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+The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Mariage de Loti
+
+Author: Pierre Loti
+
+Posting Date: April 12, 2014 [EBook #7263]
+Release Date: January, 2005
+First Posted: April 2, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
+
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+
+Produced by Walter Debeuf
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+
+
+Le Mariage de Loti
+
+par Pierre Loti.
+
+
+
+LE MARIAGE DE LOTI
+
+"E hari te fau. E toro te faaro E no te taata."
+
+_Le palmier croîtra, Le corail s'étendra, Mais l'homme périra_.
+
+(_Vieux dicton de la Polynésie_)
+
+
+
+A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878.
+
+_Madame,
+
+A vous qui brillez tout en haut, l'auteur très obscur _d'Aziyadé_ dédie
+humblement ce récit sauvage.
+
+Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son
+grand charme poétique.
+
+L'auteur était bien jeune lorsqu'il a écrit ce livre; il le met à vos
+pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup
+d'indulgence.......................................................
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+I
+
+
+PAR PLUMKET, AMI DE LOTI
+
+
+Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l'âge de vingt-deux ans et onze
+jours.
+
+Lorsque la chose eut lieu, il était environ une heure de l'après-midi,
+à Londres et à Paris.
+
+Il était à peu près minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule
+terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomaré, où la scène se
+passait.
+
+En Europe, c'était une froide et triste journée d'hiver. En dessous dans
+les jardins de la reine, c'était le calme, l'énervante langueur d'une
+nuit d'été.
+
+Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, au milieu des mimosas
+et des orangers, dans une atmosphère chaude et parfumée, sous un ciel
+tout constellé d'étoiles australes.
+
+C'étaient: Ariitéa, princesse du sang, Faïmana et Téria, suivantes de la
+reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.
+
+Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était appelé Harry Grant, conserva ce nom,
+tant sur les registres de l'état civil que sur les rôles de la marine
+royale, mais l'appellation de Loti fut généralement adoptée par ses
+amis.
+
+La cérémonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand
+appareil.
+
+Les trois Tahitiennes étaient couronnées de fleurs naturelles, et vêtues
+de tuniques de mousseline rose, à traînes. Après avoir inutilement
+essayé de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont
+les sons durs révoltaient leurs gosiers maoris, elles décidèrent de les
+désigner par les mots _Rémuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs.
+
+Toute la cour eut le lendemain communication de cette décision, et
+_Harry Grant_ n'exista plus en Océanie, non plus que _Plumket_ son ami.
+
+Il fut convenu en outre que les premières notes de la chanson indigène:
+"Loti taïmané, etc..." chantées discrètement la nuit aux abords du
+palais, signifieraient: "Rémuna est là, ou Loti, ou tous deux ensemble;
+ils prient leurs amies de se rendre à leur appel, ou tout au moins de
+venir sans bruit leur ouvrir la porte des
+jardins...".........................................................
+
+
+
+
+
+
+II
+
+NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET
+
+
+Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de Bora-Bora, située
+par 16° de latitude australe, et 154° de longitude ouest.
+
+Au moment où commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa
+quatorzième année.
+
+C'était une très singulière petite fille, dont le charme pénétrant et
+sauvage s'exerçait en dehors de toutes les règles conventionnelles de
+beauté qu'ont admises les peuples d'Europe.
+
+Toute petite, elle avait été embarquée par sa mère sur une longue
+pirogue voilée qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conservé de
+son île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la
+surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, planté comme une borne
+monstrueuse au milieu du Pacifique, était restée dans sa tête, seule
+image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion
+bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause
+première de son grand amour pour lui.
+
+
+
+
+
+III
+
+D'ÉCONOMIE SOCIALE
+
+
+La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, la grande île, l'île de la
+reine, pour l'offrir à une très vieille femme du district d'Apiré qui
+était sa parente éloignée. Elle obéissait ainsi à un usage ancien de la
+race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès de leur
+vraie mère. Les mères adoptives, les pères adoptifs (_faa amu_) sont là-
+bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet échange
+traditionnel des enfants est l'une des originalités des moeurs
+polynésiennes.
+
+
+
+
+
+IV
+
+HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMTÉ DE
+YORKSHIRE (ANGLETERRE)
+
+"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.
+
+"Ma soeur aimée,
+
+"Me voici devant cette île lointaine que chérissait notre frère, point
+mystérieux qui fut longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un désir
+étrange d'y venir n'a pas peu contribué à me pousser vers ce métier de
+marin qui déjà me fatigue et m'ennuie.
+
+"Les années ont passé et m'ont fait homme. Déjà j'ai couru le monde, et
+me voici enfin devant l'île rêvée. Mais je n'y trouve plus que tristesse
+et amer désenchantement.
+
+"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, là-bas, sous la
+verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux
+silhouettes dentelées, c'est bien tout cela qui était connu. Tout cela,
+depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer,
+poétisés par l'énorme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce
+coin du monde dont nous parlait avec amour notre frère qui n'est plus...
+
+"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions
+indéfinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un
+pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là,
+le même Harry qu'à Brightbury, qu'à Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il
+me semble n'avoir pas changé de place...
+
+"Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, j'aurais dû ne pas le
+toucher du doigt.
+
+"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gâté mon Tahiti, en me le présentant
+à leur manière; ceux qui traînent partout leur personnalité banale,
+leurs idées terre à terre, qui jettent sur toute poésie leur bave
+moqueuse, leur propre insensibilité, leur propre ineptie. La
+civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale,
+toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la
+sauvage poésie s'en va, avec les coutumes et les traditions du passé...
+
+........................................................................
+
+"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jeté l'ancre devant
+Papeete, ton frère Harry a gardé le bord, le coeur serré, l'imagination
+déçue.
+
+........................................................................
+
+"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que déjà ce pays
+l'enchante; depuis notre arrivée je le vois à peine.
+
+"Il est d'ailleurs toujours ce même ami fidèle et sans reproche, ce même
+bon et tendre frère, qui veille sur moi comme un ange gardien et que
+j'aime de toute la force de mon coeur...
+
+........................................................................
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Rarahu était une petite créature qui ne ressemblait à aucune autre, bien
+qu'elle fût un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les
+archipels polynésiens et passe pour une des plus belles du monde; race
+distincte et mystérieuse, dont le provenance est inconnue.
+
+Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique,
+d'une douceur câline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse;
+ses cils étaient si longs, si noirs qu'on les eût pris pour des plumes
+peintes. Son nez était court et fin, comme celui de certaines figures
+arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue que le type
+classique, avait des coins profonds, d'un contour délicieux. En riant,
+elle découvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de
+l'émail blanc, dents que les années n'avaient pas eu le temps de
+beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries légères de
+l'enfance. Ses cheveux, parfumés au santal, étaient longs, droits, un
+peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes épaules nues.
+Une même teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres
+cuites claires de la vieille Etrurie, était répandue sur tout son corps,
+depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds.
+
+Rarahu était d'une petite taille, admirablement prise, admirablement
+proportionnée; sa poitrine était pure et polie, ses bras avaient une
+perfection antique.
+
+Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, simulant des
+bracelets; sur la lèvre inférieure, trois petites raies bleues
+transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur
+le front, un tatouage plus pâle, dessinant un diadème. Ce qui surtout en
+elle caractérisait sa race, c'était le rapprochement excessif de ses
+yeux, à fleur de tête comme tous les yeux maoris; dans les moments où
+elle était rieuse et gaie, ce regard donnait à sa figure d'enfant une
+finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle était sérieuse ou
+triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux définir
+que par ces deux mots: une grâce polynésienne.
+
+
+
+VI
+
+
+La cour de Pomaré s'était parée pour une demi-réception, le jour où je
+mis pour la première fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral
+anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrivée à la souveraine
+(une vieille connaissance à lui)--et j'étais allé, en grande tenue de
+service, accompagner l'amiral.
+
+L'épaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures;
+tout était tranquille et désert dans les avenues ombreuses dont
+l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases à
+vérandas, disséminées dans les jardins, sous les grands arbres, sous les
+grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants,
+plongées dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords
+de la demeure royale étaient aussi solitaires, aussi paisibles...
+
+Un des fils de la reine,--sorte de colosse basané qui vint en habit
+noir à notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets
+baissés, où une douzaine de femmes étaient assises, immobiles et
+silencieuses...
+
+Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dorés étaient placés
+côte à côte.--Pomaré, qui en occupait un, invita l'amiral à s'asseoir
+dans le second, tandis qu'un interprète échangeait entre ces deux
+anciens amis des compliments officiels.
+
+Cette femme, dont le nom était mêlé jadis aux rêves exotiques de mon
+enfance, m'apparaissait vêtue d'un long fourreau de soie rose, sous les
+traits d'une vieille créature au teint cuivré, à la tête impérieuse et
+dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait démêler
+encore quels avaient pu être les attraits et le prestige de sa jeunesse,
+dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir.
+
+Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre d'un appartement
+fermé, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indéfinissable.
+--Elles étaient belles presque toutes de la beauté tahitienne: des yeux
+noirs, chargés de langueur, et le teint ambré des gitanos.--Leurs
+cheveux dénoués étaient mêlés de fleurs naturelles et leurs robes de
+gaze traînantes, libres à la taille, tombaient autour d'elles en longs
+plis flottants.
+
+C'était sur la princesse Ariitéa surtout, que s'arrêtaient
+involontairement mes regards. Ariitéa à la figure douce, réfléchie,
+rêveuse, avec de pâles roses du Bengale, piquées au hasard dans ses
+cheveux noirs...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Les compliments terminés, l'amiral dit à la reine:
+
+--Voici Harry Grant que je présente à Votre Majesté; il est le frère de
+Georges Grant, un officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre
+beau pays.
+
+L'interprète avait à peine achevé de traduire, que Pomaré me tendit sa
+main ridée; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel,
+éclaire sa vieille figure:
+
+--Le frère de Rouéri! dit elle en désignant mon frère par son nom
+tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais:
+"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute spéciale, la reine
+ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays.
+
+--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en
+me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale...
+
+Et je partis charmé de cette étrange cour...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite enfance la case de sa
+vieille mère adoptive, qui habitait dans le district d'Apiré, au bord du
+ruisseau de Fataoua.
+
+Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, le bain, le bain
+surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de
+Tiahoui, son inséparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui étaient deux
+insouciantes et rieuses petites créatures qui vivaient presque entière-
+
+ment dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et s'ébattaient
+comme deux poissons-volants.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans érudition; elle
+savait lire dans sa bible tahitienne, et écrire, avec une grosse
+écriture très ferme, les mots doux de la langue maorie; elle était même
+très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée par les frères
+Picpus,--lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des
+mots polynésiens.
+
+Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins
+cultivées assurément que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu
+que cette instruction, prise à l'école des missionnaires de Papeete, lui
+eût peu coûté à acquérir, car elle était fort paresseuse.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+En tournant à droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis
+une demi-heure le chemin d'Apiré, on trouvait un large bassin naturel,
+creusé dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se
+précipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise
+fraîcheur.
+
+Là, tout le jour, il y avait société nombreuse; sur l'herbe, on trouvait
+étendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes
+journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou bien encore à nager et
+à plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient à l'eau vêtues de
+leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes
+mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades.
+
+Là, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; là trônait
+Tétouara la négresse;--là se faisait à l'ombre une grande consommation
+d'oranges et de goyaves.
+
+Tétouara appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie.--Un
+navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant
+la Calédonie, et l'avait déposée à mille lieues de son pays, à Papeete,
+où elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait égarée
+parmi des misses anglaises.
+
+Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une gaîté simiesque, une
+impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement.
+Cette propriété de sa personne la rendait précieuse à ses nonchalantes
+compagnes; elle était une des notabilités du ruisseau de Fataoua...
+
+
+
+
+
+XI
+
+PRÉSENTATION
+
+
+Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la première fois de
+ma vie j'aperçus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes,
+habituées du ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur,
+étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans
+l'eau claire et fraîche.--L'ombre de l'épaisse verdure descendait sur
+nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours,
+marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se
+posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent été trop
+lourdes pour les enlever; l'air était chargé de senteurs énervantes et
+inconnues; tout doucement je m'abandonnais à cette molle existence, je
+me laissais aller aux charmes de l'Océanie...
+
+Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de mimosas et de
+goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger bruit de feuilles qui se
+froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation
+avec des mines de souris qui sortent de leurs trous.
+
+Elles étaient coiffées de couronnes de feuillage, qui garantissaient
+leur tête contre l'ardeur du soleil; leurs reins étaient serrés dans des
+_pareos_ (pagnes) bleu foncé à grandes raies jaunes; leurs torses fauves
+étaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et dénoués... Point
+d'Européens, point d'étrangers, rien d'inquiétant en vue... Les deux
+petites, rassurées, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à
+s'éparpiller plus bruyamment autour d'elles...
+
+La plus jolie des deux était Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa
+confidente...
+
+Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine
+sur laquelle brillait un galon d'or,--l'éleva au-dessus des herbes
+dans lesquelles j'étais enfoui,--et la leur montra avec une
+intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un
+épouvantail.
+
+Les deux petites créatures, comme deux moineaux auxquels on montre un
+babouin, se sauvèrent terrifiées,--et ce fut là notre présentation,
+notre première entrevue...
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tétouara se
+résumaient à peu près à ceci:
+
+--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne
+font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une
+femme à principes, qui leur défend de se commettre avec nous.
+
+Elle, Tétouara, eût été personnellement très satisfaite si ces deux
+filles se fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait très
+vivement à tenter cette aventure.
+
+Pour les trouver, il suffisait, d'après ses indications, de suivre sous
+les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas
+conduisait à un bassin plus élevé que le premier et moins fréquenté
+aussi.--Là, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se répandait encore
+dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprès pour le tête-à-
+tête ou trois personnes intimes.--C'était la salle de bain particulière
+de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était passée toute
+leur enfance...
+
+
+C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voûte de grands
+arbres-à-pain aux épaisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de
+fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits cailloux
+polis; on y entendait de très loin, et perdus en murmure confus, les
+bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de
+crécelle de Tétouara.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+.....................................................................
+
+--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix
+rauque--Loti, pourquoi n'épouserais-tu pas la petite Rarahu du
+district d'Apiré?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te
+poserait davantage dans le pays...
+
+C'était sous la véranda royale que m'était faite cette question.--
+J'étais allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait
+de me servir mon amie Téria; en face de moi était étendue ma bizarre
+partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'écarté une passion extrême;
+elle était vêtue d'un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et fumait
+une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur
+elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points,
+battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant
+curieusement sur nos épaules.
+
+Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes,
+parfumées, qu'amènent là-bas les orages d'été; les grandes palmes des
+cocotiers se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes
+ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un
+fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau
+fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne
+de Fataoua. Dans l'air étaient suspendues des émanations d'orage qui
+troublaient le sens et l'imagination...
+
+......................................................................
+
+"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." Cette proposition me
+prenait au dépourvu, et me donnait beaucoup à réfléchir...
+
+.............................................................
+
+Il allait sans dire que la reine, qui était une personne très
+intelligente et sensée, ne me proposait point un de ces mariages suivant
+les lois européennes qui enchaînent pour la vie. Elle était pleine
+d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle
+s'efforçait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux
+principes chrétiens.
+
+C'était donc simplement un mariage tahitien qui m'était offert. Je
+n'avais pas de motif bien sérieux pour résister à ce désir de la reine,
+et la petite Rarahu du district d'Apiré était bien charmante...
+
+Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai ma jeunesse.
+
+J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui
+aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est
+une chose fort coûteuse, même en Océanie... Et puis, et surtout, il y
+avait l'éventualité d'un prochain départ,--et laisser Rarahu dans les
+larmes, en eût été une conséquence inévitable, et assurément fort
+cruelle.
+
+Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait
+convaincue.
+
+Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa suivante, que
+cette fois je refusai tout net.
+
+Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement
+ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la princesse:
+
+--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être aurais-tu accepté
+avec plus d'empressement, mon petit Loti?...
+
+La vieille femme révélait par ces mots qu'elle avait deviné le troisième
+et assurément le plus sérieux des secrets de mon coeur.
+
+Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se répandit sur ses joues
+ambrées; je sentis moi-même que le sang me montait tumultueusement au
+visage et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la
+montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue
+d'un mélodrame...
+
+Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. Elle avait mis à profit
+le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _té tâné_
+(l'homme), c'est-à-dire _le roi_...
+
+Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le jeu d'écarté, était
+extraordinairement tricheuse, elle trichait même aux soirées
+officielles, dans les parties intéressées qu'elle jouait avec les
+amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner
+n'étaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle éprouvait à rendre
+capots ses partenaires...
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose,
+qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu
+et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, à Papeete.
+Ces jours-là, ses cheveux étaient séparés en deux longues nattes noires
+très épaisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit
+où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus,
+dont le rouge ardent donnait une pâleur transparente à sa joue cuivrée.
+
+Elle restait peu de temps à Papeete après le service religieux, évitant
+la société des jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de thé,
+de gâteau et de bière. Elle était très sage, et en donnant la main à
+Tiahoui, elle rentrait à Apiré pour se déshabiller.
+
+Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, étaient les seuls
+signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand
+par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete...
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+... Nous avions déjà passé bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au
+bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les
+goyaviers, quand Pomaré me fit l'étrange proposition d'un mariage.
+
+Et, Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela
+fort bien.
+
+Bien longtemps j'avais hésité.--J'avais résisté de toutes mes forces,
+--et cette situation singulière s'était prolongée, au delà de toute
+vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous étentions sur
+l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait
+mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un près de l'autre, à peu
+près comme deux frères.
+
+C'était une bien enfantine comédie que nous jouions là tous deux, et
+personne assurément ne l'eût soupçonnée. Le sentiment "_qui fit hésiter
+Faust au seuil de Marguerite_" éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût
+peut-être fait sourire moi-même, avec quelques années de plus; il eût
+bien amusé l'état-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eût comblé de
+ridicule aux yeux de
+Tétouara...........................................................
+
+Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de désoler d'abord,
+avaient sur ces questions des idées tout à fait particulières qui en
+Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé à m'en apercevoir.
+
+Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une
+enfant, et n'a pas été créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se
+prostituer à Papeete, et c'était là tout ce qu'ils avaient exigé de sa
+sagesse.
+
+Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, Loti très jeune
+comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , après
+réflexion, les deux vieillards avaient trouvé que c'était bien...
+
+John lui-même, mon bien-aimé frère John, qui voyait tout avec ses yeux
+si étonnamment purs, qui éprouvait une surprise douloureuse quand on lui
+contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les
+jardins de la reine,--John était plein d'indulgence pour cette petite
+fille qui l'avait charmé.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa
+grande affection pour moi; il était disposé à tout pardonner à son frère
+Harry, quand il s'agissait
+d'elle.............................................................
+
+Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la petite Rarahu du
+district d'Apiré, le mariage tahitien ne pouvait plus être entre nous
+deux qu'une formalité...
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+CHOSES DU PALAIS
+
+
+Ariifaité, le prince-époux, jouait à la cour de Pomaré un rôle politique
+tout à fait effacé.
+
+La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle lignée royale,
+avait choisi cet homme, parce qu'il était le plus grand et le plus beau
+qu'on eût pu trouver dans ses archipels.--C'était encore un magnifique
+vieillard à cheveux blancs, à la taille majestueuse, au profil noble et
+régulier.
+
+Mais il était peu présentable, et s'obstinait à se trop peu vêtir; le
+simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se
+faire à l'habit noir.
+
+De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu.
+
+
+
+De ce mariage étaient issus de vrais géants qui tous mouraient du même
+mal sans remèdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent
+en une saison et meurent à l'automne.
+
+Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un après l'autre
+partir, avec une inexprimable douleur.
+
+L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moé sa femme, une petite
+princesse délicieusement jolie,--l'héritière présomptive du trône de
+Tahiti,--la petite Pomaré V, sur laquelle se portait toute la
+tendresse de la grand'mère Pomaré IV.
+
+Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraître déjà les
+symptômes du mal héréditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aïeule
+s'étaient remplis de larmes en la regardant.
+
+Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient un charme de plus
+à cette petite créature, la dernière des Pomaré, la dernière des reines
+des archipels tahitiens.--Elle était aussi ravissante, aussi
+capricieuse que peut l'être une petite princesse malade que l'on ne
+contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribué
+à m'attirer celle de la reine...
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Pour arriver à parler le langage de Rarahu,--et à comprendre ses
+pensées,--même les plus drôles ou le plus profondes,--j'avais résolu
+d'apprendre la langue maorie.
+
+Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete l'acquisition du
+dictionnaire des frères Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais
+qu'une édition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables
+aujourd'hui.
+
+Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynésie d'étranges
+perspectives,-tout un champ inexploré de rêveries et d'études.
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Au premier abord je fus frappé de la grande quantité des mots mystiques
+de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes,
+effrayants, intraduisibles,--qui expriment là-bas les terreurs vagues
+de la nuit,--les bruits mystérieux de la nature, les rêves à peine
+saisissables de l'imagination...
+
+Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu supérieur des religions
+polynésiennes.
+
+Les déesses: _Ruahine tahua_, déesse des arts et de la prière.
+
+_Ruahine auna_, déesse de la sollicitude.
+
+_Ruahine faaipu_, déesse de la franchise.
+
+_Ruahine nihonihoraroa_, déesse de la dissension et du meurtre.
+
+_Romatane_, le prêtre qui admet les âmes au ciel, ou les en exclut.
+
+_Tutahoroa_, la route qui suivent les âmes pour se rendre dans la nuit
+éternelle.
+
+_Tapaparaharaha_, la base du monde.
+
+_Ihohoa_, les mânes, les revenants.
+
+_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et
+manger les vivants.
+
+_Tuitupapau_, prière à un mort de ne pas revenir.
+
+_Tahurere_, prier un ami mort de nuire à un ennemi.
+
+_Tii_, esprit malfaisant.
+
+_Tahutahu_, enchanteur, sorcier.
+
+_Mahoi_, l'essence, l'âme d'un Dieu.
+
+_Faa-fano_, départ de l'âme à la mort.
+
+_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumière,
+principe, centre, coeur des choses.
+
+_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et ténébreux, enfers.
+
+... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille:
+
+_Moana_, abîmes de la mer ou du ciel.
+
+_Tohureva_, présage de mort.
+
+_Natuaea_, vision confuse et trompeuse.
+
+_Nupa nupa_, obscurité, agitation morale.
+
+_Ruma-ruma_, ténèbres, tristesses.
+
+_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, être visionnaire.
+
+_Tataraio_, être ensorcelé.
+
+_Tunoo_, maléfice.
+
+_Ohiohio_, regard sinistre.
+
+_Puhiairoto_, ennemi secret.
+
+_Totoro ai po_, repas mystérieux dans les ténèbres.
+
+_Tetea_, personne pâle, fantôme.
+
+_Oromatua_, crâne d'un parent.
+
+_Papaora_, odeur de cadavre.
+
+_Taihitoa_, voix effrayante.
+
+_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer.
+
+_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer.
+
+_Oniania_, vertige, brise qui se lève.
+
+_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes.
+
+_Tahau_, blanchir à la rosée.
+
+_Rauhurupe_, vieux bananier; personne décrépite.
+
+_Tutai_, nuées rouges à l'horizon.
+
+_Nina_, chasser une idée triste; enterrer.
+
+_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crépuscule.
+
+_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer...
+
+..........................................................
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui se résumaient
+avant mon arrivée ses plus chères affections.
+
+Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et pourtant leur race est là-
+bas tout à fait manquée.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et
+son fort recherchés.
+
+Celui de Rarahu était une grande bête efflanquée, haute sur pattes, qui
+passait ses jours à dormir le ventre au soleil, ou à manger des
+languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites
+étaient percées à leurs extrémités, et ornées de petits glands de soie,
+suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure complétait d'une
+manière très comique ce minois de chat, déjà fort extraordinaire par
+lui-même.
+
+Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au bain, et passait de
+longues heures avec nous, étendu dans des poses nonchalantes.
+
+Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite
+chose très chérie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et
+(ta u mafatu iti).
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+.................................................................
+
+... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au milieu des filles à demi
+civilisées de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile
+et bâtard de la plage et les moeurs de la ville colonisée,--qui ne
+voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour le plaisir des sens
+et la satisfaction des appétits matériels,--ceux-là ne comprennent
+rien au charme de ce pays...
+
+Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur
+Tahiti un regard plus honnête et plus artiste,--qui y voient une terre
+d'éternel printemps, toujours riante, poétique,--pays de fleurs et de
+belles jeunes femmes,--ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme
+de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous...
+
+Allez loin de Papeete, là où la civilisation n'est pas venue, là où se
+retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail,
+--devant l'immense Océan désert,--les districts tahitiens, les
+villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et
+rêveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux,
+indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la
+contemplation... Écoutez le grand calme de cette nature, le bruissement
+monotone et éternel des brisants de corail;--regardez ces sites
+grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues aux montagnes
+sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et
+sans bornes: le
+Pacifique.........................................................
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de
+Papeete, était un soir de grande fête.
+
+La reine donnait un bal à l'état-major d'une frégate, qui par hasard
+passait...
+
+Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires
+européens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en
+habits de gala.
+
+En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande
+confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de
+fête et couronnées de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles
+se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,-
+tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de
+satin.
+
+Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans
+ces deux mondes de femmes, allaient de l'un à l'autre sans détours, avec
+le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...
+
+
+La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé Rarahu à cette sorte
+d'escapade, depuis longtemps préméditée.--La jalousie, passion peu
+commune en Océanie, avait sourdement miné son petit coeur sauvage.
+
+Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchée en même temps
+que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce
+que pouvaient bien être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait
+avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette
+princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait
+deviné une rivale...
+
+
+--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à coup derrière moi
+une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop
+fraîche pour être mêlée au tumulte de cette fête.
+
+Et je répondis, étonné:
+
+--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)
+
+C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et
+donnant la main à Tiahoui. C'étaient bien elles deux,--qui semblaient
+intimidées de se trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes
+femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi-
+souriantes, demi-pincées,--et il était aisé de voir que l'orage était
+dans l'air.
+
+--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu
+pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et
+jolies?
+
+Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les autres, au
+contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent
+point tenté l'aventure.
+
+--Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à ce qu'_elles_ font dans
+la maison de la reine.
+
+Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de
+mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des
+fenêtres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulière à
+plus d'un titre: une réception chez la reine Pomaré.
+
+--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle
+montrait de la main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées
+de longues tuniques éclatantes, qui étaient assises avec des officiers
+autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pièces
+d'or et de nombreux petits carrés de carton peint, qu'elles faisaient
+glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs
+conservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance
+exotique.
+
+Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle
+ne saisit que d'une manière imparfaite les explications que je pus lui
+en donner.
+
+
+Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans
+l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en
+extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la
+surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. Le tam-tam
+aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit:
+--on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères,
+
+--le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la
+flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique.
+
+Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et
+s'apprêtant à valser.
+
+--Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.
+
+--Très belle, Rarahu, répondis-je...
+
+--Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi
+avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute
+seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré! En vérité non, Loti,
+tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te
+chercher...
+
+--Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu
+m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille.
+Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et
+demain nous serons ensemble...
+
+--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix
+d'enfant que la fureur faisait trembler...
+
+Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle
+arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en
+bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique...
+
+En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la
+reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant,
+de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré...
+
+Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fête,
+au milieu des bois et de l'obscurité, autour de moi je trouvai tout
+absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles
+inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'à la voix de
+l'enfant délicieuse qui marchait à mon côté... Je songeais à Ariitéa, en
+longue tunique de satin bleu, valsant là-bas chez la reine, et un ardent
+désir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-là fait fausse
+route, en m'entraînant dans la solitude.
+
+
+
+
+
+XXII
+
+LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY
+
+
+Papeete, 1872.
+
+"Chère petite soeur,
+
+"Me voilà sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne
+ressemble à aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le
+voyait Georges, à travers le même prisme enchanteur; depuis deux mois à
+peine j'ai mis le pied dans cette île,--et déjà je me suis laissé
+captiver.--La déception des premiers jours est bien loin aujourd'hui,
+et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre,
+aimer et mourir...
+
+"Six mois encore à passer dans ce pays, la décision est prise depuis
+hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici
+qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici là je me
+serai fait entièrement à cette existence doucement énervante, d'ici là
+je serai devenu plus d'à moitié indigène, et je crains qu'à l'heure du
+départ il ne me faille terriblement souffrir...
+
+"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions étranges, en
+retrouvant à chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garçon, au
+foyer de famille, je songeais à l'Océanie; à travers le voile
+fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée telle que je la
+trouve aujourd'hui.--Tous ces sites étaient DÉJA VUS, tous ces noms
+étaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient
+mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je
+crois rêver...
+
+"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, une photographie
+déjà effacée par le temps: une petite case au bord de la mer, bâtie aux
+pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...--
+C'était la sienne.--Elle est encore là à sa place...
+
+"On me l'a indiquée,--mais c'était inutile,--tout seul je l'aurais
+reconnue...
+
+"Depuis son départ, elle est restée vide; le vent de la mer et les
+années l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes,
+la vanille l'a tapissée,--mais elle a conservé le nom tahitien de
+Georges, on l'appelle encore _la case de Rouéri_...
+
+"La mémoire de Rouéri est restée en honneur chez beaucoup d'indigènes,-
+-chez la reine surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir
+de lui.
+
+"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans
+doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait vécu près de lui pendant
+ses quatre années d'exil...
+
+"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce
+que l'on ne me disait pas; je savais même qu'elle lui écrivait, j'avais
+vu sur son bureau traîner des lettres, écrites dans une langue inconnue,
+qu'aujourd'hui je commence à parler et à comprendre.
+
+"Son nom était Taïmaha.--Elle habite près d'ici, dans une île voisine,
+et j'aimerais la voir.--J'ai souvent désiré rechercher sa trace--et
+puis, au dernier moment j'hésite, un sentiment indéfinissable, comme un
+scrupule, m'arrête au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans
+ce passé intime de mon frère, sur lequel la mort a jeté son voile
+sacré...
+
+
+
+XXIII
+
+ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE
+
+
+Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils
+sont capricieux fantasques,--boudeurs tout à coup et sans motif;--
+foncièrement honnêtes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du
+mot la plus complète...
+
+Le caractère contemplatif est extraordinairement développé chez eux; ils
+sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles à
+toutes les rêveries de l'imagination...
+
+La solitude des forêts, les ténèbres, les épouvantent, et ils les
+peuplent sans cesse de fantômes et d'esprits.
+
+Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair de lune, des
+bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des
+bassins naturels d'une délicieuse fraîcheur.--C'est alors que ce
+simple mot: "Toupapahou!" jeté au milieu des baigneuses les met en fuite
+comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantômes tatoués
+qui sont la terreur de tous les Polynésiens,--mot étrange, effrayant
+en lui-même et intraduisible...)
+
+En Océanie, le travail est chose inconnue.--Les forêts produisent
+d'elles-mêmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades
+insouciantes; le fruit de l'arbre-à-pain, les bananes sauvages,
+croissent pour tout le monde et suffisent à chacun.--Les années
+s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté absolue et une rêverie
+perpétuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre
+belle Europe tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du jour...
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+UN NUAGE
+
+
+... La bande insouciante et paresseuse était au complet au bord du
+ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui était en veine d'esprit, versait sur
+nous tous, à demi endormis dans les herbes, des facéties rabelaisiennes,
+--tout en se bourrant de cocos et d'oranges.
+
+On n'entendait guère que sa voix de crécelle, mêlée aux bruissements de
+quelques cigales qui chantaient là leur chanson de midi, à l'heure même
+où, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois
+sortaient des théâtres de Paris, transis et emmitouflés, dans le
+brouillard glacial des nuits d'hiver...
+
+La nature était tranquille et énervée; une brise tiède passait mollement
+sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient
+gaîment sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage léger des
+goyaviers et des mimosas...
+
+Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne vêtue d'une tunique
+traînante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement
+nattés, et, sur le front, une couronne de jasmin...
+
+On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune
+fille que n'avait jamais contrariée aucune entrave... On voyait aussi
+qu'elle avait roulé, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont
+les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la
+gaze légère...
+
+Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au sérieux...
+
+Un grand succès d'admiration avait salué son entrée... Le fait est
+qu'elle était bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrassée la
+rendait encore plus charmante...
+
+Confuse et intimidée, elle était venu à moi; puis, sur l'herbe, elle
+s'était assise à mon côté, et restait là immobile, les joues empourprées
+sous leur bistre, les yeux baissés, comme une enfant coupable qui
+tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde...
+
+--Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans la galerie...
+
+Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait point échappé,
+firent entendre dans les hautes herbes de petits éclats de rire contenus
+qui disaient une foule de méchantes choses;--Tétouara, fine et
+impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles:
+
+--Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_
+
+Et les éclats de rire redoublèrent;--il en partait de derrière tous
+les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de
+partout,--et la pauvre petite Rarahu était bien près de fondre en
+larmes...
+
+
+
+
+
+XXV
+
+TOUJOURS LE NUAGE
+
+
+..."Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_" avait dit Tétouara...
+
+Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole acérée à triple
+pointe, qui souvent me revenait en tête...
+
+En vérité j'étais tout à fait étranger à cette robe de gaze verte... Ce
+n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,--
+lesquels vivaient à moitié nus dans leur case de pandanus,--qui
+s'étaient lancés dans de telles prodigalités...
+
+Et je demeurais plongé dans mes réflexions...
+
+
+Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de
+dégoût et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une
+jeune femme que d'être convaincue d'avoir écouté les propos galants de
+l'un d'entre eux...
+
+Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que
+plusieurs de ces personnages, à force de présents et de pièces blanches,
+obtiennent des faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris
+public...
+
+Je m'étais bien gardé cependant de communiquer cet horrible soupçon à
+John, qui eût chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon
+goût de ne faire ni reproche ni scandale,--me réservant seulement
+d'observer et d'attendre...
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+PERSISTANCE DU NUAGE
+
+
+... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre salle de bain
+particulière sous les goyaviers, il était trois heures de l'après-midi,
+heure inusitée.
+
+J'étais venu sans bruit... J'écartai les branches et je regardai...
+
+La stupeur me cloua sur place...
+
+Une chose horrible était là dans ce lieu, que nous considérions comme
+appartenant à nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre
+eau limpide son vilain corps jaune...
+
+Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... Il avait relevé sa
+longue queue de cheveux gris nattés, et l'avait roulée en manière de
+chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... Complaisamment il
+lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de
+safran,--et le soleil l'éclairait tout de même, de sa lueur
+discrètement voilée par la verdure,--et l'eau fraîche et claire
+bruissait tout de même autour de lui,--avec autant de naturel et de
+gaîté qu'elle eût pu le faire pour nous...
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+... J'observais, posté derrière les branches... La curiosité me tenait
+là attentif et immobile... Je m'étais condamné au spectacle de ce bain,
+attendant avec anxiété ce qui allait s'ensuivre...
+
+Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement de branches, un bruit de
+voix douces, m'indiqua bientôt que les deux petites filles arrivaient...
+
+Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme mû
+par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'étaler au soleil d'aussi
+laides choses, il courut à ses vêtements... Les nombreuses robes de
+mousseline qui, superposées, composaient son costume, pendaient çà et
+là, accrochées aux branches des arbres.
+
+Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites
+arrivèrent.
+
+Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps très
+significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air
+indigné...
+
+Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arrêt en portant la main à
+son menton, et riant sous cape, comme une personne qui aperçoit quelque
+chose de très drôle...
+
+Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... Après quoi toutes
+deux s'avancèrent résolument, en disant d'un ton narquois:
+
+--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti!
+
+(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!)
+
+Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait appelé Rarahu...
+Il avait laissé retomber sa queue grisonnante avec un grand air de
+coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique étincelaient d'une hideuse
+manière...
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit aux deux
+enfants: petites boîtes de poudres blanches ou roses,--petits
+instruments compliqués pour la toilette, petites spatules d'argent pour
+racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et
+puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au
+gingembre...
+
+C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses attentions ardentes.--
+Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de
+même avec accompagnement de moues dédaigneuses, et de grimaces de
+ouistitis...
+
+Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son
+épaule nue...
+
+Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lèvres de
+celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit à toutes jambes, suivie
+de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles,
+emportant leurs présents à pleines mains-on les entendit de loin rire
+encore à travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les
+rejoindre, demeura à sa place, piteux et décontenancé...
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+LE NUAGE CRÈVE
+
+
+... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes genoux, pleurait à
+chaudes larmes...
+
+Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure dans les bois,
+les notions du bien et du mal étaient restées imparfaites; on y trouvait
+une foule d'idées baroques et incomplètes venues toutes seules à l'ombre
+des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant,
+et il s'y mêlait aussi quelques données chrétiennes, puisées au hasard
+dans la Bible de ses vieux parents...
+
+La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors du droit chemin,
+mais j'étais sûr, absolument sûr qu'elle n'avait rien donné en échange
+de ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se réparer par des
+larmes.
+
+Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort mal; elle
+comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la peine,--et que John, le
+sérieux John, mon frère, détournerait d'elle ses yeux bleus...
+
+Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire
+du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur;
+les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de
+voir pleurer son amie...
+
+Ces larmes, les premières que Rarahu eût versées de sa vie, produisirent
+entre nous le résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous firent
+davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'éprouvais pour elle, le
+coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un
+temps...
+
+L'étrange petite créature qui pleurait là sur mes genoux, dans la
+solitude d'un bois d'Océanie, m'apparaissait sous un aspect encore
+inconnu; pour la première fois elle me semblait _quelqu'un_, et je
+commençais à soupçonner la femme adorable qu'elle eût pu devenir, si
+d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune
+tête...
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle n'était plus une enfant,
+cessa de se montrer la poitrine nue au soleil...
+
+Même les jours non fériés, elle se mit à porter des robes et à natter
+ses longs cheveux...
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+..._Mata reva_ était le nom que m'avait donné Rarahu, ne voulant point
+de celui de Loti, qui me venait de Faïmana ou d'Ariitéa.--_Mata_, dans
+le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'après les yeux que les Maoris
+désignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont généralement
+très réussis...
+
+Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifaré_ (oeil de chat); Brown,
+_Mata ioré_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azuré)...
+
+Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal;
+l'appellation plus poétique de _Mata reva_ était celle qu'après bien des
+hesitations elle avait choisie...
+
+Je consultai le dictionnaire des vénérables frères Picpus,--et trouvai
+ce qui suit:
+
+_Reva_, firmament;--abîme, profondeur;--mystère...
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+JOURNAL DE LOTI
+
+
+... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement
+qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de traces, dans la
+monotonie d'un éternel été.-Il semblait qu'on fût dans une atmosphère
+de calme et d'immobilité, où les agitations du monde n'existaient
+plus...
+
+Oh! les heures délicieuses, oh! les heures d'été, douces et tièdes, que
+nous passions là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce
+coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de
+Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies,
+entraînant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau.
+-Le sol était tapissé de fines graminées, de petites plantes délicate,
+d'où sortait une senteur pareille à celle de nos foins d'Europe pendant
+le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien:
+"poumiriraïra", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air était
+tout chargé d'exhalaisons tropicales, où dominait le parfum des oranges
+surchauffées dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne
+troublait le silence accablant de ces midi d'Océanie. De petits lézards,
+bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient
+autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués de grands yeux
+violets. On n'entendait que de légers bruits d'eau, des chants discrets
+d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mûre, qui
+s'écrasait sur la terre avec un parfum de framboise...
+
+
+... Et quand le journée s'avançait, quand le soleil plus bas jetait sur
+les branches des arbres des lueurs plus dorées, Rarahu s'en retournait
+avec moi à sa case isolée dans les bois.-Les deux vieillards ses
+parents, fixes et graves, étaient là toujours, accroupis devant leur
+hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire
+mystique, une expression d'insouciante bienveillance éclairait un
+instant leurs figures éteintes:
+
+--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien:
+"Nous te saluons, Mata reva!"
+
+Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma
+petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une
+personnification fraîche de la jeunesse à côté de ces deux sombres
+momies polynésiennes...
+
+C'était l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaapaïru étendait ses longs
+bras tatoués jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux
+de _bourao_ desséché, et les frottait l'un contre l'autre pour en
+obtenir du feu,--Vieux procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme
+des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait
+cuire dans la terre deux _maiorés_, fruits de l'arbre-à-pain, qui
+composaient le repas de la famille...
+
+C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua
+rejoignait Papeete, Tétouara en tête,--et j'avais pour m'en revenir
+toujours compagnie joyeuse.
+
+--Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend à la nuit dans le
+jardin de la reine; Téria et Faïmana te font dire qu'elles comptent sur
+toi pour les conduire prendre du thé chez les Chinois,--et moi aussi,
+j'en serais très volontiers si tu veux...
+
+Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où la vue dominait
+le grand Océan bleu, éclairé des dernières lueurs du soleil couchant.
+
+La nuit descendait sur Tahiti, transparente, étoilée. Rarahu s'endormait
+dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du
+soir, les phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les
+suivantes commençaient à errer dans les jardins de la reine...
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragées de Papeete,
+adressa un bonjour moitié amical, moitié railleur,--un peu terrifié
+aussi,--à une créature baroque qui passait.
+
+La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y
+répondit avec une raideur pleine de dignité, et se retourna pour nous
+regarder.
+
+Rarahu vexée lui tira la langue,--après quoi elle me conta en riant
+que cette vieille fille, _demi-blanche_, métis efflanquée d'Anglais et
+de Maorie,--était son ancien professeur, à l'école de Papeete.
+
+Un jour, la métis avait déclaré à son élève qu'elle fondait sur elle les
+plus hautes espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en raison
+de la grande facilité avec laquelle apprenait l'enfant.
+
+Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet avenir, avait tout d'une
+traite pris sa course jusqu'à Apiré, quittant du coup la _haapiiraa_ (la
+maison d'école) pour n'y plus revenir...
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+... Je rentrai un matin à bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle à
+sensation que j'avais couché en compagnie de Tamatoa...
+
+Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la reine Moé de l'île
+Raîatéa,--père de la délicieuse petite malade, Pomaré V,--était un
+homme que l'on gardait enfermé depuis quelques années entre quatre
+solides murailles, et qui était encore l'effroi légendaire du pays.
+
+Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n'était pas plus méchant qu'un
+autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_,
+il lui fallait du sang.
+
+C'était un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force
+herculéenne; plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir
+tête quand il était déchaîné; il égorgeait sans motif, et les atrocités
+commises par lui dépassaient toute imagination...
+
+Pomaré adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait même dans
+le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on
+l'avait vu la nuit rôder dans les jardins.-Sa présence causait parmi
+les filles de la cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont
+on saurait, la nuit, la cage mal fermée.
+
+
+Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux étrangers, nuit et jour
+ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes
+blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs
+attardés des districts, et quelquefois à moi-même...
+
+
+... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi
+quand j'entrai dans la salle de refuge.
+
+Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur une table où
+brûlait une lampe d'huile de cocotier... C'était un inconnu, d'une
+taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût
+broyé un homme comme du verre.--Il avait d'épaisses mâchoires carrées
+de cannibale; sa tête énorme était dure et sauvage, ses yeux à demi
+fermés avaient une expression de tristesse égarée...
+
+--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).
+
+Je m'étais arrêté à la porte...
+
+Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant:
+
+--... Comment sais-tu mon nom?
+
+--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral à
+cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer près de moi la nuit. "Tu viens
+pour dormir?...
+
+--Et toi? tu es un chef, de quelque île?...
+
+--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin là-bas; tu y
+trouveras la meilleure natte...
+
+Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je fermai les yeux,--juste
+assez pour observer l'étrange personnage qui s'était levé avec
+précaution et se dirigeait vers moi.
+
+En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit m'avait fait tourner la
+tête du côté opposé, du côté de la porte où la vieille reine venait
+d'apparaître; elle marchait cependant avec des précautions infinies, sur
+la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de
+son gros corps.
+
+... Quand l'homme fut près de moi, il prit une moustiquaire de
+mousseline qu'il étendit avec soin au-dessus de ma tête, après quoi il
+plaça une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la
+lumière, et retourna s'asseoir, la tête appuyée sur ses deux mains.
+
+Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous deux, cachée dans
+l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut...
+
+La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son
+apparition, m'ayant confirmé dans cette idée que mon compagnon était
+inquiétant, m'ôta toute envie de dormir.
+
+Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était redevenu vague et
+atone; il avait oublié ma présence... On entendait dans le lointain, des
+femmes de la reine qui chantaient à deux parties un _himéné_ des îles
+Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux,
+cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il
+est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement...
+
+Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans
+l'embrasure de la porte.--La lampe s'éteignait, et l'homme venait de
+s'endormir...
+
+J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger toutefois, et quand, au
+petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas changé de
+place; sa tête seule s'était affaissée, et reposait sur la table...
+
+Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau
+d'eau fraîche;--après quoi j'allai sous la véranda saluer la reine et
+la remercier de son hospitalité.
+
+--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai
+paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien
+reçu?...
+
+--Oui, dis-je.
+
+Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand je lui exprimai
+ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi...
+
+--Sais-tu qui c'était, dit-elle mystérieusement,--oh! ne le répète
+pas, mon petit Loti... c'était Tamatoa!...
+
+Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relâché,--à la
+condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois
+l'occasion de lui parler et de lui donner des poignées de main...
+
+Cela dura jusqu'au moment où, s'étant évadé, il assassina une femme et
+deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans
+une même journée une série d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient
+s'écrire, même en latin...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+... Qui peut dire où réside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce
+quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les
+langues humaines?
+
+....................................................................
+
+Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse étrange qui
+pèse sur toutes ces îles d'Océanie,-l'isolement dans l'immensité du
+Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre
+épaisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en
+chantant au milieu des tiges des cocotiers, étonnamment hautes, blanches
+et grêles...
+
+On s'épuise à chercher, à saisir, à exprimer...effort inutile,--ce
+quelque chose s'échappe, et reste incompris...
+
+J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a là dedans des détails
+jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la
+physionomie des mousses...
+
+Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du monde,--eh bien,
+après, a-t-on compris?... Non assurément...
+
+Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynésie toutes
+blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois
+le son plaintif d'un _vivo_?... (flûte de roseau) ou le beuglement
+lointain des trompes en coquillage?
+
+
+
+
+
+XXXVI
+
+GASTRONOMIE
+
+
+..."La chair des hommes blancs a goût de banane mûre..."
+
+Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'île
+Routoumah, dont la compétence en cette matière est indiscutable...
+
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait appelé: _long lézard
+sans pattes_,--et je n'avais pas très bien compris tout d'abord...
+
+Le serpent étant un animal tout à fait inconnu en Polynésie, la métis
+qui avait éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable
+avait tenté la première femme, avait eu recours à cette périphrase.
+
+Rarahu s'était donc habituée à considérer cette variété de "long lézard
+sans pattes" comme le plus méchante et la plus dangereuse de toutes les
+créatures terrestres;--c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette
+insulte...
+
+Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce
+que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir.
+
+Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels
+ses vieux parents lui défendaient de se mêler, faisaient travailler son
+imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces thés qui se donnaient
+chez les Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions
+fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et quelques autres folles
+filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti
+assistait, y présidait même quelquefois, et cela confondait les idées de
+Rarahu, qui ne comprenait plus.
+
+...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura,--argument beaucoup
+meilleur...
+
+A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux soirées de Papeete.--
+Je demeurais plus tard dans les bois d'Apiré, partageant même
+quelquefois le fruit de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru.--La
+tombée de la nuit était triste, par exemple, dans cette solitude;--
+mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait
+un son délicieux le soir, sous la haute et sombre voûte des arbres...--
+Je restais jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur prière,--
+prière dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui était celle-là
+même que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre père qui es aux
+cieux..._", l'éternelle et sublime prière du Christ, résonnait d'une
+manière étrangement mystérieuse, là, aux antipodes du vieux monde, dans
+l'obscurité de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix
+lente et grave de ce vieillard fantôme...
+
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et
+qu'elle devait sentir amèrement plus tard,--quelque chose qu'elle
+était incapable de formuler dans son esprit d'une manière précise,--et
+surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle
+comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abîmes dans le domaine
+intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d'idées et de
+connaissances inconnues.--Elle saisissait déjà la différence radicale
+de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les
+notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient
+entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait
+son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-à-dire un de ces
+hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers,--un
+de ces hommes qui depuis quelques années apportaient dans l'immobile
+Polynésie tant de changements inouïs, et de nouveautés imprévues...
+
+Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir,
+retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idée de ces
+distances vertigineuses,--et Tahaapaïru les comparait à celles qui
+séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...
+
+Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans
+qu'elle était,--qu'une petite créature curieuse, jouet de passage qui
+serait vite oublié...
+
+
+Elle se trompait pourtant.--Loti commençait à s'apercevoir lui aussi
+qu'il éprouvait pour elle un sentiment qui n'était plus banal.--Déjà
+il l'aimait un peu par le coeur...
+
+Il se souvenait de son frère Georges,--de celui que les Tahitiens
+appelaient Rouéri, qui avait emporté de ce pays d'ineffaçables
+souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-même.--Il
+semblait très possible à Loti que cette aventure, commencée au hasard
+par un caprice de Tétouara, laissât des traces profondes et durables sur
+sa vie tout entière...
+
+Très jeune encore, Loti avait été lancé dans les agitations de
+l'existence européenne; de très bonne heure il avait soulevé le voile
+qui cache aux enfants la scène du monde;--lancé brusquement, à seize
+ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un
+âge où d'ordinaire on commence à penser...
+
+Loti était revenu très fatigué de cette campagne faite si matin dans la
+vie,--et se croyait déjà fort blasé. Il avait été profondément écoeuré
+et déçu,--parce que, avant de devenir un garçon semblable aux autres
+jeunes hommes, il avait commencé par être un petit enfant pur et rêveur,
+élevé dans la douce paix de la famille; lui aussi avait été un petit
+sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule
+d'idées fraîches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rêver dans
+les bois d'Océanie, tout enfant il avait longtemps rêvé seul dans les
+bois du Yorkshire...
+
+Il y avait une foule d'affinités mystérieuses entre Loti et Rarahu, nés
+aux deux extrémités du monde.--Tous deux avaient l'habitude de
+l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes
+de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en
+silence, étendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient
+passionnément la rêverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et
+l'eau fraîche...
+
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre horizon...
+
+Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il était bien inutile de se
+préoccuper de l'avenir...
+
+
+
+
+
+XL
+
+
+On était charmé quand Rarahu chantait...
+
+Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraîches
+et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent
+produire de semblables.
+
+Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des
+autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus
+élevées de la gamme,--très compliquées toujours et admirablement
+justes...
+
+Il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur
+appelé _himéné_, lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d'un
+chef, et se faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes.--Rarahu
+en était un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix
+pure;--le choeur qui l'accompagnait était rauque et sombre; les
+hommes surtout y mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de
+rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutôt les
+sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.--
+L'ensemble avait une précision à dépiter les choristes du Conservatoire,
+et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent
+décrire...
+
+
+
+
+
+XLI
+
+
+...C'était l'heure de la tombée du jour; j'étais seul au bord de la mer,
+sur une plage du district d'Apiré.--Dans ce lieu isolé, j'attendais
+Taïmaha,--et j'éprouvais un sentiment singulier à l'idée que cette
+femme allait venir...
+
+Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les cocotiers et s'avança
+vers moi... C'était déjà la nuit; quand elle fut tout près, je
+distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de
+sauvagesse:
+
+--Tu es Taïmaha? lui dis-je...
+
+--Taïmaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district
+de Papetoaï; je viens de pêcher des porcelaines sur le récif, et du
+corail rose.--Veux-tu m'en acheter?...
+
+J'attendis encore là jusqu'à minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit
+jour la vraie Taïmaha était repartie pour son île; ma commission n'avait
+pas été faite; elle s'en était allée sans se douter que pendant
+plusieurs heures elle avait été attendue sur la plage par le frère de
+Rouéri...
+
+
+
+
+
+XLII
+
+LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_
+
+
+Taravao, 1872.
+
+"Mon bon frère John,
+
+"Le messager qui te portera cette lettre est chargé en même temps de te
+remettre une foule de présents que je t'envoie.--C'est d'abord un
+plumet, en queues de phaétons rouges, objet très précieux, don de mon
+hôte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier à trois rangs de petites
+coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de
+reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papéouriri avait mises
+hier sur ma tête à la fête de Taravao.
+
+"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui était un ami
+de mon frère; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral.
+
+"Il ne me manque que ta présence, frère, pour être absolument charmé de
+mon séjour à Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une
+idée de cette région ignorée qui s'appelle la presqu'île de Taravao: un
+coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques,
+dont les fruits et les fleurs jonchent un sol délicieux, tapissé
+d'herbes fines et de pervenches roses...
+
+"Là-dessous sont disséminées quelques cases en bois de citronnier, où
+vivent immobiles des Maoris d'autrefois; là-dessous on trouve la vieille
+hospitalité indigène: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure
+tressée et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de
+roseaux, des choeurs d'_himiné_, des chants et des danses.
+
+"J'habite seul une case isolée, bâtie sur pilotis, au-dessus de la mer
+et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je
+vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde à part qui est le
+monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les
+branchages compliqués des madrépores, circulent des milliers de petits
+poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu'à celles des
+pierres précieuses ou des colibris; des rouges de géranium, des verts
+chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits
+êtres bariolés de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de
+tout excepté forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la
+sieste, absorbé dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est
+presque inconnu, même aux naturalistes et aux observateurs.
+
+"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.--
+Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans
+l'obscurité sa grande voix sinistre, alors j'éprouve comme une sorte
+d'angoisse de la solitude, là, à la pointe la plus australe et la plus
+perdue de cette île lointaine,--devant cette immensité du Pacifique,-
+-immensité des immensités de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux
+rives mystérieuses du continent polaire.
+
+"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo,
+j'ai vu ce lac de Vaïria qui inspire aux indigènes une superstitieuse
+frayeur.--Une nuit nous avons campé sur ses bords. C'est un site
+étrange que peu de gens ont contemplé; de loin en loin quelques
+Européens y viennent par curiosité; la route est longue et difficile,
+les abords sauvages et déserts.--Figure-toi, à mille mètres de haut,
+une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des
+mornes hauts et sévères découpant leurs silhouettes aiguës dans le ciel
+clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un
+souffle de vent, ni un bruit, ni un être vivant, ni seulement un
+poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une
+race particulière descendaient la nuit des montagnes, et _battaient
+l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_."
+
+"...Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du mercredi, tu y verras
+la princesse Ariitéa; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude,
+et que j'espère la semaine prochaine danser avec elle au bal de la
+reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Faïmana ou Téria, tu
+pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tête...
+
+"Cher petit frère, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua,
+donner de mes nouvelles à la petite Rarahu, d'Apiré... Fais cela pour
+moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner à tous
+deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon
+coeur..."
+
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les
+nombreuses déesses de sa suite; elle n'avait même jamais entendu parler
+d'aucun de ces personnages de la mythologie polynésienne. La reine
+Pomaré seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris
+les noms de ces divinités d'autrefois et conservait dans sa mémoire les
+étranges légendes des anciens temps...
+
+... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne qui m'avaient
+frappé, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans équivalents dans
+nos langues d'Europe, étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me
+les expliquait avec une rare et singulière poésie.
+
+--Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, me disait-elle, tu
+apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles
+qui vivent à Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur
+ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des
+choses très effrayantes que tu ignores...
+
+En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui
+ne deviennent intelligibles qu'à la longue, quand on a vécu avec les
+indigènes, la nuit dans les bois, écoutant gémir le vent et la mer,
+l'oreille tendue à tous les bruits mystérieux de la nature.
+
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les
+oreilles des Maoris ignorent cette musique naïve qui, dans d'autres
+climats, remplit les bois de gaîté et de vie.
+
+Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les grandes fougères, rien
+ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le même silence étrange qui
+semble régner aussi dans l'imagination mélancolique des naturels.
+
+On voit seulement planer dans les gorges, à d'effrayantes hauteurs, le
+phaéton, un petit oiseau blanc qui porte à la queue une longue plume
+blanche ou rose.
+
+Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une touffe de ces
+plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de persévérance pour
+composer cet ornement aristocratique...
+
+
+
+
+
+XLV
+
+INQUALIFIABLE
+
+
+... Il est certaines nécessités de notre triste nature humaine qui
+semblent faites tout exprès pour nous rappeler combien nous sommes
+imparfaits et matériels--nécessités auxquelles sont soumises les
+reines comme les bergères,--"la garde qui veille aux barrières du
+Louvre, etc..."
+
+Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces situations pénibles,
+trois femmes entrent à sa suite dans certain réduit mystérieux dissimulé
+sous les bananiers...
+
+La première de ces initiées a mission de soutenir pendant l'opération la
+lourde personne royale. La deuxième tient à la main des feuilles de
+_bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraîches et les plus
+tendres... La troisième, qui commence son office lorsque les deux
+premières ont achevé le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier
+parfumée au santal (_monoï_), dont elle est chargée d'oindre les parties
+que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter
+ou endolorir...
+
+La séance levée,--le cortège rentre gravement au palais...
+
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+... Rarahu et Tiahoui s'étaient invectivées d'une manière extrêmement
+violente.--De leurs bouches fraîches étaient sorties pendant
+plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus
+enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le
+tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honnêteté").
+
+C'était la première dispute entre les deux petites, et cela amusait
+beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes étendues au bord du
+ruisseau du Fataoua riaient à gorge déployée et les excitaient:
+
+--Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c'est pour toi qu'on se
+dispute!...
+
+Le fait est que c'était pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement
+de jalousie contre Tiahoui, et là était l'origine de la discussion.
+
+Comme deux chattes qui vont se rouler et s'égratigner, les deux petites
+se regardaient blêmes, immobiles, tremblantes de colère:
+
+--_Tinito oufa!_ cria Tiahoui, à bout d'arguments, en faisant une
+allusion sanglante à la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!
+
+--_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait
+que son amie était venue toute petite d'une des plus lointaines îles
+Pomotous,--et que si Tiahoui elle-même n'était point cannibale,
+assurément on l'avait été dans sa famille.
+
+Des deux côtés l'injure avait porté, et les deux petites, se prenant aux
+cheveux, s'égratignèrent et de mordirent.
+
+On les sépara; elles se mirent à pleurer, et puis, Rarahu s'étant jetée
+dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par
+s'embrasser de tout leur coeur...
+
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le nez,--
+suivant une vieille habitude oubliée de la race maorie,--habitude qui
+lui était revenue de son enfance et de son île barbare; elle avait
+embrassé son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu,
+et en aspirant très fort.
+
+C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le
+baiser des lèvres leur est venu d'Europe...
+
+Et Rarahu, malgré ses larmes, eut encore en me regardant un sourire
+d'intelligence comique, qui voulait dire à peu près ceci:
+
+--Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de
+l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de même!...
+
+Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant
+d'après, tout était oublié.
+
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,--
+sur quelque pointe solitaire regardant l'immensité bleue, en quelque
+lieu choisi avec un goût mélancolique par des hommes des générations
+passées,--de loin en loin on rencontre les monticules funèbres, les
+grands tumulus de corail... Ce sont les _maraé_, les sépultures des
+chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment là-dessous se
+perd dans le passé fabuleux et inconnu qui précéda la découverte des
+archipels de la Polynésie.
+
+--Dans toutes les îles habitées par les Maoris, les _maraé_ se
+retrouvent sur les plages. Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui
+ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les
+Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre
+de fer est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste; le vent de la
+mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides...
+Ces tumulus restés blancs, malgré les années, de la blancheur du corail,
+et surmontés de grands arbres noirs, évoquent les souvenirs de la
+terrible religion du passé; c'étaient aussi les autels où les victimes
+humaines étaient immolées à la mémoire des morts.
+
+--Tahiti, disait Pomaré, était la seule île où, même dans les plus
+anciens temps, les victimes n'étaient pas mangées après le sacrifice; on
+faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enlevés de
+leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et servis à la reine,--
+horrible prérogative de la souveraineté. (_Recueilli de la bouche de
+Pomaré_.)
+
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, exerçait une industrie tellement
+originale que dans notre Europe, si féconde en inventions de tous
+genres, on n'a certes encore rien imaginé de semblable.
+
+Il était fort vieux, ce qui en Océanie n'est pas chose commune; de plus
+il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares là-
+bas. Aux îles Marquises la barbe blanche est une denrée presque
+introuvable qui sert à fabriquer des ornements précieux pour la coiffure
+et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont
+soigneusement entretenus et conservés pour l'exploitation en coupes
+réglées de cette partie de leur personne.
+
+Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, et l'expédiait
+à Hivaoa, la plus barbare des îles Marquises, où elle se vendait au prix
+de l'or.
+
+
+
+
+
+L
+
+
+...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tête de
+mort que je tenais sur mes genoux.
+
+Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des
+grands bois de fer. C'était le soir, dans le district perdu de Papenoo;
+le soleil plongeait lentement dans le grand Océan vert, au milieu d'un
+étonnant silence de la nature.
+
+Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'était la
+veille d'un départ; le _Rendeer_ allait s'éloigner pour un temps, et
+visiter au nord l'archipel des Marquises.
+
+Rarahu, sérieuse et recueillie, était plongée dans une de ses rêveries
+d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. Un moment
+elle avait été illuminée de lumière dorée, et puis, le radieux soleil
+s'étant abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette
+svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...
+
+Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet objet lugubre qui était
+posé là sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les
+Polynésiens, était un horrible épouvantail.
+
+On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son esprit inculte une
+foule d'idées nouvelles,--sans qu'elle pût leur donner une forme
+précise...
+
+Cette tête devait être fort ancienne; elle était presque fossile,--et
+teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres
+et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte
+aussi loin...
+
+--Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit
+qu'imparfaitement par le mot _épouvantable_,--parce qu'il désigne là-
+bas cette terreur particulièrement sombre qui vient des spectres ou des
+morts...
+
+--Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crâne? demandai-je
+à Rarahu...
+
+Elle répondit en montrant du doigt la bouche édentée:
+
+--C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...
+
+
+... Il était une heure très avancée de la nuit quand nous fûmes de
+retour à Apiré, et Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des
+frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a absolument rien à
+redouter, ni des plantes, ni des bêtes, ni de hommes; où l'on peut
+n'importe où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les
+indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes...
+
+Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu
+tenait ma main serrée dans la sienne, et chantait des _himéné_ pour se
+donner du courage...
+
+Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut très pénible à
+traverser...
+
+Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrière,
+--procédé peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protégée
+ainsi, et plus sûre de n'être point traîtreusement saisie aux cheveux
+par la tête de mort couleur brique...
+
+Il faisait une complète obscurité dans ce bois, et on y sentait une
+bonne odeur répandue par les plantes tahitiennes. Le sol était jonché de
+grandes palmes desséchées qui craquaient sous nos pas. On entendait en
+l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son métallique des
+feuilles qui se froissent; on entendait derrière les arbres des rires de
+Toupapahous; et à terre, c'était un grouillement repoussant et horrible:
+la fuite précipitée de toute une population de crabes bleus, qui à notre
+approche se hâtaient de rentrer dans leurs demeures souterraines...
+
+
+
+
+
+LI
+
+
+...Le lendemain fut une journée d'adieux fort agitée...
+
+Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était revenue à Tahiti,
+m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par
+l'intermédiaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Fareüte
+à la tombée de la nuit...
+
+Quand, à l'heure fixée, j'arrivai dans ce lieu isolé, j'aperçu une femme
+immobile qui semblait attendre, la tête couverte d'un épais voile
+blanc...
+
+Je m'approchai et j'appelai: Taïmaha!--La femme voilée me laissa
+plusieurs fois répéter ce nom sans répondre; elle détournait la tête, et
+riait sous les plis de la mousseline...
+
+J'écartai le voile et découvris la figure connue de Faïmana, qui se
+sauva en éclatant de rire...
+
+Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amenée dans
+cet endroit où elle était vexée de m'avoir rencontré; elle n'avait
+jamais entendu parler de Taïmaha, et ne put me donner sur elle aucun
+renseignement...
+
+Force me fut de remettre à mon retour une tentative nouvelle pour la
+voir; il semblait que cette femme fût un mythe, ou qu'une puissance
+mystérieuse prit plaisir à nous éloigner l'un de l'autre, nous réservant
+pour plus tard une entrevue plus saisissante...
+
+Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu
+vinrent à l'heure des dernières étoiles m'accompagner jusqu'à la
+plage...
+
+Rarahu pleura abondamment,--bien que la durée du voyage du _Rendeer_
+ne dût pas dépasser un mois; elle avait le pressentiment peut-être que
+le temps délicieux que nous venions de passer tous deux ne se
+retrouverait plus...
+
+L'idylle était finie... Contre nos prévisions humaines, ces heures de
+paix et de frais bonheur écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en
+étaient allées pour ne plus revenir...
+
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+I
+
+HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN
+
+(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas très long.)
+
+
+Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée de pénitencier et de
+déportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette idée
+fâcheuse. Depuis longues années, les condamnés ont quitté ce beau pays,
+et l'inutile ruine.
+
+Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette île appartient depuis cette époque
+à la France; entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de la Société
+et des Pomotous, elle a perdu son indépendance en même temps que ces
+archipels abandonnaient volontairement la leur.
+
+Taïohaé, capitale de l'île, renferme une douzaine d'Européens, le
+gouverneur, le pilote, l'évêque-missionnaire,--les frères,--quatre
+soeurs qui tiennent une école de petites filles,--et enfin quatre
+gendarmes.
+
+Au milieu de tout ce monde, la reine dépossédée, dépouillée de son
+autorité, reçoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus
+la ration des soldats pour elle et sa famille.
+
+Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois Taïohaé comme point
+de relâche, et ce pays était exposé à leurs vexations; des matelots
+indisciplinés se répandaient dans les cases indigènes et y faisaient un
+grand tapage.
+
+Aujourd'hui, grâce à la présence imposante des quatre gendarmes, ils
+préfèrent s'ébattre dans les îles voisines.
+
+Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, mais de récentes
+épidémies d'importation européenne les ont plus que décimés.
+
+La beauté de leurs formes est célèbre, et la race des îles Marquises est
+réputée une des plus belles du monde.
+
+Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer à ces visages singuliers
+et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse
+et si parfaite, ont les traits durs, comme taillés à coups de hache, et
+leur genre de beauté est en dehors de toutes les règles.
+
+Elles ont adopté à Taïohaé les longues tuniques de mousseline en usage
+à Tahiti; elles portent les cheveux à moitié courts, ébouriffés, crêpés,
+--et se parfument au santal.
+
+Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes féminins sont extrêmement
+simplifiés...
+
+Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur
+paraissant un vêtement tout à fait convenable.
+
+Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis;--mais, par une
+fantaisie bizarre, ces dessins sont localisés sur une seule moitié du
+corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moitié reste blanche, ou
+peu s'en faut.
+
+Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un
+grand air de sauvagerie, en faisant étrangement ressortir le blanc des
+yeux et l'émail poli des dents.
+
+Dans les îles voisines, rarement en contact avec les Européens, toutes
+les excentricités des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi
+que les dents enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire
+attachées aux oreilles.
+
+Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, encaissée dans de hautes
+et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentées.--Une
+épaisse verdure est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide;
+c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, d'essences utiles ou
+précieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchés sur leurs tiges
+flexibles, balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de ces
+forêts.
+
+Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement
+disséminées le long de l'avenue ombragée qui suit les contours de la
+plage.
+
+Derrière cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boisés
+conduisent à la montagne. L'intérieur de l'île, cependant, est tellement
+enchevêtré de forêts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y
+passe,--et les communications entre les différentes baies se font par
+mer, dans les embarcations des indigènes.
+
+C'est dans la montagne que sont perchés les vieux cimetières maoris,
+objet d'effroi pour tous et résidence des terribles Toupapahous...
+
+Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les agitations
+incessantes de notre existence européenne sont tout à fait inconnues à
+Nuka-Hiva. Les indigènes passent la plus grande partie du jour accroupis
+devant leurs cases, dans une immobilité de sphinx. Comme les Tahitiens,
+ils se nourrissent des fruits de leurs forêts, et tout travail leur est
+inutile... Si, de temps à autre, quelques-uns s'en vont encore pêcher
+par gourmandise, la plupart préfèrent ne pas de donner cette peine.
+
+Le _popoï_, un de leurs mets raffinés, est un barbare mélange de fruits,
+de poissons et de crabes fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est
+inqualifiable.
+
+L'anthropophagie, qui règne encore dans une île voisine, Hivaoa (ou la
+Dominique), est oubliée à Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts
+des missionnaires ont amené cette heureuse modification des coutumes
+nationales; à tout autre point de vue cependant, le christianisme
+superficiel des indigènes est resté sans action sur leur manière de
+vivre, et la dissolution de leurs moeurs dépasse toute idée...
+
+On trouve encore entre les mains des indigènes plusieurs images de leur
+dieu.
+
+C'est un personnage à figure hideuse, semblable à un embryon humain.
+
+La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le manche de son
+éventail.
+
+
+
+
+
+II
+
+PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI
+
+(Apportée aux Marquises par un bâtiment baleinier.)
+
+
+Apiré, le 10 mai 1872
+
+O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri, je te salue par le vrai
+Dieu.
+
+Mon coeur est très triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne
+te vois plus.
+
+Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri, quand cette lettre te
+parviendra, de m'écrire, pour me faire connaître tes pensées, afin que
+je sois contente. Il est arrivé peut-être que ta pensée s'est détournée
+de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laissé leurs
+femmes.
+
+Il n'y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si ce n'est pourtant que
+Turiri, mon petit chat très aimé, est fort malade, et sera peut-être
+absolument mort quand tu reviendras.
+
+J'ai fini mon petit discours.
+
+Je te salue,
+
+RARAHU.
+
+
+
+
+
+III
+
+LA REINE VAÉKÉHU
+
+
+... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on arrive, près d'un
+ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians,
+développé dans des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur
+la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournées comme des
+reptiles, on trouve des femmes assises, vêtues le plus souvent de
+tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du
+cuivre. Leur figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent
+venir avec une expression de sauvage ironie.
+
+Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et
+silencieuses comme des idoles...
+
+C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et ses suivantes.
+
+Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et
+hospitalières; elles sont charmées si un étranger prend place près
+d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges.
+
+Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent
+alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de
+la dernière guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et
+accentuent chaque mot d'une manière originale. Les batailles où plus de
+milles hommes sont engagés excitent leur sourire incrédule; la grandeur
+de nos armées dépasse leurs conceptions...
+
+L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur
+suffisent, leur curiosité est satisfaite, et la réception terminée, la
+cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour réveiller
+l'attention, on ne prend plus garde à vous...
+
+
+La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est
+située dans un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.
+
+Mais au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre
+case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle
+encore l'élégance de cette architecture primitive.
+
+Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique
+bois des îles soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de
+l'édifice sont formées de branches de citronnier choisies entre mille,
+droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont liés entre eux par
+des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposés de manière à
+former des dessins réguliers et compliqués.
+
+Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures
+d'immobilité et de repos, en regardant sécher leurs filets à l'ardeur du
+soleil.
+
+Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un
+mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est
+impénétrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque
+chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie
+qui s'en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe?...
+
+Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir:
+peut-être cette inévitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout
+porte à croire qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais
+songé...
+
+
+Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs
+éditions de son portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner
+plus à loisir.
+
+Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier
+silence, conserve encore une certaine grandeur...
+
+
+
+
+
+IV
+
+VAÉKÉHU A L'AGONIE
+
+
+Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier
+boisé qui mène à la montagne, les suivantes m'appelèrent.
+
+Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait
+mourir.
+
+Elle avait reçu l'extrême-onction de l'évêque missionnaire.
+
+Vaékéhu--étendue à terre--tordait ses bras tatoués avec toutes les
+marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour
+d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des
+gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui
+exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter).
+
+On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi
+saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre
+qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme
+révélait une poésie inconnue pleine d'une amère tristesse...
+
+Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus
+revenir, et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux
+rois tatoués ses ancêtres.
+
+Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et
+quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme, et
+l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur...
+
+
+
+
+
+V
+
+FUNÈBRE
+
+
+Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai 1872.
+
+Il était nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de
+Papeete, le 1er juin, à huit heures du soir.
+
+Quand je mis pied à terre dans l'île délicieuse, une jeune femme qui
+semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit:
+
+--Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle t'attend à
+Apiré où elle m'a chargée de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine
+est morte la semaine passée; son père Tahaapaïru est mort ce matin, et
+elle est restée auprès de lui avec les femmes d'Apiré pour la veillée
+funèbre.
+
+"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions
+souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du
+soleil, dès qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le
+_Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et
+c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre.
+
+Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par
+des chemins détrempés; il était tombé tout le jour une des dernières
+grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'épais nuages
+noirs.
+
+Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée depuis quinze jours
+avec un jeune Tahitien nommé Téharo; elle avait quitté le district
+d'Apiré pour habiter avec son mari celui de Papéuriri, situé à deux
+jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille
+rieuse et légère que j'avais connue. Elle causait gravement, on la
+sentait plus femme et plus posée.
+
+Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme
+un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches
+mouillées sur nos têtes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau.
+
+Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui
+renfermait la cadavre de Tahaapaïru.
+
+Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite amie, était ovale,
+basse comme toutes les cases tahitiennes, et bâtie sur une estrade en
+gros galets noirs. Les murailles en étaient faites de branches minces de
+bourao, placées verticalement et laissant des vides entre elles, comme
+les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines
+immobiles, dont la lampe agitée par le vent déplaçait les ombres
+fantastiques.
+
+Au moment où je franchissais le seuil funèbre, Tiahoui me repoussa
+brusquement à droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort
+qui débordaient à gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,--
+un frisson me parcourut le corps, et je détournai la tête pour ne les
+point voir.
+
+Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang le long du mur--et, au
+milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et
+sombre...
+
+Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut à moi et
+m'entraîna dehors...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Nous nous étions embrassés longuement, en nous serrant dans nos bras
+enlacés, et puis nous nous étions assis tous deux sur la mousse humide,
+près de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus à avoir
+peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts.
+
+Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait décidé de quitter le
+lendemain le toit de pandanus où ses vieux parents venaient de mourir.
+
+--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce était comme un
+souffle à mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une
+case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frère Rouéri et
+Taïmaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très heureux, et
+auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien à redire. Je n'ai
+plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais même
+qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvés si bien de cette
+existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...
+
+Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme
+tout-puissant de volupté et de nonchalance; et c'est pour cela que je le
+redoutais un peu...
+
+Cependant, une à une, les femmes de la veillée funèbre étaient sorties
+sans bruit et s'en étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se faisait
+fort tard...
+
+--Maintenant, rentrons, dit-elle...
+
+
+Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes devant, tous
+deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y avait plus auprès du mort
+qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait à demi-voix
+avec elle-même. Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit:
+
+--"A parahi oé!" (Assieds-toi!)
+
+Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indécise
+d'une lampe indigène.--Ses yeux et sa bouche étaient à demi ouverts;
+sa barbe blanche avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen
+sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, qui avaient
+depuis longtemps la rigidité de la momie, étaient tendus droits de
+chaque côté de son corps;--ce qui surtout était saillant dans cette
+tête morte, c'étaient les traits caractéristiques de la race
+polynésienne, l'étrangeté maorie.--Tout le personnage était le type
+idéal du Toupapahou...
+
+Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur le mort; elle
+frissonna et détourna la tête.--La pauvre petite se raidissait contre
+la terreur; elle voulait rester quand même auprès de celui qui avait
+entouré de quelques soins son enfance.--Elle avait sincèrement pleuré
+la vieille Huamahine, mais ce vieillard glacé n'avait guère fait pour
+elle que la _laisser croître_; elle ne lui était attachée que par un
+sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui était là ne
+lui inspirait plus qu'une immense horreur...
+
+... La vieille parente de Tahaapaïru s'était endormie.--La pluie
+tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des
+bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.--
+Les Toupapahous étaient là dans le bois, se pressant autour de nous,
+pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau
+personnage, qui depuis le matin était des leurs. On s'attendait à toute
+minute à voir entre les barreaux passer leurs mains blêmes...
+
+--Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais
+morte de frayeur...
+
+
+... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa main dans les
+miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au moment où les premières lueurs
+du jour se mirent à filtrer à travers les barreaux de sa demeure.--
+Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête délicieuse, amaigrie et
+triste, appuyée sur mon épaule.--Je l'étendis tout doucement sur des
+nattes, et m'en allai sans bruit...
+
+Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, et qu'à cette
+heure je pouvais sans danger la quitter...
+
+
+
+
+
+VII
+
+INSTALLATION
+
+
+... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, dans une des
+avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, était une
+petite case fraîche et isolée.--Elle était bâtie au pied d'une touffe
+de cocotiers si hauts, qu'on eût dit là-dessous une habitation
+lilliputienne.--Elle avait sur la rue une véranda que garnissaient des
+guirlandes de vanille.--Derrière était un enclos, fouillis de mimosas,
+de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient
+tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres et jusque dans les
+appartements.--Tout le jour on était à l'ombre dans ce recoin, et le
+calme n'y était jamais troublé.
+
+Là, huit jours après la mort de son père adoptif, Rarahu vint s'établir
+avec moi.
+
+C'était son rêve accompli.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+MUO-FARÉ
+
+
+Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande
+réception chez nous: c'était le _muo-faré_ (la consécration du logis).-
+-Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un thé.--Les convives
+étaient nombreux, et deux Chinois avaient été enrôlés pour la
+circonstance, gens habiles à composer des pâtisseries fines, au
+gingembre,--et à construire des pièces montées d'un aspect
+fantastique.
+
+Au nombre des invités étaient d'abord John, mon frère John, qui passait
+au milieu des fêtes de là-bas comme une belle figure mystique,
+inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de
+son coeur, ni le côté vulnérable de sa pureté de néophyte.
+
+Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus
+jeune fils de Pomaré,--et deux autres initiés du _Rendeer_.--Et puis
+toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria,
+Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, jusqu'à la noire Tétouara.
+
+Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes,
+maintenant qu'elle allait en maîtresse leur faire les honneurs du logis;
+--absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc
+d'Orléans.
+
+Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, à onze heures,
+la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline,
+couronnées de fleurs, buvant gaîment du thé, des sirops, de la bière,
+croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des _himéné_.
+
+Dans le courant de la soirée, il se produisit un incident bien
+regrettable, au point de vue du décorum anglais. Le grand chat de
+Rarahu, apporté le matin même d'Apiré et qu'on avait par prudence
+enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table,
+effaré, poussant des cris de désespoir, chavirant les tasses et sautant
+aux vitres.
+
+Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le réintégra dans son
+armoire.--L'incident fut clos de cette manière et, quelques jours plus
+tard, ce même Turiri, complètement apprivoisé, devint un chat citadin,
+des mieux éduqués et des plus sociables.
+
+
+A ce souper sardanapalesque, Rarahu était déjà méconnaissable; elle
+portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à
+traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez
+elle avec aisance et grâce,--s'embrouillant un peu par instants, et
+rougissant après, mais toujours charmante.--On me complimentait sur
+ma maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la première, disaient:
+"Merahi menehenehé!" (Qu'elle est jolie!) John était un peu sérieux, et
+lui souriait tout de même avec bienveillance.--Elle rayonnait de
+bonheur; c'était son entrée dans le monde des jeunes femmes de Papeete,
+entrée brillante qui dépassait tout ce que son imagination d'enfant
+avait pu concevoir et désirer.
+
+C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite
+plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait de tomber comme bien
+d'autres dans l'atmosphère malsaine et factice où elle allait languir et
+se faner.
+
+
+
+
+
+IX
+
+JOURS ENCORE PAISIBLES
+
+
+Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des énormes cocotiers qui
+ombrageaient notre demeure.
+
+Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir la barrière du
+jardin de la reine; et là, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas,
+prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la
+fraîcheur de ces matinées si pures de Tahiti.
+
+Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les
+filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure du repas de midi.--
+Le dîner de Rarahu était toujours très frugal; comme autrefois à Apiré,
+elle se contentait des fruits cuits de l'arbre-à-pain, et de quelques
+gâteaux sucrés que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.
+
+Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journées.--
+Ceux-là qui ont habité sous les tropiques connaissent ce bien-être
+énervant du sommeil de midi.--Sous la véranda de notre demeure, nous
+tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de longues heures à
+rêver ou à dormir, au bruit assoupissant des cigales.
+
+Dans l'après-midi, c'était généralement l'amie Téourahi que l'on voyait
+arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'était fait
+initier aux mystères de l'écarté, aimait passionnément, comme toutes les
+Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises
+l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et
+sérieuses, absolument captivées par les trente-deux petites figures
+peintes qui glissaient entre leurs doigts.
+
+Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif.--Rarahu
+m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, où nous
+fouillions l'eau tiède et bleue, à la recherche de madrépores rares ou
+de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous
+les broussailles d'orangers et de gardénias, des coquilles qui
+séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, mêlant leur ramure
+compliquée aux herbes et aux pervenches roses...
+
+C'était là cette vie exotique, tranquille et ensoleillée, cette vie
+tahitienne telle que jadis l'avait menée mon frère Rouéri, telle que je
+l'avais entrevue et désirée, dans ces étranges rêves de mon enfance qui
+me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps
+s'écoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille
+petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui
+forment à la longue des réseaux dangereux, des voiles sur le passé, la
+patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on
+ne s'échappe plus...
+
+
+... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait différentes
+petites voix d'oiseau, tantôt stridentes, tantôt douces comme des voix
+de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme.--
+Elle était restée un des premiers sujets du choeur d'_himéné_ d'Apiré...
+
+De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment
+d'une poésie contemplative et rêveuse; elle traduisait ses conceptions
+originales par des chants; elle composait des _himéné_ dont le sens
+vague et sauvage resterait inintelligible pour des Européens auxquels on
+chercherait à les traduire.--Mais je trouvais à ces chants bizarres un
+singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'élevaient
+doucement dans le grand silence des midis d'Océanie...
+
+Quand venait le soir, Rarahu s'occupait généralement de préparer ses
+couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait
+elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en
+fabriquer de très extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de
+vraies fleurs combinées ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs
+nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes
+d'une grâce artificielle et chinoise...
+
+Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur ambrée, étaient toujours
+employées à profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui
+étaient le principal luxe de Rarahu.
+
+Un autre objet de parure, plus _habillé_ que la simple couronne de
+fleurs, était la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche
+comme la paille de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec
+une délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le
+_reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui complétait cette coiffure des
+fêtes, et s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent...
+
+Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et
+impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du
+coeur des cocotiers.
+
+La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que ses grands cheveux
+étaient dénoués, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions
+circuler avec la foule devant les échoppes illuminées des marchands
+chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de
+lune, autour des danseuses de _upa-upa_.
+
+De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mêlait
+rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, était réputée partout
+pour une petite fille très sage...
+
+C'était encore pour nous deux une époque de tranquille bonheur, et
+cependant ce n'étaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante
+gaîté des bois de Fataoua...
+
+C'était quelque chose de plus troublé et de plus triste.--Je l'aimais
+davantage, parce qu'elle était seule au monde, parce que pour le peuple
+de Papeete elle était ma femme.--Les habitudes douces de la vie à deux
+nous unissaient plus étroitement chaque jour, et cependant cette vie qui
+nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se
+dénouer bientôt par le départ et la séparation...
+
+... Séparation des séparations, qui mettrait entre nous les continents
+et les mers, et l'épaisseur effroyable du monde...
+
+
+
+
+
+X
+
+
+...Il avait été décidé que nous irions ensemble rendre une visite à
+Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était
+promis une grande joie de ce voyage.
+
+Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes à pied tous deux,
+emportant sur l'épaule notre léger bagage de Tahitiens: une chemise
+blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour
+Rarahu...
+
+On voyage dans cet heureux pays comme on eût voyagé aux temps de l'âge
+d'or, si les voyages eussent été inventés à cette époque reculée...
+
+Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent;
+l'hospitalité vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans
+toute l'île il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons
+européens; encore sont-ils fort rares, et à peu près localisés dans la
+ville de Papeete...
+
+Notre première étape fut à Papara, où nous arrivâmes au coucher du
+soleil, après une journée de marche; c'était l'heure où les pêcheurs
+indigènes revenaient du large dans leurs minces pirogues à balancier;
+les femmes du district les attendaient groupées sur la plage, et nous
+n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un gîte. L'une après
+l'autre, les pirogues effilées abordaient sous les cocotiers; les
+rameurs nus battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et
+sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons
+antiques; cela était vivant et original, simple et primitif comme une
+scène des premiers âges du monde...
+
+Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en route...
+
+Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous
+suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'où la vue
+dominait toute l'immensité de la mer;--çà et là des îlots bas,
+couverts d'une végétation invraisemblable; des pandanus à la physionomie
+antédiluvienne; des bois qu'on eût dit échappés de la période éteinte du
+Lias.--Un ciel lourd et plombé comme celui des âges détruits; un
+soleil à demi voilé, promenant sur le Grand Océan morne de pâles
+traînées d'argent...
+
+De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de
+chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés à suivre dans un
+demi-sommeil leurs rêveries éternelles; des vieillards tatoués, au
+regard de sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi d'étrange et
+de sauvage qui jetait l'imagination dans des régions inconnues..
+
+Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades polynésiennes, qui
+semblent les restes oubliés des races primitives; qui vivent là-bas
+d'immobilité et de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au
+contact des races civilisées, et qu'un siècle prochain trouvera
+probablement disparues.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un
+moment de surprise et d'admiration...
+
+Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la
+montagne comme une porte d'église, et qui était toute pleine de petits
+oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, à
+l'intérieur, tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles
+voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et
+s'excitant les unes les autres à crier et à chanter.
+
+Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures étaient des
+_varué_, des esprits, des âmes de trépassés; pour Rarahu ce n'était plus
+qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant
+vu, c'était encore quelque chose de nouveau et de charmant, et
+volontiers elle fût restée là, en extase, à les entendre, à les imiter.
+
+Un pays idéal à son avis eût été un pays rempli d'oiseaux où tout le
+jour, dans les branches, on les eût entendus chanter.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papéuriri, nous
+nous arrêtâmes dans un village bizarre construit par des sauvages
+arrivés de la Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin Téharo et
+Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut
+extrême et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se
+retrouvent sont tout à fait dans le caractère tahitien.
+
+Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le premier quartier
+de leur lune de miel, chose fort douce en Océanie comme ailleurs; bien
+gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du
+terme.
+
+Leur case était propre et soignée, classique d'ailleurs, dans ses
+moindres détails.--Nous y trouvâmes un grand lit qui nous était
+préparé, recouvert de nattes blanches, et entouré de rideaux indigènes
+faits de l'écorce distendue et assouplie du mûrier à papier.
+
+On nous fit grande fête à Papéuriri, et nous y passâmes quelques
+journées délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et dans
+l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour nous égayer, la solitude et
+la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au
+loin le son plaintif des flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des
+trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la
+patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.
+
+Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels
+tout le village était convié: des menus très particuliers, des petits
+cochons rôtis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au
+dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himéné_.
+
+J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vêtu
+simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empêchait
+qu'à certains moments je ne me prisse pour un indigène, et je me
+surprenais à souhaiter parfois en être réellement un; j'enviais le
+tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Téharo; dans ce milieu qui
+était le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-même, plus naturelle et
+plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apiré
+reparaissait avec toute sa naïveté délicieuse, et pour la première fois
+je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre
+avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque district bien
+perdu, dans quelqu'une des îles les plus lointaines et les plus ignorées
+des domaines de Pomaré;--à être oublié de tous et mort pour le monde;
+--à la conserver là telle que je l'aimais, singulière et sauvage, avec
+tout ce qu'il y avait en elle de fraîcheur et d'ignorance.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ce fut une des belles époques de Papeete que l'année 1872. Jamais on n'y
+vit tant de fêtes, de danses et d'_amuramas_.
+
+Chaque soir, c'était comme un vertige.--Quand la nuit tombait les
+Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; les coups précipités du
+tambour les appelaient à la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux
+dénoués, le torse à peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les
+danses, affolées et lascives, duraient souvent jusqu'au matin.
+
+Pomaré se prêtait à ces saturnales du passé, que certain gouverneur
+essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui
+s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et
+tous les expédients étaient bons pour la distraire.
+
+C'était le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces
+fêtes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La
+reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair
+de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'étendre sur des nattes.
+
+Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un
+chant en choeur, rapide et frénétique;--chacune d'elles à son tour
+exécutait une figure; le pas et la musique, lents au début,
+s'accéléraient bientôt jusqu'au délire, et, quand la danseuse épuisée
+s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre
+s'élançait à sa place, qui la surpassait en impudeur et en frénésie.
+
+Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et
+rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées d'extravagantes couronnes
+de datura, ébouriffées comme des folles, elles dansaient sur un rythme
+plus saccadé et plus bizarre,--mais d'une manière si charmante aussi,
+qu'entre les deux on ne savait ce que l'on préférait.
+
+Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui brûlaient le sang,
+mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes
+femmes, laissant tomber sur ses épaules les masses lourdes de ses
+cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures,
+elle restait assise auprès de moi sur les marches du palais, captivée et
+silencieuse.
+
+Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre case, comme
+grisés de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles à toutes sortes de
+sensations étranges.
+
+Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une autre créature. La upa-upa
+réveillait au fond de son âme inculte le volupté fiévreuse et la
+sauvagerie.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille
+appelées _tapa_.--Les siennes, qui étaient longues et traînantes,
+avaient une élégance presque européenne.
+
+Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de
+corsage, certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une
+petite personne civilisée et coquette.
+
+Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et
+fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond,
+plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de
+feuilles naturelles ou de fleurs.
+
+Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, en vivant de la vie citadine.
+Sans le léger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient
+et que moi j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche.--Et
+cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets
+fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore
+la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amérique.
+
+Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus
+comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du
+gouvernement, la reine me disait en me tendant la main:
+
+--Loti, comment va Rarahu?
+
+Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de
+la colonie s'informaient de son nom; à première vue même, on était
+captivé par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables
+cheveux.
+
+Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et
+plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle
+bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la
+reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.
+
+Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle,
+et j'avais peine à suivre l'évolution de son intelligence.--Elle était
+assez civilisée déjà pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",--
+pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien à
+copier la manière des femmes blanches.
+
+Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de
+l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi
+ardente et mystique; son coeur était rempli de contradictions, on y
+trouvait les sentiments les plus opposés, confondus et pêle-mêle; elle
+n'était jamais deux jours de suite la même créature.
+
+Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient
+fausses et enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à
+toute cette incohérence de ses idées et de ses conceptions.
+
+Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec
+amour vers tout ce qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais
+un mot ni un doute de ma part ne venaient ébranler sa confiance naïve
+dans l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle ne fût que ma
+maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme.
+
+Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous;
+quelques amis européens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial français,
+nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait
+bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien;
+mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux
+qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la
+distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes
+égards qu'une femme blanche.
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_
+qui est au tahitien pur ce que le _petit-nègre_ est au français;--mais
+je commençais aussi à m'exprimer sans embarras au moyen des mots
+corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomaré consentait à
+tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes à
+m'aider dans l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera plus:
+Rarahu et la reine.
+
+La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me reprenait avec
+intérêt, charmée de me voir étudier et aimer cette langue destinée à
+disparaître.
+
+Je trouvais plaisir à l'interroger sur les légendes, les coutumes et les
+traditions du passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et
+rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges récits sur les temps
+anciens, sur ces temps mystérieux et oubliés que les Maoris appellent:
+_la nuit_.
+
+Le mot _po_, en tahitien, désigne en même temps la nuit, l'obscurité et
+les époques légendaires dont les vieillards ne se souviennent plus.
+
+
+
+
+
+XVI
+
+LA LÉGENDE DES POMOTOUS
+
+(Racontée par la reine Pomaré.)
+
+
+"Les îles _Pomotous_ (îles de la nuit ou îles soumises), nom que nous
+avons changé aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de
+_Tuamotous_ (îles éloignées), renferment encore aujourd'hui, tu le sais,
+de pauvres cannibales.
+
+"Elles furent peuplées les dernières de toutes les îles de nos
+archipels. Des génies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort
+la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait
+approcher. A une époque for reculée, ils furent battus et détruits par
+le dieu Taaroa.
+
+"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter
+les Pomotous."
+
+
+
+
+
+XVII
+
+LÉGENDE DES LUNES
+
+
+"La légende océanienne rapporte que jadis cinq lunes étaient au ciel,
+au-dessus du Grand Océan. Elles avaient des visages humains, plus
+accusés que la lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers
+hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête pour les fixer
+étaient pris de folies étranges.--Le grand dieu Taaroa se mit à les
+conjurer. Alors elles s'agitèrent;--on les entendit chanter ensemble
+dans l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles
+chantaient des chants magiques en s'éloignant de la terre; mais sous la
+puissance de Taaroa, elles commencèrent à trembler, furent prises de
+vertige, et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan qui s'ouvrit
+en bouillonnant pour les recevoir.
+
+"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de Bora-Bora, Emeo,
+Huahine, Raïatéa et Toubouai-Manou."
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la véranda du palais.
+C'était un peu avant les scènes atroces qui le firent enfermer de
+nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle
+petite fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains
+terribles. Et la vieille reine les considérait tous deux, avec une
+expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse.
+
+La petite princesse était fort triste aussi; elle tenait à la main un
+oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de
+larmes.
+
+C'était un oiseau chanteur, bête peu connue à Tahiti, rareté qu'on lui
+avait rapportée d'Amérique, et dont la possession lui avait causé une
+joie très grande.
+
+--Loti, dit-elle, _l'amiral à cheveux blancs_ nous a prévenus que ton
+navire irait bientôt à la terre de Californie (_i te fenua California_).
+
+Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu m'apportes une très grande
+quantité d'oiseaux, une cage entièrement pleine: et je les ferai
+s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai
+grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui
+chantent...
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les
+villages sont tous disséminés le long des plages, et le centre est
+désert.
+
+Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes.
+Ce sont des régions sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles
+montagnes et où règne un éternel silence. Dans les vallées étrangement
+encaissées du centre, la nature est sombre et imposante; de grands
+mornes surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans l'air;
+on est là comme au pied de cathédrales fantastiques, dont les flèches
+accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le
+vent alizé promène sur la grande mer sont arrêtés au vol; ils viennent
+s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosée, ou
+retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes épaisses et
+tièdes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltérable
+fraîcheur, des mousses inconnues et d'étonnantes fougères.
+
+En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la
+cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous du vieux monde, troublant de
+son grand bruit monotone cette nature si profondément calme et
+silencieuse.
+
+A environ mille mètres plus haut que la case abandonnée de Huamahine et
+Tahaapaïru, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les
+rochers, on arrive à cette cascade célèbre en Océanie, que Tiahoui et
+Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter.
+
+Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation à Papeete, et nous
+y fîmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs.
+
+En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents
+morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume déjà
+effondré de son ancienne demeure et regarda en silence les objets
+familiers que le temps et les hommes avaient encore laissés à leur
+place. Rien n'avait été dérangé dans cette case ouverte, depuis le jour
+où en était parti le corps de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient
+encore là, avec les banquettes grossières, les nattes et la lampe
+indigène pendue au mur; Rarahu n'avait emporté avec elle que la grosse
+Bible des deux vieillards.
+
+Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans la vallée par des
+sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de forêt vierge encaissés
+dans les rochers.
+
+Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes près de nous le bruit
+sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge
+obscure où le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se
+précipite de trois cents mètres de haut dans le vide.
+
+Au fond de ce gouffre, c'était un vrai enchantement:
+
+Des végétations extravagantes s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes,
+trempées par un déluge perpétuel; le long des parois verticales et
+noires, s'accrochaient des lianes, des fougères arborescentes, des
+mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, émiettée,
+pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse
+échevelée et furieuse.
+
+Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif,
+qu'elle avait mis des siècles à creuser et à polir; et puis se reformait
+en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure.
+
+Une fine poussière d'eau était répandue comme un voile sur toute cette
+nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un
+puits, et la tête des grands mornes à moitié perdus dans des nuages
+sombres.
+
+Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation éternelle, au
+milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant;
+--rien que la matière inerte suivant depuis des âges incalculables
+l'impulsion donnée au commencement du monde.
+
+Nous prîmes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en
+serpentant sur la montagne.
+
+Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres
+séculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdâtres,
+polis comme d'énormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient
+partout, et les fougères arborescentes étendaient leurs larges parasols,
+découpés comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des
+buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du
+Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient là-haut avec une
+singulière profusion, et, à terre dans la mousse, c'étaient des tapis
+odorants de petites fraises des bois;--on eût dit des jardins
+enchantés.
+
+Rarahu n'était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en
+s'enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent
+guère dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les
+contrées les plus lointaines; c'est à peine si les hommes visitent
+quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y
+couper des bois précieux.
+
+C'était si beau cependant qu'elle était ravie.
+
+--Elle s'était fait une couronne de roses, et déchirait gaîment sa robe
+à toutes les branches du chemin.
+
+Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'étaient ces
+fougères toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de
+découpure et une fraîcheur de nuances incomparables.
+
+Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires
+que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de
+temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et
+tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de
+gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés
+contre les mornes, les unes au-dessus de nos têtes, les autres sous nos
+pieds.
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île
+tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de
+l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des
+montagnes;--de formidables arêtes de basalte partaient du cratère
+central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour
+de tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si haut, que par une
+commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos
+yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus
+hauts sommets; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait
+seul de sa majestueuse tête sombre.--Tout autour de l'île, une
+ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du
+Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de
+corail.
+
+Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et l'île de Moorea;
+sur leurs pics bleuâtres, planaient de petits nuages colorés de teintes
+invraisemblables, qui étaient comme suspendus dans l'immensité sans
+bornes.
+
+De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à la terre, tous
+ces aspects grandioses de la nature océanienne.--C'était si
+admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien
+nous dire, assis l'un près de l'autre sur les pierres.
+
+--Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées?
+(_E loti, e aho ta oé manao iti?)
+
+--Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre.
+Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés
+des archipels perdus; que ces archipels sont habités par une race
+mystérieuse bientôt destinée à disparaître; que tu es une enfant de
+cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces îles, loin des
+créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux
+monde, né sur l'autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que
+je t'aime.
+
+"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien reculée, avant que les premiers
+hommes fussent nés, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces
+montagnes; l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au feu,
+s'éleva comme une tempête, au milieu des flammes et de la fumée.
+
+"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la terre après ces
+épouvantes, tracèrent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore
+aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont
+éternels; ils seront les mêmes encore dans des centaines de siècles,
+quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus
+qu'un souvenir lointain conservé dans les livres du passé.
+
+--Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon aimé (e Loti, ta u
+here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque
+aujourd'hui même ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer
+avec les îles situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu
+venir de ce pays si éloigné où, d'après la Bible, fut créé le premier
+homme? Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que
+nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu
+pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour une matinée
+d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces
+tableaux gigantesques ses dernières lueurs dorées.--Les gros nuages
+qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient
+d'extraordinaires teintes de cuivre;
+
+--à l'horizon, l'île de Moorea s'épanouissait comme une braise, avec
+ses grands pics rougis,--éblouissants de lumière.
+
+Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la nuit descendit,
+rapide et sans crépuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les étoiles
+australes s'allumèrent dans le ciel profond.
+
+--Loti, dit Rarahu,--ton pays, à quelle hauteur faudrait-il monter
+pour l'apercevoir?...
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire...
+
+Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de connu. Les brisants,
+bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas même un léger
+craquement de branches, pas même un bruissement de feuilles;
+l'atmosphère était immobile.--On ne peut trouver de silence semblable
+que dans ces régions désertes, où les oiseaux mêmes n'habitent pas...
+
+Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de
+fougères, tout comme si nous eussions été en bas, dans des bois bien
+connus de Fataoua;--mais on apercevait par échappées, à la lueur pâle
+qui tombait des étoiles, la vertigineuse concavité bleuâtre de l'Océan,
+et on était comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensité.
+
+
+Tahiti est un des rares pays où l'on puisse impunément s'endormir dans
+les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougères, avec un pareo
+pour couverture.--C'est là ce que nous fîmes bientôt tous deux,--
+après avoir toutefois choisi un lieu découvert, où aucune surprise ne
+fût à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rôdeurs
+de la nuit qui hantent de préférence les lieux où des êtres humains ont
+vécu, ne montent-ils guère aussi haut, dans les régions presque vierges
+où nous étions couchés...
+
+Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des étoiles et des
+étoiles... Des myriades d'étoiles brillantes, dans l'étonnante
+profondeur bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe,
+tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...
+
+... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien
+dire; tour à tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air...
+--Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme
+des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de
+grandes trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune poussière
+cosmique,--et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique
+et terrifiante de l'immensité vide...
+
+
+Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire qui descendait de
+l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes
+extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous
+enveloppa d'une obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous voir.
+Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches
+mortes,--en même temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau
+glacée...
+
+A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous
+nous mîmes à l'abri, bien serrés l'un contre l'autre,--tremblant de
+froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu...
+
+Quand cette grande ondée fut passée, le jour se leva, chassant devant
+lui les nuages et les fantômes.--En riant nous fîmes sécher nos
+vêtements au beau soleil, et, après un très grand frugal repas tahitien,
+nous commençâmes à redescendre...
+
+
+
+
+
+XXII
+
+
+... Le soir, harassés de fatigue, et très affamés aussi, nous arrivions
+au bas de Fataoua sans incident nouveau...
+
+Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forêts;
+ils étaient vêtus du pareo national noué autour des reins; en passant
+dans la zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes
+semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de longs bâtons leur
+récolte sur leurs épaules nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et
+des bananes sauvages, rouges et vermeilles.
+
+Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond délicieux, sous une voûte
+odorante de citronniers en fleurs.
+
+La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du frottement de deux
+branches sèches; un grand feu fut allumé, et les fruits cuits sous
+l'herbe nous constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes
+hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, comme c'est là-bas
+la coutume...
+
+Rarahu avait rapporté de cette expédition autant d'étonnements et
+d'émotions que d'un voyage en pays lointain.
+
+Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une foule de conceptions
+nouvelles,--sur l'immensité et sur la formation des races humaines,
+sur le mystère de leurs destinées...
+
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+... Elles étaient à Papeete deux élégantes personnes, Rarahu et son amie
+Téourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines
+couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures.
+
+Elles allaient généralement pieds nus, les pauvres petites, et leur
+luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, était un
+luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la
+perfection et la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient
+encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et d'être
+ravissantes.
+
+Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à balancier
+qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient à venir en riant passer à
+poupe du _Rendeer_.
+
+Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle embarcation, couchée par
+le vent alizé, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout
+toutes deux, le regard animé, les cheveux flottants, elles glissaient
+sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles
+de leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche qui les emportait
+si vite, en laissant derrière elles une longue traînée d'écume
+blanche...
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+_Tahiti la délicieuse, cette reine polynésienne, cette île d'Europe au
+milieu de l'Océan sauvage,--la perle et le diamant du cinquième
+monde._ (Dumont D'Urville.)
+
+
+La scène se passait chez la reine Pomaré, en novembre 1872.
+
+La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur l'herbe fraîche
+ou sur les nattes de pandanus, était en fête ce soir-là, et en habits de
+luxe.
+
+J'étais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ était ouverte
+devant moi. Ce piano, arrivé le matin, était une innovation à la cour de
+Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait des sons doux et
+profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la
+musique de Meyerbeer allait pour la première fois être entendue chez
+Pomaré.
+
+Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus
+tard le métier de marin pour celui de premier ténor dans les théâtres
+d'Amérique, et eut un instant de célébrité sous le nom de Randetti,
+jusqu'au moment où, s'étant mis à boire, il mourut dans la misère.
+
+Il était alors dans toute la plénitude de sa voix et de son talent, et
+je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus
+délicieuse. Nous avons charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes,
+dans ce pays où la musique est si merveilleusement comprise par tous,
+même par les plus sauvages.
+
+
+Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-même, où un artiste
+de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poétisée--
+était assise la vieille reine, sur son trône doré, capitonné de brocart
+rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite
+Pomaré V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la
+fièvre.
+
+La vieille femme occupait toute la largeur de son siège par la masse
+disgracieuse de sa personne. Elle était vêtue d'une tunique de velours
+cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une
+bottine de satin.
+
+A côté du trône, était un plateau rempli de cigarettes de pandanus.
+
+Un interprète en habit noir se tenait debout près de cette femme, qui
+entendait le français comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à
+en prononcer seulement un mot.
+
+L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis près de la reine.
+
+Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, dure, il y avait encore
+de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse
+de voir la mort lui prendre l'un après l'autre tous ses enfants frappés
+du même mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la
+civilisation, s'en aller à la débandade,--et son beau pays dégénérer
+en lieu de prostitution...
+
+Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par là
+s'agiter plusieurs têtes couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour
+écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, coiffée comme une
+naïade, de feuilles et de roseaux;--Téhamana, couronnée de fleurs de
+datura; Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, Taïréa,--Tiahoui et Rarahu.
+
+La partie du salon qui me faisait face était entièrement ouverte; la
+muraille absente, remplacée par une colonnade de bois des îles, à
+travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit
+étoilée.
+
+Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se détachait
+une banquette chargée de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou
+princesses. Quatre torchères dorées, d'un style pompadour, qui
+s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine
+lumière, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment élégantes et
+belles. Leurs pieds, naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans
+d'irréprochables bottines de satin.
+
+C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise,
+couronnée de péia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de
+vaisseau français M.., qui s'était ruiné pour la corbeille de mariage,-
+-et la main de Kaméhaméha V, roi des îles Sandwich.
+
+A côté d'elle, Paüra, son inséparable amie, type charmant de la
+sauvagesse, avec son étrange laideur ou son étrange beauté,--tête à
+manger du poisson cru et de la chair humaine,--singulière fille qui
+vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possède
+l'éducation d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole...
+
+Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la
+Tahitienne restée belle dans l'âge mûr; constellée de perles fines, la
+tête surchargée de reva-reva flottants.
+
+Ses deux filles, récemment débarquées d'une pension de Londres, déjà
+belles comme leur mère; des toilettes de bal européennes, à demi
+dissimulées, par condescendance pour les désirs de la reine, sous des
+tapas tahitiennes en gaze blanche.
+
+La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, avec sa douce figure,
+rêveuse et naïve, fidèle à sa coiffure de roses du Bengale naturelles,
+piquées dans ses cheveux dénoués.
+
+La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aiguës, en
+robe de velours.
+
+La reine Moé (_Moé_: sommeil ou mystère), en robe sombre, d'une beauté
+régulière et mystique, ses yeux étranges à demi fermés, avec une
+expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois.
+
+Derrière ces groupes en pleine lumière, dans le profondeur transparente
+des nuits d'Océanie, les cimes des montagnes se découpant sur le ciel
+étoilé; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes
+pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits
+semblables à des girandoles terminées par des fleurs noires. Derrière
+ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel austral faisaient un amas de
+lumière bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus
+idéalement tropical que ce décor profond.
+
+Dans l'air, ce parfum exquis de gardénias et d'orangers, qui se condense
+le soir sous le feuillage épais; un grand silence, mêlé de bruissements
+d'insectes sous les herbes; et cette sonorité particulière aux nuits
+tahitiennes, qui prédispose à subir la puissance enchanteresse de la
+musique.
+
+Le morceau choisi était celui où Vasco, enivré, se promène seul dans
+l'île qu'il vient de découvrir, et admire cette nature inconnue;--
+morceau où le maître a si parfaitement peint ce qu'il savait
+d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de
+lumière.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commença de sa
+voix délicieuse:
+
+Pays merveilleux, Jardins fortunés.. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .
+
+L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de plaisir en entendant
+ainsi, à l'autre bout du monde, interpréter sa musique.
+
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Vers la fin de l'année, une grande fête fut annoncée dans l'île de
+Moorea, à l'occasion de la consécration du temple d'Afareahitu.
+
+La reine Pomaré manifesta à l'_amiral à cheveux blancs_ l'intention de
+s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-même à la cérémonie et
+au grand banquet qui devait s'ensuivre.
+
+L'amiral mit sa frégate à la disposition de la reine, et il fut convenu
+que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter là-bas toute la cour.
+
+
+La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'était
+augmentée pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui
+avaient fait de folles dépenses de _reva-reva_ et de fleurs.
+
+Un beau matin pur de décembre, le _Rendeer_ ayant déjà largué ses
+grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule
+joyeuse.
+
+J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au
+palais.
+
+Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en scène, avait expédié en
+avant toutes ses femmes,--et, en petit cortège intime, nous nous
+acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil
+levant.
+
+La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main
+sa petite-fille si chérie,--et nous suivions à deux pas, la princesse
+Ariitéa, la reine Moé, la reine de Bora-Bora et moi.
+
+C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les
+femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariitéa
+marchant auprès de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumière
+matinale,--est celle que je revois encore, quand, à travers les
+distances et les années, je pense à elle...
+
+Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses
+accosta le _Rendeer_, les matelots de la frégate, rangés sur les vergues
+suivant le cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le cri de: "Vive
+Pomaré!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles
+plages de Tahiti.
+
+Puis la reine et la cour entrèrent dans les appartements de l'amiral, où
+les attendait un lunch à leur goût composé de bonbons et de fruits,--
+le tout arrosé de vieux champagne rose.
+
+
+Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient répandues dans
+les différentes parties du navire, où elles menaient grand et joyeux
+tapage, en lançant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs.
+
+Et Rarahu était là aussi, embarquée comme une petite personne de la
+suite royale; Rarahu pensive et sérieuse, au milieu de ce débordement de
+gaîté bruyante.--Pomaré avait emmené avec elle les plus remarquables
+choeurs d'_himéné_ de ses districts, et Rarahu étant un des premiers
+sujets du choeur d'Apiré avait été à ce titre conviée à la fête.
+
+Ici une digression est nécessaire au sujet du _tiaré miri_,--objet qui
+n'a point d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes
+européennes.
+
+Ce _tiaré_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Océanie se
+plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de
+gala.--En examinant de près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle
+est factice; elle est montée sur une tige de jonc, et composée des
+feuilles d'une toute petite plante parasite très odorante, sorte de
+lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forêts.
+
+Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiarés_ très
+artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete.
+
+Le _tiaré_ est particulièrement l'ornement des fêtes, des festins et des
+danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne à un jeune homme, il a
+le même sens à peu près que le mouchoir jeté par le sultan à son
+odalisque préférée.
+
+Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des _tiaré_ dans les cheveux.
+
+J'avais été mandé par Ariitéa pour lui faire société pendant ce lunch
+officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi,
+m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi
+abandonnée. Punition bien sévère que je lui avais infligée là, pour un
+caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait
+verser des larmes.
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+La traversée durait depuis deux heures, nous approchions de l'île de
+Morea.
+
+On faisait grand bruit au carré du _Rendeer_; une dizaine de jeune
+femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient été
+conviées à une collation que leur offraient les officiers.
+
+Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part.--Elle était là,
+en compagnie de Téourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait
+essuyé ses pleurs et riait aux éclats.
+
+Elle ne parlait point français, comme la plupart des autres;--mais,
+par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation très
+animée avec ses voisins qui la trouvaient charmante.
+
+Enfin,--ce qui était le comble de la perfidie et de l'horreur,--au
+dessert, elle avait avec mille grâces offert son _tiaré_ à Plumkett.
+
+Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait
+bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre.
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!
+
+De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forêts épaisses, de
+mystérieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et,
+sous les grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers et
+les lauriers-roses.
+
+Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne dans ce pays
+ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait là
+silencieusement, à demi cachée sous les voûtes de verdure.
+
+On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une étrange senteur de
+mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himéné_ de Moorea
+étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs énormes des arbres;
+tous les chanteurs d'un même district étaient vêtus d'une même couleur,
+--les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes
+étaient couronnées de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de
+roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, étaient restés
+dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, à moitié
+cachés derrière les arbres.
+
+La reine quitta le _Rendeer_ avec le même cérémonial qu'à l'arrivée et
+le bruit du canon se répercuta au loin dans les montagnes.
+
+Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par l'amiral.--Nous
+n'étions déjà plus au temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs
+bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui
+voulait que tout territoire foulé par le pied de la reine devint
+propriété de la couronne, est depuis longtemps oubliée en Océanie.
+
+Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la garde d'honneur
+de Pomaré, étaient rangés sur la plage pour nous recevoir.
+
+Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himéné_ entonnèrent ensemble
+le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut à toi, reine
+Pomaré!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur.
+
+On eût cru mettre le pied dans quelque île enchantée, qui se serait
+éveillée soudain sous le coup d'une baguette magique.
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Ce fut une longue cérémonie que la consécration du temple d'Afareahitu.
+Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himéné_
+chantèrent de joyeux cantiques à l'Éternel.
+
+Le temple était bâti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, était
+soutenu par des pièces de bois des îles, que reliaient entre elles des
+amarrages de différentes couleurs, réguliers et compliqués; c'était le
+vieux style des constructions maories.
+
+Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes
+sur la campagne, sur un décor admirable de montagnes et de hauts
+palmiers; auprès de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire,
+triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie
+la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles
+en robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de fleurs,-
+-et Rarahu, que j'avais laissée partir du _Rendeer_ comme une inconnue,
+mêlée à cette foule...
+
+Un grand silence se fit quand l'_himéné_ d'Apiré, qui avait été réservé
+pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derrière moi la
+voix fraîche de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous
+l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnée, elle exécutait
+avec frénésie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait
+comme un son de cristal dans le silence de ce temple où elle captivait
+l'attention de tous.
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Après la cérémonie, nous passâmes dans la salle du banquet. C'était en
+plein air, au milieu des cocotiers, que les tables étaient dressées sous
+des tendelets de verdure.
+
+Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes
+étaient couvertes de feuilles découpées et de fleurs d'amarantes. Il y
+avait une grande quantité de _pièces montées_, composées par des Chinois
+au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires.
+A côté des mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets
+tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons rôtis tout entiers
+sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentées dans du lait. On
+puisait différentes sauces dans de grandes pirogues qui en étaient
+remplies et que des porteurs avaient grand'peine à promener à la ronde.
+Les chefs et les cheffesses venaient à tour de rôle haranguer la reine à
+tue-tête, avec des voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on
+les eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point trouvé de place à table
+mangeaient debout, sur l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir;
+c'était un vacarme et une confusion indescriptibles...
+
+Assis à la table des princesses, j'avais affecté de ne point prendre
+garde à Rarahu, qui était perdue fort loin de moi, parmi les gens
+d'Apiré.
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le
+_Farehaü_ du district où un logement lui était préparé. L'_amiral à
+cheveux blancs_ regagna la frégate, et la _upa-upa_ commença.
+
+Toute pensée religieuse, tout sentiment chrétien, s'étaient envolés avec
+le jour; l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur l'île
+sauvage; comme au temps où les premiers navigateurs l'avaient nommée la
+nouvelle Cythère, tout était redevenu séduction, trouble sensuel et
+désirs effrénés.
+
+Et j'avais suivi l'_amiral à cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la
+foule affolée.
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du
+_Rendeer_. La frégate, le matin si animée, était vide et silencieuse;
+les mâts et les vergues découpaient leurs grandes lignes sur le ciel de
+la nuit; les étoiles étaient voilées, l'air calme et lourd, la mer
+inerte.
+
+Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes
+renversées; on voyait de loin les feux qui à terre éclairaient le _upa-
+upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus,
+accompagnés à contre-temps par des coups de tam-tam.
+
+J'éprouvais un remords profond de l'avoir abandonnée au milieu de cette
+saturnale; une tristesse inquiète me retenait là, les yeux fixés sur ces
+feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le
+coeur.
+
+L'une après l'autre, toutes les heures de la nuit sonnèrent à bord du
+_Rendeer_, sans que le sommeil vînt mettre fin à mon étrange rêverie. Je
+l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est
+la petite femme de Loti." C'était bien ma petite femme en effet; par le
+coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait
+des abîmes pourtant, de terribles barrières, à jamais fermées; elle
+était une petite sauvage; entre nous qui étions une même chair, restait
+la différence radicale des races, la divergence des notions premières de
+toutes choses; si mes idées et mes conceptions étaient souvent
+impénétrables pour elle, les siennes aussi l'étaient pour moi; mon
+enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait
+toujours pour elle l'incompréhensible et l'inconnu. Je me souvenais de
+cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas
+le même Dieu qui nous ait crées." En effet, nous étions enfants de deux
+natures bien séparées et bien différentes, et l'union de nos âmes ne
+pouvait être que passagère, incomplète et tourmentée.
+
+Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin l'un de
+l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante
+et sauvage, tu mourras dans l'île lointaine, seule et oubliée,--et
+Loti peut-être ne le saura même pas...
+
+
+A l'horizon une ligne à peine visible commençait à se dessiner du côté
+du large: c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait à l'Orient; les
+feux s'éteignaient à terre, et les chants ne s'entendaient plus.
+
+Je songeais que, à cette heure particulièrement voluptueuse du matin,
+Rarahu était là, énervée par la danse, et livrée à elle-même. Et cette
+pensée me brûlait comme un fer rouge.
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Dans l'après-midi, la reine et les princesses s'embarquèrent de nouveau
+pour retourner à Papeete. Quand elles eurent été reçues avec les
+honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots nombreux,
+pirogues et baleinières qui ramenaient leur suite; la foule s'était
+augmentée encore d'une quantité de jeunes femmes de Moorea qui voulaient
+prolonger la fête à Tahiti.
+
+Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle revenait aussi. Elle avait
+changé sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraîches
+dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front
+décoloré, et les cercles bleuâtres s'étaient accentués sous ses yeux.
+
+Sans doute elle était restée à la upa-upa jusqu'au matin, mais elle
+était là, elle revenait, et c'était pour le moment tout ce que je
+désirais d'elle.
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+La traversée s'était effectuée par un beau temps calme.
+
+C'était le soir, le soleil venait de disparaître; le frégate glissait
+sans bruit, en laissant derrière elles des ondulations lentes et molles
+qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De
+grands nuages sombres étaient plaqués çà et là dans le ciel, et
+tranchaient violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une
+étonnante transparence de l'atmosphère.
+
+A l'arrière du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se détachait
+gracieusement sur la mer et sur les paysages océaniens. C'était une
+groupe dont la vue me causa un étonnement extrême: Ariitéa et Rarahu,
+causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, Maramo, Faïmana et
+deux autres suivantes de la cour.
+
+Il était question d'un _himéné_ composé par Rarahu, et qu'elles allaient
+chanter ensemble.
+
+En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitéa,
+Rarahu et Maramo.
+
+La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles,
+dont aucune ne fut perdue pour moi:
+
+--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)
+
+--"Humble simplement même le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora-
+Bora).
+
+i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...
+
+auprès de ma ici douleur pour toi, ô mon amant! hélas!...
+
+--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,
+
+--"Ai arraché aussi moi les racines du _tiaré_ (la fleur des fêtes,
+c'est-à-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fête),
+
+ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...
+
+pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon amant! hélas!
+
+--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,
+
+--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,
+
+e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."
+
+--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! hélas!..."
+
+
+Traduction grossière:
+
+--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, ô mon
+amant! hélas!...
+
+--"J'ai arraché les racines du _tiaré_ pour marquer ma douleur pour
+toi, ô mon amant! hélas!...
+
+--"Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de France; tu lèveras tes
+yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! hélas!..."
+
+
+Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité du Grand Océan,
+répété avec un rythme étrange par trois voix de femmes, est resté à
+jamais gravé dans ma mémoire comme l'un des plus poignants souvenirs que
+m'ait laissés la Polynésie...
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Il était nuit close quand le cortège bruyant fit son entrée dans
+Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple.
+
+Au bout d'un instant nous nous retrouvâmes marchant côte à côte, Rarahu
+et moi, dans le sentier qui menait à notre demeure. Un même sentiment
+nous avait ramenés tous deux sur cette route, où nous avancions sans
+nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment
+revenir l'un à l'autre.
+
+Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes entrés nous nous
+regardâmes...
+
+J'attendais une scène, des reproches et des larmes. Au lieu de tout
+cela, elle sourit en détournant la tête, avec un imperceptible mouvement
+d'épaules, une expression inattendue de désenchantement, d'amère
+tristesse et d'ironie.
+
+Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours;
+ils disaient d'une manière concise et frappante à peu près ceci:
+
+Je le savais bien, va, que je n'étais qu'une petite créature inférieure,
+jouet de hasard que tu t'es donné. Pour vous autres, hommes blancs,
+c'est tout ce que nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me fâcher?
+Je suis seule au monde; à toi ou à un autre, qu'importe? J'étais ta
+maîtresse; ici était notre demeure: je sais que tu me désires encore.
+Mon Dieu, je reste et me voilà!...
+
+La petite fille naïve avait fait de terribles progrès dans la science
+des choses de la vie; l'enfant sauvage était devenue plus forte que son
+maître et le dominait.
+
+Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une
+immense pitié. Et ce fut moi qui demandai grâce et pardon, pleurant
+presque et la couvrant de baisers.
+
+Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un être surnaturel, que
+l'on pourrait à peine saisir et comprendre.
+
+Des jours doux et paisibles d'amour succédèrent encore à cette aventure
+d'Afareahitu; l'incident fut oublié, et le temps reprit son cours
+énervant...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Tiahoui, qui était en visite à Papeete, était descendue chez nous avec
+deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papéuriri.
+
+Elle me prit à part un soir avec l'air grave qui précède les entretiens
+solennels, et nous allâmes nous asseoir dans le jardin sous les
+lauriers-roses.
+
+Tiahoui était une petite femme sage, plus sérieuse que ne le sont
+d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district éloigné, elle avait suivi
+avec admiration les instructions d'un missionnaire indigène: elle avait
+la foi ardente d'une néophyte. Dans le coeur de Rarahu, où elle savait
+lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'étranges choses:
+
+--Loti, dit-elle, Rarahu se perd à Papeete. Quand tu seras parti, que
+va-t-elle devenir?
+
+En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la différence
+si complète de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout
+ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'égarements. Je
+comprenais pourtant qu'elle était perdue, perdue de corps et d'âme.
+C'était peut-être pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont
+mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer...
+
+
+Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma
+petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle
+n'avait plus jamais de ses colères d'enfant d'autrefois. Elle était
+gracieuse et prévenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on
+la voyait là, assise à l'ombre de notre véranda, dans une pose heureuse
+et nonchalante, souriant à tous du sourire mystique des Maoris, on eût
+dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un poème de
+bonheur paisible et inaltérable.
+
+Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors
+qu'elle eût besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce
+monde; dans ces moments, la pensée de mon départ lui faisait verser des
+larmes silencieuses, et je songeais encore à ce projet insensé que
+j'avais fait jadis, de rester pour toujours auprès d'elle.
+
+Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apportée d'Apiré;
+elle priait avec extase, et la foi ardente et naïve rayonnait dans ses
+yeux.
+
+Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses lèvres
+ce même sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la
+première fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait
+regarder au loin, dans le vague, des choses mystérieuses; des idées
+étranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions
+inattendues sur des sujets singulièrement profonds dénotaient le
+dérèglement de son imagination, le cours tourmenté de ses idées.
+
+Son sang maori lui brûlait les veines; elle avait des jours de fièvre et
+de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne fût plus
+elle-même. Elle m'était absolument fidèle, dans le sens que les femmes
+de Papeete donnent à ce mot, c'est-à-dire qu'elle était sage et réservée
+vis-à-vis des jeunes gens européens; mais je crus savoir qu'elle avait
+de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir;
+elle n'était pas tout à fait responsable, la pauvre petite, de sa nature
+étrangement ardente et passionnée.
+
+Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe
+distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa
+gorge étaient arrondies et correctes comme celles des belles statues de
+la Grèce antique. Et cependant, la petite toux caractéristique, pareille
+à celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus fréquente, et
+le cercle bleuâtre s'accentuait sous ses grands yeux.
+
+Elle était une petite personnification touchante et triste de la race
+polynésienne, qui s'éteint au contact de notre civilisation et de nos
+vices, et ne sera plus bientôt qu'un souvenir dans l'histoire
+d'Océanie...
+
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Cependant le moment du départ était arrivé, le _Rendeer_, s'en allait en
+Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la
+reine.
+
+Ce n'était pas le départ définitif, il est vrai; au retour nous devions
+nous arrêter encore à _l'île délicieuse_ un mois ou deux, en passant.
+Sans cette certitude de revenir, il est probable qu'à ce moment-là je ne
+serais pas parti: la laisser pour toujours eût été au-dessus de mes
+forces, et m'eût brisé le coeur.
+
+A l'approche du départ, j'étais étrangement obsédé par la pensée de
+cette Taïmaha, qui avait été la femme de mon frère Rouéri. Il m'était
+extrêmement pénible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connaître,
+et je m'en ouvris à la reine, en la priant de se charger de nous ménager
+une entrevue.
+
+Pomaré parut prendre grand intérêt à ma demande:
+
+--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parlé,
+Rouéri? Il ne l'avait donc point oubliée?
+
+Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du
+passé, retrouvant peut-être dans sa mémoire l'oubli de quelques-uns,
+qu'elle avait aimés, et qui étaient partis pour ne plus revenir.
+
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+C'était le dernier soir du _Rendeer_...
+
+Il résultait des renseignements pris à la hâte par la reine que Taïmaha
+était depuis la veille à Tahiti;--et le chef des _mutoï_ du palais
+avait été chargé de lui porter l'ordre de se trouver à l'heure du
+coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_.
+
+A l'heure du rendez-vous, nous y fûmes, Rarahu et moi.
+
+Longtemps nous attendîmes, et Taïmaha ne vint pas;--je l'avais prévu.
+
+Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers
+moments de notre dernière soirée.--J'attendais avec une inexplicable
+anxiété; j'aurais donné cher à cet instant pour voir cette créature,
+dont j'avais rêvé dans mon enfance, et qui était liée au lointain et
+poétique souvenir de Rouéri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne
+paraîtrait point...
+
+Nous avions demandé des renseignements à des vieilles femmes qui
+passaient:
+
+--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous
+notre petite fille que voici, qui la connaît et vous l'indiquera. Quand
+vous l'aurez trouvée, vous direz à notre enfant de rentrer au logis.
+
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+DANS LA GRANDE RUE
+
+
+La rue bruyante était bordée de magasins chinois; des marchands, qui
+avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient à la
+foule du thé, des fruits et des gâteaux.--Il y avait sous les vérandas
+des étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de
+_tiaré_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant;
+quantité de petites lanternes à la mode du Céleste Empire éclairaient
+les échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres.
+
+C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela était gai et surtout
+original.--On sentait dans l'air un bizarre mélange d'odeurs chinoises
+de santal et de monoï, et de parfums suaves de gardénias ou d'orangers.
+
+La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien.--La petite Téhamana,
+notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en
+reconnaissait aucune.--Le nom de Taïmaha même était inconnu à toutes
+celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de
+tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu
+l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilité de rencontrer un
+mythe,--et chaque minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse
+impatiente.
+
+Après une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands
+manguiers noirs,--la petite Téhamana s'arrêta tout à coup devant une
+femme qui était assise à terre, la tête dans ses mains et semblait
+dormir.
+
+--_Téra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!)
+
+Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir:
+
+--Es-tu Taïmaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me répondit
+non!
+
+--Oui! répondit-elle immobile.
+
+--Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri?
+
+--Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec nonchalance,--c'est
+moi, Taïmaha, la femme de Rouéri, le marin _dont les yeux sommeillent
+(mata moé)_, c'est-à-dire: qui n'est plus...
+
+--Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri!--Suis-moi dans un lieu
+plus écarté où nous puissions causer ensemble.
+
+--Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,--
+mais avec tant d'indifférence que j'en restai confondu.
+
+Et je regrettais déjà d'être venu remuer cette cendre, pour n'y trouver
+que banalité et désenchantement.
+
+Pourtant elle s'était levée pour me suivre.--Je les pris par la main
+l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, et m'éloignai avec elles de cette
+foule tahitienne où personne ne m'intéressait plus...
+
+
+
+
+
+XXXIX
+
+RÉVÉLATIONS
+
+
+Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit lointain de la
+foule,--sous l'ombre épaisse des arbres, dans la nuit noire,--
+Taïmaha s'arrêta et s'assit.
+
+--Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui
+de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frère, lui?...
+
+A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit:
+
+--N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui demandai-je.
+
+--Si, répondit-elle, après une minute d'hésitation, mais d'une voix
+assurée pourtant;--si, deux!...
+
+Il y eut un long silence, après cette révélation inattendue. Une foule
+de sentiments s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu,
+impressions tristes et intraduisibles.
+
+Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'étrangeté
+saisissante.--Le charme du lieu, les influences mystérieuses de la
+nature, avivent ou transforment les émotions ressenties, et on ne sait
+plus, même imparfaitement, les exprimer.
+
+
+
+
+
+XL
+
+
+Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions Papeete, qui déjà s'était
+endormi; cette dernière soirée du _Rendeer_ était terminée, et quantité
+de marins du bord étaient entrés dans les cases tahitiennes, entourés de
+bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de séduction et de
+trouble sensuel passait sur ce pays, comme après les soirs de grandes
+fêtes.
+
+Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, et j'avais pour
+l'instant oublié jusqu'à Rarahu...
+
+Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre
+chère petite case, où je devais, dans la nuit, revenir pour la dernière
+fois.
+
+
+Nous marchions côte à côte, Taïmaha et moi; nous suivions d'un pas
+rapide la plage océanienne. La pluie tombait, la pluie tiède des
+tropiques; Taïmaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue
+tapa de mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le sable.
+
+On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer,
+qui brisait au large sur le corail.
+
+Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; à
+l'horizon les pics de l'île de Moorea se dessinaient légèrement au-
+dessus de la nappe bleue du Pacifique, à la lueur indécise et embrumée
+de la lune.
+
+Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était restée, malgré ses
+trente ans, un type accompli de la beauté maorie. Ses cheveux noirs
+tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses
+et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de
+déesse.
+
+Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case déjà ancienne, à
+moitié enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle
+avait dû jadis habiter avec mon frère.
+
+--Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je...
+
+--Oui! répondit-elle en s'animant pour la première fois; oui, c'était
+celle-ci la case de Rouéri!...
+
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Nous nous dirigions tous deux, à cette heure déjà avancée de la nuit,
+vers le district de Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune
+fils Atario.
+
+Avec une condescendance légèrement railleuse, elle s'était prêtée à
+cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle
+s'expliquait à peine.
+
+Dans ce pays où la misère est inconnue et le travail inutile, où chacun
+a sa place au soleil et à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture
+dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et
+sans culture, là où le caprice de leurs parents les a placés. La famille
+n'a pas cette cohésion que lui donne en Europe, à défaut d'autre cause,
+le besoin de lutter pour vivre.
+
+Atario, l'enfant né depuis le départ de Rouéri, habitait le district de
+Faaa; par suite de cet usage général d'adoption, il avait été confié aux
+soins de _fetii_ (de parents) éloignés de sa mère...
+
+Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, avait le front et les
+grands yeux de Rouéri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille
+mère de Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait là-bas à notre
+horizon sa silhouette lointaine.
+
+A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un bois de
+cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette
+direction, par un sentier connu d'elle.
+
+Quand nous eûmes marché quelques minutes dans l'obscurité, sous la voûte
+des grandes palmes mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de chaume,
+où deux vieilles femmes étaient accroupies devant un feu de branches.
+Sur quelques mots inintelligibles prononcés par Taïmaha, les deux
+vieilles se dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et
+Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon enflammé, se mit
+à m'examiner avec une extrême attention. C'était la première fois que
+nous nous voyions tous deux en pleine lumière.
+
+Quand elle eut terminé son examen, elle sourit tristement. Sans doute
+elle avait retrouvé en moi les traits déjà connus de Rouéri,--les
+ressemblances des frères sont frappantes pour les étrangers,--même
+lorsqu'elles sont vagues et incomplètes.
+
+Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil régulier, et ses
+dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre
+de son teint...
+
+Nous continuâmes notre route en silence, et bientôt nous aperçûmes les
+cases d'un district, mêlées aux masses noires des arbres.
+
+--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire...
+
+Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en bourao enfouie sous des
+arbres-pain, des manguiers et des tamaris.
+
+Tout le monde semblait profondément endormi à l'intérieur, et, à travers
+les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.
+
+Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en
+nous faisant signe d'entrer.
+
+La case était grande; c'était une sorte de dortoir où étaient couchés
+des vieillards. La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait
+qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait à peine toutes ces
+formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer.
+
+Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle prit un enfant qu'elle
+m'apporta...
+
+--... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la lampe, je me
+trompe, ce n'est pas lui!...
+
+Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à examiner d'autres
+lits où elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait
+au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'éclairait que de
+vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des
+_pareo_ d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on les eût prises
+pour des momies roulées dans des draps mortuaires...
+
+Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux veloutés de Taïmaha:
+
+--Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils Atario?...
+
+La vieille Huahara se souleva sur son coude décharné, et fixa sur nous
+son regard effaré par le réveil:
+
+--Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a été adopté par
+ma soeur Tiatiara-honui (Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici,
+au bout du bois de cocotiers...
+
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire.
+
+A la case de Tiatiara-honui, même scène, même cérémonie de réveil,
+semblable à une évocation de fantômes.
+
+On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de
+sommeil; il était nu. Je pris sa tête dans mes mains et l'approchai de
+la lampe que tenait la vieille _Araignée_, soeur de Huahara. L'enfant,
+ébloui, fermait les yeux.
+
+--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui était restée à
+la porte.
+
+--C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une façon qui dut la
+remuer jusqu'au fond du coeur.
+
+--Oui, dit-elle, comprenant que la réponse était solennelle, oui, c'est
+le fils de ton frère Rouéri!...
+
+La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais
+l'enfant s'était rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et
+le recouchai sur na natte. Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et
+nous reprîmes le chemin de Papeete.
+
+Tout cela s'était passé comme dans un rêve. J'avais à peine pris le
+temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés
+dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image très vive, qu'on a
+perçue un instant, persiste et reparaît encore, après qu'on a fermé les
+yeux.
+
+J'étais singulièrement troublé, et mes idées étaient bouleversées;
+j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien
+être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste à temps
+pour le départ du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chère petite
+case, ni même embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus...
+
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda:
+
+--Tu reviendras demain?
+
+--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie.
+
+Un moment après, elle demanda avec timidité:
+
+--Rouéri t'avait parlé de Taïmaha?
+
+Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu à peu son coeur semblait
+s'éveiller d'un long sommeil.--Elle n'était plus la même créature,
+insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix émue, sur
+celui qu'elle appelait _Rouéri_, et m'apparaissait enfin telle que je
+l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et une tristesse
+profonde, le souvenir de mon frère...
+
+Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux détails que
+Rouéri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on
+me donnait jadis dans mon foyer chéri; elle me le redit en souriant, et
+me rappela en même temps une histoire oubliée de ma petite enfance. Je
+ne puis décrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs,
+conservés dans la mémoire de cette femme, et répétés là par elle, en
+langue polynésienne...
+
+Le ciel s'était dégagé; nous revenions par une nuit magnifique, et les
+paysages tahitiens, éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le
+grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein
+d'enchantement et de mystère.
+
+Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case qu'elle habitait à
+Papeete.--Sa résidence habituelle était la case de sa vieille mère
+Hapoto, au district de Téaroa, dans l'île de Moorea.
+
+En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de mon retour, et
+voulus lui faire promettre de se trouver alors à Papeete, avec ses deux
+fils.--Taïmaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle
+était redevenue sombre et bizarre; ses dernières réponses étaient
+incohérentes ou moqueuses, son coeur s'était refermé; en lui disant
+adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard,
+incompréhensible et sauvage...
+
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille où
+Rarahu m'attendait; on sentait déjà dans l'air la fraîcheur humide du
+matin.--Rarahu, qui était restée assise dans l'obscurité, jeta ses
+bras autour de moi quand j'entrai.
+
+Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de garder pour elle ces
+confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliée ne
+redevint pas la fable des femmes de Papeete.
+
+C'était notre dernière nuit... et les incertitudes du retour, et les
+distances énormes qui allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses
+un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se
+montrait sous un jour suave et délicieux; elle était bien la petite
+épouse de Loti; elle était doucement touchante dans ses transports
+d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, la
+tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille
+passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des
+expressions sauvages et des images étranges.
+
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Les premières lueurs indécises du jour vinrent m'éveiller après quelques
+moments de sommeil.
+
+Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, qui est
+particulière au réveil, je retrouvai mêlées ces idées: le départ,
+quitter l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les
+grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Taïmaha et
+ses fils,--ces nouveaux personnages à peine entrevus la nuit, et qui
+venaient encore, à la dernière heure, m'attacher à ce pays par des liens
+nouveaux...
+
+La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenêtres ouvertes...
+Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'éveillai en
+l'embrassant:
+
+--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me réveilles, et il
+faut partir.
+
+Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique;
+elle mit sur sa tête sa couronne fanée et son _tiaré_ de la veille, en
+faisant le serment que jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres.
+
+J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu à nos
+arbres, à nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas,
+une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant,
+comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apiré...
+
+Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en nous donnant la
+main, nous descendîmes tristement à la plage, pour la dernière fois.
+
+Là, il y avait déjà assistance nombreuse et silencieuse; toutes les
+filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le
+_Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, étaient assises à terre;
+quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir.
+
+Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier
+canot du _Rendeer_ m'emporta à bord...
+
+
+Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre.
+
+Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait à la plage pour me
+voir partir, comme, douze ans auparavant, elle était venue, à dix-sept
+ans, voir partir Rouéri qui ne revint plus.
+
+Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle.
+
+C'était une belle matinée d'Océanie, tiède et tranquille; il n'y avait
+pas un souffle dans l'atmosphère; cependant des nuages lourds
+s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand
+dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du matin éclairait en
+plein la plage d'Océanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en
+robes blanches.
+
+L'heure du départ apportait son charme de tristesse à ce grand tableau
+qui allait disparaître.
+
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la
+case abandonnée de mon frère Rouéri fut encore longtemps visible au bord
+de la mer, et mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans les
+arbres.
+
+Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur
+Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau immense, sous lequel l'île
+entière fut bientôt enveloppée.--La pointe aiguë du morne de Fataoua
+parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les
+épaisses masses sombres; un grand vent alizé se leva sur la mer, qui
+devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commença à tomber.
+
+Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je
+me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu,
+déchiré par les épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour
+vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le jour, je restai là
+étendu, à ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce
+bruit triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre la
+muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plongé dans cette sorte de
+méditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient
+se confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs lointains de mon
+enfance.
+
+Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille
+épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans
+ma chambre,--les coiffures de chefs océaniens, les images
+embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches
+de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées,
+à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries
+et encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa,--et le dernier bouquet de
+pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure.
+
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je
+montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le
+visage, me ramenèrent aux notions précises de la vie réelle, au
+sentiment complet du départ.
+
+Celui que je remplaçais pour le service de nuit, c'était John B..., mon
+cher frère John, dont l'affection douce et profonde était depuis
+longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie:
+
+--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_;
+elles sont là-bas derrière nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer,
+tu les connais...
+
+Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon:
+l'île de Tahiti, et l'île de Moorea...
+
+
+John resta près de moi jusqu'à une heure avancée de la soirée; je lui
+contai ma soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait la
+nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et
+d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille
+j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurité du banc de quart, personne
+ne le vit que mon frère John: auprès de lui je pleurai là comme un
+enfant.
+
+La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit
+noire. C'était comme un réveil, un retour au dur métier des marins,
+après une année d'un rêve énervant et délicieux, dans l'île la plus
+voluptueuse de la terre...
+
+
+...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à
+l'horizon: l'île de Tahiti et l'île de Moorea...
+
+L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette heure en pleurant dans ma case
+déserte,--dans ma chère petite case que battent la pluie et le vent de
+la nuit,--et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le
+front et les yeux de mon frère..."
+
+Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, qui ressemble à mon frère
+Georges, quelque chose étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle
+Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille
+mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me cause une tristesse
+douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui était
+Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui...
+
+Moi aussi, qui serai bientôt peut-être fauché par la mort dans quelque
+pays lointain, jeté dans le néant ou l'éternité, moi aussi, j'aimerais
+revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-même, qui
+serait mon sang mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une joie étrange
+dans l'existence de ce lien suprême et mystérieux entre elle et moi,
+dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une
+même créature...
+
+Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attaché
+d'une manière irrésistible et pour toujours; c'est maintenant surtout
+que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai
+deux patries maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est vrai;-
+-mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-être
+y finirai-je ma vie...
+
+
+
+
+
+TROSIÉME PARTIE
+
+
+I
+
+
+Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit à Honolulu, capitale des îles
+Sandwich, une relâche fort gaie qui dura deux mois.
+
+Là, c'était la race maorie arrivée déjà à un degré de civilisation
+relative plus avancé qu'à Tahiti.
+
+Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et doré; des fêtes à
+l'européenne, des ministres et des généraux empanachés et légèrement
+grotesques; tout un personnel drôle, repoussoir multiple sur lequel se
+détachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite
+très élégantes et parées. Des jeunes filles du même sang que Rarahu
+transformées en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son
+air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de
+France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à plusieurs
+boutons et leurs toilettes parisiennes.
+
+Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre mélange de
+population; des Hawaïens tatoués dans les rues, des commerçants
+américains et des marchands chinois.
+
+Un beau pays, une belle nature; une belle végétation, rappelant de loin
+celle de Tahiti, mais moins fraîche et moins puissante pourtant que
+celle de l'île aux vallées profondes et aux grandes fougères.
+
+Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu de la même
+origine; quelques mots cependant étaient les mêmes, et les indigènes me
+comprenaient encore. Je me sentis là moins loin de l'île chérie, que
+plus tard, lorsque je fus sur la côte d'Amérique.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, où nous arrivâmes
+après un mois de traversée, je trouvai cette première lettre de Rarahu
+qui m'attendait. (Elle avait été remise au consulat d'Angleterre par un
+bâtiment américain chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques
+jours après notre départ.)
+
+A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire à vapeur
+_Rendeer_.
+
+O mon cher petit ami! O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand
+dans mon coeur de ne plus te voir...
+
+O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu
+ne reviens plus!...
+
+. . . . . . . . . . .
+
+Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne.
+
+Ta petite amie,
+
+RARAHU.
+
+Je répondis à Rarahu par une longue lettre, écrite dans un tahitien
+correct et classique,--qu'un bâtiment baleinier fut chargé de lui
+faire parvenir, par l'intermédiaire de la reine Pomaré.
+
+Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de
+l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, en lui rappelant les
+serments.
+
+
+
+
+
+III
+
+HORS-D'OEUVRE CHINOIS
+
+
+Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui précède, encore
+moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple
+lien chronologique, un rapport de dates:
+
+
+La scène se passait à minuit,--en mai 1873,--dans un théâtre du
+quartier chinois de San-Francisco de Californie.
+
+Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement
+pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le
+monde était chinois, excepté nous.
+
+On était à un moment pathétique d'un grand drame lyrique que nous ne
+comprenions point. Les dames des galeries cachaient derrière leurs
+éventails leurs tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient
+sous le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. Les
+artistes, revêtus de costumes de l'époque des dynasties éteintes,
+poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de
+chats de gouttières;--l'orchestre, composé de gongs et de guitares,
+faisait entendre des sons extravagants, des accords inouïs.
+
+Effet de nuit. Les lumières étaient baissées.--Devant nous, le public
+du parterre,--un alignement de têtes rasées, ornées d'impayables
+queues que terminaient des tresses de soie.
+
+Il nous vint une idée satanique,--dont l'exécution rapide fut
+favorisée par la disposition des sièges, l'obscurité, la tension des
+esprits: attacher les queues deux à deux, et déguerpir...
+
+O Confucius!...
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique russe... Six mois
+d'expéditions et d'aventures qui ne tiennent en rien à cette histoire.
+
+Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et déjà bien loin de
+l'Océanie.
+
+Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un rêve auprès duquel la
+réalité présente n'intéressait plus.
+
+En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par
+l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" voulait traverser
+l'océan Pacifique dans l'hémisphère nord, en laissant à d'effroyables
+distances dans le sud _l'île délicieuse_.
+
+Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au
+coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs lettres, mais la vie errante
+que nous menions sur les côtes d'Amérique les empêchait de me parvenir,
+et je ne recevais plus rien d'elle...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+... Dix mois ont passé.
+
+Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige à toute
+vitesse vers le sud. Il s'est engagé depuis deux jours dans cette zone
+qui sépare les régions tempérées des régions chaudes, et qui s'appelle:
+_zone des calmes tropicaux_.
+
+Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les
+régions tempérées; l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et
+tout d'une pièce nous voilait le soleil.
+
+Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en scène a brusquement
+changé; c'est bien ce ciel étonnamment pur, cet air vif, tiède,
+délicieux, de la région des alizés, et cette mer si bleue, asile des
+poissons volants et des dorades.
+
+Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le sud de
+l'Amérique, le cap Horn et l'océan Atlantique; Tahiti est sur notre
+route dans le Pacifique, et l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en
+passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques jours, quand
+après, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout
+après avoir craint de ne pas revenir!...
+
+... J'étais accoudé sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux
+docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur
+l'épaule:
+
+--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous rêvez: nous y serons
+bientôt, dans votre île, et même nous allons si vite que ce sont, je
+pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent à elles...!
+
+--Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si elles s'y
+mettaient toutes...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+26 novembre 1873.
+
+
+En mer.--Nous avons passé hier par un grand vent au milieu des îles
+Pomotous.
+
+La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux.
+
+A midi, la terre (Tahiti) par bâbord devant.
+
+C'est John qui l'a vue le premier; une forme indécise au milieu des
+nuages: la pointe de Faaa.
+
+Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord,
+au-dessus d'une panne transparente.
+
+Les poissons volants se lèvent par centaines.
+
+_L'île délicieuse_ est là tout près... Impression singulière, qui ne
+peut se traduire...
+
+Cependant la brise apporte déjà les parfums tahitiens, des bouffées
+d'orangers et de gardénias en fleurs.
+
+Une masse énorme de nuages pèse sur toute l'île. On commence à
+distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les
+montagnes défilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahéna,
+Fataoua, et puis la pointe Vénus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.
+
+J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur.
+Toute cette verdure dorée fait de loin un effet magique au soleil du
+soir.
+
+Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la
+plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied à terre il fait
+nuit...
+
+On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous
+le feuillage épais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur
+étrange de se retrouver dans ce pays...
+
+... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle est déserte. Les
+bouaros l'ont jonchée de leurs grandes fleurs jaune pâle et de leurs
+feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une
+tristesse inquiète, sans cause connue, me pénètre peu à peu au milieu de
+ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort...
+
+J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de la reine sont là,
+assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu là ces créatures
+indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant
+de nous... Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues
+tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent.
+
+Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, une forme plus svelte que
+les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers
+elle.
+
+--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses
+bras...
+
+Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et les lèvres fraîches
+de Rarahu...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues
+de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantôt nous marchions au
+hasard dans les allées qui se présentaient à nous; tantôt nous nous
+étendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis épais des plantes...
+Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite
+toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la
+nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange
+prestige.
+
+Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de
+nous revoir; tous deux nous sentions que c'était la fin, que bientôt nos
+destinées seraient séparées pour jamais...
+
+Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la sentais plus frêle, et la
+petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au
+jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée; elle avait près de
+seize ans; elle était toujours adorablement jeune et enfant; seulement
+elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est
+convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie
+sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût
+pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir...
+
+Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait admettre au nombre
+des suivantes du palais; elle avait précisément demandé d'être au
+service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment, et qui
+s'était prise à beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puisé
+certaines notions de la vie des femmes européennes; elle avait appris,
+surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir;
+elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naïf; sa
+voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne
+pouvait pas prononcer les syllabes dures.
+
+C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de
+la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce
+fût une autre femme...
+
+Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans
+la grande rue qui jadis était pleine de mouvement et d'animation.
+
+Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes étalées sous les
+vérandas. Là même tout était désert. Je ne sais quel vent de tristesse,
+depuis notre départ, avait soufflé sur Tahiti...
+
+
+C'était jour de réception chez le gouverneur français; nous nous
+approchâmes de sa demeure. Par les fenêtres ouvertes, on plongeait dans
+les salons éclairés; il y avait là tous mes camarades du _Rendeer_, et
+toutes les femmes de la cour; la reine Pomaré, la reine Moé, et la
+princesse Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Où donc
+est Harry Grant?..." Et Ariitéa put répondre avec son sourire
+tranquille:
+
+--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour
+rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de
+la reine.
+
+Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour l'instant le reste
+n'existait plus pour lui...
+
+
+Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus
+tranquille du salon, m'avait seule aperçu et reconnu; sa voix d'enfant,
+déjà bien affaiblie et presque mourante, cria:
+
+--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!)
+
+C'était la petite princesse Pomaré V, la fille adorée de la vieille
+reine.
+
+J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me tendait, et
+l'incident passa inaperçu du public...
+
+Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions plus de gîte où nous
+retirer ensemble; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des
+choses, le silence et la nuit.
+
+A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de
+la reine et d'Ariitéa. Nous ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et
+nous avançâmes avec précaution pour examiner les lieux. C'est qu'il
+fallait éviter les regards du vieil Ariifaité, le mari de la reine, qui
+rôde souvent le soir sous les vérandas de ses domaines.
+
+Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se
+dessinait clairement à la faible clarté des étoiles; on n'entendait
+nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomaré
+prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans
+mes rêves d'enfance. Tout était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée,
+monta par le grand perron, en me disant adieu.
+
+Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer à bord; tout ce
+pays me semblait ce soir-là d'une tristesse désolée.
+
+Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les étoiles australes
+resplendissaient...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne s'y opposa point.
+
+Notre case sous les grands cocotiers, qui était restée déserte en mon
+absence, se rouvrit pour nous. Le jardin était plus fouillis que jamais,
+et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches
+roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre chambre... Nous
+reprîmes possession du logis abandonné avec une joie triste. Rarahu y
+rapporta son vieux chat fidèle, qui était demeuré son meilleur ami et
+qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens
+jours...
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient donné la plus
+grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent
+donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient été
+d'abord, encore se trouvaient-ils très fatigués de leur traversée,--
+une vingtaine de petits êtres dépeignés, gluants, piteux, qui avaient
+été autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.--
+Cependant ils furent agréés par l'enfant malade, dont les grands yeux
+noirs s'éclairèrent à leur vue d'une joie très vive.
+
+--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!)
+
+Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands charmes;--
+déplumés, souffreteux, ils chantaient tout de même,--et la petite
+reine les écoutait avec ravissement.
+
+
+
+
+
+X
+
+Papeete, 28 novembre 1873.
+
+
+A sept heures du matin,--heure délicieuse entre toutes dans les pays
+du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taïmaha, à qui
+j'avais fait donner rendez-vous.
+
+De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une incompréhensible créature
+qu'elle avait à peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait
+jamais donné que des réponses vagues ou incohérentes au sujet des
+enfants de Rouéri.
+
+A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint s'asseoir près de
+moi. Pour la première fois je voyais en plein jour cette femme qui,
+l'année précédente, m'était apparue d'une manière à moitié fantastique,
+la nuit, et à l'instant du départ.
+
+--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premières
+questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois
+j'avais chargé le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur
+de la mer, et il a refusé de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la
+vieille Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, où une de ses
+soeurs désirait un fils.
+
+Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les
+inexplicables bizarreries du caractère maori.
+
+Taïmaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication
+ne la toucheraient plus. Je savais que ni prières, ni menaces, ni
+intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des délais si
+courts on me fît venir de si loin cet enfant que je voulais connaître.
+Et je ne pouvais prendre mon parti de m'éloigner pour toujours sans
+l'avoir vu.
+
+--Taïmaha, dis-je après un moment de réflexion silencieuse, nous allons
+partir ensemble pour l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de
+Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mère, pour lui
+montrer ton fils.
+
+Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours derniers passés à
+Papeete, bien jaloux de ces dernières heures d'amour et d'étrange
+bonheur...
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Papeete, 29 novembre.
+
+Encore le chant rapide, et le bruit et la frénésie de la _upa-upa_;
+encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomaré; une dernière
+grande fête au clair des étoiles comme autrefois.
+
+Assis sous la véranda de la reine, je tenais dans ma main la main
+amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusitée
+de fleurs et de feuillage. Près de nous était assise Taïmaha, qui nous
+contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Rouéri. Elle avait ses heures de
+souvenir et de douce sensibilité; elle avait versé des larmes vraies, en
+reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du passé que mon
+frère avait jadis rapportée au foyer, et que moi j'avais trouvé plaisir
+à ramener en Océanie.
+
+Notre voyage à Moorea était décidé en principe; il n'y avait plus que
+les difficultés matérielles qui en retardaient l'exécution.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+1er décembre 1873.
+
+Le départ pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage.
+
+Le chef Tatari, qui rejoignait son île, donnait passage à Taïmaha et à
+moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes
+hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en
+laisse. Ce fut en face même de la case abandonnée de Rouéri que nous
+vînmes nous embarquer; le hasard avait amené ce rapprochement.
+
+Ce n'était pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger,
+l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait
+d'aller courir dans cette île de Moorea, et, en raison du peu de temps
+que le _Rendeer_ devait passer à Papeete, il m'avait pendant deux jours
+refusé l'autorisation de partir. De plus, les vents régnants rendaient
+les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon
+retour à Tahiti restait problématique.
+
+
+On mettait à l'eau la baleinière de Tatari; les passagers apportaient
+leur léger bagage et prenaient gaîment congé de leurs amis; nous allions
+partir.
+
+A la dernière minute, Taïmaha, changeant brusquement d'idée, refusa de
+me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Rouéri, et, cachant sa
+tête dans ses mains, elle se mit à pleurer.
+
+Ni mes prières, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la
+décision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous éloigner
+sans elle.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+La traversée dura près de quatre heures; au large, le vent était fort et
+la mer grosse, la baleinière se remplit d'eau.
+
+Les deux chats passagers, fatigués de crier, s'étaient couchés tout
+mouillés auprès des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de
+vie.
+
+Tout trempés, nous abordâmes loin du point que nous voulions atteindre,
+dans une baie voisine du district de Papetoaï,--pays sauvage et
+enchanteur, où nous tirâmes la baleinière au sec sur le corail.
+
+
+Il y avait très loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient
+les parents de Taïmaha et le fils de mon frère.
+
+Le chef Tauïro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partîmes
+tous deux par un sentier à peine visible, sous une voûte admirable de
+palmiers et de pandanus.
+
+
+De loin en loin nous traversions des villages bâtis sous bois, où les
+indigènes assis à l'ombre, immobiles et rêveurs comme toujours, nous
+regardaient passer.--Des jeunes filles se détachaient des groupes, et
+venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau fraîche.
+
+A mi-chemin, nous fîmes halte chez le vieux chef Taïrapa, du district de
+Téharosa. C'était un grave vieillard à cheveux blancs, qui vint au-
+devant de nous appuyé sur l'épaule d'une petite fille délicieusement
+jolie.
+
+Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous
+conta ses impressions d'alors et ses étonnements; on eût cru entendre le
+vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Vers trois heures de l'après-midi, je fis mes adieux au chef Taïrapa, et
+continuai ma route.
+
+Nous marchâmes encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux,
+sur des terrains que Tatari me dit appartenir à la reine Pomaré.
+
+Puis nous arrivâmes à une baie admirable, où des milliers de cocotiers
+balançaient leur tête au vent de la mer.
+
+On se sentait sous ces grands arbres aussi écrasés, aussi infime, qu'un
+insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces
+hautes tiges grêles étaient, comme le sol, d'une monotone couleur de
+cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose chargé de
+fleurs jetait une nuance éclatante sous cette immense colonnade grise.-
+-La terre nue était semée de débris de madrépores, de palmes
+desséchées, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu foncé, déferlait
+sur une plage de coraux brisés d'une blancheur de neige; à l'horizon
+apparaissait Tahiti, à demi perdu dans la vapeur, baigné dans la grande
+lumière tropicale.
+
+Le vent sifflait tristement là-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues
+gigantesques; ma tête s'emplissait de pensées sombres, d'impressions
+étranges,--et ces souvenirs de mon frère, que j'étais venu là
+invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, à travers la nuit du
+passé...
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Taïmaha; l'enfant
+que tu cherches doit être là, ainsi que sa vieille grand'mère Hapoto.
+
+Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indigènes assis à
+l'ombre; c'étaient des enfants et des femmes dont les silhouettes
+obscures se profilaient sur la mer étincelante.
+
+Mon coeur battait fort en approchant d'eux, à la pensée que j'allais
+voir cet enfant inconnu, déjà aimé,-pauvre petit sauvage, lié à moi-
+même par les puissants liens du sang.
+
+--Celui-ci est Loti, le frère de Rouéri,--celle-ci est Hapoto, la
+mère de Taïmaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me
+tendit sa main tatouée.
+
+--Et voici Taamari, continua-t-il, en désignant un enfant qui était
+assis à mes pieds.
+
+J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frère;--je le
+regardais, cherchant à reconnaître en lui les traits déjà lointains de
+Rouéri. C'était un délicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure
+ronde les traits seuls de sa mère, le regard noir et velouté de Taïmaha.
+
+Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, où les hommes et les
+plantes poussent si vite, j'attendais un grand garçon de treize ans, au
+regard profond comme celui de Georges, et pour la première fois un doute
+amèrement triste me traversa l'esprit...
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Vérifier l'époque de la naissance de Taamari était chose difficile,--
+et j'interrogeai inutilement les femmes. Là-bas où les saisons passent
+inaperçues, dans un éternel été, la notion des dates est incomplète,--
+et les années se comptent à peine.
+
+
+--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des écrits qui étaient
+comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et
+ces papiers étaient conservés dans le _farehau_ du district.
+
+Une jeune fille, à ma prière, partit pour les chercher, au village de
+Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir.
+
+
+Ce site où nous étions avait quelque chose de magnifique et de terrible;
+rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'idée de ces
+paysages de la Polynésie; ces splendeurs et cette tristesse ont été
+créées pour d'autres imaginations que les nôtres.
+
+Derrière nous, les grands pics s'élançaient dans le ciel clair et
+profond. Dans toute l'étendue de cette baie, déployée en cercle immense,
+les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumière
+tropicale étincelait partout.--Le vent du large soufflait avec
+violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le
+corail faisaient grand bruit...
+
+
+J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient différents de
+ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus
+sauvage.
+
+L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait à tout,--aux
+sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra-
+ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'éveille et se
+retrouve lui-même, on est frappé tout à coup de l'étrangeté de ce qui
+vous entoure.
+
+Je regardais ces indigènes comme des inconnus,--pénétré pour la
+première fois des différences radicales de nos races, de nos idées et de
+nos impressions; bien que je fusse vêtu comme eux, et que je comprisse
+leur langage, j'étais isolé au milieu d'eux tous, autant que dans l'île
+du monde la plus déserte.
+
+Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me séparait de ce petit
+coin de la terre qui est le mien, l'immensité de la mer, et ma profonde
+solitude...
+
+Je regardai Taamari et l'appelai près de moi: il appuya familièrement
+sur mes genoux sa petite tête brune. Et je pensai à mon frère Georges
+qui dormait à cette heure, du sommeil éternel, couché dans les
+profondeurs de la mer, là-bas, sur la côte lointaine du Bengale.--Cet
+enfant était son fils, et une famille issue de notre sang se
+perpétuerait dans ces îles perdues...
+
+--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma
+case, qui est à cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras
+de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Téharo, et vous
+conviendrez ensemble des moyens de retourner à Tahiti, avec cet enfant
+que tu veux emmener.
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+La case de la vieille Hapoto était à quelques pas de la mer; c'était la
+classique case maorie, avec les vieux pavés de galets noirs, la muraille
+à jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-
+pieds.--Des pièces de bois massives soutenaient de grands lits d'une
+forme antique, dont les rideaux étaient faits de l'écorce distendue et
+assouplie du mûrier à papier.--Une table grossière composait, avec ces
+lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table était
+posée une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la
+religion du Christ était en honneur dans cette chaumière perdue.
+
+
+Téharo, le frère de Taïmaha, était un homme de vingt-cinq ans, à la
+figure intelligente et douce; il avait conservé de mon frère un souvenir
+mêlé de respect et d'affection, et me reçut avec joie.
+
+Il avait à sa disposition la baleinière du chef du district, et nous
+convînmes de repartir pour Tahiti dès que le vent et l'état de la mer
+nous le permettraient.
+
+J'avais dit que j'étais habitué à la nourriture indigène, et que je me
+contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre-à-pain.
+Mais la vieille Hapoto avait ordonné de grands préparatifs pour mon
+repas du soir, qui devait être un festin. On poursuivit plusieurs poules
+pour les étrangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destiné à
+cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre-à-pain.
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Cependant le temps s'écoulait lentement. Il fallait plus d'une heure
+encore avant que la jeune fille qui était allée chercher les actes de
+naissance des enfants de Taïmaha pût revenir.
+
+En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une
+promenade qui m'a laissé un souvenir fantastique comme celui d'un rêve.
+
+Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous
+dirigions, le pays n'est plus qu'une étroite bande de terrain, longue et
+sinueuse, resserrée entre la mer et les mornes à pic,--au flanc
+desquels sont accrochées d'impénétrables forêts.
+
+Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir,
+l'isolement, la tristesse inquiète qui me pénétrait, prêtaient à ces
+paysages quelque chose de désolé.
+
+C'étaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des
+pandanus, tout cela étonnamment haut et frêle, et courbé par le vent.
+Les longues tiges des palmiers, penchées en tous sens, portaient çà et
+là des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.--
+Et puis, sous nos pieds, toujours cette même terre nue et cendrée,
+criblée de trous de crabes.
+
+Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les crabes bleus
+avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier
+qu'ils font le soir.--La montagne était déjà pleine d'ombres.
+
+Le grand Téharo marchait près de moi, rêveur et silencieux comme un
+Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frère.
+
+De temps à autre, la voix douce de Taamari s'élevait au milieu de tous
+les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant étaient
+incohérentes et singulières.--J'entendais cependant sans difficulté le
+langage de ce petit être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le
+_dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille
+langue maorie à peu près pure.
+
+
+Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, qui revenait
+imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt dans les bassins intérieurs
+du récif, presque couchée sous ce grand vent alizé.
+
+Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui se mirent à
+courir toutes mouillées, jetant au vent triste la note inattendue de
+leurs éclats de rire.
+
+Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrêta pour
+caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gâteaux qu'il lui
+donna.
+
+Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me
+donnèrent une idée horrible...
+
+Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos têtes,
+secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des
+rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les
+feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue...
+
+Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester
+plusieurs jours dans cette île avant qu'il fût possible à une pirogue de
+prendre la mer; cela arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea.--Le
+départ du _Rendeer_ était fixé aux premiers jours de la semaine
+suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les
+derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de
+la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle.
+
+
+Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait.--Je n'avais prévu
+cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche.
+
+Je commençais à sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fièvre;
+--les impressions si vives de cette journée l'avaient déterminée sans
+doute, en même temps qu'un grand excès de fatigue.
+
+Nous nous assîmes devant la case de la vieille Hapoto.
+
+Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées de fleurs, qui étaient
+venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'étranger)--car il
+en vient rarement dans ce district.
+
+--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata-
+reva!...
+
+Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu
+m'avait donné jadis et contre lequel avait prévalu celui de Loti.
+
+Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau
+de Fataoua, où l'année précédente elle m'avait vu.
+
+
+La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects étranges et
+imprévus, sous l'influence de la fièvre et de la nuit.--On entendait
+dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flûtes de
+roseau.
+
+A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de
+bourao, on faisait la cuisine à mon intention.--Le vent balayait
+terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux
+ébouriffés, étaient accroupis là, comme des gnomes, autour d'une épaisse
+fumée.--Le mot "Toupapahou!", prononcé près de moi, résonnait
+étrangement à mes oreilles...
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Cependant la jeune fille qui avait été envoyée chez le chef du district
+arriva,--et je pus encore lire à cette dernière lueur du jour les
+quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la vérité par des dates:
+
+Ua fanau o Taamari i te Taïmaha, Est né le Taamari de la Taïmaha, I te
+mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o
+Atario i te Taïmaha. Est né le Atario de la Taïmaha, I te mahana piti no
+Aote 1865... le jour deux de août 1865...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur,
+--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose
+étrange, je m'étais attaché à l'idée de cette famille tahitienne,--et
+ce vide qui se faisait là me causait une douleur mystérieuse et
+profonde; c'était quelque chose comme si mon frère perdu eût été plongé
+plus avant et pour jamais dans le néant; tout ce qui était lui
+s'enfonçait dans la nuit, c'était comme s'il fût mort une seconde fois.
+--Et il semblait que ces îles fussent devenues subitement désertes,--
+que tout le charme de l'Océanie fût mort du même coup, et que rien ne
+m'attachât plus à ce pays.
+
+--Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la mère de Taïmaha,--
+pauvre vieille femme à moitié sauvage,--es-tu bien sûr, Loti, des
+choses que tu viens nous dire?...
+
+Je leur affirmai à tous ce mensonge.--Taïmaha avait fait ce que fait
+plus d'une incompréhensible Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle
+avait pris un autre amant européen; on ne voyage guère, entre le
+district de Matavéri et Papeete; elle avait pu tromper sa mère, son
+frère et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de celui
+auquel ils l'avaient confiée,--après quoi elle était venue le pleurer
+à Moorea.--Elle l'avait réellement pleuré pourtant, et peut-être
+n'avait-elle aimé que lui.
+
+Le petit Taamari était encore près de moi, la tête appuyée sur mes
+genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se
+cacha la figure dans ses mains ridées et couvertes de tatouages; un peu
+après, je l'entendis pleurer...
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du
+chef, et cherchant à rassembler mes idées embrouillées par la fièvre.
+
+Je m'étais laissé abuser comme un enfant naïf par la parole de cette
+femme; je maudissais cette créature, qui m'avait poussé dans cette île
+désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps
+irréparable s'envolait pour nous deux.
+
+Les jeunes filles étaient toujours là assises, avec leurs couronnes de
+gardénias qui répandaient leur parfum du soir; tous étaient immobiles,
+la tête tournée vers la forêt, groupés, comme pour s'unir contre
+l'obscurité envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois.
+
+Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit...
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, Téharo m'ayant
+abandonné son lit, je m'étendis sur les nattes blanches, essayant du
+sommeil pour calmer ma tête troublée.
+
+Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au jour, afin que rien ne
+retardât notre départ pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à
+s'apaiser.
+
+La famille prit son repas du soir,--et tous s'étendirent
+silencieusement sur leurs lits de chaume, roulés comme des momies
+d'Égypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant à l'antique sur
+des supports en bois de bambou.
+
+La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, ne tarda pas à
+mourir, et l'obscurité devint profonde.
+
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Alors commença une nuit étrange, toute remplie de visions fantastiques
+et d'épouvante.
+
+Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient autour de moi avec des
+frôlements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait
+sur ma tête. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes
+les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnés...
+
+Où trouver en français des mots qui traduisent quelque chose de cette
+nuit polynésienne, de ces bruits désolés de la nature,--de ces grands
+bois sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet océan,--de ces
+forêts remplies de sifflements et de rumeurs étranges, peuplées de
+fantômes;--les Toupapahous de la légende océanienne, courant dans les
+bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents
+aiguës et de grandes chevelures...
+
+Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui
+me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne:
+
+C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore la fièvre.
+
+Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et d'étranges
+visions,--et le priai de rester près de moi. Ces choses sont
+familières aux Maoris, et ne les étonnent jamais.
+
+Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta du calme à mon
+imagination.
+
+Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus moins froid,--
+et finis par m'endormir.
+
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+A trois heures du matin, Téharo m'éveilla.--A ce moment je me crus là-
+bas, à Brightbury, couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni de
+la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la
+cour remuer sous ma fenêtre leurs branches moussues,--et le bruit
+familier du ruisseau sous les peupliers...
+
+Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au
+dehors,--et la mer qui rendait sa plainte éternelle sur les récifs de
+corail.
+
+Téharo m'éveillait pour partir; le temps s'était calmé, et on apprêtait
+la pirogue.
+
+Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais j'avais la fièvre
+encore, et la tête me tournait un peu.
+
+Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurité
+les mâts, les voiles et les pagayes.
+
+Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, et nous partîmes.
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+C'était une nuit sans lune.--Cependant à la lueur diffuse des étoiles
+on distinguait nettement les forêts suspendues au-dessus de nos têtes,-
+-et les tiges blanches des grands cocotiers penchés.
+
+Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au
+moment de passer en pleine nuit la ceinture des récifs; les Maoris
+exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps
+dans l'obscurité.
+
+La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les
+redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille avec un bruit sourd,
+mais ils se brisèrent, et nous passâmes.
+
+Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottés par
+une houle énorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il
+fallut pagayer.
+
+Cependant la fièvre était passée; j'avais pu me lever, et prendre en
+main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme était étendue
+au fond de la pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller
+parler à Taïmaha.
+
+Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour était près de
+paraître.
+
+Nous aperçûmes bientôt les premières lueurs de l'aube;--et les hauts
+pics de Moorea, qui déjà s'éloignaient, prirent une légère teinte rose.
+
+La vieille femme étendue à mes pieds était immobile et semblait
+évanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que
+lui avaient donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils parlaient bas
+pour ne point la troubler.
+
+Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, en se plongeant dans
+l'eau de la mer.--Après quoi nous fîmes des cigarettes de pandanus en
+attendant le soleil.
+
+Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantômes de la nuit
+s'étaient envolés; je m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime
+sensation de bien-être physique.
+
+Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle
+de mon frère, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et
+fantastique, mais baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore ce
+pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du
+sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la
+chère petite case où Rarahu m'attendait...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+
+
+
+
+XXV
+
+
+... Le jour fixé par la petite princesse pour lâcher dans la campagne
+les oiseaux chanteurs était arrivé.
+
+Nous étions cinq personnes qui devions procéder à cette importante
+opération, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant déposés à
+l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous enfonçâmes sous bois.
+
+La petite Pomaré qu'on nous avait confiée marchait tout doucement entre
+Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes
+venaient par derrière, portant sur un bâton la cage et ses précieux
+habitants.
+
+Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, loin de toute
+habitation humaine, que l'enfant désira s'arrêter.
+
+C'était le soir; le soleil déjà très bas ne pénétrait plus guère sous
+l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute cette végétation, il y
+avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une
+lumière bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait
+à terre sur un tapis de fougères fines et exquises; sous les grands
+arbres s'étalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On
+entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;--
+autrement, c'était toujours ce silence des bois de la Polynésie,--
+sombre pays enchanté, auquel il semble qu'il manque la vie.
+
+La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, ouvrit elle-même la porte
+aux oiseaux,--et puis nous nous retirâmes tous pour ne point troubler
+ce départ.
+
+Mais les petites bêtes avaient l'air peu disposées à prendre la volée.
+Celle qui la première passa la tête à la porte,--une grosse linotte
+sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle
+rentra, effrayée de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux
+autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Créateur
+n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour
+nous."
+
+Il fallut les prendre tous à la main pour les décider à sortir, et quand
+toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air
+inquiet,--nous retournâmes sur nos pas.
+
+Il faisait déjà presque nuit. Nous les entendîmes derrière nous jusqu'au
+moment où nous fûmes hors des grands bois...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. .
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu
+lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette
+impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce
+qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé.
+Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de
+pénétration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle
+prononçait bien;--et alors il semblait que ce fût une jeune fille de
+ma race et de mon sang; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât
+l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue...
+
+Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès
+d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve
+d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais.
+Nos jours étaient comptés.--Tout au plus parlais-je de revenir, et
+encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait
+fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants européens,
+c'était tout ce que j'avais désiré apprendre.--J'avais conservé au
+moins sur son imagination une sorte de prestige que la séparation ne
+m'avait pas enlevé, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon
+retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée de
+seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure,--et pourtant, je le
+voyais bien, en même temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu
+s'éloignait de moi; elle souriait toujours de son même sourire
+tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
+désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions
+effrénées des enfants sauvages.
+
+Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!
+
+Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...
+
+--Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma bien-aimée, tu seras
+sage, après mon départ. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu
+crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons
+encore dans l'éternité.
+
+"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de cette ville de
+Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district éloigné
+où ne viennent pas les Européens;--tu te marieras comme elle, tu auras
+une famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits enfants qui
+t'appartiendront et que tu garderas près de toi, tu seras heureuse...
+
+Alors et toujours, ce même incompréhensible sourire paraissait sur ses
+lèvres;--elle baissait la tête et ne répondait plus.--Et je
+comprenais bien qu'après mon départ elle serait une des petites filles
+les plus folles, et les plus perdues de Papeete.
+
+Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--à
+tout ce que je trouvais de suppliant et de passionné à lui dire,--elle
+souriait de son même sourire de sombre insouciance, de doute et
+d'ironie...
+
+Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: aimer, et sentir qu'on ne
+vous écoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi
+que vous fassiez?--que le côté sombre et inexplicable de sa nature
+reprend sur lui sa force et ses droits?...
+
+Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui vous échappe. Et
+puis, la mort est là qui attend; elle va prendre bientôt ce corps adoré,
+qui est la chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans espoir,
+--puisque celle-là même qui va mourir ne croit plus à rien de ce qui
+sauve et fait revivre...
+
+Si cette âme était tout à fait mauvaise et perdue, on en ferait le
+sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre,
+savoir qu'elle a été douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile
+de ténèbres qui l'enveloppe,--une mort anticipée qui l'étreint et qui
+la glace. Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore,--
+mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et
+on ne peut rien!...
+
+Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut
+s'enivrer à la dernière heure de tout ce qui va vous être enlevé sans
+retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on
+peut arracher à la vie de joies délirantes et de sensations
+fiévreuses...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route
+d'Apiré. C'était l'avant-veille du départ.
+
+Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air était chargé de
+senteurs de goyaves mûres; toutes les plantes étaient énervées. De
+jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur
+un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses
+cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes
+et chaudes sur nos têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens.
+
+Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se
+levèrent à notre approche et s'avancèrent vers nous.
+
+L'une qui était vieille, cassée, tatouée entraînait par la main l'autre,
+qui était encore belle et jeune;--c'était Hapoto, et sa fille Taïmaha.
+
+--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à Taïmaha...
+
+Taïmaha souriait de son éternel sourire en baissant les yeux comme un
+enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et
+n'en éprouve aucun remords.
+
+--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!
+
+Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne
+nous est pas possible, à nous qui sommes nés sur l'autre face du monde,
+de juger ou seulement de comprendre ces natures incomplètes, si
+différentes des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et sauvage,
+et où l'on trouve pourtant, à certaines heures, tant de charme d'amour,
+et d'exquise sensibilité.
+
+Taïmaha avait à me remettre un objet bien précieux,--une relique
+d'autrefois,--le pareo de Rouéri que, sur sa demande, je lui avais
+confié.
+
+Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin extrême. Elle parut émue
+cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce
+souvenir--qui allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury d'où je
+l'avais emporté.
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Dans une dernière visite que je fis à Pomaré, je lui recommandai Rarahu.
+
+--... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?...
+
+--Je reviendrai, répondis-je en hésitant.
+
+--Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous dites tous cela,
+continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.--
+Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre
+britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynésie; de tous ceux
+que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...
+
+"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.-
+-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la véranda de notre case;
+on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'été.
+--Les branches non émondées des orangers et des hibiscus donnaient à
+notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous étions à moitié cachés
+sous leurs masses capricieuses et touffues.
+
+--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance,
+qu'autrefois tu savais prier avec amour?
+
+--Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, et enfoui sous la
+terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir?
+
+--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à certaines croyances
+sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des
+fantômes; tu sais bien qu'à cette heure même, autour de nous, dans ces
+arbres, peut-être il y en a...
+
+--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--après, il y a peut-être le
+Toupapahou; après la mort, il y a le fantôme qui, quelque temps, paraît
+encore, et rôde incertain dans les bois;--mais je pense que le
+Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il n'a plus de forme sous
+la terre,--et qu'alors c'est la fin...
+
+Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, prononçant dans sa
+langue douce et singulière d'aussi sombres choses...
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+C'était le dernier jour...
+
+Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur
+"Tahiti la délicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes
+qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature,
+et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes.
+
+Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés.--Les
+préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la
+tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas était le nôtre...
+
+Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos
+expéditions sur les récifs; tous nos coquillages, tous nos madrépores
+rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et
+ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués plus
+blancs que de la neige.
+
+Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce
+qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement
+trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se déchirait en me
+voyant partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de
+confiance et d'espoir...
+
+Nous avions à emballer une quantité d'objets,--une foule de choses qui
+eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers
+d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de
+l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case...
+
+Plusieurs couronnes fanées de Rarahu,--toutes celles des derniers
+jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de
+fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes
+de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de
+délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour
+moi.
+
+Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait
+un train de départ énorme...
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit
+sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses
+cheveux dénoués,--et nous sortîmes de chez nous.
+
+Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faaa, les grands
+cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup
+d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apiré,
+et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
+désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes; je voulais voir tout
+et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et
+l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...
+
+Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres
+chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse
+inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique...
+
+
+Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua.
+
+Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps; au bord de
+l'eau, la société était nombreuse et choisie; il y avait toujours
+Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de
+jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la
+plus insouciante gaîté du monde.
+
+Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant
+doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et
+amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé; la petite
+figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche
+traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le
+silence...
+
+Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la
+douleur. On savait que Rarahu était la _petite femme de Loti_; on savait
+que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et
+ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois.
+
+
+Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu.--A quelques
+pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus
+isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous
+considérions un peu comme notre propriété particulière.
+
+
+Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la
+dureté farouche de leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose,
+l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient
+crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi
+l'expression de sauvage ironie.
+
+Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans
+l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des
+Marquises.
+
+Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, comme nous l'avions
+désiré, nous restâmes seuls.
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du _Rendeer_ à Tahiti.--
+En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis était à nous, nous
+éprouvâmes une émotion vive,--et aussi une sensation délicieuse,
+qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer.
+
+Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet endroit où l'air avait
+toujours la fraîcheur de l'eau courante; nous connaissions là toutes les
+pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.--
+Rien n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes herbes et cette même
+odeur,--mélangée de plantes aromatiques et de goyaves mûres.
+
+Nous suspendîmes nos vêtements aux branches,--et puis nous nous
+assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et
+pour la dernière fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau
+de Fataoua.
+
+
+Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande
+cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre
+lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers.--Les branches de
+ces arbustes se penchaient en voûte au-dessus de nos têtes, et
+dessinaient sur ce miroir légèrement agité les mille découpures de leur
+feuillage.--Les fruits mûrs tombaient dans l'eau; le ruisseau en
+roulait; son lit était semé de goyaves, d'oranges et de citrons.
+
+Nous ne disions rien tous deux;--assis près l'un de l'autre, nous
+devinions mutuellement nos pensées tristes, sans avoir besoin de
+troubler ce silence pour nous les communiquer.
+
+Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus se promenaient
+aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là aucun être humain; nous
+étions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des
+pierres et circulaient autour de nous.
+
+Le soleil qui baissait déjà,--le dernier soleil de mon dernier soir
+d'Océanie,--éclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorées;
+j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives
+commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates;--les
+mimosas légers, les goyaviers noirs, avaient déjà pris leurs teintes du
+soir,--et ce soir était le dernier,--et demain, au lever du soleil,
+j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien-
+aimée allaient disparaître, comme s'évanouit le décor de l'acte qui
+vient de finir...
+
+Celui-là était un acte de féerie au milieu de ma vie,--mais il était
+fini sans retour!... Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes,
+ou poignantes de tristesse,--tout était fini, était mort...
+
+Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De
+grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui
+tombaient pressées, comme d'un vase trop plein...
+
+--Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite femme, n'est-ce
+pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va,
+tout ce que tu m'as demandé, je le ferai... Demain je quitterai Papeete
+en même temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec
+Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je meure, je
+prierai pour toi...
+
+Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux
+bras autour de moi et appuya sa tête sur mes genoux... Je pleurai aussi,
+mais des larmes douces;--j'avais retrouvé ma petite amie, elle était
+brisée, elle était sauvée. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos
+destinées nous séparaient d'une manière irrévocable et fatale; ce départ
+aurait moins d'amertume, moins d'angoisse déchirante; je pouvais m'en
+aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensées de retour,--
+peut-être aussi avec de vagues espérances dans l'éternité!. . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu offert aux
+officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'à l'heure de
+l'appareillage, que "l'amiral à cheveux blancs" avait fixé pour le lever
+du jour.
+
+Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y assister.
+
+Il y avait énormément de monde à ce bal, pour un bal de Papeete; toutes
+les Tahitiennes de la cour, quelques femmes européennes, tout ce
+qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les
+officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires français.
+
+Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon de la fête;
+mais, pendant que la foule dansait fiévreusement la _upa-upa_ dans les
+jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation
+semblable, privilégiées de la reine, avaient été invitées à prendre
+place sous la véranda, sur une banquette d'où elles pouvaient, tout
+aussi bien qu'à l'intérieur, voir et être vues.--Et avec le laisser-
+aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent
+m'accouder à la fenêtre, pour causer avec ma petite amie.
+
+En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle était
+éclairée comme une vision, par la lueur rouge des lampes, mêlée aux
+rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles
+brillaient sur le fond sombre du dehors.
+
+
+Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite-
+fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât pour ce bal.--La petite
+Pomaré avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir.
+
+
+Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du _Rendeer_, qui
+étaient en majorité, y jetaient une impression de départ et de
+séparation contre laquelle on ne pouvait réagir.--Il y avait là de
+jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs maîtresses, à leur vie de
+nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou
+trois fois dans le courant de leur existence étaient venus à Tahiti, qui
+savaient que maintenant leur carrière était finie, et dont le coeur se
+serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus...
+
+La princesse Ariitéa vint à moi, plus animée que de coutume, et parlant
+plus vite:
+
+--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer
+la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer très vite; de la
+continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par
+une troisième,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.
+
+Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant moi-même, tout ce que je trouvai
+au hasard sur le piano.--Je réussis pour une heure à ranimer le bal;
+mais c'était une animation factice,--et je ne pouvais pas plus
+longtemps la soutenir.
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'étais encore au
+piano, jouant je ne sais quels airs insensés, accompagnés dans le
+lointain par la _upa-upa_ qui râlait au dehors.
+
+J'étais seul avec la vieille reine, qui était restée pensive et immobile
+dans son grand fauteuil doré.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte
+et sombre, parée avec un luxe encore sauvage.
+
+Le salon de Pomaré avait cet aspect triste des fins de bal; un grand
+désordre, une grande salle vide; des bougies s'éteignant dans les
+torchères, tourmentées par le vent de la nuit.
+
+La reine se leva péniblement, dans les plis de sa robe de velours
+cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait près de la porte, debout et
+silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer.
+
+Rarahu entra... timide, les yeux baissés, et s'approcha de la reine.--
+Apparaissant après ce bal, dans cette salle déserte, dans ce silence,
+avec sa longue traîne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs
+cheveux flottants, sa couronne de gardénias blancs,--et ses yeux
+agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision
+délicieuse de la nuit.
+
+--Tu as à me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller
+sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je
+le crains, qui ne le voudra pas...
+
+--Madame, répondis-je, elle va partir demain pour Papéuriri, demander
+l'hospitalité à Tiahoui son amie.--Là-bas comme ici, je vous supplie
+de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus à Papeete.
+
+--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix étonnée, et visiblement
+émue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... à Papeete tu aurais
+été bien vite une petite fille perdue...
+
+Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la
+vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se
+mouillaient de larmes.
+
+--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas différer ce départ.--
+Si tes préparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs à faire, veux-
+tu partir ce matin même, un peu après le soleil, vers sept heures, dans
+la voiture qui emmènera ma belle-fille Moé? Moé s'en va à Atimaono,
+prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raïatéa.--
+Vous coucherez la nuit prochaine à Maraa, et demain matin vous serez à
+Papéuriri, où, en passant, la voiture te déposera.
+
+Rarahu sourit à travers ses larmes, à cette idée qui lui causait une
+joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raïatéa.
+
+Il y avait entre Rarahu et Moé une affinité mystérieuse;--étrangement
+malheureuses toutes deux, et brisées, elles avaient le même caractère,
+les mêmes allures et le même genre de charme.
+
+
+Rarahu répondit qu'elle serait prête.--La pauvre petite en effet
+n'avait guère à emporter que quelques robes de mousseline de diverses
+couleurs,--et son fidèle vieux chat gris...
+
+
+Et nous prîmes congé de Pomaré, en serrant avec effusion et de tout
+notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariitéa, qui
+avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner
+jusqu'à la porte du jardin; elle disait à Rarahu pour la consoler des
+choses aussi douces que si elle eût été sa soeur... Et pour la dernière
+fois nous descendîmes à la plage...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Il faisait nuit close encore.
+
+Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles
+de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les
+officiers du _Rendeer_.--Si on n'eût entendu quelques jeunes femmes
+pleurer, on eût dit plutôt une fête qu'un départ.
+
+Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la dernière
+fois ma petite amie.
+
+
+En même temps que le _Rendeer_ quittait l'île délicieuse, la voiture qui
+emportait Rarahu et Moé quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put
+voir, par les échappées des cocotiers, à travers les rideaux de verdure,
+--le _Rendeer_ s'éloigner sur l'immensité bleue. . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . .
+
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+_"Aue! Aue! a munaiho te tiaré iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i
+teienei ra, na maheahea!..." (Hélas! Hélas! autrefois elle était jolie,
+la petite fleur d'arum!... Hélas! Hélas! maintenant elle est fanée!...)
+(RARAHU)_
+
+
+I
+
+
+Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route à travers
+le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des îles
+polynésiennes. Et puis cette dernière terre des Maoris disparut elle-
+même de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Océanie.
+
+Après avoir relâche au Chili, nous sortîmes du Grand Océan par le
+détroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Brésil et
+les Açores.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins
+à Brightbury, frapper à la porte de ma maison chérie... On ne
+m'attendait pas encore.
+
+Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui tremblait d'émotion et
+de surprise.--Le bonheur et l'étonnement furent grands de me revoir.
+
+
+Après les premiers moments, une impression de tristesse succède à la
+joie; un serrement de coeur se mêle au charme du retour: des années ont
+passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on chérit: le temps a
+laissé sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore,
+s'il n'y a point de place vide au foyer!...
+
+C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout
+quand on a la tête toute remplie des images ensoleillées des tropiques.
+C'est triste, le jour pâle, le ciel morne et sans rayons,--le froid
+qu'on avait oublié,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls
+humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises.
+
+Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y
+compris les vieux serviteurs qui ont veillé sur votre enfance; de
+retrouver les douces coutumes oubliées, les bonnes soirées d'hiver
+d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve
+singulier!...
+
+Le matin où je revins à Brightbury frapper à la porte de ma maison,
+j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses énormes.
+
+Tout ce déballage est une des distractions du retour. Les armes
+sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynésiens, les
+coquilles et les madrépores, faisaient bizarre figure, en revoyant la
+lumière dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'éprouvai
+surtout une émotion vive, en déballant les plantes séchées, les
+couronnes fanées, qui avaient conservé leur odeur exotique, et
+embaumaient ma chambre d'un parfum d'Océanie.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Quelques jours après mon retour on me remit une lettre couverte de
+timbres américains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse
+était mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les
+Tahitiens appelaient Tatehau.
+
+Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse écriture enfantine
+et appliquée de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur à travers les
+mers.
+
+_RARAHU A LOTI
+
+Papéuriri, le 15 janvier 1874.
+
+Cher ami, ô mon petit Loti, ô mon petit époux chéri, ô toi ma seule
+pensée à Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma
+tristesse pour toi.
+
+Depuis le jour où tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur.
+Jamais ma pensée ne t'oublie depuis ton départ. O mon ami chéri, voici
+ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je,
+puisque c'est toi qui es mon époux. Reviens pour que nous restions
+ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans
+mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et
+sois-moi fidèle.
+
+Voici encore une parole: reviens à Bora-Bora; peu importe que tu n'aies
+pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela,
+et reviens à Tahiti.
+
+Ah! quel contentement d'être ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur
+d'être réunie de nouveau à toi, ma pensée, et mon amour de chaque jour.
+
+Ah! cette pensée chérie que tu sois mon époux. Ah! combien je désire ton
+corps pour manger beaucoup de toi!...
+
+Voici une parole sur mon séjour à Papéuriri: je suis sage, je reste bien
+tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'être
+bonne pour moi--ô mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais
+savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je
+suis retombée dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce même mal, pas
+un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu
+m'as oubliée; si tu étais près de moi, tu me soulagerais un peu...
+
+Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amitié pour
+toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oublié des
+hommes de mon pays...
+
+J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit époux chéri.
+
+Je te salue ô mon Loti, De Rarahu ta petite épouse,
+
+RARAHU_
+
+_J'ai donné cette lettre à Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le
+nom de l'endroit où je dois t'écrire.
+
+Je te salue, mon ami chéri,
+
+RARAHU._
+
+
+
+
+
+IV
+
+NOTE DE PLUMKETT
+
+
+Loti écrivit à Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en
+langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait,
+d'une manière intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images
+particulières, sa traversée de six mois sur le _Rendeer_; la tempête du
+cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enlevé
+beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Océanie.--Et puis il
+lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mère,--et lui
+disait que, malgré ces douces choses, il rêvait de revenir encore dans
+le Grand-Océan, pour y retrouver son île bien-aimée et sa petite épouse
+sauvage.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+RARAHU A LOTI (_Un an après_.)
+
+
+_Papeete, le 3 décembre 1874.
+
+O mon petit ami chéri, ô mon cher objet de ma peine, je te salue par le
+vrai Dieu.
+
+Je suis bien péniblement étonnée de ne pas recevoir de lettre de toi,
+parce que voilà cinq fois que je t'ai écrit, et jamais un mot de toi ne
+m'est encore parvenu.
+
+Peut-être arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois
+que mes lettres t'ont été envoyées, jamais tu ne m'en as informée.
+
+Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?
+
+Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu
+m'écrivais un peu, cela réchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne
+penses à cela.
+
+Mais quant à moi, mon amour pour toi reste le même, et aussi mes larmes
+pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi,
+toi-même tu penserais à moi.
+
+Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet
+eût été inexécutable...
+
+--Voici une parole concernant Papeete:
+
+Il y a eu grande fête à Papeete le mois passé, pour la petite-fille de
+la reine.
+
+Et c'était très beau, et les femmes ont dansé jusqu'au matin.--Et j'y
+étais aussi; j'avais sur la tête une couronne de plume d'oiseau,--mais
+mon coeur était bien triste...
+
+Et maintenant, la reine Pomaré et les siens. Et sa petite-fille Pomaré,
+et Ariitéa, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau à Tahiti,
+excepté que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois
+d'août...
+
+Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon époux!...
+
+Hélas! Hélas! la petite fleur d'arum est aussi fanée maintenant!...
+
+Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum était jolie!...
+
+Maintenant elle est fanée, elle n'est plus jolie!...
+
+Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de
+Paea, pour que personne ne me puisse plus voir...
+
+Hélas! Hélas! ô mon époux chéri, ô mon ami tendrement aimé!...
+
+Hélas! Hélas! mon ami chéri!...
+
+J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu.
+
+RARAHU._
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+JOURNAL DE LOTI
+
+
+Londres, 20 janvier 1875.
+
+
+Je passais à neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit était
+froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz éclairaient la
+fourmilière humaine, la foule noire et mouillée.
+
+Derrière moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_
+
+Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui
+que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laissé à Papeete,
+où il avait résolu de finir ses jours.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Quand nous fûmes confortablement assis au coin du feu, nous nous mîmes à
+causer de l'île délicieuse.
+
+--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle était, je
+crois, bien portante quand j'ai quitté le pays; il est probable même que
+si j'avais pris congé d'elle, elle m'aurait donné des commissions pour
+vous.
+
+"Comme vous le savez, elle avait quitté Papeete en même temps que vous-
+mêmes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se
+séparer; ils sont partis ensemble pour l'Europe.
+
+"Je savais seul qu'elle était chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de
+Papéuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _à Tatehau Oeil-
+de-rat, pour remettre à Loti._
+
+"Lorsqu'elle reparut à Papeete, six ou huit mois après, elle était plus
+jolie que jamais; elle était plus femme aussi, et plus formée.--Sa
+grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grâce
+d'une élégie.
+
+"Elle devint la maîtresse d'un jeune officier français, qui eut pour
+elle une passion qui n'était pas ordinaire.--Il était jaloux même de
+votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il
+lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui.
+
+"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus
+élégante et la plus remarquée des femmes de Papeete.
+
+"Au bout de ce temps-là, il se produisit chez la reine un événement
+depuis longtemps prévu: la petite Pomaré V s'éteignit une belle nuit,--
+peu de jours après une grande fête qu'on avait donnée pour la distraire,
+et dont elle avait elle-même arrêté le programme.
+
+"La vieille reine, par parenthèse, fut tellement accablée par cette
+dernière et suprême douleur, que sans doute elle n'y survivra guère (1).
+Elle s'est retirée pour le moment dans une case isolée, bâtie auprès du
+tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir âme qui vive.
+
+_(1) La reine Pomaré est morte en 1877, laissant le trône à son second
+fils Ariiaue. Elle avait survécu environ deux ans à sa petite-fille.--
+On peut considérer qu'à dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au
+point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de
+l'étrangeté._
+
+"Rarahu observa dans cette circonstance la même coutume que les
+suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses
+admirables cheveux noirs.
+
+"La reine lui en sut gré, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle
+et son amant,--et comme elle ne l'aimait guère, elle profita de
+l'occasion pour le quitter.
+
+"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournée à Papéuriri auprès
+de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est restée à
+Papeete, où je crois qu'elle mène aujourd'hui une vie absolument
+déréglée et folle.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+NOTE DE PLUMKETT
+
+
+A partir de cette époque on ne trouve plus que de loin en loin dans le
+journal de Loti quelques traces de souvenirs conservés au fond de son
+coeur pour la lointaine Polynésie;--dans sa mémoire, l'image de Rarahu
+s'éloigne et s'efface.
+
+Ces fragments sont mêlés aux aventures d'une vie enfiévrée et légèrement
+excentrique, qui se déroulent un peu partout,--en Afrique
+principalement,--et plus tard en Italie.
+
+
+
+
+
+FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI
+
+
+Sierra-Leone, mars 1875.
+
+
+O ma bien-aimée petite amie, nous retrouverons-nous jamais là-bas--
+dans notre chère île,--assis le soir sur les plages de corail?.... . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+Bobdiara (Sénégambie), octobre 1875.
+
+C'est la saison des grandes pluies, _là-bas_,--la saison où la terre
+est couverte de fleurs roses, semblables à nos perce-neige d'Angleterre;
+les mousses sont humides, les forêts pleines d'eau.
+
+Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable.
+Il est trois heures du matin _là-bas_, il fait nuit noire, les
+toupapahous rôdent dans les bois...
+
+Deux années ont passé déjà sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme
+aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury,
+celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effacées depuis.
+
+Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma
+petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,-
+n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers
+des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . .
+
+
+Southampton, mars 1876. (Journal de Loti)
+
+
+... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu!
+
+Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à présent,--sinon les
+désenchantements amers, et les regrets poignants du passé?... Je pleure,
+en songeant au charme perdu de ces premières années,--à ce charme
+qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--à tout cela que je n'ai
+même pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et
+s'efface dans mon souvenir.
+
+Hélas! où est-elle notre vie tahitienne,--les fêtes de la reine,--
+les _himéné_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où sont-
+elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes émotions, tous
+mes rêves d'autrefois, où est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé frère
+John, qui partageait avec moi ces premières impressions de jeunesse
+vibrantes, étranges, enchanteresses?...
+
+Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du grand vent sur les récifs
+de corail,--cette ombre mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient
+la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurité... Où est
+tout le charme indéfinissable de ce pays, toute la fraîcheur de nos
+impressions partagées, de nos joies à deux?...
+
+Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant à repasser ces
+souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les
+éveille,--une page écrite là-bas,--une plante sèche, un reva-reva,
+un parfum tahitien gardé encore par de pauvres couronnes de fleurs qui
+s'en vont en poussière,--ou un mot de cette langue triste et douce, la
+langue de _là-bas_ que déjà j'oublie.
+
+
+Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets,
+logis de hasard, camarades de hasard;--on se réunit on ne sait
+pourquoi, on s'étourdit comme on peut...
+
+J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me reconnais plus quand je
+regarde en arrière.--A corps perdu je me suis jeté dans une vie de
+plaisirs; c'est là, il me semble, la seule façon logique de prendre une
+existence que je n'avais pas demandée,--et dont le but et la fin sont
+pour moi des problèmes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ile de Malte, 2 mai 1876.
+
+
+Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique
+réunis dans un café de la Valette, à l'île de Malte.
+
+Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans
+le Levant où on venait de massacrer les consuls de France et
+d'Allemagne, et où de graves événements semblaient se préparer.
+
+J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait
+vécu en Océanie,--et nous nous étions isolés pour causer ensemble de
+nos souvenirs tahitiens.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant
+de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux.
+
+"Elle était tombée bien bas, les derniers temps,--mais c'était une
+singulière petite fille.
+
+"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une figure de petite
+morte. Elle n'avait plus de gîte à la fin, et traînait avec elle un
+vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait
+tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.
+
+"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgré tout avait
+conservé pour elle une pitié et une bienveillance extrêmes.
+
+"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fût
+devenue décharnée.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui
+étaient un peu beaux.
+
+"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était mise à boire de
+l'eau-de-vie, son mal allait très vite.
+
+"Un beau jour--(c'était en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit
+ans)--on apprit qu'elle était partie, avec son chat infirme, pour son
+île de Bora-Bora, où elle s'en était allée mourir, et où, paraît-il,
+elle ne vécut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant
+mes yeux...
+
+Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'éveillant la nuit je la
+revoyais encore;--malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne
+sais quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne sais
+quelles idées de pardon et de rédemption,--et tout était fini dans la
+fange, dans l'abîme de l'éternel néant!...
+
+Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa
+devant mes yeux... Et je restai là, impassible,--et nous continuâmes à
+causer de nos souvenirs d'Océanie.
+
+Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes reflétée par les glaces, au
+bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et
+des verres entrechoqués,--je participais au concert général des
+banalités et des inepties; comme eux, je disais d'un ton dégagé:
+
+--C'est un beau pays que l'Océanie;--de belles créatures, les
+Tahitiennes;--pas de régularité grecque dans les traits, mais une
+beauté originale qui plaît plus encore, et des formes antiques... Au
+fond, des femmes incomplètes qu'on aime à l'égal des beaux fruits, de
+l'eau fraîche et des belles fleurs.
+
+"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, à travers le prisme
+enchanteur de mon extrême jeunesse... En somme, un charmant pays quand
+on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne
+pas y revenir à trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et
+l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre
+qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantômes qui
+replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou
+viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+NATUAEA
+
+(_Vision confuse de la nuit.)
+
+
+...Là-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de
+Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et
+crépusculaire des rêves...
+
+... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la
+mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout
+près, tout près de la terre, sous des masses noires qui semblaient de
+grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il
+faisait nuit, et je restai là immobile, attendant le jour,--les yeux
+fixés sur la terre, avec une indéfinissable horreur.
+
+... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si pâle, qu'on eût
+dit un signe du ciel annonçant aux hommes la consommation des temps, un
+sinistre météore précurseur du chaos final, un grand soleil mort...
+
+Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je distinguai des formes
+humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la
+plage...
+
+Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise,
+des femmes étaient accroupies par terre la tête dans leurs mains comme
+pour les veillées funèbres; elles semblaient être là depuis un temps
+indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entièrement,
+elles étaient immobiles; leurs yeux étaient fermés, mais, à travers
+leurs paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles fixées sur
+moi...
+
+Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, étendue sur un
+lit de pandanus...
+
+Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur le visage
+mort... Rarahu se mit à rire...
+
+A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le ciel, et je me
+retrouvai dans l'obscurité.
+
+Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphère, et je perçus
+confusément des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous
+l'effort de brises mystérieuses,--des spectres tatoués accroupis à
+leur ombre,--les cimetières maoris et la terre de là-bas qui rougit
+les ossements,--d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes
+bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité,--et au milieu
+d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant enveloppé dans ses longs
+cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire éternel, du
+rire figé des Toupapahous...
+
+
+_"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand
+dans mon coeur de ne plus te voir! ô mon étoile du matin, mes yeux se
+fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!...
+
+"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne.
+
+"Ta petite amie,
+
+RARAHU."_
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
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+<html>
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+<title>Le Mariage de Loti</title>
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+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Mariage de Loti
+
+Author: Pierre Loti
+
+Posting Date: April 12, 2014 [EBook #7263]
+Release Date: January, 2005
+First Posted: April 2, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>LE MARIAGE DE LOTI</h1>
+<br><br>
+<h2>par Pierre Loti.</h2>
+
+<br><br>
+<p>"E hari te fau.<br>
+ E toro te faaro<br>
+ E no te taata."</p>
+
+<p><i>Le palmier cro&icirc;tra,<br>
+ Le corail s'&eacute;tendra,<br>
+ Mais l'homme p&eacute;rira.</i></p>
+
+<p>(<i>Vieux dicton de la Polyn&eacute;sie</i>)</p>
+
+<p>A Madame Sarah Bernhardt<br>
+ Juin 1878.</p>
+
+<p><i>Madame,</i></p>
+
+<p><i>A vous qui brillez tout en haut, l'auteur tr&egrave;s
+obscur</i> d'Aziyad&eacute; <i>d&eacute;die humblement ce
+r&eacute;cit sauvage.</i></p>
+
+<p><i>Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un
+peu de son grand charme po&eacute;tique.</i></p>
+
+<p><i>L'auteur &eacute;tait bien jeune lorsqu'il a &eacute;crit
+ce livre; il le met &agrave; vos pieds, Madame, en vous demandant
+beaucoup, beaucoup d'indulgence.</i><br>
+ ............................................................................................................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>PREMI&Egrave;RE PARTIE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3><br>
+ PAR PLUMKET, AMI DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ Loti fut baptis&eacute; le 25 janvier 1872, &agrave; l'&acirc;ge
+de vingt-deux ans et onze jours.</p>
+
+<p>Lorsque la chose eut lieu, il &eacute;tait environ une heure
+de l'apr&egrave;s-midi, &agrave; Londres et &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s minuit, en dessous,
+sur l'autre face de la boule terrestre, dans les jardins de la
+feue reine Pomar&eacute;, o&ugrave; la sc&egrave;ne se
+passait.</p>
+
+<p>En Europe, c'&eacute;tait une froide et triste journ&eacute;e
+d'hiver. En dessous dans les jardins de la reine, c'&eacute;tait
+le calme, l'&eacute;nervante langueur d'une nuit
+d'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Cinq personnes assistaient &agrave; ce bapt&ecirc;me de Loti,
+au milieu des mimosas et des orangers, dans une atmosph&egrave;re
+chaude et parfum&eacute;e, sous un ciel tout constell&eacute;
+d'&eacute;toiles australes.<br>
+</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;taient: Ariit&eacute;a, princesse du sang,
+Fa&iuml;mana et T&eacute;ria, suivantes de la reine, Plumket et
+Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.</p>
+
+<p>Loti, qui, jusqu'&agrave; ce jour, s'&eacute;tait
+appel&eacute; Harry Grant, conserva ce nom, tant sur les
+registres de l'&eacute;tat civil que sur les r&ocirc;les de la
+marine royale, mais l'appellation de Loti fut
+g&eacute;n&eacute;ralement adopt&eacute;e par ses amis.</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie fut simple; elle s'acheva sans
+longs discours, ni grand appareil.</p>
+
+<p>Les trois Tahitiennes &eacute;taient couronn&eacute;es de
+fleurs naturelles, et v&ecirc;tues de tuniques de mousseline
+rose, &agrave; tra&icirc;nes. Apr&egrave;s avoir inutilement
+essay&eacute; de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de
+Plumket, dont les sons durs r&eacute;voltaient leurs gosiers
+maoris, elles d&eacute;cid&egrave;rent de les d&eacute;signer par
+les mots <i>R&eacute;muna</i> et <i>Loti</i>, qui sont deux noms
+de fleurs.</p>
+
+<p>Toute la cour eut le lendemain communication de cette
+d&eacute;cision, et <i>Harry Grant</i> n'exista plus en
+Oc&eacute;anie, non plus que <i>Plumket</i> son ami.</p>
+
+<p>Il fut convenu en outre que les premi&egrave;res notes de la
+chanson indig&egrave;ne: "Loti ta&iuml;man&eacute;, etc..."
+chant&eacute;es discr&egrave;tement la nuit aux abords du palais,
+signifieraient: "R&eacute;muna est l&agrave;, ou Loti, ou tous
+deux ensemble; ils prient leurs amies de se rendre &agrave; leur
+appel, ou tout au moins de venir sans bruit leur ouvrir la porte
+des jardins..."<br>
+ ........................................................................................</p>
+
+<h3> </h3>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE
+PLUMKET</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'&icirc;le de
+Bora-Bora, situ&eacute;e par 16&deg; de latitude australe, et
+154&deg; de longitude ouest.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; commence cette histoire, elle venait
+d'accomplir sa quatorzi&egrave;me ann&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une tr&egrave;s singuli&egrave;re petite fille,
+dont le charme p&eacute;n&eacute;trant et sauvage
+s'exer&ccedil;ait en dehors de toutes les r&egrave;gles
+conventionnelles de beaut&eacute; qu'ont admises les peuples
+d'Europe.</p>
+
+<p>Toute petite, elle avait &eacute;t&eacute; embarqu&eacute;e
+par sa m&egrave;re sur une longue pirogue voil&eacute;e qui
+faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conserv&eacute; de son
+&icirc;le perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la
+surplombe. La silhouette de ce g&eacute;ant de basalte,
+plant&eacute; comme une borne monstrueuse au milieu du Pacifique,
+&eacute;tait rest&eacute;e dans sa t&ecirc;te, seule image de sa
+patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une &eacute;motion
+bizarre, dessin&eacute;e dans les albums de Loti; ce fait fortuit
+fut la cause premi&egrave;re de son grand amour pour lui.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>D'&Eacute;CONOMIE SOCIALE</h3>
+
+<p><br>
+ La m&egrave;re de Rarahu l'avait amen&eacute;e &agrave; Tahiti,
+la grande &icirc;le, l'&icirc;le de la reine, pour l'offrir
+&agrave; une tr&egrave;s vieille femme du district d'Apir&eacute;
+qui &eacute;tait sa parente &eacute;loign&eacute;e. Elle
+ob&eacute;issait ainsi &agrave; un usage ancien de la race
+maorie, qui veut que les enfants restent rarement aupr&egrave;s
+de leur vraie m&egrave;re. Les m&egrave;res adoptives, les
+p&egrave;res adoptifs (<i>faa</i> <i>amu</i>) sont l&agrave;-bas
+les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet
+&eacute;change traditionnel des enfants est l'une des
+originalit&eacute;s des moeurs polyn&eacute;siennes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPT&Ecirc;ME), A SA SOEUR, A
+BRIGHTBURY, COMT&Eacute; DE YORKSHIRE (ANGLETERRE)</h3>
+
+<p>"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.</p>
+
+<p>"Ma soeur aim&eacute;e,</p>
+
+<p>"Me voici devant cette &icirc;le lointaine que
+ch&eacute;rissait notre fr&egrave;re, point myst&eacute;rieux qui
+fut longtemps le lieu des r&ecirc;ves de mon enfance. Un
+d&eacute;sir &eacute;trange d'y venir n'a pas peu
+contribu&eacute; &agrave; me pousser vers ce m&eacute;tier de
+marin qui d&eacute;j&agrave; me fatigue et m'ennuie.</p>
+
+<p>"Les ann&eacute;es ont pass&eacute; et m'ont fait homme.
+D&eacute;j&agrave; j'ai couru le monde, et me voici enfin devant
+l'&icirc;le r&ecirc;v&eacute;e. Mais je n'y trouve plus que
+tristesse et amer d&eacute;senchantement.</p>
+
+<p>"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine,
+l&agrave;-bas, sous la verdure, cette baie aux grands palmiers,
+ces hautes montagnes aux silhouettes dentel&eacute;es, c'est bien
+tout cela qui &eacute;tait connu. Tout cela, depuis dix ans je
+l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer,
+po&eacute;tis&eacute;s par l'&eacute;norme distance, que nous
+envoyait Georges; c'est bien ce coin du monde dont nous parlait
+avec amour notre fr&egrave;re qui n'est plus...</p>
+
+<p>"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des
+illusions ind&eacute;finies, des impressions vagues et
+fantastiques de l'enfance... Un pays comme tous les autres, mon
+Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve l&agrave;, le m&ecirc;me
+Harry qu'&agrave; Brightbury, qu'&agrave; Londres, qu'ailleurs,
+si bien qu'il me semble n'avoir pas chang&eacute; de place...</p>
+
+<p>"Ce pays des r&ecirc;ves, pour lui garder son prestige,
+j'aurais d&ucirc; ne pas le toucher du doigt.</p>
+
+<p>"Et puis ceux qui m'entourent m'ont g&acirc;t&eacute; mon
+Tahiti, en me le pr&eacute;sentant &agrave; leur mani&egrave;re;
+ceux qui tra&icirc;nent partout leur personnalit&eacute; banale,
+leurs id&eacute;es terre &agrave; terre, qui jettent sur toute
+po&eacute;sie leur bave moqueuse, leur propre
+insensibilit&eacute;, leur propre ineptie. La civilisation y est
+trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, toutes nos
+conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la sauvage
+po&eacute;sie s'en va, avec les coutumes et les traditions du
+pass&eacute;...</p>
+
+<p>
+............................................................................................................................................................................................</p>
+
+<p>"Tant est que, depuis trois jours que le <i>Rendeer</i> a
+jet&eacute; l'ancre devant Papeete, ton fr&egrave;re Harry a
+gard&eacute; le bord, le coeur serr&eacute;, l'imagination
+d&eacute;&ccedil;ue.</p>
+
+<p>
+........................................................................................................................................................................................</p>
+
+<p>"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que
+d&eacute;j&agrave; ce pays l'enchante; depuis notre
+arriv&eacute;e je le vois &agrave; peine.</p>
+
+<p>"Il est d'ailleurs toujours ce m&ecirc;me ami fid&egrave;le et
+sans reproche, ce m&ecirc;me bon et tendre fr&egrave;re, qui
+veille sur moi comme un ange gardien et que j'aime de toute la
+force de mon coeur...</p>
+
+<p>
+..................................................................................................................................................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu &eacute;tait une petite cr&eacute;ature qui ne
+ressemblait &agrave; aucune autre, bien qu'elle f&ucirc;t un type
+accompli de cette race <i>maorie</i> qui peuple les archipels
+polyn&eacute;siens et passe pour une des plus belles du monde;
+race distincte et myst&eacute;rieuse, dont le provenance est
+inconnue.</p>
+
+<p>Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur
+exotique, d'une douceur c&acirc;line, comme celle des jeunes
+chats quand on les caresse; ses cils &eacute;taient si longs, si
+noirs qu'on les e&ucirc;t pris pour des plumes peintes. Son nez
+&eacute;tait court et fin, comme celui de certaines figures
+arabes; sa bouche, un peu plus &eacute;paisse, un peu plus fendue
+que le type classique, avait des coins profonds, d'un contour
+d&eacute;licieux. En riant, elle d&eacute;couvrait jusqu'au fond
+des dents un peu larges, blanches comme de l'&eacute;mail blanc,
+dents que les ann&eacute;es n'avaient pas eu le temps de beaucoup
+polir, et qui conservaient encore les stries
+l&eacute;g&egrave;res de l'enfance. Ses cheveux, parfum&eacute;s
+au santal,<br>
+ &eacute;taient longs, droits, un peu rudes; ils tombaient en
+masses lourdes sur ses rondes &eacute;paules nues. Une m&ecirc;me
+teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres cuites
+claires de la vieille Etrurie, &eacute;tait r&eacute;pandue sur
+tout son corps, depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses
+pieds.</p>
+
+<p>Rarahu &eacute;tait d'une petite taille, admirablement prise,
+admirablement proportionn&eacute;e; sa poitrine &eacute;tait pure
+et polie, ses bras avaient une perfection antique.</p>
+
+<p>Autour de ses chevilles, de l&eacute;gers tatouages bleus,
+simulant des bracelets; sur la l&egrave;vre inf&eacute;rieure,
+trois petites raies bleues transversales, imperceptibles, comme
+les femmes des Marquises; et, sur le front, un tatouage plus
+p&acirc;le, dessinant un diad&egrave;me. Ce qui surtout en elle
+caract&eacute;risait sa race, c'&eacute;tait le rapprochement
+excessif de ses yeux, &agrave; fleur de t&ecirc;te comme tous les
+yeux maoris; dans les moments o&ugrave; elle &eacute;tait rieuse
+et gaie, ce regard donnait &agrave; sa figure d'enfant une
+finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle &eacute;tait
+s&eacute;rieuse ou triste, il y avait quelque chose en elle qui
+ne pouvait se mieux d&eacute;finir que par ces deux mots: une
+gr&acirc;ce polyn&eacute;sienne.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p><br>
+ La cour de Pomar&eacute; s'&eacute;tait par&eacute;e pour une
+demi-r&eacute;ception, le jour o&ugrave; je mis pour la
+premi&egrave;re fois le pied sur le sol tahitien. -- L'amiral
+anglais du <i>Rendeer</i> venait faire sa visite d'arriv&eacute;e
+&agrave; la souveraine (une vieille connaissance &agrave; lui) --
+et j'&eacute;tais all&eacute;, en grande tenue de service,
+accompagner l'amiral.</p>
+
+<p>L'&eacute;paisse verdure tamisait les rayons de l'ardent
+soleil de deux heures; tout &eacute;tait tranquille et
+d&eacute;sert dans les avenues ombreuses dont l'ensemble forme
+Papeete, la ville de la reine. -- Les cases &agrave;
+v&eacute;randas, diss&eacute;min&eacute;es dans les jardins, sous
+les grands arbres, sous les grandes plantes tropicales, --
+semblaient, comme leurs habitants, plong&eacute;es dans le
+voluptueux assoupissement de la sieste. -- Les abords de la
+demeure royale &eacute;taient aussi solitaires, aussi
+paisibles...</p>
+
+<p>Un des fils de la reine, - sorte de colosse basan&eacute; qui
+vint en habit noir &agrave; notre rencontre, nous introduisit
+dans un salon aux volets baiss&eacute;s, o&ugrave; une douzaine
+de femmes &eacute;taient assises, immobiles et
+silencieuses...</p>
+
+<p>Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils
+dor&eacute;s &eacute;taient plac&eacute;s c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te. -- Pomar&eacute;, qui en occupait un, invita l'amiral
+&agrave; s'asseoir dans le second, tandis qu'un interpr&egrave;te
+&eacute;changeait entre ces deux anciens amis des compliments
+officiels.</p>
+
+<p>Cette femme, dont le nom &eacute;tait m&ecirc;l&eacute; jadis
+aux r&ecirc;ves exotiques de mon enfance, m'apparaissait
+v&ecirc;tue d'un long fourreau de soie rose, sous les traits
+d'une vieille cr&eacute;ature au teint cuivr&eacute;, &agrave; la
+t&ecirc;te imp&eacute;rieuse et dure. -- Dans sa massive laideur
+de vieille femme, on pouvait d&eacute;m&ecirc;ler encore quels
+avaient pu &ecirc;tre les attraits et le prestige de sa jeunesse,
+dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original
+souvenir.</p>
+
+<p>Les femmes de sa suite avaient, dans cette p&eacute;nombre
+d'un appartement ferm&eacute;, dans ce calme silence du jour
+tropical, un charme ind&eacute;finissable. -- Elles
+&eacute;taient belles presque toutes de la beaut&eacute;
+tahitienne: des yeux noirs, charg&eacute;s de langueur, et le
+teint ambr&eacute; des gitanos. -- Leurs cheveux
+d&eacute;nou&eacute;s &eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s de fleurs
+naturelles et leurs robes de gaze tra&icirc;nantes, libres
+&agrave; la taille, tombaient autour d'elles en longs plis
+flottants.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sur la princesse Ariit&eacute;a surtout, que
+s'arr&ecirc;taient involontairement mes regards. Ariit&eacute;a
+&agrave; la figure douce, r&eacute;fl&eacute;chie, r&ecirc;veuse,
+avec de p&acirc;les roses du Bengale, piqu&eacute;es au hasard
+dans ses cheveux noirs...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p><br>
+ Les compliments termin&eacute;s, l'amiral dit &agrave; la
+reine:</p>
+
+<p>-- Voici Harry Grant que je pr&eacute;sente &agrave; Votre
+Majest&eacute;; il est le fr&egrave;re de Georges Grant, un
+officier de marine, qui a v&eacute;cu quatre ans dans votre beau
+pays.</p>
+
+<p>L'interpr&egrave;te avait &agrave; peine achev&eacute; de
+traduire, que Pomar&eacute; me tendit sa main rid&eacute;e; un
+sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel,
+&eacute;claire sa vieille figure:</p>
+
+<p>-- Le fr&egrave;re de Rou&eacute;ri! dit elle en
+d&eacute;signant mon fr&egrave;re par son nom tahitien. -- Il
+faudra revenir me voir... -- Et elle ajouta en anglais:
+"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute
+sp&eacute;ciale, la reine ne parlant jamais d'autre langue que
+celle de son pays.</p>
+
+<p>-- "Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit
+la main, en me montrant dans un sourire ses longues dents de
+cannibale...</p>
+
+<p>Et je partis charm&eacute; de cette &eacute;trange cour...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu n'avait gu&egrave;re quitt&eacute; depuis sa petite
+enfance la case de sa vieille m&egrave;re adoptive, qui habitait
+dans le district d'Apir&eacute;, au bord du ruisseau de
+Fataoua.</p>
+
+<p>Ses occupations &eacute;taient fort simples: la r&ecirc;verie,
+le bain, le bain surtout: - le chant et les promenades sous bois,
+en compagnie de Tiahoui, son ins&eacute;parable petite amie. --
+Rarahu et Tiahoui &eacute;taient deux insouciantes et rieuses
+petites cr&eacute;atures qui vivaient presque enti&egrave;rement
+dans l'eau de leur ruisseau, o&ugrave; elles sautaient et
+s'&eacute;battaient comme deux poissons-volants.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p><br>
+ Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu f&ucirc;t sans
+&eacute;rudition; elle savait lire dans sa bible tahitienne, et
+&eacute;crire, avec une grosse &eacute;criture tr&egrave;s ferme,
+les mots doux de la langue maorie; elle &eacute;tait m&ecirc;me
+tr&egrave;s forte sur l'orthographe conventionnelle fix&eacute;e
+par les fr&egrave;res Picpus, -- lesquels ont fait, en
+caract&egrave;res latins, un vocabulaire des mots
+polyn&eacute;siens.</p>
+
+<p>Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont
+moins cultiv&eacute;es assur&eacute;ment que cette enfant
+sauvage. -- Mais il avait fallu que cette instruction, prise
+&agrave; l'&eacute;cole des missionnaires de Papeete, lui
+e&ucirc;t peu co&ucirc;t&eacute; &agrave; acqu&eacute;rir, car
+elle &eacute;tait fort paresseuse.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p><br>
+ En tournant &agrave; droite dans les broussailles, quand on
+avait suivi depuis une demi-heure le chemin d'Apir&eacute;, on
+trouvait un large bassin naturel, creus&eacute; dans le roc vif.
+-- Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se pr&eacute;cipitait
+en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise
+fra&icirc;cheur.</p>
+
+<p>L&agrave;, tout le jour, il y avait soci&eacute;t&eacute;
+nombreuse; sur l'herbe, on trouvait &eacute;tendues les belles
+jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes
+journ&eacute;es tropicales &agrave; causer, chanter, dormir, ou
+bien encore &agrave; nager et &agrave; plonger, comme des dorades
+agiles. -- Elles allaient &agrave; l'eau v&ecirc;tues de leurs
+tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes
+mouill&eacute;es sur leur corps, comme autrefois les
+na&iuml;ades.</p>
+
+<p>L&agrave;, venaient souvent chercher fortune les marins de
+passage; l&agrave; tr&ocirc;nait T&eacute;touara la
+n&eacute;gresse; -- l&agrave; se faisait &agrave; l'ombre une
+grande consommation d'oranges et de goyaves.</p>
+
+<p>T&eacute;touara appartenait &agrave; la race des Kanaques
+noirs de la M&eacute;lan&eacute;sie. -- Un navire qui venait
+d'Europe l'avait un jour prise dans une &icirc;le avoisinant la
+Cal&eacute;donie, et l'avait d&eacute;pos&eacute;e &agrave; mille
+lieues de son pays, &agrave; Papeete, o&ugrave; elle faisait
+l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait
+&eacute;gar&eacute;e parmi des misses anglaises.</p>
+
+<p>T&eacute;touara avec une in&eacute;puisable belle humeur, une
+ga&icirc;t&eacute; simiesque, une impudeur absolue, entretenait
+autour d'elle le bruit et le mouvement. Cette
+propri&eacute;t&eacute; de sa personne la rendait
+pr&eacute;cieuse &agrave; ses nonchalantes compagnes; elle
+&eacute;tait une des notabilit&eacute;s du ruisseau de
+Fataoua...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>PR&Eacute;SENTATION</h3>
+
+<p><br>
+ Ce fut vers midi, un jour calme et br&ucirc;lant, que pour la
+premi&egrave;re fois de ma vie j'aper&ccedil;us ma petite amie
+Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, habitu&eacute;es du
+ruisseau de Fataoua, accabl&eacute;es de sommeil et de chaleur,
+&eacute;taient couch&eacute;es tout au bord, sur l'herbe, les
+pieds trempant dans l'eau claire et fra&icirc;che. -- L'ombre de
+l'&eacute;paisse verdure descendait sur nous, verticale et
+immobile; de larges papillons d'un noir de velours,
+marqu&eacute;s de grands yeux couleur scabieuse, volaient
+lentement, ou se posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses
+eussent &eacute;t&eacute; trop lourdes pour les enlever; l'air
+&eacute;tait charg&eacute; de senteurs &eacute;nervantes et
+inconnues; tout doucement je m'abandonnais &agrave; cette molle
+existence, je me laissais aller aux charmes de
+l'Oc&eacute;anie...</p>
+
+<p>Au fond du tableau, tout &agrave; coup des broussailles de
+mimosas et de goyaviers s'ouvrirent, on entendit un l&eacute;ger
+bruit de feuilles qui se froissent, -- et deux petites filles
+parurent, examinant la situation avec des mines de souris qui
+sortent de leurs trous.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient coiff&eacute;es de couronnes de
+feuillage, qui garantissaient leur t&ecirc;te contre l'ardeur du
+soleil; leurs reins &eacute;taient serr&eacute;s dans des
+<i>pareos</i> (pagnes) bleu fonc&eacute; &agrave; grandes raies
+jaunes; leurs torses fauves &eacute;taient sveltes et nus; leurs
+cheveux noirs, longs et d&eacute;nou&eacute;s... Point
+d'Europ&eacute;ens, point d'&eacute;trangers, rien
+d'inqui&eacute;tant en vue... Les deux petites, rassur&eacute;es,
+vinrent se coucher sous la cascade qui se mit &agrave;
+s'&eacute;parpiller plus bruyamment autour d'elles...</p>
+
+<p>La plus jolie des deux &eacute;tait Rarahu; l'autre Tiahoui,
+son amie et sa confidente...</p>
+
+<p>Alors T&eacute;touara, prenant rudement mon bras, ma manche de
+drap bleu marine sur laquelle brillait un galon d'or, --
+l'&eacute;leva au-dessus des herbes dans lesquelles
+j'&eacute;tais enfoui, -- et la leur montra avec une
+intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un
+&eacute;pouvantail.</p>
+
+<p>Les deux petites cr&eacute;atures, comme deux moineaux
+auxquels on montre un babouin, se sauv&egrave;rent
+terrifi&eacute;es, -- et ce fut l&agrave; notre
+pr&eacute;sentation, notre premi&egrave;re entrevue...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par
+T&eacute;touara se r&eacute;sumaient &agrave; peu pr&egrave;s
+&agrave; ceci:</p>
+
+<p>-- Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les
+autres, et ne font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine
+qui les garde est une femme &agrave; principes, qui leur
+d&eacute;fend de se commettre avec nous.</p>
+
+<p>Elle, T&eacute;touara, e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+personnellement tr&egrave;s satisfaite si ces deux filles se
+fussent laiss&eacute; apprivoiser par moi; elle m'engageait
+tr&egrave;s vivement &agrave; tenter cette aventure.</p>
+
+<p>Pour les trouver, il suffisait, d'apr&egrave;s ses
+indications, de suivre sous les goyaviers un imperceptible
+sentier qui au bout de cent pas conduisait &agrave; un bassin
+plus &eacute;lev&eacute; que le premier et moins
+fr&eacute;quent&eacute; aussi. -- L&agrave;, disait-elle, le
+ruisseau de Fataoua se r&eacute;pandait encore dans un creux de
+rocher qui semblait fait tout expr&egrave;s pour le
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te ou trois personnes intimes.
+--C'&eacute;tait la salle de bain particuli&egrave;re de Rarahu
+et de Tiahoui; on pouvait dire que l&agrave; s'&eacute;tait
+pass&eacute;e toute leur enfance...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>C'&eacute;tait un recoin tranquille, au-dessus duquel
+faisaient vo&ucirc;te de grands arbres-&agrave;-pain aux
+&eacute;paisses feuilles, -- des mimosas, des goyaviers et de
+fines sensitives. L'eau fra&icirc;che y bruissait sur de petits
+cailloux polis; on y entendait de tr&egrave;s loin, et perdus en
+murmure confus, les bruits du grand bassin, les rires des jeunes
+femmes et la voix de cr&eacute;celle de T&eacute;touara.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p><br>
+ .........................................................................</p>
+
+<p>-- Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomar&eacute;,
+de sa grosse voix rauque -- Loti, pourquoi n'&eacute;pouserais-tu
+pas la petite Rarahu du district d'Apir&eacute;?... Cela serait
+beaucoup mieux, je t'assure, et te poserait davantage dans le
+pays...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sous la v&eacute;randa royale que
+m'&eacute;tait faite cette question. -- J'&eacute;tais
+allong&eacute; sur une natte, et tenais en main cinq cartes que
+venait de me servir mon amie T&eacute;ria; en face de moi
+&eacute;tait &eacute;tendue ma bizarre partenaire, la reine, qui
+apportait au jeu d'&eacute;cart&eacute; une passion
+extr&ecirc;me; elle &eacute;tait v&ecirc;tue d'un peignoir jaune
+&agrave; grandes fleurs noires, et fumait une longue cigarette de
+pandanus, faite d'une seule feuille roul&eacute;e sur
+elle-m&ecirc;me. Deux suivantes couronn&eacute;es de jasmin
+marquaient nos points, battaient nos cartes, et nous aidaient de
+leurs conseils, en se penchant curieusement sur nos
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles,
+ti&egrave;des, parfum&eacute;es, qu'am&egrave;nent l&agrave;-bas
+les orages d'&eacute;t&eacute;; les grandes palmes des cocotiers
+se couchaient sous l'ond&eacute;e, leurs nervures puissantes
+ruisselaient d'eau. Les nuages amoncel&eacute;s formaient avec la
+montagne un fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce
+tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne
+noire du morne de Fataoua. Dans l'air &eacute;taient<br>
+ suspendues des &eacute;manations d'orage qui troublaient le sens
+et l'imagination...</p>
+
+<p>
+.................................................................................</p>
+
+<p>"&Eacute;pouser la petite Rarahu du district d'Apir&eacute;."
+Cette proposition me prenait au d&eacute;pourvu, et me donnait
+beaucoup &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir...</p>
+
+<p>
+.................................................................................</p>
+
+<p>Il allait sans dire que la reine, qui &eacute;tait une
+personne tr&egrave;s intelligente et sens&eacute;e, ne me
+proposait point un de ces mariages suivant les lois
+europ&eacute;ennes qui encha&icirc;nent pour la vie. Elle
+&eacute;tait pleine d'indulgence pour les moeurs faciles de son
+pays, bien qu'elle s'effor&ccedil;ait souvent de les rendre plus
+correctes et plus conformes aux principes chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc simplement un mariage tahitien qui
+m'&eacute;tait offert. Je n'avais pas de motif bien
+s&eacute;rieux pour r&eacute;sister &agrave; ce d&eacute;sir de
+la reine, et la petite Rarahu du district d'Apir&eacute;
+&eacute;tait bien charmante...</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, avec beaucoup d'embarras, j'all&eacute;guai
+ma jeunesse.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral
+du <i>Rendeer</i> qui aurait pu voir d'un mauvais oeil cette
+union... Et puis un mariage est une chose fort co&ucirc;teuse,
+m&ecirc;me en Oc&eacute;anie... Et puis, et surtout, il y avait
+l'&eacute;ventualit&eacute; d'un prochain d&eacute;part, -- et
+laisser Rarahu dans les larmes, en e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+une cons&eacute;quence in&eacute;vitable, et assur&eacute;ment
+fort cruelle.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; sourit &agrave; toutes ces raisons, dont aucune
+sans doute ne l'avait convaincue.</p>
+
+<p>Apres un moment de silence, elle me proposa Fa&iuml;mana, sa
+suivante, que cette fois je refusai tout net.</p>
+
+<p>Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout
+doucement ses yeux se tourn&egrave;rent vers Ariit&eacute;a la
+princesse:</p>
+
+<p>-- Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-&ecirc;tre
+aurais-tu accept&eacute; avec plus d'empressement, mon petit
+Loti?...</p>
+
+<p>La vieille femme r&eacute;v&eacute;lait par ces mots qu'elle
+avait devin&eacute; le troisi&egrave;me et assur&eacute;ment le
+plus s&eacute;rieux des secrets de mon coeur.</p>
+
+<p>Ariit&eacute;a baissa les yeux, et une nuance rose se
+r&eacute;pandit sur ses joues ambr&eacute;es; je sentis
+moi-m&ecirc;me que le sang me montait tumultueusement au visage
+et le tonnerre se mit &agrave; rouler dans les profondeurs de la
+montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation
+tendue d'un m&eacute;lodrame...</p>
+
+<p>Pomar&eacute; satisfaite de sa fac&eacute;tie riait sous cape.
+Elle avait mis &agrave; profit le trouble qu'elle venait
+d'occasionner pour marquer deux fois <i>t&eacute;
+t&acirc;n&eacute;</i> (l'homme), c'est-&agrave;-dire <i>le
+roi</i>...</p>
+
+<p>Pomar&eacute;, dont un des passe-temps favoris &eacute;tait le
+jeu d'&eacute;cart&eacute;, &eacute;tait extraordinairement
+tricheuse, elle trichait m&ecirc;me aux soir&eacute;es
+officielles, dans les parties int&eacute;ress&eacute;es qu'elle
+jouait avec les amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis
+qu'elle y pouvait gagner n'&eacute;taient certes pour rien dans
+le plaisir qu'elle &eacute;prouvait &agrave; rendre capots ses
+partenaires...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu poss&eacute;dait deux robes de mousseline, l'une blanche,
+l'autre rose, qu'elle mettait alternativement le dimanche
+par-dessus son <i>pareo</i> bleu et jaune, pour aller au temple
+des missionnaires protestants, &agrave; Papeete. Ces
+jours-l&agrave;, ses cheveux &eacute;taient s&eacute;par&eacute;s
+en deux longues nattes noires tr&egrave;s &eacute;paisses; de
+plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (&agrave; l'endroit
+o&ugrave; les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur
+d'hibiscus, dont le rouge ardent donnait une p&acirc;leur
+transparente &agrave; sa joue cuivr&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle restait peu de temps &agrave; Papeete apr&egrave;s le
+service religieux, &eacute;vitant la soci&eacute;t&eacute; des
+jeunes femmes, les &eacute;choppes des Chinois marchands de
+th&eacute;, de g&acirc;teau et de bi&egrave;re. Elle &eacute;tait
+tr&egrave;s sage, et en donnant la main &agrave; Tiahoui, elle
+rentrait &agrave; Apir&eacute; pour se d&eacute;shabiller.</p>
+
+<p>Un petit sourire contenu, une petite moue discr&egrave;te,
+&eacute;taient les seuls signes d'intelligence que m'envoyaient
+les deux petites filles, quand par hasard nous nous rencontrions
+dans les avenues de Papeete...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p><br>
+ ... Nous avions d&eacute;j&agrave; pass&eacute; bien des heures
+ensemble, Rarahu et moi, au bord du ruisseau de Fataoua, dans
+notre salle de bain sous les goyaviers, quand Pomar&eacute; me
+fit l'&eacute;trange proposition d'un mariage.</p>
+
+<p>Et, Pomar&eacute;, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir,
+connaissait cela fort bien.</p>
+
+<p>Bien longtemps j'avais h&eacute;sit&eacute;. -- J'avais
+r&eacute;sist&eacute; de toutes mes forces, -- et cette situation
+singuli&egrave;re s'&eacute;tait prolong&eacute;e, au del&agrave;
+de toute vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous
+&eacute;tentions sur l'herbe pour faire ensemble le somme de
+midi, et que Rarahu entourait mon corps de ses bras, nous nous
+endormions l'un pr&egrave;s de l'autre, &agrave; peu pr&egrave;s
+comme deux fr&egrave;res.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une bien enfantine com&eacute;die que nous
+jouions l&agrave; tous deux, et personne assur&eacute;ment ne
+l'e&ucirc;t soup&ccedil;onn&eacute;e. Le sentiment "<i>qui fit
+h&eacute;siter Faust au seuil de Marguerite</i>"
+&eacute;prouv&eacute; pour une fille de Tahiti, m'e&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre fait sourire moi-m&ecirc;me, avec quelques
+ann&eacute;es de plus; il e&ucirc;t bien amus&eacute;
+l'&eacute;tat-major de <i>Rendeer</i>, en tout cas, et
+m'e&ucirc;t combl&eacute; de ridicule aux yeux de
+T&eacute;touara...<br>
+ ......................................................................................</p>
+
+<p>Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de
+d&eacute;soler d'abord, avaient sur ces questions des
+id&eacute;es tout &agrave; fait particuli&egrave;res qui en
+Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tard&eacute;
+&agrave; m'en apercevoir.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient dit qu'une grande fille de quatorze ans
+n'est plus une enfant, et n'a pas &eacute;t&eacute;
+cr&eacute;&eacute;e pour vivre seule... Elle n'allait pas se
+prostituer &agrave; Papeete, et c'&eacute;tait l&agrave; tout ce
+qu'ils avaient exig&eacute; de sa sagesse.</p>
+
+<p>Ils avaient jug&eacute; que mieux valait Loti qu'un autre,
+Loti tr&egrave;s jeune comme elle, qui leur paraissait doux et
+semblait l'aimer... et , apr&egrave;s r&eacute;flexion, les deux
+vieillards avaient trouv&eacute; que c'&eacute;tait bien...</p>
+
+<p>John lui-m&ecirc;me, mon bien-aim&eacute; fr&egrave;re John,
+qui voyait tout avec ses yeux si &eacute;tonnamment purs, qui
+&eacute;prouvait une surprise douloureuse quand on lui contait
+mes promenades nocturnes en compagnie de Fa&iuml;mana dans les
+jardins de la reine, -- John &eacute;tait plein d'indulgence pour
+cette petite fille qui l'avait charm&eacute;. -- Il aimait sa
+candeur d'enfant, et sa grande affection pour moi; il
+&eacute;tait dispos&eacute; &agrave; tout pardonner &agrave; son
+fr&egrave;re Harry, quand il s'agissait d'elle...<br>
+ ...................................................................................</p>
+
+<p>Si bien que, quand la reine me proposa d'&eacute;pouser la
+petite Rarahu du district d'Apir&eacute;, le mariage tahitien ne
+pouvait plus &ecirc;tre entre nous deux qu'une
+formalit&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3><br>
+ CHOSES DU PALAIS</h3>
+
+<p><br>
+ Ariifait&eacute;, le prince-&eacute;poux, jouait &agrave; la
+cour de Pomar&eacute; un r&ocirc;le politique tout &agrave; fait
+effac&eacute;.</p>
+
+<p>La reine, qui tenait &agrave; donner aux Tahitiens une belle
+lign&eacute;e royale, avait choisi cet homme, parce qu'il
+&eacute;tait le plus grand et le plus beau qu'on e&ucirc;t pu
+trouver dans ses archipels. -- C'&eacute;tait encore un
+magnifique vieillard &agrave; cheveux blancs, &agrave; la taille
+majestueuse, au profil noble et r&eacute;gulier.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait peu pr&eacute;sentable, et s'obstinait
+&agrave; se trop peu v&ecirc;tir; le simple pareo tahitien lui
+semblait suffisant; il n'avait jamais pu se faire &agrave;
+l'habit noir.</p>
+
+<p>De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort
+peu.</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>De ce mariage &eacute;taient issus de vrais g&eacute;ants qui
+tous mouraient du m&ecirc;me mal sans rem&egrave;des, comme ces
+grandes plantes des tropiques qui poussent en une saison et
+meurent &agrave; l'automne.</p>
+
+<p>Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un
+apr&egrave;s l'autre partir, avec une inexprimable douleur.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;, Tamatoa, avait eu de la belle reine
+Mo&eacute; sa femme, une petite princesse d&eacute;licieusement
+jolie, -- l'h&eacute;riti&egrave;re pr&eacute;somptive du
+tr&ocirc;ne de Tahiti, -- la petite Pomar&eacute; V, sur laquelle
+se portait toute la tendresse de la grand'm&egrave;re
+Pomar&eacute; IV.</p>
+
+<p>Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait
+para&icirc;tre d&eacute;j&agrave; les sympt&ocirc;mes du mal
+h&eacute;r&eacute;ditaire, et plus d'une fois les yeux de
+l'a&iuml;eule s'&eacute;taient remplis de larmes en la
+regardant.</p>
+
+<p>Cette maladie pr&eacute;vue et cette mort certaine donnaient
+un charme de plus &agrave; cette petite cr&eacute;ature, la
+derni&egrave;re des Pomar&eacute;, la derni&egrave;re des reines
+des archipels tahitiens. -- Elle &eacute;tait aussi ravissante,
+aussi capricieuse que peut l'&ecirc;tre une petite princesse
+malade que l'on ne contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait
+pour moi avait contribu&eacute; &agrave; m'attirer celle de la
+reine...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p><br>
+ Pour arriver &agrave; parler le langage de Rarahu, -- et
+&agrave; comprendre ses pens&eacute;es, -- m&ecirc;me les plus
+dr&ocirc;les ou le plus profondes, -- j'avais r&eacute;solu
+d'apprendre la langue maorie.</p>
+
+<p>Dans ce but, j'avais fait un jour &agrave; Papeete
+l'acquisition du dictionnaire des fr&egrave;res Picpus, -- vieux
+petit livre qui n'eut jamais qu'une &eacute;dition, et dont les
+rares exemplaires sont presque introuvables aujourd'hui.</p>
+
+<p>Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la
+Polyn&eacute;sie d'&eacute;tranges perspectives, - tout un champ
+inexplor&eacute; de r&ecirc;veries et d'&eacute;tudes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Au premier abord je fus frapp&eacute; de la grande
+quantit&eacute; des mots mystiques de la vieille religion maorie,
+-- et puis de ces mots tristes, effrayants, intraduisibles, --
+qui expriment l&agrave;-bas les terreurs vagues de la nuit, --
+les bruits myst&eacute;rieux de la nature, les r&ecirc;ves
+&agrave; peine saisissables de l'imagination...</p>
+
+<p>Il y avait d'abord <i>Taaroa</i>, le dieu sup&eacute;rieur des
+religions polyn&eacute;siennes.</p>
+
+<p>Les d&eacute;esses: <i>Ruahine tahua</i>, d&eacute;esse des
+arts et de la pri&egrave;re.</p>
+
+<p><i>Ruahine auna</i>, d&eacute;esse de la sollicitude.</p>
+
+<p><i>Ruahine faaipu</i>, d&eacute;esse de la franchise.</p>
+
+<p><i>Ruahine nihonihoraroa</i>, d&eacute;esse de la dissension
+et du meurtre.</p>
+
+<p><i>Romatane</i>, le pr&ecirc;tre qui admet les &acirc;mes au
+ciel, ou les en exclut.</p>
+
+<p><i>Tutahoroa</i>, la route qui suivent les &acirc;mes pour se
+rendre dans la nuit &eacute;ternelle.</p>
+
+<p><i>Tapaparaharaha</i>, la base du monde.</p>
+
+<p><i>Ihohoa</i>, les m&acirc;nes, les revenants.</p>
+
+<p><i>Oroimatua ai aru nihonihororoa</i>, cadavre qui revient
+pour tuer et manger les vivants.</p>
+
+<p><i>Tuitupapau</i>, pri&egrave;re &agrave; un mort de ne pas
+revenir.</p>
+
+<p><i>Tahurere</i>, prier un ami mort de nuire &agrave; un
+ennemi.</p>
+
+<p><i>Tii</i>, esprit malfaisant.</p>
+
+<p><i>Tahutahu</i>, enchanteur, sorcier.</p>
+
+<p><i>Mahoi</i>, l'essence, l'&acirc;me d'un Dieu.</p>
+
+<p><i>Faa-fano</i>, d&eacute;part de l'&acirc;me &agrave; la
+mort.</p>
+
+<p><i>Ao</i>, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis,
+nuage, lumi&egrave;re, principe, centre, coeur des choses.</p>
+
+<p><i>Po</i>, nuit, anciens temps, monde inconnu et
+t&eacute;n&eacute;breux, enfers.</p>
+
+<p>... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre
+mille:</p>
+
+<p><i>Moana</i>, ab&icirc;mes de la mer ou du ciel.</p>
+
+<p><i>Tohureva</i>, pr&eacute;sage de mort.</p>
+
+<p><i>Natuaea</i>, vision confuse et trompeuse.</p>
+
+<p><i>Nupa nupa</i>, obscurit&eacute;, agitation morale.</p>
+
+<p><i>Ruma-ruma</i>, t&eacute;n&egrave;bres, tristesses.</p>
+
+<p><i>Tarehua</i>, avoir les sens obscurcis, &ecirc;tre
+visionnaire.</p>
+
+<p><i>Tataraio</i>, &ecirc;tre ensorcel&eacute;.</p>
+
+<p><i>Tunoo</i>, mal&eacute;fice.</p>
+
+<p><i>Ohiohio</i>, regard sinistre.</p>
+
+<p><i>Puhiairoto</i>, ennemi secret.</p>
+
+<p><i>Totoro ai po</i>, repas myst&eacute;rieux dans les
+t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p><i>Tetea</i>, personne p&acirc;le, fant&ocirc;me.</p>
+
+<p><i>Oromatua</i>, cr&acirc;ne d'un parent.</p>
+
+<p><i>Papaora</i>, odeur de cadavre.</p>
+
+<p><i>Taihitoa</i>, voix effrayante.</p>
+
+<p><i>Tai aru</i>, voix comme le bruit de la mer.</p>
+
+<p><i>Tururu</i>, bruit de bouche pour effrayer.</p>
+
+<p><i>Oniania</i>, vertige, brise qui se l&egrave;ve.</p>
+
+<p><i>Tape tape</i>, limite touchant aux eaux profondes.</p>
+
+<p><i>Tahau</i>, blanchir &agrave; la ros&eacute;e.</p>
+
+<p><i>Rauhurupe</i>, vieux bananier; personne
+d&eacute;cr&eacute;pite.</p>
+
+<p><i>Tutai</i>, nu&eacute;es rouges &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p><i>Nina</i>, chasser une id&eacute;e triste; enterrer.</p>
+
+<p><i>Ata</i>, nuage; tige de fleur; messager;
+cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p><i>Ari</i>, profondeur; vide; vague de la mer...</p>
+
+<p>..........................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu poss&eacute;dait un chat d'une grande laideur, en qui
+se r&eacute;sumaient avant mon arriv&eacute;e ses plus
+ch&egrave;res affections.</p>
+
+<p>Les chats sont b&ecirc;tes de luxe en Oc&eacute;anie, et
+pourtant leur race est l&agrave;-bas tout &agrave; fait
+manqu&eacute;e. -- Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et son
+fort recherch&eacute;s.</p>
+
+<p>Celui de Rarahu &eacute;tait une grande b&ecirc;te
+efflanqu&eacute;e, haute sur pattes, qui passait ses jours
+&agrave; dormir le ventre au soleil, ou &agrave; manger des
+languerottes bleues. Il s'appelait Turiri. -- Ses oreilles
+droites &eacute;taient perc&eacute;es &agrave; leurs
+extr&eacute;mit&eacute;s, et orn&eacute;es de petits glands de
+soie, suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure
+compl&eacute;tait d'une mani&egrave;re tr&egrave;s comique ce
+minois de chat, d&eacute;j&agrave; fort extraordinaire par
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il s'enhardissait jusqu'&agrave; suivre sa ma&icirc;tresse au
+bain, et passait de longues heures avec nous, &eacute;tendu dans
+des poses nonchalantes.</p>
+
+<p>Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres, -- tels que:
+<i>Ma petite chose tr&egrave;s ch&eacute;rie</i> -- et <i>mon
+petit coeur</i> (ta u mea iti here rahi) et (ta u mafatu
+iti).</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p><br>
+ ..........................................................................</p>
+
+<p>... Non, ceux-l&agrave; qui ont v&eacute;cu l&agrave;-bas, au
+milieu des filles &agrave; demi civilis&eacute;es de Papeete, --
+qui ont appris avec elles le tahitien facile et b&acirc;tard de
+la plage et les moeurs de la ville colonis&eacute;e, -- qui ne
+voient dans Tahiti qu'une &icirc;le o&ugrave; tout est fait pour
+le plaisir des sens et la satisfaction des app&eacute;tits
+mat&eacute;riels, -- ceux-l&agrave; ne comprennent rien au charme
+de ce pays...</p>
+
+<p>Ceux encore, -- les plus nombreux sans contredit, -- qui
+jettent sur Tahiti un regard plus honn&ecirc;te et plus artiste,
+-- qui y voient une terre d'&eacute;ternel printemps, toujours
+riante, po&eacute;tique, -- pays de fleurs et de belles jeunes
+femmes, -- ceux-l&agrave; encore ne comprennent pas... Le charme
+de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour
+tous...</p>
+
+<p>Allez loin de Papeete, l&agrave; o&ugrave; la civilisation
+n'est pas venue, l&agrave; o&ugrave; se retrouvent sous les
+minces cocotiers, -- au bord des plages de corail, -- devant
+l'immense Oc&eacute;an d&eacute;sert, -- les districts tahitiens,
+les villages aux toits de pandanus. -- Voyez ces peuplades
+immobiles et r&ecirc;veuses; -- voyez au pied des grands arbres
+ces groupes silencieux, indolents et oisifs, qui semblent ne
+vivre que par le sentiment de la contemplation... &Eacute;coutez
+le grand calme de cette nature, le bruissement monotone et
+&eacute;ternel des brisants de corail; -- regardez ces sites
+grandioses, ces mornes de basalte, ces for&ecirc;ts suspendues
+aux montagnes sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette
+solitude majestueuse et sans bornes: le Pacifique...<br>
+ .........................................................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le premier soir o&ugrave; Rarahu vint se m&ecirc;ler aux
+jeunes femmes de Papeete, &eacute;tait un soir de grande
+f&ecirc;te.</p>
+
+<p>La reine donnait un bal &agrave; l'&eacute;tat-major d'une
+fr&eacute;gate, qui par hasard passait...</p>
+
+<p>Dans le salon tout ouvert, &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+rang&eacute;s les fonctionnaires europ&eacute;ens, les femmes de
+la cour, tout le personnel de la colonie, en habits de gala.</p>
+
+<p>En dehors, dans les jardins, c'&eacute;tait un grand tumulte,
+une grande confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes
+femmes, en robe de f&ecirc;te et couronn&eacute;es de fleurs,
+organisaient une immense <i>upa-upa</i>. Elles se
+pr&eacute;paraient &agrave; danser jusqu'au jour, pieds nus et au
+son du tam-tam, - tandis que chez la reine, on allait danser au
+piano, en bottines de satin.</p>
+
+<p>Et les officiers qui avaient d&eacute;j&agrave; des amies au
+dedans et au dehors, dans ces deux mondes de femmes, allaient de
+l'un &agrave; l'autre sans d&eacute;tours, avec le singulier
+laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>La curiosit&eacute;, la jalousie surtout avaient pouss&eacute;
+Rarahu &agrave; cette sorte d'escapade, depuis longtemps
+pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e. -- La jalousie, passion peu
+commune en Oc&eacute;anie, avait sourdement min&eacute; son petit
+coeur sauvage.</p>
+
+<p>Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois,
+couch&eacute;e en m&ecirc;me temps que le soleil dans la case de
+ses vieux parents, elle se demandait ce que pouvaient bien
+&ecirc;tre ces soir&eacute;es de Papeete que Loti son ami passait
+avec Fa&iuml;mana ou T&eacute;ria, suivantes de la reine... Et
+puis il y avait cette princesse Ariit&eacute;a, dans laquelle,
+avec son instinct de femme, elle avait devin&eacute; une
+rivale...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>-- "Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout &agrave;
+coup derri&egrave;re moi une petite voix bien connue, qui
+semblait encore trop jeune et trop fra&icirc;che pour &ecirc;tre
+m&ecirc;l&eacute;e au tumulte de cette f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et je r&eacute;pondis, &eacute;tonn&eacute;:</p>
+
+<p>-- "Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe
+blanche, et donnant la main &agrave; Tiahoui. C'&eacute;taient
+bien elles deux, -- qui semblaient intimid&eacute;es de se
+trouver dans ce milieu inusit&eacute;, o&ugrave; tant de jeunes
+femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines,
+demi-souriantes, demi-pinc&eacute;es, -- et il &eacute;tait
+ais&eacute; de voir que l'orage &eacute;tait dans l'air.</p>
+
+<p>-- Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous
+connais-tu pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien
+habill&eacute;es et jolies?</p>
+
+<p>Elles savaient bien qu'elles l'&eacute;taient plus que les
+autres, au contraire, -- et, sans cette conviction, probablement
+elles n'eussent point tent&eacute; l'aventure.</p>
+
+<p>-- Allons plus pr&egrave;s, dit Rarahu; je veux voir &agrave;
+ce qu'<i>elles</i> font dans la maison de la reine.</p>
+
+<p>Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques
+de mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous
+approch&acirc;mes des fen&ecirc;tres ouvertes, -- pour regarder
+ensemble cette chose singuli&egrave;re &agrave; plus d'un titre:
+une r&eacute;ception chez la reine Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>-- Loti, demanda d'abord Tiahoui, -- celles-ci, que
+font-elles?... Elle montrait de la main un groupe de femmes
+l&eacute;g&egrave;rement bistr&eacute;es, et par&eacute;es de
+longues tuniques &eacute;clatantes, qui &eacute;taient assises
+avec des officiers autour d'une table couverte d'un tapis vert.
+Elles remuaient des pi&egrave;ces d'or et de nombreux petits
+carr&eacute;s de carton peint, qu'elles faisaient glisser
+rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs
+conservaient leur impassible expression de c&acirc;linerie et de
+nonchalance exotique.</p>
+
+<p>Tiahoui ignorait absolument les secrets du <i>poker</i> et du
+<i>baccara</i>; elle ne saisit que d'une mani&egrave;re
+imparfaite les explications que je pus lui en donner.</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>Quand les premi&egrave;res notes du piano commenc&egrave;rent
+&agrave; r&eacute;sonner dans l'atmosph&egrave;re chaude et
+sonore, le silence se fit et Rarahu &eacute;couta en extase...
+Jamais rien de semblable n'avait frapp&eacute; son oreille; la
+surprise et le ravissement dilataient ses yeux &eacute;tranges.
+Le tam-tam aussi s'&eacute;tait tu, et derri&egrave;re nous les
+groupes se serraient sans bruit: -- on n'entendait plus que le
+fr&ocirc;lement des &eacute;toffes l&eacute;g&egrave;res,</p>
+
+<p>-- le vol des grandes phal&egrave;nes, qui venaient effleurer
+de leurs ailes la flamme des bougies, -- et le bruissement
+lointain du Pacifique.</p>
+
+<p>Alors parut Ariit&eacute;a, appuy&eacute;e au bras d'un
+commandant anglais, et s'appr&ecirc;tant &agrave; valser.</p>
+
+<p>-- Elle est tr&egrave;s belle, Loti, dit tout bas Rarahu.</p>
+
+<p>-- Tr&egrave;s belle, Rarahu, r&eacute;pondis-je...</p>
+
+<p>-- Et tu vas aller &agrave; cette f&ecirc;te; et ton tour
+viendra de danser aussi avec elle en la tenant dans tes bras,
+tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement
+se coucher &agrave; Apir&eacute;! En v&eacute;rit&eacute; non,
+Loti, tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout &agrave; coup.
+Je suis venue pour te chercher...</p>
+
+<p>-- Tu verras, Rarahu, comme le piano r&eacute;sonnera bien
+sous mes doigts; tu m'&eacute;couteras jouer et jamais musique si
+douce n'aura frapp&eacute; ton oreille. Tu partiras ensuite parce
+que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et demain nous serons
+ensemble...</p>
+
+<p>-- Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas,
+r&eacute;p&eacute;ta-t-elle encore, de sa voix d'enfant que la
+fureur faisait trembler...</p>
+
+<p>Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et
+courrouc&eacute;e, elle arracha mes aiguillettes d'or, froissa
+mon col, et d&eacute;chira du haut en bas le plastron
+irr&eacute;prochable de ma chemise britannique...</p>
+
+<p>En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltrait&eacute;, me
+pr&eacute;senter au bal de la reine; -- force me fut de faire
+contre fortune bon coeur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans
+les bois du district d'Apir&eacute;...</p>
+
+<p>Mais, quand nous f&ucirc;mes seuls dans la campagne, loin du
+bruit de la f&ecirc;te, au milieu des bois et de
+l'obscurit&eacute;, autour de moi je trouvai tout absurde et
+maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'&eacute;toiles
+inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout,
+jusqu'&agrave; la voix de l'enfant d&eacute;licieuse qui marchait
+&agrave; mon c&ocirc;t&eacute;... Je songeais &agrave;
+Ariit&eacute;a, en longue tunique de satin bleu, valsant
+l&agrave;-bas chez la reine, et un ardent d&eacute;sir m'attirait
+vers elle; -- Rarahu avait ce soir-l&agrave; fait fausse route,
+en m'entra&icirc;nant dans la solitude.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY</h3>
+
+<p><br>
+ Papeete, 1872.</p>
+
+<p>"Ch&egrave;re petite soeur,</p>
+
+<p>"Me voil&agrave; sous le charme, mois aussi -- sous le charme
+de ce pays qui ne ressemble &agrave; aucun autre. -- Je crois que
+je le vois comme jadis le voyait Georges, &agrave; travers le
+m&ecirc;me prisme enchanteur; depuis deux mois &agrave; peine
+j'ai mis le pied dans cette &icirc;le, -- et d&eacute;j&agrave;
+je me suis laiss&eacute; captiver. -- La d&eacute;ception des
+premiers jours est bien loin aujourd'hui, et je crois que c'est
+ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, aimer et
+mourir...</p>
+
+<p>"Six mois encore &agrave; passer dans ce pays, la
+d&eacute;cision est prise depuis hier par notre commandant, qui,
+lui aussi, se trouve mieux ici qu'ailleurs; le <i>Rendeer</i> ne
+partira pas avant octobre; d'ici l&agrave; je me serai fait
+enti&egrave;rement &agrave; cette existence doucement
+&eacute;nervante, d'ici l&agrave; je serai devenu plus d'&agrave;
+moiti&eacute; indig&egrave;ne, et je crains qu'&agrave; l'heure
+du d&eacute;part il ne me faille terriblement souffrir...</p>
+
+<p>"Je ne puis te dire tout ce que j'&eacute;prouve d'impressions
+&eacute;tranges, en retrouvant &agrave; chaque pas mes souvenirs
+de douze ans... Petit gar&ccedil;on, au foyer de famille, je
+songeais &agrave; l'Oc&eacute;anie; &agrave; travers le voile
+fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devin&eacute;e
+telle que je la trouve aujourd'hui. -- Tous ces sites
+&eacute;taient D&Eacute;JA VUS, tous ces noms &eacute;taient
+connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient
+mes r&ecirc;ves d'enfant, si bien que par instants c'est
+aujourd'hui que je crois r&ecirc;ver...</p>
+
+<p>"Cherche, dans les papiers que nous a laiss&eacute;s Georges,
+une photographie d&eacute;j&agrave; effac&eacute;e par le temps:
+une petite case au bord de la mer, b&acirc;tie aux pieds de
+cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure... --
+C'&eacute;tait la sienne. -- Elle est encore l&agrave; &agrave;
+sa place...</p>
+
+<p>"On me l'a indiqu&eacute;e, -- mais c'&eacute;tait inutile, --
+tout seul je l'aurais reconnue...</p>
+
+<p>"Depuis son d&eacute;part, elle est rest&eacute;e vide; le
+vent de la mer et les ann&eacute;es l'ont disjointe et meurtrie;
+les broussailles l'ont recouvertes, la vanille l'a
+tapiss&eacute;e, -- mais elle a conserv&eacute; le nom tahitien
+de Georges, on l'appelle encore <i>la case de
+Rou&eacute;ri</i>...</p>
+
+<p>"La m&eacute;moire de Rou&eacute;ri est rest&eacute;e en
+honneur chez beaucoup d'indig&egrave;nes, -- chez la reine
+surtout, par qui je suis aim&eacute; et accueilli en souvenir de
+lui.</p>
+
+<p>"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais
+sans doute qu'une Tahitienne qu'il avait aim&eacute;e avait
+v&eacute;cu pr&egrave;s de lui pendant ses quatre ann&eacute;es
+d'exil...</p>
+
+<p>"Et moi qui n'&eacute;tais alors qu'un petit enfant, je
+devinais tout seul ce que l'on ne me disait pas; je savais
+m&ecirc;me qu'elle lui &eacute;crivait, j'avais vu sur son bureau
+tra&icirc;ner des lettres, &eacute;crites dans une langue
+inconnue, qu'aujourd'hui je commence &agrave; parler et &agrave;
+comprendre.</p>
+
+<p>"Son nom &eacute;tait Ta&iuml;maha. -- Elle habite pr&egrave;s
+d'ici, dans une &icirc;le voisine, et j'aimerais la voir. -- J'ai
+souvent d&eacute;sir&eacute; rechercher sa trace -- et puis, au
+dernier moment j'h&eacute;site, un sentiment
+ind&eacute;finissable, comme un scrupule, m'arr&ecirc;te au
+moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans ce
+pass&eacute; intime de mon fr&egrave;re, sur lequel la mort a
+jet&eacute; son voile sacr&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>&Eacute;CONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE</h3>
+
+<p><br>
+ Le caract&egrave;re des Tahitiens est un peu celui des petits
+enfants -- Ils sont capricieux fantasques, -- boudeurs tout
+&agrave; coup et sans motif; -- fonci&egrave;rement
+honn&ecirc;tes toujours, -- et hospitaliers dans l'acception du
+mot la plus compl&egrave;te...</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re contemplatif est extraordinairement
+d&eacute;velopp&eacute; chez eux; ils sont sensibles aux aspects
+gais ou tristes de la nature, accessibles &agrave; toutes les
+r&ecirc;veries de l'imagination...</p>
+
+<p>La solitude des for&ecirc;ts, les t&eacute;n&egrave;bres, les
+&eacute;pouvantent, et ils les peuplent sans cesse de
+fant&ocirc;mes et d'esprits.</p>
+
+<p>Les bains nocturnes sont en honneur &agrave; Tahiti; au clair
+de lune, des bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se
+plonger dans des bassins naturels d'une d&eacute;licieuse
+fra&icirc;cheur. -- C'est alors que ce simple mot: "Toupapahou!"
+jet&eacute; au milieu des baigneuses les met en fuite comme des
+folles... -- (<i>Toupapahou</i> est le nom de ces fant&ocirc;mes
+tatou&eacute;s qui sont la terreur de tous les
+Polyn&eacute;siens, -- mot &eacute;trange, effrayant en
+lui-m&ecirc;me et intraduisible...)</p>
+
+<p>En Oc&eacute;anie, le travail est chose inconnue. -- Les
+for&ecirc;ts produisent d'elles-m&ecirc;mes tout ce qu'il faut
+pour nourrir ces peuplades insouciantes; le fruit de
+l'arbre-&agrave;-pain, les bananes sauvages, croissent pour tout
+le monde et suffisent &agrave; chacun. -- Les ann&eacute;es
+s'&eacute;coulent pour les Tahitiens dans une oisivet&eacute;
+absolue et une r&ecirc;verie perp&eacute;tuelle, -- et ces grands
+enfants ne se doutent pas que dans notre belle Europe tant de
+pauvres gens s'&eacute;puisent &agrave; gagner le pain du
+jour...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>UN NUAGE</h3>
+
+<p><br>
+ ... La bande insouciante et paresseuse &eacute;tait au complet
+au bord du ruisseau d'Apir&eacute;, et T&eacute;touara, qui
+&eacute;tait en veine d'esprit, versait sur nous tous, &agrave;
+demi endormis dans les herbes, des fac&eacute;ties
+rabelaisiennes, -- tout en se bourrant de cocos et d'oranges.</p>
+
+<p>On n'entendait gu&egrave;re que sa voix de cr&eacute;celle,
+m&ecirc;l&eacute;e aux bruissements de quelques cigales qui
+chantaient l&agrave; leur chanson de midi, &agrave; l'heure
+m&ecirc;me o&ugrave;, sur l'autre face de la boule du monde, mes
+amis d'autrefois sortaient des th&eacute;&acirc;tres de Paris,
+transis et emmitoufl&eacute;s, dans le brouillard glacial des
+nuits d'hiver...</p>
+
+<p>La nature &eacute;tait tranquille et &eacute;nerv&eacute;e;
+une brise ti&egrave;de passait mollement sur la cime des arbres,
+et une foule de petits ronds de soleil dansaient ga&icirc;ment
+sur nous, multipli&eacute;s &agrave; l'infini par le tamisage
+l&eacute;ger des goyaviers et des mimosas...</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes s'avancer tout &agrave; coup une personne
+v&ecirc;tue d'une tunique tra&icirc;nante en gaze vert d'eau,
+avec de longs cheveux noirs soigneusement natt&eacute;s, et, sur
+le front, une couronne de jasmin...</p>
+
+<p>On voyait un peu, &agrave; travers la fine tunique, sa gorge
+pure de jeune fille que n'avait jamais contrari&eacute;e aucune
+entrave... On voyait aussi qu'elle avait roul&eacute;, autour de
+ses hanches, un <i>pareo</i> somptueux, dont les grandes fleurs
+blanches sur fond rouge transparaissaient sous la gaze
+l&eacute;g&egrave;re...</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au
+s&eacute;rieux...</p>
+
+<p>Un grand succ&egrave;s d'admiration avait salu&eacute; son
+entr&eacute;e... Le fait est qu'elle &eacute;tait bien jolie
+ainsi, -- et que sa coquetterie embarrass&eacute;e la rendait
+encore plus charmante...</p>
+
+<p>Confuse et intimid&eacute;e, elle &eacute;tait venu &agrave;
+moi; puis, sur l'herbe, elle s'&eacute;tait assise &agrave; mon
+c&ocirc;t&eacute;, et restait l&agrave; immobile, les joues
+empourpr&eacute;es sous leur bistre, les yeux baiss&eacute;s,
+comme une enfant coupable qui tremble qu'on ne l'interroge et ne
+la confonde...</p>
+
+<p>-- Loti, tu fais tr&egrave;s bien les choses, disait-on dans
+la galerie...</p>
+
+<p>Et les jeunes femmes auxquelles mon &eacute;tonnement n'avait
+point &eacute;chapp&eacute;, firent entendre dans les hautes
+herbes de petits &eacute;clats de rire contenus qui disaient une
+foule de m&eacute;chantes choses; -- T&eacute;touara, fine et
+impitoyable, pronon&ccedil;a sur la belle robe de gaze ces
+astucieuses paroles:</p>
+
+<p>-- Elle est faite d'une <i>&eacute;toffe chinoise!</i></p>
+
+<p>Et les &eacute;clats de rire redoubl&egrave;rent; -- il en
+partait de derri&egrave;re tous les goyaviers, -- il en sortait
+de l'eau du ruisseau; il en venait de partout, -- et la pauvre
+petite Rarahu &eacute;tait bien pr&egrave;s de fondre en
+larmes...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>TOUJOURS LE NUAGE</h3>
+
+<p><br>
+ ..."Elle est faite d'une <i>&eacute;toffe chinoise!</i>" avait
+dit T&eacute;touara...</p>
+
+<p>Parole grosse de sous-entendus venimeux, -- parole
+ac&eacute;r&eacute;e &agrave; triple pointe, qui souvent me
+revenait en t&ecirc;te...</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute; j'&eacute;tais tout &agrave; fait
+&eacute;tranger &agrave; cette robe de gaze verte... Ce
+n'&eacute;taient point non plus les vieux parents adoptifs de
+Rarahu, -- lesquels vivaient &agrave; moiti&eacute; nus dans leur
+case de pandanus, -- qui s'&eacute;taient lanc&eacute;s dans de
+telles prodigalit&eacute;s...</p>
+
+<p>Et je demeurais plong&eacute; dans mes
+r&eacute;flexions...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un
+objet de d&eacute;go&ucirc;t et d'horreur... Il n'est point de
+plus grande honte pour une jeune femme que d'&ecirc;tre
+convaincue d'avoir &eacute;cout&eacute; les propos galants de
+l'un d'entre eux...</p>
+
+<p>Mais les Chinois sont malins et sont riches; -- et il est
+notoire que plusieurs de ces personnages, &agrave; force de
+pr&eacute;sents et de pi&egrave;ces blanches, obtiennent des
+faveurs clandestines qui les d&eacute;dommagent du m&eacute;pris
+public...</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais bien gard&eacute; cependant de communiquer
+cet horrible soup&ccedil;on &agrave; John, qui e&ucirc;t
+charg&eacute; d'anath&egrave;mes ma petite amie Rarahu... J'eus
+le bon go&ucirc;t de ne faire ni reproche ni scandale, -- me
+r&eacute;servant seulement d'observer et d'attendre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>PERSISTANCE DU NUAGE</h3>
+
+<p><br>
+ ... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apir&eacute;, &agrave; notre
+salle de bain particuli&egrave;re sous les goyaviers, il
+&eacute;tait trois heures de l'apr&egrave;s-midi, heure
+inusit&eacute;e.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais venu sans bruit... J'&eacute;cartai les
+branches et je regardai...</p>
+
+<p>La stupeur me cloua sur place...</p>
+
+<p>Une chose horrible &eacute;tait l&agrave; dans ce lieu, que
+nous consid&eacute;rions comme appartenant &agrave; nous seuls:
+un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre eau limpide son
+vilain corps jaune...</p>
+
+<p>Il semblait chez lui et ne se d&eacute;rangeait nullement...
+Il avait relev&eacute; sa longue queue de cheveux gris
+natt&eacute;s, et l'avait roul&eacute;e en mani&egrave;re de
+chignon de femme sur la pointe de son cr&acirc;ne chauve...
+Complaisamment il lavait dans notre ruisseau ses membres osseux
+qui semblaient enduits de safran, -- et le soleil
+l'&eacute;clairait tout de m&ecirc;me, de sa lueur
+discr&egrave;tement voil&eacute;e par la verdure, -- et l'eau
+fra&icirc;che et claire bruissait tout de m&ecirc;me autour de
+lui, -- avec autant de naturel et de ga&icirc;t&eacute; qu'elle
+e&ucirc;t pu le faire pour nous...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p><br>
+ ... J'observais, post&eacute; derri&egrave;re les branches... La
+curiosit&eacute; me tenait l&agrave; attentif et immobile... Je
+m'&eacute;tais condamn&eacute; au spectacle de ce bain, attendant
+avec anxi&eacute;t&eacute; ce qui allait s'ensuivre...</p>
+
+<p>Je n'attendis pas longtemps; un l&eacute;ger fr&ocirc;lement
+de branches, un bruit de voix douces, m'indiqua bient&ocirc;t que
+les deux petites filles arrivaient...</p>
+
+<p>Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond,
+comme m&ucirc; par un ressort... Soit pudeur, soit honte
+d'&eacute;taler au soleil d'aussi laides choses, il courut
+&agrave; ses v&ecirc;tements... Les nombreuses robes de
+mousseline qui, superpos&eacute;es, composaient son costume,
+pendaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, accroch&eacute;es aux
+branches des arbres.</p>
+
+<p>Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les
+petites arriv&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps
+tr&egrave;s significatif en apercevant l'homme jaune, et
+rebroussa chemin d'un air indign&eacute;...</p>
+
+<p>Tiahoui parut ensuite; -- elle eut un temps d'arr&ecirc;t en
+portant la main &agrave; son menton, et riant sous cape, comme
+une personne qui aper&ccedil;oit quelque chose de tr&egrave;s
+dr&ocirc;le...</p>
+
+<p>Rarahu regarda par-dessus son &eacute;paule, riant aussi...
+Apr&egrave;s quoi toutes deux s'avanc&egrave;rent
+r&eacute;solument, en disant d'un ton narquois:</p>
+
+<p>-- Ia ora na, Tseen-Lee! -- Ia ora na tinito, mafatu
+meiti!</p>
+
+<p>(Bonjour, Tseen-Lee, -- bonjour, Chinois, mon petit
+coeur!)</p>
+
+<p>Elles le connaissaient par son nom, et lui-m&ecirc;me avait
+appel&eacute; Rarahu... Il avait laiss&eacute; retomber sa queue
+grisonnante avec un grand air de coquetterie, et ses yeux de
+vieux lubrique &eacute;tincelaient d'une hideuse
+mani&egrave;re...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Il tira de ses poches une quantit&eacute; de choses qu'il offrit
+aux deux enfants: petites bo&icirc;tes de poudres blanches ou
+roses, -- petits instruments compliqu&eacute;s pour la toilette,
+petites spatules d'argent pour racler la langue, toutes choses
+dont il leur expliquait l'usage, -- et puis des bonbons chinois
+aussi, -- des fruits confits au poivre et au gingembre...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Rarahu surtout qui &eacute;tait l'objet de ses
+attentions ardentes. -- Et les deux petites, en se faisant un peu
+prier, acceptaient tout de m&ecirc;me avec accompagnement de
+moues d&eacute;daigneuses, et de grimaces de ouistitis...</p>
+
+<p>Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa
+embrasser son &eacute;paule nue...</p>
+
+<p>Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses
+l&egrave;vres de celles de ma petite amie, -- laquelle s'enfuit
+&agrave; toutes jambes, suivie de Tiahoui... Toutes deux
+disparurent sous bois comme des gazelles, emportant leurs
+pr&eacute;sents &agrave; pleines mains - on les entendit de loin
+rire encore &agrave; travers la verdure, -- et Tseen-Lee,
+incapable de les rejoindre, demeura &agrave; sa place, piteux et
+d&eacute;contenanc&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<h3>LE NUAGE CR&Egrave;VE</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le lendemain Rarahu, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur mes
+genoux, pleurait &agrave; chaudes larmes...</p>
+
+<p>Dans son coeur de pauvre petite croissant &agrave; l'aventure
+dans les bois, les notions du bien et du mal &eacute;taient
+rest&eacute;es imparfaites; on y trouvait une foule
+d'id&eacute;es baroques et incompl&egrave;tes venues toutes
+seules &agrave; l'ombre des grands arbres. - Les sentiments frais
+et purs y dominaient pourtant, et il s'y m&ecirc;lait aussi
+quelques donn&eacute;es chr&eacute;tiennes, puis&eacute;es au
+hasard dans la Bible de ses vieux parents...</p>
+
+<p>La coquetterie et la gourmandise l'avaient pouss&eacute;e hors
+du droit chemin, mais j'&eacute;tais s&ucirc;r, absolument
+s&ucirc;r qu'elle n'avait rien donn&eacute; en &eacute;change de
+ces singuliers pr&eacute;sents, et le mal pouvait encore se
+r&eacute;parer par des larmes.</p>
+
+<p>Elle comprenait que ce qu'elle avait fait &eacute;tait fort
+mal; elle comprenait surtout qu'elle m'avait caus&eacute; de la
+peine, -- et que John, le s&eacute;rieux John, mon fr&egrave;re,
+d&eacute;tournerait d'elle ses yeux bleus...</p>
+
+<p>Elle avait tout avou&eacute;, l'histoire de la robe de gaze
+verte, l'histoire du pareo rouge. - Elle pleurait, la pauvre
+petite, de tout son coeur; les sanglots oppressaient sa poitrine,
+-- et Tiahoui pleurait aussi, de voir pleurer son amie...</p>
+
+<p>Ces larmes, les premi&egrave;res que Rarahu e&ucirc;t
+vers&eacute;es de sa vie, produisirent entre nous le
+r&eacute;sultat qu'am&egrave;nent souvent les larmes, elles nous
+firent davantage nous aimer. - Dans le sentiment que
+j'&eacute;prouvais pour elle, le coeur prit une part plus large,
+et l'image d'Ariit&eacute;a s'effa&ccedil;a pour un temps...</p>
+
+<p>L'&eacute;trange petite cr&eacute;ature qui pleurait l&agrave;
+sur mes genoux, dans la solitude d'un bois d'Oc&eacute;anie,
+m'apparaissait sous un aspect encore inconnu; pour la
+premi&egrave;re fois elle me semblait <i>quelqu'un</i>, et je
+commen&ccedil;ais &agrave; soup&ccedil;onner la femme adorable
+qu'elle e&ucirc;t pu devenir, si d'autres que ces deux vieillards
+sauvages eussent pris soin de sa jeune t&ecirc;te...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p><br>
+ A dater de ce jour, Rarahu consid&eacute;rant qu'elle
+n'&eacute;tait plus une enfant, cessa de se montrer la poitrine
+nue au soleil...</p>
+
+<p>M&ecirc;me les jours non f&eacute;ri&eacute;s, elle se mit
+&agrave; porter des robes et &agrave; natter ses longs
+cheveux...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p><br>
+ ...<i>Mata reva</i> &eacute;tait le nom que m'avait donn&eacute;
+Rarahu, ne voulant point de celui de Loti, qui me venait de
+Fa&iuml;mana ou d'Ariit&eacute;a. -- <i>Mata</i>, dans le sens
+propre, veut dire: <i>oeil</i>; c'est d'apr&egrave;s les yeux que
+les Maoris d&eacute;signent les gens, et les noms qu'ils leur
+donnent sont g&eacute;n&eacute;ralement tr&egrave;s
+r&eacute;ussis...</p>
+
+<p>Plumket, par exemple, s'appelait <i>Mata pifar&eacute;</i>
+(oeil de chat); Brown, <i>Mata ior&eacute;</i> (oeil de rat), et
+John, <i>Mata ninamu</i> (oeil azur&eacute;)...</p>
+
+<p>Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal;
+l'appellation plus po&eacute;tique de <i>Mata reva</i>
+&eacute;tait celle qu'apr&egrave;s bien des hesitations elle
+avait choisie...</p>
+
+<p>Je consultai le dictionnaire des v&eacute;n&eacute;rables
+fr&egrave;res Picpus, -- et trouvai ce qui suit:</p>
+
+<p><i>Reva</i>, firmament; -- ab&icirc;me, profondeur; --
+myst&egrave;re...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<h3>JOURNAL DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays
+autrement qu'ailleurs; le temps s'&eacute;coulait sans laisser de
+traces, dans la monotonie d'un &eacute;ternel &eacute;t&eacute;.
+- Il semblait qu'on f&ucirc;t dans une atmosph&egrave;re de calme
+et d'immobilit&eacute;, o&ugrave; les agitations du monde
+n'existaient plus...</p>
+
+<p>Oh! les heures d&eacute;licieuses, oh! les heures
+d'&eacute;t&eacute;, douces et ti&egrave;des, que nous passions
+l&agrave;, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce
+coin de bois, ombreux et ignor&eacute;, qui fut le nid de Rarahu,
+et le nid de Tiahoui. - Le ruisseau courait doucement sur les
+pierres polies, entra&icirc;nant des peuplades de poissons
+microscopiques et de mouches d'eau. - Le sol &eacute;tait
+tapiss&eacute; de fines gramin&eacute;es, de petites plantes
+d&eacute;licate, d'o&ugrave; sortait une senteur pareille
+&agrave; celle de nos foins d'Europe pendant le beau mois de
+juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien:
+"poumirira&iuml;ra", qui signifie: <i>une suave odeur
+d'herbes</i>. L'air &eacute;tait tout charg&eacute; d'exhalaisons
+tropicales, o&ugrave; dominait le parfum des oranges
+surchauff&eacute;es dans les branches par le soleil du midi. -
+Rien ne troublait le silence accablant de ces midi
+d'Oc&eacute;anie. De petits l&eacute;zards, bleus comme des
+turquoises, que rassurait notre immobilit&eacute;, circulaient
+autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqu&eacute;s
+de grands yeux violets. On n'entendait que de l&eacute;gers
+bruits d'eau, des chants discrets d'insectes, ou de temps en
+temps<br>
+ la chute d'une goyave trop m&ucirc;re, qui s'&eacute;crasait sur
+la terre avec un parfum de framboise...</p>
+
+<p><br>
+ ... Et quand le journ&eacute;e s'avan&ccedil;ait, quand le
+soleil plus bas jetait sur les branches des arbres des lueurs
+plus dor&eacute;es, Rarahu s'en retournait avec moi &agrave; sa
+case isol&eacute;e dans les bois. - Les deux vieillards ses
+parents, fixes et graves, &eacute;taient l&agrave; toujours,
+accroupis devant leur hutte de pandanus, et nous regardant venir.
+- Une sorte de sourire mystique, une expression d'insouciante
+bienveillance &eacute;clairait un instant leurs figures
+&eacute;teintes:</p>
+
+<p>-- Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale; --
+ou bien: "Nous te saluons, Mata reva!"</p>
+
+<p>Et puis c'&eacute;tait tout; il fallait se retirer, laissant
+entre eux deux ma petite amie, qui me suivait des yeux en
+souriant et qui semblait une personnification fra&icirc;che de la
+jeunesse &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces deux sombres momies
+polyn&eacute;siennes...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure du repas du soir. Le vieux
+Tahaapa&iuml;ru &eacute;tendait ses longs bras tatou&eacute;s
+jusqu'&agrave; une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux
+de <i>bourao</i> dess&eacute;ch&eacute;, et les frottait l'un
+contre l'autre pour en obtenir du feu, -- Vieux
+proc&eacute;d&eacute; de sauvage. Rarahu recevait la flamme des
+mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et
+faisait cuire dans la terre deux <i>maior&eacute;s</i>, fruits de
+l'arbre-&agrave;-pain, qui composaient le repas de la
+famille...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure aussi o&ugrave; la bande des baigneuses
+du ruisseau de Fatoua rejoignait Papeete, T&eacute;touara en
+t&ecirc;te, -- et j'avais pour m'en revenir toujours compagnie
+joyeuse.</p>
+
+<p>-- Loti, disait T&eacute;touara, n'oublie pas qu'on t'attend
+&agrave; la nuit dans le jardin de la reine; T&eacute;ria et
+Fa&iuml;mana te font dire qu'elles comptent sur toi pour les
+conduire prendre du th&eacute; chez les Chinois, -- et moi aussi,
+j'en serais tr&egrave;s volontiers si tu veux...</p>
+
+<p>Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'o&ugrave;
+la vue dominait le grand Oc&eacute;an bleu, &eacute;clair&eacute;
+des derni&egrave;res lueurs du soleil couchant.</p>
+
+<p>La nuit descendait sur Tahiti, transparente,
+&eacute;toil&eacute;e. Rarahu s'endormait dans ses bois; les
+grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du soir, les
+phal&egrave;nes prenaient leur vol sous les grands arbres, -- et
+les suivantes commen&ccedil;aient &agrave; errer dans les jardins
+de la reine...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues
+ombrag&eacute;es de Papeete, adressa un bonjour moiti&eacute;
+amical, moiti&eacute; railleur, -- un peu terrifi&eacute; aussi,
+-- &agrave; une cr&eacute;ature baroque qui passait.</p>
+
+<p>La grande femme s&egrave;che, qui n'avait de la Tahitienne que
+le costume, y r&eacute;pondit avec une raideur pleine de
+dignit&eacute;, et se retourna pour nous regarder.</p>
+
+<p>Rarahu vex&eacute;e lui tira la langue, -- apr&egrave;s quoi
+elle me conta en riant que cette vieille fille,
+<i>demi-blanche</i>, m&eacute;tis efflanqu&eacute;e d'Anglais et
+de Maorie, -- &eacute;tait son ancien professeur, &agrave;
+l'&eacute;cole de Papeete.</p>
+
+<p>Un jour, la m&eacute;tis avait d&eacute;clar&eacute; &agrave;
+son &eacute;l&egrave;ve qu'elle fondait sur elle les plus hautes
+esp&eacute;rances pour lui succ&eacute;der dans ce pontificat, en
+raison de la grande facilit&eacute; avec laquelle apprenait
+l'enfant.</p>
+
+<p>Rarahu, saisie de terreur &agrave; la pens&eacute;e de cet
+avenir, avait tout d'une traite pris sa course jusqu'&agrave;
+Apir&eacute;, quittant du coup la <i>haapiiraa</i> (la maison
+d'&eacute;cole) pour n'y plus revenir...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p><br>
+ ... Je rentrai un matin &agrave; bord du <i>Rendeer</i>,
+rapportant cette nouvelle &agrave; sensation que j'avais
+couch&eacute; en compagnie de Tamatoa...</p>
+
+<p>Tamatoa, fils a&icirc;n&eacute; de la reine Pomar&eacute;,
+mari de la reine Mo&eacute; de l'&icirc;le Ra&icirc;at&eacute;a,
+-- p&egrave;re de la d&eacute;licieuse petite malade,
+Pomar&eacute; V, -- &eacute;tait un homme que l'on gardait
+enferm&eacute; depuis quelques ann&eacute;es entre quatre solides
+murailles, et qui &eacute;tait encore l'effroi l&eacute;gendaire
+du pays.</p>
+
+<p>Dans son &eacute;tat normal, Tamatoa, disait-on,
+n'&eacute;tait pas plus m&eacute;chant qu'un autre, -- mais il
+buvait, -- et, quand il avait bu, il <i>voyait rouge</i>, il lui
+fallait du sang.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de trente ans, d'une taille
+prodigieuse et d'une force hercul&eacute;enne; plusieurs hommes
+ensemble &eacute;taient incapables de lui tenir t&ecirc;te quand
+il &eacute;tait d&eacute;cha&icirc;n&eacute;; il &eacute;gorgeait
+sans motif, et les atrocit&eacute;s commises par lui
+d&eacute;passaient toute imagination...</p>
+
+<p>Pomar&eacute; adorait pourtant ce fils colossal. - Le bruit
+courait m&ecirc;me dans le palais que depuis quelque temps elle
+ouvrait la porte, et qu'on l'avait vu la nuit r&ocirc;der dans
+les jardins. - Sa pr&eacute;sence causait parmi les filles de la
+cour la m&ecirc;me terreur que celle d'une b&ecirc;te fauve, dont
+on saurait, la nuit, la cage mal ferm&eacute;e.</p>
+
+<p><br>
+ Il y avait chez Pomar&eacute; une salle consacr&eacute;e aux
+&eacute;trangers, nuit et jour ouverte; on y trouvait par terre
+des matelas recouverts de nattes blanches et propres, qui
+servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs attard&eacute;s des
+districts, et quelquefois &agrave; moi-m&ecirc;me...</p>
+
+<p><br>
+ ... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde
+&eacute;tait endormi quand j'entrai dans la salle de refuge.</p>
+
+<p>Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoud&eacute; sur
+une table o&ugrave; br&ucirc;lait une lampe d'huile de
+cocotier... C'&eacute;tait un inconnu, d'une taille et d'une
+envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains e&ucirc;t
+broy&eacute; un homme comme du verre. -- Il avait
+d'&eacute;paisses m&acirc;choires carr&eacute;es de cannibale; sa
+t&ecirc;te &eacute;norme &eacute;tait dure et sauvage, ses yeux
+&agrave; demi ferm&eacute;s avaient une expression de tristesse
+&eacute;gar&eacute;e...</p>
+
+<p>-- "La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais arr&ecirc;t&eacute; &agrave; la porte...</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a en tahitien, entre l'inconnu et moi, le
+dialogue suivant:</p>
+
+<p>-- ... Comment sais-tu mon nom?</p>
+
+<p>-- Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de
+l'amiral &agrave; cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer
+pr&egrave;s de moi la nuit.<br>
+ "Tu viens pour dormir?...</p>
+
+<p>-- Et toi? tu es un chef, de quelque &icirc;le?...</p>
+
+<p>-- Oui, je suis un grand chef. -- Couche-toi dans le coin
+l&agrave;-bas; tu y trouveras la meilleure natte...</p>
+
+<p>Quand je fus &eacute;tendu et roul&eacute; dans mon pareo je
+fermai les yeux, -- juste assez pour observer l'&eacute;trange
+personnage qui s'&eacute;tait lev&eacute; avec pr&eacute;caution
+et se dirigeait vers moi.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps qu'il s'approchait, un l&eacute;ger bruit
+m'avait fait tourner la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute;, du c&ocirc;t&eacute; de la porte o&ugrave; la
+vieille reine venait d'appara&icirc;tre; elle marchait cependant
+avec des pr&eacute;cautions infinies, sur la pointe de ses pieds
+nus, mais les nattes criaient sous le poids de son gros
+corps.</p>
+
+<p>... Quand l'homme fut pr&egrave;s de moi, il prit une
+moustiquaire de mousseline qu'il &eacute;tendit avec soin
+au-dessus de ma t&ecirc;te, apr&egrave;s quoi il pla&ccedil;a une
+feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la
+lumi&egrave;re, et retourna s'asseoir, la t&ecirc;te
+appuy&eacute;e sur ses deux mains.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; qui nous avait observ&eacute;s anxieusement tous
+deux, cach&eacute;e dans l'embrasure sombre, sembla satisfaite de
+son examen et disparut...</p>
+
+<p>La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et
+son apparition, m'ayant confirm&eacute; dans cette id&eacute;e
+que mon compagnon &eacute;tait inqui&eacute;tant, m'&ocirc;ta
+toute envie de dormir.</p>
+
+<p>Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard &eacute;tait
+redevenu vague et atone; il avait oubli&eacute; ma
+pr&eacute;sence... On entendait dans le lointain, des femmes de
+la reine qui chantaient &agrave; deux parties un
+<i>him&eacute;n&eacute;</i> des &icirc;les Pomotous. -- Et puis
+la grosse voix du vieil Ariifait&eacute;, le prince &eacute;poux,
+cria: "Mamou! -- (silence!) -- Te hora a horou ma piti!"
+(Silence! Il est minuit!)... Et le silence se fit comme par
+enchantement...</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, l'ombre de la vieille reine apparut
+encore dans l'embrasure de la porte. -- La lampe
+s'&eacute;teignait, et l'homme venait de s'endormir...</p>
+
+<p>J'en fit autant bient&ocirc;t, d'un sommeil l&eacute;ger
+toutefois, et quand, au petit jour, je me levai pour partir, je
+vis qu'il n'avait pas chang&eacute; de place; sa t&ecirc;te seule
+s'&eacute;tait affaiss&eacute;e, et reposait sur la table...</p>
+
+<p>Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un
+ruisseau d'eau fra&icirc;che; -- apr&egrave;s quoi j'allai sous
+la v&eacute;randa saluer la reine et la remercier de son
+hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>-- "Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit,
+haere mai parapara&uuml;!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!)
+Eh bien! t'a-t-il bien re&ccedil;u?...</p>
+
+<p>-- Oui, dis-je.</p>
+
+<p>Et je vis sa vieille figure s'&eacute;panouir de plaisir quand
+je lui exprimai ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris
+de moi...</p>
+
+<p>-- Sais-tu qui c'&eacute;tait, dit-elle
+myst&eacute;rieusement, -- oh! ne le r&eacute;p&egrave;te pas,
+mon petit Loti... c'&eacute;tait Tamatoa!...</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement
+rel&acirc;ch&eacute;, -- &agrave; la condition qu'il ne sortirait
+point du palais; j'eus plusieurs fois l'occasion de lui parler et
+de lui donner des poign&eacute;es de main...</p>
+
+<p>Cela dura jusqu'au moment o&ugrave;, s'&eacute;tant
+&eacute;vad&eacute;, il assassina une femme et deux enfants dans
+le jardin du missionnaire protestant, et commit dans une
+m&ecirc;me journ&eacute;e une s&eacute;rie d'horreurs
+sanguinaires qui ne pourraient s'&eacute;crire, m&ecirc;me en
+latin...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p>... Qui peut dire o&ugrave; r&eacute;side le charme d'un
+pays?... Qui trouvera ce quelque chose d'intime et
+d'insaisissable que rien n'exprime dans les langues humaines?</p>
+
+<p>
+................................................................................</p>
+
+<p>Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse
+&eacute;trange qui p&egrave;se sur toutes ces &icirc;les
+d'Oc&eacute;anie, - l'isolement dans l'immensit&eacute; du
+Pacifique, -- le vent de la mer, -- le bruit des brisants, -
+l'ombre &eacute;paisse, -- la voix rauque et triste des Maoris
+qui circulent en chantant au milieu des tiges des cocotiers,
+&eacute;tonnamment hautes, blanches et gr&ecirc;les...</p>
+
+<p>On s'&eacute;puise &agrave; chercher, &agrave; saisir,
+&agrave; exprimer...effort inutile, -- ce quelque chose
+s'&eacute;chappe, et reste incompris...</p>
+
+<p>J'ai &eacute;crit sur Tahiti de longues pages; il y a
+l&agrave; dedans des d&eacute;tails jusque sur l'aspect des
+moindres petites plantes -- jusque sur la physionomie des
+mousses...</p>
+
+<p>Qu'on lise tout cela avec la meilleure volont&eacute; du
+monde, -- eh bien, apr&egrave;s, a-t-on compris?... Non
+assur&eacute;ment...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de
+Polyn&eacute;sie toutes blanches de corail, -- a-t-on entendu, la
+nuit, partir du fond des bois le son plaintif d'un
+<i>vivo</i>?... (fl&ucirc;te de roseau) ou le beuglement lointain
+des trompes en coquillage?</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<h3>GASTRONOMIE</h3>
+
+<p><br>
+ ..."La chair des hommes blancs a go&ucirc;t de banane
+m&ucirc;re..."</p>
+
+<p>Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de
+l'&icirc;le Routoumah, dont la comp&eacute;tence en cette
+mati&egrave;re est indiscutable...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu, dans un acc&egrave;s d'indignation, m'avait
+appel&eacute;: <i>long l&eacute;zard sans pattes</i>, -- et je
+n'avais pas tr&egrave;s bien compris tout d'abord...</p>
+
+<p>Le serpent &eacute;tant un animal tout &agrave; fait inconnu
+en Polyn&eacute;sie, la m&eacute;tis qui avait
+&eacute;duqu&eacute; Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme
+le diable avait tent&eacute; la premi&egrave;re femme, avait eu
+recours &agrave; cette p&eacute;riphrase.</p>
+
+<p>Rarahu s'&eacute;tait donc habitu&eacute;e &agrave;
+consid&eacute;rer cette vari&eacute;t&eacute; de "long
+l&eacute;zard sans pattes" comme le plus m&eacute;chante et la
+plus dangereuse de toutes les cr&eacute;atures terrestres; --
+c'&eacute;tait pour cela qu'elle m'avait lanc&eacute; cette
+insulte...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait jalouse encore, la pauvre petite Rarahu:
+elle souffrait de ce que Loti ne voulait pas exclusivement lui
+appartenir.</p>
+
+<p>Ces soir&eacute;es de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes
+femmes, auxquels ses vieux parents lui d&eacute;fendaient de se
+m&ecirc;ler, faisaient travailler son imagination d'enfant. -- Il
+y avait surtout ces th&eacute;s qui se donnaient chez les
+Chinois, et dont T&eacute;touara lui rapportait des descriptions
+fantastiques, th&eacute;s auxquels T&eacute;ria, Fa&iuml;mana et
+quelques autres folles filles de la suite de la reine, buvaient
+et s'enivraient. -- Loti assistait, y pr&eacute;sidait m&ecirc;me
+quelquefois, et cela confondait les id&eacute;es de Rarahu, qui
+ne comprenait plus.</p>
+
+<p>...Quand elle m'eut bien injuri&eacute;, elle pleura, --
+argument beaucoup meilleur...</p>
+
+<p>A partir de ce jour, on ne me vit gu&egrave;re plus aux
+soir&eacute;es de Papeete. -- Je demeurais plus tard dans les
+bois d'Apir&eacute;, partageant m&ecirc;me quelquefois le fruit
+de l'arbre-&agrave;-pain avec le vieux Tahaapa&iuml;ru. -- La
+tomb&eacute;e de la nuit &eacute;tait triste, par exemple, dans
+cette solitude; -- mais cette tristesse avait son grand charme,
+et la voix de Rarahu avait un son d&eacute;licieux le soir, sous
+la haute et sombre vo&ucirc;te des arbres... -- Je restais
+jusqu'&agrave; l'heure o&ugrave; les vieillards faisaient leur
+pri&egrave;re, -- pri&egrave;re dite dans une langue bizarre et
+sauvage, mais qui &eacute;tait celle-l&agrave; m&ecirc;me que
+dans mon enfance on m'avait apprise. -- "<i>Notre p&egrave;re qui
+es aux cieux...</i>", l'&eacute;ternelle et sublime pri&egrave;re
+du Christ, r&eacute;sonnait d'une mani&egrave;re
+&eacute;trangement myst&eacute;rieuse, l&agrave;, aux antipodes
+du vieux monde, dans l'obscurit&eacute; de ces bois, dans le
+silence de ces nuits, dite par la voix lente et grave de ce
+vieillard fant&ocirc;me...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ ...Il y avait quelque chose que Rarahu commen&ccedil;ait
+&agrave; sentir d&eacute;j&agrave;, et qu'elle devait sentir
+am&egrave;rement plus tard, -- quelque chose qu'elle &eacute;tait
+incapable de formuler dans son esprit d'une mani&egrave;re
+pr&eacute;cise, -- et surtout d'exprimer avec les mots de sa
+langue primitive. -- Elle comprenait vaguement qu'il devait y
+avoir des ab&icirc;mes dans le domaine intellectuel, entre Loti
+et elle-m&ecirc;me, des mondes entiers d'id&eacute;es et de
+connaissances inconnues. -- Elle saisissait d&eacute;j&agrave; la
+diff&eacute;rence radicale de nos races, de nos conceptions, de
+nos moindres sentiments: les notions m&ecirc;me des choses les
+plus &eacute;l&eacute;mentaires de la vie diff&eacute;raient
+entre nous deux. -- Loti qui s'habillait comme un Tahitien et
+parlait son langage, demeurait pour elle un <i>paoupa</i>, --
+c'est-&agrave;-dire un de ces hommes venus des pays fantastiques
+de par del&agrave; les grandes mers, -- un de ces hommes qui
+depuis quelques ann&eacute;es apportaient dans l'immobile
+Polyn&eacute;sie tant de changements inou&iuml;s, et de
+nouveaut&eacute;s impr&eacute;vues...</p>
+
+<p><br>
+ Elle savait aussi que Loti repartirait bient&ocirc;t pour ne
+plus revenir, retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait
+aucune id&eacute;e de ces distances vertigineuses, -- et
+Tahaapa&iuml;ru les comparait &agrave; celles qui
+s&eacute;paraient Fataoua de la lune ou des &eacute;toiles...</p>
+
+<p>Elle pensait ne repr&eacute;senter aux yeux de Loti, -- enfant
+de guinze ans qu'elle &eacute;tait, -- qu'une petite
+cr&eacute;ature curieuse, jouet de passage qui serait vite
+oubli&eacute;...</p>
+
+<p><br>
+ Elle se trompait pourtant. -- Loti commen&ccedil;ait &agrave;
+s'apercevoir lui aussi qu'il &eacute;prouvait pour elle un
+sentiment qui n'&eacute;tait plus banal. -- D&eacute;j&agrave; il
+l'aimait un peu par le coeur...</p>
+
+<p>Il se souvenait de son fr&egrave;re Georges, -- de celui que
+les Tahitiens appelaient Rou&eacute;ri, qui avait emport&eacute;
+de ce pays d'ineffa&ccedil;ables souvenirs, -- et il sentait
+qu'il en serait ainsi de lui-m&ecirc;me. -- Il semblait
+tr&egrave;s possible &agrave; Loti que cette aventure,
+commenc&eacute;e au hasard par un caprice de T&eacute;touara,
+laiss&acirc;t des traces profondes et durables sur sa vie tout
+enti&egrave;re...</p>
+
+<p>Tr&egrave;s jeune encore, Loti avait &eacute;t&eacute;
+lanc&eacute; dans les agitations de l'existence
+europ&eacute;enne; de tr&egrave;s bonne heure il avait
+soulev&eacute; le voile qui cache aux enfants la sc&egrave;ne du
+monde; -- lanc&eacute; brusquement, &agrave; seize ans, dans le
+tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert &agrave; un
+&acirc;ge o&ugrave; d'ordinaire on commence &agrave;
+penser...</p>
+
+<p>Loti &eacute;tait revenu tr&egrave;s fatigu&eacute; de cette
+campagne faite si matin dans la vie, -- et se croyait
+d&eacute;j&agrave; fort blas&eacute;. Il avait &eacute;t&eacute;
+profond&eacute;ment &eacute;coeur&eacute; et d&eacute;&ccedil;u,
+-- parce que, avant de devenir un gar&ccedil;on semblable aux
+autres jeunes hommes, il avait commenc&eacute; par &ecirc;tre un
+petit enfant pur et r&ecirc;veur, &eacute;lev&eacute; dans la
+douce paix de la famille; lui aussi avait &eacute;t&eacute; un
+petit sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans
+l'isolement une foule d'id&eacute;es fra&icirc;ches et
+d'illusions radieuses. -- Avant d'aller r&ecirc;ver dans les bois
+d'Oc&eacute;anie, tout enfant il avait longtemps
+r&ecirc;v&eacute; seul dans les bois du Yorkshire...</p>
+
+<p>Il y avait une foule d'affinit&eacute;s myst&eacute;rieuses
+entre Loti et Rarahu, n&eacute;s aux deux
+extr&eacute;mit&eacute;s du monde. -- Tous deux avaient
+l'habitude de l'isolement et de la contemplation, l'habitude des
+bois et des solitudes de la nature; tous deux s'arrangeaient de
+passer de longues heures en silence, &eacute;tendus sur l'herbe
+et la mousse; tous deux aimaient passionn&eacute;ment la
+r&ecirc;verie, la musique, -- les beaux fruits, les fleurs et
+l'eau fra&icirc;che...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<p><br>
+ ...Il n'y avait pour le moment aucun nuage &agrave; notre
+horizon...</p>
+
+<p>Encore cinq grands mois &agrave; passer ensemble... Il
+&eacute;tait bien inutile de se pr&eacute;occuper de
+l'avenir...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XL</h3>
+
+<p><br>
+ On &eacute;tait charm&eacute; quand Rarahu chantait...</p>
+
+<p>Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes
+si fra&icirc;ches et si douces, que les oiseaux seuls ou les
+petits enfants en peuvent produire de semblables.</p>
+
+<p><br>
+ Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le
+chant des autres, des variations extravagantes, prises dans les
+notes les plus &eacute;lev&eacute;es de la gamme, -- tr&egrave;s
+compliqu&eacute;es toujours et admirablement justes...</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; Apir&eacute;, comme dans tous les
+districts tahitiens, un choeur appel&eacute;
+<i>him&eacute;n&eacute;</i>, lequel fonctionnait
+r&eacute;guli&egrave;rement sous la conduite d'un chef, et se
+faisait entendre dans toutes les f&ecirc;tes indig&egrave;nes. --
+Rarahu en &eacute;tait un des principaux sujets, et le dominait
+tout entier de sa voix pure; -- le choeur qui l'accompagnait
+&eacute;tait rauque et sombre; les hommes surtout y
+m&ecirc;laient des sons bas et m&eacute;talliques, sortes de
+rugissements qui marquaient les <i>dominantes</i> et semblaient
+plut&ocirc;t les sons de quelque instrument sauvage que ceux de
+la voix humaine. -- L'ensemble avait une pr&eacute;cision
+&agrave; d&eacute;piter les choristes du Conservatoire, et
+produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se
+peuvent d&eacute;crire...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<p><br>
+ ...C'&eacute;tait l'heure de la tomb&eacute;e du jour;
+j'&eacute;tais seul au bord de la mer, sur une plage du district
+d'Apir&eacute;. -- Dans ce lieu isol&eacute;, j'attendais
+Ta&iuml;maha, -- et j'&eacute;prouvais un sentiment singulier
+&agrave; l'id&eacute;e que cette femme allait venir...</p>
+
+<p>Une femme parut bient&ocirc;t, qui m'aper&ccedil;ut sous les
+cocotiers et s'avan&ccedil;a vers moi... C'&eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; la nuit; quand elle fut tout pr&egrave;s, je
+distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un
+rire de sauvagesse:</p>
+
+<p><br>
+ -- Tu es Ta&iuml;maha? lui dis-je...</p>
+
+<p>-- Ta&iuml;maha?... Non. -- Je m'appelle
+Tevaruefaipotuaiahutu, du district de Papetoa&iuml;; je viens de
+p&ecirc;cher des porcelaines sur le r&eacute;cif, et du corail
+rose. -- Veux-tu m'en acheter?...</p>
+
+<p>J'attendis encore l&agrave; jusqu'&agrave; minuit. -- Je sus
+le lendemain qu'au petit jour la vraie Ta&iuml;maha &eacute;tait
+repartie pour son &icirc;le; ma commission n'avait pas
+&eacute;t&eacute; faite; elle s'en &eacute;tait all&eacute;e sans
+se douter que pendant plusieurs heures elle avait
+&eacute;t&eacute; attendue sur la plage par le fr&egrave;re de
+Rou&eacute;ri...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<h3>LOTI A JOHN B., A BORD DU <i>RENDEER</i></h3>
+
+<p><br>
+ Taravao, 1872.</p>
+
+<p>"Mon bon fr&egrave;re John,</p>
+
+<p>"Le messager qui te portera cette lettre est charg&eacute; en
+m&ecirc;me temps de te remettre une foule de pr&eacute;sents que
+je t'envoie. -- C'est d'abord un plumet, en queues de
+pha&eacute;tons rouges, objet tr&egrave;s pr&eacute;cieux, don de
+mon h&ocirc;te le chef de Tehaupoo; ensuite un collier &agrave;
+trois rangs de petites coquilles blanches, don de la cheffesse,
+-- et enfin deux touffes de reva-reva, -- qu'une grande dame du
+district de Pap&eacute;ouriri avait mises hier sur ma t&ecirc;te
+&agrave; la f&ecirc;te de Taravao.</p>
+
+<p>"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui
+&eacute;tait un ami de mon fr&egrave;re; j'userai jusqu'au bout
+de la permission de l'amiral.</p>
+
+<p>"Il ne me manque que ta pr&eacute;sence, fr&egrave;re, pour
+&ecirc;tre absolument charm&eacute; de mon s&eacute;jour &agrave;
+Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une
+id&eacute;e de cette r&eacute;gion ignor&eacute;e qui s'appelle
+la presqu'&icirc;le de Taravao: un coin paisible, ombreux,
+enchanteur, -- des bois d'orangers gigantesques, dont les fruits
+et les fleurs jonchent un sol d&eacute;licieux, tapiss&eacute;
+d'herbes fines et de pervenches roses...</p>
+
+<p><br>
+ "L&agrave;-dessous sont diss&eacute;min&eacute;es quelques cases
+en bois de citronnier, o&ugrave; vivent immobiles des Maoris
+d'autrefois; l&agrave;-dessous on trouve la vieille
+hospitalit&eacute; indig&egrave;ne: des repas de fruits, sous des
+tendelets de verdure tress&eacute;e et de fleurs; de la musique,
+des unissons plaintifs de <i>vivo</i> de roseaux, des choeurs
+d'<i>himin&eacute;</i>, des chants et des danses.</p>
+
+<p>"J'habite seul une case isol&eacute;e, b&acirc;tie sur
+pilotis, au-dessus de la mer et des coraux. De mon lit de nattes
+blanches, en me penchant un peu, je vois s'agiter au-dessous de
+moi tout ce petit monde &agrave; part qui est le monde du corail.
+Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les branchages
+compliqu&eacute;s des madr&eacute;pores, circulent des milliers
+de petits poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer
+qu'&agrave; celles des pierres pr&eacute;cieuses ou des colibris;
+des rouges de g&eacute;ranium, des verts chinois, des bleus qu'on
+ne saurait peindre, -- et une foule de petits &ecirc;tres
+bariol&eacute;s de toutes les nuances de l'arc-en-ciel, -- ayant
+forme de tout except&eacute; forme de poisson... Le jour, aux
+heures tranquilles de la sieste, absorb&eacute; dans mes
+contemplations, j'admire tout cela qui est presque inconnu,
+m&ecirc;me aux naturalistes et aux observateurs.</p>
+
+<p>"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de
+Robinson. -- Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait
+entendre dans l'obscurit&eacute; sa grande voix sinistre, alors
+j'&eacute;prouve comme une sorte d'angoisse de la solitude,
+l&agrave;, &agrave; la pointe la plus australe et la plus perdue
+de cette &icirc;le lointaine, -- devant cette immensit&eacute; du
+Pacifique, -- immensit&eacute; des immensit&eacute;s de la terre,
+qui s'en va tout droit jusqu'aux rives myst&eacute;rieuses du
+continent polaire.</p>
+
+<p>"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de
+Tehaupoo, j'ai vu ce lac de Va&iuml;ria qui inspire aux
+indig&egrave;nes une superstitieuse frayeur. -- Une nuit nous
+avons camp&eacute; sur ses bords. C'est un site &eacute;trange
+que peu de gens ont contempl&eacute;; de loin en loin quelques
+Europ&eacute;ens y viennent par curiosit&eacute;; la route est
+longue et difficile, les abords sauvages et d&eacute;serts. --
+Figure-toi, &agrave; mille m&egrave;tres de haut, une mer morte,
+perdue dans les montagnes du centre; -- tout autour, des mornes
+hauts et s&eacute;v&egrave;res d&eacute;coupant leurs silhouettes
+aigu&euml;s dans le ciel clair du soir. -- Une eau froide et
+profonde, que rien n'anime, ni un souffle de vent, ni un bruit,
+ni un &ecirc;tre vivant, ni seulement un poisson... --
+"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une race
+particuli&egrave;re descendaient la nuit des montagnes, et
+<i>battaient l'eau de leurs grandes ailes d'albatros."</i></p>
+
+<p>"...Si tu vas chez le gouverneur, &agrave; la soir&eacute;e du
+mercredi, tu y verras la princesse Ariit&eacute;a; dis-lui que je
+ne l'oublie point dans ma solitude, et que j'esp&egrave;re la
+semaine prochaine danser avec elle au bal de la reine. -- Si,
+dans les jardins, tu rencontrais Fa&iuml;mana ou T&eacute;ria, tu
+pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la
+t&ecirc;te...</p>
+
+<p>"Cher petit fr&egrave;re, fais-moi le plaisir d'aller au
+ruisseau de Fataoua, donner de mes nouvelles &agrave; la petite
+Rarahu, d'Apir&eacute;... Fais cela pour moi, je t'en prie; tu es
+trop bon pour ne pas nous pardonner &agrave; tous deux... Vrai,
+la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon
+coeur..."</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu <i>Taaroa</i>, non
+plus que les nombreuses d&eacute;esses de sa suite; elle n'avait
+m&ecirc;me jamais entendu parler d'aucun de ces personnages de la
+mythologie polyn&eacute;sienne. La reine Pomar&eacute; seule, par
+respect pour les traditions de son pays, avait appris les noms de
+ces divinit&eacute;s d'autrefois et conservait dans sa
+m&eacute;moire les &eacute;tranges l&eacute;gendes des anciens
+temps...</p>
+
+<p><br>
+ ... Mais tous ces mots bizarres de la langue polyn&eacute;sienne
+qui m'avaient frapp&eacute;, tous ces mots au sens vague ou
+mystique, sans &eacute;quivalents dans nos langues d'Europe,
+&eacute;taient familiers &agrave; Rarahu qui les employait ou me
+les expliquait avec une rare et singuli&egrave;re
+po&eacute;sie.</p>
+
+<p>-- Si tu restais plus souvent &agrave; Apir&eacute; la nuit,
+me disait-elle, tu apprendrais avec moi beaucoup plus vite une
+foule de mots que ces filles qui vivent &agrave; Papeete ne
+savent pas... Quand nous <i>aurons eu peur ensemble</i>, je
+t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des choses
+tr&egrave;s effrayantes que tu ignores...</p>
+
+<p>En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et
+d'images qui ne deviennent intelligibles qu'&agrave; la longue,
+quand on a v&eacute;cu avec les indig&egrave;nes, la nuit dans
+les bois, &eacute;coutant g&eacute;mir le vent et la mer,
+l'oreille tendue &agrave; tous les bruits myst&eacute;rieux de la
+nature.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+<p><br>
+ ...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens;
+les oreilles des Maoris ignorent cette musique na&iuml;ve qui,
+dans d'autres climats, remplit les bois de ga&icirc;t&eacute; et
+de vie.</p>
+
+<p>Sous cette ombre &eacute;paisse, dans les lianes et les
+grandes foug&egrave;res, rien ne vole, rien ne bouge, c'est
+toujours le m&ecirc;me silence &eacute;trange qui semble
+r&eacute;gner aussi dans l'imagination m&eacute;lancolique des
+naturels.</p>
+
+<p>On voit seulement planer dans les gorges, &agrave;
+d'effrayantes hauteurs, le pha&eacute;ton, un petit oiseau blanc
+qui porte &agrave; la queue une longue plume blanche ou rose.</p>
+
+<p><br>
+ Les chefs attachaient autrefois &agrave; leur coiffure une
+touffe de ces plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et
+de pers&eacute;v&eacute;rance pour composer cet ornement
+aristocratique...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLV</h3>
+
+<h3>INQUALIFIABLE</h3>
+
+<p><br>
+ ... Il est certaines n&eacute;cessit&eacute;s de notre triste
+nature humaine qui semblent faites tout expr&egrave;s pour nous
+rappeler combien nous sommes imparfaits et mat&eacute;riels --
+n&eacute;cessit&eacute;s auxquelles sont soumises les reines
+comme les berg&egrave;res, -- "la garde qui veille aux
+barri&egrave;res du Louvre, etc..."</p>
+
+<p>Lorsque la reine Pomar&eacute; est aux prises avec ces
+situations p&eacute;nibles, trois femmes entrent &agrave; sa
+suite dans certain r&eacute;duit myst&eacute;rieux
+dissimul&eacute; sous les bananiers...</p>
+
+<p>La premi&egrave;re de ces initi&eacute;es a mission de
+soutenir pendant l'op&eacute;ration la lourde personne royale. La
+deuxi&egrave;me tient &agrave; la main des feuilles de
+<i>bourao</i>, choisies soigneusement parmi les plus
+fra&icirc;ches et les plus tendres... La troisi&egrave;me, qui
+commence son office lorsque les deux premi&egrave;res ont
+achev&eacute; le leur, -- porte une fiole d'huile de cocotier
+parfum&eacute;e au santal (<i>mono&iuml;</i>), dont elle est
+charg&eacute;e d'oindre les parties que le frottement des
+feuilles de bourao aurait pu momentan&eacute;ment irriter ou
+endolorir...</p>
+
+<p>La s&eacute;ance lev&eacute;e, -- le cort&egrave;ge rentre
+gravement au palais...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu et Tiahoui s'&eacute;taient invectiv&eacute;es d'une
+mani&egrave;re extr&ecirc;mement violente. -- De leurs bouches
+fra&icirc;ches &eacute;taient sorties pendant plusieurs minutes,
+sans interruption ni embarras, les injures les plus enfantines et
+les plus saugrenues, -- les plus inconvenantes aussi (le tahitien
+comme le latin "dans les mots bravant
+l'honn&ecirc;tet&eacute;").</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re dispute entre les deux
+petites, et cela amusait beaucoup la galerie; toutes les jeunes
+femmes &eacute;tendues au bord du ruisseau du Fataoua riaient
+&agrave; gorge d&eacute;ploy&eacute;e et les excitaient:</p>
+
+<p>-- Tu es heureux, Loti, disait T&eacute;touara, c'est pour toi
+qu'on se dispute!...</p>
+
+<p>Le fait est que c'&eacute;tait pour moi en effet; Rarahu avait
+eu un mouvement de jalousie contre Tiahoui, et l&agrave;
+&eacute;tait l'origine de la discussion.</p>
+
+<p>Comme deux chattes qui vont se rouler et s'&eacute;gratigner,
+les deux petites se regardaient bl&ecirc;mes, immobiles,
+tremblantes de col&egrave;re:</p>
+
+<p>-- <i>Tinito oufa!</i> cria Tiahoui, &agrave; bout
+d'arguments, en faisant une allusion sanglante &agrave; la belle
+robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!</p>
+
+<p>-- <i>Oviri, Amutaata!</i> (sauvagesse, cannibale)! riposta
+Rarahu qui savait que son amie &eacute;tait venue toute petite
+d'une des plus lointaines &icirc;les Pomotous, -- et que si
+Tiahoui elle-m&ecirc;me n'&eacute;tait point cannibale,
+assur&eacute;ment on l'avait &eacute;t&eacute; dans sa
+famille.</p>
+
+<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s l'injure avait port&eacute;, et
+les deux petites, se prenant aux cheveux,
+s'&eacute;gratign&egrave;rent et de mordirent.</p>
+
+<p>On les s&eacute;para; elles se mirent &agrave; pleurer, et
+puis, Rarahu s'&eacute;tant jet&eacute;e dans les bras de
+Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par s'embrasser
+de tout leur coeur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+<p><br>
+ Tiahoui, dans son effusion, avait embrass&eacute; Rarahu avec le
+nez, -- suivant une vieille habitude oubli&eacute;e de la race
+maorie, -- habitude qui lui &eacute;tait revenue de son enfance
+et de son &icirc;le barbare; elle avait embrass&eacute; son amie
+en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, et en
+aspirant tr&egrave;s fort.</p>
+
+<p>C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les
+Maoris, - et le baiser des l&egrave;vres leur est venu
+d'Europe...</p>
+
+<p>Et Rarahu, malgr&eacute; ses larmes, eut encore en me
+regardant un sourire d'intelligence comique, qui voulait dire
+&agrave; peu pr&egrave;s ceci:</p>
+
+<p>-- Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison,
+Loti, de l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de
+m&ecirc;me!...</p>
+
+<p>Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et,
+l'instant d'apr&egrave;s, tout &eacute;tait oubli&eacute;.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVIII</h3>
+
+<p><br>
+ En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages
+tahitiennes, -- sur quelque pointe solitaire regardant
+l'immensit&eacute; bleue, en quelque lieu choisi avec un
+go&ucirc;t m&eacute;lancolique par des hommes des
+g&eacute;n&eacute;rations pass&eacute;es, -- de loin en loin on
+rencontre les monticules fun&egrave;bres, les grands tumulus de
+corail... Ce sont les <i>mara&eacute;</i>, les s&eacute;pultures
+des chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment
+l&agrave;-dessous se perd dans le pass&eacute; fabuleux et
+inconnu qui pr&eacute;c&eacute;da la d&eacute;couverte des
+archipels de la Polyn&eacute;sie.</p>
+
+<p><br>
+ -- Dans toutes les &icirc;les habit&eacute;es par les Maoris,
+les <i>mara&eacute;</i> se retrouvent sur les plages. Les
+insulaires myst&eacute;rieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de
+statues gigantesques au masque horrible; les Tahitiens y
+plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre de fer
+est le cypr&egrave;s de l&agrave;-bas, son feuillage est triste;
+le vent de la mer a un sifflement particulier en passant dans ses
+branches rigides... Ces tumulus rest&eacute;s blancs,
+malgr&eacute; les ann&eacute;es, de la blancheur du corail, et
+surmont&eacute;s de grands arbres noirs, &eacute;voquent les
+souvenirs de la terrible religion du pass&eacute;;
+c'&eacute;taient aussi les autels o&ugrave; les victimes humaines
+&eacute;taient immol&eacute;es &agrave; la m&eacute;moire des
+morts.</p>
+
+<p>-- Tahiti, disait Pomar&eacute;, &eacute;tait la seule
+&icirc;le o&ugrave;, m&ecirc;me dans les plus anciens temps, les
+victimes n'&eacute;taient pas mang&eacute;es apr&egrave;s le
+sacrifice; on faisait seulement le simulacre du repas macabre;
+les yeux, enlev&eacute;s de leurs orbites, &eacute;taient mis
+ensemble sur un plat et servis &agrave; la reine, -- horrible
+pr&eacute;rogative de la souverainet&eacute;. (<i>Recueilli de la
+bouche de Pomar&eacute;.)</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIX</h3>
+
+<p><br>
+ Tahaapa&iuml;ru, le p&egrave;re adoptif de Rarahu,
+exer&ccedil;ait une industrie tellement originale que dans notre
+Europe, si f&eacute;conde en inventions de tous genres, on n'a
+certes encore rien imagin&eacute; de semblable.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait fort vieux, ce qui en Oc&eacute;anie n'est pas
+chose commune; de plus il avait de la barbe et de la barbe
+blanche, objet des plus rares l&agrave;-bas. Aux &icirc;les
+Marquises la barbe blanche est une denr&eacute;e presque
+introuvable qui sert &agrave; fabriquer des ornements
+pr&eacute;cieux pour la coiffure et les oreilles de certains
+chefs, -- et quelques vieillards y sont soigneusement entretenus
+et conserv&eacute;s pour l'exploitation en coupes
+r&eacute;gl&eacute;es de cette partie de leur personne.</p>
+
+<p>Deux fois par an, le vieux Tahaapa&iuml;ru coupait la sienne,
+et l'exp&eacute;diait &agrave; Hivaoa, la plus barbare des
+&icirc;les Marquises, o&ugrave; elle se vendait au prix de
+l'or.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>L</h3>
+
+<p><br>
+ ...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une
+t&ecirc;te de mort que je tenais sur mes genoux.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions assis tout en haut d'un tumulus de corail,
+au pied des grands bois de fer. C'&eacute;tait le soir, dans le
+district perdu de Papenoo; le soleil plongeait lentement dans le
+grand Oc&eacute;an vert, au milieu d'un &eacute;tonnant silence
+de la nature.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, je regardais Rarahu avec plus de tendresse;
+c'&eacute;tait la veille d'un d&eacute;part; le <i>Rendeer</i>
+allait s'&eacute;loigner pour un temps, et visiter au nord
+l'archipel des Marquises.</p>
+
+<p>Rarahu, s&eacute;rieuse et recueillie, &eacute;tait
+plong&eacute;e dans une de ses r&ecirc;veries d'enfant que je ne
+savais jamais qu'imparfaitement p&eacute;n&eacute;trer. Un moment
+elle avait &eacute;t&eacute; illumin&eacute;e de lumi&egrave;re
+dor&eacute;e, et puis, le radieux soleil s'&eacute;tant
+ab&icirc;m&eacute; dans la mer, elle se profilait maintenant en
+silhouette svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...</p>
+
+<p>Rarahu n'avait jamais regard&eacute; d'aussi pr&egrave;s cet
+objet lugubre qui &eacute;tait pos&eacute; l&agrave; sur mes
+genoux et qui, pour elle comme pour tous les Polyn&eacute;siens,
+&eacute;tait un horrible &eacute;pouvantail.</p>
+
+<p>On voyait que cette chose sinistre &eacute;veillait dans son
+esprit inculte une foule d'id&eacute;es nouvelles, -- sans
+qu'elle p&ucirc;t leur donner une forme pr&eacute;cise...</p>
+
+<p>Cette t&ecirc;te devait &ecirc;tre fort ancienne; elle
+&eacute;tait presque fossile, -- et teinte de cette nuance rouge
+que la terre de ce pays donne aux pierres et aux ossements... La
+mort a perdu de son horreur quand elle remonte aussi loin...</p>
+
+<p>-- Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se
+traduit qu'imparfaitement par le mot <i>&eacute;pouvantable</i>,
+-- parce qu'il d&eacute;signe l&agrave;-bas cette terreur
+particuli&egrave;rement sombre qui vient des spectres ou des
+morts...</p>
+
+<p>-- Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre
+cr&acirc;ne? demandai-je &agrave; Rarahu...</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit en montrant du doigt la bouche
+&eacute;dent&eacute;e:</p>
+
+<p>-- C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...</p>
+
+<p><br>
+ ... Il &eacute;tait une heure tr&egrave;s avanc&eacute;e de la
+nuit quand nous f&ucirc;mes de retour &agrave; Apir&eacute;, et
+Rarahu avait &eacute;prouv&eacute; tout le long du chemin des
+frayeurs tr&egrave;s grandes... Dans ce pays o&ugrave; l'on n'a
+absolument rien &agrave; redouter, ni des plantes, ni des
+b&ecirc;tes, ni de hommes; o&ugrave; l'on peut n'importe
+o&ugrave; s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les
+indig&egrave;nes ont peur de la nuit, et tremblent devant les
+fant&ocirc;mes...</p>
+
+<p>Dans les lieux d&eacute;couverts, sur les plages, cela allait
+encore; Rarahu tenait ma main serr&eacute;e dans la sienne, et
+chantait des <i>him&eacute;n&eacute;</i> pour se donner du
+courage...</p>
+
+<p>Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut
+tr&egrave;s p&eacute;nible &agrave; traverser...</p>
+
+<p>Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par
+derri&egrave;re, -- proc&eacute;d&eacute; peu commode pour aller
+vite, -- elle se sentait plus prot&eacute;g&eacute;e ainsi, et
+plus s&ucirc;re de n'&ecirc;tre point tra&icirc;treusement saisie
+aux cheveux par la t&ecirc;te de mort couleur brique...</p>
+
+<p>Il faisait une compl&egrave;te obscurit&eacute; dans ce bois,
+et on y sentait une bonne odeur r&eacute;pandue par les plantes
+tahitiennes. Le sol &eacute;tait jonch&eacute; de grandes palmes
+dess&eacute;ch&eacute;es qui craquaient sous nos pas. On
+entendait en l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le
+son m&eacute;tallique des feuilles qui se froissent; on entendait
+derri&egrave;re les arbres des rires de Toupapahous; et &agrave;
+terre, c'&eacute;tait un grouillement repoussant et horrible: la
+fuite pr&eacute;cipit&eacute;e de toute une population de crabes
+bleus, qui &agrave; notre approche se h&acirc;taient de rentrer
+dans leurs demeures souterraines...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>LI</h3>
+
+<p><br>
+ ...Le lendemain fut une journ&eacute;e d'adieux fort
+agit&eacute;e...</p>
+
+<p>Le soir je comptais voir enfin Ta&iuml;maha; elle &eacute;tait
+revenue &agrave; Tahiti, m'avait-on dit, et je lui avais fait
+donner rendez-vous par l'interm&eacute;diaire d'une des suivantes
+de la reine, sur la plage de Fare&uuml;te &agrave; la
+tomb&eacute;e de la nuit...</p>
+
+<p>Quand, &agrave; l'heure fix&eacute;e, j'arrivai dans ce lieu
+isol&eacute;, j'aper&ccedil;u une femme immobile qui semblait
+attendre, la t&ecirc;te couverte d'un &eacute;pais voile
+blanc...</p>
+
+<p>Je m'approchai et j'appelai: Ta&iuml;maha! -- La femme
+voil&eacute;e me laissa plusieurs fois r&eacute;p&eacute;ter ce
+nom sans r&eacute;pondre; elle d&eacute;tournait la t&ecirc;te,
+et riait sous les plis de la mousseline...</p>
+
+<p>J'&eacute;cartai le voile et d&eacute;couvris la figure connue
+de Fa&iuml;mana, qui se sauva en &eacute;clatant de rire...</p>
+
+<p>Fa&iuml;mana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait
+amen&eacute;e dans cet endroit o&ugrave; elle &eacute;tait
+vex&eacute;e de m'avoir rencontr&eacute;; elle n'avait jamais
+entendu parler de Ta&iuml;maha, et ne put me donner sur elle
+aucun renseignement...</p>
+
+<p>Force me fut de remettre &agrave; mon retour une tentative
+nouvelle pour la voir; il semblait que cette femme f&ucirc;t un
+mythe, ou qu'une puissance myst&eacute;rieuse prit plaisir
+&agrave; nous &eacute;loigner l'un de l'autre, nous
+r&eacute;servant pour plus tard une entrevue plus
+saisissante...</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes le lendemain matin un peu avant le jour;
+Tiahoui et Rarahu vinrent &agrave; l'heure des derni&egrave;res
+&eacute;toiles m'accompagner jusqu'&agrave; la plage...</p>
+
+<p>Rarahu pleura abondamment, -- bien que la dur&eacute;e du
+voyage du <i>Rendeer</i> ne d&ucirc;t pas d&eacute;passer un
+mois; elle avait le pressentiment peut-&ecirc;tre que le temps
+d&eacute;licieux que nous venions de passer tous deux ne se
+retrouverait plus...</p>
+
+<p>L'idylle &eacute;tait finie... Contre nos pr&eacute;visions
+humaines, ces heures de paix et de frais bonheur
+&eacute;coul&eacute;es au bord du ruisseau de Fataoua, s'en
+&eacute;taient all&eacute;es pour ne plus revenir...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<h3><br>
+ I</h3>
+
+<h3>HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN</h3>
+
+<p>(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas
+tr&egrave;s long.)</p>
+
+<p><br>
+ Le nom seul de Nuka-Hiva entra&icirc;ne avec lui l'id&eacute;e
+de p&eacute;nitencier et de d&eacute;portation, -- bien que rien
+ne justifie plus aujourd'hui cette id&eacute;e f&acirc;cheuse.
+Depuis longues ann&eacute;es, les condamn&eacute;s ont
+quitt&eacute; ce beau pays, et l'inutile ruine.</p>
+
+<p>Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette &icirc;le appartient
+depuis cette &eacute;poque &agrave; la France;
+entra&icirc;n&eacute;e dans la chute de Tahiti, des &icirc;les de
+la Soci&eacute;t&eacute; et des Pomotous, elle a perdu son
+ind&eacute;pendance en m&ecirc;me temps que ces archipels
+abandonnaient volontairement la leur.</p>
+
+<p>Ta&iuml;oha&eacute;, capitale de l'&icirc;le, renferme une
+douzaine d'Europ&eacute;ens, le gouverneur, le pilote,
+l'&eacute;v&ecirc;que-missionnaire, -- les fr&egrave;res, --
+quatre soeurs qui tiennent une &eacute;cole de petites filles, --
+et enfin quatre gendarmes.</p>
+
+<p>Au milieu de tout ce monde, la reine
+d&eacute;poss&eacute;d&eacute;e, d&eacute;pouill&eacute;e de son
+autorit&eacute;, re&ccedil;oit du gouvernement une pension de six
+cents francs, plus la ration des soldats pour elle et sa
+famille.</p>
+
+<p>Les b&acirc;timents baleiniers affectionnaient autrefois
+Ta&iuml;oha&eacute; comme point de rel&acirc;che, et ce pays
+&eacute;tait expos&eacute; &agrave; leurs vexations; des matelots
+indisciplin&eacute;s se r&eacute;pandaient dans les cases
+indig&egrave;nes et y faisaient un grand tapage.</p>
+
+<p><br>
+ Aujourd'hui, gr&acirc;ce &agrave; la pr&eacute;sence imposante
+des quatre gendarmes, ils pr&eacute;f&egrave;rent
+s'&eacute;battre dans les &icirc;les voisines.</p>
+
+<p>Les insulaires de Nuka-Hiva &eacute;taient nombreux autrefois,
+mais de r&eacute;centes &eacute;pid&eacute;mies d'importation
+europ&eacute;enne les ont plus que d&eacute;cim&eacute;s.</p>
+
+<p>La beaut&eacute; de leurs formes est c&eacute;l&egrave;bre, et
+la race des &icirc;les Marquises est r&eacute;put&eacute;e une
+des plus belles du monde.</p>
+
+<p>Il faut quelque temps n&eacute;anmoins pour s'habituer
+&agrave; ces visages singuliers et leur trouver du charme. Ces
+femmes, dont la taille est si gracieuse et si parfaite, ont les
+traits durs, comme taill&eacute;s &agrave; coups de hache, et
+leur genre de beaut&eacute; est en dehors de toutes les
+r&egrave;gles.</p>
+
+<p>Elles ont adopt&eacute; &agrave; Ta&iuml;oha&eacute; les
+longues tuniques de mousseline en usage &agrave; Tahiti; elles
+portent les cheveux &agrave; moiti&eacute; courts,
+&eacute;bouriff&eacute;s, cr&ecirc;p&eacute;s, -- et se parfument
+au santal.</p>
+
+<p>Mais dans l'int&eacute;rieur du pays, ces costumes
+f&eacute;minins sont extr&ecirc;mement simplifi&eacute;s...</p>
+
+<p>Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le
+tatouage leur paraissant un v&ecirc;tement tout &agrave; fait
+convenable.</p>
+
+<p>Aussi sont-ils tatou&eacute;s avec un soin et un art infinis;
+-- mais, par une fantaisie bizarre, ces dessins sont
+localis&eacute;s sur une seule moiti&eacute; du corps, droite ou
+gauche, -- tandis que l'autre moiti&eacute; reste blanche, ou peu
+s'en faut.</p>
+
+<p>Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur
+donnent un grand air de sauvagerie, en faisant &eacute;trangement
+ressortir le blanc des yeux et l'&eacute;mail poli des dents.</p>
+
+<p>Dans les &icirc;les voisines, rarement en contact avec les
+Europ&eacute;ens, toutes les excentricit&eacute;s des coiffures
+en plumes sont encore en usage, ainsi que les dents
+enfil&eacute;es en longs colliers et les touffes de laine noire
+attach&eacute;es aux oreilles.</p>
+
+<p>Ta&iuml;oha&eacute; occupe le centre d'une baie profonde,
+encaiss&eacute;e dans de hautes et abruptes montagnes aux formes
+capricieusement tourment&eacute;es. -- Une &eacute;paisse verdure
+est jet&eacute;e sur tout ce pays comme un manteau splendide;
+c'est dans toute l'&icirc;le un m&ecirc;me fouillis d'arbres,
+d'essences utiles ou pr&eacute;cieuses; et des milliers de
+cocotiers, haut perch&eacute;s sur leurs tiges flexibles,
+balancent perp&eacute;tuellement leurs t&ecirc;tes au-dessus de
+ces for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement
+diss&eacute;min&eacute;es le long de l'avenue ombrag&eacute;e qui
+suit les contours de la plage.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re cette route charmante, mais unique, quelques
+sentiers bois&eacute;s conduisent &agrave; la montagne.
+L'int&eacute;rieur de l'&icirc;le, cependant, est tellement
+enchev&ecirc;tr&eacute; de for&ecirc;ts et de rochers, que
+rarement on va voir ce qui s'y passe, -- et les communications
+entre les diff&eacute;rentes baies se font par mer, dans les
+embarcations des indig&egrave;nes.</p>
+
+<p>C'est dans la montagne que sont perch&eacute;s les vieux
+cimeti&egrave;res maoris, objet d'effroi pour tous et
+r&eacute;sidence des terribles Toupapahous...</p>
+
+<p>Il y a peu de passants dans la rue de Ta&iuml;oha&eacute;, les
+agitations incessantes de notre existence europ&eacute;enne sont
+tout &agrave; fait inconnues &agrave; Nuka-Hiva. Les
+indig&egrave;nes passent la plus grande partie du jour accroupis
+devant leurs cases, dans une immobilit&eacute; de sphinx. Comme
+les Tahitiens, ils se nourrissent des fruits de leurs
+for&ecirc;ts, et tout travail leur est inutile... Si, de temps
+&agrave; autre, quelques-uns s'en vont encore p&ecirc;cher par
+gourmandise, la plupart pr&eacute;f&egrave;rent ne pas de donner
+cette peine.</p>
+
+<p>Le <i>popo&iuml;</i>, un de leurs mets raffin&eacute;s, est un
+barbare m&eacute;lange de fruits, de poissons et de crabes
+ferment&eacute;s en terre. Le fumet de cet aliment est
+inqualifiable.</p>
+
+<p>L'anthropophagie, qui r&egrave;gne encore dans une &icirc;le
+voisine, Hivaoa (ou la Dominique), est oubli&eacute;e &agrave;
+Nuka-Hiva depuis plusieurs ann&eacute;es. Les efforts des
+missionnaires ont amen&eacute; cette heureuse modification des
+coutumes nationales; &agrave; tout autre point de vue cependant,
+le christianisme superficiel des indig&egrave;nes est
+rest&eacute; sans action sur leur mani&egrave;re de vivre, et la
+dissolution de leurs moeurs d&eacute;passe toute
+id&eacute;e...</p>
+
+<p>On trouve encore entre les mains des indig&egrave;nes
+plusieurs images de leur dieu.</p>
+
+<p>C'est un personnage &agrave; figure hideuse, semblable
+&agrave; un embryon humain.</p>
+
+<p>La reine a quatre de ces horreurs, sculpt&eacute;es sur le
+manche de son &eacute;ventail.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>PREMI&Egrave;RE LETTRE DE RARAHU A LOTI</h3>
+
+<p>(Apport&eacute;e aux Marquises par un b&acirc;timent
+baleinier.)</p>
+
+<p><br>
+ Apir&eacute;, le 10 mai 1872</p>
+
+<p>O Loti, mon grand ami, O mon petit &eacute;poux ch&eacute;ri,
+je te salue par le vrai Dieu.</p>
+
+<p>Mon coeur est tr&egrave;s triste de ce que tu es parti au
+loin, de ce que je ne te vois plus.</p>
+
+<p>Je te prie maintenant, &ocirc; mon petit ami ch&eacute;ri,
+quand cette lettre te parviendra, de m'&eacute;crire, pour me
+faire conna&icirc;tre tes pens&eacute;es, afin que je sois
+contente. Il est arriv&eacute; peut-&ecirc;tre que ta
+pens&eacute;e s'est d&eacute;tourn&eacute;e de moi, comme il
+arrive ici aux hommes, quand ils ont laiss&eacute; leurs
+femmes.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de neuf &agrave; Apir&eacute; pour le moment, si
+ce n'est pourtant que Turiri, mon petit chat tr&egrave;s
+aim&eacute;, est fort malade, et sera peut-&ecirc;tre absolument
+mort quand tu reviendras.</p>
+
+<p>J'ai fini mon petit discours.</p>
+
+<p>Je te salue,</p>
+
+<p>RARAHU.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LA REINE VA&Eacute;K&Eacute;HU</h3>
+
+<p><br>
+ ... En suivant vers la gauche la rue de Ta&iuml;oha&eacute;, on
+arrive, pr&egrave;s d'un ruisseau limpide, aux quartiers de la
+reine. -- Un figuier des Banians, d&eacute;velopp&eacute; dans
+des proportions gigantesques, &eacute;tend son ombre triste sur
+la case royale. -- Dans les replis de ses racines,
+contourn&eacute;es comme des reptiles, on trouve des femmes
+assises, v&ecirc;tues le plus souvent de tuniques d'une couleur
+jaune d'or qui donne &agrave; leur teint l'aspect du cuivre. Leur
+figure est d'une duret&eacute; farouche; elles vous regardent
+venir avec une expression de sauvage ironie.</p>
+
+<p>Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent
+immobiles et silencieuses comme des idoles...</p>
+
+<p>C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Va&eacute;k&eacute;hu et
+ses suivantes.</p>
+
+<p>Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et
+hospitali&egrave;res; elles sont charm&eacute;es si un
+&eacute;tranger prend place pr&egrave;s d'elles, et lui offrent
+toujours des cocos et des oranges.</p>
+
+<p>&Eacute;lisabeth et At&eacute;ria, deux suivantes qui parlent
+fran&ccedil;ais, vous adressent alors, de la part de la reine,
+quelques questions saugrenues au sujet de la derni&egrave;re
+guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et
+accentuent chaque mot d'une mani&egrave;re originale. Les
+batailles o&ugrave; plus de milles hommes sont engag&eacute;s
+excitent leur sourire incr&eacute;dule; la grandeur de nos
+arm&eacute;es d&eacute;passe leurs conceptions...</p>
+
+<p>L'entretien pourtant languit bient&ocirc;t; quelques phrases
+&eacute;chang&eacute;es leur suffisent, leur curiosit&eacute; est
+satisfaite, et la r&eacute;ception termin&eacute;e, la cour se
+modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour
+r&eacute;veiller l'attention, on ne prend plus garde &agrave;
+vous...</p>
+
+<p><br>
+ La demeure royale, &eacute;lev&eacute;e par les soins du
+gouvernement fran&ccedil;ais, est situ&eacute;e dans un recoin
+solitaire, entour&eacute;e de cocotiers et de tamaris.</p>
+
+<p>Mais au bord de la mer, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette
+habitation modeste, une autre case, case d'apparat, construite
+avec tout le luxe indig&egrave;ne, r&eacute;v&egrave;le encore
+l'&eacute;l&eacute;gance de cette architecture primitive.</p>
+
+<p>Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes
+pi&egrave;ces de magnifique bois des &icirc;les soutiennent la
+charpente. La vo&ucirc;te et les murailles de l'&eacute;difice
+sont form&eacute;es de branches de citronnier choisies entre
+mille, droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont
+li&eacute;s entre eux par des amarrages de cordes de diverses
+couleurs, dispos&eacute;s de mani&egrave;re &agrave; former des
+dessins r&eacute;guliers et compliqu&eacute;s.</p>
+
+<p>L&agrave; encore, la Cour, la reine et ses fils passent de
+longues heures d'immobilit&eacute; et de repos, en regardant
+s&eacute;cher leurs filets &agrave; l'ardeur du soleil.</p>
+
+<p>Les pens&eacute;es qui contractent le visage &eacute;trange de
+la reine restent un myst&egrave;re pour tous, et le secret de ses
+&eacute;ternelles r&ecirc;veries est imp&eacute;n&eacute;trable.
+Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle &agrave; quelque
+chose, ou bien &agrave; rien? Regrette-t-elle son
+ind&eacute;pendance et la sauvagerie qui s'en va, et son peuple
+qui d&eacute;g&eacute;n&egrave;re et lui &eacute;chappe?...</p>
+
+<p>At&eacute;ria, qui est son ombre et son chien, serait en
+position de la savoir: peut-&ecirc;tre cette in&eacute;vitable
+fille nous l'apprendrait-elle, mais tout porte &agrave; croire
+qu'elle ignore; il se peut m&ecirc;me qu'elle n'y ait jamais
+song&eacute;...</p>
+
+<p><br>
+ Va&eacute;k&eacute;hu consentit avec une bonne gr&acirc;ce
+parfaite &agrave; poser pour plusieurs &eacute;ditions de son
+portrait; jamais mod&egrave;le plus calme ne se laissa examiner
+plus &agrave; loisir.</p>
+
+<p>Cette reine d&eacute;chue, avec ses grands cheveux en
+crini&egrave;re et son fier silence, conserve encore une certaine
+grandeur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>VA&Eacute;K&Eacute;HU A L'AGONIE</h3>
+
+<p><br>
+ Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un
+sentier bois&eacute; qui m&egrave;ne &agrave; la montagne, les
+suivantes m'appel&egrave;rent.</p>
+
+<p>Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en
+allait mourir.</p>
+
+<p>Elle avait re&ccedil;u l'extr&ecirc;me-onction de
+l'&eacute;v&ecirc;que missionnaire.</p>
+
+<p>Va&eacute;k&eacute;hu -- &eacute;tendue &agrave; terre --
+tordait ses bras tatou&eacute;s avec toutes les marques de la
+plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec
+leurs grands cheveux &eacute;bouriff&eacute;s, poussaient des
+g&eacute;missements et menaient deuil (suivant l'expression
+biblique qui exprime parfaitement leur fa&ccedil;on
+particuli&egrave;re de se lamenter).</p>
+
+<p>On voit rarement dans notre monde civilis&eacute; des
+sc&egrave;nes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante
+de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de
+la mort, l'agonie de cette femme r&eacute;v&eacute;lait une
+po&eacute;sie inconnue pleine d'une am&egrave;re tristesse...</p>
+
+<p>Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y
+plus revenir, et sans savoir si la souveraine &eacute;tait
+all&eacute;e rejoindre les vieux rois tatou&eacute;s ses
+anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Va&eacute;k&eacute;hu est la derni&egrave;re des reines de
+Nuka-Hiva; autrefois pa&iuml;enne et quelque peu cannibale, elle
+s'&eacute;tait convertie au christianisme, et l'approche de la
+mort ne lui causait aucune terreur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>FUN&Egrave;BRE</h3>
+
+<p><br>
+ Notre absence avait dur&eacute; juste un mois, le mois de mai
+1872.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait nuit close, lorsque le <i>Rendeer</i> revint
+mouiller sur rade de Papeete, le 1er juin, &agrave; huit heures
+du soir.</p>
+
+<p>Quand je mis pied &agrave; terre dans l'&icirc;le
+d&eacute;licieuse, une jeune femme qui semblait m'attendre, sous
+l'ombre noire des bouraos, s'avan&ccedil;a et dit:</p>
+
+<p><br>
+ -- Loti, c'est toi?... Ne t'inqui&egrave;te pas de Rarahu; elle
+t'attend &agrave; Apir&eacute; o&ugrave; elle m'a charg&eacute;e
+de te ramener pr&egrave;s d'elle. Sa m&egrave;re Huamahine est
+morte la semaine pass&eacute;e; son p&egrave;re Tahaapa&iuml;ru
+est mort ce matin, et elle est rest&eacute;e aupr&egrave;s de lui
+avec les femmes d'Apir&eacute; pour la veill&eacute;e
+fun&egrave;bre.</p>
+
+<p>"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous
+avions souvent les yeux fix&eacute;s sur l'horizon de la mer. Ce
+soir, au coucher du soleil, d&egrave;s qu'une voile blanche a
+paru au large, nous avons reconnu le <i>Rendeer</i>; nous l'avons
+ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et c'est alors que je
+suis venue ici pour t'attendre.</p>
+
+<p>Nous suiv&icirc;mes la plage pour gagner la campagne. Nous
+marchions vite, par des chemins d&eacute;tremp&eacute;s; il
+&eacute;tait tomb&eacute; tout le jour une des derni&egrave;res
+grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore
+d'&eacute;pais nuages noirs.</p>
+
+<p>Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'&eacute;tait mari&eacute;e
+depuis quinze jours avec un jeune Tahitien nomm&eacute;
+T&eacute;haro; elle avait quitt&eacute; le district
+d'Apir&eacute; pour habiter avec son mari celui de
+Pap&eacute;uriri, situ&eacute; &agrave; deux jours de marche dans
+le sud-ouest. Tiahoui n'&eacute;tait plus la petite fille rieuse
+et l&eacute;g&egrave;re que j'avais connue. Elle causait
+gravement, on la sentait plus femme et plus pos&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t dans les bois. Le ruisseau de
+Fataoua, grossi comme un torrent, grondait sur les pierres; le
+vent secouait les branches mouill&eacute;es sur nos t&ecirc;tes,
+et nous couvrait de larges gouttes d'eau.</p>
+
+<p>Une lumi&egrave;re apparut de loin, brillant sous bois, dans
+la case qui renfermait la cadavre de Tahaapa&iuml;ru.</p>
+
+<p>Cette case, qui avait abrit&eacute; l'enfance de ma petite
+amie, &eacute;tait ovale, basse comme toutes les cases
+tahitiennes, et b&acirc;tie sur une estrade en gros galets noirs.
+Les murailles en &eacute;taient faites de branches minces de
+bourao, plac&eacute;es verticalement et laissant des vides entre
+elles, comme les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait
+des formes humaines immobiles, dont la lampe agit&eacute;e par le
+vent d&eacute;pla&ccedil;ait les ombres fantastiques.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; je franchissais le seuil fun&egrave;bre,
+Tiahoui me repoussa brusquement &agrave; droite; -- je n'avais
+pas vu les deux grands pieds du mort qui d&eacute;bordaient
+&agrave; gauche sur la porte; -- j'avais failli les heurter, --
+un frisson me parcourut le corps, et je d&eacute;tournai la
+t&ecirc;te pour ne les point voir.</p>
+
+<p>Cinq ou six femmes &eacute;taient l&agrave;, assises en rang
+le long du mur -- et, au milieu d'elles, Rarahu fixant sur la
+porte un regard anxieux et sombre...</p>
+
+<p>Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut
+&agrave; moi et m'entra&icirc;na dehors...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p><br>
+ Nous nous &eacute;tions embrass&eacute;s longuement, en nous
+serrant dans nos bras enlac&eacute;s, et puis nous nous
+&eacute;tions assis tous deux sur la mousse humide, pr&egrave;s
+de la case o&ugrave; dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus
+&agrave; avoir peur, et nous causions tout bas, comme dans le
+voisinage des morts.</p>
+
+<p>Rarahu &eacute;tait seule au monde, bien seule. Elle avait
+d&eacute;cid&eacute; de quitter le lendemain le toit de pandanus
+o&ugrave; ses vieux parents venaient de mourir.</p>
+
+<p>-- Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce
+&eacute;tait comme un souffle &agrave; mon oreille, Loti, veux-tu
+que nous habitions ensemble une case dans Papeete? Nous vivrons
+comme vivaient ton fr&egrave;re Rou&eacute;ri et Ta&iuml;maha,
+comme vivent plusieurs autres qui se trouvent tr&egrave;s
+heureux, et auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien
+&agrave; redire. Je n'ai plus que toi au monde et tu ne peux pas
+m'abandonner... Tu sais m&ecirc;me qu'il y a des hommes de ton
+pays qui se sont trouv&eacute;s si bien de cette existence,
+qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...</p>
+
+<p>Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de
+ce charme tout-puissant de volupt&eacute; et de nonchalance; et
+c'est pour cela que je le redoutais un peu...</p>
+
+<p>Cependant, une &agrave; une, les femmes de la veill&eacute;e
+fun&egrave;bre &eacute;taient sorties sans bruit et s'en
+&eacute;taient all&eacute;es par le sentier d'Apir&eacute;. Il se
+faisait fort tard...</p>
+
+<p>-- Maintenant, rentrons, dit-elle...</p>
+
+<p><br>
+ Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous pass&acirc;mes
+devant, tous deux, avec un m&ecirc;me frisson de frayeur. Il n'y
+avait plus aupr&egrave;s du mort qu'une vieille femme accroupie,
+une parente, qui causait &agrave; demi-voix avec elle-m&ecirc;me.
+Elle me souhaita le bonsoir &agrave; voix basse et me dit:</p>
+
+<p>-- "A parahi o&eacute;!" (Assieds-toi!)</p>
+
+<p>Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur
+ind&eacute;cise d'une lampe indig&egrave;ne. -- Ses yeux et sa
+bouche &eacute;taient &agrave; demi ouverts; sa barbe blanche
+avait d&ucirc; pousser depuis la mort, on e&ucirc;t dit un lichen
+sur de la pierre brune; ses longs bras tatou&eacute;s de bleu,
+qui avaient depuis longtemps la rigidit&eacute; de la momie,
+&eacute;taient tendus droits de chaque c&ocirc;t&eacute; de son
+corps; -- ce qui surtout &eacute;tait saillant dans cette
+t&ecirc;te morte, c'&eacute;taient les traits
+caract&eacute;ristiques de la race polyn&eacute;sienne,
+l'&eacute;tranget&eacute; maorie. -- Tout le personnage
+&eacute;tait le type id&eacute;al du Toupapahou...</p>
+
+<p>Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tomb&egrave;rent sur
+le mort; elle frissonna et d&eacute;tourna la t&ecirc;te. -- La
+pauvre petite se raidissait contre la terreur; elle voulait
+rester quand m&ecirc;me aupr&egrave;s de celui qui avait
+entour&eacute; de quelques soins son enfance. -- Elle avait
+sinc&egrave;rement pleur&eacute; la vieille Huamahine, mais ce
+vieillard glac&eacute; n'avait gu&egrave;re fait pour elle que la
+<i>laisser cro&icirc;tre</i>; elle ne lui &eacute;tait
+attach&eacute;e que par un sentiment de respect et de devoir; son
+corps effrayant qui &eacute;tait l&agrave; ne lui inspirait plus
+qu'une immense horreur...</p>
+
+<p>... La vieille parente de Tahaapa&iuml;ru s'&eacute;tait
+endormie. -- La pluie tombait, torrentielle, sur les arbres, sur
+le chaume du toit, avec des bruits singuliers, des fracas de
+branches, des craquements lugubres. -- Les Toupapahous
+&eacute;taient l&agrave; dans le bois, se pressant autour de
+nous, pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce
+nouveau personnage, qui depuis le matin &eacute;tait des leurs.
+On s'attendait &agrave; toute minute &agrave; voir entre les
+barreaux passer leurs mains bl&ecirc;mes...</p>
+
+<p>-- Reste, &ocirc; mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais,
+demain je serais morte de frayeur...</p>
+
+<p><br>
+ ... Et je restai toute la nuit aupr&egrave;s d'elle, tenant sa
+main dans les miennes; je restai aupr&egrave;s d'elle jusqu'au
+moment o&ugrave; les premi&egrave;res lueurs du jour se mirent
+&agrave; filtrer &agrave; travers les barreaux de sa demeure. --
+Elle avait fini par s'endormir, sa petite t&ecirc;te
+d&eacute;licieuse, amaigrie et triste, appuy&eacute;e sur mon
+&eacute;paule. -- Je l'&eacute;tendis tout doucement sur des
+nattes, et m'en allai sans bruit...</p>
+
+<p>Je savais que le matin les Toupapahous s'&eacute;vanouissent,
+et qu'&agrave; cette heure je pouvais sans danger la
+quitter...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>INSTALLATION</h3>
+
+<p><br>
+ ... Non loin du palais, derri&egrave;re les jardins de la reine,
+dans une des avenues les plus vertes et les plus paisibles de
+Papeete, &eacute;tait une petite case fra&icirc;che et
+isol&eacute;e. -- Elle &eacute;tait b&acirc;tie au pied d'une
+touffe de cocotiers si hauts, qu'on e&ucirc;t dit
+l&agrave;-dessous une habitation lilliputienne. -- Elle avait sur
+la rue une v&eacute;randa que garnissaient des guirlandes de
+vanille. -- Derri&egrave;re &eacute;tait un enclos, fouillis de
+mimosas, de lauriers-roses et d'hibiscus. -- Des pervenches roses
+croissaient tout alentour, fleurissaient sur les fen&ecirc;tres
+et jusque dans les appartements. -- Tout le jour on &eacute;tait
+&agrave; l'ombre dans ce recoin, et le calme n'y &eacute;tait
+jamais troubl&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;, huit jours apr&egrave;s la mort de son p&egrave;re
+adoptif, Rarahu vint s'&eacute;tablir avec moi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait son r&ecirc;ve accompli.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>MUO-FAR&Eacute;</h3>
+
+<p><br>
+ Un beau soir de l'hiver austral, -- le 12 juin 1872, -- il y eut
+grande r&eacute;ception chez nous: c'&eacute;tait le
+<i>muo-far&eacute;</i> (la cons&eacute;cration du logis). -- Nous
+donnions un grand <i>amurama</i>, un souper et un th&eacute;. --
+Les convives &eacute;taient nombreux, et deux Chinois avaient
+&eacute;t&eacute; enr&ocirc;l&eacute;s pour la circonstance, gens
+habiles &agrave; composer des p&acirc;tisseries fines, au
+gingembre, -- et &agrave; construire des pi&egrave;ces
+mont&eacute;es d'un aspect fantastique.</p>
+
+<p>Au nombre des invit&eacute;s &eacute;taient d'abord John, mon
+fr&egrave;re John, qui passait au milieu des f&ecirc;tes de
+l&agrave;-bas comme une belle figure mystique, inexplicable pour
+les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de son coeur,
+ni le c&ocirc;t&eacute; vuln&eacute;rable de sa puret&eacute; de
+n&eacute;ophyte.</p>
+
+<p>Il y avait encore Plumket, dit Remuna, -- le prince Touinvira,
+le plus jeune fils de Pomar&eacute;, -- et deux autres
+initi&eacute;s du <i>Rendeer</i>. -- Et puis toute la bande de
+voluptueuse des suivantes de la cour, Fa&iuml;mana, T&eacute;ria,
+Maramo, Raou&eacute;ra, Tarahu, Er&eacute;r&eacute;, Taouna,
+jusqu'&agrave; la noire T&eacute;touara.</p>
+
+<p>Rarahu avait oubli&eacute; sa rancune de petite fille contre
+toutes ces femmes, maintenant qu'elle allait en ma&icirc;tresse
+leur faire les honneurs du logis; -- absolument comme Louis XII,
+roi de France, oublia les injures du duc d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Aucun des invit&eacute;s ne manqua au rendez-vous, et le soir,
+&agrave; onze heures, la case fut remplie de jeunes femmes en
+tunique de mousseline, couronn&eacute;es de fleurs, buvant
+ga&icirc;ment du th&eacute;, des sirops, de la bi&egrave;re,
+croquant du sucre et des g&acirc;teaux, et chantant des
+<i>him&eacute;n&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Dans le courant de la soir&eacute;e, il se produisit un
+incident bien regrettable, au point de vue du d&eacute;corum
+anglais. Le grand chat de Rarahu, apport&eacute; le matin
+m&ecirc;me d'Apir&eacute; et qu'on avait par prudence
+enferm&eacute; dans une armoire, fit une brusque apparition sur
+la table, effar&eacute;, poussant des cris de d&eacute;sespoir,
+chavirant les tasses et sautant aux vitres.</p>
+
+<p>Sa petite ma&icirc;tresse l'embrassa tendrement et le
+r&eacute;int&eacute;gra dans son armoire. -- L'incident fut clos
+de cette mani&egrave;re et, quelques jours plus tard, ce
+m&ecirc;me Turiri, compl&egrave;tement apprivois&eacute;, devint
+un chat citadin, des mieux &eacute;duqu&eacute;s et des plus
+sociables.</p>
+
+<p><br>
+ A ce souper sardanapalesque, Rarahu &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; m&eacute;connaissable; elle portait une
+toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche &agrave;
+tra&icirc;ne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les
+honneurs de chez elle avec aisance et gr&acirc;ce, --
+s'embrouillant un peu par instants, et rougissant apr&egrave;s,
+mais toujours charmante. -- On me complimentait sur ma
+ma&icirc;tresse; les femmes elles-m&ecirc;mes, Fa&iuml;mana la
+premi&egrave;re, disaient: "Merahi meneheneh&eacute;!" (Qu'elle
+est jolie!) John &eacute;tait un peu s&eacute;rieux, et lui
+souriait tout de m&ecirc;me avec bienveillance. -- Elle rayonnait
+de bonheur; c'&eacute;tait son entr&eacute;e dans le monde des
+jeunes femmes de Papeete, entr&eacute;e brillante qui
+d&eacute;passait tout ce que son imagination d'enfant avait pu
+concevoir et d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre
+petite plante sauvage, pouss&eacute;e dans les bois, elle venait
+de tomber comme bien d'autres dans l'atmosph&egrave;re malsaine
+et factice o&ugrave; elle allait languir et se faner.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>JOURS ENCORE PAISIBLES</h3>
+
+<p><br>
+ Nos jours s'&eacute;coulaient tr&egrave;s doucement, au pied des
+&eacute;normes cocotiers qui ombrageaient notre demeure.</p>
+
+<p>Se lever chaque matin, un peu apr&egrave;s le soleil; franchir
+la barri&egrave;re du jardin de la reine; et l&agrave;, dans le
+ruisseau du palais, sous les mimosas, prendre un bain fort long,
+-- qui avait un charme particulier, dans la fra&icirc;cheur de
+ces matin&eacute;es si pures de Tahiti.</p>
+
+<p>Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes
+avec les filles de la cour, et nous menait jusqu'&agrave; l'heure
+du repas de midi. -- Le d&icirc;ner de Rarahu &eacute;tait
+toujours tr&egrave;s frugal; comme autrefois &agrave;
+Apir&eacute;, elle se contentait des fruits cuits de
+l'arbre-&agrave;-pain, et de quelques g&acirc;teaux sucr&eacute;s
+que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.</p>
+
+<p>Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos
+journ&eacute;es. -- Ceux-l&agrave; qui ont habit&eacute; sous les
+tropiques connaissent ce bien-&ecirc;tre &eacute;nervant du
+sommeil de midi. -- Sous la v&eacute;randa de notre demeure, nous
+tendions des hamacs d'alo&egrave;s, et l&agrave; nous passions de
+longues heures &agrave; r&ecirc;ver ou &agrave; dormir, au bruit
+assoupissant des cigales.</p>
+
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi, c'&eacute;tait
+g&eacute;n&eacute;ralement l'amie T&eacute;ourahi que l'on voyait
+arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu. -- Rarahu, qui
+s'&eacute;tait fait initier aux myst&egrave;res de
+l'&eacute;cart&eacute;, aimait passionn&eacute;ment, comme toutes
+les Tahitiennes, ce jeu import&eacute; d'Europe; et les deux
+jeunes femmes, assises l'une devant l'autre sur une natte,
+passaient des heures, attentives et s&eacute;rieuses, absolument
+captiv&eacute;es par les trente-deux petites figures peintes qui
+glissaient entre leurs doigts.</p>
+
+<p><br>
+ Nous avions aussi la p&ecirc;che au corail sur le r&eacute;cif.
+-- Rarahu m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions,
+o&ugrave; nous fouillions l'eau ti&egrave;de et bleue, &agrave;
+la recherche de madr&eacute;pores rares ou de porcelaines. -- Il
+y avait toujours dans notre jardin inculte, sous les broussailles
+d'orangers et de gard&eacute;nias, des coquilles qui
+s&eacute;chaient, des coraux qui blanchissaient au soleil,
+m&ecirc;lant leur ramure compliqu&eacute;e aux herbes et aux
+pervenches roses...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; cette vie exotique, tranquille et
+ensoleill&eacute;e, cette vie tahitienne telle que jadis l'avait
+men&eacute;e mon fr&egrave;re Rou&eacute;ri, telle que je l'avais
+entrevue et d&eacute;sir&eacute;e, dans ces &eacute;tranges
+r&ecirc;ves de mon enfance qui me ramenaient sans cesse vers ces
+lointains pays du soleil. -- Le temps s'&eacute;coulait, et tout
+doucement se tissaient autour de moi ces mille petits fils
+inextricables, faits de tous les charmes de l'Oc&eacute;anie, qui
+forment &agrave; la longue des r&eacute;seaux dangereux, des
+voiles sur le pass&eacute;, la patrie et la famille, -- et
+finissent par si bien vous envelopper qu'on ne s'&eacute;chappe
+plus...</p>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait
+diff&eacute;rentes petites voix d'oiseau, tant&ocirc;t
+stridentes, tant&ocirc;t douces comme des voix de fauvettes, et
+qui montaient jusqu'aux plus extr&ecirc;mes de la gamme. -- Elle
+&eacute;tait rest&eacute;e un des premiers sujets du choeur
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> d'Apir&eacute;...</p>
+
+<p>De son enfance pass&eacute;e dans les bois, elle avait
+conserv&eacute; le sentiment d'une po&eacute;sie contemplative et
+r&ecirc;veuse; elle traduisait ses conceptions originales par des
+chants; elle composait des <i>him&eacute;n&eacute;</i> dont le
+sens vague et sauvage resterait inintelligible pour des
+Europ&eacute;ens auxquels on chercherait &agrave; les traduire.
+-- Mais je trouvais &agrave; ces chants bizarres un singulier
+charme de tristesse, -- surtout quand ils s'&eacute;levaient
+doucement dans le grand silence des midis d'Oc&eacute;anie...</p>
+
+<p>Quand venait le soir, Rarahu s'occupait
+g&eacute;n&eacute;ralement de pr&eacute;parer ses couronnes de
+fleurs pour la nuit. -- Mais rarement elle les composait
+elle-m&ecirc;me; il y avait certains Chinois en renom qui
+savaient en fabriquer de tr&egrave;s extraordinaires; avec des
+corolles et des feuilles de vraies fleurs combin&eacute;es
+ensemble, ils arrivaient &agrave; produire des fleurs nouvelles
+et fantastiques, -- vraies fleurs de potiches, empreintes d'une
+gr&acirc;ce artificielle et chinoise...</p>
+
+<p>Les fleurs de gard&eacute;nia blanc, &agrave; l'odeur
+ambr&eacute;e, &eacute;taient toujours employ&eacute;es &agrave;
+profusion dans ces grandes couronnes singuli&egrave;res, qui
+&eacute;taient le principal luxe de Rarahu.</p>
+
+<p>Un autre objet de parure, plus <i>habill&eacute;</i> que la
+simple couronne de fleurs, &eacute;tait la couronne de
+<i>piia</i>, faite d'une paille fine et blanche comme la paille
+de riz, et tress&eacute;e par les mains des Tahitiennes avec une
+d&eacute;licatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se
+posait le <i>reva-reva</i> (de <i>reva-reva,</i> flotter) qui
+compl&eacute;tait cette coiffure des f&ecirc;tes, et
+s'&eacute;ployait comme un nuage, au moindre souffle du
+vent...</p>
+
+<p>Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents
+et impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes
+retirent du coeur des cocotiers.</p>
+
+<p>La nuit venue, quand Rarahu &eacute;tait par&eacute;e, et que
+ses grands cheveux &eacute;taient d&eacute;nou&eacute;s, nous
+partions ensemble pour la promenade. Nous allions circuler avec
+la foule devant les &eacute;choppes illumin&eacute;es des
+marchands chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire
+cercle au clair de lune, autour des danseuses de
+<i>upa-upa</i>.</p>
+
+<p>De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se
+m&ecirc;lait rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes,
+&eacute;tait r&eacute;put&eacute;e partout pour une petite fille
+tr&egrave;s sage...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait encore pour nous deux une &eacute;poque de
+tranquille bonheur, et cependant ce n'&eacute;taient plus nos
+jours de paix profonde, d'insouciante ga&icirc;t&eacute; des bois
+de Fataoua...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait quelque chose de plus troubl&eacute; et de plus
+triste. -- Je l'aimais davantage, parce qu'elle &eacute;tait
+seule au monde, parce que pour le peuple de Papeete elle
+&eacute;tait ma femme. -- Les habitudes douces de la vie &agrave;
+deux nous unissaient plus &eacute;troitement chaque jour, et
+cependant cette vie qui nous charmait n'avait point de lendemain
+possible, elle allait se d&eacute;nouer bient&ocirc;t par le
+d&eacute;part et la s&eacute;paration...</p>
+
+<p>... S&eacute;paration des s&eacute;parations, qui mettrait
+entre nous les continents et les mers, et l'&eacute;paisseur
+effroyable du monde...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p><br>
+ ...Il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; que nous
+irions ensemble rendre une visite &agrave; Tiahoui, dans son
+district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'&eacute;tait
+promis une grande joie de ce voyage.</p>
+
+<p>Un beau matin, par la route de Faaa, nous part&icirc;mes
+&agrave; pied tous deux, emportant sur l'&eacute;paule notre
+l&eacute;ger bagage de Tahitiens: une chemise blanche pour moi,
+deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour Rarahu...</p>
+
+<p>On voyage dans cet heureux pays comme on e&ucirc;t
+voyag&eacute; aux temps de l'&acirc;ge d'or, si les voyages
+eussent &eacute;t&eacute; invent&eacute;s &agrave; cette
+&eacute;poque recul&eacute;e...</p>
+
+<p>Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions,
+ni argent; l'hospitalit&eacute; vous est offerte partout,
+cordiale et gratuite, et dans toute l'&icirc;le il n'existe
+d'autres animaux dangereux que quelques colons europ&eacute;ens;
+encore sont-ils fort rares, et &agrave; peu pr&egrave;s
+localis&eacute;s dans la ville de Papeete...</p>
+
+<p>Notre premi&egrave;re &eacute;tape fut &agrave; Papara,
+o&ugrave; nous arriv&acirc;mes au coucher du soleil, apr&egrave;s
+une journ&eacute;e de marche; c'&eacute;tait l'heure o&ugrave;
+les p&ecirc;cheurs indig&egrave;nes revenaient du large dans
+leurs minces pirogues &agrave; balancier; les femmes du district
+les attendaient group&eacute;es sur la plage, et nous
+n'e&ucirc;mes que l'embarras de choisir pour accepter un
+g&icirc;te. L'une apr&egrave;s l'autre, les pirogues
+effil&eacute;es abordaient sous les cocotiers; les rameurs nus
+battaient l'eau tranquille &agrave; grands coups de pagayes, et
+sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des
+tritons antiques; cela &eacute;tait vivant et original, simple et
+primitif comme une sc&egrave;ne des premiers &acirc;ges du
+monde...</p>
+
+<p>D&egrave;s l'aube, le lendemain, nous nous rem&icirc;mes en
+route...</p>
+
+<p>Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus
+sauvage. -- Nous suivions sur le flanc de la montagne un sentier
+unique, d'o&ugrave; la vue dominait toute l'immensit&eacute; de
+la mer; -- &ccedil;&agrave; et l&agrave; des &icirc;lots bas,
+couverts d'une v&eacute;g&eacute;tation invraisemblable; des
+pandanus &agrave; la physionomie ant&eacute;diluvienne; des bois
+qu'on e&ucirc;t dit &eacute;chapp&eacute;s de la p&eacute;riode
+&eacute;teinte du Lias. -- Un ciel lourd et plomb&eacute; comme
+celui des &acirc;ges d&eacute;truits; un soleil &agrave; demi
+voil&eacute;, promenant sur le Grand Oc&eacute;an morne de
+p&acirc;les tra&icirc;n&eacute;es d'argent...</p>
+
+<p>De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits
+de chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occup&eacute;s
+&agrave; suivre dans un demi-sommeil leurs r&ecirc;veries
+&eacute;ternelles; des vieillards tatou&eacute;s, au regard de
+sphinx, &agrave; l'immobilit&eacute; de statue; je ne sais quoi
+d'&eacute;trange et de sauvage qui jetait l'imagination dans des
+r&eacute;gions inconnues..</p>
+
+<p>Destin&eacute;e myst&eacute;rieuse que celle de ces peuplades
+polyn&eacute;siennes, qui semblent les restes oubli&eacute;s des
+races primitives; qui vivent l&agrave;-bas d'immobilit&eacute; et
+de contemplation, qui s'&eacute;teignent tout doucement au
+contact des races civilis&eacute;es, et qu'un si&egrave;cle
+prochain trouvera probablement disparues.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p><br>
+ A mi-chemin de Pap&eacute;uriri, dans le district de Maraa,
+Rarahu eut un moment de surprise et d'admiration...</p>
+
+<p>Nous avons rencontr&eacute; une grande grotte qui s'ouvrait
+sur le flanc de la montagne comme une porte d'&eacute;glise, et
+qui &eacute;tait toute pleine de petits oiseaux. -- Une colonie
+de petites hirondelles grises avait, &agrave; l'int&eacute;rieur,
+tapiss&eacute; de leurs nids les parois du rocher; elles
+voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et
+s'excitant les unes les autres &agrave; crier et &agrave;
+chanter.</p>
+
+<p>Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites cr&eacute;atures
+&eacute;taient des <i>varu&eacute;</i>, des esprits, des
+&acirc;mes de tr&eacute;pass&eacute;s; pour Rarahu ce
+n'&eacute;tait plus qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle
+qui n'en avait jamais tant vu, c'&eacute;tait encore quelque
+chose de nouveau et de charmant, et volontiers elle f&ucirc;t
+rest&eacute;e l&agrave;, en extase, &agrave; les entendre,
+&agrave; les imiter.</p>
+
+<p>Un pays id&eacute;al &agrave; son avis e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; un pays rempli d'oiseaux o&ugrave; tout le
+jour, dans les branches, on les e&ucirc;t entendus chanter.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ Un peu avant d'arriver sur les terres du district de
+Pap&eacute;uriri, nous nous arr&ecirc;t&acirc;mes dans un village
+bizarre construit par des sauvages arriv&eacute;s de la
+M&eacute;lan&eacute;sie; puis nous trouv&acirc;mes sur le chemin
+T&eacute;haro et Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur
+joie de nous rencontrer fut extr&ecirc;me et bruyante; les
+grandes manifestations entre amis qui se retrouvent sont tout
+&agrave; fait dans le caract&egrave;re tahitien.</p>
+
+<p>Ces deux braves petits sauvages &eacute;taient encore dans le
+premier quartier de leur lune de miel, chose fort douce en
+Oc&eacute;anie comme ailleurs; bien gentils tous deux, -- et
+hospitaliers dans la plus cordiale acception du terme.</p>
+
+<p>Leur case &eacute;tait propre et soign&eacute;e, classique
+d'ailleurs, dans ses moindres d&eacute;tails. -- Nous y
+trouv&acirc;mes un grand lit qui nous &eacute;tait
+pr&eacute;par&eacute;, recouvert de nattes blanches, et
+entour&eacute; de rideaux indig&egrave;nes faits de
+l'&eacute;corce distendue et assouplie du m&ucirc;rier &agrave;
+papier.</p>
+
+<p>On nous fit grande f&ecirc;te &agrave; Pap&eacute;uriri, et
+nous y pass&acirc;mes quelques journ&eacute;es
+d&eacute;licieuses. Le soir par exemple c'&eacute;tait triste, et
+dans l'obscurit&eacute; je sentais, quoi qu'on f&icirc;t pour
+nous &eacute;gayer, la solitude et la sauvagerie de ce recoin de
+la terre. La nuit, quand on entendait au loin le son plaintif des
+fl&ucirc;tes de roseau, ou le bruit lugubre des trompes en
+coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la
+patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.</p>
+
+<p>Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur,
+auxquels tout le village &eacute;tait convi&eacute;: des menus
+tr&egrave;s particuliers, des petits cochons r&ocirc;tis tout
+entiers sous l'herbe, -- des fruits exquis au dessert, et puis
+des danses, et de charmants choeurs
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i>.</p>
+
+<p>J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes
+nus, v&ecirc;tu simplement de la chemise blanche et du pareo
+national. Rien n'emp&ecirc;chait qu'&agrave; certains moments je
+ne me prisse pour un indig&egrave;ne, et je me surprenais
+&agrave; souhaiter parfois en &ecirc;tre r&eacute;ellement un;
+j'enviais le tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et
+T&eacute;haro; dans ce milieu qui &eacute;tait le sien, Rarahu se
+retrouvait plus elle-m&ecirc;me, plus naturelle et plus
+charmante; -- la petite fille gaie et rieuse du ruisseau
+d'Apir&eacute; reparaissait avec toute sa na&iuml;vet&eacute;
+d&eacute;licieuse, et pour la premi&egrave;re fois je songeais
+qu'il pourrait y avoir un charme souverain &agrave; aller vivre
+avec elle comme avec une petite &eacute;pouse, dans quelque
+district bien perdu, dans quelqu'une des &icirc;les les plus
+lointaines et les plus ignor&eacute;es des domaines de
+Pomar&eacute;; -- &agrave; &ecirc;tre oubli&eacute; de tous et
+mort pour le monde; -- &agrave; la conserver l&agrave; telle que
+je l'aimais, singuli&egrave;re et sauvage, avec tout ce qu'il y
+avait en elle de fra&icirc;cheur et d'ignorance.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p><br>
+ Ce fut une des belles &eacute;poques de Papeete que
+l'ann&eacute;e 1872. Jamais on n'y vit tant de f&ecirc;tes, de
+danses et d'<i>amuramas</i>.</p>
+
+<p>Chaque soir, c'&eacute;tait comme un vertige. -- Quand la nuit
+tombait les Tahitiennes se paraient de fleurs &eacute;clatantes;
+les coups pr&eacute;cipit&eacute;s du tambour les appelaient
+&agrave; la upa-upa, -- toutes accouraient, les cheveux
+d&eacute;nou&eacute;s, le torse &agrave; peine couvert d'un
+tunique de mousseline, -- et les danses, affol&eacute;es et
+lascives, duraient souvent jusqu'au matin.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; se pr&ecirc;tait &agrave; ces saturnales du
+pass&eacute;, que certain gouverneur essaya inutilement
+d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui s'en allait
+de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et tous les
+exp&eacute;dients &eacute;taient bons pour la distraire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le plus souvent devant la terrasse du palais
+qu'avaient lieu ces f&ecirc;tes, auxquelles se pressaient toutes
+les femmes de Papeete. -- La reine et les princesses sortaient de
+leur demeure, et venaient au clair de la lune, en spectatrices
+nonchalantes, s'&eacute;tendre sur des nattes.</p>
+
+<p>Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le
+tam-tam d'un chant en choeur, rapide et fr&eacute;n&eacute;tique;
+-- chacune d'elles &agrave; son tour ex&eacute;cutait une figure;
+le pas et la musique, lents au d&eacute;but,
+s'acc&eacute;l&eacute;raient bient&ocirc;t jusqu'au
+d&eacute;lire, et, quand la danseuse &eacute;puis&eacute;e
+s'arr&ecirc;tait brusquement sur un grand coup de tambour, une
+autre s'&eacute;lan&ccedil;ait &agrave; sa place, qui la
+surpassait en impudeur et en fr&eacute;n&eacute;sie.</p>
+
+<p>Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus
+sauvages, et rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiff&eacute;es
+d'extravagantes couronnes de datura, &eacute;bouriff&eacute;es
+comme des folles, elles dansaient sur un rythme plus
+saccad&eacute; et plus bizarre, -- mais d'une mani&egrave;re si
+charmante aussi, qu'entre les deux on ne savait ce que l'on
+pr&eacute;f&eacute;rait.</p>
+
+<p>Rarahu aimait passionn&eacute;ment ces spectacles qui lui
+br&ucirc;laient le sang, mais elle ne dansait jamais. Elle se
+parait comme les autres jeunes femmes, laissant tomber sur ses
+&eacute;paules les masses lourdes de ses cheveux, et se
+couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, elle
+restait assise aupr&egrave;s de moi sur les marches du palais,
+captiv&eacute;e et silencieuse.</p>
+
+<p>Nous partions la t&ecirc;te en feu; nous rentrions dans notre
+case, comme gris&eacute;s de ce mouvement et de ce bruit, et
+accessibles &agrave; toutes sortes de sensations
+&eacute;tranges.</p>
+
+<p>Ces soirs-l&agrave;, il semblait que Rarahu f&ucirc;t une
+autre cr&eacute;ature. La upa-upa r&eacute;veillait au fond de
+son &acirc;me inculte le volupt&eacute; fi&eacute;vreuse et la
+sauvagerie.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans
+taille appel&eacute;es <i>tapa</i>. -- Les siennes, qui
+&eacute;taient longues et tra&icirc;nantes, avaient une
+&eacute;l&eacute;gance presque europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>Elle savait d&eacute;j&agrave; distinguer certaines coupes
+nouvelles de manches ou de corsage, certaines fa&ccedil;ons
+laides ou gracieuses. Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; une
+petite personne civilis&eacute;e et coquette.</p>
+
+<p>Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille
+blanche et fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses
+yeux; sur le fond, plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle
+posait une couronne de feuilles naturelles ou de fleurs.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue plus p&acirc;le, &agrave; l'ombre,
+en vivant de la vie citadine. Sans le l&eacute;ger tatouage de
+son front, sur lequel les autres la raillaient et que moi
+j'aimais, on e&ucirc;t dit une jeune fille blanche. -- Et
+cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des
+reflets fauves, des teintes exotiques de cuivre rose, -- qui
+rappelaient encore la race maorie, soeur des races peau rouge de
+l'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de
+plus en plus comme la sage et indiscutable petite femme de Loti;
+et aux soir&eacute;es du gouvernement, la reine me disait en me
+tendant la main:</p>
+
+<p>-- Loti, comment va Rarahu?</p>
+
+<p>Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux
+venus de la colonie s'informaient de son nom; &agrave;
+premi&egrave;re vue m&ecirc;me, on &eacute;tait captiv&eacute;
+par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables
+cheveux.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait plus femme aussi, sa taille parfaite
+&eacute;tait plus form&eacute;e et plus arrondie. -- Mais ses
+yeux se cernaient par instants d'un cercle bleu&acirc;tre, et une
+toute petite toux s&egrave;che, comme celle des enfants de la
+reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.</p>
+
+<p>Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait
+en elle, et j'avais peine &agrave; suivre l'&eacute;volution de
+son intelligence. -- Elle &eacute;tait assez civilis&eacute;e
+d&eacute;j&agrave; pour aimer quand je l'appelais "petite
+sauvage", -- pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne
+gagnerait rien &agrave; copier la mani&egrave;re des femmes
+blanches.</p>
+
+<p>Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses
+de l'&Eacute;vangile lui causaient des extases; elle avait des
+heures de foi ardente et mystique; son coeur &eacute;tait rempli
+de contradictions, on y trouvait les sentiments les plus
+oppos&eacute;s, confondus et p&ecirc;le-m&ecirc;le; elle
+n'&eacute;tait jamais deux jours de suite la m&ecirc;me
+cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>Elle avait quinze ans &agrave; peine; ses notions sur toutes
+choses &eacute;taient fausses et enfantines; son extr&ecirc;me
+jeunesse donnait un grand charme &agrave; toute cette
+incoh&eacute;rence de ses id&eacute;es et de ses conceptions.</p>
+
+<p>Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la
+dirigeais avec amour vers tout ce qui me semblait bon et
+honn&ecirc;te. Dieu sait que jamais un mot ni un doute de ma part
+ne venaient &eacute;branler sa confiance na&iuml;ve dans
+l'&eacute;ternit&eacute; et la r&eacute;demption, et bien qu'elle
+ne f&ucirc;t que ma ma&icirc;tresse, je la traitais un peu comme
+si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ma femme.</p>
+
+<p>Mon fr&egrave;re John passait une partie de ses
+journ&eacute;es aupr&egrave;s de nous; quelques amis
+europ&eacute;ens, du <i>Rendeer</i> ou du personnel colonial
+fran&ccedil;ais, nous visitaient souvent aussi, dans notre case
+paisible: on se trouvait bien chez nous... La plupart d'entre eux
+n'entendaient pas le tahitien; mais la petite voix douce et le
+frais sourire de Rarahu charmaient ceux qui ne savaient pas
+comprendre son langage; tous l'aimaient et la distinguaient comme
+une personnalit&eacute; &agrave; part, ayant droit aux
+m&ecirc;mes &eacute;gards qu'une femme blanche.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p><br>
+ Depuis longtemps je pouvais couramment parler le <i>tahitien de
+la plage</i> qui est au tahitien pur ce que le
+<i>petit-n&egrave;gre</i> est au fran&ccedil;ais; --mais je
+commen&ccedil;ais aussi &agrave; m'exprimer sans embarras au
+moyen des mots corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et
+Pomar&eacute; consentait &agrave; tenir de longues conversations
+avec moi. J'avais deux personnes &agrave; m'aider dans
+l'&eacute;tude de cette langue qui bient&ocirc;t ne se parlera
+plus: Rarahu et la reine.</p>
+
+<p><br>
+ La reine, pendant nos longues parties d'&eacute;cart&eacute;, me
+reprenait avec int&eacute;r&ecirc;t, charm&eacute;e de me voir
+&eacute;tudier et aimer cette langue destin&eacute;e &agrave;
+dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Je trouvais plaisir &agrave; l'interroger sur les
+l&eacute;gendes, les coutumes et les traditions du
+pass&eacute;... Elle parlait lentement, d'une voix basse et
+rauque; je recueillais de sa bouche d'&eacute;tranges
+r&eacute;cits sur les temps anciens, sur ces temps
+myst&eacute;rieux et oubli&eacute;s que les Maoris appellent:
+<i>la nuit</i>.</p>
+
+<p>Le mot <i>po</i>, en tahitien, d&eacute;signe en m&ecirc;me
+temps la nuit, l'obscurit&eacute; et les &eacute;poques
+l&eacute;gendaires dont les vieillards ne se souviennent
+plus.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>LA L&Eacute;GENDE DES POMOTOUS</h3>
+
+<p>(Racont&eacute;e par la reine Pomar&eacute;.)</p>
+
+<p><br>
+ "Les &icirc;les <i>Pomotous</i> (&icirc;les de la nuit ou
+&icirc;les soumises), nom que nous avons chang&eacute;
+aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de
+<i>Tuamotous</i> (&icirc;les &eacute;loign&eacute;es), renferment
+encore aujourd'hui, tu le sais, de pauvres cannibales.</p>
+
+<p>"Elles furent peupl&eacute;es les derni&egrave;res de toutes
+les &icirc;les de nos archipels. Des g&eacute;nies de l'eau les
+gardaient jadis, et battaient si fort la mer de leurs grandes
+ailes d'albatros que personne n'en pouvait approcher. A une
+&eacute;poque for recul&eacute;e, ils furent battus et
+d&eacute;truits par le dieu Taaroa.</p>
+
+<p>"C'est depuis leur d&eacute;faite que les premiers Maoris ont
+pu venir habiter les Pomotous."</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>L&Eacute;GENDE DES LUNES</h3>
+
+<p><br>
+ "La l&eacute;gende oc&eacute;anienne rapporte que jadis cinq
+lunes &eacute;taient au ciel, au-dessus du Grand Oc&eacute;an.
+Elles avaient des visages humains, plus accus&eacute;s que la
+lune actuelle, et jetaient des mal&eacute;fices sur les premiers
+hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la t&ecirc;te
+pour les fixer &eacute;taient pris de folies &eacute;tranges. --
+Le grand dieu Taaroa se mit &agrave; les conjurer. Alors elles
+s'agit&egrave;rent; -- on les entendit chanter ensemble dans
+l'immensit&eacute;, avec de grandes voix lointaines et terribles;
+elles chantaient des chants magiques en s'&eacute;loignant de la
+terre; mais sous la puissance de Taaroa, elles
+commenc&egrave;rent &agrave; trembler, furent prises de vertige,
+et tomb&egrave;rent avec un bruit de tonnerre sur l'oc&eacute;an
+qui s'ouvrit en bouillonnant pour les recevoir.</p>
+
+<p>"Ces cinq lunes en tombant form&egrave;rent les &icirc;les de
+Bora-Bora, Emeo, Huahine, Ra&iuml;at&eacute;a et
+Toubouai-Manou."</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Le prince Tamatoa &eacute;tait assis pr&egrave;s de moi sous la
+v&eacute;randa du palais. C'&eacute;tait un peu avant les
+sc&egrave;nes atroces qui le firent enfermer de nouveau dans la
+prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa p&acirc;le petite
+fille, Pomar&eacute; V, qu'il caressait doucement dans ses larges
+mains terribles. Et la vieille reine les consid&eacute;rait tous
+deux, avec une expression de tendresse infinie et d'inexprimable
+tristesse.</p>
+
+<p>La petite princesse &eacute;tait fort triste aussi; elle
+tenait &agrave; la main un oiseau mort, et contemplait une cage
+vide avec des yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un oiseau chanteur, b&ecirc;te peu connue
+&agrave; Tahiti, raret&eacute; qu'on lui avait rapport&eacute;e
+d'Am&eacute;rique, et dont la possession lui avait caus&eacute;
+une joie tr&egrave;s grande.</p>
+
+<p>-- Loti, dit-elle, <i>l'amiral &agrave; cheveux blancs</i>
+nous a pr&eacute;venus que ton navire irait bient&ocirc;t
+&agrave; la terre de Californie (<i>i te fenua
+California</i>).</p>
+
+<p>Quand tu reviendras de l&agrave;-bas, je veux que tu
+m'apportes une tr&egrave;s grande quantit&eacute; d'oiseaux, une
+cage enti&egrave;rement pleine: et je les ferai s'envoler dans
+les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai grande, dans
+notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui chantent...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p><br>
+ Dans l'&icirc;le de Tahiti, la vie est localis&eacute;e au bord
+de la mer, les villages sont tous diss&eacute;min&eacute;s le
+long des plages, et le centre est d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Les zones int&eacute;rieures sont inhabit&eacute;es et
+couvertes de for&ecirc;ts profondes. Ce sont des r&eacute;gions
+sauvages, coup&eacute;es par des remparts d'inaccessibles
+montagnes et o&ugrave; r&egrave;gne un &eacute;ternel silence.
+Dans les vall&eacute;es &eacute;trangement encaiss&eacute;es du
+centre, la nature est sombre et imposante; de grands mornes
+surplombent les for&ecirc;ts, et des pics aigus se dressent dans
+l'air; on est l&agrave; comme au pied de cath&eacute;drales
+fantastiques, dont les fl&egrave;ches accrochent les nuages au
+passage; tous les petits nuages errants que le vent aliz&eacute;
+prom&egrave;ne sur la grande mer sont arr&ecirc;t&eacute;s au
+vol; ils viennent s'amonceler contre les parois de basalte, pour
+redescendre en ros&eacute;e, ou retomber en ruisseaux et en
+cascades. Les pluies, les brumes &eacute;paisses et ti&egrave;des
+entretiennent dans les gorges une verdure d'une
+inalt&eacute;rable fra&icirc;cheur, des mousses inconnues et
+d'&eacute;tonnantes foug&egrave;res.</p>
+
+<p>En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de
+Hyde-Park, la cascade de Fataoua tombe l&agrave;-bas, en dessous
+du vieux monde, troublant de son grand bruit monotone cette
+nature si profond&eacute;ment calme et silencieuse.</p>
+
+<p>A environ mille m&egrave;tres plus haut que la case
+abandonn&eacute;e de Huamahine et Tahaapa&iuml;ru, en remontant
+le cours du ruisseau, dans les bois et les rochers, on arrive
+&agrave; cette cascade c&eacute;l&egrave;bre en Oc&eacute;anie,
+que Tiahoui et Rarahu m'avaient autrefois souvent fait
+visiter.</p>
+
+<p>Nous n'y &eacute;tions pas revenus depuis notre installation
+&agrave; Papeete, et nous y f&icirc;mes, en septembre, une
+excursion qui marqua dans nos souvenirs.</p>
+
+<p>En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux
+parents morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le
+chaume d&eacute;j&agrave; effondr&eacute; de son ancienne demeure
+et regarda en silence les objets familiers que le temps et les
+hommes avaient encore laiss&eacute;s &agrave; leur place. Rien
+n'avait &eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute; dans cette case
+ouverte, depuis le jour o&ugrave; en &eacute;tait parti le corps
+de Tahaapa&iuml;ru. Les coffres de bois &eacute;taient encore
+l&agrave;, avec les banquettes grossi&egrave;res, les nattes et
+la lampe indig&egrave;ne pendue au mur; Rarahu n'avait
+emport&eacute; avec elle que la grosse Bible des deux
+vieillards.</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes notre route, nous enfon&ccedil;ant dans
+la vall&eacute;e par des sentiers touffus et ombreux, vrais
+sentiers de for&ecirc;t vierge encaiss&eacute;s dans les
+rochers.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure de marche, nous entend&icirc;mes
+pr&egrave;s de nous le bruit sourd et puissant de la chute. Nous
+arrivions au fond de la gorge obscure o&ugrave; le ruisseau de
+Fataoua, comme une grande gerbe argent&eacute;e, se
+pr&eacute;cipite de trois cents m&egrave;tres de haut dans le
+vide.</p>
+
+<p>Au fond de ce gouffre, c'&eacute;tait un vrai
+enchantement:</p>
+
+<p>Des v&eacute;g&eacute;tations extravagantes
+s'enchev&ecirc;traient &agrave; l'ombre, ruisselantes,
+tremp&eacute;es par un d&eacute;luge perp&eacute;tuel; le long
+des parois verticales et noires, s'accrochaient des lianes, des
+foug&egrave;res arborescentes, des mousses et des capillaires
+exquises. L'eau de la cascade, &eacute;miett&eacute;e,
+pulv&eacute;ris&eacute;e par sa chute, arrivait en pluie
+torrentielle, en masse &eacute;chevel&eacute;e et furieuse.</p>
+
+<p>Elle se r&eacute;unissait ensuite en bouillonnant dans les
+bassins de roc vif, qu'elle avait mis des si&egrave;cles &agrave;
+creuser et &agrave; polir; et puis se reformait en ruisseau, et
+continuait son chemin sous la verdure.</p>
+
+<p>Une fine poussi&egrave;re d'eau &eacute;tait r&eacute;pandue
+comme un voile sur toute cette nature; tout en haut
+apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un puits, et la
+t&ecirc;te des grands mornes &agrave; moiti&eacute; perdus dans
+des nuages sombres.</p>
+
+<p>Ce qui frappait surtout Rarahu, c'&eacute;tait cette agitation
+&eacute;ternelle, au milieu de cette solitude tranquille: un
+grand bruit, et rien de vivant; -- rien que la mati&egrave;re
+inerte suivant depuis des &acirc;ges incalculables l'impulsion
+donn&eacute;e au commencement du monde.</p>
+
+<p>Nous pr&icirc;mes &agrave; gauche par des sentiers de
+ch&egrave;vre qui montaient en serpentant sur la montagne.</p>
+
+<p>Nous marchions sous une &eacute;paisse vo&ucirc;te de
+feuillage; des arbres s&eacute;culaires dressaient autour de nous
+leurs troncs humides, verd&acirc;tres, polis comme
+d'&eacute;normes piliers de marbre. -- Les lianes s'enroulaient
+partout, et les foug&egrave;res arborescentes &eacute;tendaient
+leurs larges parasols, d&eacute;coup&eacute;s comme de fines
+dentelles. En montant encore, nous trouv&acirc;mes des buissons
+de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs. -- Les roses du
+Bengale de toutes les nuances s'&eacute;panouissaient
+l&agrave;-haut avec une singuli&egrave;re profusion, et, &agrave;
+terre dans la mousse, c'&eacute;taient des tapis odorants de
+petites fraises des bois; -- on e&ucirc;t dit des jardins
+enchant&eacute;s.</p>
+
+<p>Rarahu n'&eacute;tait jamais all&eacute;e si loin; elle
+&eacute;prouvait une terreur vague en s'enfon&ccedil;ant dans ces
+bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent gu&egrave;re
+dans l'int&eacute;rieur de leur &icirc;le, qui leur est aussi
+inconnu que les contr&eacute;es les plus lointaines; c'est
+&agrave; peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes,
+pour y cueillir des bananes sauvages, ou y couper des bois
+pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait si beau cependant qu'elle &eacute;tait
+ravie.</p>
+
+<p>-- Elle s'&eacute;tait fait une couronne de roses, et
+d&eacute;chirait ga&icirc;ment sa robe &agrave; toutes les
+branches du chemin.</p>
+
+<p>Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route,
+c'&eacute;taient ces foug&egrave;res toujours, qui
+&eacute;talaient leurs immenses feuilles avec un luxe de
+d&eacute;coupure et une fra&icirc;cheur de nuances
+incomparables.</p>
+
+<p>Et nous continu&acirc;mes tout le jour &agrave; monter, vers
+des r&eacute;gions solitaires que ne traversait plus aucun
+sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps &agrave; autre
+des vall&eacute;es profondes, des d&eacute;chirures noires et
+tourment&eacute;es; l'air devenait de plus en plus vif, et nous
+rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accus&eacute;s,
+qui semblaient dormir appuy&eacute;s contre les mornes, les unes
+au-dessus de nos t&ecirc;tes, les autres sous nos pieds.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p><br>
+ Le soir nous &eacute;tions presque arriv&eacute;s &agrave; la
+zone centrale de l'&icirc;le tahitienne: au-dessous de nous se
+dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements
+volcaniques, tous les reliefs des montagnes; -- de formidables
+ar&ecirc;tes de basalte partaient du crat&egrave;re central, et
+s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages. -- Autour de
+tout cela l'immense oc&eacute;an bleu; l'horizon mont&eacute; si
+haut, que par une commune illusion d'optique, toute cette masse
+d'eau produisait &agrave; nos yeux un effet concave. La ligne des
+mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l'Oroena, le
+g&eacute;ant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa
+majestueuse t&ecirc;te sombre. -- Tout autour de l'&icirc;le, une
+ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du
+Pacifique: l'anneau des r&eacute;cifs, la ligne des
+&eacute;ternels brisants de corail.</p>
+
+<p>Tout au loin apparaissaient l'&icirc;lot de Toubouaimanou et
+l'&icirc;le de Moorea; sur leurs pics bleu&acirc;tres, planaient
+de petits nuages color&eacute;s de teintes invraisemblables, qui
+&eacute;taient comme suspendus dans l'immensit&eacute; sans
+bornes.</p>
+
+<p>De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus &agrave;
+la terre, tous ces aspects grandioses de la nature
+oc&eacute;anienne. -- C'&eacute;tait si admirablement beau que
+nous restions tous deux en extase et sans rien nous dire, assis
+l'un pr&egrave;s de l'autre sur les pierres.</p>
+
+<p>-- Loti, demanda Rarahu apr&egrave;s un long silence, quelles
+sont tes pens&eacute;es? (<i>E loti, e aho ta o&eacute; manao
+iti?</i>)</p>
+
+<p>-- Beaucoup de choses, r&eacute;pondis-je, que toi tu ne peux
+pas comprendre. Je pense, &ocirc; ma petite amie, que sur ces
+mers lointaines sont diss&eacute;min&eacute;s des archipels
+perdus; que ces archipels sont habit&eacute;s par une race
+myst&eacute;rieuse bient&ocirc;t destin&eacute;e &agrave;
+dispara&icirc;tre; que tu es une enfant de cette race primitive;
+-- que tout en haut d'une de ces &icirc;les, loin des
+cr&eacute;atures humaines, dans une compl&egrave;te solitude,
+moi, enfant du vieux monde, n&eacute; sur l'autre face de la
+terre, je suis l&agrave; aupr&egrave;s de toi, et que je
+t'aime.</p>
+
+<p>"Vois-tu, Rarahu, &agrave; une &eacute;poque bien
+recul&eacute;e, avant que les premiers hommes fussent n&eacute;s,
+la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces montagnes;
+l'&icirc;le de Tahiti, aussi br&ucirc;lante que du fer rougi au
+feu, s'&eacute;leva comme une temp&ecirc;te, au milieu des
+flammes et de la fum&eacute;e.</p>
+
+<p>"Les premi&egrave;res pluies qui vinrent rafra&icirc;chir la
+terre apr&egrave;s ces &eacute;pouvantes, trac&egrave;rent ce
+chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore aujourd'hui dans
+les bois. -- Tous ces grands aspects que tu vois sont
+&eacute;ternels; ils seront les m&ecirc;mes encore dans des
+centaines de si&egrave;cles, quand la race des Maoris aura depuis
+longtemps disparu, et ne sera plus qu'un souvenir lointain
+conserv&eacute; dans les livres du pass&eacute;.</p>
+
+<p>-- Une chose me fait peur, dit-elle, &ocirc; Loti, mon
+aim&eacute; (e Loti, ta u here); comment les premiers Maoris
+sont-ils venus ici, puisque aujourd'hui m&ecirc;me ils n'ont pas
+de navires assez forts pour communiquer avec les &icirc;les
+situ&eacute;es en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu
+venir de ce pays si &eacute;loign&eacute; o&ugrave;,
+d'apr&egrave;s la Bible, fut cr&eacute;&eacute; le premier homme?
+Notre race diff&egrave;re tellement de la tienne que j'ai peur,
+quoi que nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne
+soit pas venu pour nous et ne nous reconnaisse point...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p>Le soleil, qui allait bient&ocirc;t se lever sur l'Europe pour
+une matin&eacute;e d'automne, s'abaissait rapidement dans notre
+ciel; il jetait sur ces tableaux gigantesques ses
+derni&egrave;res lueurs dor&eacute;es. -- Les gros nuages qui
+dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient
+d'extraordinaires teintes de cuivre;</p>
+
+<p>-- &agrave; l'horizon, l'&icirc;le de Moorea
+s'&eacute;panouissait comme une braise, avec ses grands pics
+rougis, -- &eacute;blouissants de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Et puis tout cet incendie s'&eacute;teignit par la base, et la
+nuit descendit, rapide et sans cr&eacute;puscule, et la
+Croix-du-Sud et toutes les &eacute;toiles australes
+s'allum&egrave;rent dans le ciel profond.</p>
+
+<p>-- Loti, dit Rarahu, -- ton pays, &agrave; quelle hauteur
+faudrait-il monter pour l'apercevoir?...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Quand l'obscurit&eacute; fut venue, Rarahu eut peur, cela va
+sans dire...</p>
+
+<p>Le silence de cette nuit ne ressemblait &agrave; rien de
+connu. Les brisants, bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient
+plus; pas m&ecirc;me un l&eacute;ger craquement de branches, pas
+m&ecirc;me un bruissement de feuilles; l'atmosph&egrave;re
+&eacute;tait immobile. -- On ne peut trouver de silence semblable
+que dans ces r&eacute;gions d&eacute;sertes, o&ugrave; les
+oiseaux m&ecirc;mes n'habitent pas...</p>
+
+<p>Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et
+de foug&egrave;res, tout comme si nous eussions &eacute;t&eacute;
+en bas, dans des bois bien connus de Fataoua; -- mais on
+apercevait par &eacute;chapp&eacute;es, &agrave; la lueur
+p&acirc;le qui tombait des &eacute;toiles, la vertigineuse
+concavit&eacute; bleu&acirc;tre de l'Oc&eacute;an, et on
+&eacute;tait comme en proie au sublime de l'isolement et de
+l'immensit&eacute;.</p>
+
+<p><br>
+ Tahiti est un des rares pays o&ugrave; l'on puisse
+impun&eacute;ment s'endormir dans les bois, sur un lit de
+feuilles mortes et de foug&egrave;res, avec un pareo pour
+couverture. -- C'est l&agrave; ce que nous f&icirc;mes
+bient&ocirc;t tous deux, -- apr&egrave;s avoir toutefois choisi
+un lieu d&eacute;couvert, o&ugrave; aucune surprise ne f&ucirc;t
+&agrave; redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces
+sombres r&ocirc;deurs de la nuit qui hantent de
+pr&eacute;f&eacute;rence les lieux o&ugrave; des &ecirc;tres
+humains ont v&eacute;cu, ne montent-ils gu&egrave;re aussi haut,
+dans les r&eacute;gions presque vierges o&ugrave; nous
+&eacute;tions couch&eacute;s...</p>
+
+<p>Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des
+&eacute;toiles et des &eacute;toiles... Des myriades
+d'&eacute;toiles brillantes, dans l'&eacute;tonnante profondeur
+bleue; toutes les constellations invisibles &agrave; l'Europe,
+tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...</p>
+
+<p>... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et
+sans rien dire; tour &agrave; tour elle me regardait en souriant
+ou regardait en l'air... -- Les grandes n&eacute;buleuses de
+l'h&eacute;misph&egrave;re austral scintillaient comme des taches
+de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes
+trou&eacute;es noires, o&ugrave; l'on n'apercevait plus aucune
+poussi&egrave;re cosmique, -- et qui donnaient &agrave;
+l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante de
+l'immensit&eacute; vide...</p>
+
+<p><br>
+ Tout &agrave; coup, nous v&icirc;mes une terrible masse noire
+qui descendait de l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...
+-- Elle avait des formes extraordinaires, des aspects de
+cataclysme. -- En un instant elle nous enveloppa d'une
+obscurit&eacute; si profonde, que nous cess&acirc;mes de nous
+voir. Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et
+de branches mortes, -- en m&ecirc;me temps qu'une pluie
+torrentielle nous inondait d'eau glac&eacute;e...</p>
+
+<p>A t&acirc;tons, nous rencontr&acirc;mes le tronc d'un gros
+arbre contre lequel nous nous m&icirc;mes &agrave; l'abri, bien
+serr&eacute;s l'un contre l'autre, -- tremblant de froid tous
+deux, -- et elle, de frayeur aussi un peu...</p>
+
+<p>Quand cette grande ond&eacute;e fut pass&eacute;e, le jour se
+leva, chassant devant lui les nuages et les fant&ocirc;mes. -- En
+riant nous f&icirc;mes s&eacute;cher nos v&ecirc;tements au beau
+soleil, et, apr&egrave;s un tr&egrave;s grand frugal repas
+tahitien, nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave;
+redescendre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le soir, harass&eacute;s de fatigue, et tr&egrave;s
+affam&eacute;s aussi, nous arrivions au bas de Fataoua sans
+incident nouveau...</p>
+
+<p>L&agrave; se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui
+revenaient des for&ecirc;ts; ils &eacute;taient v&ecirc;tus du
+pareo national nou&eacute; autour des reins; en passant dans la
+zone des rosiers, ils s'&eacute;taient fait de larges couronnes
+semblables &agrave; celle de Rarahu, et portaient au bout de
+longs b&acirc;tons leur r&eacute;colte sur leurs &eacute;paules
+nues: de beaux fruits de l'arbre-&agrave;-pain, et des bananes
+sauvages, rouges et vermeilles.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes halte avec eux dans un bas-fond
+d&eacute;licieux, sous une vo&ucirc;te odorante de citronniers en
+fleurs.</p>
+
+<p>La flamme jaillit bient&ocirc;t entre leurs mains, du
+frottement de deux branches s&egrave;ches; un grand feu fut
+allum&eacute;, et les fruits cuits sous l'herbe nous
+constitu&egrave;rent un repas excellent dont les deux jeunes
+hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moiti&eacute;,
+comme c'est l&agrave;-bas la coutume...</p>
+
+<p>Rarahu avait rapport&eacute; de cette exp&eacute;dition autant
+d'&eacute;tonnements et d'&eacute;motions que d'un voyage en pays
+lointain.</p>
+
+<p>Son intelligence d'enfant s'&eacute;tait ouverte &agrave; une
+foule de conceptions nouvelles, -- sur l'immensit&eacute; et sur
+la formation des races humaines, sur le myst&egrave;re de leurs
+destin&eacute;es...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Elles &eacute;taient &agrave; Papeete deux
+&eacute;l&eacute;gantes personnes, Rarahu et son amie
+T&eacute;ourahi, -- qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour
+certaines couleurs nouvelles d'&eacute;toffes, certaines fleurs
+ou certaines coiffures.</p>
+
+<p>Elles allaient g&eacute;n&eacute;ralement pieds nus, les
+pauvres petites, et leur luxe, qui consistait surtout en
+couronnes de roses naturelles, &eacute;tait un luxe bien modeste.
+Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la perfection et
+la gr&acirc;ce antique de leurs tailles, leur permettaient
+encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air par&eacute;es et
+d'&ecirc;tre ravissantes.</p>
+
+<p>Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue &agrave;
+balancier qu'elles menaient elles-m&ecirc;mes, et aimaient
+&agrave; venir en riant passer &agrave; poupe du
+<i>Rendeer</i>.</p>
+
+<p>Quand elles naviguaient &agrave; la voile, leur fr&ecirc;le
+embarcation, couch&eacute;e par le vent aliz&eacute;, prenait des
+vitesses surprenantes, -- et alors, debout toutes deux, le regard
+anim&eacute;, les cheveux flottants, elles glissaient sur l'eau
+comme des visions. -- Elles savaient, par des flexions habiles de
+leur corps, maintenir l'&eacute;quilibre de cette fl&egrave;che
+qui les emportait si vite, en laissant derri&egrave;re elles une
+longue tra&icirc;n&eacute;e d'&eacute;cume blanche...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p><i>Tahiti la d&eacute;licieuse, cette reine
+polyn&eacute;sienne, cette &icirc;le d'Europe au milieu de
+l'Oc&eacute;an sauvage, -- la perle et le diamant du
+cinqui&egrave;me monde.</i><br>
+ (Dumont D'Urville.)</p>
+
+<p><br>
+ La sc&egrave;ne se passait chez la reine Pomar&eacute;, en
+novembre 1872.</p>
+
+<p>La cour, qui est le plus souvent pieds nus, &eacute;tendue sur
+l'herbe fra&icirc;che ou sur les nattes de pandanus, &eacute;tait
+en f&ecirc;te ce soir-l&agrave;, et en habits de luxe.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais assis au piano, et la partition de
+l'<i>Africaine</i> &eacute;tait ouverte devant moi. Ce piano,
+arriv&eacute; le matin, &eacute;tait une innovation &agrave; la
+cour de Tahiti; c'&eacute;tait un instrument de prix qui avait
+des sons doux et profonds, -- comme des sons d'orgue ou de
+cloches lointaines, -- et la musique de Meyerbeer allait pour la
+premi&egrave;re fois &ecirc;tre entendue chez Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>Debout pr&egrave;s de moi, il y avait mon camarade Randle, qui
+laissa plus tard le m&eacute;tier de marin pour celui de premier
+t&eacute;nor dans les th&eacute;&acirc;tres d'Am&eacute;rique, et
+eut un instant de c&eacute;l&eacute;brit&eacute; sous le nom de
+Randetti, jusqu'au moment o&ugrave;, s'&eacute;tant mis &agrave;
+boire, il mourut dans la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors dans toute la pl&eacute;nitude de sa
+voix et de son talent, et je n'ai entendu nulle part de voix
+d'homme plus vibrante et plus d&eacute;licieuse. Nous avons
+charm&eacute; &agrave; nous deux bien des oreilles tahitiennes,
+dans ce pays o&ugrave; la musique est si merveilleusement
+comprise par tous, m&ecirc;me par les plus sauvages.</p>
+
+<p><br>
+ Au fond du salon -- sous un portrait en pied d'elle-m&ecirc;me,
+o&ugrave; un artiste de talent l'a peinte il y a quelque trente
+ans, belle et po&eacute;tis&eacute;e -- &eacute;tait assise la
+vieille reine, sur son tr&ocirc;ne dor&eacute;, capitonn&eacute;
+de brocart rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille
+mourante, la petite Pomar&eacute; V, qui fixait sur moi ses
+grands yeux noirs, agrandis par la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>La vieille femme occupait toute la largeur de son si&egrave;ge
+par la masse disgracieuse de sa personne. Elle &eacute;tait
+v&ecirc;tue d'une tunique de velours cramoisi; un bas de jambe
+nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une bottine de
+satin.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; du tr&ocirc;ne, &eacute;tait un plateau
+rempli de cigarettes de pandanus.</p>
+
+<p>Un interpr&egrave;te en habit noir se tenait debout
+pr&egrave;s de cette femme, qui entendait le fran&ccedil;ais
+comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti &agrave; en
+prononcer seulement un mot.</p>
+
+<p>L'amiral, le gouverneur et les consuls &eacute;taient assis
+pr&egrave;s de la reine.</p>
+
+<p>Dans cette vieille figure rid&eacute;e, brune, carr&eacute;e,
+dure, il y avait encore de la grandeur; il y avait surtout une
+immense tristesse, -- tristesse de voir la mort lui prendre l'un
+apr&egrave;s l'autre tous ses enfants frapp&eacute;s du
+m&ecirc;me mal incurable, -- tristesse de voir son royaume,
+envahi par la civilisation, s'en aller &agrave; la
+d&eacute;bandade, -- et son beau pays
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en lieu de prostitution...</p>
+
+<p>Des fen&ecirc;tres ouvertes donnaient sur les jardins; -- on
+voyait par l&agrave; s'agiter plusieurs t&ecirc;tes
+couronn&eacute;es de fleurs, qui s'approchaient pour
+&eacute;couter: toutes les suivantes de la cour, Fa&iuml;mana,
+coiff&eacute;e comme une na&iuml;ade, de feuilles et de roseaux;
+-- T&eacute;hamana, couronn&eacute;e de fleurs de datura;
+T&eacute;ria, Raour&eacute;a, Tapou, Er&eacute;r&eacute;,
+Ta&iuml;r&eacute;a, -- Tiahoui et Rarahu.</p>
+
+<p>La partie du salon qui me faisait face &eacute;tait
+enti&egrave;rement ouverte; la muraille absente, remplac&eacute;e
+par une colonnade de bois des &icirc;les, &agrave; travers
+laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit
+&eacute;toil&eacute;e.</p>
+
+<p>Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se
+d&eacute;tachait une banquette charg&eacute;e de toutes les
+femmes de la cour, cheffesses ou princesses. Quatre
+torch&egrave;res dor&eacute;es, d'un style pompadour, qui
+s'&eacute;tonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient
+en pleine lumi&egrave;re, et faisaient briller leurs toilettes,
+vraiment &eacute;l&eacute;gantes et belles. Leurs pieds,
+naturellement petits, &eacute;taient chauss&eacute;s ce soir dans
+d'irr&eacute;prochables bottines de satin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de
+satin cerise, couronn&eacute;e de p&eacute;ia, -- Ariinoore, qui
+refusa la main du lieutenant de vaisseau fran&ccedil;ais M.., qui
+s'&eacute;tait ruin&eacute; pour la corbeille de mariage, -- et
+la main de Kam&eacute;ham&eacute;ha V, roi des &icirc;les
+Sandwich.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; d'elle, Pa&uuml;ra, son ins&eacute;parable
+amie, type charmant de la sauvagesse, avec son &eacute;trange
+laideur ou son &eacute;trange beaut&eacute;, -- t&ecirc;te
+&agrave; manger du poisson cru et de la chair humaine, --
+singuli&egrave;re fille qui vit au milieu des bois dans un
+district lointain, -- qui poss&egrave;de l'&eacute;ducation d'une
+miss anglaise, et valse comme une Espagnole...</p>
+
+<p>Tita&uuml;a, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type
+unique de la Tahitienne rest&eacute;e belle dans l'&acirc;ge
+m&ucirc;r; constell&eacute;e de perles fines, la t&ecirc;te
+surcharg&eacute;e de reva-reva flottants.</p>
+
+<p>Ses deux filles, r&eacute;cemment d&eacute;barqu&eacute;es
+d'une pension de Londres, d&eacute;j&agrave; belles comme leur
+m&egrave;re; des toilettes de bal europ&eacute;ennes, &agrave;
+demi dissimul&eacute;es, par condescendance pour les
+d&eacute;sirs de la reine, sous des tapas tahitiennes en gaze
+blanche.</p>
+
+<p>La princesse Ariit&eacute;a, belle-fille de Pomar&eacute;,
+avec sa douce figure, r&ecirc;veuse et na&iuml;ve, fid&egrave;le
+&agrave; sa coiffure de roses du Bengale naturelles,
+piqu&eacute;es dans ses cheveux d&eacute;nou&eacute;s.</p>
+
+<p>La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents
+aigu&euml;s, en robe de velours.</p>
+
+<p>La reine Mo&eacute; (<i>Mo&eacute;</i>: sommeil ou
+myst&egrave;re), en robe sombre, d'une beaut&eacute;
+r&eacute;guli&egrave;re et mystique, ses yeux &eacute;tranges
+&agrave; demi ferm&eacute;s, avec une expression de regard en
+dedans, comme les portraits d'autrefois.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re ces groupes en pleine lumi&egrave;re, dans le
+profondeur transparente des nuits d'Oc&eacute;anie, les cimes des
+montagnes se d&eacute;coupant sur le ciel &eacute;toil&eacute;;
+une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes pittoresques,
+leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits semblables
+&agrave; des girandoles termin&eacute;es par des fleurs noires.
+Derri&egrave;re ces arbres, les grandes n&eacute;buleuses du ciel
+austral faisaient un amas de lumi&egrave;re bleue, et la
+Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus id&eacute;alement
+tropical que ce d&eacute;cor profond.</p>
+
+<p>Dans l'air, ce parfum exquis de gard&eacute;nias et
+d'orangers, qui se condense le soir sous le feuillage
+&eacute;pais; un grand silence, m&ecirc;l&eacute; de bruissements
+d'insectes sous les herbes; et cette sonorit&eacute;
+particuli&egrave;re aux nuits tahitiennes, qui pr&eacute;dispose
+&agrave; subir la puissance enchanteresse de la musique.</p>
+
+<p>Le morceau choisi &eacute;tait celui o&ugrave; Vasco,
+enivr&eacute;, se prom&egrave;ne seul dans l'&icirc;le qu'il
+vient de d&eacute;couvrir, et admire cette nature inconnue; --
+morceau o&ugrave; le ma&icirc;tre a si parfaitement peint ce
+qu'il savait d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays
+de verdure et de lumi&egrave;re. -- Et Randle, promenant ses yeux
+autour de lui, commen&ccedil;a de sa voix d&eacute;licieuse:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Pays merveilleux,<br>
+ Jardins fortun&eacute;s.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Oh! paradis... sorti de l'onde...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+</blockquote>
+
+<p>L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-l&agrave; fr&eacute;mir de
+plaisir en entendant ainsi, &agrave; l'autre bout du monde,
+interpr&eacute;ter sa musique.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p><br>
+ Vers la fin de l'ann&eacute;e, une grande f&ecirc;te fut
+annonc&eacute;e dans l'&icirc;le de Moorea, &agrave; l'occasion
+de la cons&eacute;cration du temple d'Afareahitu.</p>
+
+<p>La reine Pomar&eacute; manifesta &agrave; l'<i>amiral &agrave;
+cheveux blancs</i> l'intention de s'y rendre avec toute sa suite,
+le conviant lui-m&ecirc;me &agrave; la c&eacute;r&eacute;monie et
+au grand banquet qui devait s'ensuivre.</p>
+
+<p><br>
+ L'amiral mit sa fr&eacute;gate &agrave; la disposition de la
+reine, et il fut convenu que le <i>Rendeer</i> appareillerait
+pour transporter l&agrave;-bas toute la cour.</p>
+
+<p><br>
+ La suite de Pomar&eacute; &eacute;tait nombreuse, bruyante,
+pittoresque; elle s'&eacute;tait augment&eacute;e pour la
+circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui avaient
+fait de folles d&eacute;penses de <i>reva-reva</i> et de
+fleurs.</p>
+
+<p>Un beau matin pur de d&eacute;cembre, le <i>Rendeer</i> ayant
+d&eacute;j&agrave; largu&eacute; ses grandes voiles blanches, se
+vit pris d'assaut par toute cette foule joyeuse.</p>
+
+<p>J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine
+au palais.</p>
+
+<p>Celle-ci, qui d&eacute;sirait s'embarquer sans mise en
+sc&egrave;ne, avait exp&eacute;di&eacute; en avant toutes ses
+femmes, -- et, en petit cort&egrave;ge intime, nous nous
+achemin&acirc;mes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du
+soleil levant.</p>
+
+<p>La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par
+la main sa petite-fille si ch&eacute;rie, -- et nous suivions
+&agrave; deux pas, la princesse Ariit&eacute;a, la reine
+Mo&eacute;, la reine de Bora-Bora et moi.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; un tableau que je retrouve souvent dans mes
+souvenirs... Les femmes ont leurs heures de rayonnement, -- et
+cette image d'Ariit&eacute;a marchant aupr&egrave;s de moi sous
+les arbres exotiques, dans la grande lumi&egrave;re matinale, --
+est celle que je revois encore, quand, &agrave; travers les
+distances et les ann&eacute;es, je pense &agrave; elle...</p>
+
+<p>Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les
+princesses accosta le <i>Rendeer</i>, les matelots de la
+fr&eacute;gate, rang&eacute;s sur les vergues suivant le
+c&eacute;r&eacute;monial d'usage, pouss&egrave;rent trois fois le
+cri de: "Vive Pomar&eacute;!" et vingt et un coups de canon
+firent retenir les tranquilles plages de Tahiti.</p>
+
+<p>Puis la reine et la cour entr&egrave;rent dans les
+appartements de l'amiral, o&ugrave; les attendait un lunch
+&agrave; leur go&ucirc;t compos&eacute; de bonbons et de fruits,
+-- le tout arros&eacute; de vieux champagne rose.</p>
+
+<p><br>
+ Cependant les suivantes de toutes les classes s'&eacute;taient
+r&eacute;pandues dans les diff&eacute;rentes parties du navire,
+o&ugrave; elles menaient grand et joyeux tapage, en
+lan&ccedil;ant aux marins des oranges, des bananes et des
+fleurs.</p>
+
+<p>Et Rarahu &eacute;tait l&agrave; aussi, embarqu&eacute;e comme
+une petite personne de la suite royale; Rarahu pensive et
+s&eacute;rieuse, au milieu de ce d&eacute;bordement de
+ga&icirc;t&eacute; bruyante. -- Pomar&eacute; avait emmen&eacute;
+avec elle les plus remarquables choeurs
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> de ses districts, et Rarahu
+&eacute;tant un des premiers sujets du choeur d'Apir&eacute;
+avait &eacute;t&eacute; &agrave; ce titre convi&eacute;e &agrave;
+la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ici une digression est n&eacute;cessaire au sujet du
+<i>tiar&eacute; miri</i>, -- objet qui n'a point
+d'&eacute;quivalent dans les accessoires de toilette des femmes
+europ&eacute;ennes.</p>
+
+<p>Ce <i>tiar&eacute;</i> est une sorte de dahlia vert que les
+femmes d'Oc&eacute;anie se plantent dans les cheveux, un peu
+au-dessus de l'oreille, les jours de gala. -- En examinant de
+pr&egrave;s cette fleur bizarre, on s'aper&ccedil;oit qu'elle est
+factice; elle est mont&eacute;e sur une tige de jonc, et
+compos&eacute;e des feuilles d'une toute petite plante parasite
+tr&egrave;s odorante, sorte de lycopode rare qui pousse sur les
+branches de certains arbres des for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Les Chinois excellent dans l'art de monter des
+<i>tiar&eacute;s</i> tr&egrave;s artistiques, qu'ils vendent fort
+cher aux femmes de Papeete.</p>
+
+<p>Le <i>tiar&eacute;</i> est particuli&egrave;rement l'ornement
+des f&ecirc;tes, des festins et des danses; lorsqu'il est offert
+par une Tahitienne &agrave; un jeune homme, il a le m&ecirc;me
+sens &agrave; peu pr&egrave;s que le mouchoir jet&eacute; par le
+sultan &agrave; son odalisque pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-l&agrave; des
+<i>tiar&eacute;</i> dans les cheveux.</p>
+
+<p>J'avais &eacute;t&eacute; mand&eacute; par Ariit&eacute;a pour
+lui faire soci&eacute;t&eacute; pendant ce lunch officiel, -- et
+la pauvre petite Rarahu, qui n'&eacute;tait venue que pour moi,
+m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir
+ainsi abandonn&eacute;e. Punition bien s&eacute;v&egrave;re que
+je lui avais inflig&eacute;e l&agrave;, pour un caprice d'enfant
+qui durait depuis la veille et lui avait d&eacute;j&agrave; fait
+verser des larmes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p><br>
+ La travers&eacute;e durait depuis deux heures, nous approchions
+de l'&icirc;le de Morea.</p>
+
+<p>On faisait grand bruit au carr&eacute; du <i>Rendeer</i>; une
+dizaine de jeune femmes, choisies parmi les plus connues et les
+plus jolies, avaient &eacute;t&eacute; convi&eacute;es &agrave;
+une collation que leur offraient les officiers.</p>
+
+<p>Rarahu en mon absence avait accept&eacute; d'y prendre part.
+-- Elle &eacute;tait l&agrave;, en compagnie de T&eacute;ourahi
+et de quelques autres de ses amies; elle avait essuy&eacute; ses
+pleurs et riait aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>Elle ne parlait point fran&ccedil;ais, comme la plupart des
+autres; -- mais, par signes et par monosyllabes, elle entretenait
+une conversation tr&egrave;s anim&eacute;e avec ses voisins qui
+la trouvaient charmante.</p>
+
+<p>Enfin, -- ce qui &eacute;tait le comble de la perfidie et de
+l'horreur, -- au dessert, elle avait avec mille gr&acirc;ces
+offert son <i>tiar&eacute;</i> &agrave; Plumkett.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait assez intelligente, il est vrai, pour savoir
+qu'elle tombait bien, et que Plumkett ne voudrait pas
+comprendre.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p><br>
+ Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!</p>
+
+<p>De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des
+for&ecirc;ts &eacute;paisses, de myst&eacute;rieux rideaux de
+cocotiers se penchant sur l'eau tranquille; -- et, sous les
+grands arbres, quelques cases &eacute;parses, parmi les orangers
+et les lauriers-roses.</p>
+
+<p>Au premier abord on e&ucirc;t dit qu'il n'y avait personne
+dans ce pays ombreux; -- et pourtant toute la population de
+Moorea nous attendait l&agrave; silencieusement, &agrave; demi
+cach&eacute;e sous les vo&ucirc;tes de verdure.</p>
+
+<p>On respirait dans ces bois une fra&icirc;cheur humide, une
+&eacute;trange senteur de mousse et de plantes exotiques; tous
+les choeurs d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> de Moorea
+&eacute;taient l&agrave;, assis en ordre, au milieu des troncs
+&eacute;normes des arbres; tous les chanteurs d'un m&ecirc;me
+district &eacute;taient v&ecirc;tus d'une m&ecirc;me couleur, --
+les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les
+femmes &eacute;taient couronn&eacute;es de fleurs, -- tous les
+hommes, de feuilles et de roseaux. Quelques groupes, plus timides
+ou plus sauvages, &eacute;taient rest&eacute;s dans la profondeur
+du bois, et nous regardaient de loin venir, &agrave;
+moiti&eacute; cach&eacute;s derri&egrave;re les arbres.</p>
+
+<p>La reine quitta le <i>Rendeer</i> avec le m&ecirc;me
+c&eacute;r&eacute;monial qu'&agrave; l'arriv&eacute;e et le bruit
+du canon se r&eacute;percuta au loin dans les montagnes.</p>
+
+<p>Elle mit pied &agrave; terre, et s'avan&ccedil;a conduite par
+l'amiral. -- Nous n'&eacute;tions d&eacute;j&agrave; plus au
+temps o&ugrave; les indig&egrave;nes l'enlevaient dans leurs
+bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille
+coutume qui voulait que tout territoire foul&eacute; par le pied
+de la reine devint propri&eacute;t&eacute; de la couronne, est
+depuis longtemps oubli&eacute;e en Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Une vingtaine de lanciers &agrave; cheval, composant toute la
+garde d'honneur de Pomar&eacute;, &eacute;taient rang&eacute;s
+sur la plage pour nous recevoir.</p>
+
+<p>Quand la reine parut, tous les choeurs
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> entonn&egrave;rent ensemble le
+traditionnel: <i>Ia ora na oe, Pomare vahine!</i> (Salut &agrave;
+toi, reine Pomar&eacute;!) Et les bois retentirent d'une bruyante
+clameur.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t cru mettre le pied dans quelque &icirc;le
+enchant&eacute;e, qui se serait &eacute;veill&eacute;e soudain
+sous le coup d'une baguette magique.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Ce fut une longue c&eacute;r&eacute;monie que la
+cons&eacute;cration du temple d'Afareahitu. Les missionnaires
+firent en tahitien de grands discours, et les
+<i>him&eacute;n&eacute;</i> chant&egrave;rent de joyeux cantiques
+&agrave; l'&Eacute;ternel.</p>
+
+<p>Le temple &eacute;tait b&acirc;ti en corail; le toit, en
+feuilles de pandanus, &eacute;tait soutenu par des pi&egrave;ces
+de bois des &icirc;les, que reliaient entre elles des amarrages
+de diff&eacute;rentes couleurs, r&eacute;guliers et
+compliqu&eacute;s; c'&eacute;tait le vieux style des
+constructions maories.</p>
+
+<p>Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes
+ouvertes sur la campagne, sur un d&eacute;cor admirable de
+montagnes et de hauts palmiers; aupr&egrave;s de la chaire du
+missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie,
+priant<br>
+ pour sa petite fille, avec sa vieille amie la cheffesse de
+Papara. Les femmes de sa suite, group&eacute;es autour d'elles en
+robes blanches. Le temple tout rempli de t&ecirc;tes couvertes de
+fleurs, -- et Rarahu, que j'avais laiss&eacute;e partir du
+<i>Rendeer</i> comme une inconnue, m&ecirc;l&eacute;e &agrave;
+cette foule...</p>
+
+<p>Un grand silence se fit quand l'<i>him&eacute;n&eacute;</i>
+d'Apir&eacute;, qui avait &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute;
+pour la fin, entonna ses cantiques -- et je distinguai
+derri&egrave;re moi la voix fra&icirc;che de ma petite amie, qui
+dominait le choeur. -- Sous l'influence d'une exaltation
+religieuse ou passionn&eacute;e, elle ex&eacute;cutait avec
+fr&eacute;n&eacute;sie ses variations les plus fantastiques; sa
+voix vibrait comme un son de cristal dans le silence de ce temple
+o&ugrave; elle captivait l'attention de tous.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p><br>
+ Apr&egrave;s la c&eacute;r&eacute;monie, nous pass&acirc;mes
+dans la salle du banquet. C'&eacute;tait en plein air, au milieu
+des cocotiers, que les tables &eacute;taient dress&eacute;es sous
+des tendelets de verdure.</p>
+
+<p>Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les
+nappes &eacute;taient couvertes de feuilles
+d&eacute;coup&eacute;es et de fleurs d'amarantes. Il y avait une
+grande quantit&eacute; de <i>pi&egrave;ces mont&eacute;es</i>,
+compos&eacute;es par des Chinois au moyen de troncs de bananiers
+et de diverses plantes extraordinaires. A c&ocirc;t&eacute; des
+mets europ&eacute;ens, se trouvaient en grande abondance les mets
+tahitiens: les p&acirc;tes de fruits, les petits cochons
+r&ocirc;tis tout entiers sous l'herbe, et les plats de chevrettes
+ferment&eacute;es dans du lait. On puisait diff&eacute;rentes
+sauces dans de grandes pirogues qui en &eacute;taient remplies et
+que des porteurs avaient grand'peine &agrave; promener &agrave;
+la ronde. Les chefs et les cheffesses venaient &agrave; tour de
+r&ocirc;le haranguer la reine &agrave; tue-t&ecirc;te, avec des
+voix si retentissantes et une telle volubilit&eacute; qu'on les
+e&ucirc;t crus poss&eacute;d&eacute;s. Ceux qui n'avaient point
+trouv&eacute; de place &agrave; table mangeaient debout, sur
+l'&eacute;paule de ceux qui avaient pu s'asseoir; c'&eacute;tait
+un vacarme et une confusion indescriptibles...</p>
+
+<p>Assis &agrave; la table des princesses, j'avais affect&eacute;
+de ne point prendre garde &agrave; Rarahu, qui &eacute;tait
+perdue fort loin de moi, parmi les gens d'Apir&eacute;.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p><br>
+ Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine
+rejoignit le <i>Fareha&uuml;</i> du district o&ugrave; un
+logement lui &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;. L'<i>amiral
+&agrave; cheveux blancs</i> regagna la fr&eacute;gate, et la
+<i>upa-upa</i> commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Toute pens&eacute;e religieuse, tout sentiment
+chr&eacute;tien, s'&eacute;taient envol&eacute;s avec le jour;
+l'obscurit&eacute; ti&egrave;de et voluptueuse redescendait sur
+l'&icirc;le sauvage; comme au temps o&ugrave; les premiers
+navigateurs l'avaient nomm&eacute;e la nouvelle Cyth&egrave;re,
+tout &eacute;tait redevenu s&eacute;duction, trouble sensuel et
+d&eacute;sirs effr&eacute;n&eacute;s.</p>
+
+<p>Et j'avais suivi l'<i>amiral &agrave; cheveux blancs</i>,
+abandonnant Rarahu dans la foule affol&eacute;e.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p><br>
+ A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du
+<i>Rendeer</i>. La fr&eacute;gate, le matin si anim&eacute;e,
+&eacute;tait vide et silencieuse; les m&acirc;ts et les vergues
+d&eacute;coupaient leurs grandes lignes sur le ciel de la nuit;
+les &eacute;toiles &eacute;taient voil&eacute;es, l'air calme et
+lourd, la mer inerte.</p>
+
+<p>Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs
+silhouettes renvers&eacute;es; on voyait de loin les feux qui
+&agrave; terre &eacute;clairaient le <i>upa-upa</i>; des chants
+rauques et lubriques arrivaient en murmure confus,
+accompagn&eacute;s &agrave; contre-temps par des coups de
+tam-tam.</p>
+
+<p><br>
+ J'&eacute;prouvais un remords profond de l'avoir
+abandonn&eacute;e au milieu de cette saturnale; une tristesse
+inqui&egrave;te me retenait l&agrave;, les yeux fix&eacute;s sur
+ces feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me
+serraient le coeur.</p>
+
+<p>L'une apr&egrave;s l'autre, toutes les heures de la nuit
+sonn&egrave;rent &agrave; bord du <i>Rendeer</i>, sans que le
+sommeil v&icirc;nt mettre fin &agrave; mon &eacute;trange
+r&ecirc;verie. Je l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens
+disaient d'elle: "C'est la petite femme de Loti." C'&eacute;tait
+bien ma petite femme en effet; par le coeur, par les sens, je
+l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait des ab&icirc;mes
+pourtant, de terribles barri&egrave;res, &agrave; jamais
+ferm&eacute;es; elle &eacute;tait une petite sauvage; entre nous
+qui &eacute;tions une m&ecirc;me chair, restait la
+diff&eacute;rence radicale des races, la divergence des notions
+premi&egrave;res de toutes choses; si mes id&eacute;es et mes
+conceptions &eacute;taient souvent imp&eacute;n&eacute;trables
+pour elle, les siennes aussi l'&eacute;taient pour moi; mon
+enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait
+toujours pour elle l'incompr&eacute;hensible et l'inconnu. Je me
+souvenais de cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai
+peur que ce ne soit pas le m&ecirc;me Dieu qui nous ait
+cr&eacute;es." En effet, nous &eacute;tions enfants de deux
+natures bien s&eacute;par&eacute;es et bien diff&eacute;rentes,
+et l'union de nos &acirc;mes ne pouvait &ecirc;tre que
+passag&egrave;re, incompl&egrave;te et tourment&eacute;e.</p>
+
+<p>Pauvre petite Rarahu, bient&ocirc;t, quand nous serons si loin
+l'un de l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille
+maorie, ignorante et sauvage, tu mourras dans l'&icirc;le
+lointaine, seule et oubli&eacute;e, -- et Loti peut-&ecirc;tre ne
+le saura m&ecirc;me pas...</p>
+
+<p><br>
+ A l'horizon une ligne &agrave; peine visible commen&ccedil;ait
+&agrave; se dessiner du c&ocirc;t&eacute; du large:
+c'&eacute;tait l'&icirc;le de Tahiti. Le ciel blanchissait
+&agrave; l'Orient; les feux s'&eacute;teignaient &agrave; terre,
+et les chants ne s'entendaient plus.</p>
+
+<p>Je songeais que, &agrave; cette heure particuli&egrave;rement
+voluptueuse du matin, Rarahu &eacute;tait l&agrave;,
+&eacute;nerv&eacute;e par la danse, et livr&eacute;e &agrave;
+elle-m&ecirc;me. Et cette pens&eacute;e me br&ucirc;lait comme un
+fer rouge.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<p><br>
+ Dans l'apr&egrave;s-midi, la reine et les princesses
+s'embarqu&egrave;rent de nouveau pour retourner &agrave; Papeete.
+Quand elles eurent &eacute;t&eacute; re&ccedil;ues avec les
+honneurs d'usage, je restai les yeux fix&eacute;s sur les canots
+nombreux, pirogues et baleini&egrave;res qui ramenaient leur
+suite; la foule s'&eacute;tait augment&eacute;e encore d'une
+quantit&eacute; de jeunes femmes de Moorea qui voulaient
+prolonger la f&ecirc;te &agrave; Tahiti.</p>
+
+<p>Enfin, je vis Rarahu; elle &eacute;tait l&agrave;, elle
+revenait aussi. Elle avait chang&eacute; sa tapa blanche pour une
+tapa rose, et mis des fleurs fra&icirc;ches dans ses cheveux; on
+voyait plus nettement son tatouage sur son front
+d&eacute;color&eacute;, et les cercles bleu&acirc;tres
+s'&eacute;taient accentu&eacute;s sous ses yeux.</p>
+
+<p>Sans doute elle &eacute;tait rest&eacute;e &agrave; la upa-upa
+jusqu'au matin, mais elle &eacute;tait l&agrave;, elle revenait,
+et c'&eacute;tait pour le moment tout ce que je d&eacute;sirais
+d'elle.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p><br>
+ La travers&eacute;e s'&eacute;tait effectu&eacute;e par un beau
+temps calme.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le soir, le soleil venait de dispara&icirc;tre;
+le fr&eacute;gate glissait sans bruit, en laissant
+derri&egrave;re elles des ondulations lentes et molles qui s'en
+allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De
+grands nuages sombres &eacute;taient plaqu&eacute;s
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; dans le ciel, et tranchaient
+violemment sur la teinte jaune p&acirc;le du soir, dans une
+&eacute;tonnante transparence de l'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>A l'arri&egrave;re du <i>Rendeer</i>, un groupe de jeunes
+femmes se d&eacute;tachait gracieusement sur la mer et sur les
+paysages oc&eacute;aniens. C'&eacute;tait une groupe dont la vue
+me causa un &eacute;tonnement extr&ecirc;me: Ariit&eacute;a et
+Rarahu, causant ensemble comme des amies; aupr&egrave;s d'elles,
+Maramo, Fa&iuml;mana et deux autres suivantes de la cour.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait question d'un <i>him&eacute;n&eacute;</i>
+compos&eacute; par Rarahu, et qu'elles allaient chanter
+ensemble.</p>
+
+<p>En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties,
+Ariit&eacute;a, Rarahu et Maramo.</p>
+
+<p>La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces
+paroles, dont aucune ne fut perdue pour moi:</p>
+
+<p>-- "Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)</p>
+
+<p>-- "Humble simplement m&ecirc;me le sommet du <i>Paia</i> (le
+grand morne de Bora-Bora).</p>
+
+<p>i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...</p>
+
+<p>aupr&egrave;s de ma ici douleur pour toi, &ocirc; mon amant!
+h&eacute;las!...</p>
+
+<p>-- "Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,</p>
+
+<p>-- "Ai arrach&eacute; aussi moi les racines du
+<i>tiar&eacute;</i> (la fleur des f&ecirc;tes,
+c'est-&agrave;-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni
+f&ecirc;te),</p>
+
+<p>ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...</p>
+
+<p>pour faire conna&icirc;tre ma douleur pour toi, &ocirc; mon
+amant! h&eacute;las!</p>
+
+<p>-- "Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,</p>
+
+<p>-- "Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,</p>
+
+<p>e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."</p>
+
+<p>-- tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi!
+h&eacute;las!..."</p>
+
+<p><br>
+ Traduction grossi&egrave;re:</p>
+
+<p>-- "Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia,
+&ocirc; mon amant! h&eacute;las!...</p>
+
+<p>-- "J'ai arrach&eacute; les racines du <i>tiar&eacute;</i>
+pour marquer ma douleur pour toi, &ocirc; mon amant!
+h&eacute;las!...</p>
+
+<p>-- "Tu es parti, mon bien-aim&eacute;, vers la terre de
+France; tu l&egrave;veras tes yeux vers moi, mais je ne te verrai
+plus! h&eacute;las!..."</p>
+
+<p><br>
+ Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensit&eacute;
+du Grand Oc&eacute;an, r&eacute;p&eacute;t&eacute; avec un rythme
+&eacute;trange par trois voix de femmes, est rest&eacute;
+&agrave; jamais grav&eacute; dans ma m&eacute;moire comme l'un
+des plus poignants souvenirs que m'ait laiss&eacute;s la
+Polyn&eacute;sie...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p><br>
+ Il &eacute;tait nuit close quand le cort&egrave;ge bruyant fit
+son entr&eacute;e dans Papeete, au milieu d'un grand concours de
+peuple.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant nous nous retrouv&acirc;mes marchant
+c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, Rarahu et moi, dans le sentier
+qui menait &agrave; notre demeure. Un m&ecirc;me sentiment nous
+avait ramen&eacute;s tous deux sur cette route, o&ugrave; nous
+avancions sans nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne
+savent plus comment revenir l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Nous ouvr&icirc;mes notre porte, et quand nous f&ucirc;mes
+entr&eacute;s nous nous regard&acirc;mes...</p>
+
+<p>J'attendais une sc&egrave;ne, des reproches et des larmes. Au
+lieu de tout cela, elle sourit en d&eacute;tournant la
+t&ecirc;te, avec un imperceptible mouvement d'&eacute;paules, une
+expression inattendue de d&eacute;senchantement, d'am&egrave;re
+tristesse et d'ironie.</p>
+
+<p>Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long
+discours; ils disaient d'une mani&egrave;re concise et frappante
+&agrave; peu pr&egrave;s ceci:</p>
+
+<p>Je le savais bien, va, que je n'&eacute;tais qu'une petite
+cr&eacute;ature inf&eacute;rieure, jouet de hasard que tu t'es
+donn&eacute;. Pour vous autres, hommes blancs, c'est tout ce que
+nous pouvons &ecirc;tre. Mais que gagnerais-je &agrave; me
+f&acirc;cher? Je suis seule au monde; &agrave; toi ou &agrave; un
+autre, qu'importe? J'&eacute;tais ta ma&icirc;tresse; ici
+&eacute;tait notre demeure: je sais que tu me d&eacute;sires
+encore. Mon Dieu, je reste et me voil&agrave;!...</p>
+
+<p>La petite fille na&iuml;ve avait fait de terribles
+progr&egrave;s dans la science des choses de la vie; l'enfant
+sauvage &eacute;tait devenue plus forte que son ma&icirc;tre et
+le dominait.</p>
+
+<p>Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en
+avais une immense piti&eacute;. Et ce fut moi qui demandai
+gr&acirc;ce et pardon, pleurant presque et la couvrant de
+baisers.</p>
+
+<p>Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un &ecirc;tre
+surnaturel, que l'on pourrait &agrave; peine saisir et
+comprendre.</p>
+
+<p>Des jours doux et paisibles d'amour succ&eacute;d&egrave;rent
+encore &agrave; cette aventure d'Afareahitu; l'incident fut
+oubli&eacute;, et le temps reprit son cours
+&eacute;nervant...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p><br>
+ Tiahoui, qui &eacute;tait en visite &agrave; Papeete,
+&eacute;tait descendue chez nous avec deux autres jeunes femmes
+de ses <i>fetii</i>, de Pap&eacute;uriri.</p>
+
+<p>Elle me prit &agrave; part un soir avec l'air grave qui
+pr&eacute;c&egrave;de les entretiens solennels, et nous
+all&acirc;mes nous asseoir dans le jardin sous les
+lauriers-roses.</p>
+
+<p>Tiahoui &eacute;tait une petite femme sage, plus
+s&eacute;rieuse que ne le sont d'ordinaire les Tahitiennes; dans
+son district &eacute;loign&eacute;, elle avait suivi avec
+admiration les instructions d'un missionnaire indig&egrave;ne:
+elle avait la foi ardente d'une n&eacute;ophyte. Dans le coeur de
+Rarahu, o&ugrave; elle savait lire comme dans un livre ouvert,
+elle avait vu d'&eacute;tranges choses:</p>
+
+<p>-- Loti, dit-elle, Rarahu se perd &agrave; Papeete. Quand tu
+seras parti, que va-t-elle devenir?</p>
+
+<p>En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la
+diff&eacute;rence si compl&egrave;te de nos natures, je ne savais
+qu'imparfaitement saisir tout ce qu'il y avait en elle de
+contradictions et d'&eacute;garements. Je comprenais pourtant
+qu'elle &eacute;tait perdue, perdue de corps et d'&acirc;me.
+C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pour moi un charme de plus, le
+charme de ceux qui vont mourir, et plus que jamais je me sentais
+l'aimer...</p>
+
+<p><br>
+ Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que
+ma petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et
+soumise, elle n'avait plus jamais de ses col&egrave;res d'enfant
+d'autrefois. Elle &eacute;tait gracieuse et pr&eacute;venante
+pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on la voyait
+l&agrave;, assise &agrave; l'ombre de notre v&eacute;randa, dans
+une pose heureuse et nonchalante, souriant &agrave; tous du
+sourire mystique des Maoris, on e&ucirc;t dit que notre case et
+nos grands arbres abritaient tout un po&egrave;me de bonheur
+paisible et inalt&eacute;rable.</p>
+
+<p>Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il
+semblait alors qu'elle e&ucirc;t besoin de se serrer contre son
+unique ami et soutien dans ce monde; dans ces moments, la
+pens&eacute;e de mon d&eacute;part lui faisait verser des larmes
+silencieuses, et je songeais encore &agrave; ce projet
+insens&eacute; que j'avais fait jadis, de rester pour toujours
+aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait
+apport&eacute;e d'Apir&eacute;; elle priait avec extase, et la
+foi ardente et na&iuml;ve rayonnait dans ses yeux.</p>
+
+<p>Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur
+ses l&egrave;vres ce m&ecirc;me sourire de doute et de
+scepticisme qui avait paru pour la premi&egrave;re fois le soir
+de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait regarder au loin,
+dans le vague, des choses myst&eacute;rieuses; des id&eacute;es
+&eacute;tranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses
+questions inattendues sur des sujets singuli&egrave;rement
+profonds d&eacute;notaient le d&eacute;r&egrave;glement de son
+imagination, le cours tourment&eacute; de ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>Son sang maori lui br&ucirc;lait les veines; elle avait des
+jours de fi&egrave;vre et de trouble profond, pendant lesquels il
+semblait qu'elle ne f&ucirc;t plus elle-m&ecirc;me. Elle
+m'&eacute;tait absolument fid&egrave;le, dans le sens que les
+femmes de Papeete donnent &agrave; ce mot, c'est-&agrave;-dire
+qu'elle &eacute;tait sage et r&eacute;serv&eacute;e
+vis-&agrave;-vis des jeunes gens europ&eacute;ens; mais je crus
+savoir qu'elle avait de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et
+feignis de ne pas voir; elle n'&eacute;tait pas tout &agrave;
+fait responsable, la pauvre petite, de sa nature
+&eacute;trangement ardente et passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en
+Europe distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa
+taille et sa gorge &eacute;taient arrondies et correctes comme
+celles des belles statues de la Gr&egrave;ce antique. Et
+cependant, la petite toux caract&eacute;ristique, pareille
+&agrave; celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus
+fr&eacute;quente, et le cercle bleu&acirc;tre s'accentuait sous
+ses grands yeux.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait une petite personnification touchante et
+triste de la race polyn&eacute;sienne, qui s'&eacute;teint au
+contact de notre civilisation et de nos vices, et ne sera plus
+bient&ocirc;t qu'un souvenir dans l'histoire
+d'Oc&eacute;anie...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<p><br>
+ Cependant le moment du d&eacute;part &eacute;tait arriv&eacute;,
+le <i>Rendeer</i>, s'en allait en Californie, <i>i te fenua
+California</i>, comme disait la petite-fille de la reine.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas le d&eacute;part d&eacute;finitif, il
+est vrai; au retour nous devions nous arr&ecirc;ter encore
+&agrave; <i>l'&icirc;le d&eacute;licieuse</i> un mois ou deux, en
+passant. Sans cette certitude de revenir, il est probable
+qu'&agrave; ce moment-l&agrave; je ne serais pas parti: la
+laisser pour toujours e&ucirc;t &eacute;t&eacute; au-dessus de
+mes forces, et m'e&ucirc;t bris&eacute; le coeur.</p>
+
+<p>A l'approche du d&eacute;part, j'&eacute;tais
+&eacute;trangement obs&eacute;d&eacute; par la pens&eacute;e de
+cette Ta&iuml;maha, qui avait &eacute;t&eacute; la femme de mon
+fr&egrave;re Rou&eacute;ri. Il m'&eacute;tait extr&ecirc;mement
+p&eacute;nible, je ne sais pourquoi, de partir sans la
+conna&icirc;tre, et je m'en ouvris &agrave; la reine, en la
+priant de se charger de nous m&eacute;nager une entrevue.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; parut prendre grand int&eacute;r&ecirc;t
+&agrave; ma demande:</p>
+
+<p>-- Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait
+parl&eacute;, Rou&eacute;ri? Il ne l'avait donc point
+oubli&eacute;e?</p>
+
+<p>Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes
+souvenirs du pass&eacute;, retrouvant peut-&ecirc;tre dans sa
+m&eacute;moire l'oubli de quelques-uns, qu'elle avait
+aim&eacute;s, et qui &eacute;taient partis pour ne plus
+revenir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait le dernier soir du <i>Rendeer</i>...</p>
+
+<p>Il r&eacute;sultait des renseignements pris &agrave; la
+h&acirc;te par la reine que Ta&iuml;maha &eacute;tait depuis la
+veille &agrave; Tahiti; -- et le chef des <i>muto&iuml;</i> du
+palais avait &eacute;t&eacute; charg&eacute; de lui porter
+l'ordre de se trouver &agrave; l'heure du coucher du soleil sur
+la plage, en face du <i>Rendeer</i>.</p>
+
+<p>A l'heure du rendez-vous, nous y f&ucirc;mes, Rarahu et
+moi.</p>
+
+<p>Longtemps nous attend&icirc;mes, et Ta&iuml;maha ne vint pas;
+-- je l'avais pr&eacute;vu.</p>
+
+<p>Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces
+derniers moments de notre derni&egrave;re soir&eacute;e. --
+J'attendais avec une inexplicable anxi&eacute;t&eacute;; j'aurais
+donn&eacute; cher &agrave; cet instant pour voir cette
+cr&eacute;ature, dont j'avais r&ecirc;v&eacute; dans mon enfance,
+et qui &eacute;tait li&eacute;e au lointain et po&eacute;tique
+souvenir de Rou&eacute;ri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne
+para&icirc;trait point...</p>
+
+<p>Nous avions demand&eacute; des renseignements &agrave; des
+vieilles femmes qui passaient:</p>
+
+<p>-- Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez
+avec vous notre petite fille que voici, qui la conna&icirc;t et
+vous l'indiquera. Quand vous l'aurez trouv&eacute;e, vous direz
+&agrave; notre enfant de rentrer au logis.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<h3>DANS LA GRANDE RUE</h3>
+
+<p><br>
+ La rue bruyante &eacute;tait bord&eacute;e de magasins chinois;
+des marchands, qui avaient de petits yeux en amande et de longues
+queues, vendaient &agrave; la foule du th&eacute;, des fruits et
+des g&acirc;teaux. -- Il y avait sous les v&eacute;randas des
+&eacute;talages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus
+et de <i>tiar&eacute;</i> qui embaumaient; les Tahitiennes
+circulaient en chantant; quantit&eacute; de petites lanternes
+&agrave; la mode du C&eacute;leste Empire &eacute;clairaient les
+&eacute;choppes, ou bien pendaient aux branches touffues des
+arbres.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un des beaux soirs de Papeete; tout cela
+&eacute;tait gai et surtout original. -- On sentait dans l'air un
+bizarre m&eacute;lange d'odeurs chinoises de santal et de
+mono&iuml;, et de parfums suaves de gard&eacute;nias ou
+d'orangers.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e s'avan&ccedil;ait, et nous ne trouvions rien.
+-- La petite T&eacute;hamana, notre guide, avait beau regarder
+toutes les femmes, elle n'en reconnaissait aucune. -- Le nom de
+Ta&iuml;maha m&ecirc;me &eacute;tait inconnu &agrave; toutes
+celles que nous interrogions; nous passions et repassions au
+milieu de tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens
+ayant perdu l'esprit. -- Je me heurtais contre
+l'impossibilit&eacute; de rencontrer un mythe, -- et chaque
+minute qui s'&eacute;coulait augmentait ma tristesse
+impatiente.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une heure de cette course, dans un endroit
+obscur, sous de grands manguiers noirs, -- la petite
+T&eacute;hamana s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup devant une
+femme qui &eacute;tait assise &agrave; terre, la t&ecirc;te dans
+ses mains et semblait dormir.</p>
+
+<p>-- <i>T&eacute;ra</i>! cria-t-elle. (C'est celle-ci!)</p>
+
+<p>Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la
+voir:</p>
+
+<p>-- Es-tu Ta&iuml;maha?... demandai-je, -- en tremblant qu'elle
+me r&eacute;pondit non!</p>
+
+<p>-- Oui! r&eacute;pondit-elle immobile.</p>
+
+<p>-- Tu es Ta&iuml;maha, la femme de Rou&eacute;ri?</p>
+
+<p>-- Oui, dit-elle encore, en levant la t&ecirc;te avec
+nonchalance, -- c'est moi, Ta&iuml;maha, la femme de
+Rou&eacute;ri, le marin <i>dont les yeux sommeillent (mata
+mo&eacute;)</i>, c'est-&agrave;-dire: qui n'est plus...</p>
+
+<p>-- Et moi, je suis Loti, le fr&egrave;re de Rou&eacute;ri! --
+Suis-moi dans un lieu plus &eacute;cart&eacute; o&ugrave; nous
+puissions causer ensemble.</p>
+
+<p>-- Toi?... son fr&egrave;re? dit-elle simplement, avec un peu
+de surprise, -- mais avec tant d'indiff&eacute;rence que j'en
+restai confondu.</p>
+
+<p>Et je regrettais d&eacute;j&agrave; d'&ecirc;tre venu remuer
+cette cendre, pour n'y trouver que banalit&eacute; et
+d&eacute;senchantement.</p>
+
+<p>Pourtant elle s'&eacute;tait lev&eacute;e pour me suivre. --
+Je les pris par la main l'une et l'autre, Rarahu et Ta&iuml;maha,
+et m'&eacute;loignai avec elles de cette foule tahitienne
+o&ugrave; personne ne m'int&eacute;ressait plus...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<h3>R&Eacute;V&Eacute;LATIONS</h3>
+
+<p><br>
+ Dans un sentier solitaire o&ugrave; s'entendait encore le bruit
+lointain de la foule, -- sous l'ombre &eacute;paisse des arbres,
+dans la nuit noire, -- Ta&iuml;maha s'arr&ecirc;ta et
+s'assit.</p>
+
+<p>-- Je suis fatigu&eacute;e, dit-elle avec une grande
+lassitude; Rarahu, dis-lui de me parler ici, je n'irai pas plus
+loin; -- c'est son fr&egrave;re, lui?...</p>
+
+<p><br>
+ A ce moment, une id&eacute;e que je n'avais jamais eue me
+traversa l'esprit:</p>
+
+<p>-- N'as-tu pas d'enfants de Rou&eacute;ri?... lui
+demandai-je.</p>
+
+<p>-- Si, r&eacute;pondit-elle, apr&egrave;s une minute
+d'h&eacute;sitation, mais d'une voix assur&eacute;e pourtant; --
+si, deux!...</p>
+
+<p>Il y eut un long silence, apr&egrave;s cette
+r&eacute;v&eacute;lation inattendue. Une foule de sentiments
+s'&eacute;veillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu,
+impressions tristes et intraduisibles.</p>
+
+<p>Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots
+l'&eacute;tranget&eacute; saisissante. -- Le charme du lieu, les
+influences myst&eacute;rieuses de la nature, avivent ou
+transforment les &eacute;motions ressenties, et on ne sait plus,
+m&ecirc;me imparfaitement, les exprimer.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XL</h3>
+
+<p><br>
+ Une heure apr&egrave;s, Ta&iuml;maha et moi nous quittions
+Papeete, qui d&eacute;j&agrave; s'&eacute;tait endormi; cette
+derni&egrave;re soir&eacute;e du <i>Rendeer</i> &eacute;tait
+termin&eacute;e, et quantit&eacute; de marins du bord
+&eacute;taient entr&eacute;s dans les cases tahitiennes,
+entour&eacute;s de bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle
+plein de s&eacute;duction et de trouble sensuel passait sur ce
+pays, comme apr&egrave;s les soirs de grandes f&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Mais j'&eacute;tais sous l'empire d'&eacute;motions profondes,
+et j'avais pour l'instant oubli&eacute; jusqu'&agrave;
+Rarahu...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait rentr&eacute;e seule, elle, et m'attendait
+en pleurant dans notre ch&egrave;re petite case, o&ugrave; je
+devais, dans la nuit, revenir pour la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p><br>
+ Nous marchions c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, Ta&iuml;maha et
+moi; nous suivions d'un pas rapide la plage oc&eacute;anienne. La
+pluie tombait, la pluie ti&egrave;de des tropiques; Ta&iuml;maha
+insouciante et silencieuse laissait tremper la longue tapa de
+mousseline blanche qui tra&icirc;nait derri&egrave;re elle sur le
+sable.</p>
+
+<p>On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone
+de la mer, qui brisait au large sur le corail.</p>
+
+<p>Sur nos t&ecirc;tes, de grands palmiers penchaient leurs tiges
+flexibles; &agrave; l'horizon les pics de l'&icirc;le de Moorea
+se dessinaient l&eacute;g&egrave;rement au-dessus de la nappe
+bleue du Pacifique, &agrave; la lueur ind&eacute;cise et
+embrum&eacute;e de la lune.</p>
+
+<p>Je regardais Ta&iuml;maha, et je l'admirais; elle &eacute;tait
+rest&eacute;e, malgr&eacute; ses trente ans, un type accompli de
+la beaut&eacute; maorie. Ses cheveux noirs tombaient en longues
+tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses et de feuilles
+de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de
+d&eacute;esse.</p>
+
+<p>Expr&egrave;s, j'avais fait passer cette femme devant une case
+d&eacute;j&agrave; ancienne, &agrave; moiti&eacute; enfouie sous
+la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle avait
+d&ucirc; jadis habiter avec mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Connais-tu cette case, Ta&iuml;maha? lui demandai-je...</p>
+
+<p>-- Oui! r&eacute;pondit-elle en s'animant pour la
+premi&egrave;re fois; oui, c'&eacute;tait celle-ci la case de
+Rou&eacute;ri!...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<p><br>
+ Nous nous dirigions tous deux, &agrave; cette heure
+d&eacute;j&agrave; avanc&eacute;e de la nuit, vers le district de
+Faaa, o&ugrave; Ta&iuml;maha allait me montrer son plus jeune
+fils Atario.</p>
+
+<p>Avec une condescendance l&eacute;g&egrave;rement railleuse,
+elle s'&eacute;tait pr&ecirc;t&eacute;e &agrave; cette fantaisie
+de ma part, fantaisie qu'avec ses id&eacute;es tahitiennes elle
+s'expliquait &agrave; peine.</p>
+
+<p>Dans ce pays o&ugrave; la mis&egrave;re est inconnue et le
+travail inutile, o&ugrave; chacun a sa place au soleil et
+&agrave; l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture dans les
+bois, -- les enfants croissent comme les plantes, libres et sans
+culture, l&agrave; o&ugrave; le caprice de leurs parents les a
+plac&eacute;s. La famille n'a pas cette coh&eacute;sion que lui
+donne en Europe, &agrave; d&eacute;faut d'autre cause, le besoin
+de lutter pour vivre.</p>
+
+<p>Atario, l'enfant n&eacute; depuis le d&eacute;part de
+Rou&eacute;ri, habitait le district de Faaa; par suite de cet
+usage g&eacute;n&eacute;ral d'adoption, il avait
+&eacute;t&eacute; confi&eacute; aux soins de <i>fetii</i> (de
+parents) &eacute;loign&eacute;s de sa m&egrave;re...</p>
+
+<p>Et Tamaari, le fils a&icirc;n&eacute;, celui qui, disait-elle,
+avait le front et les grands yeux de Rou&eacute;ri (<i>te rae, te
+mata rahi</i>), habitait avec la vieille m&egrave;re de
+Ta&iuml;maha, dans cette &icirc;le de Moorea qui d&eacute;coupait
+l&agrave;-bas &agrave; notre horizon sa silhouette lointaine.</p>
+
+<p>A mi-chemin de Faaa, nous v&icirc;mes briller un feu dans un
+bois de cocotiers. Ta&iuml;maha me prit par la main, et m'emmena
+sous bois dans cette direction, par un sentier connu d'elle.</p>
+
+<p>Quand nous e&ucirc;mes march&eacute; quelques minutes dans
+l'obscurit&eacute;, sous la vo&ucirc;te des grandes palmes
+mouill&eacute;es de pluie, nous trouv&acirc;mes un abri de
+chaume, o&ugrave; deux vieilles femmes &eacute;taient accroupies
+devant un feu de branches. Sur quelques mots inintelligibles
+prononc&eacute;s par Ta&iuml;maha, les deux vieilles se
+dress&egrave;rent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et
+Ta&iuml;maha elle-m&ecirc;me, approchant de mon visage un brandon
+enflamm&eacute;, se mit &agrave; m'examiner avec une
+extr&ecirc;me attention. C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+que nous nous voyions tous deux en pleine lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Quand elle eut termin&eacute; son examen, elle sourit
+tristement. Sans doute elle avait retrouv&eacute; en moi les
+traits d&eacute;j&agrave; connus de Rou&eacute;ri, -- les
+ressemblances des fr&egrave;res sont frappantes pour les
+&eacute;trangers, -- m&ecirc;me lorsqu'elles sont vagues et
+incompl&egrave;tes.</p>
+
+<p>Moi, j'avais admir&eacute; ses grands yeux, son beau profil
+r&eacute;gulier, et ses dents brillantes, rendues plus blanches
+encore par la nuance de cuivre de son teint...</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes notre route en silence, et
+bient&ocirc;t nous aper&ccedil;&ucirc;mes les cases d'un
+district, m&ecirc;l&eacute;es aux masses noires des arbres.</p>
+
+<p>-- <i>Tera Faaa!</i> (voici Faaa), dit-elle avec un
+sourire...</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha me conduisit &agrave; la porte d'une case en
+bourao enfouie sous des arbres-pain, des manguiers et des
+tamaris.</p>
+
+<p>Tout le monde semblait profond&eacute;ment endormi &agrave;
+l'int&eacute;rieur, et, &agrave; travers les claies de la
+muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.</p>
+
+<p>Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la
+porte en nous faisant signe d'entrer.</p>
+
+<p>La case &eacute;tait grande; c'&eacute;tait une sorte de
+dortoir o&ugrave; &eacute;taient couch&eacute;s des vieillards.
+La lampe indig&egrave;ne, &agrave; l'huile de cocotier, ne jetait
+qu'un filet de lumi&egrave;re dans ce logis, et dessinait
+&agrave; peine toutes ces formes humaines sur lesquelles passait
+le vent de la mer.</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha se dirigea vers un lit de nattes, o&ugrave; elle
+prit un enfant qu'elle m'apporta...</p>
+
+<p>-- ... Mais non! dit-elle, quand elle fut pr&egrave;s de la
+lampe, je me trompe, ce n'est pas lui!...</p>
+
+<p>Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit &agrave;
+examiner d'autres lits o&ugrave; elle ne trouva point l'enfant
+qu'elle cherchait. Elle promenait au bout d'une longue tige sa
+lampe fumeuse, et n'&eacute;clairait que de vieilles femmes
+peaux-rouges immobiles et rigides, roul&eacute;es dans des
+<i>pareo</i> d'un bleu sombre &agrave; grandes raies blanches; on
+les e&ucirc;t prises pour des momies roul&eacute;es dans des
+draps mortuaires...</p>
+
+<p>Un &eacute;clair d'inqui&eacute;tude passa dans les yeux
+velout&eacute;s de Ta&iuml;maha:</p>
+
+<p>-- Vieille Huahara, dit-elle, o&ugrave; donc est mon fils
+Atario?...</p>
+
+<p>La vieille Huahara se souleva sur son coude
+d&eacute;charn&eacute;, et fixa sur nous son regard effar&eacute;
+par le r&eacute;veil:</p>
+
+<p>-- Ton fils n'est plus avec nous, Ta&iuml;maha, dit-elle; il a
+&eacute;t&eacute; adopt&eacute; par ma soeur Tiatiara-honui
+(Araign&eacute;e), qui habite &agrave; cinq cents pas d'ici, au
+bout du bois de cocotiers...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<p><br>
+ Nous travers&acirc;mes encore ce bois dans la nuit noire.</p>
+
+<p>A la case de Tiatiara-honui, m&ecirc;me sc&egrave;ne,
+m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie de r&eacute;veil, semblable
+&agrave; une &eacute;vocation de fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>On &eacute;veilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit
+tombait de sommeil; il &eacute;tait nu. Je pris sa t&ecirc;te
+dans mes mains et l'approchai de la lampe que tenait la vieille
+<i>Araign&eacute;e</i>, soeur de Huahara. L'enfant,
+&eacute;bloui, fermait les yeux.</p>
+
+<p>-- Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Ta&iuml;maha qui
+&eacute;tait rest&eacute;e &agrave; la porte.</p>
+
+<p>-- C'est le fils de mon fr&egrave;re?... lui demandai-je d'une
+fa&ccedil;on qui dut la remuer jusqu'au fond du coeur.</p>
+
+<p>-- Oui, dit-elle, comprenant que la r&eacute;ponse
+&eacute;tait solennelle, oui, c'est le fils de ton fr&egrave;re
+Rou&eacute;ri!...</p>
+
+<p>La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour
+l'habiller, mais l'enfant s'&eacute;tait rendormi entre mes
+mains; je l'embrassai doucement et le recouchai sur na natte.
+Puis je fis signe &agrave; Ta&iuml;maha de me suivre, et nous
+repr&icirc;mes le chemin de Papeete.</p>
+
+<p>Tout cela s'&eacute;tait pass&eacute; comme dans un
+r&ecirc;ve. J'avais &agrave; peine pris le temps de le regarder,
+et cependant ses traits d'enfant s'&eacute;taient grav&eacute;s
+dans ma m&eacute;moire, de m&ecirc;me que, la nuit, une image
+tr&egrave;s vive, qu'on a per&ccedil;ue un instant, persiste et
+repara&icirc;t encore, apr&egrave;s qu'on a ferm&eacute; les
+yeux.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais singuli&egrave;rement troubl&eacute;, et mes
+id&eacute;es &eacute;taient boulevers&eacute;es; j'avais perdu
+toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien
+&ecirc;tre. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver
+juste &agrave; temps pour le d&eacute;part du <i>Rendeer</i> sans
+pouvoir retourner dans ma ch&egrave;re petite case, ni m&ecirc;me
+embrasser Rarahu que peut-&ecirc;tre je ne reverrais plus...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<p><br>
+ Quand nous f&ucirc;mes dehors, Ta&iuml;maha me demanda:</p>
+
+<p>-- Tu reviendras demain?</p>
+
+<p>-- Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de
+Californie.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, elle demanda avec timidit&eacute;:</p>
+
+<p>-- Rou&eacute;ri t'avait parl&eacute; de Ta&iuml;maha?</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu Ta&iuml;maha s'animait en parlant; peu
+&agrave; peu son coeur semblait s'&eacute;veiller d'un long
+sommeil. -- Elle n'&eacute;tait plus la m&ecirc;me
+cr&eacute;ature, insouciante et silencieuse; elle me questionnait
+d'une voix &eacute;mue, sur celui qu'elle appelait
+<i>Rou&eacute;ri</i>, et m'apparaissait enfin telle que je
+l'avais d&eacute;sir&eacute;e, conservant, avec un grand amour et
+une tristesse profonde, le souvenir de mon fr&egrave;re...</p>
+
+<p>Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux
+d&eacute;tails que Rou&eacute;ri lui avait appris; elle savait
+encore jusqu'au nom d'enfant qu'on me donnait jadis dans mon
+foyer ch&eacute;ri; elle me le redit en souriant, et me rappela
+en m&ecirc;me temps une histoire oubli&eacute;e de ma petite
+enfance. Je ne puis d&eacute;crire l'effet que me produisirent ce
+nom et ces souvenirs, conserv&eacute;s dans la m&eacute;moire de
+cette femme, et r&eacute;p&eacute;t&eacute;s l&agrave; par elle,
+en langue polyn&eacute;sienne...</p>
+
+<p>Le ciel s'&eacute;tait d&eacute;gag&eacute;; nous revenions
+par une nuit magnifique, et les paysages tahitiens,
+&eacute;clair&eacute;s par la lune, au coeur de la nuit, dans le
+grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein
+d'enchantement et de myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Je reconduisis Ta&iuml;maha jusqu'&agrave; la porte de la case
+qu'elle habitait &agrave; Papeete. -- Sa r&eacute;sidence
+habituelle &eacute;tait la case de sa vieille m&egrave;re Hapoto,
+au district de T&eacute;aroa, dans l'&icirc;le de Moorea.</p>
+
+<p>En la quittant, je lui parlai de l'&eacute;poque probable de
+mon retour, et voulus lui faire promettre de se trouver alors
+&agrave; Papeete, avec ses deux fils. -- Ta&iuml;maha promit par
+serment, mais, au nom de ses enfants, elle &eacute;tait redevenue
+sombre et bizarre; ses derni&egrave;res r&eacute;ponses
+&eacute;taient incoh&eacute;rentes ou moqueuses, son coeur
+s'&eacute;tait referm&eacute;; en lui disant adieu, je la vis
+telle que je devais la retrouver plus tard,
+incompr&eacute;hensible et sauvage...</p>
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+<p><br>
+ Il &eacute;tait environ trois heures quand je rejoignis l'avenue
+tranquille o&ugrave; Rarahu m'attendait; on sentait
+d&eacute;j&agrave; dans l'air la fra&icirc;cheur humide du matin.
+-- Rarahu, qui &eacute;tait rest&eacute;e assise dans
+l'obscurit&eacute;, jeta ses bras autour de moi quand
+j'entrai.</p>
+
+<p>Je lui contai cette nuit &eacute;trange, en la priant de
+garder pour elle ces confidences, pour que cette histoire depuis
+longtemps oubli&eacute;e ne redevint pas la fable des femmes de
+Papeete.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait notre derni&egrave;re nuit... et les
+incertitudes du retour, et les distances &eacute;normes qui
+allaient nous s&eacute;parer, jetaient sur toutes choses un voile
+d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se
+montrait sous un jour suave et d&eacute;licieux; elle
+&eacute;tait bien la petite &eacute;pouse de Loti; elle
+&eacute;tait doucement touchante dans ses transports d'amour et
+de larmes. Tout ce que l'affection pure et d&eacute;sol&eacute;e,
+la tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite
+fille passionn&eacute;e de quinze ans, elle le disait dans sa
+langue maorie, avec des expressions sauvages et des images
+&eacute;tranges.</p>
+
+<h3>XLV</h3>
+
+<p><br>
+ Les premi&egrave;res lueurs ind&eacute;cises du jour vinrent
+m'&eacute;veiller apr&egrave;s quelques moments de sommeil.</p>
+
+<p>Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliqu&eacute;e,
+qui est particuli&egrave;re au r&eacute;veil, je retrouvai
+m&ecirc;l&eacute;es ces id&eacute;es: le d&eacute;part, quitter
+l'&icirc;le d&eacute;licieuse, abandonner pour toujours ma case
+sous les grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage, -- et
+puis, Ta&iuml;maha et ses fils, -- ces nouveaux personnages
+&agrave; peine entrevus la nuit, et qui venaient encore, &agrave;
+la derni&egrave;re heure, m'attacher &agrave; ce pays par des
+liens nouveaux...</p>
+
+<p>La triste lueur blanche du matin filtrait par mes
+fen&ecirc;tres ouvertes... Je contemplai un instant Rarahu
+endormie, et puis je l'&eacute;veillai en l'embrassant:</p>
+
+<p>-- ... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me
+r&eacute;veilles, et il faut partir.</p>
+
+<p>Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle
+tunique; elle mit sur sa t&ecirc;te sa couronne fan&eacute;e et
+son <i>tiar&eacute;</i> de la veille, en faisant le serment que
+jusqu'&agrave; mon retour elle n'en aurait pas d'autres.</p>
+
+<p>J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil
+d'adieu &agrave; nos arbres, &agrave; nos fouillis de plantes;
+j'arrachai une branche de mimosas, une touffe de pervenches
+roses, -- et le chat nous suivit en miaulant, comme jadis il nous
+suivait au ruisseau d'Apir&eacute;...</p>
+
+<p>Au jour naissant, ma petite &eacute;pouse sauvage et moi, en
+nous donnant la main, nous descend&icirc;mes tristement &agrave;
+la plage, pour la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>L&agrave;, il y avait d&eacute;j&agrave; assistance nombreuse
+et silencieuse; toutes les filles de la reine, toutes les jeunes
+femmes de Papeete, auxquelles le <i>Rendeer</i> enlevait des amis
+ou des amants, &eacute;taient assises &agrave; terre;
+quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient
+venir.</p>
+
+<p>Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme, -- et
+le dernier canot du <i>Rendeer</i> m'emporta &agrave; bord...</p>
+
+<p><br>
+ Vers huit heures, le <i>Rendeer</i> leva l'ancre au son du
+fifre.</p>
+
+<p>Alors je vis Ta&iuml;maha, qui, elle aussi, descendait
+&agrave; la plage pour me voir partir, comme, douze ans
+auparavant, elle &eacute;tait venue, &agrave; dix-sept ans, voir
+partir Rou&eacute;ri qui ne revint plus.</p>
+
+<p>Elle aper&ccedil;ut Rarahu et s'assit pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une belle matin&eacute;e d'Oc&eacute;anie,
+ti&egrave;de et tranquille; il n'y avait pas un souffle dans
+l'atmosph&egrave;re; cependant des nuages lourds s'amoncelaient
+tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand
+d&ocirc;me d'obscurit&eacute;, au-dessous duquel le soleil du
+matin &eacute;clairait en plein la plage d'Oc&eacute;anie, les
+cocotiers verts et les jeunes femmes en robes blanches.</p>
+
+<p>L'heure du d&eacute;part apportait son charme de tristesse
+&agrave; ce grand tableau qui allait dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+<p><br>
+ Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse
+confuse, la case abandonn&eacute;e de mon fr&egrave;re
+Rou&eacute;ri fut encore longtemps visible au bord de la mer, et
+mes yeux rest&egrave;rent fix&eacute;s sur ce point perdu dans
+les arbres.</p>
+
+<p>Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient
+rapidement sur Tahiti; ils s'abaiss&egrave;rent comme un rideau
+immense, sous lequel l'&icirc;le enti&egrave;re fut bient&ocirc;t
+envelopp&eacute;e. -- La pointe aigu&euml; du morne de Fataoua
+parut encore dans une d&eacute;chirure du ciel, et puis tout se
+perdit dans les &eacute;paisses masses sombres; un grand vent
+aliz&eacute; se leva sur la mer, qui devint verte et houleuse, et
+la pluie d'orage commen&ccedil;a &agrave; tomber.</p>
+
+<p><br>
+ Alors je descendis tout au fond du <i>Rendeer</i>, dans ma
+cabine obscure; je me jetai sur ma couchette de marin, en me
+couvrant du pareo bleu, d&eacute;chir&eacute; par les
+&eacute;pines des bois, que Rarahu portait autrefois pour
+v&ecirc;tement dans son district d'Apir&eacute;... Et tout le
+jour, je restai l&agrave; &eacute;tendu, &agrave; ce bruit
+monotone d'un navire qui roule et qui marche, &agrave; ce bruit
+triste des lames qui venaient l'une apr&egrave;s l'autre battre
+la muraille sourde du <i>Rendeer</i>-... Tout le jour,
+plong&eacute; dans cette sorte de m&eacute;ditation triste, qui
+n'est ni la veille ni le sommeil, et o&ugrave; venaient se
+confondre des tableaux d'Oc&eacute;anie et des souvenirs
+lointains de mon enfance.</p>
+
+<p>Dans le demi-jour verd&acirc;tre qui filtrait de la mer,
+&agrave; travers la lentille &eacute;paisse de mon sabord, se
+dessinaient les objets singuliers &eacute;pars dans ma chambre,
+-- les coiffures de chefs oc&eacute;aniens, les images
+embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grima&ccedil;antes,
+les branches de palmier, les branches de corail, les branches
+quelconques arrach&eacute;es, &agrave; la derni&egrave;re heure,
+aux arbres de notre jardin, des couronnes fl&eacute;tries et
+encore embaum&eacute;es, de Rarahu ou d'Ariit&eacute;a, -- et le
+dernier bouquet de pervenches roses, coup&eacute; &agrave; la
+porte de notre demeure.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+<p><br>
+ Un peu apr&egrave;s le coucher du soleil, je devais prendre le
+quart, et je montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise
+qui me fouettait le visage, me ramen&egrave;rent aux notions
+pr&eacute;cises de la vie r&eacute;elle, au sentiment complet du
+d&eacute;part.</p>
+
+<p>Celui que je rempla&ccedil;ais pour le service de nuit,
+c'&eacute;tait John B..., mon cher fr&egrave;re John, dont
+l'affection douce et profonde &eacute;tait depuis longtemps mon
+grand recours dans les douleurs de la vie:</p>
+
+<p>-- Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me <i>rendant le
+quart</i>; elles sont l&agrave;-bas derri&egrave;re nous; et je
+n'ai pas besoin de te les nommer, tu les connais...</p>
+
+<p>Deux silhouettes lointaines, deux nuages &agrave; peine
+visibles &agrave; l'horizon: l'&icirc;le de Tahiti, et
+l'&icirc;le de Moorea...</p>
+
+<p><br>
+ John resta pr&egrave;s de moi jusqu'&agrave; une heure
+avanc&eacute;e de la soir&eacute;e; je lui contai ma
+soir&eacute;e de la veille, il savait seulement que j'avais fait
+la nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de
+triste et d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais
+depuis la veille j'avais besoin de pleurer; dans
+l'obscurit&eacute; du banc de quart, personne ne le vit que mon
+fr&egrave;re John: aupr&egrave;s de lui je pleurai l&agrave;
+comme un enfant.</p>
+
+<p>La mer &eacute;tait grosse, et le vent nous poussait rudement
+dans la nuit noire. C'&eacute;tait comme un r&eacute;veil, un
+retour au dur m&eacute;tier des marins, apr&egrave;s une
+ann&eacute;e d'un r&ecirc;ve &eacute;nervant et d&eacute;licieux,
+dans l'&icirc;le la plus voluptueuse de la terre...</p>
+
+<p><br>
+ ...Deux silhouettes lointaines, deux nuages &agrave; peine
+visibles &agrave; l'horizon: l'&icirc;le de Tahiti et l'&icirc;le
+de Moorea...</p>
+
+<p>L'&icirc;le de Tahiti, o&ugrave; Rarahu veille &agrave; cette
+heure en pleurant dans ma case d&eacute;serte, -- dans ma
+ch&egrave;re petite case que battent la pluie et le vent de la
+nuit, -- et l'&icirc;le de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui
+a "le front et les yeux de mon fr&egrave;re..."</p>
+
+<p>Cet enfant qui est le fils a&icirc;n&eacute; de la famille,
+qui ressemble &agrave; mon fr&egrave;re Georges, quelque chose
+&eacute;trange! c'est un petit sauvage, il s'appelle Taamari; le
+foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille
+m&egrave;re ne le verra jamais. Pourtant cette pens&eacute;e me
+cause une tristesse douce, presque une impression consolante. Au
+moins, tout ce qui &eacute;tait Georges n'est pas fini, n'est pas
+mort avec lui...</p>
+
+<p>Moi aussi, qui serai bient&ocirc;t peut-&ecirc;tre
+fauch&eacute; par la mort dans quelque pays lointain, jet&eacute;
+dans le n&eacute;ant ou l'&eacute;ternit&eacute;, moi aussi,
+j'aimerais revivre &agrave; Tahiti, revivre dans un enfant qui
+serait encore moi-m&ecirc;me, qui serait mon sang
+m&ecirc;l&eacute; &agrave; celui de Rarahu; je trouverais une
+joie &eacute;trange dans l'existence de ce lien supr&ecirc;me et
+myst&eacute;rieux entre elle et moi, dans l'existence d'un enfant
+maori, qui serait nous deux fondus dans une m&ecirc;me
+cr&eacute;ature...</p>
+
+<p>Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis
+attach&eacute; d'une mani&egrave;re irr&eacute;sistible et pour
+toujours; c'est maintenant surtout que j'en ai conscience. Mon
+Dieu, que j'aimais ce pays d'Oc&eacute;anie! J'ai deux patries
+maintenant, bien &eacute;loign&eacute;es l'une de l'autre, il est
+vrai; -- mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de
+quitter, et peut-&ecirc;tre y finirai-je ma vie...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>TROSI&Eacute;ME PARTIE</h2>
+
+<h3><br>
+ I</h3>
+
+<p><br>
+ Vingt jours plus tard, le <i>Rendeer</i> fit &agrave; Honolulu,
+capitale des &icirc;les Sandwich, une rel&acirc;che fort gaie qui
+dura deux mois.</p>
+
+<p>L&agrave;, c'&eacute;tait la race maorie arriv&eacute;e
+d&eacute;j&agrave; &agrave; un degr&eacute; de civilisation
+relative plus avanc&eacute; qu'&agrave; Tahiti.</p>
+
+<p>Toute une cour tr&egrave;s luxueuse; un roi l&eacute;preux et
+dor&eacute;; des f&ecirc;tes &agrave; l'europ&eacute;enne, des
+ministres et des g&eacute;n&eacute;raux empanach&eacute;s et
+l&eacute;g&egrave;rement grotesques; tout un personnel
+dr&ocirc;le, repoussoir multiple sur lequel se d&eacute;tachait
+la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite
+tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gantes et par&eacute;es. Des jeunes
+filles du m&ecirc;me sang que Rarahu transform&eacute;es en
+<i>misses</i>; des jeunes filles qui avaient son type, son air un
+peu sauvage et ses grands cheveux, -- mais qui faisaient venir de
+France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants &agrave;
+plusieurs boutons et leurs toilettes parisiennes.</p>
+
+<p>Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre
+m&eacute;lange de population; des Hawa&iuml;ens tatou&eacute;s
+dans les rues, des commer&ccedil;ants am&eacute;ricains et des
+marchands chinois.</p>
+
+<p>Un beau pays, une belle nature; une belle
+v&eacute;g&eacute;tation, rappelant de loin celle de Tahiti, mais
+moins fra&icirc;che et moins puissante pourtant que celle de
+l'&icirc;le aux vall&eacute;es profondes et aux grandes
+foug&egrave;res.</p>
+
+<p>Encore la langue maorie, ou plut&ocirc;t un idiome dur, issu
+de la m&ecirc;me origine; quelques mots cependant &eacute;taient
+les m&ecirc;mes, et les indig&egrave;nes me comprenaient encore.
+Je me sentis l&agrave; moins loin de l'&icirc;le ch&eacute;rie,
+que plus tard, lorsque je fus sur la c&ocirc;te
+d'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p><br>
+ A San-Francisco de Californie, notre seconde rel&acirc;che,
+o&ugrave; nous arriv&acirc;mes apr&egrave;s un mois de
+travers&eacute;e, je trouvai cette premi&egrave;re lettre de
+Rarahu qui m'attendait. (Elle avait &eacute;t&eacute; remise au
+consulat d'Angleterre par un b&acirc;timent am&eacute;ricain
+charg&eacute; de nacre, qui avait quitt&eacute; Tahiti quelques
+jours apr&egrave;s notre d&eacute;part.)</p>
+
+<p>A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire
+&agrave; vapeur <i>Rendeer</i>.</p>
+
+<p>O mon cher petit ami!<br>
+ O ma fleur parfum&eacute;e du soir! mon mal est grand dans mon
+coeur de ne plus te voir...</p>
+
+<p>O mon &eacute;toile du matin! mes yeux se fondent dans les
+pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi
+chr&eacute;tienne.</p>
+
+<p>Ta petite amie,</p>
+
+<p>RARAHU.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis &agrave; Rarahu par une longue lettre,
+&eacute;crite dans un tahitien correct et classique, -- qu'un
+b&acirc;timent baleinier fut charg&eacute; de lui faire parvenir,
+par l'interm&eacute;diaire de la reine Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers
+mois de l'ann&eacute;e, et la priais d'en informer Ta&iuml;maha,
+en lui rappelant les serments.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>HORS-D'OEUVRE CHINOIS</h3>
+
+<p><br>
+ Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui
+pr&eacute;c&egrave;de, encore moins avec ce qui va suivre, -- qui
+n'a avec cette histoire qu'un simple lien chronologique, un
+rapport de dates:</p>
+
+<p><br>
+ La sc&egrave;ne se passait &agrave; minuit, -- en mai 1873, --
+dans un th&eacute;&acirc;tre du quartier chinois de San-Francisco
+de Californie.</p>
+
+<p>V&ecirc;tus de costumes de circonstance, William et moi, nous
+avions gravement pris place au parterre. Acteurs, spectateurs,
+machinistes, -- tout le monde &eacute;tait chinois,
+except&eacute; nous.</p>
+
+<p>On &eacute;tait &agrave; un moment path&eacute;tique d'un
+grand drame lyrique que nous ne comprenions point. Les dames des
+galeries cachaient derri&egrave;re leurs &eacute;ventails leurs
+tout petits yeux retrouss&eacute;s en amande, et minaudaient sous
+le coup de leur &eacute;motion comme des figurines de potiches.
+Les artistes, rev&ecirc;tus de costumes de l'&eacute;poque des
+dynasties &eacute;teintes, poussaient des hurlements surprenants,
+inimaginables, avec des voix de chats de goutti&egrave;res; --
+l'orchestre, compos&eacute; de gongs et de guitares, faisait
+entendre des sons extravagants, des accords inou&iuml;s.</p>
+
+<p>Effet de nuit. Les lumi&egrave;res &eacute;taient
+baiss&eacute;es. -- Devant nous, le public du parterre, -- un
+alignement de t&ecirc;tes ras&eacute;es, orn&eacute;es
+d'impayables queues que terminaient des tresses de soie.</p>
+
+<p>Il nous vint une id&eacute;e satanique, -- dont
+l'ex&eacute;cution rapide fut favoris&eacute;e par la disposition
+des si&egrave;ges, l'obscurit&eacute;, la tension des esprits:
+attacher les queues deux &agrave; deux, et
+d&eacute;guerpir...</p>
+
+<p>O Confucius!...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p><br>
+ ... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Am&eacute;rique
+russe... Six mois d'exp&eacute;ditions et d'aventures qui ne
+tiennent en rien &agrave; cette histoire.</p>
+
+<p>Dans ces pays, on se sentait plus pr&egrave;s de l'Europe et
+d&eacute;j&agrave; bien loin de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Tout ce pass&eacute; tahitien semblait un r&ecirc;ve, un
+r&ecirc;ve aupr&egrave;s duquel la r&eacute;alit&eacute;
+pr&eacute;sente n'int&eacute;ressait plus.</p>
+
+<p>En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe
+par l'Australie et le Japon; "l'amiral &agrave; cheveux blancs"
+voulait traverser l'oc&eacute;an Pacifique dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re nord, en laissant &agrave;
+d'effroyables distances dans le sud<br>
+ <i>l'&icirc;le d&eacute;licieuse</i>.</p>
+
+<p>Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse
+au coeur... Rarahu avait d&ucirc; m'&eacute;crire plusieurs
+lettres, mais la vie errante que nous menions sur les c&ocirc;tes
+d'Am&eacute;rique les emp&ecirc;chait de me parvenir, et je ne
+recevais plus rien d'elle...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p><br>
+ ... Dix mois ont pass&eacute;.</p>
+
+<p>Le <i>Rendeer</i>, parti le 1er novembre de San-Francisco, se
+dirige &agrave; toute vitesse vers le sud. Il s'est engag&eacute;
+depuis deux jours dans cette zone qui s&eacute;pare les
+r&eacute;gions temp&eacute;r&eacute;es des r&eacute;gions
+chaudes, et qui s'appelle: <i>zone des calmes tropicaux.</i></p>
+
+<p>Hier, c'&eacute;tait un calme morne, avec un ciel gris qui
+rappelait encore les r&eacute;gions temp&eacute;r&eacute;es;
+l'air &eacute;tait froid, un rideau de nuages immobiles et tout
+d'une pi&egrave;ce nous voilait le soleil.</p>
+
+<p>Ce matin nous avons pass&eacute; le tropique, et la mise en
+sc&egrave;ne a brusquement chang&eacute;; c'est bien ce ciel
+&eacute;tonnamment pur, cet air vif, ti&egrave;de,
+d&eacute;licieux, de la r&eacute;gion des aliz&eacute;s, et cette
+mer si bleue, asile des poissons volants et des dorades.</p>
+
+<p>Les plans sont chang&eacute;s, nous revenons en Europe par le
+sud de l'Am&eacute;rique, le cap Horn et l'oc&eacute;an
+Atlantique; Tahiti est sur notre route dans le Pacifique, et
+l'amiral a d&eacute;cid&eacute; qu'il s'y arr&ecirc;terait en
+passant. Ce sera peu, rien qu'une rel&acirc;che de quelques
+jours, quand apr&egrave;s, tout sera fini pour jamais; mais quel
+bonheur d'arriver, surtout apr&egrave;s avoir craint de ne pas
+revenir!...</p>
+
+<p>... J'&eacute;tais accoud&eacute; sur les bastingages,
+regardant la mer. Le vieux docteur du <i>Rendeer</i> s'approcha
+de moi, en me frappant doucement sur l'&eacute;paule:</p>
+
+<p>-- Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien &agrave; quoi vous
+r&ecirc;vez: nous y serons bient&ocirc;t, dans votre &icirc;le,
+et m&ecirc;me nous allons si vite que ce sont, je pense, vos
+amies tahitiennes qui nous tirent &agrave; elles...!</p>
+
+<p>-- Il est incontestable, docteur, r&eacute;pondis-je, que si
+elles s'y mettaient toutes...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p><br>
+ 26 novembre 1873.</p>
+
+<p><br>
+ En mer. -- Nous avons pass&eacute; hier par un grand vent au
+milieu des &icirc;les Pomotous.</p>
+
+<p>La brise tropicale souffle avec force, le ciel est
+nuageux.</p>
+
+<p>A midi, la terre (Tahiti) par b&acirc;bord devant.</p>
+
+<p>C'est John qui l'a vue le premier; une forme ind&eacute;cise
+au milieu des nuages: la pointe de Faaa.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent
+par tribord, au-dessus d'une panne transparente.</p>
+
+<p>Les poissons volants se l&egrave;vent par centaines.</p>
+
+<p><i>L'&icirc;le d&eacute;licieuse</i> est l&agrave; tout
+pr&egrave;s... Impression singuli&egrave;re, qui ne peut se
+traduire...</p>
+
+<p>Cependant la brise apporte d&eacute;j&agrave; les parfums
+tahitiens, des bouff&eacute;es d'orangers et de gard&eacute;nias
+en fleurs.</p>
+
+<p>Une masse &eacute;norme de nuages p&egrave;se sur toute
+l'&icirc;le. On commence &agrave; distinguer sous ce rideau
+sombre la verdure et les cocotiers. Les montagnes d&eacute;filent
+rapidement: Papenoo, le grand morne de Mah&eacute;na, Fataoua, et
+puis la pointe V&eacute;nus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.</p>
+
+<p>J'avais peur d'une d&eacute;sillusion, mais l'aspect de
+Papeete est enchanteur. Toute cette verdure dor&eacute;e fait de
+loin un effet magique au soleil du soir.</p>
+
+<p>Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne
+sur la plage, &agrave; nous regarder arriver. Quand je mets pied
+&agrave; terre il fait nuit...</p>
+
+<p>On est comme enivr&eacute; de ce parfum tahitien qui se
+condense le soir sous le feuillage &eacute;pais... Cette ombre
+est enchanteresse. C'est un bonheur &eacute;trange de se
+retrouver dans ce pays...</p>
+
+<p>... Je prends l'avenue qui m&egrave;ne au palais. Ce soir elle
+est d&eacute;serte. Les bouaros l'ont jonch&eacute;e de leurs
+grandes fleurs jaune p&acirc;le et de leurs feuilles mortes. Il
+fait sous ces arbres une obscurit&eacute; profonde. Une tristesse
+inqui&egrave;te, sans cause connue, me p&eacute;n&egrave;tre peu
+&agrave; peu au milieu de ce silence inattendu; on dirait que ce
+pays est mort...</p>
+
+<p>J'approche de l'habitation de Pomar&eacute;... Les filles de
+la reine sont l&agrave;, assises et silencieuses. Quel caprice
+bizarre a retenu l&agrave; ces cr&eacute;atures indolentes, qui
+en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant de nous...
+Cependant elles se sont par&eacute;es; elles ont mis de longues
+tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles
+attendent.</p>
+
+<p>Une jeune femme qui se tient debout &agrave; l'&eacute;cart,
+une forme plus svelte que les autres, attire mon regard, et
+instinctivement je me dirige vers elle.</p>
+
+<p>-- <i>Aue! Loti!</i>... dit-elle en me serrant de toutes ses
+forces dans ses bras...</p>
+
+<p>Et je rencontre dans l'obscurit&eacute; les joues douces et
+les l&egrave;vres fra&icirc;ches de Rarahu...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu et moi, nous pass&acirc;mes la soir&eacute;e &agrave;
+errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de
+la reine; tant&ocirc;t nous marchions au hasard dans les
+all&eacute;es qui se pr&eacute;sentaient &agrave; nous;
+tant&ocirc;t nous nous &eacute;tendions sur l'herbe odorante,
+dans les fouillis &eacute;pais des plantes... Il est de ces
+heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite toute
+une vie; -- ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles
+la nature d'Oc&eacute;anie jetait son charme
+ind&eacute;finissable, et son &eacute;trange prestige.</p>
+
+<p><br>
+ Et pourtant nous &eacute;tions tristes, tous deux, au milieu de
+ce bonheur de nous revoir; tous deux nous sentions que
+c'&eacute;tait la fin, que bient&ocirc;t nos destin&eacute;es
+seraient s&eacute;par&eacute;es pour jamais...</p>
+
+<p>Rarahu avait chang&eacute;; dans l'obscurit&eacute;, je la
+sentais plus fr&ecirc;le, et la petite toux si redout&eacute;e
+sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa
+figure plus p&acirc;le et plus accentu&eacute;e; elle avait
+pr&egrave;s de seize ans; elle &eacute;tait toujours adorablement
+jeune et enfant; seulement elle avait pris plus que jamais ce
+quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler
+<i>distinction</i>, elle avait dans sa petite physionomie sauvage
+une distinction fine et supr&ecirc;me. Il semblait que son visage
+e&ucirc;t pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont
+mourir...</p>
+
+<p>Par une fantaisie bien inattendue, elle s'&eacute;tait fait
+admettre au nombre des suivantes du palais; elle avait
+pr&eacute;cis&eacute;ment demand&eacute; d'&ecirc;tre au service
+d'Ariit&eacute;a, &agrave; laquelle elle appartenait en ce
+moment, et qui s'&eacute;tait prise &agrave; beaucoup l'aimer.
+Dans ce milieu, elle avait puis&eacute; certaines notions de la
+vie des femmes europ&eacute;ennes; elle avait appris, surtout
+&agrave; mon intention, l'anglais qu'elle commen&ccedil;ait
+presque &agrave; savoir; elle le parlait avec un petit accent
+singulier, enfantin et na&iuml;f; sa voix semblait plus douce
+encore dans ces mots inusit&eacute;s, dont elle ne pouvait pas
+prononcer les syllabes dures.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bizarre d'entendre ces phrases de la langue
+anglaise sortir de la bouche de Rarahu; je l'&eacute;coutais avec
+&eacute;tonnement, il semblait que ce f&ucirc;t une autre
+femme...</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes tous deux, en nous donnant la main comme
+autrefois, dans la grande rue qui jadis &eacute;tait pleine de
+mouvement et d'animation.</p>
+
+<p>Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes
+&eacute;tal&eacute;es sous les v&eacute;randas. L&agrave;
+m&ecirc;me tout &eacute;tait d&eacute;sert. Je ne sais quel vent
+de tristesse, depuis notre d&eacute;part, avait souffl&eacute;
+sur Tahiti...</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait jour de r&eacute;ception chez le gouverneur
+fran&ccedil;ais; nous nous approch&acirc;mes de sa demeure. Par
+les fen&ecirc;tres ouvertes, on plongeait dans les salons
+&eacute;clair&eacute;s; il y avait l&agrave; tous mes camarades
+du <i>Rendeer</i>, et toutes les femmes de la cour; la reine
+Pomar&eacute;, la reine Mo&eacute;, et la princesse
+Ariit&eacute;a. On se demanda plus d'une fois sans doute:
+"O&ugrave; donc est Harry Grant?..." Et Ariit&eacute;a put
+r&eacute;pondre avec son sourire tranquille:</p>
+
+<p>-- Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma
+suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du
+soleil devant le jardin de la reine.</p>
+
+<p>Le fait est que Loti &eacute;tait avec Rarahu, et que pour
+l'instant le reste n'existait plus pour lui...</p>
+
+<p><br>
+ Une petite cr&eacute;ature qu'on tenait sur les genoux dans le
+coin le plus tranquille du salon, m'avait seule aper&ccedil;u et
+reconnu; sa voix d'enfant, d&eacute;j&agrave; bien affaiblie et
+presque mourante, cria:</p>
+
+<p>-- <i>Ia ora na, Loti!</i> (Je te salue, Loti!)</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la petite princesse Pomar&eacute; V, la fille
+ador&eacute;e de la vieille reine.</p>
+
+<p>J'embrassai par la fen&ecirc;tre sa petite main qu'elle me
+tendait, et l'incident passa inaper&ccedil;u du public...</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes &agrave; errer tous deux; nous n'avions
+plus de g&icirc;te o&ugrave; nous retirer ensemble; Rarahu
+&eacute;tait influenc&eacute;e comme moi par la tristesse des
+choses, le silence et la nuit.</p>
+
+<p>A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service
+aupr&egrave;s de la reine et d'Ariit&eacute;a. Nous
+ouvr&icirc;mes sans bruit la barri&egrave;re du jardin et nous
+avan&ccedil;&acirc;mes avec pr&eacute;caution pour examiner les
+lieux. C'est qu'il fallait &eacute;viter les regards du vieil
+Ariifait&eacute;, le mari de la reine, qui r&ocirc;de souvent le
+soir sous les v&eacute;randas de ses domaines.</p>
+
+<p>Le palais s'&eacute;levait isol&eacute;, au fond du vaste
+enclos; sa masse blanche se dessinait clairement &agrave; la
+faible clart&eacute; des &eacute;toiles; on n'entendait nulle
+part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de
+Pomar&eacute; prenait ce m&ecirc;me aspect qu'il avait autrefois,
+quand je le voyais dans mes r&ecirc;ves d'enfance. Tout
+&eacute;tait endormi &agrave; l'entour; Rarahu, rassur&eacute;e,
+monta par le grand perron, en me disant adieu.</p>
+
+<p>Je descendis &agrave; la plage, prendre mon canot pour rentrer
+&agrave; bord; tout ce pays me semblait ce soir-l&agrave; d'une
+tristesse d&eacute;sol&eacute;e.</p>
+
+<p>Pourtant c'&eacute;tait une belle nuit tahitienne, et les
+&eacute;toiles australes resplendissaient...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p><br>
+ Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariit&eacute;a qui ne
+s'y opposa point.</p>
+
+<p>Notre case sous les grands cocotiers, qui &eacute;tait
+rest&eacute;e d&eacute;serte en mon absence, se rouvrit pour
+nous. Le jardin &eacute;tait plus fouillis que jamais, et tout
+envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches
+roses avaient pouss&eacute; et fleuri jusque dans notre
+chambre... Nous repr&icirc;mes possession du logis
+abandonn&eacute; avec une joie triste. Rarahu y rapporta son
+vieux chat fid&egrave;le, qui &eacute;tait demeur&eacute; son
+meilleur ami et qui s'y retrouva en pays connu.<br>
+ ... Et tout fut encore comme aux anciens jours...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p><br>
+ Les oiseaux command&eacute;s par la petite princesse m'avaient
+donn&eacute; la plus grande peine en route, la plus grande peine
+que des oiseaux puissent donner. -- Une vingtaine survivaient,
+sur trente qu'ils avaient &eacute;t&eacute; d'abord, encore se
+trouvaient-ils tr&egrave;s fatigu&eacute;s de leur
+travers&eacute;e, -- une vingtaine de petits &ecirc;tres
+d&eacute;peign&eacute;s, gluants, piteux, qui avaient
+&eacute;t&eacute; autrefois des pinsons, des linottes et des
+chardonnerets. -- Cependant ils furent agr&eacute;&eacute;s par
+l'enfant malade, dont les grands yeux noirs
+s'&eacute;clair&egrave;rent &agrave; leur vue d'une joie
+tr&egrave;s vive.</p>
+
+<p>-- <i>Mea maitai!</i> (C'est bien, dit-elle, c'est bien,
+Loti!)</p>
+
+<p>Les oiseaux avaient conserv&eacute; un de leurs plus grands
+charmes; -- d&eacute;plum&eacute;s, souffreteux, ils chantaient
+tout de m&ecirc;me, -- et la petite reine les &eacute;coutait
+avec ravissement.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Papeete, 28 novembre 1873.</p>
+
+<p><br>
+ A sept heures du matin, -- heure d&eacute;licieuse entre toutes
+dans les pays du soleil, -- j'attendais, dans le jardin de la
+reine, Ta&iuml;maha, &agrave; qui j'avais fait donner
+rendez-vous.</p>
+
+<p>De l'avis m&ecirc;me de Rarahu, Ta&iuml;maha &eacute;tait une
+incompr&eacute;hensible cr&eacute;ature qu'elle avait &agrave;
+peine pu voir depuis mon d&eacute;part et qui ne lui avait jamais
+donn&eacute; que des r&eacute;ponses vagues ou
+incoh&eacute;rentes au sujet des enfants de Rou&eacute;ri.</p>
+
+<p>A l'heure dite, Ta&iuml;maha parut en souriant, et vint
+s'asseoir pr&egrave;s de moi. Pour la premi&egrave;re fois je
+voyais en plein jour cette femme qui, l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente, m'&eacute;tait apparue d'une
+mani&egrave;re &agrave; moiti&eacute; fantastique, la nuit, et
+&agrave; l'instant du d&eacute;part.</p>
+
+<p>-- Me voici, Loti, dit-elle, -- en allant au-devant de mes
+premi&egrave;res questions, -- mais mon fils Taamari n'est pas
+avec moi; deux fois j'avais charg&eacute; le chef de son district
+de l'amener ici; mais il a peur de la mer, et il a refus&eacute;
+de venir. Atario, lui, n'est plus &agrave; Tahiti; la vieille
+Huahara l'a fait partir pour l'&icirc;le de Raiat&eacute;a,
+o&ugrave; une de ses soeurs d&eacute;sirait un fils.</p>
+
+<p>Je me heurtais encore contre l'impossible, -- contre l'inertie
+et les inexplicables bizarreries du caract&egrave;re maori.</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha souriait. -- Je sentais qu'aucun reproche, aucune
+supplication ne la toucheraient plus. Je savais que ni
+pri&egrave;res, ni menaces, ni intervention de la reine ne
+pourraient obtenir que dans des d&eacute;lais si courts on me
+f&icirc;t venir de si loin cet enfant que je voulais
+conna&icirc;tre. Et je ne pouvais prendre mon parti de
+m'&eacute;loigner pour toujours sans l'avoir vu.</p>
+
+<p>-- Ta&iuml;maha, dis-je apr&egrave;s un moment de
+r&eacute;flexion silencieuse, nous allons partir ensemble pour
+l'&icirc;le de Moorea. Tu ne peux pas refuser au fr&egrave;re de
+Rou&eacute;ri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille
+m&egrave;re, pour lui montrer ton fils.</p>
+
+<p>Et pourtant j'&eacute;tais bien avare de ces quelques jours
+derniers pass&eacute;s &agrave; Papeete, bien jaloux de ces
+derni&egrave;res heures d'amour et d'&eacute;trange
+bonheur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p><br>
+ Papeete, 29 novembre.</p>
+
+<p>Encore le chant rapide, et le bruit et la
+fr&eacute;n&eacute;sie de la <i>upa-upa</i>; encore la foule des
+Tahitiennes devant le palais de Pomar&eacute;; une
+derni&egrave;re grande f&ecirc;te au clair des &eacute;toiles
+comme autrefois.</p>
+
+<p>Assis sous la v&eacute;randa de la reine, je tenais dans ma
+main la main amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une
+profusion inusit&eacute;e de fleurs et de feuillage. Pr&egrave;s
+de nous &eacute;tait assise Ta&iuml;maha, qui nous contait sa vie
+d'autrefois, sa vie avec Rou&eacute;ri. Elle avait ses heures de
+souvenir et de douce sensibilit&eacute;; elle avait vers&eacute;
+des larmes vraies, en reconnaissant certain pareo bleu, -- pauvre
+relique du pass&eacute; que mon fr&egrave;re avait jadis
+rapport&eacute;e au foyer, et que moi j'avais trouv&eacute;
+plaisir &agrave; ramener en Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Notre voyage &agrave; Moorea &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;
+en principe; il n'y avait plus que les difficult&eacute;s
+mat&eacute;rielles qui en retardaient l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ 1er d&eacute;cembre 1873.</p>
+
+<p>Le d&eacute;part pour Moorea s'organisa de grand matin sur la
+plage.</p>
+
+<p>Le chef Tatari, qui rejoignait son &icirc;le, donnait passage
+&agrave; Ta&iuml;maha et &agrave; moi sur la recommandation de la
+reine. -- Il emmenait aussi deux jeunes hommes de son district,
+et deux petites filles qui tenaient des chats en laisse. Ce fut
+en face m&ecirc;me de la case abandonn&eacute;e de Rou&eacute;ri
+que nous v&icirc;nmes nous embarquer; le hasard avait
+amen&eacute; ce rapprochement.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas sans grand'peine que ce voyage avait pu
+s'arranger, l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle
+fantaisie me prenait d'aller courir dans cette &icirc;le de
+Moorea, et, en raison du peu de temps que le <i>Rendeer</i>
+devait passer &agrave; Papeete, il m'avait pendant deux jours
+refus&eacute; l'autorisation de partir. De plus, les vents
+r&eacute;gnants rendaient les communications difficiles entre les
+deux pays, et la date de mon retour &agrave; Tahiti restait
+probl&eacute;matique.</p>
+
+<p><br>
+ On mettait &agrave; l'eau la baleini&egrave;re de Tatari; les
+passagers apportaient leur l&eacute;ger bagage et prenaient
+ga&icirc;ment cong&eacute; de leurs amis; nous allions
+partir.</p>
+
+<p>A la derni&egrave;re minute, Ta&iuml;maha, changeant
+brusquement d'id&eacute;e, refusa de me suivre; elle alla
+s'appuyer contre la case de Rou&eacute;ri, et, cachant sa
+t&ecirc;te dans ses mains, elle se mit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>Ni mes pri&egrave;res, ni les conseils de Tatari ne purent
+rien contre la d&eacute;cision inattendue de cette femme, et
+force nous fut de nous &eacute;loigner sans elle.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p><br>
+ La travers&eacute;e dura pr&egrave;s de quatre heures; au large,
+le vent &eacute;tait fort et la mer grosse, la baleini&egrave;re
+se remplit d'eau.</p>
+
+<p>Les deux chats passagers, fatigu&eacute;s de crier,
+s'&eacute;taient couch&eacute;s tout mouill&eacute;s
+aupr&egrave;s des deux petites filles, qui ne donnaient plus
+signe de vie.</p>
+
+<p>Tout tremp&eacute;s, nous abord&acirc;mes loin du point que
+nous voulions atteindre, dans une baie voisine du district de
+Papetoa&iuml;, -- pays sauvage et enchanteur, o&ugrave; nous
+tir&acirc;mes la baleini&egrave;re au sec sur le corail.</p>
+
+<p><br>
+ Il y avait tr&egrave;s loin, de ce lieu au district de Mataveri
+qu'habitaient les parents de Ta&iuml;maha et le fils de mon
+fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Le chef Tau&iuml;ro me donna pour guide son fils Tatari, et
+nous part&icirc;mes tous deux par un sentier &agrave; peine
+visible, sous une vo&ucirc;te admirable de palmiers et de
+pandanus.</p>
+
+<p><br>
+ De loin en loin nous traversions des villages b&acirc;tis sous
+bois, o&ugrave; les indig&egrave;nes assis &agrave; l'ombre,
+immobiles et r&ecirc;veurs comme toujours, nous regardaient
+passer. -- Des jeunes filles se d&eacute;tachaient des groupes,
+et venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau
+fra&icirc;che.</p>
+
+<p>A mi-chemin, nous f&icirc;mes halte chez le vieux chef
+Ta&iuml;rapa, du district de T&eacute;harosa. C'&eacute;tait un
+grave vieillard &agrave; cheveux blancs, qui vint au-devant de
+nous appuy&eacute; sur l'&eacute;paule d'une petite fille
+d&eacute;licieusement jolie.</p>
+
+<p>Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe.
+Il nous conta ses impressions d'alors et ses &eacute;tonnements;
+on e&ucirc;t cru entendre le vieux Chactas contant aux Natchez sa
+visite au Roi-Soleil.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p><br>
+ Vers trois heures de l'apr&egrave;s-midi, je fis mes adieux au
+chef Ta&iuml;rapa, et continuai ma route.</p>
+
+<p>Nous march&acirc;mes encore une heure environ, dans des
+sentiers sablonneux, sur des terrains que Tatari me dit
+appartenir &agrave; la reine Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>Puis nous arriv&acirc;mes &agrave; une baie admirable,
+o&ugrave; des milliers de cocotiers balan&ccedil;aient leur
+t&ecirc;te au vent de la mer.</p>
+
+<p>On se sentait sous ces grands arbres aussi
+&eacute;cras&eacute;s, aussi infime, qu'un insecte microscopique
+circulant sous de grands roseaux. -- Toutes ces hautes tiges
+gr&ecirc;les &eacute;taient, comme le sol, d'une monotone couleur
+de cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose
+charg&eacute; de fleurs jetait une nuance &eacute;clatante sous
+cette immense colonnade grise. -- La terre nue &eacute;tait
+sem&eacute;e de d&eacute;bris de madr&eacute;pores, de palmes
+dess&eacute;ch&eacute;es, de feuilles mortes. -- La mer, d'un
+bleu fonc&eacute;, d&eacute;ferlait sur une plage de coraux
+bris&eacute;s d'une blancheur de neige; &agrave; l'horizon
+apparaissait Tahiti, &agrave; demi perdu dans la vapeur,
+baign&eacute; dans la grande lumi&egrave;re tropicale.</p>
+
+<p>Le vent sifflait tristement l&agrave;-dessous, comme parmi des
+tuyaux d'orgues gigantesques; ma t&ecirc;te s'emplissait de
+pens&eacute;es sombres, d'impressions &eacute;tranges, -- et ces
+souvenirs de mon fr&egrave;re, que j'&eacute;tais venu l&agrave;
+invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, &agrave; travers
+la nuit du pass&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p><br>
+ -- Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de
+Ta&iuml;maha; l'enfant que tu cherches doit &ecirc;tre l&agrave;,
+ainsi que sa vieille grand'm&egrave;re Hapoto.</p>
+
+<p>Nous apercevions en effet devant nous un groupe
+d'indig&egrave;nes assis &agrave; l'ombre; c'&eacute;taient des
+enfants et des femmes dont les silhouettes obscures se
+profilaient sur la mer &eacute;tincelante.</p>
+
+<p>Mon coeur battait fort en approchant d'eux, &agrave; la
+pens&eacute;e que j'allais voir cet enfant inconnu,
+d&eacute;j&agrave; aim&eacute;, - pauvre petit sauvage,
+li&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me par les puissants liens du
+sang.</p>
+
+<p>-- Celui-ci est Loti, le fr&egrave;re de Rou&eacute;ri, --
+celle-ci est Hapoto, la m&egrave;re de Ta&iuml;maha, dit Tatari
+en me montrant une vieille femme qui me tendit sa main
+tatou&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Et voici Taamari, continua-t-il, en d&eacute;signant un
+enfant qui &eacute;tait assis &agrave; mes pieds.</p>
+
+<p>J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon
+fr&egrave;re; -- je le regardais, cherchant &agrave;
+reconna&icirc;tre en lui les traits d&eacute;j&agrave; lointains
+de Rou&eacute;ri. C'&eacute;tait un d&eacute;licieux enfant, mais
+je retrouvais dans sa figure ronde les traits seuls de sa
+m&egrave;re, le regard noir et velout&eacute; de
+Ta&iuml;maha.</p>
+
+<p>Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, o&ugrave; les
+hommes et les plantes poussent si vite, j'attendais un grand
+gar&ccedil;on de treize ans, au regard profond comme celui de
+Georges, et pour la premi&egrave;re fois un doute
+am&egrave;rement triste me traversa l'esprit...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p><br>
+ V&eacute;rifier l'&eacute;poque de la naissance de Taamari
+&eacute;tait chose difficile, -- et j'interrogeai inutilement les
+femmes. L&agrave;-bas o&ugrave; les saisons passent
+inaper&ccedil;ues, dans un &eacute;ternel &eacute;t&eacute;, la
+notion des dates est incompl&egrave;te, -- et les ann&eacute;es
+se comptent &agrave; peine.</p>
+
+<p><br>
+ -- Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des
+&eacute;crits qui &eacute;taient comme les actes de naissance de
+tous les enfants de la famille, -- et ces papiers &eacute;taient
+conserv&eacute;s dans le <i>farehau</i> du district.</p>
+
+<p>Une jeune fille, &agrave; ma pri&egrave;re, partit pour les
+chercher, au village de Tehapeu, en demandant deux heures pour
+aller et revenir.</p>
+
+<p><br>
+ Ce site o&ugrave; nous &eacute;tions avait quelque chose de
+magnifique et de terrible; rien dans les pays d'Europe ne peut
+faire concevoir l'id&eacute;e de ces paysages de la
+Polyn&eacute;sie; ces splendeurs et cette tristesse ont
+&eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;es pour d'autres imaginations
+que les n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re nous, les grands pics
+s'&eacute;lan&ccedil;aient dans le ciel clair et profond. Dans
+toute l'&eacute;tendue de cette baie, d&eacute;ploy&eacute;e en
+cercle immense, les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes
+tiges; la puissante lumi&egrave;re tropicale &eacute;tincelait
+partout. -- Le vent du large soufflait avec violence, les
+feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le corail
+faisaient grand bruit...</p>
+
+<p><br>
+ J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient
+diff&eacute;rents de ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient
+une expression plus sauvage.</p>
+
+<p>L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait
+&agrave; tout, -- aux sites exotiques les plus singuliers, comme
+aux visages les plus extra-ordinaires. A certaines heures
+pourtant, quand l'esprit s'&eacute;veille et se retrouve
+lui-m&ecirc;me, on est frapp&eacute; tout &agrave; coup de
+l'&eacute;tranget&eacute; de ce qui vous entoure.</p>
+
+<p>Je regardais ces indig&egrave;nes comme des inconnus, --
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; pour la premi&egrave;re fois des
+diff&eacute;rences radicales de nos races, de nos id&eacute;es et
+de nos impressions; bien que je fusse v&ecirc;tu comme eux, et
+que je comprisse leur langage, j'&eacute;tais isol&eacute; au
+milieu d'eux tous, autant que dans l'&icirc;le du monde la plus
+d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me
+s&eacute;parait de ce petit coin de la terre qui est le mien,
+l'immensit&eacute; de la mer, et ma profonde solitude...</p>
+
+<p>Je regardai Taamari et l'appelai pr&egrave;s de moi: il appuya
+famili&egrave;rement sur mes genoux sa petite t&ecirc;te brune.
+Et je pensai &agrave; mon fr&egrave;re Georges qui dormait
+&agrave; cette heure, du sommeil &eacute;ternel, couch&eacute;
+dans les profondeurs de la mer, l&agrave;-bas, sur la c&ocirc;te
+lointaine du Bengale. -- Cet enfant &eacute;tait son fils, et une
+famille issue de notre sang se perp&eacute;tuerait dans ces
+&icirc;les perdues...</p>
+
+<p>-- Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer
+dans ma case, qui est &agrave; cinq cents pas d'ici sur l'autre
+plage. Tu y trouveras de quoi manger et dormir; tu y verras mon
+fils T&eacute;haro, et vous conviendrez ensemble des moyens de
+retourner &agrave; Tahiti, avec cet enfant que tu veux
+emmener.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p><br>
+ La case de la vieille Hapoto &eacute;tait &agrave; quelques pas
+de la mer; c'&eacute;tait la classique case maorie, avec les
+vieux pav&eacute;s de galets noirs, la muraille &agrave; jours,
+et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-pieds.
+-- Des pi&egrave;ces de bois massives soutenaient de grands lits
+d'une forme antique, dont les rideaux &eacute;taient faits de
+l'&eacute;corce distendue et assouplie du m&ucirc;rier &agrave;
+papier. -- Une table grossi&egrave;re composait, avec ces lits
+primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table
+&eacute;tait pos&eacute;e une Bible tahitienne, qui venait
+rappeler au visiteur que la religion du Christ &eacute;tait en
+honneur dans cette chaumi&egrave;re perdue.</p>
+
+<p><br>
+ T&eacute;haro, le fr&egrave;re de Ta&iuml;maha, &eacute;tait un
+homme de vingt-cinq ans, &agrave; la figure intelligente et
+douce; il avait conserv&eacute; de mon fr&egrave;re un souvenir
+m&ecirc;l&eacute; de respect et d'affection, et me re&ccedil;ut
+avec joie.</p>
+
+<p>Il avait &agrave; sa disposition la baleini&egrave;re du chef
+du district, et nous conv&icirc;nmes de repartir pour Tahiti
+d&egrave;s que le vent et l'&eacute;tat de la mer nous le
+permettraient.</p>
+
+<p>J'avais dit que j'&eacute;tais habitu&eacute; &agrave; la
+nourriture indig&egrave;ne, et que je me contenterais comme le
+reste de la famille des fruits de l'arbre-&agrave;-pain. Mais la
+vieille Hapoto avait ordonn&eacute; de grands pr&eacute;paratifs
+pour mon repas du soir, qui devait &ecirc;tre un festin. On
+poursuivit plusieurs poules pour les &eacute;trangler, et on
+alluma sur l'herbe un grand feu, destin&eacute; &agrave; cuire
+pour moi le <i>feii</i> et les fruits de
+l'arbre-&agrave;-pain.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Cependant le temps s'&eacute;coulait lentement. Il fallait plus
+d'une heure encore avant que la jeune fille qui &eacute;tait
+all&eacute;e chercher les actes de naissance des enfants de
+Ta&iuml;maha p&ucirc;t revenir.</p>
+
+<p>En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux
+amis, une promenade qui m'a laiss&eacute; un souvenir fantastique
+comme celui d'un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel
+nous nous dirigions, le pays n'est plus qu'une &eacute;troite
+bande de terrain, longue et sinueuse, resserr&eacute;e entre la
+mer et les mornes &agrave; pic, -- au flanc desquels sont
+accroch&eacute;es d'imp&eacute;n&eacute;trables for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le
+soir, l'isolement, la tristesse inqui&egrave;te qui me
+p&eacute;n&eacute;trait, pr&ecirc;taient &agrave; ces paysages
+quelque chose de d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en
+fleurs et des pandanus, tout cela &eacute;tonnamment haut et
+fr&ecirc;le, et courb&eacute; par le vent. Les longues tiges des
+palmiers, pench&eacute;es en tous sens, portaient
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; des touffes de lichen qui pendaient
+comme des chevelures grises. -- Et puis, sous nos pieds, toujours
+cette m&ecirc;me terre nue et cendr&eacute;e, cribl&eacute;e de
+trous de crabes.</p>
+
+<p>Le sentier que nous suivions semblait abandonn&eacute;: les
+crabes bleus avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec
+ce bruit particulier qu'ils font le soir. -- La montagne
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; pleine d'ombres.</p>
+
+<p>Le grand T&eacute;haro marchait pr&egrave;s de moi,
+r&ecirc;veur et silencieux comme un Maori, et je tenais par la
+main l'enfant de mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, la voix douce de Taamari
+s'&eacute;levait au milieu de tous les grands bruits monotones de
+la nature; ses questions d'enfant &eacute;taient
+incoh&eacute;rentes et singuli&egrave;res. -- J'entendais
+cependant sans difficult&eacute; le langage de ce petit
+&ecirc;tre, que bien des gens qui parlent &agrave; Tahiti le
+<i>dialecte de la plage</i> n'eussent pas compris; il parlait la
+vieille langue maorie &agrave; peu pr&egrave;s pure.</p>
+
+<p><br>
+ Nous v&icirc;mes poindre sur la mer une pirogue voil&eacute;e,
+qui revenait imprudemment de Tahiti; elle entra bient&ocirc;t
+dans les bassins int&eacute;rieurs du r&eacute;cif, presque
+couch&eacute;e sous ce grand vent aliz&eacute;.</p>
+
+<p>Il en sortit quelques indig&egrave;nes, deux jeunes filles qui
+se mirent &agrave; courir toutes mouill&eacute;es, jetant au vent
+triste la note inattendue de leurs &eacute;clats de rire.</p>
+
+<p>Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui
+s'arr&ecirc;ta pour caresser le petit Taamari, et tira de son sac
+des g&acirc;teaux qu'il lui donna.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;venance de ce vieux pour cet enfant, et son
+regard, me donn&egrave;rent une id&eacute;e horrible...</p>
+
+<p>Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos
+t&ecirc;tes, secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs
+scorpions. -- Il passait des rafales qui courbaient ces grands
+arbres comme un champ de roseaux; les feuilles mortes
+voltigeaient follement sur la terre nue...</p>
+
+<p>Je fis cette r&eacute;flexion naturelle, qu'il faudrait sans
+doute rester plusieurs jours dans cette &icirc;le avant qu'il
+f&ucirc;t possible &agrave; une pirogue de prendre la mer; cela
+arrive fr&eacute;quemment entre Tahiti et Moorea. -- Le
+d&eacute;part du <i>Rendeer</i> &eacute;tait fix&eacute; aux
+premiers jours de la semaine suivante; mon absence ne le
+retarderait pas d'une heure, -- et les derniers moments que
+j'aurais pu passer avec Rarahu, -- les derniers de la vie,
+s'envoleraient ainsi loin d'elle.</p>
+
+<p><br>
+ Quand nous rev&icirc;nmes, la nuit tombait tout &agrave; fait.
+-- Je n'avais pr&eacute;vu cette nuit, ni l'impression sinistre
+que me causait son approche.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ais &agrave; sentir aussi l'engourdissement
+et la soif de la fi&egrave;vre; -- les impressions si vives de
+cette journ&eacute;e l'avaient d&eacute;termin&eacute;e sans
+doute, en m&ecirc;me temps qu'un grand exc&egrave;s de
+fatigue.</p>
+
+<p>Nous nous ass&icirc;mes devant la case de la vieille
+Hapoto.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; plusieurs jeunes filles couronn&eacute;es
+de fleurs, qui &eacute;taient venues des cases voisines pour voir
+le <i>paoupa</i> (l'&eacute;tranger) -- car il en vient rarement
+dans ce district.</p>
+
+<p>-- Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi, -- c'est
+toi, Mata-reva!...</p>
+
+<p>Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que
+Rarahu m'avait donn&eacute; jadis et contre lequel avait
+pr&eacute;valu celui de Loti.</p>
+
+<p>Elle avait appris ce nom dans le district d'Apir&eacute;, au
+bord du ruisseau de Fataoua, o&ugrave; l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente elle m'avait vu.</p>
+
+<p><br>
+ La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects
+&eacute;tranges et impr&eacute;vus, sous l'influence de la
+fi&egrave;vre et de la nuit. -- On entendait dans les bois de la
+montagne le son plaintif et monotone des fl&ucirc;tes de
+roseau.</p>
+
+<p>A quelques pas de l&agrave;, sous un toit de chaume soutenu
+par des pieux de bourao, on faisait la cuisine &agrave; mon
+intention. -- Le vent balayait terriblement cette cuisine; des
+hommes nus, avec de grands cheveux &eacute;bouriff&eacute;s,
+&eacute;taient accroupis l&agrave;, comme des gnomes, autour
+d'une &eacute;paisse fum&eacute;e. -- Le mot "Toupapahou!",
+prononc&eacute; pr&egrave;s de moi, r&eacute;sonnait
+&eacute;trangement &agrave; mes oreilles...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p><br>
+ Cependant la jeune fille qui avait &eacute;t&eacute;
+envoy&eacute;e chez le chef du district arriva, -- et je pus
+encore lire &agrave; cette derni&egrave;re lueur du jour les
+quelques phrases tahitiennes qui r&eacute;tablissaient la
+v&eacute;rit&eacute; par des dates:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Ua fanau o Taamari i te Ta&iuml;maha,<br>
+ Est n&eacute; le Taamari de la Ta&iuml;maha,<br>
+ I te mahana pae no Tiurai 1864...<br>
+ le jour cinq de juillet 1864...<br>
+ Ua fanau o Atario i te Ta&iuml;maha.<br>
+ Est n&eacute; le Atario de la Ta&iuml;maha,<br>
+ I te mahana piti no Aote 1865...<br>
+ le jour deux de ao&ucirc;t 1865...</p>
+</blockquote>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p>Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans
+mon coeur, -- et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas
+croire. -- Chose &eacute;trange, je m'&eacute;tais attach&eacute;
+&agrave; l'id&eacute;e de cette famille tahitienne, -- et ce vide
+qui se faisait l&agrave; me causait une douleur
+myst&eacute;rieuse et profonde; c'&eacute;tait quelque chose
+comme si mon fr&egrave;re perdu e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+plong&eacute; plus avant et pour jamais dans le n&eacute;ant;
+tout ce qui &eacute;tait lui s'enfon&ccedil;ait dans la nuit,
+c'&eacute;tait comme s'il f&ucirc;t mort une seconde fois. -- Et
+il semblait que ces &icirc;les fussent devenues subitement
+d&eacute;sertes, -- que tout le charme de l'Oc&eacute;anie
+f&ucirc;t mort du m&ecirc;me coup, et que rien ne
+m'attach&acirc;t plus &agrave; ce pays.</p>
+
+<p><br>
+ -- Es-tu bien s&ucirc;r, disait d'une voix tremblante la
+m&egrave;re de Ta&iuml;maha, -- pauvre vieille femme &agrave;
+moiti&eacute; sauvage, -- es-tu bien s&ucirc;r, Loti, des choses
+que tu viens nous dire?...</p>
+
+<p>Je leur affirmai &agrave; tous ce mensonge. -- Ta&iuml;maha
+avait fait ce que fait plus d'une incompr&eacute;hensible
+Tahitienne; apr&egrave;s le d&eacute;part de Rou&eacute;ri, elle
+avait pris un autre amant europ&eacute;en; on ne voyage
+gu&egrave;re, entre le district de Matav&eacute;ri et Papeete;
+elle avait pu tromper sa m&egrave;re, son fr&egrave;re et ses
+soeurs, en leur cachant pendant deux ans le d&eacute;part de
+celui auquel ils<br>
+ l'avaient confi&eacute;e, -- apr&egrave;s quoi elle &eacute;tait
+venue le pleurer &agrave; Moorea. -- Elle l'avait
+r&eacute;ellement pleur&eacute; pourtant, et peut-&ecirc;tre
+n'avait-elle aim&eacute; que lui.</p>
+
+<p>Le petit Taamari &eacute;tait encore pr&egrave;s de moi, la
+t&ecirc;te appuy&eacute;e sur mes genoux. -- La vieille Hapoto le
+tira rudement par le bras. -- Elle se cacha la figure dans ses
+mains rid&eacute;es et couvertes de tatouages; un peu
+apr&egrave;s, je l'entendis pleurer...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p><br>
+ Je restai l&agrave; longtemps assis, tenant toujours en main les
+papiers du chef, et cherchant &agrave; rassembler mes
+id&eacute;es embrouill&eacute;es par la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais laiss&eacute; abuser comme un enfant
+na&iuml;f par la parole de cette femme; je maudissais cette
+cr&eacute;ature, qui m'avait pouss&eacute; dans cette &icirc;le
+d&eacute;sol&eacute;e, tandis qu'&agrave; Tahiti Rarahu
+m'attendait, et que le temps irr&eacute;parable s'envolait pour
+nous deux.</p>
+
+<p>Les jeunes filles &eacute;taient toujours l&agrave; assises,
+avec leurs couronnes de gard&eacute;nias qui r&eacute;pandaient
+leur parfum du soir; tous &eacute;taient immobiles, la t&ecirc;te
+tourn&eacute;e vers la for&ecirc;t, group&eacute;s, comme pour
+s'unir contre l'obscurit&eacute; envahissante, contre la solitude
+et le voisinage des bois.</p>
+
+<p>Le vent g&eacute;missait plus fort, il faisait froid et il
+faisait nuit...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p><br>
+ Je fis peu d'honneur au souper qui m'&eacute;tait offert, et,
+T&eacute;haro m'ayant abandonn&eacute; son lit, je
+m'&eacute;tendis sur les nattes blanches, essayant du sommeil
+pour calmer ma t&ecirc;te troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>Lui, T&eacute;haro, s'engageait &agrave; veiller jusqu'au
+jour, afin que rien ne retard&acirc;t notre d&eacute;part pour
+Tahiti, si, vers le matin, le vent venait &agrave; s'apaiser.</p>
+
+<p>La famille prit son repas du soir, -- et tous
+s'&eacute;tendirent silencieusement sur leurs lits de chaume,
+roul&eacute;s comme des momies d'&Eacute;gypte dans leurs pareos
+sombres, -- la nuque reposant &agrave; l'antique sur des supports
+en bois de bambou.</p>
+
+<p>La lampe d'huile de cocotier, tourment&eacute;e par le vent,
+ne tarda pas &agrave; mourir, et l'obscurit&eacute; devint
+profonde.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p><br>
+ Alors commen&ccedil;a une nuit &eacute;trange, toute remplie de
+visions fantastiques et d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Les draperies d'&eacute;corce de m&ucirc;rier voltigeaient
+autour de moi avec des fr&ocirc;lements d'ailes de
+chauves-souris, le terrible vent de la mer passait sur ma
+t&ecirc;te. Je tremblais de froid sous mon pareo. -- Je sentais
+toutes les terreurs, toutes les angoisses des enfants
+abandonn&eacute;s...</p>
+
+<p>O&ugrave; trouver en fran&ccedil;ais des mots qui traduisent
+quelque chose de cette nuit polyn&eacute;sienne, de ces bruits
+d&eacute;sol&eacute;s de la nature, -- de ces grands bois
+sonores, de cette solitude dans l'immensit&eacute; de cet
+oc&eacute;an, -- de ces for&ecirc;ts remplies de sifflements et
+de rumeurs &eacute;tranges, peupl&eacute;es de fant&ocirc;mes; --
+les Toupapahous de la l&eacute;gende oc&eacute;anienne, courant
+dans les bois avec des cris lamentables, -- des visages bleus, --
+des dents aigu&euml;s et de grandes chevelures...</p>
+
+<p>Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix
+humaines qui me fit du bien; et puis une main prit doucement la
+mienne:</p>
+
+<p>C'&eacute;tait T&eacute;haro qui venait voir si j'avais encore
+la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Je lui dis que j'avais aussi le d&eacute;lire par instants, et
+d'&eacute;tranges visions, -- et le priai de rester pr&egrave;s
+de moi. Ces choses sont famili&egrave;res aux Maoris, et ne les
+&eacute;tonnent jamais.</p>
+
+<p>Il garda ma main dans la sienne, et sa pr&eacute;sence apporta
+du calme &agrave; mon imagination.</p>
+
+<p>Il arriva aussi que, la fi&egrave;vre suivant son cours, j'eus
+moins froid, -- et finis par m'endormir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p><br>
+ A trois heures du matin, T&eacute;haro m'&eacute;veilla. -- A ce
+moment je me crus l&agrave;-bas, &agrave; Brightbury,
+couch&eacute; dans ma chambre d'enfant, sous le toit b&eacute;ni
+de la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux
+tilleuls de la cour remuer sous ma fen&ecirc;tre leurs branches
+moussues, -- et le bruit familier du ruisseau sous les
+peupliers...</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;taient les grandes palmes des cocotiers qui se
+froissaient au dehors, -- et la mer qui rendait sa plainte
+&eacute;ternelle sur les r&eacute;cifs de corail.</p>
+
+<p>T&eacute;haro m'&eacute;veillait pour partir; le temps
+s'&eacute;tait calm&eacute;, et on appr&ecirc;tait la
+pirogue.</p>
+
+<p>Quand je fus dehors, j'en &eacute;prouvai du bien; mais
+j'avais la fi&egrave;vre encore, et la t&ecirc;te me tournait un
+peu.</p>
+
+<p>Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans
+l'obscurit&eacute; les m&acirc;ts, les voiles et les pagayes.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tendis, &eacute;puis&eacute;, dans l'embarcation,
+et nous part&icirc;mes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait une nuit sans lune. -- Cependant &agrave; la
+lueur diffuse des &eacute;toiles on distinguait nettement les
+for&ecirc;ts suspendues au-dessus de nos t&ecirc;tes, -- et les
+tiges blanches des grands cocotiers pench&eacute;s.</p>
+
+<p>Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse
+imprudente, au moment de passer en pleine nuit la ceinture des
+r&eacute;cifs; les Maoris exprimaient tout bas leur frayeur, de
+courir ainsi par mauvais temps dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les
+redoutables rameaux blancs &eacute;corch&egrave;rent sa quille
+avec un bruit sourd, mais ils se bris&egrave;rent, et nous
+pass&acirc;mes.</p>
+
+<p>Au large, la brise tomba; -- subitement le calme se fit.
+Ballott&eacute;s par une houle &eacute;norme, dans une nuit
+profonde, nous n'avancions plus; il fallut pagayer.</p>
+
+<p>Cependant la fi&egrave;vre &eacute;tait pass&eacute;e; j'avais
+pu me lever, et prendre en main le gouvernail. -- Je vis alors
+qu'une vieille femme &eacute;tait &eacute;tendue au fond de la
+pirogue; c'&eacute;tait Hapoto, qui nous avait suivis pour aller
+parler &agrave; Ta&iuml;maha.</p>
+
+<p>Quand la mer se fut calm&eacute;e comme le vent, le jour
+&eacute;tait pr&egrave;s de para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Nous aper&ccedil;&ucirc;mes bient&ocirc;t les premi&egrave;res
+lueurs de l'aube; -- et les hauts pics de Moorea, qui
+d&eacute;j&agrave; s'&eacute;loignaient, prirent une
+l&eacute;g&egrave;re teinte rose.</p>
+
+<p>La vieille femme &eacute;tendue &agrave; mes pieds
+&eacute;tait immobile et semblait &eacute;vanouie; mais les
+Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que lui avaient
+donn&eacute; la fatigue et l'exc&egrave;s de la frayeur; ils
+parlaient bas pour ne point la troubler.</p>
+
+<p>Chacun de nous proc&eacute;da sans bruit &agrave; sa toilette,
+en se plongeant dans l'eau de la mer. -- Apr&egrave;s quoi nous
+f&icirc;mes des cigarettes de pandanus en attendant le
+soleil.</p>
+
+<p>Le lever du jour fut calme et splendide; tous les
+fant&ocirc;mes de la nuit s'&eacute;taient envol&eacute;s; je
+m'&eacute;veillais de ces r&ecirc;ves sinistres avec une intime
+sensation de bien-&ecirc;tre physique.</p>
+
+<p>Et bient&ocirc;t, quand j'aper&ccedil;us Tahiti, Papeete, la
+case de la reine, celle de mon fr&egrave;re, au beau soleil du
+matin; -- Moorea, non plus sombre et fantastique, mais
+baign&eacute;e de lumi&egrave;re, je vis combien j'aimais encore
+ce pays, malgr&eacute; ce vide qui venait de se faire pour moi,
+et ces liens du sang qui n'existaient plus; -- et je pris en
+courant le chemin de la ch&egrave;re petite case o&ugrave; Rarahu
+m'attendait...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le jour fix&eacute; par la petite princesse pour
+l&acirc;cher dans la campagne les oiseaux chanteurs &eacute;tait
+arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions cinq personnes qui devions proc&eacute;der
+&agrave; cette importante op&eacute;ration, et, une voiture
+partie de chez la reine nous ayant d&eacute;pos&eacute;s &agrave;
+l'entr&eacute;e des sentiers de Fataoua, nous nous
+enfon&ccedil;&acirc;mes sous bois.</p>
+
+<p>La petite Pomar&eacute; qu'on nous avait confi&eacute;e
+marchait tout doucement entre Rarahu et moi qui, tous deux, lui
+donnions la main; deux suivantes venaient par derri&egrave;re,
+portant sur un b&acirc;ton la cage et ses pr&eacute;cieux
+habitants.</p>
+
+<p>Ce fut dans un recoin d&eacute;licieux du bois de Fataoua,
+loin de toute habitation humaine, que l'enfant d&eacute;sira
+s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le soir; le soleil d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s bas ne p&eacute;n&eacute;trait plus gu&egrave;re sous
+l'&eacute;pais couvert de la for&ecirc;t; au-dessus de toute
+cette v&eacute;g&eacute;tation, il y avait encore les grands
+mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une lumi&egrave;re
+bleu&acirc;tre, qui descendait d'en haut comme dans les caves,
+tombait &agrave; terre sur un tapis de foug&egrave;res fines et
+exquises; sous les grands arbres s'&eacute;talaient des
+citronniers tout blancs de fleurs. -- On entendait de loin dans
+l'air humide le bruit de la grande cascade; -- autrement,
+c'&eacute;tait toujours ce silence des bois de la
+Polyn&eacute;sie, -- sombre pays enchant&eacute;, auquel il
+semble qu'il manque la vie.</p>
+
+<p>La petite-fille de Pomar&eacute;, grave et s&eacute;rieuse,
+ouvrit elle-m&ecirc;me la porte aux oiseaux, -- et puis nous nous
+retir&acirc;mes tous pour ne point troubler ce d&eacute;part.</p>
+
+<p>Mais les petites b&ecirc;tes avaient l'air peu
+dispos&eacute;es &agrave; prendre la vol&eacute;e. Celle qui la
+premi&egrave;re passa la t&ecirc;te &agrave; la porte, -- une
+grosse linotte sans queue, -- parut examiner attentivement les
+lieux, et puis elle rentra, effray&eacute;e de ce silence et de
+cet air solennel, -- pour dire aux autres sans doute: "Vous vous
+trouverez mal dans ce pays; le Cr&eacute;ateur n'y avait point
+mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour nous."</p>
+
+<p>Il fallut les prendre tous &agrave; la main pour les
+d&eacute;cider &agrave; sortir, et quand toute la bande fut
+dehors, sautillant de branche en branche d'un air inquiet, --
+nous retourn&acirc;mes sur nos pas.</p>
+
+<p>Il faisait d&eacute;j&agrave; presque nuit. Nous les
+entend&icirc;mes derri&egrave;re nous jusqu'au moment o&ugrave;
+nous f&ucirc;mes hors des grands bois...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p><br>
+ ...Je ne puis exprimer l'effet &eacute;trange que me produisait
+Rarahu lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de
+cette impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle
+&eacute;tait s&ucirc;re de ce qu'elle allait dire, et
+d&eacute;sirait que j'en fusse particuli&egrave;rement
+frapp&eacute;. Sa voix avait alors une douceur
+ind&eacute;finissable, un bizarre charme de
+p&eacute;n&eacute;tration et de tristesse; il y avait des mots,
+des phrases qu'elle pronon&ccedil;ait bien; -- et alors il
+semblait que ce f&ucirc;t une jeune fille de ma race et de mon
+sang; il semblait que tout &agrave; coup cela nous
+rapproch&acirc;t l'un de l'autre, d'une mani&egrave;re
+myst&eacute;rieuse et inattendue...</p>
+
+<p>Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer &agrave;
+me garder aupr&egrave;s d'elle, que ce projet d'autrefois
+&eacute;tait abandonn&eacute; comme un r&ecirc;ve d'enfant, que
+tout cela &eacute;tait bien impossible et bien fini pour jamais.
+Nos jours &eacute;taient compt&eacute;s. -- Tout au plus
+parlais-je de revenir, et encore, elle n'y croyait pas. En mon
+absence, je ne sais ce qu'avait fait la pauvre petite; on ne lui
+avait pas connu d'amants europ&eacute;ens, c'&eacute;tait tout ce
+que j'avais d&eacute;sir&eacute; apprendre. -- J'avais
+conserv&eacute; au moins sur son imagination une sorte de
+prestige que la s&eacute;paration ne m'avait pas enlev&eacute;,
+et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; &agrave; mon retour,
+tout l'amour que peut donner une petite fille passionn&eacute;e
+de seize ans, elle me l'avait prodigu&eacute; sans mesure, -- et
+pourtant, je le voyais bien, en m&ecirc;me temps que nos derniers
+jours s'envolaient, Rarahu s'&eacute;loignait de moi; elle
+souriait toujours de son m&ecirc;me sourire tranquille, mais je
+sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
+d&eacute;senchantement, de sourde irritation, et de toutes les
+passions effr&eacute;n&eacute;es des enfants sauvages.</p>
+
+<p>Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!</p>
+
+<p>Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...</p>
+
+<p>-- Oh! ma ch&egrave;re petite amie, lui disais-je, &ocirc; ma
+bien-aim&eacute;e, tu seras sage, apr&egrave;s mon d&eacute;part.
+Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu crois en Dieu, toi
+aussi; prie, au moins, -- et nous nous reverrons encore dans
+l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>"Pars, toi aussi, lui disais-je &agrave; genoux; va, loin de
+cette ville de Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie,
+dans un district &eacute;loign&eacute; o&ugrave; ne viennent pas
+les Europ&eacute;ens; -- tu te marieras comme elle, tu auras une
+famille comme les femmes chr&eacute;tiennes; avec de petits
+enfants qui t'appartiendront et que tu garderas pr&egrave;s de
+toi, tu seras heureuse...</p>
+
+<p>Alors et toujours, ce m&ecirc;me incompr&eacute;hensible
+sourire paraissait sur ses l&egrave;vres; -- elle baissait la
+t&ecirc;te et ne r&eacute;pondait plus. -- Et je comprenais bien
+qu'apr&egrave;s mon d&eacute;part elle serait une des petites
+filles les plus folles, et les plus perdues de Papeete.</p>
+
+<p>Quelle angoisse c'&eacute;tait, mon Dieu, quand, silencieuse
+et distraite, -- &agrave; tout ce que je trouvais de suppliant et
+de passionn&eacute; &agrave; lui dire, -- elle souriait de son
+m&ecirc;me sourire de sombre insouciance, de doute et
+d'ironie...</p>
+
+<p>Y a-t-il une souffrance comparable &agrave; celle-l&agrave;:
+aimer, et sentir qu'on ne vous &eacute;coute plus? -- que ce
+coeur qui vous appartenait se ferme, quoi que vous fassiez? --
+que le c&ocirc;t&eacute; sombre et inexplicable de sa nature
+reprend sur lui sa force et ses droits?...</p>
+
+<p>Et pourtant on aime de toute son &acirc;me cette &acirc;me qui
+vous &eacute;chappe. Et puis, la mort est l&agrave; qui attend;
+elle va prendre bient&ocirc;t ce corps ador&eacute;, qui est la
+chair de votre chair. La mort sans r&eacute;surrection, sans
+espoir, -- puisque celle-l&agrave; m&ecirc;me qui va mourir ne
+croit plus &agrave; rien de ce qui sauve et fait revivre...</p>
+
+<p>Si cette &acirc;me &eacute;tait tout &agrave; fait mauvaise et
+perdue, on en ferait le sacrifice comme d'une chose impure...
+Mais, sentir qu'elle souffre, savoir qu'elle a &eacute;t&eacute;
+douce, aimante, et pure!... -- C'est comme un voile de
+t&eacute;n&egrave;bres qui l'enveloppe, -- une mort
+anticip&eacute;e qui l'&eacute;treint et qui la glace.
+Peut-&ecirc;tre ne serait-il pas impossible de la sauver encore,
+-- mais il faut partir, s'en aller pour toujours, -- et le temps
+passe et on ne peut rien!...</p>
+
+<p>Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes; --
+on veut s'enivrer &agrave; la derni&egrave;re heure de tout ce
+qui va vous &ecirc;tre enlev&eacute; sans retour, -- et prendre
+encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on peut arracher
+&agrave; la vie de joies d&eacute;lirantes et de sensations
+fi&eacute;vreuses...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p><br>
+ ...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur
+la route d'Apir&eacute;. C'&eacute;tait l'avant-veille du
+d&eacute;part.</p>
+
+<p>Il faisait une accablante chaleur d'orage. -- L'air
+&eacute;tait charg&eacute; de senteurs de goyaves m&ucirc;res;
+toutes les plantes &eacute;taient &eacute;nerv&eacute;es. De
+jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes
+immobiles sur un ciel noir et plomb&eacute;; le morne de Fataoua
+montrait dans les nuages ses cornes et ses dents; ces montagnes
+de basalte semblaient peser lourdes et chaudes sur nos
+t&ecirc;tes, et oppresser nos pens&eacute;es comme nos sens.</p>
+
+<p>Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin,
+se lev&egrave;rent &agrave; notre approche et s'avanc&egrave;rent
+vers nous.</p>
+
+<p>L'une qui &eacute;tait vieille, cass&eacute;e, tatou&eacute;e
+entra&icirc;nait par la main l'autre, qui &eacute;tait encore
+belle et jeune; -- c'&eacute;tait Hapoto, et sa fille
+Ta&iuml;maha.</p>
+
+<p>-- Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne &agrave;
+Ta&iuml;maha...</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha souriait de son &eacute;ternel sourire en
+baissant les yeux comme un enfant pris en faute, mais qui n'a pas
+conscience du mal qu'il a fait et n'en &eacute;prouve aucun
+remords.</p>
+
+<p>-- Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!</p>
+
+<p>Je pardonnai &agrave; cette femme, et prit sa main qu'elle me
+tendait. -- Il ne nous est pas possible, &agrave; nous qui sommes
+n&eacute;s sur l'autre face du monde, de juger ou seulement de
+comprendre ces natures incompl&egrave;tes, si diff&eacute;rentes
+des n&ocirc;tres, chez qui le fond demeure myst&eacute;rieux et
+sauvage, et o&ugrave; l'on trouve pourtant, &agrave; certaines
+heures, tant de charme d'amour, et d'exquise
+sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha avait &agrave; me remettre un objet bien
+pr&eacute;cieux, -- une relique d'autrefois, -- le pareo de
+Rou&eacute;ri que, sur sa demande, je lui avais
+confi&eacute;.</p>
+
+<p>Elle l'avait blanchi et r&eacute;par&eacute; avec un soin
+extr&ecirc;me. Elle parut &eacute;mue cependant, et une larme
+trembla dans ses yeux quand elle me remit ce souvenir -- qui
+allait retourner avec moi l&agrave;-bas, &agrave; Brightbury
+d'o&ugrave; je l'avais emport&eacute;.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Dans une derni&egrave;re visite que je fis &agrave;
+Pomar&eacute;, je lui recommandai Rarahu.</p>
+
+<p>-- ... Et quand m&ecirc;me, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en
+ferais-tu?...</p>
+
+<p>-- Je reviendrai, r&eacute;pondis-je en h&eacute;sitant.</p>
+
+<p>-- Loti!... ton fr&egrave;re aussi devait revenir!... Vous
+dites tous cela, continua-t-elle lentement, comme repassant ses
+propres souvenirs. -- Quand vous quittez mon pays, vous dites
+tous cela. -- Mais la terre britannique (<i>te funua
+piritania</i>) est loin de la Polyn&eacute;sie; de tous ceux que
+j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...</p>
+
+<p>"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa
+petite-fille. -- Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p><br>
+ Le soir, Rarahu et moi, nous &eacute;tions assis sous la
+v&eacute;randa de notre case; on entendait partout dans l'herbe
+les bruits de cigales des soirs d'&eacute;t&eacute;. -- Les
+branches non &eacute;mond&eacute;es des orangers et des hibiscus
+donnaient &agrave; notre demeure un air d'abandon et de ruine;
+nous &eacute;tions &agrave; moiti&eacute; cach&eacute;s sous
+leurs masses capricieuses et touffues.</p>
+
+<p>-- Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton
+enfance, qu'autrefois tu savais prier avec amour?</p>
+
+<p>-- Quand l'homme est mort, r&eacute;pondit lentement Rarahu,
+et enfoui sous la terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire
+sortir?</p>
+
+<p>-- Pourtant, dis-je encore, en me rattachant &agrave;
+certaines croyances sombres qu'elle n'avait pas perdues, --
+pourtant tu as peur des fant&ocirc;mes; tu sais bien qu'&agrave;
+cette heure m&ecirc;me, autour de nous, dans ces arbres,
+peut-&ecirc;tre il y en a...</p>
+
+<p>-- Ah! oui, dit-elle avec un frisson, -- apr&egrave;s, il y a
+peut-&ecirc;tre le Toupapahou; apr&egrave;s la mort, il y a le
+fant&ocirc;me qui, quelque temps, para&icirc;t encore, et
+r&ocirc;de incertain dans les bois; -- mais je pense que le
+Toupapahou s'&eacute;teint aussi, quand, &agrave; la longue, il
+n'a plus de forme sous la terre, -- et qu'alors c'est la
+fin...</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais cette voix fra&icirc;che d'enfant,
+pronon&ccedil;ant dans sa langue douce et singuli&egrave;re
+d'aussi sombres choses...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait le dernier jour...</p>
+
+<p>Le soleil d'Oc&eacute;anie s'&eacute;tait lev&eacute; aussi
+radieux qu'&agrave; l'ordinaire sur "Tahiti la
+d&eacute;licieuse"; -- ce que souffrent dans leur coeur les
+hommes qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec
+l'&eacute;ternelle nature, et n'entrave jamais ses f&ecirc;tes
+inconscientes.</p>
+
+<p>Depuis le matin nous &eacute;tions debout tous deux, et bien
+empress&eacute;s. -- Les pr&eacute;paratifs du d&eacute;part
+apportent souvent une diversion heureuse &agrave; la tristesse de
+ceux qui vont se quitter, -- et ce cas &eacute;tait le
+n&ocirc;tre...</p>
+
+<p><br>
+ Il nous fallait emballer le produit de toutes nos p&ecirc;ches,
+de toutes nos exp&eacute;ditions sur les r&eacute;cifs; tous nos
+coquillages, tous nos madr&eacute;pores rares, qui, en mon
+absence, avaient s&eacute;ch&eacute; sur l'herbe du jardin, et
+ressemblaient maintenant &agrave; de grands lichens fins et
+compliqu&eacute;s plus blancs que de la neige.</p>
+
+<p>Rarahu d&eacute;ployait une activit&eacute; extr&ecirc;me, et
+faisait beaucoup d'ouvrage, ce qui n'est point habituel aux
+femmes tahitiennes; tout ce mouvement trompait sa douleur. -- Je
+sentais bien que son coeur se d&eacute;chirait en me voyant
+partir; je la retrouvais elle-m&ecirc;me, et je reprenais un peu
+de confiance et d'espoir...</p>
+
+<p>Nous avions &agrave; emballer une quantit&eacute; d'objets, --
+une foule de choses qui eussent fait sourire beaucoup de gens:
+des branches des goyaviers d'Apir&eacute;, des branches des
+arbres de notre jardin, des morceaux de l'&eacute;corce des
+grands cocotiers qui ombrageaient notre case...</p>
+
+<p>Plusieurs couronnes fan&eacute;es de Rarahu, -- toutes celles
+des derniers jours, -- faisaient aussi partie de mon bagage, --
+avec des gerbes de foug&egrave;res, et des gerbes de fleurs.
+Rarahu y ajoutait encore des touffes de reva-reva,
+renferm&eacute;es dans des bo&icirc;tes de bois odorant, et de
+d&eacute;licates couronnes en paille de pe&iuml;a, qu'elle avait
+fait tresser pour moi.</p>
+
+<p>Et tout cela emplissait des caisses en quantit&eacute;, tout
+cela constituait un train de d&eacute;part &eacute;norme...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p><br>
+ Vers deux heures nous e&ucirc;mes termin&eacute; ces grands
+pr&eacute;paratifs. Rarahu mit sa plus belle tapa de mousseline
+blanche, pla&ccedil;a des gard&eacute;nias dans ses cheveux
+d&eacute;nou&eacute;s, -- et nous sort&icirc;mes de chez
+nous.</p>
+
+<p>Je voulais avant de partir revoir une derni&egrave;re fois
+Faaa, les grands cocotiers et les grandes plages de corail; je
+voulais jeter un coup d'oeil dernier sur tous ces paysages
+tahitiens; je voulais revoir Apir&eacute;, et me baigner encore
+avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
+d&eacute;sirais dire adieu &agrave; une foule d'amis
+indig&egrave;nes; je voulais voir tout et tout le monde, je ne
+pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et l'heure passait,
+et nous ne savions plus auquel courir...</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; seuls qui ont d&ucirc; abandonner pour toujours
+des lieux et des &ecirc;tres ch&eacute;ris peuvent comprendre
+cette agitation du d&eacute;part, et cette tristesse
+inqui&egrave;te, qui oppresse comme une souffrance
+physique...</p>
+
+<p><br>
+ Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tard quand nous
+arriv&acirc;mes &agrave; Apir&eacute;, au ruisseau de
+Fataoua.</p>
+
+<p>Mais tout &eacute;tait encore l&agrave; comme dans le bon
+vieux temps; au bord de l'eau, la soci&eacute;t&eacute;
+&eacute;tait nombreuse et choisie; il y avait toujours
+T&eacute;touara la n&eacute;gresse, qui tr&ocirc;nait au milieu
+de sa cour, et une foule de jeunes femmes qui plongeaient et
+nageaient comme des poissons, avec la plus insouciante
+ga&icirc;t&eacute; du monde.</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes tous deux, nous donnant la main comme
+autrefois, et disant doucement bonjour de droite et de gauche
+&agrave; tous ces visages connus et amis. A notre approche les
+&eacute;clats de rire avaient cess&eacute;; la petite figure
+douce et profond&eacute;ment s&eacute;rieuse de Rarahu, sa robe
+blanche tra&icirc;nante comme celle d'une mari&eacute;e, son
+regard triste avaient impos&eacute; le silence...</p>
+
+<p>Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et
+respectent la douleur. On savait que Rarahu &eacute;tait la
+<i>petite femme de Loti</i>; on savait que le sentiment qui nous
+unissait n'&eacute;tait point une chose banale et ordinaire; --
+on savait surtout qu'on nous voyait pour la derni&egrave;re
+fois.</p>
+
+<p><br>
+ Nous tourn&acirc;mes &agrave; droite, par un &eacute;troit
+sentier bien connu. -- A quelques pas plus loin, sous l'ombrage
+triste des goyaviers, &eacute;tait ce bassin plus isol&eacute;
+o&ugrave; s'&eacute;tait pass&eacute;e l'enfance de Rarahu, et
+qu'autrefois nous consid&eacute;rions un peu comme notre
+propri&eacute;t&eacute; particuli&egrave;re.</p>
+
+<p><br>
+ Nous trouv&acirc;mes l&agrave; deux jeunes filles inconnues,
+tr&egrave;s belles, malgr&eacute; la duret&eacute; farouche de
+leurs traits: elles &eacute;taient v&ecirc;tues, l'une de rose,
+l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit
+&eacute;taient cr&ecirc;p&eacute;s comme ceux des femmes de
+Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi l'expression de sauvage
+ironie.</p>
+
+<p>Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds
+baignant dans l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un
+air de l'archipel des Marquises.</p>
+
+<p>Elles se sauv&egrave;rent en nous voyant para&icirc;tre, et,
+comme nous l'avions d&eacute;sir&eacute;, nous rest&acirc;mes
+seuls.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>XXXII</h4>
+
+<p><br>
+ Nous n'&eacute;tions pas revenus l&agrave; depuis le retour du
+<i>Rendeer</i> &agrave; Tahiti. -- En nous retrouvant dans ce
+petit recoin qui jadis &eacute;tait &agrave; nous, nous
+&eacute;prouv&acirc;mes une &eacute;motion vive, -- et aussi une
+sensation d&eacute;licieuse, qu'aucun autre lieu au monde
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable de nous causer.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait bien rest&eacute; tel qu'autrefois, dans cet
+endroit o&ugrave; l'air avait toujours la fra&icirc;cheur de
+l'eau courante; nous connaissions l&agrave; toutes les pierres,
+toutes les branches, -- tout, jusqu'aux moindres mousses. -- Rien
+n'avait chang&eacute;; c'&eacute;taient bien ces m&ecirc;mes
+herbes et cette m&ecirc;me odeur, -- m&eacute;lang&eacute;e de
+plantes aromatiques et de goyaves m&ucirc;res.</p>
+
+<p>Nous suspend&icirc;mes nos v&ecirc;tements aux branches, -- et
+puis nous nous ass&icirc;mes dans l'eau, savourant le plaisir de
+nous retrouver encore, et pour la derni&egrave;re fois, en pareo,
+au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua.</p>
+
+<p><br>
+ Cette eau, claire, d&eacute;licieuse, arrivait de l'Oroena par
+la grande cascade. -- Le ruisseau courait sur de grosses pierres
+luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs fr&ecirc;les des
+goyaviers. -- Les branches de ces arbustes se penchaient en
+vo&ucirc;te au-dessus de nos t&ecirc;tes, et dessinaient sur ce
+miroir l&eacute;g&egrave;rement agit&eacute; les mille
+d&eacute;coupures de leur feuillage. -- Les fruits m&ucirc;rs
+tombaient dans l'eau; le ruisseau en roulait; son lit
+&eacute;tait sem&eacute; de goyaves, d'oranges et de citrons.</p>
+
+<p>Nous ne disions rien tous deux; -- assis pr&egrave;s l'un de
+l'autre, nous devinions mutuellement nos pens&eacute;es tristes,
+sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les
+communiquer.</p>
+
+<p>Les fr&ecirc;les poissons et les tout petits l&eacute;zards
+bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y e&ucirc;t
+eu l&agrave; aucun &ecirc;tre humain; nous &eacute;tions
+tellement immobiles, que les <i>varos</i>, si craintifs,
+sortaient des pierres et circulaient autour de nous.</p>
+
+<p>Le soleil qui baissait d&eacute;j&agrave;, -- le dernier
+soleil de mon dernier soir d'Oc&eacute;anie, -- &eacute;clairait
+certaines branches de lueurs chaudes et dor&eacute;es; j'admirais
+toutes ces choses pour la derni&egrave;re fois. Les sensitives
+commen&ccedil;aient &agrave; replier pour la nuit leurs feuilles
+d&eacute;licates; -- les mimosas l&eacute;gers, les goyaviers
+noirs, avaient d&eacute;j&agrave; pris leurs teintes du soir, --
+et ce soir &eacute;tait le dernier, -- et demain, au lever du
+soleil, j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma
+petite amie bien-aim&eacute;e allaient dispara&icirc;tre, comme
+s'&eacute;vanouit le d&eacute;cor de l'acte qui vient de
+finir...</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; &eacute;tait un acte de f&eacute;erie au
+milieu de ma vie, -- mais il &eacute;tait fini sans retour!...
+Finis les r&ecirc;ves, les &eacute;motions douces, enivrantes, ou
+poignantes de tristesse, -- tout &eacute;tait fini, &eacute;tait
+mort...</p>
+
+<p>Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les
+miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes
+silencieuses, qui tombaient press&eacute;es, comme d'un vase trop
+plein...</p>
+
+<p>-- Loti, dit-elle, je suis &agrave; toi... je suis ta petite
+femme, n'est-ce pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je
+prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demand&eacute;, je
+le ferai... Demain je quitterai Papeete en m&ecirc;me temps que
+toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je
+n'aurai point d'autre &eacute;poux, et, jusqu'&agrave; ce que je
+meure, je prierai pour toi...</p>
+
+<p>Alors les sanglots coup&egrave;rent les paroles de Rarahu, qui
+passa ses deux bras autour de moi et appuya sa t&ecirc;te sur mes
+genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces; -- j'avais
+retrouv&eacute; ma petite amie, elle &eacute;tait bris&eacute;e,
+elle &eacute;tait sauv&eacute;e. Je pouvais la quitter
+maintenant, puisque nos destin&eacute;es nous s&eacute;paraient
+d'une mani&egrave;re irr&eacute;vocable et fatale; ce
+d&eacute;part aurait moins d'amertume, moins d'angoisse
+d&eacute;chirante; je pouvais m'en aller au moins avec
+d'incertaines mais consolantes pens&eacute;es de retour, --
+peut-&ecirc;tre aussi avec de vagues esp&eacute;rances dans
+l'&eacute;ternit&eacute;!<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p><br>
+ Le soir il y avait grand bal chez Pomar&eacute;, bal d'adieu
+offert aux officiers du <i>Rendeer</i>. -- On devait danser
+jusqu'&agrave; l'heure de l'appareillage, que "l'amiral &agrave;
+cheveux blancs" avait fix&eacute; pour le lever du jour.</p>
+
+<p>Et Rarahu et moi, nous avions d&eacute;cid&eacute; d'y
+assister.</p>
+
+<p>Il y avait &eacute;norm&eacute;ment de monde &agrave; ce bal,
+pour un bal de Papeete; toutes les Tahitiennes de la cour,
+quelques femmes europ&eacute;ennes, tout ce qu'avait pu fournir
+le personnel de la colonie, et puis tous les officiers du
+<i>Rendeer</i>, et tous les fonctionnaires fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Rarahu naturellement n'&eacute;tait point admise dans le salon
+de la f&ecirc;te; mais, pendant que la foule dansait
+fi&eacute;vreusement la <i>upa-upa</i> dans les jardins, elle et
+quelques autres jeunes femmes dans une situation semblable,
+privil&eacute;gi&eacute;es de la reine, avaient &eacute;t&eacute;
+invit&eacute;es &agrave; prendre place sous la v&eacute;randa,
+sur une banquette d'o&ugrave; elles pouvaient, tout aussi bien
+qu'&agrave; l'int&eacute;rieur, voir et &ecirc;tre vues. -- Et
+avec le laisser-aller tahitien, on trouvait tout naturel que je
+vinsse souvent m'accouder &agrave; la fen&ecirc;tre, pour causer
+avec ma petite amie.</p>
+
+<p>En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle
+&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e comme une vision, par la
+lueur rouge des lampes, m&ecirc;l&eacute;e aux rayons bleus de la
+lune; sa robe blanche et son collier de perles brillaient sur le
+fond sombre du dehors.</p>
+
+<p><br>
+ Vers minuit, la reine m'appela d'un signe. -- On emportait sa
+petite-fille malade qui avait exig&eacute; qu'on l'habill&acirc;t
+pour ce bal. -- La petite Pomar&eacute; avait voulu me dire adieu
+avant de se laisser endormir.</p>
+
+<p><br>
+ Malgr&eacute; tout, ce bal &eacute;tait triste; les officiers du
+<i>Rendeer</i>, qui &eacute;taient en majorit&eacute;, y jetaient
+une impression de d&eacute;part et de s&eacute;paration contre
+laquelle on ne pouvait r&eacute;agir. -- Il y avait l&agrave; de
+jeunes hommes, qui allaient dire adieu &agrave; leurs
+ma&icirc;tresses, &agrave; leur vie de nonchalance et de plaisir;
+il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou trois fois dans le
+courant de leur existence &eacute;taient venus &agrave; Tahiti,
+qui savaient que maintenant leur carri&egrave;re &eacute;tait
+finie, et dont le coeur se serrait en songeant qu'ils ne
+reviendraient plus...</p>
+
+<p>La princesse Ariit&eacute;a vint &agrave; moi, plus
+anim&eacute;e que de coutume, et parlant plus vite:</p>
+
+<p>-- La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au
+piano; de jouer la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la
+jouer tr&egrave;s vite; de la continuer sans interruption par une
+autre danse, -- et puis encore par une troisi&egrave;me, -- afin
+de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.</p>
+
+<p>Je jouai avec fi&egrave;vre, en m'&eacute;tourdissant
+moi-m&ecirc;me, tout ce que je trouvai au hasard sur le piano. --
+Je r&eacute;ussis pour une heure &agrave; ranimer le bal; mais
+c'&eacute;tait une animation factice, -- et je ne pouvais pas
+plus longtemps la soutenir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p><br>
+ Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide,
+j'&eacute;tais encore au piano, jouant je ne sais quels airs
+insens&eacute;s, accompagn&eacute;s dans le lointain par la
+<i>upa-upa</i> qui r&acirc;lait au dehors.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais seul avec la vieille reine, qui &eacute;tait
+rest&eacute;e pensive et immobile dans son grand fauteuil
+dor&eacute;. -- Elle avait l'air d'une idole incorrecte et
+sombre, par&eacute;e avec un luxe encore sauvage.</p>
+
+<p>Le salon de Pomar&eacute; avait cet aspect triste des fins de
+bal; un grand d&eacute;sordre, une grande salle vide; des bougies
+s'&eacute;teignant dans les torch&egrave;res, tourment&eacute;es
+par le vent de la nuit.</p>
+
+<p>La reine se leva p&eacute;niblement, dans les plis de sa robe
+de velours cramoisi. -- Elle vit Rarahu qui se tenait pr&egrave;s
+de la porte, debout et silencieuse. -- Elle comprit et lui fit
+signe d'entrer.</p>
+
+<p>Rarahu entra... timide, les yeux baiss&eacute;s, et s'approcha
+de la reine. -- Apparaissant apr&egrave;s ce bal, dans cette
+salle d&eacute;serte, dans ce silence, avec sa longue
+tra&icirc;ne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs
+cheveux flottants, sa couronne de gard&eacute;nias blancs, -- et
+ses yeux agrandis par les larmes, -- elle avait l'air d'une
+willi, d'une vision d&eacute;licieuse de la nuit.</p>
+
+<p>-- Tu as &agrave; me parler, Loti, sans doute; tu veux me
+demander de veiller sur elle, dit la vieille reine avec
+bienveillance. Mais c'est elle, je le crains, qui ne le voudra
+pas...</p>
+
+<p>-- Madame, r&eacute;pondis-je, elle va partir demain pour
+Pap&eacute;uriri, demander l'hospitalit&eacute; &agrave; Tiahoui
+son amie. -- L&agrave;-bas comme ici, je vous supplie de ne pas
+l'abandonner. On ne la reverra plus &agrave; Papeete.</p>
+
+<p>-- Ah!... dit la reine, de sa grosse voix
+&eacute;tonn&eacute;e, et visiblement &eacute;mue... C'est bien,
+cela, mon enfant; c'est bien... &agrave; Papeete tu aurais
+&eacute;t&eacute; bien vite une petite fille perdue...</p>
+
+<p>Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les
+trois: la vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux
+d'ordinaire si durs se mouillaient de larmes.</p>
+
+<p>-- Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas
+diff&eacute;rer ce d&eacute;part. -- Si tes pr&eacute;paratifs,
+comme je le pense, ne sont pas longs &agrave; faire, veux-tu
+partir ce matin m&ecirc;me, un peu apr&egrave;s le soleil, vers
+sept heures, dans la voiture qui emm&egrave;nera ma belle-fille
+Mo&eacute;? Mo&eacute; s'en va &agrave; Atimaono, prendre le
+navire qui doit la conduire dans sa possession de
+Ra&iuml;at&eacute;a. -- Vous coucherez la nuit prochaine &agrave;
+Maraa, et demain matin vous serez &agrave; Pap&eacute;uriri,
+o&ugrave;, en passant, la voiture te d&eacute;posera.</p>
+
+<p>Rarahu sourit &agrave; travers ses larmes, &agrave; cette
+id&eacute;e qui lui causait une joie d'enfant, de partir avec la
+jeune reine de Ra&iuml;at&eacute;a.</p>
+
+<p>Il y avait entre Rarahu et Mo&eacute; une affinit&eacute;
+myst&eacute;rieuse; -- &eacute;trangement malheureuses toutes
+deux, et bris&eacute;es, elles avaient le m&ecirc;me
+caract&egrave;re, les m&ecirc;mes allures et le m&ecirc;me genre
+de charme.</p>
+
+<p><br>
+ Rarahu r&eacute;pondit qu'elle serait pr&ecirc;te. -- La pauvre
+petite en effet n'avait gu&egrave;re &agrave; emporter que
+quelques robes de mousseline de diverses couleurs, -- et son
+fid&egrave;le vieux chat gris...</p>
+
+<p><br>
+ Et nous pr&icirc;mes cong&eacute; de Pomar&eacute;, en serrant
+avec effusion et de tout notre coeur ses vieilles mains royales.
+-- La princesse Ariit&eacute;a, qui avait reparu dans le salon,
+vint en tenue de bal nous accompagner jusqu'&agrave; la porte du
+jardin; elle disait &agrave; Rarahu pour la consoler des choses
+aussi douces que si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sa soeur...
+Et pour la derni&egrave;re fois nous descend&icirc;mes &agrave;
+la plage...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p><br>
+ Il faisait nuit close encore.</p>
+
+<p>Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes
+les filles de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir,
+avaient suivi les officiers du <i>Rendeer</i>. -- Si on
+n'e&ucirc;t entendu quelques jeunes femmes pleurer, on e&ucirc;t
+dit plut&ocirc;t une f&ecirc;te qu'un d&eacute;part.</p>
+
+<p>Et ce fut l&agrave; que, un peu avant le jour, j'embrassai
+pour la derni&egrave;re fois ma petite amie.</p>
+
+<p><br>
+ En m&ecirc;me temps que le <i>Rendeer</i> quittait l'&icirc;le
+d&eacute;licieuse, la voiture qui emportait Rarahu et Mo&eacute;
+quittait Papeete, -- et longtemps Rarahu put voir, par les
+&eacute;chapp&eacute;es des cocotiers, &agrave; travers les
+rideaux de verdure, -- le <i>Rendeer</i> s'&eacute;loigner sur
+l'immensit&eacute; bleue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>QUATRI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<p><i>"Aue! Aue! a munaiho te tiar&eacute; iti tarona
+menehenehe!...<br>
+ "Aue! Aue! i teienei ra, na maheahea!..."<br>
+ (H&eacute;las! H&eacute;las! autrefois elle &eacute;tait jolie,
+la petite fleur d'arum!...<br>
+ H&eacute;las! H&eacute;las! maintenant elle est
+fan&eacute;e!...)<br>
+ (RARAHU)</i></p>
+
+<h3><br>
+ I</h3>
+
+<p><br>
+ Quelques jours plus tard, le <i>Rendeer</i>, poursuivant sa
+route &agrave; travers le Pacifique, passa en vue des mornes de
+Rapa, la plus australe des &icirc;les polyn&eacute;siennes. Et
+puis cette derni&egrave;re terre des Maoris disparut
+elle-m&ecirc;me de notre grand horizon monotone, -- et ce fut
+fini de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir rel&acirc;che au Chili, nous sort&icirc;mes
+du Grand Oc&eacute;an par le d&eacute;troit de Magellan, pour
+rentrer en Europe par la Plata, le Br&eacute;sil et les
+A&ccedil;ores.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p><br>
+ Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux,
+je revins &agrave; Brightbury, frapper &agrave; la porte de ma
+maison ch&eacute;rie... On ne m'attendait pas encore.</p>
+
+<p>Je tombai dans les bras de ma vieille m&egrave;re, qui
+tremblait d'&eacute;motion et de surprise. -- Le bonheur et
+l'&eacute;tonnement furent grands de me revoir.</p>
+
+<p><br>
+ Apr&egrave;s les premiers moments, une impression de tristesse
+succ&egrave;de &agrave; la joie; un serrement de coeur se
+m&ecirc;le au charme du retour: des ann&eacute;es ont
+pass&eacute; depuis le d&eacute;part; on regarde ceux que l'on
+ch&eacute;rit: le temps a laiss&eacute; sur eux ses traces, -- on
+les trouve vieillis... Heureux encore, s'il n'y a point de place
+vide au foyer!...</p>
+
+<p><br>
+ C'est triste une matin&eacute;e d'hiver dans nos climats du
+Nord, -- surtout quand on a la t&ecirc;te toute remplie des
+images ensoleill&eacute;es des tropiques. C'est triste, le jour
+p&acirc;le, le ciel morne et sans rayons, -- le froid qu'on avait
+oubli&eacute;, -- les vieux arbres sans feuilles, -- les tilleuls
+humides et moussus, -- et le lierre sur les pierres grises.</p>
+
+<p>Pourtant, qu'on est bien au foyer! -- quelle joie de les
+revoir tous, y compris les vieux serviteurs qui ont veill&eacute;
+sur votre enfance; de retrouver les douces coutumes
+oubli&eacute;es, les bonnes soir&eacute;es d'hiver d'autrefois,
+et comme, au coin du feu, l'Oc&eacute;anie semble un r&ecirc;ve
+singulier!...</p>
+
+<p>Le matin o&ugrave; je revins &agrave; Brightbury frapper
+&agrave; la porte de ma maison, j'encombrais la rue de bagages,
+de colis et de caisses &eacute;normes.</p>
+
+<p>Tout ce d&eacute;ballage est une des distractions du retour.
+Les armes sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs
+polyn&eacute;siens, les coquilles et les madr&eacute;pores,
+faisaient bizarre figure, en revoyant la lumi&egrave;re dans ma
+vieille maison, sous le ciel britannique. J'&eacute;prouvai
+surtout une &eacute;motion vive, en d&eacute;ballant les plantes
+s&eacute;ch&eacute;es, les couronnes fan&eacute;es, qui avaient
+conserv&eacute; leur odeur exotique, et embaumaient ma chambre
+d'un parfum d'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p><br>
+ Quelques jours apr&egrave;s mon retour on me remit une lettre
+couverte de timbres am&eacute;ricains qui m'arrivait par la voie
+d'Overland. -- L'adresse &eacute;tait mise de la main de mon ami
+Georges T., de Papeete, que les Tahitiens appelaient Tatehau.</p>
+
+<p>Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse
+&eacute;criture enfantine et appliqu&eacute;e de Rarahu, qui
+m'envoyait son cri de douleur &agrave; travers les mers.</p>
+
+<p><i>RARAHU A LOTI</i></p>
+
+<p><i>Pap&eacute;uriri, le 15 janvier 1874.</i></p>
+
+<p><i>Cher ami,<br>
+ &ocirc; mon petit Loti, &ocirc; mon petit &eacute;poux
+ch&eacute;ri, &ocirc; toi ma seule pens&eacute;e &agrave; Tahiti,
+je te salue par le vrai Dieux.<br>
+ Cette lettre te dira ma tristesse pour toi.</i></p>
+
+<p><i>Depuis le jour o&ugrave; tu es parti, rien ne donne la
+mesure de ma douleur. Jamais ma pens&eacute;e ne t'oublie depuis
+ton d&eacute;part.<br>
+ O mon ami ch&eacute;ri, voici ma parole: ne pense pas que je me
+marierai; comment me marierais-je, puisque c'est toi qui es mon
+&eacute;poux. Reviens pour que nous restions ensemble dans mon
+pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans mon pays
+de Bora-Bora -- Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et
+sois-moi fid&egrave;le.</i></p>
+
+<p><i>Voici encore une parole: reviens &agrave; Bora-Bora; peu
+importe que tu n'aies pas de richesses, je ne demande pas
+beaucoup, ne t'occupe pas de cela, et reviens &agrave;
+Tahiti.</i></p>
+
+<p><i>Ah! quel contentement d'&ecirc;tre ensemble, Ah! quelle
+joie de mon coeur d'&ecirc;tre r&eacute;unie de nouveau &agrave;
+toi, ma pens&eacute;e, et mon amour de chaque jour.</i></p>
+
+<p><i>Ah! cette pens&eacute;e ch&eacute;rie que tu sois mon
+&eacute;poux. Ah! combien je d&eacute;sire ton corps pour manger
+beaucoup de toi!...</i></p>
+
+<p><i>Voici une parole sur mon s&eacute;jour &agrave;
+Pap&eacute;uriri: je suis sage, je reste bien tranquille. Je me
+repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'&ecirc;tre bonne
+pour moi -- &ocirc; mon petit ami (et mon grand chagrin) je te
+fais savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis
+bien, je suis retomb&eacute;e dans ce mal que tu savais sur moi
+cesser, ce m&ecirc;me mal, pas un autre; et cette maladie, je la
+supporte avec patience, parce que tu m'as oubli&eacute;e; si tu
+&eacute;tais pr&egrave;s de moi, tu me soulagerais un
+peu...</i></p>
+
+<p><i>Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur
+amiti&eacute; pour toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais
+tu ne seras oubli&eacute; des hommes de mon pays...</i></p>
+
+<p><i>J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit &eacute;poux
+ch&eacute;ri.</i></p>
+
+<p><i>Je te salue &ocirc; mon Loti,<br>
+ De Rarahu ta petite &eacute;pouse,</i></p>
+
+<p><i>RARAHU</i></p>
+
+<p><i>J'ai donn&eacute; cette lettre &agrave; Tatehau
+oeil-de-rat, je ne sais pas bien le nom de l'endroit o&ugrave; je
+dois t'&eacute;crire.</i></p>
+
+<p><i>Je te salue, mon ami ch&eacute;ri,</i></p>
+
+<p><i>RARAHU.</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3>
+
+<p><br>
+ Loti &eacute;crivit &agrave; Rarahu une longue lettre, dans
+laquelle il exprimait en langue tahitienne son grand amour pour
+sa petite amie. -- Il racontait, d'une mani&egrave;re
+intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images
+particuli&egrave;res, sa travers&eacute;e de six mois sur le
+<i>Rendeer</i>; la temp&ecirc;te du cap Horn, qui avait mis son
+navire en danger, et lui avait enlev&eacute; beaucoup de ses
+caisses remplies de souvenirs d'Oc&eacute;anie. -- Et puis il lui
+parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa m&egrave;re,
+-- et lui disait que, malgr&eacute; ces douces choses, il
+r&ecirc;vait de revenir encore dans le Grand-Oc&eacute;an, pour y
+retrouver son &icirc;le bien-aim&eacute;e et sa petite
+&eacute;pouse sauvage.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p><br>
+ RARAHU A LOTI (<i>Un an apr&egrave;s</i>.)</p>
+
+<p><br>
+ <i>Papeete, le 3 d&eacute;cembre 1874.</i></p>
+
+<p><i>O mon petit ami ch&eacute;ri, &ocirc; mon cher objet de ma
+peine, je te salue par le vrai Dieu.</i></p>
+
+<p><i>Je suis bien p&eacute;niblement &eacute;tonn&eacute;e de ne
+pas recevoir de lettre de toi, parce que voil&agrave; cinq fois
+que je t'ai &eacute;crit, et jamais un mot de toi ne m'est encore
+parvenu.</i></p>
+
+<p><i>Peut-&ecirc;tre arrive-t-il que tu ne te souviens plus de
+moi, voici je vois que mes lettres t'ont &eacute;t&eacute;
+envoy&eacute;es, jamais tu ne m'en as inform&eacute;e.</i></p>
+
+<p><i>Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?</i></p>
+
+<p><i>Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la
+douleur... Mais si tu m'&eacute;crivais un peu, cela
+r&eacute;chaufferait mon coeur, mais jamais tu ne penses &agrave;
+cela.</i></p>
+
+<p><i>Mais quant &agrave; moi, mon amour pour toi reste le
+m&ecirc;me, et aussi mes larmes pour toi; comme s'il restait dans
+ton coeur un peu d'amour pour moi, toi-m&ecirc;me tu penserais
+&agrave; moi.</i></p>
+
+<p><i>Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie,
+mais mon projet e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+inex&eacute;cutable...</i></p>
+
+<p><i>-- Voici une parole concernant Papeete:</i></p>
+
+<p><i>Il y a eu grande f&ecirc;te &agrave; Papeete le mois
+pass&eacute;, pour la petite-fille de la reine.</i></p>
+
+<p><i>Et c'&eacute;tait tr&egrave;s beau, et les femmes ont
+dans&eacute; jusqu'au matin. -- Et j'y &eacute;tais aussi;
+j'avais sur la t&ecirc;te une couronne de plume d'oiseau, -- mais
+mon coeur &eacute;tait bien triste...</i></p>
+
+<p><i>Et maintenant, la reine Pomar&eacute; et les siens. Et sa
+petite-fille Pomar&eacute;, et Ariit&eacute;a, te disent: ia ora
+na. Jamais rien de nouveau &agrave; Tahiti, except&eacute; que,
+le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois
+d'ao&ucirc;t...</i></p>
+
+<p><i>Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon
+&eacute;poux!...</i></p>
+
+<p><i>H&eacute;las! H&eacute;las! la petite fleur d'arum est
+aussi fan&eacute;e maintenant!...</i></p>
+
+<p><i>Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum &eacute;tait
+jolie!...</i></p>
+
+<p><i>Maintenant elle est fan&eacute;e, elle n'est plus
+jolie!...</i></p>
+
+<p><i>Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le
+sommet de Paea, pour que personne ne me puisse plus
+voir...</i></p>
+
+<p><i>H&eacute;las! H&eacute;las! &ocirc; mon &eacute;poux
+ch&eacute;ri, &ocirc; mon ami tendrement aim&eacute;!...</i></p>
+
+<p><i>H&eacute;las! H&eacute;las! mon ami
+ch&eacute;ri!...</i></p>
+
+<p><i>J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai
+Dieu.</i></p>
+
+<p><i>RARAHU.</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3><br>
+ JOURNAL DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ Londres, 20 janvier 1875.</p>
+
+<p><br>
+ Je passais &agrave; neuf heures du soir dans Regent Street. --
+La nuit &eacute;tait froide et brumeuse; -- des milliers de becs
+de gaz &eacute;clairaient la fourmili&egrave;re humaine, la foule
+noire et mouill&eacute;e.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re moi une voix cria: <i>Ia ora na, Loti!</i></p>
+
+<p>Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,
+-- celui que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais
+laiss&eacute; &agrave; Papeete, o&ugrave; il avait r&eacute;solu
+de finir ses jours.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p><br>
+ Quand nous f&ucirc;mes confortablement assis au coin du feu,
+nous nous m&icirc;mes &agrave; causer de l'&icirc;le
+d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>-- Rarahu... dit-il avec un certain embarras, -- oui, elle
+&eacute;tait, je crois, bien portante quand j'ai quitt&eacute; le
+pays; il est probable m&ecirc;me que si j'avais pris cong&eacute;
+d'elle, elle m'aurait donn&eacute; des commissions pour vous.</p>
+
+<p>"Comme vous le savez, elle avait quitt&eacute; Papeete en
+m&ecirc;me temps que vous-m&ecirc;mes, et on disait dans le pays:
+Loti et Rarahu n'ont pas pu se s&eacute;parer; ils sont partis
+ensemble pour l'Europe.</p>
+
+<p>"Je savais seul qu'elle &eacute;tait chez son amie Tiahoui,
+moi qui recevais de Pap&eacute;uriri ses lettres, avec cette
+aimable suscription: <i>&agrave; Tatehau Oeil-de-rat, pour
+remettre &agrave; Loti.</i></p>
+
+<p>"Lorsqu'elle reparut &agrave; Papeete, six ou huit mois
+apr&egrave;s, elle &eacute;tait plus jolie que jamais; elle
+&eacute;tait plus femme aussi, et plus form&eacute;e. -- Sa
+grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la
+gr&acirc;ce d'une &eacute;l&eacute;gie.</p>
+
+<p>"Elle devint la ma&icirc;tresse d'un jeune officier
+fran&ccedil;ais, qui eut pour elle une passion qui n'&eacute;tait
+pas ordinaire. -- Il &eacute;tait jaloux m&ecirc;me de votre
+souvenir. (On l'appelait encore: <i>la petite femme de Loti.</i>)
+-- Il lui avait fait le serment de l'emmener en France avec
+lui.</p>
+
+<p>"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la
+plus &eacute;l&eacute;gante et la plus remarqu&eacute;e des
+femmes de Papeete.</p>
+
+<p>"Au bout de ce temps-l&agrave;, il se produisit chez la reine
+un &eacute;v&eacute;nement depuis longtemps pr&eacute;vu: la
+petite Pomar&eacute; V s'&eacute;teignit une belle nuit, -- peu
+de jours apr&egrave;s une grande f&ecirc;te qu'on avait
+donn&eacute;e pour la distraire, et dont elle avait
+elle-m&ecirc;me arr&ecirc;t&eacute; le programme.</p>
+
+<p>"La vieille reine, par parenth&egrave;se, fut tellement
+accabl&eacute;e par cette derni&egrave;re et supr&ecirc;me
+douleur, que sans doute elle n'y survivra gu&egrave;re (1). Elle
+s'est retir&eacute;e pour le moment dans une case isol&eacute;e,
+b&acirc;tie aupr&egrave;s du tombeau de sa petite-fille, et ne
+veut plus voir &acirc;me qui vive.</p>
+
+<p><i>(1) La reine Pomar&eacute; est morte en 1877, laissant le
+tr&ocirc;ne &agrave; son second fils Ariiaue. Elle avait
+surv&eacute;cu environ deux ans &agrave; sa petite-fille. -- On
+peut consid&eacute;rer qu'&agrave; dater de ce jour commence la
+fin de Tahiti, au point de vue des coutumes, de la couleur
+locale, du charme et de l'&eacute;tranget&eacute;.</i></p>
+
+<p>"Rarahu observa dans cette circonstance la m&ecirc;me coutume
+que les suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper
+tout ras ses admirables cheveux noirs.</p>
+
+<p>"La reine lui en sut gr&eacute;, mais ce fut le sujet d'une
+querelle entre elle et son amant, -- et comme elle ne l'aimait
+gu&egrave;re, elle profita de l'occasion pour le quitter.</p>
+
+<p>"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retourn&eacute;e
+&agrave; Pap&eacute;uriri aupr&egrave;s de son amie. -- Mais,
+malheureusement, la pauvre petite est rest&eacute;e &agrave;
+Papeete, o&ugrave; je crois qu'elle m&egrave;ne aujourd'hui une
+vie absolument d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e et folle.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3>
+
+<p><br>
+ A partir de cette &eacute;poque on ne trouve plus que de loin en
+loin dans le journal de Loti quelques traces de souvenirs
+conserv&eacute;s au fond de son coeur pour la lointaine
+Polyn&eacute;sie; -- dans sa m&eacute;moire, l'image de Rarahu
+s'&eacute;loigne et s'efface.</p>
+
+<p>Ces fragments sont m&ecirc;l&eacute;s aux aventures d'une vie
+enfi&eacute;vr&eacute;e et l&eacute;g&egrave;rement excentrique,
+qui se d&eacute;roulent un peu partout, -- en Afrique
+principalement, -- et plus tard en Italie.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ Sierra-Leone, mars 1875.</p>
+
+<p><br>
+ O ma bien-aim&eacute;e petite amie, nous retrouverons-nous
+jamais l&agrave;-bas -- dans notre ch&egrave;re &icirc;le, --
+assis le soir sur les plages de corail?...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><br>
+ Bobdiara (S&eacute;n&eacute;gambie), octobre 1875.</p>
+
+<p>C'est la saison des grandes pluies, <i>l&agrave;-bas</i>, --
+la saison o&ugrave; la terre est couverte de fleurs roses,
+semblables &agrave; nos perce-neige d'Angleterre; les mousses
+sont humides, les for&ecirc;ts pleines d'eau.</p>
+
+<p>Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes
+de sable. Il est trois heures du matin <i>l&agrave;-bas</i>, il
+fait nuit noire, les toupapahous r&ocirc;dent dans les
+bois...</p>
+
+<p>Deux ann&eacute;es ont pass&eacute; d&eacute;j&agrave; sur ces
+souvenirs, et j'aime ce pays comme aux premiers jours: --
+l'impression persiste comme celle de Brightbury, celle de la
+patrie, -- quand tant d'autres se sont effac&eacute;es
+depuis.</p>
+
+<p>Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure, --
+et ma petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je
+jamais, - n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir,
+sous les cocotiers des plages?...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . .</p>
+
+<p><br>
+ Southampton, mars 1876.<br>
+ (Journal de Loti)</p>
+
+<p><br>
+ ... Tahiti, Bora-Bora, l'Oc&eacute;anie, -- que c'est loin tout
+cela, mon Dieu!</p>
+
+<p>Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je &agrave;
+pr&eacute;sent, -- sinon les d&eacute;senchantements amers, et
+les regrets poignants du pass&eacute;?... Je pleure, en songeant
+au charme perdu de ces premi&egrave;res ann&eacute;es, --
+&agrave; ce charme qu'aucune puissance ne peut plus me rendre, --
+&agrave; tout cela que je n'ai m&ecirc;me pas le pouvoir de fixer
+sur mon papier, et qui d&eacute;j&agrave; s'obscurcit et s'efface
+dans mon souvenir.</p>
+
+<p>H&eacute;las! o&ugrave; est-elle notre vie tahitienne, -- les
+f&ecirc;tes de la reine, -- les <i>him&eacute;n&eacute;</i> au
+clair de lune? -- Rarahu, Ariit&eacute;a, Ta&iuml;maha, o&ugrave;
+sont-elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes
+&eacute;motions, tous mes r&ecirc;ves d'autrefois, o&ugrave;
+est-ce tout cela?... O&ugrave; est ce bien-aim&eacute;
+fr&egrave;re John, qui partageait avec moi ces premi&egrave;res
+impressions de jeunesse vibrantes, &eacute;tranges,
+enchanteresses?...</p>
+
+<p>Ces parfums ambr&eacute;s des gard&eacute;nias, ce bruit du
+grand vent sur les r&eacute;cifs de corail, -- cette ombre
+myst&eacute;rieuse, et ces voix rauques qui parlaient la nuit, ce
+grand vent qui passait partout dans l'obscurit&eacute;...
+O&ugrave; est tout le charme ind&eacute;finissable de ce pays,
+toute la fra&icirc;cheur de nos impressions partag&eacute;es, de
+nos joies &agrave; deux?...</p>
+
+<p>H&eacute;las, il y a pour moi comme un attrait navrant
+&agrave; repasser ces souvenirs, que le temps emporte, quand par
+hasard quelque chose les &eacute;veille, -- une page
+&eacute;crite l&agrave;-bas, -- une plante s&egrave;che, un
+reva-reva, un parfum tahitien gard&eacute; encore par de pauvres
+couronnes de fleurs qui s'en vont en poussi&egrave;re, -- ou un
+mot de cette langue triste et douce, la langue de
+<i>l&agrave;-bas</i> que d&eacute;j&agrave; j'oublie.</p>
+
+<p><br>
+ Ici, &agrave; Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et
+d'estaminets, logis de hasard, camarades de hasard; -- on se
+r&eacute;unit on ne sait pourquoi, on s'&eacute;tourdit comme on
+peut...</p>
+
+<p>J'ai bien chang&eacute; depuis deux ann&eacute;es, et je ne me
+reconnais plus quand je regarde en arri&egrave;re. -- A corps
+perdu je me suis jet&eacute; dans une vie de plaisirs; c'est
+l&agrave;, il me semble, la seule fa&ccedil;on logique de prendre
+une existence que je n'avais pas demand&eacute;e, -- et dont le
+but et la fin sont pour moi des probl&egrave;mes
+insolubles...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p><br>
+ Ile de Malte, 2 mai 1876.</p>
+
+<p><br>
+ Nous &eacute;tions une quarantaine d'officiers de la marine de
+S.M. Britannique r&eacute;unis dans un caf&eacute; de la Valette,
+&agrave; l'&icirc;le de Malte.</p>
+
+<p>Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se
+rendant dans le Levant o&ugrave; on venait de massacrer les
+consuls de France et d'Allemagne, et o&ugrave; de graves
+&eacute;v&eacute;nements semblaient se pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>J'avais rencontr&eacute; dans cette foule un officier qui, lui
+aussi, avait v&eacute;cu en Oc&eacute;anie, -- et nous nous
+&eacute;tions isol&eacute;s pour causer ensemble de nos souvenirs
+tahitiens.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p><br>
+ -- Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se
+rapprochant de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti
+depuis nous deux.</p>
+
+<p>"Elle &eacute;tait tomb&eacute;e bien bas, les derniers temps,
+-- mais c'&eacute;tait une singuli&egrave;re petite fille.</p>
+
+<p>"Toujours des couronnes de fleurs fra&icirc;ches sur une
+figure de petite morte. Elle n'avait plus de g&icirc;te &agrave;
+la fin, et tra&icirc;nait avec elle un vieux chat infirme qui
+portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Ce
+chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.</p>
+
+<p>"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui
+malgr&eacute; tout avait conserv&eacute; pour elle une
+piti&eacute; et une bienveillance extr&ecirc;mes.</p>
+
+<p>"Tous les matelots du <i>Sea-Mew</i> l'aimaient beaucoup bien
+qu'elle f&ucirc;t devenue d&eacute;charn&eacute;e. -- Elle, --
+elle les voulait tous, tous ceux qui &eacute;taient un peu
+beaux.</p>
+
+<p>"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'&eacute;tait
+mise &agrave; boire de l'eau-de-vie, son mal allait tr&egrave;s
+vite.</p>
+
+<p>"Un beau jour -- (c'&eacute;tait en novembre 1875, elle
+pouvait avoir dix-huit ans) -- on apprit qu'elle &eacute;tait
+partie, avec son chat infirme, pour son &icirc;le de Bora-Bora,
+o&ugrave; elle s'en &eacute;tait all&eacute;e mourir, et
+o&ugrave;, para&icirc;t-il, elle ne v&eacute;cut que quelques
+jours.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p><br>
+ Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile
+passa devant mes yeux...</p>
+
+<p>Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en
+m'&eacute;veillant la nuit je la revoyais encore; --
+malgr&eacute; tout, je retrouvais son image, avec je ne sais
+quelle douceur triste, quelle esp&eacute;rance vague, avec je ne
+sais quelles id&eacute;es de pardon et de r&eacute;demption, --
+et tout &eacute;tait fini dans la fange, dans l'ab&icirc;me de
+l'&eacute;ternel n&eacute;ant!...</p>
+
+<p>Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. -- Un voile
+passa devant mes yeux... Et je restai l&agrave;, impassible, --
+et nous continu&acirc;mes &agrave; causer de nos souvenirs
+d'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Et moi aussi, &agrave; la lumi&egrave;re gaie des lampes
+refl&eacute;t&eacute;e par les glaces, au bruit joyeux des
+conversations, des rires, des toasts britanniques et des verres
+entrechoqu&eacute;s, -- je participais au concert
+g&eacute;n&eacute;ral des banalit&eacute;s et des inepties; comme
+eux, je disais d'un ton d&eacute;gag&eacute;:</p>
+
+<p>-- C'est un beau pays que l'Oc&eacute;anie; -- de belles
+cr&eacute;atures, les Tahitiennes; -- pas de
+r&eacute;gularit&eacute; grecque dans les traits, mais une
+beaut&eacute; originale qui pla&icirc;t plus encore, et des
+formes antiques... Au fond, des femmes incompl&egrave;tes qu'on
+aime &agrave; l'&eacute;gal des beaux fruits, de l'eau
+fra&icirc;che et des belles fleurs.</p>
+
+<p>"J'ai vu Tahiti trop d&eacute;licieuse et trop &eacute;trange,
+&agrave; travers le prisme enchanteur de mon extr&ecirc;me
+jeunesse... En somme, un charmant pays quand on a vingt ans; mais
+s'en lasse vite, et le mieux est peut-&ecirc;tre de ne pas y
+revenir &agrave; trente.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ ...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et
+l'obscurit&eacute;, un r&ecirc;ve sombre s'appesantit sur moi,
+une vision sinistre qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,
+-- un de ces fant&ocirc;mes qui replient leurs ailes de
+chauves-souris au chevet des malades, ou viennent s'asseoir sur
+les poitrines haletantes des criminels. . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>NATUAEA</h3>
+
+<p>(<i>Vision confuse de la nuit.)</i></p>
+
+<p><i><br>
+</i> ...L&agrave;-bas, <i>en dessous</i>, bien loin de
+l'Europe... le grand morne de Bora-Bora dressait sa silhouette
+effrayante, dans le ciel gris et cr&eacute;pusculaire des
+r&ecirc;ves...</p>
+
+<p>... J'arrivais, port&eacute; par un navire noir, qui glissait
+sans bruit sur la mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui
+marchait toujours... Tout pr&egrave;s, tout pr&egrave;s de la
+terre, sous des masses noires qui semblaient de grands arbres, le
+navire toucha la plage de corail et s'arr&ecirc;ta... Il faisait
+nuit, et je restai l&agrave; immobile, attendant le jour, -- les
+yeux fix&eacute;s sur la terre, avec une ind&eacute;finissable
+horreur.</p>
+
+<p>... Enfin le soleil se leva, un large soleil si p&acirc;le, si
+p&acirc;le, qu'on e&ucirc;t dit un signe du ciel annon&ccedil;ant
+aux hommes la consommation des temps, un sinistre
+m&eacute;t&eacute;ore pr&eacute;curseur du chaos final, un grand
+soleil mort...</p>
+
+<p>Bora-Bora s'&eacute;claira de lueurs bl&ecirc;mes; alors je
+distinguai des formes humaines assises qui semblaient m'attendre,
+et je descendis sur la plage...</p>
+
+<p>Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste
+colonnade grise, des femmes &eacute;taient accroupies par terre
+la t&ecirc;te dans leurs mains comme pour les veill&eacute;es
+fun&egrave;bres; elles semblaient &ecirc;tre l&agrave; depuis un
+temps ind&eacute;fini... Leurs longs cheveux les couvraient
+presque enti&egrave;rement, elles &eacute;taient immobiles; leurs
+yeux &eacute;taient ferm&eacute;s, mais, &agrave; travers leurs
+paupi&egrave;res transparentes, je distinguais leurs prunelles
+fix&eacute;es sur moi...</p>
+
+<p>Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide,
+&eacute;tendue sur un lit de pandanus...</p>
+
+<p>Je m'approchai de ce fant&ocirc;me endormi, je me penchai sur
+le visage mort... Rarahu se mit &agrave; rire...</p>
+
+<p>A ce rire de fant&ocirc;me le soleil s'&eacute;teignit dans le
+ciel, et je me retrouvai dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Alors un grand souffle terrible passa dans
+l'atmosph&egrave;re, et je per&ccedil;us confus&eacute;ment des
+choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous l'effort
+de brises myst&eacute;rieuses, -- des spectres tatou&eacute;s
+accroupis &agrave; leur ombre, -- les cimeti&egrave;res maoris et
+la terre de l&agrave;-bas qui rougit les ossements, --
+d'&eacute;tranges bruits de la mer et du corail, les crabes
+bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurit&eacute;, --
+et au milieu d'eux, Rarahu &eacute;tendue, son corps d'enfant
+envelopp&eacute; dans ses longs cheveux noirs, -- Rarahu les yeux
+vides, et riant du rire &eacute;ternel, du rire fig&eacute; des
+Toupapahous...</p>
+
+<p><br>
+ <i>"O mon cher petit ami, &ocirc; ma fleur parfum&eacute;e du
+soir! mon mal est grand dans mon coeur de ne plus te voir!
+&ocirc; mon &eacute;toile du matin, mes yeux se fondent dans les
+pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</i></p>
+
+<p><i>"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi
+chr&eacute;tienne.</i></p>
+
+<p><i>"Ta petite amie,</i></p>
+
+<p><i>RARAHU."</i></p>
+
+<h2 align="center"><br>
+ FIN</h2>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
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+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
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+
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+#10 in our series by Pierre Loti
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+Title: Le Mariage de Loti
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: January, 2005 [EBook #7263]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on April 2, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+Le Mariage de Loti
+
+par Pierre Loti.
+
+
+
+LE MARIAGE DE LOTI
+
+"E hari te fau. E toro te faaro E no te taata."
+
+_Le palmier croitra, Le corail s'etendra, Mais l'homme perira_.
+
+(_Vieux dicton de la Polynesie_)
+
+
+
+A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878.
+
+_Madame,
+
+A vous qui brillez tout en haut, l'auteur tres obscur _d'Aziyade_ dedie
+humblement ce recit sauvage.
+
+Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son
+grand charme poetique.
+
+L'auteur etait bien jeune lorsqu'il a ecrit ce livre; il le met a vos
+pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup
+d'indulgence.......................................................
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+I
+
+
+PAR PLUMKET, AMI DE LOTI
+
+
+Loti fut baptise le 25 janvier 1872, a l'age de vingt-deux ans et onze
+jours.
+
+Lorsque la chose eut lieu, il etait environ une heure de l'apres-midi,
+a Londres et a Paris.
+
+Il etait a peu pres minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule
+terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomare, ou la scene se
+passait.
+
+En Europe, c'etait une froide et triste journee d'hiver. En dessous dans
+les jardins de la reine, c'etait le calme, l'enervante langueur d'une
+nuit d'ete.
+
+Cinq personnes assistaient a ce bapteme de Loti, au milieu des mimosas
+et des orangers, dans une atmosphere chaude et parfumee, sous un ciel
+tout constelle d'etoiles australes.
+
+C'etaient: Ariitea, princesse du sang, Faimana et Teria, suivantes de la
+reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.
+
+Loti, qui, jusqu'a ce jour, s'etait appele Harry Grant, conserva ce nom,
+tant sur les registres de l'etat civil que sur les roles de la marine
+royale, mais l'appellation de Loti fut generalement adoptee par ses
+amis.
+
+La ceremonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand
+appareil.
+
+Les trois Tahitiennes etaient couronnees de fleurs naturelles, et vetues
+de tuniques de mousseline rose, a traines. Apres avoir inutilement
+essaye de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont
+les sons durs revoltaient leurs gosiers maoris, elles deciderent de les
+designer par les mots _Remuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs.
+
+Toute la cour eut le lendemain communication de cette decision, et
+_Harry Grant_ n'exista plus en Oceanie, non plus que _Plumket_ son ami.
+
+Il fut convenu en outre que les premieres notes de la chanson indigene:
+"Loti taimane, etc..." chantees discretement la nuit aux abords du
+palais, signifieraient: "Remuna est la, ou Loti, ou tous deux ensemble;
+ils prient leurs amies de se rendre a leur appel, ou tout au moins de
+venir sans bruit leur ouvrir la porte des
+jardins...".........................................................
+
+
+
+
+
+
+II
+
+NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET
+
+
+Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'ile de Bora-Bora, situee
+par 16 de latitude australe, et 154 de longitude ouest.
+
+Au moment ou commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa
+quatorzieme annee.
+
+C'etait une tres singuliere petite fille, dont le charme penetrant et
+sauvage s'exercait en dehors de toutes les regles conventionnelles de
+beaute qu'ont admises les peuples d'Europe.
+
+Toute petite, elle avait ete embarquee par sa mere sur une longue
+pirogue voilee qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conserve de
+son ile perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la
+surplombe. La silhouette de ce geant de basalte, plante comme une borne
+monstrueuse au milieu du Pacifique, etait restee dans sa tete, seule
+image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une emotion
+bizarre, dessinee dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause
+premiere de son grand amour pour lui.
+
+
+
+
+
+III
+
+D'ECONOMIE SOCIALE
+
+
+La mere de Rarahu l'avait amenee a Tahiti, la grande ile, l'ile de la
+reine, pour l'offrir a une tres vieille femme du district d'Apire qui
+etait sa parente eloignee. Elle obeissait ainsi a un usage ancien de la
+race maorie, qui veut que les enfants restent rarement aupres de leur
+vraie mere. Les meres adoptives, les peres adoptifs (_faa amu_) sont la-
+bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet echange
+traditionnel des enfants est l'une des originalites des moeurs
+polynesiennes.
+
+
+
+
+
+IV
+
+HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTEME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMTE DE
+YORKSHIRE (ANGLETERRE)
+
+"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.
+
+"Ma soeur aimee,
+
+"Me voici devant cette ile lointaine que cherissait notre frere, point
+mysterieux qui fut longtemps le lieu des reves de mon enfance. Un desir
+etrange d'y venir n'a pas peu contribue a me pousser vers ce metier de
+marin qui deja me fatigue et m'ennuie.
+
+"Les annees ont passe et m'ont fait homme. Deja j'ai couru le monde, et
+me voici enfin devant l'ile revee. Mais je n'y trouve plus que tristesse
+et amer desenchantement.
+
+"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, la-bas, sous la
+verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux
+silhouettes dentelees, c'est bien tout cela qui etait connu. Tout cela,
+depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer,
+poetises par l'enorme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce
+coin du monde dont nous parlait avec amour notre frere qui n'est plus...
+
+"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions
+indefinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un
+pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve la,
+le meme Harry qu'a Brightbury, qu'a Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il
+me semble n'avoir pas change de place...
+
+"Ce pays des reves, pour lui garder son prestige, j'aurais du ne pas le
+toucher du doigt.
+
+"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gate mon Tahiti, en me le presentant
+a leur maniere; ceux qui trainent partout leur personnalite banale,
+leurs idees terre a terre, qui jettent sur toute poesie leur bave
+moqueuse, leur propre insensibilite, leur propre ineptie. La
+civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale,
+toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la
+sauvage poesie s'en va, avec les coutumes et les traditions du passe...
+
+........................................................................
+
+"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jete l'ancre devant
+Papeete, ton frere Harry a garde le bord, le coeur serre, l'imagination
+decue.
+
+........................................................................
+
+"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que deja ce pays
+l'enchante; depuis notre arrivee je le vois a peine.
+
+"Il est d'ailleurs toujours ce meme ami fidele et sans reproche, ce meme
+bon et tendre frere, qui veille sur moi comme un ange gardien et que
+j'aime de toute la force de mon coeur...
+
+........................................................................
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Rarahu etait une petite creature qui ne ressemblait a aucune autre, bien
+qu'elle fut un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les
+archipels polynesiens et passe pour une des plus belles du monde; race
+distincte et mysterieuse, dont le provenance est inconnue.
+
+Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique,
+d'une douceur caline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse;
+ses cils etaient si longs, si noirs qu'on les eut pris pour des plumes
+peintes. Son nez etait court et fin, comme celui de certaines figures
+arabes; sa bouche, un peu plus epaisse, un peu plus fendue que le type
+classique, avait des coins profonds, d'un contour delicieux. En riant,
+elle decouvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de
+l'email blanc, dents que les annees n'avaient pas eu le temps de
+beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries legeres de
+l'enfance. Ses cheveux, parfumes au santal, etaient longs, droits, un
+peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes epaules nues.
+Une meme teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres
+cuites claires de la vieille Etrurie, etait repandue sur tout son corps,
+depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds.
+
+Rarahu etait d'une petite taille, admirablement prise, admirablement
+proportionnee; sa poitrine etait pure et polie, ses bras avaient une
+perfection antique.
+
+Autour de ses chevilles, de legers tatouages bleus, simulant des
+bracelets; sur la levre inferieure, trois petites raies bleues
+transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur
+le front, un tatouage plus pale, dessinant un diademe. Ce qui surtout en
+elle caracterisait sa race, c'etait le rapprochement excessif de ses
+yeux, a fleur de tete comme tous les yeux maoris; dans les moments ou
+elle etait rieuse et gaie, ce regard donnait a sa figure d'enfant une
+finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle etait serieuse ou
+triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux definir
+que par ces deux mots: une grace polynesienne.
+
+
+
+VI
+
+
+La cour de Pomare s'etait paree pour une demi-reception, le jour ou je
+mis pour la premiere fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral
+anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrivee a la souveraine
+(une vieille connaissance a lui)--et j'etais alle, en grande tenue de
+service, accompagner l'amiral.
+
+L'epaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures;
+tout etait tranquille et desert dans les avenues ombreuses dont
+l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases a
+verandas, disseminees dans les jardins, sous les grands arbres, sous les
+grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants,
+plongees dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords
+de la demeure royale etaient aussi solitaires, aussi paisibles...
+
+Un des fils de la reine,--sorte de colosse basane qui vint en habit
+noir a notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets
+baisses, ou une douzaine de femmes etaient assises, immobiles et
+silencieuses...
+
+Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dores etaient places
+cote a cote.--Pomare, qui en occupait un, invita l'amiral a s'asseoir
+dans le second, tandis qu'un interprete echangeait entre ces deux
+anciens amis des compliments officiels.
+
+Cette femme, dont le nom etait mele jadis aux reves exotiques de mon
+enfance, m'apparaissait vetue d'un long fourreau de soie rose, sous les
+traits d'une vieille creature au teint cuivre, a la tete imperieuse et
+dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait demeler
+encore quels avaient pu etre les attraits et le prestige de sa jeunesse,
+dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir.
+
+Les femmes de sa suite avaient, dans cette penombre d'un appartement
+ferme, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indefinissable.
+--Elles etaient belles presque toutes de la beaute tahitienne: des yeux
+noirs, charges de langueur, et le teint ambre des gitanos.--Leurs
+cheveux denoues etaient meles de fleurs naturelles et leurs robes de
+gaze trainantes, libres a la taille, tombaient autour d'elles en longs
+plis flottants.
+
+C'etait sur la princesse Ariitea surtout, que s'arretaient
+involontairement mes regards. Ariitea a la figure douce, reflechie,
+reveuse, avec de pales roses du Bengale, piquees au hasard dans ses
+cheveux noirs...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Les compliments termines, l'amiral dit a la reine:
+
+--Voici Harry Grant que je presente a Votre Majeste; il est le frere de
+Georges Grant, un officier de marine, qui a vecu quatre ans dans votre
+beau pays.
+
+L'interprete avait a peine acheve de traduire, que Pomare me tendit sa
+main ridee; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel,
+eclaire sa vieille figure:
+
+--Le frere de Roueri! dit elle en designant mon frere par son nom
+tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais:
+"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute speciale, la reine
+ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays.
+
+--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en
+me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale...
+
+Et je partis charme de cette etrange cour...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Rarahu n'avait guere quitte depuis sa petite enfance la case de sa
+vieille mere adoptive, qui habitait dans le district d'Apire, au bord du
+ruisseau de Fataoua.
+
+Ses occupations etaient fort simples: la reverie, le bain, le bain
+surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de
+Tiahoui, son inseparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui etaient deux
+insouciantes et rieuses petites creatures qui vivaient presque entiere-
+
+ment dans l'eau de leur ruisseau, ou elles sautaient et s'ebattaient
+comme deux poissons-volants.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fut sans erudition; elle
+savait lire dans sa bible tahitienne, et ecrire, avec une grosse
+ecriture tres ferme, les mots doux de la langue maorie; elle etait meme
+tres forte sur l'orthographe conventionnelle fixee par les freres
+Picpus,--lesquels ont fait, en caracteres latins, un vocabulaire des
+mots polynesiens.
+
+Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins
+cultivees assurement que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu
+que cette instruction, prise a l'ecole des missionnaires de Papeete, lui
+eut peu coute a acquerir, car elle etait fort paresseuse.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+En tournant a droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis
+une demi-heure le chemin d'Apire, on trouvait un large bassin naturel,
+creuse dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se
+precipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise
+fraicheur.
+
+La, tout le jour, il y avait societe nombreuse; sur l'herbe, on trouvait
+etendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes
+journees tropicales a causer, chanter, dormir, ou bien encore a nager et
+a plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient a l'eau vetues de
+leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes
+mouillees sur leur corps, comme autrefois les naiades.
+
+La, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; la tronait
+Tetouara la negresse;--la se faisait a l'ombre une grande consommation
+d'oranges et de goyaves.
+
+Tetouara appartenait a la race des Kanaques noirs de la Melanesie.--Un
+navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une ile avoisinant
+la Caledonie, et l'avait deposee a mille lieues de son pays, a Papeete,
+ou elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait egaree
+parmi des misses anglaises.
+
+Tetouara avec une inepuisable belle humeur, une gaite simiesque, une
+impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement.
+Cette propriete de sa personne la rendait precieuse a ses nonchalantes
+compagnes; elle etait une des notabilites du ruisseau de Fataoua...
+
+
+
+
+
+XI
+
+PRESENTATION
+
+
+Ce fut vers midi, un jour calme et brulant, que pour la premiere fois de
+ma vie j'apercus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes,
+habituees du ruisseau de Fataoua, accablees de sommeil et de chaleur,
+etaient couchees tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans
+l'eau claire et fraiche.--L'ombre de l'epaisse verdure descendait sur
+nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours,
+marques de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se
+posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent ete trop
+lourdes pour les enlever; l'air etait charge de senteurs enervantes et
+inconnues; tout doucement je m'abandonnais a cette molle existence, je
+me laissais aller aux charmes de l'Oceanie...
+
+Au fond du tableau, tout a coup des broussailles de mimosas et de
+goyaviers s'ouvrirent, on entendit un leger bruit de feuilles qui se
+froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation
+avec des mines de souris qui sortent de leurs trous.
+
+Elles etaient coiffees de couronnes de feuillage, qui garantissaient
+leur tete contre l'ardeur du soleil; leurs reins etaient serres dans des
+_pareos_ (pagnes) bleu fonce a grandes raies jaunes; leurs torses fauves
+etaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et denoues... Point
+d'Europeens, point d'etrangers, rien d'inquietant en vue... Les deux
+petites, rassurees, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit a
+s'eparpiller plus bruyamment autour d'elles...
+
+La plus jolie des deux etait Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa
+confidente...
+
+Alors Tetouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine
+sur laquelle brillait un galon d'or,--l'eleva au-dessus des herbes
+dans lesquelles j'etais enfoui,--et la leur montra avec une
+intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un
+epouvantail.
+
+Les deux petites creatures, comme deux moineaux auxquels on montre un
+babouin, se sauverent terrifiees,--et ce fut la notre presentation,
+notre premiere entrevue...
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tetouara se
+resumaient a peu pres a ceci:
+
+--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne
+font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une
+femme a principes, qui leur defend de se commettre avec nous.
+
+Elle, Tetouara, eut ete personnellement tres satisfaite si ces deux
+filles se fussent laisse apprivoiser par moi; elle m'engageait tres
+vivement a tenter cette aventure.
+
+Pour les trouver, il suffisait, d'apres ses indications, de suivre sous
+les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas
+conduisait a un bassin plus eleve que le premier et moins frequente
+aussi.--La, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se repandait encore
+dans un creux de rocher qui semblait fait tout expres pour le tete-a-
+tete ou trois personnes intimes.--C'etait la salle de bain particuliere
+de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que la s'etait passee toute
+leur enfance...
+
+
+C'etait un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voute de grands
+arbres-a-pain aux epaisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de
+fines sensitives. L'eau fraiche y bruissait sur de petits cailloux
+polis; on y entendait de tres loin, et perdus en murmure confus, les
+bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de
+crecelle de Tetouara.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+.....................................................................
+
+--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomare, de sa grosse voix
+rauque--Loti, pourquoi n'epouserais-tu pas la petite Rarahu du
+district d'Apire?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te
+poserait davantage dans le pays...
+
+C'etait sous la veranda royale que m'etait faite cette question.--
+J'etais allonge sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait
+de me servir mon amie Teria; en face de moi etait etendue ma bizarre
+partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'ecarte une passion extreme;
+elle etait vetue d'un peignoir jaune a grandes fleurs noires, et fumait
+une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulee sur
+elle-meme. Deux suivantes couronnees de jasmin marquaient nos points,
+battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant
+curieusement sur nos epaules.
+
+Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tiedes,
+parfumees, qu'amenent la-bas les orages d'ete; les grandes palmes des
+cocotiers se couchaient sous l'ondee, leurs nervures puissantes
+ruisselaient d'eau. Les nuages amonceles formaient avec la montagne un
+fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau
+fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne
+de Fataoua. Dans l'air etaient suspendues des emanations d'orage qui
+troublaient le sens et l'imagination...
+
+......................................................................
+
+"Epouser la petite Rarahu du district d'Apire." Cette proposition me
+prenait au depourvu, et me donnait beaucoup a reflechir...
+
+.............................................................
+
+Il allait sans dire que la reine, qui etait une personne tres
+intelligente et sensee, ne me proposait point un de ces mariages suivant
+les lois europeennes qui enchainent pour la vie. Elle etait pleine
+d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle
+s'efforcait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux
+principes chretiens.
+
+C'etait donc simplement un mariage tahitien qui m'etait offert. Je
+n'avais pas de motif bien serieux pour resister a ce desir de la reine,
+et la petite Rarahu du district d'Apire etait bien charmante...
+
+Neanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alleguai ma jeunesse.
+
+J'etais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui
+aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est
+une chose fort couteuse, meme en Oceanie... Et puis, et surtout, il y
+avait l'eventualite d'un prochain depart,--et laisser Rarahu dans les
+larmes, en eut ete une consequence inevitable, et assurement fort
+cruelle.
+
+Pomare sourit a toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait
+convaincue.
+
+Apres un moment de silence, elle me proposa Faimana, sa suivante, que
+cette fois je refusai tout net.
+
+Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement
+ses yeux se tournerent vers Ariitea la princesse:
+
+--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-etre aurais-tu accepte
+avec plus d'empressement, mon petit Loti?...
+
+La vieille femme revelait par ces mots qu'elle avait devine le troisieme
+et assurement le plus serieux des secrets de mon coeur.
+
+Ariitea baissa les yeux, et une nuance rose se repandit sur ses joues
+ambrees; je sentis moi-meme que le sang me montait tumultueusement au
+visage et le tonnerre se mit a rouler dans les profondeurs de la
+montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue
+d'un melodrame...
+
+Pomare satisfaite de sa facetie riait sous cape. Elle avait mis a profit
+le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _te tane_
+(l'homme), c'est-a-dire _le roi_...
+
+Pomare, dont un des passe-temps favoris etait le jeu d'ecarte, etait
+extraordinairement tricheuse, elle trichait meme aux soirees
+officielles, dans les parties interessees qu'elle jouait avec les
+amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner
+n'etaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle eprouvait a rendre
+capots ses partenaires...
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Rarahu possedait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose,
+qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu
+et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, a Papeete.
+Ces jours-la, ses cheveux etaient separes en deux longues nattes noires
+tres epaisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (a l'endroit
+ou les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus,
+dont le rouge ardent donnait une paleur transparente a sa joue cuivree.
+
+Elle restait peu de temps a Papeete apres le service religieux, evitant
+la societe des jeunes femmes, les echoppes des Chinois marchands de the,
+de gateau et de biere. Elle etait tres sage, et en donnant la main a
+Tiahoui, elle rentrait a Apire pour se deshabiller.
+
+Un petit sourire contenu, une petite moue discrete, etaient les seuls
+signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand
+par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete...
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+... Nous avions deja passe bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au
+bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les
+goyaviers, quand Pomare me fit l'etrange proposition d'un mariage.
+
+Et, Pomare, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela
+fort bien.
+
+Bien longtemps j'avais hesite.--J'avais resiste de toutes mes forces,
+--et cette situation singuliere s'etait prolongee, au dela de toute
+vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous etentions sur
+l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait
+mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un pres de l'autre, a peu
+pres comme deux freres.
+
+C'etait une bien enfantine comedie que nous jouions la tous deux, et
+personne assurement ne l'eut soupconnee. Le sentiment "_qui fit hesiter
+Faust au seuil de Marguerite_" eprouve pour une fille de Tahiti, m'eut
+peut-etre fait sourire moi-meme, avec quelques annees de plus; il eut
+bien amuse l'etat-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eut comble de
+ridicule aux yeux de
+Tetouara...........................................................
+
+Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de desoler d'abord,
+avaient sur ces questions des idees tout a fait particulieres qui en
+Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tarde a m'en apercevoir.
+
+Ils s'etaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une
+enfant, et n'a pas ete creee pour vivre seule... Elle n'allait pas se
+prostituer a Papeete, et c'etait la tout ce qu'ils avaient exige de sa
+sagesse.
+
+Ils avaient juge que mieux valait Loti qu'un autre, Loti tres jeune
+comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , apres
+reflexion, les deux vieillards avaient trouve que c'etait bien...
+
+John lui-meme, mon bien-aime frere John, qui voyait tout avec ses yeux
+si etonnamment purs, qui eprouvait une surprise douloureuse quand on lui
+contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faimana dans les
+jardins de la reine,--John etait plein d'indulgence pour cette petite
+fille qui l'avait charme.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa
+grande affection pour moi; il etait dispose a tout pardonner a son frere
+Harry, quand il s'agissait
+d'elle.............................................................
+
+Si bien que, quand la reine me proposa d'epouser la petite Rarahu du
+district d'Apire, le mariage tahitien ne pouvait plus etre entre nous
+deux qu'une formalite...
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+CHOSES DU PALAIS
+
+
+Ariifaite, le prince-epoux, jouait a la cour de Pomare un role politique
+tout a fait efface.
+
+La reine, qui tenait a donner aux Tahitiens une belle lignee royale,
+avait choisi cet homme, parce qu'il etait le plus grand et le plus beau
+qu'on eut pu trouver dans ses archipels.--C'etait encore un magnifique
+vieillard a cheveux blancs, a la taille majestueuse, au profil noble et
+regulier.
+
+Mais il etait peu presentable, et s'obstinait a se trop peu vetir; le
+simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se
+faire a l'habit noir.
+
+De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu.
+
+
+
+De ce mariage etaient issus de vrais geants qui tous mouraient du meme
+mal sans remedes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent
+en une saison et meurent a l'automne.
+
+Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un apres l'autre
+partir, avec une inexprimable douleur.
+
+L'aine, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moe sa femme, une petite
+princesse delicieusement jolie,--l'heritiere presomptive du trone de
+Tahiti,--la petite Pomare V, sur laquelle se portait toute la
+tendresse de la grand'mere Pomare IV.
+
+Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraitre deja les
+symptomes du mal hereditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aieule
+s'etaient remplis de larmes en la regardant.
+
+Cette maladie prevue et cette mort certaine donnaient un charme de plus
+a cette petite creature, la derniere des Pomare, la derniere des reines
+des archipels tahitiens.--Elle etait aussi ravissante, aussi
+capricieuse que peut l'etre une petite princesse malade que l'on ne
+contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribue
+a m'attirer celle de la reine...
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Pour arriver a parler le langage de Rarahu,--et a comprendre ses
+pensees,--meme les plus droles ou le plus profondes,--j'avais resolu
+d'apprendre la langue maorie.
+
+Dans ce but, j'avais fait un jour a Papeete l'acquisition du
+dictionnaire des freres Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais
+qu'une edition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables
+aujourd'hui.
+
+Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynesie d'etranges
+perspectives,-tout un champ inexplore de reveries et d'etudes.
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Au premier abord je fus frappe de la grande quantite des mots mystiques
+de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes,
+effrayants, intraduisibles,--qui expriment la-bas les terreurs vagues
+de la nuit,--les bruits mysterieux de la nature, les reves a peine
+saisissables de l'imagination...
+
+Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu superieur des religions
+polynesiennes.
+
+Les deesses: _Ruahine tahua_, deesse des arts et de la priere.
+
+_Ruahine auna_, deesse de la sollicitude.
+
+_Ruahine faaipu_, deesse de la franchise.
+
+_Ruahine nihonihoraroa_, deesse de la dissension et du meurtre.
+
+_Romatane_, le pretre qui admet les ames au ciel, ou les en exclut.
+
+_Tutahoroa_, la route qui suivent les ames pour se rendre dans la nuit
+eternelle.
+
+_Tapaparaharaha_, la base du monde.
+
+_Ihohoa_, les manes, les revenants.
+
+_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et
+manger les vivants.
+
+_Tuitupapau_, priere a un mort de ne pas revenir.
+
+_Tahurere_, prier un ami mort de nuire a un ennemi.
+
+_Tii_, esprit malfaisant.
+
+_Tahutahu_, enchanteur, sorcier.
+
+_Mahoi_, l'essence, l'ame d'un Dieu.
+
+_Faa-fano_, depart de l'ame a la mort.
+
+_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumiere,
+principe, centre, coeur des choses.
+
+_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et tenebreux, enfers.
+
+... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille:
+
+_Moana_, abimes de la mer ou du ciel.
+
+_Tohureva_, presage de mort.
+
+_Natuaea_, vision confuse et trompeuse.
+
+_Nupa nupa_, obscurite, agitation morale.
+
+_Ruma-ruma_, tenebres, tristesses.
+
+_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, etre visionnaire.
+
+_Tataraio_, etre ensorcele.
+
+_Tunoo_, malefice.
+
+_Ohiohio_, regard sinistre.
+
+_Puhiairoto_, ennemi secret.
+
+_Totoro ai po_, repas mysterieux dans les tenebres.
+
+_Tetea_, personne pale, fantome.
+
+_Oromatua_, crane d'un parent.
+
+_Papaora_, odeur de cadavre.
+
+_Taihitoa_, voix effrayante.
+
+_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer.
+
+_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer.
+
+_Oniania_, vertige, brise qui se leve.
+
+_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes.
+
+_Tahau_, blanchir a la rosee.
+
+_Rauhurupe_, vieux bananier; personne decrepite.
+
+_Tutai_, nuees rouges a l'horizon.
+
+_Nina_, chasser une idee triste; enterrer.
+
+_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crepuscule.
+
+_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer...
+
+..........................................................
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+... Rarahu possedait un chat d'une grande laideur, en qui se resumaient
+avant mon arrivee ses plus cheres affections.
+
+Les chats sont betes de luxe en Oceanie, et pourtant leur race est la-
+bas tout a fait manquee.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et
+son fort recherches.
+
+Celui de Rarahu etait une grande bete efflanquee, haute sur pattes, qui
+passait ses jours a dormir le ventre au soleil, ou a manger des
+languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites
+etaient percees a leurs extremites, et ornees de petits glands de soie,
+suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure completait d'une
+maniere tres comique ce minois de chat, deja fort extraordinaire par
+lui-meme.
+
+Il s'enhardissait jusqu'a suivre sa maitresse au bain, et passait de
+longues heures avec nous, etendu dans des poses nonchalantes.
+
+Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite
+chose tres cherie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et
+(ta u mafatu iti).
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+.................................................................
+
+... Non, ceux-la qui ont vecu la-bas, au milieu des filles a demi
+civilisees de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile
+et batard de la plage et les moeurs de la ville colonisee,--qui ne
+voient dans Tahiti qu'une ile ou tout est fait pour le plaisir des sens
+et la satisfaction des appetits materiels,--ceux-la ne comprennent
+rien au charme de ce pays...
+
+Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur
+Tahiti un regard plus honnete et plus artiste,--qui y voient une terre
+d'eternel printemps, toujours riante, poetique,--pays de fleurs et de
+belles jeunes femmes,--ceux-la encore ne comprennent pas... Le charme
+de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous...
+
+Allez loin de Papeete, la ou la civilisation n'est pas venue, la ou se
+retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail,
+--devant l'immense Ocean desert,--les districts tahitiens, les
+villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et
+reveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux,
+indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la
+contemplation... Ecoutez le grand calme de cette nature, le bruissement
+monotone et eternel des brisants de corail;--regardez ces sites
+grandioses, ces mornes de basalte, ces forets suspendues aux montagnes
+sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et
+sans bornes: le
+Pacifique.........................................................
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+... Le premier soir ou Rarahu vint se meler aux jeunes femmes de
+Papeete, etait un soir de grande fete.
+
+La reine donnait un bal a l'etat-major d'une fregate, qui par hasard
+passait...
+
+Dans le salon tout ouvert, etaient deja ranges les fonctionnaires
+europeens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en
+habits de gala.
+
+En dehors, dans les jardins, c'etait un grand tumulte, une grande
+confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de
+fete et couronnees de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles
+se preparaient a danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,-
+tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de
+satin.
+
+Et les officiers qui avaient deja des amies au dedans et au dehors, dans
+ces deux mondes de femmes, allaient de l'un a l'autre sans detours, avec
+le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...
+
+
+La curiosite, la jalousie surtout avaient pousse Rarahu a cette sorte
+d'escapade, depuis longtemps premeditee.--La jalousie, passion peu
+commune en Oceanie, avait sourdement mine son petit coeur sauvage.
+
+Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchee en meme temps
+que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce
+que pouvaient bien etre ces soirees de Papeete que Loti son ami passait
+avec Faimana ou Teria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette
+princesse Ariitea, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait
+devine une rivale...
+
+
+--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout a coup derriere moi
+une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop
+fraiche pour etre melee au tumulte de cette fete.
+
+Et je repondis, etonne:
+
+--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)
+
+C'etait bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et
+donnant la main a Tiahoui. C'etaient bien elles deux,--qui semblaient
+intimidees de se trouver dans ce milieu inusite, ou tant de jeunes
+femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi-
+souriantes, demi-pincees,--et il etait aise de voir que l'orage etait
+dans l'air.
+
+--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu
+pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillees et
+jolies?
+
+Elles savaient bien qu'elles l'etaient plus que les autres, au
+contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent
+point tente l'aventure.
+
+--Allons plus pres, dit Rarahu; je veux voir a ce qu'_elles_ font dans
+la maison de la reine.
+
+Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de
+mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchames des
+fenetres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singuliere a
+plus d'un titre: une reception chez la reine Pomare.
+
+--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle
+montrait de la main un groupe de femmes legerement bistrees, et parees
+de longues tuniques eclatantes, qui etaient assises avec des officiers
+autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pieces
+d'or et de nombreux petits carres de carton peint, qu'elles faisaient
+glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs
+conservaient leur impassible expression de calinerie et de nonchalance
+exotique.
+
+Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle
+ne saisit que d'une maniere imparfaite les explications que je pus lui
+en donner.
+
+
+Quand les premieres notes du piano commencerent a resonner dans
+l'atmosphere chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu ecouta en
+extase... Jamais rien de semblable n'avait frappe son oreille; la
+surprise et le ravissement dilataient ses yeux etranges. Le tam-tam
+aussi s'etait tu, et derriere nous les groupes se serraient sans bruit:
+--on n'entendait plus que le frolement des etoffes legeres,
+
+--le vol des grandes phalenes, qui venaient effleurer de leurs ailes la
+flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique.
+
+Alors parut Ariitea, appuyee au bras d'un commandant anglais, et
+s'appretant a valser.
+
+--Elle est tres belle, Loti, dit tout bas Rarahu.
+
+--Tres belle, Rarahu, repondis-je...
+
+--Et tu vas aller a cette fete; et ton tour viendra de danser aussi
+avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute
+seule avec Tiahoui, tristement se coucher a Apire! En verite non, Loti,
+tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout a coup. Je suis venue pour te
+chercher...
+
+--Tu verras, Rarahu, comme le piano resonnera bien sous mes doigts; tu
+m'ecouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappe ton oreille.
+Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et
+demain nous serons ensemble...
+
+--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, repeta-t-elle encore, de sa voix
+d'enfant que la fureur faisait trembler...
+
+Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucee, elle
+arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et dechira du haut en
+bas le plastron irreprochable de ma chemise britannique...
+
+En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraite, me presenter au bal de la
+reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant,
+de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apire...
+
+Mais, quand nous fumes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fete,
+au milieu des bois et de l'obscurite, autour de moi je trouvai tout
+absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'etoiles
+inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'a la voix de
+l'enfant delicieuse qui marchait a mon cote... Je songeais a Ariitea, en
+longue tunique de satin bleu, valsant la-bas chez la reine, et un ardent
+desir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-la fait fausse
+route, en m'entrainant dans la solitude.
+
+
+
+
+
+XXII
+
+LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY
+
+
+Papeete, 1872.
+
+"Chere petite soeur,
+
+"Me voila sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne
+ressemble a aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le
+voyait Georges, a travers le meme prisme enchanteur; depuis deux mois a
+peine j'ai mis le pied dans cette ile,--et deja je me suis laisse
+captiver.--La deception des premiers jours est bien loin aujourd'hui,
+et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre,
+aimer et mourir...
+
+"Six mois encore a passer dans ce pays, la decision est prise depuis
+hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici
+qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici la je me
+serai fait entierement a cette existence doucement enervante, d'ici la
+je serai devenu plus d'a moitie indigene, et je crains qu'a l'heure du
+depart il ne me faille terriblement souffrir...
+
+"Je ne puis te dire tout ce que j'eprouve d'impressions etranges, en
+retrouvant a chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garcon, au
+foyer de famille, je songeais a l'Oceanie; a travers le voile
+fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinee telle que je la
+trouve aujourd'hui.--Tous ces sites etaient DEJA VUS, tous ces noms
+etaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient
+mes reves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je
+crois rever...
+
+"Cherche, dans les papiers que nous a laisses Georges, une photographie
+deja effacee par le temps: une petite case au bord de la mer, batie aux
+pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...--
+C'etait la sienne.--Elle est encore la a sa place...
+
+"On me l'a indiquee,--mais c'etait inutile,--tout seul je l'aurais
+reconnue...
+
+"Depuis son depart, elle est restee vide; le vent de la mer et les
+annees l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes,
+la vanille l'a tapissee,--mais elle a conserve le nom tahitien de
+Georges, on l'appelle encore _la case de Roueri_...
+
+"La memoire de Roueri est restee en honneur chez beaucoup d'indigenes,-
+-chez la reine surtout, par qui je suis aime et accueilli en souvenir
+de lui.
+
+"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans
+doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimee avait vecu pres de lui pendant
+ses quatre annees d'exil...
+
+"Et moi qui n'etais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce
+que l'on ne me disait pas; je savais meme qu'elle lui ecrivait, j'avais
+vu sur son bureau trainer des lettres, ecrites dans une langue inconnue,
+qu'aujourd'hui je commence a parler et a comprendre.
+
+"Son nom etait Taimaha.--Elle habite pres d'ici, dans une ile voisine,
+et j'aimerais la voir.--J'ai souvent desire rechercher sa trace--et
+puis, au dernier moment j'hesite, un sentiment indefinissable, comme un
+scrupule, m'arrete au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans
+ce passe intime de mon frere, sur lequel la mort a jete son voile
+sacre...
+
+
+
+XXIII
+
+ECONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE
+
+
+Le caractere des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils
+sont capricieux fantasques,--boudeurs tout a coup et sans motif;--
+foncierement honnetes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du
+mot la plus complete...
+
+Le caractere contemplatif est extraordinairement developpe chez eux; ils
+sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles a
+toutes les reveries de l'imagination...
+
+La solitude des forets, les tenebres, les epouvantent, et ils les
+peuplent sans cesse de fantomes et d'esprits.
+
+Les bains nocturnes sont en honneur a Tahiti; au clair de lune, des
+bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des
+bassins naturels d'une delicieuse fraicheur.--C'est alors que ce
+simple mot: "Toupapahou!" jete au milieu des baigneuses les met en fuite
+comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantomes tatoues
+qui sont la terreur de tous les Polynesiens,--mot etrange, effrayant
+en lui-meme et intraduisible...)
+
+En Oceanie, le travail est chose inconnue.--Les forets produisent
+d'elles-memes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades
+insouciantes; le fruit de l'arbre-a-pain, les bananes sauvages,
+croissent pour tout le monde et suffisent a chacun.--Les annees
+s'ecoulent pour les Tahitiens dans une oisivete absolue et une reverie
+perpetuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre
+belle Europe tant de pauvres gens s'epuisent a gagner le pain du jour...
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+UN NUAGE
+
+
+... La bande insouciante et paresseuse etait au complet au bord du
+ruisseau d'Apire, et Tetouara, qui etait en veine d'esprit, versait sur
+nous tous, a demi endormis dans les herbes, des faceties rabelaisiennes,
+--tout en se bourrant de cocos et d'oranges.
+
+On n'entendait guere que sa voix de crecelle, melee aux bruissements de
+quelques cigales qui chantaient la leur chanson de midi, a l'heure meme
+ou, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois
+sortaient des theatres de Paris, transis et emmitoufles, dans le
+brouillard glacial des nuits d'hiver...
+
+La nature etait tranquille et enervee; une brise tiede passait mollement
+sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient
+gaiment sur nous, multiplies a l'infini par le tamisage leger des
+goyaviers et des mimosas...
+
+Nous vimes s'avancer tout a coup une personne vetue d'une tunique
+trainante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement
+nattes, et, sur le front, une couronne de jasmin...
+
+On voyait un peu, a travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune
+fille que n'avait jamais contrariee aucune entrave... On voyait aussi
+qu'elle avait roule, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont
+les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la
+gaze legere...
+
+Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au serieux...
+
+Un grand succes d'admiration avait salue son entree... Le fait est
+qu'elle etait bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrassee la
+rendait encore plus charmante...
+
+Confuse et intimidee, elle etait venu a moi; puis, sur l'herbe, elle
+s'etait assise a mon cote, et restait la immobile, les joues empourprees
+sous leur bistre, les yeux baisses, comme une enfant coupable qui
+tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde...
+
+--Loti, tu fais tres bien les choses, disait-on dans la galerie...
+
+Et les jeunes femmes auxquelles mon etonnement n'avait point echappe,
+firent entendre dans les hautes herbes de petits eclats de rire contenus
+qui disaient une foule de mechantes choses;--Tetouara, fine et
+impitoyable, prononca sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles:
+
+--Elle est faite d'une _etoffe chinoise!_
+
+Et les eclats de rire redoublerent;--il en partait de derriere tous
+les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de
+partout,--et la pauvre petite Rarahu etait bien pres de fondre en
+larmes...
+
+
+
+
+
+XXV
+
+TOUJOURS LE NUAGE
+
+
+..."Elle est faite d'une _etoffe chinoise!_" avait dit Tetouara...
+
+Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole aceree a triple
+pointe, qui souvent me revenait en tete...
+
+En verite j'etais tout a fait etranger a cette robe de gaze verte... Ce
+n'etaient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,--
+lesquels vivaient a moitie nus dans leur case de pandanus,--qui
+s'etaient lances dans de telles prodigalites...
+
+Et je demeurais plonge dans mes reflexions...
+
+
+Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de
+degout et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une
+jeune femme que d'etre convaincue d'avoir ecoute les propos galants de
+l'un d'entre eux...
+
+Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que
+plusieurs de ces personnages, a force de presents et de pieces blanches,
+obtiennent des faveurs clandestines qui les dedommagent du mepris
+public...
+
+Je m'etais bien garde cependant de communiquer cet horrible soupcon a
+John, qui eut charge d'anathemes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon
+gout de ne faire ni reproche ni scandale,--me reservant seulement
+d'observer et d'attendre...
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+PERSISTANCE DU NUAGE
+
+
+... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apire, a notre salle de bain
+particuliere sous les goyaviers, il etait trois heures de l'apres-midi,
+heure inusitee.
+
+J'etais venu sans bruit... J'ecartai les branches et je regardai...
+
+La stupeur me cloua sur place...
+
+Une chose horrible etait la dans ce lieu, que nous considerions comme
+appartenant a nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre
+eau limpide son vilain corps jaune...
+
+Il semblait chez lui et ne se derangeait nullement... Il avait releve sa
+longue queue de cheveux gris nattes, et l'avait roulee en maniere de
+chignon de femme sur la pointe de son crane chauve... Complaisamment il
+lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de
+safran,--et le soleil l'eclairait tout de meme, de sa lueur
+discretement voilee par la verdure,--et l'eau fraiche et claire
+bruissait tout de meme autour de lui,--avec autant de naturel et de
+gaite qu'elle eut pu le faire pour nous...
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+... J'observais, poste derriere les branches... La curiosite me tenait
+la attentif et immobile... Je m'etais condamne au spectacle de ce bain,
+attendant avec anxiete ce qui allait s'ensuivre...
+
+Je n'attendis pas longtemps; un leger frolement de branches, un bruit de
+voix douces, m'indiqua bientot que les deux petites filles arrivaient...
+
+Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme mu
+par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'etaler au soleil d'aussi
+laides choses, il courut a ses vetements... Les nombreuses robes de
+mousseline qui, superposees, composaient son costume, pendaient ca et
+la, accrochees aux branches des arbres.
+
+Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites
+arriverent.
+
+Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps tres
+significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air
+indigne...
+
+Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arret en portant la main a
+son menton, et riant sous cape, comme une personne qui apercoit quelque
+chose de tres drole...
+
+Rarahu regarda par-dessus son epaule, riant aussi... Apres quoi toutes
+deux s'avancerent resolument, en disant d'un ton narquois:
+
+--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti!
+
+(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!)
+
+Elles le connaissaient par son nom, et lui-meme avait appele Rarahu...
+Il avait laisse retomber sa queue grisonnante avec un grand air de
+coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique etincelaient d'une hideuse
+maniere...
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Il tira de ses poches une quantite de choses qu'il offrit aux deux
+enfants: petites boites de poudres blanches ou roses,--petits
+instruments compliques pour la toilette, petites spatules d'argent pour
+racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et
+puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au
+gingembre...
+
+C'etait Rarahu surtout qui etait l'objet de ses attentions ardentes.--
+Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de
+meme avec accompagnement de moues dedaigneuses, et de grimaces de
+ouistitis...
+
+Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son
+epaule nue...
+
+Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses levres de
+celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit a toutes jambes, suivie
+de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles,
+emportant leurs presents a pleines mains-on les entendit de loin rire
+encore a travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les
+rejoindre, demeura a sa place, piteux et decontenance...
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+LE NUAGE CREVE
+
+
+... Le lendemain Rarahu, la tete appuyee sur mes genoux, pleurait a
+chaudes larmes...
+
+Dans son coeur de pauvre petite croissant a l'aventure dans les bois,
+les notions du bien et du mal etaient restees imparfaites; on y trouvait
+une foule d'idees baroques et incompletes venues toutes seules a l'ombre
+des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant,
+et il s'y melait aussi quelques donnees chretiennes, puisees au hasard
+dans la Bible de ses vieux parents...
+
+La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussee hors du droit chemin,
+mais j'etais sur, absolument sur qu'elle n'avait rien donne en echange
+de ces singuliers presents, et le mal pouvait encore se reparer par des
+larmes.
+
+Elle comprenait que ce qu'elle avait fait etait fort mal; elle
+comprenait surtout qu'elle m'avait cause de la peine,--et que John, le
+serieux John, mon frere, detournerait d'elle ses yeux bleus...
+
+Elle avait tout avoue, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire
+du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur;
+les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de
+voir pleurer son amie...
+
+Ces larmes, les premieres que Rarahu eut versees de sa vie, produisirent
+entre nous le resultat qu'amenent souvent les larmes, elles nous firent
+davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'eprouvais pour elle, le
+coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitea s'effaca pour un
+temps...
+
+L'etrange petite creature qui pleurait la sur mes genoux, dans la
+solitude d'un bois d'Oceanie, m'apparaissait sous un aspect encore
+inconnu; pour la premiere fois elle me semblait _quelqu'un_, et je
+commencais a soupconner la femme adorable qu'elle eut pu devenir, si
+d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune
+tete...
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+A dater de ce jour, Rarahu considerant qu'elle n'etait plus une enfant,
+cessa de se montrer la poitrine nue au soleil...
+
+Meme les jours non feries, elle se mit a porter des robes et a natter
+ses longs cheveux...
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+..._Mata reva_ etait le nom que m'avait donne Rarahu, ne voulant point
+de celui de Loti, qui me venait de Faimana ou d'Ariitea.--_Mata_, dans
+le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'apres les yeux que les Maoris
+designent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont generalement
+tres reussis...
+
+Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifare_ (oeil de chat); Brown,
+_Mata iore_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azure)...
+
+Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal;
+l'appellation plus poetique de _Mata reva_ etait celle qu'apres bien des
+hesitations elle avait choisie...
+
+Je consultai le dictionnaire des venerables freres Picpus,--et trouvai
+ce qui suit:
+
+_Reva_, firmament;--abime, profondeur;--mystere...
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+JOURNAL DE LOTI
+
+
+... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement
+qu'ailleurs; le temps s'ecoulait sans laisser de traces, dans la
+monotonie d'un eternel ete.-Il semblait qu'on fut dans une atmosphere
+de calme et d'immobilite, ou les agitations du monde n'existaient
+plus...
+
+Oh! les heures delicieuses, oh! les heures d'ete, douces et tiedes, que
+nous passions la, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce
+coin de bois, ombreux et ignore, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de
+Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies,
+entrainant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau.
+-Le sol etait tapisse de fines graminees, de petites plantes delicate,
+d'ou sortait une senteur pareille a celle de nos foins d'Europe pendant
+le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien:
+"poumiriraira", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air etait
+tout charge d'exhalaisons tropicales, ou dominait le parfum des oranges
+surchauffees dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne
+troublait le silence accablant de ces midi d'Oceanie. De petits lezards,
+bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilite, circulaient
+autour de nous, en compagnie des papillons noirs marques de grands yeux
+violets. On n'entendait que de legers bruits d'eau, des chants discrets
+d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mure, qui
+s'ecrasait sur la terre avec un parfum de framboise...
+
+
+... Et quand le journee s'avancait, quand le soleil plus bas jetait sur
+les branches des arbres des lueurs plus dorees, Rarahu s'en retournait
+avec moi a sa case isolee dans les bois.-Les deux vieillards ses
+parents, fixes et graves, etaient la toujours, accroupis devant leur
+hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire
+mystique, une expression d'insouciante bienveillance eclairait un
+instant leurs figures eteintes:
+
+--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien:
+"Nous te saluons, Mata reva!"
+
+Et puis c'etait tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma
+petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une
+personnification fraiche de la jeunesse a cote de ces deux sombres
+momies polynesiennes...
+
+C'etait l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaapairu etendait ses longs
+bras tatoues jusqu'a une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux
+de _bourao_ desseche, et les frottait l'un contre l'autre pour en
+obtenir du feu,--Vieux procede de sauvage. Rarahu recevait la flamme
+des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait
+cuire dans la terre deux _maiores_, fruits de l'arbre-a-pain, qui
+composaient le repas de la famille...
+
+C'etait l'heure aussi ou la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua
+rejoignait Papeete, Tetouara en tete,--et j'avais pour m'en revenir
+toujours compagnie joyeuse.
+
+--Loti, disait Tetouara, n'oublie pas qu'on t'attend a la nuit dans le
+jardin de la reine; Teria et Faimana te font dire qu'elles comptent sur
+toi pour les conduire prendre du the chez les Chinois,--et moi aussi,
+j'en serais tres volontiers si tu veux...
+
+Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'ou la vue dominait
+le grand Ocean bleu, eclaire des dernieres lueurs du soleil couchant.
+
+La nuit descendait sur Tahiti, transparente, etoilee. Rarahu s'endormait
+dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du
+soir, les phalenes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les
+suivantes commencaient a errer dans les jardins de la reine...
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragees de Papeete,
+adressa un bonjour moitie amical, moitie railleur,--un peu terrifie
+aussi,--a une creature baroque qui passait.
+
+La grande femme seche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y
+repondit avec une raideur pleine de dignite, et se retourna pour nous
+regarder.
+
+Rarahu vexee lui tira la langue,--apres quoi elle me conta en riant
+que cette vieille fille, _demi-blanche_, metis efflanquee d'Anglais et
+de Maorie,--etait son ancien professeur, a l'ecole de Papeete.
+
+Un jour, la metis avait declare a son eleve qu'elle fondait sur elle les
+plus hautes esperances pour lui succeder dans ce pontificat, en raison
+de la grande facilite avec laquelle apprenait l'enfant.
+
+Rarahu, saisie de terreur a la pensee de cet avenir, avait tout d'une
+traite pris sa course jusqu'a Apire, quittant du coup la _haapiiraa_ (la
+maison d'ecole) pour n'y plus revenir...
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+... Je rentrai un matin a bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle a
+sensation que j'avais couche en compagnie de Tamatoa...
+
+Tamatoa, fils aine de la reine Pomare, mari de la reine Moe de l'ile
+Raiatea,--pere de la delicieuse petite malade, Pomare V,--etait un
+homme que l'on gardait enferme depuis quelques annees entre quatre
+solides murailles, et qui etait encore l'effroi legendaire du pays.
+
+Dans son etat normal, Tamatoa, disait-on, n'etait pas plus mechant qu'un
+autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_,
+il lui fallait du sang.
+
+C'etait un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force
+herculeenne; plusieurs hommes ensemble etaient incapables de lui tenir
+tete quand il etait dechaine; il egorgeait sans motif, et les atrocites
+commises par lui depassaient toute imagination...
+
+Pomare adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait meme dans
+le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on
+l'avait vu la nuit roder dans les jardins.-Sa presence causait parmi
+les filles de la cour la meme terreur que celle d'une bete fauve, dont
+on saurait, la nuit, la cage mal fermee.
+
+
+Il y avait chez Pomare une salle consacree aux etrangers, nuit et jour
+ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes
+blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs
+attardes des districts, et quelquefois a moi-meme...
+
+
+... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde etait endormi
+quand j'entrai dans la salle de refuge.
+
+Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoude sur une table ou
+brulait une lampe d'huile de cocotier... C'etait un inconnu, d'une
+taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eut
+broye un homme comme du verre.--Il avait d'epaisses machoires carrees
+de cannibale; sa tete enorme etait dure et sauvage, ses yeux a demi
+fermes avaient une expression de tristesse egaree...
+
+--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).
+
+Je m'etais arrete a la porte...
+
+Alors commenca en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant:
+
+--... Comment sais-tu mon nom?
+
+--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral a
+cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer pres de moi la nuit. "Tu viens
+pour dormir?...
+
+--Et toi? tu es un chef, de quelque ile?...
+
+--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin la-bas; tu y
+trouveras la meilleure natte...
+
+Quand je fus etendu et roule dans mon pareo je fermai les yeux,--juste
+assez pour observer l'etrange personnage qui s'etait leve avec
+precaution et se dirigeait vers moi.
+
+En meme temps qu'il s'approchait, un leger bruit m'avait fait tourner la
+tete du cote oppose, du cote de la porte ou la vieille reine venait
+d'apparaitre; elle marchait cependant avec des precautions infinies, sur
+la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de
+son gros corps.
+
+... Quand l'homme fut pres de moi, il prit une moustiquaire de
+mousseline qu'il etendit avec soin au-dessus de ma tete, apres quoi il
+placa une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la
+lumiere, et retourna s'asseoir, la tete appuyee sur ses deux mains.
+
+Pomare qui nous avait observes anxieusement tous deux, cachee dans
+l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut...
+
+La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son
+apparition, m'ayant confirme dans cette idee que mon compagnon etait
+inquietant, m'ota toute envie de dormir.
+
+Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard etait redevenu vague et
+atone; il avait oublie ma presence... On entendait dans le lointain, des
+femmes de la reine qui chantaient a deux parties un _himene_ des iles
+Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifaite, le prince epoux,
+cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il
+est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement...
+
+Une heure apres, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans
+l'embrasure de la porte.--La lampe s'eteignait, et l'homme venait de
+s'endormir...
+
+J'en fit autant bientot, d'un sommeil leger toutefois, et quand, au
+petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas change de
+place; sa tete seule s'etait affaissee, et reposait sur la table...
+
+Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau
+d'eau fraiche;--apres quoi j'allai sous la veranda saluer la reine et
+la remercier de son hospitalite.
+
+--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai
+paraparau!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien
+recu?...
+
+--Oui, dis-je.
+
+Et je vis sa vieille figure s'epanouir de plaisir quand je lui exprimai
+ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi...
+
+--Sais-tu qui c'etait, dit-elle mysterieusement,--oh! ne le repete
+pas, mon petit Loti... c'etait Tamatoa!...
+
+Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relache,--a la
+condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois
+l'occasion de lui parler et de lui donner des poignees de main...
+
+Cela dura jusqu'au moment ou, s'etant evade, il assassina une femme et
+deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans
+une meme journee une serie d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient
+s'ecrire, meme en latin...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+... Qui peut dire ou reside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce
+quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les
+langues humaines?
+
+....................................................................
+
+Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse etrange qui
+pese sur toutes ces iles d'Oceanie,-l'isolement dans l'immensite du
+Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre
+epaisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en
+chantant au milieu des tiges des cocotiers, etonnamment hautes, blanches
+et greles...
+
+On s'epuise a chercher, a saisir, a exprimer...effort inutile,--ce
+quelque chose s'echappe, et reste incompris...
+
+J'ai ecrit sur Tahiti de longues pages; il y a la dedans des details
+jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la
+physionomie des mousses...
+
+Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonte du monde,--eh bien,
+apres, a-t-on compris?... Non assurement...
+
+Apres cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynesie toutes
+blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois
+le son plaintif d'un _vivo_?... (flute de roseau) ou le beuglement
+lointain des trompes en coquillage?
+
+
+
+
+
+XXXVI
+
+GASTRONOMIE
+
+
+..."La chair des hommes blancs a gout de banane mure..."
+
+Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'ile
+Routoumah, dont la competence en cette matiere est indiscutable...
+
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+... Rarahu, dans un acces d'indignation, m'avait appele: _long lezard
+sans pattes_,--et je n'avais pas tres bien compris tout d'abord...
+
+Le serpent etant un animal tout a fait inconnu en Polynesie, la metis
+qui avait eduque Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable
+avait tente la premiere femme, avait eu recours a cette periphrase.
+
+Rarahu s'etait donc habituee a considerer cette variete de "long lezard
+sans pattes" comme le plus mechante et la plus dangereuse de toutes les
+creatures terrestres;--c'etait pour cela qu'elle m'avait lance cette
+insulte...
+
+Elle etait jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce
+que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir.
+
+Ces soirees de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels
+ses vieux parents lui defendaient de se meler, faisaient travailler son
+imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces thes qui se donnaient
+chez les Chinois, et dont Tetouara lui rapportait des descriptions
+fantastiques, thes auxquels Teria, Faimana et quelques autres folles
+filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti
+assistait, y presidait meme quelquefois, et cela confondait les idees de
+Rarahu, qui ne comprenait plus.
+
+...Quand elle m'eut bien injurie, elle pleura,--argument beaucoup
+meilleur...
+
+A partir de ce jour, on ne me vit guere plus aux soirees de Papeete.--
+Je demeurais plus tard dans les bois d'Apire, partageant meme
+quelquefois le fruit de l'arbre-a-pain avec le vieux Tahaapairu.--La
+tombee de la nuit etait triste, par exemple, dans cette solitude;--
+mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait
+un son delicieux le soir, sous la haute et sombre voute des arbres...--
+Je restais jusqu'a l'heure ou les vieillards faisaient leur priere,--
+priere dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui etait celle-la
+meme que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre pere qui es aux
+cieux..._", l'eternelle et sublime priere du Christ, resonnait d'une
+maniere etrangement mysterieuse, la, aux antipodes du vieux monde, dans
+l'obscurite de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix
+lente et grave de ce vieillard fantome...
+
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+...Il y avait quelque chose que Rarahu commencait a sentir deja, et
+qu'elle devait sentir amerement plus tard,--quelque chose qu'elle
+etait incapable de formuler dans son esprit d'une maniere precise,--et
+surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle
+comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abimes dans le domaine
+intellectuel, entre Loti et elle-meme, des mondes entiers d'idees et de
+connaissances inconnues.--Elle saisissait deja la difference radicale
+de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les
+notions meme des choses les plus elementaires de la vie differaient
+entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait
+son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-a-dire un de ces
+hommes venus des pays fantastiques de par dela les grandes mers,--un
+de ces hommes qui depuis quelques annees apportaient dans l'immobile
+Polynesie tant de changements inouis, et de nouveautes imprevues...
+
+Elle savait aussi que Loti repartirait bientot pour ne plus revenir,
+retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idee de ces
+distances vertigineuses,--et Tahaapairu les comparait a celles qui
+separaient Fataoua de la lune ou des etoiles...
+
+Elle pensait ne representer aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans
+qu'elle etait,--qu'une petite creature curieuse, jouet de passage qui
+serait vite oublie...
+
+
+Elle se trompait pourtant.--Loti commencait a s'apercevoir lui aussi
+qu'il eprouvait pour elle un sentiment qui n'etait plus banal.--Deja
+il l'aimait un peu par le coeur...
+
+Il se souvenait de son frere Georges,--de celui que les Tahitiens
+appelaient Roueri, qui avait emporte de ce pays d'ineffacables
+souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-meme.--Il
+semblait tres possible a Loti que cette aventure, commencee au hasard
+par un caprice de Tetouara, laissat des traces profondes et durables sur
+sa vie tout entiere...
+
+Tres jeune encore, Loti avait ete lance dans les agitations de
+l'existence europeenne; de tres bonne heure il avait souleve le voile
+qui cache aux enfants la scene du monde;--lance brusquement, a seize
+ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert a un
+age ou d'ordinaire on commence a penser...
+
+Loti etait revenu tres fatigue de cette campagne faite si matin dans la
+vie,--et se croyait deja fort blase. Il avait ete profondement ecoeure
+et decu,--parce que, avant de devenir un garcon semblable aux autres
+jeunes hommes, il avait commence par etre un petit enfant pur et reveur,
+eleve dans la douce paix de la famille; lui aussi avait ete un petit
+sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule
+d'idees fraiches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rever dans
+les bois d'Oceanie, tout enfant il avait longtemps reve seul dans les
+bois du Yorkshire...
+
+Il y avait une foule d'affinites mysterieuses entre Loti et Rarahu, nes
+aux deux extremites du monde.--Tous deux avaient l'habitude de
+l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes
+de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en
+silence, etendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient
+passionnement la reverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et
+l'eau fraiche...
+
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+...Il n'y avait pour le moment aucun nuage a notre horizon...
+
+Encore cinq grands mois a passer ensemble... Il etait bien inutile de se
+preoccuper de l'avenir...
+
+
+
+
+
+XL
+
+
+On etait charme quand Rarahu chantait...
+
+Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraiches
+et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent
+produire de semblables.
+
+Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des
+autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus
+elevees de la gamme,--tres compliquees toujours et admirablement
+justes...
+
+Il y avait a Apire, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur
+appele _himene_, lequel fonctionnait regulierement sous la conduite d'un
+chef, et se faisait entendre dans toutes les fetes indigenes.--Rarahu
+en etait un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix
+pure;--le choeur qui l'accompagnait etait rauque et sombre; les
+hommes surtout y melaient des sons bas et metalliques, sortes de
+rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutot les
+sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.--
+L'ensemble avait une precision a depiter les choristes du Conservatoire,
+et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent
+decrire...
+
+
+
+
+
+XLI
+
+
+...C'etait l'heure de la tombee du jour; j'etais seul au bord de la mer,
+sur une plage du district d'Apire.--Dans ce lieu isole, j'attendais
+Taimaha,--et j'eprouvais un sentiment singulier a l'idee que cette
+femme allait venir...
+
+Une femme parut bientot, qui m'apercut sous les cocotiers et s'avanca
+vers moi... C'etait deja la nuit; quand elle fut tout pres, je
+distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de
+sauvagesse:
+
+--Tu es Taimaha? lui dis-je...
+
+--Taimaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district
+de Papetoai; je viens de pecher des porcelaines sur le recif, et du
+corail rose.--Veux-tu m'en acheter?...
+
+J'attendis encore la jusqu'a minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit
+jour la vraie Taimaha etait repartie pour son ile; ma commission n'avait
+pas ete faite; elle s'en etait allee sans se douter que pendant
+plusieurs heures elle avait ete attendue sur la plage par le frere de
+Roueri...
+
+
+
+
+
+XLII
+
+LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_
+
+
+Taravao, 1872.
+
+"Mon bon frere John,
+
+"Le messager qui te portera cette lettre est charge en meme temps de te
+remettre une foule de presents que je t'envoie.--C'est d'abord un
+plumet, en queues de phaetons rouges, objet tres precieux, don de mon
+hote le chef de Tehaupoo; ensuite un collier a trois rangs de petites
+coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de
+reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papeouriri avait mises
+hier sur ma tete a la fete de Taravao.
+
+"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui etait un ami
+de mon frere; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral.
+
+"Il ne me manque que ta presence, frere, pour etre absolument charme de
+mon sejour a Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une
+idee de cette region ignoree qui s'appelle la presqu'ile de Taravao: un
+coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques,
+dont les fruits et les fleurs jonchent un sol delicieux, tapisse
+d'herbes fines et de pervenches roses...
+
+"La-dessous sont disseminees quelques cases en bois de citronnier, ou
+vivent immobiles des Maoris d'autrefois; la-dessous on trouve la vieille
+hospitalite indigene: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure
+tressee et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de
+roseaux, des choeurs d'_himine_, des chants et des danses.
+
+"J'habite seul une case isolee, batie sur pilotis, au-dessus de la mer
+et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je
+vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde a part qui est le
+monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les
+branchages compliques des madrepores, circulent des milliers de petits
+poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu'a celles des
+pierres precieuses ou des colibris; des rouges de geranium, des verts
+chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits
+etres barioles de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de
+tout excepte forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la
+sieste, absorbe dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est
+presque inconnu, meme aux naturalistes et aux observateurs.
+
+"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.--
+Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans
+l'obscurite sa grande voix sinistre, alors j'eprouve comme une sorte
+d'angoisse de la solitude, la, a la pointe la plus australe et la plus
+perdue de cette ile lointaine,--devant cette immensite du Pacifique,-
+-immensite des immensites de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux
+rives mysterieuses du continent polaire.
+
+"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo,
+j'ai vu ce lac de Vairia qui inspire aux indigenes une superstitieuse
+frayeur.--Une nuit nous avons campe sur ses bords. C'est un site
+etrange que peu de gens ont contemple; de loin en loin quelques
+Europeens y viennent par curiosite; la route est longue et difficile,
+les abords sauvages et deserts.--Figure-toi, a mille metres de haut,
+une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des
+mornes hauts et severes decoupant leurs silhouettes aigues dans le ciel
+clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un
+souffle de vent, ni un bruit, ni un etre vivant, ni seulement un
+poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une
+race particuliere descendaient la nuit des montagnes, et _battaient
+l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_."
+
+"...Si tu vas chez le gouverneur, a la soiree du mercredi, tu y verras
+la princesse Ariitea; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude,
+et que j'espere la semaine prochaine danser avec elle au bal de la
+reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Faimana ou Teria, tu
+pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tete...
+
+"Cher petit frere, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua,
+donner de mes nouvelles a la petite Rarahu, d'Apire... Fais cela pour
+moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner a tous
+deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon
+coeur..."
+
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les
+nombreuses deesses de sa suite; elle n'avait meme jamais entendu parler
+d'aucun de ces personnages de la mythologie polynesienne. La reine
+Pomare seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris
+les noms de ces divinites d'autrefois et conservait dans sa memoire les
+etranges legendes des anciens temps...
+
+... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynesienne qui m'avaient
+frappe, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans equivalents dans
+nos langues d'Europe, etaient familiers a Rarahu qui les employait ou me
+les expliquait avec une rare et singuliere poesie.
+
+--Si tu restais plus souvent a Apire la nuit, me disait-elle, tu
+apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles
+qui vivent a Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur
+ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des
+choses tres effrayantes que tu ignores...
+
+En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui
+ne deviennent intelligibles qu'a la longue, quand on a vecu avec les
+indigenes, la nuit dans les bois, ecoutant gemir le vent et la mer,
+l'oreille tendue a tous les bruits mysterieux de la nature.
+
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les
+oreilles des Maoris ignorent cette musique naive qui, dans d'autres
+climats, remplit les bois de gaite et de vie.
+
+Sous cette ombre epaisse, dans les lianes et les grandes fougeres, rien
+ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le meme silence etrange qui
+semble regner aussi dans l'imagination melancolique des naturels.
+
+On voit seulement planer dans les gorges, a d'effrayantes hauteurs, le
+phaeton, un petit oiseau blanc qui porte a la queue une longue plume
+blanche ou rose.
+
+Les chefs attachaient autrefois a leur coiffure une touffe de ces
+plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de perseverance pour
+composer cet ornement aristocratique...
+
+
+
+
+
+XLV
+
+INQUALIFIABLE
+
+
+... Il est certaines necessites de notre triste nature humaine qui
+semblent faites tout expres pour nous rappeler combien nous sommes
+imparfaits et materiels--necessites auxquelles sont soumises les
+reines comme les bergeres,--"la garde qui veille aux barrieres du
+Louvre, etc..."
+
+Lorsque la reine Pomare est aux prises avec ces situations penibles,
+trois femmes entrent a sa suite dans certain reduit mysterieux dissimule
+sous les bananiers...
+
+La premiere de ces initiees a mission de soutenir pendant l'operation la
+lourde personne royale. La deuxieme tient a la main des feuilles de
+_bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraiches et les plus
+tendres... La troisieme, qui commence son office lorsque les deux
+premieres ont acheve le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier
+parfumee au santal (_monoi_), dont elle est chargee d'oindre les parties
+que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanement irriter
+ou endolorir...
+
+La seance levee,--le cortege rentre gravement au palais...
+
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+... Rarahu et Tiahoui s'etaient invectivees d'une maniere extremement
+violente.--De leurs bouches fraiches etaient sorties pendant
+plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus
+enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le
+tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honnetete").
+
+C'etait la premiere dispute entre les deux petites, et cela amusait
+beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes etendues au bord du
+ruisseau du Fataoua riaient a gorge deployee et les excitaient:
+
+--Tu es heureux, Loti, disait Tetouara, c'est pour toi qu'on se
+dispute!...
+
+Le fait est que c'etait pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement
+de jalousie contre Tiahoui, et la etait l'origine de la discussion.
+
+Comme deux chattes qui vont se rouler et s'egratigner, les deux petites
+se regardaient blemes, immobiles, tremblantes de colere:
+
+--_Tinito oufa!_ cria Tiahoui, a bout d'arguments, en faisant une
+allusion sanglante a la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!
+
+--_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait
+que son amie etait venue toute petite d'une des plus lointaines iles
+Pomotous,--et que si Tiahoui elle-meme n'etait point cannibale,
+assurement on l'avait ete dans sa famille.
+
+Des deux cotes l'injure avait porte, et les deux petites, se prenant aux
+cheveux, s'egratignerent et de mordirent.
+
+On les separa; elles se mirent a pleurer, et puis, Rarahu s'etant jetee
+dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par
+s'embrasser de tout leur coeur...
+
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Tiahoui, dans son effusion, avait embrasse Rarahu avec le nez,--
+suivant une vieille habitude oubliee de la race maorie,--habitude qui
+lui etait revenue de son enfance et de son ile barbare; elle avait
+embrasse son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu,
+et en aspirant tres fort.
+
+C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le
+baiser des levres leur est venu d'Europe...
+
+Et Rarahu, malgre ses larmes, eut encore en me regardant un sourire
+d'intelligence comique, qui voulait dire a peu pres ceci:
+
+--Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de
+l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de meme!...
+
+Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant
+d'apres, tout etait oublie.
+
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,--
+sur quelque pointe solitaire regardant l'immensite bleue, en quelque
+lieu choisi avec un gout melancolique par des hommes des generations
+passees,--de loin en loin on rencontre les monticules funebres, les
+grands tumulus de corail... Ce sont les _marae_, les sepultures des
+chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment la-dessous se
+perd dans le passe fabuleux et inconnu qui preceda la decouverte des
+archipels de la Polynesie.
+
+--Dans toutes les iles habitees par les Maoris, les _marae_ se
+retrouvent sur les plages. Les insulaires mysterieux de Rapa-Nui
+ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les
+Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre
+de fer est le cypres de la-bas, son feuillage est triste; le vent de la
+mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides...
+Ces tumulus restes blancs, malgre les annees, de la blancheur du corail,
+et surmontes de grands arbres noirs, evoquent les souvenirs de la
+terrible religion du passe; c'etaient aussi les autels ou les victimes
+humaines etaient immolees a la memoire des morts.
+
+--Tahiti, disait Pomare, etait la seule ile ou, meme dans les plus
+anciens temps, les victimes n'etaient pas mangees apres le sacrifice; on
+faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enleves de
+leurs orbites, etaient mis ensemble sur un plat et servis a la reine,--
+horrible prerogative de la souverainete. (_Recueilli de la bouche de
+Pomare_.)
+
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Tahaapairu, le pere adoptif de Rarahu, exercait une industrie tellement
+originale que dans notre Europe, si feconde en inventions de tous
+genres, on n'a certes encore rien imagine de semblable.
+
+Il etait fort vieux, ce qui en Oceanie n'est pas chose commune; de plus
+il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares la-
+bas. Aux iles Marquises la barbe blanche est une denree presque
+introuvable qui sert a fabriquer des ornements precieux pour la coiffure
+et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont
+soigneusement entretenus et conserves pour l'exploitation en coupes
+reglees de cette partie de leur personne.
+
+Deux fois par an, le vieux Tahaapairu coupait la sienne, et l'expediait
+a Hivaoa, la plus barbare des iles Marquises, ou elle se vendait au prix
+de l'or.
+
+
+
+
+
+L
+
+
+...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tete de
+mort que je tenais sur mes genoux.
+
+Nous etions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des
+grands bois de fer. C'etait le soir, dans le district perdu de Papenoo;
+le soleil plongeait lentement dans le grand Ocean vert, au milieu d'un
+etonnant silence de la nature.
+
+Ce soir-la, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'etait la
+veille d'un depart; le _Rendeer_ allait s'eloigner pour un temps, et
+visiter au nord l'archipel des Marquises.
+
+Rarahu, serieuse et recueillie, etait plongee dans une de ses reveries
+d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement penetrer. Un moment
+elle avait ete illuminee de lumiere doree, et puis, le radieux soleil
+s'etant abime dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette
+svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...
+
+Rarahu n'avait jamais regarde d'aussi pres cet objet lugubre qui etait
+pose la sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les
+Polynesiens, etait un horrible epouvantail.
+
+On voyait que cette chose sinistre eveillait dans son esprit inculte une
+foule d'idees nouvelles,--sans qu'elle put leur donner une forme
+precise...
+
+Cette tete devait etre fort ancienne; elle etait presque fossile,--et
+teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres
+et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte
+aussi loin...
+
+--Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit
+qu'imparfaitement par le mot _epouvantable_,--parce qu'il designe la-
+bas cette terreur particulierement sombre qui vient des spectres ou des
+morts...
+
+--Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crane? demandai-je
+a Rarahu...
+
+Elle repondit en montrant du doigt la bouche edentee:
+
+--C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...
+
+
+... Il etait une heure tres avancee de la nuit quand nous fumes de
+retour a Apire, et Rarahu avait eprouve tout le long du chemin des
+frayeurs tres grandes... Dans ce pays ou l'on n'a absolument rien a
+redouter, ni des plantes, ni des betes, ni de hommes; ou l'on peut
+n'importe ou s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les
+indigenes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantomes...
+
+Dans les lieux decouverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu
+tenait ma main serree dans la sienne, et chantait des _himene_ pour se
+donner du courage...
+
+Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut tres penible a
+traverser...
+
+Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derriere,
+--procede peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protegee
+ainsi, et plus sure de n'etre point traitreusement saisie aux cheveux
+par la tete de mort couleur brique...
+
+Il faisait une complete obscurite dans ce bois, et on y sentait une
+bonne odeur repandue par les plantes tahitiennes. Le sol etait jonche de
+grandes palmes dessechees qui craquaient sous nos pas. On entendait en
+l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son metallique des
+feuilles qui se froissent; on entendait derriere les arbres des rires de
+Toupapahous; et a terre, c'etait un grouillement repoussant et horrible:
+la fuite precipitee de toute une population de crabes bleus, qui a notre
+approche se hataient de rentrer dans leurs demeures souterraines...
+
+
+
+
+
+LI
+
+
+...Le lendemain fut une journee d'adieux fort agitee...
+
+Le soir je comptais voir enfin Taimaha; elle etait revenue a Tahiti,
+m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par
+l'intermediaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Fareute
+a la tombee de la nuit...
+
+Quand, a l'heure fixee, j'arrivai dans ce lieu isole, j'apercu une femme
+immobile qui semblait attendre, la tete couverte d'un epais voile
+blanc...
+
+Je m'approchai et j'appelai: Taimaha!--La femme voilee me laissa
+plusieurs fois repeter ce nom sans repondre; elle detournait la tete, et
+riait sous les plis de la mousseline...
+
+J'ecartai le voile et decouvris la figure connue de Faimana, qui se
+sauva en eclatant de rire...
+
+Faimana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amenee dans
+cet endroit ou elle etait vexee de m'avoir rencontre; elle n'avait
+jamais entendu parler de Taimaha, et ne put me donner sur elle aucun
+renseignement...
+
+Force me fut de remettre a mon retour une tentative nouvelle pour la
+voir; il semblait que cette femme fut un mythe, ou qu'une puissance
+mysterieuse prit plaisir a nous eloigner l'un de l'autre, nous reservant
+pour plus tard une entrevue plus saisissante...
+
+Nous partimes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu
+vinrent a l'heure des dernieres etoiles m'accompagner jusqu'a la
+plage...
+
+Rarahu pleura abondamment,--bien que la duree du voyage du _Rendeer_
+ne dut pas depasser un mois; elle avait le pressentiment peut-etre que
+le temps delicieux que nous venions de passer tous deux ne se
+retrouverait plus...
+
+L'idylle etait finie... Contre nos previsions humaines, ces heures de
+paix et de frais bonheur ecoulees au bord du ruisseau de Fataoua, s'en
+etaient allees pour ne plus revenir...
+
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+I
+
+HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN
+
+(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas tres long.)
+
+
+Le nom seul de Nuka-Hiva entraine avec lui l'idee de penitencier et de
+deportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette idee
+facheuse. Depuis longues annees, les condamnes ont quitte ce beau pays,
+et l'inutile ruine.
+
+Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette ile appartient depuis cette epoque
+a la France; entrainee dans la chute de Tahiti, des iles de la Societe
+et des Pomotous, elle a perdu son independance en meme temps que ces
+archipels abandonnaient volontairement la leur.
+
+Taiohae, capitale de l'ile, renferme une douzaine d'Europeens, le
+gouverneur, le pilote, l'eveque-missionnaire,--les freres,--quatre
+soeurs qui tiennent une ecole de petites filles,--et enfin quatre
+gendarmes.
+
+Au milieu de tout ce monde, la reine depossedee, depouillee de son
+autorite, recoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus
+la ration des soldats pour elle et sa famille.
+
+Les batiments baleiniers affectionnaient autrefois Taiohae comme point
+de relache, et ce pays etait expose a leurs vexations; des matelots
+indisciplines se repandaient dans les cases indigenes et y faisaient un
+grand tapage.
+
+Aujourd'hui, grace a la presence imposante des quatre gendarmes, ils
+preferent s'ebattre dans les iles voisines.
+
+Les insulaires de Nuka-Hiva etaient nombreux autrefois, mais de recentes
+epidemies d'importation europeenne les ont plus que decimes.
+
+La beaute de leurs formes est celebre, et la race des iles Marquises est
+reputee une des plus belles du monde.
+
+Il faut quelque temps neanmoins pour s'habituer a ces visages singuliers
+et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse
+et si parfaite, ont les traits durs, comme tailles a coups de hache, et
+leur genre de beaute est en dehors de toutes les regles.
+
+Elles ont adopte a Taiohae les longues tuniques de mousseline en usage
+a Tahiti; elles portent les cheveux a moitie courts, ebouriffes, crepes,
+--et se parfument au santal.
+
+Mais dans l'interieur du pays, ces costumes feminins sont extremement
+simplifies...
+
+Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur
+paraissant un vetement tout a fait convenable.
+
+Aussi sont-ils tatoues avec un soin et un art infinis;--mais, par une
+fantaisie bizarre, ces dessins sont localises sur une seule moitie du
+corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moitie reste blanche, ou
+peu s'en faut.
+
+Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un
+grand air de sauvagerie, en faisant etrangement ressortir le blanc des
+yeux et l'email poli des dents.
+
+Dans les iles voisines, rarement en contact avec les Europeens, toutes
+les excentricites des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi
+que les dents enfilees en longs colliers et les touffes de laine noire
+attachees aux oreilles.
+
+Taiohae occupe le centre d'une baie profonde, encaissee dans de hautes
+et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentees.--Une
+epaisse verdure est jetee sur tout ce pays comme un manteau splendide;
+c'est dans toute l'ile un meme fouillis d'arbres, d'essences utiles ou
+precieuses; et des milliers de cocotiers, haut perches sur leurs tiges
+flexibles, balancent perpetuellement leurs tetes au-dessus de ces
+forets.
+
+Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement
+disseminees le long de l'avenue ombragee qui suit les contours de la
+plage.
+
+Derriere cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boises
+conduisent a la montagne. L'interieur de l'ile, cependant, est tellement
+enchevetre de forets et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y
+passe,--et les communications entre les differentes baies se font par
+mer, dans les embarcations des indigenes.
+
+C'est dans la montagne que sont perches les vieux cimetieres maoris,
+objet d'effroi pour tous et residence des terribles Toupapahous...
+
+Il y a peu de passants dans la rue de Taiohae, les agitations
+incessantes de notre existence europeenne sont tout a fait inconnues a
+Nuka-Hiva. Les indigenes passent la plus grande partie du jour accroupis
+devant leurs cases, dans une immobilite de sphinx. Comme les Tahitiens,
+ils se nourrissent des fruits de leurs forets, et tout travail leur est
+inutile... Si, de temps a autre, quelques-uns s'en vont encore pecher
+par gourmandise, la plupart preferent ne pas de donner cette peine.
+
+Le _popoi_, un de leurs mets raffines, est un barbare melange de fruits,
+de poissons et de crabes fermentes en terre. Le fumet de cet aliment est
+inqualifiable.
+
+L'anthropophagie, qui regne encore dans une ile voisine, Hivaoa (ou la
+Dominique), est oubliee a Nuka-Hiva depuis plusieurs annees. Les efforts
+des missionnaires ont amene cette heureuse modification des coutumes
+nationales; a tout autre point de vue cependant, le christianisme
+superficiel des indigenes est reste sans action sur leur maniere de
+vivre, et la dissolution de leurs moeurs depasse toute idee...
+
+On trouve encore entre les mains des indigenes plusieurs images de leur
+dieu.
+
+C'est un personnage a figure hideuse, semblable a un embryon humain.
+
+La reine a quatre de ces horreurs, sculptees sur le manche de son
+eventail.
+
+
+
+
+
+II
+
+PREMIERE LETTRE DE RARAHU A LOTI
+
+(Apportee aux Marquises par un batiment baleinier.)
+
+
+Apire, le 10 mai 1872
+
+O Loti, mon grand ami, O mon petit epoux cheri, je te salue par le vrai
+Dieu.
+
+Mon coeur est tres triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne
+te vois plus.
+
+Je te prie maintenant, o mon petit ami cheri, quand cette lettre te
+parviendra, de m'ecrire, pour me faire connaitre tes pensees, afin que
+je sois contente. Il est arrive peut-etre que ta pensee s'est detournee
+de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laisse leurs
+femmes.
+
+Il n'y a rien de neuf a Apire pour le moment, si ce n'est pourtant que
+Turiri, mon petit chat tres aime, est fort malade, et sera peut-etre
+absolument mort quand tu reviendras.
+
+J'ai fini mon petit discours.
+
+Je te salue,
+
+RARAHU.
+
+
+
+
+
+III
+
+LA REINE VAEKEHU
+
+
+... En suivant vers la gauche la rue de Taiohae, on arrive, pres d'un
+ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians,
+developpe dans des proportions gigantesques, etend son ombre triste sur
+la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournees comme des
+reptiles, on trouve des femmes assises, vetues le plus souvent de
+tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne a leur teint l'aspect du
+cuivre. Leur figure est d'une durete farouche; elles vous regardent
+venir avec une expression de sauvage ironie.
+
+Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et
+silencieuses comme des idoles...
+
+C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaekehu et ses suivantes.
+
+Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et
+hospitalieres; elles sont charmees si un etranger prend place pres
+d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges.
+
+Elisabeth et Ateria, deux suivantes qui parlent francais, vous adressent
+alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de
+la derniere guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et
+accentuent chaque mot d'une maniere originale. Les batailles ou plus de
+milles hommes sont engages excitent leur sourire incredule; la grandeur
+de nos armees depasse leurs conceptions...
+
+L'entretien pourtant languit bientot; quelques phrases echangees leur
+suffisent, leur curiosite est satisfaite, et la reception terminee, la
+cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour reveiller
+l'attention, on ne prend plus garde a vous...
+
+
+La demeure royale, elevee par les soins du gouvernement francais, est
+situee dans un recoin solitaire, entouree de cocotiers et de tamaris.
+
+Mais au bord de la mer, a cote de cette habitation modeste, une autre
+case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigene, revele
+encore l'elegance de cette architecture primitive.
+
+Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pieces de magnifique
+bois des iles soutiennent la charpente. La voute et les murailles de
+l'edifice sont formees de branches de citronnier choisies entre mille,
+droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont lies entre eux par
+des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposes de maniere a
+former des dessins reguliers et compliques.
+
+La encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures
+d'immobilite et de repos, en regardant secher leurs filets a l'ardeur du
+soleil.
+
+Les pensees qui contractent le visage etrange de la reine restent un
+mystere pour tous, et le secret de ses eternelles reveries est
+impenetrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle a quelque
+chose, ou bien a rien? Regrette-t-elle son independance et la sauvagerie
+qui s'en va, et son peuple qui degenere et lui echappe?...
+
+Ateria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir:
+peut-etre cette inevitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout
+porte a croire qu'elle ignore; il se peut meme qu'elle n'y ait jamais
+songe...
+
+
+Vaekehu consentit avec une bonne grace parfaite a poser pour plusieurs
+editions de son portrait; jamais modele plus calme ne se laissa examiner
+plus a loisir.
+
+Cette reine dechue, avec ses grands cheveux en criniere et son fier
+silence, conserve encore une certaine grandeur...
+
+
+
+
+
+IV
+
+VAEKEHU A L'AGONIE
+
+
+Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier
+boise qui mene a la montagne, les suivantes m'appelerent.
+
+Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait
+mourir.
+
+Elle avait recu l'extreme-onction de l'eveque missionnaire.
+
+Vaekehu--etendue a terre--tordait ses bras tatoues avec toutes les
+marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour
+d'elle, avec leurs grands cheveux ebouriffes, poussaient des
+gemissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui
+exprime parfaitement leur facon particuliere de se lamenter).
+
+On voit rarement dans notre monde civilise des scenes aussi
+saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre
+qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme
+revelait une poesie inconnue pleine d'une amere tristesse...
+
+Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus
+revenir, et sans savoir si la souveraine etait allee rejoindre les vieux
+rois tatoues ses ancetres.
+
+Vaekehu est la derniere des reines de Nuka-Hiva; autrefois paienne et
+quelque peu cannibale, elle s'etait convertie au christianisme, et
+l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur...
+
+
+
+
+
+V
+
+FUNEBRE
+
+
+Notre absence avait dure juste un mois, le mois de mai 1872.
+
+Il etait nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de
+Papeete, le 1er juin, a huit heures du soir.
+
+Quand je mis pied a terre dans l'ile delicieuse, une jeune femme qui
+semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avanca et dit:
+
+--Loti, c'est toi?... Ne t'inquiete pas de Rarahu; elle t'attend a
+Apire ou elle m'a chargee de te ramener pres d'elle. Sa mere Huamahine
+est morte la semaine passee; son pere Tahaapairu est mort ce matin, et
+elle est restee aupres de lui avec les femmes d'Apire pour la veillee
+funebre.
+
+"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions
+souvent les yeux fixes sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du
+soleil, des qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le
+_Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et
+c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre.
+
+Nous suivimes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par
+des chemins detrempes; il etait tombe tout le jour une des dernieres
+grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'epais nuages
+noirs.
+
+Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'etait mariee depuis quinze jours
+avec un jeune Tahitien nomme Teharo; elle avait quitte le district
+d'Apire pour habiter avec son mari celui de Papeuriri, situe a deux
+jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'etait plus la petite fille
+rieuse et legere que j'avais connue. Elle causait gravement, on la
+sentait plus femme et plus posee.
+
+Nous fumes bientot dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme
+un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches
+mouillees sur nos tetes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau.
+
+Une lumiere apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui
+renfermait la cadavre de Tahaapairu.
+
+Cette case, qui avait abrite l'enfance de ma petite amie, etait ovale,
+basse comme toutes les cases tahitiennes, et batie sur une estrade en
+gros galets noirs. Les murailles en etaient faites de branches minces de
+bourao, placees verticalement et laissant des vides entre elles, comme
+les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines
+immobiles, dont la lampe agitee par le vent deplacait les ombres
+fantastiques.
+
+Au moment ou je franchissais le seuil funebre, Tiahoui me repoussa
+brusquement a droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort
+qui debordaient a gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,--
+un frisson me parcourut le corps, et je detournai la tete pour ne les
+point voir.
+
+Cinq ou six femmes etaient la, assises en rang le long du mur--et, au
+milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et
+sombre...
+
+Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut a moi et
+m'entraina dehors...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Nous nous etions embrasses longuement, en nous serrant dans nos bras
+enlaces, et puis nous nous etions assis tous deux sur la mousse humide,
+pres de la case ou dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus a avoir
+peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts.
+
+Rarahu etait seule au monde, bien seule. Elle avait decide de quitter le
+lendemain le toit de pandanus ou ses vieux parents venaient de mourir.
+
+--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce etait comme un
+souffle a mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une
+case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frere Roueri et
+Taimaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent tres heureux, et
+auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien a redire. Je n'ai
+plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais meme
+qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouves si bien de cette
+existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...
+
+Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme
+tout-puissant de volupte et de nonchalance; et c'est pour cela que je le
+redoutais un peu...
+
+Cependant, une a une, les femmes de la veillee funebre etaient sorties
+sans bruit et s'en etaient allees par le sentier d'Apire. Il se faisait
+fort tard...
+
+--Maintenant, rentrons, dit-elle...
+
+
+Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passames devant, tous
+deux, avec un meme frisson de frayeur. Il n'y avait plus aupres du mort
+qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait a demi-voix
+avec elle-meme. Elle me souhaita le bonsoir a voix basse et me dit:
+
+--"A parahi oe!" (Assieds-toi!)
+
+Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indecise
+d'une lampe indigene.--Ses yeux et sa bouche etaient a demi ouverts;
+sa barbe blanche avait du pousser depuis la mort, on eut dit un lichen
+sur de la pierre brune; ses longs bras tatoues de bleu, qui avaient
+depuis longtemps la rigidite de la momie, etaient tendus droits de
+chaque cote de son corps;--ce qui surtout etait saillant dans cette
+tete morte, c'etaient les traits caracteristiques de la race
+polynesienne, l'etrangete maorie.--Tout le personnage etait le type
+ideal du Toupapahou...
+
+Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tomberent sur le mort; elle
+frissonna et detourna la tete.--La pauvre petite se raidissait contre
+la terreur; elle voulait rester quand meme aupres de celui qui avait
+entoure de quelques soins son enfance.--Elle avait sincerement pleure
+la vieille Huamahine, mais ce vieillard glace n'avait guere fait pour
+elle que la _laisser croitre_; elle ne lui etait attachee que par un
+sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui etait la ne
+lui inspirait plus qu'une immense horreur...
+
+... La vieille parente de Tahaapairu s'etait endormie.--La pluie
+tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des
+bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.--
+Les Toupapahous etaient la dans le bois, se pressant autour de nous,
+pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau
+personnage, qui depuis le matin etait des leurs. On s'attendait a toute
+minute a voir entre les barreaux passer leurs mains blemes...
+
+--Reste, o mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais
+morte de frayeur...
+
+
+... Et je restai toute la nuit aupres d'elle, tenant sa main dans les
+miennes; je restai aupres d'elle jusqu'au moment ou les premieres lueurs
+du jour se mirent a filtrer a travers les barreaux de sa demeure.--
+Elle avait fini par s'endormir, sa petite tete delicieuse, amaigrie et
+triste, appuyee sur mon epaule.--Je l'etendis tout doucement sur des
+nattes, et m'en allai sans bruit...
+
+Je savais que le matin les Toupapahous s'evanouissent, et qu'a cette
+heure je pouvais sans danger la quitter...
+
+
+
+
+
+VII
+
+INSTALLATION
+
+
+... Non loin du palais, derriere les jardins de la reine, dans une des
+avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, etait une
+petite case fraiche et isolee.--Elle etait batie au pied d'une touffe
+de cocotiers si hauts, qu'on eut dit la-dessous une habitation
+lilliputienne.--Elle avait sur la rue une veranda que garnissaient des
+guirlandes de vanille.--Derriere etait un enclos, fouillis de mimosas,
+de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient
+tout alentour, fleurissaient sur les fenetres et jusque dans les
+appartements.--Tout le jour on etait a l'ombre dans ce recoin, et le
+calme n'y etait jamais trouble.
+
+La, huit jours apres la mort de son pere adoptif, Rarahu vint s'etablir
+avec moi.
+
+C'etait son reve accompli.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+MUO-FARE
+
+
+Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande
+reception chez nous: c'etait le _muo-fare_ (la consecration du logis).-
+-Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un the.--Les convives
+etaient nombreux, et deux Chinois avaient ete enroles pour la
+circonstance, gens habiles a composer des patisseries fines, au
+gingembre,--et a construire des pieces montees d'un aspect
+fantastique.
+
+Au nombre des invites etaient d'abord John, mon frere John, qui passait
+au milieu des fetes de la-bas comme une belle figure mystique,
+inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de
+son coeur, ni le cote vulnerable de sa purete de neophyte.
+
+Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus
+jeune fils de Pomare,--et deux autres inities du _Rendeer_.--Et puis
+toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Faimana, Teria,
+Maramo, Raouera, Tarahu, Erere, Taouna, jusqu'a la noire Tetouara.
+
+Rarahu avait oublie sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes,
+maintenant qu'elle allait en maitresse leur faire les honneurs du logis;
+--absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc
+d'Orleans.
+
+Aucun des invites ne manqua au rendez-vous, et le soir, a onze heures,
+la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline,
+couronnees de fleurs, buvant gaiment du the, des sirops, de la biere,
+croquant du sucre et des gateaux, et chantant des _himene_.
+
+Dans le courant de la soiree, il se produisit un incident bien
+regrettable, au point de vue du decorum anglais. Le grand chat de
+Rarahu, apporte le matin meme d'Apire et qu'on avait par prudence
+enferme dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table,
+effare, poussant des cris de desespoir, chavirant les tasses et sautant
+aux vitres.
+
+Sa petite maitresse l'embrassa tendrement et le reintegra dans son
+armoire.--L'incident fut clos de cette maniere et, quelques jours plus
+tard, ce meme Turiri, completement apprivoise, devint un chat citadin,
+des mieux eduques et des plus sociables.
+
+
+A ce souper sardanapalesque, Rarahu etait deja meconnaissable; elle
+portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche a
+traine qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez
+elle avec aisance et grace,--s'embrouillant un peu par instants, et
+rougissant apres, mais toujours charmante.--On me complimentait sur
+ma maitresse; les femmes elles-memes, Faimana la premiere, disaient:
+"Merahi menehenehe!" (Qu'elle est jolie!) John etait un peu serieux, et
+lui souriait tout de meme avec bienveillance.--Elle rayonnait de
+bonheur; c'etait son entree dans le monde des jeunes femmes de Papeete,
+entree brillante qui depassait tout ce que son imagination d'enfant
+avait pu concevoir et desirer.
+
+C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite
+plante sauvage, poussee dans les bois, elle venait de tomber comme bien
+d'autres dans l'atmosphere malsaine et factice ou elle allait languir et
+se faner.
+
+
+
+
+
+IX
+
+JOURS ENCORE PAISIBLES
+
+
+Nos jours s'ecoulaient tres doucement, au pied des enormes cocotiers qui
+ombrageaient notre demeure.
+
+Se lever chaque matin, un peu apres le soleil; franchir la barriere du
+jardin de la reine; et la, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas,
+prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la
+fraicheur de ces matinees si pures de Tahiti.
+
+Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les
+filles de la cour, et nous menait jusqu'a l'heure du repas de midi.--
+Le diner de Rarahu etait toujours tres frugal; comme autrefois a Apire,
+elle se contentait des fruits cuits de l'arbre-a-pain, et de quelques
+gateaux sucres que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.
+
+Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journees.--
+Ceux-la qui ont habite sous les tropiques connaissent ce bien-etre
+enervant du sommeil de midi.--Sous la veranda de notre demeure, nous
+tendions des hamacs d'aloes, et la nous passions de longues heures a
+rever ou a dormir, au bruit assoupissant des cigales.
+
+Dans l'apres-midi, c'etait generalement l'amie Teourahi que l'on voyait
+arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'etait fait
+initier aux mysteres de l'ecarte, aimait passionnement, comme toutes les
+Tahitiennes, ce jeu importe d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises
+l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et
+serieuses, absolument captivees par les trente-deux petites figures
+peintes qui glissaient entre leurs doigts.
+
+Nous avions aussi la peche au corail sur le recif.--Rarahu
+m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, ou nous
+fouillions l'eau tiede et bleue, a la recherche de madrepores rares ou
+de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous
+les broussailles d'orangers et de gardenias, des coquilles qui
+sechaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, melant leur ramure
+compliquee aux herbes et aux pervenches roses...
+
+C'etait la cette vie exotique, tranquille et ensoleillee, cette vie
+tahitienne telle que jadis l'avait menee mon frere Roueri, telle que je
+l'avais entrevue et desiree, dans ces etranges reves de mon enfance qui
+me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps
+s'ecoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille
+petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Oceanie, qui
+forment a la longue des reseaux dangereux, des voiles sur le passe, la
+patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on
+ne s'echappe plus...
+
+
+... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait differentes
+petites voix d'oiseau, tantot stridentes, tantot douces comme des voix
+de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extremes de la gamme.--
+Elle etait restee un des premiers sujets du choeur d'_himene_ d'Apire...
+
+De son enfance passee dans les bois, elle avait conserve le sentiment
+d'une poesie contemplative et reveuse; elle traduisait ses conceptions
+originales par des chants; elle composait des _himene_ dont le sens
+vague et sauvage resterait inintelligible pour des Europeens auxquels on
+chercherait a les traduire.--Mais je trouvais a ces chants bizarres un
+singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'elevaient
+doucement dans le grand silence des midis d'Oceanie...
+
+Quand venait le soir, Rarahu s'occupait generalement de preparer ses
+couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait
+elle-meme; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en
+fabriquer de tres extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de
+vraies fleurs combinees ensemble, ils arrivaient a produire des fleurs
+nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes
+d'une grace artificielle et chinoise...
+
+Les fleurs de gardenia blanc, a l'odeur ambree, etaient toujours
+employees a profusion dans ces grandes couronnes singulieres, qui
+etaient le principal luxe de Rarahu.
+
+Un autre objet de parure, plus _habille_ que la simple couronne de
+fleurs, etait la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche
+comme la paille de riz, et tressee par les mains des Tahitiennes avec
+une delicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le
+_reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui completait cette coiffure des
+fetes, et s'eployait comme un nuage, au moindre souffle du vent...
+
+Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et
+impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du
+coeur des cocotiers.
+
+La nuit venue, quand Rarahu etait paree, et que ses grands cheveux
+etaient denoues, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions
+circuler avec la foule devant les echoppes illuminees des marchands
+chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de
+lune, autour des danseuses de _upa-upa_.
+
+De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se melait
+rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, etait reputee partout
+pour une petite fille tres sage...
+
+C'etait encore pour nous deux une epoque de tranquille bonheur, et
+cependant ce n'etaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante
+gaite des bois de Fataoua...
+
+C'etait quelque chose de plus trouble et de plus triste.--Je l'aimais
+davantage, parce qu'elle etait seule au monde, parce que pour le peuple
+de Papeete elle etait ma femme.--Les habitudes douces de la vie a deux
+nous unissaient plus etroitement chaque jour, et cependant cette vie qui
+nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se
+denouer bientot par le depart et la separation...
+
+... Separation des separations, qui mettrait entre nous les continents
+et les mers, et l'epaisseur effroyable du monde...
+
+
+
+
+
+X
+
+
+...Il avait ete decide que nous irions ensemble rendre une visite a
+Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'etait
+promis une grande joie de ce voyage.
+
+Un beau matin, par la route de Faaa, nous partimes a pied tous deux,
+emportant sur l'epaule notre leger bagage de Tahitiens: une chemise
+blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour
+Rarahu...
+
+On voyage dans cet heureux pays comme on eut voyage aux temps de l'age
+d'or, si les voyages eussent ete inventes a cette epoque reculee...
+
+Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent;
+l'hospitalite vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans
+toute l'ile il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons
+europeens; encore sont-ils fort rares, et a peu pres localises dans la
+ville de Papeete...
+
+Notre premiere etape fut a Papara, ou nous arrivames au coucher du
+soleil, apres une journee de marche; c'etait l'heure ou les pecheurs
+indigenes revenaient du large dans leurs minces pirogues a balancier;
+les femmes du district les attendaient groupees sur la plage, et nous
+n'eumes que l'embarras de choisir pour accepter un gite. L'une apres
+l'autre, les pirogues effilees abordaient sous les cocotiers; les
+rameurs nus battaient l'eau tranquille a grands coups de pagayes, et
+sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons
+antiques; cela etait vivant et original, simple et primitif comme une
+scene des premiers ages du monde...
+
+Des l'aube, le lendemain, nous nous remimes en route...
+
+Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous
+suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'ou la vue
+dominait toute l'immensite de la mer;--ca et la des ilots bas,
+couverts d'une vegetation invraisemblable; des pandanus a la physionomie
+antediluvienne; des bois qu'on eut dit echappes de la periode eteinte du
+Lias.--Un ciel lourd et plombe comme celui des ages detruits; un
+soleil a demi voile, promenant sur le Grand Ocean morne de pales
+trainees d'argent...
+
+De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de
+chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupes a suivre dans un
+demi-sommeil leurs reveries eternelles; des vieillards tatoues, au
+regard de sphinx, a l'immobilite de statue; je ne sais quoi d'etrange et
+de sauvage qui jetait l'imagination dans des regions inconnues..
+
+Destinee mysterieuse que celle de ces peuplades polynesiennes, qui
+semblent les restes oublies des races primitives; qui vivent la-bas
+d'immobilite et de contemplation, qui s'eteignent tout doucement au
+contact des races civilisees, et qu'un siecle prochain trouvera
+probablement disparues.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+A mi-chemin de Papeuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un
+moment de surprise et d'admiration...
+
+Nous avons rencontre une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la
+montagne comme une porte d'eglise, et qui etait toute pleine de petits
+oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, a
+l'interieur, tapisse de leurs nids les parois du rocher; elles
+voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et
+s'excitant les unes les autres a crier et a chanter.
+
+Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites creatures etaient des
+_varue_, des esprits, des ames de trepasses; pour Rarahu ce n'etait plus
+qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant
+vu, c'etait encore quelque chose de nouveau et de charmant, et
+volontiers elle fut restee la, en extase, a les entendre, a les imiter.
+
+Un pays ideal a son avis eut ete un pays rempli d'oiseaux ou tout le
+jour, dans les branches, on les eut entendus chanter.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papeuriri, nous
+nous arretames dans un village bizarre construit par des sauvages
+arrives de la Melanesie; puis nous trouvames sur le chemin Teharo et
+Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut
+extreme et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se
+retrouvent sont tout a fait dans le caractere tahitien.
+
+Ces deux braves petits sauvages etaient encore dans le premier quartier
+de leur lune de miel, chose fort douce en Oceanie comme ailleurs; bien
+gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du
+terme.
+
+Leur case etait propre et soignee, classique d'ailleurs, dans ses
+moindres details.--Nous y trouvames un grand lit qui nous etait
+prepare, recouvert de nattes blanches, et entoure de rideaux indigenes
+faits de l'ecorce distendue et assouplie du murier a papier.
+
+On nous fit grande fete a Papeuriri, et nous y passames quelques
+journees delicieuses. Le soir par exemple c'etait triste, et dans
+l'obscurite je sentais, quoi qu'on fit pour nous egayer, la solitude et
+la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au
+loin le son plaintif des flutes de roseau, ou le bruit lugubre des
+trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la
+patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.
+
+Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels
+tout le village etait convie: des menus tres particuliers, des petits
+cochons rotis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au
+dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himene_.
+
+J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vetu
+simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empechait
+qu'a certains moments je ne me prisse pour un indigene, et je me
+surprenais a souhaiter parfois en etre reellement un; j'enviais le
+tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Teharo; dans ce milieu qui
+etait le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-meme, plus naturelle et
+plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apire
+reparaissait avec toute sa naivete delicieuse, et pour la premiere fois
+je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain a aller vivre
+avec elle comme avec une petite epouse, dans quelque district bien
+perdu, dans quelqu'une des iles les plus lointaines et les plus ignorees
+des domaines de Pomare;--a etre oublie de tous et mort pour le monde;
+--a la conserver la telle que je l'aimais, singuliere et sauvage, avec
+tout ce qu'il y avait en elle de fraicheur et d'ignorance.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ce fut une des belles epoques de Papeete que l'annee 1872. Jamais on n'y
+vit tant de fetes, de danses et d'_amuramas_.
+
+Chaque soir, c'etait comme un vertige.--Quand la nuit tombait les
+Tahitiennes se paraient de fleurs eclatantes; les coups precipites du
+tambour les appelaient a la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux
+denoues, le torse a peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les
+danses, affolees et lascives, duraient souvent jusqu'au matin.
+
+Pomare se pretait a ces saturnales du passe, que certain gouverneur
+essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui
+s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et
+tous les expedients etaient bons pour la distraire.
+
+C'etait le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces
+fetes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La
+reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair
+de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'etendre sur des nattes.
+
+Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un
+chant en choeur, rapide et frenetique;--chacune d'elles a son tour
+executait une figure; le pas et la musique, lents au debut,
+s'acceleraient bientot jusqu'au delire, et, quand la danseuse epuisee
+s'arretait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre
+s'elancait a sa place, qui la surpassait en impudeur et en frenesie.
+
+Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et
+rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffees d'extravagantes couronnes
+de datura, ebouriffees comme des folles, elles dansaient sur un rythme
+plus saccade et plus bizarre,--mais d'une maniere si charmante aussi,
+qu'entre les deux on ne savait ce que l'on preferait.
+
+Rarahu aimait passionnement ces spectacles qui lui brulaient le sang,
+mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes
+femmes, laissant tomber sur ses epaules les masses lourdes de ses
+cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures,
+elle restait assise aupres de moi sur les marches du palais, captivee et
+silencieuse.
+
+Nous partions la tete en feu; nous rentrions dans notre case, comme
+grises de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles a toutes sortes de
+sensations etranges.
+
+Ces soirs-la, il semblait que Rarahu fut une autre creature. La upa-upa
+reveillait au fond de son ame inculte le volupte fievreuse et la
+sauvagerie.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille
+appelees _tapa_.--Les siennes, qui etaient longues et trainantes,
+avaient une elegance presque europeenne.
+
+Elle savait deja distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de
+corsage, certaines facons laides ou gracieuses. Elle etait deja une
+petite personne civilisee et coquette.
+
+Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et
+fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond,
+plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de
+feuilles naturelles ou de fleurs.
+
+Elle etait devenue plus pale, a l'ombre, en vivant de la vie citadine.
+Sans le leger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient
+et que moi j'aimais, on eut dit une jeune fille blanche.--Et
+cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets
+fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore
+la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amerique.
+
+Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus
+comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirees du
+gouvernement, la reine me disait en me tendant la main:
+
+--Loti, comment va Rarahu?
+
+Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de
+la colonie s'informaient de son nom; a premiere vue meme, on etait
+captive par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables
+cheveux.
+
+Elle etait plus femme aussi, sa taille parfaite etait plus formee et
+plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle
+bleuatre, et une toute petite toux seche, comme celle des enfants de la
+reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.
+
+Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle,
+et j'avais peine a suivre l'evolution de son intelligence.--Elle etait
+assez civilisee deja pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",--
+pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien a
+copier la maniere des femmes blanches.
+
+Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de
+l'Evangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi
+ardente et mystique; son coeur etait rempli de contradictions, on y
+trouvait les sentiments les plus opposes, confondus et pele-mele; elle
+n'etait jamais deux jours de suite la meme creature.
+
+Elle avait quinze ans a peine; ses notions sur toutes choses etaient
+fausses et enfantines; son extreme jeunesse donnait un grand charme a
+toute cette incoherence de ses idees et de ses conceptions.
+
+Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec
+amour vers tout ce qui me semblait bon et honnete. Dieu sait que jamais
+un mot ni un doute de ma part ne venaient ebranler sa confiance naive
+dans l'eternite et la redemption, et bien qu'elle ne fut que ma
+maitresse, je la traitais un peu comme si elle eut ete ma femme.
+
+Mon frere John passait une partie de ses journees aupres de nous;
+quelques amis europeens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial francais,
+nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait
+bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien;
+mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux
+qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la
+distinguaient comme une personnalite a part, ayant droit aux memes
+egards qu'une femme blanche.
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_
+qui est au tahitien pur ce que le _petit-negre_ est au francais;--mais
+je commencais aussi a m'exprimer sans embarras au moyen des mots
+corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomare consentait a
+tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes a
+m'aider dans l'etude de cette langue qui bientot ne se parlera plus:
+Rarahu et la reine.
+
+La reine, pendant nos longues parties d'ecarte, me reprenait avec
+interet, charmee de me voir etudier et aimer cette langue destinee a
+disparaitre.
+
+Je trouvais plaisir a l'interroger sur les legendes, les coutumes et les
+traditions du passe... Elle parlait lentement, d'une voix basse et
+rauque; je recueillais de sa bouche d'etranges recits sur les temps
+anciens, sur ces temps mysterieux et oublies que les Maoris appellent:
+_la nuit_.
+
+Le mot _po_, en tahitien, designe en meme temps la nuit, l'obscurite et
+les epoques legendaires dont les vieillards ne se souviennent plus.
+
+
+
+
+
+XVI
+
+LA LEGENDE DES POMOTOUS
+
+(Racontee par la reine Pomare.)
+
+
+"Les iles _Pomotous_ (iles de la nuit ou iles soumises), nom que nous
+avons change aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de
+_Tuamotous_ (iles eloignees), renferment encore aujourd'hui, tu le sais,
+de pauvres cannibales.
+
+"Elles furent peuplees les dernieres de toutes les iles de nos
+archipels. Des genies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort
+la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait
+approcher. A une epoque for reculee, ils furent battus et detruits par
+le dieu Taaroa.
+
+"C'est depuis leur defaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter
+les Pomotous."
+
+
+
+
+
+XVII
+
+LEGENDE DES LUNES
+
+
+"La legende oceanienne rapporte que jadis cinq lunes etaient au ciel,
+au-dessus du Grand Ocean. Elles avaient des visages humains, plus
+accuses que la lune actuelle, et jetaient des malefices sur les premiers
+hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tete pour les fixer
+etaient pris de folies etranges.--Le grand dieu Taaroa se mit a les
+conjurer. Alors elles s'agiterent;--on les entendit chanter ensemble
+dans l'immensite, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles
+chantaient des chants magiques en s'eloignant de la terre; mais sous la
+puissance de Taaroa, elles commencerent a trembler, furent prises de
+vertige, et tomberent avec un bruit de tonnerre sur l'ocean qui s'ouvrit
+en bouillonnant pour les recevoir.
+
+"Ces cinq lunes en tombant formerent les iles de Bora-Bora, Emeo,
+Huahine, Raiatea et Toubouai-Manou."
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le prince Tamatoa etait assis pres de moi sous la veranda du palais.
+C'etait un peu avant les scenes atroces qui le firent enfermer de
+nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pale
+petite fille, Pomare V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains
+terribles. Et la vieille reine les considerait tous deux, avec une
+expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse.
+
+La petite princesse etait fort triste aussi; elle tenait a la main un
+oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de
+larmes.
+
+C'etait un oiseau chanteur, bete peu connue a Tahiti, rarete qu'on lui
+avait rapportee d'Amerique, et dont la possession lui avait cause une
+joie tres grande.
+
+--Loti, dit-elle, _l'amiral a cheveux blancs_ nous a prevenus que ton
+navire irait bientot a la terre de Californie (_i te fenua California_).
+
+Quand tu reviendras de la-bas, je veux que tu m'apportes une tres grande
+quantite d'oiseaux, une cage entierement pleine: et je les ferai
+s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai
+grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui
+chantent...
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Dans l'ile de Tahiti, la vie est localisee au bord de la mer, les
+villages sont tous dissemines le long des plages, et le centre est
+desert.
+
+Les zones interieures sont inhabitees et couvertes de forets profondes.
+Ce sont des regions sauvages, coupees par des remparts d'inaccessibles
+montagnes et ou regne un eternel silence. Dans les vallees etrangement
+encaissees du centre, la nature est sombre et imposante; de grands
+mornes surplombent les forets, et des pics aigus se dressent dans l'air;
+on est la comme au pied de cathedrales fantastiques, dont les fleches
+accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le
+vent alize promene sur la grande mer sont arretes au vol; ils viennent
+s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosee, ou
+retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes epaisses et
+tiedes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inalterable
+fraicheur, des mousses inconnues et d'etonnantes fougeres.
+
+En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la
+cascade de Fataoua tombe la-bas, en dessous du vieux monde, troublant de
+son grand bruit monotone cette nature si profondement calme et
+silencieuse.
+
+A environ mille metres plus haut que la case abandonnee de Huamahine et
+Tahaapairu, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les
+rochers, on arrive a cette cascade celebre en Oceanie, que Tiahoui et
+Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter.
+
+Nous n'y etions pas revenus depuis notre installation a Papeete, et nous
+y fimes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs.
+
+En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents
+morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume deja
+effondre de son ancienne demeure et regarda en silence les objets
+familiers que le temps et les hommes avaient encore laisses a leur
+place. Rien n'avait ete derange dans cette case ouverte, depuis le jour
+ou en etait parti le corps de Tahaapairu. Les coffres de bois etaient
+encore la, avec les banquettes grossieres, les nattes et la lampe
+indigene pendue au mur; Rarahu n'avait emporte avec elle que la grosse
+Bible des deux vieillards.
+
+Nous continuames notre route, nous enfoncant dans la vallee par des
+sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de foret vierge encaisses
+dans les rochers.
+
+Au bout d'une heure de marche, nous entendimes pres de nous le bruit
+sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge
+obscure ou le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentee, se
+precipite de trois cents metres de haut dans le vide.
+
+Au fond de ce gouffre, c'etait un vrai enchantement:
+
+Des vegetations extravagantes s'enchevetraient a l'ombre, ruisselantes,
+trempees par un deluge perpetuel; le long des parois verticales et
+noires, s'accrochaient des lianes, des fougeres arborescentes, des
+mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, emiettee,
+pulverisee par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse
+echevelee et furieuse.
+
+Elle se reunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif,
+qu'elle avait mis des siecles a creuser et a polir; et puis se reformait
+en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure.
+
+Une fine poussiere d'eau etait repandue comme un voile sur toute cette
+nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un
+puits, et la tete des grands mornes a moitie perdus dans des nuages
+sombres.
+
+Ce qui frappait surtout Rarahu, c'etait cette agitation eternelle, au
+milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant;
+--rien que la matiere inerte suivant depuis des ages incalculables
+l'impulsion donnee au commencement du monde.
+
+Nous primes a gauche par des sentiers de chevre qui montaient en
+serpentant sur la montagne.
+
+Nous marchions sous une epaisse voute de feuillage; des arbres
+seculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdatres,
+polis comme d'enormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient
+partout, et les fougeres arborescentes etendaient leurs larges parasols,
+decoupes comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvames des
+buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du
+Bengale de toutes les nuances s'epanouissaient la-haut avec une
+singuliere profusion, et, a terre dans la mousse, c'etaient des tapis
+odorants de petites fraises des bois;--on eut dit des jardins
+enchantes.
+
+Rarahu n'etait jamais allee si loin; elle eprouvait une terreur vague en
+s'enfoncant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent
+guere dans l'interieur de leur ile, qui leur est aussi inconnu que les
+contrees les plus lointaines; c'est a peine si les hommes visitent
+quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y
+couper des bois precieux.
+
+C'etait si beau cependant qu'elle etait ravie.
+
+--Elle s'etait fait une couronne de roses, et dechirait gaiment sa robe
+a toutes les branches du chemin.
+
+Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'etaient ces
+fougeres toujours, qui etalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de
+decoupure et une fraicheur de nuances incomparables.
+
+Et nous continuames tout le jour a monter, vers des regions solitaires
+que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de
+temps a autre des vallees profondes, des dechirures noires et
+tourmentees; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de
+gros nuages, aux contours nets et accuses, qui semblaient dormir appuyes
+contre les mornes, les unes au-dessus de nos tetes, les autres sous nos
+pieds.
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+Le soir nous etions presque arrives a la zone centrale de l'ile
+tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de
+l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des
+montagnes;--de formidables aretes de basalte partaient du cratere
+central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour
+de tout cela l'immense ocean bleu; l'horizon monte si haut, que par une
+commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait a nos
+yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus
+hauts sommets; l'Oroena, le geant des montagnes tahitiennes, la dominait
+seul de sa majestueuse tete sombre.--Tout autour de l'ile, une
+ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du
+Pacifique: l'anneau des recifs, la ligne des eternels brisants de
+corail.
+
+Tout au loin apparaissaient l'ilot de Toubouaimanou et l'ile de Moorea;
+sur leurs pics bleuatres, planaient de petits nuages colores de teintes
+invraisemblables, qui etaient comme suspendus dans l'immensite sans
+bornes.
+
+De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus a la terre, tous
+ces aspects grandioses de la nature oceanienne.--C'etait si
+admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien
+nous dire, assis l'un pres de l'autre sur les pierres.
+
+--Loti, demanda Rarahu apres un long silence, quelles sont tes pensees?
+(_E loti, e aho ta oe manao iti?)
+
+--Beaucoup de choses, repondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre.
+Je pense, o ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont dissemines
+des archipels perdus; que ces archipels sont habites par une race
+mysterieuse bientot destinee a disparaitre; que tu es une enfant de
+cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces iles, loin des
+creatures humaines, dans une complete solitude, moi, enfant du vieux
+monde, ne sur l'autre face de la terre, je suis la aupres de toi, et que
+je t'aime.
+
+"Vois-tu, Rarahu, a une epoque bien reculee, avant que les premiers
+hommes fussent nes, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces
+montagnes; l'ile de Tahiti, aussi brulante que du fer rougi au feu,
+s'eleva comme une tempete, au milieu des flammes et de la fumee.
+
+"Les premieres pluies qui vinrent rafraichir la terre apres ces
+epouvantes, tracerent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore
+aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont
+eternels; ils seront les memes encore dans des centaines de siecles,
+quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus
+qu'un souvenir lointain conserve dans les livres du passe.
+
+--Une chose me fait peur, dit-elle, o Loti, mon aime (e Loti, ta u
+here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque
+aujourd'hui meme ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer
+avec les iles situees en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu
+venir de ce pays si eloigne ou, d'apres la Bible, fut cree le premier
+homme? Notre race differe tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que
+nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu
+pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Le soleil, qui allait bientot se lever sur l'Europe pour une matinee
+d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces
+tableaux gigantesques ses dernieres lueurs dorees.--Les gros nuages
+qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient
+d'extraordinaires teintes de cuivre;
+
+--a l'horizon, l'ile de Moorea s'epanouissait comme une braise, avec
+ses grands pics rougis,--eblouissants de lumiere.
+
+Et puis tout cet incendie s'eteignit par la base, et la nuit descendit,
+rapide et sans crepuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les etoiles
+australes s'allumerent dans le ciel profond.
+
+--Loti, dit Rarahu,--ton pays, a quelle hauteur faudrait-il monter
+pour l'apercevoir?...
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+... Quand l'obscurite fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire...
+
+Le silence de cette nuit ne ressemblait a rien de connu. Les brisants,
+bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas meme un leger
+craquement de branches, pas meme un bruissement de feuilles;
+l'atmosphere etait immobile.--On ne peut trouver de silence semblable
+que dans ces regions desertes, ou les oiseaux memes n'habitent pas...
+
+Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de
+fougeres, tout comme si nous eussions ete en bas, dans des bois bien
+connus de Fataoua;--mais on apercevait par echappees, a la lueur pale
+qui tombait des etoiles, la vertigineuse concavite bleuatre de l'Ocean,
+et on etait comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensite.
+
+
+Tahiti est un des rares pays ou l'on puisse impunement s'endormir dans
+les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougeres, avec un pareo
+pour couverture.--C'est la ce que nous fimes bientot tous deux,--
+apres avoir toutefois choisi un lieu decouvert, ou aucune surprise ne
+fut a redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rodeurs
+de la nuit qui hantent de preference les lieux ou des etres humains ont
+vecu, ne montent-ils guere aussi haut, dans les regions presque vierges
+ou nous etions couches...
+
+Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des etoiles et des
+etoiles... Des myriades d'etoiles brillantes, dans l'etonnante
+profondeur bleue; toutes les constellations invisibles a l'Europe,
+tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...
+
+... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien
+dire; tour a tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air...
+--Les grandes nebuleuses de l'hemisphere austral scintillaient comme
+des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de
+grandes trouees noires, ou l'on n'apercevait plus aucune poussiere
+cosmique,--et qui donnaient a l'imagination une notion apocalyptique
+et terrifiante de l'immensite vide...
+
+
+Tout a coup, nous vimes une terrible masse noire qui descendait de
+l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes
+extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous
+enveloppa d'une obscurite si profonde, que nous cessames de nous voir.
+Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches
+mortes,--en meme temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau
+glacee...
+
+A tatons, nous rencontrames le tronc d'un gros arbre contre lequel nous
+nous mimes a l'abri, bien serres l'un contre l'autre,--tremblant de
+froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu...
+
+Quand cette grande ondee fut passee, le jour se leva, chassant devant
+lui les nuages et les fantomes.--En riant nous fimes secher nos
+vetements au beau soleil, et, apres un tres grand frugal repas tahitien,
+nous commencames a redescendre...
+
+
+
+
+
+XXII
+
+
+... Le soir, harasses de fatigue, et tres affames aussi, nous arrivions
+au bas de Fataoua sans incident nouveau...
+
+La se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forets;
+ils etaient vetus du pareo national noue autour des reins; en passant
+dans la zone des rosiers, ils s'etaient fait de larges couronnes
+semblables a celle de Rarahu, et portaient au bout de longs batons leur
+recolte sur leurs epaules nues: de beaux fruits de l'arbre-a-pain, et
+des bananes sauvages, rouges et vermeilles.
+
+Nous fimes halte avec eux dans un bas-fond delicieux, sous une voute
+odorante de citronniers en fleurs.
+
+La flamme jaillit bientot entre leurs mains, du frottement de deux
+branches seches; un grand feu fut allume, et les fruits cuits sous
+l'herbe nous constituerent un repas excellent dont les deux jeunes
+hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitie, comme c'est la-bas
+la coutume...
+
+Rarahu avait rapporte de cette expedition autant d'etonnements et
+d'emotions que d'un voyage en pays lointain.
+
+Son intelligence d'enfant s'etait ouverte a une foule de conceptions
+nouvelles,--sur l'immensite et sur la formation des races humaines,
+sur le mystere de leurs destinees...
+
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+... Elles etaient a Papeete deux elegantes personnes, Rarahu et son amie
+Teourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines
+couleurs nouvelles d'etoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures.
+
+Elles allaient generalement pieds nus, les pauvres petites, et leur
+luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, etait un
+luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la
+perfection et la grace antique de leurs tailles, leur permettaient
+encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parees et d'etre
+ravissantes.
+
+Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue a balancier
+qu'elles menaient elles-memes, et aimaient a venir en riant passer a
+poupe du _Rendeer_.
+
+Quand elles naviguaient a la voile, leur frele embarcation, couchee par
+le vent alize, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout
+toutes deux, le regard anime, les cheveux flottants, elles glissaient
+sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles
+de leur corps, maintenir l'equilibre de cette fleche qui les emportait
+si vite, en laissant derriere elles une longue trainee d'ecume
+blanche...
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+_Tahiti la delicieuse, cette reine polynesienne, cette ile d'Europe au
+milieu de l'Ocean sauvage,--la perle et le diamant du cinquieme
+monde._ (Dumont D'Urville.)
+
+
+La scene se passait chez la reine Pomare, en novembre 1872.
+
+La cour, qui est le plus souvent pieds nus, etendue sur l'herbe fraiche
+ou sur les nattes de pandanus, etait en fete ce soir-la, et en habits de
+luxe.
+
+J'etais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ etait ouverte
+devant moi. Ce piano, arrive le matin, etait une innovation a la cour de
+Tahiti; c'etait un instrument de prix qui avait des sons doux et
+profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la
+musique de Meyerbeer allait pour la premiere fois etre entendue chez
+Pomare.
+
+Debout pres de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus
+tard le metier de marin pour celui de premier tenor dans les theatres
+d'Amerique, et eut un instant de celebrite sous le nom de Randetti,
+jusqu'au moment ou, s'etant mis a boire, il mourut dans la misere.
+
+Il etait alors dans toute la plenitude de sa voix et de son talent, et
+je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus
+delicieuse. Nous avons charme a nous deux bien des oreilles tahitiennes,
+dans ce pays ou la musique est si merveilleusement comprise par tous,
+meme par les plus sauvages.
+
+
+Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-meme, ou un artiste
+de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poetisee--
+etait assise la vieille reine, sur son trone dore, capitonne de brocart
+rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite
+Pomare V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la
+fievre.
+
+La vieille femme occupait toute la largeur de son siege par la masse
+disgracieuse de sa personne. Elle etait vetue d'une tunique de velours
+cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une
+bottine de satin.
+
+A cote du trone, etait un plateau rempli de cigarettes de pandanus.
+
+Un interprete en habit noir se tenait debout pres de cette femme, qui
+entendait le francais comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti a
+en prononcer seulement un mot.
+
+L'amiral, le gouverneur et les consuls etaient assis pres de la reine.
+
+Dans cette vieille figure ridee, brune, carree, dure, il y avait encore
+de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse
+de voir la mort lui prendre l'un apres l'autre tous ses enfants frappes
+du meme mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la
+civilisation, s'en aller a la debandade,--et son beau pays degenerer
+en lieu de prostitution...
+
+Des fenetres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par la
+s'agiter plusieurs tetes couronnees de fleurs, qui s'approchaient pour
+ecouter: toutes les suivantes de la cour, Faimana, coiffee comme une
+naiade, de feuilles et de roseaux;--Tehamana, couronnee de fleurs de
+datura; Teria, Raourea, Tapou, Erere, Tairea,--Tiahoui et Rarahu.
+
+La partie du salon qui me faisait face etait entierement ouverte; la
+muraille absente, remplacee par une colonnade de bois des iles, a
+travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit
+etoilee.
+
+Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se detachait
+une banquette chargee de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou
+princesses. Quatre torcheres dorees, d'un style pompadour, qui
+s'etonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine
+lumiere, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment elegantes et
+belles. Leurs pieds, naturellement petits, etaient chausses ce soir dans
+d'irreprochables bottines de satin.
+
+C'etait d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise,
+couronnee de peia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de
+vaisseau francais M.., qui s'etait ruine pour la corbeille de mariage,-
+-et la main de Kamehameha V, roi des iles Sandwich.
+
+A cote d'elle, Paura, son inseparable amie, type charmant de la
+sauvagesse, avec son etrange laideur ou son etrange beaute,--tete a
+manger du poisson cru et de la chair humaine,--singuliere fille qui
+vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possede
+l'education d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole...
+
+Titaua, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la
+Tahitienne restee belle dans l'age mur; constellee de perles fines, la
+tete surchargee de reva-reva flottants.
+
+Ses deux filles, recemment debarquees d'une pension de Londres, deja
+belles comme leur mere; des toilettes de bal europeennes, a demi
+dissimulees, par condescendance pour les desirs de la reine, sous des
+tapas tahitiennes en gaze blanche.
+
+La princesse Ariitea, belle-fille de Pomare, avec sa douce figure,
+reveuse et naive, fidele a sa coiffure de roses du Bengale naturelles,
+piquees dans ses cheveux denoues.
+
+La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aigues, en
+robe de velours.
+
+La reine Moe (_Moe_: sommeil ou mystere), en robe sombre, d'une beaute
+reguliere et mystique, ses yeux etranges a demi fermes, avec une
+expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois.
+
+Derriere ces groupes en pleine lumiere, dans le profondeur transparente
+des nuits d'Oceanie, les cimes des montagnes se decoupant sur le ciel
+etoile; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes
+pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits
+semblables a des girandoles terminees par des fleurs noires. Derriere
+ces arbres, les grandes nebuleuses du ciel austral faisaient un amas de
+lumiere bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus
+idealement tropical que ce decor profond.
+
+Dans l'air, ce parfum exquis de gardenias et d'orangers, qui se condense
+le soir sous le feuillage epais; un grand silence, mele de bruissements
+d'insectes sous les herbes; et cette sonorite particuliere aux nuits
+tahitiennes, qui predispose a subir la puissance enchanteresse de la
+musique.
+
+Le morceau choisi etait celui ou Vasco, enivre, se promene seul dans
+l'ile qu'il vient de decouvrir, et admire cette nature inconnue;--
+morceau ou le maitre a si parfaitement peint ce qu'il savait
+d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de
+lumiere.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commenca de sa
+voix delicieuse:
+
+Pays merveilleux, Jardins fortunes.. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .
+
+L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-la fremir de plaisir en entendant
+ainsi, a l'autre bout du monde, interpreter sa musique.
+
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Vers la fin de l'annee, une grande fete fut annoncee dans l'ile de
+Moorea, a l'occasion de la consecration du temple d'Afareahitu.
+
+La reine Pomare manifesta a l'_amiral a cheveux blancs_ l'intention de
+s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-meme a la ceremonie et
+au grand banquet qui devait s'ensuivre.
+
+L'amiral mit sa fregate a la disposition de la reine, et il fut convenu
+que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter la-bas toute la cour.
+
+
+La suite de Pomare etait nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'etait
+augmentee pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui
+avaient fait de folles depenses de _reva-reva_ et de fleurs.
+
+Un beau matin pur de decembre, le _Rendeer_ ayant deja largue ses
+grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule
+joyeuse.
+
+J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au
+palais.
+
+Celle-ci, qui desirait s'embarquer sans mise en scene, avait expedie en
+avant toutes ses femmes,--et, en petit cortege intime, nous nous
+acheminames ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil
+levant.
+
+La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main
+sa petite-fille si cherie,--et nous suivions a deux pas, la princesse
+Ariitea, la reine Moe, la reine de Bora-Bora et moi.
+
+C'est la un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les
+femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariitea
+marchant aupres de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumiere
+matinale,--est celle que je revois encore, quand, a travers les
+distances et les annees, je pense a elle...
+
+Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses
+accosta le _Rendeer_, les matelots de la fregate, ranges sur les vergues
+suivant le ceremonial d'usage, pousserent trois fois le cri de: "Vive
+Pomare!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles
+plages de Tahiti.
+
+Puis la reine et la cour entrerent dans les appartements de l'amiral, ou
+les attendait un lunch a leur gout compose de bonbons et de fruits,--
+le tout arrose de vieux champagne rose.
+
+
+Cependant les suivantes de toutes les classes s'etaient repandues dans
+les differentes parties du navire, ou elles menaient grand et joyeux
+tapage, en lancant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs.
+
+Et Rarahu etait la aussi, embarquee comme une petite personne de la
+suite royale; Rarahu pensive et serieuse, au milieu de ce debordement de
+gaite bruyante.--Pomare avait emmene avec elle les plus remarquables
+choeurs d'_himene_ de ses districts, et Rarahu etant un des premiers
+sujets du choeur d'Apire avait ete a ce titre conviee a la fete.
+
+Ici une digression est necessaire au sujet du _tiare miri_,--objet qui
+n'a point d'equivalent dans les accessoires de toilette des femmes
+europeennes.
+
+Ce _tiare_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Oceanie se
+plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de
+gala.--En examinant de pres cette fleur bizarre, on s'apercoit qu'elle
+est factice; elle est montee sur une tige de jonc, et composee des
+feuilles d'une toute petite plante parasite tres odorante, sorte de
+lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forets.
+
+Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiares_ tres
+artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete.
+
+Le _tiare_ est particulierement l'ornement des fetes, des festins et des
+danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne a un jeune homme, il a
+le meme sens a peu pres que le mouchoir jete par le sultan a son
+odalisque preferee.
+
+Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-la des _tiare_ dans les cheveux.
+
+J'avais ete mande par Ariitea pour lui faire societe pendant ce lunch
+officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'etait venue que pour moi,
+m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi
+abandonnee. Punition bien severe que je lui avais infligee la, pour un
+caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait deja fait
+verser des larmes.
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+La traversee durait depuis deux heures, nous approchions de l'ile de
+Morea.
+
+On faisait grand bruit au carre du _Rendeer_; une dizaine de jeune
+femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient ete
+conviees a une collation que leur offraient les officiers.
+
+Rarahu en mon absence avait accepte d'y prendre part.--Elle etait la,
+en compagnie de Teourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait
+essuye ses pleurs et riait aux eclats.
+
+Elle ne parlait point francais, comme la plupart des autres;--mais,
+par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation tres
+animee avec ses voisins qui la trouvaient charmante.
+
+Enfin,--ce qui etait le comble de la perfidie et de l'horreur,--au
+dessert, elle avait avec mille graces offert son _tiare_ a Plumkett.
+
+Elle etait assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait
+bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre.
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!
+
+De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forets epaisses, de
+mysterieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et,
+sous les grands arbres, quelques cases eparses, parmi les orangers et
+les lauriers-roses.
+
+Au premier abord on eut dit qu'il n'y avait personne dans ce pays
+ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait la
+silencieusement, a demi cachee sous les voutes de verdure.
+
+On respirait dans ces bois une fraicheur humide, une etrange senteur de
+mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himene_ de Moorea
+etaient la, assis en ordre, au milieu des troncs enormes des arbres;
+tous les chanteurs d'un meme district etaient vetus d'une meme couleur,
+--les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes
+etaient couronnees de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de
+roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, etaient restes
+dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, a moitie
+caches derriere les arbres.
+
+La reine quitta le _Rendeer_ avec le meme ceremonial qu'a l'arrivee et
+le bruit du canon se repercuta au loin dans les montagnes.
+
+Elle mit pied a terre, et s'avanca conduite par l'amiral.--Nous
+n'etions deja plus au temps ou les indigenes l'enlevaient dans leurs
+bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui
+voulait que tout territoire foule par le pied de la reine devint
+propriete de la couronne, est depuis longtemps oubliee en Oceanie.
+
+Une vingtaine de lanciers a cheval, composant toute la garde d'honneur
+de Pomare, etaient ranges sur la plage pour nous recevoir.
+
+Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himene_ entonnerent ensemble
+le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut a toi, reine
+Pomare!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur.
+
+On eut cru mettre le pied dans quelque ile enchantee, qui se serait
+eveillee soudain sous le coup d'une baguette magique.
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Ce fut une longue ceremonie que la consecration du temple d'Afareahitu.
+Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himene_
+chanterent de joyeux cantiques a l'Eternel.
+
+Le temple etait bati en corail; le toit, en feuilles de pandanus, etait
+soutenu par des pieces de bois des iles, que reliaient entre elles des
+amarrages de differentes couleurs, reguliers et compliques; c'etait le
+vieux style des constructions maories.
+
+Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes
+sur la campagne, sur un decor admirable de montagnes et de hauts
+palmiers; aupres de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire,
+triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie
+la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupees autour d'elles
+en robes blanches. Le temple tout rempli de tetes couvertes de fleurs,-
+-et Rarahu, que j'avais laissee partir du _Rendeer_ comme une inconnue,
+melee a cette foule...
+
+Un grand silence se fit quand l'_himene_ d'Apire, qui avait ete reserve
+pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derriere moi la
+voix fraiche de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous
+l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnee, elle executait
+avec frenesie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait
+comme un son de cristal dans le silence de ce temple ou elle captivait
+l'attention de tous.
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Apres la ceremonie, nous passames dans la salle du banquet. C'etait en
+plein air, au milieu des cocotiers, que les tables etaient dressees sous
+des tendelets de verdure.
+
+Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes
+etaient couvertes de feuilles decoupees et de fleurs d'amarantes. Il y
+avait une grande quantite de _pieces montees_, composees par des Chinois
+au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires.
+A cote des mets europeens, se trouvaient en grande abondance les mets
+tahitiens: les pates de fruits, les petits cochons rotis tout entiers
+sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentees dans du lait. On
+puisait differentes sauces dans de grandes pirogues qui en etaient
+remplies et que des porteurs avaient grand'peine a promener a la ronde.
+Les chefs et les cheffesses venaient a tour de role haranguer la reine a
+tue-tete, avec des voix si retentissantes et une telle volubilite qu'on
+les eut crus possedes. Ceux qui n'avaient point trouve de place a table
+mangeaient debout, sur l'epaule de ceux qui avaient pu s'asseoir;
+c'etait un vacarme et une confusion indescriptibles...
+
+Assis a la table des princesses, j'avais affecte de ne point prendre
+garde a Rarahu, qui etait perdue fort loin de moi, parmi les gens
+d'Apire.
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le
+_Farehau_ du district ou un logement lui etait prepare. L'_amiral a
+cheveux blancs_ regagna la fregate, et la _upa-upa_ commenca.
+
+Toute pensee religieuse, tout sentiment chretien, s'etaient envoles avec
+le jour; l'obscurite tiede et voluptueuse redescendait sur l'ile
+sauvage; comme au temps ou les premiers navigateurs l'avaient nommee la
+nouvelle Cythere, tout etait redevenu seduction, trouble sensuel et
+desirs effrenes.
+
+Et j'avais suivi l'_amiral a cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la
+foule affolee.
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du
+_Rendeer_. La fregate, le matin si animee, etait vide et silencieuse;
+les mats et les vergues decoupaient leurs grandes lignes sur le ciel de
+la nuit; les etoiles etaient voilees, l'air calme et lourd, la mer
+inerte.
+
+Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes
+renversees; on voyait de loin les feux qui a terre eclairaient le _upa-
+upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus,
+accompagnes a contre-temps par des coups de tam-tam.
+
+J'eprouvais un remords profond de l'avoir abandonnee au milieu de cette
+saturnale; une tristesse inquiete me retenait la, les yeux fixes sur ces
+feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le
+coeur.
+
+L'une apres l'autre, toutes les heures de la nuit sonnerent a bord du
+_Rendeer_, sans que le sommeil vint mettre fin a mon etrange reverie. Je
+l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est
+la petite femme de Loti." C'etait bien ma petite femme en effet; par le
+coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait
+des abimes pourtant, de terribles barrieres, a jamais fermees; elle
+etait une petite sauvage; entre nous qui etions une meme chair, restait
+la difference radicale des races, la divergence des notions premieres de
+toutes choses; si mes idees et mes conceptions etaient souvent
+impenetrables pour elle, les siennes aussi l'etaient pour moi; mon
+enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait
+toujours pour elle l'incomprehensible et l'inconnu. Je me souvenais de
+cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas
+le meme Dieu qui nous ait crees." En effet, nous etions enfants de deux
+natures bien separees et bien differentes, et l'union de nos ames ne
+pouvait etre que passagere, incomplete et tourmentee.
+
+Pauvre petite Rarahu, bientot, quand nous serons si loin l'un de
+l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante
+et sauvage, tu mourras dans l'ile lointaine, seule et oubliee,--et
+Loti peut-etre ne le saura meme pas...
+
+
+A l'horizon une ligne a peine visible commencait a se dessiner du cote
+du large: c'etait l'ile de Tahiti. Le ciel blanchissait a l'Orient; les
+feux s'eteignaient a terre, et les chants ne s'entendaient plus.
+
+Je songeais que, a cette heure particulierement voluptueuse du matin,
+Rarahu etait la, enervee par la danse, et livree a elle-meme. Et cette
+pensee me brulait comme un fer rouge.
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Dans l'apres-midi, la reine et les princesses s'embarquerent de nouveau
+pour retourner a Papeete. Quand elles eurent ete recues avec les
+honneurs d'usage, je restai les yeux fixes sur les canots nombreux,
+pirogues et baleinieres qui ramenaient leur suite; la foule s'etait
+augmentee encore d'une quantite de jeunes femmes de Moorea qui voulaient
+prolonger la fete a Tahiti.
+
+Enfin, je vis Rarahu; elle etait la, elle revenait aussi. Elle avait
+change sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraiches
+dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front
+decolore, et les cercles bleuatres s'etaient accentues sous ses yeux.
+
+Sans doute elle etait restee a la upa-upa jusqu'au matin, mais elle
+etait la, elle revenait, et c'etait pour le moment tout ce que je
+desirais d'elle.
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+La traversee s'etait effectuee par un beau temps calme.
+
+C'etait le soir, le soleil venait de disparaitre; le fregate glissait
+sans bruit, en laissant derriere elles des ondulations lentes et molles
+qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De
+grands nuages sombres etaient plaques ca et la dans le ciel, et
+tranchaient violemment sur la teinte jaune pale du soir, dans une
+etonnante transparence de l'atmosphere.
+
+A l'arriere du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se detachait
+gracieusement sur la mer et sur les paysages oceaniens. C'etait une
+groupe dont la vue me causa un etonnement extreme: Ariitea et Rarahu,
+causant ensemble comme des amies; aupres d'elles, Maramo, Faimana et
+deux autres suivantes de la cour.
+
+Il etait question d'un _himene_ compose par Rarahu, et qu'elles allaient
+chanter ensemble.
+
+En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitea,
+Rarahu et Maramo.
+
+La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles,
+dont aucune ne fut perdue pour moi:
+
+--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)
+
+--"Humble simplement meme le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora-
+Bora).
+
+i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...
+
+aupres de ma ici douleur pour toi, o mon amant! helas!...
+
+--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,
+
+--"Ai arrache aussi moi les racines du _tiare_ (la fleur des fetes,
+c'est-a-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fete),
+
+ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...
+
+pour faire connaitre ma douleur pour toi, o mon amant! helas!
+
+--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,
+
+--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,
+
+e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."
+
+--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! helas!..."
+
+
+Traduction grossiere:
+
+--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, o mon
+amant! helas!...
+
+--"J'ai arrache les racines du _tiare_ pour marquer ma douleur pour
+toi, o mon amant! helas!...
+
+--"Tu es parti, mon bien-aime, vers la terre de France; tu leveras tes
+yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! helas!..."
+
+
+Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensite du Grand Ocean,
+repete avec un rythme etrange par trois voix de femmes, est reste a
+jamais grave dans ma memoire comme l'un des plus poignants souvenirs que
+m'ait laisses la Polynesie...
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Il etait nuit close quand le cortege bruyant fit son entree dans
+Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple.
+
+Au bout d'un instant nous nous retrouvames marchant cote a cote, Rarahu
+et moi, dans le sentier qui menait a notre demeure. Un meme sentiment
+nous avait ramenes tous deux sur cette route, ou nous avancions sans
+nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment
+revenir l'un a l'autre.
+
+Nous ouvrimes notre porte, et quand nous fumes entres nous nous
+regardames...
+
+J'attendais une scene, des reproches et des larmes. Au lieu de tout
+cela, elle sourit en detournant la tete, avec un imperceptible mouvement
+d'epaules, une expression inattendue de desenchantement, d'amere
+tristesse et d'ironie.
+
+Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours;
+ils disaient d'une maniere concise et frappante a peu pres ceci:
+
+Je le savais bien, va, que je n'etais qu'une petite creature inferieure,
+jouet de hasard que tu t'es donne. Pour vous autres, hommes blancs,
+c'est tout ce que nous pouvons etre. Mais que gagnerais-je a me facher?
+Je suis seule au monde; a toi ou a un autre, qu'importe? J'etais ta
+maitresse; ici etait notre demeure: je sais que tu me desires encore.
+Mon Dieu, je reste et me voila!...
+
+La petite fille naive avait fait de terribles progres dans la science
+des choses de la vie; l'enfant sauvage etait devenue plus forte que son
+maitre et le dominait.
+
+Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une
+immense pitie. Et ce fut moi qui demandai grace et pardon, pleurant
+presque et la couvrant de baisers.
+
+Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un etre surnaturel, que
+l'on pourrait a peine saisir et comprendre.
+
+Des jours doux et paisibles d'amour succederent encore a cette aventure
+d'Afareahitu; l'incident fut oublie, et le temps reprit son cours
+enervant...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Tiahoui, qui etait en visite a Papeete, etait descendue chez nous avec
+deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papeuriri.
+
+Elle me prit a part un soir avec l'air grave qui precede les entretiens
+solennels, et nous allames nous asseoir dans le jardin sous les
+lauriers-roses.
+
+Tiahoui etait une petite femme sage, plus serieuse que ne le sont
+d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district eloigne, elle avait suivi
+avec admiration les instructions d'un missionnaire indigene: elle avait
+la foi ardente d'une neophyte. Dans le coeur de Rarahu, ou elle savait
+lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'etranges choses:
+
+--Loti, dit-elle, Rarahu se perd a Papeete. Quand tu seras parti, que
+va-t-elle devenir?
+
+En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la difference
+si complete de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout
+ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'egarements. Je
+comprenais pourtant qu'elle etait perdue, perdue de corps et d'ame.
+C'etait peut-etre pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont
+mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer...
+
+
+Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma
+petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle
+n'avait plus jamais de ses coleres d'enfant d'autrefois. Elle etait
+gracieuse et prevenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on
+la voyait la, assise a l'ombre de notre veranda, dans une pose heureuse
+et nonchalante, souriant a tous du sourire mystique des Maoris, on eut
+dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un poeme de
+bonheur paisible et inalterable.
+
+Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors
+qu'elle eut besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce
+monde; dans ces moments, la pensee de mon depart lui faisait verser des
+larmes silencieuses, et je songeais encore a ce projet insense que
+j'avais fait jadis, de rester pour toujours aupres d'elle.
+
+Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apportee d'Apire;
+elle priait avec extase, et la foi ardente et naive rayonnait dans ses
+yeux.
+
+Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses levres
+ce meme sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la
+premiere fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait
+regarder au loin, dans le vague, des choses mysterieuses; des idees
+etranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions
+inattendues sur des sujets singulierement profonds denotaient le
+dereglement de son imagination, le cours tourmente de ses idees.
+
+Son sang maori lui brulait les veines; elle avait des jours de fievre et
+de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne fut plus
+elle-meme. Elle m'etait absolument fidele, dans le sens que les femmes
+de Papeete donnent a ce mot, c'est-a-dire qu'elle etait sage et reservee
+vis-a-vis des jeunes gens europeens; mais je crus savoir qu'elle avait
+de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir;
+elle n'etait pas tout a fait responsable, la pauvre petite, de sa nature
+etrangement ardente et passionnee.
+
+Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe
+distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa
+gorge etaient arrondies et correctes comme celles des belles statues de
+la Grece antique. Et cependant, la petite toux caracteristique, pareille
+a celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus frequente, et
+le cercle bleuatre s'accentuait sous ses grands yeux.
+
+Elle etait une petite personnification touchante et triste de la race
+polynesienne, qui s'eteint au contact de notre civilisation et de nos
+vices, et ne sera plus bientot qu'un souvenir dans l'histoire
+d'Oceanie...
+
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Cependant le moment du depart etait arrive, le _Rendeer_, s'en allait en
+Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la
+reine.
+
+Ce n'etait pas le depart definitif, il est vrai; au retour nous devions
+nous arreter encore a _l'ile delicieuse_ un mois ou deux, en passant.
+Sans cette certitude de revenir, il est probable qu'a ce moment-la je ne
+serais pas parti: la laisser pour toujours eut ete au-dessus de mes
+forces, et m'eut brise le coeur.
+
+A l'approche du depart, j'etais etrangement obsede par la pensee de
+cette Taimaha, qui avait ete la femme de mon frere Roueri. Il m'etait
+extremement penible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connaitre,
+et je m'en ouvris a la reine, en la priant de se charger de nous menager
+une entrevue.
+
+Pomare parut prendre grand interet a ma demande:
+
+--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parle,
+Roueri? Il ne l'avait donc point oubliee?
+
+Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du
+passe, retrouvant peut-etre dans sa memoire l'oubli de quelques-uns,
+qu'elle avait aimes, et qui etaient partis pour ne plus revenir.
+
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+C'etait le dernier soir du _Rendeer_...
+
+Il resultait des renseignements pris a la hate par la reine que Taimaha
+etait depuis la veille a Tahiti;--et le chef des _mutoi_ du palais
+avait ete charge de lui porter l'ordre de se trouver a l'heure du
+coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_.
+
+A l'heure du rendez-vous, nous y fumes, Rarahu et moi.
+
+Longtemps nous attendimes, et Taimaha ne vint pas;--je l'avais prevu.
+
+Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers
+moments de notre derniere soiree.--J'attendais avec une inexplicable
+anxiete; j'aurais donne cher a cet instant pour voir cette creature,
+dont j'avais reve dans mon enfance, et qui etait liee au lointain et
+poetique souvenir de Roueri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne
+paraitrait point...
+
+Nous avions demande des renseignements a des vieilles femmes qui
+passaient:
+
+--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous
+notre petite fille que voici, qui la connait et vous l'indiquera. Quand
+vous l'aurez trouvee, vous direz a notre enfant de rentrer au logis.
+
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+DANS LA GRANDE RUE
+
+
+La rue bruyante etait bordee de magasins chinois; des marchands, qui
+avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient a la
+foule du the, des fruits et des gateaux.--Il y avait sous les verandas
+des etalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de
+_tiare_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant;
+quantite de petites lanternes a la mode du Celeste Empire eclairaient
+les echoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres.
+
+C'etait un des beaux soirs de Papeete; tout cela etait gai et surtout
+original.--On sentait dans l'air un bizarre melange d'odeurs chinoises
+de santal et de monoi, et de parfums suaves de gardenias ou d'orangers.
+
+La soiree s'avancait, et nous ne trouvions rien.--La petite Tehamana,
+notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en
+reconnaissait aucune.--Le nom de Taimaha meme etait inconnu a toutes
+celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de
+tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu
+l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilite de rencontrer un
+mythe,--et chaque minute qui s'ecoulait augmentait ma tristesse
+impatiente.
+
+Apres une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands
+manguiers noirs,--la petite Tehamana s'arreta tout a coup devant une
+femme qui etait assise a terre, la tete dans ses mains et semblait
+dormir.
+
+--_Tera!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!)
+
+Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir:
+
+--Es-tu Taimaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me repondit
+non!
+
+--Oui! repondit-elle immobile.
+
+--Tu es Taimaha, la femme de Roueri?
+
+--Oui, dit-elle encore, en levant la tete avec nonchalance,--c'est
+moi, Taimaha, la femme de Roueri, le marin _dont les yeux sommeillent
+(mata moe)_, c'est-a-dire: qui n'est plus...
+
+--Et moi, je suis Loti, le frere de Roueri!--Suis-moi dans un lieu
+plus ecarte ou nous puissions causer ensemble.
+
+--Toi?... son frere? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,--
+mais avec tant d'indifference que j'en restai confondu.
+
+Et je regrettais deja d'etre venu remuer cette cendre, pour n'y trouver
+que banalite et desenchantement.
+
+Pourtant elle s'etait levee pour me suivre.--Je les pris par la main
+l'une et l'autre, Rarahu et Taimaha, et m'eloignai avec elles de cette
+foule tahitienne ou personne ne m'interessait plus...
+
+
+
+
+
+XXXIX
+
+REVELATIONS
+
+
+Dans un sentier solitaire ou s'entendait encore le bruit lointain de la
+foule,--sous l'ombre epaisse des arbres, dans la nuit noire,--
+Taimaha s'arreta et s'assit.
+
+--Je suis fatiguee, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui
+de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frere, lui?...
+
+A ce moment, une idee que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit:
+
+--N'as-tu pas d'enfants de Roueri?... lui demandai-je.
+
+--Si, repondit-elle, apres une minute d'hesitation, mais d'une voix
+assuree pourtant;--si, deux!...
+
+Il y eut un long silence, apres cette revelation inattendue. Une foule
+de sentiments s'eveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu,
+impressions tristes et intraduisibles.
+
+Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'etrangete
+saisissante.--Le charme du lieu, les influences mysterieuses de la
+nature, avivent ou transforment les emotions ressenties, et on ne sait
+plus, meme imparfaitement, les exprimer.
+
+
+
+
+
+XL
+
+
+Une heure apres, Taimaha et moi nous quittions Papeete, qui deja s'etait
+endormi; cette derniere soiree du _Rendeer_ etait terminee, et quantite
+de marins du bord etaient entres dans les cases tahitiennes, entoures de
+bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de seduction et de
+trouble sensuel passait sur ce pays, comme apres les soirs de grandes
+fetes.
+
+Mais j'etais sous l'empire d'emotions profondes, et j'avais pour
+l'instant oublie jusqu'a Rarahu...
+
+Elle etait rentree seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre
+chere petite case, ou je devais, dans la nuit, revenir pour la derniere
+fois.
+
+
+Nous marchions cote a cote, Taimaha et moi; nous suivions d'un pas
+rapide la plage oceanienne. La pluie tombait, la pluie tiede des
+tropiques; Taimaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue
+tapa de mousseline blanche qui trainait derriere elle sur le sable.
+
+On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer,
+qui brisait au large sur le corail.
+
+Sur nos tetes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; a
+l'horizon les pics de l'ile de Moorea se dessinaient legerement au-
+dessus de la nappe bleue du Pacifique, a la lueur indecise et embrumee
+de la lune.
+
+Je regardais Taimaha, et je l'admirais; elle etait restee, malgre ses
+trente ans, un type accompli de la beaute maorie. Ses cheveux noirs
+tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses
+et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de
+deesse.
+
+Expres, j'avais fait passer cette femme devant une case deja ancienne, a
+moitie enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle
+avait du jadis habiter avec mon frere.
+
+--Connais-tu cette case, Taimaha? lui demandai-je...
+
+--Oui! repondit-elle en s'animant pour la premiere fois; oui, c'etait
+celle-ci la case de Roueri!...
+
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Nous nous dirigions tous deux, a cette heure deja avancee de la nuit,
+vers le district de Faaa, ou Taimaha allait me montrer son plus jeune
+fils Atario.
+
+Avec une condescendance legerement railleuse, elle s'etait pretee a
+cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses idees tahitiennes elle
+s'expliquait a peine.
+
+Dans ce pays ou la misere est inconnue et le travail inutile, ou chacun
+a sa place au soleil et a l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture
+dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et
+sans culture, la ou le caprice de leurs parents les a places. La famille
+n'a pas cette cohesion que lui donne en Europe, a defaut d'autre cause,
+le besoin de lutter pour vivre.
+
+Atario, l'enfant ne depuis le depart de Roueri, habitait le district de
+Faaa; par suite de cet usage general d'adoption, il avait ete confie aux
+soins de _fetii_ (de parents) eloignes de sa mere...
+
+Et Tamaari, le fils aine, celui qui, disait-elle, avait le front et les
+grands yeux de Roueri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille
+mere de Taimaha, dans cette ile de Moorea qui decoupait la-bas a notre
+horizon sa silhouette lointaine.
+
+A mi-chemin de Faaa, nous vimes briller un feu dans un bois de
+cocotiers. Taimaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette
+direction, par un sentier connu d'elle.
+
+Quand nous eumes marche quelques minutes dans l'obscurite, sous la voute
+des grandes palmes mouillees de pluie, nous trouvames un abri de chaume,
+ou deux vieilles femmes etaient accroupies devant un feu de branches.
+Sur quelques mots inintelligibles prononces par Taimaha, les deux
+vieilles se dresserent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et
+Taimaha elle-meme, approchant de mon visage un brandon enflamme, se mit
+a m'examiner avec une extreme attention. C'etait la premiere fois que
+nous nous voyions tous deux en pleine lumiere.
+
+Quand elle eut termine son examen, elle sourit tristement. Sans doute
+elle avait retrouve en moi les traits deja connus de Roueri,--les
+ressemblances des freres sont frappantes pour les etrangers,--meme
+lorsqu'elles sont vagues et incompletes.
+
+Moi, j'avais admire ses grands yeux, son beau profil regulier, et ses
+dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre
+de son teint...
+
+Nous continuames notre route en silence, et bientot nous apercumes les
+cases d'un district, melees aux masses noires des arbres.
+
+--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire...
+
+Taimaha me conduisit a la porte d'une case en bourao enfouie sous des
+arbres-pain, des manguiers et des tamaris.
+
+Tout le monde semblait profondement endormi a l'interieur, et, a travers
+les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.
+
+Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en
+nous faisant signe d'entrer.
+
+La case etait grande; c'etait une sorte de dortoir ou etaient couches
+des vieillards. La lampe indigene, a l'huile de cocotier, ne jetait
+qu'un filet de lumiere dans ce logis, et dessinait a peine toutes ces
+formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer.
+
+Taimaha se dirigea vers un lit de nattes, ou elle prit un enfant qu'elle
+m'apporta...
+
+--... Mais non! dit-elle, quand elle fut pres de la lampe, je me
+trompe, ce n'est pas lui!...
+
+Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit a examiner d'autres
+lits ou elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait
+au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'eclairait que de
+vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roulees dans des
+_pareo_ d'un bleu sombre a grandes raies blanches; on les eut prises
+pour des momies roulees dans des draps mortuaires...
+
+Un eclair d'inquietude passa dans les yeux veloutes de Taimaha:
+
+--Vieille Huahara, dit-elle, ou donc est mon fils Atario?...
+
+La vieille Huahara se souleva sur son coude decharne, et fixa sur nous
+son regard effare par le reveil:
+
+--Ton fils n'est plus avec nous, Taimaha, dit-elle; il a ete adopte par
+ma soeur Tiatiara-honui (Araignee), qui habite a cinq cents pas d'ici,
+au bout du bois de cocotiers...
+
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Nous traversames encore ce bois dans la nuit noire.
+
+A la case de Tiatiara-honui, meme scene, meme ceremonie de reveil,
+semblable a une evocation de fantomes.
+
+On eveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de
+sommeil; il etait nu. Je pris sa tete dans mes mains et l'approchai de
+la lampe que tenait la vieille _Araignee_, soeur de Huahara. L'enfant,
+ebloui, fermait les yeux.
+
+--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taimaha qui etait restee a
+la porte.
+
+--C'est le fils de mon frere?... lui demandai-je d'une facon qui dut la
+remuer jusqu'au fond du coeur.
+
+--Oui, dit-elle, comprenant que la reponse etait solennelle, oui, c'est
+le fils de ton frere Roueri!...
+
+La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais
+l'enfant s'etait rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et
+le recouchai sur na natte. Puis je fis signe a Taimaha de me suivre, et
+nous reprimes le chemin de Papeete.
+
+Tout cela s'etait passe comme dans un reve. J'avais a peine pris le
+temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'etaient graves
+dans ma memoire, de meme que, la nuit, une image tres vive, qu'on a
+percue un instant, persiste et reparait encore, apres qu'on a ferme les
+yeux.
+
+J'etais singulierement trouble, et mes idees etaient bouleversees;
+j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien
+etre. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste a temps
+pour le depart du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chere petite
+case, ni meme embrasser Rarahu que peut-etre je ne reverrais plus...
+
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Quand nous fumes dehors, Taimaha me demanda:
+
+--Tu reviendras demain?
+
+--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie.
+
+Un moment apres, elle demanda avec timidite:
+
+--Roueri t'avait parle de Taimaha?
+
+Peu a peu Taimaha s'animait en parlant; peu a peu son coeur semblait
+s'eveiller d'un long sommeil.--Elle n'etait plus la meme creature,
+insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix emue, sur
+celui qu'elle appelait _Roueri_, et m'apparaissait enfin telle que je
+l'avais desiree, conservant, avec un grand amour et une tristesse
+profonde, le souvenir de mon frere...
+
+Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux details que
+Roueri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on
+me donnait jadis dans mon foyer cheri; elle me le redit en souriant, et
+me rappela en meme temps une histoire oubliee de ma petite enfance. Je
+ne puis decrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs,
+conserves dans la memoire de cette femme, et repetes la par elle, en
+langue polynesienne...
+
+Le ciel s'etait degage; nous revenions par une nuit magnifique, et les
+paysages tahitiens, eclaires par la lune, au coeur de la nuit, dans le
+grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein
+d'enchantement et de mystere.
+
+Je reconduisis Taimaha jusqu'a la porte de la case qu'elle habitait a
+Papeete.--Sa residence habituelle etait la case de sa vieille mere
+Hapoto, au district de Tearoa, dans l'ile de Moorea.
+
+En la quittant, je lui parlai de l'epoque probable de mon retour, et
+voulus lui faire promettre de se trouver alors a Papeete, avec ses deux
+fils.--Taimaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle
+etait redevenue sombre et bizarre; ses dernieres reponses etaient
+incoherentes ou moqueuses, son coeur s'etait referme; en lui disant
+adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard,
+incomprehensible et sauvage...
+
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Il etait environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille ou
+Rarahu m'attendait; on sentait deja dans l'air la fraicheur humide du
+matin.--Rarahu, qui etait restee assise dans l'obscurite, jeta ses
+bras autour de moi quand j'entrai.
+
+Je lui contai cette nuit etrange, en la priant de garder pour elle ces
+confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliee ne
+redevint pas la fable des femmes de Papeete.
+
+C'etait notre derniere nuit... et les incertitudes du retour, et les
+distances enormes qui allaient nous separer, jetaient sur toutes choses
+un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se
+montrait sous un jour suave et delicieux; elle etait bien la petite
+epouse de Loti; elle etait doucement touchante dans ses transports
+d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et desolee, la
+tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille
+passionnee de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des
+expressions sauvages et des images etranges.
+
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Les premieres lueurs indecises du jour vinrent m'eveiller apres quelques
+moments de sommeil.
+
+Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquee, qui est
+particuliere au reveil, je retrouvai melees ces idees: le depart,
+quitter l'ile delicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les
+grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Taimaha et
+ses fils,--ces nouveaux personnages a peine entrevus la nuit, et qui
+venaient encore, a la derniere heure, m'attacher a ce pays par des liens
+nouveaux...
+
+La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenetres ouvertes...
+Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'eveillai en
+l'embrassant:
+
+--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me reveilles, et il
+faut partir.
+
+Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique;
+elle mit sur sa tete sa couronne fanee et son _tiare_ de la veille, en
+faisant le serment que jusqu'a mon retour elle n'en aurait pas d'autres.
+
+J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu a nos
+arbres, a nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas,
+une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant,
+comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apire...
+
+Au jour naissant, ma petite epouse sauvage et moi, en nous donnant la
+main, nous descendimes tristement a la plage, pour la derniere fois.
+
+La, il y avait deja assistance nombreuse et silencieuse; toutes les
+filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le
+_Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, etaient assises a terre;
+quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir.
+
+Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier
+canot du _Rendeer_ m'emporta a bord...
+
+
+Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre.
+
+Alors je vis Taimaha, qui, elle aussi, descendait a la plage pour me
+voir partir, comme, douze ans auparavant, elle etait venue, a dix-sept
+ans, voir partir Roueri qui ne revint plus.
+
+Elle apercut Rarahu et s'assit pres d'elle.
+
+C'etait une belle matinee d'Oceanie, tiede et tranquille; il n'y avait
+pas un souffle dans l'atmosphere; cependant des nuages lourds
+s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand
+dome d'obscurite, au-dessous duquel le soleil du matin eclairait en
+plein la plage d'Oceanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en
+robes blanches.
+
+L'heure du depart apportait son charme de tristesse a ce grand tableau
+qui allait disparaitre.
+
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la
+case abandonnee de mon frere Roueri fut encore longtemps visible au bord
+de la mer, et mes yeux resterent fixes sur ce point perdu dans les
+arbres.
+
+Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur
+Tahiti; ils s'abaisserent comme un rideau immense, sous lequel l'ile
+entiere fut bientot enveloppee.--La pointe aigue du morne de Fataoua
+parut encore dans une dechirure du ciel, et puis tout se perdit dans les
+epaisses masses sombres; un grand vent alize se leva sur la mer, qui
+devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commenca a tomber.
+
+Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je
+me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu,
+dechire par les epines des bois, que Rarahu portait autrefois pour
+vetement dans son district d'Apire... Et tout le jour, je restai la
+etendu, a ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, a ce
+bruit triste des lames qui venaient l'une apres l'autre battre la
+muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plonge dans cette sorte de
+meditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et ou venaient
+se confondre des tableaux d'Oceanie et des souvenirs lointains de mon
+enfance.
+
+Dans le demi-jour verdatre qui filtrait de la mer, a travers la lentille
+epaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers epars dans
+ma chambre,--les coiffures de chefs oceaniens, les images
+embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimacantes, les branches
+de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachees,
+a la derniere heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes fletries
+et encore embaumees, de Rarahu ou d'Ariitea,--et le dernier bouquet de
+pervenches roses, coupe a la porte de notre demeure.
+
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Un peu apres le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je
+montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le
+visage, me ramenerent aux notions precises de la vie reelle, au
+sentiment complet du depart.
+
+Celui que je remplacais pour le service de nuit, c'etait John B..., mon
+cher frere John, dont l'affection douce et profonde etait depuis
+longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie:
+
+--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_;
+elles sont la-bas derriere nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer,
+tu les connais...
+
+Deux silhouettes lointaines, deux nuages a peine visibles a l'horizon:
+l'ile de Tahiti, et l'ile de Moorea...
+
+
+John resta pres de moi jusqu'a une heure avancee de la soiree; je lui
+contai ma soiree de la veille, il savait seulement que j'avais fait la
+nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et
+d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille
+j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurite du banc de quart, personne
+ne le vit que mon frere John: aupres de lui je pleurai la comme un
+enfant.
+
+La mer etait grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit
+noire. C'etait comme un reveil, un retour au dur metier des marins,
+apres une annee d'un reve enervant et delicieux, dans l'ile la plus
+voluptueuse de la terre...
+
+
+...Deux silhouettes lointaines, deux nuages a peine visibles a
+l'horizon: l'ile de Tahiti et l'ile de Moorea...
+
+L'ile de Tahiti, ou Rarahu veille a cette heure en pleurant dans ma case
+deserte,--dans ma chere petite case que battent la pluie et le vent de
+la nuit,--et l'ile de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le
+front et les yeux de mon frere..."
+
+Cet enfant qui est le fils aine de la famille, qui ressemble a mon frere
+Georges, quelque chose etrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle
+Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille
+mere ne le verra jamais. Pourtant cette pensee me cause une tristesse
+douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui etait
+Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui...
+
+Moi aussi, qui serai bientot peut-etre fauche par la mort dans quelque
+pays lointain, jete dans le neant ou l'eternite, moi aussi, j'aimerais
+revivre a Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-meme, qui
+serait mon sang mele a celui de Rarahu; je trouverais une joie etrange
+dans l'existence de ce lien supreme et mysterieux entre elle et moi,
+dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une
+meme creature...
+
+Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attache
+d'une maniere irresistible et pour toujours; c'est maintenant surtout
+que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Oceanie! J'ai
+deux patries maintenant, bien eloignees l'une de l'autre, il est vrai;-
+-mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-etre
+y finirai-je ma vie...
+
+
+
+
+
+TROSIEME PARTIE
+
+
+I
+
+
+Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit a Honolulu, capitale des iles
+Sandwich, une relache fort gaie qui dura deux mois.
+
+La, c'etait la race maorie arrivee deja a un degre de civilisation
+relative plus avance qu'a Tahiti.
+
+Toute une cour tres luxueuse; un roi lepreux et dore; des fetes a
+l'europeenne, des ministres et des generaux empanaches et legerement
+grotesques; tout un personnel drole, repoussoir multiple sur lequel se
+detachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite
+tres elegantes et parees. Des jeunes filles du meme sang que Rarahu
+transformees en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son
+air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de
+France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants a plusieurs
+boutons et leurs toilettes parisiennes.
+
+Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre melange de
+population; des Hawaiens tatoues dans les rues, des commercants
+americains et des marchands chinois.
+
+Un beau pays, une belle nature; une belle vegetation, rappelant de loin
+celle de Tahiti, mais moins fraiche et moins puissante pourtant que
+celle de l'ile aux vallees profondes et aux grandes fougeres.
+
+Encore la langue maorie, ou plutot un idiome dur, issu de la meme
+origine; quelques mots cependant etaient les memes, et les indigenes me
+comprenaient encore. Je me sentis la moins loin de l'ile cherie, que
+plus tard, lorsque je fus sur la cote d'Amerique.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+A San-Francisco de Californie, notre seconde relache, ou nous arrivames
+apres un mois de traversee, je trouvai cette premiere lettre de Rarahu
+qui m'attendait. (Elle avait ete remise au consulat d'Angleterre par un
+batiment americain charge de nacre, qui avait quitte Tahiti quelques
+jours apres notre depart.)
+
+A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire a vapeur
+_Rendeer_.
+
+O mon cher petit ami! O ma fleur parfumee du soir! mon mal est grand
+dans mon coeur de ne plus te voir...
+
+O mon etoile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu
+ne reviens plus!...
+
+. . . . . . . . . . .
+
+Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chretienne.
+
+Ta petite amie,
+
+RARAHU.
+
+Je repondis a Rarahu par une longue lettre, ecrite dans un tahitien
+correct et classique,--qu'un batiment baleinier fut charge de lui
+faire parvenir, par l'intermediaire de la reine Pomare.
+
+Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de
+l'annee, et la priais d'en informer Taimaha, en lui rappelant les
+serments.
+
+
+
+
+
+III
+
+HORS-D'OEUVRE CHINOIS
+
+
+Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui precede, encore
+moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple
+lien chronologique, un rapport de dates:
+
+
+La scene se passait a minuit,--en mai 1873,--dans un theatre du
+quartier chinois de San-Francisco de Californie.
+
+Vetus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement
+pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le
+monde etait chinois, excepte nous.
+
+On etait a un moment pathetique d'un grand drame lyrique que nous ne
+comprenions point. Les dames des galeries cachaient derriere leurs
+eventails leurs tout petits yeux retrousses en amande, et minaudaient
+sous le coup de leur emotion comme des figurines de potiches. Les
+artistes, revetus de costumes de l'epoque des dynasties eteintes,
+poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de
+chats de gouttieres;--l'orchestre, compose de gongs et de guitares,
+faisait entendre des sons extravagants, des accords inouis.
+
+Effet de nuit. Les lumieres etaient baissees.--Devant nous, le public
+du parterre,--un alignement de tetes rasees, ornees d'impayables
+queues que terminaient des tresses de soie.
+
+Il nous vint une idee satanique,--dont l'execution rapide fut
+favorisee par la disposition des sieges, l'obscurite, la tension des
+esprits: attacher les queues deux a deux, et deguerpir...
+
+O Confucius!...
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amerique russe... Six mois
+d'expeditions et d'aventures qui ne tiennent en rien a cette histoire.
+
+Dans ces pays, on se sentait plus pres de l'Europe et deja bien loin de
+l'Oceanie.
+
+Tout ce passe tahitien semblait un reve, un reve aupres duquel la
+realite presente n'interessait plus.
+
+En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par
+l'Australie et le Japon; "l'amiral a cheveux blancs" voulait traverser
+l'ocean Pacifique dans l'hemisphere nord, en laissant a d'effroyables
+distances dans le sud _l'ile delicieuse_.
+
+Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au
+coeur... Rarahu avait du m'ecrire plusieurs lettres, mais la vie errante
+que nous menions sur les cotes d'Amerique les empechait de me parvenir,
+et je ne recevais plus rien d'elle...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+... Dix mois ont passe.
+
+Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige a toute
+vitesse vers le sud. Il s'est engage depuis deux jours dans cette zone
+qui separe les regions temperees des regions chaudes, et qui s'appelle:
+_zone des calmes tropicaux_.
+
+Hier, c'etait un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les
+regions temperees; l'air etait froid, un rideau de nuages immobiles et
+tout d'une piece nous voilait le soleil.
+
+Ce matin nous avons passe le tropique, et la mise en scene a brusquement
+change; c'est bien ce ciel etonnamment pur, cet air vif, tiede,
+delicieux, de la region des alizes, et cette mer si bleue, asile des
+poissons volants et des dorades.
+
+Les plans sont changes, nous revenons en Europe par le sud de
+l'Amerique, le cap Horn et l'ocean Atlantique; Tahiti est sur notre
+route dans le Pacifique, et l'amiral a decide qu'il s'y arreterait en
+passant. Ce sera peu, rien qu'une relache de quelques jours, quand
+apres, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout
+apres avoir craint de ne pas revenir!...
+
+... J'etais accoude sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux
+docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur
+l'epaule:
+
+--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien a quoi vous revez: nous y serons
+bientot, dans votre ile, et meme nous allons si vite que ce sont, je
+pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent a elles...!
+
+--Il est incontestable, docteur, repondis-je, que si elles s'y
+mettaient toutes...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+26 novembre 1873.
+
+
+En mer.--Nous avons passe hier par un grand vent au milieu des iles
+Pomotous.
+
+La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux.
+
+A midi, la terre (Tahiti) par babord devant.
+
+C'est John qui l'a vue le premier; une forme indecise au milieu des
+nuages: la pointe de Faaa.
+
+Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord,
+au-dessus d'une panne transparente.
+
+Les poissons volants se levent par centaines.
+
+_L'ile delicieuse_ est la tout pres... Impression singuliere, qui ne
+peut se traduire...
+
+Cependant la brise apporte deja les parfums tahitiens, des bouffees
+d'orangers et de gardenias en fleurs.
+
+Une masse enorme de nuages pese sur toute l'ile. On commence a
+distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les
+montagnes defilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahena,
+Fataoua, et puis la pointe Venus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.
+
+J'avais peur d'une desillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur.
+Toute cette verdure doree fait de loin un effet magique au soleil du
+soir.
+
+Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la
+plage, a nous regarder arriver. Quand je mets pied a terre il fait
+nuit...
+
+On est comme enivre de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous
+le feuillage epais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur
+etrange de se retrouver dans ce pays...
+
+... Je prends l'avenue qui mene au palais. Ce soir elle est deserte. Les
+bouaros l'ont jonchee de leurs grandes fleurs jaune pale et de leurs
+feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurite profonde. Une
+tristesse inquiete, sans cause connue, me penetre peu a peu au milieu de
+ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort...
+
+J'approche de l'habitation de Pomare... Les filles de la reine sont la,
+assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu la ces creatures
+indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant
+de nous... Cependant elles se sont parees; elles ont mis de longues
+tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent.
+
+Une jeune femme qui se tient debout a l'ecart, une forme plus svelte que
+les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers
+elle.
+
+--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses
+bras...
+
+Et je rencontre dans l'obscurite les joues douces et les levres fraiches
+de Rarahu...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Rarahu et moi, nous passames la soiree a errer sans but dans les avenues
+de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantot nous marchions au
+hasard dans les allees qui se presentaient a nous; tantot nous nous
+etendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis epais des plantes...
+Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite
+toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la
+nature d'Oceanie jetait son charme indefinissable, et son etrange
+prestige.
+
+Et pourtant nous etions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de
+nous revoir; tous deux nous sentions que c'etait la fin, que bientot nos
+destinees seraient separees pour jamais...
+
+Rarahu avait change; dans l'obscurite, je la sentais plus frele, et la
+petite toux si redoutee sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au
+jour, je vis sa figure plus pale et plus accentuee; elle avait pres de
+seize ans; elle etait toujours adorablement jeune et enfant; seulement
+elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est
+convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie
+sauvage une distinction fine et supreme. Il semblait que son visage eut
+pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir...
+
+Par une fantaisie bien inattendue, elle s'etait fait admettre au nombre
+des suivantes du palais; elle avait precisement demande d'etre au
+service d'Ariitea, a laquelle elle appartenait en ce moment, et qui
+s'etait prise a beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puise
+certaines notions de la vie des femmes europeennes; elle avait appris,
+surtout a mon intention, l'anglais qu'elle commencait presque a savoir;
+elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naif; sa
+voix semblait plus douce encore dans ces mots inusites, dont elle ne
+pouvait pas prononcer les syllabes dures.
+
+C'etait bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de
+la bouche de Rarahu; je l'ecoutais avec etonnement, il semblait que ce
+fut une autre femme...
+
+Nous passames tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans
+la grande rue qui jadis etait pleine de mouvement et d'animation.
+
+Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes etalees sous les
+verandas. La meme tout etait desert. Je ne sais quel vent de tristesse,
+depuis notre depart, avait souffle sur Tahiti...
+
+
+C'etait jour de reception chez le gouverneur francais; nous nous
+approchames de sa demeure. Par les fenetres ouvertes, on plongeait dans
+les salons eclaires; il y avait la tous mes camarades du _Rendeer_, et
+toutes les femmes de la cour; la reine Pomare, la reine Moe, et la
+princesse Ariitea. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Ou donc
+est Harry Grant?..." Et Ariitea put repondre avec son sourire
+tranquille:
+
+--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour
+rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de
+la reine.
+
+Le fait est que Loti etait avec Rarahu, et que pour l'instant le reste
+n'existait plus pour lui...
+
+
+Une petite creature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus
+tranquille du salon, m'avait seule apercu et reconnu; sa voix d'enfant,
+deja bien affaiblie et presque mourante, cria:
+
+--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!)
+
+C'etait la petite princesse Pomare V, la fille adoree de la vieille
+reine.
+
+J'embrassai par la fenetre sa petite main qu'elle me tendait, et
+l'incident passa inapercu du public...
+
+Nous continuames a errer tous deux; nous n'avions plus de gite ou nous
+retirer ensemble; Rarahu etait influencee comme moi par la tristesse des
+choses, le silence et la nuit.
+
+A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service aupres de
+la reine et d'Ariitea. Nous ouvrimes sans bruit la barriere du jardin et
+nous avancames avec precaution pour examiner les lieux. C'est qu'il
+fallait eviter les regards du vieil Ariifaite, le mari de la reine, qui
+rode souvent le soir sous les verandas de ses domaines.
+
+Le palais s'elevait isole, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se
+dessinait clairement a la faible clarte des etoiles; on n'entendait
+nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomare
+prenait ce meme aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans
+mes reves d'enfance. Tout etait endormi a l'entour; Rarahu, rassuree,
+monta par le grand perron, en me disant adieu.
+
+Je descendis a la plage, prendre mon canot pour rentrer a bord; tout ce
+pays me semblait ce soir-la d'une tristesse desolee.
+
+Pourtant c'etait une belle nuit tahitienne, et les etoiles australes
+resplendissaient...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitea qui ne s'y opposa point.
+
+Notre case sous les grands cocotiers, qui etait restee deserte en mon
+absence, se rouvrit pour nous. Le jardin etait plus fouillis que jamais,
+et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches
+roses avaient pousse et fleuri jusque dans notre chambre... Nous
+reprimes possession du logis abandonne avec une joie triste. Rarahu y
+rapporta son vieux chat fidele, qui etait demeure son meilleur ami et
+qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens
+jours...
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les oiseaux commandes par la petite princesse m'avaient donne la plus
+grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent
+donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient ete
+d'abord, encore se trouvaient-ils tres fatigues de leur traversee,--
+une vingtaine de petits etres depeignes, gluants, piteux, qui avaient
+ete autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.--
+Cependant ils furent agrees par l'enfant malade, dont les grands yeux
+noirs s'eclairerent a leur vue d'une joie tres vive.
+
+--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!)
+
+Les oiseaux avaient conserve un de leurs plus grands charmes;--
+deplumes, souffreteux, ils chantaient tout de meme,--et la petite
+reine les ecoutait avec ravissement.
+
+
+
+
+
+X
+
+Papeete, 28 novembre 1873.
+
+
+A sept heures du matin,--heure delicieuse entre toutes dans les pays
+du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taimaha, a qui
+j'avais fait donner rendez-vous.
+
+De l'avis meme de Rarahu, Taimaha etait une incomprehensible creature
+qu'elle avait a peine pu voir depuis mon depart et qui ne lui avait
+jamais donne que des reponses vagues ou incoherentes au sujet des
+enfants de Roueri.
+
+A l'heure dite, Taimaha parut en souriant, et vint s'asseoir pres de
+moi. Pour la premiere fois je voyais en plein jour cette femme qui,
+l'annee precedente, m'etait apparue d'une maniere a moitie fantastique,
+la nuit, et a l'instant du depart.
+
+--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premieres
+questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois
+j'avais charge le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur
+de la mer, et il a refuse de venir. Atario, lui, n'est plus a Tahiti; la
+vieille Huahara l'a fait partir pour l'ile de Raiatea, ou une de ses
+soeurs desirait un fils.
+
+Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les
+inexplicables bizarreries du caractere maori.
+
+Taimaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication
+ne la toucheraient plus. Je savais que ni prieres, ni menaces, ni
+intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des delais si
+courts on me fit venir de si loin cet enfant que je voulais connaitre.
+Et je ne pouvais prendre mon parti de m'eloigner pour toujours sans
+l'avoir vu.
+
+--Taimaha, dis-je apres un moment de reflexion silencieuse, nous allons
+partir ensemble pour l'ile de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frere de
+Roueri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mere, pour lui
+montrer ton fils.
+
+Et pourtant j'etais bien avare de ces quelques jours derniers passes a
+Papeete, bien jaloux de ces dernieres heures d'amour et d'etrange
+bonheur...
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Papeete, 29 novembre.
+
+Encore le chant rapide, et le bruit et la frenesie de la _upa-upa_;
+encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomare; une derniere
+grande fete au clair des etoiles comme autrefois.
+
+Assis sous la veranda de la reine, je tenais dans ma main la main
+amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusitee
+de fleurs et de feuillage. Pres de nous etait assise Taimaha, qui nous
+contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Roueri. Elle avait ses heures de
+souvenir et de douce sensibilite; elle avait verse des larmes vraies, en
+reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du passe que mon
+frere avait jadis rapportee au foyer, et que moi j'avais trouve plaisir
+a ramener en Oceanie.
+
+Notre voyage a Moorea etait decide en principe; il n'y avait plus que
+les difficultes materielles qui en retardaient l'execution.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+1er decembre 1873.
+
+Le depart pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage.
+
+Le chef Tatari, qui rejoignait son ile, donnait passage a Taimaha et a
+moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes
+hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en
+laisse. Ce fut en face meme de la case abandonnee de Roueri que nous
+vinmes nous embarquer; le hasard avait amene ce rapprochement.
+
+Ce n'etait pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger,
+l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait
+d'aller courir dans cette ile de Moorea, et, en raison du peu de temps
+que le _Rendeer_ devait passer a Papeete, il m'avait pendant deux jours
+refuse l'autorisation de partir. De plus, les vents regnants rendaient
+les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon
+retour a Tahiti restait problematique.
+
+
+On mettait a l'eau la baleiniere de Tatari; les passagers apportaient
+leur leger bagage et prenaient gaiment conge de leurs amis; nous allions
+partir.
+
+A la derniere minute, Taimaha, changeant brusquement d'idee, refusa de
+me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Roueri, et, cachant sa
+tete dans ses mains, elle se mit a pleurer.
+
+Ni mes prieres, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la
+decision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous eloigner
+sans elle.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+La traversee dura pres de quatre heures; au large, le vent etait fort et
+la mer grosse, la baleiniere se remplit d'eau.
+
+Les deux chats passagers, fatigues de crier, s'etaient couches tout
+mouilles aupres des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de
+vie.
+
+Tout trempes, nous abordames loin du point que nous voulions atteindre,
+dans une baie voisine du district de Papetoai,--pays sauvage et
+enchanteur, ou nous tirames la baleiniere au sec sur le corail.
+
+
+Il y avait tres loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient
+les parents de Taimaha et le fils de mon frere.
+
+Le chef Tauiro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partimes
+tous deux par un sentier a peine visible, sous une voute admirable de
+palmiers et de pandanus.
+
+
+De loin en loin nous traversions des villages batis sous bois, ou les
+indigenes assis a l'ombre, immobiles et reveurs comme toujours, nous
+regardaient passer.--Des jeunes filles se detachaient des groupes, et
+venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau fraiche.
+
+A mi-chemin, nous fimes halte chez le vieux chef Tairapa, du district de
+Teharosa. C'etait un grave vieillard a cheveux blancs, qui vint au-
+devant de nous appuye sur l'epaule d'une petite fille delicieusement
+jolie.
+
+Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous
+conta ses impressions d'alors et ses etonnements; on eut cru entendre le
+vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Vers trois heures de l'apres-midi, je fis mes adieux au chef Tairapa, et
+continuai ma route.
+
+Nous marchames encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux,
+sur des terrains que Tatari me dit appartenir a la reine Pomare.
+
+Puis nous arrivames a une baie admirable, ou des milliers de cocotiers
+balancaient leur tete au vent de la mer.
+
+On se sentait sous ces grands arbres aussi ecrases, aussi infime, qu'un
+insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces
+hautes tiges greles etaient, comme le sol, d'une monotone couleur de
+cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose charge de
+fleurs jetait une nuance eclatante sous cette immense colonnade grise.-
+-La terre nue etait semee de debris de madrepores, de palmes
+dessechees, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu fonce, deferlait
+sur une plage de coraux brises d'une blancheur de neige; a l'horizon
+apparaissait Tahiti, a demi perdu dans la vapeur, baigne dans la grande
+lumiere tropicale.
+
+Le vent sifflait tristement la-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues
+gigantesques; ma tete s'emplissait de pensees sombres, d'impressions
+etranges,--et ces souvenirs de mon frere, que j'etais venu la
+invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, a travers la nuit du
+passe...
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Taimaha; l'enfant
+que tu cherches doit etre la, ainsi que sa vieille grand'mere Hapoto.
+
+Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indigenes assis a
+l'ombre; c'etaient des enfants et des femmes dont les silhouettes
+obscures se profilaient sur la mer etincelante.
+
+Mon coeur battait fort en approchant d'eux, a la pensee que j'allais
+voir cet enfant inconnu, deja aime,-pauvre petit sauvage, lie a moi-
+meme par les puissants liens du sang.
+
+--Celui-ci est Loti, le frere de Roueri,--celle-ci est Hapoto, la
+mere de Taimaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me
+tendit sa main tatouee.
+
+--Et voici Taamari, continua-t-il, en designant un enfant qui etait
+assis a mes pieds.
+
+J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frere;--je le
+regardais, cherchant a reconnaitre en lui les traits deja lointains de
+Roueri. C'etait un delicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure
+ronde les traits seuls de sa mere, le regard noir et veloute de Taimaha.
+
+Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, ou les hommes et les
+plantes poussent si vite, j'attendais un grand garcon de treize ans, au
+regard profond comme celui de Georges, et pour la premiere fois un doute
+amerement triste me traversa l'esprit...
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Verifier l'epoque de la naissance de Taamari etait chose difficile,--
+et j'interrogeai inutilement les femmes. La-bas ou les saisons passent
+inapercues, dans un eternel ete, la notion des dates est incomplete,--
+et les annees se comptent a peine.
+
+
+--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des ecrits qui etaient
+comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et
+ces papiers etaient conserves dans le _farehau_ du district.
+
+Une jeune fille, a ma priere, partit pour les chercher, au village de
+Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir.
+
+
+Ce site ou nous etions avait quelque chose de magnifique et de terrible;
+rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'idee de ces
+paysages de la Polynesie; ces splendeurs et cette tristesse ont ete
+creees pour d'autres imaginations que les notres.
+
+Derriere nous, les grands pics s'elancaient dans le ciel clair et
+profond. Dans toute l'etendue de cette baie, deployee en cercle immense,
+les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumiere
+tropicale etincelait partout.--Le vent du large soufflait avec
+violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le
+corail faisaient grand bruit...
+
+
+J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient differents de
+ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus
+sauvage.
+
+L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait a tout,--aux
+sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra-
+ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'eveille et se
+retrouve lui-meme, on est frappe tout a coup de l'etrangete de ce qui
+vous entoure.
+
+Je regardais ces indigenes comme des inconnus,--penetre pour la
+premiere fois des differences radicales de nos races, de nos idees et de
+nos impressions; bien que je fusse vetu comme eux, et que je comprisse
+leur langage, j'etais isole au milieu d'eux tous, autant que dans l'ile
+du monde la plus deserte.
+
+Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me separait de ce petit
+coin de la terre qui est le mien, l'immensite de la mer, et ma profonde
+solitude...
+
+Je regardai Taamari et l'appelai pres de moi: il appuya familierement
+sur mes genoux sa petite tete brune. Et je pensai a mon frere Georges
+qui dormait a cette heure, du sommeil eternel, couche dans les
+profondeurs de la mer, la-bas, sur la cote lointaine du Bengale.--Cet
+enfant etait son fils, et une famille issue de notre sang se
+perpetuerait dans ces iles perdues...
+
+--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma
+case, qui est a cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras
+de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Teharo, et vous
+conviendrez ensemble des moyens de retourner a Tahiti, avec cet enfant
+que tu veux emmener.
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+La case de la vieille Hapoto etait a quelques pas de la mer; c'etait la
+classique case maorie, avec les vieux paves de galets noirs, la muraille
+a jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-
+pieds.--Des pieces de bois massives soutenaient de grands lits d'une
+forme antique, dont les rideaux etaient faits de l'ecorce distendue et
+assouplie du murier a papier.--Une table grossiere composait, avec ces
+lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table etait
+posee une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la
+religion du Christ etait en honneur dans cette chaumiere perdue.
+
+
+Teharo, le frere de Taimaha, etait un homme de vingt-cinq ans, a la
+figure intelligente et douce; il avait conserve de mon frere un souvenir
+mele de respect et d'affection, et me recut avec joie.
+
+Il avait a sa disposition la baleiniere du chef du district, et nous
+convinmes de repartir pour Tahiti des que le vent et l'etat de la mer
+nous le permettraient.
+
+J'avais dit que j'etais habitue a la nourriture indigene, et que je me
+contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre-a-pain.
+Mais la vieille Hapoto avait ordonne de grands preparatifs pour mon
+repas du soir, qui devait etre un festin. On poursuivit plusieurs poules
+pour les etrangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destine a
+cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre-a-pain.
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Cependant le temps s'ecoulait lentement. Il fallait plus d'une heure
+encore avant que la jeune fille qui etait allee chercher les actes de
+naissance des enfants de Taimaha put revenir.
+
+En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une
+promenade qui m'a laisse un souvenir fantastique comme celui d'un reve.
+
+Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous
+dirigions, le pays n'est plus qu'une etroite bande de terrain, longue et
+sinueuse, resserree entre la mer et les mornes a pic,--au flanc
+desquels sont accrochees d'impenetrables forets.
+
+Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir,
+l'isolement, la tristesse inquiete qui me penetrait, pretaient a ces
+paysages quelque chose de desole.
+
+C'etaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des
+pandanus, tout cela etonnamment haut et frele, et courbe par le vent.
+Les longues tiges des palmiers, penchees en tous sens, portaient ca et
+la des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.--
+Et puis, sous nos pieds, toujours cette meme terre nue et cendree,
+criblee de trous de crabes.
+
+Le sentier que nous suivions semblait abandonne: les crabes bleus
+avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier
+qu'ils font le soir.--La montagne etait deja pleine d'ombres.
+
+Le grand Teharo marchait pres de moi, reveur et silencieux comme un
+Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frere.
+
+De temps a autre, la voix douce de Taamari s'elevait au milieu de tous
+les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant etaient
+incoherentes et singulieres.--J'entendais cependant sans difficulte le
+langage de ce petit etre, que bien des gens qui parlent a Tahiti le
+_dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille
+langue maorie a peu pres pure.
+
+
+Nous vimes poindre sur la mer une pirogue voilee, qui revenait
+imprudemment de Tahiti; elle entra bientot dans les bassins interieurs
+du recif, presque couchee sous ce grand vent alize.
+
+Il en sortit quelques indigenes, deux jeunes filles qui se mirent a
+courir toutes mouillees, jetant au vent triste la note inattendue de
+leurs eclats de rire.
+
+Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arreta pour
+caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gateaux qu'il lui
+donna.
+
+Cette prevenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me
+donnerent une idee horrible...
+
+Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos tetes,
+secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des
+rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les
+feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue...
+
+Je fis cette reflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester
+plusieurs jours dans cette ile avant qu'il fut possible a une pirogue de
+prendre la mer; cela arrive frequemment entre Tahiti et Moorea.--Le
+depart du _Rendeer_ etait fixe aux premiers jours de la semaine
+suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les
+derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de
+la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle.
+
+
+Quand nous revinmes, la nuit tombait tout a fait.--Je n'avais prevu
+cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche.
+
+Je commencais a sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fievre;
+--les impressions si vives de cette journee l'avaient determinee sans
+doute, en meme temps qu'un grand exces de fatigue.
+
+Nous nous assimes devant la case de la vieille Hapoto.
+
+Il y avait la plusieurs jeunes filles couronnees de fleurs, qui etaient
+venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'etranger)--car il
+en vient rarement dans ce district.
+
+--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata-
+reva!...
+
+Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu
+m'avait donne jadis et contre lequel avait prevalu celui de Loti.
+
+Elle avait appris ce nom dans le district d'Apire, au bord du ruisseau
+de Fataoua, ou l'annee precedente elle m'avait vu.
+
+
+La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects etranges et
+imprevus, sous l'influence de la fievre et de la nuit.--On entendait
+dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flutes de
+roseau.
+
+A quelques pas de la, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de
+bourao, on faisait la cuisine a mon intention.--Le vent balayait
+terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux
+ebouriffes, etaient accroupis la, comme des gnomes, autour d'une epaisse
+fumee.--Le mot "Toupapahou!", prononce pres de moi, resonnait
+etrangement a mes oreilles...
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Cependant la jeune fille qui avait ete envoyee chez le chef du district
+arriva,--et je pus encore lire a cette derniere lueur du jour les
+quelques phrases tahitiennes qui retablissaient la verite par des dates:
+
+Ua fanau o Taamari i te Taimaha, Est ne le Taamari de la Taimaha, I te
+mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o
+Atario i te Taimaha. Est ne le Atario de la Taimaha, I te mahana piti no
+Aote 1865... le jour deux de aout 1865...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur,
+--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose
+etrange, je m'etais attache a l'idee de cette famille tahitienne,--et
+ce vide qui se faisait la me causait une douleur mysterieuse et
+profonde; c'etait quelque chose comme si mon frere perdu eut ete plonge
+plus avant et pour jamais dans le neant; tout ce qui etait lui
+s'enfoncait dans la nuit, c'etait comme s'il fut mort une seconde fois.
+--Et il semblait que ces iles fussent devenues subitement desertes,--
+que tout le charme de l'Oceanie fut mort du meme coup, et que rien ne
+m'attachat plus a ce pays.
+
+--Es-tu bien sur, disait d'une voix tremblante la mere de Taimaha,--
+pauvre vieille femme a moitie sauvage,--es-tu bien sur, Loti, des
+choses que tu viens nous dire?...
+
+Je leur affirmai a tous ce mensonge.--Taimaha avait fait ce que fait
+plus d'une incomprehensible Tahitienne; apres le depart de Roueri, elle
+avait pris un autre amant europeen; on ne voyage guere, entre le
+district de Mataveri et Papeete; elle avait pu tromper sa mere, son
+frere et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le depart de celui
+auquel ils l'avaient confiee,--apres quoi elle etait venue le pleurer
+a Moorea.--Elle l'avait reellement pleure pourtant, et peut-etre
+n'avait-elle aime que lui.
+
+Le petit Taamari etait encore pres de moi, la tete appuyee sur mes
+genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se
+cacha la figure dans ses mains ridees et couvertes de tatouages; un peu
+apres, je l'entendis pleurer...
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+Je restai la longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du
+chef, et cherchant a rassembler mes idees embrouillees par la fievre.
+
+Je m'etais laisse abuser comme un enfant naif par la parole de cette
+femme; je maudissais cette creature, qui m'avait pousse dans cette ile
+desolee, tandis qu'a Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps
+irreparable s'envolait pour nous deux.
+
+Les jeunes filles etaient toujours la assises, avec leurs couronnes de
+gardenias qui repandaient leur parfum du soir; tous etaient immobiles,
+la tete tournee vers la foret, groupes, comme pour s'unir contre
+l'obscurite envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois.
+
+Le vent gemissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit...
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Je fis peu d'honneur au souper qui m'etait offert, et, Teharo m'ayant
+abandonne son lit, je m'etendis sur les nattes blanches, essayant du
+sommeil pour calmer ma tete troublee.
+
+Lui, Teharo, s'engageait a veiller jusqu'au jour, afin que rien ne
+retardat notre depart pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait a
+s'apaiser.
+
+La famille prit son repas du soir,--et tous s'etendirent
+silencieusement sur leurs lits de chaume, roules comme des momies
+d'Egypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant a l'antique sur
+des supports en bois de bambou.
+
+La lampe d'huile de cocotier, tourmentee par le vent, ne tarda pas a
+mourir, et l'obscurite devint profonde.
+
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Alors commenca une nuit etrange, toute remplie de visions fantastiques
+et d'epouvante.
+
+Les draperies d'ecorce de murier voltigeaient autour de moi avec des
+frolements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait
+sur ma tete. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes
+les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnes...
+
+Ou trouver en francais des mots qui traduisent quelque chose de cette
+nuit polynesienne, de ces bruits desoles de la nature,--de ces grands
+bois sonores, de cette solitude dans l'immensite de cet ocean,--de ces
+forets remplies de sifflements et de rumeurs etranges, peuplees de
+fantomes;--les Toupapahous de la legende oceanienne, courant dans les
+bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents
+aigues et de grandes chevelures...
+
+Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui
+me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne:
+
+C'etait Teharo qui venait voir si j'avais encore la fievre.
+
+Je lui dis que j'avais aussi le delire par instants, et d'etranges
+visions,--et le priai de rester pres de moi. Ces choses sont
+familieres aux Maoris, et ne les etonnent jamais.
+
+Il garda ma main dans la sienne, et sa presence apporta du calme a mon
+imagination.
+
+Il arriva aussi que, la fievre suivant son cours, j'eus moins froid,--
+et finis par m'endormir.
+
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+A trois heures du matin, Teharo m'eveilla.--A ce moment je me crus la-
+bas, a Brightbury, couche dans ma chambre d'enfant, sous le toit beni de
+la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la
+cour remuer sous ma fenetre leurs branches moussues,--et le bruit
+familier du ruisseau sous les peupliers...
+
+Mais c'etaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au
+dehors,--et la mer qui rendait sa plainte eternelle sur les recifs de
+corail.
+
+Teharo m'eveillait pour partir; le temps s'etait calme, et on appretait
+la pirogue.
+
+Quand je fus dehors, j'en eprouvai du bien; mais j'avais la fievre
+encore, et la tete me tournait un peu.
+
+Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurite
+les mats, les voiles et les pagayes.
+
+Je m'etendis, epuise, dans l'embarcation, et nous partimes.
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+C'etait une nuit sans lune.--Cependant a la lueur diffuse des etoiles
+on distinguait nettement les forets suspendues au-dessus de nos tetes,-
+-et les tiges blanches des grands cocotiers penches.
+
+Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au
+moment de passer en pleine nuit la ceinture des recifs; les Maoris
+exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps
+dans l'obscurite.
+
+La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les
+redoutables rameaux blancs ecorcherent sa quille avec un bruit sourd,
+mais ils se briserent, et nous passames.
+
+Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottes par
+une houle enorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il
+fallut pagayer.
+
+Cependant la fievre etait passee; j'avais pu me lever, et prendre en
+main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme etait etendue
+au fond de la pirogue; c'etait Hapoto, qui nous avait suivis pour aller
+parler a Taimaha.
+
+Quand la mer se fut calmee comme le vent, le jour etait pres de
+paraitre.
+
+Nous apercumes bientot les premieres lueurs de l'aube;--et les hauts
+pics de Moorea, qui deja s'eloignaient, prirent une legere teinte rose.
+
+La vieille femme etendue a mes pieds etait immobile et semblait
+evanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que
+lui avaient donne la fatigue et l'exces de la frayeur; ils parlaient bas
+pour ne point la troubler.
+
+Chacun de nous proceda sans bruit a sa toilette, en se plongeant dans
+l'eau de la mer.--Apres quoi nous fimes des cigarettes de pandanus en
+attendant le soleil.
+
+Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantomes de la nuit
+s'etaient envoles; je m'eveillais de ces reves sinistres avec une intime
+sensation de bien-etre physique.
+
+Et bientot, quand j'apercus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle
+de mon frere, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et
+fantastique, mais baignee de lumiere, je vis combien j'aimais encore ce
+pays, malgre ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du
+sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la
+chere petite case ou Rarahu m'attendait...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+
+
+
+
+XXV
+
+
+... Le jour fixe par la petite princesse pour lacher dans la campagne
+les oiseaux chanteurs etait arrive.
+
+Nous etions cinq personnes qui devions proceder a cette importante
+operation, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant deposes a
+l'entree des sentiers de Fataoua, nous nous enfoncames sous bois.
+
+La petite Pomare qu'on nous avait confiee marchait tout doucement entre
+Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes
+venaient par derriere, portant sur un baton la cage et ses precieux
+habitants.
+
+Ce fut dans un recoin delicieux du bois de Fataoua, loin de toute
+habitation humaine, que l'enfant desira s'arreter.
+
+C'etait le soir; le soleil deja tres bas ne penetrait plus guere sous
+l'epais couvert de la foret; au-dessus de toute cette vegetation, il y
+avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une
+lumiere bleuatre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait
+a terre sur un tapis de fougeres fines et exquises; sous les grands
+arbres s'etalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On
+entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;--
+autrement, c'etait toujours ce silence des bois de la Polynesie,--
+sombre pays enchante, auquel il semble qu'il manque la vie.
+
+La petite-fille de Pomare, grave et serieuse, ouvrit elle-meme la porte
+aux oiseaux,--et puis nous nous retirames tous pour ne point troubler
+ce depart.
+
+Mais les petites betes avaient l'air peu disposees a prendre la volee.
+Celle qui la premiere passa la tete a la porte,--une grosse linotte
+sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle
+rentra, effrayee de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux
+autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Createur
+n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour
+nous."
+
+Il fallut les prendre tous a la main pour les decider a sortir, et quand
+toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air
+inquiet,--nous retournames sur nos pas.
+
+Il faisait deja presque nuit. Nous les entendimes derriere nous jusqu'au
+moment ou nous fumes hors des grands bois...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. .
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+...Je ne puis exprimer l'effet etrange que me produisait Rarahu
+lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette
+impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle etait sure de ce
+qu'elle allait dire, et desirait que j'en fusse particulierement frappe.
+Sa voix avait alors une douceur indefinissable, un bizarre charme de
+penetration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle
+prononcait bien;--et alors il semblait que ce fut une jeune fille de
+ma race et de mon sang; il semblait que tout a coup cela nous rapprochat
+l'un de l'autre, d'une maniere mysterieuse et inattendue...
+
+Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer a me garder aupres
+d'elle, que ce projet d'autrefois etait abandonne comme un reve
+d'enfant, que tout cela etait bien impossible et bien fini pour jamais.
+Nos jours etaient comptes.--Tout au plus parlais-je de revenir, et
+encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait
+fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants europeens,
+c'etait tout ce que j'avais desire apprendre.--J'avais conserve au
+moins sur son imagination une sorte de prestige que la separation ne
+m'avait pas enleve, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; a mon
+retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnee de
+seize ans, elle me l'avait prodigue sans mesure,--et pourtant, je le
+voyais bien, en meme temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu
+s'eloignait de moi; elle souriait toujours de son meme sourire
+tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
+desenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions
+effrenees des enfants sauvages.
+
+Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!
+
+Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...
+
+--Oh! ma chere petite amie, lui disais-je, o ma bien-aimee, tu seras
+sage, apres mon depart. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu
+crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons
+encore dans l'eternite.
+
+"Pars, toi aussi, lui disais-je a genoux; va, loin de cette ville de
+Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district eloigne
+ou ne viennent pas les Europeens;--tu te marieras comme elle, tu auras
+une famille comme les femmes chretiennes; avec de petits enfants qui
+t'appartiendront et que tu garderas pres de toi, tu seras heureuse...
+
+Alors et toujours, ce meme incomprehensible sourire paraissait sur ses
+levres;--elle baissait la tete et ne repondait plus.--Et je
+comprenais bien qu'apres mon depart elle serait une des petites filles
+les plus folles, et les plus perdues de Papeete.
+
+Quelle angoisse c'etait, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--a
+tout ce que je trouvais de suppliant et de passionne a lui dire,--elle
+souriait de son meme sourire de sombre insouciance, de doute et
+d'ironie...
+
+Y a-t-il une souffrance comparable a celle-la: aimer, et sentir qu'on ne
+vous ecoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi
+que vous fassiez?--que le cote sombre et inexplicable de sa nature
+reprend sur lui sa force et ses droits?...
+
+Et pourtant on aime de toute son ame cette ame qui vous echappe. Et
+puis, la mort est la qui attend; elle va prendre bientot ce corps adore,
+qui est la chair de votre chair. La mort sans resurrection, sans espoir,
+--puisque celle-la meme qui va mourir ne croit plus a rien de ce qui
+sauve et fait revivre...
+
+Si cette ame etait tout a fait mauvaise et perdue, on en ferait le
+sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre,
+savoir qu'elle a ete douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile
+de tenebres qui l'enveloppe,--une mort anticipee qui l'etreint et qui
+la glace. Peut-etre ne serait-il pas impossible de la sauver encore,--
+mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et
+on ne peut rien!...
+
+Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut
+s'enivrer a la derniere heure de tout ce qui va vous etre enleve sans
+retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on
+peut arracher a la vie de joies delirantes et de sensations
+fievreuses...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route
+d'Apire. C'etait l'avant-veille du depart.
+
+Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air etait charge de
+senteurs de goyaves mures; toutes les plantes etaient enervees. De
+jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur
+un ciel noir et plombe; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses
+cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes
+et chaudes sur nos tetes, et oppresser nos pensees comme nos sens.
+
+Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se
+leverent a notre approche et s'avancerent vers nous.
+
+L'une qui etait vieille, cassee, tatouee entrainait par la main l'autre,
+qui etait encore belle et jeune;--c'etait Hapoto, et sa fille Taimaha.
+
+--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne a Taimaha...
+
+Taimaha souriait de son eternel sourire en baissant les yeux comme un
+enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et
+n'en eprouve aucun remords.
+
+--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!
+
+Je pardonnai a cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne
+nous est pas possible, a nous qui sommes nes sur l'autre face du monde,
+de juger ou seulement de comprendre ces natures incompletes, si
+differentes des notres, chez qui le fond demeure mysterieux et sauvage,
+et ou l'on trouve pourtant, a certaines heures, tant de charme d'amour,
+et d'exquise sensibilite.
+
+Taimaha avait a me remettre un objet bien precieux,--une relique
+d'autrefois,--le pareo de Roueri que, sur sa demande, je lui avais
+confie.
+
+Elle l'avait blanchi et repare avec un soin extreme. Elle parut emue
+cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce
+souvenir--qui allait retourner avec moi la-bas, a Brightbury d'ou je
+l'avais emporte.
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Dans une derniere visite que je fis a Pomare, je lui recommandai Rarahu.
+
+--... Et quand meme, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?...
+
+--Je reviendrai, repondis-je en hesitant.
+
+--Loti!... ton frere aussi devait revenir!... Vous dites tous cela,
+continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.--
+Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre
+britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynesie; de tous ceux
+que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...
+
+"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.-
+-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Le soir, Rarahu et moi, nous etions assis sous la veranda de notre case;
+on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'ete.
+--Les branches non emondees des orangers et des hibiscus donnaient a
+notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous etions a moitie caches
+sous leurs masses capricieuses et touffues.
+
+--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance,
+qu'autrefois tu savais prier avec amour?
+
+--Quand l'homme est mort, repondit lentement Rarahu, et enfoui sous la
+terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir?
+
+--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant a certaines croyances
+sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des
+fantomes; tu sais bien qu'a cette heure meme, autour de nous, dans ces
+arbres, peut-etre il y en a...
+
+--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--apres, il y a peut-etre le
+Toupapahou; apres la mort, il y a le fantome qui, quelque temps, parait
+encore, et rode incertain dans les bois;--mais je pense que le
+Toupapahou s'eteint aussi, quand, a la longue, il n'a plus de forme sous
+la terre,--et qu'alors c'est la fin...
+
+Je n'oublierai jamais cette voix fraiche d'enfant, prononcant dans sa
+langue douce et singuliere d'aussi sombres choses...
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+C'etait le dernier jour...
+
+Le soleil d'Oceanie s'etait leve aussi radieux qu'a l'ordinaire sur
+"Tahiti la delicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes
+qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'eternelle nature,
+et n'entrave jamais ses fetes inconscientes.
+
+Depuis le matin nous etions debout tous deux, et bien empresses.--Les
+preparatifs du depart apportent souvent une diversion heureuse a la
+tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas etait le notre...
+
+Il nous fallait emballer le produit de toutes nos peches, de toutes nos
+expeditions sur les recifs; tous nos coquillages, tous nos madrepores
+rares, qui, en mon absence, avaient seche sur l'herbe du jardin, et
+ressemblaient maintenant a de grands lichens fins et compliques plus
+blancs que de la neige.
+
+Rarahu deployait une activite extreme, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce
+qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement
+trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se dechirait en me
+voyant partir; je la retrouvais elle-meme, et je reprenais un peu de
+confiance et d'espoir...
+
+Nous avions a emballer une quantite d'objets,--une foule de choses qui
+eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers
+d'Apire, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de
+l'ecorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case...
+
+Plusieurs couronnes fanees de Rarahu,--toutes celles des derniers
+jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de
+fougeres, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes
+de reva-reva, renfermees dans des boites de bois odorant, et de
+delicates couronnes en paille de peia, qu'elle avait fait tresser pour
+moi.
+
+Et tout cela emplissait des caisses en quantite, tout cela constituait
+un train de depart enorme...
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Vers deux heures nous eumes termine ces grands preparatifs. Rarahu mit
+sa plus belle tapa de mousseline blanche, placa des gardenias dans ses
+cheveux denoues,--et nous sortimes de chez nous.
+
+Je voulais avant de partir revoir une derniere fois Faaa, les grands
+cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup
+d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apire,
+et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
+desirais dire adieu a une foule d'amis indigenes; je voulais voir tout
+et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et
+l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...
+
+Ceux-la seuls qui ont du abandonner pour toujours des lieux et des etres
+cheris peuvent comprendre cette agitation du depart, et cette tristesse
+inquiete, qui oppresse comme une souffrance physique...
+
+
+Il etait deja tard quand nous arrivames a Apire, au ruisseau de Fataoua.
+
+Mais tout etait encore la comme dans le bon vieux temps; au bord de
+l'eau, la societe etait nombreuse et choisie; il y avait toujours
+Tetouara la negresse, qui tronait au milieu de sa cour, et une foule de
+jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la
+plus insouciante gaite du monde.
+
+Nous passames tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant
+doucement bonjour de droite et de gauche a tous ces visages connus et
+amis. A notre approche les eclats de rire avaient cesse; la petite
+figure douce et profondement serieuse de Rarahu, sa robe blanche
+trainante comme celle d'une mariee, son regard triste avaient impose le
+silence...
+
+Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la
+douleur. On savait que Rarahu etait la _petite femme de Loti_; on savait
+que le sentiment qui nous unissait n'etait point une chose banale et
+ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la derniere fois.
+
+
+Nous tournames a droite, par un etroit sentier bien connu.--A quelques
+pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, etait ce bassin plus
+isole ou s'etait passee l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous
+considerions un peu comme notre propriete particuliere.
+
+
+Nous trouvames la deux jeunes filles inconnues, tres belles, malgre la
+durete farouche de leurs traits: elles etaient vetues, l'une de rose,
+l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit etaient
+crepes comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi
+l'expression de sauvage ironie.
+
+Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans
+l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des
+Marquises.
+
+Elles se sauverent en nous voyant paraitre, et, comme nous l'avions
+desire, nous restames seuls.
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Nous n'etions pas revenus la depuis le retour du _Rendeer_ a Tahiti.--
+En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis etait a nous, nous
+eprouvames une emotion vive,--et aussi une sensation delicieuse,
+qu'aucun autre lieu au monde n'eut ete capable de nous causer.
+
+Tout etait bien reste tel qu'autrefois, dans cet endroit ou l'air avait
+toujours la fraicheur de l'eau courante; nous connaissions la toutes les
+pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.--
+Rien n'avait change; c'etaient bien ces memes herbes et cette meme
+odeur,--melangee de plantes aromatiques et de goyaves mures.
+
+Nous suspendimes nos vetements aux branches,--et puis nous nous
+assimes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et
+pour la derniere fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau
+de Fataoua.
+
+
+Cette eau, claire, delicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande
+cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre
+lesquelles sortaient les troncs freles des goyaviers.--Les branches de
+ces arbustes se penchaient en voute au-dessus de nos tetes, et
+dessinaient sur ce miroir legerement agite les mille decoupures de leur
+feuillage.--Les fruits murs tombaient dans l'eau; le ruisseau en
+roulait; son lit etait seme de goyaves, d'oranges et de citrons.
+
+Nous ne disions rien tous deux;--assis pres l'un de l'autre, nous
+devinions mutuellement nos pensees tristes, sans avoir besoin de
+troubler ce silence pour nous les communiquer.
+
+Les freles poissons et les tout petits lezards bleus se promenaient
+aussi tranquillement que s'il n'y eut eu la aucun etre humain; nous
+etions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des
+pierres et circulaient autour de nous.
+
+Le soleil qui baissait deja,--le dernier soleil de mon dernier soir
+d'Oceanie,--eclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorees;
+j'admirais toutes ces choses pour la derniere fois. Les sensitives
+commencaient a replier pour la nuit leurs feuilles delicates;--les
+mimosas legers, les goyaviers noirs, avaient deja pris leurs teintes du
+soir,--et ce soir etait le dernier,--et demain, au lever du soleil,
+j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien-
+aimee allaient disparaitre, comme s'evanouit le decor de l'acte qui
+vient de finir...
+
+Celui-la etait un acte de feerie au milieu de ma vie,--mais il etait
+fini sans retour!... Finis les reves, les emotions douces, enivrantes,
+ou poignantes de tristesse,--tout etait fini, etait mort...
+
+Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De
+grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui
+tombaient pressees, comme d'un vase trop plein...
+
+--Loti, dit-elle, je suis a toi... je suis ta petite femme, n'est-ce
+pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va,
+tout ce que tu m'as demande, je le ferai... Demain je quitterai Papeete
+en meme temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec
+Tiahoui, je n'aurai point d'autre epoux, et, jusqu'a ce que je meure, je
+prierai pour toi...
+
+Alors les sanglots couperent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux
+bras autour de moi et appuya sa tete sur mes genoux... Je pleurai aussi,
+mais des larmes douces;--j'avais retrouve ma petite amie, elle etait
+brisee, elle etait sauvee. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos
+destinees nous separaient d'une maniere irrevocable et fatale; ce depart
+aurait moins d'amertume, moins d'angoisse dechirante; je pouvais m'en
+aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensees de retour,--
+peut-etre aussi avec de vagues esperances dans l'eternite!. . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Le soir il y avait grand bal chez Pomare, bal d'adieu offert aux
+officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'a l'heure de
+l'appareillage, que "l'amiral a cheveux blancs" avait fixe pour le lever
+du jour.
+
+Et Rarahu et moi, nous avions decide d'y assister.
+
+Il y avait enormement de monde a ce bal, pour un bal de Papeete; toutes
+les Tahitiennes de la cour, quelques femmes europeennes, tout ce
+qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les
+officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires francais.
+
+Rarahu naturellement n'etait point admise dans le salon de la fete;
+mais, pendant que la foule dansait fievreusement la _upa-upa_ dans les
+jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation
+semblable, privilegiees de la reine, avaient ete invitees a prendre
+place sous la veranda, sur une banquette d'ou elles pouvaient, tout
+aussi bien qu'a l'interieur, voir et etre vues.--Et avec le laisser-
+aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent
+m'accouder a la fenetre, pour causer avec ma petite amie.
+
+En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle etait
+eclairee comme une vision, par la lueur rouge des lampes, melee aux
+rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles
+brillaient sur le fond sombre du dehors.
+
+
+Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite-
+fille malade qui avait exige qu'on l'habillat pour ce bal.--La petite
+Pomare avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir.
+
+
+Malgre tout, ce bal etait triste; les officiers du _Rendeer_, qui
+etaient en majorite, y jetaient une impression de depart et de
+separation contre laquelle on ne pouvait reagir.--Il y avait la de
+jeunes hommes, qui allaient dire adieu a leurs maitresses, a leur vie de
+nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou
+trois fois dans le courant de leur existence etaient venus a Tahiti, qui
+savaient que maintenant leur carriere etait finie, et dont le coeur se
+serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus...
+
+La princesse Ariitea vint a moi, plus animee que de coutume, et parlant
+plus vite:
+
+--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer
+la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer tres vite; de la
+continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par
+une troisieme,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.
+
+Je jouai avec fievre, en m'etourdissant moi-meme, tout ce que je trouvai
+au hasard sur le piano.--Je reussis pour une heure a ranimer le bal;
+mais c'etait une animation factice,--et je ne pouvais pas plus
+longtemps la soutenir.
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'etais encore au
+piano, jouant je ne sais quels airs insenses, accompagnes dans le
+lointain par la _upa-upa_ qui ralait au dehors.
+
+J'etais seul avec la vieille reine, qui etait restee pensive et immobile
+dans son grand fauteuil dore.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte
+et sombre, paree avec un luxe encore sauvage.
+
+Le salon de Pomare avait cet aspect triste des fins de bal; un grand
+desordre, une grande salle vide; des bougies s'eteignant dans les
+torcheres, tourmentees par le vent de la nuit.
+
+La reine se leva peniblement, dans les plis de sa robe de velours
+cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait pres de la porte, debout et
+silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer.
+
+Rarahu entra... timide, les yeux baisses, et s'approcha de la reine.--
+Apparaissant apres ce bal, dans cette salle deserte, dans ce silence,
+avec sa longue traine de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs
+cheveux flottants, sa couronne de gardenias blancs,--et ses yeux
+agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision
+delicieuse de la nuit.
+
+--Tu as a me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller
+sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je
+le crains, qui ne le voudra pas...
+
+--Madame, repondis-je, elle va partir demain pour Papeuriri, demander
+l'hospitalite a Tiahoui son amie.--La-bas comme ici, je vous supplie
+de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus a Papeete.
+
+--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix etonnee, et visiblement
+emue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... a Papeete tu aurais
+ete bien vite une petite fille perdue...
+
+Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la
+vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se
+mouillaient de larmes.
+
+--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas differer ce depart.--
+Si tes preparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs a faire, veux-
+tu partir ce matin meme, un peu apres le soleil, vers sept heures, dans
+la voiture qui emmenera ma belle-fille Moe? Moe s'en va a Atimaono,
+prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raiatea.--
+Vous coucherez la nuit prochaine a Maraa, et demain matin vous serez a
+Papeuriri, ou, en passant, la voiture te deposera.
+
+Rarahu sourit a travers ses larmes, a cette idee qui lui causait une
+joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raiatea.
+
+Il y avait entre Rarahu et Moe une affinite mysterieuse;--etrangement
+malheureuses toutes deux, et brisees, elles avaient le meme caractere,
+les memes allures et le meme genre de charme.
+
+
+Rarahu repondit qu'elle serait prete.--La pauvre petite en effet
+n'avait guere a emporter que quelques robes de mousseline de diverses
+couleurs,--et son fidele vieux chat gris...
+
+
+Et nous primes conge de Pomare, en serrant avec effusion et de tout
+notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariitea, qui
+avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner
+jusqu'a la porte du jardin; elle disait a Rarahu pour la consoler des
+choses aussi douces que si elle eut ete sa soeur... Et pour la derniere
+fois nous descendimes a la plage...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Il faisait nuit close encore.
+
+Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles
+de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les
+officiers du _Rendeer_.--Si on n'eut entendu quelques jeunes femmes
+pleurer, on eut dit plutot une fete qu'un depart.
+
+Et ce fut la que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la derniere
+fois ma petite amie.
+
+
+En meme temps que le _Rendeer_ quittait l'ile delicieuse, la voiture qui
+emportait Rarahu et Moe quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put
+voir, par les echappees des cocotiers, a travers les rideaux de verdure,
+--le _Rendeer_ s'eloigner sur l'immensite bleue. . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . .
+
+
+
+
+
+QUATRIEME PARTIE
+
+_"Aue! Aue! a munaiho te tiare iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i
+teienei ra, na maheahea!..." (Helas! Helas! autrefois elle etait jolie,
+la petite fleur d'arum!... Helas! Helas! maintenant elle est fanee!...)
+(RARAHU)_
+
+
+I
+
+
+Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route a travers
+le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des iles
+polynesiennes. Et puis cette derniere terre des Maoris disparut elle-
+meme de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Oceanie.
+
+Apres avoir relache au Chili, nous sortimes du Grand Ocean par le
+detroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Bresil et
+les Acores.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins
+a Brightbury, frapper a la porte de ma maison cherie... On ne
+m'attendait pas encore.
+
+Je tombai dans les bras de ma vieille mere, qui tremblait d'emotion et
+de surprise.--Le bonheur et l'etonnement furent grands de me revoir.
+
+
+Apres les premiers moments, une impression de tristesse succede a la
+joie; un serrement de coeur se mele au charme du retour: des annees ont
+passe depuis le depart; on regarde ceux que l'on cherit: le temps a
+laisse sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore,
+s'il n'y a point de place vide au foyer!...
+
+C'est triste une matinee d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout
+quand on a la tete toute remplie des images ensoleillees des tropiques.
+C'est triste, le jour pale, le ciel morne et sans rayons,--le froid
+qu'on avait oublie,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls
+humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises.
+
+Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y
+compris les vieux serviteurs qui ont veille sur votre enfance; de
+retrouver les douces coutumes oubliees, les bonnes soirees d'hiver
+d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Oceanie semble un reve
+singulier!...
+
+Le matin ou je revins a Brightbury frapper a la porte de ma maison,
+j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses enormes.
+
+Tout ce deballage est une des distractions du retour. Les armes
+sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynesiens, les
+coquilles et les madrepores, faisaient bizarre figure, en revoyant la
+lumiere dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'eprouvai
+surtout une emotion vive, en deballant les plantes sechees, les
+couronnes fanees, qui avaient conserve leur odeur exotique, et
+embaumaient ma chambre d'un parfum d'Oceanie.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Quelques jours apres mon retour on me remit une lettre couverte de
+timbres americains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse
+etait mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les
+Tahitiens appelaient Tatehau.
+
+Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse ecriture enfantine
+et appliquee de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur a travers les
+mers.
+
+_RARAHU A LOTI
+
+Papeuriri, le 15 janvier 1874.
+
+Cher ami, o mon petit Loti, o mon petit epoux cheri, o toi ma seule
+pensee a Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma
+tristesse pour toi.
+
+Depuis le jour ou tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur.
+Jamais ma pensee ne t'oublie depuis ton depart. O mon ami cheri, voici
+ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je,
+puisque c'est toi qui es mon epoux. Reviens pour que nous restions
+ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans
+mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et
+sois-moi fidele.
+
+Voici encore une parole: reviens a Bora-Bora; peu importe que tu n'aies
+pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela,
+et reviens a Tahiti.
+
+Ah! quel contentement d'etre ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur
+d'etre reunie de nouveau a toi, ma pensee, et mon amour de chaque jour.
+
+Ah! cette pensee cherie que tu sois mon epoux. Ah! combien je desire ton
+corps pour manger beaucoup de toi!...
+
+Voici une parole sur mon sejour a Papeuriri: je suis sage, je reste bien
+tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'etre
+bonne pour moi--o mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais
+savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je
+suis retombee dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce meme mal, pas
+un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu
+m'as oubliee; si tu etais pres de moi, tu me soulagerais un peu...
+
+Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amitie pour
+toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oublie des
+hommes de mon pays...
+
+J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit epoux cheri.
+
+Je te salue o mon Loti, De Rarahu ta petite epouse,
+
+RARAHU_
+
+_J'ai donne cette lettre a Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le
+nom de l'endroit ou je dois t'ecrire.
+
+Je te salue, mon ami cheri,
+
+RARAHU._
+
+
+
+
+
+IV
+
+NOTE DE PLUMKETT
+
+
+Loti ecrivit a Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en
+langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait,
+d'une maniere intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images
+particulieres, sa traversee de six mois sur le _Rendeer_; la tempete du
+cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enleve
+beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Oceanie.--Et puis il
+lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mere,--et lui
+disait que, malgre ces douces choses, il revait de revenir encore dans
+le Grand-Ocean, pour y retrouver son ile bien-aimee et sa petite epouse
+sauvage.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+RARAHU A LOTI (_Un an apres_.)
+
+
+_Papeete, le 3 decembre 1874.
+
+O mon petit ami cheri, o mon cher objet de ma peine, je te salue par le
+vrai Dieu.
+
+Je suis bien peniblement etonnee de ne pas recevoir de lettre de toi,
+parce que voila cinq fois que je t'ai ecrit, et jamais un mot de toi ne
+m'est encore parvenu.
+
+Peut-etre arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois
+que mes lettres t'ont ete envoyees, jamais tu ne m'en as informee.
+
+Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?
+
+Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu
+m'ecrivais un peu, cela rechaufferait mon coeur, mais jamais tu ne
+penses a cela.
+
+Mais quant a moi, mon amour pour toi reste le meme, et aussi mes larmes
+pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi,
+toi-meme tu penserais a moi.
+
+Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet
+eut ete inexecutable...
+
+--Voici une parole concernant Papeete:
+
+Il y a eu grande fete a Papeete le mois passe, pour la petite-fille de
+la reine.
+
+Et c'etait tres beau, et les femmes ont danse jusqu'au matin.--Et j'y
+etais aussi; j'avais sur la tete une couronne de plume d'oiseau,--mais
+mon coeur etait bien triste...
+
+Et maintenant, la reine Pomare et les siens. Et sa petite-fille Pomare,
+et Ariitea, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau a Tahiti,
+excepte que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois
+d'aout...
+
+Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon epoux!...
+
+Helas! Helas! la petite fleur d'arum est aussi fanee maintenant!...
+
+Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum etait jolie!...
+
+Maintenant elle est fanee, elle n'est plus jolie!...
+
+Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de
+Paea, pour que personne ne me puisse plus voir...
+
+Helas! Helas! o mon epoux cheri, o mon ami tendrement aime!...
+
+Helas! Helas! mon ami cheri!...
+
+J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu.
+
+RARAHU._
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+JOURNAL DE LOTI
+
+
+Londres, 20 janvier 1875.
+
+
+Je passais a neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit etait
+froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz eclairaient la
+fourmiliere humaine, la foule noire et mouillee.
+
+Derriere moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_
+
+Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui
+que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laisse a Papeete,
+ou il avait resolu de finir ses jours.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Quand nous fumes confortablement assis au coin du feu, nous nous mimes a
+causer de l'ile delicieuse.
+
+--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle etait, je
+crois, bien portante quand j'ai quitte le pays; il est probable meme que
+si j'avais pris conge d'elle, elle m'aurait donne des commissions pour
+vous.
+
+"Comme vous le savez, elle avait quitte Papeete en meme temps que vous-
+memes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se
+separer; ils sont partis ensemble pour l'Europe.
+
+"Je savais seul qu'elle etait chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de
+Papeuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _a Tatehau Oeil-
+de-rat, pour remettre a Loti._
+
+"Lorsqu'elle reparut a Papeete, six ou huit mois apres, elle etait plus
+jolie que jamais; elle etait plus femme aussi, et plus formee.--Sa
+grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grace
+d'une elegie.
+
+"Elle devint la maitresse d'un jeune officier francais, qui eut pour
+elle une passion qui n'etait pas ordinaire.--Il etait jaloux meme de
+votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il
+lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui.
+
+"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus
+elegante et la plus remarquee des femmes de Papeete.
+
+"Au bout de ce temps-la, il se produisit chez la reine un evenement
+depuis longtemps prevu: la petite Pomare V s'eteignit une belle nuit,--
+peu de jours apres une grande fete qu'on avait donnee pour la distraire,
+et dont elle avait elle-meme arrete le programme.
+
+"La vieille reine, par parenthese, fut tellement accablee par cette
+derniere et supreme douleur, que sans doute elle n'y survivra guere (1).
+Elle s'est retiree pour le moment dans une case isolee, batie aupres du
+tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir ame qui vive.
+
+_(1) La reine Pomare est morte en 1877, laissant le trone a son second
+fils Ariiaue. Elle avait survecu environ deux ans a sa petite-fille.--
+On peut considerer qu'a dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au
+point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de
+l'etrangete._
+
+"Rarahu observa dans cette circonstance la meme coutume que les
+suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses
+admirables cheveux noirs.
+
+"La reine lui en sut gre, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle
+et son amant,--et comme elle ne l'aimait guere, elle profita de
+l'occasion pour le quitter.
+
+"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournee a Papeuriri aupres
+de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est restee a
+Papeete, ou je crois qu'elle mene aujourd'hui une vie absolument
+dereglee et folle.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+NOTE DE PLUMKETT
+
+
+A partir de cette epoque on ne trouve plus que de loin en loin dans le
+journal de Loti quelques traces de souvenirs conserves au fond de son
+coeur pour la lointaine Polynesie;--dans sa memoire, l'image de Rarahu
+s'eloigne et s'efface.
+
+Ces fragments sont meles aux aventures d'une vie enfievree et legerement
+excentrique, qui se deroulent un peu partout,--en Afrique
+principalement,--et plus tard en Italie.
+
+
+
+
+
+FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI
+
+
+Sierra-Leone, mars 1875.
+
+
+O ma bien-aimee petite amie, nous retrouverons-nous jamais la-bas--
+dans notre chere ile,--assis le soir sur les plages de corail?.... . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+Bobdiara (Senegambie), octobre 1875.
+
+C'est la saison des grandes pluies, _la-bas_,--la saison ou la terre
+est couverte de fleurs roses, semblables a nos perce-neige d'Angleterre;
+les mousses sont humides, les forets pleines d'eau.
+
+Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable.
+Il est trois heures du matin _la-bas_, il fait nuit noire, les
+toupapahous rodent dans les bois...
+
+Deux annees ont passe deja sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme
+aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury,
+celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effacees depuis.
+
+Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma
+petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,-
+n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers
+des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . .
+
+
+Southampton, mars 1876. (Journal de Loti)
+
+
+... Tahiti, Bora-Bora, l'Oceanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu!
+
+Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je a present,--sinon les
+desenchantements amers, et les regrets poignants du passe?... Je pleure,
+en songeant au charme perdu de ces premieres annees,--a ce charme
+qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--a tout cela que je n'ai
+meme pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui deja s'obscurcit et
+s'efface dans mon souvenir.
+
+Helas! ou est-elle notre vie tahitienne,--les fetes de la reine,--
+les _himene_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitea, Taimaha, ou sont-
+elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes emotions, tous
+mes reves d'autrefois, ou est-ce tout cela?... Ou est ce bien-aime frere
+John, qui partageait avec moi ces premieres impressions de jeunesse
+vibrantes, etranges, enchanteresses?...
+
+Ces parfums ambres des gardenias, ce bruit du grand vent sur les recifs
+de corail,--cette ombre mysterieuse, et ces voix rauques qui parlaient
+la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurite... Ou est
+tout le charme indefinissable de ce pays, toute la fraicheur de nos
+impressions partagees, de nos joies a deux?...
+
+Helas, il y a pour moi comme un attrait navrant a repasser ces
+souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les
+eveille,--une page ecrite la-bas,--une plante seche, un reva-reva,
+un parfum tahitien garde encore par de pauvres couronnes de fleurs qui
+s'en vont en poussiere,--ou un mot de cette langue triste et douce, la
+langue de _la-bas_ que deja j'oublie.
+
+
+Ici, a Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets,
+logis de hasard, camarades de hasard;--on se reunit on ne sait
+pourquoi, on s'etourdit comme on peut...
+
+J'ai bien change depuis deux annees, et je ne me reconnais plus quand je
+regarde en arriere.--A corps perdu je me suis jete dans une vie de
+plaisirs; c'est la, il me semble, la seule facon logique de prendre une
+existence que je n'avais pas demandee,--et dont le but et la fin sont
+pour moi des problemes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ile de Malte, 2 mai 1876.
+
+
+Nous etions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique
+reunis dans un cafe de la Valette, a l'ile de Malte.
+
+Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans
+le Levant ou on venait de massacrer les consuls de France et
+d'Allemagne, et ou de graves evenements semblaient se preparer.
+
+J'avais rencontre dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait
+vecu en Oceanie,--et nous nous etions isoles pour causer ensemble de
+nos souvenirs tahitiens.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant
+de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux.
+
+"Elle etait tombee bien bas, les derniers temps,--mais c'etait une
+singuliere petite fille.
+
+"Toujours des couronnes de fleurs fraiches sur une figure de petite
+morte. Elle n'avait plus de gite a la fin, et trainait avec elle un
+vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait
+tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.
+
+"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgre tout avait
+conserve pour elle une pitie et une bienveillance extremes.
+
+"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fut
+devenue decharnee.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui
+etaient un peu beaux.
+
+"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'etait mise a boire de
+l'eau-de-vie, son mal allait tres vite.
+
+"Un beau jour--(c'etait en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit
+ans)--on apprit qu'elle etait partie, avec son chat infirme, pour son
+ile de Bora-Bora, ou elle s'en etait allee mourir, et ou, parait-il,
+elle ne vecut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant
+mes yeux...
+
+Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'eveillant la nuit je la
+revoyais encore;--malgre tout, je retrouvais son image, avec je ne
+sais quelle douceur triste, quelle esperance vague, avec je ne sais
+quelles idees de pardon et de redemption,--et tout etait fini dans la
+fange, dans l'abime de l'eternel neant!...
+
+Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa
+devant mes yeux... Et je restai la, impassible,--et nous continuames a
+causer de nos souvenirs d'Oceanie.
+
+Et moi aussi, a la lumiere gaie des lampes refletee par les glaces, au
+bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et
+des verres entrechoques,--je participais au concert general des
+banalites et des inepties; comme eux, je disais d'un ton degage:
+
+--C'est un beau pays que l'Oceanie;--de belles creatures, les
+Tahitiennes;--pas de regularite grecque dans les traits, mais une
+beaute originale qui plait plus encore, et des formes antiques... Au
+fond, des femmes incompletes qu'on aime a l'egal des beaux fruits, de
+l'eau fraiche et des belles fleurs.
+
+"J'ai vu Tahiti trop delicieuse et trop etrange, a travers le prisme
+enchanteur de mon extreme jeunesse... En somme, un charmant pays quand
+on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-etre de ne
+pas y revenir a trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et
+l'obscurite, un reve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre
+qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantomes qui
+replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou
+viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+NATUAEA
+
+(_Vision confuse de la nuit.)
+
+
+...La-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de
+Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et
+crepusculaire des reves...
+
+... J'arrivais, porte par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la
+mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout
+pres, tout pres de la terre, sous des masses noires qui semblaient de
+grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arreta... Il
+faisait nuit, et je restai la immobile, attendant le jour,--les yeux
+fixes sur la terre, avec une indefinissable horreur.
+
+... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pale, si pale, qu'on eut
+dit un signe du ciel annoncant aux hommes la consommation des temps, un
+sinistre meteore precurseur du chaos final, un grand soleil mort...
+
+Bora-Bora s'eclaira de lueurs blemes; alors je distinguai des formes
+humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la
+plage...
+
+Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise,
+des femmes etaient accroupies par terre la tete dans leurs mains comme
+pour les veillees funebres; elles semblaient etre la depuis un temps
+indefini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entierement,
+elles etaient immobiles; leurs yeux etaient fermes, mais, a travers
+leurs paupieres transparentes, je distinguais leurs prunelles fixees sur
+moi...
+
+Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, etendue sur un
+lit de pandanus...
+
+Je m'approchai de ce fantome endormi, je me penchai sur le visage
+mort... Rarahu se mit a rire...
+
+A ce rire de fantome le soleil s'eteignit dans le ciel, et je me
+retrouvai dans l'obscurite.
+
+Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphere, et je percus
+confusement des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous
+l'effort de brises mysterieuses,--des spectres tatoues accroupis a
+leur ombre,--les cimetieres maoris et la terre de la-bas qui rougit
+les ossements,--d'etranges bruits de la mer et du corail, les crabes
+bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurite,--et au milieu
+d'eux, Rarahu etendue, son corps d'enfant enveloppe dans ses longs
+cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire eternel, du
+rire fige des Toupapahous...
+
+
+_"O mon cher petit ami, o ma fleur parfumee du soir! mon mal est grand
+dans mon coeur de ne plus te voir! o mon etoile du matin, mes yeux se
+fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!...
+
+"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chretienne.
+
+"Ta petite amie,
+
+RARAHU."_
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
+
+This file should be named 7mlot10.txt or 7mlot10.zip
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+This Etext was prepared by Walter Debeuf
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+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
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+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
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+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
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+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
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+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
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+Information about Project Gutenberg (one page)
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
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+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
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+Donations by check or money order may be sent to:
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+PMB 113
+1739 University Ave.
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index 0000000..ab7d500
--- /dev/null
+++ b/old/7mlot10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8mlot10.txt b/old/8mlot10.txt
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--- /dev/null
+++ b/old/8mlot10.txt
@@ -0,0 +1,7472 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+#10 in our series by Pierre Loti
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+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Le Mariage de Loti
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: January, 2005 [EBook #7263]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on April 2, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+Le Mariage de Loti
+
+par Pierre Loti.
+
+
+
+LE MARIAGE DE LOTI
+
+"E hari te fau. E toro te faaro E no te taata."
+
+_Le palmier croîtra, Le corail s'étendra, Mais l'homme périra_.
+
+(_Vieux dicton de la Polynésie_)
+
+
+
+A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878.
+
+_Madame,
+
+A vous qui brillez tout en haut, l'auteur très obscur _d'Aziyadé_ dédie
+humblement ce récit sauvage.
+
+Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son
+grand charme poétique.
+
+L'auteur était bien jeune lorsqu'il a écrit ce livre; il le met à vos
+pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup
+d'indulgence.......................................................
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+I
+
+
+PAR PLUMKET, AMI DE LOTI
+
+
+Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l'âge de vingt-deux ans et onze
+jours.
+
+Lorsque la chose eut lieu, il était environ une heure de l'après-midi,
+à Londres et à Paris.
+
+Il était à peu près minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule
+terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomaré, où la scène se
+passait.
+
+En Europe, c'était une froide et triste journée d'hiver. En dessous dans
+les jardins de la reine, c'était le calme, l'énervante langueur d'une
+nuit d'été.
+
+Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, au milieu des mimosas
+et des orangers, dans une atmosphère chaude et parfumée, sous un ciel
+tout constellé d'étoiles australes.
+
+C'étaient: Ariitéa, princesse du sang, Faïmana et Téria, suivantes de la
+reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.
+
+Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était appelé Harry Grant, conserva ce nom,
+tant sur les registres de l'état civil que sur les rôles de la marine
+royale, mais l'appellation de Loti fut généralement adoptée par ses
+amis.
+
+La cérémonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand
+appareil.
+
+Les trois Tahitiennes étaient couronnées de fleurs naturelles, et vêtues
+de tuniques de mousseline rose, à traînes. Après avoir inutilement
+essayé de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont
+les sons durs révoltaient leurs gosiers maoris, elles décidèrent de les
+désigner par les mots _Rémuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs.
+
+Toute la cour eut le lendemain communication de cette décision, et
+_Harry Grant_ n'exista plus en Océanie, non plus que _Plumket_ son ami.
+
+Il fut convenu en outre que les premières notes de la chanson indigène:
+"Loti taïmané, etc..." chantées discrètement la nuit aux abords du
+palais, signifieraient: "Rémuna est là, ou Loti, ou tous deux ensemble;
+ils prient leurs amies de se rendre à leur appel, ou tout au moins de
+venir sans bruit leur ouvrir la porte des
+jardins...".........................................................
+
+
+
+
+
+
+II
+
+NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET
+
+
+Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de Bora-Bora, située
+par 16° de latitude australe, et 154° de longitude ouest.
+
+Au moment où commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa
+quatorzième année.
+
+C'était une très singulière petite fille, dont le charme pénétrant et
+sauvage s'exerçait en dehors de toutes les règles conventionnelles de
+beauté qu'ont admises les peuples d'Europe.
+
+Toute petite, elle avait été embarquée par sa mère sur une longue
+pirogue voilée qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conservé de
+son île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la
+surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, planté comme une borne
+monstrueuse au milieu du Pacifique, était restée dans sa tête, seule
+image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion
+bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause
+première de son grand amour pour lui.
+
+
+
+
+
+III
+
+D'ÉCONOMIE SOCIALE
+
+
+La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, la grande île, l'île de la
+reine, pour l'offrir à une très vieille femme du district d'Apiré qui
+était sa parente éloignée. Elle obéissait ainsi à un usage ancien de la
+race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès de leur
+vraie mère. Les mères adoptives, les pères adoptifs (_faa amu_) sont là-
+bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet échange
+traditionnel des enfants est l'une des originalités des moeurs
+polynésiennes.
+
+
+
+
+
+IV
+
+HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMTÉ DE
+YORKSHIRE (ANGLETERRE)
+
+"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.
+
+"Ma soeur aimée,
+
+"Me voici devant cette île lointaine que chérissait notre frère, point
+mystérieux qui fut longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un désir
+étrange d'y venir n'a pas peu contribué à me pousser vers ce métier de
+marin qui déjà me fatigue et m'ennuie.
+
+"Les années ont passé et m'ont fait homme. Déjà j'ai couru le monde, et
+me voici enfin devant l'île rêvée. Mais je n'y trouve plus que tristesse
+et amer désenchantement.
+
+"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, là-bas, sous la
+verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux
+silhouettes dentelées, c'est bien tout cela qui était connu. Tout cela,
+depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer,
+poétisés par l'énorme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce
+coin du monde dont nous parlait avec amour notre frère qui n'est plus...
+
+"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions
+indéfinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un
+pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là,
+le même Harry qu'à Brightbury, qu'à Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il
+me semble n'avoir pas changé de place...
+
+"Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, j'aurais dû ne pas le
+toucher du doigt.
+
+"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gâté mon Tahiti, en me le présentant
+à leur manière; ceux qui traînent partout leur personnalité banale,
+leurs idées terre à terre, qui jettent sur toute poésie leur bave
+moqueuse, leur propre insensibilité, leur propre ineptie. La
+civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale,
+toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la
+sauvage poésie s'en va, avec les coutumes et les traditions du passé...
+
+........................................................................
+
+"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jeté l'ancre devant
+Papeete, ton frère Harry a gardé le bord, le coeur serré, l'imagination
+déçue.
+
+........................................................................
+
+"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que déjà ce pays
+l'enchante; depuis notre arrivée je le vois à peine.
+
+"Il est d'ailleurs toujours ce même ami fidèle et sans reproche, ce même
+bon et tendre frère, qui veille sur moi comme un ange gardien et que
+j'aime de toute la force de mon coeur...
+
+........................................................................
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Rarahu était une petite créature qui ne ressemblait à aucune autre, bien
+qu'elle fût un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les
+archipels polynésiens et passe pour une des plus belles du monde; race
+distincte et mystérieuse, dont le provenance est inconnue.
+
+Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique,
+d'une douceur câline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse;
+ses cils étaient si longs, si noirs qu'on les eût pris pour des plumes
+peintes. Son nez était court et fin, comme celui de certaines figures
+arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue que le type
+classique, avait des coins profonds, d'un contour délicieux. En riant,
+elle découvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de
+l'émail blanc, dents que les années n'avaient pas eu le temps de
+beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries légères de
+l'enfance. Ses cheveux, parfumés au santal, étaient longs, droits, un
+peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes épaules nues.
+Une même teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres
+cuites claires de la vieille Etrurie, était répandue sur tout son corps,
+depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds.
+
+Rarahu était d'une petite taille, admirablement prise, admirablement
+proportionnée; sa poitrine était pure et polie, ses bras avaient une
+perfection antique.
+
+Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, simulant des
+bracelets; sur la lèvre inférieure, trois petites raies bleues
+transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur
+le front, un tatouage plus pâle, dessinant un diadème. Ce qui surtout en
+elle caractérisait sa race, c'était le rapprochement excessif de ses
+yeux, à fleur de tête comme tous les yeux maoris; dans les moments où
+elle était rieuse et gaie, ce regard donnait à sa figure d'enfant une
+finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle était sérieuse ou
+triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux définir
+que par ces deux mots: une grâce polynésienne.
+
+
+
+VI
+
+
+La cour de Pomaré s'était parée pour une demi-réception, le jour où je
+mis pour la première fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral
+anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrivée à la souveraine
+(une vieille connaissance à lui)--et j'étais allé, en grande tenue de
+service, accompagner l'amiral.
+
+L'épaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures;
+tout était tranquille et désert dans les avenues ombreuses dont
+l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases à
+vérandas, disséminées dans les jardins, sous les grands arbres, sous les
+grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants,
+plongées dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords
+de la demeure royale étaient aussi solitaires, aussi paisibles...
+
+Un des fils de la reine,--sorte de colosse basané qui vint en habit
+noir à notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets
+baissés, où une douzaine de femmes étaient assises, immobiles et
+silencieuses...
+
+Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dorés étaient placés
+côte à côte.--Pomaré, qui en occupait un, invita l'amiral à s'asseoir
+dans le second, tandis qu'un interprète échangeait entre ces deux
+anciens amis des compliments officiels.
+
+Cette femme, dont le nom était mêlé jadis aux rêves exotiques de mon
+enfance, m'apparaissait vêtue d'un long fourreau de soie rose, sous les
+traits d'une vieille créature au teint cuivré, à la tête impérieuse et
+dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait démêler
+encore quels avaient pu être les attraits et le prestige de sa jeunesse,
+dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir.
+
+Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre d'un appartement
+fermé, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indéfinissable.
+--Elles étaient belles presque toutes de la beauté tahitienne: des yeux
+noirs, chargés de langueur, et le teint ambré des gitanos.--Leurs
+cheveux dénoués étaient mêlés de fleurs naturelles et leurs robes de
+gaze traînantes, libres à la taille, tombaient autour d'elles en longs
+plis flottants.
+
+C'était sur la princesse Ariitéa surtout, que s'arrêtaient
+involontairement mes regards. Ariitéa à la figure douce, réfléchie,
+rêveuse, avec de pâles roses du Bengale, piquées au hasard dans ses
+cheveux noirs...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Les compliments terminés, l'amiral dit à la reine:
+
+--Voici Harry Grant que je présente à Votre Majesté; il est le frère de
+Georges Grant, un officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre
+beau pays.
+
+L'interprète avait à peine achevé de traduire, que Pomaré me tendit sa
+main ridée; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel,
+éclaire sa vieille figure:
+
+--Le frère de Rouéri! dit elle en désignant mon frère par son nom
+tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais:
+"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute spéciale, la reine
+ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays.
+
+--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en
+me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale...
+
+Et je partis charmé de cette étrange cour...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite enfance la case de sa
+vieille mère adoptive, qui habitait dans le district d'Apiré, au bord du
+ruisseau de Fataoua.
+
+Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, le bain, le bain
+surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de
+Tiahoui, son inséparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui étaient deux
+insouciantes et rieuses petites créatures qui vivaient presque entière-
+
+ment dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et s'ébattaient
+comme deux poissons-volants.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans érudition; elle
+savait lire dans sa bible tahitienne, et écrire, avec une grosse
+écriture très ferme, les mots doux de la langue maorie; elle était même
+très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée par les frères
+Picpus,--lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des
+mots polynésiens.
+
+Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins
+cultivées assurément que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu
+que cette instruction, prise à l'école des missionnaires de Papeete, lui
+eût peu coûté à acquérir, car elle était fort paresseuse.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+En tournant à droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis
+une demi-heure le chemin d'Apiré, on trouvait un large bassin naturel,
+creusé dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se
+précipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise
+fraîcheur.
+
+Là, tout le jour, il y avait société nombreuse; sur l'herbe, on trouvait
+étendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes
+journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou bien encore à nager et
+à plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient à l'eau vêtues de
+leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes
+mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades.
+
+Là, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; là trônait
+Tétouara la négresse;--là se faisait à l'ombre une grande consommation
+d'oranges et de goyaves.
+
+Tétouara appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie.--Un
+navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant
+la Calédonie, et l'avait déposée à mille lieues de son pays, à Papeete,
+où elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait égarée
+parmi des misses anglaises.
+
+Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une gaîté simiesque, une
+impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement.
+Cette propriété de sa personne la rendait précieuse à ses nonchalantes
+compagnes; elle était une des notabilités du ruisseau de Fataoua...
+
+
+
+
+
+XI
+
+PRÉSENTATION
+
+
+Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la première fois de
+ma vie j'aperçus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes,
+habituées du ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur,
+étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans
+l'eau claire et fraîche.--L'ombre de l'épaisse verdure descendait sur
+nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours,
+marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se
+posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent été trop
+lourdes pour les enlever; l'air était chargé de senteurs énervantes et
+inconnues; tout doucement je m'abandonnais à cette molle existence, je
+me laissais aller aux charmes de l'Océanie...
+
+Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de mimosas et de
+goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger bruit de feuilles qui se
+froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation
+avec des mines de souris qui sortent de leurs trous.
+
+Elles étaient coiffées de couronnes de feuillage, qui garantissaient
+leur tête contre l'ardeur du soleil; leurs reins étaient serrés dans des
+_pareos_ (pagnes) bleu foncé à grandes raies jaunes; leurs torses fauves
+étaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et dénoués... Point
+d'Européens, point d'étrangers, rien d'inquiétant en vue... Les deux
+petites, rassurées, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à
+s'éparpiller plus bruyamment autour d'elles...
+
+La plus jolie des deux était Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa
+confidente...
+
+Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine
+sur laquelle brillait un galon d'or,--l'éleva au-dessus des herbes
+dans lesquelles j'étais enfoui,--et la leur montra avec une
+intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un
+épouvantail.
+
+Les deux petites créatures, comme deux moineaux auxquels on montre un
+babouin, se sauvèrent terrifiées,--et ce fut là notre présentation,
+notre première entrevue...
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tétouara se
+résumaient à peu près à ceci:
+
+--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne
+font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une
+femme à principes, qui leur défend de se commettre avec nous.
+
+Elle, Tétouara, eût été personnellement très satisfaite si ces deux
+filles se fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait très
+vivement à tenter cette aventure.
+
+Pour les trouver, il suffisait, d'après ses indications, de suivre sous
+les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas
+conduisait à un bassin plus élevé que le premier et moins fréquenté
+aussi.--Là, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se répandait encore
+dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprès pour le tête-à-
+tête ou trois personnes intimes.--C'était la salle de bain particulière
+de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était passée toute
+leur enfance...
+
+
+C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voûte de grands
+arbres-à-pain aux épaisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de
+fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits cailloux
+polis; on y entendait de très loin, et perdus en murmure confus, les
+bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de
+crécelle de Tétouara.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+.....................................................................
+
+--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix
+rauque--Loti, pourquoi n'épouserais-tu pas la petite Rarahu du
+district d'Apiré?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te
+poserait davantage dans le pays...
+
+C'était sous la véranda royale que m'était faite cette question.--
+J'étais allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait
+de me servir mon amie Téria; en face de moi était étendue ma bizarre
+partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'écarté une passion extrême;
+elle était vêtue d'un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et fumait
+une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur
+elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points,
+battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant
+curieusement sur nos épaules.
+
+Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes,
+parfumées, qu'amènent là-bas les orages d'été; les grandes palmes des
+cocotiers se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes
+ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un
+fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau
+fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne
+de Fataoua. Dans l'air étaient suspendues des émanations d'orage qui
+troublaient le sens et l'imagination...
+
+......................................................................
+
+"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." Cette proposition me
+prenait au dépourvu, et me donnait beaucoup à réfléchir...
+
+.............................................................
+
+Il allait sans dire que la reine, qui était une personne très
+intelligente et sensée, ne me proposait point un de ces mariages suivant
+les lois européennes qui enchaînent pour la vie. Elle était pleine
+d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle
+s'efforçait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux
+principes chrétiens.
+
+C'était donc simplement un mariage tahitien qui m'était offert. Je
+n'avais pas de motif bien sérieux pour résister à ce désir de la reine,
+et la petite Rarahu du district d'Apiré était bien charmante...
+
+Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai ma jeunesse.
+
+J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui
+aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est
+une chose fort coûteuse, même en Océanie... Et puis, et surtout, il y
+avait l'éventualité d'un prochain départ,--et laisser Rarahu dans les
+larmes, en eût été une conséquence inévitable, et assurément fort
+cruelle.
+
+Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait
+convaincue.
+
+Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa suivante, que
+cette fois je refusai tout net.
+
+Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement
+ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la princesse:
+
+--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être aurais-tu accepté
+avec plus d'empressement, mon petit Loti?...
+
+La vieille femme révélait par ces mots qu'elle avait deviné le troisième
+et assurément le plus sérieux des secrets de mon coeur.
+
+Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se répandit sur ses joues
+ambrées; je sentis moi-même que le sang me montait tumultueusement au
+visage et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la
+montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue
+d'un mélodrame...
+
+Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. Elle avait mis à profit
+le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _té tâné_
+(l'homme), c'est-à-dire _le roi_...
+
+Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le jeu d'écarté, était
+extraordinairement tricheuse, elle trichait même aux soirées
+officielles, dans les parties intéressées qu'elle jouait avec les
+amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner
+n'étaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle éprouvait à rendre
+capots ses partenaires...
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose,
+qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu
+et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, à Papeete.
+Ces jours-là, ses cheveux étaient séparés en deux longues nattes noires
+très épaisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit
+où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus,
+dont le rouge ardent donnait une pâleur transparente à sa joue cuivrée.
+
+Elle restait peu de temps à Papeete après le service religieux, évitant
+la société des jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de thé,
+de gâteau et de bière. Elle était très sage, et en donnant la main à
+Tiahoui, elle rentrait à Apiré pour se déshabiller.
+
+Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, étaient les seuls
+signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand
+par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete...
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+... Nous avions déjà passé bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au
+bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les
+goyaviers, quand Pomaré me fit l'étrange proposition d'un mariage.
+
+Et, Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela
+fort bien.
+
+Bien longtemps j'avais hésité.--J'avais résisté de toutes mes forces,
+--et cette situation singulière s'était prolongée, au delà de toute
+vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous étentions sur
+l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait
+mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un près de l'autre, à peu
+près comme deux frères.
+
+C'était une bien enfantine comédie que nous jouions là tous deux, et
+personne assurément ne l'eût soupçonnée. Le sentiment "_qui fit hésiter
+Faust au seuil de Marguerite_" éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût
+peut-être fait sourire moi-même, avec quelques années de plus; il eût
+bien amusé l'état-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eût comblé de
+ridicule aux yeux de
+Tétouara...........................................................
+
+Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de désoler d'abord,
+avaient sur ces questions des idées tout à fait particulières qui en
+Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé à m'en apercevoir.
+
+Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une
+enfant, et n'a pas été créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se
+prostituer à Papeete, et c'était là tout ce qu'ils avaient exigé de sa
+sagesse.
+
+Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, Loti très jeune
+comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , après
+réflexion, les deux vieillards avaient trouvé que c'était bien...
+
+John lui-même, mon bien-aimé frère John, qui voyait tout avec ses yeux
+si étonnamment purs, qui éprouvait une surprise douloureuse quand on lui
+contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les
+jardins de la reine,--John était plein d'indulgence pour cette petite
+fille qui l'avait charmé.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa
+grande affection pour moi; il était disposé à tout pardonner à son frère
+Harry, quand il s'agissait
+d'elle.............................................................
+
+Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la petite Rarahu du
+district d'Apiré, le mariage tahitien ne pouvait plus être entre nous
+deux qu'une formalité...
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+CHOSES DU PALAIS
+
+
+Ariifaité, le prince-époux, jouait à la cour de Pomaré un rôle politique
+tout à fait effacé.
+
+La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle lignée royale,
+avait choisi cet homme, parce qu'il était le plus grand et le plus beau
+qu'on eût pu trouver dans ses archipels.--C'était encore un magnifique
+vieillard à cheveux blancs, à la taille majestueuse, au profil noble et
+régulier.
+
+Mais il était peu présentable, et s'obstinait à se trop peu vêtir; le
+simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se
+faire à l'habit noir.
+
+De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu.
+
+
+
+De ce mariage étaient issus de vrais géants qui tous mouraient du même
+mal sans remèdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent
+en une saison et meurent à l'automne.
+
+Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un après l'autre
+partir, avec une inexprimable douleur.
+
+L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moé sa femme, une petite
+princesse délicieusement jolie,--l'héritière présomptive du trône de
+Tahiti,--la petite Pomaré V, sur laquelle se portait toute la
+tendresse de la grand'mère Pomaré IV.
+
+Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraître déjà les
+symptômes du mal héréditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aïeule
+s'étaient remplis de larmes en la regardant.
+
+Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient un charme de plus
+à cette petite créature, la dernière des Pomaré, la dernière des reines
+des archipels tahitiens.--Elle était aussi ravissante, aussi
+capricieuse que peut l'être une petite princesse malade que l'on ne
+contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribué
+à m'attirer celle de la reine...
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Pour arriver à parler le langage de Rarahu,--et à comprendre ses
+pensées,--même les plus drôles ou le plus profondes,--j'avais résolu
+d'apprendre la langue maorie.
+
+Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete l'acquisition du
+dictionnaire des frères Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais
+qu'une édition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables
+aujourd'hui.
+
+Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynésie d'étranges
+perspectives,-tout un champ inexploré de rêveries et d'études.
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Au premier abord je fus frappé de la grande quantité des mots mystiques
+de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes,
+effrayants, intraduisibles,--qui expriment là-bas les terreurs vagues
+de la nuit,--les bruits mystérieux de la nature, les rêves à peine
+saisissables de l'imagination...
+
+Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu supérieur des religions
+polynésiennes.
+
+Les déesses: _Ruahine tahua_, déesse des arts et de la prière.
+
+_Ruahine auna_, déesse de la sollicitude.
+
+_Ruahine faaipu_, déesse de la franchise.
+
+_Ruahine nihonihoraroa_, déesse de la dissension et du meurtre.
+
+_Romatane_, le prêtre qui admet les âmes au ciel, ou les en exclut.
+
+_Tutahoroa_, la route qui suivent les âmes pour se rendre dans la nuit
+éternelle.
+
+_Tapaparaharaha_, la base du monde.
+
+_Ihohoa_, les mânes, les revenants.
+
+_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et
+manger les vivants.
+
+_Tuitupapau_, prière à un mort de ne pas revenir.
+
+_Tahurere_, prier un ami mort de nuire à un ennemi.
+
+_Tii_, esprit malfaisant.
+
+_Tahutahu_, enchanteur, sorcier.
+
+_Mahoi_, l'essence, l'âme d'un Dieu.
+
+_Faa-fano_, départ de l'âme à la mort.
+
+_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumière,
+principe, centre, coeur des choses.
+
+_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et ténébreux, enfers.
+
+... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille:
+
+_Moana_, abîmes de la mer ou du ciel.
+
+_Tohureva_, présage de mort.
+
+_Natuaea_, vision confuse et trompeuse.
+
+_Nupa nupa_, obscurité, agitation morale.
+
+_Ruma-ruma_, ténèbres, tristesses.
+
+_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, être visionnaire.
+
+_Tataraio_, être ensorcelé.
+
+_Tunoo_, maléfice.
+
+_Ohiohio_, regard sinistre.
+
+_Puhiairoto_, ennemi secret.
+
+_Totoro ai po_, repas mystérieux dans les ténèbres.
+
+_Tetea_, personne pâle, fantôme.
+
+_Oromatua_, crâne d'un parent.
+
+_Papaora_, odeur de cadavre.
+
+_Taihitoa_, voix effrayante.
+
+_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer.
+
+_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer.
+
+_Oniania_, vertige, brise qui se lève.
+
+_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes.
+
+_Tahau_, blanchir à la rosée.
+
+_Rauhurupe_, vieux bananier; personne décrépite.
+
+_Tutai_, nuées rouges à l'horizon.
+
+_Nina_, chasser une idée triste; enterrer.
+
+_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crépuscule.
+
+_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer...
+
+..........................................................
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui se résumaient
+avant mon arrivée ses plus chères affections.
+
+Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et pourtant leur race est là-
+bas tout à fait manquée.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et
+son fort recherchés.
+
+Celui de Rarahu était une grande bête efflanquée, haute sur pattes, qui
+passait ses jours à dormir le ventre au soleil, ou à manger des
+languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites
+étaient percées à leurs extrémités, et ornées de petits glands de soie,
+suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure complétait d'une
+manière très comique ce minois de chat, déjà fort extraordinaire par
+lui-même.
+
+Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au bain, et passait de
+longues heures avec nous, étendu dans des poses nonchalantes.
+
+Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite
+chose très chérie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et
+(ta u mafatu iti).
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+.................................................................
+
+... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au milieu des filles à demi
+civilisées de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile
+et bâtard de la plage et les moeurs de la ville colonisée,--qui ne
+voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour le plaisir des sens
+et la satisfaction des appétits matériels,--ceux-là ne comprennent
+rien au charme de ce pays...
+
+Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur
+Tahiti un regard plus honnête et plus artiste,--qui y voient une terre
+d'éternel printemps, toujours riante, poétique,--pays de fleurs et de
+belles jeunes femmes,--ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme
+de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous...
+
+Allez loin de Papeete, là où la civilisation n'est pas venue, là où se
+retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail,
+--devant l'immense Océan désert,--les districts tahitiens, les
+villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et
+rêveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux,
+indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la
+contemplation... Écoutez le grand calme de cette nature, le bruissement
+monotone et éternel des brisants de corail;--regardez ces sites
+grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues aux montagnes
+sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et
+sans bornes: le
+Pacifique.........................................................
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de
+Papeete, était un soir de grande fête.
+
+La reine donnait un bal à l'état-major d'une frégate, qui par hasard
+passait...
+
+Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires
+européens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en
+habits de gala.
+
+En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande
+confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de
+fête et couronnées de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles
+se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,-
+tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de
+satin.
+
+Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans
+ces deux mondes de femmes, allaient de l'un à l'autre sans détours, avec
+le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...
+
+
+La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé Rarahu à cette sorte
+d'escapade, depuis longtemps préméditée.--La jalousie, passion peu
+commune en Océanie, avait sourdement miné son petit coeur sauvage.
+
+Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchée en même temps
+que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce
+que pouvaient bien être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait
+avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette
+princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait
+deviné une rivale...
+
+
+--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à coup derrière moi
+une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop
+fraîche pour être mêlée au tumulte de cette fête.
+
+Et je répondis, étonné:
+
+--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)
+
+C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et
+donnant la main à Tiahoui. C'étaient bien elles deux,--qui semblaient
+intimidées de se trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes
+femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi-
+souriantes, demi-pincées,--et il était aisé de voir que l'orage était
+dans l'air.
+
+--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu
+pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et
+jolies?
+
+Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les autres, au
+contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent
+point tenté l'aventure.
+
+--Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à ce qu'_elles_ font dans
+la maison de la reine.
+
+Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de
+mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des
+fenêtres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulière à
+plus d'un titre: une réception chez la reine Pomaré.
+
+--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle
+montrait de la main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées
+de longues tuniques éclatantes, qui étaient assises avec des officiers
+autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pièces
+d'or et de nombreux petits carrés de carton peint, qu'elles faisaient
+glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs
+conservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance
+exotique.
+
+Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle
+ne saisit que d'une manière imparfaite les explications que je pus lui
+en donner.
+
+
+Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans
+l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en
+extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la
+surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. Le tam-tam
+aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit:
+--on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères,
+
+--le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la
+flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique.
+
+Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et
+s'apprêtant à valser.
+
+--Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.
+
+--Très belle, Rarahu, répondis-je...
+
+--Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi
+avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute
+seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré! En vérité non, Loti,
+tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te
+chercher...
+
+--Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu
+m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille.
+Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et
+demain nous serons ensemble...
+
+--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix
+d'enfant que la fureur faisait trembler...
+
+Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle
+arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en
+bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique...
+
+En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la
+reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant,
+de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré...
+
+Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fête,
+au milieu des bois et de l'obscurité, autour de moi je trouvai tout
+absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles
+inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'à la voix de
+l'enfant délicieuse qui marchait à mon côté... Je songeais à Ariitéa, en
+longue tunique de satin bleu, valsant là-bas chez la reine, et un ardent
+désir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-là fait fausse
+route, en m'entraînant dans la solitude.
+
+
+
+
+
+XXII
+
+LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY
+
+
+Papeete, 1872.
+
+"Chère petite soeur,
+
+"Me voilà sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne
+ressemble à aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le
+voyait Georges, à travers le même prisme enchanteur; depuis deux mois à
+peine j'ai mis le pied dans cette île,--et déjà je me suis laissé
+captiver.--La déception des premiers jours est bien loin aujourd'hui,
+et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre,
+aimer et mourir...
+
+"Six mois encore à passer dans ce pays, la décision est prise depuis
+hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici
+qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici là je me
+serai fait entièrement à cette existence doucement énervante, d'ici là
+je serai devenu plus d'à moitié indigène, et je crains qu'à l'heure du
+départ il ne me faille terriblement souffrir...
+
+"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions étranges, en
+retrouvant à chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garçon, au
+foyer de famille, je songeais à l'Océanie; à travers le voile
+fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée telle que je la
+trouve aujourd'hui.--Tous ces sites étaient DÉJA VUS, tous ces noms
+étaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient
+mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je
+crois rêver...
+
+"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, une photographie
+déjà effacée par le temps: une petite case au bord de la mer, bâtie aux
+pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...--
+C'était la sienne.--Elle est encore là à sa place...
+
+"On me l'a indiquée,--mais c'était inutile,--tout seul je l'aurais
+reconnue...
+
+"Depuis son départ, elle est restée vide; le vent de la mer et les
+années l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes,
+la vanille l'a tapissée,--mais elle a conservé le nom tahitien de
+Georges, on l'appelle encore _la case de Rouéri_...
+
+"La mémoire de Rouéri est restée en honneur chez beaucoup d'indigènes,-
+-chez la reine surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir
+de lui.
+
+"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans
+doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait vécu près de lui pendant
+ses quatre années d'exil...
+
+"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce
+que l'on ne me disait pas; je savais même qu'elle lui écrivait, j'avais
+vu sur son bureau traîner des lettres, écrites dans une langue inconnue,
+qu'aujourd'hui je commence à parler et à comprendre.
+
+"Son nom était Taïmaha.--Elle habite près d'ici, dans une île voisine,
+et j'aimerais la voir.--J'ai souvent désiré rechercher sa trace--et
+puis, au dernier moment j'hésite, un sentiment indéfinissable, comme un
+scrupule, m'arrête au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans
+ce passé intime de mon frère, sur lequel la mort a jeté son voile
+sacré...
+
+
+
+XXIII
+
+ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE
+
+
+Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils
+sont capricieux fantasques,--boudeurs tout à coup et sans motif;--
+foncièrement honnêtes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du
+mot la plus complète...
+
+Le caractère contemplatif est extraordinairement développé chez eux; ils
+sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles à
+toutes les rêveries de l'imagination...
+
+La solitude des forêts, les ténèbres, les épouvantent, et ils les
+peuplent sans cesse de fantômes et d'esprits.
+
+Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair de lune, des
+bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des
+bassins naturels d'une délicieuse fraîcheur.--C'est alors que ce
+simple mot: "Toupapahou!" jeté au milieu des baigneuses les met en fuite
+comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantômes tatoués
+qui sont la terreur de tous les Polynésiens,--mot étrange, effrayant
+en lui-même et intraduisible...)
+
+En Océanie, le travail est chose inconnue.--Les forêts produisent
+d'elles-mêmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades
+insouciantes; le fruit de l'arbre-à-pain, les bananes sauvages,
+croissent pour tout le monde et suffisent à chacun.--Les années
+s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté absolue et une rêverie
+perpétuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre
+belle Europe tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du jour...
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+UN NUAGE
+
+
+... La bande insouciante et paresseuse était au complet au bord du
+ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui était en veine d'esprit, versait sur
+nous tous, à demi endormis dans les herbes, des facéties rabelaisiennes,
+--tout en se bourrant de cocos et d'oranges.
+
+On n'entendait guère que sa voix de crécelle, mêlée aux bruissements de
+quelques cigales qui chantaient là leur chanson de midi, à l'heure même
+où, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois
+sortaient des théâtres de Paris, transis et emmitouflés, dans le
+brouillard glacial des nuits d'hiver...
+
+La nature était tranquille et énervée; une brise tiède passait mollement
+sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient
+gaîment sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage léger des
+goyaviers et des mimosas...
+
+Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne vêtue d'une tunique
+traînante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement
+nattés, et, sur le front, une couronne de jasmin...
+
+On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune
+fille que n'avait jamais contrariée aucune entrave... On voyait aussi
+qu'elle avait roulé, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont
+les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la
+gaze légère...
+
+Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au sérieux...
+
+Un grand succès d'admiration avait salué son entrée... Le fait est
+qu'elle était bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrassée la
+rendait encore plus charmante...
+
+Confuse et intimidée, elle était venu à moi; puis, sur l'herbe, elle
+s'était assise à mon côté, et restait là immobile, les joues empourprées
+sous leur bistre, les yeux baissés, comme une enfant coupable qui
+tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde...
+
+--Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans la galerie...
+
+Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait point échappé,
+firent entendre dans les hautes herbes de petits éclats de rire contenus
+qui disaient une foule de méchantes choses;--Tétouara, fine et
+impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles:
+
+--Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_
+
+Et les éclats de rire redoublèrent;--il en partait de derrière tous
+les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de
+partout,--et la pauvre petite Rarahu était bien près de fondre en
+larmes...
+
+
+
+
+
+XXV
+
+TOUJOURS LE NUAGE
+
+
+..."Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_" avait dit Tétouara...
+
+Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole acérée à triple
+pointe, qui souvent me revenait en tête...
+
+En vérité j'étais tout à fait étranger à cette robe de gaze verte... Ce
+n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,--
+lesquels vivaient à moitié nus dans leur case de pandanus,--qui
+s'étaient lancés dans de telles prodigalités...
+
+Et je demeurais plongé dans mes réflexions...
+
+
+Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de
+dégoût et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une
+jeune femme que d'être convaincue d'avoir écouté les propos galants de
+l'un d'entre eux...
+
+Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que
+plusieurs de ces personnages, à force de présents et de pièces blanches,
+obtiennent des faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris
+public...
+
+Je m'étais bien gardé cependant de communiquer cet horrible soupçon à
+John, qui eût chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon
+goût de ne faire ni reproche ni scandale,--me réservant seulement
+d'observer et d'attendre...
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+PERSISTANCE DU NUAGE
+
+
+... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre salle de bain
+particulière sous les goyaviers, il était trois heures de l'après-midi,
+heure inusitée.
+
+J'étais venu sans bruit... J'écartai les branches et je regardai...
+
+La stupeur me cloua sur place...
+
+Une chose horrible était là dans ce lieu, que nous considérions comme
+appartenant à nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre
+eau limpide son vilain corps jaune...
+
+Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... Il avait relevé sa
+longue queue de cheveux gris nattés, et l'avait roulée en manière de
+chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... Complaisamment il
+lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de
+safran,--et le soleil l'éclairait tout de même, de sa lueur
+discrètement voilée par la verdure,--et l'eau fraîche et claire
+bruissait tout de même autour de lui,--avec autant de naturel et de
+gaîté qu'elle eût pu le faire pour nous...
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+... J'observais, posté derrière les branches... La curiosité me tenait
+là attentif et immobile... Je m'étais condamné au spectacle de ce bain,
+attendant avec anxiété ce qui allait s'ensuivre...
+
+Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement de branches, un bruit de
+voix douces, m'indiqua bientôt que les deux petites filles arrivaient...
+
+Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme mû
+par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'étaler au soleil d'aussi
+laides choses, il courut à ses vêtements... Les nombreuses robes de
+mousseline qui, superposées, composaient son costume, pendaient çà et
+là, accrochées aux branches des arbres.
+
+Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites
+arrivèrent.
+
+Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps très
+significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air
+indigné...
+
+Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arrêt en portant la main à
+son menton, et riant sous cape, comme une personne qui aperçoit quelque
+chose de très drôle...
+
+Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... Après quoi toutes
+deux s'avancèrent résolument, en disant d'un ton narquois:
+
+--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti!
+
+(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!)
+
+Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait appelé Rarahu...
+Il avait laissé retomber sa queue grisonnante avec un grand air de
+coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique étincelaient d'une hideuse
+manière...
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit aux deux
+enfants: petites boîtes de poudres blanches ou roses,--petits
+instruments compliqués pour la toilette, petites spatules d'argent pour
+racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et
+puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au
+gingembre...
+
+C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses attentions ardentes.--
+Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de
+même avec accompagnement de moues dédaigneuses, et de grimaces de
+ouistitis...
+
+Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son
+épaule nue...
+
+Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lèvres de
+celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit à toutes jambes, suivie
+de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles,
+emportant leurs présents à pleines mains-on les entendit de loin rire
+encore à travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les
+rejoindre, demeura à sa place, piteux et décontenancé...
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+LE NUAGE CRÈVE
+
+
+... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes genoux, pleurait à
+chaudes larmes...
+
+Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure dans les bois,
+les notions du bien et du mal étaient restées imparfaites; on y trouvait
+une foule d'idées baroques et incomplètes venues toutes seules à l'ombre
+des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant,
+et il s'y mêlait aussi quelques données chrétiennes, puisées au hasard
+dans la Bible de ses vieux parents...
+
+La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors du droit chemin,
+mais j'étais sûr, absolument sûr qu'elle n'avait rien donné en échange
+de ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se réparer par des
+larmes.
+
+Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort mal; elle
+comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la peine,--et que John, le
+sérieux John, mon frère, détournerait d'elle ses yeux bleus...
+
+Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire
+du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur;
+les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de
+voir pleurer son amie...
+
+Ces larmes, les premières que Rarahu eût versées de sa vie, produisirent
+entre nous le résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous firent
+davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'éprouvais pour elle, le
+coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un
+temps...
+
+L'étrange petite créature qui pleurait là sur mes genoux, dans la
+solitude d'un bois d'Océanie, m'apparaissait sous un aspect encore
+inconnu; pour la première fois elle me semblait _quelqu'un_, et je
+commençais à soupçonner la femme adorable qu'elle eût pu devenir, si
+d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune
+tête...
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle n'était plus une enfant,
+cessa de se montrer la poitrine nue au soleil...
+
+Même les jours non fériés, elle se mit à porter des robes et à natter
+ses longs cheveux...
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+..._Mata reva_ était le nom que m'avait donné Rarahu, ne voulant point
+de celui de Loti, qui me venait de Faïmana ou d'Ariitéa.--_Mata_, dans
+le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'après les yeux que les Maoris
+désignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont généralement
+très réussis...
+
+Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifaré_ (oeil de chat); Brown,
+_Mata ioré_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azuré)...
+
+Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal;
+l'appellation plus poétique de _Mata reva_ était celle qu'après bien des
+hesitations elle avait choisie...
+
+Je consultai le dictionnaire des vénérables frères Picpus,--et trouvai
+ce qui suit:
+
+_Reva_, firmament;--abîme, profondeur;--mystère...
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+JOURNAL DE LOTI
+
+
+... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement
+qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de traces, dans la
+monotonie d'un éternel été.-Il semblait qu'on fût dans une atmosphère
+de calme et d'immobilité, où les agitations du monde n'existaient
+plus...
+
+Oh! les heures délicieuses, oh! les heures d'été, douces et tièdes, que
+nous passions là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce
+coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de
+Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies,
+entraînant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau.
+-Le sol était tapissé de fines graminées, de petites plantes délicate,
+d'où sortait une senteur pareille à celle de nos foins d'Europe pendant
+le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien:
+"poumiriraïra", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air était
+tout chargé d'exhalaisons tropicales, où dominait le parfum des oranges
+surchauffées dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne
+troublait le silence accablant de ces midi d'Océanie. De petits lézards,
+bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient
+autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués de grands yeux
+violets. On n'entendait que de légers bruits d'eau, des chants discrets
+d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mûre, qui
+s'écrasait sur la terre avec un parfum de framboise...
+
+
+... Et quand le journée s'avançait, quand le soleil plus bas jetait sur
+les branches des arbres des lueurs plus dorées, Rarahu s'en retournait
+avec moi à sa case isolée dans les bois.-Les deux vieillards ses
+parents, fixes et graves, étaient là toujours, accroupis devant leur
+hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire
+mystique, une expression d'insouciante bienveillance éclairait un
+instant leurs figures éteintes:
+
+--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien:
+"Nous te saluons, Mata reva!"
+
+Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma
+petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une
+personnification fraîche de la jeunesse à côté de ces deux sombres
+momies polynésiennes...
+
+C'était l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaapaïru étendait ses longs
+bras tatoués jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux
+de _bourao_ desséché, et les frottait l'un contre l'autre pour en
+obtenir du feu,--Vieux procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme
+des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait
+cuire dans la terre deux _maiorés_, fruits de l'arbre-à-pain, qui
+composaient le repas de la famille...
+
+C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua
+rejoignait Papeete, Tétouara en tête,--et j'avais pour m'en revenir
+toujours compagnie joyeuse.
+
+--Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend à la nuit dans le
+jardin de la reine; Téria et Faïmana te font dire qu'elles comptent sur
+toi pour les conduire prendre du thé chez les Chinois,--et moi aussi,
+j'en serais très volontiers si tu veux...
+
+Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où la vue dominait
+le grand Océan bleu, éclairé des dernières lueurs du soleil couchant.
+
+La nuit descendait sur Tahiti, transparente, étoilée. Rarahu s'endormait
+dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du
+soir, les phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les
+suivantes commençaient à errer dans les jardins de la reine...
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragées de Papeete,
+adressa un bonjour moitié amical, moitié railleur,--un peu terrifié
+aussi,--à une créature baroque qui passait.
+
+La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y
+répondit avec une raideur pleine de dignité, et se retourna pour nous
+regarder.
+
+Rarahu vexée lui tira la langue,--après quoi elle me conta en riant
+que cette vieille fille, _demi-blanche_, métis efflanquée d'Anglais et
+de Maorie,--était son ancien professeur, à l'école de Papeete.
+
+Un jour, la métis avait déclaré à son élève qu'elle fondait sur elle les
+plus hautes espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en raison
+de la grande facilité avec laquelle apprenait l'enfant.
+
+Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet avenir, avait tout d'une
+traite pris sa course jusqu'à Apiré, quittant du coup la _haapiiraa_ (la
+maison d'école) pour n'y plus revenir...
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+... Je rentrai un matin à bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle à
+sensation que j'avais couché en compagnie de Tamatoa...
+
+Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la reine Moé de l'île
+Raîatéa,--père de la délicieuse petite malade, Pomaré V,--était un
+homme que l'on gardait enfermé depuis quelques années entre quatre
+solides murailles, et qui était encore l'effroi légendaire du pays.
+
+Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n'était pas plus méchant qu'un
+autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_,
+il lui fallait du sang.
+
+C'était un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force
+herculéenne; plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir
+tête quand il était déchaîné; il égorgeait sans motif, et les atrocités
+commises par lui dépassaient toute imagination...
+
+Pomaré adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait même dans
+le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on
+l'avait vu la nuit rôder dans les jardins.-Sa présence causait parmi
+les filles de la cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont
+on saurait, la nuit, la cage mal fermée.
+
+
+Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux étrangers, nuit et jour
+ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes
+blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs
+attardés des districts, et quelquefois à moi-même...
+
+
+... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi
+quand j'entrai dans la salle de refuge.
+
+Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur une table où
+brûlait une lampe d'huile de cocotier... C'était un inconnu, d'une
+taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût
+broyé un homme comme du verre.--Il avait d'épaisses mâchoires carrées
+de cannibale; sa tête énorme était dure et sauvage, ses yeux à demi
+fermés avaient une expression de tristesse égarée...
+
+--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).
+
+Je m'étais arrêté à la porte...
+
+Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant:
+
+--... Comment sais-tu mon nom?
+
+--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral à
+cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer près de moi la nuit. "Tu viens
+pour dormir?...
+
+--Et toi? tu es un chef, de quelque île?...
+
+--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin là-bas; tu y
+trouveras la meilleure natte...
+
+Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je fermai les yeux,--juste
+assez pour observer l'étrange personnage qui s'était levé avec
+précaution et se dirigeait vers moi.
+
+En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit m'avait fait tourner la
+tête du côté opposé, du côté de la porte où la vieille reine venait
+d'apparaître; elle marchait cependant avec des précautions infinies, sur
+la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de
+son gros corps.
+
+... Quand l'homme fut près de moi, il prit une moustiquaire de
+mousseline qu'il étendit avec soin au-dessus de ma tête, après quoi il
+plaça une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la
+lumière, et retourna s'asseoir, la tête appuyée sur ses deux mains.
+
+Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous deux, cachée dans
+l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut...
+
+La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son
+apparition, m'ayant confirmé dans cette idée que mon compagnon était
+inquiétant, m'ôta toute envie de dormir.
+
+Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était redevenu vague et
+atone; il avait oublié ma présence... On entendait dans le lointain, des
+femmes de la reine qui chantaient à deux parties un _himéné_ des îles
+Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux,
+cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il
+est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement...
+
+Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans
+l'embrasure de la porte.--La lampe s'éteignait, et l'homme venait de
+s'endormir...
+
+J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger toutefois, et quand, au
+petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas changé de
+place; sa tête seule s'était affaissée, et reposait sur la table...
+
+Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau
+d'eau fraîche;--après quoi j'allai sous la véranda saluer la reine et
+la remercier de son hospitalité.
+
+--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai
+paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien
+reçu?...
+
+--Oui, dis-je.
+
+Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand je lui exprimai
+ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi...
+
+--Sais-tu qui c'était, dit-elle mystérieusement,--oh! ne le répète
+pas, mon petit Loti... c'était Tamatoa!...
+
+Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relâché,--à la
+condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois
+l'occasion de lui parler et de lui donner des poignées de main...
+
+Cela dura jusqu'au moment où, s'étant évadé, il assassina une femme et
+deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans
+une même journée une série d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient
+s'écrire, même en latin...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+... Qui peut dire où réside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce
+quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les
+langues humaines?
+
+....................................................................
+
+Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse étrange qui
+pèse sur toutes ces îles d'Océanie,-l'isolement dans l'immensité du
+Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre
+épaisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en
+chantant au milieu des tiges des cocotiers, étonnamment hautes, blanches
+et grêles...
+
+On s'épuise à chercher, à saisir, à exprimer...effort inutile,--ce
+quelque chose s'échappe, et reste incompris...
+
+J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a là dedans des détails
+jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la
+physionomie des mousses...
+
+Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du monde,--eh bien,
+après, a-t-on compris?... Non assurément...
+
+Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynésie toutes
+blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois
+le son plaintif d'un _vivo_?... (flûte de roseau) ou le beuglement
+lointain des trompes en coquillage?
+
+
+
+
+
+XXXVI
+
+GASTRONOMIE
+
+
+..."La chair des hommes blancs a goût de banane mûre..."
+
+Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'île
+Routoumah, dont la compétence en cette matière est indiscutable...
+
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait appelé: _long lézard
+sans pattes_,--et je n'avais pas très bien compris tout d'abord...
+
+Le serpent étant un animal tout à fait inconnu en Polynésie, la métis
+qui avait éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable
+avait tenté la première femme, avait eu recours à cette périphrase.
+
+Rarahu s'était donc habituée à considérer cette variété de "long lézard
+sans pattes" comme le plus méchante et la plus dangereuse de toutes les
+créatures terrestres;--c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette
+insulte...
+
+Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce
+que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir.
+
+Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels
+ses vieux parents lui défendaient de se mêler, faisaient travailler son
+imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces thés qui se donnaient
+chez les Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions
+fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et quelques autres folles
+filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti
+assistait, y présidait même quelquefois, et cela confondait les idées de
+Rarahu, qui ne comprenait plus.
+
+...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura,--argument beaucoup
+meilleur...
+
+A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux soirées de Papeete.--
+Je demeurais plus tard dans les bois d'Apiré, partageant même
+quelquefois le fruit de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru.--La
+tombée de la nuit était triste, par exemple, dans cette solitude;--
+mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait
+un son délicieux le soir, sous la haute et sombre voûte des arbres...--
+Je restais jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur prière,--
+prière dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui était celle-là
+même que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre père qui es aux
+cieux..._", l'éternelle et sublime prière du Christ, résonnait d'une
+manière étrangement mystérieuse, là, aux antipodes du vieux monde, dans
+l'obscurité de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix
+lente et grave de ce vieillard fantôme...
+
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et
+qu'elle devait sentir amèrement plus tard,--quelque chose qu'elle
+était incapable de formuler dans son esprit d'une manière précise,--et
+surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle
+comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abîmes dans le domaine
+intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d'idées et de
+connaissances inconnues.--Elle saisissait déjà la différence radicale
+de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les
+notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient
+entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait
+son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-à-dire un de ces
+hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers,--un
+de ces hommes qui depuis quelques années apportaient dans l'immobile
+Polynésie tant de changements inouïs, et de nouveautés imprévues...
+
+Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir,
+retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idée de ces
+distances vertigineuses,--et Tahaapaïru les comparait à celles qui
+séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...
+
+Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans
+qu'elle était,--qu'une petite créature curieuse, jouet de passage qui
+serait vite oublié...
+
+
+Elle se trompait pourtant.--Loti commençait à s'apercevoir lui aussi
+qu'il éprouvait pour elle un sentiment qui n'était plus banal.--Déjà
+il l'aimait un peu par le coeur...
+
+Il se souvenait de son frère Georges,--de celui que les Tahitiens
+appelaient Rouéri, qui avait emporté de ce pays d'ineffaçables
+souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-même.--Il
+semblait très possible à Loti que cette aventure, commencée au hasard
+par un caprice de Tétouara, laissât des traces profondes et durables sur
+sa vie tout entière...
+
+Très jeune encore, Loti avait été lancé dans les agitations de
+l'existence européenne; de très bonne heure il avait soulevé le voile
+qui cache aux enfants la scène du monde;--lancé brusquement, à seize
+ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un
+âge où d'ordinaire on commence à penser...
+
+Loti était revenu très fatigué de cette campagne faite si matin dans la
+vie,--et se croyait déjà fort blasé. Il avait été profondément écoeuré
+et déçu,--parce que, avant de devenir un garçon semblable aux autres
+jeunes hommes, il avait commencé par être un petit enfant pur et rêveur,
+élevé dans la douce paix de la famille; lui aussi avait été un petit
+sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule
+d'idées fraîches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rêver dans
+les bois d'Océanie, tout enfant il avait longtemps rêvé seul dans les
+bois du Yorkshire...
+
+Il y avait une foule d'affinités mystérieuses entre Loti et Rarahu, nés
+aux deux extrémités du monde.--Tous deux avaient l'habitude de
+l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes
+de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en
+silence, étendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient
+passionnément la rêverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et
+l'eau fraîche...
+
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre horizon...
+
+Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il était bien inutile de se
+préoccuper de l'avenir...
+
+
+
+
+
+XL
+
+
+On était charmé quand Rarahu chantait...
+
+Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraîches
+et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent
+produire de semblables.
+
+Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des
+autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus
+élevées de la gamme,--très compliquées toujours et admirablement
+justes...
+
+Il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur
+appelé _himéné_, lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d'un
+chef, et se faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes.--Rarahu
+en était un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix
+pure;--le choeur qui l'accompagnait était rauque et sombre; les
+hommes surtout y mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de
+rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutôt les
+sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.--
+L'ensemble avait une précision à dépiter les choristes du Conservatoire,
+et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent
+décrire...
+
+
+
+
+
+XLI
+
+
+...C'était l'heure de la tombée du jour; j'étais seul au bord de la mer,
+sur une plage du district d'Apiré.--Dans ce lieu isolé, j'attendais
+Taïmaha,--et j'éprouvais un sentiment singulier à l'idée que cette
+femme allait venir...
+
+Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les cocotiers et s'avança
+vers moi... C'était déjà la nuit; quand elle fut tout près, je
+distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de
+sauvagesse:
+
+--Tu es Taïmaha? lui dis-je...
+
+--Taïmaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district
+de Papetoaï; je viens de pêcher des porcelaines sur le récif, et du
+corail rose.--Veux-tu m'en acheter?...
+
+J'attendis encore là jusqu'à minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit
+jour la vraie Taïmaha était repartie pour son île; ma commission n'avait
+pas été faite; elle s'en était allée sans se douter que pendant
+plusieurs heures elle avait été attendue sur la plage par le frère de
+Rouéri...
+
+
+
+
+
+XLII
+
+LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_
+
+
+Taravao, 1872.
+
+"Mon bon frère John,
+
+"Le messager qui te portera cette lettre est chargé en même temps de te
+remettre une foule de présents que je t'envoie.--C'est d'abord un
+plumet, en queues de phaétons rouges, objet très précieux, don de mon
+hôte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier à trois rangs de petites
+coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de
+reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papéouriri avait mises
+hier sur ma tête à la fête de Taravao.
+
+"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui était un ami
+de mon frère; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral.
+
+"Il ne me manque que ta présence, frère, pour être absolument charmé de
+mon séjour à Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une
+idée de cette région ignorée qui s'appelle la presqu'île de Taravao: un
+coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques,
+dont les fruits et les fleurs jonchent un sol délicieux, tapissé
+d'herbes fines et de pervenches roses...
+
+"Là-dessous sont disséminées quelques cases en bois de citronnier, où
+vivent immobiles des Maoris d'autrefois; là-dessous on trouve la vieille
+hospitalité indigène: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure
+tressée et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de
+roseaux, des choeurs d'_himiné_, des chants et des danses.
+
+"J'habite seul une case isolée, bâtie sur pilotis, au-dessus de la mer
+et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je
+vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde à part qui est le
+monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les
+branchages compliqués des madrépores, circulent des milliers de petits
+poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu'à celles des
+pierres précieuses ou des colibris; des rouges de géranium, des verts
+chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits
+êtres bariolés de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de
+tout excepté forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la
+sieste, absorbé dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est
+presque inconnu, même aux naturalistes et aux observateurs.
+
+"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.--
+Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans
+l'obscurité sa grande voix sinistre, alors j'éprouve comme une sorte
+d'angoisse de la solitude, là, à la pointe la plus australe et la plus
+perdue de cette île lointaine,--devant cette immensité du Pacifique,-
+-immensité des immensités de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux
+rives mystérieuses du continent polaire.
+
+"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo,
+j'ai vu ce lac de Vaïria qui inspire aux indigènes une superstitieuse
+frayeur.--Une nuit nous avons campé sur ses bords. C'est un site
+étrange que peu de gens ont contemplé; de loin en loin quelques
+Européens y viennent par curiosité; la route est longue et difficile,
+les abords sauvages et déserts.--Figure-toi, à mille mètres de haut,
+une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des
+mornes hauts et sévères découpant leurs silhouettes aiguës dans le ciel
+clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un
+souffle de vent, ni un bruit, ni un être vivant, ni seulement un
+poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une
+race particulière descendaient la nuit des montagnes, et _battaient
+l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_."
+
+"...Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du mercredi, tu y verras
+la princesse Ariitéa; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude,
+et que j'espère la semaine prochaine danser avec elle au bal de la
+reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Faïmana ou Téria, tu
+pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tête...
+
+"Cher petit frère, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua,
+donner de mes nouvelles à la petite Rarahu, d'Apiré... Fais cela pour
+moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner à tous
+deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon
+coeur..."
+
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les
+nombreuses déesses de sa suite; elle n'avait même jamais entendu parler
+d'aucun de ces personnages de la mythologie polynésienne. La reine
+Pomaré seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris
+les noms de ces divinités d'autrefois et conservait dans sa mémoire les
+étranges légendes des anciens temps...
+
+... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne qui m'avaient
+frappé, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans équivalents dans
+nos langues d'Europe, étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me
+les expliquait avec une rare et singulière poésie.
+
+--Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, me disait-elle, tu
+apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles
+qui vivent à Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur
+ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des
+choses très effrayantes que tu ignores...
+
+En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui
+ne deviennent intelligibles qu'à la longue, quand on a vécu avec les
+indigènes, la nuit dans les bois, écoutant gémir le vent et la mer,
+l'oreille tendue à tous les bruits mystérieux de la nature.
+
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les
+oreilles des Maoris ignorent cette musique naïve qui, dans d'autres
+climats, remplit les bois de gaîté et de vie.
+
+Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les grandes fougères, rien
+ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le même silence étrange qui
+semble régner aussi dans l'imagination mélancolique des naturels.
+
+On voit seulement planer dans les gorges, à d'effrayantes hauteurs, le
+phaéton, un petit oiseau blanc qui porte à la queue une longue plume
+blanche ou rose.
+
+Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une touffe de ces
+plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de persévérance pour
+composer cet ornement aristocratique...
+
+
+
+
+
+XLV
+
+INQUALIFIABLE
+
+
+... Il est certaines nécessités de notre triste nature humaine qui
+semblent faites tout exprès pour nous rappeler combien nous sommes
+imparfaits et matériels--nécessités auxquelles sont soumises les
+reines comme les bergères,--"la garde qui veille aux barrières du
+Louvre, etc..."
+
+Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces situations pénibles,
+trois femmes entrent à sa suite dans certain réduit mystérieux dissimulé
+sous les bananiers...
+
+La première de ces initiées a mission de soutenir pendant l'opération la
+lourde personne royale. La deuxième tient à la main des feuilles de
+_bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraîches et les plus
+tendres... La troisième, qui commence son office lorsque les deux
+premières ont achevé le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier
+parfumée au santal (_monoï_), dont elle est chargée d'oindre les parties
+que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter
+ou endolorir...
+
+La séance levée,--le cortège rentre gravement au palais...
+
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+... Rarahu et Tiahoui s'étaient invectivées d'une manière extrêmement
+violente.--De leurs bouches fraîches étaient sorties pendant
+plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus
+enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le
+tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honnêteté").
+
+C'était la première dispute entre les deux petites, et cela amusait
+beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes étendues au bord du
+ruisseau du Fataoua riaient à gorge déployée et les excitaient:
+
+--Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c'est pour toi qu'on se
+dispute!...
+
+Le fait est que c'était pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement
+de jalousie contre Tiahoui, et là était l'origine de la discussion.
+
+Comme deux chattes qui vont se rouler et s'égratigner, les deux petites
+se regardaient blêmes, immobiles, tremblantes de colère:
+
+--_Tinito oufa!_ cria Tiahoui, à bout d'arguments, en faisant une
+allusion sanglante à la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!
+
+--_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait
+que son amie était venue toute petite d'une des plus lointaines îles
+Pomotous,--et que si Tiahoui elle-même n'était point cannibale,
+assurément on l'avait été dans sa famille.
+
+Des deux côtés l'injure avait porté, et les deux petites, se prenant aux
+cheveux, s'égratignèrent et de mordirent.
+
+On les sépara; elles se mirent à pleurer, et puis, Rarahu s'étant jetée
+dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par
+s'embrasser de tout leur coeur...
+
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le nez,--
+suivant une vieille habitude oubliée de la race maorie,--habitude qui
+lui était revenue de son enfance et de son île barbare; elle avait
+embrassé son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu,
+et en aspirant très fort.
+
+C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le
+baiser des lèvres leur est venu d'Europe...
+
+Et Rarahu, malgré ses larmes, eut encore en me regardant un sourire
+d'intelligence comique, qui voulait dire à peu près ceci:
+
+--Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de
+l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de même!...
+
+Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant
+d'après, tout était oublié.
+
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,--
+sur quelque pointe solitaire regardant l'immensité bleue, en quelque
+lieu choisi avec un goût mélancolique par des hommes des générations
+passées,--de loin en loin on rencontre les monticules funèbres, les
+grands tumulus de corail... Ce sont les _maraé_, les sépultures des
+chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment là-dessous se
+perd dans le passé fabuleux et inconnu qui précéda la découverte des
+archipels de la Polynésie.
+
+--Dans toutes les îles habitées par les Maoris, les _maraé_ se
+retrouvent sur les plages. Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui
+ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les
+Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre
+de fer est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste; le vent de la
+mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides...
+Ces tumulus restés blancs, malgré les années, de la blancheur du corail,
+et surmontés de grands arbres noirs, évoquent les souvenirs de la
+terrible religion du passé; c'étaient aussi les autels où les victimes
+humaines étaient immolées à la mémoire des morts.
+
+--Tahiti, disait Pomaré, était la seule île où, même dans les plus
+anciens temps, les victimes n'étaient pas mangées après le sacrifice; on
+faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enlevés de
+leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et servis à la reine,--
+horrible prérogative de la souveraineté. (_Recueilli de la bouche de
+Pomaré_.)
+
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, exerçait une industrie tellement
+originale que dans notre Europe, si féconde en inventions de tous
+genres, on n'a certes encore rien imaginé de semblable.
+
+Il était fort vieux, ce qui en Océanie n'est pas chose commune; de plus
+il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares là-
+bas. Aux îles Marquises la barbe blanche est une denrée presque
+introuvable qui sert à fabriquer des ornements précieux pour la coiffure
+et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont
+soigneusement entretenus et conservés pour l'exploitation en coupes
+réglées de cette partie de leur personne.
+
+Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, et l'expédiait
+à Hivaoa, la plus barbare des îles Marquises, où elle se vendait au prix
+de l'or.
+
+
+
+
+
+L
+
+
+...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tête de
+mort que je tenais sur mes genoux.
+
+Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des
+grands bois de fer. C'était le soir, dans le district perdu de Papenoo;
+le soleil plongeait lentement dans le grand Océan vert, au milieu d'un
+étonnant silence de la nature.
+
+Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'était la
+veille d'un départ; le _Rendeer_ allait s'éloigner pour un temps, et
+visiter au nord l'archipel des Marquises.
+
+Rarahu, sérieuse et recueillie, était plongée dans une de ses rêveries
+d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. Un moment
+elle avait été illuminée de lumière dorée, et puis, le radieux soleil
+s'étant abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette
+svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...
+
+Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet objet lugubre qui était
+posé là sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les
+Polynésiens, était un horrible épouvantail.
+
+On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son esprit inculte une
+foule d'idées nouvelles,--sans qu'elle pût leur donner une forme
+précise...
+
+Cette tête devait être fort ancienne; elle était presque fossile,--et
+teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres
+et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte
+aussi loin...
+
+--Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit
+qu'imparfaitement par le mot _épouvantable_,--parce qu'il désigne là-
+bas cette terreur particulièrement sombre qui vient des spectres ou des
+morts...
+
+--Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crâne? demandai-je
+à Rarahu...
+
+Elle répondit en montrant du doigt la bouche édentée:
+
+--C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...
+
+
+... Il était une heure très avancée de la nuit quand nous fûmes de
+retour à Apiré, et Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des
+frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a absolument rien à
+redouter, ni des plantes, ni des bêtes, ni de hommes; où l'on peut
+n'importe où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les
+indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes...
+
+Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu
+tenait ma main serrée dans la sienne, et chantait des _himéné_ pour se
+donner du courage...
+
+Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut très pénible à
+traverser...
+
+Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrière,
+--procédé peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protégée
+ainsi, et plus sûre de n'être point traîtreusement saisie aux cheveux
+par la tête de mort couleur brique...
+
+Il faisait une complète obscurité dans ce bois, et on y sentait une
+bonne odeur répandue par les plantes tahitiennes. Le sol était jonché de
+grandes palmes desséchées qui craquaient sous nos pas. On entendait en
+l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son métallique des
+feuilles qui se froissent; on entendait derrière les arbres des rires de
+Toupapahous; et à terre, c'était un grouillement repoussant et horrible:
+la fuite précipitée de toute une population de crabes bleus, qui à notre
+approche se hâtaient de rentrer dans leurs demeures souterraines...
+
+
+
+
+
+LI
+
+
+...Le lendemain fut une journée d'adieux fort agitée...
+
+Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était revenue à Tahiti,
+m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par
+l'intermédiaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Fareüte
+à la tombée de la nuit...
+
+Quand, à l'heure fixée, j'arrivai dans ce lieu isolé, j'aperçu une femme
+immobile qui semblait attendre, la tête couverte d'un épais voile
+blanc...
+
+Je m'approchai et j'appelai: Taïmaha!--La femme voilée me laissa
+plusieurs fois répéter ce nom sans répondre; elle détournait la tête, et
+riait sous les plis de la mousseline...
+
+J'écartai le voile et découvris la figure connue de Faïmana, qui se
+sauva en éclatant de rire...
+
+Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amenée dans
+cet endroit où elle était vexée de m'avoir rencontré; elle n'avait
+jamais entendu parler de Taïmaha, et ne put me donner sur elle aucun
+renseignement...
+
+Force me fut de remettre à mon retour une tentative nouvelle pour la
+voir; il semblait que cette femme fût un mythe, ou qu'une puissance
+mystérieuse prit plaisir à nous éloigner l'un de l'autre, nous réservant
+pour plus tard une entrevue plus saisissante...
+
+Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu
+vinrent à l'heure des dernières étoiles m'accompagner jusqu'à la
+plage...
+
+Rarahu pleura abondamment,--bien que la durée du voyage du _Rendeer_
+ne dût pas dépasser un mois; elle avait le pressentiment peut-être que
+le temps délicieux que nous venions de passer tous deux ne se
+retrouverait plus...
+
+L'idylle était finie... Contre nos prévisions humaines, ces heures de
+paix et de frais bonheur écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en
+étaient allées pour ne plus revenir...
+
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+I
+
+HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN
+
+(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas très long.)
+
+
+Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée de pénitencier et de
+déportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette idée
+fâcheuse. Depuis longues années, les condamnés ont quitté ce beau pays,
+et l'inutile ruine.
+
+Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette île appartient depuis cette époque
+à la France; entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de la Société
+et des Pomotous, elle a perdu son indépendance en même temps que ces
+archipels abandonnaient volontairement la leur.
+
+Taïohaé, capitale de l'île, renferme une douzaine d'Européens, le
+gouverneur, le pilote, l'évêque-missionnaire,--les frères,--quatre
+soeurs qui tiennent une école de petites filles,--et enfin quatre
+gendarmes.
+
+Au milieu de tout ce monde, la reine dépossédée, dépouillée de son
+autorité, reçoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus
+la ration des soldats pour elle et sa famille.
+
+Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois Taïohaé comme point
+de relâche, et ce pays était exposé à leurs vexations; des matelots
+indisciplinés se répandaient dans les cases indigènes et y faisaient un
+grand tapage.
+
+Aujourd'hui, grâce à la présence imposante des quatre gendarmes, ils
+préfèrent s'ébattre dans les îles voisines.
+
+Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, mais de récentes
+épidémies d'importation européenne les ont plus que décimés.
+
+La beauté de leurs formes est célèbre, et la race des îles Marquises est
+réputée une des plus belles du monde.
+
+Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer à ces visages singuliers
+et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse
+et si parfaite, ont les traits durs, comme taillés à coups de hache, et
+leur genre de beauté est en dehors de toutes les règles.
+
+Elles ont adopté à Taïohaé les longues tuniques de mousseline en usage
+à Tahiti; elles portent les cheveux à moitié courts, ébouriffés, crêpés,
+--et se parfument au santal.
+
+Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes féminins sont extrêmement
+simplifiés...
+
+Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur
+paraissant un vêtement tout à fait convenable.
+
+Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis;--mais, par une
+fantaisie bizarre, ces dessins sont localisés sur une seule moitié du
+corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moitié reste blanche, ou
+peu s'en faut.
+
+Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un
+grand air de sauvagerie, en faisant étrangement ressortir le blanc des
+yeux et l'émail poli des dents.
+
+Dans les îles voisines, rarement en contact avec les Européens, toutes
+les excentricités des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi
+que les dents enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire
+attachées aux oreilles.
+
+Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, encaissée dans de hautes
+et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentées.--Une
+épaisse verdure est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide;
+c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, d'essences utiles ou
+précieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchés sur leurs tiges
+flexibles, balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de ces
+forêts.
+
+Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement
+disséminées le long de l'avenue ombragée qui suit les contours de la
+plage.
+
+Derrière cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boisés
+conduisent à la montagne. L'intérieur de l'île, cependant, est tellement
+enchevêtré de forêts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y
+passe,--et les communications entre les différentes baies se font par
+mer, dans les embarcations des indigènes.
+
+C'est dans la montagne que sont perchés les vieux cimetières maoris,
+objet d'effroi pour tous et résidence des terribles Toupapahous...
+
+Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les agitations
+incessantes de notre existence européenne sont tout à fait inconnues à
+Nuka-Hiva. Les indigènes passent la plus grande partie du jour accroupis
+devant leurs cases, dans une immobilité de sphinx. Comme les Tahitiens,
+ils se nourrissent des fruits de leurs forêts, et tout travail leur est
+inutile... Si, de temps à autre, quelques-uns s'en vont encore pêcher
+par gourmandise, la plupart préfèrent ne pas de donner cette peine.
+
+Le _popoï_, un de leurs mets raffinés, est un barbare mélange de fruits,
+de poissons et de crabes fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est
+inqualifiable.
+
+L'anthropophagie, qui règne encore dans une île voisine, Hivaoa (ou la
+Dominique), est oubliée à Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts
+des missionnaires ont amené cette heureuse modification des coutumes
+nationales; à tout autre point de vue cependant, le christianisme
+superficiel des indigènes est resté sans action sur leur manière de
+vivre, et la dissolution de leurs moeurs dépasse toute idée...
+
+On trouve encore entre les mains des indigènes plusieurs images de leur
+dieu.
+
+C'est un personnage à figure hideuse, semblable à un embryon humain.
+
+La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le manche de son
+éventail.
+
+
+
+
+
+II
+
+PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI
+
+(Apportée aux Marquises par un bâtiment baleinier.)
+
+
+Apiré, le 10 mai 1872
+
+O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri, je te salue par le vrai
+Dieu.
+
+Mon coeur est très triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne
+te vois plus.
+
+Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri, quand cette lettre te
+parviendra, de m'écrire, pour me faire connaître tes pensées, afin que
+je sois contente. Il est arrivé peut-être que ta pensée s'est détournée
+de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laissé leurs
+femmes.
+
+Il n'y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si ce n'est pourtant que
+Turiri, mon petit chat très aimé, est fort malade, et sera peut-être
+absolument mort quand tu reviendras.
+
+J'ai fini mon petit discours.
+
+Je te salue,
+
+RARAHU.
+
+
+
+
+
+III
+
+LA REINE VAÉKÉHU
+
+
+... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on arrive, près d'un
+ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians,
+développé dans des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur
+la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournées comme des
+reptiles, on trouve des femmes assises, vêtues le plus souvent de
+tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du
+cuivre. Leur figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent
+venir avec une expression de sauvage ironie.
+
+Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et
+silencieuses comme des idoles...
+
+C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et ses suivantes.
+
+Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et
+hospitalières; elles sont charmées si un étranger prend place près
+d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges.
+
+Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent
+alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de
+la dernière guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et
+accentuent chaque mot d'une manière originale. Les batailles où plus de
+milles hommes sont engagés excitent leur sourire incrédule; la grandeur
+de nos armées dépasse leurs conceptions...
+
+L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur
+suffisent, leur curiosité est satisfaite, et la réception terminée, la
+cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour réveiller
+l'attention, on ne prend plus garde à vous...
+
+
+La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est
+située dans un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.
+
+Mais au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre
+case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle
+encore l'élégance de cette architecture primitive.
+
+Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique
+bois des îles soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de
+l'édifice sont formées de branches de citronnier choisies entre mille,
+droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont liés entre eux par
+des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposés de manière à
+former des dessins réguliers et compliqués.
+
+Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures
+d'immobilité et de repos, en regardant sécher leurs filets à l'ardeur du
+soleil.
+
+Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un
+mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est
+impénétrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque
+chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie
+qui s'en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe?...
+
+Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir:
+peut-être cette inévitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout
+porte à croire qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais
+songé...
+
+
+Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs
+éditions de son portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner
+plus à loisir.
+
+Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier
+silence, conserve encore une certaine grandeur...
+
+
+
+
+
+IV
+
+VAÉKÉHU A L'AGONIE
+
+
+Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier
+boisé qui mène à la montagne, les suivantes m'appelèrent.
+
+Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait
+mourir.
+
+Elle avait reçu l'extrême-onction de l'évêque missionnaire.
+
+Vaékéhu--étendue à terre--tordait ses bras tatoués avec toutes les
+marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour
+d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des
+gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui
+exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter).
+
+On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi
+saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre
+qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme
+révélait une poésie inconnue pleine d'une amère tristesse...
+
+Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus
+revenir, et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux
+rois tatoués ses ancêtres.
+
+Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et
+quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme, et
+l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur...
+
+
+
+
+
+V
+
+FUNÈBRE
+
+
+Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai 1872.
+
+Il était nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de
+Papeete, le 1er juin, à huit heures du soir.
+
+Quand je mis pied à terre dans l'île délicieuse, une jeune femme qui
+semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit:
+
+--Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle t'attend à
+Apiré où elle m'a chargée de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine
+est morte la semaine passée; son père Tahaapaïru est mort ce matin, et
+elle est restée auprès de lui avec les femmes d'Apiré pour la veillée
+funèbre.
+
+"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions
+souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du
+soleil, dès qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le
+_Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et
+c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre.
+
+Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par
+des chemins détrempés; il était tombé tout le jour une des dernières
+grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'épais nuages
+noirs.
+
+Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée depuis quinze jours
+avec un jeune Tahitien nommé Téharo; elle avait quitté le district
+d'Apiré pour habiter avec son mari celui de Papéuriri, situé à deux
+jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille
+rieuse et légère que j'avais connue. Elle causait gravement, on la
+sentait plus femme et plus posée.
+
+Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme
+un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches
+mouillées sur nos têtes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau.
+
+Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui
+renfermait la cadavre de Tahaapaïru.
+
+Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite amie, était ovale,
+basse comme toutes les cases tahitiennes, et bâtie sur une estrade en
+gros galets noirs. Les murailles en étaient faites de branches minces de
+bourao, placées verticalement et laissant des vides entre elles, comme
+les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines
+immobiles, dont la lampe agitée par le vent déplaçait les ombres
+fantastiques.
+
+Au moment où je franchissais le seuil funèbre, Tiahoui me repoussa
+brusquement à droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort
+qui débordaient à gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,--
+un frisson me parcourut le corps, et je détournai la tête pour ne les
+point voir.
+
+Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang le long du mur--et, au
+milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et
+sombre...
+
+Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut à moi et
+m'entraîna dehors...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Nous nous étions embrassés longuement, en nous serrant dans nos bras
+enlacés, et puis nous nous étions assis tous deux sur la mousse humide,
+près de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus à avoir
+peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts.
+
+Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait décidé de quitter le
+lendemain le toit de pandanus où ses vieux parents venaient de mourir.
+
+--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce était comme un
+souffle à mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une
+case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frère Rouéri et
+Taïmaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très heureux, et
+auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien à redire. Je n'ai
+plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais même
+qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvés si bien de cette
+existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...
+
+Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme
+tout-puissant de volupté et de nonchalance; et c'est pour cela que je le
+redoutais un peu...
+
+Cependant, une à une, les femmes de la veillée funèbre étaient sorties
+sans bruit et s'en étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se faisait
+fort tard...
+
+--Maintenant, rentrons, dit-elle...
+
+
+Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes devant, tous
+deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y avait plus auprès du mort
+qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait à demi-voix
+avec elle-même. Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit:
+
+--"A parahi oé!" (Assieds-toi!)
+
+Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indécise
+d'une lampe indigène.--Ses yeux et sa bouche étaient à demi ouverts;
+sa barbe blanche avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen
+sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, qui avaient
+depuis longtemps la rigidité de la momie, étaient tendus droits de
+chaque côté de son corps;--ce qui surtout était saillant dans cette
+tête morte, c'étaient les traits caractéristiques de la race
+polynésienne, l'étrangeté maorie.--Tout le personnage était le type
+idéal du Toupapahou...
+
+Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur le mort; elle
+frissonna et détourna la tête.--La pauvre petite se raidissait contre
+la terreur; elle voulait rester quand même auprès de celui qui avait
+entouré de quelques soins son enfance.--Elle avait sincèrement pleuré
+la vieille Huamahine, mais ce vieillard glacé n'avait guère fait pour
+elle que la _laisser croître_; elle ne lui était attachée que par un
+sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui était là ne
+lui inspirait plus qu'une immense horreur...
+
+... La vieille parente de Tahaapaïru s'était endormie.--La pluie
+tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des
+bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.--
+Les Toupapahous étaient là dans le bois, se pressant autour de nous,
+pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau
+personnage, qui depuis le matin était des leurs. On s'attendait à toute
+minute à voir entre les barreaux passer leurs mains blêmes...
+
+--Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais
+morte de frayeur...
+
+
+... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa main dans les
+miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au moment où les premières lueurs
+du jour se mirent à filtrer à travers les barreaux de sa demeure.--
+Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête délicieuse, amaigrie et
+triste, appuyée sur mon épaule.--Je l'étendis tout doucement sur des
+nattes, et m'en allai sans bruit...
+
+Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, et qu'à cette
+heure je pouvais sans danger la quitter...
+
+
+
+
+
+VII
+
+INSTALLATION
+
+
+... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, dans une des
+avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, était une
+petite case fraîche et isolée.--Elle était bâtie au pied d'une touffe
+de cocotiers si hauts, qu'on eût dit là-dessous une habitation
+lilliputienne.--Elle avait sur la rue une véranda que garnissaient des
+guirlandes de vanille.--Derrière était un enclos, fouillis de mimosas,
+de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient
+tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres et jusque dans les
+appartements.--Tout le jour on était à l'ombre dans ce recoin, et le
+calme n'y était jamais troublé.
+
+Là, huit jours après la mort de son père adoptif, Rarahu vint s'établir
+avec moi.
+
+C'était son rêve accompli.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+MUO-FARÉ
+
+
+Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande
+réception chez nous: c'était le _muo-faré_ (la consécration du logis).-
+-Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un thé.--Les convives
+étaient nombreux, et deux Chinois avaient été enrôlés pour la
+circonstance, gens habiles à composer des pâtisseries fines, au
+gingembre,--et à construire des pièces montées d'un aspect
+fantastique.
+
+Au nombre des invités étaient d'abord John, mon frère John, qui passait
+au milieu des fêtes de là-bas comme une belle figure mystique,
+inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de
+son coeur, ni le côté vulnérable de sa pureté de néophyte.
+
+Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus
+jeune fils de Pomaré,--et deux autres initiés du _Rendeer_.--Et puis
+toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria,
+Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, jusqu'à la noire Tétouara.
+
+Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes,
+maintenant qu'elle allait en maîtresse leur faire les honneurs du logis;
+--absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc
+d'Orléans.
+
+Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, à onze heures,
+la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline,
+couronnées de fleurs, buvant gaîment du thé, des sirops, de la bière,
+croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des _himéné_.
+
+Dans le courant de la soirée, il se produisit un incident bien
+regrettable, au point de vue du décorum anglais. Le grand chat de
+Rarahu, apporté le matin même d'Apiré et qu'on avait par prudence
+enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table,
+effaré, poussant des cris de désespoir, chavirant les tasses et sautant
+aux vitres.
+
+Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le réintégra dans son
+armoire.--L'incident fut clos de cette manière et, quelques jours plus
+tard, ce même Turiri, complètement apprivoisé, devint un chat citadin,
+des mieux éduqués et des plus sociables.
+
+
+A ce souper sardanapalesque, Rarahu était déjà méconnaissable; elle
+portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à
+traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez
+elle avec aisance et grâce,--s'embrouillant un peu par instants, et
+rougissant après, mais toujours charmante.--On me complimentait sur
+ma maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la première, disaient:
+"Merahi menehenehé!" (Qu'elle est jolie!) John était un peu sérieux, et
+lui souriait tout de même avec bienveillance.--Elle rayonnait de
+bonheur; c'était son entrée dans le monde des jeunes femmes de Papeete,
+entrée brillante qui dépassait tout ce que son imagination d'enfant
+avait pu concevoir et désirer.
+
+C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite
+plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait de tomber comme bien
+d'autres dans l'atmosphère malsaine et factice où elle allait languir et
+se faner.
+
+
+
+
+
+IX
+
+JOURS ENCORE PAISIBLES
+
+
+Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des énormes cocotiers qui
+ombrageaient notre demeure.
+
+Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir la barrière du
+jardin de la reine; et là, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas,
+prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la
+fraîcheur de ces matinées si pures de Tahiti.
+
+Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les
+filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure du repas de midi.--
+Le dîner de Rarahu était toujours très frugal; comme autrefois à Apiré,
+elle se contentait des fruits cuits de l'arbre-à-pain, et de quelques
+gâteaux sucrés que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.
+
+Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journées.--
+Ceux-là qui ont habité sous les tropiques connaissent ce bien-être
+énervant du sommeil de midi.--Sous la véranda de notre demeure, nous
+tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de longues heures à
+rêver ou à dormir, au bruit assoupissant des cigales.
+
+Dans l'après-midi, c'était généralement l'amie Téourahi que l'on voyait
+arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'était fait
+initier aux mystères de l'écarté, aimait passionnément, comme toutes les
+Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises
+l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et
+sérieuses, absolument captivées par les trente-deux petites figures
+peintes qui glissaient entre leurs doigts.
+
+Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif.--Rarahu
+m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, où nous
+fouillions l'eau tiède et bleue, à la recherche de madrépores rares ou
+de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous
+les broussailles d'orangers et de gardénias, des coquilles qui
+séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, mêlant leur ramure
+compliquée aux herbes et aux pervenches roses...
+
+C'était là cette vie exotique, tranquille et ensoleillée, cette vie
+tahitienne telle que jadis l'avait menée mon frère Rouéri, telle que je
+l'avais entrevue et désirée, dans ces étranges rêves de mon enfance qui
+me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps
+s'écoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille
+petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui
+forment à la longue des réseaux dangereux, des voiles sur le passé, la
+patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on
+ne s'échappe plus...
+
+
+... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait différentes
+petites voix d'oiseau, tantôt stridentes, tantôt douces comme des voix
+de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme.--
+Elle était restée un des premiers sujets du choeur d'_himéné_ d'Apiré...
+
+De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment
+d'une poésie contemplative et rêveuse; elle traduisait ses conceptions
+originales par des chants; elle composait des _himéné_ dont le sens
+vague et sauvage resterait inintelligible pour des Européens auxquels on
+chercherait à les traduire.--Mais je trouvais à ces chants bizarres un
+singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'élevaient
+doucement dans le grand silence des midis d'Océanie...
+
+Quand venait le soir, Rarahu s'occupait généralement de préparer ses
+couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait
+elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en
+fabriquer de très extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de
+vraies fleurs combinées ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs
+nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes
+d'une grâce artificielle et chinoise...
+
+Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur ambrée, étaient toujours
+employées à profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui
+étaient le principal luxe de Rarahu.
+
+Un autre objet de parure, plus _habillé_ que la simple couronne de
+fleurs, était la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche
+comme la paille de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec
+une délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le
+_reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui complétait cette coiffure des
+fêtes, et s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent...
+
+Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et
+impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du
+coeur des cocotiers.
+
+La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que ses grands cheveux
+étaient dénoués, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions
+circuler avec la foule devant les échoppes illuminées des marchands
+chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de
+lune, autour des danseuses de _upa-upa_.
+
+De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mêlait
+rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, était réputée partout
+pour une petite fille très sage...
+
+C'était encore pour nous deux une époque de tranquille bonheur, et
+cependant ce n'étaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante
+gaîté des bois de Fataoua...
+
+C'était quelque chose de plus troublé et de plus triste.--Je l'aimais
+davantage, parce qu'elle était seule au monde, parce que pour le peuple
+de Papeete elle était ma femme.--Les habitudes douces de la vie à deux
+nous unissaient plus étroitement chaque jour, et cependant cette vie qui
+nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se
+dénouer bientôt par le départ et la séparation...
+
+... Séparation des séparations, qui mettrait entre nous les continents
+et les mers, et l'épaisseur effroyable du monde...
+
+
+
+
+
+X
+
+
+...Il avait été décidé que nous irions ensemble rendre une visite à
+Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était
+promis une grande joie de ce voyage.
+
+Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes à pied tous deux,
+emportant sur l'épaule notre léger bagage de Tahitiens: une chemise
+blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour
+Rarahu...
+
+On voyage dans cet heureux pays comme on eût voyagé aux temps de l'âge
+d'or, si les voyages eussent été inventés à cette époque reculée...
+
+Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent;
+l'hospitalité vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans
+toute l'île il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons
+européens; encore sont-ils fort rares, et à peu près localisés dans la
+ville de Papeete...
+
+Notre première étape fut à Papara, où nous arrivâmes au coucher du
+soleil, après une journée de marche; c'était l'heure où les pêcheurs
+indigènes revenaient du large dans leurs minces pirogues à balancier;
+les femmes du district les attendaient groupées sur la plage, et nous
+n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un gîte. L'une après
+l'autre, les pirogues effilées abordaient sous les cocotiers; les
+rameurs nus battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et
+sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons
+antiques; cela était vivant et original, simple et primitif comme une
+scène des premiers âges du monde...
+
+Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en route...
+
+Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous
+suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'où la vue
+dominait toute l'immensité de la mer;--çà et là des îlots bas,
+couverts d'une végétation invraisemblable; des pandanus à la physionomie
+antédiluvienne; des bois qu'on eût dit échappés de la période éteinte du
+Lias.--Un ciel lourd et plombé comme celui des âges détruits; un
+soleil à demi voilé, promenant sur le Grand Océan morne de pâles
+traînées d'argent...
+
+De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de
+chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés à suivre dans un
+demi-sommeil leurs rêveries éternelles; des vieillards tatoués, au
+regard de sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi d'étrange et
+de sauvage qui jetait l'imagination dans des régions inconnues..
+
+Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades polynésiennes, qui
+semblent les restes oubliés des races primitives; qui vivent là-bas
+d'immobilité et de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au
+contact des races civilisées, et qu'un siècle prochain trouvera
+probablement disparues.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un
+moment de surprise et d'admiration...
+
+Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la
+montagne comme une porte d'église, et qui était toute pleine de petits
+oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, à
+l'intérieur, tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles
+voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et
+s'excitant les unes les autres à crier et à chanter.
+
+Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures étaient des
+_varué_, des esprits, des âmes de trépassés; pour Rarahu ce n'était plus
+qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant
+vu, c'était encore quelque chose de nouveau et de charmant, et
+volontiers elle fût restée là, en extase, à les entendre, à les imiter.
+
+Un pays idéal à son avis eût été un pays rempli d'oiseaux où tout le
+jour, dans les branches, on les eût entendus chanter.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papéuriri, nous
+nous arrêtâmes dans un village bizarre construit par des sauvages
+arrivés de la Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin Téharo et
+Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut
+extrême et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se
+retrouvent sont tout à fait dans le caractère tahitien.
+
+Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le premier quartier
+de leur lune de miel, chose fort douce en Océanie comme ailleurs; bien
+gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du
+terme.
+
+Leur case était propre et soignée, classique d'ailleurs, dans ses
+moindres détails.--Nous y trouvâmes un grand lit qui nous était
+préparé, recouvert de nattes blanches, et entouré de rideaux indigènes
+faits de l'écorce distendue et assouplie du mûrier à papier.
+
+On nous fit grande fête à Papéuriri, et nous y passâmes quelques
+journées délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et dans
+l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour nous égayer, la solitude et
+la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au
+loin le son plaintif des flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des
+trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la
+patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.
+
+Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels
+tout le village était convié: des menus très particuliers, des petits
+cochons rôtis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au
+dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himéné_.
+
+J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vêtu
+simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empêchait
+qu'à certains moments je ne me prisse pour un indigène, et je me
+surprenais à souhaiter parfois en être réellement un; j'enviais le
+tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Téharo; dans ce milieu qui
+était le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-même, plus naturelle et
+plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apiré
+reparaissait avec toute sa naïveté délicieuse, et pour la première fois
+je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre
+avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque district bien
+perdu, dans quelqu'une des îles les plus lointaines et les plus ignorées
+des domaines de Pomaré;--à être oublié de tous et mort pour le monde;
+--à la conserver là telle que je l'aimais, singulière et sauvage, avec
+tout ce qu'il y avait en elle de fraîcheur et d'ignorance.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ce fut une des belles époques de Papeete que l'année 1872. Jamais on n'y
+vit tant de fêtes, de danses et d'_amuramas_.
+
+Chaque soir, c'était comme un vertige.--Quand la nuit tombait les
+Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; les coups précipités du
+tambour les appelaient à la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux
+dénoués, le torse à peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les
+danses, affolées et lascives, duraient souvent jusqu'au matin.
+
+Pomaré se prêtait à ces saturnales du passé, que certain gouverneur
+essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui
+s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et
+tous les expédients étaient bons pour la distraire.
+
+C'était le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces
+fêtes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La
+reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair
+de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'étendre sur des nattes.
+
+Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un
+chant en choeur, rapide et frénétique;--chacune d'elles à son tour
+exécutait une figure; le pas et la musique, lents au début,
+s'accéléraient bientôt jusqu'au délire, et, quand la danseuse épuisée
+s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre
+s'élançait à sa place, qui la surpassait en impudeur et en frénésie.
+
+Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et
+rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées d'extravagantes couronnes
+de datura, ébouriffées comme des folles, elles dansaient sur un rythme
+plus saccadé et plus bizarre,--mais d'une manière si charmante aussi,
+qu'entre les deux on ne savait ce que l'on préférait.
+
+Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui brûlaient le sang,
+mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes
+femmes, laissant tomber sur ses épaules les masses lourdes de ses
+cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures,
+elle restait assise auprès de moi sur les marches du palais, captivée et
+silencieuse.
+
+Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre case, comme
+grisés de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles à toutes sortes de
+sensations étranges.
+
+Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une autre créature. La upa-upa
+réveillait au fond de son âme inculte le volupté fiévreuse et la
+sauvagerie.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille
+appelées _tapa_.--Les siennes, qui étaient longues et traînantes,
+avaient une élégance presque européenne.
+
+Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de
+corsage, certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une
+petite personne civilisée et coquette.
+
+Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et
+fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond,
+plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de
+feuilles naturelles ou de fleurs.
+
+Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, en vivant de la vie citadine.
+Sans le léger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient
+et que moi j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche.--Et
+cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets
+fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore
+la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amérique.
+
+Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus
+comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du
+gouvernement, la reine me disait en me tendant la main:
+
+--Loti, comment va Rarahu?
+
+Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de
+la colonie s'informaient de son nom; à première vue même, on était
+captivé par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables
+cheveux.
+
+Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et
+plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle
+bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la
+reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.
+
+Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle,
+et j'avais peine à suivre l'évolution de son intelligence.--Elle était
+assez civilisée déjà pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",--
+pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien à
+copier la manière des femmes blanches.
+
+Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de
+l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi
+ardente et mystique; son coeur était rempli de contradictions, on y
+trouvait les sentiments les plus opposés, confondus et pêle-mêle; elle
+n'était jamais deux jours de suite la même créature.
+
+Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient
+fausses et enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à
+toute cette incohérence de ses idées et de ses conceptions.
+
+Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec
+amour vers tout ce qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais
+un mot ni un doute de ma part ne venaient ébranler sa confiance naïve
+dans l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle ne fût que ma
+maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme.
+
+Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous;
+quelques amis européens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial français,
+nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait
+bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien;
+mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux
+qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la
+distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes
+égards qu'une femme blanche.
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_
+qui est au tahitien pur ce que le _petit-nègre_ est au français;--mais
+je commençais aussi à m'exprimer sans embarras au moyen des mots
+corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomaré consentait à
+tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes à
+m'aider dans l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera plus:
+Rarahu et la reine.
+
+La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me reprenait avec
+intérêt, charmée de me voir étudier et aimer cette langue destinée à
+disparaître.
+
+Je trouvais plaisir à l'interroger sur les légendes, les coutumes et les
+traditions du passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et
+rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges récits sur les temps
+anciens, sur ces temps mystérieux et oubliés que les Maoris appellent:
+_la nuit_.
+
+Le mot _po_, en tahitien, désigne en même temps la nuit, l'obscurité et
+les époques légendaires dont les vieillards ne se souviennent plus.
+
+
+
+
+
+XVI
+
+LA LÉGENDE DES POMOTOUS
+
+(Racontée par la reine Pomaré.)
+
+
+"Les îles _Pomotous_ (îles de la nuit ou îles soumises), nom que nous
+avons changé aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de
+_Tuamotous_ (îles éloignées), renferment encore aujourd'hui, tu le sais,
+de pauvres cannibales.
+
+"Elles furent peuplées les dernières de toutes les îles de nos
+archipels. Des génies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort
+la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait
+approcher. A une époque for reculée, ils furent battus et détruits par
+le dieu Taaroa.
+
+"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter
+les Pomotous."
+
+
+
+
+
+XVII
+
+LÉGENDE DES LUNES
+
+
+"La légende océanienne rapporte que jadis cinq lunes étaient au ciel,
+au-dessus du Grand Océan. Elles avaient des visages humains, plus
+accusés que la lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers
+hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête pour les fixer
+étaient pris de folies étranges.--Le grand dieu Taaroa se mit à les
+conjurer. Alors elles s'agitèrent;--on les entendit chanter ensemble
+dans l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles
+chantaient des chants magiques en s'éloignant de la terre; mais sous la
+puissance de Taaroa, elles commencèrent à trembler, furent prises de
+vertige, et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan qui s'ouvrit
+en bouillonnant pour les recevoir.
+
+"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de Bora-Bora, Emeo,
+Huahine, Raïatéa et Toubouai-Manou."
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la véranda du palais.
+C'était un peu avant les scènes atroces qui le firent enfermer de
+nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle
+petite fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains
+terribles. Et la vieille reine les considérait tous deux, avec une
+expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse.
+
+La petite princesse était fort triste aussi; elle tenait à la main un
+oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de
+larmes.
+
+C'était un oiseau chanteur, bête peu connue à Tahiti, rareté qu'on lui
+avait rapportée d'Amérique, et dont la possession lui avait causé une
+joie très grande.
+
+--Loti, dit-elle, _l'amiral à cheveux blancs_ nous a prévenus que ton
+navire irait bientôt à la terre de Californie (_i te fenua California_).
+
+Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu m'apportes une très grande
+quantité d'oiseaux, une cage entièrement pleine: et je les ferai
+s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai
+grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui
+chantent...
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les
+villages sont tous disséminés le long des plages, et le centre est
+désert.
+
+Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes.
+Ce sont des régions sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles
+montagnes et où règne un éternel silence. Dans les vallées étrangement
+encaissées du centre, la nature est sombre et imposante; de grands
+mornes surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans l'air;
+on est là comme au pied de cathédrales fantastiques, dont les flèches
+accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le
+vent alizé promène sur la grande mer sont arrêtés au vol; ils viennent
+s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosée, ou
+retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes épaisses et
+tièdes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltérable
+fraîcheur, des mousses inconnues et d'étonnantes fougères.
+
+En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la
+cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous du vieux monde, troublant de
+son grand bruit monotone cette nature si profondément calme et
+silencieuse.
+
+A environ mille mètres plus haut que la case abandonnée de Huamahine et
+Tahaapaïru, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les
+rochers, on arrive à cette cascade célèbre en Océanie, que Tiahoui et
+Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter.
+
+Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation à Papeete, et nous
+y fîmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs.
+
+En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents
+morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume déjà
+effondré de son ancienne demeure et regarda en silence les objets
+familiers que le temps et les hommes avaient encore laissés à leur
+place. Rien n'avait été dérangé dans cette case ouverte, depuis le jour
+où en était parti le corps de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient
+encore là, avec les banquettes grossières, les nattes et la lampe
+indigène pendue au mur; Rarahu n'avait emporté avec elle que la grosse
+Bible des deux vieillards.
+
+Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans la vallée par des
+sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de forêt vierge encaissés
+dans les rochers.
+
+Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes près de nous le bruit
+sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge
+obscure où le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se
+précipite de trois cents mètres de haut dans le vide.
+
+Au fond de ce gouffre, c'était un vrai enchantement:
+
+Des végétations extravagantes s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes,
+trempées par un déluge perpétuel; le long des parois verticales et
+noires, s'accrochaient des lianes, des fougères arborescentes, des
+mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, émiettée,
+pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse
+échevelée et furieuse.
+
+Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif,
+qu'elle avait mis des siècles à creuser et à polir; et puis se reformait
+en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure.
+
+Une fine poussière d'eau était répandue comme un voile sur toute cette
+nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un
+puits, et la tête des grands mornes à moitié perdus dans des nuages
+sombres.
+
+Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation éternelle, au
+milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant;
+--rien que la matière inerte suivant depuis des âges incalculables
+l'impulsion donnée au commencement du monde.
+
+Nous prîmes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en
+serpentant sur la montagne.
+
+Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres
+séculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdâtres,
+polis comme d'énormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient
+partout, et les fougères arborescentes étendaient leurs larges parasols,
+découpés comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des
+buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du
+Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient là-haut avec une
+singulière profusion, et, à terre dans la mousse, c'étaient des tapis
+odorants de petites fraises des bois;--on eût dit des jardins
+enchantés.
+
+Rarahu n'était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en
+s'enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent
+guère dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les
+contrées les plus lointaines; c'est à peine si les hommes visitent
+quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y
+couper des bois précieux.
+
+C'était si beau cependant qu'elle était ravie.
+
+--Elle s'était fait une couronne de roses, et déchirait gaîment sa robe
+à toutes les branches du chemin.
+
+Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'étaient ces
+fougères toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de
+découpure et une fraîcheur de nuances incomparables.
+
+Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires
+que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de
+temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et
+tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de
+gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés
+contre les mornes, les unes au-dessus de nos têtes, les autres sous nos
+pieds.
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île
+tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de
+l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des
+montagnes;--de formidables arêtes de basalte partaient du cratère
+central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour
+de tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si haut, que par une
+commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos
+yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus
+hauts sommets; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait
+seul de sa majestueuse tête sombre.--Tout autour de l'île, une
+ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du
+Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de
+corail.
+
+Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et l'île de Moorea;
+sur leurs pics bleuâtres, planaient de petits nuages colorés de teintes
+invraisemblables, qui étaient comme suspendus dans l'immensité sans
+bornes.
+
+De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à la terre, tous
+ces aspects grandioses de la nature océanienne.--C'était si
+admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien
+nous dire, assis l'un près de l'autre sur les pierres.
+
+--Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées?
+(_E loti, e aho ta oé manao iti?)
+
+--Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre.
+Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés
+des archipels perdus; que ces archipels sont habités par une race
+mystérieuse bientôt destinée à disparaître; que tu es une enfant de
+cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces îles, loin des
+créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux
+monde, né sur l'autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que
+je t'aime.
+
+"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien reculée, avant que les premiers
+hommes fussent nés, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces
+montagnes; l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au feu,
+s'éleva comme une tempête, au milieu des flammes et de la fumée.
+
+"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la terre après ces
+épouvantes, tracèrent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore
+aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont
+éternels; ils seront les mêmes encore dans des centaines de siècles,
+quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus
+qu'un souvenir lointain conservé dans les livres du passé.
+
+--Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon aimé (e Loti, ta u
+here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque
+aujourd'hui même ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer
+avec les îles situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu
+venir de ce pays si éloigné où, d'après la Bible, fut créé le premier
+homme? Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que
+nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu
+pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour une matinée
+d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces
+tableaux gigantesques ses dernières lueurs dorées.--Les gros nuages
+qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient
+d'extraordinaires teintes de cuivre;
+
+--à l'horizon, l'île de Moorea s'épanouissait comme une braise, avec
+ses grands pics rougis,--éblouissants de lumière.
+
+Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la nuit descendit,
+rapide et sans crépuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les étoiles
+australes s'allumèrent dans le ciel profond.
+
+--Loti, dit Rarahu,--ton pays, à quelle hauteur faudrait-il monter
+pour l'apercevoir?...
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire...
+
+Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de connu. Les brisants,
+bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas même un léger
+craquement de branches, pas même un bruissement de feuilles;
+l'atmosphère était immobile.--On ne peut trouver de silence semblable
+que dans ces régions désertes, où les oiseaux mêmes n'habitent pas...
+
+Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de
+fougères, tout comme si nous eussions été en bas, dans des bois bien
+connus de Fataoua;--mais on apercevait par échappées, à la lueur pâle
+qui tombait des étoiles, la vertigineuse concavité bleuâtre de l'Océan,
+et on était comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensité.
+
+
+Tahiti est un des rares pays où l'on puisse impunément s'endormir dans
+les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougères, avec un pareo
+pour couverture.--C'est là ce que nous fîmes bientôt tous deux,--
+après avoir toutefois choisi un lieu découvert, où aucune surprise ne
+fût à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rôdeurs
+de la nuit qui hantent de préférence les lieux où des êtres humains ont
+vécu, ne montent-ils guère aussi haut, dans les régions presque vierges
+où nous étions couchés...
+
+Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des étoiles et des
+étoiles... Des myriades d'étoiles brillantes, dans l'étonnante
+profondeur bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe,
+tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...
+
+... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien
+dire; tour à tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air...
+--Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme
+des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de
+grandes trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune poussière
+cosmique,--et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique
+et terrifiante de l'immensité vide...
+
+
+Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire qui descendait de
+l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes
+extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous
+enveloppa d'une obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous voir.
+Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches
+mortes,--en même temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau
+glacée...
+
+A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous
+nous mîmes à l'abri, bien serrés l'un contre l'autre,--tremblant de
+froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu...
+
+Quand cette grande ondée fut passée, le jour se leva, chassant devant
+lui les nuages et les fantômes.--En riant nous fîmes sécher nos
+vêtements au beau soleil, et, après un très grand frugal repas tahitien,
+nous commençâmes à redescendre...
+
+
+
+
+
+XXII
+
+
+... Le soir, harassés de fatigue, et très affamés aussi, nous arrivions
+au bas de Fataoua sans incident nouveau...
+
+Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forêts;
+ils étaient vêtus du pareo national noué autour des reins; en passant
+dans la zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes
+semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de longs bâtons leur
+récolte sur leurs épaules nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et
+des bananes sauvages, rouges et vermeilles.
+
+Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond délicieux, sous une voûte
+odorante de citronniers en fleurs.
+
+La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du frottement de deux
+branches sèches; un grand feu fut allumé, et les fruits cuits sous
+l'herbe nous constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes
+hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, comme c'est là-bas
+la coutume...
+
+Rarahu avait rapporté de cette expédition autant d'étonnements et
+d'émotions que d'un voyage en pays lointain.
+
+Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une foule de conceptions
+nouvelles,--sur l'immensité et sur la formation des races humaines,
+sur le mystère de leurs destinées...
+
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+... Elles étaient à Papeete deux élégantes personnes, Rarahu et son amie
+Téourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines
+couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures.
+
+Elles allaient généralement pieds nus, les pauvres petites, et leur
+luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, était un
+luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la
+perfection et la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient
+encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et d'être
+ravissantes.
+
+Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à balancier
+qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient à venir en riant passer à
+poupe du _Rendeer_.
+
+Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle embarcation, couchée par
+le vent alizé, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout
+toutes deux, le regard animé, les cheveux flottants, elles glissaient
+sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles
+de leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche qui les emportait
+si vite, en laissant derrière elles une longue traînée d'écume
+blanche...
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+_Tahiti la délicieuse, cette reine polynésienne, cette île d'Europe au
+milieu de l'Océan sauvage,--la perle et le diamant du cinquième
+monde._ (Dumont D'Urville.)
+
+
+La scène se passait chez la reine Pomaré, en novembre 1872.
+
+La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur l'herbe fraîche
+ou sur les nattes de pandanus, était en fête ce soir-là, et en habits de
+luxe.
+
+J'étais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ était ouverte
+devant moi. Ce piano, arrivé le matin, était une innovation à la cour de
+Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait des sons doux et
+profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la
+musique de Meyerbeer allait pour la première fois être entendue chez
+Pomaré.
+
+Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus
+tard le métier de marin pour celui de premier ténor dans les théâtres
+d'Amérique, et eut un instant de célébrité sous le nom de Randetti,
+jusqu'au moment où, s'étant mis à boire, il mourut dans la misère.
+
+Il était alors dans toute la plénitude de sa voix et de son talent, et
+je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus
+délicieuse. Nous avons charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes,
+dans ce pays où la musique est si merveilleusement comprise par tous,
+même par les plus sauvages.
+
+
+Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-même, où un artiste
+de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poétisée--
+était assise la vieille reine, sur son trône doré, capitonné de brocart
+rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite
+Pomaré V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la
+fièvre.
+
+La vieille femme occupait toute la largeur de son siège par la masse
+disgracieuse de sa personne. Elle était vêtue d'une tunique de velours
+cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une
+bottine de satin.
+
+A côté du trône, était un plateau rempli de cigarettes de pandanus.
+
+Un interprète en habit noir se tenait debout près de cette femme, qui
+entendait le français comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à
+en prononcer seulement un mot.
+
+L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis près de la reine.
+
+Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, dure, il y avait encore
+de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse
+de voir la mort lui prendre l'un après l'autre tous ses enfants frappés
+du même mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la
+civilisation, s'en aller à la débandade,--et son beau pays dégénérer
+en lieu de prostitution...
+
+Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par là
+s'agiter plusieurs têtes couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour
+écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, coiffée comme une
+naïade, de feuilles et de roseaux;--Téhamana, couronnée de fleurs de
+datura; Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, Taïréa,--Tiahoui et Rarahu.
+
+La partie du salon qui me faisait face était entièrement ouverte; la
+muraille absente, remplacée par une colonnade de bois des îles, à
+travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit
+étoilée.
+
+Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se détachait
+une banquette chargée de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou
+princesses. Quatre torchères dorées, d'un style pompadour, qui
+s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine
+lumière, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment élégantes et
+belles. Leurs pieds, naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans
+d'irréprochables bottines de satin.
+
+C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise,
+couronnée de péia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de
+vaisseau français M.., qui s'était ruiné pour la corbeille de mariage,-
+-et la main de Kaméhaméha V, roi des îles Sandwich.
+
+A côté d'elle, Paüra, son inséparable amie, type charmant de la
+sauvagesse, avec son étrange laideur ou son étrange beauté,--tête à
+manger du poisson cru et de la chair humaine,--singulière fille qui
+vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possède
+l'éducation d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole...
+
+Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la
+Tahitienne restée belle dans l'âge mûr; constellée de perles fines, la
+tête surchargée de reva-reva flottants.
+
+Ses deux filles, récemment débarquées d'une pension de Londres, déjà
+belles comme leur mère; des toilettes de bal européennes, à demi
+dissimulées, par condescendance pour les désirs de la reine, sous des
+tapas tahitiennes en gaze blanche.
+
+La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, avec sa douce figure,
+rêveuse et naïve, fidèle à sa coiffure de roses du Bengale naturelles,
+piquées dans ses cheveux dénoués.
+
+La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aiguës, en
+robe de velours.
+
+La reine Moé (_Moé_: sommeil ou mystère), en robe sombre, d'une beauté
+régulière et mystique, ses yeux étranges à demi fermés, avec une
+expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois.
+
+Derrière ces groupes en pleine lumière, dans le profondeur transparente
+des nuits d'Océanie, les cimes des montagnes se découpant sur le ciel
+étoilé; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes
+pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits
+semblables à des girandoles terminées par des fleurs noires. Derrière
+ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel austral faisaient un amas de
+lumière bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus
+idéalement tropical que ce décor profond.
+
+Dans l'air, ce parfum exquis de gardénias et d'orangers, qui se condense
+le soir sous le feuillage épais; un grand silence, mêlé de bruissements
+d'insectes sous les herbes; et cette sonorité particulière aux nuits
+tahitiennes, qui prédispose à subir la puissance enchanteresse de la
+musique.
+
+Le morceau choisi était celui où Vasco, enivré, se promène seul dans
+l'île qu'il vient de découvrir, et admire cette nature inconnue;--
+morceau où le maître a si parfaitement peint ce qu'il savait
+d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de
+lumière.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commença de sa
+voix délicieuse:
+
+Pays merveilleux, Jardins fortunés.. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .
+
+L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de plaisir en entendant
+ainsi, à l'autre bout du monde, interpréter sa musique.
+
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Vers la fin de l'année, une grande fête fut annoncée dans l'île de
+Moorea, à l'occasion de la consécration du temple d'Afareahitu.
+
+La reine Pomaré manifesta à l'_amiral à cheveux blancs_ l'intention de
+s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-même à la cérémonie et
+au grand banquet qui devait s'ensuivre.
+
+L'amiral mit sa frégate à la disposition de la reine, et il fut convenu
+que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter là-bas toute la cour.
+
+
+La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'était
+augmentée pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui
+avaient fait de folles dépenses de _reva-reva_ et de fleurs.
+
+Un beau matin pur de décembre, le _Rendeer_ ayant déjà largué ses
+grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule
+joyeuse.
+
+J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au
+palais.
+
+Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en scène, avait expédié en
+avant toutes ses femmes,--et, en petit cortège intime, nous nous
+acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil
+levant.
+
+La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main
+sa petite-fille si chérie,--et nous suivions à deux pas, la princesse
+Ariitéa, la reine Moé, la reine de Bora-Bora et moi.
+
+C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les
+femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariitéa
+marchant auprès de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumière
+matinale,--est celle que je revois encore, quand, à travers les
+distances et les années, je pense à elle...
+
+Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses
+accosta le _Rendeer_, les matelots de la frégate, rangés sur les vergues
+suivant le cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le cri de: "Vive
+Pomaré!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles
+plages de Tahiti.
+
+Puis la reine et la cour entrèrent dans les appartements de l'amiral, où
+les attendait un lunch à leur goût composé de bonbons et de fruits,--
+le tout arrosé de vieux champagne rose.
+
+
+Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient répandues dans
+les différentes parties du navire, où elles menaient grand et joyeux
+tapage, en lançant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs.
+
+Et Rarahu était là aussi, embarquée comme une petite personne de la
+suite royale; Rarahu pensive et sérieuse, au milieu de ce débordement de
+gaîté bruyante.--Pomaré avait emmené avec elle les plus remarquables
+choeurs d'_himéné_ de ses districts, et Rarahu étant un des premiers
+sujets du choeur d'Apiré avait été à ce titre conviée à la fête.
+
+Ici une digression est nécessaire au sujet du _tiaré miri_,--objet qui
+n'a point d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes
+européennes.
+
+Ce _tiaré_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Océanie se
+plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de
+gala.--En examinant de près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle
+est factice; elle est montée sur une tige de jonc, et composée des
+feuilles d'une toute petite plante parasite très odorante, sorte de
+lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forêts.
+
+Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiarés_ très
+artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete.
+
+Le _tiaré_ est particulièrement l'ornement des fêtes, des festins et des
+danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne à un jeune homme, il a
+le même sens à peu près que le mouchoir jeté par le sultan à son
+odalisque préférée.
+
+Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des _tiaré_ dans les cheveux.
+
+J'avais été mandé par Ariitéa pour lui faire société pendant ce lunch
+officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi,
+m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi
+abandonnée. Punition bien sévère que je lui avais infligée là, pour un
+caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait
+verser des larmes.
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+La traversée durait depuis deux heures, nous approchions de l'île de
+Morea.
+
+On faisait grand bruit au carré du _Rendeer_; une dizaine de jeune
+femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient été
+conviées à une collation que leur offraient les officiers.
+
+Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part.--Elle était là,
+en compagnie de Téourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait
+essuyé ses pleurs et riait aux éclats.
+
+Elle ne parlait point français, comme la plupart des autres;--mais,
+par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation très
+animée avec ses voisins qui la trouvaient charmante.
+
+Enfin,--ce qui était le comble de la perfidie et de l'horreur,--au
+dessert, elle avait avec mille grâces offert son _tiaré_ à Plumkett.
+
+Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait
+bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre.
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!
+
+De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forêts épaisses, de
+mystérieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et,
+sous les grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers et
+les lauriers-roses.
+
+Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne dans ce pays
+ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait là
+silencieusement, à demi cachée sous les voûtes de verdure.
+
+On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une étrange senteur de
+mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himéné_ de Moorea
+étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs énormes des arbres;
+tous les chanteurs d'un même district étaient vêtus d'une même couleur,
+--les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes
+étaient couronnées de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de
+roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, étaient restés
+dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, à moitié
+cachés derrière les arbres.
+
+La reine quitta le _Rendeer_ avec le même cérémonial qu'à l'arrivée et
+le bruit du canon se répercuta au loin dans les montagnes.
+
+Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par l'amiral.--Nous
+n'étions déjà plus au temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs
+bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui
+voulait que tout territoire foulé par le pied de la reine devint
+propriété de la couronne, est depuis longtemps oubliée en Océanie.
+
+Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la garde d'honneur
+de Pomaré, étaient rangés sur la plage pour nous recevoir.
+
+Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himéné_ entonnèrent ensemble
+le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut à toi, reine
+Pomaré!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur.
+
+On eût cru mettre le pied dans quelque île enchantée, qui se serait
+éveillée soudain sous le coup d'une baguette magique.
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Ce fut une longue cérémonie que la consécration du temple d'Afareahitu.
+Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himéné_
+chantèrent de joyeux cantiques à l'Éternel.
+
+Le temple était bâti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, était
+soutenu par des pièces de bois des îles, que reliaient entre elles des
+amarrages de différentes couleurs, réguliers et compliqués; c'était le
+vieux style des constructions maories.
+
+Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes
+sur la campagne, sur un décor admirable de montagnes et de hauts
+palmiers; auprès de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire,
+triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie
+la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles
+en robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de fleurs,-
+-et Rarahu, que j'avais laissée partir du _Rendeer_ comme une inconnue,
+mêlée à cette foule...
+
+Un grand silence se fit quand l'_himéné_ d'Apiré, qui avait été réservé
+pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derrière moi la
+voix fraîche de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous
+l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnée, elle exécutait
+avec frénésie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait
+comme un son de cristal dans le silence de ce temple où elle captivait
+l'attention de tous.
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Après la cérémonie, nous passâmes dans la salle du banquet. C'était en
+plein air, au milieu des cocotiers, que les tables étaient dressées sous
+des tendelets de verdure.
+
+Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes
+étaient couvertes de feuilles découpées et de fleurs d'amarantes. Il y
+avait une grande quantité de _pièces montées_, composées par des Chinois
+au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires.
+A côté des mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets
+tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons rôtis tout entiers
+sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentées dans du lait. On
+puisait différentes sauces dans de grandes pirogues qui en étaient
+remplies et que des porteurs avaient grand'peine à promener à la ronde.
+Les chefs et les cheffesses venaient à tour de rôle haranguer la reine à
+tue-tête, avec des voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on
+les eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point trouvé de place à table
+mangeaient debout, sur l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir;
+c'était un vacarme et une confusion indescriptibles...
+
+Assis à la table des princesses, j'avais affecté de ne point prendre
+garde à Rarahu, qui était perdue fort loin de moi, parmi les gens
+d'Apiré.
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le
+_Farehaü_ du district où un logement lui était préparé. L'_amiral à
+cheveux blancs_ regagna la frégate, et la _upa-upa_ commença.
+
+Toute pensée religieuse, tout sentiment chrétien, s'étaient envolés avec
+le jour; l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur l'île
+sauvage; comme au temps où les premiers navigateurs l'avaient nommée la
+nouvelle Cythère, tout était redevenu séduction, trouble sensuel et
+désirs effrénés.
+
+Et j'avais suivi l'_amiral à cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la
+foule affolée.
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du
+_Rendeer_. La frégate, le matin si animée, était vide et silencieuse;
+les mâts et les vergues découpaient leurs grandes lignes sur le ciel de
+la nuit; les étoiles étaient voilées, l'air calme et lourd, la mer
+inerte.
+
+Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes
+renversées; on voyait de loin les feux qui à terre éclairaient le _upa-
+upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus,
+accompagnés à contre-temps par des coups de tam-tam.
+
+J'éprouvais un remords profond de l'avoir abandonnée au milieu de cette
+saturnale; une tristesse inquiète me retenait là, les yeux fixés sur ces
+feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le
+coeur.
+
+L'une après l'autre, toutes les heures de la nuit sonnèrent à bord du
+_Rendeer_, sans que le sommeil vînt mettre fin à mon étrange rêverie. Je
+l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est
+la petite femme de Loti." C'était bien ma petite femme en effet; par le
+coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait
+des abîmes pourtant, de terribles barrières, à jamais fermées; elle
+était une petite sauvage; entre nous qui étions une même chair, restait
+la différence radicale des races, la divergence des notions premières de
+toutes choses; si mes idées et mes conceptions étaient souvent
+impénétrables pour elle, les siennes aussi l'étaient pour moi; mon
+enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait
+toujours pour elle l'incompréhensible et l'inconnu. Je me souvenais de
+cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas
+le même Dieu qui nous ait crées." En effet, nous étions enfants de deux
+natures bien séparées et bien différentes, et l'union de nos âmes ne
+pouvait être que passagère, incomplète et tourmentée.
+
+Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin l'un de
+l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante
+et sauvage, tu mourras dans l'île lointaine, seule et oubliée,--et
+Loti peut-être ne le saura même pas...
+
+
+A l'horizon une ligne à peine visible commençait à se dessiner du côté
+du large: c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait à l'Orient; les
+feux s'éteignaient à terre, et les chants ne s'entendaient plus.
+
+Je songeais que, à cette heure particulièrement voluptueuse du matin,
+Rarahu était là, énervée par la danse, et livrée à elle-même. Et cette
+pensée me brûlait comme un fer rouge.
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Dans l'après-midi, la reine et les princesses s'embarquèrent de nouveau
+pour retourner à Papeete. Quand elles eurent été reçues avec les
+honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots nombreux,
+pirogues et baleinières qui ramenaient leur suite; la foule s'était
+augmentée encore d'une quantité de jeunes femmes de Moorea qui voulaient
+prolonger la fête à Tahiti.
+
+Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle revenait aussi. Elle avait
+changé sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraîches
+dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front
+décoloré, et les cercles bleuâtres s'étaient accentués sous ses yeux.
+
+Sans doute elle était restée à la upa-upa jusqu'au matin, mais elle
+était là, elle revenait, et c'était pour le moment tout ce que je
+désirais d'elle.
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+La traversée s'était effectuée par un beau temps calme.
+
+C'était le soir, le soleil venait de disparaître; le frégate glissait
+sans bruit, en laissant derrière elles des ondulations lentes et molles
+qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De
+grands nuages sombres étaient plaqués çà et là dans le ciel, et
+tranchaient violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une
+étonnante transparence de l'atmosphère.
+
+A l'arrière du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se détachait
+gracieusement sur la mer et sur les paysages océaniens. C'était une
+groupe dont la vue me causa un étonnement extrême: Ariitéa et Rarahu,
+causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, Maramo, Faïmana et
+deux autres suivantes de la cour.
+
+Il était question d'un _himéné_ composé par Rarahu, et qu'elles allaient
+chanter ensemble.
+
+En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitéa,
+Rarahu et Maramo.
+
+La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles,
+dont aucune ne fut perdue pour moi:
+
+--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)
+
+--"Humble simplement même le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora-
+Bora).
+
+i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...
+
+auprès de ma ici douleur pour toi, ô mon amant! hélas!...
+
+--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,
+
+--"Ai arraché aussi moi les racines du _tiaré_ (la fleur des fêtes,
+c'est-à-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fête),
+
+ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...
+
+pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon amant! hélas!
+
+--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,
+
+--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,
+
+e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."
+
+--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! hélas!..."
+
+
+Traduction grossière:
+
+--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, ô mon
+amant! hélas!...
+
+--"J'ai arraché les racines du _tiaré_ pour marquer ma douleur pour
+toi, ô mon amant! hélas!...
+
+--"Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de France; tu lèveras tes
+yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! hélas!..."
+
+
+Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité du Grand Océan,
+répété avec un rythme étrange par trois voix de femmes, est resté à
+jamais gravé dans ma mémoire comme l'un des plus poignants souvenirs que
+m'ait laissés la Polynésie...
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Il était nuit close quand le cortège bruyant fit son entrée dans
+Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple.
+
+Au bout d'un instant nous nous retrouvâmes marchant côte à côte, Rarahu
+et moi, dans le sentier qui menait à notre demeure. Un même sentiment
+nous avait ramenés tous deux sur cette route, où nous avancions sans
+nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment
+revenir l'un à l'autre.
+
+Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes entrés nous nous
+regardâmes...
+
+J'attendais une scène, des reproches et des larmes. Au lieu de tout
+cela, elle sourit en détournant la tête, avec un imperceptible mouvement
+d'épaules, une expression inattendue de désenchantement, d'amère
+tristesse et d'ironie.
+
+Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours;
+ils disaient d'une manière concise et frappante à peu près ceci:
+
+Je le savais bien, va, que je n'étais qu'une petite créature inférieure,
+jouet de hasard que tu t'es donné. Pour vous autres, hommes blancs,
+c'est tout ce que nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me fâcher?
+Je suis seule au monde; à toi ou à un autre, qu'importe? J'étais ta
+maîtresse; ici était notre demeure: je sais que tu me désires encore.
+Mon Dieu, je reste et me voilà!...
+
+La petite fille naïve avait fait de terribles progrès dans la science
+des choses de la vie; l'enfant sauvage était devenue plus forte que son
+maître et le dominait.
+
+Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une
+immense pitié. Et ce fut moi qui demandai grâce et pardon, pleurant
+presque et la couvrant de baisers.
+
+Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un être surnaturel, que
+l'on pourrait à peine saisir et comprendre.
+
+Des jours doux et paisibles d'amour succédèrent encore à cette aventure
+d'Afareahitu; l'incident fut oublié, et le temps reprit son cours
+énervant...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Tiahoui, qui était en visite à Papeete, était descendue chez nous avec
+deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papéuriri.
+
+Elle me prit à part un soir avec l'air grave qui précède les entretiens
+solennels, et nous allâmes nous asseoir dans le jardin sous les
+lauriers-roses.
+
+Tiahoui était une petite femme sage, plus sérieuse que ne le sont
+d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district éloigné, elle avait suivi
+avec admiration les instructions d'un missionnaire indigène: elle avait
+la foi ardente d'une néophyte. Dans le coeur de Rarahu, où elle savait
+lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'étranges choses:
+
+--Loti, dit-elle, Rarahu se perd à Papeete. Quand tu seras parti, que
+va-t-elle devenir?
+
+En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la différence
+si complète de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout
+ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'égarements. Je
+comprenais pourtant qu'elle était perdue, perdue de corps et d'âme.
+C'était peut-être pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont
+mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer...
+
+
+Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma
+petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle
+n'avait plus jamais de ses colères d'enfant d'autrefois. Elle était
+gracieuse et prévenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on
+la voyait là, assise à l'ombre de notre véranda, dans une pose heureuse
+et nonchalante, souriant à tous du sourire mystique des Maoris, on eût
+dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un poème de
+bonheur paisible et inaltérable.
+
+Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors
+qu'elle eût besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce
+monde; dans ces moments, la pensée de mon départ lui faisait verser des
+larmes silencieuses, et je songeais encore à ce projet insensé que
+j'avais fait jadis, de rester pour toujours auprès d'elle.
+
+Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apportée d'Apiré;
+elle priait avec extase, et la foi ardente et naïve rayonnait dans ses
+yeux.
+
+Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses lèvres
+ce même sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la
+première fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait
+regarder au loin, dans le vague, des choses mystérieuses; des idées
+étranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions
+inattendues sur des sujets singulièrement profonds dénotaient le
+dérèglement de son imagination, le cours tourmenté de ses idées.
+
+Son sang maori lui brûlait les veines; elle avait des jours de fièvre et
+de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne fût plus
+elle-même. Elle m'était absolument fidèle, dans le sens que les femmes
+de Papeete donnent à ce mot, c'est-à-dire qu'elle était sage et réservée
+vis-à-vis des jeunes gens européens; mais je crus savoir qu'elle avait
+de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir;
+elle n'était pas tout à fait responsable, la pauvre petite, de sa nature
+étrangement ardente et passionnée.
+
+Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe
+distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa
+gorge étaient arrondies et correctes comme celles des belles statues de
+la Grèce antique. Et cependant, la petite toux caractéristique, pareille
+à celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus fréquente, et
+le cercle bleuâtre s'accentuait sous ses grands yeux.
+
+Elle était une petite personnification touchante et triste de la race
+polynésienne, qui s'éteint au contact de notre civilisation et de nos
+vices, et ne sera plus bientôt qu'un souvenir dans l'histoire
+d'Océanie...
+
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Cependant le moment du départ était arrivé, le _Rendeer_, s'en allait en
+Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la
+reine.
+
+Ce n'était pas le départ définitif, il est vrai; au retour nous devions
+nous arrêter encore à _l'île délicieuse_ un mois ou deux, en passant.
+Sans cette certitude de revenir, il est probable qu'à ce moment-là je ne
+serais pas parti: la laisser pour toujours eût été au-dessus de mes
+forces, et m'eût brisé le coeur.
+
+A l'approche du départ, j'étais étrangement obsédé par la pensée de
+cette Taïmaha, qui avait été la femme de mon frère Rouéri. Il m'était
+extrêmement pénible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connaître,
+et je m'en ouvris à la reine, en la priant de se charger de nous ménager
+une entrevue.
+
+Pomaré parut prendre grand intérêt à ma demande:
+
+--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parlé,
+Rouéri? Il ne l'avait donc point oubliée?
+
+Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du
+passé, retrouvant peut-être dans sa mémoire l'oubli de quelques-uns,
+qu'elle avait aimés, et qui étaient partis pour ne plus revenir.
+
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+C'était le dernier soir du _Rendeer_...
+
+Il résultait des renseignements pris à la hâte par la reine que Taïmaha
+était depuis la veille à Tahiti;--et le chef des _mutoï_ du palais
+avait été chargé de lui porter l'ordre de se trouver à l'heure du
+coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_.
+
+A l'heure du rendez-vous, nous y fûmes, Rarahu et moi.
+
+Longtemps nous attendîmes, et Taïmaha ne vint pas;--je l'avais prévu.
+
+Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers
+moments de notre dernière soirée.--J'attendais avec une inexplicable
+anxiété; j'aurais donné cher à cet instant pour voir cette créature,
+dont j'avais rêvé dans mon enfance, et qui était liée au lointain et
+poétique souvenir de Rouéri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne
+paraîtrait point...
+
+Nous avions demandé des renseignements à des vieilles femmes qui
+passaient:
+
+--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous
+notre petite fille que voici, qui la connaît et vous l'indiquera. Quand
+vous l'aurez trouvée, vous direz à notre enfant de rentrer au logis.
+
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+DANS LA GRANDE RUE
+
+
+La rue bruyante était bordée de magasins chinois; des marchands, qui
+avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient à la
+foule du thé, des fruits et des gâteaux.--Il y avait sous les vérandas
+des étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de
+_tiaré_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant;
+quantité de petites lanternes à la mode du Céleste Empire éclairaient
+les échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres.
+
+C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela était gai et surtout
+original.--On sentait dans l'air un bizarre mélange d'odeurs chinoises
+de santal et de monoï, et de parfums suaves de gardénias ou d'orangers.
+
+La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien.--La petite Téhamana,
+notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en
+reconnaissait aucune.--Le nom de Taïmaha même était inconnu à toutes
+celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de
+tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu
+l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilité de rencontrer un
+mythe,--et chaque minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse
+impatiente.
+
+Après une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands
+manguiers noirs,--la petite Téhamana s'arrêta tout à coup devant une
+femme qui était assise à terre, la tête dans ses mains et semblait
+dormir.
+
+--_Téra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!)
+
+Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir:
+
+--Es-tu Taïmaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me répondit
+non!
+
+--Oui! répondit-elle immobile.
+
+--Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri?
+
+--Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec nonchalance,--c'est
+moi, Taïmaha, la femme de Rouéri, le marin _dont les yeux sommeillent
+(mata moé)_, c'est-à-dire: qui n'est plus...
+
+--Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri!--Suis-moi dans un lieu
+plus écarté où nous puissions causer ensemble.
+
+--Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,--
+mais avec tant d'indifférence que j'en restai confondu.
+
+Et je regrettais déjà d'être venu remuer cette cendre, pour n'y trouver
+que banalité et désenchantement.
+
+Pourtant elle s'était levée pour me suivre.--Je les pris par la main
+l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, et m'éloignai avec elles de cette
+foule tahitienne où personne ne m'intéressait plus...
+
+
+
+
+
+XXXIX
+
+RÉVÉLATIONS
+
+
+Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit lointain de la
+foule,--sous l'ombre épaisse des arbres, dans la nuit noire,--
+Taïmaha s'arrêta et s'assit.
+
+--Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui
+de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frère, lui?...
+
+A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit:
+
+--N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui demandai-je.
+
+--Si, répondit-elle, après une minute d'hésitation, mais d'une voix
+assurée pourtant;--si, deux!...
+
+Il y eut un long silence, après cette révélation inattendue. Une foule
+de sentiments s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu,
+impressions tristes et intraduisibles.
+
+Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'étrangeté
+saisissante.--Le charme du lieu, les influences mystérieuses de la
+nature, avivent ou transforment les émotions ressenties, et on ne sait
+plus, même imparfaitement, les exprimer.
+
+
+
+
+
+XL
+
+
+Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions Papeete, qui déjà s'était
+endormi; cette dernière soirée du _Rendeer_ était terminée, et quantité
+de marins du bord étaient entrés dans les cases tahitiennes, entourés de
+bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de séduction et de
+trouble sensuel passait sur ce pays, comme après les soirs de grandes
+fêtes.
+
+Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, et j'avais pour
+l'instant oublié jusqu'à Rarahu...
+
+Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre
+chère petite case, où je devais, dans la nuit, revenir pour la dernière
+fois.
+
+
+Nous marchions côte à côte, Taïmaha et moi; nous suivions d'un pas
+rapide la plage océanienne. La pluie tombait, la pluie tiède des
+tropiques; Taïmaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue
+tapa de mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le sable.
+
+On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer,
+qui brisait au large sur le corail.
+
+Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; à
+l'horizon les pics de l'île de Moorea se dessinaient légèrement au-
+dessus de la nappe bleue du Pacifique, à la lueur indécise et embrumée
+de la lune.
+
+Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était restée, malgré ses
+trente ans, un type accompli de la beauté maorie. Ses cheveux noirs
+tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses
+et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de
+déesse.
+
+Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case déjà ancienne, à
+moitié enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle
+avait dû jadis habiter avec mon frère.
+
+--Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je...
+
+--Oui! répondit-elle en s'animant pour la première fois; oui, c'était
+celle-ci la case de Rouéri!...
+
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Nous nous dirigions tous deux, à cette heure déjà avancée de la nuit,
+vers le district de Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune
+fils Atario.
+
+Avec une condescendance légèrement railleuse, elle s'était prêtée à
+cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle
+s'expliquait à peine.
+
+Dans ce pays où la misère est inconnue et le travail inutile, où chacun
+a sa place au soleil et à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture
+dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et
+sans culture, là où le caprice de leurs parents les a placés. La famille
+n'a pas cette cohésion que lui donne en Europe, à défaut d'autre cause,
+le besoin de lutter pour vivre.
+
+Atario, l'enfant né depuis le départ de Rouéri, habitait le district de
+Faaa; par suite de cet usage général d'adoption, il avait été confié aux
+soins de _fetii_ (de parents) éloignés de sa mère...
+
+Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, avait le front et les
+grands yeux de Rouéri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille
+mère de Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait là-bas à notre
+horizon sa silhouette lointaine.
+
+A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un bois de
+cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette
+direction, par un sentier connu d'elle.
+
+Quand nous eûmes marché quelques minutes dans l'obscurité, sous la voûte
+des grandes palmes mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de chaume,
+où deux vieilles femmes étaient accroupies devant un feu de branches.
+Sur quelques mots inintelligibles prononcés par Taïmaha, les deux
+vieilles se dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et
+Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon enflammé, se mit
+à m'examiner avec une extrême attention. C'était la première fois que
+nous nous voyions tous deux en pleine lumière.
+
+Quand elle eut terminé son examen, elle sourit tristement. Sans doute
+elle avait retrouvé en moi les traits déjà connus de Rouéri,--les
+ressemblances des frères sont frappantes pour les étrangers,--même
+lorsqu'elles sont vagues et incomplètes.
+
+Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil régulier, et ses
+dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre
+de son teint...
+
+Nous continuâmes notre route en silence, et bientôt nous aperçûmes les
+cases d'un district, mêlées aux masses noires des arbres.
+
+--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire...
+
+Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en bourao enfouie sous des
+arbres-pain, des manguiers et des tamaris.
+
+Tout le monde semblait profondément endormi à l'intérieur, et, à travers
+les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.
+
+Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en
+nous faisant signe d'entrer.
+
+La case était grande; c'était une sorte de dortoir où étaient couchés
+des vieillards. La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait
+qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait à peine toutes ces
+formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer.
+
+Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle prit un enfant qu'elle
+m'apporta...
+
+--... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la lampe, je me
+trompe, ce n'est pas lui!...
+
+Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à examiner d'autres
+lits où elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait
+au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'éclairait que de
+vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des
+_pareo_ d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on les eût prises
+pour des momies roulées dans des draps mortuaires...
+
+Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux veloutés de Taïmaha:
+
+--Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils Atario?...
+
+La vieille Huahara se souleva sur son coude décharné, et fixa sur nous
+son regard effaré par le réveil:
+
+--Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a été adopté par
+ma soeur Tiatiara-honui (Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici,
+au bout du bois de cocotiers...
+
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire.
+
+A la case de Tiatiara-honui, même scène, même cérémonie de réveil,
+semblable à une évocation de fantômes.
+
+On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de
+sommeil; il était nu. Je pris sa tête dans mes mains et l'approchai de
+la lampe que tenait la vieille _Araignée_, soeur de Huahara. L'enfant,
+ébloui, fermait les yeux.
+
+--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui était restée à
+la porte.
+
+--C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une façon qui dut la
+remuer jusqu'au fond du coeur.
+
+--Oui, dit-elle, comprenant que la réponse était solennelle, oui, c'est
+le fils de ton frère Rouéri!...
+
+La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais
+l'enfant s'était rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et
+le recouchai sur na natte. Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et
+nous reprîmes le chemin de Papeete.
+
+Tout cela s'était passé comme dans un rêve. J'avais à peine pris le
+temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés
+dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image très vive, qu'on a
+perçue un instant, persiste et reparaît encore, après qu'on a fermé les
+yeux.
+
+J'étais singulièrement troublé, et mes idées étaient bouleversées;
+j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien
+être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste à temps
+pour le départ du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chère petite
+case, ni même embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus...
+
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda:
+
+--Tu reviendras demain?
+
+--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie.
+
+Un moment après, elle demanda avec timidité:
+
+--Rouéri t'avait parlé de Taïmaha?
+
+Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu à peu son coeur semblait
+s'éveiller d'un long sommeil.--Elle n'était plus la même créature,
+insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix émue, sur
+celui qu'elle appelait _Rouéri_, et m'apparaissait enfin telle que je
+l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et une tristesse
+profonde, le souvenir de mon frère...
+
+Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux détails que
+Rouéri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on
+me donnait jadis dans mon foyer chéri; elle me le redit en souriant, et
+me rappela en même temps une histoire oubliée de ma petite enfance. Je
+ne puis décrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs,
+conservés dans la mémoire de cette femme, et répétés là par elle, en
+langue polynésienne...
+
+Le ciel s'était dégagé; nous revenions par une nuit magnifique, et les
+paysages tahitiens, éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le
+grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein
+d'enchantement et de mystère.
+
+Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case qu'elle habitait à
+Papeete.--Sa résidence habituelle était la case de sa vieille mère
+Hapoto, au district de Téaroa, dans l'île de Moorea.
+
+En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de mon retour, et
+voulus lui faire promettre de se trouver alors à Papeete, avec ses deux
+fils.--Taïmaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle
+était redevenue sombre et bizarre; ses dernières réponses étaient
+incohérentes ou moqueuses, son coeur s'était refermé; en lui disant
+adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard,
+incompréhensible et sauvage...
+
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille où
+Rarahu m'attendait; on sentait déjà dans l'air la fraîcheur humide du
+matin.--Rarahu, qui était restée assise dans l'obscurité, jeta ses
+bras autour de moi quand j'entrai.
+
+Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de garder pour elle ces
+confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliée ne
+redevint pas la fable des femmes de Papeete.
+
+C'était notre dernière nuit... et les incertitudes du retour, et les
+distances énormes qui allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses
+un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se
+montrait sous un jour suave et délicieux; elle était bien la petite
+épouse de Loti; elle était doucement touchante dans ses transports
+d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, la
+tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille
+passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des
+expressions sauvages et des images étranges.
+
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Les premières lueurs indécises du jour vinrent m'éveiller après quelques
+moments de sommeil.
+
+Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, qui est
+particulière au réveil, je retrouvai mêlées ces idées: le départ,
+quitter l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les
+grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Taïmaha et
+ses fils,--ces nouveaux personnages à peine entrevus la nuit, et qui
+venaient encore, à la dernière heure, m'attacher à ce pays par des liens
+nouveaux...
+
+La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenêtres ouvertes...
+Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'éveillai en
+l'embrassant:
+
+--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me réveilles, et il
+faut partir.
+
+Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique;
+elle mit sur sa tête sa couronne fanée et son _tiaré_ de la veille, en
+faisant le serment que jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres.
+
+J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu à nos
+arbres, à nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas,
+une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant,
+comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apiré...
+
+Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en nous donnant la
+main, nous descendîmes tristement à la plage, pour la dernière fois.
+
+Là, il y avait déjà assistance nombreuse et silencieuse; toutes les
+filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le
+_Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, étaient assises à terre;
+quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir.
+
+Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier
+canot du _Rendeer_ m'emporta à bord...
+
+
+Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre.
+
+Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait à la plage pour me
+voir partir, comme, douze ans auparavant, elle était venue, à dix-sept
+ans, voir partir Rouéri qui ne revint plus.
+
+Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle.
+
+C'était une belle matinée d'Océanie, tiède et tranquille; il n'y avait
+pas un souffle dans l'atmosphère; cependant des nuages lourds
+s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand
+dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du matin éclairait en
+plein la plage d'Océanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en
+robes blanches.
+
+L'heure du départ apportait son charme de tristesse à ce grand tableau
+qui allait disparaître.
+
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la
+case abandonnée de mon frère Rouéri fut encore longtemps visible au bord
+de la mer, et mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans les
+arbres.
+
+Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur
+Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau immense, sous lequel l'île
+entière fut bientôt enveloppée.--La pointe aiguë du morne de Fataoua
+parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les
+épaisses masses sombres; un grand vent alizé se leva sur la mer, qui
+devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commença à tomber.
+
+Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je
+me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu,
+déchiré par les épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour
+vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le jour, je restai là
+étendu, à ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce
+bruit triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre la
+muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plongé dans cette sorte de
+méditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient
+se confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs lointains de mon
+enfance.
+
+Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille
+épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans
+ma chambre,--les coiffures de chefs océaniens, les images
+embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches
+de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées,
+à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries
+et encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa,--et le dernier bouquet de
+pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure.
+
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je
+montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le
+visage, me ramenèrent aux notions précises de la vie réelle, au
+sentiment complet du départ.
+
+Celui que je remplaçais pour le service de nuit, c'était John B..., mon
+cher frère John, dont l'affection douce et profonde était depuis
+longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie:
+
+--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_;
+elles sont là-bas derrière nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer,
+tu les connais...
+
+Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon:
+l'île de Tahiti, et l'île de Moorea...
+
+
+John resta près de moi jusqu'à une heure avancée de la soirée; je lui
+contai ma soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait la
+nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et
+d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille
+j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurité du banc de quart, personne
+ne le vit que mon frère John: auprès de lui je pleurai là comme un
+enfant.
+
+La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit
+noire. C'était comme un réveil, un retour au dur métier des marins,
+après une année d'un rêve énervant et délicieux, dans l'île la plus
+voluptueuse de la terre...
+
+
+...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à
+l'horizon: l'île de Tahiti et l'île de Moorea...
+
+L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette heure en pleurant dans ma case
+déserte,--dans ma chère petite case que battent la pluie et le vent de
+la nuit,--et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le
+front et les yeux de mon frère..."
+
+Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, qui ressemble à mon frère
+Georges, quelque chose étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle
+Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille
+mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me cause une tristesse
+douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui était
+Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui...
+
+Moi aussi, qui serai bientôt peut-être fauché par la mort dans quelque
+pays lointain, jeté dans le néant ou l'éternité, moi aussi, j'aimerais
+revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-même, qui
+serait mon sang mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une joie étrange
+dans l'existence de ce lien suprême et mystérieux entre elle et moi,
+dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une
+même créature...
+
+Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attaché
+d'une manière irrésistible et pour toujours; c'est maintenant surtout
+que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai
+deux patries maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est vrai;-
+-mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-être
+y finirai-je ma vie...
+
+
+
+
+
+TROSIÉME PARTIE
+
+
+I
+
+
+Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit à Honolulu, capitale des îles
+Sandwich, une relâche fort gaie qui dura deux mois.
+
+Là, c'était la race maorie arrivée déjà à un degré de civilisation
+relative plus avancé qu'à Tahiti.
+
+Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et doré; des fêtes à
+l'européenne, des ministres et des généraux empanachés et légèrement
+grotesques; tout un personnel drôle, repoussoir multiple sur lequel se
+détachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite
+très élégantes et parées. Des jeunes filles du même sang que Rarahu
+transformées en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son
+air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de
+France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à plusieurs
+boutons et leurs toilettes parisiennes.
+
+Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre mélange de
+population; des Hawaïens tatoués dans les rues, des commerçants
+américains et des marchands chinois.
+
+Un beau pays, une belle nature; une belle végétation, rappelant de loin
+celle de Tahiti, mais moins fraîche et moins puissante pourtant que
+celle de l'île aux vallées profondes et aux grandes fougères.
+
+Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu de la même
+origine; quelques mots cependant étaient les mêmes, et les indigènes me
+comprenaient encore. Je me sentis là moins loin de l'île chérie, que
+plus tard, lorsque je fus sur la côte d'Amérique.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, où nous arrivâmes
+après un mois de traversée, je trouvai cette première lettre de Rarahu
+qui m'attendait. (Elle avait été remise au consulat d'Angleterre par un
+bâtiment américain chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques
+jours après notre départ.)
+
+A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire à vapeur
+_Rendeer_.
+
+O mon cher petit ami! O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand
+dans mon coeur de ne plus te voir...
+
+O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu
+ne reviens plus!...
+
+. . . . . . . . . . .
+
+Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne.
+
+Ta petite amie,
+
+RARAHU.
+
+Je répondis à Rarahu par une longue lettre, écrite dans un tahitien
+correct et classique,--qu'un bâtiment baleinier fut chargé de lui
+faire parvenir, par l'intermédiaire de la reine Pomaré.
+
+Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de
+l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, en lui rappelant les
+serments.
+
+
+
+
+
+III
+
+HORS-D'OEUVRE CHINOIS
+
+
+Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui précède, encore
+moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple
+lien chronologique, un rapport de dates:
+
+
+La scène se passait à minuit,--en mai 1873,--dans un théâtre du
+quartier chinois de San-Francisco de Californie.
+
+Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement
+pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le
+monde était chinois, excepté nous.
+
+On était à un moment pathétique d'un grand drame lyrique que nous ne
+comprenions point. Les dames des galeries cachaient derrière leurs
+éventails leurs tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient
+sous le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. Les
+artistes, revêtus de costumes de l'époque des dynasties éteintes,
+poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de
+chats de gouttières;--l'orchestre, composé de gongs et de guitares,
+faisait entendre des sons extravagants, des accords inouïs.
+
+Effet de nuit. Les lumières étaient baissées.--Devant nous, le public
+du parterre,--un alignement de têtes rasées, ornées d'impayables
+queues que terminaient des tresses de soie.
+
+Il nous vint une idée satanique,--dont l'exécution rapide fut
+favorisée par la disposition des sièges, l'obscurité, la tension des
+esprits: attacher les queues deux à deux, et déguerpir...
+
+O Confucius!...
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique russe... Six mois
+d'expéditions et d'aventures qui ne tiennent en rien à cette histoire.
+
+Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et déjà bien loin de
+l'Océanie.
+
+Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un rêve auprès duquel la
+réalité présente n'intéressait plus.
+
+En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par
+l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" voulait traverser
+l'océan Pacifique dans l'hémisphère nord, en laissant à d'effroyables
+distances dans le sud _l'île délicieuse_.
+
+Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au
+coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs lettres, mais la vie errante
+que nous menions sur les côtes d'Amérique les empêchait de me parvenir,
+et je ne recevais plus rien d'elle...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+... Dix mois ont passé.
+
+Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige à toute
+vitesse vers le sud. Il s'est engagé depuis deux jours dans cette zone
+qui sépare les régions tempérées des régions chaudes, et qui s'appelle:
+_zone des calmes tropicaux_.
+
+Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les
+régions tempérées; l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et
+tout d'une pièce nous voilait le soleil.
+
+Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en scène a brusquement
+changé; c'est bien ce ciel étonnamment pur, cet air vif, tiède,
+délicieux, de la région des alizés, et cette mer si bleue, asile des
+poissons volants et des dorades.
+
+Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le sud de
+l'Amérique, le cap Horn et l'océan Atlantique; Tahiti est sur notre
+route dans le Pacifique, et l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en
+passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques jours, quand
+après, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout
+après avoir craint de ne pas revenir!...
+
+... J'étais accoudé sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux
+docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur
+l'épaule:
+
+--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous rêvez: nous y serons
+bientôt, dans votre île, et même nous allons si vite que ce sont, je
+pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent à elles...!
+
+--Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si elles s'y
+mettaient toutes...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+26 novembre 1873.
+
+
+En mer.--Nous avons passé hier par un grand vent au milieu des îles
+Pomotous.
+
+La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux.
+
+A midi, la terre (Tahiti) par bâbord devant.
+
+C'est John qui l'a vue le premier; une forme indécise au milieu des
+nuages: la pointe de Faaa.
+
+Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord,
+au-dessus d'une panne transparente.
+
+Les poissons volants se lèvent par centaines.
+
+_L'île délicieuse_ est là tout près... Impression singulière, qui ne
+peut se traduire...
+
+Cependant la brise apporte déjà les parfums tahitiens, des bouffées
+d'orangers et de gardénias en fleurs.
+
+Une masse énorme de nuages pèse sur toute l'île. On commence à
+distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les
+montagnes défilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahéna,
+Fataoua, et puis la pointe Vénus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.
+
+J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur.
+Toute cette verdure dorée fait de loin un effet magique au soleil du
+soir.
+
+Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la
+plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied à terre il fait
+nuit...
+
+On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous
+le feuillage épais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur
+étrange de se retrouver dans ce pays...
+
+... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle est déserte. Les
+bouaros l'ont jonchée de leurs grandes fleurs jaune pâle et de leurs
+feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une
+tristesse inquiète, sans cause connue, me pénètre peu à peu au milieu de
+ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort...
+
+J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de la reine sont là,
+assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu là ces créatures
+indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant
+de nous... Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues
+tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent.
+
+Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, une forme plus svelte que
+les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers
+elle.
+
+--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses
+bras...
+
+Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et les lèvres fraîches
+de Rarahu...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues
+de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantôt nous marchions au
+hasard dans les allées qui se présentaient à nous; tantôt nous nous
+étendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis épais des plantes...
+Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite
+toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la
+nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange
+prestige.
+
+Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de
+nous revoir; tous deux nous sentions que c'était la fin, que bientôt nos
+destinées seraient séparées pour jamais...
+
+Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la sentais plus frêle, et la
+petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au
+jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée; elle avait près de
+seize ans; elle était toujours adorablement jeune et enfant; seulement
+elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est
+convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie
+sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût
+pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir...
+
+Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait admettre au nombre
+des suivantes du palais; elle avait précisément demandé d'être au
+service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment, et qui
+s'était prise à beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puisé
+certaines notions de la vie des femmes européennes; elle avait appris,
+surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir;
+elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naïf; sa
+voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne
+pouvait pas prononcer les syllabes dures.
+
+C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de
+la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce
+fût une autre femme...
+
+Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans
+la grande rue qui jadis était pleine de mouvement et d'animation.
+
+Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes étalées sous les
+vérandas. Là même tout était désert. Je ne sais quel vent de tristesse,
+depuis notre départ, avait soufflé sur Tahiti...
+
+
+C'était jour de réception chez le gouverneur français; nous nous
+approchâmes de sa demeure. Par les fenêtres ouvertes, on plongeait dans
+les salons éclairés; il y avait là tous mes camarades du _Rendeer_, et
+toutes les femmes de la cour; la reine Pomaré, la reine Moé, et la
+princesse Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Où donc
+est Harry Grant?..." Et Ariitéa put répondre avec son sourire
+tranquille:
+
+--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour
+rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de
+la reine.
+
+Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour l'instant le reste
+n'existait plus pour lui...
+
+
+Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus
+tranquille du salon, m'avait seule aperçu et reconnu; sa voix d'enfant,
+déjà bien affaiblie et presque mourante, cria:
+
+--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!)
+
+C'était la petite princesse Pomaré V, la fille adorée de la vieille
+reine.
+
+J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me tendait, et
+l'incident passa inaperçu du public...
+
+Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions plus de gîte où nous
+retirer ensemble; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des
+choses, le silence et la nuit.
+
+A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de
+la reine et d'Ariitéa. Nous ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et
+nous avançâmes avec précaution pour examiner les lieux. C'est qu'il
+fallait éviter les regards du vieil Ariifaité, le mari de la reine, qui
+rôde souvent le soir sous les vérandas de ses domaines.
+
+Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se
+dessinait clairement à la faible clarté des étoiles; on n'entendait
+nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomaré
+prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans
+mes rêves d'enfance. Tout était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée,
+monta par le grand perron, en me disant adieu.
+
+Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer à bord; tout ce
+pays me semblait ce soir-là d'une tristesse désolée.
+
+Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les étoiles australes
+resplendissaient...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne s'y opposa point.
+
+Notre case sous les grands cocotiers, qui était restée déserte en mon
+absence, se rouvrit pour nous. Le jardin était plus fouillis que jamais,
+et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches
+roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre chambre... Nous
+reprîmes possession du logis abandonné avec une joie triste. Rarahu y
+rapporta son vieux chat fidèle, qui était demeuré son meilleur ami et
+qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens
+jours...
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient donné la plus
+grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent
+donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient été
+d'abord, encore se trouvaient-ils très fatigués de leur traversée,--
+une vingtaine de petits êtres dépeignés, gluants, piteux, qui avaient
+été autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.--
+Cependant ils furent agréés par l'enfant malade, dont les grands yeux
+noirs s'éclairèrent à leur vue d'une joie très vive.
+
+--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!)
+
+Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands charmes;--
+déplumés, souffreteux, ils chantaient tout de même,--et la petite
+reine les écoutait avec ravissement.
+
+
+
+
+
+X
+
+Papeete, 28 novembre 1873.
+
+
+A sept heures du matin,--heure délicieuse entre toutes dans les pays
+du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taïmaha, à qui
+j'avais fait donner rendez-vous.
+
+De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une incompréhensible créature
+qu'elle avait à peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait
+jamais donné que des réponses vagues ou incohérentes au sujet des
+enfants de Rouéri.
+
+A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint s'asseoir près de
+moi. Pour la première fois je voyais en plein jour cette femme qui,
+l'année précédente, m'était apparue d'une manière à moitié fantastique,
+la nuit, et à l'instant du départ.
+
+--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premières
+questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois
+j'avais chargé le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur
+de la mer, et il a refusé de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la
+vieille Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, où une de ses
+soeurs désirait un fils.
+
+Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les
+inexplicables bizarreries du caractère maori.
+
+Taïmaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication
+ne la toucheraient plus. Je savais que ni prières, ni menaces, ni
+intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des délais si
+courts on me fît venir de si loin cet enfant que je voulais connaître.
+Et je ne pouvais prendre mon parti de m'éloigner pour toujours sans
+l'avoir vu.
+
+--Taïmaha, dis-je après un moment de réflexion silencieuse, nous allons
+partir ensemble pour l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de
+Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mère, pour lui
+montrer ton fils.
+
+Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours derniers passés à
+Papeete, bien jaloux de ces dernières heures d'amour et d'étrange
+bonheur...
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Papeete, 29 novembre.
+
+Encore le chant rapide, et le bruit et la frénésie de la _upa-upa_;
+encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomaré; une dernière
+grande fête au clair des étoiles comme autrefois.
+
+Assis sous la véranda de la reine, je tenais dans ma main la main
+amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusitée
+de fleurs et de feuillage. Près de nous était assise Taïmaha, qui nous
+contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Rouéri. Elle avait ses heures de
+souvenir et de douce sensibilité; elle avait versé des larmes vraies, en
+reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du passé que mon
+frère avait jadis rapportée au foyer, et que moi j'avais trouvé plaisir
+à ramener en Océanie.
+
+Notre voyage à Moorea était décidé en principe; il n'y avait plus que
+les difficultés matérielles qui en retardaient l'exécution.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+1er décembre 1873.
+
+Le départ pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage.
+
+Le chef Tatari, qui rejoignait son île, donnait passage à Taïmaha et à
+moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes
+hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en
+laisse. Ce fut en face même de la case abandonnée de Rouéri que nous
+vînmes nous embarquer; le hasard avait amené ce rapprochement.
+
+Ce n'était pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger,
+l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait
+d'aller courir dans cette île de Moorea, et, en raison du peu de temps
+que le _Rendeer_ devait passer à Papeete, il m'avait pendant deux jours
+refusé l'autorisation de partir. De plus, les vents régnants rendaient
+les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon
+retour à Tahiti restait problématique.
+
+
+On mettait à l'eau la baleinière de Tatari; les passagers apportaient
+leur léger bagage et prenaient gaîment congé de leurs amis; nous allions
+partir.
+
+A la dernière minute, Taïmaha, changeant brusquement d'idée, refusa de
+me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Rouéri, et, cachant sa
+tête dans ses mains, elle se mit à pleurer.
+
+Ni mes prières, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la
+décision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous éloigner
+sans elle.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+La traversée dura près de quatre heures; au large, le vent était fort et
+la mer grosse, la baleinière se remplit d'eau.
+
+Les deux chats passagers, fatigués de crier, s'étaient couchés tout
+mouillés auprès des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de
+vie.
+
+Tout trempés, nous abordâmes loin du point que nous voulions atteindre,
+dans une baie voisine du district de Papetoaï,--pays sauvage et
+enchanteur, où nous tirâmes la baleinière au sec sur le corail.
+
+
+Il y avait très loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient
+les parents de Taïmaha et le fils de mon frère.
+
+Le chef Tauïro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partîmes
+tous deux par un sentier à peine visible, sous une voûte admirable de
+palmiers et de pandanus.
+
+
+De loin en loin nous traversions des villages bâtis sous bois, où les
+indigènes assis à l'ombre, immobiles et rêveurs comme toujours, nous
+regardaient passer.--Des jeunes filles se détachaient des groupes, et
+venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau fraîche.
+
+A mi-chemin, nous fîmes halte chez le vieux chef Taïrapa, du district de
+Téharosa. C'était un grave vieillard à cheveux blancs, qui vint au-
+devant de nous appuyé sur l'épaule d'une petite fille délicieusement
+jolie.
+
+Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous
+conta ses impressions d'alors et ses étonnements; on eût cru entendre le
+vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Vers trois heures de l'après-midi, je fis mes adieux au chef Taïrapa, et
+continuai ma route.
+
+Nous marchâmes encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux,
+sur des terrains que Tatari me dit appartenir à la reine Pomaré.
+
+Puis nous arrivâmes à une baie admirable, où des milliers de cocotiers
+balançaient leur tête au vent de la mer.
+
+On se sentait sous ces grands arbres aussi écrasés, aussi infime, qu'un
+insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces
+hautes tiges grêles étaient, comme le sol, d'une monotone couleur de
+cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose chargé de
+fleurs jetait une nuance éclatante sous cette immense colonnade grise.-
+-La terre nue était semée de débris de madrépores, de palmes
+desséchées, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu foncé, déferlait
+sur une plage de coraux brisés d'une blancheur de neige; à l'horizon
+apparaissait Tahiti, à demi perdu dans la vapeur, baigné dans la grande
+lumière tropicale.
+
+Le vent sifflait tristement là-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues
+gigantesques; ma tête s'emplissait de pensées sombres, d'impressions
+étranges,--et ces souvenirs de mon frère, que j'étais venu là
+invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, à travers la nuit du
+passé...
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Taïmaha; l'enfant
+que tu cherches doit être là, ainsi que sa vieille grand'mère Hapoto.
+
+Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indigènes assis à
+l'ombre; c'étaient des enfants et des femmes dont les silhouettes
+obscures se profilaient sur la mer étincelante.
+
+Mon coeur battait fort en approchant d'eux, à la pensée que j'allais
+voir cet enfant inconnu, déjà aimé,-pauvre petit sauvage, lié à moi-
+même par les puissants liens du sang.
+
+--Celui-ci est Loti, le frère de Rouéri,--celle-ci est Hapoto, la
+mère de Taïmaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me
+tendit sa main tatouée.
+
+--Et voici Taamari, continua-t-il, en désignant un enfant qui était
+assis à mes pieds.
+
+J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frère;--je le
+regardais, cherchant à reconnaître en lui les traits déjà lointains de
+Rouéri. C'était un délicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure
+ronde les traits seuls de sa mère, le regard noir et velouté de Taïmaha.
+
+Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, où les hommes et les
+plantes poussent si vite, j'attendais un grand garçon de treize ans, au
+regard profond comme celui de Georges, et pour la première fois un doute
+amèrement triste me traversa l'esprit...
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Vérifier l'époque de la naissance de Taamari était chose difficile,--
+et j'interrogeai inutilement les femmes. Là-bas où les saisons passent
+inaperçues, dans un éternel été, la notion des dates est incomplète,--
+et les années se comptent à peine.
+
+
+--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des écrits qui étaient
+comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et
+ces papiers étaient conservés dans le _farehau_ du district.
+
+Une jeune fille, à ma prière, partit pour les chercher, au village de
+Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir.
+
+
+Ce site où nous étions avait quelque chose de magnifique et de terrible;
+rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'idée de ces
+paysages de la Polynésie; ces splendeurs et cette tristesse ont été
+créées pour d'autres imaginations que les nôtres.
+
+Derrière nous, les grands pics s'élançaient dans le ciel clair et
+profond. Dans toute l'étendue de cette baie, déployée en cercle immense,
+les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumière
+tropicale étincelait partout.--Le vent du large soufflait avec
+violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le
+corail faisaient grand bruit...
+
+
+J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient différents de
+ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus
+sauvage.
+
+L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait à tout,--aux
+sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra-
+ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'éveille et se
+retrouve lui-même, on est frappé tout à coup de l'étrangeté de ce qui
+vous entoure.
+
+Je regardais ces indigènes comme des inconnus,--pénétré pour la
+première fois des différences radicales de nos races, de nos idées et de
+nos impressions; bien que je fusse vêtu comme eux, et que je comprisse
+leur langage, j'étais isolé au milieu d'eux tous, autant que dans l'île
+du monde la plus déserte.
+
+Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me séparait de ce petit
+coin de la terre qui est le mien, l'immensité de la mer, et ma profonde
+solitude...
+
+Je regardai Taamari et l'appelai près de moi: il appuya familièrement
+sur mes genoux sa petite tête brune. Et je pensai à mon frère Georges
+qui dormait à cette heure, du sommeil éternel, couché dans les
+profondeurs de la mer, là-bas, sur la côte lointaine du Bengale.--Cet
+enfant était son fils, et une famille issue de notre sang se
+perpétuerait dans ces îles perdues...
+
+--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma
+case, qui est à cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras
+de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Téharo, et vous
+conviendrez ensemble des moyens de retourner à Tahiti, avec cet enfant
+que tu veux emmener.
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+La case de la vieille Hapoto était à quelques pas de la mer; c'était la
+classique case maorie, avec les vieux pavés de galets noirs, la muraille
+à jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-
+pieds.--Des pièces de bois massives soutenaient de grands lits d'une
+forme antique, dont les rideaux étaient faits de l'écorce distendue et
+assouplie du mûrier à papier.--Une table grossière composait, avec ces
+lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table était
+posée une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la
+religion du Christ était en honneur dans cette chaumière perdue.
+
+
+Téharo, le frère de Taïmaha, était un homme de vingt-cinq ans, à la
+figure intelligente et douce; il avait conservé de mon frère un souvenir
+mêlé de respect et d'affection, et me reçut avec joie.
+
+Il avait à sa disposition la baleinière du chef du district, et nous
+convînmes de repartir pour Tahiti dès que le vent et l'état de la mer
+nous le permettraient.
+
+J'avais dit que j'étais habitué à la nourriture indigène, et que je me
+contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre-à-pain.
+Mais la vieille Hapoto avait ordonné de grands préparatifs pour mon
+repas du soir, qui devait être un festin. On poursuivit plusieurs poules
+pour les étrangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destiné à
+cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre-à-pain.
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Cependant le temps s'écoulait lentement. Il fallait plus d'une heure
+encore avant que la jeune fille qui était allée chercher les actes de
+naissance des enfants de Taïmaha pût revenir.
+
+En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une
+promenade qui m'a laissé un souvenir fantastique comme celui d'un rêve.
+
+Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous
+dirigions, le pays n'est plus qu'une étroite bande de terrain, longue et
+sinueuse, resserrée entre la mer et les mornes à pic,--au flanc
+desquels sont accrochées d'impénétrables forêts.
+
+Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir,
+l'isolement, la tristesse inquiète qui me pénétrait, prêtaient à ces
+paysages quelque chose de désolé.
+
+C'étaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des
+pandanus, tout cela étonnamment haut et frêle, et courbé par le vent.
+Les longues tiges des palmiers, penchées en tous sens, portaient çà et
+là des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.--
+Et puis, sous nos pieds, toujours cette même terre nue et cendrée,
+criblée de trous de crabes.
+
+Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les crabes bleus
+avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier
+qu'ils font le soir.--La montagne était déjà pleine d'ombres.
+
+Le grand Téharo marchait près de moi, rêveur et silencieux comme un
+Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frère.
+
+De temps à autre, la voix douce de Taamari s'élevait au milieu de tous
+les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant étaient
+incohérentes et singulières.--J'entendais cependant sans difficulté le
+langage de ce petit être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le
+_dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille
+langue maorie à peu près pure.
+
+
+Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, qui revenait
+imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt dans les bassins intérieurs
+du récif, presque couchée sous ce grand vent alizé.
+
+Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui se mirent à
+courir toutes mouillées, jetant au vent triste la note inattendue de
+leurs éclats de rire.
+
+Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrêta pour
+caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gâteaux qu'il lui
+donna.
+
+Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me
+donnèrent une idée horrible...
+
+Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos têtes,
+secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des
+rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les
+feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue...
+
+Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester
+plusieurs jours dans cette île avant qu'il fût possible à une pirogue de
+prendre la mer; cela arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea.--Le
+départ du _Rendeer_ était fixé aux premiers jours de la semaine
+suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les
+derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de
+la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle.
+
+
+Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait.--Je n'avais prévu
+cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche.
+
+Je commençais à sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fièvre;
+--les impressions si vives de cette journée l'avaient déterminée sans
+doute, en même temps qu'un grand excès de fatigue.
+
+Nous nous assîmes devant la case de la vieille Hapoto.
+
+Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées de fleurs, qui étaient
+venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'étranger)--car il
+en vient rarement dans ce district.
+
+--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata-
+reva!...
+
+Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu
+m'avait donné jadis et contre lequel avait prévalu celui de Loti.
+
+Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau
+de Fataoua, où l'année précédente elle m'avait vu.
+
+
+La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects étranges et
+imprévus, sous l'influence de la fièvre et de la nuit.--On entendait
+dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flûtes de
+roseau.
+
+A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de
+bourao, on faisait la cuisine à mon intention.--Le vent balayait
+terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux
+ébouriffés, étaient accroupis là, comme des gnomes, autour d'une épaisse
+fumée.--Le mot "Toupapahou!", prononcé près de moi, résonnait
+étrangement à mes oreilles...
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Cependant la jeune fille qui avait été envoyée chez le chef du district
+arriva,--et je pus encore lire à cette dernière lueur du jour les
+quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la vérité par des dates:
+
+Ua fanau o Taamari i te Taïmaha, Est né le Taamari de la Taïmaha, I te
+mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o
+Atario i te Taïmaha. Est né le Atario de la Taïmaha, I te mahana piti no
+Aote 1865... le jour deux de août 1865...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur,
+--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose
+étrange, je m'étais attaché à l'idée de cette famille tahitienne,--et
+ce vide qui se faisait là me causait une douleur mystérieuse et
+profonde; c'était quelque chose comme si mon frère perdu eût été plongé
+plus avant et pour jamais dans le néant; tout ce qui était lui
+s'enfonçait dans la nuit, c'était comme s'il fût mort une seconde fois.
+--Et il semblait que ces îles fussent devenues subitement désertes,--
+que tout le charme de l'Océanie fût mort du même coup, et que rien ne
+m'attachât plus à ce pays.
+
+--Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la mère de Taïmaha,--
+pauvre vieille femme à moitié sauvage,--es-tu bien sûr, Loti, des
+choses que tu viens nous dire?...
+
+Je leur affirmai à tous ce mensonge.--Taïmaha avait fait ce que fait
+plus d'une incompréhensible Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle
+avait pris un autre amant européen; on ne voyage guère, entre le
+district de Matavéri et Papeete; elle avait pu tromper sa mère, son
+frère et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de celui
+auquel ils l'avaient confiée,--après quoi elle était venue le pleurer
+à Moorea.--Elle l'avait réellement pleuré pourtant, et peut-être
+n'avait-elle aimé que lui.
+
+Le petit Taamari était encore près de moi, la tête appuyée sur mes
+genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se
+cacha la figure dans ses mains ridées et couvertes de tatouages; un peu
+après, je l'entendis pleurer...
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du
+chef, et cherchant à rassembler mes idées embrouillées par la fièvre.
+
+Je m'étais laissé abuser comme un enfant naïf par la parole de cette
+femme; je maudissais cette créature, qui m'avait poussé dans cette île
+désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps
+irréparable s'envolait pour nous deux.
+
+Les jeunes filles étaient toujours là assises, avec leurs couronnes de
+gardénias qui répandaient leur parfum du soir; tous étaient immobiles,
+la tête tournée vers la forêt, groupés, comme pour s'unir contre
+l'obscurité envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois.
+
+Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit...
+
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, Téharo m'ayant
+abandonné son lit, je m'étendis sur les nattes blanches, essayant du
+sommeil pour calmer ma tête troublée.
+
+Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au jour, afin que rien ne
+retardât notre départ pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à
+s'apaiser.
+
+La famille prit son repas du soir,--et tous s'étendirent
+silencieusement sur leurs lits de chaume, roulés comme des momies
+d'Égypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant à l'antique sur
+des supports en bois de bambou.
+
+La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, ne tarda pas à
+mourir, et l'obscurité devint profonde.
+
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Alors commença une nuit étrange, toute remplie de visions fantastiques
+et d'épouvante.
+
+Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient autour de moi avec des
+frôlements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait
+sur ma tête. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes
+les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnés...
+
+Où trouver en français des mots qui traduisent quelque chose de cette
+nuit polynésienne, de ces bruits désolés de la nature,--de ces grands
+bois sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet océan,--de ces
+forêts remplies de sifflements et de rumeurs étranges, peuplées de
+fantômes;--les Toupapahous de la légende océanienne, courant dans les
+bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents
+aiguës et de grandes chevelures...
+
+Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui
+me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne:
+
+C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore la fièvre.
+
+Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et d'étranges
+visions,--et le priai de rester près de moi. Ces choses sont
+familières aux Maoris, et ne les étonnent jamais.
+
+Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta du calme à mon
+imagination.
+
+Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus moins froid,--
+et finis par m'endormir.
+
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+A trois heures du matin, Téharo m'éveilla.--A ce moment je me crus là-
+bas, à Brightbury, couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni de
+la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la
+cour remuer sous ma fenêtre leurs branches moussues,--et le bruit
+familier du ruisseau sous les peupliers...
+
+Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au
+dehors,--et la mer qui rendait sa plainte éternelle sur les récifs de
+corail.
+
+Téharo m'éveillait pour partir; le temps s'était calmé, et on apprêtait
+la pirogue.
+
+Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais j'avais la fièvre
+encore, et la tête me tournait un peu.
+
+Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurité
+les mâts, les voiles et les pagayes.
+
+Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, et nous partîmes.
+
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+C'était une nuit sans lune.--Cependant à la lueur diffuse des étoiles
+on distinguait nettement les forêts suspendues au-dessus de nos têtes,-
+-et les tiges blanches des grands cocotiers penchés.
+
+Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au
+moment de passer en pleine nuit la ceinture des récifs; les Maoris
+exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps
+dans l'obscurité.
+
+La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les
+redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille avec un bruit sourd,
+mais ils se brisèrent, et nous passâmes.
+
+Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottés par
+une houle énorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il
+fallut pagayer.
+
+Cependant la fièvre était passée; j'avais pu me lever, et prendre en
+main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme était étendue
+au fond de la pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller
+parler à Taïmaha.
+
+Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour était près de
+paraître.
+
+Nous aperçûmes bientôt les premières lueurs de l'aube;--et les hauts
+pics de Moorea, qui déjà s'éloignaient, prirent une légère teinte rose.
+
+La vieille femme étendue à mes pieds était immobile et semblait
+évanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que
+lui avaient donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils parlaient bas
+pour ne point la troubler.
+
+Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, en se plongeant dans
+l'eau de la mer.--Après quoi nous fîmes des cigarettes de pandanus en
+attendant le soleil.
+
+Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantômes de la nuit
+s'étaient envolés; je m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime
+sensation de bien-être physique.
+
+Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle
+de mon frère, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et
+fantastique, mais baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore ce
+pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du
+sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la
+chère petite case où Rarahu m'attendait...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+
+
+
+
+XXV
+
+
+... Le jour fixé par la petite princesse pour lâcher dans la campagne
+les oiseaux chanteurs était arrivé.
+
+Nous étions cinq personnes qui devions procéder à cette importante
+opération, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant déposés à
+l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous enfonçâmes sous bois.
+
+La petite Pomaré qu'on nous avait confiée marchait tout doucement entre
+Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes
+venaient par derrière, portant sur un bâton la cage et ses précieux
+habitants.
+
+Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, loin de toute
+habitation humaine, que l'enfant désira s'arrêter.
+
+C'était le soir; le soleil déjà très bas ne pénétrait plus guère sous
+l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute cette végétation, il y
+avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une
+lumière bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait
+à terre sur un tapis de fougères fines et exquises; sous les grands
+arbres s'étalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On
+entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;--
+autrement, c'était toujours ce silence des bois de la Polynésie,--
+sombre pays enchanté, auquel il semble qu'il manque la vie.
+
+La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, ouvrit elle-même la porte
+aux oiseaux,--et puis nous nous retirâmes tous pour ne point troubler
+ce départ.
+
+Mais les petites bêtes avaient l'air peu disposées à prendre la volée.
+Celle qui la première passa la tête à la porte,--une grosse linotte
+sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle
+rentra, effrayée de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux
+autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Créateur
+n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour
+nous."
+
+Il fallut les prendre tous à la main pour les décider à sortir, et quand
+toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air
+inquiet,--nous retournâmes sur nos pas.
+
+Il faisait déjà presque nuit. Nous les entendîmes derrière nous jusqu'au
+moment où nous fûmes hors des grands bois...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. .
+
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu
+lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette
+impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce
+qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé.
+Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de
+pénétration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle
+prononçait bien;--et alors il semblait que ce fût une jeune fille de
+ma race et de mon sang; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât
+l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue...
+
+Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès
+d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve
+d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais.
+Nos jours étaient comptés.--Tout au plus parlais-je de revenir, et
+encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait
+fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants européens,
+c'était tout ce que j'avais désiré apprendre.--J'avais conservé au
+moins sur son imagination une sorte de prestige que la séparation ne
+m'avait pas enlevé, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon
+retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée de
+seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure,--et pourtant, je le
+voyais bien, en même temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu
+s'éloignait de moi; elle souriait toujours de son même sourire
+tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
+désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions
+effrénées des enfants sauvages.
+
+Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!
+
+Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...
+
+--Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma bien-aimée, tu seras
+sage, après mon départ. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu
+crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons
+encore dans l'éternité.
+
+"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de cette ville de
+Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district éloigné
+où ne viennent pas les Européens;--tu te marieras comme elle, tu auras
+une famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits enfants qui
+t'appartiendront et que tu garderas près de toi, tu seras heureuse...
+
+Alors et toujours, ce même incompréhensible sourire paraissait sur ses
+lèvres;--elle baissait la tête et ne répondait plus.--Et je
+comprenais bien qu'après mon départ elle serait une des petites filles
+les plus folles, et les plus perdues de Papeete.
+
+Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--à
+tout ce que je trouvais de suppliant et de passionné à lui dire,--elle
+souriait de son même sourire de sombre insouciance, de doute et
+d'ironie...
+
+Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: aimer, et sentir qu'on ne
+vous écoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi
+que vous fassiez?--que le côté sombre et inexplicable de sa nature
+reprend sur lui sa force et ses droits?...
+
+Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui vous échappe. Et
+puis, la mort est là qui attend; elle va prendre bientôt ce corps adoré,
+qui est la chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans espoir,
+--puisque celle-là même qui va mourir ne croit plus à rien de ce qui
+sauve et fait revivre...
+
+Si cette âme était tout à fait mauvaise et perdue, on en ferait le
+sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre,
+savoir qu'elle a été douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile
+de ténèbres qui l'enveloppe,--une mort anticipée qui l'étreint et qui
+la glace. Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore,--
+mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et
+on ne peut rien!...
+
+Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut
+s'enivrer à la dernière heure de tout ce qui va vous être enlevé sans
+retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on
+peut arracher à la vie de joies délirantes et de sensations
+fiévreuses...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+.
+
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route
+d'Apiré. C'était l'avant-veille du départ.
+
+Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air était chargé de
+senteurs de goyaves mûres; toutes les plantes étaient énervées. De
+jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur
+un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses
+cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes
+et chaudes sur nos têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens.
+
+Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se
+levèrent à notre approche et s'avancèrent vers nous.
+
+L'une qui était vieille, cassée, tatouée entraînait par la main l'autre,
+qui était encore belle et jeune;--c'était Hapoto, et sa fille Taïmaha.
+
+--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à Taïmaha...
+
+Taïmaha souriait de son éternel sourire en baissant les yeux comme un
+enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et
+n'en éprouve aucun remords.
+
+--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!
+
+Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne
+nous est pas possible, à nous qui sommes nés sur l'autre face du monde,
+de juger ou seulement de comprendre ces natures incomplètes, si
+différentes des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et sauvage,
+et où l'on trouve pourtant, à certaines heures, tant de charme d'amour,
+et d'exquise sensibilité.
+
+Taïmaha avait à me remettre un objet bien précieux,--une relique
+d'autrefois,--le pareo de Rouéri que, sur sa demande, je lui avais
+confié.
+
+Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin extrême. Elle parut émue
+cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce
+souvenir--qui allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury d'où je
+l'avais emporté.
+
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Dans une dernière visite que je fis à Pomaré, je lui recommandai Rarahu.
+
+--... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?...
+
+--Je reviendrai, répondis-je en hésitant.
+
+--Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous dites tous cela,
+continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.--
+Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre
+britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynésie; de tous ceux
+que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...
+
+"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.-
+-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...
+
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la véranda de notre case;
+on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'été.
+--Les branches non émondées des orangers et des hibiscus donnaient à
+notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous étions à moitié cachés
+sous leurs masses capricieuses et touffues.
+
+--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance,
+qu'autrefois tu savais prier avec amour?
+
+--Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, et enfoui sous la
+terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir?
+
+--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à certaines croyances
+sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des
+fantômes; tu sais bien qu'à cette heure même, autour de nous, dans ces
+arbres, peut-être il y en a...
+
+--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--après, il y a peut-être le
+Toupapahou; après la mort, il y a le fantôme qui, quelque temps, paraît
+encore, et rôde incertain dans les bois;--mais je pense que le
+Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il n'a plus de forme sous
+la terre,--et qu'alors c'est la fin...
+
+Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, prononçant dans sa
+langue douce et singulière d'aussi sombres choses...
+
+
+
+
+
+XXX
+
+
+C'était le dernier jour...
+
+Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur
+"Tahiti la délicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes
+qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature,
+et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes.
+
+Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés.--Les
+préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la
+tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas était le nôtre...
+
+Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos
+expéditions sur les récifs; tous nos coquillages, tous nos madrépores
+rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et
+ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués plus
+blancs que de la neige.
+
+Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce
+qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement
+trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se déchirait en me
+voyant partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de
+confiance et d'espoir...
+
+Nous avions à emballer une quantité d'objets,--une foule de choses qui
+eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers
+d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de
+l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case...
+
+Plusieurs couronnes fanées de Rarahu,--toutes celles des derniers
+jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de
+fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes
+de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de
+délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour
+moi.
+
+Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait
+un train de départ énorme...
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit
+sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses
+cheveux dénoués,--et nous sortîmes de chez nous.
+
+Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faaa, les grands
+cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup
+d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apiré,
+et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
+désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes; je voulais voir tout
+et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et
+l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...
+
+Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres
+chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse
+inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique...
+
+
+Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua.
+
+Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps; au bord de
+l'eau, la société était nombreuse et choisie; il y avait toujours
+Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de
+jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la
+plus insouciante gaîté du monde.
+
+Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant
+doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et
+amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé; la petite
+figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche
+traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le
+silence...
+
+Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la
+douleur. On savait que Rarahu était la _petite femme de Loti_; on savait
+que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et
+ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois.
+
+
+Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu.--A quelques
+pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus
+isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous
+considérions un peu comme notre propriété particulière.
+
+
+Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la
+dureté farouche de leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose,
+l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient
+crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi
+l'expression de sauvage ironie.
+
+Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans
+l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des
+Marquises.
+
+Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, comme nous l'avions
+désiré, nous restâmes seuls.
+
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du _Rendeer_ à Tahiti.--
+En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis était à nous, nous
+éprouvâmes une émotion vive,--et aussi une sensation délicieuse,
+qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer.
+
+Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet endroit où l'air avait
+toujours la fraîcheur de l'eau courante; nous connaissions là toutes les
+pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.--
+Rien n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes herbes et cette même
+odeur,--mélangée de plantes aromatiques et de goyaves mûres.
+
+Nous suspendîmes nos vêtements aux branches,--et puis nous nous
+assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et
+pour la dernière fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau
+de Fataoua.
+
+
+Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande
+cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre
+lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers.--Les branches de
+ces arbustes se penchaient en voûte au-dessus de nos têtes, et
+dessinaient sur ce miroir légèrement agité les mille découpures de leur
+feuillage.--Les fruits mûrs tombaient dans l'eau; le ruisseau en
+roulait; son lit était semé de goyaves, d'oranges et de citrons.
+
+Nous ne disions rien tous deux;--assis près l'un de l'autre, nous
+devinions mutuellement nos pensées tristes, sans avoir besoin de
+troubler ce silence pour nous les communiquer.
+
+Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus se promenaient
+aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là aucun être humain; nous
+étions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des
+pierres et circulaient autour de nous.
+
+Le soleil qui baissait déjà,--le dernier soleil de mon dernier soir
+d'Océanie,--éclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorées;
+j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives
+commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates;--les
+mimosas légers, les goyaviers noirs, avaient déjà pris leurs teintes du
+soir,--et ce soir était le dernier,--et demain, au lever du soleil,
+j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien-
+aimée allaient disparaître, comme s'évanouit le décor de l'acte qui
+vient de finir...
+
+Celui-là était un acte de féerie au milieu de ma vie,--mais il était
+fini sans retour!... Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes,
+ou poignantes de tristesse,--tout était fini, était mort...
+
+Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De
+grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui
+tombaient pressées, comme d'un vase trop plein...
+
+--Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite femme, n'est-ce
+pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va,
+tout ce que tu m'as demandé, je le ferai... Demain je quitterai Papeete
+en même temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec
+Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je meure, je
+prierai pour toi...
+
+Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux
+bras autour de moi et appuya sa tête sur mes genoux... Je pleurai aussi,
+mais des larmes douces;--j'avais retrouvé ma petite amie, elle était
+brisée, elle était sauvée. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos
+destinées nous séparaient d'une manière irrévocable et fatale; ce départ
+aurait moins d'amertume, moins d'angoisse déchirante; je pouvais m'en
+aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensées de retour,--
+peut-être aussi avec de vagues espérances dans l'éternité!. . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu offert aux
+officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'à l'heure de
+l'appareillage, que "l'amiral à cheveux blancs" avait fixé pour le lever
+du jour.
+
+Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y assister.
+
+Il y avait énormément de monde à ce bal, pour un bal de Papeete; toutes
+les Tahitiennes de la cour, quelques femmes européennes, tout ce
+qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les
+officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires français.
+
+Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon de la fête;
+mais, pendant que la foule dansait fiévreusement la _upa-upa_ dans les
+jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation
+semblable, privilégiées de la reine, avaient été invitées à prendre
+place sous la véranda, sur une banquette d'où elles pouvaient, tout
+aussi bien qu'à l'intérieur, voir et être vues.--Et avec le laisser-
+aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent
+m'accouder à la fenêtre, pour causer avec ma petite amie.
+
+En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle était
+éclairée comme une vision, par la lueur rouge des lampes, mêlée aux
+rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles
+brillaient sur le fond sombre du dehors.
+
+
+Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite-
+fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât pour ce bal.--La petite
+Pomaré avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir.
+
+
+Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du _Rendeer_, qui
+étaient en majorité, y jetaient une impression de départ et de
+séparation contre laquelle on ne pouvait réagir.--Il y avait là de
+jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs maîtresses, à leur vie de
+nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou
+trois fois dans le courant de leur existence étaient venus à Tahiti, qui
+savaient que maintenant leur carrière était finie, et dont le coeur se
+serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus...
+
+La princesse Ariitéa vint à moi, plus animée que de coutume, et parlant
+plus vite:
+
+--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer
+la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer très vite; de la
+continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par
+une troisième,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.
+
+Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant moi-même, tout ce que je trouvai
+au hasard sur le piano.--Je réussis pour une heure à ranimer le bal;
+mais c'était une animation factice,--et je ne pouvais pas plus
+longtemps la soutenir.
+
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'étais encore au
+piano, jouant je ne sais quels airs insensés, accompagnés dans le
+lointain par la _upa-upa_ qui râlait au dehors.
+
+J'étais seul avec la vieille reine, qui était restée pensive et immobile
+dans son grand fauteuil doré.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte
+et sombre, parée avec un luxe encore sauvage.
+
+Le salon de Pomaré avait cet aspect triste des fins de bal; un grand
+désordre, une grande salle vide; des bougies s'éteignant dans les
+torchères, tourmentées par le vent de la nuit.
+
+La reine se leva péniblement, dans les plis de sa robe de velours
+cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait près de la porte, debout et
+silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer.
+
+Rarahu entra... timide, les yeux baissés, et s'approcha de la reine.--
+Apparaissant après ce bal, dans cette salle déserte, dans ce silence,
+avec sa longue traîne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs
+cheveux flottants, sa couronne de gardénias blancs,--et ses yeux
+agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision
+délicieuse de la nuit.
+
+--Tu as à me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller
+sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je
+le crains, qui ne le voudra pas...
+
+--Madame, répondis-je, elle va partir demain pour Papéuriri, demander
+l'hospitalité à Tiahoui son amie.--Là-bas comme ici, je vous supplie
+de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus à Papeete.
+
+--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix étonnée, et visiblement
+émue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... à Papeete tu aurais
+été bien vite une petite fille perdue...
+
+Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la
+vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se
+mouillaient de larmes.
+
+--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas différer ce départ.--
+Si tes préparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs à faire, veux-
+tu partir ce matin même, un peu après le soleil, vers sept heures, dans
+la voiture qui emmènera ma belle-fille Moé? Moé s'en va à Atimaono,
+prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raïatéa.--
+Vous coucherez la nuit prochaine à Maraa, et demain matin vous serez à
+Papéuriri, où, en passant, la voiture te déposera.
+
+Rarahu sourit à travers ses larmes, à cette idée qui lui causait une
+joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raïatéa.
+
+Il y avait entre Rarahu et Moé une affinité mystérieuse;--étrangement
+malheureuses toutes deux, et brisées, elles avaient le même caractère,
+les mêmes allures et le même genre de charme.
+
+
+Rarahu répondit qu'elle serait prête.--La pauvre petite en effet
+n'avait guère à emporter que quelques robes de mousseline de diverses
+couleurs,--et son fidèle vieux chat gris...
+
+
+Et nous prîmes congé de Pomaré, en serrant avec effusion et de tout
+notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariitéa, qui
+avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner
+jusqu'à la porte du jardin; elle disait à Rarahu pour la consoler des
+choses aussi douces que si elle eût été sa soeur... Et pour la dernière
+fois nous descendîmes à la plage...
+
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Il faisait nuit close encore.
+
+Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles
+de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les
+officiers du _Rendeer_.--Si on n'eût entendu quelques jeunes femmes
+pleurer, on eût dit plutôt une fête qu'un départ.
+
+Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la dernière
+fois ma petite amie.
+
+
+En même temps que le _Rendeer_ quittait l'île délicieuse, la voiture qui
+emportait Rarahu et Moé quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put
+voir, par les échappées des cocotiers, à travers les rideaux de verdure,
+--le _Rendeer_ s'éloigner sur l'immensité bleue. . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . .
+
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+_"Aue! Aue! a munaiho te tiaré iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i
+teienei ra, na maheahea!..." (Hélas! Hélas! autrefois elle était jolie,
+la petite fleur d'arum!... Hélas! Hélas! maintenant elle est fanée!...)
+(RARAHU)_
+
+
+I
+
+
+Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route à travers
+le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des îles
+polynésiennes. Et puis cette dernière terre des Maoris disparut elle-
+même de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Océanie.
+
+Après avoir relâche au Chili, nous sortîmes du Grand Océan par le
+détroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Brésil et
+les Açores.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins
+à Brightbury, frapper à la porte de ma maison chérie... On ne
+m'attendait pas encore.
+
+Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui tremblait d'émotion et
+de surprise.--Le bonheur et l'étonnement furent grands de me revoir.
+
+
+Après les premiers moments, une impression de tristesse succède à la
+joie; un serrement de coeur se mêle au charme du retour: des années ont
+passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on chérit: le temps a
+laissé sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore,
+s'il n'y a point de place vide au foyer!...
+
+C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout
+quand on a la tête toute remplie des images ensoleillées des tropiques.
+C'est triste, le jour pâle, le ciel morne et sans rayons,--le froid
+qu'on avait oublié,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls
+humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises.
+
+Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y
+compris les vieux serviteurs qui ont veillé sur votre enfance; de
+retrouver les douces coutumes oubliées, les bonnes soirées d'hiver
+d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve
+singulier!...
+
+Le matin où je revins à Brightbury frapper à la porte de ma maison,
+j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses énormes.
+
+Tout ce déballage est une des distractions du retour. Les armes
+sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynésiens, les
+coquilles et les madrépores, faisaient bizarre figure, en revoyant la
+lumière dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'éprouvai
+surtout une émotion vive, en déballant les plantes séchées, les
+couronnes fanées, qui avaient conservé leur odeur exotique, et
+embaumaient ma chambre d'un parfum d'Océanie.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Quelques jours après mon retour on me remit une lettre couverte de
+timbres américains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse
+était mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les
+Tahitiens appelaient Tatehau.
+
+Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse écriture enfantine
+et appliquée de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur à travers les
+mers.
+
+_RARAHU A LOTI
+
+Papéuriri, le 15 janvier 1874.
+
+Cher ami, ô mon petit Loti, ô mon petit époux chéri, ô toi ma seule
+pensée à Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma
+tristesse pour toi.
+
+Depuis le jour où tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur.
+Jamais ma pensée ne t'oublie depuis ton départ. O mon ami chéri, voici
+ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je,
+puisque c'est toi qui es mon époux. Reviens pour que nous restions
+ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans
+mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et
+sois-moi fidèle.
+
+Voici encore une parole: reviens à Bora-Bora; peu importe que tu n'aies
+pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela,
+et reviens à Tahiti.
+
+Ah! quel contentement d'être ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur
+d'être réunie de nouveau à toi, ma pensée, et mon amour de chaque jour.
+
+Ah! cette pensée chérie que tu sois mon époux. Ah! combien je désire ton
+corps pour manger beaucoup de toi!...
+
+Voici une parole sur mon séjour à Papéuriri: je suis sage, je reste bien
+tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'être
+bonne pour moi--ô mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais
+savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je
+suis retombée dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce même mal, pas
+un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu
+m'as oubliée; si tu étais près de moi, tu me soulagerais un peu...
+
+Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amitié pour
+toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oublié des
+hommes de mon pays...
+
+J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit époux chéri.
+
+Je te salue ô mon Loti, De Rarahu ta petite épouse,
+
+RARAHU_
+
+_J'ai donné cette lettre à Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le
+nom de l'endroit où je dois t'écrire.
+
+Je te salue, mon ami chéri,
+
+RARAHU._
+
+
+
+
+
+IV
+
+NOTE DE PLUMKETT
+
+
+Loti écrivit à Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en
+langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait,
+d'une manière intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images
+particulières, sa traversée de six mois sur le _Rendeer_; la tempête du
+cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enlevé
+beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Océanie.--Et puis il
+lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mère,--et lui
+disait que, malgré ces douces choses, il rêvait de revenir encore dans
+le Grand-Océan, pour y retrouver son île bien-aimée et sa petite épouse
+sauvage.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+RARAHU A LOTI (_Un an après_.)
+
+
+_Papeete, le 3 décembre 1874.
+
+O mon petit ami chéri, ô mon cher objet de ma peine, je te salue par le
+vrai Dieu.
+
+Je suis bien péniblement étonnée de ne pas recevoir de lettre de toi,
+parce que voilà cinq fois que je t'ai écrit, et jamais un mot de toi ne
+m'est encore parvenu.
+
+Peut-être arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois
+que mes lettres t'ont été envoyées, jamais tu ne m'en as informée.
+
+Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?
+
+Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu
+m'écrivais un peu, cela réchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne
+penses à cela.
+
+Mais quant à moi, mon amour pour toi reste le même, et aussi mes larmes
+pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi,
+toi-même tu penserais à moi.
+
+Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet
+eût été inexécutable...
+
+--Voici une parole concernant Papeete:
+
+Il y a eu grande fête à Papeete le mois passé, pour la petite-fille de
+la reine.
+
+Et c'était très beau, et les femmes ont dansé jusqu'au matin.--Et j'y
+étais aussi; j'avais sur la tête une couronne de plume d'oiseau,--mais
+mon coeur était bien triste...
+
+Et maintenant, la reine Pomaré et les siens. Et sa petite-fille Pomaré,
+et Ariitéa, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau à Tahiti,
+excepté que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois
+d'août...
+
+Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon époux!...
+
+Hélas! Hélas! la petite fleur d'arum est aussi fanée maintenant!...
+
+Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum était jolie!...
+
+Maintenant elle est fanée, elle n'est plus jolie!...
+
+Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de
+Paea, pour que personne ne me puisse plus voir...
+
+Hélas! Hélas! ô mon époux chéri, ô mon ami tendrement aimé!...
+
+Hélas! Hélas! mon ami chéri!...
+
+J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu.
+
+RARAHU._
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+JOURNAL DE LOTI
+
+
+Londres, 20 janvier 1875.
+
+
+Je passais à neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit était
+froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz éclairaient la
+fourmilière humaine, la foule noire et mouillée.
+
+Derrière moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_
+
+Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui
+que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laissé à Papeete,
+où il avait résolu de finir ses jours.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Quand nous fûmes confortablement assis au coin du feu, nous nous mîmes à
+causer de l'île délicieuse.
+
+--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle était, je
+crois, bien portante quand j'ai quitté le pays; il est probable même que
+si j'avais pris congé d'elle, elle m'aurait donné des commissions pour
+vous.
+
+"Comme vous le savez, elle avait quitté Papeete en même temps que vous-
+mêmes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se
+séparer; ils sont partis ensemble pour l'Europe.
+
+"Je savais seul qu'elle était chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de
+Papéuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _à Tatehau Oeil-
+de-rat, pour remettre à Loti._
+
+"Lorsqu'elle reparut à Papeete, six ou huit mois après, elle était plus
+jolie que jamais; elle était plus femme aussi, et plus formée.--Sa
+grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grâce
+d'une élégie.
+
+"Elle devint la maîtresse d'un jeune officier français, qui eut pour
+elle une passion qui n'était pas ordinaire.--Il était jaloux même de
+votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il
+lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui.
+
+"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus
+élégante et la plus remarquée des femmes de Papeete.
+
+"Au bout de ce temps-là, il se produisit chez la reine un événement
+depuis longtemps prévu: la petite Pomaré V s'éteignit une belle nuit,--
+peu de jours après une grande fête qu'on avait donnée pour la distraire,
+et dont elle avait elle-même arrêté le programme.
+
+"La vieille reine, par parenthèse, fut tellement accablée par cette
+dernière et suprême douleur, que sans doute elle n'y survivra guère (1).
+Elle s'est retirée pour le moment dans une case isolée, bâtie auprès du
+tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir âme qui vive.
+
+_(1) La reine Pomaré est morte en 1877, laissant le trône à son second
+fils Ariiaue. Elle avait survécu environ deux ans à sa petite-fille.--
+On peut considérer qu'à dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au
+point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de
+l'étrangeté._
+
+"Rarahu observa dans cette circonstance la même coutume que les
+suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses
+admirables cheveux noirs.
+
+"La reine lui en sut gré, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle
+et son amant,--et comme elle ne l'aimait guère, elle profita de
+l'occasion pour le quitter.
+
+"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournée à Papéuriri auprès
+de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est restée à
+Papeete, où je crois qu'elle mène aujourd'hui une vie absolument
+déréglée et folle.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+NOTE DE PLUMKETT
+
+
+A partir de cette époque on ne trouve plus que de loin en loin dans le
+journal de Loti quelques traces de souvenirs conservés au fond de son
+coeur pour la lointaine Polynésie;--dans sa mémoire, l'image de Rarahu
+s'éloigne et s'efface.
+
+Ces fragments sont mêlés aux aventures d'une vie enfiévrée et légèrement
+excentrique, qui se déroulent un peu partout,--en Afrique
+principalement,--et plus tard en Italie.
+
+
+
+
+
+FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI
+
+
+Sierra-Leone, mars 1875.
+
+
+O ma bien-aimée petite amie, nous retrouverons-nous jamais là-bas--
+dans notre chère île,--assis le soir sur les plages de corail?.... . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+Bobdiara (Sénégambie), octobre 1875.
+
+C'est la saison des grandes pluies, _là-bas_,--la saison où la terre
+est couverte de fleurs roses, semblables à nos perce-neige d'Angleterre;
+les mousses sont humides, les forêts pleines d'eau.
+
+Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable.
+Il est trois heures du matin _là-bas_, il fait nuit noire, les
+toupapahous rôdent dans les bois...
+
+Deux années ont passé déjà sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme
+aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury,
+celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effacées depuis.
+
+Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma
+petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,-
+n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers
+des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . .
+
+
+Southampton, mars 1876. (Journal de Loti)
+
+
+... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu!
+
+Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à présent,--sinon les
+désenchantements amers, et les regrets poignants du passé?... Je pleure,
+en songeant au charme perdu de ces premières années,--à ce charme
+qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--à tout cela que je n'ai
+même pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et
+s'efface dans mon souvenir.
+
+Hélas! où est-elle notre vie tahitienne,--les fêtes de la reine,--
+les _himéné_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où sont-
+elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes émotions, tous
+mes rêves d'autrefois, où est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé frère
+John, qui partageait avec moi ces premières impressions de jeunesse
+vibrantes, étranges, enchanteresses?...
+
+Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du grand vent sur les récifs
+de corail,--cette ombre mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient
+la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurité... Où est
+tout le charme indéfinissable de ce pays, toute la fraîcheur de nos
+impressions partagées, de nos joies à deux?...
+
+Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant à repasser ces
+souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les
+éveille,--une page écrite là-bas,--une plante sèche, un reva-reva,
+un parfum tahitien gardé encore par de pauvres couronnes de fleurs qui
+s'en vont en poussière,--ou un mot de cette langue triste et douce, la
+langue de _là-bas_ que déjà j'oublie.
+
+
+Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets,
+logis de hasard, camarades de hasard;--on se réunit on ne sait
+pourquoi, on s'étourdit comme on peut...
+
+J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me reconnais plus quand je
+regarde en arrière.--A corps perdu je me suis jeté dans une vie de
+plaisirs; c'est là, il me semble, la seule façon logique de prendre une
+existence que je n'avais pas demandée,--et dont le but et la fin sont
+pour moi des problèmes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ile de Malte, 2 mai 1876.
+
+
+Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique
+réunis dans un café de la Valette, à l'île de Malte.
+
+Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans
+le Levant où on venait de massacrer les consuls de France et
+d'Allemagne, et où de graves événements semblaient se préparer.
+
+J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait
+vécu en Océanie,--et nous nous étions isolés pour causer ensemble de
+nos souvenirs tahitiens.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant
+de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux.
+
+"Elle était tombée bien bas, les derniers temps,--mais c'était une
+singulière petite fille.
+
+"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une figure de petite
+morte. Elle n'avait plus de gîte à la fin, et traînait avec elle un
+vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait
+tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.
+
+"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgré tout avait
+conservé pour elle une pitié et une bienveillance extrêmes.
+
+"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fût
+devenue décharnée.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui
+étaient un peu beaux.
+
+"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était mise à boire de
+l'eau-de-vie, son mal allait très vite.
+
+"Un beau jour--(c'était en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit
+ans)--on apprit qu'elle était partie, avec son chat infirme, pour son
+île de Bora-Bora, où elle s'en était allée mourir, et où, paraît-il,
+elle ne vécut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant
+mes yeux...
+
+Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'éveillant la nuit je la
+revoyais encore;--malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne
+sais quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne sais
+quelles idées de pardon et de rédemption,--et tout était fini dans la
+fange, dans l'abîme de l'éternel néant!...
+
+Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa
+devant mes yeux... Et je restai là, impassible,--et nous continuâmes à
+causer de nos souvenirs d'Océanie.
+
+Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes reflétée par les glaces, au
+bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et
+des verres entrechoqués,--je participais au concert général des
+banalités et des inepties; comme eux, je disais d'un ton dégagé:
+
+--C'est un beau pays que l'Océanie;--de belles créatures, les
+Tahitiennes;--pas de régularité grecque dans les traits, mais une
+beauté originale qui plaît plus encore, et des formes antiques... Au
+fond, des femmes incomplètes qu'on aime à l'égal des beaux fruits, de
+l'eau fraîche et des belles fleurs.
+
+"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, à travers le prisme
+enchanteur de mon extrême jeunesse... En somme, un charmant pays quand
+on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne
+pas y revenir à trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et
+l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre
+qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantômes qui
+replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou
+viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+NATUAEA
+
+(_Vision confuse de la nuit.)
+
+
+...Là-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de
+Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et
+crépusculaire des rêves...
+
+... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la
+mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout
+près, tout près de la terre, sous des masses noires qui semblaient de
+grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il
+faisait nuit, et je restai là immobile, attendant le jour,--les yeux
+fixés sur la terre, avec une indéfinissable horreur.
+
+... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si pâle, qu'on eût
+dit un signe du ciel annonçant aux hommes la consommation des temps, un
+sinistre météore précurseur du chaos final, un grand soleil mort...
+
+Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je distinguai des formes
+humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la
+plage...
+
+Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise,
+des femmes étaient accroupies par terre la tête dans leurs mains comme
+pour les veillées funèbres; elles semblaient être là depuis un temps
+indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entièrement,
+elles étaient immobiles; leurs yeux étaient fermés, mais, à travers
+leurs paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles fixées sur
+moi...
+
+Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, étendue sur un
+lit de pandanus...
+
+Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur le visage
+mort... Rarahu se mit à rire...
+
+A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le ciel, et je me
+retrouvai dans l'obscurité.
+
+Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphère, et je perçus
+confusément des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous
+l'effort de brises mystérieuses,--des spectres tatoués accroupis à
+leur ombre,--les cimetières maoris et la terre de là-bas qui rougit
+les ossements,--d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes
+bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité,--et au milieu
+d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant enveloppé dans ses longs
+cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire éternel, du
+rire figé des Toupapahous...
+
+
+_"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand
+dans mon coeur de ne plus te voir! ô mon étoile du matin, mes yeux se
+fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!...
+
+"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne.
+
+"Ta petite amie,
+
+RARAHU."_
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
+
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
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+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
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+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
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+
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+just ask.
+
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+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
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+
diff --git a/old/8mlot10.zip b/old/8mlot10.zip
new file mode 100644
index 0000000..02ef3fa
--- /dev/null
+++ b/old/8mlot10.zip
Binary files differ
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--- /dev/null
+++ b/old/8mlot10h.htm
@@ -0,0 +1,8751 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<title>Le Mariage de Loti</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content=
+"text/html; charset=iso-8859-1">
+</head>
+
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+#10 in our series by Pierre Loti
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Le Mariage de Loti
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: January, 2005 [EBook #7263]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on April 2, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+
+<h1>LE MARIAGE DE LOTI</h1>
+<br><br>
+<h2>par Pierre Loti.</h2>
+
+<br><br>
+<p>"E hari te fau.<br>
+ E toro te faaro<br>
+ E no te taata."</p>
+
+<p><i>Le palmier cro&icirc;tra,<br>
+ Le corail s'&eacute;tendra,<br>
+ Mais l'homme p&eacute;rira.</i></p>
+
+<p>(<i>Vieux dicton de la Polyn&eacute;sie</i>)</p>
+
+<p>A Madame Sarah Bernhardt<br>
+ Juin 1878.</p>
+
+<p><i>Madame,</i></p>
+
+<p><i>A vous qui brillez tout en haut, l'auteur tr&egrave;s
+obscur</i> d'Aziyad&eacute; <i>d&eacute;die humblement ce
+r&eacute;cit sauvage.</i></p>
+
+<p><i>Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un
+peu de son grand charme po&eacute;tique.</i></p>
+
+<p><i>L'auteur &eacute;tait bien jeune lorsqu'il a &eacute;crit
+ce livre; il le met &agrave; vos pieds, Madame, en vous demandant
+beaucoup, beaucoup d'indulgence.</i><br>
+ ............................................................................................................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>PREMI&Egrave;RE PARTIE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3><br>
+ PAR PLUMKET, AMI DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ Loti fut baptis&eacute; le 25 janvier 1872, &agrave; l'&acirc;ge
+de vingt-deux ans et onze jours.</p>
+
+<p>Lorsque la chose eut lieu, il &eacute;tait environ une heure
+de l'apr&egrave;s-midi, &agrave; Londres et &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s minuit, en dessous,
+sur l'autre face de la boule terrestre, dans les jardins de la
+feue reine Pomar&eacute;, o&ugrave; la sc&egrave;ne se
+passait.</p>
+
+<p>En Europe, c'&eacute;tait une froide et triste journ&eacute;e
+d'hiver. En dessous dans les jardins de la reine, c'&eacute;tait
+le calme, l'&eacute;nervante langueur d'une nuit
+d'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Cinq personnes assistaient &agrave; ce bapt&ecirc;me de Loti,
+au milieu des mimosas et des orangers, dans une atmosph&egrave;re
+chaude et parfum&eacute;e, sous un ciel tout constell&eacute;
+d'&eacute;toiles australes.<br>
+</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;taient: Ariit&eacute;a, princesse du sang,
+Fa&iuml;mana et T&eacute;ria, suivantes de la reine, Plumket et
+Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.</p>
+
+<p>Loti, qui, jusqu'&agrave; ce jour, s'&eacute;tait
+appel&eacute; Harry Grant, conserva ce nom, tant sur les
+registres de l'&eacute;tat civil que sur les r&ocirc;les de la
+marine royale, mais l'appellation de Loti fut
+g&eacute;n&eacute;ralement adopt&eacute;e par ses amis.</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie fut simple; elle s'acheva sans
+longs discours, ni grand appareil.</p>
+
+<p>Les trois Tahitiennes &eacute;taient couronn&eacute;es de
+fleurs naturelles, et v&ecirc;tues de tuniques de mousseline
+rose, &agrave; tra&icirc;nes. Apr&egrave;s avoir inutilement
+essay&eacute; de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de
+Plumket, dont les sons durs r&eacute;voltaient leurs gosiers
+maoris, elles d&eacute;cid&egrave;rent de les d&eacute;signer par
+les mots <i>R&eacute;muna</i> et <i>Loti</i>, qui sont deux noms
+de fleurs.</p>
+
+<p>Toute la cour eut le lendemain communication de cette
+d&eacute;cision, et <i>Harry Grant</i> n'exista plus en
+Oc&eacute;anie, non plus que <i>Plumket</i> son ami.</p>
+
+<p>Il fut convenu en outre que les premi&egrave;res notes de la
+chanson indig&egrave;ne: "Loti ta&iuml;man&eacute;, etc..."
+chant&eacute;es discr&egrave;tement la nuit aux abords du palais,
+signifieraient: "R&eacute;muna est l&agrave;, ou Loti, ou tous
+deux ensemble; ils prient leurs amies de se rendre &agrave; leur
+appel, ou tout au moins de venir sans bruit leur ouvrir la porte
+des jardins..."<br>
+ ........................................................................................</p>
+
+<h3> </h3>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE
+PLUMKET</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'&icirc;le de
+Bora-Bora, situ&eacute;e par 16&deg; de latitude australe, et
+154&deg; de longitude ouest.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; commence cette histoire, elle venait
+d'accomplir sa quatorzi&egrave;me ann&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une tr&egrave;s singuli&egrave;re petite fille,
+dont le charme p&eacute;n&eacute;trant et sauvage
+s'exer&ccedil;ait en dehors de toutes les r&egrave;gles
+conventionnelles de beaut&eacute; qu'ont admises les peuples
+d'Europe.</p>
+
+<p>Toute petite, elle avait &eacute;t&eacute; embarqu&eacute;e
+par sa m&egrave;re sur une longue pirogue voil&eacute;e qui
+faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conserv&eacute; de son
+&icirc;le perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la
+surplombe. La silhouette de ce g&eacute;ant de basalte,
+plant&eacute; comme une borne monstrueuse au milieu du Pacifique,
+&eacute;tait rest&eacute;e dans sa t&ecirc;te, seule image de sa
+patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une &eacute;motion
+bizarre, dessin&eacute;e dans les albums de Loti; ce fait fortuit
+fut la cause premi&egrave;re de son grand amour pour lui.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>D'&Eacute;CONOMIE SOCIALE</h3>
+
+<p><br>
+ La m&egrave;re de Rarahu l'avait amen&eacute;e &agrave; Tahiti,
+la grande &icirc;le, l'&icirc;le de la reine, pour l'offrir
+&agrave; une tr&egrave;s vieille femme du district d'Apir&eacute;
+qui &eacute;tait sa parente &eacute;loign&eacute;e. Elle
+ob&eacute;issait ainsi &agrave; un usage ancien de la race
+maorie, qui veut que les enfants restent rarement aupr&egrave;s
+de leur vraie m&egrave;re. Les m&egrave;res adoptives, les
+p&egrave;res adoptifs (<i>faa</i> <i>amu</i>) sont l&agrave;-bas
+les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet
+&eacute;change traditionnel des enfants est l'une des
+originalit&eacute;s des moeurs polyn&eacute;siennes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPT&Ecirc;ME), A SA SOEUR, A
+BRIGHTBURY, COMT&Eacute; DE YORKSHIRE (ANGLETERRE)</h3>
+
+<p>"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.</p>
+
+<p>"Ma soeur aim&eacute;e,</p>
+
+<p>"Me voici devant cette &icirc;le lointaine que
+ch&eacute;rissait notre fr&egrave;re, point myst&eacute;rieux qui
+fut longtemps le lieu des r&ecirc;ves de mon enfance. Un
+d&eacute;sir &eacute;trange d'y venir n'a pas peu
+contribu&eacute; &agrave; me pousser vers ce m&eacute;tier de
+marin qui d&eacute;j&agrave; me fatigue et m'ennuie.</p>
+
+<p>"Les ann&eacute;es ont pass&eacute; et m'ont fait homme.
+D&eacute;j&agrave; j'ai couru le monde, et me voici enfin devant
+l'&icirc;le r&ecirc;v&eacute;e. Mais je n'y trouve plus que
+tristesse et amer d&eacute;senchantement.</p>
+
+<p>"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine,
+l&agrave;-bas, sous la verdure, cette baie aux grands palmiers,
+ces hautes montagnes aux silhouettes dentel&eacute;es, c'est bien
+tout cela qui &eacute;tait connu. Tout cela, depuis dix ans je
+l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer,
+po&eacute;tis&eacute;s par l'&eacute;norme distance, que nous
+envoyait Georges; c'est bien ce coin du monde dont nous parlait
+avec amour notre fr&egrave;re qui n'est plus...</p>
+
+<p>"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des
+illusions ind&eacute;finies, des impressions vagues et
+fantastiques de l'enfance... Un pays comme tous les autres, mon
+Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve l&agrave;, le m&ecirc;me
+Harry qu'&agrave; Brightbury, qu'&agrave; Londres, qu'ailleurs,
+si bien qu'il me semble n'avoir pas chang&eacute; de place...</p>
+
+<p>"Ce pays des r&ecirc;ves, pour lui garder son prestige,
+j'aurais d&ucirc; ne pas le toucher du doigt.</p>
+
+<p>"Et puis ceux qui m'entourent m'ont g&acirc;t&eacute; mon
+Tahiti, en me le pr&eacute;sentant &agrave; leur mani&egrave;re;
+ceux qui tra&icirc;nent partout leur personnalit&eacute; banale,
+leurs id&eacute;es terre &agrave; terre, qui jettent sur toute
+po&eacute;sie leur bave moqueuse, leur propre
+insensibilit&eacute;, leur propre ineptie. La civilisation y est
+trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, toutes nos
+conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la sauvage
+po&eacute;sie s'en va, avec les coutumes et les traditions du
+pass&eacute;...</p>
+
+<p>
+............................................................................................................................................................................................</p>
+
+<p>"Tant est que, depuis trois jours que le <i>Rendeer</i> a
+jet&eacute; l'ancre devant Papeete, ton fr&egrave;re Harry a
+gard&eacute; le bord, le coeur serr&eacute;, l'imagination
+d&eacute;&ccedil;ue.</p>
+
+<p>
+........................................................................................................................................................................................</p>
+
+<p>"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que
+d&eacute;j&agrave; ce pays l'enchante; depuis notre
+arriv&eacute;e je le vois &agrave; peine.</p>
+
+<p>"Il est d'ailleurs toujours ce m&ecirc;me ami fid&egrave;le et
+sans reproche, ce m&ecirc;me bon et tendre fr&egrave;re, qui
+veille sur moi comme un ange gardien et que j'aime de toute la
+force de mon coeur...</p>
+
+<p>
+..................................................................................................................................................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu &eacute;tait une petite cr&eacute;ature qui ne
+ressemblait &agrave; aucune autre, bien qu'elle f&ucirc;t un type
+accompli de cette race <i>maorie</i> qui peuple les archipels
+polyn&eacute;siens et passe pour une des plus belles du monde;
+race distincte et myst&eacute;rieuse, dont le provenance est
+inconnue.</p>
+
+<p>Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur
+exotique, d'une douceur c&acirc;line, comme celle des jeunes
+chats quand on les caresse; ses cils &eacute;taient si longs, si
+noirs qu'on les e&ucirc;t pris pour des plumes peintes. Son nez
+&eacute;tait court et fin, comme celui de certaines figures
+arabes; sa bouche, un peu plus &eacute;paisse, un peu plus fendue
+que le type classique, avait des coins profonds, d'un contour
+d&eacute;licieux. En riant, elle d&eacute;couvrait jusqu'au fond
+des dents un peu larges, blanches comme de l'&eacute;mail blanc,
+dents que les ann&eacute;es n'avaient pas eu le temps de beaucoup
+polir, et qui conservaient encore les stries
+l&eacute;g&egrave;res de l'enfance. Ses cheveux, parfum&eacute;s
+au santal,<br>
+ &eacute;taient longs, droits, un peu rudes; ils tombaient en
+masses lourdes sur ses rondes &eacute;paules nues. Une m&ecirc;me
+teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres cuites
+claires de la vieille Etrurie, &eacute;tait r&eacute;pandue sur
+tout son corps, depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses
+pieds.</p>
+
+<p>Rarahu &eacute;tait d'une petite taille, admirablement prise,
+admirablement proportionn&eacute;e; sa poitrine &eacute;tait pure
+et polie, ses bras avaient une perfection antique.</p>
+
+<p>Autour de ses chevilles, de l&eacute;gers tatouages bleus,
+simulant des bracelets; sur la l&egrave;vre inf&eacute;rieure,
+trois petites raies bleues transversales, imperceptibles, comme
+les femmes des Marquises; et, sur le front, un tatouage plus
+p&acirc;le, dessinant un diad&egrave;me. Ce qui surtout en elle
+caract&eacute;risait sa race, c'&eacute;tait le rapprochement
+excessif de ses yeux, &agrave; fleur de t&ecirc;te comme tous les
+yeux maoris; dans les moments o&ugrave; elle &eacute;tait rieuse
+et gaie, ce regard donnait &agrave; sa figure d'enfant une
+finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle &eacute;tait
+s&eacute;rieuse ou triste, il y avait quelque chose en elle qui
+ne pouvait se mieux d&eacute;finir que par ces deux mots: une
+gr&acirc;ce polyn&eacute;sienne.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p><br>
+ La cour de Pomar&eacute; s'&eacute;tait par&eacute;e pour une
+demi-r&eacute;ception, le jour o&ugrave; je mis pour la
+premi&egrave;re fois le pied sur le sol tahitien. -- L'amiral
+anglais du <i>Rendeer</i> venait faire sa visite d'arriv&eacute;e
+&agrave; la souveraine (une vieille connaissance &agrave; lui) --
+et j'&eacute;tais all&eacute;, en grande tenue de service,
+accompagner l'amiral.</p>
+
+<p>L'&eacute;paisse verdure tamisait les rayons de l'ardent
+soleil de deux heures; tout &eacute;tait tranquille et
+d&eacute;sert dans les avenues ombreuses dont l'ensemble forme
+Papeete, la ville de la reine. -- Les cases &agrave;
+v&eacute;randas, diss&eacute;min&eacute;es dans les jardins, sous
+les grands arbres, sous les grandes plantes tropicales, --
+semblaient, comme leurs habitants, plong&eacute;es dans le
+voluptueux assoupissement de la sieste. -- Les abords de la
+demeure royale &eacute;taient aussi solitaires, aussi
+paisibles...</p>
+
+<p>Un des fils de la reine, - sorte de colosse basan&eacute; qui
+vint en habit noir &agrave; notre rencontre, nous introduisit
+dans un salon aux volets baiss&eacute;s, o&ugrave; une douzaine
+de femmes &eacute;taient assises, immobiles et
+silencieuses...</p>
+
+<p>Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils
+dor&eacute;s &eacute;taient plac&eacute;s c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te. -- Pomar&eacute;, qui en occupait un, invita l'amiral
+&agrave; s'asseoir dans le second, tandis qu'un interpr&egrave;te
+&eacute;changeait entre ces deux anciens amis des compliments
+officiels.</p>
+
+<p>Cette femme, dont le nom &eacute;tait m&ecirc;l&eacute; jadis
+aux r&ecirc;ves exotiques de mon enfance, m'apparaissait
+v&ecirc;tue d'un long fourreau de soie rose, sous les traits
+d'une vieille cr&eacute;ature au teint cuivr&eacute;, &agrave; la
+t&ecirc;te imp&eacute;rieuse et dure. -- Dans sa massive laideur
+de vieille femme, on pouvait d&eacute;m&ecirc;ler encore quels
+avaient pu &ecirc;tre les attraits et le prestige de sa jeunesse,
+dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original
+souvenir.</p>
+
+<p>Les femmes de sa suite avaient, dans cette p&eacute;nombre
+d'un appartement ferm&eacute;, dans ce calme silence du jour
+tropical, un charme ind&eacute;finissable. -- Elles
+&eacute;taient belles presque toutes de la beaut&eacute;
+tahitienne: des yeux noirs, charg&eacute;s de langueur, et le
+teint ambr&eacute; des gitanos. -- Leurs cheveux
+d&eacute;nou&eacute;s &eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s de fleurs
+naturelles et leurs robes de gaze tra&icirc;nantes, libres
+&agrave; la taille, tombaient autour d'elles en longs plis
+flottants.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sur la princesse Ariit&eacute;a surtout, que
+s'arr&ecirc;taient involontairement mes regards. Ariit&eacute;a
+&agrave; la figure douce, r&eacute;fl&eacute;chie, r&ecirc;veuse,
+avec de p&acirc;les roses du Bengale, piqu&eacute;es au hasard
+dans ses cheveux noirs...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p><br>
+ Les compliments termin&eacute;s, l'amiral dit &agrave; la
+reine:</p>
+
+<p>-- Voici Harry Grant que je pr&eacute;sente &agrave; Votre
+Majest&eacute;; il est le fr&egrave;re de Georges Grant, un
+officier de marine, qui a v&eacute;cu quatre ans dans votre beau
+pays.</p>
+
+<p>L'interpr&egrave;te avait &agrave; peine achev&eacute; de
+traduire, que Pomar&eacute; me tendit sa main rid&eacute;e; un
+sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel,
+&eacute;claire sa vieille figure:</p>
+
+<p>-- Le fr&egrave;re de Rou&eacute;ri! dit elle en
+d&eacute;signant mon fr&egrave;re par son nom tahitien. -- Il
+faudra revenir me voir... -- Et elle ajouta en anglais:
+"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute
+sp&eacute;ciale, la reine ne parlant jamais d'autre langue que
+celle de son pays.</p>
+
+<p>-- "Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit
+la main, en me montrant dans un sourire ses longues dents de
+cannibale...</p>
+
+<p>Et je partis charm&eacute; de cette &eacute;trange cour...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu n'avait gu&egrave;re quitt&eacute; depuis sa petite
+enfance la case de sa vieille m&egrave;re adoptive, qui habitait
+dans le district d'Apir&eacute;, au bord du ruisseau de
+Fataoua.</p>
+
+<p>Ses occupations &eacute;taient fort simples: la r&ecirc;verie,
+le bain, le bain surtout: - le chant et les promenades sous bois,
+en compagnie de Tiahoui, son ins&eacute;parable petite amie. --
+Rarahu et Tiahoui &eacute;taient deux insouciantes et rieuses
+petites cr&eacute;atures qui vivaient presque enti&egrave;rement
+dans l'eau de leur ruisseau, o&ugrave; elles sautaient et
+s'&eacute;battaient comme deux poissons-volants.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p><br>
+ Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu f&ucirc;t sans
+&eacute;rudition; elle savait lire dans sa bible tahitienne, et
+&eacute;crire, avec une grosse &eacute;criture tr&egrave;s ferme,
+les mots doux de la langue maorie; elle &eacute;tait m&ecirc;me
+tr&egrave;s forte sur l'orthographe conventionnelle fix&eacute;e
+par les fr&egrave;res Picpus, -- lesquels ont fait, en
+caract&egrave;res latins, un vocabulaire des mots
+polyn&eacute;siens.</p>
+
+<p>Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont
+moins cultiv&eacute;es assur&eacute;ment que cette enfant
+sauvage. -- Mais il avait fallu que cette instruction, prise
+&agrave; l'&eacute;cole des missionnaires de Papeete, lui
+e&ucirc;t peu co&ucirc;t&eacute; &agrave; acqu&eacute;rir, car
+elle &eacute;tait fort paresseuse.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p><br>
+ En tournant &agrave; droite dans les broussailles, quand on
+avait suivi depuis une demi-heure le chemin d'Apir&eacute;, on
+trouvait un large bassin naturel, creus&eacute; dans le roc vif.
+-- Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se pr&eacute;cipitait
+en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise
+fra&icirc;cheur.</p>
+
+<p>L&agrave;, tout le jour, il y avait soci&eacute;t&eacute;
+nombreuse; sur l'herbe, on trouvait &eacute;tendues les belles
+jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes
+journ&eacute;es tropicales &agrave; causer, chanter, dormir, ou
+bien encore &agrave; nager et &agrave; plonger, comme des dorades
+agiles. -- Elles allaient &agrave; l'eau v&ecirc;tues de leurs
+tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes
+mouill&eacute;es sur leur corps, comme autrefois les
+na&iuml;ades.</p>
+
+<p>L&agrave;, venaient souvent chercher fortune les marins de
+passage; l&agrave; tr&ocirc;nait T&eacute;touara la
+n&eacute;gresse; -- l&agrave; se faisait &agrave; l'ombre une
+grande consommation d'oranges et de goyaves.</p>
+
+<p>T&eacute;touara appartenait &agrave; la race des Kanaques
+noirs de la M&eacute;lan&eacute;sie. -- Un navire qui venait
+d'Europe l'avait un jour prise dans une &icirc;le avoisinant la
+Cal&eacute;donie, et l'avait d&eacute;pos&eacute;e &agrave; mille
+lieues de son pays, &agrave; Papeete, o&ugrave; elle faisait
+l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait
+&eacute;gar&eacute;e parmi des misses anglaises.</p>
+
+<p>T&eacute;touara avec une in&eacute;puisable belle humeur, une
+ga&icirc;t&eacute; simiesque, une impudeur absolue, entretenait
+autour d'elle le bruit et le mouvement. Cette
+propri&eacute;t&eacute; de sa personne la rendait
+pr&eacute;cieuse &agrave; ses nonchalantes compagnes; elle
+&eacute;tait une des notabilit&eacute;s du ruisseau de
+Fataoua...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>PR&Eacute;SENTATION</h3>
+
+<p><br>
+ Ce fut vers midi, un jour calme et br&ucirc;lant, que pour la
+premi&egrave;re fois de ma vie j'aper&ccedil;us ma petite amie
+Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, habitu&eacute;es du
+ruisseau de Fataoua, accabl&eacute;es de sommeil et de chaleur,
+&eacute;taient couch&eacute;es tout au bord, sur l'herbe, les
+pieds trempant dans l'eau claire et fra&icirc;che. -- L'ombre de
+l'&eacute;paisse verdure descendait sur nous, verticale et
+immobile; de larges papillons d'un noir de velours,
+marqu&eacute;s de grands yeux couleur scabieuse, volaient
+lentement, ou se posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses
+eussent &eacute;t&eacute; trop lourdes pour les enlever; l'air
+&eacute;tait charg&eacute; de senteurs &eacute;nervantes et
+inconnues; tout doucement je m'abandonnais &agrave; cette molle
+existence, je me laissais aller aux charmes de
+l'Oc&eacute;anie...</p>
+
+<p>Au fond du tableau, tout &agrave; coup des broussailles de
+mimosas et de goyaviers s'ouvrirent, on entendit un l&eacute;ger
+bruit de feuilles qui se froissent, -- et deux petites filles
+parurent, examinant la situation avec des mines de souris qui
+sortent de leurs trous.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient coiff&eacute;es de couronnes de
+feuillage, qui garantissaient leur t&ecirc;te contre l'ardeur du
+soleil; leurs reins &eacute;taient serr&eacute;s dans des
+<i>pareos</i> (pagnes) bleu fonc&eacute; &agrave; grandes raies
+jaunes; leurs torses fauves &eacute;taient sveltes et nus; leurs
+cheveux noirs, longs et d&eacute;nou&eacute;s... Point
+d'Europ&eacute;ens, point d'&eacute;trangers, rien
+d'inqui&eacute;tant en vue... Les deux petites, rassur&eacute;es,
+vinrent se coucher sous la cascade qui se mit &agrave;
+s'&eacute;parpiller plus bruyamment autour d'elles...</p>
+
+<p>La plus jolie des deux &eacute;tait Rarahu; l'autre Tiahoui,
+son amie et sa confidente...</p>
+
+<p>Alors T&eacute;touara, prenant rudement mon bras, ma manche de
+drap bleu marine sur laquelle brillait un galon d'or, --
+l'&eacute;leva au-dessus des herbes dans lesquelles
+j'&eacute;tais enfoui, -- et la leur montra avec une
+intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un
+&eacute;pouvantail.</p>
+
+<p>Les deux petites cr&eacute;atures, comme deux moineaux
+auxquels on montre un babouin, se sauv&egrave;rent
+terrifi&eacute;es, -- et ce fut l&agrave; notre
+pr&eacute;sentation, notre premi&egrave;re entrevue...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par
+T&eacute;touara se r&eacute;sumaient &agrave; peu pr&egrave;s
+&agrave; ceci:</p>
+
+<p>-- Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les
+autres, et ne font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine
+qui les garde est une femme &agrave; principes, qui leur
+d&eacute;fend de se commettre avec nous.</p>
+
+<p>Elle, T&eacute;touara, e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+personnellement tr&egrave;s satisfaite si ces deux filles se
+fussent laiss&eacute; apprivoiser par moi; elle m'engageait
+tr&egrave;s vivement &agrave; tenter cette aventure.</p>
+
+<p>Pour les trouver, il suffisait, d'apr&egrave;s ses
+indications, de suivre sous les goyaviers un imperceptible
+sentier qui au bout de cent pas conduisait &agrave; un bassin
+plus &eacute;lev&eacute; que le premier et moins
+fr&eacute;quent&eacute; aussi. -- L&agrave;, disait-elle, le
+ruisseau de Fataoua se r&eacute;pandait encore dans un creux de
+rocher qui semblait fait tout expr&egrave;s pour le
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te ou trois personnes intimes.
+--C'&eacute;tait la salle de bain particuli&egrave;re de Rarahu
+et de Tiahoui; on pouvait dire que l&agrave; s'&eacute;tait
+pass&eacute;e toute leur enfance...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>C'&eacute;tait un recoin tranquille, au-dessus duquel
+faisaient vo&ucirc;te de grands arbres-&agrave;-pain aux
+&eacute;paisses feuilles, -- des mimosas, des goyaviers et de
+fines sensitives. L'eau fra&icirc;che y bruissait sur de petits
+cailloux polis; on y entendait de tr&egrave;s loin, et perdus en
+murmure confus, les bruits du grand bassin, les rires des jeunes
+femmes et la voix de cr&eacute;celle de T&eacute;touara.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p><br>
+ .........................................................................</p>
+
+<p>-- Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomar&eacute;,
+de sa grosse voix rauque -- Loti, pourquoi n'&eacute;pouserais-tu
+pas la petite Rarahu du district d'Apir&eacute;?... Cela serait
+beaucoup mieux, je t'assure, et te poserait davantage dans le
+pays...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sous la v&eacute;randa royale que
+m'&eacute;tait faite cette question. -- J'&eacute;tais
+allong&eacute; sur une natte, et tenais en main cinq cartes que
+venait de me servir mon amie T&eacute;ria; en face de moi
+&eacute;tait &eacute;tendue ma bizarre partenaire, la reine, qui
+apportait au jeu d'&eacute;cart&eacute; une passion
+extr&ecirc;me; elle &eacute;tait v&ecirc;tue d'un peignoir jaune
+&agrave; grandes fleurs noires, et fumait une longue cigarette de
+pandanus, faite d'une seule feuille roul&eacute;e sur
+elle-m&ecirc;me. Deux suivantes couronn&eacute;es de jasmin
+marquaient nos points, battaient nos cartes, et nous aidaient de
+leurs conseils, en se penchant curieusement sur nos
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles,
+ti&egrave;des, parfum&eacute;es, qu'am&egrave;nent l&agrave;-bas
+les orages d'&eacute;t&eacute;; les grandes palmes des cocotiers
+se couchaient sous l'ond&eacute;e, leurs nervures puissantes
+ruisselaient d'eau. Les nuages amoncel&eacute;s formaient avec la
+montagne un fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce
+tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne
+noire du morne de Fataoua. Dans l'air &eacute;taient<br>
+ suspendues des &eacute;manations d'orage qui troublaient le sens
+et l'imagination...</p>
+
+<p>
+.................................................................................</p>
+
+<p>"&Eacute;pouser la petite Rarahu du district d'Apir&eacute;."
+Cette proposition me prenait au d&eacute;pourvu, et me donnait
+beaucoup &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir...</p>
+
+<p>
+.................................................................................</p>
+
+<p>Il allait sans dire que la reine, qui &eacute;tait une
+personne tr&egrave;s intelligente et sens&eacute;e, ne me
+proposait point un de ces mariages suivant les lois
+europ&eacute;ennes qui encha&icirc;nent pour la vie. Elle
+&eacute;tait pleine d'indulgence pour les moeurs faciles de son
+pays, bien qu'elle s'effor&ccedil;ait souvent de les rendre plus
+correctes et plus conformes aux principes chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc simplement un mariage tahitien qui
+m'&eacute;tait offert. Je n'avais pas de motif bien
+s&eacute;rieux pour r&eacute;sister &agrave; ce d&eacute;sir de
+la reine, et la petite Rarahu du district d'Apir&eacute;
+&eacute;tait bien charmante...</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, avec beaucoup d'embarras, j'all&eacute;guai
+ma jeunesse.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral
+du <i>Rendeer</i> qui aurait pu voir d'un mauvais oeil cette
+union... Et puis un mariage est une chose fort co&ucirc;teuse,
+m&ecirc;me en Oc&eacute;anie... Et puis, et surtout, il y avait
+l'&eacute;ventualit&eacute; d'un prochain d&eacute;part, -- et
+laisser Rarahu dans les larmes, en e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+une cons&eacute;quence in&eacute;vitable, et assur&eacute;ment
+fort cruelle.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; sourit &agrave; toutes ces raisons, dont aucune
+sans doute ne l'avait convaincue.</p>
+
+<p>Apres un moment de silence, elle me proposa Fa&iuml;mana, sa
+suivante, que cette fois je refusai tout net.</p>
+
+<p>Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout
+doucement ses yeux se tourn&egrave;rent vers Ariit&eacute;a la
+princesse:</p>
+
+<p>-- Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-&ecirc;tre
+aurais-tu accept&eacute; avec plus d'empressement, mon petit
+Loti?...</p>
+
+<p>La vieille femme r&eacute;v&eacute;lait par ces mots qu'elle
+avait devin&eacute; le troisi&egrave;me et assur&eacute;ment le
+plus s&eacute;rieux des secrets de mon coeur.</p>
+
+<p>Ariit&eacute;a baissa les yeux, et une nuance rose se
+r&eacute;pandit sur ses joues ambr&eacute;es; je sentis
+moi-m&ecirc;me que le sang me montait tumultueusement au visage
+et le tonnerre se mit &agrave; rouler dans les profondeurs de la
+montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation
+tendue d'un m&eacute;lodrame...</p>
+
+<p>Pomar&eacute; satisfaite de sa fac&eacute;tie riait sous cape.
+Elle avait mis &agrave; profit le trouble qu'elle venait
+d'occasionner pour marquer deux fois <i>t&eacute;
+t&acirc;n&eacute;</i> (l'homme), c'est-&agrave;-dire <i>le
+roi</i>...</p>
+
+<p>Pomar&eacute;, dont un des passe-temps favoris &eacute;tait le
+jeu d'&eacute;cart&eacute;, &eacute;tait extraordinairement
+tricheuse, elle trichait m&ecirc;me aux soir&eacute;es
+officielles, dans les parties int&eacute;ress&eacute;es qu'elle
+jouait avec les amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis
+qu'elle y pouvait gagner n'&eacute;taient certes pour rien dans
+le plaisir qu'elle &eacute;prouvait &agrave; rendre capots ses
+partenaires...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu poss&eacute;dait deux robes de mousseline, l'une blanche,
+l'autre rose, qu'elle mettait alternativement le dimanche
+par-dessus son <i>pareo</i> bleu et jaune, pour aller au temple
+des missionnaires protestants, &agrave; Papeete. Ces
+jours-l&agrave;, ses cheveux &eacute;taient s&eacute;par&eacute;s
+en deux longues nattes noires tr&egrave;s &eacute;paisses; de
+plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (&agrave; l'endroit
+o&ugrave; les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur
+d'hibiscus, dont le rouge ardent donnait une p&acirc;leur
+transparente &agrave; sa joue cuivr&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle restait peu de temps &agrave; Papeete apr&egrave;s le
+service religieux, &eacute;vitant la soci&eacute;t&eacute; des
+jeunes femmes, les &eacute;choppes des Chinois marchands de
+th&eacute;, de g&acirc;teau et de bi&egrave;re. Elle &eacute;tait
+tr&egrave;s sage, et en donnant la main &agrave; Tiahoui, elle
+rentrait &agrave; Apir&eacute; pour se d&eacute;shabiller.</p>
+
+<p>Un petit sourire contenu, une petite moue discr&egrave;te,
+&eacute;taient les seuls signes d'intelligence que m'envoyaient
+les deux petites filles, quand par hasard nous nous rencontrions
+dans les avenues de Papeete...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p><br>
+ ... Nous avions d&eacute;j&agrave; pass&eacute; bien des heures
+ensemble, Rarahu et moi, au bord du ruisseau de Fataoua, dans
+notre salle de bain sous les goyaviers, quand Pomar&eacute; me
+fit l'&eacute;trange proposition d'un mariage.</p>
+
+<p>Et, Pomar&eacute;, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir,
+connaissait cela fort bien.</p>
+
+<p>Bien longtemps j'avais h&eacute;sit&eacute;. -- J'avais
+r&eacute;sist&eacute; de toutes mes forces, -- et cette situation
+singuli&egrave;re s'&eacute;tait prolong&eacute;e, au del&agrave;
+de toute vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous
+&eacute;tentions sur l'herbe pour faire ensemble le somme de
+midi, et que Rarahu entourait mon corps de ses bras, nous nous
+endormions l'un pr&egrave;s de l'autre, &agrave; peu pr&egrave;s
+comme deux fr&egrave;res.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une bien enfantine com&eacute;die que nous
+jouions l&agrave; tous deux, et personne assur&eacute;ment ne
+l'e&ucirc;t soup&ccedil;onn&eacute;e. Le sentiment "<i>qui fit
+h&eacute;siter Faust au seuil de Marguerite</i>"
+&eacute;prouv&eacute; pour une fille de Tahiti, m'e&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre fait sourire moi-m&ecirc;me, avec quelques
+ann&eacute;es de plus; il e&ucirc;t bien amus&eacute;
+l'&eacute;tat-major de <i>Rendeer</i>, en tout cas, et
+m'e&ucirc;t combl&eacute; de ridicule aux yeux de
+T&eacute;touara...<br>
+ ......................................................................................</p>
+
+<p>Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de
+d&eacute;soler d'abord, avaient sur ces questions des
+id&eacute;es tout &agrave; fait particuli&egrave;res qui en
+Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tard&eacute;
+&agrave; m'en apercevoir.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient dit qu'une grande fille de quatorze ans
+n'est plus une enfant, et n'a pas &eacute;t&eacute;
+cr&eacute;&eacute;e pour vivre seule... Elle n'allait pas se
+prostituer &agrave; Papeete, et c'&eacute;tait l&agrave; tout ce
+qu'ils avaient exig&eacute; de sa sagesse.</p>
+
+<p>Ils avaient jug&eacute; que mieux valait Loti qu'un autre,
+Loti tr&egrave;s jeune comme elle, qui leur paraissait doux et
+semblait l'aimer... et , apr&egrave;s r&eacute;flexion, les deux
+vieillards avaient trouv&eacute; que c'&eacute;tait bien...</p>
+
+<p>John lui-m&ecirc;me, mon bien-aim&eacute; fr&egrave;re John,
+qui voyait tout avec ses yeux si &eacute;tonnamment purs, qui
+&eacute;prouvait une surprise douloureuse quand on lui contait
+mes promenades nocturnes en compagnie de Fa&iuml;mana dans les
+jardins de la reine, -- John &eacute;tait plein d'indulgence pour
+cette petite fille qui l'avait charm&eacute;. -- Il aimait sa
+candeur d'enfant, et sa grande affection pour moi; il
+&eacute;tait dispos&eacute; &agrave; tout pardonner &agrave; son
+fr&egrave;re Harry, quand il s'agissait d'elle...<br>
+ ...................................................................................</p>
+
+<p>Si bien que, quand la reine me proposa d'&eacute;pouser la
+petite Rarahu du district d'Apir&eacute;, le mariage tahitien ne
+pouvait plus &ecirc;tre entre nous deux qu'une
+formalit&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3><br>
+ CHOSES DU PALAIS</h3>
+
+<p><br>
+ Ariifait&eacute;, le prince-&eacute;poux, jouait &agrave; la
+cour de Pomar&eacute; un r&ocirc;le politique tout &agrave; fait
+effac&eacute;.</p>
+
+<p>La reine, qui tenait &agrave; donner aux Tahitiens une belle
+lign&eacute;e royale, avait choisi cet homme, parce qu'il
+&eacute;tait le plus grand et le plus beau qu'on e&ucirc;t pu
+trouver dans ses archipels. -- C'&eacute;tait encore un
+magnifique vieillard &agrave; cheveux blancs, &agrave; la taille
+majestueuse, au profil noble et r&eacute;gulier.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait peu pr&eacute;sentable, et s'obstinait
+&agrave; se trop peu v&ecirc;tir; le simple pareo tahitien lui
+semblait suffisant; il n'avait jamais pu se faire &agrave;
+l'habit noir.</p>
+
+<p>De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort
+peu.</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>De ce mariage &eacute;taient issus de vrais g&eacute;ants qui
+tous mouraient du m&ecirc;me mal sans rem&egrave;des, comme ces
+grandes plantes des tropiques qui poussent en une saison et
+meurent &agrave; l'automne.</p>
+
+<p>Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un
+apr&egrave;s l'autre partir, avec une inexprimable douleur.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;, Tamatoa, avait eu de la belle reine
+Mo&eacute; sa femme, une petite princesse d&eacute;licieusement
+jolie, -- l'h&eacute;riti&egrave;re pr&eacute;somptive du
+tr&ocirc;ne de Tahiti, -- la petite Pomar&eacute; V, sur laquelle
+se portait toute la tendresse de la grand'm&egrave;re
+Pomar&eacute; IV.</p>
+
+<p>Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait
+para&icirc;tre d&eacute;j&agrave; les sympt&ocirc;mes du mal
+h&eacute;r&eacute;ditaire, et plus d'une fois les yeux de
+l'a&iuml;eule s'&eacute;taient remplis de larmes en la
+regardant.</p>
+
+<p>Cette maladie pr&eacute;vue et cette mort certaine donnaient
+un charme de plus &agrave; cette petite cr&eacute;ature, la
+derni&egrave;re des Pomar&eacute;, la derni&egrave;re des reines
+des archipels tahitiens. -- Elle &eacute;tait aussi ravissante,
+aussi capricieuse que peut l'&ecirc;tre une petite princesse
+malade que l'on ne contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait
+pour moi avait contribu&eacute; &agrave; m'attirer celle de la
+reine...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p><br>
+ Pour arriver &agrave; parler le langage de Rarahu, -- et
+&agrave; comprendre ses pens&eacute;es, -- m&ecirc;me les plus
+dr&ocirc;les ou le plus profondes, -- j'avais r&eacute;solu
+d'apprendre la langue maorie.</p>
+
+<p>Dans ce but, j'avais fait un jour &agrave; Papeete
+l'acquisition du dictionnaire des fr&egrave;res Picpus, -- vieux
+petit livre qui n'eut jamais qu'une &eacute;dition, et dont les
+rares exemplaires sont presque introuvables aujourd'hui.</p>
+
+<p>Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la
+Polyn&eacute;sie d'&eacute;tranges perspectives, - tout un champ
+inexplor&eacute; de r&ecirc;veries et d'&eacute;tudes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Au premier abord je fus frapp&eacute; de la grande
+quantit&eacute; des mots mystiques de la vieille religion maorie,
+-- et puis de ces mots tristes, effrayants, intraduisibles, --
+qui expriment l&agrave;-bas les terreurs vagues de la nuit, --
+les bruits myst&eacute;rieux de la nature, les r&ecirc;ves
+&agrave; peine saisissables de l'imagination...</p>
+
+<p>Il y avait d'abord <i>Taaroa</i>, le dieu sup&eacute;rieur des
+religions polyn&eacute;siennes.</p>
+
+<p>Les d&eacute;esses: <i>Ruahine tahua</i>, d&eacute;esse des
+arts et de la pri&egrave;re.</p>
+
+<p><i>Ruahine auna</i>, d&eacute;esse de la sollicitude.</p>
+
+<p><i>Ruahine faaipu</i>, d&eacute;esse de la franchise.</p>
+
+<p><i>Ruahine nihonihoraroa</i>, d&eacute;esse de la dissension
+et du meurtre.</p>
+
+<p><i>Romatane</i>, le pr&ecirc;tre qui admet les &acirc;mes au
+ciel, ou les en exclut.</p>
+
+<p><i>Tutahoroa</i>, la route qui suivent les &acirc;mes pour se
+rendre dans la nuit &eacute;ternelle.</p>
+
+<p><i>Tapaparaharaha</i>, la base du monde.</p>
+
+<p><i>Ihohoa</i>, les m&acirc;nes, les revenants.</p>
+
+<p><i>Oroimatua ai aru nihonihororoa</i>, cadavre qui revient
+pour tuer et manger les vivants.</p>
+
+<p><i>Tuitupapau</i>, pri&egrave;re &agrave; un mort de ne pas
+revenir.</p>
+
+<p><i>Tahurere</i>, prier un ami mort de nuire &agrave; un
+ennemi.</p>
+
+<p><i>Tii</i>, esprit malfaisant.</p>
+
+<p><i>Tahutahu</i>, enchanteur, sorcier.</p>
+
+<p><i>Mahoi</i>, l'essence, l'&acirc;me d'un Dieu.</p>
+
+<p><i>Faa-fano</i>, d&eacute;part de l'&acirc;me &agrave; la
+mort.</p>
+
+<p><i>Ao</i>, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis,
+nuage, lumi&egrave;re, principe, centre, coeur des choses.</p>
+
+<p><i>Po</i>, nuit, anciens temps, monde inconnu et
+t&eacute;n&eacute;breux, enfers.</p>
+
+<p>... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre
+mille:</p>
+
+<p><i>Moana</i>, ab&icirc;mes de la mer ou du ciel.</p>
+
+<p><i>Tohureva</i>, pr&eacute;sage de mort.</p>
+
+<p><i>Natuaea</i>, vision confuse et trompeuse.</p>
+
+<p><i>Nupa nupa</i>, obscurit&eacute;, agitation morale.</p>
+
+<p><i>Ruma-ruma</i>, t&eacute;n&egrave;bres, tristesses.</p>
+
+<p><i>Tarehua</i>, avoir les sens obscurcis, &ecirc;tre
+visionnaire.</p>
+
+<p><i>Tataraio</i>, &ecirc;tre ensorcel&eacute;.</p>
+
+<p><i>Tunoo</i>, mal&eacute;fice.</p>
+
+<p><i>Ohiohio</i>, regard sinistre.</p>
+
+<p><i>Puhiairoto</i>, ennemi secret.</p>
+
+<p><i>Totoro ai po</i>, repas myst&eacute;rieux dans les
+t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p><i>Tetea</i>, personne p&acirc;le, fant&ocirc;me.</p>
+
+<p><i>Oromatua</i>, cr&acirc;ne d'un parent.</p>
+
+<p><i>Papaora</i>, odeur de cadavre.</p>
+
+<p><i>Taihitoa</i>, voix effrayante.</p>
+
+<p><i>Tai aru</i>, voix comme le bruit de la mer.</p>
+
+<p><i>Tururu</i>, bruit de bouche pour effrayer.</p>
+
+<p><i>Oniania</i>, vertige, brise qui se l&egrave;ve.</p>
+
+<p><i>Tape tape</i>, limite touchant aux eaux profondes.</p>
+
+<p><i>Tahau</i>, blanchir &agrave; la ros&eacute;e.</p>
+
+<p><i>Rauhurupe</i>, vieux bananier; personne
+d&eacute;cr&eacute;pite.</p>
+
+<p><i>Tutai</i>, nu&eacute;es rouges &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p><i>Nina</i>, chasser une id&eacute;e triste; enterrer.</p>
+
+<p><i>Ata</i>, nuage; tige de fleur; messager;
+cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p><i>Ari</i>, profondeur; vide; vague de la mer...</p>
+
+<p>..........................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu poss&eacute;dait un chat d'une grande laideur, en qui
+se r&eacute;sumaient avant mon arriv&eacute;e ses plus
+ch&egrave;res affections.</p>
+
+<p>Les chats sont b&ecirc;tes de luxe en Oc&eacute;anie, et
+pourtant leur race est l&agrave;-bas tout &agrave; fait
+manqu&eacute;e. -- Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et son
+fort recherch&eacute;s.</p>
+
+<p>Celui de Rarahu &eacute;tait une grande b&ecirc;te
+efflanqu&eacute;e, haute sur pattes, qui passait ses jours
+&agrave; dormir le ventre au soleil, ou &agrave; manger des
+languerottes bleues. Il s'appelait Turiri. -- Ses oreilles
+droites &eacute;taient perc&eacute;es &agrave; leurs
+extr&eacute;mit&eacute;s, et orn&eacute;es de petits glands de
+soie, suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure
+compl&eacute;tait d'une mani&egrave;re tr&egrave;s comique ce
+minois de chat, d&eacute;j&agrave; fort extraordinaire par
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il s'enhardissait jusqu'&agrave; suivre sa ma&icirc;tresse au
+bain, et passait de longues heures avec nous, &eacute;tendu dans
+des poses nonchalantes.</p>
+
+<p>Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres, -- tels que:
+<i>Ma petite chose tr&egrave;s ch&eacute;rie</i> -- et <i>mon
+petit coeur</i> (ta u mea iti here rahi) et (ta u mafatu
+iti).</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p><br>
+ ..........................................................................</p>
+
+<p>... Non, ceux-l&agrave; qui ont v&eacute;cu l&agrave;-bas, au
+milieu des filles &agrave; demi civilis&eacute;es de Papeete, --
+qui ont appris avec elles le tahitien facile et b&acirc;tard de
+la plage et les moeurs de la ville colonis&eacute;e, -- qui ne
+voient dans Tahiti qu'une &icirc;le o&ugrave; tout est fait pour
+le plaisir des sens et la satisfaction des app&eacute;tits
+mat&eacute;riels, -- ceux-l&agrave; ne comprennent rien au charme
+de ce pays...</p>
+
+<p>Ceux encore, -- les plus nombreux sans contredit, -- qui
+jettent sur Tahiti un regard plus honn&ecirc;te et plus artiste,
+-- qui y voient une terre d'&eacute;ternel printemps, toujours
+riante, po&eacute;tique, -- pays de fleurs et de belles jeunes
+femmes, -- ceux-l&agrave; encore ne comprennent pas... Le charme
+de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour
+tous...</p>
+
+<p>Allez loin de Papeete, l&agrave; o&ugrave; la civilisation
+n'est pas venue, l&agrave; o&ugrave; se retrouvent sous les
+minces cocotiers, -- au bord des plages de corail, -- devant
+l'immense Oc&eacute;an d&eacute;sert, -- les districts tahitiens,
+les villages aux toits de pandanus. -- Voyez ces peuplades
+immobiles et r&ecirc;veuses; -- voyez au pied des grands arbres
+ces groupes silencieux, indolents et oisifs, qui semblent ne
+vivre que par le sentiment de la contemplation... &Eacute;coutez
+le grand calme de cette nature, le bruissement monotone et
+&eacute;ternel des brisants de corail; -- regardez ces sites
+grandioses, ces mornes de basalte, ces for&ecirc;ts suspendues
+aux montagnes sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette
+solitude majestueuse et sans bornes: le Pacifique...<br>
+ .........................................................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le premier soir o&ugrave; Rarahu vint se m&ecirc;ler aux
+jeunes femmes de Papeete, &eacute;tait un soir de grande
+f&ecirc;te.</p>
+
+<p>La reine donnait un bal &agrave; l'&eacute;tat-major d'une
+fr&eacute;gate, qui par hasard passait...</p>
+
+<p>Dans le salon tout ouvert, &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+rang&eacute;s les fonctionnaires europ&eacute;ens, les femmes de
+la cour, tout le personnel de la colonie, en habits de gala.</p>
+
+<p>En dehors, dans les jardins, c'&eacute;tait un grand tumulte,
+une grande confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes
+femmes, en robe de f&ecirc;te et couronn&eacute;es de fleurs,
+organisaient une immense <i>upa-upa</i>. Elles se
+pr&eacute;paraient &agrave; danser jusqu'au jour, pieds nus et au
+son du tam-tam, - tandis que chez la reine, on allait danser au
+piano, en bottines de satin.</p>
+
+<p>Et les officiers qui avaient d&eacute;j&agrave; des amies au
+dedans et au dehors, dans ces deux mondes de femmes, allaient de
+l'un &agrave; l'autre sans d&eacute;tours, avec le singulier
+laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>La curiosit&eacute;, la jalousie surtout avaient pouss&eacute;
+Rarahu &agrave; cette sorte d'escapade, depuis longtemps
+pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e. -- La jalousie, passion peu
+commune en Oc&eacute;anie, avait sourdement min&eacute; son petit
+coeur sauvage.</p>
+
+<p>Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois,
+couch&eacute;e en m&ecirc;me temps que le soleil dans la case de
+ses vieux parents, elle se demandait ce que pouvaient bien
+&ecirc;tre ces soir&eacute;es de Papeete que Loti son ami passait
+avec Fa&iuml;mana ou T&eacute;ria, suivantes de la reine... Et
+puis il y avait cette princesse Ariit&eacute;a, dans laquelle,
+avec son instinct de femme, elle avait devin&eacute; une
+rivale...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>-- "Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout &agrave;
+coup derri&egrave;re moi une petite voix bien connue, qui
+semblait encore trop jeune et trop fra&icirc;che pour &ecirc;tre
+m&ecirc;l&eacute;e au tumulte de cette f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et je r&eacute;pondis, &eacute;tonn&eacute;:</p>
+
+<p>-- "Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe
+blanche, et donnant la main &agrave; Tiahoui. C'&eacute;taient
+bien elles deux, -- qui semblaient intimid&eacute;es de se
+trouver dans ce milieu inusit&eacute;, o&ugrave; tant de jeunes
+femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines,
+demi-souriantes, demi-pinc&eacute;es, -- et il &eacute;tait
+ais&eacute; de voir que l'orage &eacute;tait dans l'air.</p>
+
+<p>-- Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous
+connais-tu pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien
+habill&eacute;es et jolies?</p>
+
+<p>Elles savaient bien qu'elles l'&eacute;taient plus que les
+autres, au contraire, -- et, sans cette conviction, probablement
+elles n'eussent point tent&eacute; l'aventure.</p>
+
+<p>-- Allons plus pr&egrave;s, dit Rarahu; je veux voir &agrave;
+ce qu'<i>elles</i> font dans la maison de la reine.</p>
+
+<p>Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques
+de mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous
+approch&acirc;mes des fen&ecirc;tres ouvertes, -- pour regarder
+ensemble cette chose singuli&egrave;re &agrave; plus d'un titre:
+une r&eacute;ception chez la reine Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>-- Loti, demanda d'abord Tiahoui, -- celles-ci, que
+font-elles?... Elle montrait de la main un groupe de femmes
+l&eacute;g&egrave;rement bistr&eacute;es, et par&eacute;es de
+longues tuniques &eacute;clatantes, qui &eacute;taient assises
+avec des officiers autour d'une table couverte d'un tapis vert.
+Elles remuaient des pi&egrave;ces d'or et de nombreux petits
+carr&eacute;s de carton peint, qu'elles faisaient glisser
+rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs
+conservaient leur impassible expression de c&acirc;linerie et de
+nonchalance exotique.</p>
+
+<p>Tiahoui ignorait absolument les secrets du <i>poker</i> et du
+<i>baccara</i>; elle ne saisit que d'une mani&egrave;re
+imparfaite les explications que je pus lui en donner.</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>Quand les premi&egrave;res notes du piano commenc&egrave;rent
+&agrave; r&eacute;sonner dans l'atmosph&egrave;re chaude et
+sonore, le silence se fit et Rarahu &eacute;couta en extase...
+Jamais rien de semblable n'avait frapp&eacute; son oreille; la
+surprise et le ravissement dilataient ses yeux &eacute;tranges.
+Le tam-tam aussi s'&eacute;tait tu, et derri&egrave;re nous les
+groupes se serraient sans bruit: -- on n'entendait plus que le
+fr&ocirc;lement des &eacute;toffes l&eacute;g&egrave;res,</p>
+
+<p>-- le vol des grandes phal&egrave;nes, qui venaient effleurer
+de leurs ailes la flamme des bougies, -- et le bruissement
+lointain du Pacifique.</p>
+
+<p>Alors parut Ariit&eacute;a, appuy&eacute;e au bras d'un
+commandant anglais, et s'appr&ecirc;tant &agrave; valser.</p>
+
+<p>-- Elle est tr&egrave;s belle, Loti, dit tout bas Rarahu.</p>
+
+<p>-- Tr&egrave;s belle, Rarahu, r&eacute;pondis-je...</p>
+
+<p>-- Et tu vas aller &agrave; cette f&ecirc;te; et ton tour
+viendra de danser aussi avec elle en la tenant dans tes bras,
+tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement
+se coucher &agrave; Apir&eacute;! En v&eacute;rit&eacute; non,
+Loti, tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout &agrave; coup.
+Je suis venue pour te chercher...</p>
+
+<p>-- Tu verras, Rarahu, comme le piano r&eacute;sonnera bien
+sous mes doigts; tu m'&eacute;couteras jouer et jamais musique si
+douce n'aura frapp&eacute; ton oreille. Tu partiras ensuite parce
+que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et demain nous serons
+ensemble...</p>
+
+<p>-- Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas,
+r&eacute;p&eacute;ta-t-elle encore, de sa voix d'enfant que la
+fureur faisait trembler...</p>
+
+<p>Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et
+courrouc&eacute;e, elle arracha mes aiguillettes d'or, froissa
+mon col, et d&eacute;chira du haut en bas le plastron
+irr&eacute;prochable de ma chemise britannique...</p>
+
+<p>En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltrait&eacute;, me
+pr&eacute;senter au bal de la reine; -- force me fut de faire
+contre fortune bon coeur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans
+les bois du district d'Apir&eacute;...</p>
+
+<p>Mais, quand nous f&ucirc;mes seuls dans la campagne, loin du
+bruit de la f&ecirc;te, au milieu des bois et de
+l'obscurit&eacute;, autour de moi je trouvai tout absurde et
+maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'&eacute;toiles
+inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout,
+jusqu'&agrave; la voix de l'enfant d&eacute;licieuse qui marchait
+&agrave; mon c&ocirc;t&eacute;... Je songeais &agrave;
+Ariit&eacute;a, en longue tunique de satin bleu, valsant
+l&agrave;-bas chez la reine, et un ardent d&eacute;sir m'attirait
+vers elle; -- Rarahu avait ce soir-l&agrave; fait fausse route,
+en m'entra&icirc;nant dans la solitude.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY</h3>
+
+<p><br>
+ Papeete, 1872.</p>
+
+<p>"Ch&egrave;re petite soeur,</p>
+
+<p>"Me voil&agrave; sous le charme, mois aussi -- sous le charme
+de ce pays qui ne ressemble &agrave; aucun autre. -- Je crois que
+je le vois comme jadis le voyait Georges, &agrave; travers le
+m&ecirc;me prisme enchanteur; depuis deux mois &agrave; peine
+j'ai mis le pied dans cette &icirc;le, -- et d&eacute;j&agrave;
+je me suis laiss&eacute; captiver. -- La d&eacute;ception des
+premiers jours est bien loin aujourd'hui, et je crois que c'est
+ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, aimer et
+mourir...</p>
+
+<p>"Six mois encore &agrave; passer dans ce pays, la
+d&eacute;cision est prise depuis hier par notre commandant, qui,
+lui aussi, se trouve mieux ici qu'ailleurs; le <i>Rendeer</i> ne
+partira pas avant octobre; d'ici l&agrave; je me serai fait
+enti&egrave;rement &agrave; cette existence doucement
+&eacute;nervante, d'ici l&agrave; je serai devenu plus d'&agrave;
+moiti&eacute; indig&egrave;ne, et je crains qu'&agrave; l'heure
+du d&eacute;part il ne me faille terriblement souffrir...</p>
+
+<p>"Je ne puis te dire tout ce que j'&eacute;prouve d'impressions
+&eacute;tranges, en retrouvant &agrave; chaque pas mes souvenirs
+de douze ans... Petit gar&ccedil;on, au foyer de famille, je
+songeais &agrave; l'Oc&eacute;anie; &agrave; travers le voile
+fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devin&eacute;e
+telle que je la trouve aujourd'hui. -- Tous ces sites
+&eacute;taient D&Eacute;JA VUS, tous ces noms &eacute;taient
+connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient
+mes r&ecirc;ves d'enfant, si bien que par instants c'est
+aujourd'hui que je crois r&ecirc;ver...</p>
+
+<p>"Cherche, dans les papiers que nous a laiss&eacute;s Georges,
+une photographie d&eacute;j&agrave; effac&eacute;e par le temps:
+une petite case au bord de la mer, b&acirc;tie aux pieds de
+cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure... --
+C'&eacute;tait la sienne. -- Elle est encore l&agrave; &agrave;
+sa place...</p>
+
+<p>"On me l'a indiqu&eacute;e, -- mais c'&eacute;tait inutile, --
+tout seul je l'aurais reconnue...</p>
+
+<p>"Depuis son d&eacute;part, elle est rest&eacute;e vide; le
+vent de la mer et les ann&eacute;es l'ont disjointe et meurtrie;
+les broussailles l'ont recouvertes, la vanille l'a
+tapiss&eacute;e, -- mais elle a conserv&eacute; le nom tahitien
+de Georges, on l'appelle encore <i>la case de
+Rou&eacute;ri</i>...</p>
+
+<p>"La m&eacute;moire de Rou&eacute;ri est rest&eacute;e en
+honneur chez beaucoup d'indig&egrave;nes, -- chez la reine
+surtout, par qui je suis aim&eacute; et accueilli en souvenir de
+lui.</p>
+
+<p>"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais
+sans doute qu'une Tahitienne qu'il avait aim&eacute;e avait
+v&eacute;cu pr&egrave;s de lui pendant ses quatre ann&eacute;es
+d'exil...</p>
+
+<p>"Et moi qui n'&eacute;tais alors qu'un petit enfant, je
+devinais tout seul ce que l'on ne me disait pas; je savais
+m&ecirc;me qu'elle lui &eacute;crivait, j'avais vu sur son bureau
+tra&icirc;ner des lettres, &eacute;crites dans une langue
+inconnue, qu'aujourd'hui je commence &agrave; parler et &agrave;
+comprendre.</p>
+
+<p>"Son nom &eacute;tait Ta&iuml;maha. -- Elle habite pr&egrave;s
+d'ici, dans une &icirc;le voisine, et j'aimerais la voir. -- J'ai
+souvent d&eacute;sir&eacute; rechercher sa trace -- et puis, au
+dernier moment j'h&eacute;site, un sentiment
+ind&eacute;finissable, comme un scrupule, m'arr&ecirc;te au
+moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans ce
+pass&eacute; intime de mon fr&egrave;re, sur lequel la mort a
+jet&eacute; son voile sacr&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>&Eacute;CONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE</h3>
+
+<p><br>
+ Le caract&egrave;re des Tahitiens est un peu celui des petits
+enfants -- Ils sont capricieux fantasques, -- boudeurs tout
+&agrave; coup et sans motif; -- fonci&egrave;rement
+honn&ecirc;tes toujours, -- et hospitaliers dans l'acception du
+mot la plus compl&egrave;te...</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re contemplatif est extraordinairement
+d&eacute;velopp&eacute; chez eux; ils sont sensibles aux aspects
+gais ou tristes de la nature, accessibles &agrave; toutes les
+r&ecirc;veries de l'imagination...</p>
+
+<p>La solitude des for&ecirc;ts, les t&eacute;n&egrave;bres, les
+&eacute;pouvantent, et ils les peuplent sans cesse de
+fant&ocirc;mes et d'esprits.</p>
+
+<p>Les bains nocturnes sont en honneur &agrave; Tahiti; au clair
+de lune, des bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se
+plonger dans des bassins naturels d'une d&eacute;licieuse
+fra&icirc;cheur. -- C'est alors que ce simple mot: "Toupapahou!"
+jet&eacute; au milieu des baigneuses les met en fuite comme des
+folles... -- (<i>Toupapahou</i> est le nom de ces fant&ocirc;mes
+tatou&eacute;s qui sont la terreur de tous les
+Polyn&eacute;siens, -- mot &eacute;trange, effrayant en
+lui-m&ecirc;me et intraduisible...)</p>
+
+<p>En Oc&eacute;anie, le travail est chose inconnue. -- Les
+for&ecirc;ts produisent d'elles-m&ecirc;mes tout ce qu'il faut
+pour nourrir ces peuplades insouciantes; le fruit de
+l'arbre-&agrave;-pain, les bananes sauvages, croissent pour tout
+le monde et suffisent &agrave; chacun. -- Les ann&eacute;es
+s'&eacute;coulent pour les Tahitiens dans une oisivet&eacute;
+absolue et une r&ecirc;verie perp&eacute;tuelle, -- et ces grands
+enfants ne se doutent pas que dans notre belle Europe tant de
+pauvres gens s'&eacute;puisent &agrave; gagner le pain du
+jour...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>UN NUAGE</h3>
+
+<p><br>
+ ... La bande insouciante et paresseuse &eacute;tait au complet
+au bord du ruisseau d'Apir&eacute;, et T&eacute;touara, qui
+&eacute;tait en veine d'esprit, versait sur nous tous, &agrave;
+demi endormis dans les herbes, des fac&eacute;ties
+rabelaisiennes, -- tout en se bourrant de cocos et d'oranges.</p>
+
+<p>On n'entendait gu&egrave;re que sa voix de cr&eacute;celle,
+m&ecirc;l&eacute;e aux bruissements de quelques cigales qui
+chantaient l&agrave; leur chanson de midi, &agrave; l'heure
+m&ecirc;me o&ugrave;, sur l'autre face de la boule du monde, mes
+amis d'autrefois sortaient des th&eacute;&acirc;tres de Paris,
+transis et emmitoufl&eacute;s, dans le brouillard glacial des
+nuits d'hiver...</p>
+
+<p>La nature &eacute;tait tranquille et &eacute;nerv&eacute;e;
+une brise ti&egrave;de passait mollement sur la cime des arbres,
+et une foule de petits ronds de soleil dansaient ga&icirc;ment
+sur nous, multipli&eacute;s &agrave; l'infini par le tamisage
+l&eacute;ger des goyaviers et des mimosas...</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes s'avancer tout &agrave; coup une personne
+v&ecirc;tue d'une tunique tra&icirc;nante en gaze vert d'eau,
+avec de longs cheveux noirs soigneusement natt&eacute;s, et, sur
+le front, une couronne de jasmin...</p>
+
+<p>On voyait un peu, &agrave; travers la fine tunique, sa gorge
+pure de jeune fille que n'avait jamais contrari&eacute;e aucune
+entrave... On voyait aussi qu'elle avait roul&eacute;, autour de
+ses hanches, un <i>pareo</i> somptueux, dont les grandes fleurs
+blanches sur fond rouge transparaissaient sous la gaze
+l&eacute;g&egrave;re...</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au
+s&eacute;rieux...</p>
+
+<p>Un grand succ&egrave;s d'admiration avait salu&eacute; son
+entr&eacute;e... Le fait est qu'elle &eacute;tait bien jolie
+ainsi, -- et que sa coquetterie embarrass&eacute;e la rendait
+encore plus charmante...</p>
+
+<p>Confuse et intimid&eacute;e, elle &eacute;tait venu &agrave;
+moi; puis, sur l'herbe, elle s'&eacute;tait assise &agrave; mon
+c&ocirc;t&eacute;, et restait l&agrave; immobile, les joues
+empourpr&eacute;es sous leur bistre, les yeux baiss&eacute;s,
+comme une enfant coupable qui tremble qu'on ne l'interroge et ne
+la confonde...</p>
+
+<p>-- Loti, tu fais tr&egrave;s bien les choses, disait-on dans
+la galerie...</p>
+
+<p>Et les jeunes femmes auxquelles mon &eacute;tonnement n'avait
+point &eacute;chapp&eacute;, firent entendre dans les hautes
+herbes de petits &eacute;clats de rire contenus qui disaient une
+foule de m&eacute;chantes choses; -- T&eacute;touara, fine et
+impitoyable, pronon&ccedil;a sur la belle robe de gaze ces
+astucieuses paroles:</p>
+
+<p>-- Elle est faite d'une <i>&eacute;toffe chinoise!</i></p>
+
+<p>Et les &eacute;clats de rire redoubl&egrave;rent; -- il en
+partait de derri&egrave;re tous les goyaviers, -- il en sortait
+de l'eau du ruisseau; il en venait de partout, -- et la pauvre
+petite Rarahu &eacute;tait bien pr&egrave;s de fondre en
+larmes...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>TOUJOURS LE NUAGE</h3>
+
+<p><br>
+ ..."Elle est faite d'une <i>&eacute;toffe chinoise!</i>" avait
+dit T&eacute;touara...</p>
+
+<p>Parole grosse de sous-entendus venimeux, -- parole
+ac&eacute;r&eacute;e &agrave; triple pointe, qui souvent me
+revenait en t&ecirc;te...</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute; j'&eacute;tais tout &agrave; fait
+&eacute;tranger &agrave; cette robe de gaze verte... Ce
+n'&eacute;taient point non plus les vieux parents adoptifs de
+Rarahu, -- lesquels vivaient &agrave; moiti&eacute; nus dans leur
+case de pandanus, -- qui s'&eacute;taient lanc&eacute;s dans de
+telles prodigalit&eacute;s...</p>
+
+<p>Et je demeurais plong&eacute; dans mes
+r&eacute;flexions...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un
+objet de d&eacute;go&ucirc;t et d'horreur... Il n'est point de
+plus grande honte pour une jeune femme que d'&ecirc;tre
+convaincue d'avoir &eacute;cout&eacute; les propos galants de
+l'un d'entre eux...</p>
+
+<p>Mais les Chinois sont malins et sont riches; -- et il est
+notoire que plusieurs de ces personnages, &agrave; force de
+pr&eacute;sents et de pi&egrave;ces blanches, obtiennent des
+faveurs clandestines qui les d&eacute;dommagent du m&eacute;pris
+public...</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais bien gard&eacute; cependant de communiquer
+cet horrible soup&ccedil;on &agrave; John, qui e&ucirc;t
+charg&eacute; d'anath&egrave;mes ma petite amie Rarahu... J'eus
+le bon go&ucirc;t de ne faire ni reproche ni scandale, -- me
+r&eacute;servant seulement d'observer et d'attendre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>PERSISTANCE DU NUAGE</h3>
+
+<p><br>
+ ... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apir&eacute;, &agrave; notre
+salle de bain particuli&egrave;re sous les goyaviers, il
+&eacute;tait trois heures de l'apr&egrave;s-midi, heure
+inusit&eacute;e.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais venu sans bruit... J'&eacute;cartai les
+branches et je regardai...</p>
+
+<p>La stupeur me cloua sur place...</p>
+
+<p>Une chose horrible &eacute;tait l&agrave; dans ce lieu, que
+nous consid&eacute;rions comme appartenant &agrave; nous seuls:
+un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre eau limpide son
+vilain corps jaune...</p>
+
+<p>Il semblait chez lui et ne se d&eacute;rangeait nullement...
+Il avait relev&eacute; sa longue queue de cheveux gris
+natt&eacute;s, et l'avait roul&eacute;e en mani&egrave;re de
+chignon de femme sur la pointe de son cr&acirc;ne chauve...
+Complaisamment il lavait dans notre ruisseau ses membres osseux
+qui semblaient enduits de safran, -- et le soleil
+l'&eacute;clairait tout de m&ecirc;me, de sa lueur
+discr&egrave;tement voil&eacute;e par la verdure, -- et l'eau
+fra&icirc;che et claire bruissait tout de m&ecirc;me autour de
+lui, -- avec autant de naturel et de ga&icirc;t&eacute; qu'elle
+e&ucirc;t pu le faire pour nous...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p><br>
+ ... J'observais, post&eacute; derri&egrave;re les branches... La
+curiosit&eacute; me tenait l&agrave; attentif et immobile... Je
+m'&eacute;tais condamn&eacute; au spectacle de ce bain, attendant
+avec anxi&eacute;t&eacute; ce qui allait s'ensuivre...</p>
+
+<p>Je n'attendis pas longtemps; un l&eacute;ger fr&ocirc;lement
+de branches, un bruit de voix douces, m'indiqua bient&ocirc;t que
+les deux petites filles arrivaient...</p>
+
+<p>Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond,
+comme m&ucirc; par un ressort... Soit pudeur, soit honte
+d'&eacute;taler au soleil d'aussi laides choses, il courut
+&agrave; ses v&ecirc;tements... Les nombreuses robes de
+mousseline qui, superpos&eacute;es, composaient son costume,
+pendaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, accroch&eacute;es aux
+branches des arbres.</p>
+
+<p>Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les
+petites arriv&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps
+tr&egrave;s significatif en apercevant l'homme jaune, et
+rebroussa chemin d'un air indign&eacute;...</p>
+
+<p>Tiahoui parut ensuite; -- elle eut un temps d'arr&ecirc;t en
+portant la main &agrave; son menton, et riant sous cape, comme
+une personne qui aper&ccedil;oit quelque chose de tr&egrave;s
+dr&ocirc;le...</p>
+
+<p>Rarahu regarda par-dessus son &eacute;paule, riant aussi...
+Apr&egrave;s quoi toutes deux s'avanc&egrave;rent
+r&eacute;solument, en disant d'un ton narquois:</p>
+
+<p>-- Ia ora na, Tseen-Lee! -- Ia ora na tinito, mafatu
+meiti!</p>
+
+<p>(Bonjour, Tseen-Lee, -- bonjour, Chinois, mon petit
+coeur!)</p>
+
+<p>Elles le connaissaient par son nom, et lui-m&ecirc;me avait
+appel&eacute; Rarahu... Il avait laiss&eacute; retomber sa queue
+grisonnante avec un grand air de coquetterie, et ses yeux de
+vieux lubrique &eacute;tincelaient d'une hideuse
+mani&egrave;re...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Il tira de ses poches une quantit&eacute; de choses qu'il offrit
+aux deux enfants: petites bo&icirc;tes de poudres blanches ou
+roses, -- petits instruments compliqu&eacute;s pour la toilette,
+petites spatules d'argent pour racler la langue, toutes choses
+dont il leur expliquait l'usage, -- et puis des bonbons chinois
+aussi, -- des fruits confits au poivre et au gingembre...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Rarahu surtout qui &eacute;tait l'objet de ses
+attentions ardentes. -- Et les deux petites, en se faisant un peu
+prier, acceptaient tout de m&ecirc;me avec accompagnement de
+moues d&eacute;daigneuses, et de grimaces de ouistitis...</p>
+
+<p>Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa
+embrasser son &eacute;paule nue...</p>
+
+<p>Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses
+l&egrave;vres de celles de ma petite amie, -- laquelle s'enfuit
+&agrave; toutes jambes, suivie de Tiahoui... Toutes deux
+disparurent sous bois comme des gazelles, emportant leurs
+pr&eacute;sents &agrave; pleines mains - on les entendit de loin
+rire encore &agrave; travers la verdure, -- et Tseen-Lee,
+incapable de les rejoindre, demeura &agrave; sa place, piteux et
+d&eacute;contenanc&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<h3>LE NUAGE CR&Egrave;VE</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le lendemain Rarahu, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur mes
+genoux, pleurait &agrave; chaudes larmes...</p>
+
+<p>Dans son coeur de pauvre petite croissant &agrave; l'aventure
+dans les bois, les notions du bien et du mal &eacute;taient
+rest&eacute;es imparfaites; on y trouvait une foule
+d'id&eacute;es baroques et incompl&egrave;tes venues toutes
+seules &agrave; l'ombre des grands arbres. - Les sentiments frais
+et purs y dominaient pourtant, et il s'y m&ecirc;lait aussi
+quelques donn&eacute;es chr&eacute;tiennes, puis&eacute;es au
+hasard dans la Bible de ses vieux parents...</p>
+
+<p>La coquetterie et la gourmandise l'avaient pouss&eacute;e hors
+du droit chemin, mais j'&eacute;tais s&ucirc;r, absolument
+s&ucirc;r qu'elle n'avait rien donn&eacute; en &eacute;change de
+ces singuliers pr&eacute;sents, et le mal pouvait encore se
+r&eacute;parer par des larmes.</p>
+
+<p>Elle comprenait que ce qu'elle avait fait &eacute;tait fort
+mal; elle comprenait surtout qu'elle m'avait caus&eacute; de la
+peine, -- et que John, le s&eacute;rieux John, mon fr&egrave;re,
+d&eacute;tournerait d'elle ses yeux bleus...</p>
+
+<p>Elle avait tout avou&eacute;, l'histoire de la robe de gaze
+verte, l'histoire du pareo rouge. - Elle pleurait, la pauvre
+petite, de tout son coeur; les sanglots oppressaient sa poitrine,
+-- et Tiahoui pleurait aussi, de voir pleurer son amie...</p>
+
+<p>Ces larmes, les premi&egrave;res que Rarahu e&ucirc;t
+vers&eacute;es de sa vie, produisirent entre nous le
+r&eacute;sultat qu'am&egrave;nent souvent les larmes, elles nous
+firent davantage nous aimer. - Dans le sentiment que
+j'&eacute;prouvais pour elle, le coeur prit une part plus large,
+et l'image d'Ariit&eacute;a s'effa&ccedil;a pour un temps...</p>
+
+<p>L'&eacute;trange petite cr&eacute;ature qui pleurait l&agrave;
+sur mes genoux, dans la solitude d'un bois d'Oc&eacute;anie,
+m'apparaissait sous un aspect encore inconnu; pour la
+premi&egrave;re fois elle me semblait <i>quelqu'un</i>, et je
+commen&ccedil;ais &agrave; soup&ccedil;onner la femme adorable
+qu'elle e&ucirc;t pu devenir, si d'autres que ces deux vieillards
+sauvages eussent pris soin de sa jeune t&ecirc;te...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p><br>
+ A dater de ce jour, Rarahu consid&eacute;rant qu'elle
+n'&eacute;tait plus une enfant, cessa de se montrer la poitrine
+nue au soleil...</p>
+
+<p>M&ecirc;me les jours non f&eacute;ri&eacute;s, elle se mit
+&agrave; porter des robes et &agrave; natter ses longs
+cheveux...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p><br>
+ ...<i>Mata reva</i> &eacute;tait le nom que m'avait donn&eacute;
+Rarahu, ne voulant point de celui de Loti, qui me venait de
+Fa&iuml;mana ou d'Ariit&eacute;a. -- <i>Mata</i>, dans le sens
+propre, veut dire: <i>oeil</i>; c'est d'apr&egrave;s les yeux que
+les Maoris d&eacute;signent les gens, et les noms qu'ils leur
+donnent sont g&eacute;n&eacute;ralement tr&egrave;s
+r&eacute;ussis...</p>
+
+<p>Plumket, par exemple, s'appelait <i>Mata pifar&eacute;</i>
+(oeil de chat); Brown, <i>Mata ior&eacute;</i> (oeil de rat), et
+John, <i>Mata ninamu</i> (oeil azur&eacute;)...</p>
+
+<p>Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal;
+l'appellation plus po&eacute;tique de <i>Mata reva</i>
+&eacute;tait celle qu'apr&egrave;s bien des hesitations elle
+avait choisie...</p>
+
+<p>Je consultai le dictionnaire des v&eacute;n&eacute;rables
+fr&egrave;res Picpus, -- et trouvai ce qui suit:</p>
+
+<p><i>Reva</i>, firmament; -- ab&icirc;me, profondeur; --
+myst&egrave;re...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<h3>JOURNAL DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays
+autrement qu'ailleurs; le temps s'&eacute;coulait sans laisser de
+traces, dans la monotonie d'un &eacute;ternel &eacute;t&eacute;.
+- Il semblait qu'on f&ucirc;t dans une atmosph&egrave;re de calme
+et d'immobilit&eacute;, o&ugrave; les agitations du monde
+n'existaient plus...</p>
+
+<p>Oh! les heures d&eacute;licieuses, oh! les heures
+d'&eacute;t&eacute;, douces et ti&egrave;des, que nous passions
+l&agrave;, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce
+coin de bois, ombreux et ignor&eacute;, qui fut le nid de Rarahu,
+et le nid de Tiahoui. - Le ruisseau courait doucement sur les
+pierres polies, entra&icirc;nant des peuplades de poissons
+microscopiques et de mouches d'eau. - Le sol &eacute;tait
+tapiss&eacute; de fines gramin&eacute;es, de petites plantes
+d&eacute;licate, d'o&ugrave; sortait une senteur pareille
+&agrave; celle de nos foins d'Europe pendant le beau mois de
+juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien:
+"poumirira&iuml;ra", qui signifie: <i>une suave odeur
+d'herbes</i>. L'air &eacute;tait tout charg&eacute; d'exhalaisons
+tropicales, o&ugrave; dominait le parfum des oranges
+surchauff&eacute;es dans les branches par le soleil du midi. -
+Rien ne troublait le silence accablant de ces midi
+d'Oc&eacute;anie. De petits l&eacute;zards, bleus comme des
+turquoises, que rassurait notre immobilit&eacute;, circulaient
+autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqu&eacute;s
+de grands yeux violets. On n'entendait que de l&eacute;gers
+bruits d'eau, des chants discrets d'insectes, ou de temps en
+temps<br>
+ la chute d'une goyave trop m&ucirc;re, qui s'&eacute;crasait sur
+la terre avec un parfum de framboise...</p>
+
+<p><br>
+ ... Et quand le journ&eacute;e s'avan&ccedil;ait, quand le
+soleil plus bas jetait sur les branches des arbres des lueurs
+plus dor&eacute;es, Rarahu s'en retournait avec moi &agrave; sa
+case isol&eacute;e dans les bois. - Les deux vieillards ses
+parents, fixes et graves, &eacute;taient l&agrave; toujours,
+accroupis devant leur hutte de pandanus, et nous regardant venir.
+- Une sorte de sourire mystique, une expression d'insouciante
+bienveillance &eacute;clairait un instant leurs figures
+&eacute;teintes:</p>
+
+<p>-- Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale; --
+ou bien: "Nous te saluons, Mata reva!"</p>
+
+<p>Et puis c'&eacute;tait tout; il fallait se retirer, laissant
+entre eux deux ma petite amie, qui me suivait des yeux en
+souriant et qui semblait une personnification fra&icirc;che de la
+jeunesse &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces deux sombres momies
+polyn&eacute;siennes...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure du repas du soir. Le vieux
+Tahaapa&iuml;ru &eacute;tendait ses longs bras tatou&eacute;s
+jusqu'&agrave; une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux
+de <i>bourao</i> dess&eacute;ch&eacute;, et les frottait l'un
+contre l'autre pour en obtenir du feu, -- Vieux
+proc&eacute;d&eacute; de sauvage. Rarahu recevait la flamme des
+mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et
+faisait cuire dans la terre deux <i>maior&eacute;s</i>, fruits de
+l'arbre-&agrave;-pain, qui composaient le repas de la
+famille...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure aussi o&ugrave; la bande des baigneuses
+du ruisseau de Fatoua rejoignait Papeete, T&eacute;touara en
+t&ecirc;te, -- et j'avais pour m'en revenir toujours compagnie
+joyeuse.</p>
+
+<p>-- Loti, disait T&eacute;touara, n'oublie pas qu'on t'attend
+&agrave; la nuit dans le jardin de la reine; T&eacute;ria et
+Fa&iuml;mana te font dire qu'elles comptent sur toi pour les
+conduire prendre du th&eacute; chez les Chinois, -- et moi aussi,
+j'en serais tr&egrave;s volontiers si tu veux...</p>
+
+<p>Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'o&ugrave;
+la vue dominait le grand Oc&eacute;an bleu, &eacute;clair&eacute;
+des derni&egrave;res lueurs du soleil couchant.</p>
+
+<p>La nuit descendait sur Tahiti, transparente,
+&eacute;toil&eacute;e. Rarahu s'endormait dans ses bois; les
+grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du soir, les
+phal&egrave;nes prenaient leur vol sous les grands arbres, -- et
+les suivantes commen&ccedil;aient &agrave; errer dans les jardins
+de la reine...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues
+ombrag&eacute;es de Papeete, adressa un bonjour moiti&eacute;
+amical, moiti&eacute; railleur, -- un peu terrifi&eacute; aussi,
+-- &agrave; une cr&eacute;ature baroque qui passait.</p>
+
+<p>La grande femme s&egrave;che, qui n'avait de la Tahitienne que
+le costume, y r&eacute;pondit avec une raideur pleine de
+dignit&eacute;, et se retourna pour nous regarder.</p>
+
+<p>Rarahu vex&eacute;e lui tira la langue, -- apr&egrave;s quoi
+elle me conta en riant que cette vieille fille,
+<i>demi-blanche</i>, m&eacute;tis efflanqu&eacute;e d'Anglais et
+de Maorie, -- &eacute;tait son ancien professeur, &agrave;
+l'&eacute;cole de Papeete.</p>
+
+<p>Un jour, la m&eacute;tis avait d&eacute;clar&eacute; &agrave;
+son &eacute;l&egrave;ve qu'elle fondait sur elle les plus hautes
+esp&eacute;rances pour lui succ&eacute;der dans ce pontificat, en
+raison de la grande facilit&eacute; avec laquelle apprenait
+l'enfant.</p>
+
+<p>Rarahu, saisie de terreur &agrave; la pens&eacute;e de cet
+avenir, avait tout d'une traite pris sa course jusqu'&agrave;
+Apir&eacute;, quittant du coup la <i>haapiiraa</i> (la maison
+d'&eacute;cole) pour n'y plus revenir...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p><br>
+ ... Je rentrai un matin &agrave; bord du <i>Rendeer</i>,
+rapportant cette nouvelle &agrave; sensation que j'avais
+couch&eacute; en compagnie de Tamatoa...</p>
+
+<p>Tamatoa, fils a&icirc;n&eacute; de la reine Pomar&eacute;,
+mari de la reine Mo&eacute; de l'&icirc;le Ra&icirc;at&eacute;a,
+-- p&egrave;re de la d&eacute;licieuse petite malade,
+Pomar&eacute; V, -- &eacute;tait un homme que l'on gardait
+enferm&eacute; depuis quelques ann&eacute;es entre quatre solides
+murailles, et qui &eacute;tait encore l'effroi l&eacute;gendaire
+du pays.</p>
+
+<p>Dans son &eacute;tat normal, Tamatoa, disait-on,
+n'&eacute;tait pas plus m&eacute;chant qu'un autre, -- mais il
+buvait, -- et, quand il avait bu, il <i>voyait rouge</i>, il lui
+fallait du sang.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de trente ans, d'une taille
+prodigieuse et d'une force hercul&eacute;enne; plusieurs hommes
+ensemble &eacute;taient incapables de lui tenir t&ecirc;te quand
+il &eacute;tait d&eacute;cha&icirc;n&eacute;; il &eacute;gorgeait
+sans motif, et les atrocit&eacute;s commises par lui
+d&eacute;passaient toute imagination...</p>
+
+<p>Pomar&eacute; adorait pourtant ce fils colossal. - Le bruit
+courait m&ecirc;me dans le palais que depuis quelque temps elle
+ouvrait la porte, et qu'on l'avait vu la nuit r&ocirc;der dans
+les jardins. - Sa pr&eacute;sence causait parmi les filles de la
+cour la m&ecirc;me terreur que celle d'une b&ecirc;te fauve, dont
+on saurait, la nuit, la cage mal ferm&eacute;e.</p>
+
+<p><br>
+ Il y avait chez Pomar&eacute; une salle consacr&eacute;e aux
+&eacute;trangers, nuit et jour ouverte; on y trouvait par terre
+des matelas recouverts de nattes blanches et propres, qui
+servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs attard&eacute;s des
+districts, et quelquefois &agrave; moi-m&ecirc;me...</p>
+
+<p><br>
+ ... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde
+&eacute;tait endormi quand j'entrai dans la salle de refuge.</p>
+
+<p>Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoud&eacute; sur
+une table o&ugrave; br&ucirc;lait une lampe d'huile de
+cocotier... C'&eacute;tait un inconnu, d'une taille et d'une
+envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains e&ucirc;t
+broy&eacute; un homme comme du verre. -- Il avait
+d'&eacute;paisses m&acirc;choires carr&eacute;es de cannibale; sa
+t&ecirc;te &eacute;norme &eacute;tait dure et sauvage, ses yeux
+&agrave; demi ferm&eacute;s avaient une expression de tristesse
+&eacute;gar&eacute;e...</p>
+
+<p>-- "La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais arr&ecirc;t&eacute; &agrave; la porte...</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a en tahitien, entre l'inconnu et moi, le
+dialogue suivant:</p>
+
+<p>-- ... Comment sais-tu mon nom?</p>
+
+<p>-- Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de
+l'amiral &agrave; cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer
+pr&egrave;s de moi la nuit.<br>
+ "Tu viens pour dormir?...</p>
+
+<p>-- Et toi? tu es un chef, de quelque &icirc;le?...</p>
+
+<p>-- Oui, je suis un grand chef. -- Couche-toi dans le coin
+l&agrave;-bas; tu y trouveras la meilleure natte...</p>
+
+<p>Quand je fus &eacute;tendu et roul&eacute; dans mon pareo je
+fermai les yeux, -- juste assez pour observer l'&eacute;trange
+personnage qui s'&eacute;tait lev&eacute; avec pr&eacute;caution
+et se dirigeait vers moi.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps qu'il s'approchait, un l&eacute;ger bruit
+m'avait fait tourner la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute;, du c&ocirc;t&eacute; de la porte o&ugrave; la
+vieille reine venait d'appara&icirc;tre; elle marchait cependant
+avec des pr&eacute;cautions infinies, sur la pointe de ses pieds
+nus, mais les nattes criaient sous le poids de son gros
+corps.</p>
+
+<p>... Quand l'homme fut pr&egrave;s de moi, il prit une
+moustiquaire de mousseline qu'il &eacute;tendit avec soin
+au-dessus de ma t&ecirc;te, apr&egrave;s quoi il pla&ccedil;a une
+feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la
+lumi&egrave;re, et retourna s'asseoir, la t&ecirc;te
+appuy&eacute;e sur ses deux mains.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; qui nous avait observ&eacute;s anxieusement tous
+deux, cach&eacute;e dans l'embrasure sombre, sembla satisfaite de
+son examen et disparut...</p>
+
+<p>La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et
+son apparition, m'ayant confirm&eacute; dans cette id&eacute;e
+que mon compagnon &eacute;tait inqui&eacute;tant, m'&ocirc;ta
+toute envie de dormir.</p>
+
+<p>Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard &eacute;tait
+redevenu vague et atone; il avait oubli&eacute; ma
+pr&eacute;sence... On entendait dans le lointain, des femmes de
+la reine qui chantaient &agrave; deux parties un
+<i>him&eacute;n&eacute;</i> des &icirc;les Pomotous. -- Et puis
+la grosse voix du vieil Ariifait&eacute;, le prince &eacute;poux,
+cria: "Mamou! -- (silence!) -- Te hora a horou ma piti!"
+(Silence! Il est minuit!)... Et le silence se fit comme par
+enchantement...</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, l'ombre de la vieille reine apparut
+encore dans l'embrasure de la porte. -- La lampe
+s'&eacute;teignait, et l'homme venait de s'endormir...</p>
+
+<p>J'en fit autant bient&ocirc;t, d'un sommeil l&eacute;ger
+toutefois, et quand, au petit jour, je me levai pour partir, je
+vis qu'il n'avait pas chang&eacute; de place; sa t&ecirc;te seule
+s'&eacute;tait affaiss&eacute;e, et reposait sur la table...</p>
+
+<p>Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un
+ruisseau d'eau fra&icirc;che; -- apr&egrave;s quoi j'allai sous
+la v&eacute;randa saluer la reine et la remercier de son
+hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>-- "Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit,
+haere mai parapara&uuml;!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!)
+Eh bien! t'a-t-il bien re&ccedil;u?...</p>
+
+<p>-- Oui, dis-je.</p>
+
+<p>Et je vis sa vieille figure s'&eacute;panouir de plaisir quand
+je lui exprimai ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris
+de moi...</p>
+
+<p>-- Sais-tu qui c'&eacute;tait, dit-elle
+myst&eacute;rieusement, -- oh! ne le r&eacute;p&egrave;te pas,
+mon petit Loti... c'&eacute;tait Tamatoa!...</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement
+rel&acirc;ch&eacute;, -- &agrave; la condition qu'il ne sortirait
+point du palais; j'eus plusieurs fois l'occasion de lui parler et
+de lui donner des poign&eacute;es de main...</p>
+
+<p>Cela dura jusqu'au moment o&ugrave;, s'&eacute;tant
+&eacute;vad&eacute;, il assassina une femme et deux enfants dans
+le jardin du missionnaire protestant, et commit dans une
+m&ecirc;me journ&eacute;e une s&eacute;rie d'horreurs
+sanguinaires qui ne pourraient s'&eacute;crire, m&ecirc;me en
+latin...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p>... Qui peut dire o&ugrave; r&eacute;side le charme d'un
+pays?... Qui trouvera ce quelque chose d'intime et
+d'insaisissable que rien n'exprime dans les langues humaines?</p>
+
+<p>
+................................................................................</p>
+
+<p>Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse
+&eacute;trange qui p&egrave;se sur toutes ces &icirc;les
+d'Oc&eacute;anie, - l'isolement dans l'immensit&eacute; du
+Pacifique, -- le vent de la mer, -- le bruit des brisants, -
+l'ombre &eacute;paisse, -- la voix rauque et triste des Maoris
+qui circulent en chantant au milieu des tiges des cocotiers,
+&eacute;tonnamment hautes, blanches et gr&ecirc;les...</p>
+
+<p>On s'&eacute;puise &agrave; chercher, &agrave; saisir,
+&agrave; exprimer...effort inutile, -- ce quelque chose
+s'&eacute;chappe, et reste incompris...</p>
+
+<p>J'ai &eacute;crit sur Tahiti de longues pages; il y a
+l&agrave; dedans des d&eacute;tails jusque sur l'aspect des
+moindres petites plantes -- jusque sur la physionomie des
+mousses...</p>
+
+<p>Qu'on lise tout cela avec la meilleure volont&eacute; du
+monde, -- eh bien, apr&egrave;s, a-t-on compris?... Non
+assur&eacute;ment...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de
+Polyn&eacute;sie toutes blanches de corail, -- a-t-on entendu, la
+nuit, partir du fond des bois le son plaintif d'un
+<i>vivo</i>?... (fl&ucirc;te de roseau) ou le beuglement lointain
+des trompes en coquillage?</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<h3>GASTRONOMIE</h3>
+
+<p><br>
+ ..."La chair des hommes blancs a go&ucirc;t de banane
+m&ucirc;re..."</p>
+
+<p>Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de
+l'&icirc;le Routoumah, dont la comp&eacute;tence en cette
+mati&egrave;re est indiscutable...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu, dans un acc&egrave;s d'indignation, m'avait
+appel&eacute;: <i>long l&eacute;zard sans pattes</i>, -- et je
+n'avais pas tr&egrave;s bien compris tout d'abord...</p>
+
+<p>Le serpent &eacute;tant un animal tout &agrave; fait inconnu
+en Polyn&eacute;sie, la m&eacute;tis qui avait
+&eacute;duqu&eacute; Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme
+le diable avait tent&eacute; la premi&egrave;re femme, avait eu
+recours &agrave; cette p&eacute;riphrase.</p>
+
+<p>Rarahu s'&eacute;tait donc habitu&eacute;e &agrave;
+consid&eacute;rer cette vari&eacute;t&eacute; de "long
+l&eacute;zard sans pattes" comme le plus m&eacute;chante et la
+plus dangereuse de toutes les cr&eacute;atures terrestres; --
+c'&eacute;tait pour cela qu'elle m'avait lanc&eacute; cette
+insulte...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait jalouse encore, la pauvre petite Rarahu:
+elle souffrait de ce que Loti ne voulait pas exclusivement lui
+appartenir.</p>
+
+<p>Ces soir&eacute;es de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes
+femmes, auxquels ses vieux parents lui d&eacute;fendaient de se
+m&ecirc;ler, faisaient travailler son imagination d'enfant. -- Il
+y avait surtout ces th&eacute;s qui se donnaient chez les
+Chinois, et dont T&eacute;touara lui rapportait des descriptions
+fantastiques, th&eacute;s auxquels T&eacute;ria, Fa&iuml;mana et
+quelques autres folles filles de la suite de la reine, buvaient
+et s'enivraient. -- Loti assistait, y pr&eacute;sidait m&ecirc;me
+quelquefois, et cela confondait les id&eacute;es de Rarahu, qui
+ne comprenait plus.</p>
+
+<p>...Quand elle m'eut bien injuri&eacute;, elle pleura, --
+argument beaucoup meilleur...</p>
+
+<p>A partir de ce jour, on ne me vit gu&egrave;re plus aux
+soir&eacute;es de Papeete. -- Je demeurais plus tard dans les
+bois d'Apir&eacute;, partageant m&ecirc;me quelquefois le fruit
+de l'arbre-&agrave;-pain avec le vieux Tahaapa&iuml;ru. -- La
+tomb&eacute;e de la nuit &eacute;tait triste, par exemple, dans
+cette solitude; -- mais cette tristesse avait son grand charme,
+et la voix de Rarahu avait un son d&eacute;licieux le soir, sous
+la haute et sombre vo&ucirc;te des arbres... -- Je restais
+jusqu'&agrave; l'heure o&ugrave; les vieillards faisaient leur
+pri&egrave;re, -- pri&egrave;re dite dans une langue bizarre et
+sauvage, mais qui &eacute;tait celle-l&agrave; m&ecirc;me que
+dans mon enfance on m'avait apprise. -- "<i>Notre p&egrave;re qui
+es aux cieux...</i>", l'&eacute;ternelle et sublime pri&egrave;re
+du Christ, r&eacute;sonnait d'une mani&egrave;re
+&eacute;trangement myst&eacute;rieuse, l&agrave;, aux antipodes
+du vieux monde, dans l'obscurit&eacute; de ces bois, dans le
+silence de ces nuits, dite par la voix lente et grave de ce
+vieillard fant&ocirc;me...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ ...Il y avait quelque chose que Rarahu commen&ccedil;ait
+&agrave; sentir d&eacute;j&agrave;, et qu'elle devait sentir
+am&egrave;rement plus tard, -- quelque chose qu'elle &eacute;tait
+incapable de formuler dans son esprit d'une mani&egrave;re
+pr&eacute;cise, -- et surtout d'exprimer avec les mots de sa
+langue primitive. -- Elle comprenait vaguement qu'il devait y
+avoir des ab&icirc;mes dans le domaine intellectuel, entre Loti
+et elle-m&ecirc;me, des mondes entiers d'id&eacute;es et de
+connaissances inconnues. -- Elle saisissait d&eacute;j&agrave; la
+diff&eacute;rence radicale de nos races, de nos conceptions, de
+nos moindres sentiments: les notions m&ecirc;me des choses les
+plus &eacute;l&eacute;mentaires de la vie diff&eacute;raient
+entre nous deux. -- Loti qui s'habillait comme un Tahitien et
+parlait son langage, demeurait pour elle un <i>paoupa</i>, --
+c'est-&agrave;-dire un de ces hommes venus des pays fantastiques
+de par del&agrave; les grandes mers, -- un de ces hommes qui
+depuis quelques ann&eacute;es apportaient dans l'immobile
+Polyn&eacute;sie tant de changements inou&iuml;s, et de
+nouveaut&eacute;s impr&eacute;vues...</p>
+
+<p><br>
+ Elle savait aussi que Loti repartirait bient&ocirc;t pour ne
+plus revenir, retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait
+aucune id&eacute;e de ces distances vertigineuses, -- et
+Tahaapa&iuml;ru les comparait &agrave; celles qui
+s&eacute;paraient Fataoua de la lune ou des &eacute;toiles...</p>
+
+<p>Elle pensait ne repr&eacute;senter aux yeux de Loti, -- enfant
+de guinze ans qu'elle &eacute;tait, -- qu'une petite
+cr&eacute;ature curieuse, jouet de passage qui serait vite
+oubli&eacute;...</p>
+
+<p><br>
+ Elle se trompait pourtant. -- Loti commen&ccedil;ait &agrave;
+s'apercevoir lui aussi qu'il &eacute;prouvait pour elle un
+sentiment qui n'&eacute;tait plus banal. -- D&eacute;j&agrave; il
+l'aimait un peu par le coeur...</p>
+
+<p>Il se souvenait de son fr&egrave;re Georges, -- de celui que
+les Tahitiens appelaient Rou&eacute;ri, qui avait emport&eacute;
+de ce pays d'ineffa&ccedil;ables souvenirs, -- et il sentait
+qu'il en serait ainsi de lui-m&ecirc;me. -- Il semblait
+tr&egrave;s possible &agrave; Loti que cette aventure,
+commenc&eacute;e au hasard par un caprice de T&eacute;touara,
+laiss&acirc;t des traces profondes et durables sur sa vie tout
+enti&egrave;re...</p>
+
+<p>Tr&egrave;s jeune encore, Loti avait &eacute;t&eacute;
+lanc&eacute; dans les agitations de l'existence
+europ&eacute;enne; de tr&egrave;s bonne heure il avait
+soulev&eacute; le voile qui cache aux enfants la sc&egrave;ne du
+monde; -- lanc&eacute; brusquement, &agrave; seize ans, dans le
+tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert &agrave; un
+&acirc;ge o&ugrave; d'ordinaire on commence &agrave;
+penser...</p>
+
+<p>Loti &eacute;tait revenu tr&egrave;s fatigu&eacute; de cette
+campagne faite si matin dans la vie, -- et se croyait
+d&eacute;j&agrave; fort blas&eacute;. Il avait &eacute;t&eacute;
+profond&eacute;ment &eacute;coeur&eacute; et d&eacute;&ccedil;u,
+-- parce que, avant de devenir un gar&ccedil;on semblable aux
+autres jeunes hommes, il avait commenc&eacute; par &ecirc;tre un
+petit enfant pur et r&ecirc;veur, &eacute;lev&eacute; dans la
+douce paix de la famille; lui aussi avait &eacute;t&eacute; un
+petit sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans
+l'isolement une foule d'id&eacute;es fra&icirc;ches et
+d'illusions radieuses. -- Avant d'aller r&ecirc;ver dans les bois
+d'Oc&eacute;anie, tout enfant il avait longtemps
+r&ecirc;v&eacute; seul dans les bois du Yorkshire...</p>
+
+<p>Il y avait une foule d'affinit&eacute;s myst&eacute;rieuses
+entre Loti et Rarahu, n&eacute;s aux deux
+extr&eacute;mit&eacute;s du monde. -- Tous deux avaient
+l'habitude de l'isolement et de la contemplation, l'habitude des
+bois et des solitudes de la nature; tous deux s'arrangeaient de
+passer de longues heures en silence, &eacute;tendus sur l'herbe
+et la mousse; tous deux aimaient passionn&eacute;ment la
+r&ecirc;verie, la musique, -- les beaux fruits, les fleurs et
+l'eau fra&icirc;che...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<p><br>
+ ...Il n'y avait pour le moment aucun nuage &agrave; notre
+horizon...</p>
+
+<p>Encore cinq grands mois &agrave; passer ensemble... Il
+&eacute;tait bien inutile de se pr&eacute;occuper de
+l'avenir...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XL</h3>
+
+<p><br>
+ On &eacute;tait charm&eacute; quand Rarahu chantait...</p>
+
+<p>Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes
+si fra&icirc;ches et si douces, que les oiseaux seuls ou les
+petits enfants en peuvent produire de semblables.</p>
+
+<p><br>
+ Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le
+chant des autres, des variations extravagantes, prises dans les
+notes les plus &eacute;lev&eacute;es de la gamme, -- tr&egrave;s
+compliqu&eacute;es toujours et admirablement justes...</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; Apir&eacute;, comme dans tous les
+districts tahitiens, un choeur appel&eacute;
+<i>him&eacute;n&eacute;</i>, lequel fonctionnait
+r&eacute;guli&egrave;rement sous la conduite d'un chef, et se
+faisait entendre dans toutes les f&ecirc;tes indig&egrave;nes. --
+Rarahu en &eacute;tait un des principaux sujets, et le dominait
+tout entier de sa voix pure; -- le choeur qui l'accompagnait
+&eacute;tait rauque et sombre; les hommes surtout y
+m&ecirc;laient des sons bas et m&eacute;talliques, sortes de
+rugissements qui marquaient les <i>dominantes</i> et semblaient
+plut&ocirc;t les sons de quelque instrument sauvage que ceux de
+la voix humaine. -- L'ensemble avait une pr&eacute;cision
+&agrave; d&eacute;piter les choristes du Conservatoire, et
+produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se
+peuvent d&eacute;crire...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<p><br>
+ ...C'&eacute;tait l'heure de la tomb&eacute;e du jour;
+j'&eacute;tais seul au bord de la mer, sur une plage du district
+d'Apir&eacute;. -- Dans ce lieu isol&eacute;, j'attendais
+Ta&iuml;maha, -- et j'&eacute;prouvais un sentiment singulier
+&agrave; l'id&eacute;e que cette femme allait venir...</p>
+
+<p>Une femme parut bient&ocirc;t, qui m'aper&ccedil;ut sous les
+cocotiers et s'avan&ccedil;a vers moi... C'&eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; la nuit; quand elle fut tout pr&egrave;s, je
+distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un
+rire de sauvagesse:</p>
+
+<p><br>
+ -- Tu es Ta&iuml;maha? lui dis-je...</p>
+
+<p>-- Ta&iuml;maha?... Non. -- Je m'appelle
+Tevaruefaipotuaiahutu, du district de Papetoa&iuml;; je viens de
+p&ecirc;cher des porcelaines sur le r&eacute;cif, et du corail
+rose. -- Veux-tu m'en acheter?...</p>
+
+<p>J'attendis encore l&agrave; jusqu'&agrave; minuit. -- Je sus
+le lendemain qu'au petit jour la vraie Ta&iuml;maha &eacute;tait
+repartie pour son &icirc;le; ma commission n'avait pas
+&eacute;t&eacute; faite; elle s'en &eacute;tait all&eacute;e sans
+se douter que pendant plusieurs heures elle avait
+&eacute;t&eacute; attendue sur la plage par le fr&egrave;re de
+Rou&eacute;ri...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<h3>LOTI A JOHN B., A BORD DU <i>RENDEER</i></h3>
+
+<p><br>
+ Taravao, 1872.</p>
+
+<p>"Mon bon fr&egrave;re John,</p>
+
+<p>"Le messager qui te portera cette lettre est charg&eacute; en
+m&ecirc;me temps de te remettre une foule de pr&eacute;sents que
+je t'envoie. -- C'est d'abord un plumet, en queues de
+pha&eacute;tons rouges, objet tr&egrave;s pr&eacute;cieux, don de
+mon h&ocirc;te le chef de Tehaupoo; ensuite un collier &agrave;
+trois rangs de petites coquilles blanches, don de la cheffesse,
+-- et enfin deux touffes de reva-reva, -- qu'une grande dame du
+district de Pap&eacute;ouriri avait mises hier sur ma t&ecirc;te
+&agrave; la f&ecirc;te de Taravao.</p>
+
+<p>"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui
+&eacute;tait un ami de mon fr&egrave;re; j'userai jusqu'au bout
+de la permission de l'amiral.</p>
+
+<p>"Il ne me manque que ta pr&eacute;sence, fr&egrave;re, pour
+&ecirc;tre absolument charm&eacute; de mon s&eacute;jour &agrave;
+Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une
+id&eacute;e de cette r&eacute;gion ignor&eacute;e qui s'appelle
+la presqu'&icirc;le de Taravao: un coin paisible, ombreux,
+enchanteur, -- des bois d'orangers gigantesques, dont les fruits
+et les fleurs jonchent un sol d&eacute;licieux, tapiss&eacute;
+d'herbes fines et de pervenches roses...</p>
+
+<p><br>
+ "L&agrave;-dessous sont diss&eacute;min&eacute;es quelques cases
+en bois de citronnier, o&ugrave; vivent immobiles des Maoris
+d'autrefois; l&agrave;-dessous on trouve la vieille
+hospitalit&eacute; indig&egrave;ne: des repas de fruits, sous des
+tendelets de verdure tress&eacute;e et de fleurs; de la musique,
+des unissons plaintifs de <i>vivo</i> de roseaux, des choeurs
+d'<i>himin&eacute;</i>, des chants et des danses.</p>
+
+<p>"J'habite seul une case isol&eacute;e, b&acirc;tie sur
+pilotis, au-dessus de la mer et des coraux. De mon lit de nattes
+blanches, en me penchant un peu, je vois s'agiter au-dessous de
+moi tout ce petit monde &agrave; part qui est le monde du corail.
+Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les branchages
+compliqu&eacute;s des madr&eacute;pores, circulent des milliers
+de petits poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer
+qu'&agrave; celles des pierres pr&eacute;cieuses ou des colibris;
+des rouges de g&eacute;ranium, des verts chinois, des bleus qu'on
+ne saurait peindre, -- et une foule de petits &ecirc;tres
+bariol&eacute;s de toutes les nuances de l'arc-en-ciel, -- ayant
+forme de tout except&eacute; forme de poisson... Le jour, aux
+heures tranquilles de la sieste, absorb&eacute; dans mes
+contemplations, j'admire tout cela qui est presque inconnu,
+m&ecirc;me aux naturalistes et aux observateurs.</p>
+
+<p>"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de
+Robinson. -- Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait
+entendre dans l'obscurit&eacute; sa grande voix sinistre, alors
+j'&eacute;prouve comme une sorte d'angoisse de la solitude,
+l&agrave;, &agrave; la pointe la plus australe et la plus perdue
+de cette &icirc;le lointaine, -- devant cette immensit&eacute; du
+Pacifique, -- immensit&eacute; des immensit&eacute;s de la terre,
+qui s'en va tout droit jusqu'aux rives myst&eacute;rieuses du
+continent polaire.</p>
+
+<p>"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de
+Tehaupoo, j'ai vu ce lac de Va&iuml;ria qui inspire aux
+indig&egrave;nes une superstitieuse frayeur. -- Une nuit nous
+avons camp&eacute; sur ses bords. C'est un site &eacute;trange
+que peu de gens ont contempl&eacute;; de loin en loin quelques
+Europ&eacute;ens y viennent par curiosit&eacute;; la route est
+longue et difficile, les abords sauvages et d&eacute;serts. --
+Figure-toi, &agrave; mille m&egrave;tres de haut, une mer morte,
+perdue dans les montagnes du centre; -- tout autour, des mornes
+hauts et s&eacute;v&egrave;res d&eacute;coupant leurs silhouettes
+aigu&euml;s dans le ciel clair du soir. -- Une eau froide et
+profonde, que rien n'anime, ni un souffle de vent, ni un bruit,
+ni un &ecirc;tre vivant, ni seulement un poisson... --
+"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une race
+particuli&egrave;re descendaient la nuit des montagnes, et
+<i>battaient l'eau de leurs grandes ailes d'albatros."</i></p>
+
+<p>"...Si tu vas chez le gouverneur, &agrave; la soir&eacute;e du
+mercredi, tu y verras la princesse Ariit&eacute;a; dis-lui que je
+ne l'oublie point dans ma solitude, et que j'esp&egrave;re la
+semaine prochaine danser avec elle au bal de la reine. -- Si,
+dans les jardins, tu rencontrais Fa&iuml;mana ou T&eacute;ria, tu
+pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la
+t&ecirc;te...</p>
+
+<p>"Cher petit fr&egrave;re, fais-moi le plaisir d'aller au
+ruisseau de Fataoua, donner de mes nouvelles &agrave; la petite
+Rarahu, d'Apir&eacute;... Fais cela pour moi, je t'en prie; tu es
+trop bon pour ne pas nous pardonner &agrave; tous deux... Vrai,
+la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon
+coeur..."</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu <i>Taaroa</i>, non
+plus que les nombreuses d&eacute;esses de sa suite; elle n'avait
+m&ecirc;me jamais entendu parler d'aucun de ces personnages de la
+mythologie polyn&eacute;sienne. La reine Pomar&eacute; seule, par
+respect pour les traditions de son pays, avait appris les noms de
+ces divinit&eacute;s d'autrefois et conservait dans sa
+m&eacute;moire les &eacute;tranges l&eacute;gendes des anciens
+temps...</p>
+
+<p><br>
+ ... Mais tous ces mots bizarres de la langue polyn&eacute;sienne
+qui m'avaient frapp&eacute;, tous ces mots au sens vague ou
+mystique, sans &eacute;quivalents dans nos langues d'Europe,
+&eacute;taient familiers &agrave; Rarahu qui les employait ou me
+les expliquait avec une rare et singuli&egrave;re
+po&eacute;sie.</p>
+
+<p>-- Si tu restais plus souvent &agrave; Apir&eacute; la nuit,
+me disait-elle, tu apprendrais avec moi beaucoup plus vite une
+foule de mots que ces filles qui vivent &agrave; Papeete ne
+savent pas... Quand nous <i>aurons eu peur ensemble</i>, je
+t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des choses
+tr&egrave;s effrayantes que tu ignores...</p>
+
+<p>En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et
+d'images qui ne deviennent intelligibles qu'&agrave; la longue,
+quand on a v&eacute;cu avec les indig&egrave;nes, la nuit dans
+les bois, &eacute;coutant g&eacute;mir le vent et la mer,
+l'oreille tendue &agrave; tous les bruits myst&eacute;rieux de la
+nature.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+<p><br>
+ ...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens;
+les oreilles des Maoris ignorent cette musique na&iuml;ve qui,
+dans d'autres climats, remplit les bois de ga&icirc;t&eacute; et
+de vie.</p>
+
+<p>Sous cette ombre &eacute;paisse, dans les lianes et les
+grandes foug&egrave;res, rien ne vole, rien ne bouge, c'est
+toujours le m&ecirc;me silence &eacute;trange qui semble
+r&eacute;gner aussi dans l'imagination m&eacute;lancolique des
+naturels.</p>
+
+<p>On voit seulement planer dans les gorges, &agrave;
+d'effrayantes hauteurs, le pha&eacute;ton, un petit oiseau blanc
+qui porte &agrave; la queue une longue plume blanche ou rose.</p>
+
+<p><br>
+ Les chefs attachaient autrefois &agrave; leur coiffure une
+touffe de ces plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et
+de pers&eacute;v&eacute;rance pour composer cet ornement
+aristocratique...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLV</h3>
+
+<h3>INQUALIFIABLE</h3>
+
+<p><br>
+ ... Il est certaines n&eacute;cessit&eacute;s de notre triste
+nature humaine qui semblent faites tout expr&egrave;s pour nous
+rappeler combien nous sommes imparfaits et mat&eacute;riels --
+n&eacute;cessit&eacute;s auxquelles sont soumises les reines
+comme les berg&egrave;res, -- "la garde qui veille aux
+barri&egrave;res du Louvre, etc..."</p>
+
+<p>Lorsque la reine Pomar&eacute; est aux prises avec ces
+situations p&eacute;nibles, trois femmes entrent &agrave; sa
+suite dans certain r&eacute;duit myst&eacute;rieux
+dissimul&eacute; sous les bananiers...</p>
+
+<p>La premi&egrave;re de ces initi&eacute;es a mission de
+soutenir pendant l'op&eacute;ration la lourde personne royale. La
+deuxi&egrave;me tient &agrave; la main des feuilles de
+<i>bourao</i>, choisies soigneusement parmi les plus
+fra&icirc;ches et les plus tendres... La troisi&egrave;me, qui
+commence son office lorsque les deux premi&egrave;res ont
+achev&eacute; le leur, -- porte une fiole d'huile de cocotier
+parfum&eacute;e au santal (<i>mono&iuml;</i>), dont elle est
+charg&eacute;e d'oindre les parties que le frottement des
+feuilles de bourao aurait pu momentan&eacute;ment irriter ou
+endolorir...</p>
+
+<p>La s&eacute;ance lev&eacute;e, -- le cort&egrave;ge rentre
+gravement au palais...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu et Tiahoui s'&eacute;taient invectiv&eacute;es d'une
+mani&egrave;re extr&ecirc;mement violente. -- De leurs bouches
+fra&icirc;ches &eacute;taient sorties pendant plusieurs minutes,
+sans interruption ni embarras, les injures les plus enfantines et
+les plus saugrenues, -- les plus inconvenantes aussi (le tahitien
+comme le latin "dans les mots bravant
+l'honn&ecirc;tet&eacute;").</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re dispute entre les deux
+petites, et cela amusait beaucoup la galerie; toutes les jeunes
+femmes &eacute;tendues au bord du ruisseau du Fataoua riaient
+&agrave; gorge d&eacute;ploy&eacute;e et les excitaient:</p>
+
+<p>-- Tu es heureux, Loti, disait T&eacute;touara, c'est pour toi
+qu'on se dispute!...</p>
+
+<p>Le fait est que c'&eacute;tait pour moi en effet; Rarahu avait
+eu un mouvement de jalousie contre Tiahoui, et l&agrave;
+&eacute;tait l'origine de la discussion.</p>
+
+<p>Comme deux chattes qui vont se rouler et s'&eacute;gratigner,
+les deux petites se regardaient bl&ecirc;mes, immobiles,
+tremblantes de col&egrave;re:</p>
+
+<p>-- <i>Tinito oufa!</i> cria Tiahoui, &agrave; bout
+d'arguments, en faisant une allusion sanglante &agrave; la belle
+robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!</p>
+
+<p>-- <i>Oviri, Amutaata!</i> (sauvagesse, cannibale)! riposta
+Rarahu qui savait que son amie &eacute;tait venue toute petite
+d'une des plus lointaines &icirc;les Pomotous, -- et que si
+Tiahoui elle-m&ecirc;me n'&eacute;tait point cannibale,
+assur&eacute;ment on l'avait &eacute;t&eacute; dans sa
+famille.</p>
+
+<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s l'injure avait port&eacute;, et
+les deux petites, se prenant aux cheveux,
+s'&eacute;gratign&egrave;rent et de mordirent.</p>
+
+<p>On les s&eacute;para; elles se mirent &agrave; pleurer, et
+puis, Rarahu s'&eacute;tant jet&eacute;e dans les bras de
+Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par s'embrasser
+de tout leur coeur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+<p><br>
+ Tiahoui, dans son effusion, avait embrass&eacute; Rarahu avec le
+nez, -- suivant une vieille habitude oubli&eacute;e de la race
+maorie, -- habitude qui lui &eacute;tait revenue de son enfance
+et de son &icirc;le barbare; elle avait embrass&eacute; son amie
+en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, et en
+aspirant tr&egrave;s fort.</p>
+
+<p>C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les
+Maoris, - et le baiser des l&egrave;vres leur est venu
+d'Europe...</p>
+
+<p>Et Rarahu, malgr&eacute; ses larmes, eut encore en me
+regardant un sourire d'intelligence comique, qui voulait dire
+&agrave; peu pr&egrave;s ceci:</p>
+
+<p>-- Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison,
+Loti, de l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de
+m&ecirc;me!...</p>
+
+<p>Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et,
+l'instant d'apr&egrave;s, tout &eacute;tait oubli&eacute;.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVIII</h3>
+
+<p><br>
+ En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages
+tahitiennes, -- sur quelque pointe solitaire regardant
+l'immensit&eacute; bleue, en quelque lieu choisi avec un
+go&ucirc;t m&eacute;lancolique par des hommes des
+g&eacute;n&eacute;rations pass&eacute;es, -- de loin en loin on
+rencontre les monticules fun&egrave;bres, les grands tumulus de
+corail... Ce sont les <i>mara&eacute;</i>, les s&eacute;pultures
+des chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment
+l&agrave;-dessous se perd dans le pass&eacute; fabuleux et
+inconnu qui pr&eacute;c&eacute;da la d&eacute;couverte des
+archipels de la Polyn&eacute;sie.</p>
+
+<p><br>
+ -- Dans toutes les &icirc;les habit&eacute;es par les Maoris,
+les <i>mara&eacute;</i> se retrouvent sur les plages. Les
+insulaires myst&eacute;rieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de
+statues gigantesques au masque horrible; les Tahitiens y
+plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre de fer
+est le cypr&egrave;s de l&agrave;-bas, son feuillage est triste;
+le vent de la mer a un sifflement particulier en passant dans ses
+branches rigides... Ces tumulus rest&eacute;s blancs,
+malgr&eacute; les ann&eacute;es, de la blancheur du corail, et
+surmont&eacute;s de grands arbres noirs, &eacute;voquent les
+souvenirs de la terrible religion du pass&eacute;;
+c'&eacute;taient aussi les autels o&ugrave; les victimes humaines
+&eacute;taient immol&eacute;es &agrave; la m&eacute;moire des
+morts.</p>
+
+<p>-- Tahiti, disait Pomar&eacute;, &eacute;tait la seule
+&icirc;le o&ugrave;, m&ecirc;me dans les plus anciens temps, les
+victimes n'&eacute;taient pas mang&eacute;es apr&egrave;s le
+sacrifice; on faisait seulement le simulacre du repas macabre;
+les yeux, enlev&eacute;s de leurs orbites, &eacute;taient mis
+ensemble sur un plat et servis &agrave; la reine, -- horrible
+pr&eacute;rogative de la souverainet&eacute;. (<i>Recueilli de la
+bouche de Pomar&eacute;.)</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIX</h3>
+
+<p><br>
+ Tahaapa&iuml;ru, le p&egrave;re adoptif de Rarahu,
+exer&ccedil;ait une industrie tellement originale que dans notre
+Europe, si f&eacute;conde en inventions de tous genres, on n'a
+certes encore rien imagin&eacute; de semblable.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait fort vieux, ce qui en Oc&eacute;anie n'est pas
+chose commune; de plus il avait de la barbe et de la barbe
+blanche, objet des plus rares l&agrave;-bas. Aux &icirc;les
+Marquises la barbe blanche est une denr&eacute;e presque
+introuvable qui sert &agrave; fabriquer des ornements
+pr&eacute;cieux pour la coiffure et les oreilles de certains
+chefs, -- et quelques vieillards y sont soigneusement entretenus
+et conserv&eacute;s pour l'exploitation en coupes
+r&eacute;gl&eacute;es de cette partie de leur personne.</p>
+
+<p>Deux fois par an, le vieux Tahaapa&iuml;ru coupait la sienne,
+et l'exp&eacute;diait &agrave; Hivaoa, la plus barbare des
+&icirc;les Marquises, o&ugrave; elle se vendait au prix de
+l'or.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>L</h3>
+
+<p><br>
+ ...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une
+t&ecirc;te de mort que je tenais sur mes genoux.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions assis tout en haut d'un tumulus de corail,
+au pied des grands bois de fer. C'&eacute;tait le soir, dans le
+district perdu de Papenoo; le soleil plongeait lentement dans le
+grand Oc&eacute;an vert, au milieu d'un &eacute;tonnant silence
+de la nature.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, je regardais Rarahu avec plus de tendresse;
+c'&eacute;tait la veille d'un d&eacute;part; le <i>Rendeer</i>
+allait s'&eacute;loigner pour un temps, et visiter au nord
+l'archipel des Marquises.</p>
+
+<p>Rarahu, s&eacute;rieuse et recueillie, &eacute;tait
+plong&eacute;e dans une de ses r&ecirc;veries d'enfant que je ne
+savais jamais qu'imparfaitement p&eacute;n&eacute;trer. Un moment
+elle avait &eacute;t&eacute; illumin&eacute;e de lumi&egrave;re
+dor&eacute;e, et puis, le radieux soleil s'&eacute;tant
+ab&icirc;m&eacute; dans la mer, elle se profilait maintenant en
+silhouette svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...</p>
+
+<p>Rarahu n'avait jamais regard&eacute; d'aussi pr&egrave;s cet
+objet lugubre qui &eacute;tait pos&eacute; l&agrave; sur mes
+genoux et qui, pour elle comme pour tous les Polyn&eacute;siens,
+&eacute;tait un horrible &eacute;pouvantail.</p>
+
+<p>On voyait que cette chose sinistre &eacute;veillait dans son
+esprit inculte une foule d'id&eacute;es nouvelles, -- sans
+qu'elle p&ucirc;t leur donner une forme pr&eacute;cise...</p>
+
+<p>Cette t&ecirc;te devait &ecirc;tre fort ancienne; elle
+&eacute;tait presque fossile, -- et teinte de cette nuance rouge
+que la terre de ce pays donne aux pierres et aux ossements... La
+mort a perdu de son horreur quand elle remonte aussi loin...</p>
+
+<p>-- Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se
+traduit qu'imparfaitement par le mot <i>&eacute;pouvantable</i>,
+-- parce qu'il d&eacute;signe l&agrave;-bas cette terreur
+particuli&egrave;rement sombre qui vient des spectres ou des
+morts...</p>
+
+<p>-- Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre
+cr&acirc;ne? demandai-je &agrave; Rarahu...</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit en montrant du doigt la bouche
+&eacute;dent&eacute;e:</p>
+
+<p>-- C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...</p>
+
+<p><br>
+ ... Il &eacute;tait une heure tr&egrave;s avanc&eacute;e de la
+nuit quand nous f&ucirc;mes de retour &agrave; Apir&eacute;, et
+Rarahu avait &eacute;prouv&eacute; tout le long du chemin des
+frayeurs tr&egrave;s grandes... Dans ce pays o&ugrave; l'on n'a
+absolument rien &agrave; redouter, ni des plantes, ni des
+b&ecirc;tes, ni de hommes; o&ugrave; l'on peut n'importe
+o&ugrave; s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les
+indig&egrave;nes ont peur de la nuit, et tremblent devant les
+fant&ocirc;mes...</p>
+
+<p>Dans les lieux d&eacute;couverts, sur les plages, cela allait
+encore; Rarahu tenait ma main serr&eacute;e dans la sienne, et
+chantait des <i>him&eacute;n&eacute;</i> pour se donner du
+courage...</p>
+
+<p>Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut
+tr&egrave;s p&eacute;nible &agrave; traverser...</p>
+
+<p>Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par
+derri&egrave;re, -- proc&eacute;d&eacute; peu commode pour aller
+vite, -- elle se sentait plus prot&eacute;g&eacute;e ainsi, et
+plus s&ucirc;re de n'&ecirc;tre point tra&icirc;treusement saisie
+aux cheveux par la t&ecirc;te de mort couleur brique...</p>
+
+<p>Il faisait une compl&egrave;te obscurit&eacute; dans ce bois,
+et on y sentait une bonne odeur r&eacute;pandue par les plantes
+tahitiennes. Le sol &eacute;tait jonch&eacute; de grandes palmes
+dess&eacute;ch&eacute;es qui craquaient sous nos pas. On
+entendait en l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le
+son m&eacute;tallique des feuilles qui se froissent; on entendait
+derri&egrave;re les arbres des rires de Toupapahous; et &agrave;
+terre, c'&eacute;tait un grouillement repoussant et horrible: la
+fuite pr&eacute;cipit&eacute;e de toute une population de crabes
+bleus, qui &agrave; notre approche se h&acirc;taient de rentrer
+dans leurs demeures souterraines...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>LI</h3>
+
+<p><br>
+ ...Le lendemain fut une journ&eacute;e d'adieux fort
+agit&eacute;e...</p>
+
+<p>Le soir je comptais voir enfin Ta&iuml;maha; elle &eacute;tait
+revenue &agrave; Tahiti, m'avait-on dit, et je lui avais fait
+donner rendez-vous par l'interm&eacute;diaire d'une des suivantes
+de la reine, sur la plage de Fare&uuml;te &agrave; la
+tomb&eacute;e de la nuit...</p>
+
+<p>Quand, &agrave; l'heure fix&eacute;e, j'arrivai dans ce lieu
+isol&eacute;, j'aper&ccedil;u une femme immobile qui semblait
+attendre, la t&ecirc;te couverte d'un &eacute;pais voile
+blanc...</p>
+
+<p>Je m'approchai et j'appelai: Ta&iuml;maha! -- La femme
+voil&eacute;e me laissa plusieurs fois r&eacute;p&eacute;ter ce
+nom sans r&eacute;pondre; elle d&eacute;tournait la t&ecirc;te,
+et riait sous les plis de la mousseline...</p>
+
+<p>J'&eacute;cartai le voile et d&eacute;couvris la figure connue
+de Fa&iuml;mana, qui se sauva en &eacute;clatant de rire...</p>
+
+<p>Fa&iuml;mana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait
+amen&eacute;e dans cet endroit o&ugrave; elle &eacute;tait
+vex&eacute;e de m'avoir rencontr&eacute;; elle n'avait jamais
+entendu parler de Ta&iuml;maha, et ne put me donner sur elle
+aucun renseignement...</p>
+
+<p>Force me fut de remettre &agrave; mon retour une tentative
+nouvelle pour la voir; il semblait que cette femme f&ucirc;t un
+mythe, ou qu'une puissance myst&eacute;rieuse prit plaisir
+&agrave; nous &eacute;loigner l'un de l'autre, nous
+r&eacute;servant pour plus tard une entrevue plus
+saisissante...</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes le lendemain matin un peu avant le jour;
+Tiahoui et Rarahu vinrent &agrave; l'heure des derni&egrave;res
+&eacute;toiles m'accompagner jusqu'&agrave; la plage...</p>
+
+<p>Rarahu pleura abondamment, -- bien que la dur&eacute;e du
+voyage du <i>Rendeer</i> ne d&ucirc;t pas d&eacute;passer un
+mois; elle avait le pressentiment peut-&ecirc;tre que le temps
+d&eacute;licieux que nous venions de passer tous deux ne se
+retrouverait plus...</p>
+
+<p>L'idylle &eacute;tait finie... Contre nos pr&eacute;visions
+humaines, ces heures de paix et de frais bonheur
+&eacute;coul&eacute;es au bord du ruisseau de Fataoua, s'en
+&eacute;taient all&eacute;es pour ne plus revenir...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<h3><br>
+ I</h3>
+
+<h3>HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN</h3>
+
+<p>(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas
+tr&egrave;s long.)</p>
+
+<p><br>
+ Le nom seul de Nuka-Hiva entra&icirc;ne avec lui l'id&eacute;e
+de p&eacute;nitencier et de d&eacute;portation, -- bien que rien
+ne justifie plus aujourd'hui cette id&eacute;e f&acirc;cheuse.
+Depuis longues ann&eacute;es, les condamn&eacute;s ont
+quitt&eacute; ce beau pays, et l'inutile ruine.</p>
+
+<p>Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette &icirc;le appartient
+depuis cette &eacute;poque &agrave; la France;
+entra&icirc;n&eacute;e dans la chute de Tahiti, des &icirc;les de
+la Soci&eacute;t&eacute; et des Pomotous, elle a perdu son
+ind&eacute;pendance en m&ecirc;me temps que ces archipels
+abandonnaient volontairement la leur.</p>
+
+<p>Ta&iuml;oha&eacute;, capitale de l'&icirc;le, renferme une
+douzaine d'Europ&eacute;ens, le gouverneur, le pilote,
+l'&eacute;v&ecirc;que-missionnaire, -- les fr&egrave;res, --
+quatre soeurs qui tiennent une &eacute;cole de petites filles, --
+et enfin quatre gendarmes.</p>
+
+<p>Au milieu de tout ce monde, la reine
+d&eacute;poss&eacute;d&eacute;e, d&eacute;pouill&eacute;e de son
+autorit&eacute;, re&ccedil;oit du gouvernement une pension de six
+cents francs, plus la ration des soldats pour elle et sa
+famille.</p>
+
+<p>Les b&acirc;timents baleiniers affectionnaient autrefois
+Ta&iuml;oha&eacute; comme point de rel&acirc;che, et ce pays
+&eacute;tait expos&eacute; &agrave; leurs vexations; des matelots
+indisciplin&eacute;s se r&eacute;pandaient dans les cases
+indig&egrave;nes et y faisaient un grand tapage.</p>
+
+<p><br>
+ Aujourd'hui, gr&acirc;ce &agrave; la pr&eacute;sence imposante
+des quatre gendarmes, ils pr&eacute;f&egrave;rent
+s'&eacute;battre dans les &icirc;les voisines.</p>
+
+<p>Les insulaires de Nuka-Hiva &eacute;taient nombreux autrefois,
+mais de r&eacute;centes &eacute;pid&eacute;mies d'importation
+europ&eacute;enne les ont plus que d&eacute;cim&eacute;s.</p>
+
+<p>La beaut&eacute; de leurs formes est c&eacute;l&egrave;bre, et
+la race des &icirc;les Marquises est r&eacute;put&eacute;e une
+des plus belles du monde.</p>
+
+<p>Il faut quelque temps n&eacute;anmoins pour s'habituer
+&agrave; ces visages singuliers et leur trouver du charme. Ces
+femmes, dont la taille est si gracieuse et si parfaite, ont les
+traits durs, comme taill&eacute;s &agrave; coups de hache, et
+leur genre de beaut&eacute; est en dehors de toutes les
+r&egrave;gles.</p>
+
+<p>Elles ont adopt&eacute; &agrave; Ta&iuml;oha&eacute; les
+longues tuniques de mousseline en usage &agrave; Tahiti; elles
+portent les cheveux &agrave; moiti&eacute; courts,
+&eacute;bouriff&eacute;s, cr&ecirc;p&eacute;s, -- et se parfument
+au santal.</p>
+
+<p>Mais dans l'int&eacute;rieur du pays, ces costumes
+f&eacute;minins sont extr&ecirc;mement simplifi&eacute;s...</p>
+
+<p>Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le
+tatouage leur paraissant un v&ecirc;tement tout &agrave; fait
+convenable.</p>
+
+<p>Aussi sont-ils tatou&eacute;s avec un soin et un art infinis;
+-- mais, par une fantaisie bizarre, ces dessins sont
+localis&eacute;s sur une seule moiti&eacute; du corps, droite ou
+gauche, -- tandis que l'autre moiti&eacute; reste blanche, ou peu
+s'en faut.</p>
+
+<p>Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur
+donnent un grand air de sauvagerie, en faisant &eacute;trangement
+ressortir le blanc des yeux et l'&eacute;mail poli des dents.</p>
+
+<p>Dans les &icirc;les voisines, rarement en contact avec les
+Europ&eacute;ens, toutes les excentricit&eacute;s des coiffures
+en plumes sont encore en usage, ainsi que les dents
+enfil&eacute;es en longs colliers et les touffes de laine noire
+attach&eacute;es aux oreilles.</p>
+
+<p>Ta&iuml;oha&eacute; occupe le centre d'une baie profonde,
+encaiss&eacute;e dans de hautes et abruptes montagnes aux formes
+capricieusement tourment&eacute;es. -- Une &eacute;paisse verdure
+est jet&eacute;e sur tout ce pays comme un manteau splendide;
+c'est dans toute l'&icirc;le un m&ecirc;me fouillis d'arbres,
+d'essences utiles ou pr&eacute;cieuses; et des milliers de
+cocotiers, haut perch&eacute;s sur leurs tiges flexibles,
+balancent perp&eacute;tuellement leurs t&ecirc;tes au-dessus de
+ces for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement
+diss&eacute;min&eacute;es le long de l'avenue ombrag&eacute;e qui
+suit les contours de la plage.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re cette route charmante, mais unique, quelques
+sentiers bois&eacute;s conduisent &agrave; la montagne.
+L'int&eacute;rieur de l'&icirc;le, cependant, est tellement
+enchev&ecirc;tr&eacute; de for&ecirc;ts et de rochers, que
+rarement on va voir ce qui s'y passe, -- et les communications
+entre les diff&eacute;rentes baies se font par mer, dans les
+embarcations des indig&egrave;nes.</p>
+
+<p>C'est dans la montagne que sont perch&eacute;s les vieux
+cimeti&egrave;res maoris, objet d'effroi pour tous et
+r&eacute;sidence des terribles Toupapahous...</p>
+
+<p>Il y a peu de passants dans la rue de Ta&iuml;oha&eacute;, les
+agitations incessantes de notre existence europ&eacute;enne sont
+tout &agrave; fait inconnues &agrave; Nuka-Hiva. Les
+indig&egrave;nes passent la plus grande partie du jour accroupis
+devant leurs cases, dans une immobilit&eacute; de sphinx. Comme
+les Tahitiens, ils se nourrissent des fruits de leurs
+for&ecirc;ts, et tout travail leur est inutile... Si, de temps
+&agrave; autre, quelques-uns s'en vont encore p&ecirc;cher par
+gourmandise, la plupart pr&eacute;f&egrave;rent ne pas de donner
+cette peine.</p>
+
+<p>Le <i>popo&iuml;</i>, un de leurs mets raffin&eacute;s, est un
+barbare m&eacute;lange de fruits, de poissons et de crabes
+ferment&eacute;s en terre. Le fumet de cet aliment est
+inqualifiable.</p>
+
+<p>L'anthropophagie, qui r&egrave;gne encore dans une &icirc;le
+voisine, Hivaoa (ou la Dominique), est oubli&eacute;e &agrave;
+Nuka-Hiva depuis plusieurs ann&eacute;es. Les efforts des
+missionnaires ont amen&eacute; cette heureuse modification des
+coutumes nationales; &agrave; tout autre point de vue cependant,
+le christianisme superficiel des indig&egrave;nes est
+rest&eacute; sans action sur leur mani&egrave;re de vivre, et la
+dissolution de leurs moeurs d&eacute;passe toute
+id&eacute;e...</p>
+
+<p>On trouve encore entre les mains des indig&egrave;nes
+plusieurs images de leur dieu.</p>
+
+<p>C'est un personnage &agrave; figure hideuse, semblable
+&agrave; un embryon humain.</p>
+
+<p>La reine a quatre de ces horreurs, sculpt&eacute;es sur le
+manche de son &eacute;ventail.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>PREMI&Egrave;RE LETTRE DE RARAHU A LOTI</h3>
+
+<p>(Apport&eacute;e aux Marquises par un b&acirc;timent
+baleinier.)</p>
+
+<p><br>
+ Apir&eacute;, le 10 mai 1872</p>
+
+<p>O Loti, mon grand ami, O mon petit &eacute;poux ch&eacute;ri,
+je te salue par le vrai Dieu.</p>
+
+<p>Mon coeur est tr&egrave;s triste de ce que tu es parti au
+loin, de ce que je ne te vois plus.</p>
+
+<p>Je te prie maintenant, &ocirc; mon petit ami ch&eacute;ri,
+quand cette lettre te parviendra, de m'&eacute;crire, pour me
+faire conna&icirc;tre tes pens&eacute;es, afin que je sois
+contente. Il est arriv&eacute; peut-&ecirc;tre que ta
+pens&eacute;e s'est d&eacute;tourn&eacute;e de moi, comme il
+arrive ici aux hommes, quand ils ont laiss&eacute; leurs
+femmes.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de neuf &agrave; Apir&eacute; pour le moment, si
+ce n'est pourtant que Turiri, mon petit chat tr&egrave;s
+aim&eacute;, est fort malade, et sera peut-&ecirc;tre absolument
+mort quand tu reviendras.</p>
+
+<p>J'ai fini mon petit discours.</p>
+
+<p>Je te salue,</p>
+
+<p>RARAHU.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LA REINE VA&Eacute;K&Eacute;HU</h3>
+
+<p><br>
+ ... En suivant vers la gauche la rue de Ta&iuml;oha&eacute;, on
+arrive, pr&egrave;s d'un ruisseau limpide, aux quartiers de la
+reine. -- Un figuier des Banians, d&eacute;velopp&eacute; dans
+des proportions gigantesques, &eacute;tend son ombre triste sur
+la case royale. -- Dans les replis de ses racines,
+contourn&eacute;es comme des reptiles, on trouve des femmes
+assises, v&ecirc;tues le plus souvent de tuniques d'une couleur
+jaune d'or qui donne &agrave; leur teint l'aspect du cuivre. Leur
+figure est d'une duret&eacute; farouche; elles vous regardent
+venir avec une expression de sauvage ironie.</p>
+
+<p>Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent
+immobiles et silencieuses comme des idoles...</p>
+
+<p>C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Va&eacute;k&eacute;hu et
+ses suivantes.</p>
+
+<p>Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et
+hospitali&egrave;res; elles sont charm&eacute;es si un
+&eacute;tranger prend place pr&egrave;s d'elles, et lui offrent
+toujours des cocos et des oranges.</p>
+
+<p>&Eacute;lisabeth et At&eacute;ria, deux suivantes qui parlent
+fran&ccedil;ais, vous adressent alors, de la part de la reine,
+quelques questions saugrenues au sujet de la derni&egrave;re
+guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et
+accentuent chaque mot d'une mani&egrave;re originale. Les
+batailles o&ugrave; plus de milles hommes sont engag&eacute;s
+excitent leur sourire incr&eacute;dule; la grandeur de nos
+arm&eacute;es d&eacute;passe leurs conceptions...</p>
+
+<p>L'entretien pourtant languit bient&ocirc;t; quelques phrases
+&eacute;chang&eacute;es leur suffisent, leur curiosit&eacute; est
+satisfaite, et la r&eacute;ception termin&eacute;e, la cour se
+modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour
+r&eacute;veiller l'attention, on ne prend plus garde &agrave;
+vous...</p>
+
+<p><br>
+ La demeure royale, &eacute;lev&eacute;e par les soins du
+gouvernement fran&ccedil;ais, est situ&eacute;e dans un recoin
+solitaire, entour&eacute;e de cocotiers et de tamaris.</p>
+
+<p>Mais au bord de la mer, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette
+habitation modeste, une autre case, case d'apparat, construite
+avec tout le luxe indig&egrave;ne, r&eacute;v&egrave;le encore
+l'&eacute;l&eacute;gance de cette architecture primitive.</p>
+
+<p>Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes
+pi&egrave;ces de magnifique bois des &icirc;les soutiennent la
+charpente. La vo&ucirc;te et les murailles de l'&eacute;difice
+sont form&eacute;es de branches de citronnier choisies entre
+mille, droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont
+li&eacute;s entre eux par des amarrages de cordes de diverses
+couleurs, dispos&eacute;s de mani&egrave;re &agrave; former des
+dessins r&eacute;guliers et compliqu&eacute;s.</p>
+
+<p>L&agrave; encore, la Cour, la reine et ses fils passent de
+longues heures d'immobilit&eacute; et de repos, en regardant
+s&eacute;cher leurs filets &agrave; l'ardeur du soleil.</p>
+
+<p>Les pens&eacute;es qui contractent le visage &eacute;trange de
+la reine restent un myst&egrave;re pour tous, et le secret de ses
+&eacute;ternelles r&ecirc;veries est imp&eacute;n&eacute;trable.
+Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle &agrave; quelque
+chose, ou bien &agrave; rien? Regrette-t-elle son
+ind&eacute;pendance et la sauvagerie qui s'en va, et son peuple
+qui d&eacute;g&eacute;n&egrave;re et lui &eacute;chappe?...</p>
+
+<p>At&eacute;ria, qui est son ombre et son chien, serait en
+position de la savoir: peut-&ecirc;tre cette in&eacute;vitable
+fille nous l'apprendrait-elle, mais tout porte &agrave; croire
+qu'elle ignore; il se peut m&ecirc;me qu'elle n'y ait jamais
+song&eacute;...</p>
+
+<p><br>
+ Va&eacute;k&eacute;hu consentit avec une bonne gr&acirc;ce
+parfaite &agrave; poser pour plusieurs &eacute;ditions de son
+portrait; jamais mod&egrave;le plus calme ne se laissa examiner
+plus &agrave; loisir.</p>
+
+<p>Cette reine d&eacute;chue, avec ses grands cheveux en
+crini&egrave;re et son fier silence, conserve encore une certaine
+grandeur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>VA&Eacute;K&Eacute;HU A L'AGONIE</h3>
+
+<p><br>
+ Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un
+sentier bois&eacute; qui m&egrave;ne &agrave; la montagne, les
+suivantes m'appel&egrave;rent.</p>
+
+<p>Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en
+allait mourir.</p>
+
+<p>Elle avait re&ccedil;u l'extr&ecirc;me-onction de
+l'&eacute;v&ecirc;que missionnaire.</p>
+
+<p>Va&eacute;k&eacute;hu -- &eacute;tendue &agrave; terre --
+tordait ses bras tatou&eacute;s avec toutes les marques de la
+plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec
+leurs grands cheveux &eacute;bouriff&eacute;s, poussaient des
+g&eacute;missements et menaient deuil (suivant l'expression
+biblique qui exprime parfaitement leur fa&ccedil;on
+particuli&egrave;re de se lamenter).</p>
+
+<p>On voit rarement dans notre monde civilis&eacute; des
+sc&egrave;nes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante
+de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de
+la mort, l'agonie de cette femme r&eacute;v&eacute;lait une
+po&eacute;sie inconnue pleine d'une am&egrave;re tristesse...</p>
+
+<p>Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y
+plus revenir, et sans savoir si la souveraine &eacute;tait
+all&eacute;e rejoindre les vieux rois tatou&eacute;s ses
+anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Va&eacute;k&eacute;hu est la derni&egrave;re des reines de
+Nuka-Hiva; autrefois pa&iuml;enne et quelque peu cannibale, elle
+s'&eacute;tait convertie au christianisme, et l'approche de la
+mort ne lui causait aucune terreur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>FUN&Egrave;BRE</h3>
+
+<p><br>
+ Notre absence avait dur&eacute; juste un mois, le mois de mai
+1872.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait nuit close, lorsque le <i>Rendeer</i> revint
+mouiller sur rade de Papeete, le 1er juin, &agrave; huit heures
+du soir.</p>
+
+<p>Quand je mis pied &agrave; terre dans l'&icirc;le
+d&eacute;licieuse, une jeune femme qui semblait m'attendre, sous
+l'ombre noire des bouraos, s'avan&ccedil;a et dit:</p>
+
+<p><br>
+ -- Loti, c'est toi?... Ne t'inqui&egrave;te pas de Rarahu; elle
+t'attend &agrave; Apir&eacute; o&ugrave; elle m'a charg&eacute;e
+de te ramener pr&egrave;s d'elle. Sa m&egrave;re Huamahine est
+morte la semaine pass&eacute;e; son p&egrave;re Tahaapa&iuml;ru
+est mort ce matin, et elle est rest&eacute;e aupr&egrave;s de lui
+avec les femmes d'Apir&eacute; pour la veill&eacute;e
+fun&egrave;bre.</p>
+
+<p>"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous
+avions souvent les yeux fix&eacute;s sur l'horizon de la mer. Ce
+soir, au coucher du soleil, d&egrave;s qu'une voile blanche a
+paru au large, nous avons reconnu le <i>Rendeer</i>; nous l'avons
+ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et c'est alors que je
+suis venue ici pour t'attendre.</p>
+
+<p>Nous suiv&icirc;mes la plage pour gagner la campagne. Nous
+marchions vite, par des chemins d&eacute;tremp&eacute;s; il
+&eacute;tait tomb&eacute; tout le jour une des derni&egrave;res
+grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore
+d'&eacute;pais nuages noirs.</p>
+
+<p>Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'&eacute;tait mari&eacute;e
+depuis quinze jours avec un jeune Tahitien nomm&eacute;
+T&eacute;haro; elle avait quitt&eacute; le district
+d'Apir&eacute; pour habiter avec son mari celui de
+Pap&eacute;uriri, situ&eacute; &agrave; deux jours de marche dans
+le sud-ouest. Tiahoui n'&eacute;tait plus la petite fille rieuse
+et l&eacute;g&egrave;re que j'avais connue. Elle causait
+gravement, on la sentait plus femme et plus pos&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t dans les bois. Le ruisseau de
+Fataoua, grossi comme un torrent, grondait sur les pierres; le
+vent secouait les branches mouill&eacute;es sur nos t&ecirc;tes,
+et nous couvrait de larges gouttes d'eau.</p>
+
+<p>Une lumi&egrave;re apparut de loin, brillant sous bois, dans
+la case qui renfermait la cadavre de Tahaapa&iuml;ru.</p>
+
+<p>Cette case, qui avait abrit&eacute; l'enfance de ma petite
+amie, &eacute;tait ovale, basse comme toutes les cases
+tahitiennes, et b&acirc;tie sur une estrade en gros galets noirs.
+Les murailles en &eacute;taient faites de branches minces de
+bourao, plac&eacute;es verticalement et laissant des vides entre
+elles, comme les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait
+des formes humaines immobiles, dont la lampe agit&eacute;e par le
+vent d&eacute;pla&ccedil;ait les ombres fantastiques.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; je franchissais le seuil fun&egrave;bre,
+Tiahoui me repoussa brusquement &agrave; droite; -- je n'avais
+pas vu les deux grands pieds du mort qui d&eacute;bordaient
+&agrave; gauche sur la porte; -- j'avais failli les heurter, --
+un frisson me parcourut le corps, et je d&eacute;tournai la
+t&ecirc;te pour ne les point voir.</p>
+
+<p>Cinq ou six femmes &eacute;taient l&agrave;, assises en rang
+le long du mur -- et, au milieu d'elles, Rarahu fixant sur la
+porte un regard anxieux et sombre...</p>
+
+<p>Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut
+&agrave; moi et m'entra&icirc;na dehors...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p><br>
+ Nous nous &eacute;tions embrass&eacute;s longuement, en nous
+serrant dans nos bras enlac&eacute;s, et puis nous nous
+&eacute;tions assis tous deux sur la mousse humide, pr&egrave;s
+de la case o&ugrave; dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus
+&agrave; avoir peur, et nous causions tout bas, comme dans le
+voisinage des morts.</p>
+
+<p>Rarahu &eacute;tait seule au monde, bien seule. Elle avait
+d&eacute;cid&eacute; de quitter le lendemain le toit de pandanus
+o&ugrave; ses vieux parents venaient de mourir.</p>
+
+<p>-- Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce
+&eacute;tait comme un souffle &agrave; mon oreille, Loti, veux-tu
+que nous habitions ensemble une case dans Papeete? Nous vivrons
+comme vivaient ton fr&egrave;re Rou&eacute;ri et Ta&iuml;maha,
+comme vivent plusieurs autres qui se trouvent tr&egrave;s
+heureux, et auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien
+&agrave; redire. Je n'ai plus que toi au monde et tu ne peux pas
+m'abandonner... Tu sais m&ecirc;me qu'il y a des hommes de ton
+pays qui se sont trouv&eacute;s si bien de cette existence,
+qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...</p>
+
+<p>Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de
+ce charme tout-puissant de volupt&eacute; et de nonchalance; et
+c'est pour cela que je le redoutais un peu...</p>
+
+<p>Cependant, une &agrave; une, les femmes de la veill&eacute;e
+fun&egrave;bre &eacute;taient sorties sans bruit et s'en
+&eacute;taient all&eacute;es par le sentier d'Apir&eacute;. Il se
+faisait fort tard...</p>
+
+<p>-- Maintenant, rentrons, dit-elle...</p>
+
+<p><br>
+ Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous pass&acirc;mes
+devant, tous deux, avec un m&ecirc;me frisson de frayeur. Il n'y
+avait plus aupr&egrave;s du mort qu'une vieille femme accroupie,
+une parente, qui causait &agrave; demi-voix avec elle-m&ecirc;me.
+Elle me souhaita le bonsoir &agrave; voix basse et me dit:</p>
+
+<p>-- "A parahi o&eacute;!" (Assieds-toi!)</p>
+
+<p>Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur
+ind&eacute;cise d'une lampe indig&egrave;ne. -- Ses yeux et sa
+bouche &eacute;taient &agrave; demi ouverts; sa barbe blanche
+avait d&ucirc; pousser depuis la mort, on e&ucirc;t dit un lichen
+sur de la pierre brune; ses longs bras tatou&eacute;s de bleu,
+qui avaient depuis longtemps la rigidit&eacute; de la momie,
+&eacute;taient tendus droits de chaque c&ocirc;t&eacute; de son
+corps; -- ce qui surtout &eacute;tait saillant dans cette
+t&ecirc;te morte, c'&eacute;taient les traits
+caract&eacute;ristiques de la race polyn&eacute;sienne,
+l'&eacute;tranget&eacute; maorie. -- Tout le personnage
+&eacute;tait le type id&eacute;al du Toupapahou...</p>
+
+<p>Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tomb&egrave;rent sur
+le mort; elle frissonna et d&eacute;tourna la t&ecirc;te. -- La
+pauvre petite se raidissait contre la terreur; elle voulait
+rester quand m&ecirc;me aupr&egrave;s de celui qui avait
+entour&eacute; de quelques soins son enfance. -- Elle avait
+sinc&egrave;rement pleur&eacute; la vieille Huamahine, mais ce
+vieillard glac&eacute; n'avait gu&egrave;re fait pour elle que la
+<i>laisser cro&icirc;tre</i>; elle ne lui &eacute;tait
+attach&eacute;e que par un sentiment de respect et de devoir; son
+corps effrayant qui &eacute;tait l&agrave; ne lui inspirait plus
+qu'une immense horreur...</p>
+
+<p>... La vieille parente de Tahaapa&iuml;ru s'&eacute;tait
+endormie. -- La pluie tombait, torrentielle, sur les arbres, sur
+le chaume du toit, avec des bruits singuliers, des fracas de
+branches, des craquements lugubres. -- Les Toupapahous
+&eacute;taient l&agrave; dans le bois, se pressant autour de
+nous, pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce
+nouveau personnage, qui depuis le matin &eacute;tait des leurs.
+On s'attendait &agrave; toute minute &agrave; voir entre les
+barreaux passer leurs mains bl&ecirc;mes...</p>
+
+<p>-- Reste, &ocirc; mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais,
+demain je serais morte de frayeur...</p>
+
+<p><br>
+ ... Et je restai toute la nuit aupr&egrave;s d'elle, tenant sa
+main dans les miennes; je restai aupr&egrave;s d'elle jusqu'au
+moment o&ugrave; les premi&egrave;res lueurs du jour se mirent
+&agrave; filtrer &agrave; travers les barreaux de sa demeure. --
+Elle avait fini par s'endormir, sa petite t&ecirc;te
+d&eacute;licieuse, amaigrie et triste, appuy&eacute;e sur mon
+&eacute;paule. -- Je l'&eacute;tendis tout doucement sur des
+nattes, et m'en allai sans bruit...</p>
+
+<p>Je savais que le matin les Toupapahous s'&eacute;vanouissent,
+et qu'&agrave; cette heure je pouvais sans danger la
+quitter...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>INSTALLATION</h3>
+
+<p><br>
+ ... Non loin du palais, derri&egrave;re les jardins de la reine,
+dans une des avenues les plus vertes et les plus paisibles de
+Papeete, &eacute;tait une petite case fra&icirc;che et
+isol&eacute;e. -- Elle &eacute;tait b&acirc;tie au pied d'une
+touffe de cocotiers si hauts, qu'on e&ucirc;t dit
+l&agrave;-dessous une habitation lilliputienne. -- Elle avait sur
+la rue une v&eacute;randa que garnissaient des guirlandes de
+vanille. -- Derri&egrave;re &eacute;tait un enclos, fouillis de
+mimosas, de lauriers-roses et d'hibiscus. -- Des pervenches roses
+croissaient tout alentour, fleurissaient sur les fen&ecirc;tres
+et jusque dans les appartements. -- Tout le jour on &eacute;tait
+&agrave; l'ombre dans ce recoin, et le calme n'y &eacute;tait
+jamais troubl&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;, huit jours apr&egrave;s la mort de son p&egrave;re
+adoptif, Rarahu vint s'&eacute;tablir avec moi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait son r&ecirc;ve accompli.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>MUO-FAR&Eacute;</h3>
+
+<p><br>
+ Un beau soir de l'hiver austral, -- le 12 juin 1872, -- il y eut
+grande r&eacute;ception chez nous: c'&eacute;tait le
+<i>muo-far&eacute;</i> (la cons&eacute;cration du logis). -- Nous
+donnions un grand <i>amurama</i>, un souper et un th&eacute;. --
+Les convives &eacute;taient nombreux, et deux Chinois avaient
+&eacute;t&eacute; enr&ocirc;l&eacute;s pour la circonstance, gens
+habiles &agrave; composer des p&acirc;tisseries fines, au
+gingembre, -- et &agrave; construire des pi&egrave;ces
+mont&eacute;es d'un aspect fantastique.</p>
+
+<p>Au nombre des invit&eacute;s &eacute;taient d'abord John, mon
+fr&egrave;re John, qui passait au milieu des f&ecirc;tes de
+l&agrave;-bas comme une belle figure mystique, inexplicable pour
+les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de son coeur,
+ni le c&ocirc;t&eacute; vuln&eacute;rable de sa puret&eacute; de
+n&eacute;ophyte.</p>
+
+<p>Il y avait encore Plumket, dit Remuna, -- le prince Touinvira,
+le plus jeune fils de Pomar&eacute;, -- et deux autres
+initi&eacute;s du <i>Rendeer</i>. -- Et puis toute la bande de
+voluptueuse des suivantes de la cour, Fa&iuml;mana, T&eacute;ria,
+Maramo, Raou&eacute;ra, Tarahu, Er&eacute;r&eacute;, Taouna,
+jusqu'&agrave; la noire T&eacute;touara.</p>
+
+<p>Rarahu avait oubli&eacute; sa rancune de petite fille contre
+toutes ces femmes, maintenant qu'elle allait en ma&icirc;tresse
+leur faire les honneurs du logis; -- absolument comme Louis XII,
+roi de France, oublia les injures du duc d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Aucun des invit&eacute;s ne manqua au rendez-vous, et le soir,
+&agrave; onze heures, la case fut remplie de jeunes femmes en
+tunique de mousseline, couronn&eacute;es de fleurs, buvant
+ga&icirc;ment du th&eacute;, des sirops, de la bi&egrave;re,
+croquant du sucre et des g&acirc;teaux, et chantant des
+<i>him&eacute;n&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Dans le courant de la soir&eacute;e, il se produisit un
+incident bien regrettable, au point de vue du d&eacute;corum
+anglais. Le grand chat de Rarahu, apport&eacute; le matin
+m&ecirc;me d'Apir&eacute; et qu'on avait par prudence
+enferm&eacute; dans une armoire, fit une brusque apparition sur
+la table, effar&eacute;, poussant des cris de d&eacute;sespoir,
+chavirant les tasses et sautant aux vitres.</p>
+
+<p>Sa petite ma&icirc;tresse l'embrassa tendrement et le
+r&eacute;int&eacute;gra dans son armoire. -- L'incident fut clos
+de cette mani&egrave;re et, quelques jours plus tard, ce
+m&ecirc;me Turiri, compl&egrave;tement apprivois&eacute;, devint
+un chat citadin, des mieux &eacute;duqu&eacute;s et des plus
+sociables.</p>
+
+<p><br>
+ A ce souper sardanapalesque, Rarahu &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; m&eacute;connaissable; elle portait une
+toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche &agrave;
+tra&icirc;ne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les
+honneurs de chez elle avec aisance et gr&acirc;ce, --
+s'embrouillant un peu par instants, et rougissant apr&egrave;s,
+mais toujours charmante. -- On me complimentait sur ma
+ma&icirc;tresse; les femmes elles-m&ecirc;mes, Fa&iuml;mana la
+premi&egrave;re, disaient: "Merahi meneheneh&eacute;!" (Qu'elle
+est jolie!) John &eacute;tait un peu s&eacute;rieux, et lui
+souriait tout de m&ecirc;me avec bienveillance. -- Elle rayonnait
+de bonheur; c'&eacute;tait son entr&eacute;e dans le monde des
+jeunes femmes de Papeete, entr&eacute;e brillante qui
+d&eacute;passait tout ce que son imagination d'enfant avait pu
+concevoir et d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre
+petite plante sauvage, pouss&eacute;e dans les bois, elle venait
+de tomber comme bien d'autres dans l'atmosph&egrave;re malsaine
+et factice o&ugrave; elle allait languir et se faner.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>JOURS ENCORE PAISIBLES</h3>
+
+<p><br>
+ Nos jours s'&eacute;coulaient tr&egrave;s doucement, au pied des
+&eacute;normes cocotiers qui ombrageaient notre demeure.</p>
+
+<p>Se lever chaque matin, un peu apr&egrave;s le soleil; franchir
+la barri&egrave;re du jardin de la reine; et l&agrave;, dans le
+ruisseau du palais, sous les mimosas, prendre un bain fort long,
+-- qui avait un charme particulier, dans la fra&icirc;cheur de
+ces matin&eacute;es si pures de Tahiti.</p>
+
+<p>Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes
+avec les filles de la cour, et nous menait jusqu'&agrave; l'heure
+du repas de midi. -- Le d&icirc;ner de Rarahu &eacute;tait
+toujours tr&egrave;s frugal; comme autrefois &agrave;
+Apir&eacute;, elle se contentait des fruits cuits de
+l'arbre-&agrave;-pain, et de quelques g&acirc;teaux sucr&eacute;s
+que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.</p>
+
+<p>Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos
+journ&eacute;es. -- Ceux-l&agrave; qui ont habit&eacute; sous les
+tropiques connaissent ce bien-&ecirc;tre &eacute;nervant du
+sommeil de midi. -- Sous la v&eacute;randa de notre demeure, nous
+tendions des hamacs d'alo&egrave;s, et l&agrave; nous passions de
+longues heures &agrave; r&ecirc;ver ou &agrave; dormir, au bruit
+assoupissant des cigales.</p>
+
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi, c'&eacute;tait
+g&eacute;n&eacute;ralement l'amie T&eacute;ourahi que l'on voyait
+arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu. -- Rarahu, qui
+s'&eacute;tait fait initier aux myst&egrave;res de
+l'&eacute;cart&eacute;, aimait passionn&eacute;ment, comme toutes
+les Tahitiennes, ce jeu import&eacute; d'Europe; et les deux
+jeunes femmes, assises l'une devant l'autre sur une natte,
+passaient des heures, attentives et s&eacute;rieuses, absolument
+captiv&eacute;es par les trente-deux petites figures peintes qui
+glissaient entre leurs doigts.</p>
+
+<p><br>
+ Nous avions aussi la p&ecirc;che au corail sur le r&eacute;cif.
+-- Rarahu m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions,
+o&ugrave; nous fouillions l'eau ti&egrave;de et bleue, &agrave;
+la recherche de madr&eacute;pores rares ou de porcelaines. -- Il
+y avait toujours dans notre jardin inculte, sous les broussailles
+d'orangers et de gard&eacute;nias, des coquilles qui
+s&eacute;chaient, des coraux qui blanchissaient au soleil,
+m&ecirc;lant leur ramure compliqu&eacute;e aux herbes et aux
+pervenches roses...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; cette vie exotique, tranquille et
+ensoleill&eacute;e, cette vie tahitienne telle que jadis l'avait
+men&eacute;e mon fr&egrave;re Rou&eacute;ri, telle que je l'avais
+entrevue et d&eacute;sir&eacute;e, dans ces &eacute;tranges
+r&ecirc;ves de mon enfance qui me ramenaient sans cesse vers ces
+lointains pays du soleil. -- Le temps s'&eacute;coulait, et tout
+doucement se tissaient autour de moi ces mille petits fils
+inextricables, faits de tous les charmes de l'Oc&eacute;anie, qui
+forment &agrave; la longue des r&eacute;seaux dangereux, des
+voiles sur le pass&eacute;, la patrie et la famille, -- et
+finissent par si bien vous envelopper qu'on ne s'&eacute;chappe
+plus...</p>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait
+diff&eacute;rentes petites voix d'oiseau, tant&ocirc;t
+stridentes, tant&ocirc;t douces comme des voix de fauvettes, et
+qui montaient jusqu'aux plus extr&ecirc;mes de la gamme. -- Elle
+&eacute;tait rest&eacute;e un des premiers sujets du choeur
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> d'Apir&eacute;...</p>
+
+<p>De son enfance pass&eacute;e dans les bois, elle avait
+conserv&eacute; le sentiment d'une po&eacute;sie contemplative et
+r&ecirc;veuse; elle traduisait ses conceptions originales par des
+chants; elle composait des <i>him&eacute;n&eacute;</i> dont le
+sens vague et sauvage resterait inintelligible pour des
+Europ&eacute;ens auxquels on chercherait &agrave; les traduire.
+-- Mais je trouvais &agrave; ces chants bizarres un singulier
+charme de tristesse, -- surtout quand ils s'&eacute;levaient
+doucement dans le grand silence des midis d'Oc&eacute;anie...</p>
+
+<p>Quand venait le soir, Rarahu s'occupait
+g&eacute;n&eacute;ralement de pr&eacute;parer ses couronnes de
+fleurs pour la nuit. -- Mais rarement elle les composait
+elle-m&ecirc;me; il y avait certains Chinois en renom qui
+savaient en fabriquer de tr&egrave;s extraordinaires; avec des
+corolles et des feuilles de vraies fleurs combin&eacute;es
+ensemble, ils arrivaient &agrave; produire des fleurs nouvelles
+et fantastiques, -- vraies fleurs de potiches, empreintes d'une
+gr&acirc;ce artificielle et chinoise...</p>
+
+<p>Les fleurs de gard&eacute;nia blanc, &agrave; l'odeur
+ambr&eacute;e, &eacute;taient toujours employ&eacute;es &agrave;
+profusion dans ces grandes couronnes singuli&egrave;res, qui
+&eacute;taient le principal luxe de Rarahu.</p>
+
+<p>Un autre objet de parure, plus <i>habill&eacute;</i> que la
+simple couronne de fleurs, &eacute;tait la couronne de
+<i>piia</i>, faite d'une paille fine et blanche comme la paille
+de riz, et tress&eacute;e par les mains des Tahitiennes avec une
+d&eacute;licatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se
+posait le <i>reva-reva</i> (de <i>reva-reva,</i> flotter) qui
+compl&eacute;tait cette coiffure des f&ecirc;tes, et
+s'&eacute;ployait comme un nuage, au moindre souffle du
+vent...</p>
+
+<p>Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents
+et impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes
+retirent du coeur des cocotiers.</p>
+
+<p>La nuit venue, quand Rarahu &eacute;tait par&eacute;e, et que
+ses grands cheveux &eacute;taient d&eacute;nou&eacute;s, nous
+partions ensemble pour la promenade. Nous allions circuler avec
+la foule devant les &eacute;choppes illumin&eacute;es des
+marchands chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire
+cercle au clair de lune, autour des danseuses de
+<i>upa-upa</i>.</p>
+
+<p>De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se
+m&ecirc;lait rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes,
+&eacute;tait r&eacute;put&eacute;e partout pour une petite fille
+tr&egrave;s sage...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait encore pour nous deux une &eacute;poque de
+tranquille bonheur, et cependant ce n'&eacute;taient plus nos
+jours de paix profonde, d'insouciante ga&icirc;t&eacute; des bois
+de Fataoua...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait quelque chose de plus troubl&eacute; et de plus
+triste. -- Je l'aimais davantage, parce qu'elle &eacute;tait
+seule au monde, parce que pour le peuple de Papeete elle
+&eacute;tait ma femme. -- Les habitudes douces de la vie &agrave;
+deux nous unissaient plus &eacute;troitement chaque jour, et
+cependant cette vie qui nous charmait n'avait point de lendemain
+possible, elle allait se d&eacute;nouer bient&ocirc;t par le
+d&eacute;part et la s&eacute;paration...</p>
+
+<p>... S&eacute;paration des s&eacute;parations, qui mettrait
+entre nous les continents et les mers, et l'&eacute;paisseur
+effroyable du monde...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p><br>
+ ...Il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; que nous
+irions ensemble rendre une visite &agrave; Tiahoui, dans son
+district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'&eacute;tait
+promis une grande joie de ce voyage.</p>
+
+<p>Un beau matin, par la route de Faaa, nous part&icirc;mes
+&agrave; pied tous deux, emportant sur l'&eacute;paule notre
+l&eacute;ger bagage de Tahitiens: une chemise blanche pour moi,
+deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour Rarahu...</p>
+
+<p>On voyage dans cet heureux pays comme on e&ucirc;t
+voyag&eacute; aux temps de l'&acirc;ge d'or, si les voyages
+eussent &eacute;t&eacute; invent&eacute;s &agrave; cette
+&eacute;poque recul&eacute;e...</p>
+
+<p>Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions,
+ni argent; l'hospitalit&eacute; vous est offerte partout,
+cordiale et gratuite, et dans toute l'&icirc;le il n'existe
+d'autres animaux dangereux que quelques colons europ&eacute;ens;
+encore sont-ils fort rares, et &agrave; peu pr&egrave;s
+localis&eacute;s dans la ville de Papeete...</p>
+
+<p>Notre premi&egrave;re &eacute;tape fut &agrave; Papara,
+o&ugrave; nous arriv&acirc;mes au coucher du soleil, apr&egrave;s
+une journ&eacute;e de marche; c'&eacute;tait l'heure o&ugrave;
+les p&ecirc;cheurs indig&egrave;nes revenaient du large dans
+leurs minces pirogues &agrave; balancier; les femmes du district
+les attendaient group&eacute;es sur la plage, et nous
+n'e&ucirc;mes que l'embarras de choisir pour accepter un
+g&icirc;te. L'une apr&egrave;s l'autre, les pirogues
+effil&eacute;es abordaient sous les cocotiers; les rameurs nus
+battaient l'eau tranquille &agrave; grands coups de pagayes, et
+sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des
+tritons antiques; cela &eacute;tait vivant et original, simple et
+primitif comme une sc&egrave;ne des premiers &acirc;ges du
+monde...</p>
+
+<p>D&egrave;s l'aube, le lendemain, nous nous rem&icirc;mes en
+route...</p>
+
+<p>Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus
+sauvage. -- Nous suivions sur le flanc de la montagne un sentier
+unique, d'o&ugrave; la vue dominait toute l'immensit&eacute; de
+la mer; -- &ccedil;&agrave; et l&agrave; des &icirc;lots bas,
+couverts d'une v&eacute;g&eacute;tation invraisemblable; des
+pandanus &agrave; la physionomie ant&eacute;diluvienne; des bois
+qu'on e&ucirc;t dit &eacute;chapp&eacute;s de la p&eacute;riode
+&eacute;teinte du Lias. -- Un ciel lourd et plomb&eacute; comme
+celui des &acirc;ges d&eacute;truits; un soleil &agrave; demi
+voil&eacute;, promenant sur le Grand Oc&eacute;an morne de
+p&acirc;les tra&icirc;n&eacute;es d'argent...</p>
+
+<p>De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits
+de chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occup&eacute;s
+&agrave; suivre dans un demi-sommeil leurs r&ecirc;veries
+&eacute;ternelles; des vieillards tatou&eacute;s, au regard de
+sphinx, &agrave; l'immobilit&eacute; de statue; je ne sais quoi
+d'&eacute;trange et de sauvage qui jetait l'imagination dans des
+r&eacute;gions inconnues..</p>
+
+<p>Destin&eacute;e myst&eacute;rieuse que celle de ces peuplades
+polyn&eacute;siennes, qui semblent les restes oubli&eacute;s des
+races primitives; qui vivent l&agrave;-bas d'immobilit&eacute; et
+de contemplation, qui s'&eacute;teignent tout doucement au
+contact des races civilis&eacute;es, et qu'un si&egrave;cle
+prochain trouvera probablement disparues.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p><br>
+ A mi-chemin de Pap&eacute;uriri, dans le district de Maraa,
+Rarahu eut un moment de surprise et d'admiration...</p>
+
+<p>Nous avons rencontr&eacute; une grande grotte qui s'ouvrait
+sur le flanc de la montagne comme une porte d'&eacute;glise, et
+qui &eacute;tait toute pleine de petits oiseaux. -- Une colonie
+de petites hirondelles grises avait, &agrave; l'int&eacute;rieur,
+tapiss&eacute; de leurs nids les parois du rocher; elles
+voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et
+s'excitant les unes les autres &agrave; crier et &agrave;
+chanter.</p>
+
+<p>Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites cr&eacute;atures
+&eacute;taient des <i>varu&eacute;</i>, des esprits, des
+&acirc;mes de tr&eacute;pass&eacute;s; pour Rarahu ce
+n'&eacute;tait plus qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle
+qui n'en avait jamais tant vu, c'&eacute;tait encore quelque
+chose de nouveau et de charmant, et volontiers elle f&ucirc;t
+rest&eacute;e l&agrave;, en extase, &agrave; les entendre,
+&agrave; les imiter.</p>
+
+<p>Un pays id&eacute;al &agrave; son avis e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; un pays rempli d'oiseaux o&ugrave; tout le
+jour, dans les branches, on les e&ucirc;t entendus chanter.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ Un peu avant d'arriver sur les terres du district de
+Pap&eacute;uriri, nous nous arr&ecirc;t&acirc;mes dans un village
+bizarre construit par des sauvages arriv&eacute;s de la
+M&eacute;lan&eacute;sie; puis nous trouv&acirc;mes sur le chemin
+T&eacute;haro et Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur
+joie de nous rencontrer fut extr&ecirc;me et bruyante; les
+grandes manifestations entre amis qui se retrouvent sont tout
+&agrave; fait dans le caract&egrave;re tahitien.</p>
+
+<p>Ces deux braves petits sauvages &eacute;taient encore dans le
+premier quartier de leur lune de miel, chose fort douce en
+Oc&eacute;anie comme ailleurs; bien gentils tous deux, -- et
+hospitaliers dans la plus cordiale acception du terme.</p>
+
+<p>Leur case &eacute;tait propre et soign&eacute;e, classique
+d'ailleurs, dans ses moindres d&eacute;tails. -- Nous y
+trouv&acirc;mes un grand lit qui nous &eacute;tait
+pr&eacute;par&eacute;, recouvert de nattes blanches, et
+entour&eacute; de rideaux indig&egrave;nes faits de
+l'&eacute;corce distendue et assouplie du m&ucirc;rier &agrave;
+papier.</p>
+
+<p>On nous fit grande f&ecirc;te &agrave; Pap&eacute;uriri, et
+nous y pass&acirc;mes quelques journ&eacute;es
+d&eacute;licieuses. Le soir par exemple c'&eacute;tait triste, et
+dans l'obscurit&eacute; je sentais, quoi qu'on f&icirc;t pour
+nous &eacute;gayer, la solitude et la sauvagerie de ce recoin de
+la terre. La nuit, quand on entendait au loin le son plaintif des
+fl&ucirc;tes de roseau, ou le bruit lugubre des trompes en
+coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la
+patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.</p>
+
+<p>Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur,
+auxquels tout le village &eacute;tait convi&eacute;: des menus
+tr&egrave;s particuliers, des petits cochons r&ocirc;tis tout
+entiers sous l'herbe, -- des fruits exquis au dessert, et puis
+des danses, et de charmants choeurs
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i>.</p>
+
+<p>J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes
+nus, v&ecirc;tu simplement de la chemise blanche et du pareo
+national. Rien n'emp&ecirc;chait qu'&agrave; certains moments je
+ne me prisse pour un indig&egrave;ne, et je me surprenais
+&agrave; souhaiter parfois en &ecirc;tre r&eacute;ellement un;
+j'enviais le tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et
+T&eacute;haro; dans ce milieu qui &eacute;tait le sien, Rarahu se
+retrouvait plus elle-m&ecirc;me, plus naturelle et plus
+charmante; -- la petite fille gaie et rieuse du ruisseau
+d'Apir&eacute; reparaissait avec toute sa na&iuml;vet&eacute;
+d&eacute;licieuse, et pour la premi&egrave;re fois je songeais
+qu'il pourrait y avoir un charme souverain &agrave; aller vivre
+avec elle comme avec une petite &eacute;pouse, dans quelque
+district bien perdu, dans quelqu'une des &icirc;les les plus
+lointaines et les plus ignor&eacute;es des domaines de
+Pomar&eacute;; -- &agrave; &ecirc;tre oubli&eacute; de tous et
+mort pour le monde; -- &agrave; la conserver l&agrave; telle que
+je l'aimais, singuli&egrave;re et sauvage, avec tout ce qu'il y
+avait en elle de fra&icirc;cheur et d'ignorance.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p><br>
+ Ce fut une des belles &eacute;poques de Papeete que
+l'ann&eacute;e 1872. Jamais on n'y vit tant de f&ecirc;tes, de
+danses et d'<i>amuramas</i>.</p>
+
+<p>Chaque soir, c'&eacute;tait comme un vertige. -- Quand la nuit
+tombait les Tahitiennes se paraient de fleurs &eacute;clatantes;
+les coups pr&eacute;cipit&eacute;s du tambour les appelaient
+&agrave; la upa-upa, -- toutes accouraient, les cheveux
+d&eacute;nou&eacute;s, le torse &agrave; peine couvert d'un
+tunique de mousseline, -- et les danses, affol&eacute;es et
+lascives, duraient souvent jusqu'au matin.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; se pr&ecirc;tait &agrave; ces saturnales du
+pass&eacute;, que certain gouverneur essaya inutilement
+d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui s'en allait
+de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et tous les
+exp&eacute;dients &eacute;taient bons pour la distraire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le plus souvent devant la terrasse du palais
+qu'avaient lieu ces f&ecirc;tes, auxquelles se pressaient toutes
+les femmes de Papeete. -- La reine et les princesses sortaient de
+leur demeure, et venaient au clair de la lune, en spectatrices
+nonchalantes, s'&eacute;tendre sur des nattes.</p>
+
+<p>Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le
+tam-tam d'un chant en choeur, rapide et fr&eacute;n&eacute;tique;
+-- chacune d'elles &agrave; son tour ex&eacute;cutait une figure;
+le pas et la musique, lents au d&eacute;but,
+s'acc&eacute;l&eacute;raient bient&ocirc;t jusqu'au
+d&eacute;lire, et, quand la danseuse &eacute;puis&eacute;e
+s'arr&ecirc;tait brusquement sur un grand coup de tambour, une
+autre s'&eacute;lan&ccedil;ait &agrave; sa place, qui la
+surpassait en impudeur et en fr&eacute;n&eacute;sie.</p>
+
+<p>Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus
+sauvages, et rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiff&eacute;es
+d'extravagantes couronnes de datura, &eacute;bouriff&eacute;es
+comme des folles, elles dansaient sur un rythme plus
+saccad&eacute; et plus bizarre, -- mais d'une mani&egrave;re si
+charmante aussi, qu'entre les deux on ne savait ce que l'on
+pr&eacute;f&eacute;rait.</p>
+
+<p>Rarahu aimait passionn&eacute;ment ces spectacles qui lui
+br&ucirc;laient le sang, mais elle ne dansait jamais. Elle se
+parait comme les autres jeunes femmes, laissant tomber sur ses
+&eacute;paules les masses lourdes de ses cheveux, et se
+couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, elle
+restait assise aupr&egrave;s de moi sur les marches du palais,
+captiv&eacute;e et silencieuse.</p>
+
+<p>Nous partions la t&ecirc;te en feu; nous rentrions dans notre
+case, comme gris&eacute;s de ce mouvement et de ce bruit, et
+accessibles &agrave; toutes sortes de sensations
+&eacute;tranges.</p>
+
+<p>Ces soirs-l&agrave;, il semblait que Rarahu f&ucirc;t une
+autre cr&eacute;ature. La upa-upa r&eacute;veillait au fond de
+son &acirc;me inculte le volupt&eacute; fi&eacute;vreuse et la
+sauvagerie.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans
+taille appel&eacute;es <i>tapa</i>. -- Les siennes, qui
+&eacute;taient longues et tra&icirc;nantes, avaient une
+&eacute;l&eacute;gance presque europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>Elle savait d&eacute;j&agrave; distinguer certaines coupes
+nouvelles de manches ou de corsage, certaines fa&ccedil;ons
+laides ou gracieuses. Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; une
+petite personne civilis&eacute;e et coquette.</p>
+
+<p>Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille
+blanche et fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses
+yeux; sur le fond, plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle
+posait une couronne de feuilles naturelles ou de fleurs.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue plus p&acirc;le, &agrave; l'ombre,
+en vivant de la vie citadine. Sans le l&eacute;ger tatouage de
+son front, sur lequel les autres la raillaient et que moi
+j'aimais, on e&ucirc;t dit une jeune fille blanche. -- Et
+cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des
+reflets fauves, des teintes exotiques de cuivre rose, -- qui
+rappelaient encore la race maorie, soeur des races peau rouge de
+l'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de
+plus en plus comme la sage et indiscutable petite femme de Loti;
+et aux soir&eacute;es du gouvernement, la reine me disait en me
+tendant la main:</p>
+
+<p>-- Loti, comment va Rarahu?</p>
+
+<p>Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux
+venus de la colonie s'informaient de son nom; &agrave;
+premi&egrave;re vue m&ecirc;me, on &eacute;tait captiv&eacute;
+par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables
+cheveux.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait plus femme aussi, sa taille parfaite
+&eacute;tait plus form&eacute;e et plus arrondie. -- Mais ses
+yeux se cernaient par instants d'un cercle bleu&acirc;tre, et une
+toute petite toux s&egrave;che, comme celle des enfants de la
+reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.</p>
+
+<p>Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait
+en elle, et j'avais peine &agrave; suivre l'&eacute;volution de
+son intelligence. -- Elle &eacute;tait assez civilis&eacute;e
+d&eacute;j&agrave; pour aimer quand je l'appelais "petite
+sauvage", -- pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne
+gagnerait rien &agrave; copier la mani&egrave;re des femmes
+blanches.</p>
+
+<p>Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses
+de l'&Eacute;vangile lui causaient des extases; elle avait des
+heures de foi ardente et mystique; son coeur &eacute;tait rempli
+de contradictions, on y trouvait les sentiments les plus
+oppos&eacute;s, confondus et p&ecirc;le-m&ecirc;le; elle
+n'&eacute;tait jamais deux jours de suite la m&ecirc;me
+cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>Elle avait quinze ans &agrave; peine; ses notions sur toutes
+choses &eacute;taient fausses et enfantines; son extr&ecirc;me
+jeunesse donnait un grand charme &agrave; toute cette
+incoh&eacute;rence de ses id&eacute;es et de ses conceptions.</p>
+
+<p>Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la
+dirigeais avec amour vers tout ce qui me semblait bon et
+honn&ecirc;te. Dieu sait que jamais un mot ni un doute de ma part
+ne venaient &eacute;branler sa confiance na&iuml;ve dans
+l'&eacute;ternit&eacute; et la r&eacute;demption, et bien qu'elle
+ne f&ucirc;t que ma ma&icirc;tresse, je la traitais un peu comme
+si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ma femme.</p>
+
+<p>Mon fr&egrave;re John passait une partie de ses
+journ&eacute;es aupr&egrave;s de nous; quelques amis
+europ&eacute;ens, du <i>Rendeer</i> ou du personnel colonial
+fran&ccedil;ais, nous visitaient souvent aussi, dans notre case
+paisible: on se trouvait bien chez nous... La plupart d'entre eux
+n'entendaient pas le tahitien; mais la petite voix douce et le
+frais sourire de Rarahu charmaient ceux qui ne savaient pas
+comprendre son langage; tous l'aimaient et la distinguaient comme
+une personnalit&eacute; &agrave; part, ayant droit aux
+m&ecirc;mes &eacute;gards qu'une femme blanche.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p><br>
+ Depuis longtemps je pouvais couramment parler le <i>tahitien de
+la plage</i> qui est au tahitien pur ce que le
+<i>petit-n&egrave;gre</i> est au fran&ccedil;ais; --mais je
+commen&ccedil;ais aussi &agrave; m'exprimer sans embarras au
+moyen des mots corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et
+Pomar&eacute; consentait &agrave; tenir de longues conversations
+avec moi. J'avais deux personnes &agrave; m'aider dans
+l'&eacute;tude de cette langue qui bient&ocirc;t ne se parlera
+plus: Rarahu et la reine.</p>
+
+<p><br>
+ La reine, pendant nos longues parties d'&eacute;cart&eacute;, me
+reprenait avec int&eacute;r&ecirc;t, charm&eacute;e de me voir
+&eacute;tudier et aimer cette langue destin&eacute;e &agrave;
+dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Je trouvais plaisir &agrave; l'interroger sur les
+l&eacute;gendes, les coutumes et les traditions du
+pass&eacute;... Elle parlait lentement, d'une voix basse et
+rauque; je recueillais de sa bouche d'&eacute;tranges
+r&eacute;cits sur les temps anciens, sur ces temps
+myst&eacute;rieux et oubli&eacute;s que les Maoris appellent:
+<i>la nuit</i>.</p>
+
+<p>Le mot <i>po</i>, en tahitien, d&eacute;signe en m&ecirc;me
+temps la nuit, l'obscurit&eacute; et les &eacute;poques
+l&eacute;gendaires dont les vieillards ne se souviennent
+plus.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>LA L&Eacute;GENDE DES POMOTOUS</h3>
+
+<p>(Racont&eacute;e par la reine Pomar&eacute;.)</p>
+
+<p><br>
+ "Les &icirc;les <i>Pomotous</i> (&icirc;les de la nuit ou
+&icirc;les soumises), nom que nous avons chang&eacute;
+aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de
+<i>Tuamotous</i> (&icirc;les &eacute;loign&eacute;es), renferment
+encore aujourd'hui, tu le sais, de pauvres cannibales.</p>
+
+<p>"Elles furent peupl&eacute;es les derni&egrave;res de toutes
+les &icirc;les de nos archipels. Des g&eacute;nies de l'eau les
+gardaient jadis, et battaient si fort la mer de leurs grandes
+ailes d'albatros que personne n'en pouvait approcher. A une
+&eacute;poque for recul&eacute;e, ils furent battus et
+d&eacute;truits par le dieu Taaroa.</p>
+
+<p>"C'est depuis leur d&eacute;faite que les premiers Maoris ont
+pu venir habiter les Pomotous."</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>L&Eacute;GENDE DES LUNES</h3>
+
+<p><br>
+ "La l&eacute;gende oc&eacute;anienne rapporte que jadis cinq
+lunes &eacute;taient au ciel, au-dessus du Grand Oc&eacute;an.
+Elles avaient des visages humains, plus accus&eacute;s que la
+lune actuelle, et jetaient des mal&eacute;fices sur les premiers
+hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la t&ecirc;te
+pour les fixer &eacute;taient pris de folies &eacute;tranges. --
+Le grand dieu Taaroa se mit &agrave; les conjurer. Alors elles
+s'agit&egrave;rent; -- on les entendit chanter ensemble dans
+l'immensit&eacute;, avec de grandes voix lointaines et terribles;
+elles chantaient des chants magiques en s'&eacute;loignant de la
+terre; mais sous la puissance de Taaroa, elles
+commenc&egrave;rent &agrave; trembler, furent prises de vertige,
+et tomb&egrave;rent avec un bruit de tonnerre sur l'oc&eacute;an
+qui s'ouvrit en bouillonnant pour les recevoir.</p>
+
+<p>"Ces cinq lunes en tombant form&egrave;rent les &icirc;les de
+Bora-Bora, Emeo, Huahine, Ra&iuml;at&eacute;a et
+Toubouai-Manou."</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Le prince Tamatoa &eacute;tait assis pr&egrave;s de moi sous la
+v&eacute;randa du palais. C'&eacute;tait un peu avant les
+sc&egrave;nes atroces qui le firent enfermer de nouveau dans la
+prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa p&acirc;le petite
+fille, Pomar&eacute; V, qu'il caressait doucement dans ses larges
+mains terribles. Et la vieille reine les consid&eacute;rait tous
+deux, avec une expression de tendresse infinie et d'inexprimable
+tristesse.</p>
+
+<p>La petite princesse &eacute;tait fort triste aussi; elle
+tenait &agrave; la main un oiseau mort, et contemplait une cage
+vide avec des yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un oiseau chanteur, b&ecirc;te peu connue
+&agrave; Tahiti, raret&eacute; qu'on lui avait rapport&eacute;e
+d'Am&eacute;rique, et dont la possession lui avait caus&eacute;
+une joie tr&egrave;s grande.</p>
+
+<p>-- Loti, dit-elle, <i>l'amiral &agrave; cheveux blancs</i>
+nous a pr&eacute;venus que ton navire irait bient&ocirc;t
+&agrave; la terre de Californie (<i>i te fenua
+California</i>).</p>
+
+<p>Quand tu reviendras de l&agrave;-bas, je veux que tu
+m'apportes une tr&egrave;s grande quantit&eacute; d'oiseaux, une
+cage enti&egrave;rement pleine: et je les ferai s'envoler dans
+les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai grande, dans
+notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui chantent...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p><br>
+ Dans l'&icirc;le de Tahiti, la vie est localis&eacute;e au bord
+de la mer, les villages sont tous diss&eacute;min&eacute;s le
+long des plages, et le centre est d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Les zones int&eacute;rieures sont inhabit&eacute;es et
+couvertes de for&ecirc;ts profondes. Ce sont des r&eacute;gions
+sauvages, coup&eacute;es par des remparts d'inaccessibles
+montagnes et o&ugrave; r&egrave;gne un &eacute;ternel silence.
+Dans les vall&eacute;es &eacute;trangement encaiss&eacute;es du
+centre, la nature est sombre et imposante; de grands mornes
+surplombent les for&ecirc;ts, et des pics aigus se dressent dans
+l'air; on est l&agrave; comme au pied de cath&eacute;drales
+fantastiques, dont les fl&egrave;ches accrochent les nuages au
+passage; tous les petits nuages errants que le vent aliz&eacute;
+prom&egrave;ne sur la grande mer sont arr&ecirc;t&eacute;s au
+vol; ils viennent s'amonceler contre les parois de basalte, pour
+redescendre en ros&eacute;e, ou retomber en ruisseaux et en
+cascades. Les pluies, les brumes &eacute;paisses et ti&egrave;des
+entretiennent dans les gorges une verdure d'une
+inalt&eacute;rable fra&icirc;cheur, des mousses inconnues et
+d'&eacute;tonnantes foug&egrave;res.</p>
+
+<p>En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de
+Hyde-Park, la cascade de Fataoua tombe l&agrave;-bas, en dessous
+du vieux monde, troublant de son grand bruit monotone cette
+nature si profond&eacute;ment calme et silencieuse.</p>
+
+<p>A environ mille m&egrave;tres plus haut que la case
+abandonn&eacute;e de Huamahine et Tahaapa&iuml;ru, en remontant
+le cours du ruisseau, dans les bois et les rochers, on arrive
+&agrave; cette cascade c&eacute;l&egrave;bre en Oc&eacute;anie,
+que Tiahoui et Rarahu m'avaient autrefois souvent fait
+visiter.</p>
+
+<p>Nous n'y &eacute;tions pas revenus depuis notre installation
+&agrave; Papeete, et nous y f&icirc;mes, en septembre, une
+excursion qui marqua dans nos souvenirs.</p>
+
+<p>En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux
+parents morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le
+chaume d&eacute;j&agrave; effondr&eacute; de son ancienne demeure
+et regarda en silence les objets familiers que le temps et les
+hommes avaient encore laiss&eacute;s &agrave; leur place. Rien
+n'avait &eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute; dans cette case
+ouverte, depuis le jour o&ugrave; en &eacute;tait parti le corps
+de Tahaapa&iuml;ru. Les coffres de bois &eacute;taient encore
+l&agrave;, avec les banquettes grossi&egrave;res, les nattes et
+la lampe indig&egrave;ne pendue au mur; Rarahu n'avait
+emport&eacute; avec elle que la grosse Bible des deux
+vieillards.</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes notre route, nous enfon&ccedil;ant dans
+la vall&eacute;e par des sentiers touffus et ombreux, vrais
+sentiers de for&ecirc;t vierge encaiss&eacute;s dans les
+rochers.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure de marche, nous entend&icirc;mes
+pr&egrave;s de nous le bruit sourd et puissant de la chute. Nous
+arrivions au fond de la gorge obscure o&ugrave; le ruisseau de
+Fataoua, comme une grande gerbe argent&eacute;e, se
+pr&eacute;cipite de trois cents m&egrave;tres de haut dans le
+vide.</p>
+
+<p>Au fond de ce gouffre, c'&eacute;tait un vrai
+enchantement:</p>
+
+<p>Des v&eacute;g&eacute;tations extravagantes
+s'enchev&ecirc;traient &agrave; l'ombre, ruisselantes,
+tremp&eacute;es par un d&eacute;luge perp&eacute;tuel; le long
+des parois verticales et noires, s'accrochaient des lianes, des
+foug&egrave;res arborescentes, des mousses et des capillaires
+exquises. L'eau de la cascade, &eacute;miett&eacute;e,
+pulv&eacute;ris&eacute;e par sa chute, arrivait en pluie
+torrentielle, en masse &eacute;chevel&eacute;e et furieuse.</p>
+
+<p>Elle se r&eacute;unissait ensuite en bouillonnant dans les
+bassins de roc vif, qu'elle avait mis des si&egrave;cles &agrave;
+creuser et &agrave; polir; et puis se reformait en ruisseau, et
+continuait son chemin sous la verdure.</p>
+
+<p>Une fine poussi&egrave;re d'eau &eacute;tait r&eacute;pandue
+comme un voile sur toute cette nature; tout en haut
+apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un puits, et la
+t&ecirc;te des grands mornes &agrave; moiti&eacute; perdus dans
+des nuages sombres.</p>
+
+<p>Ce qui frappait surtout Rarahu, c'&eacute;tait cette agitation
+&eacute;ternelle, au milieu de cette solitude tranquille: un
+grand bruit, et rien de vivant; -- rien que la mati&egrave;re
+inerte suivant depuis des &acirc;ges incalculables l'impulsion
+donn&eacute;e au commencement du monde.</p>
+
+<p>Nous pr&icirc;mes &agrave; gauche par des sentiers de
+ch&egrave;vre qui montaient en serpentant sur la montagne.</p>
+
+<p>Nous marchions sous une &eacute;paisse vo&ucirc;te de
+feuillage; des arbres s&eacute;culaires dressaient autour de nous
+leurs troncs humides, verd&acirc;tres, polis comme
+d'&eacute;normes piliers de marbre. -- Les lianes s'enroulaient
+partout, et les foug&egrave;res arborescentes &eacute;tendaient
+leurs larges parasols, d&eacute;coup&eacute;s comme de fines
+dentelles. En montant encore, nous trouv&acirc;mes des buissons
+de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs. -- Les roses du
+Bengale de toutes les nuances s'&eacute;panouissaient
+l&agrave;-haut avec une singuli&egrave;re profusion, et, &agrave;
+terre dans la mousse, c'&eacute;taient des tapis odorants de
+petites fraises des bois; -- on e&ucirc;t dit des jardins
+enchant&eacute;s.</p>
+
+<p>Rarahu n'&eacute;tait jamais all&eacute;e si loin; elle
+&eacute;prouvait une terreur vague en s'enfon&ccedil;ant dans ces
+bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent gu&egrave;re
+dans l'int&eacute;rieur de leur &icirc;le, qui leur est aussi
+inconnu que les contr&eacute;es les plus lointaines; c'est
+&agrave; peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes,
+pour y cueillir des bananes sauvages, ou y couper des bois
+pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait si beau cependant qu'elle &eacute;tait
+ravie.</p>
+
+<p>-- Elle s'&eacute;tait fait une couronne de roses, et
+d&eacute;chirait ga&icirc;ment sa robe &agrave; toutes les
+branches du chemin.</p>
+
+<p>Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route,
+c'&eacute;taient ces foug&egrave;res toujours, qui
+&eacute;talaient leurs immenses feuilles avec un luxe de
+d&eacute;coupure et une fra&icirc;cheur de nuances
+incomparables.</p>
+
+<p>Et nous continu&acirc;mes tout le jour &agrave; monter, vers
+des r&eacute;gions solitaires que ne traversait plus aucun
+sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps &agrave; autre
+des vall&eacute;es profondes, des d&eacute;chirures noires et
+tourment&eacute;es; l'air devenait de plus en plus vif, et nous
+rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accus&eacute;s,
+qui semblaient dormir appuy&eacute;s contre les mornes, les unes
+au-dessus de nos t&ecirc;tes, les autres sous nos pieds.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p><br>
+ Le soir nous &eacute;tions presque arriv&eacute;s &agrave; la
+zone centrale de l'&icirc;le tahitienne: au-dessous de nous se
+dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements
+volcaniques, tous les reliefs des montagnes; -- de formidables
+ar&ecirc;tes de basalte partaient du crat&egrave;re central, et
+s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages. -- Autour de
+tout cela l'immense oc&eacute;an bleu; l'horizon mont&eacute; si
+haut, que par une commune illusion d'optique, toute cette masse
+d'eau produisait &agrave; nos yeux un effet concave. La ligne des
+mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l'Oroena, le
+g&eacute;ant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa
+majestueuse t&ecirc;te sombre. -- Tout autour de l'&icirc;le, une
+ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du
+Pacifique: l'anneau des r&eacute;cifs, la ligne des
+&eacute;ternels brisants de corail.</p>
+
+<p>Tout au loin apparaissaient l'&icirc;lot de Toubouaimanou et
+l'&icirc;le de Moorea; sur leurs pics bleu&acirc;tres, planaient
+de petits nuages color&eacute;s de teintes invraisemblables, qui
+&eacute;taient comme suspendus dans l'immensit&eacute; sans
+bornes.</p>
+
+<p>De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus &agrave;
+la terre, tous ces aspects grandioses de la nature
+oc&eacute;anienne. -- C'&eacute;tait si admirablement beau que
+nous restions tous deux en extase et sans rien nous dire, assis
+l'un pr&egrave;s de l'autre sur les pierres.</p>
+
+<p>-- Loti, demanda Rarahu apr&egrave;s un long silence, quelles
+sont tes pens&eacute;es? (<i>E loti, e aho ta o&eacute; manao
+iti?</i>)</p>
+
+<p>-- Beaucoup de choses, r&eacute;pondis-je, que toi tu ne peux
+pas comprendre. Je pense, &ocirc; ma petite amie, que sur ces
+mers lointaines sont diss&eacute;min&eacute;s des archipels
+perdus; que ces archipels sont habit&eacute;s par une race
+myst&eacute;rieuse bient&ocirc;t destin&eacute;e &agrave;
+dispara&icirc;tre; que tu es une enfant de cette race primitive;
+-- que tout en haut d'une de ces &icirc;les, loin des
+cr&eacute;atures humaines, dans une compl&egrave;te solitude,
+moi, enfant du vieux monde, n&eacute; sur l'autre face de la
+terre, je suis l&agrave; aupr&egrave;s de toi, et que je
+t'aime.</p>
+
+<p>"Vois-tu, Rarahu, &agrave; une &eacute;poque bien
+recul&eacute;e, avant que les premiers hommes fussent n&eacute;s,
+la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces montagnes;
+l'&icirc;le de Tahiti, aussi br&ucirc;lante que du fer rougi au
+feu, s'&eacute;leva comme une temp&ecirc;te, au milieu des
+flammes et de la fum&eacute;e.</p>
+
+<p>"Les premi&egrave;res pluies qui vinrent rafra&icirc;chir la
+terre apr&egrave;s ces &eacute;pouvantes, trac&egrave;rent ce
+chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore aujourd'hui dans
+les bois. -- Tous ces grands aspects que tu vois sont
+&eacute;ternels; ils seront les m&ecirc;mes encore dans des
+centaines de si&egrave;cles, quand la race des Maoris aura depuis
+longtemps disparu, et ne sera plus qu'un souvenir lointain
+conserv&eacute; dans les livres du pass&eacute;.</p>
+
+<p>-- Une chose me fait peur, dit-elle, &ocirc; Loti, mon
+aim&eacute; (e Loti, ta u here); comment les premiers Maoris
+sont-ils venus ici, puisque aujourd'hui m&ecirc;me ils n'ont pas
+de navires assez forts pour communiquer avec les &icirc;les
+situ&eacute;es en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu
+venir de ce pays si &eacute;loign&eacute; o&ugrave;,
+d'apr&egrave;s la Bible, fut cr&eacute;&eacute; le premier homme?
+Notre race diff&egrave;re tellement de la tienne que j'ai peur,
+quoi que nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne
+soit pas venu pour nous et ne nous reconnaisse point...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p>Le soleil, qui allait bient&ocirc;t se lever sur l'Europe pour
+une matin&eacute;e d'automne, s'abaissait rapidement dans notre
+ciel; il jetait sur ces tableaux gigantesques ses
+derni&egrave;res lueurs dor&eacute;es. -- Les gros nuages qui
+dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient
+d'extraordinaires teintes de cuivre;</p>
+
+<p>-- &agrave; l'horizon, l'&icirc;le de Moorea
+s'&eacute;panouissait comme une braise, avec ses grands pics
+rougis, -- &eacute;blouissants de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Et puis tout cet incendie s'&eacute;teignit par la base, et la
+nuit descendit, rapide et sans cr&eacute;puscule, et la
+Croix-du-Sud et toutes les &eacute;toiles australes
+s'allum&egrave;rent dans le ciel profond.</p>
+
+<p>-- Loti, dit Rarahu, -- ton pays, &agrave; quelle hauteur
+faudrait-il monter pour l'apercevoir?...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Quand l'obscurit&eacute; fut venue, Rarahu eut peur, cela va
+sans dire...</p>
+
+<p>Le silence de cette nuit ne ressemblait &agrave; rien de
+connu. Les brisants, bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient
+plus; pas m&ecirc;me un l&eacute;ger craquement de branches, pas
+m&ecirc;me un bruissement de feuilles; l'atmosph&egrave;re
+&eacute;tait immobile. -- On ne peut trouver de silence semblable
+que dans ces r&eacute;gions d&eacute;sertes, o&ugrave; les
+oiseaux m&ecirc;mes n'habitent pas...</p>
+
+<p>Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et
+de foug&egrave;res, tout comme si nous eussions &eacute;t&eacute;
+en bas, dans des bois bien connus de Fataoua; -- mais on
+apercevait par &eacute;chapp&eacute;es, &agrave; la lueur
+p&acirc;le qui tombait des &eacute;toiles, la vertigineuse
+concavit&eacute; bleu&acirc;tre de l'Oc&eacute;an, et on
+&eacute;tait comme en proie au sublime de l'isolement et de
+l'immensit&eacute;.</p>
+
+<p><br>
+ Tahiti est un des rares pays o&ugrave; l'on puisse
+impun&eacute;ment s'endormir dans les bois, sur un lit de
+feuilles mortes et de foug&egrave;res, avec un pareo pour
+couverture. -- C'est l&agrave; ce que nous f&icirc;mes
+bient&ocirc;t tous deux, -- apr&egrave;s avoir toutefois choisi
+un lieu d&eacute;couvert, o&ugrave; aucune surprise ne f&ucirc;t
+&agrave; redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces
+sombres r&ocirc;deurs de la nuit qui hantent de
+pr&eacute;f&eacute;rence les lieux o&ugrave; des &ecirc;tres
+humains ont v&eacute;cu, ne montent-ils gu&egrave;re aussi haut,
+dans les r&eacute;gions presque vierges o&ugrave; nous
+&eacute;tions couch&eacute;s...</p>
+
+<p>Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des
+&eacute;toiles et des &eacute;toiles... Des myriades
+d'&eacute;toiles brillantes, dans l'&eacute;tonnante profondeur
+bleue; toutes les constellations invisibles &agrave; l'Europe,
+tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...</p>
+
+<p>... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et
+sans rien dire; tour &agrave; tour elle me regardait en souriant
+ou regardait en l'air... -- Les grandes n&eacute;buleuses de
+l'h&eacute;misph&egrave;re austral scintillaient comme des taches
+de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes
+trou&eacute;es noires, o&ugrave; l'on n'apercevait plus aucune
+poussi&egrave;re cosmique, -- et qui donnaient &agrave;
+l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante de
+l'immensit&eacute; vide...</p>
+
+<p><br>
+ Tout &agrave; coup, nous v&icirc;mes une terrible masse noire
+qui descendait de l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...
+-- Elle avait des formes extraordinaires, des aspects de
+cataclysme. -- En un instant elle nous enveloppa d'une
+obscurit&eacute; si profonde, que nous cess&acirc;mes de nous
+voir. Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et
+de branches mortes, -- en m&ecirc;me temps qu'une pluie
+torrentielle nous inondait d'eau glac&eacute;e...</p>
+
+<p>A t&acirc;tons, nous rencontr&acirc;mes le tronc d'un gros
+arbre contre lequel nous nous m&icirc;mes &agrave; l'abri, bien
+serr&eacute;s l'un contre l'autre, -- tremblant de froid tous
+deux, -- et elle, de frayeur aussi un peu...</p>
+
+<p>Quand cette grande ond&eacute;e fut pass&eacute;e, le jour se
+leva, chassant devant lui les nuages et les fant&ocirc;mes. -- En
+riant nous f&icirc;mes s&eacute;cher nos v&ecirc;tements au beau
+soleil, et, apr&egrave;s un tr&egrave;s grand frugal repas
+tahitien, nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave;
+redescendre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le soir, harass&eacute;s de fatigue, et tr&egrave;s
+affam&eacute;s aussi, nous arrivions au bas de Fataoua sans
+incident nouveau...</p>
+
+<p>L&agrave; se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui
+revenaient des for&ecirc;ts; ils &eacute;taient v&ecirc;tus du
+pareo national nou&eacute; autour des reins; en passant dans la
+zone des rosiers, ils s'&eacute;taient fait de larges couronnes
+semblables &agrave; celle de Rarahu, et portaient au bout de
+longs b&acirc;tons leur r&eacute;colte sur leurs &eacute;paules
+nues: de beaux fruits de l'arbre-&agrave;-pain, et des bananes
+sauvages, rouges et vermeilles.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes halte avec eux dans un bas-fond
+d&eacute;licieux, sous une vo&ucirc;te odorante de citronniers en
+fleurs.</p>
+
+<p>La flamme jaillit bient&ocirc;t entre leurs mains, du
+frottement de deux branches s&egrave;ches; un grand feu fut
+allum&eacute;, et les fruits cuits sous l'herbe nous
+constitu&egrave;rent un repas excellent dont les deux jeunes
+hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moiti&eacute;,
+comme c'est l&agrave;-bas la coutume...</p>
+
+<p>Rarahu avait rapport&eacute; de cette exp&eacute;dition autant
+d'&eacute;tonnements et d'&eacute;motions que d'un voyage en pays
+lointain.</p>
+
+<p>Son intelligence d'enfant s'&eacute;tait ouverte &agrave; une
+foule de conceptions nouvelles, -- sur l'immensit&eacute; et sur
+la formation des races humaines, sur le myst&egrave;re de leurs
+destin&eacute;es...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Elles &eacute;taient &agrave; Papeete deux
+&eacute;l&eacute;gantes personnes, Rarahu et son amie
+T&eacute;ourahi, -- qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour
+certaines couleurs nouvelles d'&eacute;toffes, certaines fleurs
+ou certaines coiffures.</p>
+
+<p>Elles allaient g&eacute;n&eacute;ralement pieds nus, les
+pauvres petites, et leur luxe, qui consistait surtout en
+couronnes de roses naturelles, &eacute;tait un luxe bien modeste.
+Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la perfection et
+la gr&acirc;ce antique de leurs tailles, leur permettaient
+encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air par&eacute;es et
+d'&ecirc;tre ravissantes.</p>
+
+<p>Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue &agrave;
+balancier qu'elles menaient elles-m&ecirc;mes, et aimaient
+&agrave; venir en riant passer &agrave; poupe du
+<i>Rendeer</i>.</p>
+
+<p>Quand elles naviguaient &agrave; la voile, leur fr&ecirc;le
+embarcation, couch&eacute;e par le vent aliz&eacute;, prenait des
+vitesses surprenantes, -- et alors, debout toutes deux, le regard
+anim&eacute;, les cheveux flottants, elles glissaient sur l'eau
+comme des visions. -- Elles savaient, par des flexions habiles de
+leur corps, maintenir l'&eacute;quilibre de cette fl&egrave;che
+qui les emportait si vite, en laissant derri&egrave;re elles une
+longue tra&icirc;n&eacute;e d'&eacute;cume blanche...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p><i>Tahiti la d&eacute;licieuse, cette reine
+polyn&eacute;sienne, cette &icirc;le d'Europe au milieu de
+l'Oc&eacute;an sauvage, -- la perle et le diamant du
+cinqui&egrave;me monde.</i><br>
+ (Dumont D'Urville.)</p>
+
+<p><br>
+ La sc&egrave;ne se passait chez la reine Pomar&eacute;, en
+novembre 1872.</p>
+
+<p>La cour, qui est le plus souvent pieds nus, &eacute;tendue sur
+l'herbe fra&icirc;che ou sur les nattes de pandanus, &eacute;tait
+en f&ecirc;te ce soir-l&agrave;, et en habits de luxe.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais assis au piano, et la partition de
+l'<i>Africaine</i> &eacute;tait ouverte devant moi. Ce piano,
+arriv&eacute; le matin, &eacute;tait une innovation &agrave; la
+cour de Tahiti; c'&eacute;tait un instrument de prix qui avait
+des sons doux et profonds, -- comme des sons d'orgue ou de
+cloches lointaines, -- et la musique de Meyerbeer allait pour la
+premi&egrave;re fois &ecirc;tre entendue chez Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>Debout pr&egrave;s de moi, il y avait mon camarade Randle, qui
+laissa plus tard le m&eacute;tier de marin pour celui de premier
+t&eacute;nor dans les th&eacute;&acirc;tres d'Am&eacute;rique, et
+eut un instant de c&eacute;l&eacute;brit&eacute; sous le nom de
+Randetti, jusqu'au moment o&ugrave;, s'&eacute;tant mis &agrave;
+boire, il mourut dans la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors dans toute la pl&eacute;nitude de sa
+voix et de son talent, et je n'ai entendu nulle part de voix
+d'homme plus vibrante et plus d&eacute;licieuse. Nous avons
+charm&eacute; &agrave; nous deux bien des oreilles tahitiennes,
+dans ce pays o&ugrave; la musique est si merveilleusement
+comprise par tous, m&ecirc;me par les plus sauvages.</p>
+
+<p><br>
+ Au fond du salon -- sous un portrait en pied d'elle-m&ecirc;me,
+o&ugrave; un artiste de talent l'a peinte il y a quelque trente
+ans, belle et po&eacute;tis&eacute;e -- &eacute;tait assise la
+vieille reine, sur son tr&ocirc;ne dor&eacute;, capitonn&eacute;
+de brocart rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille
+mourante, la petite Pomar&eacute; V, qui fixait sur moi ses
+grands yeux noirs, agrandis par la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>La vieille femme occupait toute la largeur de son si&egrave;ge
+par la masse disgracieuse de sa personne. Elle &eacute;tait
+v&ecirc;tue d'une tunique de velours cramoisi; un bas de jambe
+nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une bottine de
+satin.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; du tr&ocirc;ne, &eacute;tait un plateau
+rempli de cigarettes de pandanus.</p>
+
+<p>Un interpr&egrave;te en habit noir se tenait debout
+pr&egrave;s de cette femme, qui entendait le fran&ccedil;ais
+comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti &agrave; en
+prononcer seulement un mot.</p>
+
+<p>L'amiral, le gouverneur et les consuls &eacute;taient assis
+pr&egrave;s de la reine.</p>
+
+<p>Dans cette vieille figure rid&eacute;e, brune, carr&eacute;e,
+dure, il y avait encore de la grandeur; il y avait surtout une
+immense tristesse, -- tristesse de voir la mort lui prendre l'un
+apr&egrave;s l'autre tous ses enfants frapp&eacute;s du
+m&ecirc;me mal incurable, -- tristesse de voir son royaume,
+envahi par la civilisation, s'en aller &agrave; la
+d&eacute;bandade, -- et son beau pays
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en lieu de prostitution...</p>
+
+<p>Des fen&ecirc;tres ouvertes donnaient sur les jardins; -- on
+voyait par l&agrave; s'agiter plusieurs t&ecirc;tes
+couronn&eacute;es de fleurs, qui s'approchaient pour
+&eacute;couter: toutes les suivantes de la cour, Fa&iuml;mana,
+coiff&eacute;e comme une na&iuml;ade, de feuilles et de roseaux;
+-- T&eacute;hamana, couronn&eacute;e de fleurs de datura;
+T&eacute;ria, Raour&eacute;a, Tapou, Er&eacute;r&eacute;,
+Ta&iuml;r&eacute;a, -- Tiahoui et Rarahu.</p>
+
+<p>La partie du salon qui me faisait face &eacute;tait
+enti&egrave;rement ouverte; la muraille absente, remplac&eacute;e
+par une colonnade de bois des &icirc;les, &agrave; travers
+laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit
+&eacute;toil&eacute;e.</p>
+
+<p>Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se
+d&eacute;tachait une banquette charg&eacute;e de toutes les
+femmes de la cour, cheffesses ou princesses. Quatre
+torch&egrave;res dor&eacute;es, d'un style pompadour, qui
+s'&eacute;tonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient
+en pleine lumi&egrave;re, et faisaient briller leurs toilettes,
+vraiment &eacute;l&eacute;gantes et belles. Leurs pieds,
+naturellement petits, &eacute;taient chauss&eacute;s ce soir dans
+d'irr&eacute;prochables bottines de satin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de
+satin cerise, couronn&eacute;e de p&eacute;ia, -- Ariinoore, qui
+refusa la main du lieutenant de vaisseau fran&ccedil;ais M.., qui
+s'&eacute;tait ruin&eacute; pour la corbeille de mariage, -- et
+la main de Kam&eacute;ham&eacute;ha V, roi des &icirc;les
+Sandwich.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; d'elle, Pa&uuml;ra, son ins&eacute;parable
+amie, type charmant de la sauvagesse, avec son &eacute;trange
+laideur ou son &eacute;trange beaut&eacute;, -- t&ecirc;te
+&agrave; manger du poisson cru et de la chair humaine, --
+singuli&egrave;re fille qui vit au milieu des bois dans un
+district lointain, -- qui poss&egrave;de l'&eacute;ducation d'une
+miss anglaise, et valse comme une Espagnole...</p>
+
+<p>Tita&uuml;a, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type
+unique de la Tahitienne rest&eacute;e belle dans l'&acirc;ge
+m&ucirc;r; constell&eacute;e de perles fines, la t&ecirc;te
+surcharg&eacute;e de reva-reva flottants.</p>
+
+<p>Ses deux filles, r&eacute;cemment d&eacute;barqu&eacute;es
+d'une pension de Londres, d&eacute;j&agrave; belles comme leur
+m&egrave;re; des toilettes de bal europ&eacute;ennes, &agrave;
+demi dissimul&eacute;es, par condescendance pour les
+d&eacute;sirs de la reine, sous des tapas tahitiennes en gaze
+blanche.</p>
+
+<p>La princesse Ariit&eacute;a, belle-fille de Pomar&eacute;,
+avec sa douce figure, r&ecirc;veuse et na&iuml;ve, fid&egrave;le
+&agrave; sa coiffure de roses du Bengale naturelles,
+piqu&eacute;es dans ses cheveux d&eacute;nou&eacute;s.</p>
+
+<p>La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents
+aigu&euml;s, en robe de velours.</p>
+
+<p>La reine Mo&eacute; (<i>Mo&eacute;</i>: sommeil ou
+myst&egrave;re), en robe sombre, d'une beaut&eacute;
+r&eacute;guli&egrave;re et mystique, ses yeux &eacute;tranges
+&agrave; demi ferm&eacute;s, avec une expression de regard en
+dedans, comme les portraits d'autrefois.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re ces groupes en pleine lumi&egrave;re, dans le
+profondeur transparente des nuits d'Oc&eacute;anie, les cimes des
+montagnes se d&eacute;coupant sur le ciel &eacute;toil&eacute;;
+une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes pittoresques,
+leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits semblables
+&agrave; des girandoles termin&eacute;es par des fleurs noires.
+Derri&egrave;re ces arbres, les grandes n&eacute;buleuses du ciel
+austral faisaient un amas de lumi&egrave;re bleue, et la
+Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus id&eacute;alement
+tropical que ce d&eacute;cor profond.</p>
+
+<p>Dans l'air, ce parfum exquis de gard&eacute;nias et
+d'orangers, qui se condense le soir sous le feuillage
+&eacute;pais; un grand silence, m&ecirc;l&eacute; de bruissements
+d'insectes sous les herbes; et cette sonorit&eacute;
+particuli&egrave;re aux nuits tahitiennes, qui pr&eacute;dispose
+&agrave; subir la puissance enchanteresse de la musique.</p>
+
+<p>Le morceau choisi &eacute;tait celui o&ugrave; Vasco,
+enivr&eacute;, se prom&egrave;ne seul dans l'&icirc;le qu'il
+vient de d&eacute;couvrir, et admire cette nature inconnue; --
+morceau o&ugrave; le ma&icirc;tre a si parfaitement peint ce
+qu'il savait d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays
+de verdure et de lumi&egrave;re. -- Et Randle, promenant ses yeux
+autour de lui, commen&ccedil;a de sa voix d&eacute;licieuse:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Pays merveilleux,<br>
+ Jardins fortun&eacute;s.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Oh! paradis... sorti de l'onde...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+</blockquote>
+
+<p>L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-l&agrave; fr&eacute;mir de
+plaisir en entendant ainsi, &agrave; l'autre bout du monde,
+interpr&eacute;ter sa musique.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p><br>
+ Vers la fin de l'ann&eacute;e, une grande f&ecirc;te fut
+annonc&eacute;e dans l'&icirc;le de Moorea, &agrave; l'occasion
+de la cons&eacute;cration du temple d'Afareahitu.</p>
+
+<p>La reine Pomar&eacute; manifesta &agrave; l'<i>amiral &agrave;
+cheveux blancs</i> l'intention de s'y rendre avec toute sa suite,
+le conviant lui-m&ecirc;me &agrave; la c&eacute;r&eacute;monie et
+au grand banquet qui devait s'ensuivre.</p>
+
+<p><br>
+ L'amiral mit sa fr&eacute;gate &agrave; la disposition de la
+reine, et il fut convenu que le <i>Rendeer</i> appareillerait
+pour transporter l&agrave;-bas toute la cour.</p>
+
+<p><br>
+ La suite de Pomar&eacute; &eacute;tait nombreuse, bruyante,
+pittoresque; elle s'&eacute;tait augment&eacute;e pour la
+circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui avaient
+fait de folles d&eacute;penses de <i>reva-reva</i> et de
+fleurs.</p>
+
+<p>Un beau matin pur de d&eacute;cembre, le <i>Rendeer</i> ayant
+d&eacute;j&agrave; largu&eacute; ses grandes voiles blanches, se
+vit pris d'assaut par toute cette foule joyeuse.</p>
+
+<p>J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine
+au palais.</p>
+
+<p>Celle-ci, qui d&eacute;sirait s'embarquer sans mise en
+sc&egrave;ne, avait exp&eacute;di&eacute; en avant toutes ses
+femmes, -- et, en petit cort&egrave;ge intime, nous nous
+achemin&acirc;mes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du
+soleil levant.</p>
+
+<p>La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par
+la main sa petite-fille si ch&eacute;rie, -- et nous suivions
+&agrave; deux pas, la princesse Ariit&eacute;a, la reine
+Mo&eacute;, la reine de Bora-Bora et moi.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; un tableau que je retrouve souvent dans mes
+souvenirs... Les femmes ont leurs heures de rayonnement, -- et
+cette image d'Ariit&eacute;a marchant aupr&egrave;s de moi sous
+les arbres exotiques, dans la grande lumi&egrave;re matinale, --
+est celle que je revois encore, quand, &agrave; travers les
+distances et les ann&eacute;es, je pense &agrave; elle...</p>
+
+<p>Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les
+princesses accosta le <i>Rendeer</i>, les matelots de la
+fr&eacute;gate, rang&eacute;s sur les vergues suivant le
+c&eacute;r&eacute;monial d'usage, pouss&egrave;rent trois fois le
+cri de: "Vive Pomar&eacute;!" et vingt et un coups de canon
+firent retenir les tranquilles plages de Tahiti.</p>
+
+<p>Puis la reine et la cour entr&egrave;rent dans les
+appartements de l'amiral, o&ugrave; les attendait un lunch
+&agrave; leur go&ucirc;t compos&eacute; de bonbons et de fruits,
+-- le tout arros&eacute; de vieux champagne rose.</p>
+
+<p><br>
+ Cependant les suivantes de toutes les classes s'&eacute;taient
+r&eacute;pandues dans les diff&eacute;rentes parties du navire,
+o&ugrave; elles menaient grand et joyeux tapage, en
+lan&ccedil;ant aux marins des oranges, des bananes et des
+fleurs.</p>
+
+<p>Et Rarahu &eacute;tait l&agrave; aussi, embarqu&eacute;e comme
+une petite personne de la suite royale; Rarahu pensive et
+s&eacute;rieuse, au milieu de ce d&eacute;bordement de
+ga&icirc;t&eacute; bruyante. -- Pomar&eacute; avait emmen&eacute;
+avec elle les plus remarquables choeurs
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> de ses districts, et Rarahu
+&eacute;tant un des premiers sujets du choeur d'Apir&eacute;
+avait &eacute;t&eacute; &agrave; ce titre convi&eacute;e &agrave;
+la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ici une digression est n&eacute;cessaire au sujet du
+<i>tiar&eacute; miri</i>, -- objet qui n'a point
+d'&eacute;quivalent dans les accessoires de toilette des femmes
+europ&eacute;ennes.</p>
+
+<p>Ce <i>tiar&eacute;</i> est une sorte de dahlia vert que les
+femmes d'Oc&eacute;anie se plantent dans les cheveux, un peu
+au-dessus de l'oreille, les jours de gala. -- En examinant de
+pr&egrave;s cette fleur bizarre, on s'aper&ccedil;oit qu'elle est
+factice; elle est mont&eacute;e sur une tige de jonc, et
+compos&eacute;e des feuilles d'une toute petite plante parasite
+tr&egrave;s odorante, sorte de lycopode rare qui pousse sur les
+branches de certains arbres des for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Les Chinois excellent dans l'art de monter des
+<i>tiar&eacute;s</i> tr&egrave;s artistiques, qu'ils vendent fort
+cher aux femmes de Papeete.</p>
+
+<p>Le <i>tiar&eacute;</i> est particuli&egrave;rement l'ornement
+des f&ecirc;tes, des festins et des danses; lorsqu'il est offert
+par une Tahitienne &agrave; un jeune homme, il a le m&ecirc;me
+sens &agrave; peu pr&egrave;s que le mouchoir jet&eacute; par le
+sultan &agrave; son odalisque pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-l&agrave; des
+<i>tiar&eacute;</i> dans les cheveux.</p>
+
+<p>J'avais &eacute;t&eacute; mand&eacute; par Ariit&eacute;a pour
+lui faire soci&eacute;t&eacute; pendant ce lunch officiel, -- et
+la pauvre petite Rarahu, qui n'&eacute;tait venue que pour moi,
+m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir
+ainsi abandonn&eacute;e. Punition bien s&eacute;v&egrave;re que
+je lui avais inflig&eacute;e l&agrave;, pour un caprice d'enfant
+qui durait depuis la veille et lui avait d&eacute;j&agrave; fait
+verser des larmes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p><br>
+ La travers&eacute;e durait depuis deux heures, nous approchions
+de l'&icirc;le de Morea.</p>
+
+<p>On faisait grand bruit au carr&eacute; du <i>Rendeer</i>; une
+dizaine de jeune femmes, choisies parmi les plus connues et les
+plus jolies, avaient &eacute;t&eacute; convi&eacute;es &agrave;
+une collation que leur offraient les officiers.</p>
+
+<p>Rarahu en mon absence avait accept&eacute; d'y prendre part.
+-- Elle &eacute;tait l&agrave;, en compagnie de T&eacute;ourahi
+et de quelques autres de ses amies; elle avait essuy&eacute; ses
+pleurs et riait aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>Elle ne parlait point fran&ccedil;ais, comme la plupart des
+autres; -- mais, par signes et par monosyllabes, elle entretenait
+une conversation tr&egrave;s anim&eacute;e avec ses voisins qui
+la trouvaient charmante.</p>
+
+<p>Enfin, -- ce qui &eacute;tait le comble de la perfidie et de
+l'horreur, -- au dessert, elle avait avec mille gr&acirc;ces
+offert son <i>tiar&eacute;</i> &agrave; Plumkett.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait assez intelligente, il est vrai, pour savoir
+qu'elle tombait bien, et que Plumkett ne voudrait pas
+comprendre.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p><br>
+ Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!</p>
+
+<p>De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des
+for&ecirc;ts &eacute;paisses, de myst&eacute;rieux rideaux de
+cocotiers se penchant sur l'eau tranquille; -- et, sous les
+grands arbres, quelques cases &eacute;parses, parmi les orangers
+et les lauriers-roses.</p>
+
+<p>Au premier abord on e&ucirc;t dit qu'il n'y avait personne
+dans ce pays ombreux; -- et pourtant toute la population de
+Moorea nous attendait l&agrave; silencieusement, &agrave; demi
+cach&eacute;e sous les vo&ucirc;tes de verdure.</p>
+
+<p>On respirait dans ces bois une fra&icirc;cheur humide, une
+&eacute;trange senteur de mousse et de plantes exotiques; tous
+les choeurs d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> de Moorea
+&eacute;taient l&agrave;, assis en ordre, au milieu des troncs
+&eacute;normes des arbres; tous les chanteurs d'un m&ecirc;me
+district &eacute;taient v&ecirc;tus d'une m&ecirc;me couleur, --
+les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les
+femmes &eacute;taient couronn&eacute;es de fleurs, -- tous les
+hommes, de feuilles et de roseaux. Quelques groupes, plus timides
+ou plus sauvages, &eacute;taient rest&eacute;s dans la profondeur
+du bois, et nous regardaient de loin venir, &agrave;
+moiti&eacute; cach&eacute;s derri&egrave;re les arbres.</p>
+
+<p>La reine quitta le <i>Rendeer</i> avec le m&ecirc;me
+c&eacute;r&eacute;monial qu'&agrave; l'arriv&eacute;e et le bruit
+du canon se r&eacute;percuta au loin dans les montagnes.</p>
+
+<p>Elle mit pied &agrave; terre, et s'avan&ccedil;a conduite par
+l'amiral. -- Nous n'&eacute;tions d&eacute;j&agrave; plus au
+temps o&ugrave; les indig&egrave;nes l'enlevaient dans leurs
+bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille
+coutume qui voulait que tout territoire foul&eacute; par le pied
+de la reine devint propri&eacute;t&eacute; de la couronne, est
+depuis longtemps oubli&eacute;e en Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Une vingtaine de lanciers &agrave; cheval, composant toute la
+garde d'honneur de Pomar&eacute;, &eacute;taient rang&eacute;s
+sur la plage pour nous recevoir.</p>
+
+<p>Quand la reine parut, tous les choeurs
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> entonn&egrave;rent ensemble le
+traditionnel: <i>Ia ora na oe, Pomare vahine!</i> (Salut &agrave;
+toi, reine Pomar&eacute;!) Et les bois retentirent d'une bruyante
+clameur.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t cru mettre le pied dans quelque &icirc;le
+enchant&eacute;e, qui se serait &eacute;veill&eacute;e soudain
+sous le coup d'une baguette magique.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Ce fut une longue c&eacute;r&eacute;monie que la
+cons&eacute;cration du temple d'Afareahitu. Les missionnaires
+firent en tahitien de grands discours, et les
+<i>him&eacute;n&eacute;</i> chant&egrave;rent de joyeux cantiques
+&agrave; l'&Eacute;ternel.</p>
+
+<p>Le temple &eacute;tait b&acirc;ti en corail; le toit, en
+feuilles de pandanus, &eacute;tait soutenu par des pi&egrave;ces
+de bois des &icirc;les, que reliaient entre elles des amarrages
+de diff&eacute;rentes couleurs, r&eacute;guliers et
+compliqu&eacute;s; c'&eacute;tait le vieux style des
+constructions maories.</p>
+
+<p>Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes
+ouvertes sur la campagne, sur un d&eacute;cor admirable de
+montagnes et de hauts palmiers; aupr&egrave;s de la chaire du
+missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie,
+priant<br>
+ pour sa petite fille, avec sa vieille amie la cheffesse de
+Papara. Les femmes de sa suite, group&eacute;es autour d'elles en
+robes blanches. Le temple tout rempli de t&ecirc;tes couvertes de
+fleurs, -- et Rarahu, que j'avais laiss&eacute;e partir du
+<i>Rendeer</i> comme une inconnue, m&ecirc;l&eacute;e &agrave;
+cette foule...</p>
+
+<p>Un grand silence se fit quand l'<i>him&eacute;n&eacute;</i>
+d'Apir&eacute;, qui avait &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute;
+pour la fin, entonna ses cantiques -- et je distinguai
+derri&egrave;re moi la voix fra&icirc;che de ma petite amie, qui
+dominait le choeur. -- Sous l'influence d'une exaltation
+religieuse ou passionn&eacute;e, elle ex&eacute;cutait avec
+fr&eacute;n&eacute;sie ses variations les plus fantastiques; sa
+voix vibrait comme un son de cristal dans le silence de ce temple
+o&ugrave; elle captivait l'attention de tous.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p><br>
+ Apr&egrave;s la c&eacute;r&eacute;monie, nous pass&acirc;mes
+dans la salle du banquet. C'&eacute;tait en plein air, au milieu
+des cocotiers, que les tables &eacute;taient dress&eacute;es sous
+des tendelets de verdure.</p>
+
+<p>Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les
+nappes &eacute;taient couvertes de feuilles
+d&eacute;coup&eacute;es et de fleurs d'amarantes. Il y avait une
+grande quantit&eacute; de <i>pi&egrave;ces mont&eacute;es</i>,
+compos&eacute;es par des Chinois au moyen de troncs de bananiers
+et de diverses plantes extraordinaires. A c&ocirc;t&eacute; des
+mets europ&eacute;ens, se trouvaient en grande abondance les mets
+tahitiens: les p&acirc;tes de fruits, les petits cochons
+r&ocirc;tis tout entiers sous l'herbe, et les plats de chevrettes
+ferment&eacute;es dans du lait. On puisait diff&eacute;rentes
+sauces dans de grandes pirogues qui en &eacute;taient remplies et
+que des porteurs avaient grand'peine &agrave; promener &agrave;
+la ronde. Les chefs et les cheffesses venaient &agrave; tour de
+r&ocirc;le haranguer la reine &agrave; tue-t&ecirc;te, avec des
+voix si retentissantes et une telle volubilit&eacute; qu'on les
+e&ucirc;t crus poss&eacute;d&eacute;s. Ceux qui n'avaient point
+trouv&eacute; de place &agrave; table mangeaient debout, sur
+l'&eacute;paule de ceux qui avaient pu s'asseoir; c'&eacute;tait
+un vacarme et une confusion indescriptibles...</p>
+
+<p>Assis &agrave; la table des princesses, j'avais affect&eacute;
+de ne point prendre garde &agrave; Rarahu, qui &eacute;tait
+perdue fort loin de moi, parmi les gens d'Apir&eacute;.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p><br>
+ Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine
+rejoignit le <i>Fareha&uuml;</i> du district o&ugrave; un
+logement lui &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;. L'<i>amiral
+&agrave; cheveux blancs</i> regagna la fr&eacute;gate, et la
+<i>upa-upa</i> commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Toute pens&eacute;e religieuse, tout sentiment
+chr&eacute;tien, s'&eacute;taient envol&eacute;s avec le jour;
+l'obscurit&eacute; ti&egrave;de et voluptueuse redescendait sur
+l'&icirc;le sauvage; comme au temps o&ugrave; les premiers
+navigateurs l'avaient nomm&eacute;e la nouvelle Cyth&egrave;re,
+tout &eacute;tait redevenu s&eacute;duction, trouble sensuel et
+d&eacute;sirs effr&eacute;n&eacute;s.</p>
+
+<p>Et j'avais suivi l'<i>amiral &agrave; cheveux blancs</i>,
+abandonnant Rarahu dans la foule affol&eacute;e.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p><br>
+ A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du
+<i>Rendeer</i>. La fr&eacute;gate, le matin si anim&eacute;e,
+&eacute;tait vide et silencieuse; les m&acirc;ts et les vergues
+d&eacute;coupaient leurs grandes lignes sur le ciel de la nuit;
+les &eacute;toiles &eacute;taient voil&eacute;es, l'air calme et
+lourd, la mer inerte.</p>
+
+<p>Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs
+silhouettes renvers&eacute;es; on voyait de loin les feux qui
+&agrave; terre &eacute;clairaient le <i>upa-upa</i>; des chants
+rauques et lubriques arrivaient en murmure confus,
+accompagn&eacute;s &agrave; contre-temps par des coups de
+tam-tam.</p>
+
+<p><br>
+ J'&eacute;prouvais un remords profond de l'avoir
+abandonn&eacute;e au milieu de cette saturnale; une tristesse
+inqui&egrave;te me retenait l&agrave;, les yeux fix&eacute;s sur
+ces feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me
+serraient le coeur.</p>
+
+<p>L'une apr&egrave;s l'autre, toutes les heures de la nuit
+sonn&egrave;rent &agrave; bord du <i>Rendeer</i>, sans que le
+sommeil v&icirc;nt mettre fin &agrave; mon &eacute;trange
+r&ecirc;verie. Je l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens
+disaient d'elle: "C'est la petite femme de Loti." C'&eacute;tait
+bien ma petite femme en effet; par le coeur, par les sens, je
+l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait des ab&icirc;mes
+pourtant, de terribles barri&egrave;res, &agrave; jamais
+ferm&eacute;es; elle &eacute;tait une petite sauvage; entre nous
+qui &eacute;tions une m&ecirc;me chair, restait la
+diff&eacute;rence radicale des races, la divergence des notions
+premi&egrave;res de toutes choses; si mes id&eacute;es et mes
+conceptions &eacute;taient souvent imp&eacute;n&eacute;trables
+pour elle, les siennes aussi l'&eacute;taient pour moi; mon
+enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait
+toujours pour elle l'incompr&eacute;hensible et l'inconnu. Je me
+souvenais de cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai
+peur que ce ne soit pas le m&ecirc;me Dieu qui nous ait
+cr&eacute;es." En effet, nous &eacute;tions enfants de deux
+natures bien s&eacute;par&eacute;es et bien diff&eacute;rentes,
+et l'union de nos &acirc;mes ne pouvait &ecirc;tre que
+passag&egrave;re, incompl&egrave;te et tourment&eacute;e.</p>
+
+<p>Pauvre petite Rarahu, bient&ocirc;t, quand nous serons si loin
+l'un de l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille
+maorie, ignorante et sauvage, tu mourras dans l'&icirc;le
+lointaine, seule et oubli&eacute;e, -- et Loti peut-&ecirc;tre ne
+le saura m&ecirc;me pas...</p>
+
+<p><br>
+ A l'horizon une ligne &agrave; peine visible commen&ccedil;ait
+&agrave; se dessiner du c&ocirc;t&eacute; du large:
+c'&eacute;tait l'&icirc;le de Tahiti. Le ciel blanchissait
+&agrave; l'Orient; les feux s'&eacute;teignaient &agrave; terre,
+et les chants ne s'entendaient plus.</p>
+
+<p>Je songeais que, &agrave; cette heure particuli&egrave;rement
+voluptueuse du matin, Rarahu &eacute;tait l&agrave;,
+&eacute;nerv&eacute;e par la danse, et livr&eacute;e &agrave;
+elle-m&ecirc;me. Et cette pens&eacute;e me br&ucirc;lait comme un
+fer rouge.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<p><br>
+ Dans l'apr&egrave;s-midi, la reine et les princesses
+s'embarqu&egrave;rent de nouveau pour retourner &agrave; Papeete.
+Quand elles eurent &eacute;t&eacute; re&ccedil;ues avec les
+honneurs d'usage, je restai les yeux fix&eacute;s sur les canots
+nombreux, pirogues et baleini&egrave;res qui ramenaient leur
+suite; la foule s'&eacute;tait augment&eacute;e encore d'une
+quantit&eacute; de jeunes femmes de Moorea qui voulaient
+prolonger la f&ecirc;te &agrave; Tahiti.</p>
+
+<p>Enfin, je vis Rarahu; elle &eacute;tait l&agrave;, elle
+revenait aussi. Elle avait chang&eacute; sa tapa blanche pour une
+tapa rose, et mis des fleurs fra&icirc;ches dans ses cheveux; on
+voyait plus nettement son tatouage sur son front
+d&eacute;color&eacute;, et les cercles bleu&acirc;tres
+s'&eacute;taient accentu&eacute;s sous ses yeux.</p>
+
+<p>Sans doute elle &eacute;tait rest&eacute;e &agrave; la upa-upa
+jusqu'au matin, mais elle &eacute;tait l&agrave;, elle revenait,
+et c'&eacute;tait pour le moment tout ce que je d&eacute;sirais
+d'elle.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p><br>
+ La travers&eacute;e s'&eacute;tait effectu&eacute;e par un beau
+temps calme.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le soir, le soleil venait de dispara&icirc;tre;
+le fr&eacute;gate glissait sans bruit, en laissant
+derri&egrave;re elles des ondulations lentes et molles qui s'en
+allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De
+grands nuages sombres &eacute;taient plaqu&eacute;s
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; dans le ciel, et tranchaient
+violemment sur la teinte jaune p&acirc;le du soir, dans une
+&eacute;tonnante transparence de l'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>A l'arri&egrave;re du <i>Rendeer</i>, un groupe de jeunes
+femmes se d&eacute;tachait gracieusement sur la mer et sur les
+paysages oc&eacute;aniens. C'&eacute;tait une groupe dont la vue
+me causa un &eacute;tonnement extr&ecirc;me: Ariit&eacute;a et
+Rarahu, causant ensemble comme des amies; aupr&egrave;s d'elles,
+Maramo, Fa&iuml;mana et deux autres suivantes de la cour.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait question d'un <i>him&eacute;n&eacute;</i>
+compos&eacute; par Rarahu, et qu'elles allaient chanter
+ensemble.</p>
+
+<p>En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties,
+Ariit&eacute;a, Rarahu et Maramo.</p>
+
+<p>La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces
+paroles, dont aucune ne fut perdue pour moi:</p>
+
+<p>-- "Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)</p>
+
+<p>-- "Humble simplement m&ecirc;me le sommet du <i>Paia</i> (le
+grand morne de Bora-Bora).</p>
+
+<p>i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...</p>
+
+<p>aupr&egrave;s de ma ici douleur pour toi, &ocirc; mon amant!
+h&eacute;las!...</p>
+
+<p>-- "Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,</p>
+
+<p>-- "Ai arrach&eacute; aussi moi les racines du
+<i>tiar&eacute;</i> (la fleur des f&ecirc;tes,
+c'est-&agrave;-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni
+f&ecirc;te),</p>
+
+<p>ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...</p>
+
+<p>pour faire conna&icirc;tre ma douleur pour toi, &ocirc; mon
+amant! h&eacute;las!</p>
+
+<p>-- "Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,</p>
+
+<p>-- "Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,</p>
+
+<p>e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."</p>
+
+<p>-- tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi!
+h&eacute;las!..."</p>
+
+<p><br>
+ Traduction grossi&egrave;re:</p>
+
+<p>-- "Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia,
+&ocirc; mon amant! h&eacute;las!...</p>
+
+<p>-- "J'ai arrach&eacute; les racines du <i>tiar&eacute;</i>
+pour marquer ma douleur pour toi, &ocirc; mon amant!
+h&eacute;las!...</p>
+
+<p>-- "Tu es parti, mon bien-aim&eacute;, vers la terre de
+France; tu l&egrave;veras tes yeux vers moi, mais je ne te verrai
+plus! h&eacute;las!..."</p>
+
+<p><br>
+ Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensit&eacute;
+du Grand Oc&eacute;an, r&eacute;p&eacute;t&eacute; avec un rythme
+&eacute;trange par trois voix de femmes, est rest&eacute;
+&agrave; jamais grav&eacute; dans ma m&eacute;moire comme l'un
+des plus poignants souvenirs que m'ait laiss&eacute;s la
+Polyn&eacute;sie...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p><br>
+ Il &eacute;tait nuit close quand le cort&egrave;ge bruyant fit
+son entr&eacute;e dans Papeete, au milieu d'un grand concours de
+peuple.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant nous nous retrouv&acirc;mes marchant
+c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, Rarahu et moi, dans le sentier
+qui menait &agrave; notre demeure. Un m&ecirc;me sentiment nous
+avait ramen&eacute;s tous deux sur cette route, o&ugrave; nous
+avancions sans nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne
+savent plus comment revenir l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Nous ouvr&icirc;mes notre porte, et quand nous f&ucirc;mes
+entr&eacute;s nous nous regard&acirc;mes...</p>
+
+<p>J'attendais une sc&egrave;ne, des reproches et des larmes. Au
+lieu de tout cela, elle sourit en d&eacute;tournant la
+t&ecirc;te, avec un imperceptible mouvement d'&eacute;paules, une
+expression inattendue de d&eacute;senchantement, d'am&egrave;re
+tristesse et d'ironie.</p>
+
+<p>Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long
+discours; ils disaient d'une mani&egrave;re concise et frappante
+&agrave; peu pr&egrave;s ceci:</p>
+
+<p>Je le savais bien, va, que je n'&eacute;tais qu'une petite
+cr&eacute;ature inf&eacute;rieure, jouet de hasard que tu t'es
+donn&eacute;. Pour vous autres, hommes blancs, c'est tout ce que
+nous pouvons &ecirc;tre. Mais que gagnerais-je &agrave; me
+f&acirc;cher? Je suis seule au monde; &agrave; toi ou &agrave; un
+autre, qu'importe? J'&eacute;tais ta ma&icirc;tresse; ici
+&eacute;tait notre demeure: je sais que tu me d&eacute;sires
+encore. Mon Dieu, je reste et me voil&agrave;!...</p>
+
+<p>La petite fille na&iuml;ve avait fait de terribles
+progr&egrave;s dans la science des choses de la vie; l'enfant
+sauvage &eacute;tait devenue plus forte que son ma&icirc;tre et
+le dominait.</p>
+
+<p>Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en
+avais une immense piti&eacute;. Et ce fut moi qui demandai
+gr&acirc;ce et pardon, pleurant presque et la couvrant de
+baisers.</p>
+
+<p>Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un &ecirc;tre
+surnaturel, que l'on pourrait &agrave; peine saisir et
+comprendre.</p>
+
+<p>Des jours doux et paisibles d'amour succ&eacute;d&egrave;rent
+encore &agrave; cette aventure d'Afareahitu; l'incident fut
+oubli&eacute;, et le temps reprit son cours
+&eacute;nervant...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p><br>
+ Tiahoui, qui &eacute;tait en visite &agrave; Papeete,
+&eacute;tait descendue chez nous avec deux autres jeunes femmes
+de ses <i>fetii</i>, de Pap&eacute;uriri.</p>
+
+<p>Elle me prit &agrave; part un soir avec l'air grave qui
+pr&eacute;c&egrave;de les entretiens solennels, et nous
+all&acirc;mes nous asseoir dans le jardin sous les
+lauriers-roses.</p>
+
+<p>Tiahoui &eacute;tait une petite femme sage, plus
+s&eacute;rieuse que ne le sont d'ordinaire les Tahitiennes; dans
+son district &eacute;loign&eacute;, elle avait suivi avec
+admiration les instructions d'un missionnaire indig&egrave;ne:
+elle avait la foi ardente d'une n&eacute;ophyte. Dans le coeur de
+Rarahu, o&ugrave; elle savait lire comme dans un livre ouvert,
+elle avait vu d'&eacute;tranges choses:</p>
+
+<p>-- Loti, dit-elle, Rarahu se perd &agrave; Papeete. Quand tu
+seras parti, que va-t-elle devenir?</p>
+
+<p>En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la
+diff&eacute;rence si compl&egrave;te de nos natures, je ne savais
+qu'imparfaitement saisir tout ce qu'il y avait en elle de
+contradictions et d'&eacute;garements. Je comprenais pourtant
+qu'elle &eacute;tait perdue, perdue de corps et d'&acirc;me.
+C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pour moi un charme de plus, le
+charme de ceux qui vont mourir, et plus que jamais je me sentais
+l'aimer...</p>
+
+<p><br>
+ Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que
+ma petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et
+soumise, elle n'avait plus jamais de ses col&egrave;res d'enfant
+d'autrefois. Elle &eacute;tait gracieuse et pr&eacute;venante
+pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on la voyait
+l&agrave;, assise &agrave; l'ombre de notre v&eacute;randa, dans
+une pose heureuse et nonchalante, souriant &agrave; tous du
+sourire mystique des Maoris, on e&ucirc;t dit que notre case et
+nos grands arbres abritaient tout un po&egrave;me de bonheur
+paisible et inalt&eacute;rable.</p>
+
+<p>Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il
+semblait alors qu'elle e&ucirc;t besoin de se serrer contre son
+unique ami et soutien dans ce monde; dans ces moments, la
+pens&eacute;e de mon d&eacute;part lui faisait verser des larmes
+silencieuses, et je songeais encore &agrave; ce projet
+insens&eacute; que j'avais fait jadis, de rester pour toujours
+aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait
+apport&eacute;e d'Apir&eacute;; elle priait avec extase, et la
+foi ardente et na&iuml;ve rayonnait dans ses yeux.</p>
+
+<p>Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur
+ses l&egrave;vres ce m&ecirc;me sourire de doute et de
+scepticisme qui avait paru pour la premi&egrave;re fois le soir
+de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait regarder au loin,
+dans le vague, des choses myst&eacute;rieuses; des id&eacute;es
+&eacute;tranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses
+questions inattendues sur des sujets singuli&egrave;rement
+profonds d&eacute;notaient le d&eacute;r&egrave;glement de son
+imagination, le cours tourment&eacute; de ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>Son sang maori lui br&ucirc;lait les veines; elle avait des
+jours de fi&egrave;vre et de trouble profond, pendant lesquels il
+semblait qu'elle ne f&ucirc;t plus elle-m&ecirc;me. Elle
+m'&eacute;tait absolument fid&egrave;le, dans le sens que les
+femmes de Papeete donnent &agrave; ce mot, c'est-&agrave;-dire
+qu'elle &eacute;tait sage et r&eacute;serv&eacute;e
+vis-&agrave;-vis des jeunes gens europ&eacute;ens; mais je crus
+savoir qu'elle avait de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et
+feignis de ne pas voir; elle n'&eacute;tait pas tout &agrave;
+fait responsable, la pauvre petite, de sa nature
+&eacute;trangement ardente et passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en
+Europe distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa
+taille et sa gorge &eacute;taient arrondies et correctes comme
+celles des belles statues de la Gr&egrave;ce antique. Et
+cependant, la petite toux caract&eacute;ristique, pareille
+&agrave; celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus
+fr&eacute;quente, et le cercle bleu&acirc;tre s'accentuait sous
+ses grands yeux.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait une petite personnification touchante et
+triste de la race polyn&eacute;sienne, qui s'&eacute;teint au
+contact de notre civilisation et de nos vices, et ne sera plus
+bient&ocirc;t qu'un souvenir dans l'histoire
+d'Oc&eacute;anie...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<p><br>
+ Cependant le moment du d&eacute;part &eacute;tait arriv&eacute;,
+le <i>Rendeer</i>, s'en allait en Californie, <i>i te fenua
+California</i>, comme disait la petite-fille de la reine.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas le d&eacute;part d&eacute;finitif, il
+est vrai; au retour nous devions nous arr&ecirc;ter encore
+&agrave; <i>l'&icirc;le d&eacute;licieuse</i> un mois ou deux, en
+passant. Sans cette certitude de revenir, il est probable
+qu'&agrave; ce moment-l&agrave; je ne serais pas parti: la
+laisser pour toujours e&ucirc;t &eacute;t&eacute; au-dessus de
+mes forces, et m'e&ucirc;t bris&eacute; le coeur.</p>
+
+<p>A l'approche du d&eacute;part, j'&eacute;tais
+&eacute;trangement obs&eacute;d&eacute; par la pens&eacute;e de
+cette Ta&iuml;maha, qui avait &eacute;t&eacute; la femme de mon
+fr&egrave;re Rou&eacute;ri. Il m'&eacute;tait extr&ecirc;mement
+p&eacute;nible, je ne sais pourquoi, de partir sans la
+conna&icirc;tre, et je m'en ouvris &agrave; la reine, en la
+priant de se charger de nous m&eacute;nager une entrevue.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; parut prendre grand int&eacute;r&ecirc;t
+&agrave; ma demande:</p>
+
+<p>-- Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait
+parl&eacute;, Rou&eacute;ri? Il ne l'avait donc point
+oubli&eacute;e?</p>
+
+<p>Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes
+souvenirs du pass&eacute;, retrouvant peut-&ecirc;tre dans sa
+m&eacute;moire l'oubli de quelques-uns, qu'elle avait
+aim&eacute;s, et qui &eacute;taient partis pour ne plus
+revenir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait le dernier soir du <i>Rendeer</i>...</p>
+
+<p>Il r&eacute;sultait des renseignements pris &agrave; la
+h&acirc;te par la reine que Ta&iuml;maha &eacute;tait depuis la
+veille &agrave; Tahiti; -- et le chef des <i>muto&iuml;</i> du
+palais avait &eacute;t&eacute; charg&eacute; de lui porter
+l'ordre de se trouver &agrave; l'heure du coucher du soleil sur
+la plage, en face du <i>Rendeer</i>.</p>
+
+<p>A l'heure du rendez-vous, nous y f&ucirc;mes, Rarahu et
+moi.</p>
+
+<p>Longtemps nous attend&icirc;mes, et Ta&iuml;maha ne vint pas;
+-- je l'avais pr&eacute;vu.</p>
+
+<p>Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces
+derniers moments de notre derni&egrave;re soir&eacute;e. --
+J'attendais avec une inexplicable anxi&eacute;t&eacute;; j'aurais
+donn&eacute; cher &agrave; cet instant pour voir cette
+cr&eacute;ature, dont j'avais r&ecirc;v&eacute; dans mon enfance,
+et qui &eacute;tait li&eacute;e au lointain et po&eacute;tique
+souvenir de Rou&eacute;ri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne
+para&icirc;trait point...</p>
+
+<p>Nous avions demand&eacute; des renseignements &agrave; des
+vieilles femmes qui passaient:</p>
+
+<p>-- Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez
+avec vous notre petite fille que voici, qui la conna&icirc;t et
+vous l'indiquera. Quand vous l'aurez trouv&eacute;e, vous direz
+&agrave; notre enfant de rentrer au logis.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<h3>DANS LA GRANDE RUE</h3>
+
+<p><br>
+ La rue bruyante &eacute;tait bord&eacute;e de magasins chinois;
+des marchands, qui avaient de petits yeux en amande et de longues
+queues, vendaient &agrave; la foule du th&eacute;, des fruits et
+des g&acirc;teaux. -- Il y avait sous les v&eacute;randas des
+&eacute;talages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus
+et de <i>tiar&eacute;</i> qui embaumaient; les Tahitiennes
+circulaient en chantant; quantit&eacute; de petites lanternes
+&agrave; la mode du C&eacute;leste Empire &eacute;clairaient les
+&eacute;choppes, ou bien pendaient aux branches touffues des
+arbres.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un des beaux soirs de Papeete; tout cela
+&eacute;tait gai et surtout original. -- On sentait dans l'air un
+bizarre m&eacute;lange d'odeurs chinoises de santal et de
+mono&iuml;, et de parfums suaves de gard&eacute;nias ou
+d'orangers.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e s'avan&ccedil;ait, et nous ne trouvions rien.
+-- La petite T&eacute;hamana, notre guide, avait beau regarder
+toutes les femmes, elle n'en reconnaissait aucune. -- Le nom de
+Ta&iuml;maha m&ecirc;me &eacute;tait inconnu &agrave; toutes
+celles que nous interrogions; nous passions et repassions au
+milieu de tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens
+ayant perdu l'esprit. -- Je me heurtais contre
+l'impossibilit&eacute; de rencontrer un mythe, -- et chaque
+minute qui s'&eacute;coulait augmentait ma tristesse
+impatiente.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une heure de cette course, dans un endroit
+obscur, sous de grands manguiers noirs, -- la petite
+T&eacute;hamana s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup devant une
+femme qui &eacute;tait assise &agrave; terre, la t&ecirc;te dans
+ses mains et semblait dormir.</p>
+
+<p>-- <i>T&eacute;ra</i>! cria-t-elle. (C'est celle-ci!)</p>
+
+<p>Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la
+voir:</p>
+
+<p>-- Es-tu Ta&iuml;maha?... demandai-je, -- en tremblant qu'elle
+me r&eacute;pondit non!</p>
+
+<p>-- Oui! r&eacute;pondit-elle immobile.</p>
+
+<p>-- Tu es Ta&iuml;maha, la femme de Rou&eacute;ri?</p>
+
+<p>-- Oui, dit-elle encore, en levant la t&ecirc;te avec
+nonchalance, -- c'est moi, Ta&iuml;maha, la femme de
+Rou&eacute;ri, le marin <i>dont les yeux sommeillent (mata
+mo&eacute;)</i>, c'est-&agrave;-dire: qui n'est plus...</p>
+
+<p>-- Et moi, je suis Loti, le fr&egrave;re de Rou&eacute;ri! --
+Suis-moi dans un lieu plus &eacute;cart&eacute; o&ugrave; nous
+puissions causer ensemble.</p>
+
+<p>-- Toi?... son fr&egrave;re? dit-elle simplement, avec un peu
+de surprise, -- mais avec tant d'indiff&eacute;rence que j'en
+restai confondu.</p>
+
+<p>Et je regrettais d&eacute;j&agrave; d'&ecirc;tre venu remuer
+cette cendre, pour n'y trouver que banalit&eacute; et
+d&eacute;senchantement.</p>
+
+<p>Pourtant elle s'&eacute;tait lev&eacute;e pour me suivre. --
+Je les pris par la main l'une et l'autre, Rarahu et Ta&iuml;maha,
+et m'&eacute;loignai avec elles de cette foule tahitienne
+o&ugrave; personne ne m'int&eacute;ressait plus...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<h3>R&Eacute;V&Eacute;LATIONS</h3>
+
+<p><br>
+ Dans un sentier solitaire o&ugrave; s'entendait encore le bruit
+lointain de la foule, -- sous l'ombre &eacute;paisse des arbres,
+dans la nuit noire, -- Ta&iuml;maha s'arr&ecirc;ta et
+s'assit.</p>
+
+<p>-- Je suis fatigu&eacute;e, dit-elle avec une grande
+lassitude; Rarahu, dis-lui de me parler ici, je n'irai pas plus
+loin; -- c'est son fr&egrave;re, lui?...</p>
+
+<p><br>
+ A ce moment, une id&eacute;e que je n'avais jamais eue me
+traversa l'esprit:</p>
+
+<p>-- N'as-tu pas d'enfants de Rou&eacute;ri?... lui
+demandai-je.</p>
+
+<p>-- Si, r&eacute;pondit-elle, apr&egrave;s une minute
+d'h&eacute;sitation, mais d'une voix assur&eacute;e pourtant; --
+si, deux!...</p>
+
+<p>Il y eut un long silence, apr&egrave;s cette
+r&eacute;v&eacute;lation inattendue. Une foule de sentiments
+s'&eacute;veillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu,
+impressions tristes et intraduisibles.</p>
+
+<p>Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots
+l'&eacute;tranget&eacute; saisissante. -- Le charme du lieu, les
+influences myst&eacute;rieuses de la nature, avivent ou
+transforment les &eacute;motions ressenties, et on ne sait plus,
+m&ecirc;me imparfaitement, les exprimer.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XL</h3>
+
+<p><br>
+ Une heure apr&egrave;s, Ta&iuml;maha et moi nous quittions
+Papeete, qui d&eacute;j&agrave; s'&eacute;tait endormi; cette
+derni&egrave;re soir&eacute;e du <i>Rendeer</i> &eacute;tait
+termin&eacute;e, et quantit&eacute; de marins du bord
+&eacute;taient entr&eacute;s dans les cases tahitiennes,
+entour&eacute;s de bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle
+plein de s&eacute;duction et de trouble sensuel passait sur ce
+pays, comme apr&egrave;s les soirs de grandes f&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Mais j'&eacute;tais sous l'empire d'&eacute;motions profondes,
+et j'avais pour l'instant oubli&eacute; jusqu'&agrave;
+Rarahu...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait rentr&eacute;e seule, elle, et m'attendait
+en pleurant dans notre ch&egrave;re petite case, o&ugrave; je
+devais, dans la nuit, revenir pour la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p><br>
+ Nous marchions c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, Ta&iuml;maha et
+moi; nous suivions d'un pas rapide la plage oc&eacute;anienne. La
+pluie tombait, la pluie ti&egrave;de des tropiques; Ta&iuml;maha
+insouciante et silencieuse laissait tremper la longue tapa de
+mousseline blanche qui tra&icirc;nait derri&egrave;re elle sur le
+sable.</p>
+
+<p>On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone
+de la mer, qui brisait au large sur le corail.</p>
+
+<p>Sur nos t&ecirc;tes, de grands palmiers penchaient leurs tiges
+flexibles; &agrave; l'horizon les pics de l'&icirc;le de Moorea
+se dessinaient l&eacute;g&egrave;rement au-dessus de la nappe
+bleue du Pacifique, &agrave; la lueur ind&eacute;cise et
+embrum&eacute;e de la lune.</p>
+
+<p>Je regardais Ta&iuml;maha, et je l'admirais; elle &eacute;tait
+rest&eacute;e, malgr&eacute; ses trente ans, un type accompli de
+la beaut&eacute; maorie. Ses cheveux noirs tombaient en longues
+tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses et de feuilles
+de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de
+d&eacute;esse.</p>
+
+<p>Expr&egrave;s, j'avais fait passer cette femme devant une case
+d&eacute;j&agrave; ancienne, &agrave; moiti&eacute; enfouie sous
+la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle avait
+d&ucirc; jadis habiter avec mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Connais-tu cette case, Ta&iuml;maha? lui demandai-je...</p>
+
+<p>-- Oui! r&eacute;pondit-elle en s'animant pour la
+premi&egrave;re fois; oui, c'&eacute;tait celle-ci la case de
+Rou&eacute;ri!...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<p><br>
+ Nous nous dirigions tous deux, &agrave; cette heure
+d&eacute;j&agrave; avanc&eacute;e de la nuit, vers le district de
+Faaa, o&ugrave; Ta&iuml;maha allait me montrer son plus jeune
+fils Atario.</p>
+
+<p>Avec une condescendance l&eacute;g&egrave;rement railleuse,
+elle s'&eacute;tait pr&ecirc;t&eacute;e &agrave; cette fantaisie
+de ma part, fantaisie qu'avec ses id&eacute;es tahitiennes elle
+s'expliquait &agrave; peine.</p>
+
+<p>Dans ce pays o&ugrave; la mis&egrave;re est inconnue et le
+travail inutile, o&ugrave; chacun a sa place au soleil et
+&agrave; l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture dans les
+bois, -- les enfants croissent comme les plantes, libres et sans
+culture, l&agrave; o&ugrave; le caprice de leurs parents les a
+plac&eacute;s. La famille n'a pas cette coh&eacute;sion que lui
+donne en Europe, &agrave; d&eacute;faut d'autre cause, le besoin
+de lutter pour vivre.</p>
+
+<p>Atario, l'enfant n&eacute; depuis le d&eacute;part de
+Rou&eacute;ri, habitait le district de Faaa; par suite de cet
+usage g&eacute;n&eacute;ral d'adoption, il avait
+&eacute;t&eacute; confi&eacute; aux soins de <i>fetii</i> (de
+parents) &eacute;loign&eacute;s de sa m&egrave;re...</p>
+
+<p>Et Tamaari, le fils a&icirc;n&eacute;, celui qui, disait-elle,
+avait le front et les grands yeux de Rou&eacute;ri (<i>te rae, te
+mata rahi</i>), habitait avec la vieille m&egrave;re de
+Ta&iuml;maha, dans cette &icirc;le de Moorea qui d&eacute;coupait
+l&agrave;-bas &agrave; notre horizon sa silhouette lointaine.</p>
+
+<p>A mi-chemin de Faaa, nous v&icirc;mes briller un feu dans un
+bois de cocotiers. Ta&iuml;maha me prit par la main, et m'emmena
+sous bois dans cette direction, par un sentier connu d'elle.</p>
+
+<p>Quand nous e&ucirc;mes march&eacute; quelques minutes dans
+l'obscurit&eacute;, sous la vo&ucirc;te des grandes palmes
+mouill&eacute;es de pluie, nous trouv&acirc;mes un abri de
+chaume, o&ugrave; deux vieilles femmes &eacute;taient accroupies
+devant un feu de branches. Sur quelques mots inintelligibles
+prononc&eacute;s par Ta&iuml;maha, les deux vieilles se
+dress&egrave;rent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et
+Ta&iuml;maha elle-m&ecirc;me, approchant de mon visage un brandon
+enflamm&eacute;, se mit &agrave; m'examiner avec une
+extr&ecirc;me attention. C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+que nous nous voyions tous deux en pleine lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Quand elle eut termin&eacute; son examen, elle sourit
+tristement. Sans doute elle avait retrouv&eacute; en moi les
+traits d&eacute;j&agrave; connus de Rou&eacute;ri, -- les
+ressemblances des fr&egrave;res sont frappantes pour les
+&eacute;trangers, -- m&ecirc;me lorsqu'elles sont vagues et
+incompl&egrave;tes.</p>
+
+<p>Moi, j'avais admir&eacute; ses grands yeux, son beau profil
+r&eacute;gulier, et ses dents brillantes, rendues plus blanches
+encore par la nuance de cuivre de son teint...</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes notre route en silence, et
+bient&ocirc;t nous aper&ccedil;&ucirc;mes les cases d'un
+district, m&ecirc;l&eacute;es aux masses noires des arbres.</p>
+
+<p>-- <i>Tera Faaa!</i> (voici Faaa), dit-elle avec un
+sourire...</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha me conduisit &agrave; la porte d'une case en
+bourao enfouie sous des arbres-pain, des manguiers et des
+tamaris.</p>
+
+<p>Tout le monde semblait profond&eacute;ment endormi &agrave;
+l'int&eacute;rieur, et, &agrave; travers les claies de la
+muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.</p>
+
+<p>Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la
+porte en nous faisant signe d'entrer.</p>
+
+<p>La case &eacute;tait grande; c'&eacute;tait une sorte de
+dortoir o&ugrave; &eacute;taient couch&eacute;s des vieillards.
+La lampe indig&egrave;ne, &agrave; l'huile de cocotier, ne jetait
+qu'un filet de lumi&egrave;re dans ce logis, et dessinait
+&agrave; peine toutes ces formes humaines sur lesquelles passait
+le vent de la mer.</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha se dirigea vers un lit de nattes, o&ugrave; elle
+prit un enfant qu'elle m'apporta...</p>
+
+<p>-- ... Mais non! dit-elle, quand elle fut pr&egrave;s de la
+lampe, je me trompe, ce n'est pas lui!...</p>
+
+<p>Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit &agrave;
+examiner d'autres lits o&ugrave; elle ne trouva point l'enfant
+qu'elle cherchait. Elle promenait au bout d'une longue tige sa
+lampe fumeuse, et n'&eacute;clairait que de vieilles femmes
+peaux-rouges immobiles et rigides, roul&eacute;es dans des
+<i>pareo</i> d'un bleu sombre &agrave; grandes raies blanches; on
+les e&ucirc;t prises pour des momies roul&eacute;es dans des
+draps mortuaires...</p>
+
+<p>Un &eacute;clair d'inqui&eacute;tude passa dans les yeux
+velout&eacute;s de Ta&iuml;maha:</p>
+
+<p>-- Vieille Huahara, dit-elle, o&ugrave; donc est mon fils
+Atario?...</p>
+
+<p>La vieille Huahara se souleva sur son coude
+d&eacute;charn&eacute;, et fixa sur nous son regard effar&eacute;
+par le r&eacute;veil:</p>
+
+<p>-- Ton fils n'est plus avec nous, Ta&iuml;maha, dit-elle; il a
+&eacute;t&eacute; adopt&eacute; par ma soeur Tiatiara-honui
+(Araign&eacute;e), qui habite &agrave; cinq cents pas d'ici, au
+bout du bois de cocotiers...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<p><br>
+ Nous travers&acirc;mes encore ce bois dans la nuit noire.</p>
+
+<p>A la case de Tiatiara-honui, m&ecirc;me sc&egrave;ne,
+m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie de r&eacute;veil, semblable
+&agrave; une &eacute;vocation de fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>On &eacute;veilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit
+tombait de sommeil; il &eacute;tait nu. Je pris sa t&ecirc;te
+dans mes mains et l'approchai de la lampe que tenait la vieille
+<i>Araign&eacute;e</i>, soeur de Huahara. L'enfant,
+&eacute;bloui, fermait les yeux.</p>
+
+<p>-- Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Ta&iuml;maha qui
+&eacute;tait rest&eacute;e &agrave; la porte.</p>
+
+<p>-- C'est le fils de mon fr&egrave;re?... lui demandai-je d'une
+fa&ccedil;on qui dut la remuer jusqu'au fond du coeur.</p>
+
+<p>-- Oui, dit-elle, comprenant que la r&eacute;ponse
+&eacute;tait solennelle, oui, c'est le fils de ton fr&egrave;re
+Rou&eacute;ri!...</p>
+
+<p>La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour
+l'habiller, mais l'enfant s'&eacute;tait rendormi entre mes
+mains; je l'embrassai doucement et le recouchai sur na natte.
+Puis je fis signe &agrave; Ta&iuml;maha de me suivre, et nous
+repr&icirc;mes le chemin de Papeete.</p>
+
+<p>Tout cela s'&eacute;tait pass&eacute; comme dans un
+r&ecirc;ve. J'avais &agrave; peine pris le temps de le regarder,
+et cependant ses traits d'enfant s'&eacute;taient grav&eacute;s
+dans ma m&eacute;moire, de m&ecirc;me que, la nuit, une image
+tr&egrave;s vive, qu'on a per&ccedil;ue un instant, persiste et
+repara&icirc;t encore, apr&egrave;s qu'on a ferm&eacute; les
+yeux.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais singuli&egrave;rement troubl&eacute;, et mes
+id&eacute;es &eacute;taient boulevers&eacute;es; j'avais perdu
+toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien
+&ecirc;tre. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver
+juste &agrave; temps pour le d&eacute;part du <i>Rendeer</i> sans
+pouvoir retourner dans ma ch&egrave;re petite case, ni m&ecirc;me
+embrasser Rarahu que peut-&ecirc;tre je ne reverrais plus...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<p><br>
+ Quand nous f&ucirc;mes dehors, Ta&iuml;maha me demanda:</p>
+
+<p>-- Tu reviendras demain?</p>
+
+<p>-- Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de
+Californie.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, elle demanda avec timidit&eacute;:</p>
+
+<p>-- Rou&eacute;ri t'avait parl&eacute; de Ta&iuml;maha?</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu Ta&iuml;maha s'animait en parlant; peu
+&agrave; peu son coeur semblait s'&eacute;veiller d'un long
+sommeil. -- Elle n'&eacute;tait plus la m&ecirc;me
+cr&eacute;ature, insouciante et silencieuse; elle me questionnait
+d'une voix &eacute;mue, sur celui qu'elle appelait
+<i>Rou&eacute;ri</i>, et m'apparaissait enfin telle que je
+l'avais d&eacute;sir&eacute;e, conservant, avec un grand amour et
+une tristesse profonde, le souvenir de mon fr&egrave;re...</p>
+
+<p>Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux
+d&eacute;tails que Rou&eacute;ri lui avait appris; elle savait
+encore jusqu'au nom d'enfant qu'on me donnait jadis dans mon
+foyer ch&eacute;ri; elle me le redit en souriant, et me rappela
+en m&ecirc;me temps une histoire oubli&eacute;e de ma petite
+enfance. Je ne puis d&eacute;crire l'effet que me produisirent ce
+nom et ces souvenirs, conserv&eacute;s dans la m&eacute;moire de
+cette femme, et r&eacute;p&eacute;t&eacute;s l&agrave; par elle,
+en langue polyn&eacute;sienne...</p>
+
+<p>Le ciel s'&eacute;tait d&eacute;gag&eacute;; nous revenions
+par une nuit magnifique, et les paysages tahitiens,
+&eacute;clair&eacute;s par la lune, au coeur de la nuit, dans le
+grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein
+d'enchantement et de myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Je reconduisis Ta&iuml;maha jusqu'&agrave; la porte de la case
+qu'elle habitait &agrave; Papeete. -- Sa r&eacute;sidence
+habituelle &eacute;tait la case de sa vieille m&egrave;re Hapoto,
+au district de T&eacute;aroa, dans l'&icirc;le de Moorea.</p>
+
+<p>En la quittant, je lui parlai de l'&eacute;poque probable de
+mon retour, et voulus lui faire promettre de se trouver alors
+&agrave; Papeete, avec ses deux fils. -- Ta&iuml;maha promit par
+serment, mais, au nom de ses enfants, elle &eacute;tait redevenue
+sombre et bizarre; ses derni&egrave;res r&eacute;ponses
+&eacute;taient incoh&eacute;rentes ou moqueuses, son coeur
+s'&eacute;tait referm&eacute;; en lui disant adieu, je la vis
+telle que je devais la retrouver plus tard,
+incompr&eacute;hensible et sauvage...</p>
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+<p><br>
+ Il &eacute;tait environ trois heures quand je rejoignis l'avenue
+tranquille o&ugrave; Rarahu m'attendait; on sentait
+d&eacute;j&agrave; dans l'air la fra&icirc;cheur humide du matin.
+-- Rarahu, qui &eacute;tait rest&eacute;e assise dans
+l'obscurit&eacute;, jeta ses bras autour de moi quand
+j'entrai.</p>
+
+<p>Je lui contai cette nuit &eacute;trange, en la priant de
+garder pour elle ces confidences, pour que cette histoire depuis
+longtemps oubli&eacute;e ne redevint pas la fable des femmes de
+Papeete.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait notre derni&egrave;re nuit... et les
+incertitudes du retour, et les distances &eacute;normes qui
+allaient nous s&eacute;parer, jetaient sur toutes choses un voile
+d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se
+montrait sous un jour suave et d&eacute;licieux; elle
+&eacute;tait bien la petite &eacute;pouse de Loti; elle
+&eacute;tait doucement touchante dans ses transports d'amour et
+de larmes. Tout ce que l'affection pure et d&eacute;sol&eacute;e,
+la tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite
+fille passionn&eacute;e de quinze ans, elle le disait dans sa
+langue maorie, avec des expressions sauvages et des images
+&eacute;tranges.</p>
+
+<h3>XLV</h3>
+
+<p><br>
+ Les premi&egrave;res lueurs ind&eacute;cises du jour vinrent
+m'&eacute;veiller apr&egrave;s quelques moments de sommeil.</p>
+
+<p>Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliqu&eacute;e,
+qui est particuli&egrave;re au r&eacute;veil, je retrouvai
+m&ecirc;l&eacute;es ces id&eacute;es: le d&eacute;part, quitter
+l'&icirc;le d&eacute;licieuse, abandonner pour toujours ma case
+sous les grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage, -- et
+puis, Ta&iuml;maha et ses fils, -- ces nouveaux personnages
+&agrave; peine entrevus la nuit, et qui venaient encore, &agrave;
+la derni&egrave;re heure, m'attacher &agrave; ce pays par des
+liens nouveaux...</p>
+
+<p>La triste lueur blanche du matin filtrait par mes
+fen&ecirc;tres ouvertes... Je contemplai un instant Rarahu
+endormie, et puis je l'&eacute;veillai en l'embrassant:</p>
+
+<p>-- ... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me
+r&eacute;veilles, et il faut partir.</p>
+
+<p>Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle
+tunique; elle mit sur sa t&ecirc;te sa couronne fan&eacute;e et
+son <i>tiar&eacute;</i> de la veille, en faisant le serment que
+jusqu'&agrave; mon retour elle n'en aurait pas d'autres.</p>
+
+<p>J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil
+d'adieu &agrave; nos arbres, &agrave; nos fouillis de plantes;
+j'arrachai une branche de mimosas, une touffe de pervenches
+roses, -- et le chat nous suivit en miaulant, comme jadis il nous
+suivait au ruisseau d'Apir&eacute;...</p>
+
+<p>Au jour naissant, ma petite &eacute;pouse sauvage et moi, en
+nous donnant la main, nous descend&icirc;mes tristement &agrave;
+la plage, pour la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>L&agrave;, il y avait d&eacute;j&agrave; assistance nombreuse
+et silencieuse; toutes les filles de la reine, toutes les jeunes
+femmes de Papeete, auxquelles le <i>Rendeer</i> enlevait des amis
+ou des amants, &eacute;taient assises &agrave; terre;
+quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient
+venir.</p>
+
+<p>Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme, -- et
+le dernier canot du <i>Rendeer</i> m'emporta &agrave; bord...</p>
+
+<p><br>
+ Vers huit heures, le <i>Rendeer</i> leva l'ancre au son du
+fifre.</p>
+
+<p>Alors je vis Ta&iuml;maha, qui, elle aussi, descendait
+&agrave; la plage pour me voir partir, comme, douze ans
+auparavant, elle &eacute;tait venue, &agrave; dix-sept ans, voir
+partir Rou&eacute;ri qui ne revint plus.</p>
+
+<p>Elle aper&ccedil;ut Rarahu et s'assit pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une belle matin&eacute;e d'Oc&eacute;anie,
+ti&egrave;de et tranquille; il n'y avait pas un souffle dans
+l'atmosph&egrave;re; cependant des nuages lourds s'amoncelaient
+tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand
+d&ocirc;me d'obscurit&eacute;, au-dessous duquel le soleil du
+matin &eacute;clairait en plein la plage d'Oc&eacute;anie, les
+cocotiers verts et les jeunes femmes en robes blanches.</p>
+
+<p>L'heure du d&eacute;part apportait son charme de tristesse
+&agrave; ce grand tableau qui allait dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+<p><br>
+ Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse
+confuse, la case abandonn&eacute;e de mon fr&egrave;re
+Rou&eacute;ri fut encore longtemps visible au bord de la mer, et
+mes yeux rest&egrave;rent fix&eacute;s sur ce point perdu dans
+les arbres.</p>
+
+<p>Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient
+rapidement sur Tahiti; ils s'abaiss&egrave;rent comme un rideau
+immense, sous lequel l'&icirc;le enti&egrave;re fut bient&ocirc;t
+envelopp&eacute;e. -- La pointe aigu&euml; du morne de Fataoua
+parut encore dans une d&eacute;chirure du ciel, et puis tout se
+perdit dans les &eacute;paisses masses sombres; un grand vent
+aliz&eacute; se leva sur la mer, qui devint verte et houleuse, et
+la pluie d'orage commen&ccedil;a &agrave; tomber.</p>
+
+<p><br>
+ Alors je descendis tout au fond du <i>Rendeer</i>, dans ma
+cabine obscure; je me jetai sur ma couchette de marin, en me
+couvrant du pareo bleu, d&eacute;chir&eacute; par les
+&eacute;pines des bois, que Rarahu portait autrefois pour
+v&ecirc;tement dans son district d'Apir&eacute;... Et tout le
+jour, je restai l&agrave; &eacute;tendu, &agrave; ce bruit
+monotone d'un navire qui roule et qui marche, &agrave; ce bruit
+triste des lames qui venaient l'une apr&egrave;s l'autre battre
+la muraille sourde du <i>Rendeer</i>-... Tout le jour,
+plong&eacute; dans cette sorte de m&eacute;ditation triste, qui
+n'est ni la veille ni le sommeil, et o&ugrave; venaient se
+confondre des tableaux d'Oc&eacute;anie et des souvenirs
+lointains de mon enfance.</p>
+
+<p>Dans le demi-jour verd&acirc;tre qui filtrait de la mer,
+&agrave; travers la lentille &eacute;paisse de mon sabord, se
+dessinaient les objets singuliers &eacute;pars dans ma chambre,
+-- les coiffures de chefs oc&eacute;aniens, les images
+embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grima&ccedil;antes,
+les branches de palmier, les branches de corail, les branches
+quelconques arrach&eacute;es, &agrave; la derni&egrave;re heure,
+aux arbres de notre jardin, des couronnes fl&eacute;tries et
+encore embaum&eacute;es, de Rarahu ou d'Ariit&eacute;a, -- et le
+dernier bouquet de pervenches roses, coup&eacute; &agrave; la
+porte de notre demeure.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+<p><br>
+ Un peu apr&egrave;s le coucher du soleil, je devais prendre le
+quart, et je montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise
+qui me fouettait le visage, me ramen&egrave;rent aux notions
+pr&eacute;cises de la vie r&eacute;elle, au sentiment complet du
+d&eacute;part.</p>
+
+<p>Celui que je rempla&ccedil;ais pour le service de nuit,
+c'&eacute;tait John B..., mon cher fr&egrave;re John, dont
+l'affection douce et profonde &eacute;tait depuis longtemps mon
+grand recours dans les douleurs de la vie:</p>
+
+<p>-- Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me <i>rendant le
+quart</i>; elles sont l&agrave;-bas derri&egrave;re nous; et je
+n'ai pas besoin de te les nommer, tu les connais...</p>
+
+<p>Deux silhouettes lointaines, deux nuages &agrave; peine
+visibles &agrave; l'horizon: l'&icirc;le de Tahiti, et
+l'&icirc;le de Moorea...</p>
+
+<p><br>
+ John resta pr&egrave;s de moi jusqu'&agrave; une heure
+avanc&eacute;e de la soir&eacute;e; je lui contai ma
+soir&eacute;e de la veille, il savait seulement que j'avais fait
+la nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de
+triste et d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais
+depuis la veille j'avais besoin de pleurer; dans
+l'obscurit&eacute; du banc de quart, personne ne le vit que mon
+fr&egrave;re John: aupr&egrave;s de lui je pleurai l&agrave;
+comme un enfant.</p>
+
+<p>La mer &eacute;tait grosse, et le vent nous poussait rudement
+dans la nuit noire. C'&eacute;tait comme un r&eacute;veil, un
+retour au dur m&eacute;tier des marins, apr&egrave;s une
+ann&eacute;e d'un r&ecirc;ve &eacute;nervant et d&eacute;licieux,
+dans l'&icirc;le la plus voluptueuse de la terre...</p>
+
+<p><br>
+ ...Deux silhouettes lointaines, deux nuages &agrave; peine
+visibles &agrave; l'horizon: l'&icirc;le de Tahiti et l'&icirc;le
+de Moorea...</p>
+
+<p>L'&icirc;le de Tahiti, o&ugrave; Rarahu veille &agrave; cette
+heure en pleurant dans ma case d&eacute;serte, -- dans ma
+ch&egrave;re petite case que battent la pluie et le vent de la
+nuit, -- et l'&icirc;le de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui
+a "le front et les yeux de mon fr&egrave;re..."</p>
+
+<p>Cet enfant qui est le fils a&icirc;n&eacute; de la famille,
+qui ressemble &agrave; mon fr&egrave;re Georges, quelque chose
+&eacute;trange! c'est un petit sauvage, il s'appelle Taamari; le
+foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille
+m&egrave;re ne le verra jamais. Pourtant cette pens&eacute;e me
+cause une tristesse douce, presque une impression consolante. Au
+moins, tout ce qui &eacute;tait Georges n'est pas fini, n'est pas
+mort avec lui...</p>
+
+<p>Moi aussi, qui serai bient&ocirc;t peut-&ecirc;tre
+fauch&eacute; par la mort dans quelque pays lointain, jet&eacute;
+dans le n&eacute;ant ou l'&eacute;ternit&eacute;, moi aussi,
+j'aimerais revivre &agrave; Tahiti, revivre dans un enfant qui
+serait encore moi-m&ecirc;me, qui serait mon sang
+m&ecirc;l&eacute; &agrave; celui de Rarahu; je trouverais une
+joie &eacute;trange dans l'existence de ce lien supr&ecirc;me et
+myst&eacute;rieux entre elle et moi, dans l'existence d'un enfant
+maori, qui serait nous deux fondus dans une m&ecirc;me
+cr&eacute;ature...</p>
+
+<p>Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis
+attach&eacute; d'une mani&egrave;re irr&eacute;sistible et pour
+toujours; c'est maintenant surtout que j'en ai conscience. Mon
+Dieu, que j'aimais ce pays d'Oc&eacute;anie! J'ai deux patries
+maintenant, bien &eacute;loign&eacute;es l'une de l'autre, il est
+vrai; -- mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de
+quitter, et peut-&ecirc;tre y finirai-je ma vie...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>TROSI&Eacute;ME PARTIE</h2>
+
+<h3><br>
+ I</h3>
+
+<p><br>
+ Vingt jours plus tard, le <i>Rendeer</i> fit &agrave; Honolulu,
+capitale des &icirc;les Sandwich, une rel&acirc;che fort gaie qui
+dura deux mois.</p>
+
+<p>L&agrave;, c'&eacute;tait la race maorie arriv&eacute;e
+d&eacute;j&agrave; &agrave; un degr&eacute; de civilisation
+relative plus avanc&eacute; qu'&agrave; Tahiti.</p>
+
+<p>Toute une cour tr&egrave;s luxueuse; un roi l&eacute;preux et
+dor&eacute;; des f&ecirc;tes &agrave; l'europ&eacute;enne, des
+ministres et des g&eacute;n&eacute;raux empanach&eacute;s et
+l&eacute;g&egrave;rement grotesques; tout un personnel
+dr&ocirc;le, repoussoir multiple sur lequel se d&eacute;tachait
+la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite
+tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gantes et par&eacute;es. Des jeunes
+filles du m&ecirc;me sang que Rarahu transform&eacute;es en
+<i>misses</i>; des jeunes filles qui avaient son type, son air un
+peu sauvage et ses grands cheveux, -- mais qui faisaient venir de
+France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants &agrave;
+plusieurs boutons et leurs toilettes parisiennes.</p>
+
+<p>Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre
+m&eacute;lange de population; des Hawa&iuml;ens tatou&eacute;s
+dans les rues, des commer&ccedil;ants am&eacute;ricains et des
+marchands chinois.</p>
+
+<p>Un beau pays, une belle nature; une belle
+v&eacute;g&eacute;tation, rappelant de loin celle de Tahiti, mais
+moins fra&icirc;che et moins puissante pourtant que celle de
+l'&icirc;le aux vall&eacute;es profondes et aux grandes
+foug&egrave;res.</p>
+
+<p>Encore la langue maorie, ou plut&ocirc;t un idiome dur, issu
+de la m&ecirc;me origine; quelques mots cependant &eacute;taient
+les m&ecirc;mes, et les indig&egrave;nes me comprenaient encore.
+Je me sentis l&agrave; moins loin de l'&icirc;le ch&eacute;rie,
+que plus tard, lorsque je fus sur la c&ocirc;te
+d'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p><br>
+ A San-Francisco de Californie, notre seconde rel&acirc;che,
+o&ugrave; nous arriv&acirc;mes apr&egrave;s un mois de
+travers&eacute;e, je trouvai cette premi&egrave;re lettre de
+Rarahu qui m'attendait. (Elle avait &eacute;t&eacute; remise au
+consulat d'Angleterre par un b&acirc;timent am&eacute;ricain
+charg&eacute; de nacre, qui avait quitt&eacute; Tahiti quelques
+jours apr&egrave;s notre d&eacute;part.)</p>
+
+<p>A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire
+&agrave; vapeur <i>Rendeer</i>.</p>
+
+<p>O mon cher petit ami!<br>
+ O ma fleur parfum&eacute;e du soir! mon mal est grand dans mon
+coeur de ne plus te voir...</p>
+
+<p>O mon &eacute;toile du matin! mes yeux se fondent dans les
+pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi
+chr&eacute;tienne.</p>
+
+<p>Ta petite amie,</p>
+
+<p>RARAHU.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis &agrave; Rarahu par une longue lettre,
+&eacute;crite dans un tahitien correct et classique, -- qu'un
+b&acirc;timent baleinier fut charg&eacute; de lui faire parvenir,
+par l'interm&eacute;diaire de la reine Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers
+mois de l'ann&eacute;e, et la priais d'en informer Ta&iuml;maha,
+en lui rappelant les serments.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>HORS-D'OEUVRE CHINOIS</h3>
+
+<p><br>
+ Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui
+pr&eacute;c&egrave;de, encore moins avec ce qui va suivre, -- qui
+n'a avec cette histoire qu'un simple lien chronologique, un
+rapport de dates:</p>
+
+<p><br>
+ La sc&egrave;ne se passait &agrave; minuit, -- en mai 1873, --
+dans un th&eacute;&acirc;tre du quartier chinois de San-Francisco
+de Californie.</p>
+
+<p>V&ecirc;tus de costumes de circonstance, William et moi, nous
+avions gravement pris place au parterre. Acteurs, spectateurs,
+machinistes, -- tout le monde &eacute;tait chinois,
+except&eacute; nous.</p>
+
+<p>On &eacute;tait &agrave; un moment path&eacute;tique d'un
+grand drame lyrique que nous ne comprenions point. Les dames des
+galeries cachaient derri&egrave;re leurs &eacute;ventails leurs
+tout petits yeux retrouss&eacute;s en amande, et minaudaient sous
+le coup de leur &eacute;motion comme des figurines de potiches.
+Les artistes, rev&ecirc;tus de costumes de l'&eacute;poque des
+dynasties &eacute;teintes, poussaient des hurlements surprenants,
+inimaginables, avec des voix de chats de goutti&egrave;res; --
+l'orchestre, compos&eacute; de gongs et de guitares, faisait
+entendre des sons extravagants, des accords inou&iuml;s.</p>
+
+<p>Effet de nuit. Les lumi&egrave;res &eacute;taient
+baiss&eacute;es. -- Devant nous, le public du parterre, -- un
+alignement de t&ecirc;tes ras&eacute;es, orn&eacute;es
+d'impayables queues que terminaient des tresses de soie.</p>
+
+<p>Il nous vint une id&eacute;e satanique, -- dont
+l'ex&eacute;cution rapide fut favoris&eacute;e par la disposition
+des si&egrave;ges, l'obscurit&eacute;, la tension des esprits:
+attacher les queues deux &agrave; deux, et
+d&eacute;guerpir...</p>
+
+<p>O Confucius!...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p><br>
+ ... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Am&eacute;rique
+russe... Six mois d'exp&eacute;ditions et d'aventures qui ne
+tiennent en rien &agrave; cette histoire.</p>
+
+<p>Dans ces pays, on se sentait plus pr&egrave;s de l'Europe et
+d&eacute;j&agrave; bien loin de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Tout ce pass&eacute; tahitien semblait un r&ecirc;ve, un
+r&ecirc;ve aupr&egrave;s duquel la r&eacute;alit&eacute;
+pr&eacute;sente n'int&eacute;ressait plus.</p>
+
+<p>En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe
+par l'Australie et le Japon; "l'amiral &agrave; cheveux blancs"
+voulait traverser l'oc&eacute;an Pacifique dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re nord, en laissant &agrave;
+d'effroyables distances dans le sud<br>
+ <i>l'&icirc;le d&eacute;licieuse</i>.</p>
+
+<p>Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse
+au coeur... Rarahu avait d&ucirc; m'&eacute;crire plusieurs
+lettres, mais la vie errante que nous menions sur les c&ocirc;tes
+d'Am&eacute;rique les emp&ecirc;chait de me parvenir, et je ne
+recevais plus rien d'elle...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p><br>
+ ... Dix mois ont pass&eacute;.</p>
+
+<p>Le <i>Rendeer</i>, parti le 1er novembre de San-Francisco, se
+dirige &agrave; toute vitesse vers le sud. Il s'est engag&eacute;
+depuis deux jours dans cette zone qui s&eacute;pare les
+r&eacute;gions temp&eacute;r&eacute;es des r&eacute;gions
+chaudes, et qui s'appelle: <i>zone des calmes tropicaux.</i></p>
+
+<p>Hier, c'&eacute;tait un calme morne, avec un ciel gris qui
+rappelait encore les r&eacute;gions temp&eacute;r&eacute;es;
+l'air &eacute;tait froid, un rideau de nuages immobiles et tout
+d'une pi&egrave;ce nous voilait le soleil.</p>
+
+<p>Ce matin nous avons pass&eacute; le tropique, et la mise en
+sc&egrave;ne a brusquement chang&eacute;; c'est bien ce ciel
+&eacute;tonnamment pur, cet air vif, ti&egrave;de,
+d&eacute;licieux, de la r&eacute;gion des aliz&eacute;s, et cette
+mer si bleue, asile des poissons volants et des dorades.</p>
+
+<p>Les plans sont chang&eacute;s, nous revenons en Europe par le
+sud de l'Am&eacute;rique, le cap Horn et l'oc&eacute;an
+Atlantique; Tahiti est sur notre route dans le Pacifique, et
+l'amiral a d&eacute;cid&eacute; qu'il s'y arr&ecirc;terait en
+passant. Ce sera peu, rien qu'une rel&acirc;che de quelques
+jours, quand apr&egrave;s, tout sera fini pour jamais; mais quel
+bonheur d'arriver, surtout apr&egrave;s avoir craint de ne pas
+revenir!...</p>
+
+<p>... J'&eacute;tais accoud&eacute; sur les bastingages,
+regardant la mer. Le vieux docteur du <i>Rendeer</i> s'approcha
+de moi, en me frappant doucement sur l'&eacute;paule:</p>
+
+<p>-- Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien &agrave; quoi vous
+r&ecirc;vez: nous y serons bient&ocirc;t, dans votre &icirc;le,
+et m&ecirc;me nous allons si vite que ce sont, je pense, vos
+amies tahitiennes qui nous tirent &agrave; elles...!</p>
+
+<p>-- Il est incontestable, docteur, r&eacute;pondis-je, que si
+elles s'y mettaient toutes...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p><br>
+ 26 novembre 1873.</p>
+
+<p><br>
+ En mer. -- Nous avons pass&eacute; hier par un grand vent au
+milieu des &icirc;les Pomotous.</p>
+
+<p>La brise tropicale souffle avec force, le ciel est
+nuageux.</p>
+
+<p>A midi, la terre (Tahiti) par b&acirc;bord devant.</p>
+
+<p>C'est John qui l'a vue le premier; une forme ind&eacute;cise
+au milieu des nuages: la pointe de Faaa.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent
+par tribord, au-dessus d'une panne transparente.</p>
+
+<p>Les poissons volants se l&egrave;vent par centaines.</p>
+
+<p><i>L'&icirc;le d&eacute;licieuse</i> est l&agrave; tout
+pr&egrave;s... Impression singuli&egrave;re, qui ne peut se
+traduire...</p>
+
+<p>Cependant la brise apporte d&eacute;j&agrave; les parfums
+tahitiens, des bouff&eacute;es d'orangers et de gard&eacute;nias
+en fleurs.</p>
+
+<p>Une masse &eacute;norme de nuages p&egrave;se sur toute
+l'&icirc;le. On commence &agrave; distinguer sous ce rideau
+sombre la verdure et les cocotiers. Les montagnes d&eacute;filent
+rapidement: Papenoo, le grand morne de Mah&eacute;na, Fataoua, et
+puis la pointe V&eacute;nus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.</p>
+
+<p>J'avais peur d'une d&eacute;sillusion, mais l'aspect de
+Papeete est enchanteur. Toute cette verdure dor&eacute;e fait de
+loin un effet magique au soleil du soir.</p>
+
+<p>Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne
+sur la plage, &agrave; nous regarder arriver. Quand je mets pied
+&agrave; terre il fait nuit...</p>
+
+<p>On est comme enivr&eacute; de ce parfum tahitien qui se
+condense le soir sous le feuillage &eacute;pais... Cette ombre
+est enchanteresse. C'est un bonheur &eacute;trange de se
+retrouver dans ce pays...</p>
+
+<p>... Je prends l'avenue qui m&egrave;ne au palais. Ce soir elle
+est d&eacute;serte. Les bouaros l'ont jonch&eacute;e de leurs
+grandes fleurs jaune p&acirc;le et de leurs feuilles mortes. Il
+fait sous ces arbres une obscurit&eacute; profonde. Une tristesse
+inqui&egrave;te, sans cause connue, me p&eacute;n&egrave;tre peu
+&agrave; peu au milieu de ce silence inattendu; on dirait que ce
+pays est mort...</p>
+
+<p>J'approche de l'habitation de Pomar&eacute;... Les filles de
+la reine sont l&agrave;, assises et silencieuses. Quel caprice
+bizarre a retenu l&agrave; ces cr&eacute;atures indolentes, qui
+en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant de nous...
+Cependant elles se sont par&eacute;es; elles ont mis de longues
+tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles
+attendent.</p>
+
+<p>Une jeune femme qui se tient debout &agrave; l'&eacute;cart,
+une forme plus svelte que les autres, attire mon regard, et
+instinctivement je me dirige vers elle.</p>
+
+<p>-- <i>Aue! Loti!</i>... dit-elle en me serrant de toutes ses
+forces dans ses bras...</p>
+
+<p>Et je rencontre dans l'obscurit&eacute; les joues douces et
+les l&egrave;vres fra&icirc;ches de Rarahu...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu et moi, nous pass&acirc;mes la soir&eacute;e &agrave;
+errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de
+la reine; tant&ocirc;t nous marchions au hasard dans les
+all&eacute;es qui se pr&eacute;sentaient &agrave; nous;
+tant&ocirc;t nous nous &eacute;tendions sur l'herbe odorante,
+dans les fouillis &eacute;pais des plantes... Il est de ces
+heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite toute
+une vie; -- ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles
+la nature d'Oc&eacute;anie jetait son charme
+ind&eacute;finissable, et son &eacute;trange prestige.</p>
+
+<p><br>
+ Et pourtant nous &eacute;tions tristes, tous deux, au milieu de
+ce bonheur de nous revoir; tous deux nous sentions que
+c'&eacute;tait la fin, que bient&ocirc;t nos destin&eacute;es
+seraient s&eacute;par&eacute;es pour jamais...</p>
+
+<p>Rarahu avait chang&eacute;; dans l'obscurit&eacute;, je la
+sentais plus fr&ecirc;le, et la petite toux si redout&eacute;e
+sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa
+figure plus p&acirc;le et plus accentu&eacute;e; elle avait
+pr&egrave;s de seize ans; elle &eacute;tait toujours adorablement
+jeune et enfant; seulement elle avait pris plus que jamais ce
+quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler
+<i>distinction</i>, elle avait dans sa petite physionomie sauvage
+une distinction fine et supr&ecirc;me. Il semblait que son visage
+e&ucirc;t pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont
+mourir...</p>
+
+<p>Par une fantaisie bien inattendue, elle s'&eacute;tait fait
+admettre au nombre des suivantes du palais; elle avait
+pr&eacute;cis&eacute;ment demand&eacute; d'&ecirc;tre au service
+d'Ariit&eacute;a, &agrave; laquelle elle appartenait en ce
+moment, et qui s'&eacute;tait prise &agrave; beaucoup l'aimer.
+Dans ce milieu, elle avait puis&eacute; certaines notions de la
+vie des femmes europ&eacute;ennes; elle avait appris, surtout
+&agrave; mon intention, l'anglais qu'elle commen&ccedil;ait
+presque &agrave; savoir; elle le parlait avec un petit accent
+singulier, enfantin et na&iuml;f; sa voix semblait plus douce
+encore dans ces mots inusit&eacute;s, dont elle ne pouvait pas
+prononcer les syllabes dures.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bizarre d'entendre ces phrases de la langue
+anglaise sortir de la bouche de Rarahu; je l'&eacute;coutais avec
+&eacute;tonnement, il semblait que ce f&ucirc;t une autre
+femme...</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes tous deux, en nous donnant la main comme
+autrefois, dans la grande rue qui jadis &eacute;tait pleine de
+mouvement et d'animation.</p>
+
+<p>Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes
+&eacute;tal&eacute;es sous les v&eacute;randas. L&agrave;
+m&ecirc;me tout &eacute;tait d&eacute;sert. Je ne sais quel vent
+de tristesse, depuis notre d&eacute;part, avait souffl&eacute;
+sur Tahiti...</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait jour de r&eacute;ception chez le gouverneur
+fran&ccedil;ais; nous nous approch&acirc;mes de sa demeure. Par
+les fen&ecirc;tres ouvertes, on plongeait dans les salons
+&eacute;clair&eacute;s; il y avait l&agrave; tous mes camarades
+du <i>Rendeer</i>, et toutes les femmes de la cour; la reine
+Pomar&eacute;, la reine Mo&eacute;, et la princesse
+Ariit&eacute;a. On se demanda plus d'une fois sans doute:
+"O&ugrave; donc est Harry Grant?..." Et Ariit&eacute;a put
+r&eacute;pondre avec son sourire tranquille:</p>
+
+<p>-- Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma
+suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du
+soleil devant le jardin de la reine.</p>
+
+<p>Le fait est que Loti &eacute;tait avec Rarahu, et que pour
+l'instant le reste n'existait plus pour lui...</p>
+
+<p><br>
+ Une petite cr&eacute;ature qu'on tenait sur les genoux dans le
+coin le plus tranquille du salon, m'avait seule aper&ccedil;u et
+reconnu; sa voix d'enfant, d&eacute;j&agrave; bien affaiblie et
+presque mourante, cria:</p>
+
+<p>-- <i>Ia ora na, Loti!</i> (Je te salue, Loti!)</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la petite princesse Pomar&eacute; V, la fille
+ador&eacute;e de la vieille reine.</p>
+
+<p>J'embrassai par la fen&ecirc;tre sa petite main qu'elle me
+tendait, et l'incident passa inaper&ccedil;u du public...</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes &agrave; errer tous deux; nous n'avions
+plus de g&icirc;te o&ugrave; nous retirer ensemble; Rarahu
+&eacute;tait influenc&eacute;e comme moi par la tristesse des
+choses, le silence et la nuit.</p>
+
+<p>A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service
+aupr&egrave;s de la reine et d'Ariit&eacute;a. Nous
+ouvr&icirc;mes sans bruit la barri&egrave;re du jardin et nous
+avan&ccedil;&acirc;mes avec pr&eacute;caution pour examiner les
+lieux. C'est qu'il fallait &eacute;viter les regards du vieil
+Ariifait&eacute;, le mari de la reine, qui r&ocirc;de souvent le
+soir sous les v&eacute;randas de ses domaines.</p>
+
+<p>Le palais s'&eacute;levait isol&eacute;, au fond du vaste
+enclos; sa masse blanche se dessinait clairement &agrave; la
+faible clart&eacute; des &eacute;toiles; on n'entendait nulle
+part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de
+Pomar&eacute; prenait ce m&ecirc;me aspect qu'il avait autrefois,
+quand je le voyais dans mes r&ecirc;ves d'enfance. Tout
+&eacute;tait endormi &agrave; l'entour; Rarahu, rassur&eacute;e,
+monta par le grand perron, en me disant adieu.</p>
+
+<p>Je descendis &agrave; la plage, prendre mon canot pour rentrer
+&agrave; bord; tout ce pays me semblait ce soir-l&agrave; d'une
+tristesse d&eacute;sol&eacute;e.</p>
+
+<p>Pourtant c'&eacute;tait une belle nuit tahitienne, et les
+&eacute;toiles australes resplendissaient...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p><br>
+ Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariit&eacute;a qui ne
+s'y opposa point.</p>
+
+<p>Notre case sous les grands cocotiers, qui &eacute;tait
+rest&eacute;e d&eacute;serte en mon absence, se rouvrit pour
+nous. Le jardin &eacute;tait plus fouillis que jamais, et tout
+envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches
+roses avaient pouss&eacute; et fleuri jusque dans notre
+chambre... Nous repr&icirc;mes possession du logis
+abandonn&eacute; avec une joie triste. Rarahu y rapporta son
+vieux chat fid&egrave;le, qui &eacute;tait demeur&eacute; son
+meilleur ami et qui s'y retrouva en pays connu.<br>
+ ... Et tout fut encore comme aux anciens jours...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p><br>
+ Les oiseaux command&eacute;s par la petite princesse m'avaient
+donn&eacute; la plus grande peine en route, la plus grande peine
+que des oiseaux puissent donner. -- Une vingtaine survivaient,
+sur trente qu'ils avaient &eacute;t&eacute; d'abord, encore se
+trouvaient-ils tr&egrave;s fatigu&eacute;s de leur
+travers&eacute;e, -- une vingtaine de petits &ecirc;tres
+d&eacute;peign&eacute;s, gluants, piteux, qui avaient
+&eacute;t&eacute; autrefois des pinsons, des linottes et des
+chardonnerets. -- Cependant ils furent agr&eacute;&eacute;s par
+l'enfant malade, dont les grands yeux noirs
+s'&eacute;clair&egrave;rent &agrave; leur vue d'une joie
+tr&egrave;s vive.</p>
+
+<p>-- <i>Mea maitai!</i> (C'est bien, dit-elle, c'est bien,
+Loti!)</p>
+
+<p>Les oiseaux avaient conserv&eacute; un de leurs plus grands
+charmes; -- d&eacute;plum&eacute;s, souffreteux, ils chantaient
+tout de m&ecirc;me, -- et la petite reine les &eacute;coutait
+avec ravissement.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Papeete, 28 novembre 1873.</p>
+
+<p><br>
+ A sept heures du matin, -- heure d&eacute;licieuse entre toutes
+dans les pays du soleil, -- j'attendais, dans le jardin de la
+reine, Ta&iuml;maha, &agrave; qui j'avais fait donner
+rendez-vous.</p>
+
+<p>De l'avis m&ecirc;me de Rarahu, Ta&iuml;maha &eacute;tait une
+incompr&eacute;hensible cr&eacute;ature qu'elle avait &agrave;
+peine pu voir depuis mon d&eacute;part et qui ne lui avait jamais
+donn&eacute; que des r&eacute;ponses vagues ou
+incoh&eacute;rentes au sujet des enfants de Rou&eacute;ri.</p>
+
+<p>A l'heure dite, Ta&iuml;maha parut en souriant, et vint
+s'asseoir pr&egrave;s de moi. Pour la premi&egrave;re fois je
+voyais en plein jour cette femme qui, l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente, m'&eacute;tait apparue d'une
+mani&egrave;re &agrave; moiti&eacute; fantastique, la nuit, et
+&agrave; l'instant du d&eacute;part.</p>
+
+<p>-- Me voici, Loti, dit-elle, -- en allant au-devant de mes
+premi&egrave;res questions, -- mais mon fils Taamari n'est pas
+avec moi; deux fois j'avais charg&eacute; le chef de son district
+de l'amener ici; mais il a peur de la mer, et il a refus&eacute;
+de venir. Atario, lui, n'est plus &agrave; Tahiti; la vieille
+Huahara l'a fait partir pour l'&icirc;le de Raiat&eacute;a,
+o&ugrave; une de ses soeurs d&eacute;sirait un fils.</p>
+
+<p>Je me heurtais encore contre l'impossible, -- contre l'inertie
+et les inexplicables bizarreries du caract&egrave;re maori.</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha souriait. -- Je sentais qu'aucun reproche, aucune
+supplication ne la toucheraient plus. Je savais que ni
+pri&egrave;res, ni menaces, ni intervention de la reine ne
+pourraient obtenir que dans des d&eacute;lais si courts on me
+f&icirc;t venir de si loin cet enfant que je voulais
+conna&icirc;tre. Et je ne pouvais prendre mon parti de
+m'&eacute;loigner pour toujours sans l'avoir vu.</p>
+
+<p>-- Ta&iuml;maha, dis-je apr&egrave;s un moment de
+r&eacute;flexion silencieuse, nous allons partir ensemble pour
+l'&icirc;le de Moorea. Tu ne peux pas refuser au fr&egrave;re de
+Rou&eacute;ri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille
+m&egrave;re, pour lui montrer ton fils.</p>
+
+<p>Et pourtant j'&eacute;tais bien avare de ces quelques jours
+derniers pass&eacute;s &agrave; Papeete, bien jaloux de ces
+derni&egrave;res heures d'amour et d'&eacute;trange
+bonheur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p><br>
+ Papeete, 29 novembre.</p>
+
+<p>Encore le chant rapide, et le bruit et la
+fr&eacute;n&eacute;sie de la <i>upa-upa</i>; encore la foule des
+Tahitiennes devant le palais de Pomar&eacute;; une
+derni&egrave;re grande f&ecirc;te au clair des &eacute;toiles
+comme autrefois.</p>
+
+<p>Assis sous la v&eacute;randa de la reine, je tenais dans ma
+main la main amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une
+profusion inusit&eacute;e de fleurs et de feuillage. Pr&egrave;s
+de nous &eacute;tait assise Ta&iuml;maha, qui nous contait sa vie
+d'autrefois, sa vie avec Rou&eacute;ri. Elle avait ses heures de
+souvenir et de douce sensibilit&eacute;; elle avait vers&eacute;
+des larmes vraies, en reconnaissant certain pareo bleu, -- pauvre
+relique du pass&eacute; que mon fr&egrave;re avait jadis
+rapport&eacute;e au foyer, et que moi j'avais trouv&eacute;
+plaisir &agrave; ramener en Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Notre voyage &agrave; Moorea &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;
+en principe; il n'y avait plus que les difficult&eacute;s
+mat&eacute;rielles qui en retardaient l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ 1er d&eacute;cembre 1873.</p>
+
+<p>Le d&eacute;part pour Moorea s'organisa de grand matin sur la
+plage.</p>
+
+<p>Le chef Tatari, qui rejoignait son &icirc;le, donnait passage
+&agrave; Ta&iuml;maha et &agrave; moi sur la recommandation de la
+reine. -- Il emmenait aussi deux jeunes hommes de son district,
+et deux petites filles qui tenaient des chats en laisse. Ce fut
+en face m&ecirc;me de la case abandonn&eacute;e de Rou&eacute;ri
+que nous v&icirc;nmes nous embarquer; le hasard avait
+amen&eacute; ce rapprochement.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas sans grand'peine que ce voyage avait pu
+s'arranger, l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle
+fantaisie me prenait d'aller courir dans cette &icirc;le de
+Moorea, et, en raison du peu de temps que le <i>Rendeer</i>
+devait passer &agrave; Papeete, il m'avait pendant deux jours
+refus&eacute; l'autorisation de partir. De plus, les vents
+r&eacute;gnants rendaient les communications difficiles entre les
+deux pays, et la date de mon retour &agrave; Tahiti restait
+probl&eacute;matique.</p>
+
+<p><br>
+ On mettait &agrave; l'eau la baleini&egrave;re de Tatari; les
+passagers apportaient leur l&eacute;ger bagage et prenaient
+ga&icirc;ment cong&eacute; de leurs amis; nous allions
+partir.</p>
+
+<p>A la derni&egrave;re minute, Ta&iuml;maha, changeant
+brusquement d'id&eacute;e, refusa de me suivre; elle alla
+s'appuyer contre la case de Rou&eacute;ri, et, cachant sa
+t&ecirc;te dans ses mains, elle se mit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>Ni mes pri&egrave;res, ni les conseils de Tatari ne purent
+rien contre la d&eacute;cision inattendue de cette femme, et
+force nous fut de nous &eacute;loigner sans elle.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p><br>
+ La travers&eacute;e dura pr&egrave;s de quatre heures; au large,
+le vent &eacute;tait fort et la mer grosse, la baleini&egrave;re
+se remplit d'eau.</p>
+
+<p>Les deux chats passagers, fatigu&eacute;s de crier,
+s'&eacute;taient couch&eacute;s tout mouill&eacute;s
+aupr&egrave;s des deux petites filles, qui ne donnaient plus
+signe de vie.</p>
+
+<p>Tout tremp&eacute;s, nous abord&acirc;mes loin du point que
+nous voulions atteindre, dans une baie voisine du district de
+Papetoa&iuml;, -- pays sauvage et enchanteur, o&ugrave; nous
+tir&acirc;mes la baleini&egrave;re au sec sur le corail.</p>
+
+<p><br>
+ Il y avait tr&egrave;s loin, de ce lieu au district de Mataveri
+qu'habitaient les parents de Ta&iuml;maha et le fils de mon
+fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Le chef Tau&iuml;ro me donna pour guide son fils Tatari, et
+nous part&icirc;mes tous deux par un sentier &agrave; peine
+visible, sous une vo&ucirc;te admirable de palmiers et de
+pandanus.</p>
+
+<p><br>
+ De loin en loin nous traversions des villages b&acirc;tis sous
+bois, o&ugrave; les indig&egrave;nes assis &agrave; l'ombre,
+immobiles et r&ecirc;veurs comme toujours, nous regardaient
+passer. -- Des jeunes filles se d&eacute;tachaient des groupes,
+et venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau
+fra&icirc;che.</p>
+
+<p>A mi-chemin, nous f&icirc;mes halte chez le vieux chef
+Ta&iuml;rapa, du district de T&eacute;harosa. C'&eacute;tait un
+grave vieillard &agrave; cheveux blancs, qui vint au-devant de
+nous appuy&eacute; sur l'&eacute;paule d'une petite fille
+d&eacute;licieusement jolie.</p>
+
+<p>Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe.
+Il nous conta ses impressions d'alors et ses &eacute;tonnements;
+on e&ucirc;t cru entendre le vieux Chactas contant aux Natchez sa
+visite au Roi-Soleil.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p><br>
+ Vers trois heures de l'apr&egrave;s-midi, je fis mes adieux au
+chef Ta&iuml;rapa, et continuai ma route.</p>
+
+<p>Nous march&acirc;mes encore une heure environ, dans des
+sentiers sablonneux, sur des terrains que Tatari me dit
+appartenir &agrave; la reine Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>Puis nous arriv&acirc;mes &agrave; une baie admirable,
+o&ugrave; des milliers de cocotiers balan&ccedil;aient leur
+t&ecirc;te au vent de la mer.</p>
+
+<p>On se sentait sous ces grands arbres aussi
+&eacute;cras&eacute;s, aussi infime, qu'un insecte microscopique
+circulant sous de grands roseaux. -- Toutes ces hautes tiges
+gr&ecirc;les &eacute;taient, comme le sol, d'une monotone couleur
+de cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose
+charg&eacute; de fleurs jetait une nuance &eacute;clatante sous
+cette immense colonnade grise. -- La terre nue &eacute;tait
+sem&eacute;e de d&eacute;bris de madr&eacute;pores, de palmes
+dess&eacute;ch&eacute;es, de feuilles mortes. -- La mer, d'un
+bleu fonc&eacute;, d&eacute;ferlait sur une plage de coraux
+bris&eacute;s d'une blancheur de neige; &agrave; l'horizon
+apparaissait Tahiti, &agrave; demi perdu dans la vapeur,
+baign&eacute; dans la grande lumi&egrave;re tropicale.</p>
+
+<p>Le vent sifflait tristement l&agrave;-dessous, comme parmi des
+tuyaux d'orgues gigantesques; ma t&ecirc;te s'emplissait de
+pens&eacute;es sombres, d'impressions &eacute;tranges, -- et ces
+souvenirs de mon fr&egrave;re, que j'&eacute;tais venu l&agrave;
+invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, &agrave; travers
+la nuit du pass&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p><br>
+ -- Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de
+Ta&iuml;maha; l'enfant que tu cherches doit &ecirc;tre l&agrave;,
+ainsi que sa vieille grand'm&egrave;re Hapoto.</p>
+
+<p>Nous apercevions en effet devant nous un groupe
+d'indig&egrave;nes assis &agrave; l'ombre; c'&eacute;taient des
+enfants et des femmes dont les silhouettes obscures se
+profilaient sur la mer &eacute;tincelante.</p>
+
+<p>Mon coeur battait fort en approchant d'eux, &agrave; la
+pens&eacute;e que j'allais voir cet enfant inconnu,
+d&eacute;j&agrave; aim&eacute;, - pauvre petit sauvage,
+li&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me par les puissants liens du
+sang.</p>
+
+<p>-- Celui-ci est Loti, le fr&egrave;re de Rou&eacute;ri, --
+celle-ci est Hapoto, la m&egrave;re de Ta&iuml;maha, dit Tatari
+en me montrant une vieille femme qui me tendit sa main
+tatou&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Et voici Taamari, continua-t-il, en d&eacute;signant un
+enfant qui &eacute;tait assis &agrave; mes pieds.</p>
+
+<p>J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon
+fr&egrave;re; -- je le regardais, cherchant &agrave;
+reconna&icirc;tre en lui les traits d&eacute;j&agrave; lointains
+de Rou&eacute;ri. C'&eacute;tait un d&eacute;licieux enfant, mais
+je retrouvais dans sa figure ronde les traits seuls de sa
+m&egrave;re, le regard noir et velout&eacute; de
+Ta&iuml;maha.</p>
+
+<p>Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, o&ugrave; les
+hommes et les plantes poussent si vite, j'attendais un grand
+gar&ccedil;on de treize ans, au regard profond comme celui de
+Georges, et pour la premi&egrave;re fois un doute
+am&egrave;rement triste me traversa l'esprit...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p><br>
+ V&eacute;rifier l'&eacute;poque de la naissance de Taamari
+&eacute;tait chose difficile, -- et j'interrogeai inutilement les
+femmes. L&agrave;-bas o&ugrave; les saisons passent
+inaper&ccedil;ues, dans un &eacute;ternel &eacute;t&eacute;, la
+notion des dates est incompl&egrave;te, -- et les ann&eacute;es
+se comptent &agrave; peine.</p>
+
+<p><br>
+ -- Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des
+&eacute;crits qui &eacute;taient comme les actes de naissance de
+tous les enfants de la famille, -- et ces papiers &eacute;taient
+conserv&eacute;s dans le <i>farehau</i> du district.</p>
+
+<p>Une jeune fille, &agrave; ma pri&egrave;re, partit pour les
+chercher, au village de Tehapeu, en demandant deux heures pour
+aller et revenir.</p>
+
+<p><br>
+ Ce site o&ugrave; nous &eacute;tions avait quelque chose de
+magnifique et de terrible; rien dans les pays d'Europe ne peut
+faire concevoir l'id&eacute;e de ces paysages de la
+Polyn&eacute;sie; ces splendeurs et cette tristesse ont
+&eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;es pour d'autres imaginations
+que les n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re nous, les grands pics
+s'&eacute;lan&ccedil;aient dans le ciel clair et profond. Dans
+toute l'&eacute;tendue de cette baie, d&eacute;ploy&eacute;e en
+cercle immense, les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes
+tiges; la puissante lumi&egrave;re tropicale &eacute;tincelait
+partout. -- Le vent du large soufflait avec violence, les
+feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le corail
+faisaient grand bruit...</p>
+
+<p><br>
+ J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient
+diff&eacute;rents de ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient
+une expression plus sauvage.</p>
+
+<p>L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait
+&agrave; tout, -- aux sites exotiques les plus singuliers, comme
+aux visages les plus extra-ordinaires. A certaines heures
+pourtant, quand l'esprit s'&eacute;veille et se retrouve
+lui-m&ecirc;me, on est frapp&eacute; tout &agrave; coup de
+l'&eacute;tranget&eacute; de ce qui vous entoure.</p>
+
+<p>Je regardais ces indig&egrave;nes comme des inconnus, --
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; pour la premi&egrave;re fois des
+diff&eacute;rences radicales de nos races, de nos id&eacute;es et
+de nos impressions; bien que je fusse v&ecirc;tu comme eux, et
+que je comprisse leur langage, j'&eacute;tais isol&eacute; au
+milieu d'eux tous, autant que dans l'&icirc;le du monde la plus
+d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me
+s&eacute;parait de ce petit coin de la terre qui est le mien,
+l'immensit&eacute; de la mer, et ma profonde solitude...</p>
+
+<p>Je regardai Taamari et l'appelai pr&egrave;s de moi: il appuya
+famili&egrave;rement sur mes genoux sa petite t&ecirc;te brune.
+Et je pensai &agrave; mon fr&egrave;re Georges qui dormait
+&agrave; cette heure, du sommeil &eacute;ternel, couch&eacute;
+dans les profondeurs de la mer, l&agrave;-bas, sur la c&ocirc;te
+lointaine du Bengale. -- Cet enfant &eacute;tait son fils, et une
+famille issue de notre sang se perp&eacute;tuerait dans ces
+&icirc;les perdues...</p>
+
+<p>-- Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer
+dans ma case, qui est &agrave; cinq cents pas d'ici sur l'autre
+plage. Tu y trouveras de quoi manger et dormir; tu y verras mon
+fils T&eacute;haro, et vous conviendrez ensemble des moyens de
+retourner &agrave; Tahiti, avec cet enfant que tu veux
+emmener.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p><br>
+ La case de la vieille Hapoto &eacute;tait &agrave; quelques pas
+de la mer; c'&eacute;tait la classique case maorie, avec les
+vieux pav&eacute;s de galets noirs, la muraille &agrave; jours,
+et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-pieds.
+-- Des pi&egrave;ces de bois massives soutenaient de grands lits
+d'une forme antique, dont les rideaux &eacute;taient faits de
+l'&eacute;corce distendue et assouplie du m&ucirc;rier &agrave;
+papier. -- Une table grossi&egrave;re composait, avec ces lits
+primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table
+&eacute;tait pos&eacute;e une Bible tahitienne, qui venait
+rappeler au visiteur que la religion du Christ &eacute;tait en
+honneur dans cette chaumi&egrave;re perdue.</p>
+
+<p><br>
+ T&eacute;haro, le fr&egrave;re de Ta&iuml;maha, &eacute;tait un
+homme de vingt-cinq ans, &agrave; la figure intelligente et
+douce; il avait conserv&eacute; de mon fr&egrave;re un souvenir
+m&ecirc;l&eacute; de respect et d'affection, et me re&ccedil;ut
+avec joie.</p>
+
+<p>Il avait &agrave; sa disposition la baleini&egrave;re du chef
+du district, et nous conv&icirc;nmes de repartir pour Tahiti
+d&egrave;s que le vent et l'&eacute;tat de la mer nous le
+permettraient.</p>
+
+<p>J'avais dit que j'&eacute;tais habitu&eacute; &agrave; la
+nourriture indig&egrave;ne, et que je me contenterais comme le
+reste de la famille des fruits de l'arbre-&agrave;-pain. Mais la
+vieille Hapoto avait ordonn&eacute; de grands pr&eacute;paratifs
+pour mon repas du soir, qui devait &ecirc;tre un festin. On
+poursuivit plusieurs poules pour les &eacute;trangler, et on
+alluma sur l'herbe un grand feu, destin&eacute; &agrave; cuire
+pour moi le <i>feii</i> et les fruits de
+l'arbre-&agrave;-pain.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Cependant le temps s'&eacute;coulait lentement. Il fallait plus
+d'une heure encore avant que la jeune fille qui &eacute;tait
+all&eacute;e chercher les actes de naissance des enfants de
+Ta&iuml;maha p&ucirc;t revenir.</p>
+
+<p>En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux
+amis, une promenade qui m'a laiss&eacute; un souvenir fantastique
+comme celui d'un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel
+nous nous dirigions, le pays n'est plus qu'une &eacute;troite
+bande de terrain, longue et sinueuse, resserr&eacute;e entre la
+mer et les mornes &agrave; pic, -- au flanc desquels sont
+accroch&eacute;es d'imp&eacute;n&eacute;trables for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le
+soir, l'isolement, la tristesse inqui&egrave;te qui me
+p&eacute;n&eacute;trait, pr&ecirc;taient &agrave; ces paysages
+quelque chose de d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en
+fleurs et des pandanus, tout cela &eacute;tonnamment haut et
+fr&ecirc;le, et courb&eacute; par le vent. Les longues tiges des
+palmiers, pench&eacute;es en tous sens, portaient
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; des touffes de lichen qui pendaient
+comme des chevelures grises. -- Et puis, sous nos pieds, toujours
+cette m&ecirc;me terre nue et cendr&eacute;e, cribl&eacute;e de
+trous de crabes.</p>
+
+<p>Le sentier que nous suivions semblait abandonn&eacute;: les
+crabes bleus avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec
+ce bruit particulier qu'ils font le soir. -- La montagne
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; pleine d'ombres.</p>
+
+<p>Le grand T&eacute;haro marchait pr&egrave;s de moi,
+r&ecirc;veur et silencieux comme un Maori, et je tenais par la
+main l'enfant de mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, la voix douce de Taamari
+s'&eacute;levait au milieu de tous les grands bruits monotones de
+la nature; ses questions d'enfant &eacute;taient
+incoh&eacute;rentes et singuli&egrave;res. -- J'entendais
+cependant sans difficult&eacute; le langage de ce petit
+&ecirc;tre, que bien des gens qui parlent &agrave; Tahiti le
+<i>dialecte de la plage</i> n'eussent pas compris; il parlait la
+vieille langue maorie &agrave; peu pr&egrave;s pure.</p>
+
+<p><br>
+ Nous v&icirc;mes poindre sur la mer une pirogue voil&eacute;e,
+qui revenait imprudemment de Tahiti; elle entra bient&ocirc;t
+dans les bassins int&eacute;rieurs du r&eacute;cif, presque
+couch&eacute;e sous ce grand vent aliz&eacute;.</p>
+
+<p>Il en sortit quelques indig&egrave;nes, deux jeunes filles qui
+se mirent &agrave; courir toutes mouill&eacute;es, jetant au vent
+triste la note inattendue de leurs &eacute;clats de rire.</p>
+
+<p>Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui
+s'arr&ecirc;ta pour caresser le petit Taamari, et tira de son sac
+des g&acirc;teaux qu'il lui donna.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;venance de ce vieux pour cet enfant, et son
+regard, me donn&egrave;rent une id&eacute;e horrible...</p>
+
+<p>Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos
+t&ecirc;tes, secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs
+scorpions. -- Il passait des rafales qui courbaient ces grands
+arbres comme un champ de roseaux; les feuilles mortes
+voltigeaient follement sur la terre nue...</p>
+
+<p>Je fis cette r&eacute;flexion naturelle, qu'il faudrait sans
+doute rester plusieurs jours dans cette &icirc;le avant qu'il
+f&ucirc;t possible &agrave; une pirogue de prendre la mer; cela
+arrive fr&eacute;quemment entre Tahiti et Moorea. -- Le
+d&eacute;part du <i>Rendeer</i> &eacute;tait fix&eacute; aux
+premiers jours de la semaine suivante; mon absence ne le
+retarderait pas d'une heure, -- et les derniers moments que
+j'aurais pu passer avec Rarahu, -- les derniers de la vie,
+s'envoleraient ainsi loin d'elle.</p>
+
+<p><br>
+ Quand nous rev&icirc;nmes, la nuit tombait tout &agrave; fait.
+-- Je n'avais pr&eacute;vu cette nuit, ni l'impression sinistre
+que me causait son approche.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ais &agrave; sentir aussi l'engourdissement
+et la soif de la fi&egrave;vre; -- les impressions si vives de
+cette journ&eacute;e l'avaient d&eacute;termin&eacute;e sans
+doute, en m&ecirc;me temps qu'un grand exc&egrave;s de
+fatigue.</p>
+
+<p>Nous nous ass&icirc;mes devant la case de la vieille
+Hapoto.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; plusieurs jeunes filles couronn&eacute;es
+de fleurs, qui &eacute;taient venues des cases voisines pour voir
+le <i>paoupa</i> (l'&eacute;tranger) -- car il en vient rarement
+dans ce district.</p>
+
+<p>-- Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi, -- c'est
+toi, Mata-reva!...</p>
+
+<p>Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que
+Rarahu m'avait donn&eacute; jadis et contre lequel avait
+pr&eacute;valu celui de Loti.</p>
+
+<p>Elle avait appris ce nom dans le district d'Apir&eacute;, au
+bord du ruisseau de Fataoua, o&ugrave; l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente elle m'avait vu.</p>
+
+<p><br>
+ La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects
+&eacute;tranges et impr&eacute;vus, sous l'influence de la
+fi&egrave;vre et de la nuit. -- On entendait dans les bois de la
+montagne le son plaintif et monotone des fl&ucirc;tes de
+roseau.</p>
+
+<p>A quelques pas de l&agrave;, sous un toit de chaume soutenu
+par des pieux de bourao, on faisait la cuisine &agrave; mon
+intention. -- Le vent balayait terriblement cette cuisine; des
+hommes nus, avec de grands cheveux &eacute;bouriff&eacute;s,
+&eacute;taient accroupis l&agrave;, comme des gnomes, autour
+d'une &eacute;paisse fum&eacute;e. -- Le mot "Toupapahou!",
+prononc&eacute; pr&egrave;s de moi, r&eacute;sonnait
+&eacute;trangement &agrave; mes oreilles...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p><br>
+ Cependant la jeune fille qui avait &eacute;t&eacute;
+envoy&eacute;e chez le chef du district arriva, -- et je pus
+encore lire &agrave; cette derni&egrave;re lueur du jour les
+quelques phrases tahitiennes qui r&eacute;tablissaient la
+v&eacute;rit&eacute; par des dates:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Ua fanau o Taamari i te Ta&iuml;maha,<br>
+ Est n&eacute; le Taamari de la Ta&iuml;maha,<br>
+ I te mahana pae no Tiurai 1864...<br>
+ le jour cinq de juillet 1864...<br>
+ Ua fanau o Atario i te Ta&iuml;maha.<br>
+ Est n&eacute; le Atario de la Ta&iuml;maha,<br>
+ I te mahana piti no Aote 1865...<br>
+ le jour deux de ao&ucirc;t 1865...</p>
+</blockquote>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p>Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans
+mon coeur, -- et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas
+croire. -- Chose &eacute;trange, je m'&eacute;tais attach&eacute;
+&agrave; l'id&eacute;e de cette famille tahitienne, -- et ce vide
+qui se faisait l&agrave; me causait une douleur
+myst&eacute;rieuse et profonde; c'&eacute;tait quelque chose
+comme si mon fr&egrave;re perdu e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+plong&eacute; plus avant et pour jamais dans le n&eacute;ant;
+tout ce qui &eacute;tait lui s'enfon&ccedil;ait dans la nuit,
+c'&eacute;tait comme s'il f&ucirc;t mort une seconde fois. -- Et
+il semblait que ces &icirc;les fussent devenues subitement
+d&eacute;sertes, -- que tout le charme de l'Oc&eacute;anie
+f&ucirc;t mort du m&ecirc;me coup, et que rien ne
+m'attach&acirc;t plus &agrave; ce pays.</p>
+
+<p><br>
+ -- Es-tu bien s&ucirc;r, disait d'une voix tremblante la
+m&egrave;re de Ta&iuml;maha, -- pauvre vieille femme &agrave;
+moiti&eacute; sauvage, -- es-tu bien s&ucirc;r, Loti, des choses
+que tu viens nous dire?...</p>
+
+<p>Je leur affirmai &agrave; tous ce mensonge. -- Ta&iuml;maha
+avait fait ce que fait plus d'une incompr&eacute;hensible
+Tahitienne; apr&egrave;s le d&eacute;part de Rou&eacute;ri, elle
+avait pris un autre amant europ&eacute;en; on ne voyage
+gu&egrave;re, entre le district de Matav&eacute;ri et Papeete;
+elle avait pu tromper sa m&egrave;re, son fr&egrave;re et ses
+soeurs, en leur cachant pendant deux ans le d&eacute;part de
+celui auquel ils<br>
+ l'avaient confi&eacute;e, -- apr&egrave;s quoi elle &eacute;tait
+venue le pleurer &agrave; Moorea. -- Elle l'avait
+r&eacute;ellement pleur&eacute; pourtant, et peut-&ecirc;tre
+n'avait-elle aim&eacute; que lui.</p>
+
+<p>Le petit Taamari &eacute;tait encore pr&egrave;s de moi, la
+t&ecirc;te appuy&eacute;e sur mes genoux. -- La vieille Hapoto le
+tira rudement par le bras. -- Elle se cacha la figure dans ses
+mains rid&eacute;es et couvertes de tatouages; un peu
+apr&egrave;s, je l'entendis pleurer...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p><br>
+ Je restai l&agrave; longtemps assis, tenant toujours en main les
+papiers du chef, et cherchant &agrave; rassembler mes
+id&eacute;es embrouill&eacute;es par la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais laiss&eacute; abuser comme un enfant
+na&iuml;f par la parole de cette femme; je maudissais cette
+cr&eacute;ature, qui m'avait pouss&eacute; dans cette &icirc;le
+d&eacute;sol&eacute;e, tandis qu'&agrave; Tahiti Rarahu
+m'attendait, et que le temps irr&eacute;parable s'envolait pour
+nous deux.</p>
+
+<p>Les jeunes filles &eacute;taient toujours l&agrave; assises,
+avec leurs couronnes de gard&eacute;nias qui r&eacute;pandaient
+leur parfum du soir; tous &eacute;taient immobiles, la t&ecirc;te
+tourn&eacute;e vers la for&ecirc;t, group&eacute;s, comme pour
+s'unir contre l'obscurit&eacute; envahissante, contre la solitude
+et le voisinage des bois.</p>
+
+<p>Le vent g&eacute;missait plus fort, il faisait froid et il
+faisait nuit...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p><br>
+ Je fis peu d'honneur au souper qui m'&eacute;tait offert, et,
+T&eacute;haro m'ayant abandonn&eacute; son lit, je
+m'&eacute;tendis sur les nattes blanches, essayant du sommeil
+pour calmer ma t&ecirc;te troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>Lui, T&eacute;haro, s'engageait &agrave; veiller jusqu'au
+jour, afin que rien ne retard&acirc;t notre d&eacute;part pour
+Tahiti, si, vers le matin, le vent venait &agrave; s'apaiser.</p>
+
+<p>La famille prit son repas du soir, -- et tous
+s'&eacute;tendirent silencieusement sur leurs lits de chaume,
+roul&eacute;s comme des momies d'&Eacute;gypte dans leurs pareos
+sombres, -- la nuque reposant &agrave; l'antique sur des supports
+en bois de bambou.</p>
+
+<p>La lampe d'huile de cocotier, tourment&eacute;e par le vent,
+ne tarda pas &agrave; mourir, et l'obscurit&eacute; devint
+profonde.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p><br>
+ Alors commen&ccedil;a une nuit &eacute;trange, toute remplie de
+visions fantastiques et d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Les draperies d'&eacute;corce de m&ucirc;rier voltigeaient
+autour de moi avec des fr&ocirc;lements d'ailes de
+chauves-souris, le terrible vent de la mer passait sur ma
+t&ecirc;te. Je tremblais de froid sous mon pareo. -- Je sentais
+toutes les terreurs, toutes les angoisses des enfants
+abandonn&eacute;s...</p>
+
+<p>O&ugrave; trouver en fran&ccedil;ais des mots qui traduisent
+quelque chose de cette nuit polyn&eacute;sienne, de ces bruits
+d&eacute;sol&eacute;s de la nature, -- de ces grands bois
+sonores, de cette solitude dans l'immensit&eacute; de cet
+oc&eacute;an, -- de ces for&ecirc;ts remplies de sifflements et
+de rumeurs &eacute;tranges, peupl&eacute;es de fant&ocirc;mes; --
+les Toupapahous de la l&eacute;gende oc&eacute;anienne, courant
+dans les bois avec des cris lamentables, -- des visages bleus, --
+des dents aigu&euml;s et de grandes chevelures...</p>
+
+<p>Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix
+humaines qui me fit du bien; et puis une main prit doucement la
+mienne:</p>
+
+<p>C'&eacute;tait T&eacute;haro qui venait voir si j'avais encore
+la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Je lui dis que j'avais aussi le d&eacute;lire par instants, et
+d'&eacute;tranges visions, -- et le priai de rester pr&egrave;s
+de moi. Ces choses sont famili&egrave;res aux Maoris, et ne les
+&eacute;tonnent jamais.</p>
+
+<p>Il garda ma main dans la sienne, et sa pr&eacute;sence apporta
+du calme &agrave; mon imagination.</p>
+
+<p>Il arriva aussi que, la fi&egrave;vre suivant son cours, j'eus
+moins froid, -- et finis par m'endormir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p><br>
+ A trois heures du matin, T&eacute;haro m'&eacute;veilla. -- A ce
+moment je me crus l&agrave;-bas, &agrave; Brightbury,
+couch&eacute; dans ma chambre d'enfant, sous le toit b&eacute;ni
+de la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux
+tilleuls de la cour remuer sous ma fen&ecirc;tre leurs branches
+moussues, -- et le bruit familier du ruisseau sous les
+peupliers...</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;taient les grandes palmes des cocotiers qui se
+froissaient au dehors, -- et la mer qui rendait sa plainte
+&eacute;ternelle sur les r&eacute;cifs de corail.</p>
+
+<p>T&eacute;haro m'&eacute;veillait pour partir; le temps
+s'&eacute;tait calm&eacute;, et on appr&ecirc;tait la
+pirogue.</p>
+
+<p>Quand je fus dehors, j'en &eacute;prouvai du bien; mais
+j'avais la fi&egrave;vre encore, et la t&ecirc;te me tournait un
+peu.</p>
+
+<p>Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans
+l'obscurit&eacute; les m&acirc;ts, les voiles et les pagayes.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tendis, &eacute;puis&eacute;, dans l'embarcation,
+et nous part&icirc;mes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait une nuit sans lune. -- Cependant &agrave; la
+lueur diffuse des &eacute;toiles on distinguait nettement les
+for&ecirc;ts suspendues au-dessus de nos t&ecirc;tes, -- et les
+tiges blanches des grands cocotiers pench&eacute;s.</p>
+
+<p>Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse
+imprudente, au moment de passer en pleine nuit la ceinture des
+r&eacute;cifs; les Maoris exprimaient tout bas leur frayeur, de
+courir ainsi par mauvais temps dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les
+redoutables rameaux blancs &eacute;corch&egrave;rent sa quille
+avec un bruit sourd, mais ils se bris&egrave;rent, et nous
+pass&acirc;mes.</p>
+
+<p>Au large, la brise tomba; -- subitement le calme se fit.
+Ballott&eacute;s par une houle &eacute;norme, dans une nuit
+profonde, nous n'avancions plus; il fallut pagayer.</p>
+
+<p>Cependant la fi&egrave;vre &eacute;tait pass&eacute;e; j'avais
+pu me lever, et prendre en main le gouvernail. -- Je vis alors
+qu'une vieille femme &eacute;tait &eacute;tendue au fond de la
+pirogue; c'&eacute;tait Hapoto, qui nous avait suivis pour aller
+parler &agrave; Ta&iuml;maha.</p>
+
+<p>Quand la mer se fut calm&eacute;e comme le vent, le jour
+&eacute;tait pr&egrave;s de para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Nous aper&ccedil;&ucirc;mes bient&ocirc;t les premi&egrave;res
+lueurs de l'aube; -- et les hauts pics de Moorea, qui
+d&eacute;j&agrave; s'&eacute;loignaient, prirent une
+l&eacute;g&egrave;re teinte rose.</p>
+
+<p>La vieille femme &eacute;tendue &agrave; mes pieds
+&eacute;tait immobile et semblait &eacute;vanouie; mais les
+Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que lui avaient
+donn&eacute; la fatigue et l'exc&egrave;s de la frayeur; ils
+parlaient bas pour ne point la troubler.</p>
+
+<p>Chacun de nous proc&eacute;da sans bruit &agrave; sa toilette,
+en se plongeant dans l'eau de la mer. -- Apr&egrave;s quoi nous
+f&icirc;mes des cigarettes de pandanus en attendant le
+soleil.</p>
+
+<p>Le lever du jour fut calme et splendide; tous les
+fant&ocirc;mes de la nuit s'&eacute;taient envol&eacute;s; je
+m'&eacute;veillais de ces r&ecirc;ves sinistres avec une intime
+sensation de bien-&ecirc;tre physique.</p>
+
+<p>Et bient&ocirc;t, quand j'aper&ccedil;us Tahiti, Papeete, la
+case de la reine, celle de mon fr&egrave;re, au beau soleil du
+matin; -- Moorea, non plus sombre et fantastique, mais
+baign&eacute;e de lumi&egrave;re, je vis combien j'aimais encore
+ce pays, malgr&eacute; ce vide qui venait de se faire pour moi,
+et ces liens du sang qui n'existaient plus; -- et je pris en
+courant le chemin de la ch&egrave;re petite case o&ugrave; Rarahu
+m'attendait...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le jour fix&eacute; par la petite princesse pour
+l&acirc;cher dans la campagne les oiseaux chanteurs &eacute;tait
+arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions cinq personnes qui devions proc&eacute;der
+&agrave; cette importante op&eacute;ration, et, une voiture
+partie de chez la reine nous ayant d&eacute;pos&eacute;s &agrave;
+l'entr&eacute;e des sentiers de Fataoua, nous nous
+enfon&ccedil;&acirc;mes sous bois.</p>
+
+<p>La petite Pomar&eacute; qu'on nous avait confi&eacute;e
+marchait tout doucement entre Rarahu et moi qui, tous deux, lui
+donnions la main; deux suivantes venaient par derri&egrave;re,
+portant sur un b&acirc;ton la cage et ses pr&eacute;cieux
+habitants.</p>
+
+<p>Ce fut dans un recoin d&eacute;licieux du bois de Fataoua,
+loin de toute habitation humaine, que l'enfant d&eacute;sira
+s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le soir; le soleil d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s bas ne p&eacute;n&eacute;trait plus gu&egrave;re sous
+l'&eacute;pais couvert de la for&ecirc;t; au-dessus de toute
+cette v&eacute;g&eacute;tation, il y avait encore les grands
+mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une lumi&egrave;re
+bleu&acirc;tre, qui descendait d'en haut comme dans les caves,
+tombait &agrave; terre sur un tapis de foug&egrave;res fines et
+exquises; sous les grands arbres s'&eacute;talaient des
+citronniers tout blancs de fleurs. -- On entendait de loin dans
+l'air humide le bruit de la grande cascade; -- autrement,
+c'&eacute;tait toujours ce silence des bois de la
+Polyn&eacute;sie, -- sombre pays enchant&eacute;, auquel il
+semble qu'il manque la vie.</p>
+
+<p>La petite-fille de Pomar&eacute;, grave et s&eacute;rieuse,
+ouvrit elle-m&ecirc;me la porte aux oiseaux, -- et puis nous nous
+retir&acirc;mes tous pour ne point troubler ce d&eacute;part.</p>
+
+<p>Mais les petites b&ecirc;tes avaient l'air peu
+dispos&eacute;es &agrave; prendre la vol&eacute;e. Celle qui la
+premi&egrave;re passa la t&ecirc;te &agrave; la porte, -- une
+grosse linotte sans queue, -- parut examiner attentivement les
+lieux, et puis elle rentra, effray&eacute;e de ce silence et de
+cet air solennel, -- pour dire aux autres sans doute: "Vous vous
+trouverez mal dans ce pays; le Cr&eacute;ateur n'y avait point
+mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour nous."</p>
+
+<p>Il fallut les prendre tous &agrave; la main pour les
+d&eacute;cider &agrave; sortir, et quand toute la bande fut
+dehors, sautillant de branche en branche d'un air inquiet, --
+nous retourn&acirc;mes sur nos pas.</p>
+
+<p>Il faisait d&eacute;j&agrave; presque nuit. Nous les
+entend&icirc;mes derri&egrave;re nous jusqu'au moment o&ugrave;
+nous f&ucirc;mes hors des grands bois...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p><br>
+ ...Je ne puis exprimer l'effet &eacute;trange que me produisait
+Rarahu lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de
+cette impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle
+&eacute;tait s&ucirc;re de ce qu'elle allait dire, et
+d&eacute;sirait que j'en fusse particuli&egrave;rement
+frapp&eacute;. Sa voix avait alors une douceur
+ind&eacute;finissable, un bizarre charme de
+p&eacute;n&eacute;tration et de tristesse; il y avait des mots,
+des phrases qu'elle pronon&ccedil;ait bien; -- et alors il
+semblait que ce f&ucirc;t une jeune fille de ma race et de mon
+sang; il semblait que tout &agrave; coup cela nous
+rapproch&acirc;t l'un de l'autre, d'une mani&egrave;re
+myst&eacute;rieuse et inattendue...</p>
+
+<p>Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer &agrave;
+me garder aupr&egrave;s d'elle, que ce projet d'autrefois
+&eacute;tait abandonn&eacute; comme un r&ecirc;ve d'enfant, que
+tout cela &eacute;tait bien impossible et bien fini pour jamais.
+Nos jours &eacute;taient compt&eacute;s. -- Tout au plus
+parlais-je de revenir, et encore, elle n'y croyait pas. En mon
+absence, je ne sais ce qu'avait fait la pauvre petite; on ne lui
+avait pas connu d'amants europ&eacute;ens, c'&eacute;tait tout ce
+que j'avais d&eacute;sir&eacute; apprendre. -- J'avais
+conserv&eacute; au moins sur son imagination une sorte de
+prestige que la s&eacute;paration ne m'avait pas enlev&eacute;,
+et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; &agrave; mon retour,
+tout l'amour que peut donner une petite fille passionn&eacute;e
+de seize ans, elle me l'avait prodigu&eacute; sans mesure, -- et
+pourtant, je le voyais bien, en m&ecirc;me temps que nos derniers
+jours s'envolaient, Rarahu s'&eacute;loignait de moi; elle
+souriait toujours de son m&ecirc;me sourire tranquille, mais je
+sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
+d&eacute;senchantement, de sourde irritation, et de toutes les
+passions effr&eacute;n&eacute;es des enfants sauvages.</p>
+
+<p>Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!</p>
+
+<p>Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...</p>
+
+<p>-- Oh! ma ch&egrave;re petite amie, lui disais-je, &ocirc; ma
+bien-aim&eacute;e, tu seras sage, apr&egrave;s mon d&eacute;part.
+Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu crois en Dieu, toi
+aussi; prie, au moins, -- et nous nous reverrons encore dans
+l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>"Pars, toi aussi, lui disais-je &agrave; genoux; va, loin de
+cette ville de Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie,
+dans un district &eacute;loign&eacute; o&ugrave; ne viennent pas
+les Europ&eacute;ens; -- tu te marieras comme elle, tu auras une
+famille comme les femmes chr&eacute;tiennes; avec de petits
+enfants qui t'appartiendront et que tu garderas pr&egrave;s de
+toi, tu seras heureuse...</p>
+
+<p>Alors et toujours, ce m&ecirc;me incompr&eacute;hensible
+sourire paraissait sur ses l&egrave;vres; -- elle baissait la
+t&ecirc;te et ne r&eacute;pondait plus. -- Et je comprenais bien
+qu'apr&egrave;s mon d&eacute;part elle serait une des petites
+filles les plus folles, et les plus perdues de Papeete.</p>
+
+<p>Quelle angoisse c'&eacute;tait, mon Dieu, quand, silencieuse
+et distraite, -- &agrave; tout ce que je trouvais de suppliant et
+de passionn&eacute; &agrave; lui dire, -- elle souriait de son
+m&ecirc;me sourire de sombre insouciance, de doute et
+d'ironie...</p>
+
+<p>Y a-t-il une souffrance comparable &agrave; celle-l&agrave;:
+aimer, et sentir qu'on ne vous &eacute;coute plus? -- que ce
+coeur qui vous appartenait se ferme, quoi que vous fassiez? --
+que le c&ocirc;t&eacute; sombre et inexplicable de sa nature
+reprend sur lui sa force et ses droits?...</p>
+
+<p>Et pourtant on aime de toute son &acirc;me cette &acirc;me qui
+vous &eacute;chappe. Et puis, la mort est l&agrave; qui attend;
+elle va prendre bient&ocirc;t ce corps ador&eacute;, qui est la
+chair de votre chair. La mort sans r&eacute;surrection, sans
+espoir, -- puisque celle-l&agrave; m&ecirc;me qui va mourir ne
+croit plus &agrave; rien de ce qui sauve et fait revivre...</p>
+
+<p>Si cette &acirc;me &eacute;tait tout &agrave; fait mauvaise et
+perdue, on en ferait le sacrifice comme d'une chose impure...
+Mais, sentir qu'elle souffre, savoir qu'elle a &eacute;t&eacute;
+douce, aimante, et pure!... -- C'est comme un voile de
+t&eacute;n&egrave;bres qui l'enveloppe, -- une mort
+anticip&eacute;e qui l'&eacute;treint et qui la glace.
+Peut-&ecirc;tre ne serait-il pas impossible de la sauver encore,
+-- mais il faut partir, s'en aller pour toujours, -- et le temps
+passe et on ne peut rien!...</p>
+
+<p>Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes; --
+on veut s'enivrer &agrave; la derni&egrave;re heure de tout ce
+qui va vous &ecirc;tre enlev&eacute; sans retour, -- et prendre
+encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on peut arracher
+&agrave; la vie de joies d&eacute;lirantes et de sensations
+fi&eacute;vreuses...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p><br>
+ ...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur
+la route d'Apir&eacute;. C'&eacute;tait l'avant-veille du
+d&eacute;part.</p>
+
+<p>Il faisait une accablante chaleur d'orage. -- L'air
+&eacute;tait charg&eacute; de senteurs de goyaves m&ucirc;res;
+toutes les plantes &eacute;taient &eacute;nerv&eacute;es. De
+jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes
+immobiles sur un ciel noir et plomb&eacute;; le morne de Fataoua
+montrait dans les nuages ses cornes et ses dents; ces montagnes
+de basalte semblaient peser lourdes et chaudes sur nos
+t&ecirc;tes, et oppresser nos pens&eacute;es comme nos sens.</p>
+
+<p>Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin,
+se lev&egrave;rent &agrave; notre approche et s'avanc&egrave;rent
+vers nous.</p>
+
+<p>L'une qui &eacute;tait vieille, cass&eacute;e, tatou&eacute;e
+entra&icirc;nait par la main l'autre, qui &eacute;tait encore
+belle et jeune; -- c'&eacute;tait Hapoto, et sa fille
+Ta&iuml;maha.</p>
+
+<p>-- Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne &agrave;
+Ta&iuml;maha...</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha souriait de son &eacute;ternel sourire en
+baissant les yeux comme un enfant pris en faute, mais qui n'a pas
+conscience du mal qu'il a fait et n'en &eacute;prouve aucun
+remords.</p>
+
+<p>-- Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!</p>
+
+<p>Je pardonnai &agrave; cette femme, et prit sa main qu'elle me
+tendait. -- Il ne nous est pas possible, &agrave; nous qui sommes
+n&eacute;s sur l'autre face du monde, de juger ou seulement de
+comprendre ces natures incompl&egrave;tes, si diff&eacute;rentes
+des n&ocirc;tres, chez qui le fond demeure myst&eacute;rieux et
+sauvage, et o&ugrave; l'on trouve pourtant, &agrave; certaines
+heures, tant de charme d'amour, et d'exquise
+sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha avait &agrave; me remettre un objet bien
+pr&eacute;cieux, -- une relique d'autrefois, -- le pareo de
+Rou&eacute;ri que, sur sa demande, je lui avais
+confi&eacute;.</p>
+
+<p>Elle l'avait blanchi et r&eacute;par&eacute; avec un soin
+extr&ecirc;me. Elle parut &eacute;mue cependant, et une larme
+trembla dans ses yeux quand elle me remit ce souvenir -- qui
+allait retourner avec moi l&agrave;-bas, &agrave; Brightbury
+d'o&ugrave; je l'avais emport&eacute;.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Dans une derni&egrave;re visite que je fis &agrave;
+Pomar&eacute;, je lui recommandai Rarahu.</p>
+
+<p>-- ... Et quand m&ecirc;me, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en
+ferais-tu?...</p>
+
+<p>-- Je reviendrai, r&eacute;pondis-je en h&eacute;sitant.</p>
+
+<p>-- Loti!... ton fr&egrave;re aussi devait revenir!... Vous
+dites tous cela, continua-t-elle lentement, comme repassant ses
+propres souvenirs. -- Quand vous quittez mon pays, vous dites
+tous cela. -- Mais la terre britannique (<i>te funua
+piritania</i>) est loin de la Polyn&eacute;sie; de tous ceux que
+j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...</p>
+
+<p>"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa
+petite-fille. -- Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p><br>
+ Le soir, Rarahu et moi, nous &eacute;tions assis sous la
+v&eacute;randa de notre case; on entendait partout dans l'herbe
+les bruits de cigales des soirs d'&eacute;t&eacute;. -- Les
+branches non &eacute;mond&eacute;es des orangers et des hibiscus
+donnaient &agrave; notre demeure un air d'abandon et de ruine;
+nous &eacute;tions &agrave; moiti&eacute; cach&eacute;s sous
+leurs masses capricieuses et touffues.</p>
+
+<p>-- Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton
+enfance, qu'autrefois tu savais prier avec amour?</p>
+
+<p>-- Quand l'homme est mort, r&eacute;pondit lentement Rarahu,
+et enfoui sous la terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire
+sortir?</p>
+
+<p>-- Pourtant, dis-je encore, en me rattachant &agrave;
+certaines croyances sombres qu'elle n'avait pas perdues, --
+pourtant tu as peur des fant&ocirc;mes; tu sais bien qu'&agrave;
+cette heure m&ecirc;me, autour de nous, dans ces arbres,
+peut-&ecirc;tre il y en a...</p>
+
+<p>-- Ah! oui, dit-elle avec un frisson, -- apr&egrave;s, il y a
+peut-&ecirc;tre le Toupapahou; apr&egrave;s la mort, il y a le
+fant&ocirc;me qui, quelque temps, para&icirc;t encore, et
+r&ocirc;de incertain dans les bois; -- mais je pense que le
+Toupapahou s'&eacute;teint aussi, quand, &agrave; la longue, il
+n'a plus de forme sous la terre, -- et qu'alors c'est la
+fin...</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais cette voix fra&icirc;che d'enfant,
+pronon&ccedil;ant dans sa langue douce et singuli&egrave;re
+d'aussi sombres choses...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait le dernier jour...</p>
+
+<p>Le soleil d'Oc&eacute;anie s'&eacute;tait lev&eacute; aussi
+radieux qu'&agrave; l'ordinaire sur "Tahiti la
+d&eacute;licieuse"; -- ce que souffrent dans leur coeur les
+hommes qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec
+l'&eacute;ternelle nature, et n'entrave jamais ses f&ecirc;tes
+inconscientes.</p>
+
+<p>Depuis le matin nous &eacute;tions debout tous deux, et bien
+empress&eacute;s. -- Les pr&eacute;paratifs du d&eacute;part
+apportent souvent une diversion heureuse &agrave; la tristesse de
+ceux qui vont se quitter, -- et ce cas &eacute;tait le
+n&ocirc;tre...</p>
+
+<p><br>
+ Il nous fallait emballer le produit de toutes nos p&ecirc;ches,
+de toutes nos exp&eacute;ditions sur les r&eacute;cifs; tous nos
+coquillages, tous nos madr&eacute;pores rares, qui, en mon
+absence, avaient s&eacute;ch&eacute; sur l'herbe du jardin, et
+ressemblaient maintenant &agrave; de grands lichens fins et
+compliqu&eacute;s plus blancs que de la neige.</p>
+
+<p>Rarahu d&eacute;ployait une activit&eacute; extr&ecirc;me, et
+faisait beaucoup d'ouvrage, ce qui n'est point habituel aux
+femmes tahitiennes; tout ce mouvement trompait sa douleur. -- Je
+sentais bien que son coeur se d&eacute;chirait en me voyant
+partir; je la retrouvais elle-m&ecirc;me, et je reprenais un peu
+de confiance et d'espoir...</p>
+
+<p>Nous avions &agrave; emballer une quantit&eacute; d'objets, --
+une foule de choses qui eussent fait sourire beaucoup de gens:
+des branches des goyaviers d'Apir&eacute;, des branches des
+arbres de notre jardin, des morceaux de l'&eacute;corce des
+grands cocotiers qui ombrageaient notre case...</p>
+
+<p>Plusieurs couronnes fan&eacute;es de Rarahu, -- toutes celles
+des derniers jours, -- faisaient aussi partie de mon bagage, --
+avec des gerbes de foug&egrave;res, et des gerbes de fleurs.
+Rarahu y ajoutait encore des touffes de reva-reva,
+renferm&eacute;es dans des bo&icirc;tes de bois odorant, et de
+d&eacute;licates couronnes en paille de pe&iuml;a, qu'elle avait
+fait tresser pour moi.</p>
+
+<p>Et tout cela emplissait des caisses en quantit&eacute;, tout
+cela constituait un train de d&eacute;part &eacute;norme...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p><br>
+ Vers deux heures nous e&ucirc;mes termin&eacute; ces grands
+pr&eacute;paratifs. Rarahu mit sa plus belle tapa de mousseline
+blanche, pla&ccedil;a des gard&eacute;nias dans ses cheveux
+d&eacute;nou&eacute;s, -- et nous sort&icirc;mes de chez
+nous.</p>
+
+<p>Je voulais avant de partir revoir une derni&egrave;re fois
+Faaa, les grands cocotiers et les grandes plages de corail; je
+voulais jeter un coup d'oeil dernier sur tous ces paysages
+tahitiens; je voulais revoir Apir&eacute;, et me baigner encore
+avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
+d&eacute;sirais dire adieu &agrave; une foule d'amis
+indig&egrave;nes; je voulais voir tout et tout le monde, je ne
+pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et l'heure passait,
+et nous ne savions plus auquel courir...</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; seuls qui ont d&ucirc; abandonner pour toujours
+des lieux et des &ecirc;tres ch&eacute;ris peuvent comprendre
+cette agitation du d&eacute;part, et cette tristesse
+inqui&egrave;te, qui oppresse comme une souffrance
+physique...</p>
+
+<p><br>
+ Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tard quand nous
+arriv&acirc;mes &agrave; Apir&eacute;, au ruisseau de
+Fataoua.</p>
+
+<p>Mais tout &eacute;tait encore l&agrave; comme dans le bon
+vieux temps; au bord de l'eau, la soci&eacute;t&eacute;
+&eacute;tait nombreuse et choisie; il y avait toujours
+T&eacute;touara la n&eacute;gresse, qui tr&ocirc;nait au milieu
+de sa cour, et une foule de jeunes femmes qui plongeaient et
+nageaient comme des poissons, avec la plus insouciante
+ga&icirc;t&eacute; du monde.</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes tous deux, nous donnant la main comme
+autrefois, et disant doucement bonjour de droite et de gauche
+&agrave; tous ces visages connus et amis. A notre approche les
+&eacute;clats de rire avaient cess&eacute;; la petite figure
+douce et profond&eacute;ment s&eacute;rieuse de Rarahu, sa robe
+blanche tra&icirc;nante comme celle d'une mari&eacute;e, son
+regard triste avaient impos&eacute; le silence...</p>
+
+<p>Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et
+respectent la douleur. On savait que Rarahu &eacute;tait la
+<i>petite femme de Loti</i>; on savait que le sentiment qui nous
+unissait n'&eacute;tait point une chose banale et ordinaire; --
+on savait surtout qu'on nous voyait pour la derni&egrave;re
+fois.</p>
+
+<p><br>
+ Nous tourn&acirc;mes &agrave; droite, par un &eacute;troit
+sentier bien connu. -- A quelques pas plus loin, sous l'ombrage
+triste des goyaviers, &eacute;tait ce bassin plus isol&eacute;
+o&ugrave; s'&eacute;tait pass&eacute;e l'enfance de Rarahu, et
+qu'autrefois nous consid&eacute;rions un peu comme notre
+propri&eacute;t&eacute; particuli&egrave;re.</p>
+
+<p><br>
+ Nous trouv&acirc;mes l&agrave; deux jeunes filles inconnues,
+tr&egrave;s belles, malgr&eacute; la duret&eacute; farouche de
+leurs traits: elles &eacute;taient v&ecirc;tues, l'une de rose,
+l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit
+&eacute;taient cr&ecirc;p&eacute;s comme ceux des femmes de
+Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi l'expression de sauvage
+ironie.</p>
+
+<p>Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds
+baignant dans l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un
+air de l'archipel des Marquises.</p>
+
+<p>Elles se sauv&egrave;rent en nous voyant para&icirc;tre, et,
+comme nous l'avions d&eacute;sir&eacute;, nous rest&acirc;mes
+seuls.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>XXXII</h4>
+
+<p><br>
+ Nous n'&eacute;tions pas revenus l&agrave; depuis le retour du
+<i>Rendeer</i> &agrave; Tahiti. -- En nous retrouvant dans ce
+petit recoin qui jadis &eacute;tait &agrave; nous, nous
+&eacute;prouv&acirc;mes une &eacute;motion vive, -- et aussi une
+sensation d&eacute;licieuse, qu'aucun autre lieu au monde
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable de nous causer.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait bien rest&eacute; tel qu'autrefois, dans cet
+endroit o&ugrave; l'air avait toujours la fra&icirc;cheur de
+l'eau courante; nous connaissions l&agrave; toutes les pierres,
+toutes les branches, -- tout, jusqu'aux moindres mousses. -- Rien
+n'avait chang&eacute;; c'&eacute;taient bien ces m&ecirc;mes
+herbes et cette m&ecirc;me odeur, -- m&eacute;lang&eacute;e de
+plantes aromatiques et de goyaves m&ucirc;res.</p>
+
+<p>Nous suspend&icirc;mes nos v&ecirc;tements aux branches, -- et
+puis nous nous ass&icirc;mes dans l'eau, savourant le plaisir de
+nous retrouver encore, et pour la derni&egrave;re fois, en pareo,
+au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua.</p>
+
+<p><br>
+ Cette eau, claire, d&eacute;licieuse, arrivait de l'Oroena par
+la grande cascade. -- Le ruisseau courait sur de grosses pierres
+luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs fr&ecirc;les des
+goyaviers. -- Les branches de ces arbustes se penchaient en
+vo&ucirc;te au-dessus de nos t&ecirc;tes, et dessinaient sur ce
+miroir l&eacute;g&egrave;rement agit&eacute; les mille
+d&eacute;coupures de leur feuillage. -- Les fruits m&ucirc;rs
+tombaient dans l'eau; le ruisseau en roulait; son lit
+&eacute;tait sem&eacute; de goyaves, d'oranges et de citrons.</p>
+
+<p>Nous ne disions rien tous deux; -- assis pr&egrave;s l'un de
+l'autre, nous devinions mutuellement nos pens&eacute;es tristes,
+sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les
+communiquer.</p>
+
+<p>Les fr&ecirc;les poissons et les tout petits l&eacute;zards
+bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y e&ucirc;t
+eu l&agrave; aucun &ecirc;tre humain; nous &eacute;tions
+tellement immobiles, que les <i>varos</i>, si craintifs,
+sortaient des pierres et circulaient autour de nous.</p>
+
+<p>Le soleil qui baissait d&eacute;j&agrave;, -- le dernier
+soleil de mon dernier soir d'Oc&eacute;anie, -- &eacute;clairait
+certaines branches de lueurs chaudes et dor&eacute;es; j'admirais
+toutes ces choses pour la derni&egrave;re fois. Les sensitives
+commen&ccedil;aient &agrave; replier pour la nuit leurs feuilles
+d&eacute;licates; -- les mimosas l&eacute;gers, les goyaviers
+noirs, avaient d&eacute;j&agrave; pris leurs teintes du soir, --
+et ce soir &eacute;tait le dernier, -- et demain, au lever du
+soleil, j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma
+petite amie bien-aim&eacute;e allaient dispara&icirc;tre, comme
+s'&eacute;vanouit le d&eacute;cor de l'acte qui vient de
+finir...</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; &eacute;tait un acte de f&eacute;erie au
+milieu de ma vie, -- mais il &eacute;tait fini sans retour!...
+Finis les r&ecirc;ves, les &eacute;motions douces, enivrantes, ou
+poignantes de tristesse, -- tout &eacute;tait fini, &eacute;tait
+mort...</p>
+
+<p>Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les
+miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes
+silencieuses, qui tombaient press&eacute;es, comme d'un vase trop
+plein...</p>
+
+<p>-- Loti, dit-elle, je suis &agrave; toi... je suis ta petite
+femme, n'est-ce pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je
+prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demand&eacute;, je
+le ferai... Demain je quitterai Papeete en m&ecirc;me temps que
+toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je
+n'aurai point d'autre &eacute;poux, et, jusqu'&agrave; ce que je
+meure, je prierai pour toi...</p>
+
+<p>Alors les sanglots coup&egrave;rent les paroles de Rarahu, qui
+passa ses deux bras autour de moi et appuya sa t&ecirc;te sur mes
+genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces; -- j'avais
+retrouv&eacute; ma petite amie, elle &eacute;tait bris&eacute;e,
+elle &eacute;tait sauv&eacute;e. Je pouvais la quitter
+maintenant, puisque nos destin&eacute;es nous s&eacute;paraient
+d'une mani&egrave;re irr&eacute;vocable et fatale; ce
+d&eacute;part aurait moins d'amertume, moins d'angoisse
+d&eacute;chirante; je pouvais m'en aller au moins avec
+d'incertaines mais consolantes pens&eacute;es de retour, --
+peut-&ecirc;tre aussi avec de vagues esp&eacute;rances dans
+l'&eacute;ternit&eacute;!<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p><br>
+ Le soir il y avait grand bal chez Pomar&eacute;, bal d'adieu
+offert aux officiers du <i>Rendeer</i>. -- On devait danser
+jusqu'&agrave; l'heure de l'appareillage, que "l'amiral &agrave;
+cheveux blancs" avait fix&eacute; pour le lever du jour.</p>
+
+<p>Et Rarahu et moi, nous avions d&eacute;cid&eacute; d'y
+assister.</p>
+
+<p>Il y avait &eacute;norm&eacute;ment de monde &agrave; ce bal,
+pour un bal de Papeete; toutes les Tahitiennes de la cour,
+quelques femmes europ&eacute;ennes, tout ce qu'avait pu fournir
+le personnel de la colonie, et puis tous les officiers du
+<i>Rendeer</i>, et tous les fonctionnaires fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Rarahu naturellement n'&eacute;tait point admise dans le salon
+de la f&ecirc;te; mais, pendant que la foule dansait
+fi&eacute;vreusement la <i>upa-upa</i> dans les jardins, elle et
+quelques autres jeunes femmes dans une situation semblable,
+privil&eacute;gi&eacute;es de la reine, avaient &eacute;t&eacute;
+invit&eacute;es &agrave; prendre place sous la v&eacute;randa,
+sur une banquette d'o&ugrave; elles pouvaient, tout aussi bien
+qu'&agrave; l'int&eacute;rieur, voir et &ecirc;tre vues. -- Et
+avec le laisser-aller tahitien, on trouvait tout naturel que je
+vinsse souvent m'accouder &agrave; la fen&ecirc;tre, pour causer
+avec ma petite amie.</p>
+
+<p>En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle
+&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e comme une vision, par la
+lueur rouge des lampes, m&ecirc;l&eacute;e aux rayons bleus de la
+lune; sa robe blanche et son collier de perles brillaient sur le
+fond sombre du dehors.</p>
+
+<p><br>
+ Vers minuit, la reine m'appela d'un signe. -- On emportait sa
+petite-fille malade qui avait exig&eacute; qu'on l'habill&acirc;t
+pour ce bal. -- La petite Pomar&eacute; avait voulu me dire adieu
+avant de se laisser endormir.</p>
+
+<p><br>
+ Malgr&eacute; tout, ce bal &eacute;tait triste; les officiers du
+<i>Rendeer</i>, qui &eacute;taient en majorit&eacute;, y jetaient
+une impression de d&eacute;part et de s&eacute;paration contre
+laquelle on ne pouvait r&eacute;agir. -- Il y avait l&agrave; de
+jeunes hommes, qui allaient dire adieu &agrave; leurs
+ma&icirc;tresses, &agrave; leur vie de nonchalance et de plaisir;
+il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou trois fois dans le
+courant de leur existence &eacute;taient venus &agrave; Tahiti,
+qui savaient que maintenant leur carri&egrave;re &eacute;tait
+finie, et dont le coeur se serrait en songeant qu'ils ne
+reviendraient plus...</p>
+
+<p>La princesse Ariit&eacute;a vint &agrave; moi, plus
+anim&eacute;e que de coutume, et parlant plus vite:</p>
+
+<p>-- La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au
+piano; de jouer la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la
+jouer tr&egrave;s vite; de la continuer sans interruption par une
+autre danse, -- et puis encore par une troisi&egrave;me, -- afin
+de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.</p>
+
+<p>Je jouai avec fi&egrave;vre, en m'&eacute;tourdissant
+moi-m&ecirc;me, tout ce que je trouvai au hasard sur le piano. --
+Je r&eacute;ussis pour une heure &agrave; ranimer le bal; mais
+c'&eacute;tait une animation factice, -- et je ne pouvais pas
+plus longtemps la soutenir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p><br>
+ Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide,
+j'&eacute;tais encore au piano, jouant je ne sais quels airs
+insens&eacute;s, accompagn&eacute;s dans le lointain par la
+<i>upa-upa</i> qui r&acirc;lait au dehors.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais seul avec la vieille reine, qui &eacute;tait
+rest&eacute;e pensive et immobile dans son grand fauteuil
+dor&eacute;. -- Elle avait l'air d'une idole incorrecte et
+sombre, par&eacute;e avec un luxe encore sauvage.</p>
+
+<p>Le salon de Pomar&eacute; avait cet aspect triste des fins de
+bal; un grand d&eacute;sordre, une grande salle vide; des bougies
+s'&eacute;teignant dans les torch&egrave;res, tourment&eacute;es
+par le vent de la nuit.</p>
+
+<p>La reine se leva p&eacute;niblement, dans les plis de sa robe
+de velours cramoisi. -- Elle vit Rarahu qui se tenait pr&egrave;s
+de la porte, debout et silencieuse. -- Elle comprit et lui fit
+signe d'entrer.</p>
+
+<p>Rarahu entra... timide, les yeux baiss&eacute;s, et s'approcha
+de la reine. -- Apparaissant apr&egrave;s ce bal, dans cette
+salle d&eacute;serte, dans ce silence, avec sa longue
+tra&icirc;ne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs
+cheveux flottants, sa couronne de gard&eacute;nias blancs, -- et
+ses yeux agrandis par les larmes, -- elle avait l'air d'une
+willi, d'une vision d&eacute;licieuse de la nuit.</p>
+
+<p>-- Tu as &agrave; me parler, Loti, sans doute; tu veux me
+demander de veiller sur elle, dit la vieille reine avec
+bienveillance. Mais c'est elle, je le crains, qui ne le voudra
+pas...</p>
+
+<p>-- Madame, r&eacute;pondis-je, elle va partir demain pour
+Pap&eacute;uriri, demander l'hospitalit&eacute; &agrave; Tiahoui
+son amie. -- L&agrave;-bas comme ici, je vous supplie de ne pas
+l'abandonner. On ne la reverra plus &agrave; Papeete.</p>
+
+<p>-- Ah!... dit la reine, de sa grosse voix
+&eacute;tonn&eacute;e, et visiblement &eacute;mue... C'est bien,
+cela, mon enfant; c'est bien... &agrave; Papeete tu aurais
+&eacute;t&eacute; bien vite une petite fille perdue...</p>
+
+<p>Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les
+trois: la vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux
+d'ordinaire si durs se mouillaient de larmes.</p>
+
+<p>-- Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas
+diff&eacute;rer ce d&eacute;part. -- Si tes pr&eacute;paratifs,
+comme je le pense, ne sont pas longs &agrave; faire, veux-tu
+partir ce matin m&ecirc;me, un peu apr&egrave;s le soleil, vers
+sept heures, dans la voiture qui emm&egrave;nera ma belle-fille
+Mo&eacute;? Mo&eacute; s'en va &agrave; Atimaono, prendre le
+navire qui doit la conduire dans sa possession de
+Ra&iuml;at&eacute;a. -- Vous coucherez la nuit prochaine &agrave;
+Maraa, et demain matin vous serez &agrave; Pap&eacute;uriri,
+o&ugrave;, en passant, la voiture te d&eacute;posera.</p>
+
+<p>Rarahu sourit &agrave; travers ses larmes, &agrave; cette
+id&eacute;e qui lui causait une joie d'enfant, de partir avec la
+jeune reine de Ra&iuml;at&eacute;a.</p>
+
+<p>Il y avait entre Rarahu et Mo&eacute; une affinit&eacute;
+myst&eacute;rieuse; -- &eacute;trangement malheureuses toutes
+deux, et bris&eacute;es, elles avaient le m&ecirc;me
+caract&egrave;re, les m&ecirc;mes allures et le m&ecirc;me genre
+de charme.</p>
+
+<p><br>
+ Rarahu r&eacute;pondit qu'elle serait pr&ecirc;te. -- La pauvre
+petite en effet n'avait gu&egrave;re &agrave; emporter que
+quelques robes de mousseline de diverses couleurs, -- et son
+fid&egrave;le vieux chat gris...</p>
+
+<p><br>
+ Et nous pr&icirc;mes cong&eacute; de Pomar&eacute;, en serrant
+avec effusion et de tout notre coeur ses vieilles mains royales.
+-- La princesse Ariit&eacute;a, qui avait reparu dans le salon,
+vint en tenue de bal nous accompagner jusqu'&agrave; la porte du
+jardin; elle disait &agrave; Rarahu pour la consoler des choses
+aussi douces que si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sa soeur...
+Et pour la derni&egrave;re fois nous descend&icirc;mes &agrave;
+la plage...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p><br>
+ Il faisait nuit close encore.</p>
+
+<p>Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes
+les filles de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir,
+avaient suivi les officiers du <i>Rendeer</i>. -- Si on
+n'e&ucirc;t entendu quelques jeunes femmes pleurer, on e&ucirc;t
+dit plut&ocirc;t une f&ecirc;te qu'un d&eacute;part.</p>
+
+<p>Et ce fut l&agrave; que, un peu avant le jour, j'embrassai
+pour la derni&egrave;re fois ma petite amie.</p>
+
+<p><br>
+ En m&ecirc;me temps que le <i>Rendeer</i> quittait l'&icirc;le
+d&eacute;licieuse, la voiture qui emportait Rarahu et Mo&eacute;
+quittait Papeete, -- et longtemps Rarahu put voir, par les
+&eacute;chapp&eacute;es des cocotiers, &agrave; travers les
+rideaux de verdure, -- le <i>Rendeer</i> s'&eacute;loigner sur
+l'immensit&eacute; bleue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>QUATRI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<p><i>"Aue! Aue! a munaiho te tiar&eacute; iti tarona
+menehenehe!...<br>
+ "Aue! Aue! i teienei ra, na maheahea!..."<br>
+ (H&eacute;las! H&eacute;las! autrefois elle &eacute;tait jolie,
+la petite fleur d'arum!...<br>
+ H&eacute;las! H&eacute;las! maintenant elle est
+fan&eacute;e!...)<br>
+ (RARAHU)</i></p>
+
+<h3><br>
+ I</h3>
+
+<p><br>
+ Quelques jours plus tard, le <i>Rendeer</i>, poursuivant sa
+route &agrave; travers le Pacifique, passa en vue des mornes de
+Rapa, la plus australe des &icirc;les polyn&eacute;siennes. Et
+puis cette derni&egrave;re terre des Maoris disparut
+elle-m&ecirc;me de notre grand horizon monotone, -- et ce fut
+fini de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir rel&acirc;che au Chili, nous sort&icirc;mes
+du Grand Oc&eacute;an par le d&eacute;troit de Magellan, pour
+rentrer en Europe par la Plata, le Br&eacute;sil et les
+A&ccedil;ores.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p><br>
+ Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux,
+je revins &agrave; Brightbury, frapper &agrave; la porte de ma
+maison ch&eacute;rie... On ne m'attendait pas encore.</p>
+
+<p>Je tombai dans les bras de ma vieille m&egrave;re, qui
+tremblait d'&eacute;motion et de surprise. -- Le bonheur et
+l'&eacute;tonnement furent grands de me revoir.</p>
+
+<p><br>
+ Apr&egrave;s les premiers moments, une impression de tristesse
+succ&egrave;de &agrave; la joie; un serrement de coeur se
+m&ecirc;le au charme du retour: des ann&eacute;es ont
+pass&eacute; depuis le d&eacute;part; on regarde ceux que l'on
+ch&eacute;rit: le temps a laiss&eacute; sur eux ses traces, -- on
+les trouve vieillis... Heureux encore, s'il n'y a point de place
+vide au foyer!...</p>
+
+<p><br>
+ C'est triste une matin&eacute;e d'hiver dans nos climats du
+Nord, -- surtout quand on a la t&ecirc;te toute remplie des
+images ensoleill&eacute;es des tropiques. C'est triste, le jour
+p&acirc;le, le ciel morne et sans rayons, -- le froid qu'on avait
+oubli&eacute;, -- les vieux arbres sans feuilles, -- les tilleuls
+humides et moussus, -- et le lierre sur les pierres grises.</p>
+
+<p>Pourtant, qu'on est bien au foyer! -- quelle joie de les
+revoir tous, y compris les vieux serviteurs qui ont veill&eacute;
+sur votre enfance; de retrouver les douces coutumes
+oubli&eacute;es, les bonnes soir&eacute;es d'hiver d'autrefois,
+et comme, au coin du feu, l'Oc&eacute;anie semble un r&ecirc;ve
+singulier!...</p>
+
+<p>Le matin o&ugrave; je revins &agrave; Brightbury frapper
+&agrave; la porte de ma maison, j'encombrais la rue de bagages,
+de colis et de caisses &eacute;normes.</p>
+
+<p>Tout ce d&eacute;ballage est une des distractions du retour.
+Les armes sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs
+polyn&eacute;siens, les coquilles et les madr&eacute;pores,
+faisaient bizarre figure, en revoyant la lumi&egrave;re dans ma
+vieille maison, sous le ciel britannique. J'&eacute;prouvai
+surtout une &eacute;motion vive, en d&eacute;ballant les plantes
+s&eacute;ch&eacute;es, les couronnes fan&eacute;es, qui avaient
+conserv&eacute; leur odeur exotique, et embaumaient ma chambre
+d'un parfum d'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p><br>
+ Quelques jours apr&egrave;s mon retour on me remit une lettre
+couverte de timbres am&eacute;ricains qui m'arrivait par la voie
+d'Overland. -- L'adresse &eacute;tait mise de la main de mon ami
+Georges T., de Papeete, que les Tahitiens appelaient Tatehau.</p>
+
+<p>Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse
+&eacute;criture enfantine et appliqu&eacute;e de Rarahu, qui
+m'envoyait son cri de douleur &agrave; travers les mers.</p>
+
+<p><i>RARAHU A LOTI</i></p>
+
+<p><i>Pap&eacute;uriri, le 15 janvier 1874.</i></p>
+
+<p><i>Cher ami,<br>
+ &ocirc; mon petit Loti, &ocirc; mon petit &eacute;poux
+ch&eacute;ri, &ocirc; toi ma seule pens&eacute;e &agrave; Tahiti,
+je te salue par le vrai Dieux.<br>
+ Cette lettre te dira ma tristesse pour toi.</i></p>
+
+<p><i>Depuis le jour o&ugrave; tu es parti, rien ne donne la
+mesure de ma douleur. Jamais ma pens&eacute;e ne t'oublie depuis
+ton d&eacute;part.<br>
+ O mon ami ch&eacute;ri, voici ma parole: ne pense pas que je me
+marierai; comment me marierais-je, puisque c'est toi qui es mon
+&eacute;poux. Reviens pour que nous restions ensemble dans mon
+pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans mon pays
+de Bora-Bora -- Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et
+sois-moi fid&egrave;le.</i></p>
+
+<p><i>Voici encore une parole: reviens &agrave; Bora-Bora; peu
+importe que tu n'aies pas de richesses, je ne demande pas
+beaucoup, ne t'occupe pas de cela, et reviens &agrave;
+Tahiti.</i></p>
+
+<p><i>Ah! quel contentement d'&ecirc;tre ensemble, Ah! quelle
+joie de mon coeur d'&ecirc;tre r&eacute;unie de nouveau &agrave;
+toi, ma pens&eacute;e, et mon amour de chaque jour.</i></p>
+
+<p><i>Ah! cette pens&eacute;e ch&eacute;rie que tu sois mon
+&eacute;poux. Ah! combien je d&eacute;sire ton corps pour manger
+beaucoup de toi!...</i></p>
+
+<p><i>Voici une parole sur mon s&eacute;jour &agrave;
+Pap&eacute;uriri: je suis sage, je reste bien tranquille. Je me
+repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'&ecirc;tre bonne
+pour moi -- &ocirc; mon petit ami (et mon grand chagrin) je te
+fais savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis
+bien, je suis retomb&eacute;e dans ce mal que tu savais sur moi
+cesser, ce m&ecirc;me mal, pas un autre; et cette maladie, je la
+supporte avec patience, parce que tu m'as oubli&eacute;e; si tu
+&eacute;tais pr&egrave;s de moi, tu me soulagerais un
+peu...</i></p>
+
+<p><i>Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur
+amiti&eacute; pour toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais
+tu ne seras oubli&eacute; des hommes de mon pays...</i></p>
+
+<p><i>J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit &eacute;poux
+ch&eacute;ri.</i></p>
+
+<p><i>Je te salue &ocirc; mon Loti,<br>
+ De Rarahu ta petite &eacute;pouse,</i></p>
+
+<p><i>RARAHU</i></p>
+
+<p><i>J'ai donn&eacute; cette lettre &agrave; Tatehau
+oeil-de-rat, je ne sais pas bien le nom de l'endroit o&ugrave; je
+dois t'&eacute;crire.</i></p>
+
+<p><i>Je te salue, mon ami ch&eacute;ri,</i></p>
+
+<p><i>RARAHU.</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3>
+
+<p><br>
+ Loti &eacute;crivit &agrave; Rarahu une longue lettre, dans
+laquelle il exprimait en langue tahitienne son grand amour pour
+sa petite amie. -- Il racontait, d'une mani&egrave;re
+intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images
+particuli&egrave;res, sa travers&eacute;e de six mois sur le
+<i>Rendeer</i>; la temp&ecirc;te du cap Horn, qui avait mis son
+navire en danger, et lui avait enlev&eacute; beaucoup de ses
+caisses remplies de souvenirs d'Oc&eacute;anie. -- Et puis il lui
+parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa m&egrave;re,
+-- et lui disait que, malgr&eacute; ces douces choses, il
+r&ecirc;vait de revenir encore dans le Grand-Oc&eacute;an, pour y
+retrouver son &icirc;le bien-aim&eacute;e et sa petite
+&eacute;pouse sauvage.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p><br>
+ RARAHU A LOTI (<i>Un an apr&egrave;s</i>.)</p>
+
+<p><br>
+ <i>Papeete, le 3 d&eacute;cembre 1874.</i></p>
+
+<p><i>O mon petit ami ch&eacute;ri, &ocirc; mon cher objet de ma
+peine, je te salue par le vrai Dieu.</i></p>
+
+<p><i>Je suis bien p&eacute;niblement &eacute;tonn&eacute;e de ne
+pas recevoir de lettre de toi, parce que voil&agrave; cinq fois
+que je t'ai &eacute;crit, et jamais un mot de toi ne m'est encore
+parvenu.</i></p>
+
+<p><i>Peut-&ecirc;tre arrive-t-il que tu ne te souviens plus de
+moi, voici je vois que mes lettres t'ont &eacute;t&eacute;
+envoy&eacute;es, jamais tu ne m'en as inform&eacute;e.</i></p>
+
+<p><i>Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?</i></p>
+
+<p><i>Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la
+douleur... Mais si tu m'&eacute;crivais un peu, cela
+r&eacute;chaufferait mon coeur, mais jamais tu ne penses &agrave;
+cela.</i></p>
+
+<p><i>Mais quant &agrave; moi, mon amour pour toi reste le
+m&ecirc;me, et aussi mes larmes pour toi; comme s'il restait dans
+ton coeur un peu d'amour pour moi, toi-m&ecirc;me tu penserais
+&agrave; moi.</i></p>
+
+<p><i>Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie,
+mais mon projet e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+inex&eacute;cutable...</i></p>
+
+<p><i>-- Voici une parole concernant Papeete:</i></p>
+
+<p><i>Il y a eu grande f&ecirc;te &agrave; Papeete le mois
+pass&eacute;, pour la petite-fille de la reine.</i></p>
+
+<p><i>Et c'&eacute;tait tr&egrave;s beau, et les femmes ont
+dans&eacute; jusqu'au matin. -- Et j'y &eacute;tais aussi;
+j'avais sur la t&ecirc;te une couronne de plume d'oiseau, -- mais
+mon coeur &eacute;tait bien triste...</i></p>
+
+<p><i>Et maintenant, la reine Pomar&eacute; et les siens. Et sa
+petite-fille Pomar&eacute;, et Ariit&eacute;a, te disent: ia ora
+na. Jamais rien de nouveau &agrave; Tahiti, except&eacute; que,
+le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois
+d'ao&ucirc;t...</i></p>
+
+<p><i>Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon
+&eacute;poux!...</i></p>
+
+<p><i>H&eacute;las! H&eacute;las! la petite fleur d'arum est
+aussi fan&eacute;e maintenant!...</i></p>
+
+<p><i>Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum &eacute;tait
+jolie!...</i></p>
+
+<p><i>Maintenant elle est fan&eacute;e, elle n'est plus
+jolie!...</i></p>
+
+<p><i>Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le
+sommet de Paea, pour que personne ne me puisse plus
+voir...</i></p>
+
+<p><i>H&eacute;las! H&eacute;las! &ocirc; mon &eacute;poux
+ch&eacute;ri, &ocirc; mon ami tendrement aim&eacute;!...</i></p>
+
+<p><i>H&eacute;las! H&eacute;las! mon ami
+ch&eacute;ri!...</i></p>
+
+<p><i>J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai
+Dieu.</i></p>
+
+<p><i>RARAHU.</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3><br>
+ JOURNAL DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ Londres, 20 janvier 1875.</p>
+
+<p><br>
+ Je passais &agrave; neuf heures du soir dans Regent Street. --
+La nuit &eacute;tait froide et brumeuse; -- des milliers de becs
+de gaz &eacute;clairaient la fourmili&egrave;re humaine, la foule
+noire et mouill&eacute;e.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re moi une voix cria: <i>Ia ora na, Loti!</i></p>
+
+<p>Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,
+-- celui que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais
+laiss&eacute; &agrave; Papeete, o&ugrave; il avait r&eacute;solu
+de finir ses jours.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p><br>
+ Quand nous f&ucirc;mes confortablement assis au coin du feu,
+nous nous m&icirc;mes &agrave; causer de l'&icirc;le
+d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>-- Rarahu... dit-il avec un certain embarras, -- oui, elle
+&eacute;tait, je crois, bien portante quand j'ai quitt&eacute; le
+pays; il est probable m&ecirc;me que si j'avais pris cong&eacute;
+d'elle, elle m'aurait donn&eacute; des commissions pour vous.</p>
+
+<p>"Comme vous le savez, elle avait quitt&eacute; Papeete en
+m&ecirc;me temps que vous-m&ecirc;mes, et on disait dans le pays:
+Loti et Rarahu n'ont pas pu se s&eacute;parer; ils sont partis
+ensemble pour l'Europe.</p>
+
+<p>"Je savais seul qu'elle &eacute;tait chez son amie Tiahoui,
+moi qui recevais de Pap&eacute;uriri ses lettres, avec cette
+aimable suscription: <i>&agrave; Tatehau Oeil-de-rat, pour
+remettre &agrave; Loti.</i></p>
+
+<p>"Lorsqu'elle reparut &agrave; Papeete, six ou huit mois
+apr&egrave;s, elle &eacute;tait plus jolie que jamais; elle
+&eacute;tait plus femme aussi, et plus form&eacute;e. -- Sa
+grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la
+gr&acirc;ce d'une &eacute;l&eacute;gie.</p>
+
+<p>"Elle devint la ma&icirc;tresse d'un jeune officier
+fran&ccedil;ais, qui eut pour elle une passion qui n'&eacute;tait
+pas ordinaire. -- Il &eacute;tait jaloux m&ecirc;me de votre
+souvenir. (On l'appelait encore: <i>la petite femme de Loti.</i>)
+-- Il lui avait fait le serment de l'emmener en France avec
+lui.</p>
+
+<p>"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la
+plus &eacute;l&eacute;gante et la plus remarqu&eacute;e des
+femmes de Papeete.</p>
+
+<p>"Au bout de ce temps-l&agrave;, il se produisit chez la reine
+un &eacute;v&eacute;nement depuis longtemps pr&eacute;vu: la
+petite Pomar&eacute; V s'&eacute;teignit une belle nuit, -- peu
+de jours apr&egrave;s une grande f&ecirc;te qu'on avait
+donn&eacute;e pour la distraire, et dont elle avait
+elle-m&ecirc;me arr&ecirc;t&eacute; le programme.</p>
+
+<p>"La vieille reine, par parenth&egrave;se, fut tellement
+accabl&eacute;e par cette derni&egrave;re et supr&ecirc;me
+douleur, que sans doute elle n'y survivra gu&egrave;re (1). Elle
+s'est retir&eacute;e pour le moment dans une case isol&eacute;e,
+b&acirc;tie aupr&egrave;s du tombeau de sa petite-fille, et ne
+veut plus voir &acirc;me qui vive.</p>
+
+<p><i>(1) La reine Pomar&eacute; est morte en 1877, laissant le
+tr&ocirc;ne &agrave; son second fils Ariiaue. Elle avait
+surv&eacute;cu environ deux ans &agrave; sa petite-fille. -- On
+peut consid&eacute;rer qu'&agrave; dater de ce jour commence la
+fin de Tahiti, au point de vue des coutumes, de la couleur
+locale, du charme et de l'&eacute;tranget&eacute;.</i></p>
+
+<p>"Rarahu observa dans cette circonstance la m&ecirc;me coutume
+que les suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper
+tout ras ses admirables cheveux noirs.</p>
+
+<p>"La reine lui en sut gr&eacute;, mais ce fut le sujet d'une
+querelle entre elle et son amant, -- et comme elle ne l'aimait
+gu&egrave;re, elle profita de l'occasion pour le quitter.</p>
+
+<p>"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retourn&eacute;e
+&agrave; Pap&eacute;uriri aupr&egrave;s de son amie. -- Mais,
+malheureusement, la pauvre petite est rest&eacute;e &agrave;
+Papeete, o&ugrave; je crois qu'elle m&egrave;ne aujourd'hui une
+vie absolument d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e et folle.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3>
+
+<p><br>
+ A partir de cette &eacute;poque on ne trouve plus que de loin en
+loin dans le journal de Loti quelques traces de souvenirs
+conserv&eacute;s au fond de son coeur pour la lointaine
+Polyn&eacute;sie; -- dans sa m&eacute;moire, l'image de Rarahu
+s'&eacute;loigne et s'efface.</p>
+
+<p>Ces fragments sont m&ecirc;l&eacute;s aux aventures d'une vie
+enfi&eacute;vr&eacute;e et l&eacute;g&egrave;rement excentrique,
+qui se d&eacute;roulent un peu partout, -- en Afrique
+principalement, -- et plus tard en Italie.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ Sierra-Leone, mars 1875.</p>
+
+<p><br>
+ O ma bien-aim&eacute;e petite amie, nous retrouverons-nous
+jamais l&agrave;-bas -- dans notre ch&egrave;re &icirc;le, --
+assis le soir sur les plages de corail?...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><br>
+ Bobdiara (S&eacute;n&eacute;gambie), octobre 1875.</p>
+
+<p>C'est la saison des grandes pluies, <i>l&agrave;-bas</i>, --
+la saison o&ugrave; la terre est couverte de fleurs roses,
+semblables &agrave; nos perce-neige d'Angleterre; les mousses
+sont humides, les for&ecirc;ts pleines d'eau.</p>
+
+<p>Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes
+de sable. Il est trois heures du matin <i>l&agrave;-bas</i>, il
+fait nuit noire, les toupapahous r&ocirc;dent dans les
+bois...</p>
+
+<p>Deux ann&eacute;es ont pass&eacute; d&eacute;j&agrave; sur ces
+souvenirs, et j'aime ce pays comme aux premiers jours: --
+l'impression persiste comme celle de Brightbury, celle de la
+patrie, -- quand tant d'autres se sont effac&eacute;es
+depuis.</p>
+
+<p>Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure, --
+et ma petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je
+jamais, - n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir,
+sous les cocotiers des plages?...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . .</p>
+
+<p><br>
+ Southampton, mars 1876.<br>
+ (Journal de Loti)</p>
+
+<p><br>
+ ... Tahiti, Bora-Bora, l'Oc&eacute;anie, -- que c'est loin tout
+cela, mon Dieu!</p>
+
+<p>Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je &agrave;
+pr&eacute;sent, -- sinon les d&eacute;senchantements amers, et
+les regrets poignants du pass&eacute;?... Je pleure, en songeant
+au charme perdu de ces premi&egrave;res ann&eacute;es, --
+&agrave; ce charme qu'aucune puissance ne peut plus me rendre, --
+&agrave; tout cela que je n'ai m&ecirc;me pas le pouvoir de fixer
+sur mon papier, et qui d&eacute;j&agrave; s'obscurcit et s'efface
+dans mon souvenir.</p>
+
+<p>H&eacute;las! o&ugrave; est-elle notre vie tahitienne, -- les
+f&ecirc;tes de la reine, -- les <i>him&eacute;n&eacute;</i> au
+clair de lune? -- Rarahu, Ariit&eacute;a, Ta&iuml;maha, o&ugrave;
+sont-elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes
+&eacute;motions, tous mes r&ecirc;ves d'autrefois, o&ugrave;
+est-ce tout cela?... O&ugrave; est ce bien-aim&eacute;
+fr&egrave;re John, qui partageait avec moi ces premi&egrave;res
+impressions de jeunesse vibrantes, &eacute;tranges,
+enchanteresses?...</p>
+
+<p>Ces parfums ambr&eacute;s des gard&eacute;nias, ce bruit du
+grand vent sur les r&eacute;cifs de corail, -- cette ombre
+myst&eacute;rieuse, et ces voix rauques qui parlaient la nuit, ce
+grand vent qui passait partout dans l'obscurit&eacute;...
+O&ugrave; est tout le charme ind&eacute;finissable de ce pays,
+toute la fra&icirc;cheur de nos impressions partag&eacute;es, de
+nos joies &agrave; deux?...</p>
+
+<p>H&eacute;las, il y a pour moi comme un attrait navrant
+&agrave; repasser ces souvenirs, que le temps emporte, quand par
+hasard quelque chose les &eacute;veille, -- une page
+&eacute;crite l&agrave;-bas, -- une plante s&egrave;che, un
+reva-reva, un parfum tahitien gard&eacute; encore par de pauvres
+couronnes de fleurs qui s'en vont en poussi&egrave;re, -- ou un
+mot de cette langue triste et douce, la langue de
+<i>l&agrave;-bas</i> que d&eacute;j&agrave; j'oublie.</p>
+
+<p><br>
+ Ici, &agrave; Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et
+d'estaminets, logis de hasard, camarades de hasard; -- on se
+r&eacute;unit on ne sait pourquoi, on s'&eacute;tourdit comme on
+peut...</p>
+
+<p>J'ai bien chang&eacute; depuis deux ann&eacute;es, et je ne me
+reconnais plus quand je regarde en arri&egrave;re. -- A corps
+perdu je me suis jet&eacute; dans une vie de plaisirs; c'est
+l&agrave;, il me semble, la seule fa&ccedil;on logique de prendre
+une existence que je n'avais pas demand&eacute;e, -- et dont le
+but et la fin sont pour moi des probl&egrave;mes
+insolubles...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p><br>
+ Ile de Malte, 2 mai 1876.</p>
+
+<p><br>
+ Nous &eacute;tions une quarantaine d'officiers de la marine de
+S.M. Britannique r&eacute;unis dans un caf&eacute; de la Valette,
+&agrave; l'&icirc;le de Malte.</p>
+
+<p>Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se
+rendant dans le Levant o&ugrave; on venait de massacrer les
+consuls de France et d'Allemagne, et o&ugrave; de graves
+&eacute;v&eacute;nements semblaient se pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>J'avais rencontr&eacute; dans cette foule un officier qui, lui
+aussi, avait v&eacute;cu en Oc&eacute;anie, -- et nous nous
+&eacute;tions isol&eacute;s pour causer ensemble de nos souvenirs
+tahitiens.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p><br>
+ -- Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se
+rapprochant de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti
+depuis nous deux.</p>
+
+<p>"Elle &eacute;tait tomb&eacute;e bien bas, les derniers temps,
+-- mais c'&eacute;tait une singuli&egrave;re petite fille.</p>
+
+<p>"Toujours des couronnes de fleurs fra&icirc;ches sur une
+figure de petite morte. Elle n'avait plus de g&icirc;te &agrave;
+la fin, et tra&icirc;nait avec elle un vieux chat infirme qui
+portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Ce
+chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.</p>
+
+<p>"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui
+malgr&eacute; tout avait conserv&eacute; pour elle une
+piti&eacute; et une bienveillance extr&ecirc;mes.</p>
+
+<p>"Tous les matelots du <i>Sea-Mew</i> l'aimaient beaucoup bien
+qu'elle f&ucirc;t devenue d&eacute;charn&eacute;e. -- Elle, --
+elle les voulait tous, tous ceux qui &eacute;taient un peu
+beaux.</p>
+
+<p>"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'&eacute;tait
+mise &agrave; boire de l'eau-de-vie, son mal allait tr&egrave;s
+vite.</p>
+
+<p>"Un beau jour -- (c'&eacute;tait en novembre 1875, elle
+pouvait avoir dix-huit ans) -- on apprit qu'elle &eacute;tait
+partie, avec son chat infirme, pour son &icirc;le de Bora-Bora,
+o&ugrave; elle s'en &eacute;tait all&eacute;e mourir, et
+o&ugrave;, para&icirc;t-il, elle ne v&eacute;cut que quelques
+jours.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p><br>
+ Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile
+passa devant mes yeux...</p>
+
+<p>Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en
+m'&eacute;veillant la nuit je la revoyais encore; --
+malgr&eacute; tout, je retrouvais son image, avec je ne sais
+quelle douceur triste, quelle esp&eacute;rance vague, avec je ne
+sais quelles id&eacute;es de pardon et de r&eacute;demption, --
+et tout &eacute;tait fini dans la fange, dans l'ab&icirc;me de
+l'&eacute;ternel n&eacute;ant!...</p>
+
+<p>Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. -- Un voile
+passa devant mes yeux... Et je restai l&agrave;, impassible, --
+et nous continu&acirc;mes &agrave; causer de nos souvenirs
+d'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Et moi aussi, &agrave; la lumi&egrave;re gaie des lampes
+refl&eacute;t&eacute;e par les glaces, au bruit joyeux des
+conversations, des rires, des toasts britanniques et des verres
+entrechoqu&eacute;s, -- je participais au concert
+g&eacute;n&eacute;ral des banalit&eacute;s et des inepties; comme
+eux, je disais d'un ton d&eacute;gag&eacute;:</p>
+
+<p>-- C'est un beau pays que l'Oc&eacute;anie; -- de belles
+cr&eacute;atures, les Tahitiennes; -- pas de
+r&eacute;gularit&eacute; grecque dans les traits, mais une
+beaut&eacute; originale qui pla&icirc;t plus encore, et des
+formes antiques... Au fond, des femmes incompl&egrave;tes qu'on
+aime &agrave; l'&eacute;gal des beaux fruits, de l'eau
+fra&icirc;che et des belles fleurs.</p>
+
+<p>"J'ai vu Tahiti trop d&eacute;licieuse et trop &eacute;trange,
+&agrave; travers le prisme enchanteur de mon extr&ecirc;me
+jeunesse... En somme, un charmant pays quand on a vingt ans; mais
+s'en lasse vite, et le mieux est peut-&ecirc;tre de ne pas y
+revenir &agrave; trente.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ ...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et
+l'obscurit&eacute;, un r&ecirc;ve sombre s'appesantit sur moi,
+une vision sinistre qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,
+-- un de ces fant&ocirc;mes qui replient leurs ailes de
+chauves-souris au chevet des malades, ou viennent s'asseoir sur
+les poitrines haletantes des criminels. . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>NATUAEA</h3>
+
+<p>(<i>Vision confuse de la nuit.)</i></p>
+
+<p><i><br>
+</i> ...L&agrave;-bas, <i>en dessous</i>, bien loin de
+l'Europe... le grand morne de Bora-Bora dressait sa silhouette
+effrayante, dans le ciel gris et cr&eacute;pusculaire des
+r&ecirc;ves...</p>
+
+<p>... J'arrivais, port&eacute; par un navire noir, qui glissait
+sans bruit sur la mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui
+marchait toujours... Tout pr&egrave;s, tout pr&egrave;s de la
+terre, sous des masses noires qui semblaient de grands arbres, le
+navire toucha la plage de corail et s'arr&ecirc;ta... Il faisait
+nuit, et je restai l&agrave; immobile, attendant le jour, -- les
+yeux fix&eacute;s sur la terre, avec une ind&eacute;finissable
+horreur.</p>
+
+<p>... Enfin le soleil se leva, un large soleil si p&acirc;le, si
+p&acirc;le, qu'on e&ucirc;t dit un signe du ciel annon&ccedil;ant
+aux hommes la consommation des temps, un sinistre
+m&eacute;t&eacute;ore pr&eacute;curseur du chaos final, un grand
+soleil mort...</p>
+
+<p>Bora-Bora s'&eacute;claira de lueurs bl&ecirc;mes; alors je
+distinguai des formes humaines assises qui semblaient m'attendre,
+et je descendis sur la plage...</p>
+
+<p>Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste
+colonnade grise, des femmes &eacute;taient accroupies par terre
+la t&ecirc;te dans leurs mains comme pour les veill&eacute;es
+fun&egrave;bres; elles semblaient &ecirc;tre l&agrave; depuis un
+temps ind&eacute;fini... Leurs longs cheveux les couvraient
+presque enti&egrave;rement, elles &eacute;taient immobiles; leurs
+yeux &eacute;taient ferm&eacute;s, mais, &agrave; travers leurs
+paupi&egrave;res transparentes, je distinguais leurs prunelles
+fix&eacute;es sur moi...</p>
+
+<p>Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide,
+&eacute;tendue sur un lit de pandanus...</p>
+
+<p>Je m'approchai de ce fant&ocirc;me endormi, je me penchai sur
+le visage mort... Rarahu se mit &agrave; rire...</p>
+
+<p>A ce rire de fant&ocirc;me le soleil s'&eacute;teignit dans le
+ciel, et je me retrouvai dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Alors un grand souffle terrible passa dans
+l'atmosph&egrave;re, et je per&ccedil;us confus&eacute;ment des
+choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous l'effort
+de brises myst&eacute;rieuses, -- des spectres tatou&eacute;s
+accroupis &agrave; leur ombre, -- les cimeti&egrave;res maoris et
+la terre de l&agrave;-bas qui rougit les ossements, --
+d'&eacute;tranges bruits de la mer et du corail, les crabes
+bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurit&eacute;, --
+et au milieu d'eux, Rarahu &eacute;tendue, son corps d'enfant
+envelopp&eacute; dans ses longs cheveux noirs, -- Rarahu les yeux
+vides, et riant du rire &eacute;ternel, du rire fig&eacute; des
+Toupapahous...</p>
+
+<p><br>
+ <i>"O mon cher petit ami, &ocirc; ma fleur parfum&eacute;e du
+soir! mon mal est grand dans mon coeur de ne plus te voir!
+&ocirc; mon &eacute;toile du matin, mes yeux se fondent dans les
+pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</i></p>
+
+<p><i>"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi
+chr&eacute;tienne.</i></p>
+
+<p><i>"Ta petite amie,</i></p>
+
+<p><i>RARAHU."</i></p>
+
+<h2 align="center"><br>
+ FIN</h2>
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
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+ 10 1991 January
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