursins le lendemain de la mort de sa première femme, et d’avoir -voulu épouser cette dame,» qu’il charge d’opprobres. Remarquez que -Anne-Marie de La Trimouille, princesse des Ursins, dame d’honneur -de la feue reine, avait alors plus de soixante-dix ans, et que -c’était cinquante-cinq ans après son premier mariage, et quarante -après le second. Ces contes populaires, qui ne méritent que l’oubli, -deviennent des calomnies punissables, quand on les imprime, et qu’on -veut flétrir les noms les plus respectés sans apporter la plus légère -preuve.--Philippe V est un des princes les plus chastes dont l’histoire -ait fait mention. Cette chasteté, portée à l’excès, a été regardée -comme une des principales causes de la mélancolie qui s’empara de lui -dès les premières années de son règne, et qui finit par le rendre -incapable d’application pendant des intervalles de temps considérables. -K. - -[162] Dans les premières éditions du _Siècle de Louis XIV_, il y avait: -«Le Comte de Marivault, lieutenant-général, homme un peu brutal, et qui -n’avait pas, etc.» B. - -[163] Cette parodie du prologue d’_Atys_ est déjà rapportée dans les -_Anecdotes_ publiées en 1748: voyez tome XXXIX, page 9. B. - -[164] Ces mots démentent bien l’infame calomnie de La Beaumelle, qui -ose dire que «le marquis de Louvois avait craint que Louis XIV ne -l’empoisonnât.» - -Au reste, cette lettre doit être encore parmi les manuscrits laissés -par M. le garde des sceaux, Chauvelin.--Ce n’était pas une lettre, mais -un mémoire. Il n’est pas dans les six volumes des _Œuvres de Louis -XIV_, publiées en 1806. A.-A. Barbier l’ayant trouvé manuscrit dans la -bibliothèque du château de Fleury, l’a fait imprimer dans la _Revue -encyclopédique_ du mois de novembre 1825. Des exemplaires ont été tirés -à part. B. - -[165] Un jour Guillaume III, qui détestait Louis XIV, et qui n’aimait -guère la littérature, apostropha ainsi un comédien qui récitait devant -lui, en plein théâtre, des vers à sa louange: «Qu’on me chasse ce -coquin-là! me prend-il pour le roi de France?» CL. - -[166] Dans les _Anecdotes_ imprimées en 1748: voyez tome XXXIX, page -11. B. - -[167] Dans les premières éditions cet alinéa commençait ainsi: «On a -accusé Louis XIV d’un orgueil insupportable; parceque les bases de ses -statues à la place des Victoires et à celle de Vendôme sont entourées -d’esclaves enchaînés; mais ce n’est point lui qui fit ériger ces -statues. Celle de la place des Victoires, etc.» J’ai sous les yeux -trois éditions qui contiennent ce passage, que l’auteur fit disparaître -dans l’édition de _Leipsic_, 1752, deux volumes en quatre parties, -et qui est intitulée: _seconde édition_, quoique ce fût au moins la -quatrième, d’après ce que j’ai dit. Voyez, dans la _Correspondance_, -les lettres à La Condamine des 29 avril et 12 octobre 1752. B. - -[168] Les esclaves enchaînés furent enlevés quelques jours avant le 14 -juillet 1790, et transportés à l’hôtel des Invalides, dont ils décorent -la façade. B. - -[169] Ces deux statues ont été détruites en 1792. A la place Vendôme -on a, depuis, élevé la colonne en bronze _ex œre capto_, qu’on voit -aujourd’hui. La statue de la place des Victoires était pédestre. La -statue à cheval actuelle est de Bosio, et date de 1821. B. - -[170] Frédéric-Guillaume, dit le Grand, électeur de Brandebourg, en -1640, né en 1620, mort le 29 avril 1688, père du premier roi de Prusse; -on parle de lui tome XXIII, pages 28 et 615. B. - -[171] Voyez page 156. B. - -[172] La Beaumelle croit que ce passage, qui existe dès 1751, regarde -le roi de Prusse. B. - -[173] L’auteur l’a vue avec M. de Caumartin, l’intendant des finances, -qui avait le droit d’entrer dans l’intérieur du couvent.--C’est le -Caumartin dont Voltaire a parlé tome XIX, page 79 et ci-dessus page -139. B. - -[174] Ces arrérages de tailles n’étaient dus que par des gens qu’il -était impossible de faire payer. Si le retranchement de 500,000 écus de -droits ne fut pas remplacé sur-le-champ par un autre impôt, ce qui est -très douteux, il ne tarda point à l’être. K. - -[175] La véritable beauté des grands chemins consiste, non dans leur -largeur, qui nuit à l’agriculture, mais dans leur solidité, et surtout -dans l’art de les diriger à travers les montagnes, en conciliant la -commodité avec l’économie. Cet art s’est perfectionné de nos jours, -surtout dans les pays où la corvée a été abolie. K. - -[176] Voyez, tome XXI, le chapitre XXIX du _Précis du -Siècle de Louis XV_; et dans les _Mélanges_, année 1773, l’article Iᵉʳ -des _Fragments historiques sur l’Inde_. B. - -[177] Il a été prouvé depuis que la compagnie des Indes n’avait -jamais fait qu’un commerce désavantageux, qu’elle n’avait pu soutenir -qu’aux dépens du trésor public. Toute compagnie, même lorsqu’elle est -florissante, dépense plus en frais de commerce que les particuliers, -et rend les denrées dont elle a le privilége plus chères que si le -commerce était resté libre. K. - -[178] Les sommes employées à payer les primes sont levées sur la -nation, ce qu’il ne faut point perdre de vue. L’effet d’une prime est -d’augmenter pour le commerçant l’intérêt des fonds qu’il met dans le -commerce; il peut donc se contenter d’un moindre profit. Ainsi, l’effet -de ces primes est d’augmenter le prix des denrées pour le vendeur, ou -de les diminuer pour l’acheteur, ou plutôt de produire à-la-fois les -deux effets. Lorsqu’elles ont lieu seulement pour le commerce d’un -lieu à un autre, leur effet est donc d’augmenter le prix au lieu de -l’achat, et de le diminuer au lieu de la vente. Ainsi, proposer une -prime d’exportation, c’est forcer tous les citoyens à payer pour que -les consommateurs d’une denrée l’achètent plus cher, et que ceux qui la -récoltent la vendent aussi plus cher. - -Proposer une prime d’importation, c’est forcer tous les citoyens à -payer pour que ceux qui ont besoin de certaines denrées puissent les -acheter à meilleur marché. - -L’établissement de ces primes ne peut donc être ni juste ni utile que -pour des temps très courts et dans des circonstances particulières. -Si elles sont perpétuelles et générales, elles ne servent qu’à rompre -l’équilibre qui, dans l’état de liberté, s’établit naturellement entre -les productions et les besoins de chaque espèce. K. - -[179] L’abbé Castel de Saint-Pierre s’exprime ainsi, page 105 de son -manuscrit intitulé: _Annales politiques_: «Colbert, grand travailleur, -en négligeant les compagnies de commerce maritime pour avoir plus de -soin des sciences curieuses et des beaux-arts, prit l’ombre pour le -corps.» Mais Colbert fut si loin de négliger le commerce maritime, que -ce fut lui seul qui l’établit: jamais ministre ne prit moins l’ombre -pour le corps. C’est contredire une vérité reconnue de toute la France -et de l’Europe. - -Cette note a été écrite au mois d’août 1756.--Toute cette note est en -effet dans l’édition de 1756. Les _Annales_ de l’abbé de Saint-Pierre -n’ont été imprimées qu’en 1758. B. - -[180] Nous ne pouvons dissimuler ici que ces plaintes étaient -justes. Le retranchement des rentes était une banqueroute; et toute -banqueroute est un véritable crime, lorsqu’une nécessité absolue n’y -contraint point. La morale des états n’est pas différente de celle des -particuliers; et jamais un homme qui fraude ses créanciers ne sera -digne d’estime, quelque bienfesant qu’il paraisse dans le reste de sa -conduite. K. - -[181] Un autre négociant, consulté par lui sur ce qu’il devait faire -pour encourager le commerce, lui répondit, «Laisser faire, et laisser -passer;» et il avait raison. Colbert fit précisément le contraire; il -multiplia les droits de toute espèce, prodigua les réglements en tout -genre. Quelques artistes instruits lui ayant donné des mémoires sur -la méthode de fabriquer différentes espèces de tissus, sur l’art de -la teinture, etc., il s’imagina d’ériger en lois ce qui n’était que -la description des procédés usités dans les meilleures manufactures: -comme s’il n’était pas de la nature des arts de perfectionner sans -cesse leurs procédés; comme si le génie d’invention pouvait attendre -pour agir la permission du législateur; comme si les produits des -manufactures ne devaient pas changer, suivant les différentes modes -de se vêtir, de se meubler. On condamnait à des peines infamantes -les ouvriers qui s’écarteraient des règlements établis pour fixer la -largeur d’une étoffe, le nombre des fils de la chaîne, la nature de -la soie, du fil qu’on devait employer: et on a long-temps appelé ces -réglements ridicules et tyranniques une protection accordée aux arts. -On doit pardonner à Colbert d’avoir ignoré des principes inconnus -de son temps, et même long-temps après lui; mais ces condamnations -rigoureuses, cette tyrannie qui érige en crimes des actions légitimes -en elles-mêmes, ne peuvent être excusées. K. - -[182] Voyez, sur Colbert, une note des éditeurs de Kehl, au chant VII -de la _Henriade_, tome X. B. - -[183] Le premier lieutenant-général de police fut Gabriel Nicolas de -La Reinie, de 1667 à 1697; le second, de 1697 à 1718, fut le marquis -d’Argenson, dont j’ai parlé dans une note, tome XXII, page 291. B. - -[184] Cette assertion a besoin d’être expliquée. M. de Voltaire -n’ignorait pas que dans les républiques aristocratiques, comme Venise, -comme la Pologne, le droit d’exercer les magistratures supérieures est -un de ceux de la noblesse; qu’en Angleterre les pairs sont de vrais -magistrats, et y forment seuls la noblesse. Il ne veut parler que des -monarchies qui se sont élevées sur les débris du gouvernement féodal; -et son observation est vraie pour tous ces pays. K. - -[185] L’abbé de Saint-Pierre, dans ses _Annales politiques_, page 104 -de son manuscrit, dit que «ces choses prouvent le nombre des fainéants; -leur goût pour la fainéantise, qui suffit à entretenir et à nourrir -d’autres espèces de fainéants......; que c’est présentement ce qu’est -la nation italienne, où ces arts sont portés à une haute perfection; -ils sont gueux, fainéants, paresseux, vains, occupés de niaiseries, -etc.» - -Ces réflexions grossières et écrites grossièrement n’en sont pas plus -justes. Lorsque les Italiens réussirent le plus dans ces arts, c’était -sous les Médicis, pendant que Venise était la plus guerrière et la plus -opulente des républiques. C’était le temps où l’Italie produisit de -grands hommes de guerre, et des artistes illustres en tout genre; et -c’est de même dans les années florissantes de Louis XIV que les arts -ont été le plus perfectionnés. L’abbé de Saint-Pierre s’est trompé -dans beaucoup de choses, et a fait regretter que la raison n’ait pas -secondé en lui les bonnes intentions.--Cette différence d’opinion entre -les deux hommes des temps modernes qui ont consacré leur vie entière à -plaider la cause de l’humanité avec le plus de constance et le zèle le -plus pur, mérite de nous arrêter. - -La magnificence dans les monuments publics est une suite de l’industrie -et de la richesse d’une nation. Si la nation n’a point de dettes, si -tous les impôts onéreux sont supprimés, si le revenu public n’est en -quelque sorte que le superflu de la richesse publique, alors cette -magnificence n’a rien qui blesse la justice. Elle peut même devenir -avantageuse, parcequ’elle peut servir soit à former des ouvriers utiles -à la société, soit à occuper ceux qui ne peuvent vivre que d’une espèce -de travail, dans les temps où, par des circonstances particulières, ce -travail vient à leur manquer. Les beaux-arts adoucissent les mœurs, -servent à donner des charmes à la raison, à inspirer le goût de -l’instruction. Ils peuvent devenir, entre les mains d’un gouvernement -éclairé, un des meilleurs moyens d’adoucir ou d’élever les ames, de -rendre les mœurs moins féroces ou moins grossières, de répandre des -principes utiles. - -Mais surcharger le peuple d’impôts pour étonner les étrangers par une -vaine magnificence, obérer le trésor public pour embellir des jardins, -bâtir des théâtres lorsqu’on manque de fontaines, élever des palais -lorsqu’on n’a point de fonds pour creuser des canaux nécessaires à -l’abondance publique, ce n’est point protéger les arts, c’est sacrifier -un peuple entier à la vanité d’un seul homme. - -Offrir un asile à ceux qui ont versé leur sang pour la pairie, élever -aux dépens du public les enfants de ceux qui ont servi leur pays, c’est -remplir un devoir de reconnaissance, c’est acquitter une dette sacrée -pour la nation même: qui pourrait blâmer de tels établissements? Mais -si l’on y déploie une magnificence inutile, si l’on emploie à secourir -cent familles ce qui en eut soulagé deux cents, si ce qu’on sacrifie -pour la vanité excède ce qu’on a dépensé en bienfesance, alors ces -mêmes établissements méritent une juste critique. C’est surtout en ce -point que l’amour de la justice l’emporte sur l’amour de la gloire. -L’un et l’autre inspirent également le bien: mais l’amour de la justice -apprend seul à le bien faire. Ainsi M. de Voltaire et l’abbé de -Saint-Pierre avaient tous deux raison; et on ne peut leur reprocher que -d’avoir exagéré leurs opinions. K. - -[186] Charles Perrault, page 111 de ses _Mémoires_, que j’ai déjà -cités page 156, dit que ce ne fut qu’après le départ de Bernin que les -dessins de la façade, par Claude Perrault, furent présentés à Louis -XIV. B. - -[187] C’est ainsi que Voltaire s’exprimait en 1751. En 1756 il appelait -Versailles _un abîme de dépenses_ (tome XVIII, page 217). On a vu qu’il -portait à plus de cinq cents millions, monnaie du temps, la dépense -faite par Louis XIV à Versailles. Mirabeau, dans la neuvième de ses -_Lettres à mes commettants_, avait dit, en 1789: «Le maréchal de -Belle-Isle s’arrêta d’effroi quand il eut compté jusqu’à douze cents -millions de dépenses faites à Versailles, et il n’osa sonder jusqu’au -fond cet abîme.» Volney, dans ses _Leçons d’histoire_, faites en 1795 -à l’école normale, porte les dépenses de Louis XIV pour Versailles à -quatorze cents millions, à seize francs le marc, dit-il; ce qui fait -plus de quatre milliards cinq cents millions, à cinquante-deux francs -le marc. En rejetant les calculs de Mirabeau et de Volney, on peut s’en -tenir à celui de Voltaire: voyez ma note, tome XXXIX, page 10. B. - -[188] L’abbé de Saint-Pierre critique cet établissement, que presque -toutes les nations ont imité. - -[189] L’École militaire: voyez, tome XLVIII, l’_Éloge funèbre de Louis -XV_; et, dans la _Correspondance_, la lettre à Paris Duverney, du 26 -juillet 1756. B. - -[190] Tous ces codes sont des monuments de l’ignorance où la France et -toute l’Europe, à l’exception de l’Angleterre, étaient plongées sur les -objets qui intéressent le plus les hommes. Pussort, loué par Despréaux, -n’avait d’autre mérite que d’être parent de Colbert, et d’avoir montré -autant de barbarie que de bassesse dans l’affaire de Fouquet. Le -code criminel est une preuve du mépris que des hommes qui se croient -au-dessus des lois osent quelquefois montrer pour le peuple; le code -noir n’a servi qu’à montrer que les gens de loi consultés par Louis XIV -n’avaient aucune idée des droits de l’humanité. K. - -[191] La douceur des mœurs, l’habitude de vivre dans la société, ont -plus contribué que les lois à diminuer la fureur des duels. Louis XIV -n’a réellement détruit que l’usage d’appeler des seconds. Ses lois -n’ont pas empêché que, de Stockholm à Cadix, tout gentilhomme qui -refuse un appel, ou qui souffre une injure, ne soit déshonoré. Louis -XIV lui-même n’eût ni osé ni voulu forcer un régiment à conserver un -officier qui eût obéi à ses édits. Établir la peine de mort contre un -homme qui a prouvé qu’il préférait la mort à l’infamie, est une loi -également absurde et barbare, digne, en un mot, de la superstition qui -l’avait inspirée. K. - -[192] L’abbé de Saint-Pierre, dans ses _Annales_, ne parle que de cette -institution de brigadiers, et oublie tout ce que Louis XIV fit pour la -discipline militaire. - -[193] Pour qu’un pays produise des chevaux, il faut que les -propriétaires de terres, ou les cultivateurs qui les représentent, -trouvent du profit à en élever; il faut, de plus, que les impôts -permettent aux cultivateurs de faire les avances qu’exige ce -commerce. Il est aisé de voir que des haras régis pour le compte du -roi ne peuvent produire que des chevaux à un prix exorbitant; et -que les réglements pour les étalons distribués dans les provinces -n’étaient, comme tant d’autres, qu’un impôt déguisé sous la forme d’un -établissement de police. K. - -[194] Ces milices étaient tirées au sort; ainsi on forçait des hommes à -s’exposer malgré eux aux dangers de la guerre, sans leur permettre de -racheter leur service personnel par de l’argent; sans que les motifs -de devoir qui pouvaient les attacher à leur pays fussent écoutés, sans -qu’aucune paie les dédommageât de la perte réelle à laquelle on les -condamnait; car un homme qui peut d’un moment à l’autre être enlevé à -ses travaux par un ordre, trouve plus difficilement de l’emploi qu’un -homme libre. - -Les tirages forcés jetaient la désolation dans les villages, fesaient -abandonner tous les travaux, excitaient entre ceux qui cherchaient -à se dérober au sort, et ceux qui voulaient les contraindre à le -subir, des haines durables, et souvent des querelles sanglantes. Ce -fardeau tombait principalement sur les habitants des campagnes, qui -les quittaient pour aller chercher dans les villes des emplois qui les -missent à l’abri de ce fléau. M. de Voltaire n’avait jamais été le -témoin d’un tirage de milice. Si ce spectacle, également horrible et -déchirant, eût une fois frappé ses regards, il n’eût pu se résoudre à -citer avec éloge cet établissement de Louis XIV. K. - -[195] Blaise-François de Pagan, né en 1604, mort en 1665, auteur d’un -_Traité des fortifications_, 1645, in-folio, passait, de son temps, -pour le premier ingénieur. B. - -[196] 10 mai 1693. B. - -[197] Voyez ma note, tome XXVI, page 176. B. - -[198] La première phrase de cet alinéa est de 1753; la seconde phrase -était dans l’édition de 1752; la troisième phrase est dans l’édition de -1751. B. - -[199] Voyez, ci-après, le chapitre XXXVI, _Du -Calvinisme_. - -[200] C’est ici la véritable cause de la prospérité de la nation -française sous Louis XIV. Les circonstances où il se trouva -contribuèrent sans doute à cette tranquillité de l’état; mais le -caractère du roi, et la persuasion qu’il sut établir que tout ce -qui était ordonné en son nom était sa volonté propre, y servirent -beaucoup. Malgré la barbarie d’une partie des lois, malgré les vices -des principes d’administration, l’augmentation des impôts, leur forme -onéreuse, la dureté des lois fiscales; malgré les mauvaises maximes -qui dirigèrent le gouvernement dans la législation du commerce et des -manufactures; enfin, malgré les persécutions contre les protestants, -on peut observer que les peuples de l’intérieur du royaume, et même, -jusqu’à la guerre de la succession, ceux des provinces frontières, -ont vécu en paix, à l’abri des lois; le cultivateur, l’artisan, le -manufacturier, le marchand, étaient sûrs de recueillir le fruit de leur -travail, sans craindre ni les brigands ni les petits oppresseurs. On -put donc perfectionner la culture et les arts, se livrer à de grandes -entreprises dans les manufactures et dans le commerce, y consacrer -des capitaux considérables, faire des avances, même pour des temps -éloignés. Cette paix dans l’intérieur d’un état est d’une plus grande -importance que la plupart des politiques ne l’ont cru. De ce qu’un état -tranquille a prospéré, il ne faut point en conclure qu’il ait eu ni de -bonnes lois, ni une bonne constitution, ni un bon gouvernement. K. - -[201] Voyez ma note, tome XXXIV, page 40. B. - -[202] Bois-Guillebert n’était pas un écrivain méprisable. On trouve -dans ses ouvrages des idées sur l’administration et sur le commerce, -fort supérieures à celles de son siècle. Il avait deviné une partie -des vrais principes de l’économie politique. Mais ces vérités étaient -mêlées avec beaucoup d’erreurs. Son style, qui a quelquefois de la -force et de la chaleur, est souvent obscur et incorrect. On peut le -comparer aux chimistes du même temps. Plusieurs eurent du génie, -firent des découvertes; mais la science n’existait pas encore, et ils -laissèrent à d’autres l’honneur de la créer. K. - -[203] Voyez, dans la _Henriade_, une note des éditeurs sur Colbert. -K.--Cette note est au chant VII. B. - -[204] Ce fut vers ce temps que Colbert fit achever le cadastre dans -quelques provinces. On ignorait tellement la méthode de faire ces -opérations avec exactitude, que l’impôt d’un très grand nombre de -terres en surpassait le produit. Les propriétaires étaient forcés de -les abandonner au fisc. Colbert fit rendre un édit qui défendit aux -propriétaires d’abandonner une terre, à moins qu’ils ne renonçassent -en même temps à toutes leurs autres possessions. Des villages entiers -laissèrent leurs terres en friche, et l’on fut obligé de leur accorder -des gratifications extraordinaires pour les engager à reprendre la -culture. M. de Voltaire ignorait sûrement ces détails, puisqu’il parle -ici de la science et du génie de Colbert. K. - -[205] Voyez tome XXII, page 268; et tome XIX, pages 304 et 314. B. - -[206] Voyez tome XIX, page 292. B. - -[207] Si Colbert eût été assez éclairé sur ces objets, s’il eût proposé -à Louis XIV de détruire ces abus, l’amour de ce prince pour la gloire -ne lui eût point permis d’hésiter. Mais Colbert ne connaissait point -assez ni ces abus, ni les moyens d’y remédier, ni surtout ceux d’y -remédier sans causer au trésor royal une perte momentanée: les guerres -continuelles et la magnificence de la cour rendaient ce sacrifice bien -difficile. Cette cause est la seule qui, sous un gouvernement ferme, -empêche de faire dans l’administration des finances des changements -utiles. Sous un gouvernement faible il en existe une autre, la crainte -des hommes puissants à qui la destruction des abus peut nuire, et qui -se réunissent pour les protéger. K. - -[208] On lit _contrôleur-général_ dans les éditions de 1768, in-8º; -1769, in-4º; 1775, in-8º. Les éditions de Kehl portent: _ministère_. -Le contrôleur-général, en 1764, était Laverdy, qui se retira en 1768, -et a péri sur l’échafaud pendant la révolution. L’édit pour la liberté -du commerce des grains avait été enregistré au parlement le 19 juillet -1764. B. - -[209] Tout ministère fiscal et oppresseur se conforme nécessairement -à l’opinion de la populace pour toutes les lois qui ne se rapportent -point directement à l’intérêt du fisc. Il est également de l’intérêt -des corps intermédiaires de flatter l’opinion populaire. Ces motifs, -joints à l’ignorance, ont déterminé les mauvaises lois sur le commerce -des blés, et les mauvaises lois ont contribué à fortifier les préjugés. -On croyait arrêter ce qu’on appelle monopole, et on empêchait les -emmagasinements, qui sont le seul moyen de prévenir l’effet des -mauvaises récoltes générales, et le commerce dont l’activité peut seule -remédier aux disettes locales. On croyait faire du bien au peuple, en -fesant baisser les prix pour quelques instants et dans quelques villes; -cependant on décourageait la culture, et, par conséquent, on rendait -la denrée plus rare, et dès-lors constamment plus chère. De ce qu’en -examinant les prix des marchés et l’abondance qui y règne, on peut, -dans un commerce libre, juger de l’abondance réelle de la denrée, on -croyait pouvoir en juger dans un commerce gêné par des réglements: de -là l’usage de ces permissions particulières, le plus souvent achetées -par des gens avides, et dont l’effet est toujours contraire au but -qu’ont, ou disent avoir ceux qui les accordent. - -Observons enfin que c’est surtout dans les temps de disette que les -lois prohibitives sont dangereuses; elles augmentent le mal, et ôtent -les ressources. K. - -[210] En 1683. Voyez tome XIX, page 44. B. - -[211] La véritable richesse d’un état consiste dans la quantité des -productions du sol qui reste au-delà de ce qui doit être employé à -payer les frais de leur culture. L’industrie contribue à augmenter la -richesse. Dans un peuple sans industrie, chacun ne cultiverait que -pour avoir le nécessaire physique, et la culture serait languissante. -Mais, quelle que soit l’industrie, si les dépenses du prince l’obligent -à mettre des impôts qui réduisent le cultivateur au nécessaire, -l’industrie de la nation cesse de contribuer à augmenter la richesse, -et ne tarde pas à diminuer avec elle. Par la même raison, si le luxe -empêche d’employer à soutenir ou à augmenter la culture une partie -des sommes qui y seraient consacrées, il peut nuire à la richesse, -quoiqu’il paraisse favoriser l’industrie. K. - -[212] Au tome IV, page 136, des _Mémoires de Maintenon_, on trouve que -la capitation «rendit au-delà des espérances des fermiers.» Jamais -il n’y a eu de ferme de la capitation. Il est dit que «les laquais -de Paris allèrent à l’Hôtel de ville prier qu’on les imposât à la -capitation.» Ce conte ridicule se détruit de lui-même; les maîtres -payèrent toujours pour leurs domestiques. - -[213] Il est dit dans l’histoire écrite par La Hode, et rédigée sous le -nom de La Martinière, qu’il en coûtait soixante et douze pour cent pour -le change dans les guerres d’Italie. C’est une absurdité. Le fait est -que M. de Chamillart, pour payer les armées, se servait du crédit du -chevalier Bernard. Ce ministre croyait, par un ancien préjugé, qu’il ne -fallait pas que l’argent sortit du royaume, comme si l’on donnait cet -argent pour rien, et comme s’il était possible qu’une nation débitrice -à une autre et qui ne s’acquitte pas en effets commerçables, ne payât -point en argent comptant: ce ministre donnait au banquier huit pour -cent de profit, à condition qu’on payât l’étranger sans faite sortir -de l’argent de France. Il payait, outre cela, le change, qui allait à -cinq ou six pour cent de perte; et le banquier était obligé, malgré -sa promesse, de solder son compte en argent avec l’étranger, ce qui -produisait une perte considérable. K. - -[214] Voyez tome XXXI, page 493; et, tome XLIII, le paragraphe v du -_Fragment des instructions pour le prince royal de ***_. B. - -[215] Ceci paraît demander quelques restrictions. 1º Il est clair que -si l’intérêt de la dette surpasse la totalité des revenus, il est -impossible de le payer. 2º Si la dette annuelle a une proportion très -forte avec le revenu, l’intérêt qu’ont les propriétaires à veiller sur -leurs biens diminue; s’ils sont cultivateurs, les sommes qu’ils peuvent -employer à augmenter les produits de la terre sont moins fortes; s’ils -afferment, ils sont obligés, pour se soulager d’une partie de la dette, -de retrancher sur le profit qu’ils laissent au fermier, et la culture -languit: la richesse diminue donc, et l’état s’obère de plus en plus. K. - -[216] L’abbé de Saint-Pierre, dans son _Journal politique_, à l’article -du _Système_, dit qu’en Angleterre et en Hollande il n’y a de papiers -qu’autant qu’il y a d’espèces: mais il est avéré que le papier -l’emporte beaucoup, et ne subsiste que par la confiance.--Le crédit de -ces billets ne peut être fondé que sur la confiance qu’ils peuvent à -volonté être échangés pour de l’argent; et cette confiance est fondée -sur celle que la banque dont ils partent est en état de payer à chaque -instant ceux qui seraient présentés. La confiance est donc précaire -lorsque la masse de ces billets surpasse la somme que cette banque -peut rassembler en peu de temps. Les billets sont aux emprunts pour -les états ce que les billets à vue sont aux contrats ou aux billets -ordinaires des particuliers. Vous pouvez prêter à un homme une somme à -peu près équivalente à sa fortune; vous ne prendrez, au lieu d’argent -comptant, un billet sur lui que jusqu’à la concurrence de la somme -que vous croyez qu’il pourra rassembler au moment de votre demande. -Ces billets sont utiles, 1º parcequ’ils procurent à un état une somme -égale à leur valeur, dont il ne paie point l’intérêt, et qu’il est sûr -de ne jamais rembourser tant que la confiance durera. 2º Ils servent -nécessairement, en diminuant la nécessité des transports d’argent, à -diminuer les frais de banque pour l’état comme pour les particuliers, -et à faire baisser le taux de ces frais. Mais ils ont un grand -désavantage, celui de mettre la foi publique, les fonds de l’état, -la fortune des particuliers, à la merci de l’opinion d’un moment. -Ainsi, dans un gouvernement éclairé et sage, on n’en aurait jamais que -ce qui est nécessaire pour la facilité du commerce et des affaires -particulières. K. - -[217] En France, les mauvaises lois sur les successions et les -testaments, les priviléges multipliés dans le commerce, les -manufactures, l’industrie, la forme des impôts qui occasione de -grandes fortunes en finance, celles dont la cour est la source, et -qui s’étendent bien au-delà de ce qu’on appelle les grands et les -courtisans; toutes ces causes, en entassant les biens sur les mêmes -têtes, condamnent à la pauvreté une grande partie du peuple; et cela -est indépendant du montant réel des impôts. - -L’inégalité des fortunes est la cause de ce mal; et comme le luxe en -est aussi un effet nécessaire, on a pris pour cause ce qui n’était -qu’un effet d’une cause commune. K. - -[218] Ceci n’est pas rigoureusement vrai; les appointements des places -qui donnent du crédit, ou qui sont nécessaires à l’administration, -ont augmenté. Quant à la paie des soldats, quoiqu’elle paraisse la -même, à l’exception d’une augmentation d’un sou, établie en France -dans ces dernières années, il y a eu des augmentations réelles par des -fournitures faites, en nature ou gratuitement, ou à un prix au-dessous -de leur valeur. La vie du soldat est non seulement plus assurée, mais -plus douce que celle du cultivateur, et même que celle de beaucoup -d’artisans. L’usage de les faire coucher deux dans un lit étroit, -et de ne leur payer l’année que sur le pied de trois cent soixante -jours, sont peut-être les seules choses dont ils aient réellement à se -plaindre. Mais les paysans, les artisans, n’ont pas toujours chacun un -lit, et ils ne gagnent rien les jours de fête. K. - -[219] Nicolas Copernic, né à Thorn, en Prusse, le 19 février 1473, mort -le 24 mai 1543. CL. - -[220] Huygens et Roëmer quittèrent la France lors de la révocation de -l’édit de Nantes. On proposa, dit-on, à Huygens de rester; mais il -refusa, dédaignant de profiter d’une tolérance qui n’aurait été que -pour lui. La liberté de penser est un droit, et il n’en voulait pas à -titre de grace. K. - -[221] Dans la première épître de saint Paul aux Corinthiens, il est -dit, chapitre xv, verset 36: _Quod seminas non vivificatur, nisi prius -moriatur_. Voltaire revient souvent sur ce verset. B. - -[222] L’abbé Sallier ne le sait pas lui-même; mais il sait bien que le -nombre est de plus de deux cent cinquante mille. L.--La Beaumelle, en -voulant corriger Voltaire, s’éloigne de la vérité. On disait, il est -vrai, que la bibliothèque du roi contenait trois cent mille volumes; -mais le récolement fait en 1792 ne porte qu’à cent cinquante mille -le nombre des livres imprimés qu’elle renferme. Aujourd’hui (1830) -le nombre des volumes peut être de cinq cent mille, sans compter les -opuscules, qu’on peut porter au même nombre. B. - -[223] Il n’y a pas dans l’Europe une seule grande nation qui ait -un code de droit civil formant un système régulier, et dont toutes -les décisions soient des conséquences de principes liés entre eux. -Partout le droit civil est un mélange des lois romaines, des codes -des nations barbares, de coutumes locales, et de lois nouvelles, où -ces quatre sources de décisions dominent plus ou moins. Aucune grande -nation n’a même un code criminel. Les usages et la collection de lois -faites successivement, et dans un esprit souvent opposé, forment -la jurisprudence criminelle de toute l’Europe. Peut-être le moment -approche-t-il où les peuples auront enfin de véritables lois: du -moins les hommes éclairés, et en état de concevoir et d’exécuter ce -grand ouvrage, ne manqueraient point aux souverains qui voudraient -l’entreprendre. K.--L’uniformité des lois en France est un des -bienfaits de la révolution. Le code civil actuel est de 1807; il est -bien au-dessus de l’ordonnance de 1667; le code criminel, de 1808, et -le code pénal, de 1810, sont l’objet de nombreuses observations, et -seront certainement bientôt adoucis, mais ne sont point aussi inhumains -que l’ordonnance de 1670. B. - -[224] En 1609, six cents sorciers furent condamnés, dans le ressort -du parlement de Bordeaux, et la plupart brûlés. Nicolas Remi, dans sa -_Démonolâtrie_, rapporte neuf cents arrêts rendus en quinze ans contre -des sorciers dans la seule Lorraine. Le fameux curé Louis Gauffridi, -brûlé à Aix, en 1611, avait avoué qu’il était sorcier, et les juges -l’avaient cru. - -C’est une chose honteuse que le P. Lebrun, dans son _Traité des -pratiques superstitieuses_, admette encore de vrais sortiléges: il va -même jusqu’à dire, page 524, que «le parlement de Paris reconnaît des -sortiléges;» il se trompe: «le parlement reconnaît des profanations, -des maléfices, mais non des effets surnaturels opérés par le diable.» -Le livre de dom Calmet sur les vampires et sur les apparitions a passé -pour un délire; mais il fait voir combien l’esprit humain est porté -à la superstition.--Sur L. Gauffredi, voyez, tome L, le chapitre -IX du _Prix de la justice et de l’humanité_. Le livre -de dom Calmet, dont il est question dans la note de Voltaire, est -intitulé: _Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires, -ou les revenants de Hongrie, de Moravie_, etc., nouvelle édition, 1751, -deux volumes in-12; la première édition est de 1746. B. - -[225] Platon, _Républ._, livre V. B. - -[226] Voltaire dit ailleurs, dans une note (voyez tome XXIX, page 216), -que Fléchier a _tiré mot à mot la moitié_ de son oraison funèbre de -Turenne de celle que l’_évêque de Grenoble, Lingendes, avait faite d’un -duc de Savoie_. Ce n’est pas même _l’exorde tout entier_ que Fléchier -a pris à Lingendes, mais trois passages formant ensemble tout au plus -deux pages. C’est ce qu’a très bien établi le cardinal Maury, dans une -note de son _Essai sur l’éloquence de la chaire_. Le cardinal Maury -observe que Voltaire confond Claude de Lingendes, jésuite, et qui fut -en effet le premier réformateur de l’éloquence de la chaire, avec Jean -de Lingendes, qui n’était qu’abbé lorsqu’en 1637 il prononça l’oraison -funèbre de Victor-Amédée (et non Charles-Emmanuel). Cette oraison -funèbre fut imprimée dans le temps. Jean de Lingendes, évêque de -Sarlat, en 1642, de Mâcon, en 1650, n’a jamais été évêque de Grenoble. -B. - -[227] Les premières phrases de cet alinéa sont de 1756; la dernière est -de 1768. L’abolition des jésuites est de 1764: voyez tome XXII, page -354 et suiv. B. - -[228] Voyez le _Catalogue des écrivains_, à l’article Bossuet, vol. XIX. - -[229] Bossuet prêcha l’avent de 1661. Son père vécut et mourut -conseiller au parlement de Metz. Ce fut un frère de l’évêque de Meaux -qui, plus tard, fut intendant de Soissons. B. - -[230] L’oraison funèbre d’Anne d’Autriche avait été prononcée le 20 -janvier 1667; ce ne fut que près de trois ans après, le 13 septembre -1669, que Bossuet fut nommé à l’évêché de Condom. B. - -[231] Le _Télémaque_ n’a été imprimé qu’en 1699. Il y avait deux ans -que Fénélon était en exil. Mais l’ouvrage avait été composé vers 1694. -B. - -[232] M. E.-A. Lequien, qui l’a consulté pour l’édition qu’il a donnée -du _Télémaque_ en 1819, a compté plus de quatre cents ratures dans ce -manuscrit; «si, dit-il, on appelle rature un ou plusieurs mots effacés -avec la plume soit pour les supprimer, soit pour les remplacer par -d’autres.» B. - -[233] Dans l’édition de 1751 Voltaire disait: «Le _Télémaque_ n’a point -fait d’imitateurs; les _Caractères_ de La Bruyère en ont produit.» -C’est en 1756 que Voltaire se corrigea. B. - -[234] Il y avait deux tragédies espagnoles sur ce sujet: _le Cid_ -de Guillem de Castro, et _el Honrador de su padre_ de Jean-Baptiste -Diamante. Corneille imita autant de scènes de Diamante que de Castro. - -[235] C’est ce qui a fait dire à Voltaire, dans son _Russe à Paris_ -(voyez tome XIV): - - Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille. B. - - -[236] Il avait vingt ans et demi lorsqu’il composa cette ode intitulée: -_la Nymphe de la Seine_. CL. - -[237] Voltaire parle peut-être d’après la tradition de son temps; -mais M. de Saint-Surin, dans sa notice sur madame de Sévigné, affirme -que cette phrase ne se trouve dans aucune des _Lettres de madame de -Sévigné_. B. - -[238] C’est la sixième satire de Boileau. B. - -[239] Voyez le _Catalogue des écrivains_, à l’article LA MOTTE vol. -XIX, p. 133. - -[240] Boileau, épître IX, vers 43. B. - -[241] La première édition des _Réflexions critiques sur la poésie et -sur la peinture_ est de 1719. B. - -[242] Celle de M. Hume n’avait pas encore paru. K.--Il est à remarquer -que Voltaire n’ait pas corrigé cette phrase, qui est en contradiction -avec ce qu’on lit à l’article RAPIN DE THOIRAS, dans la _Liste des -écrivains_, tome XIX., page 184. B. - -[243] Voyez tome XXXIX, page 101. B. - -[244] Frédéric, roi de Prusse. B. - -[245] Déplacé pendant la révolution, il y a été replacé depuis. B. - -[246] Ces poinçons et carrés sont aujourd’hui à la Monnaie. B. - -[247] Chez les Hollandais, la diphthongue oe se prononce comme -ou.--Par une note sur l’article XII des _Fragments sur -l’Inde_ (voyez tome XLVII), Voltaire dit que les Hollandais écrivent -_Boerhave_, mais que nous devons écrire _Bourhave_. B. - -[248] Voyez, dans la _Correspondance_, la lettre au président Hénault, -du 28 janvier 1752. B. - -[249] Ce chapitre était, en 1756, le CCXIVᵉ de l’_Essai -sur l’histoire générale_. C’est en 1763 qu’il fut mis à la place qu’il -a aujourd’hui. B. - -[250] Voyez tome XIX, page 240. B. - -[251] Voyez, tome X, le chapitre IX de l’_Essai sur -la poésie épique_. Le morceau sur Milton, qu’on lit tome XXIX, pages -167-186, est de 1771. B. - -[252] Le parallèle de Swift et de Rabelais est plus étendu dans la -vingt-deuxième des _Lettres philosophiques_ (tome XXXVII, pages -255-56). C’est à Swift qu’est consacrée la cinquième des _Lettres à son -altesse monseigneur le prince de ***_ (tome XLIII). Voyez aussi, tome -XII, le _Temple du goût_. B. - -[253] Voyez son texte, tome XXXVIII, page 215. B. - -[254] Tome XVI, page 442. B. - -[255] En France, le clergé est exempt, comme la noblesse, des tailles -et de quelques uns des droits d’aides. La noblesse était censée -remplacer les impôts par son service personnel, et le clergé par -ses prières. Pendant quelque temps on demanda au pape la permission -d’imposer des décimes sur le clergé, toujours sous le prétexte de -combattre les infidèles ou les hérétiques. Enfin l’usage de s’adresser -au clergé assemblé, et de se passer du consentement de Rome, a -prévalu: mais pour ménager Rome, qui excommuniait, il n’y a pas encore -long-temps, chaque jeudi-saint, les souverains qui obligeaient le -clergé à contribuer aux charges publiques, on donna aux décimes le -nom de _don gratuit_. Lorsqu’à la fin du règne de Louis XIV on ajouta -la capitation et le dixième aux impôts, déjà trop onéreux, ou n’osa -établir ces nouvelles taxes d’une manière trop rigoureuse; et le clergé -obtint facilement d’être exempt de ces impôts, en payant des dons -gratuits plus considérables. Il est donc évident qu’il ne doit point -ce dernier privilége aux anciens usages de la nation, puisque jusqu’à -ce moment il n’avait joui que des priviléges de la noblesse, et que la -noblesse a payé ces nouveaux impôts. Cette exemption est donc une pure -grace accordée par Louis XIV; grace qui est une injustice à l’égard des -citoyens, grace que ni le temps ni aucune assemblée nationale n’ont -consacrée. Nos souverains, mieux instruits de leurs droits et de ceux -de leurs peuples, sentiront sans doute un jour que leur intérêt et la -justice exigent également de soumettre aux taxes les biens du clergé, -dans la proportion qu’ont ces biens avec ceux du reste de la nation; -et qu’en général tout privilége en matière d’impôt est une véritable -injustice, depuis que, la constitution militaire ayant changé, il -n’existe plus de service personnel gratuit, et que les esprits s’étant -éclairés, on sait que ce ne sont point les processions des moines, mais -les évolutions des soldats qui décident du succès des batailles. K. - -[256] En 1790, l’évêché de Strasbourg avait quatre cent mille livres de -rente; l’archevêché de Cambray, deux cent mille. B. - -[257] Un état ne s’appauvrit pas en payant chaque année un faible -tribut, comme un homme ne se ruine pas en payant une rente sur les -revenus de sa terre. Mais ce tribut payé à Rome est, en finance, une -diminution de la richesse annuelle, et, en théologie, une véritable -simonie, qui damne infailliblement dans l’autre monde celui qu’elle -enrichit sur la terre. K. - -[258] Cet article est la meilleure réponse que l’on puisse faire à ceux -qui ont accusé M. de Voltaire d’avoir sacrifié la vérité des détails -historiques à ses opinions générales. Il est ici très favorable au -clergé. Cependant il résulte de cette évaluation, portée seulement -à quatre-vingt-dix millions, que l’impôt des vingtièmes mis sur le -clergé, comme il l’est sur les particuliers, produirait dix millions, -somme fort au-dessus de celle où montent les dons gratuits évalués -en annuités. Cette même évaluation, en la supposant aussi exacte que -celle qui a servi à l’établissement des vingtièmes, ne porterait la -masse des biens du clergé qu’à environ un huitième de la totalité des -biens du royaume. Cependant il y a des cantons très étendus, où la dîme -seule est pour la plus grande partie des terres environ un cinquième -du produit net; et dans ces mêmes cantons le clergé a des possessions -immenses. K. - -[259] Voyez tome XVIII, page 172; tome XXII, page 218. B. - -[260] Voyez le chapitre de Louis XIII, dans l’_Essai sur les mœurs et -l’esprit des nations_, chap. CLXXV (tome XVIII, page 169 -et suiv.). B. - -[261] Son ouvrage est intitulé: _Declaratio pro jure regio, -sceptrorumque immunitate, adversus orationem cardinalis Perronii_, -Londres, 1616, in-4º. B. - -[262] Voyez ma note, tome XVI, page 35. B. - -[263] Cette question n’était difficile que parcequ’on croyait alors -devoir décider toutes celles de ce genre d’après l’autorité et l’usage. -En ne consultant que la raison, il est évident que la puissance -législative a le pouvoir absolu de régler la manière dont il sera -pourvu à toutes les places, ainsi que de fixer les appointements de -chacune, et la nature de ces appointements. Les évêchés peuvent être -électifs, comme les places de maires, ou nommés par le roi comme les -intendances, selon que la loi de l’état l’aura réglé; cette loi peut -être plus ou moins utile, mais elle sera toujours légitime. La loi peut -de même, sans être injuste, substituer des appointements en argent aux -terres dont on laisse la jouissance aux ecclésiastiques; supprimer même -ces appointements, si elle juge ces places ecclésiastiques inutiles -au bien public. Toute loi qui n’attaque aucun des droits naturels -des hommes est légitime; et le pouvoir législatif de chaque état, en -quelques mains qu’il réside, a droit de la faire. Toute propriété qui -ne se perpétue point en vertu d’un ordre naturel, mais seulement par -une loi positive, n’est point une propriété, mais un usufruit accordé -par la loi, dont, après la mort de l’usufruitier, une autre loi peut -changer la disposition. C’est par cette raison que les biens des -particuliers appartiennent de droit à leurs héritiers; que les biens -des communes leur appartiennent, et que ceux du clergé et de tout autre -corps sont à la nation. K. - -[264] La Fontaine, dans sa lettre au duc de Vendôme, septembre 1689, -attribue ce bon mot au chevalier de Sillery. B. - -[265] Voyez l’article LAUNOY, dans la _Liste des écrivains_, tome XIX, -page 147. B. - -[266] Gaston-Jean-Baptiste-Louis de Noailles, mort en 1720. CL. - -[267] «C’est ainsi que parlerait un hérétique: il faut _honorée_,» dit -La Beaumelle. B. - -[268] Voyez _Essai sur les mœurs et l’esprit des nations_.--C’est au -chapitre _De Calvin et de Servet_ (voyez tome XVII, page 277), ainsi -qu’à celui _De Jean Hus et de Jérôme de Prague_ (voyez tome XVI, page -334), que renvoie Voltaire; et peut-être aussi au chapitre où il parle -des puritains anglais: voyez tome XVIII, page 295 et suiv. Sur Arius, -voyez tome XXVII, page 12 et suiv. B. - -[269] Dans l’édition de 1756, on lit: «A été dans d’autres le dernier -effort de l’indépendance.» Le texte actuel est de 1768. B. - -[270] Du 30 avril 1598: voyez tome XXII, page 195. B. - -[271] Voyez une particularité qui le concerne, tome XXX, page 147. B. - -[272] Catherine Larchevêque de Parthenay, née en 1554, morte en 1631, -avait épousé en premières noces Charles de Quellenec, baron de Pont, -auquel elle intenta ce scandaleux procès dont parle Voltaire (voyez -t. XXXII, p. 345, et aussi tome X, une note du chant second de la -_Henriade_), et qui épousa en secondes noces Réné de Rohan. Sur le -siége de La Rochelle, voyez tome XVIII, page 206. B. - -[273] Au lieu de _Réformés_, les éditions antérieures à 1768 portent -_Religionnaires_. B. - -[274] On lit _formes_ dans toutes les éditions. J’ai trouvé le mot -_formalités_ écrit de la main de Voltaire à la marge d’un exemplaire. B. - -[275] Henri Daguesseau, intendant du Limousin, puis du Languedoc, père -du chancelier. B. - -[276] Le 21 octobre: un décret de l’assemblée constituante, du 10 -juillet 1790, annule l’édit de 1685, qui révoquait celui de Nantes. B. - -[277] Voyez page 371. B. - -[278] Cantique de Siméon. Saint Luc, II, 29-30. B. - -[279] Si vous lisez l’Oraison funèbre de Le Tellier, par Bossuet, ce -chancelier est un juste, et un grand homme. Si vous lisez les _Annales_ -de l’abbé de Saint-Pierre, c’est un lâche et dangereux courtisan, un -calomniateur adroit, dont le comte de Grammont disait, en le voyant -sortir d’un entretien particulier avec le roi: «Je crois voir une -fouine qui vient d’égorger des poulets, en se léchant le museau plein -de leur sang.»--Cette note est de 1756. B. - -[280] Le comte d’Avaux, dans ses lettres, dit qu’on lui rapporta qu’à -Londres on frappa soixante mille guinées de l’or que les réfugiés y -avaient fait passer: on lui avait fait un rapport trop exagéré. - -[281] On a imprimé plusieurs fois qu’il y a encore en France trois -millions de réformés. Cette exagération est intolérable. M. de Bâville -n’en comptait pas cent mille en Languedoc, et il était exact. Il n’y -en a pas quinze mille dans Paris: beaucoup de villes et des provinces -entières n’en ont point.--Les protestants qui vivent à Paris sont -enterrés par ordre de la police. Le nombre des morts est donc connu -par ses registres, et il en résulte qu’ils forment environ la dixième -partie de la population, les étrangers compris. Il ne serait pas -surprenant que les protestants, relégués par les lois dans les classes -qui peuplent le plus, eussent beaucoup plus que doublé depuis la -révocation de l’édit de Nantes. - -Bâville ne mérite aucune croyance. Il est très vraisemblable que -la terreur qu’il avait inspirée avait forcé les huguenots à sortir -du Languedoc, ou à dissimuler, et à se cacher. Il était d’ailleurs -intéressé à en diminuer le nombre. C’était un moyen de plaire à Louis -XIV: et pourquoi, après avoir versé tant de sang pour se frayer la -route du ministère, se serait-il fait scrupule d’un mensonge? K.--On -porte aujourd’hui (1830) à onze ou douze cent mille le nombre des -protestants dans toute la France. B. - -[282] Toutes ces violences, qui déshonorent le règne de Louis XIV, -furent exercées dans le temps où, dégoûté de madame de Montespan, -subjugué par madame de Maintenon, il commençait à se livrer à ses -confesseurs. Ces lois, qui violaient également et les premiers droits -des hommes et tous les sentiments de l’humanité, étaient demandées par -le clergé, et présentées par les jésuites à leur pénitent, comme le -moyen de réparer les péchés qu’il avait commis avec ses maîtresses. On -lui proposait pour modèles Constantin, Théodose, et quelques autres -scélérats du Bas-Empire. Jamais ses ministres, esclaves des prêtres, et -tyrans de la nation, n’osèrent lui faire connaître ni l’inutilité ni -les suites cruelles de ses lois. - -La nation aidait elle-même à le tromper: au milieu des cris de ses -sujets innocents, expirants sur la roue et dans les bûchers, on vantait -sa justice, et même sa clémence. Dans les lettres, dans les mémoires -du temps, on parle souvent du sanguinaire Bâville comme d’un grand -homme. Tel est le malheureux sort d’un prince qui accorde sa confiance -à des prêtres, et qui, trompé par eux, laisse gémir sa nation sous le -joug de la superstition. Louis aimait la gloire, et il marchandait -honteusement la conscience de ses sujets: il voulait faire régner les -lois, et il envoyait des soldats vivre à discrétion chez ceux qui ne -pensaient point comme son confesseur. Il était flatté qu’on lui trouvât -de la grandeur dans l’esprit, et il signait chaque mois des édits pour -régler de quelle religion devaient être les marmitons, les maîtres -en fait d’armes, et les écuyers de ses états; il aimait la décence, -et les soldats envoyés par ses ordres donnaient le fouet aux filles -protestantes pour les convertir. - -Qu’il nous soit permis de faire ici quelques réflexions sur les causes -de nos derniers troubles de religion. - -L’esprit des réformés n’a été républicain que dans les pays où les -souverains se sont montrés leurs ennemis. Le clergé protestant de -Danemark a été un des principaux agents de la révolution qui a -établi l’autorité absolue. En France, sous Louis XIII, les ministres -protestants les plus éclairés écrivirent pour exhorter les peuples -à obéir aux lois du prince, n’exceptant que les cas où les lois -ordonnent positivement une action contraire à la loi de Dieu. Mais on -se plaisait à les contraindre à ce qu’ils regardaient comme des actes -d’idolâtrie. On les forçait, par une foule de petites injustices, à -se jeter entre les bras des factieux, tandis qu’il n’aurait fallu -qu’exécuter fidèlement l’édit de Nantes, pour ôter à ces factieux -l’appui des réformés. Cet édit de Nantes, à la vérité, ressemblait plus -à une convention entre deux partis qu’à une loi donnée par un prince à -ses sujets. Une tolérance absolue aurait été plus utile à la nation, -plus juste, plus propre à conserver la paix qu’une tolérance limitée: -mais Henri IV n’osa l’accorder, pour ne pas déplaire aux catholiques; -et les protestants ne comptaient point assez sur son autorité pour se -contenter d’une loi de tolérance, quelque étendue qu’elle pût être. - -Il eût été facile à Richelieu, et plus encore à Louis XIV, de réparer -ce désordre en étendant la tolérance accordée par l’édit, et en -détruisant tout le reste. Mais Richelieu avait eu le malheur de faire -quelques mauvais ouvrages de théologie, et les protestants les avaient -réfutés. Louis XIV, élevé, gouverné par des prêtres dans sa jeunesse, -entouré de femmes qui joignaient les faiblesses de la dévotion aux -faiblesses de l’amour, et de ministres qui croyaient avoir besoin de -se couvrir du manteau de l’hypocrisie, ne put jamais soulever un coin -du bandeau que la superstition avait jeté sur ses yeux. Il croyait que -l’on n’était huguenot de bonne foi que faute d’être instruit; et la -bassesse de ses courtisans, qui, en vendant leur conscience, fesaient -semblant de se convertir par conviction, l’affermissait dans cette idée. - -Ses ministres semblaient choisir les moyens les plus sûrs pour forcer -les protestants à la révolte: on joignait l’insulte à la violence, -on outrageait les femmes, on enlevait les enfants à leurs pères. On -semblait se plaire à les irriter, à les plonger dans le désespoir par -des lois souvent opposées, mais toujours oppressives, qu’on fesait -succéder de mois en mois. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait eu -parmi les protestants des fanatiques, et que ce fanatisme ait à la fin -produit des révoltes. Elles éclatèrent dans les Cévennes, pays alors -impraticable, habité par un peuple à demi sauvage, qui n’avait jamais -été subjugué ni par les lois ni par les mœurs; livré à un intendant -violent par caractère, inaccessible à tout sentiment d’humanité, mêlant -le mépris et l’insulte à la cruauté, dont l’ame trouvait un plaisir -barbare dans les supplices longs et recherchés, et qui, instrument -ambitieux et servile du despotisme et de la superstition de son maître, -voulait mériter par des meurtres et par l’oppression d’une province -l’honneur d’opprimer en chef la nation. - -Quel fut le fruit des persécutions de Louis XIV? Une foule de ses -meilleurs sujets emportant dans les pays étrangers leurs richesses et -leur industrie, les armées de ses ennemis grossies par des régiments -français, qui joignaient les fureurs du fanatisme et de la vengeance à -leur valeur naturelle; la haine de la moitié de l’Europe, une guerre -civile ajoutée aux malheurs d’une guerre étrangère, la crainte de voir -ses provinces livrées aux étrangers par les Français, et l’humiliante -nécessité de faire un traité avec un garçon boulanger. - -Voilà ce que le clergé célébrait dans des harangues, ce que la -flatterie consacrait dans des inscriptions et sur des médailles. - -Après lui, les protestants furent tranquilles et soumis. Albéroni -forma inutilement le projet absurde de les engager à se soulever -contre le régent, c’est-à-dire contre un prince tolérant par raison, -par politique, et par caractère, pour se donner un maître pénitent -des jésuites, et qui s’était soumis au joug honteux de l’inquisition. -Pendant le ministère du duc de Bourbon, l’évêque de Fréjus, qui -gouvernait les affaires ecclésiastiques, fit rendre, en 1724, contre -les protestants, une loi plus sévère que celle de Louis XIV; elle -n’excita point de troubles, parcequ’il n’eut garde de la faire exécuter -à la rigueur. Aussi indifférent pour la religion que le régent, il ne -voulait qu’obtenir le chapeau de cardinal, malgré l’opposition secrète -du duc de Bourbon. Il trahissait, par cette conduite, et son pays, -et le souverain qui lui avait accordé sa confiance; mais quand le -cardinalat est le prix de la trahison, quel prêtre est resté fidèle? - -Sous Louis XV, les protestants furent traités avec modération, sans -qu’on ait rien changé cependant aux lois portées contre eux: leur -fortune, leur état, celui de leurs enfants, ne sont appuyés que sur la -bonne foi. Ils ne peuvent faire aucun acte de religion sans encourir la -peine des galères; ils sont exclus non seulement des places honorables, -mais de la plupart des métiers. Nous devons espérer que la raison, -qui à la longue triomphera du fanatisme, et la politique, qui dans -tous les temps l’emporte sur la superstition, détruiront enfin ces -lois. La tolérance est établie dans toute l’Europe, hors l’Italie, -l’Espagne, et la France; l’Amérique appelle l’industrie, et offre -la liberté, la tolérance, et la fortune, à tout homme qui, ayant un -métier, voudra quitter son pays; et la politique ne permettra point de -laisser subsister plus long-temps des lois qui mettent en contradiction -l’amour naturel de la patrie avec l’intérêt et la conscience; et elles -pourraient amener des émigrations plus funestes que celles du siècle -dernier, et nous faire perdre en peu d’années tous les avantages du -commerce dont la révolution de l’Amérique doit être la source. - -[283] Christophe Kotter, ou Cotterus, mort en 1647, dont Voltaire parle -tome XXXII, page 12. B. - -[284] Christine Poniatowia, fille d’un moine polonais, apostat, morte -en 1644. CL. - -[285] Justus Velsius, ou Welsens, né à La Haye, reçu docteur en -médecine à Louvain, en 1641. B. - -[286] Nicolas Drabicius, décapité en 1671. CL. - -[287] _Ubi enim sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi sum in -medio eorum._ Matthieu, XVIII, 20. B. - -[288] _Si habueritis fidem, sicut granum sinapis, dicetis monti huic: -Transi hinc illuc; et transibit._ Matthieu, XVII, 19. B. - -[289] Un _Abrégé de la vie de Claude Brousson_ se trouve en tête de ses -_Lettres et opuscules_, Utrecht, 1701, in-8º. B. - -[290] Cavalier a été le rival de Voltaire, et rival heureux. Ils -aimèrent l’un et l’autre mademoiselle Pimpette, fille de madame -Dunoyer, et fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait -arriver arriva: le héros l’emporta sur le poëte; et la physionomie -douce et agréable sur la physionomie égarée et méchante. L.--J’ai -rapporté cette note de La Beaumelle parcequ’elle n’est pas rapportée -textuellement par Voltaire, et parcequ’elle m’a paru nécessaire pour -l’intelligence d’un passage du _Supplément au Siècle de Louis XIV_, -seconde partie. Cavalier, né à Ribaute, près d’Anduze, en 1679, est -mort à Chelsea, près de Londres, en 1740. B. - -[291] Ce trait doit se trouver dans les véritables _Mémoires_ du -maréchal de Villars. Le premier tome est certainement de lui: il est -conforme au manuscrit que j’ai vu: les deux autres sont d’une main -étrangère et bien différente.--Cette note de Voltaire est la répétition -de celle qu’il a mise page 25; voyez, sur les _Mémoires_ de Villars, ma -note, tome XIX, page 219. B. - -[292] Voyez page 27. B. - -[293] Voyez tome XXIX, page 335. B. - -[294] Isaac Habert, évêque de Vabres en 1645, mort en 1668. CL. - -[295] Censuré en 1656, et ensuite exclus. CL. - -[296] Sur Armin et Gomar, voyez tome XVIII, page 385; et, tome XLI, une -des notes du _Traité sur la tolérance_. B. - -[297] Les premières éditions portaient: «le plus pur et le plus -éloquent des poëtes.» B. - -[298] François Annat, dont le vrai nom paraît avoir été Canard, fut -le troisième confesseur de Louis XIV. Il abdiqua, après seize ans de -règne, en 1670, et mourut quelques mois après, le 14 juin de la même -année. CL. - -[299] Voyez tome XXII, page 358. B. - -[300] Du 9 février 1657. Voyez, ci-après, la deuxième partie du -_Supplément au Siècle de Louis XIV_. B. - -[301] D’Argenson voyez ma note, tome XXII, page 291; et, ci-dessus, -page 247. B. - -[302] Le 2 décembre, âgé de quatre-vingt-six ans. B. - -[303] Née à Lille, morte en 1680: Voltaire en a parlé tome XIX, page -47. B. - -[304] Michel Le Tellier, sixième et dernier confesseur de Louis XIV, -était fils d’un vigneron des environs de Coutances. Son homonyme le -chancelier Michel Le Tellier, mort plus de trente ans avant lui, était -petit-fils d’un marchand de vin à Aï. CL. - -[305] Il est dit dans la _Vie du duc d’Orléans_, imprimée en 1737, -que le cardinal de Noailles accusa le P. Le Tellier de vendre les -bénéfices, et que le jésuite dit au roi: «Je consens à être brûlé vif, -si l’on prouve cette accusation, pourvu que le cardinal soit brûlé vif -aussi, en cas qu’il ne la prouve pas.» - -Ce conte est tiré des pièces qui coururent sur l’affaire de la -constitution, et ces pièces sont remplies d’autant d’absurdités que la -_Vie du duc d’Orléans_. La plupart de ces écrits sont composés par des -malheureux qui ne cherchent qu’à gagner de l’argent: ces gens-là ne -savent pas qu’un homme qui doit ménager sa considération auprès d’un -roi qu’il confesse, ne lui propose pas, pour se disculper, de faire -brûler vif son archevêque. - -Tous les petits contes de cette espèce se retrouvent dans les _Mémoires -de Maintenon_. Il faut soigneusement distinguer entre les faits et -les ouï-dire.--On proposa pour confesseur à Louis XIV Le Tellier et -Tournemine. Tournemine, littérateur assez savant, pensait avec autant -de liberté, et avait aussi peu de fanatisme qu’il était possible à un -jésuite. Mais il était d’une naissance illustre, et Louis XIV ne voulut -pas d’un confesseur fait pour aspirer aux premières places de l’Église -et de l’état; il craignait d’ailleurs l’ambition de sa famille. K. - -[306] Consultez les _Lettres de madame de Maintenon_. On voit que ces -Lettres étaient connues de l’auteur avant qu’on les eût imprimées, et -qu’il n’a rien hasardé. - -[307] Quand on a des lettres aussi authentiques, on peut les citer: -ce sont les plus précieux matériaux de l’histoire. Mais quel fond -faire sur une lettre qu’on suppose écrite au roi par le cardinal de -Noailles.... «J’ai travaillé le premier à la ruine du clergé pour -sauver votre état et pour soutenir votre trône..... Il ne vous est pas -permis de demander compte de ma conduite.» Est-il vraisemblable qu’un -sujet aussi sage et aussi modéré que le cardinal de Noailles ait écrit -à son souverain une lettre si insolente et si outrée? Ce n’est qu’une -imputation maladroite: elle se trouve page 141, tome V, des _Mémoires -de Maintenon_; et comme elle n’a ni authenticité ni vraisemblance, on -ne doit y ajouter aucune foi. - -[308] Le commencement de cet alinéa est de 1751; la fin, de 1768. B. - -[309] Novembre 1764: voyez tome XXII, page 361. B. - -[310] François de Mailli, né en 1658, cardinal en 1719, mort en 1731. -CL. - -[311] Sur Languet, voyez ma note, tome XXVI, page 11. B. - -[312] Voyez le _Catalogue des écrivains_, tome XIX, page 179; et, -ci-dessus, pages 421-423. B. - -[313] On verra, dans le _Siècle de Louis XV_, quelles furent les vues -et la conduite du régent. - -[314] Il mourut sans vouloir se confesser: voyez tome XXVIII, pages -162-163; et, tome XXI, le commencement du chapitre III du _Précis du -Siècle de Louis XV_. B. - -[315] Voyez la lettre à d’Argental du 6, et celle à Richelieu du 13 -février 1755. B. - -[316] Voyez, tome XXI, le chapitre II du _Précis du -Siècle de Louis XV_. B. - -[317] Voyez tome XXII, page 314. B. - -[318] Ce fut l’origine d’une procession qu’on appelait procession de -madame Lafosse, et qui s’est faite jusqu’à l’époque de la révolution. -Le _miracle_ est du 31 mai 1725, et fut le sujet d’un mandement de -l’archevêque, dans lequel Voltaire est cité: voyez, tome LI, les -lettres à madame de Bernières, des 27 juin et 31 août 1725. B. - -[319] Voyez tome XXVIII, page 222. B. - -[320] Voyez tome XXII, page 319; voyez aussi, sur les convulsions, tome -XXVIII, page 222. B. - -[321] C’est la pensée de Pascal: voyez son texte et la remarque de -Voltaire, tome XXXVII, page 66. B. - -[322] Sur ce journal, voyez ma note, tome XXXIII, page 267. B. - -[323] Voyez tome XXXI, page 524. B. - -[324] _Moyen court et très facile de faire oraison_, Grenoble, 1685, -in-12. CL. - -[325] Ces vers sont parodies de Quinault, _Thésée_, acte II, scène 1ʳᵉ. -B. - -[326] Ce qu’on aurait dû remarquer, c’est que le quiétisme est dans -_don Quichotte_. Ce chevalier errant dit qu’on doit servir Dulcinée, -sans autre récompense que celle d’être son chevalier. Sancho lui -répond: «Con esta manera de amor he oido yo predicar que se ha de amar -à nuestro señor por sí solo, sinque nos mueva esperanza de gloria, ó -temor de pena: aunque yo le querria amar y servir por lo que pudiese.» - -[327] Ce conte se retrouve dans l’_Histoire de Louis XIV_, imprimée à -Avignon. Ceux qui ont approché de ce monarque et de madame de Maintenon -savent à quel point tout cela est éloigné de la vérité.--C’est de -l’ouvrage de Reboulet que parle Voltaire: voyez ma note, page 189. B. - -[328] Cet alinéa et le précédent sont de 1768. B. - -[329] Le nonce Roverti disait: «Bisogna infarinarsi di teologia e fare -un fondo di politica.» - -[330] Pendant la campagne que le duc de Bourgogne fit en Flandre, il ne -vit Fénélon qu’une fois, et en public. K. - -[331] Le texte de Fénélon porte: - - Je n’ai plus en partage. B. - - -[332] Ces vers se trouvent dans les poésies de madame Guyon: mais le -neveu de M. l’archevêque de Cambrai m’ayant assuré plus d’une fois -qu’ils étaient de son oncle, et qu’il les lui avait entendu réciter -le jour même qu’il les avait faits, on a dû restituer ces vers à leur -véritable auteur. Ils ont été imprimés dans cinquante exemplaires de -l’édition du _Télémaque_, faite par les soins du marquis de Fénélon, en -Hollande, et supprimés dans les autres exemplaires. - -Je suis obligé de répéter ici que j’ai entre les mains une lettre de -Ramsay, élève de M. de Fénélon, dans laquelle il me dit: «S’il était -né en Angleterre, il aurait développé son génie et donné l’essor à ses -principes, qu’on n’a jamais bien connus.» - -L’auteur du _Dictionnaire historique, littéraire, et critique_, à -Avignon, 1759, dit, à l’article FÉNÉLON, «qu’il était artificieux, -souple, flatteur, et dissimulé.» Il se fonde, pour flétrir ainsi sa -mémoire, sur un libelle de l’abbé Phélypeaux, ennemi de ce grand -homme. Ensuite il assure que l’archevêque de Cambrai était _un pauvre -théologien_, parcequ’il n’était pas janséniste. Nous sommes inondés -depuis peu de dictionnaires qui sont des libelles diffamatoires. Jamais -la littérature n’a été si déshonorée, ni la vérité si attaquée. Le -même auteur nie que M. Ramsay m’ait écrit la lettre dont je parle, -et il le nie avec une grossièreté insultante, quoiqu’il ait tiré une -grande partie de ses articles du _Siècle de Louis XIV_. Les plagiaires -jansénistes ne sont pas polis: moi qui ne suis ni quiétiste, ni -janséniste, ni moliniste, je n’ai autre chose à lui répondre, sinon -que j’ai la lettre. Voici les propres paroles: «Were he born in a -free country, he would have display’d his whole genius, and given a -full career to his own principles never known.»--Le _Dictionnaire -historique_, etc., dont parle Voltaire, est celui de Barral et Guibaud: -voyez tome XXVIII, page 348. B. - -[333] Elles furent appuyées par les intrigues de la princesse des -Ursins, qui, après avoir été long-temps l’amie du cardinal, s’était -brouillée avec lui pour une ridicule querelle d’étiquette. K. - -[334] Voyez tome XVII, page 73. B. - -[335] 20 juin 1710. Voyez tome XXXI, page 524. B. - -[336] Matthieu Ricci est mort au commencement du dix-septième siècle -(le 11 mai 1610); mais ce fut sur la fin du seizième, en 1583, qu’il -s’établit en Chine. Voyez, au reste, ma note, tome XVIII, page 189. B. - -[337] Voyez ma note, tome XXVIII, page 40. B. - -[338] Tome XV, page 257. B. - -[339] Il mourut à la fin de 1722, comme Voltaire le dit ailleurs: voyez -tome XXVIII, page 42; et, tome XLIV, la _Relation du bannissement des -jésuites de la Chine_. B. - -[340] Page 463. B. - -[341] En 1768, date de cet alinéa, Voltaire avait fait l’éloge de -Parennin dans le chapitre Iᵉʳ de l’_Essai sur les mœurs_ (voyez tome -XV, page 269), et dans une note du paragraphe XVIII de la _Philosophie -de l’histoire_ (voyez tome XV, page 87). Il en a parlé depuis dans les -_Questions sur l’Encyclopédie_ (voyez tome XXVIII, page 38); dans les -_Fragments sur l’Inde_, chapitre V (voyez tome XLVII); et dans les -première et septième _Lettres chinoises_ (voyez tome XLVIII). B. - -[342] Voyez l’_Essai sur les mœurs_ (tome XVIII, page 464), chap. -CXCV. - -[343] Je pense que Voltaire veut parler de ce qu’il dit tome XVIII, au -bas de la page 463. B. - -[344] _Avertissement du libraire_ (probablement de La Beaumelle -lui-même), en tête de la _Réponse au Supplément du Siècle de Louis XIV_. - -[345] En mai ou juin 1752, La Beaumelle avait fait imprimer à Gotha -quatre feuilles de ses _Remarques sur le Siècle de Louis XIV_ (voyez -page 151 de la _Réponse au Supplément_), qu’il brûla cependant pour la -comtesse de Bentink. Je ne sais si cette comtesse de Bentink est celle -qui, après la mort de la duchesse de Saxe-Gotha, brûla, dit-on, la -correspondance de Voltaire avec cette princesse. - -[346] Voici ce qu’on lit dans les _Mémoires historiques et authentiques -sur la Bastille_, tome II, page 330: «Au mois d’avril 1753, on fut -informé que La Beaumelle était revenu à Paris avec des exemplaires -d’une nouvelle édition qu’il avait fait faire du _Siècle de Louis -XIV_, de Voltaire, dans laquelle il avait inséré des notes critiques -offensantes pour la maison d’Orléans...... Au mois d’octobre de la même -année, M. le duc d’Orléans lui pardonna, et il fut mis en liberté, avec -un exil à cinquante lieues de Paris.» - -On trouve des détails sur la détention de La Beaumelle au tome II (page -231 et suiv.) de l’_Histoire de la détention des philosophes et des -gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, etc., par J. Delori_. -Paris, Firmin Didot, 1829, trois volumes in-8º. - -[347] Manuscrits de D’Hemery, inspecteur de police pour la librairie. - -[348] Jacques-Emmanuel-Roques de Maumont de La Rochefoucauld, né en -1727, mort le 16 mars 1805, a publié une _Lettre sur la part qu’il a -eue aux démêlés de MM. de Voltaire et La Beaumelle_, Hanovre, 1755, -in-8º, dont je ne parle toutefois que d’après Meusel. - -[349] _Mon séjour auprès de Voltaire_, 1807, in-8º, pages 47 et 59. - -[350] Le même à qui sont adressées plusieurs lettres de la -_Correspondance générale_, années 1752 et 1753; voyez aussi ma note, -page 479. B. - -[351] Il n’y en a que trois: voyez ma préface, page 477. B. - -[352] Ils sont nommés ci-après, page 536, dans la seconde partie du -_Supplément_. B. - -[353] Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits, par -les mêmes principes que les princes d’Allemagne comblent de bienfaits -les nains et les bouffons, etc. Trait du _Qu’en dira-t-on_.--Dans _Mes -pensées_ (ouvrage de La Beaumelle), on lit sous le nº XLIX, éditions -de 1752 et 1761; «Qu’on parcoure l’histoire ancienne et moderne, on -ne trouvera point d’exemple de prince qui ait donné sept mille écus -de pension à un homme de lettres, à titre d’homme de lettres. Il y -a eu de plus grands poëtes que Voltaire; il n’y en eut jamais de si -bien récompensés, parceque le goût ne met jamais de bornes à ses -récompenses. Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à talents, -précisément par les mêmes raisons qui engagent un prince d’Allemagne à -combler de bienfaits un bouffon ou un nain.» B. - -[354] Voyez tome XXXIX, page 489. B. - -[355] 1749, deux volumes in-8º. La Beaumelle dit n’en avoir fait qu’une -partie. B. - -[356] Dans quelques impressions que je ne crois pas authentiques, -au lieu de cette dédicace ou lettre à M. Roques, on lit, en tête du -_Supplément au Siècle de Louis XIV_, un _Mémoire de M. F. de Voltaire_, -que La Beaumelle fit réimprimer avec des apostilles ou notes et que -voici (sans les apostilles): - -«Du jour que j’arrivai à Potsdam, Maupertuis m’a témoigné la plus -mauvaise volonté. Elle éclata lorsque je le priai de mettre M. l’abbé -Raynal de son académie: il me refusa avec hauteur, et traita l’abbé -Raynal avec mépris. Je lui fis ordonner par le roi d’envoyer des -patentes à M. l’abbé Raynal; on peut croire que Maupertuis ne me l’a -pas pardonné. - -«Un homme que je crois Génevois, ou du moins élevé à Genève, nommé -La Beaumelle, ayant été chassé de Danemark, arrive à Berlin avec la -première édition du _Qu’en dira-t-on_, ou de ses _Pensées_. Dans ce -livre, devenu célèbre par l’excès d’insolences qui en fait le prix, -voici ce qu’on trouve: - -«Le roi de Prusse a comblé de bienfaits les gens de lettres par les -mêmes principes que les princes allemands comblent de bienfaits un -bouffon et un nain.» - -«C’est cet homme proscrit dans tous les pays que Maupertuis recherche -dés qu’il est arrivé, et qu’il va soulever contre moi: en voici la -preuve dans une lettre écrite par La Beaumelle à M. le pasteur Roques, -au pays de Hesse-Hombourg: - - -«_Fragment de la lettre de La Beaumelle._» - -«Maupertuis vient chez moi, ne me trouve pas; je vais chez lui. Il me -dit qu’un jour, au souper des petits appartements, M. de Voltaire avait -parlé d’une manière violente contre moi; qu’il avait dit au roi que je -parlais de lui peu respectueusement dans mon livre; que je traitais sa -cour philosophe de nains et de bouffons; que je le comparais aux petits -princes allemands, et mille faussetés de cette force. M. de Maupertuis -me conseilla d’envoyer mon livre au roi en droiture, avec une lettre -qu’il vit et corrigea lui-même.» - -«Le roi de Prusse, qui n’a su cette anecdote que depuis quelques jours, -doit être convaincu de la méchanceté atroce de Maupertuis, puisque sa -majesté sait très bien que je n’ai jamais dit à ses soupers ce qu’il -m’impute. Elle me rend cette justice; et quand je l’aurais dit, ce -serait toujours un crime à Maupertuis d’avoir manqué au secret qu’il -doit sur tout ce qui s’est dit aux soupers particuliers du roi. - -«On sait quelle violence inouïe il a exercée depuis contre M. Kœnig, -bibliothécaire de madame la princesse d’Orange: on connaît les lettres -qu’il a fait imprimer, dans lesquelles il outrage tous les philosophes -d’Allemagne, et fait dire à M. Wolf ce qu’il n’a point dit, afin de le -décrier. - -«On n’ignore pas par quelles affreuses manœuvres il est parvenu -à m’opprimer. J’ai remis à sa majesté ma clef de chambellan, mon -cordon, tout ce qui m’est dû de mes pensions. Elle a eu la bonté de me -rendre tout, et a daigné m’inviter à la suivre à Potsdam, où j’aurais -l’honneur de la suivre si ma santé me le permettait.» - -Ce _Mémoire_ est daté du 27 janvier 1753, dans la réimpression (avec -apostilles) qu’en donna La Beaumelle, à la suite de la _Réponse au -supplément_. B. - -[357] Dans quelques unes des premières éditions, cette partie est -intitulée: _Réfutation des notes critiques que M. de La Beaumelle a -faites sur le Siècle de Louis XIV_. Le début, tel qu’on le lit ici, a -été ajouté depuis. B. - -[358] Voyez ma note, tome XIX, page 347. B. - -[359] L’édition dont Voltaire parle ici est celle qui fut publiée chez -G.-C. Walther, 1753, deux volumes petit in-8º. B. - -[360] Voyez page 130. B. - -[361] Dans les éditions du _Siècle de Louis XIV_, antérieures à 1768, -c’était à la fin de l’ouvrage qu’était placé le _Catalogue de la -plupart des écrivains_, etc., qu’on a vu tome XIX, page 47. Depuis -1753, année où Voltaire publia le _Supplément_, il a fait d’autres -augmentations au _Catalogue_. J’en ai désigné quelques unes. B. - -[362] La Beaumelle dit avoir eu pour ses Lettres et ses Remarques cent -cinquante florins, cinquante exemplaires de l’édition, et quarante -rames de papier d’impression. Voltaire, dans la dix-septième de ses -_Honnêtetés littéraires_ (voyez tome XLII), parle de dix-sept louis -d’or: voyez aussi tome XXX, page 218. B. - -[363] Chapitre II, tome XIX, page 265. B. - -[364] Ils ont été imprimés: voyez le _Catalogue des écrivains_, tome -XIX, page 83. B. - -[365] _Istoria delle guerre avvenute in Europa et particolarmente in -Italia, por la successione alla monarchia delle Spagne, dall’ anno 1696 -all’ anno 1725, dal conte e marchese Francesco Maria Ottieri_; Rome, -1728 et années suivantes, huit volumes in-4º. On lit dans la _Méthode -pour étudier l’histoire_ (qui ne donne que deux volumes à l’ouvrage, -page 414 du tome XI de l’édition de 1772), que l’auteur étant mort en -1742, ce fut son fils qui publia le second volume en 1753. Le tome II -est daté de 1752; le tome III de 1753, etc. B. - -[366] Voyez ma note, tome XIX, page 529. B. - -[367] Voyez page 497 du présent volume. B. - -[368] Les _Mémoires secrets pour servir à l’histoire de Perse_ donnent, -sous des noms persans, l’histoire de la cour de Louis XV jusqu’en -1744. La première édition est de 1745, in-12; l’édition in-18, de -1759, contient une _Liste, ou clef des noms propres_. On attribue -cet ouvrage à Resseguier; d’autres, à Pecquet, premier commis des -affaires étrangères, qui a place dans un vers du _Pauvre diable_ (voyez -tome XIV); d’autres, à La Beaumelle. Une note ou lettre publiée à la -suite du _Journal de madame Du Hausset, femme de chambre de madame de -Pompadour_, est de madame de Vieux-Maison. B. - -[369] En 1703, comme Voltaire l’a dit depuis en se corrigeant: voyez ma -note, tome XXVI, page 311. B. - -[370] Elle se trouve dans une édition datée de 1752, que j’ai déjà -citée plusieurs fois. B. - -[371] Ce que Voltaire disait du cardinal de Fleury, en 1751, 1752 et -1753, dans le chapitre XXIII (alors à la fin du tome Iᵉʳ, et fesant -aujourd’hui le chapitre XXIV) du _Siècle de Louis XIV_, a été depuis -reporté par l’auteur dans le chapitre III du _Précis du Siècle de Louis -XV_: voyez tome XXI. B. - -[372] Voltaire parle de l’_Histoire de la guerre de mil sept cent -quarante et un_. Voyez ce que je dis de cet ouvrage dans ma préface du -tome XXI. B. - -[373] Par Du Ryer. Voyez tome XIX, page 296. B. - -[374] Sur ce mot, voyez tome XVI, page 484; tome XLV, le dialogue A -B C, premier entretien; tome XLVIII, _Un chrétien contre six Juifs_, -vingt et unième niaiserie; tome L, le paragraphe III du -_Commentaire sur l’Esprit des lois_. B. - -[375] C’est de Montesquieu que parle Voltaire: voyez tome XXXIX, page -431. B. - -[376] Montesquieu, _Esprit des lois_, livre V, chap., -XIV. B. - -[377] Id., livre VIII, chap. XXI. B. - -[378] Voyez, dans le _Siècle de Louis XIV_, une note des éditeurs sur -les Milices, chap. XXIX (p. 257). K. - -[379] Son livre est intitulé: _Histoire du fanatisme de notre temps_, -1692, in-12, dont une _Suite_ parut en 1709, in-12, et une nouvelle -suite en 1713, deux volumes in-12. L’ouvrage entier a été réimprimé en -1737, trois volumes in-12, et 1755, trois volumes in-12. B. - -[380] Ces jugements furent presque toujours rendus par des -commissaires, et, par conséquent, on peut les regarder comme injustes, -même dans la forme. K. - -[381] Voyez ci-dessus, page 109. B. - -[382] Voyez tome XIX, page 122. B. - -[383] Le président Hénault n’a mis aucun correctif à sa phrase dans les -éditions de 1756 et de 1768. Voyez l’_Abrégé chronologique_, à l’année -1714. B. - -[384] Voyez page 398. R. - -[385] C’est à la page 109 du tome II de l’édition du _Siècle de Louis -XIV, avec des notes de M. de La B**_, que Villars est appelé ainsi. B. - -[386] Dans quelques éditions, cette seconde partie portait le titre de -_Réfutation plus directe_. B. - -[387] Voyez ce que Voltaire dit sur les portraits, tome XXX, page 215. -B. - -[388] Voyez tome XIX, page 428; et, ci-dessus, page 51. B. - -[389] Voyez page 136. B. - -[390] Voyez la variante, page 214. B. - -[391] Voyez ci-dessus, page 212. B. - -[392] Le prince de Condé: voyez tome XXXII, page 77; tome XIX, page -219. Au reste, Voltaire lui-même dit que l’accusation contre le prince -de Condé était le cri de _tout Paris_; voyez, tome X, le second alinéa -de la _Dissertation sur la mort de Henri IV_. B. - -[393] Mort en 1775: voyez, dans la _Correspondance_, la lettre du roi -de Prusse du 13 auguste 1775. B. - -[394] Voyez cette note tout entière, page 397. B. - -[395] Mademoiselle Olympe Dunoyer, à qui sont adressées les premières -lettres de la _Correspondance_ de Voltaire, en 1713 et 1714, et qu’on -appelait Pimpette, épousa le baron de Winterfeld, qui fut tué, en 1757, -à la bataille de Kollin. B. - -[396] A la fin de 1713. B. - -[397] Constant d’Aubigné, grand-père de la maréchale de Noailles. B. - -[398] La princesse Ulrique de Prusse, depuis reine de Suède: voyez ma -note, page 175. B. - -[399] Voyez tome XXIX, pages 133 et 145; tome IX, l’épître dédicatoire -des _Lois de Minos_; et, tome XIV, une des notes de la satire -intitulée: _Les Cabales_. B. - -[400] Voyez le texte de La Beaumelle, dans ma note, page 483. B. - -[401] Collini raconte que, dix jours après la brûlure de la _Diatribe -du docteur Akakia_ (conséquemment le 3 janvier 1753: voyez ma note -4, page 474 du tome XXXIX), Voltaire avait renvoyé au roi de Prusse -sa clef de chambellan et la croix de l’ordre du mérite; mais que, le -même jour après midi, le roi les fit reporter à Voltaire. Voltaire dit -aussi que le roi eut _la bonté de lui rendre tout_: voyez, dans la -_Correspondance_, la lettre à M. de La Virotte, du 28 janvier 1753. B. - -[402] La critique de Barbier d’Aucour, dans la sixième lettre des -_Sentiments de Cléante_ sur le quatrième _Entretien_ d’Ariste et -d’Eugène, me semble minutieuse et peu exacte en cette circonstance. -_Eugène_ dit bien que «c’est une chose singulière qu’un bel esprit -allemand ou moscovite;» mais il est réfuté par _Ariste_, qui soutient -que le bel esprit est de tous les pays, _et n’est étranger nulle part_; -et de l’aveu même de Barbier d’Aucour, son critique, le P. Bouhours -est représenté par Ariste. Il y a des écrivains qui ont été plus loin, -et qui ont dit qu’il mettait en question si un _Allemand peut avoir de -l’esprit_. Bouhours n’a point écrit cette impertinence. CL. - -[403] La dixième édition de cet ouvrage de Paul Barry est de 1643, -in-12. Pascal en parle dans la neuvième de ses _Lettres provinciales_. -B. - -[404] Le parlement de Provence est le seul qui ait condamné les -_Lettres provinciales_; voyez ma note, page 415; mais ces Lettres ont -aussi été condamnées par un arrêt du conseil d’état du 23 septembre -1660. Leur condamnation à Rome est du 6 septembre 1657. Une traduction -italienne fut condamnée à Rome le 27 mars 1762. B. - -[405] Pluche, auteur du _Spectacle de la nature_; voyez tome XXXVIII, -page 73. B. - -[406] Dans quelques éditions, cette troisième partie était intitulée: -_Suite et conclusion de cette réfutation_. B. - -[407] Cartouche était un malheureux voleur très ordinaire, associé -avec quelques scélérats comme lui. Le hasard fit qu’on donna son nom -à la bande de brigands dont il était. Il fut le ridicule objet de -l’attention de Paris, parcequ’on fut quelque temps sans pouvoir le -prendre. Il avait été ramoneur de cheminée, et fesait servir souvent -son ancien métier à se sauver quand on le guettait. Un soldat aux -gardes avertit enfin qu’il était couché dans un cabaret à la Courtille: -on le trouva sur une paillasse avec un méchant habit, sans chemise, -sans argent, et couvert de vermine. Son nom était Bourguignon: Il avait -pris celui de Cartouche, comme les voleurs et les écrivains de livres -scandaleux changent de nom. Il plut au comédien Legrand de faire une -comédie sur ce malheureux; elle fut jouée le jour qu’il fut roué. Un -autre homme s’avisa ensuite de faire un poème épique de _Cartouche_, -et de parodier _la Henriade_ sur un si vil sujet; tant il est vrai -qu’il n’y a point d’extravagance qui ne passe par la tête des hommes! -Toutes ces circonstances rassemblées ont perpétué le nom de ce gueux: -et c’est lui que La Beaumelle préfère à Solon, et égale au grand -Condé.--Voltaire a rapporté, page 500, la passage où La Beaumelle -parle de Cartouche et de Condé. Quant au poëme sur Cartouche, que -Voltaire dit être une parodie de _la Henriade_, il s’agit de l’ouvrage -de Grandval père, intitulé: _Le vice puni, ou Cartouche_, 1725, -in-8º. L’auteur dit qu’il a «affecté de prendre quantité de vers des -meilleures pièces de théâtre et autres ouvrages,» et il imprime ces -vers en italique. B. - -[408] Il n’était que son cousin: voyez ma note, page 196. B. - -[409] _Bajazet_, II, 1. B. - -[410] Lebrun traduit ainsi ces deux vers du chant VII de la _Jérusalem -délivrée_, octave 12: «Simple intendant des jardins, je vis, je connus -la cour et ses injustices.» B. - -[411] Voyez le texte de Cicéron, dans ma note, tome XXX, page 216. B. - -[412] Voyez ci-dessus, page 4. B. - -[413] Montesquieu, _Esprit des lois_, III, 5: voyez ci-dessus, page 79. -B. - -[414] Voyez page 454. B. - -[415] Cirey. B. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE VOLTAIRE TOME -XX *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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