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diff --git a/7263-8.txt b/7263-8.txt new file mode 100644 index 0000000..30728c4 --- /dev/null +++ b/7263-8.txt @@ -0,0 +1,7495 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Mariage de Loti + +Author: Pierre Loti + +Posting Date: April 12, 2014 [EBook #7263] +Release Date: January, 2005 +First Posted: April 2, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + + + + + + +Le Mariage de Loti + +par Pierre Loti. + + + +LE MARIAGE DE LOTI + +"E hari te fau. E toro te faaro E no te taata." + +_Le palmier croîtra, Le corail s'étendra, Mais l'homme périra_. + +(_Vieux dicton de la Polynésie_) + + + +A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878. + +_Madame, + +A vous qui brillez tout en haut, l'auteur très obscur _d'Aziyadé_ dédie +humblement ce récit sauvage. + +Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son +grand charme poétique. + +L'auteur était bien jeune lorsqu'il a écrit ce livre; il le met à vos +pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup +d'indulgence....................................................... + + + +PREMIÈRE PARTIE + +I + + +PAR PLUMKET, AMI DE LOTI + + +Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l'âge de vingt-deux ans et onze +jours. + +Lorsque la chose eut lieu, il était environ une heure de l'après-midi, +à Londres et à Paris. + +Il était à peu près minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule +terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomaré, où la scène se +passait. + +En Europe, c'était une froide et triste journée d'hiver. En dessous dans +les jardins de la reine, c'était le calme, l'énervante langueur d'une +nuit d'été. + +Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, au milieu des mimosas +et des orangers, dans une atmosphère chaude et parfumée, sous un ciel +tout constellé d'étoiles australes. + +C'étaient: Ariitéa, princesse du sang, Faïmana et Téria, suivantes de la +reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique. + +Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était appelé Harry Grant, conserva ce nom, +tant sur les registres de l'état civil que sur les rôles de la marine +royale, mais l'appellation de Loti fut généralement adoptée par ses +amis. + +La cérémonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand +appareil. + +Les trois Tahitiennes étaient couronnées de fleurs naturelles, et vêtues +de tuniques de mousseline rose, à traînes. Après avoir inutilement +essayé de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont +les sons durs révoltaient leurs gosiers maoris, elles décidèrent de les +désigner par les mots _Rémuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs. + +Toute la cour eut le lendemain communication de cette décision, et +_Harry Grant_ n'exista plus en Océanie, non plus que _Plumket_ son ami. + +Il fut convenu en outre que les premières notes de la chanson indigène: +"Loti taïmané, etc..." chantées discrètement la nuit aux abords du +palais, signifieraient: "Rémuna est là, ou Loti, ou tous deux ensemble; +ils prient leurs amies de se rendre à leur appel, ou tout au moins de +venir sans bruit leur ouvrir la porte des +jardins..."......................................................... + + + + + + +II + +NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET + + +Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de Bora-Bora, située +par 16° de latitude australe, et 154° de longitude ouest. + +Au moment où commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa +quatorzième année. + +C'était une très singulière petite fille, dont le charme pénétrant et +sauvage s'exerçait en dehors de toutes les règles conventionnelles de +beauté qu'ont admises les peuples d'Europe. + +Toute petite, elle avait été embarquée par sa mère sur une longue +pirogue voilée qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conservé de +son île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la +surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, planté comme une borne +monstrueuse au milieu du Pacifique, était restée dans sa tête, seule +image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion +bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause +première de son grand amour pour lui. + + + + + +III + +D'ÉCONOMIE SOCIALE + + +La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, la grande île, l'île de la +reine, pour l'offrir à une très vieille femme du district d'Apiré qui +était sa parente éloignée. Elle obéissait ainsi à un usage ancien de la +race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès de leur +vraie mère. Les mères adoptives, les pères adoptifs (_faa amu_) sont là- +bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet échange +traditionnel des enfants est l'une des originalités des moeurs +polynésiennes. + + + + + +IV + +HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMTÉ DE +YORKSHIRE (ANGLETERRE) + +"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872. + +"Ma soeur aimée, + +"Me voici devant cette île lointaine que chérissait notre frère, point +mystérieux qui fut longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un désir +étrange d'y venir n'a pas peu contribué à me pousser vers ce métier de +marin qui déjà me fatigue et m'ennuie. + +"Les années ont passé et m'ont fait homme. Déjà j'ai couru le monde, et +me voici enfin devant l'île rêvée. Mais je n'y trouve plus que tristesse +et amer désenchantement. + +"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, là-bas, sous la +verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux +silhouettes dentelées, c'est bien tout cela qui était connu. Tout cela, +depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer, +poétisés par l'énorme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce +coin du monde dont nous parlait avec amour notre frère qui n'est plus... + +"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions +indéfinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un +pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là, +le même Harry qu'à Brightbury, qu'à Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il +me semble n'avoir pas changé de place... + +"Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, j'aurais dû ne pas le +toucher du doigt. + +"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gâté mon Tahiti, en me le présentant +à leur manière; ceux qui traînent partout leur personnalité banale, +leurs idées terre à terre, qui jettent sur toute poésie leur bave +moqueuse, leur propre insensibilité, leur propre ineptie. La +civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, +toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la +sauvage poésie s'en va, avec les coutumes et les traditions du passé... + +........................................................................ + +"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jeté l'ancre devant +Papeete, ton frère Harry a gardé le bord, le coeur serré, l'imagination +déçue. + +........................................................................ + +"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que déjà ce pays +l'enchante; depuis notre arrivée je le vois à peine. + +"Il est d'ailleurs toujours ce même ami fidèle et sans reproche, ce même +bon et tendre frère, qui veille sur moi comme un ange gardien et que +j'aime de toute la force de mon coeur... + +........................................................................ + + + + + +V + + +Rarahu était une petite créature qui ne ressemblait à aucune autre, bien +qu'elle fût un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les +archipels polynésiens et passe pour une des plus belles du monde; race +distincte et mystérieuse, dont le provenance est inconnue. + +Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique, +d'une douceur câline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse; +ses cils étaient si longs, si noirs qu'on les eût pris pour des plumes +peintes. Son nez était court et fin, comme celui de certaines figures +arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue que le type +classique, avait des coins profonds, d'un contour délicieux. En riant, +elle découvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de +l'émail blanc, dents que les années n'avaient pas eu le temps de +beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries légères de +l'enfance. Ses cheveux, parfumés au santal, étaient longs, droits, un +peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes épaules nues. +Une même teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres +cuites claires de la vieille Etrurie, était répandue sur tout son corps, +depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds. + +Rarahu était d'une petite taille, admirablement prise, admirablement +proportionnée; sa poitrine était pure et polie, ses bras avaient une +perfection antique. + +Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, simulant des +bracelets; sur la lèvre inférieure, trois petites raies bleues +transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur +le front, un tatouage plus pâle, dessinant un diadème. Ce qui surtout en +elle caractérisait sa race, c'était le rapprochement excessif de ses +yeux, à fleur de tête comme tous les yeux maoris; dans les moments où +elle était rieuse et gaie, ce regard donnait à sa figure d'enfant une +finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle était sérieuse ou +triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux définir +que par ces deux mots: une grâce polynésienne. + + + +VI + + +La cour de Pomaré s'était parée pour une demi-réception, le jour où je +mis pour la première fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral +anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrivée à la souveraine +(une vieille connaissance à lui)--et j'étais allé, en grande tenue de +service, accompagner l'amiral. + +L'épaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures; +tout était tranquille et désert dans les avenues ombreuses dont +l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases à +vérandas, disséminées dans les jardins, sous les grands arbres, sous les +grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants, +plongées dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords +de la demeure royale étaient aussi solitaires, aussi paisibles... + +Un des fils de la reine,--sorte de colosse basané qui vint en habit +noir à notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets +baissés, où une douzaine de femmes étaient assises, immobiles et +silencieuses... + +Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dorés étaient placés +côte à côte.--Pomaré, qui en occupait un, invita l'amiral à s'asseoir +dans le second, tandis qu'un interprète échangeait entre ces deux +anciens amis des compliments officiels. + +Cette femme, dont le nom était mêlé jadis aux rêves exotiques de mon +enfance, m'apparaissait vêtue d'un long fourreau de soie rose, sous les +traits d'une vieille créature au teint cuivré, à la tête impérieuse et +dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait démêler +encore quels avaient pu être les attraits et le prestige de sa jeunesse, +dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir. + +Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre d'un appartement +fermé, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indéfinissable. +--Elles étaient belles presque toutes de la beauté tahitienne: des yeux +noirs, chargés de langueur, et le teint ambré des gitanos.--Leurs +cheveux dénoués étaient mêlés de fleurs naturelles et leurs robes de +gaze traînantes, libres à la taille, tombaient autour d'elles en longs +plis flottants. + +C'était sur la princesse Ariitéa surtout, que s'arrêtaient +involontairement mes regards. Ariitéa à la figure douce, réfléchie, +rêveuse, avec de pâles roses du Bengale, piquées au hasard dans ses +cheveux noirs... + + + + + +VII + + +Les compliments terminés, l'amiral dit à la reine: + +--Voici Harry Grant que je présente à Votre Majesté; il est le frère de +Georges Grant, un officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre +beau pays. + +L'interprète avait à peine achevé de traduire, que Pomaré me tendit sa +main ridée; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel, +éclaire sa vieille figure: + +--Le frère de Rouéri! dit elle en désignant mon frère par son nom +tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais: +"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute spéciale, la reine +ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays. + +--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en +me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale... + +Et je partis charmé de cette étrange cour... + + + + + +VIII + + +Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite enfance la case de sa +vieille mère adoptive, qui habitait dans le district d'Apiré, au bord du +ruisseau de Fataoua. + +Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, le bain, le bain +surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de +Tiahoui, son inséparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui étaient deux +insouciantes et rieuses petites créatures qui vivaient presque entière- + +ment dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et s'ébattaient +comme deux poissons-volants. + + + + + +IX + + +Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans érudition; elle +savait lire dans sa bible tahitienne, et écrire, avec une grosse +écriture très ferme, les mots doux de la langue maorie; elle était même +très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée par les frères +Picpus,--lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des +mots polynésiens. + +Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins +cultivées assurément que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu +que cette instruction, prise à l'école des missionnaires de Papeete, lui +eût peu coûté à acquérir, car elle était fort paresseuse. + + + + + +X + + +En tournant à droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis +une demi-heure le chemin d'Apiré, on trouvait un large bassin naturel, +creusé dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se +précipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise +fraîcheur. + +Là, tout le jour, il y avait société nombreuse; sur l'herbe, on trouvait +étendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes +journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou bien encore à nager et +à plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient à l'eau vêtues de +leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes +mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades. + +Là, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; là trônait +Tétouara la négresse;--là se faisait à l'ombre une grande consommation +d'oranges et de goyaves. + +Tétouara appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie.--Un +navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant +la Calédonie, et l'avait déposée à mille lieues de son pays, à Papeete, +où elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait égarée +parmi des misses anglaises. + +Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une gaîté simiesque, une +impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement. +Cette propriété de sa personne la rendait précieuse à ses nonchalantes +compagnes; elle était une des notabilités du ruisseau de Fataoua... + + + + + +XI + +PRÉSENTATION + + +Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la première fois de +ma vie j'aperçus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, +habituées du ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur, +étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans +l'eau claire et fraîche.--L'ombre de l'épaisse verdure descendait sur +nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours, +marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se +posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent été trop +lourdes pour les enlever; l'air était chargé de senteurs énervantes et +inconnues; tout doucement je m'abandonnais à cette molle existence, je +me laissais aller aux charmes de l'Océanie... + +Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de mimosas et de +goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger bruit de feuilles qui se +froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation +avec des mines de souris qui sortent de leurs trous. + +Elles étaient coiffées de couronnes de feuillage, qui garantissaient +leur tête contre l'ardeur du soleil; leurs reins étaient serrés dans des +_pareos_ (pagnes) bleu foncé à grandes raies jaunes; leurs torses fauves +étaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et dénoués... Point +d'Européens, point d'étrangers, rien d'inquiétant en vue... Les deux +petites, rassurées, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à +s'éparpiller plus bruyamment autour d'elles... + +La plus jolie des deux était Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa +confidente... + +Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine +sur laquelle brillait un galon d'or,--l'éleva au-dessus des herbes +dans lesquelles j'étais enfoui,--et la leur montra avec une +intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un +épouvantail. + +Les deux petites créatures, comme deux moineaux auxquels on montre un +babouin, se sauvèrent terrifiées,--et ce fut là notre présentation, +notre première entrevue... + + + + + +XII + + +Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tétouara se +résumaient à peu près à ceci: + +--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne +font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une +femme à principes, qui leur défend de se commettre avec nous. + +Elle, Tétouara, eût été personnellement très satisfaite si ces deux +filles se fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait très +vivement à tenter cette aventure. + +Pour les trouver, il suffisait, d'après ses indications, de suivre sous +les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas +conduisait à un bassin plus élevé que le premier et moins fréquenté +aussi.--Là, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se répandait encore +dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprès pour le tête-à- +tête ou trois personnes intimes.--C'était la salle de bain particulière +de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était passée toute +leur enfance... + + +C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voûte de grands +arbres-à-pain aux épaisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de +fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits cailloux +polis; on y entendait de très loin, et perdus en murmure confus, les +bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de +crécelle de Tétouara. + + + + + +XIII + + +..................................................................... + +--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix +rauque--Loti, pourquoi n'épouserais-tu pas la petite Rarahu du +district d'Apiré?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te +poserait davantage dans le pays... + +C'était sous la véranda royale que m'était faite cette question.-- +J'étais allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait +de me servir mon amie Téria; en face de moi était étendue ma bizarre +partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'écarté une passion extrême; +elle était vêtue d'un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et fumait +une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur +elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points, +battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant +curieusement sur nos épaules. + +Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes, +parfumées, qu'amènent là-bas les orages d'été; les grandes palmes des +cocotiers se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes +ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un +fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau +fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne +de Fataoua. Dans l'air étaient suspendues des émanations d'orage qui +troublaient le sens et l'imagination... + +...................................................................... + +"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." Cette proposition me +prenait au dépourvu, et me donnait beaucoup à réfléchir... + +............................................................. + +Il allait sans dire que la reine, qui était une personne très +intelligente et sensée, ne me proposait point un de ces mariages suivant +les lois européennes qui enchaînent pour la vie. Elle était pleine +d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle +s'efforçait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux +principes chrétiens. + +C'était donc simplement un mariage tahitien qui m'était offert. Je +n'avais pas de motif bien sérieux pour résister à ce désir de la reine, +et la petite Rarahu du district d'Apiré était bien charmante... + +Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai ma jeunesse. + +J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui +aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est +une chose fort coûteuse, même en Océanie... Et puis, et surtout, il y +avait l'éventualité d'un prochain départ,--et laisser Rarahu dans les +larmes, en eût été une conséquence inévitable, et assurément fort +cruelle. + +Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait +convaincue. + +Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa suivante, que +cette fois je refusai tout net. + +Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement +ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la princesse: + +--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être aurais-tu accepté +avec plus d'empressement, mon petit Loti?... + +La vieille femme révélait par ces mots qu'elle avait deviné le troisième +et assurément le plus sérieux des secrets de mon coeur. + +Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se répandit sur ses joues +ambrées; je sentis moi-même que le sang me montait tumultueusement au +visage et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la +montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue +d'un mélodrame... + +Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. Elle avait mis à profit +le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _té tâné_ +(l'homme), c'est-à-dire _le roi_... + +Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le jeu d'écarté, était +extraordinairement tricheuse, elle trichait même aux soirées +officielles, dans les parties intéressées qu'elle jouait avec les +amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner +n'étaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle éprouvait à rendre +capots ses partenaires... + + + + + +XIV + + +Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose, +qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu +et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, à Papeete. +Ces jours-là, ses cheveux étaient séparés en deux longues nattes noires +très épaisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit +où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus, +dont le rouge ardent donnait une pâleur transparente à sa joue cuivrée. + +Elle restait peu de temps à Papeete après le service religieux, évitant +la société des jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de thé, +de gâteau et de bière. Elle était très sage, et en donnant la main à +Tiahoui, elle rentrait à Apiré pour se déshabiller. + +Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, étaient les seuls +signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand +par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete... + + + + + +XV + + +... Nous avions déjà passé bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au +bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les +goyaviers, quand Pomaré me fit l'étrange proposition d'un mariage. + +Et, Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela +fort bien. + +Bien longtemps j'avais hésité.--J'avais résisté de toutes mes forces, +--et cette situation singulière s'était prolongée, au delà de toute +vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous étentions sur +l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait +mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un près de l'autre, à peu +près comme deux frères. + +C'était une bien enfantine comédie que nous jouions là tous deux, et +personne assurément ne l'eût soupçonnée. Le sentiment "_qui fit hésiter +Faust au seuil de Marguerite_" éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût +peut-être fait sourire moi-même, avec quelques années de plus; il eût +bien amusé l'état-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eût comblé de +ridicule aux yeux de +Tétouara........................................................... + +Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de désoler d'abord, +avaient sur ces questions des idées tout à fait particulières qui en +Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé à m'en apercevoir. + +Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une +enfant, et n'a pas été créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se +prostituer à Papeete, et c'était là tout ce qu'ils avaient exigé de sa +sagesse. + +Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, Loti très jeune +comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , après +réflexion, les deux vieillards avaient trouvé que c'était bien... + +John lui-même, mon bien-aimé frère John, qui voyait tout avec ses yeux +si étonnamment purs, qui éprouvait une surprise douloureuse quand on lui +contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les +jardins de la reine,--John était plein d'indulgence pour cette petite +fille qui l'avait charmé.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa +grande affection pour moi; il était disposé à tout pardonner à son frère +Harry, quand il s'agissait +d'elle............................................................. + +Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la petite Rarahu du +district d'Apiré, le mariage tahitien ne pouvait plus être entre nous +deux qu'une formalité... + + + + + +XVI + + +CHOSES DU PALAIS + + +Ariifaité, le prince-époux, jouait à la cour de Pomaré un rôle politique +tout à fait effacé. + +La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle lignée royale, +avait choisi cet homme, parce qu'il était le plus grand et le plus beau +qu'on eût pu trouver dans ses archipels.--C'était encore un magnifique +vieillard à cheveux blancs, à la taille majestueuse, au profil noble et +régulier. + +Mais il était peu présentable, et s'obstinait à se trop peu vêtir; le +simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se +faire à l'habit noir. + +De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu. + + + +De ce mariage étaient issus de vrais géants qui tous mouraient du même +mal sans remèdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent +en une saison et meurent à l'automne. + +Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un après l'autre +partir, avec une inexprimable douleur. + +L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moé sa femme, une petite +princesse délicieusement jolie,--l'héritière présomptive du trône de +Tahiti,--la petite Pomaré V, sur laquelle se portait toute la +tendresse de la grand'mère Pomaré IV. + +Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraître déjà les +symptômes du mal héréditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aïeule +s'étaient remplis de larmes en la regardant. + +Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient un charme de plus +à cette petite créature, la dernière des Pomaré, la dernière des reines +des archipels tahitiens.--Elle était aussi ravissante, aussi +capricieuse que peut l'être une petite princesse malade que l'on ne +contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribué +à m'attirer celle de la reine... + + + + + +XVII + + +Pour arriver à parler le langage de Rarahu,--et à comprendre ses +pensées,--même les plus drôles ou le plus profondes,--j'avais résolu +d'apprendre la langue maorie. + +Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete l'acquisition du +dictionnaire des frères Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais +qu'une édition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables +aujourd'hui. + +Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynésie d'étranges +perspectives,-tout un champ inexploré de rêveries et d'études. + + + + + +XVIII + + +Au premier abord je fus frappé de la grande quantité des mots mystiques +de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes, +effrayants, intraduisibles,--qui expriment là-bas les terreurs vagues +de la nuit,--les bruits mystérieux de la nature, les rêves à peine +saisissables de l'imagination... + +Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu supérieur des religions +polynésiennes. + +Les déesses: _Ruahine tahua_, déesse des arts et de la prière. + +_Ruahine auna_, déesse de la sollicitude. + +_Ruahine faaipu_, déesse de la franchise. + +_Ruahine nihonihoraroa_, déesse de la dissension et du meurtre. + +_Romatane_, le prêtre qui admet les âmes au ciel, ou les en exclut. + +_Tutahoroa_, la route qui suivent les âmes pour se rendre dans la nuit +éternelle. + +_Tapaparaharaha_, la base du monde. + +_Ihohoa_, les mânes, les revenants. + +_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et +manger les vivants. + +_Tuitupapau_, prière à un mort de ne pas revenir. + +_Tahurere_, prier un ami mort de nuire à un ennemi. + +_Tii_, esprit malfaisant. + +_Tahutahu_, enchanteur, sorcier. + +_Mahoi_, l'essence, l'âme d'un Dieu. + +_Faa-fano_, départ de l'âme à la mort. + +_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumière, +principe, centre, coeur des choses. + +_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et ténébreux, enfers. + +... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille: + +_Moana_, abîmes de la mer ou du ciel. + +_Tohureva_, présage de mort. + +_Natuaea_, vision confuse et trompeuse. + +_Nupa nupa_, obscurité, agitation morale. + +_Ruma-ruma_, ténèbres, tristesses. + +_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, être visionnaire. + +_Tataraio_, être ensorcelé. + +_Tunoo_, maléfice. + +_Ohiohio_, regard sinistre. + +_Puhiairoto_, ennemi secret. + +_Totoro ai po_, repas mystérieux dans les ténèbres. + +_Tetea_, personne pâle, fantôme. + +_Oromatua_, crâne d'un parent. + +_Papaora_, odeur de cadavre. + +_Taihitoa_, voix effrayante. + +_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer. + +_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer. + +_Oniania_, vertige, brise qui se lève. + +_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes. + +_Tahau_, blanchir à la rosée. + +_Rauhurupe_, vieux bananier; personne décrépite. + +_Tutai_, nuées rouges à l'horizon. + +_Nina_, chasser une idée triste; enterrer. + +_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crépuscule. + +_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer... + +.......................................................... + + + + + +XIX + + +... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui se résumaient +avant mon arrivée ses plus chères affections. + +Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et pourtant leur race est là- +bas tout à fait manquée.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et +son fort recherchés. + +Celui de Rarahu était une grande bête efflanquée, haute sur pattes, qui +passait ses jours à dormir le ventre au soleil, ou à manger des +languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites +étaient percées à leurs extrémités, et ornées de petits glands de soie, +suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure complétait d'une +manière très comique ce minois de chat, déjà fort extraordinaire par +lui-même. + +Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au bain, et passait de +longues heures avec nous, étendu dans des poses nonchalantes. + +Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite +chose très chérie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et +(ta u mafatu iti). + + + + + +XX + + +................................................................. + +... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au milieu des filles à demi +civilisées de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile +et bâtard de la plage et les moeurs de la ville colonisée,--qui ne +voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour le plaisir des sens +et la satisfaction des appétits matériels,--ceux-là ne comprennent +rien au charme de ce pays... + +Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur +Tahiti un regard plus honnête et plus artiste,--qui y voient une terre +d'éternel printemps, toujours riante, poétique,--pays de fleurs et de +belles jeunes femmes,--ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme +de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous... + +Allez loin de Papeete, là où la civilisation n'est pas venue, là où se +retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail, +--devant l'immense Océan désert,--les districts tahitiens, les +villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et +rêveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux, +indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la +contemplation... Écoutez le grand calme de cette nature, le bruissement +monotone et éternel des brisants de corail;--regardez ces sites +grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues aux montagnes +sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et +sans bornes: le +Pacifique......................................................... + + + + + +XXI + + +... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de +Papeete, était un soir de grande fête. + +La reine donnait un bal à l'état-major d'une frégate, qui par hasard +passait... + +Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires +européens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en +habits de gala. + +En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande +confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de +fête et couronnées de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles +se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,- +tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de +satin. + +Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans +ces deux mondes de femmes, allaient de l'un à l'autre sans détours, avec +le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes... + + +La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé Rarahu à cette sorte +d'escapade, depuis longtemps préméditée.--La jalousie, passion peu +commune en Océanie, avait sourdement miné son petit coeur sauvage. + +Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchée en même temps +que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce +que pouvaient bien être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait +avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette +princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait +deviné une rivale... + + +--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à coup derrière moi +une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop +fraîche pour être mêlée au tumulte de cette fête. + +Et je répondis, étonné: + +--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!) + +C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et +donnant la main à Tiahoui. C'étaient bien elles deux,--qui semblaient +intimidées de se trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes +femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi- +souriantes, demi-pincées,--et il était aisé de voir que l'orage était +dans l'air. + +--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu +pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et +jolies? + +Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les autres, au +contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent +point tenté l'aventure. + +--Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à ce qu'_elles_ font dans +la maison de la reine. + +Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de +mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des +fenêtres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulière à +plus d'un titre: une réception chez la reine Pomaré. + +--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle +montrait de la main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées +de longues tuniques éclatantes, qui étaient assises avec des officiers +autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pièces +d'or et de nombreux petits carrés de carton peint, qu'elles faisaient +glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs +conservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance +exotique. + +Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle +ne saisit que d'une manière imparfaite les explications que je pus lui +en donner. + + +Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans +l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en +extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la +surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. Le tam-tam +aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit: +--on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères, + +--le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la +flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique. + +Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et +s'apprêtant à valser. + +--Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu. + +--Très belle, Rarahu, répondis-je... + +--Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi +avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute +seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré! En vérité non, Loti, +tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te +chercher... + +--Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu +m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille. +Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et +demain nous serons ensemble... + +--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix +d'enfant que la fureur faisait trembler... + +Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle +arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en +bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique... + +En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la +reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant, +de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré... + +Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fête, +au milieu des bois et de l'obscurité, autour de moi je trouvai tout +absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles +inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'à la voix de +l'enfant délicieuse qui marchait à mon côté... Je songeais à Ariitéa, en +longue tunique de satin bleu, valsant là-bas chez la reine, et un ardent +désir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-là fait fausse +route, en m'entraînant dans la solitude. + + + + + +XXII + +LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY + + +Papeete, 1872. + +"Chère petite soeur, + +"Me voilà sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne +ressemble à aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le +voyait Georges, à travers le même prisme enchanteur; depuis deux mois à +peine j'ai mis le pied dans cette île,--et déjà je me suis laissé +captiver.--La déception des premiers jours est bien loin aujourd'hui, +et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, +aimer et mourir... + +"Six mois encore à passer dans ce pays, la décision est prise depuis +hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici +qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici là je me +serai fait entièrement à cette existence doucement énervante, d'ici là +je serai devenu plus d'à moitié indigène, et je crains qu'à l'heure du +départ il ne me faille terriblement souffrir... + +"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions étranges, en +retrouvant à chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garçon, au +foyer de famille, je songeais à l'Océanie; à travers le voile +fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée telle que je la +trouve aujourd'hui.--Tous ces sites étaient DÉJA VUS, tous ces noms +étaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient +mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je +crois rêver... + +"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, une photographie +déjà effacée par le temps: une petite case au bord de la mer, bâtie aux +pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...-- +C'était la sienne.--Elle est encore là à sa place... + +"On me l'a indiquée,--mais c'était inutile,--tout seul je l'aurais +reconnue... + +"Depuis son départ, elle est restée vide; le vent de la mer et les +années l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes, +la vanille l'a tapissée,--mais elle a conservé le nom tahitien de +Georges, on l'appelle encore _la case de Rouéri_... + +"La mémoire de Rouéri est restée en honneur chez beaucoup d'indigènes,- +-chez la reine surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir +de lui. + +"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans +doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait vécu près de lui pendant +ses quatre années d'exil... + +"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce +que l'on ne me disait pas; je savais même qu'elle lui écrivait, j'avais +vu sur son bureau traîner des lettres, écrites dans une langue inconnue, +qu'aujourd'hui je commence à parler et à comprendre. + +"Son nom était Taïmaha.--Elle habite près d'ici, dans une île voisine, +et j'aimerais la voir.--J'ai souvent désiré rechercher sa trace--et +puis, au dernier moment j'hésite, un sentiment indéfinissable, comme un +scrupule, m'arrête au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans +ce passé intime de mon frère, sur lequel la mort a jeté son voile +sacré... + + + +XXIII + +ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE + + +Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils +sont capricieux fantasques,--boudeurs tout à coup et sans motif;-- +foncièrement honnêtes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du +mot la plus complète... + +Le caractère contemplatif est extraordinairement développé chez eux; ils +sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles à +toutes les rêveries de l'imagination... + +La solitude des forêts, les ténèbres, les épouvantent, et ils les +peuplent sans cesse de fantômes et d'esprits. + +Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair de lune, des +bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des +bassins naturels d'une délicieuse fraîcheur.--C'est alors que ce +simple mot: "Toupapahou!" jeté au milieu des baigneuses les met en fuite +comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantômes tatoués +qui sont la terreur de tous les Polynésiens,--mot étrange, effrayant +en lui-même et intraduisible...) + +En Océanie, le travail est chose inconnue.--Les forêts produisent +d'elles-mêmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades +insouciantes; le fruit de l'arbre-à-pain, les bananes sauvages, +croissent pour tout le monde et suffisent à chacun.--Les années +s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté absolue et une rêverie +perpétuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre +belle Europe tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du jour... + + + + + +XXIV + +UN NUAGE + + +... La bande insouciante et paresseuse était au complet au bord du +ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui était en veine d'esprit, versait sur +nous tous, à demi endormis dans les herbes, des facéties rabelaisiennes, +--tout en se bourrant de cocos et d'oranges. + +On n'entendait guère que sa voix de crécelle, mêlée aux bruissements de +quelques cigales qui chantaient là leur chanson de midi, à l'heure même +où, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois +sortaient des théâtres de Paris, transis et emmitouflés, dans le +brouillard glacial des nuits d'hiver... + +La nature était tranquille et énervée; une brise tiède passait mollement +sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient +gaîment sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage léger des +goyaviers et des mimosas... + +Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne vêtue d'une tunique +traînante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement +nattés, et, sur le front, une couronne de jasmin... + +On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune +fille que n'avait jamais contrariée aucune entrave... On voyait aussi +qu'elle avait roulé, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont +les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la +gaze légère... + +Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au sérieux... + +Un grand succès d'admiration avait salué son entrée... Le fait est +qu'elle était bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrassée la +rendait encore plus charmante... + +Confuse et intimidée, elle était venu à moi; puis, sur l'herbe, elle +s'était assise à mon côté, et restait là immobile, les joues empourprées +sous leur bistre, les yeux baissés, comme une enfant coupable qui +tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde... + +--Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans la galerie... + +Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait point échappé, +firent entendre dans les hautes herbes de petits éclats de rire contenus +qui disaient une foule de méchantes choses;--Tétouara, fine et +impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles: + +--Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_ + +Et les éclats de rire redoublèrent;--il en partait de derrière tous +les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de +partout,--et la pauvre petite Rarahu était bien près de fondre en +larmes... + + + + + +XXV + +TOUJOURS LE NUAGE + + +..."Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_" avait dit Tétouara... + +Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole acérée à triple +pointe, qui souvent me revenait en tête... + +En vérité j'étais tout à fait étranger à cette robe de gaze verte... Ce +n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,-- +lesquels vivaient à moitié nus dans leur case de pandanus,--qui +s'étaient lancés dans de telles prodigalités... + +Et je demeurais plongé dans mes réflexions... + + +Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de +dégoût et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une +jeune femme que d'être convaincue d'avoir écouté les propos galants de +l'un d'entre eux... + +Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que +plusieurs de ces personnages, à force de présents et de pièces blanches, +obtiennent des faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris +public... + +Je m'étais bien gardé cependant de communiquer cet horrible soupçon à +John, qui eût chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon +goût de ne faire ni reproche ni scandale,--me réservant seulement +d'observer et d'attendre... + + + + + +XXVI + +PERSISTANCE DU NUAGE + + +... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre salle de bain +particulière sous les goyaviers, il était trois heures de l'après-midi, +heure inusitée. + +J'étais venu sans bruit... J'écartai les branches et je regardai... + +La stupeur me cloua sur place... + +Une chose horrible était là dans ce lieu, que nous considérions comme +appartenant à nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre +eau limpide son vilain corps jaune... + +Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... Il avait relevé sa +longue queue de cheveux gris nattés, et l'avait roulée en manière de +chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... Complaisamment il +lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de +safran,--et le soleil l'éclairait tout de même, de sa lueur +discrètement voilée par la verdure,--et l'eau fraîche et claire +bruissait tout de même autour de lui,--avec autant de naturel et de +gaîté qu'elle eût pu le faire pour nous... + + + + + +XXVII + + +... J'observais, posté derrière les branches... La curiosité me tenait +là attentif et immobile... Je m'étais condamné au spectacle de ce bain, +attendant avec anxiété ce qui allait s'ensuivre... + +Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement de branches, un bruit de +voix douces, m'indiqua bientôt que les deux petites filles arrivaient... + +Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme mû +par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'étaler au soleil d'aussi +laides choses, il courut à ses vêtements... Les nombreuses robes de +mousseline qui, superposées, composaient son costume, pendaient çà et +là, accrochées aux branches des arbres. + +Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites +arrivèrent. + +Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps très +significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air +indigné... + +Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arrêt en portant la main à +son menton, et riant sous cape, comme une personne qui aperçoit quelque +chose de très drôle... + +Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... Après quoi toutes +deux s'avancèrent résolument, en disant d'un ton narquois: + +--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti! + +(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!) + +Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait appelé Rarahu... +Il avait laissé retomber sa queue grisonnante avec un grand air de +coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique étincelaient d'une hideuse +manière... + + + + + +XXVIII + + +Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit aux deux +enfants: petites boîtes de poudres blanches ou roses,--petits +instruments compliqués pour la toilette, petites spatules d'argent pour +racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et +puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au +gingembre... + +C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses attentions ardentes.-- +Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de +même avec accompagnement de moues dédaigneuses, et de grimaces de +ouistitis... + +Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son +épaule nue... + +Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lèvres de +celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit à toutes jambes, suivie +de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles, +emportant leurs présents à pleines mains-on les entendit de loin rire +encore à travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les +rejoindre, demeura à sa place, piteux et décontenancé... + + + + + +XXIX + +LE NUAGE CRÈVE + + +... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes genoux, pleurait à +chaudes larmes... + +Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure dans les bois, +les notions du bien et du mal étaient restées imparfaites; on y trouvait +une foule d'idées baroques et incomplètes venues toutes seules à l'ombre +des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant, +et il s'y mêlait aussi quelques données chrétiennes, puisées au hasard +dans la Bible de ses vieux parents... + +La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors du droit chemin, +mais j'étais sûr, absolument sûr qu'elle n'avait rien donné en échange +de ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se réparer par des +larmes. + +Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort mal; elle +comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la peine,--et que John, le +sérieux John, mon frère, détournerait d'elle ses yeux bleus... + +Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire +du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur; +les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de +voir pleurer son amie... + +Ces larmes, les premières que Rarahu eût versées de sa vie, produisirent +entre nous le résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous firent +davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'éprouvais pour elle, le +coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un +temps... + +L'étrange petite créature qui pleurait là sur mes genoux, dans la +solitude d'un bois d'Océanie, m'apparaissait sous un aspect encore +inconnu; pour la première fois elle me semblait _quelqu'un_, et je +commençais à soupçonner la femme adorable qu'elle eût pu devenir, si +d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune +tête... + + + + + +XXX + + +A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle n'était plus une enfant, +cessa de se montrer la poitrine nue au soleil... + +Même les jours non fériés, elle se mit à porter des robes et à natter +ses longs cheveux... + + + + + +XXXI + + +..._Mata reva_ était le nom que m'avait donné Rarahu, ne voulant point +de celui de Loti, qui me venait de Faïmana ou d'Ariitéa.--_Mata_, dans +le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'après les yeux que les Maoris +désignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont généralement +très réussis... + +Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifaré_ (oeil de chat); Brown, +_Mata ioré_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azuré)... + +Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal; +l'appellation plus poétique de _Mata reva_ était celle qu'après bien des +hesitations elle avait choisie... + +Je consultai le dictionnaire des vénérables frères Picpus,--et trouvai +ce qui suit: + +_Reva_, firmament;--abîme, profondeur;--mystère... + + + + + +XXXII + +JOURNAL DE LOTI + + +... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement +qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de traces, dans la +monotonie d'un éternel été.-Il semblait qu'on fût dans une atmosphère +de calme et d'immobilité, où les agitations du monde n'existaient +plus... + +Oh! les heures délicieuses, oh! les heures d'été, douces et tièdes, que +nous passions là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce +coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de +Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies, +entraînant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau. +-Le sol était tapissé de fines graminées, de petites plantes délicate, +d'où sortait une senteur pareille à celle de nos foins d'Europe pendant +le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien: +"poumiriraïra", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air était +tout chargé d'exhalaisons tropicales, où dominait le parfum des oranges +surchauffées dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne +troublait le silence accablant de ces midi d'Océanie. De petits lézards, +bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient +autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués de grands yeux +violets. On n'entendait que de légers bruits d'eau, des chants discrets +d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mûre, qui +s'écrasait sur la terre avec un parfum de framboise... + + +... Et quand le journée s'avançait, quand le soleil plus bas jetait sur +les branches des arbres des lueurs plus dorées, Rarahu s'en retournait +avec moi à sa case isolée dans les bois.-Les deux vieillards ses +parents, fixes et graves, étaient là toujours, accroupis devant leur +hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire +mystique, une expression d'insouciante bienveillance éclairait un +instant leurs figures éteintes: + +--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien: +"Nous te saluons, Mata reva!" + +Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma +petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une +personnification fraîche de la jeunesse à côté de ces deux sombres +momies polynésiennes... + +C'était l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaapaïru étendait ses longs +bras tatoués jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux +de _bourao_ desséché, et les frottait l'un contre l'autre pour en +obtenir du feu,--Vieux procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme +des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait +cuire dans la terre deux _maiorés_, fruits de l'arbre-à-pain, qui +composaient le repas de la famille... + +C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua +rejoignait Papeete, Tétouara en tête,--et j'avais pour m'en revenir +toujours compagnie joyeuse. + +--Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend à la nuit dans le +jardin de la reine; Téria et Faïmana te font dire qu'elles comptent sur +toi pour les conduire prendre du thé chez les Chinois,--et moi aussi, +j'en serais très volontiers si tu veux... + +Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où la vue dominait +le grand Océan bleu, éclairé des dernières lueurs du soleil couchant. + +La nuit descendait sur Tahiti, transparente, étoilée. Rarahu s'endormait +dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du +soir, les phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les +suivantes commençaient à errer dans les jardins de la reine... + + + + + +XXXIII + + +... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragées de Papeete, +adressa un bonjour moitié amical, moitié railleur,--un peu terrifié +aussi,--à une créature baroque qui passait. + +La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y +répondit avec une raideur pleine de dignité, et se retourna pour nous +regarder. + +Rarahu vexée lui tira la langue,--après quoi elle me conta en riant +que cette vieille fille, _demi-blanche_, métis efflanquée d'Anglais et +de Maorie,--était son ancien professeur, à l'école de Papeete. + +Un jour, la métis avait déclaré à son élève qu'elle fondait sur elle les +plus hautes espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en raison +de la grande facilité avec laquelle apprenait l'enfant. + +Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet avenir, avait tout d'une +traite pris sa course jusqu'à Apiré, quittant du coup la _haapiiraa_ (la +maison d'école) pour n'y plus revenir... + + + + + +XXXIV + + +... Je rentrai un matin à bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle à +sensation que j'avais couché en compagnie de Tamatoa... + +Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la reine Moé de l'île +Raîatéa,--père de la délicieuse petite malade, Pomaré V,--était un +homme que l'on gardait enfermé depuis quelques années entre quatre +solides murailles, et qui était encore l'effroi légendaire du pays. + +Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n'était pas plus méchant qu'un +autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_, +il lui fallait du sang. + +C'était un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force +herculéenne; plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir +tête quand il était déchaîné; il égorgeait sans motif, et les atrocités +commises par lui dépassaient toute imagination... + +Pomaré adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait même dans +le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on +l'avait vu la nuit rôder dans les jardins.-Sa présence causait parmi +les filles de la cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont +on saurait, la nuit, la cage mal fermée. + + +Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux étrangers, nuit et jour +ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes +blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs +attardés des districts, et quelquefois à moi-même... + + +... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi +quand j'entrai dans la salle de refuge. + +Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur une table où +brûlait une lampe d'huile de cocotier... C'était un inconnu, d'une +taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût +broyé un homme comme du verre.--Il avait d'épaisses mâchoires carrées +de cannibale; sa tête énorme était dure et sauvage, ses yeux à demi +fermés avaient une expression de tristesse égarée... + +--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!). + +Je m'étais arrêté à la porte... + +Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant: + +--... Comment sais-tu mon nom? + +--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral à +cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer près de moi la nuit. "Tu viens +pour dormir?... + +--Et toi? tu es un chef, de quelque île?... + +--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin là-bas; tu y +trouveras la meilleure natte... + +Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je fermai les yeux,--juste +assez pour observer l'étrange personnage qui s'était levé avec +précaution et se dirigeait vers moi. + +En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit m'avait fait tourner la +tête du côté opposé, du côté de la porte où la vieille reine venait +d'apparaître; elle marchait cependant avec des précautions infinies, sur +la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de +son gros corps. + +... Quand l'homme fut près de moi, il prit une moustiquaire de +mousseline qu'il étendit avec soin au-dessus de ma tête, après quoi il +plaça une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la +lumière, et retourna s'asseoir, la tête appuyée sur ses deux mains. + +Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous deux, cachée dans +l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut... + +La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son +apparition, m'ayant confirmé dans cette idée que mon compagnon était +inquiétant, m'ôta toute envie de dormir. + +Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était redevenu vague et +atone; il avait oublié ma présence... On entendait dans le lointain, des +femmes de la reine qui chantaient à deux parties un _himéné_ des îles +Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux, +cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il +est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement... + +Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans +l'embrasure de la porte.--La lampe s'éteignait, et l'homme venait de +s'endormir... + +J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger toutefois, et quand, au +petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas changé de +place; sa tête seule s'était affaissée, et reposait sur la table... + +Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau +d'eau fraîche;--après quoi j'allai sous la véranda saluer la reine et +la remercier de son hospitalité. + +--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai +paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien +reçu?... + +--Oui, dis-je. + +Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand je lui exprimai +ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi... + +--Sais-tu qui c'était, dit-elle mystérieusement,--oh! ne le répète +pas, mon petit Loti... c'était Tamatoa!... + +Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relâché,--à la +condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois +l'occasion de lui parler et de lui donner des poignées de main... + +Cela dura jusqu'au moment où, s'étant évadé, il assassina une femme et +deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans +une même journée une série d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient +s'écrire, même en latin... + + + + + +XXXV + + +... Qui peut dire où réside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce +quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les +langues humaines? + +.................................................................... + +Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse étrange qui +pèse sur toutes ces îles d'Océanie,-l'isolement dans l'immensité du +Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre +épaisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en +chantant au milieu des tiges des cocotiers, étonnamment hautes, blanches +et grêles... + +On s'épuise à chercher, à saisir, à exprimer...effort inutile,--ce +quelque chose s'échappe, et reste incompris... + +J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a là dedans des détails +jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la +physionomie des mousses... + +Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du monde,--eh bien, +après, a-t-on compris?... Non assurément... + +Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynésie toutes +blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois +le son plaintif d'un _vivo_?... (flûte de roseau) ou le beuglement +lointain des trompes en coquillage? + + + + + +XXXVI + +GASTRONOMIE + + +..."La chair des hommes blancs a goût de banane mûre..." + +Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'île +Routoumah, dont la compétence en cette matière est indiscutable... + + + + + +XXXVII + + +... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait appelé: _long lézard +sans pattes_,--et je n'avais pas très bien compris tout d'abord... + +Le serpent étant un animal tout à fait inconnu en Polynésie, la métis +qui avait éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable +avait tenté la première femme, avait eu recours à cette périphrase. + +Rarahu s'était donc habituée à considérer cette variété de "long lézard +sans pattes" comme le plus méchante et la plus dangereuse de toutes les +créatures terrestres;--c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette +insulte... + +Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce +que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir. + +Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels +ses vieux parents lui défendaient de se mêler, faisaient travailler son +imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces thés qui se donnaient +chez les Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions +fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et quelques autres folles +filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti +assistait, y présidait même quelquefois, et cela confondait les idées de +Rarahu, qui ne comprenait plus. + +...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura,--argument beaucoup +meilleur... + +A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux soirées de Papeete.-- +Je demeurais plus tard dans les bois d'Apiré, partageant même +quelquefois le fruit de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru.--La +tombée de la nuit était triste, par exemple, dans cette solitude;-- +mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait +un son délicieux le soir, sous la haute et sombre voûte des arbres...-- +Je restais jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur prière,-- +prière dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui était celle-là +même que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre père qui es aux +cieux..._", l'éternelle et sublime prière du Christ, résonnait d'une +manière étrangement mystérieuse, là, aux antipodes du vieux monde, dans +l'obscurité de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix +lente et grave de ce vieillard fantôme... + + + + + +XXXVIII + + +...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et +qu'elle devait sentir amèrement plus tard,--quelque chose qu'elle +était incapable de formuler dans son esprit d'une manière précise,--et +surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle +comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abîmes dans le domaine +intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d'idées et de +connaissances inconnues.--Elle saisissait déjà la différence radicale +de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les +notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient +entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait +son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-à-dire un de ces +hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers,--un +de ces hommes qui depuis quelques années apportaient dans l'immobile +Polynésie tant de changements inouïs, et de nouveautés imprévues... + +Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir, +retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idée de ces +distances vertigineuses,--et Tahaapaïru les comparait à celles qui +séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles... + +Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans +qu'elle était,--qu'une petite créature curieuse, jouet de passage qui +serait vite oublié... + + +Elle se trompait pourtant.--Loti commençait à s'apercevoir lui aussi +qu'il éprouvait pour elle un sentiment qui n'était plus banal.--Déjà +il l'aimait un peu par le coeur... + +Il se souvenait de son frère Georges,--de celui que les Tahitiens +appelaient Rouéri, qui avait emporté de ce pays d'ineffaçables +souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-même.--Il +semblait très possible à Loti que cette aventure, commencée au hasard +par un caprice de Tétouara, laissât des traces profondes et durables sur +sa vie tout entière... + +Très jeune encore, Loti avait été lancé dans les agitations de +l'existence européenne; de très bonne heure il avait soulevé le voile +qui cache aux enfants la scène du monde;--lancé brusquement, à seize +ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un +âge où d'ordinaire on commence à penser... + +Loti était revenu très fatigué de cette campagne faite si matin dans la +vie,--et se croyait déjà fort blasé. Il avait été profondément écoeuré +et déçu,--parce que, avant de devenir un garçon semblable aux autres +jeunes hommes, il avait commencé par être un petit enfant pur et rêveur, +élevé dans la douce paix de la famille; lui aussi avait été un petit +sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule +d'idées fraîches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rêver dans +les bois d'Océanie, tout enfant il avait longtemps rêvé seul dans les +bois du Yorkshire... + +Il y avait une foule d'affinités mystérieuses entre Loti et Rarahu, nés +aux deux extrémités du monde.--Tous deux avaient l'habitude de +l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes +de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en +silence, étendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient +passionnément la rêverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et +l'eau fraîche... + + + + + +XXXIX + + +...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre horizon... + +Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il était bien inutile de se +préoccuper de l'avenir... + + + + + +XL + + +On était charmé quand Rarahu chantait... + +Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraîches +et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent +produire de semblables. + +Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des +autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus +élevées de la gamme,--très compliquées toujours et admirablement +justes... + +Il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur +appelé _himéné_, lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d'un +chef, et se faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes.--Rarahu +en était un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix +pure;--le choeur qui l'accompagnait était rauque et sombre; les +hommes surtout y mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de +rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutôt les +sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.-- +L'ensemble avait une précision à dépiter les choristes du Conservatoire, +et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent +décrire... + + + + + +XLI + + +...C'était l'heure de la tombée du jour; j'étais seul au bord de la mer, +sur une plage du district d'Apiré.--Dans ce lieu isolé, j'attendais +Taïmaha,--et j'éprouvais un sentiment singulier à l'idée que cette +femme allait venir... + +Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les cocotiers et s'avança +vers moi... C'était déjà la nuit; quand elle fut tout près, je +distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de +sauvagesse: + +--Tu es Taïmaha? lui dis-je... + +--Taïmaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district +de Papetoaï; je viens de pêcher des porcelaines sur le récif, et du +corail rose.--Veux-tu m'en acheter?... + +J'attendis encore là jusqu'à minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit +jour la vraie Taïmaha était repartie pour son île; ma commission n'avait +pas été faite; elle s'en était allée sans se douter que pendant +plusieurs heures elle avait été attendue sur la plage par le frère de +Rouéri... + + + + + +XLII + +LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_ + + +Taravao, 1872. + +"Mon bon frère John, + +"Le messager qui te portera cette lettre est chargé en même temps de te +remettre une foule de présents que je t'envoie.--C'est d'abord un +plumet, en queues de phaétons rouges, objet très précieux, don de mon +hôte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier à trois rangs de petites +coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de +reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papéouriri avait mises +hier sur ma tête à la fête de Taravao. + +"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui était un ami +de mon frère; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral. + +"Il ne me manque que ta présence, frère, pour être absolument charmé de +mon séjour à Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une +idée de cette région ignorée qui s'appelle la presqu'île de Taravao: un +coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques, +dont les fruits et les fleurs jonchent un sol délicieux, tapissé +d'herbes fines et de pervenches roses... + +"Là-dessous sont disséminées quelques cases en bois de citronnier, où +vivent immobiles des Maoris d'autrefois; là-dessous on trouve la vieille +hospitalité indigène: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure +tressée et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de +roseaux, des choeurs d'_himiné_, des chants et des danses. + +"J'habite seul une case isolée, bâtie sur pilotis, au-dessus de la mer +et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je +vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde à part qui est le +monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les +branchages compliqués des madrépores, circulent des milliers de petits +poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu'à celles des +pierres précieuses ou des colibris; des rouges de géranium, des verts +chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits +êtres bariolés de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de +tout excepté forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la +sieste, absorbé dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est +presque inconnu, même aux naturalistes et aux observateurs. + +"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.-- +Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans +l'obscurité sa grande voix sinistre, alors j'éprouve comme une sorte +d'angoisse de la solitude, là, à la pointe la plus australe et la plus +perdue de cette île lointaine,--devant cette immensité du Pacifique,- +-immensité des immensités de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux +rives mystérieuses du continent polaire. + +"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo, +j'ai vu ce lac de Vaïria qui inspire aux indigènes une superstitieuse +frayeur.--Une nuit nous avons campé sur ses bords. C'est un site +étrange que peu de gens ont contemplé; de loin en loin quelques +Européens y viennent par curiosité; la route est longue et difficile, +les abords sauvages et déserts.--Figure-toi, à mille mètres de haut, +une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des +mornes hauts et sévères découpant leurs silhouettes aiguës dans le ciel +clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un +souffle de vent, ni un bruit, ni un être vivant, ni seulement un +poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une +race particulière descendaient la nuit des montagnes, et _battaient +l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_." + +"...Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du mercredi, tu y verras +la princesse Ariitéa; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude, +et que j'espère la semaine prochaine danser avec elle au bal de la +reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Faïmana ou Téria, tu +pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tête... + +"Cher petit frère, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua, +donner de mes nouvelles à la petite Rarahu, d'Apiré... Fais cela pour +moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner à tous +deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon +coeur..." + + + + + +XLIII + + +... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les +nombreuses déesses de sa suite; elle n'avait même jamais entendu parler +d'aucun de ces personnages de la mythologie polynésienne. La reine +Pomaré seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris +les noms de ces divinités d'autrefois et conservait dans sa mémoire les +étranges légendes des anciens temps... + +... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne qui m'avaient +frappé, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans équivalents dans +nos langues d'Europe, étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me +les expliquait avec une rare et singulière poésie. + +--Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, me disait-elle, tu +apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles +qui vivent à Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur +ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des +choses très effrayantes que tu ignores... + +En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui +ne deviennent intelligibles qu'à la longue, quand on a vécu avec les +indigènes, la nuit dans les bois, écoutant gémir le vent et la mer, +l'oreille tendue à tous les bruits mystérieux de la nature. + + + + + +XLIV + + +...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les +oreilles des Maoris ignorent cette musique naïve qui, dans d'autres +climats, remplit les bois de gaîté et de vie. + +Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les grandes fougères, rien +ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le même silence étrange qui +semble régner aussi dans l'imagination mélancolique des naturels. + +On voit seulement planer dans les gorges, à d'effrayantes hauteurs, le +phaéton, un petit oiseau blanc qui porte à la queue une longue plume +blanche ou rose. + +Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une touffe de ces +plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de persévérance pour +composer cet ornement aristocratique... + + + + + +XLV + +INQUALIFIABLE + + +... Il est certaines nécessités de notre triste nature humaine qui +semblent faites tout exprès pour nous rappeler combien nous sommes +imparfaits et matériels--nécessités auxquelles sont soumises les +reines comme les bergères,--"la garde qui veille aux barrières du +Louvre, etc..." + +Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces situations pénibles, +trois femmes entrent à sa suite dans certain réduit mystérieux dissimulé +sous les bananiers... + +La première de ces initiées a mission de soutenir pendant l'opération la +lourde personne royale. La deuxième tient à la main des feuilles de +_bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraîches et les plus +tendres... La troisième, qui commence son office lorsque les deux +premières ont achevé le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier +parfumée au santal (_monoï_), dont elle est chargée d'oindre les parties +que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter +ou endolorir... + +La séance levée,--le cortège rentre gravement au palais... + + + + + +XLVI + + +... Rarahu et Tiahoui s'étaient invectivées d'une manière extrêmement +violente.--De leurs bouches fraîches étaient sorties pendant +plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus +enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le +tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honnêteté"). + +C'était la première dispute entre les deux petites, et cela amusait +beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes étendues au bord du +ruisseau du Fataoua riaient à gorge déployée et les excitaient: + +--Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c'est pour toi qu'on se +dispute!... + +Le fait est que c'était pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement +de jalousie contre Tiahoui, et là était l'origine de la discussion. + +Comme deux chattes qui vont se rouler et s'égratigner, les deux petites +se regardaient blêmes, immobiles, tremblantes de colère: + +--_Tinito oufa!_ cria Tiahoui, à bout d'arguments, en faisant une +allusion sanglante à la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)! + +--_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait +que son amie était venue toute petite d'une des plus lointaines îles +Pomotous,--et que si Tiahoui elle-même n'était point cannibale, +assurément on l'avait été dans sa famille. + +Des deux côtés l'injure avait porté, et les deux petites, se prenant aux +cheveux, s'égratignèrent et de mordirent. + +On les sépara; elles se mirent à pleurer, et puis, Rarahu s'étant jetée +dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par +s'embrasser de tout leur coeur... + + + + + +XLVII + + +Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le nez,-- +suivant une vieille habitude oubliée de la race maorie,--habitude qui +lui était revenue de son enfance et de son île barbare; elle avait +embrassé son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, +et en aspirant très fort. + +C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le +baiser des lèvres leur est venu d'Europe... + +Et Rarahu, malgré ses larmes, eut encore en me regardant un sourire +d'intelligence comique, qui voulait dire à peu près ceci: + +--Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de +l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de même!... + +Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant +d'après, tout était oublié. + + + + + +XLVIII + + +En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,-- +sur quelque pointe solitaire regardant l'immensité bleue, en quelque +lieu choisi avec un goût mélancolique par des hommes des générations +passées,--de loin en loin on rencontre les monticules funèbres, les +grands tumulus de corail... Ce sont les _maraé_, les sépultures des +chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment là-dessous se +perd dans le passé fabuleux et inconnu qui précéda la découverte des +archipels de la Polynésie. + +--Dans toutes les îles habitées par les Maoris, les _maraé_ se +retrouvent sur les plages. Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui +ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les +Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre +de fer est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste; le vent de la +mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides... +Ces tumulus restés blancs, malgré les années, de la blancheur du corail, +et surmontés de grands arbres noirs, évoquent les souvenirs de la +terrible religion du passé; c'étaient aussi les autels où les victimes +humaines étaient immolées à la mémoire des morts. + +--Tahiti, disait Pomaré, était la seule île où, même dans les plus +anciens temps, les victimes n'étaient pas mangées après le sacrifice; on +faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enlevés de +leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et servis à la reine,-- +horrible prérogative de la souveraineté. (_Recueilli de la bouche de +Pomaré_.) + + + + + +XLIX + + +Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, exerçait une industrie tellement +originale que dans notre Europe, si féconde en inventions de tous +genres, on n'a certes encore rien imaginé de semblable. + +Il était fort vieux, ce qui en Océanie n'est pas chose commune; de plus +il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares là- +bas. Aux îles Marquises la barbe blanche est une denrée presque +introuvable qui sert à fabriquer des ornements précieux pour la coiffure +et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont +soigneusement entretenus et conservés pour l'exploitation en coupes +réglées de cette partie de leur personne. + +Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, et l'expédiait +à Hivaoa, la plus barbare des îles Marquises, où elle se vendait au prix +de l'or. + + + + + +L + + +...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tête de +mort que je tenais sur mes genoux. + +Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des +grands bois de fer. C'était le soir, dans le district perdu de Papenoo; +le soleil plongeait lentement dans le grand Océan vert, au milieu d'un +étonnant silence de la nature. + +Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'était la +veille d'un départ; le _Rendeer_ allait s'éloigner pour un temps, et +visiter au nord l'archipel des Marquises. + +Rarahu, sérieuse et recueillie, était plongée dans une de ses rêveries +d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. Un moment +elle avait été illuminée de lumière dorée, et puis, le radieux soleil +s'étant abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette +svelte et gracieuse sur le ciel du couchant... + +Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet objet lugubre qui était +posé là sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les +Polynésiens, était un horrible épouvantail. + +On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son esprit inculte une +foule d'idées nouvelles,--sans qu'elle pût leur donner une forme +précise... + +Cette tête devait être fort ancienne; elle était presque fossile,--et +teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres +et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte +aussi loin... + +--Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit +qu'imparfaitement par le mot _épouvantable_,--parce qu'il désigne là- +bas cette terreur particulièrement sombre qui vient des spectres ou des +morts... + +--Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crâne? demandai-je +à Rarahu... + +Elle répondit en montrant du doigt la bouche édentée: + +--C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou... + + +... Il était une heure très avancée de la nuit quand nous fûmes de +retour à Apiré, et Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des +frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a absolument rien à +redouter, ni des plantes, ni des bêtes, ni de hommes; où l'on peut +n'importe où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les +indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes... + +Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu +tenait ma main serrée dans la sienne, et chantait des _himéné_ pour se +donner du courage... + +Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut très pénible à +traverser... + +Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrière, +--procédé peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protégée +ainsi, et plus sûre de n'être point traîtreusement saisie aux cheveux +par la tête de mort couleur brique... + +Il faisait une complète obscurité dans ce bois, et on y sentait une +bonne odeur répandue par les plantes tahitiennes. Le sol était jonché de +grandes palmes desséchées qui craquaient sous nos pas. On entendait en +l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son métallique des +feuilles qui se froissent; on entendait derrière les arbres des rires de +Toupapahous; et à terre, c'était un grouillement repoussant et horrible: +la fuite précipitée de toute une population de crabes bleus, qui à notre +approche se hâtaient de rentrer dans leurs demeures souterraines... + + + + + +LI + + +...Le lendemain fut une journée d'adieux fort agitée... + +Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était revenue à Tahiti, +m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par +l'intermédiaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Fareüte +à la tombée de la nuit... + +Quand, à l'heure fixée, j'arrivai dans ce lieu isolé, j'aperçu une femme +immobile qui semblait attendre, la tête couverte d'un épais voile +blanc... + +Je m'approchai et j'appelai: Taïmaha!--La femme voilée me laissa +plusieurs fois répéter ce nom sans répondre; elle détournait la tête, et +riait sous les plis de la mousseline... + +J'écartai le voile et découvris la figure connue de Faïmana, qui se +sauva en éclatant de rire... + +Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amenée dans +cet endroit où elle était vexée de m'avoir rencontré; elle n'avait +jamais entendu parler de Taïmaha, et ne put me donner sur elle aucun +renseignement... + +Force me fut de remettre à mon retour une tentative nouvelle pour la +voir; il semblait que cette femme fût un mythe, ou qu'une puissance +mystérieuse prit plaisir à nous éloigner l'un de l'autre, nous réservant +pour plus tard une entrevue plus saisissante... + +Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu +vinrent à l'heure des dernières étoiles m'accompagner jusqu'à la +plage... + +Rarahu pleura abondamment,--bien que la durée du voyage du _Rendeer_ +ne dût pas dépasser un mois; elle avait le pressentiment peut-être que +le temps délicieux que nous venions de passer tous deux ne se +retrouverait plus... + +L'idylle était finie... Contre nos prévisions humaines, ces heures de +paix et de frais bonheur écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en +étaient allées pour ne plus revenir... + + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + +I + +HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN + +(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas très long.) + + +Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée de pénitencier et de +déportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette idée +fâcheuse. Depuis longues années, les condamnés ont quitté ce beau pays, +et l'inutile ruine. + +Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette île appartient depuis cette époque +à la France; entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de la Société +et des Pomotous, elle a perdu son indépendance en même temps que ces +archipels abandonnaient volontairement la leur. + +Taïohaé, capitale de l'île, renferme une douzaine d'Européens, le +gouverneur, le pilote, l'évêque-missionnaire,--les frères,--quatre +soeurs qui tiennent une école de petites filles,--et enfin quatre +gendarmes. + +Au milieu de tout ce monde, la reine dépossédée, dépouillée de son +autorité, reçoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus +la ration des soldats pour elle et sa famille. + +Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois Taïohaé comme point +de relâche, et ce pays était exposé à leurs vexations; des matelots +indisciplinés se répandaient dans les cases indigènes et y faisaient un +grand tapage. + +Aujourd'hui, grâce à la présence imposante des quatre gendarmes, ils +préfèrent s'ébattre dans les îles voisines. + +Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, mais de récentes +épidémies d'importation européenne les ont plus que décimés. + +La beauté de leurs formes est célèbre, et la race des îles Marquises est +réputée une des plus belles du monde. + +Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer à ces visages singuliers +et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse +et si parfaite, ont les traits durs, comme taillés à coups de hache, et +leur genre de beauté est en dehors de toutes les règles. + +Elles ont adopté à Taïohaé les longues tuniques de mousseline en usage +à Tahiti; elles portent les cheveux à moitié courts, ébouriffés, crêpés, +--et se parfument au santal. + +Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes féminins sont extrêmement +simplifiés... + +Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur +paraissant un vêtement tout à fait convenable. + +Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis;--mais, par une +fantaisie bizarre, ces dessins sont localisés sur une seule moitié du +corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moitié reste blanche, ou +peu s'en faut. + +Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un +grand air de sauvagerie, en faisant étrangement ressortir le blanc des +yeux et l'émail poli des dents. + +Dans les îles voisines, rarement en contact avec les Européens, toutes +les excentricités des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi +que les dents enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire +attachées aux oreilles. + +Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, encaissée dans de hautes +et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentées.--Une +épaisse verdure est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide; +c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, d'essences utiles ou +précieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchés sur leurs tiges +flexibles, balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de ces +forêts. + +Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement +disséminées le long de l'avenue ombragée qui suit les contours de la +plage. + +Derrière cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boisés +conduisent à la montagne. L'intérieur de l'île, cependant, est tellement +enchevêtré de forêts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y +passe,--et les communications entre les différentes baies se font par +mer, dans les embarcations des indigènes. + +C'est dans la montagne que sont perchés les vieux cimetières maoris, +objet d'effroi pour tous et résidence des terribles Toupapahous... + +Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les agitations +incessantes de notre existence européenne sont tout à fait inconnues à +Nuka-Hiva. Les indigènes passent la plus grande partie du jour accroupis +devant leurs cases, dans une immobilité de sphinx. Comme les Tahitiens, +ils se nourrissent des fruits de leurs forêts, et tout travail leur est +inutile... Si, de temps à autre, quelques-uns s'en vont encore pêcher +par gourmandise, la plupart préfèrent ne pas de donner cette peine. + +Le _popoï_, un de leurs mets raffinés, est un barbare mélange de fruits, +de poissons et de crabes fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est +inqualifiable. + +L'anthropophagie, qui règne encore dans une île voisine, Hivaoa (ou la +Dominique), est oubliée à Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts +des missionnaires ont amené cette heureuse modification des coutumes +nationales; à tout autre point de vue cependant, le christianisme +superficiel des indigènes est resté sans action sur leur manière de +vivre, et la dissolution de leurs moeurs dépasse toute idée... + +On trouve encore entre les mains des indigènes plusieurs images de leur +dieu. + +C'est un personnage à figure hideuse, semblable à un embryon humain. + +La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le manche de son +éventail. + + + + + +II + +PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI + +(Apportée aux Marquises par un bâtiment baleinier.) + + +Apiré, le 10 mai 1872 + +O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri, je te salue par le vrai +Dieu. + +Mon coeur est très triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne +te vois plus. + +Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri, quand cette lettre te +parviendra, de m'écrire, pour me faire connaître tes pensées, afin que +je sois contente. Il est arrivé peut-être que ta pensée s'est détournée +de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laissé leurs +femmes. + +Il n'y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si ce n'est pourtant que +Turiri, mon petit chat très aimé, est fort malade, et sera peut-être +absolument mort quand tu reviendras. + +J'ai fini mon petit discours. + +Je te salue, + +RARAHU. + + + + + +III + +LA REINE VAÉKÉHU + + +... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on arrive, près d'un +ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians, +développé dans des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur +la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournées comme des +reptiles, on trouve des femmes assises, vêtues le plus souvent de +tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du +cuivre. Leur figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent +venir avec une expression de sauvage ironie. + +Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et +silencieuses comme des idoles... + +C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et ses suivantes. + +Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et +hospitalières; elles sont charmées si un étranger prend place près +d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges. + +Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent +alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de +la dernière guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et +accentuent chaque mot d'une manière originale. Les batailles où plus de +milles hommes sont engagés excitent leur sourire incrédule; la grandeur +de nos armées dépasse leurs conceptions... + +L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur +suffisent, leur curiosité est satisfaite, et la réception terminée, la +cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour réveiller +l'attention, on ne prend plus garde à vous... + + +La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est +située dans un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris. + +Mais au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre +case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle +encore l'élégance de cette architecture primitive. + +Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique +bois des îles soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de +l'édifice sont formées de branches de citronnier choisies entre mille, +droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont liés entre eux par +des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposés de manière à +former des dessins réguliers et compliqués. + +Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures +d'immobilité et de repos, en regardant sécher leurs filets à l'ardeur du +soleil. + +Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un +mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est +impénétrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque +chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie +qui s'en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe?... + +Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir: +peut-être cette inévitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout +porte à croire qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais +songé... + + +Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs +éditions de son portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner +plus à loisir. + +Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier +silence, conserve encore une certaine grandeur... + + + + + +IV + +VAÉKÉHU A L'AGONIE + + +Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier +boisé qui mène à la montagne, les suivantes m'appelèrent. + +Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait +mourir. + +Elle avait reçu l'extrême-onction de l'évêque missionnaire. + +Vaékéhu--étendue à terre--tordait ses bras tatoués avec toutes les +marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour +d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des +gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui +exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter). + +On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi +saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre +qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme +révélait une poésie inconnue pleine d'une amère tristesse... + +Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus +revenir, et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux +rois tatoués ses ancêtres. + +Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et +quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme, et +l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur... + + + + + +V + +FUNÈBRE + + +Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai 1872. + +Il était nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de +Papeete, le 1er juin, à huit heures du soir. + +Quand je mis pied à terre dans l'île délicieuse, une jeune femme qui +semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit: + +--Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle t'attend à +Apiré où elle m'a chargée de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine +est morte la semaine passée; son père Tahaapaïru est mort ce matin, et +elle est restée auprès de lui avec les femmes d'Apiré pour la veillée +funèbre. + +"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions +souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du +soleil, dès qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le +_Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et +c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre. + +Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par +des chemins détrempés; il était tombé tout le jour une des dernières +grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'épais nuages +noirs. + +Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée depuis quinze jours +avec un jeune Tahitien nommé Téharo; elle avait quitté le district +d'Apiré pour habiter avec son mari celui de Papéuriri, situé à deux +jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille +rieuse et légère que j'avais connue. Elle causait gravement, on la +sentait plus femme et plus posée. + +Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme +un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches +mouillées sur nos têtes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau. + +Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui +renfermait la cadavre de Tahaapaïru. + +Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite amie, était ovale, +basse comme toutes les cases tahitiennes, et bâtie sur une estrade en +gros galets noirs. Les murailles en étaient faites de branches minces de +bourao, placées verticalement et laissant des vides entre elles, comme +les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines +immobiles, dont la lampe agitée par le vent déplaçait les ombres +fantastiques. + +Au moment où je franchissais le seuil funèbre, Tiahoui me repoussa +brusquement à droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort +qui débordaient à gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,-- +un frisson me parcourut le corps, et je détournai la tête pour ne les +point voir. + +Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang le long du mur--et, au +milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et +sombre... + +Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut à moi et +m'entraîna dehors... + + + + + +VI + + +Nous nous étions embrassés longuement, en nous serrant dans nos bras +enlacés, et puis nous nous étions assis tous deux sur la mousse humide, +près de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus à avoir +peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts. + +Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait décidé de quitter le +lendemain le toit de pandanus où ses vieux parents venaient de mourir. + +--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce était comme un +souffle à mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une +case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frère Rouéri et +Taïmaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très heureux, et +auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien à redire. Je n'ai +plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais même +qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvés si bien de cette +existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir... + +Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme +tout-puissant de volupté et de nonchalance; et c'est pour cela que je le +redoutais un peu... + +Cependant, une à une, les femmes de la veillée funèbre étaient sorties +sans bruit et s'en étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se faisait +fort tard... + +--Maintenant, rentrons, dit-elle... + + +Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes devant, tous +deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y avait plus auprès du mort +qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait à demi-voix +avec elle-même. Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit: + +--"A parahi oé!" (Assieds-toi!) + +Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indécise +d'une lampe indigène.--Ses yeux et sa bouche étaient à demi ouverts; +sa barbe blanche avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen +sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, qui avaient +depuis longtemps la rigidité de la momie, étaient tendus droits de +chaque côté de son corps;--ce qui surtout était saillant dans cette +tête morte, c'étaient les traits caractéristiques de la race +polynésienne, l'étrangeté maorie.--Tout le personnage était le type +idéal du Toupapahou... + +Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur le mort; elle +frissonna et détourna la tête.--La pauvre petite se raidissait contre +la terreur; elle voulait rester quand même auprès de celui qui avait +entouré de quelques soins son enfance.--Elle avait sincèrement pleuré +la vieille Huamahine, mais ce vieillard glacé n'avait guère fait pour +elle que la _laisser croître_; elle ne lui était attachée que par un +sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui était là ne +lui inspirait plus qu'une immense horreur... + +... La vieille parente de Tahaapaïru s'était endormie.--La pluie +tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des +bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.-- +Les Toupapahous étaient là dans le bois, se pressant autour de nous, +pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau +personnage, qui depuis le matin était des leurs. On s'attendait à toute +minute à voir entre les barreaux passer leurs mains blêmes... + +--Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais +morte de frayeur... + + +... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa main dans les +miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au moment où les premières lueurs +du jour se mirent à filtrer à travers les barreaux de sa demeure.-- +Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête délicieuse, amaigrie et +triste, appuyée sur mon épaule.--Je l'étendis tout doucement sur des +nattes, et m'en allai sans bruit... + +Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, et qu'à cette +heure je pouvais sans danger la quitter... + + + + + +VII + +INSTALLATION + + +... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, dans une des +avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, était une +petite case fraîche et isolée.--Elle était bâtie au pied d'une touffe +de cocotiers si hauts, qu'on eût dit là-dessous une habitation +lilliputienne.--Elle avait sur la rue une véranda que garnissaient des +guirlandes de vanille.--Derrière était un enclos, fouillis de mimosas, +de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient +tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres et jusque dans les +appartements.--Tout le jour on était à l'ombre dans ce recoin, et le +calme n'y était jamais troublé. + +Là, huit jours après la mort de son père adoptif, Rarahu vint s'établir +avec moi. + +C'était son rêve accompli. + + + + + +VIII + +MUO-FARÉ + + +Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande +réception chez nous: c'était le _muo-faré_ (la consécration du logis).- +-Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un thé.--Les convives +étaient nombreux, et deux Chinois avaient été enrôlés pour la +circonstance, gens habiles à composer des pâtisseries fines, au +gingembre,--et à construire des pièces montées d'un aspect +fantastique. + +Au nombre des invités étaient d'abord John, mon frère John, qui passait +au milieu des fêtes de là-bas comme une belle figure mystique, +inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de +son coeur, ni le côté vulnérable de sa pureté de néophyte. + +Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus +jeune fils de Pomaré,--et deux autres initiés du _Rendeer_.--Et puis +toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria, +Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, jusqu'à la noire Tétouara. + +Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes, +maintenant qu'elle allait en maîtresse leur faire les honneurs du logis; +--absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc +d'Orléans. + +Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, à onze heures, +la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline, +couronnées de fleurs, buvant gaîment du thé, des sirops, de la bière, +croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des _himéné_. + +Dans le courant de la soirée, il se produisit un incident bien +regrettable, au point de vue du décorum anglais. Le grand chat de +Rarahu, apporté le matin même d'Apiré et qu'on avait par prudence +enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table, +effaré, poussant des cris de désespoir, chavirant les tasses et sautant +aux vitres. + +Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le réintégra dans son +armoire.--L'incident fut clos de cette manière et, quelques jours plus +tard, ce même Turiri, complètement apprivoisé, devint un chat citadin, +des mieux éduqués et des plus sociables. + + +A ce souper sardanapalesque, Rarahu était déjà méconnaissable; elle +portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à +traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez +elle avec aisance et grâce,--s'embrouillant un peu par instants, et +rougissant après, mais toujours charmante.--On me complimentait sur +ma maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la première, disaient: +"Merahi menehenehé!" (Qu'elle est jolie!) John était un peu sérieux, et +lui souriait tout de même avec bienveillance.--Elle rayonnait de +bonheur; c'était son entrée dans le monde des jeunes femmes de Papeete, +entrée brillante qui dépassait tout ce que son imagination d'enfant +avait pu concevoir et désirer. + +C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite +plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait de tomber comme bien +d'autres dans l'atmosphère malsaine et factice où elle allait languir et +se faner. + + + + + +IX + +JOURS ENCORE PAISIBLES + + +Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des énormes cocotiers qui +ombrageaient notre demeure. + +Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir la barrière du +jardin de la reine; et là, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas, +prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la +fraîcheur de ces matinées si pures de Tahiti. + +Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les +filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure du repas de midi.-- +Le dîner de Rarahu était toujours très frugal; comme autrefois à Apiré, +elle se contentait des fruits cuits de l'arbre-à-pain, et de quelques +gâteaux sucrés que les Chinois venaient chaque matin nous vendre. + +Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journées.-- +Ceux-là qui ont habité sous les tropiques connaissent ce bien-être +énervant du sommeil de midi.--Sous la véranda de notre demeure, nous +tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de longues heures à +rêver ou à dormir, au bruit assoupissant des cigales. + +Dans l'après-midi, c'était généralement l'amie Téourahi que l'on voyait +arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'était fait +initier aux mystères de l'écarté, aimait passionnément, comme toutes les +Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises +l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et +sérieuses, absolument captivées par les trente-deux petites figures +peintes qui glissaient entre leurs doigts. + +Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif.--Rarahu +m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, où nous +fouillions l'eau tiède et bleue, à la recherche de madrépores rares ou +de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous +les broussailles d'orangers et de gardénias, des coquilles qui +séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, mêlant leur ramure +compliquée aux herbes et aux pervenches roses... + +C'était là cette vie exotique, tranquille et ensoleillée, cette vie +tahitienne telle que jadis l'avait menée mon frère Rouéri, telle que je +l'avais entrevue et désirée, dans ces étranges rêves de mon enfance qui +me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps +s'écoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille +petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui +forment à la longue des réseaux dangereux, des voiles sur le passé, la +patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on +ne s'échappe plus... + + +... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait différentes +petites voix d'oiseau, tantôt stridentes, tantôt douces comme des voix +de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme.-- +Elle était restée un des premiers sujets du choeur d'_himéné_ d'Apiré... + +De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment +d'une poésie contemplative et rêveuse; elle traduisait ses conceptions +originales par des chants; elle composait des _himéné_ dont le sens +vague et sauvage resterait inintelligible pour des Européens auxquels on +chercherait à les traduire.--Mais je trouvais à ces chants bizarres un +singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'élevaient +doucement dans le grand silence des midis d'Océanie... + +Quand venait le soir, Rarahu s'occupait généralement de préparer ses +couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait +elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en +fabriquer de très extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de +vraies fleurs combinées ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs +nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes +d'une grâce artificielle et chinoise... + +Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur ambrée, étaient toujours +employées à profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui +étaient le principal luxe de Rarahu. + +Un autre objet de parure, plus _habillé_ que la simple couronne de +fleurs, était la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche +comme la paille de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec +une délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le +_reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui complétait cette coiffure des +fêtes, et s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent... + +Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et +impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du +coeur des cocotiers. + +La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que ses grands cheveux +étaient dénoués, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions +circuler avec la foule devant les échoppes illuminées des marchands +chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de +lune, autour des danseuses de _upa-upa_. + +De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mêlait +rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, était réputée partout +pour une petite fille très sage... + +C'était encore pour nous deux une époque de tranquille bonheur, et +cependant ce n'étaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante +gaîté des bois de Fataoua... + +C'était quelque chose de plus troublé et de plus triste.--Je l'aimais +davantage, parce qu'elle était seule au monde, parce que pour le peuple +de Papeete elle était ma femme.--Les habitudes douces de la vie à deux +nous unissaient plus étroitement chaque jour, et cependant cette vie qui +nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se +dénouer bientôt par le départ et la séparation... + +... Séparation des séparations, qui mettrait entre nous les continents +et les mers, et l'épaisseur effroyable du monde... + + + + + +X + + +...Il avait été décidé que nous irions ensemble rendre une visite à +Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était +promis une grande joie de ce voyage. + +Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes à pied tous deux, +emportant sur l'épaule notre léger bagage de Tahitiens: une chemise +blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour +Rarahu... + +On voyage dans cet heureux pays comme on eût voyagé aux temps de l'âge +d'or, si les voyages eussent été inventés à cette époque reculée... + +Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent; +l'hospitalité vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans +toute l'île il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons +européens; encore sont-ils fort rares, et à peu près localisés dans la +ville de Papeete... + +Notre première étape fut à Papara, où nous arrivâmes au coucher du +soleil, après une journée de marche; c'était l'heure où les pêcheurs +indigènes revenaient du large dans leurs minces pirogues à balancier; +les femmes du district les attendaient groupées sur la plage, et nous +n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un gîte. L'une après +l'autre, les pirogues effilées abordaient sous les cocotiers; les +rameurs nus battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et +sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons +antiques; cela était vivant et original, simple et primitif comme une +scène des premiers âges du monde... + +Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en route... + +Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous +suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'où la vue +dominait toute l'immensité de la mer;--çà et là des îlots bas, +couverts d'une végétation invraisemblable; des pandanus à la physionomie +antédiluvienne; des bois qu'on eût dit échappés de la période éteinte du +Lias.--Un ciel lourd et plombé comme celui des âges détruits; un +soleil à demi voilé, promenant sur le Grand Océan morne de pâles +traînées d'argent... + +De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de +chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés à suivre dans un +demi-sommeil leurs rêveries éternelles; des vieillards tatoués, au +regard de sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi d'étrange et +de sauvage qui jetait l'imagination dans des régions inconnues.. + +Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades polynésiennes, qui +semblent les restes oubliés des races primitives; qui vivent là-bas +d'immobilité et de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au +contact des races civilisées, et qu'un siècle prochain trouvera +probablement disparues. + + + + + +XI + + +A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un +moment de surprise et d'admiration... + +Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la +montagne comme une porte d'église, et qui était toute pleine de petits +oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, à +l'intérieur, tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles +voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et +s'excitant les unes les autres à crier et à chanter. + +Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures étaient des +_varué_, des esprits, des âmes de trépassés; pour Rarahu ce n'était plus +qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant +vu, c'était encore quelque chose de nouveau et de charmant, et +volontiers elle fût restée là, en extase, à les entendre, à les imiter. + +Un pays idéal à son avis eût été un pays rempli d'oiseaux où tout le +jour, dans les branches, on les eût entendus chanter. + + + + + +XII + + +Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papéuriri, nous +nous arrêtâmes dans un village bizarre construit par des sauvages +arrivés de la Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin Téharo et +Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut +extrême et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se +retrouvent sont tout à fait dans le caractère tahitien. + +Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le premier quartier +de leur lune de miel, chose fort douce en Océanie comme ailleurs; bien +gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du +terme. + +Leur case était propre et soignée, classique d'ailleurs, dans ses +moindres détails.--Nous y trouvâmes un grand lit qui nous était +préparé, recouvert de nattes blanches, et entouré de rideaux indigènes +faits de l'écorce distendue et assouplie du mûrier à papier. + +On nous fit grande fête à Papéuriri, et nous y passâmes quelques +journées délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et dans +l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour nous égayer, la solitude et +la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au +loin le son plaintif des flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des +trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la +patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur. + +Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels +tout le village était convié: des menus très particuliers, des petits +cochons rôtis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au +dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himéné_. + +J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vêtu +simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empêchait +qu'à certains moments je ne me prisse pour un indigène, et je me +surprenais à souhaiter parfois en être réellement un; j'enviais le +tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Téharo; dans ce milieu qui +était le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-même, plus naturelle et +plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apiré +reparaissait avec toute sa naïveté délicieuse, et pour la première fois +je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre +avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque district bien +perdu, dans quelqu'une des îles les plus lointaines et les plus ignorées +des domaines de Pomaré;--à être oublié de tous et mort pour le monde; +--à la conserver là telle que je l'aimais, singulière et sauvage, avec +tout ce qu'il y avait en elle de fraîcheur et d'ignorance. + + + + + +XIII + + +Ce fut une des belles époques de Papeete que l'année 1872. Jamais on n'y +vit tant de fêtes, de danses et d'_amuramas_. + +Chaque soir, c'était comme un vertige.--Quand la nuit tombait les +Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; les coups précipités du +tambour les appelaient à la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux +dénoués, le torse à peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les +danses, affolées et lascives, duraient souvent jusqu'au matin. + +Pomaré se prêtait à ces saturnales du passé, que certain gouverneur +essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui +s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et +tous les expédients étaient bons pour la distraire. + +C'était le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces +fêtes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La +reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair +de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'étendre sur des nattes. + +Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un +chant en choeur, rapide et frénétique;--chacune d'elles à son tour +exécutait une figure; le pas et la musique, lents au début, +s'accéléraient bientôt jusqu'au délire, et, quand la danseuse épuisée +s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre +s'élançait à sa place, qui la surpassait en impudeur et en frénésie. + +Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et +rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées d'extravagantes couronnes +de datura, ébouriffées comme des folles, elles dansaient sur un rythme +plus saccadé et plus bizarre,--mais d'une manière si charmante aussi, +qu'entre les deux on ne savait ce que l'on préférait. + +Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui brûlaient le sang, +mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes +femmes, laissant tomber sur ses épaules les masses lourdes de ses +cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, +elle restait assise auprès de moi sur les marches du palais, captivée et +silencieuse. + +Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre case, comme +grisés de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles à toutes sortes de +sensations étranges. + +Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une autre créature. La upa-upa +réveillait au fond de son âme inculte le volupté fiévreuse et la +sauvagerie. + + + + + +XIV + + +Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille +appelées _tapa_.--Les siennes, qui étaient longues et traînantes, +avaient une élégance presque européenne. + +Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de +corsage, certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une +petite personne civilisée et coquette. + +Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et +fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond, +plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de +feuilles naturelles ou de fleurs. + +Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, en vivant de la vie citadine. +Sans le léger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient +et que moi j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche.--Et +cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets +fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore +la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amérique. + +Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus +comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du +gouvernement, la reine me disait en me tendant la main: + +--Loti, comment va Rarahu? + +Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de +la colonie s'informaient de son nom; à première vue même, on était +captivé par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables +cheveux. + +Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et +plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle +bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la +reine, soulevait de temps en temps sa poitrine. + +Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle, +et j'avais peine à suivre l'évolution de son intelligence.--Elle était +assez civilisée déjà pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",-- +pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien à +copier la manière des femmes blanches. + +Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de +l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi +ardente et mystique; son coeur était rempli de contradictions, on y +trouvait les sentiments les plus opposés, confondus et pêle-mêle; elle +n'était jamais deux jours de suite la même créature. + +Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient +fausses et enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à +toute cette incohérence de ses idées et de ses conceptions. + +Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec +amour vers tout ce qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais +un mot ni un doute de ma part ne venaient ébranler sa confiance naïve +dans l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle ne fût que ma +maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme. + +Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous; +quelques amis européens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial français, +nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait +bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien; +mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux +qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la +distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes +égards qu'une femme blanche. + + + + + +XV + + +Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_ +qui est au tahitien pur ce que le _petit-nègre_ est au français;--mais +je commençais aussi à m'exprimer sans embarras au moyen des mots +corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomaré consentait à +tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes à +m'aider dans l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera plus: +Rarahu et la reine. + +La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me reprenait avec +intérêt, charmée de me voir étudier et aimer cette langue destinée à +disparaître. + +Je trouvais plaisir à l'interroger sur les légendes, les coutumes et les +traditions du passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et +rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges récits sur les temps +anciens, sur ces temps mystérieux et oubliés que les Maoris appellent: +_la nuit_. + +Le mot _po_, en tahitien, désigne en même temps la nuit, l'obscurité et +les époques légendaires dont les vieillards ne se souviennent plus. + + + + + +XVI + +LA LÉGENDE DES POMOTOUS + +(Racontée par la reine Pomaré.) + + +"Les îles _Pomotous_ (îles de la nuit ou îles soumises), nom que nous +avons changé aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de +_Tuamotous_ (îles éloignées), renferment encore aujourd'hui, tu le sais, +de pauvres cannibales. + +"Elles furent peuplées les dernières de toutes les îles de nos +archipels. Des génies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort +la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait +approcher. A une époque for reculée, ils furent battus et détruits par +le dieu Taaroa. + +"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter +les Pomotous." + + + + + +XVII + +LÉGENDE DES LUNES + + +"La légende océanienne rapporte que jadis cinq lunes étaient au ciel, +au-dessus du Grand Océan. Elles avaient des visages humains, plus +accusés que la lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers +hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête pour les fixer +étaient pris de folies étranges.--Le grand dieu Taaroa se mit à les +conjurer. Alors elles s'agitèrent;--on les entendit chanter ensemble +dans l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles +chantaient des chants magiques en s'éloignant de la terre; mais sous la +puissance de Taaroa, elles commencèrent à trembler, furent prises de +vertige, et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan qui s'ouvrit +en bouillonnant pour les recevoir. + +"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de Bora-Bora, Emeo, +Huahine, Raïatéa et Toubouai-Manou." + + + + + +XVIII + + +Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la véranda du palais. +C'était un peu avant les scènes atroces qui le firent enfermer de +nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle +petite fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains +terribles. Et la vieille reine les considérait tous deux, avec une +expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse. + +La petite princesse était fort triste aussi; elle tenait à la main un +oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de +larmes. + +C'était un oiseau chanteur, bête peu connue à Tahiti, rareté qu'on lui +avait rapportée d'Amérique, et dont la possession lui avait causé une +joie très grande. + +--Loti, dit-elle, _l'amiral à cheveux blancs_ nous a prévenus que ton +navire irait bientôt à la terre de Californie (_i te fenua California_). + +Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu m'apportes une très grande +quantité d'oiseaux, une cage entièrement pleine: et je les ferai +s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai +grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui +chantent... + + + + + +XIX + + +Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les +villages sont tous disséminés le long des plages, et le centre est +désert. + +Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes. +Ce sont des régions sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles +montagnes et où règne un éternel silence. Dans les vallées étrangement +encaissées du centre, la nature est sombre et imposante; de grands +mornes surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans l'air; +on est là comme au pied de cathédrales fantastiques, dont les flèches +accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le +vent alizé promène sur la grande mer sont arrêtés au vol; ils viennent +s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosée, ou +retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes épaisses et +tièdes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltérable +fraîcheur, des mousses inconnues et d'étonnantes fougères. + +En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la +cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous du vieux monde, troublant de +son grand bruit monotone cette nature si profondément calme et +silencieuse. + +A environ mille mètres plus haut que la case abandonnée de Huamahine et +Tahaapaïru, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les +rochers, on arrive à cette cascade célèbre en Océanie, que Tiahoui et +Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter. + +Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation à Papeete, et nous +y fîmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs. + +En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents +morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume déjà +effondré de son ancienne demeure et regarda en silence les objets +familiers que le temps et les hommes avaient encore laissés à leur +place. Rien n'avait été dérangé dans cette case ouverte, depuis le jour +où en était parti le corps de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient +encore là, avec les banquettes grossières, les nattes et la lampe +indigène pendue au mur; Rarahu n'avait emporté avec elle que la grosse +Bible des deux vieillards. + +Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans la vallée par des +sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de forêt vierge encaissés +dans les rochers. + +Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes près de nous le bruit +sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge +obscure où le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se +précipite de trois cents mètres de haut dans le vide. + +Au fond de ce gouffre, c'était un vrai enchantement: + +Des végétations extravagantes s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes, +trempées par un déluge perpétuel; le long des parois verticales et +noires, s'accrochaient des lianes, des fougères arborescentes, des +mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, émiettée, +pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse +échevelée et furieuse. + +Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif, +qu'elle avait mis des siècles à creuser et à polir; et puis se reformait +en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure. + +Une fine poussière d'eau était répandue comme un voile sur toute cette +nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un +puits, et la tête des grands mornes à moitié perdus dans des nuages +sombres. + +Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation éternelle, au +milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant; +--rien que la matière inerte suivant depuis des âges incalculables +l'impulsion donnée au commencement du monde. + +Nous prîmes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en +serpentant sur la montagne. + +Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres +séculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdâtres, +polis comme d'énormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient +partout, et les fougères arborescentes étendaient leurs larges parasols, +découpés comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des +buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du +Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient là-haut avec une +singulière profusion, et, à terre dans la mousse, c'étaient des tapis +odorants de petites fraises des bois;--on eût dit des jardins +enchantés. + +Rarahu n'était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en +s'enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent +guère dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les +contrées les plus lointaines; c'est à peine si les hommes visitent +quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y +couper des bois précieux. + +C'était si beau cependant qu'elle était ravie. + +--Elle s'était fait une couronne de roses, et déchirait gaîment sa robe +à toutes les branches du chemin. + +Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'étaient ces +fougères toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de +découpure et une fraîcheur de nuances incomparables. + +Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires +que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de +temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et +tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de +gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés +contre les mornes, les unes au-dessus de nos têtes, les autres sous nos +pieds. + + + + + +XX + + +Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île +tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de +l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des +montagnes;--de formidables arêtes de basalte partaient du cratère +central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour +de tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si haut, que par une +commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos +yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus +hauts sommets; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait +seul de sa majestueuse tête sombre.--Tout autour de l'île, une +ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du +Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de +corail. + +Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et l'île de Moorea; +sur leurs pics bleuâtres, planaient de petits nuages colorés de teintes +invraisemblables, qui étaient comme suspendus dans l'immensité sans +bornes. + +De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à la terre, tous +ces aspects grandioses de la nature océanienne.--C'était si +admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien +nous dire, assis l'un près de l'autre sur les pierres. + +--Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées? +(_E loti, e aho ta oé manao iti?) + +--Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre. +Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés +des archipels perdus; que ces archipels sont habités par une race +mystérieuse bientôt destinée à disparaître; que tu es une enfant de +cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces îles, loin des +créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux +monde, né sur l'autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que +je t'aime. + +"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien reculée, avant que les premiers +hommes fussent nés, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces +montagnes; l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au feu, +s'éleva comme une tempête, au milieu des flammes et de la fumée. + +"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la terre après ces +épouvantes, tracèrent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore +aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont +éternels; ils seront les mêmes encore dans des centaines de siècles, +quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus +qu'un souvenir lointain conservé dans les livres du passé. + +--Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon aimé (e Loti, ta u +here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque +aujourd'hui même ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer +avec les îles situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu +venir de ce pays si éloigné où, d'après la Bible, fut créé le premier +homme? Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que +nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu +pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour une matinée +d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces +tableaux gigantesques ses dernières lueurs dorées.--Les gros nuages +qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient +d'extraordinaires teintes de cuivre; + +--à l'horizon, l'île de Moorea s'épanouissait comme une braise, avec +ses grands pics rougis,--éblouissants de lumière. + +Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la nuit descendit, +rapide et sans crépuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les étoiles +australes s'allumèrent dans le ciel profond. + +--Loti, dit Rarahu,--ton pays, à quelle hauteur faudrait-il monter +pour l'apercevoir?... + + + + + +XXI + + +... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire... + +Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de connu. Les brisants, +bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas même un léger +craquement de branches, pas même un bruissement de feuilles; +l'atmosphère était immobile.--On ne peut trouver de silence semblable +que dans ces régions désertes, où les oiseaux mêmes n'habitent pas... + +Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de +fougères, tout comme si nous eussions été en bas, dans des bois bien +connus de Fataoua;--mais on apercevait par échappées, à la lueur pâle +qui tombait des étoiles, la vertigineuse concavité bleuâtre de l'Océan, +et on était comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensité. + + +Tahiti est un des rares pays où l'on puisse impunément s'endormir dans +les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougères, avec un pareo +pour couverture.--C'est là ce que nous fîmes bientôt tous deux,-- +après avoir toutefois choisi un lieu découvert, où aucune surprise ne +fût à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rôdeurs +de la nuit qui hantent de préférence les lieux où des êtres humains ont +vécu, ne montent-ils guère aussi haut, dans les régions presque vierges +où nous étions couchés... + +Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des étoiles et des +étoiles... Des myriades d'étoiles brillantes, dans l'étonnante +profondeur bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe, +tournant lentement autour de la Croix-du-Sud... + +... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien +dire; tour à tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air... +--Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme +des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de +grandes trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune poussière +cosmique,--et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique +et terrifiante de l'immensité vide... + + +Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire qui descendait de +l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes +extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous +enveloppa d'une obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous voir. +Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches +mortes,--en même temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau +glacée... + +A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous +nous mîmes à l'abri, bien serrés l'un contre l'autre,--tremblant de +froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu... + +Quand cette grande ondée fut passée, le jour se leva, chassant devant +lui les nuages et les fantômes.--En riant nous fîmes sécher nos +vêtements au beau soleil, et, après un très grand frugal repas tahitien, +nous commençâmes à redescendre... + + + + + +XXII + + +... Le soir, harassés de fatigue, et très affamés aussi, nous arrivions +au bas de Fataoua sans incident nouveau... + +Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forêts; +ils étaient vêtus du pareo national noué autour des reins; en passant +dans la zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes +semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de longs bâtons leur +récolte sur leurs épaules nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et +des bananes sauvages, rouges et vermeilles. + +Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond délicieux, sous une voûte +odorante de citronniers en fleurs. + +La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du frottement de deux +branches sèches; un grand feu fut allumé, et les fruits cuits sous +l'herbe nous constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes +hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, comme c'est là-bas +la coutume... + +Rarahu avait rapporté de cette expédition autant d'étonnements et +d'émotions que d'un voyage en pays lointain. + +Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une foule de conceptions +nouvelles,--sur l'immensité et sur la formation des races humaines, +sur le mystère de leurs destinées... + + + + + +XXIII + + +... Elles étaient à Papeete deux élégantes personnes, Rarahu et son amie +Téourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines +couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures. + +Elles allaient généralement pieds nus, les pauvres petites, et leur +luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, était un +luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la +perfection et la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient +encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et d'être +ravissantes. + +Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à balancier +qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient à venir en riant passer à +poupe du _Rendeer_. + +Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle embarcation, couchée par +le vent alizé, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout +toutes deux, le regard animé, les cheveux flottants, elles glissaient +sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles +de leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche qui les emportait +si vite, en laissant derrière elles une longue traînée d'écume +blanche... + + + + + +XXIV + +_Tahiti la délicieuse, cette reine polynésienne, cette île d'Europe au +milieu de l'Océan sauvage,--la perle et le diamant du cinquième +monde._ (Dumont D'Urville.) + + +La scène se passait chez la reine Pomaré, en novembre 1872. + +La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur l'herbe fraîche +ou sur les nattes de pandanus, était en fête ce soir-là, et en habits de +luxe. + +J'étais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ était ouverte +devant moi. Ce piano, arrivé le matin, était une innovation à la cour de +Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait des sons doux et +profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la +musique de Meyerbeer allait pour la première fois être entendue chez +Pomaré. + +Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus +tard le métier de marin pour celui de premier ténor dans les théâtres +d'Amérique, et eut un instant de célébrité sous le nom de Randetti, +jusqu'au moment où, s'étant mis à boire, il mourut dans la misère. + +Il était alors dans toute la plénitude de sa voix et de son talent, et +je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus +délicieuse. Nous avons charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes, +dans ce pays où la musique est si merveilleusement comprise par tous, +même par les plus sauvages. + + +Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-même, où un artiste +de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poétisée-- +était assise la vieille reine, sur son trône doré, capitonné de brocart +rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite +Pomaré V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la +fièvre. + +La vieille femme occupait toute la largeur de son siège par la masse +disgracieuse de sa personne. Elle était vêtue d'une tunique de velours +cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une +bottine de satin. + +A côté du trône, était un plateau rempli de cigarettes de pandanus. + +Un interprète en habit noir se tenait debout près de cette femme, qui +entendait le français comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à +en prononcer seulement un mot. + +L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis près de la reine. + +Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, dure, il y avait encore +de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse +de voir la mort lui prendre l'un après l'autre tous ses enfants frappés +du même mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la +civilisation, s'en aller à la débandade,--et son beau pays dégénérer +en lieu de prostitution... + +Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par là +s'agiter plusieurs têtes couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour +écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, coiffée comme une +naïade, de feuilles et de roseaux;--Téhamana, couronnée de fleurs de +datura; Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, Taïréa,--Tiahoui et Rarahu. + +La partie du salon qui me faisait face était entièrement ouverte; la +muraille absente, remplacée par une colonnade de bois des îles, à +travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit +étoilée. + +Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se détachait +une banquette chargée de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou +princesses. Quatre torchères dorées, d'un style pompadour, qui +s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine +lumière, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment élégantes et +belles. Leurs pieds, naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans +d'irréprochables bottines de satin. + +C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise, +couronnée de péia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de +vaisseau français M.., qui s'était ruiné pour la corbeille de mariage,- +-et la main de Kaméhaméha V, roi des îles Sandwich. + +A côté d'elle, Paüra, son inséparable amie, type charmant de la +sauvagesse, avec son étrange laideur ou son étrange beauté,--tête à +manger du poisson cru et de la chair humaine,--singulière fille qui +vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possède +l'éducation d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole... + +Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la +Tahitienne restée belle dans l'âge mûr; constellée de perles fines, la +tête surchargée de reva-reva flottants. + +Ses deux filles, récemment débarquées d'une pension de Londres, déjà +belles comme leur mère; des toilettes de bal européennes, à demi +dissimulées, par condescendance pour les désirs de la reine, sous des +tapas tahitiennes en gaze blanche. + +La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, avec sa douce figure, +rêveuse et naïve, fidèle à sa coiffure de roses du Bengale naturelles, +piquées dans ses cheveux dénoués. + +La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aiguës, en +robe de velours. + +La reine Moé (_Moé_: sommeil ou mystère), en robe sombre, d'une beauté +régulière et mystique, ses yeux étranges à demi fermés, avec une +expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois. + +Derrière ces groupes en pleine lumière, dans le profondeur transparente +des nuits d'Océanie, les cimes des montagnes se découpant sur le ciel +étoilé; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes +pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits +semblables à des girandoles terminées par des fleurs noires. Derrière +ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel austral faisaient un amas de +lumière bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus +idéalement tropical que ce décor profond. + +Dans l'air, ce parfum exquis de gardénias et d'orangers, qui se condense +le soir sous le feuillage épais; un grand silence, mêlé de bruissements +d'insectes sous les herbes; et cette sonorité particulière aux nuits +tahitiennes, qui prédispose à subir la puissance enchanteresse de la +musique. + +Le morceau choisi était celui où Vasco, enivré, se promène seul dans +l'île qu'il vient de découvrir, et admire cette nature inconnue;-- +morceau où le maître a si parfaitement peint ce qu'il savait +d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de +lumière.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commença de sa +voix délicieuse: + +Pays merveilleux, Jardins fortunés.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + +Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . + +L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de plaisir en entendant +ainsi, à l'autre bout du monde, interpréter sa musique. + + + + + +XXV + + +Vers la fin de l'année, une grande fête fut annoncée dans l'île de +Moorea, à l'occasion de la consécration du temple d'Afareahitu. + +La reine Pomaré manifesta à l'_amiral à cheveux blancs_ l'intention de +s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-même à la cérémonie et +au grand banquet qui devait s'ensuivre. + +L'amiral mit sa frégate à la disposition de la reine, et il fut convenu +que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter là-bas toute la cour. + + +La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'était +augmentée pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui +avaient fait de folles dépenses de _reva-reva_ et de fleurs. + +Un beau matin pur de décembre, le _Rendeer_ ayant déjà largué ses +grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule +joyeuse. + +J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au +palais. + +Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en scène, avait expédié en +avant toutes ses femmes,--et, en petit cortège intime, nous nous +acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil +levant. + +La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main +sa petite-fille si chérie,--et nous suivions à deux pas, la princesse +Ariitéa, la reine Moé, la reine de Bora-Bora et moi. + +C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les +femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariitéa +marchant auprès de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumière +matinale,--est celle que je revois encore, quand, à travers les +distances et les années, je pense à elle... + +Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses +accosta le _Rendeer_, les matelots de la frégate, rangés sur les vergues +suivant le cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le cri de: "Vive +Pomaré!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles +plages de Tahiti. + +Puis la reine et la cour entrèrent dans les appartements de l'amiral, où +les attendait un lunch à leur goût composé de bonbons et de fruits,-- +le tout arrosé de vieux champagne rose. + + +Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient répandues dans +les différentes parties du navire, où elles menaient grand et joyeux +tapage, en lançant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs. + +Et Rarahu était là aussi, embarquée comme une petite personne de la +suite royale; Rarahu pensive et sérieuse, au milieu de ce débordement de +gaîté bruyante.--Pomaré avait emmené avec elle les plus remarquables +choeurs d'_himéné_ de ses districts, et Rarahu étant un des premiers +sujets du choeur d'Apiré avait été à ce titre conviée à la fête. + +Ici une digression est nécessaire au sujet du _tiaré miri_,--objet qui +n'a point d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes +européennes. + +Ce _tiaré_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Océanie se +plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de +gala.--En examinant de près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle +est factice; elle est montée sur une tige de jonc, et composée des +feuilles d'une toute petite plante parasite très odorante, sorte de +lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forêts. + +Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiarés_ très +artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete. + +Le _tiaré_ est particulièrement l'ornement des fêtes, des festins et des +danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne à un jeune homme, il a +le même sens à peu près que le mouchoir jeté par le sultan à son +odalisque préférée. + +Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des _tiaré_ dans les cheveux. + +J'avais été mandé par Ariitéa pour lui faire société pendant ce lunch +officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi, +m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi +abandonnée. Punition bien sévère que je lui avais infligée là, pour un +caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait +verser des larmes. + + + + + +XXVI + + +La traversée durait depuis deux heures, nous approchions de l'île de +Morea. + +On faisait grand bruit au carré du _Rendeer_; une dizaine de jeune +femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient été +conviées à une collation que leur offraient les officiers. + +Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part.--Elle était là, +en compagnie de Téourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait +essuyé ses pleurs et riait aux éclats. + +Elle ne parlait point français, comme la plupart des autres;--mais, +par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation très +animée avec ses voisins qui la trouvaient charmante. + +Enfin,--ce qui était le comble de la perfidie et de l'horreur,--au +dessert, elle avait avec mille grâces offert son _tiaré_ à Plumkett. + +Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait +bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre. + + + + + +XXVII + + +Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu! + +De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forêts épaisses, de +mystérieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et, +sous les grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers et +les lauriers-roses. + +Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne dans ce pays +ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait là +silencieusement, à demi cachée sous les voûtes de verdure. + +On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une étrange senteur de +mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himéné_ de Moorea +étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs énormes des arbres; +tous les chanteurs d'un même district étaient vêtus d'une même couleur, +--les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes +étaient couronnées de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de +roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, étaient restés +dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, à moitié +cachés derrière les arbres. + +La reine quitta le _Rendeer_ avec le même cérémonial qu'à l'arrivée et +le bruit du canon se répercuta au loin dans les montagnes. + +Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par l'amiral.--Nous +n'étions déjà plus au temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs +bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui +voulait que tout territoire foulé par le pied de la reine devint +propriété de la couronne, est depuis longtemps oubliée en Océanie. + +Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la garde d'honneur +de Pomaré, étaient rangés sur la plage pour nous recevoir. + +Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himéné_ entonnèrent ensemble +le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut à toi, reine +Pomaré!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur. + +On eût cru mettre le pied dans quelque île enchantée, qui se serait +éveillée soudain sous le coup d'une baguette magique. + + + + + +XXVIII + + +Ce fut une longue cérémonie que la consécration du temple d'Afareahitu. +Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himéné_ +chantèrent de joyeux cantiques à l'Éternel. + +Le temple était bâti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, était +soutenu par des pièces de bois des îles, que reliaient entre elles des +amarrages de différentes couleurs, réguliers et compliqués; c'était le +vieux style des constructions maories. + +Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes +sur la campagne, sur un décor admirable de montagnes et de hauts +palmiers; auprès de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire, +triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie +la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles +en robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de fleurs,- +-et Rarahu, que j'avais laissée partir du _Rendeer_ comme une inconnue, +mêlée à cette foule... + +Un grand silence se fit quand l'_himéné_ d'Apiré, qui avait été réservé +pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derrière moi la +voix fraîche de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous +l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnée, elle exécutait +avec frénésie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait +comme un son de cristal dans le silence de ce temple où elle captivait +l'attention de tous. + + + + + +XXIX + + +Après la cérémonie, nous passâmes dans la salle du banquet. C'était en +plein air, au milieu des cocotiers, que les tables étaient dressées sous +des tendelets de verdure. + +Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes +étaient couvertes de feuilles découpées et de fleurs d'amarantes. Il y +avait une grande quantité de _pièces montées_, composées par des Chinois +au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires. +A côté des mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets +tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons rôtis tout entiers +sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentées dans du lait. On +puisait différentes sauces dans de grandes pirogues qui en étaient +remplies et que des porteurs avaient grand'peine à promener à la ronde. +Les chefs et les cheffesses venaient à tour de rôle haranguer la reine à +tue-tête, avec des voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on +les eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point trouvé de place à table +mangeaient debout, sur l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir; +c'était un vacarme et une confusion indescriptibles... + +Assis à la table des princesses, j'avais affecté de ne point prendre +garde à Rarahu, qui était perdue fort loin de moi, parmi les gens +d'Apiré. + + + + + +XXX + + +Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le +_Farehaü_ du district où un logement lui était préparé. L'_amiral à +cheveux blancs_ regagna la frégate, et la _upa-upa_ commença. + +Toute pensée religieuse, tout sentiment chrétien, s'étaient envolés avec +le jour; l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur l'île +sauvage; comme au temps où les premiers navigateurs l'avaient nommée la +nouvelle Cythère, tout était redevenu séduction, trouble sensuel et +désirs effrénés. + +Et j'avais suivi l'_amiral à cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la +foule affolée. + + + + + +XXXI + + +A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du +_Rendeer_. La frégate, le matin si animée, était vide et silencieuse; +les mâts et les vergues découpaient leurs grandes lignes sur le ciel de +la nuit; les étoiles étaient voilées, l'air calme et lourd, la mer +inerte. + +Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes +renversées; on voyait de loin les feux qui à terre éclairaient le _upa- +upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus, +accompagnés à contre-temps par des coups de tam-tam. + +J'éprouvais un remords profond de l'avoir abandonnée au milieu de cette +saturnale; une tristesse inquiète me retenait là, les yeux fixés sur ces +feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le +coeur. + +L'une après l'autre, toutes les heures de la nuit sonnèrent à bord du +_Rendeer_, sans que le sommeil vînt mettre fin à mon étrange rêverie. Je +l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est +la petite femme de Loti." C'était bien ma petite femme en effet; par le +coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait +des abîmes pourtant, de terribles barrières, à jamais fermées; elle +était une petite sauvage; entre nous qui étions une même chair, restait +la différence radicale des races, la divergence des notions premières de +toutes choses; si mes idées et mes conceptions étaient souvent +impénétrables pour elle, les siennes aussi l'étaient pour moi; mon +enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait +toujours pour elle l'incompréhensible et l'inconnu. Je me souvenais de +cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas +le même Dieu qui nous ait crées." En effet, nous étions enfants de deux +natures bien séparées et bien différentes, et l'union de nos âmes ne +pouvait être que passagère, incomplète et tourmentée. + +Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin l'un de +l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante +et sauvage, tu mourras dans l'île lointaine, seule et oubliée,--et +Loti peut-être ne le saura même pas... + + +A l'horizon une ligne à peine visible commençait à se dessiner du côté +du large: c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait à l'Orient; les +feux s'éteignaient à terre, et les chants ne s'entendaient plus. + +Je songeais que, à cette heure particulièrement voluptueuse du matin, +Rarahu était là, énervée par la danse, et livrée à elle-même. Et cette +pensée me brûlait comme un fer rouge. + + + + + +XXXII + + +Dans l'après-midi, la reine et les princesses s'embarquèrent de nouveau +pour retourner à Papeete. Quand elles eurent été reçues avec les +honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots nombreux, +pirogues et baleinières qui ramenaient leur suite; la foule s'était +augmentée encore d'une quantité de jeunes femmes de Moorea qui voulaient +prolonger la fête à Tahiti. + +Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle revenait aussi. Elle avait +changé sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraîches +dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front +décoloré, et les cercles bleuâtres s'étaient accentués sous ses yeux. + +Sans doute elle était restée à la upa-upa jusqu'au matin, mais elle +était là, elle revenait, et c'était pour le moment tout ce que je +désirais d'elle. + + + + + +XXXIII + + +La traversée s'était effectuée par un beau temps calme. + +C'était le soir, le soleil venait de disparaître; le frégate glissait +sans bruit, en laissant derrière elles des ondulations lentes et molles +qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De +grands nuages sombres étaient plaqués çà et là dans le ciel, et +tranchaient violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une +étonnante transparence de l'atmosphère. + +A l'arrière du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se détachait +gracieusement sur la mer et sur les paysages océaniens. C'était une +groupe dont la vue me causa un étonnement extrême: Ariitéa et Rarahu, +causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, Maramo, Faïmana et +deux autres suivantes de la cour. + +Il était question d'un _himéné_ composé par Rarahu, et qu'elles allaient +chanter ensemble. + +En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitéa, +Rarahu et Maramo. + +La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles, +dont aucune ne fut perdue pour moi: + +--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e) + +--"Humble simplement même le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora- +Bora). + +i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!... + +auprès de ma ici douleur pour toi, ô mon amant! hélas!... + +--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare, + +--"Ai arraché aussi moi les racines du _tiaré_ (la fleur des fêtes, +c'est-à-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fête), + +ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!... + +pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon amant! hélas! + +--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua, + +--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre, + +e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..." + +--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! hélas!..." + + +Traduction grossière: + +--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, ô mon +amant! hélas!... + +--"J'ai arraché les racines du _tiaré_ pour marquer ma douleur pour +toi, ô mon amant! hélas!... + +--"Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de France; tu lèveras tes +yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! hélas!..." + + +Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité du Grand Océan, +répété avec un rythme étrange par trois voix de femmes, est resté à +jamais gravé dans ma mémoire comme l'un des plus poignants souvenirs que +m'ait laissés la Polynésie... + + + + + +XXXIV + + +Il était nuit close quand le cortège bruyant fit son entrée dans +Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple. + +Au bout d'un instant nous nous retrouvâmes marchant côte à côte, Rarahu +et moi, dans le sentier qui menait à notre demeure. Un même sentiment +nous avait ramenés tous deux sur cette route, où nous avancions sans +nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment +revenir l'un à l'autre. + +Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes entrés nous nous +regardâmes... + +J'attendais une scène, des reproches et des larmes. Au lieu de tout +cela, elle sourit en détournant la tête, avec un imperceptible mouvement +d'épaules, une expression inattendue de désenchantement, d'amère +tristesse et d'ironie. + +Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours; +ils disaient d'une manière concise et frappante à peu près ceci: + +Je le savais bien, va, que je n'étais qu'une petite créature inférieure, +jouet de hasard que tu t'es donné. Pour vous autres, hommes blancs, +c'est tout ce que nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me fâcher? +Je suis seule au monde; à toi ou à un autre, qu'importe? J'étais ta +maîtresse; ici était notre demeure: je sais que tu me désires encore. +Mon Dieu, je reste et me voilà!... + +La petite fille naïve avait fait de terribles progrès dans la science +des choses de la vie; l'enfant sauvage était devenue plus forte que son +maître et le dominait. + +Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une +immense pitié. Et ce fut moi qui demandai grâce et pardon, pleurant +presque et la couvrant de baisers. + +Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un être surnaturel, que +l'on pourrait à peine saisir et comprendre. + +Des jours doux et paisibles d'amour succédèrent encore à cette aventure +d'Afareahitu; l'incident fut oublié, et le temps reprit son cours +énervant... + + + + + +XXXV + + +Tiahoui, qui était en visite à Papeete, était descendue chez nous avec +deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papéuriri. + +Elle me prit à part un soir avec l'air grave qui précède les entretiens +solennels, et nous allâmes nous asseoir dans le jardin sous les +lauriers-roses. + +Tiahoui était une petite femme sage, plus sérieuse que ne le sont +d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district éloigné, elle avait suivi +avec admiration les instructions d'un missionnaire indigène: elle avait +la foi ardente d'une néophyte. Dans le coeur de Rarahu, où elle savait +lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'étranges choses: + +--Loti, dit-elle, Rarahu se perd à Papeete. Quand tu seras parti, que +va-t-elle devenir? + +En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la différence +si complète de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout +ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'égarements. Je +comprenais pourtant qu'elle était perdue, perdue de corps et d'âme. +C'était peut-être pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont +mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer... + + +Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma +petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle +n'avait plus jamais de ses colères d'enfant d'autrefois. Elle était +gracieuse et prévenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on +la voyait là, assise à l'ombre de notre véranda, dans une pose heureuse +et nonchalante, souriant à tous du sourire mystique des Maoris, on eût +dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un poème de +bonheur paisible et inaltérable. + +Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors +qu'elle eût besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce +monde; dans ces moments, la pensée de mon départ lui faisait verser des +larmes silencieuses, et je songeais encore à ce projet insensé que +j'avais fait jadis, de rester pour toujours auprès d'elle. + +Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apportée d'Apiré; +elle priait avec extase, et la foi ardente et naïve rayonnait dans ses +yeux. + +Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses lèvres +ce même sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la +première fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait +regarder au loin, dans le vague, des choses mystérieuses; des idées +étranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions +inattendues sur des sujets singulièrement profonds dénotaient le +dérèglement de son imagination, le cours tourmenté de ses idées. + +Son sang maori lui brûlait les veines; elle avait des jours de fièvre et +de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne fût plus +elle-même. Elle m'était absolument fidèle, dans le sens que les femmes +de Papeete donnent à ce mot, c'est-à-dire qu'elle était sage et réservée +vis-à-vis des jeunes gens européens; mais je crus savoir qu'elle avait +de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir; +elle n'était pas tout à fait responsable, la pauvre petite, de sa nature +étrangement ardente et passionnée. + +Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe +distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa +gorge étaient arrondies et correctes comme celles des belles statues de +la Grèce antique. Et cependant, la petite toux caractéristique, pareille +à celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus fréquente, et +le cercle bleuâtre s'accentuait sous ses grands yeux. + +Elle était une petite personnification touchante et triste de la race +polynésienne, qui s'éteint au contact de notre civilisation et de nos +vices, et ne sera plus bientôt qu'un souvenir dans l'histoire +d'Océanie... + + + + + +XXXVI + + +Cependant le moment du départ était arrivé, le _Rendeer_, s'en allait en +Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la +reine. + +Ce n'était pas le départ définitif, il est vrai; au retour nous devions +nous arrêter encore à _l'île délicieuse_ un mois ou deux, en passant. +Sans cette certitude de revenir, il est probable qu'à ce moment-là je ne +serais pas parti: la laisser pour toujours eût été au-dessus de mes +forces, et m'eût brisé le coeur. + +A l'approche du départ, j'étais étrangement obsédé par la pensée de +cette Taïmaha, qui avait été la femme de mon frère Rouéri. Il m'était +extrêmement pénible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connaître, +et je m'en ouvris à la reine, en la priant de se charger de nous ménager +une entrevue. + +Pomaré parut prendre grand intérêt à ma demande: + +--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parlé, +Rouéri? Il ne l'avait donc point oubliée? + +Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du +passé, retrouvant peut-être dans sa mémoire l'oubli de quelques-uns, +qu'elle avait aimés, et qui étaient partis pour ne plus revenir. + + + + + +XXXVII + + +C'était le dernier soir du _Rendeer_... + +Il résultait des renseignements pris à la hâte par la reine que Taïmaha +était depuis la veille à Tahiti;--et le chef des _mutoï_ du palais +avait été chargé de lui porter l'ordre de se trouver à l'heure du +coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_. + +A l'heure du rendez-vous, nous y fûmes, Rarahu et moi. + +Longtemps nous attendîmes, et Taïmaha ne vint pas;--je l'avais prévu. + +Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers +moments de notre dernière soirée.--J'attendais avec une inexplicable +anxiété; j'aurais donné cher à cet instant pour voir cette créature, +dont j'avais rêvé dans mon enfance, et qui était liée au lointain et +poétique souvenir de Rouéri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne +paraîtrait point... + +Nous avions demandé des renseignements à des vieilles femmes qui +passaient: + +--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous +notre petite fille que voici, qui la connaît et vous l'indiquera. Quand +vous l'aurez trouvée, vous direz à notre enfant de rentrer au logis. + + + + + +XXXVIII + +DANS LA GRANDE RUE + + +La rue bruyante était bordée de magasins chinois; des marchands, qui +avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient à la +foule du thé, des fruits et des gâteaux.--Il y avait sous les vérandas +des étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de +_tiaré_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant; +quantité de petites lanternes à la mode du Céleste Empire éclairaient +les échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres. + +C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela était gai et surtout +original.--On sentait dans l'air un bizarre mélange d'odeurs chinoises +de santal et de monoï, et de parfums suaves de gardénias ou d'orangers. + +La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien.--La petite Téhamana, +notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en +reconnaissait aucune.--Le nom de Taïmaha même était inconnu à toutes +celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de +tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu +l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilité de rencontrer un +mythe,--et chaque minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse +impatiente. + +Après une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands +manguiers noirs,--la petite Téhamana s'arrêta tout à coup devant une +femme qui était assise à terre, la tête dans ses mains et semblait +dormir. + +--_Téra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!) + +Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir: + +--Es-tu Taïmaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me répondit +non! + +--Oui! répondit-elle immobile. + +--Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri? + +--Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec nonchalance,--c'est +moi, Taïmaha, la femme de Rouéri, le marin _dont les yeux sommeillent +(mata moé)_, c'est-à-dire: qui n'est plus... + +--Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri!--Suis-moi dans un lieu +plus écarté où nous puissions causer ensemble. + +--Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,-- +mais avec tant d'indifférence que j'en restai confondu. + +Et je regrettais déjà d'être venu remuer cette cendre, pour n'y trouver +que banalité et désenchantement. + +Pourtant elle s'était levée pour me suivre.--Je les pris par la main +l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, et m'éloignai avec elles de cette +foule tahitienne où personne ne m'intéressait plus... + + + + + +XXXIX + +RÉVÉLATIONS + + +Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit lointain de la +foule,--sous l'ombre épaisse des arbres, dans la nuit noire,-- +Taïmaha s'arrêta et s'assit. + +--Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui +de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frère, lui?... + +A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit: + +--N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui demandai-je. + +--Si, répondit-elle, après une minute d'hésitation, mais d'une voix +assurée pourtant;--si, deux!... + +Il y eut un long silence, après cette révélation inattendue. Une foule +de sentiments s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu, +impressions tristes et intraduisibles. + +Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'étrangeté +saisissante.--Le charme du lieu, les influences mystérieuses de la +nature, avivent ou transforment les émotions ressenties, et on ne sait +plus, même imparfaitement, les exprimer. + + + + + +XL + + +Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions Papeete, qui déjà s'était +endormi; cette dernière soirée du _Rendeer_ était terminée, et quantité +de marins du bord étaient entrés dans les cases tahitiennes, entourés de +bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de séduction et de +trouble sensuel passait sur ce pays, comme après les soirs de grandes +fêtes. + +Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, et j'avais pour +l'instant oublié jusqu'à Rarahu... + +Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre +chère petite case, où je devais, dans la nuit, revenir pour la dernière +fois. + + +Nous marchions côte à côte, Taïmaha et moi; nous suivions d'un pas +rapide la plage océanienne. La pluie tombait, la pluie tiède des +tropiques; Taïmaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue +tapa de mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le sable. + +On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer, +qui brisait au large sur le corail. + +Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; à +l'horizon les pics de l'île de Moorea se dessinaient légèrement au- +dessus de la nappe bleue du Pacifique, à la lueur indécise et embrumée +de la lune. + +Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était restée, malgré ses +trente ans, un type accompli de la beauté maorie. Ses cheveux noirs +tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses +et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de +déesse. + +Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case déjà ancienne, à +moitié enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle +avait dû jadis habiter avec mon frère. + +--Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je... + +--Oui! répondit-elle en s'animant pour la première fois; oui, c'était +celle-ci la case de Rouéri!... + + + + + +XLI + + +Nous nous dirigions tous deux, à cette heure déjà avancée de la nuit, +vers le district de Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune +fils Atario. + +Avec une condescendance légèrement railleuse, elle s'était prêtée à +cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle +s'expliquait à peine. + +Dans ce pays où la misère est inconnue et le travail inutile, où chacun +a sa place au soleil et à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture +dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et +sans culture, là où le caprice de leurs parents les a placés. La famille +n'a pas cette cohésion que lui donne en Europe, à défaut d'autre cause, +le besoin de lutter pour vivre. + +Atario, l'enfant né depuis le départ de Rouéri, habitait le district de +Faaa; par suite de cet usage général d'adoption, il avait été confié aux +soins de _fetii_ (de parents) éloignés de sa mère... + +Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, avait le front et les +grands yeux de Rouéri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille +mère de Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait là-bas à notre +horizon sa silhouette lointaine. + +A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un bois de +cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette +direction, par un sentier connu d'elle. + +Quand nous eûmes marché quelques minutes dans l'obscurité, sous la voûte +des grandes palmes mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de chaume, +où deux vieilles femmes étaient accroupies devant un feu de branches. +Sur quelques mots inintelligibles prononcés par Taïmaha, les deux +vieilles se dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et +Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon enflammé, se mit +à m'examiner avec une extrême attention. C'était la première fois que +nous nous voyions tous deux en pleine lumière. + +Quand elle eut terminé son examen, elle sourit tristement. Sans doute +elle avait retrouvé en moi les traits déjà connus de Rouéri,--les +ressemblances des frères sont frappantes pour les étrangers,--même +lorsqu'elles sont vagues et incomplètes. + +Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil régulier, et ses +dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre +de son teint... + +Nous continuâmes notre route en silence, et bientôt nous aperçûmes les +cases d'un district, mêlées aux masses noires des arbres. + +--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire... + +Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en bourao enfouie sous des +arbres-pain, des manguiers et des tamaris. + +Tout le monde semblait profondément endormi à l'intérieur, et, à travers +les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir. + +Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en +nous faisant signe d'entrer. + +La case était grande; c'était une sorte de dortoir où étaient couchés +des vieillards. La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait +qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait à peine toutes ces +formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer. + +Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle prit un enfant qu'elle +m'apporta... + +--... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la lampe, je me +trompe, ce n'est pas lui!... + +Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à examiner d'autres +lits où elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait +au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'éclairait que de +vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des +_pareo_ d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on les eût prises +pour des momies roulées dans des draps mortuaires... + +Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux veloutés de Taïmaha: + +--Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils Atario?... + +La vieille Huahara se souleva sur son coude décharné, et fixa sur nous +son regard effaré par le réveil: + +--Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a été adopté par +ma soeur Tiatiara-honui (Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici, +au bout du bois de cocotiers... + + + + + +XLII + + +Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire. + +A la case de Tiatiara-honui, même scène, même cérémonie de réveil, +semblable à une évocation de fantômes. + +On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de +sommeil; il était nu. Je pris sa tête dans mes mains et l'approchai de +la lampe que tenait la vieille _Araignée_, soeur de Huahara. L'enfant, +ébloui, fermait les yeux. + +--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui était restée à +la porte. + +--C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une façon qui dut la +remuer jusqu'au fond du coeur. + +--Oui, dit-elle, comprenant que la réponse était solennelle, oui, c'est +le fils de ton frère Rouéri!... + +La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais +l'enfant s'était rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et +le recouchai sur na natte. Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et +nous reprîmes le chemin de Papeete. + +Tout cela s'était passé comme dans un rêve. J'avais à peine pris le +temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés +dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image très vive, qu'on a +perçue un instant, persiste et reparaît encore, après qu'on a fermé les +yeux. + +J'étais singulièrement troublé, et mes idées étaient bouleversées; +j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien +être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste à temps +pour le départ du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chère petite +case, ni même embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus... + + + + + +XLIII + + +Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda: + +--Tu reviendras demain? + +--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie. + +Un moment après, elle demanda avec timidité: + +--Rouéri t'avait parlé de Taïmaha? + +Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu à peu son coeur semblait +s'éveiller d'un long sommeil.--Elle n'était plus la même créature, +insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix émue, sur +celui qu'elle appelait _Rouéri_, et m'apparaissait enfin telle que je +l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et une tristesse +profonde, le souvenir de mon frère... + +Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux détails que +Rouéri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on +me donnait jadis dans mon foyer chéri; elle me le redit en souriant, et +me rappela en même temps une histoire oubliée de ma petite enfance. Je +ne puis décrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs, +conservés dans la mémoire de cette femme, et répétés là par elle, en +langue polynésienne... + +Le ciel s'était dégagé; nous revenions par une nuit magnifique, et les +paysages tahitiens, éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le +grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein +d'enchantement et de mystère. + +Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case qu'elle habitait à +Papeete.--Sa résidence habituelle était la case de sa vieille mère +Hapoto, au district de Téaroa, dans l'île de Moorea. + +En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de mon retour, et +voulus lui faire promettre de se trouver alors à Papeete, avec ses deux +fils.--Taïmaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle +était redevenue sombre et bizarre; ses dernières réponses étaient +incohérentes ou moqueuses, son coeur s'était refermé; en lui disant +adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard, +incompréhensible et sauvage... + + + + + +XLIV + + +Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille où +Rarahu m'attendait; on sentait déjà dans l'air la fraîcheur humide du +matin.--Rarahu, qui était restée assise dans l'obscurité, jeta ses +bras autour de moi quand j'entrai. + +Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de garder pour elle ces +confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliée ne +redevint pas la fable des femmes de Papeete. + +C'était notre dernière nuit... et les incertitudes du retour, et les +distances énormes qui allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses +un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se +montrait sous un jour suave et délicieux; elle était bien la petite +épouse de Loti; elle était doucement touchante dans ses transports +d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, la +tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille +passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des +expressions sauvages et des images étranges. + + + + + +XLV + + +Les premières lueurs indécises du jour vinrent m'éveiller après quelques +moments de sommeil. + +Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, qui est +particulière au réveil, je retrouvai mêlées ces idées: le départ, +quitter l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les +grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Taïmaha et +ses fils,--ces nouveaux personnages à peine entrevus la nuit, et qui +venaient encore, à la dernière heure, m'attacher à ce pays par des liens +nouveaux... + +La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenêtres ouvertes... +Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'éveillai en +l'embrassant: + +--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me réveilles, et il +faut partir. + +Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique; +elle mit sur sa tête sa couronne fanée et son _tiaré_ de la veille, en +faisant le serment que jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres. + +J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu à nos +arbres, à nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas, +une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant, +comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apiré... + +Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en nous donnant la +main, nous descendîmes tristement à la plage, pour la dernière fois. + +Là, il y avait déjà assistance nombreuse et silencieuse; toutes les +filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le +_Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, étaient assises à terre; +quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir. + +Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier +canot du _Rendeer_ m'emporta à bord... + + +Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre. + +Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait à la plage pour me +voir partir, comme, douze ans auparavant, elle était venue, à dix-sept +ans, voir partir Rouéri qui ne revint plus. + +Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle. + +C'était une belle matinée d'Océanie, tiède et tranquille; il n'y avait +pas un souffle dans l'atmosphère; cependant des nuages lourds +s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand +dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du matin éclairait en +plein la plage d'Océanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en +robes blanches. + +L'heure du départ apportait son charme de tristesse à ce grand tableau +qui allait disparaître. + + + + + +XLVI + + +Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la +case abandonnée de mon frère Rouéri fut encore longtemps visible au bord +de la mer, et mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans les +arbres. + +Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur +Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau immense, sous lequel l'île +entière fut bientôt enveloppée.--La pointe aiguë du morne de Fataoua +parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les +épaisses masses sombres; un grand vent alizé se leva sur la mer, qui +devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commença à tomber. + +Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je +me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu, +déchiré par les épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour +vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le jour, je restai là +étendu, à ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce +bruit triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre la +muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plongé dans cette sorte de +méditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient +se confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs lointains de mon +enfance. + +Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille +épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans +ma chambre,--les coiffures de chefs océaniens, les images +embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches +de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées, +à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries +et encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa,--et le dernier bouquet de +pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure. + + + + + +XLVII + + +Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je +montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le +visage, me ramenèrent aux notions précises de la vie réelle, au +sentiment complet du départ. + +Celui que je remplaçais pour le service de nuit, c'était John B..., mon +cher frère John, dont l'affection douce et profonde était depuis +longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie: + +--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_; +elles sont là-bas derrière nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer, +tu les connais... + +Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon: +l'île de Tahiti, et l'île de Moorea... + + +John resta près de moi jusqu'à une heure avancée de la soirée; je lui +contai ma soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait la +nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et +d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille +j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurité du banc de quart, personne +ne le vit que mon frère John: auprès de lui je pleurai là comme un +enfant. + +La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit +noire. C'était comme un réveil, un retour au dur métier des marins, +après une année d'un rêve énervant et délicieux, dans l'île la plus +voluptueuse de la terre... + + +...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à +l'horizon: l'île de Tahiti et l'île de Moorea... + +L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette heure en pleurant dans ma case +déserte,--dans ma chère petite case que battent la pluie et le vent de +la nuit,--et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le +front et les yeux de mon frère..." + +Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, qui ressemble à mon frère +Georges, quelque chose étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle +Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille +mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me cause une tristesse +douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui était +Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui... + +Moi aussi, qui serai bientôt peut-être fauché par la mort dans quelque +pays lointain, jeté dans le néant ou l'éternité, moi aussi, j'aimerais +revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-même, qui +serait mon sang mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une joie étrange +dans l'existence de ce lien suprême et mystérieux entre elle et moi, +dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une +même créature... + +Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attaché +d'une manière irrésistible et pour toujours; c'est maintenant surtout +que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai +deux patries maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est vrai;- +-mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-être +y finirai-je ma vie... + + + + + +TROSIÉME PARTIE + + +I + + +Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit à Honolulu, capitale des îles +Sandwich, une relâche fort gaie qui dura deux mois. + +Là, c'était la race maorie arrivée déjà à un degré de civilisation +relative plus avancé qu'à Tahiti. + +Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et doré; des fêtes à +l'européenne, des ministres et des généraux empanachés et légèrement +grotesques; tout un personnel drôle, repoussoir multiple sur lequel se +détachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite +très élégantes et parées. Des jeunes filles du même sang que Rarahu +transformées en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son +air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de +France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à plusieurs +boutons et leurs toilettes parisiennes. + +Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre mélange de +population; des Hawaïens tatoués dans les rues, des commerçants +américains et des marchands chinois. + +Un beau pays, une belle nature; une belle végétation, rappelant de loin +celle de Tahiti, mais moins fraîche et moins puissante pourtant que +celle de l'île aux vallées profondes et aux grandes fougères. + +Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu de la même +origine; quelques mots cependant étaient les mêmes, et les indigènes me +comprenaient encore. Je me sentis là moins loin de l'île chérie, que +plus tard, lorsque je fus sur la côte d'Amérique. + + + + + +II + + +A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, où nous arrivâmes +après un mois de traversée, je trouvai cette première lettre de Rarahu +qui m'attendait. (Elle avait été remise au consulat d'Angleterre par un +bâtiment américain chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques +jours après notre départ.) + +A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire à vapeur +_Rendeer_. + +O mon cher petit ami! O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand +dans mon coeur de ne plus te voir... + +O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu +ne reviens plus!... + +. . . . . . . . . . . + +Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne. + +Ta petite amie, + +RARAHU. + +Je répondis à Rarahu par une longue lettre, écrite dans un tahitien +correct et classique,--qu'un bâtiment baleinier fut chargé de lui +faire parvenir, par l'intermédiaire de la reine Pomaré. + +Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de +l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, en lui rappelant les +serments. + + + + + +III + +HORS-D'OEUVRE CHINOIS + + +Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui précède, encore +moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple +lien chronologique, un rapport de dates: + + +La scène se passait à minuit,--en mai 1873,--dans un théâtre du +quartier chinois de San-Francisco de Californie. + +Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement +pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le +monde était chinois, excepté nous. + +On était à un moment pathétique d'un grand drame lyrique que nous ne +comprenions point. Les dames des galeries cachaient derrière leurs +éventails leurs tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient +sous le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. Les +artistes, revêtus de costumes de l'époque des dynasties éteintes, +poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de +chats de gouttières;--l'orchestre, composé de gongs et de guitares, +faisait entendre des sons extravagants, des accords inouïs. + +Effet de nuit. Les lumières étaient baissées.--Devant nous, le public +du parterre,--un alignement de têtes rasées, ornées d'impayables +queues que terminaient des tresses de soie. + +Il nous vint une idée satanique,--dont l'exécution rapide fut +favorisée par la disposition des sièges, l'obscurité, la tension des +esprits: attacher les queues deux à deux, et déguerpir... + +O Confucius!... + + + + + +IV + + +... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique russe... Six mois +d'expéditions et d'aventures qui ne tiennent en rien à cette histoire. + +Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et déjà bien loin de +l'Océanie. + +Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un rêve auprès duquel la +réalité présente n'intéressait plus. + +En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par +l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" voulait traverser +l'océan Pacifique dans l'hémisphère nord, en laissant à d'effroyables +distances dans le sud _l'île délicieuse_. + +Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au +coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs lettres, mais la vie errante +que nous menions sur les côtes d'Amérique les empêchait de me parvenir, +et je ne recevais plus rien d'elle... + + + + + +V + + +... Dix mois ont passé. + +Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige à toute +vitesse vers le sud. Il s'est engagé depuis deux jours dans cette zone +qui sépare les régions tempérées des régions chaudes, et qui s'appelle: +_zone des calmes tropicaux_. + +Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les +régions tempérées; l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et +tout d'une pièce nous voilait le soleil. + +Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en scène a brusquement +changé; c'est bien ce ciel étonnamment pur, cet air vif, tiède, +délicieux, de la région des alizés, et cette mer si bleue, asile des +poissons volants et des dorades. + +Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le sud de +l'Amérique, le cap Horn et l'océan Atlantique; Tahiti est sur notre +route dans le Pacifique, et l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en +passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques jours, quand +après, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout +après avoir craint de ne pas revenir!... + +... J'étais accoudé sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux +docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur +l'épaule: + +--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous rêvez: nous y serons +bientôt, dans votre île, et même nous allons si vite que ce sont, je +pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent à elles...! + +--Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si elles s'y +mettaient toutes... + + + + + +VI + + +26 novembre 1873. + + +En mer.--Nous avons passé hier par un grand vent au milieu des îles +Pomotous. + +La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux. + +A midi, la terre (Tahiti) par bâbord devant. + +C'est John qui l'a vue le premier; une forme indécise au milieu des +nuages: la pointe de Faaa. + +Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord, +au-dessus d'une panne transparente. + +Les poissons volants se lèvent par centaines. + +_L'île délicieuse_ est là tout près... Impression singulière, qui ne +peut se traduire... + +Cependant la brise apporte déjà les parfums tahitiens, des bouffées +d'orangers et de gardénias en fleurs. + +Une masse énorme de nuages pèse sur toute l'île. On commence à +distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les +montagnes défilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahéna, +Fataoua, et puis la pointe Vénus, Fare-Ute, et la baie de Papeete. + +J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur. +Toute cette verdure dorée fait de loin un effet magique au soleil du +soir. + +Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la +plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied à terre il fait +nuit... + +On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous +le feuillage épais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur +étrange de se retrouver dans ce pays... + +... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle est déserte. Les +bouaros l'ont jonchée de leurs grandes fleurs jaune pâle et de leurs +feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une +tristesse inquiète, sans cause connue, me pénètre peu à peu au milieu de +ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort... + +J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de la reine sont là, +assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu là ces créatures +indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant +de nous... Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues +tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent. + +Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, une forme plus svelte que +les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers +elle. + +--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses +bras... + +Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et les lèvres fraîches +de Rarahu... + + + + + +VII + + +Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues +de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantôt nous marchions au +hasard dans les allées qui se présentaient à nous; tantôt nous nous +étendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis épais des plantes... +Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite +toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la +nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange +prestige. + +Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de +nous revoir; tous deux nous sentions que c'était la fin, que bientôt nos +destinées seraient séparées pour jamais... + +Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la sentais plus frêle, et la +petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au +jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée; elle avait près de +seize ans; elle était toujours adorablement jeune et enfant; seulement +elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est +convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie +sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût +pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir... + +Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait admettre au nombre +des suivantes du palais; elle avait précisément demandé d'être au +service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment, et qui +s'était prise à beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puisé +certaines notions de la vie des femmes européennes; elle avait appris, +surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir; +elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naïf; sa +voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne +pouvait pas prononcer les syllabes dures. + +C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de +la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce +fût une autre femme... + +Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans +la grande rue qui jadis était pleine de mouvement et d'animation. + +Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes étalées sous les +vérandas. Là même tout était désert. Je ne sais quel vent de tristesse, +depuis notre départ, avait soufflé sur Tahiti... + + +C'était jour de réception chez le gouverneur français; nous nous +approchâmes de sa demeure. Par les fenêtres ouvertes, on plongeait dans +les salons éclairés; il y avait là tous mes camarades du _Rendeer_, et +toutes les femmes de la cour; la reine Pomaré, la reine Moé, et la +princesse Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Où donc +est Harry Grant?..." Et Ariitéa put répondre avec son sourire +tranquille: + +--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour +rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de +la reine. + +Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour l'instant le reste +n'existait plus pour lui... + + +Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus +tranquille du salon, m'avait seule aperçu et reconnu; sa voix d'enfant, +déjà bien affaiblie et presque mourante, cria: + +--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!) + +C'était la petite princesse Pomaré V, la fille adorée de la vieille +reine. + +J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me tendait, et +l'incident passa inaperçu du public... + +Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions plus de gîte où nous +retirer ensemble; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des +choses, le silence et la nuit. + +A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de +la reine et d'Ariitéa. Nous ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et +nous avançâmes avec précaution pour examiner les lieux. C'est qu'il +fallait éviter les regards du vieil Ariifaité, le mari de la reine, qui +rôde souvent le soir sous les vérandas de ses domaines. + +Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se +dessinait clairement à la faible clarté des étoiles; on n'entendait +nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomaré +prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans +mes rêves d'enfance. Tout était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée, +monta par le grand perron, en me disant adieu. + +Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer à bord; tout ce +pays me semblait ce soir-là d'une tristesse désolée. + +Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les étoiles australes +resplendissaient... + + + + + +VIII + + +Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne s'y opposa point. + +Notre case sous les grands cocotiers, qui était restée déserte en mon +absence, se rouvrit pour nous. Le jardin était plus fouillis que jamais, +et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches +roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre chambre... Nous +reprîmes possession du logis abandonné avec une joie triste. Rarahu y +rapporta son vieux chat fidèle, qui était demeuré son meilleur ami et +qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens +jours... + + + + + +IX + + +Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient donné la plus +grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent +donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient été +d'abord, encore se trouvaient-ils très fatigués de leur traversée,-- +une vingtaine de petits êtres dépeignés, gluants, piteux, qui avaient +été autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.-- +Cependant ils furent agréés par l'enfant malade, dont les grands yeux +noirs s'éclairèrent à leur vue d'une joie très vive. + +--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!) + +Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands charmes;-- +déplumés, souffreteux, ils chantaient tout de même,--et la petite +reine les écoutait avec ravissement. + + + + + +X + +Papeete, 28 novembre 1873. + + +A sept heures du matin,--heure délicieuse entre toutes dans les pays +du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taïmaha, à qui +j'avais fait donner rendez-vous. + +De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une incompréhensible créature +qu'elle avait à peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait +jamais donné que des réponses vagues ou incohérentes au sujet des +enfants de Rouéri. + +A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint s'asseoir près de +moi. Pour la première fois je voyais en plein jour cette femme qui, +l'année précédente, m'était apparue d'une manière à moitié fantastique, +la nuit, et à l'instant du départ. + +--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premières +questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois +j'avais chargé le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur +de la mer, et il a refusé de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la +vieille Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, où une de ses +soeurs désirait un fils. + +Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les +inexplicables bizarreries du caractère maori. + +Taïmaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication +ne la toucheraient plus. Je savais que ni prières, ni menaces, ni +intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des délais si +courts on me fît venir de si loin cet enfant que je voulais connaître. +Et je ne pouvais prendre mon parti de m'éloigner pour toujours sans +l'avoir vu. + +--Taïmaha, dis-je après un moment de réflexion silencieuse, nous allons +partir ensemble pour l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de +Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mère, pour lui +montrer ton fils. + +Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours derniers passés à +Papeete, bien jaloux de ces dernières heures d'amour et d'étrange +bonheur... + + + + + +XI + + +Papeete, 29 novembre. + +Encore le chant rapide, et le bruit et la frénésie de la _upa-upa_; +encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomaré; une dernière +grande fête au clair des étoiles comme autrefois. + +Assis sous la véranda de la reine, je tenais dans ma main la main +amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusitée +de fleurs et de feuillage. Près de nous était assise Taïmaha, qui nous +contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Rouéri. Elle avait ses heures de +souvenir et de douce sensibilité; elle avait versé des larmes vraies, en +reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du passé que mon +frère avait jadis rapportée au foyer, et que moi j'avais trouvé plaisir +à ramener en Océanie. + +Notre voyage à Moorea était décidé en principe; il n'y avait plus que +les difficultés matérielles qui en retardaient l'exécution. + + + + + +XII + + +1er décembre 1873. + +Le départ pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage. + +Le chef Tatari, qui rejoignait son île, donnait passage à Taïmaha et à +moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes +hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en +laisse. Ce fut en face même de la case abandonnée de Rouéri que nous +vînmes nous embarquer; le hasard avait amené ce rapprochement. + +Ce n'était pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger, +l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait +d'aller courir dans cette île de Moorea, et, en raison du peu de temps +que le _Rendeer_ devait passer à Papeete, il m'avait pendant deux jours +refusé l'autorisation de partir. De plus, les vents régnants rendaient +les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon +retour à Tahiti restait problématique. + + +On mettait à l'eau la baleinière de Tatari; les passagers apportaient +leur léger bagage et prenaient gaîment congé de leurs amis; nous allions +partir. + +A la dernière minute, Taïmaha, changeant brusquement d'idée, refusa de +me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Rouéri, et, cachant sa +tête dans ses mains, elle se mit à pleurer. + +Ni mes prières, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la +décision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous éloigner +sans elle. + + + + + +XIII + + +La traversée dura près de quatre heures; au large, le vent était fort et +la mer grosse, la baleinière se remplit d'eau. + +Les deux chats passagers, fatigués de crier, s'étaient couchés tout +mouillés auprès des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de +vie. + +Tout trempés, nous abordâmes loin du point que nous voulions atteindre, +dans une baie voisine du district de Papetoaï,--pays sauvage et +enchanteur, où nous tirâmes la baleinière au sec sur le corail. + + +Il y avait très loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient +les parents de Taïmaha et le fils de mon frère. + +Le chef Tauïro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partîmes +tous deux par un sentier à peine visible, sous une voûte admirable de +palmiers et de pandanus. + + +De loin en loin nous traversions des villages bâtis sous bois, où les +indigènes assis à l'ombre, immobiles et rêveurs comme toujours, nous +regardaient passer.--Des jeunes filles se détachaient des groupes, et +venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau fraîche. + +A mi-chemin, nous fîmes halte chez le vieux chef Taïrapa, du district de +Téharosa. C'était un grave vieillard à cheveux blancs, qui vint au- +devant de nous appuyé sur l'épaule d'une petite fille délicieusement +jolie. + +Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous +conta ses impressions d'alors et ses étonnements; on eût cru entendre le +vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil. + + + + + +XIV + + +Vers trois heures de l'après-midi, je fis mes adieux au chef Taïrapa, et +continuai ma route. + +Nous marchâmes encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux, +sur des terrains que Tatari me dit appartenir à la reine Pomaré. + +Puis nous arrivâmes à une baie admirable, où des milliers de cocotiers +balançaient leur tête au vent de la mer. + +On se sentait sous ces grands arbres aussi écrasés, aussi infime, qu'un +insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces +hautes tiges grêles étaient, comme le sol, d'une monotone couleur de +cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose chargé de +fleurs jetait une nuance éclatante sous cette immense colonnade grise.- +-La terre nue était semée de débris de madrépores, de palmes +desséchées, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu foncé, déferlait +sur une plage de coraux brisés d'une blancheur de neige; à l'horizon +apparaissait Tahiti, à demi perdu dans la vapeur, baigné dans la grande +lumière tropicale. + +Le vent sifflait tristement là-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues +gigantesques; ma tête s'emplissait de pensées sombres, d'impressions +étranges,--et ces souvenirs de mon frère, que j'étais venu là +invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, à travers la nuit du +passé... + + + + + +XV + + +--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Taïmaha; l'enfant +que tu cherches doit être là, ainsi que sa vieille grand'mère Hapoto. + +Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indigènes assis à +l'ombre; c'étaient des enfants et des femmes dont les silhouettes +obscures se profilaient sur la mer étincelante. + +Mon coeur battait fort en approchant d'eux, à la pensée que j'allais +voir cet enfant inconnu, déjà aimé,-pauvre petit sauvage, lié à moi- +même par les puissants liens du sang. + +--Celui-ci est Loti, le frère de Rouéri,--celle-ci est Hapoto, la +mère de Taïmaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me +tendit sa main tatouée. + +--Et voici Taamari, continua-t-il, en désignant un enfant qui était +assis à mes pieds. + +J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frère;--je le +regardais, cherchant à reconnaître en lui les traits déjà lointains de +Rouéri. C'était un délicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure +ronde les traits seuls de sa mère, le regard noir et velouté de Taïmaha. + +Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, où les hommes et les +plantes poussent si vite, j'attendais un grand garçon de treize ans, au +regard profond comme celui de Georges, et pour la première fois un doute +amèrement triste me traversa l'esprit... + + + + + +XVI + + +Vérifier l'époque de la naissance de Taamari était chose difficile,-- +et j'interrogeai inutilement les femmes. Là-bas où les saisons passent +inaperçues, dans un éternel été, la notion des dates est incomplète,-- +et les années se comptent à peine. + + +--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des écrits qui étaient +comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et +ces papiers étaient conservés dans le _farehau_ du district. + +Une jeune fille, à ma prière, partit pour les chercher, au village de +Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir. + + +Ce site où nous étions avait quelque chose de magnifique et de terrible; +rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'idée de ces +paysages de la Polynésie; ces splendeurs et cette tristesse ont été +créées pour d'autres imaginations que les nôtres. + +Derrière nous, les grands pics s'élançaient dans le ciel clair et +profond. Dans toute l'étendue de cette baie, déployée en cercle immense, +les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumière +tropicale étincelait partout.--Le vent du large soufflait avec +violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le +corail faisaient grand bruit... + + +J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient différents de +ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus +sauvage. + +L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait à tout,--aux +sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra- +ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'éveille et se +retrouve lui-même, on est frappé tout à coup de l'étrangeté de ce qui +vous entoure. + +Je regardais ces indigènes comme des inconnus,--pénétré pour la +première fois des différences radicales de nos races, de nos idées et de +nos impressions; bien que je fusse vêtu comme eux, et que je comprisse +leur langage, j'étais isolé au milieu d'eux tous, autant que dans l'île +du monde la plus déserte. + +Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me séparait de ce petit +coin de la terre qui est le mien, l'immensité de la mer, et ma profonde +solitude... + +Je regardai Taamari et l'appelai près de moi: il appuya familièrement +sur mes genoux sa petite tête brune. Et je pensai à mon frère Georges +qui dormait à cette heure, du sommeil éternel, couché dans les +profondeurs de la mer, là-bas, sur la côte lointaine du Bengale.--Cet +enfant était son fils, et une famille issue de notre sang se +perpétuerait dans ces îles perdues... + +--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma +case, qui est à cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras +de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Téharo, et vous +conviendrez ensemble des moyens de retourner à Tahiti, avec cet enfant +que tu veux emmener. + + + + + +XVII + + +La case de la vieille Hapoto était à quelques pas de la mer; c'était la +classique case maorie, avec les vieux pavés de galets noirs, la muraille +à jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents- +pieds.--Des pièces de bois massives soutenaient de grands lits d'une +forme antique, dont les rideaux étaient faits de l'écorce distendue et +assouplie du mûrier à papier.--Une table grossière composait, avec ces +lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table était +posée une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la +religion du Christ était en honneur dans cette chaumière perdue. + + +Téharo, le frère de Taïmaha, était un homme de vingt-cinq ans, à la +figure intelligente et douce; il avait conservé de mon frère un souvenir +mêlé de respect et d'affection, et me reçut avec joie. + +Il avait à sa disposition la baleinière du chef du district, et nous +convînmes de repartir pour Tahiti dès que le vent et l'état de la mer +nous le permettraient. + +J'avais dit que j'étais habitué à la nourriture indigène, et que je me +contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre-à-pain. +Mais la vieille Hapoto avait ordonné de grands préparatifs pour mon +repas du soir, qui devait être un festin. On poursuivit plusieurs poules +pour les étrangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destiné à +cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre-à-pain. + + + + + +XVIII + + +Cependant le temps s'écoulait lentement. Il fallait plus d'une heure +encore avant que la jeune fille qui était allée chercher les actes de +naissance des enfants de Taïmaha pût revenir. + +En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une +promenade qui m'a laissé un souvenir fantastique comme celui d'un rêve. + +Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous +dirigions, le pays n'est plus qu'une étroite bande de terrain, longue et +sinueuse, resserrée entre la mer et les mornes à pic,--au flanc +desquels sont accrochées d'impénétrables forêts. + +Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir, +l'isolement, la tristesse inquiète qui me pénétrait, prêtaient à ces +paysages quelque chose de désolé. + +C'étaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des +pandanus, tout cela étonnamment haut et frêle, et courbé par le vent. +Les longues tiges des palmiers, penchées en tous sens, portaient çà et +là des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.-- +Et puis, sous nos pieds, toujours cette même terre nue et cendrée, +criblée de trous de crabes. + +Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les crabes bleus +avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier +qu'ils font le soir.--La montagne était déjà pleine d'ombres. + +Le grand Téharo marchait près de moi, rêveur et silencieux comme un +Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frère. + +De temps à autre, la voix douce de Taamari s'élevait au milieu de tous +les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant étaient +incohérentes et singulières.--J'entendais cependant sans difficulté le +langage de ce petit être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le +_dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille +langue maorie à peu près pure. + + +Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, qui revenait +imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt dans les bassins intérieurs +du récif, presque couchée sous ce grand vent alizé. + +Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui se mirent à +courir toutes mouillées, jetant au vent triste la note inattendue de +leurs éclats de rire. + +Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrêta pour +caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gâteaux qu'il lui +donna. + +Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me +donnèrent une idée horrible... + +Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos têtes, +secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des +rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les +feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue... + +Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester +plusieurs jours dans cette île avant qu'il fût possible à une pirogue de +prendre la mer; cela arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea.--Le +départ du _Rendeer_ était fixé aux premiers jours de la semaine +suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les +derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de +la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle. + + +Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait.--Je n'avais prévu +cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche. + +Je commençais à sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fièvre; +--les impressions si vives de cette journée l'avaient déterminée sans +doute, en même temps qu'un grand excès de fatigue. + +Nous nous assîmes devant la case de la vieille Hapoto. + +Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées de fleurs, qui étaient +venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'étranger)--car il +en vient rarement dans ce district. + +--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata- +reva!... + +Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu +m'avait donné jadis et contre lequel avait prévalu celui de Loti. + +Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau +de Fataoua, où l'année précédente elle m'avait vu. + + +La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects étranges et +imprévus, sous l'influence de la fièvre et de la nuit.--On entendait +dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flûtes de +roseau. + +A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de +bourao, on faisait la cuisine à mon intention.--Le vent balayait +terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux +ébouriffés, étaient accroupis là, comme des gnomes, autour d'une épaisse +fumée.--Le mot "Toupapahou!", prononcé près de moi, résonnait +étrangement à mes oreilles... + + + + + +XIX + + +Cependant la jeune fille qui avait été envoyée chez le chef du district +arriva,--et je pus encore lire à cette dernière lueur du jour les +quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la vérité par des dates: + +Ua fanau o Taamari i te Taïmaha, Est né le Taamari de la Taïmaha, I te +mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o +Atario i te Taïmaha. Est né le Atario de la Taïmaha, I te mahana piti no +Aote 1865... le jour deux de août 1865... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + +Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur, +--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose +étrange, je m'étais attaché à l'idée de cette famille tahitienne,--et +ce vide qui se faisait là me causait une douleur mystérieuse et +profonde; c'était quelque chose comme si mon frère perdu eût été plongé +plus avant et pour jamais dans le néant; tout ce qui était lui +s'enfonçait dans la nuit, c'était comme s'il fût mort une seconde fois. +--Et il semblait que ces îles fussent devenues subitement désertes,-- +que tout le charme de l'Océanie fût mort du même coup, et que rien ne +m'attachât plus à ce pays. + +--Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la mère de Taïmaha,-- +pauvre vieille femme à moitié sauvage,--es-tu bien sûr, Loti, des +choses que tu viens nous dire?... + +Je leur affirmai à tous ce mensonge.--Taïmaha avait fait ce que fait +plus d'une incompréhensible Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle +avait pris un autre amant européen; on ne voyage guère, entre le +district de Matavéri et Papeete; elle avait pu tromper sa mère, son +frère et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de celui +auquel ils l'avaient confiée,--après quoi elle était venue le pleurer +à Moorea.--Elle l'avait réellement pleuré pourtant, et peut-être +n'avait-elle aimé que lui. + +Le petit Taamari était encore près de moi, la tête appuyée sur mes +genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se +cacha la figure dans ses mains ridées et couvertes de tatouages; un peu +après, je l'entendis pleurer... + + + + + +XX + + +Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du +chef, et cherchant à rassembler mes idées embrouillées par la fièvre. + +Je m'étais laissé abuser comme un enfant naïf par la parole de cette +femme; je maudissais cette créature, qui m'avait poussé dans cette île +désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps +irréparable s'envolait pour nous deux. + +Les jeunes filles étaient toujours là assises, avec leurs couronnes de +gardénias qui répandaient leur parfum du soir; tous étaient immobiles, +la tête tournée vers la forêt, groupés, comme pour s'unir contre +l'obscurité envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois. + +Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit... + + + + + +XXI + + +Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, Téharo m'ayant +abandonné son lit, je m'étendis sur les nattes blanches, essayant du +sommeil pour calmer ma tête troublée. + +Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au jour, afin que rien ne +retardât notre départ pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à +s'apaiser. + +La famille prit son repas du soir,--et tous s'étendirent +silencieusement sur leurs lits de chaume, roulés comme des momies +d'Égypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant à l'antique sur +des supports en bois de bambou. + +La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, ne tarda pas à +mourir, et l'obscurité devint profonde. + + + + + +XXII + + +Alors commença une nuit étrange, toute remplie de visions fantastiques +et d'épouvante. + +Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient autour de moi avec des +frôlements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait +sur ma tête. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes +les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnés... + +Où trouver en français des mots qui traduisent quelque chose de cette +nuit polynésienne, de ces bruits désolés de la nature,--de ces grands +bois sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet océan,--de ces +forêts remplies de sifflements et de rumeurs étranges, peuplées de +fantômes;--les Toupapahous de la légende océanienne, courant dans les +bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents +aiguës et de grandes chevelures... + +Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui +me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne: + +C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore la fièvre. + +Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et d'étranges +visions,--et le priai de rester près de moi. Ces choses sont +familières aux Maoris, et ne les étonnent jamais. + +Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta du calme à mon +imagination. + +Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus moins froid,-- +et finis par m'endormir. + + + + + +XXIII + + +A trois heures du matin, Téharo m'éveilla.--A ce moment je me crus là- +bas, à Brightbury, couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni de +la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la +cour remuer sous ma fenêtre leurs branches moussues,--et le bruit +familier du ruisseau sous les peupliers... + +Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au +dehors,--et la mer qui rendait sa plainte éternelle sur les récifs de +corail. + +Téharo m'éveillait pour partir; le temps s'était calmé, et on apprêtait +la pirogue. + +Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais j'avais la fièvre +encore, et la tête me tournait un peu. + +Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurité +les mâts, les voiles et les pagayes. + +Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, et nous partîmes. + + + + + +XXIV + + +C'était une nuit sans lune.--Cependant à la lueur diffuse des étoiles +on distinguait nettement les forêts suspendues au-dessus de nos têtes,- +-et les tiges blanches des grands cocotiers penchés. + +Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au +moment de passer en pleine nuit la ceinture des récifs; les Maoris +exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps +dans l'obscurité. + +La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les +redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille avec un bruit sourd, +mais ils se brisèrent, et nous passâmes. + +Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottés par +une houle énorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il +fallut pagayer. + +Cependant la fièvre était passée; j'avais pu me lever, et prendre en +main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme était étendue +au fond de la pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller +parler à Taïmaha. + +Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour était près de +paraître. + +Nous aperçûmes bientôt les premières lueurs de l'aube;--et les hauts +pics de Moorea, qui déjà s'éloignaient, prirent une légère teinte rose. + +La vieille femme étendue à mes pieds était immobile et semblait +évanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que +lui avaient donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils parlaient bas +pour ne point la troubler. + +Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, en se plongeant dans +l'eau de la mer.--Après quoi nous fîmes des cigarettes de pandanus en +attendant le soleil. + +Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantômes de la nuit +s'étaient envolés; je m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime +sensation de bien-être physique. + +Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle +de mon frère, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et +fantastique, mais baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore ce +pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du +sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la +chère petite case où Rarahu m'attendait... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + + + + + +XXV + + +... Le jour fixé par la petite princesse pour lâcher dans la campagne +les oiseaux chanteurs était arrivé. + +Nous étions cinq personnes qui devions procéder à cette importante +opération, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant déposés à +l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous enfonçâmes sous bois. + +La petite Pomaré qu'on nous avait confiée marchait tout doucement entre +Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes +venaient par derrière, portant sur un bâton la cage et ses précieux +habitants. + +Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, loin de toute +habitation humaine, que l'enfant désira s'arrêter. + +C'était le soir; le soleil déjà très bas ne pénétrait plus guère sous +l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute cette végétation, il y +avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une +lumière bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait +à terre sur un tapis de fougères fines et exquises; sous les grands +arbres s'étalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On +entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;-- +autrement, c'était toujours ce silence des bois de la Polynésie,-- +sombre pays enchanté, auquel il semble qu'il manque la vie. + +La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, ouvrit elle-même la porte +aux oiseaux,--et puis nous nous retirâmes tous pour ne point troubler +ce départ. + +Mais les petites bêtes avaient l'air peu disposées à prendre la volée. +Celle qui la première passa la tête à la porte,--une grosse linotte +sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle +rentra, effrayée de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux +autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Créateur +n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour +nous." + +Il fallut les prendre tous à la main pour les décider à sortir, et quand +toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air +inquiet,--nous retournâmes sur nos pas. + +Il faisait déjà presque nuit. Nous les entendîmes derrière nous jusqu'au +moment où nous fûmes hors des grands bois... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . + + + + + +XXVI + + +...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu +lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette +impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce +qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé. +Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de +pénétration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle +prononçait bien;--et alors il semblait que ce fût une jeune fille de +ma race et de mon sang; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât +l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue... + +Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès +d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve +d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais. +Nos jours étaient comptés.--Tout au plus parlais-je de revenir, et +encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait +fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants européens, +c'était tout ce que j'avais désiré apprendre.--J'avais conservé au +moins sur son imagination une sorte de prestige que la séparation ne +m'avait pas enlevé, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon +retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée de +seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure,--et pourtant, je le +voyais bien, en même temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu +s'éloignait de moi; elle souriait toujours de son même sourire +tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de +désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions +effrénées des enfants sauvages. + +Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant! + +Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue... + +--Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma bien-aimée, tu seras +sage, après mon départ. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu +crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons +encore dans l'éternité. + +"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de cette ville de +Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district éloigné +où ne viennent pas les Européens;--tu te marieras comme elle, tu auras +une famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits enfants qui +t'appartiendront et que tu garderas près de toi, tu seras heureuse... + +Alors et toujours, ce même incompréhensible sourire paraissait sur ses +lèvres;--elle baissait la tête et ne répondait plus.--Et je +comprenais bien qu'après mon départ elle serait une des petites filles +les plus folles, et les plus perdues de Papeete. + +Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--à +tout ce que je trouvais de suppliant et de passionné à lui dire,--elle +souriait de son même sourire de sombre insouciance, de doute et +d'ironie... + +Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: aimer, et sentir qu'on ne +vous écoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi +que vous fassiez?--que le côté sombre et inexplicable de sa nature +reprend sur lui sa force et ses droits?... + +Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui vous échappe. Et +puis, la mort est là qui attend; elle va prendre bientôt ce corps adoré, +qui est la chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans espoir, +--puisque celle-là même qui va mourir ne croit plus à rien de ce qui +sauve et fait revivre... + +Si cette âme était tout à fait mauvaise et perdue, on en ferait le +sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre, +savoir qu'elle a été douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile +de ténèbres qui l'enveloppe,--une mort anticipée qui l'étreint et qui +la glace. Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore,-- +mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et +on ne peut rien!... + +Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut +s'enivrer à la dernière heure de tout ce qui va vous être enlevé sans +retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on +peut arracher à la vie de joies délirantes et de sensations +fiévreuses... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + + + + + +XXVII + + +...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route +d'Apiré. C'était l'avant-veille du départ. + +Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air était chargé de +senteurs de goyaves mûres; toutes les plantes étaient énervées. De +jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur +un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses +cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes +et chaudes sur nos têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens. + +Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se +levèrent à notre approche et s'avancèrent vers nous. + +L'une qui était vieille, cassée, tatouée entraînait par la main l'autre, +qui était encore belle et jeune;--c'était Hapoto, et sa fille Taïmaha. + +--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à Taïmaha... + +Taïmaha souriait de son éternel sourire en baissant les yeux comme un +enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et +n'en éprouve aucun remords. + +--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui! + +Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne +nous est pas possible, à nous qui sommes nés sur l'autre face du monde, +de juger ou seulement de comprendre ces natures incomplètes, si +différentes des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et sauvage, +et où l'on trouve pourtant, à certaines heures, tant de charme d'amour, +et d'exquise sensibilité. + +Taïmaha avait à me remettre un objet bien précieux,--une relique +d'autrefois,--le pareo de Rouéri que, sur sa demande, je lui avais +confié. + +Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin extrême. Elle parut émue +cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce +souvenir--qui allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury d'où je +l'avais emporté. + + + + + +XXVIII + + +Dans une dernière visite que je fis à Pomaré, je lui recommandai Rarahu. + +--... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?... + +--Je reviendrai, répondis-je en hésitant. + +--Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous dites tous cela, +continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.-- +Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre +britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynésie; de tous ceux +que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus... + +"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.- +-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus... + + + + + +XXIX + + +Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la véranda de notre case; +on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'été. +--Les branches non émondées des orangers et des hibiscus donnaient à +notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous étions à moitié cachés +sous leurs masses capricieuses et touffues. + +--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance, +qu'autrefois tu savais prier avec amour? + +--Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, et enfoui sous la +terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir? + +--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à certaines croyances +sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des +fantômes; tu sais bien qu'à cette heure même, autour de nous, dans ces +arbres, peut-être il y en a... + +--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--après, il y a peut-être le +Toupapahou; après la mort, il y a le fantôme qui, quelque temps, paraît +encore, et rôde incertain dans les bois;--mais je pense que le +Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il n'a plus de forme sous +la terre,--et qu'alors c'est la fin... + +Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, prononçant dans sa +langue douce et singulière d'aussi sombres choses... + + + + + +XXX + + +C'était le dernier jour... + +Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur +"Tahiti la délicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes +qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature, +et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes. + +Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés.--Les +préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la +tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas était le nôtre... + +Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos +expéditions sur les récifs; tous nos coquillages, tous nos madrépores +rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et +ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués plus +blancs que de la neige. + +Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce +qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement +trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se déchirait en me +voyant partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de +confiance et d'espoir... + +Nous avions à emballer une quantité d'objets,--une foule de choses qui +eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers +d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de +l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case... + +Plusieurs couronnes fanées de Rarahu,--toutes celles des derniers +jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de +fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes +de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de +délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour +moi. + +Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait +un train de départ énorme... + + + + + +XXXI + + +Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit +sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses +cheveux dénoués,--et nous sortîmes de chez nous. + +Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faaa, les grands +cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup +d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apiré, +et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je +désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes; je voulais voir tout +et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et +l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir... + +Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres +chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse +inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique... + + +Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua. + +Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps; au bord de +l'eau, la société était nombreuse et choisie; il y avait toujours +Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de +jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la +plus insouciante gaîté du monde. + +Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant +doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et +amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé; la petite +figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche +traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le +silence... + +Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la +douleur. On savait que Rarahu était la _petite femme de Loti_; on savait +que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et +ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois. + + +Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu.--A quelques +pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus +isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous +considérions un peu comme notre propriété particulière. + + +Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la +dureté farouche de leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose, +l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient +crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi +l'expression de sauvage ironie. + +Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans +l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des +Marquises. + +Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, comme nous l'avions +désiré, nous restâmes seuls. + + + + + +XXXII + + +Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du _Rendeer_ à Tahiti.-- +En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis était à nous, nous +éprouvâmes une émotion vive,--et aussi une sensation délicieuse, +qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer. + +Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet endroit où l'air avait +toujours la fraîcheur de l'eau courante; nous connaissions là toutes les +pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.-- +Rien n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes herbes et cette même +odeur,--mélangée de plantes aromatiques et de goyaves mûres. + +Nous suspendîmes nos vêtements aux branches,--et puis nous nous +assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et +pour la dernière fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau +de Fataoua. + + +Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande +cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre +lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers.--Les branches de +ces arbustes se penchaient en voûte au-dessus de nos têtes, et +dessinaient sur ce miroir légèrement agité les mille découpures de leur +feuillage.--Les fruits mûrs tombaient dans l'eau; le ruisseau en +roulait; son lit était semé de goyaves, d'oranges et de citrons. + +Nous ne disions rien tous deux;--assis près l'un de l'autre, nous +devinions mutuellement nos pensées tristes, sans avoir besoin de +troubler ce silence pour nous les communiquer. + +Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus se promenaient +aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là aucun être humain; nous +étions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des +pierres et circulaient autour de nous. + +Le soleil qui baissait déjà,--le dernier soleil de mon dernier soir +d'Océanie,--éclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorées; +j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives +commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates;--les +mimosas légers, les goyaviers noirs, avaient déjà pris leurs teintes du +soir,--et ce soir était le dernier,--et demain, au lever du soleil, +j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien- +aimée allaient disparaître, comme s'évanouit le décor de l'acte qui +vient de finir... + +Celui-là était un acte de féerie au milieu de ma vie,--mais il était +fini sans retour!... Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes, +ou poignantes de tristesse,--tout était fini, était mort... + +Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De +grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui +tombaient pressées, comme d'un vase trop plein... + +--Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite femme, n'est-ce +pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va, +tout ce que tu m'as demandé, je le ferai... Demain je quitterai Papeete +en même temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec +Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je meure, je +prierai pour toi... + +Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux +bras autour de moi et appuya sa tête sur mes genoux... Je pleurai aussi, +mais des larmes douces;--j'avais retrouvé ma petite amie, elle était +brisée, elle était sauvée. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos +destinées nous séparaient d'une manière irrévocable et fatale; ce départ +aurait moins d'amertume, moins d'angoisse déchirante; je pouvais m'en +aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensées de retour,-- +peut-être aussi avec de vagues espérances dans l'éternité!. . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XXXIII + + +Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu offert aux +officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'à l'heure de +l'appareillage, que "l'amiral à cheveux blancs" avait fixé pour le lever +du jour. + +Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y assister. + +Il y avait énormément de monde à ce bal, pour un bal de Papeete; toutes +les Tahitiennes de la cour, quelques femmes européennes, tout ce +qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les +officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires français. + +Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon de la fête; +mais, pendant que la foule dansait fiévreusement la _upa-upa_ dans les +jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation +semblable, privilégiées de la reine, avaient été invitées à prendre +place sous la véranda, sur une banquette d'où elles pouvaient, tout +aussi bien qu'à l'intérieur, voir et être vues.--Et avec le laisser- +aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent +m'accouder à la fenêtre, pour causer avec ma petite amie. + +En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle était +éclairée comme une vision, par la lueur rouge des lampes, mêlée aux +rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles +brillaient sur le fond sombre du dehors. + + +Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite- +fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât pour ce bal.--La petite +Pomaré avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir. + + +Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du _Rendeer_, qui +étaient en majorité, y jetaient une impression de départ et de +séparation contre laquelle on ne pouvait réagir.--Il y avait là de +jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs maîtresses, à leur vie de +nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou +trois fois dans le courant de leur existence étaient venus à Tahiti, qui +savaient que maintenant leur carrière était finie, et dont le coeur se +serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus... + +La princesse Ariitéa vint à moi, plus animée que de coutume, et parlant +plus vite: + +--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer +la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer très vite; de la +continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par +une troisième,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir. + +Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant moi-même, tout ce que je trouvai +au hasard sur le piano.--Je réussis pour une heure à ranimer le bal; +mais c'était une animation factice,--et je ne pouvais pas plus +longtemps la soutenir. + + + + + +XXXIV + + +Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'étais encore au +piano, jouant je ne sais quels airs insensés, accompagnés dans le +lointain par la _upa-upa_ qui râlait au dehors. + +J'étais seul avec la vieille reine, qui était restée pensive et immobile +dans son grand fauteuil doré.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte +et sombre, parée avec un luxe encore sauvage. + +Le salon de Pomaré avait cet aspect triste des fins de bal; un grand +désordre, une grande salle vide; des bougies s'éteignant dans les +torchères, tourmentées par le vent de la nuit. + +La reine se leva péniblement, dans les plis de sa robe de velours +cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait près de la porte, debout et +silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer. + +Rarahu entra... timide, les yeux baissés, et s'approcha de la reine.-- +Apparaissant après ce bal, dans cette salle déserte, dans ce silence, +avec sa longue traîne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs +cheveux flottants, sa couronne de gardénias blancs,--et ses yeux +agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision +délicieuse de la nuit. + +--Tu as à me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller +sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je +le crains, qui ne le voudra pas... + +--Madame, répondis-je, elle va partir demain pour Papéuriri, demander +l'hospitalité à Tiahoui son amie.--Là-bas comme ici, je vous supplie +de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus à Papeete. + +--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix étonnée, et visiblement +émue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... à Papeete tu aurais +été bien vite une petite fille perdue... + +Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la +vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se +mouillaient de larmes. + +--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas différer ce départ.-- +Si tes préparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs à faire, veux- +tu partir ce matin même, un peu après le soleil, vers sept heures, dans +la voiture qui emmènera ma belle-fille Moé? Moé s'en va à Atimaono, +prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raïatéa.-- +Vous coucherez la nuit prochaine à Maraa, et demain matin vous serez à +Papéuriri, où, en passant, la voiture te déposera. + +Rarahu sourit à travers ses larmes, à cette idée qui lui causait une +joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raïatéa. + +Il y avait entre Rarahu et Moé une affinité mystérieuse;--étrangement +malheureuses toutes deux, et brisées, elles avaient le même caractère, +les mêmes allures et le même genre de charme. + + +Rarahu répondit qu'elle serait prête.--La pauvre petite en effet +n'avait guère à emporter que quelques robes de mousseline de diverses +couleurs,--et son fidèle vieux chat gris... + + +Et nous prîmes congé de Pomaré, en serrant avec effusion et de tout +notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariitéa, qui +avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner +jusqu'à la porte du jardin; elle disait à Rarahu pour la consoler des +choses aussi douces que si elle eût été sa soeur... Et pour la dernière +fois nous descendîmes à la plage... + + + + + +XXXV + + +Il faisait nuit close encore. + +Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles +de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les +officiers du _Rendeer_.--Si on n'eût entendu quelques jeunes femmes +pleurer, on eût dit plutôt une fête qu'un départ. + +Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la dernière +fois ma petite amie. + + +En même temps que le _Rendeer_ quittait l'île délicieuse, la voiture qui +emportait Rarahu et Moé quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put +voir, par les échappées des cocotiers, à travers les rideaux de verdure, +--le _Rendeer_ s'éloigner sur l'immensité bleue. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . + + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +_"Aue! Aue! a munaiho te tiaré iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i +teienei ra, na maheahea!..." (Hélas! Hélas! autrefois elle était jolie, +la petite fleur d'arum!... Hélas! Hélas! maintenant elle est fanée!...) +(RARAHU)_ + + +I + + +Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route à travers +le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des îles +polynésiennes. Et puis cette dernière terre des Maoris disparut elle- +même de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Océanie. + +Après avoir relâche au Chili, nous sortîmes du Grand Océan par le +détroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Brésil et +les Açores. + + + + + +II + + +Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins +à Brightbury, frapper à la porte de ma maison chérie... On ne +m'attendait pas encore. + +Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui tremblait d'émotion et +de surprise.--Le bonheur et l'étonnement furent grands de me revoir. + + +Après les premiers moments, une impression de tristesse succède à la +joie; un serrement de coeur se mêle au charme du retour: des années ont +passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on chérit: le temps a +laissé sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore, +s'il n'y a point de place vide au foyer!... + +C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout +quand on a la tête toute remplie des images ensoleillées des tropiques. +C'est triste, le jour pâle, le ciel morne et sans rayons,--le froid +qu'on avait oublié,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls +humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises. + +Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y +compris les vieux serviteurs qui ont veillé sur votre enfance; de +retrouver les douces coutumes oubliées, les bonnes soirées d'hiver +d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve +singulier!... + +Le matin où je revins à Brightbury frapper à la porte de ma maison, +j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses énormes. + +Tout ce déballage est une des distractions du retour. Les armes +sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynésiens, les +coquilles et les madrépores, faisaient bizarre figure, en revoyant la +lumière dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'éprouvai +surtout une émotion vive, en déballant les plantes séchées, les +couronnes fanées, qui avaient conservé leur odeur exotique, et +embaumaient ma chambre d'un parfum d'Océanie. + + + + + +III + + +Quelques jours après mon retour on me remit une lettre couverte de +timbres américains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse +était mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les +Tahitiens appelaient Tatehau. + +Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse écriture enfantine +et appliquée de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur à travers les +mers. + +_RARAHU A LOTI + +Papéuriri, le 15 janvier 1874. + +Cher ami, ô mon petit Loti, ô mon petit époux chéri, ô toi ma seule +pensée à Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma +tristesse pour toi. + +Depuis le jour où tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur. +Jamais ma pensée ne t'oublie depuis ton départ. O mon ami chéri, voici +ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je, +puisque c'est toi qui es mon époux. Reviens pour que nous restions +ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans +mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et +sois-moi fidèle. + +Voici encore une parole: reviens à Bora-Bora; peu importe que tu n'aies +pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela, +et reviens à Tahiti. + +Ah! quel contentement d'être ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur +d'être réunie de nouveau à toi, ma pensée, et mon amour de chaque jour. + +Ah! cette pensée chérie que tu sois mon époux. Ah! combien je désire ton +corps pour manger beaucoup de toi!... + +Voici une parole sur mon séjour à Papéuriri: je suis sage, je reste bien +tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'être +bonne pour moi--ô mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais +savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je +suis retombée dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce même mal, pas +un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu +m'as oubliée; si tu étais près de moi, tu me soulagerais un peu... + +Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amitié pour +toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oublié des +hommes de mon pays... + +J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit époux chéri. + +Je te salue ô mon Loti, De Rarahu ta petite épouse, + +RARAHU_ + +_J'ai donné cette lettre à Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le +nom de l'endroit où je dois t'écrire. + +Je te salue, mon ami chéri, + +RARAHU._ + + + + + +IV + +NOTE DE PLUMKETT + + +Loti écrivit à Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en +langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait, +d'une manière intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images +particulières, sa traversée de six mois sur le _Rendeer_; la tempête du +cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enlevé +beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Océanie.--Et puis il +lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mère,--et lui +disait que, malgré ces douces choses, il rêvait de revenir encore dans +le Grand-Océan, pour y retrouver son île bien-aimée et sa petite épouse +sauvage. + + + + + +V + + +RARAHU A LOTI (_Un an après_.) + + +_Papeete, le 3 décembre 1874. + +O mon petit ami chéri, ô mon cher objet de ma peine, je te salue par le +vrai Dieu. + +Je suis bien péniblement étonnée de ne pas recevoir de lettre de toi, +parce que voilà cinq fois que je t'ai écrit, et jamais un mot de toi ne +m'est encore parvenu. + +Peut-être arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois +que mes lettres t'ont été envoyées, jamais tu ne m'en as informée. + +Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu? + +Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu +m'écrivais un peu, cela réchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne +penses à cela. + +Mais quant à moi, mon amour pour toi reste le même, et aussi mes larmes +pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi, +toi-même tu penserais à moi. + +Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet +eût été inexécutable... + +--Voici une parole concernant Papeete: + +Il y a eu grande fête à Papeete le mois passé, pour la petite-fille de +la reine. + +Et c'était très beau, et les femmes ont dansé jusqu'au matin.--Et j'y +étais aussi; j'avais sur la tête une couronne de plume d'oiseau,--mais +mon coeur était bien triste... + +Et maintenant, la reine Pomaré et les siens. Et sa petite-fille Pomaré, +et Ariitéa, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau à Tahiti, +excepté que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois +d'août... + +Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon époux!... + +Hélas! Hélas! la petite fleur d'arum est aussi fanée maintenant!... + +Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum était jolie!... + +Maintenant elle est fanée, elle n'est plus jolie!... + +Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de +Paea, pour que personne ne me puisse plus voir... + +Hélas! Hélas! ô mon époux chéri, ô mon ami tendrement aimé!... + +Hélas! Hélas! mon ami chéri!... + +J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu. + +RARAHU._ + + + + + +VI + + +JOURNAL DE LOTI + + +Londres, 20 janvier 1875. + + +Je passais à neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit était +froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz éclairaient la +fourmilière humaine, la foule noire et mouillée. + +Derrière moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_ + +Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui +que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laissé à Papeete, +où il avait résolu de finir ses jours. + + + + + +VII + + +Quand nous fûmes confortablement assis au coin du feu, nous nous mîmes à +causer de l'île délicieuse. + +--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle était, je +crois, bien portante quand j'ai quitté le pays; il est probable même que +si j'avais pris congé d'elle, elle m'aurait donné des commissions pour +vous. + +"Comme vous le savez, elle avait quitté Papeete en même temps que vous- +mêmes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se +séparer; ils sont partis ensemble pour l'Europe. + +"Je savais seul qu'elle était chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de +Papéuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _à Tatehau Oeil- +de-rat, pour remettre à Loti._ + +"Lorsqu'elle reparut à Papeete, six ou huit mois après, elle était plus +jolie que jamais; elle était plus femme aussi, et plus formée.--Sa +grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grâce +d'une élégie. + +"Elle devint la maîtresse d'un jeune officier français, qui eut pour +elle une passion qui n'était pas ordinaire.--Il était jaloux même de +votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il +lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui. + +"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus +élégante et la plus remarquée des femmes de Papeete. + +"Au bout de ce temps-là, il se produisit chez la reine un événement +depuis longtemps prévu: la petite Pomaré V s'éteignit une belle nuit,-- +peu de jours après une grande fête qu'on avait donnée pour la distraire, +et dont elle avait elle-même arrêté le programme. + +"La vieille reine, par parenthèse, fut tellement accablée par cette +dernière et suprême douleur, que sans doute elle n'y survivra guère (1). +Elle s'est retirée pour le moment dans une case isolée, bâtie auprès du +tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir âme qui vive. + +_(1) La reine Pomaré est morte en 1877, laissant le trône à son second +fils Ariiaue. Elle avait survécu environ deux ans à sa petite-fille.-- +On peut considérer qu'à dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au +point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de +l'étrangeté._ + +"Rarahu observa dans cette circonstance la même coutume que les +suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses +admirables cheveux noirs. + +"La reine lui en sut gré, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle +et son amant,--et comme elle ne l'aimait guère, elle profita de +l'occasion pour le quitter. + +"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournée à Papéuriri auprès +de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est restée à +Papeete, où je crois qu'elle mène aujourd'hui une vie absolument +déréglée et folle. + + + + + +VIII + +NOTE DE PLUMKETT + + +A partir de cette époque on ne trouve plus que de loin en loin dans le +journal de Loti quelques traces de souvenirs conservés au fond de son +coeur pour la lointaine Polynésie;--dans sa mémoire, l'image de Rarahu +s'éloigne et s'efface. + +Ces fragments sont mêlés aux aventures d'une vie enfiévrée et légèrement +excentrique, qui se déroulent un peu partout,--en Afrique +principalement,--et plus tard en Italie. + + + + + +FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI + + +Sierra-Leone, mars 1875. + + +O ma bien-aimée petite amie, nous retrouverons-nous jamais là-bas-- +dans notre chère île,--assis le soir sur les plages de corail?.... . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +Bobdiara (Sénégambie), octobre 1875. + +C'est la saison des grandes pluies, _là-bas_,--la saison où la terre +est couverte de fleurs roses, semblables à nos perce-neige d'Angleterre; +les mousses sont humides, les forêts pleines d'eau. + +Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable. +Il est trois heures du matin _là-bas_, il fait nuit noire, les +toupapahous rôdent dans les bois... + +Deux années ont passé déjà sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme +aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury, +celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effacées depuis. + +Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma +petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,- +n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers +des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . + + +Southampton, mars 1876. (Journal de Loti) + + +... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu! + +Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à présent,--sinon les +désenchantements amers, et les regrets poignants du passé?... Je pleure, +en songeant au charme perdu de ces premières années,--à ce charme +qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--à tout cela que je n'ai +même pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et +s'efface dans mon souvenir. + +Hélas! où est-elle notre vie tahitienne,--les fêtes de la reine,-- +les _himéné_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où sont- +elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes émotions, tous +mes rêves d'autrefois, où est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé frère +John, qui partageait avec moi ces premières impressions de jeunesse +vibrantes, étranges, enchanteresses?... + +Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du grand vent sur les récifs +de corail,--cette ombre mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient +la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurité... Où est +tout le charme indéfinissable de ce pays, toute la fraîcheur de nos +impressions partagées, de nos joies à deux?... + +Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant à repasser ces +souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les +éveille,--une page écrite là-bas,--une plante sèche, un reva-reva, +un parfum tahitien gardé encore par de pauvres couronnes de fleurs qui +s'en vont en poussière,--ou un mot de cette langue triste et douce, la +langue de _là-bas_ que déjà j'oublie. + + +Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets, +logis de hasard, camarades de hasard;--on se réunit on ne sait +pourquoi, on s'étourdit comme on peut... + +J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me reconnais plus quand je +regarde en arrière.--A corps perdu je me suis jeté dans une vie de +plaisirs; c'est là, il me semble, la seule façon logique de prendre une +existence que je n'avais pas demandée,--et dont le but et la fin sont +pour moi des problèmes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +IX + + +Ile de Malte, 2 mai 1876. + + +Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique +réunis dans un café de la Valette, à l'île de Malte. + +Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans +le Levant où on venait de massacrer les consuls de France et +d'Allemagne, et où de graves événements semblaient se préparer. + +J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait +vécu en Océanie,--et nous nous étions isolés pour causer ensemble de +nos souvenirs tahitiens. + + + + + +X + + +--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant +de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux. + +"Elle était tombée bien bas, les derniers temps,--mais c'était une +singulière petite fille. + +"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une figure de petite +morte. Elle n'avait plus de gîte à la fin, et traînait avec elle un +vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait +tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables. + +"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgré tout avait +conservé pour elle une pitié et une bienveillance extrêmes. + +"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fût +devenue décharnée.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui +étaient un peu beaux. + +"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était mise à boire de +l'eau-de-vie, son mal allait très vite. + +"Un beau jour--(c'était en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit +ans)--on apprit qu'elle était partie, avec son chat infirme, pour son +île de Bora-Bora, où elle s'en était allée mourir, et où, paraît-il, +elle ne vécut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XI + + +Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant +mes yeux... + +Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'éveillant la nuit je la +revoyais encore;--malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne +sais quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne sais +quelles idées de pardon et de rédemption,--et tout était fini dans la +fange, dans l'abîme de l'éternel néant!... + +Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa +devant mes yeux... Et je restai là, impassible,--et nous continuâmes à +causer de nos souvenirs d'Océanie. + +Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes reflétée par les glaces, au +bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et +des verres entrechoqués,--je participais au concert général des +banalités et des inepties; comme eux, je disais d'un ton dégagé: + +--C'est un beau pays que l'Océanie;--de belles créatures, les +Tahitiennes;--pas de régularité grecque dans les traits, mais une +beauté originale qui plaît plus encore, et des formes antiques... Au +fond, des femmes incomplètes qu'on aime à l'égal des beaux fruits, de +l'eau fraîche et des belles fleurs. + +"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, à travers le prisme +enchanteur de mon extrême jeunesse... En somme, un charmant pays quand +on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne +pas y revenir à trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . + + + + + +XII + + +...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et +l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre +qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantômes qui +replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou +viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . + + + + + +NATUAEA + +(_Vision confuse de la nuit.) + + +...Là-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de +Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et +crépusculaire des rêves... + +... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la +mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout +près, tout près de la terre, sous des masses noires qui semblaient de +grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il +faisait nuit, et je restai là immobile, attendant le jour,--les yeux +fixés sur la terre, avec une indéfinissable horreur. + +... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si pâle, qu'on eût +dit un signe du ciel annonçant aux hommes la consommation des temps, un +sinistre météore précurseur du chaos final, un grand soleil mort... + +Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je distinguai des formes +humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la +plage... + +Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise, +des femmes étaient accroupies par terre la tête dans leurs mains comme +pour les veillées funèbres; elles semblaient être là depuis un temps +indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entièrement, +elles étaient immobiles; leurs yeux étaient fermés, mais, à travers +leurs paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles fixées sur +moi... + +Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, étendue sur un +lit de pandanus... + +Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur le visage +mort... Rarahu se mit à rire... + +A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le ciel, et je me +retrouvai dans l'obscurité. + +Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphère, et je perçus +confusément des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous +l'effort de brises mystérieuses,--des spectres tatoués accroupis à +leur ombre,--les cimetières maoris et la terre de là-bas qui rougit +les ossements,--d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes +bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité,--et au milieu +d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant enveloppé dans ses longs +cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire éternel, du +rire figé des Toupapahous... + + +_"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand +dans mon coeur de ne plus te voir! ô mon étoile du matin, mes yeux se +fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!... + +"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne. + +"Ta petite amie, + +RARAHU."_ + + +FIN + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI *** + +***** This file should be named 7263-8.txt or 7263-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/2/6/7263/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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