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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Mariage de Loti + +Author: Pierre Loti + +Posting Date: April 12, 2014 [EBook #7263] +Release Date: January, 2005 +First Posted: April 2, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + + + + + + +Le Mariage de Loti + +par Pierre Loti. + + + +LE MARIAGE DE LOTI + +"E hari te fau. E toro te faaro E no te taata." + +_Le palmier croîtra, Le corail s'étendra, Mais l'homme périra_. + +(_Vieux dicton de la Polynésie_) + + + +A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878. + +_Madame, + +A vous qui brillez tout en haut, l'auteur très obscur _d'Aziyadé_ dédie +humblement ce récit sauvage. + +Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son +grand charme poétique. + +L'auteur était bien jeune lorsqu'il a écrit ce livre; il le met à vos +pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup +d'indulgence....................................................... + + + +PREMIÈRE PARTIE + +I + + +PAR PLUMKET, AMI DE LOTI + + +Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l'âge de vingt-deux ans et onze +jours. + +Lorsque la chose eut lieu, il était environ une heure de l'après-midi, +à Londres et à Paris. + +Il était à peu près minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule +terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomaré, où la scène se +passait. + +En Europe, c'était une froide et triste journée d'hiver. En dessous dans +les jardins de la reine, c'était le calme, l'énervante langueur d'une +nuit d'été. + +Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, au milieu des mimosas +et des orangers, dans une atmosphère chaude et parfumée, sous un ciel +tout constellé d'étoiles australes. + +C'étaient: Ariitéa, princesse du sang, Faïmana et Téria, suivantes de la +reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique. + +Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était appelé Harry Grant, conserva ce nom, +tant sur les registres de l'état civil que sur les rôles de la marine +royale, mais l'appellation de Loti fut généralement adoptée par ses +amis. + +La cérémonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand +appareil. + +Les trois Tahitiennes étaient couronnées de fleurs naturelles, et vêtues +de tuniques de mousseline rose, à traînes. Après avoir inutilement +essayé de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont +les sons durs révoltaient leurs gosiers maoris, elles décidèrent de les +désigner par les mots _Rémuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs. + +Toute la cour eut le lendemain communication de cette décision, et +_Harry Grant_ n'exista plus en Océanie, non plus que _Plumket_ son ami. + +Il fut convenu en outre que les premières notes de la chanson indigène: +"Loti taïmané, etc..." chantées discrètement la nuit aux abords du +palais, signifieraient: "Rémuna est là, ou Loti, ou tous deux ensemble; +ils prient leurs amies de se rendre à leur appel, ou tout au moins de +venir sans bruit leur ouvrir la porte des +jardins..."......................................................... + + + + + + +II + +NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET + + +Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de Bora-Bora, située +par 16° de latitude australe, et 154° de longitude ouest. + +Au moment où commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa +quatorzième année. + +C'était une très singulière petite fille, dont le charme pénétrant et +sauvage s'exerçait en dehors de toutes les règles conventionnelles de +beauté qu'ont admises les peuples d'Europe. + +Toute petite, elle avait été embarquée par sa mère sur une longue +pirogue voilée qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conservé de +son île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la +surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, planté comme une borne +monstrueuse au milieu du Pacifique, était restée dans sa tête, seule +image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion +bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause +première de son grand amour pour lui. + + + + + +III + +D'ÉCONOMIE SOCIALE + + +La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, la grande île, l'île de la +reine, pour l'offrir à une très vieille femme du district d'Apiré qui +était sa parente éloignée. Elle obéissait ainsi à un usage ancien de la +race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès de leur +vraie mère. Les mères adoptives, les pères adoptifs (_faa amu_) sont là- +bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet échange +traditionnel des enfants est l'une des originalités des moeurs +polynésiennes. + + + + + +IV + +HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMTÉ DE +YORKSHIRE (ANGLETERRE) + +"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872. + +"Ma soeur aimée, + +"Me voici devant cette île lointaine que chérissait notre frère, point +mystérieux qui fut longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un désir +étrange d'y venir n'a pas peu contribué à me pousser vers ce métier de +marin qui déjà me fatigue et m'ennuie. + +"Les années ont passé et m'ont fait homme. Déjà j'ai couru le monde, et +me voici enfin devant l'île rêvée. Mais je n'y trouve plus que tristesse +et amer désenchantement. + +"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, là-bas, sous la +verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux +silhouettes dentelées, c'est bien tout cela qui était connu. Tout cela, +depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer, +poétisés par l'énorme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce +coin du monde dont nous parlait avec amour notre frère qui n'est plus... + +"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions +indéfinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un +pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là, +le même Harry qu'à Brightbury, qu'à Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il +me semble n'avoir pas changé de place... + +"Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, j'aurais dû ne pas le +toucher du doigt. + +"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gâté mon Tahiti, en me le présentant +à leur manière; ceux qui traînent partout leur personnalité banale, +leurs idées terre à terre, qui jettent sur toute poésie leur bave +moqueuse, leur propre insensibilité, leur propre ineptie. La +civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, +toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la +sauvage poésie s'en va, avec les coutumes et les traditions du passé... + +........................................................................ + +"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jeté l'ancre devant +Papeete, ton frère Harry a gardé le bord, le coeur serré, l'imagination +déçue. + +........................................................................ + +"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que déjà ce pays +l'enchante; depuis notre arrivée je le vois à peine. + +"Il est d'ailleurs toujours ce même ami fidèle et sans reproche, ce même +bon et tendre frère, qui veille sur moi comme un ange gardien et que +j'aime de toute la force de mon coeur... + +........................................................................ + + + + + +V + + +Rarahu était une petite créature qui ne ressemblait à aucune autre, bien +qu'elle fût un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les +archipels polynésiens et passe pour une des plus belles du monde; race +distincte et mystérieuse, dont le provenance est inconnue. + +Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique, +d'une douceur câline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse; +ses cils étaient si longs, si noirs qu'on les eût pris pour des plumes +peintes. Son nez était court et fin, comme celui de certaines figures +arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue que le type +classique, avait des coins profonds, d'un contour délicieux. En riant, +elle découvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de +l'émail blanc, dents que les années n'avaient pas eu le temps de +beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries légères de +l'enfance. Ses cheveux, parfumés au santal, étaient longs, droits, un +peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes épaules nues. +Une même teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres +cuites claires de la vieille Etrurie, était répandue sur tout son corps, +depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds. + +Rarahu était d'une petite taille, admirablement prise, admirablement +proportionnée; sa poitrine était pure et polie, ses bras avaient une +perfection antique. + +Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, simulant des +bracelets; sur la lèvre inférieure, trois petites raies bleues +transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur +le front, un tatouage plus pâle, dessinant un diadème. Ce qui surtout en +elle caractérisait sa race, c'était le rapprochement excessif de ses +yeux, à fleur de tête comme tous les yeux maoris; dans les moments où +elle était rieuse et gaie, ce regard donnait à sa figure d'enfant une +finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle était sérieuse ou +triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux définir +que par ces deux mots: une grâce polynésienne. + + + +VI + + +La cour de Pomaré s'était parée pour une demi-réception, le jour où je +mis pour la première fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral +anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrivée à la souveraine +(une vieille connaissance à lui)--et j'étais allé, en grande tenue de +service, accompagner l'amiral. + +L'épaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures; +tout était tranquille et désert dans les avenues ombreuses dont +l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases à +vérandas, disséminées dans les jardins, sous les grands arbres, sous les +grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants, +plongées dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords +de la demeure royale étaient aussi solitaires, aussi paisibles... + +Un des fils de la reine,--sorte de colosse basané qui vint en habit +noir à notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets +baissés, où une douzaine de femmes étaient assises, immobiles et +silencieuses... + +Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dorés étaient placés +côte à côte.--Pomaré, qui en occupait un, invita l'amiral à s'asseoir +dans le second, tandis qu'un interprète échangeait entre ces deux +anciens amis des compliments officiels. + +Cette femme, dont le nom était mêlé jadis aux rêves exotiques de mon +enfance, m'apparaissait vêtue d'un long fourreau de soie rose, sous les +traits d'une vieille créature au teint cuivré, à la tête impérieuse et +dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait démêler +encore quels avaient pu être les attraits et le prestige de sa jeunesse, +dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir. + +Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre d'un appartement +fermé, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indéfinissable. +--Elles étaient belles presque toutes de la beauté tahitienne: des yeux +noirs, chargés de langueur, et le teint ambré des gitanos.--Leurs +cheveux dénoués étaient mêlés de fleurs naturelles et leurs robes de +gaze traînantes, libres à la taille, tombaient autour d'elles en longs +plis flottants. + +C'était sur la princesse Ariitéa surtout, que s'arrêtaient +involontairement mes regards. Ariitéa à la figure douce, réfléchie, +rêveuse, avec de pâles roses du Bengale, piquées au hasard dans ses +cheveux noirs... + + + + + +VII + + +Les compliments terminés, l'amiral dit à la reine: + +--Voici Harry Grant que je présente à Votre Majesté; il est le frère de +Georges Grant, un officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre +beau pays. + +L'interprète avait à peine achevé de traduire, que Pomaré me tendit sa +main ridée; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel, +éclaire sa vieille figure: + +--Le frère de Rouéri! dit elle en désignant mon frère par son nom +tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais: +"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute spéciale, la reine +ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays. + +--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en +me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale... + +Et je partis charmé de cette étrange cour... + + + + + +VIII + + +Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite enfance la case de sa +vieille mère adoptive, qui habitait dans le district d'Apiré, au bord du +ruisseau de Fataoua. + +Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, le bain, le bain +surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de +Tiahoui, son inséparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui étaient deux +insouciantes et rieuses petites créatures qui vivaient presque entière- + +ment dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et s'ébattaient +comme deux poissons-volants. + + + + + +IX + + +Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans érudition; elle +savait lire dans sa bible tahitienne, et écrire, avec une grosse +écriture très ferme, les mots doux de la langue maorie; elle était même +très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée par les frères +Picpus,--lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des +mots polynésiens. + +Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins +cultivées assurément que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu +que cette instruction, prise à l'école des missionnaires de Papeete, lui +eût peu coûté à acquérir, car elle était fort paresseuse. + + + + + +X + + +En tournant à droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis +une demi-heure le chemin d'Apiré, on trouvait un large bassin naturel, +creusé dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se +précipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise +fraîcheur. + +Là, tout le jour, il y avait société nombreuse; sur l'herbe, on trouvait +étendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes +journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou bien encore à nager et +à plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient à l'eau vêtues de +leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes +mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades. + +Là, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; là trônait +Tétouara la négresse;--là se faisait à l'ombre une grande consommation +d'oranges et de goyaves. + +Tétouara appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie.--Un +navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant +la Calédonie, et l'avait déposée à mille lieues de son pays, à Papeete, +où elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait égarée +parmi des misses anglaises. + +Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une gaîté simiesque, une +impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement. +Cette propriété de sa personne la rendait précieuse à ses nonchalantes +compagnes; elle était une des notabilités du ruisseau de Fataoua... + + + + + +XI + +PRÉSENTATION + + +Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la première fois de +ma vie j'aperçus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, +habituées du ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur, +étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans +l'eau claire et fraîche.--L'ombre de l'épaisse verdure descendait sur +nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours, +marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se +posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent été trop +lourdes pour les enlever; l'air était chargé de senteurs énervantes et +inconnues; tout doucement je m'abandonnais à cette molle existence, je +me laissais aller aux charmes de l'Océanie... + +Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de mimosas et de +goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger bruit de feuilles qui se +froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation +avec des mines de souris qui sortent de leurs trous. + +Elles étaient coiffées de couronnes de feuillage, qui garantissaient +leur tête contre l'ardeur du soleil; leurs reins étaient serrés dans des +_pareos_ (pagnes) bleu foncé à grandes raies jaunes; leurs torses fauves +étaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et dénoués... Point +d'Européens, point d'étrangers, rien d'inquiétant en vue... Les deux +petites, rassurées, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à +s'éparpiller plus bruyamment autour d'elles... + +La plus jolie des deux était Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa +confidente... + +Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine +sur laquelle brillait un galon d'or,--l'éleva au-dessus des herbes +dans lesquelles j'étais enfoui,--et la leur montra avec une +intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un +épouvantail. + +Les deux petites créatures, comme deux moineaux auxquels on montre un +babouin, se sauvèrent terrifiées,--et ce fut là notre présentation, +notre première entrevue... + + + + + +XII + + +Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tétouara se +résumaient à peu près à ceci: + +--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne +font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une +femme à principes, qui leur défend de se commettre avec nous. + +Elle, Tétouara, eût été personnellement très satisfaite si ces deux +filles se fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait très +vivement à tenter cette aventure. + +Pour les trouver, il suffisait, d'après ses indications, de suivre sous +les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas +conduisait à un bassin plus élevé que le premier et moins fréquenté +aussi.--Là, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se répandait encore +dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprès pour le tête-à- +tête ou trois personnes intimes.--C'était la salle de bain particulière +de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était passée toute +leur enfance... + + +C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voûte de grands +arbres-à-pain aux épaisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de +fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits cailloux +polis; on y entendait de très loin, et perdus en murmure confus, les +bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de +crécelle de Tétouara. + + + + + +XIII + + +..................................................................... + +--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix +rauque--Loti, pourquoi n'épouserais-tu pas la petite Rarahu du +district d'Apiré?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te +poserait davantage dans le pays... + +C'était sous la véranda royale que m'était faite cette question.-- +J'étais allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait +de me servir mon amie Téria; en face de moi était étendue ma bizarre +partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'écarté une passion extrême; +elle était vêtue d'un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et fumait +une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur +elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points, +battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant +curieusement sur nos épaules. + +Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes, +parfumées, qu'amènent là-bas les orages d'été; les grandes palmes des +cocotiers se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes +ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un +fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau +fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne +de Fataoua. Dans l'air étaient suspendues des émanations d'orage qui +troublaient le sens et l'imagination... + +...................................................................... + +"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." Cette proposition me +prenait au dépourvu, et me donnait beaucoup à réfléchir... + +............................................................. + +Il allait sans dire que la reine, qui était une personne très +intelligente et sensée, ne me proposait point un de ces mariages suivant +les lois européennes qui enchaînent pour la vie. Elle était pleine +d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle +s'efforçait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux +principes chrétiens. + +C'était donc simplement un mariage tahitien qui m'était offert. Je +n'avais pas de motif bien sérieux pour résister à ce désir de la reine, +et la petite Rarahu du district d'Apiré était bien charmante... + +Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai ma jeunesse. + +J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui +aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est +une chose fort coûteuse, même en Océanie... Et puis, et surtout, il y +avait l'éventualité d'un prochain départ,--et laisser Rarahu dans les +larmes, en eût été une conséquence inévitable, et assurément fort +cruelle. + +Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait +convaincue. + +Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa suivante, que +cette fois je refusai tout net. + +Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement +ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la princesse: + +--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être aurais-tu accepté +avec plus d'empressement, mon petit Loti?... + +La vieille femme révélait par ces mots qu'elle avait deviné le troisième +et assurément le plus sérieux des secrets de mon coeur. + +Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se répandit sur ses joues +ambrées; je sentis moi-même que le sang me montait tumultueusement au +visage et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la +montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue +d'un mélodrame... + +Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. Elle avait mis à profit +le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _té tâné_ +(l'homme), c'est-à-dire _le roi_... + +Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le jeu d'écarté, était +extraordinairement tricheuse, elle trichait même aux soirées +officielles, dans les parties intéressées qu'elle jouait avec les +amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner +n'étaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle éprouvait à rendre +capots ses partenaires... + + + + + +XIV + + +Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose, +qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu +et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, à Papeete. +Ces jours-là, ses cheveux étaient séparés en deux longues nattes noires +très épaisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit +où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus, +dont le rouge ardent donnait une pâleur transparente à sa joue cuivrée. + +Elle restait peu de temps à Papeete après le service religieux, évitant +la société des jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de thé, +de gâteau et de bière. Elle était très sage, et en donnant la main à +Tiahoui, elle rentrait à Apiré pour se déshabiller. + +Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, étaient les seuls +signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand +par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete... + + + + + +XV + + +... Nous avions déjà passé bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au +bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les +goyaviers, quand Pomaré me fit l'étrange proposition d'un mariage. + +Et, Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela +fort bien. + +Bien longtemps j'avais hésité.--J'avais résisté de toutes mes forces, +--et cette situation singulière s'était prolongée, au delà de toute +vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous étentions sur +l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait +mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un près de l'autre, à peu +près comme deux frères. + +C'était une bien enfantine comédie que nous jouions là tous deux, et +personne assurément ne l'eût soupçonnée. Le sentiment "_qui fit hésiter +Faust au seuil de Marguerite_" éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût +peut-être fait sourire moi-même, avec quelques années de plus; il eût +bien amusé l'état-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eût comblé de +ridicule aux yeux de +Tétouara........................................................... + +Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de désoler d'abord, +avaient sur ces questions des idées tout à fait particulières qui en +Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé à m'en apercevoir. + +Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une +enfant, et n'a pas été créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se +prostituer à Papeete, et c'était là tout ce qu'ils avaient exigé de sa +sagesse. + +Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, Loti très jeune +comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , après +réflexion, les deux vieillards avaient trouvé que c'était bien... + +John lui-même, mon bien-aimé frère John, qui voyait tout avec ses yeux +si étonnamment purs, qui éprouvait une surprise douloureuse quand on lui +contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les +jardins de la reine,--John était plein d'indulgence pour cette petite +fille qui l'avait charmé.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa +grande affection pour moi; il était disposé à tout pardonner à son frère +Harry, quand il s'agissait +d'elle............................................................. + +Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la petite Rarahu du +district d'Apiré, le mariage tahitien ne pouvait plus être entre nous +deux qu'une formalité... + + + + + +XVI + + +CHOSES DU PALAIS + + +Ariifaité, le prince-époux, jouait à la cour de Pomaré un rôle politique +tout à fait effacé. + +La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle lignée royale, +avait choisi cet homme, parce qu'il était le plus grand et le plus beau +qu'on eût pu trouver dans ses archipels.--C'était encore un magnifique +vieillard à cheveux blancs, à la taille majestueuse, au profil noble et +régulier. + +Mais il était peu présentable, et s'obstinait à se trop peu vêtir; le +simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se +faire à l'habit noir. + +De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu. + + + +De ce mariage étaient issus de vrais géants qui tous mouraient du même +mal sans remèdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent +en une saison et meurent à l'automne. + +Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un après l'autre +partir, avec une inexprimable douleur. + +L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moé sa femme, une petite +princesse délicieusement jolie,--l'héritière présomptive du trône de +Tahiti,--la petite Pomaré V, sur laquelle se portait toute la +tendresse de la grand'mère Pomaré IV. + +Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraître déjà les +symptômes du mal héréditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aïeule +s'étaient remplis de larmes en la regardant. + +Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient un charme de plus +à cette petite créature, la dernière des Pomaré, la dernière des reines +des archipels tahitiens.--Elle était aussi ravissante, aussi +capricieuse que peut l'être une petite princesse malade que l'on ne +contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribué +à m'attirer celle de la reine... + + + + + +XVII + + +Pour arriver à parler le langage de Rarahu,--et à comprendre ses +pensées,--même les plus drôles ou le plus profondes,--j'avais résolu +d'apprendre la langue maorie. + +Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete l'acquisition du +dictionnaire des frères Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais +qu'une édition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables +aujourd'hui. + +Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynésie d'étranges +perspectives,-tout un champ inexploré de rêveries et d'études. + + + + + +XVIII + + +Au premier abord je fus frappé de la grande quantité des mots mystiques +de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes, +effrayants, intraduisibles,--qui expriment là-bas les terreurs vagues +de la nuit,--les bruits mystérieux de la nature, les rêves à peine +saisissables de l'imagination... + +Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu supérieur des religions +polynésiennes. + +Les déesses: _Ruahine tahua_, déesse des arts et de la prière. + +_Ruahine auna_, déesse de la sollicitude. + +_Ruahine faaipu_, déesse de la franchise. + +_Ruahine nihonihoraroa_, déesse de la dissension et du meurtre. + +_Romatane_, le prêtre qui admet les âmes au ciel, ou les en exclut. + +_Tutahoroa_, la route qui suivent les âmes pour se rendre dans la nuit +éternelle. + +_Tapaparaharaha_, la base du monde. + +_Ihohoa_, les mânes, les revenants. + +_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et +manger les vivants. + +_Tuitupapau_, prière à un mort de ne pas revenir. + +_Tahurere_, prier un ami mort de nuire à un ennemi. + +_Tii_, esprit malfaisant. + +_Tahutahu_, enchanteur, sorcier. + +_Mahoi_, l'essence, l'âme d'un Dieu. + +_Faa-fano_, départ de l'âme à la mort. + +_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumière, +principe, centre, coeur des choses. + +_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et ténébreux, enfers. + +... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille: + +_Moana_, abîmes de la mer ou du ciel. + +_Tohureva_, présage de mort. + +_Natuaea_, vision confuse et trompeuse. + +_Nupa nupa_, obscurité, agitation morale. + +_Ruma-ruma_, ténèbres, tristesses. + +_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, être visionnaire. + +_Tataraio_, être ensorcelé. + +_Tunoo_, maléfice. + +_Ohiohio_, regard sinistre. + +_Puhiairoto_, ennemi secret. + +_Totoro ai po_, repas mystérieux dans les ténèbres. + +_Tetea_, personne pâle, fantôme. + +_Oromatua_, crâne d'un parent. + +_Papaora_, odeur de cadavre. + +_Taihitoa_, voix effrayante. + +_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer. + +_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer. + +_Oniania_, vertige, brise qui se lève. + +_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes. + +_Tahau_, blanchir à la rosée. + +_Rauhurupe_, vieux bananier; personne décrépite. + +_Tutai_, nuées rouges à l'horizon. + +_Nina_, chasser une idée triste; enterrer. + +_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crépuscule. + +_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer... + +.......................................................... + + + + + +XIX + + +... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui se résumaient +avant mon arrivée ses plus chères affections. + +Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et pourtant leur race est là- +bas tout à fait manquée.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et +son fort recherchés. + +Celui de Rarahu était une grande bête efflanquée, haute sur pattes, qui +passait ses jours à dormir le ventre au soleil, ou à manger des +languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites +étaient percées à leurs extrémités, et ornées de petits glands de soie, +suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure complétait d'une +manière très comique ce minois de chat, déjà fort extraordinaire par +lui-même. + +Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au bain, et passait de +longues heures avec nous, étendu dans des poses nonchalantes. + +Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite +chose très chérie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et +(ta u mafatu iti). + + + + + +XX + + +................................................................. + +... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au milieu des filles à demi +civilisées de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile +et bâtard de la plage et les moeurs de la ville colonisée,--qui ne +voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour le plaisir des sens +et la satisfaction des appétits matériels,--ceux-là ne comprennent +rien au charme de ce pays... + +Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur +Tahiti un regard plus honnête et plus artiste,--qui y voient une terre +d'éternel printemps, toujours riante, poétique,--pays de fleurs et de +belles jeunes femmes,--ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme +de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous... + +Allez loin de Papeete, là où la civilisation n'est pas venue, là où se +retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail, +--devant l'immense Océan désert,--les districts tahitiens, les +villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et +rêveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux, +indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la +contemplation... Écoutez le grand calme de cette nature, le bruissement +monotone et éternel des brisants de corail;--regardez ces sites +grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues aux montagnes +sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et +sans bornes: le +Pacifique......................................................... + + + + + +XXI + + +... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de +Papeete, était un soir de grande fête. + +La reine donnait un bal à l'état-major d'une frégate, qui par hasard +passait... + +Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires +européens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en +habits de gala. + +En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande +confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de +fête et couronnées de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles +se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,- +tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de +satin. + +Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans +ces deux mondes de femmes, allaient de l'un à l'autre sans détours, avec +le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes... + + +La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé Rarahu à cette sorte +d'escapade, depuis longtemps préméditée.--La jalousie, passion peu +commune en Océanie, avait sourdement miné son petit coeur sauvage. + +Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchée en même temps +que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce +que pouvaient bien être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait +avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette +princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait +deviné une rivale... + + +--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à coup derrière moi +une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop +fraîche pour être mêlée au tumulte de cette fête. + +Et je répondis, étonné: + +--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!) + +C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et +donnant la main à Tiahoui. C'étaient bien elles deux,--qui semblaient +intimidées de se trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes +femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi- +souriantes, demi-pincées,--et il était aisé de voir que l'orage était +dans l'air. + +--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu +pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et +jolies? + +Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les autres, au +contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent +point tenté l'aventure. + +--Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à ce qu'_elles_ font dans +la maison de la reine. + +Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de +mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des +fenêtres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulière à +plus d'un titre: une réception chez la reine Pomaré. + +--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle +montrait de la main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées +de longues tuniques éclatantes, qui étaient assises avec des officiers +autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pièces +d'or et de nombreux petits carrés de carton peint, qu'elles faisaient +glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs +conservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance +exotique. + +Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle +ne saisit que d'une manière imparfaite les explications que je pus lui +en donner. + + +Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans +l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en +extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la +surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. Le tam-tam +aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit: +--on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères, + +--le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la +flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique. + +Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et +s'apprêtant à valser. + +--Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu. + +--Très belle, Rarahu, répondis-je... + +--Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi +avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute +seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré! En vérité non, Loti, +tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te +chercher... + +--Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu +m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille. +Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et +demain nous serons ensemble... + +--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix +d'enfant que la fureur faisait trembler... + +Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle +arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en +bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique... + +En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la +reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant, +de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré... + +Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fête, +au milieu des bois et de l'obscurité, autour de moi je trouvai tout +absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles +inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'à la voix de +l'enfant délicieuse qui marchait à mon côté... Je songeais à Ariitéa, en +longue tunique de satin bleu, valsant là-bas chez la reine, et un ardent +désir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-là fait fausse +route, en m'entraînant dans la solitude. + + + + + +XXII + +LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY + + +Papeete, 1872. + +"Chère petite soeur, + +"Me voilà sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne +ressemble à aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le +voyait Georges, à travers le même prisme enchanteur; depuis deux mois à +peine j'ai mis le pied dans cette île,--et déjà je me suis laissé +captiver.--La déception des premiers jours est bien loin aujourd'hui, +et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, +aimer et mourir... + +"Six mois encore à passer dans ce pays, la décision est prise depuis +hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici +qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici là je me +serai fait entièrement à cette existence doucement énervante, d'ici là +je serai devenu plus d'à moitié indigène, et je crains qu'à l'heure du +départ il ne me faille terriblement souffrir... + +"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions étranges, en +retrouvant à chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garçon, au +foyer de famille, je songeais à l'Océanie; à travers le voile +fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée telle que je la +trouve aujourd'hui.--Tous ces sites étaient DÉJA VUS, tous ces noms +étaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient +mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je +crois rêver... + +"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, une photographie +déjà effacée par le temps: une petite case au bord de la mer, bâtie aux +pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...-- +C'était la sienne.--Elle est encore là à sa place... + +"On me l'a indiquée,--mais c'était inutile,--tout seul je l'aurais +reconnue... + +"Depuis son départ, elle est restée vide; le vent de la mer et les +années l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes, +la vanille l'a tapissée,--mais elle a conservé le nom tahitien de +Georges, on l'appelle encore _la case de Rouéri_... + +"La mémoire de Rouéri est restée en honneur chez beaucoup d'indigènes,- +-chez la reine surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir +de lui. + +"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans +doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait vécu près de lui pendant +ses quatre années d'exil... + +"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce +que l'on ne me disait pas; je savais même qu'elle lui écrivait, j'avais +vu sur son bureau traîner des lettres, écrites dans une langue inconnue, +qu'aujourd'hui je commence à parler et à comprendre. + +"Son nom était Taïmaha.--Elle habite près d'ici, dans une île voisine, +et j'aimerais la voir.--J'ai souvent désiré rechercher sa trace--et +puis, au dernier moment j'hésite, un sentiment indéfinissable, comme un +scrupule, m'arrête au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans +ce passé intime de mon frère, sur lequel la mort a jeté son voile +sacré... + + + +XXIII + +ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE + + +Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils +sont capricieux fantasques,--boudeurs tout à coup et sans motif;-- +foncièrement honnêtes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du +mot la plus complète... + +Le caractère contemplatif est extraordinairement développé chez eux; ils +sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles à +toutes les rêveries de l'imagination... + +La solitude des forêts, les ténèbres, les épouvantent, et ils les +peuplent sans cesse de fantômes et d'esprits. + +Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair de lune, des +bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des +bassins naturels d'une délicieuse fraîcheur.--C'est alors que ce +simple mot: "Toupapahou!" jeté au milieu des baigneuses les met en fuite +comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantômes tatoués +qui sont la terreur de tous les Polynésiens,--mot étrange, effrayant +en lui-même et intraduisible...) + +En Océanie, le travail est chose inconnue.--Les forêts produisent +d'elles-mêmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades +insouciantes; le fruit de l'arbre-à-pain, les bananes sauvages, +croissent pour tout le monde et suffisent à chacun.--Les années +s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté absolue et une rêverie +perpétuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre +belle Europe tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du jour... + + + + + +XXIV + +UN NUAGE + + +... La bande insouciante et paresseuse était au complet au bord du +ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui était en veine d'esprit, versait sur +nous tous, à demi endormis dans les herbes, des facéties rabelaisiennes, +--tout en se bourrant de cocos et d'oranges. + +On n'entendait guère que sa voix de crécelle, mêlée aux bruissements de +quelques cigales qui chantaient là leur chanson de midi, à l'heure même +où, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois +sortaient des théâtres de Paris, transis et emmitouflés, dans le +brouillard glacial des nuits d'hiver... + +La nature était tranquille et énervée; une brise tiède passait mollement +sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient +gaîment sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage léger des +goyaviers et des mimosas... + +Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne vêtue d'une tunique +traînante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement +nattés, et, sur le front, une couronne de jasmin... + +On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune +fille que n'avait jamais contrariée aucune entrave... On voyait aussi +qu'elle avait roulé, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont +les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la +gaze légère... + +Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au sérieux... + +Un grand succès d'admiration avait salué son entrée... Le fait est +qu'elle était bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrassée la +rendait encore plus charmante... + +Confuse et intimidée, elle était venu à moi; puis, sur l'herbe, elle +s'était assise à mon côté, et restait là immobile, les joues empourprées +sous leur bistre, les yeux baissés, comme une enfant coupable qui +tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde... + +--Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans la galerie... + +Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait point échappé, +firent entendre dans les hautes herbes de petits éclats de rire contenus +qui disaient une foule de méchantes choses;--Tétouara, fine et +impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles: + +--Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_ + +Et les éclats de rire redoublèrent;--il en partait de derrière tous +les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de +partout,--et la pauvre petite Rarahu était bien près de fondre en +larmes... + + + + + +XXV + +TOUJOURS LE NUAGE + + +..."Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_" avait dit Tétouara... + +Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole acérée à triple +pointe, qui souvent me revenait en tête... + +En vérité j'étais tout à fait étranger à cette robe de gaze verte... Ce +n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,-- +lesquels vivaient à moitié nus dans leur case de pandanus,--qui +s'étaient lancés dans de telles prodigalités... + +Et je demeurais plongé dans mes réflexions... + + +Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de +dégoût et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une +jeune femme que d'être convaincue d'avoir écouté les propos galants de +l'un d'entre eux... + +Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que +plusieurs de ces personnages, à force de présents et de pièces blanches, +obtiennent des faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris +public... + +Je m'étais bien gardé cependant de communiquer cet horrible soupçon à +John, qui eût chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon +goût de ne faire ni reproche ni scandale,--me réservant seulement +d'observer et d'attendre... + + + + + +XXVI + +PERSISTANCE DU NUAGE + + +... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre salle de bain +particulière sous les goyaviers, il était trois heures de l'après-midi, +heure inusitée. + +J'étais venu sans bruit... J'écartai les branches et je regardai... + +La stupeur me cloua sur place... + +Une chose horrible était là dans ce lieu, que nous considérions comme +appartenant à nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre +eau limpide son vilain corps jaune... + +Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... Il avait relevé sa +longue queue de cheveux gris nattés, et l'avait roulée en manière de +chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... Complaisamment il +lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de +safran,--et le soleil l'éclairait tout de même, de sa lueur +discrètement voilée par la verdure,--et l'eau fraîche et claire +bruissait tout de même autour de lui,--avec autant de naturel et de +gaîté qu'elle eût pu le faire pour nous... + + + + + +XXVII + + +... J'observais, posté derrière les branches... La curiosité me tenait +là attentif et immobile... Je m'étais condamné au spectacle de ce bain, +attendant avec anxiété ce qui allait s'ensuivre... + +Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement de branches, un bruit de +voix douces, m'indiqua bientôt que les deux petites filles arrivaient... + +Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme mû +par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'étaler au soleil d'aussi +laides choses, il courut à ses vêtements... Les nombreuses robes de +mousseline qui, superposées, composaient son costume, pendaient çà et +là, accrochées aux branches des arbres. + +Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites +arrivèrent. + +Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps très +significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air +indigné... + +Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arrêt en portant la main à +son menton, et riant sous cape, comme une personne qui aperçoit quelque +chose de très drôle... + +Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... Après quoi toutes +deux s'avancèrent résolument, en disant d'un ton narquois: + +--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti! + +(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!) + +Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait appelé Rarahu... +Il avait laissé retomber sa queue grisonnante avec un grand air de +coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique étincelaient d'une hideuse +manière... + + + + + +XXVIII + + +Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit aux deux +enfants: petites boîtes de poudres blanches ou roses,--petits +instruments compliqués pour la toilette, petites spatules d'argent pour +racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et +puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au +gingembre... + +C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses attentions ardentes.-- +Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de +même avec accompagnement de moues dédaigneuses, et de grimaces de +ouistitis... + +Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son +épaule nue... + +Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lèvres de +celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit à toutes jambes, suivie +de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles, +emportant leurs présents à pleines mains-on les entendit de loin rire +encore à travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les +rejoindre, demeura à sa place, piteux et décontenancé... + + + + + +XXIX + +LE NUAGE CRÈVE + + +... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes genoux, pleurait à +chaudes larmes... + +Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure dans les bois, +les notions du bien et du mal étaient restées imparfaites; on y trouvait +une foule d'idées baroques et incomplètes venues toutes seules à l'ombre +des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant, +et il s'y mêlait aussi quelques données chrétiennes, puisées au hasard +dans la Bible de ses vieux parents... + +La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors du droit chemin, +mais j'étais sûr, absolument sûr qu'elle n'avait rien donné en échange +de ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se réparer par des +larmes. + +Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort mal; elle +comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la peine,--et que John, le +sérieux John, mon frère, détournerait d'elle ses yeux bleus... + +Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire +du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur; +les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de +voir pleurer son amie... + +Ces larmes, les premières que Rarahu eût versées de sa vie, produisirent +entre nous le résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous firent +davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'éprouvais pour elle, le +coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un +temps... + +L'étrange petite créature qui pleurait là sur mes genoux, dans la +solitude d'un bois d'Océanie, m'apparaissait sous un aspect encore +inconnu; pour la première fois elle me semblait _quelqu'un_, et je +commençais à soupçonner la femme adorable qu'elle eût pu devenir, si +d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune +tête... + + + + + +XXX + + +A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle n'était plus une enfant, +cessa de se montrer la poitrine nue au soleil... + +Même les jours non fériés, elle se mit à porter des robes et à natter +ses longs cheveux... + + + + + +XXXI + + +..._Mata reva_ était le nom que m'avait donné Rarahu, ne voulant point +de celui de Loti, qui me venait de Faïmana ou d'Ariitéa.--_Mata_, dans +le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'après les yeux que les Maoris +désignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont généralement +très réussis... + +Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifaré_ (oeil de chat); Brown, +_Mata ioré_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azuré)... + +Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal; +l'appellation plus poétique de _Mata reva_ était celle qu'après bien des +hesitations elle avait choisie... + +Je consultai le dictionnaire des vénérables frères Picpus,--et trouvai +ce qui suit: + +_Reva_, firmament;--abîme, profondeur;--mystère... + + + + + +XXXII + +JOURNAL DE LOTI + + +... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement +qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de traces, dans la +monotonie d'un éternel été.-Il semblait qu'on fût dans une atmosphère +de calme et d'immobilité, où les agitations du monde n'existaient +plus... + +Oh! les heures délicieuses, oh! les heures d'été, douces et tièdes, que +nous passions là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce +coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de +Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies, +entraînant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau. +-Le sol était tapissé de fines graminées, de petites plantes délicate, +d'où sortait une senteur pareille à celle de nos foins d'Europe pendant +le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien: +"poumiriraïra", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air était +tout chargé d'exhalaisons tropicales, où dominait le parfum des oranges +surchauffées dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne +troublait le silence accablant de ces midi d'Océanie. De petits lézards, +bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient +autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués de grands yeux +violets. On n'entendait que de légers bruits d'eau, des chants discrets +d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mûre, qui +s'écrasait sur la terre avec un parfum de framboise... + + +... Et quand le journée s'avançait, quand le soleil plus bas jetait sur +les branches des arbres des lueurs plus dorées, Rarahu s'en retournait +avec moi à sa case isolée dans les bois.-Les deux vieillards ses +parents, fixes et graves, étaient là toujours, accroupis devant leur +hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire +mystique, une expression d'insouciante bienveillance éclairait un +instant leurs figures éteintes: + +--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien: +"Nous te saluons, Mata reva!" + +Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma +petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une +personnification fraîche de la jeunesse à côté de ces deux sombres +momies polynésiennes... + +C'était l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaapaïru étendait ses longs +bras tatoués jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux +de _bourao_ desséché, et les frottait l'un contre l'autre pour en +obtenir du feu,--Vieux procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme +des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait +cuire dans la terre deux _maiorés_, fruits de l'arbre-à-pain, qui +composaient le repas de la famille... + +C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua +rejoignait Papeete, Tétouara en tête,--et j'avais pour m'en revenir +toujours compagnie joyeuse. + +--Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend à la nuit dans le +jardin de la reine; Téria et Faïmana te font dire qu'elles comptent sur +toi pour les conduire prendre du thé chez les Chinois,--et moi aussi, +j'en serais très volontiers si tu veux... + +Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où la vue dominait +le grand Océan bleu, éclairé des dernières lueurs du soleil couchant. + +La nuit descendait sur Tahiti, transparente, étoilée. Rarahu s'endormait +dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du +soir, les phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les +suivantes commençaient à errer dans les jardins de la reine... + + + + + +XXXIII + + +... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragées de Papeete, +adressa un bonjour moitié amical, moitié railleur,--un peu terrifié +aussi,--à une créature baroque qui passait. + +La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y +répondit avec une raideur pleine de dignité, et se retourna pour nous +regarder. + +Rarahu vexée lui tira la langue,--après quoi elle me conta en riant +que cette vieille fille, _demi-blanche_, métis efflanquée d'Anglais et +de Maorie,--était son ancien professeur, à l'école de Papeete. + +Un jour, la métis avait déclaré à son élève qu'elle fondait sur elle les +plus hautes espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en raison +de la grande facilité avec laquelle apprenait l'enfant. + +Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet avenir, avait tout d'une +traite pris sa course jusqu'à Apiré, quittant du coup la _haapiiraa_ (la +maison d'école) pour n'y plus revenir... + + + + + +XXXIV + + +... Je rentrai un matin à bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle à +sensation que j'avais couché en compagnie de Tamatoa... + +Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la reine Moé de l'île +Raîatéa,--père de la délicieuse petite malade, Pomaré V,--était un +homme que l'on gardait enfermé depuis quelques années entre quatre +solides murailles, et qui était encore l'effroi légendaire du pays. + +Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n'était pas plus méchant qu'un +autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_, +il lui fallait du sang. + +C'était un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force +herculéenne; plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir +tête quand il était déchaîné; il égorgeait sans motif, et les atrocités +commises par lui dépassaient toute imagination... + +Pomaré adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait même dans +le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on +l'avait vu la nuit rôder dans les jardins.-Sa présence causait parmi +les filles de la cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont +on saurait, la nuit, la cage mal fermée. + + +Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux étrangers, nuit et jour +ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes +blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs +attardés des districts, et quelquefois à moi-même... + + +... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi +quand j'entrai dans la salle de refuge. + +Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur une table où +brûlait une lampe d'huile de cocotier... C'était un inconnu, d'une +taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût +broyé un homme comme du verre.--Il avait d'épaisses mâchoires carrées +de cannibale; sa tête énorme était dure et sauvage, ses yeux à demi +fermés avaient une expression de tristesse égarée... + +--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!). + +Je m'étais arrêté à la porte... + +Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant: + +--... Comment sais-tu mon nom? + +--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral à +cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer près de moi la nuit. "Tu viens +pour dormir?... + +--Et toi? tu es un chef, de quelque île?... + +--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin là-bas; tu y +trouveras la meilleure natte... + +Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je fermai les yeux,--juste +assez pour observer l'étrange personnage qui s'était levé avec +précaution et se dirigeait vers moi. + +En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit m'avait fait tourner la +tête du côté opposé, du côté de la porte où la vieille reine venait +d'apparaître; elle marchait cependant avec des précautions infinies, sur +la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de +son gros corps. + +... Quand l'homme fut près de moi, il prit une moustiquaire de +mousseline qu'il étendit avec soin au-dessus de ma tête, après quoi il +plaça une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la +lumière, et retourna s'asseoir, la tête appuyée sur ses deux mains. + +Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous deux, cachée dans +l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut... + +La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son +apparition, m'ayant confirmé dans cette idée que mon compagnon était +inquiétant, m'ôta toute envie de dormir. + +Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était redevenu vague et +atone; il avait oublié ma présence... On entendait dans le lointain, des +femmes de la reine qui chantaient à deux parties un _himéné_ des îles +Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux, +cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il +est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement... + +Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans +l'embrasure de la porte.--La lampe s'éteignait, et l'homme venait de +s'endormir... + +J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger toutefois, et quand, au +petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas changé de +place; sa tête seule s'était affaissée, et reposait sur la table... + +Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau +d'eau fraîche;--après quoi j'allai sous la véranda saluer la reine et +la remercier de son hospitalité. + +--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai +paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien +reçu?... + +--Oui, dis-je. + +Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand je lui exprimai +ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi... + +--Sais-tu qui c'était, dit-elle mystérieusement,--oh! ne le répète +pas, mon petit Loti... c'était Tamatoa!... + +Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relâché,--à la +condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois +l'occasion de lui parler et de lui donner des poignées de main... + +Cela dura jusqu'au moment où, s'étant évadé, il assassina une femme et +deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans +une même journée une série d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient +s'écrire, même en latin... + + + + + +XXXV + + +... Qui peut dire où réside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce +quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les +langues humaines? + +.................................................................... + +Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse étrange qui +pèse sur toutes ces îles d'Océanie,-l'isolement dans l'immensité du +Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre +épaisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en +chantant au milieu des tiges des cocotiers, étonnamment hautes, blanches +et grêles... + +On s'épuise à chercher, à saisir, à exprimer...effort inutile,--ce +quelque chose s'échappe, et reste incompris... + +J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a là dedans des détails +jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la +physionomie des mousses... + +Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du monde,--eh bien, +après, a-t-on compris?... Non assurément... + +Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynésie toutes +blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois +le son plaintif d'un _vivo_?... (flûte de roseau) ou le beuglement +lointain des trompes en coquillage? + + + + + +XXXVI + +GASTRONOMIE + + +..."La chair des hommes blancs a goût de banane mûre..." + +Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'île +Routoumah, dont la compétence en cette matière est indiscutable... + + + + + +XXXVII + + +... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait appelé: _long lézard +sans pattes_,--et je n'avais pas très bien compris tout d'abord... + +Le serpent étant un animal tout à fait inconnu en Polynésie, la métis +qui avait éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable +avait tenté la première femme, avait eu recours à cette périphrase. + +Rarahu s'était donc habituée à considérer cette variété de "long lézard +sans pattes" comme le plus méchante et la plus dangereuse de toutes les +créatures terrestres;--c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette +insulte... + +Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce +que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir. + +Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels +ses vieux parents lui défendaient de se mêler, faisaient travailler son +imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces thés qui se donnaient +chez les Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions +fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et quelques autres folles +filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti +assistait, y présidait même quelquefois, et cela confondait les idées de +Rarahu, qui ne comprenait plus. + +...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura,--argument beaucoup +meilleur... + +A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux soirées de Papeete.-- +Je demeurais plus tard dans les bois d'Apiré, partageant même +quelquefois le fruit de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru.--La +tombée de la nuit était triste, par exemple, dans cette solitude;-- +mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait +un son délicieux le soir, sous la haute et sombre voûte des arbres...-- +Je restais jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur prière,-- +prière dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui était celle-là +même que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre père qui es aux +cieux..._", l'éternelle et sublime prière du Christ, résonnait d'une +manière étrangement mystérieuse, là, aux antipodes du vieux monde, dans +l'obscurité de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix +lente et grave de ce vieillard fantôme... + + + + + +XXXVIII + + +...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et +qu'elle devait sentir amèrement plus tard,--quelque chose qu'elle +était incapable de formuler dans son esprit d'une manière précise,--et +surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle +comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abîmes dans le domaine +intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d'idées et de +connaissances inconnues.--Elle saisissait déjà la différence radicale +de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les +notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient +entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait +son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-à-dire un de ces +hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers,--un +de ces hommes qui depuis quelques années apportaient dans l'immobile +Polynésie tant de changements inouïs, et de nouveautés imprévues... + +Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir, +retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idée de ces +distances vertigineuses,--et Tahaapaïru les comparait à celles qui +séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles... + +Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans +qu'elle était,--qu'une petite créature curieuse, jouet de passage qui +serait vite oublié... + + +Elle se trompait pourtant.--Loti commençait à s'apercevoir lui aussi +qu'il éprouvait pour elle un sentiment qui n'était plus banal.--Déjà +il l'aimait un peu par le coeur... + +Il se souvenait de son frère Georges,--de celui que les Tahitiens +appelaient Rouéri, qui avait emporté de ce pays d'ineffaçables +souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-même.--Il +semblait très possible à Loti que cette aventure, commencée au hasard +par un caprice de Tétouara, laissât des traces profondes et durables sur +sa vie tout entière... + +Très jeune encore, Loti avait été lancé dans les agitations de +l'existence européenne; de très bonne heure il avait soulevé le voile +qui cache aux enfants la scène du monde;--lancé brusquement, à seize +ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un +âge où d'ordinaire on commence à penser... + +Loti était revenu très fatigué de cette campagne faite si matin dans la +vie,--et se croyait déjà fort blasé. Il avait été profondément écoeuré +et déçu,--parce que, avant de devenir un garçon semblable aux autres +jeunes hommes, il avait commencé par être un petit enfant pur et rêveur, +élevé dans la douce paix de la famille; lui aussi avait été un petit +sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule +d'idées fraîches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rêver dans +les bois d'Océanie, tout enfant il avait longtemps rêvé seul dans les +bois du Yorkshire... + +Il y avait une foule d'affinités mystérieuses entre Loti et Rarahu, nés +aux deux extrémités du monde.--Tous deux avaient l'habitude de +l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes +de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en +silence, étendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient +passionnément la rêverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et +l'eau fraîche... + + + + + +XXXIX + + +...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre horizon... + +Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il était bien inutile de se +préoccuper de l'avenir... + + + + + +XL + + +On était charmé quand Rarahu chantait... + +Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraîches +et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent +produire de semblables. + +Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des +autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus +élevées de la gamme,--très compliquées toujours et admirablement +justes... + +Il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur +appelé _himéné_, lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d'un +chef, et se faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes.--Rarahu +en était un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix +pure;--le choeur qui l'accompagnait était rauque et sombre; les +hommes surtout y mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de +rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutôt les +sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.-- +L'ensemble avait une précision à dépiter les choristes du Conservatoire, +et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent +décrire... + + + + + +XLI + + +...C'était l'heure de la tombée du jour; j'étais seul au bord de la mer, +sur une plage du district d'Apiré.--Dans ce lieu isolé, j'attendais +Taïmaha,--et j'éprouvais un sentiment singulier à l'idée que cette +femme allait venir... + +Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les cocotiers et s'avança +vers moi... C'était déjà la nuit; quand elle fut tout près, je +distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de +sauvagesse: + +--Tu es Taïmaha? lui dis-je... + +--Taïmaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district +de Papetoaï; je viens de pêcher des porcelaines sur le récif, et du +corail rose.--Veux-tu m'en acheter?... + +J'attendis encore là jusqu'à minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit +jour la vraie Taïmaha était repartie pour son île; ma commission n'avait +pas été faite; elle s'en était allée sans se douter que pendant +plusieurs heures elle avait été attendue sur la plage par le frère de +Rouéri... + + + + + +XLII + +LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_ + + +Taravao, 1872. + +"Mon bon frère John, + +"Le messager qui te portera cette lettre est chargé en même temps de te +remettre une foule de présents que je t'envoie.--C'est d'abord un +plumet, en queues de phaétons rouges, objet très précieux, don de mon +hôte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier à trois rangs de petites +coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de +reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papéouriri avait mises +hier sur ma tête à la fête de Taravao. + +"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui était un ami +de mon frère; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral. + +"Il ne me manque que ta présence, frère, pour être absolument charmé de +mon séjour à Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une +idée de cette région ignorée qui s'appelle la presqu'île de Taravao: un +coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques, +dont les fruits et les fleurs jonchent un sol délicieux, tapissé +d'herbes fines et de pervenches roses... + +"Là-dessous sont disséminées quelques cases en bois de citronnier, où +vivent immobiles des Maoris d'autrefois; là-dessous on trouve la vieille +hospitalité indigène: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure +tressée et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de +roseaux, des choeurs d'_himiné_, des chants et des danses. + +"J'habite seul une case isolée, bâtie sur pilotis, au-dessus de la mer +et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je +vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde à part qui est le +monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les +branchages compliqués des madrépores, circulent des milliers de petits +poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu'à celles des +pierres précieuses ou des colibris; des rouges de géranium, des verts +chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits +êtres bariolés de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de +tout excepté forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la +sieste, absorbé dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est +presque inconnu, même aux naturalistes et aux observateurs. + +"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.-- +Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans +l'obscurité sa grande voix sinistre, alors j'éprouve comme une sorte +d'angoisse de la solitude, là, à la pointe la plus australe et la plus +perdue de cette île lointaine,--devant cette immensité du Pacifique,- +-immensité des immensités de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux +rives mystérieuses du continent polaire. + +"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo, +j'ai vu ce lac de Vaïria qui inspire aux indigènes une superstitieuse +frayeur.--Une nuit nous avons campé sur ses bords. C'est un site +étrange que peu de gens ont contemplé; de loin en loin quelques +Européens y viennent par curiosité; la route est longue et difficile, +les abords sauvages et déserts.--Figure-toi, à mille mètres de haut, +une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des +mornes hauts et sévères découpant leurs silhouettes aiguës dans le ciel +clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un +souffle de vent, ni un bruit, ni un être vivant, ni seulement un +poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une +race particulière descendaient la nuit des montagnes, et _battaient +l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_." + +"...Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du mercredi, tu y verras +la princesse Ariitéa; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude, +et que j'espère la semaine prochaine danser avec elle au bal de la +reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Faïmana ou Téria, tu +pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tête... + +"Cher petit frère, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua, +donner de mes nouvelles à la petite Rarahu, d'Apiré... Fais cela pour +moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner à tous +deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon +coeur..." + + + + + +XLIII + + +... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les +nombreuses déesses de sa suite; elle n'avait même jamais entendu parler +d'aucun de ces personnages de la mythologie polynésienne. La reine +Pomaré seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris +les noms de ces divinités d'autrefois et conservait dans sa mémoire les +étranges légendes des anciens temps... + +... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne qui m'avaient +frappé, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans équivalents dans +nos langues d'Europe, étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me +les expliquait avec une rare et singulière poésie. + +--Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, me disait-elle, tu +apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles +qui vivent à Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur +ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des +choses très effrayantes que tu ignores... + +En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui +ne deviennent intelligibles qu'à la longue, quand on a vécu avec les +indigènes, la nuit dans les bois, écoutant gémir le vent et la mer, +l'oreille tendue à tous les bruits mystérieux de la nature. + + + + + +XLIV + + +...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les +oreilles des Maoris ignorent cette musique naïve qui, dans d'autres +climats, remplit les bois de gaîté et de vie. + +Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les grandes fougères, rien +ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le même silence étrange qui +semble régner aussi dans l'imagination mélancolique des naturels. + +On voit seulement planer dans les gorges, à d'effrayantes hauteurs, le +phaéton, un petit oiseau blanc qui porte à la queue une longue plume +blanche ou rose. + +Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une touffe de ces +plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de persévérance pour +composer cet ornement aristocratique... + + + + + +XLV + +INQUALIFIABLE + + +... Il est certaines nécessités de notre triste nature humaine qui +semblent faites tout exprès pour nous rappeler combien nous sommes +imparfaits et matériels--nécessités auxquelles sont soumises les +reines comme les bergères,--"la garde qui veille aux barrières du +Louvre, etc..." + +Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces situations pénibles, +trois femmes entrent à sa suite dans certain réduit mystérieux dissimulé +sous les bananiers... + +La première de ces initiées a mission de soutenir pendant l'opération la +lourde personne royale. La deuxième tient à la main des feuilles de +_bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraîches et les plus +tendres... La troisième, qui commence son office lorsque les deux +premières ont achevé le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier +parfumée au santal (_monoï_), dont elle est chargée d'oindre les parties +que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter +ou endolorir... + +La séance levée,--le cortège rentre gravement au palais... + + + + + +XLVI + + +... Rarahu et Tiahoui s'étaient invectivées d'une manière extrêmement +violente.--De leurs bouches fraîches étaient sorties pendant +plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus +enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le +tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honnêteté"). + +C'était la première dispute entre les deux petites, et cela amusait +beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes étendues au bord du +ruisseau du Fataoua riaient à gorge déployée et les excitaient: + +--Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c'est pour toi qu'on se +dispute!... + +Le fait est que c'était pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement +de jalousie contre Tiahoui, et là était l'origine de la discussion. + +Comme deux chattes qui vont se rouler et s'égratigner, les deux petites +se regardaient blêmes, immobiles, tremblantes de colère: + +--_Tinito oufa!_ cria Tiahoui, à bout d'arguments, en faisant une +allusion sanglante à la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)! + +--_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait +que son amie était venue toute petite d'une des plus lointaines îles +Pomotous,--et que si Tiahoui elle-même n'était point cannibale, +assurément on l'avait été dans sa famille. + +Des deux côtés l'injure avait porté, et les deux petites, se prenant aux +cheveux, s'égratignèrent et de mordirent. + +On les sépara; elles se mirent à pleurer, et puis, Rarahu s'étant jetée +dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par +s'embrasser de tout leur coeur... + + + + + +XLVII + + +Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le nez,-- +suivant une vieille habitude oubliée de la race maorie,--habitude qui +lui était revenue de son enfance et de son île barbare; elle avait +embrassé son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, +et en aspirant très fort. + +C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le +baiser des lèvres leur est venu d'Europe... + +Et Rarahu, malgré ses larmes, eut encore en me regardant un sourire +d'intelligence comique, qui voulait dire à peu près ceci: + +--Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de +l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de même!... + +Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant +d'après, tout était oublié. + + + + + +XLVIII + + +En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,-- +sur quelque pointe solitaire regardant l'immensité bleue, en quelque +lieu choisi avec un goût mélancolique par des hommes des générations +passées,--de loin en loin on rencontre les monticules funèbres, les +grands tumulus de corail... Ce sont les _maraé_, les sépultures des +chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment là-dessous se +perd dans le passé fabuleux et inconnu qui précéda la découverte des +archipels de la Polynésie. + +--Dans toutes les îles habitées par les Maoris, les _maraé_ se +retrouvent sur les plages. Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui +ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les +Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre +de fer est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste; le vent de la +mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides... +Ces tumulus restés blancs, malgré les années, de la blancheur du corail, +et surmontés de grands arbres noirs, évoquent les souvenirs de la +terrible religion du passé; c'étaient aussi les autels où les victimes +humaines étaient immolées à la mémoire des morts. + +--Tahiti, disait Pomaré, était la seule île où, même dans les plus +anciens temps, les victimes n'étaient pas mangées après le sacrifice; on +faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enlevés de +leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et servis à la reine,-- +horrible prérogative de la souveraineté. (_Recueilli de la bouche de +Pomaré_.) + + + + + +XLIX + + +Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, exerçait une industrie tellement +originale que dans notre Europe, si féconde en inventions de tous +genres, on n'a certes encore rien imaginé de semblable. + +Il était fort vieux, ce qui en Océanie n'est pas chose commune; de plus +il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares là- +bas. Aux îles Marquises la barbe blanche est une denrée presque +introuvable qui sert à fabriquer des ornements précieux pour la coiffure +et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont +soigneusement entretenus et conservés pour l'exploitation en coupes +réglées de cette partie de leur personne. + +Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, et l'expédiait +à Hivaoa, la plus barbare des îles Marquises, où elle se vendait au prix +de l'or. + + + + + +L + + +...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tête de +mort que je tenais sur mes genoux. + +Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des +grands bois de fer. C'était le soir, dans le district perdu de Papenoo; +le soleil plongeait lentement dans le grand Océan vert, au milieu d'un +étonnant silence de la nature. + +Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'était la +veille d'un départ; le _Rendeer_ allait s'éloigner pour un temps, et +visiter au nord l'archipel des Marquises. + +Rarahu, sérieuse et recueillie, était plongée dans une de ses rêveries +d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. Un moment +elle avait été illuminée de lumière dorée, et puis, le radieux soleil +s'étant abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette +svelte et gracieuse sur le ciel du couchant... + +Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet objet lugubre qui était +posé là sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les +Polynésiens, était un horrible épouvantail. + +On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son esprit inculte une +foule d'idées nouvelles,--sans qu'elle pût leur donner une forme +précise... + +Cette tête devait être fort ancienne; elle était presque fossile,--et +teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres +et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte +aussi loin... + +--Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit +qu'imparfaitement par le mot _épouvantable_,--parce qu'il désigne là- +bas cette terreur particulièrement sombre qui vient des spectres ou des +morts... + +--Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crâne? demandai-je +à Rarahu... + +Elle répondit en montrant du doigt la bouche édentée: + +--C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou... + + +... Il était une heure très avancée de la nuit quand nous fûmes de +retour à Apiré, et Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des +frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a absolument rien à +redouter, ni des plantes, ni des bêtes, ni de hommes; où l'on peut +n'importe où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les +indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes... + +Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu +tenait ma main serrée dans la sienne, et chantait des _himéné_ pour se +donner du courage... + +Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut très pénible à +traverser... + +Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrière, +--procédé peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protégée +ainsi, et plus sûre de n'être point traîtreusement saisie aux cheveux +par la tête de mort couleur brique... + +Il faisait une complète obscurité dans ce bois, et on y sentait une +bonne odeur répandue par les plantes tahitiennes. Le sol était jonché de +grandes palmes desséchées qui craquaient sous nos pas. On entendait en +l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son métallique des +feuilles qui se froissent; on entendait derrière les arbres des rires de +Toupapahous; et à terre, c'était un grouillement repoussant et horrible: +la fuite précipitée de toute une population de crabes bleus, qui à notre +approche se hâtaient de rentrer dans leurs demeures souterraines... + + + + + +LI + + +...Le lendemain fut une journée d'adieux fort agitée... + +Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était revenue à Tahiti, +m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par +l'intermédiaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Fareüte +à la tombée de la nuit... + +Quand, à l'heure fixée, j'arrivai dans ce lieu isolé, j'aperçu une femme +immobile qui semblait attendre, la tête couverte d'un épais voile +blanc... + +Je m'approchai et j'appelai: Taïmaha!--La femme voilée me laissa +plusieurs fois répéter ce nom sans répondre; elle détournait la tête, et +riait sous les plis de la mousseline... + +J'écartai le voile et découvris la figure connue de Faïmana, qui se +sauva en éclatant de rire... + +Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amenée dans +cet endroit où elle était vexée de m'avoir rencontré; elle n'avait +jamais entendu parler de Taïmaha, et ne put me donner sur elle aucun +renseignement... + +Force me fut de remettre à mon retour une tentative nouvelle pour la +voir; il semblait que cette femme fût un mythe, ou qu'une puissance +mystérieuse prit plaisir à nous éloigner l'un de l'autre, nous réservant +pour plus tard une entrevue plus saisissante... + +Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu +vinrent à l'heure des dernières étoiles m'accompagner jusqu'à la +plage... + +Rarahu pleura abondamment,--bien que la durée du voyage du _Rendeer_ +ne dût pas dépasser un mois; elle avait le pressentiment peut-être que +le temps délicieux que nous venions de passer tous deux ne se +retrouverait plus... + +L'idylle était finie... Contre nos prévisions humaines, ces heures de +paix et de frais bonheur écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en +étaient allées pour ne plus revenir... + + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + +I + +HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN + +(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas très long.) + + +Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée de pénitencier et de +déportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette idée +fâcheuse. Depuis longues années, les condamnés ont quitté ce beau pays, +et l'inutile ruine. + +Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette île appartient depuis cette époque +à la France; entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de la Société +et des Pomotous, elle a perdu son indépendance en même temps que ces +archipels abandonnaient volontairement la leur. + +Taïohaé, capitale de l'île, renferme une douzaine d'Européens, le +gouverneur, le pilote, l'évêque-missionnaire,--les frères,--quatre +soeurs qui tiennent une école de petites filles,--et enfin quatre +gendarmes. + +Au milieu de tout ce monde, la reine dépossédée, dépouillée de son +autorité, reçoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus +la ration des soldats pour elle et sa famille. + +Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois Taïohaé comme point +de relâche, et ce pays était exposé à leurs vexations; des matelots +indisciplinés se répandaient dans les cases indigènes et y faisaient un +grand tapage. + +Aujourd'hui, grâce à la présence imposante des quatre gendarmes, ils +préfèrent s'ébattre dans les îles voisines. + +Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, mais de récentes +épidémies d'importation européenne les ont plus que décimés. + +La beauté de leurs formes est célèbre, et la race des îles Marquises est +réputée une des plus belles du monde. + +Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer à ces visages singuliers +et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse +et si parfaite, ont les traits durs, comme taillés à coups de hache, et +leur genre de beauté est en dehors de toutes les règles. + +Elles ont adopté à Taïohaé les longues tuniques de mousseline en usage +à Tahiti; elles portent les cheveux à moitié courts, ébouriffés, crêpés, +--et se parfument au santal. + +Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes féminins sont extrêmement +simplifiés... + +Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur +paraissant un vêtement tout à fait convenable. + +Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis;--mais, par une +fantaisie bizarre, ces dessins sont localisés sur une seule moitié du +corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moitié reste blanche, ou +peu s'en faut. + +Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un +grand air de sauvagerie, en faisant étrangement ressortir le blanc des +yeux et l'émail poli des dents. + +Dans les îles voisines, rarement en contact avec les Européens, toutes +les excentricités des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi +que les dents enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire +attachées aux oreilles. + +Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, encaissée dans de hautes +et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentées.--Une +épaisse verdure est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide; +c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, d'essences utiles ou +précieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchés sur leurs tiges +flexibles, balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de ces +forêts. + +Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement +disséminées le long de l'avenue ombragée qui suit les contours de la +plage. + +Derrière cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boisés +conduisent à la montagne. L'intérieur de l'île, cependant, est tellement +enchevêtré de forêts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y +passe,--et les communications entre les différentes baies se font par +mer, dans les embarcations des indigènes. + +C'est dans la montagne que sont perchés les vieux cimetières maoris, +objet d'effroi pour tous et résidence des terribles Toupapahous... + +Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les agitations +incessantes de notre existence européenne sont tout à fait inconnues à +Nuka-Hiva. Les indigènes passent la plus grande partie du jour accroupis +devant leurs cases, dans une immobilité de sphinx. Comme les Tahitiens, +ils se nourrissent des fruits de leurs forêts, et tout travail leur est +inutile... Si, de temps à autre, quelques-uns s'en vont encore pêcher +par gourmandise, la plupart préfèrent ne pas de donner cette peine. + +Le _popoï_, un de leurs mets raffinés, est un barbare mélange de fruits, +de poissons et de crabes fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est +inqualifiable. + +L'anthropophagie, qui règne encore dans une île voisine, Hivaoa (ou la +Dominique), est oubliée à Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts +des missionnaires ont amené cette heureuse modification des coutumes +nationales; à tout autre point de vue cependant, le christianisme +superficiel des indigènes est resté sans action sur leur manière de +vivre, et la dissolution de leurs moeurs dépasse toute idée... + +On trouve encore entre les mains des indigènes plusieurs images de leur +dieu. + +C'est un personnage à figure hideuse, semblable à un embryon humain. + +La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le manche de son +éventail. + + + + + +II + +PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI + +(Apportée aux Marquises par un bâtiment baleinier.) + + +Apiré, le 10 mai 1872 + +O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri, je te salue par le vrai +Dieu. + +Mon coeur est très triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne +te vois plus. + +Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri, quand cette lettre te +parviendra, de m'écrire, pour me faire connaître tes pensées, afin que +je sois contente. Il est arrivé peut-être que ta pensée s'est détournée +de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laissé leurs +femmes. + +Il n'y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si ce n'est pourtant que +Turiri, mon petit chat très aimé, est fort malade, et sera peut-être +absolument mort quand tu reviendras. + +J'ai fini mon petit discours. + +Je te salue, + +RARAHU. + + + + + +III + +LA REINE VAÉKÉHU + + +... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on arrive, près d'un +ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians, +développé dans des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur +la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournées comme des +reptiles, on trouve des femmes assises, vêtues le plus souvent de +tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du +cuivre. Leur figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent +venir avec une expression de sauvage ironie. + +Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et +silencieuses comme des idoles... + +C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et ses suivantes. + +Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et +hospitalières; elles sont charmées si un étranger prend place près +d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges. + +Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent +alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de +la dernière guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et +accentuent chaque mot d'une manière originale. Les batailles où plus de +milles hommes sont engagés excitent leur sourire incrédule; la grandeur +de nos armées dépasse leurs conceptions... + +L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur +suffisent, leur curiosité est satisfaite, et la réception terminée, la +cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour réveiller +l'attention, on ne prend plus garde à vous... + + +La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est +située dans un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris. + +Mais au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre +case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle +encore l'élégance de cette architecture primitive. + +Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique +bois des îles soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de +l'édifice sont formées de branches de citronnier choisies entre mille, +droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont liés entre eux par +des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposés de manière à +former des dessins réguliers et compliqués. + +Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures +d'immobilité et de repos, en regardant sécher leurs filets à l'ardeur du +soleil. + +Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un +mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est +impénétrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque +chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie +qui s'en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe?... + +Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir: +peut-être cette inévitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout +porte à croire qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais +songé... + + +Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs +éditions de son portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner +plus à loisir. + +Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier +silence, conserve encore une certaine grandeur... + + + + + +IV + +VAÉKÉHU A L'AGONIE + + +Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier +boisé qui mène à la montagne, les suivantes m'appelèrent. + +Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait +mourir. + +Elle avait reçu l'extrême-onction de l'évêque missionnaire. + +Vaékéhu--étendue à terre--tordait ses bras tatoués avec toutes les +marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour +d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des +gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui +exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter). + +On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi +saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre +qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme +révélait une poésie inconnue pleine d'une amère tristesse... + +Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus +revenir, et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux +rois tatoués ses ancêtres. + +Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et +quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme, et +l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur... + + + + + +V + +FUNÈBRE + + +Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai 1872. + +Il était nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de +Papeete, le 1er juin, à huit heures du soir. + +Quand je mis pied à terre dans l'île délicieuse, une jeune femme qui +semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit: + +--Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle t'attend à +Apiré où elle m'a chargée de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine +est morte la semaine passée; son père Tahaapaïru est mort ce matin, et +elle est restée auprès de lui avec les femmes d'Apiré pour la veillée +funèbre. + +"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions +souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du +soleil, dès qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le +_Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et +c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre. + +Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par +des chemins détrempés; il était tombé tout le jour une des dernières +grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'épais nuages +noirs. + +Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée depuis quinze jours +avec un jeune Tahitien nommé Téharo; elle avait quitté le district +d'Apiré pour habiter avec son mari celui de Papéuriri, situé à deux +jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille +rieuse et légère que j'avais connue. Elle causait gravement, on la +sentait plus femme et plus posée. + +Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme +un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches +mouillées sur nos têtes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau. + +Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui +renfermait la cadavre de Tahaapaïru. + +Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite amie, était ovale, +basse comme toutes les cases tahitiennes, et bâtie sur une estrade en +gros galets noirs. Les murailles en étaient faites de branches minces de +bourao, placées verticalement et laissant des vides entre elles, comme +les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines +immobiles, dont la lampe agitée par le vent déplaçait les ombres +fantastiques. + +Au moment où je franchissais le seuil funèbre, Tiahoui me repoussa +brusquement à droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort +qui débordaient à gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,-- +un frisson me parcourut le corps, et je détournai la tête pour ne les +point voir. + +Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang le long du mur--et, au +milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et +sombre... + +Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut à moi et +m'entraîna dehors... + + + + + +VI + + +Nous nous étions embrassés longuement, en nous serrant dans nos bras +enlacés, et puis nous nous étions assis tous deux sur la mousse humide, +près de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus à avoir +peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts. + +Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait décidé de quitter le +lendemain le toit de pandanus où ses vieux parents venaient de mourir. + +--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce était comme un +souffle à mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une +case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frère Rouéri et +Taïmaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très heureux, et +auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien à redire. Je n'ai +plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais même +qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvés si bien de cette +existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir... + +Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme +tout-puissant de volupté et de nonchalance; et c'est pour cela que je le +redoutais un peu... + +Cependant, une à une, les femmes de la veillée funèbre étaient sorties +sans bruit et s'en étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se faisait +fort tard... + +--Maintenant, rentrons, dit-elle... + + +Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes devant, tous +deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y avait plus auprès du mort +qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait à demi-voix +avec elle-même. Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit: + +--"A parahi oé!" (Assieds-toi!) + +Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indécise +d'une lampe indigène.--Ses yeux et sa bouche étaient à demi ouverts; +sa barbe blanche avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen +sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, qui avaient +depuis longtemps la rigidité de la momie, étaient tendus droits de +chaque côté de son corps;--ce qui surtout était saillant dans cette +tête morte, c'étaient les traits caractéristiques de la race +polynésienne, l'étrangeté maorie.--Tout le personnage était le type +idéal du Toupapahou... + +Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur le mort; elle +frissonna et détourna la tête.--La pauvre petite se raidissait contre +la terreur; elle voulait rester quand même auprès de celui qui avait +entouré de quelques soins son enfance.--Elle avait sincèrement pleuré +la vieille Huamahine, mais ce vieillard glacé n'avait guère fait pour +elle que la _laisser croître_; elle ne lui était attachée que par un +sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui était là ne +lui inspirait plus qu'une immense horreur... + +... La vieille parente de Tahaapaïru s'était endormie.--La pluie +tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des +bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.-- +Les Toupapahous étaient là dans le bois, se pressant autour de nous, +pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau +personnage, qui depuis le matin était des leurs. On s'attendait à toute +minute à voir entre les barreaux passer leurs mains blêmes... + +--Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais +morte de frayeur... + + +... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa main dans les +miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au moment où les premières lueurs +du jour se mirent à filtrer à travers les barreaux de sa demeure.-- +Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête délicieuse, amaigrie et +triste, appuyée sur mon épaule.--Je l'étendis tout doucement sur des +nattes, et m'en allai sans bruit... + +Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, et qu'à cette +heure je pouvais sans danger la quitter... + + + + + +VII + +INSTALLATION + + +... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, dans une des +avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, était une +petite case fraîche et isolée.--Elle était bâtie au pied d'une touffe +de cocotiers si hauts, qu'on eût dit là-dessous une habitation +lilliputienne.--Elle avait sur la rue une véranda que garnissaient des +guirlandes de vanille.--Derrière était un enclos, fouillis de mimosas, +de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient +tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres et jusque dans les +appartements.--Tout le jour on était à l'ombre dans ce recoin, et le +calme n'y était jamais troublé. + +Là, huit jours après la mort de son père adoptif, Rarahu vint s'établir +avec moi. + +C'était son rêve accompli. + + + + + +VIII + +MUO-FARÉ + + +Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande +réception chez nous: c'était le _muo-faré_ (la consécration du logis).- +-Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un thé.--Les convives +étaient nombreux, et deux Chinois avaient été enrôlés pour la +circonstance, gens habiles à composer des pâtisseries fines, au +gingembre,--et à construire des pièces montées d'un aspect +fantastique. + +Au nombre des invités étaient d'abord John, mon frère John, qui passait +au milieu des fêtes de là-bas comme une belle figure mystique, +inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de +son coeur, ni le côté vulnérable de sa pureté de néophyte. + +Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus +jeune fils de Pomaré,--et deux autres initiés du _Rendeer_.--Et puis +toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria, +Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, jusqu'à la noire Tétouara. + +Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes, +maintenant qu'elle allait en maîtresse leur faire les honneurs du logis; +--absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc +d'Orléans. + +Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, à onze heures, +la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline, +couronnées de fleurs, buvant gaîment du thé, des sirops, de la bière, +croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des _himéné_. + +Dans le courant de la soirée, il se produisit un incident bien +regrettable, au point de vue du décorum anglais. Le grand chat de +Rarahu, apporté le matin même d'Apiré et qu'on avait par prudence +enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table, +effaré, poussant des cris de désespoir, chavirant les tasses et sautant +aux vitres. + +Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le réintégra dans son +armoire.--L'incident fut clos de cette manière et, quelques jours plus +tard, ce même Turiri, complètement apprivoisé, devint un chat citadin, +des mieux éduqués et des plus sociables. + + +A ce souper sardanapalesque, Rarahu était déjà méconnaissable; elle +portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à +traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez +elle avec aisance et grâce,--s'embrouillant un peu par instants, et +rougissant après, mais toujours charmante.--On me complimentait sur +ma maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la première, disaient: +"Merahi menehenehé!" (Qu'elle est jolie!) John était un peu sérieux, et +lui souriait tout de même avec bienveillance.--Elle rayonnait de +bonheur; c'était son entrée dans le monde des jeunes femmes de Papeete, +entrée brillante qui dépassait tout ce que son imagination d'enfant +avait pu concevoir et désirer. + +C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite +plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait de tomber comme bien +d'autres dans l'atmosphère malsaine et factice où elle allait languir et +se faner. + + + + + +IX + +JOURS ENCORE PAISIBLES + + +Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des énormes cocotiers qui +ombrageaient notre demeure. + +Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir la barrière du +jardin de la reine; et là, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas, +prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la +fraîcheur de ces matinées si pures de Tahiti. + +Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les +filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure du repas de midi.-- +Le dîner de Rarahu était toujours très frugal; comme autrefois à Apiré, +elle se contentait des fruits cuits de l'arbre-à-pain, et de quelques +gâteaux sucrés que les Chinois venaient chaque matin nous vendre. + +Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journées.-- +Ceux-là qui ont habité sous les tropiques connaissent ce bien-être +énervant du sommeil de midi.--Sous la véranda de notre demeure, nous +tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de longues heures à +rêver ou à dormir, au bruit assoupissant des cigales. + +Dans l'après-midi, c'était généralement l'amie Téourahi que l'on voyait +arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'était fait +initier aux mystères de l'écarté, aimait passionnément, comme toutes les +Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises +l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et +sérieuses, absolument captivées par les trente-deux petites figures +peintes qui glissaient entre leurs doigts. + +Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif.--Rarahu +m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, où nous +fouillions l'eau tiède et bleue, à la recherche de madrépores rares ou +de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous +les broussailles d'orangers et de gardénias, des coquilles qui +séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, mêlant leur ramure +compliquée aux herbes et aux pervenches roses... + +C'était là cette vie exotique, tranquille et ensoleillée, cette vie +tahitienne telle que jadis l'avait menée mon frère Rouéri, telle que je +l'avais entrevue et désirée, dans ces étranges rêves de mon enfance qui +me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps +s'écoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille +petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui +forment à la longue des réseaux dangereux, des voiles sur le passé, la +patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on +ne s'échappe plus... + + +... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait différentes +petites voix d'oiseau, tantôt stridentes, tantôt douces comme des voix +de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme.-- +Elle était restée un des premiers sujets du choeur d'_himéné_ d'Apiré... + +De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment +d'une poésie contemplative et rêveuse; elle traduisait ses conceptions +originales par des chants; elle composait des _himéné_ dont le sens +vague et sauvage resterait inintelligible pour des Européens auxquels on +chercherait à les traduire.--Mais je trouvais à ces chants bizarres un +singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'élevaient +doucement dans le grand silence des midis d'Océanie... + +Quand venait le soir, Rarahu s'occupait généralement de préparer ses +couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait +elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en +fabriquer de très extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de +vraies fleurs combinées ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs +nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes +d'une grâce artificielle et chinoise... + +Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur ambrée, étaient toujours +employées à profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui +étaient le principal luxe de Rarahu. + +Un autre objet de parure, plus _habillé_ que la simple couronne de +fleurs, était la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche +comme la paille de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec +une délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le +_reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui complétait cette coiffure des +fêtes, et s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent... + +Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et +impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du +coeur des cocotiers. + +La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que ses grands cheveux +étaient dénoués, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions +circuler avec la foule devant les échoppes illuminées des marchands +chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de +lune, autour des danseuses de _upa-upa_. + +De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mêlait +rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, était réputée partout +pour une petite fille très sage... + +C'était encore pour nous deux une époque de tranquille bonheur, et +cependant ce n'étaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante +gaîté des bois de Fataoua... + +C'était quelque chose de plus troublé et de plus triste.--Je l'aimais +davantage, parce qu'elle était seule au monde, parce que pour le peuple +de Papeete elle était ma femme.--Les habitudes douces de la vie à deux +nous unissaient plus étroitement chaque jour, et cependant cette vie qui +nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se +dénouer bientôt par le départ et la séparation... + +... Séparation des séparations, qui mettrait entre nous les continents +et les mers, et l'épaisseur effroyable du monde... + + + + + +X + + +...Il avait été décidé que nous irions ensemble rendre une visite à +Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était +promis une grande joie de ce voyage. + +Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes à pied tous deux, +emportant sur l'épaule notre léger bagage de Tahitiens: une chemise +blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour +Rarahu... + +On voyage dans cet heureux pays comme on eût voyagé aux temps de l'âge +d'or, si les voyages eussent été inventés à cette époque reculée... + +Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent; +l'hospitalité vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans +toute l'île il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons +européens; encore sont-ils fort rares, et à peu près localisés dans la +ville de Papeete... + +Notre première étape fut à Papara, où nous arrivâmes au coucher du +soleil, après une journée de marche; c'était l'heure où les pêcheurs +indigènes revenaient du large dans leurs minces pirogues à balancier; +les femmes du district les attendaient groupées sur la plage, et nous +n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un gîte. L'une après +l'autre, les pirogues effilées abordaient sous les cocotiers; les +rameurs nus battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et +sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons +antiques; cela était vivant et original, simple et primitif comme une +scène des premiers âges du monde... + +Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en route... + +Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous +suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'où la vue +dominait toute l'immensité de la mer;--çà et là des îlots bas, +couverts d'une végétation invraisemblable; des pandanus à la physionomie +antédiluvienne; des bois qu'on eût dit échappés de la période éteinte du +Lias.--Un ciel lourd et plombé comme celui des âges détruits; un +soleil à demi voilé, promenant sur le Grand Océan morne de pâles +traînées d'argent... + +De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de +chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés à suivre dans un +demi-sommeil leurs rêveries éternelles; des vieillards tatoués, au +regard de sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi d'étrange et +de sauvage qui jetait l'imagination dans des régions inconnues.. + +Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades polynésiennes, qui +semblent les restes oubliés des races primitives; qui vivent là-bas +d'immobilité et de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au +contact des races civilisées, et qu'un siècle prochain trouvera +probablement disparues. + + + + + +XI + + +A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un +moment de surprise et d'admiration... + +Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la +montagne comme une porte d'église, et qui était toute pleine de petits +oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, à +l'intérieur, tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles +voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et +s'excitant les unes les autres à crier et à chanter. + +Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures étaient des +_varué_, des esprits, des âmes de trépassés; pour Rarahu ce n'était plus +qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant +vu, c'était encore quelque chose de nouveau et de charmant, et +volontiers elle fût restée là, en extase, à les entendre, à les imiter. + +Un pays idéal à son avis eût été un pays rempli d'oiseaux où tout le +jour, dans les branches, on les eût entendus chanter. + + + + + +XII + + +Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papéuriri, nous +nous arrêtâmes dans un village bizarre construit par des sauvages +arrivés de la Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin Téharo et +Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut +extrême et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se +retrouvent sont tout à fait dans le caractère tahitien. + +Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le premier quartier +de leur lune de miel, chose fort douce en Océanie comme ailleurs; bien +gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du +terme. + +Leur case était propre et soignée, classique d'ailleurs, dans ses +moindres détails.--Nous y trouvâmes un grand lit qui nous était +préparé, recouvert de nattes blanches, et entouré de rideaux indigènes +faits de l'écorce distendue et assouplie du mûrier à papier. + +On nous fit grande fête à Papéuriri, et nous y passâmes quelques +journées délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et dans +l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour nous égayer, la solitude et +la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au +loin le son plaintif des flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des +trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la +patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur. + +Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels +tout le village était convié: des menus très particuliers, des petits +cochons rôtis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au +dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himéné_. + +J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vêtu +simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empêchait +qu'à certains moments je ne me prisse pour un indigène, et je me +surprenais à souhaiter parfois en être réellement un; j'enviais le +tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Téharo; dans ce milieu qui +était le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-même, plus naturelle et +plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apiré +reparaissait avec toute sa naïveté délicieuse, et pour la première fois +je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre +avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque district bien +perdu, dans quelqu'une des îles les plus lointaines et les plus ignorées +des domaines de Pomaré;--à être oublié de tous et mort pour le monde; +--à la conserver là telle que je l'aimais, singulière et sauvage, avec +tout ce qu'il y avait en elle de fraîcheur et d'ignorance. + + + + + +XIII + + +Ce fut une des belles époques de Papeete que l'année 1872. Jamais on n'y +vit tant de fêtes, de danses et d'_amuramas_. + +Chaque soir, c'était comme un vertige.--Quand la nuit tombait les +Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; les coups précipités du +tambour les appelaient à la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux +dénoués, le torse à peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les +danses, affolées et lascives, duraient souvent jusqu'au matin. + +Pomaré se prêtait à ces saturnales du passé, que certain gouverneur +essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui +s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et +tous les expédients étaient bons pour la distraire. + +C'était le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces +fêtes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La +reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair +de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'étendre sur des nattes. + +Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un +chant en choeur, rapide et frénétique;--chacune d'elles à son tour +exécutait une figure; le pas et la musique, lents au début, +s'accéléraient bientôt jusqu'au délire, et, quand la danseuse épuisée +s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre +s'élançait à sa place, qui la surpassait en impudeur et en frénésie. + +Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et +rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées d'extravagantes couronnes +de datura, ébouriffées comme des folles, elles dansaient sur un rythme +plus saccadé et plus bizarre,--mais d'une manière si charmante aussi, +qu'entre les deux on ne savait ce que l'on préférait. + +Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui brûlaient le sang, +mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes +femmes, laissant tomber sur ses épaules les masses lourdes de ses +cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, +elle restait assise auprès de moi sur les marches du palais, captivée et +silencieuse. + +Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre case, comme +grisés de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles à toutes sortes de +sensations étranges. + +Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une autre créature. La upa-upa +réveillait au fond de son âme inculte le volupté fiévreuse et la +sauvagerie. + + + + + +XIV + + +Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille +appelées _tapa_.--Les siennes, qui étaient longues et traînantes, +avaient une élégance presque européenne. + +Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de +corsage, certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une +petite personne civilisée et coquette. + +Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et +fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond, +plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de +feuilles naturelles ou de fleurs. + +Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, en vivant de la vie citadine. +Sans le léger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient +et que moi j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche.--Et +cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets +fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore +la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amérique. + +Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus +comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du +gouvernement, la reine me disait en me tendant la main: + +--Loti, comment va Rarahu? + +Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de +la colonie s'informaient de son nom; à première vue même, on était +captivé par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables +cheveux. + +Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et +plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle +bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la +reine, soulevait de temps en temps sa poitrine. + +Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle, +et j'avais peine à suivre l'évolution de son intelligence.--Elle était +assez civilisée déjà pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",-- +pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien à +copier la manière des femmes blanches. + +Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de +l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi +ardente et mystique; son coeur était rempli de contradictions, on y +trouvait les sentiments les plus opposés, confondus et pêle-mêle; elle +n'était jamais deux jours de suite la même créature. + +Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient +fausses et enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à +toute cette incohérence de ses idées et de ses conceptions. + +Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec +amour vers tout ce qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais +un mot ni un doute de ma part ne venaient ébranler sa confiance naïve +dans l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle ne fût que ma +maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme. + +Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous; +quelques amis européens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial français, +nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait +bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien; +mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux +qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la +distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes +égards qu'une femme blanche. + + + + + +XV + + +Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_ +qui est au tahitien pur ce que le _petit-nègre_ est au français;--mais +je commençais aussi à m'exprimer sans embarras au moyen des mots +corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomaré consentait à +tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes à +m'aider dans l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera plus: +Rarahu et la reine. + +La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me reprenait avec +intérêt, charmée de me voir étudier et aimer cette langue destinée à +disparaître. + +Je trouvais plaisir à l'interroger sur les légendes, les coutumes et les +traditions du passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et +rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges récits sur les temps +anciens, sur ces temps mystérieux et oubliés que les Maoris appellent: +_la nuit_. + +Le mot _po_, en tahitien, désigne en même temps la nuit, l'obscurité et +les époques légendaires dont les vieillards ne se souviennent plus. + + + + + +XVI + +LA LÉGENDE DES POMOTOUS + +(Racontée par la reine Pomaré.) + + +"Les îles _Pomotous_ (îles de la nuit ou îles soumises), nom que nous +avons changé aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de +_Tuamotous_ (îles éloignées), renferment encore aujourd'hui, tu le sais, +de pauvres cannibales. + +"Elles furent peuplées les dernières de toutes les îles de nos +archipels. Des génies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort +la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait +approcher. A une époque for reculée, ils furent battus et détruits par +le dieu Taaroa. + +"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter +les Pomotous." + + + + + +XVII + +LÉGENDE DES LUNES + + +"La légende océanienne rapporte que jadis cinq lunes étaient au ciel, +au-dessus du Grand Océan. Elles avaient des visages humains, plus +accusés que la lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers +hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête pour les fixer +étaient pris de folies étranges.--Le grand dieu Taaroa se mit à les +conjurer. Alors elles s'agitèrent;--on les entendit chanter ensemble +dans l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles +chantaient des chants magiques en s'éloignant de la terre; mais sous la +puissance de Taaroa, elles commencèrent à trembler, furent prises de +vertige, et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan qui s'ouvrit +en bouillonnant pour les recevoir. + +"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de Bora-Bora, Emeo, +Huahine, Raïatéa et Toubouai-Manou." + + + + + +XVIII + + +Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la véranda du palais. +C'était un peu avant les scènes atroces qui le firent enfermer de +nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle +petite fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains +terribles. Et la vieille reine les considérait tous deux, avec une +expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse. + +La petite princesse était fort triste aussi; elle tenait à la main un +oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de +larmes. + +C'était un oiseau chanteur, bête peu connue à Tahiti, rareté qu'on lui +avait rapportée d'Amérique, et dont la possession lui avait causé une +joie très grande. + +--Loti, dit-elle, _l'amiral à cheveux blancs_ nous a prévenus que ton +navire irait bientôt à la terre de Californie (_i te fenua California_). + +Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu m'apportes une très grande +quantité d'oiseaux, une cage entièrement pleine: et je les ferai +s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai +grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui +chantent... + + + + + +XIX + + +Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les +villages sont tous disséminés le long des plages, et le centre est +désert. + +Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes. +Ce sont des régions sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles +montagnes et où règne un éternel silence. Dans les vallées étrangement +encaissées du centre, la nature est sombre et imposante; de grands +mornes surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans l'air; +on est là comme au pied de cathédrales fantastiques, dont les flèches +accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le +vent alizé promène sur la grande mer sont arrêtés au vol; ils viennent +s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosée, ou +retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes épaisses et +tièdes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltérable +fraîcheur, des mousses inconnues et d'étonnantes fougères. + +En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la +cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous du vieux monde, troublant de +son grand bruit monotone cette nature si profondément calme et +silencieuse. + +A environ mille mètres plus haut que la case abandonnée de Huamahine et +Tahaapaïru, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les +rochers, on arrive à cette cascade célèbre en Océanie, que Tiahoui et +Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter. + +Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation à Papeete, et nous +y fîmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs. + +En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents +morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume déjà +effondré de son ancienne demeure et regarda en silence les objets +familiers que le temps et les hommes avaient encore laissés à leur +place. Rien n'avait été dérangé dans cette case ouverte, depuis le jour +où en était parti le corps de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient +encore là, avec les banquettes grossières, les nattes et la lampe +indigène pendue au mur; Rarahu n'avait emporté avec elle que la grosse +Bible des deux vieillards. + +Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans la vallée par des +sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de forêt vierge encaissés +dans les rochers. + +Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes près de nous le bruit +sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge +obscure où le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se +précipite de trois cents mètres de haut dans le vide. + +Au fond de ce gouffre, c'était un vrai enchantement: + +Des végétations extravagantes s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes, +trempées par un déluge perpétuel; le long des parois verticales et +noires, s'accrochaient des lianes, des fougères arborescentes, des +mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, émiettée, +pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse +échevelée et furieuse. + +Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif, +qu'elle avait mis des siècles à creuser et à polir; et puis se reformait +en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure. + +Une fine poussière d'eau était répandue comme un voile sur toute cette +nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un +puits, et la tête des grands mornes à moitié perdus dans des nuages +sombres. + +Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation éternelle, au +milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant; +--rien que la matière inerte suivant depuis des âges incalculables +l'impulsion donnée au commencement du monde. + +Nous prîmes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en +serpentant sur la montagne. + +Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres +séculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdâtres, +polis comme d'énormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient +partout, et les fougères arborescentes étendaient leurs larges parasols, +découpés comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des +buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du +Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient là-haut avec une +singulière profusion, et, à terre dans la mousse, c'étaient des tapis +odorants de petites fraises des bois;--on eût dit des jardins +enchantés. + +Rarahu n'était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en +s'enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent +guère dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les +contrées les plus lointaines; c'est à peine si les hommes visitent +quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y +couper des bois précieux. + +C'était si beau cependant qu'elle était ravie. + +--Elle s'était fait une couronne de roses, et déchirait gaîment sa robe +à toutes les branches du chemin. + +Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'étaient ces +fougères toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de +découpure et une fraîcheur de nuances incomparables. + +Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires +que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de +temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et +tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de +gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés +contre les mornes, les unes au-dessus de nos têtes, les autres sous nos +pieds. + + + + + +XX + + +Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île +tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de +l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des +montagnes;--de formidables arêtes de basalte partaient du cratère +central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour +de tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si haut, que par une +commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos +yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus +hauts sommets; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait +seul de sa majestueuse tête sombre.--Tout autour de l'île, une +ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du +Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de +corail. + +Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et l'île de Moorea; +sur leurs pics bleuâtres, planaient de petits nuages colorés de teintes +invraisemblables, qui étaient comme suspendus dans l'immensité sans +bornes. + +De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à la terre, tous +ces aspects grandioses de la nature océanienne.--C'était si +admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien +nous dire, assis l'un près de l'autre sur les pierres. + +--Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées? +(_E loti, e aho ta oé manao iti?) + +--Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre. +Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés +des archipels perdus; que ces archipels sont habités par une race +mystérieuse bientôt destinée à disparaître; que tu es une enfant de +cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces îles, loin des +créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux +monde, né sur l'autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que +je t'aime. + +"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien reculée, avant que les premiers +hommes fussent nés, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces +montagnes; l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au feu, +s'éleva comme une tempête, au milieu des flammes et de la fumée. + +"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la terre après ces +épouvantes, tracèrent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore +aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont +éternels; ils seront les mêmes encore dans des centaines de siècles, +quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus +qu'un souvenir lointain conservé dans les livres du passé. + +--Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon aimé (e Loti, ta u +here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque +aujourd'hui même ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer +avec les îles situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu +venir de ce pays si éloigné où, d'après la Bible, fut créé le premier +homme? Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que +nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu +pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour une matinée +d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces +tableaux gigantesques ses dernières lueurs dorées.--Les gros nuages +qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient +d'extraordinaires teintes de cuivre; + +--à l'horizon, l'île de Moorea s'épanouissait comme une braise, avec +ses grands pics rougis,--éblouissants de lumière. + +Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la nuit descendit, +rapide et sans crépuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les étoiles +australes s'allumèrent dans le ciel profond. + +--Loti, dit Rarahu,--ton pays, à quelle hauteur faudrait-il monter +pour l'apercevoir?... + + + + + +XXI + + +... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire... + +Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de connu. Les brisants, +bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas même un léger +craquement de branches, pas même un bruissement de feuilles; +l'atmosphère était immobile.--On ne peut trouver de silence semblable +que dans ces régions désertes, où les oiseaux mêmes n'habitent pas... + +Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de +fougères, tout comme si nous eussions été en bas, dans des bois bien +connus de Fataoua;--mais on apercevait par échappées, à la lueur pâle +qui tombait des étoiles, la vertigineuse concavité bleuâtre de l'Océan, +et on était comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensité. + + +Tahiti est un des rares pays où l'on puisse impunément s'endormir dans +les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougères, avec un pareo +pour couverture.--C'est là ce que nous fîmes bientôt tous deux,-- +après avoir toutefois choisi un lieu découvert, où aucune surprise ne +fût à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rôdeurs +de la nuit qui hantent de préférence les lieux où des êtres humains ont +vécu, ne montent-ils guère aussi haut, dans les régions presque vierges +où nous étions couchés... + +Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des étoiles et des +étoiles... Des myriades d'étoiles brillantes, dans l'étonnante +profondeur bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe, +tournant lentement autour de la Croix-du-Sud... + +... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien +dire; tour à tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air... +--Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme +des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de +grandes trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune poussière +cosmique,--et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique +et terrifiante de l'immensité vide... + + +Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire qui descendait de +l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes +extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous +enveloppa d'une obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous voir. +Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches +mortes,--en même temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau +glacée... + +A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous +nous mîmes à l'abri, bien serrés l'un contre l'autre,--tremblant de +froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu... + +Quand cette grande ondée fut passée, le jour se leva, chassant devant +lui les nuages et les fantômes.--En riant nous fîmes sécher nos +vêtements au beau soleil, et, après un très grand frugal repas tahitien, +nous commençâmes à redescendre... + + + + + +XXII + + +... Le soir, harassés de fatigue, et très affamés aussi, nous arrivions +au bas de Fataoua sans incident nouveau... + +Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forêts; +ils étaient vêtus du pareo national noué autour des reins; en passant +dans la zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes +semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de longs bâtons leur +récolte sur leurs épaules nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et +des bananes sauvages, rouges et vermeilles. + +Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond délicieux, sous une voûte +odorante de citronniers en fleurs. + +La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du frottement de deux +branches sèches; un grand feu fut allumé, et les fruits cuits sous +l'herbe nous constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes +hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, comme c'est là-bas +la coutume... + +Rarahu avait rapporté de cette expédition autant d'étonnements et +d'émotions que d'un voyage en pays lointain. + +Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une foule de conceptions +nouvelles,--sur l'immensité et sur la formation des races humaines, +sur le mystère de leurs destinées... + + + + + +XXIII + + +... Elles étaient à Papeete deux élégantes personnes, Rarahu et son amie +Téourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines +couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures. + +Elles allaient généralement pieds nus, les pauvres petites, et leur +luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, était un +luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la +perfection et la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient +encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et d'être +ravissantes. + +Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à balancier +qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient à venir en riant passer à +poupe du _Rendeer_. + +Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle embarcation, couchée par +le vent alizé, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout +toutes deux, le regard animé, les cheveux flottants, elles glissaient +sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles +de leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche qui les emportait +si vite, en laissant derrière elles une longue traînée d'écume +blanche... + + + + + +XXIV + +_Tahiti la délicieuse, cette reine polynésienne, cette île d'Europe au +milieu de l'Océan sauvage,--la perle et le diamant du cinquième +monde._ (Dumont D'Urville.) + + +La scène se passait chez la reine Pomaré, en novembre 1872. + +La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur l'herbe fraîche +ou sur les nattes de pandanus, était en fête ce soir-là, et en habits de +luxe. + +J'étais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ était ouverte +devant moi. Ce piano, arrivé le matin, était une innovation à la cour de +Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait des sons doux et +profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la +musique de Meyerbeer allait pour la première fois être entendue chez +Pomaré. + +Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus +tard le métier de marin pour celui de premier ténor dans les théâtres +d'Amérique, et eut un instant de célébrité sous le nom de Randetti, +jusqu'au moment où, s'étant mis à boire, il mourut dans la misère. + +Il était alors dans toute la plénitude de sa voix et de son talent, et +je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus +délicieuse. Nous avons charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes, +dans ce pays où la musique est si merveilleusement comprise par tous, +même par les plus sauvages. + + +Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-même, où un artiste +de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poétisée-- +était assise la vieille reine, sur son trône doré, capitonné de brocart +rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite +Pomaré V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la +fièvre. + +La vieille femme occupait toute la largeur de son siège par la masse +disgracieuse de sa personne. Elle était vêtue d'une tunique de velours +cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une +bottine de satin. + +A côté du trône, était un plateau rempli de cigarettes de pandanus. + +Un interprète en habit noir se tenait debout près de cette femme, qui +entendait le français comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à +en prononcer seulement un mot. + +L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis près de la reine. + +Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, dure, il y avait encore +de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse +de voir la mort lui prendre l'un après l'autre tous ses enfants frappés +du même mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la +civilisation, s'en aller à la débandade,--et son beau pays dégénérer +en lieu de prostitution... + +Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par là +s'agiter plusieurs têtes couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour +écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, coiffée comme une +naïade, de feuilles et de roseaux;--Téhamana, couronnée de fleurs de +datura; Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, Taïréa,--Tiahoui et Rarahu. + +La partie du salon qui me faisait face était entièrement ouverte; la +muraille absente, remplacée par une colonnade de bois des îles, à +travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit +étoilée. + +Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se détachait +une banquette chargée de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou +princesses. Quatre torchères dorées, d'un style pompadour, qui +s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine +lumière, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment élégantes et +belles. Leurs pieds, naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans +d'irréprochables bottines de satin. + +C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise, +couronnée de péia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de +vaisseau français M.., qui s'était ruiné pour la corbeille de mariage,- +-et la main de Kaméhaméha V, roi des îles Sandwich. + +A côté d'elle, Paüra, son inséparable amie, type charmant de la +sauvagesse, avec son étrange laideur ou son étrange beauté,--tête à +manger du poisson cru et de la chair humaine,--singulière fille qui +vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possède +l'éducation d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole... + +Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la +Tahitienne restée belle dans l'âge mûr; constellée de perles fines, la +tête surchargée de reva-reva flottants. + +Ses deux filles, récemment débarquées d'une pension de Londres, déjà +belles comme leur mère; des toilettes de bal européennes, à demi +dissimulées, par condescendance pour les désirs de la reine, sous des +tapas tahitiennes en gaze blanche. + +La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, avec sa douce figure, +rêveuse et naïve, fidèle à sa coiffure de roses du Bengale naturelles, +piquées dans ses cheveux dénoués. + +La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aiguës, en +robe de velours. + +La reine Moé (_Moé_: sommeil ou mystère), en robe sombre, d'une beauté +régulière et mystique, ses yeux étranges à demi fermés, avec une +expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois. + +Derrière ces groupes en pleine lumière, dans le profondeur transparente +des nuits d'Océanie, les cimes des montagnes se découpant sur le ciel +étoilé; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes +pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits +semblables à des girandoles terminées par des fleurs noires. Derrière +ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel austral faisaient un amas de +lumière bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus +idéalement tropical que ce décor profond. + +Dans l'air, ce parfum exquis de gardénias et d'orangers, qui se condense +le soir sous le feuillage épais; un grand silence, mêlé de bruissements +d'insectes sous les herbes; et cette sonorité particulière aux nuits +tahitiennes, qui prédispose à subir la puissance enchanteresse de la +musique. + +Le morceau choisi était celui où Vasco, enivré, se promène seul dans +l'île qu'il vient de découvrir, et admire cette nature inconnue;-- +morceau où le maître a si parfaitement peint ce qu'il savait +d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de +lumière.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commença de sa +voix délicieuse: + +Pays merveilleux, Jardins fortunés.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + +Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . + +L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de plaisir en entendant +ainsi, à l'autre bout du monde, interpréter sa musique. + + + + + +XXV + + +Vers la fin de l'année, une grande fête fut annoncée dans l'île de +Moorea, à l'occasion de la consécration du temple d'Afareahitu. + +La reine Pomaré manifesta à l'_amiral à cheveux blancs_ l'intention de +s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-même à la cérémonie et +au grand banquet qui devait s'ensuivre. + +L'amiral mit sa frégate à la disposition de la reine, et il fut convenu +que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter là-bas toute la cour. + + +La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'était +augmentée pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui +avaient fait de folles dépenses de _reva-reva_ et de fleurs. + +Un beau matin pur de décembre, le _Rendeer_ ayant déjà largué ses +grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule +joyeuse. + +J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au +palais. + +Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en scène, avait expédié en +avant toutes ses femmes,--et, en petit cortège intime, nous nous +acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil +levant. + +La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main +sa petite-fille si chérie,--et nous suivions à deux pas, la princesse +Ariitéa, la reine Moé, la reine de Bora-Bora et moi. + +C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les +femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariitéa +marchant auprès de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumière +matinale,--est celle que je revois encore, quand, à travers les +distances et les années, je pense à elle... + +Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses +accosta le _Rendeer_, les matelots de la frégate, rangés sur les vergues +suivant le cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le cri de: "Vive +Pomaré!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles +plages de Tahiti. + +Puis la reine et la cour entrèrent dans les appartements de l'amiral, où +les attendait un lunch à leur goût composé de bonbons et de fruits,-- +le tout arrosé de vieux champagne rose. + + +Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient répandues dans +les différentes parties du navire, où elles menaient grand et joyeux +tapage, en lançant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs. + +Et Rarahu était là aussi, embarquée comme une petite personne de la +suite royale; Rarahu pensive et sérieuse, au milieu de ce débordement de +gaîté bruyante.--Pomaré avait emmené avec elle les plus remarquables +choeurs d'_himéné_ de ses districts, et Rarahu étant un des premiers +sujets du choeur d'Apiré avait été à ce titre conviée à la fête. + +Ici une digression est nécessaire au sujet du _tiaré miri_,--objet qui +n'a point d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes +européennes. + +Ce _tiaré_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Océanie se +plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de +gala.--En examinant de près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle +est factice; elle est montée sur une tige de jonc, et composée des +feuilles d'une toute petite plante parasite très odorante, sorte de +lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forêts. + +Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiarés_ très +artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete. + +Le _tiaré_ est particulièrement l'ornement des fêtes, des festins et des +danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne à un jeune homme, il a +le même sens à peu près que le mouchoir jeté par le sultan à son +odalisque préférée. + +Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des _tiaré_ dans les cheveux. + +J'avais été mandé par Ariitéa pour lui faire société pendant ce lunch +officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi, +m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi +abandonnée. Punition bien sévère que je lui avais infligée là, pour un +caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait +verser des larmes. + + + + + +XXVI + + +La traversée durait depuis deux heures, nous approchions de l'île de +Morea. + +On faisait grand bruit au carré du _Rendeer_; une dizaine de jeune +femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient été +conviées à une collation que leur offraient les officiers. + +Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part.--Elle était là, +en compagnie de Téourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait +essuyé ses pleurs et riait aux éclats. + +Elle ne parlait point français, comme la plupart des autres;--mais, +par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation très +animée avec ses voisins qui la trouvaient charmante. + +Enfin,--ce qui était le comble de la perfidie et de l'horreur,--au +dessert, elle avait avec mille grâces offert son _tiaré_ à Plumkett. + +Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait +bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre. + + + + + +XXVII + + +Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu! + +De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forêts épaisses, de +mystérieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et, +sous les grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers et +les lauriers-roses. + +Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne dans ce pays +ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait là +silencieusement, à demi cachée sous les voûtes de verdure. + +On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une étrange senteur de +mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himéné_ de Moorea +étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs énormes des arbres; +tous les chanteurs d'un même district étaient vêtus d'une même couleur, +--les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes +étaient couronnées de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de +roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, étaient restés +dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, à moitié +cachés derrière les arbres. + +La reine quitta le _Rendeer_ avec le même cérémonial qu'à l'arrivée et +le bruit du canon se répercuta au loin dans les montagnes. + +Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par l'amiral.--Nous +n'étions déjà plus au temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs +bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui +voulait que tout territoire foulé par le pied de la reine devint +propriété de la couronne, est depuis longtemps oubliée en Océanie. + +Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la garde d'honneur +de Pomaré, étaient rangés sur la plage pour nous recevoir. + +Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himéné_ entonnèrent ensemble +le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut à toi, reine +Pomaré!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur. + +On eût cru mettre le pied dans quelque île enchantée, qui se serait +éveillée soudain sous le coup d'une baguette magique. + + + + + +XXVIII + + +Ce fut une longue cérémonie que la consécration du temple d'Afareahitu. +Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himéné_ +chantèrent de joyeux cantiques à l'Éternel. + +Le temple était bâti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, était +soutenu par des pièces de bois des îles, que reliaient entre elles des +amarrages de différentes couleurs, réguliers et compliqués; c'était le +vieux style des constructions maories. + +Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes +sur la campagne, sur un décor admirable de montagnes et de hauts +palmiers; auprès de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire, +triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie +la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles +en robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de fleurs,- +-et Rarahu, que j'avais laissée partir du _Rendeer_ comme une inconnue, +mêlée à cette foule... + +Un grand silence se fit quand l'_himéné_ d'Apiré, qui avait été réservé +pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derrière moi la +voix fraîche de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous +l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnée, elle exécutait +avec frénésie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait +comme un son de cristal dans le silence de ce temple où elle captivait +l'attention de tous. + + + + + +XXIX + + +Après la cérémonie, nous passâmes dans la salle du banquet. C'était en +plein air, au milieu des cocotiers, que les tables étaient dressées sous +des tendelets de verdure. + +Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes +étaient couvertes de feuilles découpées et de fleurs d'amarantes. Il y +avait une grande quantité de _pièces montées_, composées par des Chinois +au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires. +A côté des mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets +tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons rôtis tout entiers +sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentées dans du lait. On +puisait différentes sauces dans de grandes pirogues qui en étaient +remplies et que des porteurs avaient grand'peine à promener à la ronde. +Les chefs et les cheffesses venaient à tour de rôle haranguer la reine à +tue-tête, avec des voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on +les eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point trouvé de place à table +mangeaient debout, sur l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir; +c'était un vacarme et une confusion indescriptibles... + +Assis à la table des princesses, j'avais affecté de ne point prendre +garde à Rarahu, qui était perdue fort loin de moi, parmi les gens +d'Apiré. + + + + + +XXX + + +Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le +_Farehaü_ du district où un logement lui était préparé. L'_amiral à +cheveux blancs_ regagna la frégate, et la _upa-upa_ commença. + +Toute pensée religieuse, tout sentiment chrétien, s'étaient envolés avec +le jour; l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur l'île +sauvage; comme au temps où les premiers navigateurs l'avaient nommée la +nouvelle Cythère, tout était redevenu séduction, trouble sensuel et +désirs effrénés. + +Et j'avais suivi l'_amiral à cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la +foule affolée. + + + + + +XXXI + + +A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du +_Rendeer_. La frégate, le matin si animée, était vide et silencieuse; +les mâts et les vergues découpaient leurs grandes lignes sur le ciel de +la nuit; les étoiles étaient voilées, l'air calme et lourd, la mer +inerte. + +Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes +renversées; on voyait de loin les feux qui à terre éclairaient le _upa- +upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus, +accompagnés à contre-temps par des coups de tam-tam. + +J'éprouvais un remords profond de l'avoir abandonnée au milieu de cette +saturnale; une tristesse inquiète me retenait là, les yeux fixés sur ces +feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le +coeur. + +L'une après l'autre, toutes les heures de la nuit sonnèrent à bord du +_Rendeer_, sans que le sommeil vînt mettre fin à mon étrange rêverie. Je +l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est +la petite femme de Loti." C'était bien ma petite femme en effet; par le +coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait +des abîmes pourtant, de terribles barrières, à jamais fermées; elle +était une petite sauvage; entre nous qui étions une même chair, restait +la différence radicale des races, la divergence des notions premières de +toutes choses; si mes idées et mes conceptions étaient souvent +impénétrables pour elle, les siennes aussi l'étaient pour moi; mon +enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait +toujours pour elle l'incompréhensible et l'inconnu. Je me souvenais de +cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas +le même Dieu qui nous ait crées." En effet, nous étions enfants de deux +natures bien séparées et bien différentes, et l'union de nos âmes ne +pouvait être que passagère, incomplète et tourmentée. + +Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin l'un de +l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante +et sauvage, tu mourras dans l'île lointaine, seule et oubliée,--et +Loti peut-être ne le saura même pas... + + +A l'horizon une ligne à peine visible commençait à se dessiner du côté +du large: c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait à l'Orient; les +feux s'éteignaient à terre, et les chants ne s'entendaient plus. + +Je songeais que, à cette heure particulièrement voluptueuse du matin, +Rarahu était là, énervée par la danse, et livrée à elle-même. Et cette +pensée me brûlait comme un fer rouge. + + + + + +XXXII + + +Dans l'après-midi, la reine et les princesses s'embarquèrent de nouveau +pour retourner à Papeete. Quand elles eurent été reçues avec les +honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots nombreux, +pirogues et baleinières qui ramenaient leur suite; la foule s'était +augmentée encore d'une quantité de jeunes femmes de Moorea qui voulaient +prolonger la fête à Tahiti. + +Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle revenait aussi. Elle avait +changé sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraîches +dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front +décoloré, et les cercles bleuâtres s'étaient accentués sous ses yeux. + +Sans doute elle était restée à la upa-upa jusqu'au matin, mais elle +était là, elle revenait, et c'était pour le moment tout ce que je +désirais d'elle. + + + + + +XXXIII + + +La traversée s'était effectuée par un beau temps calme. + +C'était le soir, le soleil venait de disparaître; le frégate glissait +sans bruit, en laissant derrière elles des ondulations lentes et molles +qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De +grands nuages sombres étaient plaqués çà et là dans le ciel, et +tranchaient violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une +étonnante transparence de l'atmosphère. + +A l'arrière du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se détachait +gracieusement sur la mer et sur les paysages océaniens. C'était une +groupe dont la vue me causa un étonnement extrême: Ariitéa et Rarahu, +causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, Maramo, Faïmana et +deux autres suivantes de la cour. + +Il était question d'un _himéné_ composé par Rarahu, et qu'elles allaient +chanter ensemble. + +En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitéa, +Rarahu et Maramo. + +La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles, +dont aucune ne fut perdue pour moi: + +--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e) + +--"Humble simplement même le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora- +Bora). + +i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!... + +auprès de ma ici douleur pour toi, ô mon amant! hélas!... + +--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare, + +--"Ai arraché aussi moi les racines du _tiaré_ (la fleur des fêtes, +c'est-à-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fête), + +ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!... + +pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon amant! hélas! + +--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua, + +--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre, + +e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..." + +--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! hélas!..." + + +Traduction grossière: + +--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, ô mon +amant! hélas!... + +--"J'ai arraché les racines du _tiaré_ pour marquer ma douleur pour +toi, ô mon amant! hélas!... + +--"Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de France; tu lèveras tes +yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! hélas!..." + + +Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité du Grand Océan, +répété avec un rythme étrange par trois voix de femmes, est resté à +jamais gravé dans ma mémoire comme l'un des plus poignants souvenirs que +m'ait laissés la Polynésie... + + + + + +XXXIV + + +Il était nuit close quand le cortège bruyant fit son entrée dans +Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple. + +Au bout d'un instant nous nous retrouvâmes marchant côte à côte, Rarahu +et moi, dans le sentier qui menait à notre demeure. Un même sentiment +nous avait ramenés tous deux sur cette route, où nous avancions sans +nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment +revenir l'un à l'autre. + +Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes entrés nous nous +regardâmes... + +J'attendais une scène, des reproches et des larmes. Au lieu de tout +cela, elle sourit en détournant la tête, avec un imperceptible mouvement +d'épaules, une expression inattendue de désenchantement, d'amère +tristesse et d'ironie. + +Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours; +ils disaient d'une manière concise et frappante à peu près ceci: + +Je le savais bien, va, que je n'étais qu'une petite créature inférieure, +jouet de hasard que tu t'es donné. Pour vous autres, hommes blancs, +c'est tout ce que nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me fâcher? +Je suis seule au monde; à toi ou à un autre, qu'importe? J'étais ta +maîtresse; ici était notre demeure: je sais que tu me désires encore. +Mon Dieu, je reste et me voilà!... + +La petite fille naïve avait fait de terribles progrès dans la science +des choses de la vie; l'enfant sauvage était devenue plus forte que son +maître et le dominait. + +Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une +immense pitié. Et ce fut moi qui demandai grâce et pardon, pleurant +presque et la couvrant de baisers. + +Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un être surnaturel, que +l'on pourrait à peine saisir et comprendre. + +Des jours doux et paisibles d'amour succédèrent encore à cette aventure +d'Afareahitu; l'incident fut oublié, et le temps reprit son cours +énervant... + + + + + +XXXV + + +Tiahoui, qui était en visite à Papeete, était descendue chez nous avec +deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papéuriri. + +Elle me prit à part un soir avec l'air grave qui précède les entretiens +solennels, et nous allâmes nous asseoir dans le jardin sous les +lauriers-roses. + +Tiahoui était une petite femme sage, plus sérieuse que ne le sont +d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district éloigné, elle avait suivi +avec admiration les instructions d'un missionnaire indigène: elle avait +la foi ardente d'une néophyte. Dans le coeur de Rarahu, où elle savait +lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'étranges choses: + +--Loti, dit-elle, Rarahu se perd à Papeete. Quand tu seras parti, que +va-t-elle devenir? + +En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la différence +si complète de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout +ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'égarements. Je +comprenais pourtant qu'elle était perdue, perdue de corps et d'âme. +C'était peut-être pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont +mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer... + + +Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma +petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle +n'avait plus jamais de ses colères d'enfant d'autrefois. Elle était +gracieuse et prévenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on +la voyait là, assise à l'ombre de notre véranda, dans une pose heureuse +et nonchalante, souriant à tous du sourire mystique des Maoris, on eût +dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un poème de +bonheur paisible et inaltérable. + +Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors +qu'elle eût besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce +monde; dans ces moments, la pensée de mon départ lui faisait verser des +larmes silencieuses, et je songeais encore à ce projet insensé que +j'avais fait jadis, de rester pour toujours auprès d'elle. + +Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apportée d'Apiré; +elle priait avec extase, et la foi ardente et naïve rayonnait dans ses +yeux. + +Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses lèvres +ce même sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la +première fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait +regarder au loin, dans le vague, des choses mystérieuses; des idées +étranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions +inattendues sur des sujets singulièrement profonds dénotaient le +dérèglement de son imagination, le cours tourmenté de ses idées. + +Son sang maori lui brûlait les veines; elle avait des jours de fièvre et +de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne fût plus +elle-même. Elle m'était absolument fidèle, dans le sens que les femmes +de Papeete donnent à ce mot, c'est-à-dire qu'elle était sage et réservée +vis-à-vis des jeunes gens européens; mais je crus savoir qu'elle avait +de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir; +elle n'était pas tout à fait responsable, la pauvre petite, de sa nature +étrangement ardente et passionnée. + +Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe +distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa +gorge étaient arrondies et correctes comme celles des belles statues de +la Grèce antique. Et cependant, la petite toux caractéristique, pareille +à celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus fréquente, et +le cercle bleuâtre s'accentuait sous ses grands yeux. + +Elle était une petite personnification touchante et triste de la race +polynésienne, qui s'éteint au contact de notre civilisation et de nos +vices, et ne sera plus bientôt qu'un souvenir dans l'histoire +d'Océanie... + + + + + +XXXVI + + +Cependant le moment du départ était arrivé, le _Rendeer_, s'en allait en +Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la +reine. + +Ce n'était pas le départ définitif, il est vrai; au retour nous devions +nous arrêter encore à _l'île délicieuse_ un mois ou deux, en passant. +Sans cette certitude de revenir, il est probable qu'à ce moment-là je ne +serais pas parti: la laisser pour toujours eût été au-dessus de mes +forces, et m'eût brisé le coeur. + +A l'approche du départ, j'étais étrangement obsédé par la pensée de +cette Taïmaha, qui avait été la femme de mon frère Rouéri. Il m'était +extrêmement pénible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connaître, +et je m'en ouvris à la reine, en la priant de se charger de nous ménager +une entrevue. + +Pomaré parut prendre grand intérêt à ma demande: + +--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parlé, +Rouéri? Il ne l'avait donc point oubliée? + +Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du +passé, retrouvant peut-être dans sa mémoire l'oubli de quelques-uns, +qu'elle avait aimés, et qui étaient partis pour ne plus revenir. + + + + + +XXXVII + + +C'était le dernier soir du _Rendeer_... + +Il résultait des renseignements pris à la hâte par la reine que Taïmaha +était depuis la veille à Tahiti;--et le chef des _mutoï_ du palais +avait été chargé de lui porter l'ordre de se trouver à l'heure du +coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_. + +A l'heure du rendez-vous, nous y fûmes, Rarahu et moi. + +Longtemps nous attendîmes, et Taïmaha ne vint pas;--je l'avais prévu. + +Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers +moments de notre dernière soirée.--J'attendais avec une inexplicable +anxiété; j'aurais donné cher à cet instant pour voir cette créature, +dont j'avais rêvé dans mon enfance, et qui était liée au lointain et +poétique souvenir de Rouéri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne +paraîtrait point... + +Nous avions demandé des renseignements à des vieilles femmes qui +passaient: + +--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous +notre petite fille que voici, qui la connaît et vous l'indiquera. Quand +vous l'aurez trouvée, vous direz à notre enfant de rentrer au logis. + + + + + +XXXVIII + +DANS LA GRANDE RUE + + +La rue bruyante était bordée de magasins chinois; des marchands, qui +avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient à la +foule du thé, des fruits et des gâteaux.--Il y avait sous les vérandas +des étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de +_tiaré_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant; +quantité de petites lanternes à la mode du Céleste Empire éclairaient +les échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres. + +C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela était gai et surtout +original.--On sentait dans l'air un bizarre mélange d'odeurs chinoises +de santal et de monoï, et de parfums suaves de gardénias ou d'orangers. + +La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien.--La petite Téhamana, +notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en +reconnaissait aucune.--Le nom de Taïmaha même était inconnu à toutes +celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de +tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu +l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilité de rencontrer un +mythe,--et chaque minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse +impatiente. + +Après une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands +manguiers noirs,--la petite Téhamana s'arrêta tout à coup devant une +femme qui était assise à terre, la tête dans ses mains et semblait +dormir. + +--_Téra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!) + +Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir: + +--Es-tu Taïmaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me répondit +non! + +--Oui! répondit-elle immobile. + +--Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri? + +--Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec nonchalance,--c'est +moi, Taïmaha, la femme de Rouéri, le marin _dont les yeux sommeillent +(mata moé)_, c'est-à-dire: qui n'est plus... + +--Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri!--Suis-moi dans un lieu +plus écarté où nous puissions causer ensemble. + +--Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,-- +mais avec tant d'indifférence que j'en restai confondu. + +Et je regrettais déjà d'être venu remuer cette cendre, pour n'y trouver +que banalité et désenchantement. + +Pourtant elle s'était levée pour me suivre.--Je les pris par la main +l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, et m'éloignai avec elles de cette +foule tahitienne où personne ne m'intéressait plus... + + + + + +XXXIX + +RÉVÉLATIONS + + +Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit lointain de la +foule,--sous l'ombre épaisse des arbres, dans la nuit noire,-- +Taïmaha s'arrêta et s'assit. + +--Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui +de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frère, lui?... + +A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit: + +--N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui demandai-je. + +--Si, répondit-elle, après une minute d'hésitation, mais d'une voix +assurée pourtant;--si, deux!... + +Il y eut un long silence, après cette révélation inattendue. Une foule +de sentiments s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu, +impressions tristes et intraduisibles. + +Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'étrangeté +saisissante.--Le charme du lieu, les influences mystérieuses de la +nature, avivent ou transforment les émotions ressenties, et on ne sait +plus, même imparfaitement, les exprimer. + + + + + +XL + + +Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions Papeete, qui déjà s'était +endormi; cette dernière soirée du _Rendeer_ était terminée, et quantité +de marins du bord étaient entrés dans les cases tahitiennes, entourés de +bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de séduction et de +trouble sensuel passait sur ce pays, comme après les soirs de grandes +fêtes. + +Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, et j'avais pour +l'instant oublié jusqu'à Rarahu... + +Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre +chère petite case, où je devais, dans la nuit, revenir pour la dernière +fois. + + +Nous marchions côte à côte, Taïmaha et moi; nous suivions d'un pas +rapide la plage océanienne. La pluie tombait, la pluie tiède des +tropiques; Taïmaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue +tapa de mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le sable. + +On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer, +qui brisait au large sur le corail. + +Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; à +l'horizon les pics de l'île de Moorea se dessinaient légèrement au- +dessus de la nappe bleue du Pacifique, à la lueur indécise et embrumée +de la lune. + +Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était restée, malgré ses +trente ans, un type accompli de la beauté maorie. Ses cheveux noirs +tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses +et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de +déesse. + +Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case déjà ancienne, à +moitié enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle +avait dû jadis habiter avec mon frère. + +--Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je... + +--Oui! répondit-elle en s'animant pour la première fois; oui, c'était +celle-ci la case de Rouéri!... + + + + + +XLI + + +Nous nous dirigions tous deux, à cette heure déjà avancée de la nuit, +vers le district de Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune +fils Atario. + +Avec une condescendance légèrement railleuse, elle s'était prêtée à +cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle +s'expliquait à peine. + +Dans ce pays où la misère est inconnue et le travail inutile, où chacun +a sa place au soleil et à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture +dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et +sans culture, là où le caprice de leurs parents les a placés. La famille +n'a pas cette cohésion que lui donne en Europe, à défaut d'autre cause, +le besoin de lutter pour vivre. + +Atario, l'enfant né depuis le départ de Rouéri, habitait le district de +Faaa; par suite de cet usage général d'adoption, il avait été confié aux +soins de _fetii_ (de parents) éloignés de sa mère... + +Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, avait le front et les +grands yeux de Rouéri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille +mère de Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait là-bas à notre +horizon sa silhouette lointaine. + +A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un bois de +cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette +direction, par un sentier connu d'elle. + +Quand nous eûmes marché quelques minutes dans l'obscurité, sous la voûte +des grandes palmes mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de chaume, +où deux vieilles femmes étaient accroupies devant un feu de branches. +Sur quelques mots inintelligibles prononcés par Taïmaha, les deux +vieilles se dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et +Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon enflammé, se mit +à m'examiner avec une extrême attention. C'était la première fois que +nous nous voyions tous deux en pleine lumière. + +Quand elle eut terminé son examen, elle sourit tristement. Sans doute +elle avait retrouvé en moi les traits déjà connus de Rouéri,--les +ressemblances des frères sont frappantes pour les étrangers,--même +lorsqu'elles sont vagues et incomplètes. + +Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil régulier, et ses +dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre +de son teint... + +Nous continuâmes notre route en silence, et bientôt nous aperçûmes les +cases d'un district, mêlées aux masses noires des arbres. + +--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire... + +Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en bourao enfouie sous des +arbres-pain, des manguiers et des tamaris. + +Tout le monde semblait profondément endormi à l'intérieur, et, à travers +les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir. + +Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en +nous faisant signe d'entrer. + +La case était grande; c'était une sorte de dortoir où étaient couchés +des vieillards. La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait +qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait à peine toutes ces +formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer. + +Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle prit un enfant qu'elle +m'apporta... + +--... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la lampe, je me +trompe, ce n'est pas lui!... + +Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à examiner d'autres +lits où elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait +au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'éclairait que de +vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des +_pareo_ d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on les eût prises +pour des momies roulées dans des draps mortuaires... + +Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux veloutés de Taïmaha: + +--Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils Atario?... + +La vieille Huahara se souleva sur son coude décharné, et fixa sur nous +son regard effaré par le réveil: + +--Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a été adopté par +ma soeur Tiatiara-honui (Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici, +au bout du bois de cocotiers... + + + + + +XLII + + +Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire. + +A la case de Tiatiara-honui, même scène, même cérémonie de réveil, +semblable à une évocation de fantômes. + +On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de +sommeil; il était nu. Je pris sa tête dans mes mains et l'approchai de +la lampe que tenait la vieille _Araignée_, soeur de Huahara. L'enfant, +ébloui, fermait les yeux. + +--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui était restée à +la porte. + +--C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une façon qui dut la +remuer jusqu'au fond du coeur. + +--Oui, dit-elle, comprenant que la réponse était solennelle, oui, c'est +le fils de ton frère Rouéri!... + +La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais +l'enfant s'était rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et +le recouchai sur na natte. Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et +nous reprîmes le chemin de Papeete. + +Tout cela s'était passé comme dans un rêve. J'avais à peine pris le +temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés +dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image très vive, qu'on a +perçue un instant, persiste et reparaît encore, après qu'on a fermé les +yeux. + +J'étais singulièrement troublé, et mes idées étaient bouleversées; +j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien +être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste à temps +pour le départ du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chère petite +case, ni même embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus... + + + + + +XLIII + + +Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda: + +--Tu reviendras demain? + +--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie. + +Un moment après, elle demanda avec timidité: + +--Rouéri t'avait parlé de Taïmaha? + +Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu à peu son coeur semblait +s'éveiller d'un long sommeil.--Elle n'était plus la même créature, +insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix émue, sur +celui qu'elle appelait _Rouéri_, et m'apparaissait enfin telle que je +l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et une tristesse +profonde, le souvenir de mon frère... + +Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux détails que +Rouéri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on +me donnait jadis dans mon foyer chéri; elle me le redit en souriant, et +me rappela en même temps une histoire oubliée de ma petite enfance. Je +ne puis décrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs, +conservés dans la mémoire de cette femme, et répétés là par elle, en +langue polynésienne... + +Le ciel s'était dégagé; nous revenions par une nuit magnifique, et les +paysages tahitiens, éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le +grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein +d'enchantement et de mystère. + +Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case qu'elle habitait à +Papeete.--Sa résidence habituelle était la case de sa vieille mère +Hapoto, au district de Téaroa, dans l'île de Moorea. + +En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de mon retour, et +voulus lui faire promettre de se trouver alors à Papeete, avec ses deux +fils.--Taïmaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle +était redevenue sombre et bizarre; ses dernières réponses étaient +incohérentes ou moqueuses, son coeur s'était refermé; en lui disant +adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard, +incompréhensible et sauvage... + + + + + +XLIV + + +Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille où +Rarahu m'attendait; on sentait déjà dans l'air la fraîcheur humide du +matin.--Rarahu, qui était restée assise dans l'obscurité, jeta ses +bras autour de moi quand j'entrai. + +Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de garder pour elle ces +confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliée ne +redevint pas la fable des femmes de Papeete. + +C'était notre dernière nuit... et les incertitudes du retour, et les +distances énormes qui allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses +un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se +montrait sous un jour suave et délicieux; elle était bien la petite +épouse de Loti; elle était doucement touchante dans ses transports +d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, la +tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille +passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des +expressions sauvages et des images étranges. + + + + + +XLV + + +Les premières lueurs indécises du jour vinrent m'éveiller après quelques +moments de sommeil. + +Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, qui est +particulière au réveil, je retrouvai mêlées ces idées: le départ, +quitter l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les +grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Taïmaha et +ses fils,--ces nouveaux personnages à peine entrevus la nuit, et qui +venaient encore, à la dernière heure, m'attacher à ce pays par des liens +nouveaux... + +La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenêtres ouvertes... +Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'éveillai en +l'embrassant: + +--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me réveilles, et il +faut partir. + +Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique; +elle mit sur sa tête sa couronne fanée et son _tiaré_ de la veille, en +faisant le serment que jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres. + +J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu à nos +arbres, à nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas, +une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant, +comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apiré... + +Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en nous donnant la +main, nous descendîmes tristement à la plage, pour la dernière fois. + +Là, il y avait déjà assistance nombreuse et silencieuse; toutes les +filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le +_Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, étaient assises à terre; +quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir. + +Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier +canot du _Rendeer_ m'emporta à bord... + + +Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre. + +Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait à la plage pour me +voir partir, comme, douze ans auparavant, elle était venue, à dix-sept +ans, voir partir Rouéri qui ne revint plus. + +Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle. + +C'était une belle matinée d'Océanie, tiède et tranquille; il n'y avait +pas un souffle dans l'atmosphère; cependant des nuages lourds +s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand +dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du matin éclairait en +plein la plage d'Océanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en +robes blanches. + +L'heure du départ apportait son charme de tristesse à ce grand tableau +qui allait disparaître. + + + + + +XLVI + + +Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la +case abandonnée de mon frère Rouéri fut encore longtemps visible au bord +de la mer, et mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans les +arbres. + +Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur +Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau immense, sous lequel l'île +entière fut bientôt enveloppée.--La pointe aiguë du morne de Fataoua +parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les +épaisses masses sombres; un grand vent alizé se leva sur la mer, qui +devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commença à tomber. + +Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je +me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu, +déchiré par les épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour +vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le jour, je restai là +étendu, à ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce +bruit triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre la +muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plongé dans cette sorte de +méditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient +se confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs lointains de mon +enfance. + +Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille +épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans +ma chambre,--les coiffures de chefs océaniens, les images +embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches +de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées, +à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries +et encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa,--et le dernier bouquet de +pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure. + + + + + +XLVII + + +Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je +montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le +visage, me ramenèrent aux notions précises de la vie réelle, au +sentiment complet du départ. + +Celui que je remplaçais pour le service de nuit, c'était John B..., mon +cher frère John, dont l'affection douce et profonde était depuis +longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie: + +--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_; +elles sont là-bas derrière nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer, +tu les connais... + +Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon: +l'île de Tahiti, et l'île de Moorea... + + +John resta près de moi jusqu'à une heure avancée de la soirée; je lui +contai ma soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait la +nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et +d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille +j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurité du banc de quart, personne +ne le vit que mon frère John: auprès de lui je pleurai là comme un +enfant. + +La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit +noire. C'était comme un réveil, un retour au dur métier des marins, +après une année d'un rêve énervant et délicieux, dans l'île la plus +voluptueuse de la terre... + + +...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à +l'horizon: l'île de Tahiti et l'île de Moorea... + +L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette heure en pleurant dans ma case +déserte,--dans ma chère petite case que battent la pluie et le vent de +la nuit,--et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le +front et les yeux de mon frère..." + +Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, qui ressemble à mon frère +Georges, quelque chose étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle +Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille +mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me cause une tristesse +douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui était +Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui... + +Moi aussi, qui serai bientôt peut-être fauché par la mort dans quelque +pays lointain, jeté dans le néant ou l'éternité, moi aussi, j'aimerais +revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-même, qui +serait mon sang mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une joie étrange +dans l'existence de ce lien suprême et mystérieux entre elle et moi, +dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une +même créature... + +Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attaché +d'une manière irrésistible et pour toujours; c'est maintenant surtout +que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai +deux patries maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est vrai;- +-mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-être +y finirai-je ma vie... + + + + + +TROSIÉME PARTIE + + +I + + +Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit à Honolulu, capitale des îles +Sandwich, une relâche fort gaie qui dura deux mois. + +Là, c'était la race maorie arrivée déjà à un degré de civilisation +relative plus avancé qu'à Tahiti. + +Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et doré; des fêtes à +l'européenne, des ministres et des généraux empanachés et légèrement +grotesques; tout un personnel drôle, repoussoir multiple sur lequel se +détachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite +très élégantes et parées. Des jeunes filles du même sang que Rarahu +transformées en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son +air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de +France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à plusieurs +boutons et leurs toilettes parisiennes. + +Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre mélange de +population; des Hawaïens tatoués dans les rues, des commerçants +américains et des marchands chinois. + +Un beau pays, une belle nature; une belle végétation, rappelant de loin +celle de Tahiti, mais moins fraîche et moins puissante pourtant que +celle de l'île aux vallées profondes et aux grandes fougères. + +Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu de la même +origine; quelques mots cependant étaient les mêmes, et les indigènes me +comprenaient encore. Je me sentis là moins loin de l'île chérie, que +plus tard, lorsque je fus sur la côte d'Amérique. + + + + + +II + + +A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, où nous arrivâmes +après un mois de traversée, je trouvai cette première lettre de Rarahu +qui m'attendait. (Elle avait été remise au consulat d'Angleterre par un +bâtiment américain chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques +jours après notre départ.) + +A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire à vapeur +_Rendeer_. + +O mon cher petit ami! O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand +dans mon coeur de ne plus te voir... + +O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu +ne reviens plus!... + +. . . . . . . . . . . + +Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne. + +Ta petite amie, + +RARAHU. + +Je répondis à Rarahu par une longue lettre, écrite dans un tahitien +correct et classique,--qu'un bâtiment baleinier fut chargé de lui +faire parvenir, par l'intermédiaire de la reine Pomaré. + +Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de +l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, en lui rappelant les +serments. + + + + + +III + +HORS-D'OEUVRE CHINOIS + + +Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui précède, encore +moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple +lien chronologique, un rapport de dates: + + +La scène se passait à minuit,--en mai 1873,--dans un théâtre du +quartier chinois de San-Francisco de Californie. + +Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement +pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le +monde était chinois, excepté nous. + +On était à un moment pathétique d'un grand drame lyrique que nous ne +comprenions point. Les dames des galeries cachaient derrière leurs +éventails leurs tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient +sous le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. Les +artistes, revêtus de costumes de l'époque des dynasties éteintes, +poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de +chats de gouttières;--l'orchestre, composé de gongs et de guitares, +faisait entendre des sons extravagants, des accords inouïs. + +Effet de nuit. Les lumières étaient baissées.--Devant nous, le public +du parterre,--un alignement de têtes rasées, ornées d'impayables +queues que terminaient des tresses de soie. + +Il nous vint une idée satanique,--dont l'exécution rapide fut +favorisée par la disposition des sièges, l'obscurité, la tension des +esprits: attacher les queues deux à deux, et déguerpir... + +O Confucius!... + + + + + +IV + + +... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique russe... Six mois +d'expéditions et d'aventures qui ne tiennent en rien à cette histoire. + +Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et déjà bien loin de +l'Océanie. + +Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un rêve auprès duquel la +réalité présente n'intéressait plus. + +En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par +l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" voulait traverser +l'océan Pacifique dans l'hémisphère nord, en laissant à d'effroyables +distances dans le sud _l'île délicieuse_. + +Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au +coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs lettres, mais la vie errante +que nous menions sur les côtes d'Amérique les empêchait de me parvenir, +et je ne recevais plus rien d'elle... + + + + + +V + + +... Dix mois ont passé. + +Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige à toute +vitesse vers le sud. Il s'est engagé depuis deux jours dans cette zone +qui sépare les régions tempérées des régions chaudes, et qui s'appelle: +_zone des calmes tropicaux_. + +Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les +régions tempérées; l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et +tout d'une pièce nous voilait le soleil. + +Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en scène a brusquement +changé; c'est bien ce ciel étonnamment pur, cet air vif, tiède, +délicieux, de la région des alizés, et cette mer si bleue, asile des +poissons volants et des dorades. + +Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le sud de +l'Amérique, le cap Horn et l'océan Atlantique; Tahiti est sur notre +route dans le Pacifique, et l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en +passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques jours, quand +après, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout +après avoir craint de ne pas revenir!... + +... J'étais accoudé sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux +docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur +l'épaule: + +--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous rêvez: nous y serons +bientôt, dans votre île, et même nous allons si vite que ce sont, je +pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent à elles...! + +--Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si elles s'y +mettaient toutes... + + + + + +VI + + +26 novembre 1873. + + +En mer.--Nous avons passé hier par un grand vent au milieu des îles +Pomotous. + +La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux. + +A midi, la terre (Tahiti) par bâbord devant. + +C'est John qui l'a vue le premier; une forme indécise au milieu des +nuages: la pointe de Faaa. + +Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord, +au-dessus d'une panne transparente. + +Les poissons volants se lèvent par centaines. + +_L'île délicieuse_ est là tout près... Impression singulière, qui ne +peut se traduire... + +Cependant la brise apporte déjà les parfums tahitiens, des bouffées +d'orangers et de gardénias en fleurs. + +Une masse énorme de nuages pèse sur toute l'île. On commence à +distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les +montagnes défilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahéna, +Fataoua, et puis la pointe Vénus, Fare-Ute, et la baie de Papeete. + +J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur. +Toute cette verdure dorée fait de loin un effet magique au soleil du +soir. + +Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la +plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied à terre il fait +nuit... + +On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous +le feuillage épais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur +étrange de se retrouver dans ce pays... + +... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle est déserte. Les +bouaros l'ont jonchée de leurs grandes fleurs jaune pâle et de leurs +feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une +tristesse inquiète, sans cause connue, me pénètre peu à peu au milieu de +ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort... + +J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de la reine sont là, +assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu là ces créatures +indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant +de nous... Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues +tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent. + +Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, une forme plus svelte que +les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers +elle. + +--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses +bras... + +Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et les lèvres fraîches +de Rarahu... + + + + + +VII + + +Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues +de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantôt nous marchions au +hasard dans les allées qui se présentaient à nous; tantôt nous nous +étendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis épais des plantes... +Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite +toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la +nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange +prestige. + +Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de +nous revoir; tous deux nous sentions que c'était la fin, que bientôt nos +destinées seraient séparées pour jamais... + +Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la sentais plus frêle, et la +petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au +jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée; elle avait près de +seize ans; elle était toujours adorablement jeune et enfant; seulement +elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est +convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie +sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût +pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir... + +Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait admettre au nombre +des suivantes du palais; elle avait précisément demandé d'être au +service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment, et qui +s'était prise à beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puisé +certaines notions de la vie des femmes européennes; elle avait appris, +surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir; +elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naïf; sa +voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne +pouvait pas prononcer les syllabes dures. + +C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de +la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce +fût une autre femme... + +Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans +la grande rue qui jadis était pleine de mouvement et d'animation. + +Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes étalées sous les +vérandas. Là même tout était désert. Je ne sais quel vent de tristesse, +depuis notre départ, avait soufflé sur Tahiti... + + +C'était jour de réception chez le gouverneur français; nous nous +approchâmes de sa demeure. Par les fenêtres ouvertes, on plongeait dans +les salons éclairés; il y avait là tous mes camarades du _Rendeer_, et +toutes les femmes de la cour; la reine Pomaré, la reine Moé, et la +princesse Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Où donc +est Harry Grant?..." Et Ariitéa put répondre avec son sourire +tranquille: + +--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour +rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de +la reine. + +Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour l'instant le reste +n'existait plus pour lui... + + +Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus +tranquille du salon, m'avait seule aperçu et reconnu; sa voix d'enfant, +déjà bien affaiblie et presque mourante, cria: + +--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!) + +C'était la petite princesse Pomaré V, la fille adorée de la vieille +reine. + +J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me tendait, et +l'incident passa inaperçu du public... + +Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions plus de gîte où nous +retirer ensemble; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des +choses, le silence et la nuit. + +A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de +la reine et d'Ariitéa. Nous ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et +nous avançâmes avec précaution pour examiner les lieux. C'est qu'il +fallait éviter les regards du vieil Ariifaité, le mari de la reine, qui +rôde souvent le soir sous les vérandas de ses domaines. + +Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se +dessinait clairement à la faible clarté des étoiles; on n'entendait +nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomaré +prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans +mes rêves d'enfance. Tout était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée, +monta par le grand perron, en me disant adieu. + +Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer à bord; tout ce +pays me semblait ce soir-là d'une tristesse désolée. + +Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les étoiles australes +resplendissaient... + + + + + +VIII + + +Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne s'y opposa point. + +Notre case sous les grands cocotiers, qui était restée déserte en mon +absence, se rouvrit pour nous. Le jardin était plus fouillis que jamais, +et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches +roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre chambre... Nous +reprîmes possession du logis abandonné avec une joie triste. Rarahu y +rapporta son vieux chat fidèle, qui était demeuré son meilleur ami et +qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens +jours... + + + + + +IX + + +Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient donné la plus +grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent +donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient été +d'abord, encore se trouvaient-ils très fatigués de leur traversée,-- +une vingtaine de petits êtres dépeignés, gluants, piteux, qui avaient +été autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.-- +Cependant ils furent agréés par l'enfant malade, dont les grands yeux +noirs s'éclairèrent à leur vue d'une joie très vive. + +--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!) + +Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands charmes;-- +déplumés, souffreteux, ils chantaient tout de même,--et la petite +reine les écoutait avec ravissement. + + + + + +X + +Papeete, 28 novembre 1873. + + +A sept heures du matin,--heure délicieuse entre toutes dans les pays +du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taïmaha, à qui +j'avais fait donner rendez-vous. + +De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une incompréhensible créature +qu'elle avait à peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait +jamais donné que des réponses vagues ou incohérentes au sujet des +enfants de Rouéri. + +A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint s'asseoir près de +moi. Pour la première fois je voyais en plein jour cette femme qui, +l'année précédente, m'était apparue d'une manière à moitié fantastique, +la nuit, et à l'instant du départ. + +--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premières +questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois +j'avais chargé le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur +de la mer, et il a refusé de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la +vieille Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, où une de ses +soeurs désirait un fils. + +Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les +inexplicables bizarreries du caractère maori. + +Taïmaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication +ne la toucheraient plus. Je savais que ni prières, ni menaces, ni +intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des délais si +courts on me fît venir de si loin cet enfant que je voulais connaître. +Et je ne pouvais prendre mon parti de m'éloigner pour toujours sans +l'avoir vu. + +--Taïmaha, dis-je après un moment de réflexion silencieuse, nous allons +partir ensemble pour l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de +Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mère, pour lui +montrer ton fils. + +Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours derniers passés à +Papeete, bien jaloux de ces dernières heures d'amour et d'étrange +bonheur... + + + + + +XI + + +Papeete, 29 novembre. + +Encore le chant rapide, et le bruit et la frénésie de la _upa-upa_; +encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomaré; une dernière +grande fête au clair des étoiles comme autrefois. + +Assis sous la véranda de la reine, je tenais dans ma main la main +amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusitée +de fleurs et de feuillage. Près de nous était assise Taïmaha, qui nous +contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Rouéri. Elle avait ses heures de +souvenir et de douce sensibilité; elle avait versé des larmes vraies, en +reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du passé que mon +frère avait jadis rapportée au foyer, et que moi j'avais trouvé plaisir +à ramener en Océanie. + +Notre voyage à Moorea était décidé en principe; il n'y avait plus que +les difficultés matérielles qui en retardaient l'exécution. + + + + + +XII + + +1er décembre 1873. + +Le départ pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage. + +Le chef Tatari, qui rejoignait son île, donnait passage à Taïmaha et à +moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes +hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en +laisse. Ce fut en face même de la case abandonnée de Rouéri que nous +vînmes nous embarquer; le hasard avait amené ce rapprochement. + +Ce n'était pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger, +l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait +d'aller courir dans cette île de Moorea, et, en raison du peu de temps +que le _Rendeer_ devait passer à Papeete, il m'avait pendant deux jours +refusé l'autorisation de partir. De plus, les vents régnants rendaient +les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon +retour à Tahiti restait problématique. + + +On mettait à l'eau la baleinière de Tatari; les passagers apportaient +leur léger bagage et prenaient gaîment congé de leurs amis; nous allions +partir. + +A la dernière minute, Taïmaha, changeant brusquement d'idée, refusa de +me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Rouéri, et, cachant sa +tête dans ses mains, elle se mit à pleurer. + +Ni mes prières, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la +décision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous éloigner +sans elle. + + + + + +XIII + + +La traversée dura près de quatre heures; au large, le vent était fort et +la mer grosse, la baleinière se remplit d'eau. + +Les deux chats passagers, fatigués de crier, s'étaient couchés tout +mouillés auprès des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de +vie. + +Tout trempés, nous abordâmes loin du point que nous voulions atteindre, +dans une baie voisine du district de Papetoaï,--pays sauvage et +enchanteur, où nous tirâmes la baleinière au sec sur le corail. + + +Il y avait très loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient +les parents de Taïmaha et le fils de mon frère. + +Le chef Tauïro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partîmes +tous deux par un sentier à peine visible, sous une voûte admirable de +palmiers et de pandanus. + + +De loin en loin nous traversions des villages bâtis sous bois, où les +indigènes assis à l'ombre, immobiles et rêveurs comme toujours, nous +regardaient passer.--Des jeunes filles se détachaient des groupes, et +venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau fraîche. + +A mi-chemin, nous fîmes halte chez le vieux chef Taïrapa, du district de +Téharosa. C'était un grave vieillard à cheveux blancs, qui vint au- +devant de nous appuyé sur l'épaule d'une petite fille délicieusement +jolie. + +Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous +conta ses impressions d'alors et ses étonnements; on eût cru entendre le +vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil. + + + + + +XIV + + +Vers trois heures de l'après-midi, je fis mes adieux au chef Taïrapa, et +continuai ma route. + +Nous marchâmes encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux, +sur des terrains que Tatari me dit appartenir à la reine Pomaré. + +Puis nous arrivâmes à une baie admirable, où des milliers de cocotiers +balançaient leur tête au vent de la mer. + +On se sentait sous ces grands arbres aussi écrasés, aussi infime, qu'un +insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces +hautes tiges grêles étaient, comme le sol, d'une monotone couleur de +cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose chargé de +fleurs jetait une nuance éclatante sous cette immense colonnade grise.- +-La terre nue était semée de débris de madrépores, de palmes +desséchées, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu foncé, déferlait +sur une plage de coraux brisés d'une blancheur de neige; à l'horizon +apparaissait Tahiti, à demi perdu dans la vapeur, baigné dans la grande +lumière tropicale. + +Le vent sifflait tristement là-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues +gigantesques; ma tête s'emplissait de pensées sombres, d'impressions +étranges,--et ces souvenirs de mon frère, que j'étais venu là +invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, à travers la nuit du +passé... + + + + + +XV + + +--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Taïmaha; l'enfant +que tu cherches doit être là, ainsi que sa vieille grand'mère Hapoto. + +Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indigènes assis à +l'ombre; c'étaient des enfants et des femmes dont les silhouettes +obscures se profilaient sur la mer étincelante. + +Mon coeur battait fort en approchant d'eux, à la pensée que j'allais +voir cet enfant inconnu, déjà aimé,-pauvre petit sauvage, lié à moi- +même par les puissants liens du sang. + +--Celui-ci est Loti, le frère de Rouéri,--celle-ci est Hapoto, la +mère de Taïmaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me +tendit sa main tatouée. + +--Et voici Taamari, continua-t-il, en désignant un enfant qui était +assis à mes pieds. + +J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frère;--je le +regardais, cherchant à reconnaître en lui les traits déjà lointains de +Rouéri. C'était un délicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure +ronde les traits seuls de sa mère, le regard noir et velouté de Taïmaha. + +Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, où les hommes et les +plantes poussent si vite, j'attendais un grand garçon de treize ans, au +regard profond comme celui de Georges, et pour la première fois un doute +amèrement triste me traversa l'esprit... + + + + + +XVI + + +Vérifier l'époque de la naissance de Taamari était chose difficile,-- +et j'interrogeai inutilement les femmes. Là-bas où les saisons passent +inaperçues, dans un éternel été, la notion des dates est incomplète,-- +et les années se comptent à peine. + + +--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des écrits qui étaient +comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et +ces papiers étaient conservés dans le _farehau_ du district. + +Une jeune fille, à ma prière, partit pour les chercher, au village de +Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir. + + +Ce site où nous étions avait quelque chose de magnifique et de terrible; +rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'idée de ces +paysages de la Polynésie; ces splendeurs et cette tristesse ont été +créées pour d'autres imaginations que les nôtres. + +Derrière nous, les grands pics s'élançaient dans le ciel clair et +profond. Dans toute l'étendue de cette baie, déployée en cercle immense, +les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumière +tropicale étincelait partout.--Le vent du large soufflait avec +violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le +corail faisaient grand bruit... + + +J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient différents de +ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus +sauvage. + +L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait à tout,--aux +sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra- +ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'éveille et se +retrouve lui-même, on est frappé tout à coup de l'étrangeté de ce qui +vous entoure. + +Je regardais ces indigènes comme des inconnus,--pénétré pour la +première fois des différences radicales de nos races, de nos idées et de +nos impressions; bien que je fusse vêtu comme eux, et que je comprisse +leur langage, j'étais isolé au milieu d'eux tous, autant que dans l'île +du monde la plus déserte. + +Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me séparait de ce petit +coin de la terre qui est le mien, l'immensité de la mer, et ma profonde +solitude... + +Je regardai Taamari et l'appelai près de moi: il appuya familièrement +sur mes genoux sa petite tête brune. Et je pensai à mon frère Georges +qui dormait à cette heure, du sommeil éternel, couché dans les +profondeurs de la mer, là-bas, sur la côte lointaine du Bengale.--Cet +enfant était son fils, et une famille issue de notre sang se +perpétuerait dans ces îles perdues... + +--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma +case, qui est à cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras +de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Téharo, et vous +conviendrez ensemble des moyens de retourner à Tahiti, avec cet enfant +que tu veux emmener. + + + + + +XVII + + +La case de la vieille Hapoto était à quelques pas de la mer; c'était la +classique case maorie, avec les vieux pavés de galets noirs, la muraille +à jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents- +pieds.--Des pièces de bois massives soutenaient de grands lits d'une +forme antique, dont les rideaux étaient faits de l'écorce distendue et +assouplie du mûrier à papier.--Une table grossière composait, avec ces +lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table était +posée une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la +religion du Christ était en honneur dans cette chaumière perdue. + + +Téharo, le frère de Taïmaha, était un homme de vingt-cinq ans, à la +figure intelligente et douce; il avait conservé de mon frère un souvenir +mêlé de respect et d'affection, et me reçut avec joie. + +Il avait à sa disposition la baleinière du chef du district, et nous +convînmes de repartir pour Tahiti dès que le vent et l'état de la mer +nous le permettraient. + +J'avais dit que j'étais habitué à la nourriture indigène, et que je me +contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre-à-pain. +Mais la vieille Hapoto avait ordonné de grands préparatifs pour mon +repas du soir, qui devait être un festin. On poursuivit plusieurs poules +pour les étrangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destiné à +cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre-à-pain. + + + + + +XVIII + + +Cependant le temps s'écoulait lentement. Il fallait plus d'une heure +encore avant que la jeune fille qui était allée chercher les actes de +naissance des enfants de Taïmaha pût revenir. + +En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une +promenade qui m'a laissé un souvenir fantastique comme celui d'un rêve. + +Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous +dirigions, le pays n'est plus qu'une étroite bande de terrain, longue et +sinueuse, resserrée entre la mer et les mornes à pic,--au flanc +desquels sont accrochées d'impénétrables forêts. + +Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir, +l'isolement, la tristesse inquiète qui me pénétrait, prêtaient à ces +paysages quelque chose de désolé. + +C'étaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des +pandanus, tout cela étonnamment haut et frêle, et courbé par le vent. +Les longues tiges des palmiers, penchées en tous sens, portaient çà et +là des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.-- +Et puis, sous nos pieds, toujours cette même terre nue et cendrée, +criblée de trous de crabes. + +Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les crabes bleus +avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier +qu'ils font le soir.--La montagne était déjà pleine d'ombres. + +Le grand Téharo marchait près de moi, rêveur et silencieux comme un +Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frère. + +De temps à autre, la voix douce de Taamari s'élevait au milieu de tous +les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant étaient +incohérentes et singulières.--J'entendais cependant sans difficulté le +langage de ce petit être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le +_dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille +langue maorie à peu près pure. + + +Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, qui revenait +imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt dans les bassins intérieurs +du récif, presque couchée sous ce grand vent alizé. + +Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui se mirent à +courir toutes mouillées, jetant au vent triste la note inattendue de +leurs éclats de rire. + +Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrêta pour +caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gâteaux qu'il lui +donna. + +Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me +donnèrent une idée horrible... + +Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos têtes, +secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des +rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les +feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue... + +Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester +plusieurs jours dans cette île avant qu'il fût possible à une pirogue de +prendre la mer; cela arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea.--Le +départ du _Rendeer_ était fixé aux premiers jours de la semaine +suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les +derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de +la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle. + + +Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait.--Je n'avais prévu +cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche. + +Je commençais à sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fièvre; +--les impressions si vives de cette journée l'avaient déterminée sans +doute, en même temps qu'un grand excès de fatigue. + +Nous nous assîmes devant la case de la vieille Hapoto. + +Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées de fleurs, qui étaient +venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'étranger)--car il +en vient rarement dans ce district. + +--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata- +reva!... + +Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu +m'avait donné jadis et contre lequel avait prévalu celui de Loti. + +Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau +de Fataoua, où l'année précédente elle m'avait vu. + + +La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects étranges et +imprévus, sous l'influence de la fièvre et de la nuit.--On entendait +dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flûtes de +roseau. + +A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de +bourao, on faisait la cuisine à mon intention.--Le vent balayait +terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux +ébouriffés, étaient accroupis là, comme des gnomes, autour d'une épaisse +fumée.--Le mot "Toupapahou!", prononcé près de moi, résonnait +étrangement à mes oreilles... + + + + + +XIX + + +Cependant la jeune fille qui avait été envoyée chez le chef du district +arriva,--et je pus encore lire à cette dernière lueur du jour les +quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la vérité par des dates: + +Ua fanau o Taamari i te Taïmaha, Est né le Taamari de la Taïmaha, I te +mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o +Atario i te Taïmaha. Est né le Atario de la Taïmaha, I te mahana piti no +Aote 1865... le jour deux de août 1865... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + +Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur, +--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose +étrange, je m'étais attaché à l'idée de cette famille tahitienne,--et +ce vide qui se faisait là me causait une douleur mystérieuse et +profonde; c'était quelque chose comme si mon frère perdu eût été plongé +plus avant et pour jamais dans le néant; tout ce qui était lui +s'enfonçait dans la nuit, c'était comme s'il fût mort une seconde fois. +--Et il semblait que ces îles fussent devenues subitement désertes,-- +que tout le charme de l'Océanie fût mort du même coup, et que rien ne +m'attachât plus à ce pays. + +--Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la mère de Taïmaha,-- +pauvre vieille femme à moitié sauvage,--es-tu bien sûr, Loti, des +choses que tu viens nous dire?... + +Je leur affirmai à tous ce mensonge.--Taïmaha avait fait ce que fait +plus d'une incompréhensible Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle +avait pris un autre amant européen; on ne voyage guère, entre le +district de Matavéri et Papeete; elle avait pu tromper sa mère, son +frère et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de celui +auquel ils l'avaient confiée,--après quoi elle était venue le pleurer +à Moorea.--Elle l'avait réellement pleuré pourtant, et peut-être +n'avait-elle aimé que lui. + +Le petit Taamari était encore près de moi, la tête appuyée sur mes +genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se +cacha la figure dans ses mains ridées et couvertes de tatouages; un peu +après, je l'entendis pleurer... + + + + + +XX + + +Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du +chef, et cherchant à rassembler mes idées embrouillées par la fièvre. + +Je m'étais laissé abuser comme un enfant naïf par la parole de cette +femme; je maudissais cette créature, qui m'avait poussé dans cette île +désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps +irréparable s'envolait pour nous deux. + +Les jeunes filles étaient toujours là assises, avec leurs couronnes de +gardénias qui répandaient leur parfum du soir; tous étaient immobiles, +la tête tournée vers la forêt, groupés, comme pour s'unir contre +l'obscurité envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois. + +Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit... + + + + + +XXI + + +Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, Téharo m'ayant +abandonné son lit, je m'étendis sur les nattes blanches, essayant du +sommeil pour calmer ma tête troublée. + +Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au jour, afin que rien ne +retardât notre départ pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à +s'apaiser. + +La famille prit son repas du soir,--et tous s'étendirent +silencieusement sur leurs lits de chaume, roulés comme des momies +d'Égypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant à l'antique sur +des supports en bois de bambou. + +La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, ne tarda pas à +mourir, et l'obscurité devint profonde. + + + + + +XXII + + +Alors commença une nuit étrange, toute remplie de visions fantastiques +et d'épouvante. + +Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient autour de moi avec des +frôlements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait +sur ma tête. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes +les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnés... + +Où trouver en français des mots qui traduisent quelque chose de cette +nuit polynésienne, de ces bruits désolés de la nature,--de ces grands +bois sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet océan,--de ces +forêts remplies de sifflements et de rumeurs étranges, peuplées de +fantômes;--les Toupapahous de la légende océanienne, courant dans les +bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents +aiguës et de grandes chevelures... + +Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui +me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne: + +C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore la fièvre. + +Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et d'étranges +visions,--et le priai de rester près de moi. Ces choses sont +familières aux Maoris, et ne les étonnent jamais. + +Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta du calme à mon +imagination. + +Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus moins froid,-- +et finis par m'endormir. + + + + + +XXIII + + +A trois heures du matin, Téharo m'éveilla.--A ce moment je me crus là- +bas, à Brightbury, couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni de +la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la +cour remuer sous ma fenêtre leurs branches moussues,--et le bruit +familier du ruisseau sous les peupliers... + +Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au +dehors,--et la mer qui rendait sa plainte éternelle sur les récifs de +corail. + +Téharo m'éveillait pour partir; le temps s'était calmé, et on apprêtait +la pirogue. + +Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais j'avais la fièvre +encore, et la tête me tournait un peu. + +Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurité +les mâts, les voiles et les pagayes. + +Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, et nous partîmes. + + + + + +XXIV + + +C'était une nuit sans lune.--Cependant à la lueur diffuse des étoiles +on distinguait nettement les forêts suspendues au-dessus de nos têtes,- +-et les tiges blanches des grands cocotiers penchés. + +Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au +moment de passer en pleine nuit la ceinture des récifs; les Maoris +exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps +dans l'obscurité. + +La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les +redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille avec un bruit sourd, +mais ils se brisèrent, et nous passâmes. + +Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottés par +une houle énorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il +fallut pagayer. + +Cependant la fièvre était passée; j'avais pu me lever, et prendre en +main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme était étendue +au fond de la pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller +parler à Taïmaha. + +Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour était près de +paraître. + +Nous aperçûmes bientôt les premières lueurs de l'aube;--et les hauts +pics de Moorea, qui déjà s'éloignaient, prirent une légère teinte rose. + +La vieille femme étendue à mes pieds était immobile et semblait +évanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que +lui avaient donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils parlaient bas +pour ne point la troubler. + +Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, en se plongeant dans +l'eau de la mer.--Après quoi nous fîmes des cigarettes de pandanus en +attendant le soleil. + +Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantômes de la nuit +s'étaient envolés; je m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime +sensation de bien-être physique. + +Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle +de mon frère, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et +fantastique, mais baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore ce +pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du +sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la +chère petite case où Rarahu m'attendait... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + + + + + +XXV + + +... Le jour fixé par la petite princesse pour lâcher dans la campagne +les oiseaux chanteurs était arrivé. + +Nous étions cinq personnes qui devions procéder à cette importante +opération, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant déposés à +l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous enfonçâmes sous bois. + +La petite Pomaré qu'on nous avait confiée marchait tout doucement entre +Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes +venaient par derrière, portant sur un bâton la cage et ses précieux +habitants. + +Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, loin de toute +habitation humaine, que l'enfant désira s'arrêter. + +C'était le soir; le soleil déjà très bas ne pénétrait plus guère sous +l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute cette végétation, il y +avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une +lumière bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait +à terre sur un tapis de fougères fines et exquises; sous les grands +arbres s'étalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On +entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;-- +autrement, c'était toujours ce silence des bois de la Polynésie,-- +sombre pays enchanté, auquel il semble qu'il manque la vie. + +La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, ouvrit elle-même la porte +aux oiseaux,--et puis nous nous retirâmes tous pour ne point troubler +ce départ. + +Mais les petites bêtes avaient l'air peu disposées à prendre la volée. +Celle qui la première passa la tête à la porte,--une grosse linotte +sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle +rentra, effrayée de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux +autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Créateur +n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour +nous." + +Il fallut les prendre tous à la main pour les décider à sortir, et quand +toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air +inquiet,--nous retournâmes sur nos pas. + +Il faisait déjà presque nuit. Nous les entendîmes derrière nous jusqu'au +moment où nous fûmes hors des grands bois... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . + + + + + +XXVI + + +...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu +lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette +impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce +qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé. +Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de +pénétration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle +prononçait bien;--et alors il semblait que ce fût une jeune fille de +ma race et de mon sang; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât +l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue... + +Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès +d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve +d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais. +Nos jours étaient comptés.--Tout au plus parlais-je de revenir, et +encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait +fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants européens, +c'était tout ce que j'avais désiré apprendre.--J'avais conservé au +moins sur son imagination une sorte de prestige que la séparation ne +m'avait pas enlevé, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon +retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée de +seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure,--et pourtant, je le +voyais bien, en même temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu +s'éloignait de moi; elle souriait toujours de son même sourire +tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de +désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions +effrénées des enfants sauvages. + +Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant! + +Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue... + +--Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma bien-aimée, tu seras +sage, après mon départ. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu +crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons +encore dans l'éternité. + +"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de cette ville de +Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district éloigné +où ne viennent pas les Européens;--tu te marieras comme elle, tu auras +une famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits enfants qui +t'appartiendront et que tu garderas près de toi, tu seras heureuse... + +Alors et toujours, ce même incompréhensible sourire paraissait sur ses +lèvres;--elle baissait la tête et ne répondait plus.--Et je +comprenais bien qu'après mon départ elle serait une des petites filles +les plus folles, et les plus perdues de Papeete. + +Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--à +tout ce que je trouvais de suppliant et de passionné à lui dire,--elle +souriait de son même sourire de sombre insouciance, de doute et +d'ironie... + +Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: aimer, et sentir qu'on ne +vous écoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi +que vous fassiez?--que le côté sombre et inexplicable de sa nature +reprend sur lui sa force et ses droits?... + +Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui vous échappe. Et +puis, la mort est là qui attend; elle va prendre bientôt ce corps adoré, +qui est la chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans espoir, +--puisque celle-là même qui va mourir ne croit plus à rien de ce qui +sauve et fait revivre... + +Si cette âme était tout à fait mauvaise et perdue, on en ferait le +sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre, +savoir qu'elle a été douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile +de ténèbres qui l'enveloppe,--une mort anticipée qui l'étreint et qui +la glace. Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore,-- +mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et +on ne peut rien!... + +Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut +s'enivrer à la dernière heure de tout ce qui va vous être enlevé sans +retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on +peut arracher à la vie de joies délirantes et de sensations +fiévreuses... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + + + + + +XXVII + + +...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route +d'Apiré. C'était l'avant-veille du départ. + +Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air était chargé de +senteurs de goyaves mûres; toutes les plantes étaient énervées. De +jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur +un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses +cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes +et chaudes sur nos têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens. + +Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se +levèrent à notre approche et s'avancèrent vers nous. + +L'une qui était vieille, cassée, tatouée entraînait par la main l'autre, +qui était encore belle et jeune;--c'était Hapoto, et sa fille Taïmaha. + +--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à Taïmaha... + +Taïmaha souriait de son éternel sourire en baissant les yeux comme un +enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et +n'en éprouve aucun remords. + +--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui! + +Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne +nous est pas possible, à nous qui sommes nés sur l'autre face du monde, +de juger ou seulement de comprendre ces natures incomplètes, si +différentes des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et sauvage, +et où l'on trouve pourtant, à certaines heures, tant de charme d'amour, +et d'exquise sensibilité. + +Taïmaha avait à me remettre un objet bien précieux,--une relique +d'autrefois,--le pareo de Rouéri que, sur sa demande, je lui avais +confié. + +Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin extrême. Elle parut émue +cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce +souvenir--qui allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury d'où je +l'avais emporté. + + + + + +XXVIII + + +Dans une dernière visite que je fis à Pomaré, je lui recommandai Rarahu. + +--... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?... + +--Je reviendrai, répondis-je en hésitant. + +--Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous dites tous cela, +continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.-- +Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre +britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynésie; de tous ceux +que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus... + +"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.- +-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus... + + + + + +XXIX + + +Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la véranda de notre case; +on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'été. +--Les branches non émondées des orangers et des hibiscus donnaient à +notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous étions à moitié cachés +sous leurs masses capricieuses et touffues. + +--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance, +qu'autrefois tu savais prier avec amour? + +--Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, et enfoui sous la +terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir? + +--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à certaines croyances +sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des +fantômes; tu sais bien qu'à cette heure même, autour de nous, dans ces +arbres, peut-être il y en a... + +--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--après, il y a peut-être le +Toupapahou; après la mort, il y a le fantôme qui, quelque temps, paraît +encore, et rôde incertain dans les bois;--mais je pense que le +Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il n'a plus de forme sous +la terre,--et qu'alors c'est la fin... + +Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, prononçant dans sa +langue douce et singulière d'aussi sombres choses... + + + + + +XXX + + +C'était le dernier jour... + +Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur +"Tahiti la délicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes +qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature, +et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes. + +Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés.--Les +préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la +tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas était le nôtre... + +Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos +expéditions sur les récifs; tous nos coquillages, tous nos madrépores +rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et +ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués plus +blancs que de la neige. + +Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce +qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement +trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se déchirait en me +voyant partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de +confiance et d'espoir... + +Nous avions à emballer une quantité d'objets,--une foule de choses qui +eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers +d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de +l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case... + +Plusieurs couronnes fanées de Rarahu,--toutes celles des derniers +jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de +fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes +de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de +délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour +moi. + +Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait +un train de départ énorme... + + + + + +XXXI + + +Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit +sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses +cheveux dénoués,--et nous sortîmes de chez nous. + +Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faaa, les grands +cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup +d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apiré, +et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je +désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes; je voulais voir tout +et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et +l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir... + +Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres +chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse +inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique... + + +Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua. + +Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps; au bord de +l'eau, la société était nombreuse et choisie; il y avait toujours +Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de +jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la +plus insouciante gaîté du monde. + +Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant +doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et +amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé; la petite +figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche +traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le +silence... + +Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la +douleur. On savait que Rarahu était la _petite femme de Loti_; on savait +que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et +ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois. + + +Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu.--A quelques +pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus +isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous +considérions un peu comme notre propriété particulière. + + +Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la +dureté farouche de leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose, +l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient +crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi +l'expression de sauvage ironie. + +Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans +l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des +Marquises. + +Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, comme nous l'avions +désiré, nous restâmes seuls. + + + + + +XXXII + + +Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du _Rendeer_ à Tahiti.-- +En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis était à nous, nous +éprouvâmes une émotion vive,--et aussi une sensation délicieuse, +qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer. + +Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet endroit où l'air avait +toujours la fraîcheur de l'eau courante; nous connaissions là toutes les +pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.-- +Rien n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes herbes et cette même +odeur,--mélangée de plantes aromatiques et de goyaves mûres. + +Nous suspendîmes nos vêtements aux branches,--et puis nous nous +assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et +pour la dernière fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau +de Fataoua. + + +Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande +cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre +lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers.--Les branches de +ces arbustes se penchaient en voûte au-dessus de nos têtes, et +dessinaient sur ce miroir légèrement agité les mille découpures de leur +feuillage.--Les fruits mûrs tombaient dans l'eau; le ruisseau en +roulait; son lit était semé de goyaves, d'oranges et de citrons. + +Nous ne disions rien tous deux;--assis près l'un de l'autre, nous +devinions mutuellement nos pensées tristes, sans avoir besoin de +troubler ce silence pour nous les communiquer. + +Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus se promenaient +aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là aucun être humain; nous +étions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des +pierres et circulaient autour de nous. + +Le soleil qui baissait déjà,--le dernier soleil de mon dernier soir +d'Océanie,--éclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorées; +j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives +commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates;--les +mimosas légers, les goyaviers noirs, avaient déjà pris leurs teintes du +soir,--et ce soir était le dernier,--et demain, au lever du soleil, +j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien- +aimée allaient disparaître, comme s'évanouit le décor de l'acte qui +vient de finir... + +Celui-là était un acte de féerie au milieu de ma vie,--mais il était +fini sans retour!... Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes, +ou poignantes de tristesse,--tout était fini, était mort... + +Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De +grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui +tombaient pressées, comme d'un vase trop plein... + +--Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite femme, n'est-ce +pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va, +tout ce que tu m'as demandé, je le ferai... Demain je quitterai Papeete +en même temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec +Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je meure, je +prierai pour toi... + +Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux +bras autour de moi et appuya sa tête sur mes genoux... Je pleurai aussi, +mais des larmes douces;--j'avais retrouvé ma petite amie, elle était +brisée, elle était sauvée. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos +destinées nous séparaient d'une manière irrévocable et fatale; ce départ +aurait moins d'amertume, moins d'angoisse déchirante; je pouvais m'en +aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensées de retour,-- +peut-être aussi avec de vagues espérances dans l'éternité!. . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XXXIII + + +Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu offert aux +officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'à l'heure de +l'appareillage, que "l'amiral à cheveux blancs" avait fixé pour le lever +du jour. + +Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y assister. + +Il y avait énormément de monde à ce bal, pour un bal de Papeete; toutes +les Tahitiennes de la cour, quelques femmes européennes, tout ce +qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les +officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires français. + +Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon de la fête; +mais, pendant que la foule dansait fiévreusement la _upa-upa_ dans les +jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation +semblable, privilégiées de la reine, avaient été invitées à prendre +place sous la véranda, sur une banquette d'où elles pouvaient, tout +aussi bien qu'à l'intérieur, voir et être vues.--Et avec le laisser- +aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent +m'accouder à la fenêtre, pour causer avec ma petite amie. + +En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle était +éclairée comme une vision, par la lueur rouge des lampes, mêlée aux +rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles +brillaient sur le fond sombre du dehors. + + +Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite- +fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât pour ce bal.--La petite +Pomaré avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir. + + +Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du _Rendeer_, qui +étaient en majorité, y jetaient une impression de départ et de +séparation contre laquelle on ne pouvait réagir.--Il y avait là de +jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs maîtresses, à leur vie de +nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou +trois fois dans le courant de leur existence étaient venus à Tahiti, qui +savaient que maintenant leur carrière était finie, et dont le coeur se +serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus... + +La princesse Ariitéa vint à moi, plus animée que de coutume, et parlant +plus vite: + +--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer +la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer très vite; de la +continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par +une troisième,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir. + +Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant moi-même, tout ce que je trouvai +au hasard sur le piano.--Je réussis pour une heure à ranimer le bal; +mais c'était une animation factice,--et je ne pouvais pas plus +longtemps la soutenir. + + + + + +XXXIV + + +Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'étais encore au +piano, jouant je ne sais quels airs insensés, accompagnés dans le +lointain par la _upa-upa_ qui râlait au dehors. + +J'étais seul avec la vieille reine, qui était restée pensive et immobile +dans son grand fauteuil doré.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte +et sombre, parée avec un luxe encore sauvage. + +Le salon de Pomaré avait cet aspect triste des fins de bal; un grand +désordre, une grande salle vide; des bougies s'éteignant dans les +torchères, tourmentées par le vent de la nuit. + +La reine se leva péniblement, dans les plis de sa robe de velours +cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait près de la porte, debout et +silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer. + +Rarahu entra... timide, les yeux baissés, et s'approcha de la reine.-- +Apparaissant après ce bal, dans cette salle déserte, dans ce silence, +avec sa longue traîne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs +cheveux flottants, sa couronne de gardénias blancs,--et ses yeux +agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision +délicieuse de la nuit. + +--Tu as à me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller +sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je +le crains, qui ne le voudra pas... + +--Madame, répondis-je, elle va partir demain pour Papéuriri, demander +l'hospitalité à Tiahoui son amie.--Là-bas comme ici, je vous supplie +de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus à Papeete. + +--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix étonnée, et visiblement +émue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... à Papeete tu aurais +été bien vite une petite fille perdue... + +Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la +vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se +mouillaient de larmes. + +--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas différer ce départ.-- +Si tes préparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs à faire, veux- +tu partir ce matin même, un peu après le soleil, vers sept heures, dans +la voiture qui emmènera ma belle-fille Moé? Moé s'en va à Atimaono, +prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raïatéa.-- +Vous coucherez la nuit prochaine à Maraa, et demain matin vous serez à +Papéuriri, où, en passant, la voiture te déposera. + +Rarahu sourit à travers ses larmes, à cette idée qui lui causait une +joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raïatéa. + +Il y avait entre Rarahu et Moé une affinité mystérieuse;--étrangement +malheureuses toutes deux, et brisées, elles avaient le même caractère, +les mêmes allures et le même genre de charme. + + +Rarahu répondit qu'elle serait prête.--La pauvre petite en effet +n'avait guère à emporter que quelques robes de mousseline de diverses +couleurs,--et son fidèle vieux chat gris... + + +Et nous prîmes congé de Pomaré, en serrant avec effusion et de tout +notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariitéa, qui +avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner +jusqu'à la porte du jardin; elle disait à Rarahu pour la consoler des +choses aussi douces que si elle eût été sa soeur... Et pour la dernière +fois nous descendîmes à la plage... + + + + + +XXXV + + +Il faisait nuit close encore. + +Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles +de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les +officiers du _Rendeer_.--Si on n'eût entendu quelques jeunes femmes +pleurer, on eût dit plutôt une fête qu'un départ. + +Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la dernière +fois ma petite amie. + + +En même temps que le _Rendeer_ quittait l'île délicieuse, la voiture qui +emportait Rarahu et Moé quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put +voir, par les échappées des cocotiers, à travers les rideaux de verdure, +--le _Rendeer_ s'éloigner sur l'immensité bleue. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . + + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +_"Aue! Aue! a munaiho te tiaré iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i +teienei ra, na maheahea!..." (Hélas! Hélas! autrefois elle était jolie, +la petite fleur d'arum!... Hélas! Hélas! maintenant elle est fanée!...) +(RARAHU)_ + + +I + + +Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route à travers +le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des îles +polynésiennes. Et puis cette dernière terre des Maoris disparut elle- +même de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Océanie. + +Après avoir relâche au Chili, nous sortîmes du Grand Océan par le +détroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Brésil et +les Açores. + + + + + +II + + +Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins +à Brightbury, frapper à la porte de ma maison chérie... On ne +m'attendait pas encore. + +Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui tremblait d'émotion et +de surprise.--Le bonheur et l'étonnement furent grands de me revoir. + + +Après les premiers moments, une impression de tristesse succède à la +joie; un serrement de coeur se mêle au charme du retour: des années ont +passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on chérit: le temps a +laissé sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore, +s'il n'y a point de place vide au foyer!... + +C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout +quand on a la tête toute remplie des images ensoleillées des tropiques. +C'est triste, le jour pâle, le ciel morne et sans rayons,--le froid +qu'on avait oublié,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls +humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises. + +Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y +compris les vieux serviteurs qui ont veillé sur votre enfance; de +retrouver les douces coutumes oubliées, les bonnes soirées d'hiver +d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve +singulier!... + +Le matin où je revins à Brightbury frapper à la porte de ma maison, +j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses énormes. + +Tout ce déballage est une des distractions du retour. Les armes +sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynésiens, les +coquilles et les madrépores, faisaient bizarre figure, en revoyant la +lumière dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'éprouvai +surtout une émotion vive, en déballant les plantes séchées, les +couronnes fanées, qui avaient conservé leur odeur exotique, et +embaumaient ma chambre d'un parfum d'Océanie. + + + + + +III + + +Quelques jours après mon retour on me remit une lettre couverte de +timbres américains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse +était mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les +Tahitiens appelaient Tatehau. + +Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse écriture enfantine +et appliquée de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur à travers les +mers. + +_RARAHU A LOTI + +Papéuriri, le 15 janvier 1874. + +Cher ami, ô mon petit Loti, ô mon petit époux chéri, ô toi ma seule +pensée à Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma +tristesse pour toi. + +Depuis le jour où tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur. +Jamais ma pensée ne t'oublie depuis ton départ. O mon ami chéri, voici +ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je, +puisque c'est toi qui es mon époux. Reviens pour que nous restions +ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans +mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et +sois-moi fidèle. + +Voici encore une parole: reviens à Bora-Bora; peu importe que tu n'aies +pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela, +et reviens à Tahiti. + +Ah! quel contentement d'être ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur +d'être réunie de nouveau à toi, ma pensée, et mon amour de chaque jour. + +Ah! cette pensée chérie que tu sois mon époux. Ah! combien je désire ton +corps pour manger beaucoup de toi!... + +Voici une parole sur mon séjour à Papéuriri: je suis sage, je reste bien +tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'être +bonne pour moi--ô mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais +savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je +suis retombée dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce même mal, pas +un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu +m'as oubliée; si tu étais près de moi, tu me soulagerais un peu... + +Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amitié pour +toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oublié des +hommes de mon pays... + +J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit époux chéri. + +Je te salue ô mon Loti, De Rarahu ta petite épouse, + +RARAHU_ + +_J'ai donné cette lettre à Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le +nom de l'endroit où je dois t'écrire. + +Je te salue, mon ami chéri, + +RARAHU._ + + + + + +IV + +NOTE DE PLUMKETT + + +Loti écrivit à Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en +langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait, +d'une manière intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images +particulières, sa traversée de six mois sur le _Rendeer_; la tempête du +cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enlevé +beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Océanie.--Et puis il +lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mère,--et lui +disait que, malgré ces douces choses, il rêvait de revenir encore dans +le Grand-Océan, pour y retrouver son île bien-aimée et sa petite épouse +sauvage. + + + + + +V + + +RARAHU A LOTI (_Un an après_.) + + +_Papeete, le 3 décembre 1874. + +O mon petit ami chéri, ô mon cher objet de ma peine, je te salue par le +vrai Dieu. + +Je suis bien péniblement étonnée de ne pas recevoir de lettre de toi, +parce que voilà cinq fois que je t'ai écrit, et jamais un mot de toi ne +m'est encore parvenu. + +Peut-être arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois +que mes lettres t'ont été envoyées, jamais tu ne m'en as informée. + +Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu? + +Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu +m'écrivais un peu, cela réchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne +penses à cela. + +Mais quant à moi, mon amour pour toi reste le même, et aussi mes larmes +pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi, +toi-même tu penserais à moi. + +Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet +eût été inexécutable... + +--Voici une parole concernant Papeete: + +Il y a eu grande fête à Papeete le mois passé, pour la petite-fille de +la reine. + +Et c'était très beau, et les femmes ont dansé jusqu'au matin.--Et j'y +étais aussi; j'avais sur la tête une couronne de plume d'oiseau,--mais +mon coeur était bien triste... + +Et maintenant, la reine Pomaré et les siens. Et sa petite-fille Pomaré, +et Ariitéa, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau à Tahiti, +excepté que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois +d'août... + +Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon époux!... + +Hélas! Hélas! la petite fleur d'arum est aussi fanée maintenant!... + +Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum était jolie!... + +Maintenant elle est fanée, elle n'est plus jolie!... + +Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de +Paea, pour que personne ne me puisse plus voir... + +Hélas! Hélas! ô mon époux chéri, ô mon ami tendrement aimé!... + +Hélas! Hélas! mon ami chéri!... + +J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu. + +RARAHU._ + + + + + +VI + + +JOURNAL DE LOTI + + +Londres, 20 janvier 1875. + + +Je passais à neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit était +froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz éclairaient la +fourmilière humaine, la foule noire et mouillée. + +Derrière moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_ + +Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui +que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laissé à Papeete, +où il avait résolu de finir ses jours. + + + + + +VII + + +Quand nous fûmes confortablement assis au coin du feu, nous nous mîmes à +causer de l'île délicieuse. + +--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle était, je +crois, bien portante quand j'ai quitté le pays; il est probable même que +si j'avais pris congé d'elle, elle m'aurait donné des commissions pour +vous. + +"Comme vous le savez, elle avait quitté Papeete en même temps que vous- +mêmes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se +séparer; ils sont partis ensemble pour l'Europe. + +"Je savais seul qu'elle était chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de +Papéuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _à Tatehau Oeil- +de-rat, pour remettre à Loti._ + +"Lorsqu'elle reparut à Papeete, six ou huit mois après, elle était plus +jolie que jamais; elle était plus femme aussi, et plus formée.--Sa +grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grâce +d'une élégie. + +"Elle devint la maîtresse d'un jeune officier français, qui eut pour +elle une passion qui n'était pas ordinaire.--Il était jaloux même de +votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il +lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui. + +"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus +élégante et la plus remarquée des femmes de Papeete. + +"Au bout de ce temps-là, il se produisit chez la reine un événement +depuis longtemps prévu: la petite Pomaré V s'éteignit une belle nuit,-- +peu de jours après une grande fête qu'on avait donnée pour la distraire, +et dont elle avait elle-même arrêté le programme. + +"La vieille reine, par parenthèse, fut tellement accablée par cette +dernière et suprême douleur, que sans doute elle n'y survivra guère (1). +Elle s'est retirée pour le moment dans une case isolée, bâtie auprès du +tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir âme qui vive. + +_(1) La reine Pomaré est morte en 1877, laissant le trône à son second +fils Ariiaue. Elle avait survécu environ deux ans à sa petite-fille.-- +On peut considérer qu'à dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au +point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de +l'étrangeté._ + +"Rarahu observa dans cette circonstance la même coutume que les +suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses +admirables cheveux noirs. + +"La reine lui en sut gré, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle +et son amant,--et comme elle ne l'aimait guère, elle profita de +l'occasion pour le quitter. + +"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournée à Papéuriri auprès +de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est restée à +Papeete, où je crois qu'elle mène aujourd'hui une vie absolument +déréglée et folle. + + + + + +VIII + +NOTE DE PLUMKETT + + +A partir de cette époque on ne trouve plus que de loin en loin dans le +journal de Loti quelques traces de souvenirs conservés au fond de son +coeur pour la lointaine Polynésie;--dans sa mémoire, l'image de Rarahu +s'éloigne et s'efface. + +Ces fragments sont mêlés aux aventures d'une vie enfiévrée et légèrement +excentrique, qui se déroulent un peu partout,--en Afrique +principalement,--et plus tard en Italie. + + + + + +FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI + + +Sierra-Leone, mars 1875. + + +O ma bien-aimée petite amie, nous retrouverons-nous jamais là-bas-- +dans notre chère île,--assis le soir sur les plages de corail?.... . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +Bobdiara (Sénégambie), octobre 1875. + +C'est la saison des grandes pluies, _là-bas_,--la saison où la terre +est couverte de fleurs roses, semblables à nos perce-neige d'Angleterre; +les mousses sont humides, les forêts pleines d'eau. + +Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable. +Il est trois heures du matin _là-bas_, il fait nuit noire, les +toupapahous rôdent dans les bois... + +Deux années ont passé déjà sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme +aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury, +celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effacées depuis. + +Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma +petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,- +n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers +des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . + + +Southampton, mars 1876. (Journal de Loti) + + +... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu! + +Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à présent,--sinon les +désenchantements amers, et les regrets poignants du passé?... Je pleure, +en songeant au charme perdu de ces premières années,--à ce charme +qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--à tout cela que je n'ai +même pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et +s'efface dans mon souvenir. + +Hélas! où est-elle notre vie tahitienne,--les fêtes de la reine,-- +les _himéné_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où sont- +elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes émotions, tous +mes rêves d'autrefois, où est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé frère +John, qui partageait avec moi ces premières impressions de jeunesse +vibrantes, étranges, enchanteresses?... + +Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du grand vent sur les récifs +de corail,--cette ombre mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient +la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurité... Où est +tout le charme indéfinissable de ce pays, toute la fraîcheur de nos +impressions partagées, de nos joies à deux?... + +Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant à repasser ces +souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les +éveille,--une page écrite là-bas,--une plante sèche, un reva-reva, +un parfum tahitien gardé encore par de pauvres couronnes de fleurs qui +s'en vont en poussière,--ou un mot de cette langue triste et douce, la +langue de _là-bas_ que déjà j'oublie. + + +Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets, +logis de hasard, camarades de hasard;--on se réunit on ne sait +pourquoi, on s'étourdit comme on peut... + +J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me reconnais plus quand je +regarde en arrière.--A corps perdu je me suis jeté dans une vie de +plaisirs; c'est là, il me semble, la seule façon logique de prendre une +existence que je n'avais pas demandée,--et dont le but et la fin sont +pour moi des problèmes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +IX + + +Ile de Malte, 2 mai 1876. + + +Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique +réunis dans un café de la Valette, à l'île de Malte. + +Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans +le Levant où on venait de massacrer les consuls de France et +d'Allemagne, et où de graves événements semblaient se préparer. + +J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait +vécu en Océanie,--et nous nous étions isolés pour causer ensemble de +nos souvenirs tahitiens. + + + + + +X + + +--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant +de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux. + +"Elle était tombée bien bas, les derniers temps,--mais c'était une +singulière petite fille. + +"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une figure de petite +morte. Elle n'avait plus de gîte à la fin, et traînait avec elle un +vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait +tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables. + +"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgré tout avait +conservé pour elle une pitié et une bienveillance extrêmes. + +"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fût +devenue décharnée.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui +étaient un peu beaux. + +"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était mise à boire de +l'eau-de-vie, son mal allait très vite. + +"Un beau jour--(c'était en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit +ans)--on apprit qu'elle était partie, avec son chat infirme, pour son +île de Bora-Bora, où elle s'en était allée mourir, et où, paraît-il, +elle ne vécut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XI + + +Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant +mes yeux... + +Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'éveillant la nuit je la +revoyais encore;--malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne +sais quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne sais +quelles idées de pardon et de rédemption,--et tout était fini dans la +fange, dans l'abîme de l'éternel néant!... + +Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa +devant mes yeux... Et je restai là, impassible,--et nous continuâmes à +causer de nos souvenirs d'Océanie. + +Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes reflétée par les glaces, au +bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et +des verres entrechoqués,--je participais au concert général des +banalités et des inepties; comme eux, je disais d'un ton dégagé: + +--C'est un beau pays que l'Océanie;--de belles créatures, les +Tahitiennes;--pas de régularité grecque dans les traits, mais une +beauté originale qui plaît plus encore, et des formes antiques... Au +fond, des femmes incomplètes qu'on aime à l'égal des beaux fruits, de +l'eau fraîche et des belles fleurs. + +"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, à travers le prisme +enchanteur de mon extrême jeunesse... En somme, un charmant pays quand +on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne +pas y revenir à trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . + + + + + +XII + + +...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et +l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre +qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantômes qui +replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou +viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . + + + + + +NATUAEA + +(_Vision confuse de la nuit.) + + +...Là-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de +Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et +crépusculaire des rêves... + +... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la +mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout +près, tout près de la terre, sous des masses noires qui semblaient de +grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il +faisait nuit, et je restai là immobile, attendant le jour,--les yeux +fixés sur la terre, avec une indéfinissable horreur. + +... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si pâle, qu'on eût +dit un signe du ciel annonçant aux hommes la consommation des temps, un +sinistre météore précurseur du chaos final, un grand soleil mort... + +Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je distinguai des formes +humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la +plage... + +Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise, +des femmes étaient accroupies par terre la tête dans leurs mains comme +pour les veillées funèbres; elles semblaient être là depuis un temps +indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entièrement, +elles étaient immobiles; leurs yeux étaient fermés, mais, à travers +leurs paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles fixées sur +moi... + +Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, étendue sur un +lit de pandanus... + +Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur le visage +mort... Rarahu se mit à rire... + +A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le ciel, et je me +retrouvai dans l'obscurité. + +Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphère, et je perçus +confusément des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous +l'effort de brises mystérieuses,--des spectres tatoués accroupis à +leur ombre,--les cimetières maoris et la terre de là-bas qui rougit +les ossements,--d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes +bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité,--et au milieu +d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant enveloppé dans ses longs +cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire éternel, du +rire figé des Toupapahous... + + +_"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand +dans mon coeur de ne plus te voir! ô mon étoile du matin, mes yeux se +fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!... + +"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne. + +"Ta petite amie, + +RARAHU."_ + + +FIN + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI *** + +***** This file should be named 7263-8.txt or 7263-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/2/6/7263/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Mariage de Loti + +Author: Pierre Loti + +Posting Date: April 12, 2014 [EBook #7263] +Release Date: January, 2005 +First Posted: April 2, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + +</pre> + + +<h1>LE MARIAGE DE LOTI</h1> +<br><br> +<h2>par Pierre Loti.</h2> + +<br><br> +<p>"E hari te fau.<br> + E toro te faaro<br> + E no te taata."</p> + +<p><i>Le palmier croîtra,<br> + Le corail s'étendra,<br> + Mais l'homme périra.</i></p> + +<p>(<i>Vieux dicton de la Polynésie</i>)</p> + +<p>A Madame Sarah Bernhardt<br> + Juin 1878.</p> + +<p><i>Madame,</i></p> + +<p><i>A vous qui brillez tout en haut, l'auteur très +obscur</i> d'Aziyadé <i>dédie humblement ce +récit sauvage.</i></p> + +<p><i>Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un +peu de son grand charme poétique.</i></p> + +<p><i>L'auteur était bien jeune lorsqu'il a écrit +ce livre; il le met à vos pieds, Madame, en vous demandant +beaucoup, beaucoup d'indulgence.</i><br> + ............................................................................................................................................</p> + +<p> </p> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<h3>I</h3> + +<h3><br> + PAR PLUMKET, AMI DE LOTI</h3> + +<p><br> + Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l'âge +de vingt-deux ans et onze jours.</p> + +<p>Lorsque la chose eut lieu, il était environ une heure +de l'après-midi, à Londres et à Paris.</p> + +<p>Il était à peu près minuit, en dessous, +sur l'autre face de la boule terrestre, dans les jardins de la +feue reine Pomaré, où la scène se +passait.</p> + +<p>En Europe, c'était une froide et triste journée +d'hiver. En dessous dans les jardins de la reine, c'était +le calme, l'énervante langueur d'une nuit +d'été.</p> + +<p>Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, +au milieu des mimosas et des orangers, dans une atmosphère +chaude et parfumée, sous un ciel tout constellé +d'étoiles australes.<br> +</p> + +<p><br> + C'étaient: Ariitéa, princesse du sang, +Faïmana et Téria, suivantes de la reine, Plumket et +Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.</p> + +<p>Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était +appelé Harry Grant, conserva ce nom, tant sur les +registres de l'état civil que sur les rôles de la +marine royale, mais l'appellation de Loti fut +généralement adoptée par ses amis.</p> + +<p>La cérémonie fut simple; elle s'acheva sans +longs discours, ni grand appareil.</p> + +<p>Les trois Tahitiennes étaient couronnées de +fleurs naturelles, et vêtues de tuniques de mousseline +rose, à traînes. Après avoir inutilement +essayé de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de +Plumket, dont les sons durs révoltaient leurs gosiers +maoris, elles décidèrent de les désigner par +les mots <i>Rémuna</i> et <i>Loti</i>, qui sont deux noms +de fleurs.</p> + +<p>Toute la cour eut le lendemain communication de cette +décision, et <i>Harry Grant</i> n'exista plus en +Océanie, non plus que <i>Plumket</i> son ami.</p> + +<p>Il fut convenu en outre que les premières notes de la +chanson indigène: "Loti taïmané, etc..." +chantées discrètement la nuit aux abords du palais, +signifieraient: "Rémuna est là, ou Loti, ou tous +deux ensemble; ils prient leurs amies de se rendre à leur +appel, ou tout au moins de venir sans bruit leur ouvrir la porte +des jardins..."<br> + ........................................................................................</p> + +<h3> </h3> + +<h3>II</h3> + +<h3>NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE +PLUMKET</h3> + +<p><br> + Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de +Bora-Bora, située par 16° de latitude australe, et +154° de longitude ouest.</p> + +<p>Au moment où commence cette histoire, elle venait +d'accomplir sa quatorzième année.</p> + +<p>C'était une très singulière petite fille, +dont le charme pénétrant et sauvage +s'exerçait en dehors de toutes les règles +conventionnelles de beauté qu'ont admises les peuples +d'Europe.</p> + +<p>Toute petite, elle avait été embarquée +par sa mère sur une longue pirogue voilée qui +faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conservé de son +île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la +surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, +planté comme une borne monstrueuse au milieu du Pacifique, +était restée dans sa tête, seule image de sa +patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion +bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit +fut la cause première de son grand amour pour lui.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<h3>D'ÉCONOMIE SOCIALE</h3> + +<p><br> + La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, +la grande île, l'île de la reine, pour l'offrir +à une très vieille femme du district d'Apiré +qui était sa parente éloignée. Elle +obéissait ainsi à un usage ancien de la race +maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès +de leur vraie mère. Les mères adoptives, les +pères adoptifs (<i>faa</i> <i>amu</i>) sont là-bas +les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet +échange traditionnel des enfants est l'une des +originalités des moeurs polynésiennes.</p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<h3>HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SOEUR, A +BRIGHTBURY, COMTÉ DE YORKSHIRE (ANGLETERRE)</h3> + +<p>"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.</p> + +<p>"Ma soeur aimée,</p> + +<p>"Me voici devant cette île lointaine que +chérissait notre frère, point mystérieux qui +fut longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un +désir étrange d'y venir n'a pas peu +contribué à me pousser vers ce métier de +marin qui déjà me fatigue et m'ennuie.</p> + +<p>"Les années ont passé et m'ont fait homme. +Déjà j'ai couru le monde, et me voici enfin devant +l'île rêvée. Mais je n'y trouve plus que +tristesse et amer désenchantement.</p> + +<p>"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, +là-bas, sous la verdure, cette baie aux grands palmiers, +ces hautes montagnes aux silhouettes dentelées, c'est bien +tout cela qui était connu. Tout cela, depuis dix ans je +l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer, +poétisés par l'énorme distance, que nous +envoyait Georges; c'est bien ce coin du monde dont nous parlait +avec amour notre frère qui n'est plus...</p> + +<p>"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des +illusions indéfinies, des impressions vagues et +fantastiques de l'enfance... Un pays comme tous les autres, mon +Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là, le même +Harry qu'à Brightbury, qu'à Londres, qu'ailleurs, +si bien qu'il me semble n'avoir pas changé de place...</p> + +<p>"Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, +j'aurais dû ne pas le toucher du doigt.</p> + +<p>"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gâté mon +Tahiti, en me le présentant à leur manière; +ceux qui traînent partout leur personnalité banale, +leurs idées terre à terre, qui jettent sur toute +poésie leur bave moqueuse, leur propre +insensibilité, leur propre ineptie. La civilisation y est +trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, toutes nos +conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la sauvage +poésie s'en va, avec les coutumes et les traditions du +passé...</p> + +<p> +............................................................................................................................................................................................</p> + +<p>"Tant est que, depuis trois jours que le <i>Rendeer</i> a +jeté l'ancre devant Papeete, ton frère Harry a +gardé le bord, le coeur serré, l'imagination +déçue.</p> + +<p> +........................................................................................................................................................................................</p> + +<p>"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que +déjà ce pays l'enchante; depuis notre +arrivée je le vois à peine.</p> + +<p>"Il est d'ailleurs toujours ce même ami fidèle et +sans reproche, ce même bon et tendre frère, qui +veille sur moi comme un ange gardien et que j'aime de toute la +force de mon coeur...</p> + +<p> +..................................................................................................................................................................................</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<p><br> + Rarahu était une petite créature qui ne +ressemblait à aucune autre, bien qu'elle fût un type +accompli de cette race <i>maorie</i> qui peuple les archipels +polynésiens et passe pour une des plus belles du monde; +race distincte et mystérieuse, dont le provenance est +inconnue.</p> + +<p>Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur +exotique, d'une douceur câline, comme celle des jeunes +chats quand on les caresse; ses cils étaient si longs, si +noirs qu'on les eût pris pour des plumes peintes. Son nez +était court et fin, comme celui de certaines figures +arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue +que le type classique, avait des coins profonds, d'un contour +délicieux. En riant, elle découvrait jusqu'au fond +des dents un peu larges, blanches comme de l'émail blanc, +dents que les années n'avaient pas eu le temps de beaucoup +polir, et qui conservaient encore les stries +légères de l'enfance. Ses cheveux, parfumés +au santal,<br> + étaient longs, droits, un peu rudes; ils tombaient en +masses lourdes sur ses rondes épaules nues. Une même +teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres cuites +claires de la vieille Etrurie, était répandue sur +tout son corps, depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses +pieds.</p> + +<p>Rarahu était d'une petite taille, admirablement prise, +admirablement proportionnée; sa poitrine était pure +et polie, ses bras avaient une perfection antique.</p> + +<p>Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, +simulant des bracelets; sur la lèvre inférieure, +trois petites raies bleues transversales, imperceptibles, comme +les femmes des Marquises; et, sur le front, un tatouage plus +pâle, dessinant un diadème. Ce qui surtout en elle +caractérisait sa race, c'était le rapprochement +excessif de ses yeux, à fleur de tête comme tous les +yeux maoris; dans les moments où elle était rieuse +et gaie, ce regard donnait à sa figure d'enfant une +finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle était +sérieuse ou triste, il y avait quelque chose en elle qui +ne pouvait se mieux définir que par ces deux mots: une +grâce polynésienne.</p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<p><br> + La cour de Pomaré s'était parée pour une +demi-réception, le jour où je mis pour la +première fois le pied sur le sol tahitien. -- L'amiral +anglais du <i>Rendeer</i> venait faire sa visite d'arrivée +à la souveraine (une vieille connaissance à lui) -- +et j'étais allé, en grande tenue de service, +accompagner l'amiral.</p> + +<p>L'épaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent +soleil de deux heures; tout était tranquille et +désert dans les avenues ombreuses dont l'ensemble forme +Papeete, la ville de la reine. -- Les cases à +vérandas, disséminées dans les jardins, sous +les grands arbres, sous les grandes plantes tropicales, -- +semblaient, comme leurs habitants, plongées dans le +voluptueux assoupissement de la sieste. -- Les abords de la +demeure royale étaient aussi solitaires, aussi +paisibles...</p> + +<p>Un des fils de la reine, - sorte de colosse basané qui +vint en habit noir à notre rencontre, nous introduisit +dans un salon aux volets baissés, où une douzaine +de femmes étaient assises, immobiles et +silencieuses...</p> + +<p>Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils +dorés étaient placés côte à +côte. -- Pomaré, qui en occupait un, invita l'amiral +à s'asseoir dans le second, tandis qu'un interprète +échangeait entre ces deux anciens amis des compliments +officiels.</p> + +<p>Cette femme, dont le nom était mêlé jadis +aux rêves exotiques de mon enfance, m'apparaissait +vêtue d'un long fourreau de soie rose, sous les traits +d'une vieille créature au teint cuivré, à la +tête impérieuse et dure. -- Dans sa massive laideur +de vieille femme, on pouvait démêler encore quels +avaient pu être les attraits et le prestige de sa jeunesse, +dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original +souvenir.</p> + +<p>Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre +d'un appartement fermé, dans ce calme silence du jour +tropical, un charme indéfinissable. -- Elles +étaient belles presque toutes de la beauté +tahitienne: des yeux noirs, chargés de langueur, et le +teint ambré des gitanos. -- Leurs cheveux +dénoués étaient mêlés de fleurs +naturelles et leurs robes de gaze traînantes, libres +à la taille, tombaient autour d'elles en longs plis +flottants.</p> + +<p>C'était sur la princesse Ariitéa surtout, que +s'arrêtaient involontairement mes regards. Ariitéa +à la figure douce, réfléchie, rêveuse, +avec de pâles roses du Bengale, piquées au hasard +dans ses cheveux noirs...</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<p><br> + Les compliments terminés, l'amiral dit à la +reine:</p> + +<p>-- Voici Harry Grant que je présente à Votre +Majesté; il est le frère de Georges Grant, un +officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre beau +pays.</p> + +<p>L'interprète avait à peine achevé de +traduire, que Pomaré me tendit sa main ridée; un +sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel, +éclaire sa vieille figure:</p> + +<p>-- Le frère de Rouéri! dit elle en +désignant mon frère par son nom tahitien. -- Il +faudra revenir me voir... -- Et elle ajouta en anglais: +"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute +spéciale, la reine ne parlant jamais d'autre langue que +celle de son pays.</p> + +<p>-- "Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit +la main, en me montrant dans un sourire ses longues dents de +cannibale...</p> + +<p>Et je partis charmé de cette étrange cour...</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<p><br> + Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite +enfance la case de sa vieille mère adoptive, qui habitait +dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau de +Fataoua.</p> + +<p>Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, +le bain, le bain surtout: - le chant et les promenades sous bois, +en compagnie de Tiahoui, son inséparable petite amie. -- +Rarahu et Tiahoui étaient deux insouciantes et rieuses +petites créatures qui vivaient presque entièrement +dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et +s'ébattaient comme deux poissons-volants.</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<p><br> + Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans +érudition; elle savait lire dans sa bible tahitienne, et +écrire, avec une grosse écriture très ferme, +les mots doux de la langue maorie; elle était même +très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée +par les frères Picpus, -- lesquels ont fait, en +caractères latins, un vocabulaire des mots +polynésiens.</p> + +<p>Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont +moins cultivées assurément que cette enfant +sauvage. -- Mais il avait fallu que cette instruction, prise +à l'école des missionnaires de Papeete, lui +eût peu coûté à acquérir, car +elle était fort paresseuse.</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p><br> + En tournant à droite dans les broussailles, quand on +avait suivi depuis une demi-heure le chemin d'Apiré, on +trouvait un large bassin naturel, creusé dans le roc vif. +-- Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se précipitait +en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise +fraîcheur.</p> + +<p>Là, tout le jour, il y avait société +nombreuse; sur l'herbe, on trouvait étendues les belles +jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes +journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou +bien encore à nager et à plonger, comme des dorades +agiles. -- Elles allaient à l'eau vêtues de leurs +tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes +mouillées sur leur corps, comme autrefois les +naïades.</p> + +<p>Là, venaient souvent chercher fortune les marins de +passage; là trônait Tétouara la +négresse; -- là se faisait à l'ombre une +grande consommation d'oranges et de goyaves.</p> + +<p>Tétouara appartenait à la race des Kanaques +noirs de la Mélanésie. -- Un navire qui venait +d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant la +Calédonie, et l'avait déposée à mille +lieues de son pays, à Papeete, où elle faisait +l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait +égarée parmi des misses anglaises.</p> + +<p>Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une +gaîté simiesque, une impudeur absolue, entretenait +autour d'elle le bruit et le mouvement. Cette +propriété de sa personne la rendait +précieuse à ses nonchalantes compagnes; elle +était une des notabilités du ruisseau de +Fataoua...</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<h3>PRÉSENTATION</h3> + +<p><br> + Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la +première fois de ma vie j'aperçus ma petite amie +Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, habituées du +ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur, +étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les +pieds trempant dans l'eau claire et fraîche. -- L'ombre de +l'épaisse verdure descendait sur nous, verticale et +immobile; de larges papillons d'un noir de velours, +marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient +lentement, ou se posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses +eussent été trop lourdes pour les enlever; l'air +était chargé de senteurs énervantes et +inconnues; tout doucement je m'abandonnais à cette molle +existence, je me laissais aller aux charmes de +l'Océanie...</p> + +<p>Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de +mimosas et de goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger +bruit de feuilles qui se froissent, -- et deux petites filles +parurent, examinant la situation avec des mines de souris qui +sortent de leurs trous.</p> + +<p>Elles étaient coiffées de couronnes de +feuillage, qui garantissaient leur tête contre l'ardeur du +soleil; leurs reins étaient serrés dans des +<i>pareos</i> (pagnes) bleu foncé à grandes raies +jaunes; leurs torses fauves étaient sveltes et nus; leurs +cheveux noirs, longs et dénoués... Point +d'Européens, point d'étrangers, rien +d'inquiétant en vue... Les deux petites, rassurées, +vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à +s'éparpiller plus bruyamment autour d'elles...</p> + +<p>La plus jolie des deux était Rarahu; l'autre Tiahoui, +son amie et sa confidente...</p> + +<p>Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de +drap bleu marine sur laquelle brillait un galon d'or, -- +l'éleva au-dessus des herbes dans lesquelles +j'étais enfoui, -- et la leur montra avec une +intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un +épouvantail.</p> + +<p>Les deux petites créatures, comme deux moineaux +auxquels on montre un babouin, se sauvèrent +terrifiées, -- et ce fut là notre +présentation, notre première entrevue...</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par +Tétouara se résumaient à peu près +à ceci:</p> + +<p>-- Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les +autres, et ne font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine +qui les garde est une femme à principes, qui leur +défend de se commettre avec nous.</p> + +<p>Elle, Tétouara, eût été +personnellement très satisfaite si ces deux filles se +fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait +très vivement à tenter cette aventure.</p> + +<p>Pour les trouver, il suffisait, d'après ses +indications, de suivre sous les goyaviers un imperceptible +sentier qui au bout de cent pas conduisait à un bassin +plus élevé que le premier et moins +fréquenté aussi. -- Là, disait-elle, le +ruisseau de Fataoua se répandait encore dans un creux de +rocher qui semblait fait tout exprès pour le +tête-à-tête ou trois personnes intimes. +--C'était la salle de bain particulière de Rarahu +et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était +passée toute leur enfance...</p> + +<p> </p> + +<p>C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel +faisaient voûte de grands arbres-à-pain aux +épaisses feuilles, -- des mimosas, des goyaviers et de +fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits +cailloux polis; on y entendait de très loin, et perdus en +murmure confus, les bruits du grand bassin, les rires des jeunes +femmes et la voix de crécelle de Tétouara.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIII</h3> + +<p><br> + .........................................................................</p> + +<p>-- Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, +de sa grosse voix rauque -- Loti, pourquoi n'épouserais-tu +pas la petite Rarahu du district d'Apiré?... Cela serait +beaucoup mieux, je t'assure, et te poserait davantage dans le +pays...</p> + +<p>C'était sous la véranda royale que +m'était faite cette question. -- J'étais +allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que +venait de me servir mon amie Téria; en face de moi +était étendue ma bizarre partenaire, la reine, qui +apportait au jeu d'écarté une passion +extrême; elle était vêtue d'un peignoir jaune +à grandes fleurs noires, et fumait une longue cigarette de +pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur +elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin +marquaient nos points, battaient nos cartes, et nous aidaient de +leurs conseils, en se penchant curieusement sur nos +épaules.</p> + +<p>Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, +tièdes, parfumées, qu'amènent là-bas +les orages d'été; les grandes palmes des cocotiers +se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes +ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la +montagne un fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce +tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne +noire du morne de Fataoua. Dans l'air étaient<br> + suspendues des émanations d'orage qui troublaient le sens +et l'imagination...</p> + +<p> +.................................................................................</p> + +<p>"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." +Cette proposition me prenait au dépourvu, et me donnait +beaucoup à réfléchir...</p> + +<p> +.................................................................................</p> + +<p>Il allait sans dire que la reine, qui était une +personne très intelligente et sensée, ne me +proposait point un de ces mariages suivant les lois +européennes qui enchaînent pour la vie. Elle +était pleine d'indulgence pour les moeurs faciles de son +pays, bien qu'elle s'efforçait souvent de les rendre plus +correctes et plus conformes aux principes chrétiens.</p> + +<p>C'était donc simplement un mariage tahitien qui +m'était offert. Je n'avais pas de motif bien +sérieux pour résister à ce désir de +la reine, et la petite Rarahu du district d'Apiré +était bien charmante...</p> + +<p>Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai +ma jeunesse.</p> + +<p>J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral +du <i>Rendeer</i> qui aurait pu voir d'un mauvais oeil cette +union... Et puis un mariage est une chose fort coûteuse, +même en Océanie... Et puis, et surtout, il y avait +l'éventualité d'un prochain départ, -- et +laisser Rarahu dans les larmes, en eût été +une conséquence inévitable, et assurément +fort cruelle.</p> + +<p>Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune +sans doute ne l'avait convaincue.</p> + +<p>Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa +suivante, que cette fois je refusai tout net.</p> + +<p>Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout +doucement ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la +princesse:</p> + +<p>-- Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être +aurais-tu accepté avec plus d'empressement, mon petit +Loti?...</p> + +<p>La vieille femme révélait par ces mots qu'elle +avait deviné le troisième et assurément le +plus sérieux des secrets de mon coeur.</p> + +<p>Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se +répandit sur ses joues ambrées; je sentis +moi-même que le sang me montait tumultueusement au visage +et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la +montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation +tendue d'un mélodrame...</p> + +<p>Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. +Elle avait mis à profit le trouble qu'elle venait +d'occasionner pour marquer deux fois <i>té +tâné</i> (l'homme), c'est-à-dire <i>le +roi</i>...</p> + +<p>Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le +jeu d'écarté, était extraordinairement +tricheuse, elle trichait même aux soirées +officielles, dans les parties intéressées qu'elle +jouait avec les amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis +qu'elle y pouvait gagner n'étaient certes pour rien dans +le plaisir qu'elle éprouvait à rendre capots ses +partenaires...</p> + +<p> </p> + +<h3>XIV</h3> + +<p><br> + Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, +l'autre rose, qu'elle mettait alternativement le dimanche +par-dessus son <i>pareo</i> bleu et jaune, pour aller au temple +des missionnaires protestants, à Papeete. Ces +jours-là, ses cheveux étaient séparés +en deux longues nattes noires très épaisses; de +plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit +où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur +d'hibiscus, dont le rouge ardent donnait une pâleur +transparente à sa joue cuivrée.</p> + +<p>Elle restait peu de temps à Papeete après le +service religieux, évitant la société des +jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de +thé, de gâteau et de bière. Elle était +très sage, et en donnant la main à Tiahoui, elle +rentrait à Apiré pour se déshabiller.</p> + +<p>Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, +étaient les seuls signes d'intelligence que m'envoyaient +les deux petites filles, quand par hasard nous nous rencontrions +dans les avenues de Papeete...</p> + +<p> </p> + +<h3>XV</h3> + +<p><br> + ... Nous avions déjà passé bien des heures +ensemble, Rarahu et moi, au bord du ruisseau de Fataoua, dans +notre salle de bain sous les goyaviers, quand Pomaré me +fit l'étrange proposition d'un mariage.</p> + +<p>Et, Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, +connaissait cela fort bien.</p> + +<p>Bien longtemps j'avais hésité. -- J'avais +résisté de toutes mes forces, -- et cette situation +singulière s'était prolongée, au delà +de toute vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous +étentions sur l'herbe pour faire ensemble le somme de +midi, et que Rarahu entourait mon corps de ses bras, nous nous +endormions l'un près de l'autre, à peu près +comme deux frères.</p> + +<p>C'était une bien enfantine comédie que nous +jouions là tous deux, et personne assurément ne +l'eût soupçonnée. Le sentiment "<i>qui fit +hésiter Faust au seuil de Marguerite</i>" +éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût +peut-être fait sourire moi-même, avec quelques +années de plus; il eût bien amusé +l'état-major de <i>Rendeer</i>, en tout cas, et +m'eût comblé de ridicule aux yeux de +Tétouara...<br> + ......................................................................................</p> + +<p>Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de +désoler d'abord, avaient sur ces questions des +idées tout à fait particulières qui en +Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé +à m'en apercevoir.</p> + +<p>Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans +n'est plus une enfant, et n'a pas été +créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se +prostituer à Papeete, et c'était là tout ce +qu'ils avaient exigé de sa sagesse.</p> + +<p>Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, +Loti très jeune comme elle, qui leur paraissait doux et +semblait l'aimer... et , après réflexion, les deux +vieillards avaient trouvé que c'était bien...</p> + +<p>John lui-même, mon bien-aimé frère John, +qui voyait tout avec ses yeux si étonnamment purs, qui +éprouvait une surprise douloureuse quand on lui contait +mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les +jardins de la reine, -- John était plein d'indulgence pour +cette petite fille qui l'avait charmé. -- Il aimait sa +candeur d'enfant, et sa grande affection pour moi; il +était disposé à tout pardonner à son +frère Harry, quand il s'agissait d'elle...<br> + ...................................................................................</p> + +<p>Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la +petite Rarahu du district d'Apiré, le mariage tahitien ne +pouvait plus être entre nous deux qu'une +formalité...</p> + +<p> </p> + +<h3>XVI</h3> + +<h3><br> + CHOSES DU PALAIS</h3> + +<p><br> + Ariifaité, le prince-époux, jouait à la +cour de Pomaré un rôle politique tout à fait +effacé.</p> + +<p>La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle +lignée royale, avait choisi cet homme, parce qu'il +était le plus grand et le plus beau qu'on eût pu +trouver dans ses archipels. -- C'était encore un +magnifique vieillard à cheveux blancs, à la taille +majestueuse, au profil noble et régulier.</p> + +<p>Mais il était peu présentable, et s'obstinait +à se trop peu vêtir; le simple pareo tahitien lui +semblait suffisant; il n'avait jamais pu se faire à +l'habit noir.</p> + +<p>De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort +peu.</p> + +<p> </p> + +<p>De ce mariage étaient issus de vrais géants qui +tous mouraient du même mal sans remèdes, comme ces +grandes plantes des tropiques qui poussent en une saison et +meurent à l'automne.</p> + +<p>Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un +après l'autre partir, avec une inexprimable douleur.</p> + +<p>L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine +Moé sa femme, une petite princesse délicieusement +jolie, -- l'héritière présomptive du +trône de Tahiti, -- la petite Pomaré V, sur laquelle +se portait toute la tendresse de la grand'mère +Pomaré IV.</p> + +<p>Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait +paraître déjà les symptômes du mal +héréditaire, et plus d'une fois les yeux de +l'aïeule s'étaient remplis de larmes en la +regardant.</p> + +<p>Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient +un charme de plus à cette petite créature, la +dernière des Pomaré, la dernière des reines +des archipels tahitiens. -- Elle était aussi ravissante, +aussi capricieuse que peut l'être une petite princesse +malade que l'on ne contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait +pour moi avait contribué à m'attirer celle de la +reine...</p> + +<p> </p> + +<h3>XVII</h3> + +<p><br> + Pour arriver à parler le langage de Rarahu, -- et +à comprendre ses pensées, -- même les plus +drôles ou le plus profondes, -- j'avais résolu +d'apprendre la langue maorie.</p> + +<p>Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete +l'acquisition du dictionnaire des frères Picpus, -- vieux +petit livre qui n'eut jamais qu'une édition, et dont les +rares exemplaires sont presque introuvables aujourd'hui.</p> + +<p>Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la +Polynésie d'étranges perspectives, - tout un champ +inexploré de rêveries et d'études.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVIII</h3> + +<p><br> + Au premier abord je fus frappé de la grande +quantité des mots mystiques de la vieille religion maorie, +-- et puis de ces mots tristes, effrayants, intraduisibles, -- +qui expriment là-bas les terreurs vagues de la nuit, -- +les bruits mystérieux de la nature, les rêves +à peine saisissables de l'imagination...</p> + +<p>Il y avait d'abord <i>Taaroa</i>, le dieu supérieur des +religions polynésiennes.</p> + +<p>Les déesses: <i>Ruahine tahua</i>, déesse des +arts et de la prière.</p> + +<p><i>Ruahine auna</i>, déesse de la sollicitude.</p> + +<p><i>Ruahine faaipu</i>, déesse de la franchise.</p> + +<p><i>Ruahine nihonihoraroa</i>, déesse de la dissension +et du meurtre.</p> + +<p><i>Romatane</i>, le prêtre qui admet les âmes au +ciel, ou les en exclut.</p> + +<p><i>Tutahoroa</i>, la route qui suivent les âmes pour se +rendre dans la nuit éternelle.</p> + +<p><i>Tapaparaharaha</i>, la base du monde.</p> + +<p><i>Ihohoa</i>, les mânes, les revenants.</p> + +<p><i>Oroimatua ai aru nihonihororoa</i>, cadavre qui revient +pour tuer et manger les vivants.</p> + +<p><i>Tuitupapau</i>, prière à un mort de ne pas +revenir.</p> + +<p><i>Tahurere</i>, prier un ami mort de nuire à un +ennemi.</p> + +<p><i>Tii</i>, esprit malfaisant.</p> + +<p><i>Tahutahu</i>, enchanteur, sorcier.</p> + +<p><i>Mahoi</i>, l'essence, l'âme d'un Dieu.</p> + +<p><i>Faa-fano</i>, départ de l'âme à la +mort.</p> + +<p><i>Ao</i>, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, +nuage, lumière, principe, centre, coeur des choses.</p> + +<p><i>Po</i>, nuit, anciens temps, monde inconnu et +ténébreux, enfers.</p> + +<p>... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre +mille:</p> + +<p><i>Moana</i>, abîmes de la mer ou du ciel.</p> + +<p><i>Tohureva</i>, présage de mort.</p> + +<p><i>Natuaea</i>, vision confuse et trompeuse.</p> + +<p><i>Nupa nupa</i>, obscurité, agitation morale.</p> + +<p><i>Ruma-ruma</i>, ténèbres, tristesses.</p> + +<p><i>Tarehua</i>, avoir les sens obscurcis, être +visionnaire.</p> + +<p><i>Tataraio</i>, être ensorcelé.</p> + +<p><i>Tunoo</i>, maléfice.</p> + +<p><i>Ohiohio</i>, regard sinistre.</p> + +<p><i>Puhiairoto</i>, ennemi secret.</p> + +<p><i>Totoro ai po</i>, repas mystérieux dans les +ténèbres.</p> + +<p><i>Tetea</i>, personne pâle, fantôme.</p> + +<p><i>Oromatua</i>, crâne d'un parent.</p> + +<p><i>Papaora</i>, odeur de cadavre.</p> + +<p><i>Taihitoa</i>, voix effrayante.</p> + +<p><i>Tai aru</i>, voix comme le bruit de la mer.</p> + +<p><i>Tururu</i>, bruit de bouche pour effrayer.</p> + +<p><i>Oniania</i>, vertige, brise qui se lève.</p> + +<p><i>Tape tape</i>, limite touchant aux eaux profondes.</p> + +<p><i>Tahau</i>, blanchir à la rosée.</p> + +<p><i>Rauhurupe</i>, vieux bananier; personne +décrépite.</p> + +<p><i>Tutai</i>, nuées rouges à l'horizon.</p> + +<p><i>Nina</i>, chasser une idée triste; enterrer.</p> + +<p><i>Ata</i>, nuage; tige de fleur; messager; +crépuscule.</p> + +<p><i>Ari</i>, profondeur; vide; vague de la mer...</p> + +<p>..........................................................</p> + +<p> </p> + +<h3>XIX</h3> + +<p><br> + ... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui +se résumaient avant mon arrivée ses plus +chères affections.</p> + +<p>Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et +pourtant leur race est là-bas tout à fait +manquée. -- Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et son +fort recherchés.</p> + +<p>Celui de Rarahu était une grande bête +efflanquée, haute sur pattes, qui passait ses jours +à dormir le ventre au soleil, ou à manger des +languerottes bleues. Il s'appelait Turiri. -- Ses oreilles +droites étaient percées à leurs +extrémités, et ornées de petits glands de +soie, suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure +complétait d'une manière très comique ce +minois de chat, déjà fort extraordinaire par +lui-même.</p> + +<p>Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au +bain, et passait de longues heures avec nous, étendu dans +des poses nonchalantes.</p> + +<p>Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres, -- tels que: +<i>Ma petite chose très chérie</i> -- et <i>mon +petit coeur</i> (ta u mea iti here rahi) et (ta u mafatu +iti).</p> + +<p> </p> + +<h3>XX</h3> + +<p><br> + ..........................................................................</p> + +<p>... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au +milieu des filles à demi civilisées de Papeete, -- +qui ont appris avec elles le tahitien facile et bâtard de +la plage et les moeurs de la ville colonisée, -- qui ne +voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour +le plaisir des sens et la satisfaction des appétits +matériels, -- ceux-là ne comprennent rien au charme +de ce pays...</p> + +<p>Ceux encore, -- les plus nombreux sans contredit, -- qui +jettent sur Tahiti un regard plus honnête et plus artiste, +-- qui y voient une terre d'éternel printemps, toujours +riante, poétique, -- pays de fleurs et de belles jeunes +femmes, -- ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme +de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour +tous...</p> + +<p>Allez loin de Papeete, là où la civilisation +n'est pas venue, là où se retrouvent sous les +minces cocotiers, -- au bord des plages de corail, -- devant +l'immense Océan désert, -- les districts tahitiens, +les villages aux toits de pandanus. -- Voyez ces peuplades +immobiles et rêveuses; -- voyez au pied des grands arbres +ces groupes silencieux, indolents et oisifs, qui semblent ne +vivre que par le sentiment de la contemplation... Écoutez +le grand calme de cette nature, le bruissement monotone et +éternel des brisants de corail; -- regardez ces sites +grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues +aux montagnes sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette +solitude majestueuse et sans bornes: le Pacifique...<br> + .........................................................................................</p> + +<p> </p> + +<h3>XXI</h3> + +<p><br> + ... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux +jeunes femmes de Papeete, était un soir de grande +fête.</p> + +<p>La reine donnait un bal à l'état-major d'une +frégate, qui par hasard passait...</p> + +<p>Dans le salon tout ouvert, étaient déjà +rangés les fonctionnaires européens, les femmes de +la cour, tout le personnel de la colonie, en habits de gala.</p> + +<p>En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, +une grande confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes +femmes, en robe de fête et couronnées de fleurs, +organisaient une immense <i>upa-upa</i>. Elles se +préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au +son du tam-tam, - tandis que chez la reine, on allait danser au +piano, en bottines de satin.</p> + +<p>Et les officiers qui avaient déjà des amies au +dedans et au dehors, dans ces deux mondes de femmes, allaient de +l'un à l'autre sans détours, avec le singulier +laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...</p> + +<p> </p> + +<p>La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé +Rarahu à cette sorte d'escapade, depuis longtemps +préméditée. -- La jalousie, passion peu +commune en Océanie, avait sourdement miné son petit +coeur sauvage.</p> + +<p>Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, +couchée en même temps que le soleil dans la case de +ses vieux parents, elle se demandait ce que pouvaient bien +être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait +avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et +puis il y avait cette princesse Ariitéa, dans laquelle, +avec son instinct de femme, elle avait deviné une +rivale...</p> + +<p> </p> + +<p>-- "Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à +coup derrière moi une petite voix bien connue, qui +semblait encore trop jeune et trop fraîche pour être +mêlée au tumulte de cette fête.</p> + +<p>Et je répondis, étonné:</p> + +<p>-- "Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)</p> + +<p>C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe +blanche, et donnant la main à Tiahoui. C'étaient +bien elles deux, -- qui semblaient intimidées de se +trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes +femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, +demi-souriantes, demi-pincées, -- et il était +aisé de voir que l'orage était dans l'air.</p> + +<p>-- Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous +connais-tu pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien +habillées et jolies?</p> + +<p>Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les +autres, au contraire, -- et, sans cette conviction, probablement +elles n'eussent point tenté l'aventure.</p> + +<p>-- Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à +ce qu'<i>elles</i> font dans la maison de la reine.</p> + +<p>Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques +de mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous +approchâmes des fenêtres ouvertes, -- pour regarder +ensemble cette chose singulière à plus d'un titre: +une réception chez la reine Pomaré.</p> + +<p>-- Loti, demanda d'abord Tiahoui, -- celles-ci, que +font-elles?... Elle montrait de la main un groupe de femmes +légèrement bistrées, et parées de +longues tuniques éclatantes, qui étaient assises +avec des officiers autour d'une table couverte d'un tapis vert. +Elles remuaient des pièces d'or et de nombreux petits +carrés de carton peint, qu'elles faisaient glisser +rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs +conservaient leur impassible expression de câlinerie et de +nonchalance exotique.</p> + +<p>Tiahoui ignorait absolument les secrets du <i>poker</i> et du +<i>baccara</i>; elle ne saisit que d'une manière +imparfaite les explications que je pus lui en donner.</p> + +<p> </p> + +<p>Quand les premières notes du piano commencèrent +à résonner dans l'atmosphère chaude et +sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en extase... +Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la +surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. +Le tam-tam aussi s'était tu, et derrière nous les +groupes se serraient sans bruit: -- on n'entendait plus que le +frôlement des étoffes légères,</p> + +<p>-- le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer +de leurs ailes la flamme des bougies, -- et le bruissement +lointain du Pacifique.</p> + +<p>Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un +commandant anglais, et s'apprêtant à valser.</p> + +<p>-- Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.</p> + +<p>-- Très belle, Rarahu, répondis-je...</p> + +<p>-- Et tu vas aller à cette fête; et ton tour +viendra de danser aussi avec elle en la tenant dans tes bras, +tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement +se coucher à Apiré! En vérité non, +Loti, tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. +Je suis venue pour te chercher...</p> + +<p>-- Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien +sous mes doigts; tu m'écouteras jouer et jamais musique si +douce n'aura frappé ton oreille. Tu partiras ensuite parce +que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et demain nous serons +ensemble...</p> + +<p>-- Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, +répéta-t-elle encore, de sa voix d'enfant que la +fureur faisait trembler...</p> + +<p>Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et +courroucée, elle arracha mes aiguillettes d'or, froissa +mon col, et déchira du haut en bas le plastron +irréprochable de ma chemise britannique...</p> + +<p>En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me +présenter au bal de la reine; -- force me fut de faire +contre fortune bon coeur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans +les bois du district d'Apiré...</p> + +<p>Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du +bruit de la fête, au milieu des bois et de +l'obscurité, autour de moi je trouvai tout absurde et +maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles +inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, +jusqu'à la voix de l'enfant délicieuse qui marchait +à mon côté... Je songeais à +Ariitéa, en longue tunique de satin bleu, valsant +là-bas chez la reine, et un ardent désir m'attirait +vers elle; -- Rarahu avait ce soir-là fait fausse route, +en m'entraînant dans la solitude.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXII</h3> + +<h3>LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY</h3> + +<p><br> + Papeete, 1872.</p> + +<p>"Chère petite soeur,</p> + +<p>"Me voilà sous le charme, mois aussi -- sous le charme +de ce pays qui ne ressemble à aucun autre. -- Je crois que +je le vois comme jadis le voyait Georges, à travers le +même prisme enchanteur; depuis deux mois à peine +j'ai mis le pied dans cette île, -- et déjà +je me suis laissé captiver. -- La déception des +premiers jours est bien loin aujourd'hui, et je crois que c'est +ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, aimer et +mourir...</p> + +<p>"Six mois encore à passer dans ce pays, la +décision est prise depuis hier par notre commandant, qui, +lui aussi, se trouve mieux ici qu'ailleurs; le <i>Rendeer</i> ne +partira pas avant octobre; d'ici là je me serai fait +entièrement à cette existence doucement +énervante, d'ici là je serai devenu plus d'à +moitié indigène, et je crains qu'à l'heure +du départ il ne me faille terriblement souffrir...</p> + +<p>"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions +étranges, en retrouvant à chaque pas mes souvenirs +de douze ans... Petit garçon, au foyer de famille, je +songeais à l'Océanie; à travers le voile +fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée +telle que je la trouve aujourd'hui. -- Tous ces sites +étaient DÉJA VUS, tous ces noms étaient +connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient +mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est +aujourd'hui que je crois rêver...</p> + +<p>"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, +une photographie déjà effacée par le temps: +une petite case au bord de la mer, bâtie aux pieds de +cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure... -- +C'était la sienne. -- Elle est encore là à +sa place...</p> + +<p>"On me l'a indiquée, -- mais c'était inutile, -- +tout seul je l'aurais reconnue...</p> + +<p>"Depuis son départ, elle est restée vide; le +vent de la mer et les années l'ont disjointe et meurtrie; +les broussailles l'ont recouvertes, la vanille l'a +tapissée, -- mais elle a conservé le nom tahitien +de Georges, on l'appelle encore <i>la case de +Rouéri</i>...</p> + +<p>"La mémoire de Rouéri est restée en +honneur chez beaucoup d'indigènes, -- chez la reine +surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir de +lui.</p> + +<p>"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais +sans doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait +vécu près de lui pendant ses quatre années +d'exil...</p> + +<p>"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je +devinais tout seul ce que l'on ne me disait pas; je savais +même qu'elle lui écrivait, j'avais vu sur son bureau +traîner des lettres, écrites dans une langue +inconnue, qu'aujourd'hui je commence à parler et à +comprendre.</p> + +<p>"Son nom était Taïmaha. -- Elle habite près +d'ici, dans une île voisine, et j'aimerais la voir. -- J'ai +souvent désiré rechercher sa trace -- et puis, au +dernier moment j'hésite, un sentiment +indéfinissable, comme un scrupule, m'arrête au +moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans ce +passé intime de mon frère, sur lequel la mort a +jeté son voile sacré...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE</h3> + +<p><br> + Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits +enfants -- Ils sont capricieux fantasques, -- boudeurs tout +à coup et sans motif; -- foncièrement +honnêtes toujours, -- et hospitaliers dans l'acception du +mot la plus complète...</p> + +<p>Le caractère contemplatif est extraordinairement +développé chez eux; ils sont sensibles aux aspects +gais ou tristes de la nature, accessibles à toutes les +rêveries de l'imagination...</p> + +<p>La solitude des forêts, les ténèbres, les +épouvantent, et ils les peuplent sans cesse de +fantômes et d'esprits.</p> + +<p>Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair +de lune, des bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se +plonger dans des bassins naturels d'une délicieuse +fraîcheur. -- C'est alors que ce simple mot: "Toupapahou!" +jeté au milieu des baigneuses les met en fuite comme des +folles... -- (<i>Toupapahou</i> est le nom de ces fantômes +tatoués qui sont la terreur de tous les +Polynésiens, -- mot étrange, effrayant en +lui-même et intraduisible...)</p> + +<p>En Océanie, le travail est chose inconnue. -- Les +forêts produisent d'elles-mêmes tout ce qu'il faut +pour nourrir ces peuplades insouciantes; le fruit de +l'arbre-à-pain, les bananes sauvages, croissent pour tout +le monde et suffisent à chacun. -- Les années +s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté +absolue et une rêverie perpétuelle, -- et ces grands +enfants ne se doutent pas que dans notre belle Europe tant de +pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du +jour...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>UN NUAGE</h3> + +<p><br> + ... La bande insouciante et paresseuse était au complet +au bord du ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui +était en veine d'esprit, versait sur nous tous, à +demi endormis dans les herbes, des facéties +rabelaisiennes, -- tout en se bourrant de cocos et d'oranges.</p> + +<p>On n'entendait guère que sa voix de crécelle, +mêlée aux bruissements de quelques cigales qui +chantaient là leur chanson de midi, à l'heure +même où, sur l'autre face de la boule du monde, mes +amis d'autrefois sortaient des théâtres de Paris, +transis et emmitouflés, dans le brouillard glacial des +nuits d'hiver...</p> + +<p>La nature était tranquille et énervée; +une brise tiède passait mollement sur la cime des arbres, +et une foule de petits ronds de soleil dansaient gaîment +sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage +léger des goyaviers et des mimosas...</p> + +<p>Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne +vêtue d'une tunique traînante en gaze vert d'eau, +avec de longs cheveux noirs soigneusement nattés, et, sur +le front, une couronne de jasmin...</p> + +<p>On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge +pure de jeune fille que n'avait jamais contrariée aucune +entrave... On voyait aussi qu'elle avait roulé, autour de +ses hanches, un <i>pareo</i> somptueux, dont les grandes fleurs +blanches sur fond rouge transparaissaient sous la gaze +légère...</p> + +<p>Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au +sérieux...</p> + +<p>Un grand succès d'admiration avait salué son +entrée... Le fait est qu'elle était bien jolie +ainsi, -- et que sa coquetterie embarrassée la rendait +encore plus charmante...</p> + +<p>Confuse et intimidée, elle était venu à +moi; puis, sur l'herbe, elle s'était assise à mon +côté, et restait là immobile, les joues +empourprées sous leur bistre, les yeux baissés, +comme une enfant coupable qui tremble qu'on ne l'interroge et ne +la confonde...</p> + +<p>-- Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans +la galerie...</p> + +<p>Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait +point échappé, firent entendre dans les hautes +herbes de petits éclats de rire contenus qui disaient une +foule de méchantes choses; -- Tétouara, fine et +impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces +astucieuses paroles:</p> + +<p>-- Elle est faite d'une <i>étoffe chinoise!</i></p> + +<p>Et les éclats de rire redoublèrent; -- il en +partait de derrière tous les goyaviers, -- il en sortait +de l'eau du ruisseau; il en venait de partout, -- et la pauvre +petite Rarahu était bien près de fondre en +larmes...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXV</h3> + +<h3>TOUJOURS LE NUAGE</h3> + +<p><br> + ..."Elle est faite d'une <i>étoffe chinoise!</i>" avait +dit Tétouara...</p> + +<p>Parole grosse de sous-entendus venimeux, -- parole +acérée à triple pointe, qui souvent me +revenait en tête...</p> + +<p>En vérité j'étais tout à fait +étranger à cette robe de gaze verte... Ce +n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de +Rarahu, -- lesquels vivaient à moitié nus dans leur +case de pandanus, -- qui s'étaient lancés dans de +telles prodigalités...</p> + +<p>Et je demeurais plongé dans mes +réflexions...</p> + +<p> </p> + +<p>Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un +objet de dégoût et d'horreur... Il n'est point de +plus grande honte pour une jeune femme que d'être +convaincue d'avoir écouté les propos galants de +l'un d'entre eux...</p> + +<p>Mais les Chinois sont malins et sont riches; -- et il est +notoire que plusieurs de ces personnages, à force de +présents et de pièces blanches, obtiennent des +faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris +public...</p> + +<p>Je m'étais bien gardé cependant de communiquer +cet horrible soupçon à John, qui eût +chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus +le bon goût de ne faire ni reproche ni scandale, -- me +réservant seulement d'observer et d'attendre...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVI</h3> + +<h3>PERSISTANCE DU NUAGE</h3> + +<p><br> + ... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre +salle de bain particulière sous les goyaviers, il +était trois heures de l'après-midi, heure +inusitée.</p> + +<p>J'étais venu sans bruit... J'écartai les +branches et je regardai...</p> + +<p>La stupeur me cloua sur place...</p> + +<p>Une chose horrible était là dans ce lieu, que +nous considérions comme appartenant à nous seuls: +un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre eau limpide son +vilain corps jaune...</p> + +<p>Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... +Il avait relevé sa longue queue de cheveux gris +nattés, et l'avait roulée en manière de +chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... +Complaisamment il lavait dans notre ruisseau ses membres osseux +qui semblaient enduits de safran, -- et le soleil +l'éclairait tout de même, de sa lueur +discrètement voilée par la verdure, -- et l'eau +fraîche et claire bruissait tout de même autour de +lui, -- avec autant de naturel et de gaîté qu'elle +eût pu le faire pour nous...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVII</h3> + +<p><br> + ... J'observais, posté derrière les branches... La +curiosité me tenait là attentif et immobile... Je +m'étais condamné au spectacle de ce bain, attendant +avec anxiété ce qui allait s'ensuivre...</p> + +<p>Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement +de branches, un bruit de voix douces, m'indiqua bientôt que +les deux petites filles arrivaient...</p> + +<p>Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, +comme mû par un ressort... Soit pudeur, soit honte +d'étaler au soleil d'aussi laides choses, il courut +à ses vêtements... Les nombreuses robes de +mousseline qui, superposées, composaient son costume, +pendaient çà et là, accrochées aux +branches des arbres.</p> + +<p>Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les +petites arrivèrent.</p> + +<p>Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps +très significatif en apercevant l'homme jaune, et +rebroussa chemin d'un air indigné...</p> + +<p>Tiahoui parut ensuite; -- elle eut un temps d'arrêt en +portant la main à son menton, et riant sous cape, comme +une personne qui aperçoit quelque chose de très +drôle...</p> + +<p>Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... +Après quoi toutes deux s'avancèrent +résolument, en disant d'un ton narquois:</p> + +<p>-- Ia ora na, Tseen-Lee! -- Ia ora na tinito, mafatu +meiti!</p> + +<p>(Bonjour, Tseen-Lee, -- bonjour, Chinois, mon petit +coeur!)</p> + +<p>Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait +appelé Rarahu... Il avait laissé retomber sa queue +grisonnante avec un grand air de coquetterie, et ses yeux de +vieux lubrique étincelaient d'une hideuse +manière...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p><br> + Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit +aux deux enfants: petites boîtes de poudres blanches ou +roses, -- petits instruments compliqués pour la toilette, +petites spatules d'argent pour racler la langue, toutes choses +dont il leur expliquait l'usage, -- et puis des bonbons chinois +aussi, -- des fruits confits au poivre et au gingembre...</p> + +<p>C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses +attentions ardentes. -- Et les deux petites, en se faisant un peu +prier, acceptaient tout de même avec accompagnement de +moues dédaigneuses, et de grimaces de ouistitis...</p> + +<p>Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa +embrasser son épaule nue...</p> + +<p>Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses +lèvres de celles de ma petite amie, -- laquelle s'enfuit +à toutes jambes, suivie de Tiahoui... Toutes deux +disparurent sous bois comme des gazelles, emportant leurs +présents à pleines mains - on les entendit de loin +rire encore à travers la verdure, -- et Tseen-Lee, +incapable de les rejoindre, demeura à sa place, piteux et +décontenancé...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIX</h3> + +<h3>LE NUAGE CRÈVE</h3> + +<p><br> + ... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes +genoux, pleurait à chaudes larmes...</p> + +<p>Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure +dans les bois, les notions du bien et du mal étaient +restées imparfaites; on y trouvait une foule +d'idées baroques et incomplètes venues toutes +seules à l'ombre des grands arbres. - Les sentiments frais +et purs y dominaient pourtant, et il s'y mêlait aussi +quelques données chrétiennes, puisées au +hasard dans la Bible de ses vieux parents...</p> + +<p>La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors +du droit chemin, mais j'étais sûr, absolument +sûr qu'elle n'avait rien donné en échange de +ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se +réparer par des larmes.</p> + +<p>Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort +mal; elle comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la +peine, -- et que John, le sérieux John, mon frère, +détournerait d'elle ses yeux bleus...</p> + +<p>Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze +verte, l'histoire du pareo rouge. - Elle pleurait, la pauvre +petite, de tout son coeur; les sanglots oppressaient sa poitrine, +-- et Tiahoui pleurait aussi, de voir pleurer son amie...</p> + +<p>Ces larmes, les premières que Rarahu eût +versées de sa vie, produisirent entre nous le +résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous +firent davantage nous aimer. - Dans le sentiment que +j'éprouvais pour elle, le coeur prit une part plus large, +et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un temps...</p> + +<p>L'étrange petite créature qui pleurait là +sur mes genoux, dans la solitude d'un bois d'Océanie, +m'apparaissait sous un aspect encore inconnu; pour la +première fois elle me semblait <i>quelqu'un</i>, et je +commençais à soupçonner la femme adorable +qu'elle eût pu devenir, si d'autres que ces deux vieillards +sauvages eussent pris soin de sa jeune tête...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXX</h3> + +<p><br> + A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle +n'était plus une enfant, cessa de se montrer la poitrine +nue au soleil...</p> + +<p>Même les jours non fériés, elle se mit +à porter des robes et à natter ses longs +cheveux...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXI</h3> + +<p><br> + ...<i>Mata reva</i> était le nom que m'avait donné +Rarahu, ne voulant point de celui de Loti, qui me venait de +Faïmana ou d'Ariitéa. -- <i>Mata</i>, dans le sens +propre, veut dire: <i>oeil</i>; c'est d'après les yeux que +les Maoris désignent les gens, et les noms qu'ils leur +donnent sont généralement très +réussis...</p> + +<p>Plumket, par exemple, s'appelait <i>Mata pifaré</i> +(oeil de chat); Brown, <i>Mata ioré</i> (oeil de rat), et +John, <i>Mata ninamu</i> (oeil azuré)...</p> + +<p>Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal; +l'appellation plus poétique de <i>Mata reva</i> +était celle qu'après bien des hesitations elle +avait choisie...</p> + +<p>Je consultai le dictionnaire des vénérables +frères Picpus, -- et trouvai ce qui suit:</p> + +<p><i>Reva</i>, firmament; -- abîme, profondeur; -- +mystère...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXII</h3> + +<h3>JOURNAL DE LOTI</h3> + +<p><br> + ... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays +autrement qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de +traces, dans la monotonie d'un éternel été. +- Il semblait qu'on fût dans une atmosphère de calme +et d'immobilité, où les agitations du monde +n'existaient plus...</p> + +<p>Oh! les heures délicieuses, oh! les heures +d'été, douces et tièdes, que nous passions +là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce +coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, +et le nid de Tiahoui. - Le ruisseau courait doucement sur les +pierres polies, entraînant des peuplades de poissons +microscopiques et de mouches d'eau. - Le sol était +tapissé de fines graminées, de petites plantes +délicate, d'où sortait une senteur pareille +à celle de nos foins d'Europe pendant le beau mois de +juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien: +"poumiriraïra", qui signifie: <i>une suave odeur +d'herbes</i>. L'air était tout chargé d'exhalaisons +tropicales, où dominait le parfum des oranges +surchauffées dans les branches par le soleil du midi. - +Rien ne troublait le silence accablant de ces midi +d'Océanie. De petits lézards, bleus comme des +turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient +autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués +de grands yeux violets. On n'entendait que de légers +bruits d'eau, des chants discrets d'insectes, ou de temps en +temps<br> + la chute d'une goyave trop mûre, qui s'écrasait sur +la terre avec un parfum de framboise...</p> + +<p><br> + ... Et quand le journée s'avançait, quand le +soleil plus bas jetait sur les branches des arbres des lueurs +plus dorées, Rarahu s'en retournait avec moi à sa +case isolée dans les bois. - Les deux vieillards ses +parents, fixes et graves, étaient là toujours, +accroupis devant leur hutte de pandanus, et nous regardant venir. +- Une sorte de sourire mystique, une expression d'insouciante +bienveillance éclairait un instant leurs figures +éteintes:</p> + +<p>-- Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale; -- +ou bien: "Nous te saluons, Mata reva!"</p> + +<p>Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant +entre eux deux ma petite amie, qui me suivait des yeux en +souriant et qui semblait une personnification fraîche de la +jeunesse à côté de ces deux sombres momies +polynésiennes...</p> + +<p>C'était l'heure du repas du soir. Le vieux +Tahaapaïru étendait ses longs bras tatoués +jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux +de <i>bourao</i> desséché, et les frottait l'un +contre l'autre pour en obtenir du feu, -- Vieux +procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme des +mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et +faisait cuire dans la terre deux <i>maiorés</i>, fruits de +l'arbre-à-pain, qui composaient le repas de la +famille...</p> + +<p>C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses +du ruisseau de Fatoua rejoignait Papeete, Tétouara en +tête, -- et j'avais pour m'en revenir toujours compagnie +joyeuse.</p> + +<p>-- Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend +à la nuit dans le jardin de la reine; Téria et +Faïmana te font dire qu'elles comptent sur toi pour les +conduire prendre du thé chez les Chinois, -- et moi aussi, +j'en serais très volontiers si tu veux...</p> + +<p>Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où +la vue dominait le grand Océan bleu, éclairé +des dernières lueurs du soleil couchant.</p> + +<p>La nuit descendait sur Tahiti, transparente, +étoilée. Rarahu s'endormait dans ses bois; les +grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du soir, les +phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres, -- et +les suivantes commençaient à errer dans les jardins +de la reine...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIII</h3> + +<p><br> + ... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues +ombragées de Papeete, adressa un bonjour moitié +amical, moitié railleur, -- un peu terrifié aussi, +-- à une créature baroque qui passait.</p> + +<p>La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que +le costume, y répondit avec une raideur pleine de +dignité, et se retourna pour nous regarder.</p> + +<p>Rarahu vexée lui tira la langue, -- après quoi +elle me conta en riant que cette vieille fille, +<i>demi-blanche</i>, métis efflanquée d'Anglais et +de Maorie, -- était son ancien professeur, à +l'école de Papeete.</p> + +<p>Un jour, la métis avait déclaré à +son élève qu'elle fondait sur elle les plus hautes +espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en +raison de la grande facilité avec laquelle apprenait +l'enfant.</p> + +<p>Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet +avenir, avait tout d'une traite pris sa course jusqu'à +Apiré, quittant du coup la <i>haapiiraa</i> (la maison +d'école) pour n'y plus revenir...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIV</h3> + +<p><br> + ... Je rentrai un matin à bord du <i>Rendeer</i>, +rapportant cette nouvelle à sensation que j'avais +couché en compagnie de Tamatoa...</p> + +<p>Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, +mari de la reine Moé de l'île Raîatéa, +-- père de la délicieuse petite malade, +Pomaré V, -- était un homme que l'on gardait +enfermé depuis quelques années entre quatre solides +murailles, et qui était encore l'effroi légendaire +du pays.</p> + +<p>Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, +n'était pas plus méchant qu'un autre, -- mais il +buvait, -- et, quand il avait bu, il <i>voyait rouge</i>, il lui +fallait du sang.</p> + +<p>C'était un homme de trente ans, d'une taille +prodigieuse et d'une force herculéenne; plusieurs hommes +ensemble étaient incapables de lui tenir tête quand +il était déchaîné; il égorgeait +sans motif, et les atrocités commises par lui +dépassaient toute imagination...</p> + +<p>Pomaré adorait pourtant ce fils colossal. - Le bruit +courait même dans le palais que depuis quelque temps elle +ouvrait la porte, et qu'on l'avait vu la nuit rôder dans +les jardins. - Sa présence causait parmi les filles de la +cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont +on saurait, la nuit, la cage mal fermée.</p> + +<p><br> + Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux +étrangers, nuit et jour ouverte; on y trouvait par terre +des matelas recouverts de nattes blanches et propres, qui +servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs attardés des +districts, et quelquefois à moi-même...</p> + +<p><br> + ... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde +était endormi quand j'entrai dans la salle de refuge.</p> + +<p>Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur +une table où brûlait une lampe d'huile de +cocotier... C'était un inconnu, d'une taille et d'une +envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût +broyé un homme comme du verre. -- Il avait +d'épaisses mâchoires carrées de cannibale; sa +tête énorme était dure et sauvage, ses yeux +à demi fermés avaient une expression de tristesse +égarée...</p> + +<p>-- "La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).</p> + +<p>Je m'étais arrêté à la porte...</p> + +<p>Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le +dialogue suivant:</p> + +<p>-- ... Comment sais-tu mon nom?</p> + +<p>-- Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de +l'amiral à cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer +près de moi la nuit.<br> + "Tu viens pour dormir?...</p> + +<p>-- Et toi? tu es un chef, de quelque île?...</p> + +<p>-- Oui, je suis un grand chef. -- Couche-toi dans le coin +là-bas; tu y trouveras la meilleure natte...</p> + +<p>Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je +fermai les yeux, -- juste assez pour observer l'étrange +personnage qui s'était levé avec précaution +et se dirigeait vers moi.</p> + +<p>En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit +m'avait fait tourner la tête du côté +opposé, du côté de la porte où la +vieille reine venait d'apparaître; elle marchait cependant +avec des précautions infinies, sur la pointe de ses pieds +nus, mais les nattes criaient sous le poids de son gros +corps.</p> + +<p>... Quand l'homme fut près de moi, il prit une +moustiquaire de mousseline qu'il étendit avec soin +au-dessus de ma tête, après quoi il plaça une +feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la +lumière, et retourna s'asseoir, la tête +appuyée sur ses deux mains.</p> + +<p>Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous +deux, cachée dans l'embrasure sombre, sembla satisfaite de +son examen et disparut...</p> + +<p>La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et +son apparition, m'ayant confirmé dans cette idée +que mon compagnon était inquiétant, m'ôta +toute envie de dormir.</p> + +<p>Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était +redevenu vague et atone; il avait oublié ma +présence... On entendait dans le lointain, des femmes de +la reine qui chantaient à deux parties un +<i>himéné</i> des îles Pomotous. -- Et puis +la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux, +cria: "Mamou! -- (silence!) -- Te hora a horou ma piti!" +(Silence! Il est minuit!)... Et le silence se fit comme par +enchantement...</p> + +<p>Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut +encore dans l'embrasure de la porte. -- La lampe +s'éteignait, et l'homme venait de s'endormir...</p> + +<p>J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger +toutefois, et quand, au petit jour, je me levai pour partir, je +vis qu'il n'avait pas changé de place; sa tête seule +s'était affaissée, et reposait sur la table...</p> + +<p>Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un +ruisseau d'eau fraîche; -- après quoi j'allai sous +la véranda saluer la reine et la remercier de son +hospitalité.</p> + +<p>-- "Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, +haere mai paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) +Eh bien! t'a-t-il bien reçu?...</p> + +<p>-- Oui, dis-je.</p> + +<p>Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand +je lui exprimai ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris +de moi...</p> + +<p>-- Sais-tu qui c'était, dit-elle +mystérieusement, -- oh! ne le répète pas, +mon petit Loti... c'était Tamatoa!...</p> + +<p>Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement +relâché, -- à la condition qu'il ne sortirait +point du palais; j'eus plusieurs fois l'occasion de lui parler et +de lui donner des poignées de main...</p> + +<p>Cela dura jusqu'au moment où, s'étant +évadé, il assassina une femme et deux enfants dans +le jardin du missionnaire protestant, et commit dans une +même journée une série d'horreurs +sanguinaires qui ne pourraient s'écrire, même en +latin...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXV</h3> + +<p>... Qui peut dire où réside le charme d'un +pays?... Qui trouvera ce quelque chose d'intime et +d'insaisissable que rien n'exprime dans les langues humaines?</p> + +<p> +................................................................................</p> + +<p>Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse +étrange qui pèse sur toutes ces îles +d'Océanie, - l'isolement dans l'immensité du +Pacifique, -- le vent de la mer, -- le bruit des brisants, - +l'ombre épaisse, -- la voix rauque et triste des Maoris +qui circulent en chantant au milieu des tiges des cocotiers, +étonnamment hautes, blanches et grêles...</p> + +<p>On s'épuise à chercher, à saisir, +à exprimer...effort inutile, -- ce quelque chose +s'échappe, et reste incompris...</p> + +<p>J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a +là dedans des détails jusque sur l'aspect des +moindres petites plantes -- jusque sur la physionomie des +mousses...</p> + +<p>Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du +monde, -- eh bien, après, a-t-on compris?... Non +assurément...</p> + +<p>Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de +Polynésie toutes blanches de corail, -- a-t-on entendu, la +nuit, partir du fond des bois le son plaintif d'un +<i>vivo</i>?... (flûte de roseau) ou le beuglement lointain +des trompes en coquillage?</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVI</h3> + +<h3>GASTRONOMIE</h3> + +<p><br> + ..."La chair des hommes blancs a goût de banane +mûre..."</p> + +<p>Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de +l'île Routoumah, dont la compétence en cette +matière est indiscutable...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVII</h3> + +<p><br> + ... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait +appelé: <i>long lézard sans pattes</i>, -- et je +n'avais pas très bien compris tout d'abord...</p> + +<p>Le serpent étant un animal tout à fait inconnu +en Polynésie, la métis qui avait +éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme +le diable avait tenté la première femme, avait eu +recours à cette périphrase.</p> + +<p>Rarahu s'était donc habituée à +considérer cette variété de "long +lézard sans pattes" comme le plus méchante et la +plus dangereuse de toutes les créatures terrestres; -- +c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette +insulte...</p> + +<p>Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: +elle souffrait de ce que Loti ne voulait pas exclusivement lui +appartenir.</p> + +<p>Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes +femmes, auxquels ses vieux parents lui défendaient de se +mêler, faisaient travailler son imagination d'enfant. -- Il +y avait surtout ces thés qui se donnaient chez les +Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions +fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et +quelques autres folles filles de la suite de la reine, buvaient +et s'enivraient. -- Loti assistait, y présidait même +quelquefois, et cela confondait les idées de Rarahu, qui +ne comprenait plus.</p> + +<p>...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura, -- +argument beaucoup meilleur...</p> + +<p>A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux +soirées de Papeete. -- Je demeurais plus tard dans les +bois d'Apiré, partageant même quelquefois le fruit +de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru. -- La +tombée de la nuit était triste, par exemple, dans +cette solitude; -- mais cette tristesse avait son grand charme, +et la voix de Rarahu avait un son délicieux le soir, sous +la haute et sombre voûte des arbres... -- Je restais +jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur +prière, -- prière dite dans une langue bizarre et +sauvage, mais qui était celle-là même que +dans mon enfance on m'avait apprise. -- "<i>Notre père qui +es aux cieux...</i>", l'éternelle et sublime prière +du Christ, résonnait d'une manière +étrangement mystérieuse, là, aux antipodes +du vieux monde, dans l'obscurité de ces bois, dans le +silence de ces nuits, dite par la voix lente et grave de ce +vieillard fantôme...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVIII</h3> + +<p><br> + ...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait +à sentir déjà, et qu'elle devait sentir +amèrement plus tard, -- quelque chose qu'elle était +incapable de formuler dans son esprit d'une manière +précise, -- et surtout d'exprimer avec les mots de sa +langue primitive. -- Elle comprenait vaguement qu'il devait y +avoir des abîmes dans le domaine intellectuel, entre Loti +et elle-même, des mondes entiers d'idées et de +connaissances inconnues. -- Elle saisissait déjà la +différence radicale de nos races, de nos conceptions, de +nos moindres sentiments: les notions même des choses les +plus élémentaires de la vie différaient +entre nous deux. -- Loti qui s'habillait comme un Tahitien et +parlait son langage, demeurait pour elle un <i>paoupa</i>, -- +c'est-à-dire un de ces hommes venus des pays fantastiques +de par delà les grandes mers, -- un de ces hommes qui +depuis quelques années apportaient dans l'immobile +Polynésie tant de changements inouïs, et de +nouveautés imprévues...</p> + +<p><br> + Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne +plus revenir, retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait +aucune idée de ces distances vertigineuses, -- et +Tahaapaïru les comparait à celles qui +séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...</p> + +<p>Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti, -- enfant +de guinze ans qu'elle était, -- qu'une petite +créature curieuse, jouet de passage qui serait vite +oublié...</p> + +<p><br> + Elle se trompait pourtant. -- Loti commençait à +s'apercevoir lui aussi qu'il éprouvait pour elle un +sentiment qui n'était plus banal. -- Déjà il +l'aimait un peu par le coeur...</p> + +<p>Il se souvenait de son frère Georges, -- de celui que +les Tahitiens appelaient Rouéri, qui avait emporté +de ce pays d'ineffaçables souvenirs, -- et il sentait +qu'il en serait ainsi de lui-même. -- Il semblait +très possible à Loti que cette aventure, +commencée au hasard par un caprice de Tétouara, +laissât des traces profondes et durables sur sa vie tout +entière...</p> + +<p>Très jeune encore, Loti avait été +lancé dans les agitations de l'existence +européenne; de très bonne heure il avait +soulevé le voile qui cache aux enfants la scène du +monde; -- lancé brusquement, à seize ans, dans le +tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un +âge où d'ordinaire on commence à +penser...</p> + +<p>Loti était revenu très fatigué de cette +campagne faite si matin dans la vie, -- et se croyait +déjà fort blasé. Il avait été +profondément écoeuré et déçu, +-- parce que, avant de devenir un garçon semblable aux +autres jeunes hommes, il avait commencé par être un +petit enfant pur et rêveur, élevé dans la +douce paix de la famille; lui aussi avait été un +petit sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans +l'isolement une foule d'idées fraîches et +d'illusions radieuses. -- Avant d'aller rêver dans les bois +d'Océanie, tout enfant il avait longtemps +rêvé seul dans les bois du Yorkshire...</p> + +<p>Il y avait une foule d'affinités mystérieuses +entre Loti et Rarahu, nés aux deux +extrémités du monde. -- Tous deux avaient +l'habitude de l'isolement et de la contemplation, l'habitude des +bois et des solitudes de la nature; tous deux s'arrangeaient de +passer de longues heures en silence, étendus sur l'herbe +et la mousse; tous deux aimaient passionnément la +rêverie, la musique, -- les beaux fruits, les fleurs et +l'eau fraîche...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIX</h3> + +<p><br> + ...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre +horizon...</p> + +<p>Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il +était bien inutile de se préoccuper de +l'avenir...</p> + +<p> </p> + +<h3>XL</h3> + +<p><br> + On était charmé quand Rarahu chantait...</p> + +<p>Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes +si fraîches et si douces, que les oiseaux seuls ou les +petits enfants en peuvent produire de semblables.</p> + +<p><br> + Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le +chant des autres, des variations extravagantes, prises dans les +notes les plus élevées de la gamme, -- très +compliquées toujours et admirablement justes...</p> + +<p>Il y avait à Apiré, comme dans tous les +districts tahitiens, un choeur appelé +<i>himéné</i>, lequel fonctionnait +régulièrement sous la conduite d'un chef, et se +faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes. -- +Rarahu en était un des principaux sujets, et le dominait +tout entier de sa voix pure; -- le choeur qui l'accompagnait +était rauque et sombre; les hommes surtout y +mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de +rugissements qui marquaient les <i>dominantes</i> et semblaient +plutôt les sons de quelque instrument sauvage que ceux de +la voix humaine. -- L'ensemble avait une précision +à dépiter les choristes du Conservatoire, et +produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se +peuvent décrire...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLI</h3> + +<p><br> + ...C'était l'heure de la tombée du jour; +j'étais seul au bord de la mer, sur une plage du district +d'Apiré. -- Dans ce lieu isolé, j'attendais +Taïmaha, -- et j'éprouvais un sentiment singulier +à l'idée que cette femme allait venir...</p> + +<p>Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les +cocotiers et s'avança vers moi... C'était +déjà la nuit; quand elle fut tout près, je +distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un +rire de sauvagesse:</p> + +<p><br> + -- Tu es Taïmaha? lui dis-je...</p> + +<p>-- Taïmaha?... Non. -- Je m'appelle +Tevaruefaipotuaiahutu, du district de Papetoaï; je viens de +pêcher des porcelaines sur le récif, et du corail +rose. -- Veux-tu m'en acheter?...</p> + +<p>J'attendis encore là jusqu'à minuit. -- Je sus +le lendemain qu'au petit jour la vraie Taïmaha était +repartie pour son île; ma commission n'avait pas +été faite; elle s'en était allée sans +se douter que pendant plusieurs heures elle avait +été attendue sur la plage par le frère de +Rouéri...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLII</h3> + +<h3>LOTI A JOHN B., A BORD DU <i>RENDEER</i></h3> + +<p><br> + Taravao, 1872.</p> + +<p>"Mon bon frère John,</p> + +<p>"Le messager qui te portera cette lettre est chargé en +même temps de te remettre une foule de présents que +je t'envoie. -- C'est d'abord un plumet, en queues de +phaétons rouges, objet très précieux, don de +mon hôte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier à +trois rangs de petites coquilles blanches, don de la cheffesse, +-- et enfin deux touffes de reva-reva, -- qu'une grande dame du +district de Papéouriri avait mises hier sur ma tête +à la fête de Taravao.</p> + +<p>"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui +était un ami de mon frère; j'userai jusqu'au bout +de la permission de l'amiral.</p> + +<p>"Il ne me manque que ta présence, frère, pour +être absolument charmé de mon séjour à +Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une +idée de cette région ignorée qui s'appelle +la presqu'île de Taravao: un coin paisible, ombreux, +enchanteur, -- des bois d'orangers gigantesques, dont les fruits +et les fleurs jonchent un sol délicieux, tapissé +d'herbes fines et de pervenches roses...</p> + +<p><br> + "Là-dessous sont disséminées quelques cases +en bois de citronnier, où vivent immobiles des Maoris +d'autrefois; là-dessous on trouve la vieille +hospitalité indigène: des repas de fruits, sous des +tendelets de verdure tressée et de fleurs; de la musique, +des unissons plaintifs de <i>vivo</i> de roseaux, des choeurs +d'<i>himiné</i>, des chants et des danses.</p> + +<p>"J'habite seul une case isolée, bâtie sur +pilotis, au-dessus de la mer et des coraux. De mon lit de nattes +blanches, en me penchant un peu, je vois s'agiter au-dessous de +moi tout ce petit monde à part qui est le monde du corail. +Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les branchages +compliqués des madrépores, circulent des milliers +de petits poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer +qu'à celles des pierres précieuses ou des colibris; +des rouges de géranium, des verts chinois, des bleus qu'on +ne saurait peindre, -- et une foule de petits êtres +bariolés de toutes les nuances de l'arc-en-ciel, -- ayant +forme de tout excepté forme de poisson... Le jour, aux +heures tranquilles de la sieste, absorbé dans mes +contemplations, j'admire tout cela qui est presque inconnu, +même aux naturalistes et aux observateurs.</p> + +<p>"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de +Robinson. -- Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait +entendre dans l'obscurité sa grande voix sinistre, alors +j'éprouve comme une sorte d'angoisse de la solitude, +là, à la pointe la plus australe et la plus perdue +de cette île lointaine, -- devant cette immensité du +Pacifique, -- immensité des immensités de la terre, +qui s'en va tout droit jusqu'aux rives mystérieuses du +continent polaire.</p> + +<p>"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de +Tehaupoo, j'ai vu ce lac de Vaïria qui inspire aux +indigènes une superstitieuse frayeur. -- Une nuit nous +avons campé sur ses bords. C'est un site étrange +que peu de gens ont contemplé; de loin en loin quelques +Européens y viennent par curiosité; la route est +longue et difficile, les abords sauvages et déserts. -- +Figure-toi, à mille mètres de haut, une mer morte, +perdue dans les montagnes du centre; -- tout autour, des mornes +hauts et sévères découpant leurs silhouettes +aiguës dans le ciel clair du soir. -- Une eau froide et +profonde, que rien n'anime, ni un souffle de vent, ni un bruit, +ni un être vivant, ni seulement un poisson... -- +"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une race +particulière descendaient la nuit des montagnes, et +<i>battaient l'eau de leurs grandes ailes d'albatros."</i></p> + +<p>"...Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du +mercredi, tu y verras la princesse Ariitéa; dis-lui que je +ne l'oublie point dans ma solitude, et que j'espère la +semaine prochaine danser avec elle au bal de la reine. -- Si, +dans les jardins, tu rencontrais Faïmana ou Téria, tu +pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la +tête...</p> + +<p>"Cher petit frère, fais-moi le plaisir d'aller au +ruisseau de Fataoua, donner de mes nouvelles à la petite +Rarahu, d'Apiré... Fais cela pour moi, je t'en prie; tu es +trop bon pour ne pas nous pardonner à tous deux... Vrai, +la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon +coeur..."</p> + +<p> </p> + +<h3>XLIII</h3> + +<p><br> + ... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu <i>Taaroa</i>, non +plus que les nombreuses déesses de sa suite; elle n'avait +même jamais entendu parler d'aucun de ces personnages de la +mythologie polynésienne. La reine Pomaré seule, par +respect pour les traditions de son pays, avait appris les noms de +ces divinités d'autrefois et conservait dans sa +mémoire les étranges légendes des anciens +temps...</p> + +<p><br> + ... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne +qui m'avaient frappé, tous ces mots au sens vague ou +mystique, sans équivalents dans nos langues d'Europe, +étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me +les expliquait avec une rare et singulière +poésie.</p> + +<p>-- Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, +me disait-elle, tu apprendrais avec moi beaucoup plus vite une +foule de mots que ces filles qui vivent à Papeete ne +savent pas... Quand nous <i>aurons eu peur ensemble</i>, je +t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des choses +très effrayantes que tu ignores...</p> + +<p>En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et +d'images qui ne deviennent intelligibles qu'à la longue, +quand on a vécu avec les indigènes, la nuit dans +les bois, écoutant gémir le vent et la mer, +l'oreille tendue à tous les bruits mystérieux de la +nature.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLIV</h3> + +<p><br> + ...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; +les oreilles des Maoris ignorent cette musique naïve qui, +dans d'autres climats, remplit les bois de gaîté et +de vie.</p> + +<p>Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les +grandes fougères, rien ne vole, rien ne bouge, c'est +toujours le même silence étrange qui semble +régner aussi dans l'imagination mélancolique des +naturels.</p> + +<p>On voit seulement planer dans les gorges, à +d'effrayantes hauteurs, le phaéton, un petit oiseau blanc +qui porte à la queue une longue plume blanche ou rose.</p> + +<p><br> + Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une +touffe de ces plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et +de persévérance pour composer cet ornement +aristocratique...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLV</h3> + +<h3>INQUALIFIABLE</h3> + +<p><br> + ... Il est certaines nécessités de notre triste +nature humaine qui semblent faites tout exprès pour nous +rappeler combien nous sommes imparfaits et matériels -- +nécessités auxquelles sont soumises les reines +comme les bergères, -- "la garde qui veille aux +barrières du Louvre, etc..."</p> + +<p>Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces +situations pénibles, trois femmes entrent à sa +suite dans certain réduit mystérieux +dissimulé sous les bananiers...</p> + +<p>La première de ces initiées a mission de +soutenir pendant l'opération la lourde personne royale. La +deuxième tient à la main des feuilles de +<i>bourao</i>, choisies soigneusement parmi les plus +fraîches et les plus tendres... La troisième, qui +commence son office lorsque les deux premières ont +achevé le leur, -- porte une fiole d'huile de cocotier +parfumée au santal (<i>monoï</i>), dont elle est +chargée d'oindre les parties que le frottement des +feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter ou +endolorir...</p> + +<p>La séance levée, -- le cortège rentre +gravement au palais...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVI</h3> + +<p><br> + ... Rarahu et Tiahoui s'étaient invectivées d'une +manière extrêmement violente. -- De leurs bouches +fraîches étaient sorties pendant plusieurs minutes, +sans interruption ni embarras, les injures les plus enfantines et +les plus saugrenues, -- les plus inconvenantes aussi (le tahitien +comme le latin "dans les mots bravant +l'honnêteté").</p> + +<p>C'était la première dispute entre les deux +petites, et cela amusait beaucoup la galerie; toutes les jeunes +femmes étendues au bord du ruisseau du Fataoua riaient +à gorge déployée et les excitaient:</p> + +<p>-- Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c'est pour toi +qu'on se dispute!...</p> + +<p>Le fait est que c'était pour moi en effet; Rarahu avait +eu un mouvement de jalousie contre Tiahoui, et là +était l'origine de la discussion.</p> + +<p>Comme deux chattes qui vont se rouler et s'égratigner, +les deux petites se regardaient blêmes, immobiles, +tremblantes de colère:</p> + +<p>-- <i>Tinito oufa!</i> cria Tiahoui, à bout +d'arguments, en faisant une allusion sanglante à la belle +robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!</p> + +<p>-- <i>Oviri, Amutaata!</i> (sauvagesse, cannibale)! riposta +Rarahu qui savait que son amie était venue toute petite +d'une des plus lointaines îles Pomotous, -- et que si +Tiahoui elle-même n'était point cannibale, +assurément on l'avait été dans sa +famille.</p> + +<p>Des deux côtés l'injure avait porté, et +les deux petites, se prenant aux cheveux, +s'égratignèrent et de mordirent.</p> + +<p>On les sépara; elles se mirent à pleurer, et +puis, Rarahu s'étant jetée dans les bras de +Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par s'embrasser +de tout leur coeur...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVII</h3> + +<p><br> + Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le +nez, -- suivant une vieille habitude oubliée de la race +maorie, -- habitude qui lui était revenue de son enfance +et de son île barbare; elle avait embrassé son amie +en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, et en +aspirant très fort.</p> + +<p>C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les +Maoris, - et le baiser des lèvres leur est venu +d'Europe...</p> + +<p>Et Rarahu, malgré ses larmes, eut encore en me +regardant un sourire d'intelligence comique, qui voulait dire +à peu près ceci:</p> + +<p>-- Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, +Loti, de l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de +même!...</p> + +<p>Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, +l'instant d'après, tout était oublié.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVIII</h3> + +<p><br> + En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages +tahitiennes, -- sur quelque pointe solitaire regardant +l'immensité bleue, en quelque lieu choisi avec un +goût mélancolique par des hommes des +générations passées, -- de loin en loin on +rencontre les monticules funèbres, les grands tumulus de +corail... Ce sont les <i>maraé</i>, les sépultures +des chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment +là-dessous se perd dans le passé fabuleux et +inconnu qui précéda la découverte des +archipels de la Polynésie.</p> + +<p><br> + -- Dans toutes les îles habitées par les Maoris, +les <i>maraé</i> se retrouvent sur les plages. Les +insulaires mystérieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de +statues gigantesques au masque horrible; les Tahitiens y +plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre de fer +est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste; +le vent de la mer a un sifflement particulier en passant dans ses +branches rigides... Ces tumulus restés blancs, +malgré les années, de la blancheur du corail, et +surmontés de grands arbres noirs, évoquent les +souvenirs de la terrible religion du passé; +c'étaient aussi les autels où les victimes humaines +étaient immolées à la mémoire des +morts.</p> + +<p>-- Tahiti, disait Pomaré, était la seule +île où, même dans les plus anciens temps, les +victimes n'étaient pas mangées après le +sacrifice; on faisait seulement le simulacre du repas macabre; +les yeux, enlevés de leurs orbites, étaient mis +ensemble sur un plat et servis à la reine, -- horrible +prérogative de la souveraineté. (<i>Recueilli de la +bouche de Pomaré.)</i></p> + +<p> </p> + +<h3>XLIX</h3> + +<p><br> + Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, +exerçait une industrie tellement originale que dans notre +Europe, si féconde en inventions de tous genres, on n'a +certes encore rien imaginé de semblable.</p> + +<p>Il était fort vieux, ce qui en Océanie n'est pas +chose commune; de plus il avait de la barbe et de la barbe +blanche, objet des plus rares là-bas. Aux îles +Marquises la barbe blanche est une denrée presque +introuvable qui sert à fabriquer des ornements +précieux pour la coiffure et les oreilles de certains +chefs, -- et quelques vieillards y sont soigneusement entretenus +et conservés pour l'exploitation en coupes +réglées de cette partie de leur personne.</p> + +<p>Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, +et l'expédiait à Hivaoa, la plus barbare des +îles Marquises, où elle se vendait au prix de +l'or.</p> + +<p> </p> + +<h3>L</h3> + +<p><br> + ...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une +tête de mort que je tenais sur mes genoux.</p> + +<p>Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, +au pied des grands bois de fer. C'était le soir, dans le +district perdu de Papenoo; le soleil plongeait lentement dans le +grand Océan vert, au milieu d'un étonnant silence +de la nature.</p> + +<p>Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; +c'était la veille d'un départ; le <i>Rendeer</i> +allait s'éloigner pour un temps, et visiter au nord +l'archipel des Marquises.</p> + +<p>Rarahu, sérieuse et recueillie, était +plongée dans une de ses rêveries d'enfant que je ne +savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. Un moment +elle avait été illuminée de lumière +dorée, et puis, le radieux soleil s'étant +abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en +silhouette svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...</p> + +<p>Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet +objet lugubre qui était posé là sur mes +genoux et qui, pour elle comme pour tous les Polynésiens, +était un horrible épouvantail.</p> + +<p>On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son +esprit inculte une foule d'idées nouvelles, -- sans +qu'elle pût leur donner une forme précise...</p> + +<p>Cette tête devait être fort ancienne; elle +était presque fossile, -- et teinte de cette nuance rouge +que la terre de ce pays donne aux pierres et aux ossements... La +mort a perdu de son horreur quand elle remonte aussi loin...</p> + +<p>-- Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se +traduit qu'imparfaitement par le mot <i>épouvantable</i>, +-- parce qu'il désigne là-bas cette terreur +particulièrement sombre qui vient des spectres ou des +morts...</p> + +<p>-- Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre +crâne? demandai-je à Rarahu...</p> + +<p>Elle répondit en montrant du doigt la bouche +édentée:</p> + +<p>-- C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...</p> + +<p><br> + ... Il était une heure très avancée de la +nuit quand nous fûmes de retour à Apiré, et +Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des +frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a +absolument rien à redouter, ni des plantes, ni des +bêtes, ni de hommes; où l'on peut n'importe +où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les +indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les +fantômes...</p> + +<p>Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait +encore; Rarahu tenait ma main serrée dans la sienne, et +chantait des <i>himéné</i> pour se donner du +courage...</p> + +<p>Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut +très pénible à traverser...</p> + +<p>Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par +derrière, -- procédé peu commode pour aller +vite, -- elle se sentait plus protégée ainsi, et +plus sûre de n'être point traîtreusement saisie +aux cheveux par la tête de mort couleur brique...</p> + +<p>Il faisait une complète obscurité dans ce bois, +et on y sentait une bonne odeur répandue par les plantes +tahitiennes. Le sol était jonché de grandes palmes +desséchées qui craquaient sous nos pas. On +entendait en l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le +son métallique des feuilles qui se froissent; on entendait +derrière les arbres des rires de Toupapahous; et à +terre, c'était un grouillement repoussant et horrible: la +fuite précipitée de toute une population de crabes +bleus, qui à notre approche se hâtaient de rentrer +dans leurs demeures souterraines...</p> + +<p> </p> + +<h3>LI</h3> + +<p><br> + ...Le lendemain fut une journée d'adieux fort +agitée...</p> + +<p>Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était +revenue à Tahiti, m'avait-on dit, et je lui avais fait +donner rendez-vous par l'intermédiaire d'une des suivantes +de la reine, sur la plage de Fareüte à la +tombée de la nuit...</p> + +<p>Quand, à l'heure fixée, j'arrivai dans ce lieu +isolé, j'aperçu une femme immobile qui semblait +attendre, la tête couverte d'un épais voile +blanc...</p> + +<p>Je m'approchai et j'appelai: Taïmaha! -- La femme +voilée me laissa plusieurs fois répéter ce +nom sans répondre; elle détournait la tête, +et riait sous les plis de la mousseline...</p> + +<p>J'écartai le voile et découvris la figure connue +de Faïmana, qui se sauva en éclatant de rire...</p> + +<p>Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait +amenée dans cet endroit où elle était +vexée de m'avoir rencontré; elle n'avait jamais +entendu parler de Taïmaha, et ne put me donner sur elle +aucun renseignement...</p> + +<p>Force me fut de remettre à mon retour une tentative +nouvelle pour la voir; il semblait que cette femme fût un +mythe, ou qu'une puissance mystérieuse prit plaisir +à nous éloigner l'un de l'autre, nous +réservant pour plus tard une entrevue plus +saisissante...</p> + +<p>Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; +Tiahoui et Rarahu vinrent à l'heure des dernières +étoiles m'accompagner jusqu'à la plage...</p> + +<p>Rarahu pleura abondamment, -- bien que la durée du +voyage du <i>Rendeer</i> ne dût pas dépasser un +mois; elle avait le pressentiment peut-être que le temps +délicieux que nous venions de passer tous deux ne se +retrouverait plus...</p> + +<p>L'idylle était finie... Contre nos prévisions +humaines, ces heures de paix et de frais bonheur +écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en +étaient allées pour ne plus revenir...</p> + +<p> </p> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<h3><br> + I</h3> + +<h3>HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN</h3> + +<p>(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas +très long.)</p> + +<p><br> + Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée +de pénitencier et de déportation, -- bien que rien +ne justifie plus aujourd'hui cette idée fâcheuse. +Depuis longues années, les condamnés ont +quitté ce beau pays, et l'inutile ruine.</p> + +<p>Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette île appartient +depuis cette époque à la France; +entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de +la Société et des Pomotous, elle a perdu son +indépendance en même temps que ces archipels +abandonnaient volontairement la leur.</p> + +<p>Taïohaé, capitale de l'île, renferme une +douzaine d'Européens, le gouverneur, le pilote, +l'évêque-missionnaire, -- les frères, -- +quatre soeurs qui tiennent une école de petites filles, -- +et enfin quatre gendarmes.</p> + +<p>Au milieu de tout ce monde, la reine +dépossédée, dépouillée de son +autorité, reçoit du gouvernement une pension de six +cents francs, plus la ration des soldats pour elle et sa +famille.</p> + +<p>Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois +Taïohaé comme point de relâche, et ce pays +était exposé à leurs vexations; des matelots +indisciplinés se répandaient dans les cases +indigènes et y faisaient un grand tapage.</p> + +<p><br> + Aujourd'hui, grâce à la présence imposante +des quatre gendarmes, ils préfèrent +s'ébattre dans les îles voisines.</p> + +<p>Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, +mais de récentes épidémies d'importation +européenne les ont plus que décimés.</p> + +<p>La beauté de leurs formes est célèbre, et +la race des îles Marquises est réputée une +des plus belles du monde.</p> + +<p>Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer +à ces visages singuliers et leur trouver du charme. Ces +femmes, dont la taille est si gracieuse et si parfaite, ont les +traits durs, comme taillés à coups de hache, et +leur genre de beauté est en dehors de toutes les +règles.</p> + +<p>Elles ont adopté à Taïohaé les +longues tuniques de mousseline en usage à Tahiti; elles +portent les cheveux à moitié courts, +ébouriffés, crêpés, -- et se parfument +au santal.</p> + +<p>Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes +féminins sont extrêmement simplifiés...</p> + +<p>Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le +tatouage leur paraissant un vêtement tout à fait +convenable.</p> + +<p>Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis; +-- mais, par une fantaisie bizarre, ces dessins sont +localisés sur une seule moitié du corps, droite ou +gauche, -- tandis que l'autre moitié reste blanche, ou peu +s'en faut.</p> + +<p>Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur +donnent un grand air de sauvagerie, en faisant étrangement +ressortir le blanc des yeux et l'émail poli des dents.</p> + +<p>Dans les îles voisines, rarement en contact avec les +Européens, toutes les excentricités des coiffures +en plumes sont encore en usage, ainsi que les dents +enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire +attachées aux oreilles.</p> + +<p>Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, +encaissée dans de hautes et abruptes montagnes aux formes +capricieusement tourmentées. -- Une épaisse verdure +est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide; +c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, +d'essences utiles ou précieuses; et des milliers de +cocotiers, haut perchés sur leurs tiges flexibles, +balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de +ces forêts.</p> + +<p>Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement +disséminées le long de l'avenue ombragée qui +suit les contours de la plage.</p> + +<p>Derrière cette route charmante, mais unique, quelques +sentiers boisés conduisent à la montagne. +L'intérieur de l'île, cependant, est tellement +enchevêtré de forêts et de rochers, que +rarement on va voir ce qui s'y passe, -- et les communications +entre les différentes baies se font par mer, dans les +embarcations des indigènes.</p> + +<p>C'est dans la montagne que sont perchés les vieux +cimetières maoris, objet d'effroi pour tous et +résidence des terribles Toupapahous...</p> + +<p>Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les +agitations incessantes de notre existence européenne sont +tout à fait inconnues à Nuka-Hiva. Les +indigènes passent la plus grande partie du jour accroupis +devant leurs cases, dans une immobilité de sphinx. Comme +les Tahitiens, ils se nourrissent des fruits de leurs +forêts, et tout travail leur est inutile... Si, de temps +à autre, quelques-uns s'en vont encore pêcher par +gourmandise, la plupart préfèrent ne pas de donner +cette peine.</p> + +<p>Le <i>popoï</i>, un de leurs mets raffinés, est un +barbare mélange de fruits, de poissons et de crabes +fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est +inqualifiable.</p> + +<p>L'anthropophagie, qui règne encore dans une île +voisine, Hivaoa (ou la Dominique), est oubliée à +Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts des +missionnaires ont amené cette heureuse modification des +coutumes nationales; à tout autre point de vue cependant, +le christianisme superficiel des indigènes est +resté sans action sur leur manière de vivre, et la +dissolution de leurs moeurs dépasse toute +idée...</p> + +<p>On trouve encore entre les mains des indigènes +plusieurs images de leur dieu.</p> + +<p>C'est un personnage à figure hideuse, semblable +à un embryon humain.</p> + +<p>La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le +manche de son éventail.</p> + +<p> </p> + +<h3>II</h3> + +<h3>PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI</h3> + +<p>(Apportée aux Marquises par un bâtiment +baleinier.)</p> + +<p><br> + Apiré, le 10 mai 1872</p> + +<p>O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri, +je te salue par le vrai Dieu.</p> + +<p>Mon coeur est très triste de ce que tu es parti au +loin, de ce que je ne te vois plus.</p> + +<p>Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri, +quand cette lettre te parviendra, de m'écrire, pour me +faire connaître tes pensées, afin que je sois +contente. Il est arrivé peut-être que ta +pensée s'est détournée de moi, comme il +arrive ici aux hommes, quand ils ont laissé leurs +femmes.</p> + +<p>Il n'y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si +ce n'est pourtant que Turiri, mon petit chat très +aimé, est fort malade, et sera peut-être absolument +mort quand tu reviendras.</p> + +<p>J'ai fini mon petit discours.</p> + +<p>Je te salue,</p> + +<p>RARAHU.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<h3>LA REINE VAÉKÉHU</h3> + +<p><br> + ... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on +arrive, près d'un ruisseau limpide, aux quartiers de la +reine. -- Un figuier des Banians, développé dans +des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur +la case royale. -- Dans les replis de ses racines, +contournées comme des reptiles, on trouve des femmes +assises, vêtues le plus souvent de tuniques d'une couleur +jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du cuivre. Leur +figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent +venir avec une expression de sauvage ironie.</p> + +<p>Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent +immobiles et silencieuses comme des idoles...</p> + +<p>C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et +ses suivantes.</p> + +<p>Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et +hospitalières; elles sont charmées si un +étranger prend place près d'elles, et lui offrent +toujours des cocos et des oranges.</p> + +<p>Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent +français, vous adressent alors, de la part de la reine, +quelques questions saugrenues au sujet de la dernière +guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et +accentuent chaque mot d'une manière originale. Les +batailles où plus de milles hommes sont engagés +excitent leur sourire incrédule; la grandeur de nos +armées dépasse leurs conceptions...</p> + +<p>L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases +échangées leur suffisent, leur curiosité est +satisfaite, et la réception terminée, la cour se +modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour +réveiller l'attention, on ne prend plus garde à +vous...</p> + +<p><br> + La demeure royale, élevée par les soins du +gouvernement français, est située dans un recoin +solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.</p> + +<p>Mais au bord de la mer, à côté de cette +habitation modeste, une autre case, case d'apparat, construite +avec tout le luxe indigène, révèle encore +l'élégance de cette architecture primitive.</p> + +<p>Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes +pièces de magnifique bois des îles soutiennent la +charpente. La voûte et les murailles de l'édifice +sont formées de branches de citronnier choisies entre +mille, droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont +liés entre eux par des amarrages de cordes de diverses +couleurs, disposés de manière à former des +dessins réguliers et compliqués.</p> + +<p>Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de +longues heures d'immobilité et de repos, en regardant +sécher leurs filets à l'ardeur du soleil.</p> + +<p>Les pensées qui contractent le visage étrange de +la reine restent un mystère pour tous, et le secret de ses +éternelles rêveries est impénétrable. +Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque +chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son +indépendance et la sauvagerie qui s'en va, et son peuple +qui dégénère et lui échappe?...</p> + +<p>Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en +position de la savoir: peut-être cette inévitable +fille nous l'apprendrait-elle, mais tout porte à croire +qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais +songé...</p> + +<p><br> + Vaékéhu consentit avec une bonne grâce +parfaite à poser pour plusieurs éditions de son +portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner +plus à loisir.</p> + +<p>Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en +crinière et son fier silence, conserve encore une certaine +grandeur...</p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<h3>VAÉKÉHU A L'AGONIE</h3> + +<p><br> + Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un +sentier boisé qui mène à la montagne, les +suivantes m'appelèrent.</p> + +<p>Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en +allait mourir.</p> + +<p>Elle avait reçu l'extrême-onction de +l'évêque missionnaire.</p> + +<p>Vaékéhu -- étendue à terre -- +tordait ses bras tatoués avec toutes les marques de la +plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec +leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des +gémissements et menaient deuil (suivant l'expression +biblique qui exprime parfaitement leur façon +particulière de se lamenter).</p> + +<p>On voit rarement dans notre monde civilisé des +scènes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante +de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de +la mort, l'agonie de cette femme révélait une +poésie inconnue pleine d'une amère tristesse...</p> + +<p>Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y +plus revenir, et sans savoir si la souveraine était +allée rejoindre les vieux rois tatoués ses +ancêtres.</p> + +<p>Vaékéhu est la dernière des reines de +Nuka-Hiva; autrefois païenne et quelque peu cannibale, elle +s'était convertie au christianisme, et l'approche de la +mort ne lui causait aucune terreur...</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<h3>FUNÈBRE</h3> + +<p><br> + Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai +1872.</p> + +<p>Il était nuit close, lorsque le <i>Rendeer</i> revint +mouiller sur rade de Papeete, le 1er juin, à huit heures +du soir.</p> + +<p>Quand je mis pied à terre dans l'île +délicieuse, une jeune femme qui semblait m'attendre, sous +l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit:</p> + +<p><br> + -- Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle +t'attend à Apiré où elle m'a chargée +de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine est +morte la semaine passée; son père Tahaapaïru +est mort ce matin, et elle est restée auprès de lui +avec les femmes d'Apiré pour la veillée +funèbre.</p> + +<p>"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous +avions souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce +soir, au coucher du soleil, dès qu'une voile blanche a +paru au large, nous avons reconnu le <i>Rendeer</i>; nous l'avons +ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et c'est alors que je +suis venue ici pour t'attendre.</p> + +<p>Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous +marchions vite, par des chemins détrempés; il +était tombé tout le jour une des dernières +grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore +d'épais nuages noirs.</p> + +<p>Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée +depuis quinze jours avec un jeune Tahitien nommé +Téharo; elle avait quitté le district +d'Apiré pour habiter avec son mari celui de +Papéuriri, situé à deux jours de marche dans +le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille rieuse +et légère que j'avais connue. Elle causait +gravement, on la sentait plus femme et plus posée.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de +Fataoua, grossi comme un torrent, grondait sur les pierres; le +vent secouait les branches mouillées sur nos têtes, +et nous couvrait de larges gouttes d'eau.</p> + +<p>Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans +la case qui renfermait la cadavre de Tahaapaïru.</p> + +<p>Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite +amie, était ovale, basse comme toutes les cases +tahitiennes, et bâtie sur une estrade en gros galets noirs. +Les murailles en étaient faites de branches minces de +bourao, placées verticalement et laissant des vides entre +elles, comme les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait +des formes humaines immobiles, dont la lampe agitée par le +vent déplaçait les ombres fantastiques.</p> + +<p>Au moment où je franchissais le seuil funèbre, +Tiahoui me repoussa brusquement à droite; -- je n'avais +pas vu les deux grands pieds du mort qui débordaient +à gauche sur la porte; -- j'avais failli les heurter, -- +un frisson me parcourut le corps, et je détournai la +tête pour ne les point voir.</p> + +<p>Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang +le long du mur -- et, au milieu d'elles, Rarahu fixant sur la +porte un regard anxieux et sombre...</p> + +<p>Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut +à moi et m'entraîna dehors...</p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<p><br> + Nous nous étions embrassés longuement, en nous +serrant dans nos bras enlacés, et puis nous nous +étions assis tous deux sur la mousse humide, près +de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus +à avoir peur, et nous causions tout bas, comme dans le +voisinage des morts.</p> + +<p>Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait +décidé de quitter le lendemain le toit de pandanus +où ses vieux parents venaient de mourir.</p> + +<p>-- Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce +était comme un souffle à mon oreille, Loti, veux-tu +que nous habitions ensemble une case dans Papeete? Nous vivrons +comme vivaient ton frère Rouéri et Taïmaha, +comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très +heureux, et auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien +à redire. Je n'ai plus que toi au monde et tu ne peux pas +m'abandonner... Tu sais même qu'il y a des hommes de ton +pays qui se sont trouvés si bien de cette existence, +qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...</p> + +<p>Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de +ce charme tout-puissant de volupté et de nonchalance; et +c'est pour cela que je le redoutais un peu...</p> + +<p>Cependant, une à une, les femmes de la veillée +funèbre étaient sorties sans bruit et s'en +étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se +faisait fort tard...</p> + +<p>-- Maintenant, rentrons, dit-elle...</p> + +<p><br> + Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes +devant, tous deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y +avait plus auprès du mort qu'une vieille femme accroupie, +une parente, qui causait à demi-voix avec elle-même. +Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit:</p> + +<p>-- "A parahi oé!" (Assieds-toi!)</p> + +<p>Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur +indécise d'une lampe indigène. -- Ses yeux et sa +bouche étaient à demi ouverts; sa barbe blanche +avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen +sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, +qui avaient depuis longtemps la rigidité de la momie, +étaient tendus droits de chaque côté de son +corps; -- ce qui surtout était saillant dans cette +tête morte, c'étaient les traits +caractéristiques de la race polynésienne, +l'étrangeté maorie. -- Tout le personnage +était le type idéal du Toupapahou...</p> + +<p>Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur +le mort; elle frissonna et détourna la tête. -- La +pauvre petite se raidissait contre la terreur; elle voulait +rester quand même auprès de celui qui avait +entouré de quelques soins son enfance. -- Elle avait +sincèrement pleuré la vieille Huamahine, mais ce +vieillard glacé n'avait guère fait pour elle que la +<i>laisser croître</i>; elle ne lui était +attachée que par un sentiment de respect et de devoir; son +corps effrayant qui était là ne lui inspirait plus +qu'une immense horreur...</p> + +<p>... La vieille parente de Tahaapaïru s'était +endormie. -- La pluie tombait, torrentielle, sur les arbres, sur +le chaume du toit, avec des bruits singuliers, des fracas de +branches, des craquements lugubres. -- Les Toupapahous +étaient là dans le bois, se pressant autour de +nous, pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce +nouveau personnage, qui depuis le matin était des leurs. +On s'attendait à toute minute à voir entre les +barreaux passer leurs mains blêmes...</p> + +<p>-- Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, +demain je serais morte de frayeur...</p> + +<p><br> + ... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa +main dans les miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au +moment où les premières lueurs du jour se mirent +à filtrer à travers les barreaux de sa demeure. -- +Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête +délicieuse, amaigrie et triste, appuyée sur mon +épaule. -- Je l'étendis tout doucement sur des +nattes, et m'en allai sans bruit...</p> + +<p>Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, +et qu'à cette heure je pouvais sans danger la +quitter...</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<h3>INSTALLATION</h3> + +<p><br> + ... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, +dans une des avenues les plus vertes et les plus paisibles de +Papeete, était une petite case fraîche et +isolée. -- Elle était bâtie au pied d'une +touffe de cocotiers si hauts, qu'on eût dit +là-dessous une habitation lilliputienne. -- Elle avait sur +la rue une véranda que garnissaient des guirlandes de +vanille. -- Derrière était un enclos, fouillis de +mimosas, de lauriers-roses et d'hibiscus. -- Des pervenches roses +croissaient tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres +et jusque dans les appartements. -- Tout le jour on était +à l'ombre dans ce recoin, et le calme n'y était +jamais troublé.</p> + +<p>Là, huit jours après la mort de son père +adoptif, Rarahu vint s'établir avec moi.</p> + +<p>C'était son rêve accompli.</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<h3>MUO-FARÉ</h3> + +<p><br> + Un beau soir de l'hiver austral, -- le 12 juin 1872, -- il y eut +grande réception chez nous: c'était le +<i>muo-faré</i> (la consécration du logis). -- Nous +donnions un grand <i>amurama</i>, un souper et un thé. -- +Les convives étaient nombreux, et deux Chinois avaient +été enrôlés pour la circonstance, gens +habiles à composer des pâtisseries fines, au +gingembre, -- et à construire des pièces +montées d'un aspect fantastique.</p> + +<p>Au nombre des invités étaient d'abord John, mon +frère John, qui passait au milieu des fêtes de +là-bas comme une belle figure mystique, inexplicable pour +les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de son coeur, +ni le côté vulnérable de sa pureté de +néophyte.</p> + +<p>Il y avait encore Plumket, dit Remuna, -- le prince Touinvira, +le plus jeune fils de Pomaré, -- et deux autres +initiés du <i>Rendeer</i>. -- Et puis toute la bande de +voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria, +Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, +jusqu'à la noire Tétouara.</p> + +<p>Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre +toutes ces femmes, maintenant qu'elle allait en maîtresse +leur faire les honneurs du logis; -- absolument comme Louis XII, +roi de France, oublia les injures du duc d'Orléans.</p> + +<p>Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, +à onze heures, la case fut remplie de jeunes femmes en +tunique de mousseline, couronnées de fleurs, buvant +gaîment du thé, des sirops, de la bière, +croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des +<i>himéné</i>.</p> + +<p>Dans le courant de la soirée, il se produisit un +incident bien regrettable, au point de vue du décorum +anglais. Le grand chat de Rarahu, apporté le matin +même d'Apiré et qu'on avait par prudence +enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur +la table, effaré, poussant des cris de désespoir, +chavirant les tasses et sautant aux vitres.</p> + +<p>Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le +réintégra dans son armoire. -- L'incident fut clos +de cette manière et, quelques jours plus tard, ce +même Turiri, complètement apprivoisé, devint +un chat citadin, des mieux éduqués et des plus +sociables.</p> + +<p><br> + A ce souper sardanapalesque, Rarahu était +déjà méconnaissable; elle portait une +toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à +traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les +honneurs de chez elle avec aisance et grâce, -- +s'embrouillant un peu par instants, et rougissant après, +mais toujours charmante. -- On me complimentait sur ma +maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la +première, disaient: "Merahi menehenehé!" (Qu'elle +est jolie!) John était un peu sérieux, et lui +souriait tout de même avec bienveillance. -- Elle rayonnait +de bonheur; c'était son entrée dans le monde des +jeunes femmes de Papeete, entrée brillante qui +dépassait tout ce que son imagination d'enfant avait pu +concevoir et désirer.</p> + +<p>C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre +petite plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait +de tomber comme bien d'autres dans l'atmosphère malsaine +et factice où elle allait languir et se faner.</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<h3>JOURS ENCORE PAISIBLES</h3> + +<p><br> + Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des +énormes cocotiers qui ombrageaient notre demeure.</p> + +<p>Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir +la barrière du jardin de la reine; et là, dans le +ruisseau du palais, sous les mimosas, prendre un bain fort long, +-- qui avait un charme particulier, dans la fraîcheur de +ces matinées si pures de Tahiti.</p> + +<p>Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes +avec les filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure +du repas de midi. -- Le dîner de Rarahu était +toujours très frugal; comme autrefois à +Apiré, elle se contentait des fruits cuits de +l'arbre-à-pain, et de quelques gâteaux sucrés +que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.</p> + +<p>Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos +journées. -- Ceux-là qui ont habité sous les +tropiques connaissent ce bien-être énervant du +sommeil de midi. -- Sous la véranda de notre demeure, nous +tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de +longues heures à rêver ou à dormir, au bruit +assoupissant des cigales.</p> + +<p>Dans l'après-midi, c'était +généralement l'amie Téourahi que l'on voyait +arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu. -- Rarahu, qui +s'était fait initier aux mystères de +l'écarté, aimait passionnément, comme toutes +les Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux +jeunes femmes, assises l'une devant l'autre sur une natte, +passaient des heures, attentives et sérieuses, absolument +captivées par les trente-deux petites figures peintes qui +glissaient entre leurs doigts.</p> + +<p><br> + Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif. +-- Rarahu m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, +où nous fouillions l'eau tiède et bleue, à +la recherche de madrépores rares ou de porcelaines. -- Il +y avait toujours dans notre jardin inculte, sous les broussailles +d'orangers et de gardénias, des coquilles qui +séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, +mêlant leur ramure compliquée aux herbes et aux +pervenches roses...</p> + +<p>C'était là cette vie exotique, tranquille et +ensoleillée, cette vie tahitienne telle que jadis l'avait +menée mon frère Rouéri, telle que je l'avais +entrevue et désirée, dans ces étranges +rêves de mon enfance qui me ramenaient sans cesse vers ces +lointains pays du soleil. -- Le temps s'écoulait, et tout +doucement se tissaient autour de moi ces mille petits fils +inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui +forment à la longue des réseaux dangereux, des +voiles sur le passé, la patrie et la famille, -- et +finissent par si bien vous envelopper qu'on ne s'échappe +plus...</p> + +<p><br> + ... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait +différentes petites voix d'oiseau, tantôt +stridentes, tantôt douces comme des voix de fauvettes, et +qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme. -- Elle +était restée un des premiers sujets du choeur +d'<i>himéné</i> d'Apiré...</p> + +<p>De son enfance passée dans les bois, elle avait +conservé le sentiment d'une poésie contemplative et +rêveuse; elle traduisait ses conceptions originales par des +chants; elle composait des <i>himéné</i> dont le +sens vague et sauvage resterait inintelligible pour des +Européens auxquels on chercherait à les traduire. +-- Mais je trouvais à ces chants bizarres un singulier +charme de tristesse, -- surtout quand ils s'élevaient +doucement dans le grand silence des midis d'Océanie...</p> + +<p>Quand venait le soir, Rarahu s'occupait +généralement de préparer ses couronnes de +fleurs pour la nuit. -- Mais rarement elle les composait +elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui +savaient en fabriquer de très extraordinaires; avec des +corolles et des feuilles de vraies fleurs combinées +ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs nouvelles +et fantastiques, -- vraies fleurs de potiches, empreintes d'une +grâce artificielle et chinoise...</p> + +<p>Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur +ambrée, étaient toujours employées à +profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui +étaient le principal luxe de Rarahu.</p> + +<p>Un autre objet de parure, plus <i>habillé</i> que la +simple couronne de fleurs, était la couronne de +<i>piia</i>, faite d'une paille fine et blanche comme la paille +de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec une +délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se +posait le <i>reva-reva</i> (de <i>reva-reva,</i> flotter) qui +complétait cette coiffure des fêtes, et +s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du +vent...</p> + +<p>Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents +et impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes +retirent du coeur des cocotiers.</p> + +<p>La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que +ses grands cheveux étaient dénoués, nous +partions ensemble pour la promenade. Nous allions circuler avec +la foule devant les échoppes illuminées des +marchands chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire +cercle au clair de lune, autour des danseuses de +<i>upa-upa</i>.</p> + +<p>De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se +mêlait rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, +était réputée partout pour une petite fille +très sage...</p> + +<p>C'était encore pour nous deux une époque de +tranquille bonheur, et cependant ce n'étaient plus nos +jours de paix profonde, d'insouciante gaîté des bois +de Fataoua...</p> + +<p>C'était quelque chose de plus troublé et de plus +triste. -- Je l'aimais davantage, parce qu'elle était +seule au monde, parce que pour le peuple de Papeete elle +était ma femme. -- Les habitudes douces de la vie à +deux nous unissaient plus étroitement chaque jour, et +cependant cette vie qui nous charmait n'avait point de lendemain +possible, elle allait se dénouer bientôt par le +départ et la séparation...</p> + +<p>... Séparation des séparations, qui mettrait +entre nous les continents et les mers, et l'épaisseur +effroyable du monde...</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p><br> + ...Il avait été décidé que nous +irions ensemble rendre une visite à Tiahoui, dans son +district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était +promis une grande joie de ce voyage.</p> + +<p>Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes +à pied tous deux, emportant sur l'épaule notre +léger bagage de Tahitiens: une chemise blanche pour moi, +deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour Rarahu...</p> + +<p>On voyage dans cet heureux pays comme on eût +voyagé aux temps de l'âge d'or, si les voyages +eussent été inventés à cette +époque reculée...</p> + +<p>Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, +ni argent; l'hospitalité vous est offerte partout, +cordiale et gratuite, et dans toute l'île il n'existe +d'autres animaux dangereux que quelques colons européens; +encore sont-ils fort rares, et à peu près +localisés dans la ville de Papeete...</p> + +<p>Notre première étape fut à Papara, +où nous arrivâmes au coucher du soleil, après +une journée de marche; c'était l'heure où +les pêcheurs indigènes revenaient du large dans +leurs minces pirogues à balancier; les femmes du district +les attendaient groupées sur la plage, et nous +n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un +gîte. L'une après l'autre, les pirogues +effilées abordaient sous les cocotiers; les rameurs nus +battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et +sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des +tritons antiques; cela était vivant et original, simple et +primitif comme une scène des premiers âges du +monde...</p> + +<p>Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en +route...</p> + +<p>Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus +sauvage. -- Nous suivions sur le flanc de la montagne un sentier +unique, d'où la vue dominait toute l'immensité de +la mer; -- çà et là des îlots bas, +couverts d'une végétation invraisemblable; des +pandanus à la physionomie antédiluvienne; des bois +qu'on eût dit échappés de la période +éteinte du Lias. -- Un ciel lourd et plombé comme +celui des âges détruits; un soleil à demi +voilé, promenant sur le Grand Océan morne de +pâles traînées d'argent...</p> + +<p>De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits +de chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés +à suivre dans un demi-sommeil leurs rêveries +éternelles; des vieillards tatoués, au regard de +sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi +d'étrange et de sauvage qui jetait l'imagination dans des +régions inconnues..</p> + +<p>Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades +polynésiennes, qui semblent les restes oubliés des +races primitives; qui vivent là-bas d'immobilité et +de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au +contact des races civilisées, et qu'un siècle +prochain trouvera probablement disparues.</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<p><br> + A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, +Rarahu eut un moment de surprise et d'admiration...</p> + +<p>Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait +sur le flanc de la montagne comme une porte d'église, et +qui était toute pleine de petits oiseaux. -- Une colonie +de petites hirondelles grises avait, à l'intérieur, +tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles +voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et +s'excitant les unes les autres à crier et à +chanter.</p> + +<p>Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures +étaient des <i>varué</i>, des esprits, des +âmes de trépassés; pour Rarahu ce +n'était plus qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle +qui n'en avait jamais tant vu, c'était encore quelque +chose de nouveau et de charmant, et volontiers elle fût +restée là, en extase, à les entendre, +à les imiter.</p> + +<p>Un pays idéal à son avis eût +été un pays rempli d'oiseaux où tout le +jour, dans les branches, on les eût entendus chanter.</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + Un peu avant d'arriver sur les terres du district de +Papéuriri, nous nous arrêtâmes dans un village +bizarre construit par des sauvages arrivés de la +Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin +Téharo et Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur +joie de nous rencontrer fut extrême et bruyante; les +grandes manifestations entre amis qui se retrouvent sont tout +à fait dans le caractère tahitien.</p> + +<p>Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le +premier quartier de leur lune de miel, chose fort douce en +Océanie comme ailleurs; bien gentils tous deux, -- et +hospitaliers dans la plus cordiale acception du terme.</p> + +<p>Leur case était propre et soignée, classique +d'ailleurs, dans ses moindres détails. -- Nous y +trouvâmes un grand lit qui nous était +préparé, recouvert de nattes blanches, et +entouré de rideaux indigènes faits de +l'écorce distendue et assouplie du mûrier à +papier.</p> + +<p>On nous fit grande fête à Papéuriri, et +nous y passâmes quelques journées +délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et +dans l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour +nous égayer, la solitude et la sauvagerie de ce recoin de +la terre. La nuit, quand on entendait au loin le son plaintif des +flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des trompes en +coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la +patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.</p> + +<p>Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, +auxquels tout le village était convié: des menus +très particuliers, des petits cochons rôtis tout +entiers sous l'herbe, -- des fruits exquis au dessert, et puis +des danses, et de charmants choeurs +d'<i>himéné</i>.</p> + +<p>J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes +nus, vêtu simplement de la chemise blanche et du pareo +national. Rien n'empêchait qu'à certains moments je +ne me prisse pour un indigène, et je me surprenais +à souhaiter parfois en être réellement un; +j'enviais le tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et +Téharo; dans ce milieu qui était le sien, Rarahu se +retrouvait plus elle-même, plus naturelle et plus +charmante; -- la petite fille gaie et rieuse du ruisseau +d'Apiré reparaissait avec toute sa naïveté +délicieuse, et pour la première fois je songeais +qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre +avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque +district bien perdu, dans quelqu'une des îles les plus +lointaines et les plus ignorées des domaines de +Pomaré; -- à être oublié de tous et +mort pour le monde; -- à la conserver là telle que +je l'aimais, singulière et sauvage, avec tout ce qu'il y +avait en elle de fraîcheur et d'ignorance.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIII</h3> + +<p><br> + Ce fut une des belles époques de Papeete que +l'année 1872. Jamais on n'y vit tant de fêtes, de +danses et d'<i>amuramas</i>.</p> + +<p>Chaque soir, c'était comme un vertige. -- Quand la nuit +tombait les Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; +les coups précipités du tambour les appelaient +à la upa-upa, -- toutes accouraient, les cheveux +dénoués, le torse à peine couvert d'un +tunique de mousseline, -- et les danses, affolées et +lascives, duraient souvent jusqu'au matin.</p> + +<p>Pomaré se prêtait à ces saturnales du +passé, que certain gouverneur essaya inutilement +d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui s'en allait +de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et tous les +expédients étaient bons pour la distraire.</p> + +<p>C'était le plus souvent devant la terrasse du palais +qu'avaient lieu ces fêtes, auxquelles se pressaient toutes +les femmes de Papeete. -- La reine et les princesses sortaient de +leur demeure, et venaient au clair de la lune, en spectatrices +nonchalantes, s'étendre sur des nattes.</p> + +<p>Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le +tam-tam d'un chant en choeur, rapide et frénétique; +-- chacune d'elles à son tour exécutait une figure; +le pas et la musique, lents au début, +s'accéléraient bientôt jusqu'au +délire, et, quand la danseuse épuisée +s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une +autre s'élançait à sa place, qui la +surpassait en impudeur et en frénésie.</p> + +<p>Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus +sauvages, et rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées +d'extravagantes couronnes de datura, ébouriffées +comme des folles, elles dansaient sur un rythme plus +saccadé et plus bizarre, -- mais d'une manière si +charmante aussi, qu'entre les deux on ne savait ce que l'on +préférait.</p> + +<p>Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui +brûlaient le sang, mais elle ne dansait jamais. Elle se +parait comme les autres jeunes femmes, laissant tomber sur ses +épaules les masses lourdes de ses cheveux, et se +couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, elle +restait assise auprès de moi sur les marches du palais, +captivée et silencieuse.</p> + +<p>Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre +case, comme grisés de ce mouvement et de ce bruit, et +accessibles à toutes sortes de sensations +étranges.</p> + +<p>Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une +autre créature. La upa-upa réveillait au fond de +son âme inculte le volupté fiévreuse et la +sauvagerie.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIV</h3> + +<p><br> + Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans +taille appelées <i>tapa</i>. -- Les siennes, qui +étaient longues et traînantes, avaient une +élégance presque européenne.</p> + +<p>Elle savait déjà distinguer certaines coupes +nouvelles de manches ou de corsage, certaines façons +laides ou gracieuses. Elle était déjà une +petite personne civilisée et coquette.</p> + +<p>Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille +blanche et fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses +yeux; sur le fond, plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle +posait une couronne de feuilles naturelles ou de fleurs.</p> + +<p>Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, +en vivant de la vie citadine. Sans le léger tatouage de +son front, sur lequel les autres la raillaient et que moi +j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche. -- Et +cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des +reflets fauves, des teintes exotiques de cuivre rose, -- qui +rappelaient encore la race maorie, soeur des races peau rouge de +l'Amérique.</p> + +<p>Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de +plus en plus comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; +et aux soirées du gouvernement, la reine me disait en me +tendant la main:</p> + +<p>-- Loti, comment va Rarahu?</p> + +<p>Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux +venus de la colonie s'informaient de son nom; à +première vue même, on était captivé +par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables +cheveux.</p> + +<p>Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite +était plus formée et plus arrondie. -- Mais ses +yeux se cernaient par instants d'un cercle bleuâtre, et une +toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la +reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.</p> + +<p>Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait +en elle, et j'avais peine à suivre l'évolution de +son intelligence. -- Elle était assez civilisée +déjà pour aimer quand je l'appelais "petite +sauvage", -- pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne +gagnerait rien à copier la manière des femmes +blanches.</p> + +<p>Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses +de l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des +heures de foi ardente et mystique; son coeur était rempli +de contradictions, on y trouvait les sentiments les plus +opposés, confondus et pêle-mêle; elle +n'était jamais deux jours de suite la même +créature.</p> + +<p>Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes +choses étaient fausses et enfantines; son extrême +jeunesse donnait un grand charme à toute cette +incohérence de ses idées et de ses conceptions.</p> + +<p>Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la +dirigeais avec amour vers tout ce qui me semblait bon et +honnête. Dieu sait que jamais un mot ni un doute de ma part +ne venaient ébranler sa confiance naïve dans +l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle +ne fût que ma maîtresse, je la traitais un peu comme +si elle eût été ma femme.</p> + +<p>Mon frère John passait une partie de ses +journées auprès de nous; quelques amis +européens, du <i>Rendeer</i> ou du personnel colonial +français, nous visitaient souvent aussi, dans notre case +paisible: on se trouvait bien chez nous... La plupart d'entre eux +n'entendaient pas le tahitien; mais la petite voix douce et le +frais sourire de Rarahu charmaient ceux qui ne savaient pas +comprendre son langage; tous l'aimaient et la distinguaient comme +une personnalité à part, ayant droit aux +mêmes égards qu'une femme blanche.</p> + +<p> </p> + +<h3>XV</h3> + +<p><br> + Depuis longtemps je pouvais couramment parler le <i>tahitien de +la plage</i> qui est au tahitien pur ce que le +<i>petit-nègre</i> est au français; --mais je +commençais aussi à m'exprimer sans embarras au +moyen des mots corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et +Pomaré consentait à tenir de longues conversations +avec moi. J'avais deux personnes à m'aider dans +l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera +plus: Rarahu et la reine.</p> + +<p><br> + La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me +reprenait avec intérêt, charmée de me voir +étudier et aimer cette langue destinée à +disparaître.</p> + +<p>Je trouvais plaisir à l'interroger sur les +légendes, les coutumes et les traditions du +passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et +rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges +récits sur les temps anciens, sur ces temps +mystérieux et oubliés que les Maoris appellent: +<i>la nuit</i>.</p> + +<p>Le mot <i>po</i>, en tahitien, désigne en même +temps la nuit, l'obscurité et les époques +légendaires dont les vieillards ne se souviennent +plus.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVI</h3> + +<h3>LA LÉGENDE DES POMOTOUS</h3> + +<p>(Racontée par la reine Pomaré.)</p> + +<p><br> + "Les îles <i>Pomotous</i> (îles de la nuit ou +îles soumises), nom que nous avons changé +aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de +<i>Tuamotous</i> (îles éloignées), renferment +encore aujourd'hui, tu le sais, de pauvres cannibales.</p> + +<p>"Elles furent peuplées les dernières de toutes +les îles de nos archipels. Des génies de l'eau les +gardaient jadis, et battaient si fort la mer de leurs grandes +ailes d'albatros que personne n'en pouvait approcher. A une +époque for reculée, ils furent battus et +détruits par le dieu Taaroa.</p> + +<p>"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont +pu venir habiter les Pomotous."</p> + +<p> </p> + +<h3>XVII</h3> + +<h3>LÉGENDE DES LUNES</h3> + +<p><br> + "La légende océanienne rapporte que jadis cinq +lunes étaient au ciel, au-dessus du Grand Océan. +Elles avaient des visages humains, plus accusés que la +lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers +hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête +pour les fixer étaient pris de folies étranges. -- +Le grand dieu Taaroa se mit à les conjurer. Alors elles +s'agitèrent; -- on les entendit chanter ensemble dans +l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; +elles chantaient des chants magiques en s'éloignant de la +terre; mais sous la puissance de Taaroa, elles +commencèrent à trembler, furent prises de vertige, +et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan +qui s'ouvrit en bouillonnant pour les recevoir.</p> + +<p>"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de +Bora-Bora, Emeo, Huahine, Raïatéa et +Toubouai-Manou."</p> + +<p> </p> + +<h3>XVIII</h3> + +<p><br> + Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la +véranda du palais. C'était un peu avant les +scènes atroces qui le firent enfermer de nouveau dans la +prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle petite +fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges +mains terribles. Et la vieille reine les considérait tous +deux, avec une expression de tendresse infinie et d'inexprimable +tristesse.</p> + +<p>La petite princesse était fort triste aussi; elle +tenait à la main un oiseau mort, et contemplait une cage +vide avec des yeux pleins de larmes.</p> + +<p>C'était un oiseau chanteur, bête peu connue +à Tahiti, rareté qu'on lui avait rapportée +d'Amérique, et dont la possession lui avait causé +une joie très grande.</p> + +<p>-- Loti, dit-elle, <i>l'amiral à cheveux blancs</i> +nous a prévenus que ton navire irait bientôt +à la terre de Californie (<i>i te fenua +California</i>).</p> + +<p>Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu +m'apportes une très grande quantité d'oiseaux, une +cage entièrement pleine: et je les ferai s'envoler dans +les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai grande, dans +notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui chantent...</p> + +<p> </p> + +<h3>XIX</h3> + +<p><br> + Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord +de la mer, les villages sont tous disséminés le +long des plages, et le centre est désert.</p> + +<p>Les zones intérieures sont inhabitées et +couvertes de forêts profondes. Ce sont des régions +sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles +montagnes et où règne un éternel silence. +Dans les vallées étrangement encaissées du +centre, la nature est sombre et imposante; de grands mornes +surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans +l'air; on est là comme au pied de cathédrales +fantastiques, dont les flèches accrochent les nuages au +passage; tous les petits nuages errants que le vent alizé +promène sur la grande mer sont arrêtés au +vol; ils viennent s'amonceler contre les parois de basalte, pour +redescendre en rosée, ou retomber en ruisseaux et en +cascades. Les pluies, les brumes épaisses et tièdes +entretiennent dans les gorges une verdure d'une +inaltérable fraîcheur, des mousses inconnues et +d'étonnantes fougères.</p> + +<p>En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de +Hyde-Park, la cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous +du vieux monde, troublant de son grand bruit monotone cette +nature si profondément calme et silencieuse.</p> + +<p>A environ mille mètres plus haut que la case +abandonnée de Huamahine et Tahaapaïru, en remontant +le cours du ruisseau, dans les bois et les rochers, on arrive +à cette cascade célèbre en Océanie, +que Tiahoui et Rarahu m'avaient autrefois souvent fait +visiter.</p> + +<p>Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation +à Papeete, et nous y fîmes, en septembre, une +excursion qui marqua dans nos souvenirs.</p> + +<p>En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux +parents morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le +chaume déjà effondré de son ancienne demeure +et regarda en silence les objets familiers que le temps et les +hommes avaient encore laissés à leur place. Rien +n'avait été dérangé dans cette case +ouverte, depuis le jour où en était parti le corps +de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient encore +là, avec les banquettes grossières, les nattes et +la lampe indigène pendue au mur; Rarahu n'avait +emporté avec elle que la grosse Bible des deux +vieillards.</p> + +<p>Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans +la vallée par des sentiers touffus et ombreux, vrais +sentiers de forêt vierge encaissés dans les +rochers.</p> + +<p>Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes +près de nous le bruit sourd et puissant de la chute. Nous +arrivions au fond de la gorge obscure où le ruisseau de +Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se +précipite de trois cents mètres de haut dans le +vide.</p> + +<p>Au fond de ce gouffre, c'était un vrai +enchantement:</p> + +<p>Des végétations extravagantes +s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes, +trempées par un déluge perpétuel; le long +des parois verticales et noires, s'accrochaient des lianes, des +fougères arborescentes, des mousses et des capillaires +exquises. L'eau de la cascade, émiettée, +pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie +torrentielle, en masse échevelée et furieuse.</p> + +<p>Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les +bassins de roc vif, qu'elle avait mis des siècles à +creuser et à polir; et puis se reformait en ruisseau, et +continuait son chemin sous la verdure.</p> + +<p>Une fine poussière d'eau était répandue +comme un voile sur toute cette nature; tout en haut +apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un puits, et la +tête des grands mornes à moitié perdus dans +des nuages sombres.</p> + +<p>Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation +éternelle, au milieu de cette solitude tranquille: un +grand bruit, et rien de vivant; -- rien que la matière +inerte suivant depuis des âges incalculables l'impulsion +donnée au commencement du monde.</p> + +<p>Nous prîmes à gauche par des sentiers de +chèvre qui montaient en serpentant sur la montagne.</p> + +<p>Nous marchions sous une épaisse voûte de +feuillage; des arbres séculaires dressaient autour de nous +leurs troncs humides, verdâtres, polis comme +d'énormes piliers de marbre. -- Les lianes s'enroulaient +partout, et les fougères arborescentes étendaient +leurs larges parasols, découpés comme de fines +dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des buissons +de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs. -- Les roses du +Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient +là-haut avec une singulière profusion, et, à +terre dans la mousse, c'étaient des tapis odorants de +petites fraises des bois; -- on eût dit des jardins +enchantés.</p> + +<p>Rarahu n'était jamais allée si loin; elle +éprouvait une terreur vague en s'enfonçant dans ces +bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent guère +dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi +inconnu que les contrées les plus lointaines; c'est +à peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes, +pour y cueillir des bananes sauvages, ou y couper des bois +précieux.</p> + +<p>C'était si beau cependant qu'elle était +ravie.</p> + +<p>-- Elle s'était fait une couronne de roses, et +déchirait gaîment sa robe à toutes les +branches du chemin.</p> + +<p>Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, +c'étaient ces fougères toujours, qui +étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de +découpure et une fraîcheur de nuances +incomparables.</p> + +<p>Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers +des régions solitaires que ne traversait plus aucun +sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps à autre +des vallées profondes, des déchirures noires et +tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous +rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accusés, +qui semblaient dormir appuyés contre les mornes, les unes +au-dessus de nos têtes, les autres sous nos pieds.</p> + +<p> </p> + +<h3>XX</h3> + +<p><br> + Le soir nous étions presque arrivés à la +zone centrale de l'île tahitienne: au-dessous de nous se +dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements +volcaniques, tous les reliefs des montagnes; -- de formidables +arêtes de basalte partaient du cratère central, et +s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages. -- Autour de +tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si +haut, que par une commune illusion d'optique, toute cette masse +d'eau produisait à nos yeux un effet concave. La ligne des +mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l'Oroena, le +géant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa +majestueuse tête sombre. -- Tout autour de l'île, une +ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du +Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des +éternels brisants de corail.</p> + +<p>Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et +l'île de Moorea; sur leurs pics bleuâtres, planaient +de petits nuages colorés de teintes invraisemblables, qui +étaient comme suspendus dans l'immensité sans +bornes.</p> + +<p>De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à +la terre, tous ces aspects grandioses de la nature +océanienne. -- C'était si admirablement beau que +nous restions tous deux en extase et sans rien nous dire, assis +l'un près de l'autre sur les pierres.</p> + +<p>-- Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles +sont tes pensées? (<i>E loti, e aho ta oé manao +iti?</i>)</p> + +<p>-- Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux +pas comprendre. Je pense, ô ma petite amie, que sur ces +mers lointaines sont disséminés des archipels +perdus; que ces archipels sont habités par une race +mystérieuse bientôt destinée à +disparaître; que tu es une enfant de cette race primitive; +-- que tout en haut d'une de ces îles, loin des +créatures humaines, dans une complète solitude, +moi, enfant du vieux monde, né sur l'autre face de la +terre, je suis là auprès de toi, et que je +t'aime.</p> + +<p>"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien +reculée, avant que les premiers hommes fussent nés, +la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces montagnes; +l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au +feu, s'éleva comme une tempête, au milieu des +flammes et de la fumée.</p> + +<p>"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la +terre après ces épouvantes, tracèrent ce +chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore aujourd'hui dans +les bois. -- Tous ces grands aspects que tu vois sont +éternels; ils seront les mêmes encore dans des +centaines de siècles, quand la race des Maoris aura depuis +longtemps disparu, et ne sera plus qu'un souvenir lointain +conservé dans les livres du passé.</p> + +<p>-- Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon +aimé (e Loti, ta u here); comment les premiers Maoris +sont-ils venus ici, puisque aujourd'hui même ils n'ont pas +de navires assez forts pour communiquer avec les îles +situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu +venir de ce pays si éloigné où, +d'après la Bible, fut créé le premier homme? +Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, +quoi que nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne +soit pas venu pour nous et ne nous reconnaisse point...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p>Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour +une matinée d'automne, s'abaissait rapidement dans notre +ciel; il jetait sur ces tableaux gigantesques ses +dernières lueurs dorées. -- Les gros nuages qui +dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient +d'extraordinaires teintes de cuivre;</p> + +<p>-- à l'horizon, l'île de Moorea +s'épanouissait comme une braise, avec ses grands pics +rougis, -- éblouissants de lumière.</p> + +<p>Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la +nuit descendit, rapide et sans crépuscule, et la +Croix-du-Sud et toutes les étoiles australes +s'allumèrent dans le ciel profond.</p> + +<p>-- Loti, dit Rarahu, -- ton pays, à quelle hauteur +faudrait-il monter pour l'apercevoir?...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXI</h3> + +<p><br> + ... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va +sans dire...</p> + +<p>Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de +connu. Les brisants, bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient +plus; pas même un léger craquement de branches, pas +même un bruissement de feuilles; l'atmosphère +était immobile. -- On ne peut trouver de silence semblable +que dans ces régions désertes, où les +oiseaux mêmes n'habitent pas...</p> + +<p>Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et +de fougères, tout comme si nous eussions été +en bas, dans des bois bien connus de Fataoua; -- mais on +apercevait par échappées, à la lueur +pâle qui tombait des étoiles, la vertigineuse +concavité bleuâtre de l'Océan, et on +était comme en proie au sublime de l'isolement et de +l'immensité.</p> + +<p><br> + Tahiti est un des rares pays où l'on puisse +impunément s'endormir dans les bois, sur un lit de +feuilles mortes et de fougères, avec un pareo pour +couverture. -- C'est là ce que nous fîmes +bientôt tous deux, -- après avoir toutefois choisi +un lieu découvert, où aucune surprise ne fût +à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces +sombres rôdeurs de la nuit qui hantent de +préférence les lieux où des êtres +humains ont vécu, ne montent-ils guère aussi haut, +dans les régions presque vierges où nous +étions couchés...</p> + +<p>Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des +étoiles et des étoiles... Des myriades +d'étoiles brillantes, dans l'étonnante profondeur +bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe, +tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...</p> + +<p>... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et +sans rien dire; tour à tour elle me regardait en souriant +ou regardait en l'air... -- Les grandes nébuleuses de +l'hémisphère austral scintillaient comme des taches +de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes +trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune +poussière cosmique, -- et qui donnaient à +l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante de +l'immensité vide...</p> + +<p><br> + Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire +qui descendait de l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous... +-- Elle avait des formes extraordinaires, des aspects de +cataclysme. -- En un instant elle nous enveloppa d'une +obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous +voir. Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et +de branches mortes, -- en même temps qu'une pluie +torrentielle nous inondait d'eau glacée...</p> + +<p>A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros +arbre contre lequel nous nous mîmes à l'abri, bien +serrés l'un contre l'autre, -- tremblant de froid tous +deux, -- et elle, de frayeur aussi un peu...</p> + +<p>Quand cette grande ondée fut passée, le jour se +leva, chassant devant lui les nuages et les fantômes. -- En +riant nous fîmes sécher nos vêtements au beau +soleil, et, après un très grand frugal repas +tahitien, nous commençâmes à +redescendre...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXII</h3> + +<p><br> + ... Le soir, harassés de fatigue, et très +affamés aussi, nous arrivions au bas de Fataoua sans +incident nouveau...</p> + +<p>Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui +revenaient des forêts; ils étaient vêtus du +pareo national noué autour des reins; en passant dans la +zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes +semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de +longs bâtons leur récolte sur leurs épaules +nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et des bananes +sauvages, rouges et vermeilles.</p> + +<p>Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond +délicieux, sous une voûte odorante de citronniers en +fleurs.</p> + +<p>La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du +frottement de deux branches sèches; un grand feu fut +allumé, et les fruits cuits sous l'herbe nous +constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes +hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, +comme c'est là-bas la coutume...</p> + +<p>Rarahu avait rapporté de cette expédition autant +d'étonnements et d'émotions que d'un voyage en pays +lointain.</p> + +<p>Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une +foule de conceptions nouvelles, -- sur l'immensité et sur +la formation des races humaines, sur le mystère de leurs +destinées...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIII</h3> + +<p><br> + ... Elles étaient à Papeete deux +élégantes personnes, Rarahu et son amie +Téourahi, -- qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour +certaines couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs +ou certaines coiffures.</p> + +<p>Elles allaient généralement pieds nus, les +pauvres petites, et leur luxe, qui consistait surtout en +couronnes de roses naturelles, était un luxe bien modeste. +Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la perfection et +la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient +encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et +d'être ravissantes.</p> + +<p>Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à +balancier qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient +à venir en riant passer à poupe du +<i>Rendeer</i>.</p> + +<p>Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle +embarcation, couchée par le vent alizé, prenait des +vitesses surprenantes, -- et alors, debout toutes deux, le regard +animé, les cheveux flottants, elles glissaient sur l'eau +comme des visions. -- Elles savaient, par des flexions habiles de +leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche +qui les emportait si vite, en laissant derrière elles une +longue traînée d'écume blanche...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIV</h3> + +<p><i>Tahiti la délicieuse, cette reine +polynésienne, cette île d'Europe au milieu de +l'Océan sauvage, -- la perle et le diamant du +cinquième monde.</i><br> + (Dumont D'Urville.)</p> + +<p><br> + La scène se passait chez la reine Pomaré, en +novembre 1872.</p> + +<p>La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur +l'herbe fraîche ou sur les nattes de pandanus, était +en fête ce soir-là, et en habits de luxe.</p> + +<p>J'étais assis au piano, et la partition de +l'<i>Africaine</i> était ouverte devant moi. Ce piano, +arrivé le matin, était une innovation à la +cour de Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait +des sons doux et profonds, -- comme des sons d'orgue ou de +cloches lointaines, -- et la musique de Meyerbeer allait pour la +première fois être entendue chez Pomaré.</p> + +<p>Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui +laissa plus tard le métier de marin pour celui de premier +ténor dans les théâtres d'Amérique, et +eut un instant de célébrité sous le nom de +Randetti, jusqu'au moment où, s'étant mis à +boire, il mourut dans la misère.</p> + +<p>Il était alors dans toute la plénitude de sa +voix et de son talent, et je n'ai entendu nulle part de voix +d'homme plus vibrante et plus délicieuse. Nous avons +charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes, +dans ce pays où la musique est si merveilleusement +comprise par tous, même par les plus sauvages.</p> + +<p><br> + Au fond du salon -- sous un portrait en pied d'elle-même, +où un artiste de talent l'a peinte il y a quelque trente +ans, belle et poétisée -- était assise la +vieille reine, sur son trône doré, capitonné +de brocart rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille +mourante, la petite Pomaré V, qui fixait sur moi ses +grands yeux noirs, agrandis par la fièvre.</p> + +<p>La vieille femme occupait toute la largeur de son siège +par la masse disgracieuse de sa personne. Elle était +vêtue d'une tunique de velours cramoisi; un bas de jambe +nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une bottine de +satin.</p> + +<p>A côté du trône, était un plateau +rempli de cigarettes de pandanus.</p> + +<p>Un interprète en habit noir se tenait debout +près de cette femme, qui entendait le français +comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à en +prononcer seulement un mot.</p> + +<p>L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis +près de la reine.</p> + +<p>Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, +dure, il y avait encore de la grandeur; il y avait surtout une +immense tristesse, -- tristesse de voir la mort lui prendre l'un +après l'autre tous ses enfants frappés du +même mal incurable, -- tristesse de voir son royaume, +envahi par la civilisation, s'en aller à la +débandade, -- et son beau pays +dégénérer en lieu de prostitution...</p> + +<p>Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins; -- on +voyait par là s'agiter plusieurs têtes +couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour +écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, +coiffée comme une naïade, de feuilles et de roseaux; +-- Téhamana, couronnée de fleurs de datura; +Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, +Taïréa, -- Tiahoui et Rarahu.</p> + +<p>La partie du salon qui me faisait face était +entièrement ouverte; la muraille absente, remplacée +par une colonnade de bois des îles, à travers +laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit +étoilée.</p> + +<p>Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se +détachait une banquette chargée de toutes les +femmes de la cour, cheffesses ou princesses. Quatre +torchères dorées, d'un style pompadour, qui +s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient +en pleine lumière, et faisaient briller leurs toilettes, +vraiment élégantes et belles. Leurs pieds, +naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans +d'irréprochables bottines de satin.</p> + +<p>C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de +satin cerise, couronnée de péia, -- Ariinoore, qui +refusa la main du lieutenant de vaisseau français M.., qui +s'était ruiné pour la corbeille de mariage, -- et +la main de Kaméhaméha V, roi des îles +Sandwich.</p> + +<p>A côté d'elle, Paüra, son inséparable +amie, type charmant de la sauvagesse, avec son étrange +laideur ou son étrange beauté, -- tête +à manger du poisson cru et de la chair humaine, -- +singulière fille qui vit au milieu des bois dans un +district lointain, -- qui possède l'éducation d'une +miss anglaise, et valse comme une Espagnole...</p> + +<p>Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type +unique de la Tahitienne restée belle dans l'âge +mûr; constellée de perles fines, la tête +surchargée de reva-reva flottants.</p> + +<p>Ses deux filles, récemment débarquées +d'une pension de Londres, déjà belles comme leur +mère; des toilettes de bal européennes, à +demi dissimulées, par condescendance pour les +désirs de la reine, sous des tapas tahitiennes en gaze +blanche.</p> + +<p>La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, +avec sa douce figure, rêveuse et naïve, fidèle +à sa coiffure de roses du Bengale naturelles, +piquées dans ses cheveux dénoués.</p> + +<p>La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents +aiguës, en robe de velours.</p> + +<p>La reine Moé (<i>Moé</i>: sommeil ou +mystère), en robe sombre, d'une beauté +régulière et mystique, ses yeux étranges +à demi fermés, avec une expression de regard en +dedans, comme les portraits d'autrefois.</p> + +<p>Derrière ces groupes en pleine lumière, dans le +profondeur transparente des nuits d'Océanie, les cimes des +montagnes se découpant sur le ciel étoilé; +une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes pittoresques, +leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits semblables +à des girandoles terminées par des fleurs noires. +Derrière ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel +austral faisaient un amas de lumière bleue, et la +Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus idéalement +tropical que ce décor profond.</p> + +<p>Dans l'air, ce parfum exquis de gardénias et +d'orangers, qui se condense le soir sous le feuillage +épais; un grand silence, mêlé de bruissements +d'insectes sous les herbes; et cette sonorité +particulière aux nuits tahitiennes, qui prédispose +à subir la puissance enchanteresse de la musique.</p> + +<p>Le morceau choisi était celui où Vasco, +enivré, se promène seul dans l'île qu'il +vient de découvrir, et admire cette nature inconnue; -- +morceau où le maître a si parfaitement peint ce +qu'il savait d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays +de verdure et de lumière. -- Et Randle, promenant ses yeux +autour de lui, commença de sa voix délicieuse:</p> + +<blockquote> +<p>Pays merveilleux,<br> + Jardins fortunés.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Oh! paradis... sorti de l'onde...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +</blockquote> + +<p>L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de +plaisir en entendant ainsi, à l'autre bout du monde, +interpréter sa musique.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXV</h3> + +<p><br> + Vers la fin de l'année, une grande fête fut +annoncée dans l'île de Moorea, à l'occasion +de la consécration du temple d'Afareahitu.</p> + +<p>La reine Pomaré manifesta à l'<i>amiral à +cheveux blancs</i> l'intention de s'y rendre avec toute sa suite, +le conviant lui-même à la cérémonie et +au grand banquet qui devait s'ensuivre.</p> + +<p><br> + L'amiral mit sa frégate à la disposition de la +reine, et il fut convenu que le <i>Rendeer</i> appareillerait +pour transporter là-bas toute la cour.</p> + +<p><br> + La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, +pittoresque; elle s'était augmentée pour la +circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui avaient +fait de folles dépenses de <i>reva-reva</i> et de +fleurs.</p> + +<p>Un beau matin pur de décembre, le <i>Rendeer</i> ayant +déjà largué ses grandes voiles blanches, se +vit pris d'assaut par toute cette foule joyeuse.</p> + +<p>J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine +au palais.</p> + +<p>Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en +scène, avait expédié en avant toutes ses +femmes, -- et, en petit cortège intime, nous nous +acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du +soleil levant.</p> + +<p>La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par +la main sa petite-fille si chérie, -- et nous suivions +à deux pas, la princesse Ariitéa, la reine +Moé, la reine de Bora-Bora et moi.</p> + +<p>C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes +souvenirs... Les femmes ont leurs heures de rayonnement, -- et +cette image d'Ariitéa marchant auprès de moi sous +les arbres exotiques, dans la grande lumière matinale, -- +est celle que je revois encore, quand, à travers les +distances et les années, je pense à elle...</p> + +<p>Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les +princesses accosta le <i>Rendeer</i>, les matelots de la +frégate, rangés sur les vergues suivant le +cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le +cri de: "Vive Pomaré!" et vingt et un coups de canon +firent retenir les tranquilles plages de Tahiti.</p> + +<p>Puis la reine et la cour entrèrent dans les +appartements de l'amiral, où les attendait un lunch +à leur goût composé de bonbons et de fruits, +-- le tout arrosé de vieux champagne rose.</p> + +<p><br> + Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient +répandues dans les différentes parties du navire, +où elles menaient grand et joyeux tapage, en +lançant aux marins des oranges, des bananes et des +fleurs.</p> + +<p>Et Rarahu était là aussi, embarquée comme +une petite personne de la suite royale; Rarahu pensive et +sérieuse, au milieu de ce débordement de +gaîté bruyante. -- Pomaré avait emmené +avec elle les plus remarquables choeurs +d'<i>himéné</i> de ses districts, et Rarahu +étant un des premiers sujets du choeur d'Apiré +avait été à ce titre conviée à +la fête.</p> + +<p>Ici une digression est nécessaire au sujet du +<i>tiaré miri</i>, -- objet qui n'a point +d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes +européennes.</p> + +<p>Ce <i>tiaré</i> est une sorte de dahlia vert que les +femmes d'Océanie se plantent dans les cheveux, un peu +au-dessus de l'oreille, les jours de gala. -- En examinant de +près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle est +factice; elle est montée sur une tige de jonc, et +composée des feuilles d'une toute petite plante parasite +très odorante, sorte de lycopode rare qui pousse sur les +branches de certains arbres des forêts.</p> + +<p>Les Chinois excellent dans l'art de monter des +<i>tiarés</i> très artistiques, qu'ils vendent fort +cher aux femmes de Papeete.</p> + +<p>Le <i>tiaré</i> est particulièrement l'ornement +des fêtes, des festins et des danses; lorsqu'il est offert +par une Tahitienne à un jeune homme, il a le même +sens à peu près que le mouchoir jeté par le +sultan à son odalisque préférée.</p> + +<p>Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des +<i>tiaré</i> dans les cheveux.</p> + +<p>J'avais été mandé par Ariitéa pour +lui faire société pendant ce lunch officiel, -- et +la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi, +m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir +ainsi abandonnée. Punition bien sévère que +je lui avais infligée là, pour un caprice d'enfant +qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait +verser des larmes.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVI</h3> + +<p><br> + La traversée durait depuis deux heures, nous approchions +de l'île de Morea.</p> + +<p>On faisait grand bruit au carré du <i>Rendeer</i>; une +dizaine de jeune femmes, choisies parmi les plus connues et les +plus jolies, avaient été conviées à +une collation que leur offraient les officiers.</p> + +<p>Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part. +-- Elle était là, en compagnie de Téourahi +et de quelques autres de ses amies; elle avait essuyé ses +pleurs et riait aux éclats.</p> + +<p>Elle ne parlait point français, comme la plupart des +autres; -- mais, par signes et par monosyllabes, elle entretenait +une conversation très animée avec ses voisins qui +la trouvaient charmante.</p> + +<p>Enfin, -- ce qui était le comble de la perfidie et de +l'horreur, -- au dessert, elle avait avec mille grâces +offert son <i>tiaré</i> à Plumkett.</p> + +<p>Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir +qu'elle tombait bien, et que Plumkett ne voudrait pas +comprendre.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVII</h3> + +<p><br> + Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!</p> + +<p>De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des +forêts épaisses, de mystérieux rideaux de +cocotiers se penchant sur l'eau tranquille; -- et, sous les +grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers +et les lauriers-roses.</p> + +<p>Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne +dans ce pays ombreux; -- et pourtant toute la population de +Moorea nous attendait là silencieusement, à demi +cachée sous les voûtes de verdure.</p> + +<p>On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une +étrange senteur de mousse et de plantes exotiques; tous +les choeurs d'<i>himéné</i> de Moorea +étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs +énormes des arbres; tous les chanteurs d'un même +district étaient vêtus d'une même couleur, -- +les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les +femmes étaient couronnées de fleurs, -- tous les +hommes, de feuilles et de roseaux. Quelques groupes, plus timides +ou plus sauvages, étaient restés dans la profondeur +du bois, et nous regardaient de loin venir, à +moitié cachés derrière les arbres.</p> + +<p>La reine quitta le <i>Rendeer</i> avec le même +cérémonial qu'à l'arrivée et le bruit +du canon se répercuta au loin dans les montagnes.</p> + +<p>Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par +l'amiral. -- Nous n'étions déjà plus au +temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs +bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille +coutume qui voulait que tout territoire foulé par le pied +de la reine devint propriété de la couronne, est +depuis longtemps oubliée en Océanie.</p> + +<p>Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la +garde d'honneur de Pomaré, étaient rangés +sur la plage pour nous recevoir.</p> + +<p>Quand la reine parut, tous les choeurs +d'<i>himéné</i> entonnèrent ensemble le +traditionnel: <i>Ia ora na oe, Pomare vahine!</i> (Salut à +toi, reine Pomaré!) Et les bois retentirent d'une bruyante +clameur.</p> + +<p>On eût cru mettre le pied dans quelque île +enchantée, qui se serait éveillée soudain +sous le coup d'une baguette magique.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p><br> + Ce fut une longue cérémonie que la +consécration du temple d'Afareahitu. Les missionnaires +firent en tahitien de grands discours, et les +<i>himéné</i> chantèrent de joyeux cantiques +à l'Éternel.</p> + +<p>Le temple était bâti en corail; le toit, en +feuilles de pandanus, était soutenu par des pièces +de bois des îles, que reliaient entre elles des amarrages +de différentes couleurs, réguliers et +compliqués; c'était le vieux style des +constructions maories.</p> + +<p>Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes +ouvertes sur la campagne, sur un décor admirable de +montagnes et de hauts palmiers; auprès de la chaire du +missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie, +priant<br> + pour sa petite fille, avec sa vieille amie la cheffesse de +Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles en +robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de +fleurs, -- et Rarahu, que j'avais laissée partir du +<i>Rendeer</i> comme une inconnue, mêlée à +cette foule...</p> + +<p>Un grand silence se fit quand l'<i>himéné</i> +d'Apiré, qui avait été réservé +pour la fin, entonna ses cantiques -- et je distinguai +derrière moi la voix fraîche de ma petite amie, qui +dominait le choeur. -- Sous l'influence d'une exaltation +religieuse ou passionnée, elle exécutait avec +frénésie ses variations les plus fantastiques; sa +voix vibrait comme un son de cristal dans le silence de ce temple +où elle captivait l'attention de tous.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIX</h3> + +<p><br> + Après la cérémonie, nous passâmes +dans la salle du banquet. C'était en plein air, au milieu +des cocotiers, que les tables étaient dressées sous +des tendelets de verdure.</p> + +<p>Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les +nappes étaient couvertes de feuilles +découpées et de fleurs d'amarantes. Il y avait une +grande quantité de <i>pièces montées</i>, +composées par des Chinois au moyen de troncs de bananiers +et de diverses plantes extraordinaires. A côté des +mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets +tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons +rôtis tout entiers sous l'herbe, et les plats de chevrettes +fermentées dans du lait. On puisait différentes +sauces dans de grandes pirogues qui en étaient remplies et +que des porteurs avaient grand'peine à promener à +la ronde. Les chefs et les cheffesses venaient à tour de +rôle haranguer la reine à tue-tête, avec des +voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on les +eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point +trouvé de place à table mangeaient debout, sur +l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir; c'était +un vacarme et une confusion indescriptibles...</p> + +<p>Assis à la table des princesses, j'avais affecté +de ne point prendre garde à Rarahu, qui était +perdue fort loin de moi, parmi les gens d'Apiré.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXX</h3> + +<p><br> + Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine +rejoignit le <i>Farehaü</i> du district où un +logement lui était préparé. L'<i>amiral +à cheveux blancs</i> regagna la frégate, et la +<i>upa-upa</i> commença.</p> + +<p>Toute pensée religieuse, tout sentiment +chrétien, s'étaient envolés avec le jour; +l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur +l'île sauvage; comme au temps où les premiers +navigateurs l'avaient nommée la nouvelle Cythère, +tout était redevenu séduction, trouble sensuel et +désirs effrénés.</p> + +<p>Et j'avais suivi l'<i>amiral à cheveux blancs</i>, +abandonnant Rarahu dans la foule affolée.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXI</h3> + +<p><br> + A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du +<i>Rendeer</i>. La frégate, le matin si animée, +était vide et silencieuse; les mâts et les vergues +découpaient leurs grandes lignes sur le ciel de la nuit; +les étoiles étaient voilées, l'air calme et +lourd, la mer inerte.</p> + +<p>Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs +silhouettes renversées; on voyait de loin les feux qui +à terre éclairaient le <i>upa-upa</i>; des chants +rauques et lubriques arrivaient en murmure confus, +accompagnés à contre-temps par des coups de +tam-tam.</p> + +<p><br> + J'éprouvais un remords profond de l'avoir +abandonnée au milieu de cette saturnale; une tristesse +inquiète me retenait là, les yeux fixés sur +ces feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me +serraient le coeur.</p> + +<p>L'une après l'autre, toutes les heures de la nuit +sonnèrent à bord du <i>Rendeer</i>, sans que le +sommeil vînt mettre fin à mon étrange +rêverie. Je l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens +disaient d'elle: "C'est la petite femme de Loti." C'était +bien ma petite femme en effet; par le coeur, par les sens, je +l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait des abîmes +pourtant, de terribles barrières, à jamais +fermées; elle était une petite sauvage; entre nous +qui étions une même chair, restait la +différence radicale des races, la divergence des notions +premières de toutes choses; si mes idées et mes +conceptions étaient souvent impénétrables +pour elle, les siennes aussi l'étaient pour moi; mon +enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait +toujours pour elle l'incompréhensible et l'inconnu. Je me +souvenais de cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai +peur que ce ne soit pas le même Dieu qui nous ait +crées." En effet, nous étions enfants de deux +natures bien séparées et bien différentes, +et l'union de nos âmes ne pouvait être que +passagère, incomplète et tourmentée.</p> + +<p>Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin +l'un de l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille +maorie, ignorante et sauvage, tu mourras dans l'île +lointaine, seule et oubliée, -- et Loti peut-être ne +le saura même pas...</p> + +<p><br> + A l'horizon une ligne à peine visible commençait +à se dessiner du côté du large: +c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait +à l'Orient; les feux s'éteignaient à terre, +et les chants ne s'entendaient plus.</p> + +<p>Je songeais que, à cette heure particulièrement +voluptueuse du matin, Rarahu était là, +énervée par la danse, et livrée à +elle-même. Et cette pensée me brûlait comme un +fer rouge.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXII</h3> + +<p><br> + Dans l'après-midi, la reine et les princesses +s'embarquèrent de nouveau pour retourner à Papeete. +Quand elles eurent été reçues avec les +honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots +nombreux, pirogues et baleinières qui ramenaient leur +suite; la foule s'était augmentée encore d'une +quantité de jeunes femmes de Moorea qui voulaient +prolonger la fête à Tahiti.</p> + +<p>Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle +revenait aussi. Elle avait changé sa tapa blanche pour une +tapa rose, et mis des fleurs fraîches dans ses cheveux; on +voyait plus nettement son tatouage sur son front +décoloré, et les cercles bleuâtres +s'étaient accentués sous ses yeux.</p> + +<p>Sans doute elle était restée à la upa-upa +jusqu'au matin, mais elle était là, elle revenait, +et c'était pour le moment tout ce que je désirais +d'elle.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIII</h3> + +<p><br> + La traversée s'était effectuée par un beau +temps calme.</p> + +<p>C'était le soir, le soleil venait de disparaître; +le frégate glissait sans bruit, en laissant +derrière elles des ondulations lentes et molles qui s'en +allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De +grands nuages sombres étaient plaqués +çà et là dans le ciel, et tranchaient +violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une +étonnante transparence de l'atmosphère.</p> + +<p>A l'arrière du <i>Rendeer</i>, un groupe de jeunes +femmes se détachait gracieusement sur la mer et sur les +paysages océaniens. C'était une groupe dont la vue +me causa un étonnement extrême: Ariitéa et +Rarahu, causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, +Maramo, Faïmana et deux autres suivantes de la cour.</p> + +<p>Il était question d'un <i>himéné</i> +composé par Rarahu, et qu'elles allaient chanter +ensemble.</p> + +<p>En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, +Ariitéa, Rarahu et Maramo.</p> + +<p>La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces +paroles, dont aucune ne fut perdue pour moi:</p> + +<p>-- "Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)</p> + +<p>-- "Humble simplement même le sommet du <i>Paia</i> (le +grand morne de Bora-Bora).</p> + +<p>i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...</p> + +<p>auprès de ma ici douleur pour toi, ô mon amant! +hélas!...</p> + +<p>-- "Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,</p> + +<p>-- "Ai arraché aussi moi les racines du +<i>tiaré</i> (la fleur des fêtes, +c'est-à-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni +fête),</p> + +<p>ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...</p> + +<p>pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon +amant! hélas!</p> + +<p>-- "Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,</p> + +<p>-- "Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,</p> + +<p>e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."</p> + +<p>-- tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! +hélas!..."</p> + +<p><br> + Traduction grossière:</p> + +<p>-- "Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, +ô mon amant! hélas!...</p> + +<p>-- "J'ai arraché les racines du <i>tiaré</i> +pour marquer ma douleur pour toi, ô mon amant! +hélas!...</p> + +<p>-- "Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de +France; tu lèveras tes yeux vers moi, mais je ne te verrai +plus! hélas!..."</p> + +<p><br> + Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité +du Grand Océan, répété avec un rythme +étrange par trois voix de femmes, est resté +à jamais gravé dans ma mémoire comme l'un +des plus poignants souvenirs que m'ait laissés la +Polynésie...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIV</h3> + +<p><br> + Il était nuit close quand le cortège bruyant fit +son entrée dans Papeete, au milieu d'un grand concours de +peuple.</p> + +<p>Au bout d'un instant nous nous retrouvâmes marchant +côte à côte, Rarahu et moi, dans le sentier +qui menait à notre demeure. Un même sentiment nous +avait ramenés tous deux sur cette route, où nous +avancions sans nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne +savent plus comment revenir l'un à l'autre.</p> + +<p>Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes +entrés nous nous regardâmes...</p> + +<p>J'attendais une scène, des reproches et des larmes. Au +lieu de tout cela, elle sourit en détournant la +tête, avec un imperceptible mouvement d'épaules, une +expression inattendue de désenchantement, d'amère +tristesse et d'ironie.</p> + +<p>Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long +discours; ils disaient d'une manière concise et frappante +à peu près ceci:</p> + +<p>Je le savais bien, va, que je n'étais qu'une petite +créature inférieure, jouet de hasard que tu t'es +donné. Pour vous autres, hommes blancs, c'est tout ce que +nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me +fâcher? Je suis seule au monde; à toi ou à un +autre, qu'importe? J'étais ta maîtresse; ici +était notre demeure: je sais que tu me désires +encore. Mon Dieu, je reste et me voilà!...</p> + +<p>La petite fille naïve avait fait de terribles +progrès dans la science des choses de la vie; l'enfant +sauvage était devenue plus forte que son maître et +le dominait.</p> + +<p>Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en +avais une immense pitié. Et ce fut moi qui demandai +grâce et pardon, pleurant presque et la couvrant de +baisers.</p> + +<p>Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un être +surnaturel, que l'on pourrait à peine saisir et +comprendre.</p> + +<p>Des jours doux et paisibles d'amour succédèrent +encore à cette aventure d'Afareahitu; l'incident fut +oublié, et le temps reprit son cours +énervant...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXV</h3> + +<p><br> + Tiahoui, qui était en visite à Papeete, +était descendue chez nous avec deux autres jeunes femmes +de ses <i>fetii</i>, de Papéuriri.</p> + +<p>Elle me prit à part un soir avec l'air grave qui +précède les entretiens solennels, et nous +allâmes nous asseoir dans le jardin sous les +lauriers-roses.</p> + +<p>Tiahoui était une petite femme sage, plus +sérieuse que ne le sont d'ordinaire les Tahitiennes; dans +son district éloigné, elle avait suivi avec +admiration les instructions d'un missionnaire indigène: +elle avait la foi ardente d'une néophyte. Dans le coeur de +Rarahu, où elle savait lire comme dans un livre ouvert, +elle avait vu d'étranges choses:</p> + +<p>-- Loti, dit-elle, Rarahu se perd à Papeete. Quand tu +seras parti, que va-t-elle devenir?</p> + +<p>En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la +différence si complète de nos natures, je ne savais +qu'imparfaitement saisir tout ce qu'il y avait en elle de +contradictions et d'égarements. Je comprenais pourtant +qu'elle était perdue, perdue de corps et d'âme. +C'était peut-être pour moi un charme de plus, le +charme de ceux qui vont mourir, et plus que jamais je me sentais +l'aimer...</p> + +<p><br> + Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que +ma petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et +soumise, elle n'avait plus jamais de ses colères d'enfant +d'autrefois. Elle était gracieuse et prévenante +pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on la voyait +là, assise à l'ombre de notre véranda, dans +une pose heureuse et nonchalante, souriant à tous du +sourire mystique des Maoris, on eût dit que notre case et +nos grands arbres abritaient tout un poème de bonheur +paisible et inaltérable.</p> + +<p>Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il +semblait alors qu'elle eût besoin de se serrer contre son +unique ami et soutien dans ce monde; dans ces moments, la +pensée de mon départ lui faisait verser des larmes +silencieuses, et je songeais encore à ce projet +insensé que j'avais fait jadis, de rester pour toujours +auprès d'elle.</p> + +<p>Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait +apportée d'Apiré; elle priait avec extase, et la +foi ardente et naïve rayonnait dans ses yeux.</p> + +<p>Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur +ses lèvres ce même sourire de doute et de +scepticisme qui avait paru pour la première fois le soir +de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait regarder au loin, +dans le vague, des choses mystérieuses; des idées +étranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses +questions inattendues sur des sujets singulièrement +profonds dénotaient le dérèglement de son +imagination, le cours tourmenté de ses idées.</p> + +<p>Son sang maori lui brûlait les veines; elle avait des +jours de fièvre et de trouble profond, pendant lesquels il +semblait qu'elle ne fût plus elle-même. Elle +m'était absolument fidèle, dans le sens que les +femmes de Papeete donnent à ce mot, c'est-à-dire +qu'elle était sage et réservée +vis-à-vis des jeunes gens européens; mais je crus +savoir qu'elle avait de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et +feignis de ne pas voir; elle n'était pas tout à +fait responsable, la pauvre petite, de sa nature +étrangement ardente et passionnée.</p> + +<p>Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en +Europe distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa +taille et sa gorge étaient arrondies et correctes comme +celles des belles statues de la Grèce antique. Et +cependant, la petite toux caractéristique, pareille +à celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus +fréquente, et le cercle bleuâtre s'accentuait sous +ses grands yeux.</p> + +<p>Elle était une petite personnification touchante et +triste de la race polynésienne, qui s'éteint au +contact de notre civilisation et de nos vices, et ne sera plus +bientôt qu'un souvenir dans l'histoire +d'Océanie...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVI</h3> + +<p><br> + Cependant le moment du départ était arrivé, +le <i>Rendeer</i>, s'en allait en Californie, <i>i te fenua +California</i>, comme disait la petite-fille de la reine.</p> + +<p>Ce n'était pas le départ définitif, il +est vrai; au retour nous devions nous arrêter encore +à <i>l'île délicieuse</i> un mois ou deux, en +passant. Sans cette certitude de revenir, il est probable +qu'à ce moment-là je ne serais pas parti: la +laisser pour toujours eût été au-dessus de +mes forces, et m'eût brisé le coeur.</p> + +<p>A l'approche du départ, j'étais +étrangement obsédé par la pensée de +cette Taïmaha, qui avait été la femme de mon +frère Rouéri. Il m'était extrêmement +pénible, je ne sais pourquoi, de partir sans la +connaître, et je m'en ouvris à la reine, en la +priant de se charger de nous ménager une entrevue.</p> + +<p>Pomaré parut prendre grand intérêt +à ma demande:</p> + +<p>-- Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait +parlé, Rouéri? Il ne l'avait donc point +oubliée?</p> + +<p>Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes +souvenirs du passé, retrouvant peut-être dans sa +mémoire l'oubli de quelques-uns, qu'elle avait +aimés, et qui étaient partis pour ne plus +revenir.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVII</h3> + +<p><br> + C'était le dernier soir du <i>Rendeer</i>...</p> + +<p>Il résultait des renseignements pris à la +hâte par la reine que Taïmaha était depuis la +veille à Tahiti; -- et le chef des <i>mutoï</i> du +palais avait été chargé de lui porter +l'ordre de se trouver à l'heure du coucher du soleil sur +la plage, en face du <i>Rendeer</i>.</p> + +<p>A l'heure du rendez-vous, nous y fûmes, Rarahu et +moi.</p> + +<p>Longtemps nous attendîmes, et Taïmaha ne vint pas; +-- je l'avais prévu.</p> + +<p>Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces +derniers moments de notre dernière soirée. -- +J'attendais avec une inexplicable anxiété; j'aurais +donné cher à cet instant pour voir cette +créature, dont j'avais rêvé dans mon enfance, +et qui était liée au lointain et poétique +souvenir de Rouéri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne +paraîtrait point...</p> + +<p>Nous avions demandé des renseignements à des +vieilles femmes qui passaient:</p> + +<p>-- Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez +avec vous notre petite fille que voici, qui la connaît et +vous l'indiquera. Quand vous l'aurez trouvée, vous direz +à notre enfant de rentrer au logis.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVIII</h3> + +<h3>DANS LA GRANDE RUE</h3> + +<p><br> + La rue bruyante était bordée de magasins chinois; +des marchands, qui avaient de petits yeux en amande et de longues +queues, vendaient à la foule du thé, des fruits et +des gâteaux. -- Il y avait sous les vérandas des +étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus +et de <i>tiaré</i> qui embaumaient; les Tahitiennes +circulaient en chantant; quantité de petites lanternes +à la mode du Céleste Empire éclairaient les +échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des +arbres.</p> + +<p>C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela +était gai et surtout original. -- On sentait dans l'air un +bizarre mélange d'odeurs chinoises de santal et de +monoï, et de parfums suaves de gardénias ou +d'orangers.</p> + +<p>La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien. +-- La petite Téhamana, notre guide, avait beau regarder +toutes les femmes, elle n'en reconnaissait aucune. -- Le nom de +Taïmaha même était inconnu à toutes +celles que nous interrogions; nous passions et repassions au +milieu de tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens +ayant perdu l'esprit. -- Je me heurtais contre +l'impossibilité de rencontrer un mythe, -- et chaque +minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse +impatiente.</p> + +<p>Après une heure de cette course, dans un endroit +obscur, sous de grands manguiers noirs, -- la petite +Téhamana s'arrêta tout à coup devant une +femme qui était assise à terre, la tête dans +ses mains et semblait dormir.</p> + +<p>-- <i>Téra</i>! cria-t-elle. (C'est celle-ci!)</p> + +<p>Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la +voir:</p> + +<p>-- Es-tu Taïmaha?... demandai-je, -- en tremblant qu'elle +me répondit non!</p> + +<p>-- Oui! répondit-elle immobile.</p> + +<p>-- Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri?</p> + +<p>-- Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec +nonchalance, -- c'est moi, Taïmaha, la femme de +Rouéri, le marin <i>dont les yeux sommeillent (mata +moé)</i>, c'est-à-dire: qui n'est plus...</p> + +<p>-- Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri! -- +Suis-moi dans un lieu plus écarté où nous +puissions causer ensemble.</p> + +<p>-- Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu +de surprise, -- mais avec tant d'indifférence que j'en +restai confondu.</p> + +<p>Et je regrettais déjà d'être venu remuer +cette cendre, pour n'y trouver que banalité et +désenchantement.</p> + +<p>Pourtant elle s'était levée pour me suivre. -- +Je les pris par la main l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, +et m'éloignai avec elles de cette foule tahitienne +où personne ne m'intéressait plus...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIX</h3> + +<h3>RÉVÉLATIONS</h3> + +<p><br> + Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit +lointain de la foule, -- sous l'ombre épaisse des arbres, +dans la nuit noire, -- Taïmaha s'arrêta et +s'assit.</p> + +<p>-- Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande +lassitude; Rarahu, dis-lui de me parler ici, je n'irai pas plus +loin; -- c'est son frère, lui?...</p> + +<p><br> + A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me +traversa l'esprit:</p> + +<p>-- N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui +demandai-je.</p> + +<p>-- Si, répondit-elle, après une minute +d'hésitation, mais d'une voix assurée pourtant; -- +si, deux!...</p> + +<p>Il y eut un long silence, après cette +révélation inattendue. Une foule de sentiments +s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu, +impressions tristes et intraduisibles.</p> + +<p>Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots +l'étrangeté saisissante. -- Le charme du lieu, les +influences mystérieuses de la nature, avivent ou +transforment les émotions ressenties, et on ne sait plus, +même imparfaitement, les exprimer.</p> + +<p> </p> + +<h3>XL</h3> + +<p><br> + Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions +Papeete, qui déjà s'était endormi; cette +dernière soirée du <i>Rendeer</i> était +terminée, et quantité de marins du bord +étaient entrés dans les cases tahitiennes, +entourés de bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle +plein de séduction et de trouble sensuel passait sur ce +pays, comme après les soirs de grandes fêtes.</p> + +<p>Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, +et j'avais pour l'instant oublié jusqu'à +Rarahu...</p> + +<p>Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait +en pleurant dans notre chère petite case, où je +devais, dans la nuit, revenir pour la dernière fois.</p> + +<p><br> + Nous marchions côte à côte, Taïmaha et +moi; nous suivions d'un pas rapide la plage océanienne. La +pluie tombait, la pluie tiède des tropiques; Taïmaha +insouciante et silencieuse laissait tremper la longue tapa de +mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le +sable.</p> + +<p>On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone +de la mer, qui brisait au large sur le corail.</p> + +<p>Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges +flexibles; à l'horizon les pics de l'île de Moorea +se dessinaient légèrement au-dessus de la nappe +bleue du Pacifique, à la lueur indécise et +embrumée de la lune.</p> + +<p>Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était +restée, malgré ses trente ans, un type accompli de +la beauté maorie. Ses cheveux noirs tombaient en longues +tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses et de feuilles +de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de +déesse.</p> + +<p>Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case +déjà ancienne, à moitié enfouie sous +la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle avait +dû jadis habiter avec mon frère.</p> + +<p>-- Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je...</p> + +<p>-- Oui! répondit-elle en s'animant pour la +première fois; oui, c'était celle-ci la case de +Rouéri!...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLI</h3> + +<p><br> + Nous nous dirigions tous deux, à cette heure +déjà avancée de la nuit, vers le district de +Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune +fils Atario.</p> + +<p>Avec une condescendance légèrement railleuse, +elle s'était prêtée à cette fantaisie +de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle +s'expliquait à peine.</p> + +<p>Dans ce pays où la misère est inconnue et le +travail inutile, où chacun a sa place au soleil et +à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture dans les +bois, -- les enfants croissent comme les plantes, libres et sans +culture, là où le caprice de leurs parents les a +placés. La famille n'a pas cette cohésion que lui +donne en Europe, à défaut d'autre cause, le besoin +de lutter pour vivre.</p> + +<p>Atario, l'enfant né depuis le départ de +Rouéri, habitait le district de Faaa; par suite de cet +usage général d'adoption, il avait +été confié aux soins de <i>fetii</i> (de +parents) éloignés de sa mère...</p> + +<p>Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, +avait le front et les grands yeux de Rouéri (<i>te rae, te +mata rahi</i>), habitait avec la vieille mère de +Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait +là-bas à notre horizon sa silhouette lointaine.</p> + +<p>A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un +bois de cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena +sous bois dans cette direction, par un sentier connu d'elle.</p> + +<p>Quand nous eûmes marché quelques minutes dans +l'obscurité, sous la voûte des grandes palmes +mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de +chaume, où deux vieilles femmes étaient accroupies +devant un feu de branches. Sur quelques mots inintelligibles +prononcés par Taïmaha, les deux vieilles se +dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et +Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon +enflammé, se mit à m'examiner avec une +extrême attention. C'était la première fois +que nous nous voyions tous deux en pleine lumière.</p> + +<p>Quand elle eut terminé son examen, elle sourit +tristement. Sans doute elle avait retrouvé en moi les +traits déjà connus de Rouéri, -- les +ressemblances des frères sont frappantes pour les +étrangers, -- même lorsqu'elles sont vagues et +incomplètes.</p> + +<p>Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil +régulier, et ses dents brillantes, rendues plus blanches +encore par la nuance de cuivre de son teint...</p> + +<p>Nous continuâmes notre route en silence, et +bientôt nous aperçûmes les cases d'un +district, mêlées aux masses noires des arbres.</p> + +<p>-- <i>Tera Faaa!</i> (voici Faaa), dit-elle avec un +sourire...</p> + +<p>Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en +bourao enfouie sous des arbres-pain, des manguiers et des +tamaris.</p> + +<p>Tout le monde semblait profondément endormi à +l'intérieur, et, à travers les claies de la +muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.</p> + +<p>Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la +porte en nous faisant signe d'entrer.</p> + +<p>La case était grande; c'était une sorte de +dortoir où étaient couchés des vieillards. +La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait +qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait +à peine toutes ces formes humaines sur lesquelles passait +le vent de la mer.</p> + +<p>Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle +prit un enfant qu'elle m'apporta...</p> + +<p>-- ... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la +lampe, je me trompe, ce n'est pas lui!...</p> + +<p>Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à +examiner d'autres lits où elle ne trouva point l'enfant +qu'elle cherchait. Elle promenait au bout d'une longue tige sa +lampe fumeuse, et n'éclairait que de vieilles femmes +peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des +<i>pareo</i> d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on +les eût prises pour des momies roulées dans des +draps mortuaires...</p> + +<p>Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux +veloutés de Taïmaha:</p> + +<p>-- Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils +Atario?...</p> + +<p>La vieille Huahara se souleva sur son coude +décharné, et fixa sur nous son regard effaré +par le réveil:</p> + +<p>-- Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a +été adopté par ma soeur Tiatiara-honui +(Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici, au +bout du bois de cocotiers...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLII</h3> + +<p><br> + Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire.</p> + +<p>A la case de Tiatiara-honui, même scène, +même cérémonie de réveil, semblable +à une évocation de fantômes.</p> + +<p>On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit +tombait de sommeil; il était nu. Je pris sa tête +dans mes mains et l'approchai de la lampe que tenait la vieille +<i>Araignée</i>, soeur de Huahara. L'enfant, +ébloui, fermait les yeux.</p> + +<p>-- Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui +était restée à la porte.</p> + +<p>-- C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une +façon qui dut la remuer jusqu'au fond du coeur.</p> + +<p>-- Oui, dit-elle, comprenant que la réponse +était solennelle, oui, c'est le fils de ton frère +Rouéri!...</p> + +<p>La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour +l'habiller, mais l'enfant s'était rendormi entre mes +mains; je l'embrassai doucement et le recouchai sur na natte. +Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et nous +reprîmes le chemin de Papeete.</p> + +<p>Tout cela s'était passé comme dans un +rêve. J'avais à peine pris le temps de le regarder, +et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés +dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image +très vive, qu'on a perçue un instant, persiste et +reparaît encore, après qu'on a fermé les +yeux.</p> + +<p>J'étais singulièrement troublé, et mes +idées étaient bouleversées; j'avais perdu +toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien +être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver +juste à temps pour le départ du <i>Rendeer</i> sans +pouvoir retourner dans ma chère petite case, ni même +embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLIII</h3> + +<p><br> + Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda:</p> + +<p>-- Tu reviendras demain?</p> + +<p>-- Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de +Californie.</p> + +<p>Un moment après, elle demanda avec timidité:</p> + +<p>-- Rouéri t'avait parlé de Taïmaha?</p> + +<p>Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu +à peu son coeur semblait s'éveiller d'un long +sommeil. -- Elle n'était plus la même +créature, insouciante et silencieuse; elle me questionnait +d'une voix émue, sur celui qu'elle appelait +<i>Rouéri</i>, et m'apparaissait enfin telle que je +l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et +une tristesse profonde, le souvenir de mon frère...</p> + +<p>Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux +détails que Rouéri lui avait appris; elle savait +encore jusqu'au nom d'enfant qu'on me donnait jadis dans mon +foyer chéri; elle me le redit en souriant, et me rappela +en même temps une histoire oubliée de ma petite +enfance. Je ne puis décrire l'effet que me produisirent ce +nom et ces souvenirs, conservés dans la mémoire de +cette femme, et répétés là par elle, +en langue polynésienne...</p> + +<p>Le ciel s'était dégagé; nous revenions +par une nuit magnifique, et les paysages tahitiens, +éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le +grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein +d'enchantement et de mystère.</p> + +<p>Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case +qu'elle habitait à Papeete. -- Sa résidence +habituelle était la case de sa vieille mère Hapoto, +au district de Téaroa, dans l'île de Moorea.</p> + +<p>En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de +mon retour, et voulus lui faire promettre de se trouver alors +à Papeete, avec ses deux fils. -- Taïmaha promit par +serment, mais, au nom de ses enfants, elle était redevenue +sombre et bizarre; ses dernières réponses +étaient incohérentes ou moqueuses, son coeur +s'était refermé; en lui disant adieu, je la vis +telle que je devais la retrouver plus tard, +incompréhensible et sauvage...</p> + +<h3>XLIV</h3> + +<p><br> + Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue +tranquille où Rarahu m'attendait; on sentait +déjà dans l'air la fraîcheur humide du matin. +-- Rarahu, qui était restée assise dans +l'obscurité, jeta ses bras autour de moi quand +j'entrai.</p> + +<p>Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de +garder pour elle ces confidences, pour que cette histoire depuis +longtemps oubliée ne redevint pas la fable des femmes de +Papeete.</p> + +<p>C'était notre dernière nuit... et les +incertitudes du retour, et les distances énormes qui +allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses un voile +d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se +montrait sous un jour suave et délicieux; elle +était bien la petite épouse de Loti; elle +était doucement touchante dans ses transports d'amour et +de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, +la tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite +fille passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa +langue maorie, avec des expressions sauvages et des images +étranges.</p> + +<h3>XLV</h3> + +<p><br> + Les premières lueurs indécises du jour vinrent +m'éveiller après quelques moments de sommeil.</p> + +<p>Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, +qui est particulière au réveil, je retrouvai +mêlées ces idées: le départ, quitter +l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case +sous les grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage, -- et +puis, Taïmaha et ses fils, -- ces nouveaux personnages +à peine entrevus la nuit, et qui venaient encore, à +la dernière heure, m'attacher à ce pays par des +liens nouveaux...</p> + +<p>La triste lueur blanche du matin filtrait par mes +fenêtres ouvertes... Je contemplai un instant Rarahu +endormie, et puis je l'éveillai en l'embrassant:</p> + +<p>-- ... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me +réveilles, et il faut partir.</p> + +<p>Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle +tunique; elle mit sur sa tête sa couronne fanée et +son <i>tiaré</i> de la veille, en faisant le serment que +jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres.</p> + +<p>J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil +d'adieu à nos arbres, à nos fouillis de plantes; +j'arrachai une branche de mimosas, une touffe de pervenches +roses, -- et le chat nous suivit en miaulant, comme jadis il nous +suivait au ruisseau d'Apiré...</p> + +<p>Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en +nous donnant la main, nous descendîmes tristement à +la plage, pour la dernière fois.</p> + +<p>Là, il y avait déjà assistance nombreuse +et silencieuse; toutes les filles de la reine, toutes les jeunes +femmes de Papeete, auxquelles le <i>Rendeer</i> enlevait des amis +ou des amants, étaient assises à terre; +quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient +venir.</p> + +<p>Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme, -- et +le dernier canot du <i>Rendeer</i> m'emporta à bord...</p> + +<p><br> + Vers huit heures, le <i>Rendeer</i> leva l'ancre au son du +fifre.</p> + +<p>Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait +à la plage pour me voir partir, comme, douze ans +auparavant, elle était venue, à dix-sept ans, voir +partir Rouéri qui ne revint plus.</p> + +<p>Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle.</p> + +<p>C'était une belle matinée d'Océanie, +tiède et tranquille; il n'y avait pas un souffle dans +l'atmosphère; cependant des nuages lourds s'amoncelaient +tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand +dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du +matin éclairait en plein la plage d'Océanie, les +cocotiers verts et les jeunes femmes en robes blanches.</p> + +<p>L'heure du départ apportait son charme de tristesse +à ce grand tableau qui allait disparaître.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVI</h3> + +<p><br> + Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse +confuse, la case abandonnée de mon frère +Rouéri fut encore longtemps visible au bord de la mer, et +mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans +les arbres.</p> + +<p>Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient +rapidement sur Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau +immense, sous lequel l'île entière fut bientôt +enveloppée. -- La pointe aiguë du morne de Fataoua +parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se +perdit dans les épaisses masses sombres; un grand vent +alizé se leva sur la mer, qui devint verte et houleuse, et +la pluie d'orage commença à tomber.</p> + +<p><br> + Alors je descendis tout au fond du <i>Rendeer</i>, dans ma +cabine obscure; je me jetai sur ma couchette de marin, en me +couvrant du pareo bleu, déchiré par les +épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour +vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le +jour, je restai là étendu, à ce bruit +monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce bruit +triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre +la muraille sourde du <i>Rendeer</i>-... Tout le jour, +plongé dans cette sorte de méditation triste, qui +n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient se +confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs +lointains de mon enfance.</p> + +<p>Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, +à travers la lentille épaisse de mon sabord, se +dessinaient les objets singuliers épars dans ma chambre, +-- les coiffures de chefs océaniens, les images +embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, +les branches de palmier, les branches de corail, les branches +quelconques arrachées, à la dernière heure, +aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries et +encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa, -- et le +dernier bouquet de pervenches roses, coupé à la +porte de notre demeure.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVII</h3> + +<p><br> + Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le +quart, et je montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise +qui me fouettait le visage, me ramenèrent aux notions +précises de la vie réelle, au sentiment complet du +départ.</p> + +<p>Celui que je remplaçais pour le service de nuit, +c'était John B..., mon cher frère John, dont +l'affection douce et profonde était depuis longtemps mon +grand recours dans les douleurs de la vie:</p> + +<p>-- Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me <i>rendant le +quart</i>; elles sont là-bas derrière nous; et je +n'ai pas besoin de te les nommer, tu les connais...</p> + +<p>Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine +visibles à l'horizon: l'île de Tahiti, et +l'île de Moorea...</p> + +<p><br> + John resta près de moi jusqu'à une heure +avancée de la soirée; je lui contai ma +soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait +la nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de +triste et d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais +depuis la veille j'avais besoin de pleurer; dans +l'obscurité du banc de quart, personne ne le vit que mon +frère John: auprès de lui je pleurai là +comme un enfant.</p> + +<p>La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement +dans la nuit noire. C'était comme un réveil, un +retour au dur métier des marins, après une +année d'un rêve énervant et délicieux, +dans l'île la plus voluptueuse de la terre...</p> + +<p><br> + ...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine +visibles à l'horizon: l'île de Tahiti et l'île +de Moorea...</p> + +<p>L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette +heure en pleurant dans ma case déserte, -- dans ma +chère petite case que battent la pluie et le vent de la +nuit, -- et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui +a "le front et les yeux de mon frère..."</p> + +<p>Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, +qui ressemble à mon frère Georges, quelque chose +étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle Taamari; le +foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille +mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me +cause une tristesse douce, presque une impression consolante. Au +moins, tout ce qui était Georges n'est pas fini, n'est pas +mort avec lui...</p> + +<p>Moi aussi, qui serai bientôt peut-être +fauché par la mort dans quelque pays lointain, jeté +dans le néant ou l'éternité, moi aussi, +j'aimerais revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui +serait encore moi-même, qui serait mon sang +mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une +joie étrange dans l'existence de ce lien suprême et +mystérieux entre elle et moi, dans l'existence d'un enfant +maori, qui serait nous deux fondus dans une même +créature...</p> + +<p>Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis +attaché d'une manière irrésistible et pour +toujours; c'est maintenant surtout que j'en ai conscience. Mon +Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai deux patries +maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est +vrai; -- mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de +quitter, et peut-être y finirai-je ma vie...</p> + +<p> </p> + +<h2>TROSIÉME PARTIE</h2> + +<h3><br> + I</h3> + +<p><br> + Vingt jours plus tard, le <i>Rendeer</i> fit à Honolulu, +capitale des îles Sandwich, une relâche fort gaie qui +dura deux mois.</p> + +<p>Là, c'était la race maorie arrivée +déjà à un degré de civilisation +relative plus avancé qu'à Tahiti.</p> + +<p>Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et +doré; des fêtes à l'européenne, des +ministres et des généraux empanachés et +légèrement grotesques; tout un personnel +drôle, repoussoir multiple sur lequel se détachait +la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite +très élégantes et parées. Des jeunes +filles du même sang que Rarahu transformées en +<i>misses</i>; des jeunes filles qui avaient son type, son air un +peu sauvage et ses grands cheveux, -- mais qui faisaient venir de +France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à +plusieurs boutons et leurs toilettes parisiennes.</p> + +<p>Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre +mélange de population; des Hawaïens tatoués +dans les rues, des commerçants américains et des +marchands chinois.</p> + +<p>Un beau pays, une belle nature; une belle +végétation, rappelant de loin celle de Tahiti, mais +moins fraîche et moins puissante pourtant que celle de +l'île aux vallées profondes et aux grandes +fougères.</p> + +<p>Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu +de la même origine; quelques mots cependant étaient +les mêmes, et les indigènes me comprenaient encore. +Je me sentis là moins loin de l'île chérie, +que plus tard, lorsque je fus sur la côte +d'Amérique.</p> + +<p> </p> + +<h3>II</h3> + +<p><br> + A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, +où nous arrivâmes après un mois de +traversée, je trouvai cette première lettre de +Rarahu qui m'attendait. (Elle avait été remise au +consulat d'Angleterre par un bâtiment américain +chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques +jours après notre départ.)</p> + +<p>A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire +à vapeur <i>Rendeer</i>.</p> + +<p>O mon cher petit ami!<br> + O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand dans mon +coeur de ne plus te voir...</p> + +<p>O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les +pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</p> + +<p>. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi +chrétienne.</p> + +<p>Ta petite amie,</p> + +<p>RARAHU.</p> + +<p>Je répondis à Rarahu par une longue lettre, +écrite dans un tahitien correct et classique, -- qu'un +bâtiment baleinier fut chargé de lui faire parvenir, +par l'intermédiaire de la reine Pomaré.</p> + +<p>Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers +mois de l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, +en lui rappelant les serments.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<h3>HORS-D'OEUVRE CHINOIS</h3> + +<p><br> + Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui +précède, encore moins avec ce qui va suivre, -- qui +n'a avec cette histoire qu'un simple lien chronologique, un +rapport de dates:</p> + +<p><br> + La scène se passait à minuit, -- en mai 1873, -- +dans un théâtre du quartier chinois de San-Francisco +de Californie.</p> + +<p>Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous +avions gravement pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, +machinistes, -- tout le monde était chinois, +excepté nous.</p> + +<p>On était à un moment pathétique d'un +grand drame lyrique que nous ne comprenions point. Les dames des +galeries cachaient derrière leurs éventails leurs +tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient sous +le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. +Les artistes, revêtus de costumes de l'époque des +dynasties éteintes, poussaient des hurlements surprenants, +inimaginables, avec des voix de chats de gouttières; -- +l'orchestre, composé de gongs et de guitares, faisait +entendre des sons extravagants, des accords inouïs.</p> + +<p>Effet de nuit. Les lumières étaient +baissées. -- Devant nous, le public du parterre, -- un +alignement de têtes rasées, ornées +d'impayables queues que terminaient des tresses de soie.</p> + +<p>Il nous vint une idée satanique, -- dont +l'exécution rapide fut favorisée par la disposition +des sièges, l'obscurité, la tension des esprits: +attacher les queues deux à deux, et +déguerpir...</p> + +<p>O Confucius!...</p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<p><br> + ... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique +russe... Six mois d'expéditions et d'aventures qui ne +tiennent en rien à cette histoire.</p> + +<p>Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et +déjà bien loin de l'Océanie.</p> + +<p>Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un +rêve auprès duquel la réalité +présente n'intéressait plus.</p> + +<p>En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe +par l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" +voulait traverser l'océan Pacifique dans +l'hémisphère nord, en laissant à +d'effroyables distances dans le sud<br> + <i>l'île délicieuse</i>.</p> + +<p>Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse +au coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs +lettres, mais la vie errante que nous menions sur les côtes +d'Amérique les empêchait de me parvenir, et je ne +recevais plus rien d'elle...</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<p><br> + ... Dix mois ont passé.</p> + +<p>Le <i>Rendeer</i>, parti le 1er novembre de San-Francisco, se +dirige à toute vitesse vers le sud. Il s'est engagé +depuis deux jours dans cette zone qui sépare les +régions tempérées des régions +chaudes, et qui s'appelle: <i>zone des calmes tropicaux.</i></p> + +<p>Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui +rappelait encore les régions tempérées; +l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et tout +d'une pièce nous voilait le soleil.</p> + +<p>Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en +scène a brusquement changé; c'est bien ce ciel +étonnamment pur, cet air vif, tiède, +délicieux, de la région des alizés, et cette +mer si bleue, asile des poissons volants et des dorades.</p> + +<p>Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le +sud de l'Amérique, le cap Horn et l'océan +Atlantique; Tahiti est sur notre route dans le Pacifique, et +l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en +passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques +jours, quand après, tout sera fini pour jamais; mais quel +bonheur d'arriver, surtout après avoir craint de ne pas +revenir!...</p> + +<p>... J'étais accoudé sur les bastingages, +regardant la mer. Le vieux docteur du <i>Rendeer</i> s'approcha +de moi, en me frappant doucement sur l'épaule:</p> + +<p>-- Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous +rêvez: nous y serons bientôt, dans votre île, +et même nous allons si vite que ce sont, je pense, vos +amies tahitiennes qui nous tirent à elles...!</p> + +<p>-- Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si +elles s'y mettaient toutes...</p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<p><br> + 26 novembre 1873.</p> + +<p><br> + En mer. -- Nous avons passé hier par un grand vent au +milieu des îles Pomotous.</p> + +<p>La brise tropicale souffle avec force, le ciel est +nuageux.</p> + +<p>A midi, la terre (Tahiti) par bâbord devant.</p> + +<p>C'est John qui l'a vue le premier; une forme indécise +au milieu des nuages: la pointe de Faaa.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent +par tribord, au-dessus d'une panne transparente.</p> + +<p>Les poissons volants se lèvent par centaines.</p> + +<p><i>L'île délicieuse</i> est là tout +près... Impression singulière, qui ne peut se +traduire...</p> + +<p>Cependant la brise apporte déjà les parfums +tahitiens, des bouffées d'orangers et de gardénias +en fleurs.</p> + +<p>Une masse énorme de nuages pèse sur toute +l'île. On commence à distinguer sous ce rideau +sombre la verdure et les cocotiers. Les montagnes défilent +rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahéna, Fataoua, et +puis la pointe Vénus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.</p> + +<p>J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de +Papeete est enchanteur. Toute cette verdure dorée fait de +loin un effet magique au soleil du soir.</p> + +<p>Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne +sur la plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied +à terre il fait nuit...</p> + +<p>On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se +condense le soir sous le feuillage épais... Cette ombre +est enchanteresse. C'est un bonheur étrange de se +retrouver dans ce pays...</p> + +<p>... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle +est déserte. Les bouaros l'ont jonchée de leurs +grandes fleurs jaune pâle et de leurs feuilles mortes. Il +fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une tristesse +inquiète, sans cause connue, me pénètre peu +à peu au milieu de ce silence inattendu; on dirait que ce +pays est mort...</p> + +<p>J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de +la reine sont là, assises et silencieuses. Quel caprice +bizarre a retenu là ces créatures indolentes, qui +en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant de nous... +Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues +tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles +attendent.</p> + +<p>Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, +une forme plus svelte que les autres, attire mon regard, et +instinctivement je me dirige vers elle.</p> + +<p>-- <i>Aue! Loti!</i>... dit-elle en me serrant de toutes ses +forces dans ses bras...</p> + +<p>Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et +les lèvres fraîches de Rarahu...</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<p><br> + Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à +errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de +la reine; tantôt nous marchions au hasard dans les +allées qui se présentaient à nous; +tantôt nous nous étendions sur l'herbe odorante, +dans les fouillis épais des plantes... Il est de ces +heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite toute +une vie; -- ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles +la nature d'Océanie jetait son charme +indéfinissable, et son étrange prestige.</p> + +<p><br> + Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de +ce bonheur de nous revoir; tous deux nous sentions que +c'était la fin, que bientôt nos destinées +seraient séparées pour jamais...</p> + +<p>Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la +sentais plus frêle, et la petite toux si redoutée +sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa +figure plus pâle et plus accentuée; elle avait +près de seize ans; elle était toujours adorablement +jeune et enfant; seulement elle avait pris plus que jamais ce +quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler +<i>distinction</i>, elle avait dans sa petite physionomie sauvage +une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage +eût pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont +mourir...</p> + +<p>Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait +admettre au nombre des suivantes du palais; elle avait +précisément demandé d'être au service +d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce +moment, et qui s'était prise à beaucoup l'aimer. +Dans ce milieu, elle avait puisé certaines notions de la +vie des femmes européennes; elle avait appris, surtout +à mon intention, l'anglais qu'elle commençait +presque à savoir; elle le parlait avec un petit accent +singulier, enfantin et naïf; sa voix semblait plus douce +encore dans ces mots inusités, dont elle ne pouvait pas +prononcer les syllabes dures.</p> + +<p>C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue +anglaise sortir de la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec +étonnement, il semblait que ce fût une autre +femme...</p> + +<p>Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme +autrefois, dans la grande rue qui jadis était pleine de +mouvement et d'animation.</p> + +<p>Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes +étalées sous les vérandas. Là +même tout était désert. Je ne sais quel vent +de tristesse, depuis notre départ, avait soufflé +sur Tahiti...</p> + +<p><br> + C'était jour de réception chez le gouverneur +français; nous nous approchâmes de sa demeure. Par +les fenêtres ouvertes, on plongeait dans les salons +éclairés; il y avait là tous mes camarades +du <i>Rendeer</i>, et toutes les femmes de la cour; la reine +Pomaré, la reine Moé, et la princesse +Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: +"Où donc est Harry Grant?..." Et Ariitéa put +répondre avec son sourire tranquille:</p> + +<p>-- Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma +suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du +soleil devant le jardin de la reine.</p> + +<p>Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour +l'instant le reste n'existait plus pour lui...</p> + +<p><br> + Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le +coin le plus tranquille du salon, m'avait seule aperçu et +reconnu; sa voix d'enfant, déjà bien affaiblie et +presque mourante, cria:</p> + +<p>-- <i>Ia ora na, Loti!</i> (Je te salue, Loti!)</p> + +<p>C'était la petite princesse Pomaré V, la fille +adorée de la vieille reine.</p> + +<p>J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me +tendait, et l'incident passa inaperçu du public...</p> + +<p>Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions +plus de gîte où nous retirer ensemble; Rarahu +était influencée comme moi par la tristesse des +choses, le silence et la nuit.</p> + +<p>A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service +auprès de la reine et d'Ariitéa. Nous +ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et nous +avançâmes avec précaution pour examiner les +lieux. C'est qu'il fallait éviter les regards du vieil +Ariifaité, le mari de la reine, qui rôde souvent le +soir sous les vérandas de ses domaines.</p> + +<p>Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste +enclos; sa masse blanche se dessinait clairement à la +faible clarté des étoiles; on n'entendait nulle +part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de +Pomaré prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, +quand je le voyais dans mes rêves d'enfance. Tout +était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée, +monta par le grand perron, en me disant adieu.</p> + +<p>Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer +à bord; tout ce pays me semblait ce soir-là d'une +tristesse désolée.</p> + +<p>Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les +étoiles australes resplendissaient...</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<p><br> + Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne +s'y opposa point.</p> + +<p>Notre case sous les grands cocotiers, qui était +restée déserte en mon absence, se rouvrit pour +nous. Le jardin était plus fouillis que jamais, et tout +envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches +roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre +chambre... Nous reprîmes possession du logis +abandonné avec une joie triste. Rarahu y rapporta son +vieux chat fidèle, qui était demeuré son +meilleur ami et qui s'y retrouva en pays connu.<br> + ... Et tout fut encore comme aux anciens jours...</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<p><br> + Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient +donné la plus grande peine en route, la plus grande peine +que des oiseaux puissent donner. -- Une vingtaine survivaient, +sur trente qu'ils avaient été d'abord, encore se +trouvaient-ils très fatigués de leur +traversée, -- une vingtaine de petits êtres +dépeignés, gluants, piteux, qui avaient +été autrefois des pinsons, des linottes et des +chardonnerets. -- Cependant ils furent agréés par +l'enfant malade, dont les grands yeux noirs +s'éclairèrent à leur vue d'une joie +très vive.</p> + +<p>-- <i>Mea maitai!</i> (C'est bien, dit-elle, c'est bien, +Loti!)</p> + +<p>Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands +charmes; -- déplumés, souffreteux, ils chantaient +tout de même, -- et la petite reine les écoutait +avec ravissement.</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p>Papeete, 28 novembre 1873.</p> + +<p><br> + A sept heures du matin, -- heure délicieuse entre toutes +dans les pays du soleil, -- j'attendais, dans le jardin de la +reine, Taïmaha, à qui j'avais fait donner +rendez-vous.</p> + +<p>De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une +incompréhensible créature qu'elle avait à +peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait jamais +donné que des réponses vagues ou +incohérentes au sujet des enfants de Rouéri.</p> + +<p>A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint +s'asseoir près de moi. Pour la première fois je +voyais en plein jour cette femme qui, l'année +précédente, m'était apparue d'une +manière à moitié fantastique, la nuit, et +à l'instant du départ.</p> + +<p>-- Me voici, Loti, dit-elle, -- en allant au-devant de mes +premières questions, -- mais mon fils Taamari n'est pas +avec moi; deux fois j'avais chargé le chef de son district +de l'amener ici; mais il a peur de la mer, et il a refusé +de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la vieille +Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, +où une de ses soeurs désirait un fils.</p> + +<p>Je me heurtais encore contre l'impossible, -- contre l'inertie +et les inexplicables bizarreries du caractère maori.</p> + +<p>Taïmaha souriait. -- Je sentais qu'aucun reproche, aucune +supplication ne la toucheraient plus. Je savais que ni +prières, ni menaces, ni intervention de la reine ne +pourraient obtenir que dans des délais si courts on me +fît venir de si loin cet enfant que je voulais +connaître. Et je ne pouvais prendre mon parti de +m'éloigner pour toujours sans l'avoir vu.</p> + +<p>-- Taïmaha, dis-je après un moment de +réflexion silencieuse, nous allons partir ensemble pour +l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de +Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille +mère, pour lui montrer ton fils.</p> + +<p>Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours +derniers passés à Papeete, bien jaloux de ces +dernières heures d'amour et d'étrange +bonheur...</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<p><br> + Papeete, 29 novembre.</p> + +<p>Encore le chant rapide, et le bruit et la +frénésie de la <i>upa-upa</i>; encore la foule des +Tahitiennes devant le palais de Pomaré; une +dernière grande fête au clair des étoiles +comme autrefois.</p> + +<p>Assis sous la véranda de la reine, je tenais dans ma +main la main amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une +profusion inusitée de fleurs et de feuillage. Près +de nous était assise Taïmaha, qui nous contait sa vie +d'autrefois, sa vie avec Rouéri. Elle avait ses heures de +souvenir et de douce sensibilité; elle avait versé +des larmes vraies, en reconnaissant certain pareo bleu, -- pauvre +relique du passé que mon frère avait jadis +rapportée au foyer, et que moi j'avais trouvé +plaisir à ramener en Océanie.</p> + +<p>Notre voyage à Moorea était décidé +en principe; il n'y avait plus que les difficultés +matérielles qui en retardaient l'exécution.</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + 1er décembre 1873.</p> + +<p>Le départ pour Moorea s'organisa de grand matin sur la +plage.</p> + +<p>Le chef Tatari, qui rejoignait son île, donnait passage +à Taïmaha et à moi sur la recommandation de la +reine. -- Il emmenait aussi deux jeunes hommes de son district, +et deux petites filles qui tenaient des chats en laisse. Ce fut +en face même de la case abandonnée de Rouéri +que nous vînmes nous embarquer; le hasard avait +amené ce rapprochement.</p> + +<p>Ce n'était pas sans grand'peine que ce voyage avait pu +s'arranger, l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle +fantaisie me prenait d'aller courir dans cette île de +Moorea, et, en raison du peu de temps que le <i>Rendeer</i> +devait passer à Papeete, il m'avait pendant deux jours +refusé l'autorisation de partir. De plus, les vents +régnants rendaient les communications difficiles entre les +deux pays, et la date de mon retour à Tahiti restait +problématique.</p> + +<p><br> + On mettait à l'eau la baleinière de Tatari; les +passagers apportaient leur léger bagage et prenaient +gaîment congé de leurs amis; nous allions +partir.</p> + +<p>A la dernière minute, Taïmaha, changeant +brusquement d'idée, refusa de me suivre; elle alla +s'appuyer contre la case de Rouéri, et, cachant sa +tête dans ses mains, elle se mit à pleurer.</p> + +<p>Ni mes prières, ni les conseils de Tatari ne purent +rien contre la décision inattendue de cette femme, et +force nous fut de nous éloigner sans elle.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIII</h3> + +<p><br> + La traversée dura près de quatre heures; au large, +le vent était fort et la mer grosse, la baleinière +se remplit d'eau.</p> + +<p>Les deux chats passagers, fatigués de crier, +s'étaient couchés tout mouillés +auprès des deux petites filles, qui ne donnaient plus +signe de vie.</p> + +<p>Tout trempés, nous abordâmes loin du point que +nous voulions atteindre, dans une baie voisine du district de +Papetoaï, -- pays sauvage et enchanteur, où nous +tirâmes la baleinière au sec sur le corail.</p> + +<p><br> + Il y avait très loin, de ce lieu au district de Mataveri +qu'habitaient les parents de Taïmaha et le fils de mon +frère.</p> + +<p>Le chef Tauïro me donna pour guide son fils Tatari, et +nous partîmes tous deux par un sentier à peine +visible, sous une voûte admirable de palmiers et de +pandanus.</p> + +<p><br> + De loin en loin nous traversions des villages bâtis sous +bois, où les indigènes assis à l'ombre, +immobiles et rêveurs comme toujours, nous regardaient +passer. -- Des jeunes filles se détachaient des groupes, +et venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau +fraîche.</p> + +<p>A mi-chemin, nous fîmes halte chez le vieux chef +Taïrapa, du district de Téharosa. C'était un +grave vieillard à cheveux blancs, qui vint au-devant de +nous appuyé sur l'épaule d'une petite fille +délicieusement jolie.</p> + +<p>Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. +Il nous conta ses impressions d'alors et ses étonnements; +on eût cru entendre le vieux Chactas contant aux Natchez sa +visite au Roi-Soleil.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIV</h3> + +<p><br> + Vers trois heures de l'après-midi, je fis mes adieux au +chef Taïrapa, et continuai ma route.</p> + +<p>Nous marchâmes encore une heure environ, dans des +sentiers sablonneux, sur des terrains que Tatari me dit +appartenir à la reine Pomaré.</p> + +<p>Puis nous arrivâmes à une baie admirable, +où des milliers de cocotiers balançaient leur +tête au vent de la mer.</p> + +<p>On se sentait sous ces grands arbres aussi +écrasés, aussi infime, qu'un insecte microscopique +circulant sous de grands roseaux. -- Toutes ces hautes tiges +grêles étaient, comme le sol, d'une monotone couleur +de cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose +chargé de fleurs jetait une nuance éclatante sous +cette immense colonnade grise. -- La terre nue était +semée de débris de madrépores, de palmes +desséchées, de feuilles mortes. -- La mer, d'un +bleu foncé, déferlait sur une plage de coraux +brisés d'une blancheur de neige; à l'horizon +apparaissait Tahiti, à demi perdu dans la vapeur, +baigné dans la grande lumière tropicale.</p> + +<p>Le vent sifflait tristement là-dessous, comme parmi des +tuyaux d'orgues gigantesques; ma tête s'emplissait de +pensées sombres, d'impressions étranges, -- et ces +souvenirs de mon frère, que j'étais venu là +invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, à travers +la nuit du passé...</p> + +<p> </p> + +<h3>XV</h3> + +<p><br> + -- Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de +Taïmaha; l'enfant que tu cherches doit être là, +ainsi que sa vieille grand'mère Hapoto.</p> + +<p>Nous apercevions en effet devant nous un groupe +d'indigènes assis à l'ombre; c'étaient des +enfants et des femmes dont les silhouettes obscures se +profilaient sur la mer étincelante.</p> + +<p>Mon coeur battait fort en approchant d'eux, à la +pensée que j'allais voir cet enfant inconnu, +déjà aimé, - pauvre petit sauvage, +lié à moi-même par les puissants liens du +sang.</p> + +<p>-- Celui-ci est Loti, le frère de Rouéri, -- +celle-ci est Hapoto, la mère de Taïmaha, dit Tatari +en me montrant une vieille femme qui me tendit sa main +tatouée.</p> + +<p>-- Et voici Taamari, continua-t-il, en désignant un +enfant qui était assis à mes pieds.</p> + +<p>J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon +frère; -- je le regardais, cherchant à +reconnaître en lui les traits déjà lointains +de Rouéri. C'était un délicieux enfant, mais +je retrouvais dans sa figure ronde les traits seuls de sa +mère, le regard noir et velouté de +Taïmaha.</p> + +<p>Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, où les +hommes et les plantes poussent si vite, j'attendais un grand +garçon de treize ans, au regard profond comme celui de +Georges, et pour la première fois un doute +amèrement triste me traversa l'esprit...</p> + +<p> </p> + +<h3>XVI</h3> + +<p><br> + Vérifier l'époque de la naissance de Taamari +était chose difficile, -- et j'interrogeai inutilement les +femmes. Là-bas où les saisons passent +inaperçues, dans un éternel été, la +notion des dates est incomplète, -- et les années +se comptent à peine.</p> + +<p><br> + -- Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des +écrits qui étaient comme les actes de naissance de +tous les enfants de la famille, -- et ces papiers étaient +conservés dans le <i>farehau</i> du district.</p> + +<p>Une jeune fille, à ma prière, partit pour les +chercher, au village de Tehapeu, en demandant deux heures pour +aller et revenir.</p> + +<p><br> + Ce site où nous étions avait quelque chose de +magnifique et de terrible; rien dans les pays d'Europe ne peut +faire concevoir l'idée de ces paysages de la +Polynésie; ces splendeurs et cette tristesse ont +été créées pour d'autres imaginations +que les nôtres.</p> + +<p>Derrière nous, les grands pics +s'élançaient dans le ciel clair et profond. Dans +toute l'étendue de cette baie, déployée en +cercle immense, les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes +tiges; la puissante lumière tropicale étincelait +partout. -- Le vent du large soufflait avec violence, les +feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le corail +faisaient grand bruit...</p> + +<p><br> + J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient +différents de ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient +une expression plus sauvage.</p> + +<p>L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait +à tout, -- aux sites exotiques les plus singuliers, comme +aux visages les plus extra-ordinaires. A certaines heures +pourtant, quand l'esprit s'éveille et se retrouve +lui-même, on est frappé tout à coup de +l'étrangeté de ce qui vous entoure.</p> + +<p>Je regardais ces indigènes comme des inconnus, -- +pénétré pour la première fois des +différences radicales de nos races, de nos idées et +de nos impressions; bien que je fusse vêtu comme eux, et +que je comprisse leur langage, j'étais isolé au +milieu d'eux tous, autant que dans l'île du monde la plus +déserte.</p> + +<p>Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me +séparait de ce petit coin de la terre qui est le mien, +l'immensité de la mer, et ma profonde solitude...</p> + +<p>Je regardai Taamari et l'appelai près de moi: il appuya +familièrement sur mes genoux sa petite tête brune. +Et je pensai à mon frère Georges qui dormait +à cette heure, du sommeil éternel, couché +dans les profondeurs de la mer, là-bas, sur la côte +lointaine du Bengale. -- Cet enfant était son fils, et une +famille issue de notre sang se perpétuerait dans ces +îles perdues...</p> + +<p>-- Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer +dans ma case, qui est à cinq cents pas d'ici sur l'autre +plage. Tu y trouveras de quoi manger et dormir; tu y verras mon +fils Téharo, et vous conviendrez ensemble des moyens de +retourner à Tahiti, avec cet enfant que tu veux +emmener.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVII</h3> + +<p><br> + La case de la vieille Hapoto était à quelques pas +de la mer; c'était la classique case maorie, avec les +vieux pavés de galets noirs, la muraille à jours, +et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-pieds. +-- Des pièces de bois massives soutenaient de grands lits +d'une forme antique, dont les rideaux étaient faits de +l'écorce distendue et assouplie du mûrier à +papier. -- Une table grossière composait, avec ces lits +primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table +était posée une Bible tahitienne, qui venait +rappeler au visiteur que la religion du Christ était en +honneur dans cette chaumière perdue.</p> + +<p><br> + Téharo, le frère de Taïmaha, était un +homme de vingt-cinq ans, à la figure intelligente et +douce; il avait conservé de mon frère un souvenir +mêlé de respect et d'affection, et me reçut +avec joie.</p> + +<p>Il avait à sa disposition la baleinière du chef +du district, et nous convînmes de repartir pour Tahiti +dès que le vent et l'état de la mer nous le +permettraient.</p> + +<p>J'avais dit que j'étais habitué à la +nourriture indigène, et que je me contenterais comme le +reste de la famille des fruits de l'arbre-à-pain. Mais la +vieille Hapoto avait ordonné de grands préparatifs +pour mon repas du soir, qui devait être un festin. On +poursuivit plusieurs poules pour les étrangler, et on +alluma sur l'herbe un grand feu, destiné à cuire +pour moi le <i>feii</i> et les fruits de +l'arbre-à-pain.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVIII</h3> + +<p><br> + Cependant le temps s'écoulait lentement. Il fallait plus +d'une heure encore avant que la jeune fille qui était +allée chercher les actes de naissance des enfants de +Taïmaha pût revenir.</p> + +<p>En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux +amis, une promenade qui m'a laissé un souvenir fantastique +comme celui d'un rêve.</p> + +<p>Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel +nous nous dirigions, le pays n'est plus qu'une étroite +bande de terrain, longue et sinueuse, resserrée entre la +mer et les mornes à pic, -- au flanc desquels sont +accrochées d'impénétrables forêts.</p> + +<p>Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le +soir, l'isolement, la tristesse inquiète qui me +pénétrait, prêtaient à ces paysages +quelque chose de désolé.</p> + +<p>C'étaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en +fleurs et des pandanus, tout cela étonnamment haut et +frêle, et courbé par le vent. Les longues tiges des +palmiers, penchées en tous sens, portaient +çà et là des touffes de lichen qui pendaient +comme des chevelures grises. -- Et puis, sous nos pieds, toujours +cette même terre nue et cendrée, criblée de +trous de crabes.</p> + +<p>Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les +crabes bleus avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec +ce bruit particulier qu'ils font le soir. -- La montagne +était déjà pleine d'ombres.</p> + +<p>Le grand Téharo marchait près de moi, +rêveur et silencieux comme un Maori, et je tenais par la +main l'enfant de mon frère.</p> + +<p>De temps à autre, la voix douce de Taamari +s'élevait au milieu de tous les grands bruits monotones de +la nature; ses questions d'enfant étaient +incohérentes et singulières. -- J'entendais +cependant sans difficulté le langage de ce petit +être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le +<i>dialecte de la plage</i> n'eussent pas compris; il parlait la +vieille langue maorie à peu près pure.</p> + +<p><br> + Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, +qui revenait imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt +dans les bassins intérieurs du récif, presque +couchée sous ce grand vent alizé.</p> + +<p>Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui +se mirent à courir toutes mouillées, jetant au vent +triste la note inattendue de leurs éclats de rire.</p> + +<p>Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui +s'arrêta pour caresser le petit Taamari, et tira de son sac +des gâteaux qu'il lui donna.</p> + +<p>Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son +regard, me donnèrent une idée horrible...</p> + +<p>Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos +têtes, secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs +scorpions. -- Il passait des rafales qui courbaient ces grands +arbres comme un champ de roseaux; les feuilles mortes +voltigeaient follement sur la terre nue...</p> + +<p>Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans +doute rester plusieurs jours dans cette île avant qu'il +fût possible à une pirogue de prendre la mer; cela +arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea. -- Le +départ du <i>Rendeer</i> était fixé aux +premiers jours de la semaine suivante; mon absence ne le +retarderait pas d'une heure, -- et les derniers moments que +j'aurais pu passer avec Rarahu, -- les derniers de la vie, +s'envoleraient ainsi loin d'elle.</p> + +<p><br> + Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait. +-- Je n'avais prévu cette nuit, ni l'impression sinistre +que me causait son approche.</p> + +<p>Je commençais à sentir aussi l'engourdissement +et la soif de la fièvre; -- les impressions si vives de +cette journée l'avaient déterminée sans +doute, en même temps qu'un grand excès de +fatigue.</p> + +<p>Nous nous assîmes devant la case de la vieille +Hapoto.</p> + +<p>Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées +de fleurs, qui étaient venues des cases voisines pour voir +le <i>paoupa</i> (l'étranger) -- car il en vient rarement +dans ce district.</p> + +<p>-- Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi, -- c'est +toi, Mata-reva!...</p> + +<p>Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que +Rarahu m'avait donné jadis et contre lequel avait +prévalu celui de Loti.</p> + +<p>Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au +bord du ruisseau de Fataoua, où l'année +précédente elle m'avait vu.</p> + +<p><br> + La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects +étranges et imprévus, sous l'influence de la +fièvre et de la nuit. -- On entendait dans les bois de la +montagne le son plaintif et monotone des flûtes de +roseau.</p> + +<p>A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu +par des pieux de bourao, on faisait la cuisine à mon +intention. -- Le vent balayait terriblement cette cuisine; des +hommes nus, avec de grands cheveux ébouriffés, +étaient accroupis là, comme des gnomes, autour +d'une épaisse fumée. -- Le mot "Toupapahou!", +prononcé près de moi, résonnait +étrangement à mes oreilles...</p> + +<p> </p> + +<h3>XIX</h3> + +<p><br> + Cependant la jeune fille qui avait été +envoyée chez le chef du district arriva, -- et je pus +encore lire à cette dernière lueur du jour les +quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la +vérité par des dates:</p> + +<blockquote> +<p>Ua fanau o Taamari i te Taïmaha,<br> + Est né le Taamari de la Taïmaha,<br> + I te mahana pae no Tiurai 1864...<br> + le jour cinq de juillet 1864...<br> + Ua fanau o Atario i te Taïmaha.<br> + Est né le Atario de la Taïmaha,<br> + I te mahana piti no Aote 1865...<br> + le jour deux de août 1865...</p> +</blockquote> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p>Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans +mon coeur, -- et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas +croire. -- Chose étrange, je m'étais attaché +à l'idée de cette famille tahitienne, -- et ce vide +qui se faisait là me causait une douleur +mystérieuse et profonde; c'était quelque chose +comme si mon frère perdu eût été +plongé plus avant et pour jamais dans le néant; +tout ce qui était lui s'enfonçait dans la nuit, +c'était comme s'il fût mort une seconde fois. -- Et +il semblait que ces îles fussent devenues subitement +désertes, -- que tout le charme de l'Océanie +fût mort du même coup, et que rien ne +m'attachât plus à ce pays.</p> + +<p><br> + -- Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la +mère de Taïmaha, -- pauvre vieille femme à +moitié sauvage, -- es-tu bien sûr, Loti, des choses +que tu viens nous dire?...</p> + +<p>Je leur affirmai à tous ce mensonge. -- Taïmaha +avait fait ce que fait plus d'une incompréhensible +Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle +avait pris un autre amant européen; on ne voyage +guère, entre le district de Matavéri et Papeete; +elle avait pu tromper sa mère, son frère et ses +soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de +celui auquel ils<br> + l'avaient confiée, -- après quoi elle était +venue le pleurer à Moorea. -- Elle l'avait +réellement pleuré pourtant, et peut-être +n'avait-elle aimé que lui.</p> + +<p>Le petit Taamari était encore près de moi, la +tête appuyée sur mes genoux. -- La vieille Hapoto le +tira rudement par le bras. -- Elle se cacha la figure dans ses +mains ridées et couvertes de tatouages; un peu +après, je l'entendis pleurer...</p> + +<p> </p> + +<h3>XX</h3> + +<p><br> + Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les +papiers du chef, et cherchant à rassembler mes +idées embrouillées par la fièvre.</p> + +<p>Je m'étais laissé abuser comme un enfant +naïf par la parole de cette femme; je maudissais cette +créature, qui m'avait poussé dans cette île +désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu +m'attendait, et que le temps irréparable s'envolait pour +nous deux.</p> + +<p>Les jeunes filles étaient toujours là assises, +avec leurs couronnes de gardénias qui répandaient +leur parfum du soir; tous étaient immobiles, la tête +tournée vers la forêt, groupés, comme pour +s'unir contre l'obscurité envahissante, contre la solitude +et le voisinage des bois.</p> + +<p>Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il +faisait nuit...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXI</h3> + +<p><br> + Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, +Téharo m'ayant abandonné son lit, je +m'étendis sur les nattes blanches, essayant du sommeil +pour calmer ma tête troublée.</p> + +<p>Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au +jour, afin que rien ne retardât notre départ pour +Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à s'apaiser.</p> + +<p>La famille prit son repas du soir, -- et tous +s'étendirent silencieusement sur leurs lits de chaume, +roulés comme des momies d'Égypte dans leurs pareos +sombres, -- la nuque reposant à l'antique sur des supports +en bois de bambou.</p> + +<p>La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, +ne tarda pas à mourir, et l'obscurité devint +profonde.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXII</h3> + +<p><br> + Alors commença une nuit étrange, toute remplie de +visions fantastiques et d'épouvante.</p> + +<p>Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient +autour de moi avec des frôlements d'ailes de +chauves-souris, le terrible vent de la mer passait sur ma +tête. Je tremblais de froid sous mon pareo. -- Je sentais +toutes les terreurs, toutes les angoisses des enfants +abandonnés...</p> + +<p>Où trouver en français des mots qui traduisent +quelque chose de cette nuit polynésienne, de ces bruits +désolés de la nature, -- de ces grands bois +sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet +océan, -- de ces forêts remplies de sifflements et +de rumeurs étranges, peuplées de fantômes; -- +les Toupapahous de la légende océanienne, courant +dans les bois avec des cris lamentables, -- des visages bleus, -- +des dents aiguës et de grandes chevelures...</p> + +<p>Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix +humaines qui me fit du bien; et puis une main prit doucement la +mienne:</p> + +<p>C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore +la fièvre.</p> + +<p>Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et +d'étranges visions, -- et le priai de rester près +de moi. Ces choses sont familières aux Maoris, et ne les +étonnent jamais.</p> + +<p>Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta +du calme à mon imagination.</p> + +<p>Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus +moins froid, -- et finis par m'endormir.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIII</h3> + +<p><br> + A trois heures du matin, Téharo m'éveilla. -- A ce +moment je me crus là-bas, à Brightbury, +couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni +de la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux +tilleuls de la cour remuer sous ma fenêtre leurs branches +moussues, -- et le bruit familier du ruisseau sous les +peupliers...</p> + +<p>Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se +froissaient au dehors, -- et la mer qui rendait sa plainte +éternelle sur les récifs de corail.</p> + +<p>Téharo m'éveillait pour partir; le temps +s'était calmé, et on apprêtait la +pirogue.</p> + +<p>Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais +j'avais la fièvre encore, et la tête me tournait un +peu.</p> + +<p>Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans +l'obscurité les mâts, les voiles et les pagayes.</p> + +<p>Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, +et nous partîmes.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIV</h3> + +<p><br> + C'était une nuit sans lune. -- Cependant à la +lueur diffuse des étoiles on distinguait nettement les +forêts suspendues au-dessus de nos têtes, -- et les +tiges blanches des grands cocotiers penchés.</p> + +<p>Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse +imprudente, au moment de passer en pleine nuit la ceinture des +récifs; les Maoris exprimaient tout bas leur frayeur, de +courir ainsi par mauvais temps dans l'obscurité.</p> + +<p>La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les +redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille +avec un bruit sourd, mais ils se brisèrent, et nous +passâmes.</p> + +<p>Au large, la brise tomba; -- subitement le calme se fit. +Ballottés par une houle énorme, dans une nuit +profonde, nous n'avancions plus; il fallut pagayer.</p> + +<p>Cependant la fièvre était passée; j'avais +pu me lever, et prendre en main le gouvernail. -- Je vis alors +qu'une vieille femme était étendue au fond de la +pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller +parler à Taïmaha.</p> + +<p>Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour +était près de paraître.</p> + +<p>Nous aperçûmes bientôt les premières +lueurs de l'aube; -- et les hauts pics de Moorea, qui +déjà s'éloignaient, prirent une +légère teinte rose.</p> + +<p>La vieille femme étendue à mes pieds +était immobile et semblait évanouie; mais les +Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que lui avaient +donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils +parlaient bas pour ne point la troubler.</p> + +<p>Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, +en se plongeant dans l'eau de la mer. -- Après quoi nous +fîmes des cigarettes de pandanus en attendant le +soleil.</p> + +<p>Le lever du jour fut calme et splendide; tous les +fantômes de la nuit s'étaient envolés; je +m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime +sensation de bien-être physique.</p> + +<p>Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la +case de la reine, celle de mon frère, au beau soleil du +matin; -- Moorea, non plus sombre et fantastique, mais +baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore +ce pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, +et ces liens du sang qui n'existaient plus; -- et je pris en +courant le chemin de la chère petite case où Rarahu +m'attendait...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXV</h3> + +<p><br> + ... Le jour fixé par la petite princesse pour +lâcher dans la campagne les oiseaux chanteurs était +arrivé.</p> + +<p>Nous étions cinq personnes qui devions procéder +à cette importante opération, et, une voiture +partie de chez la reine nous ayant déposés à +l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous +enfonçâmes sous bois.</p> + +<p>La petite Pomaré qu'on nous avait confiée +marchait tout doucement entre Rarahu et moi qui, tous deux, lui +donnions la main; deux suivantes venaient par derrière, +portant sur un bâton la cage et ses précieux +habitants.</p> + +<p>Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, +loin de toute habitation humaine, que l'enfant désira +s'arrêter.</p> + +<p>C'était le soir; le soleil déjà +très bas ne pénétrait plus guère sous +l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute +cette végétation, il y avait encore les grands +mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une lumière +bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, +tombait à terre sur un tapis de fougères fines et +exquises; sous les grands arbres s'étalaient des +citronniers tout blancs de fleurs. -- On entendait de loin dans +l'air humide le bruit de la grande cascade; -- autrement, +c'était toujours ce silence des bois de la +Polynésie, -- sombre pays enchanté, auquel il +semble qu'il manque la vie.</p> + +<p>La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, +ouvrit elle-même la porte aux oiseaux, -- et puis nous nous +retirâmes tous pour ne point troubler ce départ.</p> + +<p>Mais les petites bêtes avaient l'air peu +disposées à prendre la volée. Celle qui la +première passa la tête à la porte, -- une +grosse linotte sans queue, -- parut examiner attentivement les +lieux, et puis elle rentra, effrayée de ce silence et de +cet air solennel, -- pour dire aux autres sans doute: "Vous vous +trouverez mal dans ce pays; le Créateur n'y avait point +mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour nous."</p> + +<p>Il fallut les prendre tous à la main pour les +décider à sortir, et quand toute la bande fut +dehors, sautillant de branche en branche d'un air inquiet, -- +nous retournâmes sur nos pas.</p> + +<p>Il faisait déjà presque nuit. Nous les +entendîmes derrière nous jusqu'au moment où +nous fûmes hors des grands bois...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVI</h3> + +<p><br> + ...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait +Rarahu lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de +cette impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle +était sûre de ce qu'elle allait dire, et +désirait que j'en fusse particulièrement +frappé. Sa voix avait alors une douceur +indéfinissable, un bizarre charme de +pénétration et de tristesse; il y avait des mots, +des phrases qu'elle prononçait bien; -- et alors il +semblait que ce fût une jeune fille de ma race et de mon +sang; il semblait que tout à coup cela nous +rapprochât l'un de l'autre, d'une manière +mystérieuse et inattendue...</p> + +<p>Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à +me garder auprès d'elle, que ce projet d'autrefois +était abandonné comme un rêve d'enfant, que +tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais. +Nos jours étaient comptés. -- Tout au plus +parlais-je de revenir, et encore, elle n'y croyait pas. En mon +absence, je ne sais ce qu'avait fait la pauvre petite; on ne lui +avait pas connu d'amants européens, c'était tout ce +que j'avais désiré apprendre. -- J'avais +conservé au moins sur son imagination une sorte de +prestige que la séparation ne m'avait pas enlevé, +et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon retour, +tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée +de seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure, -- et +pourtant, je le voyais bien, en même temps que nos derniers +jours s'envolaient, Rarahu s'éloignait de moi; elle +souriait toujours de son même sourire tranquille, mais je +sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de +désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les +passions effrénées des enfants sauvages.</p> + +<p>Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!</p> + +<p>Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...</p> + +<p>-- Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma +bien-aimée, tu seras sage, après mon départ. +Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu crois en Dieu, toi +aussi; prie, au moins, -- et nous nous reverrons encore dans +l'éternité.</p> + +<p>"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de +cette ville de Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, +dans un district éloigné où ne viennent pas +les Européens; -- tu te marieras comme elle, tu auras une +famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits +enfants qui t'appartiendront et que tu garderas près de +toi, tu seras heureuse...</p> + +<p>Alors et toujours, ce même incompréhensible +sourire paraissait sur ses lèvres; -- elle baissait la +tête et ne répondait plus. -- Et je comprenais bien +qu'après mon départ elle serait une des petites +filles les plus folles, et les plus perdues de Papeete.</p> + +<p>Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse +et distraite, -- à tout ce que je trouvais de suppliant et +de passionné à lui dire, -- elle souriait de son +même sourire de sombre insouciance, de doute et +d'ironie...</p> + +<p>Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: +aimer, et sentir qu'on ne vous écoute plus? -- que ce +coeur qui vous appartenait se ferme, quoi que vous fassiez? -- +que le côté sombre et inexplicable de sa nature +reprend sur lui sa force et ses droits?...</p> + +<p>Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui +vous échappe. Et puis, la mort est là qui attend; +elle va prendre bientôt ce corps adoré, qui est la +chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans +espoir, -- puisque celle-là même qui va mourir ne +croit plus à rien de ce qui sauve et fait revivre...</p> + +<p>Si cette âme était tout à fait mauvaise et +perdue, on en ferait le sacrifice comme d'une chose impure... +Mais, sentir qu'elle souffre, savoir qu'elle a été +douce, aimante, et pure!... -- C'est comme un voile de +ténèbres qui l'enveloppe, -- une mort +anticipée qui l'étreint et qui la glace. +Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore, +-- mais il faut partir, s'en aller pour toujours, -- et le temps +passe et on ne peut rien!...</p> + +<p>Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes; -- +on veut s'enivrer à la dernière heure de tout ce +qui va vous être enlevé sans retour, -- et prendre +encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on peut arracher +à la vie de joies délirantes et de sensations +fiévreuses...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVII</h3> + +<p><br> + ...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur +la route d'Apiré. C'était l'avant-veille du +départ.</p> + +<p>Il faisait une accablante chaleur d'orage. -- L'air +était chargé de senteurs de goyaves mûres; +toutes les plantes étaient énervées. De +jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes +immobiles sur un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua +montrait dans les nuages ses cornes et ses dents; ces montagnes +de basalte semblaient peser lourdes et chaudes sur nos +têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens.</p> + +<p>Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, +se levèrent à notre approche et s'avancèrent +vers nous.</p> + +<p>L'une qui était vieille, cassée, tatouée +entraînait par la main l'autre, qui était encore +belle et jeune; -- c'était Hapoto, et sa fille +Taïmaha.</p> + +<p>-- Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à +Taïmaha...</p> + +<p>Taïmaha souriait de son éternel sourire en +baissant les yeux comme un enfant pris en faute, mais qui n'a pas +conscience du mal qu'il a fait et n'en éprouve aucun +remords.</p> + +<p>-- Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!</p> + +<p>Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me +tendait. -- Il ne nous est pas possible, à nous qui sommes +nés sur l'autre face du monde, de juger ou seulement de +comprendre ces natures incomplètes, si différentes +des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et +sauvage, et où l'on trouve pourtant, à certaines +heures, tant de charme d'amour, et d'exquise +sensibilité.</p> + +<p>Taïmaha avait à me remettre un objet bien +précieux, -- une relique d'autrefois, -- le pareo de +Rouéri que, sur sa demande, je lui avais +confié.</p> + +<p>Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin +extrême. Elle parut émue cependant, et une larme +trembla dans ses yeux quand elle me remit ce souvenir -- qui +allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury +d'où je l'avais emporté.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p><br> + Dans une dernière visite que je fis à +Pomaré, je lui recommandai Rarahu.</p> + +<p>-- ... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en +ferais-tu?...</p> + +<p>-- Je reviendrai, répondis-je en hésitant.</p> + +<p>-- Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous +dites tous cela, continua-t-elle lentement, comme repassant ses +propres souvenirs. -- Quand vous quittez mon pays, vous dites +tous cela. -- Mais la terre britannique (<i>te funua +piritania</i>) est loin de la Polynésie; de tous ceux que +j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...</p> + +<p>"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa +petite-fille. -- Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIX</h3> + +<p><br> + Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la +véranda de notre case; on entendait partout dans l'herbe +les bruits de cigales des soirs d'été. -- Les +branches non émondées des orangers et des hibiscus +donnaient à notre demeure un air d'abandon et de ruine; +nous étions à moitié cachés sous +leurs masses capricieuses et touffues.</p> + +<p>-- Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton +enfance, qu'autrefois tu savais prier avec amour?</p> + +<p>-- Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, +et enfoui sous la terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire +sortir?</p> + +<p>-- Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à +certaines croyances sombres qu'elle n'avait pas perdues, -- +pourtant tu as peur des fantômes; tu sais bien qu'à +cette heure même, autour de nous, dans ces arbres, +peut-être il y en a...</p> + +<p>-- Ah! oui, dit-elle avec un frisson, -- après, il y a +peut-être le Toupapahou; après la mort, il y a le +fantôme qui, quelque temps, paraît encore, et +rôde incertain dans les bois; -- mais je pense que le +Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il +n'a plus de forme sous la terre, -- et qu'alors c'est la +fin...</p> + +<p>Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, +prononçant dans sa langue douce et singulière +d'aussi sombres choses...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXX</h3> + +<p><br> + C'était le dernier jour...</p> + +<p>Le soleil d'Océanie s'était levé aussi +radieux qu'à l'ordinaire sur "Tahiti la +délicieuse"; -- ce que souffrent dans leur coeur les +hommes qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec +l'éternelle nature, et n'entrave jamais ses fêtes +inconscientes.</p> + +<p>Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien +empressés. -- Les préparatifs du départ +apportent souvent une diversion heureuse à la tristesse de +ceux qui vont se quitter, -- et ce cas était le +nôtre...</p> + +<p><br> + Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, +de toutes nos expéditions sur les récifs; tous nos +coquillages, tous nos madrépores rares, qui, en mon +absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et +ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et +compliqués plus blancs que de la neige.</p> + +<p>Rarahu déployait une activité extrême, et +faisait beaucoup d'ouvrage, ce qui n'est point habituel aux +femmes tahitiennes; tout ce mouvement trompait sa douleur. -- Je +sentais bien que son coeur se déchirait en me voyant +partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu +de confiance et d'espoir...</p> + +<p>Nous avions à emballer une quantité d'objets, -- +une foule de choses qui eussent fait sourire beaucoup de gens: +des branches des goyaviers d'Apiré, des branches des +arbres de notre jardin, des morceaux de l'écorce des +grands cocotiers qui ombrageaient notre case...</p> + +<p>Plusieurs couronnes fanées de Rarahu, -- toutes celles +des derniers jours, -- faisaient aussi partie de mon bagage, -- +avec des gerbes de fougères, et des gerbes de fleurs. +Rarahu y ajoutait encore des touffes de reva-reva, +renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de +délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait +fait tresser pour moi.</p> + +<p>Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout +cela constituait un train de départ énorme...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXI</h3> + +<p><br> + Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands +préparatifs. Rarahu mit sa plus belle tapa de mousseline +blanche, plaça des gardénias dans ses cheveux +dénoués, -- et nous sortîmes de chez +nous.</p> + +<p>Je voulais avant de partir revoir une dernière fois +Faaa, les grands cocotiers et les grandes plages de corail; je +voulais jeter un coup d'oeil dernier sur tous ces paysages +tahitiens; je voulais revoir Apiré, et me baigner encore +avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je +désirais dire adieu à une foule d'amis +indigènes; je voulais voir tout et tout le monde, je ne +pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et l'heure passait, +et nous ne savions plus auquel courir...</p> + +<p>Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours +des lieux et des êtres chéris peuvent comprendre +cette agitation du départ, et cette tristesse +inquiète, qui oppresse comme une souffrance +physique...</p> + +<p><br> + Il était déjà tard quand nous +arrivâmes à Apiré, au ruisseau de +Fataoua.</p> + +<p>Mais tout était encore là comme dans le bon +vieux temps; au bord de l'eau, la société +était nombreuse et choisie; il y avait toujours +Tétouara la négresse, qui trônait au milieu +de sa cour, et une foule de jeunes femmes qui plongeaient et +nageaient comme des poissons, avec la plus insouciante +gaîté du monde.</p> + +<p>Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme +autrefois, et disant doucement bonjour de droite et de gauche +à tous ces visages connus et amis. A notre approche les +éclats de rire avaient cessé; la petite figure +douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe +blanche traînante comme celle d'une mariée, son +regard triste avaient imposé le silence...</p> + +<p>Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et +respectent la douleur. On savait que Rarahu était la +<i>petite femme de Loti</i>; on savait que le sentiment qui nous +unissait n'était point une chose banale et ordinaire; -- +on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière +fois.</p> + +<p><br> + Nous tournâmes à droite, par un étroit +sentier bien connu. -- A quelques pas plus loin, sous l'ombrage +triste des goyaviers, était ce bassin plus isolé +où s'était passée l'enfance de Rarahu, et +qu'autrefois nous considérions un peu comme notre +propriété particulière.</p> + +<p><br> + Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, +très belles, malgré la dureté farouche de +leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose, +l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit +étaient crêpés comme ceux des femmes de +Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi l'expression de sauvage +ironie.</p> + +<p>Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds +baignant dans l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un +air de l'archipel des Marquises.</p> + +<p>Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, +comme nous l'avions désiré, nous restâmes +seuls.</p> + +<p> </p> + +<h4>XXXII</h4> + +<p><br> + Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du +<i>Rendeer</i> à Tahiti. -- En nous retrouvant dans ce +petit recoin qui jadis était à nous, nous +éprouvâmes une émotion vive, -- et aussi une +sensation délicieuse, qu'aucun autre lieu au monde +n'eût été capable de nous causer.</p> + +<p>Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet +endroit où l'air avait toujours la fraîcheur de +l'eau courante; nous connaissions là toutes les pierres, +toutes les branches, -- tout, jusqu'aux moindres mousses. -- Rien +n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes +herbes et cette même odeur, -- mélangée de +plantes aromatiques et de goyaves mûres.</p> + +<p>Nous suspendîmes nos vêtements aux branches, -- et +puis nous nous assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de +nous retrouver encore, et pour la dernière fois, en pareo, +au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua.</p> + +<p><br> + Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par +la grande cascade. -- Le ruisseau courait sur de grosses pierres +luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs frêles des +goyaviers. -- Les branches de ces arbustes se penchaient en +voûte au-dessus de nos têtes, et dessinaient sur ce +miroir légèrement agité les mille +découpures de leur feuillage. -- Les fruits mûrs +tombaient dans l'eau; le ruisseau en roulait; son lit +était semé de goyaves, d'oranges et de citrons.</p> + +<p>Nous ne disions rien tous deux; -- assis près l'un de +l'autre, nous devinions mutuellement nos pensées tristes, +sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les +communiquer.</p> + +<p>Les frêles poissons et les tout petits lézards +bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y eût +eu là aucun être humain; nous étions +tellement immobiles, que les <i>varos</i>, si craintifs, +sortaient des pierres et circulaient autour de nous.</p> + +<p>Le soleil qui baissait déjà, -- le dernier +soleil de mon dernier soir d'Océanie, -- éclairait +certaines branches de lueurs chaudes et dorées; j'admirais +toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives +commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles +délicates; -- les mimosas légers, les goyaviers +noirs, avaient déjà pris leurs teintes du soir, -- +et ce soir était le dernier, -- et demain, au lever du +soleil, j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma +petite amie bien-aimée allaient disparaître, comme +s'évanouit le décor de l'acte qui vient de +finir...</p> + +<p>Celui-là était un acte de féerie au +milieu de ma vie, -- mais il était fini sans retour!... +Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes, ou +poignantes de tristesse, -- tout était fini, était +mort...</p> + +<p>Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les +miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes +silencieuses, qui tombaient pressées, comme d'un vase trop +plein...</p> + +<p>-- Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite +femme, n'est-ce pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je +prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demandé, je +le ferai... Demain je quitterai Papeete en même temps que +toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je +n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je +meure, je prierai pour toi...</p> + +<p>Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui +passa ses deux bras autour de moi et appuya sa tête sur mes +genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces; -- j'avais +retrouvé ma petite amie, elle était brisée, +elle était sauvée. Je pouvais la quitter +maintenant, puisque nos destinées nous séparaient +d'une manière irrévocable et fatale; ce +départ aurait moins d'amertume, moins d'angoisse +déchirante; je pouvais m'en aller au moins avec +d'incertaines mais consolantes pensées de retour, -- +peut-être aussi avec de vagues espérances dans +l'éternité!<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIII</h3> + +<p><br> + Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu +offert aux officiers du <i>Rendeer</i>. -- On devait danser +jusqu'à l'heure de l'appareillage, que "l'amiral à +cheveux blancs" avait fixé pour le lever du jour.</p> + +<p>Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y +assister.</p> + +<p>Il y avait énormément de monde à ce bal, +pour un bal de Papeete; toutes les Tahitiennes de la cour, +quelques femmes européennes, tout ce qu'avait pu fournir +le personnel de la colonie, et puis tous les officiers du +<i>Rendeer</i>, et tous les fonctionnaires français.</p> + +<p>Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon +de la fête; mais, pendant que la foule dansait +fiévreusement la <i>upa-upa</i> dans les jardins, elle et +quelques autres jeunes femmes dans une situation semblable, +privilégiées de la reine, avaient été +invitées à prendre place sous la véranda, +sur une banquette d'où elles pouvaient, tout aussi bien +qu'à l'intérieur, voir et être vues. -- Et +avec le laisser-aller tahitien, on trouvait tout naturel que je +vinsse souvent m'accouder à la fenêtre, pour causer +avec ma petite amie.</p> + +<p>En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle +était éclairée comme une vision, par la +lueur rouge des lampes, mêlée aux rayons bleus de la +lune; sa robe blanche et son collier de perles brillaient sur le +fond sombre du dehors.</p> + +<p><br> + Vers minuit, la reine m'appela d'un signe. -- On emportait sa +petite-fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât +pour ce bal. -- La petite Pomaré avait voulu me dire adieu +avant de se laisser endormir.</p> + +<p><br> + Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du +<i>Rendeer</i>, qui étaient en majorité, y jetaient +une impression de départ et de séparation contre +laquelle on ne pouvait réagir. -- Il y avait là de +jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs +maîtresses, à leur vie de nonchalance et de plaisir; +il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou trois fois dans le +courant de leur existence étaient venus à Tahiti, +qui savaient que maintenant leur carrière était +finie, et dont le coeur se serrait en songeant qu'ils ne +reviendraient plus...</p> + +<p>La princesse Ariitéa vint à moi, plus +animée que de coutume, et parlant plus vite:</p> + +<p>-- La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au +piano; de jouer la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la +jouer très vite; de la continuer sans interruption par une +autre danse, -- et puis encore par une troisième, -- afin +de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.</p> + +<p>Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant +moi-même, tout ce que je trouvai au hasard sur le piano. -- +Je réussis pour une heure à ranimer le bal; mais +c'était une animation factice, -- et je ne pouvais pas +plus longtemps la soutenir.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIV</h3> + +<p><br> + Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, +j'étais encore au piano, jouant je ne sais quels airs +insensés, accompagnés dans le lointain par la +<i>upa-upa</i> qui râlait au dehors.</p> + +<p>J'étais seul avec la vieille reine, qui était +restée pensive et immobile dans son grand fauteuil +doré. -- Elle avait l'air d'une idole incorrecte et +sombre, parée avec un luxe encore sauvage.</p> + +<p>Le salon de Pomaré avait cet aspect triste des fins de +bal; un grand désordre, une grande salle vide; des bougies +s'éteignant dans les torchères, tourmentées +par le vent de la nuit.</p> + +<p>La reine se leva péniblement, dans les plis de sa robe +de velours cramoisi. -- Elle vit Rarahu qui se tenait près +de la porte, debout et silencieuse. -- Elle comprit et lui fit +signe d'entrer.</p> + +<p>Rarahu entra... timide, les yeux baissés, et s'approcha +de la reine. -- Apparaissant après ce bal, dans cette +salle déserte, dans ce silence, avec sa longue +traîne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs +cheveux flottants, sa couronne de gardénias blancs, -- et +ses yeux agrandis par les larmes, -- elle avait l'air d'une +willi, d'une vision délicieuse de la nuit.</p> + +<p>-- Tu as à me parler, Loti, sans doute; tu veux me +demander de veiller sur elle, dit la vieille reine avec +bienveillance. Mais c'est elle, je le crains, qui ne le voudra +pas...</p> + +<p>-- Madame, répondis-je, elle va partir demain pour +Papéuriri, demander l'hospitalité à Tiahoui +son amie. -- Là-bas comme ici, je vous supplie de ne pas +l'abandonner. On ne la reverra plus à Papeete.</p> + +<p>-- Ah!... dit la reine, de sa grosse voix +étonnée, et visiblement émue... C'est bien, +cela, mon enfant; c'est bien... à Papeete tu aurais +été bien vite une petite fille perdue...</p> + +<p>Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les +trois: la vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux +d'ordinaire si durs se mouillaient de larmes.</p> + +<p>-- Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas +différer ce départ. -- Si tes préparatifs, +comme je le pense, ne sont pas longs à faire, veux-tu +partir ce matin même, un peu après le soleil, vers +sept heures, dans la voiture qui emmènera ma belle-fille +Moé? Moé s'en va à Atimaono, prendre le +navire qui doit la conduire dans sa possession de +Raïatéa. -- Vous coucherez la nuit prochaine à +Maraa, et demain matin vous serez à Papéuriri, +où, en passant, la voiture te déposera.</p> + +<p>Rarahu sourit à travers ses larmes, à cette +idée qui lui causait une joie d'enfant, de partir avec la +jeune reine de Raïatéa.</p> + +<p>Il y avait entre Rarahu et Moé une affinité +mystérieuse; -- étrangement malheureuses toutes +deux, et brisées, elles avaient le même +caractère, les mêmes allures et le même genre +de charme.</p> + +<p><br> + Rarahu répondit qu'elle serait prête. -- La pauvre +petite en effet n'avait guère à emporter que +quelques robes de mousseline de diverses couleurs, -- et son +fidèle vieux chat gris...</p> + +<p><br> + Et nous prîmes congé de Pomaré, en serrant +avec effusion et de tout notre coeur ses vieilles mains royales. +-- La princesse Ariitéa, qui avait reparu dans le salon, +vint en tenue de bal nous accompagner jusqu'à la porte du +jardin; elle disait à Rarahu pour la consoler des choses +aussi douces que si elle eût été sa soeur... +Et pour la dernière fois nous descendîmes à +la plage...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXV</h3> + +<p><br> + Il faisait nuit close encore.</p> + +<p>Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes +les filles de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, +avaient suivi les officiers du <i>Rendeer</i>. -- Si on +n'eût entendu quelques jeunes femmes pleurer, on eût +dit plutôt une fête qu'un départ.</p> + +<p>Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai +pour la dernière fois ma petite amie.</p> + +<p><br> + En même temps que le <i>Rendeer</i> quittait l'île +délicieuse, la voiture qui emportait Rarahu et Moé +quittait Papeete, -- et longtemps Rarahu put voir, par les +échappées des cocotiers, à travers les +rideaux de verdure, -- le <i>Rendeer</i> s'éloigner sur +l'immensité bleue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h2>QUATRIÈME PARTIE</h2> + +<p><i>"Aue! Aue! a munaiho te tiaré iti tarona +menehenehe!...<br> + "Aue! Aue! i teienei ra, na maheahea!..."<br> + (Hélas! Hélas! autrefois elle était jolie, +la petite fleur d'arum!...<br> + Hélas! Hélas! maintenant elle est +fanée!...)<br> + (RARAHU)</i></p> + +<h3><br> + I</h3> + +<p><br> + Quelques jours plus tard, le <i>Rendeer</i>, poursuivant sa +route à travers le Pacifique, passa en vue des mornes de +Rapa, la plus australe des îles polynésiennes. Et +puis cette dernière terre des Maoris disparut +elle-même de notre grand horizon monotone, -- et ce fut +fini de l'Océanie.</p> + +<p>Après avoir relâche au Chili, nous sortîmes +du Grand Océan par le détroit de Magellan, pour +rentrer en Europe par la Plata, le Brésil et les +Açores.</p> + +<p> </p> + +<h3>II</h3> + +<p><br> + Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, +je revins à Brightbury, frapper à la porte de ma +maison chérie... On ne m'attendait pas encore.</p> + +<p>Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui +tremblait d'émotion et de surprise. -- Le bonheur et +l'étonnement furent grands de me revoir.</p> + +<p><br> + Après les premiers moments, une impression de tristesse +succède à la joie; un serrement de coeur se +mêle au charme du retour: des années ont +passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on +chérit: le temps a laissé sur eux ses traces, -- on +les trouve vieillis... Heureux encore, s'il n'y a point de place +vide au foyer!...</p> + +<p><br> + C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats du +Nord, -- surtout quand on a la tête toute remplie des +images ensoleillées des tropiques. C'est triste, le jour +pâle, le ciel morne et sans rayons, -- le froid qu'on avait +oublié, -- les vieux arbres sans feuilles, -- les tilleuls +humides et moussus, -- et le lierre sur les pierres grises.</p> + +<p>Pourtant, qu'on est bien au foyer! -- quelle joie de les +revoir tous, y compris les vieux serviteurs qui ont veillé +sur votre enfance; de retrouver les douces coutumes +oubliées, les bonnes soirées d'hiver d'autrefois, +et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve +singulier!...</p> + +<p>Le matin où je revins à Brightbury frapper +à la porte de ma maison, j'encombrais la rue de bagages, +de colis et de caisses énormes.</p> + +<p>Tout ce déballage est une des distractions du retour. +Les armes sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs +polynésiens, les coquilles et les madrépores, +faisaient bizarre figure, en revoyant la lumière dans ma +vieille maison, sous le ciel britannique. J'éprouvai +surtout une émotion vive, en déballant les plantes +séchées, les couronnes fanées, qui avaient +conservé leur odeur exotique, et embaumaient ma chambre +d'un parfum d'Océanie.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<p><br> + Quelques jours après mon retour on me remit une lettre +couverte de timbres américains qui m'arrivait par la voie +d'Overland. -- L'adresse était mise de la main de mon ami +Georges T., de Papeete, que les Tahitiens appelaient Tatehau.</p> + +<p>Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse +écriture enfantine et appliquée de Rarahu, qui +m'envoyait son cri de douleur à travers les mers.</p> + +<p><i>RARAHU A LOTI</i></p> + +<p><i>Papéuriri, le 15 janvier 1874.</i></p> + +<p><i>Cher ami,<br> + ô mon petit Loti, ô mon petit époux +chéri, ô toi ma seule pensée à Tahiti, +je te salue par le vrai Dieux.<br> + Cette lettre te dira ma tristesse pour toi.</i></p> + +<p><i>Depuis le jour où tu es parti, rien ne donne la +mesure de ma douleur. Jamais ma pensée ne t'oublie depuis +ton départ.<br> + O mon ami chéri, voici ma parole: ne pense pas que je me +marierai; comment me marierais-je, puisque c'est toi qui es mon +époux. Reviens pour que nous restions ensemble dans mon +pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans mon pays +de Bora-Bora -- Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et +sois-moi fidèle.</i></p> + +<p><i>Voici encore une parole: reviens à Bora-Bora; peu +importe que tu n'aies pas de richesses, je ne demande pas +beaucoup, ne t'occupe pas de cela, et reviens à +Tahiti.</i></p> + +<p><i>Ah! quel contentement d'être ensemble, Ah! quelle +joie de mon coeur d'être réunie de nouveau à +toi, ma pensée, et mon amour de chaque jour.</i></p> + +<p><i>Ah! cette pensée chérie que tu sois mon +époux. Ah! combien je désire ton corps pour manger +beaucoup de toi!...</i></p> + +<p><i>Voici une parole sur mon séjour à +Papéuriri: je suis sage, je reste bien tranquille. Je me +repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'être bonne +pour moi -- ô mon petit ami (et mon grand chagrin) je te +fais savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis +bien, je suis retombée dans ce mal que tu savais sur moi +cesser, ce même mal, pas un autre; et cette maladie, je la +supporte avec patience, parce que tu m'as oubliée; si tu +étais près de moi, tu me soulagerais un +peu...</i></p> + +<p><i>Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur +amitié pour toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais +tu ne seras oublié des hommes de mon pays...</i></p> + +<p><i>J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit époux +chéri.</i></p> + +<p><i>Je te salue ô mon Loti,<br> + De Rarahu ta petite épouse,</i></p> + +<p><i>RARAHU</i></p> + +<p><i>J'ai donné cette lettre à Tatehau +oeil-de-rat, je ne sais pas bien le nom de l'endroit où je +dois t'écrire.</i></p> + +<p><i>Je te salue, mon ami chéri,</i></p> + +<p><i>RARAHU.</i></p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3> + +<p><br> + Loti écrivit à Rarahu une longue lettre, dans +laquelle il exprimait en langue tahitienne son grand amour pour +sa petite amie. -- Il racontait, d'une manière +intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images +particulières, sa traversée de six mois sur le +<i>Rendeer</i>; la tempête du cap Horn, qui avait mis son +navire en danger, et lui avait enlevé beaucoup de ses +caisses remplies de souvenirs d'Océanie. -- Et puis il lui +parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mère, +-- et lui disait que, malgré ces douces choses, il +rêvait de revenir encore dans le Grand-Océan, pour y +retrouver son île bien-aimée et sa petite +épouse sauvage.</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<p><br> + RARAHU A LOTI (<i>Un an après</i>.)</p> + +<p><br> + <i>Papeete, le 3 décembre 1874.</i></p> + +<p><i>O mon petit ami chéri, ô mon cher objet de ma +peine, je te salue par le vrai Dieu.</i></p> + +<p><i>Je suis bien péniblement étonnée de ne +pas recevoir de lettre de toi, parce que voilà cinq fois +que je t'ai écrit, et jamais un mot de toi ne m'est encore +parvenu.</i></p> + +<p><i>Peut-être arrive-t-il que tu ne te souviens plus de +moi, voici je vois que mes lettres t'ont été +envoyées, jamais tu ne m'en as informée.</i></p> + +<p><i>Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?</i></p> + +<p><i>Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la +douleur... Mais si tu m'écrivais un peu, cela +réchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne penses à +cela.</i></p> + +<p><i>Mais quant à moi, mon amour pour toi reste le +même, et aussi mes larmes pour toi; comme s'il restait dans +ton coeur un peu d'amour pour moi, toi-même tu penserais +à moi.</i></p> + +<p><i>Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, +mais mon projet eût été +inexécutable...</i></p> + +<p><i>-- Voici une parole concernant Papeete:</i></p> + +<p><i>Il y a eu grande fête à Papeete le mois +passé, pour la petite-fille de la reine.</i></p> + +<p><i>Et c'était très beau, et les femmes ont +dansé jusqu'au matin. -- Et j'y étais aussi; +j'avais sur la tête une couronne de plume d'oiseau, -- mais +mon coeur était bien triste...</i></p> + +<p><i>Et maintenant, la reine Pomaré et les siens. Et sa +petite-fille Pomaré, et Ariitéa, te disent: ia ora +na. Jamais rien de nouveau à Tahiti, excepté que, +le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois +d'août...</i></p> + +<p><i>Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon +époux!...</i></p> + +<p><i>Hélas! Hélas! la petite fleur d'arum est +aussi fanée maintenant!...</i></p> + +<p><i>Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum était +jolie!...</i></p> + +<p><i>Maintenant elle est fanée, elle n'est plus +jolie!...</i></p> + +<p><i>Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le +sommet de Paea, pour que personne ne me puisse plus +voir...</i></p> + +<p><i>Hélas! Hélas! ô mon époux +chéri, ô mon ami tendrement aimé!...</i></p> + +<p><i>Hélas! Hélas! mon ami +chéri!...</i></p> + +<p><i>J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai +Dieu.</i></p> + +<p><i>RARAHU.</i></p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<h3><br> + JOURNAL DE LOTI</h3> + +<p><br> + Londres, 20 janvier 1875.</p> + +<p><br> + Je passais à neuf heures du soir dans Regent Street. -- +La nuit était froide et brumeuse; -- des milliers de becs +de gaz éclairaient la fourmilière humaine, la foule +noire et mouillée.</p> + +<p>Derrière moi une voix cria: <i>Ia ora na, Loti!</i></p> + +<p>Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T., +-- celui que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais +laissé à Papeete, où il avait résolu +de finir ses jours.</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<p><br> + Quand nous fûmes confortablement assis au coin du feu, +nous nous mîmes à causer de l'île +délicieuse.</p> + +<p>-- Rarahu... dit-il avec un certain embarras, -- oui, elle +était, je crois, bien portante quand j'ai quitté le +pays; il est probable même que si j'avais pris congé +d'elle, elle m'aurait donné des commissions pour vous.</p> + +<p>"Comme vous le savez, elle avait quitté Papeete en +même temps que vous-mêmes, et on disait dans le pays: +Loti et Rarahu n'ont pas pu se séparer; ils sont partis +ensemble pour l'Europe.</p> + +<p>"Je savais seul qu'elle était chez son amie Tiahoui, +moi qui recevais de Papéuriri ses lettres, avec cette +aimable suscription: <i>à Tatehau Oeil-de-rat, pour +remettre à Loti.</i></p> + +<p>"Lorsqu'elle reparut à Papeete, six ou huit mois +après, elle était plus jolie que jamais; elle +était plus femme aussi, et plus formée. -- Sa +grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la +grâce d'une élégie.</p> + +<p>"Elle devint la maîtresse d'un jeune officier +français, qui eut pour elle une passion qui n'était +pas ordinaire. -- Il était jaloux même de votre +souvenir. (On l'appelait encore: <i>la petite femme de Loti.</i>) +-- Il lui avait fait le serment de l'emmener en France avec +lui.</p> + +<p>"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la +plus élégante et la plus remarquée des +femmes de Papeete.</p> + +<p>"Au bout de ce temps-là, il se produisit chez la reine +un événement depuis longtemps prévu: la +petite Pomaré V s'éteignit une belle nuit, -- peu +de jours après une grande fête qu'on avait +donnée pour la distraire, et dont elle avait +elle-même arrêté le programme.</p> + +<p>"La vieille reine, par parenthèse, fut tellement +accablée par cette dernière et suprême +douleur, que sans doute elle n'y survivra guère (1). Elle +s'est retirée pour le moment dans une case isolée, +bâtie auprès du tombeau de sa petite-fille, et ne +veut plus voir âme qui vive.</p> + +<p><i>(1) La reine Pomaré est morte en 1877, laissant le +trône à son second fils Ariiaue. Elle avait +survécu environ deux ans à sa petite-fille. -- On +peut considérer qu'à dater de ce jour commence la +fin de Tahiti, au point de vue des coutumes, de la couleur +locale, du charme et de l'étrangeté.</i></p> + +<p>"Rarahu observa dans cette circonstance la même coutume +que les suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper +tout ras ses admirables cheveux noirs.</p> + +<p>"La reine lui en sut gré, mais ce fut le sujet d'une +querelle entre elle et son amant, -- et comme elle ne l'aimait +guère, elle profita de l'occasion pour le quitter.</p> + +<p>"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournée +à Papéuriri auprès de son amie. -- Mais, +malheureusement, la pauvre petite est restée à +Papeete, où je crois qu'elle mène aujourd'hui une +vie absolument déréglée et folle.</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3> + +<p><br> + A partir de cette époque on ne trouve plus que de loin en +loin dans le journal de Loti quelques traces de souvenirs +conservés au fond de son coeur pour la lointaine +Polynésie; -- dans sa mémoire, l'image de Rarahu +s'éloigne et s'efface.</p> + +<p>Ces fragments sont mêlés aux aventures d'une vie +enfiévrée et légèrement excentrique, +qui se déroulent un peu partout, -- en Afrique +principalement, -- et plus tard en Italie.</p> + +<p> </p> + +<h3>FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI</h3> + +<p><br> + Sierra-Leone, mars 1875.</p> + +<p><br> + O ma bien-aimée petite amie, nous retrouverons-nous +jamais là-bas -- dans notre chère île, -- +assis le soir sur les plages de corail?...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . .</p> + +<p><br> + Bobdiara (Sénégambie), octobre 1875.</p> + +<p>C'est la saison des grandes pluies, <i>là-bas</i>, -- +la saison où la terre est couverte de fleurs roses, +semblables à nos perce-neige d'Angleterre; les mousses +sont humides, les forêts pleines d'eau.</p> + +<p>Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes +de sable. Il est trois heures du matin <i>là-bas</i>, il +fait nuit noire, les toupapahous rôdent dans les +bois...</p> + +<p>Deux années ont passé déjà sur ces +souvenirs, et j'aime ce pays comme aux premiers jours: -- +l'impression persiste comme celle de Brightbury, celle de la +patrie, -- quand tant d'autres se sont effacées +depuis.</p> + +<p>Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure, -- +et ma petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je +jamais, - n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, +sous les cocotiers des plages?...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . .</p> + +<p><br> + Southampton, mars 1876.<br> + (Journal de Loti)</p> + +<p><br> + ... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie, -- que c'est loin tout +cela, mon Dieu!</p> + +<p>Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à +présent, -- sinon les désenchantements amers, et +les regrets poignants du passé?... Je pleure, en songeant +au charme perdu de ces premières années, -- +à ce charme qu'aucune puissance ne peut plus me rendre, -- +à tout cela que je n'ai même pas le pouvoir de fixer +sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et s'efface +dans mon souvenir.</p> + +<p>Hélas! où est-elle notre vie tahitienne, -- les +fêtes de la reine, -- les <i>himéné</i> au +clair de lune? -- Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où +sont-elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes +émotions, tous mes rêves d'autrefois, où +est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé +frère John, qui partageait avec moi ces premières +impressions de jeunesse vibrantes, étranges, +enchanteresses?...</p> + +<p>Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du +grand vent sur les récifs de corail, -- cette ombre +mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient la nuit, ce +grand vent qui passait partout dans l'obscurité... +Où est tout le charme indéfinissable de ce pays, +toute la fraîcheur de nos impressions partagées, de +nos joies à deux?...</p> + +<p>Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant +à repasser ces souvenirs, que le temps emporte, quand par +hasard quelque chose les éveille, -- une page +écrite là-bas, -- une plante sèche, un +reva-reva, un parfum tahitien gardé encore par de pauvres +couronnes de fleurs qui s'en vont en poussière, -- ou un +mot de cette langue triste et douce, la langue de +<i>là-bas</i> que déjà j'oublie.</p> + +<p><br> + Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et +d'estaminets, logis de hasard, camarades de hasard; -- on se +réunit on ne sait pourquoi, on s'étourdit comme on +peut...</p> + +<p>J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me +reconnais plus quand je regarde en arrière. -- A corps +perdu je me suis jeté dans une vie de plaisirs; c'est +là, il me semble, la seule façon logique de prendre +une existence que je n'avais pas demandée, -- et dont le +but et la fin sont pour moi des problèmes +insolubles...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<p><br> + Ile de Malte, 2 mai 1876.</p> + +<p><br> + Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de +S.M. Britannique réunis dans un café de la Valette, +à l'île de Malte.</p> + +<p>Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se +rendant dans le Levant où on venait de massacrer les +consuls de France et d'Allemagne, et où de graves +événements semblaient se préparer.</p> + +<p>J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui +aussi, avait vécu en Océanie, -- et nous nous +étions isolés pour causer ensemble de nos souvenirs +tahitiens.</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p><br> + -- Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se +rapprochant de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti +depuis nous deux.</p> + +<p>"Elle était tombée bien bas, les derniers temps, +-- mais c'était une singulière petite fille.</p> + +<p>"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une +figure de petite morte. Elle n'avait plus de gîte à +la fin, et traînait avec elle un vieux chat infirme qui +portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Ce +chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.</p> + +<p>"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui +malgré tout avait conservé pour elle une +pitié et une bienveillance extrêmes.</p> + +<p>"Tous les matelots du <i>Sea-Mew</i> l'aimaient beaucoup bien +qu'elle fût devenue décharnée. -- Elle, -- +elle les voulait tous, tous ceux qui étaient un peu +beaux.</p> + +<p>"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était +mise à boire de l'eau-de-vie, son mal allait très +vite.</p> + +<p>"Un beau jour -- (c'était en novembre 1875, elle +pouvait avoir dix-huit ans) -- on apprit qu'elle était +partie, avec son chat infirme, pour son île de Bora-Bora, +où elle s'en était allée mourir, et +où, paraît-il, elle ne vécut que quelques +jours.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<p><br> + Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile +passa devant mes yeux...</p> + +<p>Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en +m'éveillant la nuit je la revoyais encore; -- +malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne sais +quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne +sais quelles idées de pardon et de rédemption, -- +et tout était fini dans la fange, dans l'abîme de +l'éternel néant!...</p> + +<p>Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. -- Un voile +passa devant mes yeux... Et je restai là, impassible, -- +et nous continuâmes à causer de nos souvenirs +d'Océanie.</p> + +<p>Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes +reflétée par les glaces, au bruit joyeux des +conversations, des rires, des toasts britanniques et des verres +entrechoqués, -- je participais au concert +général des banalités et des inepties; comme +eux, je disais d'un ton dégagé:</p> + +<p>-- C'est un beau pays que l'Océanie; -- de belles +créatures, les Tahitiennes; -- pas de +régularité grecque dans les traits, mais une +beauté originale qui plaît plus encore, et des +formes antiques... Au fond, des femmes incomplètes qu'on +aime à l'égal des beaux fruits, de l'eau +fraîche et des belles fleurs.</p> + +<p>"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, +à travers le prisme enchanteur de mon extrême +jeunesse... En somme, un charmant pays quand on a vingt ans; mais +s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne pas y +revenir à trente.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + ...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et +l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, +une vision sinistre qui ne venait ni de la veille ni du sommeil, +-- un de ces fantômes qui replient leurs ailes de +chauves-souris au chevet des malades, ou viennent s'asseoir sur +les poitrines haletantes des criminels. . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>NATUAEA</h3> + +<p>(<i>Vision confuse de la nuit.)</i></p> + +<p><i><br> +</i> ...Là-bas, <i>en dessous</i>, bien loin de +l'Europe... le grand morne de Bora-Bora dressait sa silhouette +effrayante, dans le ciel gris et crépusculaire des +rêves...</p> + +<p>... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait +sans bruit sur la mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui +marchait toujours... Tout près, tout près de la +terre, sous des masses noires qui semblaient de grands arbres, le +navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il faisait +nuit, et je restai là immobile, attendant le jour, -- les +yeux fixés sur la terre, avec une indéfinissable +horreur.</p> + +<p>... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si +pâle, qu'on eût dit un signe du ciel annonçant +aux hommes la consommation des temps, un sinistre +météore précurseur du chaos final, un grand +soleil mort...</p> + +<p>Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je +distinguai des formes humaines assises qui semblaient m'attendre, +et je descendis sur la plage...</p> + +<p>Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste +colonnade grise, des femmes étaient accroupies par terre +la tête dans leurs mains comme pour les veillées +funèbres; elles semblaient être là depuis un +temps indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient +presque entièrement, elles étaient immobiles; leurs +yeux étaient fermés, mais, à travers leurs +paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles +fixées sur moi...</p> + +<p>Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, +étendue sur un lit de pandanus...</p> + +<p>Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur +le visage mort... Rarahu se mit à rire...</p> + +<p>A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le +ciel, et je me retrouvai dans l'obscurité.</p> + +<p>Alors un grand souffle terrible passa dans +l'atmosphère, et je perçus confusément des +choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous l'effort +de brises mystérieuses, -- des spectres tatoués +accroupis à leur ombre, -- les cimetières maoris et +la terre de là-bas qui rougit les ossements, -- +d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes +bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité, -- +et au milieu d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant +enveloppé dans ses longs cheveux noirs, -- Rarahu les yeux +vides, et riant du rire éternel, du rire figé des +Toupapahous...</p> + +<p><br> + <i>"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du +soir! mon mal est grand dans mon coeur de ne plus te voir! +ô mon étoile du matin, mes yeux se fondent dans les +pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</i></p> + +<p><i>"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi +chrétienne.</i></p> + +<p><i>"Ta petite amie,</i></p> + +<p><i>RARAHU."</i></p> + +<h2 align="center"><br> + FIN</h2> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI *** + +***** This file should be named 7263-h.htm or 7263-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/2/6/7263/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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E toro te faaro E no te taata." + +_Le palmier croitra, Le corail s'etendra, Mais l'homme perira_. + +(_Vieux dicton de la Polynesie_) + + + +A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878. + +_Madame, + +A vous qui brillez tout en haut, l'auteur tres obscur _d'Aziyade_ dedie +humblement ce recit sauvage. + +Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son +grand charme poetique. + +L'auteur etait bien jeune lorsqu'il a ecrit ce livre; il le met a vos +pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup +d'indulgence....................................................... + + + +PREMIERE PARTIE + +I + + +PAR PLUMKET, AMI DE LOTI + + +Loti fut baptise le 25 janvier 1872, a l'age de vingt-deux ans et onze +jours. + +Lorsque la chose eut lieu, il etait environ une heure de l'apres-midi, +a Londres et a Paris. + +Il etait a peu pres minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule +terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomare, ou la scene se +passait. + +En Europe, c'etait une froide et triste journee d'hiver. En dessous dans +les jardins de la reine, c'etait le calme, l'enervante langueur d'une +nuit d'ete. + +Cinq personnes assistaient a ce bapteme de Loti, au milieu des mimosas +et des orangers, dans une atmosphere chaude et parfumee, sous un ciel +tout constelle d'etoiles australes. + +C'etaient: Ariitea, princesse du sang, Faimana et Teria, suivantes de la +reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique. + +Loti, qui, jusqu'a ce jour, s'etait appele Harry Grant, conserva ce nom, +tant sur les registres de l'etat civil que sur les roles de la marine +royale, mais l'appellation de Loti fut generalement adoptee par ses +amis. + +La ceremonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand +appareil. + +Les trois Tahitiennes etaient couronnees de fleurs naturelles, et vetues +de tuniques de mousseline rose, a traines. Apres avoir inutilement +essaye de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont +les sons durs revoltaient leurs gosiers maoris, elles deciderent de les +designer par les mots _Remuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs. + +Toute la cour eut le lendemain communication de cette decision, et +_Harry Grant_ n'exista plus en Oceanie, non plus que _Plumket_ son ami. + +Il fut convenu en outre que les premieres notes de la chanson indigene: +"Loti taimane, etc..." chantees discretement la nuit aux abords du +palais, signifieraient: "Remuna est la, ou Loti, ou tous deux ensemble; +ils prient leurs amies de se rendre a leur appel, ou tout au moins de +venir sans bruit leur ouvrir la porte des +jardins..."......................................................... + + + + + + +II + +NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET + + +Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'ile de Bora-Bora, situee +par 16 de latitude australe, et 154 de longitude ouest. + +Au moment ou commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa +quatorzieme annee. + +C'etait une tres singuliere petite fille, dont le charme penetrant et +sauvage s'exercait en dehors de toutes les regles conventionnelles de +beaute qu'ont admises les peuples d'Europe. + +Toute petite, elle avait ete embarquee par sa mere sur une longue +pirogue voilee qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conserve de +son ile perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la +surplombe. La silhouette de ce geant de basalte, plante comme une borne +monstrueuse au milieu du Pacifique, etait restee dans sa tete, seule +image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une emotion +bizarre, dessinee dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause +premiere de son grand amour pour lui. + + + + + +III + +D'ECONOMIE SOCIALE + + +La mere de Rarahu l'avait amenee a Tahiti, la grande ile, l'ile de la +reine, pour l'offrir a une tres vieille femme du district d'Apire qui +etait sa parente eloignee. Elle obeissait ainsi a un usage ancien de la +race maorie, qui veut que les enfants restent rarement aupres de leur +vraie mere. Les meres adoptives, les peres adoptifs (_faa amu_) sont la- +bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet echange +traditionnel des enfants est l'une des originalites des moeurs +polynesiennes. + + + + + +IV + +HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTEME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMTE DE +YORKSHIRE (ANGLETERRE) + +"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872. + +"Ma soeur aimee, + +"Me voici devant cette ile lointaine que cherissait notre frere, point +mysterieux qui fut longtemps le lieu des reves de mon enfance. Un desir +etrange d'y venir n'a pas peu contribue a me pousser vers ce metier de +marin qui deja me fatigue et m'ennuie. + +"Les annees ont passe et m'ont fait homme. Deja j'ai couru le monde, et +me voici enfin devant l'ile revee. Mais je n'y trouve plus que tristesse +et amer desenchantement. + +"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, la-bas, sous la +verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux +silhouettes dentelees, c'est bien tout cela qui etait connu. Tout cela, +depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer, +poetises par l'enorme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce +coin du monde dont nous parlait avec amour notre frere qui n'est plus... + +"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions +indefinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un +pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve la, +le meme Harry qu'a Brightbury, qu'a Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il +me semble n'avoir pas change de place... + +"Ce pays des reves, pour lui garder son prestige, j'aurais du ne pas le +toucher du doigt. + +"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gate mon Tahiti, en me le presentant +a leur maniere; ceux qui trainent partout leur personnalite banale, +leurs idees terre a terre, qui jettent sur toute poesie leur bave +moqueuse, leur propre insensibilite, leur propre ineptie. La +civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, +toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la +sauvage poesie s'en va, avec les coutumes et les traditions du passe... + +........................................................................ + +"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jete l'ancre devant +Papeete, ton frere Harry a garde le bord, le coeur serre, l'imagination +decue. + +........................................................................ + +"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que deja ce pays +l'enchante; depuis notre arrivee je le vois a peine. + +"Il est d'ailleurs toujours ce meme ami fidele et sans reproche, ce meme +bon et tendre frere, qui veille sur moi comme un ange gardien et que +j'aime de toute la force de mon coeur... + +........................................................................ + + + + + +V + + +Rarahu etait une petite creature qui ne ressemblait a aucune autre, bien +qu'elle fut un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les +archipels polynesiens et passe pour une des plus belles du monde; race +distincte et mysterieuse, dont le provenance est inconnue. + +Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique, +d'une douceur caline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse; +ses cils etaient si longs, si noirs qu'on les eut pris pour des plumes +peintes. Son nez etait court et fin, comme celui de certaines figures +arabes; sa bouche, un peu plus epaisse, un peu plus fendue que le type +classique, avait des coins profonds, d'un contour delicieux. En riant, +elle decouvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de +l'email blanc, dents que les annees n'avaient pas eu le temps de +beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries legeres de +l'enfance. Ses cheveux, parfumes au santal, etaient longs, droits, un +peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes epaules nues. +Une meme teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres +cuites claires de la vieille Etrurie, etait repandue sur tout son corps, +depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds. + +Rarahu etait d'une petite taille, admirablement prise, admirablement +proportionnee; sa poitrine etait pure et polie, ses bras avaient une +perfection antique. + +Autour de ses chevilles, de legers tatouages bleus, simulant des +bracelets; sur la levre inferieure, trois petites raies bleues +transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur +le front, un tatouage plus pale, dessinant un diademe. Ce qui surtout en +elle caracterisait sa race, c'etait le rapprochement excessif de ses +yeux, a fleur de tete comme tous les yeux maoris; dans les moments ou +elle etait rieuse et gaie, ce regard donnait a sa figure d'enfant une +finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle etait serieuse ou +triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux definir +que par ces deux mots: une grace polynesienne. + + + +VI + + +La cour de Pomare s'etait paree pour une demi-reception, le jour ou je +mis pour la premiere fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral +anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrivee a la souveraine +(une vieille connaissance a lui)--et j'etais alle, en grande tenue de +service, accompagner l'amiral. + +L'epaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures; +tout etait tranquille et desert dans les avenues ombreuses dont +l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases a +verandas, disseminees dans les jardins, sous les grands arbres, sous les +grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants, +plongees dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords +de la demeure royale etaient aussi solitaires, aussi paisibles... + +Un des fils de la reine,--sorte de colosse basane qui vint en habit +noir a notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets +baisses, ou une douzaine de femmes etaient assises, immobiles et +silencieuses... + +Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dores etaient places +cote a cote.--Pomare, qui en occupait un, invita l'amiral a s'asseoir +dans le second, tandis qu'un interprete echangeait entre ces deux +anciens amis des compliments officiels. + +Cette femme, dont le nom etait mele jadis aux reves exotiques de mon +enfance, m'apparaissait vetue d'un long fourreau de soie rose, sous les +traits d'une vieille creature au teint cuivre, a la tete imperieuse et +dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait demeler +encore quels avaient pu etre les attraits et le prestige de sa jeunesse, +dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir. + +Les femmes de sa suite avaient, dans cette penombre d'un appartement +ferme, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indefinissable. +--Elles etaient belles presque toutes de la beaute tahitienne: des yeux +noirs, charges de langueur, et le teint ambre des gitanos.--Leurs +cheveux denoues etaient meles de fleurs naturelles et leurs robes de +gaze trainantes, libres a la taille, tombaient autour d'elles en longs +plis flottants. + +C'etait sur la princesse Ariitea surtout, que s'arretaient +involontairement mes regards. Ariitea a la figure douce, reflechie, +reveuse, avec de pales roses du Bengale, piquees au hasard dans ses +cheveux noirs... + + + + + +VII + + +Les compliments termines, l'amiral dit a la reine: + +--Voici Harry Grant que je presente a Votre Majeste; il est le frere de +Georges Grant, un officier de marine, qui a vecu quatre ans dans votre +beau pays. + +L'interprete avait a peine acheve de traduire, que Pomare me tendit sa +main ridee; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel, +eclaire sa vieille figure: + +--Le frere de Roueri! dit elle en designant mon frere par son nom +tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais: +"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute speciale, la reine +ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays. + +--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en +me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale... + +Et je partis charme de cette etrange cour... + + + + + +VIII + + +Rarahu n'avait guere quitte depuis sa petite enfance la case de sa +vieille mere adoptive, qui habitait dans le district d'Apire, au bord du +ruisseau de Fataoua. + +Ses occupations etaient fort simples: la reverie, le bain, le bain +surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de +Tiahoui, son inseparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui etaient deux +insouciantes et rieuses petites creatures qui vivaient presque entiere- + +ment dans l'eau de leur ruisseau, ou elles sautaient et s'ebattaient +comme deux poissons-volants. + + + + + +IX + + +Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fut sans erudition; elle +savait lire dans sa bible tahitienne, et ecrire, avec une grosse +ecriture tres ferme, les mots doux de la langue maorie; elle etait meme +tres forte sur l'orthographe conventionnelle fixee par les freres +Picpus,--lesquels ont fait, en caracteres latins, un vocabulaire des +mots polynesiens. + +Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins +cultivees assurement que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu +que cette instruction, prise a l'ecole des missionnaires de Papeete, lui +eut peu coute a acquerir, car elle etait fort paresseuse. + + + + + +X + + +En tournant a droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis +une demi-heure le chemin d'Apire, on trouvait un large bassin naturel, +creuse dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se +precipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise +fraicheur. + +La, tout le jour, il y avait societe nombreuse; sur l'herbe, on trouvait +etendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes +journees tropicales a causer, chanter, dormir, ou bien encore a nager et +a plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient a l'eau vetues de +leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes +mouillees sur leur corps, comme autrefois les naiades. + +La, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; la tronait +Tetouara la negresse;--la se faisait a l'ombre une grande consommation +d'oranges et de goyaves. + +Tetouara appartenait a la race des Kanaques noirs de la Melanesie.--Un +navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une ile avoisinant +la Caledonie, et l'avait deposee a mille lieues de son pays, a Papeete, +ou elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait egaree +parmi des misses anglaises. + +Tetouara avec une inepuisable belle humeur, une gaite simiesque, une +impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement. +Cette propriete de sa personne la rendait precieuse a ses nonchalantes +compagnes; elle etait une des notabilites du ruisseau de Fataoua... + + + + + +XI + +PRESENTATION + + +Ce fut vers midi, un jour calme et brulant, que pour la premiere fois de +ma vie j'apercus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, +habituees du ruisseau de Fataoua, accablees de sommeil et de chaleur, +etaient couchees tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans +l'eau claire et fraiche.--L'ombre de l'epaisse verdure descendait sur +nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours, +marques de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se +posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent ete trop +lourdes pour les enlever; l'air etait charge de senteurs enervantes et +inconnues; tout doucement je m'abandonnais a cette molle existence, je +me laissais aller aux charmes de l'Oceanie... + +Au fond du tableau, tout a coup des broussailles de mimosas et de +goyaviers s'ouvrirent, on entendit un leger bruit de feuilles qui se +froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation +avec des mines de souris qui sortent de leurs trous. + +Elles etaient coiffees de couronnes de feuillage, qui garantissaient +leur tete contre l'ardeur du soleil; leurs reins etaient serres dans des +_pareos_ (pagnes) bleu fonce a grandes raies jaunes; leurs torses fauves +etaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et denoues... Point +d'Europeens, point d'etrangers, rien d'inquietant en vue... Les deux +petites, rassurees, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit a +s'eparpiller plus bruyamment autour d'elles... + +La plus jolie des deux etait Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa +confidente... + +Alors Tetouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine +sur laquelle brillait un galon d'or,--l'eleva au-dessus des herbes +dans lesquelles j'etais enfoui,--et la leur montra avec une +intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un +epouvantail. + +Les deux petites creatures, comme deux moineaux auxquels on montre un +babouin, se sauverent terrifiees,--et ce fut la notre presentation, +notre premiere entrevue... + + + + + +XII + + +Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tetouara se +resumaient a peu pres a ceci: + +--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne +font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une +femme a principes, qui leur defend de se commettre avec nous. + +Elle, Tetouara, eut ete personnellement tres satisfaite si ces deux +filles se fussent laisse apprivoiser par moi; elle m'engageait tres +vivement a tenter cette aventure. + +Pour les trouver, il suffisait, d'apres ses indications, de suivre sous +les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas +conduisait a un bassin plus eleve que le premier et moins frequente +aussi.--La, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se repandait encore +dans un creux de rocher qui semblait fait tout expres pour le tete-a- +tete ou trois personnes intimes.--C'etait la salle de bain particuliere +de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que la s'etait passee toute +leur enfance... + + +C'etait un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voute de grands +arbres-a-pain aux epaisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de +fines sensitives. L'eau fraiche y bruissait sur de petits cailloux +polis; on y entendait de tres loin, et perdus en murmure confus, les +bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de +crecelle de Tetouara. + + + + + +XIII + + +..................................................................... + +--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomare, de sa grosse voix +rauque--Loti, pourquoi n'epouserais-tu pas la petite Rarahu du +district d'Apire?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te +poserait davantage dans le pays... + +C'etait sous la veranda royale que m'etait faite cette question.-- +J'etais allonge sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait +de me servir mon amie Teria; en face de moi etait etendue ma bizarre +partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'ecarte une passion extreme; +elle etait vetue d'un peignoir jaune a grandes fleurs noires, et fumait +une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulee sur +elle-meme. Deux suivantes couronnees de jasmin marquaient nos points, +battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant +curieusement sur nos epaules. + +Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tiedes, +parfumees, qu'amenent la-bas les orages d'ete; les grandes palmes des +cocotiers se couchaient sous l'ondee, leurs nervures puissantes +ruisselaient d'eau. Les nuages amonceles formaient avec la montagne un +fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau +fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne +de Fataoua. Dans l'air etaient suspendues des emanations d'orage qui +troublaient le sens et l'imagination... + +...................................................................... + +"Epouser la petite Rarahu du district d'Apire." Cette proposition me +prenait au depourvu, et me donnait beaucoup a reflechir... + +............................................................. + +Il allait sans dire que la reine, qui etait une personne tres +intelligente et sensee, ne me proposait point un de ces mariages suivant +les lois europeennes qui enchainent pour la vie. Elle etait pleine +d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle +s'efforcait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux +principes chretiens. + +C'etait donc simplement un mariage tahitien qui m'etait offert. Je +n'avais pas de motif bien serieux pour resister a ce desir de la reine, +et la petite Rarahu du district d'Apire etait bien charmante... + +Neanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alleguai ma jeunesse. + +J'etais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui +aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est +une chose fort couteuse, meme en Oceanie... Et puis, et surtout, il y +avait l'eventualite d'un prochain depart,--et laisser Rarahu dans les +larmes, en eut ete une consequence inevitable, et assurement fort +cruelle. + +Pomare sourit a toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait +convaincue. + +Apres un moment de silence, elle me proposa Faimana, sa suivante, que +cette fois je refusai tout net. + +Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement +ses yeux se tournerent vers Ariitea la princesse: + +--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-etre aurais-tu accepte +avec plus d'empressement, mon petit Loti?... + +La vieille femme revelait par ces mots qu'elle avait devine le troisieme +et assurement le plus serieux des secrets de mon coeur. + +Ariitea baissa les yeux, et une nuance rose se repandit sur ses joues +ambrees; je sentis moi-meme que le sang me montait tumultueusement au +visage et le tonnerre se mit a rouler dans les profondeurs de la +montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue +d'un melodrame... + +Pomare satisfaite de sa facetie riait sous cape. Elle avait mis a profit +le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _te tane_ +(l'homme), c'est-a-dire _le roi_... + +Pomare, dont un des passe-temps favoris etait le jeu d'ecarte, etait +extraordinairement tricheuse, elle trichait meme aux soirees +officielles, dans les parties interessees qu'elle jouait avec les +amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner +n'etaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle eprouvait a rendre +capots ses partenaires... + + + + + +XIV + + +Rarahu possedait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose, +qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu +et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, a Papeete. +Ces jours-la, ses cheveux etaient separes en deux longues nattes noires +tres epaisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (a l'endroit +ou les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus, +dont le rouge ardent donnait une paleur transparente a sa joue cuivree. + +Elle restait peu de temps a Papeete apres le service religieux, evitant +la societe des jeunes femmes, les echoppes des Chinois marchands de the, +de gateau et de biere. Elle etait tres sage, et en donnant la main a +Tiahoui, elle rentrait a Apire pour se deshabiller. + +Un petit sourire contenu, une petite moue discrete, etaient les seuls +signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand +par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete... + + + + + +XV + + +... Nous avions deja passe bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au +bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les +goyaviers, quand Pomare me fit l'etrange proposition d'un mariage. + +Et, Pomare, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela +fort bien. + +Bien longtemps j'avais hesite.--J'avais resiste de toutes mes forces, +--et cette situation singuliere s'etait prolongee, au dela de toute +vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous etentions sur +l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait +mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un pres de l'autre, a peu +pres comme deux freres. + +C'etait une bien enfantine comedie que nous jouions la tous deux, et +personne assurement ne l'eut soupconnee. Le sentiment "_qui fit hesiter +Faust au seuil de Marguerite_" eprouve pour une fille de Tahiti, m'eut +peut-etre fait sourire moi-meme, avec quelques annees de plus; il eut +bien amuse l'etat-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eut comble de +ridicule aux yeux de +Tetouara........................................................... + +Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de desoler d'abord, +avaient sur ces questions des idees tout a fait particulieres qui en +Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tarde a m'en apercevoir. + +Ils s'etaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une +enfant, et n'a pas ete creee pour vivre seule... Elle n'allait pas se +prostituer a Papeete, et c'etait la tout ce qu'ils avaient exige de sa +sagesse. + +Ils avaient juge que mieux valait Loti qu'un autre, Loti tres jeune +comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , apres +reflexion, les deux vieillards avaient trouve que c'etait bien... + +John lui-meme, mon bien-aime frere John, qui voyait tout avec ses yeux +si etonnamment purs, qui eprouvait une surprise douloureuse quand on lui +contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faimana dans les +jardins de la reine,--John etait plein d'indulgence pour cette petite +fille qui l'avait charme.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa +grande affection pour moi; il etait dispose a tout pardonner a son frere +Harry, quand il s'agissait +d'elle............................................................. + +Si bien que, quand la reine me proposa d'epouser la petite Rarahu du +district d'Apire, le mariage tahitien ne pouvait plus etre entre nous +deux qu'une formalite... + + + + + +XVI + + +CHOSES DU PALAIS + + +Ariifaite, le prince-epoux, jouait a la cour de Pomare un role politique +tout a fait efface. + +La reine, qui tenait a donner aux Tahitiens une belle lignee royale, +avait choisi cet homme, parce qu'il etait le plus grand et le plus beau +qu'on eut pu trouver dans ses archipels.--C'etait encore un magnifique +vieillard a cheveux blancs, a la taille majestueuse, au profil noble et +regulier. + +Mais il etait peu presentable, et s'obstinait a se trop peu vetir; le +simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se +faire a l'habit noir. + +De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu. + + + +De ce mariage etaient issus de vrais geants qui tous mouraient du meme +mal sans remedes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent +en une saison et meurent a l'automne. + +Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un apres l'autre +partir, avec une inexprimable douleur. + +L'aine, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moe sa femme, une petite +princesse delicieusement jolie,--l'heritiere presomptive du trone de +Tahiti,--la petite Pomare V, sur laquelle se portait toute la +tendresse de la grand'mere Pomare IV. + +Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraitre deja les +symptomes du mal hereditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aieule +s'etaient remplis de larmes en la regardant. + +Cette maladie prevue et cette mort certaine donnaient un charme de plus +a cette petite creature, la derniere des Pomare, la derniere des reines +des archipels tahitiens.--Elle etait aussi ravissante, aussi +capricieuse que peut l'etre une petite princesse malade que l'on ne +contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribue +a m'attirer celle de la reine... + + + + + +XVII + + +Pour arriver a parler le langage de Rarahu,--et a comprendre ses +pensees,--meme les plus droles ou le plus profondes,--j'avais resolu +d'apprendre la langue maorie. + +Dans ce but, j'avais fait un jour a Papeete l'acquisition du +dictionnaire des freres Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais +qu'une edition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables +aujourd'hui. + +Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynesie d'etranges +perspectives,-tout un champ inexplore de reveries et d'etudes. + + + + + +XVIII + + +Au premier abord je fus frappe de la grande quantite des mots mystiques +de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes, +effrayants, intraduisibles,--qui expriment la-bas les terreurs vagues +de la nuit,--les bruits mysterieux de la nature, les reves a peine +saisissables de l'imagination... + +Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu superieur des religions +polynesiennes. + +Les deesses: _Ruahine tahua_, deesse des arts et de la priere. + +_Ruahine auna_, deesse de la sollicitude. + +_Ruahine faaipu_, deesse de la franchise. + +_Ruahine nihonihoraroa_, deesse de la dissension et du meurtre. + +_Romatane_, le pretre qui admet les ames au ciel, ou les en exclut. + +_Tutahoroa_, la route qui suivent les ames pour se rendre dans la nuit +eternelle. + +_Tapaparaharaha_, la base du monde. + +_Ihohoa_, les manes, les revenants. + +_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et +manger les vivants. + +_Tuitupapau_, priere a un mort de ne pas revenir. + +_Tahurere_, prier un ami mort de nuire a un ennemi. + +_Tii_, esprit malfaisant. + +_Tahutahu_, enchanteur, sorcier. + +_Mahoi_, l'essence, l'ame d'un Dieu. + +_Faa-fano_, depart de l'ame a la mort. + +_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumiere, +principe, centre, coeur des choses. + +_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et tenebreux, enfers. + +... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille: + +_Moana_, abimes de la mer ou du ciel. + +_Tohureva_, presage de mort. + +_Natuaea_, vision confuse et trompeuse. + +_Nupa nupa_, obscurite, agitation morale. + +_Ruma-ruma_, tenebres, tristesses. + +_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, etre visionnaire. + +_Tataraio_, etre ensorcele. + +_Tunoo_, malefice. + +_Ohiohio_, regard sinistre. + +_Puhiairoto_, ennemi secret. + +_Totoro ai po_, repas mysterieux dans les tenebres. + +_Tetea_, personne pale, fantome. + +_Oromatua_, crane d'un parent. + +_Papaora_, odeur de cadavre. + +_Taihitoa_, voix effrayante. + +_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer. + +_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer. + +_Oniania_, vertige, brise qui se leve. + +_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes. + +_Tahau_, blanchir a la rosee. + +_Rauhurupe_, vieux bananier; personne decrepite. + +_Tutai_, nuees rouges a l'horizon. + +_Nina_, chasser une idee triste; enterrer. + +_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crepuscule. + +_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer... + +.......................................................... + + + + + +XIX + + +... Rarahu possedait un chat d'une grande laideur, en qui se resumaient +avant mon arrivee ses plus cheres affections. + +Les chats sont betes de luxe en Oceanie, et pourtant leur race est la- +bas tout a fait manquee.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et +son fort recherches. + +Celui de Rarahu etait une grande bete efflanquee, haute sur pattes, qui +passait ses jours a dormir le ventre au soleil, ou a manger des +languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites +etaient percees a leurs extremites, et ornees de petits glands de soie, +suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure completait d'une +maniere tres comique ce minois de chat, deja fort extraordinaire par +lui-meme. + +Il s'enhardissait jusqu'a suivre sa maitresse au bain, et passait de +longues heures avec nous, etendu dans des poses nonchalantes. + +Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite +chose tres cherie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et +(ta u mafatu iti). + + + + + +XX + + +................................................................. + +... Non, ceux-la qui ont vecu la-bas, au milieu des filles a demi +civilisees de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile +et batard de la plage et les moeurs de la ville colonisee,--qui ne +voient dans Tahiti qu'une ile ou tout est fait pour le plaisir des sens +et la satisfaction des appetits materiels,--ceux-la ne comprennent +rien au charme de ce pays... + +Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur +Tahiti un regard plus honnete et plus artiste,--qui y voient une terre +d'eternel printemps, toujours riante, poetique,--pays de fleurs et de +belles jeunes femmes,--ceux-la encore ne comprennent pas... Le charme +de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous... + +Allez loin de Papeete, la ou la civilisation n'est pas venue, la ou se +retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail, +--devant l'immense Ocean desert,--les districts tahitiens, les +villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et +reveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux, +indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la +contemplation... Ecoutez le grand calme de cette nature, le bruissement +monotone et eternel des brisants de corail;--regardez ces sites +grandioses, ces mornes de basalte, ces forets suspendues aux montagnes +sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et +sans bornes: le +Pacifique......................................................... + + + + + +XXI + + +... Le premier soir ou Rarahu vint se meler aux jeunes femmes de +Papeete, etait un soir de grande fete. + +La reine donnait un bal a l'etat-major d'une fregate, qui par hasard +passait... + +Dans le salon tout ouvert, etaient deja ranges les fonctionnaires +europeens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en +habits de gala. + +En dehors, dans les jardins, c'etait un grand tumulte, une grande +confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de +fete et couronnees de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles +se preparaient a danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,- +tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de +satin. + +Et les officiers qui avaient deja des amies au dedans et au dehors, dans +ces deux mondes de femmes, allaient de l'un a l'autre sans detours, avec +le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes... + + +La curiosite, la jalousie surtout avaient pousse Rarahu a cette sorte +d'escapade, depuis longtemps premeditee.--La jalousie, passion peu +commune en Oceanie, avait sourdement mine son petit coeur sauvage. + +Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchee en meme temps +que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce +que pouvaient bien etre ces soirees de Papeete que Loti son ami passait +avec Faimana ou Teria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette +princesse Ariitea, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait +devine une rivale... + + +--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout a coup derriere moi +une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop +fraiche pour etre melee au tumulte de cette fete. + +Et je repondis, etonne: + +--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!) + +C'etait bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et +donnant la main a Tiahoui. C'etaient bien elles deux,--qui semblaient +intimidees de se trouver dans ce milieu inusite, ou tant de jeunes +femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi- +souriantes, demi-pincees,--et il etait aise de voir que l'orage etait +dans l'air. + +--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu +pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillees et +jolies? + +Elles savaient bien qu'elles l'etaient plus que les autres, au +contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent +point tente l'aventure. + +--Allons plus pres, dit Rarahu; je veux voir a ce qu'_elles_ font dans +la maison de la reine. + +Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de +mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchames des +fenetres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singuliere a +plus d'un titre: une reception chez la reine Pomare. + +--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle +montrait de la main un groupe de femmes legerement bistrees, et parees +de longues tuniques eclatantes, qui etaient assises avec des officiers +autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pieces +d'or et de nombreux petits carres de carton peint, qu'elles faisaient +glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs +conservaient leur impassible expression de calinerie et de nonchalance +exotique. + +Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle +ne saisit que d'une maniere imparfaite les explications que je pus lui +en donner. + + +Quand les premieres notes du piano commencerent a resonner dans +l'atmosphere chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu ecouta en +extase... Jamais rien de semblable n'avait frappe son oreille; la +surprise et le ravissement dilataient ses yeux etranges. Le tam-tam +aussi s'etait tu, et derriere nous les groupes se serraient sans bruit: +--on n'entendait plus que le frolement des etoffes legeres, + +--le vol des grandes phalenes, qui venaient effleurer de leurs ailes la +flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique. + +Alors parut Ariitea, appuyee au bras d'un commandant anglais, et +s'appretant a valser. + +--Elle est tres belle, Loti, dit tout bas Rarahu. + +--Tres belle, Rarahu, repondis-je... + +--Et tu vas aller a cette fete; et ton tour viendra de danser aussi +avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute +seule avec Tiahoui, tristement se coucher a Apire! En verite non, Loti, +tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout a coup. Je suis venue pour te +chercher... + +--Tu verras, Rarahu, comme le piano resonnera bien sous mes doigts; tu +m'ecouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappe ton oreille. +Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et +demain nous serons ensemble... + +--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, repeta-t-elle encore, de sa voix +d'enfant que la fureur faisait trembler... + +Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucee, elle +arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et dechira du haut en +bas le plastron irreprochable de ma chemise britannique... + +En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraite, me presenter au bal de la +reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant, +de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apire... + +Mais, quand nous fumes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fete, +au milieu des bois et de l'obscurite, autour de moi je trouvai tout +absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'etoiles +inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'a la voix de +l'enfant delicieuse qui marchait a mon cote... Je songeais a Ariitea, en +longue tunique de satin bleu, valsant la-bas chez la reine, et un ardent +desir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-la fait fausse +route, en m'entrainant dans la solitude. + + + + + +XXII + +LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY + + +Papeete, 1872. + +"Chere petite soeur, + +"Me voila sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne +ressemble a aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le +voyait Georges, a travers le meme prisme enchanteur; depuis deux mois a +peine j'ai mis le pied dans cette ile,--et deja je me suis laisse +captiver.--La deception des premiers jours est bien loin aujourd'hui, +et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, +aimer et mourir... + +"Six mois encore a passer dans ce pays, la decision est prise depuis +hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici +qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici la je me +serai fait entierement a cette existence doucement enervante, d'ici la +je serai devenu plus d'a moitie indigene, et je crains qu'a l'heure du +depart il ne me faille terriblement souffrir... + +"Je ne puis te dire tout ce que j'eprouve d'impressions etranges, en +retrouvant a chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garcon, au +foyer de famille, je songeais a l'Oceanie; a travers le voile +fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinee telle que je la +trouve aujourd'hui.--Tous ces sites etaient DEJA VUS, tous ces noms +etaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient +mes reves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je +crois rever... + +"Cherche, dans les papiers que nous a laisses Georges, une photographie +deja effacee par le temps: une petite case au bord de la mer, batie aux +pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...-- +C'etait la sienne.--Elle est encore la a sa place... + +"On me l'a indiquee,--mais c'etait inutile,--tout seul je l'aurais +reconnue... + +"Depuis son depart, elle est restee vide; le vent de la mer et les +annees l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes, +la vanille l'a tapissee,--mais elle a conserve le nom tahitien de +Georges, on l'appelle encore _la case de Roueri_... + +"La memoire de Roueri est restee en honneur chez beaucoup d'indigenes,- +-chez la reine surtout, par qui je suis aime et accueilli en souvenir +de lui. + +"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans +doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimee avait vecu pres de lui pendant +ses quatre annees d'exil... + +"Et moi qui n'etais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce +que l'on ne me disait pas; je savais meme qu'elle lui ecrivait, j'avais +vu sur son bureau trainer des lettres, ecrites dans une langue inconnue, +qu'aujourd'hui je commence a parler et a comprendre. + +"Son nom etait Taimaha.--Elle habite pres d'ici, dans une ile voisine, +et j'aimerais la voir.--J'ai souvent desire rechercher sa trace--et +puis, au dernier moment j'hesite, un sentiment indefinissable, comme un +scrupule, m'arrete au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans +ce passe intime de mon frere, sur lequel la mort a jete son voile +sacre... + + + +XXIII + +ECONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE + + +Le caractere des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils +sont capricieux fantasques,--boudeurs tout a coup et sans motif;-- +foncierement honnetes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du +mot la plus complete... + +Le caractere contemplatif est extraordinairement developpe chez eux; ils +sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles a +toutes les reveries de l'imagination... + +La solitude des forets, les tenebres, les epouvantent, et ils les +peuplent sans cesse de fantomes et d'esprits. + +Les bains nocturnes sont en honneur a Tahiti; au clair de lune, des +bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des +bassins naturels d'une delicieuse fraicheur.--C'est alors que ce +simple mot: "Toupapahou!" jete au milieu des baigneuses les met en fuite +comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantomes tatoues +qui sont la terreur de tous les Polynesiens,--mot etrange, effrayant +en lui-meme et intraduisible...) + +En Oceanie, le travail est chose inconnue.--Les forets produisent +d'elles-memes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades +insouciantes; le fruit de l'arbre-a-pain, les bananes sauvages, +croissent pour tout le monde et suffisent a chacun.--Les annees +s'ecoulent pour les Tahitiens dans une oisivete absolue et une reverie +perpetuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre +belle Europe tant de pauvres gens s'epuisent a gagner le pain du jour... + + + + + +XXIV + +UN NUAGE + + +... La bande insouciante et paresseuse etait au complet au bord du +ruisseau d'Apire, et Tetouara, qui etait en veine d'esprit, versait sur +nous tous, a demi endormis dans les herbes, des faceties rabelaisiennes, +--tout en se bourrant de cocos et d'oranges. + +On n'entendait guere que sa voix de crecelle, melee aux bruissements de +quelques cigales qui chantaient la leur chanson de midi, a l'heure meme +ou, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois +sortaient des theatres de Paris, transis et emmitoufles, dans le +brouillard glacial des nuits d'hiver... + +La nature etait tranquille et enervee; une brise tiede passait mollement +sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient +gaiment sur nous, multiplies a l'infini par le tamisage leger des +goyaviers et des mimosas... + +Nous vimes s'avancer tout a coup une personne vetue d'une tunique +trainante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement +nattes, et, sur le front, une couronne de jasmin... + +On voyait un peu, a travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune +fille que n'avait jamais contrariee aucune entrave... On voyait aussi +qu'elle avait roule, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont +les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la +gaze legere... + +Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au serieux... + +Un grand succes d'admiration avait salue son entree... Le fait est +qu'elle etait bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrassee la +rendait encore plus charmante... + +Confuse et intimidee, elle etait venu a moi; puis, sur l'herbe, elle +s'etait assise a mon cote, et restait la immobile, les joues empourprees +sous leur bistre, les yeux baisses, comme une enfant coupable qui +tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde... + +--Loti, tu fais tres bien les choses, disait-on dans la galerie... + +Et les jeunes femmes auxquelles mon etonnement n'avait point echappe, +firent entendre dans les hautes herbes de petits eclats de rire contenus +qui disaient une foule de mechantes choses;--Tetouara, fine et +impitoyable, prononca sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles: + +--Elle est faite d'une _etoffe chinoise!_ + +Et les eclats de rire redoublerent;--il en partait de derriere tous +les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de +partout,--et la pauvre petite Rarahu etait bien pres de fondre en +larmes... + + + + + +XXV + +TOUJOURS LE NUAGE + + +..."Elle est faite d'une _etoffe chinoise!_" avait dit Tetouara... + +Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole aceree a triple +pointe, qui souvent me revenait en tete... + +En verite j'etais tout a fait etranger a cette robe de gaze verte... Ce +n'etaient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,-- +lesquels vivaient a moitie nus dans leur case de pandanus,--qui +s'etaient lances dans de telles prodigalites... + +Et je demeurais plonge dans mes reflexions... + + +Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de +degout et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une +jeune femme que d'etre convaincue d'avoir ecoute les propos galants de +l'un d'entre eux... + +Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que +plusieurs de ces personnages, a force de presents et de pieces blanches, +obtiennent des faveurs clandestines qui les dedommagent du mepris +public... + +Je m'etais bien garde cependant de communiquer cet horrible soupcon a +John, qui eut charge d'anathemes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon +gout de ne faire ni reproche ni scandale,--me reservant seulement +d'observer et d'attendre... + + + + + +XXVI + +PERSISTANCE DU NUAGE + + +... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apire, a notre salle de bain +particuliere sous les goyaviers, il etait trois heures de l'apres-midi, +heure inusitee. + +J'etais venu sans bruit... J'ecartai les branches et je regardai... + +La stupeur me cloua sur place... + +Une chose horrible etait la dans ce lieu, que nous considerions comme +appartenant a nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre +eau limpide son vilain corps jaune... + +Il semblait chez lui et ne se derangeait nullement... Il avait releve sa +longue queue de cheveux gris nattes, et l'avait roulee en maniere de +chignon de femme sur la pointe de son crane chauve... Complaisamment il +lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de +safran,--et le soleil l'eclairait tout de meme, de sa lueur +discretement voilee par la verdure,--et l'eau fraiche et claire +bruissait tout de meme autour de lui,--avec autant de naturel et de +gaite qu'elle eut pu le faire pour nous... + + + + + +XXVII + + +... J'observais, poste derriere les branches... La curiosite me tenait +la attentif et immobile... Je m'etais condamne au spectacle de ce bain, +attendant avec anxiete ce qui allait s'ensuivre... + +Je n'attendis pas longtemps; un leger frolement de branches, un bruit de +voix douces, m'indiqua bientot que les deux petites filles arrivaient... + +Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme mu +par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'etaler au soleil d'aussi +laides choses, il courut a ses vetements... Les nombreuses robes de +mousseline qui, superposees, composaient son costume, pendaient ca et +la, accrochees aux branches des arbres. + +Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites +arriverent. + +Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps tres +significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air +indigne... + +Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arret en portant la main a +son menton, et riant sous cape, comme une personne qui apercoit quelque +chose de tres drole... + +Rarahu regarda par-dessus son epaule, riant aussi... Apres quoi toutes +deux s'avancerent resolument, en disant d'un ton narquois: + +--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti! + +(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!) + +Elles le connaissaient par son nom, et lui-meme avait appele Rarahu... +Il avait laisse retomber sa queue grisonnante avec un grand air de +coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique etincelaient d'une hideuse +maniere... + + + + + +XXVIII + + +Il tira de ses poches une quantite de choses qu'il offrit aux deux +enfants: petites boites de poudres blanches ou roses,--petits +instruments compliques pour la toilette, petites spatules d'argent pour +racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et +puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au +gingembre... + +C'etait Rarahu surtout qui etait l'objet de ses attentions ardentes.-- +Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de +meme avec accompagnement de moues dedaigneuses, et de grimaces de +ouistitis... + +Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son +epaule nue... + +Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses levres de +celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit a toutes jambes, suivie +de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles, +emportant leurs presents a pleines mains-on les entendit de loin rire +encore a travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les +rejoindre, demeura a sa place, piteux et decontenance... + + + + + +XXIX + +LE NUAGE CREVE + + +... Le lendemain Rarahu, la tete appuyee sur mes genoux, pleurait a +chaudes larmes... + +Dans son coeur de pauvre petite croissant a l'aventure dans les bois, +les notions du bien et du mal etaient restees imparfaites; on y trouvait +une foule d'idees baroques et incompletes venues toutes seules a l'ombre +des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant, +et il s'y melait aussi quelques donnees chretiennes, puisees au hasard +dans la Bible de ses vieux parents... + +La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussee hors du droit chemin, +mais j'etais sur, absolument sur qu'elle n'avait rien donne en echange +de ces singuliers presents, et le mal pouvait encore se reparer par des +larmes. + +Elle comprenait que ce qu'elle avait fait etait fort mal; elle +comprenait surtout qu'elle m'avait cause de la peine,--et que John, le +serieux John, mon frere, detournerait d'elle ses yeux bleus... + +Elle avait tout avoue, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire +du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur; +les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de +voir pleurer son amie... + +Ces larmes, les premieres que Rarahu eut versees de sa vie, produisirent +entre nous le resultat qu'amenent souvent les larmes, elles nous firent +davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'eprouvais pour elle, le +coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitea s'effaca pour un +temps... + +L'etrange petite creature qui pleurait la sur mes genoux, dans la +solitude d'un bois d'Oceanie, m'apparaissait sous un aspect encore +inconnu; pour la premiere fois elle me semblait _quelqu'un_, et je +commencais a soupconner la femme adorable qu'elle eut pu devenir, si +d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune +tete... + + + + + +XXX + + +A dater de ce jour, Rarahu considerant qu'elle n'etait plus une enfant, +cessa de se montrer la poitrine nue au soleil... + +Meme les jours non feries, elle se mit a porter des robes et a natter +ses longs cheveux... + + + + + +XXXI + + +..._Mata reva_ etait le nom que m'avait donne Rarahu, ne voulant point +de celui de Loti, qui me venait de Faimana ou d'Ariitea.--_Mata_, dans +le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'apres les yeux que les Maoris +designent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont generalement +tres reussis... + +Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifare_ (oeil de chat); Brown, +_Mata iore_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azure)... + +Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal; +l'appellation plus poetique de _Mata reva_ etait celle qu'apres bien des +hesitations elle avait choisie... + +Je consultai le dictionnaire des venerables freres Picpus,--et trouvai +ce qui suit: + +_Reva_, firmament;--abime, profondeur;--mystere... + + + + + +XXXII + +JOURNAL DE LOTI + + +... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement +qu'ailleurs; le temps s'ecoulait sans laisser de traces, dans la +monotonie d'un eternel ete.-Il semblait qu'on fut dans une atmosphere +de calme et d'immobilite, ou les agitations du monde n'existaient +plus... + +Oh! les heures delicieuses, oh! les heures d'ete, douces et tiedes, que +nous passions la, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce +coin de bois, ombreux et ignore, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de +Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies, +entrainant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau. +-Le sol etait tapisse de fines graminees, de petites plantes delicate, +d'ou sortait une senteur pareille a celle de nos foins d'Europe pendant +le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien: +"poumiriraira", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air etait +tout charge d'exhalaisons tropicales, ou dominait le parfum des oranges +surchauffees dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne +troublait le silence accablant de ces midi d'Oceanie. De petits lezards, +bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilite, circulaient +autour de nous, en compagnie des papillons noirs marques de grands yeux +violets. On n'entendait que de legers bruits d'eau, des chants discrets +d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mure, qui +s'ecrasait sur la terre avec un parfum de framboise... + + +... Et quand le journee s'avancait, quand le soleil plus bas jetait sur +les branches des arbres des lueurs plus dorees, Rarahu s'en retournait +avec moi a sa case isolee dans les bois.-Les deux vieillards ses +parents, fixes et graves, etaient la toujours, accroupis devant leur +hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire +mystique, une expression d'insouciante bienveillance eclairait un +instant leurs figures eteintes: + +--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien: +"Nous te saluons, Mata reva!" + +Et puis c'etait tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma +petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une +personnification fraiche de la jeunesse a cote de ces deux sombres +momies polynesiennes... + +C'etait l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaapairu etendait ses longs +bras tatoues jusqu'a une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux +de _bourao_ desseche, et les frottait l'un contre l'autre pour en +obtenir du feu,--Vieux procede de sauvage. Rarahu recevait la flamme +des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait +cuire dans la terre deux _maiores_, fruits de l'arbre-a-pain, qui +composaient le repas de la famille... + +C'etait l'heure aussi ou la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua +rejoignait Papeete, Tetouara en tete,--et j'avais pour m'en revenir +toujours compagnie joyeuse. + +--Loti, disait Tetouara, n'oublie pas qu'on t'attend a la nuit dans le +jardin de la reine; Teria et Faimana te font dire qu'elles comptent sur +toi pour les conduire prendre du the chez les Chinois,--et moi aussi, +j'en serais tres volontiers si tu veux... + +Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'ou la vue dominait +le grand Ocean bleu, eclaire des dernieres lueurs du soleil couchant. + +La nuit descendait sur Tahiti, transparente, etoilee. Rarahu s'endormait +dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du +soir, les phalenes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les +suivantes commencaient a errer dans les jardins de la reine... + + + + + +XXXIII + + +... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragees de Papeete, +adressa un bonjour moitie amical, moitie railleur,--un peu terrifie +aussi,--a une creature baroque qui passait. + +La grande femme seche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y +repondit avec une raideur pleine de dignite, et se retourna pour nous +regarder. + +Rarahu vexee lui tira la langue,--apres quoi elle me conta en riant +que cette vieille fille, _demi-blanche_, metis efflanquee d'Anglais et +de Maorie,--etait son ancien professeur, a l'ecole de Papeete. + +Un jour, la metis avait declare a son eleve qu'elle fondait sur elle les +plus hautes esperances pour lui succeder dans ce pontificat, en raison +de la grande facilite avec laquelle apprenait l'enfant. + +Rarahu, saisie de terreur a la pensee de cet avenir, avait tout d'une +traite pris sa course jusqu'a Apire, quittant du coup la _haapiiraa_ (la +maison d'ecole) pour n'y plus revenir... + + + + + +XXXIV + + +... Je rentrai un matin a bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle a +sensation que j'avais couche en compagnie de Tamatoa... + +Tamatoa, fils aine de la reine Pomare, mari de la reine Moe de l'ile +Raiatea,--pere de la delicieuse petite malade, Pomare V,--etait un +homme que l'on gardait enferme depuis quelques annees entre quatre +solides murailles, et qui etait encore l'effroi legendaire du pays. + +Dans son etat normal, Tamatoa, disait-on, n'etait pas plus mechant qu'un +autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_, +il lui fallait du sang. + +C'etait un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force +herculeenne; plusieurs hommes ensemble etaient incapables de lui tenir +tete quand il etait dechaine; il egorgeait sans motif, et les atrocites +commises par lui depassaient toute imagination... + +Pomare adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait meme dans +le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on +l'avait vu la nuit roder dans les jardins.-Sa presence causait parmi +les filles de la cour la meme terreur que celle d'une bete fauve, dont +on saurait, la nuit, la cage mal fermee. + + +Il y avait chez Pomare une salle consacree aux etrangers, nuit et jour +ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes +blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs +attardes des districts, et quelquefois a moi-meme... + + +... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde etait endormi +quand j'entrai dans la salle de refuge. + +Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoude sur une table ou +brulait une lampe d'huile de cocotier... C'etait un inconnu, d'une +taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eut +broye un homme comme du verre.--Il avait d'epaisses machoires carrees +de cannibale; sa tete enorme etait dure et sauvage, ses yeux a demi +fermes avaient une expression de tristesse egaree... + +--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!). + +Je m'etais arrete a la porte... + +Alors commenca en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant: + +--... Comment sais-tu mon nom? + +--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral a +cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer pres de moi la nuit. "Tu viens +pour dormir?... + +--Et toi? tu es un chef, de quelque ile?... + +--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin la-bas; tu y +trouveras la meilleure natte... + +Quand je fus etendu et roule dans mon pareo je fermai les yeux,--juste +assez pour observer l'etrange personnage qui s'etait leve avec +precaution et se dirigeait vers moi. + +En meme temps qu'il s'approchait, un leger bruit m'avait fait tourner la +tete du cote oppose, du cote de la porte ou la vieille reine venait +d'apparaitre; elle marchait cependant avec des precautions infinies, sur +la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de +son gros corps. + +... Quand l'homme fut pres de moi, il prit une moustiquaire de +mousseline qu'il etendit avec soin au-dessus de ma tete, apres quoi il +placa une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la +lumiere, et retourna s'asseoir, la tete appuyee sur ses deux mains. + +Pomare qui nous avait observes anxieusement tous deux, cachee dans +l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut... + +La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son +apparition, m'ayant confirme dans cette idee que mon compagnon etait +inquietant, m'ota toute envie de dormir. + +Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard etait redevenu vague et +atone; il avait oublie ma presence... On entendait dans le lointain, des +femmes de la reine qui chantaient a deux parties un _himene_ des iles +Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifaite, le prince epoux, +cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il +est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement... + +Une heure apres, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans +l'embrasure de la porte.--La lampe s'eteignait, et l'homme venait de +s'endormir... + +J'en fit autant bientot, d'un sommeil leger toutefois, et quand, au +petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas change de +place; sa tete seule s'etait affaissee, et reposait sur la table... + +Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau +d'eau fraiche;--apres quoi j'allai sous la veranda saluer la reine et +la remercier de son hospitalite. + +--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai +paraparau!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien +recu?... + +--Oui, dis-je. + +Et je vis sa vieille figure s'epanouir de plaisir quand je lui exprimai +ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi... + +--Sais-tu qui c'etait, dit-elle mysterieusement,--oh! ne le repete +pas, mon petit Loti... c'etait Tamatoa!... + +Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relache,--a la +condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois +l'occasion de lui parler et de lui donner des poignees de main... + +Cela dura jusqu'au moment ou, s'etant evade, il assassina une femme et +deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans +une meme journee une serie d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient +s'ecrire, meme en latin... + + + + + +XXXV + + +... Qui peut dire ou reside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce +quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les +langues humaines? + +.................................................................... + +Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse etrange qui +pese sur toutes ces iles d'Oceanie,-l'isolement dans l'immensite du +Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre +epaisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en +chantant au milieu des tiges des cocotiers, etonnamment hautes, blanches +et greles... + +On s'epuise a chercher, a saisir, a exprimer...effort inutile,--ce +quelque chose s'echappe, et reste incompris... + +J'ai ecrit sur Tahiti de longues pages; il y a la dedans des details +jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la +physionomie des mousses... + +Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonte du monde,--eh bien, +apres, a-t-on compris?... Non assurement... + +Apres cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynesie toutes +blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois +le son plaintif d'un _vivo_?... (flute de roseau) ou le beuglement +lointain des trompes en coquillage? + + + + + +XXXVI + +GASTRONOMIE + + +..."La chair des hommes blancs a gout de banane mure..." + +Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'ile +Routoumah, dont la competence en cette matiere est indiscutable... + + + + + +XXXVII + + +... Rarahu, dans un acces d'indignation, m'avait appele: _long lezard +sans pattes_,--et je n'avais pas tres bien compris tout d'abord... + +Le serpent etant un animal tout a fait inconnu en Polynesie, la metis +qui avait eduque Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable +avait tente la premiere femme, avait eu recours a cette periphrase. + +Rarahu s'etait donc habituee a considerer cette variete de "long lezard +sans pattes" comme le plus mechante et la plus dangereuse de toutes les +creatures terrestres;--c'etait pour cela qu'elle m'avait lance cette +insulte... + +Elle etait jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce +que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir. + +Ces soirees de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels +ses vieux parents lui defendaient de se meler, faisaient travailler son +imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces thes qui se donnaient +chez les Chinois, et dont Tetouara lui rapportait des descriptions +fantastiques, thes auxquels Teria, Faimana et quelques autres folles +filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti +assistait, y presidait meme quelquefois, et cela confondait les idees de +Rarahu, qui ne comprenait plus. + +...Quand elle m'eut bien injurie, elle pleura,--argument beaucoup +meilleur... + +A partir de ce jour, on ne me vit guere plus aux soirees de Papeete.-- +Je demeurais plus tard dans les bois d'Apire, partageant meme +quelquefois le fruit de l'arbre-a-pain avec le vieux Tahaapairu.--La +tombee de la nuit etait triste, par exemple, dans cette solitude;-- +mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait +un son delicieux le soir, sous la haute et sombre voute des arbres...-- +Je restais jusqu'a l'heure ou les vieillards faisaient leur priere,-- +priere dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui etait celle-la +meme que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre pere qui es aux +cieux..._", l'eternelle et sublime priere du Christ, resonnait d'une +maniere etrangement mysterieuse, la, aux antipodes du vieux monde, dans +l'obscurite de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix +lente et grave de ce vieillard fantome... + + + + + +XXXVIII + + +...Il y avait quelque chose que Rarahu commencait a sentir deja, et +qu'elle devait sentir amerement plus tard,--quelque chose qu'elle +etait incapable de formuler dans son esprit d'une maniere precise,--et +surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle +comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abimes dans le domaine +intellectuel, entre Loti et elle-meme, des mondes entiers d'idees et de +connaissances inconnues.--Elle saisissait deja la difference radicale +de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les +notions meme des choses les plus elementaires de la vie differaient +entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait +son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-a-dire un de ces +hommes venus des pays fantastiques de par dela les grandes mers,--un +de ces hommes qui depuis quelques annees apportaient dans l'immobile +Polynesie tant de changements inouis, et de nouveautes imprevues... + +Elle savait aussi que Loti repartirait bientot pour ne plus revenir, +retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idee de ces +distances vertigineuses,--et Tahaapairu les comparait a celles qui +separaient Fataoua de la lune ou des etoiles... + +Elle pensait ne representer aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans +qu'elle etait,--qu'une petite creature curieuse, jouet de passage qui +serait vite oublie... + + +Elle se trompait pourtant.--Loti commencait a s'apercevoir lui aussi +qu'il eprouvait pour elle un sentiment qui n'etait plus banal.--Deja +il l'aimait un peu par le coeur... + +Il se souvenait de son frere Georges,--de celui que les Tahitiens +appelaient Roueri, qui avait emporte de ce pays d'ineffacables +souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-meme.--Il +semblait tres possible a Loti que cette aventure, commencee au hasard +par un caprice de Tetouara, laissat des traces profondes et durables sur +sa vie tout entiere... + +Tres jeune encore, Loti avait ete lance dans les agitations de +l'existence europeenne; de tres bonne heure il avait souleve le voile +qui cache aux enfants la scene du monde;--lance brusquement, a seize +ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert a un +age ou d'ordinaire on commence a penser... + +Loti etait revenu tres fatigue de cette campagne faite si matin dans la +vie,--et se croyait deja fort blase. Il avait ete profondement ecoeure +et decu,--parce que, avant de devenir un garcon semblable aux autres +jeunes hommes, il avait commence par etre un petit enfant pur et reveur, +eleve dans la douce paix de la famille; lui aussi avait ete un petit +sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule +d'idees fraiches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rever dans +les bois d'Oceanie, tout enfant il avait longtemps reve seul dans les +bois du Yorkshire... + +Il y avait une foule d'affinites mysterieuses entre Loti et Rarahu, nes +aux deux extremites du monde.--Tous deux avaient l'habitude de +l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes +de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en +silence, etendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient +passionnement la reverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et +l'eau fraiche... + + + + + +XXXIX + + +...Il n'y avait pour le moment aucun nuage a notre horizon... + +Encore cinq grands mois a passer ensemble... Il etait bien inutile de se +preoccuper de l'avenir... + + + + + +XL + + +On etait charme quand Rarahu chantait... + +Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraiches +et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent +produire de semblables. + +Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des +autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus +elevees de la gamme,--tres compliquees toujours et admirablement +justes... + +Il y avait a Apire, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur +appele _himene_, lequel fonctionnait regulierement sous la conduite d'un +chef, et se faisait entendre dans toutes les fetes indigenes.--Rarahu +en etait un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix +pure;--le choeur qui l'accompagnait etait rauque et sombre; les +hommes surtout y melaient des sons bas et metalliques, sortes de +rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutot les +sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.-- +L'ensemble avait une precision a depiter les choristes du Conservatoire, +et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent +decrire... + + + + + +XLI + + +...C'etait l'heure de la tombee du jour; j'etais seul au bord de la mer, +sur une plage du district d'Apire.--Dans ce lieu isole, j'attendais +Taimaha,--et j'eprouvais un sentiment singulier a l'idee que cette +femme allait venir... + +Une femme parut bientot, qui m'apercut sous les cocotiers et s'avanca +vers moi... C'etait deja la nuit; quand elle fut tout pres, je +distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de +sauvagesse: + +--Tu es Taimaha? lui dis-je... + +--Taimaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district +de Papetoai; je viens de pecher des porcelaines sur le recif, et du +corail rose.--Veux-tu m'en acheter?... + +J'attendis encore la jusqu'a minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit +jour la vraie Taimaha etait repartie pour son ile; ma commission n'avait +pas ete faite; elle s'en etait allee sans se douter que pendant +plusieurs heures elle avait ete attendue sur la plage par le frere de +Roueri... + + + + + +XLII + +LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_ + + +Taravao, 1872. + +"Mon bon frere John, + +"Le messager qui te portera cette lettre est charge en meme temps de te +remettre une foule de presents que je t'envoie.--C'est d'abord un +plumet, en queues de phaetons rouges, objet tres precieux, don de mon +hote le chef de Tehaupoo; ensuite un collier a trois rangs de petites +coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de +reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papeouriri avait mises +hier sur ma tete a la fete de Taravao. + +"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui etait un ami +de mon frere; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral. + +"Il ne me manque que ta presence, frere, pour etre absolument charme de +mon sejour a Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une +idee de cette region ignoree qui s'appelle la presqu'ile de Taravao: un +coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques, +dont les fruits et les fleurs jonchent un sol delicieux, tapisse +d'herbes fines et de pervenches roses... + +"La-dessous sont disseminees quelques cases en bois de citronnier, ou +vivent immobiles des Maoris d'autrefois; la-dessous on trouve la vieille +hospitalite indigene: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure +tressee et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de +roseaux, des choeurs d'_himine_, des chants et des danses. + +"J'habite seul une case isolee, batie sur pilotis, au-dessus de la mer +et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je +vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde a part qui est le +monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les +branchages compliques des madrepores, circulent des milliers de petits +poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu'a celles des +pierres precieuses ou des colibris; des rouges de geranium, des verts +chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits +etres barioles de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de +tout excepte forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la +sieste, absorbe dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est +presque inconnu, meme aux naturalistes et aux observateurs. + +"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.-- +Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans +l'obscurite sa grande voix sinistre, alors j'eprouve comme une sorte +d'angoisse de la solitude, la, a la pointe la plus australe et la plus +perdue de cette ile lointaine,--devant cette immensite du Pacifique,- +-immensite des immensites de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux +rives mysterieuses du continent polaire. + +"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo, +j'ai vu ce lac de Vairia qui inspire aux indigenes une superstitieuse +frayeur.--Une nuit nous avons campe sur ses bords. C'est un site +etrange que peu de gens ont contemple; de loin en loin quelques +Europeens y viennent par curiosite; la route est longue et difficile, +les abords sauvages et deserts.--Figure-toi, a mille metres de haut, +une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des +mornes hauts et severes decoupant leurs silhouettes aigues dans le ciel +clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un +souffle de vent, ni un bruit, ni un etre vivant, ni seulement un +poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une +race particuliere descendaient la nuit des montagnes, et _battaient +l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_." + +"...Si tu vas chez le gouverneur, a la soiree du mercredi, tu y verras +la princesse Ariitea; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude, +et que j'espere la semaine prochaine danser avec elle au bal de la +reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Faimana ou Teria, tu +pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tete... + +"Cher petit frere, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua, +donner de mes nouvelles a la petite Rarahu, d'Apire... Fais cela pour +moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner a tous +deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon +coeur..." + + + + + +XLIII + + +... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les +nombreuses deesses de sa suite; elle n'avait meme jamais entendu parler +d'aucun de ces personnages de la mythologie polynesienne. La reine +Pomare seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris +les noms de ces divinites d'autrefois et conservait dans sa memoire les +etranges legendes des anciens temps... + +... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynesienne qui m'avaient +frappe, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans equivalents dans +nos langues d'Europe, etaient familiers a Rarahu qui les employait ou me +les expliquait avec une rare et singuliere poesie. + +--Si tu restais plus souvent a Apire la nuit, me disait-elle, tu +apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles +qui vivent a Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur +ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des +choses tres effrayantes que tu ignores... + +En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui +ne deviennent intelligibles qu'a la longue, quand on a vecu avec les +indigenes, la nuit dans les bois, ecoutant gemir le vent et la mer, +l'oreille tendue a tous les bruits mysterieux de la nature. + + + + + +XLIV + + +...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les +oreilles des Maoris ignorent cette musique naive qui, dans d'autres +climats, remplit les bois de gaite et de vie. + +Sous cette ombre epaisse, dans les lianes et les grandes fougeres, rien +ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le meme silence etrange qui +semble regner aussi dans l'imagination melancolique des naturels. + +On voit seulement planer dans les gorges, a d'effrayantes hauteurs, le +phaeton, un petit oiseau blanc qui porte a la queue une longue plume +blanche ou rose. + +Les chefs attachaient autrefois a leur coiffure une touffe de ces +plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de perseverance pour +composer cet ornement aristocratique... + + + + + +XLV + +INQUALIFIABLE + + +... Il est certaines necessites de notre triste nature humaine qui +semblent faites tout expres pour nous rappeler combien nous sommes +imparfaits et materiels--necessites auxquelles sont soumises les +reines comme les bergeres,--"la garde qui veille aux barrieres du +Louvre, etc..." + +Lorsque la reine Pomare est aux prises avec ces situations penibles, +trois femmes entrent a sa suite dans certain reduit mysterieux dissimule +sous les bananiers... + +La premiere de ces initiees a mission de soutenir pendant l'operation la +lourde personne royale. La deuxieme tient a la main des feuilles de +_bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraiches et les plus +tendres... La troisieme, qui commence son office lorsque les deux +premieres ont acheve le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier +parfumee au santal (_monoi_), dont elle est chargee d'oindre les parties +que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanement irriter +ou endolorir... + +La seance levee,--le cortege rentre gravement au palais... + + + + + +XLVI + + +... Rarahu et Tiahoui s'etaient invectivees d'une maniere extremement +violente.--De leurs bouches fraiches etaient sorties pendant +plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus +enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le +tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honnetete"). + +C'etait la premiere dispute entre les deux petites, et cela amusait +beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes etendues au bord du +ruisseau du Fataoua riaient a gorge deployee et les excitaient: + +--Tu es heureux, Loti, disait Tetouara, c'est pour toi qu'on se +dispute!... + +Le fait est que c'etait pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement +de jalousie contre Tiahoui, et la etait l'origine de la discussion. + +Comme deux chattes qui vont se rouler et s'egratigner, les deux petites +se regardaient blemes, immobiles, tremblantes de colere: + +--_Tinito oufa!_ cria Tiahoui, a bout d'arguments, en faisant une +allusion sanglante a la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)! + +--_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait +que son amie etait venue toute petite d'une des plus lointaines iles +Pomotous,--et que si Tiahoui elle-meme n'etait point cannibale, +assurement on l'avait ete dans sa famille. + +Des deux cotes l'injure avait porte, et les deux petites, se prenant aux +cheveux, s'egratignerent et de mordirent. + +On les separa; elles se mirent a pleurer, et puis, Rarahu s'etant jetee +dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par +s'embrasser de tout leur coeur... + + + + + +XLVII + + +Tiahoui, dans son effusion, avait embrasse Rarahu avec le nez,-- +suivant une vieille habitude oubliee de la race maorie,--habitude qui +lui etait revenue de son enfance et de son ile barbare; elle avait +embrasse son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, +et en aspirant tres fort. + +C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le +baiser des levres leur est venu d'Europe... + +Et Rarahu, malgre ses larmes, eut encore en me regardant un sourire +d'intelligence comique, qui voulait dire a peu pres ceci: + +--Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de +l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de meme!... + +Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant +d'apres, tout etait oublie. + + + + + +XLVIII + + +En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,-- +sur quelque pointe solitaire regardant l'immensite bleue, en quelque +lieu choisi avec un gout melancolique par des hommes des generations +passees,--de loin en loin on rencontre les monticules funebres, les +grands tumulus de corail... Ce sont les _marae_, les sepultures des +chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment la-dessous se +perd dans le passe fabuleux et inconnu qui preceda la decouverte des +archipels de la Polynesie. + +--Dans toutes les iles habitees par les Maoris, les _marae_ se +retrouvent sur les plages. Les insulaires mysterieux de Rapa-Nui +ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les +Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre +de fer est le cypres de la-bas, son feuillage est triste; le vent de la +mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides... +Ces tumulus restes blancs, malgre les annees, de la blancheur du corail, +et surmontes de grands arbres noirs, evoquent les souvenirs de la +terrible religion du passe; c'etaient aussi les autels ou les victimes +humaines etaient immolees a la memoire des morts. + +--Tahiti, disait Pomare, etait la seule ile ou, meme dans les plus +anciens temps, les victimes n'etaient pas mangees apres le sacrifice; on +faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enleves de +leurs orbites, etaient mis ensemble sur un plat et servis a la reine,-- +horrible prerogative de la souverainete. (_Recueilli de la bouche de +Pomare_.) + + + + + +XLIX + + +Tahaapairu, le pere adoptif de Rarahu, exercait une industrie tellement +originale que dans notre Europe, si feconde en inventions de tous +genres, on n'a certes encore rien imagine de semblable. + +Il etait fort vieux, ce qui en Oceanie n'est pas chose commune; de plus +il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares la- +bas. Aux iles Marquises la barbe blanche est une denree presque +introuvable qui sert a fabriquer des ornements precieux pour la coiffure +et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont +soigneusement entretenus et conserves pour l'exploitation en coupes +reglees de cette partie de leur personne. + +Deux fois par an, le vieux Tahaapairu coupait la sienne, et l'expediait +a Hivaoa, la plus barbare des iles Marquises, ou elle se vendait au prix +de l'or. + + + + + +L + + +...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tete de +mort que je tenais sur mes genoux. + +Nous etions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des +grands bois de fer. C'etait le soir, dans le district perdu de Papenoo; +le soleil plongeait lentement dans le grand Ocean vert, au milieu d'un +etonnant silence de la nature. + +Ce soir-la, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'etait la +veille d'un depart; le _Rendeer_ allait s'eloigner pour un temps, et +visiter au nord l'archipel des Marquises. + +Rarahu, serieuse et recueillie, etait plongee dans une de ses reveries +d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement penetrer. Un moment +elle avait ete illuminee de lumiere doree, et puis, le radieux soleil +s'etant abime dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette +svelte et gracieuse sur le ciel du couchant... + +Rarahu n'avait jamais regarde d'aussi pres cet objet lugubre qui etait +pose la sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les +Polynesiens, etait un horrible epouvantail. + +On voyait que cette chose sinistre eveillait dans son esprit inculte une +foule d'idees nouvelles,--sans qu'elle put leur donner une forme +precise... + +Cette tete devait etre fort ancienne; elle etait presque fossile,--et +teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres +et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte +aussi loin... + +--Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit +qu'imparfaitement par le mot _epouvantable_,--parce qu'il designe la- +bas cette terreur particulierement sombre qui vient des spectres ou des +morts... + +--Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crane? demandai-je +a Rarahu... + +Elle repondit en montrant du doigt la bouche edentee: + +--C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou... + + +... Il etait une heure tres avancee de la nuit quand nous fumes de +retour a Apire, et Rarahu avait eprouve tout le long du chemin des +frayeurs tres grandes... Dans ce pays ou l'on n'a absolument rien a +redouter, ni des plantes, ni des betes, ni de hommes; ou l'on peut +n'importe ou s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les +indigenes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantomes... + +Dans les lieux decouverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu +tenait ma main serree dans la sienne, et chantait des _himene_ pour se +donner du courage... + +Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut tres penible a +traverser... + +Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derriere, +--procede peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protegee +ainsi, et plus sure de n'etre point traitreusement saisie aux cheveux +par la tete de mort couleur brique... + +Il faisait une complete obscurite dans ce bois, et on y sentait une +bonne odeur repandue par les plantes tahitiennes. Le sol etait jonche de +grandes palmes dessechees qui craquaient sous nos pas. On entendait en +l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son metallique des +feuilles qui se froissent; on entendait derriere les arbres des rires de +Toupapahous; et a terre, c'etait un grouillement repoussant et horrible: +la fuite precipitee de toute une population de crabes bleus, qui a notre +approche se hataient de rentrer dans leurs demeures souterraines... + + + + + +LI + + +...Le lendemain fut une journee d'adieux fort agitee... + +Le soir je comptais voir enfin Taimaha; elle etait revenue a Tahiti, +m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par +l'intermediaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Fareute +a la tombee de la nuit... + +Quand, a l'heure fixee, j'arrivai dans ce lieu isole, j'apercu une femme +immobile qui semblait attendre, la tete couverte d'un epais voile +blanc... + +Je m'approchai et j'appelai: Taimaha!--La femme voilee me laissa +plusieurs fois repeter ce nom sans repondre; elle detournait la tete, et +riait sous les plis de la mousseline... + +J'ecartai le voile et decouvris la figure connue de Faimana, qui se +sauva en eclatant de rire... + +Faimana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amenee dans +cet endroit ou elle etait vexee de m'avoir rencontre; elle n'avait +jamais entendu parler de Taimaha, et ne put me donner sur elle aucun +renseignement... + +Force me fut de remettre a mon retour une tentative nouvelle pour la +voir; il semblait que cette femme fut un mythe, ou qu'une puissance +mysterieuse prit plaisir a nous eloigner l'un de l'autre, nous reservant +pour plus tard une entrevue plus saisissante... + +Nous partimes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu +vinrent a l'heure des dernieres etoiles m'accompagner jusqu'a la +plage... + +Rarahu pleura abondamment,--bien que la duree du voyage du _Rendeer_ +ne dut pas depasser un mois; elle avait le pressentiment peut-etre que +le temps delicieux que nous venions de passer tous deux ne se +retrouverait plus... + +L'idylle etait finie... Contre nos previsions humaines, ces heures de +paix et de frais bonheur ecoulees au bord du ruisseau de Fataoua, s'en +etaient allees pour ne plus revenir... + + + + + +DEUXIEME PARTIE + + +I + +HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN + +(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas tres long.) + + +Le nom seul de Nuka-Hiva entraine avec lui l'idee de penitencier et de +deportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette idee +facheuse. Depuis longues annees, les condamnes ont quitte ce beau pays, +et l'inutile ruine. + +Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette ile appartient depuis cette epoque +a la France; entrainee dans la chute de Tahiti, des iles de la Societe +et des Pomotous, elle a perdu son independance en meme temps que ces +archipels abandonnaient volontairement la leur. + +Taiohae, capitale de l'ile, renferme une douzaine d'Europeens, le +gouverneur, le pilote, l'eveque-missionnaire,--les freres,--quatre +soeurs qui tiennent une ecole de petites filles,--et enfin quatre +gendarmes. + +Au milieu de tout ce monde, la reine depossedee, depouillee de son +autorite, recoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus +la ration des soldats pour elle et sa famille. + +Les batiments baleiniers affectionnaient autrefois Taiohae comme point +de relache, et ce pays etait expose a leurs vexations; des matelots +indisciplines se repandaient dans les cases indigenes et y faisaient un +grand tapage. + +Aujourd'hui, grace a la presence imposante des quatre gendarmes, ils +preferent s'ebattre dans les iles voisines. + +Les insulaires de Nuka-Hiva etaient nombreux autrefois, mais de recentes +epidemies d'importation europeenne les ont plus que decimes. + +La beaute de leurs formes est celebre, et la race des iles Marquises est +reputee une des plus belles du monde. + +Il faut quelque temps neanmoins pour s'habituer a ces visages singuliers +et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse +et si parfaite, ont les traits durs, comme tailles a coups de hache, et +leur genre de beaute est en dehors de toutes les regles. + +Elles ont adopte a Taiohae les longues tuniques de mousseline en usage +a Tahiti; elles portent les cheveux a moitie courts, ebouriffes, crepes, +--et se parfument au santal. + +Mais dans l'interieur du pays, ces costumes feminins sont extremement +simplifies... + +Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur +paraissant un vetement tout a fait convenable. + +Aussi sont-ils tatoues avec un soin et un art infinis;--mais, par une +fantaisie bizarre, ces dessins sont localises sur une seule moitie du +corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moitie reste blanche, ou +peu s'en faut. + +Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un +grand air de sauvagerie, en faisant etrangement ressortir le blanc des +yeux et l'email poli des dents. + +Dans les iles voisines, rarement en contact avec les Europeens, toutes +les excentricites des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi +que les dents enfilees en longs colliers et les touffes de laine noire +attachees aux oreilles. + +Taiohae occupe le centre d'une baie profonde, encaissee dans de hautes +et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentees.--Une +epaisse verdure est jetee sur tout ce pays comme un manteau splendide; +c'est dans toute l'ile un meme fouillis d'arbres, d'essences utiles ou +precieuses; et des milliers de cocotiers, haut perches sur leurs tiges +flexibles, balancent perpetuellement leurs tetes au-dessus de ces +forets. + +Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement +disseminees le long de l'avenue ombragee qui suit les contours de la +plage. + +Derriere cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boises +conduisent a la montagne. L'interieur de l'ile, cependant, est tellement +enchevetre de forets et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y +passe,--et les communications entre les differentes baies se font par +mer, dans les embarcations des indigenes. + +C'est dans la montagne que sont perches les vieux cimetieres maoris, +objet d'effroi pour tous et residence des terribles Toupapahous... + +Il y a peu de passants dans la rue de Taiohae, les agitations +incessantes de notre existence europeenne sont tout a fait inconnues a +Nuka-Hiva. Les indigenes passent la plus grande partie du jour accroupis +devant leurs cases, dans une immobilite de sphinx. Comme les Tahitiens, +ils se nourrissent des fruits de leurs forets, et tout travail leur est +inutile... Si, de temps a autre, quelques-uns s'en vont encore pecher +par gourmandise, la plupart preferent ne pas de donner cette peine. + +Le _popoi_, un de leurs mets raffines, est un barbare melange de fruits, +de poissons et de crabes fermentes en terre. Le fumet de cet aliment est +inqualifiable. + +L'anthropophagie, qui regne encore dans une ile voisine, Hivaoa (ou la +Dominique), est oubliee a Nuka-Hiva depuis plusieurs annees. Les efforts +des missionnaires ont amene cette heureuse modification des coutumes +nationales; a tout autre point de vue cependant, le christianisme +superficiel des indigenes est reste sans action sur leur maniere de +vivre, et la dissolution de leurs moeurs depasse toute idee... + +On trouve encore entre les mains des indigenes plusieurs images de leur +dieu. + +C'est un personnage a figure hideuse, semblable a un embryon humain. + +La reine a quatre de ces horreurs, sculptees sur le manche de son +eventail. + + + + + +II + +PREMIERE LETTRE DE RARAHU A LOTI + +(Apportee aux Marquises par un batiment baleinier.) + + +Apire, le 10 mai 1872 + +O Loti, mon grand ami, O mon petit epoux cheri, je te salue par le vrai +Dieu. + +Mon coeur est tres triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne +te vois plus. + +Je te prie maintenant, o mon petit ami cheri, quand cette lettre te +parviendra, de m'ecrire, pour me faire connaitre tes pensees, afin que +je sois contente. Il est arrive peut-etre que ta pensee s'est detournee +de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laisse leurs +femmes. + +Il n'y a rien de neuf a Apire pour le moment, si ce n'est pourtant que +Turiri, mon petit chat tres aime, est fort malade, et sera peut-etre +absolument mort quand tu reviendras. + +J'ai fini mon petit discours. + +Je te salue, + +RARAHU. + + + + + +III + +LA REINE VAEKEHU + + +... En suivant vers la gauche la rue de Taiohae, on arrive, pres d'un +ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians, +developpe dans des proportions gigantesques, etend son ombre triste sur +la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournees comme des +reptiles, on trouve des femmes assises, vetues le plus souvent de +tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne a leur teint l'aspect du +cuivre. Leur figure est d'une durete farouche; elles vous regardent +venir avec une expression de sauvage ironie. + +Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et +silencieuses comme des idoles... + +C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaekehu et ses suivantes. + +Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et +hospitalieres; elles sont charmees si un etranger prend place pres +d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges. + +Elisabeth et Ateria, deux suivantes qui parlent francais, vous adressent +alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de +la derniere guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et +accentuent chaque mot d'une maniere originale. Les batailles ou plus de +milles hommes sont engages excitent leur sourire incredule; la grandeur +de nos armees depasse leurs conceptions... + +L'entretien pourtant languit bientot; quelques phrases echangees leur +suffisent, leur curiosite est satisfaite, et la reception terminee, la +cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour reveiller +l'attention, on ne prend plus garde a vous... + + +La demeure royale, elevee par les soins du gouvernement francais, est +situee dans un recoin solitaire, entouree de cocotiers et de tamaris. + +Mais au bord de la mer, a cote de cette habitation modeste, une autre +case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigene, revele +encore l'elegance de cette architecture primitive. + +Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pieces de magnifique +bois des iles soutiennent la charpente. La voute et les murailles de +l'edifice sont formees de branches de citronnier choisies entre mille, +droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont lies entre eux par +des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposes de maniere a +former des dessins reguliers et compliques. + +La encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures +d'immobilite et de repos, en regardant secher leurs filets a l'ardeur du +soleil. + +Les pensees qui contractent le visage etrange de la reine restent un +mystere pour tous, et le secret de ses eternelles reveries est +impenetrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle a quelque +chose, ou bien a rien? Regrette-t-elle son independance et la sauvagerie +qui s'en va, et son peuple qui degenere et lui echappe?... + +Ateria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir: +peut-etre cette inevitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout +porte a croire qu'elle ignore; il se peut meme qu'elle n'y ait jamais +songe... + + +Vaekehu consentit avec une bonne grace parfaite a poser pour plusieurs +editions de son portrait; jamais modele plus calme ne se laissa examiner +plus a loisir. + +Cette reine dechue, avec ses grands cheveux en criniere et son fier +silence, conserve encore une certaine grandeur... + + + + + +IV + +VAEKEHU A L'AGONIE + + +Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier +boise qui mene a la montagne, les suivantes m'appelerent. + +Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait +mourir. + +Elle avait recu l'extreme-onction de l'eveque missionnaire. + +Vaekehu--etendue a terre--tordait ses bras tatoues avec toutes les +marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour +d'elle, avec leurs grands cheveux ebouriffes, poussaient des +gemissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui +exprime parfaitement leur facon particuliere de se lamenter). + +On voit rarement dans notre monde civilise des scenes aussi +saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre +qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme +revelait une poesie inconnue pleine d'une amere tristesse... + +Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus +revenir, et sans savoir si la souveraine etait allee rejoindre les vieux +rois tatoues ses ancetres. + +Vaekehu est la derniere des reines de Nuka-Hiva; autrefois paienne et +quelque peu cannibale, elle s'etait convertie au christianisme, et +l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur... + + + + + +V + +FUNEBRE + + +Notre absence avait dure juste un mois, le mois de mai 1872. + +Il etait nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de +Papeete, le 1er juin, a huit heures du soir. + +Quand je mis pied a terre dans l'ile delicieuse, une jeune femme qui +semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avanca et dit: + +--Loti, c'est toi?... Ne t'inquiete pas de Rarahu; elle t'attend a +Apire ou elle m'a chargee de te ramener pres d'elle. Sa mere Huamahine +est morte la semaine passee; son pere Tahaapairu est mort ce matin, et +elle est restee aupres de lui avec les femmes d'Apire pour la veillee +funebre. + +"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions +souvent les yeux fixes sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du +soleil, des qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le +_Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et +c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre. + +Nous suivimes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par +des chemins detrempes; il etait tombe tout le jour une des dernieres +grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'epais nuages +noirs. + +Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'etait mariee depuis quinze jours +avec un jeune Tahitien nomme Teharo; elle avait quitte le district +d'Apire pour habiter avec son mari celui de Papeuriri, situe a deux +jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'etait plus la petite fille +rieuse et legere que j'avais connue. Elle causait gravement, on la +sentait plus femme et plus posee. + +Nous fumes bientot dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme +un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches +mouillees sur nos tetes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau. + +Une lumiere apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui +renfermait la cadavre de Tahaapairu. + +Cette case, qui avait abrite l'enfance de ma petite amie, etait ovale, +basse comme toutes les cases tahitiennes, et batie sur une estrade en +gros galets noirs. Les murailles en etaient faites de branches minces de +bourao, placees verticalement et laissant des vides entre elles, comme +les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines +immobiles, dont la lampe agitee par le vent deplacait les ombres +fantastiques. + +Au moment ou je franchissais le seuil funebre, Tiahoui me repoussa +brusquement a droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort +qui debordaient a gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,-- +un frisson me parcourut le corps, et je detournai la tete pour ne les +point voir. + +Cinq ou six femmes etaient la, assises en rang le long du mur--et, au +milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et +sombre... + +Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut a moi et +m'entraina dehors... + + + + + +VI + + +Nous nous etions embrasses longuement, en nous serrant dans nos bras +enlaces, et puis nous nous etions assis tous deux sur la mousse humide, +pres de la case ou dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus a avoir +peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts. + +Rarahu etait seule au monde, bien seule. Elle avait decide de quitter le +lendemain le toit de pandanus ou ses vieux parents venaient de mourir. + +--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce etait comme un +souffle a mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une +case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frere Roueri et +Taimaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent tres heureux, et +auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien a redire. Je n'ai +plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais meme +qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouves si bien de cette +existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir... + +Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme +tout-puissant de volupte et de nonchalance; et c'est pour cela que je le +redoutais un peu... + +Cependant, une a une, les femmes de la veillee funebre etaient sorties +sans bruit et s'en etaient allees par le sentier d'Apire. Il se faisait +fort tard... + +--Maintenant, rentrons, dit-elle... + + +Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passames devant, tous +deux, avec un meme frisson de frayeur. Il n'y avait plus aupres du mort +qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait a demi-voix +avec elle-meme. Elle me souhaita le bonsoir a voix basse et me dit: + +--"A parahi oe!" (Assieds-toi!) + +Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indecise +d'une lampe indigene.--Ses yeux et sa bouche etaient a demi ouverts; +sa barbe blanche avait du pousser depuis la mort, on eut dit un lichen +sur de la pierre brune; ses longs bras tatoues de bleu, qui avaient +depuis longtemps la rigidite de la momie, etaient tendus droits de +chaque cote de son corps;--ce qui surtout etait saillant dans cette +tete morte, c'etaient les traits caracteristiques de la race +polynesienne, l'etrangete maorie.--Tout le personnage etait le type +ideal du Toupapahou... + +Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tomberent sur le mort; elle +frissonna et detourna la tete.--La pauvre petite se raidissait contre +la terreur; elle voulait rester quand meme aupres de celui qui avait +entoure de quelques soins son enfance.--Elle avait sincerement pleure +la vieille Huamahine, mais ce vieillard glace n'avait guere fait pour +elle que la _laisser croitre_; elle ne lui etait attachee que par un +sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui etait la ne +lui inspirait plus qu'une immense horreur... + +... La vieille parente de Tahaapairu s'etait endormie.--La pluie +tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des +bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.-- +Les Toupapahous etaient la dans le bois, se pressant autour de nous, +pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau +personnage, qui depuis le matin etait des leurs. On s'attendait a toute +minute a voir entre les barreaux passer leurs mains blemes... + +--Reste, o mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais +morte de frayeur... + + +... Et je restai toute la nuit aupres d'elle, tenant sa main dans les +miennes; je restai aupres d'elle jusqu'au moment ou les premieres lueurs +du jour se mirent a filtrer a travers les barreaux de sa demeure.-- +Elle avait fini par s'endormir, sa petite tete delicieuse, amaigrie et +triste, appuyee sur mon epaule.--Je l'etendis tout doucement sur des +nattes, et m'en allai sans bruit... + +Je savais que le matin les Toupapahous s'evanouissent, et qu'a cette +heure je pouvais sans danger la quitter... + + + + + +VII + +INSTALLATION + + +... Non loin du palais, derriere les jardins de la reine, dans une des +avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, etait une +petite case fraiche et isolee.--Elle etait batie au pied d'une touffe +de cocotiers si hauts, qu'on eut dit la-dessous une habitation +lilliputienne.--Elle avait sur la rue une veranda que garnissaient des +guirlandes de vanille.--Derriere etait un enclos, fouillis de mimosas, +de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient +tout alentour, fleurissaient sur les fenetres et jusque dans les +appartements.--Tout le jour on etait a l'ombre dans ce recoin, et le +calme n'y etait jamais trouble. + +La, huit jours apres la mort de son pere adoptif, Rarahu vint s'etablir +avec moi. + +C'etait son reve accompli. + + + + + +VIII + +MUO-FARE + + +Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande +reception chez nous: c'etait le _muo-fare_ (la consecration du logis).- +-Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un the.--Les convives +etaient nombreux, et deux Chinois avaient ete enroles pour la +circonstance, gens habiles a composer des patisseries fines, au +gingembre,--et a construire des pieces montees d'un aspect +fantastique. + +Au nombre des invites etaient d'abord John, mon frere John, qui passait +au milieu des fetes de la-bas comme une belle figure mystique, +inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de +son coeur, ni le cote vulnerable de sa purete de neophyte. + +Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus +jeune fils de Pomare,--et deux autres inities du _Rendeer_.--Et puis +toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Faimana, Teria, +Maramo, Raouera, Tarahu, Erere, Taouna, jusqu'a la noire Tetouara. + +Rarahu avait oublie sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes, +maintenant qu'elle allait en maitresse leur faire les honneurs du logis; +--absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc +d'Orleans. + +Aucun des invites ne manqua au rendez-vous, et le soir, a onze heures, +la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline, +couronnees de fleurs, buvant gaiment du the, des sirops, de la biere, +croquant du sucre et des gateaux, et chantant des _himene_. + +Dans le courant de la soiree, il se produisit un incident bien +regrettable, au point de vue du decorum anglais. Le grand chat de +Rarahu, apporte le matin meme d'Apire et qu'on avait par prudence +enferme dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table, +effare, poussant des cris de desespoir, chavirant les tasses et sautant +aux vitres. + +Sa petite maitresse l'embrassa tendrement et le reintegra dans son +armoire.--L'incident fut clos de cette maniere et, quelques jours plus +tard, ce meme Turiri, completement apprivoise, devint un chat citadin, +des mieux eduques et des plus sociables. + + +A ce souper sardanapalesque, Rarahu etait deja meconnaissable; elle +portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche a +traine qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez +elle avec aisance et grace,--s'embrouillant un peu par instants, et +rougissant apres, mais toujours charmante.--On me complimentait sur +ma maitresse; les femmes elles-memes, Faimana la premiere, disaient: +"Merahi menehenehe!" (Qu'elle est jolie!) John etait un peu serieux, et +lui souriait tout de meme avec bienveillance.--Elle rayonnait de +bonheur; c'etait son entree dans le monde des jeunes femmes de Papeete, +entree brillante qui depassait tout ce que son imagination d'enfant +avait pu concevoir et desirer. + +C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite +plante sauvage, poussee dans les bois, elle venait de tomber comme bien +d'autres dans l'atmosphere malsaine et factice ou elle allait languir et +se faner. + + + + + +IX + +JOURS ENCORE PAISIBLES + + +Nos jours s'ecoulaient tres doucement, au pied des enormes cocotiers qui +ombrageaient notre demeure. + +Se lever chaque matin, un peu apres le soleil; franchir la barriere du +jardin de la reine; et la, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas, +prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la +fraicheur de ces matinees si pures de Tahiti. + +Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les +filles de la cour, et nous menait jusqu'a l'heure du repas de midi.-- +Le diner de Rarahu etait toujours tres frugal; comme autrefois a Apire, +elle se contentait des fruits cuits de l'arbre-a-pain, et de quelques +gateaux sucres que les Chinois venaient chaque matin nous vendre. + +Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journees.-- +Ceux-la qui ont habite sous les tropiques connaissent ce bien-etre +enervant du sommeil de midi.--Sous la veranda de notre demeure, nous +tendions des hamacs d'aloes, et la nous passions de longues heures a +rever ou a dormir, au bruit assoupissant des cigales. + +Dans l'apres-midi, c'etait generalement l'amie Teourahi que l'on voyait +arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'etait fait +initier aux mysteres de l'ecarte, aimait passionnement, comme toutes les +Tahitiennes, ce jeu importe d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises +l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et +serieuses, absolument captivees par les trente-deux petites figures +peintes qui glissaient entre leurs doigts. + +Nous avions aussi la peche au corail sur le recif.--Rarahu +m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, ou nous +fouillions l'eau tiede et bleue, a la recherche de madrepores rares ou +de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous +les broussailles d'orangers et de gardenias, des coquilles qui +sechaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, melant leur ramure +compliquee aux herbes et aux pervenches roses... + +C'etait la cette vie exotique, tranquille et ensoleillee, cette vie +tahitienne telle que jadis l'avait menee mon frere Roueri, telle que je +l'avais entrevue et desiree, dans ces etranges reves de mon enfance qui +me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps +s'ecoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille +petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Oceanie, qui +forment a la longue des reseaux dangereux, des voiles sur le passe, la +patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on +ne s'echappe plus... + + +... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait differentes +petites voix d'oiseau, tantot stridentes, tantot douces comme des voix +de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extremes de la gamme.-- +Elle etait restee un des premiers sujets du choeur d'_himene_ d'Apire... + +De son enfance passee dans les bois, elle avait conserve le sentiment +d'une poesie contemplative et reveuse; elle traduisait ses conceptions +originales par des chants; elle composait des _himene_ dont le sens +vague et sauvage resterait inintelligible pour des Europeens auxquels on +chercherait a les traduire.--Mais je trouvais a ces chants bizarres un +singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'elevaient +doucement dans le grand silence des midis d'Oceanie... + +Quand venait le soir, Rarahu s'occupait generalement de preparer ses +couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait +elle-meme; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en +fabriquer de tres extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de +vraies fleurs combinees ensemble, ils arrivaient a produire des fleurs +nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes +d'une grace artificielle et chinoise... + +Les fleurs de gardenia blanc, a l'odeur ambree, etaient toujours +employees a profusion dans ces grandes couronnes singulieres, qui +etaient le principal luxe de Rarahu. + +Un autre objet de parure, plus _habille_ que la simple couronne de +fleurs, etait la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche +comme la paille de riz, et tressee par les mains des Tahitiennes avec +une delicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le +_reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui completait cette coiffure des +fetes, et s'eployait comme un nuage, au moindre souffle du vent... + +Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et +impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du +coeur des cocotiers. + +La nuit venue, quand Rarahu etait paree, et que ses grands cheveux +etaient denoues, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions +circuler avec la foule devant les echoppes illuminees des marchands +chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de +lune, autour des danseuses de _upa-upa_. + +De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se melait +rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, etait reputee partout +pour une petite fille tres sage... + +C'etait encore pour nous deux une epoque de tranquille bonheur, et +cependant ce n'etaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante +gaite des bois de Fataoua... + +C'etait quelque chose de plus trouble et de plus triste.--Je l'aimais +davantage, parce qu'elle etait seule au monde, parce que pour le peuple +de Papeete elle etait ma femme.--Les habitudes douces de la vie a deux +nous unissaient plus etroitement chaque jour, et cependant cette vie qui +nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se +denouer bientot par le depart et la separation... + +... Separation des separations, qui mettrait entre nous les continents +et les mers, et l'epaisseur effroyable du monde... + + + + + +X + + +...Il avait ete decide que nous irions ensemble rendre une visite a +Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'etait +promis une grande joie de ce voyage. + +Un beau matin, par la route de Faaa, nous partimes a pied tous deux, +emportant sur l'epaule notre leger bagage de Tahitiens: une chemise +blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour +Rarahu... + +On voyage dans cet heureux pays comme on eut voyage aux temps de l'age +d'or, si les voyages eussent ete inventes a cette epoque reculee... + +Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent; +l'hospitalite vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans +toute l'ile il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons +europeens; encore sont-ils fort rares, et a peu pres localises dans la +ville de Papeete... + +Notre premiere etape fut a Papara, ou nous arrivames au coucher du +soleil, apres une journee de marche; c'etait l'heure ou les pecheurs +indigenes revenaient du large dans leurs minces pirogues a balancier; +les femmes du district les attendaient groupees sur la plage, et nous +n'eumes que l'embarras de choisir pour accepter un gite. L'une apres +l'autre, les pirogues effilees abordaient sous les cocotiers; les +rameurs nus battaient l'eau tranquille a grands coups de pagayes, et +sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons +antiques; cela etait vivant et original, simple et primitif comme une +scene des premiers ages du monde... + +Des l'aube, le lendemain, nous nous remimes en route... + +Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous +suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'ou la vue +dominait toute l'immensite de la mer;--ca et la des ilots bas, +couverts d'une vegetation invraisemblable; des pandanus a la physionomie +antediluvienne; des bois qu'on eut dit echappes de la periode eteinte du +Lias.--Un ciel lourd et plombe comme celui des ages detruits; un +soleil a demi voile, promenant sur le Grand Ocean morne de pales +trainees d'argent... + +De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de +chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupes a suivre dans un +demi-sommeil leurs reveries eternelles; des vieillards tatoues, au +regard de sphinx, a l'immobilite de statue; je ne sais quoi d'etrange et +de sauvage qui jetait l'imagination dans des regions inconnues.. + +Destinee mysterieuse que celle de ces peuplades polynesiennes, qui +semblent les restes oublies des races primitives; qui vivent la-bas +d'immobilite et de contemplation, qui s'eteignent tout doucement au +contact des races civilisees, et qu'un siecle prochain trouvera +probablement disparues. + + + + + +XI + + +A mi-chemin de Papeuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un +moment de surprise et d'admiration... + +Nous avons rencontre une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la +montagne comme une porte d'eglise, et qui etait toute pleine de petits +oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, a +l'interieur, tapisse de leurs nids les parois du rocher; elles +voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et +s'excitant les unes les autres a crier et a chanter. + +Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites creatures etaient des +_varue_, des esprits, des ames de trepasses; pour Rarahu ce n'etait plus +qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant +vu, c'etait encore quelque chose de nouveau et de charmant, et +volontiers elle fut restee la, en extase, a les entendre, a les imiter. + +Un pays ideal a son avis eut ete un pays rempli d'oiseaux ou tout le +jour, dans les branches, on les eut entendus chanter. + + + + + +XII + + +Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papeuriri, nous +nous arretames dans un village bizarre construit par des sauvages +arrives de la Melanesie; puis nous trouvames sur le chemin Teharo et +Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut +extreme et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se +retrouvent sont tout a fait dans le caractere tahitien. + +Ces deux braves petits sauvages etaient encore dans le premier quartier +de leur lune de miel, chose fort douce en Oceanie comme ailleurs; bien +gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du +terme. + +Leur case etait propre et soignee, classique d'ailleurs, dans ses +moindres details.--Nous y trouvames un grand lit qui nous etait +prepare, recouvert de nattes blanches, et entoure de rideaux indigenes +faits de l'ecorce distendue et assouplie du murier a papier. + +On nous fit grande fete a Papeuriri, et nous y passames quelques +journees delicieuses. Le soir par exemple c'etait triste, et dans +l'obscurite je sentais, quoi qu'on fit pour nous egayer, la solitude et +la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au +loin le son plaintif des flutes de roseau, ou le bruit lugubre des +trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la +patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur. + +Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels +tout le village etait convie: des menus tres particuliers, des petits +cochons rotis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au +dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himene_. + +J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vetu +simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empechait +qu'a certains moments je ne me prisse pour un indigene, et je me +surprenais a souhaiter parfois en etre reellement un; j'enviais le +tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Teharo; dans ce milieu qui +etait le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-meme, plus naturelle et +plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apire +reparaissait avec toute sa naivete delicieuse, et pour la premiere fois +je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain a aller vivre +avec elle comme avec une petite epouse, dans quelque district bien +perdu, dans quelqu'une des iles les plus lointaines et les plus ignorees +des domaines de Pomare;--a etre oublie de tous et mort pour le monde; +--a la conserver la telle que je l'aimais, singuliere et sauvage, avec +tout ce qu'il y avait en elle de fraicheur et d'ignorance. + + + + + +XIII + + +Ce fut une des belles epoques de Papeete que l'annee 1872. Jamais on n'y +vit tant de fetes, de danses et d'_amuramas_. + +Chaque soir, c'etait comme un vertige.--Quand la nuit tombait les +Tahitiennes se paraient de fleurs eclatantes; les coups precipites du +tambour les appelaient a la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux +denoues, le torse a peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les +danses, affolees et lascives, duraient souvent jusqu'au matin. + +Pomare se pretait a ces saturnales du passe, que certain gouverneur +essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui +s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et +tous les expedients etaient bons pour la distraire. + +C'etait le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces +fetes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La +reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair +de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'etendre sur des nattes. + +Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un +chant en choeur, rapide et frenetique;--chacune d'elles a son tour +executait une figure; le pas et la musique, lents au debut, +s'acceleraient bientot jusqu'au delire, et, quand la danseuse epuisee +s'arretait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre +s'elancait a sa place, qui la surpassait en impudeur et en frenesie. + +Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et +rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffees d'extravagantes couronnes +de datura, ebouriffees comme des folles, elles dansaient sur un rythme +plus saccade et plus bizarre,--mais d'une maniere si charmante aussi, +qu'entre les deux on ne savait ce que l'on preferait. + +Rarahu aimait passionnement ces spectacles qui lui brulaient le sang, +mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes +femmes, laissant tomber sur ses epaules les masses lourdes de ses +cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, +elle restait assise aupres de moi sur les marches du palais, captivee et +silencieuse. + +Nous partions la tete en feu; nous rentrions dans notre case, comme +grises de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles a toutes sortes de +sensations etranges. + +Ces soirs-la, il semblait que Rarahu fut une autre creature. La upa-upa +reveillait au fond de son ame inculte le volupte fievreuse et la +sauvagerie. + + + + + +XIV + + +Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille +appelees _tapa_.--Les siennes, qui etaient longues et trainantes, +avaient une elegance presque europeenne. + +Elle savait deja distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de +corsage, certaines facons laides ou gracieuses. Elle etait deja une +petite personne civilisee et coquette. + +Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et +fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond, +plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de +feuilles naturelles ou de fleurs. + +Elle etait devenue plus pale, a l'ombre, en vivant de la vie citadine. +Sans le leger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient +et que moi j'aimais, on eut dit une jeune fille blanche.--Et +cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets +fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore +la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amerique. + +Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus +comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirees du +gouvernement, la reine me disait en me tendant la main: + +--Loti, comment va Rarahu? + +Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de +la colonie s'informaient de son nom; a premiere vue meme, on etait +captive par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables +cheveux. + +Elle etait plus femme aussi, sa taille parfaite etait plus formee et +plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle +bleuatre, et une toute petite toux seche, comme celle des enfants de la +reine, soulevait de temps en temps sa poitrine. + +Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle, +et j'avais peine a suivre l'evolution de son intelligence.--Elle etait +assez civilisee deja pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",-- +pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien a +copier la maniere des femmes blanches. + +Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de +l'Evangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi +ardente et mystique; son coeur etait rempli de contradictions, on y +trouvait les sentiments les plus opposes, confondus et pele-mele; elle +n'etait jamais deux jours de suite la meme creature. + +Elle avait quinze ans a peine; ses notions sur toutes choses etaient +fausses et enfantines; son extreme jeunesse donnait un grand charme a +toute cette incoherence de ses idees et de ses conceptions. + +Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec +amour vers tout ce qui me semblait bon et honnete. Dieu sait que jamais +un mot ni un doute de ma part ne venaient ebranler sa confiance naive +dans l'eternite et la redemption, et bien qu'elle ne fut que ma +maitresse, je la traitais un peu comme si elle eut ete ma femme. + +Mon frere John passait une partie de ses journees aupres de nous; +quelques amis europeens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial francais, +nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait +bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien; +mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux +qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la +distinguaient comme une personnalite a part, ayant droit aux memes +egards qu'une femme blanche. + + + + + +XV + + +Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_ +qui est au tahitien pur ce que le _petit-negre_ est au francais;--mais +je commencais aussi a m'exprimer sans embarras au moyen des mots +corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomare consentait a +tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes a +m'aider dans l'etude de cette langue qui bientot ne se parlera plus: +Rarahu et la reine. + +La reine, pendant nos longues parties d'ecarte, me reprenait avec +interet, charmee de me voir etudier et aimer cette langue destinee a +disparaitre. + +Je trouvais plaisir a l'interroger sur les legendes, les coutumes et les +traditions du passe... Elle parlait lentement, d'une voix basse et +rauque; je recueillais de sa bouche d'etranges recits sur les temps +anciens, sur ces temps mysterieux et oublies que les Maoris appellent: +_la nuit_. + +Le mot _po_, en tahitien, designe en meme temps la nuit, l'obscurite et +les epoques legendaires dont les vieillards ne se souviennent plus. + + + + + +XVI + +LA LEGENDE DES POMOTOUS + +(Racontee par la reine Pomare.) + + +"Les iles _Pomotous_ (iles de la nuit ou iles soumises), nom que nous +avons change aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de +_Tuamotous_ (iles eloignees), renferment encore aujourd'hui, tu le sais, +de pauvres cannibales. + +"Elles furent peuplees les dernieres de toutes les iles de nos +archipels. Des genies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort +la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait +approcher. A une epoque for reculee, ils furent battus et detruits par +le dieu Taaroa. + +"C'est depuis leur defaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter +les Pomotous." + + + + + +XVII + +LEGENDE DES LUNES + + +"La legende oceanienne rapporte que jadis cinq lunes etaient au ciel, +au-dessus du Grand Ocean. Elles avaient des visages humains, plus +accuses que la lune actuelle, et jetaient des malefices sur les premiers +hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tete pour les fixer +etaient pris de folies etranges.--Le grand dieu Taaroa se mit a les +conjurer. Alors elles s'agiterent;--on les entendit chanter ensemble +dans l'immensite, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles +chantaient des chants magiques en s'eloignant de la terre; mais sous la +puissance de Taaroa, elles commencerent a trembler, furent prises de +vertige, et tomberent avec un bruit de tonnerre sur l'ocean qui s'ouvrit +en bouillonnant pour les recevoir. + +"Ces cinq lunes en tombant formerent les iles de Bora-Bora, Emeo, +Huahine, Raiatea et Toubouai-Manou." + + + + + +XVIII + + +Le prince Tamatoa etait assis pres de moi sous la veranda du palais. +C'etait un peu avant les scenes atroces qui le firent enfermer de +nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pale +petite fille, Pomare V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains +terribles. Et la vieille reine les considerait tous deux, avec une +expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse. + +La petite princesse etait fort triste aussi; elle tenait a la main un +oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de +larmes. + +C'etait un oiseau chanteur, bete peu connue a Tahiti, rarete qu'on lui +avait rapportee d'Amerique, et dont la possession lui avait cause une +joie tres grande. + +--Loti, dit-elle, _l'amiral a cheveux blancs_ nous a prevenus que ton +navire irait bientot a la terre de Californie (_i te fenua California_). + +Quand tu reviendras de la-bas, je veux que tu m'apportes une tres grande +quantite d'oiseaux, une cage entierement pleine: et je les ferai +s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai +grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui +chantent... + + + + + +XIX + + +Dans l'ile de Tahiti, la vie est localisee au bord de la mer, les +villages sont tous dissemines le long des plages, et le centre est +desert. + +Les zones interieures sont inhabitees et couvertes de forets profondes. +Ce sont des regions sauvages, coupees par des remparts d'inaccessibles +montagnes et ou regne un eternel silence. Dans les vallees etrangement +encaissees du centre, la nature est sombre et imposante; de grands +mornes surplombent les forets, et des pics aigus se dressent dans l'air; +on est la comme au pied de cathedrales fantastiques, dont les fleches +accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le +vent alize promene sur la grande mer sont arretes au vol; ils viennent +s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosee, ou +retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes epaisses et +tiedes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inalterable +fraicheur, des mousses inconnues et d'etonnantes fougeres. + +En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la +cascade de Fataoua tombe la-bas, en dessous du vieux monde, troublant de +son grand bruit monotone cette nature si profondement calme et +silencieuse. + +A environ mille metres plus haut que la case abandonnee de Huamahine et +Tahaapairu, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les +rochers, on arrive a cette cascade celebre en Oceanie, que Tiahoui et +Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter. + +Nous n'y etions pas revenus depuis notre installation a Papeete, et nous +y fimes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs. + +En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents +morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume deja +effondre de son ancienne demeure et regarda en silence les objets +familiers que le temps et les hommes avaient encore laisses a leur +place. Rien n'avait ete derange dans cette case ouverte, depuis le jour +ou en etait parti le corps de Tahaapairu. Les coffres de bois etaient +encore la, avec les banquettes grossieres, les nattes et la lampe +indigene pendue au mur; Rarahu n'avait emporte avec elle que la grosse +Bible des deux vieillards. + +Nous continuames notre route, nous enfoncant dans la vallee par des +sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de foret vierge encaisses +dans les rochers. + +Au bout d'une heure de marche, nous entendimes pres de nous le bruit +sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge +obscure ou le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentee, se +precipite de trois cents metres de haut dans le vide. + +Au fond de ce gouffre, c'etait un vrai enchantement: + +Des vegetations extravagantes s'enchevetraient a l'ombre, ruisselantes, +trempees par un deluge perpetuel; le long des parois verticales et +noires, s'accrochaient des lianes, des fougeres arborescentes, des +mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, emiettee, +pulverisee par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse +echevelee et furieuse. + +Elle se reunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif, +qu'elle avait mis des siecles a creuser et a polir; et puis se reformait +en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure. + +Une fine poussiere d'eau etait repandue comme un voile sur toute cette +nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un +puits, et la tete des grands mornes a moitie perdus dans des nuages +sombres. + +Ce qui frappait surtout Rarahu, c'etait cette agitation eternelle, au +milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant; +--rien que la matiere inerte suivant depuis des ages incalculables +l'impulsion donnee au commencement du monde. + +Nous primes a gauche par des sentiers de chevre qui montaient en +serpentant sur la montagne. + +Nous marchions sous une epaisse voute de feuillage; des arbres +seculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdatres, +polis comme d'enormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient +partout, et les fougeres arborescentes etendaient leurs larges parasols, +decoupes comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvames des +buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du +Bengale de toutes les nuances s'epanouissaient la-haut avec une +singuliere profusion, et, a terre dans la mousse, c'etaient des tapis +odorants de petites fraises des bois;--on eut dit des jardins +enchantes. + +Rarahu n'etait jamais allee si loin; elle eprouvait une terreur vague en +s'enfoncant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent +guere dans l'interieur de leur ile, qui leur est aussi inconnu que les +contrees les plus lointaines; c'est a peine si les hommes visitent +quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y +couper des bois precieux. + +C'etait si beau cependant qu'elle etait ravie. + +--Elle s'etait fait une couronne de roses, et dechirait gaiment sa robe +a toutes les branches du chemin. + +Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'etaient ces +fougeres toujours, qui etalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de +decoupure et une fraicheur de nuances incomparables. + +Et nous continuames tout le jour a monter, vers des regions solitaires +que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de +temps a autre des vallees profondes, des dechirures noires et +tourmentees; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de +gros nuages, aux contours nets et accuses, qui semblaient dormir appuyes +contre les mornes, les unes au-dessus de nos tetes, les autres sous nos +pieds. + + + + + +XX + + +Le soir nous etions presque arrives a la zone centrale de l'ile +tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de +l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des +montagnes;--de formidables aretes de basalte partaient du cratere +central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour +de tout cela l'immense ocean bleu; l'horizon monte si haut, que par une +commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait a nos +yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus +hauts sommets; l'Oroena, le geant des montagnes tahitiennes, la dominait +seul de sa majestueuse tete sombre.--Tout autour de l'ile, une +ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du +Pacifique: l'anneau des recifs, la ligne des eternels brisants de +corail. + +Tout au loin apparaissaient l'ilot de Toubouaimanou et l'ile de Moorea; +sur leurs pics bleuatres, planaient de petits nuages colores de teintes +invraisemblables, qui etaient comme suspendus dans l'immensite sans +bornes. + +De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus a la terre, tous +ces aspects grandioses de la nature oceanienne.--C'etait si +admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien +nous dire, assis l'un pres de l'autre sur les pierres. + +--Loti, demanda Rarahu apres un long silence, quelles sont tes pensees? +(_E loti, e aho ta oe manao iti?) + +--Beaucoup de choses, repondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre. +Je pense, o ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont dissemines +des archipels perdus; que ces archipels sont habites par une race +mysterieuse bientot destinee a disparaitre; que tu es une enfant de +cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces iles, loin des +creatures humaines, dans une complete solitude, moi, enfant du vieux +monde, ne sur l'autre face de la terre, je suis la aupres de toi, et que +je t'aime. + +"Vois-tu, Rarahu, a une epoque bien reculee, avant que les premiers +hommes fussent nes, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces +montagnes; l'ile de Tahiti, aussi brulante que du fer rougi au feu, +s'eleva comme une tempete, au milieu des flammes et de la fumee. + +"Les premieres pluies qui vinrent rafraichir la terre apres ces +epouvantes, tracerent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore +aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont +eternels; ils seront les memes encore dans des centaines de siecles, +quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus +qu'un souvenir lointain conserve dans les livres du passe. + +--Une chose me fait peur, dit-elle, o Loti, mon aime (e Loti, ta u +here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque +aujourd'hui meme ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer +avec les iles situees en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu +venir de ce pays si eloigne ou, d'apres la Bible, fut cree le premier +homme? Notre race differe tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que +nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu +pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le soleil, qui allait bientot se lever sur l'Europe pour une matinee +d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces +tableaux gigantesques ses dernieres lueurs dorees.--Les gros nuages +qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient +d'extraordinaires teintes de cuivre; + +--a l'horizon, l'ile de Moorea s'epanouissait comme une braise, avec +ses grands pics rougis,--eblouissants de lumiere. + +Et puis tout cet incendie s'eteignit par la base, et la nuit descendit, +rapide et sans crepuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les etoiles +australes s'allumerent dans le ciel profond. + +--Loti, dit Rarahu,--ton pays, a quelle hauteur faudrait-il monter +pour l'apercevoir?... + + + + + +XXI + + +... Quand l'obscurite fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire... + +Le silence de cette nuit ne ressemblait a rien de connu. Les brisants, +bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas meme un leger +craquement de branches, pas meme un bruissement de feuilles; +l'atmosphere etait immobile.--On ne peut trouver de silence semblable +que dans ces regions desertes, ou les oiseaux memes n'habitent pas... + +Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de +fougeres, tout comme si nous eussions ete en bas, dans des bois bien +connus de Fataoua;--mais on apercevait par echappees, a la lueur pale +qui tombait des etoiles, la vertigineuse concavite bleuatre de l'Ocean, +et on etait comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensite. + + +Tahiti est un des rares pays ou l'on puisse impunement s'endormir dans +les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougeres, avec un pareo +pour couverture.--C'est la ce que nous fimes bientot tous deux,-- +apres avoir toutefois choisi un lieu decouvert, ou aucune surprise ne +fut a redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rodeurs +de la nuit qui hantent de preference les lieux ou des etres humains ont +vecu, ne montent-ils guere aussi haut, dans les regions presque vierges +ou nous etions couches... + +Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des etoiles et des +etoiles... Des myriades d'etoiles brillantes, dans l'etonnante +profondeur bleue; toutes les constellations invisibles a l'Europe, +tournant lentement autour de la Croix-du-Sud... + +... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien +dire; tour a tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air... +--Les grandes nebuleuses de l'hemisphere austral scintillaient comme +des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de +grandes trouees noires, ou l'on n'apercevait plus aucune poussiere +cosmique,--et qui donnaient a l'imagination une notion apocalyptique +et terrifiante de l'immensite vide... + + +Tout a coup, nous vimes une terrible masse noire qui descendait de +l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes +extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous +enveloppa d'une obscurite si profonde, que nous cessames de nous voir. +Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches +mortes,--en meme temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau +glacee... + +A tatons, nous rencontrames le tronc d'un gros arbre contre lequel nous +nous mimes a l'abri, bien serres l'un contre l'autre,--tremblant de +froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu... + +Quand cette grande ondee fut passee, le jour se leva, chassant devant +lui les nuages et les fantomes.--En riant nous fimes secher nos +vetements au beau soleil, et, apres un tres grand frugal repas tahitien, +nous commencames a redescendre... + + + + + +XXII + + +... Le soir, harasses de fatigue, et tres affames aussi, nous arrivions +au bas de Fataoua sans incident nouveau... + +La se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forets; +ils etaient vetus du pareo national noue autour des reins; en passant +dans la zone des rosiers, ils s'etaient fait de larges couronnes +semblables a celle de Rarahu, et portaient au bout de longs batons leur +recolte sur leurs epaules nues: de beaux fruits de l'arbre-a-pain, et +des bananes sauvages, rouges et vermeilles. + +Nous fimes halte avec eux dans un bas-fond delicieux, sous une voute +odorante de citronniers en fleurs. + +La flamme jaillit bientot entre leurs mains, du frottement de deux +branches seches; un grand feu fut allume, et les fruits cuits sous +l'herbe nous constituerent un repas excellent dont les deux jeunes +hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitie, comme c'est la-bas +la coutume... + +Rarahu avait rapporte de cette expedition autant d'etonnements et +d'emotions que d'un voyage en pays lointain. + +Son intelligence d'enfant s'etait ouverte a une foule de conceptions +nouvelles,--sur l'immensite et sur la formation des races humaines, +sur le mystere de leurs destinees... + + + + + +XXIII + + +... Elles etaient a Papeete deux elegantes personnes, Rarahu et son amie +Teourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines +couleurs nouvelles d'etoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures. + +Elles allaient generalement pieds nus, les pauvres petites, et leur +luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, etait un +luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la +perfection et la grace antique de leurs tailles, leur permettaient +encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parees et d'etre +ravissantes. + +Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue a balancier +qu'elles menaient elles-memes, et aimaient a venir en riant passer a +poupe du _Rendeer_. + +Quand elles naviguaient a la voile, leur frele embarcation, couchee par +le vent alize, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout +toutes deux, le regard anime, les cheveux flottants, elles glissaient +sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles +de leur corps, maintenir l'equilibre de cette fleche qui les emportait +si vite, en laissant derriere elles une longue trainee d'ecume +blanche... + + + + + +XXIV + +_Tahiti la delicieuse, cette reine polynesienne, cette ile d'Europe au +milieu de l'Ocean sauvage,--la perle et le diamant du cinquieme +monde._ (Dumont D'Urville.) + + +La scene se passait chez la reine Pomare, en novembre 1872. + +La cour, qui est le plus souvent pieds nus, etendue sur l'herbe fraiche +ou sur les nattes de pandanus, etait en fete ce soir-la, et en habits de +luxe. + +J'etais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ etait ouverte +devant moi. Ce piano, arrive le matin, etait une innovation a la cour de +Tahiti; c'etait un instrument de prix qui avait des sons doux et +profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la +musique de Meyerbeer allait pour la premiere fois etre entendue chez +Pomare. + +Debout pres de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus +tard le metier de marin pour celui de premier tenor dans les theatres +d'Amerique, et eut un instant de celebrite sous le nom de Randetti, +jusqu'au moment ou, s'etant mis a boire, il mourut dans la misere. + +Il etait alors dans toute la plenitude de sa voix et de son talent, et +je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus +delicieuse. Nous avons charme a nous deux bien des oreilles tahitiennes, +dans ce pays ou la musique est si merveilleusement comprise par tous, +meme par les plus sauvages. + + +Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-meme, ou un artiste +de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poetisee-- +etait assise la vieille reine, sur son trone dore, capitonne de brocart +rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite +Pomare V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la +fievre. + +La vieille femme occupait toute la largeur de son siege par la masse +disgracieuse de sa personne. Elle etait vetue d'une tunique de velours +cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une +bottine de satin. + +A cote du trone, etait un plateau rempli de cigarettes de pandanus. + +Un interprete en habit noir se tenait debout pres de cette femme, qui +entendait le francais comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti a +en prononcer seulement un mot. + +L'amiral, le gouverneur et les consuls etaient assis pres de la reine. + +Dans cette vieille figure ridee, brune, carree, dure, il y avait encore +de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse +de voir la mort lui prendre l'un apres l'autre tous ses enfants frappes +du meme mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la +civilisation, s'en aller a la debandade,--et son beau pays degenerer +en lieu de prostitution... + +Des fenetres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par la +s'agiter plusieurs tetes couronnees de fleurs, qui s'approchaient pour +ecouter: toutes les suivantes de la cour, Faimana, coiffee comme une +naiade, de feuilles et de roseaux;--Tehamana, couronnee de fleurs de +datura; Teria, Raourea, Tapou, Erere, Tairea,--Tiahoui et Rarahu. + +La partie du salon qui me faisait face etait entierement ouverte; la +muraille absente, remplacee par une colonnade de bois des iles, a +travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit +etoilee. + +Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se detachait +une banquette chargee de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou +princesses. Quatre torcheres dorees, d'un style pompadour, qui +s'etonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine +lumiere, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment elegantes et +belles. Leurs pieds, naturellement petits, etaient chausses ce soir dans +d'irreprochables bottines de satin. + +C'etait d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise, +couronnee de peia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de +vaisseau francais M.., qui s'etait ruine pour la corbeille de mariage,- +-et la main de Kamehameha V, roi des iles Sandwich. + +A cote d'elle, Paura, son inseparable amie, type charmant de la +sauvagesse, avec son etrange laideur ou son etrange beaute,--tete a +manger du poisson cru et de la chair humaine,--singuliere fille qui +vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possede +l'education d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole... + +Titaua, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la +Tahitienne restee belle dans l'age mur; constellee de perles fines, la +tete surchargee de reva-reva flottants. + +Ses deux filles, recemment debarquees d'une pension de Londres, deja +belles comme leur mere; des toilettes de bal europeennes, a demi +dissimulees, par condescendance pour les desirs de la reine, sous des +tapas tahitiennes en gaze blanche. + +La princesse Ariitea, belle-fille de Pomare, avec sa douce figure, +reveuse et naive, fidele a sa coiffure de roses du Bengale naturelles, +piquees dans ses cheveux denoues. + +La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aigues, en +robe de velours. + +La reine Moe (_Moe_: sommeil ou mystere), en robe sombre, d'une beaute +reguliere et mystique, ses yeux etranges a demi fermes, avec une +expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois. + +Derriere ces groupes en pleine lumiere, dans le profondeur transparente +des nuits d'Oceanie, les cimes des montagnes se decoupant sur le ciel +etoile; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes +pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits +semblables a des girandoles terminees par des fleurs noires. Derriere +ces arbres, les grandes nebuleuses du ciel austral faisaient un amas de +lumiere bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus +idealement tropical que ce decor profond. + +Dans l'air, ce parfum exquis de gardenias et d'orangers, qui se condense +le soir sous le feuillage epais; un grand silence, mele de bruissements +d'insectes sous les herbes; et cette sonorite particuliere aux nuits +tahitiennes, qui predispose a subir la puissance enchanteresse de la +musique. + +Le morceau choisi etait celui ou Vasco, enivre, se promene seul dans +l'ile qu'il vient de decouvrir, et admire cette nature inconnue;-- +morceau ou le maitre a si parfaitement peint ce qu'il savait +d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de +lumiere.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commenca de sa +voix delicieuse: + +Pays merveilleux, Jardins fortunes.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + +Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . + +L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-la fremir de plaisir en entendant +ainsi, a l'autre bout du monde, interpreter sa musique. + + + + + +XXV + + +Vers la fin de l'annee, une grande fete fut annoncee dans l'ile de +Moorea, a l'occasion de la consecration du temple d'Afareahitu. + +La reine Pomare manifesta a l'_amiral a cheveux blancs_ l'intention de +s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-meme a la ceremonie et +au grand banquet qui devait s'ensuivre. + +L'amiral mit sa fregate a la disposition de la reine, et il fut convenu +que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter la-bas toute la cour. + + +La suite de Pomare etait nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'etait +augmentee pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui +avaient fait de folles depenses de _reva-reva_ et de fleurs. + +Un beau matin pur de decembre, le _Rendeer_ ayant deja largue ses +grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule +joyeuse. + +J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au +palais. + +Celle-ci, qui desirait s'embarquer sans mise en scene, avait expedie en +avant toutes ses femmes,--et, en petit cortege intime, nous nous +acheminames ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil +levant. + +La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main +sa petite-fille si cherie,--et nous suivions a deux pas, la princesse +Ariitea, la reine Moe, la reine de Bora-Bora et moi. + +C'est la un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les +femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariitea +marchant aupres de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumiere +matinale,--est celle que je revois encore, quand, a travers les +distances et les annees, je pense a elle... + +Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses +accosta le _Rendeer_, les matelots de la fregate, ranges sur les vergues +suivant le ceremonial d'usage, pousserent trois fois le cri de: "Vive +Pomare!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles +plages de Tahiti. + +Puis la reine et la cour entrerent dans les appartements de l'amiral, ou +les attendait un lunch a leur gout compose de bonbons et de fruits,-- +le tout arrose de vieux champagne rose. + + +Cependant les suivantes de toutes les classes s'etaient repandues dans +les differentes parties du navire, ou elles menaient grand et joyeux +tapage, en lancant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs. + +Et Rarahu etait la aussi, embarquee comme une petite personne de la +suite royale; Rarahu pensive et serieuse, au milieu de ce debordement de +gaite bruyante.--Pomare avait emmene avec elle les plus remarquables +choeurs d'_himene_ de ses districts, et Rarahu etant un des premiers +sujets du choeur d'Apire avait ete a ce titre conviee a la fete. + +Ici une digression est necessaire au sujet du _tiare miri_,--objet qui +n'a point d'equivalent dans les accessoires de toilette des femmes +europeennes. + +Ce _tiare_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Oceanie se +plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de +gala.--En examinant de pres cette fleur bizarre, on s'apercoit qu'elle +est factice; elle est montee sur une tige de jonc, et composee des +feuilles d'une toute petite plante parasite tres odorante, sorte de +lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forets. + +Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiares_ tres +artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete. + +Le _tiare_ est particulierement l'ornement des fetes, des festins et des +danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne a un jeune homme, il a +le meme sens a peu pres que le mouchoir jete par le sultan a son +odalisque preferee. + +Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-la des _tiare_ dans les cheveux. + +J'avais ete mande par Ariitea pour lui faire societe pendant ce lunch +officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'etait venue que pour moi, +m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi +abandonnee. Punition bien severe que je lui avais infligee la, pour un +caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait deja fait +verser des larmes. + + + + + +XXVI + + +La traversee durait depuis deux heures, nous approchions de l'ile de +Morea. + +On faisait grand bruit au carre du _Rendeer_; une dizaine de jeune +femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient ete +conviees a une collation que leur offraient les officiers. + +Rarahu en mon absence avait accepte d'y prendre part.--Elle etait la, +en compagnie de Teourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait +essuye ses pleurs et riait aux eclats. + +Elle ne parlait point francais, comme la plupart des autres;--mais, +par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation tres +animee avec ses voisins qui la trouvaient charmante. + +Enfin,--ce qui etait le comble de la perfidie et de l'horreur,--au +dessert, elle avait avec mille graces offert son _tiare_ a Plumkett. + +Elle etait assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait +bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre. + + + + + +XXVII + + +Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu! + +De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forets epaisses, de +mysterieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et, +sous les grands arbres, quelques cases eparses, parmi les orangers et +les lauriers-roses. + +Au premier abord on eut dit qu'il n'y avait personne dans ce pays +ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait la +silencieusement, a demi cachee sous les voutes de verdure. + +On respirait dans ces bois une fraicheur humide, une etrange senteur de +mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himene_ de Moorea +etaient la, assis en ordre, au milieu des troncs enormes des arbres; +tous les chanteurs d'un meme district etaient vetus d'une meme couleur, +--les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes +etaient couronnees de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de +roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, etaient restes +dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, a moitie +caches derriere les arbres. + +La reine quitta le _Rendeer_ avec le meme ceremonial qu'a l'arrivee et +le bruit du canon se repercuta au loin dans les montagnes. + +Elle mit pied a terre, et s'avanca conduite par l'amiral.--Nous +n'etions deja plus au temps ou les indigenes l'enlevaient dans leurs +bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui +voulait que tout territoire foule par le pied de la reine devint +propriete de la couronne, est depuis longtemps oubliee en Oceanie. + +Une vingtaine de lanciers a cheval, composant toute la garde d'honneur +de Pomare, etaient ranges sur la plage pour nous recevoir. + +Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himene_ entonnerent ensemble +le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut a toi, reine +Pomare!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur. + +On eut cru mettre le pied dans quelque ile enchantee, qui se serait +eveillee soudain sous le coup d'une baguette magique. + + + + + +XXVIII + + +Ce fut une longue ceremonie que la consecration du temple d'Afareahitu. +Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himene_ +chanterent de joyeux cantiques a l'Eternel. + +Le temple etait bati en corail; le toit, en feuilles de pandanus, etait +soutenu par des pieces de bois des iles, que reliaient entre elles des +amarrages de differentes couleurs, reguliers et compliques; c'etait le +vieux style des constructions maories. + +Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes +sur la campagne, sur un decor admirable de montagnes et de hauts +palmiers; aupres de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire, +triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie +la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupees autour d'elles +en robes blanches. Le temple tout rempli de tetes couvertes de fleurs,- +-et Rarahu, que j'avais laissee partir du _Rendeer_ comme une inconnue, +melee a cette foule... + +Un grand silence se fit quand l'_himene_ d'Apire, qui avait ete reserve +pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derriere moi la +voix fraiche de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous +l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnee, elle executait +avec frenesie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait +comme un son de cristal dans le silence de ce temple ou elle captivait +l'attention de tous. + + + + + +XXIX + + +Apres la ceremonie, nous passames dans la salle du banquet. C'etait en +plein air, au milieu des cocotiers, que les tables etaient dressees sous +des tendelets de verdure. + +Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes +etaient couvertes de feuilles decoupees et de fleurs d'amarantes. Il y +avait une grande quantite de _pieces montees_, composees par des Chinois +au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires. +A cote des mets europeens, se trouvaient en grande abondance les mets +tahitiens: les pates de fruits, les petits cochons rotis tout entiers +sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentees dans du lait. On +puisait differentes sauces dans de grandes pirogues qui en etaient +remplies et que des porteurs avaient grand'peine a promener a la ronde. +Les chefs et les cheffesses venaient a tour de role haranguer la reine a +tue-tete, avec des voix si retentissantes et une telle volubilite qu'on +les eut crus possedes. Ceux qui n'avaient point trouve de place a table +mangeaient debout, sur l'epaule de ceux qui avaient pu s'asseoir; +c'etait un vacarme et une confusion indescriptibles... + +Assis a la table des princesses, j'avais affecte de ne point prendre +garde a Rarahu, qui etait perdue fort loin de moi, parmi les gens +d'Apire. + + + + + +XXX + + +Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le +_Farehau_ du district ou un logement lui etait prepare. L'_amiral a +cheveux blancs_ regagna la fregate, et la _upa-upa_ commenca. + +Toute pensee religieuse, tout sentiment chretien, s'etaient envoles avec +le jour; l'obscurite tiede et voluptueuse redescendait sur l'ile +sauvage; comme au temps ou les premiers navigateurs l'avaient nommee la +nouvelle Cythere, tout etait redevenu seduction, trouble sensuel et +desirs effrenes. + +Et j'avais suivi l'_amiral a cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la +foule affolee. + + + + + +XXXI + + +A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du +_Rendeer_. La fregate, le matin si animee, etait vide et silencieuse; +les mats et les vergues decoupaient leurs grandes lignes sur le ciel de +la nuit; les etoiles etaient voilees, l'air calme et lourd, la mer +inerte. + +Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes +renversees; on voyait de loin les feux qui a terre eclairaient le _upa- +upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus, +accompagnes a contre-temps par des coups de tam-tam. + +J'eprouvais un remords profond de l'avoir abandonnee au milieu de cette +saturnale; une tristesse inquiete me retenait la, les yeux fixes sur ces +feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le +coeur. + +L'une apres l'autre, toutes les heures de la nuit sonnerent a bord du +_Rendeer_, sans que le sommeil vint mettre fin a mon etrange reverie. Je +l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est +la petite femme de Loti." C'etait bien ma petite femme en effet; par le +coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait +des abimes pourtant, de terribles barrieres, a jamais fermees; elle +etait une petite sauvage; entre nous qui etions une meme chair, restait +la difference radicale des races, la divergence des notions premieres de +toutes choses; si mes idees et mes conceptions etaient souvent +impenetrables pour elle, les siennes aussi l'etaient pour moi; mon +enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait +toujours pour elle l'incomprehensible et l'inconnu. Je me souvenais de +cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas +le meme Dieu qui nous ait crees." En effet, nous etions enfants de deux +natures bien separees et bien differentes, et l'union de nos ames ne +pouvait etre que passagere, incomplete et tourmentee. + +Pauvre petite Rarahu, bientot, quand nous serons si loin l'un de +l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante +et sauvage, tu mourras dans l'ile lointaine, seule et oubliee,--et +Loti peut-etre ne le saura meme pas... + + +A l'horizon une ligne a peine visible commencait a se dessiner du cote +du large: c'etait l'ile de Tahiti. Le ciel blanchissait a l'Orient; les +feux s'eteignaient a terre, et les chants ne s'entendaient plus. + +Je songeais que, a cette heure particulierement voluptueuse du matin, +Rarahu etait la, enervee par la danse, et livree a elle-meme. Et cette +pensee me brulait comme un fer rouge. + + + + + +XXXII + + +Dans l'apres-midi, la reine et les princesses s'embarquerent de nouveau +pour retourner a Papeete. Quand elles eurent ete recues avec les +honneurs d'usage, je restai les yeux fixes sur les canots nombreux, +pirogues et baleinieres qui ramenaient leur suite; la foule s'etait +augmentee encore d'une quantite de jeunes femmes de Moorea qui voulaient +prolonger la fete a Tahiti. + +Enfin, je vis Rarahu; elle etait la, elle revenait aussi. Elle avait +change sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraiches +dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front +decolore, et les cercles bleuatres s'etaient accentues sous ses yeux. + +Sans doute elle etait restee a la upa-upa jusqu'au matin, mais elle +etait la, elle revenait, et c'etait pour le moment tout ce que je +desirais d'elle. + + + + + +XXXIII + + +La traversee s'etait effectuee par un beau temps calme. + +C'etait le soir, le soleil venait de disparaitre; le fregate glissait +sans bruit, en laissant derriere elles des ondulations lentes et molles +qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De +grands nuages sombres etaient plaques ca et la dans le ciel, et +tranchaient violemment sur la teinte jaune pale du soir, dans une +etonnante transparence de l'atmosphere. + +A l'arriere du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se detachait +gracieusement sur la mer et sur les paysages oceaniens. C'etait une +groupe dont la vue me causa un etonnement extreme: Ariitea et Rarahu, +causant ensemble comme des amies; aupres d'elles, Maramo, Faimana et +deux autres suivantes de la cour. + +Il etait question d'un _himene_ compose par Rarahu, et qu'elles allaient +chanter ensemble. + +En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitea, +Rarahu et Maramo. + +La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles, +dont aucune ne fut perdue pour moi: + +--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e) + +--"Humble simplement meme le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora- +Bora). + +i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!... + +aupres de ma ici douleur pour toi, o mon amant! helas!... + +--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare, + +--"Ai arrache aussi moi les racines du _tiare_ (la fleur des fetes, +c'est-a-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fete), + +ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!... + +pour faire connaitre ma douleur pour toi, o mon amant! helas! + +--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua, + +--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre, + +e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..." + +--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! helas!..." + + +Traduction grossiere: + +--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, o mon +amant! helas!... + +--"J'ai arrache les racines du _tiare_ pour marquer ma douleur pour +toi, o mon amant! helas!... + +--"Tu es parti, mon bien-aime, vers la terre de France; tu leveras tes +yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! helas!..." + + +Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensite du Grand Ocean, +repete avec un rythme etrange par trois voix de femmes, est reste a +jamais grave dans ma memoire comme l'un des plus poignants souvenirs que +m'ait laisses la Polynesie... + + + + + +XXXIV + + +Il etait nuit close quand le cortege bruyant fit son entree dans +Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple. + +Au bout d'un instant nous nous retrouvames marchant cote a cote, Rarahu +et moi, dans le sentier qui menait a notre demeure. Un meme sentiment +nous avait ramenes tous deux sur cette route, ou nous avancions sans +nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment +revenir l'un a l'autre. + +Nous ouvrimes notre porte, et quand nous fumes entres nous nous +regardames... + +J'attendais une scene, des reproches et des larmes. Au lieu de tout +cela, elle sourit en detournant la tete, avec un imperceptible mouvement +d'epaules, une expression inattendue de desenchantement, d'amere +tristesse et d'ironie. + +Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours; +ils disaient d'une maniere concise et frappante a peu pres ceci: + +Je le savais bien, va, que je n'etais qu'une petite creature inferieure, +jouet de hasard que tu t'es donne. Pour vous autres, hommes blancs, +c'est tout ce que nous pouvons etre. Mais que gagnerais-je a me facher? +Je suis seule au monde; a toi ou a un autre, qu'importe? J'etais ta +maitresse; ici etait notre demeure: je sais que tu me desires encore. +Mon Dieu, je reste et me voila!... + +La petite fille naive avait fait de terribles progres dans la science +des choses de la vie; l'enfant sauvage etait devenue plus forte que son +maitre et le dominait. + +Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une +immense pitie. Et ce fut moi qui demandai grace et pardon, pleurant +presque et la couvrant de baisers. + +Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un etre surnaturel, que +l'on pourrait a peine saisir et comprendre. + +Des jours doux et paisibles d'amour succederent encore a cette aventure +d'Afareahitu; l'incident fut oublie, et le temps reprit son cours +enervant... + + + + + +XXXV + + +Tiahoui, qui etait en visite a Papeete, etait descendue chez nous avec +deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papeuriri. + +Elle me prit a part un soir avec l'air grave qui precede les entretiens +solennels, et nous allames nous asseoir dans le jardin sous les +lauriers-roses. + +Tiahoui etait une petite femme sage, plus serieuse que ne le sont +d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district eloigne, elle avait suivi +avec admiration les instructions d'un missionnaire indigene: elle avait +la foi ardente d'une neophyte. Dans le coeur de Rarahu, ou elle savait +lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'etranges choses: + +--Loti, dit-elle, Rarahu se perd a Papeete. Quand tu seras parti, que +va-t-elle devenir? + +En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la difference +si complete de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout +ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'egarements. Je +comprenais pourtant qu'elle etait perdue, perdue de corps et d'ame. +C'etait peut-etre pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont +mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer... + + +Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma +petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle +n'avait plus jamais de ses coleres d'enfant d'autrefois. Elle etait +gracieuse et prevenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on +la voyait la, assise a l'ombre de notre veranda, dans une pose heureuse +et nonchalante, souriant a tous du sourire mystique des Maoris, on eut +dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un poeme de +bonheur paisible et inalterable. + +Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors +qu'elle eut besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce +monde; dans ces moments, la pensee de mon depart lui faisait verser des +larmes silencieuses, et je songeais encore a ce projet insense que +j'avais fait jadis, de rester pour toujours aupres d'elle. + +Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apportee d'Apire; +elle priait avec extase, et la foi ardente et naive rayonnait dans ses +yeux. + +Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses levres +ce meme sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la +premiere fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait +regarder au loin, dans le vague, des choses mysterieuses; des idees +etranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions +inattendues sur des sujets singulierement profonds denotaient le +dereglement de son imagination, le cours tourmente de ses idees. + +Son sang maori lui brulait les veines; elle avait des jours de fievre et +de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne fut plus +elle-meme. Elle m'etait absolument fidele, dans le sens que les femmes +de Papeete donnent a ce mot, c'est-a-dire qu'elle etait sage et reservee +vis-a-vis des jeunes gens europeens; mais je crus savoir qu'elle avait +de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir; +elle n'etait pas tout a fait responsable, la pauvre petite, de sa nature +etrangement ardente et passionnee. + +Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe +distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa +gorge etaient arrondies et correctes comme celles des belles statues de +la Grece antique. Et cependant, la petite toux caracteristique, pareille +a celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus frequente, et +le cercle bleuatre s'accentuait sous ses grands yeux. + +Elle etait une petite personnification touchante et triste de la race +polynesienne, qui s'eteint au contact de notre civilisation et de nos +vices, et ne sera plus bientot qu'un souvenir dans l'histoire +d'Oceanie... + + + + + +XXXVI + + +Cependant le moment du depart etait arrive, le _Rendeer_, s'en allait en +Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la +reine. + +Ce n'etait pas le depart definitif, il est vrai; au retour nous devions +nous arreter encore a _l'ile delicieuse_ un mois ou deux, en passant. +Sans cette certitude de revenir, il est probable qu'a ce moment-la je ne +serais pas parti: la laisser pour toujours eut ete au-dessus de mes +forces, et m'eut brise le coeur. + +A l'approche du depart, j'etais etrangement obsede par la pensee de +cette Taimaha, qui avait ete la femme de mon frere Roueri. Il m'etait +extremement penible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connaitre, +et je m'en ouvris a la reine, en la priant de se charger de nous menager +une entrevue. + +Pomare parut prendre grand interet a ma demande: + +--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parle, +Roueri? Il ne l'avait donc point oubliee? + +Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du +passe, retrouvant peut-etre dans sa memoire l'oubli de quelques-uns, +qu'elle avait aimes, et qui etaient partis pour ne plus revenir. + + + + + +XXXVII + + +C'etait le dernier soir du _Rendeer_... + +Il resultait des renseignements pris a la hate par la reine que Taimaha +etait depuis la veille a Tahiti;--et le chef des _mutoi_ du palais +avait ete charge de lui porter l'ordre de se trouver a l'heure du +coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_. + +A l'heure du rendez-vous, nous y fumes, Rarahu et moi. + +Longtemps nous attendimes, et Taimaha ne vint pas;--je l'avais prevu. + +Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers +moments de notre derniere soiree.--J'attendais avec une inexplicable +anxiete; j'aurais donne cher a cet instant pour voir cette creature, +dont j'avais reve dans mon enfance, et qui etait liee au lointain et +poetique souvenir de Roueri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne +paraitrait point... + +Nous avions demande des renseignements a des vieilles femmes qui +passaient: + +--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous +notre petite fille que voici, qui la connait et vous l'indiquera. Quand +vous l'aurez trouvee, vous direz a notre enfant de rentrer au logis. + + + + + +XXXVIII + +DANS LA GRANDE RUE + + +La rue bruyante etait bordee de magasins chinois; des marchands, qui +avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient a la +foule du the, des fruits et des gateaux.--Il y avait sous les verandas +des etalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de +_tiare_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant; +quantite de petites lanternes a la mode du Celeste Empire eclairaient +les echoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres. + +C'etait un des beaux soirs de Papeete; tout cela etait gai et surtout +original.--On sentait dans l'air un bizarre melange d'odeurs chinoises +de santal et de monoi, et de parfums suaves de gardenias ou d'orangers. + +La soiree s'avancait, et nous ne trouvions rien.--La petite Tehamana, +notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en +reconnaissait aucune.--Le nom de Taimaha meme etait inconnu a toutes +celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de +tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu +l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilite de rencontrer un +mythe,--et chaque minute qui s'ecoulait augmentait ma tristesse +impatiente. + +Apres une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands +manguiers noirs,--la petite Tehamana s'arreta tout a coup devant une +femme qui etait assise a terre, la tete dans ses mains et semblait +dormir. + +--_Tera!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!) + +Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir: + +--Es-tu Taimaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me repondit +non! + +--Oui! repondit-elle immobile. + +--Tu es Taimaha, la femme de Roueri? + +--Oui, dit-elle encore, en levant la tete avec nonchalance,--c'est +moi, Taimaha, la femme de Roueri, le marin _dont les yeux sommeillent +(mata moe)_, c'est-a-dire: qui n'est plus... + +--Et moi, je suis Loti, le frere de Roueri!--Suis-moi dans un lieu +plus ecarte ou nous puissions causer ensemble. + +--Toi?... son frere? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,-- +mais avec tant d'indifference que j'en restai confondu. + +Et je regrettais deja d'etre venu remuer cette cendre, pour n'y trouver +que banalite et desenchantement. + +Pourtant elle s'etait levee pour me suivre.--Je les pris par la main +l'une et l'autre, Rarahu et Taimaha, et m'eloignai avec elles de cette +foule tahitienne ou personne ne m'interessait plus... + + + + + +XXXIX + +REVELATIONS + + +Dans un sentier solitaire ou s'entendait encore le bruit lointain de la +foule,--sous l'ombre epaisse des arbres, dans la nuit noire,-- +Taimaha s'arreta et s'assit. + +--Je suis fatiguee, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui +de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frere, lui?... + +A ce moment, une idee que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit: + +--N'as-tu pas d'enfants de Roueri?... lui demandai-je. + +--Si, repondit-elle, apres une minute d'hesitation, mais d'une voix +assuree pourtant;--si, deux!... + +Il y eut un long silence, apres cette revelation inattendue. Une foule +de sentiments s'eveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu, +impressions tristes et intraduisibles. + +Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'etrangete +saisissante.--Le charme du lieu, les influences mysterieuses de la +nature, avivent ou transforment les emotions ressenties, et on ne sait +plus, meme imparfaitement, les exprimer. + + + + + +XL + + +Une heure apres, Taimaha et moi nous quittions Papeete, qui deja s'etait +endormi; cette derniere soiree du _Rendeer_ etait terminee, et quantite +de marins du bord etaient entres dans les cases tahitiennes, entoures de +bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de seduction et de +trouble sensuel passait sur ce pays, comme apres les soirs de grandes +fetes. + +Mais j'etais sous l'empire d'emotions profondes, et j'avais pour +l'instant oublie jusqu'a Rarahu... + +Elle etait rentree seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre +chere petite case, ou je devais, dans la nuit, revenir pour la derniere +fois. + + +Nous marchions cote a cote, Taimaha et moi; nous suivions d'un pas +rapide la plage oceanienne. La pluie tombait, la pluie tiede des +tropiques; Taimaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue +tapa de mousseline blanche qui trainait derriere elle sur le sable. + +On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer, +qui brisait au large sur le corail. + +Sur nos tetes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; a +l'horizon les pics de l'ile de Moorea se dessinaient legerement au- +dessus de la nappe bleue du Pacifique, a la lueur indecise et embrumee +de la lune. + +Je regardais Taimaha, et je l'admirais; elle etait restee, malgre ses +trente ans, un type accompli de la beaute maorie. Ses cheveux noirs +tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses +et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de +deesse. + +Expres, j'avais fait passer cette femme devant une case deja ancienne, a +moitie enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle +avait du jadis habiter avec mon frere. + +--Connais-tu cette case, Taimaha? lui demandai-je... + +--Oui! repondit-elle en s'animant pour la premiere fois; oui, c'etait +celle-ci la case de Roueri!... + + + + + +XLI + + +Nous nous dirigions tous deux, a cette heure deja avancee de la nuit, +vers le district de Faaa, ou Taimaha allait me montrer son plus jeune +fils Atario. + +Avec une condescendance legerement railleuse, elle s'etait pretee a +cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses idees tahitiennes elle +s'expliquait a peine. + +Dans ce pays ou la misere est inconnue et le travail inutile, ou chacun +a sa place au soleil et a l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture +dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et +sans culture, la ou le caprice de leurs parents les a places. La famille +n'a pas cette cohesion que lui donne en Europe, a defaut d'autre cause, +le besoin de lutter pour vivre. + +Atario, l'enfant ne depuis le depart de Roueri, habitait le district de +Faaa; par suite de cet usage general d'adoption, il avait ete confie aux +soins de _fetii_ (de parents) eloignes de sa mere... + +Et Tamaari, le fils aine, celui qui, disait-elle, avait le front et les +grands yeux de Roueri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille +mere de Taimaha, dans cette ile de Moorea qui decoupait la-bas a notre +horizon sa silhouette lointaine. + +A mi-chemin de Faaa, nous vimes briller un feu dans un bois de +cocotiers. Taimaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette +direction, par un sentier connu d'elle. + +Quand nous eumes marche quelques minutes dans l'obscurite, sous la voute +des grandes palmes mouillees de pluie, nous trouvames un abri de chaume, +ou deux vieilles femmes etaient accroupies devant un feu de branches. +Sur quelques mots inintelligibles prononces par Taimaha, les deux +vieilles se dresserent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et +Taimaha elle-meme, approchant de mon visage un brandon enflamme, se mit +a m'examiner avec une extreme attention. C'etait la premiere fois que +nous nous voyions tous deux en pleine lumiere. + +Quand elle eut termine son examen, elle sourit tristement. Sans doute +elle avait retrouve en moi les traits deja connus de Roueri,--les +ressemblances des freres sont frappantes pour les etrangers,--meme +lorsqu'elles sont vagues et incompletes. + +Moi, j'avais admire ses grands yeux, son beau profil regulier, et ses +dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre +de son teint... + +Nous continuames notre route en silence, et bientot nous apercumes les +cases d'un district, melees aux masses noires des arbres. + +--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire... + +Taimaha me conduisit a la porte d'une case en bourao enfouie sous des +arbres-pain, des manguiers et des tamaris. + +Tout le monde semblait profondement endormi a l'interieur, et, a travers +les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir. + +Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en +nous faisant signe d'entrer. + +La case etait grande; c'etait une sorte de dortoir ou etaient couches +des vieillards. La lampe indigene, a l'huile de cocotier, ne jetait +qu'un filet de lumiere dans ce logis, et dessinait a peine toutes ces +formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer. + +Taimaha se dirigea vers un lit de nattes, ou elle prit un enfant qu'elle +m'apporta... + +--... Mais non! dit-elle, quand elle fut pres de la lampe, je me +trompe, ce n'est pas lui!... + +Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit a examiner d'autres +lits ou elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait +au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'eclairait que de +vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roulees dans des +_pareo_ d'un bleu sombre a grandes raies blanches; on les eut prises +pour des momies roulees dans des draps mortuaires... + +Un eclair d'inquietude passa dans les yeux veloutes de Taimaha: + +--Vieille Huahara, dit-elle, ou donc est mon fils Atario?... + +La vieille Huahara se souleva sur son coude decharne, et fixa sur nous +son regard effare par le reveil: + +--Ton fils n'est plus avec nous, Taimaha, dit-elle; il a ete adopte par +ma soeur Tiatiara-honui (Araignee), qui habite a cinq cents pas d'ici, +au bout du bois de cocotiers... + + + + + +XLII + + +Nous traversames encore ce bois dans la nuit noire. + +A la case de Tiatiara-honui, meme scene, meme ceremonie de reveil, +semblable a une evocation de fantomes. + +On eveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de +sommeil; il etait nu. Je pris sa tete dans mes mains et l'approchai de +la lampe que tenait la vieille _Araignee_, soeur de Huahara. L'enfant, +ebloui, fermait les yeux. + +--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taimaha qui etait restee a +la porte. + +--C'est le fils de mon frere?... lui demandai-je d'une facon qui dut la +remuer jusqu'au fond du coeur. + +--Oui, dit-elle, comprenant que la reponse etait solennelle, oui, c'est +le fils de ton frere Roueri!... + +La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais +l'enfant s'etait rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et +le recouchai sur na natte. Puis je fis signe a Taimaha de me suivre, et +nous reprimes le chemin de Papeete. + +Tout cela s'etait passe comme dans un reve. J'avais a peine pris le +temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'etaient graves +dans ma memoire, de meme que, la nuit, une image tres vive, qu'on a +percue un instant, persiste et reparait encore, apres qu'on a ferme les +yeux. + +J'etais singulierement trouble, et mes idees etaient bouleversees; +j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien +etre. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste a temps +pour le depart du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chere petite +case, ni meme embrasser Rarahu que peut-etre je ne reverrais plus... + + + + + +XLIII + + +Quand nous fumes dehors, Taimaha me demanda: + +--Tu reviendras demain? + +--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie. + +Un moment apres, elle demanda avec timidite: + +--Roueri t'avait parle de Taimaha? + +Peu a peu Taimaha s'animait en parlant; peu a peu son coeur semblait +s'eveiller d'un long sommeil.--Elle n'etait plus la meme creature, +insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix emue, sur +celui qu'elle appelait _Roueri_, et m'apparaissait enfin telle que je +l'avais desiree, conservant, avec un grand amour et une tristesse +profonde, le souvenir de mon frere... + +Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux details que +Roueri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on +me donnait jadis dans mon foyer cheri; elle me le redit en souriant, et +me rappela en meme temps une histoire oubliee de ma petite enfance. Je +ne puis decrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs, +conserves dans la memoire de cette femme, et repetes la par elle, en +langue polynesienne... + +Le ciel s'etait degage; nous revenions par une nuit magnifique, et les +paysages tahitiens, eclaires par la lune, au coeur de la nuit, dans le +grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein +d'enchantement et de mystere. + +Je reconduisis Taimaha jusqu'a la porte de la case qu'elle habitait a +Papeete.--Sa residence habituelle etait la case de sa vieille mere +Hapoto, au district de Tearoa, dans l'ile de Moorea. + +En la quittant, je lui parlai de l'epoque probable de mon retour, et +voulus lui faire promettre de se trouver alors a Papeete, avec ses deux +fils.--Taimaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle +etait redevenue sombre et bizarre; ses dernieres reponses etaient +incoherentes ou moqueuses, son coeur s'etait referme; en lui disant +adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard, +incomprehensible et sauvage... + + + + + +XLIV + + +Il etait environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille ou +Rarahu m'attendait; on sentait deja dans l'air la fraicheur humide du +matin.--Rarahu, qui etait restee assise dans l'obscurite, jeta ses +bras autour de moi quand j'entrai. + +Je lui contai cette nuit etrange, en la priant de garder pour elle ces +confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliee ne +redevint pas la fable des femmes de Papeete. + +C'etait notre derniere nuit... et les incertitudes du retour, et les +distances enormes qui allaient nous separer, jetaient sur toutes choses +un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se +montrait sous un jour suave et delicieux; elle etait bien la petite +epouse de Loti; elle etait doucement touchante dans ses transports +d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et desolee, la +tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille +passionnee de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des +expressions sauvages et des images etranges. + + + + + +XLV + + +Les premieres lueurs indecises du jour vinrent m'eveiller apres quelques +moments de sommeil. + +Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquee, qui est +particuliere au reveil, je retrouvai melees ces idees: le depart, +quitter l'ile delicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les +grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Taimaha et +ses fils,--ces nouveaux personnages a peine entrevus la nuit, et qui +venaient encore, a la derniere heure, m'attacher a ce pays par des liens +nouveaux... + +La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenetres ouvertes... +Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'eveillai en +l'embrassant: + +--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me reveilles, et il +faut partir. + +Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique; +elle mit sur sa tete sa couronne fanee et son _tiare_ de la veille, en +faisant le serment que jusqu'a mon retour elle n'en aurait pas d'autres. + +J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu a nos +arbres, a nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas, +une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant, +comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apire... + +Au jour naissant, ma petite epouse sauvage et moi, en nous donnant la +main, nous descendimes tristement a la plage, pour la derniere fois. + +La, il y avait deja assistance nombreuse et silencieuse; toutes les +filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le +_Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, etaient assises a terre; +quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir. + +Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier +canot du _Rendeer_ m'emporta a bord... + + +Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre. + +Alors je vis Taimaha, qui, elle aussi, descendait a la plage pour me +voir partir, comme, douze ans auparavant, elle etait venue, a dix-sept +ans, voir partir Roueri qui ne revint plus. + +Elle apercut Rarahu et s'assit pres d'elle. + +C'etait une belle matinee d'Oceanie, tiede et tranquille; il n'y avait +pas un souffle dans l'atmosphere; cependant des nuages lourds +s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand +dome d'obscurite, au-dessous duquel le soleil du matin eclairait en +plein la plage d'Oceanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en +robes blanches. + +L'heure du depart apportait son charme de tristesse a ce grand tableau +qui allait disparaitre. + + + + + +XLVI + + +Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la +case abandonnee de mon frere Roueri fut encore longtemps visible au bord +de la mer, et mes yeux resterent fixes sur ce point perdu dans les +arbres. + +Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur +Tahiti; ils s'abaisserent comme un rideau immense, sous lequel l'ile +entiere fut bientot enveloppee.--La pointe aigue du morne de Fataoua +parut encore dans une dechirure du ciel, et puis tout se perdit dans les +epaisses masses sombres; un grand vent alize se leva sur la mer, qui +devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commenca a tomber. + +Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je +me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu, +dechire par les epines des bois, que Rarahu portait autrefois pour +vetement dans son district d'Apire... Et tout le jour, je restai la +etendu, a ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, a ce +bruit triste des lames qui venaient l'une apres l'autre battre la +muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plonge dans cette sorte de +meditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et ou venaient +se confondre des tableaux d'Oceanie et des souvenirs lointains de mon +enfance. + +Dans le demi-jour verdatre qui filtrait de la mer, a travers la lentille +epaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers epars dans +ma chambre,--les coiffures de chefs oceaniens, les images +embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimacantes, les branches +de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachees, +a la derniere heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes fletries +et encore embaumees, de Rarahu ou d'Ariitea,--et le dernier bouquet de +pervenches roses, coupe a la porte de notre demeure. + + + + + +XLVII + + +Un peu apres le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je +montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le +visage, me ramenerent aux notions precises de la vie reelle, au +sentiment complet du depart. + +Celui que je remplacais pour le service de nuit, c'etait John B..., mon +cher frere John, dont l'affection douce et profonde etait depuis +longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie: + +--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_; +elles sont la-bas derriere nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer, +tu les connais... + +Deux silhouettes lointaines, deux nuages a peine visibles a l'horizon: +l'ile de Tahiti, et l'ile de Moorea... + + +John resta pres de moi jusqu'a une heure avancee de la soiree; je lui +contai ma soiree de la veille, il savait seulement que j'avais fait la +nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et +d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille +j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurite du banc de quart, personne +ne le vit que mon frere John: aupres de lui je pleurai la comme un +enfant. + +La mer etait grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit +noire. C'etait comme un reveil, un retour au dur metier des marins, +apres une annee d'un reve enervant et delicieux, dans l'ile la plus +voluptueuse de la terre... + + +...Deux silhouettes lointaines, deux nuages a peine visibles a +l'horizon: l'ile de Tahiti et l'ile de Moorea... + +L'ile de Tahiti, ou Rarahu veille a cette heure en pleurant dans ma case +deserte,--dans ma chere petite case que battent la pluie et le vent de +la nuit,--et l'ile de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le +front et les yeux de mon frere..." + +Cet enfant qui est le fils aine de la famille, qui ressemble a mon frere +Georges, quelque chose etrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle +Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille +mere ne le verra jamais. Pourtant cette pensee me cause une tristesse +douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui etait +Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui... + +Moi aussi, qui serai bientot peut-etre fauche par la mort dans quelque +pays lointain, jete dans le neant ou l'eternite, moi aussi, j'aimerais +revivre a Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-meme, qui +serait mon sang mele a celui de Rarahu; je trouverais une joie etrange +dans l'existence de ce lien supreme et mysterieux entre elle et moi, +dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une +meme creature... + +Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attache +d'une maniere irresistible et pour toujours; c'est maintenant surtout +que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Oceanie! J'ai +deux patries maintenant, bien eloignees l'une de l'autre, il est vrai;- +-mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-etre +y finirai-je ma vie... + + + + + +TROSIEME PARTIE + + +I + + +Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit a Honolulu, capitale des iles +Sandwich, une relache fort gaie qui dura deux mois. + +La, c'etait la race maorie arrivee deja a un degre de civilisation +relative plus avance qu'a Tahiti. + +Toute une cour tres luxueuse; un roi lepreux et dore; des fetes a +l'europeenne, des ministres et des generaux empanaches et legerement +grotesques; tout un personnel drole, repoussoir multiple sur lequel se +detachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite +tres elegantes et parees. Des jeunes filles du meme sang que Rarahu +transformees en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son +air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de +France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants a plusieurs +boutons et leurs toilettes parisiennes. + +Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre melange de +population; des Hawaiens tatoues dans les rues, des commercants +americains et des marchands chinois. + +Un beau pays, une belle nature; une belle vegetation, rappelant de loin +celle de Tahiti, mais moins fraiche et moins puissante pourtant que +celle de l'ile aux vallees profondes et aux grandes fougeres. + +Encore la langue maorie, ou plutot un idiome dur, issu de la meme +origine; quelques mots cependant etaient les memes, et les indigenes me +comprenaient encore. Je me sentis la moins loin de l'ile cherie, que +plus tard, lorsque je fus sur la cote d'Amerique. + + + + + +II + + +A San-Francisco de Californie, notre seconde relache, ou nous arrivames +apres un mois de traversee, je trouvai cette premiere lettre de Rarahu +qui m'attendait. (Elle avait ete remise au consulat d'Angleterre par un +batiment americain charge de nacre, qui avait quitte Tahiti quelques +jours apres notre depart.) + +A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire a vapeur +_Rendeer_. + +O mon cher petit ami! O ma fleur parfumee du soir! mon mal est grand +dans mon coeur de ne plus te voir... + +O mon etoile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu +ne reviens plus!... + +. . . . . . . . . . . + +Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chretienne. + +Ta petite amie, + +RARAHU. + +Je repondis a Rarahu par une longue lettre, ecrite dans un tahitien +correct et classique,--qu'un batiment baleinier fut charge de lui +faire parvenir, par l'intermediaire de la reine Pomare. + +Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de +l'annee, et la priais d'en informer Taimaha, en lui rappelant les +serments. + + + + + +III + +HORS-D'OEUVRE CHINOIS + + +Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui precede, encore +moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple +lien chronologique, un rapport de dates: + + +La scene se passait a minuit,--en mai 1873,--dans un theatre du +quartier chinois de San-Francisco de Californie. + +Vetus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement +pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le +monde etait chinois, excepte nous. + +On etait a un moment pathetique d'un grand drame lyrique que nous ne +comprenions point. Les dames des galeries cachaient derriere leurs +eventails leurs tout petits yeux retrousses en amande, et minaudaient +sous le coup de leur emotion comme des figurines de potiches. Les +artistes, revetus de costumes de l'epoque des dynasties eteintes, +poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de +chats de gouttieres;--l'orchestre, compose de gongs et de guitares, +faisait entendre des sons extravagants, des accords inouis. + +Effet de nuit. Les lumieres etaient baissees.--Devant nous, le public +du parterre,--un alignement de tetes rasees, ornees d'impayables +queues que terminaient des tresses de soie. + +Il nous vint une idee satanique,--dont l'execution rapide fut +favorisee par la disposition des sieges, l'obscurite, la tension des +esprits: attacher les queues deux a deux, et deguerpir... + +O Confucius!... + + + + + +IV + + +... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amerique russe... Six mois +d'expeditions et d'aventures qui ne tiennent en rien a cette histoire. + +Dans ces pays, on se sentait plus pres de l'Europe et deja bien loin de +l'Oceanie. + +Tout ce passe tahitien semblait un reve, un reve aupres duquel la +realite presente n'interessait plus. + +En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par +l'Australie et le Japon; "l'amiral a cheveux blancs" voulait traverser +l'ocean Pacifique dans l'hemisphere nord, en laissant a d'effroyables +distances dans le sud _l'ile delicieuse_. + +Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au +coeur... Rarahu avait du m'ecrire plusieurs lettres, mais la vie errante +que nous menions sur les cotes d'Amerique les empechait de me parvenir, +et je ne recevais plus rien d'elle... + + + + + +V + + +... Dix mois ont passe. + +Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige a toute +vitesse vers le sud. Il s'est engage depuis deux jours dans cette zone +qui separe les regions temperees des regions chaudes, et qui s'appelle: +_zone des calmes tropicaux_. + +Hier, c'etait un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les +regions temperees; l'air etait froid, un rideau de nuages immobiles et +tout d'une piece nous voilait le soleil. + +Ce matin nous avons passe le tropique, et la mise en scene a brusquement +change; c'est bien ce ciel etonnamment pur, cet air vif, tiede, +delicieux, de la region des alizes, et cette mer si bleue, asile des +poissons volants et des dorades. + +Les plans sont changes, nous revenons en Europe par le sud de +l'Amerique, le cap Horn et l'ocean Atlantique; Tahiti est sur notre +route dans le Pacifique, et l'amiral a decide qu'il s'y arreterait en +passant. Ce sera peu, rien qu'une relache de quelques jours, quand +apres, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout +apres avoir craint de ne pas revenir!... + +... J'etais accoude sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux +docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur +l'epaule: + +--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien a quoi vous revez: nous y serons +bientot, dans votre ile, et meme nous allons si vite que ce sont, je +pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent a elles...! + +--Il est incontestable, docteur, repondis-je, que si elles s'y +mettaient toutes... + + + + + +VI + + +26 novembre 1873. + + +En mer.--Nous avons passe hier par un grand vent au milieu des iles +Pomotous. + +La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux. + +A midi, la terre (Tahiti) par babord devant. + +C'est John qui l'a vue le premier; une forme indecise au milieu des +nuages: la pointe de Faaa. + +Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord, +au-dessus d'une panne transparente. + +Les poissons volants se levent par centaines. + +_L'ile delicieuse_ est la tout pres... Impression singuliere, qui ne +peut se traduire... + +Cependant la brise apporte deja les parfums tahitiens, des bouffees +d'orangers et de gardenias en fleurs. + +Une masse enorme de nuages pese sur toute l'ile. On commence a +distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les +montagnes defilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahena, +Fataoua, et puis la pointe Venus, Fare-Ute, et la baie de Papeete. + +J'avais peur d'une desillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur. +Toute cette verdure doree fait de loin un effet magique au soleil du +soir. + +Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la +plage, a nous regarder arriver. Quand je mets pied a terre il fait +nuit... + +On est comme enivre de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous +le feuillage epais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur +etrange de se retrouver dans ce pays... + +... Je prends l'avenue qui mene au palais. Ce soir elle est deserte. Les +bouaros l'ont jonchee de leurs grandes fleurs jaune pale et de leurs +feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurite profonde. Une +tristesse inquiete, sans cause connue, me penetre peu a peu au milieu de +ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort... + +J'approche de l'habitation de Pomare... Les filles de la reine sont la, +assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu la ces creatures +indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant +de nous... Cependant elles se sont parees; elles ont mis de longues +tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent. + +Une jeune femme qui se tient debout a l'ecart, une forme plus svelte que +les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers +elle. + +--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses +bras... + +Et je rencontre dans l'obscurite les joues douces et les levres fraiches +de Rarahu... + + + + + +VII + + +Rarahu et moi, nous passames la soiree a errer sans but dans les avenues +de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantot nous marchions au +hasard dans les allees qui se presentaient a nous; tantot nous nous +etendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis epais des plantes... +Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite +toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la +nature d'Oceanie jetait son charme indefinissable, et son etrange +prestige. + +Et pourtant nous etions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de +nous revoir; tous deux nous sentions que c'etait la fin, que bientot nos +destinees seraient separees pour jamais... + +Rarahu avait change; dans l'obscurite, je la sentais plus frele, et la +petite toux si redoutee sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au +jour, je vis sa figure plus pale et plus accentuee; elle avait pres de +seize ans; elle etait toujours adorablement jeune et enfant; seulement +elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est +convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie +sauvage une distinction fine et supreme. Il semblait que son visage eut +pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir... + +Par une fantaisie bien inattendue, elle s'etait fait admettre au nombre +des suivantes du palais; elle avait precisement demande d'etre au +service d'Ariitea, a laquelle elle appartenait en ce moment, et qui +s'etait prise a beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puise +certaines notions de la vie des femmes europeennes; elle avait appris, +surtout a mon intention, l'anglais qu'elle commencait presque a savoir; +elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naif; sa +voix semblait plus douce encore dans ces mots inusites, dont elle ne +pouvait pas prononcer les syllabes dures. + +C'etait bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de +la bouche de Rarahu; je l'ecoutais avec etonnement, il semblait que ce +fut une autre femme... + +Nous passames tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans +la grande rue qui jadis etait pleine de mouvement et d'animation. + +Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes etalees sous les +verandas. La meme tout etait desert. Je ne sais quel vent de tristesse, +depuis notre depart, avait souffle sur Tahiti... + + +C'etait jour de reception chez le gouverneur francais; nous nous +approchames de sa demeure. Par les fenetres ouvertes, on plongeait dans +les salons eclaires; il y avait la tous mes camarades du _Rendeer_, et +toutes les femmes de la cour; la reine Pomare, la reine Moe, et la +princesse Ariitea. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Ou donc +est Harry Grant?..." Et Ariitea put repondre avec son sourire +tranquille: + +--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour +rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de +la reine. + +Le fait est que Loti etait avec Rarahu, et que pour l'instant le reste +n'existait plus pour lui... + + +Une petite creature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus +tranquille du salon, m'avait seule apercu et reconnu; sa voix d'enfant, +deja bien affaiblie et presque mourante, cria: + +--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!) + +C'etait la petite princesse Pomare V, la fille adoree de la vieille +reine. + +J'embrassai par la fenetre sa petite main qu'elle me tendait, et +l'incident passa inapercu du public... + +Nous continuames a errer tous deux; nous n'avions plus de gite ou nous +retirer ensemble; Rarahu etait influencee comme moi par la tristesse des +choses, le silence et la nuit. + +A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service aupres de +la reine et d'Ariitea. Nous ouvrimes sans bruit la barriere du jardin et +nous avancames avec precaution pour examiner les lieux. C'est qu'il +fallait eviter les regards du vieil Ariifaite, le mari de la reine, qui +rode souvent le soir sous les verandas de ses domaines. + +Le palais s'elevait isole, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se +dessinait clairement a la faible clarte des etoiles; on n'entendait +nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomare +prenait ce meme aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans +mes reves d'enfance. Tout etait endormi a l'entour; Rarahu, rassuree, +monta par le grand perron, en me disant adieu. + +Je descendis a la plage, prendre mon canot pour rentrer a bord; tout ce +pays me semblait ce soir-la d'une tristesse desolee. + +Pourtant c'etait une belle nuit tahitienne, et les etoiles australes +resplendissaient... + + + + + +VIII + + +Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitea qui ne s'y opposa point. + +Notre case sous les grands cocotiers, qui etait restee deserte en mon +absence, se rouvrit pour nous. Le jardin etait plus fouillis que jamais, +et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches +roses avaient pousse et fleuri jusque dans notre chambre... Nous +reprimes possession du logis abandonne avec une joie triste. Rarahu y +rapporta son vieux chat fidele, qui etait demeure son meilleur ami et +qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens +jours... + + + + + +IX + + +Les oiseaux commandes par la petite princesse m'avaient donne la plus +grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent +donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient ete +d'abord, encore se trouvaient-ils tres fatigues de leur traversee,-- +une vingtaine de petits etres depeignes, gluants, piteux, qui avaient +ete autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.-- +Cependant ils furent agrees par l'enfant malade, dont les grands yeux +noirs s'eclairerent a leur vue d'une joie tres vive. + +--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!) + +Les oiseaux avaient conserve un de leurs plus grands charmes;-- +deplumes, souffreteux, ils chantaient tout de meme,--et la petite +reine les ecoutait avec ravissement. + + + + + +X + +Papeete, 28 novembre 1873. + + +A sept heures du matin,--heure delicieuse entre toutes dans les pays +du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taimaha, a qui +j'avais fait donner rendez-vous. + +De l'avis meme de Rarahu, Taimaha etait une incomprehensible creature +qu'elle avait a peine pu voir depuis mon depart et qui ne lui avait +jamais donne que des reponses vagues ou incoherentes au sujet des +enfants de Roueri. + +A l'heure dite, Taimaha parut en souriant, et vint s'asseoir pres de +moi. Pour la premiere fois je voyais en plein jour cette femme qui, +l'annee precedente, m'etait apparue d'une maniere a moitie fantastique, +la nuit, et a l'instant du depart. + +--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premieres +questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois +j'avais charge le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur +de la mer, et il a refuse de venir. Atario, lui, n'est plus a Tahiti; la +vieille Huahara l'a fait partir pour l'ile de Raiatea, ou une de ses +soeurs desirait un fils. + +Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les +inexplicables bizarreries du caractere maori. + +Taimaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication +ne la toucheraient plus. Je savais que ni prieres, ni menaces, ni +intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des delais si +courts on me fit venir de si loin cet enfant que je voulais connaitre. +Et je ne pouvais prendre mon parti de m'eloigner pour toujours sans +l'avoir vu. + +--Taimaha, dis-je apres un moment de reflexion silencieuse, nous allons +partir ensemble pour l'ile de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frere de +Roueri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mere, pour lui +montrer ton fils. + +Et pourtant j'etais bien avare de ces quelques jours derniers passes a +Papeete, bien jaloux de ces dernieres heures d'amour et d'etrange +bonheur... + + + + + +XI + + +Papeete, 29 novembre. + +Encore le chant rapide, et le bruit et la frenesie de la _upa-upa_; +encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomare; une derniere +grande fete au clair des etoiles comme autrefois. + +Assis sous la veranda de la reine, je tenais dans ma main la main +amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusitee +de fleurs et de feuillage. Pres de nous etait assise Taimaha, qui nous +contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Roueri. Elle avait ses heures de +souvenir et de douce sensibilite; elle avait verse des larmes vraies, en +reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du passe que mon +frere avait jadis rapportee au foyer, et que moi j'avais trouve plaisir +a ramener en Oceanie. + +Notre voyage a Moorea etait decide en principe; il n'y avait plus que +les difficultes materielles qui en retardaient l'execution. + + + + + +XII + + +1er decembre 1873. + +Le depart pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage. + +Le chef Tatari, qui rejoignait son ile, donnait passage a Taimaha et a +moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes +hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en +laisse. Ce fut en face meme de la case abandonnee de Roueri que nous +vinmes nous embarquer; le hasard avait amene ce rapprochement. + +Ce n'etait pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger, +l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait +d'aller courir dans cette ile de Moorea, et, en raison du peu de temps +que le _Rendeer_ devait passer a Papeete, il m'avait pendant deux jours +refuse l'autorisation de partir. De plus, les vents regnants rendaient +les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon +retour a Tahiti restait problematique. + + +On mettait a l'eau la baleiniere de Tatari; les passagers apportaient +leur leger bagage et prenaient gaiment conge de leurs amis; nous allions +partir. + +A la derniere minute, Taimaha, changeant brusquement d'idee, refusa de +me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Roueri, et, cachant sa +tete dans ses mains, elle se mit a pleurer. + +Ni mes prieres, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la +decision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous eloigner +sans elle. + + + + + +XIII + + +La traversee dura pres de quatre heures; au large, le vent etait fort et +la mer grosse, la baleiniere se remplit d'eau. + +Les deux chats passagers, fatigues de crier, s'etaient couches tout +mouilles aupres des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de +vie. + +Tout trempes, nous abordames loin du point que nous voulions atteindre, +dans une baie voisine du district de Papetoai,--pays sauvage et +enchanteur, ou nous tirames la baleiniere au sec sur le corail. + + +Il y avait tres loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient +les parents de Taimaha et le fils de mon frere. + +Le chef Tauiro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partimes +tous deux par un sentier a peine visible, sous une voute admirable de +palmiers et de pandanus. + + +De loin en loin nous traversions des villages batis sous bois, ou les +indigenes assis a l'ombre, immobiles et reveurs comme toujours, nous +regardaient passer.--Des jeunes filles se detachaient des groupes, et +venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau fraiche. + +A mi-chemin, nous fimes halte chez le vieux chef Tairapa, du district de +Teharosa. C'etait un grave vieillard a cheveux blancs, qui vint au- +devant de nous appuye sur l'epaule d'une petite fille delicieusement +jolie. + +Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous +conta ses impressions d'alors et ses etonnements; on eut cru entendre le +vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil. + + + + + +XIV + + +Vers trois heures de l'apres-midi, je fis mes adieux au chef Tairapa, et +continuai ma route. + +Nous marchames encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux, +sur des terrains que Tatari me dit appartenir a la reine Pomare. + +Puis nous arrivames a une baie admirable, ou des milliers de cocotiers +balancaient leur tete au vent de la mer. + +On se sentait sous ces grands arbres aussi ecrases, aussi infime, qu'un +insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces +hautes tiges greles etaient, comme le sol, d'une monotone couleur de +cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose charge de +fleurs jetait une nuance eclatante sous cette immense colonnade grise.- +-La terre nue etait semee de debris de madrepores, de palmes +dessechees, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu fonce, deferlait +sur une plage de coraux brises d'une blancheur de neige; a l'horizon +apparaissait Tahiti, a demi perdu dans la vapeur, baigne dans la grande +lumiere tropicale. + +Le vent sifflait tristement la-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues +gigantesques; ma tete s'emplissait de pensees sombres, d'impressions +etranges,--et ces souvenirs de mon frere, que j'etais venu la +invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, a travers la nuit du +passe... + + + + + +XV + + +--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Taimaha; l'enfant +que tu cherches doit etre la, ainsi que sa vieille grand'mere Hapoto. + +Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indigenes assis a +l'ombre; c'etaient des enfants et des femmes dont les silhouettes +obscures se profilaient sur la mer etincelante. + +Mon coeur battait fort en approchant d'eux, a la pensee que j'allais +voir cet enfant inconnu, deja aime,-pauvre petit sauvage, lie a moi- +meme par les puissants liens du sang. + +--Celui-ci est Loti, le frere de Roueri,--celle-ci est Hapoto, la +mere de Taimaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me +tendit sa main tatouee. + +--Et voici Taamari, continua-t-il, en designant un enfant qui etait +assis a mes pieds. + +J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frere;--je le +regardais, cherchant a reconnaitre en lui les traits deja lointains de +Roueri. C'etait un delicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure +ronde les traits seuls de sa mere, le regard noir et veloute de Taimaha. + +Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, ou les hommes et les +plantes poussent si vite, j'attendais un grand garcon de treize ans, au +regard profond comme celui de Georges, et pour la premiere fois un doute +amerement triste me traversa l'esprit... + + + + + +XVI + + +Verifier l'epoque de la naissance de Taamari etait chose difficile,-- +et j'interrogeai inutilement les femmes. La-bas ou les saisons passent +inapercues, dans un eternel ete, la notion des dates est incomplete,-- +et les annees se comptent a peine. + + +--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des ecrits qui etaient +comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et +ces papiers etaient conserves dans le _farehau_ du district. + +Une jeune fille, a ma priere, partit pour les chercher, au village de +Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir. + + +Ce site ou nous etions avait quelque chose de magnifique et de terrible; +rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'idee de ces +paysages de la Polynesie; ces splendeurs et cette tristesse ont ete +creees pour d'autres imaginations que les notres. + +Derriere nous, les grands pics s'elancaient dans le ciel clair et +profond. Dans toute l'etendue de cette baie, deployee en cercle immense, +les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumiere +tropicale etincelait partout.--Le vent du large soufflait avec +violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le +corail faisaient grand bruit... + + +J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient differents de +ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus +sauvage. + +L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait a tout,--aux +sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra- +ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'eveille et se +retrouve lui-meme, on est frappe tout a coup de l'etrangete de ce qui +vous entoure. + +Je regardais ces indigenes comme des inconnus,--penetre pour la +premiere fois des differences radicales de nos races, de nos idees et de +nos impressions; bien que je fusse vetu comme eux, et que je comprisse +leur langage, j'etais isole au milieu d'eux tous, autant que dans l'ile +du monde la plus deserte. + +Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me separait de ce petit +coin de la terre qui est le mien, l'immensite de la mer, et ma profonde +solitude... + +Je regardai Taamari et l'appelai pres de moi: il appuya familierement +sur mes genoux sa petite tete brune. Et je pensai a mon frere Georges +qui dormait a cette heure, du sommeil eternel, couche dans les +profondeurs de la mer, la-bas, sur la cote lointaine du Bengale.--Cet +enfant etait son fils, et une famille issue de notre sang se +perpetuerait dans ces iles perdues... + +--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma +case, qui est a cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras +de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Teharo, et vous +conviendrez ensemble des moyens de retourner a Tahiti, avec cet enfant +que tu veux emmener. + + + + + +XVII + + +La case de la vieille Hapoto etait a quelques pas de la mer; c'etait la +classique case maorie, avec les vieux paves de galets noirs, la muraille +a jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents- +pieds.--Des pieces de bois massives soutenaient de grands lits d'une +forme antique, dont les rideaux etaient faits de l'ecorce distendue et +assouplie du murier a papier.--Une table grossiere composait, avec ces +lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table etait +posee une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la +religion du Christ etait en honneur dans cette chaumiere perdue. + + +Teharo, le frere de Taimaha, etait un homme de vingt-cinq ans, a la +figure intelligente et douce; il avait conserve de mon frere un souvenir +mele de respect et d'affection, et me recut avec joie. + +Il avait a sa disposition la baleiniere du chef du district, et nous +convinmes de repartir pour Tahiti des que le vent et l'etat de la mer +nous le permettraient. + +J'avais dit que j'etais habitue a la nourriture indigene, et que je me +contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre-a-pain. +Mais la vieille Hapoto avait ordonne de grands preparatifs pour mon +repas du soir, qui devait etre un festin. On poursuivit plusieurs poules +pour les etrangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destine a +cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre-a-pain. + + + + + +XVIII + + +Cependant le temps s'ecoulait lentement. Il fallait plus d'une heure +encore avant que la jeune fille qui etait allee chercher les actes de +naissance des enfants de Taimaha put revenir. + +En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une +promenade qui m'a laisse un souvenir fantastique comme celui d'un reve. + +Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous +dirigions, le pays n'est plus qu'une etroite bande de terrain, longue et +sinueuse, resserree entre la mer et les mornes a pic,--au flanc +desquels sont accrochees d'impenetrables forets. + +Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir, +l'isolement, la tristesse inquiete qui me penetrait, pretaient a ces +paysages quelque chose de desole. + +C'etaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des +pandanus, tout cela etonnamment haut et frele, et courbe par le vent. +Les longues tiges des palmiers, penchees en tous sens, portaient ca et +la des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.-- +Et puis, sous nos pieds, toujours cette meme terre nue et cendree, +criblee de trous de crabes. + +Le sentier que nous suivions semblait abandonne: les crabes bleus +avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier +qu'ils font le soir.--La montagne etait deja pleine d'ombres. + +Le grand Teharo marchait pres de moi, reveur et silencieux comme un +Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frere. + +De temps a autre, la voix douce de Taamari s'elevait au milieu de tous +les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant etaient +incoherentes et singulieres.--J'entendais cependant sans difficulte le +langage de ce petit etre, que bien des gens qui parlent a Tahiti le +_dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille +langue maorie a peu pres pure. + + +Nous vimes poindre sur la mer une pirogue voilee, qui revenait +imprudemment de Tahiti; elle entra bientot dans les bassins interieurs +du recif, presque couchee sous ce grand vent alize. + +Il en sortit quelques indigenes, deux jeunes filles qui se mirent a +courir toutes mouillees, jetant au vent triste la note inattendue de +leurs eclats de rire. + +Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arreta pour +caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gateaux qu'il lui +donna. + +Cette prevenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me +donnerent une idee horrible... + +Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos tetes, +secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des +rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les +feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue... + +Je fis cette reflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester +plusieurs jours dans cette ile avant qu'il fut possible a une pirogue de +prendre la mer; cela arrive frequemment entre Tahiti et Moorea.--Le +depart du _Rendeer_ etait fixe aux premiers jours de la semaine +suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les +derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de +la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle. + + +Quand nous revinmes, la nuit tombait tout a fait.--Je n'avais prevu +cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche. + +Je commencais a sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fievre; +--les impressions si vives de cette journee l'avaient determinee sans +doute, en meme temps qu'un grand exces de fatigue. + +Nous nous assimes devant la case de la vieille Hapoto. + +Il y avait la plusieurs jeunes filles couronnees de fleurs, qui etaient +venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'etranger)--car il +en vient rarement dans ce district. + +--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata- +reva!... + +Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu +m'avait donne jadis et contre lequel avait prevalu celui de Loti. + +Elle avait appris ce nom dans le district d'Apire, au bord du ruisseau +de Fataoua, ou l'annee precedente elle m'avait vu. + + +La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects etranges et +imprevus, sous l'influence de la fievre et de la nuit.--On entendait +dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flutes de +roseau. + +A quelques pas de la, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de +bourao, on faisait la cuisine a mon intention.--Le vent balayait +terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux +ebouriffes, etaient accroupis la, comme des gnomes, autour d'une epaisse +fumee.--Le mot "Toupapahou!", prononce pres de moi, resonnait +etrangement a mes oreilles... + + + + + +XIX + + +Cependant la jeune fille qui avait ete envoyee chez le chef du district +arriva,--et je pus encore lire a cette derniere lueur du jour les +quelques phrases tahitiennes qui retablissaient la verite par des dates: + +Ua fanau o Taamari i te Taimaha, Est ne le Taamari de la Taimaha, I te +mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o +Atario i te Taimaha. Est ne le Atario de la Taimaha, I te mahana piti no +Aote 1865... le jour deux de aout 1865... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + +Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur, +--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose +etrange, je m'etais attache a l'idee de cette famille tahitienne,--et +ce vide qui se faisait la me causait une douleur mysterieuse et +profonde; c'etait quelque chose comme si mon frere perdu eut ete plonge +plus avant et pour jamais dans le neant; tout ce qui etait lui +s'enfoncait dans la nuit, c'etait comme s'il fut mort une seconde fois. +--Et il semblait que ces iles fussent devenues subitement desertes,-- +que tout le charme de l'Oceanie fut mort du meme coup, et que rien ne +m'attachat plus a ce pays. + +--Es-tu bien sur, disait d'une voix tremblante la mere de Taimaha,-- +pauvre vieille femme a moitie sauvage,--es-tu bien sur, Loti, des +choses que tu viens nous dire?... + +Je leur affirmai a tous ce mensonge.--Taimaha avait fait ce que fait +plus d'une incomprehensible Tahitienne; apres le depart de Roueri, elle +avait pris un autre amant europeen; on ne voyage guere, entre le +district de Mataveri et Papeete; elle avait pu tromper sa mere, son +frere et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le depart de celui +auquel ils l'avaient confiee,--apres quoi elle etait venue le pleurer +a Moorea.--Elle l'avait reellement pleure pourtant, et peut-etre +n'avait-elle aime que lui. + +Le petit Taamari etait encore pres de moi, la tete appuyee sur mes +genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se +cacha la figure dans ses mains ridees et couvertes de tatouages; un peu +apres, je l'entendis pleurer... + + + + + +XX + + +Je restai la longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du +chef, et cherchant a rassembler mes idees embrouillees par la fievre. + +Je m'etais laisse abuser comme un enfant naif par la parole de cette +femme; je maudissais cette creature, qui m'avait pousse dans cette ile +desolee, tandis qu'a Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps +irreparable s'envolait pour nous deux. + +Les jeunes filles etaient toujours la assises, avec leurs couronnes de +gardenias qui repandaient leur parfum du soir; tous etaient immobiles, +la tete tournee vers la foret, groupes, comme pour s'unir contre +l'obscurite envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois. + +Le vent gemissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit... + + + + + +XXI + + +Je fis peu d'honneur au souper qui m'etait offert, et, Teharo m'ayant +abandonne son lit, je m'etendis sur les nattes blanches, essayant du +sommeil pour calmer ma tete troublee. + +Lui, Teharo, s'engageait a veiller jusqu'au jour, afin que rien ne +retardat notre depart pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait a +s'apaiser. + +La famille prit son repas du soir,--et tous s'etendirent +silencieusement sur leurs lits de chaume, roules comme des momies +d'Egypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant a l'antique sur +des supports en bois de bambou. + +La lampe d'huile de cocotier, tourmentee par le vent, ne tarda pas a +mourir, et l'obscurite devint profonde. + + + + + +XXII + + +Alors commenca une nuit etrange, toute remplie de visions fantastiques +et d'epouvante. + +Les draperies d'ecorce de murier voltigeaient autour de moi avec des +frolements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait +sur ma tete. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes +les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnes... + +Ou trouver en francais des mots qui traduisent quelque chose de cette +nuit polynesienne, de ces bruits desoles de la nature,--de ces grands +bois sonores, de cette solitude dans l'immensite de cet ocean,--de ces +forets remplies de sifflements et de rumeurs etranges, peuplees de +fantomes;--les Toupapahous de la legende oceanienne, courant dans les +bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents +aigues et de grandes chevelures... + +Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui +me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne: + +C'etait Teharo qui venait voir si j'avais encore la fievre. + +Je lui dis que j'avais aussi le delire par instants, et d'etranges +visions,--et le priai de rester pres de moi. Ces choses sont +familieres aux Maoris, et ne les etonnent jamais. + +Il garda ma main dans la sienne, et sa presence apporta du calme a mon +imagination. + +Il arriva aussi que, la fievre suivant son cours, j'eus moins froid,-- +et finis par m'endormir. + + + + + +XXIII + + +A trois heures du matin, Teharo m'eveilla.--A ce moment je me crus la- +bas, a Brightbury, couche dans ma chambre d'enfant, sous le toit beni de +la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la +cour remuer sous ma fenetre leurs branches moussues,--et le bruit +familier du ruisseau sous les peupliers... + +Mais c'etaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au +dehors,--et la mer qui rendait sa plainte eternelle sur les recifs de +corail. + +Teharo m'eveillait pour partir; le temps s'etait calme, et on appretait +la pirogue. + +Quand je fus dehors, j'en eprouvai du bien; mais j'avais la fievre +encore, et la tete me tournait un peu. + +Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurite +les mats, les voiles et les pagayes. + +Je m'etendis, epuise, dans l'embarcation, et nous partimes. + + + + + +XXIV + + +C'etait une nuit sans lune.--Cependant a la lueur diffuse des etoiles +on distinguait nettement les forets suspendues au-dessus de nos tetes,- +-et les tiges blanches des grands cocotiers penches. + +Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au +moment de passer en pleine nuit la ceinture des recifs; les Maoris +exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps +dans l'obscurite. + +La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les +redoutables rameaux blancs ecorcherent sa quille avec un bruit sourd, +mais ils se briserent, et nous passames. + +Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottes par +une houle enorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il +fallut pagayer. + +Cependant la fievre etait passee; j'avais pu me lever, et prendre en +main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme etait etendue +au fond de la pirogue; c'etait Hapoto, qui nous avait suivis pour aller +parler a Taimaha. + +Quand la mer se fut calmee comme le vent, le jour etait pres de +paraitre. + +Nous apercumes bientot les premieres lueurs de l'aube;--et les hauts +pics de Moorea, qui deja s'eloignaient, prirent une legere teinte rose. + +La vieille femme etendue a mes pieds etait immobile et semblait +evanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que +lui avaient donne la fatigue et l'exces de la frayeur; ils parlaient bas +pour ne point la troubler. + +Chacun de nous proceda sans bruit a sa toilette, en se plongeant dans +l'eau de la mer.--Apres quoi nous fimes des cigarettes de pandanus en +attendant le soleil. + +Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantomes de la nuit +s'etaient envoles; je m'eveillais de ces reves sinistres avec une intime +sensation de bien-etre physique. + +Et bientot, quand j'apercus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle +de mon frere, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et +fantastique, mais baignee de lumiere, je vis combien j'aimais encore ce +pays, malgre ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du +sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la +chere petite case ou Rarahu m'attendait... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + + + + + +XXV + + +... Le jour fixe par la petite princesse pour lacher dans la campagne +les oiseaux chanteurs etait arrive. + +Nous etions cinq personnes qui devions proceder a cette importante +operation, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant deposes a +l'entree des sentiers de Fataoua, nous nous enfoncames sous bois. + +La petite Pomare qu'on nous avait confiee marchait tout doucement entre +Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes +venaient par derriere, portant sur un baton la cage et ses precieux +habitants. + +Ce fut dans un recoin delicieux du bois de Fataoua, loin de toute +habitation humaine, que l'enfant desira s'arreter. + +C'etait le soir; le soleil deja tres bas ne penetrait plus guere sous +l'epais couvert de la foret; au-dessus de toute cette vegetation, il y +avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une +lumiere bleuatre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait +a terre sur un tapis de fougeres fines et exquises; sous les grands +arbres s'etalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On +entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;-- +autrement, c'etait toujours ce silence des bois de la Polynesie,-- +sombre pays enchante, auquel il semble qu'il manque la vie. + +La petite-fille de Pomare, grave et serieuse, ouvrit elle-meme la porte +aux oiseaux,--et puis nous nous retirames tous pour ne point troubler +ce depart. + +Mais les petites betes avaient l'air peu disposees a prendre la volee. +Celle qui la premiere passa la tete a la porte,--une grosse linotte +sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle +rentra, effrayee de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux +autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Createur +n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour +nous." + +Il fallut les prendre tous a la main pour les decider a sortir, et quand +toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air +inquiet,--nous retournames sur nos pas. + +Il faisait deja presque nuit. Nous les entendimes derriere nous jusqu'au +moment ou nous fumes hors des grands bois... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . + + + + + +XXVI + + +...Je ne puis exprimer l'effet etrange que me produisait Rarahu +lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette +impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle etait sure de ce +qu'elle allait dire, et desirait que j'en fusse particulierement frappe. +Sa voix avait alors une douceur indefinissable, un bizarre charme de +penetration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle +prononcait bien;--et alors il semblait que ce fut une jeune fille de +ma race et de mon sang; il semblait que tout a coup cela nous rapprochat +l'un de l'autre, d'une maniere mysterieuse et inattendue... + +Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer a me garder aupres +d'elle, que ce projet d'autrefois etait abandonne comme un reve +d'enfant, que tout cela etait bien impossible et bien fini pour jamais. +Nos jours etaient comptes.--Tout au plus parlais-je de revenir, et +encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait +fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants europeens, +c'etait tout ce que j'avais desire apprendre.--J'avais conserve au +moins sur son imagination une sorte de prestige que la separation ne +m'avait pas enleve, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; a mon +retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnee de +seize ans, elle me l'avait prodigue sans mesure,--et pourtant, je le +voyais bien, en meme temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu +s'eloignait de moi; elle souriait toujours de son meme sourire +tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de +desenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions +effrenees des enfants sauvages. + +Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant! + +Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue... + +--Oh! ma chere petite amie, lui disais-je, o ma bien-aimee, tu seras +sage, apres mon depart. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu +crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons +encore dans l'eternite. + +"Pars, toi aussi, lui disais-je a genoux; va, loin de cette ville de +Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district eloigne +ou ne viennent pas les Europeens;--tu te marieras comme elle, tu auras +une famille comme les femmes chretiennes; avec de petits enfants qui +t'appartiendront et que tu garderas pres de toi, tu seras heureuse... + +Alors et toujours, ce meme incomprehensible sourire paraissait sur ses +levres;--elle baissait la tete et ne repondait plus.--Et je +comprenais bien qu'apres mon depart elle serait une des petites filles +les plus folles, et les plus perdues de Papeete. + +Quelle angoisse c'etait, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--a +tout ce que je trouvais de suppliant et de passionne a lui dire,--elle +souriait de son meme sourire de sombre insouciance, de doute et +d'ironie... + +Y a-t-il une souffrance comparable a celle-la: aimer, et sentir qu'on ne +vous ecoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi +que vous fassiez?--que le cote sombre et inexplicable de sa nature +reprend sur lui sa force et ses droits?... + +Et pourtant on aime de toute son ame cette ame qui vous echappe. Et +puis, la mort est la qui attend; elle va prendre bientot ce corps adore, +qui est la chair de votre chair. La mort sans resurrection, sans espoir, +--puisque celle-la meme qui va mourir ne croit plus a rien de ce qui +sauve et fait revivre... + +Si cette ame etait tout a fait mauvaise et perdue, on en ferait le +sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre, +savoir qu'elle a ete douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile +de tenebres qui l'enveloppe,--une mort anticipee qui l'etreint et qui +la glace. Peut-etre ne serait-il pas impossible de la sauver encore,-- +mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et +on ne peut rien!... + +Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut +s'enivrer a la derniere heure de tout ce qui va vous etre enleve sans +retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on +peut arracher a la vie de joies delirantes et de sensations +fievreuses... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + + + + + +XXVII + + +...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route +d'Apire. C'etait l'avant-veille du depart. + +Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air etait charge de +senteurs de goyaves mures; toutes les plantes etaient enervees. De +jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur +un ciel noir et plombe; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses +cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes +et chaudes sur nos tetes, et oppresser nos pensees comme nos sens. + +Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se +leverent a notre approche et s'avancerent vers nous. + +L'une qui etait vieille, cassee, tatouee entrainait par la main l'autre, +qui etait encore belle et jeune;--c'etait Hapoto, et sa fille Taimaha. + +--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne a Taimaha... + +Taimaha souriait de son eternel sourire en baissant les yeux comme un +enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et +n'en eprouve aucun remords. + +--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui! + +Je pardonnai a cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne +nous est pas possible, a nous qui sommes nes sur l'autre face du monde, +de juger ou seulement de comprendre ces natures incompletes, si +differentes des notres, chez qui le fond demeure mysterieux et sauvage, +et ou l'on trouve pourtant, a certaines heures, tant de charme d'amour, +et d'exquise sensibilite. + +Taimaha avait a me remettre un objet bien precieux,--une relique +d'autrefois,--le pareo de Roueri que, sur sa demande, je lui avais +confie. + +Elle l'avait blanchi et repare avec un soin extreme. Elle parut emue +cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce +souvenir--qui allait retourner avec moi la-bas, a Brightbury d'ou je +l'avais emporte. + + + + + +XXVIII + + +Dans une derniere visite que je fis a Pomare, je lui recommandai Rarahu. + +--... Et quand meme, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?... + +--Je reviendrai, repondis-je en hesitant. + +--Loti!... ton frere aussi devait revenir!... Vous dites tous cela, +continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.-- +Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre +britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynesie; de tous ceux +que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus... + +"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.- +-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus... + + + + + +XXIX + + +Le soir, Rarahu et moi, nous etions assis sous la veranda de notre case; +on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'ete. +--Les branches non emondees des orangers et des hibiscus donnaient a +notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous etions a moitie caches +sous leurs masses capricieuses et touffues. + +--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance, +qu'autrefois tu savais prier avec amour? + +--Quand l'homme est mort, repondit lentement Rarahu, et enfoui sous la +terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir? + +--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant a certaines croyances +sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des +fantomes; tu sais bien qu'a cette heure meme, autour de nous, dans ces +arbres, peut-etre il y en a... + +--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--apres, il y a peut-etre le +Toupapahou; apres la mort, il y a le fantome qui, quelque temps, parait +encore, et rode incertain dans les bois;--mais je pense que le +Toupapahou s'eteint aussi, quand, a la longue, il n'a plus de forme sous +la terre,--et qu'alors c'est la fin... + +Je n'oublierai jamais cette voix fraiche d'enfant, prononcant dans sa +langue douce et singuliere d'aussi sombres choses... + + + + + +XXX + + +C'etait le dernier jour... + +Le soleil d'Oceanie s'etait leve aussi radieux qu'a l'ordinaire sur +"Tahiti la delicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes +qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'eternelle nature, +et n'entrave jamais ses fetes inconscientes. + +Depuis le matin nous etions debout tous deux, et bien empresses.--Les +preparatifs du depart apportent souvent une diversion heureuse a la +tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas etait le notre... + +Il nous fallait emballer le produit de toutes nos peches, de toutes nos +expeditions sur les recifs; tous nos coquillages, tous nos madrepores +rares, qui, en mon absence, avaient seche sur l'herbe du jardin, et +ressemblaient maintenant a de grands lichens fins et compliques plus +blancs que de la neige. + +Rarahu deployait une activite extreme, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce +qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement +trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se dechirait en me +voyant partir; je la retrouvais elle-meme, et je reprenais un peu de +confiance et d'espoir... + +Nous avions a emballer une quantite d'objets,--une foule de choses qui +eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers +d'Apire, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de +l'ecorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case... + +Plusieurs couronnes fanees de Rarahu,--toutes celles des derniers +jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de +fougeres, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes +de reva-reva, renfermees dans des boites de bois odorant, et de +delicates couronnes en paille de peia, qu'elle avait fait tresser pour +moi. + +Et tout cela emplissait des caisses en quantite, tout cela constituait +un train de depart enorme... + + + + + +XXXI + + +Vers deux heures nous eumes termine ces grands preparatifs. Rarahu mit +sa plus belle tapa de mousseline blanche, placa des gardenias dans ses +cheveux denoues,--et nous sortimes de chez nous. + +Je voulais avant de partir revoir une derniere fois Faaa, les grands +cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup +d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apire, +et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je +desirais dire adieu a une foule d'amis indigenes; je voulais voir tout +et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et +l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir... + +Ceux-la seuls qui ont du abandonner pour toujours des lieux et des etres +cheris peuvent comprendre cette agitation du depart, et cette tristesse +inquiete, qui oppresse comme une souffrance physique... + + +Il etait deja tard quand nous arrivames a Apire, au ruisseau de Fataoua. + +Mais tout etait encore la comme dans le bon vieux temps; au bord de +l'eau, la societe etait nombreuse et choisie; il y avait toujours +Tetouara la negresse, qui tronait au milieu de sa cour, et une foule de +jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la +plus insouciante gaite du monde. + +Nous passames tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant +doucement bonjour de droite et de gauche a tous ces visages connus et +amis. A notre approche les eclats de rire avaient cesse; la petite +figure douce et profondement serieuse de Rarahu, sa robe blanche +trainante comme celle d'une mariee, son regard triste avaient impose le +silence... + +Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la +douleur. On savait que Rarahu etait la _petite femme de Loti_; on savait +que le sentiment qui nous unissait n'etait point une chose banale et +ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la derniere fois. + + +Nous tournames a droite, par un etroit sentier bien connu.--A quelques +pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, etait ce bassin plus +isole ou s'etait passee l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous +considerions un peu comme notre propriete particuliere. + + +Nous trouvames la deux jeunes filles inconnues, tres belles, malgre la +durete farouche de leurs traits: elles etaient vetues, l'une de rose, +l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit etaient +crepes comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi +l'expression de sauvage ironie. + +Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans +l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des +Marquises. + +Elles se sauverent en nous voyant paraitre, et, comme nous l'avions +desire, nous restames seuls. + + + + + +XXXII + + +Nous n'etions pas revenus la depuis le retour du _Rendeer_ a Tahiti.-- +En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis etait a nous, nous +eprouvames une emotion vive,--et aussi une sensation delicieuse, +qu'aucun autre lieu au monde n'eut ete capable de nous causer. + +Tout etait bien reste tel qu'autrefois, dans cet endroit ou l'air avait +toujours la fraicheur de l'eau courante; nous connaissions la toutes les +pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.-- +Rien n'avait change; c'etaient bien ces memes herbes et cette meme +odeur,--melangee de plantes aromatiques et de goyaves mures. + +Nous suspendimes nos vetements aux branches,--et puis nous nous +assimes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et +pour la derniere fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau +de Fataoua. + + +Cette eau, claire, delicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande +cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre +lesquelles sortaient les troncs freles des goyaviers.--Les branches de +ces arbustes se penchaient en voute au-dessus de nos tetes, et +dessinaient sur ce miroir legerement agite les mille decoupures de leur +feuillage.--Les fruits murs tombaient dans l'eau; le ruisseau en +roulait; son lit etait seme de goyaves, d'oranges et de citrons. + +Nous ne disions rien tous deux;--assis pres l'un de l'autre, nous +devinions mutuellement nos pensees tristes, sans avoir besoin de +troubler ce silence pour nous les communiquer. + +Les freles poissons et les tout petits lezards bleus se promenaient +aussi tranquillement que s'il n'y eut eu la aucun etre humain; nous +etions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des +pierres et circulaient autour de nous. + +Le soleil qui baissait deja,--le dernier soleil de mon dernier soir +d'Oceanie,--eclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorees; +j'admirais toutes ces choses pour la derniere fois. Les sensitives +commencaient a replier pour la nuit leurs feuilles delicates;--les +mimosas legers, les goyaviers noirs, avaient deja pris leurs teintes du +soir,--et ce soir etait le dernier,--et demain, au lever du soleil, +j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien- +aimee allaient disparaitre, comme s'evanouit le decor de l'acte qui +vient de finir... + +Celui-la etait un acte de feerie au milieu de ma vie,--mais il etait +fini sans retour!... Finis les reves, les emotions douces, enivrantes, +ou poignantes de tristesse,--tout etait fini, etait mort... + +Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De +grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui +tombaient pressees, comme d'un vase trop plein... + +--Loti, dit-elle, je suis a toi... je suis ta petite femme, n'est-ce +pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va, +tout ce que tu m'as demande, je le ferai... Demain je quitterai Papeete +en meme temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec +Tiahoui, je n'aurai point d'autre epoux, et, jusqu'a ce que je meure, je +prierai pour toi... + +Alors les sanglots couperent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux +bras autour de moi et appuya sa tete sur mes genoux... Je pleurai aussi, +mais des larmes douces;--j'avais retrouve ma petite amie, elle etait +brisee, elle etait sauvee. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos +destinees nous separaient d'une maniere irrevocable et fatale; ce depart +aurait moins d'amertume, moins d'angoisse dechirante; je pouvais m'en +aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensees de retour,-- +peut-etre aussi avec de vagues esperances dans l'eternite!. . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XXXIII + + +Le soir il y avait grand bal chez Pomare, bal d'adieu offert aux +officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'a l'heure de +l'appareillage, que "l'amiral a cheveux blancs" avait fixe pour le lever +du jour. + +Et Rarahu et moi, nous avions decide d'y assister. + +Il y avait enormement de monde a ce bal, pour un bal de Papeete; toutes +les Tahitiennes de la cour, quelques femmes europeennes, tout ce +qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les +officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires francais. + +Rarahu naturellement n'etait point admise dans le salon de la fete; +mais, pendant que la foule dansait fievreusement la _upa-upa_ dans les +jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation +semblable, privilegiees de la reine, avaient ete invitees a prendre +place sous la veranda, sur une banquette d'ou elles pouvaient, tout +aussi bien qu'a l'interieur, voir et etre vues.--Et avec le laisser- +aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent +m'accouder a la fenetre, pour causer avec ma petite amie. + +En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle etait +eclairee comme une vision, par la lueur rouge des lampes, melee aux +rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles +brillaient sur le fond sombre du dehors. + + +Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite- +fille malade qui avait exige qu'on l'habillat pour ce bal.--La petite +Pomare avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir. + + +Malgre tout, ce bal etait triste; les officiers du _Rendeer_, qui +etaient en majorite, y jetaient une impression de depart et de +separation contre laquelle on ne pouvait reagir.--Il y avait la de +jeunes hommes, qui allaient dire adieu a leurs maitresses, a leur vie de +nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou +trois fois dans le courant de leur existence etaient venus a Tahiti, qui +savaient que maintenant leur carriere etait finie, et dont le coeur se +serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus... + +La princesse Ariitea vint a moi, plus animee que de coutume, et parlant +plus vite: + +--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer +la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer tres vite; de la +continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par +une troisieme,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir. + +Je jouai avec fievre, en m'etourdissant moi-meme, tout ce que je trouvai +au hasard sur le piano.--Je reussis pour une heure a ranimer le bal; +mais c'etait une animation factice,--et je ne pouvais pas plus +longtemps la soutenir. + + + + + +XXXIV + + +Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'etais encore au +piano, jouant je ne sais quels airs insenses, accompagnes dans le +lointain par la _upa-upa_ qui ralait au dehors. + +J'etais seul avec la vieille reine, qui etait restee pensive et immobile +dans son grand fauteuil dore.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte +et sombre, paree avec un luxe encore sauvage. + +Le salon de Pomare avait cet aspect triste des fins de bal; un grand +desordre, une grande salle vide; des bougies s'eteignant dans les +torcheres, tourmentees par le vent de la nuit. + +La reine se leva peniblement, dans les plis de sa robe de velours +cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait pres de la porte, debout et +silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer. + +Rarahu entra... timide, les yeux baisses, et s'approcha de la reine.-- +Apparaissant apres ce bal, dans cette salle deserte, dans ce silence, +avec sa longue traine de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs +cheveux flottants, sa couronne de gardenias blancs,--et ses yeux +agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision +delicieuse de la nuit. + +--Tu as a me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller +sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je +le crains, qui ne le voudra pas... + +--Madame, repondis-je, elle va partir demain pour Papeuriri, demander +l'hospitalite a Tiahoui son amie.--La-bas comme ici, je vous supplie +de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus a Papeete. + +--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix etonnee, et visiblement +emue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... a Papeete tu aurais +ete bien vite une petite fille perdue... + +Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la +vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se +mouillaient de larmes. + +--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas differer ce depart.-- +Si tes preparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs a faire, veux- +tu partir ce matin meme, un peu apres le soleil, vers sept heures, dans +la voiture qui emmenera ma belle-fille Moe? Moe s'en va a Atimaono, +prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raiatea.-- +Vous coucherez la nuit prochaine a Maraa, et demain matin vous serez a +Papeuriri, ou, en passant, la voiture te deposera. + +Rarahu sourit a travers ses larmes, a cette idee qui lui causait une +joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raiatea. + +Il y avait entre Rarahu et Moe une affinite mysterieuse;--etrangement +malheureuses toutes deux, et brisees, elles avaient le meme caractere, +les memes allures et le meme genre de charme. + + +Rarahu repondit qu'elle serait prete.--La pauvre petite en effet +n'avait guere a emporter que quelques robes de mousseline de diverses +couleurs,--et son fidele vieux chat gris... + + +Et nous primes conge de Pomare, en serrant avec effusion et de tout +notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariitea, qui +avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner +jusqu'a la porte du jardin; elle disait a Rarahu pour la consoler des +choses aussi douces que si elle eut ete sa soeur... Et pour la derniere +fois nous descendimes a la plage... + + + + + +XXXV + + +Il faisait nuit close encore. + +Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles +de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les +officiers du _Rendeer_.--Si on n'eut entendu quelques jeunes femmes +pleurer, on eut dit plutot une fete qu'un depart. + +Et ce fut la que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la derniere +fois ma petite amie. + + +En meme temps que le _Rendeer_ quittait l'ile delicieuse, la voiture qui +emportait Rarahu et Moe quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put +voir, par les echappees des cocotiers, a travers les rideaux de verdure, +--le _Rendeer_ s'eloigner sur l'immensite bleue. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . + + + + + +QUATRIEME PARTIE + +_"Aue! Aue! a munaiho te tiare iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i +teienei ra, na maheahea!..." (Helas! Helas! autrefois elle etait jolie, +la petite fleur d'arum!... Helas! Helas! maintenant elle est fanee!...) +(RARAHU)_ + + +I + + +Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route a travers +le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des iles +polynesiennes. Et puis cette derniere terre des Maoris disparut elle- +meme de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Oceanie. + +Apres avoir relache au Chili, nous sortimes du Grand Ocean par le +detroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Bresil et +les Acores. + + + + + +II + + +Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins +a Brightbury, frapper a la porte de ma maison cherie... On ne +m'attendait pas encore. + +Je tombai dans les bras de ma vieille mere, qui tremblait d'emotion et +de surprise.--Le bonheur et l'etonnement furent grands de me revoir. + + +Apres les premiers moments, une impression de tristesse succede a la +joie; un serrement de coeur se mele au charme du retour: des annees ont +passe depuis le depart; on regarde ceux que l'on cherit: le temps a +laisse sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore, +s'il n'y a point de place vide au foyer!... + +C'est triste une matinee d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout +quand on a la tete toute remplie des images ensoleillees des tropiques. +C'est triste, le jour pale, le ciel morne et sans rayons,--le froid +qu'on avait oublie,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls +humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises. + +Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y +compris les vieux serviteurs qui ont veille sur votre enfance; de +retrouver les douces coutumes oubliees, les bonnes soirees d'hiver +d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Oceanie semble un reve +singulier!... + +Le matin ou je revins a Brightbury frapper a la porte de ma maison, +j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses enormes. + +Tout ce deballage est une des distractions du retour. Les armes +sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynesiens, les +coquilles et les madrepores, faisaient bizarre figure, en revoyant la +lumiere dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'eprouvai +surtout une emotion vive, en deballant les plantes sechees, les +couronnes fanees, qui avaient conserve leur odeur exotique, et +embaumaient ma chambre d'un parfum d'Oceanie. + + + + + +III + + +Quelques jours apres mon retour on me remit une lettre couverte de +timbres americains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse +etait mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les +Tahitiens appelaient Tatehau. + +Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse ecriture enfantine +et appliquee de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur a travers les +mers. + +_RARAHU A LOTI + +Papeuriri, le 15 janvier 1874. + +Cher ami, o mon petit Loti, o mon petit epoux cheri, o toi ma seule +pensee a Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma +tristesse pour toi. + +Depuis le jour ou tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur. +Jamais ma pensee ne t'oublie depuis ton depart. O mon ami cheri, voici +ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je, +puisque c'est toi qui es mon epoux. Reviens pour que nous restions +ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans +mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et +sois-moi fidele. + +Voici encore une parole: reviens a Bora-Bora; peu importe que tu n'aies +pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela, +et reviens a Tahiti. + +Ah! quel contentement d'etre ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur +d'etre reunie de nouveau a toi, ma pensee, et mon amour de chaque jour. + +Ah! cette pensee cherie que tu sois mon epoux. Ah! combien je desire ton +corps pour manger beaucoup de toi!... + +Voici une parole sur mon sejour a Papeuriri: je suis sage, je reste bien +tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'etre +bonne pour moi--o mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais +savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je +suis retombee dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce meme mal, pas +un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu +m'as oubliee; si tu etais pres de moi, tu me soulagerais un peu... + +Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amitie pour +toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oublie des +hommes de mon pays... + +J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit epoux cheri. + +Je te salue o mon Loti, De Rarahu ta petite epouse, + +RARAHU_ + +_J'ai donne cette lettre a Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le +nom de l'endroit ou je dois t'ecrire. + +Je te salue, mon ami cheri, + +RARAHU._ + + + + + +IV + +NOTE DE PLUMKETT + + +Loti ecrivit a Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en +langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait, +d'une maniere intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images +particulieres, sa traversee de six mois sur le _Rendeer_; la tempete du +cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enleve +beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Oceanie.--Et puis il +lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mere,--et lui +disait que, malgre ces douces choses, il revait de revenir encore dans +le Grand-Ocean, pour y retrouver son ile bien-aimee et sa petite epouse +sauvage. + + + + + +V + + +RARAHU A LOTI (_Un an apres_.) + + +_Papeete, le 3 decembre 1874. + +O mon petit ami cheri, o mon cher objet de ma peine, je te salue par le +vrai Dieu. + +Je suis bien peniblement etonnee de ne pas recevoir de lettre de toi, +parce que voila cinq fois que je t'ai ecrit, et jamais un mot de toi ne +m'est encore parvenu. + +Peut-etre arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois +que mes lettres t'ont ete envoyees, jamais tu ne m'en as informee. + +Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu? + +Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu +m'ecrivais un peu, cela rechaufferait mon coeur, mais jamais tu ne +penses a cela. + +Mais quant a moi, mon amour pour toi reste le meme, et aussi mes larmes +pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi, +toi-meme tu penserais a moi. + +Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet +eut ete inexecutable... + +--Voici une parole concernant Papeete: + +Il y a eu grande fete a Papeete le mois passe, pour la petite-fille de +la reine. + +Et c'etait tres beau, et les femmes ont danse jusqu'au matin.--Et j'y +etais aussi; j'avais sur la tete une couronne de plume d'oiseau,--mais +mon coeur etait bien triste... + +Et maintenant, la reine Pomare et les siens. Et sa petite-fille Pomare, +et Ariitea, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau a Tahiti, +excepte que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois +d'aout... + +Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon epoux!... + +Helas! Helas! la petite fleur d'arum est aussi fanee maintenant!... + +Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum etait jolie!... + +Maintenant elle est fanee, elle n'est plus jolie!... + +Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de +Paea, pour que personne ne me puisse plus voir... + +Helas! Helas! o mon epoux cheri, o mon ami tendrement aime!... + +Helas! Helas! mon ami cheri!... + +J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu. + +RARAHU._ + + + + + +VI + + +JOURNAL DE LOTI + + +Londres, 20 janvier 1875. + + +Je passais a neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit etait +froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz eclairaient la +fourmiliere humaine, la foule noire et mouillee. + +Derriere moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_ + +Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui +que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laisse a Papeete, +ou il avait resolu de finir ses jours. + + + + + +VII + + +Quand nous fumes confortablement assis au coin du feu, nous nous mimes a +causer de l'ile delicieuse. + +--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle etait, je +crois, bien portante quand j'ai quitte le pays; il est probable meme que +si j'avais pris conge d'elle, elle m'aurait donne des commissions pour +vous. + +"Comme vous le savez, elle avait quitte Papeete en meme temps que vous- +memes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se +separer; ils sont partis ensemble pour l'Europe. + +"Je savais seul qu'elle etait chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de +Papeuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _a Tatehau Oeil- +de-rat, pour remettre a Loti._ + +"Lorsqu'elle reparut a Papeete, six ou huit mois apres, elle etait plus +jolie que jamais; elle etait plus femme aussi, et plus formee.--Sa +grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grace +d'une elegie. + +"Elle devint la maitresse d'un jeune officier francais, qui eut pour +elle une passion qui n'etait pas ordinaire.--Il etait jaloux meme de +votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il +lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui. + +"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus +elegante et la plus remarquee des femmes de Papeete. + +"Au bout de ce temps-la, il se produisit chez la reine un evenement +depuis longtemps prevu: la petite Pomare V s'eteignit une belle nuit,-- +peu de jours apres une grande fete qu'on avait donnee pour la distraire, +et dont elle avait elle-meme arrete le programme. + +"La vieille reine, par parenthese, fut tellement accablee par cette +derniere et supreme douleur, que sans doute elle n'y survivra guere (1). +Elle s'est retiree pour le moment dans une case isolee, batie aupres du +tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir ame qui vive. + +_(1) La reine Pomare est morte en 1877, laissant le trone a son second +fils Ariiaue. Elle avait survecu environ deux ans a sa petite-fille.-- +On peut considerer qu'a dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au +point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de +l'etrangete._ + +"Rarahu observa dans cette circonstance la meme coutume que les +suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses +admirables cheveux noirs. + +"La reine lui en sut gre, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle +et son amant,--et comme elle ne l'aimait guere, elle profita de +l'occasion pour le quitter. + +"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournee a Papeuriri aupres +de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est restee a +Papeete, ou je crois qu'elle mene aujourd'hui une vie absolument +dereglee et folle. + + + + + +VIII + +NOTE DE PLUMKETT + + +A partir de cette epoque on ne trouve plus que de loin en loin dans le +journal de Loti quelques traces de souvenirs conserves au fond de son +coeur pour la lointaine Polynesie;--dans sa memoire, l'image de Rarahu +s'eloigne et s'efface. + +Ces fragments sont meles aux aventures d'une vie enfievree et legerement +excentrique, qui se deroulent un peu partout,--en Afrique +principalement,--et plus tard en Italie. + + + + + +FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI + + +Sierra-Leone, mars 1875. + + +O ma bien-aimee petite amie, nous retrouverons-nous jamais la-bas-- +dans notre chere ile,--assis le soir sur les plages de corail?.... . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +Bobdiara (Senegambie), octobre 1875. + +C'est la saison des grandes pluies, _la-bas_,--la saison ou la terre +est couverte de fleurs roses, semblables a nos perce-neige d'Angleterre; +les mousses sont humides, les forets pleines d'eau. + +Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable. +Il est trois heures du matin _la-bas_, il fait nuit noire, les +toupapahous rodent dans les bois... + +Deux annees ont passe deja sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme +aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury, +celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effacees depuis. + +Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma +petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,- +n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers +des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . + + +Southampton, mars 1876. (Journal de Loti) + + +... Tahiti, Bora-Bora, l'Oceanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu! + +Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je a present,--sinon les +desenchantements amers, et les regrets poignants du passe?... Je pleure, +en songeant au charme perdu de ces premieres annees,--a ce charme +qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--a tout cela que je n'ai +meme pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui deja s'obscurcit et +s'efface dans mon souvenir. + +Helas! ou est-elle notre vie tahitienne,--les fetes de la reine,-- +les _himene_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitea, Taimaha, ou sont- +elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes emotions, tous +mes reves d'autrefois, ou est-ce tout cela?... Ou est ce bien-aime frere +John, qui partageait avec moi ces premieres impressions de jeunesse +vibrantes, etranges, enchanteresses?... + +Ces parfums ambres des gardenias, ce bruit du grand vent sur les recifs +de corail,--cette ombre mysterieuse, et ces voix rauques qui parlaient +la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurite... Ou est +tout le charme indefinissable de ce pays, toute la fraicheur de nos +impressions partagees, de nos joies a deux?... + +Helas, il y a pour moi comme un attrait navrant a repasser ces +souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les +eveille,--une page ecrite la-bas,--une plante seche, un reva-reva, +un parfum tahitien garde encore par de pauvres couronnes de fleurs qui +s'en vont en poussiere,--ou un mot de cette langue triste et douce, la +langue de _la-bas_ que deja j'oublie. + + +Ici, a Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets, +logis de hasard, camarades de hasard;--on se reunit on ne sait +pourquoi, on s'etourdit comme on peut... + +J'ai bien change depuis deux annees, et je ne me reconnais plus quand je +regarde en arriere.--A corps perdu je me suis jete dans une vie de +plaisirs; c'est la, il me semble, la seule facon logique de prendre une +existence que je n'avais pas demandee,--et dont le but et la fin sont +pour moi des problemes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +IX + + +Ile de Malte, 2 mai 1876. + + +Nous etions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique +reunis dans un cafe de la Valette, a l'ile de Malte. + +Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans +le Levant ou on venait de massacrer les consuls de France et +d'Allemagne, et ou de graves evenements semblaient se preparer. + +J'avais rencontre dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait +vecu en Oceanie,--et nous nous etions isoles pour causer ensemble de +nos souvenirs tahitiens. + + + + + +X + + +--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant +de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux. + +"Elle etait tombee bien bas, les derniers temps,--mais c'etait une +singuliere petite fille. + +"Toujours des couronnes de fleurs fraiches sur une figure de petite +morte. Elle n'avait plus de gite a la fin, et trainait avec elle un +vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait +tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables. + +"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgre tout avait +conserve pour elle une pitie et une bienveillance extremes. + +"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fut +devenue decharnee.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui +etaient un peu beaux. + +"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'etait mise a boire de +l'eau-de-vie, son mal allait tres vite. + +"Un beau jour--(c'etait en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit +ans)--on apprit qu'elle etait partie, avec son chat infirme, pour son +ile de Bora-Bora, ou elle s'en etait allee mourir, et ou, parait-il, +elle ne vecut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XI + + +Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant +mes yeux... + +Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'eveillant la nuit je la +revoyais encore;--malgre tout, je retrouvais son image, avec je ne +sais quelle douceur triste, quelle esperance vague, avec je ne sais +quelles idees de pardon et de redemption,--et tout etait fini dans la +fange, dans l'abime de l'eternel neant!... + +Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa +devant mes yeux... Et je restai la, impassible,--et nous continuames a +causer de nos souvenirs d'Oceanie. + +Et moi aussi, a la lumiere gaie des lampes refletee par les glaces, au +bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et +des verres entrechoques,--je participais au concert general des +banalites et des inepties; comme eux, je disais d'un ton degage: + +--C'est un beau pays que l'Oceanie;--de belles creatures, les +Tahitiennes;--pas de regularite grecque dans les traits, mais une +beaute originale qui plait plus encore, et des formes antiques... Au +fond, des femmes incompletes qu'on aime a l'egal des beaux fruits, de +l'eau fraiche et des belles fleurs. + +"J'ai vu Tahiti trop delicieuse et trop etrange, a travers le prisme +enchanteur de mon extreme jeunesse... En somme, un charmant pays quand +on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-etre de ne +pas y revenir a trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . + + + + + +XII + + +...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et +l'obscurite, un reve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre +qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantomes qui +replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou +viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . + + + + + +NATUAEA + +(_Vision confuse de la nuit.) + + +...La-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de +Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et +crepusculaire des reves... + +... J'arrivais, porte par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la +mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout +pres, tout pres de la terre, sous des masses noires qui semblaient de +grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arreta... Il +faisait nuit, et je restai la immobile, attendant le jour,--les yeux +fixes sur la terre, avec une indefinissable horreur. + +... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pale, si pale, qu'on eut +dit un signe du ciel annoncant aux hommes la consommation des temps, un +sinistre meteore precurseur du chaos final, un grand soleil mort... + +Bora-Bora s'eclaira de lueurs blemes; alors je distinguai des formes +humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la +plage... + +Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise, +des femmes etaient accroupies par terre la tete dans leurs mains comme +pour les veillees funebres; elles semblaient etre la depuis un temps +indefini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entierement, +elles etaient immobiles; leurs yeux etaient fermes, mais, a travers +leurs paupieres transparentes, je distinguais leurs prunelles fixees sur +moi... + +Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, etendue sur un +lit de pandanus... + +Je m'approchai de ce fantome endormi, je me penchai sur le visage +mort... Rarahu se mit a rire... + +A ce rire de fantome le soleil s'eteignit dans le ciel, et je me +retrouvai dans l'obscurite. + +Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphere, et je percus +confusement des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous +l'effort de brises mysterieuses,--des spectres tatoues accroupis a +leur ombre,--les cimetieres maoris et la terre de la-bas qui rougit +les ossements,--d'etranges bruits de la mer et du corail, les crabes +bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurite,--et au milieu +d'eux, Rarahu etendue, son corps d'enfant enveloppe dans ses longs +cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire eternel, du +rire fige des Toupapahous... + + +_"O mon cher petit ami, o ma fleur parfumee du soir! mon mal est grand +dans mon coeur de ne plus te voir! o mon etoile du matin, mes yeux se +fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!... + +"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chretienne. + +"Ta petite amie, + +RARAHU."_ + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI *** + +This file should be named 7mlot10.txt or 7mlot10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7mlot11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7mlot10a.txt + +This Etext was prepared by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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E toro te faaro E no te taata." + +_Le palmier croîtra, Le corail s'étendra, Mais l'homme périra_. + +(_Vieux dicton de la Polynésie_) + + + +A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878. + +_Madame, + +A vous qui brillez tout en haut, l'auteur très obscur _d'Aziyadé_ dédie +humblement ce récit sauvage. + +Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son +grand charme poétique. + +L'auteur était bien jeune lorsqu'il a écrit ce livre; il le met à vos +pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup +d'indulgence....................................................... + + + +PREMIÈRE PARTIE + +I + + +PAR PLUMKET, AMI DE LOTI + + +Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l'âge de vingt-deux ans et onze +jours. + +Lorsque la chose eut lieu, il était environ une heure de l'après-midi, +à Londres et à Paris. + +Il était à peu près minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule +terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomaré, où la scène se +passait. + +En Europe, c'était une froide et triste journée d'hiver. En dessous dans +les jardins de la reine, c'était le calme, l'énervante langueur d'une +nuit d'été. + +Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, au milieu des mimosas +et des orangers, dans une atmosphère chaude et parfumée, sous un ciel +tout constellé d'étoiles australes. + +C'étaient: Ariitéa, princesse du sang, Faïmana et Téria, suivantes de la +reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique. + +Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était appelé Harry Grant, conserva ce nom, +tant sur les registres de l'état civil que sur les rôles de la marine +royale, mais l'appellation de Loti fut généralement adoptée par ses +amis. + +La cérémonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand +appareil. + +Les trois Tahitiennes étaient couronnées de fleurs naturelles, et vêtues +de tuniques de mousseline rose, à traînes. Après avoir inutilement +essayé de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont +les sons durs révoltaient leurs gosiers maoris, elles décidèrent de les +désigner par les mots _Rémuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs. + +Toute la cour eut le lendemain communication de cette décision, et +_Harry Grant_ n'exista plus en Océanie, non plus que _Plumket_ son ami. + +Il fut convenu en outre que les premières notes de la chanson indigène: +"Loti taïmané, etc..." chantées discrètement la nuit aux abords du +palais, signifieraient: "Rémuna est là, ou Loti, ou tous deux ensemble; +ils prient leurs amies de se rendre à leur appel, ou tout au moins de +venir sans bruit leur ouvrir la porte des +jardins..."......................................................... + + + + + + +II + +NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET + + +Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de Bora-Bora, située +par 16° de latitude australe, et 154° de longitude ouest. + +Au moment où commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa +quatorzième année. + +C'était une très singulière petite fille, dont le charme pénétrant et +sauvage s'exerçait en dehors de toutes les règles conventionnelles de +beauté qu'ont admises les peuples d'Europe. + +Toute petite, elle avait été embarquée par sa mère sur une longue +pirogue voilée qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conservé de +son île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la +surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, planté comme une borne +monstrueuse au milieu du Pacifique, était restée dans sa tête, seule +image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion +bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause +première de son grand amour pour lui. + + + + + +III + +D'ÉCONOMIE SOCIALE + + +La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, la grande île, l'île de la +reine, pour l'offrir à une très vieille femme du district d'Apiré qui +était sa parente éloignée. Elle obéissait ainsi à un usage ancien de la +race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès de leur +vraie mère. Les mères adoptives, les pères adoptifs (_faa amu_) sont là- +bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet échange +traditionnel des enfants est l'une des originalités des moeurs +polynésiennes. + + + + + +IV + +HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMTÉ DE +YORKSHIRE (ANGLETERRE) + +"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872. + +"Ma soeur aimée, + +"Me voici devant cette île lointaine que chérissait notre frère, point +mystérieux qui fut longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un désir +étrange d'y venir n'a pas peu contribué à me pousser vers ce métier de +marin qui déjà me fatigue et m'ennuie. + +"Les années ont passé et m'ont fait homme. Déjà j'ai couru le monde, et +me voici enfin devant l'île rêvée. Mais je n'y trouve plus que tristesse +et amer désenchantement. + +"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, là-bas, sous la +verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux +silhouettes dentelées, c'est bien tout cela qui était connu. Tout cela, +depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer, +poétisés par l'énorme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce +coin du monde dont nous parlait avec amour notre frère qui n'est plus... + +"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions +indéfinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un +pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là, +le même Harry qu'à Brightbury, qu'à Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il +me semble n'avoir pas changé de place... + +"Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, j'aurais dû ne pas le +toucher du doigt. + +"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gâté mon Tahiti, en me le présentant +à leur manière; ceux qui traînent partout leur personnalité banale, +leurs idées terre à terre, qui jettent sur toute poésie leur bave +moqueuse, leur propre insensibilité, leur propre ineptie. La +civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, +toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la +sauvage poésie s'en va, avec les coutumes et les traditions du passé... + +........................................................................ + +"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jeté l'ancre devant +Papeete, ton frère Harry a gardé le bord, le coeur serré, l'imagination +déçue. + +........................................................................ + +"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que déjà ce pays +l'enchante; depuis notre arrivée je le vois à peine. + +"Il est d'ailleurs toujours ce même ami fidèle et sans reproche, ce même +bon et tendre frère, qui veille sur moi comme un ange gardien et que +j'aime de toute la force de mon coeur... + +........................................................................ + + + + + +V + + +Rarahu était une petite créature qui ne ressemblait à aucune autre, bien +qu'elle fût un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les +archipels polynésiens et passe pour une des plus belles du monde; race +distincte et mystérieuse, dont le provenance est inconnue. + +Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique, +d'une douceur câline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse; +ses cils étaient si longs, si noirs qu'on les eût pris pour des plumes +peintes. Son nez était court et fin, comme celui de certaines figures +arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue que le type +classique, avait des coins profonds, d'un contour délicieux. En riant, +elle découvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de +l'émail blanc, dents que les années n'avaient pas eu le temps de +beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries légères de +l'enfance. Ses cheveux, parfumés au santal, étaient longs, droits, un +peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes épaules nues. +Une même teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres +cuites claires de la vieille Etrurie, était répandue sur tout son corps, +depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds. + +Rarahu était d'une petite taille, admirablement prise, admirablement +proportionnée; sa poitrine était pure et polie, ses bras avaient une +perfection antique. + +Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, simulant des +bracelets; sur la lèvre inférieure, trois petites raies bleues +transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur +le front, un tatouage plus pâle, dessinant un diadème. Ce qui surtout en +elle caractérisait sa race, c'était le rapprochement excessif de ses +yeux, à fleur de tête comme tous les yeux maoris; dans les moments où +elle était rieuse et gaie, ce regard donnait à sa figure d'enfant une +finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle était sérieuse ou +triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux définir +que par ces deux mots: une grâce polynésienne. + + + +VI + + +La cour de Pomaré s'était parée pour une demi-réception, le jour où je +mis pour la première fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral +anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrivée à la souveraine +(une vieille connaissance à lui)--et j'étais allé, en grande tenue de +service, accompagner l'amiral. + +L'épaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures; +tout était tranquille et désert dans les avenues ombreuses dont +l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases à +vérandas, disséminées dans les jardins, sous les grands arbres, sous les +grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants, +plongées dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords +de la demeure royale étaient aussi solitaires, aussi paisibles... + +Un des fils de la reine,--sorte de colosse basané qui vint en habit +noir à notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets +baissés, où une douzaine de femmes étaient assises, immobiles et +silencieuses... + +Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dorés étaient placés +côte à côte.--Pomaré, qui en occupait un, invita l'amiral à s'asseoir +dans le second, tandis qu'un interprète échangeait entre ces deux +anciens amis des compliments officiels. + +Cette femme, dont le nom était mêlé jadis aux rêves exotiques de mon +enfance, m'apparaissait vêtue d'un long fourreau de soie rose, sous les +traits d'une vieille créature au teint cuivré, à la tête impérieuse et +dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait démêler +encore quels avaient pu être les attraits et le prestige de sa jeunesse, +dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir. + +Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre d'un appartement +fermé, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indéfinissable. +--Elles étaient belles presque toutes de la beauté tahitienne: des yeux +noirs, chargés de langueur, et le teint ambré des gitanos.--Leurs +cheveux dénoués étaient mêlés de fleurs naturelles et leurs robes de +gaze traînantes, libres à la taille, tombaient autour d'elles en longs +plis flottants. + +C'était sur la princesse Ariitéa surtout, que s'arrêtaient +involontairement mes regards. Ariitéa à la figure douce, réfléchie, +rêveuse, avec de pâles roses du Bengale, piquées au hasard dans ses +cheveux noirs... + + + + + +VII + + +Les compliments terminés, l'amiral dit à la reine: + +--Voici Harry Grant que je présente à Votre Majesté; il est le frère de +Georges Grant, un officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre +beau pays. + +L'interprète avait à peine achevé de traduire, que Pomaré me tendit sa +main ridée; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel, +éclaire sa vieille figure: + +--Le frère de Rouéri! dit elle en désignant mon frère par son nom +tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais: +"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute spéciale, la reine +ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays. + +--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en +me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale... + +Et je partis charmé de cette étrange cour... + + + + + +VIII + + +Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite enfance la case de sa +vieille mère adoptive, qui habitait dans le district d'Apiré, au bord du +ruisseau de Fataoua. + +Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, le bain, le bain +surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de +Tiahoui, son inséparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui étaient deux +insouciantes et rieuses petites créatures qui vivaient presque entière- + +ment dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et s'ébattaient +comme deux poissons-volants. + + + + + +IX + + +Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans érudition; elle +savait lire dans sa bible tahitienne, et écrire, avec une grosse +écriture très ferme, les mots doux de la langue maorie; elle était même +très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée par les frères +Picpus,--lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des +mots polynésiens. + +Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins +cultivées assurément que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu +que cette instruction, prise à l'école des missionnaires de Papeete, lui +eût peu coûté à acquérir, car elle était fort paresseuse. + + + + + +X + + +En tournant à droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis +une demi-heure le chemin d'Apiré, on trouvait un large bassin naturel, +creusé dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se +précipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise +fraîcheur. + +Là, tout le jour, il y avait société nombreuse; sur l'herbe, on trouvait +étendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes +journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou bien encore à nager et +à plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient à l'eau vêtues de +leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes +mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades. + +Là, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; là trônait +Tétouara la négresse;--là se faisait à l'ombre une grande consommation +d'oranges et de goyaves. + +Tétouara appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie.--Un +navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant +la Calédonie, et l'avait déposée à mille lieues de son pays, à Papeete, +où elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait égarée +parmi des misses anglaises. + +Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une gaîté simiesque, une +impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement. +Cette propriété de sa personne la rendait précieuse à ses nonchalantes +compagnes; elle était une des notabilités du ruisseau de Fataoua... + + + + + +XI + +PRÉSENTATION + + +Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la première fois de +ma vie j'aperçus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, +habituées du ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur, +étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans +l'eau claire et fraîche.--L'ombre de l'épaisse verdure descendait sur +nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours, +marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se +posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent été trop +lourdes pour les enlever; l'air était chargé de senteurs énervantes et +inconnues; tout doucement je m'abandonnais à cette molle existence, je +me laissais aller aux charmes de l'Océanie... + +Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de mimosas et de +goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger bruit de feuilles qui se +froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation +avec des mines de souris qui sortent de leurs trous. + +Elles étaient coiffées de couronnes de feuillage, qui garantissaient +leur tête contre l'ardeur du soleil; leurs reins étaient serrés dans des +_pareos_ (pagnes) bleu foncé à grandes raies jaunes; leurs torses fauves +étaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et dénoués... Point +d'Européens, point d'étrangers, rien d'inquiétant en vue... Les deux +petites, rassurées, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à +s'éparpiller plus bruyamment autour d'elles... + +La plus jolie des deux était Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa +confidente... + +Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine +sur laquelle brillait un galon d'or,--l'éleva au-dessus des herbes +dans lesquelles j'étais enfoui,--et la leur montra avec une +intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un +épouvantail. + +Les deux petites créatures, comme deux moineaux auxquels on montre un +babouin, se sauvèrent terrifiées,--et ce fut là notre présentation, +notre première entrevue... + + + + + +XII + + +Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tétouara se +résumaient à peu près à ceci: + +--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne +font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une +femme à principes, qui leur défend de se commettre avec nous. + +Elle, Tétouara, eût été personnellement très satisfaite si ces deux +filles se fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait très +vivement à tenter cette aventure. + +Pour les trouver, il suffisait, d'après ses indications, de suivre sous +les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas +conduisait à un bassin plus élevé que le premier et moins fréquenté +aussi.--Là, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se répandait encore +dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprès pour le tête-à- +tête ou trois personnes intimes.--C'était la salle de bain particulière +de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était passée toute +leur enfance... + + +C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voûte de grands +arbres-à-pain aux épaisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de +fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits cailloux +polis; on y entendait de très loin, et perdus en murmure confus, les +bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de +crécelle de Tétouara. + + + + + +XIII + + +..................................................................... + +--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix +rauque--Loti, pourquoi n'épouserais-tu pas la petite Rarahu du +district d'Apiré?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te +poserait davantage dans le pays... + +C'était sous la véranda royale que m'était faite cette question.-- +J'étais allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait +de me servir mon amie Téria; en face de moi était étendue ma bizarre +partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'écarté une passion extrême; +elle était vêtue d'un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et fumait +une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur +elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points, +battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant +curieusement sur nos épaules. + +Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes, +parfumées, qu'amènent là-bas les orages d'été; les grandes palmes des +cocotiers se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes +ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un +fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau +fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne +de Fataoua. Dans l'air étaient suspendues des émanations d'orage qui +troublaient le sens et l'imagination... + +...................................................................... + +"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." Cette proposition me +prenait au dépourvu, et me donnait beaucoup à réfléchir... + +............................................................. + +Il allait sans dire que la reine, qui était une personne très +intelligente et sensée, ne me proposait point un de ces mariages suivant +les lois européennes qui enchaînent pour la vie. Elle était pleine +d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle +s'efforçait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux +principes chrétiens. + +C'était donc simplement un mariage tahitien qui m'était offert. Je +n'avais pas de motif bien sérieux pour résister à ce désir de la reine, +et la petite Rarahu du district d'Apiré était bien charmante... + +Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai ma jeunesse. + +J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui +aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est +une chose fort coûteuse, même en Océanie... Et puis, et surtout, il y +avait l'éventualité d'un prochain départ,--et laisser Rarahu dans les +larmes, en eût été une conséquence inévitable, et assurément fort +cruelle. + +Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait +convaincue. + +Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa suivante, que +cette fois je refusai tout net. + +Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement +ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la princesse: + +--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être aurais-tu accepté +avec plus d'empressement, mon petit Loti?... + +La vieille femme révélait par ces mots qu'elle avait deviné le troisième +et assurément le plus sérieux des secrets de mon coeur. + +Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se répandit sur ses joues +ambrées; je sentis moi-même que le sang me montait tumultueusement au +visage et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la +montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue +d'un mélodrame... + +Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. Elle avait mis à profit +le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _té tâné_ +(l'homme), c'est-à-dire _le roi_... + +Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le jeu d'écarté, était +extraordinairement tricheuse, elle trichait même aux soirées +officielles, dans les parties intéressées qu'elle jouait avec les +amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner +n'étaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle éprouvait à rendre +capots ses partenaires... + + + + + +XIV + + +Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose, +qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu +et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, à Papeete. +Ces jours-là, ses cheveux étaient séparés en deux longues nattes noires +très épaisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit +où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus, +dont le rouge ardent donnait une pâleur transparente à sa joue cuivrée. + +Elle restait peu de temps à Papeete après le service religieux, évitant +la société des jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de thé, +de gâteau et de bière. Elle était très sage, et en donnant la main à +Tiahoui, elle rentrait à Apiré pour se déshabiller. + +Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, étaient les seuls +signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand +par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete... + + + + + +XV + + +... Nous avions déjà passé bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au +bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les +goyaviers, quand Pomaré me fit l'étrange proposition d'un mariage. + +Et, Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela +fort bien. + +Bien longtemps j'avais hésité.--J'avais résisté de toutes mes forces, +--et cette situation singulière s'était prolongée, au delà de toute +vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous étentions sur +l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait +mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un près de l'autre, à peu +près comme deux frères. + +C'était une bien enfantine comédie que nous jouions là tous deux, et +personne assurément ne l'eût soupçonnée. Le sentiment "_qui fit hésiter +Faust au seuil de Marguerite_" éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût +peut-être fait sourire moi-même, avec quelques années de plus; il eût +bien amusé l'état-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eût comblé de +ridicule aux yeux de +Tétouara........................................................... + +Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de désoler d'abord, +avaient sur ces questions des idées tout à fait particulières qui en +Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé à m'en apercevoir. + +Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une +enfant, et n'a pas été créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se +prostituer à Papeete, et c'était là tout ce qu'ils avaient exigé de sa +sagesse. + +Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, Loti très jeune +comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , après +réflexion, les deux vieillards avaient trouvé que c'était bien... + +John lui-même, mon bien-aimé frère John, qui voyait tout avec ses yeux +si étonnamment purs, qui éprouvait une surprise douloureuse quand on lui +contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les +jardins de la reine,--John était plein d'indulgence pour cette petite +fille qui l'avait charmé.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa +grande affection pour moi; il était disposé à tout pardonner à son frère +Harry, quand il s'agissait +d'elle............................................................. + +Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la petite Rarahu du +district d'Apiré, le mariage tahitien ne pouvait plus être entre nous +deux qu'une formalité... + + + + + +XVI + + +CHOSES DU PALAIS + + +Ariifaité, le prince-époux, jouait à la cour de Pomaré un rôle politique +tout à fait effacé. + +La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle lignée royale, +avait choisi cet homme, parce qu'il était le plus grand et le plus beau +qu'on eût pu trouver dans ses archipels.--C'était encore un magnifique +vieillard à cheveux blancs, à la taille majestueuse, au profil noble et +régulier. + +Mais il était peu présentable, et s'obstinait à se trop peu vêtir; le +simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se +faire à l'habit noir. + +De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu. + + + +De ce mariage étaient issus de vrais géants qui tous mouraient du même +mal sans remèdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent +en une saison et meurent à l'automne. + +Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un après l'autre +partir, avec une inexprimable douleur. + +L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moé sa femme, une petite +princesse délicieusement jolie,--l'héritière présomptive du trône de +Tahiti,--la petite Pomaré V, sur laquelle se portait toute la +tendresse de la grand'mère Pomaré IV. + +Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraître déjà les +symptômes du mal héréditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aïeule +s'étaient remplis de larmes en la regardant. + +Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient un charme de plus +à cette petite créature, la dernière des Pomaré, la dernière des reines +des archipels tahitiens.--Elle était aussi ravissante, aussi +capricieuse que peut l'être une petite princesse malade que l'on ne +contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribué +à m'attirer celle de la reine... + + + + + +XVII + + +Pour arriver à parler le langage de Rarahu,--et à comprendre ses +pensées,--même les plus drôles ou le plus profondes,--j'avais résolu +d'apprendre la langue maorie. + +Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete l'acquisition du +dictionnaire des frères Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais +qu'une édition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables +aujourd'hui. + +Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynésie d'étranges +perspectives,-tout un champ inexploré de rêveries et d'études. + + + + + +XVIII + + +Au premier abord je fus frappé de la grande quantité des mots mystiques +de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes, +effrayants, intraduisibles,--qui expriment là-bas les terreurs vagues +de la nuit,--les bruits mystérieux de la nature, les rêves à peine +saisissables de l'imagination... + +Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu supérieur des religions +polynésiennes. + +Les déesses: _Ruahine tahua_, déesse des arts et de la prière. + +_Ruahine auna_, déesse de la sollicitude. + +_Ruahine faaipu_, déesse de la franchise. + +_Ruahine nihonihoraroa_, déesse de la dissension et du meurtre. + +_Romatane_, le prêtre qui admet les âmes au ciel, ou les en exclut. + +_Tutahoroa_, la route qui suivent les âmes pour se rendre dans la nuit +éternelle. + +_Tapaparaharaha_, la base du monde. + +_Ihohoa_, les mânes, les revenants. + +_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et +manger les vivants. + +_Tuitupapau_, prière à un mort de ne pas revenir. + +_Tahurere_, prier un ami mort de nuire à un ennemi. + +_Tii_, esprit malfaisant. + +_Tahutahu_, enchanteur, sorcier. + +_Mahoi_, l'essence, l'âme d'un Dieu. + +_Faa-fano_, départ de l'âme à la mort. + +_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumière, +principe, centre, coeur des choses. + +_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et ténébreux, enfers. + +... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille: + +_Moana_, abîmes de la mer ou du ciel. + +_Tohureva_, présage de mort. + +_Natuaea_, vision confuse et trompeuse. + +_Nupa nupa_, obscurité, agitation morale. + +_Ruma-ruma_, ténèbres, tristesses. + +_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, être visionnaire. + +_Tataraio_, être ensorcelé. + +_Tunoo_, maléfice. + +_Ohiohio_, regard sinistre. + +_Puhiairoto_, ennemi secret. + +_Totoro ai po_, repas mystérieux dans les ténèbres. + +_Tetea_, personne pâle, fantôme. + +_Oromatua_, crâne d'un parent. + +_Papaora_, odeur de cadavre. + +_Taihitoa_, voix effrayante. + +_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer. + +_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer. + +_Oniania_, vertige, brise qui se lève. + +_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes. + +_Tahau_, blanchir à la rosée. + +_Rauhurupe_, vieux bananier; personne décrépite. + +_Tutai_, nuées rouges à l'horizon. + +_Nina_, chasser une idée triste; enterrer. + +_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crépuscule. + +_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer... + +.......................................................... + + + + + +XIX + + +... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui se résumaient +avant mon arrivée ses plus chères affections. + +Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et pourtant leur race est là- +bas tout à fait manquée.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et +son fort recherchés. + +Celui de Rarahu était une grande bête efflanquée, haute sur pattes, qui +passait ses jours à dormir le ventre au soleil, ou à manger des +languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites +étaient percées à leurs extrémités, et ornées de petits glands de soie, +suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure complétait d'une +manière très comique ce minois de chat, déjà fort extraordinaire par +lui-même. + +Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au bain, et passait de +longues heures avec nous, étendu dans des poses nonchalantes. + +Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite +chose très chérie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et +(ta u mafatu iti). + + + + + +XX + + +................................................................. + +... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au milieu des filles à demi +civilisées de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile +et bâtard de la plage et les moeurs de la ville colonisée,--qui ne +voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour le plaisir des sens +et la satisfaction des appétits matériels,--ceux-là ne comprennent +rien au charme de ce pays... + +Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur +Tahiti un regard plus honnête et plus artiste,--qui y voient une terre +d'éternel printemps, toujours riante, poétique,--pays de fleurs et de +belles jeunes femmes,--ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme +de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous... + +Allez loin de Papeete, là où la civilisation n'est pas venue, là où se +retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail, +--devant l'immense Océan désert,--les districts tahitiens, les +villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et +rêveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux, +indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la +contemplation... Écoutez le grand calme de cette nature, le bruissement +monotone et éternel des brisants de corail;--regardez ces sites +grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues aux montagnes +sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et +sans bornes: le +Pacifique......................................................... + + + + + +XXI + + +... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de +Papeete, était un soir de grande fête. + +La reine donnait un bal à l'état-major d'une frégate, qui par hasard +passait... + +Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires +européens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en +habits de gala. + +En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande +confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de +fête et couronnées de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles +se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,- +tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de +satin. + +Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans +ces deux mondes de femmes, allaient de l'un à l'autre sans détours, avec +le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes... + + +La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé Rarahu à cette sorte +d'escapade, depuis longtemps préméditée.--La jalousie, passion peu +commune en Océanie, avait sourdement miné son petit coeur sauvage. + +Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchée en même temps +que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce +que pouvaient bien être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait +avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette +princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait +deviné une rivale... + + +--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à coup derrière moi +une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop +fraîche pour être mêlée au tumulte de cette fête. + +Et je répondis, étonné: + +--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!) + +C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et +donnant la main à Tiahoui. C'étaient bien elles deux,--qui semblaient +intimidées de se trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes +femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi- +souriantes, demi-pincées,--et il était aisé de voir que l'orage était +dans l'air. + +--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu +pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et +jolies? + +Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les autres, au +contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent +point tenté l'aventure. + +--Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à ce qu'_elles_ font dans +la maison de la reine. + +Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de +mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des +fenêtres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulière à +plus d'un titre: une réception chez la reine Pomaré. + +--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle +montrait de la main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées +de longues tuniques éclatantes, qui étaient assises avec des officiers +autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pièces +d'or et de nombreux petits carrés de carton peint, qu'elles faisaient +glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs +conservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance +exotique. + +Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle +ne saisit que d'une manière imparfaite les explications que je pus lui +en donner. + + +Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans +l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en +extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la +surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. Le tam-tam +aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit: +--on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères, + +--le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la +flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique. + +Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et +s'apprêtant à valser. + +--Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu. + +--Très belle, Rarahu, répondis-je... + +--Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi +avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute +seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré! En vérité non, Loti, +tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te +chercher... + +--Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu +m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille. +Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et +demain nous serons ensemble... + +--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix +d'enfant que la fureur faisait trembler... + +Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle +arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en +bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique... + +En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la +reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant, +de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré... + +Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fête, +au milieu des bois et de l'obscurité, autour de moi je trouvai tout +absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles +inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'à la voix de +l'enfant délicieuse qui marchait à mon côté... Je songeais à Ariitéa, en +longue tunique de satin bleu, valsant là-bas chez la reine, et un ardent +désir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-là fait fausse +route, en m'entraînant dans la solitude. + + + + + +XXII + +LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY + + +Papeete, 1872. + +"Chère petite soeur, + +"Me voilà sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne +ressemble à aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le +voyait Georges, à travers le même prisme enchanteur; depuis deux mois à +peine j'ai mis le pied dans cette île,--et déjà je me suis laissé +captiver.--La déception des premiers jours est bien loin aujourd'hui, +et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, +aimer et mourir... + +"Six mois encore à passer dans ce pays, la décision est prise depuis +hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici +qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici là je me +serai fait entièrement à cette existence doucement énervante, d'ici là +je serai devenu plus d'à moitié indigène, et je crains qu'à l'heure du +départ il ne me faille terriblement souffrir... + +"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions étranges, en +retrouvant à chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garçon, au +foyer de famille, je songeais à l'Océanie; à travers le voile +fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée telle que je la +trouve aujourd'hui.--Tous ces sites étaient DÉJA VUS, tous ces noms +étaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient +mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je +crois rêver... + +"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, une photographie +déjà effacée par le temps: une petite case au bord de la mer, bâtie aux +pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...-- +C'était la sienne.--Elle est encore là à sa place... + +"On me l'a indiquée,--mais c'était inutile,--tout seul je l'aurais +reconnue... + +"Depuis son départ, elle est restée vide; le vent de la mer et les +années l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes, +la vanille l'a tapissée,--mais elle a conservé le nom tahitien de +Georges, on l'appelle encore _la case de Rouéri_... + +"La mémoire de Rouéri est restée en honneur chez beaucoup d'indigènes,- +-chez la reine surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir +de lui. + +"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans +doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait vécu près de lui pendant +ses quatre années d'exil... + +"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce +que l'on ne me disait pas; je savais même qu'elle lui écrivait, j'avais +vu sur son bureau traîner des lettres, écrites dans une langue inconnue, +qu'aujourd'hui je commence à parler et à comprendre. + +"Son nom était Taïmaha.--Elle habite près d'ici, dans une île voisine, +et j'aimerais la voir.--J'ai souvent désiré rechercher sa trace--et +puis, au dernier moment j'hésite, un sentiment indéfinissable, comme un +scrupule, m'arrête au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans +ce passé intime de mon frère, sur lequel la mort a jeté son voile +sacré... + + + +XXIII + +ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE + + +Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils +sont capricieux fantasques,--boudeurs tout à coup et sans motif;-- +foncièrement honnêtes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du +mot la plus complète... + +Le caractère contemplatif est extraordinairement développé chez eux; ils +sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles à +toutes les rêveries de l'imagination... + +La solitude des forêts, les ténèbres, les épouvantent, et ils les +peuplent sans cesse de fantômes et d'esprits. + +Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair de lune, des +bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des +bassins naturels d'une délicieuse fraîcheur.--C'est alors que ce +simple mot: "Toupapahou!" jeté au milieu des baigneuses les met en fuite +comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantômes tatoués +qui sont la terreur de tous les Polynésiens,--mot étrange, effrayant +en lui-même et intraduisible...) + +En Océanie, le travail est chose inconnue.--Les forêts produisent +d'elles-mêmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades +insouciantes; le fruit de l'arbre-à-pain, les bananes sauvages, +croissent pour tout le monde et suffisent à chacun.--Les années +s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté absolue et une rêverie +perpétuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre +belle Europe tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du jour... + + + + + +XXIV + +UN NUAGE + + +... La bande insouciante et paresseuse était au complet au bord du +ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui était en veine d'esprit, versait sur +nous tous, à demi endormis dans les herbes, des facéties rabelaisiennes, +--tout en se bourrant de cocos et d'oranges. + +On n'entendait guère que sa voix de crécelle, mêlée aux bruissements de +quelques cigales qui chantaient là leur chanson de midi, à l'heure même +où, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois +sortaient des théâtres de Paris, transis et emmitouflés, dans le +brouillard glacial des nuits d'hiver... + +La nature était tranquille et énervée; une brise tiède passait mollement +sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient +gaîment sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage léger des +goyaviers et des mimosas... + +Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne vêtue d'une tunique +traînante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement +nattés, et, sur le front, une couronne de jasmin... + +On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune +fille que n'avait jamais contrariée aucune entrave... On voyait aussi +qu'elle avait roulé, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont +les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la +gaze légère... + +Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au sérieux... + +Un grand succès d'admiration avait salué son entrée... Le fait est +qu'elle était bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrassée la +rendait encore plus charmante... + +Confuse et intimidée, elle était venu à moi; puis, sur l'herbe, elle +s'était assise à mon côté, et restait là immobile, les joues empourprées +sous leur bistre, les yeux baissés, comme une enfant coupable qui +tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde... + +--Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans la galerie... + +Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait point échappé, +firent entendre dans les hautes herbes de petits éclats de rire contenus +qui disaient une foule de méchantes choses;--Tétouara, fine et +impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles: + +--Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_ + +Et les éclats de rire redoublèrent;--il en partait de derrière tous +les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de +partout,--et la pauvre petite Rarahu était bien près de fondre en +larmes... + + + + + +XXV + +TOUJOURS LE NUAGE + + +..."Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_" avait dit Tétouara... + +Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole acérée à triple +pointe, qui souvent me revenait en tête... + +En vérité j'étais tout à fait étranger à cette robe de gaze verte... Ce +n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,-- +lesquels vivaient à moitié nus dans leur case de pandanus,--qui +s'étaient lancés dans de telles prodigalités... + +Et je demeurais plongé dans mes réflexions... + + +Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de +dégoût et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une +jeune femme que d'être convaincue d'avoir écouté les propos galants de +l'un d'entre eux... + +Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que +plusieurs de ces personnages, à force de présents et de pièces blanches, +obtiennent des faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris +public... + +Je m'étais bien gardé cependant de communiquer cet horrible soupçon à +John, qui eût chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon +goût de ne faire ni reproche ni scandale,--me réservant seulement +d'observer et d'attendre... + + + + + +XXVI + +PERSISTANCE DU NUAGE + + +... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre salle de bain +particulière sous les goyaviers, il était trois heures de l'après-midi, +heure inusitée. + +J'étais venu sans bruit... J'écartai les branches et je regardai... + +La stupeur me cloua sur place... + +Une chose horrible était là dans ce lieu, que nous considérions comme +appartenant à nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre +eau limpide son vilain corps jaune... + +Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... Il avait relevé sa +longue queue de cheveux gris nattés, et l'avait roulée en manière de +chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... Complaisamment il +lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de +safran,--et le soleil l'éclairait tout de même, de sa lueur +discrètement voilée par la verdure,--et l'eau fraîche et claire +bruissait tout de même autour de lui,--avec autant de naturel et de +gaîté qu'elle eût pu le faire pour nous... + + + + + +XXVII + + +... J'observais, posté derrière les branches... La curiosité me tenait +là attentif et immobile... Je m'étais condamné au spectacle de ce bain, +attendant avec anxiété ce qui allait s'ensuivre... + +Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement de branches, un bruit de +voix douces, m'indiqua bientôt que les deux petites filles arrivaient... + +Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme mû +par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'étaler au soleil d'aussi +laides choses, il courut à ses vêtements... Les nombreuses robes de +mousseline qui, superposées, composaient son costume, pendaient çà et +là, accrochées aux branches des arbres. + +Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites +arrivèrent. + +Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps très +significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air +indigné... + +Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arrêt en portant la main à +son menton, et riant sous cape, comme une personne qui aperçoit quelque +chose de très drôle... + +Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... Après quoi toutes +deux s'avancèrent résolument, en disant d'un ton narquois: + +--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti! + +(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!) + +Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait appelé Rarahu... +Il avait laissé retomber sa queue grisonnante avec un grand air de +coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique étincelaient d'une hideuse +manière... + + + + + +XXVIII + + +Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit aux deux +enfants: petites boîtes de poudres blanches ou roses,--petits +instruments compliqués pour la toilette, petites spatules d'argent pour +racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et +puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au +gingembre... + +C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses attentions ardentes.-- +Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de +même avec accompagnement de moues dédaigneuses, et de grimaces de +ouistitis... + +Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son +épaule nue... + +Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lèvres de +celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit à toutes jambes, suivie +de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles, +emportant leurs présents à pleines mains-on les entendit de loin rire +encore à travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les +rejoindre, demeura à sa place, piteux et décontenancé... + + + + + +XXIX + +LE NUAGE CRÈVE + + +... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes genoux, pleurait à +chaudes larmes... + +Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure dans les bois, +les notions du bien et du mal étaient restées imparfaites; on y trouvait +une foule d'idées baroques et incomplètes venues toutes seules à l'ombre +des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant, +et il s'y mêlait aussi quelques données chrétiennes, puisées au hasard +dans la Bible de ses vieux parents... + +La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors du droit chemin, +mais j'étais sûr, absolument sûr qu'elle n'avait rien donné en échange +de ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se réparer par des +larmes. + +Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort mal; elle +comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la peine,--et que John, le +sérieux John, mon frère, détournerait d'elle ses yeux bleus... + +Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire +du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur; +les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de +voir pleurer son amie... + +Ces larmes, les premières que Rarahu eût versées de sa vie, produisirent +entre nous le résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous firent +davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'éprouvais pour elle, le +coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un +temps... + +L'étrange petite créature qui pleurait là sur mes genoux, dans la +solitude d'un bois d'Océanie, m'apparaissait sous un aspect encore +inconnu; pour la première fois elle me semblait _quelqu'un_, et je +commençais à soupçonner la femme adorable qu'elle eût pu devenir, si +d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune +tête... + + + + + +XXX + + +A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle n'était plus une enfant, +cessa de se montrer la poitrine nue au soleil... + +Même les jours non fériés, elle se mit à porter des robes et à natter +ses longs cheveux... + + + + + +XXXI + + +..._Mata reva_ était le nom que m'avait donné Rarahu, ne voulant point +de celui de Loti, qui me venait de Faïmana ou d'Ariitéa.--_Mata_, dans +le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'après les yeux que les Maoris +désignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont généralement +très réussis... + +Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifaré_ (oeil de chat); Brown, +_Mata ioré_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azuré)... + +Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal; +l'appellation plus poétique de _Mata reva_ était celle qu'après bien des +hesitations elle avait choisie... + +Je consultai le dictionnaire des vénérables frères Picpus,--et trouvai +ce qui suit: + +_Reva_, firmament;--abîme, profondeur;--mystère... + + + + + +XXXII + +JOURNAL DE LOTI + + +... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement +qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de traces, dans la +monotonie d'un éternel été.-Il semblait qu'on fût dans une atmosphère +de calme et d'immobilité, où les agitations du monde n'existaient +plus... + +Oh! les heures délicieuses, oh! les heures d'été, douces et tièdes, que +nous passions là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce +coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de +Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies, +entraînant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau. +-Le sol était tapissé de fines graminées, de petites plantes délicate, +d'où sortait une senteur pareille à celle de nos foins d'Europe pendant +le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien: +"poumiriraïra", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air était +tout chargé d'exhalaisons tropicales, où dominait le parfum des oranges +surchauffées dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne +troublait le silence accablant de ces midi d'Océanie. De petits lézards, +bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient +autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués de grands yeux +violets. On n'entendait que de légers bruits d'eau, des chants discrets +d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mûre, qui +s'écrasait sur la terre avec un parfum de framboise... + + +... Et quand le journée s'avançait, quand le soleil plus bas jetait sur +les branches des arbres des lueurs plus dorées, Rarahu s'en retournait +avec moi à sa case isolée dans les bois.-Les deux vieillards ses +parents, fixes et graves, étaient là toujours, accroupis devant leur +hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire +mystique, une expression d'insouciante bienveillance éclairait un +instant leurs figures éteintes: + +--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien: +"Nous te saluons, Mata reva!" + +Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma +petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une +personnification fraîche de la jeunesse à côté de ces deux sombres +momies polynésiennes... + +C'était l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaapaïru étendait ses longs +bras tatoués jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux +de _bourao_ desséché, et les frottait l'un contre l'autre pour en +obtenir du feu,--Vieux procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme +des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait +cuire dans la terre deux _maiorés_, fruits de l'arbre-à-pain, qui +composaient le repas de la famille... + +C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua +rejoignait Papeete, Tétouara en tête,--et j'avais pour m'en revenir +toujours compagnie joyeuse. + +--Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend à la nuit dans le +jardin de la reine; Téria et Faïmana te font dire qu'elles comptent sur +toi pour les conduire prendre du thé chez les Chinois,--et moi aussi, +j'en serais très volontiers si tu veux... + +Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où la vue dominait +le grand Océan bleu, éclairé des dernières lueurs du soleil couchant. + +La nuit descendait sur Tahiti, transparente, étoilée. Rarahu s'endormait +dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du +soir, les phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les +suivantes commençaient à errer dans les jardins de la reine... + + + + + +XXXIII + + +... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragées de Papeete, +adressa un bonjour moitié amical, moitié railleur,--un peu terrifié +aussi,--à une créature baroque qui passait. + +La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y +répondit avec une raideur pleine de dignité, et se retourna pour nous +regarder. + +Rarahu vexée lui tira la langue,--après quoi elle me conta en riant +que cette vieille fille, _demi-blanche_, métis efflanquée d'Anglais et +de Maorie,--était son ancien professeur, à l'école de Papeete. + +Un jour, la métis avait déclaré à son élève qu'elle fondait sur elle les +plus hautes espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en raison +de la grande facilité avec laquelle apprenait l'enfant. + +Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet avenir, avait tout d'une +traite pris sa course jusqu'à Apiré, quittant du coup la _haapiiraa_ (la +maison d'école) pour n'y plus revenir... + + + + + +XXXIV + + +... Je rentrai un matin à bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle à +sensation que j'avais couché en compagnie de Tamatoa... + +Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la reine Moé de l'île +Raîatéa,--père de la délicieuse petite malade, Pomaré V,--était un +homme que l'on gardait enfermé depuis quelques années entre quatre +solides murailles, et qui était encore l'effroi légendaire du pays. + +Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n'était pas plus méchant qu'un +autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_, +il lui fallait du sang. + +C'était un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force +herculéenne; plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir +tête quand il était déchaîné; il égorgeait sans motif, et les atrocités +commises par lui dépassaient toute imagination... + +Pomaré adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait même dans +le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on +l'avait vu la nuit rôder dans les jardins.-Sa présence causait parmi +les filles de la cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont +on saurait, la nuit, la cage mal fermée. + + +Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux étrangers, nuit et jour +ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes +blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs +attardés des districts, et quelquefois à moi-même... + + +... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi +quand j'entrai dans la salle de refuge. + +Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur une table où +brûlait une lampe d'huile de cocotier... C'était un inconnu, d'une +taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût +broyé un homme comme du verre.--Il avait d'épaisses mâchoires carrées +de cannibale; sa tête énorme était dure et sauvage, ses yeux à demi +fermés avaient une expression de tristesse égarée... + +--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!). + +Je m'étais arrêté à la porte... + +Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant: + +--... Comment sais-tu mon nom? + +--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral à +cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer près de moi la nuit. "Tu viens +pour dormir?... + +--Et toi? tu es un chef, de quelque île?... + +--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin là-bas; tu y +trouveras la meilleure natte... + +Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je fermai les yeux,--juste +assez pour observer l'étrange personnage qui s'était levé avec +précaution et se dirigeait vers moi. + +En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit m'avait fait tourner la +tête du côté opposé, du côté de la porte où la vieille reine venait +d'apparaître; elle marchait cependant avec des précautions infinies, sur +la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de +son gros corps. + +... Quand l'homme fut près de moi, il prit une moustiquaire de +mousseline qu'il étendit avec soin au-dessus de ma tête, après quoi il +plaça une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la +lumière, et retourna s'asseoir, la tête appuyée sur ses deux mains. + +Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous deux, cachée dans +l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut... + +La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son +apparition, m'ayant confirmé dans cette idée que mon compagnon était +inquiétant, m'ôta toute envie de dormir. + +Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était redevenu vague et +atone; il avait oublié ma présence... On entendait dans le lointain, des +femmes de la reine qui chantaient à deux parties un _himéné_ des îles +Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux, +cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il +est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement... + +Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans +l'embrasure de la porte.--La lampe s'éteignait, et l'homme venait de +s'endormir... + +J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger toutefois, et quand, au +petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas changé de +place; sa tête seule s'était affaissée, et reposait sur la table... + +Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau +d'eau fraîche;--après quoi j'allai sous la véranda saluer la reine et +la remercier de son hospitalité. + +--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai +paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien +reçu?... + +--Oui, dis-je. + +Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand je lui exprimai +ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi... + +--Sais-tu qui c'était, dit-elle mystérieusement,--oh! ne le répète +pas, mon petit Loti... c'était Tamatoa!... + +Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relâché,--à la +condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois +l'occasion de lui parler et de lui donner des poignées de main... + +Cela dura jusqu'au moment où, s'étant évadé, il assassina une femme et +deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans +une même journée une série d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient +s'écrire, même en latin... + + + + + +XXXV + + +... Qui peut dire où réside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce +quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les +langues humaines? + +.................................................................... + +Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse étrange qui +pèse sur toutes ces îles d'Océanie,-l'isolement dans l'immensité du +Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre +épaisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en +chantant au milieu des tiges des cocotiers, étonnamment hautes, blanches +et grêles... + +On s'épuise à chercher, à saisir, à exprimer...effort inutile,--ce +quelque chose s'échappe, et reste incompris... + +J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a là dedans des détails +jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la +physionomie des mousses... + +Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du monde,--eh bien, +après, a-t-on compris?... Non assurément... + +Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynésie toutes +blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois +le son plaintif d'un _vivo_?... (flûte de roseau) ou le beuglement +lointain des trompes en coquillage? + + + + + +XXXVI + +GASTRONOMIE + + +..."La chair des hommes blancs a goût de banane mûre..." + +Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'île +Routoumah, dont la compétence en cette matière est indiscutable... + + + + + +XXXVII + + +... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait appelé: _long lézard +sans pattes_,--et je n'avais pas très bien compris tout d'abord... + +Le serpent étant un animal tout à fait inconnu en Polynésie, la métis +qui avait éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable +avait tenté la première femme, avait eu recours à cette périphrase. + +Rarahu s'était donc habituée à considérer cette variété de "long lézard +sans pattes" comme le plus méchante et la plus dangereuse de toutes les +créatures terrestres;--c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette +insulte... + +Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce +que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir. + +Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels +ses vieux parents lui défendaient de se mêler, faisaient travailler son +imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces thés qui se donnaient +chez les Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions +fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et quelques autres folles +filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti +assistait, y présidait même quelquefois, et cela confondait les idées de +Rarahu, qui ne comprenait plus. + +...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura,--argument beaucoup +meilleur... + +A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux soirées de Papeete.-- +Je demeurais plus tard dans les bois d'Apiré, partageant même +quelquefois le fruit de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru.--La +tombée de la nuit était triste, par exemple, dans cette solitude;-- +mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait +un son délicieux le soir, sous la haute et sombre voûte des arbres...-- +Je restais jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur prière,-- +prière dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui était celle-là +même que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre père qui es aux +cieux..._", l'éternelle et sublime prière du Christ, résonnait d'une +manière étrangement mystérieuse, là, aux antipodes du vieux monde, dans +l'obscurité de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix +lente et grave de ce vieillard fantôme... + + + + + +XXXVIII + + +...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et +qu'elle devait sentir amèrement plus tard,--quelque chose qu'elle +était incapable de formuler dans son esprit d'une manière précise,--et +surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle +comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abîmes dans le domaine +intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d'idées et de +connaissances inconnues.--Elle saisissait déjà la différence radicale +de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les +notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient +entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait +son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-à-dire un de ces +hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers,--un +de ces hommes qui depuis quelques années apportaient dans l'immobile +Polynésie tant de changements inouïs, et de nouveautés imprévues... + +Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir, +retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idée de ces +distances vertigineuses,--et Tahaapaïru les comparait à celles qui +séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles... + +Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans +qu'elle était,--qu'une petite créature curieuse, jouet de passage qui +serait vite oublié... + + +Elle se trompait pourtant.--Loti commençait à s'apercevoir lui aussi +qu'il éprouvait pour elle un sentiment qui n'était plus banal.--Déjà +il l'aimait un peu par le coeur... + +Il se souvenait de son frère Georges,--de celui que les Tahitiens +appelaient Rouéri, qui avait emporté de ce pays d'ineffaçables +souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-même.--Il +semblait très possible à Loti que cette aventure, commencée au hasard +par un caprice de Tétouara, laissât des traces profondes et durables sur +sa vie tout entière... + +Très jeune encore, Loti avait été lancé dans les agitations de +l'existence européenne; de très bonne heure il avait soulevé le voile +qui cache aux enfants la scène du monde;--lancé brusquement, à seize +ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un +âge où d'ordinaire on commence à penser... + +Loti était revenu très fatigué de cette campagne faite si matin dans la +vie,--et se croyait déjà fort blasé. Il avait été profondément écoeuré +et déçu,--parce que, avant de devenir un garçon semblable aux autres +jeunes hommes, il avait commencé par être un petit enfant pur et rêveur, +élevé dans la douce paix de la famille; lui aussi avait été un petit +sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule +d'idées fraîches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rêver dans +les bois d'Océanie, tout enfant il avait longtemps rêvé seul dans les +bois du Yorkshire... + +Il y avait une foule d'affinités mystérieuses entre Loti et Rarahu, nés +aux deux extrémités du monde.--Tous deux avaient l'habitude de +l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes +de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en +silence, étendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient +passionnément la rêverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et +l'eau fraîche... + + + + + +XXXIX + + +...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre horizon... + +Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il était bien inutile de se +préoccuper de l'avenir... + + + + + +XL + + +On était charmé quand Rarahu chantait... + +Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraîches +et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent +produire de semblables. + +Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des +autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus +élevées de la gamme,--très compliquées toujours et admirablement +justes... + +Il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur +appelé _himéné_, lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d'un +chef, et se faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes.--Rarahu +en était un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix +pure;--le choeur qui l'accompagnait était rauque et sombre; les +hommes surtout y mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de +rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutôt les +sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.-- +L'ensemble avait une précision à dépiter les choristes du Conservatoire, +et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent +décrire... + + + + + +XLI + + +...C'était l'heure de la tombée du jour; j'étais seul au bord de la mer, +sur une plage du district d'Apiré.--Dans ce lieu isolé, j'attendais +Taïmaha,--et j'éprouvais un sentiment singulier à l'idée que cette +femme allait venir... + +Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les cocotiers et s'avança +vers moi... C'était déjà la nuit; quand elle fut tout près, je +distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de +sauvagesse: + +--Tu es Taïmaha? lui dis-je... + +--Taïmaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district +de Papetoaï; je viens de pêcher des porcelaines sur le récif, et du +corail rose.--Veux-tu m'en acheter?... + +J'attendis encore là jusqu'à minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit +jour la vraie Taïmaha était repartie pour son île; ma commission n'avait +pas été faite; elle s'en était allée sans se douter que pendant +plusieurs heures elle avait été attendue sur la plage par le frère de +Rouéri... + + + + + +XLII + +LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_ + + +Taravao, 1872. + +"Mon bon frère John, + +"Le messager qui te portera cette lettre est chargé en même temps de te +remettre une foule de présents que je t'envoie.--C'est d'abord un +plumet, en queues de phaétons rouges, objet très précieux, don de mon +hôte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier à trois rangs de petites +coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de +reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papéouriri avait mises +hier sur ma tête à la fête de Taravao. + +"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui était un ami +de mon frère; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral. + +"Il ne me manque que ta présence, frère, pour être absolument charmé de +mon séjour à Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une +idée de cette région ignorée qui s'appelle la presqu'île de Taravao: un +coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques, +dont les fruits et les fleurs jonchent un sol délicieux, tapissé +d'herbes fines et de pervenches roses... + +"Là-dessous sont disséminées quelques cases en bois de citronnier, où +vivent immobiles des Maoris d'autrefois; là-dessous on trouve la vieille +hospitalité indigène: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure +tressée et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de +roseaux, des choeurs d'_himiné_, des chants et des danses. + +"J'habite seul une case isolée, bâtie sur pilotis, au-dessus de la mer +et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je +vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde à part qui est le +monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les +branchages compliqués des madrépores, circulent des milliers de petits +poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu'à celles des +pierres précieuses ou des colibris; des rouges de géranium, des verts +chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits +êtres bariolés de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de +tout excepté forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la +sieste, absorbé dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est +presque inconnu, même aux naturalistes et aux observateurs. + +"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.-- +Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans +l'obscurité sa grande voix sinistre, alors j'éprouve comme une sorte +d'angoisse de la solitude, là, à la pointe la plus australe et la plus +perdue de cette île lointaine,--devant cette immensité du Pacifique,- +-immensité des immensités de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux +rives mystérieuses du continent polaire. + +"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo, +j'ai vu ce lac de Vaïria qui inspire aux indigènes une superstitieuse +frayeur.--Une nuit nous avons campé sur ses bords. C'est un site +étrange que peu de gens ont contemplé; de loin en loin quelques +Européens y viennent par curiosité; la route est longue et difficile, +les abords sauvages et déserts.--Figure-toi, à mille mètres de haut, +une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des +mornes hauts et sévères découpant leurs silhouettes aiguës dans le ciel +clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un +souffle de vent, ni un bruit, ni un être vivant, ni seulement un +poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une +race particulière descendaient la nuit des montagnes, et _battaient +l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_." + +"...Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du mercredi, tu y verras +la princesse Ariitéa; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude, +et que j'espère la semaine prochaine danser avec elle au bal de la +reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Faïmana ou Téria, tu +pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tête... + +"Cher petit frère, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua, +donner de mes nouvelles à la petite Rarahu, d'Apiré... Fais cela pour +moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner à tous +deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon +coeur..." + + + + + +XLIII + + +... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les +nombreuses déesses de sa suite; elle n'avait même jamais entendu parler +d'aucun de ces personnages de la mythologie polynésienne. La reine +Pomaré seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris +les noms de ces divinités d'autrefois et conservait dans sa mémoire les +étranges légendes des anciens temps... + +... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne qui m'avaient +frappé, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans équivalents dans +nos langues d'Europe, étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me +les expliquait avec une rare et singulière poésie. + +--Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, me disait-elle, tu +apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles +qui vivent à Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur +ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des +choses très effrayantes que tu ignores... + +En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui +ne deviennent intelligibles qu'à la longue, quand on a vécu avec les +indigènes, la nuit dans les bois, écoutant gémir le vent et la mer, +l'oreille tendue à tous les bruits mystérieux de la nature. + + + + + +XLIV + + +...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les +oreilles des Maoris ignorent cette musique naïve qui, dans d'autres +climats, remplit les bois de gaîté et de vie. + +Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les grandes fougères, rien +ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le même silence étrange qui +semble régner aussi dans l'imagination mélancolique des naturels. + +On voit seulement planer dans les gorges, à d'effrayantes hauteurs, le +phaéton, un petit oiseau blanc qui porte à la queue une longue plume +blanche ou rose. + +Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une touffe de ces +plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de persévérance pour +composer cet ornement aristocratique... + + + + + +XLV + +INQUALIFIABLE + + +... Il est certaines nécessités de notre triste nature humaine qui +semblent faites tout exprès pour nous rappeler combien nous sommes +imparfaits et matériels--nécessités auxquelles sont soumises les +reines comme les bergères,--"la garde qui veille aux barrières du +Louvre, etc..." + +Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces situations pénibles, +trois femmes entrent à sa suite dans certain réduit mystérieux dissimulé +sous les bananiers... + +La première de ces initiées a mission de soutenir pendant l'opération la +lourde personne royale. La deuxième tient à la main des feuilles de +_bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraîches et les plus +tendres... La troisième, qui commence son office lorsque les deux +premières ont achevé le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier +parfumée au santal (_monoï_), dont elle est chargée d'oindre les parties +que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter +ou endolorir... + +La séance levée,--le cortège rentre gravement au palais... + + + + + +XLVI + + +... Rarahu et Tiahoui s'étaient invectivées d'une manière extrêmement +violente.--De leurs bouches fraîches étaient sorties pendant +plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus +enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le +tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honnêteté"). + +C'était la première dispute entre les deux petites, et cela amusait +beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes étendues au bord du +ruisseau du Fataoua riaient à gorge déployée et les excitaient: + +--Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c'est pour toi qu'on se +dispute!... + +Le fait est que c'était pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement +de jalousie contre Tiahoui, et là était l'origine de la discussion. + +Comme deux chattes qui vont se rouler et s'égratigner, les deux petites +se regardaient blêmes, immobiles, tremblantes de colère: + +--_Tinito oufa!_ cria Tiahoui, à bout d'arguments, en faisant une +allusion sanglante à la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)! + +--_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait +que son amie était venue toute petite d'une des plus lointaines îles +Pomotous,--et que si Tiahoui elle-même n'était point cannibale, +assurément on l'avait été dans sa famille. + +Des deux côtés l'injure avait porté, et les deux petites, se prenant aux +cheveux, s'égratignèrent et de mordirent. + +On les sépara; elles se mirent à pleurer, et puis, Rarahu s'étant jetée +dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par +s'embrasser de tout leur coeur... + + + + + +XLVII + + +Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le nez,-- +suivant une vieille habitude oubliée de la race maorie,--habitude qui +lui était revenue de son enfance et de son île barbare; elle avait +embrassé son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, +et en aspirant très fort. + +C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le +baiser des lèvres leur est venu d'Europe... + +Et Rarahu, malgré ses larmes, eut encore en me regardant un sourire +d'intelligence comique, qui voulait dire à peu près ceci: + +--Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de +l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de même!... + +Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant +d'après, tout était oublié. + + + + + +XLVIII + + +En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,-- +sur quelque pointe solitaire regardant l'immensité bleue, en quelque +lieu choisi avec un goût mélancolique par des hommes des générations +passées,--de loin en loin on rencontre les monticules funèbres, les +grands tumulus de corail... Ce sont les _maraé_, les sépultures des +chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment là-dessous se +perd dans le passé fabuleux et inconnu qui précéda la découverte des +archipels de la Polynésie. + +--Dans toutes les îles habitées par les Maoris, les _maraé_ se +retrouvent sur les plages. Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui +ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les +Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre +de fer est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste; le vent de la +mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides... +Ces tumulus restés blancs, malgré les années, de la blancheur du corail, +et surmontés de grands arbres noirs, évoquent les souvenirs de la +terrible religion du passé; c'étaient aussi les autels où les victimes +humaines étaient immolées à la mémoire des morts. + +--Tahiti, disait Pomaré, était la seule île où, même dans les plus +anciens temps, les victimes n'étaient pas mangées après le sacrifice; on +faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enlevés de +leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et servis à la reine,-- +horrible prérogative de la souveraineté. (_Recueilli de la bouche de +Pomaré_.) + + + + + +XLIX + + +Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, exerçait une industrie tellement +originale que dans notre Europe, si féconde en inventions de tous +genres, on n'a certes encore rien imaginé de semblable. + +Il était fort vieux, ce qui en Océanie n'est pas chose commune; de plus +il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares là- +bas. Aux îles Marquises la barbe blanche est une denrée presque +introuvable qui sert à fabriquer des ornements précieux pour la coiffure +et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont +soigneusement entretenus et conservés pour l'exploitation en coupes +réglées de cette partie de leur personne. + +Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, et l'expédiait +à Hivaoa, la plus barbare des îles Marquises, où elle se vendait au prix +de l'or. + + + + + +L + + +...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tête de +mort que je tenais sur mes genoux. + +Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des +grands bois de fer. C'était le soir, dans le district perdu de Papenoo; +le soleil plongeait lentement dans le grand Océan vert, au milieu d'un +étonnant silence de la nature. + +Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'était la +veille d'un départ; le _Rendeer_ allait s'éloigner pour un temps, et +visiter au nord l'archipel des Marquises. + +Rarahu, sérieuse et recueillie, était plongée dans une de ses rêveries +d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. Un moment +elle avait été illuminée de lumière dorée, et puis, le radieux soleil +s'étant abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette +svelte et gracieuse sur le ciel du couchant... + +Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet objet lugubre qui était +posé là sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les +Polynésiens, était un horrible épouvantail. + +On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son esprit inculte une +foule d'idées nouvelles,--sans qu'elle pût leur donner une forme +précise... + +Cette tête devait être fort ancienne; elle était presque fossile,--et +teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres +et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte +aussi loin... + +--Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit +qu'imparfaitement par le mot _épouvantable_,--parce qu'il désigne là- +bas cette terreur particulièrement sombre qui vient des spectres ou des +morts... + +--Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crâne? demandai-je +à Rarahu... + +Elle répondit en montrant du doigt la bouche édentée: + +--C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou... + + +... Il était une heure très avancée de la nuit quand nous fûmes de +retour à Apiré, et Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des +frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a absolument rien à +redouter, ni des plantes, ni des bêtes, ni de hommes; où l'on peut +n'importe où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les +indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes... + +Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu +tenait ma main serrée dans la sienne, et chantait des _himéné_ pour se +donner du courage... + +Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut très pénible à +traverser... + +Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrière, +--procédé peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protégée +ainsi, et plus sûre de n'être point traîtreusement saisie aux cheveux +par la tête de mort couleur brique... + +Il faisait une complète obscurité dans ce bois, et on y sentait une +bonne odeur répandue par les plantes tahitiennes. Le sol était jonché de +grandes palmes desséchées qui craquaient sous nos pas. On entendait en +l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son métallique des +feuilles qui se froissent; on entendait derrière les arbres des rires de +Toupapahous; et à terre, c'était un grouillement repoussant et horrible: +la fuite précipitée de toute une population de crabes bleus, qui à notre +approche se hâtaient de rentrer dans leurs demeures souterraines... + + + + + +LI + + +...Le lendemain fut une journée d'adieux fort agitée... + +Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était revenue à Tahiti, +m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par +l'intermédiaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Fareüte +à la tombée de la nuit... + +Quand, à l'heure fixée, j'arrivai dans ce lieu isolé, j'aperçu une femme +immobile qui semblait attendre, la tête couverte d'un épais voile +blanc... + +Je m'approchai et j'appelai: Taïmaha!--La femme voilée me laissa +plusieurs fois répéter ce nom sans répondre; elle détournait la tête, et +riait sous les plis de la mousseline... + +J'écartai le voile et découvris la figure connue de Faïmana, qui se +sauva en éclatant de rire... + +Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amenée dans +cet endroit où elle était vexée de m'avoir rencontré; elle n'avait +jamais entendu parler de Taïmaha, et ne put me donner sur elle aucun +renseignement... + +Force me fut de remettre à mon retour une tentative nouvelle pour la +voir; il semblait que cette femme fût un mythe, ou qu'une puissance +mystérieuse prit plaisir à nous éloigner l'un de l'autre, nous réservant +pour plus tard une entrevue plus saisissante... + +Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu +vinrent à l'heure des dernières étoiles m'accompagner jusqu'à la +plage... + +Rarahu pleura abondamment,--bien que la durée du voyage du _Rendeer_ +ne dût pas dépasser un mois; elle avait le pressentiment peut-être que +le temps délicieux que nous venions de passer tous deux ne se +retrouverait plus... + +L'idylle était finie... Contre nos prévisions humaines, ces heures de +paix et de frais bonheur écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en +étaient allées pour ne plus revenir... + + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + +I + +HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN + +(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas très long.) + + +Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée de pénitencier et de +déportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette idée +fâcheuse. Depuis longues années, les condamnés ont quitté ce beau pays, +et l'inutile ruine. + +Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette île appartient depuis cette époque +à la France; entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de la Société +et des Pomotous, elle a perdu son indépendance en même temps que ces +archipels abandonnaient volontairement la leur. + +Taïohaé, capitale de l'île, renferme une douzaine d'Européens, le +gouverneur, le pilote, l'évêque-missionnaire,--les frères,--quatre +soeurs qui tiennent une école de petites filles,--et enfin quatre +gendarmes. + +Au milieu de tout ce monde, la reine dépossédée, dépouillée de son +autorité, reçoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus +la ration des soldats pour elle et sa famille. + +Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois Taïohaé comme point +de relâche, et ce pays était exposé à leurs vexations; des matelots +indisciplinés se répandaient dans les cases indigènes et y faisaient un +grand tapage. + +Aujourd'hui, grâce à la présence imposante des quatre gendarmes, ils +préfèrent s'ébattre dans les îles voisines. + +Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, mais de récentes +épidémies d'importation européenne les ont plus que décimés. + +La beauté de leurs formes est célèbre, et la race des îles Marquises est +réputée une des plus belles du monde. + +Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer à ces visages singuliers +et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse +et si parfaite, ont les traits durs, comme taillés à coups de hache, et +leur genre de beauté est en dehors de toutes les règles. + +Elles ont adopté à Taïohaé les longues tuniques de mousseline en usage +à Tahiti; elles portent les cheveux à moitié courts, ébouriffés, crêpés, +--et se parfument au santal. + +Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes féminins sont extrêmement +simplifiés... + +Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur +paraissant un vêtement tout à fait convenable. + +Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis;--mais, par une +fantaisie bizarre, ces dessins sont localisés sur une seule moitié du +corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moitié reste blanche, ou +peu s'en faut. + +Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un +grand air de sauvagerie, en faisant étrangement ressortir le blanc des +yeux et l'émail poli des dents. + +Dans les îles voisines, rarement en contact avec les Européens, toutes +les excentricités des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi +que les dents enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire +attachées aux oreilles. + +Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, encaissée dans de hautes +et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentées.--Une +épaisse verdure est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide; +c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, d'essences utiles ou +précieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchés sur leurs tiges +flexibles, balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de ces +forêts. + +Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement +disséminées le long de l'avenue ombragée qui suit les contours de la +plage. + +Derrière cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boisés +conduisent à la montagne. L'intérieur de l'île, cependant, est tellement +enchevêtré de forêts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y +passe,--et les communications entre les différentes baies se font par +mer, dans les embarcations des indigènes. + +C'est dans la montagne que sont perchés les vieux cimetières maoris, +objet d'effroi pour tous et résidence des terribles Toupapahous... + +Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les agitations +incessantes de notre existence européenne sont tout à fait inconnues à +Nuka-Hiva. Les indigènes passent la plus grande partie du jour accroupis +devant leurs cases, dans une immobilité de sphinx. Comme les Tahitiens, +ils se nourrissent des fruits de leurs forêts, et tout travail leur est +inutile... Si, de temps à autre, quelques-uns s'en vont encore pêcher +par gourmandise, la plupart préfèrent ne pas de donner cette peine. + +Le _popoï_, un de leurs mets raffinés, est un barbare mélange de fruits, +de poissons et de crabes fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est +inqualifiable. + +L'anthropophagie, qui règne encore dans une île voisine, Hivaoa (ou la +Dominique), est oubliée à Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts +des missionnaires ont amené cette heureuse modification des coutumes +nationales; à tout autre point de vue cependant, le christianisme +superficiel des indigènes est resté sans action sur leur manière de +vivre, et la dissolution de leurs moeurs dépasse toute idée... + +On trouve encore entre les mains des indigènes plusieurs images de leur +dieu. + +C'est un personnage à figure hideuse, semblable à un embryon humain. + +La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le manche de son +éventail. + + + + + +II + +PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI + +(Apportée aux Marquises par un bâtiment baleinier.) + + +Apiré, le 10 mai 1872 + +O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri, je te salue par le vrai +Dieu. + +Mon coeur est très triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne +te vois plus. + +Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri, quand cette lettre te +parviendra, de m'écrire, pour me faire connaître tes pensées, afin que +je sois contente. Il est arrivé peut-être que ta pensée s'est détournée +de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laissé leurs +femmes. + +Il n'y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si ce n'est pourtant que +Turiri, mon petit chat très aimé, est fort malade, et sera peut-être +absolument mort quand tu reviendras. + +J'ai fini mon petit discours. + +Je te salue, + +RARAHU. + + + + + +III + +LA REINE VAÉKÉHU + + +... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on arrive, près d'un +ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians, +développé dans des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur +la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournées comme des +reptiles, on trouve des femmes assises, vêtues le plus souvent de +tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du +cuivre. Leur figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent +venir avec une expression de sauvage ironie. + +Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et +silencieuses comme des idoles... + +C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et ses suivantes. + +Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et +hospitalières; elles sont charmées si un étranger prend place près +d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges. + +Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent +alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de +la dernière guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et +accentuent chaque mot d'une manière originale. Les batailles où plus de +milles hommes sont engagés excitent leur sourire incrédule; la grandeur +de nos armées dépasse leurs conceptions... + +L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur +suffisent, leur curiosité est satisfaite, et la réception terminée, la +cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour réveiller +l'attention, on ne prend plus garde à vous... + + +La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est +située dans un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris. + +Mais au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre +case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle +encore l'élégance de cette architecture primitive. + +Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique +bois des îles soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de +l'édifice sont formées de branches de citronnier choisies entre mille, +droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont liés entre eux par +des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposés de manière à +former des dessins réguliers et compliqués. + +Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures +d'immobilité et de repos, en regardant sécher leurs filets à l'ardeur du +soleil. + +Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un +mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est +impénétrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque +chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie +qui s'en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe?... + +Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir: +peut-être cette inévitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout +porte à croire qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais +songé... + + +Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs +éditions de son portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner +plus à loisir. + +Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier +silence, conserve encore une certaine grandeur... + + + + + +IV + +VAÉKÉHU A L'AGONIE + + +Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier +boisé qui mène à la montagne, les suivantes m'appelèrent. + +Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait +mourir. + +Elle avait reçu l'extrême-onction de l'évêque missionnaire. + +Vaékéhu--étendue à terre--tordait ses bras tatoués avec toutes les +marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour +d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des +gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui +exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter). + +On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi +saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre +qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme +révélait une poésie inconnue pleine d'une amère tristesse... + +Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus +revenir, et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux +rois tatoués ses ancêtres. + +Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et +quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme, et +l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur... + + + + + +V + +FUNÈBRE + + +Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai 1872. + +Il était nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de +Papeete, le 1er juin, à huit heures du soir. + +Quand je mis pied à terre dans l'île délicieuse, une jeune femme qui +semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit: + +--Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle t'attend à +Apiré où elle m'a chargée de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine +est morte la semaine passée; son père Tahaapaïru est mort ce matin, et +elle est restée auprès de lui avec les femmes d'Apiré pour la veillée +funèbre. + +"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions +souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du +soleil, dès qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le +_Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et +c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre. + +Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par +des chemins détrempés; il était tombé tout le jour une des dernières +grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'épais nuages +noirs. + +Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée depuis quinze jours +avec un jeune Tahitien nommé Téharo; elle avait quitté le district +d'Apiré pour habiter avec son mari celui de Papéuriri, situé à deux +jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille +rieuse et légère que j'avais connue. Elle causait gravement, on la +sentait plus femme et plus posée. + +Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme +un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches +mouillées sur nos têtes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau. + +Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui +renfermait la cadavre de Tahaapaïru. + +Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite amie, était ovale, +basse comme toutes les cases tahitiennes, et bâtie sur une estrade en +gros galets noirs. Les murailles en étaient faites de branches minces de +bourao, placées verticalement et laissant des vides entre elles, comme +les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines +immobiles, dont la lampe agitée par le vent déplaçait les ombres +fantastiques. + +Au moment où je franchissais le seuil funèbre, Tiahoui me repoussa +brusquement à droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort +qui débordaient à gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,-- +un frisson me parcourut le corps, et je détournai la tête pour ne les +point voir. + +Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang le long du mur--et, au +milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et +sombre... + +Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut à moi et +m'entraîna dehors... + + + + + +VI + + +Nous nous étions embrassés longuement, en nous serrant dans nos bras +enlacés, et puis nous nous étions assis tous deux sur la mousse humide, +près de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus à avoir +peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts. + +Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait décidé de quitter le +lendemain le toit de pandanus où ses vieux parents venaient de mourir. + +--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce était comme un +souffle à mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une +case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frère Rouéri et +Taïmaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très heureux, et +auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien à redire. Je n'ai +plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais même +qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvés si bien de cette +existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir... + +Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme +tout-puissant de volupté et de nonchalance; et c'est pour cela que je le +redoutais un peu... + +Cependant, une à une, les femmes de la veillée funèbre étaient sorties +sans bruit et s'en étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se faisait +fort tard... + +--Maintenant, rentrons, dit-elle... + + +Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes devant, tous +deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y avait plus auprès du mort +qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait à demi-voix +avec elle-même. Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit: + +--"A parahi oé!" (Assieds-toi!) + +Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indécise +d'une lampe indigène.--Ses yeux et sa bouche étaient à demi ouverts; +sa barbe blanche avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen +sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, qui avaient +depuis longtemps la rigidité de la momie, étaient tendus droits de +chaque côté de son corps;--ce qui surtout était saillant dans cette +tête morte, c'étaient les traits caractéristiques de la race +polynésienne, l'étrangeté maorie.--Tout le personnage était le type +idéal du Toupapahou... + +Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur le mort; elle +frissonna et détourna la tête.--La pauvre petite se raidissait contre +la terreur; elle voulait rester quand même auprès de celui qui avait +entouré de quelques soins son enfance.--Elle avait sincèrement pleuré +la vieille Huamahine, mais ce vieillard glacé n'avait guère fait pour +elle que la _laisser croître_; elle ne lui était attachée que par un +sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui était là ne +lui inspirait plus qu'une immense horreur... + +... La vieille parente de Tahaapaïru s'était endormie.--La pluie +tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des +bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.-- +Les Toupapahous étaient là dans le bois, se pressant autour de nous, +pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau +personnage, qui depuis le matin était des leurs. On s'attendait à toute +minute à voir entre les barreaux passer leurs mains blêmes... + +--Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais +morte de frayeur... + + +... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa main dans les +miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au moment où les premières lueurs +du jour se mirent à filtrer à travers les barreaux de sa demeure.-- +Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête délicieuse, amaigrie et +triste, appuyée sur mon épaule.--Je l'étendis tout doucement sur des +nattes, et m'en allai sans bruit... + +Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, et qu'à cette +heure je pouvais sans danger la quitter... + + + + + +VII + +INSTALLATION + + +... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, dans une des +avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, était une +petite case fraîche et isolée.--Elle était bâtie au pied d'une touffe +de cocotiers si hauts, qu'on eût dit là-dessous une habitation +lilliputienne.--Elle avait sur la rue une véranda que garnissaient des +guirlandes de vanille.--Derrière était un enclos, fouillis de mimosas, +de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient +tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres et jusque dans les +appartements.--Tout le jour on était à l'ombre dans ce recoin, et le +calme n'y était jamais troublé. + +Là, huit jours après la mort de son père adoptif, Rarahu vint s'établir +avec moi. + +C'était son rêve accompli. + + + + + +VIII + +MUO-FARÉ + + +Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande +réception chez nous: c'était le _muo-faré_ (la consécration du logis).- +-Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un thé.--Les convives +étaient nombreux, et deux Chinois avaient été enrôlés pour la +circonstance, gens habiles à composer des pâtisseries fines, au +gingembre,--et à construire des pièces montées d'un aspect +fantastique. + +Au nombre des invités étaient d'abord John, mon frère John, qui passait +au milieu des fêtes de là-bas comme une belle figure mystique, +inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de +son coeur, ni le côté vulnérable de sa pureté de néophyte. + +Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus +jeune fils de Pomaré,--et deux autres initiés du _Rendeer_.--Et puis +toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria, +Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, jusqu'à la noire Tétouara. + +Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes, +maintenant qu'elle allait en maîtresse leur faire les honneurs du logis; +--absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc +d'Orléans. + +Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, à onze heures, +la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline, +couronnées de fleurs, buvant gaîment du thé, des sirops, de la bière, +croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des _himéné_. + +Dans le courant de la soirée, il se produisit un incident bien +regrettable, au point de vue du décorum anglais. Le grand chat de +Rarahu, apporté le matin même d'Apiré et qu'on avait par prudence +enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table, +effaré, poussant des cris de désespoir, chavirant les tasses et sautant +aux vitres. + +Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le réintégra dans son +armoire.--L'incident fut clos de cette manière et, quelques jours plus +tard, ce même Turiri, complètement apprivoisé, devint un chat citadin, +des mieux éduqués et des plus sociables. + + +A ce souper sardanapalesque, Rarahu était déjà méconnaissable; elle +portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à +traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez +elle avec aisance et grâce,--s'embrouillant un peu par instants, et +rougissant après, mais toujours charmante.--On me complimentait sur +ma maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la première, disaient: +"Merahi menehenehé!" (Qu'elle est jolie!) John était un peu sérieux, et +lui souriait tout de même avec bienveillance.--Elle rayonnait de +bonheur; c'était son entrée dans le monde des jeunes femmes de Papeete, +entrée brillante qui dépassait tout ce que son imagination d'enfant +avait pu concevoir et désirer. + +C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite +plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait de tomber comme bien +d'autres dans l'atmosphère malsaine et factice où elle allait languir et +se faner. + + + + + +IX + +JOURS ENCORE PAISIBLES + + +Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des énormes cocotiers qui +ombrageaient notre demeure. + +Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir la barrière du +jardin de la reine; et là, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas, +prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la +fraîcheur de ces matinées si pures de Tahiti. + +Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les +filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure du repas de midi.-- +Le dîner de Rarahu était toujours très frugal; comme autrefois à Apiré, +elle se contentait des fruits cuits de l'arbre-à-pain, et de quelques +gâteaux sucrés que les Chinois venaient chaque matin nous vendre. + +Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journées.-- +Ceux-là qui ont habité sous les tropiques connaissent ce bien-être +énervant du sommeil de midi.--Sous la véranda de notre demeure, nous +tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de longues heures à +rêver ou à dormir, au bruit assoupissant des cigales. + +Dans l'après-midi, c'était généralement l'amie Téourahi que l'on voyait +arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'était fait +initier aux mystères de l'écarté, aimait passionnément, comme toutes les +Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises +l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et +sérieuses, absolument captivées par les trente-deux petites figures +peintes qui glissaient entre leurs doigts. + +Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif.--Rarahu +m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, où nous +fouillions l'eau tiède et bleue, à la recherche de madrépores rares ou +de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous +les broussailles d'orangers et de gardénias, des coquilles qui +séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, mêlant leur ramure +compliquée aux herbes et aux pervenches roses... + +C'était là cette vie exotique, tranquille et ensoleillée, cette vie +tahitienne telle que jadis l'avait menée mon frère Rouéri, telle que je +l'avais entrevue et désirée, dans ces étranges rêves de mon enfance qui +me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps +s'écoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille +petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui +forment à la longue des réseaux dangereux, des voiles sur le passé, la +patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on +ne s'échappe plus... + + +... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait différentes +petites voix d'oiseau, tantôt stridentes, tantôt douces comme des voix +de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme.-- +Elle était restée un des premiers sujets du choeur d'_himéné_ d'Apiré... + +De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment +d'une poésie contemplative et rêveuse; elle traduisait ses conceptions +originales par des chants; elle composait des _himéné_ dont le sens +vague et sauvage resterait inintelligible pour des Européens auxquels on +chercherait à les traduire.--Mais je trouvais à ces chants bizarres un +singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'élevaient +doucement dans le grand silence des midis d'Océanie... + +Quand venait le soir, Rarahu s'occupait généralement de préparer ses +couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait +elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en +fabriquer de très extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de +vraies fleurs combinées ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs +nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes +d'une grâce artificielle et chinoise... + +Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur ambrée, étaient toujours +employées à profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui +étaient le principal luxe de Rarahu. + +Un autre objet de parure, plus _habillé_ que la simple couronne de +fleurs, était la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche +comme la paille de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec +une délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le +_reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui complétait cette coiffure des +fêtes, et s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent... + +Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et +impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du +coeur des cocotiers. + +La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que ses grands cheveux +étaient dénoués, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions +circuler avec la foule devant les échoppes illuminées des marchands +chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de +lune, autour des danseuses de _upa-upa_. + +De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mêlait +rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, était réputée partout +pour une petite fille très sage... + +C'était encore pour nous deux une époque de tranquille bonheur, et +cependant ce n'étaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante +gaîté des bois de Fataoua... + +C'était quelque chose de plus troublé et de plus triste.--Je l'aimais +davantage, parce qu'elle était seule au monde, parce que pour le peuple +de Papeete elle était ma femme.--Les habitudes douces de la vie à deux +nous unissaient plus étroitement chaque jour, et cependant cette vie qui +nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se +dénouer bientôt par le départ et la séparation... + +... Séparation des séparations, qui mettrait entre nous les continents +et les mers, et l'épaisseur effroyable du monde... + + + + + +X + + +...Il avait été décidé que nous irions ensemble rendre une visite à +Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était +promis une grande joie de ce voyage. + +Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes à pied tous deux, +emportant sur l'épaule notre léger bagage de Tahitiens: une chemise +blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour +Rarahu... + +On voyage dans cet heureux pays comme on eût voyagé aux temps de l'âge +d'or, si les voyages eussent été inventés à cette époque reculée... + +Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent; +l'hospitalité vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans +toute l'île il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons +européens; encore sont-ils fort rares, et à peu près localisés dans la +ville de Papeete... + +Notre première étape fut à Papara, où nous arrivâmes au coucher du +soleil, après une journée de marche; c'était l'heure où les pêcheurs +indigènes revenaient du large dans leurs minces pirogues à balancier; +les femmes du district les attendaient groupées sur la plage, et nous +n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un gîte. L'une après +l'autre, les pirogues effilées abordaient sous les cocotiers; les +rameurs nus battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et +sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons +antiques; cela était vivant et original, simple et primitif comme une +scène des premiers âges du monde... + +Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en route... + +Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous +suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'où la vue +dominait toute l'immensité de la mer;--çà et là des îlots bas, +couverts d'une végétation invraisemblable; des pandanus à la physionomie +antédiluvienne; des bois qu'on eût dit échappés de la période éteinte du +Lias.--Un ciel lourd et plombé comme celui des âges détruits; un +soleil à demi voilé, promenant sur le Grand Océan morne de pâles +traînées d'argent... + +De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de +chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés à suivre dans un +demi-sommeil leurs rêveries éternelles; des vieillards tatoués, au +regard de sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi d'étrange et +de sauvage qui jetait l'imagination dans des régions inconnues.. + +Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades polynésiennes, qui +semblent les restes oubliés des races primitives; qui vivent là-bas +d'immobilité et de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au +contact des races civilisées, et qu'un siècle prochain trouvera +probablement disparues. + + + + + +XI + + +A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un +moment de surprise et d'admiration... + +Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la +montagne comme une porte d'église, et qui était toute pleine de petits +oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, à +l'intérieur, tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles +voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et +s'excitant les unes les autres à crier et à chanter. + +Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures étaient des +_varué_, des esprits, des âmes de trépassés; pour Rarahu ce n'était plus +qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant +vu, c'était encore quelque chose de nouveau et de charmant, et +volontiers elle fût restée là, en extase, à les entendre, à les imiter. + +Un pays idéal à son avis eût été un pays rempli d'oiseaux où tout le +jour, dans les branches, on les eût entendus chanter. + + + + + +XII + + +Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papéuriri, nous +nous arrêtâmes dans un village bizarre construit par des sauvages +arrivés de la Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin Téharo et +Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut +extrême et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se +retrouvent sont tout à fait dans le caractère tahitien. + +Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le premier quartier +de leur lune de miel, chose fort douce en Océanie comme ailleurs; bien +gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du +terme. + +Leur case était propre et soignée, classique d'ailleurs, dans ses +moindres détails.--Nous y trouvâmes un grand lit qui nous était +préparé, recouvert de nattes blanches, et entouré de rideaux indigènes +faits de l'écorce distendue et assouplie du mûrier à papier. + +On nous fit grande fête à Papéuriri, et nous y passâmes quelques +journées délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et dans +l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour nous égayer, la solitude et +la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au +loin le son plaintif des flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des +trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la +patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur. + +Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels +tout le village était convié: des menus très particuliers, des petits +cochons rôtis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au +dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himéné_. + +J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vêtu +simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empêchait +qu'à certains moments je ne me prisse pour un indigène, et je me +surprenais à souhaiter parfois en être réellement un; j'enviais le +tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Téharo; dans ce milieu qui +était le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-même, plus naturelle et +plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apiré +reparaissait avec toute sa naïveté délicieuse, et pour la première fois +je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre +avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque district bien +perdu, dans quelqu'une des îles les plus lointaines et les plus ignorées +des domaines de Pomaré;--à être oublié de tous et mort pour le monde; +--à la conserver là telle que je l'aimais, singulière et sauvage, avec +tout ce qu'il y avait en elle de fraîcheur et d'ignorance. + + + + + +XIII + + +Ce fut une des belles époques de Papeete que l'année 1872. Jamais on n'y +vit tant de fêtes, de danses et d'_amuramas_. + +Chaque soir, c'était comme un vertige.--Quand la nuit tombait les +Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; les coups précipités du +tambour les appelaient à la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux +dénoués, le torse à peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les +danses, affolées et lascives, duraient souvent jusqu'au matin. + +Pomaré se prêtait à ces saturnales du passé, que certain gouverneur +essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui +s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et +tous les expédients étaient bons pour la distraire. + +C'était le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces +fêtes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La +reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair +de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'étendre sur des nattes. + +Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un +chant en choeur, rapide et frénétique;--chacune d'elles à son tour +exécutait une figure; le pas et la musique, lents au début, +s'accéléraient bientôt jusqu'au délire, et, quand la danseuse épuisée +s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre +s'élançait à sa place, qui la surpassait en impudeur et en frénésie. + +Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et +rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées d'extravagantes couronnes +de datura, ébouriffées comme des folles, elles dansaient sur un rythme +plus saccadé et plus bizarre,--mais d'une manière si charmante aussi, +qu'entre les deux on ne savait ce que l'on préférait. + +Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui brûlaient le sang, +mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes +femmes, laissant tomber sur ses épaules les masses lourdes de ses +cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, +elle restait assise auprès de moi sur les marches du palais, captivée et +silencieuse. + +Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre case, comme +grisés de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles à toutes sortes de +sensations étranges. + +Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une autre créature. La upa-upa +réveillait au fond de son âme inculte le volupté fiévreuse et la +sauvagerie. + + + + + +XIV + + +Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille +appelées _tapa_.--Les siennes, qui étaient longues et traînantes, +avaient une élégance presque européenne. + +Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de +corsage, certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une +petite personne civilisée et coquette. + +Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et +fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond, +plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de +feuilles naturelles ou de fleurs. + +Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, en vivant de la vie citadine. +Sans le léger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient +et que moi j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche.--Et +cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets +fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore +la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amérique. + +Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus +comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du +gouvernement, la reine me disait en me tendant la main: + +--Loti, comment va Rarahu? + +Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de +la colonie s'informaient de son nom; à première vue même, on était +captivé par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables +cheveux. + +Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et +plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle +bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la +reine, soulevait de temps en temps sa poitrine. + +Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle, +et j'avais peine à suivre l'évolution de son intelligence.--Elle était +assez civilisée déjà pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",-- +pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien à +copier la manière des femmes blanches. + +Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de +l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi +ardente et mystique; son coeur était rempli de contradictions, on y +trouvait les sentiments les plus opposés, confondus et pêle-mêle; elle +n'était jamais deux jours de suite la même créature. + +Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient +fausses et enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à +toute cette incohérence de ses idées et de ses conceptions. + +Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec +amour vers tout ce qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais +un mot ni un doute de ma part ne venaient ébranler sa confiance naïve +dans l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle ne fût que ma +maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme. + +Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous; +quelques amis européens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial français, +nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait +bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien; +mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux +qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la +distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes +égards qu'une femme blanche. + + + + + +XV + + +Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_ +qui est au tahitien pur ce que le _petit-nègre_ est au français;--mais +je commençais aussi à m'exprimer sans embarras au moyen des mots +corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomaré consentait à +tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes à +m'aider dans l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera plus: +Rarahu et la reine. + +La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me reprenait avec +intérêt, charmée de me voir étudier et aimer cette langue destinée à +disparaître. + +Je trouvais plaisir à l'interroger sur les légendes, les coutumes et les +traditions du passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et +rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges récits sur les temps +anciens, sur ces temps mystérieux et oubliés que les Maoris appellent: +_la nuit_. + +Le mot _po_, en tahitien, désigne en même temps la nuit, l'obscurité et +les époques légendaires dont les vieillards ne se souviennent plus. + + + + + +XVI + +LA LÉGENDE DES POMOTOUS + +(Racontée par la reine Pomaré.) + + +"Les îles _Pomotous_ (îles de la nuit ou îles soumises), nom que nous +avons changé aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de +_Tuamotous_ (îles éloignées), renferment encore aujourd'hui, tu le sais, +de pauvres cannibales. + +"Elles furent peuplées les dernières de toutes les îles de nos +archipels. Des génies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort +la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait +approcher. A une époque for reculée, ils furent battus et détruits par +le dieu Taaroa. + +"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter +les Pomotous." + + + + + +XVII + +LÉGENDE DES LUNES + + +"La légende océanienne rapporte que jadis cinq lunes étaient au ciel, +au-dessus du Grand Océan. Elles avaient des visages humains, plus +accusés que la lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers +hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête pour les fixer +étaient pris de folies étranges.--Le grand dieu Taaroa se mit à les +conjurer. Alors elles s'agitèrent;--on les entendit chanter ensemble +dans l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles +chantaient des chants magiques en s'éloignant de la terre; mais sous la +puissance de Taaroa, elles commencèrent à trembler, furent prises de +vertige, et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan qui s'ouvrit +en bouillonnant pour les recevoir. + +"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de Bora-Bora, Emeo, +Huahine, Raïatéa et Toubouai-Manou." + + + + + +XVIII + + +Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la véranda du palais. +C'était un peu avant les scènes atroces qui le firent enfermer de +nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle +petite fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains +terribles. Et la vieille reine les considérait tous deux, avec une +expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse. + +La petite princesse était fort triste aussi; elle tenait à la main un +oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de +larmes. + +C'était un oiseau chanteur, bête peu connue à Tahiti, rareté qu'on lui +avait rapportée d'Amérique, et dont la possession lui avait causé une +joie très grande. + +--Loti, dit-elle, _l'amiral à cheveux blancs_ nous a prévenus que ton +navire irait bientôt à la terre de Californie (_i te fenua California_). + +Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu m'apportes une très grande +quantité d'oiseaux, une cage entièrement pleine: et je les ferai +s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai +grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui +chantent... + + + + + +XIX + + +Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les +villages sont tous disséminés le long des plages, et le centre est +désert. + +Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes. +Ce sont des régions sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles +montagnes et où règne un éternel silence. Dans les vallées étrangement +encaissées du centre, la nature est sombre et imposante; de grands +mornes surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans l'air; +on est là comme au pied de cathédrales fantastiques, dont les flèches +accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le +vent alizé promène sur la grande mer sont arrêtés au vol; ils viennent +s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosée, ou +retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes épaisses et +tièdes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltérable +fraîcheur, des mousses inconnues et d'étonnantes fougères. + +En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la +cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous du vieux monde, troublant de +son grand bruit monotone cette nature si profondément calme et +silencieuse. + +A environ mille mètres plus haut que la case abandonnée de Huamahine et +Tahaapaïru, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les +rochers, on arrive à cette cascade célèbre en Océanie, que Tiahoui et +Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter. + +Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation à Papeete, et nous +y fîmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs. + +En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents +morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume déjà +effondré de son ancienne demeure et regarda en silence les objets +familiers que le temps et les hommes avaient encore laissés à leur +place. Rien n'avait été dérangé dans cette case ouverte, depuis le jour +où en était parti le corps de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient +encore là, avec les banquettes grossières, les nattes et la lampe +indigène pendue au mur; Rarahu n'avait emporté avec elle que la grosse +Bible des deux vieillards. + +Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans la vallée par des +sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de forêt vierge encaissés +dans les rochers. + +Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes près de nous le bruit +sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge +obscure où le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se +précipite de trois cents mètres de haut dans le vide. + +Au fond de ce gouffre, c'était un vrai enchantement: + +Des végétations extravagantes s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes, +trempées par un déluge perpétuel; le long des parois verticales et +noires, s'accrochaient des lianes, des fougères arborescentes, des +mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, émiettée, +pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse +échevelée et furieuse. + +Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif, +qu'elle avait mis des siècles à creuser et à polir; et puis se reformait +en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure. + +Une fine poussière d'eau était répandue comme un voile sur toute cette +nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un +puits, et la tête des grands mornes à moitié perdus dans des nuages +sombres. + +Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation éternelle, au +milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant; +--rien que la matière inerte suivant depuis des âges incalculables +l'impulsion donnée au commencement du monde. + +Nous prîmes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en +serpentant sur la montagne. + +Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres +séculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdâtres, +polis comme d'énormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient +partout, et les fougères arborescentes étendaient leurs larges parasols, +découpés comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des +buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du +Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient là-haut avec une +singulière profusion, et, à terre dans la mousse, c'étaient des tapis +odorants de petites fraises des bois;--on eût dit des jardins +enchantés. + +Rarahu n'était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en +s'enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent +guère dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les +contrées les plus lointaines; c'est à peine si les hommes visitent +quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y +couper des bois précieux. + +C'était si beau cependant qu'elle était ravie. + +--Elle s'était fait une couronne de roses, et déchirait gaîment sa robe +à toutes les branches du chemin. + +Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'étaient ces +fougères toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de +découpure et une fraîcheur de nuances incomparables. + +Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires +que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de +temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et +tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de +gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés +contre les mornes, les unes au-dessus de nos têtes, les autres sous nos +pieds. + + + + + +XX + + +Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île +tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de +l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des +montagnes;--de formidables arêtes de basalte partaient du cratère +central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour +de tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si haut, que par une +commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos +yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus +hauts sommets; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait +seul de sa majestueuse tête sombre.--Tout autour de l'île, une +ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du +Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de +corail. + +Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et l'île de Moorea; +sur leurs pics bleuâtres, planaient de petits nuages colorés de teintes +invraisemblables, qui étaient comme suspendus dans l'immensité sans +bornes. + +De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à la terre, tous +ces aspects grandioses de la nature océanienne.--C'était si +admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien +nous dire, assis l'un près de l'autre sur les pierres. + +--Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées? +(_E loti, e aho ta oé manao iti?) + +--Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre. +Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés +des archipels perdus; que ces archipels sont habités par une race +mystérieuse bientôt destinée à disparaître; que tu es une enfant de +cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces îles, loin des +créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux +monde, né sur l'autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que +je t'aime. + +"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien reculée, avant que les premiers +hommes fussent nés, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces +montagnes; l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au feu, +s'éleva comme une tempête, au milieu des flammes et de la fumée. + +"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la terre après ces +épouvantes, tracèrent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore +aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont +éternels; ils seront les mêmes encore dans des centaines de siècles, +quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus +qu'un souvenir lointain conservé dans les livres du passé. + +--Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon aimé (e Loti, ta u +here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque +aujourd'hui même ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer +avec les îles situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu +venir de ce pays si éloigné où, d'après la Bible, fut créé le premier +homme? Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que +nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu +pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour une matinée +d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces +tableaux gigantesques ses dernières lueurs dorées.--Les gros nuages +qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient +d'extraordinaires teintes de cuivre; + +--à l'horizon, l'île de Moorea s'épanouissait comme une braise, avec +ses grands pics rougis,--éblouissants de lumière. + +Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la nuit descendit, +rapide et sans crépuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les étoiles +australes s'allumèrent dans le ciel profond. + +--Loti, dit Rarahu,--ton pays, à quelle hauteur faudrait-il monter +pour l'apercevoir?... + + + + + +XXI + + +... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire... + +Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de connu. Les brisants, +bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas même un léger +craquement de branches, pas même un bruissement de feuilles; +l'atmosphère était immobile.--On ne peut trouver de silence semblable +que dans ces régions désertes, où les oiseaux mêmes n'habitent pas... + +Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de +fougères, tout comme si nous eussions été en bas, dans des bois bien +connus de Fataoua;--mais on apercevait par échappées, à la lueur pâle +qui tombait des étoiles, la vertigineuse concavité bleuâtre de l'Océan, +et on était comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensité. + + +Tahiti est un des rares pays où l'on puisse impunément s'endormir dans +les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougères, avec un pareo +pour couverture.--C'est là ce que nous fîmes bientôt tous deux,-- +après avoir toutefois choisi un lieu découvert, où aucune surprise ne +fût à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rôdeurs +de la nuit qui hantent de préférence les lieux où des êtres humains ont +vécu, ne montent-ils guère aussi haut, dans les régions presque vierges +où nous étions couchés... + +Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des étoiles et des +étoiles... Des myriades d'étoiles brillantes, dans l'étonnante +profondeur bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe, +tournant lentement autour de la Croix-du-Sud... + +... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien +dire; tour à tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air... +--Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme +des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de +grandes trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune poussière +cosmique,--et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique +et terrifiante de l'immensité vide... + + +Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire qui descendait de +l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes +extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous +enveloppa d'une obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous voir. +Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches +mortes,--en même temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau +glacée... + +A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous +nous mîmes à l'abri, bien serrés l'un contre l'autre,--tremblant de +froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu... + +Quand cette grande ondée fut passée, le jour se leva, chassant devant +lui les nuages et les fantômes.--En riant nous fîmes sécher nos +vêtements au beau soleil, et, après un très grand frugal repas tahitien, +nous commençâmes à redescendre... + + + + + +XXII + + +... Le soir, harassés de fatigue, et très affamés aussi, nous arrivions +au bas de Fataoua sans incident nouveau... + +Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forêts; +ils étaient vêtus du pareo national noué autour des reins; en passant +dans la zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes +semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de longs bâtons leur +récolte sur leurs épaules nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et +des bananes sauvages, rouges et vermeilles. + +Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond délicieux, sous une voûte +odorante de citronniers en fleurs. + +La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du frottement de deux +branches sèches; un grand feu fut allumé, et les fruits cuits sous +l'herbe nous constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes +hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, comme c'est là-bas +la coutume... + +Rarahu avait rapporté de cette expédition autant d'étonnements et +d'émotions que d'un voyage en pays lointain. + +Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une foule de conceptions +nouvelles,--sur l'immensité et sur la formation des races humaines, +sur le mystère de leurs destinées... + + + + + +XXIII + + +... Elles étaient à Papeete deux élégantes personnes, Rarahu et son amie +Téourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines +couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures. + +Elles allaient généralement pieds nus, les pauvres petites, et leur +luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, était un +luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la +perfection et la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient +encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et d'être +ravissantes. + +Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à balancier +qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient à venir en riant passer à +poupe du _Rendeer_. + +Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle embarcation, couchée par +le vent alizé, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout +toutes deux, le regard animé, les cheveux flottants, elles glissaient +sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles +de leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche qui les emportait +si vite, en laissant derrière elles une longue traînée d'écume +blanche... + + + + + +XXIV + +_Tahiti la délicieuse, cette reine polynésienne, cette île d'Europe au +milieu de l'Océan sauvage,--la perle et le diamant du cinquième +monde._ (Dumont D'Urville.) + + +La scène se passait chez la reine Pomaré, en novembre 1872. + +La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur l'herbe fraîche +ou sur les nattes de pandanus, était en fête ce soir-là, et en habits de +luxe. + +J'étais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ était ouverte +devant moi. Ce piano, arrivé le matin, était une innovation à la cour de +Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait des sons doux et +profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la +musique de Meyerbeer allait pour la première fois être entendue chez +Pomaré. + +Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus +tard le métier de marin pour celui de premier ténor dans les théâtres +d'Amérique, et eut un instant de célébrité sous le nom de Randetti, +jusqu'au moment où, s'étant mis à boire, il mourut dans la misère. + +Il était alors dans toute la plénitude de sa voix et de son talent, et +je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus +délicieuse. Nous avons charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes, +dans ce pays où la musique est si merveilleusement comprise par tous, +même par les plus sauvages. + + +Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-même, où un artiste +de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poétisée-- +était assise la vieille reine, sur son trône doré, capitonné de brocart +rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite +Pomaré V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la +fièvre. + +La vieille femme occupait toute la largeur de son siège par la masse +disgracieuse de sa personne. Elle était vêtue d'une tunique de velours +cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une +bottine de satin. + +A côté du trône, était un plateau rempli de cigarettes de pandanus. + +Un interprète en habit noir se tenait debout près de cette femme, qui +entendait le français comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à +en prononcer seulement un mot. + +L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis près de la reine. + +Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, dure, il y avait encore +de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse +de voir la mort lui prendre l'un après l'autre tous ses enfants frappés +du même mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la +civilisation, s'en aller à la débandade,--et son beau pays dégénérer +en lieu de prostitution... + +Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par là +s'agiter plusieurs têtes couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour +écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, coiffée comme une +naïade, de feuilles et de roseaux;--Téhamana, couronnée de fleurs de +datura; Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, Taïréa,--Tiahoui et Rarahu. + +La partie du salon qui me faisait face était entièrement ouverte; la +muraille absente, remplacée par une colonnade de bois des îles, à +travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit +étoilée. + +Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se détachait +une banquette chargée de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou +princesses. Quatre torchères dorées, d'un style pompadour, qui +s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine +lumière, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment élégantes et +belles. Leurs pieds, naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans +d'irréprochables bottines de satin. + +C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise, +couronnée de péia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de +vaisseau français M.., qui s'était ruiné pour la corbeille de mariage,- +-et la main de Kaméhaméha V, roi des îles Sandwich. + +A côté d'elle, Paüra, son inséparable amie, type charmant de la +sauvagesse, avec son étrange laideur ou son étrange beauté,--tête à +manger du poisson cru et de la chair humaine,--singulière fille qui +vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possède +l'éducation d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole... + +Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la +Tahitienne restée belle dans l'âge mûr; constellée de perles fines, la +tête surchargée de reva-reva flottants. + +Ses deux filles, récemment débarquées d'une pension de Londres, déjà +belles comme leur mère; des toilettes de bal européennes, à demi +dissimulées, par condescendance pour les désirs de la reine, sous des +tapas tahitiennes en gaze blanche. + +La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, avec sa douce figure, +rêveuse et naïve, fidèle à sa coiffure de roses du Bengale naturelles, +piquées dans ses cheveux dénoués. + +La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aiguës, en +robe de velours. + +La reine Moé (_Moé_: sommeil ou mystère), en robe sombre, d'une beauté +régulière et mystique, ses yeux étranges à demi fermés, avec une +expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois. + +Derrière ces groupes en pleine lumière, dans le profondeur transparente +des nuits d'Océanie, les cimes des montagnes se découpant sur le ciel +étoilé; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes +pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits +semblables à des girandoles terminées par des fleurs noires. Derrière +ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel austral faisaient un amas de +lumière bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus +idéalement tropical que ce décor profond. + +Dans l'air, ce parfum exquis de gardénias et d'orangers, qui se condense +le soir sous le feuillage épais; un grand silence, mêlé de bruissements +d'insectes sous les herbes; et cette sonorité particulière aux nuits +tahitiennes, qui prédispose à subir la puissance enchanteresse de la +musique. + +Le morceau choisi était celui où Vasco, enivré, se promène seul dans +l'île qu'il vient de découvrir, et admire cette nature inconnue;-- +morceau où le maître a si parfaitement peint ce qu'il savait +d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de +lumière.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commença de sa +voix délicieuse: + +Pays merveilleux, Jardins fortunés.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + +Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . + +L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de plaisir en entendant +ainsi, à l'autre bout du monde, interpréter sa musique. + + + + + +XXV + + +Vers la fin de l'année, une grande fête fut annoncée dans l'île de +Moorea, à l'occasion de la consécration du temple d'Afareahitu. + +La reine Pomaré manifesta à l'_amiral à cheveux blancs_ l'intention de +s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-même à la cérémonie et +au grand banquet qui devait s'ensuivre. + +L'amiral mit sa frégate à la disposition de la reine, et il fut convenu +que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter là-bas toute la cour. + + +La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'était +augmentée pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui +avaient fait de folles dépenses de _reva-reva_ et de fleurs. + +Un beau matin pur de décembre, le _Rendeer_ ayant déjà largué ses +grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule +joyeuse. + +J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au +palais. + +Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en scène, avait expédié en +avant toutes ses femmes,--et, en petit cortège intime, nous nous +acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil +levant. + +La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main +sa petite-fille si chérie,--et nous suivions à deux pas, la princesse +Ariitéa, la reine Moé, la reine de Bora-Bora et moi. + +C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les +femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariitéa +marchant auprès de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumière +matinale,--est celle que je revois encore, quand, à travers les +distances et les années, je pense à elle... + +Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses +accosta le _Rendeer_, les matelots de la frégate, rangés sur les vergues +suivant le cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le cri de: "Vive +Pomaré!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles +plages de Tahiti. + +Puis la reine et la cour entrèrent dans les appartements de l'amiral, où +les attendait un lunch à leur goût composé de bonbons et de fruits,-- +le tout arrosé de vieux champagne rose. + + +Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient répandues dans +les différentes parties du navire, où elles menaient grand et joyeux +tapage, en lançant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs. + +Et Rarahu était là aussi, embarquée comme une petite personne de la +suite royale; Rarahu pensive et sérieuse, au milieu de ce débordement de +gaîté bruyante.--Pomaré avait emmené avec elle les plus remarquables +choeurs d'_himéné_ de ses districts, et Rarahu étant un des premiers +sujets du choeur d'Apiré avait été à ce titre conviée à la fête. + +Ici une digression est nécessaire au sujet du _tiaré miri_,--objet qui +n'a point d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes +européennes. + +Ce _tiaré_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Océanie se +plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de +gala.--En examinant de près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle +est factice; elle est montée sur une tige de jonc, et composée des +feuilles d'une toute petite plante parasite très odorante, sorte de +lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forêts. + +Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiarés_ très +artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete. + +Le _tiaré_ est particulièrement l'ornement des fêtes, des festins et des +danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne à un jeune homme, il a +le même sens à peu près que le mouchoir jeté par le sultan à son +odalisque préférée. + +Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des _tiaré_ dans les cheveux. + +J'avais été mandé par Ariitéa pour lui faire société pendant ce lunch +officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi, +m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi +abandonnée. Punition bien sévère que je lui avais infligée là, pour un +caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait +verser des larmes. + + + + + +XXVI + + +La traversée durait depuis deux heures, nous approchions de l'île de +Morea. + +On faisait grand bruit au carré du _Rendeer_; une dizaine de jeune +femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient été +conviées à une collation que leur offraient les officiers. + +Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part.--Elle était là, +en compagnie de Téourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait +essuyé ses pleurs et riait aux éclats. + +Elle ne parlait point français, comme la plupart des autres;--mais, +par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation très +animée avec ses voisins qui la trouvaient charmante. + +Enfin,--ce qui était le comble de la perfidie et de l'horreur,--au +dessert, elle avait avec mille grâces offert son _tiaré_ à Plumkett. + +Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait +bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre. + + + + + +XXVII + + +Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu! + +De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forêts épaisses, de +mystérieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et, +sous les grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers et +les lauriers-roses. + +Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne dans ce pays +ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait là +silencieusement, à demi cachée sous les voûtes de verdure. + +On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une étrange senteur de +mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himéné_ de Moorea +étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs énormes des arbres; +tous les chanteurs d'un même district étaient vêtus d'une même couleur, +--les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes +étaient couronnées de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de +roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, étaient restés +dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, à moitié +cachés derrière les arbres. + +La reine quitta le _Rendeer_ avec le même cérémonial qu'à l'arrivée et +le bruit du canon se répercuta au loin dans les montagnes. + +Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par l'amiral.--Nous +n'étions déjà plus au temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs +bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui +voulait que tout territoire foulé par le pied de la reine devint +propriété de la couronne, est depuis longtemps oubliée en Océanie. + +Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la garde d'honneur +de Pomaré, étaient rangés sur la plage pour nous recevoir. + +Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himéné_ entonnèrent ensemble +le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut à toi, reine +Pomaré!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur. + +On eût cru mettre le pied dans quelque île enchantée, qui se serait +éveillée soudain sous le coup d'une baguette magique. + + + + + +XXVIII + + +Ce fut une longue cérémonie que la consécration du temple d'Afareahitu. +Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himéné_ +chantèrent de joyeux cantiques à l'Éternel. + +Le temple était bâti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, était +soutenu par des pièces de bois des îles, que reliaient entre elles des +amarrages de différentes couleurs, réguliers et compliqués; c'était le +vieux style des constructions maories. + +Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes +sur la campagne, sur un décor admirable de montagnes et de hauts +palmiers; auprès de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire, +triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie +la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles +en robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de fleurs,- +-et Rarahu, que j'avais laissée partir du _Rendeer_ comme une inconnue, +mêlée à cette foule... + +Un grand silence se fit quand l'_himéné_ d'Apiré, qui avait été réservé +pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derrière moi la +voix fraîche de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous +l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnée, elle exécutait +avec frénésie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait +comme un son de cristal dans le silence de ce temple où elle captivait +l'attention de tous. + + + + + +XXIX + + +Après la cérémonie, nous passâmes dans la salle du banquet. C'était en +plein air, au milieu des cocotiers, que les tables étaient dressées sous +des tendelets de verdure. + +Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes +étaient couvertes de feuilles découpées et de fleurs d'amarantes. Il y +avait une grande quantité de _pièces montées_, composées par des Chinois +au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires. +A côté des mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets +tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons rôtis tout entiers +sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentées dans du lait. On +puisait différentes sauces dans de grandes pirogues qui en étaient +remplies et que des porteurs avaient grand'peine à promener à la ronde. +Les chefs et les cheffesses venaient à tour de rôle haranguer la reine à +tue-tête, avec des voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on +les eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point trouvé de place à table +mangeaient debout, sur l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir; +c'était un vacarme et une confusion indescriptibles... + +Assis à la table des princesses, j'avais affecté de ne point prendre +garde à Rarahu, qui était perdue fort loin de moi, parmi les gens +d'Apiré. + + + + + +XXX + + +Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le +_Farehaü_ du district où un logement lui était préparé. L'_amiral à +cheveux blancs_ regagna la frégate, et la _upa-upa_ commença. + +Toute pensée religieuse, tout sentiment chrétien, s'étaient envolés avec +le jour; l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur l'île +sauvage; comme au temps où les premiers navigateurs l'avaient nommée la +nouvelle Cythère, tout était redevenu séduction, trouble sensuel et +désirs effrénés. + +Et j'avais suivi l'_amiral à cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la +foule affolée. + + + + + +XXXI + + +A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du +_Rendeer_. La frégate, le matin si animée, était vide et silencieuse; +les mâts et les vergues découpaient leurs grandes lignes sur le ciel de +la nuit; les étoiles étaient voilées, l'air calme et lourd, la mer +inerte. + +Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes +renversées; on voyait de loin les feux qui à terre éclairaient le _upa- +upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus, +accompagnés à contre-temps par des coups de tam-tam. + +J'éprouvais un remords profond de l'avoir abandonnée au milieu de cette +saturnale; une tristesse inquiète me retenait là, les yeux fixés sur ces +feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le +coeur. + +L'une après l'autre, toutes les heures de la nuit sonnèrent à bord du +_Rendeer_, sans que le sommeil vînt mettre fin à mon étrange rêverie. Je +l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est +la petite femme de Loti." C'était bien ma petite femme en effet; par le +coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait +des abîmes pourtant, de terribles barrières, à jamais fermées; elle +était une petite sauvage; entre nous qui étions une même chair, restait +la différence radicale des races, la divergence des notions premières de +toutes choses; si mes idées et mes conceptions étaient souvent +impénétrables pour elle, les siennes aussi l'étaient pour moi; mon +enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait +toujours pour elle l'incompréhensible et l'inconnu. Je me souvenais de +cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas +le même Dieu qui nous ait crées." En effet, nous étions enfants de deux +natures bien séparées et bien différentes, et l'union de nos âmes ne +pouvait être que passagère, incomplète et tourmentée. + +Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin l'un de +l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante +et sauvage, tu mourras dans l'île lointaine, seule et oubliée,--et +Loti peut-être ne le saura même pas... + + +A l'horizon une ligne à peine visible commençait à se dessiner du côté +du large: c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait à l'Orient; les +feux s'éteignaient à terre, et les chants ne s'entendaient plus. + +Je songeais que, à cette heure particulièrement voluptueuse du matin, +Rarahu était là, énervée par la danse, et livrée à elle-même. Et cette +pensée me brûlait comme un fer rouge. + + + + + +XXXII + + +Dans l'après-midi, la reine et les princesses s'embarquèrent de nouveau +pour retourner à Papeete. Quand elles eurent été reçues avec les +honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots nombreux, +pirogues et baleinières qui ramenaient leur suite; la foule s'était +augmentée encore d'une quantité de jeunes femmes de Moorea qui voulaient +prolonger la fête à Tahiti. + +Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle revenait aussi. Elle avait +changé sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraîches +dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front +décoloré, et les cercles bleuâtres s'étaient accentués sous ses yeux. + +Sans doute elle était restée à la upa-upa jusqu'au matin, mais elle +était là, elle revenait, et c'était pour le moment tout ce que je +désirais d'elle. + + + + + +XXXIII + + +La traversée s'était effectuée par un beau temps calme. + +C'était le soir, le soleil venait de disparaître; le frégate glissait +sans bruit, en laissant derrière elles des ondulations lentes et molles +qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De +grands nuages sombres étaient plaqués çà et là dans le ciel, et +tranchaient violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une +étonnante transparence de l'atmosphère. + +A l'arrière du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se détachait +gracieusement sur la mer et sur les paysages océaniens. C'était une +groupe dont la vue me causa un étonnement extrême: Ariitéa et Rarahu, +causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, Maramo, Faïmana et +deux autres suivantes de la cour. + +Il était question d'un _himéné_ composé par Rarahu, et qu'elles allaient +chanter ensemble. + +En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitéa, +Rarahu et Maramo. + +La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles, +dont aucune ne fut perdue pour moi: + +--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e) + +--"Humble simplement même le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora- +Bora). + +i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!... + +auprès de ma ici douleur pour toi, ô mon amant! hélas!... + +--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare, + +--"Ai arraché aussi moi les racines du _tiaré_ (la fleur des fêtes, +c'est-à-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fête), + +ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!... + +pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon amant! hélas! + +--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua, + +--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre, + +e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..." + +--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! hélas!..." + + +Traduction grossière: + +--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, ô mon +amant! hélas!... + +--"J'ai arraché les racines du _tiaré_ pour marquer ma douleur pour +toi, ô mon amant! hélas!... + +--"Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de France; tu lèveras tes +yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! hélas!..." + + +Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité du Grand Océan, +répété avec un rythme étrange par trois voix de femmes, est resté à +jamais gravé dans ma mémoire comme l'un des plus poignants souvenirs que +m'ait laissés la Polynésie... + + + + + +XXXIV + + +Il était nuit close quand le cortège bruyant fit son entrée dans +Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple. + +Au bout d'un instant nous nous retrouvâmes marchant côte à côte, Rarahu +et moi, dans le sentier qui menait à notre demeure. Un même sentiment +nous avait ramenés tous deux sur cette route, où nous avancions sans +nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment +revenir l'un à l'autre. + +Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes entrés nous nous +regardâmes... + +J'attendais une scène, des reproches et des larmes. Au lieu de tout +cela, elle sourit en détournant la tête, avec un imperceptible mouvement +d'épaules, une expression inattendue de désenchantement, d'amère +tristesse et d'ironie. + +Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours; +ils disaient d'une manière concise et frappante à peu près ceci: + +Je le savais bien, va, que je n'étais qu'une petite créature inférieure, +jouet de hasard que tu t'es donné. Pour vous autres, hommes blancs, +c'est tout ce que nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me fâcher? +Je suis seule au monde; à toi ou à un autre, qu'importe? J'étais ta +maîtresse; ici était notre demeure: je sais que tu me désires encore. +Mon Dieu, je reste et me voilà!... + +La petite fille naïve avait fait de terribles progrès dans la science +des choses de la vie; l'enfant sauvage était devenue plus forte que son +maître et le dominait. + +Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une +immense pitié. Et ce fut moi qui demandai grâce et pardon, pleurant +presque et la couvrant de baisers. + +Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un être surnaturel, que +l'on pourrait à peine saisir et comprendre. + +Des jours doux et paisibles d'amour succédèrent encore à cette aventure +d'Afareahitu; l'incident fut oublié, et le temps reprit son cours +énervant... + + + + + +XXXV + + +Tiahoui, qui était en visite à Papeete, était descendue chez nous avec +deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papéuriri. + +Elle me prit à part un soir avec l'air grave qui précède les entretiens +solennels, et nous allâmes nous asseoir dans le jardin sous les +lauriers-roses. + +Tiahoui était une petite femme sage, plus sérieuse que ne le sont +d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district éloigné, elle avait suivi +avec admiration les instructions d'un missionnaire indigène: elle avait +la foi ardente d'une néophyte. Dans le coeur de Rarahu, où elle savait +lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'étranges choses: + +--Loti, dit-elle, Rarahu se perd à Papeete. Quand tu seras parti, que +va-t-elle devenir? + +En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la différence +si complète de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout +ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'égarements. Je +comprenais pourtant qu'elle était perdue, perdue de corps et d'âme. +C'était peut-être pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont +mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer... + + +Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma +petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle +n'avait plus jamais de ses colères d'enfant d'autrefois. Elle était +gracieuse et prévenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on +la voyait là, assise à l'ombre de notre véranda, dans une pose heureuse +et nonchalante, souriant à tous du sourire mystique des Maoris, on eût +dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un poème de +bonheur paisible et inaltérable. + +Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors +qu'elle eût besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce +monde; dans ces moments, la pensée de mon départ lui faisait verser des +larmes silencieuses, et je songeais encore à ce projet insensé que +j'avais fait jadis, de rester pour toujours auprès d'elle. + +Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apportée d'Apiré; +elle priait avec extase, et la foi ardente et naïve rayonnait dans ses +yeux. + +Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses lèvres +ce même sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la +première fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait +regarder au loin, dans le vague, des choses mystérieuses; des idées +étranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions +inattendues sur des sujets singulièrement profonds dénotaient le +dérèglement de son imagination, le cours tourmenté de ses idées. + +Son sang maori lui brûlait les veines; elle avait des jours de fièvre et +de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne fût plus +elle-même. Elle m'était absolument fidèle, dans le sens que les femmes +de Papeete donnent à ce mot, c'est-à-dire qu'elle était sage et réservée +vis-à-vis des jeunes gens européens; mais je crus savoir qu'elle avait +de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir; +elle n'était pas tout à fait responsable, la pauvre petite, de sa nature +étrangement ardente et passionnée. + +Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe +distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa +gorge étaient arrondies et correctes comme celles des belles statues de +la Grèce antique. Et cependant, la petite toux caractéristique, pareille +à celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus fréquente, et +le cercle bleuâtre s'accentuait sous ses grands yeux. + +Elle était une petite personnification touchante et triste de la race +polynésienne, qui s'éteint au contact de notre civilisation et de nos +vices, et ne sera plus bientôt qu'un souvenir dans l'histoire +d'Océanie... + + + + + +XXXVI + + +Cependant le moment du départ était arrivé, le _Rendeer_, s'en allait en +Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la +reine. + +Ce n'était pas le départ définitif, il est vrai; au retour nous devions +nous arrêter encore à _l'île délicieuse_ un mois ou deux, en passant. +Sans cette certitude de revenir, il est probable qu'à ce moment-là je ne +serais pas parti: la laisser pour toujours eût été au-dessus de mes +forces, et m'eût brisé le coeur. + +A l'approche du départ, j'étais étrangement obsédé par la pensée de +cette Taïmaha, qui avait été la femme de mon frère Rouéri. Il m'était +extrêmement pénible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connaître, +et je m'en ouvris à la reine, en la priant de se charger de nous ménager +une entrevue. + +Pomaré parut prendre grand intérêt à ma demande: + +--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parlé, +Rouéri? Il ne l'avait donc point oubliée? + +Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du +passé, retrouvant peut-être dans sa mémoire l'oubli de quelques-uns, +qu'elle avait aimés, et qui étaient partis pour ne plus revenir. + + + + + +XXXVII + + +C'était le dernier soir du _Rendeer_... + +Il résultait des renseignements pris à la hâte par la reine que Taïmaha +était depuis la veille à Tahiti;--et le chef des _mutoï_ du palais +avait été chargé de lui porter l'ordre de se trouver à l'heure du +coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_. + +A l'heure du rendez-vous, nous y fûmes, Rarahu et moi. + +Longtemps nous attendîmes, et Taïmaha ne vint pas;--je l'avais prévu. + +Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers +moments de notre dernière soirée.--J'attendais avec une inexplicable +anxiété; j'aurais donné cher à cet instant pour voir cette créature, +dont j'avais rêvé dans mon enfance, et qui était liée au lointain et +poétique souvenir de Rouéri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne +paraîtrait point... + +Nous avions demandé des renseignements à des vieilles femmes qui +passaient: + +--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous +notre petite fille que voici, qui la connaît et vous l'indiquera. Quand +vous l'aurez trouvée, vous direz à notre enfant de rentrer au logis. + + + + + +XXXVIII + +DANS LA GRANDE RUE + + +La rue bruyante était bordée de magasins chinois; des marchands, qui +avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient à la +foule du thé, des fruits et des gâteaux.--Il y avait sous les vérandas +des étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de +_tiaré_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant; +quantité de petites lanternes à la mode du Céleste Empire éclairaient +les échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres. + +C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela était gai et surtout +original.--On sentait dans l'air un bizarre mélange d'odeurs chinoises +de santal et de monoï, et de parfums suaves de gardénias ou d'orangers. + +La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien.--La petite Téhamana, +notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en +reconnaissait aucune.--Le nom de Taïmaha même était inconnu à toutes +celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de +tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu +l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilité de rencontrer un +mythe,--et chaque minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse +impatiente. + +Après une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands +manguiers noirs,--la petite Téhamana s'arrêta tout à coup devant une +femme qui était assise à terre, la tête dans ses mains et semblait +dormir. + +--_Téra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!) + +Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir: + +--Es-tu Taïmaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me répondit +non! + +--Oui! répondit-elle immobile. + +--Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri? + +--Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec nonchalance,--c'est +moi, Taïmaha, la femme de Rouéri, le marin _dont les yeux sommeillent +(mata moé)_, c'est-à-dire: qui n'est plus... + +--Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri!--Suis-moi dans un lieu +plus écarté où nous puissions causer ensemble. + +--Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,-- +mais avec tant d'indifférence que j'en restai confondu. + +Et je regrettais déjà d'être venu remuer cette cendre, pour n'y trouver +que banalité et désenchantement. + +Pourtant elle s'était levée pour me suivre.--Je les pris par la main +l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, et m'éloignai avec elles de cette +foule tahitienne où personne ne m'intéressait plus... + + + + + +XXXIX + +RÉVÉLATIONS + + +Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit lointain de la +foule,--sous l'ombre épaisse des arbres, dans la nuit noire,-- +Taïmaha s'arrêta et s'assit. + +--Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui +de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frère, lui?... + +A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit: + +--N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui demandai-je. + +--Si, répondit-elle, après une minute d'hésitation, mais d'une voix +assurée pourtant;--si, deux!... + +Il y eut un long silence, après cette révélation inattendue. Une foule +de sentiments s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu, +impressions tristes et intraduisibles. + +Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'étrangeté +saisissante.--Le charme du lieu, les influences mystérieuses de la +nature, avivent ou transforment les émotions ressenties, et on ne sait +plus, même imparfaitement, les exprimer. + + + + + +XL + + +Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions Papeete, qui déjà s'était +endormi; cette dernière soirée du _Rendeer_ était terminée, et quantité +de marins du bord étaient entrés dans les cases tahitiennes, entourés de +bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de séduction et de +trouble sensuel passait sur ce pays, comme après les soirs de grandes +fêtes. + +Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, et j'avais pour +l'instant oublié jusqu'à Rarahu... + +Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre +chère petite case, où je devais, dans la nuit, revenir pour la dernière +fois. + + +Nous marchions côte à côte, Taïmaha et moi; nous suivions d'un pas +rapide la plage océanienne. La pluie tombait, la pluie tiède des +tropiques; Taïmaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue +tapa de mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le sable. + +On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer, +qui brisait au large sur le corail. + +Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; à +l'horizon les pics de l'île de Moorea se dessinaient légèrement au- +dessus de la nappe bleue du Pacifique, à la lueur indécise et embrumée +de la lune. + +Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était restée, malgré ses +trente ans, un type accompli de la beauté maorie. Ses cheveux noirs +tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses +et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de +déesse. + +Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case déjà ancienne, à +moitié enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle +avait dû jadis habiter avec mon frère. + +--Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je... + +--Oui! répondit-elle en s'animant pour la première fois; oui, c'était +celle-ci la case de Rouéri!... + + + + + +XLI + + +Nous nous dirigions tous deux, à cette heure déjà avancée de la nuit, +vers le district de Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune +fils Atario. + +Avec une condescendance légèrement railleuse, elle s'était prêtée à +cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle +s'expliquait à peine. + +Dans ce pays où la misère est inconnue et le travail inutile, où chacun +a sa place au soleil et à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture +dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et +sans culture, là où le caprice de leurs parents les a placés. La famille +n'a pas cette cohésion que lui donne en Europe, à défaut d'autre cause, +le besoin de lutter pour vivre. + +Atario, l'enfant né depuis le départ de Rouéri, habitait le district de +Faaa; par suite de cet usage général d'adoption, il avait été confié aux +soins de _fetii_ (de parents) éloignés de sa mère... + +Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, avait le front et les +grands yeux de Rouéri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille +mère de Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait là-bas à notre +horizon sa silhouette lointaine. + +A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un bois de +cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette +direction, par un sentier connu d'elle. + +Quand nous eûmes marché quelques minutes dans l'obscurité, sous la voûte +des grandes palmes mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de chaume, +où deux vieilles femmes étaient accroupies devant un feu de branches. +Sur quelques mots inintelligibles prononcés par Taïmaha, les deux +vieilles se dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et +Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon enflammé, se mit +à m'examiner avec une extrême attention. C'était la première fois que +nous nous voyions tous deux en pleine lumière. + +Quand elle eut terminé son examen, elle sourit tristement. Sans doute +elle avait retrouvé en moi les traits déjà connus de Rouéri,--les +ressemblances des frères sont frappantes pour les étrangers,--même +lorsqu'elles sont vagues et incomplètes. + +Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil régulier, et ses +dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre +de son teint... + +Nous continuâmes notre route en silence, et bientôt nous aperçûmes les +cases d'un district, mêlées aux masses noires des arbres. + +--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire... + +Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en bourao enfouie sous des +arbres-pain, des manguiers et des tamaris. + +Tout le monde semblait profondément endormi à l'intérieur, et, à travers +les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir. + +Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en +nous faisant signe d'entrer. + +La case était grande; c'était une sorte de dortoir où étaient couchés +des vieillards. La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait +qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait à peine toutes ces +formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer. + +Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle prit un enfant qu'elle +m'apporta... + +--... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la lampe, je me +trompe, ce n'est pas lui!... + +Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à examiner d'autres +lits où elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait +au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'éclairait que de +vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des +_pareo_ d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on les eût prises +pour des momies roulées dans des draps mortuaires... + +Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux veloutés de Taïmaha: + +--Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils Atario?... + +La vieille Huahara se souleva sur son coude décharné, et fixa sur nous +son regard effaré par le réveil: + +--Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a été adopté par +ma soeur Tiatiara-honui (Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici, +au bout du bois de cocotiers... + + + + + +XLII + + +Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire. + +A la case de Tiatiara-honui, même scène, même cérémonie de réveil, +semblable à une évocation de fantômes. + +On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de +sommeil; il était nu. Je pris sa tête dans mes mains et l'approchai de +la lampe que tenait la vieille _Araignée_, soeur de Huahara. L'enfant, +ébloui, fermait les yeux. + +--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui était restée à +la porte. + +--C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une façon qui dut la +remuer jusqu'au fond du coeur. + +--Oui, dit-elle, comprenant que la réponse était solennelle, oui, c'est +le fils de ton frère Rouéri!... + +La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais +l'enfant s'était rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et +le recouchai sur na natte. Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et +nous reprîmes le chemin de Papeete. + +Tout cela s'était passé comme dans un rêve. J'avais à peine pris le +temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés +dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image très vive, qu'on a +perçue un instant, persiste et reparaît encore, après qu'on a fermé les +yeux. + +J'étais singulièrement troublé, et mes idées étaient bouleversées; +j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien +être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste à temps +pour le départ du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chère petite +case, ni même embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus... + + + + + +XLIII + + +Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda: + +--Tu reviendras demain? + +--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie. + +Un moment après, elle demanda avec timidité: + +--Rouéri t'avait parlé de Taïmaha? + +Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu à peu son coeur semblait +s'éveiller d'un long sommeil.--Elle n'était plus la même créature, +insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix émue, sur +celui qu'elle appelait _Rouéri_, et m'apparaissait enfin telle que je +l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et une tristesse +profonde, le souvenir de mon frère... + +Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux détails que +Rouéri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on +me donnait jadis dans mon foyer chéri; elle me le redit en souriant, et +me rappela en même temps une histoire oubliée de ma petite enfance. Je +ne puis décrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs, +conservés dans la mémoire de cette femme, et répétés là par elle, en +langue polynésienne... + +Le ciel s'était dégagé; nous revenions par une nuit magnifique, et les +paysages tahitiens, éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le +grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein +d'enchantement et de mystère. + +Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case qu'elle habitait à +Papeete.--Sa résidence habituelle était la case de sa vieille mère +Hapoto, au district de Téaroa, dans l'île de Moorea. + +En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de mon retour, et +voulus lui faire promettre de se trouver alors à Papeete, avec ses deux +fils.--Taïmaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle +était redevenue sombre et bizarre; ses dernières réponses étaient +incohérentes ou moqueuses, son coeur s'était refermé; en lui disant +adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard, +incompréhensible et sauvage... + + + + + +XLIV + + +Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille où +Rarahu m'attendait; on sentait déjà dans l'air la fraîcheur humide du +matin.--Rarahu, qui était restée assise dans l'obscurité, jeta ses +bras autour de moi quand j'entrai. + +Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de garder pour elle ces +confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliée ne +redevint pas la fable des femmes de Papeete. + +C'était notre dernière nuit... et les incertitudes du retour, et les +distances énormes qui allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses +un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se +montrait sous un jour suave et délicieux; elle était bien la petite +épouse de Loti; elle était doucement touchante dans ses transports +d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, la +tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille +passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des +expressions sauvages et des images étranges. + + + + + +XLV + + +Les premières lueurs indécises du jour vinrent m'éveiller après quelques +moments de sommeil. + +Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, qui est +particulière au réveil, je retrouvai mêlées ces idées: le départ, +quitter l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les +grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Taïmaha et +ses fils,--ces nouveaux personnages à peine entrevus la nuit, et qui +venaient encore, à la dernière heure, m'attacher à ce pays par des liens +nouveaux... + +La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenêtres ouvertes... +Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'éveillai en +l'embrassant: + +--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me réveilles, et il +faut partir. + +Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique; +elle mit sur sa tête sa couronne fanée et son _tiaré_ de la veille, en +faisant le serment que jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres. + +J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu à nos +arbres, à nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas, +une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant, +comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apiré... + +Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en nous donnant la +main, nous descendîmes tristement à la plage, pour la dernière fois. + +Là, il y avait déjà assistance nombreuse et silencieuse; toutes les +filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le +_Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, étaient assises à terre; +quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir. + +Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier +canot du _Rendeer_ m'emporta à bord... + + +Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre. + +Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait à la plage pour me +voir partir, comme, douze ans auparavant, elle était venue, à dix-sept +ans, voir partir Rouéri qui ne revint plus. + +Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle. + +C'était une belle matinée d'Océanie, tiède et tranquille; il n'y avait +pas un souffle dans l'atmosphère; cependant des nuages lourds +s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand +dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du matin éclairait en +plein la plage d'Océanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en +robes blanches. + +L'heure du départ apportait son charme de tristesse à ce grand tableau +qui allait disparaître. + + + + + +XLVI + + +Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la +case abandonnée de mon frère Rouéri fut encore longtemps visible au bord +de la mer, et mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans les +arbres. + +Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur +Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau immense, sous lequel l'île +entière fut bientôt enveloppée.--La pointe aiguë du morne de Fataoua +parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les +épaisses masses sombres; un grand vent alizé se leva sur la mer, qui +devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commença à tomber. + +Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je +me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu, +déchiré par les épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour +vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le jour, je restai là +étendu, à ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce +bruit triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre la +muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plongé dans cette sorte de +méditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient +se confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs lointains de mon +enfance. + +Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille +épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans +ma chambre,--les coiffures de chefs océaniens, les images +embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches +de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées, +à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries +et encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa,--et le dernier bouquet de +pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure. + + + + + +XLVII + + +Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je +montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le +visage, me ramenèrent aux notions précises de la vie réelle, au +sentiment complet du départ. + +Celui que je remplaçais pour le service de nuit, c'était John B..., mon +cher frère John, dont l'affection douce et profonde était depuis +longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie: + +--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_; +elles sont là-bas derrière nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer, +tu les connais... + +Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon: +l'île de Tahiti, et l'île de Moorea... + + +John resta près de moi jusqu'à une heure avancée de la soirée; je lui +contai ma soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait la +nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et +d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille +j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurité du banc de quart, personne +ne le vit que mon frère John: auprès de lui je pleurai là comme un +enfant. + +La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit +noire. C'était comme un réveil, un retour au dur métier des marins, +après une année d'un rêve énervant et délicieux, dans l'île la plus +voluptueuse de la terre... + + +...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à +l'horizon: l'île de Tahiti et l'île de Moorea... + +L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette heure en pleurant dans ma case +déserte,--dans ma chère petite case que battent la pluie et le vent de +la nuit,--et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le +front et les yeux de mon frère..." + +Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, qui ressemble à mon frère +Georges, quelque chose étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle +Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille +mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me cause une tristesse +douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui était +Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui... + +Moi aussi, qui serai bientôt peut-être fauché par la mort dans quelque +pays lointain, jeté dans le néant ou l'éternité, moi aussi, j'aimerais +revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-même, qui +serait mon sang mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une joie étrange +dans l'existence de ce lien suprême et mystérieux entre elle et moi, +dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une +même créature... + +Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attaché +d'une manière irrésistible et pour toujours; c'est maintenant surtout +que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai +deux patries maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est vrai;- +-mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-être +y finirai-je ma vie... + + + + + +TROSIÉME PARTIE + + +I + + +Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit à Honolulu, capitale des îles +Sandwich, une relâche fort gaie qui dura deux mois. + +Là, c'était la race maorie arrivée déjà à un degré de civilisation +relative plus avancé qu'à Tahiti. + +Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et doré; des fêtes à +l'européenne, des ministres et des généraux empanachés et légèrement +grotesques; tout un personnel drôle, repoussoir multiple sur lequel se +détachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite +très élégantes et parées. Des jeunes filles du même sang que Rarahu +transformées en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son +air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de +France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à plusieurs +boutons et leurs toilettes parisiennes. + +Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre mélange de +population; des Hawaïens tatoués dans les rues, des commerçants +américains et des marchands chinois. + +Un beau pays, une belle nature; une belle végétation, rappelant de loin +celle de Tahiti, mais moins fraîche et moins puissante pourtant que +celle de l'île aux vallées profondes et aux grandes fougères. + +Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu de la même +origine; quelques mots cependant étaient les mêmes, et les indigènes me +comprenaient encore. Je me sentis là moins loin de l'île chérie, que +plus tard, lorsque je fus sur la côte d'Amérique. + + + + + +II + + +A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, où nous arrivâmes +après un mois de traversée, je trouvai cette première lettre de Rarahu +qui m'attendait. (Elle avait été remise au consulat d'Angleterre par un +bâtiment américain chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques +jours après notre départ.) + +A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire à vapeur +_Rendeer_. + +O mon cher petit ami! O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand +dans mon coeur de ne plus te voir... + +O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu +ne reviens plus!... + +. . . . . . . . . . . + +Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne. + +Ta petite amie, + +RARAHU. + +Je répondis à Rarahu par une longue lettre, écrite dans un tahitien +correct et classique,--qu'un bâtiment baleinier fut chargé de lui +faire parvenir, par l'intermédiaire de la reine Pomaré. + +Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de +l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, en lui rappelant les +serments. + + + + + +III + +HORS-D'OEUVRE CHINOIS + + +Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui précède, encore +moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple +lien chronologique, un rapport de dates: + + +La scène se passait à minuit,--en mai 1873,--dans un théâtre du +quartier chinois de San-Francisco de Californie. + +Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement +pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le +monde était chinois, excepté nous. + +On était à un moment pathétique d'un grand drame lyrique que nous ne +comprenions point. Les dames des galeries cachaient derrière leurs +éventails leurs tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient +sous le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. Les +artistes, revêtus de costumes de l'époque des dynasties éteintes, +poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de +chats de gouttières;--l'orchestre, composé de gongs et de guitares, +faisait entendre des sons extravagants, des accords inouïs. + +Effet de nuit. Les lumières étaient baissées.--Devant nous, le public +du parterre,--un alignement de têtes rasées, ornées d'impayables +queues que terminaient des tresses de soie. + +Il nous vint une idée satanique,--dont l'exécution rapide fut +favorisée par la disposition des sièges, l'obscurité, la tension des +esprits: attacher les queues deux à deux, et déguerpir... + +O Confucius!... + + + + + +IV + + +... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique russe... Six mois +d'expéditions et d'aventures qui ne tiennent en rien à cette histoire. + +Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et déjà bien loin de +l'Océanie. + +Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un rêve auprès duquel la +réalité présente n'intéressait plus. + +En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par +l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" voulait traverser +l'océan Pacifique dans l'hémisphère nord, en laissant à d'effroyables +distances dans le sud _l'île délicieuse_. + +Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au +coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs lettres, mais la vie errante +que nous menions sur les côtes d'Amérique les empêchait de me parvenir, +et je ne recevais plus rien d'elle... + + + + + +V + + +... Dix mois ont passé. + +Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige à toute +vitesse vers le sud. Il s'est engagé depuis deux jours dans cette zone +qui sépare les régions tempérées des régions chaudes, et qui s'appelle: +_zone des calmes tropicaux_. + +Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les +régions tempérées; l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et +tout d'une pièce nous voilait le soleil. + +Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en scène a brusquement +changé; c'est bien ce ciel étonnamment pur, cet air vif, tiède, +délicieux, de la région des alizés, et cette mer si bleue, asile des +poissons volants et des dorades. + +Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le sud de +l'Amérique, le cap Horn et l'océan Atlantique; Tahiti est sur notre +route dans le Pacifique, et l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en +passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques jours, quand +après, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout +après avoir craint de ne pas revenir!... + +... J'étais accoudé sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux +docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur +l'épaule: + +--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous rêvez: nous y serons +bientôt, dans votre île, et même nous allons si vite que ce sont, je +pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent à elles...! + +--Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si elles s'y +mettaient toutes... + + + + + +VI + + +26 novembre 1873. + + +En mer.--Nous avons passé hier par un grand vent au milieu des îles +Pomotous. + +La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux. + +A midi, la terre (Tahiti) par bâbord devant. + +C'est John qui l'a vue le premier; une forme indécise au milieu des +nuages: la pointe de Faaa. + +Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord, +au-dessus d'une panne transparente. + +Les poissons volants se lèvent par centaines. + +_L'île délicieuse_ est là tout près... Impression singulière, qui ne +peut se traduire... + +Cependant la brise apporte déjà les parfums tahitiens, des bouffées +d'orangers et de gardénias en fleurs. + +Une masse énorme de nuages pèse sur toute l'île. On commence à +distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les +montagnes défilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahéna, +Fataoua, et puis la pointe Vénus, Fare-Ute, et la baie de Papeete. + +J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur. +Toute cette verdure dorée fait de loin un effet magique au soleil du +soir. + +Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la +plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied à terre il fait +nuit... + +On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous +le feuillage épais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur +étrange de se retrouver dans ce pays... + +... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle est déserte. Les +bouaros l'ont jonchée de leurs grandes fleurs jaune pâle et de leurs +feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une +tristesse inquiète, sans cause connue, me pénètre peu à peu au milieu de +ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort... + +J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de la reine sont là, +assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu là ces créatures +indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant +de nous... Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues +tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent. + +Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, une forme plus svelte que +les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers +elle. + +--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses +bras... + +Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et les lèvres fraîches +de Rarahu... + + + + + +VII + + +Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues +de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantôt nous marchions au +hasard dans les allées qui se présentaient à nous; tantôt nous nous +étendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis épais des plantes... +Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite +toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la +nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange +prestige. + +Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de +nous revoir; tous deux nous sentions que c'était la fin, que bientôt nos +destinées seraient séparées pour jamais... + +Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la sentais plus frêle, et la +petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au +jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée; elle avait près de +seize ans; elle était toujours adorablement jeune et enfant; seulement +elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est +convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie +sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût +pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir... + +Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait admettre au nombre +des suivantes du palais; elle avait précisément demandé d'être au +service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment, et qui +s'était prise à beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puisé +certaines notions de la vie des femmes européennes; elle avait appris, +surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir; +elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naïf; sa +voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne +pouvait pas prononcer les syllabes dures. + +C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de +la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce +fût une autre femme... + +Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans +la grande rue qui jadis était pleine de mouvement et d'animation. + +Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes étalées sous les +vérandas. Là même tout était désert. Je ne sais quel vent de tristesse, +depuis notre départ, avait soufflé sur Tahiti... + + +C'était jour de réception chez le gouverneur français; nous nous +approchâmes de sa demeure. Par les fenêtres ouvertes, on plongeait dans +les salons éclairés; il y avait là tous mes camarades du _Rendeer_, et +toutes les femmes de la cour; la reine Pomaré, la reine Moé, et la +princesse Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Où donc +est Harry Grant?..." Et Ariitéa put répondre avec son sourire +tranquille: + +--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour +rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de +la reine. + +Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour l'instant le reste +n'existait plus pour lui... + + +Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus +tranquille du salon, m'avait seule aperçu et reconnu; sa voix d'enfant, +déjà bien affaiblie et presque mourante, cria: + +--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!) + +C'était la petite princesse Pomaré V, la fille adorée de la vieille +reine. + +J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me tendait, et +l'incident passa inaperçu du public... + +Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions plus de gîte où nous +retirer ensemble; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des +choses, le silence et la nuit. + +A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de +la reine et d'Ariitéa. Nous ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et +nous avançâmes avec précaution pour examiner les lieux. C'est qu'il +fallait éviter les regards du vieil Ariifaité, le mari de la reine, qui +rôde souvent le soir sous les vérandas de ses domaines. + +Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se +dessinait clairement à la faible clarté des étoiles; on n'entendait +nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomaré +prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans +mes rêves d'enfance. Tout était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée, +monta par le grand perron, en me disant adieu. + +Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer à bord; tout ce +pays me semblait ce soir-là d'une tristesse désolée. + +Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les étoiles australes +resplendissaient... + + + + + +VIII + + +Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne s'y opposa point. + +Notre case sous les grands cocotiers, qui était restée déserte en mon +absence, se rouvrit pour nous. Le jardin était plus fouillis que jamais, +et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches +roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre chambre... Nous +reprîmes possession du logis abandonné avec une joie triste. Rarahu y +rapporta son vieux chat fidèle, qui était demeuré son meilleur ami et +qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens +jours... + + + + + +IX + + +Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient donné la plus +grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent +donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient été +d'abord, encore se trouvaient-ils très fatigués de leur traversée,-- +une vingtaine de petits êtres dépeignés, gluants, piteux, qui avaient +été autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.-- +Cependant ils furent agréés par l'enfant malade, dont les grands yeux +noirs s'éclairèrent à leur vue d'une joie très vive. + +--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!) + +Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands charmes;-- +déplumés, souffreteux, ils chantaient tout de même,--et la petite +reine les écoutait avec ravissement. + + + + + +X + +Papeete, 28 novembre 1873. + + +A sept heures du matin,--heure délicieuse entre toutes dans les pays +du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taïmaha, à qui +j'avais fait donner rendez-vous. + +De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une incompréhensible créature +qu'elle avait à peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait +jamais donné que des réponses vagues ou incohérentes au sujet des +enfants de Rouéri. + +A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint s'asseoir près de +moi. Pour la première fois je voyais en plein jour cette femme qui, +l'année précédente, m'était apparue d'une manière à moitié fantastique, +la nuit, et à l'instant du départ. + +--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premières +questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois +j'avais chargé le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur +de la mer, et il a refusé de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la +vieille Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, où une de ses +soeurs désirait un fils. + +Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les +inexplicables bizarreries du caractère maori. + +Taïmaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication +ne la toucheraient plus. Je savais que ni prières, ni menaces, ni +intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des délais si +courts on me fît venir de si loin cet enfant que je voulais connaître. +Et je ne pouvais prendre mon parti de m'éloigner pour toujours sans +l'avoir vu. + +--Taïmaha, dis-je après un moment de réflexion silencieuse, nous allons +partir ensemble pour l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de +Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mère, pour lui +montrer ton fils. + +Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours derniers passés à +Papeete, bien jaloux de ces dernières heures d'amour et d'étrange +bonheur... + + + + + +XI + + +Papeete, 29 novembre. + +Encore le chant rapide, et le bruit et la frénésie de la _upa-upa_; +encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomaré; une dernière +grande fête au clair des étoiles comme autrefois. + +Assis sous la véranda de la reine, je tenais dans ma main la main +amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusitée +de fleurs et de feuillage. Près de nous était assise Taïmaha, qui nous +contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Rouéri. Elle avait ses heures de +souvenir et de douce sensibilité; elle avait versé des larmes vraies, en +reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du passé que mon +frère avait jadis rapportée au foyer, et que moi j'avais trouvé plaisir +à ramener en Océanie. + +Notre voyage à Moorea était décidé en principe; il n'y avait plus que +les difficultés matérielles qui en retardaient l'exécution. + + + + + +XII + + +1er décembre 1873. + +Le départ pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage. + +Le chef Tatari, qui rejoignait son île, donnait passage à Taïmaha et à +moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes +hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en +laisse. Ce fut en face même de la case abandonnée de Rouéri que nous +vînmes nous embarquer; le hasard avait amené ce rapprochement. + +Ce n'était pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger, +l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait +d'aller courir dans cette île de Moorea, et, en raison du peu de temps +que le _Rendeer_ devait passer à Papeete, il m'avait pendant deux jours +refusé l'autorisation de partir. De plus, les vents régnants rendaient +les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon +retour à Tahiti restait problématique. + + +On mettait à l'eau la baleinière de Tatari; les passagers apportaient +leur léger bagage et prenaient gaîment congé de leurs amis; nous allions +partir. + +A la dernière minute, Taïmaha, changeant brusquement d'idée, refusa de +me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Rouéri, et, cachant sa +tête dans ses mains, elle se mit à pleurer. + +Ni mes prières, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la +décision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous éloigner +sans elle. + + + + + +XIII + + +La traversée dura près de quatre heures; au large, le vent était fort et +la mer grosse, la baleinière se remplit d'eau. + +Les deux chats passagers, fatigués de crier, s'étaient couchés tout +mouillés auprès des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de +vie. + +Tout trempés, nous abordâmes loin du point que nous voulions atteindre, +dans une baie voisine du district de Papetoaï,--pays sauvage et +enchanteur, où nous tirâmes la baleinière au sec sur le corail. + + +Il y avait très loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient +les parents de Taïmaha et le fils de mon frère. + +Le chef Tauïro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partîmes +tous deux par un sentier à peine visible, sous une voûte admirable de +palmiers et de pandanus. + + +De loin en loin nous traversions des villages bâtis sous bois, où les +indigènes assis à l'ombre, immobiles et rêveurs comme toujours, nous +regardaient passer.--Des jeunes filles se détachaient des groupes, et +venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau fraîche. + +A mi-chemin, nous fîmes halte chez le vieux chef Taïrapa, du district de +Téharosa. C'était un grave vieillard à cheveux blancs, qui vint au- +devant de nous appuyé sur l'épaule d'une petite fille délicieusement +jolie. + +Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous +conta ses impressions d'alors et ses étonnements; on eût cru entendre le +vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil. + + + + + +XIV + + +Vers trois heures de l'après-midi, je fis mes adieux au chef Taïrapa, et +continuai ma route. + +Nous marchâmes encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux, +sur des terrains que Tatari me dit appartenir à la reine Pomaré. + +Puis nous arrivâmes à une baie admirable, où des milliers de cocotiers +balançaient leur tête au vent de la mer. + +On se sentait sous ces grands arbres aussi écrasés, aussi infime, qu'un +insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces +hautes tiges grêles étaient, comme le sol, d'une monotone couleur de +cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose chargé de +fleurs jetait une nuance éclatante sous cette immense colonnade grise.- +-La terre nue était semée de débris de madrépores, de palmes +desséchées, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu foncé, déferlait +sur une plage de coraux brisés d'une blancheur de neige; à l'horizon +apparaissait Tahiti, à demi perdu dans la vapeur, baigné dans la grande +lumière tropicale. + +Le vent sifflait tristement là-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues +gigantesques; ma tête s'emplissait de pensées sombres, d'impressions +étranges,--et ces souvenirs de mon frère, que j'étais venu là +invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, à travers la nuit du +passé... + + + + + +XV + + +--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Taïmaha; l'enfant +que tu cherches doit être là, ainsi que sa vieille grand'mère Hapoto. + +Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indigènes assis à +l'ombre; c'étaient des enfants et des femmes dont les silhouettes +obscures se profilaient sur la mer étincelante. + +Mon coeur battait fort en approchant d'eux, à la pensée que j'allais +voir cet enfant inconnu, déjà aimé,-pauvre petit sauvage, lié à moi- +même par les puissants liens du sang. + +--Celui-ci est Loti, le frère de Rouéri,--celle-ci est Hapoto, la +mère de Taïmaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me +tendit sa main tatouée. + +--Et voici Taamari, continua-t-il, en désignant un enfant qui était +assis à mes pieds. + +J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frère;--je le +regardais, cherchant à reconnaître en lui les traits déjà lointains de +Rouéri. C'était un délicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure +ronde les traits seuls de sa mère, le regard noir et velouté de Taïmaha. + +Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, où les hommes et les +plantes poussent si vite, j'attendais un grand garçon de treize ans, au +regard profond comme celui de Georges, et pour la première fois un doute +amèrement triste me traversa l'esprit... + + + + + +XVI + + +Vérifier l'époque de la naissance de Taamari était chose difficile,-- +et j'interrogeai inutilement les femmes. Là-bas où les saisons passent +inaperçues, dans un éternel été, la notion des dates est incomplète,-- +et les années se comptent à peine. + + +--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des écrits qui étaient +comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et +ces papiers étaient conservés dans le _farehau_ du district. + +Une jeune fille, à ma prière, partit pour les chercher, au village de +Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir. + + +Ce site où nous étions avait quelque chose de magnifique et de terrible; +rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'idée de ces +paysages de la Polynésie; ces splendeurs et cette tristesse ont été +créées pour d'autres imaginations que les nôtres. + +Derrière nous, les grands pics s'élançaient dans le ciel clair et +profond. Dans toute l'étendue de cette baie, déployée en cercle immense, +les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumière +tropicale étincelait partout.--Le vent du large soufflait avec +violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le +corail faisaient grand bruit... + + +J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient différents de +ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus +sauvage. + +L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait à tout,--aux +sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra- +ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'éveille et se +retrouve lui-même, on est frappé tout à coup de l'étrangeté de ce qui +vous entoure. + +Je regardais ces indigènes comme des inconnus,--pénétré pour la +première fois des différences radicales de nos races, de nos idées et de +nos impressions; bien que je fusse vêtu comme eux, et que je comprisse +leur langage, j'étais isolé au milieu d'eux tous, autant que dans l'île +du monde la plus déserte. + +Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me séparait de ce petit +coin de la terre qui est le mien, l'immensité de la mer, et ma profonde +solitude... + +Je regardai Taamari et l'appelai près de moi: il appuya familièrement +sur mes genoux sa petite tête brune. Et je pensai à mon frère Georges +qui dormait à cette heure, du sommeil éternel, couché dans les +profondeurs de la mer, là-bas, sur la côte lointaine du Bengale.--Cet +enfant était son fils, et une famille issue de notre sang se +perpétuerait dans ces îles perdues... + +--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma +case, qui est à cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras +de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Téharo, et vous +conviendrez ensemble des moyens de retourner à Tahiti, avec cet enfant +que tu veux emmener. + + + + + +XVII + + +La case de la vieille Hapoto était à quelques pas de la mer; c'était la +classique case maorie, avec les vieux pavés de galets noirs, la muraille +à jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents- +pieds.--Des pièces de bois massives soutenaient de grands lits d'une +forme antique, dont les rideaux étaient faits de l'écorce distendue et +assouplie du mûrier à papier.--Une table grossière composait, avec ces +lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table était +posée une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la +religion du Christ était en honneur dans cette chaumière perdue. + + +Téharo, le frère de Taïmaha, était un homme de vingt-cinq ans, à la +figure intelligente et douce; il avait conservé de mon frère un souvenir +mêlé de respect et d'affection, et me reçut avec joie. + +Il avait à sa disposition la baleinière du chef du district, et nous +convînmes de repartir pour Tahiti dès que le vent et l'état de la mer +nous le permettraient. + +J'avais dit que j'étais habitué à la nourriture indigène, et que je me +contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre-à-pain. +Mais la vieille Hapoto avait ordonné de grands préparatifs pour mon +repas du soir, qui devait être un festin. On poursuivit plusieurs poules +pour les étrangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destiné à +cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre-à-pain. + + + + + +XVIII + + +Cependant le temps s'écoulait lentement. Il fallait plus d'une heure +encore avant que la jeune fille qui était allée chercher les actes de +naissance des enfants de Taïmaha pût revenir. + +En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une +promenade qui m'a laissé un souvenir fantastique comme celui d'un rêve. + +Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous +dirigions, le pays n'est plus qu'une étroite bande de terrain, longue et +sinueuse, resserrée entre la mer et les mornes à pic,--au flanc +desquels sont accrochées d'impénétrables forêts. + +Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir, +l'isolement, la tristesse inquiète qui me pénétrait, prêtaient à ces +paysages quelque chose de désolé. + +C'étaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des +pandanus, tout cela étonnamment haut et frêle, et courbé par le vent. +Les longues tiges des palmiers, penchées en tous sens, portaient çà et +là des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.-- +Et puis, sous nos pieds, toujours cette même terre nue et cendrée, +criblée de trous de crabes. + +Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les crabes bleus +avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier +qu'ils font le soir.--La montagne était déjà pleine d'ombres. + +Le grand Téharo marchait près de moi, rêveur et silencieux comme un +Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frère. + +De temps à autre, la voix douce de Taamari s'élevait au milieu de tous +les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant étaient +incohérentes et singulières.--J'entendais cependant sans difficulté le +langage de ce petit être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le +_dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille +langue maorie à peu près pure. + + +Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, qui revenait +imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt dans les bassins intérieurs +du récif, presque couchée sous ce grand vent alizé. + +Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui se mirent à +courir toutes mouillées, jetant au vent triste la note inattendue de +leurs éclats de rire. + +Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrêta pour +caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gâteaux qu'il lui +donna. + +Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me +donnèrent une idée horrible... + +Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos têtes, +secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des +rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les +feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue... + +Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester +plusieurs jours dans cette île avant qu'il fût possible à une pirogue de +prendre la mer; cela arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea.--Le +départ du _Rendeer_ était fixé aux premiers jours de la semaine +suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les +derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de +la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle. + + +Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait.--Je n'avais prévu +cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche. + +Je commençais à sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fièvre; +--les impressions si vives de cette journée l'avaient déterminée sans +doute, en même temps qu'un grand excès de fatigue. + +Nous nous assîmes devant la case de la vieille Hapoto. + +Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées de fleurs, qui étaient +venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'étranger)--car il +en vient rarement dans ce district. + +--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata- +reva!... + +Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu +m'avait donné jadis et contre lequel avait prévalu celui de Loti. + +Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau +de Fataoua, où l'année précédente elle m'avait vu. + + +La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects étranges et +imprévus, sous l'influence de la fièvre et de la nuit.--On entendait +dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flûtes de +roseau. + +A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de +bourao, on faisait la cuisine à mon intention.--Le vent balayait +terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux +ébouriffés, étaient accroupis là, comme des gnomes, autour d'une épaisse +fumée.--Le mot "Toupapahou!", prononcé près de moi, résonnait +étrangement à mes oreilles... + + + + + +XIX + + +Cependant la jeune fille qui avait été envoyée chez le chef du district +arriva,--et je pus encore lire à cette dernière lueur du jour les +quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la vérité par des dates: + +Ua fanau o Taamari i te Taïmaha, Est né le Taamari de la Taïmaha, I te +mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o +Atario i te Taïmaha. Est né le Atario de la Taïmaha, I te mahana piti no +Aote 1865... le jour deux de août 1865... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + +Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur, +--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose +étrange, je m'étais attaché à l'idée de cette famille tahitienne,--et +ce vide qui se faisait là me causait une douleur mystérieuse et +profonde; c'était quelque chose comme si mon frère perdu eût été plongé +plus avant et pour jamais dans le néant; tout ce qui était lui +s'enfonçait dans la nuit, c'était comme s'il fût mort une seconde fois. +--Et il semblait que ces îles fussent devenues subitement désertes,-- +que tout le charme de l'Océanie fût mort du même coup, et que rien ne +m'attachât plus à ce pays. + +--Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la mère de Taïmaha,-- +pauvre vieille femme à moitié sauvage,--es-tu bien sûr, Loti, des +choses que tu viens nous dire?... + +Je leur affirmai à tous ce mensonge.--Taïmaha avait fait ce que fait +plus d'une incompréhensible Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle +avait pris un autre amant européen; on ne voyage guère, entre le +district de Matavéri et Papeete; elle avait pu tromper sa mère, son +frère et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de celui +auquel ils l'avaient confiée,--après quoi elle était venue le pleurer +à Moorea.--Elle l'avait réellement pleuré pourtant, et peut-être +n'avait-elle aimé que lui. + +Le petit Taamari était encore près de moi, la tête appuyée sur mes +genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se +cacha la figure dans ses mains ridées et couvertes de tatouages; un peu +après, je l'entendis pleurer... + + + + + +XX + + +Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du +chef, et cherchant à rassembler mes idées embrouillées par la fièvre. + +Je m'étais laissé abuser comme un enfant naïf par la parole de cette +femme; je maudissais cette créature, qui m'avait poussé dans cette île +désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps +irréparable s'envolait pour nous deux. + +Les jeunes filles étaient toujours là assises, avec leurs couronnes de +gardénias qui répandaient leur parfum du soir; tous étaient immobiles, +la tête tournée vers la forêt, groupés, comme pour s'unir contre +l'obscurité envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois. + +Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit... + + + + + +XXI + + +Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, Téharo m'ayant +abandonné son lit, je m'étendis sur les nattes blanches, essayant du +sommeil pour calmer ma tête troublée. + +Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au jour, afin que rien ne +retardât notre départ pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à +s'apaiser. + +La famille prit son repas du soir,--et tous s'étendirent +silencieusement sur leurs lits de chaume, roulés comme des momies +d'Égypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant à l'antique sur +des supports en bois de bambou. + +La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, ne tarda pas à +mourir, et l'obscurité devint profonde. + + + + + +XXII + + +Alors commença une nuit étrange, toute remplie de visions fantastiques +et d'épouvante. + +Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient autour de moi avec des +frôlements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait +sur ma tête. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes +les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnés... + +Où trouver en français des mots qui traduisent quelque chose de cette +nuit polynésienne, de ces bruits désolés de la nature,--de ces grands +bois sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet océan,--de ces +forêts remplies de sifflements et de rumeurs étranges, peuplées de +fantômes;--les Toupapahous de la légende océanienne, courant dans les +bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents +aiguës et de grandes chevelures... + +Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui +me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne: + +C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore la fièvre. + +Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et d'étranges +visions,--et le priai de rester près de moi. Ces choses sont +familières aux Maoris, et ne les étonnent jamais. + +Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta du calme à mon +imagination. + +Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus moins froid,-- +et finis par m'endormir. + + + + + +XXIII + + +A trois heures du matin, Téharo m'éveilla.--A ce moment je me crus là- +bas, à Brightbury, couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni de +la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la +cour remuer sous ma fenêtre leurs branches moussues,--et le bruit +familier du ruisseau sous les peupliers... + +Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au +dehors,--et la mer qui rendait sa plainte éternelle sur les récifs de +corail. + +Téharo m'éveillait pour partir; le temps s'était calmé, et on apprêtait +la pirogue. + +Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais j'avais la fièvre +encore, et la tête me tournait un peu. + +Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurité +les mâts, les voiles et les pagayes. + +Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, et nous partîmes. + + + + + +XXIV + + +C'était une nuit sans lune.--Cependant à la lueur diffuse des étoiles +on distinguait nettement les forêts suspendues au-dessus de nos têtes,- +-et les tiges blanches des grands cocotiers penchés. + +Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au +moment de passer en pleine nuit la ceinture des récifs; les Maoris +exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps +dans l'obscurité. + +La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les +redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille avec un bruit sourd, +mais ils se brisèrent, et nous passâmes. + +Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottés par +une houle énorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il +fallut pagayer. + +Cependant la fièvre était passée; j'avais pu me lever, et prendre en +main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme était étendue +au fond de la pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller +parler à Taïmaha. + +Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour était près de +paraître. + +Nous aperçûmes bientôt les premières lueurs de l'aube;--et les hauts +pics de Moorea, qui déjà s'éloignaient, prirent une légère teinte rose. + +La vieille femme étendue à mes pieds était immobile et semblait +évanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que +lui avaient donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils parlaient bas +pour ne point la troubler. + +Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, en se plongeant dans +l'eau de la mer.--Après quoi nous fîmes des cigarettes de pandanus en +attendant le soleil. + +Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantômes de la nuit +s'étaient envolés; je m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime +sensation de bien-être physique. + +Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle +de mon frère, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et +fantastique, mais baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore ce +pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du +sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la +chère petite case où Rarahu m'attendait... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + + + + + +XXV + + +... Le jour fixé par la petite princesse pour lâcher dans la campagne +les oiseaux chanteurs était arrivé. + +Nous étions cinq personnes qui devions procéder à cette importante +opération, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant déposés à +l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous enfonçâmes sous bois. + +La petite Pomaré qu'on nous avait confiée marchait tout doucement entre +Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes +venaient par derrière, portant sur un bâton la cage et ses précieux +habitants. + +Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, loin de toute +habitation humaine, que l'enfant désira s'arrêter. + +C'était le soir; le soleil déjà très bas ne pénétrait plus guère sous +l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute cette végétation, il y +avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une +lumière bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait +à terre sur un tapis de fougères fines et exquises; sous les grands +arbres s'étalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On +entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;-- +autrement, c'était toujours ce silence des bois de la Polynésie,-- +sombre pays enchanté, auquel il semble qu'il manque la vie. + +La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, ouvrit elle-même la porte +aux oiseaux,--et puis nous nous retirâmes tous pour ne point troubler +ce départ. + +Mais les petites bêtes avaient l'air peu disposées à prendre la volée. +Celle qui la première passa la tête à la porte,--une grosse linotte +sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle +rentra, effrayée de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux +autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Créateur +n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour +nous." + +Il fallut les prendre tous à la main pour les décider à sortir, et quand +toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air +inquiet,--nous retournâmes sur nos pas. + +Il faisait déjà presque nuit. Nous les entendîmes derrière nous jusqu'au +moment où nous fûmes hors des grands bois... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . + + + + + +XXVI + + +...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu +lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette +impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce +qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé. +Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de +pénétration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle +prononçait bien;--et alors il semblait que ce fût une jeune fille de +ma race et de mon sang; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât +l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue... + +Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès +d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve +d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais. +Nos jours étaient comptés.--Tout au plus parlais-je de revenir, et +encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait +fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants européens, +c'était tout ce que j'avais désiré apprendre.--J'avais conservé au +moins sur son imagination une sorte de prestige que la séparation ne +m'avait pas enlevé, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon +retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée de +seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure,--et pourtant, je le +voyais bien, en même temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu +s'éloignait de moi; elle souriait toujours de son même sourire +tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de +désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions +effrénées des enfants sauvages. + +Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant! + +Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue... + +--Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma bien-aimée, tu seras +sage, après mon départ. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu +crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons +encore dans l'éternité. + +"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de cette ville de +Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district éloigné +où ne viennent pas les Européens;--tu te marieras comme elle, tu auras +une famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits enfants qui +t'appartiendront et que tu garderas près de toi, tu seras heureuse... + +Alors et toujours, ce même incompréhensible sourire paraissait sur ses +lèvres;--elle baissait la tête et ne répondait plus.--Et je +comprenais bien qu'après mon départ elle serait une des petites filles +les plus folles, et les plus perdues de Papeete. + +Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--à +tout ce que je trouvais de suppliant et de passionné à lui dire,--elle +souriait de son même sourire de sombre insouciance, de doute et +d'ironie... + +Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: aimer, et sentir qu'on ne +vous écoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi +que vous fassiez?--que le côté sombre et inexplicable de sa nature +reprend sur lui sa force et ses droits?... + +Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui vous échappe. Et +puis, la mort est là qui attend; elle va prendre bientôt ce corps adoré, +qui est la chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans espoir, +--puisque celle-là même qui va mourir ne croit plus à rien de ce qui +sauve et fait revivre... + +Si cette âme était tout à fait mauvaise et perdue, on en ferait le +sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre, +savoir qu'elle a été douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile +de ténèbres qui l'enveloppe,--une mort anticipée qui l'étreint et qui +la glace. Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore,-- +mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et +on ne peut rien!... + +Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut +s'enivrer à la dernière heure de tout ce qui va vous être enlevé sans +retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on +peut arracher à la vie de joies délirantes et de sensations +fiévreuses... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. + + + + + +XXVII + + +...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route +d'Apiré. C'était l'avant-veille du départ. + +Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air était chargé de +senteurs de goyaves mûres; toutes les plantes étaient énervées. De +jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur +un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses +cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes +et chaudes sur nos têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens. + +Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se +levèrent à notre approche et s'avancèrent vers nous. + +L'une qui était vieille, cassée, tatouée entraînait par la main l'autre, +qui était encore belle et jeune;--c'était Hapoto, et sa fille Taïmaha. + +--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à Taïmaha... + +Taïmaha souriait de son éternel sourire en baissant les yeux comme un +enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et +n'en éprouve aucun remords. + +--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui! + +Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne +nous est pas possible, à nous qui sommes nés sur l'autre face du monde, +de juger ou seulement de comprendre ces natures incomplètes, si +différentes des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et sauvage, +et où l'on trouve pourtant, à certaines heures, tant de charme d'amour, +et d'exquise sensibilité. + +Taïmaha avait à me remettre un objet bien précieux,--une relique +d'autrefois,--le pareo de Rouéri que, sur sa demande, je lui avais +confié. + +Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin extrême. Elle parut émue +cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce +souvenir--qui allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury d'où je +l'avais emporté. + + + + + +XXVIII + + +Dans une dernière visite que je fis à Pomaré, je lui recommandai Rarahu. + +--... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?... + +--Je reviendrai, répondis-je en hésitant. + +--Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous dites tous cela, +continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.-- +Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre +britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynésie; de tous ceux +que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus... + +"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.- +-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus... + + + + + +XXIX + + +Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la véranda de notre case; +on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'été. +--Les branches non émondées des orangers et des hibiscus donnaient à +notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous étions à moitié cachés +sous leurs masses capricieuses et touffues. + +--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance, +qu'autrefois tu savais prier avec amour? + +--Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, et enfoui sous la +terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir? + +--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à certaines croyances +sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des +fantômes; tu sais bien qu'à cette heure même, autour de nous, dans ces +arbres, peut-être il y en a... + +--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--après, il y a peut-être le +Toupapahou; après la mort, il y a le fantôme qui, quelque temps, paraît +encore, et rôde incertain dans les bois;--mais je pense que le +Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il n'a plus de forme sous +la terre,--et qu'alors c'est la fin... + +Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, prononçant dans sa +langue douce et singulière d'aussi sombres choses... + + + + + +XXX + + +C'était le dernier jour... + +Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur +"Tahiti la délicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes +qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature, +et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes. + +Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés.--Les +préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la +tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas était le nôtre... + +Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos +expéditions sur les récifs; tous nos coquillages, tous nos madrépores +rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et +ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués plus +blancs que de la neige. + +Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce +qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement +trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se déchirait en me +voyant partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de +confiance et d'espoir... + +Nous avions à emballer une quantité d'objets,--une foule de choses qui +eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers +d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de +l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case... + +Plusieurs couronnes fanées de Rarahu,--toutes celles des derniers +jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de +fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes +de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de +délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour +moi. + +Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait +un train de départ énorme... + + + + + +XXXI + + +Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit +sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses +cheveux dénoués,--et nous sortîmes de chez nous. + +Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faaa, les grands +cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup +d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apiré, +et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je +désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes; je voulais voir tout +et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et +l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir... + +Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres +chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse +inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique... + + +Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua. + +Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps; au bord de +l'eau, la société était nombreuse et choisie; il y avait toujours +Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de +jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la +plus insouciante gaîté du monde. + +Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant +doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et +amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé; la petite +figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche +traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le +silence... + +Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la +douleur. On savait que Rarahu était la _petite femme de Loti_; on savait +que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et +ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois. + + +Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu.--A quelques +pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus +isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous +considérions un peu comme notre propriété particulière. + + +Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la +dureté farouche de leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose, +l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient +crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi +l'expression de sauvage ironie. + +Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans +l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des +Marquises. + +Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, comme nous l'avions +désiré, nous restâmes seuls. + + + + + +XXXII + + +Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du _Rendeer_ à Tahiti.-- +En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis était à nous, nous +éprouvâmes une émotion vive,--et aussi une sensation délicieuse, +qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer. + +Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet endroit où l'air avait +toujours la fraîcheur de l'eau courante; nous connaissions là toutes les +pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.-- +Rien n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes herbes et cette même +odeur,--mélangée de plantes aromatiques et de goyaves mûres. + +Nous suspendîmes nos vêtements aux branches,--et puis nous nous +assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et +pour la dernière fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau +de Fataoua. + + +Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande +cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre +lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers.--Les branches de +ces arbustes se penchaient en voûte au-dessus de nos têtes, et +dessinaient sur ce miroir légèrement agité les mille découpures de leur +feuillage.--Les fruits mûrs tombaient dans l'eau; le ruisseau en +roulait; son lit était semé de goyaves, d'oranges et de citrons. + +Nous ne disions rien tous deux;--assis près l'un de l'autre, nous +devinions mutuellement nos pensées tristes, sans avoir besoin de +troubler ce silence pour nous les communiquer. + +Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus se promenaient +aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là aucun être humain; nous +étions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des +pierres et circulaient autour de nous. + +Le soleil qui baissait déjà,--le dernier soleil de mon dernier soir +d'Océanie,--éclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorées; +j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives +commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates;--les +mimosas légers, les goyaviers noirs, avaient déjà pris leurs teintes du +soir,--et ce soir était le dernier,--et demain, au lever du soleil, +j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien- +aimée allaient disparaître, comme s'évanouit le décor de l'acte qui +vient de finir... + +Celui-là était un acte de féerie au milieu de ma vie,--mais il était +fini sans retour!... Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes, +ou poignantes de tristesse,--tout était fini, était mort... + +Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De +grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui +tombaient pressées, comme d'un vase trop plein... + +--Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite femme, n'est-ce +pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va, +tout ce que tu m'as demandé, je le ferai... Demain je quitterai Papeete +en même temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec +Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je meure, je +prierai pour toi... + +Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux +bras autour de moi et appuya sa tête sur mes genoux... Je pleurai aussi, +mais des larmes douces;--j'avais retrouvé ma petite amie, elle était +brisée, elle était sauvée. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos +destinées nous séparaient d'une manière irrévocable et fatale; ce départ +aurait moins d'amertume, moins d'angoisse déchirante; je pouvais m'en +aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensées de retour,-- +peut-être aussi avec de vagues espérances dans l'éternité!. . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XXXIII + + +Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu offert aux +officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'à l'heure de +l'appareillage, que "l'amiral à cheveux blancs" avait fixé pour le lever +du jour. + +Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y assister. + +Il y avait énormément de monde à ce bal, pour un bal de Papeete; toutes +les Tahitiennes de la cour, quelques femmes européennes, tout ce +qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les +officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires français. + +Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon de la fête; +mais, pendant que la foule dansait fiévreusement la _upa-upa_ dans les +jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation +semblable, privilégiées de la reine, avaient été invitées à prendre +place sous la véranda, sur une banquette d'où elles pouvaient, tout +aussi bien qu'à l'intérieur, voir et être vues.--Et avec le laisser- +aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent +m'accouder à la fenêtre, pour causer avec ma petite amie. + +En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle était +éclairée comme une vision, par la lueur rouge des lampes, mêlée aux +rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles +brillaient sur le fond sombre du dehors. + + +Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite- +fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât pour ce bal.--La petite +Pomaré avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir. + + +Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du _Rendeer_, qui +étaient en majorité, y jetaient une impression de départ et de +séparation contre laquelle on ne pouvait réagir.--Il y avait là de +jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs maîtresses, à leur vie de +nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou +trois fois dans le courant de leur existence étaient venus à Tahiti, qui +savaient que maintenant leur carrière était finie, et dont le coeur se +serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus... + +La princesse Ariitéa vint à moi, plus animée que de coutume, et parlant +plus vite: + +--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer +la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer très vite; de la +continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par +une troisième,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir. + +Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant moi-même, tout ce que je trouvai +au hasard sur le piano.--Je réussis pour une heure à ranimer le bal; +mais c'était une animation factice,--et je ne pouvais pas plus +longtemps la soutenir. + + + + + +XXXIV + + +Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'étais encore au +piano, jouant je ne sais quels airs insensés, accompagnés dans le +lointain par la _upa-upa_ qui râlait au dehors. + +J'étais seul avec la vieille reine, qui était restée pensive et immobile +dans son grand fauteuil doré.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte +et sombre, parée avec un luxe encore sauvage. + +Le salon de Pomaré avait cet aspect triste des fins de bal; un grand +désordre, une grande salle vide; des bougies s'éteignant dans les +torchères, tourmentées par le vent de la nuit. + +La reine se leva péniblement, dans les plis de sa robe de velours +cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait près de la porte, debout et +silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer. + +Rarahu entra... timide, les yeux baissés, et s'approcha de la reine.-- +Apparaissant après ce bal, dans cette salle déserte, dans ce silence, +avec sa longue traîne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs +cheveux flottants, sa couronne de gardénias blancs,--et ses yeux +agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision +délicieuse de la nuit. + +--Tu as à me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller +sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je +le crains, qui ne le voudra pas... + +--Madame, répondis-je, elle va partir demain pour Papéuriri, demander +l'hospitalité à Tiahoui son amie.--Là-bas comme ici, je vous supplie +de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus à Papeete. + +--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix étonnée, et visiblement +émue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... à Papeete tu aurais +été bien vite une petite fille perdue... + +Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la +vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se +mouillaient de larmes. + +--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas différer ce départ.-- +Si tes préparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs à faire, veux- +tu partir ce matin même, un peu après le soleil, vers sept heures, dans +la voiture qui emmènera ma belle-fille Moé? Moé s'en va à Atimaono, +prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raïatéa.-- +Vous coucherez la nuit prochaine à Maraa, et demain matin vous serez à +Papéuriri, où, en passant, la voiture te déposera. + +Rarahu sourit à travers ses larmes, à cette idée qui lui causait une +joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raïatéa. + +Il y avait entre Rarahu et Moé une affinité mystérieuse;--étrangement +malheureuses toutes deux, et brisées, elles avaient le même caractère, +les mêmes allures et le même genre de charme. + + +Rarahu répondit qu'elle serait prête.--La pauvre petite en effet +n'avait guère à emporter que quelques robes de mousseline de diverses +couleurs,--et son fidèle vieux chat gris... + + +Et nous prîmes congé de Pomaré, en serrant avec effusion et de tout +notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariitéa, qui +avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner +jusqu'à la porte du jardin; elle disait à Rarahu pour la consoler des +choses aussi douces que si elle eût été sa soeur... Et pour la dernière +fois nous descendîmes à la plage... + + + + + +XXXV + + +Il faisait nuit close encore. + +Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles +de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les +officiers du _Rendeer_.--Si on n'eût entendu quelques jeunes femmes +pleurer, on eût dit plutôt une fête qu'un départ. + +Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la dernière +fois ma petite amie. + + +En même temps que le _Rendeer_ quittait l'île délicieuse, la voiture qui +emportait Rarahu et Moé quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put +voir, par les échappées des cocotiers, à travers les rideaux de verdure, +--le _Rendeer_ s'éloigner sur l'immensité bleue. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . + + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +_"Aue! Aue! a munaiho te tiaré iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i +teienei ra, na maheahea!..." (Hélas! Hélas! autrefois elle était jolie, +la petite fleur d'arum!... Hélas! Hélas! maintenant elle est fanée!...) +(RARAHU)_ + + +I + + +Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route à travers +le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des îles +polynésiennes. Et puis cette dernière terre des Maoris disparut elle- +même de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Océanie. + +Après avoir relâche au Chili, nous sortîmes du Grand Océan par le +détroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Brésil et +les Açores. + + + + + +II + + +Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins +à Brightbury, frapper à la porte de ma maison chérie... On ne +m'attendait pas encore. + +Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui tremblait d'émotion et +de surprise.--Le bonheur et l'étonnement furent grands de me revoir. + + +Après les premiers moments, une impression de tristesse succède à la +joie; un serrement de coeur se mêle au charme du retour: des années ont +passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on chérit: le temps a +laissé sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore, +s'il n'y a point de place vide au foyer!... + +C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout +quand on a la tête toute remplie des images ensoleillées des tropiques. +C'est triste, le jour pâle, le ciel morne et sans rayons,--le froid +qu'on avait oublié,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls +humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises. + +Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y +compris les vieux serviteurs qui ont veillé sur votre enfance; de +retrouver les douces coutumes oubliées, les bonnes soirées d'hiver +d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve +singulier!... + +Le matin où je revins à Brightbury frapper à la porte de ma maison, +j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses énormes. + +Tout ce déballage est une des distractions du retour. Les armes +sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynésiens, les +coquilles et les madrépores, faisaient bizarre figure, en revoyant la +lumière dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'éprouvai +surtout une émotion vive, en déballant les plantes séchées, les +couronnes fanées, qui avaient conservé leur odeur exotique, et +embaumaient ma chambre d'un parfum d'Océanie. + + + + + +III + + +Quelques jours après mon retour on me remit une lettre couverte de +timbres américains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse +était mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les +Tahitiens appelaient Tatehau. + +Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse écriture enfantine +et appliquée de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur à travers les +mers. + +_RARAHU A LOTI + +Papéuriri, le 15 janvier 1874. + +Cher ami, ô mon petit Loti, ô mon petit époux chéri, ô toi ma seule +pensée à Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma +tristesse pour toi. + +Depuis le jour où tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur. +Jamais ma pensée ne t'oublie depuis ton départ. O mon ami chéri, voici +ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je, +puisque c'est toi qui es mon époux. Reviens pour que nous restions +ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans +mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et +sois-moi fidèle. + +Voici encore une parole: reviens à Bora-Bora; peu importe que tu n'aies +pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela, +et reviens à Tahiti. + +Ah! quel contentement d'être ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur +d'être réunie de nouveau à toi, ma pensée, et mon amour de chaque jour. + +Ah! cette pensée chérie que tu sois mon époux. Ah! combien je désire ton +corps pour manger beaucoup de toi!... + +Voici une parole sur mon séjour à Papéuriri: je suis sage, je reste bien +tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'être +bonne pour moi--ô mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais +savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je +suis retombée dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce même mal, pas +un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu +m'as oubliée; si tu étais près de moi, tu me soulagerais un peu... + +Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amitié pour +toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oublié des +hommes de mon pays... + +J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit époux chéri. + +Je te salue ô mon Loti, De Rarahu ta petite épouse, + +RARAHU_ + +_J'ai donné cette lettre à Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le +nom de l'endroit où je dois t'écrire. + +Je te salue, mon ami chéri, + +RARAHU._ + + + + + +IV + +NOTE DE PLUMKETT + + +Loti écrivit à Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en +langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait, +d'une manière intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images +particulières, sa traversée de six mois sur le _Rendeer_; la tempête du +cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enlevé +beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Océanie.--Et puis il +lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mère,--et lui +disait que, malgré ces douces choses, il rêvait de revenir encore dans +le Grand-Océan, pour y retrouver son île bien-aimée et sa petite épouse +sauvage. + + + + + +V + + +RARAHU A LOTI (_Un an après_.) + + +_Papeete, le 3 décembre 1874. + +O mon petit ami chéri, ô mon cher objet de ma peine, je te salue par le +vrai Dieu. + +Je suis bien péniblement étonnée de ne pas recevoir de lettre de toi, +parce que voilà cinq fois que je t'ai écrit, et jamais un mot de toi ne +m'est encore parvenu. + +Peut-être arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois +que mes lettres t'ont été envoyées, jamais tu ne m'en as informée. + +Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu? + +Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu +m'écrivais un peu, cela réchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne +penses à cela. + +Mais quant à moi, mon amour pour toi reste le même, et aussi mes larmes +pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi, +toi-même tu penserais à moi. + +Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet +eût été inexécutable... + +--Voici une parole concernant Papeete: + +Il y a eu grande fête à Papeete le mois passé, pour la petite-fille de +la reine. + +Et c'était très beau, et les femmes ont dansé jusqu'au matin.--Et j'y +étais aussi; j'avais sur la tête une couronne de plume d'oiseau,--mais +mon coeur était bien triste... + +Et maintenant, la reine Pomaré et les siens. Et sa petite-fille Pomaré, +et Ariitéa, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau à Tahiti, +excepté que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois +d'août... + +Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon époux!... + +Hélas! Hélas! la petite fleur d'arum est aussi fanée maintenant!... + +Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum était jolie!... + +Maintenant elle est fanée, elle n'est plus jolie!... + +Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de +Paea, pour que personne ne me puisse plus voir... + +Hélas! Hélas! ô mon époux chéri, ô mon ami tendrement aimé!... + +Hélas! Hélas! mon ami chéri!... + +J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu. + +RARAHU._ + + + + + +VI + + +JOURNAL DE LOTI + + +Londres, 20 janvier 1875. + + +Je passais à neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit était +froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz éclairaient la +fourmilière humaine, la foule noire et mouillée. + +Derrière moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_ + +Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui +que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laissé à Papeete, +où il avait résolu de finir ses jours. + + + + + +VII + + +Quand nous fûmes confortablement assis au coin du feu, nous nous mîmes à +causer de l'île délicieuse. + +--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle était, je +crois, bien portante quand j'ai quitté le pays; il est probable même que +si j'avais pris congé d'elle, elle m'aurait donné des commissions pour +vous. + +"Comme vous le savez, elle avait quitté Papeete en même temps que vous- +mêmes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se +séparer; ils sont partis ensemble pour l'Europe. + +"Je savais seul qu'elle était chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de +Papéuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _à Tatehau Oeil- +de-rat, pour remettre à Loti._ + +"Lorsqu'elle reparut à Papeete, six ou huit mois après, elle était plus +jolie que jamais; elle était plus femme aussi, et plus formée.--Sa +grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grâce +d'une élégie. + +"Elle devint la maîtresse d'un jeune officier français, qui eut pour +elle une passion qui n'était pas ordinaire.--Il était jaloux même de +votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il +lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui. + +"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus +élégante et la plus remarquée des femmes de Papeete. + +"Au bout de ce temps-là, il se produisit chez la reine un événement +depuis longtemps prévu: la petite Pomaré V s'éteignit une belle nuit,-- +peu de jours après une grande fête qu'on avait donnée pour la distraire, +et dont elle avait elle-même arrêté le programme. + +"La vieille reine, par parenthèse, fut tellement accablée par cette +dernière et suprême douleur, que sans doute elle n'y survivra guère (1). +Elle s'est retirée pour le moment dans une case isolée, bâtie auprès du +tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir âme qui vive. + +_(1) La reine Pomaré est morte en 1877, laissant le trône à son second +fils Ariiaue. Elle avait survécu environ deux ans à sa petite-fille.-- +On peut considérer qu'à dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au +point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de +l'étrangeté._ + +"Rarahu observa dans cette circonstance la même coutume que les +suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses +admirables cheveux noirs. + +"La reine lui en sut gré, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle +et son amant,--et comme elle ne l'aimait guère, elle profita de +l'occasion pour le quitter. + +"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournée à Papéuriri auprès +de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est restée à +Papeete, où je crois qu'elle mène aujourd'hui une vie absolument +déréglée et folle. + + + + + +VIII + +NOTE DE PLUMKETT + + +A partir de cette époque on ne trouve plus que de loin en loin dans le +journal de Loti quelques traces de souvenirs conservés au fond de son +coeur pour la lointaine Polynésie;--dans sa mémoire, l'image de Rarahu +s'éloigne et s'efface. + +Ces fragments sont mêlés aux aventures d'une vie enfiévrée et légèrement +excentrique, qui se déroulent un peu partout,--en Afrique +principalement,--et plus tard en Italie. + + + + + +FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI + + +Sierra-Leone, mars 1875. + + +O ma bien-aimée petite amie, nous retrouverons-nous jamais là-bas-- +dans notre chère île,--assis le soir sur les plages de corail?.... . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +Bobdiara (Sénégambie), octobre 1875. + +C'est la saison des grandes pluies, _là-bas_,--la saison où la terre +est couverte de fleurs roses, semblables à nos perce-neige d'Angleterre; +les mousses sont humides, les forêts pleines d'eau. + +Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable. +Il est trois heures du matin _là-bas_, il fait nuit noire, les +toupapahous rôdent dans les bois... + +Deux années ont passé déjà sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme +aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury, +celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effacées depuis. + +Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma +petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,- +n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers +des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . + + +Southampton, mars 1876. (Journal de Loti) + + +... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu! + +Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à présent,--sinon les +désenchantements amers, et les regrets poignants du passé?... Je pleure, +en songeant au charme perdu de ces premières années,--à ce charme +qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--à tout cela que je n'ai +même pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et +s'efface dans mon souvenir. + +Hélas! où est-elle notre vie tahitienne,--les fêtes de la reine,-- +les _himéné_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où sont- +elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes émotions, tous +mes rêves d'autrefois, où est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé frère +John, qui partageait avec moi ces premières impressions de jeunesse +vibrantes, étranges, enchanteresses?... + +Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du grand vent sur les récifs +de corail,--cette ombre mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient +la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurité... Où est +tout le charme indéfinissable de ce pays, toute la fraîcheur de nos +impressions partagées, de nos joies à deux?... + +Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant à repasser ces +souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les +éveille,--une page écrite là-bas,--une plante sèche, un reva-reva, +un parfum tahitien gardé encore par de pauvres couronnes de fleurs qui +s'en vont en poussière,--ou un mot de cette langue triste et douce, la +langue de _là-bas_ que déjà j'oublie. + + +Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets, +logis de hasard, camarades de hasard;--on se réunit on ne sait +pourquoi, on s'étourdit comme on peut... + +J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me reconnais plus quand je +regarde en arrière.--A corps perdu je me suis jeté dans une vie de +plaisirs; c'est là, il me semble, la seule façon logique de prendre une +existence que je n'avais pas demandée,--et dont le but et la fin sont +pour moi des problèmes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +IX + + +Ile de Malte, 2 mai 1876. + + +Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique +réunis dans un café de la Valette, à l'île de Malte. + +Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans +le Levant où on venait de massacrer les consuls de France et +d'Allemagne, et où de graves événements semblaient se préparer. + +J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait +vécu en Océanie,--et nous nous étions isolés pour causer ensemble de +nos souvenirs tahitiens. + + + + + +X + + +--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant +de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux. + +"Elle était tombée bien bas, les derniers temps,--mais c'était une +singulière petite fille. + +"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une figure de petite +morte. Elle n'avait plus de gîte à la fin, et traînait avec elle un +vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait +tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables. + +"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgré tout avait +conservé pour elle une pitié et une bienveillance extrêmes. + +"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fût +devenue décharnée.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui +étaient un peu beaux. + +"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était mise à boire de +l'eau-de-vie, son mal allait très vite. + +"Un beau jour--(c'était en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit +ans)--on apprit qu'elle était partie, avec son chat infirme, pour son +île de Bora-Bora, où elle s'en était allée mourir, et où, paraît-il, +elle ne vécut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XI + + +Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant +mes yeux... + +Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'éveillant la nuit je la +revoyais encore;--malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne +sais quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne sais +quelles idées de pardon et de rédemption,--et tout était fini dans la +fange, dans l'abîme de l'éternel néant!... + +Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa +devant mes yeux... Et je restai là, impassible,--et nous continuâmes à +causer de nos souvenirs d'Océanie. + +Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes reflétée par les glaces, au +bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et +des verres entrechoqués,--je participais au concert général des +banalités et des inepties; comme eux, je disais d'un ton dégagé: + +--C'est un beau pays que l'Océanie;--de belles créatures, les +Tahitiennes;--pas de régularité grecque dans les traits, mais une +beauté originale qui plaît plus encore, et des formes antiques... Au +fond, des femmes incomplètes qu'on aime à l'égal des beaux fruits, de +l'eau fraîche et des belles fleurs. + +"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, à travers le prisme +enchanteur de mon extrême jeunesse... En somme, un charmant pays quand +on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne +pas y revenir à trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . + + + + + +XII + + +...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et +l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre +qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantômes qui +replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou +viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . + + + + + +NATUAEA + +(_Vision confuse de la nuit.) + + +...Là-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de +Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et +crépusculaire des rêves... + +... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la +mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout +près, tout près de la terre, sous des masses noires qui semblaient de +grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il +faisait nuit, et je restai là immobile, attendant le jour,--les yeux +fixés sur la terre, avec une indéfinissable horreur. + +... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si pâle, qu'on eût +dit un signe du ciel annonçant aux hommes la consommation des temps, un +sinistre météore précurseur du chaos final, un grand soleil mort... + +Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je distinguai des formes +humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la +plage... + +Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise, +des femmes étaient accroupies par terre la tête dans leurs mains comme +pour les veillées funèbres; elles semblaient être là depuis un temps +indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entièrement, +elles étaient immobiles; leurs yeux étaient fermés, mais, à travers +leurs paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles fixées sur +moi... + +Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, étendue sur un +lit de pandanus... + +Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur le visage +mort... Rarahu se mit à rire... + +A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le ciel, et je me +retrouvai dans l'obscurité. + +Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphère, et je perçus +confusément des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous +l'effort de brises mystérieuses,--des spectres tatoués accroupis à +leur ombre,--les cimetières maoris et la terre de là-bas qui rougit +les ossements,--d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes +bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité,--et au milieu +d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant enveloppé dans ses longs +cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire éternel, du +rire figé des Toupapahous... + + +_"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand +dans mon coeur de ne plus te voir! ô mon étoile du matin, mes yeux se +fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!... + +"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne. + +"Ta petite amie, + +RARAHU."_ + + +FIN + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI *** + +This file should be named 8mlot10.txt or 8mlot10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8mlot11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8mlot10a.txt + +This Etext was prepared by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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En dessous dans les jardins de la reine, c'était +le calme, l'énervante langueur d'une nuit +d'été.</p> + +<p>Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, +au milieu des mimosas et des orangers, dans une atmosphère +chaude et parfumée, sous un ciel tout constellé +d'étoiles australes.<br> +</p> + +<p><br> + C'étaient: Ariitéa, princesse du sang, +Faïmana et Téria, suivantes de la reine, Plumket et +Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.</p> + +<p>Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était +appelé Harry Grant, conserva ce nom, tant sur les +registres de l'état civil que sur les rôles de la +marine royale, mais l'appellation de Loti fut +généralement adoptée par ses amis.</p> + +<p>La cérémonie fut simple; elle s'acheva sans +longs discours, ni grand appareil.</p> + +<p>Les trois Tahitiennes étaient couronnées de +fleurs naturelles, et vêtues de tuniques de mousseline +rose, à traînes. Après avoir inutilement +essayé de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de +Plumket, dont les sons durs révoltaient leurs gosiers +maoris, elles décidèrent de les désigner par +les mots <i>Rémuna</i> et <i>Loti</i>, qui sont deux noms +de fleurs.</p> + +<p>Toute la cour eut le lendemain communication de cette +décision, et <i>Harry Grant</i> n'exista plus en +Océanie, non plus que <i>Plumket</i> son ami.</p> + +<p>Il fut convenu en outre que les premières notes de la +chanson indigène: "Loti taïmané, etc..." +chantées discrètement la nuit aux abords du palais, +signifieraient: "Rémuna est là, ou Loti, ou tous +deux ensemble; ils prient leurs amies de se rendre à leur +appel, ou tout au moins de venir sans bruit leur ouvrir la porte +des jardins..."<br> + ........................................................................................</p> + +<h3> </h3> + +<h3>II</h3> + +<h3>NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE +PLUMKET</h3> + +<p><br> + Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de +Bora-Bora, située par 16° de latitude australe, et +154° de longitude ouest.</p> + +<p>Au moment où commence cette histoire, elle venait +d'accomplir sa quatorzième année.</p> + +<p>C'était une très singulière petite fille, +dont le charme pénétrant et sauvage +s'exerçait en dehors de toutes les règles +conventionnelles de beauté qu'ont admises les peuples +d'Europe.</p> + +<p>Toute petite, elle avait été embarquée +par sa mère sur une longue pirogue voilée qui +faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conservé de son +île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la +surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, +planté comme une borne monstrueuse au milieu du Pacifique, +était restée dans sa tête, seule image de sa +patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion +bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit +fut la cause première de son grand amour pour lui.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<h3>D'ÉCONOMIE SOCIALE</h3> + +<p><br> + La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, +la grande île, l'île de la reine, pour l'offrir +à une très vieille femme du district d'Apiré +qui était sa parente éloignée. Elle +obéissait ainsi à un usage ancien de la race +maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès +de leur vraie mère. Les mères adoptives, les +pères adoptifs (<i>faa</i> <i>amu</i>) sont là-bas +les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet +échange traditionnel des enfants est l'une des +originalités des moeurs polynésiennes.</p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<h3>HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SOEUR, A +BRIGHTBURY, COMTÉ DE YORKSHIRE (ANGLETERRE)</h3> + +<p>"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.</p> + +<p>"Ma soeur aimée,</p> + +<p>"Me voici devant cette île lointaine que +chérissait notre frère, point mystérieux qui +fut longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un +désir étrange d'y venir n'a pas peu +contribué à me pousser vers ce métier de +marin qui déjà me fatigue et m'ennuie.</p> + +<p>"Les années ont passé et m'ont fait homme. +Déjà j'ai couru le monde, et me voici enfin devant +l'île rêvée. Mais je n'y trouve plus que +tristesse et amer désenchantement.</p> + +<p>"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, +là-bas, sous la verdure, cette baie aux grands palmiers, +ces hautes montagnes aux silhouettes dentelées, c'est bien +tout cela qui était connu. Tout cela, depuis dix ans je +l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer, +poétisés par l'énorme distance, que nous +envoyait Georges; c'est bien ce coin du monde dont nous parlait +avec amour notre frère qui n'est plus...</p> + +<p>"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des +illusions indéfinies, des impressions vagues et +fantastiques de l'enfance... Un pays comme tous les autres, mon +Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là, le même +Harry qu'à Brightbury, qu'à Londres, qu'ailleurs, +si bien qu'il me semble n'avoir pas changé de place...</p> + +<p>"Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, +j'aurais dû ne pas le toucher du doigt.</p> + +<p>"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gâté mon +Tahiti, en me le présentant à leur manière; +ceux qui traînent partout leur personnalité banale, +leurs idées terre à terre, qui jettent sur toute +poésie leur bave moqueuse, leur propre +insensibilité, leur propre ineptie. La civilisation y est +trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, toutes nos +conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la sauvage +poésie s'en va, avec les coutumes et les traditions du +passé...</p> + +<p> +............................................................................................................................................................................................</p> + +<p>"Tant est que, depuis trois jours que le <i>Rendeer</i> a +jeté l'ancre devant Papeete, ton frère Harry a +gardé le bord, le coeur serré, l'imagination +déçue.</p> + +<p> +........................................................................................................................................................................................</p> + +<p>"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que +déjà ce pays l'enchante; depuis notre +arrivée je le vois à peine.</p> + +<p>"Il est d'ailleurs toujours ce même ami fidèle et +sans reproche, ce même bon et tendre frère, qui +veille sur moi comme un ange gardien et que j'aime de toute la +force de mon coeur...</p> + +<p> +..................................................................................................................................................................................</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<p><br> + Rarahu était une petite créature qui ne +ressemblait à aucune autre, bien qu'elle fût un type +accompli de cette race <i>maorie</i> qui peuple les archipels +polynésiens et passe pour une des plus belles du monde; +race distincte et mystérieuse, dont le provenance est +inconnue.</p> + +<p>Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur +exotique, d'une douceur câline, comme celle des jeunes +chats quand on les caresse; ses cils étaient si longs, si +noirs qu'on les eût pris pour des plumes peintes. Son nez +était court et fin, comme celui de certaines figures +arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue +que le type classique, avait des coins profonds, d'un contour +délicieux. En riant, elle découvrait jusqu'au fond +des dents un peu larges, blanches comme de l'émail blanc, +dents que les années n'avaient pas eu le temps de beaucoup +polir, et qui conservaient encore les stries +légères de l'enfance. Ses cheveux, parfumés +au santal,<br> + étaient longs, droits, un peu rudes; ils tombaient en +masses lourdes sur ses rondes épaules nues. Une même +teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres cuites +claires de la vieille Etrurie, était répandue sur +tout son corps, depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses +pieds.</p> + +<p>Rarahu était d'une petite taille, admirablement prise, +admirablement proportionnée; sa poitrine était pure +et polie, ses bras avaient une perfection antique.</p> + +<p>Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, +simulant des bracelets; sur la lèvre inférieure, +trois petites raies bleues transversales, imperceptibles, comme +les femmes des Marquises; et, sur le front, un tatouage plus +pâle, dessinant un diadème. Ce qui surtout en elle +caractérisait sa race, c'était le rapprochement +excessif de ses yeux, à fleur de tête comme tous les +yeux maoris; dans les moments où elle était rieuse +et gaie, ce regard donnait à sa figure d'enfant une +finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle était +sérieuse ou triste, il y avait quelque chose en elle qui +ne pouvait se mieux définir que par ces deux mots: une +grâce polynésienne.</p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<p><br> + La cour de Pomaré s'était parée pour une +demi-réception, le jour où je mis pour la +première fois le pied sur le sol tahitien. -- L'amiral +anglais du <i>Rendeer</i> venait faire sa visite d'arrivée +à la souveraine (une vieille connaissance à lui) -- +et j'étais allé, en grande tenue de service, +accompagner l'amiral.</p> + +<p>L'épaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent +soleil de deux heures; tout était tranquille et +désert dans les avenues ombreuses dont l'ensemble forme +Papeete, la ville de la reine. -- Les cases à +vérandas, disséminées dans les jardins, sous +les grands arbres, sous les grandes plantes tropicales, -- +semblaient, comme leurs habitants, plongées dans le +voluptueux assoupissement de la sieste. -- Les abords de la +demeure royale étaient aussi solitaires, aussi +paisibles...</p> + +<p>Un des fils de la reine, - sorte de colosse basané qui +vint en habit noir à notre rencontre, nous introduisit +dans un salon aux volets baissés, où une douzaine +de femmes étaient assises, immobiles et +silencieuses...</p> + +<p>Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils +dorés étaient placés côte à +côte. -- Pomaré, qui en occupait un, invita l'amiral +à s'asseoir dans le second, tandis qu'un interprète +échangeait entre ces deux anciens amis des compliments +officiels.</p> + +<p>Cette femme, dont le nom était mêlé jadis +aux rêves exotiques de mon enfance, m'apparaissait +vêtue d'un long fourreau de soie rose, sous les traits +d'une vieille créature au teint cuivré, à la +tête impérieuse et dure. -- Dans sa massive laideur +de vieille femme, on pouvait démêler encore quels +avaient pu être les attraits et le prestige de sa jeunesse, +dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original +souvenir.</p> + +<p>Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre +d'un appartement fermé, dans ce calme silence du jour +tropical, un charme indéfinissable. -- Elles +étaient belles presque toutes de la beauté +tahitienne: des yeux noirs, chargés de langueur, et le +teint ambré des gitanos. -- Leurs cheveux +dénoués étaient mêlés de fleurs +naturelles et leurs robes de gaze traînantes, libres +à la taille, tombaient autour d'elles en longs plis +flottants.</p> + +<p>C'était sur la princesse Ariitéa surtout, que +s'arrêtaient involontairement mes regards. Ariitéa +à la figure douce, réfléchie, rêveuse, +avec de pâles roses du Bengale, piquées au hasard +dans ses cheveux noirs...</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<p><br> + Les compliments terminés, l'amiral dit à la +reine:</p> + +<p>-- Voici Harry Grant que je présente à Votre +Majesté; il est le frère de Georges Grant, un +officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre beau +pays.</p> + +<p>L'interprète avait à peine achevé de +traduire, que Pomaré me tendit sa main ridée; un +sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel, +éclaire sa vieille figure:</p> + +<p>-- Le frère de Rouéri! dit elle en +désignant mon frère par son nom tahitien. -- Il +faudra revenir me voir... -- Et elle ajouta en anglais: +"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute +spéciale, la reine ne parlant jamais d'autre langue que +celle de son pays.</p> + +<p>-- "Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit +la main, en me montrant dans un sourire ses longues dents de +cannibale...</p> + +<p>Et je partis charmé de cette étrange cour...</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<p><br> + Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite +enfance la case de sa vieille mère adoptive, qui habitait +dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau de +Fataoua.</p> + +<p>Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, +le bain, le bain surtout: - le chant et les promenades sous bois, +en compagnie de Tiahoui, son inséparable petite amie. -- +Rarahu et Tiahoui étaient deux insouciantes et rieuses +petites créatures qui vivaient presque entièrement +dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et +s'ébattaient comme deux poissons-volants.</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<p><br> + Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans +érudition; elle savait lire dans sa bible tahitienne, et +écrire, avec une grosse écriture très ferme, +les mots doux de la langue maorie; elle était même +très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée +par les frères Picpus, -- lesquels ont fait, en +caractères latins, un vocabulaire des mots +polynésiens.</p> + +<p>Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont +moins cultivées assurément que cette enfant +sauvage. -- Mais il avait fallu que cette instruction, prise +à l'école des missionnaires de Papeete, lui +eût peu coûté à acquérir, car +elle était fort paresseuse.</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p><br> + En tournant à droite dans les broussailles, quand on +avait suivi depuis une demi-heure le chemin d'Apiré, on +trouvait un large bassin naturel, creusé dans le roc vif. +-- Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se précipitait +en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise +fraîcheur.</p> + +<p>Là, tout le jour, il y avait société +nombreuse; sur l'herbe, on trouvait étendues les belles +jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes +journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou +bien encore à nager et à plonger, comme des dorades +agiles. -- Elles allaient à l'eau vêtues de leurs +tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes +mouillées sur leur corps, comme autrefois les +naïades.</p> + +<p>Là, venaient souvent chercher fortune les marins de +passage; là trônait Tétouara la +négresse; -- là se faisait à l'ombre une +grande consommation d'oranges et de goyaves.</p> + +<p>Tétouara appartenait à la race des Kanaques +noirs de la Mélanésie. -- Un navire qui venait +d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant la +Calédonie, et l'avait déposée à mille +lieues de son pays, à Papeete, où elle faisait +l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait +égarée parmi des misses anglaises.</p> + +<p>Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une +gaîté simiesque, une impudeur absolue, entretenait +autour d'elle le bruit et le mouvement. Cette +propriété de sa personne la rendait +précieuse à ses nonchalantes compagnes; elle +était une des notabilités du ruisseau de +Fataoua...</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<h3>PRÉSENTATION</h3> + +<p><br> + Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la +première fois de ma vie j'aperçus ma petite amie +Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, habituées du +ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur, +étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les +pieds trempant dans l'eau claire et fraîche. -- L'ombre de +l'épaisse verdure descendait sur nous, verticale et +immobile; de larges papillons d'un noir de velours, +marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient +lentement, ou se posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses +eussent été trop lourdes pour les enlever; l'air +était chargé de senteurs énervantes et +inconnues; tout doucement je m'abandonnais à cette molle +existence, je me laissais aller aux charmes de +l'Océanie...</p> + +<p>Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de +mimosas et de goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger +bruit de feuilles qui se froissent, -- et deux petites filles +parurent, examinant la situation avec des mines de souris qui +sortent de leurs trous.</p> + +<p>Elles étaient coiffées de couronnes de +feuillage, qui garantissaient leur tête contre l'ardeur du +soleil; leurs reins étaient serrés dans des +<i>pareos</i> (pagnes) bleu foncé à grandes raies +jaunes; leurs torses fauves étaient sveltes et nus; leurs +cheveux noirs, longs et dénoués... Point +d'Européens, point d'étrangers, rien +d'inquiétant en vue... Les deux petites, rassurées, +vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à +s'éparpiller plus bruyamment autour d'elles...</p> + +<p>La plus jolie des deux était Rarahu; l'autre Tiahoui, +son amie et sa confidente...</p> + +<p>Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de +drap bleu marine sur laquelle brillait un galon d'or, -- +l'éleva au-dessus des herbes dans lesquelles +j'étais enfoui, -- et la leur montra avec une +intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un +épouvantail.</p> + +<p>Les deux petites créatures, comme deux moineaux +auxquels on montre un babouin, se sauvèrent +terrifiées, -- et ce fut là notre +présentation, notre première entrevue...</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par +Tétouara se résumaient à peu près +à ceci:</p> + +<p>-- Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les +autres, et ne font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine +qui les garde est une femme à principes, qui leur +défend de se commettre avec nous.</p> + +<p>Elle, Tétouara, eût été +personnellement très satisfaite si ces deux filles se +fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait +très vivement à tenter cette aventure.</p> + +<p>Pour les trouver, il suffisait, d'après ses +indications, de suivre sous les goyaviers un imperceptible +sentier qui au bout de cent pas conduisait à un bassin +plus élevé que le premier et moins +fréquenté aussi. -- Là, disait-elle, le +ruisseau de Fataoua se répandait encore dans un creux de +rocher qui semblait fait tout exprès pour le +tête-à-tête ou trois personnes intimes. +--C'était la salle de bain particulière de Rarahu +et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était +passée toute leur enfance...</p> + +<p> </p> + +<p>C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel +faisaient voûte de grands arbres-à-pain aux +épaisses feuilles, -- des mimosas, des goyaviers et de +fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits +cailloux polis; on y entendait de très loin, et perdus en +murmure confus, les bruits du grand bassin, les rires des jeunes +femmes et la voix de crécelle de Tétouara.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIII</h3> + +<p><br> + .........................................................................</p> + +<p>-- Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, +de sa grosse voix rauque -- Loti, pourquoi n'épouserais-tu +pas la petite Rarahu du district d'Apiré?... Cela serait +beaucoup mieux, je t'assure, et te poserait davantage dans le +pays...</p> + +<p>C'était sous la véranda royale que +m'était faite cette question. -- J'étais +allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que +venait de me servir mon amie Téria; en face de moi +était étendue ma bizarre partenaire, la reine, qui +apportait au jeu d'écarté une passion +extrême; elle était vêtue d'un peignoir jaune +à grandes fleurs noires, et fumait une longue cigarette de +pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur +elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin +marquaient nos points, battaient nos cartes, et nous aidaient de +leurs conseils, en se penchant curieusement sur nos +épaules.</p> + +<p>Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, +tièdes, parfumées, qu'amènent là-bas +les orages d'été; les grandes palmes des cocotiers +se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes +ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la +montagne un fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce +tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne +noire du morne de Fataoua. Dans l'air étaient<br> + suspendues des émanations d'orage qui troublaient le sens +et l'imagination...</p> + +<p> +.................................................................................</p> + +<p>"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." +Cette proposition me prenait au dépourvu, et me donnait +beaucoup à réfléchir...</p> + +<p> +.................................................................................</p> + +<p>Il allait sans dire que la reine, qui était une +personne très intelligente et sensée, ne me +proposait point un de ces mariages suivant les lois +européennes qui enchaînent pour la vie. Elle +était pleine d'indulgence pour les moeurs faciles de son +pays, bien qu'elle s'efforçait souvent de les rendre plus +correctes et plus conformes aux principes chrétiens.</p> + +<p>C'était donc simplement un mariage tahitien qui +m'était offert. Je n'avais pas de motif bien +sérieux pour résister à ce désir de +la reine, et la petite Rarahu du district d'Apiré +était bien charmante...</p> + +<p>Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai +ma jeunesse.</p> + +<p>J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral +du <i>Rendeer</i> qui aurait pu voir d'un mauvais oeil cette +union... Et puis un mariage est une chose fort coûteuse, +même en Océanie... Et puis, et surtout, il y avait +l'éventualité d'un prochain départ, -- et +laisser Rarahu dans les larmes, en eût été +une conséquence inévitable, et assurément +fort cruelle.</p> + +<p>Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune +sans doute ne l'avait convaincue.</p> + +<p>Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa +suivante, que cette fois je refusai tout net.</p> + +<p>Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout +doucement ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la +princesse:</p> + +<p>-- Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être +aurais-tu accepté avec plus d'empressement, mon petit +Loti?...</p> + +<p>La vieille femme révélait par ces mots qu'elle +avait deviné le troisième et assurément le +plus sérieux des secrets de mon coeur.</p> + +<p>Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se +répandit sur ses joues ambrées; je sentis +moi-même que le sang me montait tumultueusement au visage +et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la +montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation +tendue d'un mélodrame...</p> + +<p>Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. +Elle avait mis à profit le trouble qu'elle venait +d'occasionner pour marquer deux fois <i>té +tâné</i> (l'homme), c'est-à-dire <i>le +roi</i>...</p> + +<p>Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le +jeu d'écarté, était extraordinairement +tricheuse, elle trichait même aux soirées +officielles, dans les parties intéressées qu'elle +jouait avec les amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis +qu'elle y pouvait gagner n'étaient certes pour rien dans +le plaisir qu'elle éprouvait à rendre capots ses +partenaires...</p> + +<p> </p> + +<h3>XIV</h3> + +<p><br> + Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, +l'autre rose, qu'elle mettait alternativement le dimanche +par-dessus son <i>pareo</i> bleu et jaune, pour aller au temple +des missionnaires protestants, à Papeete. Ces +jours-là, ses cheveux étaient séparés +en deux longues nattes noires très épaisses; de +plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit +où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur +d'hibiscus, dont le rouge ardent donnait une pâleur +transparente à sa joue cuivrée.</p> + +<p>Elle restait peu de temps à Papeete après le +service religieux, évitant la société des +jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de +thé, de gâteau et de bière. Elle était +très sage, et en donnant la main à Tiahoui, elle +rentrait à Apiré pour se déshabiller.</p> + +<p>Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, +étaient les seuls signes d'intelligence que m'envoyaient +les deux petites filles, quand par hasard nous nous rencontrions +dans les avenues de Papeete...</p> + +<p> </p> + +<h3>XV</h3> + +<p><br> + ... Nous avions déjà passé bien des heures +ensemble, Rarahu et moi, au bord du ruisseau de Fataoua, dans +notre salle de bain sous les goyaviers, quand Pomaré me +fit l'étrange proposition d'un mariage.</p> + +<p>Et, Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, +connaissait cela fort bien.</p> + +<p>Bien longtemps j'avais hésité. -- J'avais +résisté de toutes mes forces, -- et cette situation +singulière s'était prolongée, au delà +de toute vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous +étentions sur l'herbe pour faire ensemble le somme de +midi, et que Rarahu entourait mon corps de ses bras, nous nous +endormions l'un près de l'autre, à peu près +comme deux frères.</p> + +<p>C'était une bien enfantine comédie que nous +jouions là tous deux, et personne assurément ne +l'eût soupçonnée. Le sentiment "<i>qui fit +hésiter Faust au seuil de Marguerite</i>" +éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût +peut-être fait sourire moi-même, avec quelques +années de plus; il eût bien amusé +l'état-major de <i>Rendeer</i>, en tout cas, et +m'eût comblé de ridicule aux yeux de +Tétouara...<br> + ......................................................................................</p> + +<p>Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de +désoler d'abord, avaient sur ces questions des +idées tout à fait particulières qui en +Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé +à m'en apercevoir.</p> + +<p>Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans +n'est plus une enfant, et n'a pas été +créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se +prostituer à Papeete, et c'était là tout ce +qu'ils avaient exigé de sa sagesse.</p> + +<p>Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, +Loti très jeune comme elle, qui leur paraissait doux et +semblait l'aimer... et , après réflexion, les deux +vieillards avaient trouvé que c'était bien...</p> + +<p>John lui-même, mon bien-aimé frère John, +qui voyait tout avec ses yeux si étonnamment purs, qui +éprouvait une surprise douloureuse quand on lui contait +mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les +jardins de la reine, -- John était plein d'indulgence pour +cette petite fille qui l'avait charmé. -- Il aimait sa +candeur d'enfant, et sa grande affection pour moi; il +était disposé à tout pardonner à son +frère Harry, quand il s'agissait d'elle...<br> + ...................................................................................</p> + +<p>Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la +petite Rarahu du district d'Apiré, le mariage tahitien ne +pouvait plus être entre nous deux qu'une +formalité...</p> + +<p> </p> + +<h3>XVI</h3> + +<h3><br> + CHOSES DU PALAIS</h3> + +<p><br> + Ariifaité, le prince-époux, jouait à la +cour de Pomaré un rôle politique tout à fait +effacé.</p> + +<p>La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle +lignée royale, avait choisi cet homme, parce qu'il +était le plus grand et le plus beau qu'on eût pu +trouver dans ses archipels. -- C'était encore un +magnifique vieillard à cheveux blancs, à la taille +majestueuse, au profil noble et régulier.</p> + +<p>Mais il était peu présentable, et s'obstinait +à se trop peu vêtir; le simple pareo tahitien lui +semblait suffisant; il n'avait jamais pu se faire à +l'habit noir.</p> + +<p>De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort +peu.</p> + +<p> </p> + +<p>De ce mariage étaient issus de vrais géants qui +tous mouraient du même mal sans remèdes, comme ces +grandes plantes des tropiques qui poussent en une saison et +meurent à l'automne.</p> + +<p>Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un +après l'autre partir, avec une inexprimable douleur.</p> + +<p>L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine +Moé sa femme, une petite princesse délicieusement +jolie, -- l'héritière présomptive du +trône de Tahiti, -- la petite Pomaré V, sur laquelle +se portait toute la tendresse de la grand'mère +Pomaré IV.</p> + +<p>Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait +paraître déjà les symptômes du mal +héréditaire, et plus d'une fois les yeux de +l'aïeule s'étaient remplis de larmes en la +regardant.</p> + +<p>Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient +un charme de plus à cette petite créature, la +dernière des Pomaré, la dernière des reines +des archipels tahitiens. -- Elle était aussi ravissante, +aussi capricieuse que peut l'être une petite princesse +malade que l'on ne contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait +pour moi avait contribué à m'attirer celle de la +reine...</p> + +<p> </p> + +<h3>XVII</h3> + +<p><br> + Pour arriver à parler le langage de Rarahu, -- et +à comprendre ses pensées, -- même les plus +drôles ou le plus profondes, -- j'avais résolu +d'apprendre la langue maorie.</p> + +<p>Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete +l'acquisition du dictionnaire des frères Picpus, -- vieux +petit livre qui n'eut jamais qu'une édition, et dont les +rares exemplaires sont presque introuvables aujourd'hui.</p> + +<p>Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la +Polynésie d'étranges perspectives, - tout un champ +inexploré de rêveries et d'études.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVIII</h3> + +<p><br> + Au premier abord je fus frappé de la grande +quantité des mots mystiques de la vieille religion maorie, +-- et puis de ces mots tristes, effrayants, intraduisibles, -- +qui expriment là-bas les terreurs vagues de la nuit, -- +les bruits mystérieux de la nature, les rêves +à peine saisissables de l'imagination...</p> + +<p>Il y avait d'abord <i>Taaroa</i>, le dieu supérieur des +religions polynésiennes.</p> + +<p>Les déesses: <i>Ruahine tahua</i>, déesse des +arts et de la prière.</p> + +<p><i>Ruahine auna</i>, déesse de la sollicitude.</p> + +<p><i>Ruahine faaipu</i>, déesse de la franchise.</p> + +<p><i>Ruahine nihonihoraroa</i>, déesse de la dissension +et du meurtre.</p> + +<p><i>Romatane</i>, le prêtre qui admet les âmes au +ciel, ou les en exclut.</p> + +<p><i>Tutahoroa</i>, la route qui suivent les âmes pour se +rendre dans la nuit éternelle.</p> + +<p><i>Tapaparaharaha</i>, la base du monde.</p> + +<p><i>Ihohoa</i>, les mânes, les revenants.</p> + +<p><i>Oroimatua ai aru nihonihororoa</i>, cadavre qui revient +pour tuer et manger les vivants.</p> + +<p><i>Tuitupapau</i>, prière à un mort de ne pas +revenir.</p> + +<p><i>Tahurere</i>, prier un ami mort de nuire à un +ennemi.</p> + +<p><i>Tii</i>, esprit malfaisant.</p> + +<p><i>Tahutahu</i>, enchanteur, sorcier.</p> + +<p><i>Mahoi</i>, l'essence, l'âme d'un Dieu.</p> + +<p><i>Faa-fano</i>, départ de l'âme à la +mort.</p> + +<p><i>Ao</i>, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, +nuage, lumière, principe, centre, coeur des choses.</p> + +<p><i>Po</i>, nuit, anciens temps, monde inconnu et +ténébreux, enfers.</p> + +<p>... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre +mille:</p> + +<p><i>Moana</i>, abîmes de la mer ou du ciel.</p> + +<p><i>Tohureva</i>, présage de mort.</p> + +<p><i>Natuaea</i>, vision confuse et trompeuse.</p> + +<p><i>Nupa nupa</i>, obscurité, agitation morale.</p> + +<p><i>Ruma-ruma</i>, ténèbres, tristesses.</p> + +<p><i>Tarehua</i>, avoir les sens obscurcis, être +visionnaire.</p> + +<p><i>Tataraio</i>, être ensorcelé.</p> + +<p><i>Tunoo</i>, maléfice.</p> + +<p><i>Ohiohio</i>, regard sinistre.</p> + +<p><i>Puhiairoto</i>, ennemi secret.</p> + +<p><i>Totoro ai po</i>, repas mystérieux dans les +ténèbres.</p> + +<p><i>Tetea</i>, personne pâle, fantôme.</p> + +<p><i>Oromatua</i>, crâne d'un parent.</p> + +<p><i>Papaora</i>, odeur de cadavre.</p> + +<p><i>Taihitoa</i>, voix effrayante.</p> + +<p><i>Tai aru</i>, voix comme le bruit de la mer.</p> + +<p><i>Tururu</i>, bruit de bouche pour effrayer.</p> + +<p><i>Oniania</i>, vertige, brise qui se lève.</p> + +<p><i>Tape tape</i>, limite touchant aux eaux profondes.</p> + +<p><i>Tahau</i>, blanchir à la rosée.</p> + +<p><i>Rauhurupe</i>, vieux bananier; personne +décrépite.</p> + +<p><i>Tutai</i>, nuées rouges à l'horizon.</p> + +<p><i>Nina</i>, chasser une idée triste; enterrer.</p> + +<p><i>Ata</i>, nuage; tige de fleur; messager; +crépuscule.</p> + +<p><i>Ari</i>, profondeur; vide; vague de la mer...</p> + +<p>..........................................................</p> + +<p> </p> + +<h3>XIX</h3> + +<p><br> + ... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui +se résumaient avant mon arrivée ses plus +chères affections.</p> + +<p>Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et +pourtant leur race est là-bas tout à fait +manquée. -- Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et son +fort recherchés.</p> + +<p>Celui de Rarahu était une grande bête +efflanquée, haute sur pattes, qui passait ses jours +à dormir le ventre au soleil, ou à manger des +languerottes bleues. Il s'appelait Turiri. -- Ses oreilles +droites étaient percées à leurs +extrémités, et ornées de petits glands de +soie, suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure +complétait d'une manière très comique ce +minois de chat, déjà fort extraordinaire par +lui-même.</p> + +<p>Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au +bain, et passait de longues heures avec nous, étendu dans +des poses nonchalantes.</p> + +<p>Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres, -- tels que: +<i>Ma petite chose très chérie</i> -- et <i>mon +petit coeur</i> (ta u mea iti here rahi) et (ta u mafatu +iti).</p> + +<p> </p> + +<h3>XX</h3> + +<p><br> + ..........................................................................</p> + +<p>... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au +milieu des filles à demi civilisées de Papeete, -- +qui ont appris avec elles le tahitien facile et bâtard de +la plage et les moeurs de la ville colonisée, -- qui ne +voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour +le plaisir des sens et la satisfaction des appétits +matériels, -- ceux-là ne comprennent rien au charme +de ce pays...</p> + +<p>Ceux encore, -- les plus nombreux sans contredit, -- qui +jettent sur Tahiti un regard plus honnête et plus artiste, +-- qui y voient une terre d'éternel printemps, toujours +riante, poétique, -- pays de fleurs et de belles jeunes +femmes, -- ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme +de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour +tous...</p> + +<p>Allez loin de Papeete, là où la civilisation +n'est pas venue, là où se retrouvent sous les +minces cocotiers, -- au bord des plages de corail, -- devant +l'immense Océan désert, -- les districts tahitiens, +les villages aux toits de pandanus. -- Voyez ces peuplades +immobiles et rêveuses; -- voyez au pied des grands arbres +ces groupes silencieux, indolents et oisifs, qui semblent ne +vivre que par le sentiment de la contemplation... Écoutez +le grand calme de cette nature, le bruissement monotone et +éternel des brisants de corail; -- regardez ces sites +grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues +aux montagnes sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette +solitude majestueuse et sans bornes: le Pacifique...<br> + .........................................................................................</p> + +<p> </p> + +<h3>XXI</h3> + +<p><br> + ... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux +jeunes femmes de Papeete, était un soir de grande +fête.</p> + +<p>La reine donnait un bal à l'état-major d'une +frégate, qui par hasard passait...</p> + +<p>Dans le salon tout ouvert, étaient déjà +rangés les fonctionnaires européens, les femmes de +la cour, tout le personnel de la colonie, en habits de gala.</p> + +<p>En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, +une grande confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes +femmes, en robe de fête et couronnées de fleurs, +organisaient une immense <i>upa-upa</i>. Elles se +préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au +son du tam-tam, - tandis que chez la reine, on allait danser au +piano, en bottines de satin.</p> + +<p>Et les officiers qui avaient déjà des amies au +dedans et au dehors, dans ces deux mondes de femmes, allaient de +l'un à l'autre sans détours, avec le singulier +laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...</p> + +<p> </p> + +<p>La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé +Rarahu à cette sorte d'escapade, depuis longtemps +préméditée. -- La jalousie, passion peu +commune en Océanie, avait sourdement miné son petit +coeur sauvage.</p> + +<p>Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, +couchée en même temps que le soleil dans la case de +ses vieux parents, elle se demandait ce que pouvaient bien +être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait +avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et +puis il y avait cette princesse Ariitéa, dans laquelle, +avec son instinct de femme, elle avait deviné une +rivale...</p> + +<p> </p> + +<p>-- "Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à +coup derrière moi une petite voix bien connue, qui +semblait encore trop jeune et trop fraîche pour être +mêlée au tumulte de cette fête.</p> + +<p>Et je répondis, étonné:</p> + +<p>-- "Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)</p> + +<p>C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe +blanche, et donnant la main à Tiahoui. C'étaient +bien elles deux, -- qui semblaient intimidées de se +trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes +femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, +demi-souriantes, demi-pincées, -- et il était +aisé de voir que l'orage était dans l'air.</p> + +<p>-- Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous +connais-tu pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien +habillées et jolies?</p> + +<p>Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les +autres, au contraire, -- et, sans cette conviction, probablement +elles n'eussent point tenté l'aventure.</p> + +<p>-- Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à +ce qu'<i>elles</i> font dans la maison de la reine.</p> + +<p>Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques +de mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous +approchâmes des fenêtres ouvertes, -- pour regarder +ensemble cette chose singulière à plus d'un titre: +une réception chez la reine Pomaré.</p> + +<p>-- Loti, demanda d'abord Tiahoui, -- celles-ci, que +font-elles?... Elle montrait de la main un groupe de femmes +légèrement bistrées, et parées de +longues tuniques éclatantes, qui étaient assises +avec des officiers autour d'une table couverte d'un tapis vert. +Elles remuaient des pièces d'or et de nombreux petits +carrés de carton peint, qu'elles faisaient glisser +rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs +conservaient leur impassible expression de câlinerie et de +nonchalance exotique.</p> + +<p>Tiahoui ignorait absolument les secrets du <i>poker</i> et du +<i>baccara</i>; elle ne saisit que d'une manière +imparfaite les explications que je pus lui en donner.</p> + +<p> </p> + +<p>Quand les premières notes du piano commencèrent +à résonner dans l'atmosphère chaude et +sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en extase... +Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la +surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. +Le tam-tam aussi s'était tu, et derrière nous les +groupes se serraient sans bruit: -- on n'entendait plus que le +frôlement des étoffes légères,</p> + +<p>-- le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer +de leurs ailes la flamme des bougies, -- et le bruissement +lointain du Pacifique.</p> + +<p>Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un +commandant anglais, et s'apprêtant à valser.</p> + +<p>-- Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.</p> + +<p>-- Très belle, Rarahu, répondis-je...</p> + +<p>-- Et tu vas aller à cette fête; et ton tour +viendra de danser aussi avec elle en la tenant dans tes bras, +tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement +se coucher à Apiré! En vérité non, +Loti, tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. +Je suis venue pour te chercher...</p> + +<p>-- Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien +sous mes doigts; tu m'écouteras jouer et jamais musique si +douce n'aura frappé ton oreille. Tu partiras ensuite parce +que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et demain nous serons +ensemble...</p> + +<p>-- Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, +répéta-t-elle encore, de sa voix d'enfant que la +fureur faisait trembler...</p> + +<p>Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et +courroucée, elle arracha mes aiguillettes d'or, froissa +mon col, et déchira du haut en bas le plastron +irréprochable de ma chemise britannique...</p> + +<p>En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me +présenter au bal de la reine; -- force me fut de faire +contre fortune bon coeur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans +les bois du district d'Apiré...</p> + +<p>Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du +bruit de la fête, au milieu des bois et de +l'obscurité, autour de moi je trouvai tout absurde et +maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles +inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, +jusqu'à la voix de l'enfant délicieuse qui marchait +à mon côté... Je songeais à +Ariitéa, en longue tunique de satin bleu, valsant +là-bas chez la reine, et un ardent désir m'attirait +vers elle; -- Rarahu avait ce soir-là fait fausse route, +en m'entraînant dans la solitude.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXII</h3> + +<h3>LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY</h3> + +<p><br> + Papeete, 1872.</p> + +<p>"Chère petite soeur,</p> + +<p>"Me voilà sous le charme, mois aussi -- sous le charme +de ce pays qui ne ressemble à aucun autre. -- Je crois que +je le vois comme jadis le voyait Georges, à travers le +même prisme enchanteur; depuis deux mois à peine +j'ai mis le pied dans cette île, -- et déjà +je me suis laissé captiver. -- La déception des +premiers jours est bien loin aujourd'hui, et je crois que c'est +ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, aimer et +mourir...</p> + +<p>"Six mois encore à passer dans ce pays, la +décision est prise depuis hier par notre commandant, qui, +lui aussi, se trouve mieux ici qu'ailleurs; le <i>Rendeer</i> ne +partira pas avant octobre; d'ici là je me serai fait +entièrement à cette existence doucement +énervante, d'ici là je serai devenu plus d'à +moitié indigène, et je crains qu'à l'heure +du départ il ne me faille terriblement souffrir...</p> + +<p>"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions +étranges, en retrouvant à chaque pas mes souvenirs +de douze ans... Petit garçon, au foyer de famille, je +songeais à l'Océanie; à travers le voile +fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée +telle que je la trouve aujourd'hui. -- Tous ces sites +étaient DÉJA VUS, tous ces noms étaient +connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient +mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est +aujourd'hui que je crois rêver...</p> + +<p>"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, +une photographie déjà effacée par le temps: +une petite case au bord de la mer, bâtie aux pieds de +cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure... -- +C'était la sienne. -- Elle est encore là à +sa place...</p> + +<p>"On me l'a indiquée, -- mais c'était inutile, -- +tout seul je l'aurais reconnue...</p> + +<p>"Depuis son départ, elle est restée vide; le +vent de la mer et les années l'ont disjointe et meurtrie; +les broussailles l'ont recouvertes, la vanille l'a +tapissée, -- mais elle a conservé le nom tahitien +de Georges, on l'appelle encore <i>la case de +Rouéri</i>...</p> + +<p>"La mémoire de Rouéri est restée en +honneur chez beaucoup d'indigènes, -- chez la reine +surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir de +lui.</p> + +<p>"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais +sans doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait +vécu près de lui pendant ses quatre années +d'exil...</p> + +<p>"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je +devinais tout seul ce que l'on ne me disait pas; je savais +même qu'elle lui écrivait, j'avais vu sur son bureau +traîner des lettres, écrites dans une langue +inconnue, qu'aujourd'hui je commence à parler et à +comprendre.</p> + +<p>"Son nom était Taïmaha. -- Elle habite près +d'ici, dans une île voisine, et j'aimerais la voir. -- J'ai +souvent désiré rechercher sa trace -- et puis, au +dernier moment j'hésite, un sentiment +indéfinissable, comme un scrupule, m'arrête au +moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans ce +passé intime de mon frère, sur lequel la mort a +jeté son voile sacré...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE</h3> + +<p><br> + Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits +enfants -- Ils sont capricieux fantasques, -- boudeurs tout +à coup et sans motif; -- foncièrement +honnêtes toujours, -- et hospitaliers dans l'acception du +mot la plus complète...</p> + +<p>Le caractère contemplatif est extraordinairement +développé chez eux; ils sont sensibles aux aspects +gais ou tristes de la nature, accessibles à toutes les +rêveries de l'imagination...</p> + +<p>La solitude des forêts, les ténèbres, les +épouvantent, et ils les peuplent sans cesse de +fantômes et d'esprits.</p> + +<p>Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair +de lune, des bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se +plonger dans des bassins naturels d'une délicieuse +fraîcheur. -- C'est alors que ce simple mot: "Toupapahou!" +jeté au milieu des baigneuses les met en fuite comme des +folles... -- (<i>Toupapahou</i> est le nom de ces fantômes +tatoués qui sont la terreur de tous les +Polynésiens, -- mot étrange, effrayant en +lui-même et intraduisible...)</p> + +<p>En Océanie, le travail est chose inconnue. -- Les +forêts produisent d'elles-mêmes tout ce qu'il faut +pour nourrir ces peuplades insouciantes; le fruit de +l'arbre-à-pain, les bananes sauvages, croissent pour tout +le monde et suffisent à chacun. -- Les années +s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté +absolue et une rêverie perpétuelle, -- et ces grands +enfants ne se doutent pas que dans notre belle Europe tant de +pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du +jour...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>UN NUAGE</h3> + +<p><br> + ... La bande insouciante et paresseuse était au complet +au bord du ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui +était en veine d'esprit, versait sur nous tous, à +demi endormis dans les herbes, des facéties +rabelaisiennes, -- tout en se bourrant de cocos et d'oranges.</p> + +<p>On n'entendait guère que sa voix de crécelle, +mêlée aux bruissements de quelques cigales qui +chantaient là leur chanson de midi, à l'heure +même où, sur l'autre face de la boule du monde, mes +amis d'autrefois sortaient des théâtres de Paris, +transis et emmitouflés, dans le brouillard glacial des +nuits d'hiver...</p> + +<p>La nature était tranquille et énervée; +une brise tiède passait mollement sur la cime des arbres, +et une foule de petits ronds de soleil dansaient gaîment +sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage +léger des goyaviers et des mimosas...</p> + +<p>Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne +vêtue d'une tunique traînante en gaze vert d'eau, +avec de longs cheveux noirs soigneusement nattés, et, sur +le front, une couronne de jasmin...</p> + +<p>On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge +pure de jeune fille que n'avait jamais contrariée aucune +entrave... On voyait aussi qu'elle avait roulé, autour de +ses hanches, un <i>pareo</i> somptueux, dont les grandes fleurs +blanches sur fond rouge transparaissaient sous la gaze +légère...</p> + +<p>Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au +sérieux...</p> + +<p>Un grand succès d'admiration avait salué son +entrée... Le fait est qu'elle était bien jolie +ainsi, -- et que sa coquetterie embarrassée la rendait +encore plus charmante...</p> + +<p>Confuse et intimidée, elle était venu à +moi; puis, sur l'herbe, elle s'était assise à mon +côté, et restait là immobile, les joues +empourprées sous leur bistre, les yeux baissés, +comme une enfant coupable qui tremble qu'on ne l'interroge et ne +la confonde...</p> + +<p>-- Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans +la galerie...</p> + +<p>Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait +point échappé, firent entendre dans les hautes +herbes de petits éclats de rire contenus qui disaient une +foule de méchantes choses; -- Tétouara, fine et +impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces +astucieuses paroles:</p> + +<p>-- Elle est faite d'une <i>étoffe chinoise!</i></p> + +<p>Et les éclats de rire redoublèrent; -- il en +partait de derrière tous les goyaviers, -- il en sortait +de l'eau du ruisseau; il en venait de partout, -- et la pauvre +petite Rarahu était bien près de fondre en +larmes...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXV</h3> + +<h3>TOUJOURS LE NUAGE</h3> + +<p><br> + ..."Elle est faite d'une <i>étoffe chinoise!</i>" avait +dit Tétouara...</p> + +<p>Parole grosse de sous-entendus venimeux, -- parole +acérée à triple pointe, qui souvent me +revenait en tête...</p> + +<p>En vérité j'étais tout à fait +étranger à cette robe de gaze verte... Ce +n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de +Rarahu, -- lesquels vivaient à moitié nus dans leur +case de pandanus, -- qui s'étaient lancés dans de +telles prodigalités...</p> + +<p>Et je demeurais plongé dans mes +réflexions...</p> + +<p> </p> + +<p>Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un +objet de dégoût et d'horreur... Il n'est point de +plus grande honte pour une jeune femme que d'être +convaincue d'avoir écouté les propos galants de +l'un d'entre eux...</p> + +<p>Mais les Chinois sont malins et sont riches; -- et il est +notoire que plusieurs de ces personnages, à force de +présents et de pièces blanches, obtiennent des +faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris +public...</p> + +<p>Je m'étais bien gardé cependant de communiquer +cet horrible soupçon à John, qui eût +chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus +le bon goût de ne faire ni reproche ni scandale, -- me +réservant seulement d'observer et d'attendre...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVI</h3> + +<h3>PERSISTANCE DU NUAGE</h3> + +<p><br> + ... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre +salle de bain particulière sous les goyaviers, il +était trois heures de l'après-midi, heure +inusitée.</p> + +<p>J'étais venu sans bruit... J'écartai les +branches et je regardai...</p> + +<p>La stupeur me cloua sur place...</p> + +<p>Une chose horrible était là dans ce lieu, que +nous considérions comme appartenant à nous seuls: +un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre eau limpide son +vilain corps jaune...</p> + +<p>Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... +Il avait relevé sa longue queue de cheveux gris +nattés, et l'avait roulée en manière de +chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... +Complaisamment il lavait dans notre ruisseau ses membres osseux +qui semblaient enduits de safran, -- et le soleil +l'éclairait tout de même, de sa lueur +discrètement voilée par la verdure, -- et l'eau +fraîche et claire bruissait tout de même autour de +lui, -- avec autant de naturel et de gaîté qu'elle +eût pu le faire pour nous...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVII</h3> + +<p><br> + ... J'observais, posté derrière les branches... La +curiosité me tenait là attentif et immobile... Je +m'étais condamné au spectacle de ce bain, attendant +avec anxiété ce qui allait s'ensuivre...</p> + +<p>Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement +de branches, un bruit de voix douces, m'indiqua bientôt que +les deux petites filles arrivaient...</p> + +<p>Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, +comme mû par un ressort... Soit pudeur, soit honte +d'étaler au soleil d'aussi laides choses, il courut +à ses vêtements... Les nombreuses robes de +mousseline qui, superposées, composaient son costume, +pendaient çà et là, accrochées aux +branches des arbres.</p> + +<p>Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les +petites arrivèrent.</p> + +<p>Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps +très significatif en apercevant l'homme jaune, et +rebroussa chemin d'un air indigné...</p> + +<p>Tiahoui parut ensuite; -- elle eut un temps d'arrêt en +portant la main à son menton, et riant sous cape, comme +une personne qui aperçoit quelque chose de très +drôle...</p> + +<p>Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... +Après quoi toutes deux s'avancèrent +résolument, en disant d'un ton narquois:</p> + +<p>-- Ia ora na, Tseen-Lee! -- Ia ora na tinito, mafatu +meiti!</p> + +<p>(Bonjour, Tseen-Lee, -- bonjour, Chinois, mon petit +coeur!)</p> + +<p>Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait +appelé Rarahu... Il avait laissé retomber sa queue +grisonnante avec un grand air de coquetterie, et ses yeux de +vieux lubrique étincelaient d'une hideuse +manière...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p><br> + Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit +aux deux enfants: petites boîtes de poudres blanches ou +roses, -- petits instruments compliqués pour la toilette, +petites spatules d'argent pour racler la langue, toutes choses +dont il leur expliquait l'usage, -- et puis des bonbons chinois +aussi, -- des fruits confits au poivre et au gingembre...</p> + +<p>C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses +attentions ardentes. -- Et les deux petites, en se faisant un peu +prier, acceptaient tout de même avec accompagnement de +moues dédaigneuses, et de grimaces de ouistitis...</p> + +<p>Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa +embrasser son épaule nue...</p> + +<p>Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses +lèvres de celles de ma petite amie, -- laquelle s'enfuit +à toutes jambes, suivie de Tiahoui... Toutes deux +disparurent sous bois comme des gazelles, emportant leurs +présents à pleines mains - on les entendit de loin +rire encore à travers la verdure, -- et Tseen-Lee, +incapable de les rejoindre, demeura à sa place, piteux et +décontenancé...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIX</h3> + +<h3>LE NUAGE CRÈVE</h3> + +<p><br> + ... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes +genoux, pleurait à chaudes larmes...</p> + +<p>Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure +dans les bois, les notions du bien et du mal étaient +restées imparfaites; on y trouvait une foule +d'idées baroques et incomplètes venues toutes +seules à l'ombre des grands arbres. - Les sentiments frais +et purs y dominaient pourtant, et il s'y mêlait aussi +quelques données chrétiennes, puisées au +hasard dans la Bible de ses vieux parents...</p> + +<p>La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors +du droit chemin, mais j'étais sûr, absolument +sûr qu'elle n'avait rien donné en échange de +ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se +réparer par des larmes.</p> + +<p>Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort +mal; elle comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la +peine, -- et que John, le sérieux John, mon frère, +détournerait d'elle ses yeux bleus...</p> + +<p>Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze +verte, l'histoire du pareo rouge. - Elle pleurait, la pauvre +petite, de tout son coeur; les sanglots oppressaient sa poitrine, +-- et Tiahoui pleurait aussi, de voir pleurer son amie...</p> + +<p>Ces larmes, les premières que Rarahu eût +versées de sa vie, produisirent entre nous le +résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous +firent davantage nous aimer. - Dans le sentiment que +j'éprouvais pour elle, le coeur prit une part plus large, +et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un temps...</p> + +<p>L'étrange petite créature qui pleurait là +sur mes genoux, dans la solitude d'un bois d'Océanie, +m'apparaissait sous un aspect encore inconnu; pour la +première fois elle me semblait <i>quelqu'un</i>, et je +commençais à soupçonner la femme adorable +qu'elle eût pu devenir, si d'autres que ces deux vieillards +sauvages eussent pris soin de sa jeune tête...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXX</h3> + +<p><br> + A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle +n'était plus une enfant, cessa de se montrer la poitrine +nue au soleil...</p> + +<p>Même les jours non fériés, elle se mit +à porter des robes et à natter ses longs +cheveux...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXI</h3> + +<p><br> + ...<i>Mata reva</i> était le nom que m'avait donné +Rarahu, ne voulant point de celui de Loti, qui me venait de +Faïmana ou d'Ariitéa. -- <i>Mata</i>, dans le sens +propre, veut dire: <i>oeil</i>; c'est d'après les yeux que +les Maoris désignent les gens, et les noms qu'ils leur +donnent sont généralement très +réussis...</p> + +<p>Plumket, par exemple, s'appelait <i>Mata pifaré</i> +(oeil de chat); Brown, <i>Mata ioré</i> (oeil de rat), et +John, <i>Mata ninamu</i> (oeil azuré)...</p> + +<p>Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal; +l'appellation plus poétique de <i>Mata reva</i> +était celle qu'après bien des hesitations elle +avait choisie...</p> + +<p>Je consultai le dictionnaire des vénérables +frères Picpus, -- et trouvai ce qui suit:</p> + +<p><i>Reva</i>, firmament; -- abîme, profondeur; -- +mystère...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXII</h3> + +<h3>JOURNAL DE LOTI</h3> + +<p><br> + ... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays +autrement qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de +traces, dans la monotonie d'un éternel été. +- Il semblait qu'on fût dans une atmosphère de calme +et d'immobilité, où les agitations du monde +n'existaient plus...</p> + +<p>Oh! les heures délicieuses, oh! les heures +d'été, douces et tièdes, que nous passions +là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce +coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, +et le nid de Tiahoui. - Le ruisseau courait doucement sur les +pierres polies, entraînant des peuplades de poissons +microscopiques et de mouches d'eau. - Le sol était +tapissé de fines graminées, de petites plantes +délicate, d'où sortait une senteur pareille +à celle de nos foins d'Europe pendant le beau mois de +juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien: +"poumiriraïra", qui signifie: <i>une suave odeur +d'herbes</i>. L'air était tout chargé d'exhalaisons +tropicales, où dominait le parfum des oranges +surchauffées dans les branches par le soleil du midi. - +Rien ne troublait le silence accablant de ces midi +d'Océanie. De petits lézards, bleus comme des +turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient +autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués +de grands yeux violets. On n'entendait que de légers +bruits d'eau, des chants discrets d'insectes, ou de temps en +temps<br> + la chute d'une goyave trop mûre, qui s'écrasait sur +la terre avec un parfum de framboise...</p> + +<p><br> + ... Et quand le journée s'avançait, quand le +soleil plus bas jetait sur les branches des arbres des lueurs +plus dorées, Rarahu s'en retournait avec moi à sa +case isolée dans les bois. - Les deux vieillards ses +parents, fixes et graves, étaient là toujours, +accroupis devant leur hutte de pandanus, et nous regardant venir. +- Une sorte de sourire mystique, une expression d'insouciante +bienveillance éclairait un instant leurs figures +éteintes:</p> + +<p>-- Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale; -- +ou bien: "Nous te saluons, Mata reva!"</p> + +<p>Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant +entre eux deux ma petite amie, qui me suivait des yeux en +souriant et qui semblait une personnification fraîche de la +jeunesse à côté de ces deux sombres momies +polynésiennes...</p> + +<p>C'était l'heure du repas du soir. Le vieux +Tahaapaïru étendait ses longs bras tatoués +jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux +de <i>bourao</i> desséché, et les frottait l'un +contre l'autre pour en obtenir du feu, -- Vieux +procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme des +mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et +faisait cuire dans la terre deux <i>maiorés</i>, fruits de +l'arbre-à-pain, qui composaient le repas de la +famille...</p> + +<p>C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses +du ruisseau de Fatoua rejoignait Papeete, Tétouara en +tête, -- et j'avais pour m'en revenir toujours compagnie +joyeuse.</p> + +<p>-- Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend +à la nuit dans le jardin de la reine; Téria et +Faïmana te font dire qu'elles comptent sur toi pour les +conduire prendre du thé chez les Chinois, -- et moi aussi, +j'en serais très volontiers si tu veux...</p> + +<p>Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où +la vue dominait le grand Océan bleu, éclairé +des dernières lueurs du soleil couchant.</p> + +<p>La nuit descendait sur Tahiti, transparente, +étoilée. Rarahu s'endormait dans ses bois; les +grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du soir, les +phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres, -- et +les suivantes commençaient à errer dans les jardins +de la reine...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIII</h3> + +<p><br> + ... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues +ombragées de Papeete, adressa un bonjour moitié +amical, moitié railleur, -- un peu terrifié aussi, +-- à une créature baroque qui passait.</p> + +<p>La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que +le costume, y répondit avec une raideur pleine de +dignité, et se retourna pour nous regarder.</p> + +<p>Rarahu vexée lui tira la langue, -- après quoi +elle me conta en riant que cette vieille fille, +<i>demi-blanche</i>, métis efflanquée d'Anglais et +de Maorie, -- était son ancien professeur, à +l'école de Papeete.</p> + +<p>Un jour, la métis avait déclaré à +son élève qu'elle fondait sur elle les plus hautes +espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en +raison de la grande facilité avec laquelle apprenait +l'enfant.</p> + +<p>Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet +avenir, avait tout d'une traite pris sa course jusqu'à +Apiré, quittant du coup la <i>haapiiraa</i> (la maison +d'école) pour n'y plus revenir...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIV</h3> + +<p><br> + ... Je rentrai un matin à bord du <i>Rendeer</i>, +rapportant cette nouvelle à sensation que j'avais +couché en compagnie de Tamatoa...</p> + +<p>Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, +mari de la reine Moé de l'île Raîatéa, +-- père de la délicieuse petite malade, +Pomaré V, -- était un homme que l'on gardait +enfermé depuis quelques années entre quatre solides +murailles, et qui était encore l'effroi légendaire +du pays.</p> + +<p>Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, +n'était pas plus méchant qu'un autre, -- mais il +buvait, -- et, quand il avait bu, il <i>voyait rouge</i>, il lui +fallait du sang.</p> + +<p>C'était un homme de trente ans, d'une taille +prodigieuse et d'une force herculéenne; plusieurs hommes +ensemble étaient incapables de lui tenir tête quand +il était déchaîné; il égorgeait +sans motif, et les atrocités commises par lui +dépassaient toute imagination...</p> + +<p>Pomaré adorait pourtant ce fils colossal. - Le bruit +courait même dans le palais que depuis quelque temps elle +ouvrait la porte, et qu'on l'avait vu la nuit rôder dans +les jardins. - Sa présence causait parmi les filles de la +cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont +on saurait, la nuit, la cage mal fermée.</p> + +<p><br> + Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux +étrangers, nuit et jour ouverte; on y trouvait par terre +des matelas recouverts de nattes blanches et propres, qui +servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs attardés des +districts, et quelquefois à moi-même...</p> + +<p><br> + ... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde +était endormi quand j'entrai dans la salle de refuge.</p> + +<p>Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur +une table où brûlait une lampe d'huile de +cocotier... C'était un inconnu, d'une taille et d'une +envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût +broyé un homme comme du verre. -- Il avait +d'épaisses mâchoires carrées de cannibale; sa +tête énorme était dure et sauvage, ses yeux +à demi fermés avaient une expression de tristesse +égarée...</p> + +<p>-- "La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).</p> + +<p>Je m'étais arrêté à la porte...</p> + +<p>Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le +dialogue suivant:</p> + +<p>-- ... Comment sais-tu mon nom?</p> + +<p>-- Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de +l'amiral à cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer +près de moi la nuit.<br> + "Tu viens pour dormir?...</p> + +<p>-- Et toi? tu es un chef, de quelque île?...</p> + +<p>-- Oui, je suis un grand chef. -- Couche-toi dans le coin +là-bas; tu y trouveras la meilleure natte...</p> + +<p>Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je +fermai les yeux, -- juste assez pour observer l'étrange +personnage qui s'était levé avec précaution +et se dirigeait vers moi.</p> + +<p>En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit +m'avait fait tourner la tête du côté +opposé, du côté de la porte où la +vieille reine venait d'apparaître; elle marchait cependant +avec des précautions infinies, sur la pointe de ses pieds +nus, mais les nattes criaient sous le poids de son gros +corps.</p> + +<p>... Quand l'homme fut près de moi, il prit une +moustiquaire de mousseline qu'il étendit avec soin +au-dessus de ma tête, après quoi il plaça une +feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la +lumière, et retourna s'asseoir, la tête +appuyée sur ses deux mains.</p> + +<p>Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous +deux, cachée dans l'embrasure sombre, sembla satisfaite de +son examen et disparut...</p> + +<p>La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et +son apparition, m'ayant confirmé dans cette idée +que mon compagnon était inquiétant, m'ôta +toute envie de dormir.</p> + +<p>Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était +redevenu vague et atone; il avait oublié ma +présence... On entendait dans le lointain, des femmes de +la reine qui chantaient à deux parties un +<i>himéné</i> des îles Pomotous. -- Et puis +la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux, +cria: "Mamou! -- (silence!) -- Te hora a horou ma piti!" +(Silence! Il est minuit!)... Et le silence se fit comme par +enchantement...</p> + +<p>Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut +encore dans l'embrasure de la porte. -- La lampe +s'éteignait, et l'homme venait de s'endormir...</p> + +<p>J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger +toutefois, et quand, au petit jour, je me levai pour partir, je +vis qu'il n'avait pas changé de place; sa tête seule +s'était affaissée, et reposait sur la table...</p> + +<p>Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un +ruisseau d'eau fraîche; -- après quoi j'allai sous +la véranda saluer la reine et la remercier de son +hospitalité.</p> + +<p>-- "Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, +haere mai paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) +Eh bien! t'a-t-il bien reçu?...</p> + +<p>-- Oui, dis-je.</p> + +<p>Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand +je lui exprimai ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris +de moi...</p> + +<p>-- Sais-tu qui c'était, dit-elle +mystérieusement, -- oh! ne le répète pas, +mon petit Loti... c'était Tamatoa!...</p> + +<p>Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement +relâché, -- à la condition qu'il ne sortirait +point du palais; j'eus plusieurs fois l'occasion de lui parler et +de lui donner des poignées de main...</p> + +<p>Cela dura jusqu'au moment où, s'étant +évadé, il assassina une femme et deux enfants dans +le jardin du missionnaire protestant, et commit dans une +même journée une série d'horreurs +sanguinaires qui ne pourraient s'écrire, même en +latin...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXV</h3> + +<p>... Qui peut dire où réside le charme d'un +pays?... Qui trouvera ce quelque chose d'intime et +d'insaisissable que rien n'exprime dans les langues humaines?</p> + +<p> +................................................................................</p> + +<p>Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse +étrange qui pèse sur toutes ces îles +d'Océanie, - l'isolement dans l'immensité du +Pacifique, -- le vent de la mer, -- le bruit des brisants, - +l'ombre épaisse, -- la voix rauque et triste des Maoris +qui circulent en chantant au milieu des tiges des cocotiers, +étonnamment hautes, blanches et grêles...</p> + +<p>On s'épuise à chercher, à saisir, +à exprimer...effort inutile, -- ce quelque chose +s'échappe, et reste incompris...</p> + +<p>J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a +là dedans des détails jusque sur l'aspect des +moindres petites plantes -- jusque sur la physionomie des +mousses...</p> + +<p>Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du +monde, -- eh bien, après, a-t-on compris?... Non +assurément...</p> + +<p>Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de +Polynésie toutes blanches de corail, -- a-t-on entendu, la +nuit, partir du fond des bois le son plaintif d'un +<i>vivo</i>?... (flûte de roseau) ou le beuglement lointain +des trompes en coquillage?</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVI</h3> + +<h3>GASTRONOMIE</h3> + +<p><br> + ..."La chair des hommes blancs a goût de banane +mûre..."</p> + +<p>Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de +l'île Routoumah, dont la compétence en cette +matière est indiscutable...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVII</h3> + +<p><br> + ... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait +appelé: <i>long lézard sans pattes</i>, -- et je +n'avais pas très bien compris tout d'abord...</p> + +<p>Le serpent étant un animal tout à fait inconnu +en Polynésie, la métis qui avait +éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme +le diable avait tenté la première femme, avait eu +recours à cette périphrase.</p> + +<p>Rarahu s'était donc habituée à +considérer cette variété de "long +lézard sans pattes" comme le plus méchante et la +plus dangereuse de toutes les créatures terrestres; -- +c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette +insulte...</p> + +<p>Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: +elle souffrait de ce que Loti ne voulait pas exclusivement lui +appartenir.</p> + +<p>Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes +femmes, auxquels ses vieux parents lui défendaient de se +mêler, faisaient travailler son imagination d'enfant. -- Il +y avait surtout ces thés qui se donnaient chez les +Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions +fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et +quelques autres folles filles de la suite de la reine, buvaient +et s'enivraient. -- Loti assistait, y présidait même +quelquefois, et cela confondait les idées de Rarahu, qui +ne comprenait plus.</p> + +<p>...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura, -- +argument beaucoup meilleur...</p> + +<p>A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux +soirées de Papeete. -- Je demeurais plus tard dans les +bois d'Apiré, partageant même quelquefois le fruit +de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru. -- La +tombée de la nuit était triste, par exemple, dans +cette solitude; -- mais cette tristesse avait son grand charme, +et la voix de Rarahu avait un son délicieux le soir, sous +la haute et sombre voûte des arbres... -- Je restais +jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur +prière, -- prière dite dans une langue bizarre et +sauvage, mais qui était celle-là même que +dans mon enfance on m'avait apprise. -- "<i>Notre père qui +es aux cieux...</i>", l'éternelle et sublime prière +du Christ, résonnait d'une manière +étrangement mystérieuse, là, aux antipodes +du vieux monde, dans l'obscurité de ces bois, dans le +silence de ces nuits, dite par la voix lente et grave de ce +vieillard fantôme...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVIII</h3> + +<p><br> + ...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait +à sentir déjà, et qu'elle devait sentir +amèrement plus tard, -- quelque chose qu'elle était +incapable de formuler dans son esprit d'une manière +précise, -- et surtout d'exprimer avec les mots de sa +langue primitive. -- Elle comprenait vaguement qu'il devait y +avoir des abîmes dans le domaine intellectuel, entre Loti +et elle-même, des mondes entiers d'idées et de +connaissances inconnues. -- Elle saisissait déjà la +différence radicale de nos races, de nos conceptions, de +nos moindres sentiments: les notions même des choses les +plus élémentaires de la vie différaient +entre nous deux. -- Loti qui s'habillait comme un Tahitien et +parlait son langage, demeurait pour elle un <i>paoupa</i>, -- +c'est-à-dire un de ces hommes venus des pays fantastiques +de par delà les grandes mers, -- un de ces hommes qui +depuis quelques années apportaient dans l'immobile +Polynésie tant de changements inouïs, et de +nouveautés imprévues...</p> + +<p><br> + Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne +plus revenir, retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait +aucune idée de ces distances vertigineuses, -- et +Tahaapaïru les comparait à celles qui +séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...</p> + +<p>Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti, -- enfant +de guinze ans qu'elle était, -- qu'une petite +créature curieuse, jouet de passage qui serait vite +oublié...</p> + +<p><br> + Elle se trompait pourtant. -- Loti commençait à +s'apercevoir lui aussi qu'il éprouvait pour elle un +sentiment qui n'était plus banal. -- Déjà il +l'aimait un peu par le coeur...</p> + +<p>Il se souvenait de son frère Georges, -- de celui que +les Tahitiens appelaient Rouéri, qui avait emporté +de ce pays d'ineffaçables souvenirs, -- et il sentait +qu'il en serait ainsi de lui-même. -- Il semblait +très possible à Loti que cette aventure, +commencée au hasard par un caprice de Tétouara, +laissât des traces profondes et durables sur sa vie tout +entière...</p> + +<p>Très jeune encore, Loti avait été +lancé dans les agitations de l'existence +européenne; de très bonne heure il avait +soulevé le voile qui cache aux enfants la scène du +monde; -- lancé brusquement, à seize ans, dans le +tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un +âge où d'ordinaire on commence à +penser...</p> + +<p>Loti était revenu très fatigué de cette +campagne faite si matin dans la vie, -- et se croyait +déjà fort blasé. Il avait été +profondément écoeuré et déçu, +-- parce que, avant de devenir un garçon semblable aux +autres jeunes hommes, il avait commencé par être un +petit enfant pur et rêveur, élevé dans la +douce paix de la famille; lui aussi avait été un +petit sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans +l'isolement une foule d'idées fraîches et +d'illusions radieuses. -- Avant d'aller rêver dans les bois +d'Océanie, tout enfant il avait longtemps +rêvé seul dans les bois du Yorkshire...</p> + +<p>Il y avait une foule d'affinités mystérieuses +entre Loti et Rarahu, nés aux deux +extrémités du monde. -- Tous deux avaient +l'habitude de l'isolement et de la contemplation, l'habitude des +bois et des solitudes de la nature; tous deux s'arrangeaient de +passer de longues heures en silence, étendus sur l'herbe +et la mousse; tous deux aimaient passionnément la +rêverie, la musique, -- les beaux fruits, les fleurs et +l'eau fraîche...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIX</h3> + +<p><br> + ...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre +horizon...</p> + +<p>Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il +était bien inutile de se préoccuper de +l'avenir...</p> + +<p> </p> + +<h3>XL</h3> + +<p><br> + On était charmé quand Rarahu chantait...</p> + +<p>Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes +si fraîches et si douces, que les oiseaux seuls ou les +petits enfants en peuvent produire de semblables.</p> + +<p><br> + Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le +chant des autres, des variations extravagantes, prises dans les +notes les plus élevées de la gamme, -- très +compliquées toujours et admirablement justes...</p> + +<p>Il y avait à Apiré, comme dans tous les +districts tahitiens, un choeur appelé +<i>himéné</i>, lequel fonctionnait +régulièrement sous la conduite d'un chef, et se +faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes. -- +Rarahu en était un des principaux sujets, et le dominait +tout entier de sa voix pure; -- le choeur qui l'accompagnait +était rauque et sombre; les hommes surtout y +mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de +rugissements qui marquaient les <i>dominantes</i> et semblaient +plutôt les sons de quelque instrument sauvage que ceux de +la voix humaine. -- L'ensemble avait une précision +à dépiter les choristes du Conservatoire, et +produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se +peuvent décrire...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLI</h3> + +<p><br> + ...C'était l'heure de la tombée du jour; +j'étais seul au bord de la mer, sur une plage du district +d'Apiré. -- Dans ce lieu isolé, j'attendais +Taïmaha, -- et j'éprouvais un sentiment singulier +à l'idée que cette femme allait venir...</p> + +<p>Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les +cocotiers et s'avança vers moi... C'était +déjà la nuit; quand elle fut tout près, je +distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un +rire de sauvagesse:</p> + +<p><br> + -- Tu es Taïmaha? lui dis-je...</p> + +<p>-- Taïmaha?... Non. -- Je m'appelle +Tevaruefaipotuaiahutu, du district de Papetoaï; je viens de +pêcher des porcelaines sur le récif, et du corail +rose. -- Veux-tu m'en acheter?...</p> + +<p>J'attendis encore là jusqu'à minuit. -- Je sus +le lendemain qu'au petit jour la vraie Taïmaha était +repartie pour son île; ma commission n'avait pas +été faite; elle s'en était allée sans +se douter que pendant plusieurs heures elle avait +été attendue sur la plage par le frère de +Rouéri...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLII</h3> + +<h3>LOTI A JOHN B., A BORD DU <i>RENDEER</i></h3> + +<p><br> + Taravao, 1872.</p> + +<p>"Mon bon frère John,</p> + +<p>"Le messager qui te portera cette lettre est chargé en +même temps de te remettre une foule de présents que +je t'envoie. -- C'est d'abord un plumet, en queues de +phaétons rouges, objet très précieux, don de +mon hôte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier à +trois rangs de petites coquilles blanches, don de la cheffesse, +-- et enfin deux touffes de reva-reva, -- qu'une grande dame du +district de Papéouriri avait mises hier sur ma tête +à la fête de Taravao.</p> + +<p>"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui +était un ami de mon frère; j'userai jusqu'au bout +de la permission de l'amiral.</p> + +<p>"Il ne me manque que ta présence, frère, pour +être absolument charmé de mon séjour à +Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une +idée de cette région ignorée qui s'appelle +la presqu'île de Taravao: un coin paisible, ombreux, +enchanteur, -- des bois d'orangers gigantesques, dont les fruits +et les fleurs jonchent un sol délicieux, tapissé +d'herbes fines et de pervenches roses...</p> + +<p><br> + "Là-dessous sont disséminées quelques cases +en bois de citronnier, où vivent immobiles des Maoris +d'autrefois; là-dessous on trouve la vieille +hospitalité indigène: des repas de fruits, sous des +tendelets de verdure tressée et de fleurs; de la musique, +des unissons plaintifs de <i>vivo</i> de roseaux, des choeurs +d'<i>himiné</i>, des chants et des danses.</p> + +<p>"J'habite seul une case isolée, bâtie sur +pilotis, au-dessus de la mer et des coraux. De mon lit de nattes +blanches, en me penchant un peu, je vois s'agiter au-dessous de +moi tout ce petit monde à part qui est le monde du corail. +Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les branchages +compliqués des madrépores, circulent des milliers +de petits poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer +qu'à celles des pierres précieuses ou des colibris; +des rouges de géranium, des verts chinois, des bleus qu'on +ne saurait peindre, -- et une foule de petits êtres +bariolés de toutes les nuances de l'arc-en-ciel, -- ayant +forme de tout excepté forme de poisson... Le jour, aux +heures tranquilles de la sieste, absorbé dans mes +contemplations, j'admire tout cela qui est presque inconnu, +même aux naturalistes et aux observateurs.</p> + +<p>"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de +Robinson. -- Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait +entendre dans l'obscurité sa grande voix sinistre, alors +j'éprouve comme une sorte d'angoisse de la solitude, +là, à la pointe la plus australe et la plus perdue +de cette île lointaine, -- devant cette immensité du +Pacifique, -- immensité des immensités de la terre, +qui s'en va tout droit jusqu'aux rives mystérieuses du +continent polaire.</p> + +<p>"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de +Tehaupoo, j'ai vu ce lac de Vaïria qui inspire aux +indigènes une superstitieuse frayeur. -- Une nuit nous +avons campé sur ses bords. C'est un site étrange +que peu de gens ont contemplé; de loin en loin quelques +Européens y viennent par curiosité; la route est +longue et difficile, les abords sauvages et déserts. -- +Figure-toi, à mille mètres de haut, une mer morte, +perdue dans les montagnes du centre; -- tout autour, des mornes +hauts et sévères découpant leurs silhouettes +aiguës dans le ciel clair du soir. -- Une eau froide et +profonde, que rien n'anime, ni un souffle de vent, ni un bruit, +ni un être vivant, ni seulement un poisson... -- +"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une race +particulière descendaient la nuit des montagnes, et +<i>battaient l'eau de leurs grandes ailes d'albatros."</i></p> + +<p>"...Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du +mercredi, tu y verras la princesse Ariitéa; dis-lui que je +ne l'oublie point dans ma solitude, et que j'espère la +semaine prochaine danser avec elle au bal de la reine. -- Si, +dans les jardins, tu rencontrais Faïmana ou Téria, tu +pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la +tête...</p> + +<p>"Cher petit frère, fais-moi le plaisir d'aller au +ruisseau de Fataoua, donner de mes nouvelles à la petite +Rarahu, d'Apiré... Fais cela pour moi, je t'en prie; tu es +trop bon pour ne pas nous pardonner à tous deux... Vrai, +la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon +coeur..."</p> + +<p> </p> + +<h3>XLIII</h3> + +<p><br> + ... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu <i>Taaroa</i>, non +plus que les nombreuses déesses de sa suite; elle n'avait +même jamais entendu parler d'aucun de ces personnages de la +mythologie polynésienne. La reine Pomaré seule, par +respect pour les traditions de son pays, avait appris les noms de +ces divinités d'autrefois et conservait dans sa +mémoire les étranges légendes des anciens +temps...</p> + +<p><br> + ... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne +qui m'avaient frappé, tous ces mots au sens vague ou +mystique, sans équivalents dans nos langues d'Europe, +étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me +les expliquait avec une rare et singulière +poésie.</p> + +<p>-- Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, +me disait-elle, tu apprendrais avec moi beaucoup plus vite une +foule de mots que ces filles qui vivent à Papeete ne +savent pas... Quand nous <i>aurons eu peur ensemble</i>, je +t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des choses +très effrayantes que tu ignores...</p> + +<p>En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et +d'images qui ne deviennent intelligibles qu'à la longue, +quand on a vécu avec les indigènes, la nuit dans +les bois, écoutant gémir le vent et la mer, +l'oreille tendue à tous les bruits mystérieux de la +nature.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLIV</h3> + +<p><br> + ...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; +les oreilles des Maoris ignorent cette musique naïve qui, +dans d'autres climats, remplit les bois de gaîté et +de vie.</p> + +<p>Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les +grandes fougères, rien ne vole, rien ne bouge, c'est +toujours le même silence étrange qui semble +régner aussi dans l'imagination mélancolique des +naturels.</p> + +<p>On voit seulement planer dans les gorges, à +d'effrayantes hauteurs, le phaéton, un petit oiseau blanc +qui porte à la queue une longue plume blanche ou rose.</p> + +<p><br> + Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une +touffe de ces plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et +de persévérance pour composer cet ornement +aristocratique...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLV</h3> + +<h3>INQUALIFIABLE</h3> + +<p><br> + ... Il est certaines nécessités de notre triste +nature humaine qui semblent faites tout exprès pour nous +rappeler combien nous sommes imparfaits et matériels -- +nécessités auxquelles sont soumises les reines +comme les bergères, -- "la garde qui veille aux +barrières du Louvre, etc..."</p> + +<p>Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces +situations pénibles, trois femmes entrent à sa +suite dans certain réduit mystérieux +dissimulé sous les bananiers...</p> + +<p>La première de ces initiées a mission de +soutenir pendant l'opération la lourde personne royale. La +deuxième tient à la main des feuilles de +<i>bourao</i>, choisies soigneusement parmi les plus +fraîches et les plus tendres... La troisième, qui +commence son office lorsque les deux premières ont +achevé le leur, -- porte une fiole d'huile de cocotier +parfumée au santal (<i>monoï</i>), dont elle est +chargée d'oindre les parties que le frottement des +feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter ou +endolorir...</p> + +<p>La séance levée, -- le cortège rentre +gravement au palais...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVI</h3> + +<p><br> + ... Rarahu et Tiahoui s'étaient invectivées d'une +manière extrêmement violente. -- De leurs bouches +fraîches étaient sorties pendant plusieurs minutes, +sans interruption ni embarras, les injures les plus enfantines et +les plus saugrenues, -- les plus inconvenantes aussi (le tahitien +comme le latin "dans les mots bravant +l'honnêteté").</p> + +<p>C'était la première dispute entre les deux +petites, et cela amusait beaucoup la galerie; toutes les jeunes +femmes étendues au bord du ruisseau du Fataoua riaient +à gorge déployée et les excitaient:</p> + +<p>-- Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c'est pour toi +qu'on se dispute!...</p> + +<p>Le fait est que c'était pour moi en effet; Rarahu avait +eu un mouvement de jalousie contre Tiahoui, et là +était l'origine de la discussion.</p> + +<p>Comme deux chattes qui vont se rouler et s'égratigner, +les deux petites se regardaient blêmes, immobiles, +tremblantes de colère:</p> + +<p>-- <i>Tinito oufa!</i> cria Tiahoui, à bout +d'arguments, en faisant une allusion sanglante à la belle +robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!</p> + +<p>-- <i>Oviri, Amutaata!</i> (sauvagesse, cannibale)! riposta +Rarahu qui savait que son amie était venue toute petite +d'une des plus lointaines îles Pomotous, -- et que si +Tiahoui elle-même n'était point cannibale, +assurément on l'avait été dans sa +famille.</p> + +<p>Des deux côtés l'injure avait porté, et +les deux petites, se prenant aux cheveux, +s'égratignèrent et de mordirent.</p> + +<p>On les sépara; elles se mirent à pleurer, et +puis, Rarahu s'étant jetée dans les bras de +Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par s'embrasser +de tout leur coeur...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVII</h3> + +<p><br> + Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le +nez, -- suivant une vieille habitude oubliée de la race +maorie, -- habitude qui lui était revenue de son enfance +et de son île barbare; elle avait embrassé son amie +en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, et en +aspirant très fort.</p> + +<p>C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les +Maoris, - et le baiser des lèvres leur est venu +d'Europe...</p> + +<p>Et Rarahu, malgré ses larmes, eut encore en me +regardant un sourire d'intelligence comique, qui voulait dire +à peu près ceci:</p> + +<p>-- Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, +Loti, de l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de +même!...</p> + +<p>Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, +l'instant d'après, tout était oublié.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVIII</h3> + +<p><br> + En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages +tahitiennes, -- sur quelque pointe solitaire regardant +l'immensité bleue, en quelque lieu choisi avec un +goût mélancolique par des hommes des +générations passées, -- de loin en loin on +rencontre les monticules funèbres, les grands tumulus de +corail... Ce sont les <i>maraé</i>, les sépultures +des chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment +là-dessous se perd dans le passé fabuleux et +inconnu qui précéda la découverte des +archipels de la Polynésie.</p> + +<p><br> + -- Dans toutes les îles habitées par les Maoris, +les <i>maraé</i> se retrouvent sur les plages. Les +insulaires mystérieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de +statues gigantesques au masque horrible; les Tahitiens y +plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre de fer +est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste; +le vent de la mer a un sifflement particulier en passant dans ses +branches rigides... Ces tumulus restés blancs, +malgré les années, de la blancheur du corail, et +surmontés de grands arbres noirs, évoquent les +souvenirs de la terrible religion du passé; +c'étaient aussi les autels où les victimes humaines +étaient immolées à la mémoire des +morts.</p> + +<p>-- Tahiti, disait Pomaré, était la seule +île où, même dans les plus anciens temps, les +victimes n'étaient pas mangées après le +sacrifice; on faisait seulement le simulacre du repas macabre; +les yeux, enlevés de leurs orbites, étaient mis +ensemble sur un plat et servis à la reine, -- horrible +prérogative de la souveraineté. (<i>Recueilli de la +bouche de Pomaré.)</i></p> + +<p> </p> + +<h3>XLIX</h3> + +<p><br> + Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, +exerçait une industrie tellement originale que dans notre +Europe, si féconde en inventions de tous genres, on n'a +certes encore rien imaginé de semblable.</p> + +<p>Il était fort vieux, ce qui en Océanie n'est pas +chose commune; de plus il avait de la barbe et de la barbe +blanche, objet des plus rares là-bas. Aux îles +Marquises la barbe blanche est une denrée presque +introuvable qui sert à fabriquer des ornements +précieux pour la coiffure et les oreilles de certains +chefs, -- et quelques vieillards y sont soigneusement entretenus +et conservés pour l'exploitation en coupes +réglées de cette partie de leur personne.</p> + +<p>Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, +et l'expédiait à Hivaoa, la plus barbare des +îles Marquises, où elle se vendait au prix de +l'or.</p> + +<p> </p> + +<h3>L</h3> + +<p><br> + ...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une +tête de mort que je tenais sur mes genoux.</p> + +<p>Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, +au pied des grands bois de fer. C'était le soir, dans le +district perdu de Papenoo; le soleil plongeait lentement dans le +grand Océan vert, au milieu d'un étonnant silence +de la nature.</p> + +<p>Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; +c'était la veille d'un départ; le <i>Rendeer</i> +allait s'éloigner pour un temps, et visiter au nord +l'archipel des Marquises.</p> + +<p>Rarahu, sérieuse et recueillie, était +plongée dans une de ses rêveries d'enfant que je ne +savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. Un moment +elle avait été illuminée de lumière +dorée, et puis, le radieux soleil s'étant +abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en +silhouette svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...</p> + +<p>Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet +objet lugubre qui était posé là sur mes +genoux et qui, pour elle comme pour tous les Polynésiens, +était un horrible épouvantail.</p> + +<p>On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son +esprit inculte une foule d'idées nouvelles, -- sans +qu'elle pût leur donner une forme précise...</p> + +<p>Cette tête devait être fort ancienne; elle +était presque fossile, -- et teinte de cette nuance rouge +que la terre de ce pays donne aux pierres et aux ossements... La +mort a perdu de son horreur quand elle remonte aussi loin...</p> + +<p>-- Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se +traduit qu'imparfaitement par le mot <i>épouvantable</i>, +-- parce qu'il désigne là-bas cette terreur +particulièrement sombre qui vient des spectres ou des +morts...</p> + +<p>-- Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre +crâne? demandai-je à Rarahu...</p> + +<p>Elle répondit en montrant du doigt la bouche +édentée:</p> + +<p>-- C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...</p> + +<p><br> + ... Il était une heure très avancée de la +nuit quand nous fûmes de retour à Apiré, et +Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des +frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a +absolument rien à redouter, ni des plantes, ni des +bêtes, ni de hommes; où l'on peut n'importe +où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les +indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les +fantômes...</p> + +<p>Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait +encore; Rarahu tenait ma main serrée dans la sienne, et +chantait des <i>himéné</i> pour se donner du +courage...</p> + +<p>Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut +très pénible à traverser...</p> + +<p>Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par +derrière, -- procédé peu commode pour aller +vite, -- elle se sentait plus protégée ainsi, et +plus sûre de n'être point traîtreusement saisie +aux cheveux par la tête de mort couleur brique...</p> + +<p>Il faisait une complète obscurité dans ce bois, +et on y sentait une bonne odeur répandue par les plantes +tahitiennes. Le sol était jonché de grandes palmes +desséchées qui craquaient sous nos pas. On +entendait en l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le +son métallique des feuilles qui se froissent; on entendait +derrière les arbres des rires de Toupapahous; et à +terre, c'était un grouillement repoussant et horrible: la +fuite précipitée de toute une population de crabes +bleus, qui à notre approche se hâtaient de rentrer +dans leurs demeures souterraines...</p> + +<p> </p> + +<h3>LI</h3> + +<p><br> + ...Le lendemain fut une journée d'adieux fort +agitée...</p> + +<p>Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était +revenue à Tahiti, m'avait-on dit, et je lui avais fait +donner rendez-vous par l'intermédiaire d'une des suivantes +de la reine, sur la plage de Fareüte à la +tombée de la nuit...</p> + +<p>Quand, à l'heure fixée, j'arrivai dans ce lieu +isolé, j'aperçu une femme immobile qui semblait +attendre, la tête couverte d'un épais voile +blanc...</p> + +<p>Je m'approchai et j'appelai: Taïmaha! -- La femme +voilée me laissa plusieurs fois répéter ce +nom sans répondre; elle détournait la tête, +et riait sous les plis de la mousseline...</p> + +<p>J'écartai le voile et découvris la figure connue +de Faïmana, qui se sauva en éclatant de rire...</p> + +<p>Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait +amenée dans cet endroit où elle était +vexée de m'avoir rencontré; elle n'avait jamais +entendu parler de Taïmaha, et ne put me donner sur elle +aucun renseignement...</p> + +<p>Force me fut de remettre à mon retour une tentative +nouvelle pour la voir; il semblait que cette femme fût un +mythe, ou qu'une puissance mystérieuse prit plaisir +à nous éloigner l'un de l'autre, nous +réservant pour plus tard une entrevue plus +saisissante...</p> + +<p>Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; +Tiahoui et Rarahu vinrent à l'heure des dernières +étoiles m'accompagner jusqu'à la plage...</p> + +<p>Rarahu pleura abondamment, -- bien que la durée du +voyage du <i>Rendeer</i> ne dût pas dépasser un +mois; elle avait le pressentiment peut-être que le temps +délicieux que nous venions de passer tous deux ne se +retrouverait plus...</p> + +<p>L'idylle était finie... Contre nos prévisions +humaines, ces heures de paix et de frais bonheur +écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en +étaient allées pour ne plus revenir...</p> + +<p> </p> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<h3><br> + I</h3> + +<h3>HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN</h3> + +<p>(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas +très long.)</p> + +<p><br> + Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée +de pénitencier et de déportation, -- bien que rien +ne justifie plus aujourd'hui cette idée fâcheuse. +Depuis longues années, les condamnés ont +quitté ce beau pays, et l'inutile ruine.</p> + +<p>Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette île appartient +depuis cette époque à la France; +entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de +la Société et des Pomotous, elle a perdu son +indépendance en même temps que ces archipels +abandonnaient volontairement la leur.</p> + +<p>Taïohaé, capitale de l'île, renferme une +douzaine d'Européens, le gouverneur, le pilote, +l'évêque-missionnaire, -- les frères, -- +quatre soeurs qui tiennent une école de petites filles, -- +et enfin quatre gendarmes.</p> + +<p>Au milieu de tout ce monde, la reine +dépossédée, dépouillée de son +autorité, reçoit du gouvernement une pension de six +cents francs, plus la ration des soldats pour elle et sa +famille.</p> + +<p>Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois +Taïohaé comme point de relâche, et ce pays +était exposé à leurs vexations; des matelots +indisciplinés se répandaient dans les cases +indigènes et y faisaient un grand tapage.</p> + +<p><br> + Aujourd'hui, grâce à la présence imposante +des quatre gendarmes, ils préfèrent +s'ébattre dans les îles voisines.</p> + +<p>Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, +mais de récentes épidémies d'importation +européenne les ont plus que décimés.</p> + +<p>La beauté de leurs formes est célèbre, et +la race des îles Marquises est réputée une +des plus belles du monde.</p> + +<p>Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer +à ces visages singuliers et leur trouver du charme. Ces +femmes, dont la taille est si gracieuse et si parfaite, ont les +traits durs, comme taillés à coups de hache, et +leur genre de beauté est en dehors de toutes les +règles.</p> + +<p>Elles ont adopté à Taïohaé les +longues tuniques de mousseline en usage à Tahiti; elles +portent les cheveux à moitié courts, +ébouriffés, crêpés, -- et se parfument +au santal.</p> + +<p>Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes +féminins sont extrêmement simplifiés...</p> + +<p>Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le +tatouage leur paraissant un vêtement tout à fait +convenable.</p> + +<p>Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis; +-- mais, par une fantaisie bizarre, ces dessins sont +localisés sur une seule moitié du corps, droite ou +gauche, -- tandis que l'autre moitié reste blanche, ou peu +s'en faut.</p> + +<p>Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur +donnent un grand air de sauvagerie, en faisant étrangement +ressortir le blanc des yeux et l'émail poli des dents.</p> + +<p>Dans les îles voisines, rarement en contact avec les +Européens, toutes les excentricités des coiffures +en plumes sont encore en usage, ainsi que les dents +enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire +attachées aux oreilles.</p> + +<p>Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, +encaissée dans de hautes et abruptes montagnes aux formes +capricieusement tourmentées. -- Une épaisse verdure +est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide; +c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, +d'essences utiles ou précieuses; et des milliers de +cocotiers, haut perchés sur leurs tiges flexibles, +balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de +ces forêts.</p> + +<p>Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement +disséminées le long de l'avenue ombragée qui +suit les contours de la plage.</p> + +<p>Derrière cette route charmante, mais unique, quelques +sentiers boisés conduisent à la montagne. +L'intérieur de l'île, cependant, est tellement +enchevêtré de forêts et de rochers, que +rarement on va voir ce qui s'y passe, -- et les communications +entre les différentes baies se font par mer, dans les +embarcations des indigènes.</p> + +<p>C'est dans la montagne que sont perchés les vieux +cimetières maoris, objet d'effroi pour tous et +résidence des terribles Toupapahous...</p> + +<p>Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les +agitations incessantes de notre existence européenne sont +tout à fait inconnues à Nuka-Hiva. Les +indigènes passent la plus grande partie du jour accroupis +devant leurs cases, dans une immobilité de sphinx. Comme +les Tahitiens, ils se nourrissent des fruits de leurs +forêts, et tout travail leur est inutile... Si, de temps +à autre, quelques-uns s'en vont encore pêcher par +gourmandise, la plupart préfèrent ne pas de donner +cette peine.</p> + +<p>Le <i>popoï</i>, un de leurs mets raffinés, est un +barbare mélange de fruits, de poissons et de crabes +fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est +inqualifiable.</p> + +<p>L'anthropophagie, qui règne encore dans une île +voisine, Hivaoa (ou la Dominique), est oubliée à +Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts des +missionnaires ont amené cette heureuse modification des +coutumes nationales; à tout autre point de vue cependant, +le christianisme superficiel des indigènes est +resté sans action sur leur manière de vivre, et la +dissolution de leurs moeurs dépasse toute +idée...</p> + +<p>On trouve encore entre les mains des indigènes +plusieurs images de leur dieu.</p> + +<p>C'est un personnage à figure hideuse, semblable +à un embryon humain.</p> + +<p>La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le +manche de son éventail.</p> + +<p> </p> + +<h3>II</h3> + +<h3>PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI</h3> + +<p>(Apportée aux Marquises par un bâtiment +baleinier.)</p> + +<p><br> + Apiré, le 10 mai 1872</p> + +<p>O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri, +je te salue par le vrai Dieu.</p> + +<p>Mon coeur est très triste de ce que tu es parti au +loin, de ce que je ne te vois plus.</p> + +<p>Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri, +quand cette lettre te parviendra, de m'écrire, pour me +faire connaître tes pensées, afin que je sois +contente. Il est arrivé peut-être que ta +pensée s'est détournée de moi, comme il +arrive ici aux hommes, quand ils ont laissé leurs +femmes.</p> + +<p>Il n'y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si +ce n'est pourtant que Turiri, mon petit chat très +aimé, est fort malade, et sera peut-être absolument +mort quand tu reviendras.</p> + +<p>J'ai fini mon petit discours.</p> + +<p>Je te salue,</p> + +<p>RARAHU.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<h3>LA REINE VAÉKÉHU</h3> + +<p><br> + ... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on +arrive, près d'un ruisseau limpide, aux quartiers de la +reine. -- Un figuier des Banians, développé dans +des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur +la case royale. -- Dans les replis de ses racines, +contournées comme des reptiles, on trouve des femmes +assises, vêtues le plus souvent de tuniques d'une couleur +jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du cuivre. Leur +figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent +venir avec une expression de sauvage ironie.</p> + +<p>Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent +immobiles et silencieuses comme des idoles...</p> + +<p>C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et +ses suivantes.</p> + +<p>Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et +hospitalières; elles sont charmées si un +étranger prend place près d'elles, et lui offrent +toujours des cocos et des oranges.</p> + +<p>Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent +français, vous adressent alors, de la part de la reine, +quelques questions saugrenues au sujet de la dernière +guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et +accentuent chaque mot d'une manière originale. Les +batailles où plus de milles hommes sont engagés +excitent leur sourire incrédule; la grandeur de nos +armées dépasse leurs conceptions...</p> + +<p>L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases +échangées leur suffisent, leur curiosité est +satisfaite, et la réception terminée, la cour se +modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour +réveiller l'attention, on ne prend plus garde à +vous...</p> + +<p><br> + La demeure royale, élevée par les soins du +gouvernement français, est située dans un recoin +solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.</p> + +<p>Mais au bord de la mer, à côté de cette +habitation modeste, une autre case, case d'apparat, construite +avec tout le luxe indigène, révèle encore +l'élégance de cette architecture primitive.</p> + +<p>Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes +pièces de magnifique bois des îles soutiennent la +charpente. La voûte et les murailles de l'édifice +sont formées de branches de citronnier choisies entre +mille, droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont +liés entre eux par des amarrages de cordes de diverses +couleurs, disposés de manière à former des +dessins réguliers et compliqués.</p> + +<p>Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de +longues heures d'immobilité et de repos, en regardant +sécher leurs filets à l'ardeur du soleil.</p> + +<p>Les pensées qui contractent le visage étrange de +la reine restent un mystère pour tous, et le secret de ses +éternelles rêveries est impénétrable. +Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque +chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son +indépendance et la sauvagerie qui s'en va, et son peuple +qui dégénère et lui échappe?...</p> + +<p>Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en +position de la savoir: peut-être cette inévitable +fille nous l'apprendrait-elle, mais tout porte à croire +qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais +songé...</p> + +<p><br> + Vaékéhu consentit avec une bonne grâce +parfaite à poser pour plusieurs éditions de son +portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner +plus à loisir.</p> + +<p>Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en +crinière et son fier silence, conserve encore une certaine +grandeur...</p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<h3>VAÉKÉHU A L'AGONIE</h3> + +<p><br> + Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un +sentier boisé qui mène à la montagne, les +suivantes m'appelèrent.</p> + +<p>Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en +allait mourir.</p> + +<p>Elle avait reçu l'extrême-onction de +l'évêque missionnaire.</p> + +<p>Vaékéhu -- étendue à terre -- +tordait ses bras tatoués avec toutes les marques de la +plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec +leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des +gémissements et menaient deuil (suivant l'expression +biblique qui exprime parfaitement leur façon +particulière de se lamenter).</p> + +<p>On voit rarement dans notre monde civilisé des +scènes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante +de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de +la mort, l'agonie de cette femme révélait une +poésie inconnue pleine d'une amère tristesse...</p> + +<p>Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y +plus revenir, et sans savoir si la souveraine était +allée rejoindre les vieux rois tatoués ses +ancêtres.</p> + +<p>Vaékéhu est la dernière des reines de +Nuka-Hiva; autrefois païenne et quelque peu cannibale, elle +s'était convertie au christianisme, et l'approche de la +mort ne lui causait aucune terreur...</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<h3>FUNÈBRE</h3> + +<p><br> + Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai +1872.</p> + +<p>Il était nuit close, lorsque le <i>Rendeer</i> revint +mouiller sur rade de Papeete, le 1er juin, à huit heures +du soir.</p> + +<p>Quand je mis pied à terre dans l'île +délicieuse, une jeune femme qui semblait m'attendre, sous +l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit:</p> + +<p><br> + -- Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle +t'attend à Apiré où elle m'a chargée +de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine est +morte la semaine passée; son père Tahaapaïru +est mort ce matin, et elle est restée auprès de lui +avec les femmes d'Apiré pour la veillée +funèbre.</p> + +<p>"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous +avions souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce +soir, au coucher du soleil, dès qu'une voile blanche a +paru au large, nous avons reconnu le <i>Rendeer</i>; nous l'avons +ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et c'est alors que je +suis venue ici pour t'attendre.</p> + +<p>Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous +marchions vite, par des chemins détrempés; il +était tombé tout le jour une des dernières +grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore +d'épais nuages noirs.</p> + +<p>Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée +depuis quinze jours avec un jeune Tahitien nommé +Téharo; elle avait quitté le district +d'Apiré pour habiter avec son mari celui de +Papéuriri, situé à deux jours de marche dans +le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille rieuse +et légère que j'avais connue. Elle causait +gravement, on la sentait plus femme et plus posée.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de +Fataoua, grossi comme un torrent, grondait sur les pierres; le +vent secouait les branches mouillées sur nos têtes, +et nous couvrait de larges gouttes d'eau.</p> + +<p>Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans +la case qui renfermait la cadavre de Tahaapaïru.</p> + +<p>Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite +amie, était ovale, basse comme toutes les cases +tahitiennes, et bâtie sur une estrade en gros galets noirs. +Les murailles en étaient faites de branches minces de +bourao, placées verticalement et laissant des vides entre +elles, comme les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait +des formes humaines immobiles, dont la lampe agitée par le +vent déplaçait les ombres fantastiques.</p> + +<p>Au moment où je franchissais le seuil funèbre, +Tiahoui me repoussa brusquement à droite; -- je n'avais +pas vu les deux grands pieds du mort qui débordaient +à gauche sur la porte; -- j'avais failli les heurter, -- +un frisson me parcourut le corps, et je détournai la +tête pour ne les point voir.</p> + +<p>Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang +le long du mur -- et, au milieu d'elles, Rarahu fixant sur la +porte un regard anxieux et sombre...</p> + +<p>Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut +à moi et m'entraîna dehors...</p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<p><br> + Nous nous étions embrassés longuement, en nous +serrant dans nos bras enlacés, et puis nous nous +étions assis tous deux sur la mousse humide, près +de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus +à avoir peur, et nous causions tout bas, comme dans le +voisinage des morts.</p> + +<p>Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait +décidé de quitter le lendemain le toit de pandanus +où ses vieux parents venaient de mourir.</p> + +<p>-- Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce +était comme un souffle à mon oreille, Loti, veux-tu +que nous habitions ensemble une case dans Papeete? Nous vivrons +comme vivaient ton frère Rouéri et Taïmaha, +comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très +heureux, et auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien +à redire. Je n'ai plus que toi au monde et tu ne peux pas +m'abandonner... Tu sais même qu'il y a des hommes de ton +pays qui se sont trouvés si bien de cette existence, +qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...</p> + +<p>Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de +ce charme tout-puissant de volupté et de nonchalance; et +c'est pour cela que je le redoutais un peu...</p> + +<p>Cependant, une à une, les femmes de la veillée +funèbre étaient sorties sans bruit et s'en +étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se +faisait fort tard...</p> + +<p>-- Maintenant, rentrons, dit-elle...</p> + +<p><br> + Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes +devant, tous deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y +avait plus auprès du mort qu'une vieille femme accroupie, +une parente, qui causait à demi-voix avec elle-même. +Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit:</p> + +<p>-- "A parahi oé!" (Assieds-toi!)</p> + +<p>Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur +indécise d'une lampe indigène. -- Ses yeux et sa +bouche étaient à demi ouverts; sa barbe blanche +avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen +sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, +qui avaient depuis longtemps la rigidité de la momie, +étaient tendus droits de chaque côté de son +corps; -- ce qui surtout était saillant dans cette +tête morte, c'étaient les traits +caractéristiques de la race polynésienne, +l'étrangeté maorie. -- Tout le personnage +était le type idéal du Toupapahou...</p> + +<p>Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur +le mort; elle frissonna et détourna la tête. -- La +pauvre petite se raidissait contre la terreur; elle voulait +rester quand même auprès de celui qui avait +entouré de quelques soins son enfance. -- Elle avait +sincèrement pleuré la vieille Huamahine, mais ce +vieillard glacé n'avait guère fait pour elle que la +<i>laisser croître</i>; elle ne lui était +attachée que par un sentiment de respect et de devoir; son +corps effrayant qui était là ne lui inspirait plus +qu'une immense horreur...</p> + +<p>... La vieille parente de Tahaapaïru s'était +endormie. -- La pluie tombait, torrentielle, sur les arbres, sur +le chaume du toit, avec des bruits singuliers, des fracas de +branches, des craquements lugubres. -- Les Toupapahous +étaient là dans le bois, se pressant autour de +nous, pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce +nouveau personnage, qui depuis le matin était des leurs. +On s'attendait à toute minute à voir entre les +barreaux passer leurs mains blêmes...</p> + +<p>-- Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, +demain je serais morte de frayeur...</p> + +<p><br> + ... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa +main dans les miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au +moment où les premières lueurs du jour se mirent +à filtrer à travers les barreaux de sa demeure. -- +Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête +délicieuse, amaigrie et triste, appuyée sur mon +épaule. -- Je l'étendis tout doucement sur des +nattes, et m'en allai sans bruit...</p> + +<p>Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, +et qu'à cette heure je pouvais sans danger la +quitter...</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<h3>INSTALLATION</h3> + +<p><br> + ... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, +dans une des avenues les plus vertes et les plus paisibles de +Papeete, était une petite case fraîche et +isolée. -- Elle était bâtie au pied d'une +touffe de cocotiers si hauts, qu'on eût dit +là-dessous une habitation lilliputienne. -- Elle avait sur +la rue une véranda que garnissaient des guirlandes de +vanille. -- Derrière était un enclos, fouillis de +mimosas, de lauriers-roses et d'hibiscus. -- Des pervenches roses +croissaient tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres +et jusque dans les appartements. -- Tout le jour on était +à l'ombre dans ce recoin, et le calme n'y était +jamais troublé.</p> + +<p>Là, huit jours après la mort de son père +adoptif, Rarahu vint s'établir avec moi.</p> + +<p>C'était son rêve accompli.</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<h3>MUO-FARÉ</h3> + +<p><br> + Un beau soir de l'hiver austral, -- le 12 juin 1872, -- il y eut +grande réception chez nous: c'était le +<i>muo-faré</i> (la consécration du logis). -- Nous +donnions un grand <i>amurama</i>, un souper et un thé. -- +Les convives étaient nombreux, et deux Chinois avaient +été enrôlés pour la circonstance, gens +habiles à composer des pâtisseries fines, au +gingembre, -- et à construire des pièces +montées d'un aspect fantastique.</p> + +<p>Au nombre des invités étaient d'abord John, mon +frère John, qui passait au milieu des fêtes de +là-bas comme une belle figure mystique, inexplicable pour +les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de son coeur, +ni le côté vulnérable de sa pureté de +néophyte.</p> + +<p>Il y avait encore Plumket, dit Remuna, -- le prince Touinvira, +le plus jeune fils de Pomaré, -- et deux autres +initiés du <i>Rendeer</i>. -- Et puis toute la bande de +voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria, +Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, +jusqu'à la noire Tétouara.</p> + +<p>Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre +toutes ces femmes, maintenant qu'elle allait en maîtresse +leur faire les honneurs du logis; -- absolument comme Louis XII, +roi de France, oublia les injures du duc d'Orléans.</p> + +<p>Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, +à onze heures, la case fut remplie de jeunes femmes en +tunique de mousseline, couronnées de fleurs, buvant +gaîment du thé, des sirops, de la bière, +croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des +<i>himéné</i>.</p> + +<p>Dans le courant de la soirée, il se produisit un +incident bien regrettable, au point de vue du décorum +anglais. Le grand chat de Rarahu, apporté le matin +même d'Apiré et qu'on avait par prudence +enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur +la table, effaré, poussant des cris de désespoir, +chavirant les tasses et sautant aux vitres.</p> + +<p>Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le +réintégra dans son armoire. -- L'incident fut clos +de cette manière et, quelques jours plus tard, ce +même Turiri, complètement apprivoisé, devint +un chat citadin, des mieux éduqués et des plus +sociables.</p> + +<p><br> + A ce souper sardanapalesque, Rarahu était +déjà méconnaissable; elle portait une +toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à +traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les +honneurs de chez elle avec aisance et grâce, -- +s'embrouillant un peu par instants, et rougissant après, +mais toujours charmante. -- On me complimentait sur ma +maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la +première, disaient: "Merahi menehenehé!" (Qu'elle +est jolie!) John était un peu sérieux, et lui +souriait tout de même avec bienveillance. -- Elle rayonnait +de bonheur; c'était son entrée dans le monde des +jeunes femmes de Papeete, entrée brillante qui +dépassait tout ce que son imagination d'enfant avait pu +concevoir et désirer.</p> + +<p>C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre +petite plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait +de tomber comme bien d'autres dans l'atmosphère malsaine +et factice où elle allait languir et se faner.</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<h3>JOURS ENCORE PAISIBLES</h3> + +<p><br> + Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des +énormes cocotiers qui ombrageaient notre demeure.</p> + +<p>Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir +la barrière du jardin de la reine; et là, dans le +ruisseau du palais, sous les mimosas, prendre un bain fort long, +-- qui avait un charme particulier, dans la fraîcheur de +ces matinées si pures de Tahiti.</p> + +<p>Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes +avec les filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure +du repas de midi. -- Le dîner de Rarahu était +toujours très frugal; comme autrefois à +Apiré, elle se contentait des fruits cuits de +l'arbre-à-pain, et de quelques gâteaux sucrés +que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.</p> + +<p>Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos +journées. -- Ceux-là qui ont habité sous les +tropiques connaissent ce bien-être énervant du +sommeil de midi. -- Sous la véranda de notre demeure, nous +tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de +longues heures à rêver ou à dormir, au bruit +assoupissant des cigales.</p> + +<p>Dans l'après-midi, c'était +généralement l'amie Téourahi que l'on voyait +arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu. -- Rarahu, qui +s'était fait initier aux mystères de +l'écarté, aimait passionnément, comme toutes +les Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux +jeunes femmes, assises l'une devant l'autre sur une natte, +passaient des heures, attentives et sérieuses, absolument +captivées par les trente-deux petites figures peintes qui +glissaient entre leurs doigts.</p> + +<p><br> + Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif. +-- Rarahu m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, +où nous fouillions l'eau tiède et bleue, à +la recherche de madrépores rares ou de porcelaines. -- Il +y avait toujours dans notre jardin inculte, sous les broussailles +d'orangers et de gardénias, des coquilles qui +séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, +mêlant leur ramure compliquée aux herbes et aux +pervenches roses...</p> + +<p>C'était là cette vie exotique, tranquille et +ensoleillée, cette vie tahitienne telle que jadis l'avait +menée mon frère Rouéri, telle que je l'avais +entrevue et désirée, dans ces étranges +rêves de mon enfance qui me ramenaient sans cesse vers ces +lointains pays du soleil. -- Le temps s'écoulait, et tout +doucement se tissaient autour de moi ces mille petits fils +inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui +forment à la longue des réseaux dangereux, des +voiles sur le passé, la patrie et la famille, -- et +finissent par si bien vous envelopper qu'on ne s'échappe +plus...</p> + +<p><br> + ... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait +différentes petites voix d'oiseau, tantôt +stridentes, tantôt douces comme des voix de fauvettes, et +qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme. -- Elle +était restée un des premiers sujets du choeur +d'<i>himéné</i> d'Apiré...</p> + +<p>De son enfance passée dans les bois, elle avait +conservé le sentiment d'une poésie contemplative et +rêveuse; elle traduisait ses conceptions originales par des +chants; elle composait des <i>himéné</i> dont le +sens vague et sauvage resterait inintelligible pour des +Européens auxquels on chercherait à les traduire. +-- Mais je trouvais à ces chants bizarres un singulier +charme de tristesse, -- surtout quand ils s'élevaient +doucement dans le grand silence des midis d'Océanie...</p> + +<p>Quand venait le soir, Rarahu s'occupait +généralement de préparer ses couronnes de +fleurs pour la nuit. -- Mais rarement elle les composait +elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui +savaient en fabriquer de très extraordinaires; avec des +corolles et des feuilles de vraies fleurs combinées +ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs nouvelles +et fantastiques, -- vraies fleurs de potiches, empreintes d'une +grâce artificielle et chinoise...</p> + +<p>Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur +ambrée, étaient toujours employées à +profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui +étaient le principal luxe de Rarahu.</p> + +<p>Un autre objet de parure, plus <i>habillé</i> que la +simple couronne de fleurs, était la couronne de +<i>piia</i>, faite d'une paille fine et blanche comme la paille +de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec une +délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se +posait le <i>reva-reva</i> (de <i>reva-reva,</i> flotter) qui +complétait cette coiffure des fêtes, et +s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du +vent...</p> + +<p>Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents +et impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes +retirent du coeur des cocotiers.</p> + +<p>La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que +ses grands cheveux étaient dénoués, nous +partions ensemble pour la promenade. Nous allions circuler avec +la foule devant les échoppes illuminées des +marchands chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire +cercle au clair de lune, autour des danseuses de +<i>upa-upa</i>.</p> + +<p>De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se +mêlait rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, +était réputée partout pour une petite fille +très sage...</p> + +<p>C'était encore pour nous deux une époque de +tranquille bonheur, et cependant ce n'étaient plus nos +jours de paix profonde, d'insouciante gaîté des bois +de Fataoua...</p> + +<p>C'était quelque chose de plus troublé et de plus +triste. -- Je l'aimais davantage, parce qu'elle était +seule au monde, parce que pour le peuple de Papeete elle +était ma femme. -- Les habitudes douces de la vie à +deux nous unissaient plus étroitement chaque jour, et +cependant cette vie qui nous charmait n'avait point de lendemain +possible, elle allait se dénouer bientôt par le +départ et la séparation...</p> + +<p>... Séparation des séparations, qui mettrait +entre nous les continents et les mers, et l'épaisseur +effroyable du monde...</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p><br> + ...Il avait été décidé que nous +irions ensemble rendre une visite à Tiahoui, dans son +district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était +promis une grande joie de ce voyage.</p> + +<p>Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes +à pied tous deux, emportant sur l'épaule notre +léger bagage de Tahitiens: une chemise blanche pour moi, +deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour Rarahu...</p> + +<p>On voyage dans cet heureux pays comme on eût +voyagé aux temps de l'âge d'or, si les voyages +eussent été inventés à cette +époque reculée...</p> + +<p>Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, +ni argent; l'hospitalité vous est offerte partout, +cordiale et gratuite, et dans toute l'île il n'existe +d'autres animaux dangereux que quelques colons européens; +encore sont-ils fort rares, et à peu près +localisés dans la ville de Papeete...</p> + +<p>Notre première étape fut à Papara, +où nous arrivâmes au coucher du soleil, après +une journée de marche; c'était l'heure où +les pêcheurs indigènes revenaient du large dans +leurs minces pirogues à balancier; les femmes du district +les attendaient groupées sur la plage, et nous +n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un +gîte. L'une après l'autre, les pirogues +effilées abordaient sous les cocotiers; les rameurs nus +battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et +sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des +tritons antiques; cela était vivant et original, simple et +primitif comme une scène des premiers âges du +monde...</p> + +<p>Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en +route...</p> + +<p>Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus +sauvage. -- Nous suivions sur le flanc de la montagne un sentier +unique, d'où la vue dominait toute l'immensité de +la mer; -- çà et là des îlots bas, +couverts d'une végétation invraisemblable; des +pandanus à la physionomie antédiluvienne; des bois +qu'on eût dit échappés de la période +éteinte du Lias. -- Un ciel lourd et plombé comme +celui des âges détruits; un soleil à demi +voilé, promenant sur le Grand Océan morne de +pâles traînées d'argent...</p> + +<p>De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits +de chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés +à suivre dans un demi-sommeil leurs rêveries +éternelles; des vieillards tatoués, au regard de +sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi +d'étrange et de sauvage qui jetait l'imagination dans des +régions inconnues..</p> + +<p>Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades +polynésiennes, qui semblent les restes oubliés des +races primitives; qui vivent là-bas d'immobilité et +de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au +contact des races civilisées, et qu'un siècle +prochain trouvera probablement disparues.</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<p><br> + A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, +Rarahu eut un moment de surprise et d'admiration...</p> + +<p>Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait +sur le flanc de la montagne comme une porte d'église, et +qui était toute pleine de petits oiseaux. -- Une colonie +de petites hirondelles grises avait, à l'intérieur, +tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles +voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et +s'excitant les unes les autres à crier et à +chanter.</p> + +<p>Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures +étaient des <i>varué</i>, des esprits, des +âmes de trépassés; pour Rarahu ce +n'était plus qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle +qui n'en avait jamais tant vu, c'était encore quelque +chose de nouveau et de charmant, et volontiers elle fût +restée là, en extase, à les entendre, +à les imiter.</p> + +<p>Un pays idéal à son avis eût +été un pays rempli d'oiseaux où tout le +jour, dans les branches, on les eût entendus chanter.</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + Un peu avant d'arriver sur les terres du district de +Papéuriri, nous nous arrêtâmes dans un village +bizarre construit par des sauvages arrivés de la +Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin +Téharo et Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur +joie de nous rencontrer fut extrême et bruyante; les +grandes manifestations entre amis qui se retrouvent sont tout +à fait dans le caractère tahitien.</p> + +<p>Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le +premier quartier de leur lune de miel, chose fort douce en +Océanie comme ailleurs; bien gentils tous deux, -- et +hospitaliers dans la plus cordiale acception du terme.</p> + +<p>Leur case était propre et soignée, classique +d'ailleurs, dans ses moindres détails. -- Nous y +trouvâmes un grand lit qui nous était +préparé, recouvert de nattes blanches, et +entouré de rideaux indigènes faits de +l'écorce distendue et assouplie du mûrier à +papier.</p> + +<p>On nous fit grande fête à Papéuriri, et +nous y passâmes quelques journées +délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et +dans l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour +nous égayer, la solitude et la sauvagerie de ce recoin de +la terre. La nuit, quand on entendait au loin le son plaintif des +flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des trompes en +coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la +patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.</p> + +<p>Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, +auxquels tout le village était convié: des menus +très particuliers, des petits cochons rôtis tout +entiers sous l'herbe, -- des fruits exquis au dessert, et puis +des danses, et de charmants choeurs +d'<i>himéné</i>.</p> + +<p>J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes +nus, vêtu simplement de la chemise blanche et du pareo +national. Rien n'empêchait qu'à certains moments je +ne me prisse pour un indigène, et je me surprenais +à souhaiter parfois en être réellement un; +j'enviais le tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et +Téharo; dans ce milieu qui était le sien, Rarahu se +retrouvait plus elle-même, plus naturelle et plus +charmante; -- la petite fille gaie et rieuse du ruisseau +d'Apiré reparaissait avec toute sa naïveté +délicieuse, et pour la première fois je songeais +qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre +avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque +district bien perdu, dans quelqu'une des îles les plus +lointaines et les plus ignorées des domaines de +Pomaré; -- à être oublié de tous et +mort pour le monde; -- à la conserver là telle que +je l'aimais, singulière et sauvage, avec tout ce qu'il y +avait en elle de fraîcheur et d'ignorance.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIII</h3> + +<p><br> + Ce fut une des belles époques de Papeete que +l'année 1872. Jamais on n'y vit tant de fêtes, de +danses et d'<i>amuramas</i>.</p> + +<p>Chaque soir, c'était comme un vertige. -- Quand la nuit +tombait les Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; +les coups précipités du tambour les appelaient +à la upa-upa, -- toutes accouraient, les cheveux +dénoués, le torse à peine couvert d'un +tunique de mousseline, -- et les danses, affolées et +lascives, duraient souvent jusqu'au matin.</p> + +<p>Pomaré se prêtait à ces saturnales du +passé, que certain gouverneur essaya inutilement +d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui s'en allait +de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et tous les +expédients étaient bons pour la distraire.</p> + +<p>C'était le plus souvent devant la terrasse du palais +qu'avaient lieu ces fêtes, auxquelles se pressaient toutes +les femmes de Papeete. -- La reine et les princesses sortaient de +leur demeure, et venaient au clair de la lune, en spectatrices +nonchalantes, s'étendre sur des nattes.</p> + +<p>Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le +tam-tam d'un chant en choeur, rapide et frénétique; +-- chacune d'elles à son tour exécutait une figure; +le pas et la musique, lents au début, +s'accéléraient bientôt jusqu'au +délire, et, quand la danseuse épuisée +s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une +autre s'élançait à sa place, qui la +surpassait en impudeur et en frénésie.</p> + +<p>Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus +sauvages, et rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées +d'extravagantes couronnes de datura, ébouriffées +comme des folles, elles dansaient sur un rythme plus +saccadé et plus bizarre, -- mais d'une manière si +charmante aussi, qu'entre les deux on ne savait ce que l'on +préférait.</p> + +<p>Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui +brûlaient le sang, mais elle ne dansait jamais. Elle se +parait comme les autres jeunes femmes, laissant tomber sur ses +épaules les masses lourdes de ses cheveux, et se +couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, elle +restait assise auprès de moi sur les marches du palais, +captivée et silencieuse.</p> + +<p>Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre +case, comme grisés de ce mouvement et de ce bruit, et +accessibles à toutes sortes de sensations +étranges.</p> + +<p>Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une +autre créature. La upa-upa réveillait au fond de +son âme inculte le volupté fiévreuse et la +sauvagerie.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIV</h3> + +<p><br> + Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans +taille appelées <i>tapa</i>. -- Les siennes, qui +étaient longues et traînantes, avaient une +élégance presque européenne.</p> + +<p>Elle savait déjà distinguer certaines coupes +nouvelles de manches ou de corsage, certaines façons +laides ou gracieuses. Elle était déjà une +petite personne civilisée et coquette.</p> + +<p>Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille +blanche et fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses +yeux; sur le fond, plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle +posait une couronne de feuilles naturelles ou de fleurs.</p> + +<p>Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, +en vivant de la vie citadine. Sans le léger tatouage de +son front, sur lequel les autres la raillaient et que moi +j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche. -- Et +cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des +reflets fauves, des teintes exotiques de cuivre rose, -- qui +rappelaient encore la race maorie, soeur des races peau rouge de +l'Amérique.</p> + +<p>Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de +plus en plus comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; +et aux soirées du gouvernement, la reine me disait en me +tendant la main:</p> + +<p>-- Loti, comment va Rarahu?</p> + +<p>Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux +venus de la colonie s'informaient de son nom; à +première vue même, on était captivé +par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables +cheveux.</p> + +<p>Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite +était plus formée et plus arrondie. -- Mais ses +yeux se cernaient par instants d'un cercle bleuâtre, et une +toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la +reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.</p> + +<p>Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait +en elle, et j'avais peine à suivre l'évolution de +son intelligence. -- Elle était assez civilisée +déjà pour aimer quand je l'appelais "petite +sauvage", -- pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne +gagnerait rien à copier la manière des femmes +blanches.</p> + +<p>Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses +de l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des +heures de foi ardente et mystique; son coeur était rempli +de contradictions, on y trouvait les sentiments les plus +opposés, confondus et pêle-mêle; elle +n'était jamais deux jours de suite la même +créature.</p> + +<p>Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes +choses étaient fausses et enfantines; son extrême +jeunesse donnait un grand charme à toute cette +incohérence de ses idées et de ses conceptions.</p> + +<p>Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la +dirigeais avec amour vers tout ce qui me semblait bon et +honnête. Dieu sait que jamais un mot ni un doute de ma part +ne venaient ébranler sa confiance naïve dans +l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle +ne fût que ma maîtresse, je la traitais un peu comme +si elle eût été ma femme.</p> + +<p>Mon frère John passait une partie de ses +journées auprès de nous; quelques amis +européens, du <i>Rendeer</i> ou du personnel colonial +français, nous visitaient souvent aussi, dans notre case +paisible: on se trouvait bien chez nous... La plupart d'entre eux +n'entendaient pas le tahitien; mais la petite voix douce et le +frais sourire de Rarahu charmaient ceux qui ne savaient pas +comprendre son langage; tous l'aimaient et la distinguaient comme +une personnalité à part, ayant droit aux +mêmes égards qu'une femme blanche.</p> + +<p> </p> + +<h3>XV</h3> + +<p><br> + Depuis longtemps je pouvais couramment parler le <i>tahitien de +la plage</i> qui est au tahitien pur ce que le +<i>petit-nègre</i> est au français; --mais je +commençais aussi à m'exprimer sans embarras au +moyen des mots corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et +Pomaré consentait à tenir de longues conversations +avec moi. J'avais deux personnes à m'aider dans +l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera +plus: Rarahu et la reine.</p> + +<p><br> + La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me +reprenait avec intérêt, charmée de me voir +étudier et aimer cette langue destinée à +disparaître.</p> + +<p>Je trouvais plaisir à l'interroger sur les +légendes, les coutumes et les traditions du +passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et +rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges +récits sur les temps anciens, sur ces temps +mystérieux et oubliés que les Maoris appellent: +<i>la nuit</i>.</p> + +<p>Le mot <i>po</i>, en tahitien, désigne en même +temps la nuit, l'obscurité et les époques +légendaires dont les vieillards ne se souviennent +plus.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVI</h3> + +<h3>LA LÉGENDE DES POMOTOUS</h3> + +<p>(Racontée par la reine Pomaré.)</p> + +<p><br> + "Les îles <i>Pomotous</i> (îles de la nuit ou +îles soumises), nom que nous avons changé +aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de +<i>Tuamotous</i> (îles éloignées), renferment +encore aujourd'hui, tu le sais, de pauvres cannibales.</p> + +<p>"Elles furent peuplées les dernières de toutes +les îles de nos archipels. Des génies de l'eau les +gardaient jadis, et battaient si fort la mer de leurs grandes +ailes d'albatros que personne n'en pouvait approcher. A une +époque for reculée, ils furent battus et +détruits par le dieu Taaroa.</p> + +<p>"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont +pu venir habiter les Pomotous."</p> + +<p> </p> + +<h3>XVII</h3> + +<h3>LÉGENDE DES LUNES</h3> + +<p><br> + "La légende océanienne rapporte que jadis cinq +lunes étaient au ciel, au-dessus du Grand Océan. +Elles avaient des visages humains, plus accusés que la +lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers +hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête +pour les fixer étaient pris de folies étranges. -- +Le grand dieu Taaroa se mit à les conjurer. Alors elles +s'agitèrent; -- on les entendit chanter ensemble dans +l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; +elles chantaient des chants magiques en s'éloignant de la +terre; mais sous la puissance de Taaroa, elles +commencèrent à trembler, furent prises de vertige, +et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan +qui s'ouvrit en bouillonnant pour les recevoir.</p> + +<p>"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de +Bora-Bora, Emeo, Huahine, Raïatéa et +Toubouai-Manou."</p> + +<p> </p> + +<h3>XVIII</h3> + +<p><br> + Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la +véranda du palais. C'était un peu avant les +scènes atroces qui le firent enfermer de nouveau dans la +prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle petite +fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges +mains terribles. Et la vieille reine les considérait tous +deux, avec une expression de tendresse infinie et d'inexprimable +tristesse.</p> + +<p>La petite princesse était fort triste aussi; elle +tenait à la main un oiseau mort, et contemplait une cage +vide avec des yeux pleins de larmes.</p> + +<p>C'était un oiseau chanteur, bête peu connue +à Tahiti, rareté qu'on lui avait rapportée +d'Amérique, et dont la possession lui avait causé +une joie très grande.</p> + +<p>-- Loti, dit-elle, <i>l'amiral à cheveux blancs</i> +nous a prévenus que ton navire irait bientôt +à la terre de Californie (<i>i te fenua +California</i>).</p> + +<p>Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu +m'apportes une très grande quantité d'oiseaux, une +cage entièrement pleine: et je les ferai s'envoler dans +les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai grande, dans +notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui chantent...</p> + +<p> </p> + +<h3>XIX</h3> + +<p><br> + Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord +de la mer, les villages sont tous disséminés le +long des plages, et le centre est désert.</p> + +<p>Les zones intérieures sont inhabitées et +couvertes de forêts profondes. Ce sont des régions +sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles +montagnes et où règne un éternel silence. +Dans les vallées étrangement encaissées du +centre, la nature est sombre et imposante; de grands mornes +surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans +l'air; on est là comme au pied de cathédrales +fantastiques, dont les flèches accrochent les nuages au +passage; tous les petits nuages errants que le vent alizé +promène sur la grande mer sont arrêtés au +vol; ils viennent s'amonceler contre les parois de basalte, pour +redescendre en rosée, ou retomber en ruisseaux et en +cascades. Les pluies, les brumes épaisses et tièdes +entretiennent dans les gorges une verdure d'une +inaltérable fraîcheur, des mousses inconnues et +d'étonnantes fougères.</p> + +<p>En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de +Hyde-Park, la cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous +du vieux monde, troublant de son grand bruit monotone cette +nature si profondément calme et silencieuse.</p> + +<p>A environ mille mètres plus haut que la case +abandonnée de Huamahine et Tahaapaïru, en remontant +le cours du ruisseau, dans les bois et les rochers, on arrive +à cette cascade célèbre en Océanie, +que Tiahoui et Rarahu m'avaient autrefois souvent fait +visiter.</p> + +<p>Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation +à Papeete, et nous y fîmes, en septembre, une +excursion qui marqua dans nos souvenirs.</p> + +<p>En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux +parents morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le +chaume déjà effondré de son ancienne demeure +et regarda en silence les objets familiers que le temps et les +hommes avaient encore laissés à leur place. Rien +n'avait été dérangé dans cette case +ouverte, depuis le jour où en était parti le corps +de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient encore +là, avec les banquettes grossières, les nattes et +la lampe indigène pendue au mur; Rarahu n'avait +emporté avec elle que la grosse Bible des deux +vieillards.</p> + +<p>Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans +la vallée par des sentiers touffus et ombreux, vrais +sentiers de forêt vierge encaissés dans les +rochers.</p> + +<p>Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes +près de nous le bruit sourd et puissant de la chute. Nous +arrivions au fond de la gorge obscure où le ruisseau de +Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se +précipite de trois cents mètres de haut dans le +vide.</p> + +<p>Au fond de ce gouffre, c'était un vrai +enchantement:</p> + +<p>Des végétations extravagantes +s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes, +trempées par un déluge perpétuel; le long +des parois verticales et noires, s'accrochaient des lianes, des +fougères arborescentes, des mousses et des capillaires +exquises. L'eau de la cascade, émiettée, +pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie +torrentielle, en masse échevelée et furieuse.</p> + +<p>Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les +bassins de roc vif, qu'elle avait mis des siècles à +creuser et à polir; et puis se reformait en ruisseau, et +continuait son chemin sous la verdure.</p> + +<p>Une fine poussière d'eau était répandue +comme un voile sur toute cette nature; tout en haut +apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un puits, et la +tête des grands mornes à moitié perdus dans +des nuages sombres.</p> + +<p>Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation +éternelle, au milieu de cette solitude tranquille: un +grand bruit, et rien de vivant; -- rien que la matière +inerte suivant depuis des âges incalculables l'impulsion +donnée au commencement du monde.</p> + +<p>Nous prîmes à gauche par des sentiers de +chèvre qui montaient en serpentant sur la montagne.</p> + +<p>Nous marchions sous une épaisse voûte de +feuillage; des arbres séculaires dressaient autour de nous +leurs troncs humides, verdâtres, polis comme +d'énormes piliers de marbre. -- Les lianes s'enroulaient +partout, et les fougères arborescentes étendaient +leurs larges parasols, découpés comme de fines +dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des buissons +de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs. -- Les roses du +Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient +là-haut avec une singulière profusion, et, à +terre dans la mousse, c'étaient des tapis odorants de +petites fraises des bois; -- on eût dit des jardins +enchantés.</p> + +<p>Rarahu n'était jamais allée si loin; elle +éprouvait une terreur vague en s'enfonçant dans ces +bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent guère +dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi +inconnu que les contrées les plus lointaines; c'est +à peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes, +pour y cueillir des bananes sauvages, ou y couper des bois +précieux.</p> + +<p>C'était si beau cependant qu'elle était +ravie.</p> + +<p>-- Elle s'était fait une couronne de roses, et +déchirait gaîment sa robe à toutes les +branches du chemin.</p> + +<p>Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, +c'étaient ces fougères toujours, qui +étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de +découpure et une fraîcheur de nuances +incomparables.</p> + +<p>Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers +des régions solitaires que ne traversait plus aucun +sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps à autre +des vallées profondes, des déchirures noires et +tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous +rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accusés, +qui semblaient dormir appuyés contre les mornes, les unes +au-dessus de nos têtes, les autres sous nos pieds.</p> + +<p> </p> + +<h3>XX</h3> + +<p><br> + Le soir nous étions presque arrivés à la +zone centrale de l'île tahitienne: au-dessous de nous se +dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements +volcaniques, tous les reliefs des montagnes; -- de formidables +arêtes de basalte partaient du cratère central, et +s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages. -- Autour de +tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si +haut, que par une commune illusion d'optique, toute cette masse +d'eau produisait à nos yeux un effet concave. La ligne des +mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l'Oroena, le +géant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa +majestueuse tête sombre. -- Tout autour de l'île, une +ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du +Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des +éternels brisants de corail.</p> + +<p>Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et +l'île de Moorea; sur leurs pics bleuâtres, planaient +de petits nuages colorés de teintes invraisemblables, qui +étaient comme suspendus dans l'immensité sans +bornes.</p> + +<p>De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à +la terre, tous ces aspects grandioses de la nature +océanienne. -- C'était si admirablement beau que +nous restions tous deux en extase et sans rien nous dire, assis +l'un près de l'autre sur les pierres.</p> + +<p>-- Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles +sont tes pensées? (<i>E loti, e aho ta oé manao +iti?</i>)</p> + +<p>-- Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux +pas comprendre. Je pense, ô ma petite amie, que sur ces +mers lointaines sont disséminés des archipels +perdus; que ces archipels sont habités par une race +mystérieuse bientôt destinée à +disparaître; que tu es une enfant de cette race primitive; +-- que tout en haut d'une de ces îles, loin des +créatures humaines, dans une complète solitude, +moi, enfant du vieux monde, né sur l'autre face de la +terre, je suis là auprès de toi, et que je +t'aime.</p> + +<p>"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien +reculée, avant que les premiers hommes fussent nés, +la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces montagnes; +l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au +feu, s'éleva comme une tempête, au milieu des +flammes et de la fumée.</p> + +<p>"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la +terre après ces épouvantes, tracèrent ce +chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore aujourd'hui dans +les bois. -- Tous ces grands aspects que tu vois sont +éternels; ils seront les mêmes encore dans des +centaines de siècles, quand la race des Maoris aura depuis +longtemps disparu, et ne sera plus qu'un souvenir lointain +conservé dans les livres du passé.</p> + +<p>-- Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon +aimé (e Loti, ta u here); comment les premiers Maoris +sont-ils venus ici, puisque aujourd'hui même ils n'ont pas +de navires assez forts pour communiquer avec les îles +situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu +venir de ce pays si éloigné où, +d'après la Bible, fut créé le premier homme? +Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, +quoi que nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne +soit pas venu pour nous et ne nous reconnaisse point...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p>Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour +une matinée d'automne, s'abaissait rapidement dans notre +ciel; il jetait sur ces tableaux gigantesques ses +dernières lueurs dorées. -- Les gros nuages qui +dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient +d'extraordinaires teintes de cuivre;</p> + +<p>-- à l'horizon, l'île de Moorea +s'épanouissait comme une braise, avec ses grands pics +rougis, -- éblouissants de lumière.</p> + +<p>Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la +nuit descendit, rapide et sans crépuscule, et la +Croix-du-Sud et toutes les étoiles australes +s'allumèrent dans le ciel profond.</p> + +<p>-- Loti, dit Rarahu, -- ton pays, à quelle hauteur +faudrait-il monter pour l'apercevoir?...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXI</h3> + +<p><br> + ... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va +sans dire...</p> + +<p>Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de +connu. Les brisants, bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient +plus; pas même un léger craquement de branches, pas +même un bruissement de feuilles; l'atmosphère +était immobile. -- On ne peut trouver de silence semblable +que dans ces régions désertes, où les +oiseaux mêmes n'habitent pas...</p> + +<p>Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et +de fougères, tout comme si nous eussions été +en bas, dans des bois bien connus de Fataoua; -- mais on +apercevait par échappées, à la lueur +pâle qui tombait des étoiles, la vertigineuse +concavité bleuâtre de l'Océan, et on +était comme en proie au sublime de l'isolement et de +l'immensité.</p> + +<p><br> + Tahiti est un des rares pays où l'on puisse +impunément s'endormir dans les bois, sur un lit de +feuilles mortes et de fougères, avec un pareo pour +couverture. -- C'est là ce que nous fîmes +bientôt tous deux, -- après avoir toutefois choisi +un lieu découvert, où aucune surprise ne fût +à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces +sombres rôdeurs de la nuit qui hantent de +préférence les lieux où des êtres +humains ont vécu, ne montent-ils guère aussi haut, +dans les régions presque vierges où nous +étions couchés...</p> + +<p>Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des +étoiles et des étoiles... Des myriades +d'étoiles brillantes, dans l'étonnante profondeur +bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe, +tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...</p> + +<p>... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et +sans rien dire; tour à tour elle me regardait en souriant +ou regardait en l'air... -- Les grandes nébuleuses de +l'hémisphère austral scintillaient comme des taches +de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes +trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune +poussière cosmique, -- et qui donnaient à +l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante de +l'immensité vide...</p> + +<p><br> + Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire +qui descendait de l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous... +-- Elle avait des formes extraordinaires, des aspects de +cataclysme. -- En un instant elle nous enveloppa d'une +obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous +voir. Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et +de branches mortes, -- en même temps qu'une pluie +torrentielle nous inondait d'eau glacée...</p> + +<p>A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros +arbre contre lequel nous nous mîmes à l'abri, bien +serrés l'un contre l'autre, -- tremblant de froid tous +deux, -- et elle, de frayeur aussi un peu...</p> + +<p>Quand cette grande ondée fut passée, le jour se +leva, chassant devant lui les nuages et les fantômes. -- En +riant nous fîmes sécher nos vêtements au beau +soleil, et, après un très grand frugal repas +tahitien, nous commençâmes à +redescendre...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXII</h3> + +<p><br> + ... Le soir, harassés de fatigue, et très +affamés aussi, nous arrivions au bas de Fataoua sans +incident nouveau...</p> + +<p>Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui +revenaient des forêts; ils étaient vêtus du +pareo national noué autour des reins; en passant dans la +zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes +semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de +longs bâtons leur récolte sur leurs épaules +nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et des bananes +sauvages, rouges et vermeilles.</p> + +<p>Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond +délicieux, sous une voûte odorante de citronniers en +fleurs.</p> + +<p>La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du +frottement de deux branches sèches; un grand feu fut +allumé, et les fruits cuits sous l'herbe nous +constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes +hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, +comme c'est là-bas la coutume...</p> + +<p>Rarahu avait rapporté de cette expédition autant +d'étonnements et d'émotions que d'un voyage en pays +lointain.</p> + +<p>Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une +foule de conceptions nouvelles, -- sur l'immensité et sur +la formation des races humaines, sur le mystère de leurs +destinées...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIII</h3> + +<p><br> + ... Elles étaient à Papeete deux +élégantes personnes, Rarahu et son amie +Téourahi, -- qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour +certaines couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs +ou certaines coiffures.</p> + +<p>Elles allaient généralement pieds nus, les +pauvres petites, et leur luxe, qui consistait surtout en +couronnes de roses naturelles, était un luxe bien modeste. +Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la perfection et +la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient +encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et +d'être ravissantes.</p> + +<p>Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à +balancier qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient +à venir en riant passer à poupe du +<i>Rendeer</i>.</p> + +<p>Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle +embarcation, couchée par le vent alizé, prenait des +vitesses surprenantes, -- et alors, debout toutes deux, le regard +animé, les cheveux flottants, elles glissaient sur l'eau +comme des visions. -- Elles savaient, par des flexions habiles de +leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche +qui les emportait si vite, en laissant derrière elles une +longue traînée d'écume blanche...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIV</h3> + +<p><i>Tahiti la délicieuse, cette reine +polynésienne, cette île d'Europe au milieu de +l'Océan sauvage, -- la perle et le diamant du +cinquième monde.</i><br> + (Dumont D'Urville.)</p> + +<p><br> + La scène se passait chez la reine Pomaré, en +novembre 1872.</p> + +<p>La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur +l'herbe fraîche ou sur les nattes de pandanus, était +en fête ce soir-là, et en habits de luxe.</p> + +<p>J'étais assis au piano, et la partition de +l'<i>Africaine</i> était ouverte devant moi. Ce piano, +arrivé le matin, était une innovation à la +cour de Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait +des sons doux et profonds, -- comme des sons d'orgue ou de +cloches lointaines, -- et la musique de Meyerbeer allait pour la +première fois être entendue chez Pomaré.</p> + +<p>Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui +laissa plus tard le métier de marin pour celui de premier +ténor dans les théâtres d'Amérique, et +eut un instant de célébrité sous le nom de +Randetti, jusqu'au moment où, s'étant mis à +boire, il mourut dans la misère.</p> + +<p>Il était alors dans toute la plénitude de sa +voix et de son talent, et je n'ai entendu nulle part de voix +d'homme plus vibrante et plus délicieuse. Nous avons +charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes, +dans ce pays où la musique est si merveilleusement +comprise par tous, même par les plus sauvages.</p> + +<p><br> + Au fond du salon -- sous un portrait en pied d'elle-même, +où un artiste de talent l'a peinte il y a quelque trente +ans, belle et poétisée -- était assise la +vieille reine, sur son trône doré, capitonné +de brocart rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille +mourante, la petite Pomaré V, qui fixait sur moi ses +grands yeux noirs, agrandis par la fièvre.</p> + +<p>La vieille femme occupait toute la largeur de son siège +par la masse disgracieuse de sa personne. Elle était +vêtue d'une tunique de velours cramoisi; un bas de jambe +nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une bottine de +satin.</p> + +<p>A côté du trône, était un plateau +rempli de cigarettes de pandanus.</p> + +<p>Un interprète en habit noir se tenait debout +près de cette femme, qui entendait le français +comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à en +prononcer seulement un mot.</p> + +<p>L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis +près de la reine.</p> + +<p>Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, +dure, il y avait encore de la grandeur; il y avait surtout une +immense tristesse, -- tristesse de voir la mort lui prendre l'un +après l'autre tous ses enfants frappés du +même mal incurable, -- tristesse de voir son royaume, +envahi par la civilisation, s'en aller à la +débandade, -- et son beau pays +dégénérer en lieu de prostitution...</p> + +<p>Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins; -- on +voyait par là s'agiter plusieurs têtes +couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour +écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, +coiffée comme une naïade, de feuilles et de roseaux; +-- Téhamana, couronnée de fleurs de datura; +Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, +Taïréa, -- Tiahoui et Rarahu.</p> + +<p>La partie du salon qui me faisait face était +entièrement ouverte; la muraille absente, remplacée +par une colonnade de bois des îles, à travers +laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit +étoilée.</p> + +<p>Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se +détachait une banquette chargée de toutes les +femmes de la cour, cheffesses ou princesses. Quatre +torchères dorées, d'un style pompadour, qui +s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient +en pleine lumière, et faisaient briller leurs toilettes, +vraiment élégantes et belles. Leurs pieds, +naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans +d'irréprochables bottines de satin.</p> + +<p>C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de +satin cerise, couronnée de péia, -- Ariinoore, qui +refusa la main du lieutenant de vaisseau français M.., qui +s'était ruiné pour la corbeille de mariage, -- et +la main de Kaméhaméha V, roi des îles +Sandwich.</p> + +<p>A côté d'elle, Paüra, son inséparable +amie, type charmant de la sauvagesse, avec son étrange +laideur ou son étrange beauté, -- tête +à manger du poisson cru et de la chair humaine, -- +singulière fille qui vit au milieu des bois dans un +district lointain, -- qui possède l'éducation d'une +miss anglaise, et valse comme une Espagnole...</p> + +<p>Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type +unique de la Tahitienne restée belle dans l'âge +mûr; constellée de perles fines, la tête +surchargée de reva-reva flottants.</p> + +<p>Ses deux filles, récemment débarquées +d'une pension de Londres, déjà belles comme leur +mère; des toilettes de bal européennes, à +demi dissimulées, par condescendance pour les +désirs de la reine, sous des tapas tahitiennes en gaze +blanche.</p> + +<p>La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, +avec sa douce figure, rêveuse et naïve, fidèle +à sa coiffure de roses du Bengale naturelles, +piquées dans ses cheveux dénoués.</p> + +<p>La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents +aiguës, en robe de velours.</p> + +<p>La reine Moé (<i>Moé</i>: sommeil ou +mystère), en robe sombre, d'une beauté +régulière et mystique, ses yeux étranges +à demi fermés, avec une expression de regard en +dedans, comme les portraits d'autrefois.</p> + +<p>Derrière ces groupes en pleine lumière, dans le +profondeur transparente des nuits d'Océanie, les cimes des +montagnes se découpant sur le ciel étoilé; +une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes pittoresques, +leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits semblables +à des girandoles terminées par des fleurs noires. +Derrière ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel +austral faisaient un amas de lumière bleue, et la +Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus idéalement +tropical que ce décor profond.</p> + +<p>Dans l'air, ce parfum exquis de gardénias et +d'orangers, qui se condense le soir sous le feuillage +épais; un grand silence, mêlé de bruissements +d'insectes sous les herbes; et cette sonorité +particulière aux nuits tahitiennes, qui prédispose +à subir la puissance enchanteresse de la musique.</p> + +<p>Le morceau choisi était celui où Vasco, +enivré, se promène seul dans l'île qu'il +vient de découvrir, et admire cette nature inconnue; -- +morceau où le maître a si parfaitement peint ce +qu'il savait d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays +de verdure et de lumière. -- Et Randle, promenant ses yeux +autour de lui, commença de sa voix délicieuse:</p> + +<blockquote> +<p>Pays merveilleux,<br> + Jardins fortunés.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Oh! paradis... sorti de l'onde...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +</blockquote> + +<p>L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de +plaisir en entendant ainsi, à l'autre bout du monde, +interpréter sa musique.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXV</h3> + +<p><br> + Vers la fin de l'année, une grande fête fut +annoncée dans l'île de Moorea, à l'occasion +de la consécration du temple d'Afareahitu.</p> + +<p>La reine Pomaré manifesta à l'<i>amiral à +cheveux blancs</i> l'intention de s'y rendre avec toute sa suite, +le conviant lui-même à la cérémonie et +au grand banquet qui devait s'ensuivre.</p> + +<p><br> + L'amiral mit sa frégate à la disposition de la +reine, et il fut convenu que le <i>Rendeer</i> appareillerait +pour transporter là-bas toute la cour.</p> + +<p><br> + La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, +pittoresque; elle s'était augmentée pour la +circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui avaient +fait de folles dépenses de <i>reva-reva</i> et de +fleurs.</p> + +<p>Un beau matin pur de décembre, le <i>Rendeer</i> ayant +déjà largué ses grandes voiles blanches, se +vit pris d'assaut par toute cette foule joyeuse.</p> + +<p>J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine +au palais.</p> + +<p>Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en +scène, avait expédié en avant toutes ses +femmes, -- et, en petit cortège intime, nous nous +acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du +soleil levant.</p> + +<p>La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par +la main sa petite-fille si chérie, -- et nous suivions +à deux pas, la princesse Ariitéa, la reine +Moé, la reine de Bora-Bora et moi.</p> + +<p>C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes +souvenirs... Les femmes ont leurs heures de rayonnement, -- et +cette image d'Ariitéa marchant auprès de moi sous +les arbres exotiques, dans la grande lumière matinale, -- +est celle que je revois encore, quand, à travers les +distances et les années, je pense à elle...</p> + +<p>Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les +princesses accosta le <i>Rendeer</i>, les matelots de la +frégate, rangés sur les vergues suivant le +cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le +cri de: "Vive Pomaré!" et vingt et un coups de canon +firent retenir les tranquilles plages de Tahiti.</p> + +<p>Puis la reine et la cour entrèrent dans les +appartements de l'amiral, où les attendait un lunch +à leur goût composé de bonbons et de fruits, +-- le tout arrosé de vieux champagne rose.</p> + +<p><br> + Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient +répandues dans les différentes parties du navire, +où elles menaient grand et joyeux tapage, en +lançant aux marins des oranges, des bananes et des +fleurs.</p> + +<p>Et Rarahu était là aussi, embarquée comme +une petite personne de la suite royale; Rarahu pensive et +sérieuse, au milieu de ce débordement de +gaîté bruyante. -- Pomaré avait emmené +avec elle les plus remarquables choeurs +d'<i>himéné</i> de ses districts, et Rarahu +étant un des premiers sujets du choeur d'Apiré +avait été à ce titre conviée à +la fête.</p> + +<p>Ici une digression est nécessaire au sujet du +<i>tiaré miri</i>, -- objet qui n'a point +d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes +européennes.</p> + +<p>Ce <i>tiaré</i> est une sorte de dahlia vert que les +femmes d'Océanie se plantent dans les cheveux, un peu +au-dessus de l'oreille, les jours de gala. -- En examinant de +près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle est +factice; elle est montée sur une tige de jonc, et +composée des feuilles d'une toute petite plante parasite +très odorante, sorte de lycopode rare qui pousse sur les +branches de certains arbres des forêts.</p> + +<p>Les Chinois excellent dans l'art de monter des +<i>tiarés</i> très artistiques, qu'ils vendent fort +cher aux femmes de Papeete.</p> + +<p>Le <i>tiaré</i> est particulièrement l'ornement +des fêtes, des festins et des danses; lorsqu'il est offert +par une Tahitienne à un jeune homme, il a le même +sens à peu près que le mouchoir jeté par le +sultan à son odalisque préférée.</p> + +<p>Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des +<i>tiaré</i> dans les cheveux.</p> + +<p>J'avais été mandé par Ariitéa pour +lui faire société pendant ce lunch officiel, -- et +la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi, +m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir +ainsi abandonnée. Punition bien sévère que +je lui avais infligée là, pour un caprice d'enfant +qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait +verser des larmes.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVI</h3> + +<p><br> + La traversée durait depuis deux heures, nous approchions +de l'île de Morea.</p> + +<p>On faisait grand bruit au carré du <i>Rendeer</i>; une +dizaine de jeune femmes, choisies parmi les plus connues et les +plus jolies, avaient été conviées à +une collation que leur offraient les officiers.</p> + +<p>Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part. +-- Elle était là, en compagnie de Téourahi +et de quelques autres de ses amies; elle avait essuyé ses +pleurs et riait aux éclats.</p> + +<p>Elle ne parlait point français, comme la plupart des +autres; -- mais, par signes et par monosyllabes, elle entretenait +une conversation très animée avec ses voisins qui +la trouvaient charmante.</p> + +<p>Enfin, -- ce qui était le comble de la perfidie et de +l'horreur, -- au dessert, elle avait avec mille grâces +offert son <i>tiaré</i> à Plumkett.</p> + +<p>Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir +qu'elle tombait bien, et que Plumkett ne voudrait pas +comprendre.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVII</h3> + +<p><br> + Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!</p> + +<p>De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des +forêts épaisses, de mystérieux rideaux de +cocotiers se penchant sur l'eau tranquille; -- et, sous les +grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers +et les lauriers-roses.</p> + +<p>Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne +dans ce pays ombreux; -- et pourtant toute la population de +Moorea nous attendait là silencieusement, à demi +cachée sous les voûtes de verdure.</p> + +<p>On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une +étrange senteur de mousse et de plantes exotiques; tous +les choeurs d'<i>himéné</i> de Moorea +étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs +énormes des arbres; tous les chanteurs d'un même +district étaient vêtus d'une même couleur, -- +les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les +femmes étaient couronnées de fleurs, -- tous les +hommes, de feuilles et de roseaux. Quelques groupes, plus timides +ou plus sauvages, étaient restés dans la profondeur +du bois, et nous regardaient de loin venir, à +moitié cachés derrière les arbres.</p> + +<p>La reine quitta le <i>Rendeer</i> avec le même +cérémonial qu'à l'arrivée et le bruit +du canon se répercuta au loin dans les montagnes.</p> + +<p>Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par +l'amiral. -- Nous n'étions déjà plus au +temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs +bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille +coutume qui voulait que tout territoire foulé par le pied +de la reine devint propriété de la couronne, est +depuis longtemps oubliée en Océanie.</p> + +<p>Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la +garde d'honneur de Pomaré, étaient rangés +sur la plage pour nous recevoir.</p> + +<p>Quand la reine parut, tous les choeurs +d'<i>himéné</i> entonnèrent ensemble le +traditionnel: <i>Ia ora na oe, Pomare vahine!</i> (Salut à +toi, reine Pomaré!) Et les bois retentirent d'une bruyante +clameur.</p> + +<p>On eût cru mettre le pied dans quelque île +enchantée, qui se serait éveillée soudain +sous le coup d'une baguette magique.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p><br> + Ce fut une longue cérémonie que la +consécration du temple d'Afareahitu. Les missionnaires +firent en tahitien de grands discours, et les +<i>himéné</i> chantèrent de joyeux cantiques +à l'Éternel.</p> + +<p>Le temple était bâti en corail; le toit, en +feuilles de pandanus, était soutenu par des pièces +de bois des îles, que reliaient entre elles des amarrages +de différentes couleurs, réguliers et +compliqués; c'était le vieux style des +constructions maories.</p> + +<p>Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes +ouvertes sur la campagne, sur un décor admirable de +montagnes et de hauts palmiers; auprès de la chaire du +missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie, +priant<br> + pour sa petite fille, avec sa vieille amie la cheffesse de +Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles en +robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de +fleurs, -- et Rarahu, que j'avais laissée partir du +<i>Rendeer</i> comme une inconnue, mêlée à +cette foule...</p> + +<p>Un grand silence se fit quand l'<i>himéné</i> +d'Apiré, qui avait été réservé +pour la fin, entonna ses cantiques -- et je distinguai +derrière moi la voix fraîche de ma petite amie, qui +dominait le choeur. -- Sous l'influence d'une exaltation +religieuse ou passionnée, elle exécutait avec +frénésie ses variations les plus fantastiques; sa +voix vibrait comme un son de cristal dans le silence de ce temple +où elle captivait l'attention de tous.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIX</h3> + +<p><br> + Après la cérémonie, nous passâmes +dans la salle du banquet. C'était en plein air, au milieu +des cocotiers, que les tables étaient dressées sous +des tendelets de verdure.</p> + +<p>Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les +nappes étaient couvertes de feuilles +découpées et de fleurs d'amarantes. Il y avait une +grande quantité de <i>pièces montées</i>, +composées par des Chinois au moyen de troncs de bananiers +et de diverses plantes extraordinaires. A côté des +mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets +tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons +rôtis tout entiers sous l'herbe, et les plats de chevrettes +fermentées dans du lait. On puisait différentes +sauces dans de grandes pirogues qui en étaient remplies et +que des porteurs avaient grand'peine à promener à +la ronde. Les chefs et les cheffesses venaient à tour de +rôle haranguer la reine à tue-tête, avec des +voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on les +eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point +trouvé de place à table mangeaient debout, sur +l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir; c'était +un vacarme et une confusion indescriptibles...</p> + +<p>Assis à la table des princesses, j'avais affecté +de ne point prendre garde à Rarahu, qui était +perdue fort loin de moi, parmi les gens d'Apiré.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXX</h3> + +<p><br> + Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine +rejoignit le <i>Farehaü</i> du district où un +logement lui était préparé. L'<i>amiral +à cheveux blancs</i> regagna la frégate, et la +<i>upa-upa</i> commença.</p> + +<p>Toute pensée religieuse, tout sentiment +chrétien, s'étaient envolés avec le jour; +l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur +l'île sauvage; comme au temps où les premiers +navigateurs l'avaient nommée la nouvelle Cythère, +tout était redevenu séduction, trouble sensuel et +désirs effrénés.</p> + +<p>Et j'avais suivi l'<i>amiral à cheveux blancs</i>, +abandonnant Rarahu dans la foule affolée.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXI</h3> + +<p><br> + A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du +<i>Rendeer</i>. La frégate, le matin si animée, +était vide et silencieuse; les mâts et les vergues +découpaient leurs grandes lignes sur le ciel de la nuit; +les étoiles étaient voilées, l'air calme et +lourd, la mer inerte.</p> + +<p>Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs +silhouettes renversées; on voyait de loin les feux qui +à terre éclairaient le <i>upa-upa</i>; des chants +rauques et lubriques arrivaient en murmure confus, +accompagnés à contre-temps par des coups de +tam-tam.</p> + +<p><br> + J'éprouvais un remords profond de l'avoir +abandonnée au milieu de cette saturnale; une tristesse +inquiète me retenait là, les yeux fixés sur +ces feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me +serraient le coeur.</p> + +<p>L'une après l'autre, toutes les heures de la nuit +sonnèrent à bord du <i>Rendeer</i>, sans que le +sommeil vînt mettre fin à mon étrange +rêverie. Je l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens +disaient d'elle: "C'est la petite femme de Loti." C'était +bien ma petite femme en effet; par le coeur, par les sens, je +l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait des abîmes +pourtant, de terribles barrières, à jamais +fermées; elle était une petite sauvage; entre nous +qui étions une même chair, restait la +différence radicale des races, la divergence des notions +premières de toutes choses; si mes idées et mes +conceptions étaient souvent impénétrables +pour elle, les siennes aussi l'étaient pour moi; mon +enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait +toujours pour elle l'incompréhensible et l'inconnu. Je me +souvenais de cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai +peur que ce ne soit pas le même Dieu qui nous ait +crées." En effet, nous étions enfants de deux +natures bien séparées et bien différentes, +et l'union de nos âmes ne pouvait être que +passagère, incomplète et tourmentée.</p> + +<p>Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin +l'un de l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille +maorie, ignorante et sauvage, tu mourras dans l'île +lointaine, seule et oubliée, -- et Loti peut-être ne +le saura même pas...</p> + +<p><br> + A l'horizon une ligne à peine visible commençait +à se dessiner du côté du large: +c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait +à l'Orient; les feux s'éteignaient à terre, +et les chants ne s'entendaient plus.</p> + +<p>Je songeais que, à cette heure particulièrement +voluptueuse du matin, Rarahu était là, +énervée par la danse, et livrée à +elle-même. Et cette pensée me brûlait comme un +fer rouge.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXII</h3> + +<p><br> + Dans l'après-midi, la reine et les princesses +s'embarquèrent de nouveau pour retourner à Papeete. +Quand elles eurent été reçues avec les +honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots +nombreux, pirogues et baleinières qui ramenaient leur +suite; la foule s'était augmentée encore d'une +quantité de jeunes femmes de Moorea qui voulaient +prolonger la fête à Tahiti.</p> + +<p>Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle +revenait aussi. Elle avait changé sa tapa blanche pour une +tapa rose, et mis des fleurs fraîches dans ses cheveux; on +voyait plus nettement son tatouage sur son front +décoloré, et les cercles bleuâtres +s'étaient accentués sous ses yeux.</p> + +<p>Sans doute elle était restée à la upa-upa +jusqu'au matin, mais elle était là, elle revenait, +et c'était pour le moment tout ce que je désirais +d'elle.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIII</h3> + +<p><br> + La traversée s'était effectuée par un beau +temps calme.</p> + +<p>C'était le soir, le soleil venait de disparaître; +le frégate glissait sans bruit, en laissant +derrière elles des ondulations lentes et molles qui s'en +allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De +grands nuages sombres étaient plaqués +çà et là dans le ciel, et tranchaient +violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une +étonnante transparence de l'atmosphère.</p> + +<p>A l'arrière du <i>Rendeer</i>, un groupe de jeunes +femmes se détachait gracieusement sur la mer et sur les +paysages océaniens. C'était une groupe dont la vue +me causa un étonnement extrême: Ariitéa et +Rarahu, causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, +Maramo, Faïmana et deux autres suivantes de la cour.</p> + +<p>Il était question d'un <i>himéné</i> +composé par Rarahu, et qu'elles allaient chanter +ensemble.</p> + +<p>En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, +Ariitéa, Rarahu et Maramo.</p> + +<p>La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces +paroles, dont aucune ne fut perdue pour moi:</p> + +<p>-- "Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)</p> + +<p>-- "Humble simplement même le sommet du <i>Paia</i> (le +grand morne de Bora-Bora).</p> + +<p>i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...</p> + +<p>auprès de ma ici douleur pour toi, ô mon amant! +hélas!...</p> + +<p>-- "Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,</p> + +<p>-- "Ai arraché aussi moi les racines du +<i>tiaré</i> (la fleur des fêtes, +c'est-à-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni +fête),</p> + +<p>ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...</p> + +<p>pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon +amant! hélas!</p> + +<p>-- "Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,</p> + +<p>-- "Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,</p> + +<p>e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."</p> + +<p>-- tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! +hélas!..."</p> + +<p><br> + Traduction grossière:</p> + +<p>-- "Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, +ô mon amant! hélas!...</p> + +<p>-- "J'ai arraché les racines du <i>tiaré</i> +pour marquer ma douleur pour toi, ô mon amant! +hélas!...</p> + +<p>-- "Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de +France; tu lèveras tes yeux vers moi, mais je ne te verrai +plus! hélas!..."</p> + +<p><br> + Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité +du Grand Océan, répété avec un rythme +étrange par trois voix de femmes, est resté +à jamais gravé dans ma mémoire comme l'un +des plus poignants souvenirs que m'ait laissés la +Polynésie...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIV</h3> + +<p><br> + Il était nuit close quand le cortège bruyant fit +son entrée dans Papeete, au milieu d'un grand concours de +peuple.</p> + +<p>Au bout d'un instant nous nous retrouvâmes marchant +côte à côte, Rarahu et moi, dans le sentier +qui menait à notre demeure. Un même sentiment nous +avait ramenés tous deux sur cette route, où nous +avancions sans nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne +savent plus comment revenir l'un à l'autre.</p> + +<p>Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes +entrés nous nous regardâmes...</p> + +<p>J'attendais une scène, des reproches et des larmes. Au +lieu de tout cela, elle sourit en détournant la +tête, avec un imperceptible mouvement d'épaules, une +expression inattendue de désenchantement, d'amère +tristesse et d'ironie.</p> + +<p>Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long +discours; ils disaient d'une manière concise et frappante +à peu près ceci:</p> + +<p>Je le savais bien, va, que je n'étais qu'une petite +créature inférieure, jouet de hasard que tu t'es +donné. Pour vous autres, hommes blancs, c'est tout ce que +nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me +fâcher? Je suis seule au monde; à toi ou à un +autre, qu'importe? J'étais ta maîtresse; ici +était notre demeure: je sais que tu me désires +encore. Mon Dieu, je reste et me voilà!...</p> + +<p>La petite fille naïve avait fait de terribles +progrès dans la science des choses de la vie; l'enfant +sauvage était devenue plus forte que son maître et +le dominait.</p> + +<p>Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en +avais une immense pitié. Et ce fut moi qui demandai +grâce et pardon, pleurant presque et la couvrant de +baisers.</p> + +<p>Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un être +surnaturel, que l'on pourrait à peine saisir et +comprendre.</p> + +<p>Des jours doux et paisibles d'amour succédèrent +encore à cette aventure d'Afareahitu; l'incident fut +oublié, et le temps reprit son cours +énervant...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXV</h3> + +<p><br> + Tiahoui, qui était en visite à Papeete, +était descendue chez nous avec deux autres jeunes femmes +de ses <i>fetii</i>, de Papéuriri.</p> + +<p>Elle me prit à part un soir avec l'air grave qui +précède les entretiens solennels, et nous +allâmes nous asseoir dans le jardin sous les +lauriers-roses.</p> + +<p>Tiahoui était une petite femme sage, plus +sérieuse que ne le sont d'ordinaire les Tahitiennes; dans +son district éloigné, elle avait suivi avec +admiration les instructions d'un missionnaire indigène: +elle avait la foi ardente d'une néophyte. Dans le coeur de +Rarahu, où elle savait lire comme dans un livre ouvert, +elle avait vu d'étranges choses:</p> + +<p>-- Loti, dit-elle, Rarahu se perd à Papeete. Quand tu +seras parti, que va-t-elle devenir?</p> + +<p>En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la +différence si complète de nos natures, je ne savais +qu'imparfaitement saisir tout ce qu'il y avait en elle de +contradictions et d'égarements. Je comprenais pourtant +qu'elle était perdue, perdue de corps et d'âme. +C'était peut-être pour moi un charme de plus, le +charme de ceux qui vont mourir, et plus que jamais je me sentais +l'aimer...</p> + +<p><br> + Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que +ma petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et +soumise, elle n'avait plus jamais de ses colères d'enfant +d'autrefois. Elle était gracieuse et prévenante +pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on la voyait +là, assise à l'ombre de notre véranda, dans +une pose heureuse et nonchalante, souriant à tous du +sourire mystique des Maoris, on eût dit que notre case et +nos grands arbres abritaient tout un poème de bonheur +paisible et inaltérable.</p> + +<p>Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il +semblait alors qu'elle eût besoin de se serrer contre son +unique ami et soutien dans ce monde; dans ces moments, la +pensée de mon départ lui faisait verser des larmes +silencieuses, et je songeais encore à ce projet +insensé que j'avais fait jadis, de rester pour toujours +auprès d'elle.</p> + +<p>Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait +apportée d'Apiré; elle priait avec extase, et la +foi ardente et naïve rayonnait dans ses yeux.</p> + +<p>Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur +ses lèvres ce même sourire de doute et de +scepticisme qui avait paru pour la première fois le soir +de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait regarder au loin, +dans le vague, des choses mystérieuses; des idées +étranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses +questions inattendues sur des sujets singulièrement +profonds dénotaient le dérèglement de son +imagination, le cours tourmenté de ses idées.</p> + +<p>Son sang maori lui brûlait les veines; elle avait des +jours de fièvre et de trouble profond, pendant lesquels il +semblait qu'elle ne fût plus elle-même. Elle +m'était absolument fidèle, dans le sens que les +femmes de Papeete donnent à ce mot, c'est-à-dire +qu'elle était sage et réservée +vis-à-vis des jeunes gens européens; mais je crus +savoir qu'elle avait de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et +feignis de ne pas voir; elle n'était pas tout à +fait responsable, la pauvre petite, de sa nature +étrangement ardente et passionnée.</p> + +<p>Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en +Europe distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa +taille et sa gorge étaient arrondies et correctes comme +celles des belles statues de la Grèce antique. Et +cependant, la petite toux caractéristique, pareille +à celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus +fréquente, et le cercle bleuâtre s'accentuait sous +ses grands yeux.</p> + +<p>Elle était une petite personnification touchante et +triste de la race polynésienne, qui s'éteint au +contact de notre civilisation et de nos vices, et ne sera plus +bientôt qu'un souvenir dans l'histoire +d'Océanie...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVI</h3> + +<p><br> + Cependant le moment du départ était arrivé, +le <i>Rendeer</i>, s'en allait en Californie, <i>i te fenua +California</i>, comme disait la petite-fille de la reine.</p> + +<p>Ce n'était pas le départ définitif, il +est vrai; au retour nous devions nous arrêter encore +à <i>l'île délicieuse</i> un mois ou deux, en +passant. Sans cette certitude de revenir, il est probable +qu'à ce moment-là je ne serais pas parti: la +laisser pour toujours eût été au-dessus de +mes forces, et m'eût brisé le coeur.</p> + +<p>A l'approche du départ, j'étais +étrangement obsédé par la pensée de +cette Taïmaha, qui avait été la femme de mon +frère Rouéri. Il m'était extrêmement +pénible, je ne sais pourquoi, de partir sans la +connaître, et je m'en ouvris à la reine, en la +priant de se charger de nous ménager une entrevue.</p> + +<p>Pomaré parut prendre grand intérêt +à ma demande:</p> + +<p>-- Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait +parlé, Rouéri? Il ne l'avait donc point +oubliée?</p> + +<p>Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes +souvenirs du passé, retrouvant peut-être dans sa +mémoire l'oubli de quelques-uns, qu'elle avait +aimés, et qui étaient partis pour ne plus +revenir.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVII</h3> + +<p><br> + C'était le dernier soir du <i>Rendeer</i>...</p> + +<p>Il résultait des renseignements pris à la +hâte par la reine que Taïmaha était depuis la +veille à Tahiti; -- et le chef des <i>mutoï</i> du +palais avait été chargé de lui porter +l'ordre de se trouver à l'heure du coucher du soleil sur +la plage, en face du <i>Rendeer</i>.</p> + +<p>A l'heure du rendez-vous, nous y fûmes, Rarahu et +moi.</p> + +<p>Longtemps nous attendîmes, et Taïmaha ne vint pas; +-- je l'avais prévu.</p> + +<p>Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces +derniers moments de notre dernière soirée. -- +J'attendais avec une inexplicable anxiété; j'aurais +donné cher à cet instant pour voir cette +créature, dont j'avais rêvé dans mon enfance, +et qui était liée au lointain et poétique +souvenir de Rouéri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne +paraîtrait point...</p> + +<p>Nous avions demandé des renseignements à des +vieilles femmes qui passaient:</p> + +<p>-- Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez +avec vous notre petite fille que voici, qui la connaît et +vous l'indiquera. Quand vous l'aurez trouvée, vous direz +à notre enfant de rentrer au logis.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVIII</h3> + +<h3>DANS LA GRANDE RUE</h3> + +<p><br> + La rue bruyante était bordée de magasins chinois; +des marchands, qui avaient de petits yeux en amande et de longues +queues, vendaient à la foule du thé, des fruits et +des gâteaux. -- Il y avait sous les vérandas des +étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus +et de <i>tiaré</i> qui embaumaient; les Tahitiennes +circulaient en chantant; quantité de petites lanternes +à la mode du Céleste Empire éclairaient les +échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des +arbres.</p> + +<p>C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela +était gai et surtout original. -- On sentait dans l'air un +bizarre mélange d'odeurs chinoises de santal et de +monoï, et de parfums suaves de gardénias ou +d'orangers.</p> + +<p>La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien. +-- La petite Téhamana, notre guide, avait beau regarder +toutes les femmes, elle n'en reconnaissait aucune. -- Le nom de +Taïmaha même était inconnu à toutes +celles que nous interrogions; nous passions et repassions au +milieu de tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens +ayant perdu l'esprit. -- Je me heurtais contre +l'impossibilité de rencontrer un mythe, -- et chaque +minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse +impatiente.</p> + +<p>Après une heure de cette course, dans un endroit +obscur, sous de grands manguiers noirs, -- la petite +Téhamana s'arrêta tout à coup devant une +femme qui était assise à terre, la tête dans +ses mains et semblait dormir.</p> + +<p>-- <i>Téra</i>! cria-t-elle. (C'est celle-ci!)</p> + +<p>Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la +voir:</p> + +<p>-- Es-tu Taïmaha?... demandai-je, -- en tremblant qu'elle +me répondit non!</p> + +<p>-- Oui! répondit-elle immobile.</p> + +<p>-- Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri?</p> + +<p>-- Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec +nonchalance, -- c'est moi, Taïmaha, la femme de +Rouéri, le marin <i>dont les yeux sommeillent (mata +moé)</i>, c'est-à-dire: qui n'est plus...</p> + +<p>-- Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri! -- +Suis-moi dans un lieu plus écarté où nous +puissions causer ensemble.</p> + +<p>-- Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu +de surprise, -- mais avec tant d'indifférence que j'en +restai confondu.</p> + +<p>Et je regrettais déjà d'être venu remuer +cette cendre, pour n'y trouver que banalité et +désenchantement.</p> + +<p>Pourtant elle s'était levée pour me suivre. -- +Je les pris par la main l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, +et m'éloignai avec elles de cette foule tahitienne +où personne ne m'intéressait plus...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIX</h3> + +<h3>RÉVÉLATIONS</h3> + +<p><br> + Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit +lointain de la foule, -- sous l'ombre épaisse des arbres, +dans la nuit noire, -- Taïmaha s'arrêta et +s'assit.</p> + +<p>-- Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande +lassitude; Rarahu, dis-lui de me parler ici, je n'irai pas plus +loin; -- c'est son frère, lui?...</p> + +<p><br> + A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me +traversa l'esprit:</p> + +<p>-- N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui +demandai-je.</p> + +<p>-- Si, répondit-elle, après une minute +d'hésitation, mais d'une voix assurée pourtant; -- +si, deux!...</p> + +<p>Il y eut un long silence, après cette +révélation inattendue. Une foule de sentiments +s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu, +impressions tristes et intraduisibles.</p> + +<p>Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots +l'étrangeté saisissante. -- Le charme du lieu, les +influences mystérieuses de la nature, avivent ou +transforment les émotions ressenties, et on ne sait plus, +même imparfaitement, les exprimer.</p> + +<p> </p> + +<h3>XL</h3> + +<p><br> + Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions +Papeete, qui déjà s'était endormi; cette +dernière soirée du <i>Rendeer</i> était +terminée, et quantité de marins du bord +étaient entrés dans les cases tahitiennes, +entourés de bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle +plein de séduction et de trouble sensuel passait sur ce +pays, comme après les soirs de grandes fêtes.</p> + +<p>Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, +et j'avais pour l'instant oublié jusqu'à +Rarahu...</p> + +<p>Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait +en pleurant dans notre chère petite case, où je +devais, dans la nuit, revenir pour la dernière fois.</p> + +<p><br> + Nous marchions côte à côte, Taïmaha et +moi; nous suivions d'un pas rapide la plage océanienne. La +pluie tombait, la pluie tiède des tropiques; Taïmaha +insouciante et silencieuse laissait tremper la longue tapa de +mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le +sable.</p> + +<p>On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone +de la mer, qui brisait au large sur le corail.</p> + +<p>Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges +flexibles; à l'horizon les pics de l'île de Moorea +se dessinaient légèrement au-dessus de la nappe +bleue du Pacifique, à la lueur indécise et +embrumée de la lune.</p> + +<p>Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était +restée, malgré ses trente ans, un type accompli de +la beauté maorie. Ses cheveux noirs tombaient en longues +tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses et de feuilles +de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de +déesse.</p> + +<p>Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case +déjà ancienne, à moitié enfouie sous +la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle avait +dû jadis habiter avec mon frère.</p> + +<p>-- Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je...</p> + +<p>-- Oui! répondit-elle en s'animant pour la +première fois; oui, c'était celle-ci la case de +Rouéri!...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLI</h3> + +<p><br> + Nous nous dirigions tous deux, à cette heure +déjà avancée de la nuit, vers le district de +Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune +fils Atario.</p> + +<p>Avec une condescendance légèrement railleuse, +elle s'était prêtée à cette fantaisie +de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle +s'expliquait à peine.</p> + +<p>Dans ce pays où la misère est inconnue et le +travail inutile, où chacun a sa place au soleil et +à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture dans les +bois, -- les enfants croissent comme les plantes, libres et sans +culture, là où le caprice de leurs parents les a +placés. La famille n'a pas cette cohésion que lui +donne en Europe, à défaut d'autre cause, le besoin +de lutter pour vivre.</p> + +<p>Atario, l'enfant né depuis le départ de +Rouéri, habitait le district de Faaa; par suite de cet +usage général d'adoption, il avait +été confié aux soins de <i>fetii</i> (de +parents) éloignés de sa mère...</p> + +<p>Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, +avait le front et les grands yeux de Rouéri (<i>te rae, te +mata rahi</i>), habitait avec la vieille mère de +Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait +là-bas à notre horizon sa silhouette lointaine.</p> + +<p>A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un +bois de cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena +sous bois dans cette direction, par un sentier connu d'elle.</p> + +<p>Quand nous eûmes marché quelques minutes dans +l'obscurité, sous la voûte des grandes palmes +mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de +chaume, où deux vieilles femmes étaient accroupies +devant un feu de branches. Sur quelques mots inintelligibles +prononcés par Taïmaha, les deux vieilles se +dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et +Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon +enflammé, se mit à m'examiner avec une +extrême attention. C'était la première fois +que nous nous voyions tous deux en pleine lumière.</p> + +<p>Quand elle eut terminé son examen, elle sourit +tristement. Sans doute elle avait retrouvé en moi les +traits déjà connus de Rouéri, -- les +ressemblances des frères sont frappantes pour les +étrangers, -- même lorsqu'elles sont vagues et +incomplètes.</p> + +<p>Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil +régulier, et ses dents brillantes, rendues plus blanches +encore par la nuance de cuivre de son teint...</p> + +<p>Nous continuâmes notre route en silence, et +bientôt nous aperçûmes les cases d'un +district, mêlées aux masses noires des arbres.</p> + +<p>-- <i>Tera Faaa!</i> (voici Faaa), dit-elle avec un +sourire...</p> + +<p>Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en +bourao enfouie sous des arbres-pain, des manguiers et des +tamaris.</p> + +<p>Tout le monde semblait profondément endormi à +l'intérieur, et, à travers les claies de la +muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.</p> + +<p>Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la +porte en nous faisant signe d'entrer.</p> + +<p>La case était grande; c'était une sorte de +dortoir où étaient couchés des vieillards. +La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait +qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait +à peine toutes ces formes humaines sur lesquelles passait +le vent de la mer.</p> + +<p>Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle +prit un enfant qu'elle m'apporta...</p> + +<p>-- ... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la +lampe, je me trompe, ce n'est pas lui!...</p> + +<p>Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à +examiner d'autres lits où elle ne trouva point l'enfant +qu'elle cherchait. Elle promenait au bout d'une longue tige sa +lampe fumeuse, et n'éclairait que de vieilles femmes +peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des +<i>pareo</i> d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on +les eût prises pour des momies roulées dans des +draps mortuaires...</p> + +<p>Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux +veloutés de Taïmaha:</p> + +<p>-- Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils +Atario?...</p> + +<p>La vieille Huahara se souleva sur son coude +décharné, et fixa sur nous son regard effaré +par le réveil:</p> + +<p>-- Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a +été adopté par ma soeur Tiatiara-honui +(Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici, au +bout du bois de cocotiers...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLII</h3> + +<p><br> + Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire.</p> + +<p>A la case de Tiatiara-honui, même scène, +même cérémonie de réveil, semblable +à une évocation de fantômes.</p> + +<p>On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit +tombait de sommeil; il était nu. Je pris sa tête +dans mes mains et l'approchai de la lampe que tenait la vieille +<i>Araignée</i>, soeur de Huahara. L'enfant, +ébloui, fermait les yeux.</p> + +<p>-- Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui +était restée à la porte.</p> + +<p>-- C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une +façon qui dut la remuer jusqu'au fond du coeur.</p> + +<p>-- Oui, dit-elle, comprenant que la réponse +était solennelle, oui, c'est le fils de ton frère +Rouéri!...</p> + +<p>La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour +l'habiller, mais l'enfant s'était rendormi entre mes +mains; je l'embrassai doucement et le recouchai sur na natte. +Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et nous +reprîmes le chemin de Papeete.</p> + +<p>Tout cela s'était passé comme dans un +rêve. J'avais à peine pris le temps de le regarder, +et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés +dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image +très vive, qu'on a perçue un instant, persiste et +reparaît encore, après qu'on a fermé les +yeux.</p> + +<p>J'étais singulièrement troublé, et mes +idées étaient bouleversées; j'avais perdu +toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien +être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver +juste à temps pour le départ du <i>Rendeer</i> sans +pouvoir retourner dans ma chère petite case, ni même +embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLIII</h3> + +<p><br> + Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda:</p> + +<p>-- Tu reviendras demain?</p> + +<p>-- Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de +Californie.</p> + +<p>Un moment après, elle demanda avec timidité:</p> + +<p>-- Rouéri t'avait parlé de Taïmaha?</p> + +<p>Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu +à peu son coeur semblait s'éveiller d'un long +sommeil. -- Elle n'était plus la même +créature, insouciante et silencieuse; elle me questionnait +d'une voix émue, sur celui qu'elle appelait +<i>Rouéri</i>, et m'apparaissait enfin telle que je +l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et +une tristesse profonde, le souvenir de mon frère...</p> + +<p>Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux +détails que Rouéri lui avait appris; elle savait +encore jusqu'au nom d'enfant qu'on me donnait jadis dans mon +foyer chéri; elle me le redit en souriant, et me rappela +en même temps une histoire oubliée de ma petite +enfance. Je ne puis décrire l'effet que me produisirent ce +nom et ces souvenirs, conservés dans la mémoire de +cette femme, et répétés là par elle, +en langue polynésienne...</p> + +<p>Le ciel s'était dégagé; nous revenions +par une nuit magnifique, et les paysages tahitiens, +éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le +grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein +d'enchantement et de mystère.</p> + +<p>Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case +qu'elle habitait à Papeete. -- Sa résidence +habituelle était la case de sa vieille mère Hapoto, +au district de Téaroa, dans l'île de Moorea.</p> + +<p>En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de +mon retour, et voulus lui faire promettre de se trouver alors +à Papeete, avec ses deux fils. -- Taïmaha promit par +serment, mais, au nom de ses enfants, elle était redevenue +sombre et bizarre; ses dernières réponses +étaient incohérentes ou moqueuses, son coeur +s'était refermé; en lui disant adieu, je la vis +telle que je devais la retrouver plus tard, +incompréhensible et sauvage...</p> + +<h3>XLIV</h3> + +<p><br> + Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue +tranquille où Rarahu m'attendait; on sentait +déjà dans l'air la fraîcheur humide du matin. +-- Rarahu, qui était restée assise dans +l'obscurité, jeta ses bras autour de moi quand +j'entrai.</p> + +<p>Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de +garder pour elle ces confidences, pour que cette histoire depuis +longtemps oubliée ne redevint pas la fable des femmes de +Papeete.</p> + +<p>C'était notre dernière nuit... et les +incertitudes du retour, et les distances énormes qui +allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses un voile +d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se +montrait sous un jour suave et délicieux; elle +était bien la petite épouse de Loti; elle +était doucement touchante dans ses transports d'amour et +de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, +la tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite +fille passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa +langue maorie, avec des expressions sauvages et des images +étranges.</p> + +<h3>XLV</h3> + +<p><br> + Les premières lueurs indécises du jour vinrent +m'éveiller après quelques moments de sommeil.</p> + +<p>Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, +qui est particulière au réveil, je retrouvai +mêlées ces idées: le départ, quitter +l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case +sous les grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage, -- et +puis, Taïmaha et ses fils, -- ces nouveaux personnages +à peine entrevus la nuit, et qui venaient encore, à +la dernière heure, m'attacher à ce pays par des +liens nouveaux...</p> + +<p>La triste lueur blanche du matin filtrait par mes +fenêtres ouvertes... Je contemplai un instant Rarahu +endormie, et puis je l'éveillai en l'embrassant:</p> + +<p>-- ... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me +réveilles, et il faut partir.</p> + +<p>Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle +tunique; elle mit sur sa tête sa couronne fanée et +son <i>tiaré</i> de la veille, en faisant le serment que +jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres.</p> + +<p>J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil +d'adieu à nos arbres, à nos fouillis de plantes; +j'arrachai une branche de mimosas, une touffe de pervenches +roses, -- et le chat nous suivit en miaulant, comme jadis il nous +suivait au ruisseau d'Apiré...</p> + +<p>Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en +nous donnant la main, nous descendîmes tristement à +la plage, pour la dernière fois.</p> + +<p>Là, il y avait déjà assistance nombreuse +et silencieuse; toutes les filles de la reine, toutes les jeunes +femmes de Papeete, auxquelles le <i>Rendeer</i> enlevait des amis +ou des amants, étaient assises à terre; +quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient +venir.</p> + +<p>Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme, -- et +le dernier canot du <i>Rendeer</i> m'emporta à bord...</p> + +<p><br> + Vers huit heures, le <i>Rendeer</i> leva l'ancre au son du +fifre.</p> + +<p>Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait +à la plage pour me voir partir, comme, douze ans +auparavant, elle était venue, à dix-sept ans, voir +partir Rouéri qui ne revint plus.</p> + +<p>Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle.</p> + +<p>C'était une belle matinée d'Océanie, +tiède et tranquille; il n'y avait pas un souffle dans +l'atmosphère; cependant des nuages lourds s'amoncelaient +tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand +dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du +matin éclairait en plein la plage d'Océanie, les +cocotiers verts et les jeunes femmes en robes blanches.</p> + +<p>L'heure du départ apportait son charme de tristesse +à ce grand tableau qui allait disparaître.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVI</h3> + +<p><br> + Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse +confuse, la case abandonnée de mon frère +Rouéri fut encore longtemps visible au bord de la mer, et +mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans +les arbres.</p> + +<p>Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient +rapidement sur Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau +immense, sous lequel l'île entière fut bientôt +enveloppée. -- La pointe aiguë du morne de Fataoua +parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se +perdit dans les épaisses masses sombres; un grand vent +alizé se leva sur la mer, qui devint verte et houleuse, et +la pluie d'orage commença à tomber.</p> + +<p><br> + Alors je descendis tout au fond du <i>Rendeer</i>, dans ma +cabine obscure; je me jetai sur ma couchette de marin, en me +couvrant du pareo bleu, déchiré par les +épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour +vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le +jour, je restai là étendu, à ce bruit +monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce bruit +triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre +la muraille sourde du <i>Rendeer</i>-... Tout le jour, +plongé dans cette sorte de méditation triste, qui +n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient se +confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs +lointains de mon enfance.</p> + +<p>Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, +à travers la lentille épaisse de mon sabord, se +dessinaient les objets singuliers épars dans ma chambre, +-- les coiffures de chefs océaniens, les images +embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, +les branches de palmier, les branches de corail, les branches +quelconques arrachées, à la dernière heure, +aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries et +encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa, -- et le +dernier bouquet de pervenches roses, coupé à la +porte de notre demeure.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVII</h3> + +<p><br> + Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le +quart, et je montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise +qui me fouettait le visage, me ramenèrent aux notions +précises de la vie réelle, au sentiment complet du +départ.</p> + +<p>Celui que je remplaçais pour le service de nuit, +c'était John B..., mon cher frère John, dont +l'affection douce et profonde était depuis longtemps mon +grand recours dans les douleurs de la vie:</p> + +<p>-- Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me <i>rendant le +quart</i>; elles sont là-bas derrière nous; et je +n'ai pas besoin de te les nommer, tu les connais...</p> + +<p>Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine +visibles à l'horizon: l'île de Tahiti, et +l'île de Moorea...</p> + +<p><br> + John resta près de moi jusqu'à une heure +avancée de la soirée; je lui contai ma +soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait +la nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de +triste et d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais +depuis la veille j'avais besoin de pleurer; dans +l'obscurité du banc de quart, personne ne le vit que mon +frère John: auprès de lui je pleurai là +comme un enfant.</p> + +<p>La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement +dans la nuit noire. C'était comme un réveil, un +retour au dur métier des marins, après une +année d'un rêve énervant et délicieux, +dans l'île la plus voluptueuse de la terre...</p> + +<p><br> + ...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine +visibles à l'horizon: l'île de Tahiti et l'île +de Moorea...</p> + +<p>L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette +heure en pleurant dans ma case déserte, -- dans ma +chère petite case que battent la pluie et le vent de la +nuit, -- et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui +a "le front et les yeux de mon frère..."</p> + +<p>Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, +qui ressemble à mon frère Georges, quelque chose +étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle Taamari; le +foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille +mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me +cause une tristesse douce, presque une impression consolante. Au +moins, tout ce qui était Georges n'est pas fini, n'est pas +mort avec lui...</p> + +<p>Moi aussi, qui serai bientôt peut-être +fauché par la mort dans quelque pays lointain, jeté +dans le néant ou l'éternité, moi aussi, +j'aimerais revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui +serait encore moi-même, qui serait mon sang +mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une +joie étrange dans l'existence de ce lien suprême et +mystérieux entre elle et moi, dans l'existence d'un enfant +maori, qui serait nous deux fondus dans une même +créature...</p> + +<p>Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis +attaché d'une manière irrésistible et pour +toujours; c'est maintenant surtout que j'en ai conscience. Mon +Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai deux patries +maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est +vrai; -- mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de +quitter, et peut-être y finirai-je ma vie...</p> + +<p> </p> + +<h2>TROSIÉME PARTIE</h2> + +<h3><br> + I</h3> + +<p><br> + Vingt jours plus tard, le <i>Rendeer</i> fit à Honolulu, +capitale des îles Sandwich, une relâche fort gaie qui +dura deux mois.</p> + +<p>Là, c'était la race maorie arrivée +déjà à un degré de civilisation +relative plus avancé qu'à Tahiti.</p> + +<p>Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et +doré; des fêtes à l'européenne, des +ministres et des généraux empanachés et +légèrement grotesques; tout un personnel +drôle, repoussoir multiple sur lequel se détachait +la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite +très élégantes et parées. Des jeunes +filles du même sang que Rarahu transformées en +<i>misses</i>; des jeunes filles qui avaient son type, son air un +peu sauvage et ses grands cheveux, -- mais qui faisaient venir de +France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à +plusieurs boutons et leurs toilettes parisiennes.</p> + +<p>Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre +mélange de population; des Hawaïens tatoués +dans les rues, des commerçants américains et des +marchands chinois.</p> + +<p>Un beau pays, une belle nature; une belle +végétation, rappelant de loin celle de Tahiti, mais +moins fraîche et moins puissante pourtant que celle de +l'île aux vallées profondes et aux grandes +fougères.</p> + +<p>Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu +de la même origine; quelques mots cependant étaient +les mêmes, et les indigènes me comprenaient encore. +Je me sentis là moins loin de l'île chérie, +que plus tard, lorsque je fus sur la côte +d'Amérique.</p> + +<p> </p> + +<h3>II</h3> + +<p><br> + A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, +où nous arrivâmes après un mois de +traversée, je trouvai cette première lettre de +Rarahu qui m'attendait. (Elle avait été remise au +consulat d'Angleterre par un bâtiment américain +chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques +jours après notre départ.)</p> + +<p>A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire +à vapeur <i>Rendeer</i>.</p> + +<p>O mon cher petit ami!<br> + O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand dans mon +coeur de ne plus te voir...</p> + +<p>O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les +pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</p> + +<p>. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi +chrétienne.</p> + +<p>Ta petite amie,</p> + +<p>RARAHU.</p> + +<p>Je répondis à Rarahu par une longue lettre, +écrite dans un tahitien correct et classique, -- qu'un +bâtiment baleinier fut chargé de lui faire parvenir, +par l'intermédiaire de la reine Pomaré.</p> + +<p>Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers +mois de l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, +en lui rappelant les serments.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<h3>HORS-D'OEUVRE CHINOIS</h3> + +<p><br> + Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui +précède, encore moins avec ce qui va suivre, -- qui +n'a avec cette histoire qu'un simple lien chronologique, un +rapport de dates:</p> + +<p><br> + La scène se passait à minuit, -- en mai 1873, -- +dans un théâtre du quartier chinois de San-Francisco +de Californie.</p> + +<p>Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous +avions gravement pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, +machinistes, -- tout le monde était chinois, +excepté nous.</p> + +<p>On était à un moment pathétique d'un +grand drame lyrique que nous ne comprenions point. Les dames des +galeries cachaient derrière leurs éventails leurs +tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient sous +le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. +Les artistes, revêtus de costumes de l'époque des +dynasties éteintes, poussaient des hurlements surprenants, +inimaginables, avec des voix de chats de gouttières; -- +l'orchestre, composé de gongs et de guitares, faisait +entendre des sons extravagants, des accords inouïs.</p> + +<p>Effet de nuit. Les lumières étaient +baissées. -- Devant nous, le public du parterre, -- un +alignement de têtes rasées, ornées +d'impayables queues que terminaient des tresses de soie.</p> + +<p>Il nous vint une idée satanique, -- dont +l'exécution rapide fut favorisée par la disposition +des sièges, l'obscurité, la tension des esprits: +attacher les queues deux à deux, et +déguerpir...</p> + +<p>O Confucius!...</p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<p><br> + ... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique +russe... Six mois d'expéditions et d'aventures qui ne +tiennent en rien à cette histoire.</p> + +<p>Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et +déjà bien loin de l'Océanie.</p> + +<p>Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un +rêve auprès duquel la réalité +présente n'intéressait plus.</p> + +<p>En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe +par l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" +voulait traverser l'océan Pacifique dans +l'hémisphère nord, en laissant à +d'effroyables distances dans le sud<br> + <i>l'île délicieuse</i>.</p> + +<p>Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse +au coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs +lettres, mais la vie errante que nous menions sur les côtes +d'Amérique les empêchait de me parvenir, et je ne +recevais plus rien d'elle...</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<p><br> + ... Dix mois ont passé.</p> + +<p>Le <i>Rendeer</i>, parti le 1er novembre de San-Francisco, se +dirige à toute vitesse vers le sud. Il s'est engagé +depuis deux jours dans cette zone qui sépare les +régions tempérées des régions +chaudes, et qui s'appelle: <i>zone des calmes tropicaux.</i></p> + +<p>Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui +rappelait encore les régions tempérées; +l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et tout +d'une pièce nous voilait le soleil.</p> + +<p>Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en +scène a brusquement changé; c'est bien ce ciel +étonnamment pur, cet air vif, tiède, +délicieux, de la région des alizés, et cette +mer si bleue, asile des poissons volants et des dorades.</p> + +<p>Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le +sud de l'Amérique, le cap Horn et l'océan +Atlantique; Tahiti est sur notre route dans le Pacifique, et +l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en +passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques +jours, quand après, tout sera fini pour jamais; mais quel +bonheur d'arriver, surtout après avoir craint de ne pas +revenir!...</p> + +<p>... J'étais accoudé sur les bastingages, +regardant la mer. Le vieux docteur du <i>Rendeer</i> s'approcha +de moi, en me frappant doucement sur l'épaule:</p> + +<p>-- Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous +rêvez: nous y serons bientôt, dans votre île, +et même nous allons si vite que ce sont, je pense, vos +amies tahitiennes qui nous tirent à elles...!</p> + +<p>-- Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si +elles s'y mettaient toutes...</p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<p><br> + 26 novembre 1873.</p> + +<p><br> + En mer. -- Nous avons passé hier par un grand vent au +milieu des îles Pomotous.</p> + +<p>La brise tropicale souffle avec force, le ciel est +nuageux.</p> + +<p>A midi, la terre (Tahiti) par bâbord devant.</p> + +<p>C'est John qui l'a vue le premier; une forme indécise +au milieu des nuages: la pointe de Faaa.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent +par tribord, au-dessus d'une panne transparente.</p> + +<p>Les poissons volants se lèvent par centaines.</p> + +<p><i>L'île délicieuse</i> est là tout +près... Impression singulière, qui ne peut se +traduire...</p> + +<p>Cependant la brise apporte déjà les parfums +tahitiens, des bouffées d'orangers et de gardénias +en fleurs.</p> + +<p>Une masse énorme de nuages pèse sur toute +l'île. On commence à distinguer sous ce rideau +sombre la verdure et les cocotiers. Les montagnes défilent +rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahéna, Fataoua, et +puis la pointe Vénus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.</p> + +<p>J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de +Papeete est enchanteur. Toute cette verdure dorée fait de +loin un effet magique au soleil du soir.</p> + +<p>Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne +sur la plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied +à terre il fait nuit...</p> + +<p>On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se +condense le soir sous le feuillage épais... Cette ombre +est enchanteresse. C'est un bonheur étrange de se +retrouver dans ce pays...</p> + +<p>... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle +est déserte. Les bouaros l'ont jonchée de leurs +grandes fleurs jaune pâle et de leurs feuilles mortes. Il +fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une tristesse +inquiète, sans cause connue, me pénètre peu +à peu au milieu de ce silence inattendu; on dirait que ce +pays est mort...</p> + +<p>J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de +la reine sont là, assises et silencieuses. Quel caprice +bizarre a retenu là ces créatures indolentes, qui +en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant de nous... +Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues +tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles +attendent.</p> + +<p>Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, +une forme plus svelte que les autres, attire mon regard, et +instinctivement je me dirige vers elle.</p> + +<p>-- <i>Aue! Loti!</i>... dit-elle en me serrant de toutes ses +forces dans ses bras...</p> + +<p>Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et +les lèvres fraîches de Rarahu...</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<p><br> + Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à +errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de +la reine; tantôt nous marchions au hasard dans les +allées qui se présentaient à nous; +tantôt nous nous étendions sur l'herbe odorante, +dans les fouillis épais des plantes... Il est de ces +heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite toute +une vie; -- ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles +la nature d'Océanie jetait son charme +indéfinissable, et son étrange prestige.</p> + +<p><br> + Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de +ce bonheur de nous revoir; tous deux nous sentions que +c'était la fin, que bientôt nos destinées +seraient séparées pour jamais...</p> + +<p>Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la +sentais plus frêle, et la petite toux si redoutée +sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa +figure plus pâle et plus accentuée; elle avait +près de seize ans; elle était toujours adorablement +jeune et enfant; seulement elle avait pris plus que jamais ce +quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler +<i>distinction</i>, elle avait dans sa petite physionomie sauvage +une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage +eût pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont +mourir...</p> + +<p>Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait +admettre au nombre des suivantes du palais; elle avait +précisément demandé d'être au service +d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce +moment, et qui s'était prise à beaucoup l'aimer. +Dans ce milieu, elle avait puisé certaines notions de la +vie des femmes européennes; elle avait appris, surtout +à mon intention, l'anglais qu'elle commençait +presque à savoir; elle le parlait avec un petit accent +singulier, enfantin et naïf; sa voix semblait plus douce +encore dans ces mots inusités, dont elle ne pouvait pas +prononcer les syllabes dures.</p> + +<p>C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue +anglaise sortir de la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec +étonnement, il semblait que ce fût une autre +femme...</p> + +<p>Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme +autrefois, dans la grande rue qui jadis était pleine de +mouvement et d'animation.</p> + +<p>Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes +étalées sous les vérandas. Là +même tout était désert. Je ne sais quel vent +de tristesse, depuis notre départ, avait soufflé +sur Tahiti...</p> + +<p><br> + C'était jour de réception chez le gouverneur +français; nous nous approchâmes de sa demeure. Par +les fenêtres ouvertes, on plongeait dans les salons +éclairés; il y avait là tous mes camarades +du <i>Rendeer</i>, et toutes les femmes de la cour; la reine +Pomaré, la reine Moé, et la princesse +Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: +"Où donc est Harry Grant?..." Et Ariitéa put +répondre avec son sourire tranquille:</p> + +<p>-- Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma +suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du +soleil devant le jardin de la reine.</p> + +<p>Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour +l'instant le reste n'existait plus pour lui...</p> + +<p><br> + Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le +coin le plus tranquille du salon, m'avait seule aperçu et +reconnu; sa voix d'enfant, déjà bien affaiblie et +presque mourante, cria:</p> + +<p>-- <i>Ia ora na, Loti!</i> (Je te salue, Loti!)</p> + +<p>C'était la petite princesse Pomaré V, la fille +adorée de la vieille reine.</p> + +<p>J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me +tendait, et l'incident passa inaperçu du public...</p> + +<p>Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions +plus de gîte où nous retirer ensemble; Rarahu +était influencée comme moi par la tristesse des +choses, le silence et la nuit.</p> + +<p>A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service +auprès de la reine et d'Ariitéa. Nous +ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et nous +avançâmes avec précaution pour examiner les +lieux. C'est qu'il fallait éviter les regards du vieil +Ariifaité, le mari de la reine, qui rôde souvent le +soir sous les vérandas de ses domaines.</p> + +<p>Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste +enclos; sa masse blanche se dessinait clairement à la +faible clarté des étoiles; on n'entendait nulle +part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de +Pomaré prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, +quand je le voyais dans mes rêves d'enfance. Tout +était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée, +monta par le grand perron, en me disant adieu.</p> + +<p>Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer +à bord; tout ce pays me semblait ce soir-là d'une +tristesse désolée.</p> + +<p>Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les +étoiles australes resplendissaient...</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<p><br> + Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne +s'y opposa point.</p> + +<p>Notre case sous les grands cocotiers, qui était +restée déserte en mon absence, se rouvrit pour +nous. Le jardin était plus fouillis que jamais, et tout +envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches +roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre +chambre... Nous reprîmes possession du logis +abandonné avec une joie triste. Rarahu y rapporta son +vieux chat fidèle, qui était demeuré son +meilleur ami et qui s'y retrouva en pays connu.<br> + ... Et tout fut encore comme aux anciens jours...</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<p><br> + Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient +donné la plus grande peine en route, la plus grande peine +que des oiseaux puissent donner. -- Une vingtaine survivaient, +sur trente qu'ils avaient été d'abord, encore se +trouvaient-ils très fatigués de leur +traversée, -- une vingtaine de petits êtres +dépeignés, gluants, piteux, qui avaient +été autrefois des pinsons, des linottes et des +chardonnerets. -- Cependant ils furent agréés par +l'enfant malade, dont les grands yeux noirs +s'éclairèrent à leur vue d'une joie +très vive.</p> + +<p>-- <i>Mea maitai!</i> (C'est bien, dit-elle, c'est bien, +Loti!)</p> + +<p>Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands +charmes; -- déplumés, souffreteux, ils chantaient +tout de même, -- et la petite reine les écoutait +avec ravissement.</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p>Papeete, 28 novembre 1873.</p> + +<p><br> + A sept heures du matin, -- heure délicieuse entre toutes +dans les pays du soleil, -- j'attendais, dans le jardin de la +reine, Taïmaha, à qui j'avais fait donner +rendez-vous.</p> + +<p>De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une +incompréhensible créature qu'elle avait à +peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait jamais +donné que des réponses vagues ou +incohérentes au sujet des enfants de Rouéri.</p> + +<p>A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint +s'asseoir près de moi. Pour la première fois je +voyais en plein jour cette femme qui, l'année +précédente, m'était apparue d'une +manière à moitié fantastique, la nuit, et +à l'instant du départ.</p> + +<p>-- Me voici, Loti, dit-elle, -- en allant au-devant de mes +premières questions, -- mais mon fils Taamari n'est pas +avec moi; deux fois j'avais chargé le chef de son district +de l'amener ici; mais il a peur de la mer, et il a refusé +de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la vieille +Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, +où une de ses soeurs désirait un fils.</p> + +<p>Je me heurtais encore contre l'impossible, -- contre l'inertie +et les inexplicables bizarreries du caractère maori.</p> + +<p>Taïmaha souriait. -- Je sentais qu'aucun reproche, aucune +supplication ne la toucheraient plus. Je savais que ni +prières, ni menaces, ni intervention de la reine ne +pourraient obtenir que dans des délais si courts on me +fît venir de si loin cet enfant que je voulais +connaître. Et je ne pouvais prendre mon parti de +m'éloigner pour toujours sans l'avoir vu.</p> + +<p>-- Taïmaha, dis-je après un moment de +réflexion silencieuse, nous allons partir ensemble pour +l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de +Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille +mère, pour lui montrer ton fils.</p> + +<p>Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours +derniers passés à Papeete, bien jaloux de ces +dernières heures d'amour et d'étrange +bonheur...</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<p><br> + Papeete, 29 novembre.</p> + +<p>Encore le chant rapide, et le bruit et la +frénésie de la <i>upa-upa</i>; encore la foule des +Tahitiennes devant le palais de Pomaré; une +dernière grande fête au clair des étoiles +comme autrefois.</p> + +<p>Assis sous la véranda de la reine, je tenais dans ma +main la main amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une +profusion inusitée de fleurs et de feuillage. Près +de nous était assise Taïmaha, qui nous contait sa vie +d'autrefois, sa vie avec Rouéri. Elle avait ses heures de +souvenir et de douce sensibilité; elle avait versé +des larmes vraies, en reconnaissant certain pareo bleu, -- pauvre +relique du passé que mon frère avait jadis +rapportée au foyer, et que moi j'avais trouvé +plaisir à ramener en Océanie.</p> + +<p>Notre voyage à Moorea était décidé +en principe; il n'y avait plus que les difficultés +matérielles qui en retardaient l'exécution.</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + 1er décembre 1873.</p> + +<p>Le départ pour Moorea s'organisa de grand matin sur la +plage.</p> + +<p>Le chef Tatari, qui rejoignait son île, donnait passage +à Taïmaha et à moi sur la recommandation de la +reine. -- Il emmenait aussi deux jeunes hommes de son district, +et deux petites filles qui tenaient des chats en laisse. Ce fut +en face même de la case abandonnée de Rouéri +que nous vînmes nous embarquer; le hasard avait +amené ce rapprochement.</p> + +<p>Ce n'était pas sans grand'peine que ce voyage avait pu +s'arranger, l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle +fantaisie me prenait d'aller courir dans cette île de +Moorea, et, en raison du peu de temps que le <i>Rendeer</i> +devait passer à Papeete, il m'avait pendant deux jours +refusé l'autorisation de partir. De plus, les vents +régnants rendaient les communications difficiles entre les +deux pays, et la date de mon retour à Tahiti restait +problématique.</p> + +<p><br> + On mettait à l'eau la baleinière de Tatari; les +passagers apportaient leur léger bagage et prenaient +gaîment congé de leurs amis; nous allions +partir.</p> + +<p>A la dernière minute, Taïmaha, changeant +brusquement d'idée, refusa de me suivre; elle alla +s'appuyer contre la case de Rouéri, et, cachant sa +tête dans ses mains, elle se mit à pleurer.</p> + +<p>Ni mes prières, ni les conseils de Tatari ne purent +rien contre la décision inattendue de cette femme, et +force nous fut de nous éloigner sans elle.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIII</h3> + +<p><br> + La traversée dura près de quatre heures; au large, +le vent était fort et la mer grosse, la baleinière +se remplit d'eau.</p> + +<p>Les deux chats passagers, fatigués de crier, +s'étaient couchés tout mouillés +auprès des deux petites filles, qui ne donnaient plus +signe de vie.</p> + +<p>Tout trempés, nous abordâmes loin du point que +nous voulions atteindre, dans une baie voisine du district de +Papetoaï, -- pays sauvage et enchanteur, où nous +tirâmes la baleinière au sec sur le corail.</p> + +<p><br> + Il y avait très loin, de ce lieu au district de Mataveri +qu'habitaient les parents de Taïmaha et le fils de mon +frère.</p> + +<p>Le chef Tauïro me donna pour guide son fils Tatari, et +nous partîmes tous deux par un sentier à peine +visible, sous une voûte admirable de palmiers et de +pandanus.</p> + +<p><br> + De loin en loin nous traversions des villages bâtis sous +bois, où les indigènes assis à l'ombre, +immobiles et rêveurs comme toujours, nous regardaient +passer. -- Des jeunes filles se détachaient des groupes, +et venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau +fraîche.</p> + +<p>A mi-chemin, nous fîmes halte chez le vieux chef +Taïrapa, du district de Téharosa. C'était un +grave vieillard à cheveux blancs, qui vint au-devant de +nous appuyé sur l'épaule d'une petite fille +délicieusement jolie.</p> + +<p>Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. +Il nous conta ses impressions d'alors et ses étonnements; +on eût cru entendre le vieux Chactas contant aux Natchez sa +visite au Roi-Soleil.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIV</h3> + +<p><br> + Vers trois heures de l'après-midi, je fis mes adieux au +chef Taïrapa, et continuai ma route.</p> + +<p>Nous marchâmes encore une heure environ, dans des +sentiers sablonneux, sur des terrains que Tatari me dit +appartenir à la reine Pomaré.</p> + +<p>Puis nous arrivâmes à une baie admirable, +où des milliers de cocotiers balançaient leur +tête au vent de la mer.</p> + +<p>On se sentait sous ces grands arbres aussi +écrasés, aussi infime, qu'un insecte microscopique +circulant sous de grands roseaux. -- Toutes ces hautes tiges +grêles étaient, comme le sol, d'une monotone couleur +de cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose +chargé de fleurs jetait une nuance éclatante sous +cette immense colonnade grise. -- La terre nue était +semée de débris de madrépores, de palmes +desséchées, de feuilles mortes. -- La mer, d'un +bleu foncé, déferlait sur une plage de coraux +brisés d'une blancheur de neige; à l'horizon +apparaissait Tahiti, à demi perdu dans la vapeur, +baigné dans la grande lumière tropicale.</p> + +<p>Le vent sifflait tristement là-dessous, comme parmi des +tuyaux d'orgues gigantesques; ma tête s'emplissait de +pensées sombres, d'impressions étranges, -- et ces +souvenirs de mon frère, que j'étais venu là +invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, à travers +la nuit du passé...</p> + +<p> </p> + +<h3>XV</h3> + +<p><br> + -- Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de +Taïmaha; l'enfant que tu cherches doit être là, +ainsi que sa vieille grand'mère Hapoto.</p> + +<p>Nous apercevions en effet devant nous un groupe +d'indigènes assis à l'ombre; c'étaient des +enfants et des femmes dont les silhouettes obscures se +profilaient sur la mer étincelante.</p> + +<p>Mon coeur battait fort en approchant d'eux, à la +pensée que j'allais voir cet enfant inconnu, +déjà aimé, - pauvre petit sauvage, +lié à moi-même par les puissants liens du +sang.</p> + +<p>-- Celui-ci est Loti, le frère de Rouéri, -- +celle-ci est Hapoto, la mère de Taïmaha, dit Tatari +en me montrant une vieille femme qui me tendit sa main +tatouée.</p> + +<p>-- Et voici Taamari, continua-t-il, en désignant un +enfant qui était assis à mes pieds.</p> + +<p>J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon +frère; -- je le regardais, cherchant à +reconnaître en lui les traits déjà lointains +de Rouéri. C'était un délicieux enfant, mais +je retrouvais dans sa figure ronde les traits seuls de sa +mère, le regard noir et velouté de +Taïmaha.</p> + +<p>Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, où les +hommes et les plantes poussent si vite, j'attendais un grand +garçon de treize ans, au regard profond comme celui de +Georges, et pour la première fois un doute +amèrement triste me traversa l'esprit...</p> + +<p> </p> + +<h3>XVI</h3> + +<p><br> + Vérifier l'époque de la naissance de Taamari +était chose difficile, -- et j'interrogeai inutilement les +femmes. Là-bas où les saisons passent +inaperçues, dans un éternel été, la +notion des dates est incomplète, -- et les années +se comptent à peine.</p> + +<p><br> + -- Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des +écrits qui étaient comme les actes de naissance de +tous les enfants de la famille, -- et ces papiers étaient +conservés dans le <i>farehau</i> du district.</p> + +<p>Une jeune fille, à ma prière, partit pour les +chercher, au village de Tehapeu, en demandant deux heures pour +aller et revenir.</p> + +<p><br> + Ce site où nous étions avait quelque chose de +magnifique et de terrible; rien dans les pays d'Europe ne peut +faire concevoir l'idée de ces paysages de la +Polynésie; ces splendeurs et cette tristesse ont +été créées pour d'autres imaginations +que les nôtres.</p> + +<p>Derrière nous, les grands pics +s'élançaient dans le ciel clair et profond. Dans +toute l'étendue de cette baie, déployée en +cercle immense, les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes +tiges; la puissante lumière tropicale étincelait +partout. -- Le vent du large soufflait avec violence, les +feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le corail +faisaient grand bruit...</p> + +<p><br> + J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient +différents de ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient +une expression plus sauvage.</p> + +<p>L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait +à tout, -- aux sites exotiques les plus singuliers, comme +aux visages les plus extra-ordinaires. A certaines heures +pourtant, quand l'esprit s'éveille et se retrouve +lui-même, on est frappé tout à coup de +l'étrangeté de ce qui vous entoure.</p> + +<p>Je regardais ces indigènes comme des inconnus, -- +pénétré pour la première fois des +différences radicales de nos races, de nos idées et +de nos impressions; bien que je fusse vêtu comme eux, et +que je comprisse leur langage, j'étais isolé au +milieu d'eux tous, autant que dans l'île du monde la plus +déserte.</p> + +<p>Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me +séparait de ce petit coin de la terre qui est le mien, +l'immensité de la mer, et ma profonde solitude...</p> + +<p>Je regardai Taamari et l'appelai près de moi: il appuya +familièrement sur mes genoux sa petite tête brune. +Et je pensai à mon frère Georges qui dormait +à cette heure, du sommeil éternel, couché +dans les profondeurs de la mer, là-bas, sur la côte +lointaine du Bengale. -- Cet enfant était son fils, et une +famille issue de notre sang se perpétuerait dans ces +îles perdues...</p> + +<p>-- Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer +dans ma case, qui est à cinq cents pas d'ici sur l'autre +plage. Tu y trouveras de quoi manger et dormir; tu y verras mon +fils Téharo, et vous conviendrez ensemble des moyens de +retourner à Tahiti, avec cet enfant que tu veux +emmener.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVII</h3> + +<p><br> + La case de la vieille Hapoto était à quelques pas +de la mer; c'était la classique case maorie, avec les +vieux pavés de galets noirs, la muraille à jours, +et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-pieds. +-- Des pièces de bois massives soutenaient de grands lits +d'une forme antique, dont les rideaux étaient faits de +l'écorce distendue et assouplie du mûrier à +papier. -- Une table grossière composait, avec ces lits +primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table +était posée une Bible tahitienne, qui venait +rappeler au visiteur que la religion du Christ était en +honneur dans cette chaumière perdue.</p> + +<p><br> + Téharo, le frère de Taïmaha, était un +homme de vingt-cinq ans, à la figure intelligente et +douce; il avait conservé de mon frère un souvenir +mêlé de respect et d'affection, et me reçut +avec joie.</p> + +<p>Il avait à sa disposition la baleinière du chef +du district, et nous convînmes de repartir pour Tahiti +dès que le vent et l'état de la mer nous le +permettraient.</p> + +<p>J'avais dit que j'étais habitué à la +nourriture indigène, et que je me contenterais comme le +reste de la famille des fruits de l'arbre-à-pain. Mais la +vieille Hapoto avait ordonné de grands préparatifs +pour mon repas du soir, qui devait être un festin. On +poursuivit plusieurs poules pour les étrangler, et on +alluma sur l'herbe un grand feu, destiné à cuire +pour moi le <i>feii</i> et les fruits de +l'arbre-à-pain.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVIII</h3> + +<p><br> + Cependant le temps s'écoulait lentement. Il fallait plus +d'une heure encore avant que la jeune fille qui était +allée chercher les actes de naissance des enfants de +Taïmaha pût revenir.</p> + +<p>En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux +amis, une promenade qui m'a laissé un souvenir fantastique +comme celui d'un rêve.</p> + +<p>Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel +nous nous dirigions, le pays n'est plus qu'une étroite +bande de terrain, longue et sinueuse, resserrée entre la +mer et les mornes à pic, -- au flanc desquels sont +accrochées d'impénétrables forêts.</p> + +<p>Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le +soir, l'isolement, la tristesse inquiète qui me +pénétrait, prêtaient à ces paysages +quelque chose de désolé.</p> + +<p>C'étaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en +fleurs et des pandanus, tout cela étonnamment haut et +frêle, et courbé par le vent. Les longues tiges des +palmiers, penchées en tous sens, portaient +çà et là des touffes de lichen qui pendaient +comme des chevelures grises. -- Et puis, sous nos pieds, toujours +cette même terre nue et cendrée, criblée de +trous de crabes.</p> + +<p>Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les +crabes bleus avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec +ce bruit particulier qu'ils font le soir. -- La montagne +était déjà pleine d'ombres.</p> + +<p>Le grand Téharo marchait près de moi, +rêveur et silencieux comme un Maori, et je tenais par la +main l'enfant de mon frère.</p> + +<p>De temps à autre, la voix douce de Taamari +s'élevait au milieu de tous les grands bruits monotones de +la nature; ses questions d'enfant étaient +incohérentes et singulières. -- J'entendais +cependant sans difficulté le langage de ce petit +être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le +<i>dialecte de la plage</i> n'eussent pas compris; il parlait la +vieille langue maorie à peu près pure.</p> + +<p><br> + Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, +qui revenait imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt +dans les bassins intérieurs du récif, presque +couchée sous ce grand vent alizé.</p> + +<p>Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui +se mirent à courir toutes mouillées, jetant au vent +triste la note inattendue de leurs éclats de rire.</p> + +<p>Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui +s'arrêta pour caresser le petit Taamari, et tira de son sac +des gâteaux qu'il lui donna.</p> + +<p>Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son +regard, me donnèrent une idée horrible...</p> + +<p>Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos +têtes, secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs +scorpions. -- Il passait des rafales qui courbaient ces grands +arbres comme un champ de roseaux; les feuilles mortes +voltigeaient follement sur la terre nue...</p> + +<p>Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans +doute rester plusieurs jours dans cette île avant qu'il +fût possible à une pirogue de prendre la mer; cela +arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea. -- Le +départ du <i>Rendeer</i> était fixé aux +premiers jours de la semaine suivante; mon absence ne le +retarderait pas d'une heure, -- et les derniers moments que +j'aurais pu passer avec Rarahu, -- les derniers de la vie, +s'envoleraient ainsi loin d'elle.</p> + +<p><br> + Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait. +-- Je n'avais prévu cette nuit, ni l'impression sinistre +que me causait son approche.</p> + +<p>Je commençais à sentir aussi l'engourdissement +et la soif de la fièvre; -- les impressions si vives de +cette journée l'avaient déterminée sans +doute, en même temps qu'un grand excès de +fatigue.</p> + +<p>Nous nous assîmes devant la case de la vieille +Hapoto.</p> + +<p>Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées +de fleurs, qui étaient venues des cases voisines pour voir +le <i>paoupa</i> (l'étranger) -- car il en vient rarement +dans ce district.</p> + +<p>-- Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi, -- c'est +toi, Mata-reva!...</p> + +<p>Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que +Rarahu m'avait donné jadis et contre lequel avait +prévalu celui de Loti.</p> + +<p>Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au +bord du ruisseau de Fataoua, où l'année +précédente elle m'avait vu.</p> + +<p><br> + La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects +étranges et imprévus, sous l'influence de la +fièvre et de la nuit. -- On entendait dans les bois de la +montagne le son plaintif et monotone des flûtes de +roseau.</p> + +<p>A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu +par des pieux de bourao, on faisait la cuisine à mon +intention. -- Le vent balayait terriblement cette cuisine; des +hommes nus, avec de grands cheveux ébouriffés, +étaient accroupis là, comme des gnomes, autour +d'une épaisse fumée. -- Le mot "Toupapahou!", +prononcé près de moi, résonnait +étrangement à mes oreilles...</p> + +<p> </p> + +<h3>XIX</h3> + +<p><br> + Cependant la jeune fille qui avait été +envoyée chez le chef du district arriva, -- et je pus +encore lire à cette dernière lueur du jour les +quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la +vérité par des dates:</p> + +<blockquote> +<p>Ua fanau o Taamari i te Taïmaha,<br> + Est né le Taamari de la Taïmaha,<br> + I te mahana pae no Tiurai 1864...<br> + le jour cinq de juillet 1864...<br> + Ua fanau o Atario i te Taïmaha.<br> + Est né le Atario de la Taïmaha,<br> + I te mahana piti no Aote 1865...<br> + le jour deux de août 1865...</p> +</blockquote> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p>Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans +mon coeur, -- et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas +croire. -- Chose étrange, je m'étais attaché +à l'idée de cette famille tahitienne, -- et ce vide +qui se faisait là me causait une douleur +mystérieuse et profonde; c'était quelque chose +comme si mon frère perdu eût été +plongé plus avant et pour jamais dans le néant; +tout ce qui était lui s'enfonçait dans la nuit, +c'était comme s'il fût mort une seconde fois. -- Et +il semblait que ces îles fussent devenues subitement +désertes, -- que tout le charme de l'Océanie +fût mort du même coup, et que rien ne +m'attachât plus à ce pays.</p> + +<p><br> + -- Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la +mère de Taïmaha, -- pauvre vieille femme à +moitié sauvage, -- es-tu bien sûr, Loti, des choses +que tu viens nous dire?...</p> + +<p>Je leur affirmai à tous ce mensonge. -- Taïmaha +avait fait ce que fait plus d'une incompréhensible +Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle +avait pris un autre amant européen; on ne voyage +guère, entre le district de Matavéri et Papeete; +elle avait pu tromper sa mère, son frère et ses +soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de +celui auquel ils<br> + l'avaient confiée, -- après quoi elle était +venue le pleurer à Moorea. -- Elle l'avait +réellement pleuré pourtant, et peut-être +n'avait-elle aimé que lui.</p> + +<p>Le petit Taamari était encore près de moi, la +tête appuyée sur mes genoux. -- La vieille Hapoto le +tira rudement par le bras. -- Elle se cacha la figure dans ses +mains ridées et couvertes de tatouages; un peu +après, je l'entendis pleurer...</p> + +<p> </p> + +<h3>XX</h3> + +<p><br> + Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les +papiers du chef, et cherchant à rassembler mes +idées embrouillées par la fièvre.</p> + +<p>Je m'étais laissé abuser comme un enfant +naïf par la parole de cette femme; je maudissais cette +créature, qui m'avait poussé dans cette île +désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu +m'attendait, et que le temps irréparable s'envolait pour +nous deux.</p> + +<p>Les jeunes filles étaient toujours là assises, +avec leurs couronnes de gardénias qui répandaient +leur parfum du soir; tous étaient immobiles, la tête +tournée vers la forêt, groupés, comme pour +s'unir contre l'obscurité envahissante, contre la solitude +et le voisinage des bois.</p> + +<p>Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il +faisait nuit...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXI</h3> + +<p><br> + Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, +Téharo m'ayant abandonné son lit, je +m'étendis sur les nattes blanches, essayant du sommeil +pour calmer ma tête troublée.</p> + +<p>Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au +jour, afin que rien ne retardât notre départ pour +Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à s'apaiser.</p> + +<p>La famille prit son repas du soir, -- et tous +s'étendirent silencieusement sur leurs lits de chaume, +roulés comme des momies d'Égypte dans leurs pareos +sombres, -- la nuque reposant à l'antique sur des supports +en bois de bambou.</p> + +<p>La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, +ne tarda pas à mourir, et l'obscurité devint +profonde.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXII</h3> + +<p><br> + Alors commença une nuit étrange, toute remplie de +visions fantastiques et d'épouvante.</p> + +<p>Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient +autour de moi avec des frôlements d'ailes de +chauves-souris, le terrible vent de la mer passait sur ma +tête. Je tremblais de froid sous mon pareo. -- Je sentais +toutes les terreurs, toutes les angoisses des enfants +abandonnés...</p> + +<p>Où trouver en français des mots qui traduisent +quelque chose de cette nuit polynésienne, de ces bruits +désolés de la nature, -- de ces grands bois +sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet +océan, -- de ces forêts remplies de sifflements et +de rumeurs étranges, peuplées de fantômes; -- +les Toupapahous de la légende océanienne, courant +dans les bois avec des cris lamentables, -- des visages bleus, -- +des dents aiguës et de grandes chevelures...</p> + +<p>Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix +humaines qui me fit du bien; et puis une main prit doucement la +mienne:</p> + +<p>C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore +la fièvre.</p> + +<p>Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et +d'étranges visions, -- et le priai de rester près +de moi. Ces choses sont familières aux Maoris, et ne les +étonnent jamais.</p> + +<p>Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta +du calme à mon imagination.</p> + +<p>Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus +moins froid, -- et finis par m'endormir.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIII</h3> + +<p><br> + A trois heures du matin, Téharo m'éveilla. -- A ce +moment je me crus là-bas, à Brightbury, +couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni +de la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux +tilleuls de la cour remuer sous ma fenêtre leurs branches +moussues, -- et le bruit familier du ruisseau sous les +peupliers...</p> + +<p>Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se +froissaient au dehors, -- et la mer qui rendait sa plainte +éternelle sur les récifs de corail.</p> + +<p>Téharo m'éveillait pour partir; le temps +s'était calmé, et on apprêtait la +pirogue.</p> + +<p>Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais +j'avais la fièvre encore, et la tête me tournait un +peu.</p> + +<p>Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans +l'obscurité les mâts, les voiles et les pagayes.</p> + +<p>Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, +et nous partîmes.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIV</h3> + +<p><br> + C'était une nuit sans lune. -- Cependant à la +lueur diffuse des étoiles on distinguait nettement les +forêts suspendues au-dessus de nos têtes, -- et les +tiges blanches des grands cocotiers penchés.</p> + +<p>Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse +imprudente, au moment de passer en pleine nuit la ceinture des +récifs; les Maoris exprimaient tout bas leur frayeur, de +courir ainsi par mauvais temps dans l'obscurité.</p> + +<p>La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les +redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille +avec un bruit sourd, mais ils se brisèrent, et nous +passâmes.</p> + +<p>Au large, la brise tomba; -- subitement le calme se fit. +Ballottés par une houle énorme, dans une nuit +profonde, nous n'avancions plus; il fallut pagayer.</p> + +<p>Cependant la fièvre était passée; j'avais +pu me lever, et prendre en main le gouvernail. -- Je vis alors +qu'une vieille femme était étendue au fond de la +pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller +parler à Taïmaha.</p> + +<p>Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour +était près de paraître.</p> + +<p>Nous aperçûmes bientôt les premières +lueurs de l'aube; -- et les hauts pics de Moorea, qui +déjà s'éloignaient, prirent une +légère teinte rose.</p> + +<p>La vieille femme étendue à mes pieds +était immobile et semblait évanouie; mais les +Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que lui avaient +donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils +parlaient bas pour ne point la troubler.</p> + +<p>Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, +en se plongeant dans l'eau de la mer. -- Après quoi nous +fîmes des cigarettes de pandanus en attendant le +soleil.</p> + +<p>Le lever du jour fut calme et splendide; tous les +fantômes de la nuit s'étaient envolés; je +m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime +sensation de bien-être physique.</p> + +<p>Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la +case de la reine, celle de mon frère, au beau soleil du +matin; -- Moorea, non plus sombre et fantastique, mais +baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore +ce pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, +et ces liens du sang qui n'existaient plus; -- et je pris en +courant le chemin de la chère petite case où Rarahu +m'attendait...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXV</h3> + +<p><br> + ... Le jour fixé par la petite princesse pour +lâcher dans la campagne les oiseaux chanteurs était +arrivé.</p> + +<p>Nous étions cinq personnes qui devions procéder +à cette importante opération, et, une voiture +partie de chez la reine nous ayant déposés à +l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous +enfonçâmes sous bois.</p> + +<p>La petite Pomaré qu'on nous avait confiée +marchait tout doucement entre Rarahu et moi qui, tous deux, lui +donnions la main; deux suivantes venaient par derrière, +portant sur un bâton la cage et ses précieux +habitants.</p> + +<p>Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, +loin de toute habitation humaine, que l'enfant désira +s'arrêter.</p> + +<p>C'était le soir; le soleil déjà +très bas ne pénétrait plus guère sous +l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute +cette végétation, il y avait encore les grands +mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une lumière +bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, +tombait à terre sur un tapis de fougères fines et +exquises; sous les grands arbres s'étalaient des +citronniers tout blancs de fleurs. -- On entendait de loin dans +l'air humide le bruit de la grande cascade; -- autrement, +c'était toujours ce silence des bois de la +Polynésie, -- sombre pays enchanté, auquel il +semble qu'il manque la vie.</p> + +<p>La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, +ouvrit elle-même la porte aux oiseaux, -- et puis nous nous +retirâmes tous pour ne point troubler ce départ.</p> + +<p>Mais les petites bêtes avaient l'air peu +disposées à prendre la volée. Celle qui la +première passa la tête à la porte, -- une +grosse linotte sans queue, -- parut examiner attentivement les +lieux, et puis elle rentra, effrayée de ce silence et de +cet air solennel, -- pour dire aux autres sans doute: "Vous vous +trouverez mal dans ce pays; le Créateur n'y avait point +mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour nous."</p> + +<p>Il fallut les prendre tous à la main pour les +décider à sortir, et quand toute la bande fut +dehors, sautillant de branche en branche d'un air inquiet, -- +nous retournâmes sur nos pas.</p> + +<p>Il faisait déjà presque nuit. Nous les +entendîmes derrière nous jusqu'au moment où +nous fûmes hors des grands bois...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVI</h3> + +<p><br> + ...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait +Rarahu lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de +cette impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle +était sûre de ce qu'elle allait dire, et +désirait que j'en fusse particulièrement +frappé. Sa voix avait alors une douceur +indéfinissable, un bizarre charme de +pénétration et de tristesse; il y avait des mots, +des phrases qu'elle prononçait bien; -- et alors il +semblait que ce fût une jeune fille de ma race et de mon +sang; il semblait que tout à coup cela nous +rapprochât l'un de l'autre, d'une manière +mystérieuse et inattendue...</p> + +<p>Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à +me garder auprès d'elle, que ce projet d'autrefois +était abandonné comme un rêve d'enfant, que +tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais. +Nos jours étaient comptés. -- Tout au plus +parlais-je de revenir, et encore, elle n'y croyait pas. En mon +absence, je ne sais ce qu'avait fait la pauvre petite; on ne lui +avait pas connu d'amants européens, c'était tout ce +que j'avais désiré apprendre. -- J'avais +conservé au moins sur son imagination une sorte de +prestige que la séparation ne m'avait pas enlevé, +et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon retour, +tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée +de seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure, -- et +pourtant, je le voyais bien, en même temps que nos derniers +jours s'envolaient, Rarahu s'éloignait de moi; elle +souriait toujours de son même sourire tranquille, mais je +sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de +désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les +passions effrénées des enfants sauvages.</p> + +<p>Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!</p> + +<p>Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...</p> + +<p>-- Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma +bien-aimée, tu seras sage, après mon départ. +Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu crois en Dieu, toi +aussi; prie, au moins, -- et nous nous reverrons encore dans +l'éternité.</p> + +<p>"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de +cette ville de Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, +dans un district éloigné où ne viennent pas +les Européens; -- tu te marieras comme elle, tu auras une +famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits +enfants qui t'appartiendront et que tu garderas près de +toi, tu seras heureuse...</p> + +<p>Alors et toujours, ce même incompréhensible +sourire paraissait sur ses lèvres; -- elle baissait la +tête et ne répondait plus. -- Et je comprenais bien +qu'après mon départ elle serait une des petites +filles les plus folles, et les plus perdues de Papeete.</p> + +<p>Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse +et distraite, -- à tout ce que je trouvais de suppliant et +de passionné à lui dire, -- elle souriait de son +même sourire de sombre insouciance, de doute et +d'ironie...</p> + +<p>Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: +aimer, et sentir qu'on ne vous écoute plus? -- que ce +coeur qui vous appartenait se ferme, quoi que vous fassiez? -- +que le côté sombre et inexplicable de sa nature +reprend sur lui sa force et ses droits?...</p> + +<p>Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui +vous échappe. Et puis, la mort est là qui attend; +elle va prendre bientôt ce corps adoré, qui est la +chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans +espoir, -- puisque celle-là même qui va mourir ne +croit plus à rien de ce qui sauve et fait revivre...</p> + +<p>Si cette âme était tout à fait mauvaise et +perdue, on en ferait le sacrifice comme d'une chose impure... +Mais, sentir qu'elle souffre, savoir qu'elle a été +douce, aimante, et pure!... -- C'est comme un voile de +ténèbres qui l'enveloppe, -- une mort +anticipée qui l'étreint et qui la glace. +Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore, +-- mais il faut partir, s'en aller pour toujours, -- et le temps +passe et on ne peut rien!...</p> + +<p>Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes; -- +on veut s'enivrer à la dernière heure de tout ce +qui va vous être enlevé sans retour, -- et prendre +encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on peut arracher +à la vie de joies délirantes et de sensations +fiévreuses...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVII</h3> + +<p><br> + ...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur +la route d'Apiré. C'était l'avant-veille du +départ.</p> + +<p>Il faisait une accablante chaleur d'orage. -- L'air +était chargé de senteurs de goyaves mûres; +toutes les plantes étaient énervées. De +jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes +immobiles sur un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua +montrait dans les nuages ses cornes et ses dents; ces montagnes +de basalte semblaient peser lourdes et chaudes sur nos +têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens.</p> + +<p>Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, +se levèrent à notre approche et s'avancèrent +vers nous.</p> + +<p>L'une qui était vieille, cassée, tatouée +entraînait par la main l'autre, qui était encore +belle et jeune; -- c'était Hapoto, et sa fille +Taïmaha.</p> + +<p>-- Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à +Taïmaha...</p> + +<p>Taïmaha souriait de son éternel sourire en +baissant les yeux comme un enfant pris en faute, mais qui n'a pas +conscience du mal qu'il a fait et n'en éprouve aucun +remords.</p> + +<p>-- Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!</p> + +<p>Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me +tendait. -- Il ne nous est pas possible, à nous qui sommes +nés sur l'autre face du monde, de juger ou seulement de +comprendre ces natures incomplètes, si différentes +des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et +sauvage, et où l'on trouve pourtant, à certaines +heures, tant de charme d'amour, et d'exquise +sensibilité.</p> + +<p>Taïmaha avait à me remettre un objet bien +précieux, -- une relique d'autrefois, -- le pareo de +Rouéri que, sur sa demande, je lui avais +confié.</p> + +<p>Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin +extrême. Elle parut émue cependant, et une larme +trembla dans ses yeux quand elle me remit ce souvenir -- qui +allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury +d'où je l'avais emporté.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p><br> + Dans une dernière visite que je fis à +Pomaré, je lui recommandai Rarahu.</p> + +<p>-- ... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en +ferais-tu?...</p> + +<p>-- Je reviendrai, répondis-je en hésitant.</p> + +<p>-- Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous +dites tous cela, continua-t-elle lentement, comme repassant ses +propres souvenirs. -- Quand vous quittez mon pays, vous dites +tous cela. -- Mais la terre britannique (<i>te funua +piritania</i>) est loin de la Polynésie; de tous ceux que +j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...</p> + +<p>"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa +petite-fille. -- Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIX</h3> + +<p><br> + Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la +véranda de notre case; on entendait partout dans l'herbe +les bruits de cigales des soirs d'été. -- Les +branches non émondées des orangers et des hibiscus +donnaient à notre demeure un air d'abandon et de ruine; +nous étions à moitié cachés sous +leurs masses capricieuses et touffues.</p> + +<p>-- Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton +enfance, qu'autrefois tu savais prier avec amour?</p> + +<p>-- Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, +et enfoui sous la terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire +sortir?</p> + +<p>-- Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à +certaines croyances sombres qu'elle n'avait pas perdues, -- +pourtant tu as peur des fantômes; tu sais bien qu'à +cette heure même, autour de nous, dans ces arbres, +peut-être il y en a...</p> + +<p>-- Ah! oui, dit-elle avec un frisson, -- après, il y a +peut-être le Toupapahou; après la mort, il y a le +fantôme qui, quelque temps, paraît encore, et +rôde incertain dans les bois; -- mais je pense que le +Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il +n'a plus de forme sous la terre, -- et qu'alors c'est la +fin...</p> + +<p>Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, +prononçant dans sa langue douce et singulière +d'aussi sombres choses...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXX</h3> + +<p><br> + C'était le dernier jour...</p> + +<p>Le soleil d'Océanie s'était levé aussi +radieux qu'à l'ordinaire sur "Tahiti la +délicieuse"; -- ce que souffrent dans leur coeur les +hommes qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec +l'éternelle nature, et n'entrave jamais ses fêtes +inconscientes.</p> + +<p>Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien +empressés. -- Les préparatifs du départ +apportent souvent une diversion heureuse à la tristesse de +ceux qui vont se quitter, -- et ce cas était le +nôtre...</p> + +<p><br> + Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, +de toutes nos expéditions sur les récifs; tous nos +coquillages, tous nos madrépores rares, qui, en mon +absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et +ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et +compliqués plus blancs que de la neige.</p> + +<p>Rarahu déployait une activité extrême, et +faisait beaucoup d'ouvrage, ce qui n'est point habituel aux +femmes tahitiennes; tout ce mouvement trompait sa douleur. -- Je +sentais bien que son coeur se déchirait en me voyant +partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu +de confiance et d'espoir...</p> + +<p>Nous avions à emballer une quantité d'objets, -- +une foule de choses qui eussent fait sourire beaucoup de gens: +des branches des goyaviers d'Apiré, des branches des +arbres de notre jardin, des morceaux de l'écorce des +grands cocotiers qui ombrageaient notre case...</p> + +<p>Plusieurs couronnes fanées de Rarahu, -- toutes celles +des derniers jours, -- faisaient aussi partie de mon bagage, -- +avec des gerbes de fougères, et des gerbes de fleurs. +Rarahu y ajoutait encore des touffes de reva-reva, +renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de +délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait +fait tresser pour moi.</p> + +<p>Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout +cela constituait un train de départ énorme...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXI</h3> + +<p><br> + Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands +préparatifs. Rarahu mit sa plus belle tapa de mousseline +blanche, plaça des gardénias dans ses cheveux +dénoués, -- et nous sortîmes de chez +nous.</p> + +<p>Je voulais avant de partir revoir une dernière fois +Faaa, les grands cocotiers et les grandes plages de corail; je +voulais jeter un coup d'oeil dernier sur tous ces paysages +tahitiens; je voulais revoir Apiré, et me baigner encore +avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je +désirais dire adieu à une foule d'amis +indigènes; je voulais voir tout et tout le monde, je ne +pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et l'heure passait, +et nous ne savions plus auquel courir...</p> + +<p>Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours +des lieux et des êtres chéris peuvent comprendre +cette agitation du départ, et cette tristesse +inquiète, qui oppresse comme une souffrance +physique...</p> + +<p><br> + Il était déjà tard quand nous +arrivâmes à Apiré, au ruisseau de +Fataoua.</p> + +<p>Mais tout était encore là comme dans le bon +vieux temps; au bord de l'eau, la société +était nombreuse et choisie; il y avait toujours +Tétouara la négresse, qui trônait au milieu +de sa cour, et une foule de jeunes femmes qui plongeaient et +nageaient comme des poissons, avec la plus insouciante +gaîté du monde.</p> + +<p>Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme +autrefois, et disant doucement bonjour de droite et de gauche +à tous ces visages connus et amis. A notre approche les +éclats de rire avaient cessé; la petite figure +douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe +blanche traînante comme celle d'une mariée, son +regard triste avaient imposé le silence...</p> + +<p>Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et +respectent la douleur. On savait que Rarahu était la +<i>petite femme de Loti</i>; on savait que le sentiment qui nous +unissait n'était point une chose banale et ordinaire; -- +on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière +fois.</p> + +<p><br> + Nous tournâmes à droite, par un étroit +sentier bien connu. -- A quelques pas plus loin, sous l'ombrage +triste des goyaviers, était ce bassin plus isolé +où s'était passée l'enfance de Rarahu, et +qu'autrefois nous considérions un peu comme notre +propriété particulière.</p> + +<p><br> + Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, +très belles, malgré la dureté farouche de +leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose, +l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit +étaient crêpés comme ceux des femmes de +Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi l'expression de sauvage +ironie.</p> + +<p>Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds +baignant dans l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un +air de l'archipel des Marquises.</p> + +<p>Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, +comme nous l'avions désiré, nous restâmes +seuls.</p> + +<p> </p> + +<h4>XXXII</h4> + +<p><br> + Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du +<i>Rendeer</i> à Tahiti. -- En nous retrouvant dans ce +petit recoin qui jadis était à nous, nous +éprouvâmes une émotion vive, -- et aussi une +sensation délicieuse, qu'aucun autre lieu au monde +n'eût été capable de nous causer.</p> + +<p>Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet +endroit où l'air avait toujours la fraîcheur de +l'eau courante; nous connaissions là toutes les pierres, +toutes les branches, -- tout, jusqu'aux moindres mousses. -- Rien +n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes +herbes et cette même odeur, -- mélangée de +plantes aromatiques et de goyaves mûres.</p> + +<p>Nous suspendîmes nos vêtements aux branches, -- et +puis nous nous assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de +nous retrouver encore, et pour la dernière fois, en pareo, +au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua.</p> + +<p><br> + Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par +la grande cascade. -- Le ruisseau courait sur de grosses pierres +luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs frêles des +goyaviers. -- Les branches de ces arbustes se penchaient en +voûte au-dessus de nos têtes, et dessinaient sur ce +miroir légèrement agité les mille +découpures de leur feuillage. -- Les fruits mûrs +tombaient dans l'eau; le ruisseau en roulait; son lit +était semé de goyaves, d'oranges et de citrons.</p> + +<p>Nous ne disions rien tous deux; -- assis près l'un de +l'autre, nous devinions mutuellement nos pensées tristes, +sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les +communiquer.</p> + +<p>Les frêles poissons et les tout petits lézards +bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y eût +eu là aucun être humain; nous étions +tellement immobiles, que les <i>varos</i>, si craintifs, +sortaient des pierres et circulaient autour de nous.</p> + +<p>Le soleil qui baissait déjà, -- le dernier +soleil de mon dernier soir d'Océanie, -- éclairait +certaines branches de lueurs chaudes et dorées; j'admirais +toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives +commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles +délicates; -- les mimosas légers, les goyaviers +noirs, avaient déjà pris leurs teintes du soir, -- +et ce soir était le dernier, -- et demain, au lever du +soleil, j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma +petite amie bien-aimée allaient disparaître, comme +s'évanouit le décor de l'acte qui vient de +finir...</p> + +<p>Celui-là était un acte de féerie au +milieu de ma vie, -- mais il était fini sans retour!... +Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes, ou +poignantes de tristesse, -- tout était fini, était +mort...</p> + +<p>Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les +miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes +silencieuses, qui tombaient pressées, comme d'un vase trop +plein...</p> + +<p>-- Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite +femme, n'est-ce pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je +prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demandé, je +le ferai... Demain je quitterai Papeete en même temps que +toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je +n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je +meure, je prierai pour toi...</p> + +<p>Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui +passa ses deux bras autour de moi et appuya sa tête sur mes +genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces; -- j'avais +retrouvé ma petite amie, elle était brisée, +elle était sauvée. Je pouvais la quitter +maintenant, puisque nos destinées nous séparaient +d'une manière irrévocable et fatale; ce +départ aurait moins d'amertume, moins d'angoisse +déchirante; je pouvais m'en aller au moins avec +d'incertaines mais consolantes pensées de retour, -- +peut-être aussi avec de vagues espérances dans +l'éternité!<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIII</h3> + +<p><br> + Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu +offert aux officiers du <i>Rendeer</i>. -- On devait danser +jusqu'à l'heure de l'appareillage, que "l'amiral à +cheveux blancs" avait fixé pour le lever du jour.</p> + +<p>Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y +assister.</p> + +<p>Il y avait énormément de monde à ce bal, +pour un bal de Papeete; toutes les Tahitiennes de la cour, +quelques femmes européennes, tout ce qu'avait pu fournir +le personnel de la colonie, et puis tous les officiers du +<i>Rendeer</i>, et tous les fonctionnaires français.</p> + +<p>Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon +de la fête; mais, pendant que la foule dansait +fiévreusement la <i>upa-upa</i> dans les jardins, elle et +quelques autres jeunes femmes dans une situation semblable, +privilégiées de la reine, avaient été +invitées à prendre place sous la véranda, +sur une banquette d'où elles pouvaient, tout aussi bien +qu'à l'intérieur, voir et être vues. -- Et +avec le laisser-aller tahitien, on trouvait tout naturel que je +vinsse souvent m'accouder à la fenêtre, pour causer +avec ma petite amie.</p> + +<p>En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle +était éclairée comme une vision, par la +lueur rouge des lampes, mêlée aux rayons bleus de la +lune; sa robe blanche et son collier de perles brillaient sur le +fond sombre du dehors.</p> + +<p><br> + Vers minuit, la reine m'appela d'un signe. -- On emportait sa +petite-fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât +pour ce bal. -- La petite Pomaré avait voulu me dire adieu +avant de se laisser endormir.</p> + +<p><br> + Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du +<i>Rendeer</i>, qui étaient en majorité, y jetaient +une impression de départ et de séparation contre +laquelle on ne pouvait réagir. -- Il y avait là de +jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs +maîtresses, à leur vie de nonchalance et de plaisir; +il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou trois fois dans le +courant de leur existence étaient venus à Tahiti, +qui savaient que maintenant leur carrière était +finie, et dont le coeur se serrait en songeant qu'ils ne +reviendraient plus...</p> + +<p>La princesse Ariitéa vint à moi, plus +animée que de coutume, et parlant plus vite:</p> + +<p>-- La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au +piano; de jouer la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la +jouer très vite; de la continuer sans interruption par une +autre danse, -- et puis encore par une troisième, -- afin +de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.</p> + +<p>Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant +moi-même, tout ce que je trouvai au hasard sur le piano. -- +Je réussis pour une heure à ranimer le bal; mais +c'était une animation factice, -- et je ne pouvais pas +plus longtemps la soutenir.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIV</h3> + +<p><br> + Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, +j'étais encore au piano, jouant je ne sais quels airs +insensés, accompagnés dans le lointain par la +<i>upa-upa</i> qui râlait au dehors.</p> + +<p>J'étais seul avec la vieille reine, qui était +restée pensive et immobile dans son grand fauteuil +doré. -- Elle avait l'air d'une idole incorrecte et +sombre, parée avec un luxe encore sauvage.</p> + +<p>Le salon de Pomaré avait cet aspect triste des fins de +bal; un grand désordre, une grande salle vide; des bougies +s'éteignant dans les torchères, tourmentées +par le vent de la nuit.</p> + +<p>La reine se leva péniblement, dans les plis de sa robe +de velours cramoisi. -- Elle vit Rarahu qui se tenait près +de la porte, debout et silencieuse. -- Elle comprit et lui fit +signe d'entrer.</p> + +<p>Rarahu entra... timide, les yeux baissés, et s'approcha +de la reine. -- Apparaissant après ce bal, dans cette +salle déserte, dans ce silence, avec sa longue +traîne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs +cheveux flottants, sa couronne de gardénias blancs, -- et +ses yeux agrandis par les larmes, -- elle avait l'air d'une +willi, d'une vision délicieuse de la nuit.</p> + +<p>-- Tu as à me parler, Loti, sans doute; tu veux me +demander de veiller sur elle, dit la vieille reine avec +bienveillance. Mais c'est elle, je le crains, qui ne le voudra +pas...</p> + +<p>-- Madame, répondis-je, elle va partir demain pour +Papéuriri, demander l'hospitalité à Tiahoui +son amie. -- Là-bas comme ici, je vous supplie de ne pas +l'abandonner. On ne la reverra plus à Papeete.</p> + +<p>-- Ah!... dit la reine, de sa grosse voix +étonnée, et visiblement émue... C'est bien, +cela, mon enfant; c'est bien... à Papeete tu aurais +été bien vite une petite fille perdue...</p> + +<p>Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les +trois: la vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux +d'ordinaire si durs se mouillaient de larmes.</p> + +<p>-- Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas +différer ce départ. -- Si tes préparatifs, +comme je le pense, ne sont pas longs à faire, veux-tu +partir ce matin même, un peu après le soleil, vers +sept heures, dans la voiture qui emmènera ma belle-fille +Moé? Moé s'en va à Atimaono, prendre le +navire qui doit la conduire dans sa possession de +Raïatéa. -- Vous coucherez la nuit prochaine à +Maraa, et demain matin vous serez à Papéuriri, +où, en passant, la voiture te déposera.</p> + +<p>Rarahu sourit à travers ses larmes, à cette +idée qui lui causait une joie d'enfant, de partir avec la +jeune reine de Raïatéa.</p> + +<p>Il y avait entre Rarahu et Moé une affinité +mystérieuse; -- étrangement malheureuses toutes +deux, et brisées, elles avaient le même +caractère, les mêmes allures et le même genre +de charme.</p> + +<p><br> + Rarahu répondit qu'elle serait prête. -- La pauvre +petite en effet n'avait guère à emporter que +quelques robes de mousseline de diverses couleurs, -- et son +fidèle vieux chat gris...</p> + +<p><br> + Et nous prîmes congé de Pomaré, en serrant +avec effusion et de tout notre coeur ses vieilles mains royales. +-- La princesse Ariitéa, qui avait reparu dans le salon, +vint en tenue de bal nous accompagner jusqu'à la porte du +jardin; elle disait à Rarahu pour la consoler des choses +aussi douces que si elle eût été sa soeur... +Et pour la dernière fois nous descendîmes à +la plage...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXV</h3> + +<p><br> + Il faisait nuit close encore.</p> + +<p>Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes +les filles de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, +avaient suivi les officiers du <i>Rendeer</i>. -- Si on +n'eût entendu quelques jeunes femmes pleurer, on eût +dit plutôt une fête qu'un départ.</p> + +<p>Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai +pour la dernière fois ma petite amie.</p> + +<p><br> + En même temps que le <i>Rendeer</i> quittait l'île +délicieuse, la voiture qui emportait Rarahu et Moé +quittait Papeete, -- et longtemps Rarahu put voir, par les +échappées des cocotiers, à travers les +rideaux de verdure, -- le <i>Rendeer</i> s'éloigner sur +l'immensité bleue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h2>QUATRIÈME PARTIE</h2> + +<p><i>"Aue! Aue! a munaiho te tiaré iti tarona +menehenehe!...<br> + "Aue! Aue! i teienei ra, na maheahea!..."<br> + (Hélas! Hélas! autrefois elle était jolie, +la petite fleur d'arum!...<br> + Hélas! Hélas! maintenant elle est +fanée!...)<br> + (RARAHU)</i></p> + +<h3><br> + I</h3> + +<p><br> + Quelques jours plus tard, le <i>Rendeer</i>, poursuivant sa +route à travers le Pacifique, passa en vue des mornes de +Rapa, la plus australe des îles polynésiennes. Et +puis cette dernière terre des Maoris disparut +elle-même de notre grand horizon monotone, -- et ce fut +fini de l'Océanie.</p> + +<p>Après avoir relâche au Chili, nous sortîmes +du Grand Océan par le détroit de Magellan, pour +rentrer en Europe par la Plata, le Brésil et les +Açores.</p> + +<p> </p> + +<h3>II</h3> + +<p><br> + Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, +je revins à Brightbury, frapper à la porte de ma +maison chérie... On ne m'attendait pas encore.</p> + +<p>Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui +tremblait d'émotion et de surprise. -- Le bonheur et +l'étonnement furent grands de me revoir.</p> + +<p><br> + Après les premiers moments, une impression de tristesse +succède à la joie; un serrement de coeur se +mêle au charme du retour: des années ont +passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on +chérit: le temps a laissé sur eux ses traces, -- on +les trouve vieillis... Heureux encore, s'il n'y a point de place +vide au foyer!...</p> + +<p><br> + C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats du +Nord, -- surtout quand on a la tête toute remplie des +images ensoleillées des tropiques. C'est triste, le jour +pâle, le ciel morne et sans rayons, -- le froid qu'on avait +oublié, -- les vieux arbres sans feuilles, -- les tilleuls +humides et moussus, -- et le lierre sur les pierres grises.</p> + +<p>Pourtant, qu'on est bien au foyer! -- quelle joie de les +revoir tous, y compris les vieux serviteurs qui ont veillé +sur votre enfance; de retrouver les douces coutumes +oubliées, les bonnes soirées d'hiver d'autrefois, +et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve +singulier!...</p> + +<p>Le matin où je revins à Brightbury frapper +à la porte de ma maison, j'encombrais la rue de bagages, +de colis et de caisses énormes.</p> + +<p>Tout ce déballage est une des distractions du retour. +Les armes sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs +polynésiens, les coquilles et les madrépores, +faisaient bizarre figure, en revoyant la lumière dans ma +vieille maison, sous le ciel britannique. J'éprouvai +surtout une émotion vive, en déballant les plantes +séchées, les couronnes fanées, qui avaient +conservé leur odeur exotique, et embaumaient ma chambre +d'un parfum d'Océanie.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<p><br> + Quelques jours après mon retour on me remit une lettre +couverte de timbres américains qui m'arrivait par la voie +d'Overland. -- L'adresse était mise de la main de mon ami +Georges T., de Papeete, que les Tahitiens appelaient Tatehau.</p> + +<p>Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse +écriture enfantine et appliquée de Rarahu, qui +m'envoyait son cri de douleur à travers les mers.</p> + +<p><i>RARAHU A LOTI</i></p> + +<p><i>Papéuriri, le 15 janvier 1874.</i></p> + +<p><i>Cher ami,<br> + ô mon petit Loti, ô mon petit époux +chéri, ô toi ma seule pensée à Tahiti, +je te salue par le vrai Dieux.<br> + Cette lettre te dira ma tristesse pour toi.</i></p> + +<p><i>Depuis le jour où tu es parti, rien ne donne la +mesure de ma douleur. Jamais ma pensée ne t'oublie depuis +ton départ.<br> + O mon ami chéri, voici ma parole: ne pense pas que je me +marierai; comment me marierais-je, puisque c'est toi qui es mon +époux. Reviens pour que nous restions ensemble dans mon +pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans mon pays +de Bora-Bora -- Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et +sois-moi fidèle.</i></p> + +<p><i>Voici encore une parole: reviens à Bora-Bora; peu +importe que tu n'aies pas de richesses, je ne demande pas +beaucoup, ne t'occupe pas de cela, et reviens à +Tahiti.</i></p> + +<p><i>Ah! quel contentement d'être ensemble, Ah! quelle +joie de mon coeur d'être réunie de nouveau à +toi, ma pensée, et mon amour de chaque jour.</i></p> + +<p><i>Ah! cette pensée chérie que tu sois mon +époux. Ah! combien je désire ton corps pour manger +beaucoup de toi!...</i></p> + +<p><i>Voici une parole sur mon séjour à +Papéuriri: je suis sage, je reste bien tranquille. Je me +repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'être bonne +pour moi -- ô mon petit ami (et mon grand chagrin) je te +fais savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis +bien, je suis retombée dans ce mal que tu savais sur moi +cesser, ce même mal, pas un autre; et cette maladie, je la +supporte avec patience, parce que tu m'as oubliée; si tu +étais près de moi, tu me soulagerais un +peu...</i></p> + +<p><i>Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur +amitié pour toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais +tu ne seras oublié des hommes de mon pays...</i></p> + +<p><i>J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit époux +chéri.</i></p> + +<p><i>Je te salue ô mon Loti,<br> + De Rarahu ta petite épouse,</i></p> + +<p><i>RARAHU</i></p> + +<p><i>J'ai donné cette lettre à Tatehau +oeil-de-rat, je ne sais pas bien le nom de l'endroit où je +dois t'écrire.</i></p> + +<p><i>Je te salue, mon ami chéri,</i></p> + +<p><i>RARAHU.</i></p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3> + +<p><br> + Loti écrivit à Rarahu une longue lettre, dans +laquelle il exprimait en langue tahitienne son grand amour pour +sa petite amie. -- Il racontait, d'une manière +intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images +particulières, sa traversée de six mois sur le +<i>Rendeer</i>; la tempête du cap Horn, qui avait mis son +navire en danger, et lui avait enlevé beaucoup de ses +caisses remplies de souvenirs d'Océanie. -- Et puis il lui +parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mère, +-- et lui disait que, malgré ces douces choses, il +rêvait de revenir encore dans le Grand-Océan, pour y +retrouver son île bien-aimée et sa petite +épouse sauvage.</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<p><br> + RARAHU A LOTI (<i>Un an après</i>.)</p> + +<p><br> + <i>Papeete, le 3 décembre 1874.</i></p> + +<p><i>O mon petit ami chéri, ô mon cher objet de ma +peine, je te salue par le vrai Dieu.</i></p> + +<p><i>Je suis bien péniblement étonnée de ne +pas recevoir de lettre de toi, parce que voilà cinq fois +que je t'ai écrit, et jamais un mot de toi ne m'est encore +parvenu.</i></p> + +<p><i>Peut-être arrive-t-il que tu ne te souviens plus de +moi, voici je vois que mes lettres t'ont été +envoyées, jamais tu ne m'en as informée.</i></p> + +<p><i>Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?</i></p> + +<p><i>Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la +douleur... Mais si tu m'écrivais un peu, cela +réchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne penses à +cela.</i></p> + +<p><i>Mais quant à moi, mon amour pour toi reste le +même, et aussi mes larmes pour toi; comme s'il restait dans +ton coeur un peu d'amour pour moi, toi-même tu penserais +à moi.</i></p> + +<p><i>Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, +mais mon projet eût été +inexécutable...</i></p> + +<p><i>-- Voici une parole concernant Papeete:</i></p> + +<p><i>Il y a eu grande fête à Papeete le mois +passé, pour la petite-fille de la reine.</i></p> + +<p><i>Et c'était très beau, et les femmes ont +dansé jusqu'au matin. -- Et j'y étais aussi; +j'avais sur la tête une couronne de plume d'oiseau, -- mais +mon coeur était bien triste...</i></p> + +<p><i>Et maintenant, la reine Pomaré et les siens. Et sa +petite-fille Pomaré, et Ariitéa, te disent: ia ora +na. Jamais rien de nouveau à Tahiti, excepté que, +le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois +d'août...</i></p> + +<p><i>Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon +époux!...</i></p> + +<p><i>Hélas! Hélas! la petite fleur d'arum est +aussi fanée maintenant!...</i></p> + +<p><i>Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum était +jolie!...</i></p> + +<p><i>Maintenant elle est fanée, elle n'est plus +jolie!...</i></p> + +<p><i>Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le +sommet de Paea, pour que personne ne me puisse plus +voir...</i></p> + +<p><i>Hélas! Hélas! ô mon époux +chéri, ô mon ami tendrement aimé!...</i></p> + +<p><i>Hélas! Hélas! mon ami +chéri!...</i></p> + +<p><i>J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai +Dieu.</i></p> + +<p><i>RARAHU.</i></p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<h3><br> + JOURNAL DE LOTI</h3> + +<p><br> + Londres, 20 janvier 1875.</p> + +<p><br> + Je passais à neuf heures du soir dans Regent Street. -- +La nuit était froide et brumeuse; -- des milliers de becs +de gaz éclairaient la fourmilière humaine, la foule +noire et mouillée.</p> + +<p>Derrière moi une voix cria: <i>Ia ora na, Loti!</i></p> + +<p>Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T., +-- celui que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais +laissé à Papeete, où il avait résolu +de finir ses jours.</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<p><br> + Quand nous fûmes confortablement assis au coin du feu, +nous nous mîmes à causer de l'île +délicieuse.</p> + +<p>-- Rarahu... dit-il avec un certain embarras, -- oui, elle +était, je crois, bien portante quand j'ai quitté le +pays; il est probable même que si j'avais pris congé +d'elle, elle m'aurait donné des commissions pour vous.</p> + +<p>"Comme vous le savez, elle avait quitté Papeete en +même temps que vous-mêmes, et on disait dans le pays: +Loti et Rarahu n'ont pas pu se séparer; ils sont partis +ensemble pour l'Europe.</p> + +<p>"Je savais seul qu'elle était chez son amie Tiahoui, +moi qui recevais de Papéuriri ses lettres, avec cette +aimable suscription: <i>à Tatehau Oeil-de-rat, pour +remettre à Loti.</i></p> + +<p>"Lorsqu'elle reparut à Papeete, six ou huit mois +après, elle était plus jolie que jamais; elle +était plus femme aussi, et plus formée. -- Sa +grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la +grâce d'une élégie.</p> + +<p>"Elle devint la maîtresse d'un jeune officier +français, qui eut pour elle une passion qui n'était +pas ordinaire. -- Il était jaloux même de votre +souvenir. (On l'appelait encore: <i>la petite femme de Loti.</i>) +-- Il lui avait fait le serment de l'emmener en France avec +lui.</p> + +<p>"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la +plus élégante et la plus remarquée des +femmes de Papeete.</p> + +<p>"Au bout de ce temps-là, il se produisit chez la reine +un événement depuis longtemps prévu: la +petite Pomaré V s'éteignit une belle nuit, -- peu +de jours après une grande fête qu'on avait +donnée pour la distraire, et dont elle avait +elle-même arrêté le programme.</p> + +<p>"La vieille reine, par parenthèse, fut tellement +accablée par cette dernière et suprême +douleur, que sans doute elle n'y survivra guère (1). Elle +s'est retirée pour le moment dans une case isolée, +bâtie auprès du tombeau de sa petite-fille, et ne +veut plus voir âme qui vive.</p> + +<p><i>(1) La reine Pomaré est morte en 1877, laissant le +trône à son second fils Ariiaue. Elle avait +survécu environ deux ans à sa petite-fille. -- On +peut considérer qu'à dater de ce jour commence la +fin de Tahiti, au point de vue des coutumes, de la couleur +locale, du charme et de l'étrangeté.</i></p> + +<p>"Rarahu observa dans cette circonstance la même coutume +que les suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper +tout ras ses admirables cheveux noirs.</p> + +<p>"La reine lui en sut gré, mais ce fut le sujet d'une +querelle entre elle et son amant, -- et comme elle ne l'aimait +guère, elle profita de l'occasion pour le quitter.</p> + +<p>"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournée +à Papéuriri auprès de son amie. -- Mais, +malheureusement, la pauvre petite est restée à +Papeete, où je crois qu'elle mène aujourd'hui une +vie absolument déréglée et folle.</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3> + +<p><br> + A partir de cette époque on ne trouve plus que de loin en +loin dans le journal de Loti quelques traces de souvenirs +conservés au fond de son coeur pour la lointaine +Polynésie; -- dans sa mémoire, l'image de Rarahu +s'éloigne et s'efface.</p> + +<p>Ces fragments sont mêlés aux aventures d'une vie +enfiévrée et légèrement excentrique, +qui se déroulent un peu partout, -- en Afrique +principalement, -- et plus tard en Italie.</p> + +<p> </p> + +<h3>FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI</h3> + +<p><br> + Sierra-Leone, mars 1875.</p> + +<p><br> + O ma bien-aimée petite amie, nous retrouverons-nous +jamais là-bas -- dans notre chère île, -- +assis le soir sur les plages de corail?...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . .</p> + +<p><br> + Bobdiara (Sénégambie), octobre 1875.</p> + +<p>C'est la saison des grandes pluies, <i>là-bas</i>, -- +la saison où la terre est couverte de fleurs roses, +semblables à nos perce-neige d'Angleterre; les mousses +sont humides, les forêts pleines d'eau.</p> + +<p>Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes +de sable. Il est trois heures du matin <i>là-bas</i>, il +fait nuit noire, les toupapahous rôdent dans les +bois...</p> + +<p>Deux années ont passé déjà sur ces +souvenirs, et j'aime ce pays comme aux premiers jours: -- +l'impression persiste comme celle de Brightbury, celle de la +patrie, -- quand tant d'autres se sont effacées +depuis.</p> + +<p>Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure, -- +et ma petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je +jamais, - n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, +sous les cocotiers des plages?...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . .</p> + +<p><br> + Southampton, mars 1876.<br> + (Journal de Loti)</p> + +<p><br> + ... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie, -- que c'est loin tout +cela, mon Dieu!</p> + +<p>Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à +présent, -- sinon les désenchantements amers, et +les regrets poignants du passé?... Je pleure, en songeant +au charme perdu de ces premières années, -- +à ce charme qu'aucune puissance ne peut plus me rendre, -- +à tout cela que je n'ai même pas le pouvoir de fixer +sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et s'efface +dans mon souvenir.</p> + +<p>Hélas! où est-elle notre vie tahitienne, -- les +fêtes de la reine, -- les <i>himéné</i> au +clair de lune? -- Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où +sont-elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes +émotions, tous mes rêves d'autrefois, où +est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé +frère John, qui partageait avec moi ces premières +impressions de jeunesse vibrantes, étranges, +enchanteresses?...</p> + +<p>Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du +grand vent sur les récifs de corail, -- cette ombre +mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient la nuit, ce +grand vent qui passait partout dans l'obscurité... +Où est tout le charme indéfinissable de ce pays, +toute la fraîcheur de nos impressions partagées, de +nos joies à deux?...</p> + +<p>Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant +à repasser ces souvenirs, que le temps emporte, quand par +hasard quelque chose les éveille, -- une page +écrite là-bas, -- une plante sèche, un +reva-reva, un parfum tahitien gardé encore par de pauvres +couronnes de fleurs qui s'en vont en poussière, -- ou un +mot de cette langue triste et douce, la langue de +<i>là-bas</i> que déjà j'oublie.</p> + +<p><br> + Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et +d'estaminets, logis de hasard, camarades de hasard; -- on se +réunit on ne sait pourquoi, on s'étourdit comme on +peut...</p> + +<p>J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me +reconnais plus quand je regarde en arrière. -- A corps +perdu je me suis jeté dans une vie de plaisirs; c'est +là, il me semble, la seule façon logique de prendre +une existence que je n'avais pas demandée, -- et dont le +but et la fin sont pour moi des problèmes +insolubles...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<p><br> + Ile de Malte, 2 mai 1876.</p> + +<p><br> + Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de +S.M. Britannique réunis dans un café de la Valette, +à l'île de Malte.</p> + +<p>Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se +rendant dans le Levant où on venait de massacrer les +consuls de France et d'Allemagne, et où de graves +événements semblaient se préparer.</p> + +<p>J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui +aussi, avait vécu en Océanie, -- et nous nous +étions isolés pour causer ensemble de nos souvenirs +tahitiens.</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p><br> + -- Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se +rapprochant de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti +depuis nous deux.</p> + +<p>"Elle était tombée bien bas, les derniers temps, +-- mais c'était une singulière petite fille.</p> + +<p>"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une +figure de petite morte. Elle n'avait plus de gîte à +la fin, et traînait avec elle un vieux chat infirme qui +portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Ce +chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.</p> + +<p>"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui +malgré tout avait conservé pour elle une +pitié et une bienveillance extrêmes.</p> + +<p>"Tous les matelots du <i>Sea-Mew</i> l'aimaient beaucoup bien +qu'elle fût devenue décharnée. -- Elle, -- +elle les voulait tous, tous ceux qui étaient un peu +beaux.</p> + +<p>"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était +mise à boire de l'eau-de-vie, son mal allait très +vite.</p> + +<p>"Un beau jour -- (c'était en novembre 1875, elle +pouvait avoir dix-huit ans) -- on apprit qu'elle était +partie, avec son chat infirme, pour son île de Bora-Bora, +où elle s'en était allée mourir, et +où, paraît-il, elle ne vécut que quelques +jours.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<p><br> + Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile +passa devant mes yeux...</p> + +<p>Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en +m'éveillant la nuit je la revoyais encore; -- +malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne sais +quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne +sais quelles idées de pardon et de rédemption, -- +et tout était fini dans la fange, dans l'abîme de +l'éternel néant!...</p> + +<p>Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. -- Un voile +passa devant mes yeux... Et je restai là, impassible, -- +et nous continuâmes à causer de nos souvenirs +d'Océanie.</p> + +<p>Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes +reflétée par les glaces, au bruit joyeux des +conversations, des rires, des toasts britanniques et des verres +entrechoqués, -- je participais au concert +général des banalités et des inepties; comme +eux, je disais d'un ton dégagé:</p> + +<p>-- C'est un beau pays que l'Océanie; -- de belles +créatures, les Tahitiennes; -- pas de +régularité grecque dans les traits, mais une +beauté originale qui plaît plus encore, et des +formes antiques... Au fond, des femmes incomplètes qu'on +aime à l'égal des beaux fruits, de l'eau +fraîche et des belles fleurs.</p> + +<p>"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, +à travers le prisme enchanteur de mon extrême +jeunesse... En somme, un charmant pays quand on a vingt ans; mais +s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne pas y +revenir à trente.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + ...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et +l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, +une vision sinistre qui ne venait ni de la veille ni du sommeil, +-- un de ces fantômes qui replient leurs ailes de +chauves-souris au chevet des malades, ou viennent s'asseoir sur +les poitrines haletantes des criminels. . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>NATUAEA</h3> + +<p>(<i>Vision confuse de la nuit.)</i></p> + +<p><i><br> +</i> ...Là-bas, <i>en dessous</i>, bien loin de +l'Europe... le grand morne de Bora-Bora dressait sa silhouette +effrayante, dans le ciel gris et crépusculaire des +rêves...</p> + +<p>... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait +sans bruit sur la mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui +marchait toujours... Tout près, tout près de la +terre, sous des masses noires qui semblaient de grands arbres, le +navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il faisait +nuit, et je restai là immobile, attendant le jour, -- les +yeux fixés sur la terre, avec une indéfinissable +horreur.</p> + +<p>... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si +pâle, qu'on eût dit un signe du ciel annonçant +aux hommes la consommation des temps, un sinistre +météore précurseur du chaos final, un grand +soleil mort...</p> + +<p>Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je +distinguai des formes humaines assises qui semblaient m'attendre, +et je descendis sur la plage...</p> + +<p>Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste +colonnade grise, des femmes étaient accroupies par terre +la tête dans leurs mains comme pour les veillées +funèbres; elles semblaient être là depuis un +temps indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient +presque entièrement, elles étaient immobiles; leurs +yeux étaient fermés, mais, à travers leurs +paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles +fixées sur moi...</p> + +<p>Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, +étendue sur un lit de pandanus...</p> + +<p>Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur +le visage mort... Rarahu se mit à rire...</p> + +<p>A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le +ciel, et je me retrouvai dans l'obscurité.</p> + +<p>Alors un grand souffle terrible passa dans +l'atmosphère, et je perçus confusément des +choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous l'effort +de brises mystérieuses, -- des spectres tatoués +accroupis à leur ombre, -- les cimetières maoris et +la terre de là-bas qui rougit les ossements, -- +d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes +bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité, -- +et au milieu d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant +enveloppé dans ses longs cheveux noirs, -- Rarahu les yeux +vides, et riant du rire éternel, du rire figé des +Toupapahous...</p> + +<p><br> + <i>"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du +soir! mon mal est grand dans mon coeur de ne plus te voir! +ô mon étoile du matin, mes yeux se fondent dans les +pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</i></p> + +<p><i>"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi +chrétienne.</i></p> + +<p><i>"Ta petite amie,</i></p> + +<p><i>RARAHU."</i></p> + +<h2 align="center"><br> + FIN</h2> + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI *** + +This file should be named 8mlot10h.htm or 8mlot10h.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8mlot11h.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8mlot10a.txt + +This Etext was prepared by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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