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+The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Mariage de Loti
+
+Author: Pierre Loti
+
+Posting Date: April 12, 2014 [EBook #7263]
+Release Date: January, 2005
+First Posted: April 2, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
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+
+
+Le Mariage de Loti
+
+par Pierre Loti.
+
+
+
+LE MARIAGE DE LOTI
+
+"E hari te fau. E toro te faaro E no te taata."
+
+_Le palmier croîtra, Le corail s'étendra, Mais l'homme périra_.
+
+(_Vieux dicton de la Polynésie_)
+
+
+
+A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878.
+
+_Madame,
+
+A vous qui brillez tout en haut, l'auteur très obscur _d'Aziyadé_ dédie
+humblement ce récit sauvage.
+
+Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son
+grand charme poétique.
+
+L'auteur était bien jeune lorsqu'il a écrit ce livre; il le met à vos
+pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup
+d'indulgence.......................................................
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+I
+
+
+PAR PLUMKET, AMI DE LOTI
+
+
+Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l'âge de vingt-deux ans et onze
+jours.
+
+Lorsque la chose eut lieu, il était environ une heure de l'après-midi,
+à Londres et à Paris.
+
+Il était à peu près minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule
+terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomaré, où la scène se
+passait.
+
+En Europe, c'était une froide et triste journée d'hiver. En dessous dans
+les jardins de la reine, c'était le calme, l'énervante langueur d'une
+nuit d'été.
+
+Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, au milieu des mimosas
+et des orangers, dans une atmosphère chaude et parfumée, sous un ciel
+tout constellé d'étoiles australes.
+
+C'étaient: Ariitéa, princesse du sang, Faïmana et Téria, suivantes de la
+reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.
+
+Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était appelé Harry Grant, conserva ce nom,
+tant sur les registres de l'état civil que sur les rôles de la marine
+royale, mais l'appellation de Loti fut généralement adoptée par ses
+amis.
+
+La cérémonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand
+appareil.
+
+Les trois Tahitiennes étaient couronnées de fleurs naturelles, et vêtues
+de tuniques de mousseline rose, à traînes. Après avoir inutilement
+essayé de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont
+les sons durs révoltaient leurs gosiers maoris, elles décidèrent de les
+désigner par les mots _Rémuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs.
+
+Toute la cour eut le lendemain communication de cette décision, et
+_Harry Grant_ n'exista plus en Océanie, non plus que _Plumket_ son ami.
+
+Il fut convenu en outre que les premières notes de la chanson indigène:
+"Loti taïmané, etc..." chantées discrètement la nuit aux abords du
+palais, signifieraient: "Rémuna est là, ou Loti, ou tous deux ensemble;
+ils prient leurs amies de se rendre à leur appel, ou tout au moins de
+venir sans bruit leur ouvrir la porte des
+jardins...".........................................................
+
+
+
+
+
+
+II
+
+NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET
+
+
+Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de Bora-Bora, située
+par 16° de latitude australe, et 154° de longitude ouest.
+
+Au moment où commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa
+quatorzième année.
+
+C'était une très singulière petite fille, dont le charme pénétrant et
+sauvage s'exerçait en dehors de toutes les règles conventionnelles de
+beauté qu'ont admises les peuples d'Europe.
+
+Toute petite, elle avait été embarquée par sa mère sur une longue
+pirogue voilée qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conservé de
+son île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la
+surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, planté comme une borne
+monstrueuse au milieu du Pacifique, était restée dans sa tête, seule
+image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion
+bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause
+première de son grand amour pour lui.
+
+
+
+
+
+III
+
+D'ÉCONOMIE SOCIALE
+
+
+La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, la grande île, l'île de la
+reine, pour l'offrir à une très vieille femme du district d'Apiré qui
+était sa parente éloignée. Elle obéissait ainsi à un usage ancien de la
+race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès de leur
+vraie mère. Les mères adoptives, les pères adoptifs (_faa amu_) sont là-
+bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet échange
+traditionnel des enfants est l'une des originalités des moeurs
+polynésiennes.
+
+
+
+
+
+IV
+
+HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMTÉ DE
+YORKSHIRE (ANGLETERRE)
+
+"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.
+
+"Ma soeur aimée,
+
+"Me voici devant cette île lointaine que chérissait notre frère, point
+mystérieux qui fut longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un désir
+étrange d'y venir n'a pas peu contribué à me pousser vers ce métier de
+marin qui déjà me fatigue et m'ennuie.
+
+"Les années ont passé et m'ont fait homme. Déjà j'ai couru le monde, et
+me voici enfin devant l'île rêvée. Mais je n'y trouve plus que tristesse
+et amer désenchantement.
+
+"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, là-bas, sous la
+verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux
+silhouettes dentelées, c'est bien tout cela qui était connu. Tout cela,
+depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer,
+poétisés par l'énorme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce
+coin du monde dont nous parlait avec amour notre frère qui n'est plus...
+
+"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions
+indéfinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un
+pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là,
+le même Harry qu'à Brightbury, qu'à Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il
+me semble n'avoir pas changé de place...
+
+"Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, j'aurais dû ne pas le
+toucher du doigt.
+
+"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gâté mon Tahiti, en me le présentant
+à leur manière; ceux qui traînent partout leur personnalité banale,
+leurs idées terre à terre, qui jettent sur toute poésie leur bave
+moqueuse, leur propre insensibilité, leur propre ineptie. La
+civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale,
+toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la
+sauvage poésie s'en va, avec les coutumes et les traditions du passé...
+
+........................................................................
+
+"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jeté l'ancre devant
+Papeete, ton frère Harry a gardé le bord, le coeur serré, l'imagination
+déçue.
+
+........................................................................
+
+"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que déjà ce pays
+l'enchante; depuis notre arrivée je le vois à peine.
+
+"Il est d'ailleurs toujours ce même ami fidèle et sans reproche, ce même
+bon et tendre frère, qui veille sur moi comme un ange gardien et que
+j'aime de toute la force de mon coeur...
+
+........................................................................
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Rarahu était une petite créature qui ne ressemblait à aucune autre, bien
+qu'elle fût un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les
+archipels polynésiens et passe pour une des plus belles du monde; race
+distincte et mystérieuse, dont le provenance est inconnue.
+
+Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique,
+d'une douceur câline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse;
+ses cils étaient si longs, si noirs qu'on les eût pris pour des plumes
+peintes. Son nez était court et fin, comme celui de certaines figures
+arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue que le type
+classique, avait des coins profonds, d'un contour délicieux. En riant,
+elle découvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de
+l'émail blanc, dents que les années n'avaient pas eu le temps de
+beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries légères de
+l'enfance. Ses cheveux, parfumés au santal, étaient longs, droits, un
+peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes épaules nues.
+Une même teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres
+cuites claires de la vieille Etrurie, était répandue sur tout son corps,
+depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds.
+
+Rarahu était d'une petite taille, admirablement prise, admirablement
+proportionnée; sa poitrine était pure et polie, ses bras avaient une
+perfection antique.
+
+Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, simulant des
+bracelets; sur la lèvre inférieure, trois petites raies bleues
+transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur
+le front, un tatouage plus pâle, dessinant un diadème. Ce qui surtout en
+elle caractérisait sa race, c'était le rapprochement excessif de ses
+yeux, à fleur de tête comme tous les yeux maoris; dans les moments où
+elle était rieuse et gaie, ce regard donnait à sa figure d'enfant une
+finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle était sérieuse ou
+triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux définir
+que par ces deux mots: une grâce polynésienne.
+
+
+
+VI
+
+
+La cour de Pomaré s'était parée pour une demi-réception, le jour où je
+mis pour la première fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral
+anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrivée à la souveraine
+(une vieille connaissance à lui)--et j'étais allé, en grande tenue de
+service, accompagner l'amiral.
+
+L'épaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures;
+tout était tranquille et désert dans les avenues ombreuses dont
+l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases à
+vérandas, disséminées dans les jardins, sous les grands arbres, sous les
+grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants,
+plongées dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords
+de la demeure royale étaient aussi solitaires, aussi paisibles...
+
+Un des fils de la reine,--sorte de colosse basané qui vint en habit
+noir à notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets
+baissés, où une douzaine de femmes étaient assises, immobiles et
+silencieuses...
+
+Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dorés étaient placés
+côte à côte.--Pomaré, qui en occupait un, invita l'amiral à s'asseoir
+dans le second, tandis qu'un interprète échangeait entre ces deux
+anciens amis des compliments officiels.
+
+Cette femme, dont le nom était mêlé jadis aux rêves exotiques de mon
+enfance, m'apparaissait vêtue d'un long fourreau de soie rose, sous les
+traits d'une vieille créature au teint cuivré, à la tête impérieuse et
+dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait démêler
+encore quels avaient pu être les attraits et le prestige de sa jeunesse,
+dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir.
+
+Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre d'un appartement
+fermé, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indéfinissable.
+--Elles étaient belles presque toutes de la beauté tahitienne: des yeux
+noirs, chargés de langueur, et le teint ambré des gitanos.--Leurs
+cheveux dénoués étaient mêlés de fleurs naturelles et leurs robes de
+gaze traînantes, libres à la taille, tombaient autour d'elles en longs
+plis flottants.
+
+C'était sur la princesse Ariitéa surtout, que s'arrêtaient
+involontairement mes regards. Ariitéa à la figure douce, réfléchie,
+rêveuse, avec de pâles roses du Bengale, piquées au hasard dans ses
+cheveux noirs...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Les compliments terminés, l'amiral dit à la reine:
+
+--Voici Harry Grant que je présente à Votre Majesté; il est le frère de
+Georges Grant, un officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre
+beau pays.
+
+L'interprète avait à peine achevé de traduire, que Pomaré me tendit sa
+main ridée; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel,
+éclaire sa vieille figure:
+
+--Le frère de Rouéri! dit elle en désignant mon frère par son nom
+tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais:
+"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute spéciale, la reine
+ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays.
+
+--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en
+me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale...
+
+Et je partis charmé de cette étrange cour...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite enfance la case de sa
+vieille mère adoptive, qui habitait dans le district d'Apiré, au bord du
+ruisseau de Fataoua.
+
+Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, le bain, le bain
+surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de
+Tiahoui, son inséparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui étaient deux
+insouciantes et rieuses petites créatures qui vivaient presque entière-
+
+ment dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et s'ébattaient
+comme deux poissons-volants.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans érudition; elle
+savait lire dans sa bible tahitienne, et écrire, avec une grosse
+écriture très ferme, les mots doux de la langue maorie; elle était même
+très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée par les frères
+Picpus,--lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des
+mots polynésiens.
+
+Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins
+cultivées assurément que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu
+que cette instruction, prise à l'école des missionnaires de Papeete, lui
+eût peu coûté à acquérir, car elle était fort paresseuse.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+En tournant à droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis
+une demi-heure le chemin d'Apiré, on trouvait un large bassin naturel,
+creusé dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se
+précipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise
+fraîcheur.
+
+Là, tout le jour, il y avait société nombreuse; sur l'herbe, on trouvait
+étendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes
+journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou bien encore à nager et
+à plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient à l'eau vêtues de
+leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes
+mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades.
+
+Là, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; là trônait
+Tétouara la négresse;--là se faisait à l'ombre une grande consommation
+d'oranges et de goyaves.
+
+Tétouara appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie.--Un
+navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant
+la Calédonie, et l'avait déposée à mille lieues de son pays, à Papeete,
+où elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait égarée
+parmi des misses anglaises.
+
+Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une gaîté simiesque, une
+impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement.
+Cette propriété de sa personne la rendait précieuse à ses nonchalantes
+compagnes; elle était une des notabilités du ruisseau de Fataoua...
+
+
+
+
+
+XI
+
+PRÉSENTATION
+
+
+Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la première fois de
+ma vie j'aperçus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes,
+habituées du ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur,
+étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans
+l'eau claire et fraîche.--L'ombre de l'épaisse verdure descendait sur
+nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours,
+marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se
+posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent été trop
+lourdes pour les enlever; l'air était chargé de senteurs énervantes et
+inconnues; tout doucement je m'abandonnais à cette molle existence, je
+me laissais aller aux charmes de l'Océanie...
+
+Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de mimosas et de
+goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger bruit de feuilles qui se
+froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation
+avec des mines de souris qui sortent de leurs trous.
+
+Elles étaient coiffées de couronnes de feuillage, qui garantissaient
+leur tête contre l'ardeur du soleil; leurs reins étaient serrés dans des
+_pareos_ (pagnes) bleu foncé à grandes raies jaunes; leurs torses fauves
+étaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et dénoués... Point
+d'Européens, point d'étrangers, rien d'inquiétant en vue... Les deux
+petites, rassurées, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à
+s'éparpiller plus bruyamment autour d'elles...
+
+La plus jolie des deux était Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa
+confidente...
+
+Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine
+sur laquelle brillait un galon d'or,--l'éleva au-dessus des herbes
+dans lesquelles j'étais enfoui,--et la leur montra avec une
+intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un
+épouvantail.
+
+Les deux petites créatures, comme deux moineaux auxquels on montre un
+babouin, se sauvèrent terrifiées,--et ce fut là notre présentation,
+notre première entrevue...
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tétouara se
+résumaient à peu près à ceci:
+
+--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne
+font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une
+femme à principes, qui leur défend de se commettre avec nous.
+
+Elle, Tétouara, eût été personnellement très satisfaite si ces deux
+filles se fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait très
+vivement à tenter cette aventure.
+
+Pour les trouver, il suffisait, d'après ses indications, de suivre sous
+les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas
+conduisait à un bassin plus élevé que le premier et moins fréquenté
+aussi.--Là, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se répandait encore
+dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprès pour le tête-à-
+tête ou trois personnes intimes.--C'était la salle de bain particulière
+de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était passée toute
+leur enfance...
+
+
+C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voûte de grands
+arbres-à-pain aux épaisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de
+fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits cailloux
+polis; on y entendait de très loin, et perdus en murmure confus, les
+bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de
+crécelle de Tétouara.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+.....................................................................
+
+--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix
+rauque--Loti, pourquoi n'épouserais-tu pas la petite Rarahu du
+district d'Apiré?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te
+poserait davantage dans le pays...
+
+C'était sous la véranda royale que m'était faite cette question.--
+J'étais allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait
+de me servir mon amie Téria; en face de moi était étendue ma bizarre
+partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'écarté une passion extrême;
+elle était vêtue d'un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et fumait
+une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur
+elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points,
+battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant
+curieusement sur nos épaules.
+
+Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes,
+parfumées, qu'amènent là-bas les orages d'été; les grandes palmes des
+cocotiers se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes
+ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un
+fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau
+fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne
+de Fataoua. Dans l'air étaient suspendues des émanations d'orage qui
+troublaient le sens et l'imagination...
+
+......................................................................
+
+"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." Cette proposition me
+prenait au dépourvu, et me donnait beaucoup à réfléchir...
+
+.............................................................
+
+Il allait sans dire que la reine, qui était une personne très
+intelligente et sensée, ne me proposait point un de ces mariages suivant
+les lois européennes qui enchaînent pour la vie. Elle était pleine
+d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle
+s'efforçait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux
+principes chrétiens.
+
+C'était donc simplement un mariage tahitien qui m'était offert. Je
+n'avais pas de motif bien sérieux pour résister à ce désir de la reine,
+et la petite Rarahu du district d'Apiré était bien charmante...
+
+Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai ma jeunesse.
+
+J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui
+aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est
+une chose fort coûteuse, même en Océanie... Et puis, et surtout, il y
+avait l'éventualité d'un prochain départ,--et laisser Rarahu dans les
+larmes, en eût été une conséquence inévitable, et assurément fort
+cruelle.
+
+Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait
+convaincue.
+
+Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa suivante, que
+cette fois je refusai tout net.
+
+Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement
+ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la princesse:
+
+--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être aurais-tu accepté
+avec plus d'empressement, mon petit Loti?...
+
+La vieille femme révélait par ces mots qu'elle avait deviné le troisième
+et assurément le plus sérieux des secrets de mon coeur.
+
+Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se répandit sur ses joues
+ambrées; je sentis moi-même que le sang me montait tumultueusement au
+visage et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la
+montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue
+d'un mélodrame...
+
+Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. Elle avait mis à profit
+le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _té tâné_
+(l'homme), c'est-à-dire _le roi_...
+
+Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le jeu d'écarté, était
+extraordinairement tricheuse, elle trichait même aux soirées
+officielles, dans les parties intéressées qu'elle jouait avec les
+amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner
+n'étaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle éprouvait à rendre
+capots ses partenaires...
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose,
+qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu
+et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, à Papeete.
+Ces jours-là, ses cheveux étaient séparés en deux longues nattes noires
+très épaisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit
+où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus,
+dont le rouge ardent donnait une pâleur transparente à sa joue cuivrée.
+
+Elle restait peu de temps à Papeete après le service religieux, évitant
+la société des jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de thé,
+de gâteau et de bière. Elle était très sage, et en donnant la main à
+Tiahoui, elle rentrait à Apiré pour se déshabiller.
+
+Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, étaient les seuls
+signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand
+par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete...
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+... Nous avions déjà passé bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au
+bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les
+goyaviers, quand Pomaré me fit l'étrange proposition d'un mariage.
+
+Et, Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela
+fort bien.
+
+Bien longtemps j'avais hésité.--J'avais résisté de toutes mes forces,
+--et cette situation singulière s'était prolongée, au delà de toute
+vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous étentions sur
+l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait
+mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un près de l'autre, à peu
+près comme deux frères.
+
+C'était une bien enfantine comédie que nous jouions là tous deux, et
+personne assurément ne l'eût soupçonnée. Le sentiment "_qui fit hésiter
+Faust au seuil de Marguerite_" éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût
+peut-être fait sourire moi-même, avec quelques années de plus; il eût
+bien amusé l'état-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eût comblé de
+ridicule aux yeux de
+Tétouara...........................................................
+
+Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de désoler d'abord,
+avaient sur ces questions des idées tout à fait particulières qui en
+Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé à m'en apercevoir.
+
+Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une
+enfant, et n'a pas été créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se
+prostituer à Papeete, et c'était là tout ce qu'ils avaient exigé de sa
+sagesse.
+
+Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, Loti très jeune
+comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , après
+réflexion, les deux vieillards avaient trouvé que c'était bien...
+
+John lui-même, mon bien-aimé frère John, qui voyait tout avec ses yeux
+si étonnamment purs, qui éprouvait une surprise douloureuse quand on lui
+contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les
+jardins de la reine,--John était plein d'indulgence pour cette petite
+fille qui l'avait charmé.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa
+grande affection pour moi; il était disposé à tout pardonner à son frère
+Harry, quand il s'agissait
+d'elle.............................................................
+
+Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la petite Rarahu du
+district d'Apiré, le mariage tahitien ne pouvait plus être entre nous
+deux qu'une formalité...
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+CHOSES DU PALAIS
+
+
+Ariifaité, le prince-époux, jouait à la cour de Pomaré un rôle politique
+tout à fait effacé.
+
+La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle lignée royale,
+avait choisi cet homme, parce qu'il était le plus grand et le plus beau
+qu'on eût pu trouver dans ses archipels.--C'était encore un magnifique
+vieillard à cheveux blancs, à la taille majestueuse, au profil noble et
+régulier.
+
+Mais il était peu présentable, et s'obstinait à se trop peu vêtir; le
+simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se
+faire à l'habit noir.
+
+De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu.
+
+
+
+De ce mariage étaient issus de vrais géants qui tous mouraient du même
+mal sans remèdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent
+en une saison et meurent à l'automne.
+
+Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un après l'autre
+partir, avec une inexprimable douleur.
+
+L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moé sa femme, une petite
+princesse délicieusement jolie,--l'héritière présomptive du trône de
+Tahiti,--la petite Pomaré V, sur laquelle se portait toute la
+tendresse de la grand'mère Pomaré IV.
+
+Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraître déjà les
+symptômes du mal héréditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aïeule
+s'étaient remplis de larmes en la regardant.
+
+Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient un charme de plus
+à cette petite créature, la dernière des Pomaré, la dernière des reines
+des archipels tahitiens.--Elle était aussi ravissante, aussi
+capricieuse que peut l'être une petite princesse malade que l'on ne
+contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribué
+à m'attirer celle de la reine...
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Pour arriver à parler le langage de Rarahu,--et à comprendre ses
+pensées,--même les plus drôles ou le plus profondes,--j'avais résolu
+d'apprendre la langue maorie.
+
+Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete l'acquisition du
+dictionnaire des frères Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais
+qu'une édition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables
+aujourd'hui.
+
+Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynésie d'étranges
+perspectives,-tout un champ inexploré de rêveries et d'études.
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Au premier abord je fus frappé de la grande quantité des mots mystiques
+de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes,
+effrayants, intraduisibles,--qui expriment là-bas les terreurs vagues
+de la nuit,--les bruits mystérieux de la nature, les rêves à peine
+saisissables de l'imagination...
+
+Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu supérieur des religions
+polynésiennes.
+
+Les déesses: _Ruahine tahua_, déesse des arts et de la prière.
+
+_Ruahine auna_, déesse de la sollicitude.
+
+_Ruahine faaipu_, déesse de la franchise.
+
+_Ruahine nihonihoraroa_, déesse de la dissension et du meurtre.
+
+_Romatane_, le prêtre qui admet les âmes au ciel, ou les en exclut.
+
+_Tutahoroa_, la route qui suivent les âmes pour se rendre dans la nuit
+éternelle.
+
+_Tapaparaharaha_, la base du monde.
+
+_Ihohoa_, les mânes, les revenants.
+
+_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et
+manger les vivants.
+
+_Tuitupapau_, prière à un mort de ne pas revenir.
+
+_Tahurere_, prier un ami mort de nuire à un ennemi.
+
+_Tii_, esprit malfaisant.
+
+_Tahutahu_, enchanteur, sorcier.
+
+_Mahoi_, l'essence, l'âme d'un Dieu.
+
+_Faa-fano_, départ de l'âme à la mort.
+
+_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumière,
+principe, centre, coeur des choses.
+
+_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et ténébreux, enfers.
+
+... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille:
+
+_Moana_, abîmes de la mer ou du ciel.
+
+_Tohureva_, présage de mort.
+
+_Natuaea_, vision confuse et trompeuse.
+
+_Nupa nupa_, obscurité, agitation morale.
+
+_Ruma-ruma_, ténèbres, tristesses.
+
+_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, être visionnaire.
+
+_Tataraio_, être ensorcelé.
+
+_Tunoo_, maléfice.
+
+_Ohiohio_, regard sinistre.
+
+_Puhiairoto_, ennemi secret.
+
+_Totoro ai po_, repas mystérieux dans les ténèbres.
+
+_Tetea_, personne pâle, fantôme.
+
+_Oromatua_, crâne d'un parent.
+
+_Papaora_, odeur de cadavre.
+
+_Taihitoa_, voix effrayante.
+
+_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer.
+
+_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer.
+
+_Oniania_, vertige, brise qui se lève.
+
+_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes.
+
+_Tahau_, blanchir à la rosée.
+
+_Rauhurupe_, vieux bananier; personne décrépite.
+
+_Tutai_, nuées rouges à l'horizon.
+
+_Nina_, chasser une idée triste; enterrer.
+
+_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crépuscule.
+
+_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer...
+
+..........................................................
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui se résumaient
+avant mon arrivée ses plus chères affections.
+
+Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et pourtant leur race est là-
+bas tout à fait manquée.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et
+son fort recherchés.
+
+Celui de Rarahu était une grande bête efflanquée, haute sur pattes, qui
+passait ses jours à dormir le ventre au soleil, ou à manger des
+languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites
+étaient percées à leurs extrémités, et ornées de petits glands de soie,
+suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure complétait d'une
+manière très comique ce minois de chat, déjà fort extraordinaire par
+lui-même.
+
+Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au bain, et passait de
+longues heures avec nous, étendu dans des poses nonchalantes.
+
+Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite
+chose très chérie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et
+(ta u mafatu iti).
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+.................................................................
+
+... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au milieu des filles à demi
+civilisées de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile
+et bâtard de la plage et les moeurs de la ville colonisée,--qui ne
+voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour le plaisir des sens
+et la satisfaction des appétits matériels,--ceux-là ne comprennent
+rien au charme de ce pays...
+
+Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur
+Tahiti un regard plus honnête et plus artiste,--qui y voient une terre
+d'éternel printemps, toujours riante, poétique,--pays de fleurs et de
+belles jeunes femmes,--ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme
+de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous...
+
+Allez loin de Papeete, là où la civilisation n'est pas venue, là où se
+retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail,
+--devant l'immense Océan désert,--les districts tahitiens, les
+villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et
+rêveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux,
+indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la
+contemplation... Écoutez le grand calme de cette nature, le bruissement
+monotone et éternel des brisants de corail;--regardez ces sites
+grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues aux montagnes
+sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et
+sans bornes: le
+Pacifique.........................................................
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de
+Papeete, était un soir de grande fête.
+
+La reine donnait un bal à l'état-major d'une frégate, qui par hasard
+passait...
+
+Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires
+européens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en
+habits de gala.
+
+En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande
+confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de
+fête et couronnées de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles
+se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,-
+tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de
+satin.
+
+Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans
+ces deux mondes de femmes, allaient de l'un à l'autre sans détours, avec
+le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...
+
+
+La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé Rarahu à cette sorte
+d'escapade, depuis longtemps préméditée.--La jalousie, passion peu
+commune en Océanie, avait sourdement miné son petit coeur sauvage.
+
+Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchée en même temps
+que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce
+que pouvaient bien être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait
+avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette
+princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait
+deviné une rivale...
+
+
+--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à coup derrière moi
+une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop
+fraîche pour être mêlée au tumulte de cette fête.
+
+Et je répondis, étonné:
+
+--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)
+
+C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et
+donnant la main à Tiahoui. C'étaient bien elles deux,--qui semblaient
+intimidées de se trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes
+femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi-
+souriantes, demi-pincées,--et il était aisé de voir que l'orage était
+dans l'air.
+
+--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu
+pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et
+jolies?
+
+Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les autres, au
+contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent
+point tenté l'aventure.
+
+--Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à ce qu'_elles_ font dans
+la maison de la reine.
+
+Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de
+mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des
+fenêtres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulière à
+plus d'un titre: une réception chez la reine Pomaré.
+
+--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle
+montrait de la main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées
+de longues tuniques éclatantes, qui étaient assises avec des officiers
+autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pièces
+d'or et de nombreux petits carrés de carton peint, qu'elles faisaient
+glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs
+conservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance
+exotique.
+
+Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle
+ne saisit que d'une manière imparfaite les explications que je pus lui
+en donner.
+
+
+Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans
+l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en
+extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la
+surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. Le tam-tam
+aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit:
+--on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères,
+
+--le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la
+flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique.
+
+Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et
+s'apprêtant à valser.
+
+--Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.
+
+--Très belle, Rarahu, répondis-je...
+
+--Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi
+avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute
+seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré! En vérité non, Loti,
+tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te
+chercher...
+
+--Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu
+m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille.
+Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et
+demain nous serons ensemble...
+
+--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix
+d'enfant que la fureur faisait trembler...
+
+Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle
+arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en
+bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique...
+
+En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la
+reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant,
+de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré...
+
+Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fête,
+au milieu des bois et de l'obscurité, autour de moi je trouvai tout
+absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles
+inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'à la voix de
+l'enfant délicieuse qui marchait à mon côté... Je songeais à Ariitéa, en
+longue tunique de satin bleu, valsant là-bas chez la reine, et un ardent
+désir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-là fait fausse
+route, en m'entraînant dans la solitude.
+
+
+
+
+
+XXII
+
+LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY
+
+
+Papeete, 1872.
+
+"Chère petite soeur,
+
+"Me voilà sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne
+ressemble à aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le
+voyait Georges, à travers le même prisme enchanteur; depuis deux mois à
+peine j'ai mis le pied dans cette île,--et déjà je me suis laissé
+captiver.--La déception des premiers jours est bien loin aujourd'hui,
+et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre,
+aimer et mourir...
+
+"Six mois encore à passer dans ce pays, la décision est prise depuis
+hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici
+qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici là je me
+serai fait entièrement à cette existence doucement énervante, d'ici là
+je serai devenu plus d'à moitié indigène, et je crains qu'à l'heure du
+départ il ne me faille terriblement souffrir...
+
+"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions étranges, en
+retrouvant à chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garçon, au
+foyer de famille, je songeais à l'Océanie; à travers le voile
+fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée telle que je la
+trouve aujourd'hui.--Tous ces sites étaient DÉJA VUS, tous ces noms
+étaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient
+mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je
+crois rêver...
+
+"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, une photographie
+déjà effacée par le temps: une petite case au bord de la mer, bâtie aux
+pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...--
+C'était la sienne.--Elle est encore là à sa place...
+
+"On me l'a indiquée,--mais c'était inutile,--tout seul je l'aurais
+reconnue...
+
+"Depuis son départ, elle est restée vide; le vent de la mer et les
+années l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes,
+la vanille l'a tapissée,--mais elle a conservé le nom tahitien de
+Georges, on l'appelle encore _la case de Rouéri_...
+
+"La mémoire de Rouéri est restée en honneur chez beaucoup d'indigènes,-
+-chez la reine surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir
+de lui.
+
+"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans
+doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait vécu près de lui pendant
+ses quatre années d'exil...
+
+"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce
+que l'on ne me disait pas; je savais même qu'elle lui écrivait, j'avais
+vu sur son bureau traîner des lettres, écrites dans une langue inconnue,
+qu'aujourd'hui je commence à parler et à comprendre.
+
+"Son nom était Taïmaha.--Elle habite près d'ici, dans une île voisine,
+et j'aimerais la voir.--J'ai souvent désiré rechercher sa trace--et
+puis, au dernier moment j'hésite, un sentiment indéfinissable, comme un
+scrupule, m'arrête au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans
+ce passé intime de mon frère, sur lequel la mort a jeté son voile
+sacré...
+
+
+
+XXIII
+
+ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE
+
+
+Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils
+sont capricieux fantasques,--boudeurs tout à coup et sans motif;--
+foncièrement honnêtes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du
+mot la plus complète...
+
+Le caractère contemplatif est extraordinairement développé chez eux; ils
+sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles à
+toutes les rêveries de l'imagination...
+
+La solitude des forêts, les ténèbres, les épouvantent, et ils les
+peuplent sans cesse de fantômes et d'esprits.
+
+Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair de lune, des
+bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des
+bassins naturels d'une délicieuse fraîcheur.--C'est alors que ce
+simple mot: "Toupapahou!" jeté au milieu des baigneuses les met en fuite
+comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantômes tatoués
+qui sont la terreur de tous les Polynésiens,--mot étrange, effrayant
+en lui-même et intraduisible...)
+
+En Océanie, le travail est chose inconnue.--Les forêts produisent
+d'elles-mêmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades
+insouciantes; le fruit de l'arbre-à-pain, les bananes sauvages,
+croissent pour tout le monde et suffisent à chacun.--Les années
+s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté absolue et une rêverie
+perpétuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre
+belle Europe tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du jour...
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+UN NUAGE
+
+
+... La bande insouciante et paresseuse était au complet au bord du
+ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui était en veine d'esprit, versait sur
+nous tous, à demi endormis dans les herbes, des facéties rabelaisiennes,
+--tout en se bourrant de cocos et d'oranges.
+
+On n'entendait guère que sa voix de crécelle, mêlée aux bruissements de
+quelques cigales qui chantaient là leur chanson de midi, à l'heure même
+où, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois
+sortaient des théâtres de Paris, transis et emmitouflés, dans le
+brouillard glacial des nuits d'hiver...
+
+La nature était tranquille et énervée; une brise tiède passait mollement
+sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient
+gaîment sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage léger des
+goyaviers et des mimosas...
+
+Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne vêtue d'une tunique
+traînante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement
+nattés, et, sur le front, une couronne de jasmin...
+
+On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune
+fille que n'avait jamais contrariée aucune entrave... On voyait aussi
+qu'elle avait roulé, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont
+les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la
+gaze légère...
+
+Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au sérieux...
+
+Un grand succès d'admiration avait salué son entrée... Le fait est
+qu'elle était bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrassée la
+rendait encore plus charmante...
+
+Confuse et intimidée, elle était venu à moi; puis, sur l'herbe, elle
+s'était assise à mon côté, et restait là immobile, les joues empourprées
+sous leur bistre, les yeux baissés, comme une enfant coupable qui
+tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde...
+
+--Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans la galerie...
+
+Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait point échappé,
+firent entendre dans les hautes herbes de petits éclats de rire contenus
+qui disaient une foule de méchantes choses;--Tétouara, fine et
+impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles:
+
+--Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_
+
+Et les éclats de rire redoublèrent;--il en partait de derrière tous
+les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de
+partout,--et la pauvre petite Rarahu était bien près de fondre en
+larmes...
+
+
+
+
+
+XXV
+
+TOUJOURS LE NUAGE
+
+
+..."Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_" avait dit Tétouara...
+
+Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole acérée à triple
+pointe, qui souvent me revenait en tête...
+
+En vérité j'étais tout à fait étranger à cette robe de gaze verte... Ce
+n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,--
+lesquels vivaient à moitié nus dans leur case de pandanus,--qui
+s'étaient lancés dans de telles prodigalités...
+
+Et je demeurais plongé dans mes réflexions...
+
+
+Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de
+dégoût et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une
+jeune femme que d'être convaincue d'avoir écouté les propos galants de
+l'un d'entre eux...
+
+Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que
+plusieurs de ces personnages, à force de présents et de pièces blanches,
+obtiennent des faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris
+public...
+
+Je m'étais bien gardé cependant de communiquer cet horrible soupçon à
+John, qui eût chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon
+goût de ne faire ni reproche ni scandale,--me réservant seulement
+d'observer et d'attendre...
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+PERSISTANCE DU NUAGE
+
+
+... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre salle de bain
+particulière sous les goyaviers, il était trois heures de l'après-midi,
+heure inusitée.
+
+J'étais venu sans bruit... J'écartai les branches et je regardai...
+
+La stupeur me cloua sur place...
+
+Une chose horrible était là dans ce lieu, que nous considérions comme
+appartenant à nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre
+eau limpide son vilain corps jaune...
+
+Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... Il avait relevé sa
+longue queue de cheveux gris nattés, et l'avait roulée en manière de
+chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... Complaisamment il
+lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de
+safran,--et le soleil l'éclairait tout de même, de sa lueur
+discrètement voilée par la verdure,--et l'eau fraîche et claire
+bruissait tout de même autour de lui,--avec autant de naturel et de
+gaîté qu'elle eût pu le faire pour nous...
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+... J'observais, posté derrière les branches... La curiosité me tenait
+là attentif et immobile... Je m'étais condamné au spectacle de ce bain,
+attendant avec anxiété ce qui allait s'ensuivre...
+
+Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement de branches, un bruit de
+voix douces, m'indiqua bientôt que les deux petites filles arrivaient...
+
+Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme mû
+par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'étaler au soleil d'aussi
+laides choses, il courut à ses vêtements... Les nombreuses robes de
+mousseline qui, superposées, composaient son costume, pendaient çà et
+là, accrochées aux branches des arbres.
+
+Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites
+arrivèrent.
+
+Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps très
+significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air
+indigné...
+
+Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arrêt en portant la main à
+son menton, et riant sous cape, comme une personne qui aperçoit quelque
+chose de très drôle...
+
+Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... Après quoi toutes
+deux s'avancèrent résolument, en disant d'un ton narquois:
+
+--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti!
+
+(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!)
+
+Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait appelé Rarahu...
+Il avait laissé retomber sa queue grisonnante avec un grand air de
+coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique étincelaient d'une hideuse
+manière...
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit aux deux
+enfants: petites boîtes de poudres blanches ou roses,--petits
+instruments compliqués pour la toilette, petites spatules d'argent pour
+racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et
+puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au
+gingembre...
+
+C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses attentions ardentes.--
+Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de
+même avec accompagnement de moues dédaigneuses, et de grimaces de
+ouistitis...
+
+Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son
+épaule nue...
+
+Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lèvres de
+celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit à toutes jambes, suivie
+de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles,
+emportant leurs présents à pleines mains-on les entendit de loin rire
+encore à travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les
+rejoindre, demeura à sa place, piteux et décontenancé...
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+LE NUAGE CRÈVE
+
+
+... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes genoux, pleurait à
+chaudes larmes...
+
+Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure dans les bois,
+les notions du bien et du mal étaient restées imparfaites; on y trouvait
+une foule d'idées baroques et incomplètes venues toutes seules à l'ombre
+des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant,
+et il s'y mêlait aussi quelques données chrétiennes, puisées au hasard
+dans la Bible de ses vieux parents...
+
+La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors du droit chemin,
+mais j'étais sûr, absolument sûr qu'elle n'avait rien donné en échange
+de ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se réparer par des
+larmes.
+
+Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort mal; elle
+comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la peine,--et que John, le
+sérieux John, mon frère, détournerait d'elle ses yeux bleus...
+
+Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire
+du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur;
+les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de
+voir pleurer son amie...
+
+Ces larmes, les premières que Rarahu eût versées de sa vie, produisirent
+entre nous le résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous firent
+davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'éprouvais pour elle, le
+coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un
+temps...
+
+L'étrange petite créature qui pleurait là sur mes genoux, dans la
+solitude d'un bois d'Océanie, m'apparaissait sous un aspect encore
+inconnu; pour la première fois elle me semblait _quelqu'un_, et je
+commençais à soupçonner la femme adorable qu'elle eût pu devenir, si
+d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune
+tête...
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle n'était plus une enfant,
+cessa de se montrer la poitrine nue au soleil...
+
+Même les jours non fériés, elle se mit à porter des robes et à natter
+ses longs cheveux...
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+..._Mata reva_ était le nom que m'avait donné Rarahu, ne voulant point
+de celui de Loti, qui me venait de Faïmana ou d'Ariitéa.--_Mata_, dans
+le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'après les yeux que les Maoris
+désignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont généralement
+très réussis...
+
+Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifaré_ (oeil de chat); Brown,
+_Mata ioré_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azuré)...
+
+Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal;
+l'appellation plus poétique de _Mata reva_ était celle qu'après bien des
+hesitations elle avait choisie...
+
+Je consultai le dictionnaire des vénérables frères Picpus,--et trouvai
+ce qui suit:
+
+_Reva_, firmament;--abîme, profondeur;--mystère...
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+JOURNAL DE LOTI
+
+
+... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement
+qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de traces, dans la
+monotonie d'un éternel été.-Il semblait qu'on fût dans une atmosphère
+de calme et d'immobilité, où les agitations du monde n'existaient
+plus...
+
+Oh! les heures délicieuses, oh! les heures d'été, douces et tièdes, que
+nous passions là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce
+coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de
+Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies,
+entraînant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau.
+-Le sol était tapissé de fines graminées, de petites plantes délicate,
+d'où sortait une senteur pareille à celle de nos foins d'Europe pendant
+le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien:
+"poumiriraïra", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air était
+tout chargé d'exhalaisons tropicales, où dominait le parfum des oranges
+surchauffées dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne
+troublait le silence accablant de ces midi d'Océanie. De petits lézards,
+bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient
+autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués de grands yeux
+violets. On n'entendait que de légers bruits d'eau, des chants discrets
+d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mûre, qui
+s'écrasait sur la terre avec un parfum de framboise...
+
+
+... Et quand le journée s'avançait, quand le soleil plus bas jetait sur
+les branches des arbres des lueurs plus dorées, Rarahu s'en retournait
+avec moi à sa case isolée dans les bois.-Les deux vieillards ses
+parents, fixes et graves, étaient là toujours, accroupis devant leur
+hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire
+mystique, une expression d'insouciante bienveillance éclairait un
+instant leurs figures éteintes:
+
+--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien:
+"Nous te saluons, Mata reva!"
+
+Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma
+petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une
+personnification fraîche de la jeunesse à côté de ces deux sombres
+momies polynésiennes...
+
+C'était l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaapaïru étendait ses longs
+bras tatoués jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux
+de _bourao_ desséché, et les frottait l'un contre l'autre pour en
+obtenir du feu,--Vieux procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme
+des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait
+cuire dans la terre deux _maiorés_, fruits de l'arbre-à-pain, qui
+composaient le repas de la famille...
+
+C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua
+rejoignait Papeete, Tétouara en tête,--et j'avais pour m'en revenir
+toujours compagnie joyeuse.
+
+--Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend à la nuit dans le
+jardin de la reine; Téria et Faïmana te font dire qu'elles comptent sur
+toi pour les conduire prendre du thé chez les Chinois,--et moi aussi,
+j'en serais très volontiers si tu veux...
+
+Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où la vue dominait
+le grand Océan bleu, éclairé des dernières lueurs du soleil couchant.
+
+La nuit descendait sur Tahiti, transparente, étoilée. Rarahu s'endormait
+dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du
+soir, les phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les
+suivantes commençaient à errer dans les jardins de la reine...
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragées de Papeete,
+adressa un bonjour moitié amical, moitié railleur,--un peu terrifié
+aussi,--à une créature baroque qui passait.
+
+La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y
+répondit avec une raideur pleine de dignité, et se retourna pour nous
+regarder.
+
+Rarahu vexée lui tira la langue,--après quoi elle me conta en riant
+que cette vieille fille, _demi-blanche_, métis efflanquée d'Anglais et
+de Maorie,--était son ancien professeur, à l'école de Papeete.
+
+Un jour, la métis avait déclaré à son élève qu'elle fondait sur elle les
+plus hautes espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en raison
+de la grande facilité avec laquelle apprenait l'enfant.
+
+Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet avenir, avait tout d'une
+traite pris sa course jusqu'à Apiré, quittant du coup la _haapiiraa_ (la
+maison d'école) pour n'y plus revenir...
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+... Je rentrai un matin à bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle à
+sensation que j'avais couché en compagnie de Tamatoa...
+
+Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la reine Moé de l'île
+Raîatéa,--père de la délicieuse petite malade, Pomaré V,--était un
+homme que l'on gardait enfermé depuis quelques années entre quatre
+solides murailles, et qui était encore l'effroi légendaire du pays.
+
+Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n'était pas plus méchant qu'un
+autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_,
+il lui fallait du sang.
+
+C'était un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force
+herculéenne; plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir
+tête quand il était déchaîné; il égorgeait sans motif, et les atrocités
+commises par lui dépassaient toute imagination...
+
+Pomaré adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait même dans
+le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on
+l'avait vu la nuit rôder dans les jardins.-Sa présence causait parmi
+les filles de la cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont
+on saurait, la nuit, la cage mal fermée.
+
+
+Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux étrangers, nuit et jour
+ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes
+blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs
+attardés des districts, et quelquefois à moi-même...
+
+
+... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi
+quand j'entrai dans la salle de refuge.
+
+Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur une table où
+brûlait une lampe d'huile de cocotier... C'était un inconnu, d'une
+taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût
+broyé un homme comme du verre.--Il avait d'épaisses mâchoires carrées
+de cannibale; sa tête énorme était dure et sauvage, ses yeux à demi
+fermés avaient une expression de tristesse égarée...
+
+--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).
+
+Je m'étais arrêté à la porte...
+
+Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant:
+
+--... Comment sais-tu mon nom?
+
+--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral à
+cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer près de moi la nuit. "Tu viens
+pour dormir?...
+
+--Et toi? tu es un chef, de quelque île?...
+
+--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin là-bas; tu y
+trouveras la meilleure natte...
+
+Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je fermai les yeux,--juste
+assez pour observer l'étrange personnage qui s'était levé avec
+précaution et se dirigeait vers moi.
+
+En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit m'avait fait tourner la
+tête du côté opposé, du côté de la porte où la vieille reine venait
+d'apparaître; elle marchait cependant avec des précautions infinies, sur
+la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de
+son gros corps.
+
+... Quand l'homme fut près de moi, il prit une moustiquaire de
+mousseline qu'il étendit avec soin au-dessus de ma tête, après quoi il
+plaça une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la
+lumière, et retourna s'asseoir, la tête appuyée sur ses deux mains.
+
+Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous deux, cachée dans
+l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut...
+
+La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son
+apparition, m'ayant confirmé dans cette idée que mon compagnon était
+inquiétant, m'ôta toute envie de dormir.
+
+Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était redevenu vague et
+atone; il avait oublié ma présence... On entendait dans le lointain, des
+femmes de la reine qui chantaient à deux parties un _himéné_ des îles
+Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux,
+cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il
+est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement...
+
+Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans
+l'embrasure de la porte.--La lampe s'éteignait, et l'homme venait de
+s'endormir...
+
+J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger toutefois, et quand, au
+petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas changé de
+place; sa tête seule s'était affaissée, et reposait sur la table...
+
+Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau
+d'eau fraîche;--après quoi j'allai sous la véranda saluer la reine et
+la remercier de son hospitalité.
+
+--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai
+paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien
+reçu?...
+
+--Oui, dis-je.
+
+Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand je lui exprimai
+ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi...
+
+--Sais-tu qui c'était, dit-elle mystérieusement,--oh! ne le répète
+pas, mon petit Loti... c'était Tamatoa!...
+
+Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relâché,--à la
+condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois
+l'occasion de lui parler et de lui donner des poignées de main...
+
+Cela dura jusqu'au moment où, s'étant évadé, il assassina une femme et
+deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans
+une même journée une série d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient
+s'écrire, même en latin...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+... Qui peut dire où réside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce
+quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les
+langues humaines?
+
+....................................................................
+
+Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse étrange qui
+pèse sur toutes ces îles d'Océanie,-l'isolement dans l'immensité du
+Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre
+épaisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en
+chantant au milieu des tiges des cocotiers, étonnamment hautes, blanches
+et grêles...
+
+On s'épuise à chercher, à saisir, à exprimer...effort inutile,--ce
+quelque chose s'échappe, et reste incompris...
+
+J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a là dedans des détails
+jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la
+physionomie des mousses...
+
+Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du monde,--eh bien,
+après, a-t-on compris?... Non assurément...
+
+Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynésie toutes
+blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois
+le son plaintif d'un _vivo_?... (flûte de roseau) ou le beuglement
+lointain des trompes en coquillage?
+
+
+
+
+
+XXXVI
+
+GASTRONOMIE
+
+
+..."La chair des hommes blancs a goût de banane mûre..."
+
+Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'île
+Routoumah, dont la compétence en cette matière est indiscutable...
+
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait appelé: _long lézard
+sans pattes_,--et je n'avais pas très bien compris tout d'abord...
+
+Le serpent étant un animal tout à fait inconnu en Polynésie, la métis
+qui avait éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable
+avait tenté la première femme, avait eu recours à cette périphrase.
+
+Rarahu s'était donc habituée à considérer cette variété de "long lézard
+sans pattes" comme le plus méchante et la plus dangereuse de toutes les
+créatures terrestres;--c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette
+insulte...
+
+Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce
+que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir.
+
+Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels
+ses vieux parents lui défendaient de se mêler, faisaient travailler son
+imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces thés qui se donnaient
+chez les Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions
+fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et quelques autres folles
+filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti
+assistait, y présidait même quelquefois, et cela confondait les idées de
+Rarahu, qui ne comprenait plus.
+
+...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura,--argument beaucoup
+meilleur...
+
+A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux soirées de Papeete.--
+Je demeurais plus tard dans les bois d'Apiré, partageant même
+quelquefois le fruit de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru.--La
+tombée de la nuit était triste, par exemple, dans cette solitude;--
+mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait
+un son délicieux le soir, sous la haute et sombre voûte des arbres...--
+Je restais jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur prière,--
+prière dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui était celle-là
+même que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre père qui es aux
+cieux..._", l'éternelle et sublime prière du Christ, résonnait d'une
+manière étrangement mystérieuse, là, aux antipodes du vieux monde, dans
+l'obscurité de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix
+lente et grave de ce vieillard fantôme...
+
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et
+qu'elle devait sentir amèrement plus tard,--quelque chose qu'elle
+était incapable de formuler dans son esprit d'une manière précise,--et
+surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle
+comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abîmes dans le domaine
+intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d'idées et de
+connaissances inconnues.--Elle saisissait déjà la différence radicale
+de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les
+notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient
+entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait
+son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-à-dire un de ces
+hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers,--un
+de ces hommes qui depuis quelques années apportaient dans l'immobile
+Polynésie tant de changements inouïs, et de nouveautés imprévues...
+
+Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir,
+retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idée de ces
+distances vertigineuses,--et Tahaapaïru les comparait à celles qui
+séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...
+
+Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans
+qu'elle était,--qu'une petite créature curieuse, jouet de passage qui
+serait vite oublié...
+
+
+Elle se trompait pourtant.--Loti commençait à s'apercevoir lui aussi
+qu'il éprouvait pour elle un sentiment qui n'était plus banal.--Déjà
+il l'aimait un peu par le coeur...
+
+Il se souvenait de son frère Georges,--de celui que les Tahitiens
+appelaient Rouéri, qui avait emporté de ce pays d'ineffaçables
+souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-même.--Il
+semblait très possible à Loti que cette aventure, commencée au hasard
+par un caprice de Tétouara, laissât des traces profondes et durables sur
+sa vie tout entière...
+
+Très jeune encore, Loti avait été lancé dans les agitations de
+l'existence européenne; de très bonne heure il avait soulevé le voile
+qui cache aux enfants la scène du monde;--lancé brusquement, à seize
+ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un
+âge où d'ordinaire on commence à penser...
+
+Loti était revenu très fatigué de cette campagne faite si matin dans la
+vie,--et se croyait déjà fort blasé. Il avait été profondément écoeuré
+et déçu,--parce que, avant de devenir un garçon semblable aux autres
+jeunes hommes, il avait commencé par être un petit enfant pur et rêveur,
+élevé dans la douce paix de la famille; lui aussi avait été un petit
+sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule
+d'idées fraîches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rêver dans
+les bois d'Océanie, tout enfant il avait longtemps rêvé seul dans les
+bois du Yorkshire...
+
+Il y avait une foule d'affinités mystérieuses entre Loti et Rarahu, nés
+aux deux extrémités du monde.--Tous deux avaient l'habitude de
+l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes
+de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en
+silence, étendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient
+passionnément la rêverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et
+l'eau fraîche...
+
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre horizon...
+
+Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il était bien inutile de se
+préoccuper de l'avenir...
+
+
+
+
+
+XL
+
+
+On était charmé quand Rarahu chantait...
+
+Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraîches
+et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent
+produire de semblables.
+
+Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des
+autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus
+élevées de la gamme,--très compliquées toujours et admirablement
+justes...
+
+Il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur
+appelé _himéné_, lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d'un
+chef, et se faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes.--Rarahu
+en était un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix
+pure;--le choeur qui l'accompagnait était rauque et sombre; les
+hommes surtout y mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de
+rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutôt les
+sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.--
+L'ensemble avait une précision à dépiter les choristes du Conservatoire,
+et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent
+décrire...
+
+
+
+
+
+XLI
+
+
+...C'était l'heure de la tombée du jour; j'étais seul au bord de la mer,
+sur une plage du district d'Apiré.--Dans ce lieu isolé, j'attendais
+Taïmaha,--et j'éprouvais un sentiment singulier à l'idée que cette
+femme allait venir...
+
+Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les cocotiers et s'avança
+vers moi... C'était déjà la nuit; quand elle fut tout près, je
+distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de
+sauvagesse:
+
+--Tu es Taïmaha? lui dis-je...
+
+--Taïmaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district
+de Papetoaï; je viens de pêcher des porcelaines sur le récif, et du
+corail rose.--Veux-tu m'en acheter?...
+
+J'attendis encore là jusqu'à minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit
+jour la vraie Taïmaha était repartie pour son île; ma commission n'avait
+pas été faite; elle s'en était allée sans se douter que pendant
+plusieurs heures elle avait été attendue sur la plage par le frère de
+Rouéri...
+
+
+
+
+
+XLII
+
+LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_
+
+
+Taravao, 1872.
+
+"Mon bon frère John,
+
+"Le messager qui te portera cette lettre est chargé en même temps de te
+remettre une foule de présents que je t'envoie.--C'est d'abord un
+plumet, en queues de phaétons rouges, objet très précieux, don de mon
+hôte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier à trois rangs de petites
+coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de
+reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papéouriri avait mises
+hier sur ma tête à la fête de Taravao.
+
+"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui était un ami
+de mon frère; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral.
+
+"Il ne me manque que ta présence, frère, pour être absolument charmé de
+mon séjour à Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une
+idée de cette région ignorée qui s'appelle la presqu'île de Taravao: un
+coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques,
+dont les fruits et les fleurs jonchent un sol délicieux, tapissé
+d'herbes fines et de pervenches roses...
+
+"Là-dessous sont disséminées quelques cases en bois de citronnier, où
+vivent immobiles des Maoris d'autrefois; là-dessous on trouve la vieille
+hospitalité indigène: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure
+tressée et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de
+roseaux, des choeurs d'_himiné_, des chants et des danses.
+
+"J'habite seul une case isolée, bâtie sur pilotis, au-dessus de la mer
+et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je
+vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde à part qui est le
+monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les
+branchages compliqués des madrépores, circulent des milliers de petits
+poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu'à celles des
+pierres précieuses ou des colibris; des rouges de géranium, des verts
+chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits
+êtres bariolés de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de
+tout excepté forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la
+sieste, absorbé dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est
+presque inconnu, même aux naturalistes et aux observateurs.
+
+"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.--
+Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans
+l'obscurité sa grande voix sinistre, alors j'éprouve comme une sorte
+d'angoisse de la solitude, là, à la pointe la plus australe et la plus
+perdue de cette île lointaine,--devant cette immensité du Pacifique,-
+-immensité des immensités de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux
+rives mystérieuses du continent polaire.
+
+"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo,
+j'ai vu ce lac de Vaïria qui inspire aux indigènes une superstitieuse
+frayeur.--Une nuit nous avons campé sur ses bords. C'est un site
+étrange que peu de gens ont contemplé; de loin en loin quelques
+Européens y viennent par curiosité; la route est longue et difficile,
+les abords sauvages et déserts.--Figure-toi, à mille mètres de haut,
+une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des
+mornes hauts et sévères découpant leurs silhouettes aiguës dans le ciel
+clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un
+souffle de vent, ni un bruit, ni un être vivant, ni seulement un
+poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une
+race particulière descendaient la nuit des montagnes, et _battaient
+l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_."
+
+"...Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du mercredi, tu y verras
+la princesse Ariitéa; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude,
+et que j'espère la semaine prochaine danser avec elle au bal de la
+reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Faïmana ou Téria, tu
+pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tête...
+
+"Cher petit frère, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua,
+donner de mes nouvelles à la petite Rarahu, d'Apiré... Fais cela pour
+moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner à tous
+deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon
+coeur..."
+
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les
+nombreuses déesses de sa suite; elle n'avait même jamais entendu parler
+d'aucun de ces personnages de la mythologie polynésienne. La reine
+Pomaré seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris
+les noms de ces divinités d'autrefois et conservait dans sa mémoire les
+étranges légendes des anciens temps...
+
+... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne qui m'avaient
+frappé, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans équivalents dans
+nos langues d'Europe, étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me
+les expliquait avec une rare et singulière poésie.
+
+--Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, me disait-elle, tu
+apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles
+qui vivent à Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur
+ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des
+choses très effrayantes que tu ignores...
+
+En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui
+ne deviennent intelligibles qu'à la longue, quand on a vécu avec les
+indigènes, la nuit dans les bois, écoutant gémir le vent et la mer,
+l'oreille tendue à tous les bruits mystérieux de la nature.
+
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les
+oreilles des Maoris ignorent cette musique naïve qui, dans d'autres
+climats, remplit les bois de gaîté et de vie.
+
+Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les grandes fougères, rien
+ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le même silence étrange qui
+semble régner aussi dans l'imagination mélancolique des naturels.
+
+On voit seulement planer dans les gorges, à d'effrayantes hauteurs, le
+phaéton, un petit oiseau blanc qui porte à la queue une longue plume
+blanche ou rose.
+
+Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une touffe de ces
+plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de persévérance pour
+composer cet ornement aristocratique...
+
+
+
+
+
+XLV
+
+INQUALIFIABLE
+
+
+... Il est certaines nécessités de notre triste nature humaine qui
+semblent faites tout exprès pour nous rappeler combien nous sommes
+imparfaits et matériels--nécessités auxquelles sont soumises les
+reines comme les bergères,--"la garde qui veille aux barrières du
+Louvre, etc..."
+
+Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces situations pénibles,
+trois femmes entrent à sa suite dans certain réduit mystérieux dissimulé
+sous les bananiers...
+
+La première de ces initiées a mission de soutenir pendant l'opération la
+lourde personne royale. La deuxième tient à la main des feuilles de
+_bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraîches et les plus
+tendres... La troisième, qui commence son office lorsque les deux
+premières ont achevé le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier
+parfumée au santal (_monoï_), dont elle est chargée d'oindre les parties
+que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter
+ou endolorir...
+
+La séance levée,--le cortège rentre gravement au palais...
+
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+... Rarahu et Tiahoui s'étaient invectivées d'une manière extrêmement
+violente.--De leurs bouches fraîches étaient sorties pendant
+plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus
+enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le
+tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honnêteté").
+
+C'était la première dispute entre les deux petites, et cela amusait
+beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes étendues au bord du
+ruisseau du Fataoua riaient à gorge déployée et les excitaient:
+
+--Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c'est pour toi qu'on se
+dispute!...
+
+Le fait est que c'était pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement
+de jalousie contre Tiahoui, et là était l'origine de la discussion.
+
+Comme deux chattes qui vont se rouler et s'égratigner, les deux petites
+se regardaient blêmes, immobiles, tremblantes de colère:
+
+--_Tinito oufa!_ cria Tiahoui, à bout d'arguments, en faisant une
+allusion sanglante à la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!
+
+--_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait
+que son amie était venue toute petite d'une des plus lointaines îles
+Pomotous,--et que si Tiahoui elle-même n'était point cannibale,
+assurément on l'avait été dans sa famille.
+
+Des deux côtés l'injure avait porté, et les deux petites, se prenant aux
+cheveux, s'égratignèrent et de mordirent.
+
+On les sépara; elles se mirent à pleurer, et puis, Rarahu s'étant jetée
+dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par
+s'embrasser de tout leur coeur...
+
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le nez,--
+suivant une vieille habitude oubliée de la race maorie,--habitude qui
+lui était revenue de son enfance et de son île barbare; elle avait
+embrassé son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu,
+et en aspirant très fort.
+
+C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le
+baiser des lèvres leur est venu d'Europe...
+
+Et Rarahu, malgré ses larmes, eut encore en me regardant un sourire
+d'intelligence comique, qui voulait dire à peu près ceci:
+
+--Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de
+l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de même!...
+
+Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant
+d'après, tout était oublié.
+
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,--
+sur quelque pointe solitaire regardant l'immensité bleue, en quelque
+lieu choisi avec un goût mélancolique par des hommes des générations
+passées,--de loin en loin on rencontre les monticules funèbres, les
+grands tumulus de corail... Ce sont les _maraé_, les sépultures des
+chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment là-dessous se
+perd dans le passé fabuleux et inconnu qui précéda la découverte des
+archipels de la Polynésie.
+
+--Dans toutes les îles habitées par les Maoris, les _maraé_ se
+retrouvent sur les plages. Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui
+ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les
+Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre
+de fer est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste; le vent de la
+mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides...
+Ces tumulus restés blancs, malgré les années, de la blancheur du corail,
+et surmontés de grands arbres noirs, évoquent les souvenirs de la
+terrible religion du passé; c'étaient aussi les autels où les victimes
+humaines étaient immolées à la mémoire des morts.
+
+--Tahiti, disait Pomaré, était la seule île où, même dans les plus
+anciens temps, les victimes n'étaient pas mangées après le sacrifice; on
+faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enlevés de
+leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et servis à la reine,--
+horrible prérogative de la souveraineté. (_Recueilli de la bouche de
+Pomaré_.)
+
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, exerçait une industrie tellement
+originale que dans notre Europe, si féconde en inventions de tous
+genres, on n'a certes encore rien imaginé de semblable.
+
+Il était fort vieux, ce qui en Océanie n'est pas chose commune; de plus
+il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares là-
+bas. Aux îles Marquises la barbe blanche est une denrée presque
+introuvable qui sert à fabriquer des ornements précieux pour la coiffure
+et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont
+soigneusement entretenus et conservés pour l'exploitation en coupes
+réglées de cette partie de leur personne.
+
+Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, et l'expédiait
+à Hivaoa, la plus barbare des îles Marquises, où elle se vendait au prix
+de l'or.
+
+
+
+
+
+L
+
+
+...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tête de
+mort que je tenais sur mes genoux.
+
+Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des
+grands bois de fer. C'était le soir, dans le district perdu de Papenoo;
+le soleil plongeait lentement dans le grand Océan vert, au milieu d'un
+étonnant silence de la nature.
+
+Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'était la
+veille d'un départ; le _Rendeer_ allait s'éloigner pour un temps, et
+visiter au nord l'archipel des Marquises.
+
+Rarahu, sérieuse et recueillie, était plongée dans une de ses rêveries
+d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. Un moment
+elle avait été illuminée de lumière dorée, et puis, le radieux soleil
+s'étant abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette
+svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...
+
+Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet objet lugubre qui était
+posé là sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les
+Polynésiens, était un horrible épouvantail.
+
+On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son esprit inculte une
+foule d'idées nouvelles,--sans qu'elle pût leur donner une forme
+précise...
+
+Cette tête devait être fort ancienne; elle était presque fossile,--et
+teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres
+et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte
+aussi loin...
+
+--Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit
+qu'imparfaitement par le mot _épouvantable_,--parce qu'il désigne là-
+bas cette terreur particulièrement sombre qui vient des spectres ou des
+morts...
+
+--Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crâne? demandai-je
+à Rarahu...
+
+Elle répondit en montrant du doigt la bouche édentée:
+
+--C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...
+
+
+... Il était une heure très avancée de la nuit quand nous fûmes de
+retour à Apiré, et Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des
+frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a absolument rien à
+redouter, ni des plantes, ni des bêtes, ni de hommes; où l'on peut
+n'importe où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les
+indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes...
+
+Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu
+tenait ma main serrée dans la sienne, et chantait des _himéné_ pour se
+donner du courage...
+
+Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut très pénible à
+traverser...
+
+Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrière,
+--procédé peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protégée
+ainsi, et plus sûre de n'être point traîtreusement saisie aux cheveux
+par la tête de mort couleur brique...
+
+Il faisait une complète obscurité dans ce bois, et on y sentait une
+bonne odeur répandue par les plantes tahitiennes. Le sol était jonché de
+grandes palmes desséchées qui craquaient sous nos pas. On entendait en
+l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son métallique des
+feuilles qui se froissent; on entendait derrière les arbres des rires de
+Toupapahous; et à terre, c'était un grouillement repoussant et horrible:
+la fuite précipitée de toute une population de crabes bleus, qui à notre
+approche se hâtaient de rentrer dans leurs demeures souterraines...
+
+
+
+
+
+LI
+
+
+...Le lendemain fut une journée d'adieux fort agitée...
+
+Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était revenue à Tahiti,
+m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par
+l'intermédiaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Fareüte
+à la tombée de la nuit...
+
+Quand, à l'heure fixée, j'arrivai dans ce lieu isolé, j'aperçu une femme
+immobile qui semblait attendre, la tête couverte d'un épais voile
+blanc...
+
+Je m'approchai et j'appelai: Taïmaha!--La femme voilée me laissa
+plusieurs fois répéter ce nom sans répondre; elle détournait la tête, et
+riait sous les plis de la mousseline...
+
+J'écartai le voile et découvris la figure connue de Faïmana, qui se
+sauva en éclatant de rire...
+
+Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amenée dans
+cet endroit où elle était vexée de m'avoir rencontré; elle n'avait
+jamais entendu parler de Taïmaha, et ne put me donner sur elle aucun
+renseignement...
+
+Force me fut de remettre à mon retour une tentative nouvelle pour la
+voir; il semblait que cette femme fût un mythe, ou qu'une puissance
+mystérieuse prit plaisir à nous éloigner l'un de l'autre, nous réservant
+pour plus tard une entrevue plus saisissante...
+
+Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu
+vinrent à l'heure des dernières étoiles m'accompagner jusqu'à la
+plage...
+
+Rarahu pleura abondamment,--bien que la durée du voyage du _Rendeer_
+ne dût pas dépasser un mois; elle avait le pressentiment peut-être que
+le temps délicieux que nous venions de passer tous deux ne se
+retrouverait plus...
+
+L'idylle était finie... Contre nos prévisions humaines, ces heures de
+paix et de frais bonheur écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en
+étaient allées pour ne plus revenir...
+
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+I
+
+HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN
+
+(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas très long.)
+
+
+Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée de pénitencier et de
+déportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette idée
+fâcheuse. Depuis longues années, les condamnés ont quitté ce beau pays,
+et l'inutile ruine.
+
+Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette île appartient depuis cette époque
+à la France; entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de la Société
+et des Pomotous, elle a perdu son indépendance en même temps que ces
+archipels abandonnaient volontairement la leur.
+
+Taïohaé, capitale de l'île, renferme une douzaine d'Européens, le
+gouverneur, le pilote, l'évêque-missionnaire,--les frères,--quatre
+soeurs qui tiennent une école de petites filles,--et enfin quatre
+gendarmes.
+
+Au milieu de tout ce monde, la reine dépossédée, dépouillée de son
+autorité, reçoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus
+la ration des soldats pour elle et sa famille.
+
+Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois Taïohaé comme point
+de relâche, et ce pays était exposé à leurs vexations; des matelots
+indisciplinés se répandaient dans les cases indigènes et y faisaient un
+grand tapage.
+
+Aujourd'hui, grâce à la présence imposante des quatre gendarmes, ils
+préfèrent s'ébattre dans les îles voisines.
+
+Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, mais de récentes
+épidémies d'importation européenne les ont plus que décimés.
+
+La beauté de leurs formes est célèbre, et la race des îles Marquises est
+réputée une des plus belles du monde.
+
+Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer à ces visages singuliers
+et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse
+et si parfaite, ont les traits durs, comme taillés à coups de hache, et
+leur genre de beauté est en dehors de toutes les règles.
+
+Elles ont adopté à Taïohaé les longues tuniques de mousseline en usage
+à Tahiti; elles portent les cheveux à moitié courts, ébouriffés, crêpés,
+--et se parfument au santal.
+
+Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes féminins sont extrêmement
+simplifiés...
+
+Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur
+paraissant un vêtement tout à fait convenable.
+
+Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis;--mais, par une
+fantaisie bizarre, ces dessins sont localisés sur une seule moitié du
+corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moitié reste blanche, ou
+peu s'en faut.
+
+Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un
+grand air de sauvagerie, en faisant étrangement ressortir le blanc des
+yeux et l'émail poli des dents.
+
+Dans les îles voisines, rarement en contact avec les Européens, toutes
+les excentricités des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi
+que les dents enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire
+attachées aux oreilles.
+
+Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, encaissée dans de hautes
+et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentées.--Une
+épaisse verdure est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide;
+c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, d'essences utiles ou
+précieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchés sur leurs tiges
+flexibles, balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de ces
+forêts.
+
+Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement
+disséminées le long de l'avenue ombragée qui suit les contours de la
+plage.
+
+Derrière cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boisés
+conduisent à la montagne. L'intérieur de l'île, cependant, est tellement
+enchevêtré de forêts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y
+passe,--et les communications entre les différentes baies se font par
+mer, dans les embarcations des indigènes.
+
+C'est dans la montagne que sont perchés les vieux cimetières maoris,
+objet d'effroi pour tous et résidence des terribles Toupapahous...
+
+Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les agitations
+incessantes de notre existence européenne sont tout à fait inconnues à
+Nuka-Hiva. Les indigènes passent la plus grande partie du jour accroupis
+devant leurs cases, dans une immobilité de sphinx. Comme les Tahitiens,
+ils se nourrissent des fruits de leurs forêts, et tout travail leur est
+inutile... Si, de temps à autre, quelques-uns s'en vont encore pêcher
+par gourmandise, la plupart préfèrent ne pas de donner cette peine.
+
+Le _popoï_, un de leurs mets raffinés, est un barbare mélange de fruits,
+de poissons et de crabes fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est
+inqualifiable.
+
+L'anthropophagie, qui règne encore dans une île voisine, Hivaoa (ou la
+Dominique), est oubliée à Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts
+des missionnaires ont amené cette heureuse modification des coutumes
+nationales; à tout autre point de vue cependant, le christianisme
+superficiel des indigènes est resté sans action sur leur manière de
+vivre, et la dissolution de leurs moeurs dépasse toute idée...
+
+On trouve encore entre les mains des indigènes plusieurs images de leur
+dieu.
+
+C'est un personnage à figure hideuse, semblable à un embryon humain.
+
+La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le manche de son
+éventail.
+
+
+
+
+
+II
+
+PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI
+
+(Apportée aux Marquises par un bâtiment baleinier.)
+
+
+Apiré, le 10 mai 1872
+
+O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri, je te salue par le vrai
+Dieu.
+
+Mon coeur est très triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne
+te vois plus.
+
+Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri, quand cette lettre te
+parviendra, de m'écrire, pour me faire connaître tes pensées, afin que
+je sois contente. Il est arrivé peut-être que ta pensée s'est détournée
+de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laissé leurs
+femmes.
+
+Il n'y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si ce n'est pourtant que
+Turiri, mon petit chat très aimé, est fort malade, et sera peut-être
+absolument mort quand tu reviendras.
+
+J'ai fini mon petit discours.
+
+Je te salue,
+
+RARAHU.
+
+
+
+
+
+III
+
+LA REINE VAÉKÉHU
+
+
+... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on arrive, près d'un
+ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians,
+développé dans des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur
+la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournées comme des
+reptiles, on trouve des femmes assises, vêtues le plus souvent de
+tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du
+cuivre. Leur figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent
+venir avec une expression de sauvage ironie.
+
+Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et
+silencieuses comme des idoles...
+
+C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et ses suivantes.
+
+Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et
+hospitalières; elles sont charmées si un étranger prend place près
+d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges.
+
+Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent
+alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de
+la dernière guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et
+accentuent chaque mot d'une manière originale. Les batailles où plus de
+milles hommes sont engagés excitent leur sourire incrédule; la grandeur
+de nos armées dépasse leurs conceptions...
+
+L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur
+suffisent, leur curiosité est satisfaite, et la réception terminée, la
+cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour réveiller
+l'attention, on ne prend plus garde à vous...
+
+
+La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est
+située dans un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.
+
+Mais au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre
+case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle
+encore l'élégance de cette architecture primitive.
+
+Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique
+bois des îles soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de
+l'édifice sont formées de branches de citronnier choisies entre mille,
+droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont liés entre eux par
+des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposés de manière à
+former des dessins réguliers et compliqués.
+
+Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures
+d'immobilité et de repos, en regardant sécher leurs filets à l'ardeur du
+soleil.
+
+Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un
+mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est
+impénétrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque
+chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie
+qui s'en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe?...
+
+Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir:
+peut-être cette inévitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout
+porte à croire qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais
+songé...
+
+
+Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs
+éditions de son portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner
+plus à loisir.
+
+Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier
+silence, conserve encore une certaine grandeur...
+
+
+
+
+
+IV
+
+VAÉKÉHU A L'AGONIE
+
+
+Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier
+boisé qui mène à la montagne, les suivantes m'appelèrent.
+
+Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait
+mourir.
+
+Elle avait reçu l'extrême-onction de l'évêque missionnaire.
+
+Vaékéhu--étendue à terre--tordait ses bras tatoués avec toutes les
+marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour
+d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des
+gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui
+exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter).
+
+On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi
+saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre
+qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme
+révélait une poésie inconnue pleine d'une amère tristesse...
+
+Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus
+revenir, et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux
+rois tatoués ses ancêtres.
+
+Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et
+quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme, et
+l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur...
+
+
+
+
+
+V
+
+FUNÈBRE
+
+
+Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai 1872.
+
+Il était nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de
+Papeete, le 1er juin, à huit heures du soir.
+
+Quand je mis pied à terre dans l'île délicieuse, une jeune femme qui
+semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit:
+
+--Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle t'attend à
+Apiré où elle m'a chargée de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine
+est morte la semaine passée; son père Tahaapaïru est mort ce matin, et
+elle est restée auprès de lui avec les femmes d'Apiré pour la veillée
+funèbre.
+
+"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions
+souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du
+soleil, dès qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le
+_Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et
+c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre.
+
+Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par
+des chemins détrempés; il était tombé tout le jour une des dernières
+grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'épais nuages
+noirs.
+
+Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée depuis quinze jours
+avec un jeune Tahitien nommé Téharo; elle avait quitté le district
+d'Apiré pour habiter avec son mari celui de Papéuriri, situé à deux
+jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille
+rieuse et légère que j'avais connue. Elle causait gravement, on la
+sentait plus femme et plus posée.
+
+Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme
+un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches
+mouillées sur nos têtes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau.
+
+Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui
+renfermait la cadavre de Tahaapaïru.
+
+Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite amie, était ovale,
+basse comme toutes les cases tahitiennes, et bâtie sur une estrade en
+gros galets noirs. Les murailles en étaient faites de branches minces de
+bourao, placées verticalement et laissant des vides entre elles, comme
+les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines
+immobiles, dont la lampe agitée par le vent déplaçait les ombres
+fantastiques.
+
+Au moment où je franchissais le seuil funèbre, Tiahoui me repoussa
+brusquement à droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort
+qui débordaient à gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,--
+un frisson me parcourut le corps, et je détournai la tête pour ne les
+point voir.
+
+Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang le long du mur--et, au
+milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et
+sombre...
+
+Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut à moi et
+m'entraîna dehors...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Nous nous étions embrassés longuement, en nous serrant dans nos bras
+enlacés, et puis nous nous étions assis tous deux sur la mousse humide,
+près de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus à avoir
+peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts.
+
+Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait décidé de quitter le
+lendemain le toit de pandanus où ses vieux parents venaient de mourir.
+
+--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce était comme un
+souffle à mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une
+case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frère Rouéri et
+Taïmaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très heureux, et
+auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien à redire. Je n'ai
+plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais même
+qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvés si bien de cette
+existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...
+
+Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme
+tout-puissant de volupté et de nonchalance; et c'est pour cela que je le
+redoutais un peu...
+
+Cependant, une à une, les femmes de la veillée funèbre étaient sorties
+sans bruit et s'en étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se faisait
+fort tard...
+
+--Maintenant, rentrons, dit-elle...
+
+
+Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes devant, tous
+deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y avait plus auprès du mort
+qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait à demi-voix
+avec elle-même. Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit:
+
+--"A parahi oé!" (Assieds-toi!)
+
+Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indécise
+d'une lampe indigène.--Ses yeux et sa bouche étaient à demi ouverts;
+sa barbe blanche avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen
+sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, qui avaient
+depuis longtemps la rigidité de la momie, étaient tendus droits de
+chaque côté de son corps;--ce qui surtout était saillant dans cette
+tête morte, c'étaient les traits caractéristiques de la race
+polynésienne, l'étrangeté maorie.--Tout le personnage était le type
+idéal du Toupapahou...
+
+Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur le mort; elle
+frissonna et détourna la tête.--La pauvre petite se raidissait contre
+la terreur; elle voulait rester quand même auprès de celui qui avait
+entouré de quelques soins son enfance.--Elle avait sincèrement pleuré
+la vieille Huamahine, mais ce vieillard glacé n'avait guère fait pour
+elle que la _laisser croître_; elle ne lui était attachée que par un
+sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui était là ne
+lui inspirait plus qu'une immense horreur...
+
+... La vieille parente de Tahaapaïru s'était endormie.--La pluie
+tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des
+bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.--
+Les Toupapahous étaient là dans le bois, se pressant autour de nous,
+pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau
+personnage, qui depuis le matin était des leurs. On s'attendait à toute
+minute à voir entre les barreaux passer leurs mains blêmes...
+
+--Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais
+morte de frayeur...
+
+
+... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa main dans les
+miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au moment où les premières lueurs
+du jour se mirent à filtrer à travers les barreaux de sa demeure.--
+Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête délicieuse, amaigrie et
+triste, appuyée sur mon épaule.--Je l'étendis tout doucement sur des
+nattes, et m'en allai sans bruit...
+
+Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, et qu'à cette
+heure je pouvais sans danger la quitter...
+
+
+
+
+
+VII
+
+INSTALLATION
+
+
+... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, dans une des
+avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, était une
+petite case fraîche et isolée.--Elle était bâtie au pied d'une touffe
+de cocotiers si hauts, qu'on eût dit là-dessous une habitation
+lilliputienne.--Elle avait sur la rue une véranda que garnissaient des
+guirlandes de vanille.--Derrière était un enclos, fouillis de mimosas,
+de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient
+tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres et jusque dans les
+appartements.--Tout le jour on était à l'ombre dans ce recoin, et le
+calme n'y était jamais troublé.
+
+Là, huit jours après la mort de son père adoptif, Rarahu vint s'établir
+avec moi.
+
+C'était son rêve accompli.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+MUO-FARÉ
+
+
+Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande
+réception chez nous: c'était le _muo-faré_ (la consécration du logis).-
+-Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un thé.--Les convives
+étaient nombreux, et deux Chinois avaient été enrôlés pour la
+circonstance, gens habiles à composer des pâtisseries fines, au
+gingembre,--et à construire des pièces montées d'un aspect
+fantastique.
+
+Au nombre des invités étaient d'abord John, mon frère John, qui passait
+au milieu des fêtes de là-bas comme une belle figure mystique,
+inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de
+son coeur, ni le côté vulnérable de sa pureté de néophyte.
+
+Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus
+jeune fils de Pomaré,--et deux autres initiés du _Rendeer_.--Et puis
+toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria,
+Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, jusqu'à la noire Tétouara.
+
+Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes,
+maintenant qu'elle allait en maîtresse leur faire les honneurs du logis;
+--absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc
+d'Orléans.
+
+Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, à onze heures,
+la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline,
+couronnées de fleurs, buvant gaîment du thé, des sirops, de la bière,
+croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des _himéné_.
+
+Dans le courant de la soirée, il se produisit un incident bien
+regrettable, au point de vue du décorum anglais. Le grand chat de
+Rarahu, apporté le matin même d'Apiré et qu'on avait par prudence
+enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table,
+effaré, poussant des cris de désespoir, chavirant les tasses et sautant
+aux vitres.
+
+Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le réintégra dans son
+armoire.--L'incident fut clos de cette manière et, quelques jours plus
+tard, ce même Turiri, complètement apprivoisé, devint un chat citadin,
+des mieux éduqués et des plus sociables.
+
+
+A ce souper sardanapalesque, Rarahu était déjà méconnaissable; elle
+portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à
+traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez
+elle avec aisance et grâce,--s'embrouillant un peu par instants, et
+rougissant après, mais toujours charmante.--On me complimentait sur
+ma maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la première, disaient:
+"Merahi menehenehé!" (Qu'elle est jolie!) John était un peu sérieux, et
+lui souriait tout de même avec bienveillance.--Elle rayonnait de
+bonheur; c'était son entrée dans le monde des jeunes femmes de Papeete,
+entrée brillante qui dépassait tout ce que son imagination d'enfant
+avait pu concevoir et désirer.
+
+C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite
+plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait de tomber comme bien
+d'autres dans l'atmosphère malsaine et factice où elle allait languir et
+se faner.
+
+
+
+
+
+IX
+
+JOURS ENCORE PAISIBLES
+
+
+Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des énormes cocotiers qui
+ombrageaient notre demeure.
+
+Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir la barrière du
+jardin de la reine; et là, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas,
+prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la
+fraîcheur de ces matinées si pures de Tahiti.
+
+Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les
+filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure du repas de midi.--
+Le dîner de Rarahu était toujours très frugal; comme autrefois à Apiré,
+elle se contentait des fruits cuits de l'arbre-à-pain, et de quelques
+gâteaux sucrés que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.
+
+Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journées.--
+Ceux-là qui ont habité sous les tropiques connaissent ce bien-être
+énervant du sommeil de midi.--Sous la véranda de notre demeure, nous
+tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de longues heures à
+rêver ou à dormir, au bruit assoupissant des cigales.
+
+Dans l'après-midi, c'était généralement l'amie Téourahi que l'on voyait
+arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'était fait
+initier aux mystères de l'écarté, aimait passionnément, comme toutes les
+Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises
+l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et
+sérieuses, absolument captivées par les trente-deux petites figures
+peintes qui glissaient entre leurs doigts.
+
+Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif.--Rarahu
+m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, où nous
+fouillions l'eau tiède et bleue, à la recherche de madrépores rares ou
+de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous
+les broussailles d'orangers et de gardénias, des coquilles qui
+séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, mêlant leur ramure
+compliquée aux herbes et aux pervenches roses...
+
+C'était là cette vie exotique, tranquille et ensoleillée, cette vie
+tahitienne telle que jadis l'avait menée mon frère Rouéri, telle que je
+l'avais entrevue et désirée, dans ces étranges rêves de mon enfance qui
+me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps
+s'écoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille
+petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui
+forment à la longue des réseaux dangereux, des voiles sur le passé, la
+patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on
+ne s'échappe plus...
+
+
+... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait différentes
+petites voix d'oiseau, tantôt stridentes, tantôt douces comme des voix
+de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme.--
+Elle était restée un des premiers sujets du choeur d'_himéné_ d'Apiré...
+
+De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment
+d'une poésie contemplative et rêveuse; elle traduisait ses conceptions
+originales par des chants; elle composait des _himéné_ dont le sens
+vague et sauvage resterait inintelligible pour des Européens auxquels on
+chercherait à les traduire.--Mais je trouvais à ces chants bizarres un
+singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'élevaient
+doucement dans le grand silence des midis d'Océanie...
+
+Quand venait le soir, Rarahu s'occupait généralement de préparer ses
+couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait
+elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en
+fabriquer de très extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de
+vraies fleurs combinées ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs
+nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes
+d'une grâce artificielle et chinoise...
+
+Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur ambrée, étaient toujours
+employées à profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui
+étaient le principal luxe de Rarahu.
+
+Un autre objet de parure, plus _habillé_ que la simple couronne de
+fleurs, était la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche
+comme la paille de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec
+une délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le
+_reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui complétait cette coiffure des
+fêtes, et s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent...
+
+Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et
+impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du
+coeur des cocotiers.
+
+La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que ses grands cheveux
+étaient dénoués, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions
+circuler avec la foule devant les échoppes illuminées des marchands
+chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de
+lune, autour des danseuses de _upa-upa_.
+
+De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mêlait
+rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, était réputée partout
+pour une petite fille très sage...
+
+C'était encore pour nous deux une époque de tranquille bonheur, et
+cependant ce n'étaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante
+gaîté des bois de Fataoua...
+
+C'était quelque chose de plus troublé et de plus triste.--Je l'aimais
+davantage, parce qu'elle était seule au monde, parce que pour le peuple
+de Papeete elle était ma femme.--Les habitudes douces de la vie à deux
+nous unissaient plus étroitement chaque jour, et cependant cette vie qui
+nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se
+dénouer bientôt par le départ et la séparation...
+
+... Séparation des séparations, qui mettrait entre nous les continents
+et les mers, et l'épaisseur effroyable du monde...
+
+
+
+
+
+X
+
+
+...Il avait été décidé que nous irions ensemble rendre une visite à
+Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était
+promis une grande joie de ce voyage.
+
+Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes à pied tous deux,
+emportant sur l'épaule notre léger bagage de Tahitiens: une chemise
+blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour
+Rarahu...
+
+On voyage dans cet heureux pays comme on eût voyagé aux temps de l'âge
+d'or, si les voyages eussent été inventés à cette époque reculée...
+
+Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent;
+l'hospitalité vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans
+toute l'île il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons
+européens; encore sont-ils fort rares, et à peu près localisés dans la
+ville de Papeete...
+
+Notre première étape fut à Papara, où nous arrivâmes au coucher du
+soleil, après une journée de marche; c'était l'heure où les pêcheurs
+indigènes revenaient du large dans leurs minces pirogues à balancier;
+les femmes du district les attendaient groupées sur la plage, et nous
+n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un gîte. L'une après
+l'autre, les pirogues effilées abordaient sous les cocotiers; les
+rameurs nus battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et
+sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons
+antiques; cela était vivant et original, simple et primitif comme une
+scène des premiers âges du monde...
+
+Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en route...
+
+Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous
+suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'où la vue
+dominait toute l'immensité de la mer;--çà et là des îlots bas,
+couverts d'une végétation invraisemblable; des pandanus à la physionomie
+antédiluvienne; des bois qu'on eût dit échappés de la période éteinte du
+Lias.--Un ciel lourd et plombé comme celui des âges détruits; un
+soleil à demi voilé, promenant sur le Grand Océan morne de pâles
+traînées d'argent...
+
+De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de
+chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés à suivre dans un
+demi-sommeil leurs rêveries éternelles; des vieillards tatoués, au
+regard de sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi d'étrange et
+de sauvage qui jetait l'imagination dans des régions inconnues..
+
+Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades polynésiennes, qui
+semblent les restes oubliés des races primitives; qui vivent là-bas
+d'immobilité et de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au
+contact des races civilisées, et qu'un siècle prochain trouvera
+probablement disparues.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un
+moment de surprise et d'admiration...
+
+Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la
+montagne comme une porte d'église, et qui était toute pleine de petits
+oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, à
+l'intérieur, tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles
+voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et
+s'excitant les unes les autres à crier et à chanter.
+
+Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures étaient des
+_varué_, des esprits, des âmes de trépassés; pour Rarahu ce n'était plus
+qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant
+vu, c'était encore quelque chose de nouveau et de charmant, et
+volontiers elle fût restée là, en extase, à les entendre, à les imiter.
+
+Un pays idéal à son avis eût été un pays rempli d'oiseaux où tout le
+jour, dans les branches, on les eût entendus chanter.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papéuriri, nous
+nous arrêtâmes dans un village bizarre construit par des sauvages
+arrivés de la Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin Téharo et
+Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut
+extrême et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se
+retrouvent sont tout à fait dans le caractère tahitien.
+
+Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le premier quartier
+de leur lune de miel, chose fort douce en Océanie comme ailleurs; bien
+gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du
+terme.
+
+Leur case était propre et soignée, classique d'ailleurs, dans ses
+moindres détails.--Nous y trouvâmes un grand lit qui nous était
+préparé, recouvert de nattes blanches, et entouré de rideaux indigènes
+faits de l'écorce distendue et assouplie du mûrier à papier.
+
+On nous fit grande fête à Papéuriri, et nous y passâmes quelques
+journées délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et dans
+l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour nous égayer, la solitude et
+la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au
+loin le son plaintif des flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des
+trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la
+patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.
+
+Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels
+tout le village était convié: des menus très particuliers, des petits
+cochons rôtis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au
+dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himéné_.
+
+J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vêtu
+simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empêchait
+qu'à certains moments je ne me prisse pour un indigène, et je me
+surprenais à souhaiter parfois en être réellement un; j'enviais le
+tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Téharo; dans ce milieu qui
+était le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-même, plus naturelle et
+plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apiré
+reparaissait avec toute sa naïveté délicieuse, et pour la première fois
+je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre
+avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque district bien
+perdu, dans quelqu'une des îles les plus lointaines et les plus ignorées
+des domaines de Pomaré;--à être oublié de tous et mort pour le monde;
+--à la conserver là telle que je l'aimais, singulière et sauvage, avec
+tout ce qu'il y avait en elle de fraîcheur et d'ignorance.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ce fut une des belles époques de Papeete que l'année 1872. Jamais on n'y
+vit tant de fêtes, de danses et d'_amuramas_.
+
+Chaque soir, c'était comme un vertige.--Quand la nuit tombait les
+Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; les coups précipités du
+tambour les appelaient à la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux
+dénoués, le torse à peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les
+danses, affolées et lascives, duraient souvent jusqu'au matin.
+
+Pomaré se prêtait à ces saturnales du passé, que certain gouverneur
+essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui
+s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et
+tous les expédients étaient bons pour la distraire.
+
+C'était le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces
+fêtes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La
+reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair
+de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'étendre sur des nattes.
+
+Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un
+chant en choeur, rapide et frénétique;--chacune d'elles à son tour
+exécutait une figure; le pas et la musique, lents au début,
+s'accéléraient bientôt jusqu'au délire, et, quand la danseuse épuisée
+s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre
+s'élançait à sa place, qui la surpassait en impudeur et en frénésie.
+
+Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et
+rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées d'extravagantes couronnes
+de datura, ébouriffées comme des folles, elles dansaient sur un rythme
+plus saccadé et plus bizarre,--mais d'une manière si charmante aussi,
+qu'entre les deux on ne savait ce que l'on préférait.
+
+Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui brûlaient le sang,
+mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes
+femmes, laissant tomber sur ses épaules les masses lourdes de ses
+cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures,
+elle restait assise auprès de moi sur les marches du palais, captivée et
+silencieuse.
+
+Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre case, comme
+grisés de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles à toutes sortes de
+sensations étranges.
+
+Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une autre créature. La upa-upa
+réveillait au fond de son âme inculte le volupté fiévreuse et la
+sauvagerie.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille
+appelées _tapa_.--Les siennes, qui étaient longues et traînantes,
+avaient une élégance presque européenne.
+
+Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de
+corsage, certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une
+petite personne civilisée et coquette.
+
+Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et
+fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond,
+plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de
+feuilles naturelles ou de fleurs.
+
+Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, en vivant de la vie citadine.
+Sans le léger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient
+et que moi j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche.--Et
+cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets
+fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore
+la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amérique.
+
+Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus
+comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du
+gouvernement, la reine me disait en me tendant la main:
+
+--Loti, comment va Rarahu?
+
+Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de
+la colonie s'informaient de son nom; à première vue même, on était
+captivé par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables
+cheveux.
+
+Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et
+plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle
+bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la
+reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.
+
+Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle,
+et j'avais peine à suivre l'évolution de son intelligence.--Elle était
+assez civilisée déjà pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",--
+pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien à
+copier la manière des femmes blanches.
+
+Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de
+l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi
+ardente et mystique; son coeur était rempli de contradictions, on y
+trouvait les sentiments les plus opposés, confondus et pêle-mêle; elle
+n'était jamais deux jours de suite la même créature.
+
+Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient
+fausses et enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à
+toute cette incohérence de ses idées et de ses conceptions.
+
+Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec
+amour vers tout ce qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais
+un mot ni un doute de ma part ne venaient ébranler sa confiance naïve
+dans l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle ne fût que ma
+maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme.
+
+Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous;
+quelques amis européens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial français,
+nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait
+bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien;
+mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux
+qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la
+distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes
+égards qu'une femme blanche.
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_
+qui est au tahitien pur ce que le _petit-nègre_ est au français;--mais
+je commençais aussi à m'exprimer sans embarras au moyen des mots
+corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomaré consentait à
+tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes à
+m'aider dans l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera plus:
+Rarahu et la reine.
+
+La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me reprenait avec
+intérêt, charmée de me voir étudier et aimer cette langue destinée à
+disparaître.
+
+Je trouvais plaisir à l'interroger sur les légendes, les coutumes et les
+traditions du passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et
+rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges récits sur les temps
+anciens, sur ces temps mystérieux et oubliés que les Maoris appellent:
+_la nuit_.
+
+Le mot _po_, en tahitien, désigne en même temps la nuit, l'obscurité et
+les époques légendaires dont les vieillards ne se souviennent plus.
+
+
+
+
+
+XVI
+
+LA LÉGENDE DES POMOTOUS
+
+(Racontée par la reine Pomaré.)
+
+
+"Les îles _Pomotous_ (îles de la nuit ou îles soumises), nom que nous
+avons changé aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de
+_Tuamotous_ (îles éloignées), renferment encore aujourd'hui, tu le sais,
+de pauvres cannibales.
+
+"Elles furent peuplées les dernières de toutes les îles de nos
+archipels. Des génies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort
+la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait
+approcher. A une époque for reculée, ils furent battus et détruits par
+le dieu Taaroa.
+
+"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter
+les Pomotous."
+
+
+
+
+
+XVII
+
+LÉGENDE DES LUNES
+
+
+"La légende océanienne rapporte que jadis cinq lunes étaient au ciel,
+au-dessus du Grand Océan. Elles avaient des visages humains, plus
+accusés que la lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers
+hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête pour les fixer
+étaient pris de folies étranges.--Le grand dieu Taaroa se mit à les
+conjurer. Alors elles s'agitèrent;--on les entendit chanter ensemble
+dans l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles
+chantaient des chants magiques en s'éloignant de la terre; mais sous la
+puissance de Taaroa, elles commencèrent à trembler, furent prises de
+vertige, et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan qui s'ouvrit
+en bouillonnant pour les recevoir.
+
+"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de Bora-Bora, Emeo,
+Huahine, Raïatéa et Toubouai-Manou."
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la véranda du palais.
+C'était un peu avant les scènes atroces qui le firent enfermer de
+nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle
+petite fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains
+terribles. Et la vieille reine les considérait tous deux, avec une
+expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse.
+
+La petite princesse était fort triste aussi; elle tenait à la main un
+oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de
+larmes.
+
+C'était un oiseau chanteur, bête peu connue à Tahiti, rareté qu'on lui
+avait rapportée d'Amérique, et dont la possession lui avait causé une
+joie très grande.
+
+--Loti, dit-elle, _l'amiral à cheveux blancs_ nous a prévenus que ton
+navire irait bientôt à la terre de Californie (_i te fenua California_).
+
+Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu m'apportes une très grande
+quantité d'oiseaux, une cage entièrement pleine: et je les ferai
+s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai
+grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui
+chantent...
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les
+villages sont tous disséminés le long des plages, et le centre est
+désert.
+
+Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes.
+Ce sont des régions sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles
+montagnes et où règne un éternel silence. Dans les vallées étrangement
+encaissées du centre, la nature est sombre et imposante; de grands
+mornes surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans l'air;
+on est là comme au pied de cathédrales fantastiques, dont les flèches
+accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le
+vent alizé promène sur la grande mer sont arrêtés au vol; ils viennent
+s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosée, ou
+retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes épaisses et
+tièdes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltérable
+fraîcheur, des mousses inconnues et d'étonnantes fougères.
+
+En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la
+cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous du vieux monde, troublant de
+son grand bruit monotone cette nature si profondément calme et
+silencieuse.
+
+A environ mille mètres plus haut que la case abandonnée de Huamahine et
+Tahaapaïru, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les
+rochers, on arrive à cette cascade célèbre en Océanie, que Tiahoui et
+Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter.
+
+Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation à Papeete, et nous
+y fîmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs.
+
+En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents
+morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume déjà
+effondré de son ancienne demeure et regarda en silence les objets
+familiers que le temps et les hommes avaient encore laissés à leur
+place. Rien n'avait été dérangé dans cette case ouverte, depuis le jour
+où en était parti le corps de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient
+encore là, avec les banquettes grossières, les nattes et la lampe
+indigène pendue au mur; Rarahu n'avait emporté avec elle que la grosse
+Bible des deux vieillards.
+
+Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans la vallée par des
+sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de forêt vierge encaissés
+dans les rochers.
+
+Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes près de nous le bruit
+sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge
+obscure où le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se
+précipite de trois cents mètres de haut dans le vide.
+
+Au fond de ce gouffre, c'était un vrai enchantement:
+
+Des végétations extravagantes s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes,
+trempées par un déluge perpétuel; le long des parois verticales et
+noires, s'accrochaient des lianes, des fougères arborescentes, des
+mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, émiettée,
+pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse
+échevelée et furieuse.
+
+Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif,
+qu'elle avait mis des siècles à creuser et à polir; et puis se reformait
+en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure.
+
+Une fine poussière d'eau était répandue comme un voile sur toute cette
+nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un
+puits, et la tête des grands mornes à moitié perdus dans des nuages
+sombres.
+
+Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation éternelle, au
+milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant;
+--rien que la matière inerte suivant depuis des âges incalculables
+l'impulsion donnée au commencement du monde.
+
+Nous prîmes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en
+serpentant sur la montagne.
+
+Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres
+séculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdâtres,
+polis comme d'énormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient
+partout, et les fougères arborescentes étendaient leurs larges parasols,
+découpés comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des
+buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du
+Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient là-haut avec une
+singulière profusion, et, à terre dans la mousse, c'étaient des tapis
+odorants de petites fraises des bois;--on eût dit des jardins
+enchantés.
+
+Rarahu n'était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en
+s'enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent
+guère dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les
+contrées les plus lointaines; c'est à peine si les hommes visitent
+quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y
+couper des bois précieux.
+
+C'était si beau cependant qu'elle était ravie.
+
+--Elle s'était fait une couronne de roses, et déchirait gaîment sa robe
+à toutes les branches du chemin.
+
+Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'étaient ces
+fougères toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de
+découpure et une fraîcheur de nuances incomparables.
+
+Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires
+que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de
+temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et
+tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de
+gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés
+contre les mornes, les unes au-dessus de nos têtes, les autres sous nos
+pieds.
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île
+tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de
+l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des
+montagnes;--de formidables arêtes de basalte partaient du cratère
+central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour
+de tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si haut, que par une
+commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos
+yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus
+hauts sommets; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait
+seul de sa majestueuse tête sombre.--Tout autour de l'île, une
+ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du
+Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de
+corail.
+
+Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et l'île de Moorea;
+sur leurs pics bleuâtres, planaient de petits nuages colorés de teintes
+invraisemblables, qui étaient comme suspendus dans l'immensité sans
+bornes.
+
+De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à la terre, tous
+ces aspects grandioses de la nature océanienne.--C'était si
+admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien
+nous dire, assis l'un près de l'autre sur les pierres.
+
+--Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées?
+(_E loti, e aho ta oé manao iti?)
+
+--Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre.
+Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés
+des archipels perdus; que ces archipels sont habités par une race
+mystérieuse bientôt destinée à disparaître; que tu es une enfant de
+cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces îles, loin des
+créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux
+monde, né sur l'autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que
+je t'aime.
+
+"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien reculée, avant que les premiers
+hommes fussent nés, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces
+montagnes; l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au feu,
+s'éleva comme une tempête, au milieu des flammes et de la fumée.
+
+"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la terre après ces
+épouvantes, tracèrent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore
+aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont
+éternels; ils seront les mêmes encore dans des centaines de siècles,
+quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus
+qu'un souvenir lointain conservé dans les livres du passé.
+
+--Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon aimé (e Loti, ta u
+here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque
+aujourd'hui même ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer
+avec les îles situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu
+venir de ce pays si éloigné où, d'après la Bible, fut créé le premier
+homme? Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que
+nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu
+pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour une matinée
+d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces
+tableaux gigantesques ses dernières lueurs dorées.--Les gros nuages
+qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient
+d'extraordinaires teintes de cuivre;
+
+--à l'horizon, l'île de Moorea s'épanouissait comme une braise, avec
+ses grands pics rougis,--éblouissants de lumière.
+
+Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la nuit descendit,
+rapide et sans crépuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les étoiles
+australes s'allumèrent dans le ciel profond.
+
+--Loti, dit Rarahu,--ton pays, à quelle hauteur faudrait-il monter
+pour l'apercevoir?...
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire...
+
+Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de connu. Les brisants,
+bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas même un léger
+craquement de branches, pas même un bruissement de feuilles;
+l'atmosphère était immobile.--On ne peut trouver de silence semblable
+que dans ces régions désertes, où les oiseaux mêmes n'habitent pas...
+
+Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de
+fougères, tout comme si nous eussions été en bas, dans des bois bien
+connus de Fataoua;--mais on apercevait par échappées, à la lueur pâle
+qui tombait des étoiles, la vertigineuse concavité bleuâtre de l'Océan,
+et on était comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensité.
+
+
+Tahiti est un des rares pays où l'on puisse impunément s'endormir dans
+les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougères, avec un pareo
+pour couverture.--C'est là ce que nous fîmes bientôt tous deux,--
+après avoir toutefois choisi un lieu découvert, où aucune surprise ne
+fût à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rôdeurs
+de la nuit qui hantent de préférence les lieux où des êtres humains ont
+vécu, ne montent-ils guère aussi haut, dans les régions presque vierges
+où nous étions couchés...
+
+Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des étoiles et des
+étoiles... Des myriades d'étoiles brillantes, dans l'étonnante
+profondeur bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe,
+tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...
+
+... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien
+dire; tour à tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air...
+--Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme
+des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de
+grandes trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune poussière
+cosmique,--et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique
+et terrifiante de l'immensité vide...
+
+
+Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire qui descendait de
+l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes
+extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous
+enveloppa d'une obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous voir.
+Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches
+mortes,--en même temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau
+glacée...
+
+A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous
+nous mîmes à l'abri, bien serrés l'un contre l'autre,--tremblant de
+froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu...
+
+Quand cette grande ondée fut passée, le jour se leva, chassant devant
+lui les nuages et les fantômes.--En riant nous fîmes sécher nos
+vêtements au beau soleil, et, après un très grand frugal repas tahitien,
+nous commençâmes à redescendre...
+
+
+
+
+
+XXII
+
+
+... Le soir, harassés de fatigue, et très affamés aussi, nous arrivions
+au bas de Fataoua sans incident nouveau...
+
+Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forêts;
+ils étaient vêtus du pareo national noué autour des reins; en passant
+dans la zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes
+semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de longs bâtons leur
+récolte sur leurs épaules nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et
+des bananes sauvages, rouges et vermeilles.
+
+Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond délicieux, sous une voûte
+odorante de citronniers en fleurs.
+
+La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du frottement de deux
+branches sèches; un grand feu fut allumé, et les fruits cuits sous
+l'herbe nous constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes
+hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, comme c'est là-bas
+la coutume...
+
+Rarahu avait rapporté de cette expédition autant d'étonnements et
+d'émotions que d'un voyage en pays lointain.
+
+Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une foule de conceptions
+nouvelles,--sur l'immensité et sur la formation des races humaines,
+sur le mystère de leurs destinées...
+
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+... Elles étaient à Papeete deux élégantes personnes, Rarahu et son amie
+Téourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines
+couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures.
+
+Elles allaient généralement pieds nus, les pauvres petites, et leur
+luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, était un
+luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la
+perfection et la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient
+encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et d'être
+ravissantes.
+
+Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à balancier
+qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient à venir en riant passer à
+poupe du _Rendeer_.
+
+Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle embarcation, couchée par
+le vent alizé, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout
+toutes deux, le regard animé, les cheveux flottants, elles glissaient
+sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles
+de leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche qui les emportait
+si vite, en laissant derrière elles une longue traînée d'écume
+blanche...
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+_Tahiti la délicieuse, cette reine polynésienne, cette île d'Europe au
+milieu de l'Océan sauvage,--la perle et le diamant du cinquième
+monde._ (Dumont D'Urville.)
+
+
+La scène se passait chez la reine Pomaré, en novembre 1872.
+
+La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur l'herbe fraîche
+ou sur les nattes de pandanus, était en fête ce soir-là, et en habits de
+luxe.
+
+J'étais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ était ouverte
+devant moi. Ce piano, arrivé le matin, était une innovation à la cour de
+Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait des sons doux et
+profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la
+musique de Meyerbeer allait pour la première fois être entendue chez
+Pomaré.
+
+Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus
+tard le métier de marin pour celui de premier ténor dans les théâtres
+d'Amérique, et eut un instant de célébrité sous le nom de Randetti,
+jusqu'au moment où, s'étant mis à boire, il mourut dans la misère.
+
+Il était alors dans toute la plénitude de sa voix et de son talent, et
+je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus
+délicieuse. Nous avons charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes,
+dans ce pays où la musique est si merveilleusement comprise par tous,
+même par les plus sauvages.
+
+
+Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-même, où un artiste
+de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poétisée--
+était assise la vieille reine, sur son trône doré, capitonné de brocart
+rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite
+Pomaré V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la
+fièvre.
+
+La vieille femme occupait toute la largeur de son siège par la masse
+disgracieuse de sa personne. Elle était vêtue d'une tunique de velours
+cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une
+bottine de satin.
+
+A côté du trône, était un plateau rempli de cigarettes de pandanus.
+
+Un interprète en habit noir se tenait debout près de cette femme, qui
+entendait le français comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à
+en prononcer seulement un mot.
+
+L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis près de la reine.
+
+Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, dure, il y avait encore
+de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse
+de voir la mort lui prendre l'un après l'autre tous ses enfants frappés
+du même mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la
+civilisation, s'en aller à la débandade,--et son beau pays dégénérer
+en lieu de prostitution...
+
+Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par là
+s'agiter plusieurs têtes couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour
+écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, coiffée comme une
+naïade, de feuilles et de roseaux;--Téhamana, couronnée de fleurs de
+datura; Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, Taïréa,--Tiahoui et Rarahu.
+
+La partie du salon qui me faisait face était entièrement ouverte; la
+muraille absente, remplacée par une colonnade de bois des îles, à
+travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit
+étoilée.
+
+Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se détachait
+une banquette chargée de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou
+princesses. Quatre torchères dorées, d'un style pompadour, qui
+s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine
+lumière, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment élégantes et
+belles. Leurs pieds, naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans
+d'irréprochables bottines de satin.
+
+C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise,
+couronnée de péia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de
+vaisseau français M.., qui s'était ruiné pour la corbeille de mariage,-
+-et la main de Kaméhaméha V, roi des îles Sandwich.
+
+A côté d'elle, Paüra, son inséparable amie, type charmant de la
+sauvagesse, avec son étrange laideur ou son étrange beauté,--tête à
+manger du poisson cru et de la chair humaine,--singulière fille qui
+vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possède
+l'éducation d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole...
+
+Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la
+Tahitienne restée belle dans l'âge mûr; constellée de perles fines, la
+tête surchargée de reva-reva flottants.
+
+Ses deux filles, récemment débarquées d'une pension de Londres, déjà
+belles comme leur mère; des toilettes de bal européennes, à demi
+dissimulées, par condescendance pour les désirs de la reine, sous des
+tapas tahitiennes en gaze blanche.
+
+La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, avec sa douce figure,
+rêveuse et naïve, fidèle à sa coiffure de roses du Bengale naturelles,
+piquées dans ses cheveux dénoués.
+
+La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aiguës, en
+robe de velours.
+
+La reine Moé (_Moé_: sommeil ou mystère), en robe sombre, d'une beauté
+régulière et mystique, ses yeux étranges à demi fermés, avec une
+expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois.
+
+Derrière ces groupes en pleine lumière, dans le profondeur transparente
+des nuits d'Océanie, les cimes des montagnes se découpant sur le ciel
+étoilé; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes
+pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits
+semblables à des girandoles terminées par des fleurs noires. Derrière
+ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel austral faisaient un amas de
+lumière bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus
+idéalement tropical que ce décor profond.
+
+Dans l'air, ce parfum exquis de gardénias et d'orangers, qui se condense
+le soir sous le feuillage épais; un grand silence, mêlé de bruissements
+d'insectes sous les herbes; et cette sonorité particulière aux nuits
+tahitiennes, qui prédispose à subir la puissance enchanteresse de la
+musique.
+
+Le morceau choisi était celui où Vasco, enivré, se promène seul dans
+l'île qu'il vient de découvrir, et admire cette nature inconnue;--
+morceau où le maître a si parfaitement peint ce qu'il savait
+d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de
+lumière.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commença de sa
+voix délicieuse:
+
+Pays merveilleux, Jardins fortunés.. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .
+
+L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de plaisir en entendant
+ainsi, à l'autre bout du monde, interpréter sa musique.
+
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Vers la fin de l'année, une grande fête fut annoncée dans l'île de
+Moorea, à l'occasion de la consécration du temple d'Afareahitu.
+
+La reine Pomaré manifesta à l'_amiral à cheveux blancs_ l'intention de
+s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-même à la cérémonie et
+au grand banquet qui devait s'ensuivre.
+
+L'amiral mit sa frégate à la disposition de la reine, et il fut convenu
+que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter là-bas toute la cour.
+
+
+La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'était
+augmentée pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui
+avaient fait de folles dépenses de _reva-reva_ et de fleurs.
+
+Un beau matin pur de décembre, le _Rendeer_ ayant déjà largué ses
+grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule
+joyeuse.
+
+J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au
+palais.
+
+Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en scène, avait expédié en
+avant toutes ses femmes,--et, en petit cortège intime, nous nous
+acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil
+levant.
+
+La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main
+sa petite-fille si chérie,--et nous suivions à deux pas, la princesse
+Ariitéa, la reine Moé, la reine de Bora-Bora et moi.
+
+C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les
+femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariitéa
+marchant auprès de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumière
+matinale,--est celle que je revois encore, quand, à travers les
+distances et les années, je pense à elle...
+
+Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses
+accosta le _Rendeer_, les matelots de la frégate, rangés sur les vergues
+suivant le cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le cri de: "Vive
+Pomaré!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles
+plages de Tahiti.
+
+Puis la reine et la cour entrèrent dans les appartements de l'amiral, où
+les attendait un lunch à leur goût composé de bonbons et de fruits,--
+le tout arrosé de vieux champagne rose.
+
+
+Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient répandues dans
+les différentes parties du navire, où elles menaient grand et joyeux
+tapage, en lançant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs.
+
+Et Rarahu était là aussi, embarquée comme une petite personne de la
+suite royale; Rarahu pensive et sérieuse, au milieu de ce débordement de
+gaîté bruyante.--Pomaré avait emmené avec elle les plus remarquables
+choeurs d'_himéné_ de ses districts, et Rarahu étant un des premiers
+sujets du choeur d'Apiré avait été à ce titre conviée à la fête.
+
+Ici une digression est nécessaire au sujet du _tiaré miri_,--objet qui
+n'a point d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes
+européennes.
+
+Ce _tiaré_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Océanie se
+plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de
+gala.--En examinant de près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle
+est factice; elle est montée sur une tige de jonc, et composée des
+feuilles d'une toute petite plante parasite très odorante, sorte de
+lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forêts.
+
+Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiarés_ très
+artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete.
+
+Le _tiaré_ est particulièrement l'ornement des fêtes, des festins et des
+danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne à un jeune homme, il a
+le même sens à peu près que le mouchoir jeté par le sultan à son
+odalisque préférée.
+
+Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des _tiaré_ dans les cheveux.
+
+J'avais été mandé par Ariitéa pour lui faire société pendant ce lunch
+officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi,
+m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi
+abandonnée. Punition bien sévère que je lui avais infligée là, pour un
+caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait
+verser des larmes.
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+La traversée durait depuis deux heures, nous approchions de l'île de
+Morea.
+
+On faisait grand bruit au carré du _Rendeer_; une dizaine de jeune
+femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient été
+conviées à une collation que leur offraient les officiers.
+
+Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part.--Elle était là,
+en compagnie de Téourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait
+essuyé ses pleurs et riait aux éclats.
+
+Elle ne parlait point français, comme la plupart des autres;--mais,
+par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation très
+animée avec ses voisins qui la trouvaient charmante.
+
+Enfin,--ce qui était le comble de la perfidie et de l'horreur,--au
+dessert, elle avait avec mille grâces offert son _tiaré_ à Plumkett.
+
+Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait
+bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre.
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!
+
+De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forêts épaisses, de
+mystérieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et,
+sous les grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers et
+les lauriers-roses.
+
+Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne dans ce pays
+ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait là
+silencieusement, à demi cachée sous les voûtes de verdure.
+
+On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une étrange senteur de
+mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himéné_ de Moorea
+étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs énormes des arbres;
+tous les chanteurs d'un même district étaient vêtus d'une même couleur,
+--les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes
+étaient couronnées de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de
+roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, étaient restés
+dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, à moitié
+cachés derrière les arbres.
+
+La reine quitta le _Rendeer_ avec le même cérémonial qu'à l'arrivée et
+le bruit du canon se répercuta au loin dans les montagnes.
+
+Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par l'amiral.--Nous
+n'étions déjà plus au temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs
+bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui
+voulait que tout territoire foulé par le pied de la reine devint
+propriété de la couronne, est depuis longtemps oubliée en Océanie.
+
+Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la garde d'honneur
+de Pomaré, étaient rangés sur la plage pour nous recevoir.
+
+Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himéné_ entonnèrent ensemble
+le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut à toi, reine
+Pomaré!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur.
+
+On eût cru mettre le pied dans quelque île enchantée, qui se serait
+éveillée soudain sous le coup d'une baguette magique.
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Ce fut une longue cérémonie que la consécration du temple d'Afareahitu.
+Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himéné_
+chantèrent de joyeux cantiques à l'Éternel.
+
+Le temple était bâti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, était
+soutenu par des pièces de bois des îles, que reliaient entre elles des
+amarrages de différentes couleurs, réguliers et compliqués; c'était le
+vieux style des constructions maories.
+
+Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes
+sur la campagne, sur un décor admirable de montagnes et de hauts
+palmiers; auprès de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire,
+triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie
+la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles
+en robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de fleurs,-
+-et Rarahu, que j'avais laissée partir du _Rendeer_ comme une inconnue,
+mêlée à cette foule...
+
+Un grand silence se fit quand l'_himéné_ d'Apiré, qui avait été réservé
+pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derrière moi la
+voix fraîche de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous
+l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnée, elle exécutait
+avec frénésie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait
+comme un son de cristal dans le silence de ce temple où elle captivait
+l'attention de tous.
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Après la cérémonie, nous passâmes dans la salle du banquet. C'était en
+plein air, au milieu des cocotiers, que les tables étaient dressées sous
+des tendelets de verdure.
+
+Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes
+étaient couvertes de feuilles découpées et de fleurs d'amarantes. Il y
+avait une grande quantité de _pièces montées_, composées par des Chinois
+au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires.
+A côté des mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets
+tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons rôtis tout entiers
+sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentées dans du lait. On
+puisait différentes sauces dans de grandes pirogues qui en étaient
+remplies et que des porteurs avaient grand'peine à promener à la ronde.
+Les chefs et les cheffesses venaient à tour de rôle haranguer la reine à
+tue-tête, avec des voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on
+les eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point trouvé de place à table
+mangeaient debout, sur l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir;
+c'était un vacarme et une confusion indescriptibles...
+
+Assis à la table des princesses, j'avais affecté de ne point prendre
+garde à Rarahu, qui était perdue fort loin de moi, parmi les gens
+d'Apiré.
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le
+_Farehaü_ du district où un logement lui était préparé. L'_amiral à
+cheveux blancs_ regagna la frégate, et la _upa-upa_ commença.
+
+Toute pensée religieuse, tout sentiment chrétien, s'étaient envolés avec
+le jour; l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur l'île
+sauvage; comme au temps où les premiers navigateurs l'avaient nommée la
+nouvelle Cythère, tout était redevenu séduction, trouble sensuel et
+désirs effrénés.
+
+Et j'avais suivi l'_amiral à cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la
+foule affolée.
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du
+_Rendeer_. La frégate, le matin si animée, était vide et silencieuse;
+les mâts et les vergues découpaient leurs grandes lignes sur le ciel de
+la nuit; les étoiles étaient voilées, l'air calme et lourd, la mer
+inerte.
+
+Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes
+renversées; on voyait de loin les feux qui à terre éclairaient le _upa-
+upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus,
+accompagnés à contre-temps par des coups de tam-tam.
+
+J'éprouvais un remords profond de l'avoir abandonnée au milieu de cette
+saturnale; une tristesse inquiète me retenait là, les yeux fixés sur ces
+feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le
+coeur.
+
+L'une après l'autre, toutes les heures de la nuit sonnèrent à bord du
+_Rendeer_, sans que le sommeil vînt mettre fin à mon étrange rêverie. Je
+l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est
+la petite femme de Loti." C'était bien ma petite femme en effet; par le
+coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait
+des abîmes pourtant, de terribles barrières, à jamais fermées; elle
+était une petite sauvage; entre nous qui étions une même chair, restait
+la différence radicale des races, la divergence des notions premières de
+toutes choses; si mes idées et mes conceptions étaient souvent
+impénétrables pour elle, les siennes aussi l'étaient pour moi; mon
+enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait
+toujours pour elle l'incompréhensible et l'inconnu. Je me souvenais de
+cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas
+le même Dieu qui nous ait crées." En effet, nous étions enfants de deux
+natures bien séparées et bien différentes, et l'union de nos âmes ne
+pouvait être que passagère, incomplète et tourmentée.
+
+Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin l'un de
+l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante
+et sauvage, tu mourras dans l'île lointaine, seule et oubliée,--et
+Loti peut-être ne le saura même pas...
+
+
+A l'horizon une ligne à peine visible commençait à se dessiner du côté
+du large: c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait à l'Orient; les
+feux s'éteignaient à terre, et les chants ne s'entendaient plus.
+
+Je songeais que, à cette heure particulièrement voluptueuse du matin,
+Rarahu était là, énervée par la danse, et livrée à elle-même. Et cette
+pensée me brûlait comme un fer rouge.
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Dans l'après-midi, la reine et les princesses s'embarquèrent de nouveau
+pour retourner à Papeete. Quand elles eurent été reçues avec les
+honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots nombreux,
+pirogues et baleinières qui ramenaient leur suite; la foule s'était
+augmentée encore d'une quantité de jeunes femmes de Moorea qui voulaient
+prolonger la fête à Tahiti.
+
+Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle revenait aussi. Elle avait
+changé sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraîches
+dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front
+décoloré, et les cercles bleuâtres s'étaient accentués sous ses yeux.
+
+Sans doute elle était restée à la upa-upa jusqu'au matin, mais elle
+était là, elle revenait, et c'était pour le moment tout ce que je
+désirais d'elle.
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+La traversée s'était effectuée par un beau temps calme.
+
+C'était le soir, le soleil venait de disparaître; le frégate glissait
+sans bruit, en laissant derrière elles des ondulations lentes et molles
+qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De
+grands nuages sombres étaient plaqués çà et là dans le ciel, et
+tranchaient violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une
+étonnante transparence de l'atmosphère.
+
+A l'arrière du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se détachait
+gracieusement sur la mer et sur les paysages océaniens. C'était une
+groupe dont la vue me causa un étonnement extrême: Ariitéa et Rarahu,
+causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, Maramo, Faïmana et
+deux autres suivantes de la cour.
+
+Il était question d'un _himéné_ composé par Rarahu, et qu'elles allaient
+chanter ensemble.
+
+En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitéa,
+Rarahu et Maramo.
+
+La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles,
+dont aucune ne fut perdue pour moi:
+
+--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)
+
+--"Humble simplement même le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora-
+Bora).
+
+i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...
+
+auprès de ma ici douleur pour toi, ô mon amant! hélas!...
+
+--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,
+
+--"Ai arraché aussi moi les racines du _tiaré_ (la fleur des fêtes,
+c'est-à-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fête),
+
+ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...
+
+pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon amant! hélas!
+
+--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,
+
+--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,
+
+e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."
+
+--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! hélas!..."
+
+
+Traduction grossière:
+
+--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, ô mon
+amant! hélas!...
+
+--"J'ai arraché les racines du _tiaré_ pour marquer ma douleur pour
+toi, ô mon amant! hélas!...
+
+--"Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de France; tu lèveras tes
+yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! hélas!..."
+
+
+Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité du Grand Océan,
+répété avec un rythme étrange par trois voix de femmes, est resté à
+jamais gravé dans ma mémoire comme l'un des plus poignants souvenirs que
+m'ait laissés la Polynésie...
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Il était nuit close quand le cortège bruyant fit son entrée dans
+Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple.
+
+Au bout d'un instant nous nous retrouvâmes marchant côte à côte, Rarahu
+et moi, dans le sentier qui menait à notre demeure. Un même sentiment
+nous avait ramenés tous deux sur cette route, où nous avancions sans
+nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment
+revenir l'un à l'autre.
+
+Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes entrés nous nous
+regardâmes...
+
+J'attendais une scène, des reproches et des larmes. Au lieu de tout
+cela, elle sourit en détournant la tête, avec un imperceptible mouvement
+d'épaules, une expression inattendue de désenchantement, d'amère
+tristesse et d'ironie.
+
+Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours;
+ils disaient d'une manière concise et frappante à peu près ceci:
+
+Je le savais bien, va, que je n'étais qu'une petite créature inférieure,
+jouet de hasard que tu t'es donné. Pour vous autres, hommes blancs,
+c'est tout ce que nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me fâcher?
+Je suis seule au monde; à toi ou à un autre, qu'importe? J'étais ta
+maîtresse; ici était notre demeure: je sais que tu me désires encore.
+Mon Dieu, je reste et me voilà!...
+
+La petite fille naïve avait fait de terribles progrès dans la science
+des choses de la vie; l'enfant sauvage était devenue plus forte que son
+maître et le dominait.
+
+Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une
+immense pitié. Et ce fut moi qui demandai grâce et pardon, pleurant
+presque et la couvrant de baisers.
+
+Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un être surnaturel, que
+l'on pourrait à peine saisir et comprendre.
+
+Des jours doux et paisibles d'amour succédèrent encore à cette aventure
+d'Afareahitu; l'incident fut oublié, et le temps reprit son cours
+énervant...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Tiahoui, qui était en visite à Papeete, était descendue chez nous avec
+deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papéuriri.
+
+Elle me prit à part un soir avec l'air grave qui précède les entretiens
+solennels, et nous allâmes nous asseoir dans le jardin sous les
+lauriers-roses.
+
+Tiahoui était une petite femme sage, plus sérieuse que ne le sont
+d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district éloigné, elle avait suivi
+avec admiration les instructions d'un missionnaire indigène: elle avait
+la foi ardente d'une néophyte. Dans le coeur de Rarahu, où elle savait
+lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'étranges choses:
+
+--Loti, dit-elle, Rarahu se perd à Papeete. Quand tu seras parti, que
+va-t-elle devenir?
+
+En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la différence
+si complète de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout
+ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'égarements. Je
+comprenais pourtant qu'elle était perdue, perdue de corps et d'âme.
+C'était peut-être pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont
+mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer...
+
+
+Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma
+petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle
+n'avait plus jamais de ses colères d'enfant d'autrefois. Elle était
+gracieuse et prévenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on
+la voyait là, assise à l'ombre de notre véranda, dans une pose heureuse
+et nonchalante, souriant à tous du sourire mystique des Maoris, on eût
+dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un poème de
+bonheur paisible et inaltérable.
+
+Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors
+qu'elle eût besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce
+monde; dans ces moments, la pensée de mon départ lui faisait verser des
+larmes silencieuses, et je songeais encore à ce projet insensé que
+j'avais fait jadis, de rester pour toujours auprès d'elle.
+
+Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apportée d'Apiré;
+elle priait avec extase, et la foi ardente et naïve rayonnait dans ses
+yeux.
+
+Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses lèvres
+ce même sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la
+première fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait
+regarder au loin, dans le vague, des choses mystérieuses; des idées
+étranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions
+inattendues sur des sujets singulièrement profonds dénotaient le
+dérèglement de son imagination, le cours tourmenté de ses idées.
+
+Son sang maori lui brûlait les veines; elle avait des jours de fièvre et
+de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne fût plus
+elle-même. Elle m'était absolument fidèle, dans le sens que les femmes
+de Papeete donnent à ce mot, c'est-à-dire qu'elle était sage et réservée
+vis-à-vis des jeunes gens européens; mais je crus savoir qu'elle avait
+de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir;
+elle n'était pas tout à fait responsable, la pauvre petite, de sa nature
+étrangement ardente et passionnée.
+
+Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe
+distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa
+gorge étaient arrondies et correctes comme celles des belles statues de
+la Grèce antique. Et cependant, la petite toux caractéristique, pareille
+à celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus fréquente, et
+le cercle bleuâtre s'accentuait sous ses grands yeux.
+
+Elle était une petite personnification touchante et triste de la race
+polynésienne, qui s'éteint au contact de notre civilisation et de nos
+vices, et ne sera plus bientôt qu'un souvenir dans l'histoire
+d'Océanie...
+
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Cependant le moment du départ était arrivé, le _Rendeer_, s'en allait en
+Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la
+reine.
+
+Ce n'était pas le départ définitif, il est vrai; au retour nous devions
+nous arrêter encore à _l'île délicieuse_ un mois ou deux, en passant.
+Sans cette certitude de revenir, il est probable qu'à ce moment-là je ne
+serais pas parti: la laisser pour toujours eût été au-dessus de mes
+forces, et m'eût brisé le coeur.
+
+A l'approche du départ, j'étais étrangement obsédé par la pensée de
+cette Taïmaha, qui avait été la femme de mon frère Rouéri. Il m'était
+extrêmement pénible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connaître,
+et je m'en ouvris à la reine, en la priant de se charger de nous ménager
+une entrevue.
+
+Pomaré parut prendre grand intérêt à ma demande:
+
+--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parlé,
+Rouéri? Il ne l'avait donc point oubliée?
+
+Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du
+passé, retrouvant peut-être dans sa mémoire l'oubli de quelques-uns,
+qu'elle avait aimés, et qui étaient partis pour ne plus revenir.
+
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+C'était le dernier soir du _Rendeer_...
+
+Il résultait des renseignements pris à la hâte par la reine que Taïmaha
+était depuis la veille à Tahiti;--et le chef des _mutoï_ du palais
+avait été chargé de lui porter l'ordre de se trouver à l'heure du
+coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_.
+
+A l'heure du rendez-vous, nous y fûmes, Rarahu et moi.
+
+Longtemps nous attendîmes, et Taïmaha ne vint pas;--je l'avais prévu.
+
+Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers
+moments de notre dernière soirée.--J'attendais avec une inexplicable
+anxiété; j'aurais donné cher à cet instant pour voir cette créature,
+dont j'avais rêvé dans mon enfance, et qui était liée au lointain et
+poétique souvenir de Rouéri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne
+paraîtrait point...
+
+Nous avions demandé des renseignements à des vieilles femmes qui
+passaient:
+
+--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous
+notre petite fille que voici, qui la connaît et vous l'indiquera. Quand
+vous l'aurez trouvée, vous direz à notre enfant de rentrer au logis.
+
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+DANS LA GRANDE RUE
+
+
+La rue bruyante était bordée de magasins chinois; des marchands, qui
+avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient à la
+foule du thé, des fruits et des gâteaux.--Il y avait sous les vérandas
+des étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de
+_tiaré_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant;
+quantité de petites lanternes à la mode du Céleste Empire éclairaient
+les échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres.
+
+C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela était gai et surtout
+original.--On sentait dans l'air un bizarre mélange d'odeurs chinoises
+de santal et de monoï, et de parfums suaves de gardénias ou d'orangers.
+
+La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien.--La petite Téhamana,
+notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en
+reconnaissait aucune.--Le nom de Taïmaha même était inconnu à toutes
+celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de
+tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu
+l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilité de rencontrer un
+mythe,--et chaque minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse
+impatiente.
+
+Après une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands
+manguiers noirs,--la petite Téhamana s'arrêta tout à coup devant une
+femme qui était assise à terre, la tête dans ses mains et semblait
+dormir.
+
+--_Téra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!)
+
+Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir:
+
+--Es-tu Taïmaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me répondit
+non!
+
+--Oui! répondit-elle immobile.
+
+--Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri?
+
+--Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec nonchalance,--c'est
+moi, Taïmaha, la femme de Rouéri, le marin _dont les yeux sommeillent
+(mata moé)_, c'est-à-dire: qui n'est plus...
+
+--Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri!--Suis-moi dans un lieu
+plus écarté où nous puissions causer ensemble.
+
+--Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,--
+mais avec tant d'indifférence que j'en restai confondu.
+
+Et je regrettais déjà d'être venu remuer cette cendre, pour n'y trouver
+que banalité et désenchantement.
+
+Pourtant elle s'était levée pour me suivre.--Je les pris par la main
+l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, et m'éloignai avec elles de cette
+foule tahitienne où personne ne m'intéressait plus...
+
+
+
+
+
+XXXIX
+
+RÉVÉLATIONS
+
+
+Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit lointain de la
+foule,--sous l'ombre épaisse des arbres, dans la nuit noire,--
+Taïmaha s'arrêta et s'assit.
+
+--Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui
+de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frère, lui?...
+
+A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit:
+
+--N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui demandai-je.
+
+--Si, répondit-elle, après une minute d'hésitation, mais d'une voix
+assurée pourtant;--si, deux!...
+
+Il y eut un long silence, après cette révélation inattendue. Une foule
+de sentiments s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu,
+impressions tristes et intraduisibles.
+
+Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'étrangeté
+saisissante.--Le charme du lieu, les influences mystérieuses de la
+nature, avivent ou transforment les émotions ressenties, et on ne sait
+plus, même imparfaitement, les exprimer.
+
+
+
+
+
+XL
+
+
+Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions Papeete, qui déjà s'était
+endormi; cette dernière soirée du _Rendeer_ était terminée, et quantité
+de marins du bord étaient entrés dans les cases tahitiennes, entourés de
+bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de séduction et de
+trouble sensuel passait sur ce pays, comme après les soirs de grandes
+fêtes.
+
+Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, et j'avais pour
+l'instant oublié jusqu'à Rarahu...
+
+Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre
+chère petite case, où je devais, dans la nuit, revenir pour la dernière
+fois.
+
+
+Nous marchions côte à côte, Taïmaha et moi; nous suivions d'un pas
+rapide la plage océanienne. La pluie tombait, la pluie tiède des
+tropiques; Taïmaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue
+tapa de mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le sable.
+
+On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer,
+qui brisait au large sur le corail.
+
+Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; à
+l'horizon les pics de l'île de Moorea se dessinaient légèrement au-
+dessus de la nappe bleue du Pacifique, à la lueur indécise et embrumée
+de la lune.
+
+Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était restée, malgré ses
+trente ans, un type accompli de la beauté maorie. Ses cheveux noirs
+tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses
+et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de
+déesse.
+
+Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case déjà ancienne, à
+moitié enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle
+avait dû jadis habiter avec mon frère.
+
+--Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je...
+
+--Oui! répondit-elle en s'animant pour la première fois; oui, c'était
+celle-ci la case de Rouéri!...
+
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Nous nous dirigions tous deux, à cette heure déjà avancée de la nuit,
+vers le district de Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune
+fils Atario.
+
+Avec une condescendance légèrement railleuse, elle s'était prêtée à
+cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle
+s'expliquait à peine.
+
+Dans ce pays où la misère est inconnue et le travail inutile, où chacun
+a sa place au soleil et à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture
+dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et
+sans culture, là où le caprice de leurs parents les a placés. La famille
+n'a pas cette cohésion que lui donne en Europe, à défaut d'autre cause,
+le besoin de lutter pour vivre.
+
+Atario, l'enfant né depuis le départ de Rouéri, habitait le district de
+Faaa; par suite de cet usage général d'adoption, il avait été confié aux
+soins de _fetii_ (de parents) éloignés de sa mère...
+
+Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, avait le front et les
+grands yeux de Rouéri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille
+mère de Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait là-bas à notre
+horizon sa silhouette lointaine.
+
+A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un bois de
+cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette
+direction, par un sentier connu d'elle.
+
+Quand nous eûmes marché quelques minutes dans l'obscurité, sous la voûte
+des grandes palmes mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de chaume,
+où deux vieilles femmes étaient accroupies devant un feu de branches.
+Sur quelques mots inintelligibles prononcés par Taïmaha, les deux
+vieilles se dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et
+Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon enflammé, se mit
+à m'examiner avec une extrême attention. C'était la première fois que
+nous nous voyions tous deux en pleine lumière.
+
+Quand elle eut terminé son examen, elle sourit tristement. Sans doute
+elle avait retrouvé en moi les traits déjà connus de Rouéri,--les
+ressemblances des frères sont frappantes pour les étrangers,--même
+lorsqu'elles sont vagues et incomplètes.
+
+Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil régulier, et ses
+dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre
+de son teint...
+
+Nous continuâmes notre route en silence, et bientôt nous aperçûmes les
+cases d'un district, mêlées aux masses noires des arbres.
+
+--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire...
+
+Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en bourao enfouie sous des
+arbres-pain, des manguiers et des tamaris.
+
+Tout le monde semblait profondément endormi à l'intérieur, et, à travers
+les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.
+
+Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en
+nous faisant signe d'entrer.
+
+La case était grande; c'était une sorte de dortoir où étaient couchés
+des vieillards. La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait
+qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait à peine toutes ces
+formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer.
+
+Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle prit un enfant qu'elle
+m'apporta...
+
+--... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la lampe, je me
+trompe, ce n'est pas lui!...
+
+Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à examiner d'autres
+lits où elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait
+au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'éclairait que de
+vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des
+_pareo_ d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on les eût prises
+pour des momies roulées dans des draps mortuaires...
+
+Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux veloutés de Taïmaha:
+
+--Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils Atario?...
+
+La vieille Huahara se souleva sur son coude décharné, et fixa sur nous
+son regard effaré par le réveil:
+
+--Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a été adopté par
+ma soeur Tiatiara-honui (Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici,
+au bout du bois de cocotiers...
+
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire.
+
+A la case de Tiatiara-honui, même scène, même cérémonie de réveil,
+semblable à une évocation de fantômes.
+
+On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de
+sommeil; il était nu. Je pris sa tête dans mes mains et l'approchai de
+la lampe que tenait la vieille _Araignée_, soeur de Huahara. L'enfant,
+ébloui, fermait les yeux.
+
+--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui était restée à
+la porte.
+
+--C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une façon qui dut la
+remuer jusqu'au fond du coeur.
+
+--Oui, dit-elle, comprenant que la réponse était solennelle, oui, c'est
+le fils de ton frère Rouéri!...
+
+La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais
+l'enfant s'était rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et
+le recouchai sur na natte. Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et
+nous reprîmes le chemin de Papeete.
+
+Tout cela s'était passé comme dans un rêve. J'avais à peine pris le
+temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés
+dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image très vive, qu'on a
+perçue un instant, persiste et reparaît encore, après qu'on a fermé les
+yeux.
+
+J'étais singulièrement troublé, et mes idées étaient bouleversées;
+j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien
+être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste à temps
+pour le départ du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chère petite
+case, ni même embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus...
+
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda:
+
+--Tu reviendras demain?
+
+--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie.
+
+Un moment après, elle demanda avec timidité:
+
+--Rouéri t'avait parlé de Taïmaha?
+
+Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu à peu son coeur semblait
+s'éveiller d'un long sommeil.--Elle n'était plus la même créature,
+insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix émue, sur
+celui qu'elle appelait _Rouéri_, et m'apparaissait enfin telle que je
+l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et une tristesse
+profonde, le souvenir de mon frère...
+
+Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux détails que
+Rouéri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on
+me donnait jadis dans mon foyer chéri; elle me le redit en souriant, et
+me rappela en même temps une histoire oubliée de ma petite enfance. Je
+ne puis décrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs,
+conservés dans la mémoire de cette femme, et répétés là par elle, en
+langue polynésienne...
+
+Le ciel s'était dégagé; nous revenions par une nuit magnifique, et les
+paysages tahitiens, éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le
+grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein
+d'enchantement et de mystère.
+
+Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case qu'elle habitait à
+Papeete.--Sa résidence habituelle était la case de sa vieille mère
+Hapoto, au district de Téaroa, dans l'île de Moorea.
+
+En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de mon retour, et
+voulus lui faire promettre de se trouver alors à Papeete, avec ses deux
+fils.--Taïmaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle
+était redevenue sombre et bizarre; ses dernières réponses étaient
+incohérentes ou moqueuses, son coeur s'était refermé; en lui disant
+adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard,
+incompréhensible et sauvage...
+
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille où
+Rarahu m'attendait; on sentait déjà dans l'air la fraîcheur humide du
+matin.--Rarahu, qui était restée assise dans l'obscurité, jeta ses
+bras autour de moi quand j'entrai.
+
+Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de garder pour elle ces
+confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliée ne
+redevint pas la fable des femmes de Papeete.
+
+C'était notre dernière nuit... et les incertitudes du retour, et les
+distances énormes qui allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses
+un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se
+montrait sous un jour suave et délicieux; elle était bien la petite
+épouse de Loti; elle était doucement touchante dans ses transports
+d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, la
+tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille
+passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des
+expressions sauvages et des images étranges.
+
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Les premières lueurs indécises du jour vinrent m'éveiller après quelques
+moments de sommeil.
+
+Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, qui est
+particulière au réveil, je retrouvai mêlées ces idées: le départ,
+quitter l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les
+grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Taïmaha et
+ses fils,--ces nouveaux personnages à peine entrevus la nuit, et qui
+venaient encore, à la dernière heure, m'attacher à ce pays par des liens
+nouveaux...
+
+La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenêtres ouvertes...
+Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'éveillai en
+l'embrassant:
+
+--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me réveilles, et il
+faut partir.
+
+Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique;
+elle mit sur sa tête sa couronne fanée et son _tiaré_ de la veille, en
+faisant le serment que jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres.
+
+J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu à nos
+arbres, à nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas,
+une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant,
+comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apiré...
+
+Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en nous donnant la
+main, nous descendîmes tristement à la plage, pour la dernière fois.
+
+Là, il y avait déjà assistance nombreuse et silencieuse; toutes les
+filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le
+_Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, étaient assises à terre;
+quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir.
+
+Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier
+canot du _Rendeer_ m'emporta à bord...
+
+
+Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre.
+
+Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait à la plage pour me
+voir partir, comme, douze ans auparavant, elle était venue, à dix-sept
+ans, voir partir Rouéri qui ne revint plus.
+
+Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle.
+
+C'était une belle matinée d'Océanie, tiède et tranquille; il n'y avait
+pas un souffle dans l'atmosphère; cependant des nuages lourds
+s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand
+dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du matin éclairait en
+plein la plage d'Océanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en
+robes blanches.
+
+L'heure du départ apportait son charme de tristesse à ce grand tableau
+qui allait disparaître.
+
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la
+case abandonnée de mon frère Rouéri fut encore longtemps visible au bord
+de la mer, et mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans les
+arbres.
+
+Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur
+Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau immense, sous lequel l'île
+entière fut bientôt enveloppée.--La pointe aiguë du morne de Fataoua
+parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les
+épaisses masses sombres; un grand vent alizé se leva sur la mer, qui
+devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commença à tomber.
+
+Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je
+me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu,
+déchiré par les épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour
+vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le jour, je restai là
+étendu, à ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce
+bruit triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre la
+muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plongé dans cette sorte de
+méditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient
+se confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs lointains de mon
+enfance.
+
+Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille
+épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans
+ma chambre,--les coiffures de chefs océaniens, les images
+embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches
+de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées,
+à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries
+et encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa,--et le dernier bouquet de
+pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure.
+
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je
+montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le
+visage, me ramenèrent aux notions précises de la vie réelle, au
+sentiment complet du départ.
+
+Celui que je remplaçais pour le service de nuit, c'était John B..., mon
+cher frère John, dont l'affection douce et profonde était depuis
+longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie:
+
+--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_;
+elles sont là-bas derrière nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer,
+tu les connais...
+
+Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon:
+l'île de Tahiti, et l'île de Moorea...
+
+
+John resta près de moi jusqu'à une heure avancée de la soirée; je lui
+contai ma soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait la
+nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et
+d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille
+j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurité du banc de quart, personne
+ne le vit que mon frère John: auprès de lui je pleurai là comme un
+enfant.
+
+La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit
+noire. C'était comme un réveil, un retour au dur métier des marins,
+après une année d'un rêve énervant et délicieux, dans l'île la plus
+voluptueuse de la terre...
+
+
+...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à
+l'horizon: l'île de Tahiti et l'île de Moorea...
+
+L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette heure en pleurant dans ma case
+déserte,--dans ma chère petite case que battent la pluie et le vent de
+la nuit,--et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le
+front et les yeux de mon frère..."
+
+Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, qui ressemble à mon frère
+Georges, quelque chose étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle
+Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille
+mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me cause une tristesse
+douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui était
+Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui...
+
+Moi aussi, qui serai bientôt peut-être fauché par la mort dans quelque
+pays lointain, jeté dans le néant ou l'éternité, moi aussi, j'aimerais
+revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-même, qui
+serait mon sang mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une joie étrange
+dans l'existence de ce lien suprême et mystérieux entre elle et moi,
+dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une
+même créature...
+
+Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attaché
+d'une manière irrésistible et pour toujours; c'est maintenant surtout
+que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai
+deux patries maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est vrai;-
+-mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-être
+y finirai-je ma vie...
+
+
+
+
+
+TROSIÉME PARTIE
+
+
+I
+
+
+Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit à Honolulu, capitale des îles
+Sandwich, une relâche fort gaie qui dura deux mois.
+
+Là, c'était la race maorie arrivée déjà à un degré de civilisation
+relative plus avancé qu'à Tahiti.
+
+Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et doré; des fêtes à
+l'européenne, des ministres et des généraux empanachés et légèrement
+grotesques; tout un personnel drôle, repoussoir multiple sur lequel se
+détachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite
+très élégantes et parées. Des jeunes filles du même sang que Rarahu
+transformées en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son
+air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de
+France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à plusieurs
+boutons et leurs toilettes parisiennes.
+
+Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre mélange de
+population; des Hawaïens tatoués dans les rues, des commerçants
+américains et des marchands chinois.
+
+Un beau pays, une belle nature; une belle végétation, rappelant de loin
+celle de Tahiti, mais moins fraîche et moins puissante pourtant que
+celle de l'île aux vallées profondes et aux grandes fougères.
+
+Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu de la même
+origine; quelques mots cependant étaient les mêmes, et les indigènes me
+comprenaient encore. Je me sentis là moins loin de l'île chérie, que
+plus tard, lorsque je fus sur la côte d'Amérique.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, où nous arrivâmes
+après un mois de traversée, je trouvai cette première lettre de Rarahu
+qui m'attendait. (Elle avait été remise au consulat d'Angleterre par un
+bâtiment américain chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques
+jours après notre départ.)
+
+A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire à vapeur
+_Rendeer_.
+
+O mon cher petit ami! O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand
+dans mon coeur de ne plus te voir...
+
+O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu
+ne reviens plus!...
+
+. . . . . . . . . . .
+
+Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne.
+
+Ta petite amie,
+
+RARAHU.
+
+Je répondis à Rarahu par une longue lettre, écrite dans un tahitien
+correct et classique,--qu'un bâtiment baleinier fut chargé de lui
+faire parvenir, par l'intermédiaire de la reine Pomaré.
+
+Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de
+l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, en lui rappelant les
+serments.
+
+
+
+
+
+III
+
+HORS-D'OEUVRE CHINOIS
+
+
+Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui précède, encore
+moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple
+lien chronologique, un rapport de dates:
+
+
+La scène se passait à minuit,--en mai 1873,--dans un théâtre du
+quartier chinois de San-Francisco de Californie.
+
+Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement
+pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le
+monde était chinois, excepté nous.
+
+On était à un moment pathétique d'un grand drame lyrique que nous ne
+comprenions point. Les dames des galeries cachaient derrière leurs
+éventails leurs tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient
+sous le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. Les
+artistes, revêtus de costumes de l'époque des dynasties éteintes,
+poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de
+chats de gouttières;--l'orchestre, composé de gongs et de guitares,
+faisait entendre des sons extravagants, des accords inouïs.
+
+Effet de nuit. Les lumières étaient baissées.--Devant nous, le public
+du parterre,--un alignement de têtes rasées, ornées d'impayables
+queues que terminaient des tresses de soie.
+
+Il nous vint une idée satanique,--dont l'exécution rapide fut
+favorisée par la disposition des sièges, l'obscurité, la tension des
+esprits: attacher les queues deux à deux, et déguerpir...
+
+O Confucius!...
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique russe... Six mois
+d'expéditions et d'aventures qui ne tiennent en rien à cette histoire.
+
+Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et déjà bien loin de
+l'Océanie.
+
+Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un rêve auprès duquel la
+réalité présente n'intéressait plus.
+
+En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par
+l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" voulait traverser
+l'océan Pacifique dans l'hémisphère nord, en laissant à d'effroyables
+distances dans le sud _l'île délicieuse_.
+
+Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au
+coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs lettres, mais la vie errante
+que nous menions sur les côtes d'Amérique les empêchait de me parvenir,
+et je ne recevais plus rien d'elle...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+... Dix mois ont passé.
+
+Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige à toute
+vitesse vers le sud. Il s'est engagé depuis deux jours dans cette zone
+qui sépare les régions tempérées des régions chaudes, et qui s'appelle:
+_zone des calmes tropicaux_.
+
+Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les
+régions tempérées; l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et
+tout d'une pièce nous voilait le soleil.
+
+Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en scène a brusquement
+changé; c'est bien ce ciel étonnamment pur, cet air vif, tiède,
+délicieux, de la région des alizés, et cette mer si bleue, asile des
+poissons volants et des dorades.
+
+Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le sud de
+l'Amérique, le cap Horn et l'océan Atlantique; Tahiti est sur notre
+route dans le Pacifique, et l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en
+passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques jours, quand
+après, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout
+après avoir craint de ne pas revenir!...
+
+... J'étais accoudé sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux
+docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur
+l'épaule:
+
+--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous rêvez: nous y serons
+bientôt, dans votre île, et même nous allons si vite que ce sont, je
+pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent à elles...!
+
+--Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si elles s'y
+mettaient toutes...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+26 novembre 1873.
+
+
+En mer.--Nous avons passé hier par un grand vent au milieu des îles
+Pomotous.
+
+La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux.
+
+A midi, la terre (Tahiti) par bâbord devant.
+
+C'est John qui l'a vue le premier; une forme indécise au milieu des
+nuages: la pointe de Faaa.
+
+Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord,
+au-dessus d'une panne transparente.
+
+Les poissons volants se lèvent par centaines.
+
+_L'île délicieuse_ est là tout près... Impression singulière, qui ne
+peut se traduire...
+
+Cependant la brise apporte déjà les parfums tahitiens, des bouffées
+d'orangers et de gardénias en fleurs.
+
+Une masse énorme de nuages pèse sur toute l'île. On commence à
+distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les
+montagnes défilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahéna,
+Fataoua, et puis la pointe Vénus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.
+
+J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur.
+Toute cette verdure dorée fait de loin un effet magique au soleil du
+soir.
+
+Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la
+plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied à terre il fait
+nuit...
+
+On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous
+le feuillage épais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur
+étrange de se retrouver dans ce pays...
+
+... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle est déserte. Les
+bouaros l'ont jonchée de leurs grandes fleurs jaune pâle et de leurs
+feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une
+tristesse inquiète, sans cause connue, me pénètre peu à peu au milieu de
+ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort...
+
+J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de la reine sont là,
+assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu là ces créatures
+indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant
+de nous... Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues
+tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent.
+
+Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, une forme plus svelte que
+les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers
+elle.
+
+--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses
+bras...
+
+Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et les lèvres fraîches
+de Rarahu...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues
+de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantôt nous marchions au
+hasard dans les allées qui se présentaient à nous; tantôt nous nous
+étendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis épais des plantes...
+Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite
+toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la
+nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange
+prestige.
+
+Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de
+nous revoir; tous deux nous sentions que c'était la fin, que bientôt nos
+destinées seraient séparées pour jamais...
+
+Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la sentais plus frêle, et la
+petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au
+jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée; elle avait près de
+seize ans; elle était toujours adorablement jeune et enfant; seulement
+elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est
+convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie
+sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût
+pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir...
+
+Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait admettre au nombre
+des suivantes du palais; elle avait précisément demandé d'être au
+service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment, et qui
+s'était prise à beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puisé
+certaines notions de la vie des femmes européennes; elle avait appris,
+surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir;
+elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naïf; sa
+voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne
+pouvait pas prononcer les syllabes dures.
+
+C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de
+la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce
+fût une autre femme...
+
+Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans
+la grande rue qui jadis était pleine de mouvement et d'animation.
+
+Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes étalées sous les
+vérandas. Là même tout était désert. Je ne sais quel vent de tristesse,
+depuis notre départ, avait soufflé sur Tahiti...
+
+
+C'était jour de réception chez le gouverneur français; nous nous
+approchâmes de sa demeure. Par les fenêtres ouvertes, on plongeait dans
+les salons éclairés; il y avait là tous mes camarades du _Rendeer_, et
+toutes les femmes de la cour; la reine Pomaré, la reine Moé, et la
+princesse Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Où donc
+est Harry Grant?..." Et Ariitéa put répondre avec son sourire
+tranquille:
+
+--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour
+rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de
+la reine.
+
+Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour l'instant le reste
+n'existait plus pour lui...
+
+
+Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus
+tranquille du salon, m'avait seule aperçu et reconnu; sa voix d'enfant,
+déjà bien affaiblie et presque mourante, cria:
+
+--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!)
+
+C'était la petite princesse Pomaré V, la fille adorée de la vieille
+reine.
+
+J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me tendait, et
+l'incident passa inaperçu du public...
+
+Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions plus de gîte où nous
+retirer ensemble; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des
+choses, le silence et la nuit.
+
+A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de
+la reine et d'Ariitéa. Nous ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et
+nous avançâmes avec précaution pour examiner les lieux. C'est qu'il
+fallait éviter les regards du vieil Ariifaité, le mari de la reine, qui
+rôde souvent le soir sous les vérandas de ses domaines.
+
+Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se
+dessinait clairement à la faible clarté des étoiles; on n'entendait
+nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomaré
+prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans
+mes rêves d'enfance. Tout était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée,
+monta par le grand perron, en me disant adieu.
+
+Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer à bord; tout ce
+pays me semblait ce soir-là d'une tristesse désolée.
+
+Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les étoiles australes
+resplendissaient...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne s'y opposa point.
+
+Notre case sous les grands cocotiers, qui était restée déserte en mon
+absence, se rouvrit pour nous. Le jardin était plus fouillis que jamais,
+et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches
+roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre chambre... Nous
+reprîmes possession du logis abandonné avec une joie triste. Rarahu y
+rapporta son vieux chat fidèle, qui était demeuré son meilleur ami et
+qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens
+jours...
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient donné la plus
+grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent
+donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient été
+d'abord, encore se trouvaient-ils très fatigués de leur traversée,--
+une vingtaine de petits êtres dépeignés, gluants, piteux, qui avaient
+été autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.--
+Cependant ils furent agréés par l'enfant malade, dont les grands yeux
+noirs s'éclairèrent à leur vue d'une joie très vive.
+
+--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!)
+
+Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands charmes;--
+déplumés, souffreteux, ils chantaient tout de même,--et la petite
+reine les écoutait avec ravissement.
+
+
+
+
+
+X
+
+Papeete, 28 novembre 1873.
+
+
+A sept heures du matin,--heure délicieuse entre toutes dans les pays
+du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taïmaha, à qui
+j'avais fait donner rendez-vous.
+
+De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une incompréhensible créature
+qu'elle avait à peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait
+jamais donné que des réponses vagues ou incohérentes au sujet des
+enfants de Rouéri.
+
+A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint s'asseoir près de
+moi. Pour la première fois je voyais en plein jour cette femme qui,
+l'année précédente, m'était apparue d'une manière à moitié fantastique,
+la nuit, et à l'instant du départ.
+
+--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premières
+questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois
+j'avais chargé le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur
+de la mer, et il a refusé de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la
+vieille Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, où une de ses
+soeurs désirait un fils.
+
+Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les
+inexplicables bizarreries du caractère maori.
+
+Taïmaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication
+ne la toucheraient plus. Je savais que ni prières, ni menaces, ni
+intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des délais si
+courts on me fît venir de si loin cet enfant que je voulais connaître.
+Et je ne pouvais prendre mon parti de m'éloigner pour toujours sans
+l'avoir vu.
+
+--Taïmaha, dis-je après un moment de réflexion silencieuse, nous allons
+partir ensemble pour l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de
+Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mère, pour lui
+montrer ton fils.
+
+Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours derniers passés à
+Papeete, bien jaloux de ces dernières heures d'amour et d'étrange
+bonheur...
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Papeete, 29 novembre.
+
+Encore le chant rapide, et le bruit et la frénésie de la _upa-upa_;
+encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomaré; une dernière
+grande fête au clair des étoiles comme autrefois.
+
+Assis sous la véranda de la reine, je tenais dans ma main la main
+amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusitée
+de fleurs et de feuillage. Près de nous était assise Taïmaha, qui nous
+contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Rouéri. Elle avait ses heures de
+souvenir et de douce sensibilité; elle avait versé des larmes vraies, en
+reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du passé que mon
+frère avait jadis rapportée au foyer, et que moi j'avais trouvé plaisir
+à ramener en Océanie.
+
+Notre voyage à Moorea était décidé en principe; il n'y avait plus que
+les difficultés matérielles qui en retardaient l'exécution.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+1er décembre 1873.
+
+Le départ pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage.
+
+Le chef Tatari, qui rejoignait son île, donnait passage à Taïmaha et à
+moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes
+hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en
+laisse. Ce fut en face même de la case abandonnée de Rouéri que nous
+vînmes nous embarquer; le hasard avait amené ce rapprochement.
+
+Ce n'était pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger,
+l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait
+d'aller courir dans cette île de Moorea, et, en raison du peu de temps
+que le _Rendeer_ devait passer à Papeete, il m'avait pendant deux jours
+refusé l'autorisation de partir. De plus, les vents régnants rendaient
+les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon
+retour à Tahiti restait problématique.
+
+
+On mettait à l'eau la baleinière de Tatari; les passagers apportaient
+leur léger bagage et prenaient gaîment congé de leurs amis; nous allions
+partir.
+
+A la dernière minute, Taïmaha, changeant brusquement d'idée, refusa de
+me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Rouéri, et, cachant sa
+tête dans ses mains, elle se mit à pleurer.
+
+Ni mes prières, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la
+décision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous éloigner
+sans elle.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+La traversée dura près de quatre heures; au large, le vent était fort et
+la mer grosse, la baleinière se remplit d'eau.
+
+Les deux chats passagers, fatigués de crier, s'étaient couchés tout
+mouillés auprès des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de
+vie.
+
+Tout trempés, nous abordâmes loin du point que nous voulions atteindre,
+dans une baie voisine du district de Papetoaï,--pays sauvage et
+enchanteur, où nous tirâmes la baleinière au sec sur le corail.
+
+
+Il y avait très loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient
+les parents de Taïmaha et le fils de mon frère.
+
+Le chef Tauïro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partîmes
+tous deux par un sentier à peine visible, sous une voûte admirable de
+palmiers et de pandanus.
+
+
+De loin en loin nous traversions des villages bâtis sous bois, où les
+indigènes assis à l'ombre, immobiles et rêveurs comme toujours, nous
+regardaient passer.--Des jeunes filles se détachaient des groupes, et
+venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau fraîche.
+
+A mi-chemin, nous fîmes halte chez le vieux chef Taïrapa, du district de
+Téharosa. C'était un grave vieillard à cheveux blancs, qui vint au-
+devant de nous appuyé sur l'épaule d'une petite fille délicieusement
+jolie.
+
+Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous
+conta ses impressions d'alors et ses étonnements; on eût cru entendre le
+vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Vers trois heures de l'après-midi, je fis mes adieux au chef Taïrapa, et
+continuai ma route.
+
+Nous marchâmes encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux,
+sur des terrains que Tatari me dit appartenir à la reine Pomaré.
+
+Puis nous arrivâmes à une baie admirable, où des milliers de cocotiers
+balançaient leur tête au vent de la mer.
+
+On se sentait sous ces grands arbres aussi écrasés, aussi infime, qu'un
+insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces
+hautes tiges grêles étaient, comme le sol, d'une monotone couleur de
+cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose chargé de
+fleurs jetait une nuance éclatante sous cette immense colonnade grise.-
+-La terre nue était semée de débris de madrépores, de palmes
+desséchées, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu foncé, déferlait
+sur une plage de coraux brisés d'une blancheur de neige; à l'horizon
+apparaissait Tahiti, à demi perdu dans la vapeur, baigné dans la grande
+lumière tropicale.
+
+Le vent sifflait tristement là-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues
+gigantesques; ma tête s'emplissait de pensées sombres, d'impressions
+étranges,--et ces souvenirs de mon frère, que j'étais venu là
+invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, à travers la nuit du
+passé...
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Taïmaha; l'enfant
+que tu cherches doit être là, ainsi que sa vieille grand'mère Hapoto.
+
+Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indigènes assis à
+l'ombre; c'étaient des enfants et des femmes dont les silhouettes
+obscures se profilaient sur la mer étincelante.
+
+Mon coeur battait fort en approchant d'eux, à la pensée que j'allais
+voir cet enfant inconnu, déjà aimé,-pauvre petit sauvage, lié à moi-
+même par les puissants liens du sang.
+
+--Celui-ci est Loti, le frère de Rouéri,--celle-ci est Hapoto, la
+mère de Taïmaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me
+tendit sa main tatouée.
+
+--Et voici Taamari, continua-t-il, en désignant un enfant qui était
+assis à mes pieds.
+
+J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frère;--je le
+regardais, cherchant à reconnaître en lui les traits déjà lointains de
+Rouéri. C'était un délicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure
+ronde les traits seuls de sa mère, le regard noir et velouté de Taïmaha.
+
+Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, où les hommes et les
+plantes poussent si vite, j'attendais un grand garçon de treize ans, au
+regard profond comme celui de Georges, et pour la première fois un doute
+amèrement triste me traversa l'esprit...
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Vérifier l'époque de la naissance de Taamari était chose difficile,--
+et j'interrogeai inutilement les femmes. Là-bas où les saisons passent
+inaperçues, dans un éternel été, la notion des dates est incomplète,--
+et les années se comptent à peine.
+
+
+--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des écrits qui étaient
+comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et
+ces papiers étaient conservés dans le _farehau_ du district.
+
+Une jeune fille, à ma prière, partit pour les chercher, au village de
+Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir.
+
+
+Ce site où nous étions avait quelque chose de magnifique et de terrible;
+rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'idée de ces
+paysages de la Polynésie; ces splendeurs et cette tristesse ont été
+créées pour d'autres imaginations que les nôtres.
+
+Derrière nous, les grands pics s'élançaient dans le ciel clair et
+profond. Dans toute l'étendue de cette baie, déployée en cercle immense,
+les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumière
+tropicale étincelait partout.--Le vent du large soufflait avec
+violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le
+corail faisaient grand bruit...
+
+
+J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient différents de
+ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus
+sauvage.
+
+L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait à tout,--aux
+sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra-
+ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'éveille et se
+retrouve lui-même, on est frappé tout à coup de l'étrangeté de ce qui
+vous entoure.
+
+Je regardais ces indigènes comme des inconnus,--pénétré pour la
+première fois des différences radicales de nos races, de nos idées et de
+nos impressions; bien que je fusse vêtu comme eux, et que je comprisse
+leur langage, j'étais isolé au milieu d'eux tous, autant que dans l'île
+du monde la plus déserte.
+
+Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me séparait de ce petit
+coin de la terre qui est le mien, l'immensité de la mer, et ma profonde
+solitude...
+
+Je regardai Taamari et l'appelai près de moi: il appuya familièrement
+sur mes genoux sa petite tête brune. Et je pensai à mon frère Georges
+qui dormait à cette heure, du sommeil éternel, couché dans les
+profondeurs de la mer, là-bas, sur la côte lointaine du Bengale.--Cet
+enfant était son fils, et une famille issue de notre sang se
+perpétuerait dans ces îles perdues...
+
+--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma
+case, qui est à cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras
+de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Téharo, et vous
+conviendrez ensemble des moyens de retourner à Tahiti, avec cet enfant
+que tu veux emmener.
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+La case de la vieille Hapoto était à quelques pas de la mer; c'était la
+classique case maorie, avec les vieux pavés de galets noirs, la muraille
+à jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-
+pieds.--Des pièces de bois massives soutenaient de grands lits d'une
+forme antique, dont les rideaux étaient faits de l'écorce distendue et
+assouplie du mûrier à papier.--Une table grossière composait, avec ces
+lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table était
+posée une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la
+religion du Christ était en honneur dans cette chaumière perdue.
+
+
+Téharo, le frère de Taïmaha, était un homme de vingt-cinq ans, à la
+figure intelligente et douce; il avait conservé de mon frère un souvenir
+mêlé de respect et d'affection, et me reçut avec joie.
+
+Il avait à sa disposition la baleinière du chef du district, et nous
+convînmes de repartir pour Tahiti dès que le vent et l'état de la mer
+nous le permettraient.
+
+J'avais dit que j'étais habitué à la nourriture indigène, et que je me
+contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre-à-pain.
+Mais la vieille Hapoto avait ordonné de grands préparatifs pour mon
+repas du soir, qui devait être un festin. On poursuivit plusieurs poules
+pour les étrangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destiné à
+cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre-à-pain.
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Cependant le temps s'écoulait lentement. Il fallait plus d'une heure
+encore avant que la jeune fille qui était allée chercher les actes de
+naissance des enfants de Taïmaha pût revenir.
+
+En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une
+promenade qui m'a laissé un souvenir fantastique comme celui d'un rêve.
+
+Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous
+dirigions, le pays n'est plus qu'une étroite bande de terrain, longue et
+sinueuse, resserrée entre la mer et les mornes à pic,--au flanc
+desquels sont accrochées d'impénétrables forêts.
+
+Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir,
+l'isolement, la tristesse inquiète qui me pénétrait, prêtaient à ces
+paysages quelque chose de désolé.
+
+C'étaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des
+pandanus, tout cela étonnamment haut et frêle, et courbé par le vent.
+Les longues tiges des palmiers, penchées en tous sens, portaient çà et
+là des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.--
+Et puis, sous nos pieds, toujours cette même terre nue et cendrée,
+criblée de trous de crabes.
+
+Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les crabes bleus
+avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier
+qu'ils font le soir.--La montagne était déjà pleine d'ombres.
+
+Le grand Téharo marchait près de moi, rêveur et silencieux comme un
+Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frère.
+
+De temps à autre, la voix douce de Taamari s'élevait au milieu de tous
+les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant étaient
+incohérentes et singulières.--J'entendais cependant sans difficulté le
+langage de ce petit être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le
+_dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille
+langue maorie à peu près pure.
+
+
+Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, qui revenait
+imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt dans les bassins intérieurs
+du récif, presque couchée sous ce grand vent alizé.
+
+Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui se mirent à
+courir toutes mouillées, jetant au vent triste la note inattendue de
+leurs éclats de rire.
+
+Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrêta pour
+caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gâteaux qu'il lui
+donna.
+
+Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me
+donnèrent une idée horrible...
+
+Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos têtes,
+secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des
+rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les
+feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue...
+
+Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester
+plusieurs jours dans cette île avant qu'il fût possible à une pirogue de
+prendre la mer; cela arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea.--Le
+départ du _Rendeer_ était fixé aux premiers jours de la semaine
+suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les
+derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de
+la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle.
+
+
+Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait.--Je n'avais prévu
+cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche.
+
+Je commençais à sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fièvre;
+--les impressions si vives de cette journée l'avaient déterminée sans
+doute, en même temps qu'un grand excès de fatigue.
+
+Nous nous assîmes devant la case de la vieille Hapoto.
+
+Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées de fleurs, qui étaient
+venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'étranger)--car il
+en vient rarement dans ce district.
+
+--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata-
+reva!...
+
+Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu
+m'avait donné jadis et contre lequel avait prévalu celui de Loti.
+
+Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau
+de Fataoua, où l'année précédente elle m'avait vu.
+
+
+La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects étranges et
+imprévus, sous l'influence de la fièvre et de la nuit.--On entendait
+dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flûtes de
+roseau.
+
+A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de
+bourao, on faisait la cuisine à mon intention.--Le vent balayait
+terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux
+ébouriffés, étaient accroupis là, comme des gnomes, autour d'une épaisse
+fumée.--Le mot "Toupapahou!", prononcé près de moi, résonnait
+étrangement à mes oreilles...
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Cependant la jeune fille qui avait été envoyée chez le chef du district
+arriva,--et je pus encore lire à cette dernière lueur du jour les
+quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la vérité par des dates:
+
+Ua fanau o Taamari i te Taïmaha, Est né le Taamari de la Taïmaha, I te
+mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o
+Atario i te Taïmaha. Est né le Atario de la Taïmaha, I te mahana piti no
+Aote 1865... le jour deux de août 1865...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur,
+--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose
+étrange, je m'étais attaché à l'idée de cette famille tahitienne,--et
+ce vide qui se faisait là me causait une douleur mystérieuse et
+profonde; c'était quelque chose comme si mon frère perdu eût été plongé
+plus avant et pour jamais dans le néant; tout ce qui était lui
+s'enfonçait dans la nuit, c'était comme s'il fût mort une seconde fois.
+--Et il semblait que ces îles fussent devenues subitement désertes,--
+que tout le charme de l'Océanie fût mort du même coup, et que rien ne
+m'attachât plus à ce pays.
+
+--Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la mère de Taïmaha,--
+pauvre vieille femme à moitié sauvage,--es-tu bien sûr, Loti, des
+choses que tu viens nous dire?...
+
+Je leur affirmai à tous ce mensonge.--Taïmaha avait fait ce que fait
+plus d'une incompréhensible Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle
+avait pris un autre amant européen; on ne voyage guère, entre le
+district de Matavéri et Papeete; elle avait pu tromper sa mère, son
+frère et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de celui
+auquel ils l'avaient confiée,--après quoi elle était venue le pleurer
+à Moorea.--Elle l'avait réellement pleuré pourtant, et peut-être
+n'avait-elle aimé que lui.
+
+Le petit Taamari était encore près de moi, la tête appuyée sur mes
+genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se
+cacha la figure dans ses mains ridées et couvertes de tatouages; un peu
+après, je l'entendis pleurer...
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du
+chef, et cherchant à rassembler mes idées embrouillées par la fièvre.
+
+Je m'étais laissé abuser comme un enfant naïf par la parole de cette
+femme; je maudissais cette créature, qui m'avait poussé dans cette île
+désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps
+irréparable s'envolait pour nous deux.
+
+Les jeunes filles étaient toujours là assises, avec leurs couronnes de
+gardénias qui répandaient leur parfum du soir; tous étaient immobiles,
+la tête tournée vers la forêt, groupés, comme pour s'unir contre
+l'obscurité envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois.
+
+Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit...
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, Téharo m'ayant
+abandonné son lit, je m'étendis sur les nattes blanches, essayant du
+sommeil pour calmer ma tête troublée.
+
+Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au jour, afin que rien ne
+retardât notre départ pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à
+s'apaiser.
+
+La famille prit son repas du soir,--et tous s'étendirent
+silencieusement sur leurs lits de chaume, roulés comme des momies
+d'Égypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant à l'antique sur
+des supports en bois de bambou.
+
+La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, ne tarda pas à
+mourir, et l'obscurité devint profonde.
+
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Alors commença une nuit étrange, toute remplie de visions fantastiques
+et d'épouvante.
+
+Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient autour de moi avec des
+frôlements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait
+sur ma tête. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes
+les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnés...
+
+Où trouver en français des mots qui traduisent quelque chose de cette
+nuit polynésienne, de ces bruits désolés de la nature,--de ces grands
+bois sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet océan,--de ces
+forêts remplies de sifflements et de rumeurs étranges, peuplées de
+fantômes;--les Toupapahous de la légende océanienne, courant dans les
+bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents
+aiguës et de grandes chevelures...
+
+Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui
+me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne:
+
+C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore la fièvre.
+
+Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et d'étranges
+visions,--et le priai de rester près de moi. Ces choses sont
+familières aux Maoris, et ne les étonnent jamais.
+
+Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta du calme à mon
+imagination.
+
+Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus moins froid,--
+et finis par m'endormir.
+
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+A trois heures du matin, Téharo m'éveilla.--A ce moment je me crus là-
+bas, à Brightbury, couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni de
+la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la
+cour remuer sous ma fenêtre leurs branches moussues,--et le bruit
+familier du ruisseau sous les peupliers...
+
+Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au
+dehors,--et la mer qui rendait sa plainte éternelle sur les récifs de
+corail.
+
+Téharo m'éveillait pour partir; le temps s'était calmé, et on apprêtait
+la pirogue.
+
+Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais j'avais la fièvre
+encore, et la tête me tournait un peu.
+
+Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurité
+les mâts, les voiles et les pagayes.
+
+Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, et nous partîmes.
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+C'était une nuit sans lune.--Cependant à la lueur diffuse des étoiles
+on distinguait nettement les forêts suspendues au-dessus de nos têtes,-
+-et les tiges blanches des grands cocotiers penchés.
+
+Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au
+moment de passer en pleine nuit la ceinture des récifs; les Maoris
+exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps
+dans l'obscurité.
+
+La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les
+redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille avec un bruit sourd,
+mais ils se brisèrent, et nous passâmes.
+
+Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottés par
+une houle énorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il
+fallut pagayer.
+
+Cependant la fièvre était passée; j'avais pu me lever, et prendre en
+main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme était étendue
+au fond de la pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller
+parler à Taïmaha.
+
+Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour était près de
+paraître.
+
+Nous aperçûmes bientôt les premières lueurs de l'aube;--et les hauts
+pics de Moorea, qui déjà s'éloignaient, prirent une légère teinte rose.
+
+La vieille femme étendue à mes pieds était immobile et semblait
+évanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que
+lui avaient donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils parlaient bas
+pour ne point la troubler.
+
+Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, en se plongeant dans
+l'eau de la mer.--Après quoi nous fîmes des cigarettes de pandanus en
+attendant le soleil.
+
+Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantômes de la nuit
+s'étaient envolés; je m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime
+sensation de bien-être physique.
+
+Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle
+de mon frère, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et
+fantastique, mais baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore ce
+pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du
+sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la
+chère petite case où Rarahu m'attendait...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+
+
+
+
+XXV
+
+
+... Le jour fixé par la petite princesse pour lâcher dans la campagne
+les oiseaux chanteurs était arrivé.
+
+Nous étions cinq personnes qui devions procéder à cette importante
+opération, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant déposés à
+l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous enfonçâmes sous bois.
+
+La petite Pomaré qu'on nous avait confiée marchait tout doucement entre
+Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes
+venaient par derrière, portant sur un bâton la cage et ses précieux
+habitants.
+
+Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, loin de toute
+habitation humaine, que l'enfant désira s'arrêter.
+
+C'était le soir; le soleil déjà très bas ne pénétrait plus guère sous
+l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute cette végétation, il y
+avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une
+lumière bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait
+à terre sur un tapis de fougères fines et exquises; sous les grands
+arbres s'étalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On
+entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;--
+autrement, c'était toujours ce silence des bois de la Polynésie,--
+sombre pays enchanté, auquel il semble qu'il manque la vie.
+
+La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, ouvrit elle-même la porte
+aux oiseaux,--et puis nous nous retirâmes tous pour ne point troubler
+ce départ.
+
+Mais les petites bêtes avaient l'air peu disposées à prendre la volée.
+Celle qui la première passa la tête à la porte,--une grosse linotte
+sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle
+rentra, effrayée de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux
+autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Créateur
+n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour
+nous."
+
+Il fallut les prendre tous à la main pour les décider à sortir, et quand
+toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air
+inquiet,--nous retournâmes sur nos pas.
+
+Il faisait déjà presque nuit. Nous les entendîmes derrière nous jusqu'au
+moment où nous fûmes hors des grands bois...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. .
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu
+lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette
+impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce
+qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé.
+Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de
+pénétration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle
+prononçait bien;--et alors il semblait que ce fût une jeune fille de
+ma race et de mon sang; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât
+l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue...
+
+Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès
+d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve
+d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais.
+Nos jours étaient comptés.--Tout au plus parlais-je de revenir, et
+encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait
+fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants européens,
+c'était tout ce que j'avais désiré apprendre.--J'avais conservé au
+moins sur son imagination une sorte de prestige que la séparation ne
+m'avait pas enlevé, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon
+retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée de
+seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure,--et pourtant, je le
+voyais bien, en même temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu
+s'éloignait de moi; elle souriait toujours de son même sourire
+tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
+désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions
+effrénées des enfants sauvages.
+
+Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!
+
+Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...
+
+--Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma bien-aimée, tu seras
+sage, après mon départ. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu
+crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons
+encore dans l'éternité.
+
+"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de cette ville de
+Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district éloigné
+où ne viennent pas les Européens;--tu te marieras comme elle, tu auras
+une famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits enfants qui
+t'appartiendront et que tu garderas près de toi, tu seras heureuse...
+
+Alors et toujours, ce même incompréhensible sourire paraissait sur ses
+lèvres;--elle baissait la tête et ne répondait plus.--Et je
+comprenais bien qu'après mon départ elle serait une des petites filles
+les plus folles, et les plus perdues de Papeete.
+
+Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--à
+tout ce que je trouvais de suppliant et de passionné à lui dire,--elle
+souriait de son même sourire de sombre insouciance, de doute et
+d'ironie...
+
+Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: aimer, et sentir qu'on ne
+vous écoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi
+que vous fassiez?--que le côté sombre et inexplicable de sa nature
+reprend sur lui sa force et ses droits?...
+
+Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui vous échappe. Et
+puis, la mort est là qui attend; elle va prendre bientôt ce corps adoré,
+qui est la chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans espoir,
+--puisque celle-là même qui va mourir ne croit plus à rien de ce qui
+sauve et fait revivre...
+
+Si cette âme était tout à fait mauvaise et perdue, on en ferait le
+sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre,
+savoir qu'elle a été douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile
+de ténèbres qui l'enveloppe,--une mort anticipée qui l'étreint et qui
+la glace. Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore,--
+mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et
+on ne peut rien!...
+
+Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut
+s'enivrer à la dernière heure de tout ce qui va vous être enlevé sans
+retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on
+peut arracher à la vie de joies délirantes et de sensations
+fiévreuses...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route
+d'Apiré. C'était l'avant-veille du départ.
+
+Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air était chargé de
+senteurs de goyaves mûres; toutes les plantes étaient énervées. De
+jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur
+un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses
+cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes
+et chaudes sur nos têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens.
+
+Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se
+levèrent à notre approche et s'avancèrent vers nous.
+
+L'une qui était vieille, cassée, tatouée entraînait par la main l'autre,
+qui était encore belle et jeune;--c'était Hapoto, et sa fille Taïmaha.
+
+--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à Taïmaha...
+
+Taïmaha souriait de son éternel sourire en baissant les yeux comme un
+enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et
+n'en éprouve aucun remords.
+
+--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!
+
+Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne
+nous est pas possible, à nous qui sommes nés sur l'autre face du monde,
+de juger ou seulement de comprendre ces natures incomplètes, si
+différentes des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et sauvage,
+et où l'on trouve pourtant, à certaines heures, tant de charme d'amour,
+et d'exquise sensibilité.
+
+Taïmaha avait à me remettre un objet bien précieux,--une relique
+d'autrefois,--le pareo de Rouéri que, sur sa demande, je lui avais
+confié.
+
+Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin extrême. Elle parut émue
+cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce
+souvenir--qui allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury d'où je
+l'avais emporté.
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Dans une dernière visite que je fis à Pomaré, je lui recommandai Rarahu.
+
+--... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?...
+
+--Je reviendrai, répondis-je en hésitant.
+
+--Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous dites tous cela,
+continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.--
+Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre
+britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynésie; de tous ceux
+que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...
+
+"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.-
+-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la véranda de notre case;
+on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'été.
+--Les branches non émondées des orangers et des hibiscus donnaient à
+notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous étions à moitié cachés
+sous leurs masses capricieuses et touffues.
+
+--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance,
+qu'autrefois tu savais prier avec amour?
+
+--Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, et enfoui sous la
+terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir?
+
+--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à certaines croyances
+sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des
+fantômes; tu sais bien qu'à cette heure même, autour de nous, dans ces
+arbres, peut-être il y en a...
+
+--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--après, il y a peut-être le
+Toupapahou; après la mort, il y a le fantôme qui, quelque temps, paraît
+encore, et rôde incertain dans les bois;--mais je pense que le
+Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il n'a plus de forme sous
+la terre,--et qu'alors c'est la fin...
+
+Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, prononçant dans sa
+langue douce et singulière d'aussi sombres choses...
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+C'était le dernier jour...
+
+Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur
+"Tahiti la délicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes
+qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature,
+et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes.
+
+Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés.--Les
+préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la
+tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas était le nôtre...
+
+Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos
+expéditions sur les récifs; tous nos coquillages, tous nos madrépores
+rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et
+ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués plus
+blancs que de la neige.
+
+Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce
+qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement
+trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se déchirait en me
+voyant partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de
+confiance et d'espoir...
+
+Nous avions à emballer une quantité d'objets,--une foule de choses qui
+eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers
+d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de
+l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case...
+
+Plusieurs couronnes fanées de Rarahu,--toutes celles des derniers
+jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de
+fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes
+de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de
+délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour
+moi.
+
+Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait
+un train de départ énorme...
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit
+sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses
+cheveux dénoués,--et nous sortîmes de chez nous.
+
+Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faaa, les grands
+cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup
+d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apiré,
+et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
+désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes; je voulais voir tout
+et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et
+l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...
+
+Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres
+chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse
+inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique...
+
+
+Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua.
+
+Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps; au bord de
+l'eau, la société était nombreuse et choisie; il y avait toujours
+Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de
+jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la
+plus insouciante gaîté du monde.
+
+Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant
+doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et
+amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé; la petite
+figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche
+traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le
+silence...
+
+Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la
+douleur. On savait que Rarahu était la _petite femme de Loti_; on savait
+que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et
+ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois.
+
+
+Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu.--A quelques
+pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus
+isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous
+considérions un peu comme notre propriété particulière.
+
+
+Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la
+dureté farouche de leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose,
+l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient
+crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi
+l'expression de sauvage ironie.
+
+Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans
+l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des
+Marquises.
+
+Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, comme nous l'avions
+désiré, nous restâmes seuls.
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du _Rendeer_ à Tahiti.--
+En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis était à nous, nous
+éprouvâmes une émotion vive,--et aussi une sensation délicieuse,
+qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer.
+
+Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet endroit où l'air avait
+toujours la fraîcheur de l'eau courante; nous connaissions là toutes les
+pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.--
+Rien n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes herbes et cette même
+odeur,--mélangée de plantes aromatiques et de goyaves mûres.
+
+Nous suspendîmes nos vêtements aux branches,--et puis nous nous
+assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et
+pour la dernière fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau
+de Fataoua.
+
+
+Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande
+cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre
+lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers.--Les branches de
+ces arbustes se penchaient en voûte au-dessus de nos têtes, et
+dessinaient sur ce miroir légèrement agité les mille découpures de leur
+feuillage.--Les fruits mûrs tombaient dans l'eau; le ruisseau en
+roulait; son lit était semé de goyaves, d'oranges et de citrons.
+
+Nous ne disions rien tous deux;--assis près l'un de l'autre, nous
+devinions mutuellement nos pensées tristes, sans avoir besoin de
+troubler ce silence pour nous les communiquer.
+
+Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus se promenaient
+aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là aucun être humain; nous
+étions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des
+pierres et circulaient autour de nous.
+
+Le soleil qui baissait déjà,--le dernier soleil de mon dernier soir
+d'Océanie,--éclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorées;
+j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives
+commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates;--les
+mimosas légers, les goyaviers noirs, avaient déjà pris leurs teintes du
+soir,--et ce soir était le dernier,--et demain, au lever du soleil,
+j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien-
+aimée allaient disparaître, comme s'évanouit le décor de l'acte qui
+vient de finir...
+
+Celui-là était un acte de féerie au milieu de ma vie,--mais il était
+fini sans retour!... Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes,
+ou poignantes de tristesse,--tout était fini, était mort...
+
+Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De
+grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui
+tombaient pressées, comme d'un vase trop plein...
+
+--Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite femme, n'est-ce
+pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va,
+tout ce que tu m'as demandé, je le ferai... Demain je quitterai Papeete
+en même temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec
+Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je meure, je
+prierai pour toi...
+
+Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux
+bras autour de moi et appuya sa tête sur mes genoux... Je pleurai aussi,
+mais des larmes douces;--j'avais retrouvé ma petite amie, elle était
+brisée, elle était sauvée. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos
+destinées nous séparaient d'une manière irrévocable et fatale; ce départ
+aurait moins d'amertume, moins d'angoisse déchirante; je pouvais m'en
+aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensées de retour,--
+peut-être aussi avec de vagues espérances dans l'éternité!. . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu offert aux
+officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'à l'heure de
+l'appareillage, que "l'amiral à cheveux blancs" avait fixé pour le lever
+du jour.
+
+Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y assister.
+
+Il y avait énormément de monde à ce bal, pour un bal de Papeete; toutes
+les Tahitiennes de la cour, quelques femmes européennes, tout ce
+qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les
+officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires français.
+
+Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon de la fête;
+mais, pendant que la foule dansait fiévreusement la _upa-upa_ dans les
+jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation
+semblable, privilégiées de la reine, avaient été invitées à prendre
+place sous la véranda, sur une banquette d'où elles pouvaient, tout
+aussi bien qu'à l'intérieur, voir et être vues.--Et avec le laisser-
+aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent
+m'accouder à la fenêtre, pour causer avec ma petite amie.
+
+En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle était
+éclairée comme une vision, par la lueur rouge des lampes, mêlée aux
+rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles
+brillaient sur le fond sombre du dehors.
+
+
+Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite-
+fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât pour ce bal.--La petite
+Pomaré avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir.
+
+
+Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du _Rendeer_, qui
+étaient en majorité, y jetaient une impression de départ et de
+séparation contre laquelle on ne pouvait réagir.--Il y avait là de
+jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs maîtresses, à leur vie de
+nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou
+trois fois dans le courant de leur existence étaient venus à Tahiti, qui
+savaient que maintenant leur carrière était finie, et dont le coeur se
+serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus...
+
+La princesse Ariitéa vint à moi, plus animée que de coutume, et parlant
+plus vite:
+
+--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer
+la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer très vite; de la
+continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par
+une troisième,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.
+
+Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant moi-même, tout ce que je trouvai
+au hasard sur le piano.--Je réussis pour une heure à ranimer le bal;
+mais c'était une animation factice,--et je ne pouvais pas plus
+longtemps la soutenir.
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'étais encore au
+piano, jouant je ne sais quels airs insensés, accompagnés dans le
+lointain par la _upa-upa_ qui râlait au dehors.
+
+J'étais seul avec la vieille reine, qui était restée pensive et immobile
+dans son grand fauteuil doré.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte
+et sombre, parée avec un luxe encore sauvage.
+
+Le salon de Pomaré avait cet aspect triste des fins de bal; un grand
+désordre, une grande salle vide; des bougies s'éteignant dans les
+torchères, tourmentées par le vent de la nuit.
+
+La reine se leva péniblement, dans les plis de sa robe de velours
+cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait près de la porte, debout et
+silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer.
+
+Rarahu entra... timide, les yeux baissés, et s'approcha de la reine.--
+Apparaissant après ce bal, dans cette salle déserte, dans ce silence,
+avec sa longue traîne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs
+cheveux flottants, sa couronne de gardénias blancs,--et ses yeux
+agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision
+délicieuse de la nuit.
+
+--Tu as à me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller
+sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je
+le crains, qui ne le voudra pas...
+
+--Madame, répondis-je, elle va partir demain pour Papéuriri, demander
+l'hospitalité à Tiahoui son amie.--Là-bas comme ici, je vous supplie
+de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus à Papeete.
+
+--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix étonnée, et visiblement
+émue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... à Papeete tu aurais
+été bien vite une petite fille perdue...
+
+Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la
+vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se
+mouillaient de larmes.
+
+--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas différer ce départ.--
+Si tes préparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs à faire, veux-
+tu partir ce matin même, un peu après le soleil, vers sept heures, dans
+la voiture qui emmènera ma belle-fille Moé? Moé s'en va à Atimaono,
+prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raïatéa.--
+Vous coucherez la nuit prochaine à Maraa, et demain matin vous serez à
+Papéuriri, où, en passant, la voiture te déposera.
+
+Rarahu sourit à travers ses larmes, à cette idée qui lui causait une
+joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raïatéa.
+
+Il y avait entre Rarahu et Moé une affinité mystérieuse;--étrangement
+malheureuses toutes deux, et brisées, elles avaient le même caractère,
+les mêmes allures et le même genre de charme.
+
+
+Rarahu répondit qu'elle serait prête.--La pauvre petite en effet
+n'avait guère à emporter que quelques robes de mousseline de diverses
+couleurs,--et son fidèle vieux chat gris...
+
+
+Et nous prîmes congé de Pomaré, en serrant avec effusion et de tout
+notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariitéa, qui
+avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner
+jusqu'à la porte du jardin; elle disait à Rarahu pour la consoler des
+choses aussi douces que si elle eût été sa soeur... Et pour la dernière
+fois nous descendîmes à la plage...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Il faisait nuit close encore.
+
+Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles
+de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les
+officiers du _Rendeer_.--Si on n'eût entendu quelques jeunes femmes
+pleurer, on eût dit plutôt une fête qu'un départ.
+
+Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la dernière
+fois ma petite amie.
+
+
+En même temps que le _Rendeer_ quittait l'île délicieuse, la voiture qui
+emportait Rarahu et Moé quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put
+voir, par les échappées des cocotiers, à travers les rideaux de verdure,
+--le _Rendeer_ s'éloigner sur l'immensité bleue. . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . .
+
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+_"Aue! Aue! a munaiho te tiaré iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i
+teienei ra, na maheahea!..." (Hélas! Hélas! autrefois elle était jolie,
+la petite fleur d'arum!... Hélas! Hélas! maintenant elle est fanée!...)
+(RARAHU)_
+
+
+I
+
+
+Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route à travers
+le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des îles
+polynésiennes. Et puis cette dernière terre des Maoris disparut elle-
+même de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Océanie.
+
+Après avoir relâche au Chili, nous sortîmes du Grand Océan par le
+détroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Brésil et
+les Açores.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins
+à Brightbury, frapper à la porte de ma maison chérie... On ne
+m'attendait pas encore.
+
+Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui tremblait d'émotion et
+de surprise.--Le bonheur et l'étonnement furent grands de me revoir.
+
+
+Après les premiers moments, une impression de tristesse succède à la
+joie; un serrement de coeur se mêle au charme du retour: des années ont
+passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on chérit: le temps a
+laissé sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore,
+s'il n'y a point de place vide au foyer!...
+
+C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout
+quand on a la tête toute remplie des images ensoleillées des tropiques.
+C'est triste, le jour pâle, le ciel morne et sans rayons,--le froid
+qu'on avait oublié,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls
+humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises.
+
+Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y
+compris les vieux serviteurs qui ont veillé sur votre enfance; de
+retrouver les douces coutumes oubliées, les bonnes soirées d'hiver
+d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve
+singulier!...
+
+Le matin où je revins à Brightbury frapper à la porte de ma maison,
+j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses énormes.
+
+Tout ce déballage est une des distractions du retour. Les armes
+sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynésiens, les
+coquilles et les madrépores, faisaient bizarre figure, en revoyant la
+lumière dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'éprouvai
+surtout une émotion vive, en déballant les plantes séchées, les
+couronnes fanées, qui avaient conservé leur odeur exotique, et
+embaumaient ma chambre d'un parfum d'Océanie.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Quelques jours après mon retour on me remit une lettre couverte de
+timbres américains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse
+était mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les
+Tahitiens appelaient Tatehau.
+
+Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse écriture enfantine
+et appliquée de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur à travers les
+mers.
+
+_RARAHU A LOTI
+
+Papéuriri, le 15 janvier 1874.
+
+Cher ami, ô mon petit Loti, ô mon petit époux chéri, ô toi ma seule
+pensée à Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma
+tristesse pour toi.
+
+Depuis le jour où tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur.
+Jamais ma pensée ne t'oublie depuis ton départ. O mon ami chéri, voici
+ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je,
+puisque c'est toi qui es mon époux. Reviens pour que nous restions
+ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans
+mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et
+sois-moi fidèle.
+
+Voici encore une parole: reviens à Bora-Bora; peu importe que tu n'aies
+pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela,
+et reviens à Tahiti.
+
+Ah! quel contentement d'être ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur
+d'être réunie de nouveau à toi, ma pensée, et mon amour de chaque jour.
+
+Ah! cette pensée chérie que tu sois mon époux. Ah! combien je désire ton
+corps pour manger beaucoup de toi!...
+
+Voici une parole sur mon séjour à Papéuriri: je suis sage, je reste bien
+tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'être
+bonne pour moi--ô mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais
+savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je
+suis retombée dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce même mal, pas
+un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu
+m'as oubliée; si tu étais près de moi, tu me soulagerais un peu...
+
+Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amitié pour
+toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oublié des
+hommes de mon pays...
+
+J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit époux chéri.
+
+Je te salue ô mon Loti, De Rarahu ta petite épouse,
+
+RARAHU_
+
+_J'ai donné cette lettre à Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le
+nom de l'endroit où je dois t'écrire.
+
+Je te salue, mon ami chéri,
+
+RARAHU._
+
+
+
+
+
+IV
+
+NOTE DE PLUMKETT
+
+
+Loti écrivit à Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en
+langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait,
+d'une manière intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images
+particulières, sa traversée de six mois sur le _Rendeer_; la tempête du
+cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enlevé
+beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Océanie.--Et puis il
+lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mère,--et lui
+disait que, malgré ces douces choses, il rêvait de revenir encore dans
+le Grand-Océan, pour y retrouver son île bien-aimée et sa petite épouse
+sauvage.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+RARAHU A LOTI (_Un an après_.)
+
+
+_Papeete, le 3 décembre 1874.
+
+O mon petit ami chéri, ô mon cher objet de ma peine, je te salue par le
+vrai Dieu.
+
+Je suis bien péniblement étonnée de ne pas recevoir de lettre de toi,
+parce que voilà cinq fois que je t'ai écrit, et jamais un mot de toi ne
+m'est encore parvenu.
+
+Peut-être arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois
+que mes lettres t'ont été envoyées, jamais tu ne m'en as informée.
+
+Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?
+
+Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu
+m'écrivais un peu, cela réchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne
+penses à cela.
+
+Mais quant à moi, mon amour pour toi reste le même, et aussi mes larmes
+pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi,
+toi-même tu penserais à moi.
+
+Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet
+eût été inexécutable...
+
+--Voici une parole concernant Papeete:
+
+Il y a eu grande fête à Papeete le mois passé, pour la petite-fille de
+la reine.
+
+Et c'était très beau, et les femmes ont dansé jusqu'au matin.--Et j'y
+étais aussi; j'avais sur la tête une couronne de plume d'oiseau,--mais
+mon coeur était bien triste...
+
+Et maintenant, la reine Pomaré et les siens. Et sa petite-fille Pomaré,
+et Ariitéa, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau à Tahiti,
+excepté que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois
+d'août...
+
+Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon époux!...
+
+Hélas! Hélas! la petite fleur d'arum est aussi fanée maintenant!...
+
+Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum était jolie!...
+
+Maintenant elle est fanée, elle n'est plus jolie!...
+
+Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de
+Paea, pour que personne ne me puisse plus voir...
+
+Hélas! Hélas! ô mon époux chéri, ô mon ami tendrement aimé!...
+
+Hélas! Hélas! mon ami chéri!...
+
+J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu.
+
+RARAHU._
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+JOURNAL DE LOTI
+
+
+Londres, 20 janvier 1875.
+
+
+Je passais à neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit était
+froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz éclairaient la
+fourmilière humaine, la foule noire et mouillée.
+
+Derrière moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_
+
+Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui
+que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laissé à Papeete,
+où il avait résolu de finir ses jours.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Quand nous fûmes confortablement assis au coin du feu, nous nous mîmes à
+causer de l'île délicieuse.
+
+--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle était, je
+crois, bien portante quand j'ai quitté le pays; il est probable même que
+si j'avais pris congé d'elle, elle m'aurait donné des commissions pour
+vous.
+
+"Comme vous le savez, elle avait quitté Papeete en même temps que vous-
+mêmes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se
+séparer; ils sont partis ensemble pour l'Europe.
+
+"Je savais seul qu'elle était chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de
+Papéuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _à Tatehau Oeil-
+de-rat, pour remettre à Loti._
+
+"Lorsqu'elle reparut à Papeete, six ou huit mois après, elle était plus
+jolie que jamais; elle était plus femme aussi, et plus formée.--Sa
+grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grâce
+d'une élégie.
+
+"Elle devint la maîtresse d'un jeune officier français, qui eut pour
+elle une passion qui n'était pas ordinaire.--Il était jaloux même de
+votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il
+lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui.
+
+"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus
+élégante et la plus remarquée des femmes de Papeete.
+
+"Au bout de ce temps-là, il se produisit chez la reine un événement
+depuis longtemps prévu: la petite Pomaré V s'éteignit une belle nuit,--
+peu de jours après une grande fête qu'on avait donnée pour la distraire,
+et dont elle avait elle-même arrêté le programme.
+
+"La vieille reine, par parenthèse, fut tellement accablée par cette
+dernière et suprême douleur, que sans doute elle n'y survivra guère (1).
+Elle s'est retirée pour le moment dans une case isolée, bâtie auprès du
+tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir âme qui vive.
+
+_(1) La reine Pomaré est morte en 1877, laissant le trône à son second
+fils Ariiaue. Elle avait survécu environ deux ans à sa petite-fille.--
+On peut considérer qu'à dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au
+point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de
+l'étrangeté._
+
+"Rarahu observa dans cette circonstance la même coutume que les
+suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses
+admirables cheveux noirs.
+
+"La reine lui en sut gré, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle
+et son amant,--et comme elle ne l'aimait guère, elle profita de
+l'occasion pour le quitter.
+
+"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournée à Papéuriri auprès
+de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est restée à
+Papeete, où je crois qu'elle mène aujourd'hui une vie absolument
+déréglée et folle.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+NOTE DE PLUMKETT
+
+
+A partir de cette époque on ne trouve plus que de loin en loin dans le
+journal de Loti quelques traces de souvenirs conservés au fond de son
+coeur pour la lointaine Polynésie;--dans sa mémoire, l'image de Rarahu
+s'éloigne et s'efface.
+
+Ces fragments sont mêlés aux aventures d'une vie enfiévrée et légèrement
+excentrique, qui se déroulent un peu partout,--en Afrique
+principalement,--et plus tard en Italie.
+
+
+
+
+
+FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI
+
+
+Sierra-Leone, mars 1875.
+
+
+O ma bien-aimée petite amie, nous retrouverons-nous jamais là-bas--
+dans notre chère île,--assis le soir sur les plages de corail?.... . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+Bobdiara (Sénégambie), octobre 1875.
+
+C'est la saison des grandes pluies, _là-bas_,--la saison où la terre
+est couverte de fleurs roses, semblables à nos perce-neige d'Angleterre;
+les mousses sont humides, les forêts pleines d'eau.
+
+Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable.
+Il est trois heures du matin _là-bas_, il fait nuit noire, les
+toupapahous rôdent dans les bois...
+
+Deux années ont passé déjà sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme
+aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury,
+celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effacées depuis.
+
+Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma
+petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,-
+n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers
+des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . .
+
+
+Southampton, mars 1876. (Journal de Loti)
+
+
+... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu!
+
+Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à présent,--sinon les
+désenchantements amers, et les regrets poignants du passé?... Je pleure,
+en songeant au charme perdu de ces premières années,--à ce charme
+qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--à tout cela que je n'ai
+même pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et
+s'efface dans mon souvenir.
+
+Hélas! où est-elle notre vie tahitienne,--les fêtes de la reine,--
+les _himéné_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où sont-
+elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes émotions, tous
+mes rêves d'autrefois, où est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé frère
+John, qui partageait avec moi ces premières impressions de jeunesse
+vibrantes, étranges, enchanteresses?...
+
+Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du grand vent sur les récifs
+de corail,--cette ombre mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient
+la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurité... Où est
+tout le charme indéfinissable de ce pays, toute la fraîcheur de nos
+impressions partagées, de nos joies à deux?...
+
+Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant à repasser ces
+souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les
+éveille,--une page écrite là-bas,--une plante sèche, un reva-reva,
+un parfum tahitien gardé encore par de pauvres couronnes de fleurs qui
+s'en vont en poussière,--ou un mot de cette langue triste et douce, la
+langue de _là-bas_ que déjà j'oublie.
+
+
+Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets,
+logis de hasard, camarades de hasard;--on se réunit on ne sait
+pourquoi, on s'étourdit comme on peut...
+
+J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me reconnais plus quand je
+regarde en arrière.--A corps perdu je me suis jeté dans une vie de
+plaisirs; c'est là, il me semble, la seule façon logique de prendre une
+existence que je n'avais pas demandée,--et dont le but et la fin sont
+pour moi des problèmes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ile de Malte, 2 mai 1876.
+
+
+Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique
+réunis dans un café de la Valette, à l'île de Malte.
+
+Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans
+le Levant où on venait de massacrer les consuls de France et
+d'Allemagne, et où de graves événements semblaient se préparer.
+
+J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait
+vécu en Océanie,--et nous nous étions isolés pour causer ensemble de
+nos souvenirs tahitiens.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant
+de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux.
+
+"Elle était tombée bien bas, les derniers temps,--mais c'était une
+singulière petite fille.
+
+"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une figure de petite
+morte. Elle n'avait plus de gîte à la fin, et traînait avec elle un
+vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait
+tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.
+
+"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgré tout avait
+conservé pour elle une pitié et une bienveillance extrêmes.
+
+"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fût
+devenue décharnée.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui
+étaient un peu beaux.
+
+"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était mise à boire de
+l'eau-de-vie, son mal allait très vite.
+
+"Un beau jour--(c'était en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit
+ans)--on apprit qu'elle était partie, avec son chat infirme, pour son
+île de Bora-Bora, où elle s'en était allée mourir, et où, paraît-il,
+elle ne vécut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant
+mes yeux...
+
+Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'éveillant la nuit je la
+revoyais encore;--malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne
+sais quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne sais
+quelles idées de pardon et de rédemption,--et tout était fini dans la
+fange, dans l'abîme de l'éternel néant!...
+
+Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa
+devant mes yeux... Et je restai là, impassible,--et nous continuâmes à
+causer de nos souvenirs d'Océanie.
+
+Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes reflétée par les glaces, au
+bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et
+des verres entrechoqués,--je participais au concert général des
+banalités et des inepties; comme eux, je disais d'un ton dégagé:
+
+--C'est un beau pays que l'Océanie;--de belles créatures, les
+Tahitiennes;--pas de régularité grecque dans les traits, mais une
+beauté originale qui plaît plus encore, et des formes antiques... Au
+fond, des femmes incomplètes qu'on aime à l'égal des beaux fruits, de
+l'eau fraîche et des belles fleurs.
+
+"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, à travers le prisme
+enchanteur de mon extrême jeunesse... En somme, un charmant pays quand
+on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne
+pas y revenir à trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et
+l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre
+qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantômes qui
+replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou
+viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+NATUAEA
+
+(_Vision confuse de la nuit.)
+
+
+...Là-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de
+Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et
+crépusculaire des rêves...
+
+... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la
+mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout
+près, tout près de la terre, sous des masses noires qui semblaient de
+grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il
+faisait nuit, et je restai là immobile, attendant le jour,--les yeux
+fixés sur la terre, avec une indéfinissable horreur.
+
+... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si pâle, qu'on eût
+dit un signe du ciel annonçant aux hommes la consommation des temps, un
+sinistre météore précurseur du chaos final, un grand soleil mort...
+
+Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je distinguai des formes
+humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la
+plage...
+
+Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise,
+des femmes étaient accroupies par terre la tête dans leurs mains comme
+pour les veillées funèbres; elles semblaient être là depuis un temps
+indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entièrement,
+elles étaient immobiles; leurs yeux étaient fermés, mais, à travers
+leurs paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles fixées sur
+moi...
+
+Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, étendue sur un
+lit de pandanus...
+
+Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur le visage
+mort... Rarahu se mit à rire...
+
+A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le ciel, et je me
+retrouvai dans l'obscurité.
+
+Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphère, et je perçus
+confusément des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous
+l'effort de brises mystérieuses,--des spectres tatoués accroupis à
+leur ombre,--les cimetières maoris et la terre de là-bas qui rougit
+les ossements,--d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes
+bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité,--et au milieu
+d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant enveloppé dans ses longs
+cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire éternel, du
+rire figé des Toupapahous...
+
+
+_"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand
+dans mon coeur de ne plus te voir! ô mon étoile du matin, mes yeux se
+fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!...
+
+"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne.
+
+"Ta petite amie,
+
+RARAHU."_
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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