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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 ***
+
+
+TROIS ANS D'ESCLAVAGE
+
+CHEZ LES PATAGONS
+
+
+
+
+ABBEVILLE.--IMPRIMERIE P. BRIEZ.
+
+[Illustration: Glymmatographie sur acier, Baudran.
+
+A. GUINNARD.]
+
+
+
+
+TROIS ANS
+
+D'ESCLAVAGE
+
+CHEZ LES PATAGONS
+
+RÉCIT DE MA CAPTIVITÉ
+
+PAR
+
+A. GUINNARD
+
+MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
+
+OUVRAGE
+
+accompagné d'un portrait de l'auteur et d'une carte
+
+Deuxième Édition
+
+PARIS
+
+P. BRUNET, LIBRAIRE-EDITEUR
+
+31, RUE BONAPARTE
+
+1864
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+A MADAME LA MARQUISE D'HAUTPOUL
+
+
+Si le mot reconnaissance peut suffire aux cœurs bien nés pour exprimer
+toute leur profonde gratitude, permettez-moi, Madame, de vous dédier
+ces souvenirs de mes souffrances passées.
+
+Daignez, Madame la Marquise, en agréant ce faible hommage, le
+considérer comme la preuve du meilleur et du plus respectueux souvenir
+qui se soit gravé en lettres ineffaçables dans la mémoire du pauvre
+voyageur éprouvé que vous avez bien voulu honorer de votre précieux et
+bienveillant intérêt.
+
+A. G.
+
+
+
+
+AU LECTEUR
+
+
+J'ai publié il y a quelques mois, dans le _Tour du Monde_, un
+sommaire de mes aventures en Patagonie. Le mauvais état de ma santé
+fut la seule cause qui m'empêcha d'en faire tout d'abord la relation
+complète; néanmoins je n'avais pas renoncé à la réalisation de ce
+projet qu'aujourd'hui seulement, il m'est permis de mettre à exécution.
+
+Pressé par de nombreux encouragements, ainsi que par les bienveillants
+conseils dont ont bien voulu m'honorer les personnes les plus
+distinguées, soit par leur science, soit par le rang élevé qu'elles
+occupent, je me suis déterminé à dépeindre les horribles souffrances
+que j'ai endurées pendant ma longue captivité, et à décrire les mœurs
+et les coutumes des diverses peuplades dont j'ai été l'esclave.
+
+Ce livre n'a aucune analogie avec les nombreuses et romanesques
+relations de voyages qui ornent nos bibliothèques; il est tout
+simplement l'œuvre d'un malheureux voyageur éprouvé qui n'aurait sans
+doute jamais osé écrire, sans cette circonstance.
+
+Je n'ai pas, ainsi que tant d'autres, cherché à imiter; je me suis
+purement et simplement borné à faire la narration scrupuleuse de mes
+aventures et celle des mœurs et coutumes des Patagons, des Puelches,
+des Pampas et des Mamuelches avec lesquels, par un enchaînement de
+circonstances malheureuses, j'ai dû forcément vivre pendant plus de
+trois ans et demi. La connaissance de leur langage et une longue
+habitude de leur genre d'existence, m'ayant mis à même de les
+considérer sous leur véritable point de vue, on pourra prendre pour
+termes de comparaisons avec tels ou tels écrivains que je m'abstiens de
+nommer, les diverses observations que j'ai pu faire.
+
+Je ne me suis pas adonné plus spécialement à la science qu'à la
+littérature, mais étant le seul qui, jusqu'à ce jour, ait pu pénétrer
+aussi avant dans l'intérieur de la Patagonie, je me trouve par cela
+même plus que tout autre dans la possibilité de renseigner exactement
+le lecteur sur ses nomades habitants. J'ai l'espoir que ce récit
+d'une des phases terribles de mon existence, offrira quelqu'intérêt,
+et que la jeunesse entreprenante et inexpérimentée, qui chaque année
+s'expatrie, poussée, comme je le fus moi-même, autant par l'ambition
+que par l'attrait de l'inconnu, y trouvera une leçon salutaire.
+
+Sur la carte qui figure à la fin de ce récit, j'ai tracé un itinéraire
+des parages où j'ai vécu pendant si longtemps. Ce travail ne pouvait
+être et n'est point d'une exactitude mathématique, car ayant été dans
+le plus complet état de dénument, je n'ai pas eu à ma disposition les
+instruments propres à déterminer les diverses positions des lieux
+que j'ai parcourus. Cependant, grâce à ma fidèle mémoire et au soin
+que j'ai toujours eu de remarquer les différentes directions que
+j'ai suivies avec les Indiens mes maîtres, grâce aussi à l'habitude
+que j'avais contractée d'évaluer les distances franchies avec les
+incomparables chevaux de ces régions lointaines, lesquels galopent
+facilement depuis l'aurore matinale jusqu'au tardif coucher du soleil,
+j'obtins pour moyenne, tout en faisant la part des difficultés du
+terrain, vingt-cinq lieues par jour. Toute approximative que puisse
+être cette mesure, elle n'est pas bien éloignée de la vérité; et
+l'on pourra s'en convaincre lorsqu'il sera permis de pénétrer dans
+l'intérieur de ces terres, ce qui ne saurait du reste manquer d'arriver
+un jour ou l'autre. Je dirai même plus, c'est que j'espère même qu'il
+sera possible de reconnaître les endroits que je désigne.
+
+On se demandera sans doute pour quelle raison cette carte est écrite en
+langue inconnue? c'est, parce que, sachant le langage de ces nomades,
+j'ai acquis la certitude qu'on a jusqu'alors, non seulement tronqué
+les noms de leurs tribus, mais encore qu'on n'en connaît qu'un petit
+nombre. L'orthographe de ces noms diffère de celle généralement adoptée
+parce que je pense, que non seulement il est nécessaire de faire
+connaître ces diverses dénominations, mais qu'il est, pour le moins,
+aussi utile de leur conserver leur véritable prononciation indienne.
+
+Ma délivrance ayant été aussi subite qu'imprévue, je n'ai pu
+rapporter aucun objet en souvenir de mon pénible voyage, de sorte que
+nombre de personnes ont peine à croire à la possibilité de mon retour
+après de semblables épreuves et que quelques-unes ont paru mettre en
+doute, les tristes et cruelles péripéties de mon exceptionnel voyage.
+Telle ne fut pas toutefois l'opinion de plusieurs membres de la science
+et particulièrement celle du bien regrettable M. Jomard, membre de
+l'Institut, qui parfaitement renseigné à cet égard, daigna me faire
+l'accueil le plus bienveillant. Cet homme illustre, qui jusque dans
+l'âge le plus avancé conserva toute la plénitude de ses facultés et
+dont le cœur resté jeune jusqu'au dernier instant, battit d'un si
+généreux enthousiasme pour les voyageurs éprouvés, m'honora de ses bons
+conseils et m'engagea à faire une relation pour laquelle il voulut bien
+me promettre sa précieuse coopération. Mais hélas! je ne devais point
+être assez heureux pour jouir d'une semblable faveur, car bientôt après
+la mort en le surprenant au milieu de ses travaux, l'arrachait au monde
+scientifique dont il avait été un si digne représentant.
+
+
+
+
+TROIS ANS D'ESCLAVAGE
+
+CHEZ LES PATAGONS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Comment il se fait que je pars pour Montévidéo, et dans quel but
+j'entreprends ce voyage.
+
+
+Je n'avais encore que vingt-trois ans en 1855, fort peu d'expérience,
+quelque ambition, et je possédais par-dessus tout l'amour des voyages.
+Dès ma plus tendre enfance, je m'étais senti comme électrisé au récit
+de ceux de mon aïeul maternel Ulliac de Kvallant, _officier de
+marine_, qui, à vingt-deux ans, avait déjà fait trois fois le trajet
+des Grandes-Indes et que la fortune avait daigné favoriser d'un de ses
+plus gracieux sourires. Plus tard la lecture développa encore chez moi
+cette passion d'une manière plus prononcée. J'avais tellement foi dans
+ma réussite au loin, que me voyant sans un avenir de mon goût, je pris
+subitement la fatale résolution de m'expatrier pour quelques années
+que je me proposais d'employer aussi fructueusement que possible,
+tant au profit de ma mémoire qu'à celui de ma bourse. Je songeais au
+bonheur que je ressentirais s'il m'était permis de mettre un terme aux
+inexorables coups du sort qui s'appesantissait sur ma famille, et cette
+seule idée suffisait à me consoler de la douloureuse séparation que je
+m'imposais.
+
+Je ne fis part de ma résolution à mes parents que quelques jours
+seulement avant mon départ. Ce fut pour chacun d'eux une triste
+surprise: mais quelques efforts qu'ils fissent pour me détourner de
+cette idée je n'en persistai pas moins dans ma résolution. C'est ainsi
+qu'après avoir reçu la visite de mon bien-aimé frère, qui m'était
+venu faire ses adieux et en même temps ceux de tous mes parents,
+je m'embarquai au Havre, dans le courant du mois d'août 1855 pour
+Montévidéo.
+
+Nous mîmes à la voile par un temps magnifique, mais qui changea
+tellement dès la nuit suivante, que nous restâmes durant tout une
+quinzaine, exposés au gré des flots furieux de la Manche malgré tous
+les efforts que l'on fit pour entrer dans l'Océan Atlantique. Enfin le
+seizième jour le vent changea, la mer redevint calme, nous commençâmes
+à faire bonne route.
+
+Il semblait en nous éloignant que le temps devenait de plus en
+plus radieux; nous naviguâmes de la sorte jusqu'à l'embouchure de
+la Plata sans avoir l'ombre d'un danger à redouter. Cependant nous
+ne devions point arriver à destination sans que je fusse à même de
+me rendre compte de l'horrible situation où se trouvent parfois les
+navigateurs; car à notre entrée dans la Plata, nous essuyâmes la
+plus horrible tempête que l'on puisse imaginer; et nous fûmes jetés
+sur le _banc anglais_ où peu s'en fallut que nous ne périssions
+corps et bien. Nous ne dûmes notre salut qu'à la grande solidité du
+navire, qui heureusement était neuf, et au grand sang-froid de notre
+habile capitaine, qui sut ranimer l'énergie de ses hommes, un instant
+paralysés par la frayeur.
+
+Une fois le danger passé, et le calme rétabli à bord, j'entendis de
+nouveau les hommes de l'équipage, se communiquer leurs projets de
+délassements et de plaisirs. Je ne cessais de les questionner sur
+Montévidéo, où tant d'autres venus avant moi avaient été assez heureux
+pour voir leurs désirs se réaliser; aux vœux de toutes sortes que je
+formais, vint encore se joindre la fébrile impatience de poser enfin le
+pied sur le sol américain que l'on me disait être si merveilleux.
+
+Mais à peine arrivé je fus saisi d'une sorte de pressentiment de
+mauvais augure, quand d'épais tourbillons de fumée s'offrirent à
+ma vue, et que les premiers bruits qui frappèrent mon oreille, aux
+portes du Nouveau-Monde, furent ceux d'une vive fusillade et du canon
+entremêlés.
+
+J'arrivais juste à temps, pour être le témoin d'une de ces
+insurrections si fréquentes dans les républiques de la Plata. Je me
+rendis à terre dès le lendemain matin, et malgré l'état de dissension
+du pays, je me sentis tout rempli d'aise de faire connaissance avec un
+peuple si nouveau pour moi, dont le langage éveilla de suite toute ma
+sympathie.
+
+Je parvins non sans peine à me faire admettre dans un hôtel de
+modeste apparence, le premier que je trouvai sous ma main, et dont la
+porte était fortement barricadée intérieurement. Quoique j'eusse fait
+une traversée des plus heureuses, j'éprouvais le plus grand besoin
+de prendre quelque repos; mais il me fut impossible de dormir, car
+les cris de la populace et une vive arquebusade m'en empêchèrent. Le
+jour suivant, je fus sur pied dès l'aurore, mû par un désir ardent de
+parcourir la ville, ce à quoi je me hasardai, malgré les exclamations
+charitablement hostiles de mon hôte, qui, tout d'abord, craignait de
+perdre un pensionnaire; mais, bientôt rassuré dès qu'il sut que je lui
+laissais tout mon bagage en dépôt, il fut le premier à m'expliquer
+le peu de danger qu'il y avait à parcourir les rues durant le jour.
+Il disait vrai, car malgré les cris et la fusillade, la plupart des
+habitants s'y montraient aussi pour renouveler leurs provisions. J'eus
+bientôt parcouru les principales rues encombrées de soldats presque
+tous nègres, en haillons et les pieds nus, offrant l'aspect d'une
+véritable horde de brigands, et paraissant bien plus redouter les coups
+qu'ils sont sujets à recevoir, que soumis à une discipline quelconque,
+et auxquels, dans ces moments de troubles, on peut attribuer hardiment
+la plus grande partie des crimes et des désordres qui se commettent.
+
+Dans ces pays lointains, c'est à peine si quelques hommes succombent
+dans un combat loyal; car les luttes sont purement dérisoires. Les
+nombreuses victimes que l'on y compte cependant, ont pour cause la
+vengeance que semble faciliter l'obscurité des rues non-éclairées pour
+la plupart. Il n'est pas rare, même en temps de paix, d'entendre la
+nuit, les gémissements de quelque malheureux attardé, ayant négligé de
+se faire reconduire par _Los serènos_ ou veilleurs de nuit, qui
+moyennant une rétribution, illicite à vrai dire, se le transmettent de
+consigne en consigne jusqu'à son domicile. Ces veilleurs portent de
+la main gauche une lanterne, et tiennent une lance de la droite; leur
+armement se complète par un sabre. Ils doivent veiller à la sécurité
+des habitants et crier par les rues les heures et les variations du
+temps. Mais le sentiment du devoir est, pour eux, une chose tellement
+secondaire qu'il leur arrive fréquemment de se refuser à accompagner
+_los ciudadanos_--les citoyens--qui ne leur offrent point
+quelqu'argent. Et beaucoup d'entre eux poussent à un tel point l'amour
+de la propriété, qu'ils n'hésitent nullement à dépouiller ceux qu'ils
+accompagnent gratuitement.
+
+Après un mois et demi de séjour à Montévidéo, pendant lequel je
+visitai tous les environs, le mauvais état des affaires générales,
+me mettant dans l'impossibilité d'employer fructueusement mon temps,
+et de me rendre par terre, soit à l'Assomption soit au Brésil, je me
+déterminai à gagner Buenos-Ayres, voyage que j'effectuai en une nuit
+avec le bateau à vapeur. Je trouvai cette ville également morcelée
+par une guerre intestine dont la fin ne pouvait encore se prévoir, ce
+qui m'empêcha, comme à Montévidéo, de faire usage de mes lettres de
+recommandations.
+
+La vie des étrangers y étant fort compromise, je me vis de nouveau
+dans la nécessité de m'éloigner. Je songeai tout d'abord à Rosario,
+rendez-vous général des Européens; mais ne voulant pas avoir à me
+reprocher plus tard, d'avoir agi trop précipitamment, j'employai tous
+les moyens imaginables afin de me créer quelques relations avec des
+commerçants. Toutes mes tentatives furent vaines, et j'en revins à
+ma première idée de gagner Rosario après avoir exploré toutes les
+provinces Argentines.
+
+Nous étions déjà au mois de février 1856. L'hiver commençant au
+mois de mai, je n'avais donc plus que deux mois pour trouver où me
+fixer. Après avoir visité au sud la Confédération argentine, Carmen
+sur le Rio-Négro, le fort Argentino et la baie blanche, j'errai parmi
+tous les districts Buenos-Ayriens, fort clair-semés à partir du Rio
+Quéquène, cours d'eau rarement tracé, et plus rarement encore dénommé
+sur les cartes. Ayant ainsi vainement parcouru le Tendil, l'Azul,
+le Bragado-Grande, le Bragado-Chico, Mûlita et jusqu'aux moindres
+hameaux et fermes qui relient entre elles ces diverses populations trop
+éloignées les unes des autres pour former une frontière proprement dite.
+
+Reconnaissant qu'en vain, j'avais espéré rencontrer de meilleures
+chances sur ce sol moins battu des Européens, je voulus mettre mon
+premier projet à exécution. Dans ce but, je revins à Quéquène-Grande
+afin de me munir des provisions nécessaires à un semblable voyage,
+recevant sur ma route l'hospitalité des _Estanceros_ ou fermiers
+spécialement adonnés à l'élève et au trafic du bétail.
+
+De retour à Quéquène, j'y fis la rencontre d'un italien nommé
+Pédritto, comme moi fourvoyé dans ce district perdu. Nous ne tardâmes
+guère à lier connaissance; nous découvrîmes en causant, que nous étions
+arrivés l'un et l'autre en Amérique à quelques jours de distance
+seulement, animés tous deux du plus vif désir de nous créer une
+position sortable et que vu les nombreuses difficultés qui nous avaient
+assaillis en débarquant, nous avions formé le même projet de nous
+rendre à Rosario. Dès lors nous ne songeâmes plus qu'à nous réunir pour
+entreprendre ce voyage, d'autant plus difficile, que nous ignorions
+encore l'un et l'autre le langage espagnol, et que nous n'étions point
+cavaliers; ces raisons en nous privant de guides et de chevaux, nous
+forcèrent à voyager pédestrement. Nous confondîmes nos ressources
+pécuniaires, et nous achetâmes des armes et des munitions en quantité
+suffisante pour un mois; nous emportions chacun cinq livres de poudre,
+quinze livres de plomb, quelques provisions de bouche et de menus
+objets de rechange.
+
+Nous n'ignorions point que des dangers et des difficultés sans nombre,
+viendraient nous assaillir, mais nous étions décidés à tout braver,
+nous ne prîmes d'autre précaution que celle d'acheter une boussole
+cadran solaire, et de faire un plan de route, où chaque journée de
+parcours était indiquée; puis nous partîmes avec cette confiance que
+donne à la jeunesse beaucoup de résolution et d'espoir.
+
+Ce fut le 18 mai 1856 que nous fîmes les premiers pas sur le sol
+désert de la Pampa, dans la direction Ouest que nous devions suivre
+jusqu'à la Sierra Ventana seulement.
+
+Mais ainsi que je l'ai déjà dit, cette époque de l'année qui coïncide
+avec l'hiver de ces régions, nous faisait craindre plus de mauvais que
+de beau temps.
+
+En effet le lendemain de notre départ une pluie torrentielle,
+qu'augmentait encore un vent violent et glacial soufflant des
+profondeurs de la Patagonie, nous assaillit cruellement. Ce mauvais
+temps dura quatre mortels jours, pendant lesquels nous fûmes contraints
+pour nous reposer de nous étendre sur la terre détrempée, sans qu'il
+nous fut possible de chasser ni de faire du feu. Nous eûmes la plus
+grande peine à garantir nos armes, dont dépendait notre existence
+durant le cours du long voyage que nous commencions seulement et qui
+déjà s'annonçait pénible et dangereux.
+
+Ce fut seulement dans la soirée du quatrième jour que la pluie
+cessa, et que survint fort à propos, un rayon de soleil qui ranima
+notre ardeur et nous permit de faire sécher nos vêtements. Durant les
+quelques heures que nous nous reposâmes, il nous fut loisible d'admirer
+les immenses plaines vertes et touffues qui se déroulaient à nos yeux,
+jusqu'à l'horizon sans bornes et dont le soleil couchant faisait
+ressortir toute la beauté.
+
+Avant le retour de la nuit nous avions de nouveau endossé nos
+vêtements alors parfaitement secs, et nous pûmes profiter de la
+facilité que nous offrait la chasse aux viscachas (_note A_), pour
+renouveler nos provisions; car nous avions épuisé, ce jour même, le peu
+qui restait de notre pain trempé de pluie. Nos forces étant réparées
+et notre moral raffermi, nous consultâmes notre plan de route et notre
+boussole, puis nous prîmes la direction Sud-Est qu'elle nous indiquait,
+parfaitement convaincus que nous faisions bonne route pour le Rosaire.
+Notre marche devenait de plus en plus difficile, obstruée qu'elle était
+par une masse compacte de hautes herbes qui nous obligeant à lever les
+jambes outre mesure, nous fatiguaient extrêmement. De plus, la terre
+fort détrempée endommageait et élargissait tellement nos chaussures que
+nous étions fréquemment menacés de les perdre. C'est ce qui nous arriva
+en effet la nuit suivante et pendant la plus complète obscurité, alors
+que nous étions engagés dans un bas-fond vaseux, dont nous eûmes toutes
+les peines du monde à nous tirer. Comme il nous avait été impossible
+de nous procurer des souliers de rechange avant notre départ de
+Quéquène-Grande, nous fûmes dès lors réduits à affronter pieds nus, un
+sol souvent hérissé de pierres anguleuses ou d'épines et l'intensité du
+froid qui augmentait de plus en plus.
+
+Vers la matinée du cinquième jour, malgré les nombreuses difficultés
+qui semblaient devoir s'opposer à notre marche, nous n'avions pas moins
+parcouru déjà une assez grande distance, lorsque dans la soirée qui
+suivit, nous rencontrâmes une rivière étroite, profonde et encaissée
+dans un terrain à pic qu'il nous fallut songer à traverser. Descendre
+au bord de l'eau fut un véritable travail, vu l'élévation de la rive
+escarpée; le reste du jour fut employé à rechercher un passage pour
+gagner le côté opposé. Quand nous réussîmes à le trouver il était déjà
+fort tard, et nous étions tellement accablés de lassitude, que nous
+préférâmes en remettre la traversée au lendemain. Le côté où nous
+étions paraissait du reste nous promettre un abri plus sûr contre le
+vent glacial qui ne cessait de souffler avec violence. Mais afin de
+nous garantir complètement de la température froide et humide, nous
+imaginâmes de creuser, avec nos couteaux, une grotte dans le flanc
+de la falaise escarpée. Ce travail achevé nous poussâmes la minutie
+jusqu'à brûler dans l'intérieur, un amas de broussailles pour en sécher
+les parois; et après avoir fait honneur à un excellent souper composé
+d'un gigot de gama, produit de notre chasse, nous nous installâmes dans
+notre réduit encore chaud, qui semblait promettre à nos corps brisés de
+fatigue une délicieuse nuit de repos.
+
+Mais hélas! on ne ne songe jamais à tout! et dans notre grande
+préoccupation de bien-être, nous n'avions prêté aucune attention à la
+crue des eaux qui s'était déjà fait sentir dans le jour. A peine avions
+nous clos la paupière que notre grotte, soudainement envahie par l'eau
+tourbillonnante et rapide, faillit devenir notre tombeau. N'étant fort
+heureusement pas encore bien endormi, j'eus le temps d'éveiller mon
+compagnon et de saisir nos armes pour fuir.
+
+Mais s'échapper n'était pas chose facile à deux hommes ainsi surpris
+par le danger au moment de leur premier sommeil. Il fallut nous frayer
+un chemin à travers les eaux déchaînées et les ténèbres, et nous servir
+de nos poignards comme d'échelons, pour franchir un escarpement élevé
+qui, battu à sa base par l'inondation, menaçait à chaque mouvement un
+peu brusque de notre part, de s'écrouler sur nous. Malgré tout notre
+sang-froid, il fallut que la providence nous vînt en aide, car malgré
+l'imminence du péril nous eûmes le bonheur d'atteindre sains et saufs
+le sommet de la falaise munis de toutes nos armes. Nous eûmes seulement
+à déplorer la perte d'une partie de nos munitions, de notre poudre et
+des menus objets de rechange que nous possédions, lesquels devinrent
+sous nos yeux, la proie du torrent impétueux. Cette nuit commencée sous
+de si tristes auspices s'acheva cependant dans un sommeil profond, et
+le lendemain à notre réveil, il ne nous serait resté du danger passé,
+qu'un souvenir fait plutôt pour nous encourager que pour nous abattre,
+si nous n'eussions pas été obligés d'attendre pendant deux longs jours
+de privation absolue et de famine, que la baisse des eaux nous permît
+de franchir la rivière.
+
+Le troisième jour seulement nous en tentâmes le passage après avoir
+fait un paquet de nos hardes et l'avoir placé sur notre tête. Nous
+nagions d'une main, tandis que de l'autre nous nous efforcions de tenir
+nos fusils et nos revolvers hors de l'eau, mais ce n'était pas chose
+facile à exécuter. Le courant d'une force extrême nous entraîna dans
+un tourbillon où nous faillîmes périr tous deux; et lorsque enfin nous
+abordâmes la rive opposée nous étions totalement à bout de forces. Nous
+fûmes cependant assez heureux pour pouvoir faire un bon feu de racines
+qui ranima nos membres engourdis, fit sécher nos vêtements et nos armes
+que nous visitâmes avec le plus grand soin.
+
+Si d'un côté ces douloureuses épreuves augmentaient notre confiance en
+nos forces et notre mépris du danger, d'un autre elles ralentissaient
+notre marche. En outre, nos pieds déjà en sang nous faisaient souffrir
+d'autant plus cruellement que nous n'avions plus aucun moyen de les
+garantir ni contre les aspérités du sol, ni contre l'influence de la
+gelée. Vers le milieu du jour pourtant, ayant eu l'heureuse chance de
+tuer une biche-gama (_note B_) que nous fîmes rôtir, un peu de
+gaîté se mêla à notre repas et le rendit délicieux. Du cuir de cet
+animal nous essayâmes de nous faire des sandales, mais cette chaussure
+délicate, en outre qu'elle ne pouvait suffire à nous garantir contre
+les pierres et les épines, se déchira promptement. Elle ne servit
+pas même à diminuer l'effet du froid intense sur nos plaies vives.
+Incapables désormais de doubler le pas, nous résolûmes afin de ne
+point prolonger notre voyage outre mesure de marcher jour et nuit en
+n'accordant aux besoins impérieux du sommeil et de la faim que le temps
+strictement nécessaire.
+
+En dépit de ce calcul économique, nos provisions s'épuisèrent
+promptement sans qu'il nous fût possible de les remplacer, car nous
+étions entrés dans _uno campo_ ou espace de pampas, au sud-ouest
+de quelques montagnes se ralliant à la sierra Ventana par les accidents
+d'un terrain d'une nature calcaire et où de nos yeux avides, pauvres
+voyageurs affamés, nous n'aperçûmes aucune trace d'animaux ni de
+végétation.
+
+Le jour tout entier s'écoula lentement sans nous laisser entrevoir le
+moindre atôme qui put apaiser notre faim et notre soif. Le soir venu,
+ne trouvant aucun abri, nous fûmes réduits à nous coucher sur le sol
+pierreux et blanc de givre. Aux atroces tortures que nous faisait
+éprouver la faim, succéda l'inertie la plus complète. Grâce à Dieu
+pourtant, l'ardente fièvre que nous éprouvions vint clore nos paupières
+d'un sommeil de plomb, pendant lequel nos membres endoloris et accablés
+de lassitude, puisèrent de nouvelles forces. A notre réveil, nous
+reprîmes notre triste pélerinage à travers des plaines d'une nature
+salpêtrée et couvertes de nombreux étangs salés, de peu de profondeur,
+dont les eaux infectes, au goût de cuivre, reposent sur un lit de vase
+noire et nauséabonde dans laquelle disparaissent parfois les animaux
+attirés par la soif et trompés par la limpidité de l'eau.
+
+Sur ces lacs se tenaient des myriades de _phoénicoptères_ au
+long cou, au corps étroit sans queue, hauts sur pattes, et dont les
+ailes du ponceau le plus vif se détachaient avec éclat sur la blancheur
+irréprochable de toutes leurs autres plumes. A notre approche nous les
+vîmes s'envoler simultanément, leur cou tendu, leurs longues pattes
+jointes en arrière en forme de gouvernail, et fuir silencieusement avec
+la vitesse et la légèreté d'une flèche dont ils ont toute l'apparence.
+Je voulus en tirer quelques-uns, mais mon fusil ayant fait long feu je
+ne pus y réussir.
+
+Bien que nos pieds fussent profondément écorchés et remplis d'épines,
+les angoisses de la faim nous avaient plongé dans un tel état de
+surexcitation et de délire qu'à peine nous faisions attention au
+douloureux contact de la terre gelée. Nos entrailles étaient atteintes
+de souffrances mille fois plus horribles que la mort.
+
+Dans les courts instants de répit que nous laissa cette longue et
+cruelle journée nous mangeâmes de la terre et les premières racines
+qui nous tombèrent sous la main, sans pouvoir étancher notre soif,
+que semblait augmenter encore la vue continuelle des lacs salins. Mon
+compagnon, quoique beaucoup plus fort que moi, en apparence, ayant plus
+tôt ressenti les tristes effets de la faim et ayant aussi eu recours
+beaucoup plus tôt aux moyens extrêmes dont je parle était en proie
+à de telles souffrances qu'il se roulait sur le sol en poussant des
+cris déchirants qui n'avaient plus rien d'humain. La nuit ne revint
+pas sans que je fusse à mon tour plongé dans ce triste état. Nous nous
+reprochions l'un et l'autre notre voyage, dans les termes les plus
+amers; ou bien, dans les courts intervalles où la souffrance semblait
+ne plus avoir de prise sur nous, nous étions comme plongés dans une
+douce béatitude voisine de l'extase et, les larmes aux yeux, nous nous
+demandions réciproquement pardon de nos brusqueries.
+
+La nuit suivante ne ramena point le sommeil dans nos sens torturés;
+nous demeurâmes les yeux ouverts sur le désert, et la pensée fixée
+sur notre triste situation. Le lendemain, troisième jour de jeûne,
+l'épreuve fut plus terrible encore; nous avions tous deux le délire.
+Nous échangeâmes jusqu'à des menaces et des voies de fait. Notre
+marche fut lente et souvent interrompue par la lassitude. Notre soif
+fut telle qu'à défaut d'eau, nous avalâmes jusqu'à des cailloux, et
+que nous eûmes recours pour l'apaiser à l'extrême et répugnant moyen
+dont parlent tant de relations de naufrages; ou bien encore, lorsque
+le terrain était humide de givre nous y promenions notre propre linge
+pour le tordre ensuite au dessus de notre bouche. Cédant de nouveau à
+la rage de la faim nous mangeâmes des racines que nous ne connaissions
+point, dont le goût était révoltant et qui nous indisposèrent gravement.
+
+Le soir succéda à cet interminable jour, et le seul allégement que
+nous pûmes apporter à nos souffrances, fut un peu de feu alimenté par
+quelques rares épines glanées çà et là sur le sol de la pampa. Assis
+tous deux tristement autour de notre humble foyer, nous sentant trop
+faibles pour supporter plus longtemps l'horrible épreuve des angoisses
+de la faim, à bout de force et d'espérance nous sentîmes poindre
+l'un et l'autre en nous la terrible tentation de mettre fin à nos
+souffrances. Tout en préparant nos armes à cet effet, nous vînmes à
+penser amèrement au foyer de la famille, aux êtres chéris que nous ne
+devions plus revoir. Ces souvenirs nous conduisirent à élever notre
+âme à Dieu. L'invocation de son nom faite à haute voix nous fit sentir
+combien était grande la lâcheté qui s'était emparée de nous; notre
+courage se retrempa dans la prière et au plus profond désespoir succéda
+l'assoupissement: cette nuit-là nous dormîmes. Notre réveil fut moins
+triste que les précédents: nous nous sentîmes plus dispos quoique
+extrêmement faibles. Nos jambes fatiguées, meurtries et écorchées ne
+nous permettaient plus d'avancer que bien lentement.
+
+Nous marchions cependant, aiguillonnés par le besoin de nourriture,
+lorsque quelques heures plus tard nous eûmes enfin le bonheur de
+reconnaître un changement dans la nature du sol, désormais sablonneux
+et planté de _génériums-argentinus_, ou _cortadéras_, en
+indien, _Koëny_, hautes touffes d'herbes qui ne se trouvent
+généralement qu'aux abords des étangs et des cours d'eaux. Le terrain
+devenait moins dur à nos pieds sanglants, et un peu plus loin nous
+atteignîmes effectivement un étang où nous pûmes étancher notre soif
+aride. C'était beaucoup déjà; mais à cette première trouvaille il nous
+en fallait ajouter une seconde, des aliments; car cette eau qui nous
+avait causé une si grande joie et nous avait tout d'abord soulagés
+devait rendre l'impression de la faim encore plus insupportable. En
+conséquence, nous nous mîmes en devoir d'inspecter les pourtours de
+l'étang en prenant chacun un côté opposé afin de nous rencontrer de
+temps à autre.
+
+Une première exploration étant devenue infructueuse, je revenais
+anéanti, découragé, lorsqu'un bruit qui se fit entendre derrière moi
+au milieu des hautes herbes m'ayant fait tourner la tête, j'aperçus
+un puma qui épiait mes mouvements et semblait prêt à s'élancer de
+mon côté. Bien que cet animal n'ait rien dans sa taille et dans son
+allure du lion d'Afrique, dont les Américains lui ont donné le nom, ma
+première impression à sa vue, fut le saisissement; ma seconde fut de
+faire feu sur cet habitant du désert. Je l'atteignis en plein poitrail:
+rendu furieux par sa blessure, il se traîna vers moi en allongeant ses
+griffes comme pour me saisir; heureusement les forces vinrent à lui
+manquer, il me fut facile de l'achever à l'aide de mon poignard. Au
+bruit de la détonation, mon compagnon accourut. Il fut agréablement
+surpris du produit de ma chasse, et m'en félicita sincèrement, en
+s'assurant préalablement que le sang dont j'avais les mains couvertes
+était autre que le mien.
+
+Nous dépouillâmes en peu d'instants le puma, que nous éventrâmes
+ensuite, en ayant soin de le maintenir sur le dos pour ne point perdre
+le sang que nous bûmes à même le corps. Peu d'instants après, accroupis
+autour d'un feu de broussailles, sur lequel nous flambâmes plutôt que
+nous ne fîmes cuire les quartiers de puma, nous nous gorgeâmes avec
+voracité de cette chair tout à la fois grasse et coriace, mais qui nous
+parut délicieuse.
+
+Après tant de fatigues et de privations, un repos d'un jour ou deux
+nous parut indispensable. L'endroit où nous étions était favorable;
+nous y fîmes halte. Grâce aux nombreuses touffes de _generium_
+qui encadraient l'étang, il nous fut facile de nous abriter et de nous
+faire un lit plus moëlleux que la terre gelée. La fièvre nous quitta;
+mais l'état de nos pieds empirait; nous ne pouvions les poser à terre
+sans croire fouler du verre cassé. Après les avoir enveloppés de
+notre mieux avec les lambeaux de notre linge, nous jugeâmes prudent,
+néanmoins, de reprendre le cours de notre malheureux voyage en faisant
+usage de nos fusils comme de bâtons jusqu'à ce que nos plaies fussent
+suffisamment échauffées pour engourdir les douleurs qu'elles nous
+causaient. Nous prenions à tâche de nous distraire en formant des
+projets pour l'heureux jour où nous arriverions enfin à destination.
+
+Nous cheminâmes de la sorte trois jours encore durant lesquels nous
+fûmes assez favorisés pour tuer un lièvre et un daim qui suffirent aux
+besoins démesurés de nos estomacs sur lesquels l'air vif du désert
+agissait d'une manière presque tyrannique. Loin de nous en désoler
+nous nous réjouissions au contraire extrêmement, car la nature du pays
+semblait par sa riche apparence nous présager d'abondantes chasses.
+
+Mais il était écrit là-haut que tous les malheurs nous accableraient
+tour à tour et que nous aurions vainement surmonté les terribles
+tourments de la fatigue et de la faim. Une plus cruelle épreuve encore
+nous attendait: notre boussole, objet si précieux pour nous, s'était
+avariée, dans les eaux du torrent où nous avions failli périr; depuis
+lors, par une étrange fatalité, le soleil ne s'était point montré et
+nous n'avions pu remédier à ce grave inconvénient. Fatigués d'esprit
+et de corps, nous nous étions jusque-là contentés d'un simple coup
+d'œil sur l'instrument dont l'aiguille s'était rouillée dans son
+encastrement. Mon plan de route n'existait plus depuis longtemps déjà,
+lorsqu'au retour du soleil nous nous aperçûmes que nous avions fait
+fausse route, en suivant la direction sud-ouest, point diamétralement
+opposé à celui vers lequel nous devions marcher. Au lieu de côtoyer
+le territoire Indien nous nous y étions complètement engagés depuis
+longtemps déjà.
+
+Quoique cette certitude fût accablante, nous tentâmes néanmoins de
+changer de direction, en nous rapprochant des montagnes que nous
+apercevions au loin devant nous, comptant y trouver plus de sécurité.
+Nous fûmes assez heureux pour repasser une rivière que nous avions
+déjà franchie la veille, et de les atteindre avant que le temps,
+déjà menaçant depuis le matin, ne devint mauvais. Nous pûmes nous
+y construire un petit réduit dans un des plis du terrain à l'aide
+des nombreuses pierres plates qui jonchaient le sol en cet endroit.
+Pendant quarante-huit heures, assiégés par une affreuse tourmente, nous
+restâmes blottis avec quelques provisions provenant de nos dernières
+chasses, sans pouvoir nous aventurer au-dehors; car la pluie et les
+rafales de vent faisaient ébouler de véritables avalanches de pierres
+de toutes les pentes rocheuses qui nous environnaient.
+
+La tourmente apaisée, nous trouvâmes les matériaux d'un bon feu,
+dans les nombreuses épines--_mamouël cêton_--(_note C_),
+qui hérissaient le sol, et qui toutes portaient les traces d'un
+précédent incendie. Ce fut pour nous une preuve évidente du voisinage
+des Indiens; car nous n'ignorions pas, qu'il est dans leur habitude
+d'incendier ainsi les champs qu'ils abandonnent.
+
+Avant de suivre la nouvelle direction que nous adoptâmes, lorsque notre
+boussole fut réparée, il était urgent de renouveler nos provisions de
+route, et par conséquent de rentrer dans la plaine où sous nos yeux un
+grand nombre de gamas se prélassaient au soleil du matin. Plusieurs
+légèrement atteintes nous échappèrent grâce à la distance et à leur
+agilité; une seule, blessée de deux coups de feu, nous parut hors
+d'état de fuir bien loin; nous nous élançâmes à sa poursuite avec
+toute l'ardeur que nous permettait la faiblesse de nos jambes. Déjà
+sa course paraissait se ralentir visiblement, et l'espoir de nous en
+rendre maître grandissait d'autant plus, quand soudain, au détour
+d'une éminence, nous vîmes avec terreur un parti d'Indiens qui étaient
+évidemment sur la piste d'une proie quelconque: homme ou gibier.
+
+Regagner l'antre de la montagne et notre hutte, était ce que nous
+avions de mieux à faire; nous fûmes assez heureux pour exécuter ce
+mouvement de retraite sans être vus. Pendant deux longs jours, tapis
+dans notre cachette, appréhendant d'y être d'un moment à l'autre
+découverts et assaillis par un ennemi sauvage et sans pitié, nous ne
+tardâmes pas à y être assiégés par la faim. Obligés de tenter quand
+même une sortie le troisième jour, pour renouveler notre chasse, nous
+reprîmes confiance et espoir, en tirant à peu de distance une gama
+d'assez belle taille. Déjà je la chargeais sur mes épaules, lorsque les
+Indiens, fort nombreux cette fois, surgirent comme par enchantement
+de tous les replis du terrain et nous entourèrent en se livrant à une
+joie féroce, en poussant des cris gutturaux tout en brandissant leurs
+lances, leurs _boleadoras_, boules--en indien _locayos_--et
+leurs lazzos.
+
+Rien ne me parut plus bizarrement triste, que l'aspect de ces êtres
+à demi nus, montés sur des chevaux ardents qu'ils manient avec une
+sauvage prestesse, ainsi que la couleur bistrée de leurs robustes
+corps, leur épaisse et inculte chevelure, tombant autour de leur
+figure et ne laissant entrevoir à chacun de leurs brusques mouvements,
+qu'un ensemble de traits hideux, auxquels l'addition de couleurs vives
+donnait une expression de férocité infernale.
+
+Le résultat d'une lutte entre nous et cette bande, ne pouvait être
+douteux, mais nous jugeant perdus sans espoir, et regardant la mort en
+face, nous nous serrâmes la main, en nous exhortant mutuellement à une
+bonne et commune défense, puis nous fîmes feu sur les plus avancés de
+nos ennemis. Un d'entre eux, plus grièvement blessé que quelques-uns
+de ses compagnons, tomba de cheval; mais sa chûte n'arrêta point
+les autres qui se ruèrent en masse sur nous, pendant que nous nous
+empressions de recharger nos armes. Mon camarade, accablé par le nombre
+et percé de coups, tomba pour ne plus se relever. De mon côté, vivement
+pressé, je venais d'avoir l'avant-bras gauche transpercé par une des
+lances que je m'efforçais de détourner de ma poitrine, quand une de
+ces boules de pierre, dont se servent également les gauchos, soit pour
+renverser les chevaux sauvages au plus fort de leur course, soit pour
+assommer les bœufs, m'atteignit en pleine tête et me fit rouler inanimé
+sur le sol. Je reçus encore d'autres blessures et d'autres contusions,
+mais je n'en eus connaissance que quand je sortis de mon évanouissement
+et que je tentai de me relever, sans pouvoir y parvenir.
+
+Les Indiens qui m'entouraient, voyant mes mouvements convulsifs, se
+disposaient à y mettre un terme en m'achevant, lorsque l'un d'eux,
+jugeant sans doute, qu'un homme aussi dur à mourir, ferait un utile
+esclave, s'opposa à leur dessein. Cet homme après m'avoir complètement
+dépouillé me lia les mains derrière le dos, puis me plaça sur un cheval
+aussi nu que moi-même et m'y assujettit étroitement par les jambes.
+
+Alors commença pour moi un voyage vraiment terrible, et je renouvelai
+à un siècle et demi d'intervalle, à l'autre bout du monde, la course
+épouvantable de Mazeppa. La perte continuelle de mon sang me livra à
+une succession d'agonies et de faiblesses pendant lesquelles je me
+trouvai balloté de côté et d'autre comme un fardeau inerte, au galop
+d'un cheval sauvage qu'aiguillonnaient ses barbares maîtres.
+
+Combien dura ce supplice? je n'en sais rien; tout ce que je me
+rappelle, c'est qu'à la fin de chaque jour on me déposait à terre sans
+me délier les mains; les Indiens craignant sans doute de ma part,
+malgré le triste état où je me trouvais, quelque tentative de fuite ou
+de suicide. Pendant tout ce long voyage qui me parut une éternité, je
+ne mangeai quoi que ce fût, bien que les Indiens m'offrissent de temps
+en temps des racines.
+
+Arrivé au camp de la horde, lieu de notre destination, on enleva
+enfin les liens étroits qui m'avaient torturé les pieds et les mains
+au point qu'ils ne pouvaient m'être d'aucun usage. Incapable de me
+mouvoir je restai étendu sur la terre, au milieu de mes ravisseurs.
+Hommes, femmes, enfants, tous me contemplaient avec une curiosité
+farouche, sans qu'un seul d'entre eux cherchât à me procurer le moindre
+soulagement. Au récit de ma résistance sans doute, que mon maître
+renouvelait à chacun, des gestes menaçants m'étaient adressés.
+
+Le soir seulement de cette demi-journée de poignantes émotions, on me
+présenta de la nourriture, à laquelle je ne me sentis pas encore la
+force de faire honneur; c'était de la viande crue de cheval, principal
+aliment de ces nomades. La nuit qui suivit, un monde de pensées
+m'accabla. Dans mon insomnie, j'avais toujours présente à la pensée, la
+mort de mon compagnon. Je formais mille conjectures sur la destinée que
+me réservaient les Indiens. La plus grande probabilité me paraissait
+être qu'ils me gardaient pour quelque solennel supplice: cependant il
+n'en fut rien.
+
+Sans avoir la moindre pitié pour ma triste position dont ils se
+riaient, ils me laissèrent pendant plusieurs jours sans rien exiger de
+moi. Je pus ainsi donner quelque repos à mon corps brisé et voir l'état
+de mes nombreuses blessures s'améliorer un peu, sans autre secours que
+celui de la volonté divine et de l'application que je fis de certaines
+herbes.
+
+Mais la nudité complète à laquelle j'étais condamné ne tarda point à
+me devenir des plus sensibles. A dormir sur la terre, sans abri, sans
+couverture, mon malaise augmenta; je gagnai des douleurs aiguës dans
+tous les membres. Puis à son tour vint la faim, une faim voisine de la
+rage pendant laquelle je tentai vainement de me nourrir d'herbes et de
+racines. Il fallut me résigner à ne dévorer que de la chair sanglante,
+comme le font les Indiens eux-mêmes; mais chaque fois que j'achevais un
+si répugnant repas, le cœur me manquait. Ce ne fut qu'à la longue que
+je parvins à surmonter l'horreur que ce genre de vie m'inspirait.
+
+Que de fois un morceau de chair crue à la main, et réduit à disputer
+chaque bouchée de cet effroyable mets aux chiens affamés qui
+m'entouraient en s'entre-battant, je me suis laissé aller à établir
+mentalement une comparaison entre cet ignoble repas et la table
+élégamment ornée, couverte de linge éblouissant, de riches porcelaines
+et de brillants cristaux, autour de laquelle nos heureux d'Europe,
+dégustant avec insouciance les mets les plus délicats et les vins les
+plus généreux, font assaut de saillies spirituelles et de doux propos.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+En quelles mains j'étais tombé.
+
+
+A l'époque où le soleil ne se couchait pas sur les domaines des
+monarques espagnols, les vastes plaines qui se déroulent entre
+Buenos-Ayres et le détroit de Magellan, d'un côté, et de l'autre,
+entre l'Atlantique et les Andes jusqu'à Mendoza, était censé faire
+partie de la vice-royauté de la Plata, bien que la plupart des Nomades
+qui les occupaient fussent alors, comme à présent, libres de tout
+joug. Aujourd'hui une ligne fluctueuse, déterminée, à l'est, par la
+Cordillière de Médanos et le Rio-Salado, au nord, par le Rio-Quinto,
+le Cerro Verde et le cours entier du Diamante qu'elle remonte jusqu'au
+sein des Andes, forme la limite commune de la Confédération Argentine
+et de la Pampa indépendante; au sud du Rio Négro commence la Patagonie.
+
+Plus de trois ans de séjour forcé dans ces régions m'ont mis à même
+d'y connaître trois groupes distincts de population, dont chacune
+correspond à une division naturelle du sol.
+
+Dans la zône de l'est, qui va du Rio Salado au Rio Colorado,
+vivent les Pampéens proprement dits, divisés en sept tribus. La
+région boisée, qui s'étend entre le lac _Bévédèro_ et le
+_Courou-Lafquène_--lac Noir,--ainsi que le long des cours
+d'eau qui remontent de ce dernier lac jusqu'au Rio Diamante,
+est la terre des _Mamouelches_--habitants des bois--qui
+forment huit tribus importantes que les Indiens désignent par les
+appellations de: _Ranquel-tchets_, _Angneco-tchets_,
+_Catrulé-Mamouel-tchets_, _Quinié-Quinié-Ouitrou-tchets_,
+_Lonqueil-ouitrou-tchets_, _Renangne-Cochets_,
+_Epougnam-tchets_ et _Motchitoué-tchets_. Toutes ces tribus
+sont également subdivisées et chacune des subdivisions a son chef.
+
+Enfin du Rio Colorado, jusqu'au midi du Rio Négro, fleuve étroit, mais
+profond, dont le cours est plus long que celui du Rhin ou de la Loire,
+j'ai compté neuf tribus de Patagons, dont voici les noms:
+
+Les _Payou-tchets_, les _Puel-tchets_, les
+_Caillihé-tchets_, les _Tchéouel-tchets_, les
+_Cangnecaoué-tchets_, les _Tchao-tchets_, les
+_Ouili-tchets_, les _Dilma-tchets_, et les
+_Yacanah-tchets_.
+
+Chacun sait que l'Amérique méridionale est citée comme étant un pays,
+qui par la nature de son climat, de son sol et de ses productions,
+présente les plus grands contrastes; mais on ne connaît que fort peu
+l'intérieur des terres habitées par les Patagons.
+
+Quelques détails ne seront donc point ici déplacés.
+
+Depuis Quéquène, notre point de départ, jusqu'à la Sierra Ventana
+(_note_ D), et très au loin dans la direction sud-ouest que
+nous avions tout d'abord été forcés de prendre, nous parcourûmes mon
+compagnon et moi un sol accidenté, le plus souvent d'une fertilité dont
+on n'a aucune idée. Il était entrecoupé çà et là par quelques torrents
+dont les eaux limpides, vont, tout en se jouant avec rapidité sur un
+fond rocheux et inégal, se perdre dans un lac profond dont le niveau
+ne varie jamais, quelle que soit l'affluence des cours d'eau qui s'y
+jettent. Les Indiens nomment ce lac _Gualichulafquéne_--le lac du
+Diable.
+
+Toute cette partie du désert américain jusqu'au Rio-Colorado est
+d'un aspect des plus flatteurs; exploitée par une nation active et
+intelligente, cette contrée serait la source de grandes richesses
+car le sol y est partout noir et vierge et rendrait facilement au
+centuple la semence qu'on y laisserait tomber. Sous une épaisse et
+haute couche d'herbe, à peine atteinte par le givre, il nous fut
+facile de voir celle de l'année précédente qui ne lui était vraiment
+inférieure que par sa couleur, et sous cette dernière, une troisième
+dont la décomposition n'était point encore achevée. Nous trouvâmes dans
+ces endroits une chasse abondante et variée, des _gamas_, des
+_lamas_, des _Nandous_--autruche de la Patagonie,--jusqu'à
+des perdrix de la plus grande espèce et quantité de petits étangs d'une
+eau douce et agréable.
+
+Jusqu'au Colorado, dans toute la direction sud-ouest et sud, cette
+fertilité devient irrégulière et diminue sensiblement; elle n'apparaît
+plus qu'entrecoupée par un sol tantôt sablonneux, tantôt rocheux;
+ou bien encore, le plus souvent, d'une nature salpêtrée et couvert
+d'étangs salés et infects, d'une limpidité trompeuse. Ces sortes
+d'étangs, fort communs dans les parages nord, et nord-ouest, sont dans
+le sud et le sud-ouest fort souvent entremêlés à d'autres lacs salés,
+généralement fort profonds, d'une grande étendue, dont le niveau varie
+fréquemment et dont les eaux sont chaudes en hiver et glaciales durant
+l'été. Ces lacs donnent un sel magnifique, dont les Indiens font
+d'amples provisions, tant pour leur consommation particulière que pour
+celle des autres tribus, qui le leur achètent à vil prix.
+
+Les abords de ces lacs sont généralement durant l'hiver entièrement
+dépourvus de verdure; mais cependant leurs eaux bleues, profondément
+emprisonnées entre des rives d'une nature crayeuse, forment un
+contraste admirable, et l'on se croirait presque transporté par un beau
+temps au sein des mers glaciales.
+
+Pendant l'été, au sommet des rives de ces lacs, se montrent quantité
+de broussailles épaisses, que les Indiens nomment _Tchilpet_ et
+dont les feuilles leur sont d'un très-grand secours pour soigner leurs
+bestiaux blessés; les parties inférieures sont abondamment pourvues
+d'une sorte de végétation composée de petites tiges rondes et minces,
+terminées en pointe, sans aucune feuille, dont la hauteur ne dépasse
+point vingt-cinq centimètres. Cette herbe est intérieurement conformée
+absolument comme le jonc commun, mais sa grosseur ne dépasse pas
+celle d'une aiguille à tricoter. Les chevaux et les bœufs en mangent
+quelquefois, mais sa dureté et son âcreté la leur rend indigeste.
+Enfin, à une assez grande distance, ce singulier assemblage de
+fertilité et de stérilité cesse brusquement; puis quelques montagnes de
+granit noir, de formes peu variées, à l'aspect sévère, infranchissables
+et isolées les unes des autres complètent le bizarre tableau de cette
+sauvage et silencieuse nature, tout à la fois superbe et triste.
+
+Au-delà apparaissent les rives du Rio Colorado qui sont fort
+accidentées vers sa source. Ce fleuve s'échappe d'un pays montagneux
+et entrecoupé de profondes vallées dans lesquelles circulent également
+d'autres cours d'eau, sortant aussi du sein des Andes. Les uns viennent
+de la direction ouest-nord-est, les autres de celle ouest-sud-est,
+mais ces divers affluents ne viennent grossir le Colorado que beaucoup
+plus au loin. A l'endroit où commence, pour ainsi dire, cette vaste
+plaine émaillée de verdure qui s'étend jusqu'à la côte orientale, et
+qu'habitent le plus généralement les _Puelches_ échelonnés sur
+l'une et l'autre rive de ce fleuve, on rencontre une grande quantité
+de _génériums-argentinus_, dont la prodigieuse hauteur masque
+leur _Roukahs_--maisons--à la vue des voyageurs qui tombent ainsi
+entre leurs mains sans s'en douter; ces herbes touffues, servent aussi
+la plupart du temps, de repaires aux pumas et aux jaguars épiant la
+_gama_ au passage.
+
+Au Rio-Colorado que j'avais déjà franchi bien avant le commencement
+de ma douloureuse captivité se rattache un de mes plus saisissants
+souvenirs. Ce fut sur sa rive gauche que nous éprouvâmes, mon compagnon
+et moi, la seule joie qu'il nous fût permis de goûter lors de notre
+triste et aventureuse pérégrination. Cette joie, qui fut alors si
+grande pour nous, pauvres voyageurs éprouvés par la misère, la maladie
+et les privations de toutes sortes, eut pour cause la rencontre de
+quelques navets monstrueux et exquis d'une aussi belle venue que
+s'ils eussent été cultivés par la main d'un habile jardinier. Tout en
+profitant de cette bonne fortune dont nous rendîmes grâces au ciel,
+nous nous perdîmes en conjectures sur la manière dont avait pu croître
+ce légume, dans des régions beaucoup plus froides que le Chili, et
+tellement éloignées de tout peuple, que sans nul doute, aucun être
+humain ne les avait encore parcourues. Mais ce ne fut que plus tard,
+lorsque je vécus au milieu des Indiens, qu'il me fut facile de me
+rendre compte de ce fait et que j'attribuai la venue de ce légume à
+quelque excursion faite par les sauvages, connaissant leur habitude
+d'emporter pêle-mêle tout ce qu'ils trouvent dans les fréquents
+pillages qu'ils effectuent chez les Hispanos-Américains quitte à se
+débarrasser chemin faisant à leur retour des choses qui leur sont
+inutiles ou inconnues. Mais toutefois ce qui ne laissa pas que de me
+sembler aussi surprenant que cette trouvaille, ce fut l'impossibilité
+d'en retrouver jamais d'autres, car j'eus maintes fois depuis
+l'occasion de parcourir ces mêmes parages avec les Indiens mes maîtres.
+
+Inutile de dire que la manière de vivre de tous les nomades dont j'ai
+à entretenir le lecteur, diffère en raison des nombreuses variétés
+de la nature du sol et du climat. Les uns résidant dans la portion
+septentrionale, la plus tempérée des Pampas, sont à demi-vêtus et se
+ressentent du voisinage des populations Argentines, avec lesquelles ils
+sont alternativement en paix ou en guerre. Les autres, Patagons, fort
+éloignés de ces premiers, n'ayant sous leurs yeux que le rivage de la
+mer ou l'immensité de leurs steppes stériles, vivent à l'état nomade
+dans toute sa rudesse primitive.
+
+La tribu aux mains de laquelle le sort m'avait livré était celle des
+_Poyuches_ qui errent indifféremment sur l'une et l'autre rive
+du Rio-Négro depuis le voisinage de l'île Pacheco, jusqu'au pied des
+Cordillières, pays montagneux et entrecoupé de profondes vallées. Le
+genre de vie de ces Indiens, peu nombreux, offre moins d'intérêt que
+celui des Patagons Orientaux, et leur seul moyen d'existence est la
+chasse au _guanaco_--lama sauvage,--aux nandous et aux gamas.
+Bien que leurs parages ne soient pas, comme on l'a cru jusqu'alors,
+complètement arides, les Poyuches ne possèdent que peu de bestiaux.
+Leur petit nombre de chevaux et de bœufs provient des échanges qu'ils
+font avec les autres tribus au moyen de _Makounes turquets_ ou
+manteaux en cuir de guanaco qui sont généralement fort appréciés par
+les indigènes et par les Hispanos-Américains; mais comme ce trafic
+n'a lieu que sur une très-petite échelle, ils sont fort pauvres et ne
+peuvent que rarement entreprendre les expéditions lointaines auxquelles
+se livrent constamment les Puelches et les Pampéens dont ils sont
+séparés par de grandes distances. Leur intelligence est bornée, leur
+caractère grave, leur physionomie empreinte d'une férocité sauvage et
+d'une hardiesse incroyable. Ils sont peu communicatifs, mais doux et
+serviables entre eux. Ils sont très-courageux et très-entreprenants
+dans les rares combats auxquels ils ont occasion de prendre part, mais
+des plus barbares envers leurs ennemis, les chrétiens, qu'ils torturent
+et tuent sans pitié.
+
+Leur type est approchant le même que celui des Patagons orientaux; mais
+ils sont généralement plus maigres et ont les pieds moins bien faits
+parce qu'ils marchent beaucoup. Ils ne s'occupent que de chasse; c'est
+tout à la fois pour eux, un divertissement et un moyen d'existence. Ils
+s'abritent sous des tentes construites avec des cuirs de chevaux, ou de
+veaux marins pêchés à la côte orientale pendant l'été.
+
+Ces sortes d'habitations fort légères se composent de quelques piquets
+de bois tortueux plantés sur trois rangs: celui du milieu plus élevé
+que les autres auxquels il se rallie par des cordons de cuir qui
+en maintiennent l'écartement, forme avec eux une sorte de triangle
+semblable à celui d'une toiture. Des peaux artistement cousues ensemble
+avec des fibres extraites de la viande, recouvrent ce frêle échaudage
+et le solidifient par leur tension opérée au moyen de petits piquets
+d'ossements qui en fixent les extrémités au sol. L'intérieur de ces
+maisons se divise en deux parties exactement semblables, subdivisées
+chacune en plusieurs petits compartiments dans lesquels chaque indien
+dépose ce qu'il a de plus précieux; le soir venu, quelques cuirs de
+guanacos étendus sur le sol servent de couche aux hommes et aux femmes
+qui s'y endorment pêle-mêle après s'être dépouillés de leurs mantes,
+leur unique vêtement, dont ils se servent alors comme de couvertures.
+
+La superstition de ces sauvages surpasse l'imagination. Suivant eux
+le nord et le sud leur sont défavorables: le nord est le point où
+disparaissent à tout jamais les vivants visités à l'improviste par les
+mauvais esprits venant du sud. Ils ont une très-grande peur de la mort
+et prétendent que le seul moyen de veiller à la prolongation de leur
+existence, est de s'endormir la tête soit à l'est ou à l'ouest.
+
+Quoique les régions habitées par ces Indiens soient pour la plupart du
+temps très-froides, ils vont se baigner le matin avant l'aube, quelle
+que soit la saison, sans distinction de sexe ni d'âge. Cet usage,
+auquel force fut de me soumettre, contribue puissamment je présume,
+à les sauvegarder de toutes maladies, et je suis convaincu que c'est
+grâce à ces bains fréquents qu'il m'a été possible de conserver la
+santé dont je jouis encore. A voir les Indiens, couverts de vermine,
+il serait difficile de croire à leurs fréquentes ablutions; mais en ma
+qualité de témoin oculaire, il m'appartient, je crois, de réhabiliter
+les Patagons Orientaux, jusqu'ici taxés de la plus grande malpropreté.
+
+C'est généralement après leur bain matinal, que les Indiens
+possesseurs de quelques troupeaux, montent à cheval pour s'élancer
+sur leurs traces et les ramener dans le voisinage de leurs tentes.
+Cependant, lorsque le temps est mauvais, ils délaissent momentanément
+cette occupation, et restent confinés dans leur intérieur, pendant
+toute la durée du mauvais temps, sans même songer à manger. En vérité,
+j'ai été fort souvent étonné de la facilité avec laquelle ces êtres
+gloutons et voraces se passaient ainsi d'aliments pendant tout une
+journée, tandis, que sans murmurer, ils restaient étendus sur le sol
+inondé de leurs _Roukahs_, retenus par la crainte; car le mauvais
+temps dans ces régions prête vraiment à la frayeur. C'est un mélange
+de pluie torrentielle, de foudroyants éclairs et d'éclats de tonnerre
+qui se répercutent à l'infini; à tout cela s'ajoute le terrible souffle
+du Pampéro, vent glacial qui venant des profondeurs de la Patagonie,
+souffle en mugissant, d'une seule haleine, souvent pendant plusieurs
+heures consécutives, brisant, culbutant tout, et déracinant même
+jusqu'aux moindres herbes qui se trouvent sur son passage.
+
+La grande superstition qui caractérise les Indiens, semble encore
+augmenter toutes les fois que quelque phénomène s'opère sous leurs
+yeux; ils s'imaginent alors que ses causes se rattachent à leur
+conduite, et, selon la nature de ce phénomène, ils éprouvent tour à
+tour de la joie ou de la crainte. L'orage, par exemple, paralyse toutes
+leurs facultés, et leur inspire une grande frayeur; il semblerait, qu'à
+leur insu, leurs consciences sont tourmentées et qu'elles redoutent
+la colère divine, car ils n'osent se hasarder à envisager le ciel
+courroucé. Ils se blottissent les uns contre les autres, la figure
+cachée entre les mains, sans tenter de retenir pour s'abriter, les
+quelques cuirs de leurs _roukahs_ arrachés par le vent.
+
+A peine s'était-il écoulé quelques mois depuis que de l'Européen il
+ne restait plus en moi que l'esprit et le cœur, lorsque je fus vendu
+à des _Puelches_ visiteurs, qui donnèrent à mes maîtres, aussi
+avides que pauvres, un bœuf, un cheval et les portraits de ma famille.
+Ce marché leur parut tellement avantageux, que bien qu'il m'eût été
+impossible de leur rendre quelques services, ils ne se firent cependant
+pas faute de vanter aux nouveaux venus, mes bonnes qualités connues
+ou inconnues. Ceux-ci persuadés qu'ils avaient fait une excellente
+emplète, grimacèrent un sourire de satisfaction, qui m'eût certes
+fort diverti dans toute autre circonstance, car il ne servit qu'à les
+enlaidir encore.
+
+Je ne songeai nullement à regretter les Poyuches, car le peu de temps
+que je venais de passer parmi eux suffisait pour m'en donner une
+triste opinion. Leurs femmes cependant sont assez actives et elles
+font preuve de beaucoup d'habileté dans la confection des vêtements.
+Quant aux hommes, en dehors de la chasse, où ils se montrent fort
+adroits et féroces, ils vivent dans la plus grande paresse. Ils sont
+d'une gourmandise et d'une voracité incroyables, et fort malpropres.
+Cependant ils déploient beaucoup de minutie dans l'art de parer leurs
+têtes hideuses; graissant leurs cheveux avec de la graisse de jument ou
+de cheval, s'épilant les sourcils et la barbe et s'enduisant la figure
+de couleurs volcaniques, ils possèdent, comme tous les Indiens, des
+petits sacs en cuir renfermant les couleurs nécessaires à leur tatouage
+et qu'ils portent toujours avec eux.
+
+Les Poyuches donnent le nom de _Melly-roumey-co_--quatre
+petites rivières--à la source du Rio-Négro parce qu'il reçoit,
+dès sa sortie des Cordillières quatre affluents; mais plus au
+loin, lorsque ce fleuve reparaît après avoir traversé le lac des
+Tigres--_Naouals-Lafquen_--ils l'appellent, ainsi que nous,
+_Courou-roumey-co_--Rivière-Noire--en raison de l'aspect que lui
+donne sa profondeur et son étroitesse. Son cours violent est fort
+tortueux tant qu'il parcourt un pays accidenté, mais souvent régulier
+dans la plaine où ses rives escarpées sont parfois fertiles. Les eaux
+rapides de ce fleuve n'offrent aux Indiens de passage sûr que vers leur
+source, cependant ils le traversent fréquemment en quelqu'endroit que
+ce soit en s'aidant de quelques bottes de jonc sur lesquelles ils se
+cramponnent à l'aide des mains et en nageant seulement des pieds.
+
+On trouve encore campées sur les bords du Rio-Négro, plusieurs
+tribus au nombre desquelles figure celle des Puelches, une des plus
+importantes comme nombre ainsi que par ses rapports continuels avec
+toutes les autres peuplades, aussi bien avec celles de l'extrême
+pointe de Magellan qu'avec les Mamuelches situées dans le voisinage de
+_Mendoza_ au nord-ouest de la Pampa.
+
+C'est, on se le rappelle, entre les mains d'Indiens de cette tribu que
+je fus remis par les Poyuches. Je demeurai pendant six mois consécutifs
+dans cette importante peuplade qu'il m'a été facile d'étudier et de
+comparer avec les autres tribus Patagones de la partie orientale dont
+les navigateurs ont tant parlé.
+
+Dès mon installation chez eux je me flattais d'être mieux traité
+que par les Poyuches; mais à peine s'était-il écoulé quelques jours
+depuis que j'étais en leur possession que reconnaissant l'impossibilité
+où j'étais de leur rendre aucun service, vu mon ignorance à manier
+un cheval, ils me brutalisèrent cruellement en proférant des
+injures. C'est ainsi que les mots: _Théoa-ouignecaë_--chien de
+chrétien,--_Ouésah-Ouignecaë_,--mauvais chrétien,--furent les
+premiers dont je compris la signification. J'essayai plusieurs fois
+de me faire comprendre et je leur demandai quels motifs pouvaient les
+conduire à me traiter de la sorte; pour toute réponse ils me rudoyèrent
+avec plus de force. A la suite d'une de ces déceptions, mon chagrin
+fut tel que considérant comme à tout jamais perdues pour moi et la
+famille et la patrie, je ne pus retenir quelques larmes amères. Les
+Indiens s'en aperçurent et leur fureur ne connut plus de bornes; ils
+me battirent tellement que je crus qu'ils allaient me donner la mort,
+ainsi qu'ils m'en menaçaient.
+
+Depuis lors, je parvins à leur dissimuler ma douleur, sous un
+continuel et mensonger sourire, auquel ils se laissèrent prendre.
+Déployant toute la bonne volonté et toute l'adresse dont j'étais
+capable, je fis de rapides progrès dans l'art de l'équitation et
+dans la connaissance de leur langage sur lesquels je fondais des
+espérances de fuite. J'appris également vite à me servir du lazzo, de
+la boléadora--_locayo_--qui jouent un si grand rôle dans leur
+existence et qui sont vraiment indispensables à tous ceux qui se
+hasardent dans le désert américain.
+
+Dans cette tribu je remarquai que la stature des hommes est assez
+haute, et qu'elle n'est pas inférieure à celle des Patagons. Les
+Puelches sont bien faits et bien proportionnés des membres; leur figure
+a une expression de fierté que ne dément point leur manière d'être.
+Ils sont nomades par goût et non par nécessité, car la nature de leurs
+parages est généralement d'une grande fertilité. Leurs principales
+passions sont la chasse et l'ivrognerie. Leurs idées religieuses, ainsi
+que celles de toutes les autres tribus, se bornent à l'admission de
+deux dieux; celui du bien et celui du mal. Ils se livrent fréquemment
+au pillage des fermes dont ils tirent un grand nombre de chevaux et
+de bœufs; leur nourriture consiste en viande de cheval, d'autruches
+ou de gamas produit de leurs chasses; les morceaux de choix qu'ils
+mangent sont le foie, les poumons, et les rognons crus, saucés dans du
+sang chaud ou caillé préalablement salé, car ils connaissent l'usage
+de ce condiment. Les tentes des Puelches sont plus régulières et plus
+spacieuses que celles des Poyuches; souvent en y plongeant les yeux je
+reconnus des objets de ménage ou des vêtements conquis au prix du sang
+de quelque malheureux Hispano-américain. Les Indiens dont l'habitude
+était d'épier mes moindres mouvements n'étaient point sans saisir le
+coup d'œil, quelque rapide qu'il fût, que je lançais à la dérobée sur
+ces objets; ils les faisaient alors cacher aussitôt dans la crainte
+que je n'eusse la pensée de me les approprier; puis ils me criaient:
+_Ouakoune-tchipato émy ouésah-ouignecaé_--sors bien vite dehors
+vilain chrétien: soit--_Ouakoune-mouleta-émy véécah metène_--que
+tu sois dehors, c'est assez bon pour toi.--En effet, il est à croire
+qu'ils pensaient sérieusement de la sorte, car qu'il fît chaud ou
+froid, je n'eus jamais d'autre lit que le sol quel qu'il fût, ni
+d'autre abri que le ciel.
+
+A part leur barbare cruauté, ces Indiens, ne laissent pas que d'être
+industrieux et intelligents. Les harnachements de leurs chevaux
+composés d'une bride, d'une selle et d'étriers sont de curieux
+échantillons de leur industrie; ils sont pour la plupart tressés avec
+une si grande perfection qu'on serait vraiment peu disposé à croire que
+ce sont eux qui les font.
+
+C'est simplement en se servant de très-mauvais couteaux qu'ils
+découpent avec une adresse et une dextérité sans égale, dans les cuirs
+tendres de jeunes chevaux préalablement pelés avec un bâton bizauté
+et de la cendre, les fines lannières destinées à cette fabrication.
+Leurs selles sont fabriquées de roseaux recouverts de cuirs assouplis,
+quelques-unes sont en bois, semblables à deux dossiers de chaises
+assemblés à chaque extrémité par des triangles. Deux trous ménagés à
+l'avant servent à suspendre des étriers en bois de forme triangulaire,
+dont la plus grande ouverture permet tout au plus d'y engager trois
+doigts. Quelques cuirs placés entre la selle et le dos du cheval, le
+préservent de toutes blessures sous la pression exagérée de la sangle.
+Ces mêmes cuirs leur servent de lits en voyage. Leurs lazzos ont pour
+le moins une trentaine de pieds de longueur; ils sont découpés d'une
+seule pièce dans la peau d'un bœuf, ou bien tressés. Les Indiens ont
+coutume d'en fixer l'une des extrémités à la sangle de leur cheval et
+de l'enrouler dans leur main gauche en forme de cerceau. Le bout se
+termine en une boucle à nœud coulant à laquelle ils donnent plus ou
+moins d'ouverture, selon le genre et la grosseur de l'animal qu'ils
+veulent prendre. Ils le lancent de la main droite après l'avoir tourné
+plusieurs fois au-dessus de leur tête avec cette même main en ayant
+soin de maintenir ouvert le nœud coulant. Comme on le voit ces lazzos
+sont bien différents de ce qu'on les a dits être et ne ressemblent
+nullement à ceux que l'on a vu employer par les Russes dans des guerres
+à tout jamais mémorables pour notre belle patrie. Les éperons dont se
+servent les sauvages sont composés de deux petits morceaux de bois
+armés chacun d'une pointe de métal ou d'ossement et fort longue qui
+tient lieu de molette. Fixés aux pieds, chacun de ces aiguillons se
+trouve l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Les Indiens, quoique exercés
+à s'en servir, ensanglantent généralement leurs montures qu'ils font
+courir très-vite.
+
+Ces chevaux en général sont moyens et bien faits, assez faciles à
+dompter, et presque infatigables. J'ai vu souvent ces animaux qui ne le
+cèdent en rien aux plus beaux andalous, galoper pendant tout un jour
+et toute une nuit sans prendre autre chose que de l'eau. Les Indiens
+s'y prennent d'une manière fort brutale pour les dompter: une fois
+pris au lazzo, ils les renversent sur le sol pour leur lier les pieds
+ensemble afin de pouvoir leur passer sans difficulté dans la bouche une
+courroie qu'ils attachent fortement au-dessous de la lèvre inférieure
+après leur avoir préalablement écorché les gencives et les lèvres afin
+de les rendre plus obéissants à la pression de ce mors trop souple. Ils
+leur apposent ensuite une selle et les font relever en les maintenant
+à deux, l'un par les naseaux et une oreille, l'autre à l'arrière-train
+par un nœud coulant qui leur retient les deux jambes; alors le dompteur
+armé d'une large lannière de cuir cru--_trupouet_,--sorte de
+cravache très-dure et fort pesante terminée par un morceau de bois
+destiné à frapper tantôt les flancs tantôt la tête de son cheval,
+s'élance lestement sur l'animal. Au signal donné, les aides rendent,
+avec un parfait ensemble de mouvement, la liberté au coursier qui part
+le plus souvent comme un trait, non sans avoir lancé bon nombre de
+ruades et s'être effacé de côté et d'autre. Quelques-uns résistent aux
+prodigieux efforts que font leurs cavaliers pour leur faire tourner
+la tête à droite ou à gauche et se roulent avec eux; mais en général,
+quelle que soit leur fougueuse résistance au premier abord, en deux ou
+trois jours, ils sont suffisamment doux pour être montés à poil.
+
+C'est à deux ans et demi environ que les Indiens les domptent de
+la sorte et qu'ils les soumettent à une épreuve, afin d'apprécier
+leur vitesse; ils leur font franchir, tout d'une haleine un espace
+déterminé; ceux qui n'atteignent point le but avec facilité sont jugés
+impropres au service et impitoyablement condamnés à être mangés.
+
+Les Puelches habitent les parages situés entre le Rio-Négro et le
+Rio-Colorado que rarement ils franchissent. Le côté oriental se compose
+de plaines fertiles où se trouvent nombre d'étangs poissonneux dont les
+eaux sont excellentes. Le côté occidental n'est pas moins fertile; il
+est très-montagneux et arrosé par de nombreux torrents qui grossissent
+le Colorado. Il s'y trouve également une grande quantité d'étangs
+salins et infects comme dans tous les parages stériles de l'Amérique
+méridionale et quelques algarobes tortueux et de chétive apparence.
+
+Les Puelches ayant des rapports continuels avec les Indiens de
+toutes les tribus sans exception sont les plus aptes à donner des
+renseignements concernant l'immense territoire occupé par tous leurs
+nomades compagnons, dispersés depuis le détroit de Magellan jusqu'à
+Mendoza; car il leur arrive aussi très-fréquemment d'aller jusque dans
+ce pays. Ils sont généralement très-visiteurs, ce qui donne toujours un
+surcroît d'occupations aux femmes qui se trouvent dans l'obligation de
+donner à manger à tous. Les arrivants sont salués par les femmes et les
+enfants. Le chef de la famille ne remplit cette civilité que lorsqu'ils
+se sont assis et qu'ils ont bu quelques gorgées d'eau. Le salut échangé
+de part et d'autre, c'est au milieu du plus profond silence de la femme
+et des enfants que les hôtes, exposent chacun à leur tour, le but de
+leur visite dans un long discours qui n'est exempt ni de courtoisie,
+ni même d'une certaine poésie dont on les croirait incapables. Leur
+langage est guttural et chantonné. Le maître du logis après avoir
+écouté religieusement tous ses hôtes leur répond fort longuement aussi,
+puis il termine en leur adressant ses remercîments d'avoir bien voulu
+le visiter; et sans ajouter un mot de plus, il les laisse faire honneur
+au repas que les femmes leur servent avec empressement. Ce repas se
+compose généralement de rognons et de poumons crus coupés par morceaux
+et mis dans de petites sibilles de bois pleines de sang caillé mêlé de
+sel. Quand les convives se sont bien repus la conversation s'engage
+de nouveau sur un ton familier, fort différent du premier, car ils
+ne chantonnent plus. C'est le moment où les enfants envieux de faire
+aussi quelques amitiés aux hôtes de leur père, viennent à l'envi
+se grouper étroitement autour d'eux. Ceux-ci en forme de caresses
+s'emparent de leurs jeunes têtes, y cherchent les nombreux insectes qui
+y fourmillent, pour les manger; comme remercîment la réciprocité est de
+rigueur.
+
+Fort rarement les hommes adressent la parole aux femmes que l'usage
+leur défend même de regarder en face, à moins qu'elles ne soient leurs
+parentes, leurs belles-mères excepté.
+
+Tout visiteur reçoit une ample hospitalité et peut co-habiter chez
+ses hôtes un temps illimité pendant la durée duquel il sera toujours
+l'objet des plus grandes prévenances. Lorsque l'heure du repos approche
+le plus grand silence se fait de tous côtés, les hôtes s'absentent
+quelques minutes pendant lesquelles le maître du logis leur fait
+préparer à la hâte un coucher composé de tout ce qu'il a de plus
+précieux en cuirs dans son Roukah.
+
+Une fois le soleil couché, le voyageur, si voisin qu'il soit de sa
+destination, ne peut, sans enfreindre les règles de la bienséance, se
+présenter devant une tente; aussi attend-il pour cela le retour de
+l'aurore. Seuls, les porteurs d'ordres des caciques sont en dehors de
+cette étiquette.
+
+Les femmes se reçoivent entre elles: elles se font mille agaceries,
+alors même qu'elles seraient ennemies jurées. Leur conversation a lieu
+presqu'à voix basse, tout en s'épilant les sourcils ou en se peignant
+réciproquement la figure. Le cérémonial ne s'oppose nullement à ce
+qu'elles accompagnent la maîtresse du logis quand ses occupations
+l'appellent au dehors; aussi les voit-on presque toujours allant et
+venant. Les hommes ne jouissent point de cette prérogative, car à moins
+qu'il ne s'agisse de chasse, tels on les voit s'asseoir à leur arrivée,
+tels ils sont obligés de rester jusqu'à leur départ.
+
+Les visiteurs ne manquaient jamais d'entretenir leur hôte à mon sujet
+ce qui le flattait extrêmement. Dans ces moments-là il feignait même
+d'avoir pour moi quelque amitié, il me faisait manger avec lui, mais
+en homme qui sait son métier j'avais l'air d'être la dupe de toutes
+ses cajoleries. Je vis ainsi tour à tour les Indiens de toutes les
+tribus Patagones. J'étais pour eux une rare curiosité; j'en jugeai par
+la manière dont ils me contemplaient, et par la surprise de trouver en
+moi--_laftra-ouignecaë_,--petit chrétien, des facultés semblables
+aux leurs.
+
+Je vis ensuite les _Tchéouelches_, race de nomades des plus
+arriérés et des plus pauvres dont les mœurs sont des plus primitives.
+Leur langage, ainsi que leur personne, a quelque chose de féroce;
+ils articulent des sons excessivement gutturaux qu'au premier abord
+on croirait être une langue différente de celle des autres Patagons;
+cependant en prêtant bien l'oreille, il me fut facile de les
+comprendre. La blancheur de mon corps parut les préoccuper beaucoup,
+ainsi que la couleur de mes cheveux déjà très-grands et rougis par
+l'action du soleil. Ils témoignèrent le désir de m'entendre prononcer
+quelques mots de français qui furent un sujet d'hilarité générale.
+
+Ces Indiens sont d'une stature un peu inférieure à celle des Patagons
+orientaux et des Puelches; ils ne sont pas moins remarquables par
+la régularité de leurs formes. Ils ont les épaules fort larges et
+bien effacées, la poitrine très-bombée, les bras et les jambes de
+moyenne grosseur, les pieds fort larges et plats. Leur tête est
+grosse, leur front découvert et proéminant: les pommettes sont fort
+saillantes, la figure plate, le menton un peu avançant, la bouche
+grande, généralement entr'ouverte, les yeux sont noirs, fort grands
+et horizontaux, ils ont une expression de féroce égarement. Un nez
+souvent recourbé, long et mince, aux narines bridées, leur donne un
+faux air d'oiseaux de proie. Leurs lèvres sont un peu épaisses; leurs
+oreilles grandes et allongées par de grossiers ornements de leur
+fabrication qui leur tombent sur les épaules. Ils portent généralement
+leur chevelure enroulée sur le sommet de la tête, de même que les
+indigènes du Paraguay. Ils se servent d'arcs et de flèches, et manient
+fort bien la fronde,--_oui-trou-courah-ouëy_--le lazzo, et la
+boleadora--_locayo_--sorte de jeux de boules au nombre de trois,
+fixées à des lannières de cuir d'égale longueur, et généralement en
+pierre dure ou en une sorte de granit fort commun dans leurs parages.
+Ils s'en servent fort habilement, et atteignent à une grande distance
+les lamas sauvages--_guanacos_--dont ils font la chasse à pied.
+
+Aucun de ces Indiens ne possède de chevaux. Les plus jeunes s'élancent
+à la poursuite du gibier et se bornent à le tuer, laissant aux femmes
+et aux vieillards le soin de le dépouiller et de le transporter sur
+leurs épaules tandis qu'ils poursuivent leur chasse. Ils ont aussi pour
+coutume de s'épiler toutes les parties du corps; mais peu préoccupés
+d'idées de coquetterie, ils se contentent de se peindre grossièrement
+le visage. Ils sont des plus agiles à la course et presqu'infatigables.
+J'en ai vu courir fort vite pendant plusieurs heures de suite sans en
+éprouver aucune fatigue.
+
+Ces Indiens sont fort sobres comparativement à la majorité des autres
+Patagons et malgré le grand exercice qu'ils se donnent dans leurs
+chasses. Il est à peu près inutile d'ajouter, ainsi qu'on le pense
+bien, que leurs repas se composent spécialement de viande crue, de
+racines ou bien encore de veau marin, car ils se livrent également à
+des pêches de plusieurs jours durant l'été. Leurs parages sont stériles
+et s'étendent jusqu'à plus de deux cents lieues de la limite sud du
+Rio-Negro. L'hiver ils se rapprochent sensiblement des contreforts des
+Andes qui leur offrent un abri plus sûr contre les intempéries et ils y
+trouvent quantité d'arbrisseaux, éléments d'un bon feu.
+
+Leurs vêtements se composent d'une sorte de chemise à manches
+courtes, faite de six cuirs de veaux marins superposés et doublés d'une
+peau de lama parfaitement assouplie dont ils juxtaposent la chaude
+fourrure sur leur corps. Ce costume est généralement apprêté sur les
+reins et enjolivé extérieurement de dessins bizarres qui en rendent
+l'aspect grotesque. Dans les combats ces vêtements leur tiennent
+lieu de cuirasses; ils y ajoutent une sorte de coiffure plate et
+ronde, formée de deux cuirs épais cousus ensemble et solidement fixée
+au-dessous du menton. La liberté, dont les Indiens jouissent entre eux
+est excessive; on peut en juger: dans les autres tribus, si un visiteur
+a faim, il se garde bien de le donner à penser à ses hôtes qui, du
+reste, ne se font pas faute de lui offrir plus d'aliments qu'il n'en
+prendra, tandis que le Tchéouelche, s'il se sent besoin, n'est retenu
+par aucune étiquette. Il entre dans le premier Roukah venu, en ranime
+le foyer et s'empare sans mot dire d'un morceau de viande qu'il fait
+rôtir ou mange cru selon son bon plaisir; après quoi il s'en va aussi
+muet qu'il est entré, sans s'inquiéter de la présence du chef de la
+case, qui de son côté le regarde faire avec autant d'indifférence que
+s'il était habitué à le voir.
+
+Les Tchéouelches paraissent être encore moins accessibles à
+la souffrance que les autres nomades. Ils pansent eux-mêmes
+avec le plus grand sang-froid leurs blessures, même les plus
+graves, sans jamais faire entendre aucune plainte. Les femmes
+s'occupent des soins du ménage et aident les hommes dans la
+fabrication des _makounes turquets_--manteaux de cuir--et des
+_kiliankous_--tapis--différant seulement les uns des autres par la
+grandeur. Ces objets sont faits de cuirs de guanacos et de mouffettes
+_sanu_ que les femmes enduisent de foie mâché et qu'elles tannent
+ensuite à la main en les frottant vigoureusement. Cette opération
+terminée, elles assemblent artistement ces divers cuirs en supprimant
+toutes leurs parties défectueuses et les cousent très-finement avec des
+fibres extraites de la viande. Ce travail dure quelquefois plusieurs
+mois entiers; c'est toute une œuvre de patience. Quand il est terminé,
+les Indiens détirent les peaux en tous sens et aplatissent les coutures
+au moyen d'une pierre graveleuse qui leur sert en même temps à frotter
+toute la pièce afin de l'assouplir complètement; ils procèdent ensuite
+à l'ornementation du cuir sur lequel ils tracent à l'aide de rouge et
+de noir des dessins bizarres et capricieux dont ils couvrent toutes
+les coutures. Ces manteaux, généralement recherchés par les Indiens
+Puelches, Patagons et Pampas, ne sont pas moins fort appréciés des
+Espagnols. Les Tchéouelches, les Poyuches et les Patagons qui passent
+la majeure partie de l'année revêtus de ces sortes de vêtements peuvent
+s'exposer aux froids les plus intenses sans en ressentir les atteintes.
+
+Ainsi que l'avaient déjà fait les Poyuches, les Puelches me vendirent
+par esprit de spéculation à des Patagons orientaux qui se promirent
+bien d'agir de la même façon à mon égard. Cette succession de nouveaux
+maîtres était loin de m'être agréable, et le plus souvent, je perdais
+au change. Cependant cette fois j'éprouvai moins de répugnance, mes
+nouveaux maîtres me paraissaient avoir quelque chose de plus humain
+dans leur allure. Ils me semblèrent d'une stature approchant de six
+pieds; leur type me parut peu différent de celui des Puelches. Je
+trouvai leur buste peut-être un peu plus long, comparativement à leur
+taille; et certainement que vus à cheval, on peut aisément les croire
+plus grands qu'ils ne le sont en réalité. Leurs membres sont bien
+proportionnés; leur tête est grosse, presque carrée, leur crâne aplati,
+leur front fort bombé, et leur menton avançant, ce qui avec leur nez
+long et mince leur fait un singulier profil. Ils ont les pommettes
+fort saillantes, les yeux un peu horizontaux; mais la manière dont ils
+s'épilent les sourcils et dont ils se peignent en noir l'orifice des
+paupières inférieures n'a pas peu contribué à faire croire qu'ils les
+ont tout-à-fait horizontaux.
+
+Ils ont la bouche grande, les lèvres un peu grosses, mais moins que
+celles des Tchéouelches, leurs dents sont petites, bien rangées, et
+d'une blancheur éclatante que la couleur brune de leur peau fait
+encore ressortir. Ils ont les épaules fort larges et bien effacées,
+la poitrine régulière, les seins très-accentués. Leurs mains et leurs
+pieds sont petits, comparativement à leur taille, et garnis d'ongles
+gracieusement enracinés qu'ils portent fort longs.
+
+J'ai continuellement été à même de juger de la force des Patagons,
+et, témoin de leurs nombreux exercices, je puis affirmer, sans être
+taxé d'exagération, qu'elle surpasse de beaucoup celle des Européens.
+J'ai vu ces hommes saisir habilement au lazzo un cheval indompté,
+l'arrêter ainsi subitement dans sa course effrénée, résister seuls
+au choc terrible de l'animal en s'arc-boutant et le maintenir ainsi
+jusqu'au moment où par suite de strangulation il roulait sur le sol;
+mais je n'ai jamais remarqué dans ces sortes d'exercices que leurs
+muscles fussent plus apparents que dans leur état normal. On ne
+saurait, il me semble, mettre sur le compte de l'adresse un pareil
+résultat. D'ailleurs, l'organisation physique des Indiens est de
+beaucoup supérieure à celle des hommes civilisés; ils supportent avec
+la plus grande facilité les fatigues et les privations prolongées,
+pendant des voyages de deux et trois mois qu'ils font presque sans
+se reposer, galopant jour et nuit. Lorsqu'ils vont piller à quatre
+et cinq cents lieues, en plus des vingt à trente chevaux de choix
+qu'ils emmènent chacun, ils ne se munissent guère que de lazzos, de
+lances et de boléadoras dont ils se servent, tant pour se procurer les
+moyens d'existence que pour combattre. A peine si quelques-uns, les
+plus gourmands seulement, mettent entre les cuirs qui leur tiennent
+lieu de selles un peu d'_angnime-hilo_--viande découpée en
+feuilles minces, salée et séchée au soleil--qu'ils mangent avec de la
+_yéouine_--mélange de graisse de cheval et de bœuf.--Les plus
+pauvres emportent seulement un _chassi-cofquet_, sorte de pain de
+sel cuit dans la cendre de fiente après avoir été moulu et pétri avec
+des herbes odoriférantes, et qu'ils se passent de temps à autre pour le
+lécher seulement, lorsque la faim ou la soif se font trop sentir.
+
+Le retour de ces expéditions n'a point lieu en masse, ainsi que
+le départ. Leur intérêt les oblige à se distancer de beaucoup les
+uns des autres afin de pouvoir conserver le même nombre d'animaux;
+car il arriverait fréquemment que quelques-uns échapperaient à leur
+surveillance et iraient grossir le butin de leurs compagnons qui se
+refuseraient à les leur rendre. Il n'y a que les paresseux ou ceux qui
+succombent sous le poids de la fatigue qui soient exposés à perdre leur
+butin; mais ces cas sont rares, car leur activité et leur avarice sont
+telles, que même longtemps après leur retour au sein de leurs foyers
+respectifs, ils surveillent encore assidûment de jour et de nuit leurs
+troupeaux.--Sont exempts de ce surcroît de fatigue, ceux-là seulement
+qui ont de la famille, ou qui consentent à payer généreusement un
+de leurs voisins pour exercer cette surveillance. Les femmes même
+entreprennent ce genre d'occupation et elles obtiennent généralement
+une rétribution beaucoup plus forte que les hommes.
+
+Lorsqu'un animal vient à se perdre les Indiens font d'actives
+recherches dans toutes les directions, et ils sont si habiles que
+presque toujours ils le ramènent. Quelle que soit la nature du terrain,
+couvert d'une épaisse couche de verdure ou de la stérilité la plus
+complète, fût-il même fangeux, ils reconnaissent les traces de son
+passage au premier coup-d'œil aussi bien que dans un grand nombre
+d'empreintes d'animaux de même espèce. Ils sont doués d'une telle
+sagacité, que dans leurs explorations ils reconnaissent le passage des
+troupeaux des chrétiens sur les traces desquels ils s'élancent aussitôt.
+
+Les tribus Patagones les plus importantes sont au nombre de neuf. Elles
+ont à leur tête des caciques de premier ordre, dont le pouvoir s'étend
+jusqu'aux moindres sous-tribus dont les noms varient à l'infini. Parmi
+ces dernières qui sont échelonnées sur le Rio-Négro je puis en citer
+plusieurs qui par leurs rapports avec les Hispanos-Américains sont
+devenues célèbres; elles sont, à vrai dire, fort affaiblies de nos
+jours et ne sauraient présenter d'autre intérêt que celui de leur passé.
+
+La première est celle des _Toluchets_ qui parcourt l'espace
+compris entre le Rio-Négro (limite sud), le lac Rozas et le territoire
+des Poyuches, mes premiers maîtres, jusqu'à une distance de cent
+lieues pour le moins, dans la direction sud-ouest où commence celle
+des _Tchétchéhets_ avec laquelle elle fut alliée pendant fort
+longtemps. Ces deux tribus eurent des relations avec les premiers
+Espagnols qui fondèrent le village de Carmen ou de Patagones, dont
+elles firent la prospérité pendant un certain temps. Mais bientôt
+Carmen, peuplé de gauchos expatriés pour crimes qui se lassèrent de
+la vie paisible à laquelle on les avait astreints, vit tout-à-coup
+son importance diminuer. Désireux de reprendre le cours de leur vie
+aventureuse, les Gauchos abandonnèrent la colonie pour aller chez
+les Indiens même échanger leurs produits contre des bestiaux. Il en
+résulta que ces derniers bientôt dépourvus de leur bétail et voulant
+s'en procurer d'autre, firent, dans les provinces de Buenos-Ayres
+de fréquentes razzias qui leur attirèrent de sanglantes répressions
+dont ils se vengèrent sur la colonie du Carmen qu'ils dévastèrent et
+détruisirent à plusieurs reprises. On vit donc ainsi, tour à tour,
+ce port s'enrichir aux dépens des _estanceros_ ou fermiers des
+provinces argentines et ruiné par les Indiens _CalliHétchets_ ou
+non parleurs, ainsi nommés par les autres Indiens, à cause du caractère
+fantasque et silencieux qu'ils ont pris depuis leur décadence, qui date
+de la mort de plusieurs chefs considérés par eux comme invincibles.
+
+Ces Indiens ont l'air dur et féroce, quelquefois soucieux. Ils ne
+parlent qu'avec nonchalance, et par monosyllabes; leur seule occupation
+est la chasse à laquelle ils se livrent d'un bout de l'année à l'autre.
+Ils paraissent peu intelligents, et ils sont d'une telle paresse,
+qu'ils ne se donnent même pas la peine de tresser leurs harnais qui
+sont des plus grossiers. Cependant cette paresse, remarquable aussi
+chez leurs femmes, ne les empêche pas d'être excessivement ambitieux
+et portés vers la coquetterie. Ils ont acquis en partie les vices des
+Américains, et l'on peut dire que l'orgueil et l'ivrognerie ne sont pas
+les moindres de ceux qu'ils professent.
+
+Enfin, la troisième tribu, celle des _Langnequétrou-tchets_,
+dont le nom correspond à celui du cacique qui l'organisa, est fort
+connue dans les provinces de Buenos-Ayres et de tous les nomades, sans
+exception. Les Indiens qui la composent émanent de différents points:
+beaucoup d'entre eux furent recrutés par _Langnequétrou_, parent
+de _Calfoucourah_--pierre bleue,--auprès de qui il remplissait
+les fonctions d'officier d'ordonnance mais contre lequel il entra
+en rébellion à la suite d'une incartade qu'il faillit payer de sa
+vie. Aiguillonné par ce qu'il y avait en lui de désirs de vengeance,
+d'orgueil et d'ambition, quoique fort jeune encore, cet Indien se sauva
+jusqu'au bord du Rio-Négro où il arriva escorté de tous les mécontents
+qu'il avait recrutés sur son passage. Sous l'impression de son profond
+ressentiment, il n'eut de repos que lorsqu'il fut en mesure de se
+déclarer ouvertement en faisant à d'autres tribus une guerre dont toute
+franchise et toute loyauté furent exclues. Il se vendit aux Argentins,
+uniquement pour conduire leurs troupes dans le camp de ses frères qu'il
+fit plusieurs fois surprendre nuitamment et massacrer. Il fit plus
+encore: habile à profiter des dissentiments qui éclataient au sein des
+républiques espagnoles, il trahit tour-à-tour l'un et l'autre parti et
+les conduisit souvent dans des guet-à-pens où il les faisait assassiner
+jusqu'au dernier pour s'enrichir de leurs dépouilles.
+
+L'adresse et le courage dont cet être eut maintes fois l'occasion de
+donner des preuves, en firent une sorte de personnage que les Espagnols
+voulurent s'attacher à tout prix. Ce chef audacieux reçut leurs envoyés
+et ratifia les traités de paix et d'alliance qui lui étaient soumis.
+Il parut pendant quelque temps oublier qu'il était enfant du désert et
+conduisit à bien quelques expéditions de peu d'importance il est vrai,
+mais qui lui gagnèrent la confiance du gouvernement Buénos-Ayrien. En
+1859 _Langnequétrou_ se rendit à la Baie-Blanche pour s'entendre
+avec les soldats argentins au sujet de l'organisation d'une forte
+expédition qui devait être dirigée contre les tribus Pampéennes et
+Mamouelches soumises à _Calfoucourah_. Ainsi que le font les
+Indiens, tous fort amateurs des boissons alcooliques, il entra dans
+_Huna porpéria_--débit de liqueurs--pour se livrer au plaisir de
+boire, mais il s'y trouva face à face avec un officier argentin, qui
+le reconnaissant lui reprocha amèrement la mort de plusieurs de ses
+parents officiers comme lui et victimes de sa trahison. Les réponses
+inconvenantes que lui fit _Langnequétrou_ l'irritèrent tellement,
+que tirant soudainement un pistolet il lui fracassa la tête.
+
+Les Indiens parmi lesquels je vivais encore à cette époque en qualité
+d'esclave avaient maintes fois juré la mort de _Langnequétrou_,
+qu'ils exécraient profondément: mais, chose étrange, en apprenant
+la fin tragique de ce chef, ils oublièrent tous leurs griefs et ne
+songèrent plus qu'à venger en lui la mort d'un des leurs. Dans ce but,
+ils organisèrent promptement une expédition formidable qui pilla et
+incendia la ville de Baie-Blanche dont l'héroïque défense ne laissa pas
+que de leur coûter beaucoup de morts et de blessés.
+
+Selon le dire des Patagons en général, l'immense désert compris entre
+la chaîne des Andes, la rive sud du Rio-Négro, la côte Orientale et le
+détroit de Magellan, n'est pas, ainsi qu'on l'a dit jusqu'alors, d'une
+stérilité complète; un tiers au moins de cette étendue est d'une grande
+fertilité, principalement le côté oriental et l'extrême pointe de
+Magellan. Je puis du reste citer en toute assurance à l'appui de cette
+opinion les divers parages où j'ai résidé, dans le voisinage des Andes
+et dans celui de _Los Serranos_ et qui sont vraiment d'un aspect
+ravissant de pittoresque et de fertilité. A leur vue on est émerveillé,
+et l'on comprend facilement qu'il soit possible à l'homme d'y pourvoir
+complètement à son existence. Aussi, malgré le manque de chevaux et de
+troupeaux, les Indiens y vivent-ils dans la plus grande insouciance et
+du seul produit de leurs chasses. Leur terrain de parcours se divise
+en parties boisées d'_Algarobes_ et de _Chagnals_ au sein
+desquelles ils se retirent durant l'hiver, et en vallées sillonnées
+d'un grand nombre de torrents et couvertes d'étangs, sur lesquels se
+pavanent quantité de canards sauvages et de poules d'eau qui feraient
+le bonheur de nos chasseurs Européens, mais qui, habitués à n'être
+jamais inquiétés par les Indiens dont l'unique nourriture est la chair
+crue de guanacos ou d'autruche, ne redoutent aucunement l'approche de
+l'homme.
+
+Quelque pénible que fût mon esclavage, je ne pouvais m'empêcher
+parfois d'admirer cette superbe nature dont la vue m'aurait
+complètement réjoui si elle ne m'eût à tout instant, rappelé ma triste
+position. Je me serais même fait au genre d'existence de mes maîtres si
+les mauvais traitements auxquels j'étais constamment exposé n'eussent
+encore rendu plus grande ma douleur et ne m'eussent fait craindre une
+fin tragique.
+
+Je perdais tout espoir d'embrasser encore ceux qui m'étaient si chers
+et de revoir jamais ma patrie; cependant la volonté de m'affranchir
+du terrible joug qui s'appesantissait sur moi, était celle qui me
+dominait; aussi dans mon pauvre esprit troublé, maints projets de
+fuite s'entrechoquaient-ils constamment. Cette pensée me donnait seule
+la force et la résignation nécessaires pour supporter les privations
+de tous genres imposées par ma condition d'esclave. Forcé de vivre à
+l'état de muet, ne pouvant faire un geste sans qu'on m'en demandât
+la raison, ou ne pouvant faire un pas sans être aussitôt suivi, j'en
+vins à souhaiter vivement d'être un instant seul pour me livrer à
+mes pensées. Les Indiens soupçonnèrent mon désir et conçurent contre
+moi la plus grande méfiance; leur haine sembla s'accroître encore
+et je faillis même plusieurs fois en être victime. Souvent, lorsque
+je dormais près d'eux, leurs esprits étaient tellement inquiets,
+que s'éveillant à plusieurs reprises, ils se jetaient sur moi
+armés et menaçants prétendant que _Vitaouènetrou_--Dieu,--les
+avertissait de mes projets de fuite et leur ordonnait de me surveiller
+attentivement et de me châtier de cette criminelle pensée. Puis ils
+me pressaient de questions pour me sonder, et lorsqu'enfin ils s'en
+allaient, ce n'était jamais sans me rudoyer cruellement. Maintes
+fois dans ces terribles circonstances il fallut m'armer d'une bien
+grande résignation pour ne pas succomber aux désirs de vengeance que
+m'inspirait ma dignité d'homme civilisé.
+
+Ces surprises nocturnes, fréquemment renouvelées, réagirent tellement
+sur moi que je devins sujet à des défaillances nerveuses à la suite
+desquelles j'étais souvent pris d'un tremblement convulsif qui me
+durait plus d'une demi-heure. Au bout de ce temps, j'étais complètement
+anéanti et absorbé par une sorte de spleen durant lequel j'éprouvais un
+tel dégoût de l'existence, que j'aurais volontiers cherché ou accueilli
+la mort comme le plus grand des bienfaits. Etant, comme je l'ai dit,
+condamné à vivre à l'état de muet, les moments que me laissaient le
+malaise et le spleen s'écoulaient pour moi longs et tristes, car
+jamais les Indiens ne m'admettaient en leur compagnie, et quand le
+devoir m'appelait dans leurs cases j'en étais presque aussitôt chassé
+fort brutalement. On pense bien que je ne me faisais jamais réitérer
+cet ordre gracieux accompagné de gestes menaçants ou appuyé de coups
+de lazzos qui me labouraient le dos et la poitrine. Je m'en allais
+tout pensif rejoindre le troupeau confié à ma garde auprès duquel je
+m'installais de nouveau pour le jour et la nuit, et cela par quelque
+temps qu'il fît, tantôt exposé à des chaleurs insupportables, le corps
+brûlé par le soleil ardent durant l'été, ou bien encore essuyant toute
+la rigueur du mauvais temps, soit qu'il plût, ventât ou gelât; et dans
+ce dernier cas je souffrais horriblement de l'onglée aux pieds et aux
+mains. Fort souvent après plusieurs heures passées à cheval, je me suis
+vu contraint, pour en descendre, de saisir la crinière avec mes dents
+afin de me laisser choir le plus doucement possible car mes pieds et
+mes mains ne pouvaient m'être d'aucun secours, et quand j'atteignais
+le sol il me semblait en y roulant, tomber sur du verre cassé. Afin de
+pouvoir me relever, je me livrais à une active friction des membres à
+la suite de laquelle je commençais une marche forcée qui se changeait
+bientôt en une course agile d'un très-bon résultat.
+
+Malgré cette série de souffrances continuelles et les menaces
+journalières des Indiens à la vue desquels je ne pouvais me défendre
+d'un certain mouvement de crainte, je ne laissais pas de songer
+sérieusement à m'en affranchir. Quelque bonne volonté dont je fisse
+preuve et quelque désir que j'eusse de me familiariser complètement
+à tous les genres d'exercices des Patagons, il me fut impossible d'y
+arriver aussi vite que je le souhaitais et qu'il était nécessaire à
+leurs yeux. Comme ils ne pouvaient tirer de moi qu'un médiocre parti,
+ils me vendirent à des Pampéens qui vinrent les visiter après avoir
+opéré plusieurs invasions sur le territoire Buenos-Ayrien. Ces sauvages
+leur donnèrent en échange de ma personne quelques chevaux et quelques
+_pilkènes_--pièces de drap commun rouge ou noir.
+
+Dès qu'il fut question de ce marché à l'amiable, les Patagons devinrent
+tout différents à mon égard, ils affectèrent d'avoir quelques
+attentions pour moi, afin sans doute de donner d'eux une haute opinion
+aux nouveaux-venus dont les mœurs et la tenue m'inspirèrent plus
+de confiance. Au bout de quelques jours que je passai presque dans
+l'inactivité, et pendant lesquels je fus, en quelque sorte, aussi bien
+traité que les visiteurs Pampéens, vint enfin le moment du départ.
+
+Malgré tous les maux que j'avais endurés chez les Patagons, je ne
+pus me défendre d'un peu de tristesse en contemplant une dernière
+fois ces lieux pittoresques, si souvent témoins de mes larmes et de
+ma tristesse. Je chevauchais morne et silencieux entre deux Pampéens,
+auxquels ce mutisme habituel chez moi déplut apparemment, car ils
+m'adressèrent la parole en mauvais espagnol: ils m'accablaient de
+questions et traduisaient, non sans les avoir amplifiées, mes réponses
+au restant de la bande qui se divertissait beaucoup à mes dépens, et
+était bien éloignée de croire que leur langage m'était familier, ce qui
+me mettait du reste à même de les mieux juger qu'ils ne le pouvaient
+faire à mon égard. Ainsi s'écoula tout le temps que nous mîmes à
+franchir l'espace qui nous séparait du lieu de leur résidence. Ils
+me demandèrent d'abord quel était mon pays; s'il était bien éloigné;
+combien de temps j'avais mis à franchir l'espace qui sépare les deux
+continents; de quoi se nourrissent les hommes à bord d'un navire; par
+quels moyens ils se procurent de l'eau douce en quantité suffisante
+pour se désaltérer pendant toute la durée de ce long et périlleux
+voyage?
+
+Aux diverses réponses que je leur fis, ils témoignèrent autant
+d'étonnement que d'incrédulité, et cherchèrent à lire dans mes yeux,
+l'expression de la vérité, croyant probablement à une mystification.
+Ils me demandèrent aussi quels motifs assez puissants avaient pu me
+pousser à me séparer de ma famille, pour laquelle je leur montrais une
+si grande affection; car à la vue des portraits de mes chers parents,
+maintenant en leur possession, je ne pus retenir mes larmes, ni me
+défendre d'un geste agressif envers celui qui en était possesseur.
+Cependant tel spontané que fût mon mouvement, il fut prévenu par
+l'Indien, qui s'empressa de les soustraire à mes regards envieux et se
+mit sur la défensive, en même temps que ses compagnons me resserrèrent
+plus étroitement.
+
+La prudence me vint en aide; je redevins maître de moi-même; aussi
+fut-ce avec le plus grand calme que je répondis aux nouvelles questions
+de l'interprète dont le ton et la contenance étaient ceux d'un homme
+qui veut être obéi. Je leur dis que j'avais dû quitter l'Europe,
+parce que j'avais quelque ambition et que dans ma patrie, l'étendue
+de territoire est si restreinte, comparativement à sa nombreuse
+population, que c'est à peine si quelques individus parviennent à s'y
+créer une existence indépendante, ou une certaine aisance; que l'argent
+étant le principal moteur de toutes choses dans les pays civilisés,
+chacun pour en amasser le plus possible, exerce une industrie
+quelconque, et que, à part quelques élus, les autres suffisent à
+peine à leurs besoins; que de même que j'étais venu en Amérique, des
+centaines de mille autres Européens mûs par la même ambition s'exilent
+ainsi volontairement chaque année, dans l'espoir de réaliser en peu de
+temps des bénéfices assez grands, les uns, pour se trouver désormais à
+l'abri du besoin, les autres à seule fin de pouvoir se livrer à une vie
+de bonheur et de plaisirs. Enfin j'ajoutai que l'espérance de voir la
+fortune me sourire et le désir ardent d'être pour quelque chose dans le
+bonheur des miens, avaient suffi pour me faire quitter la mère-patrie.
+
+Après avoir communiqué ma réponse à ses compagnons qui se prirent à
+rire d'un air de pitié en haussant les épaules, il me répondit que
+puisque le sort m'avait jeté parmi eux, toute inquiétude sur l'avenir
+serait superflue de ma part; que je n'aurais nul besoin de travailler
+pour manger, et que ma famille saurait bien se passer de moi, car
+je ne la reverrais jamais; que je serais heureux au milieu d'eux,
+bien qu'ils ne me promissent pas, à vrai dire, de vêtements ni de
+maison pour me garantir des intempéries des saisons; que la terre,
+soit sèche soit détrempée, les rochers ou la verdure seraient tour
+à tour mon lit; qu'à ce genre d'existence je me ferais aussi bien
+qu'eux, car je leur paraissais fait de même; enfin qu'ils auraient
+pour moi des égards autant que je leur serais utile et dévoué. Et pour
+clore, il ajouta en manière de réflexion, que les chrétiens sont des
+sots--_ouèsalmas_,--des imbéciles--_pofos_,--de travailler
+pour de l'or et de se couvrir de la tête aux pieds de vêtements
+incommodes et extraordinaires autant que malsains fabriqués sans doute
+à grand peine, à en juger par l'étoffe.
+
+Pendant huit jours que nous cheminâmes dans la direction du
+nord-ouest, à travers des parages boisés dont l'aspect me sembla
+ravissant comparativement à ceux que j'avais jusque-là habités, je fus
+continuellement l'objet de la conversation des Indiens qui me firent
+des milliers de questions et qui se montrèrent à mon égard d'une
+prévenance à laquelle je n'étais guère accoutumé. Le nom de mon pays me
+parut, pour la première fois parvenir à leur oreille.
+
+Parmi leurs questions, quelques-unes me convainquirent de leur
+intelligence. Ils s'informèrent avec les marques du plus grand
+intérêt, de la forme de notre gouvernement. Rien ne m'étonna tant et
+ne me fit plus de plaisir, je l'avoue, que d'entendre ces êtres qui
+ne connaissent ni lois, ni règles fixes pour le gouvernement civil,
+admirer ou railler tour à tour, notre civilisation dont je leur traçais
+un tableau si imparfait.
+
+Je puis dire à leur honneur, que je les vis émerveillés de notre génie,
+et revenir naïvement de leur première opinion en disant:
+
+--_El-mey-ta-ouignecaës-pofos-gné-ouélay._
+
+--Et mais ces chrétiens bêtes ne sont pas.
+
+Chez les Indiens, chaque famille et même chaque homme se croit
+absolument libre. Ils vivent dans une entière indépendance; et
+cependant malgré cette manière d'être et de voir, les Poyuches,
+les Pampas et les Mamouelches se divisent tout aussi bien que les
+Patagons en un grand nombre de tribus. Leurs fréquentes guerres
+intestines d'autrefois, celles qu'ils eurent à soutenir contre leurs
+voisins, comme encore de nos jours, celles qu'ils font contre les
+Hispanos-Américains, mettant sans cesse leur liberté en danger, ils
+ont appris par simple nécessité, à se former en sociétés plus ou
+moins nombreuses; ils se choisissent des chefs ou caciques, sorte de
+commandants, qu'ils considèrent bien plutôt comme leurs pères et leurs
+directeurs, que comme des maîtres, et avec lesquels ils restent ou dont
+ils se séparent selon leur gré.
+
+Pour être élevé à la dignité de cacique, il faut avoir donné des
+preuves éclatantes de sa valeur, et plus les caciques sont fameux par
+leurs exploits, plus leurs peuplades sont grandes. C'est ainsi que de
+nos jours encore, les Pampéens et les Mamouelches, quoique ayant un
+grand nombre de caciques, relèvent volontairement d'un chef privilégié
+_Calfoucourah_--pierre bleue;--ce nom lui vient de la trouvaille
+qu'il fit, étant enfant, d'une petite pierre bleue ayant à peu près
+forme humaine et dont jamais il ne s'est séparé; elle est considérée
+parmi les Indiens comme un talisman précieux auquel il doit ses
+nombreux succès.
+
+La conversation ne fut pas la seule distraction que le langage
+grotesque de mon interprète m'offrit, car nous chassâmes une grande
+partie du temps de notre voyage, et je fus assez heureux pour faire
+preuve de quelqu'adresse, en prenant soit au lazzo ou à la boléadora
+des _youèmes_--gamas--et des _tchoïquets_--nandous ou
+autruches de ces parages,--ce qui fit que mes nouveaux maîtres augurant
+bien de mes futurs services parurent avoir pour moi une certaine
+considération.
+
+Cependant, au fur et à mesure que nous approchions du lieu de
+résidence de la horde, je vis, non sans une certaine inquiétude, cesser
+tout l'empressement et les égards dont j'avais été entouré depuis notre
+départ. Il me fut facile de comprendre, à la conversation des Indiens,
+qu'ils n'en avaient agi ainsi que par ruse, et afin de me préoccuper
+assez pour m'ôter toute pensée de fuite, mais que dès lors suffisamment
+rassurés par le voisinage de leurs tribus, ils se souciaient peu de me
+cacher plus longtemps leurs véritables intentions envers moi. C'est
+ainsi que j'acquis la triste certitude de n'être guère mieux traité
+chez eux que chez les barbares Poyuches, les fiers Puelches ou les durs
+Patagons; car les uns et les autres ne me considéraient que comme un
+ennemi devenu leur esclave, c'est-à-dire comme un être sur lequel ils
+avaient plein droit de vie ou de mort.
+
+Les dernières paroles qu'ils m'adressèrent, furent des conseils
+équivalant presque à des menaces, au sujet de ma conduite à venir.
+Ils ne laissèrent pas non plus que de me répéter fréquemment
+qu'aussi bien qu'à mes premiers maîtres, je leur devais une
+grande reconnaissance de ne point m'assassiner puisque j'étais un
+_ouignecaé_--chrétien,--ce que tout indien de ces régions
+considère comme un crime.
+
+Enfin, nous arrivâmes. Il était temps que ce long voyage s'achevât,
+car j'étais rompu de fatigue et dans un état douloureux que l'on
+comprendra aisément en sachant que c'était le premier trajet que je
+faisais de la sorte, c'est-à-dire, sur des chevaux aussi nus que
+moi-même et fort amaigris par un galop continuel au plus fort de la
+chaleur.
+
+Mon arrivée au milieu de la horde, fut comme un évènement inattendu
+et je devins de nouveau l'objet de la curiosité générale. Aux
+enfants, aux femmes qui m'entourèrent aussitôt, succéda une affluence
+considérable de visites avides de se graver dans la mémoire les traits
+du _ou'sah-ouignecaé_--mauvais chrétien,--uniquement afin de
+pouvoir en cas de besoin, s'opposer à sa fuite. Aux personnages les
+plus importants, mon maître n'omettait point de renouveler, avec
+toutes sortes d'amplifications, le récit de la terrible lutte que nous
+avions soutenue, mon compagnon et moi, contre nos nombreux et féroces
+agresseurs, les Poyuches. L'indignation de chacun d'eux semblait
+alors n'avoir plus de bornes, et le plus souvent, en s'éloignant, ils
+m'adressaient des imprécations ou me faisaient des gestes menaçants.
+
+Au bout de quelques jours écoulés de la sorte, et lorsqu'on jugea
+que j'étais suffisamment connu, on me fit reprendre mes fonctions
+de gardeur de troupeaux. Je fus soumis à une surveillance des plus
+rigoureuses, durant la nuit et le jour; je ne pouvais faire un pas
+sans être accompagné; il m'était demandé compte de ma tristesse et
+du moindre geste; la nuit, je fus encore exposé à être troublé dans
+mes courts instants de sommeil; car la superstition des Indiens leur
+faisait appréhender mon évasion, et poussés par cette crainte, ils
+se jetaient sur moi tout à coup et m'éveillaient brusquement en me
+menaçant. Souvent il m'arriva dans ces instants difficiles d'éprouver
+de grandes frayeurs qui étant toujours mal interprétées me valaient
+force mauvais traitements.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La Pampa et les Pampéens.
+
+
+Les variations du climat de la Pampa sont des plus régulières. Elle
+subit une grande différence de température l'été et l'hiver. Ce dernier
+y est presque aussi froid que le mois de décembre en France. Il n'y
+neige point cependant, mais le matin la terre est toujours couverte de
+givre. La glace n'atteint jamais plus d'un pouce et demi d'épaisseur
+environ. Par contre-coup, l'été y est d'une chaleur accablante. Dès
+l'aube, l'horizon forme une ligne sombre et dense, qui ne s'éclaircit
+que petit à petit, et au fur et à mesure que le soleil se lève: l'on
+voit alors l'herbe touffue de ces immenses plaines se dépouiller
+d'une partie de la bienfaisante rosée du matin, qui en s'évaporant
+produit les plus singuliers effets de mirage. La force du soleil se
+fait vivement sentir à toutes les créatures vivantes. Les chevaux et
+les bœufs sauvages qui peuplent ces plaines en ressentent une telle
+fatigue, qu'ils se livrent, ainsi que les hommes, à une sieste qui
+semble pour tous un repos aussi naturel que nécessaire.
+
+On trouve dans toute la Pampa, des différences sensibles d'atmosphère.
+Dans les régions _Mamouelches_--boisées--l'air est des plus secs;
+et chez tous les êtres, quels qu'ils soient, on ne trouve aucune
+apparence de transpiration. J'ai vu même maintes fois des animaux tués
+par la chaleur, gisant sur la plaine aride desséchés dans leur peau;
+mais dans la latitude de Buenos-Ayres et de la Baie-Blanche, par les 70
+et 71 degrés de latitude, régions où abonde la plus magnifique luzerne
+que l'on puisse imaginer, la végétation démontre clairement l'humidité
+du climat. La rosée dans ces parages ressemble plutôt à des pluies
+lentes et fines, ou à des brouillards épais. La viande et les animaux
+morts s'y corrompent fort vite et les plaies sont très-difficiles à
+guérir. Cependant, qui le croirait? malgré cette humidité constante,
+les Indiens dorment tous presque nus sur la terre sans en être jamais
+incommodés.
+
+Les Pampéens n'ont pas plus de résidence fixe que les Puelches ou
+les Patagons. Ils errent d'un lieu à un autre au fur et à mesure que
+l'herbe est consommée par leurs bestiaux; mais jamais ils n'abandonnent
+un parage quelconque sans avoir achevé avec le feu l'œuvre de
+destruction commencée par les animaux. Les Pampéens occupaient
+autrefois toute la partie comprise entre les différentes provinces
+de Buenos-Ayres, le Rio-Colorado et les Mamouelches, qui sont encore
+actuellement leurs limites occidentales et septentrionales; cependant
+ils ne s'en éloignent que fort peu. Ils se tiennent principalement
+dans la partie Nord, Nord-Ouest, environ par les 68 et 69e de
+longitude et parcourent toute l'étendue comprise entre les 33e et 38e
+d° de latitude. Parfois, cependant, il leur arrive de se confondre
+momentanément avec les Mamouelches, ou d'opérer leur retraite beaucoup
+plus au loin surtout lorsqu'ils redoutent quelque agression. Cette
+alliance a lieu principalement à leur retour de ces grandes expéditions
+dans lesquelles ils se livrent aux plus atroces cruautés.
+
+Il est à croire que ces êtres barbares ont comme nous, à leur insu,
+une conscience qui parle plus fort que leur volonté, car ils sont
+souvent pris de frayeurs telles, que sans autre motif qu'un cauchemar,
+ils se prennent à fuir soudain au beau milieu de la nuit, en jetant
+le cri d'alarme, et de même que des moutons fourvoyés, ils se suivent
+les uns les autres, délaissant la plupart du temps les parages où
+quelques heures encore auparavant ils se regardaient comme étant dans
+la plus grande sécurité. Ces fuites ressemblent absolument à une
+déroute pendant laquelle ils abandonnent en chemin tout le bétail
+qu'ils ne peuvent chasser au galop devant eux. Les points où ils
+dressent leurs tentes ne présentent plus à leur départ qu'un aspect
+dégoûtant, véritable chenil où se trouvent entassés pêle-mêle les
+ossements des animaux dont ils se sont nourris, des lambeaux de cuirs
+pourris et des cardes de laine émanant une fétide odeur; au milieu de
+ce tout nauséabond se pavanent quelques vautours et quelques éperviers
+cherchant nonchalamment à y découvrir encore quelques lambeaux de chair
+putréfiée.
+
+Ces oiseaux sont généralement d'une hardiesse telle que j'eus souvent
+mille et mille peines à les empêcher de prendre leur part des animaux
+que nous abattions les Indiens et moi. Je n'avais point le temps de
+ramasser mon couteau ni celui de retourner mon gibier pour achever
+d'en détacher le cuir que déjà ils étaient installés sur l'animal.
+Quelquefois je m'amusais à jeter en l'air des morceaux sanglants
+auxquels ils ne laissaient pas le temps de retomber. Je les ai vus
+aussi s'établir sur le dos malade des chevaux ou des mulets et les
+déchiqueter malgré les contorsions des pauvres victimes inquiètes et
+furibondes, qui les oreilles couchées et le dos tendu, sautillaient
+de l'arrière-train en agitant convulsivement la queue, afin de les
+éloigner.
+
+Les Pampéens étaient autrefois beaucoup plus nombreux qu'ils ne le
+sont actuellement; mais ils sont très-affaiblis par leurs incessantes
+guerres avec les Espagnols. Encouragés par l'impunité dans laquelle
+on laissait leurs sanglantes incursions, ils s'y livraient presque
+constamment et ne craignaient point non plus de résider dans le
+voisinage des provinces Argentines, à l'ouest de la Sierra-Ventana. Ils
+affectionnaient ces parages en raison de sa proximité des peuplades
+Hispanos-Américaines et de son incomparable fertilité. Ils le nommèrent
+_Pouanemapo_, ou terre de _Pouane_, un de leurs caciques
+célèbres, lequel y naquit et y mourut vaillamment dans une surprise
+nocturne des gauchos de Rosas. Il est véritablement à croire que les
+Indiens, tout habitués qu'ils fussent aux luttes sanglantes, n'en
+eurent jamais à soutenir d'aussi acharnée et d'aussi terrible que celle
+de cette nuit si fatale pour eux; car bien qu'ils soient braves et fort
+entreprenants, ils semblent frappés de stupeur dès que le souvenir de
+cette défaite est évoqué. Aucun d'entre eux n'ose s'aventurer dans
+le pays de Pouane, dont, disent-ils, _Houacouvou_--Dieu--leur a
+interdit l'accès à tout jamais sous peine de mort.
+
+La taille des Pampéens est inférieure à celle des _Puelches_ et à
+celle des Patagons. A quelques exceptions près, ils n'ont guère plus
+de cinq pieds huit à neuf pouces en moyenne. Ce sont les Indiens les
+plus foncés en couleur. Ils sont d'un brun olivâtre très-prononcé;
+quelques-uns même sont presque noirs. Leur peau est d'une grande
+finesse dans toutes les parties du corps; elle est douce comme du
+satin et même brillante. Ils exhalent une odeur particulière qui, loin
+d'être aussi forte que celle des nègres, l'est cependant plus que celle
+des Européens. Leur peau devient plus brillante et comme huileuse, à
+l'action du soleil; il me fut facile de m'en convaincre au toucher.
+
+Le front des Pampéens est légèrement bombé mais non fuyant; leur
+figure est aplatie et longue. En général ils ont le nez court et épaté;
+quelques-uns l'ont aussi mince, long et recourbé, à l'instar des becs
+d'oiseaux de proie. Ils ont les yeux presque horizontaux, mais ainsi
+que les Patagons orientaux, la manière dont ils s'épilent les sourcils
+prête beaucoup à leur donner cet aspect. Ils ont tous, sans exception,
+les pommettes fort saillantes, la bouche très-grande et béante, les
+lèvres grosses. Leurs dents sont comme celles de leurs voisins les
+Puelches et les Patagons, c'est-à-dire petites, fort blanches et
+admirablement rangées. La barbe leur pousse fort tard. Leurs cheveux
+sont abondants, d'un noir de jais et très-gros. Quelques-uns parmi eux
+les relèvent sur le sommet de la tête, mais les autres les séparent
+simplement en deux et les retiennent à l'aide d'un morceau d'étoffe ou
+d'une lannière de cuir. Mais tous dans les combats les laissent flotter
+sur leur figure afin de ne pas voir le danger qui peut les menacer.
+
+Plus que jamais, on trouve maintenant chez les Pampéens des types
+assez réguliers: ce sont les enfants d'Indiens et de captives. Ces
+Indiens se font remarquer par un degré d'intelligence bien supérieur à
+celui de tous les autres nomades, les Araucaniens exceptés toutefois.
+Ils stationnent assez volontiers plusieurs mois de suite dans le
+même endroit. Leurs tentes sont, ainsi que celles des Puelches,
+confectionnées en cuir, mais elles sont plus spacieuses et plus
+régulières. Il y règne un certain ordre et une grande propreté; ce qui
+n'empêche pas cependant qu'ils soient couverts de vermine.
+
+Le type des femmes est en quelque sorte plus désagréable que celui des
+hommes qu'elles surpassent en laideur et auxquels elles ressemblent
+beaucoup. Elles sont grandes aussi, mais cependant pas autant qu'on
+pourrait se le figurer; il existe entre leur taille et celle des
+hommes de plus grandes proportions qu'on ne saurait en trouver entre
+les hommes et les femmes d'Europe; mais ces proportions ne sont pas
+assez générales pour en calculer la différence. Les plus grandes n'ont
+guère plus d'un mètre cinquante-quatre à cinquante-cinq centimètres.
+Il s'en trouve bien cependant quelques-unes qui atteignent la taille
+des hommes, mais la majorité d'entre elles sont en quelque sorte plus
+petites. Elles exercent beaucoup leurs forces physiques; elles manient
+le lazzo et la boleadora avec beaucoup d'adresse. Leurs épaules larges
+et carrées encadrent une poitrine fort bombée mais disgracieuse; car
+elles ont l'habitude de se détirer et de se masser les seins dès
+qu'elles deviennent mères, afin, disent-elles, de pouvoir offrir une
+plus grande quantité de lait à leurs enfants. Cet usage se propage
+même à l'égard des vaches laitières. Très-surpris de cette coutume,
+je résolus de m'assurer du résultat qu'elle pouvait avoir: j'en fis
+l'expérience sur une jeune vache dont je mesurai le lait avant comme
+après l'opération. J'eus lieu de rester convaincu de la véracité
+du fait. Les Pampéennes ont les membres peut-être un peu courts,
+comparativement au tronc, mais généralement replets et arrondis.
+
+La démarche de toutes les femmes Indiennes est des plus disgracieuses;
+plus particulièrement encore celle des Pampéennes qu'un certain
+sentiment de décence oblige à s'asseoir différemment des hommes, qui
+s'accroupissent à la façon Orientale, les jambes croisées sous eux.
+Elles doublent la jambe gauche, la pointe du pied reposant sur le
+sol, puis elles s'asseyent sur le talon et passent la jambe droite
+par-dessus la cuisse gauche, en ayant soin de mettre cet autre pied à
+plat à côté de l'autre afin qu'il leur soit possible de se maintenir
+ainsi en équilibre les jambes serrées. Cette posture fatigante à
+laquelle elles s'habituent dès l'enfance, leur dévie extraordinairement
+la hanche gauche, leur tourne cette jambe en dedans, et les fait boîter
+de toute cette partie. Elles ont les mains petites, fort bien faites et
+rarement maigres. Leurs articulations ainsi que celles des hommes sont
+fines; leurs pieds sont petits, mais larges. Si leurs formes ne sont
+pas belles, du moins elles annoncent une très-grande force.
+
+Ces femmes sauvages s'entourent la taille d'une pièce d'étoffe le
+plus souvent fabriquée par elles-mêmes avec la laine de leurs moutons
+qu'elles filent et teignent artistement. Ce vêtement les couvre
+depuis les épaules jusqu'au-dessus du genou seulement; on dirait un
+fourreau d'où sortent tête, bras et jambes, sans harmonie et sans
+art. Ce costume est fixé à la partie supérieure par une énorme broche
+ronde--_toupouh_--en argent, dont la tête large, plate et mal
+battue, rappelle assez le fond d'une casserole bien étamée. A la
+hauteur des hanches, elles s'entourent d'une large ceinture de cuir
+cru, ornée de dessins de différentes couleurs et de parties velues,
+ou bien encore couverte de perles grossières entremêlées avec art et
+assujetties avec des fibres extraites de la viande. Leurs cheveux
+sont séparés en deux nattes fort longues qui leur pendent quelquefois
+jusqu'aux talons et aux extrémités desquelles elles suspendent quelques
+ornements de cuivre ou d'argent.
+
+Quelques femmes se contentent d'enrouler leurs nattes autour de la tête
+en forme de diadême et de les attacher avec des lacets de laine rouge
+ou jaune de la largeur de deux doigts: toutes se suspendent des boucles
+d'oreilles carrées d'une si grande dimension qu'elles reposent sur
+leurs épaules.
+
+Les plus riches ou les plus considérables d'entre elles portent aussi
+un collier de cuir de la largeur de trois doigts et très-serré, garni
+superficiellement de demi-perles de métal qu'elles fabriquent ainsi
+qu'il suit:
+
+D'abord elles battent pour le réduire en feuilles le métal dont
+elles peuvent disposer; ensuite elles découpent des rondelles d'égale
+grandeur et les estampillent à l'aide de deux os de cheval, dont l'un
+creusé sert de matrice, et l'autre en relief qui tient lieu de tampon.
+Chaque perle repoussée est perforée de deux petits trous sur le côté
+pour être enfilée et cousue au cuir. La largeur et la complète absence
+de souplesse de ce singulier ornement semblable à des colliers de
+chiens, les empêchent de mouvoir la tête et donne à l'air important
+qu'annoncent les figures de celles qui en sont parées un aspect des
+plus comiques.
+
+Les plus jeunes se font des bracelets de perles de plusieurs couleurs
+au-dessus des chevilles et des poignets où ils restent à demeure,
+et toutes, jeunes ou âgées, les jours de fêtes, entremêlent à leur
+chevelure une sorte de bonnet ou de résille en perles bleues et
+blanches qui leur retombe sur le front, leur couvre les pommettes, et
+maintient leurs nattes séparées.
+
+Les Pampéennes sont très-actives et très-empressées auprès de
+leurs maris; elles subissent sans murmurer toutes leurs exigences.
+Ceux-ci emploient généralement à se reposer tout le temps qu'ils
+ne consacrent pas à chasser ou à dompter leurs chevaux. Dans les
+changements de résidence, ce sont encore les femmes qui prennent le
+soin de transporter tout ce qui concerne le ménage. Elles chargent les
+chevaux et sellent celui de leur mari puis le leur, sur lequel elles
+s'installent ensuite avec trois ou quatre enfants. Dans cet équipage,
+elles rassemblent le troupeau et le chassent devant elles avec la lance
+de leurs seigneurs et maîtres, lesquels montés sur leurs meilleurs
+coursiers, sans autre charge que leurs lazzos et leurs boleadoras, se
+livrent, chemin faisant, au plaisir de la chasse, sans paraître songer
+le moins du monde à leur famille, quel que soit l'attachement qu'ils
+aient pour leurs enfants.
+
+Arrivés à destination, ce sont encore les femmes qui déchargent
+les chevaux et qui réinstallent au plus vite la tente sous laquelle
+viennent s'étendre leurs maris, tandis qu'elles leur préparent des
+aliments. Après avoir rétabli l'ordre dans le ménage et prodigué des
+soins à leurs enfants, pour se reposer des fatigues du jour elles
+filent de la laine et tissent des manteaux pour toute la famille. C'est
+vraiment curieux de voir l'habileté et la perfection qu'elles déploient
+dans ces sortes de fabrications: elles n'ont d'autres métiers que ceux
+qu'elles se font elles-mêmes, et qui ont la forme d'un cadre dont deux
+des traverses parallèles supportent des fils croisés et bien tendus.
+Les fils destinés à servir de trame sont pelottés sur des morceaux
+de bois pointus qui servent de navettes; pour remplacer le peigne
+de nos tisserands, elles font usage d'une petite palette bizautée.
+Ces tissus, malgré les nombreuses imperfections des outils dont ces
+femmes disposent leur font vraiment beaucoup d'honneur, car on les
+peut comparer à ceux qui sortent de nos fabriques. Ils sont toujours
+enjolivés de dessins réguliers et originaux formés de laines de
+plusieurs couleurs. Pendant mon long séjour dans cette tribu j'en vis
+plusieurs de fort remarquables par leur finesse, mais un principalement
+sur lequel était représenté avec une rare perfection le portrait du
+général Urquiza auquel il fut offert; ce personnage ne sachant de
+quelle manière témoigner son admiration pour cette œuvre de patience la
+couvrit de pièces d'or.
+
+Les Pampas pour lesquels l'exercice du cheval est une obligation,
+s'installent le plus souvent d'un seul bond sur leurs coursiers
+affublés de selles en bois qui leur emboîtent parfaitement le dos et
+l'encolure. Les plus riches seulement ou les plus chanceux dans les
+pillages sellent leurs chevaux comme le font les gauchos.
+
+Les femmes vont à cheval à l'instar des hommes, mais leurs selles
+diffèrent totalement. Ce sont plutôt de véritables échafaudages,
+composés de sept à huit cuirs de moutons superposés sur le dos du
+cheval et surmontés de deux rouleaux de jonc--_salmas_--recouverts
+de cuirs souples peints en rouge et en noir; le tout est solidement
+fixé à l'aide de deux sangles en cuir cru. Pour grimper sur cet
+appareil elles se servent d'un étrier passé au cou du cheval en forme
+de baudrier.
+
+Les Pampéens s'épilent avec beaucoup plus de soin que les Indiens
+des autres tribus; ils déploient aussi plus de coquetterie dans
+l'art de se tatouer. Hommes et femmes s'entr'aident aussi bien
+dans cette occupation que pour se purger le corps et la tête des
+nombreux insectes dont ils sont assaillis et qu'ils mangent même
+en prenant leur repas. Ces Indiens possèdent des ustensiles de
+cuisine, tels que marmites de fonte--_chaïas_,--des broches
+en fer--_cangnecaouëts_--provenant de pillages. Ils font
+en partie cuire leurs aliments. Les femmes que regarde ce soin
+préparent la viande d'une manière toute particulière: elles font
+bouillir de l'eau dans laquelle elles plongent quelques morceaux de
+chair qu'elles retirent aussitôt blanchis, puis elles les servent
+dans de petites écuelles en bois avec un peu de ce succulent
+bouillon--_caldo_--très-fortement salé et obtenu ainsi en moins
+d'un quart d'heure. Cependant, disons-le, parfois aussi je les ai
+vus manger de la viande bien rôtie; mais leur instinct naturel les
+porte à la préférer toute crue, bien saignante. Ils dévorent avec
+joie les poumons--_carêtone_,--le foie--_quèhs_--et les
+rognons--_cousanoh_--tout sanglants, et ils boivent le sang chaud
+ou caillé.
+
+Les hommes sont aussi fort industrieux et patients. Leur adresse
+s'exerce surtout à tresser des harnais qui sont très-recherchés des
+Hispanos-Américains. Les plus riches fermiers et les caballeros mettent
+un certain orgueil à en affubler leurs chevaux. Leurs rênes, leurs
+cordons d'étriers et leurs sangles, sont parfois aussi souples et aussi
+bien tressés que les objets que l'on fait chez nous avec des cheveux.
+Ces articles, ainsi que les manteaux de cuir de guanacos, les plumes
+d'autruche et les cuirs de toute espèce qu'ils auraient la faculté
+d'échanger, suffiraient seuls à enrichir les Pampas s'ils n'étaient
+pas aussi inconstants. Les ouvertures de paix qu'ils renouvellent si
+souvent, n'ont d'autre but que de se pourvoir gratis de tabac, de
+sucre, de yerba et de liqueurs fortes. Mais dès qu'ils voient leurs
+provisions s'amoindrir, ils rentrent de nouveau dans la voie des
+hostilités et recommencent leurs terribles invasions qui sont tout à la
+fois la ruine et la mort d'un grand nombre d'habitants.
+
+Dans leurs expéditions les Indiens ne respectent pas plus les femmes
+d'âge que les hommes; ils les assassinent. Ils n'épargnent absolument
+que les jeunes filles dont ils font leurs femmes privilégiées sous
+le rapport de l'affection. Les tout jeunes enfants deviennent des
+esclaves, à la garde desquels ils confient leurs troupeaux, quand
+ils ne les vendent pas aux Indiens des tribus éloignées, soit aux
+Mamouelches ou aux Araucanos, qui dans leurs visites annuelles leur
+apportent des éperons et des étriers d'argent grossièrement faits et
+en échange desquels ils sacrifient volontiers la plus grande partie
+de leurs troupeaux, jusqu'à leurs captifs et captives même. Les
+Araucaniens échangent généralement leurs étriers et leurs éperons
+dont la valeur intrinsèque ne dépasse pas 20 à 30 piastres (100 à
+150 francs) contre quinze à seize bœufs qu'ils ne vendent pas moins
+de 25 à 30 piastres chaque, au Chili. Et comme jamais aucun d'eux
+ne se hasarde à franchir la Cordillière sans un certain nombre de
+ces objets, plus une pacotille composée d'indigo--_anil_,--de
+mantes--_Pilquènes_,--d'ustensiles nécessaires au tatouage et de
+perles de diverses couleurs--_cuentas_--à échanger, comme il est
+dit plus haut, on comprend quelle peut être leur richesse puisqu'ils
+ne regagnent jamais leur pays sans être possesseurs de 3 à 400 bêtes
+à cornes et d'un assez grand nombre de chevaux dont la vente leur est
+pour le moins aussi avantageuse.
+
+Les Araucaniens, bien qu'ayant la même origine que les Patagons,
+les Puelches, les Pampéens et les Mamouelches, mènent cependant
+une existence matériellement différente à laquelle les forcent et
+la restriction de leur territoire et l'impossibilité où ils se
+trouvent d'envahir les provinces du Chili, dont les frontières sont
+bien autrement gardées et défendues que celles de la République
+Argentine. Au lieu de vivre à l'état nomade, comme les Indiens
+de la côte orientale, les Araucaniens sont groupés par villages,
+ils habitent des maisons en bois suffisamment grandes pour
+plusieurs familles. Ils sont fort ingénieux et travailleurs. Ils
+cultivent le maïs--_ouah_--et le froment--_cévada_--ainsi
+que différents légumes, tels que: pommes de
+terre--_Ponnieux_,--oignons--_céboyats_,--haricots--_Porotos_.--Ils
+font grand cas du melon et de la pastèque qu'ils récoltent presque
+en aussi grande quantité que les abricots, les prunes et les pommes
+sauvages, ce qui les met à même de faire de copieux festins. Ils
+mangent généralement de la viande cuite ou rôtie, du _meurkeh_ ou
+farine de maïs grillée à laquelle ils adjoignent du laitage ou de la
+graisse de cheval. Malgré ces diverses apparences de civilisation, ils
+se régalent volontiers de foie et de rognons crus saucés dans du sang
+caillé.
+
+Il y a en Araucanie deux groupes de population fort distincts par
+leur caractère, que l'on désigne généralement au Chili comme dans la
+province de Buenos-Ayres sous les noms de haute et basse Araucanie.
+
+La première se compose d'Indiens et d'Espagnols. Il est à la
+connaissance de tous, que les Indiens qui la composent sont d'un
+commerce facile et agréable, qu'ils aiment à mélanger leur sang à celui
+des chrétiens par les liens du mariage, ce qui ne les empêche pas
+toutefois de vivre libres de tout joug dans le voisinage de Santiago,
+de Constuccion, de Nacimiento, de Las-Angles et de Talca, où ils
+s'introduisent encore parfois en masse à la faveur des dissensions
+politiques. En bons Indiens qu'ils sont, ils ont conservé le goût
+du pillage; néanmoins, ils sont fort hospitaliers et l'on peut sans
+crainte aucune se hasarder chez eux. Il n'en est pas de même de la
+basse Araucanie qui n'est peuplée que d'êtres beaucoup plus primitifs,
+aux yeux desquels un chrétien, de quelque nation qu'il soit, est un
+ennemi contre lequel ils ne sauraient trouver trop de moyens d'exercer
+leur férocité. Ce sont les Patagons de l'Araucanie bien que séparés de
+ces derniers par les Cordillières. Ils ont la plus grande répulsion
+pour tout ce qui sent la civilisation.
+
+Malheur aux pauvres chrétiens qui tombent entre leurs mains, car pour
+leurs familles ils peuvent être rayés du nombre des vivants. Parmi les
+nombreux exemples que l'on pourrait citer à l'appui de ce que j'avance,
+le suivant en est, par son authenticité, une preuve irrécusable.
+
+Quelque temps avant sa mort prématurée qui a jeté le deuil dans le
+monde scientifique, monsieur Geoffroy Saint-Hilaire qui m'avait honoré
+du plus bienveillant accueil, me disait qu'il considérait comme à tout
+jamais perdu pour sa famille l'un de ses parents tombé entre les mains
+des Indiens de la basse Araucanie. En déplorant ce terrible malheur
+il me disait combien il aurait souhaité que son parent fût retenu
+prisonnier dans la haute Araucanie d'où il lui aurait été facile de
+l'arracher.
+
+L'Araucanie a donc, ainsi que la Patagonie, ses légendes ténébreuses.
+
+Quant aux Pampéens ils sont essentiellement chasseurs, et ils
+deviennent pour ainsi dire de plus en plus nomades par l'habitude
+qu'ils ont de se nourrir de la chair de leurs coursiers, tout en
+franchissant très-rapidement les plus grandes distances. Ils n'hésitent
+point à faire de cinq à six cents lieues pour dévaster les peuples
+Hispanos-Américains. Fort riches en troupeaux, ces Indiens pourraient
+facilement se passer de la chasse; mais comme elle est pour eux un
+grand divertissement ils s'y livrent toute l'année; mais cependant
+avec beaucoup plus d'ardeur pendant les mois d'août et de septembre,
+époque du printemps dans l'hémisphère sud. C'est en cette saison qu'ils
+font d'amples provisions de jeunes pièces de gibier dont ils sont
+extrêmement friands, ou bien encore d'œufs de perdrix et d'autruches.
+Ils prennent fort adroitement de jeunes gamas vivantes avec lesquelles
+se divertissent les enfants, auxquels ils donnent aussi pour nourriture
+les œufs de perdrix, tandis que ceux d'autruches, moins délicats, sont
+mangés en commun dans la famille. Ils les cassent comme nous le faisons
+d'un œuf à la coque et les font cuire assis dans la braise de fiente
+en ayant soin de mêler le jaune et le blanc à mesure que la cuisson
+s'opère. On trouve toujours ces œufs en très-grand nombre. Les Indiens
+ne mangent que ceux qui sont en nombre pair, et font fi des autres
+qu'ils prétendent ne pas être fécondés.
+
+Pour chasser l'autruche et la gama les Indiens s'assemblent en grand
+nombre, sous la direction d'un cacique qui remplit les fonctions
+de grand veneur. Il fait partir les chasseurs par groupes, dans
+différentes directions afin de cerner un espace de deux ou trois
+lieues; chacun de ces groupes, arrivé à l'endroit qui lui a été
+assigné, brûle en forme de signal, quelques herbages secs. Quand tous
+sont à leur poste, à un nouveau signal donné par le cacique, ils se
+déploient sur un rang et marchent lentement vers le centre du cercle
+qu'ils forment, jusqu'à ce que la distance qui les sépare les uns
+des autres ne soit plus que de sept ou huit longueurs de cheval. Ils
+s'arrêtent alors, leurs _locayo_--boléadoras--en main. A leurs
+cris, les nombreux chiens sauvages qui les accompagnent s'élancent
+pour harceler les autruches et les gamas ainsi cernées. Ces animaux
+poursuivis de près et souvent mordus, cherchent à fuir en passant entre
+les courts intervalles que se sont ménagés les chasseurs, afin de
+pouvoir leur lancer une multitude de boules qui manquent rarement leur
+but. Les animaux pris sont dépouillés avec une dextérité incroyable,
+ce qui donne aux chasseurs la facilité de continuer leur exercice,
+jusqu'au moment où le cercle, trop rétréci, mette en présence la masse
+des Indiens. Fort rarement les chasseurs reviennent près de leurs
+familles sans avoir pris sept ou huit pièces de gibier dont le sang
+qu'ils boivent avec délices est toute leur nourriture durant la chasse
+qui dure les deux tiers du jour.
+
+Après la chasse, les cuirs des divers animaux tués sont étendus sur
+le sol à l'aide de piquets en ossements; une fois séchés ils sont
+salés pour en préserver la fourrure de toute atteinte; les Indiens
+les conservent ainsi que les plumes d'autruches pour les échanger à
+la première occasion contre du sucre, de la yerba, du tabac et des
+liqueurs alcooliques dont ils sont très-friands.
+
+La population Indienne tend à décroître d'année en année; mais cette
+décroissance frappe plus particulièrement les Pampéens et les tribus
+du Nord, chez lesquelles les femmes sont en minorité, par suite des
+guerres terribles que leur firent les gauchos de Rosas, ainsi que je
+l'ai déjà dit. En plusieurs occasions les Indiens furent réduits à
+fuir; ils se réfugièrent dans les contreforts des Cordillières les plus
+rapprochés du Chili, dans le voisinage des Araucaniens. Leurs femmes
+ayant perdu tout repos et se voyant, à tous moments exposées à devenir
+captives des Argentins, abandonnèrent leurs maris et s'en furent en
+Araucanie. Le petit nombre de celles qui eurent le courage de rester
+fidèles à leurs époux, les Pampéens, dont l'état actuel est encore de
+guerroyer avec les Espagnols, fut bien loin de leur suffire lorsqu'ils
+revinrent habiter leurs anciens terrains de parcours. Et malgré le
+grand nombre de femmes qu'ils ont captivées depuis et celles qu'ils
+enlèvent encore chaque jour, la moyenne est d'une pour quatre à cinq
+hommes.
+
+Chez les Araucaniens, par contre coup, le nombre des femmes est de
+beaucoup supérieur à celui des hommes. Les mœurs indiennes autorisant
+la possession de plusieurs femmes, on voit des hommes qui en ont cinq
+ou six, et le grand cacique Calfoucourah, avec lequel j'ai vécu en a
+jusqu'à trente-deux. Il résulte de cette disproportion de nombre entre
+les deux sexes, que la plupart des Indiens, trop pauvres pour se passer
+le luxe d'une compagne, sont forcés de rester célibataires. Ils n'ont
+de rapports qu'avec celles qui sont libres, lesquelles peuvent, sans
+être exposées à aucune réprimande, leur accorder des faveurs. Malgré
+cette étrange coutume, on ne sera pas peu étonné de savoir qu'une fois
+mariées, elles deviennent fidèles à leurs maris et sont de fort bonnes
+ménagères.
+
+Chez tous les peuples dont je retrace les principaux traits, le mariage
+est, ainsi que chez nous, considéré comme un acte important, et comme
+la source d'une vie honnête et heureuse. Il s'opère sous forme de
+trafic, ou échange d'objets et d'animaux divers contre une femme.
+
+Un Indien est toujours satisfait lorsqu'il rencontre une future à la
+veille d'être mère. Les parents ne livrent leur fille qu'à l'acheteur
+le plus riche et le plus généreux.
+
+Lorsqu'un Indien est désireux de contracter une union et qu'il a jeté
+les yeux sur quelque fille du voisinage, il s'en va visiter tour à
+tour tous ses parents et tous ses amis; il leur fait part de son désir
+et les prie d'être pour quelque chose dans la réussite de son projet.
+Chacun d'eux, selon son degré de parenté ou d'amitié, lui donne ses
+conseils et son approbation dans un discours fort long approprié à la
+circonstance et lui vient en aide en lui faisant un don quelconque. Ces
+cadeaux consistent généralement en chevaux, bœufs, étriers ou éperons
+d'argent et quelques pièces d'étoffes provenant de leurs pillages.
+
+Dans une réunion antérieure à la célébration du mariage, les parents
+et les amis du futur fixent le jour où la demande devra être faite.
+La veille au soir, chacun revêt ses plus beaux ornements et se réunit
+au prétendant afin d'aller secrètement se poster à proximité de la
+demeure de la jeune fille convoitée, de manière à pouvoir dès l'aube
+matinale entourer les parents de la jeune personne auxquels ils font
+la demande dans les termes les plus pressants, les plus touchants
+et les plus poétiques; on évite toutefois de prononcer le nom du
+prétendant, jusqu'au moment où ils entrevoient chance de succès.
+Pendant ce temps le futur époux se tient caché à l'écart avec tous ses
+dons, selon les règles du décorum. Après une très-longue énumération
+des qualités de leur fille, témoin oculaire mais invisible de cette
+cérémonie, dont le rôle est de verser quand même d'abondantes larmes,
+les parents ne manquent point de témoigner d'une grande répugnance et
+d'une grande peine à se séparer de leur enfant; puis ils finissent
+par consulter sa volonté, en se réservant le droit d'accepter ou de
+repousser l'ouverture qui leur est faite, dans le cas où elle ne leur
+présenterait pas un avantage suffisant. A ce moment, l'arrivée du futur
+et la vue des dons qu'il leur destine arrachent presque toujours le
+consentement de ces êtres cupides, et leur arrogante fierté disparaît
+sous un demi-sourire de satisfaction. Le reste de la journée se passe
+en famille; chaque membre s'empare incontinent du présent qui lui est
+fait. Une jeune jument bien grasse, donnée et sacrifiée par le jeune
+époux, préparée par toutes les femmes et servie par la nouvelle mariée,
+fournit le menu d'un banquet succulent arrosé de nombreuses libations
+d'eau. Aucun des invités ne peut ni ne doit s'absenter pendant toute
+la durée de cette fête, à la fin de laquelle il ne doit rester de
+l'animal dévoré que la peau et les os. Ces derniers, bien rongés, sont
+assemblés par les parents des époux et enterrés par eux dans un endroit
+en évidence, en souvenir de l'union qui, dès ce moment, se trouve
+consacrée.
+
+Après cette cérémonie obligatoire, toute l'assemblée se dispose à
+accompagner en grande pompe les nouveaux mariés, chez lesquels doit
+avoir lieu dans la journée une réminiscence de festin. Les parents de
+la jeune femme se munissent du cuir de la jument dévorée le matin et
+sitôt arrivés à la demeure de leur gendre, le remettent au jeune ménage
+en l'aidant à se construire un abri.
+
+Pendant les jours suivants, une foule de visiteurs poussés par
+la curiosité se pressent dans l'intérieur du jeune couple et les
+félicitent mutuellement de leur heureux choix. Chacun s'enquiert près
+de la femme des qualités ou des défauts du mari, et près de celui-ci de
+celles de sa moitié. Les questions sont fort étendues, d'une crudité
+et d'une indiscrétion incroyables, sans que la délicatesse en paraisse
+froissée. Au contraire, les jeunes époux semblent très-flattés de cette
+marque d'intérêt. Les Indiens sont très-dissimulés; aussi la femme,
+tant par politique que pour s'acquérir la réputation d'être bonne et
+aimable offre-t-elle à tous ses visiteurs, soit de la viande, soit de
+l'eau ou bien du tabac, en leur adressant quelques paroles polies et
+flatteuses enjolivées d'un sourire débonnaire, même à ses ennemies,
+lorsqu'elle en a.
+
+S'il arrive que les époux ne peuvent sympathiser après une cohabitation
+plus ou moins longue, ils se séparent à l'amiable sans que les parents
+fassent des difficultés pour restituer les objets qu'ils ont reçus de
+l'épouseur. Celui-ci d'ailleurs, dans sa générosité, leur en laisse
+toujours une partie en dédommagement du préjudice qu'il est censé leur
+avoir causé en les séparant de leur fille et en la leur rendant sans
+enfants. Celle-ci peut de nouveau être demandée et contracter une
+nouvelle union.
+
+L'habitude des Indiens est d'être d'une très-grande sévérité à
+l'égard de leur femme dans les premiers temps du mariage; quelques-uns
+poussent même la cruauté jusqu'à les frapper de leurs boléadoras pour
+les rendre, disent-ils, humbles et soumises. La femme doit respecter
+et vanter tous les actes de son mari, et se taire dès qu'il prend
+la parole. Quelques-unes cependant refusent de se soumettre à cette
+humilité et s'attirent des mauvais traitements continuels. Les plus
+hardies s'affranchissent de ces violences par une brusque séparation.
+Elles avisent leurs parents qui s'arment alors et la reprennent de vive
+force, ce qui devient la source d'une haine implacable des deux parts;
+car non-seulement le mari perd sa femme, mais on lui retient encore les
+deux tiers de ce qu'il a donné pour l'obtenir.
+
+Quand les mauvais traitements que l'Indien inflige à son épouse sont
+basés sur son infidélité, l'homme conserve tous ses droits et son
+autorité; il peut la mettre à mort ainsi que son complice; mais,
+généralement très-avare, il préfère d'abord conserver son épouse et
+rançonner ensuite le délinquant, lequel a le droit de racheter sa vie
+lorsque ses moyens le lui permettent; cependant il arrive souvent,
+(j'en ai été témoin) que sans rime ni raison, l'accusation a été faite
+par suite d'un calcul et d'une cupidité à laquelle l'accusé ne peut en
+aucune manière se soustraire.
+
+A partir du moment où l'époux a reçu satisfaction, il lui est interdit
+de faire à sa femme aucune allusion sur sa conduite illicite; il
+deviendrait passible des reproches de sa famille dans le cas où il la
+maltraiterait encore à ce sujet.
+
+Lorsqu'un Indien, animé du désir de contracter une union, échoue dans
+son projet ceux qui l'accompagnent prennent fait et cause pour lui
+et échangent des injures avec la famille qui a refusé d'accueillir
+leurs ouvertures. Très-souvent, même à la suite de cette déception, il
+résulte une mêlée effroyable des deux parts.
+
+Les Indiens ne dispensent leurs femmes d'aucun travail, même pendant
+la dernière période de leur grossesse: on voit celles-ci sans cesse
+occupées d'une chose ou d'une autre jusqu'au moment de leur délivrance
+qui a lieu avec une facilité surprenante dont les a douées cette divine
+Providence qui n'abandonne aucun misérable. Lorsqu'elles sentent que
+leur enfant va venir au monde, elles se transportent au bord de l'eau
+et se baignent avec lui dès qu'il a vu le jour. Elles ne se font jamais
+aider dans ces circonstances si difficiles pour les femmes Européennes;
+puis sitôt qu'elles sont délivrées, elles reprennent le cours de leurs
+occupations journalières sans qu'aucune indisposition résulte jamais
+d'un semblable traitement.
+
+Chez ces êtres presque primitifs les enfants ne sont pas à beaucoup
+près aussi nombreux qu'on serait porté à le croire; car l'existence
+d'un nouveau-né est soumise à l'appréciation du père et de la mère qui
+décident de sa vie ou de sa mort.
+
+Leur superstition leur fait regarder comme des divinités les enfants
+phénomènes principalement ceux qui naissent avec un plus grand
+nombre de doigts que celui voulu par la nature, soit aux pieds soit
+aux mains. Selon eux c'est un présage de grand bonheur pour leur
+famille. Quant à ceux qui sont tout-à-fait difformes (le cas est
+rare) ou dont la constitution ne leur paraît pas propre à résister à
+leur genre d'existence, ils s'en défont en leur brisant les membres
+ou en les étouffant, puis ils les portent à quelque distance où ils
+les abandonnent sans sépulture aux chiens sauvages et aux oiseaux de
+proie. Si l'innocent petit être est jugé digne de vivre, il devient
+dès l'instant l'objet de tout l'amour de ses parents qui au besoin
+se soumettraient aux plus grandes privations pour satisfaire à ses
+moindres besoins ou à ses moindres exigences. Ils étendent leur
+nouveau-né sur une petite échelle qui lui tient lieu de berceau. La
+partie supérieure de son petit corps repose sur des traverses ou
+échelons rapprochés les uns des autres et garnis d'un cuir de mouton,
+tandis que la partie postérieure s'emboîte dans une sorte de cavité que
+forment les autres échelons placés au-dessous des montants. L'enfant
+est maintenu dans cette position par des lannières fort souples
+enroulées en dessus des cuirs qui lui tiennent lieu de linge.
+
+La longueur de ce berceau dépasse celle de l'enfant d'environ un
+pied à chaque extrémité. Aux quatre coins sont attachées d'autres
+lannières qui servent à le suspendre horizontalement durant la nuit
+au-dessus du père et de la mère auxquels un autre cordon de cuir
+permet de bercer cette petite créature sans se déranger. Tous les
+matins, ces petits êtres sont rendus à la liberté de mouvement pendant
+le temps nécessaire à l'entretien de leur propreté; ou bien encore,
+lorsqu'il fait du soleil, leur mère les étend sur une peau de mouton
+pour qu'ils acquièrent la force et la vigueur que leur communique cet
+astre bienfaisant. Lorsqu'il pleut ou qu'il fait froid, ils restent
+emmaillottés et dans l'intérieur du _roukah_; ils sont placés
+verticalement, adossés à l'un des montants de la tente, de même qu'une
+échelle appuyée au long d'un mur. Leur mère se tient en face d'eux,
+les regardant sans cesse et leur donnant fréquemment le sein, ou bien
+encore des petits morceaux de viande sanglante qu'ils sucent.
+
+Les femmes allaitent leurs enfants jusqu'à l'âge de trois ans; si
+pendant ce temps elles en ont d'autres, elles n'en continuent pas
+moins de les nourrir avec le nouveau-venu, sans qu'elles ni eux en
+souffrent aucunement. Les moindres caprices de ces petits êtres, sont
+des lois pour les parents et pour leurs amis, qui à l'exemple des père
+et mère se soumettent à toutes leurs volontés. A peine ces enfants
+commencent-ils à se traîner sur les mains, qu'on laisse déjà à leur
+portée couteaux et autres armes, dont ils se servent indifféremment
+pour frapper ceux qui les contrarient, à la grande satisfaction des
+parents qui, dans ses colères enfantines, se plaisent à voir le germe
+précoce des qualités voulues pour faire un bon ennemi de la chrétienté.
+
+Les seules indispositions communes aux enfants sont des douleurs dans
+les membres et une espèce de croup. Leurs douleurs sont traitées par
+le massage et les douches froides. Le remède qu'emploient les Indiens
+pour la guérison du croup est assez violent: il consiste en un mélange
+d'urine putréfiée au soleil, sorte d'alcali, et de poudre à tirer
+provenant de quelque pillage; ou bien à défaut de poudre d'alcali seul.
+Il n'est jamais administré plus d'une cuillerée à l'enfant. L'effet de
+ce remède violent se traduit promptement sous forme de vomissements,
+et la guérison est généralement complète au bout de quelques heures.
+Parfois, j'ai vu les enfants tout à coup couverts de boutons d'une
+cuisson et d'une démangeaison insupportables qui leur faisaient pousser
+d'horribles cris et verser d'abondantes larmes; alors, immédiatement
+leurs mères s'empressaient d'embraser quelques--_mey veca_--bouses
+de vaches sèches dont elles employaient la cendre brûlante à les
+frictionner en même temps qu'elles leur mouillaient le corps avec de
+l'eau renfermée dans leur bouche. A en juger par l'inquiet empressement
+que déploient les Indiennes à traiter ainsi leurs enfants, j'ai tout
+lieu de penser qu'elles redoutent beaucoup les suites de ces éruptions
+subites qui ont, du reste, toute l'apparence de la petite vérole.
+
+A quatre ans, car les Indiens comptent par années d'un hiver ou d'un
+printemps à l'autre, ils soumettent leurs rejetons, garçons et filles,
+à la cérémonie du percement d'oreilles, qui fait aussi époque dans leur
+vie que le baptême chez nous. Cette cérémonie a lieu comme il suit. Le
+père fait don à son enfant d'un cheval brun rouge, dont les allures
+plus ou moins douces sont en rapport avec son sexe. On le renverse
+sur le sol, les pieds fortement liés, au milieu de nombreux invités
+en costume de fête, parmi lesquels figurent au premier rang tous les
+parents. L'enfant dont on a orné tout le corps de peintures bizarres
+est couché sur le cheval, la tête tournée vers l'Orient, soit par le
+chef de la famille soit par le cacique de la tribu quand il lui plaît
+d'honorer la fête de sa présence. Les femmes placées au second rang
+entonnent un chant criard et monotone, dont chaque strophe se termine
+en un ton grave et sourd ayant pour but d'implorer la protection de
+Dieu. Durant ce temps a lieu le percement des oreilles qui s'opère
+avec un os d'autruche bien effilé. Dans chaque trou le président de
+la fête passe un morceau de métal d'un poids suffisamment convenable
+pour agrandir ces trous et pour allonger les oreilles. Ensuite il
+s'arme du même os d'autruche et fait à chacun des assistants une
+incision dans la peau, soit à la naissance de la première phalange
+de la main droite, soit au défaut du jarret droit. Le sang qui sort
+de cette blessure est offert à _Houacouvou_--Dieu directeur des
+esprits malfaisants--pour le conjurer d'accorder une heureuse et longue
+existence au nouvel élu. Après quoi, ainsi qu'il est d'usage dans
+toutes leurs fêtes, une jument grasse fait le menu d'un festin offert à
+la réunion. Les os des côtes sont de préférence donnés aux plus proches
+ou aux plus intimes qui, après les avoir convenablement rongés, les
+déposent aux pieds de l'enfant, s'engageant ainsi à lui faire un don
+quelconque dans le plus bref délai. Ces cadeaux consistent en chevaux,
+bœufs, éperons ou étriers d'argent qui lui constituent une dot.
+
+L'éducation sérieuse des enfants commence sitôt après la cérémonie du
+percement d'oreilles. Lorsqu'ils atteignent leur cinquième année, ils
+montent seuls à cheval en se saisissant à la crinière et en appuyant
+tour à tour leurs petits pieds sur les jointures de la jambe droite
+de leurs coursiers; le plus souvent ceux-ci partent comme un trait
+emportant ainsi leurs cavaliers avant qu'ils n'aient pris le temps
+de s'installer complètement. A cet âge, les enfants se rendent déjà
+fort utiles et gardent le bétail. Ils deviennent bien vite experts
+dans l'art de jeter le lazzo et de lancer la boléadora; ensuite ils
+apprennent à manier la lance et la fronde; en sorte qu'à dix ou
+douze ans, époque à laquelle ils ont certes plus d'apparence et de
+force qu'un Européen de vingt à vingt-cinq ans, leur éducation étant
+complète, ils prennent part aux excursions des tribus et participent
+aux razzias dans lesquelles ils se montrent généralement d'une témérité
+et d'une audace incroyables.
+
+Quelques femmes suivent assez souvent leurs maris dans ces lointaines
+expéditions; notamment celles des caciques. Leur rôle consiste à
+rassembler avec l'aide de leurs enfants tous les troupeaux épars et à
+les entraîner avec prestesse, tandis que la horde est aux prises avec
+les soldats ou avec les fermiers.
+
+On ne saurait s'imaginer quelle adresse et quelle bravoure les Indiens
+déploient en ces circonstances, quoique munis seulement d'armes
+tout-à-fait primitives. Ils ne reculent jamais devant une armée de
+troupes régulières; la fusillade, le canon même, ne suffisent pas
+toujours pour les repousser dans leurs agressions. Ils se meuvent
+en tous sens sur leurs chevaux avec une facilité et une promptitude
+telles, que maintes fois, lorsqu'on les croit atteints de blessures,
+on est tout étonné de les voir s'avancer de nouveau plus menaçants
+encore, faisant voltiger leurs lances avec une vélocité et une adresse
+diaboliques. Lorsqu'ils sont aux prises avec la cavalerie espagnole ils
+témoignent de leur joie en poussant des cris féroces et effrayants. Ils
+lancent souvent devant eux des chevaux indomptés à la queue desquels
+ils attachent des lambeaux de cuirs secs ou des herbes enflammées
+qui leur donnent un accès de folle frayeur bientôt communiquée à
+ceux des soldats sur lesquels ils vont fondre comme un terrible
+ouragan. Profitant de ce désordre, les Indiens se ruent spontanément
+sur les restes épars des escadrons et les achèvent dans un sanglant
+carnage. Quant à l'infanterie, dont ils font fort peu de cas, car les
+soldats argentins sont de si mauvais tireurs qu'ils semblent avoir
+peur de leurs armes à feu, ils ne l'attaquent qu'en dernier lieu et
+l'anéantissent promptement.
+
+Lorsque quelques Indiens tombent dans la mêlée, ils sont relevés par
+leurs compagnons qui les ramènent chez eux et les soignent en chemin;
+s'ils succombent pendant le trajet ils sont enterrés sans aucune
+cérémonie; mais ceux qui meurent sous la tente, au sein de leurs foyers
+sont inhumés avec pompe.
+
+Quelle que soit la manière dont un Indien quitte ce monde, les
+autres se refusent de croire à sa mort; ils prétendent que lassé de
+vivre toujours sur cette terre, leur compagnon désireux de visiter
+d'autres régions, connues de lui seul, les abandonne uniquement dans
+ce but. Ils le revêtent de ses plus beaux ornements et l'étendent sur
+le cuir qui lui a servi d'abri. A chacun de ses côtés, ils placent
+ses armes et ses objets les plus précieux; après quoi ils l'enroulent
+dans ce cuir et l'attachent fortement à de courts intervalles avec
+son propre lazzo. Ils placent cette sorte de momie sur son cheval
+favori, auquel ils rompent préalablement la jambe gauche de devant,
+afin que par ses génuflexions forcées il ajoute encore à la tristesse
+de la cérémonie. Aux veuves du défunt se réunissent toutes les
+femmes de la tribu; elles poussent des cris lamentables et pleurent
+ensemble, en s'interrompant de temps à autre pour faire entendre un
+chant de circonstance dans lequel elles font l'éloge du défunt et lui
+reprochent amèrement son ingratitude d'avoir abandonné ses femmes, ses
+enfants et ses amis. Les hommes, mornes et silencieux, les mains et la
+figure peintes en noir, avec deux grandes taches blanches au-dessous
+des paupières, escortent à cheval le corps, jusqu'à la la plus
+prochaine éminence au sommet de laquelle ils creusent une sépulture
+peu profonde. Une fois que le corps y est enfoui, ils abattent sur
+l'emplacement même, d'abord le cheval porteur des dépouilles de son
+maître et plusieurs autres ainsi que quelques moutons destinés, selon
+leur superstition, à servir d'aliments au défunt pendant tout le
+trajet qu'il doit effectuer pour atteindre le but de son voyage. Les
+objets de non valeur laissés par le défunt deviennent la proie des
+flammes, afin d'effacer de lui tout souvenir. Les femmes, après avoir
+pendant plusieurs jours de suite donné des marques de la plus profonde
+douleur en se frappant la tête du poing et en s'arrachant les cheveux,
+accompagnent les veuves au domicile de leurs parents respectifs où
+elles sont tenues de rester plus d'un an sans contracter aucune liaison
+ni d'autre union, sous peine de mort pour elles et leurs complices;
+usage auquel elles se conforment scrupuleusement.
+
+On comprend que ce ne fut pas, pour un esclave comme je l'étais,
+l'affaire de quelques jours, ni même de quelques mois, que de
+recueillir les diverses observations que je mets aujourd'hui sous les
+yeux du lecteur.
+
+Tombé, ainsi que je l'ai dit entre les mains des Poyuches; après
+avoir été tout d'abord entraîné dans les plaines froides, sauvages et
+stériles du sud, où les vents impétueux et les révolutions subites de
+l'atmosphère, caractères inhérents aux extrémités polaires des grands
+continents, se manifestent avec plus de violence peut-être que sur un
+autre point péninsulaire du globe; après plusieurs mois, vendu par mon
+premier maître à un second, puis à un troisième, ainsi qu'on l'a vu; de
+vente en vente, de tribu en tribu, je fus insensiblement ramené vers
+le nord en deçà du Colorado. Changer de place n'était changer ni de
+condition ni d'occupation. Tous les jours s'écoulaient pour moi longs
+et tristes, et au sein des Pampas mes souffrances s'accrurent encore de
+la fastidieuse surveillance à laquelle j'étais soumis; de sorte que ma
+position devint véritablement insoutenable.
+
+Si pendant le cours de la belle saison, le splendide coup-d'œil de la
+fertile Pampa, et la variété de mes occupations devenaient parfois
+la source de quelques distractions inespérées, bien trop vite hélas,
+le retour de l'hiver redonnait à ces vastes plaines, désormais nues
+et blanches de givre, l'aspect le plus triste et le plus désolant.
+Durant le jour, l'immense solitude dont j'étais entouré, n'était guère
+troublée que par les cris aigus de quelqu'oiseau de proie s'abattant
+sur un cadavre en putréfaction que lui disputaient les chiens sauvages,
+ou bien encore par quelques troupeaux épars et par quelques groupes
+de nomades que l'on reconnaissait facilement à leurs longues lances
+ornées de plumes de nandous. Enfin la nuit, les aboiements plaintifs
+et prolongés de plusieurs milliers de chiens errants, les rugissements
+du puma et du jaguar affamés répétés au loin par de nombreux échos,
+composaient avec les sourds mugissements du glacial pampéro, la seule
+et lugubre harmonie des Pampas.
+
+Il y avait déjà longtemps que j'étais captif, mais je ne pouvais me
+faire à la vie d'esclavage qui m'était imposée. J'avais des maîtres
+directs mais cependant chacun avait le droit de me commander dès qu'il
+me rencontrait au camp. Je devais même la plus entière soumission aux
+enfants, dont le bonheur était de me faire des cruautés de toutes
+sortes. Ils me lançaient des pierres avec leurs frondes, ou me jetaient
+leurs boléadoras à travers le corps au risque de me blesser; ou bien
+encore lorsqu'ils étaient à cheval, ils me prenaient au lazzo par l'un
+des membres et s'amusaient à me traîner au galop de leurs chevaux: tout
+cela à la grande satisfaction de leurs parents, fort peu préoccupés
+du triste état dans lequel je me trouvais à la suite de ces jeux
+sanglants. Lorsque les Indiens s'approchaient de moi dans de bonnes
+dispositions d'esprit, ils s'amusaient, par pure forme de plaisanterie
+à me souiller le visage avec du sang ou avec n'importe ce qu'il leur
+tombait sous la main; quelquefois, ils me saisissaient aux cheveux et
+me les tiraient en tous sens, jusqu'à ce que la douleur m'arrachât
+quelques plaintes, ou bien jusqu'à ce qu'il leur en restât une certaine
+quantité entre les mains. A la suite de ce divertissement qui leur est
+très-commun, j'avais, souvent pendant plusieurs jours, la tête enflée
+et endolorie, au point de ne pouvoir toucher même à ma chevelure.
+L'obligation dans laquelle je me trouvais de leur sourire avec un
+air de contentement et de gaieté, sous peine d'être plus longtemps
+martyrisé de la sorte, me donnait parfois des accès d'emportement qui
+faillirent m'être funestes. Les femmes se livrent également, soit entre
+elles, ou avec les hommes, à ce plaisir de bonne compagnie, sans que
+cela soit au détriment de leur chevelure qui résiste parfaitement à ces
+brusques assauts.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+De la religion des Indiens
+
+
+Comme j'ai déjà eu occasion de le dire, la croyance de tous ces
+sauvages décorés du nom d'Indiens, est identique. Ils reconnaissent
+deux dieux ou êtres supérieurs: celui du bien et celui du mal; ils
+admettent et respectent la puissance du bon _Vita Ouènetrou_,--le
+Grand Homme,--qu'ils considèrent comme le créateur de toutes choses.
+Ils n'ont aucune idée du lieu où il peut résider; ils prétendent
+seulement que le soleil, qu'ils considèrent comme son représentant,
+leur est envoyé par lui autant pour examiner ce qui se passe parmi eux,
+que pour réchauffer leurs membres engourdis pendant l'hiver et seconder
+la bienfaisante rosée qui, dès le printemps, fait éclore autour d'eux
+le magnifique tapis de verdure au milieu duquel se prélassent et se
+multiplient leurs troupeaux. La lune, autre représentant de Dieu, est
+selon eux uniquement chargée de les veiller et de les éclairer. Leur
+persuasion est qu'il existe autant de soleils et de lunes qu'il y a de
+pays et de terres différentes sur le globe.
+
+Quant au dieu du mal--_Houacouvou_--ils disent que c'est lui
+qui, sur leurs prières journalières, rode autour du pays qu'ils
+habitent pour écarter d'eux tout maléfice et commander aux esprits
+malfaisants. Ils le désignent plus souvent encore sous le nom de
+_Gualitchou_--la cause de tous les maux de l'humanité.--On trouve
+encore chez eux quelques devins des deux sexes qui prédisent l'avenir
+et dont la vocation s'annonce par des espèces d'attaques d'épilepsie
+que leur occasionne l'usage d'une certaine plante dont ils gardent
+religieusement le secret. Ils n'ont plus, comme ceux d'autrefois, la
+prétention de voir jusqu'aux entrailles de la terre; car plusieurs
+d'entre eux furent massacrés pour avoir prédit à des chefs des faits
+sans accomplissement.
+
+On ne trouve parmi les Patagons, les Puelches et les Pampéens,
+aucun prêtre ni fétiches. Les père et mère transmettent eux-mêmes la
+religion à leurs descendants, qui l'observent scrupuleusement. Ce
+fait est d'autant plus extraordinaire que chez les Kitchois et chez
+les Boliviens, leurs voisins, on trouve des idoles et les preuves
+irrécusables d'un culte intéressant, d'une origine fort ancienne.
+
+Enfin, quelle que soit la simplicité de leur religion, la croyance des
+Patagons n'en est pas moins des plus profondes, ils en donnent des
+preuves à tous instants. Jamais un Indien ne boit ni ne mange sans
+avoir préalablement prié Dieu de lui accorder toutes choses nécessaires
+à sa vie, ni sans lui offrir la première part: il se tourne vers
+le soleil, envoyé de Dieu, en déchiquetant un peu de viande, ou en
+renversant un peu d'eau, action qu'il accompagne des paroles suivantes
+dont la formule sans être fixe varie cependant peu:
+
+_oh! chachai--vita ouènetrou--reyne_
+oh!--Père,--Grand homme,--roi de cette
+_mapo, Frénéan votrey--fille aneteux_
+terre,--fais moi faveur-cher ami,-tous les jours,
+--_comé que hiloto--comè que ptoco_,
+--d'une bonne nourriture,--de la bonne eau,
+-_comè què omaotu,--Povrè lagan intché_,
+--d'un bon sommeil,--Je suis pauvre moi,
+--_hiloto élaemy; tefa quinié-ouésah.--hilo_
+as-tu faim;--voilà-un-mauvais-manger.--
+_hiloto tuffignay._
+--mange si tu veux.
+
+Bien qu'ils aient rarement la facilité de se procurer du tabac,
+les Indiens n'en sont pas moins de grands fumeurs, car ils savent
+économiser celui qu'ils accaparent dans leurs chanceuses razzias. Après
+chaque repas, comme le matin dès leur réveil et le soir même au moment
+de se livrer au sommeil, ils s'adonnent à ce plaisir.
+
+Dans chaque _Roukah_ au nombre des objets indispensables, se
+trouve une pipe--_quitrah_--de leur fabrication, dont la forme est
+unique pour tous. Elle est faite le plus souvent d'une pierre rouge
+ou bleue provenant de la chaîne des Andes, taillée en parallélogramme
+fort étroit, de la longueur de dix centimètres environ, et surmontée
+d'une saillie en forme de cône renversé, creusée fort habilement avec
+un couteau, seulement jusqu'à moitié de l'épaisseur du parallélogramme
+avec lequel ce fourneau ne forme qu'une seule pièce. A l'un des bouts,
+qui tient lieu de galumet, ils font un autre trou d'un très-petit
+diamètre qui finit presque à rien à son point de jonction avec le
+fourneau de la pipe. Ce meuble simple, mais curieux, est généralement
+enrichi d'ornements faits avec des parcelles d'argent ou de cuivre
+fixées avec de la résine.
+
+Les Indiens ne fument jamais le tabac seul; ils le mélangent avec
+de la fiente de cheval ou de bœuf sèche. La pipe étant bourrée, tous
+les fumeurs se couchent sur le ventre, et fument chacun à leur tour
+sept ou huit bouffées coup sur coup pour ne les rendre par les narines
+que quand, à demi-suffoqués, ils se sentent dans l'impossibilité de
+les garder plus longtemps. L'effet de cette exécrable fumigation
+intérieure les rend effrayants à voir, car leurs yeux se retournent
+aux trois quarts, on n'en voit plus que le blanc; ils se dilatent
+à un tel point, qu'on les pourrait croire prêts à sortir de leurs
+orbites. La pipe, qu'ils n'ont plus la force de retenir, s'échappe de
+leurs grosses lèvres, leurs forces les abandonnent, ils sont pris d'un
+tremblement convulsif et plongés dans une ivresse voisine de l'extase;
+ils renaclent bruyamment, en même temps la salive s'échappe à flots de
+leurs lèvres entr'ouvertes, et leurs pieds et leurs mains sont agités
+de mouvements semblables à ceux d'un chien à la nage.
+
+Cet horrible et répugnant état d'abrutissement volontaire fait leur
+bonheur; il est l'objet de toutes leurs respectueuses sympathies;
+ils n'auraient garde de troubler les fumeurs pendant leur ivresse et
+considèreraient comme une insulte de leur rire au nez ou même de leur
+adresser la parole. Ils s'empressent de leur apporter de l'eau dans une
+corne de bœuf--_motah_--qu'ils plantent silencieusement dans le
+sol à côté d'eux.
+
+Dieu, selon l'habitude, participe à cette réjouissance, car il lui a
+été préalablement offert par chacun trois ou quatre petites bouffées
+accompagnées d'une prière mentale.
+
+Après avoir vidé tout d'un trait l'eau contenue dans
+le--_motah_,--les fumeurs, encore sous l'impression de leur récent
+anéantissement, ne pouvant mouvoir leurs bras ni leurs jambes, font un
+demi-tour sur eux-mêmes et restent couchés sur le dos pendant quelques
+moments pour se livrer aux douceurs du sommeil.
+
+Les femmes, les enfants mêmes, prennent part à ce plaisir sans que nul
+ne songe à s'y opposer.
+
+Parmi les fumeurs que comptent les nations Européennes, beaucoup
+contractent l'habitude d'absorber la majeure partie de leur fumée et
+ne comprendraient pas sans doute comment il se fait que les Indiens
+puissent ressentir les effets décrits ci-dessus, c'est pourquoi je leur
+dirai en passant que la cause doit en être attribuée au mélange du
+tabac avec des herbes odoriférantes, qui, bien que réduites à l'état de
+fiente, n'en conservent pas moins toute leur force.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+La Médecine chez les Indiens
+
+
+On ne trouve point parmi les Indiens d'individus pratiquant
+spécialement la médecine parce d'abord ils ne sauraient avoir
+suffisamment de confiance dans leurs semblables, quels que puissent
+être leurs liens d'amitié ou de parenté; ensuite parce que la
+prévoyante nature les a doués d'une intelligence et d'un instinct assez
+grands pour faire eux-mêmes et avec succès l'application des différents
+remèdes qu'elle a mis à leur portée.
+
+Il n'est pas rare de voir chez eux des enfants à la recherche de
+quelques simples nécessaires à leur propre guérison. Ils sont donc,
+ainsi qu'on peut en juger, médecins d'eux-mêmes. Je les ai souvent
+vus faire preuve de certaines connaissances anatomiques, soit dans
+la manière d'opérer les animaux ou dans celle de panser de graves
+blessures, telles que ruptures de bras ou de jambes. Ils sont tellement
+durs à la souffrance, qu'à peine dans ces cas si graves font-ils
+entendre quelques plaintes. Ils se pansent eux-mêmes avec le plus grand
+sang-froid. S'ils ont la jambe cassée, ils s'étendent à plat sur le sol
+de manière que la fracture ait un point d'appui. Ils replacent les os,
+puis se font à l'aide de quelques pierres tranchantes, dont ils ont
+soin de raviver les arêtes anguleuses, un certain nombre d'incisions
+longues et profondes autour et à l'endroit même de la rupture; ils y
+appliquent ensuite une sorte de cataplasme composé d'herbes fraîches
+écrasées entre deux pierres et arrosées d'urine putréfiée qui ne
+leur manque jamais et remplit chez eux l'office d'alcali: enfin ils
+s'éclissent avec des joncs d'eau, et restent de quinze jours à trois
+semaines seulement immobiles. Au bout de ce temps, ils commencent à
+marcher, quelquefois même ils montent déjà à cheval. Les propriétés
+des herbes qu'ils emploient sont telles que même dans les plus fortes
+chaleurs aucun cas de gangrêne ne se déclare, et que si la rupture
+n'a pas été franche et nette, les petits éclats sortent d'eux-mêmes
+au dehors par les incisions, sans occasionner plus de souffrances au
+patient dont la complète guérison ne se trouve guère retardée que de
+quelques jours. Pendant tout le temps nécessaire à son rétablissement,
+le blessé mange avec autant d'appétit et aussi fréquemment que s'il
+était dans son état normal.
+
+Les Indiens sont ainsi que leurs enfants forts sujets aux douleurs
+dans la moëlle, mais ils se traitent plus durement. Ils se font avec un
+_cataouet_--os d'autruche en forme de poinçon--quelques piqûres
+d'où ils tirent le plus de sang possible, ou bien ils y apposent des
+petits cônes faits avec la matière cotonneuse que fournit le palmier,
+et les brûlent sur place. Ces sortes de moxas leur servent souvent
+aussi à se faire sur les deux avant-bras, des marques dont la grandeur
+et le nombre variables servent à distinguer entre elles les différentes
+tribus.
+
+Les Indiens sont souvent sujets à de violents maux de tête; mais
+ils ont le talent de les faire cesser presqu'aussitôt qu'ils leur
+viennent, par l'application immédiate d'une macération d'herbe dont
+l'odeur rappelle celle de la feuille de cassis; l'effet en est presque
+instantané. Lorsque ce remède ne suffit pas, (cas très-rare), ils se
+poinçonnent, c'est le mot, la partie affectée, et selon la nature du
+sang qui sort de ces piqûres, ils se livrent à une foule de conjectures
+sur leur santé, qui, à les entendre, est toujours fort compromise.
+
+Lorsqu'ils sont enrhumés ou lorsqu'ils sont pris d'étouffements, les
+Indiens font usage d'une racine fort commune dans leurs parages, et qui
+par ses nombreuses propriétés mérite quelque intérêt. Ils la nomment
+_Gnimegnime_ ou traîtresse chatouilleuse. Sa forme est approchant
+celle du chiendent, mais beaucoup plus longue et plus régulière, ne
+présentant pas, comme celle-ci l'aspect d'une infinité de petites
+lignes brisées. Son enveloppe est d'un brun clair, l'intérieur blanc;
+en séchant elle ne conserve aucune élasticité; elle est au contraire
+fort cassante. La plante qui ne présente aucun intérêt, et dont les
+Indiens ne font point usage, car ils ne lui reconnaissent aucune
+propriété, a généralement de quinze à vingt centimètres de hauteur;
+ses feuilles étroites et longues sont d'un vert foncé; le sommet de
+la tige est surmonté d'une petite fleur jaune. Un seul bout de cette
+racine de la longueur d'une épingle, écrasé entre les dents et mêlé à
+la salive, surexcite la fonction des organes respiratoires et mûrit le
+rhume à l'instant, en laissant au palais un goût acidulé qui agace les
+gencives, la langue et le gosier d'une démangeaison insupportable et
+produit une douleur dans les glandes salivaires dont elle active les
+fonctions outre mesure. Dès que la partie acidulée est complètement
+absorbée, on éprouve un véritable bien-être par tout le corps et une
+agréable fraîcheur dans la gorge, il semble que les poumons soient
+dégagés et l'on respire avec beaucoup de facilité. Cependant ce remède,
+ainsi que tant d'autres, devient dangereux lorsqu'il est employé sans
+calcul. Les Indiens m'ont affirmé qu'une petite pincée suffit pour
+faire mourir dans les plus atroces souffrances. Je le crois en effet,
+car voulant en faire moi-même l'épreuve, j'avalai le jus d'un petit
+bout de cette racine, qui me causa dans la bouche et dans la gorge une
+démangeaison insipide; ma respiration devint tellement haletante et
+précipitée que, ne pouvant aspirer l'air dont la présence me mettait
+au supplice, je faillis être suffoqué. Je puis affirmer qu'on serait
+douloureusement asphyxié en surpassant la dose voulue. Ce ne fut qu'en
+me gardant bien de boire, et en retenant ma respiration, ainsi que le
+font les Indiens eux-mêmes, que je parvins à neutraliser les effets de
+ce remède violent.
+
+Les Indiens emploient cette racine de différentes manières et dans
+différents cas; tant pour eux-mêmes que pour les animaux. Pour les maux
+d'yeux ils n'emploient que le jus. Ils s'en servent également pour
+détruire la vermine qui envahit les plaies de leurs chevaux ou de leurs
+autres bestiaux; ce qui est très-fréquent dans les parages boisés où
+les mouches abondent. Ils la réduisent en poudre presque impalpable et
+la mélangent avec les feuilles brûlées d'un petit arbrisseau qu'ils
+nomment _tchilpet_; ils font de ce mélange une pâte mouillée
+d'urine qu'ils introduisent dans la plaie après en avoir préalablement
+extirpé un à un tous les vers à l'aide d'un petit bâton pointu et après
+l'avoir lavée à plusieurs reprises avec de l'urine putréfiée. Quelques
+répétitions de cette opération suffisent pour que la guérison ait
+bientôt lieu. Je traitai ainsi avec bonheur plusieurs chevaux confiés à
+ma garde lesquels s'étaient fait de simples piqûres d'épines changées
+le lendemain en plaies déjà aussi grandes que la main: les Indiens
+me surent bon gré de ces soins auxquels je me livrais journellement,
+sans quoi leurs troupeaux auraient sensiblement diminué; car ils sont
+tellement paresseux et insouciants que tout animal blessé pendant les
+chaleurs, devient, en deux ou trois jours à peine, la victime des
+insectes rongeurs.
+
+Les Indiens se nourrissant pour la plupart du temps de viandes crues,
+leur sang est par cela même rempli d'âcreté, et comme ils dorment
+fréquemment sur la terre humide ils ont presque tous des éruptions
+tuméreuses qui se traduisent en forme de clous ou d'entraxes dont
+ils souffrent beaucoup. Ils provoquent la maturité de ces abcès par
+l'application de cataplasmes de fiente d'animaux, toute chaude.
+Lorsqu'ils sont à terme, ils en extirpent le germe à l'aide d'un crin
+doublé, et le mangent ensuite entre deux bouchées de viande, prétendant
+ainsi conjurer toute récidive. N'est-il pas en vérité répugnant de
+trouver de si grands rapprochements entre des êtres humains et les
+chiens qui n'ont à leur service d'autre organe que la langue.
+
+Quand les Indiens sont atteints de maladies contre lesquelles les
+remèdes sont sans effet, ils en attribuent la gravité à la malignité de
+quelque mauvais génie--_gualiche_,--qui échappant à la vigilance
+de _Houacouvou_--dieu du mal,--s'est réfugié dans le corps du
+patient. Afin de l'en faire déloger ils se réunissent en grand nombre,
+à l'insu du malade, et se précipitent tout-à-coup, armés de leurs
+lances, sur le roukah de celui-ci en frappant les cuirs de toute
+leur force et poussant des hurlements de fureur qu'ils entremêlent
+d'invocations. Ensuite ils pénètrent dans l'intérieur en se trouant au
+travers des cuirs un passage, et défilent un à un au pas de course,
+la lance en arrêt autour du malade que le premier entré a traîné
+au milieu de la case. Le malheureux patient éprouve généralement
+une grande frayeur et succombe presque toujours à la suite de cette
+violente émotion. Parfois, lorsque le sujet est jeune et qu'il parvient
+à se rétablir, il partage l'opinion de chacun en attribuant à quelque
+maléfice le dérangement de sa santé, et sa guérison au diabolique
+assaut que lui ont livré ses compagnons. Il est toujours accablé de
+questions auxquelles il répond avec emphase et fort longuement. Je ne
+dirai pas qu'il abuse de la crédulité de ses amis en leur faisant mille
+contes, car ils ne sont que l'expression de sa superstitieuse croyance.
+
+Je fus moi-même un des principaux acteurs d'une semblable scène dans
+laquelle je sus plus tard avoir rempli le rôle bien involontaire
+de faiseur de miracles que selon eux, me valait ma qualité de
+chrétien. Il fallait, disaient-ils que je fusse véritablement un bon
+_ouignecaë_--chrétien--pour avoir si bien réussi.
+
+Les Indiens possèdent plusieurs genres de poisons lents dont ils
+connaissent et savent parfaitement neutraliser les effets. Ce sont les
+femmes qui s'en servent; et elles les emploient aussi bien contre leurs
+ennemies personnelles que contre ceux de leur famille. La jalousie
+est pour elles la source d'une haine implacable, aussi est-ce bien
+plutôt entre elles que l'usage en est fréquent. Deux femmes jalouses
+l'une de l'autre se donneront bien de garde de dévoiler ce sentiment à
+qui que ce soit, et dès l'instant où elles se sentent ennemies, elles
+cherchent à s'attirer l'une chez l'autre dans le but de s'empoisonner
+mutuellement. Ces sortes de duels durent quelque fois assez longtemps,
+mais l'une d'elles finit toujours par succomber. Son ennemie, après
+avoir pris toutes les mesures propres à faire disparaître de chez
+elle toutes les traces du poison dont elle a fait usage, est une des
+premières à gémir sur le sort de la défunte dont elle fait à tous le
+panégyrique. Afin de se sauvegarder de toute accusation, car on ne
+saurait trouver contre elles aucune preuve accusatrice, elles agissent
+toujours sans complices.
+
+Les Indiens ont pour habitude de faire l'autopsie de tous les trépassés
+dont la mort, soit tardive ou prématurée, est à leurs yeux un problème
+qu'ils tâchent de résoudre en cherchant avec soin dans tout l'œsophage,
+dans les rognons et dans le fiel où ils reconnaissent facilement la
+trace du principe morbide, lorsque le sujet est mort empoisonné.
+Quand ils acquièrent ainsi la preuve qu'un des leurs est victime
+d'une vengeance, ils emploient tous les stratagèmes imaginables pour
+découvrir l'auteur du crime. Malheur aux ennemis connus du défunt, car,
+seraient-ils innocents, l'opinion générale les accuse aussitôt et les
+parents de la victime les mettent à mort s'ils ne consentent à leur
+payer une forte rançon.
+
+A moins de rares exceptions, les accusés, coupables ou non,
+repoussent toujours fort énergiquement l'accusation portée contre
+eux; ils préfèrent succomber les armes à la main en se défendant à
+outrance, plutôt que d'avouer leur crime. Le petit nombre de ceux qui
+ne font aucune résistance et qui font des aveux sont conduits sous
+bonne escorte devant le grand Cacique qui fixe lui-même le prix de leur
+rançon dont l'importance est toujours proportionnée au rang du défunt,
+car il y a chez eux comme parmi nous différents grades dans la société.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Engraissement des chevaux.--Abattage d'un cheval.--Principale
+nourriture des Indiens pendant la belle saison.--Du tatou.--Un
+évènement tragique.
+
+
+Les Indiens, grands amateurs de chevaux, estiment principalement
+ceux dont ils se sont déjà servis dans quelque razzia. Ces malheureux
+animaux éprouvés par la fatigue et les privations sont, au grand
+désespoir de leurs maîtres, toujours fort maigres au retour de ces
+expéditions. Les Indiens s'y prennent d'une manière fort étrange pour
+les faire engraisser. Ils les renversent sur le sol, leur entr'ouvrent
+la bouche, pratiquent au palais plusieurs incisions, puis ils leur font
+avaler de force une certaine quantité de sel pulvérisé. Ils prétendent
+que chez le cheval, comme chez l'homme, le sang excite l'appétit. Je ne
+sais jusqu'à quel point ce système peut être bon; mais il est toutefois
+compréhensible que l'emploi du sel dans cette circonstance ne peut être
+que favorable. Du reste j'ai observé que les chevaux traités, comme il
+est dit ci-dessus, engraissaient fort rapidement.
+
+Quant aux jeunes chevaux qu'ils destinent à leur nourriture, ils leur
+suppriment fort habilement les parties génitales afin de les engraisser
+et d'en rendre la chair plus délicate. Cette opération se fait à
+l'aide d'un couteau. Ils prennent la précaution de nouer les nerfs
+après les avoir rompus le plus avant possible; ensuite ils enlèvent
+toute la graisse qui pourrait retarder la fermeture de la plaie et y
+introduisent du sel. Cette opération étant terminée ils s'efforcent de
+faire courir le poulain deux ou trois fois par jour afin que le sang
+caillé se détache de la blessure. Malgré la brutalité avec laquelle
+ils opèrent, les Indiens obtiennent toujours un plein succès, car la
+guérison de leurs animaux a lieu dans un délai de dix à douze jours.
+
+Les Pampéens font subir la même opération aux béliers et aux bœufs
+qu'ils veulent vendre à la chrétienté pendant la durée de leurs
+soumissions passagères.
+
+Ces sauvages abattent et découpent un cheval avec la plus parfaite
+adresse et la plus grande promptitude. Dès qu'il l'ont étourdi d'un
+coup de _locayo_--boléadora,--ils se précipitent sur lui et
+le saignent aussitôt. Les femmes en recueillent le sang dans une
+sibille de bois où elles le laissent refroidir après en avoir retiré
+l'albumine en l'agitant avec la main. Pendant ce temps les hommes
+retournent l'animal sur le dos, lui fendent le cuir depuis la mâchoire
+inférieure jusqu'à la naissance de la queue, et à chaque sabot ils font
+d'autres coupures qui viennent rejoindre la première, les unes à la
+poitrine, les autres au bas de la panse. Ils commencent à détacher le
+cuir du cou, du poitrail et des parties maigres avec leurs couteaux,
+et achèvent ce travail avec les mains seulement en le saisissant
+fortement de la gauche et en passant la droite entre les chairs. Quand
+le décollage est terminé ils séparent la tête du tronc, enlèvent les
+épaules, ouvrent le ventre des deux côtés à la fois jusqu'à l'extrémité
+des côtes qu'ils séparent tout d'une pièce de la colonne vertébrale
+après en avoir entamé la naissance avec la pointe de leurs couteaux.
+Enfin, sans le secours de haches ni de marteaux, ils partagent en deux
+parties égales le train inférieur. En moins de dix minutes tout cela
+est fait, et les nombreux spectateurs, installés sur l'emplacement
+même, dévorent avec une avidité féroce les foies chauds, le cœur, les
+poumons et les rognons crus, qu'ils saucent dans le sang et qu'ils
+boivent ensuite.
+
+Le cuir de la tête sert à faire des enveloppes de boléadoras; la
+crinière est soigneusement attachée avec la queue et réservée ainsi que
+les plumes d'autruches et les peaux de toutes sortes pour être échangée
+chez les Hispanos-Américains.
+
+Bien qu'ils aient la possibilité de tuer journellement des bestiaux,
+les nomades ne mangent guère durant l'été d'autre viande que celle
+du gibier de leurs chasses. S'ils abattent quelqu'animal pendant les
+chaleurs, ils en font sécher la viande en la découpant artistement en
+grandes feuilles minces qu'ils placent sur des lazzos tendus, après
+les avoir salées des deux côtés. Les femmes, que ce soin regarde, en
+font généralement de grandes provisions, soit pour offrir aux visites
+ou pour donner à emporter à leurs maris lorsqu'ils vont en expédition.
+Quand elles servent de ce mets au sein du foyer elles l'humectent avec
+de l'eau mise dans leur bouche et qu'elles soufflent dessus; puis elles
+l'écrasent entre deux pierres et la mettent dans de petits plats de
+bois contenant de la graisse de cheval liquéfiée au soleil que leurs
+convives boivent avec grand plaisir après avoir mangé. Ces sortes de
+repas auxquels je pris part moins souvent que je ne l'eusse désiré me
+causèrent presque autant de joie que le meilleur festin; comparés à
+ceux de viande crue et sanglante que je faisais la majeure partie du
+temps, ils me parurent un vrai régal.
+
+Dans de certains parages la chair du tatou est presque la seule
+nourriture des voyageurs. Dans toute la Pampa comme dans certaines
+régions boisées, je remarquai les quatre espèces suivantes: La
+première est le _tatou Emcombert_, en espagnol _kirkincho_,
+en indien _cofeurle_; la seconde est le _dasypus-tatouay_,
+en espagnol _péluda_, dont la grosseur atteint de très-grandes
+proportions et dont la carapace est à toutes ses articulations
+plantée de longues soies. Ce quadrupède domine principalement du côté
+oriental, où il trouve pour se nourrir une grande quantité de racines
+que les Indiens nomment _saqueul_. Ce sont de petits tubercules
+blancs, demi-transparents, dont l'intérieur est farineux, demi-âcre et
+demi-sucré, mais dont l'âcreté disparaît à la cuisson. Ces tubercules
+qui ne se trouvent que dans la terre noire et grasse, à quelques pouces
+de profondeur, sont toujours groupés par trois ou quatre attenant à la
+même tige. Ils ont la forme d'ovales ou de polygones de la grosseur
+d'une noisette. Leur tige n'a guère plus d'un ou deux pouces de
+hauteur. Elle est très-frêle et garnie d'un grand nombre de petites
+feuilles étroites fort pressées les unes sur les autres, dont la
+couleur est tout à la fois mélangée de vert d'eau et de rouge jaunâtre.
+
+Les Pampas sont aussi gourmands du _saqueul_ que les tatous
+eux-mêmes. Ils en récoltent parfois une grande quantité et les
+écrasent pour les mettre dans du lait; ils nomment cette préparation
+qu'ils laissent fermenter _saqueul-tchaffis_; c'est un mets
+rafraîchissant fort agréable et des plus nourrissants. Quelquefois les
+Indiens avant d'écraser le _saqueul_ pour le mêler au laitage,
+ainsi qu'il est dit plus haut, le laissent pendant quelques secondes
+cuire dans de la fiente embrasée. La péluda fait un grand ravage de ce
+tubercule; elle le sent comme les porcs sentent les truffes.
+
+La troisième espèce, le cachicame-mulet, que les Espagnols appellent
+_mulita_ n'est aucunement garni de poil. Il diffère des deux
+espèces ci-dessus désignées par la forme de sa tête et de ses oreilles
+qui ont beaucoup d'analogie avec celle de la mule. On le trouve par
+quantités innombrables dans le voisinage des provinces Argentines
+et particulièrement au nord-ouest de Buenos-Ayres où il infeste les
+_estancias-fermes_ dont les abords sont généralement jonchés de
+cadavres de bœufs délaissés par les fermiers qui la plupart du temps
+ne les tuent rien que pour en avoir le cuir et dont la chair sert de
+pâture à ces animaux.
+
+La quatrième espèce appelée _mataco_ par les Espagnols est
+beaucoup moins commune que toutes les autres. Elle ne se trouve guère
+qu'à l'ouest sud-ouest de la Sierra-Ventana ou bien encore au nord des
+Mamouelches. Sa grosseur est presque toujours la même et n'atteint
+jamais de grandes dimensions. Il est fort élevé sur pattes et court
+tellement vite qu'on a souvent beaucoup de peine à l'attraper. Son
+dos est fort bombé, sa tête très-aplatie et fort petite. Ainsi que le
+_tatouay_ il se nourrit de la racine du _saqueul_. Il est
+très-facile à apprivoiser. Quand il se sent serré de trop près et qu'il
+est éloigné de son terrier, ses naïfs moyens de défense consistent à
+se mettre en boule à l'instar du hérisson. La chair de tous ces genres
+de tatous se mange; quoique noire, elle est des plus délicates et a
+beaucoup de rapport avec celle du porc frais, mais elle est beaucoup
+plus légère. Ces animaux ont entre leur carapace et leur chair une
+épaisse couche de graisse jaune très-fine, d'une grande saveur et dont
+la couleur ainsi que celle de leur chair est plus ou moins foncée selon
+l'espèce de l'animal et son genre de nourriture. C'est peut-être la
+seule viande que les Indiens fassent bien cuire car ils font rôtir les
+tatous dans leur carapace et sans les en détacher.
+
+Cherchant chaque jour à m'attirer les bonnes grâces des sauvages
+avec lesquels je vivais déjà depuis plus d'un an et demi je parvins
+non sans une pénible lutte de tous les instants à faire une complète
+abnégation de mes habitudes d'homme civilisé et à les copier en
+quelque sorte. Je devins habile dans tous leurs genres d'exercices:
+je domptais leurs chevaux et je les leur soignais si bien quand ils
+étaient blessés ou malades que presque toujours ils étaient dans
+un état de santé très-satisfaisant. C'était du reste pour moi un
+véritable bonheur que de prodiguer des soins à ces pauvres animaux
+que mes maîtres, indolents, malgré leur sordide avarice, eussent sans
+doute abandonnés lorsqu'ils étaient blessés. J'éprouvais un plaisir
+indicible à voir avec quelle docilité, ils venaient à ma voix, au
+lieu de fuir précipitamment ainsi qu'ils le faisaient dès que quelque
+autre s'approchait d'eux. D'aussi loin qu'ils m'apercevaient, ces
+chevaux se mettaient à hennir et venaient, au grand ébahissement des
+Indiens qui m'en félicitaient, se ranger à mes côtés pour recevoir mes
+caresses. Dans ces moments de délassement où toute affection me faisait
+défaut, je me sentais presque heureux de ce sentiment d'instinctive
+reconnaissance de leur part qui avait pour moi tout le prix de l'amitié.
+
+Mes maîtres souvent étonnés de la facilité avec laquelle j'attrapais
+les chevaux à la main, chose si impossible pour eux qui les
+poursuivaient toujours avec le lazzo, me disaient avec une amicale
+considération lorsqu'ils en voulaient un: _El mey-ouésah ouignécaé
+cone-palèh-quinié potro_.--Amène-nous tel ou tel cheval, toi qui
+en fais ce que tu veux;--et pour me récompenser à mon retour, ils me
+faisaient manger quelques bouchées de viande qu'ils avaient fait cuire
+à mon intention. Malheureusement ces rares instants de douceur étaient
+de bien courte durée, car leur instinct cruel reprenait bien vite le
+dessus, et ils me les firent plus d'une fois chèrement payer.
+
+J'avais eu déjà successivement plusieurs maîtres depuis que j'étais
+chez les Pampéens, lorsqu'un incident tragique et des plus affreux
+vint me donner une terrible leçon de prudence et me commander la plus
+grande dissimulation. Dans une récente et formidable invasion qu'ils
+avaient faite dans la province de Buenos-Ayres et sur laquelle les
+journaux français donnèrent des détails (en 1858), de jeunes Argentins
+avaient été faits prisonniers. Leur sort devait être le mien: mais ces
+malheureux enfants, confiants dans leur habitude du cheval et dans leur
+habileté à s'orienter dans les pampas voisines de leurs provinces,
+conçurent la pensée de recouvrer leur liberté, sans tenir aucun compte
+des dangers auxquels les exposait leur inexpérience sur le caractère
+des Indiens. Ils s'enfuirent un beau matin, mais leurs maîtres
+les poursuivirent bientôt; après quelques jours d'absence ils les
+ramenèrent au point de départ et les condamnèrent à mourir. Ils furent
+placés au milieu d'un cercle d'hommes à cheval qui les assassinèrent
+lentement à coups de lances. Forcé d'être spectateur de cette horrible
+scène, je vis les meurtriers, par un ignoble raffinement de cruauté,
+retourner leurs armes dans chacune des blessures dont ils couvrirent
+le corps de leurs victimes, tout en poussant des hurlements de féroce
+colère et en imitant les diverses expressions de souffrances de leurs
+figures. Ils vinrent ensuite défiler devant moi et m'apostrophèrent
+brutalement en m'essuyant sur le corps leurs armes rougies du sang
+encore fumant de ces pauvres infortunés; et me les montrant avec
+affectation ils me menacèrent de la même destinée s'il me prenait
+envie de fuir un jour. Dans l'impossibilité où j'étais de secourir mes
+malheureux compagnons d'infortune, force me fut de refouler au fond de
+mon cœur tout désir de les défendre ou de les venger; mais ma haine et
+mon horreur pour les Indiens s'accrurent encore de toute l'énormité du
+crime dont j'avais été témoin.
+
+Dieu sans doute permit que le souvenir des miens et celui de toutes
+les horribles souffrances que j'endurais chaque jour raffermissent
+mon courage et me donnassent la ferme volonté de m'affranchir du joug
+infâme sous lequel je ne pliais que forcément, car désormais je n'eus
+plus d'autre pensée. Je ne montrai plus aux Indiens qu'un visage calme
+et impassible, ne laissant un libre cours à ma continuelle douleur que
+durant la nuit et pendant les rares instants où je me trouvais seul.
+Ayant pensé que les Indiens continueraient leurs conversations en ma
+présence, tant que je paraîtrais ignorer leur langage, je feignis
+de ne point les entendre et je m'occupais de choses indifférentes
+pendant leurs entretiens dans lesquels je recueillis une foule de
+renseignements précieux.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+La musique chez les Indiens.--Leurs divers instruments.--Jeux.
+
+
+Le goût de la musique est inné chez tous les êtres humains. Le sauvage
+aussi bien que l'homme civilisé aime à chercher dans ses harmonieux
+accents et le sentiment de la poésie et les émotions que l'âme la plus
+perverse même ressent et sait savourer.
+
+Rien de plus curieux et de plus intéressant que de voir les Indiens
+dont je parle, ignorant toutes choses, s'appliquer à façonner des
+instruments de musique pour charmer leur oisiveté. Ces instruments
+grossiers et bizarres rappellent en quelque sorte les nôtres, je les
+appellerai: le flageolet, le violon, la guitare, le tambour et la flûte.
+
+Le violon se compose de deux côtes de cheval en forme d'archets
+enchevêtrés, et dont les crins bien tendus, humectés de salive, se
+frottent les uns contre les autres. Ils servent indifféremment, à tour
+de rôle, d'archet ou de violon. Celui qui remplit l'office d'instrument
+s'appuie sur les dents serrées et se tient horizontalement de la
+main gauche. Les Indiens agitent vivement l'archet et au moyen de ce
+frottement obtiennent des sons étouffés qu'ils modulent avec les doigts
+libres de la main gauche, absolument de la même manière que le font nos
+dilettanti. Ils ne peuvent toutefois exécuter aucun air varié, mais ils
+reproduisent assez habilement quelques mots de leur langage guttural.
+
+La guitare leur sert fort peu; elle est faite d'une omoplate de cheval
+sur laquelle ils tendent des cordes de crins de différentes grosseurs.
+Elle est généralement mise en usage dans les danses: ils la tiennent et
+la pincent avec autant de prétention que s'ils étaient des musiciens
+consommés. On peut juger par sa construction de toute l'harmonie de cet
+instrument bien plutôt fait pour agacer les nerfs et l'oreille que pour
+charmer.
+
+Le flageolet est de quelque mérite et réclame pour sa confection une
+certaine dose d'intelligence et de l'adresse. C'est aussi celui que
+les Indiens réussissent le mieux, et avec lequel ils se divertissent
+le plus car il leur permet de jouer tous leurs airs favoris. Il est
+fait d'une tige creuse de générium-argentinus, coupée d'une longueur de
+cinquante à soixante centimètres, qu'ils percent superficiellement à
+l'un des bouts, de huit trous à égale distance les uns des autres. Le
+bout opposé sert d'embouchure: ils le fendent en forme d'anche dont ils
+maintiennent l'écartement à l'aide d'un crin transversal.
+
+La flûte n'est autre chose qu'un morceau de jonc creux bouché à l'une
+de ses extrémités, dans lequel ils soufflent à pleins poumons et duquel
+ils tirent des sons exécrables semblables à ceux d'une formidable clé.
+
+Enfin le tambour se compose d'une sorte de sébille de bois plus ou
+moins grossière sur laquelle ils tendent une peau de chat sauvage ou
+un morceau de panse de cheval. Cet instrument, ainsi que la flûte pour
+laquelle ils ont beaucoup de prédilection, est d'un usage fort répandu
+chez eux, surtout dans les grandes fêtes réservées au culte et dans
+leurs danses de caractère.
+
+Ainsi qu'on a pu en juger, les Indiens malgré leur apparence grave
+saisissent toutes les occasions de se distraire et se créent mille
+moyens de le faire. A leur passion pour la musique on peut en ajouter
+une autre qui n'est pas moins vive, c'est celle du jeu, auquel ils
+s'adonnent avec une avidité fébrile.
+
+Dans les tribus Pampéennes, les plus rapprochées des peuples
+Hispanos-Américains, ils jouent aux cartes espagnoles; mais nul d'entre
+eux ne saurait être plus consciencieux que des grecs de profession. Ils
+font aux angles de chaque carte des marques presque imperceptibles,
+que seuls leurs yeux exercés peuvent reconnaître. Chaque partner
+emploie à tour de rôle son jeu ainsi préparé. En mêlant les cartes
+ils distinguent les bonnes des mauvaises et sont si adroits dans la
+manière de les donner, qu'ils se défont toujours de ces dernières aux
+dépens de leurs adversaires. Les parties qu'ils engagent sont toujours
+d'une fort longue durée et des plus acharnées; celui qui a la priorité
+se considère toujours comme ayant loyalement gagné, en raison des
+difficultés qu'il lui a fallu surmonter pour extorquer la mise des
+autres qui consiste généralement en objets d'une certaine valeur, tels
+qu'éperons ou étriers d'argent.
+
+Les autres jeux qui leur sont propres, et qui sont le plus en vogue
+dans toutes les tribus indistinctement, sont: la _Tchouëkah_ ou
+_Ouignou_, les dés--_Amouicah_--ou de blanc et noir, et les
+osselets--_foros_.--
+
+Dans le jeu de _Tchouëkah_ chaque homme entièrement nu, le corps
+bigarré de couleurs diverses, les cheveux relevés et fixés par un
+bandeau d'étoffe, s'arme d'une pesante canne appelée _Ouignou_,
+recourbée à l'une de ses extrémités, et cherche pour adversaire un
+de ses congénères disposé à exposer un enjeu équivalant au sien; un
+parti dépose sa mise d'un côté et l'autre à l'opposé. La longueur de
+l'emplacement, calculée selon le nombre de joueurs est limitée par des
+lances plantées deux à deux. Les joueurs prennent place par couples
+de partners vis-à-vis l'un de l'autre. Une petite boule de bois est
+placée entre les deux formant le centre de la ligne. Alors les deux
+champions croisent leurs cannes, la partie crochue reposant sur le
+sol, de manière qu'en les tirant fortement à eux, ils font rebondir
+la boule prise entre les parties recourbées. Une fois lancée c'est à
+qui la rattrapera au vol, soit pour lui donner un nouvel élan avec la
+canne dont ils se servent comme de raquette, soit pour la détourner et
+lui faire prendre une route opposée à celle que cherche à lui donner
+le parti contraire. Si celui qui, dans l'intérêt de son parti, doit
+la faire aller à droite la fait aller à gauche, il est immédiatement
+forcé de se tirer les cheveux avec le premier venu de ceux auxquels il
+a fait tort. Rarement ces divertissements se passent sans jambes ou
+bras cassés ou même têtes très-grièvement lésées. Encore je ne tiens
+pas compte des coups que les juges du camp armés de larges lannières
+de cuir, déchargent du haut de leurs chevaux, sur les combattants
+fatigués, pour leur rendre la force et la vigueur.
+
+Le jeu de dés ou plutôt le jeu du blanc et du noir se compose de huit
+petit carrés d'os, noircis d'un côté, et se joue deux à deux. Un cuir
+est placé entre les joueurs afin que leurs mains puissent facilement
+saisir d'une seule fois ces petits carrés qu'ils laissent retomber
+en criant très-fort et en frappant dans leurs mains de manière à
+s'étourdir mutuellement. Toutes les fois que le nombre des noirs est
+pair, le joueur peut recommencer jusqu'à ce qu'il devienne impair;
+alors l'autre prend son tour. La partie pourrait durer éternellement,
+mais fatigué et étourdi l'un des deux devient la dupe de l'autre qui
+doué de plus de sang-froid marque souvent double, à l'insu de son
+compagnon, et le gagne. Des rixes suivent de près la fin de la partie,
+car les trois quarts du temps le perdant se refuse à donner l'objet
+perdu.
+
+De même que les gauchos de Buenos-Ayres, qui dans leur acharnement
+au jeu perdent tour à tour leurs chevaux et jusqu'à leurs propres
+vêtements, les Indiens jouent volontiers leur bétail en entier et
+jusqu'aux captifs et captives qu'ils possèdent. C'est ainsi que je
+vis en maintes circonstances de malheureuses jeunes filles passer de
+mains en mains et subir les outrageantes caresses d'un grand nombre de
+maîtres qui pour vaincre leur résistance désespérée leur administraient
+force mauvais traitements.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Projets de fuite.--Désespoir.--Changement de position.--Je deviens
+secrétaire des Indiens.
+
+
+Quel est celui qui à la vue des souffrances des malheureuses victimes
+dont je parle, n'aurait point, comme moi, senti ses propres douleurs
+s'effacer pour faire place à une profonde indignation et au désir de
+protéger ces pauvres femmes. Que de fois, animé de ce sentiment et
+tout prêt à m'élancer à leur secours, la triste réalité de ma position
+ne vint-elle pas en se dévoilant à mes yeux dans toute son étendue,
+paralyser jusqu'à ma volonté! Qu'aurais-je pu faire d'ailleurs? Quelles
+auraient été les suites de mon emportement? La mort d'un Indien
+peut-être, et j'aurais causé celle de tant de victimes, que dans notre
+intérêt commun je considérai comme un devoir de redoubler de prudence.
+
+Je songeai également plus d'une fois à m'enfuir en emmenant
+quelques-unes de ces malheureuses captives, mais forcé de reconnaître
+le peu de certitude qu'offrait la réussite de ces sortes de projets, je
+dus y renoncer. Pour moi seul, j'aurais risqué sans aucune hésitation
+d'affronter les périls d'une semblable entreprise, car je me sentais
+en état de galoper jours et nuits et de vendre chèrement ma vie en cas
+de poursuite, mais avec des femmes, de pauvres femmes qui ne montaient
+que fort rarement à cheval et que la fatigue aurait surprises dans le
+cours d'un semblable voyage qui réclamait la plus grande diligence,
+j'avais la presque certitude d'être atteint par les féroces Indiens et
+de causer notre mort à tous.
+
+Toutes ces pensées me forcèrent à me soumettre au triste sort qui
+m'accablait. Réduit à cette impuissance je menais une vie triste et
+cruelle, sans cesse accablé de pensées douloureuses au sujet de ma
+famille chérie que je croyais de plus en plus ne jamais revoir. La
+plupart des nuits j'étais obsédé par d'horribles rêves dans lesquels je
+voyais se dérouler une à une toutes les scènes sanglantes dont j'avais
+été tour à tour le témoin ou la victime.
+
+Tant de souffrances physiques et morales accumulées finirent par
+lasser toute ma patience, mon courage se changea en une vraie
+frénésie et coup sur coup, au risque de me faire assassiner à mon
+tour, je fis plusieurs tentatives pour recouvrer ma liberté. Mais
+hélas, chaque fois aussi des obstacles imprévus s'opposèrent à ma
+réussite; peu s'en fallut même que je ne payasse de la vie ces essais
+infructueux, car dans plus d'une de ces occasions je dus entrer en
+lutte avec mes assassins. Grâce à Dieu, en ces moments solennels, le
+sang-froid ne m'abandonna pas, et chaque fois des subterfuges plus ou
+moins plausibles mais bien excusables dans ma position, me permirent
+d'échapper à une mort certaine. Dès que ces moments difficiles étaient
+passés, il se faisait en moi une grande réaction; j'étais pris de
+malaises insurmontables qui me rendaient comme fou.
+
+Je renouvelai néanmoins ces tentatives dans lesquelles j'échouai comme
+toujours. La méfiance des Indiens s'étant accrue, ma position s'aggrava
+et il fut plusieurs fois question de me mettre à mort.
+
+Enfin complètement découragé ne sachant plus que devenir, j'eus la
+coupable et terrible idée de couper court à mon éternel supplice en
+renonçant à l'existence. Je m'étais à cet effet emparé d'un couteau et
+des portraits de ma famille que les Indiens s'étaient appropriés, ne
+voulant pas en être séparé dans ce moment solennel; puis je m'étais
+glissé inaperçu, du moins je le croyais, dans une excavation pierreuse
+creusée à l'écart dans la pampa. Déjà j'avais imploré la clémence
+divine et je levais le bras pour accomplir mon fatal dessein lorsqu'une
+main ennemie saisit à l'improviste l'arme suspendue sur ma poitrine.
+C'était un Indien, c'était mon maître qui jugeant avec raison que
+la mort me paraissait plus douce que le genre d'existence auquel il
+me condamnait, ne vit dans ma résolution désespérée qu'un attentat
+à ses droits de propriétaire. Après m'avoir maltraité et repris les
+portraits, il me déclara que pas un de mes mouvements n'échapperait
+désormais à sa surveillance. Les services que je lui rendais avaient
+probablement quelque valeur à ses yeux, et il ne voulait à aucun prix
+être obligé de faire lui-même ce qu'il me commandait journellement.
+
+A quelque temps de là, une captive, femme d'un alcade, pleine de
+courage et de résolution tenta de s'évader. Elle avait déjà franchi
+nuitamment un grand espace, lorsqu'elle fut rattrapée: comme elle était
+jeune et belle elle ne fut pas mise à mort, mais elle fut attachée par
+les pieds et par les mains, puis frappée jusqu'à l'extinction de deux
+lannières de cuir et livrée à la brutalité d'une vingtaine d'Indiens.
+Devenue folle depuis, elle s'échappait parfois de la tente de son
+maître après lui avoir brisé toutes ses armes, et armée d'un tronçon
+de lance, elle en frappait avec acharnement et indistinctement tous
+ceux qui se trouvaient sur son passage. Les Indiens, qui la redoutaient
+beaucoup dans ses moments de fureur, l'empoisonnèrent pour s'en
+débarrasser.
+
+Combien de traits analogues je pourrais citer si je ne craignais de
+trop alarmer la sensibilité du lecteur, et si je n'éprouvais moi-même à
+ces souvenirs émouvants des sensations réellement trop pénibles.
+
+Les moins malheureuses parmi les jeunes filles captivées par les
+Indiens sont celles dont ils font leurs femmes; la majeure partie des
+autres sont vendues aux tribus éloignées et achèvent dans un enfer
+terrestre une vie commencée souvent sous d'heureux auspices. Quant aux
+pauvres enfants, ils se font presque tous à l'ignoble existence des
+nomades, oubliant souvent, jusqu'à leur langue maternelle. Ils sont, à
+vrai dire, assez bien traités des Indiens, qui en considération de leur
+extrême jeunesse, leur pardonnent d'être nés chrétiens. Chose horrible
+et presque impossible à croire, j'ai vu quelques femmes, devenues mères
+au sein de l'esclavage, qui étaient plus à redouter que les Indiennes
+elles-mêmes, et qui se montrèrent des plus cruelles envers d'autres
+captives comme elles, dont elles dénoncèrent les projets de fuite.
+
+Malgré leur superstitieuse croyance dans la réussite de toute
+entreprise qu'ils tentent en compagnie d'un chrétien, les Indiens,
+dont j'avais éveillé la méfiance au plus haut point par mes diverses
+tentatives de fuite, évitaient de m'emmener dans leurs expéditions. Ils
+prenaient même la précaution de me remettre entre les mains d'amis,
+qui assumaient sur eux la responsabilité de ma personne durant leur
+absence plus ou moins prolongée. A leur retour, le sucre, le tabac, le
+yerba--thé américain,--principaux objets de leur convoitise abondaient
+souvent. Le linge, les vêtements qu'ils avaient dérobés étaient par
+eux gardés précieusement pour leur servir dans les fêtes et dans les
+assemblées. Quant à moi, ils ne me firent pendant longtemps d'autre
+don qu'un lambeau de manteau de quelque pauvre soldat tombé sous leurs
+coups.
+
+Une circonstance tout-à-fait imprévue, les força cependant à me faire
+assister à un de leurs combats. Environ deux mille cinq cents soldats
+Argentins sous la conduite d'Indiens soumis, qui leur servaient de
+guides, ayant surpris inopinément quelques tribus voisines de celle où
+je me trouvais alors, je dus accompagner les Pampéens, qui après s'être
+réunis à la hâte résolurent de prendre l'offensive et de repousser
+leurs agresseurs en faisant chèrement payer leur trahison à ceux
+des leurs qui avaient servi de guides. Ceux-ci s'étaient retranchés
+derrière les Argentins et paraissaient peu disposés à prendre part à
+l'action; furieux à leur vue et voulant les atteindre au plus vite,
+les habitants du désert s'élancèrent tête baissée dans une formidable
+charge. Ebranlés par ce choc terrible, les soldats Argentins rompirent
+en deux bandes au milieu desquelles, continuant d'avancer, les Indiens
+entourèrent spontanément les traîtres et engagèrent avec eux une lutte
+spéciale et horrible, pendant que d'autres nomades, leurs compagnons,
+s'élançaient à la poursuite des soldats épars et achevaient leur
+déroute.
+
+Le combat ne cessa que vers le coucher du soleil; il avait duré depuis
+le matin. Restés maîtres du champ de bataille, les Indiens, tout en
+pillant les morts et en achevant les survivants, trouvèrent parmi ces
+derniers trois des traîtres. Ils se gardèrent bien de les achever sur
+l'heure comme ils le faisaient des chrétiens; ce genre de mort leur
+paraissant trop doux; mais afin de satisfaire leur vengeance d'une
+manière plus complète et plus éclatante, ils plantèrent dans le sol
+quatre piquets auxquels ils attachèrent fortement ces malheureux par
+l'extrémité des membres, puis ils les dépouillèrent chacun à leur tour,
+tout vivants, de leur peau ainsi qu'ils le font d'un animal quelconque,
+répondant par des injures aux cris arrachés à ces malheureux par
+l'atroce supplice qu'ils leur faisaient endurer et qu'ils terminèrent
+en leur enfonçant un poignard dans le cœur. Les auteurs de cette
+horrible vengeance, les mains et et la figure encore teintes du sang de
+leurs victimes, se partagèrent entre eux leurs peaux qu'ils déchirèrent
+par lambeaux, et dont je les vis faire plus tard différents objets
+tressés, destinés à être envoyés à titre de menace et de défi aux
+autres Indiens échappés à leur cruauté. C'était d'ailleurs là un usage
+immémorial dans le temps où toutes les races nomades vivaient dans un
+état continuel de guerres sanglantes.
+
+Malgré leur victoire, les Indiens loin d'être complètement rassurés à
+l'égard de leurs ennemis et redoutant encore quelque agression de leur
+part, opérèrent pendant plusieurs mois de journaliers changements de
+résidence, et toujours dans des directions opposées. Quand ceux qu'ils
+envoyaient en exploration revenaient nuitamment, contre leur habitude,
+la horde éveillée en sursaut par les aboiements des chiens, était
+soudain prise d'une terreur telle, que chacun s'élançait à cheval,
+répandait l'alarme dans le voisinage et se prenait à fuir sans oser
+regarder en arrière. Dans ces moments de panique, la plupart d'entre
+eux ne prenaient aucun souci de leurs bestiaux qu'ils eussent ainsi
+abandonnés à l'ennemi. Cependant le moment arriva où suffisamment
+rassurés, se voyant privés de toutes les choses qu'ils aiment et leurs
+troupeaux étant de nouveau amoindris, ils firent d'autres expéditions
+dont la réussite eut beaucoup d'influence sur ma destinée.
+
+Quelques morceaux de papiers imprimés, ayant servi d'enveloppe à
+une grande partie des objets composant leur butin, et par eux jetés
+au vent, me tombèrent entre les mains. Je les lus maintes fois avec
+bonheur; car c'était pour moi une distraction inespérée. Un jour,
+tandis que je recommençais en cachette, pour la vingtième fois
+peut-être, la lecture d'un journal de Buénos-Ayres où figurait le récit
+de la dernière et terrible invasion qu'ils avaient faite dans cette
+province d'où ils avaient enlevé plus de deux cents captives, je fus
+trouvé dans cette occupation par quelques Indiens qui en manifestèrent
+une joyeuse surprise et se hâtèrent d'informer les chefs de cette
+découverte. D'abord fort inquiet de cette circonstance, je ne tardai
+pas à être rassuré par l'accueil inusité et presque bienveillant qui me
+fut fait le soir, lorsque je vins, selon mon habitude, soumettre à leur
+vérification les animaux qui m'étaient confiés. A quelques questions
+que m'adressa mon maître, je compris qu'il était fier de posséder un
+esclave de ma valeur, et que je serais sans doute appelé à servir le
+cacique de la tribu.
+
+En effet l'occasion s'en présenta bientôt, car ces êtres grossiers,
+lorsqu'ils se sont bien repus pendant quelques jours, se laissent
+tenter par le désir d'entretenir leur gourmandise et leur vanité;
+or, pour satisfaire ces passions, ils recherchent tous les moyens
+imaginables. Ainsi ils vont de temps à autre offrir aux postes des
+frontières une apparente soumission, pendant laquelle ils font des
+échanges de toute nature, tels que plumes d'autruche, crins de cheval
+et cuirs de toute espèce contre lesquels ils rapportent les objets dont
+ils sont le plus avides. Ce fut en semblable circonstance que je fus
+mis à l'épreuve comme secrétaire du chef, qui me dit:
+
+--Tu sais lire, tu dois savoir écrire, par conséquent, tu vas écrire
+la lettre que l'on va te dicter. Si tu ne trompes point ma confiance,
+j'aurai pour toi des égards; dans le cas contraire, tu seras mis à mort.
+
+J'étais assis à terre, ayant devant moi quelques cuirs empilés qui
+me servaient de table, du papier blanc rapporté récemment d'une
+expédition, pour encre de l'indigo délayé avec de l'alcali, et une
+plume d'aiglon fort grossièrement taillée avec un mauvais couteau:
+entouré d'Indiens, qui la lance ou le casse-tête à la main pouvaient me
+tuer au moindre signe du chef, je commençai mon office.
+
+Malgré mon désir ardent de n'écrire que selon ma pensée et ma
+conscience, il me fut impossible de le faire. Je dus mentionner ce
+qu'on me dicta, car la méfiance de ces êtres est telle, qu'à plus de
+vingt reprises ils me demandèrent la lecture de la missive, et qu'après
+quelques phrases écrites ils changeaient à dessein le sens de leurs
+idées, mais sans paraître y prendre garde, afin de mieux éprouver ma
+franchise. Si j'eusse eu le malheur d'intervertir seulement l'ordre des
+mots, il m'eût été impossible de le leur cacher tant est fidèle leur
+prodigieuse mémoire.
+
+Quoiqu'il me fût impossible de leur en imposer, ils me menacèrent
+par excès de prudence et me firent donner un double de la missive,
+destiné à être vérifié par des transfuges Argentins, vivant dans les
+tribus voisines. Ces gens sont des misérables souvent condamnés aux
+fers ou même à la mort pour leurs nombreux crimes et qui sont sûrs de
+trouver asile chez les Indiens. Ceux-ci, parfaitement renseignés sur la
+position de ces hôtes, les reçoivent comme des gens sur lesquels ils
+savent pouvoir compter aveuglément. Ils trouvent en eux des guides pour
+leurs expéditions de pillage et des complices complaisants; aussi leur
+accordent-ils toute leur confiance.
+
+Cette première correspondance fut portée à la frontière par deux
+Indiens désignés par le cacique; l'un d'eux, était mon maître.
+Quelques enfants les accompagnèrent pour transporter les objets
+destinés à être échangés. Douze ou quinze jours après leur départ,
+ces mêmes enfants revinrent épuisés de fatigue, la frayeur peinte sur
+le visage et poussant des cris de détresse. Ils racontèrent qu'après
+lecture de la dépêche, les deux envoyés avaient été mis aux fers
+en attendant la mort, et qu'il était certain que j'avais trompé la
+confiance générale et communiqué quelques détails sur leurs récentes
+invasions. Naturellement portés à croire le mal, ces barbares n'eurent
+plus d'autre volonté que celle de me tuer. Ce fut le cacique, qui me
+croyant absent, les engagea à ne pas éveiller ma défiance par des cris
+inaccoutumés; il leur conseilla même d'attendre au lendemain matin pour
+exécuter leur projet et de choisir le moment où je serais occupé à
+rassembler le troupeau.
+
+Le hasard voulut que je fusse bien près en ce moment; grâce aux
+approches de la nuit j'entendis cette conversation sans être vu, et je
+pus me tenir sur mes gardes. Le matin venu, lorsque selon ma coutume
+j'allai faire ma ronde, je m'aperçus qu'à l'habile coursier que je
+montais la veille encore, on avait substitué un cheval fort lourd,
+mais je me gardai bien d'en témoigner aucune surprise. Je cheminais
+lentement sur ce maudit bidet quand j'aperçus venant à moi ventre à
+terre un parti d'Indiens qui faisaient retentir l'air de leurs sauvages
+imprécations. Cependant la distance qui me séparait d'eux était encore
+grande, et je fus assez heureux pour rencontrer la troupe de chevaux
+confiée à ma garde qui venaient d'eux-mêmes se désaltérer de mon côté.
+Grandes furent ma joie et mon espérance! j'abandonnai lestement mon
+cheval auquel je retirai la bride pour l'apposer au meilleur coureur de
+la troupe, qui me reconnaissant se laissa facilement approcher. En un
+instant je fus à cheval; puis, prenant le soin d'épouvanter les autres
+chevaux afin de les éparpiller pour ôter à mes ennemis toute chance de
+m'atteindre, je me lançai à toute bride dans une direction opposée.
+
+Après avoir galopé la journée entière, j'arrivai à la nuit tombante
+chez _Calfoucourah_--Pierre-Bleue--grand cacique de la
+confédération Indienne, dont la tribu de mes persécuteurs faisait
+partie, et qui cependant ne me connaissait pas encore. Rien à mon
+arrivée ne me fit deviner lequel parmi les Indiens que j'avais devant
+moi, pouvait être le grand cacique, car aucun signe ne le distinguait
+de ses sujets. Ce fut seulement lorsqu'il adressa la parole aux autres
+pour leur donner des ordres, qu'à son air impérieux je reconnus ce chef.
+
+C'était un homme déjà plus que centenaire mais qui paraissait tout
+au plus âgé de soixante ans; sa chevelure encore noire abritait un
+vaste front non ridé que des yeux vifs et scrutateurs rendaient des
+plus intelligents. L'ensemble de la physionomie de ce chef, quoique
+empreint d'une certaine dignité, rappelait néanmoins parfaitement le
+type des Patagons occidentaux auxquels il devait son origine. Comme
+eux, il était d'une haute stature; il avait les épaules fort larges,
+la poitrine bombée; son dos était un peu voûté, sa démarche pesante,
+presque gênée, mais il jouissait encore de toutes ses facultés; à
+l'exception de deux dents perdues dans un combat où il avait eu la
+lèvre supérieure fendue, ce vieillard les possédait encore toutes
+intactes.
+
+Étonné à ma vue, et on l'eût été à moins, cet homme me demanda ce que
+je lui voulais, et quel motif me donnait assez de hardiesse pour venir
+seul le visiter.
+
+_El-mey-ouignecaë-tchéota-conne-pa-émy-_
+Et-mais-Chrétien-d'où-viens-tu?
+_tchoumétchy-kisssouh-conne-pa-émy-tchoumbé-_
+comment-se-fait-il-seul-tu-viens-qu'est-ce-que
+_émy-nay-pofso-lagane a ney-tchoumalo-kissouh-_
+tu-veux-tu-es-fou-je-crois?-pourquoi-seul-te
+_passian-intchin-meoh?_
+promener-chez-moi?
+
+Je me fis connaître à lui; je lui exposai en quelques paroles les
+faits survenus la veille et le matin, le suppliant de prendre en
+considération la véracité de mon récit; je terminai en lui démontrant
+que si j'eusse trompé les Indiens, j'aurais immanquablement cherché à
+m'évader dans l'intervalle, n'importe par quel moyen; qu'au contraire
+n'ayant rien à me reprocher, je venais lui demander appui et me confier
+à sa loyauté, jusqu'au jour où il aurait indubitablement une preuve
+quelconque, soit de ma franchise, soit de ma trahison; que de cette
+manière, si j'étais innocent, il n'aurait pas à se reprocher la mort
+d'un serviteur fidèle dont les services pourraient encore lui être de
+quelque utilité.
+
+Flatté de ma confiance, ainsi que de quelques paroles à l'adresse de sa
+vanité, cet homme, réellement plus humain que ses semblables, me traita
+presque avec douceur et me promit son appui: seulement il ajouta que
+jamais je n'aurais de chevaux à ma disposition.
+
+Le lendemain, une partie de la tribu que j'avais quittée, vint, son
+chef en tête, demander audience à Calfoucourah et réclamer instamment
+mon supplice, comme chose due. Pendant la durée du débat, j'étais
+présent, bouche close d'abord; mais enfin, inquiet de voir toute
+la horde si avide de mon sang, et m'apercevant que leurs instances
+commençaient à impressionner le chef, je compris que je ne pouvais
+rester plus longtemps silencieux, je me levai: rappelant au grand
+Cacique qu'il m'avait accordé sa protection, je m'évertuai à faire
+comprendre mon innocence à tous en recommençant le récit exact de la
+veille au soir; et en évitant toutefois de froisser l'amour-propre et
+les préjugés d'aucun des assistants. Calfoucourah se déclara en ma
+faveur, reconnaissant, dit-il, qu'il était impossible qu'un coupable
+parlât comme je le faisais. Il défendit à qui que ce fût de me
+maltraiter; puis, se retournant vers moi, il me rassura, disant que
+je ne le quitterais pas, afin que rien de fâcheux ne me survînt, et
+il termina en disant à mon ancien chef que quand il lui procurerait
+des preuves incontestables de ma déloyauté, il me remettrait entre
+ses mains pour disposer de mon sort à sa volonté. Ce jugement rendu,
+l'assemblée se sépara et toute la horde s'enfuit en me lançant des
+regards de colère.
+
+Quelques mois s'écoulèrent sans que rien ne vînt éclairer les
+Indiens sur la position des deux captifs retenus par les Argentins.
+Leur animosité contre moi s'en accrut d'autant plus. Sans cesse ils
+venaient visiter le grand Cacique, qui lui-même influencé parfois par
+leurs diverses conjectures paraissait chancelant à mon égard, tantôt
+me rudoyant avec humeur, tantôt paraissant au contraire m'accorder
+la plus grande confiance. Souvent il me questionnait; et comme mes
+réponses concordaient constamment avec mon premier interrogatoire, il
+finissait toujours par me conserver sa protection. Seulement pendant
+les cinq mois que cet état de choses se prolongea, je fus l'objet
+d'une surveillance de plus en plus active. Très-souvent des troupes
+d'Indiens allaient roder dans le voisinage des haciendas, dans le but
+de recueillir des renseignements sur leurs compagnons captifs; mais
+chevaux et hommes se fatiguaient inutilement, ils revenaient sans
+rapporter le moindre indice. Lassés de tant de tentatives inutiles, ils
+résolurent de laisser s'écouler quelque temps sans les renouveler.
+
+Précisément pendant cette période de repos et d'oubli apparent, les
+deux hommes que l'on croyait perdus à jamais reparurent enfin. Une
+réunion extraordinaire de toutes les tribus intéressées dans l'affaire
+s'en suivit, et mon innocence y fut solennellement proclamée par les
+deux arrivants: ils déclarèrent qu'ayant été reconnus pour avoir
+fait partie d'une razzia précédemment opérée dans le Rio Quéquène,
+ils avaient été retenus captifs jusqu'à ce que le gouvernement de
+Buénos-Ayres, à qui on en référa eût statué sur leur sort; qu'un ordre
+formel arriva ensuite de la métropole de les retenir prisonniers et
+de les faire travailler; qu'il avait même été question de les mettre
+à mort, mais que l'on avait pris en considération les offres de paix
+contenues dans la dépêche dont ils étaient porteurs, et qu'ils devaient
+la vie uniquement à cette missive. Quant à leur liberté, ils l'avaient
+recouvrée grâce à la négligence de ceux qu'on avait préposés à leur
+garde.
+
+Dès lors un revirement complet se fit en ma faveur dans tous les
+esprits. Mes plus grands ennemis mêmes n'eurent plus que des éloges à
+m'adresser. Toute leur méfiance s'évanouit en un moment; ils parurent
+oublier jusqu'à mes tentatives d'évasion. Il me fut permis de monter
+à cheval et de les accompagner en toute occasion. Jugé digne de la
+confiance générale, je repris également mes fonctions d'écrivain de la
+confédération nomade.
+
+Le Cacique de la tribu à laquelle j'appartenais avant les circonstances
+difficiles que je viens de relater, tenta à maintes reprises de me
+posséder de nouveau. Calfoucourah, en homme qui lui était supérieur et
+par son rang et par sa générosité, ne chercha nullement à s'opposer
+à son désir; mais il ne voulut point non plus agir sans m'avoir
+préalablement consulté. Encore sous l'impression des dangers que
+j'avais courus et des mauvais traitements que j'avais endurés chez
+mes anciens maîtres, ma réponse fut dictée par la reconnaissance que
+j'éprouvais pour cet homme généreux auquel je devais la vie et près
+duquel j'étais presqu'aussi libre qu'un Indien même. Je lui fis part du
+sincère et vif désir dont j'étais animé de ne point le quitter.
+
+Touché de mon procédé il me tendit la main en me disant:
+
+_Comè-ouèntrou-à-èmy comè-piouquet-nié tah_
+
+Bon-homme-tu-es-bon-cœur-tu-as
+_émy tefa inchine-ni mapo quinié-ouétchet_
+toi-tiens-dans-mon-pays-un-jeune-habitant
+_moulèané-émy kah-anneteux-houla-houé-_
+de-plus-il-y-aura-en-toi-jamais-un-jour-ou-l'au-
+_sah-dsomo-tchipalane intchine-ni houne._
+tre-mauvais-mot-ne-sortira-de-nos-bouches.
+
+J'appartins dès lors définitivement à la tribu des Mamouelches du nom
+de _Calfoucouratchets_. Les Indiens qui la composent sont beaucoup
+moins nomades que ceux des autres tribus dont j'ai entretenu le
+lecteur; ils forment pour la plupart une sorte de cour à Calfoucourah,
+grand cacique ou sorte de roi dont le pouvoir s'étend, ainsi que je
+l'ai déjà dit, sur toutes les autres peuplades, soit Pampéennes,
+Mamouelches, Puelches ou Patagones.
+
+Les parages qu'ils habitent sont des plus accidentés et des plus
+pittoresques; ils se divisent en forêts épaisses, en plaines et en
+dunes sablonneuses naturellement creusées en forme d'entonnoirs et
+renfermant dans leur sein des lacs d'une eau douce et limpide autour
+desquels les Indiens construisent leurs tentes. On chercherait en
+vain dans les bois ou dans la plaine d'autre eau que celle des étangs
+salins. Le sol presque toujours crayeux et salpêtré offre rarement
+une végétation comparable à celle de la Pampa, mais en revanche les
+bois sont tellement peuplés d'algarrobes que les fruits de ces arbres
+suffisent presque au besoin des nombreux troupeaux qui y fourmillent.
+
+A part quelques animaux errants par ci par là dans la plaine, rien ne
+pourrait dénoncer la présence des Indiens au voyageur égaré, car ceux
+qui n'habitent pas l'intérieur des dunes dressent leurs tentes à la
+lisière des bois environnants.
+
+Le caractère des Calfoucouratchets est plus sociable que celui des
+autres nomades. J'ai trouvé chez eux quelque tendance à la compassion;
+ils me traitèrent plus humainement. Leur sympathie sembla m'être
+tout-à-fait acquise à la suite de l'évènement heureux qui me fixa
+parmi eux. Grâce à la considération toute particulière qu'avait pour
+moi Calfoucourah qui ne me donnait plus d'autre nom que celui de
+fils--_voitium_,--ainsi qu'au revirement complet qui s'était fait
+dans tous les esprits, n'ayant plus lieu de redouter aucun ennemi,
+je demandai et j'obtins la permission de monter de nouveau à cheval:
+sa bonté alla même jusqu'à m'accorder de faire d'assez lointaines
+excursions en compagnie de quelques Indiens qui me servaient d'escorte
+et d'introducteurs dans les différentes tribus que je visitai; partout
+je fus accueilli avec un certain empressement et avec les marques de la
+plus grande considération. Quelques-uns de mes hôtes ajoutaient encore
+quelques présents à toutes leurs bonnes grâces. Ces dons consistaient
+tantôt en tabac ou en provisions de bouche pour la route.
+
+Comme je n'avais plus de raison de feindre l'ignorance, et bien que
+je trouvasse quelques Indiens parlant un peu l'espagnol, je ne me
+présentais jamais chez eux sans leur adresser la parole dans leur
+langage, ce qui les flattait infiniment et me gagnait toute leur
+confiance.
+
+Durant l'hiver, les Calfoucouratchets sont beaucoup plus nomades que
+pendant l'été, car ils sont obligés de rechercher la fertilité qui leur
+fait alors défaut; cependant ils ne sortent point des parages boisés
+qui sont pour eux d'une grande ressource. Les régions qu'ils habitent
+étant les plus chaudes, ils sont d'une couleur foncée; leur taille est
+inférieure à celle des Pampéens. Quoique aussi vigoureux et aussi forts
+que ceux-ci, ils sont beaucoup plus paresseux et d'une intelligence
+presque bornée.
+
+En dehors de la chasse à l'autruche et à la gama, ils ne songent guère
+qu'à manger, à boire et à dormir. Ils sont généralement d'une grande
+malpropreté. Leur gourmandise est telle que lorsqu'ils ne peuvent plus
+manger, dans l'appréhension où ils sont de laisser leur mâchoire en
+repos, ils mâchent continuellement une sorte de résine blanche qu'ils
+nomment _otcho_. Ils la recueillent sur un petit arbrisseau
+connu chez eux sous le nom de _motchi_. Le goût de cette résine
+est des plus insignifiants, elle les fait beaucoup cracher. A force
+d'être mâchée elle devient molle et presque semblable à la gomme que
+machottent les enfants en pension. C'est la première chose qu'ils
+offrent à ceux qui leur rendent visite, et ils ne se font aucun
+scrupule de leur donner celle qu'ils ont dans leur bouche. C'est même
+chez eux un honneur que de partager de la sorte.
+
+La paresse et le sans-gêne de ces Indiens sont tels qu'alors même
+qu'ils sont entièrement dépourvus de bestiaux, ils refusent souvent
+les chevaux que leurs amis s'offrent à leur prêter, pour les engager à
+prendre part à quelque expédition, et qu'ils préfèrent s'installer tour
+à tour chez les uns et chez les autres pour vivre à leurs dépens durant
+l'hiver. Ils se contentent du seul produit de leurs chasses pendant
+l'été, ou bien de quelques racines qu'ils trouvent en abondance dans le
+sable fin au pied des arbres.
+
+Nulle part, chez eux, je n'ai trouvé cette magnifique végétation que
+l'on voit abonder au Brésil ou au Chili. Partout dans leurs bois, aux
+algarobes et aux tchagnals, arbres fort bas, tortueux et armés de
+formidables épines aussi redoutables pour les sabots des chevaux que
+pour les pieds humains, s'entremêlent une foule de petits arbrisseaux
+également épineux qui forment avec eux des fourrés infranchissables; de
+nombreux pumas et jaguars y établissent leurs repaires et y font leurs
+petits pour la nourriture desquels ils dévastent les troupeaux.
+
+De même que les animaux, les hommes sont très-friands du fruit de
+l'algarobe,--_Soë_--qui a toute l'apparence d'une cosse de
+haricot, et renferme une graine fort dure. C'est une nourriture qui
+fortifie les bêtes de charge et donne à leur chair un goût délicat
+facile à distinguer et qu'apprécient beaucoup les Indiens.
+
+Parmi les racines dont ces derniers font usage, le _ponieux_ est
+peut-être la plus curieuse de celles que j'ai été à même de remarquer:
+sa forme et sa grandeur sont celles d'une grosse carotte; son enveloppe
+est épaisse et dure, d'un brun prononcé et cannelée dans le sens de
+la longueur. Le sommet est surmonté d'une fleur massive d'une teinte
+plus foncée et composée de deux parties séparées l'une de l'autre par
+une étamine ronde et dure qui reste dans le même état pendant toutes
+les phases de la maturité. L'intérieur est blanc, ferme et âcre avant
+sa maturité, agréable, doux et juteux quand il est mûr. Une quantité
+incalculable de graines noires, infiniment plus petites que les pépins
+de figues s'entremêlent à la partie charnue. A maturité, la racine, de
+même qu'un bouchon mal assujetti sur une bouteille de liquide gazeux,
+sort lentement et à demi de de son enveloppe qui se fend circulairement
+à sa partie supérieure, emportant avec elle une sorte de calotte. Ce
+fruit répand alors une forte odeur de melon qui flatte l'odorat et
+engage à y faire honneur; mais on est tout étonné de lui trouver un
+goût tout différent de celui qu'il promet par son odeur et de sentir
+celui de la pomme crue. Abandonné à lui-même, ce fruit bizarre devient
+couleur de rouille et passe promptement à l'état de décomposition;
+il se couvre de vers blancs, semblables à ceux de la viande, qui
+l'absorbent mais respectent toutefois la graine qui se resème elle-même
+dans sa propre enveloppe dont la décomposition plus tardive lui sert
+d'engrais.
+
+J'avais goûté maintes fois de cette sorte de racine que les Indiens
+appellent _Ponieux_--pommes de terre--sans trouver rien qui pût en
+justifier le nom, lorsqu'un jour mes maîtres en ayant fait une ample
+provision et les ayant fait frire dans de la graisse de cheval, me
+convièrent à en manger avec eux; je les trouvai excellentes, mais je ne
+fus pas peu surpris de reconnaître que cette étrange racine, préparée
+de la sorte, n'avait réellement plus d'autre goût que celui de la pomme
+de terre. Je regrette bien vivement aujourd'hui de n'avoir pu, dans ma
+fuite précipitée et imprévue, emporter avec moi un échantillon de cette
+racine légumineuse inconnue certainement en Europe et dont la culture
+serait des plus faciles. Beaucoup d'Indiens la mangent crue; je fis
+souvent comme eux, mais m'étant aperçu de la propriété qu'a ce légume
+de provoquer à l'inflammation et à la constipation, je n'en mangeai
+plus qu'avec modération, et je compris pourquoi les Indiens après en
+avoir mangé un certain nombre avalaient tant de graisse de cheval
+liquéfiée.
+
+Les occupations des femmes Mamouelches sont les mêmes que celles
+des Indiennes de toutes les autres tribus, c'est-à-dire qu'elles
+sont esclaves de leurs maris, dont la fainéantise est encore,
+en quelque sorte, plus grande; ce qui n'est pas peu dire. Elles
+soignent beaucoup moins leur toilette, et sont généralement plus
+malpropres. Leur intelligence et leur adresse sont très-bornées; elles
+confectionnent aussi des manteaux de laine fort grossiers, et des
+_Lamatras_--couvertures de cheval;--mais la laine dont elles se
+servent est généralement mal lavée et mal filée. Ainsi que leurs maris,
+les femmes sont fort nonchalantes; mais comme ceux-ci sont d'autant
+plus exigeants par cela même qu'ils ne font rien, elles sont souvent
+exposées à leurs mauvais traitements. La jalousie, ver rongeur de
+toutes ces âmes brutes, est chez elles poussée à l'excès; aussi les
+vengeances y sont-elles très-fréquentes.
+
+La superstition des Indiens se montre à tous les instants, et jusque
+dans les plus petites choses. Il n'est pas jusqu'aux changements de
+temps qui n'influent sur leurs esprits. Fort gais, lorsqu'il fait beau,
+ils deviennent muets et presque moroses lorsque le temps est mauvais;
+les visiteurs qui se présentent chez eux se ressentent toujours de ces
+impressions, car au lieu de la politesse et des égards auxquels ils ont
+droit de s'attendre, ils essuient souvent des brusqueries.
+
+Les Mamouelches sont assez doux et serviables entre eux, mais ils
+n'ont aucun respect pour la propriété, même pour celle de leurs
+meilleurs amis. Ils s'entrevolent continuellement et nuitamment
+des animaux qu'ils tuent au loin, en ayant soin de cacher de côté
+et d'autre les os et les peaux, et de faire maints détours pour en
+rapporter chez eux la viande. J'en ai vu beaucoup recevoir avec la plus
+grande assurance la visite de leurs dupes auxquelles ils servaient même
+à manger la chair des animaux qu'ils leur avaient volés, tout en ayant
+l'air de prendre une part très-vive à leur perte. Leur effronterie
+allait même quelquefois jusqu'à leur proposer de les accompagner dans
+leurs recherches: cette proposition était généralement acceptée,
+car les amis guidés par un certain instinct de méfiance ou même par
+quelques indices, savaient parfaitement être chez les délinquants,
+contre lesquels ils cherchaient seulement à acquérir des preuves
+irrécusables.
+
+Ce genre de recherches offre bien des difficultés, mais la persévérance
+et la perspicacité des Indiens sont telles que souvent les préjudiciés
+parviennent à rassembler le cuir et les os accusateurs et à suivre
+une à une les traces--_rastros_--du chemin pris par les voleurs.
+Quand ils ont acquis toutes ces preuves, ils se présentent chez eux
+accompagnés de témoins et les accusent hautement de leur indélicatesse.
+Peu de coupables se rendent à l'évidence; ils accueillent presque
+toujours avec arrogance les réclamants qui se voient alors réduits à
+employer la force pour obtenir justice. Ils les traînent bon gré mal
+gré chez Calfoucourah, qui fixe lui-même le montant des dommages et
+intérêts dont le chiffre s'élève toujours très-haut; et, afin que les
+condamnés ne puissent se soustraire à la décision du chef, ils sont
+tenus de s'exécuter séance tenante.
+
+Dans tous les parages boisés comme au sein de la Pampa,
+on est durant les chaleurs horriblement incommodé par les
+moustiques--_riris_--qui vous privent de tout sommeil. Les
+Indiens avant de s'endormir ont la précaution de se couvrir le corps
+avec le plus grand soin et de se coucher la tête au vent, après avoir
+embrasé des petits tas de fiente à demi-sèche, dont la fumée épaisse
+leur passant au dessus du visage éloigne ces malfaisants visiteurs.
+Ces insectes insipides ne sont pas du reste le seul fléau à redouter,
+car de quelque côté que l'on s'aventure, de jour ou de nuit, on est
+continuellement harcelé par une sorte de taons--_tavanas_--qui
+s'acharnent après vous aussi bien qu'après les animaux et vous criblent
+le corps de douloureuses piqûres, d'où le sang coule en abondance. Je
+m'en suis vu parfois tellement couvert étant à cheval, que d'un seul
+revers de main j'en tuais jusqu'à plusieurs centaines à la fois, et que
+je paraissais m'être roulé dans des flots de sang.
+
+Quelle que soit la nature des parages habités par les Indiens, on y
+trouve une grande quantité de serpents dont la longueur varie depuis
+cinquante centimètres jusqu'à un mètre vingt et trente centimètres,
+et auxquels les nomades donnent le nom de _tchochia_. Ils ont le
+dessus du corps d'un vert foncé, les flancs dorés et le ventre marbré
+de bleu, de rouge, de blanc et de noir. Les Indiens redoutent beaucoup
+leur piqûre qu'ils disent être sans remède. Ces reptiles n'attaquent
+jamais l'homme à moins qu'ils n'en soient menacés. Ils ont pour
+habitude de se faufiler parmi les hautes herbes; là ils s'endorment
+pendant le plus fort de la chaleur, ce qui expose fréquemment les
+bestiaux à en être piqués, car ne les apercevant pas, ils leur marchent
+en plein dessus, ou bien encore il leur arrive fort souvent en paissant
+de plonger leur tête précisément dans les touffes qui les abritent.
+J'ai vu quantité de chevaux et de bœufs piqués aux naseaux, mourir en
+deux ou trois heures à peine, des suites de ces morsures. Le tchochia
+se nourrit de crapauds, d'animaux qu'il poursuit jusque dans leurs
+terriers, ou d'oiseaux qu'il charme en se cachant dans les buissons.
+
+Durant l'été on peut à peine faire quelques pas sans en rencontrer et
+bien qu'ils ne soient pas doués d'une grande vivacité, les Indiens en
+ont grand peur. Ils les tuent de loin, avec leurs frondes ou bien avec
+leurs lances qui n'ont pas moins de quinze à vingt pieds de long.
+
+Ayant dès les premiers temps de ma captivité, remarqué l'épouvante que
+ces animaux inspiraient à mes maîtres, je voulus leur donner une preuve
+de mon mépris du danger, et quoique je fusse complètement nu, j'en tuai
+un en lui écrasant la tête avec mon talon. Je n'aurais jamais pensé
+voir ces sauvages aussi stupéfiés qu'ils le furent à la vue de cet
+acte de témérité; ils s'éloignèrent aussitôt de moi en témoignant une
+telle frayeur et une telle colère que je jugeai prudent de ne leur plus
+donner pareil spectacle.
+
+Dans une autre circonstance cependant, un de ces reptiles contribua
+beaucoup à donner aux Indiens une haute idée de ma personne. J'étais
+occupé à leur creuser un puits avec une pelle faite d'une omoplate de
+cheval fixée au bout d'un bâton, et comme ce travail que je faisais
+en plein soleil me fatiguait extrêmement, je me reposais de temps à
+autre en m'adossant à l'un des bords. Dans un de ces moments je fus
+tout à coup entouré par un tchochia qui s'enroula autour de mon corps.
+Malgré l'émotion que me causa son froid contact, je fus assez heureux
+pour ne pas perdre toute présence d'esprit; saisissant prestement le
+reptile avec mes deux mains, je le rejetai au loin; il tomba au milieu
+des Indiens stupéfaits et épouvantés, qui se sauvèrent à toutes jambes
+en poussant des cris de détresse. Je n'avais point été piqué, mais
+durant le reste de la journée je craignis d'être atteint d'un malaise
+récemment éprouvé par un Indien qui s'était recouvert d'un manteau sur
+lequel j'avais vu ramper un tchochia. Fort heureusement j'en fus quitte
+pour la peur, et j'eus même le bonheur de voir tourner cet incident à
+mon profit, car j'entendis les indiens dire de moi:
+
+_El-mey-tah-tefa-quimé-comé-ouignecaè_-
+Et-mais-voilà-un-bon-chrétien
+_rouf-domo laéh-lane-comé-lagane-tchi_
+car-vraiment-il-n'est-pas-mort-il-est-bien-ce
+_ouet-chet-vita-ouènetrou-méah_.
+jeune-homme-avec-Dieu-sans-doute.
+
+et ils me donnèrent des marques de la plus grande considération.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Orgies des Indiens.--Leurs différentes boissons. Je me construis une
+case.--Sciences des Indiens.
+
+
+Sans exception de tribu, de rang, de sexe ou d'âge tous les Indiens
+aiment à s'enivrer.
+
+L'ivresse est chez eux considérée comme le _nec plus ultrà_ du
+bonheur, et pour une rasade de liqueur bientôt ingurgitée ils donnent
+volontiers jusqu'à leurs plus précieux objets. Ils n'en sont cependant
+point avares, car dès que l'un d'eux revient de quelque lointain voyage
+et qu'il apporte de l'alcool, toute la horde semble prendre à tâche de
+ne pas même lui laisser le temps de desseller ses chevaux; elle envahit
+aussitôt son domicile dans l'espoir de déguster gratis une partie de
+cette liqueur tant convoitée. Le propriétaire du _roukah_ contente
+de son mieux tous ces importuns auxquels il fait l'accueil le plus
+gracieux.
+
+Les Indiens boivent souvent pendant plusieurs jours consécutifs et en
+plein soleil sans que leur santé en souffre aucunement; ils conservent
+même toute leur mémoire pendant le plus fort de leur ivresse, et si le
+hasard a mis entre leurs mains une bouteille, on peut être tranquillisé
+sur son contenu qui ne saurait se renverser par suite de l'habitude
+qu'ils ont de mettre un doigt dans le goulot et de la saisir fortement
+entre les autres.
+
+Je n'ai jamais rien vu d'aussi dégoûtant et de plus extraordinaire
+que ce mélange d'hommes et de femmes sauvages entassés pêle mêle,
+parlant, chantant ou hurlant tour à tour, se traînant sur le siége ou
+sur les mains pour chercher à se dérober les uns aux autres quelques
+gouttes de liqueur, ou pour s'invectiver de la plus rude façon. Ces
+orgies s'achèvent rarement sans coup férir, car les Indiens ont ainsi
+que les hommes civilisés la fâcheuse habitude de choisir ces moments
+pour raconter leurs hauts faits. Et comme au récit de leurs exploits il
+arrive fréquemment que le mot _ouignecaé_--chrétien--est prononcé,
+la haine qu'ils éprouvent pour ces derniers se traduit souvent par
+d'effroyables mêlées, dans lesquelles hommes et femmes se croyant sans
+doute attaqués par les Espagnols s'entretueraient immanquablement si,
+quelques-uns moins ivres ou plus raisonnables ne parvenaient à désarmer
+les mutins.
+
+Les Indiens transportent la liqueur à dos de cheval; ils la mettent
+dans des peaux d'autruches ou de moutons, mais ils préfèrent
+généralement ces dernières comme étant plus faciles à préparer et d'une
+plus grande contenance. Ils en font des outres auxquelles ils donnent
+le nom de _ounékas_ et qui résistent parfaitement à la pression
+des sangles. Ils les préparent de la manière suivante: ils égorgent les
+moutons, en séparent la tête et retirent la peau tout d'une pièce en
+pratiquant seulement une ouverture depuis le bas d'une des jambes de
+l'arrière-train jusqu'à la panse, par où ils trouvent moyen de faire
+passer le corps entier; ensuite ils font des ligatures au cou et à
+l'arrière-train, puis ils gonflent la peau pour la tondre et la laver;
+enfin après l'avoir fait sécher ils l'assouplissent en la frottant
+entre leurs mains.
+
+Si les Mamouelches sont moins favorisés que les Puelches et les
+Pampéens, car il se passe parfois bien du temps avant qu'ils puissent
+se procurer du _Ouignecaë Poulcou_--liqueur des chrétiens,--ils
+n'en trouvent pas moins les moyens de s'enivrer assez fréquemment
+durant l'été et l'automne, à l'aide de boissons de leur fabrication. La
+nature qui les prive de certains fruits qu'on s'attendrait volontiers
+à trouver dans les vastes forêts qu'ils habitent, leur en donne
+quelques-uns dont ils savent tirer bon parti: l'algarrobe par exemple
+qui sert à l'engrais de leurs troupeaux et à fabriquer de la liqueur,
+le piquinino--_trulcaouèt_,--et une espèce de figue de Barbarie
+dont la saveur est des plus agréables.
+
+Les Indiens cueillent de grandes quantités d'algarrobes qu'ils
+écrasent entre deux pierres et qu'ils mettent dans des poches de
+cuir remplies d'eau, afin d'obtenir le _soé-Poulcou_, boisson
+qu'ils laissent fermenter pendant plusieurs jours et sur laquelle se
+forme une écume qu'ils enlèvent avec soin; ils y ajoutent une autre
+portion d'algarrobe bouilli et mêlent le tout en l'agitant fortement.
+Cette préparation est assez agréable et les enivre complètement; mais
+ils n'en peuvent boire une grande quantité sans avoir à redouter de
+violentes coliques et des contractions nerveuses qui les abattent
+complètement. Ils mangent aussi de l'algarrobe cru mais avec beaucoup
+de réserve, car ce fruit quoique très-sucré contient un acide qui leur
+fait enfler les lèvres, les gencives et la langue, et leur occasionne
+en même temps une brûlante sécheresse qui empêche souvent les moins
+raisonnables de manger pendant un ou deux jours.
+
+Le _Trulcaouët_ connu des Espagnols sous le nom de piquinino
+est pour le moins aussi abondant que l'algarrobe, et il est beaucoup
+plus apprécié des Indiens qui, de même que des enfants, sont grands
+amateurs de toutes choses sucrées. La forme de ce fruit est ovale;
+il a la grosseur d'un pois. Il y en a de deux sortes: le rouge et le
+noir. Son goût est des plus agréables, mais ce fruit est tellement
+délicat que sous la plus légère pression toute la partie charnue se
+transforme en une liqueur épaisse. L'arbrisseau qui le donne n'atteint
+pas plus de quatre à cinq pieds de hauteur. Il est fort touffu, a des
+branches délicates et flexibles hérissées d'une infinité de petites
+épines qui, lorsque l'on veut faire la cueillette à la main, se brisent
+dans les chairs où l'introduction de leur venin occasionne de petites
+tuméfactions douloureuses. Ses feuilles sont petites, rondes et d'une
+couleur vert pré. Si les Indiens étaient réduits à cueillir ce fruit
+à la main, malgré toute leur patience, ils ne pourraient satisfaire
+leur avide gourmandise; aussi emploient-ils un moyen aussi simple
+que commode qui les garantit de toute piqûre et leur permet d'emplir
+en quelques instants les petits sacs dont ils se munissent pour les
+transporter: ils déposent au pied de l'arbrisseau un grand cuir sur
+lequel ils font tomber tous les fruits en frappant légèrement chaque
+branche avec un petit bâton. Quand ils en ont récolté ainsi une
+quantité suffisante à leurs besoins, ils les vannent avec un autre cuir
+de mouton soigneusement pelé et parfaitement tendu sur un cerceau,
+pour en séparer les nombreuses feuilles et les épines qui, malgré
+toutes leurs précautions, s'y mêlent le plus souvent. Cette opération
+terminée, ils se bourrent à qui mieux mieux, remplissent leurs petits
+sacs qu'ils suspendent de chaque côté de leurs selles, puis ils
+rejoignent au galop leur résidence, où de nombreux paresseux, abusant
+du titre de visiteurs, viennent se régaler à leurs dépens. Cependant
+malgré leur grande affluence, ces gourmands ne sauraient absorber
+toute la provision, car, la maîtresse du logis, en dépit de ses hôtes
+indiscrets, leur enlève résolument la plus grande portion transformée
+en liqueur, et la verse dans un cuir de cheval arrondi en forme de
+vase où elle la laisse fermenter pendant quatre à cinq jours. Au bout
+de ce temps, ayant ainsi obtenu une liqueur sucrée et délicieuse assez
+analogue à du sirop de groseille, elle réunit plusieurs amis qui
+la dégustent avec bonheur. L'effet de cette liqueur, fort agréable
+au palais, ne tarde pas à se produire, car elle enivre presque
+instantanément. Toutefois les entrailles n'en souffrent aucunement,
+tandis que le fruit mangé en certaine quantité cause une irritation
+douloureuse et resserre tellement le corps que les Indiens avalent
+force graisse de cheval, leur seul remède dans ces cas.
+
+Les Mamouelches avaient pour moi une telle considération qu'il
+fallait que je prisse part à tous leurs plaisirs et festins: c'est
+ainsi que j'eus occasion de goûter de leurs liqueurs. Malgré toutes
+leurs bonnes grâces, preuves évidentes du cas qu'ils faisaient de ma
+personne, souvent la joie que ces Indiens manifestaient en ma présence
+me rappelait encore plus vivement ma triste position et rendait plus
+cuisant le souvenir de ma famille et de ma patrie. Alors des larmes
+amères envahissaient mes paupières. Heureusement les Indiens se
+méprenaient sur leur cause; elles leur paraissaient aussi naturelles
+que les leurs produites par l'ivresse, et flattés à la vue de ce
+qu'ils croyaient n'être chez moi qu'un instinct d'imitation, ils me
+prodiguaient leur tabac en signe de sympathie.
+
+Quelquefois ils me forcèrent à leur chanter quelque chose dans mon
+langage. Ne pouvant me soustraire à leur désir, et bien que je n'en
+eusse aucune envie, je leur chantais ce qui me passait par la tête;
+puis, comme ils m'en demandaient souvent la traduction, je la leur
+donnais toujours à leur avantage, en sorte que je les laissais ainsi
+dans la conviction que je ressentais pour eux la plus sincère amitié.
+
+Dans mon malheur, je n'avais jamais été si heureux qu'au milieu de
+cette peuplade, où en ma qualité de _tchilca-tuvey_--écrivain
+du grand Cacique--je jouissais de la considération générale et d'un
+certain crédit. Sur ma demande je fus autorisé par Calfoucourah à me
+construire une petite case en jonc, près de sa tente. Il prit plaisir à
+me voir exécuter ce travail dont il suivait journellement les progrès.
+Cette petite habitation était divisée de manière à m'offrir toutes
+les commodités possibles. Elle était carrée et partagée en trois
+compartiments, dont l'un me servait de chambre à coucher, l'autre de
+cuisine, et enfin le dernier qui correspondait à la porte d'entrée,
+servait à déposer ma selle et mes ustensiles de chasse. J'avais tressé
+une natte qui, parfaitement tendue sur un cadre, me servait de lit, et
+j'avais exhaussé le sol afin de me garantir de l'humidité. La toiture
+plate et un peu inclinée me servait de terrasse; j'y montais à l'aide
+d'une petite échelle de jonc, dont les échelons étaient solidement
+fixés avec des bouts de lazzo. Dans la cuisine j'avais creusé une sorte
+de fourneau au-dessus duquel je suspendais la viande que je voulais
+faire rôtir. Comme j'étais assez éloigné des étangs je m'étais creusé
+un puits d'environ deux mètres dans lequel l'eau abondait. Calfoucourah
+m'honora souvent de ses visites, et lorsqu'il se présentait chez moi,
+il avait la bonté d'agir avec autant de bienveillance que lorsqu'il
+visitait ses amis; jamais il ne s'en retournait sans s'être enquis de
+tout ce dont je pouvais avoir besoin, pour me l'envoyer aussitôt.
+
+Ses femmes alors au nombre de trente-deux, étaient chargées, à tour de
+rôle, de me fournir des aliments, attention que je savais reconnaître
+scrupuleusement du reste, par quelques prévenances qui me valaient
+toutes leurs bonnes grâces.
+
+Calfoucourah consacrait généralement à sa nombreuse famille tous les
+instants que ne lui enlevaient pas les visiteurs et les affaires. Quand
+il recevait, il était généralement assisté de deux de ses épouses:
+l'une jeune, l'autre âgée. Il partageait ses repas avec la première,
+tandis que l'autre était chargée d'entretenir sa pipe constamment
+pleine et allumée. Elle allait et venait sans cesse pour transmettre
+ses ordres aux uns et aux autres, et elle faisait distribuer à boire et
+à manger aux visiteurs. Calfoucourah était père de nombreux enfants;
+car chacune de ses femmes lui avait donné fils et filles; mais son
+grand âge ne lui permettant plus d'être assez empressé auprès de celles
+que le temps n'avait pas encore flétries, il en résultait qu'elles lui
+faisaient des infidélités qui maintenaient sa jalousie en éveil. Comme
+il jouissait d'une excellente vue, pendant la plupart des nuits il
+sortait sans bruit de sa tente et rôdait aux alentours pour tâcher de
+les surprendre en défaut. Lorsqu'il y parvenait, il les frappait ainsi
+que leurs complices, soit avec un couteau ou avec une boléadora. Quand
+il leur avait joué de ces sortes de tours, il rentrait se coucher aussi
+tranquillement que si rien d'extraordinaire ne se fût passé; mais le
+lendemain matin il envoyait chercher les délinquants, et se les faisait
+amener devant lui: la femme recevait une sévère réprimande; quant à
+l'homme, il le condamnait à payer une forte rançon ou à mourir.
+
+Malgré ses cent trois ans, ce vieillard montait souvent à cheval, et
+presque aussi lestement que les plus jeunes. Il affectionnait beaucoup
+la chasse où il donnait encore des preuves de la plus grande adresse,
+et au besoin, il maniait aussi la lance avec autant de dextérité que
+le premier venu de ses soldats. Lorsqu'il était entouré d'un nombreux
+auditoire, sa voix grave et sonore, dominant le brouhaha de la foule
+compacte, se faisait entendre souvent pendant plusieurs heures
+consécutives; il ne s'interrompait que pour recommencer encore, après
+avoir seulement pris le temps de humer quelques bouffées de tabac.
+
+On a souvent supposé, ainsi que le dit lui-même d'Orbigny, et cela
+faute de connaissances positives, que la langue Patagone est peu
+étendue, grossière même; qu'elle manque de termes pour exprimer
+complètement une pensée, une idée fixe, ou bien encore la passion.
+C'est une grave erreur. Il ne faut pas croire que les peuples chasseurs
+dont je parle, tantôt isolés dans des forêts vierges, ou jetés au
+milieu de plaines sans bornes, soient privés de formes élégantes de
+langage, de figures riches et variées; ils s'expriment au contraire,
+selon les circonstances, avec beaucoup de netteté et même de poésie.
+Qu'auraient donc pu dire d'ailleurs ces infatigables orateurs que
+j'ai vus chez les Patagons, chez les Puelches, et que je retrouvai
+encore chez les Pampéens et chez les Mamouelches et qui ainsi que
+Calfoucourah, dont j'ai parlé plus haut, savaient si bien émouvoir
+leur auditoire et l'animer de leurs discours? Leur langage n'est, il
+est vrai, composé que d'un nombre limité de mots, dont les uns servent
+à dénommer tous les objets qu'ils ont constamment sous les yeux et
+les autres de simples mots de convention, qui, entremêlés les uns aux
+autres et intercalés de telle ou telle manière, rendent l'expression
+de la pensée; mais ils la rendent toutefois complète, sans lacunes ni
+imperfections.
+
+Les Indiens savent parfaitement bien compter; ils emploient des noms
+de nombres qu'ils classent ainsi que nous, par dizaines. Ils arrivent
+ainsi jusqu'à cent, et de cent à mille etc. Leurs unités sont:
+
+_Quinié-Opouh-colah-melly-quetchou-cayou-_
+
+Un-deux-trois-quatre-cinq-six-
+_réulley-pourah-ailliah-Mary, Mary-quinié_,-
+sept-huit-neuf-dix-onze-
+_mary-opouh,-mary-colao,-mary-melly,-mary_-quètchou,-
+douze-treize-quatorze-
+_-mary-cayou,-mary-reulley,-mary-pourah_,-
+quinze-seize-dix-sept-dix-huit-
+_mary-ailliah,-opouh-mary_.
+dix-neuf-vingt.
+
+Bien qu'ils ne sachent ni lire ni écrire, ils résolvent presque
+instantanément des calculs qui nous demanderaient souvent beaucoup
+de temps. Ils se servent pour cela, soit de brins d'herbe, de petits
+éclats de bois de différentes longueurs, ou bien encore de cailloux
+de grosseurs variées. Les uns, les plus courts ou les plus petits,
+représentent les unités; les autres, les plus grands ou les plus gros,
+représentent les dizaines; et jamais ils ne se trompent dans leurs
+comptes, quelque importants qu'ils soient. Ils enseignent cette science
+à leurs enfants dès l'âge le plus tendre, de sorte que grâce à leur
+prodigieuse mémoire, hommes, femmes et enfants indifféremment, sont
+capables d'étonner nos meilleurs calculateurs.
+
+Les années pour eux se comptent d'un hiver à l'autre; ils les nomment
+_tchipandos_ et ils les subdivisent par lunes qu'ils nomment
+_quiènes_. S'ils veulent parler de la lune dans laquelle ils sont,
+ils disent _tefa-tchi-quiène_ ou bien de celle à venir ils disent:
+_quiène-oulah_. A défaut d'heures, ils calculent la durée du temps
+parcouru ou à parcourir sur la marche du soleil: le matin ou l'aube se
+nomme _Pouh liouène_, midi ou milieu du jour _renny-enneteu_,
+la soirée _épey-poune_, la nuit _poune_. Malgré toute cette
+possibilité de se rendre compte exactement de la durée de leur vie,
+les Indiens négligent de s'en préoccuper; cela ne se fait guère que
+pour les caciques de chaque tribu respective. Ils ont aussi quelques
+connaissances en astronomie, et savent parfaitement s'orienter
+nuitamment, à l'aide des astres auxquels ils donnent des noms
+particuliers; étude qui m'a aidé dans ma fuite.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Fêtes religieuses des Indiens.
+
+
+A de certaines époques de l'année les Indiens observent des fêtes
+religieuses. La première a lieu dans l'été, et elle est consacrée au
+Dieu du bien--_Vita-ouènetrou_--dans le but de le remercier de
+tous ses bienfaits passés et de le prier de les leur continuer dans
+l'avenir.
+
+C'est généralement le grand Cacique qui en fixe l'époque et la durée.
+D'après ses ordres, tous les chefs des tribus réunissent leurs
+administrés, soit dans leurs parages respectifs, soit dans un endroit
+désigné.
+
+Les préparatifs se font avec toute la pompe religieuse dont ils sont
+capables; ils se graissent les cheveux et se peignent la figure avec
+plus de soin que de coutume. Les vêtements des riches se composent
+pendant ces grands jours de tous les objets volés aux chrétiens, et
+qu'ils ont conservés à cet effet avec le plus grand soin. Les uns sont
+revêtus d'une chemise qu'ils ont soin de laisser flotter au-dessus
+des mantes dont ils s'entourent la taille; d'autres n'ayant point de
+chemise étalent avec orgueil à l'admiration de tous, un mauvais manteau
+espagnol, ou une bien courte veste que n'accompagne pas un pantalon;
+d'autres enfin, couverts seulement d'un pantalon souvent mis sens
+devant derrière, sont coiffés d'un képi sans visière, ou d'un chapeau à
+haute forme, et chaussés tantôt d'une botte ou d'un soulier. Rien n'est
+plus comique que ces accoutrements bizarres, portés par des hommes dont
+la gravité habituelle se maintient même pendant le cours de cette fête
+durant laquelle il est expressément interdit de rire.
+
+Dès le commencement de la cérémonie, les femmes transportent
+provisoirement leurs tentes au centre de l'emplacement choisi par le
+Cacique. Les hommes n'arrivent que quand ces préparatifs sont achevés;
+ils en font trois fois le tour au grand galop, en poussant le cri de
+guerre et en agitant leurs lances. Ces trois tours terminés, ils se
+placent sur une seule file et plantent leurs lances sur un front dont
+la régularité parfaite flatte le coup-d'œil. Les femmes vont ensuite
+prendre la place de leurs maris, qui, après avoir mis pied à terre pour
+attacher leurs chevaux, s'en reviennent former un second rang derrière
+elles.
+
+La danse commence alors, sans changement de place autrement que
+de droite à gauche. Les femmes chantent sur un ton plaintif, et
+s'accompagnent en frappant sur un tambour en bois recouvert de peau
+de chat sauvage, bigarré de couleurs et de dessins semblables à ceux
+qu'elles ont sur la figure. Les hommes pirouettent sur eux-mêmes
+en boitant de la jambe opposée à celle de la femme, et soufflent à
+pleins poumons dans un morceau de jonc creusé qui rend le son aigu et
+étourdissant d'une clé de gros calibre.
+
+Cet ensemble est de l'effet le plus original, vu la contrariété des
+mouvements de part et d'autre et la raideur des danseurs. A un signal
+du Cacique présidant la fête, des cris d'alerte retentissent, les
+hommes sautent vivement à cheval, interrompant ainsi brusquement la
+danse pour se livrer à une fantasque cavalcade autour de l'emplacement
+de la fête, tout en agitant leurs armes et en poussant de nouveau le
+sinistre cri de guerre qu'ils font retentir dans leurs pillages.
+
+Dans les intervalles que laissent ces courses effrénées, chacun se rend
+visite dans l'espoir de déguster un peu de laitage pourri conservé dans
+un cuir de cheval; c'est un mets des plus friands selon eux, et qui
+leur procure cependant le doux effet d'une copieuse médecine.
+
+Le quatrième jour, dès le grand matin, pour clore la cérémonie, un
+jeune cheval, un bœuf et deux moutons donnés par les plus riches
+d'entre eux sont sacrifiés à Dieu. Après les avoir renversés sur le
+sol, la tête tournée du côté du levant, le Cacique désigne un homme
+pour opérer l'ouverture de la poitrine de chaque victime et en extirper
+le cœur, qui palpitant encore est suspendu à une lance inclinée vers
+le levant. Alors la foule empressée et curieuse, les yeux fixés sur
+le sang qui coule d'une large incision faite à cet organe, tire des
+augures qui presque toujours sont à son avantage: puis elle se retire
+dans son lieu d'habitation, pensant que Dieu, fort satisfait de sa
+conduite, lui sera favorable dans toutes ses entreprises.
+
+La seconde fête a lieu dans l'automne; elle est célébrée en l'honneur
+de _Houacouvou_, directeur des esprits malfaisants. Elle a pour
+but de le conjurer d'éloigner d'eux tous maléfices.
+
+Ainsi que dans la première fête, les Indiens se parent de leur mieux
+et s'assemblent par tribus seulement, chaque cacique en tête. La
+réunion de tout le bétail a lieu en masse. Les hommes forment alentour
+un double cercle, galopant sans cesse en sens contraire afin qu'aucun
+de ces fougueux animaux ne s'échappe. Ils invoquent _Houacouvou_ à
+haute voix et renversent goutte à goutte du lait fermenté contenu dans
+des cornes de bœuf que leur présentent leurs femmes pendant qu'ils font
+le tour des animaux. Après avoir réitéré trois ou quatre fois cette
+cérémonie, ils jettent sur les chevaux et sur les bœufs ce qui reste
+de laitage, afin, disent-ils, de les préserver de toute maladie; après
+quoi, chacun sépare son bien et le conduit à quelque distance pour
+revenir ensuite s'assembler de nouveau autour du cacique, qui, dans un
+long et chaleureux discours les engage à ne jamais oublier Houacouvou
+dans leurs prières, et à se préparer promptement à lui être agréable,
+en allant chez les chrétiens porter la désolation et augmenter leurs
+troupeaux. Chacun reconnaissant la sagesse d'un tel conseil, agite ses
+armes en priant Houacouvou de les bénir et d'en faire dans leurs mains
+des instruments de bonheur pour leurs tribus et de mort pour tous les
+chrétiens qui tenteraient de leur disputer leurs biens ou leur vie.
+
+Ces êtres n'ont aucun sentiment de pitié. Plus ils font de victimes,
+plus ils s'en enorgueillissent. Ils considèrent les êtres civilisés
+comme des sorciers et des ennemis; ils les accusent de tous les maux
+qui peuvent les atteindre.
+
+Avant l'apparition des _ouignecaés_, disent-ils, nous vivions
+paisiblement sur tous les points de cette terre qu'ils nous ont ravie
+par la force, sans respect pour la volonté de Dieu qui nous y a fait
+naître et nous en a donné la propriété. A qui donc sont ces bœufs
+et ces chevaux, créés comme nous dans ces parages, sinon à nous?
+_téouas-ouignecaés_--ces chiens de chrétiens,--ne nous ont point
+épargnés; non-seulement ils nous ont ravi nos biens, mais ils n'ont
+pas craint de tremper leurs mains, avides d'or, dans notre sang. A
+tout jamais ils seront nos ennemis; nous lutterons contre eux jusqu'à
+la mort pour leur reprendre peu à peu ce qu'ils nous ont dérobé d'un
+seul coup. Pourquoi ces chiens de chrétiens sont-ils assez téméraires
+pour venir jusqu'ici au lieu de rester chez eux? Dieu nous ordonne de
+troubler leur tranquillité et de nous opposer à la réussite de leurs
+projets. Il nous commande de leur prendre leurs femmes et leurs enfants
+pour nous en servir comme d'esclaves.
+
+Telles sont les idées de ces êtres que nous appelons sauvages.
+
+Les Indiens croient aux talismans. Ils considèrent et conservent comme
+tels maints objets insignifiants, tels que: les boules de poil durci
+qu'ils trouvent dans le corps des bœufs ou les amas graveleux qui se
+forment souvent dans les rognons des chevaux qui n'ont, la plupart
+du temps pour s'abreuver, que des eaux calcaires. Le grand Cacique
+Calfoucourah porte sur lui une sorte de relique assez curieuse qu'il
+trouva étant tout enfant. C'est une petite pierre bleue, dont le nom
+lui est resté, à laquelle la nature s'est plu à donner presque une
+forme humaine; la superstition des Indiens la leur fait regarder comme
+un talisman. Selon eux, Houacouvou ne l'a fait tomber entre ses mains
+que pour le préserver de tout danger et pour le rendre invincible.
+C'est à elle qu'ils attribuent tous les succès de Calfoucourah: ce
+qui les confirme dans cette croyance, c'est l'organisation vraiment
+exceptionnelle de ce chef et son intelligence très-supérieure à celle
+de tous les autres caciques qui s'accordent à dire que jamais ils ne
+pourraient le remplacer. Il n'est pas jusqu'aux Hispanos-Américains,
+auxquels il a fait tant de mal, qui ne se plaisent à reconnaître et à
+admirer sa bravoure et ses capacités hors ligne.
+
+Cet homme, j'en suis convaincu, n'aurait point été ennemi de la
+civilisation, car il était doué d'instincts généreux. Il avait le
+sentiment de la justice, mais malheureusement pour les Argentins,
+pour lesquels sa soumission eût été la source de grandes richesses,
+leur manque d'habileté et leur inconstance en politique ont détourné
+ses bonnes dispositions. Ce chef pour conserver toute son autorité
+sur les êtres farouches qu'il commandait et commande peut-être encore
+dut forcément refouler au fond de son cœur tous ses bons sentiments.
+Cependant, je lui dois la vie, et le jour où pour me la laisser il
+renvoya, en les déboutant de leur demande, tous ceux qui avaient juré
+ma mort, ne fut pas la seule preuve que j'eus de sa générosité.
+
+Plusieurs fois, pendant mon séjour auprès de lui, quand nous nous
+trouvions seul à seul, il me tint un langage bien différent de celui
+qu'il employait devant témoins, et il me prodigua des marques de la
+plus grande sympathie. Il sut fort bien me faire comprendre que je
+ne devais pas lui en vouloir lorsqu'il me brusquait, car ce n'était
+souvent que le résultat de la violence qu'il se faisait à lui-même
+pour résister au désir de m'être utile, cela étant incompatible avec
+sa position et avec la surveillance qu'exerçaient sur lui les autres
+Indiens; il ajoutait que si jamais je recouvrais ma liberté par
+suite de circonstances inattendues, il souhaitait vivement que je me
+souvinsse de lui comme d'un ami sincère. Cependant je dois dire que
+malgré toutes ses belles paroles et toutes ses marques de sympathie
+auxquelles il fallait que j'eusse l'air de croire aveuglément, je
+savais fort bien, que le cas échéant, la haine la plus implacable
+trouverait seule place dans ce cœur Indien si je lui laissais entrevoir
+le vif désir que j'éprouvais de m'affranchir.
+
+Néanmoins, j'affectai de paraître très-reconnaissant de tous ses bons
+procédés, que je tenais du reste à mériter tant que je serais près
+de lui. Pour lui en donner une preuve, je lui proposai un jour de
+semer tout un sac de maïs provenant d'une expédition dans la province
+de Buenos-Ayres. Cette offre lui plut infiniment: nous choisîmes
+ensemble un endroit propice, et, chaque matin, dès l'aurore, je me mis
+à travailler. Je fis d'abord un fossé assez large, pour empêcher le
+bétail de pénétrer dans le champ.
+
+Calfoucourah venait jusqu'à deux et trois fois par jour, suivre des
+yeux mon travail et m'encourager. Il me faisait fumer sa pipe et
+m'appelait son fils. Quand j'achevai ce fossé qui était large d'au
+moins un mètre cinquante et profond de deux, il me fit venir dans un
+roukah et après m'avoir fait partager son repas, il me fit présent d'un
+manteau: quoiqu'à demi usé, cet objet me causa une grande joie car
+c'était le premier vêtement que je possédais depuis le commencement de
+ma captivité.
+
+J'avais déjà beaucoup fait en creusant le fossé, mais l'embarras pour
+moi était de trouver un moyen de labourer cette terre non défrichée.
+Il me manquait pour cela une charrue. J'aurais sans doute été réduit à
+la bêcher avec mon incommode pelle et je n'aurais que fort lentement
+avancé dans ce travail fatiguant, si je n'eusse eu le bonheur de
+trouver dans le voisinage une hache que je pus affiler. A l'aide de
+cet instrument j'abattis un petit arbre dont une des branches formait
+avec le tronc un angle aigu, et je taillai l'extrémité en forme de soc.
+Au nombre du bétail se trouvaient deux bœufs de labour que j'attelai
+tant bien que mal à cette charrue grossière; à force de persévérance
+je parvins à labourer passablement l'enclos, lequel avait environ
+cinq cents mètres carrés. Quand je l'eus ensemencé je chargeai de
+pierre un fort cuir de bœuf auquel j'attelai trois chevaux, et je
+m'en servis pour herser. La nature ayant pris soin de faire le reste,
+je vis bientôt éclore une grande quantité de tiges de maïs qui, en
+peu de temps donnèrent une récolte magnifique. Ce succès me captiva
+complètement l'amitié et les bonnes grâces de Calfoucourah et celles
+de ses trente-deux femmes qui parurent redoubler encore pour moi
+d'attentions et d'égards.
+
+Un jour voulant, selon mon habitude, abattre un bœuf d'un seul coup de
+poignard au défaut de la nuque, un lazzo qui le retenait s'étant rompu,
+je manquai mon coup, et je fus piétiné par l'animal furieux et blessé,
+de dessous duquel on ne m'arracha qu'à grand peine tout sanglant et
+meurtri. Tandis qu'il me labourait le corps de ses cornes, j'avais
+perdu connaissance: lorsque je revins à moi, j'étais étendu sur des
+cuirs de mouton, la tête reposant sur les genoux d'une des épouses du
+grand Cacique, qui me prodiguait les soins les plus empressés et sembla
+ainsi que tous les Indiens dont j'étais entouré toute joyeuse en me
+voyant renaître à la vie.
+
+Je fus quelque temps à me remettre des suites de ce terrible accident,
+dans lequel j'avais failli perdre un œil, car j'avais eu une paupière
+déchirée.
+
+Malgré toutes les prévenances des Indiens et toute ma diplomatie, je
+n'étais pas complètement à l'abri de leurs mauvais traitements, car la
+superstition et l'inconstance de ces êtres méfiants les portait souvent
+au contraire à me faire expier dans leurs moments de colère ce qu'ils
+appelaient alors leur inexcusable faiblesse à mon égard.
+
+Bien qu'il n'entrât pas dans les habitudes de Calfoucourah de se faire
+accompagner autrement que par ses fils ou par moi lorsqu'il voyageait,
+il n'accueillait pas moins avec les marques de la plus grande
+satisfaction tous ceux qui se présentaient pour lui servir d'escorte.
+
+Vu son grand âge ce chef ne conduisait plus guère lui-même les Indiens
+au pillage. Il se contentait de leur donner ses ordres ou ses conseils
+pour envahir tel point plutôt que tel autre. Mais, quand parfois il se
+laissait entraîner par ses idées belliqueuses et qu'il conduisait ses
+soldats, il emportait avec lui ses principales richesses, consistant
+en éperons et étriers d'argent, et il emmenait la plupart de ses
+femmes. Là se bornait toute sa distinction d'avec le commun des
+Indiens, qui seuls prenaient part au combat. Ses droits n'allaient pas
+jusqu'à s'attribuer une part quelconque du butin; mais comme il était
+généralement aimé et vénéré de chacun, tous mettaient leur orgueil et
+leur amour-propre à lui offrir de nombreux troupeaux, composés des
+plus beaux animaux pillés, ou bien encore à lui faire don de quelques
+captives qu'il vendait généralement à vil prix aux Indiens des tribus
+éloignées.
+
+Calfoucourah habitait une vaste tente abondamment pourvue de toutes
+choses formant le confortable des Indiens. Et sous son toit fragile un
+Européen eût certes pu trouver bien des richesses entassées pêle-mêle.
+
+Depuis plus de six mois je vivais près de cet homme, lorsque de nouveau
+les Indiens sentirent la nécessité de traiter avec l'un ou l'autre
+parti politique des Hispanos-américains dont la surveillance de plus en
+plus active s'opposait à leurs terribles invasions.
+
+Ils hasardèrent près des uns et des autres des démarches pacifiques
+dont le résultat devait influer beaucoup sur ma destinée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Comment la politique des Provinces unies de la Plata vint influer sur
+ma destinée.--Le général Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale.
+
+
+Les républiques unies de la Plata, pour leur bonheur, avaient alors à
+leur tête un homme sur lequel je vais arrêter un instant les yeux du
+lecteur, ne serait-ce que pour lui offrir une compensation aux figures
+grimaçantes, grotesques ou hideuses que j'ai décrites jusqu'ici.
+
+Don Justo-José Urquiza, né à la Conception de l'Uraguay, dans l'Entre
+Rios, ne doit rien qu'à lui-même. Sorti des rangs du peuple, simple
+gaucho comme il aime à s'en vanter, n'ayant jamais reçu d'autres leçons
+que celle de sa propre expérience, il s'est peu à peu frayé un chemin
+par la force de son caractère et la supériorité de son intelligence.
+Ses rares talents militaires lui valurent la faveur de Rosas, qui
+l'avança rapidement et en fit bientôt son bras droit. Urquiza put
+croire un moment que le dictateur ne s'opposait à la confédération que
+pour lui donner les moyens d'accomplir de grandes choses, et peut-être
+pour sauvegarder l'indépendance de son pays. Mais il ne tarda pas à
+démêler les motifs de cette politique astucieuse et méfiante. Dès qu'il
+s'aperçut qu'on exploitait son patriotisme au profit d'une étroite
+ambition personnelle, il se tourna contre le dictateur, l'accusant de
+fausser la Constitution et d'attenter aux libertés nationales. Rosas
+avait plusieurs fois feint un désintéressement qui était loin de sa
+pensée. Périodiquement, à des époques habilement calculées, il parlait
+avec une modestie vraiment touchante, tantôt de son âge trop avancé,
+tantôt de sa santé délabrée, et demandait à résigner un pouvoir dont il
+ne pouvait plus, disait-il, supporter le fardeau. Mais le vieux lion
+qui avait toujours vu les représentants trembler devant lui, savait
+bien qu'aucun d'eux n'oserait accepter sa démission. L'assemblée se
+hâtait d'implorer son dévouement et de lui arracher, par d'ardentes
+supplications, un sacrifice glorieux.
+
+Ces plates adulations passaient auprès des cours étrangères pour
+l'expression du sentiment public. Urquiza choisit le moment où le
+dictateur cherchait en 1851, à renouveler cette honteuse comédie;
+il lança une proclamation dans laquelle il déclarait Rosas déchu
+du pouvoir exécutif, et il se plaça lui-même à la tête d'un parti
+qui voulait à la fois la réunion des provinces en une confédération
+compacte et la libre navigation des eaux de la Plata.
+
+Il était assuré d'avance de l'appui du Brésil, dont sa politique
+servait les plus chers intérêts. Les rivières qui prennent leur source
+dans le Nord de cet empire donnent accès, par l'Atlantique, à une
+partie considérable de son territoire, et ce sont les provinces les
+plus riches. Le Brésil avait souvent demandé à Rosas le passage de la
+Plata. Pour obtenir cette concession il avait épuisé en vain toute les
+ressources de la diplomatie. Urquiza venait à propos. L'antagonisme
+traditionnel des Espagnols et des Portugais céda devant la nécessité
+d'ouvrir au commerce du monde le Parana, l'Uraguay, le Paraguay et
+leurs tributaires.
+
+Le Brésil se rallia donc à la cause d'Urquiza et lui fournit les
+forces nécessaires pour la faire triompher. Le premier mouvement
+d'Urquiza fut dirigé contre Oribe qui, soutenu par les troupes de
+Rosas, bloquait depuis neuf ans Montévidéo, et n'attendait, pour s'en
+emparer, que le moment où cesserait l'intervention de la France et de
+l'Angleterre. En attendant, Oribe ruinait Montévidéo, car il avait peu
+à peu élevé autour de son camp une ville rivale, Restoracione, qui
+comptait déjà dix mille habitants. L'arrivée d'Urquiza détourna des
+assiégés les menaces de l'avenir. Il se présentait à la tête d'une
+armée d'Entre-Rios et de Corrientinois; appuyé en outre par l'escadre
+du Brésil et par un corps d'infanterie de cette même nation, il amena
+Oribe à capituler presque sans coup férir. Une adresse consommée
+marqua sa conduite: il mit en avant le caractère patriotique de
+son entreprise, montra les dispositions les plus conciliantes, et
+proclama hautement son intention d'éviter l'effusion du sang. Des
+milliers de combattants grossirent bientôt ses rangs; Oribe abandonné
+de ses troupes et ne pouvant plus d'ailleurs recevoir ni renforts ni
+munitions, se rendit sans conditions.
+
+Après ce succès éclatant, Urquiza se retira dans sa province pour
+s'y préparer à porter un coup décisif au pouvoir de Rosas. En 1852
+il repassa le Parana avec des forces considérables et s'avança, sans
+rencontrer d'obstacle jusqu'à Monte-Caseros, où le dictateur accourut
+à la tête de vingt mille hommes. La mémorable bataille du 3 février
+1852 se termina par la défaite et la fuite de Rosas, qui s'embarqua en
+toute hâte sur un vaisseau anglais, pendant que son vainqueur entrait
+dans Buenos-Ayres aux acclamations de la population. Urquiza établit
+son quartier-général à Palermo, et nomma gouverneur de la ville Don
+Vincente Lopez, homme d'un âge déjà avancé, mais généralement aimé et
+estimé.
+
+Nommé dictateur provisoire le 14 mai, Urquiza réunit à San-Nicolas les
+gouverneurs et les délégués des quatorze provinces de la Plata pour
+qu'ils eussent à choisir une organisation politique. Cette assemblée se
+prononça en faveur du système fédératif, et décida que les provinces
+nommeraient des représentants chargés de rédiger une constitution et
+d'établir les bases d'un gouvernement définitif.
+
+Buenos-Ayres refusa de confirmer les pouvoirs que l'assemblée avait
+conférés à Urquiza. Le gouverneur Lopez qui était resté fidèle aux
+décisions de la majorité, ne réussit pas à les faire respecter et fut
+obligé de se démettre de ses fonctions. Urquiza n'était pas homme
+à hésiter; il marcha sur Buenos-Ayres, rétablit son autorité et
+réinstalla son gouverneur. Après cet acte de vigueur, il se montra
+clément et se borna à exiler cinq des principaux meneurs: dès qu'il
+vit l'ordre affermi, il retira ses troupes de la ville et se rendit à
+Santa-Fé, où devait s'assembler le congrès, qui ouvrait ses séances le
+20 août. Les treize provinces de l'Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé,
+Cordova, Mendoza, Santiago de l'Estero, Tucuman, Salta, Jujuy,
+Catamarca, Hioja, San-Luiz et San-Juan y avaient envoyé chacune deux
+délégués.
+
+Une nouvelle révolte éclata à Buenos-Ayres, suscitée par d'anciens
+exilés qui ne s'étaient ralliés à Urquiza que pour se débarrasser
+de Rosas. Comme ils étaient pour la plupart natifs de la ville, ils
+n'eurent pas de peine à soulever la population. Urquiza ne pouvait
+souffrir que Buenos-Ayres fît la loi aux treize provinces, mais il ne
+voulait fournir aucun prétexte à une guerre civile dont il redoutait
+les conséquences. Au lieu d'employer la force contre l'insurrection,
+il préféra lui laisser le temps de la réflexion, et se contenta de
+publier une proclamation dans laquelle il déclarait la province de
+Buenos-Ayres séparée du reste de la confédération et l'abandonnait à
+sa mauvaise destinée. Sa modération ne fit qu'encourager les insurgés;
+ils essayèrent de propager la révolution et envahirent la province
+d'Entre-Rios. C'était braver Urquiza jusque chez lui. Il marcha contre
+les envahisseurs et les rejeta sur leur territoire.
+
+Depuis lors jusqu'à l'heure actuelle, ce n'a été entre Urquiza,
+représentant les intérêts de la confédération Argentine, tendant
+à unifier son immense territoire, et les préjugés égoïstes de
+Buenos-Ayres rêvant un orgueilleux isolement pour sa population de
+cent vingt mille âmes, qu'une série de luttes plus ou moins ouvertes,
+suivies de concessions toujours forcées et peu sincères de la part des
+Portenos ou Buenos-Ayriens, toujours volontaires de la part d'Urquiza,
+qui s'est montré, en toute occasion désireux d'épargner à l'antique
+métropole de la Plata les malheureuses extrémités de la guerre.
+
+Voici en quels termes le commandant Page, chargé par les Etats-Unis
+d'une mission dans la Plata, traçait en 1857 le portrait de cet homme
+remarquable.
+
+Urquiza, à l'époque où je le vis était encore jeune d'apparence;
+son teint est brun, sa taille moyenne; admirablement proportionné,
+il présente tous les dehors d'une nature énergique et vigoureuse. Sa
+tête se fait remarquer par des contours amples, des plans solides, des
+traits fermes et accentués. L'ensemble respire l'intelligence, mais
+une intelligence qui se possède pleinement. Les yeux purs, brillants,
+bien ouverts, ont un regard pénétrant. La bouche est à la fois fine
+et bienveillante. C'est une tête d'homme d'état en même temps que de
+héros, offrant un singulier caractère de force, de calme et d'autorité.
+Pour inspirer le respect Urquiza ne recourt à aucun charlatanisme, à
+aucun rôle d'emprunt; son air n'a rien de composé, et l'on sent qu'il
+est à la hauteur de sa mission. Sa noble prestance, son maintien aisé,
+la dignité de ses manières, sa démarche délibérée, sa parole nette et
+mesurée dénotent une âme fière et loyale, un esprit lucide, un jugement
+sûr. On subit volontiers l'influence qu'il exerce sur tous ceux qui
+l'entourent et l'on éprouve d'autant plus de plaisir à rencontrer en
+lui les rares qualités dont il est doué, que l'on sait qu'il doit tout
+à lui-même: son éducation comme sa haute position. (_Note E._)
+
+Maintenant quelques mots suffiront pour faire comprendre comment aux
+profonds calculs de la politique de cet homme d'état se rattacha
+fortuitement ma délivrance.
+
+En 1859 une nouvelle scission armée de Buenos-Ayres forçait une fois
+encore Urquiza à recourir à la décision des champs de bataille.
+
+Les Indiens pressentant avec leur instinct de bêtes de proie que les
+dissensions politiques des Argentins pouvaient leur offrir quelques
+occasions de butin, adressèrent au général plusieurs offres d'alliance,
+et plusieurs lettres rédigées par moi furent portées par des membres de
+la famille de Calfoucourah.
+
+Le général était trop fin politique pour ne pas faire un bon accueil
+à ces messagers sauvages. Possesseur d'une des plus vastes estancias
+de la vallée du Parana, et lui-même agronome distingué, cherchant
+avant tout à développer les bienfaits de l'agriculture sur la belle
+partie de terre confiée à ses soins, il savait trop combien les
+établissements agricoles de la frontière du Sud ont besoin de calme
+et de sécurité pour ne pas chercher à amortir par tous les moyens les
+tendances agressives des Indiens leurs voisins. Il ne renvoya donc les
+ambassadeurs de Calfoucourah que chargés de cadeaux de toutes sortes
+et surtout de barils d'eau-de-vie; aussi leur retour fut, dans toute
+la horde, sans exception de rang, d'âge et de sexe, le signal d'orgies
+sans fin.
+
+Quand je les vis livrés avec frénésie à l'ivresse, jugeant de la durée
+qu'elle pouvait avoir je conçus l'idée de tenter encore une fois de
+me rapprocher des contrées d'où je pourrais opérer mon retour dans ma
+patrie et dans ma famille.
+
+Au moment de prendre cette décision solennelle me souvenant que les
+portraits de mes chers parents étaient encore à la merci des Indiens,
+je résolus de tout risquer pour m'en emparer, les considérant comme
+un talisman qui devait me protéger au milieu des nouveaux périls que
+j'allais affronter. Pour exécuter ce coup hardi, je fus obligé de
+pénétrer en me traînant sur les mains au milieu de toute la horde
+de buveurs ivres et exaltés, essuyant les menaces des uns ou parant
+de mon mieux les coups de couteau que cherchaient à me porter les
+autres sans pourtant se rendre compte de ce que je cherchais ni sans
+me reconnaître. Quand je mis enfin la main sur le sac où ils étaient
+renfermés, le cœur me battit violemment; de même qu'un coupable j'eus
+un instant la peur d'être découvert; tout mon sang se glaça. Je ne
+savais plus si je devais avancer ou reculer; pourtant après être resté
+quelques minutes dans l'immobilité la plus complète, convaincu de
+n'avoir pas été vu, j'entrouvris doucement et sans bruit le misérable
+sac de cuir de cheval dont la criante sécheresse eût pu me vendre. Et
+sans perdre de temps, j'y introduisis une main fébrile qui eut bien
+vite saisi les photographies que je cachai aussitôt dans le manteau qui
+m'entourait la taille. Puis, comme enhardi par ce premier exploit, en
+un moment je fus hors de la tente, plus que jamais décidé à m'enfuir.
+
+J'implorai l'aide du Tout-Puissant du plus profond de mon cœur, et
+profitant de cette nuit où toute la tribu était plongée dans un lourd
+sommeil, je me glissai en rampant vers l'endroit où étaient les
+meilleurs chevaux du cacique, après m'être muni d'une paire de boules
+destinées, soit à ma défense, soit à me procurer du gibier sur ma
+route. Je pris aussi un lazzo pour m'emparer de trois montures et les
+réunir.
+
+Ces préliminaires accomplis sans bruit, je conduisis tout doucement
+mes chevaux jusqu'à ce que je fusse hors de la vue du camp. Alors
+sautant sur l'un d'eux, puis chassant les autres devant moi, je
+commençais palpitant d'émotion, ma dernière course, celle d'où
+dépendait ma vie ou ma mort.
+
+Pendant toute la nuit je galopai sans relâche croyant voir sans cesse
+des ombres à ma poursuite. Le jour dissipa les ténèbres mais sans
+calmer mon agitation; elle était telle que le moindre souffle d'air me
+semblait chargé de clameurs menaçantes et que le moindre tourbillon de
+poussière me donnait des angoisses.
+
+Souvent je mettais pied à terre, et, l'oreille appuyée sur le sol,
+j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de
+la Pampa; mais loin de là, les oreilles me tintaient tellement que je
+croyais entendre sur ce sol dur retentir de sinistres galops, et je
+précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir aux impérieux besoins
+qu'éprouvait ma monture à laquelle il était impossible de prendre, à
+l'exemple de ses compagnons, quelques bouchées d'herbe en courant.
+Je suivais, autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées du
+désert, afin de dépister les Indiens qui immanquablement devaient
+me poursuivre, mais qui chercheraient en vain ma piste dans l'herbe
+relevée par la rosée du matin.
+
+N'ayant pris avec moi aucune provision, je commençais à souffrir
+cruellement de la faim et de la soif, lorsque je pus enfin m'emparer
+d'une jeune gama. La terreur que j'éprouvais était telle, que pour ne
+point ralentir ma fuite en prenant le temps de faire cuire mon gibier,
+je l'attachai autour de moi à l'aide de mon lazzo et je le dévorai
+ainsi tout cru, mordant à même le corps tout en galopant.
+
+Cette course désordonnée durait depuis quatre jours déjà, quand le
+cheval que je montais s'abattit: il était mort.
+
+Craignant avec raison, de perdre de même les deux qui me restaient
+et de qui seuls dépendait mon salut, j'eus dès lors la précaution de
+les laisser se délasser une partie de la nuit; ce qui ralentissait
+extraordinairement ma marche, bien que l'idée fixe que j'avais d'être
+poursuivi m'animât malgré moi à les stimuler durant le jour.
+
+Dans un de ces moments de repos, tandis que les yeux inquiets et
+les oreilles tendues, je m'obstinais à vouloir percer l'obscurité qui
+m'entourait ou à saisir le moindre bruit défavorable, il me sembla
+entendre les aboiements d'un chien, qui devinrent bientôt de plus
+en plus forts et ne me laissèrent plus aucun doute. Saisi d'effroi,
+pensant naturellement que ce chien devait précéder les Indiens, je
+m'élançai à la hâte sur l'un de mes chevaux, et chassant l'autre devant
+moi, je partis à toute bride. Mais à quelque distance, ayant une côte
+à gravir, ces malheureux animaux déjà harassés se refusèrent à marcher
+autrement qu'au pas. Ce qui donna au chien que j'avais entendu tout
+le temps de me rejoindre. A peine fut-il près de moi qu'il manifesta
+la plus grande joie. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant
+en lui un pauvre chien que j'étais parvenu à apprivoiser et avec
+lequel j'avais souvent partagé mes repas. Son attachement était tel
+qu'il s'était habitué à m'accompagner dans toutes mes excursions. Il
+m'avait sans doute suivi dès mon départ, mais ma grande préoccupation
+et la vitesse de ma course m'avaient empêché de l'apercevoir plus tôt.
+Complètement rassuré je m'arrêtai de nouveau, pour laisser cette fois,
+mes chevaux se reposer plus longtemps que je ne l'avais encore fait.
+
+Quand ils eurent suffisamment mangé et bu, je repris le cours de mon
+dangereux voyage, pendant la durée duquel, mon chien et moi, nous fûmes
+condamnés à ne vivre que du produit de notre chasse, que nous dévorions
+tout sanglant.
+
+Après un autre espace de temps que je ne puis préciser, car toutes
+les journées, toutes les heures se ressemblaient, la fatigue et le
+manque d'eau me privèrent d'un second cheval. J'aurais voulu ne pas
+l'abandonner et attendre auprès de lui son rétablissement ou sa mort,
+mais la désolante nature du sol, n'offrait aucune ressource, et en
+restant je m'exposais également à perdre ma dernière monture qui avait
+résisté à toutes les épreuves.
+
+Je partis le cœur navré, décidé à ménager par tous les moyens, mon
+cheval et mon chien, mes derniers compagnons de misère. Je m'astreignis
+à n'exiger d'eux aucun effort; nous n'avancions que fort lentement,
+épuisés de faim et de soif, quant à la tombée de la nuit, je remarquai
+que de lui-même mon cheval doublait le pas; à la fraîcheur du terrain
+qu'il foulait, et avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes
+déserts, le pauvre animal avait senti le voisinage de l'eau.
+
+Peu d'instants après, nous étanchions notre soif commune dans ces
+lagunes que déposent dans le nord de la Pampa les filets d'eau issus
+des contreforts des Andes dans les provinces de Mendoza et de San
+Luiz. Autour de ces bassins une herbe abondante et touffue, permit
+à mon pauvre coursier de réparer ses forces. Grâce à cette provende
+inespérée, il put me porter jusqu'à Rio-Quinto, où moins heureux que
+mon chien, il s'affaissa tout à fait épuisé; et moi, à bout de forces,
+mourant de faim, de fatigues physiques et morales, je tombai à ses
+côtés sans mouvement et sans voix.
+
+C'était le treizième jour de ma fuite!... Je ne puis en fixer le
+quantième, mais c'était vers le milieu de 1859.
+
+Dieu, qui avait daigné me protéger jusque là permit que je fusse
+trouvé dans cet état par une excellente famille espagnole, habitant
+Rio-Quinto, qui ayant pitié de ma détresse, s'empressa de me recueillir
+et de me transporter chez elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Séjour à Rio Quinto. Départ pour Mendoza.
+
+
+Rio-Quinto n'est point une ville, mais simplement un petit bourg situé
+sur la rivière de ce nom, à mi-chemin de Rosaire à Saint-Louis, c'est
+à dire à 75 lieues de l'un et de l'autre. On n'y compte guère plus de
+cinq à six cents habitants pour la plupart abrités par des maisons
+informes. Ils se livrent à l'élève et au trafic du bétail. Quelques-uns
+sont négociants, et tiennent des porpérias ou almacènas--magasin--dans
+lesquels se trouvent entassés pêle-mêle toutes les choses nécessaires,
+à l'existence ou à la toilette: depuis des légumes jusqu'à des robes
+de soie. D'autres font spécialement des échanges avec les Indiens,
+auxquels Urquiza donne le droit d'entrer dans la ville.
+
+Dès le lendemain de mon installation chez les personnes qui m'avaient
+recueilli je fus atteint d'une longue et douloureuse maladie qui me
+retint alité pendant plus de six semaines durant lesquelles je fus
+plongé dans le délire.
+
+Malgré toutes les difficultés qu'ils éprouvaient à s'approcher de
+moi, car mon chien encore presque sauvage ne me quittait pas un seul
+instant, mes hôtes me prodiguèrent les soins les plus empressés et les
+plus touchants. J'eusse été un parent que certes ils ne m'eussent point
+témoigné plus de sollicitude.
+
+Lorsque j'entrai en convalescence, ils saisirent toutes les
+occasions de me procurer des distractions. Pourtant malgré leurs
+efforts je restais languissant et le calme ne se rétablissait point
+dans mon esprit pendant si longtemps surexcité et torturé. J'étais
+constamment comme sous l'impression d'un terrible cauchemar, dans
+lequel se déroulaient à mes yeux toutes les horribles phases de ma
+vie d'esclavage, pendant laquelle j'avais été nuit et jour exposé à
+mourir d'une manière tragique. Tantôt c'était le souvenir des nombreux
+assassinats que j'avais vu consommer par les Indiens sous mes yeux,
+ou bien encore celui des diverses circonstances, où, aux prises avec
+mes assassins, j'avais dû faire preuve du plus grand sang-froid et de
+beaucoup d'énergie en luttant contre eux. Quand ces horribles visions
+s'effaçaient de ma vue, et que le calme renaissait dans mes sens
+abattus, je me sentais incapable de parler ou d'agir. Ma faiblesse
+était telle, que le seul bruit de ma voix me causait une sorte
+d'étonnement et de tristesse, car l'usage de la parole était pour le
+moins aussi nouveau pour moi que la jouissance de cette chère liberté,
+après laquelle j'avais gémi et pleuré tant de fois.
+
+Lorsque je me sentis un peu raffermi moralement et physiquement, je
+songeai à reconnaître, autant qu'il était en mon pouvoir de le faire,
+la générosité de mes hôtes et à leur en prouver ma reconnaissance.
+Comme ils étaient négociants et que je les voyais débiter sur une
+assez grande échelle du savon de leur fabrication, lequel était fort
+grossier, je leur proposai d'établir une usine semblable à celles
+que j'avais vues dans les environs de Buenos-Ayres et de me charger
+moi-même de la fabrication, à l'aide d'un procédé dont ils n'avaient
+jusqu'alors pu faire l'essai.
+
+Cette offre ayant paru leur sourire infiniment, je déployai la plus
+grande activité pour sa réalisation.
+
+Je fis construire par un maçon du pays un grand fourneau à deux
+chaudières et un bassin. Les chaudières à robinets que j'avais fait
+venir de Buenos-Ayres, étant fort petites, je suppléai à ce défaut par
+l'adjonction de fortes cuves de bois dur de même diamètre, parfaitement
+ajustées sur chacune d'elles, où elles furent cimentées. A moitié
+profondeur du bassin, construit en briques, j'organisai un filtre avec
+des planches non-jointes, sur lesquelles je croisai un lit de paille.
+Je fis venir de Cordova de la cendre d'un bois que les espagnols
+nomment _pale de fume_. Ce bois brûlé vert donne une cendre
+cristalline contenant une très-grande quantité de potasse, dont on
+opère facilement la séparation à l'aide de chaux baignée d'eau.
+
+Quand j'eus ces matières à ma disposition, je mis sur le filtre du
+bassin, tantôt une couche de cendre, tantôt une de chaux, jusqu'à
+ce qu'il fût plein et je fis couler sur le tout assez d'eau pour le
+remplir. Au dessous du bassin j'avais fait faire un réservoir de la
+même contenance dans lequel tombait la potasse liquéfiée. A défaut
+de pèse-lessive, je fis usage d'un œuf pour connaître la force de ce
+mélange auquel les espagnols donnent le nom de lessive. Je mis dans les
+chaudières une quantité d'eau suffisante pour empêcher la graisse crue
+et en rames, dont je remplis les cuves, de s'attacher au fond. Puis je
+fis un grand feu. La graisse que j'agitais avec un pieu, fondit petit
+à petit; quand elle le fut complètement, j'éteignis le brasier pour
+le laisser refroidir jusqu'au lendemain matin. Avant de chauffer de
+nouveau, je soutirai la potasse de la veille, qui entraîna avec elle et
+sous forme de crasse tout le tissu fibreux de la graisse alors épurée.
+Je versai dans mes cuves une quantité de potasse plus grande que celle
+de la veille et je fis bouillir ce mélange pendant tout le jour. Grâce
+à l'acide, je vis bientôt la graisse changer d'aspect, et prendre
+celui d'une compote, puis enfin celui d'une gélatine qui m'indiqua
+que j'avais obtenu un bon résultat. Je supprimai alors tout le feu;
+puis avec des seaux je mis le savon dans d'énormes moules en bois,
+intérieurement doublés de zinc et en forme de parallélogrammes. Quand
+il fut complètement refroidi, je le coupai en planches de plusieurs
+épaisseurs qui furent à leur tour divisées en un certain nombre de
+pains.
+
+Mon premier essai surpassa l'attente de Juan-José mon hôte et celle
+de sa famille qui écoula promptement ce produit dont le succès fut
+très-grand.
+
+Au bout de quelque temps, enchanté du service que je venais de lui
+rendre, mon cher et généreux hôte, comprenant qu'il lui serait facile
+d'augmenter sa fortune par cette nouvelle exploitation, me pressa
+instamment d'en conserver la direction et de m'associer avec lui.
+Malgré la belle perspective que cette offre fit luire à mes yeux,
+il me fallut y renoncer; depuis que j'habitais Rio-Quinto, j'étais
+constamment et avidement épié par les Indiens, qui s'y succédaient sans
+relâche, et dont le projet était de me sacrifier à leur vengeance.
+Souvent j'en rencontrais dans la journée, ils ne m'adressaient la
+parole que pour me menacer de mort. Ils n'osaient, il est vrai, tenter
+d'exécuter leurs menaces en plein jour, mais souvent la nuit, ils
+escaladèrent les murs derrière lesquels j'étais abrité. En deux ou
+trois circonstances, je ne dus la vie qu'aux aboiements de mon fidèle
+chien, car ils forcèrent ma porte.
+
+Séjourner plus longtemps à Rio-Quinto eût été sacrifier mon existence;
+aussi renonçai-je définitivement à toute idée de fortune, et malgré mon
+vif chagrin, je me séparai brusquement de mes bienfaiteurs, dont les
+instances eussent pu faire fléchir ma résolution. Je leur fis passer
+une lettre d'adieu, datée du village des Atchiras, deux jours seulement
+après mon départ. Je leur exprimais tout à la fois, ma profonde
+gratitude et le motif puissant qui m'obligeait à me séparer d'eux, car
+l'extrême bonté de ces personnes étrangères, m'a pénétré pour don Juan
+et pour tous les siens, d'une vive reconnaissance qui ne s'effacera
+jamais de ma mémoire, et je serais heureux si ces humbles lignes
+pouvaient leur en porter le témoignage à travers l'océan.
+
+Je m'étais mis en route presque sans ressources et pédestrement, en
+compagnie de Chilène, mon chien. Il me fallait faire cent trente deux
+lieues pour gagner la capitale des Andes, j'avais encore mille dangers
+à affronter; de plus j'encourais le risque d'être repris par les
+Indiens des mains desquels je ne m'étais tiré qu'à si grand peine.
+
+Par mesure de précaution, je ne marchai que de nuit, me cachant le
+jour dans des terriers de viscachas ou bien entre des rochers. Je
+souffris beaucoup de la fatigue, de la soif et de la faim pendant
+tout ce voyage, que je n'aurais sans doute pu accomplir si je n'avais
+eu le bonheur de trouver sur ma route, quelques hameaux et la ville
+de Saint-Louis, dont les habitants m'offrirent la plus cordiale
+hospitalité. J'eus beaucoup à souffrir encore durant le long trajet de
+Saint-Louis à Mendoza, pendant lequel je trouvai à peine suffisamment
+d'eau pour me désaltérer, et pendant lequel je ne rencontrai âme qui
+vive.
+
+Enfin après seize jours d'une marche pénible j'arrivai en vue de
+Mendoza.
+
+Il était temps que j'atteignisse au terme de mon voyage, car mes
+chaussures et mes vêtements déjà plus qu'à demi-usés à mon départ,
+menaçaient de me quitter tour à tour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Mendoza
+
+
+Comment dépeindre les diverses émotions qui m'assaillirent lorsque
+épuisé de fatigue et de besoin j'entrai un soir dans Mendoza.
+
+Il était environ huit heures. Le plus grand calme régnait dans toutes
+les rues où je m'étais engagé au hasard. Je n'avançais qu'à pas lents
+et tout en chancelant. A ma démarche et à mon triste costume, bien
+des Européens m'eussent regardé comme un être vil, succombant sous le
+poids d'une ignoble débauche. J'étais à bout de forces: le courage
+et l'espoir de trouver à qui m'adresser pour demander du secours me
+soutenaient seuls encore.
+
+De rue en rue j'atteignis la plus aristocratique, dans laquelle la
+clarté s'échappant à flots de fenêtres richement tapissées guidait
+mes pas mal assurés. De joyeux éclats de voix frappèrent mon oreille
+et pénétrèrent profondément dans mon cœur brisé, éveillant tous mes
+souvenirs. Mû par un sentiment irrésistible, je m'approchai de la
+maison d'où ces voix semblaient partir. A travers les rideaux d'une
+mousseline riche et légère mes regards envieux purent plonger dans un
+somptueux intérieur où se tenait nombreuse compagnie. Je ne sais depuis
+combien de temps mes regards avides, se portant des uns aux autres
+s'obstinaient à y chercher quelques anciens amis lorsque des doigts
+habiles exécutèrent sur le piano le _Réveil des Fées_, morceau que
+j'avais entendu jouer bien des fois par ma sœur chérie.
+
+Il se fit en moi une telle révolution pendant ces courts instants
+qui me rappelèrent tout un passé de bonheur, que les forces
+m'abandonnèrent; je m'affaissai sur le sol, les yeux remplis de larmes
+abondantes auxquelles succéda un sommeil douloureux.
+
+Lorsque je m'éveillai, il me sembla sortir d'un rêve tout à la fois
+joyeux et pénible. Une profonde obscurité planait autour de moi;
+j'étais étendu sur la terre près de la maison dont chacun était sorti
+sans m'apercevoir.
+
+Anéanti, ne sachant où diriger de nouveau mes pas, j'attendis le jour,
+qui ne tarda pas à paraître. Je fus assez heureux pour passer devant
+une maison où l'on parlait français. J'y entrai. Quand j'eus fait en
+partie le récit de mes malheurs, hommes et femmes me firent un touchant
+accueil, et m'entourèrent des principaux soins que réclamait mon triste
+état.
+
+Que de fois dans ma souffrance ne me suis-je pas dit: quel est le
+Français, au sein de sa patrie, qui pourrait croire à la vraisemblance
+des malheurs auxquels sont exposés nombre de ses compatriotes dans un
+pays comme l'Amérique, que l'on croit civilisé, exploité même?
+
+La ville de Mendoza était située, ainsi qu'on le sait, au pied des
+Andes. Elle était, comme toute la contrée qui l'environnait, arrosée
+par une multitude de canaux alimentés par le Rio de Mendoza, rivière
+qui bornait alors la partie occidentale de la ville. Du côté oriental
+de ce cours d'eau rapide, prenait naissance un petit canal ou rigole de
+six à huit pieds de largeur, qui alimentait toute la ville en passant
+par l'Alaméda, vaste boulevard, planté à chacun de ses côtés d'un
+double rang de peupliers, qui donnaient à cette promenade publique
+un aspect des plus majestueux et des plus ravissants. On y voyait
+affluer chaque soir, durant la belle saison une nombreuse société
+aristocratique, vêtue avec autant de goût que de luxe.
+
+Ce spectacle charmant contrastait singulièrement avec le désert et
+silencieux aspect de toute la ville pendant le jour. Tous depuis le
+plus riche jusqu'au plus pauvre se livraient dans la journée aux
+douceurs d'une sieste qui durait généralement depuis midi jusqu'à cinq
+heures; et pendant ce temps on n'apercevait guère que quelques femmes,
+nonchalamment assises à leurs fenêtres dans le déshabillé le plus
+complet. Vers cinq heures seulement, lorsque le soleil commençait à
+perdre de sa force, la population qui semblait s'éveiller, s'animait
+soudain.
+
+On voyait se mêler à la foule qui se pressait par les rues, des gauchos
+à cheval, vendant de côté et d'autre des fruits de toute espèce; ou
+bien des mendiants, également montés sur des chevaux, s'arrêtant aux
+portes et aux fenêtres, réclamant l'assistance publique en chantant des
+psaumes d'une voix nasillarde et lamentable. Enfin quelques grotesques
+idiots se voyaient, auxquels les enfants se plaisaient à prodiguer
+des gourmandises de toutes sortes pour jouir quelques instants de
+leurs tristes et répugnantes bouffonneries. Toutes les rues étaient
+d'un alignement parfait et d'une grande propreté; les maisons fort
+basses, de peu d'apparence à l'extérieur, mais généralement meublées
+avec beaucoup de luxe. On voyait aussi plusieurs églises remarquables,
+dans le voisinage de la place de la Victoire, au milieu de laquelle
+s'élevaient une fontaine et une colonne.
+
+Mais à quoi bon essayer de dépeindre ici cette superbe cité qui après
+n'avoir longtemps éveillé dans mon âme que des tableaux de bonheur,
+des pensées de bénédiction et de gratitude, ne doit plus y évoquer
+désormais que des images lugubres et d'amers regrets.
+
+Là vivaient dans la sécurité la plus profonde vingt mille âmes dont le
+reste du monde pouvait envier la calme existence; c'était la population
+la plus douce, la plus heureuse, la plus hospitalière du continent
+Américain. Le 19 mars 1861, les poètes Argentins appelaient encore
+Mendoza la perle, la reine de la zone fleurie qui s'étend au pied
+oriental des Andes..., le lendemain la mort passait sur ce paradis.
+«Quelques secondes ont suffi pour convertir ses riantes habitations,
+ses jardins, ses églises, ses colléges fréquentés par la jeunesse des
+provinces voisines, l'œuvre de trois siècles enfin en une épouvantable
+nécropole, en un monceau hideux de décombres, en un chaos de roches,
+de terre, de briques et de madriers brisés (_Corresp. du Journal des
+économ_).»
+
+Suivant les géologues, le tremblement de terre qui a fait éprouver
+à Mendoza le sort d'Herculanum, et dont la commotion s'est fait
+sentir sur toute la ligne qui s'étend de Valparaiso à Buenos-Ayres,
+c'est-à-dire sur plus de dix-huit cents kilomètres, n'a pas été,
+comme le terrible phénomène de l'an 70, amené par la réouverture d'un
+volcan longtemps fermé, mais par la seule dilatation d'une masse de
+fluides élastiques, émanés du foyer central et projetés par lui dans
+les immenses cavités de la croute terrestre; une cause quelconque les
+a sans doute accumulés tout-à-coup au carrefour de plusieurs de ces
+sombres souterrains. Au-dessus de cette voûte ébranlée, disloquée par
+la pression de ces fluides était Mendoza: de là son immense ruine.
+
+Chose étrange! on assure que sur ce monceau de débris informes, sur
+cet effroyable linceul qui recouvre quinze mille victimes humaines,
+les végétaux seuls sont restés debout, et que les fleurs continuent
+à prospérer et à sourire au milieu des émanations pestilentielles
+qu'exhale cette immense sépulture.
+
+Le saule-pleureur était l'arbre favori des Mendozaniens; on le voyait
+partout chez eux; il était l'ornement de prédilection de leurs jardins,
+de leurs places, de leurs promenades; il ombrageait les cours de leurs
+demeures hospitalières, toujours ouvertes à l'étranger; aujourd'hui,
+comme le souvenir de gratitude que je leur ai gardé, il s'incline et
+pleure sur les morts.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Départ de Mendoza.--Passage de la Cordillière.
+
+
+Le désir de revoir ma patrie, mes inquiétudes au sujet de ma famille
+de laquelle je n'avais aucune nouvelle depuis mon départ de France, et
+le mauvais état de ma santé nécessitant des soins que je ne pouvais
+me donner vu l'état de complète misère dans lequel j'étais plongé, me
+suggérèrent l'idée de me rendre à Valparaiso.
+
+En homme habitué aux fatigues et aux privations de toutes sortes,
+me sentant capable de lutter encore contre de nouveaux périls, je
+n'hésitai point à m'engager, à peine vêtu, presque sans chaussures et
+sans armes, dans le défilé des Andes qui conduit au Chili. Pour tout
+bagage j'avais une provision de pain.
+
+Chilène, qui m'avait déjà donné tant de preuves de dévouement, devint
+de nouveau mon compagnon de route. Suivi de ce bon chien je traversai
+silencieusement Mendoza, en jetant à droite et à gauche un regard
+d'éternel adieu, tout en gravant scrupuleusement dans ma mémoire les
+sites les plus enchanteurs de cette superbe cité. Puis je longeai
+l'Alaméda à l'ombre de son quadruple rang de peupliers, et enfin la
+route de l'Uspaillate qui traversait une campagne superbe.
+
+De chaque côté du chemin de magnifiques vignes étalaient à mes
+yeux admirateurs les monstrueuses grappes du raisin le plus beau;
+des quantités d'arbres surchargés de fruits de toute espèce
+m'apparaissaient au milieu des flots de riches moissons, ou
+surgissaient du sein de quelque parterre de fleurs européennes et
+exotiques entremêlées avec art.
+
+Tout en contemplant ce luxueux tableau, dans lequel la nature étalait
+toute son opulence je n'avançais que fort lentement, plongé, sans m'en
+douter, dans un rêve d'admiration qui me faisait presque oublier mes
+maux passés.
+
+Après avoir parcouru de la sorte un espace d'environ deux lieues,
+les canaux artificiels se terminant, la fertilité cessa tout-à-coup.
+Pendant plus de dix autres lieues que je fis encore pour m'approcher
+des montagnes, je ne parcourus plus qu'une plaine sablonneuse,
+complètement sèche et aride, où de temps à autre seulement se
+rencontraient quelques broussailles raccornies par le soleil.
+
+Pendant tout ce trajet fait au plus fort des grandes chaleurs et sans
+me reposer, mon chien et moi nous souffrîmes beaucoup de la soif.
+J'avais bien emporté une _haspa_--corne de bœuf--pleine d'eau,
+mais nous l'eûmes bientôt vidée tous les deux après quelques heures de
+marche. Chilène tirait horriblement la langue, et me regardait d'un air
+triste en levant tour à tour ses pattes endolories par l'incroyable
+chaleur du sable fin que nous foulions depuis le matin. Après maints
+détours nous atteignîmes le premier ravin de la Cordillière qui
+cachait un petit filet d'eau bientôt découvert par Chilène, et dans
+lequel il n'hésita pas à entrer, à seule fin de se rafraîchir aussi
+bien extérieurement qu'intérieurement. Je suivis son exemple, puis je
+cherchai un endroit favorable pour y passer la nuit. Une fois installé,
+j'atteignis un peu de pain que nous mangeâmes tous deux avec joie.
+
+Toutefois ce premier repas en tête à tête avec mon fidèle chien
+m'inspira plus de prudence pour les autres; car le gaillard peu
+habitué à se nourrir de la sorte y prit tellement de goût, qu'il
+trouva tout simple de s'emparer du restant de ma part que, sans la
+moindre défiance, j'avais posé à côté de moi. Je reposai mais il me fut
+impossible de fermer l'œil, obsédé que j'étais par mille pensées et par
+le froid glacial qui se fit sentir.
+
+Le lendemain je m'engageai dans l'étroit passage à pic que j'avais
+devant moi, et qui me conduisit à la posta de Villa Vicencia, où je
+fus assez heureux pour boire un peu de lait et manger un peu de viande
+bouillie. L'appétit de mon chien ne me parut pas très grand, et comme
+j'avais remarqué qu'il boîtait, je commençai à concevoir quelque
+inquiétude sur sa santé.
+
+Après avoir examiné ses pattes desquelles j'extirpai quelques
+épines fines et longues, je les lui graissai et les lui enveloppai
+soigneusement de petits linges qu'il eut l'instinct et la patience de
+conserver. Une grande partie de la journée qui suivit fut entièrement
+consacrée au repos si nécessaire à tous deux. La poste de Villa
+Vicencia était alors une habitation spacieuse et proprette où tout
+voyageur s'apprêtant à franchir la Cordillière pouvait sans peine
+compléter ou renouveler ses provisions; celui qui venait du Chili,
+et que dix à douze journées de marche avaient dénué de tout pouvait
+également s'y refaire l'estomac et soigner ses mules avant de gagner
+Mendoza: il m'était donc loisible de me procurer des aliments et de
+soigner mon malheureux chien.
+
+Les propriétaires de cet établissement chez lesquels, la saison
+n'étant pas encore suffisamment propice, je ne rencontrai aucun
+autre voyageur, se montrèrent pour moi des plus affables et des plus
+hospitaliers. Ils furent aussi très surpris de me voir entreprendre
+seul et à pied un voyage aussi périlleux que celui de la traversée des
+Andes. La pénible position dans laquelle je leur parus être, piqua
+leur curiosité, en même temps qu'elle éveillait en moi le besoin
+d'épanchement.
+
+A force de questions et sans m'en douter, je leur eus bientôt tracé un
+tableau presque complet de mes malheurs. De confidence en confidence
+ils en vinrent à savoir que je n'avais dans ma pauvre bourse que cinq
+piastres et quatre réaux, environ 27 francs, et ils se refusèrent
+à recevoir la moindre rétribution pour leurs bons offices: ils me
+forcèrent même encore, d'accepter quelques provisions pour m'aider à
+gagner l'Uspaillate. J'appris d'eux que j'étais tout proche des sources
+thermales de Villa Vicencia, fort connues et fort appréciées des
+Américains, en raison de leur grande efficacité contre les rhumatismes,
+et où chaque année se rend un très-grand nombre de visiteurs des deux
+sexes. Malgré le vif désir et le besoin que j'avais de les visiter, j'y
+renonçai, car Chilène, bien qu'il fût extrêmement fatigué et souffrant,
+se fût probablement obstiné à m'y accompagner; je préférai le voir
+profiter du repos que j'avais résolu de lui laisser prendre.
+
+Au bout de deux jours, son état s'étant sensiblement amélioré, je
+pris congé de mes excellents hôtes en leur témoignant de mon mieux
+toute ma gratitude; mais leur délicatesse fut telle qu'ils me fermèrent
+pour ainsi dire la bouche en me donnant quelques renseignements sur le
+chemin que j'avais à parcourir encore avant d'atteindre l'Uspaillate.
+En les quittant je commençai à gravir la pente rapide qui conduit
+au Paramillo et à l'un des nombreux détours de ce difficile chemin.
+Sur ma droite je vis le Serro Dorado--montagne dorée--ainsi nommée
+en raison du reflet doré que lui donne une quantité innombrable de
+petites plantes jaunes dont il est entièrement recouvert depuis la base
+jusqu'au sommet.
+
+Chilène me suivit tant bien que mal pendant toute la journée qui fut
+malheureusement très-fatigante pour l'un comme pour l'autre. Après
+une ascension fort difficile et presque continuelle nous atteignîmes
+pourtant le pittoresque et imposant sommet du Paramillo, entouré et
+dominé tout à la fois par d'incommensurables crêtes rocheuses criblées
+de fissures et sur la plupart desquelles d'immenses blocs placés en
+équilibre menacent le voyageur de l'écraser dans leur chûte.
+
+Trop tôt surpris par une nuit des plus profondes, il me fut impossible
+de me hasarder plus loin. Je m'installai donc sur le bord d'un petit
+filet d'eau qui m'avait servi de guide depuis mon départ de Villa
+Vicencia et dont la source était en cet endroit.
+
+J'avais étendu mon puncho sur lequel je me disposais à dormir quand,
+avec une surprise extrême, j'aperçus une timide et tremblante lumière
+que j'aurais tout d'abord juré sortir du sein de quelque montagne
+voisine. Poussé par la curiosité et guidé par sa lueur, j'en suivis
+la direction. Quel fut mon étonnement de rencontrer en cet endroit si
+désert et si aride deux sortes de cabanes, grossièrement construites
+avec des éclats de rochers empilés les uns sur les autres et seulement
+recouvertes de branchages insuffisants à parer la chûte des énormes
+pierres que détachent et font pleuvoir sans cesse les vents continuels.
+
+L'une, la plus petite, n'avait pas plus de deux mètres carrés; elle
+était habitée par toute une famille, composée du père, ouvrier mineur,
+homme déjà d'un certain âge; de sa femme plus jeune que lui d'au moins
+une quinzaine d'années, et enfin de deux enfants, l'un de sept à huit
+ans environ et l'autre de deux à trois seulement, tous deux nés dans
+cet endroit, où malgré la tristesse du lieu et les incessants dangers
+dont ces bonnes gens étaient entourés, ils menaient une vie paisible.
+J'obtins facilement de ce pauvre homme, propriétaire des deux cases,
+la permission de passer la nuit dans celle qu'il n'habitait point, et
+qu'il me dit alors, avec une touchante bonhomie n'avoir construite
+que pour l'usage des voyageurs, desquels malgré sa pauvreté, il ne
+veut accepter que des remercîments. A mon entrée dans cette cabane,
+plusieurs chauves-souris effrayées par ma brusque apparition et celle
+de Chilène, s'enfuirent en se heurtant à mon visage, mais elles
+revinrent bientôt partager mon abri contre l'intensité du froid.
+Quoique je fusse étendu sur la terre nue, je passai une excellente
+nuit, ainsi que mon chien.
+
+En quittant ce lieu hospitalier je rendis hommage à la générosité de
+cet excellent cœur qui, si malheureux lui-même, cherchait encore à
+rendre service à son semblable.
+
+Avant de franchir le Paramillo, dernier point d'où l'on put embrasser
+d'un seul coup d'œil, tout l'espace qui sépare de Mendoza, je ne pus
+résister au désir de contempler encore une fois l'aspect varié de
+cette belle province à laquelle tant de mes souvenirs se rattachaient.
+Après lui avoir adressé mentalement un de ces adieux qui ne s'effacent
+jamais de la mémoire, je m'éloignai à pas précipités en m'engageant
+dans un chemin tortueux et rapide qui ne finit qu'à l'Uspaillate,
+dernier établissement Mendozanien, et en même temps dernier souvenir
+de civilisation. Au-delà de cet endroit, les voyageurs ne doivent plus
+voir pendant 8 à 10 jours, que le ciel tour à tour brumeux ou éclatant
+d'azur, des montagnes imposantes et des gouffres effroyables.
+
+Chilène, déjà très-fatigué de la veille, fut plus que jamais exposé
+à souffrir, car l'eau devait nous manquer pendant toute la journée;
+ses pattes devinrent tellement enflées et douloureuses que, ne pouvant
+supporter plus longtemps les linges dont je les lui avais enveloppées,
+il les arracha tour à tour avec une sorte de rage. Ce ne fut qu'avec la
+plus grande peine qu'il me suivit jusqu'à l'Uspaillate. Je craignais
+d'être obligé de me séparer de ce fidèle compagnon dont la société
+avait si souvent charmé les longs instants de mon triste esclavage; ma
+peine fut d'autant plus grande que mon abandon l'exposait à mourir de
+faim ou à être dévoré par les animaux féroces. Si je n'eusse été aussi
+épuisé moi-même, j'aurais tenté de le porter de temps à autre, mais
+l'ayant soulevé je sentis toute l'impossibilité d'accomplir mon désir.
+
+Pauvre Chilène, pensais-je, sera-ce là la récompense de tout ton
+dévouement, toi qui m'en as donné des preuves dont peu d'hommes se
+fussent sentis capables, et qui, malgré toutes tes souffrances,
+redouble encore de courage pour m'accompagner dans cette route pénible!
+
+La chaleur était des plus accablantes: aucune source pour nous
+rafraîchir: pour toute vue, de malheureux chevaux et mulets, abandonnés
+dans le plus piteux état; les uns boîteux, les autres à demi écorchés,
+mourant de faim et de soif; de soif surtout, car ces pauvres animaux
+sont habitués à un tel jeûne dans la Cordillière qu'ils se contentent
+la plupart du temps de manger la fiente les uns des autres. Tout
+autour d'eux gisaient une quantité incroyable de squelettes d'animaux
+de même race; les uns ayant conservé leur peau, les autres totalement
+dépouillés, et dont les tristes restes disaient hautement à ces pauvres
+estropiés quel sort les attendait.
+
+Arrivé à un large carrefour auquel vient aboutir le chemin de
+Saint-Juan qui opère en cet endroit sa jonction avec celui de Mendoza,
+notre marche devint beaucoup plus difficile encore; le sol de ce
+plateau entouré de montagnes toutes crevassées et de couleurs variées,
+était composé d'une brûlante et épaisse poussière, tantôt rouge,
+tantôt jaune ou verte, formée des débris des rochers environnants, sur
+laquelle le soleil produisait un effet curieux et magnifique mais où
+j'enfonçais jusqu'aux genoux.
+
+Mourant de fatigue et de besoin, je fus heureux d'être accueilli
+à la maison de poste de l'Uspaillate, par d'excellentes personnes,
+parfaitement disposées à me procurer tout ce qui était en leur
+possibilité. Je fis donc un bon repas, ainsi que mon pauvre Chilène
+dont les souffrances furent le sujet d'une longue conversation dans
+laquelle je racontai comment je me l'étais attaché chez les Indiens, et
+avec quelle fidélité il m'avait suivi jusqu'alors. Ces excellentes gens
+comprirent tout le souci que me causait l'impossibilité où il était de
+m'accompagner jusqu'à la fin de mon voyage, et touchés de mon chagrin
+ainsi que du triste état de mon pauvre compagnon, ils m'offrirent de le
+garder. J'acceptai cette offre avec joie. Ce ne fut cependant pas sans
+un bien vif regret que je le quittai le lendemain matin, pensant ne
+plus le revoir.
+
+Avant d'arriver aux premières montagnes, qui me paraissaient peu
+éloignées, je parcourus durant encore cinq à six heures une plaine
+aussi nue que celle qui précède l'Uspaillate, puis je franchis deux
+torrents rapides; en suivant les bords tortueux du second, je me
+trouvai positivement en chemin d'escalader la Cordillière.
+
+Je ne devais plus voir aucune trace de verdure, car je ne me trouvais
+plus environné que de rochers entre lesquels j'apercevais, à de rares
+intervalles seulement, quelques arbustes rabougris donnant une idée
+complète de l'aridité du sol et de la rigueur des saisons. Malgré
+les nombreuses difficultés du chemin, jonché pour la plupart du
+temps de pierres sur lesquelles mes pieds en tournant se fatiguaient
+horriblement, et l'état de tristesse dans lequel j'étais plongé, je
+ne pus m'empêcher d'admirer souvent l'effet bizarre de toutes ces
+montagnes échelonnées les unes sur les autres, à l'aspect infiniment
+varié, et dont la cîme élevée disparaît dans les nuages. Le bruit
+étourdissant d'un torrent impétueux dans lequel, à une profondeur
+immense, roulaient de monstrueux blocs de rochers, et celui du vent
+soufflant avec violence dont les échos répétaient les mugissements,
+étaient les seuls qui troublassent cette immense solitude.
+
+Après avoir cheminé durant tout le jour sans presque m'arrêter,
+je me retirai à la nuit tombante dans une crevasse qui me servit
+de lit. Au sein de l'imposante et glaciale solitude dont j'étais
+entouré, mille pensées m'assaillirent qui prirent la forme de rêves
+fiévreux; je fus éveillé bien avant le jour, tourmenté par un froid
+incisif contre lequel je n'avais à opposer qu'un léger puncho de
+coton, un pantalon de toile et une chemise à demi usée qui formaient
+tout mon vêtement. Ne pouvant m'engager sans danger dans cette route
+périlleuse avant que le jour ne fût venu, pour abréger le temps, je
+satisfis aux exigences de mon estomac en rompant un peu de pain sec,
+que j'aurais volontiers arrosé de mes larmes en pensant à mon fidèle
+chien absent, à la compagnie et aux caresses duquel j'étais tellement
+habitué qu'involontairement mes yeux s'obstinaient à le chercher dans
+l'obscurité.
+
+Aussi quelles ne furent pas ma surprise, ma joie et mon admiration,
+quand, aux premières lueurs du crépuscule, au moment où j'allais
+m'éloigner, j'aperçus mon pauvre Chilène venant à moi clopin clopant.
+
+Malgré la nécessité de poursuivre mon voyage avec diligence, je ne
+pus m'empêcher de lui accorder un peu de repos dont il s'empressa de
+profiter. Mais à la satisfaction que m'avait causé son apparition
+inattendue, succéda bientôt un vif chagrin, persuadé que j'étais que la
+pauvre bête ne pourrait continuer le voyage.
+
+J'eus un instant la pensée de le reconduire à l'Uspaillate, mais
+j'étais déjà très-fatigué des jours précédents; en outre, les moments
+me devenaient tellement précieux, qu'une journée de retard pouvait
+m'exposer à être surpris par les mauvais temps, et à périr dans la
+Cordillière.
+
+Force me fut donc de m'engager de nouveau dans l'étroit et tortueux
+sentier creusé sur le flanc des montagnes à pic, tantôt les gravissant
+presque à angle droit, ou tantôt en descendant les pentes rapides,
+ayant à ma droite leurs flancs rocheux, et à ma gauche un précipice
+béant au fond duquel, bondissait avec fracas un torrent écumant dans
+lequel le moindre faux pas ou le vertige pouvaient me précipiter.
+
+Au fur et à mesure que j'avançais, le nombre de mulets morts
+dont est éternellement jonchée la route depuis Mendoza jusqu'à
+l'_Aconcagua_, m'apparaissait plus considérable. En plusieurs
+endroits, je vis sur le versant rapide de la montagne, des débris de
+caisses, de linge et de vêtements, mêlés à des squelettes de mules
+arrêtés dans leur chûte par quelques saillies anguleuses du roc.
+
+C'est surtout à proximité _del ladèra de las vacas_ que l'on
+rencontre ces restes accusateurs des scènes terribles de la Cordillière.
+
+En cet endroit la montagne s'élève presque perpendiculairement, tandis
+que de l'autre côté elle descend à pic jusqu'au rapide torrent qui
+lutte avec sa base. J'eus toutes les peines imaginables à gravir et à
+descendre ce redoutable passage, et je ne pus m'empêcher de plaindre
+sincèrement les mules qui, chargées à l'extrême, sont appelées à le
+franchir, après déjà bien des jours de privation et de fatigue.
+
+Plus loin j'atteignis une _casucha_ dans laquelle je passai
+la nuit. Là encore je vis un nombre incroyable d'ossements épars,
+provenant sans doute de quelque troupe entière, victime d'un ouragan
+ainsi que cela arrive si fréquemment.
+
+Je me trouvais dans le plus piteux état et à bout de provisions. Je
+n'avais point encore rencontré de muletiers, et je désespérais presque
+de me procurer quelques aliments, quand enfin je vis une troupe de
+mules campée au pied de la Cambre. Je me rendis en toute hâte auprès
+des _arrièros_, qui me firent le meilleur accueil et me convièrent
+à prendre un peu de thé Américain et à diner avec eux. J'acceptai avec
+d'autant plus de joie, que mes petites provisions avaient tout au plus
+suffi à calmer mon appétit aiguillonné par l'air vif des montagnes. Je
+pris place à côté du chef de la troupe, près d'un bon feu devant lequel
+bouillait la _casuèla_,--pot au feu Américain,--et sur lequel
+rôtissaient des _schurascos_, bandes de viande desséchée, ou
+espèce de beefteck à l'usage des Argentins. Pendant le diner les plus
+jeunes de la troupe surveillèrent à tour de rôle les mules éparpillées
+sur la cîme des monts environnants, seuls endroits où se trouve quelque
+verdure. La soirée se passa fort gaiement pour tous, et chacun eut pour
+moi toutes sortes d'attentions délicates: ce fut à qui me prêterait de
+quoi me composer un bon lit dans lequel je passai une excellente nuit
+qui, jointe au copieux repas que j'avais fait, me rendit les forces
+dont j'avais si grand besoin pour continuer ma route.
+
+Ce ne fut pas sans peine que je me séparai de ces excellentes gens, qui
+eurent encore la bonté de me faire accepter quelques provisions.
+
+Comme nous suivions une route toute opposée je m'en allai seul, pensant
+à mon pauvre Chilène, que les souffrances avaient définitivement mis
+hors d'état de me suivre, et que j'avais malheureusement été contraint
+de laisser quelques lieues plus loin, presque mourant.
+
+Pour franchir la Cambre, au pied de laquelle j'arrivai dans
+l'après-midi, j'eus à grimper, c'est le mot, pendant plus d'une heure
+et demie un sentier tortueux et étroit creusé à même le flanc de cette
+montagne presque à 45 degrés; luttant contre un vent des plus violents
+qui m'obligea fréquemment à me servir des pieds et des mains, afin de
+ne pas être précipité du haut en bas.
+
+Quand j'atteignis la cîme des Andes, le froid rigoureux m'empêcha de
+faire une halte aussi prolongée que je l'aurais désiré, au pied de la
+grande croix de bois érigée en cet endroit pour marquer la séparation
+du Chili d'avec la république Argentine. Je descendis, non sans
+beaucoup de peine, environ l'espace d'une demi-lieue par un chemin
+rapide et bordé de neiges éternelles qui me conduisit dans un bas-fond
+étroit où circulait avec fracas un cours d'eau au-dessus duquel de
+monstrueux rochers, provenant de la cîme des Andes, formaient un amas
+bizarre.
+
+Après avoir suivi pendant plus de deux heures des pentes si raides
+qu'il semble presque aussi impossible à l'homme qu'aux animaux de
+les descendre, je me trouvai enfin hors des régions glaciales. Les
+montagnes me parurent alors d'un aspect moins sombre. Je trouvai en
+différents endroits quelques algarrobes bien verts à l'ombre desquels
+je me reposai avec bonheur. La transition du climat me sembla si
+merveilleuse que je croyais rêver.
+
+En avançant encore, je me crus réellement transporté dans un pays
+enchanté; la nature était verte et riante autour de moi: quelques
+champs, et la plupart des versants de montagnes ensemencés et plantés
+d'arbres fruitiers, puis une route bien entretenue, annonçaient en
+ces lieux la présence de nombreux habitants. La joie et l'admiration
+de ces merveilles me faisaient oublier ma fatigue et la longueur de
+la route. Cependant, j'étais à bout de forces lorsque j'atteignis la
+guardia, habitation dans le genre de celle de l'Uspaillate, où je pus
+me reposer et me refaire l'estomac avec un peu de viande rôtie et de
+vin: ce dernier dont j'étais depuis si longtemps privé, me fit l'effet
+du plus excellent cordial, et me plongea dans le plus profond sommeil.
+C'était la première fois que je couchais dans un lit depuis mon départ
+de Rio-Quinto; et bien qu'il fût loin de mériter son nom, j'y passai la
+plus délicieuse nuit.
+
+Le lendemain, à mon réveil, je me remis en route, avec la bien
+légitime impatience d'atteindre au plus vite l'Aconcagua, premier bourg
+Chilien, que toutes mes fatigues, et toutes mes horribles souffrances
+me faisaient considérer comme une véritable planche de salut, comme le
+chemin de ma chère patrie.
+
+Il y avait encore loin de la Guardia à l'Aconcagua, mais le trajet
+si long qu'il fût était bien différent du précédent; le paysage était
+bien plus animé; de magnifiques troupeaux épars çà et là paissaient
+une fraîche luzerne qui me rappelait les champs de notre belle France.
+La route était bordée par une grande quantité de ranchos de chétive
+apparence, mais entourés de charmants petits jardins dont la vue
+rassérénait mon esprit. Dans plusieurs de ces frêles habitations où
+j'eus occasion d'entrer, soit pour demander à me rafraîchir, ou pour
+m'abriter pendant quelques heures de la brûlante ardeur du soleil,
+je fus agréablement surpris de voir quel ordre et quelle propreté
+régnaient partout. Dans chacun de ces pauvres intérieurs, je voyais
+de charmants enfants qui me parurent être l'objet de la plus tendre
+sollicitude; leurs parents semblaient mettre leur seul luxe dans
+l'ajustement de ces charmantes petites créatures, dont le joli visage
+épanoui contrastait tant avec les traits hideux des petits Indiens que
+j'avais eus pendant si longtemps sous les yeux.
+
+Tous ces braves gens en voyant mon état de maigreur et de dénûment
+ne pouvaient s'empêcher de témoigner une surprise qui grandissait au
+fur et à mesure que je répondais à leurs bienveillantes questions.
+Ils parurent on ne peut plus étonnés d'apprendre que j'avais eu la
+hardiesse d'effectuer seul la traversée des Andes, sans guide, et pour
+ainsi dire sans nourriture, surtout après avoir déjà enduré toutes
+les privations auxquelles j'avais été réduit en me rendant de la même
+façon de Rio-Quinto à Mendoza. Dans ce premier trajet cependant j'avais
+eu la possibilité de chasser, mais avec mille précautions dans la
+crainte d'être découvert par les Indiens. Lorsque je leur dépeignis
+mon horrible esclavage, ainsi que l'affreuse tyrannie dont j'avais
+été l'objet pendant plusieurs années, ce fut avec la plus grande
+sensibilité qu'ils prirent part à tous mes maux, et qu'ils s'enquirent
+de mes projets, m'offrant généreusement un asile chez eux, ou de me
+procurer les moyens de subvenir à mes besoins. Quelques-uns me croyant
+artisan, me proposaient de me faire employer dans quelque ferme, ou
+dans une des nombreuses fonderies de cuivre qu'il y avait dans les
+environs. Mais j'avais hâte de gagner l'Aconcagua; je leur témoignai
+ma vive reconnaissance, en m'excusant sur l'impatience que j'éprouvais
+de me renseigner sur ma famille dont j'avais depuis si longtemps le
+chagrin de ne savoir aucune nouvelle.
+
+Ils voulurent cependant m'obliger à passer quelques jours chez
+eux, afin de bien me reposer avant de continuer mon voyage; mais
+mon empressement d'arriver au but que je me proposais, m'empêcha
+d'accepter. Me voyant ainsi décidé à partir quand même, ils me
+chargèrent d'excellentes provisions qui, j'ose le dire, flattèrent un
+peu mon palais déshabitué des bonnes choses.
+
+Pendant toute cette route je fus comblé de prévenances, car à peine
+sortais-je d'une maison, que d'autres habitants, non moins aimables, me
+forçaient à céder de nouveau à leurs pressantes instances qui, bien que
+retardant infiniment ma marche, m'étaient on ne peut plus agréables et
+me remontaient le moral.
+
+Enfin après tant de haltes si consolantes j'arrivai à l'Aconcagua;
+j'étais au Chili!
+
+Tout en me reposant, je formais mille projets que les circonstances
+seules pouvaient m'aider à réaliser. J'hésitais entre Santiago et
+Valparaiso. La Providence qui m'avait si bien favorisé durant ma
+fuite et mes deux tristes et périlleux voyages, m'inspira le choix de
+Valparaiso. Alors j'employai la majeure partie de mes cinq piastres
+à payer la dépense que je venais de faire, et l'autre à me procurer
+des provisions. Malheureusement je ne pus en acheter une quantité
+suffisante pour la fin de mon voyage, car tout était fort cher; ce qui
+fit que lorsque j'arrivai à Quillotte, j'étais exténué de fatigue et de
+besoin.
+
+Par bonheur, la première personne que je rencontrai fut un
+Français occupé à donner des ordres sur les travaux du chemin de
+fer de Santiago. Je m'approchai de lui, et lui adressant la parole
+en français, je le priai instamment de vouloir bien me donner de
+l'occupation; mais j'osai lui dire qu'avant tout je le suppliais de
+me donner à manger, car je mourais d'inanition. Cet excellent homme,
+touché de ma misère et de mon état maladif, se hâta de satisfaire à mon
+désir; il m'emmena avec lui à son hôtel, et me fit partager son repas.
+
+La manière dont je répondis à toutes ses questions lui fit présumer
+que je n'avais point été habitué à un travail manuel. Il jugea même,
+au délabrement de mon costume, que j'avais dû éprouver bien des revers
+avant de me trouver réduit dans le triste état où il me voyait. Il
+employa tous les moyens de stimuler ma confiance: sa franchise et son
+air de bonté parfaite, m'entraînèrent à lui ouvrir mon cœur. Je lui
+racontai alors dans tous ses détails, ma triste histoire, depuis mon
+départ de France, jusqu'au moment de sa rencontre.
+
+Durant mon récit, son émotion fut grande, et souvent des larmes,
+envahissant furtivement sa paupière trahirent la bonté de son cœur.
+Parfois aux passages les plus émouvants, sa main rencontrait la mienne,
+et je ne pouvais me défendre de ces marques de sympathie, car je
+sentais avoir trouvé en lui un ami capable de me consoler et de m'aider
+à lutter victorieusement contre l'effroyable destin qui me poursuivait.
+
+Monsieur Barthès, (tel était le nom de mon protecteur) m'avait promis
+de m'occuper; et lorsque nous sortîmes de l'hôtel j'insistai pour
+entrer immédiatement en fonctions; il voulait s'y opposer, à cause de
+l'état de fatigue et d'extrême faiblesse dans lequel je me trouvais;
+mais je persistai, et j'obtins ce que je voulais, car j'avais à cœur
+de gagner au moins l'excellent repas qu'il m'avait fait faire. Il me
+présenta à ses péones comme un nouveau compagnon: c'est ainsi que je
+devins maçon bien malgré ce cher Monsieur Barthès, qui étant convaincu
+que je n'avais jamais fait un semblable métier, éprouvait une véritable
+répugnance pour ma décision.
+
+Pendant quelques jours cet état fatiguant ne laissa pas que de me
+paraître fort dur; mais le courage aidant, je parvins à m'y faire
+assez pour avoir la conscience de bien gagner ma rétribution. Par
+moments cependant, lorsqu'il me fallait ainsi que d'autres, remuer
+de gros blocs de granit, les forces semblaient me faire défaut, et à
+la suite des efforts que je faisais je tombais dans un complet état
+de défaillance qui me valait toujours les marques de la plus grande
+sollicitude et les reproches amicaux de mon brave compatriote, qui
+taxait ma persistance d'obstination et de déraison.
+
+Ce digne homme cherchait sans relâche à me caser plus convenablement
+ailleurs. Il ne cessait de faire des démarches qu'il avait soin de
+me cacher, se faisant le plus grand scrupule de me donner de fausses
+espérances. Il adoucissait mon sort par tous les moyens imaginables;
+il me faisait prendre mes repas avec lui, et me logeait dans sa
+propre chambre. En dehors des heures de travail il exigeait que je ne
+le quittasse pas plus que son ombre; il me présentait chez ses amis
+chez lesquels, vu la haute considération dont il jouissait, j'étais
+généralement fort bien accueilli. La bonté délicate de cet homme le
+poussait jusqu'à prévoir les moindres besoins que je pouvais avoir, et
+lui inspirait tous les moyens imaginables pour me procurer quelques
+distractions. Redoutant de me laisser seul le dimanche, lorsqu'il
+se rendait chez lui à Valparaiso, où il possédait une maison, il ne
+partait jamais sans avoir donné quelques ordres à l'hôtelier pour que
+je fusse bien traité en son absence, et pour qu'il prit soin de me
+procurer le plaisir de sa bonne compagnie, car cet homme étant presque
+une copie de lui-même s'intéressait aussi beaucoup à moi.
+
+Le dimanche soir ou le lundi matin, quand cet excellent ami revenait
+à ses occupations, il rapportait toujours quelques provisions, telles
+que friandises de toutes sortes, et quelques livres, dont la lecture
+me causait une grande joie. Aussi modeste que bon, mon protecteur,
+ayant reconnu que je possédais quelque instruction, prenait plaisir à
+faire naître de longues conversations sur des sujets agréables, qui
+charmaient nos instants de liberté.
+
+Comblé de tant d'attentions et de tant de prévenances, mon esprit se
+rassénait, le voile de mes pensées lugubres se levait chaque jour un
+peu plus, et le soleil de l'espérance jetait une bienfaisante clarté
+dans mon cerveau malade. Mon bienveillant ami sachant quel bonheur
+j'éprouvais à parler et à entendre parler de ma famille, m'entretenait
+fréquemment à son sujet. Afin d'avoir la certitude qu'elles
+parviendraient, il se chargea de quelques lettres que j'adressais en
+France.
+
+Un mois s'était écoulé depuis que je possédais l'amitié de cet homme
+respectable, lorsque d'ouvrier que j'étais, il me fit tout-à-coup
+contre-maître et augmenta ma solde qu'il jugea être trop minime pour
+les services que je lui rendais.
+
+Je pus dès lors penser un peu à ma toilette et, lorsque les travaux de
+la station de Quillotte furent terminés, j'eus le bonheur de pouvoir
+acheter un peu de linge et de me couvrir d'un bon puncho et d'un bon
+pantalon. Dire la joie que je ressentis en me voyant ainsi vêtu serait
+impossible. Il me semblait que j'avais l'air de quelqu'un de passable.
+Je m'enhardis subitement au point d'éprouver quelque plaisir à me
+promener par les rues de la ville que je ne connaissais pas encore,
+bien que je l'habitasse depuis près de trois mois.
+
+Cependant, malgré ce changement inouï dans mon existence, ma santé
+était fort ébranlée; la plupart de mes nuits étaient difficiles et
+agitées par des rêves bruyants qui troublaient souvent le sommeil de
+ce bon monsieur Barthès, et lui donnaient de grandes inquiétudes sur
+moi. Eveillé même, je ne pouvais me mettre en garde contre les funestes
+effets que me causait la surprise. L'apparition subite de quelqu'un ou
+des éclats de voix inattendus, me donnaient des soubresauts nerveux
+et une sorte de tremblement convulsif. Mon si brusque changement de
+nourriture au lieu de calmer ma disposition à ces malaises, semblait
+en quelque sorte l'augmenter; ce qui désolait d'autant plus monsieur
+Barthès, que les circonstances allaient nous séparer, du moins pour
+quelque temps; car n'ayant plus rien à faire à Quillotte, il allait
+retourner chez lui au sein de sa famille. Il me proposa de m'emmener;
+mais à la manière dont je refusai son offre obligeante comprenant que
+la délicatesse seule avait dicté mon refus, il n'osa plus insister,
+mais il tenta encore quelques démarches en ma faveur qui, grâce à Dieu,
+et loin de son attente, eurent un plein succès. Il vint tout ému et
+tout joyeux, m'annoncer cette bonne nouvelle. Il avait obtenu un emploi
+de machiniste chez un des personnages les plus riches du pays, qui
+avait précisément besoin de quelqu'un pour surveiller et diriger les
+travaux de son immense récolte, pour laquelle il avait intention de
+n'employer que des machines.
+
+Force me fut de me soumettre à un changement de résidence et de quitter
+Quillotte, où j'avais déjà fait quelques aimables connaissances chez
+lesquelles je passais tous mes moments de loisir; ce qui calmait un peu
+mes tristes pensées et par conséquent apportait quelque amélioration
+dans l'état de ma santé.
+
+Je partis en compagnie de mon nouveau patron pour l'une de ses fermes
+appelée Las Massas, distante d'une dizaine de lieues de Quillotte. Je
+me trouvais ainsi rétrograder vers la route que j'avais déjà parcourue
+à mon arrivée, en suivant toutefois un chemin différent et des plus
+pittoresques.
+
+Lorsque nous arrivâmes à destination, Don Césario (mon patron) après
+m'avoir présenté à sa famille me conduisit à l'immense champ dont
+le travail allait m'être confié. Il me laissa le soin d'indiquer
+l'emplacement convenable pour les machines, ainsi que celui où je
+voulais que l'on me construisît un rancho, devant habiter ce lieu même
+pour y exercer une continuelle surveillance.
+
+Je m'étais bien engagé à diriger les travaux, mais non à monter les
+machines, ce dont je me trouvai cependant chargé à mon grand regret,
+craignant de ne pouvoir m'acquitter de cette opération difficile;
+mais, ne trouvant personne dans le pays qui fût capable de faire
+cette besogne, il fallut bien me résigner à en faire l'essai. J'eus
+le bonheur de réussir au-delà de mon attente. Outre cette occupation,
+qui n'était nullement de ma compétence, il me fallut encore dresser
+des chevaux et des bœufs pour faire fonctionner ces machines à battre
+et à vanner qui, dans ces contrées, ne pouvaient être mues qu'avec le
+secours des animaux.
+
+Plusieurs jours se passèrent dans cette occupation difficile autant
+que désagréable, qui eut pour premier résultat d'occasionner quelques
+avaries qu'il me fallut réparer moi-même.
+
+Enfin, commencèrent les fonctions pour lesquelles j'étais engagé;
+fonctions d'autant plus difficiles, que je me trouvai tout-à-coup
+entouré d'une soixantaine de paysans fort grossiers, et pour la
+plupart très-rétifs; dès les premiers ordres que je leur donnai, ou
+les premières observations que je leur fis, ils entrèrent dans la voie
+de la rébellion et me menacèrent. Fort heureusement pour moi, j'étais
+habitué depuis longtemps au danger, et ma fermeté décontenança le
+plus grand nombre d'entre eux; quant aux autres je les chassai, après
+avoir avisé Don Césario de leur conduite: par mesure de prudence, et
+connaissant à fond le caractère traître et vindicatif de ces êtres de
+pure race indienne, j'empruntai les pistolets de mon patron. Bien m'en
+avait pris d'agir ainsi; car les mutins expulsés eurent l'effronterie
+de revenir avec l'intention d'ameuter les autres contre moi, contre
+le _gavacho_--l'étranger, l'homme de rien.--Jugeant à l'attitude
+de mes ouvriers qu'ils se laisseraient bien vite entraîner si je
+faiblissais, je m'élançai au-devant des meneurs, et les sommai de se
+retirer à l'instant. L'un d'entre eux, plus hardi que ses compagnons,
+ayant levé la main pour me frapper, je démasquai incontinent mes
+pistolets, en leur disant que je tirerais sur celui qui ferait un pas
+de plus. La vue de ces armes qu'ils étaient loin de supposer en ma
+possession, bien qu'elles ne fussent point chargées, les rendit aussi
+lâches qu'ils s'étaient montrés arrogants. Ils s'en furent l'oreille
+basse, et convaincus qu'un _gavacho_ n'était pas homme à se
+laisser intimider par des gens de leur espèce.
+
+Toutefois, ce genre de triomphe qui me valut désormais la
+considération des plus raisonnables, me dégoûtait et me déplaisait
+extrêmement. Aussi écrivis-je à Don Césario, qui était alors alcade,
+que s'il ne trouvait moyen d'empêcher ces débordements furieux,
+j'abandonnerais les travaux qu'il m'avait confiés, aux risques, pour
+lui, de perdre sa récolte. Il s'empressa de venir me trouver pour se
+concerter avec moi sur les mesures à prendre. Nous réunîmes les péons
+auxquels il fit lui-même la paye. Il renvoya instantanément tous ceux
+que je lui désignai comme ayant fait partie de la cabale, et les menaça
+de la prison en cas de récidive. Il annonça en outre aux autres, qu'il
+me conférait ses pleins pouvoirs pour leur commander, les chasser, ou
+les faire incarcérer si besoin était. Depuis ce moment aucun d'entre
+eux ne donna lieu à des reproches sur sa conduite.
+
+Mais par suite, je n'eus guère lieu de me louer des procédés de Don
+Césario, qui après m'avoir promis une rétribution convenable, jugea
+à propos de la réduire considérablement. En ma qualité d'étranger,
+n'ayant personne pour me faire rendre justice, il fallut me résigner
+à perdre un gain bien mérité, et qui m'eût été d'un grand secours. Je
+séjournai cependant quelque temps encore à la ferme de Las Massas, sans
+pouvoir me rendre à Quillotte, car don Césario, piqué de ce que je lui
+avais reproché sa mauvaise foi, me refusait les moyens d'y retourner.
+Pourtant au bout de quelques jours, ayant songé que son obstination lui
+coûterait au moins ma nourriture et mon logement, il me fit prêter un
+cheval.
+
+Je partis sans savoir ce que je deviendrais, sans asile, et presque
+sans argent, mais le cœur rempli d'aise en rompant toute relation
+avec Don Césario dont j'avais eu beaucoup à me plaindre; je n'étais
+resté aussi longtemps, que par considération pour son frère Don
+Matys-Ovaillo, qui m'avait comblé de ses bienfaits et auquel j'avais
+voué une grande reconnaissance.
+
+De retour à Quillotte, je revis la plupart des connaissances que j'y
+avais faites; chacun me reçut à bras ouverts, et voulut me garder
+quelques jours; M. Barthès, ayant eu connaissance de mes ennuis,
+m'écrivit pour m'engager à me rendre au plus vite à Valparaiso, où il
+espérait, disait-il, me caser sous peu, d'une manière définitive. Je
+fus donc forcé de refuser toutes les offres aimables qui m'étaient
+faites avec tant d'instances. Il me restait heureusement une piastre,
+qui servit à payer ce voyage de vingt cinq lieues que je fis en chemin
+de fer. Deux heures suffirent pour franchir l'espace qui sépare
+Quillote de Valparaiso, où j'arrivai après avoir côtoyé la mer pendant
+plus d'une lieue.
+
+Dans la gare, j'aperçus bientôt M. Barthès duquel j'avais été séparé
+pendant plus de trois mois. Grande fut ma joie de retrouver cet
+excellent et respectable ami qui me reçut à bras ouverts. Sa femme,
+son fils Paul, qui avait à peu près mon âge, et sa fille, qui étaient
+aussi très-désireux de me connaître, avaient aussi pris la peine de
+l'accompagner, et me firent l'accueil le plus touchant. Nous nous
+rendîmes ensemble à leur habitation, située sur les hauteurs qui
+dominent le port, et à laquelle nous n'arrivâmes qu'en gravissant la
+_Quèbrada de l'Almendral_--gorge de l'amandier--.
+
+Mon ami m'engagea presque aussitôt à suivre Paul, son fils, qui
+m'emmena dans sa chambre où il me força bon gré mal gré à revêtir ses
+propres vêtements. Je fus très-touché et très-ému de cette marque
+d'amitié et de considération, mais vraiment gêné sous le costume
+élégant que j'avais endossé; car depuis mon départ de Buénos-Ayres j'en
+avais perdu l'habitude. Quand je redescendis, et qu'à l'aide d'une des
+glaces du salon je pus me rendre compte de ma subite transformation,
+au lieu d'en être satisfait, j'éprouvai presque un coup terrible, car
+malgré moi, tout un monde de souvenirs douloureux m'assaillit.
+
+Le bienveillant empressement et la sollicitude de la famille Barthès
+triomphèrent heureusement de cette profonde tristesse, qui faillit
+cependant me reprendre encore lorsque nous fûmes à table. Entouré
+de ces dignes personnes qui me rappelaient d'autant mieux mes chers
+parents, que je leur entendais fréquemment prononcer le nom de Paul qui
+était celui de mon frère bien-aimé, je ne pouvais détourner ma pensée
+de ma chère patrie et des êtres chéris que j'y avais laissés. Vers la
+fin du repas pourtant, je fis meilleure figure, car les efforts de mon
+infatigable ami m'amenèrent à partager la gaîté et l'entrain de chacun.
+
+La délicatesse de mes amphytrions était poussée à un tel point, que
+malgré leur vif désir d'entendre de ma bouche même le récit de mes
+malheureuses aventures, il se passa plusieurs jours sans qu'ils me
+fissent la moindre question, dans la crainte de raviver mes chagrins.
+Comme ces dames m'entretenaient souvent au sujet de ma famille je leur
+en fis voir les portraits, en leur expliquant de quelle manière j'étais
+parvenu à les conserver jusqu'alors; ce qui éveilla leur curiosité au
+plus haut point, et me procura l'occasion de leur raconter l'histoire
+de ma captivité.
+
+Bien que je me trouvasse très-heureux d'être aussi choyé que dans
+ma propre famille, il me coûtait néanmoins beaucoup de rester dans
+l'inaction, où m'avait plongé depuis trois jours l'attente de l'emploi
+que m'avait fait espérer Monsieur Barthès, et lequel était encore à
+trouver; car je m'aperçus que cela n'avait été de sa part qu'une ruse
+délicate pour me faire accepter un asile chez lui. Ne voulant pas
+abuser de l'extrême bonté de cette famille, je cherchais activement à
+me caser. Pendant plusieurs jours, mes démarches furent infructueuses,
+ce qui augmenta considérablement ma tristesse.
+
+Ces messieurs Barthès, auxquels je m'étais bien gardé de communiquer
+le sujet de ma vive préoccupation, firent tout au monde pour me
+distraire. A force d'instances, ils me décidèrent à les accompagner
+au théâtre; c'était la première fois que j'y allais depuis mon départ
+de France; bien que la salle fût splendide, et que l'on jouât les
+_Diamants de la Couronne_, mon esprit était ailleurs. Lorsque
+le premier acte fut fini, mes amis me conduisirent au foyer, où se
+pressait une foule aristocratique de toutes les nations, dont la mise
+élégante ajoutait encore à l'éblouissante décoration de cette salle.
+Après avoir joui pendant quelques instants de ce magnifique coup d'œil
+nous retournâmes à nos places pour le lever du rideau.
+
+Il y avait à peu près un quart d'heure que le second acte était
+commencé, quand s'éleva derrière nous une conversation très-animée,
+qui n'avait cependant rien d'hostile: les mots, c'est lui, c'est lui,
+fréquemment répétés par l'un de mes bruyants voisins, m'ayant fait
+tourner la tête, je fus très-agréablement surpris en reconnaissant une
+personne que j'avais connue à Mendoza, et dont toute l'attention ainsi
+que celle de son compagnon paraissait particulièrement fixée sur moi.
+Je me levai aussitôt pour saluer; mais je devais marcher de surprise en
+surprise, car ainsi qu'elle, l'autre personne me tendit la main en me
+faisant toutes sortes de démonstrations amicales, et en m'appelant par
+mes noms. Je sus bientôt le mot de l'énigme: ce Monsieur qui m'était
+inconnu, était arrivé à Buenos-Ayres quelque temps après moi, et à
+l'instigation de sa famille qui était liée avec la mienne, n'avait
+cessé de s'informer à mon sujet. Il correspondait depuis longtemps avec
+mon excellente mère qui, six mois après ma capture par les Indiens,
+avait été instruite de ce fait par les bons missionnaires, et par un
+savant bien connu, Monsieur Bravard, auquel l'amour de la science causa
+une mort terrible et prématurée; il périt sous les décombres de la
+superbe Mendoza dont il n'avait que trop judicieusement prédit la ruine
+prochaine quelques jours auparavant.
+
+Monsieur Edmond Carré, tel est le nom du charmant et obligeant
+compatriote avec lequel j'eus le bonheur de faire plus ample
+connaissance dès le lendemain, avait, par un pressentiment
+extraordinaire, conservé quelques lettres de ma mère, dans la prévision
+qu'un hasard providentiel pourrait nous faire rencontrer. Mes amis
+Barthès, dont j'avais reçu tant de marques de sympathie, partagèrent
+la joie que j'éprouvais de cette heureuse rencontre, qui n'aurait sans
+doute pas eu lieu sans leurs pressantes instances pour me faire prendre
+quelques moments de distraction. Je fus d'autant plus enchanté de cette
+circonstance inespérée, qu'il en résulta une conversation qui ne fit
+que confirmer la véracité du récit que j'avais fait de mes malheurs à
+la famille Barthès.
+
+Ce fut par l'intermédiaire de monsieur Carré que me parvinrent des
+lettres de ma famille, lesquelles me mirent dans la possibilité de
+revenir en France.
+
+Pendant un séjour de plusieurs mois à Valparaiso, malgré toute
+l'obligeance de mes amis Barthès et Carré, je ne trouvai que de
+pénibles emplois qui finirent par altérer complètement ma santé. Là,
+cachant soigneusement à mes amis ma triste position, je me trouvai,
+comme à travers la Pampa et au sein des Cordillières, réduit plusieurs
+fois à la famine. J'étais accablé de douleurs, me voyant partout et
+toujours, poursuivi par le même sort: au milieu d'êtres civilisés je
+fus souvent réduit, pour me reposer de mes fatigues du jour, à coucher
+dans une mansarde sans toiture, où j'étais exposé sur un grabat au vent
+glacial et à une pluie torrentielle qui m'engourdissait les membres, et
+ravivait mes blessures à un tel point que j'avais toutes les peines du
+monde à me remettre sur pied.
+
+Ces tristes emplois même me manquèrent à plusieurs reprises; parfois
+je me vis dans l'obligation de me contenter de deux ou trois bouchées
+de pain pour toute ma journée, et de m'introduire furtivement dans
+des écuries où je partageais la litière d'animaux qui, plus heureux
+que moi, avaient au moins une nourriture suffisante pour calmer leur
+appétit.
+
+Accablé de désespoir et de plus en plus malade, je me décidai, ainsi
+qu'on me l'avait conseillé, à me présenter chez M. Cazotte, consul de
+Valparaiso. Ce fonctionnaire me fit le plus bienveillant accueil, en me
+félicitant sur mon heureux retour à la liberté. Il m'apprit que depuis
+longtemps il avait reçu du gouvernement des ordres me concernant,
+et il me fit voir un énorme dossier dans lequel étaient classés les
+différents articles qu'il avait fait publier pour moi dans tous les
+journaux Chiliens: c'était le résultat des démarches que ma famille
+avait faites près de Monsieur Limpérani, consul général de Santiago, et
+auprès des missionnaires. Monsieur Cazotte eut ensuite la bonté, avant
+de me faire embarquer sur la corvette _la Constantine_, de me
+munir de tout ce qui m'était nécessaire pour la traversée.
+
+Huit jours après mon entrevue avec le consul, le départ du bâtiment
+pour la France devant avoir lieu irrévocablement, je me rendis chez
+mes excellents amis Barthès pour leur faire mes adieux, et leur
+témoigner encore une fois de ma sincère gratitude. Ce ne fut pas sans
+une vive émotion que je me séparai de ces excellentes personnes, dont
+le souvenir ne saurait s'effacer de ma mémoire, non plus que celui de
+Monsieur Carré qui avait agi à mon égard avec autant de bienveillant
+intérêt que si j'eusse été un de ses parents.
+
+Comme à Valparaiso, sur le navire qui me ramenait en Europe, mon
+esprit, accablé par de longues misères, n'était ouvert qu'à deux
+préoccupations: le besoin de revoir la France et tous ceux que
+j'aimais, puis une lutte incessante contre les réminiscences de ma
+captivité.
+
+De même que Mungo Park, échappé à la tyrannie des Maures du Sahara, je
+fus longtemps à croire à ma délivrance. Il me fallut, ainsi qu'à ce
+grand voyageur: l'Océan traversé, le retour dans la patrie, le calme
+réparateur du foyer paternel, pour délivrer mon sommeil des visions, et
+mon cerveau des fantômes évoqués par le souvenir odieux des brigands du
+désert.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+A
+
+La Viscacha ou _Trouly_ en indien est fort commune au Sud de
+Buenos-Ayres. Cet animal creuse des terriers comme les lapins, avec
+nombre d'issues rapprochées les unes des autres et le plus souvent
+aboutissant à des chemins. Il habite en famille, il consomme l'herbe
+des environs. Il n'est pas rare de le rencontrer dans des jardins où
+il cause de grands dégâts, ou bien encore dans des champs ensemencés.
+Il ne sort que de nuit, au moment du crépuscule sans jamais s'éloigner
+beaucoup. Sa longueur varie de 20 à 25 pouces, non compris la queue,
+son corps est trapu, la tête grosse et jouflue, l'oreille grande, l'œil
+grand, le museau obtus et velu, il a la gueule et les dents du lièvre.
+Le train inférieur est beaucoup plus haut que le postérieur, il a des
+soies fort longues qui lui tiennent lieu de moustaches, et qui sont
+fort dures. La chair de cet animal est très-blanche, très-tendre, mais
+aussi très-fade, cependant bonne à manger étant bien accommodée.
+
+
+B
+
+_Gnayu-u d'Azara: cervus compestris_ de F. Cuvier. Sorte de
+chevreuil qui diffère de l'espèce européenne par sa gorge blanche.
+
+
+C
+
+Le céton,--_mamouël céton, ou careux céton_--n'est autre chose
+qu'une sorte de chardon auquel les Indiens donnent l'un ou l'autre de
+ces noms, selon qu'il est vert ou sec. Vert, il s'appelle _careux
+céton_, sec, _mamouël céton_.
+
+Ce chardon, fort commun dans certains parages où il y pousse avec une
+très-grande rapidité, diffère totalement de celui que nous connaissons
+en France, c'est une tige ronde fort droite, qui atteint souvent plus
+de deux mètres de hauteur et dont le diamètre varie de 1 à 2 et même
+jusqu'à 2 pouces 1/2, et qui est armée, pour ainsi dire, dans toute sa
+longueur, de feuilles longues et étroites ayant forme d'angles aigus et
+hérissées d'une grande quantité d'épines. Le sommet de cette tige est
+couronné par une agglomération de petites feuilles ayant l'aspect d'une
+boule.
+
+Les Indiens sont généralement très-friands de cette plante qui, dans
+les commencements de sa croissance, leur est d'un grand secours pour
+la préparation de certains mets, tels que: 1º Le _Tchaffis-céton_
+mélange de lait et de petits morceaux de tige de ce chardon, qu'ils
+font fermenter et dont ils se régalent aussi souvent que possible. 2º
+Le _Hilo-Céton_, chardon cuit sous la cendre et toujours mêlé à de
+la viande crue ou bien encore à demi cuite.
+
+Ils en mangent aussi à l'état de crudité et je m'en suis régalé
+quelquefois aussi; car dans son état naturel je lui trouvais beaucoup
+d'analogie avec le céleri.
+
+Une fois sec, ce gigantesque chardon dont la tige est devenue creuse
+et fort dure, sert de bois--mamouël--aux Indiens de la plaine qui,
+durant les trois quarts de l'année, n'ont d'autre combustible à leur
+disposition que des--_mey-vacas ou mey-potro_ fientes de bœufs
+ou de chevaux séchées--ou bien encore des _Foros_ et de la
+_yiéouine_, c'est-à-dire des os et de la graisse.
+
+
+D
+
+Ou montagne à fenêtres, ainsi nommée par les Hispanos-Américains, en
+raison d'une brèche qui vue d'un point sud-est ressemble à une fenêtre,
+qui la traverse de part en part. Cette montagne a plus de cinquante
+lieues de circonférence à sa base, mais étant placée sur un terrain
+ascendant, il résulte que bien qu'elle soit éloignée de plus de treize
+lieues du rivage, il semblerait en la voyant du large, qu'elle fait
+partie de la côte.
+
+
+E
+
+La Plata, the argentine confédération and Paraguay etc. Ou
+explorations du bassin de la Plata, exécutées dans les années 1853-56
+d'après les ordres du gouvernement des États-Unis, par Thomas Page,
+commandant de l'expédition. Londres 1859.
+
+[Illustration:
+
+CARTE
+
+DES PAMPAS
+
+de Buenos Ayres
+
+et de la
+
+PATAGONIE ]
+
+
+
+
+TABLES DES MATIÈRES
+
+
+Chapitres pages
+
+AU LECTEUR I
+
+I.--Comment il se fait que je pars pour Montévidéo.--Dans
+quel but j'entreprends ce voyage 1
+
+II.--En quelles mains j'étais tombé 35
+
+III.--La Pampa et les Pampéens 96
+
+IV.--De la religion des Indiens 145
+
+V.--La médecine chez les Indiens 152
+
+VI.--Engraissement des chevaux.--Abattage d'un
+cheval.--Principale nourriture des Indiens
+pendant la belle saison.--Du tatou.--Un évènement
+tragique 164
+
+VII.--La musique chez les Indiens.--Leurs divers instruments.
+--Jeux 177
+
+VIII.--Projets de fuite.--Désespoir.--Changement de
+position.--Je deviens secrétaire des Indiens 185
+
+IX.--Orgies des Indiens.--Leurs différentes boissons.--Je
+me construis une case.--Sciences des
+Indiens 222
+
+X.--Fêtes religieuses des Indiens 237
+
+XI.--Comment la politique des Provinces unies de la
+Plata vint influer sur ma destinée.--Le général
+Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale 252
+
+XII.--Rio Quinto et mon départ pour Mendoza 270
+
+XIII.--Mendoza 279
+
+XIV.--Départ de Mendoza.--Passage de la Cordillière.--Séjour
+au Chili.--Retour en France 287
+
+NOTES 333
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+Abbeville.--Imprimerie de P. Briez.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 ***
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+ Trois ans d'esclavage chez les Patagons | Project Gutenberg
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 ***</div>
+
+
+<h1>
+TROIS ANS D'ESCLAVAGE<br>
+CHEZ LES PATAGONS
+</h1>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<h4 class="nobreak" id="ABBEVILLE-IMPRIMERIE_P_BRIEZ">ABBEVILLE.—IMPRIMERIE P. BRIEZ.</h4>
+
+<p><figure class="figcenter illowp57" id="004" style="max-width: 29em;">
+<img class="w100" src="images/004.jpg" alt="">
+<figcaption class="caption">
+
+Glymmatographie sur acier, Baudran.<br>
+
+A. GUINNARD.</figcaption>
+</figure>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+
+<div class="chapter">
+<h1>
+TROIS ANS<br>
+D'ESCLAVAGE<br>
+CHEZ LES PATAGONS
+</h1>
+<h2 class="nobreak">RÉCIT DE MA CAPTIVITÉ</h2>
+<h3>
+PAR</h3>
+<h2 class="nobreak">
+A. GUINNARD
+</h2>
+<h3>MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE</h3>
+<h4>
+OUVRAGE<br>
+accompagné d'un portrait de l'auteur et d'une carte</h4>
+<h3>Deuxième Édition</h3>
+<h4>
+PARIS</h4>
+<h4>
+P. BRUNET, LIBRAIRE-EDITEUR
+</h4>
+<h4>
+31, RUE BONAPARTE</h4>
+<h4>
+1864
+</h4>
+<h5>Tous droits réservés.</h5>
+
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="A_MADAME_LA_MARQUISE_DHAUTPOUL">A MADAME LA MARQUISE D'HAUTPOUL</h2>
+</div>
+
+
+<p>Si le mot reconnaissance peut suffire aux
+cœurs bien nés pour exprimer toute leur profonde
+gratitude, permettez-moi, Madame, de
+vous dédier ces souvenirs de mes souffrances
+passées.</p>
+
+<p>Daignez, Madame la Marquise, en agréant ce
+faible hommage, le considérer comme la preuve
+du meilleur et du plus respectueux souvenir qui
+se soit gravé en lettres ineffaçables dans la mémoire
+du pauvre voyageur éprouvé que vous
+avez bien voulu honorer de votre précieux et
+bienveillant intérêt.</p>
+
+<p>
+A. G.<br>
+</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</h2>
+</div>
+
+
+<p>J'ai publié il y a quelques mois, dans le <i>Tour
+du Monde</i>, un sommaire de mes aventures en
+Patagonie. Le mauvais état de ma santé fut la
+seule cause qui m'empêcha d'en faire tout d'abord
+la relation complète; néanmoins je n'avais pas
+renoncé à la réalisation de ce projet qu'aujourd'hui
+seulement, il m'est permis de mettre à
+exécution.</p>
+
+<p>Pressé par de nombreux encouragements, ainsi
+que par les bienveillants conseils dont ont bien
+voulu m'honorer les personnes les plus distinguées,
+soit par leur science, soit par le rang élevé
+qu'elles occupent, je me suis déterminé à dépeindre les
+horribles souffrances que j'ai endurées
+pendant ma longue captivité, et à décrire les
+mœurs et les coutumes des diverses peuplades
+dont j'ai été l'esclave.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span></p>
+
+<p>Ce livre n'a aucune analogie avec les nombreuses
+et romanesques relations de voyages qui
+ornent nos bibliothèques; il est tout simplement
+l'œuvre d'un malheureux voyageur éprouvé qui
+n'aurait sans doute jamais osé écrire, sans cette
+circonstance.</p>
+
+<p>Je n'ai pas, ainsi que tant d'autres, cherché à
+imiter; je me suis purement et simplement borné
+à faire la narration scrupuleuse de mes aventures
+et celle des mœurs et coutumes des
+Patagons, des Puelches, des Pampas et des Mamuelches
+avec lesquels, par un enchaînement de
+circonstances malheureuses, j'ai dû forcément
+vivre pendant plus de trois ans et demi. La connaissance
+de leur langage et une longue habitude
+de leur genre d'existence, m'ayant mis à même
+de les considérer sous leur véritable point de vue,
+on pourra prendre pour termes de comparaisons
+avec tels ou tels écrivains que je m'abstiens de nommer,
+les diverses observations que j'ai pu faire.</p>
+
+<p>Je ne me suis pas adonné plus spécialement à la
+science qu'à la littérature, mais étant le seul qui,
+jusqu'à ce jour, ait pu pénétrer aussi avant dans
+l'intérieur de la Patagonie, je me trouve par cela
+même plus que tout autre dans la possibilité de
+renseigner exactement le lecteur sur ses nomades
+habitants. J'ai l'espoir que ce récit d'une des phases
+terribles de mon existence, offrira quelqu'intérêt,
+et que la jeunesse entreprenante et inexpérimentée,<span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span>
+qui chaque année s'expatrie, poussée,
+comme je le fus moi-même, autant par l'ambition
+que par l'attrait de l'inconnu, y trouvera une
+leçon salutaire.</p>
+
+<p>Sur la carte qui figure à la fin de ce récit, j'ai
+tracé un itinéraire des parages où j'ai vécu pendant
+si longtemps. Ce travail ne pouvait être et
+n'est point d'une exactitude mathématique, car
+ayant été dans le plus complet état de dénument,
+je n'ai pas eu à ma disposition les instruments
+propres à déterminer les diverses positions des
+lieux que j'ai parcourus. Cependant, grâce à ma
+fidèle mémoire et au soin que j'ai toujours eu de
+remarquer les différentes directions que j'ai suivies
+avec les Indiens mes maîtres, grâce aussi à
+l'habitude que j'avais contractée d'évaluer les
+distances franchies avec les incomparables chevaux
+de ces régions lointaines, lesquels galopent
+facilement depuis l'aurore matinale jusqu'au tardif
+coucher du soleil, j'obtins pour moyenne, tout
+en faisant la part des difficultés du terrain, vingt-cinq
+lieues par jour. Toute approximative que
+puisse être cette mesure, elle n'est pas bien éloignée
+de la vérité; et l'on pourra s'en convaincre
+lorsqu'il sera permis de pénétrer dans l'intérieur
+de ces terres, ce qui ne saurait du reste manquer
+d'arriver un jour ou l'autre. Je dirai même plus,
+c'est que j'espère même qu'il sera possible de
+reconnaître les endroits que je désigne.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span></p>
+
+<p>On se demandera sans doute pour quelle raison
+cette carte est écrite en langue inconnue? c'est,
+parce que, sachant le langage de ces nomades,
+j'ai acquis la certitude qu'on a jusqu'alors, non
+seulement tronqué les noms de leurs tribus, mais
+encore qu'on n'en connaît qu'un petit nombre.
+L'orthographe de ces noms diffère de celle généralement
+adoptée parce que je pense, que non
+seulement il est nécessaire de faire connaître ces
+diverses dénominations, mais qu'il est, pour le
+moins, aussi utile de leur conserver leur véritable
+prononciation indienne.</p>
+
+<p>Ma délivrance ayant été aussi subite qu'imprévue,
+je n'ai pu rapporter aucun objet en souvenir
+de mon pénible voyage, de sorte que nombre
+de personnes ont peine à croire à la possibilité de
+mon retour après de semblables épreuves et que
+quelques-unes ont paru mettre en doute, les
+tristes et cruelles péripéties de mon exceptionnel
+voyage. Telle ne fut pas toutefois l'opinion de plusieurs
+membres de la science et particulièrement
+celle du bien regrettable M. Jomard, membre de
+l'Institut, qui parfaitement renseigné à cet égard,
+daigna me faire l'accueil le plus bienveillant. Cet
+homme illustre, qui jusque dans l'âge le plus
+avancé conserva toute la plénitude de ses facultés
+et dont le cœur resté jeune jusqu'au dernier
+instant, battit d'un si généreux enthousiasme
+pour les voyageurs éprouvés, m'honora de ses<span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span>
+bons conseils et m'engagea à faire une relation
+pour laquelle il voulut bien me promettre sa
+précieuse coopération. Mais hélas! je ne devais
+point être assez heureux pour jouir d'une semblable
+faveur, car bientôt après la mort en le
+surprenant au milieu de ses travaux, l'arrachait
+au monde scientifique dont il avait été un si
+digne représentant.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak">TROIS ANS D'ESCLAVAGE CHEZ LES PATAGONS</h2>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</h2>
+</div>
+
+<p class="center">Comment il se fait que je pars pour Montévidéo,
+et dans quel but j'entreprends ce voyage.</p>
+
+
+<p>Je n'avais encore que vingt-trois ans en
+1855, fort peu d'expérience, quelque ambition,
+et je possédais par-dessus tout l'amour
+des voyages. Dès ma plus tendre enfance, je
+m'étais senti comme électrisé au récit de ceux
+de mon aïeul maternel Ulliac de Kvallant, <i>officier
+de marine</i>, qui, à vingt-deux ans, avait
+déjà fait trois fois le trajet des Grandes-Indes et
+que la fortune avait daigné favoriser d'un de
+ses plus gracieux sourires. Plus tard la lecture
+développa encore chez moi cette passion d'une<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span>
+manière plus prononcée. J'avais tellement foi
+dans ma réussite au loin, que me voyant sans
+un avenir de mon goût, je pris subitement
+la fatale résolution de m'expatrier pour quelques
+années que je me proposais d'employer
+aussi fructueusement que possible, tant au
+profit de ma mémoire qu'à celui de ma
+bourse. Je songeais au bonheur que je
+ressentirais s'il m'était permis de mettre un
+terme aux inexorables coups du sort qui s'appesantissait
+sur ma famille, et cette seule
+idée suffisait à me consoler de la douloureuse
+séparation que je m'imposais.</p>
+
+<p>Je ne fis part de ma résolution à mes parents
+que quelques jours seulement avant
+mon départ. Ce fut pour chacun d'eux une
+triste surprise: mais quelques efforts qu'ils
+fissent pour me détourner de cette idée je
+n'en persistai pas moins dans ma résolution.
+C'est ainsi qu'après avoir reçu la visite de
+mon bien-aimé frère, qui m'était venu faire
+ses adieux et en même temps ceux de tous
+mes parents, je m'embarquai au Havre, dans
+le courant du mois d'août 1855 pour Montévidéo.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span></p>
+
+<p>Nous mîmes à la voile par un temps magnifique,
+mais qui changea tellement dès la nuit
+suivante, que nous restâmes durant tout une
+quinzaine, exposés au gré des flots furieux
+de la Manche malgré tous les efforts que l'on
+fit pour entrer dans l'Océan Atlantique. Enfin
+le seizième jour le vent changea, la mer redevint
+calme, nous commençâmes à faire
+bonne route.</p>
+
+<p>Il semblait en nous éloignant que le temps
+devenait de plus en plus radieux; nous naviguâmes
+de la sorte jusqu'à l'embouchure de
+la Plata sans avoir l'ombre d'un danger à redouter.
+Cependant nous ne devions point
+arriver à destination sans que je fusse à
+même de me rendre compte de l'horrible
+situation où se trouvent parfois les navigateurs;
+car à notre entrée dans la Plata, nous
+essuyâmes la plus horrible tempête que l'on
+puisse imaginer; et nous fûmes jetés sur le
+<i>banc anglais</i> où peu s'en fallut que nous ne
+périssions corps et bien. Nous ne dûmes
+notre salut qu'à la grande solidité du navire,
+qui heureusement était neuf, et au grand
+sang-froid de notre habile capitaine, qui sut<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span>
+ranimer l'énergie de ses hommes, un instant
+paralysés par la frayeur.</p>
+
+<p>Une fois le danger passé, et le calme rétabli
+à bord, j'entendis de nouveau les hommes de
+l'équipage, se communiquer leurs projets de
+délassements et de plaisirs. Je ne cessais de
+les questionner sur Montévidéo, où tant
+d'autres venus avant moi avaient été assez
+heureux pour voir leurs désirs se réaliser;
+aux vœux de toutes sortes que je formais,
+vint encore se joindre la fébrile impatience
+de poser enfin le pied sur le sol américain que
+l'on me disait être si merveilleux.</p>
+
+<p>Mais à peine arrivé je fus saisi d'une sorte
+de pressentiment de mauvais augure, quand
+d'épais tourbillons de fumée s'offrirent à ma
+vue, et que les premiers bruits qui frappèrent
+mon oreille, aux portes du Nouveau-Monde,
+furent ceux d'une vive fusillade et du canon
+entremêlés.</p>
+
+<p>J'arrivais juste à temps, pour être le témoin
+d'une de ces insurrections si fréquentes dans
+les républiques de la Plata. Je me rendis à
+terre dès le lendemain matin, et malgré l'état
+de dissension du pays, je me sentis tout rempli<span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span>
+d'aise de faire connaissance avec un peuple
+si nouveau pour moi, dont le langage
+éveilla de suite toute ma sympathie.</p>
+
+<p>Je parvins non sans peine à me faire admettre
+dans un hôtel de modeste apparence,
+le premier que je trouvai sous ma main, et
+dont la porte était fortement barricadée intérieurement.
+Quoique j'eusse fait une traversée
+des plus heureuses, j'éprouvais le plus grand
+besoin de prendre quelque repos; mais il me
+fut impossible de dormir, car les cris de la
+populace et une vive arquebusade m'en empêchèrent.
+Le jour suivant, je fus sur pied
+dès l'aurore, mû par un désir ardent de parcourir
+la ville, ce à quoi je me hasardai,
+malgré les exclamations charitablement hostiles
+de mon hôte, qui, tout d'abord, craignait
+de perdre un pensionnaire; mais, bientôt
+rassuré dès qu'il sut que je lui laissais tout
+mon bagage en dépôt, il fut le premier à
+m'expliquer le peu de danger qu'il y avait à
+parcourir les rues durant le jour. Il disait
+vrai, car malgré les cris et la fusillade, la
+plupart des habitants s'y montraient aussi pour
+renouveler leurs provisions. J'eus bientôt parcouru<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span>
+les principales rues encombrées de
+soldats presque tous nègres, en haillons et les
+pieds nus, offrant l'aspect d'une véritable
+horde de brigands, et paraissant bien plus redouter
+les coups qu'ils sont sujets à recevoir,
+que soumis à une discipline quelconque, et
+auxquels, dans ces moments de troubles, on
+peut attribuer hardiment la plus grande partie
+des crimes et des désordres qui se commettent.</p>
+
+<p>Dans ces pays lointains, c'est à peine si
+quelques hommes succombent dans un combat
+loyal; car les luttes sont purement dérisoires.
+Les nombreuses victimes que l'on y
+compte cependant, ont pour cause la vengeance
+que semble faciliter l'obscurité des rues non-éclairées
+pour la plupart. Il n'est pas rare,
+même en temps de paix, d'entendre la nuit,
+les gémissements de quelque malheureux
+attardé, ayant négligé de se faire reconduire
+par <i>Los serènos</i> ou veilleurs de nuit, qui moyennant
+une rétribution, illicite à vrai dire, se le
+transmettent de consigne en consigne jusqu'à
+son domicile. Ces veilleurs portent de la main
+gauche une lanterne, et tiennent une lance de<span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span>
+la droite; leur armement se complète par un
+sabre. Ils doivent veiller à la sécurité des
+habitants et crier par les rues les heures et
+les variations du temps. Mais le sentiment du
+devoir est, pour eux, une chose tellement
+secondaire qu'il leur arrive fréquemment de
+se refuser à accompagner <i>los ciudadanos</i>—les
+citoyens—qui ne leur offrent point
+quelqu'argent. Et beaucoup d'entre eux poussent
+à un tel point l'amour de la propriété,
+qu'ils n'hésitent nullement à dépouiller ceux
+qu'ils accompagnent gratuitement.</p>
+
+<p>Après un mois et demi de séjour à Montévidéo,
+pendant lequel je visitai tous les environs,
+le mauvais état des affaires générales,
+me mettant dans l'impossibilité d'employer
+fructueusement mon temps, et de me rendre
+par terre, soit à l'Assomption soit au Brésil,
+je me déterminai à gagner Buenos-Ayres,
+voyage que j'effectuai en une nuit avec le
+bateau à vapeur. Je trouvai cette ville également
+morcelée par une guerre intestine dont
+la fin ne pouvait encore se prévoir, ce qui
+m'empêcha, comme à Montévidéo, de faire
+usage de mes lettres de recommandations.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span></p>
+
+<p>La vie des étrangers y étant fort compromise,
+je me vis de nouveau dans la nécessité
+de m'éloigner. Je songeai tout d'abord à Rosario,
+rendez-vous général des Européens;
+mais ne voulant pas avoir à me reprocher
+plus tard, d'avoir agi trop précipitamment,
+j'employai tous les moyens imaginables afin
+de me créer quelques relations avec des
+commerçants. Toutes mes tentatives furent
+vaines, et j'en revins à ma première idée de
+gagner Rosario après avoir exploré toutes les
+provinces Argentines.</p>
+
+<p>Nous étions déjà au mois de février 1856.
+L'hiver commençant au mois de mai, je n'avais
+donc plus que deux mois pour trouver
+où me fixer. Après avoir visité au sud la Confédération
+argentine, Carmen sur le Rio-Négro,
+le fort Argentino et la baie blanche, j'errai
+parmi tous les districts Buenos-Ayriens, fort
+clair-semés à partir du Rio Quéquène, cours
+d'eau rarement tracé, et plus rarement encore
+dénommé sur les cartes. Ayant ainsi vainement
+parcouru le Tendil, l'Azul, le Bragado-Grande,
+le Bragado-Chico, Mûlita et
+jusqu'aux moindres hameaux et fermes qui<span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span>
+relient entre elles ces diverses populations
+trop éloignées les unes des autres pour former
+une frontière proprement dite.</p>
+
+<p>Reconnaissant qu'en vain, j'avais espéré
+rencontrer de meilleures chances sur ce sol
+moins battu des Européens, je voulus mettre
+mon premier projet à exécution. Dans ce but,
+je revins à Quéquène-Grande afin de me munir
+des provisions nécessaires à un semblable
+voyage, recevant sur ma route l'hospitalité
+des <i>Estanceros</i> ou fermiers spécialement adonnés
+à l'élève et au trafic du bétail.</p>
+
+<p>De retour à Quéquène, j'y fis la rencontre
+d'un italien nommé Pédritto, comme moi
+fourvoyé dans ce district perdu. Nous ne
+tardâmes guère à lier connaissance; nous
+découvrîmes en causant, que nous étions
+arrivés l'un et l'autre en Amérique à quelques
+jours de distance seulement, animés tous
+deux du plus vif désir de nous créer une
+position sortable et que vu les nombreuses
+difficultés qui nous avaient assaillis en débarquant,
+nous avions formé le même projet de
+nous rendre à Rosario. Dès lors nous ne songeâmes
+plus qu'à nous réunir pour entreprendre<span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span>
+ce voyage, d'autant plus difficile,
+que nous ignorions encore l'un et l'autre le
+langage espagnol, et que nous n'étions point
+cavaliers; ces raisons en nous privant de
+guides et de chevaux, nous forcèrent à voyager
+pédestrement. Nous confondîmes nos
+ressources pécuniaires, et nous achetâmes
+des armes et des munitions en quantité suffisante
+pour un mois; nous emportions chacun
+cinq livres de poudre, quinze livres de
+plomb, quelques provisions de bouche et de
+menus objets de rechange.</p>
+
+<p>Nous n'ignorions point que des dangers et
+des difficultés sans nombre, viendraient nous
+assaillir, mais nous étions décidés à tout braver,
+nous ne prîmes d'autre précaution que
+celle d'acheter une boussole cadran solaire,
+et de faire un plan de route, où chaque journée
+de parcours était indiquée; puis nous
+partîmes avec cette confiance que donne à la
+jeunesse beaucoup de résolution et d'espoir.</p>
+
+<p>Ce fut le 18 mai 1856 que nous fîmes les
+premiers pas sur le sol désert de la Pampa,
+dans la direction Ouest que nous devions
+suivre jusqu'à la Sierra Ventana seulement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span></p>
+
+<p>Mais ainsi que je l'ai déjà dit, cette époque
+de l'année qui coïncide avec l'hiver de ces
+régions, nous faisait craindre plus de mauvais
+que de beau temps.</p>
+
+<p>En effet le lendemain de notre départ une
+pluie torrentielle, qu'augmentait encore un
+vent violent et glacial soufflant des profondeurs
+de la Patagonie, nous assaillit cruellement.
+Ce mauvais temps dura quatre mortels
+jours, pendant lesquels nous fûmes contraints
+pour nous reposer de nous étendre sur
+la terre détrempée, sans qu'il nous fut possible
+de chasser ni de faire du feu. Nous eûmes la plus
+grande peine à garantir nos armes, dont dépendait
+notre existence durant le cours du long
+voyage que nous commencions seulement et
+qui déjà s'annonçait pénible et dangereux.</p>
+
+<p>Ce fut seulement dans la soirée du quatrième
+jour que la pluie cessa, et que survint fort à
+propos, un rayon de soleil qui ranima notre
+ardeur et nous permit de faire sécher nos
+vêtements. Durant les quelques heures que
+nous nous reposâmes, il nous fut loisible
+d'admirer les immenses plaines vertes et
+touffues qui se déroulaient à nos yeux, jusqu'à<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span>
+l'horizon sans bornes et dont le soleil
+couchant faisait ressortir toute la beauté.</p>
+
+<p>Avant le retour de la nuit nous avions
+de nouveau endossé nos vêtements alors parfaitement
+secs, et nous pûmes profiter de la facilité
+que nous offrait la chasse aux viscachas
+(<i>note A</i>), pour renouveler nos provisions; car
+nous avions épuisé, ce jour même, le peu qui
+restait de notre pain trempé de pluie. Nos
+forces étant réparées et notre moral raffermi,
+nous consultâmes notre plan de route et notre
+boussole, puis nous prîmes la direction Sud-Est
+qu'elle nous indiquait, parfaitement convaincus
+que nous faisions bonne route pour
+le Rosaire. Notre marche devenait de plus en
+plus difficile, obstruée qu'elle était par une
+masse compacte de hautes herbes qui nous
+obligeant à lever les jambes outre mesure,
+nous fatiguaient extrêmement. De plus, la
+terre fort détrempée endommageait et élargissait
+tellement nos chaussures que nous
+étions fréquemment menacés de les perdre.
+C'est ce qui nous arriva en effet la nuit suivante
+et pendant la plus complète obscurité,
+alors que nous étions engagés dans un bas-fond<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span>
+vaseux, dont nous eûmes toutes les peines
+du monde à nous tirer. Comme il nous avait été
+impossible de nous procurer des souliers de
+rechange avant notre départ de Quéquène-Grande,
+nous fûmes dès lors réduits à affronter
+pieds nus, un sol souvent hérissé de pierres
+anguleuses ou d'épines et l'intensité du
+froid qui augmentait de plus en plus.</p>
+
+<p>Vers la matinée du cinquième jour, malgré
+les nombreuses difficultés qui semblaient
+devoir s'opposer à notre marche, nous n'avions
+pas moins parcouru déjà une assez
+grande distance, lorsque dans la soirée qui
+suivit, nous rencontrâmes une rivière étroite,
+profonde et encaissée dans un terrain à
+pic qu'il nous fallut songer à traverser.
+Descendre au bord de l'eau fut un véritable
+travail, vu l'élévation de la rive escarpée;
+le reste du jour fut employé à rechercher
+un passage pour gagner le côté opposé.
+Quand nous réussîmes à le trouver il était
+déjà fort tard, et nous étions tellement accablés
+de lassitude, que nous préférâmes en
+remettre la traversée au lendemain. Le côté
+où nous étions paraissait du reste nous promettre<span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span>
+un abri plus sûr contre le vent glacial
+qui ne cessait de souffler avec violence. Mais
+afin de nous garantir complètement de la
+température froide et humide, nous imaginâmes
+de creuser, avec nos couteaux, une
+grotte dans le flanc de la falaise escarpée. Ce
+travail achevé nous poussâmes la minutie
+jusqu'à brûler dans l'intérieur, un amas de
+broussailles pour en sécher les parois; et
+après avoir fait honneur à un excellent souper
+composé d'un gigot de gama, produit de
+notre chasse, nous nous installâmes dans
+notre réduit encore chaud, qui semblait promettre
+à nos corps brisés de fatigue une
+délicieuse nuit de repos.</p>
+
+<p>Mais hélas! on ne ne songe jamais à tout! et
+dans notre grande préoccupation de bien-être,
+nous n'avions prêté aucune attention à la crue
+des eaux qui s'était déjà fait sentir dans le jour.
+A peine avions nous clos la paupière que notre
+grotte, soudainement envahie par l'eau tourbillonnante
+et rapide, faillit devenir notre tombeau.
+N'étant fort heureusement pas encore
+bien endormi, j'eus le temps d'éveiller mon
+compagnon et de saisir nos armes pour fuir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span></p>
+
+<p>Mais s'échapper n'était pas chose facile à
+deux hommes ainsi surpris par le danger au
+moment de leur premier sommeil. Il fallut
+nous frayer un chemin à travers les eaux
+déchaînées et les ténèbres, et nous servir
+de nos poignards comme d'échelons, pour
+franchir un escarpement élevé qui, battu à
+sa base par l'inondation, menaçait à chaque
+mouvement un peu brusque de notre part,
+de s'écrouler sur nous. Malgré tout notre
+sang-froid, il fallut que la providence nous
+vînt en aide, car malgré l'imminence du péril
+nous eûmes le bonheur d'atteindre sains et
+saufs le sommet de la falaise munis de toutes
+nos armes. Nous eûmes seulement à déplorer
+la perte d'une partie de nos munitions, de
+notre poudre et des menus objets de rechange
+que nous possédions, lesquels devinrent sous
+nos yeux, la proie du torrent impétueux. Cette
+nuit commencée sous de si tristes auspices
+s'acheva cependant dans un sommeil profond,
+et le lendemain à notre réveil, il ne nous
+serait resté du danger passé, qu'un souvenir
+fait plutôt pour nous encourager que pour
+nous abattre, si nous n'eussions pas été obligés<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span>
+d'attendre pendant deux longs jours de privation
+absolue et de famine, que la baisse des
+eaux nous permît de franchir la rivière.</p>
+
+<p>Le troisième jour seulement nous en tentâmes
+le passage après avoir fait un paquet
+de nos hardes et l'avoir placé sur notre tête.
+Nous nagions d'une main, tandis que de
+l'autre nous nous efforcions de tenir nos fusils
+et nos revolvers hors de l'eau, mais ce n'était
+pas chose facile à exécuter. Le courant d'une
+force extrême nous entraîna dans un tourbillon
+où nous faillîmes périr tous deux; et
+lorsque enfin nous abordâmes la rive opposée
+nous étions totalement à bout de
+forces. Nous fûmes cependant assez heureux
+pour pouvoir faire un bon feu de racines qui
+ranima nos membres engourdis, fit sécher
+nos vêtements et nos armes que nous visitâmes
+avec le plus grand soin.</p>
+
+<p>Si d'un côté ces douloureuses épreuves
+augmentaient notre confiance en nos forces
+et notre mépris du danger, d'un autre
+elles ralentissaient notre marche. En outre,
+nos pieds déjà en sang nous faisaient souffrir
+d'autant plus cruellement que nous<span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span>
+n'avions plus aucun moyen de les garantir ni
+contre les aspérités du sol, ni contre l'influence
+de la gelée. Vers le milieu du jour pourtant,
+ayant eu l'heureuse chance de tuer une
+biche-gama (<i>note B</i>) que nous fîmes rôtir, un
+peu de gaîté se mêla à notre repas et le rendit
+délicieux. Du cuir de cet animal nous essayâmes
+de nous faire des sandales, mais cette
+chaussure délicate, en outre qu'elle ne pouvait
+suffire à nous garantir contre les pierres et
+les épines, se déchira promptement. Elle ne
+servit pas même à diminuer l'effet du froid
+intense sur nos plaies vives. Incapables désormais
+de doubler le pas, nous résolûmes afin
+de ne point prolonger notre voyage outre
+mesure de marcher jour et nuit en n'accordant
+aux besoins impérieux du sommeil et de
+la faim que le temps strictement nécessaire.</p>
+
+<p>En dépit de ce calcul économique, nos
+provisions s'épuisèrent promptement sans
+qu'il nous fût possible de les remplacer, car
+nous étions entrés dans <i>uno campo</i> ou espace
+de pampas, au sud-ouest de quelques montagnes
+se ralliant à la sierra Ventana par les
+accidents d'un terrain d'une nature calcaire<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span>
+et où de nos yeux avides, pauvres voyageurs
+affamés, nous n'aperçûmes aucune trace d'animaux
+ni de végétation.</p>
+
+<p>Le jour tout entier s'écoula lentement sans
+nous laisser entrevoir le moindre atôme qui
+put apaiser notre faim et notre soif. Le soir
+venu, ne trouvant aucun abri, nous fûmes
+réduits à nous coucher sur le sol pierreux et
+blanc de givre. Aux atroces tortures que nous
+faisait éprouver la faim, succéda l'inertie la
+plus complète. Grâce à Dieu pourtant, l'ardente
+fièvre que nous éprouvions vint clore nos
+paupières d'un sommeil de plomb, pendant
+lequel nos membres endoloris et accablés de
+lassitude, puisèrent de nouvelles forces. A
+notre réveil, nous reprîmes notre triste pélerinage
+à travers des plaines d'une nature salpêtrée
+et couvertes de nombreux étangs salés,
+de peu de profondeur, dont les eaux infectes,
+au goût de cuivre, reposent sur un lit de vase
+noire et nauséabonde dans laquelle disparaissent
+parfois les animaux attirés par la soif
+et trompés par la limpidité de l'eau.</p>
+
+<p>Sur ces lacs se tenaient des myriades de
+<i>phoénicoptères</i> au long cou, au corps étroit<span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span>
+sans queue, hauts sur pattes, et dont les ailes
+du ponceau le plus vif se détachaient avec éclat
+sur la blancheur irréprochable de toutes leurs
+autres plumes. A notre approche nous les vîmes
+s'envoler simultanément, leur cou tendu,
+leurs longues pattes jointes en arrière en forme
+de gouvernail, et fuir silencieusement avec
+la vitesse et la légèreté d'une flèche dont ils
+ont toute l'apparence. Je voulus en tirer
+quelques-uns, mais mon fusil ayant fait long
+feu je ne pus y réussir.</p>
+
+<p>Bien que nos pieds fussent profondément
+écorchés et remplis d'épines, les angoisses de
+la faim nous avaient plongé dans un tel état
+de surexcitation et de délire qu'à peine nous
+faisions attention au douloureux contact de la
+terre gelée. Nos entrailles étaient atteintes de
+souffrances mille fois plus horribles que la
+mort.</p>
+
+<p>Dans les courts instants de répit que
+nous laissa cette longue et cruelle journée
+nous mangeâmes de la terre et les premières
+racines qui nous tombèrent sous la main, sans
+pouvoir étancher notre soif, que semblait
+augmenter encore la vue continuelle des lacs<span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span>
+salins. Mon compagnon, quoique beaucoup
+plus fort que moi, en apparence, ayant plus
+tôt ressenti les tristes effets de la faim et ayant
+aussi eu recours beaucoup plus tôt aux
+moyens extrêmes dont je parle était en proie
+à de telles souffrances qu'il se roulait sur le
+sol en poussant des cris déchirants qui n'avaient
+plus rien d'humain. La nuit ne revint
+pas sans que je fusse à mon tour plongé
+dans ce triste état. Nous nous reprochions
+l'un et l'autre notre voyage, dans les termes
+les plus amers; ou bien, dans les courts intervalles
+où la souffrance semblait ne plus avoir
+de prise sur nous, nous étions comme plongés
+dans une douce béatitude voisine de l'extase et,
+les larmes aux yeux, nous nous demandions
+réciproquement pardon de nos brusqueries.</p>
+
+<p>La nuit suivante ne ramena point le sommeil
+dans nos sens torturés; nous demeurâmes
+les yeux ouverts sur le désert, et la
+pensée fixée sur notre triste situation. Le lendemain,
+troisième jour de jeûne, l'épreuve
+fut plus terrible encore; nous avions tous
+deux le délire. Nous échangeâmes jusqu'à des
+menaces et des voies de fait. Notre marche<span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span>
+fut lente et souvent interrompue par la lassitude.
+Notre soif fut telle qu'à défaut d'eau,
+nous avalâmes jusqu'à des cailloux, et que
+nous eûmes recours pour l'apaiser à l'extrême
+et répugnant moyen dont parlent tant
+de relations de naufrages; ou bien encore,
+lorsque le terrain était humide de givre nous
+y promenions notre propre linge pour le
+tordre ensuite au dessus de notre bouche.
+Cédant de nouveau à la rage de la faim nous
+mangeâmes des racines que nous ne connaissions
+point, dont le goût était révoltant et qui
+nous indisposèrent gravement.</p>
+
+<p>Le soir succéda à cet interminable jour,
+et le seul allégement que nous pûmes apporter
+à nos souffrances, fut un peu de feu
+alimenté par quelques rares épines glanées
+çà et là sur le sol de la pampa. Assis
+tous deux tristement autour de notre
+humble foyer, nous sentant trop faibles pour
+supporter plus longtemps l'horrible épreuve
+des angoisses de la faim, à bout de force et
+d'espérance nous sentîmes poindre l'un et
+l'autre en nous la terrible tentation de mettre
+fin à nos souffrances. Tout en préparant nos<span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span>
+armes à cet effet, nous vînmes à penser amèrement
+au foyer de la famille, aux êtres chéris
+que nous ne devions plus revoir. Ces
+souvenirs nous conduisirent à élever notre
+âme à Dieu. L'invocation de son nom faite à
+haute voix nous fit sentir combien était
+grande la lâcheté qui s'était emparée de nous;
+notre courage se retrempa dans la prière et au
+plus profond désespoir succéda l'assoupissement:
+cette nuit-là nous dormîmes. Notre
+réveil fut moins triste que les précédents:
+nous nous sentîmes plus dispos quoique
+extrêmement faibles. Nos jambes fatiguées,
+meurtries et écorchées ne nous permettaient
+plus d'avancer que bien lentement.</p>
+
+<p>Nous marchions cependant, aiguillonnés
+par le besoin de nourriture, lorsque quelques
+heures plus tard nous eûmes enfin le
+bonheur de reconnaître un changement dans la
+nature du sol, désormais sablonneux et planté
+de <i>génériums-argentinus</i>, ou <i>cortadéras</i>, en
+indien, <i>Koëny</i>, hautes touffes d'herbes qui ne
+se trouvent généralement qu'aux abords des
+étangs et des cours d'eaux. Le terrain devenait
+moins dur à nos pieds sanglants, et un peu<span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span>
+plus loin nous atteignîmes effectivement un
+étang où nous pûmes étancher notre soif aride.
+C'était beaucoup déjà; mais à cette première
+trouvaille il nous en fallait ajouter une seconde,
+des aliments; car cette eau qui nous avait
+causé une si grande joie et nous avait tout
+d'abord soulagés devait rendre l'impression
+de la faim encore plus insupportable. En
+conséquence, nous nous mîmes en devoir
+d'inspecter les pourtours de l'étang en prenant
+chacun un côté opposé afin de nous rencontrer
+de temps à autre.</p>
+
+<p>Une première exploration étant devenue
+infructueuse, je revenais anéanti, découragé,
+lorsqu'un bruit qui se fit entendre derrière
+moi au milieu des hautes herbes m'ayant
+fait tourner la tête, j'aperçus un puma qui
+épiait mes mouvements et semblait prêt à
+s'élancer de mon côté. Bien que cet animal
+n'ait rien dans sa taille et dans son allure du
+lion d'Afrique, dont les Américains lui ont
+donné le nom, ma première impression à sa
+vue, fut le saisissement; ma seconde fut de
+faire feu sur cet habitant du désert. Je l'atteignis
+en plein poitrail: rendu furieux par sa<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span>
+blessure, il se traîna vers moi en allongeant ses
+griffes comme pour me saisir; heureusement
+les forces vinrent à lui manquer, il me fut
+facile de l'achever à l'aide de mon poignard.
+Au bruit de la détonation, mon compagnon
+accourut. Il fut agréablement surpris du produit
+de ma chasse, et m'en félicita sincèrement,
+en s'assurant préalablement que le
+sang dont j'avais les mains couvertes était
+autre que le mien.</p>
+
+<p>Nous dépouillâmes en peu d'instants le
+puma, que nous éventrâmes ensuite, en
+ayant soin de le maintenir sur le dos pour
+ne point perdre le sang que nous bûmes à
+même le corps. Peu d'instants après, accroupis
+autour d'un feu de broussailles, sur
+lequel nous flambâmes plutôt que nous ne
+fîmes cuire les quartiers de puma, nous nous
+gorgeâmes avec voracité de cette chair tout à
+la fois grasse et coriace, mais qui nous parut
+délicieuse.</p>
+
+<p>Après tant de fatigues et de privations,
+un repos d'un jour ou deux nous parut
+indispensable. L'endroit où nous étions était
+favorable; nous y fîmes halte. Grâce aux<span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span>
+nombreuses touffes de <i>generium</i> qui encadraient
+l'étang, il nous fut facile de nous
+abriter et de nous faire un lit plus moëlleux
+que la terre gelée. La fièvre nous quitta;
+mais l'état de nos pieds empirait; nous ne
+pouvions les poser à terre sans croire fouler
+du verre cassé. Après les avoir enveloppés de
+notre mieux avec les lambeaux de notre linge,
+nous jugeâmes prudent, néanmoins, de reprendre
+le cours de notre malheureux voyage
+en faisant usage de nos fusils comme de bâtons
+jusqu'à ce que nos plaies fussent suffisamment
+échauffées pour engourdir les douleurs
+qu'elles nous causaient. Nous prenions à tâche
+de nous distraire en formant des projets pour
+l'heureux jour où nous arriverions enfin à
+destination.</p>
+
+<p>Nous cheminâmes de la sorte trois jours
+encore durant lesquels nous fûmes assez
+favorisés pour tuer un lièvre et un daim qui
+suffirent aux besoins démesurés de nos estomacs
+sur lesquels l'air vif du désert agissait
+d'une manière presque tyrannique. Loin de
+nous en désoler nous nous réjouissions au
+contraire extrêmement, car la nature du pays<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span>
+semblait par sa riche apparence nous présager
+d'abondantes chasses.</p>
+
+<p>Mais il était écrit là-haut que tous les malheurs
+nous accableraient tour à tour et que
+nous aurions vainement surmonté les terribles
+tourments de la fatigue et de la faim.
+Une plus cruelle épreuve encore nous attendait:
+notre boussole, objet si précieux pour
+nous, s'était avariée, dans les eaux du torrent
+où nous avions failli périr; depuis lors, par
+une étrange fatalité, le soleil ne s'était point
+montré et nous n'avions pu remédier à ce
+grave inconvénient. Fatigués d'esprit et de
+corps, nous nous étions jusque-là contentés
+d'un simple coup d'œil sur l'instrument dont
+l'aiguille s'était rouillée dans son encastrement.
+Mon plan de route n'existait plus depuis
+longtemps déjà, lorsqu'au retour du soleil nous
+nous aperçûmes que nous avions fait fausse
+route, en suivant la direction sud-ouest, point
+diamétralement opposé à celui vers lequel
+nous devions marcher. Au lieu de côtoyer le
+territoire Indien nous nous y étions complètement
+engagés depuis longtemps déjà.</p>
+
+<p>Quoique cette certitude fût accablante, nous<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span>
+tentâmes néanmoins de changer de direction,
+en nous rapprochant des montagnes que
+nous apercevions au loin devant nous, comptant
+y trouver plus de sécurité. Nous fûmes
+assez heureux pour repasser une rivière que
+nous avions déjà franchie la veille, et de les
+atteindre avant que le temps, déjà menaçant
+depuis le matin, ne devint mauvais. Nous
+pûmes nous y construire un petit réduit dans
+un des plis du terrain à l'aide des nombreuses
+pierres plates qui jonchaient le sol en cet
+endroit. Pendant quarante-huit heures, assiégés
+par une affreuse tourmente, nous restâmes
+blottis avec quelques provisions provenant
+de nos dernières chasses, sans pouvoir
+nous aventurer au-dehors; car la pluie et
+les rafales de vent faisaient ébouler de véritables
+avalanches de pierres de toutes les
+pentes rocheuses qui nous environnaient.</p>
+
+<p>La tourmente apaisée, nous trouvâmes les
+matériaux d'un bon feu, dans les nombreuses
+épines—<i>mamouël cêton</i>—(<i>note C</i>), qui
+hérissaient le sol, et qui toutes portaient les
+traces d'un précédent incendie. Ce fut pour
+nous une preuve évidente du voisinage des<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span>
+Indiens; car nous n'ignorions pas, qu'il est
+dans leur habitude d'incendier ainsi les
+champs qu'ils abandonnent.</p>
+
+<p>Avant de suivre la nouvelle direction que
+nous adoptâmes, lorsque notre boussole fut
+réparée, il était urgent de renouveler nos
+provisions de route, et par conséquent de
+rentrer dans la plaine où sous nos yeux un
+grand nombre de gamas se prélassaient au
+soleil du matin. Plusieurs légèrement atteintes
+nous échappèrent grâce à la distance et à leur
+agilité; une seule, blessée de deux coups de
+feu, nous parut hors d'état de fuir bien loin;
+nous nous élançâmes à sa poursuite avec
+toute l'ardeur que nous permettait la faiblesse
+de nos jambes. Déjà sa course paraissait se
+ralentir visiblement, et l'espoir de nous en
+rendre maître grandissait d'autant plus, quand
+soudain, au détour d'une éminence, nous
+vîmes avec terreur un parti d'Indiens qui
+étaient évidemment sur la piste d'une proie
+quelconque: homme ou gibier.</p>
+
+<p>Regagner l'antre de la montagne et notre
+hutte, était ce que nous avions de mieux à
+faire; nous fûmes assez heureux pour exécuter<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span>
+ce mouvement de retraite sans être vus.
+Pendant deux longs jours, tapis dans notre
+cachette, appréhendant d'y être d'un moment à
+l'autre découverts et assaillis par un ennemi
+sauvage et sans pitié, nous ne tardâmes pas à
+y être assiégés par la faim. Obligés de tenter
+quand même une sortie le troisième jour,
+pour renouveler notre chasse, nous reprîmes
+confiance et espoir, en tirant à peu de distance
+une gama d'assez belle taille. Déjà je la
+chargeais sur mes épaules, lorsque les Indiens,
+fort nombreux cette fois, surgirent comme
+par enchantement de tous les replis du terrain
+et nous entourèrent en se livrant à une
+joie féroce, en poussant des cris gutturaux
+tout en brandissant leurs lances, leurs <i>boleadoras</i>,
+boules—en indien <i>locayos</i>—et leurs
+lazzos.</p>
+
+<p>Rien ne me parut plus bizarrement triste,
+que l'aspect de ces êtres à demi nus, montés
+sur des chevaux ardents qu'ils manient avec
+une sauvage prestesse, ainsi que la couleur
+bistrée de leurs robustes corps, leur épaisse
+et inculte chevelure, tombant autour de leur
+figure et ne laissant entrevoir à chacun de<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span>
+leurs brusques mouvements, qu'un ensemble
+de traits hideux, auxquels l'addition de couleurs
+vives donnait une expression de férocité
+infernale.</p>
+
+<p>Le résultat d'une lutte entre nous et cette
+bande, ne pouvait être douteux, mais nous jugeant
+perdus sans espoir, et regardant la mort
+en face, nous nous serrâmes la main, en nous
+exhortant mutuellement à une bonne et commune
+défense, puis nous fîmes feu sur les
+plus avancés de nos ennemis. Un d'entre eux,
+plus grièvement blessé que quelques-uns de
+ses compagnons, tomba de cheval; mais sa
+chûte n'arrêta point les autres qui se ruèrent
+en masse sur nous, pendant que nous nous
+empressions de recharger nos armes. Mon
+camarade, accablé par le nombre et percé de
+coups, tomba pour ne plus se relever. De
+mon côté, vivement pressé, je venais d'avoir
+l'avant-bras gauche transpercé par une des
+lances que je m'efforçais de détourner de
+ma poitrine, quand une de ces boules de
+pierre, dont se servent également les gauchos,
+soit pour renverser les chevaux sauvages
+au plus fort de leur course, soit pour assommer<span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span>
+les bœufs, m'atteignit en pleine tête et me fit
+rouler inanimé sur le sol. Je reçus encore
+d'autres blessures et d'autres contusions, mais
+je n'en eus connaissance que quand je sortis de
+mon évanouissement et que je tentai de me
+relever, sans pouvoir y parvenir.</p>
+
+<p>Les Indiens qui m'entouraient, voyant mes
+mouvements convulsifs, se disposaient à y
+mettre un terme en m'achevant, lorsque l'un
+d'eux, jugeant sans doute, qu'un homme aussi
+dur à mourir, ferait un utile esclave, s'opposa
+à leur dessein. Cet homme après m'avoir complètement
+dépouillé me lia les mains derrière
+le dos, puis me plaça sur un cheval aussi nu
+que moi-même et m'y assujettit étroitement
+par les jambes.</p>
+
+<p>Alors commença pour moi un voyage
+vraiment terrible, et je renouvelai à un
+siècle et demi d'intervalle, à l'autre bout
+du monde, la course épouvantable de Mazeppa.
+La perte continuelle de mon sang
+me livra à une succession d'agonies et de
+faiblesses pendant lesquelles je me trouvai
+balloté de côté et d'autre comme un
+fardeau inerte, au galop d'un cheval sauvage<span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span>
+qu'aiguillonnaient ses barbares maîtres.</p>
+
+<p>Combien dura ce supplice? je n'en sais
+rien; tout ce que je me rappelle, c'est qu'à la
+fin de chaque jour on me déposait à terre sans
+me délier les mains; les Indiens craignant
+sans doute de ma part, malgré le triste état
+où je me trouvais, quelque tentative de fuite
+ou de suicide. Pendant tout ce long voyage
+qui me parut une éternité, je ne mangeai
+quoi que ce fût, bien que les Indiens m'offrissent
+de temps en temps des racines.</p>
+
+<p>Arrivé au camp de la horde, lieu de notre
+destination, on enleva enfin les liens étroits
+qui m'avaient torturé les pieds et les mains au
+point qu'ils ne pouvaient m'être d'aucun usage.
+Incapable de me mouvoir je restai étendu sur
+la terre, au milieu de mes ravisseurs. Hommes,
+femmes, enfants, tous me contemplaient
+avec une curiosité farouche, sans qu'un seul
+d'entre eux cherchât à me procurer le moindre
+soulagement. Au récit de ma résistance sans
+doute, que mon maître renouvelait à chacun,
+des gestes menaçants m'étaient adressés.</p>
+
+<p>Le soir seulement de cette demi-journée de
+poignantes émotions, on me présenta de la nourriture,<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span>
+à laquelle je ne me sentis pas encore
+la force de faire honneur; c'était de la viande
+crue de cheval, principal aliment de ces nomades.
+La nuit qui suivit, un monde de pensées
+m'accabla. Dans mon insomnie, j'avais toujours
+présente à la pensée, la mort de mon compagnon.
+Je formais mille conjectures sur la
+destinée que me réservaient les Indiens. La
+plus grande probabilité me paraissait être
+qu'ils me gardaient pour quelque solennel
+supplice: cependant il n'en fut rien.</p>
+
+<p>Sans avoir la moindre pitié pour ma triste position
+dont ils se riaient, ils me laissèrent pendant
+plusieurs jours sans rien exiger de moi.
+Je pus ainsi donner quelque repos à mon
+corps brisé et voir l'état de mes nombreuses
+blessures s'améliorer un peu, sans autre secours
+que celui de la volonté divine et de l'application
+que je fis de certaines herbes.</p>
+
+<p>Mais la nudité complète à laquelle j'étais condamné
+ne tarda point à me devenir des plus sensibles.
+A dormir sur la terre, sans abri, sans
+couverture, mon malaise augmenta; je gagnai
+des douleurs aiguës dans tous les membres.
+Puis à son tour vint la faim, une faim voisine<span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span>
+de la rage pendant laquelle je tentai vainement
+de me nourrir d'herbes et de racines. Il fallut
+me résigner à ne dévorer que de la chair
+sanglante, comme le font les Indiens eux-mêmes;
+mais chaque fois que j'achevais un si
+répugnant repas, le cœur me manquait. Ce ne
+fut qu'à la longue que je parvins à surmonter
+l'horreur que ce genre de vie m'inspirait.</p>
+
+<p>Que de fois un morceau de chair crue à la
+main, et réduit à disputer chaque bouchée de
+cet effroyable mets aux chiens affamés qui
+m'entouraient en s'entre-battant, je me suis
+laissé aller à établir mentalement une comparaison
+entre cet ignoble repas et la table élégamment
+ornée, couverte de linge éblouissant,
+de riches porcelaines et de brillants cristaux,
+autour de laquelle nos heureux d'Europe, dégustant
+avec insouciance les mets les plus
+délicats et les vins les plus généreux, font assaut
+de saillies spirituelles et de doux propos.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_41">[Pg 41]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</h2>
+</div>
+
+<p class="center">En quelles mains j'étais tombé.</p>
+
+
+<p>A l'époque où le soleil ne se couchait pas
+sur les domaines des monarques espagnols,
+les vastes plaines qui se déroulent entre
+Buenos-Ayres et le détroit de Magellan, d'un
+côté, et de l'autre, entre l'Atlantique et les
+Andes jusqu'à Mendoza, était censé faire partie
+de la vice-royauté de la Plata, bien que la
+plupart des Nomades qui les occupaient fussent
+alors, comme à présent, libres de tout
+joug. Aujourd'hui une ligne fluctueuse, déterminée,
+à l'est, par la Cordillière de Médanos
+et le Rio-Salado, au nord, par le Rio-Quinto,
+le Cerro Verde et le cours entier du Diamante
+qu'elle remonte jusqu'au sein des Andes,
+forme la limite commune de la Confédération<span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span>
+Argentine et de la Pampa indépendante; au
+sud du Rio Négro commence la Patagonie.</p>
+
+<p>Plus de trois ans de séjour forcé dans ces
+régions m'ont mis à même d'y connaître trois
+groupes distincts de population, dont chacune
+correspond à une division naturelle du sol.</p>
+
+<p>Dans la zône de l'est, qui va du Rio Salado
+au Rio Colorado, vivent les Pampéens proprement
+dits, divisés en sept tribus. La région
+boisée, qui s'étend entre le lac <i>Bévédèro</i> et le
+<i>Courou-Lafquène</i>—lac Noir,—ainsi que le
+long des cours d'eau qui remontent de ce
+dernier lac jusqu'au Rio Diamante, est la terre
+des <i>Mamouelches</i>—habitants des bois—qui
+forment huit tribus importantes que les
+Indiens désignent par les appellations de:
+<i>Ranquel-tchets</i>, <i>Angneco-tchets</i>, <i>Catrulé-Mamouel-tchets</i>,
+<i>Quinié-Quinié-Ouitrou-tchets</i>,
+<i>Lonqueil-ouitrou-tchets</i>, <i>Renangne-Cochets</i>,
+<i>Epougnam-tchets</i> et <i>Motchitoué-tchets</i>. Toutes
+ces tribus sont également subdivisées et chacune
+des subdivisions a son chef.</p>
+
+<p>Enfin du Rio Colorado, jusqu'au midi du
+Rio Négro, fleuve étroit, mais profond, dont
+le cours est plus long que celui du Rhin ou<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span>
+de la Loire, j'ai compté neuf tribus de Patagons,
+dont voici les noms:</p>
+
+<p>Les <i>Payou-tchets</i>, les <i>Puel-tchets</i>, les <i>Caillihé-tchets</i>,
+les <i>Tchéouel-tchets</i>, les <i>Cangnecaoué-tchets</i>,
+les <i>Tchao-tchets</i>, les <i>Ouili-tchets</i>, les
+<i>Dilma-tchets</i>, et les <i>Yacanah-tchets</i>.</p>
+
+<p>Chacun sait que l'Amérique méridionale est
+citée comme étant un pays, qui par la nature
+de son climat, de son sol et de ses productions,
+présente les plus grands contrastes;
+mais on ne connaît que fort peu l'intérieur
+des terres habitées par les Patagons.</p>
+
+<p>Quelques détails ne seront donc point ici
+déplacés.</p>
+
+<p>Depuis Quéquène, notre point de départ,
+jusqu'à la Sierra Ventana (<i>note</i> D), et très au
+loin dans la direction sud-ouest que nous
+avions tout d'abord été forcés de prendre, nous
+parcourûmes mon compagnon et moi un sol
+accidenté, le plus souvent d'une fertilité dont
+on n'a aucune idée. Il était entrecoupé çà et
+là par quelques torrents dont les eaux limpides,
+vont, tout en se jouant avec rapidité sur un
+fond rocheux et inégal, se perdre dans un lac
+profond dont le niveau ne varie jamais, quelle<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span>
+que soit l'affluence des cours d'eau qui s'y
+jettent. Les Indiens nomment ce lac <i>Gualichulafquéne</i>—le
+lac du Diable.</p>
+
+<p>Toute cette partie du désert américain jusqu'au
+Rio-Colorado est d'un aspect des plus
+flatteurs; exploitée par une nation active et
+intelligente, cette contrée serait la source de
+grandes richesses car le sol y est partout
+noir et vierge et rendrait facilement au centuple
+la semence qu'on y laisserait tomber.
+Sous une épaisse et haute couche d'herbe,
+à peine atteinte par le givre, il nous fut facile
+de voir celle de l'année précédente qui ne
+lui était vraiment inférieure que par sa couleur,
+et sous cette dernière, une troisième
+dont la décomposition n'était point encore
+achevée. Nous trouvâmes dans ces endroits
+une chasse abondante et variée, des <i>gamas</i>,
+des <i>lamas</i>, des <i>Nandous</i>—autruche de la
+Patagonie,—jusqu'à des perdrix de la plus
+grande espèce et quantité de petits étangs
+d'une eau douce et agréable.</p>
+
+<p>Jusqu'au Colorado, dans toute la direction
+sud-ouest et sud, cette fertilité devient irrégulière
+et diminue sensiblement; elle n'apparaît<span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span>
+plus qu'entrecoupée par un sol tantôt
+sablonneux, tantôt rocheux; ou bien encore,
+le plus souvent, d'une nature salpêtrée et
+couvert d'étangs salés et infects, d'une limpidité
+trompeuse. Ces sortes d'étangs, fort
+communs dans les parages nord, et nord-ouest,
+sont dans le sud et le sud-ouest fort
+souvent entremêlés à d'autres lacs salés,
+généralement fort profonds, d'une grande
+étendue, dont le niveau varie fréquemment
+et dont les eaux sont chaudes en hiver et
+glaciales durant l'été. Ces lacs donnent un
+sel magnifique, dont les Indiens font d'amples
+provisions, tant pour leur consommation
+particulière que pour celle des autres tribus,
+qui le leur achètent à vil prix.</p>
+
+<p>Les abords de ces lacs sont généralement
+durant l'hiver entièrement dépourvus de
+verdure; mais cependant leurs eaux bleues,
+profondément emprisonnées entre des rives
+d'une nature crayeuse, forment un contraste
+admirable, et l'on se croirait presque transporté
+par un beau temps au sein des mers
+glaciales.</p>
+
+<p>Pendant l'été, au sommet des rives de ces<span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span>
+lacs, se montrent quantité de broussailles
+épaisses, que les Indiens nomment <i>Tchilpet</i> et
+dont les feuilles leur sont d'un très-grand secours
+pour soigner leurs bestiaux blessés; les
+parties inférieures sont abondamment pourvues
+d'une sorte de végétation composée de
+petites tiges rondes et minces, terminées en
+pointe, sans aucune feuille, dont la hauteur
+ne dépasse point vingt-cinq centimètres. Cette
+herbe est intérieurement conformée absolument
+comme le jonc commun, mais sa grosseur
+ne dépasse pas celle d'une aiguille à
+tricoter. Les chevaux et les bœufs en mangent
+quelquefois, mais sa dureté et son
+âcreté la leur rend indigeste. Enfin, à une
+assez grande distance, ce singulier assemblage
+de fertilité et de stérilité cesse brusquement;
+puis quelques montagnes de granit
+noir, de formes peu variées, à l'aspect
+sévère, infranchissables et isolées les unes
+des autres complètent le bizarre tableau de
+cette sauvage et silencieuse nature, tout à la
+fois superbe et triste.</p>
+
+<p>Au-delà apparaissent les rives du Rio Colorado
+qui sont fort accidentées vers sa<span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span>
+source. Ce fleuve s'échappe d'un pays montagneux
+et entrecoupé de profondes vallées
+dans lesquelles circulent également d'autres
+cours d'eau, sortant aussi du sein des Andes.
+Les uns viennent de la direction ouest-nord-est,
+les autres de celle ouest-sud-est, mais
+ces divers affluents ne viennent grossir le
+Colorado que beaucoup plus au loin. A l'endroit
+où commence, pour ainsi dire, cette
+vaste plaine émaillée de verdure qui s'étend
+jusqu'à la côte orientale, et qu'habitent le
+plus généralement les <i>Puelches</i> échelonnés
+sur l'une et l'autre rive de ce fleuve, on
+rencontre une grande quantité de <i>génériums-argentinus</i>,
+dont la prodigieuse hauteur
+masque leur <i>Roukahs</i>—maisons—à la vue
+des voyageurs qui tombent ainsi entre leurs
+mains sans s'en douter; ces herbes touffues,
+servent aussi la plupart du temps, de repaires
+aux pumas et aux jaguars épiant la <i>gama</i> au
+passage.</p>
+
+<p>Au Rio-Colorado que j'avais déjà franchi
+bien avant le commencement de ma douloureuse
+captivité se rattache un de mes plus
+saisissants souvenirs. Ce fut sur sa rive gauche<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span>
+que nous éprouvâmes, mon compagnon et
+moi, la seule joie qu'il nous fût permis de
+goûter lors de notre triste et aventureuse pérégrination.
+Cette joie, qui fut alors si grande
+pour nous, pauvres voyageurs éprouvés
+par la misère, la maladie et les privations
+de toutes sortes, eut pour cause la rencontre
+de quelques navets monstrueux et
+exquis d'une aussi belle venue que s'ils eussent
+été cultivés par la main d'un habile jardinier.
+Tout en profitant de cette bonne
+fortune dont nous rendîmes grâces au ciel,
+nous nous perdîmes en conjectures sur la
+manière dont avait pu croître ce légume,
+dans des régions beaucoup plus froides que le
+Chili, et tellement éloignées de tout peuple,
+que sans nul doute, aucun être humain ne
+les avait encore parcourues. Mais ce ne fut
+que plus tard, lorsque je vécus au milieu
+des Indiens, qu'il me fut facile de me rendre
+compte de ce fait et que j'attribuai la
+venue de ce légume à quelque excursion
+faite par les sauvages, connaissant leur habitude
+d'emporter pêle-mêle tout ce qu'ils
+trouvent dans les fréquents pillages qu'ils effectuent<span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span>
+chez les Hispanos-Américains quitte
+à se débarrasser chemin faisant à leur retour
+des choses qui leur sont inutiles ou inconnues.
+Mais toutefois ce qui ne laissa pas que
+de me sembler aussi surprenant que cette
+trouvaille, ce fut l'impossibilité d'en retrouver
+jamais d'autres, car j'eus maintes fois depuis
+l'occasion de parcourir ces mêmes parages
+avec les Indiens mes maîtres.</p>
+
+<p>Inutile de dire que la manière de vivre de
+tous les nomades dont j'ai à entretenir le lecteur,
+diffère en raison des nombreuses variétés
+de la nature du sol et du climat. Les
+uns résidant dans la portion septentrionale,
+la plus tempérée des Pampas, sont à demi-vêtus
+et se ressentent du voisinage des populations
+Argentines, avec lesquelles ils sont
+alternativement en paix ou en guerre. Les
+autres, Patagons, fort éloignés de ces premiers,
+n'ayant sous leurs yeux que le rivage de la
+mer ou l'immensité de leurs steppes stériles,
+vivent à l'état nomade dans toute sa rudesse
+primitive.</p>
+
+<p>La tribu aux mains de laquelle le sort m'avait
+livré était celle des <i>Poyuches</i> qui errent<span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span>
+indifféremment sur l'une et l'autre rive du
+Rio-Négro depuis le voisinage de l'île Pacheco,
+jusqu'au pied des Cordillières, pays montagneux
+et entrecoupé de profondes vallées.
+Le genre de vie de ces Indiens, peu nombreux,
+offre moins d'intérêt que celui des
+Patagons Orientaux, et leur seul moyen d'existence
+est la chasse au <i>guanaco</i>—lama sauvage,—aux
+nandous et aux gamas. Bien que
+leurs parages ne soient pas, comme on l'a
+cru jusqu'alors, complètement arides, les
+Poyuches ne possèdent que peu de bestiaux.
+Leur petit nombre de chevaux et de bœufs
+provient des échanges qu'ils font avec les
+autres tribus au moyen de <i>Makounes turquets</i>
+ou manteaux en cuir de guanaco qui sont généralement
+fort appréciés par les indigènes et
+par les Hispanos-Américains; mais comme ce
+trafic n'a lieu que sur une très-petite échelle,
+ils sont fort pauvres et ne peuvent que rarement
+entreprendre les expéditions lointaines
+auxquelles se livrent constamment les Puelches
+et les Pampéens dont ils sont séparés par de
+grandes distances. Leur intelligence est bornée,
+leur caractère grave, leur physionomie<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span>
+empreinte d'une férocité sauvage et d'une
+hardiesse incroyable. Ils sont peu communicatifs,
+mais doux et serviables entre eux. Ils
+sont très-courageux et très-entreprenants dans
+les rares combats auxquels ils ont occasion de
+prendre part, mais des plus barbares envers
+leurs ennemis, les chrétiens, qu'ils torturent
+et tuent sans pitié.</p>
+
+<p>Leur type est approchant le même que
+celui des Patagons orientaux; mais ils sont
+généralement plus maigres et ont les pieds
+moins bien faits parce qu'ils marchent beaucoup.
+Ils ne s'occupent que de chasse; c'est
+tout à la fois pour eux, un divertissement et
+un moyen d'existence. Ils s'abritent sous des
+tentes construites avec des cuirs de chevaux,
+ou de veaux marins pêchés à la côte orientale
+pendant l'été.</p>
+
+<p>Ces sortes d'habitations fort légères se composent
+de quelques piquets de bois tortueux
+plantés sur trois rangs: celui du milieu plus
+élevé que les autres auxquels il se rallie par
+des cordons de cuir qui en maintiennent
+l'écartement, forme avec eux une sorte de
+triangle semblable à celui d'une toiture. Des<span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span>
+peaux artistement cousues ensemble avec
+des fibres extraites de la viande, recouvrent
+ce frêle échaudage et le solidifient par leur
+tension opérée au moyen de petits piquets
+d'ossements qui en fixent les extrémités au
+sol. L'intérieur de ces maisons se divise en
+deux parties exactement semblables, subdivisées
+chacune en plusieurs petits compartiments
+dans lesquels chaque indien dépose ce
+qu'il a de plus précieux; le soir venu, quelques
+cuirs de guanacos étendus sur le sol servent
+de couche aux hommes et aux femmes
+qui s'y endorment pêle-mêle après s'être dépouillés
+de leurs mantes, leur unique vêtement,
+dont ils se servent alors comme de
+couvertures.</p>
+
+<p>La superstition de ces sauvages surpasse
+l'imagination. Suivant eux le nord et le sud
+leur sont défavorables: le nord est le point
+où disparaissent à tout jamais les vivants
+visités à l'improviste par les mauvais esprits
+venant du sud. Ils ont une très-grande peur
+de la mort et prétendent que le seul moyen de
+veiller à la prolongation de leur existence, est
+de s'endormir la tête soit à l'est ou à l'ouest.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span></p>
+
+<p>Quoique les régions habitées par ces Indiens
+soient pour la plupart du temps très-froides,
+ils vont se baigner le matin avant
+l'aube, quelle que soit la saison, sans distinction
+de sexe ni d'âge. Cet usage, auquel force
+fut de me soumettre, contribue puissamment
+je présume, à les sauvegarder de toutes
+maladies, et je suis convaincu que c'est
+grâce à ces bains fréquents qu'il m'a été
+possible de conserver la santé dont je jouis
+encore. A voir les Indiens, couverts de vermine,
+il serait difficile de croire à leurs fréquentes
+ablutions; mais en ma qualité de
+témoin oculaire, il m'appartient, je crois, de
+réhabiliter les Patagons Orientaux, jusqu'ici
+taxés de la plus grande malpropreté.</p>
+
+<p>C'est généralement après leur bain matinal,
+que les Indiens possesseurs de quelques troupeaux,
+montent à cheval pour s'élancer sur
+leurs traces et les ramener dans le voisinage
+de leurs tentes. Cependant, lorsque le temps
+est mauvais, ils délaissent momentanément
+cette occupation, et restent confinés dans leur
+intérieur, pendant toute la durée du mauvais
+temps, sans même songer à manger. En<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span>
+vérité, j'ai été fort souvent étonné de la facilité
+avec laquelle ces êtres gloutons et voraces
+se passaient ainsi d'aliments pendant
+tout une journée, tandis, que sans murmurer,
+ils restaient étendus sur le sol inondé
+de leurs <i>Roukahs</i>, retenus par la crainte; car
+le mauvais temps dans ces régions prête vraiment
+à la frayeur. C'est un mélange de pluie
+torrentielle, de foudroyants éclairs et d'éclats
+de tonnerre qui se répercutent à l'infini;
+à tout cela s'ajoute le terrible souffle du
+Pampéro, vent glacial qui venant des profondeurs
+de la Patagonie, souffle en mugissant,
+d'une seule haleine, souvent pendant plusieurs
+heures consécutives, brisant, culbutant
+tout, et déracinant même jusqu'aux moindres
+herbes qui se trouvent sur son passage.</p>
+
+<p>La grande superstition qui caractérise les
+Indiens, semble encore augmenter toutes
+les fois que quelque phénomène s'opère sous
+leurs yeux; ils s'imaginent alors que ses
+causes se rattachent à leur conduite, et,
+selon la nature de ce phénomène, ils éprouvent
+tour à tour de la joie ou de la crainte.
+L'orage, par exemple, paralyse toutes leurs<span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span>
+facultés, et leur inspire une grande frayeur;
+il semblerait, qu'à leur insu, leurs consciences
+sont tourmentées et qu'elles redoutent la
+colère divine, car ils n'osent se hasarder à
+envisager le ciel courroucé. Ils se blottissent
+les uns contre les autres, la figure cachée
+entre les mains, sans tenter de retenir pour
+s'abriter, les quelques cuirs de leurs <i>roukahs</i>
+arrachés par le vent.</p>
+
+<p>A peine s'était-il écoulé quelques mois depuis
+que de l'Européen il ne restait plus en moi
+que l'esprit et le cœur, lorsque je fus vendu à
+des <i>Puelches</i> visiteurs, qui donnèrent à mes
+maîtres, aussi avides que pauvres, un bœuf,
+un cheval et les portraits de ma famille. Ce
+marché leur parut tellement avantageux, que
+bien qu'il m'eût été impossible de leur rendre
+quelques services, ils ne se firent cependant
+pas faute de vanter aux nouveaux venus, mes
+bonnes qualités connues ou inconnues. Ceux-ci
+persuadés qu'ils avaient fait une excellente
+emplète, grimacèrent un sourire de satisfaction,
+qui m'eût certes fort diverti dans toute
+autre circonstance, car il ne servit qu'à les
+enlaidir encore.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span></p>
+
+<p>Je ne songeai nullement à regretter les
+Poyuches, car le peu de temps que je venais
+de passer parmi eux suffisait pour m'en
+donner une triste opinion. Leurs femmes
+cependant sont assez actives et elles font
+preuve de beaucoup d'habileté dans la confection
+des vêtements. Quant aux hommes,
+en dehors de la chasse, où ils se montrent
+fort adroits et féroces, ils vivent dans la
+plus grande paresse. Ils sont d'une gourmandise
+et d'une voracité incroyables, et fort
+malpropres. Cependant ils déploient beaucoup
+de minutie dans l'art de parer leurs têtes
+hideuses; graissant leurs cheveux avec de la
+graisse de jument ou de cheval, s'épilant les
+sourcils et la barbe et s'enduisant la figure
+de couleurs volcaniques, ils possèdent, comme
+tous les Indiens, des petits sacs en cuir renfermant
+les couleurs nécessaires à leur tatouage
+et qu'ils portent toujours avec eux.</p>
+
+<p>Les Poyuches donnent le nom de <i>Melly-roumey-co</i>—quatre
+petites rivières—à la
+source du Rio-Négro parce qu'il reçoit, dès
+sa sortie des Cordillières quatre affluents;
+mais plus au loin, lorsque ce fleuve reparaît<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span>
+après avoir traversé le lac des Tigres—<i>Naouals-Lafquen</i>—ils
+l'appellent, ainsi
+que nous, <i>Courou-roumey-co</i>—Rivière-Noire—en
+raison de l'aspect que lui donne
+sa profondeur et son étroitesse. Son cours
+violent est fort tortueux tant qu'il parcourt
+un pays accidenté, mais souvent régulier
+dans la plaine où ses rives escarpées sont
+parfois fertiles. Les eaux rapides de ce fleuve
+n'offrent aux Indiens de passage sûr que vers
+leur source, cependant ils le traversent fréquemment
+en quelqu'endroit que ce soit en
+s'aidant de quelques bottes de jonc sur lesquelles
+ils se cramponnent à l'aide des mains
+et en nageant seulement des pieds.</p>
+
+<p>On trouve encore campées sur les bords du
+Rio-Négro, plusieurs tribus au nombre desquelles
+figure celle des Puelches, une des plus
+importantes comme nombre ainsi que par ses
+rapports continuels avec toutes les autres
+peuplades, aussi bien avec celles de l'extrême
+pointe de Magellan qu'avec les Mamuelches
+situées dans le voisinage de <i>Mendoza</i> au nord-ouest
+de la Pampa.</p>
+
+<p>C'est, on se le rappelle, entre les mains<span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span>
+d'Indiens de cette tribu que je fus remis par
+les Poyuches. Je demeurai pendant six mois
+consécutifs dans cette importante peuplade
+qu'il m'a été facile d'étudier et de comparer
+avec les autres tribus Patagones de la partie
+orientale dont les navigateurs ont tant parlé.</p>
+
+<p>Dès mon installation chez eux je me flattais
+d'être mieux traité que par les Poyuches;
+mais à peine s'était-il écoulé quelques jours
+depuis que j'étais en leur possession que
+reconnaissant l'impossibilité où j'étais de
+leur rendre aucun service, vu mon ignorance
+à manier un cheval, ils me brutalisèrent
+cruellement en proférant des injures. C'est
+ainsi que les mots: <i>Théoa-ouignecaë</i>—chien
+de chrétien,—<i>Ouésah-Ouignecaë</i>,—mauvais
+chrétien,—furent les premiers dont
+je compris la signification. J'essayai plusieurs
+fois de me faire comprendre et je leur
+demandai quels motifs pouvaient les conduire
+à me traiter de la sorte; pour toute réponse
+ils me rudoyèrent avec plus de force. A
+la suite d'une de ces déceptions, mon chagrin
+fut tel que considérant comme à tout jamais
+perdues pour moi et la famille et la patrie,<span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span>
+je ne pus retenir quelques larmes amères.
+Les Indiens s'en aperçurent et leur fureur ne
+connut plus de bornes; ils me battirent tellement
+que je crus qu'ils allaient me donner
+la mort, ainsi qu'ils m'en menaçaient.</p>
+
+<p>Depuis lors, je parvins à leur dissimuler
+ma douleur, sous un continuel et mensonger
+sourire, auquel ils se laissèrent prendre. Déployant
+toute la bonne volonté et toute l'adresse
+dont j'étais capable, je fis de rapides
+progrès dans l'art de l'équitation et dans
+la connaissance de leur langage sur lesquels
+je fondais des espérances de fuite. J'appris
+également vite à me servir du lazzo, de
+la boléadora—<i>locayo</i>—qui jouent un si grand
+rôle dans leur existence et qui sont vraiment
+indispensables à tous ceux qui se hasardent
+dans le désert américain.</p>
+
+<p>Dans cette tribu je remarquai que la stature
+des hommes est assez haute, et qu'elle n'est
+pas inférieure à celle des Patagons. Les Puelches
+sont bien faits et bien proportionnés des
+membres; leur figure a une expression de
+fierté que ne dément point leur manière
+d'être. Ils sont nomades par goût et non par<span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span>
+nécessité, car la nature de leurs parages est
+généralement d'une grande fertilité. Leurs
+principales passions sont la chasse et l'ivrognerie.
+Leurs idées religieuses, ainsi que celles
+de toutes les autres tribus, se bornent à l'admission
+de deux dieux; celui du bien et celui
+du mal. Ils se livrent fréquemment au pillage
+des fermes dont ils tirent un grand nombre
+de chevaux et de bœufs; leur nourriture
+consiste en viande de cheval, d'autruches ou
+de gamas produit de leurs chasses; les
+morceaux de choix qu'ils mangent sont le
+foie, les poumons, et les rognons crus, saucés
+dans du sang chaud ou caillé préalablement
+salé, car ils connaissent l'usage de ce condiment.
+Les tentes des Puelches sont plus régulières
+et plus spacieuses que celles des
+Poyuches; souvent en y plongeant les yeux
+je reconnus des objets de ménage ou des vêtements
+conquis au prix du sang de quelque
+malheureux Hispano-américain. Les Indiens
+dont l'habitude était d'épier mes moindres
+mouvements n'étaient point sans saisir le
+coup d'œil, quelque rapide qu'il fût, que je
+lançais à la dérobée sur ces objets; ils les<span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span>
+faisaient alors cacher aussitôt dans la crainte
+que je n'eusse la pensée de me les approprier;
+puis ils me criaient: <i>Ouakoune-tchipato
+émy ouésah-ouignecaé</i>—sors bien
+vite dehors vilain chrétien: soit—<i>Ouakoune-mouleta-émy
+véécah metène</i>—que tu sois
+dehors, c'est assez bon pour toi.—En effet,
+il est à croire qu'ils pensaient sérieusement
+de la sorte, car qu'il fît chaud ou froid,
+je n'eus jamais d'autre lit que le sol quel qu'il
+fût, ni d'autre abri que le ciel.</p>
+
+<p>A part leur barbare cruauté, ces Indiens,
+ne laissent pas que d'être industrieux et intelligents.
+Les harnachements de leurs chevaux
+composés d'une bride, d'une selle et d'étriers
+sont de curieux échantillons de leur industrie;
+ils sont pour la plupart tressés avec
+une si grande perfection qu'on serait vraiment
+peu disposé à croire que ce sont eux qui les
+font.</p>
+
+<p>C'est simplement en se servant de
+très-mauvais couteaux qu'ils découpent avec
+une adresse et une dextérité sans égale,
+dans les cuirs tendres de jeunes chevaux
+préalablement pelés avec un bâton bizauté et<span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span>
+de la cendre, les fines lannières destinées à cette
+fabrication. Leurs selles sont fabriquées de
+roseaux recouverts de cuirs assouplis, quelques-unes
+sont en bois, semblables à deux
+dossiers de chaises assemblés à chaque extrémité
+par des triangles. Deux trous ménagés à
+l'avant servent à suspendre des étriers en bois
+de forme triangulaire, dont la plus grande
+ouverture permet tout au plus d'y engager
+trois doigts. Quelques cuirs placés entre la
+selle et le dos du cheval, le préservent de
+toutes blessures sous la pression exagérée de la
+sangle. Ces mêmes cuirs leur servent de lits
+en voyage. Leurs lazzos ont pour le moins une
+trentaine de pieds de longueur; ils sont découpés
+d'une seule pièce dans la peau d'un
+bœuf, ou bien tressés. Les Indiens ont coutume
+d'en fixer l'une des extrémités à la sangle
+de leur cheval et de l'enrouler dans leur main
+gauche en forme de cerceau. Le bout se termine
+en une boucle à nœud coulant à laquelle
+ils donnent plus ou moins d'ouverture, selon
+le genre et la grosseur de l'animal qu'ils veulent
+prendre. Ils le lancent de la main droite
+après l'avoir tourné plusieurs fois au-dessus<span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span>
+de leur tête avec cette même main en ayant
+soin de maintenir ouvert le nœud coulant.
+Comme on le voit ces lazzos sont bien différents
+de ce qu'on les a dits être et ne ressemblent
+nullement à ceux que l'on a vu employer
+par les Russes dans des guerres à tout jamais
+mémorables pour notre belle patrie. Les éperons
+dont se servent les sauvages sont composés
+de deux petits morceaux de bois
+armés chacun d'une pointe de métal ou d'ossement
+et fort longue qui tient lieu de molette.
+Fixés aux pieds, chacun de ces aiguillons
+se trouve l'un d'un côté, l'autre de l'autre.
+Les Indiens, quoique exercés à s'en servir,
+ensanglantent généralement leurs montures
+qu'ils font courir très-vite.</p>
+
+<p>Ces chevaux en général sont moyens et
+bien faits, assez faciles à dompter, et presque
+infatigables. J'ai vu souvent ces animaux
+qui ne le cèdent en rien aux plus beaux
+andalous, galoper pendant tout un jour et
+toute une nuit sans prendre autre chose que
+de l'eau. Les Indiens s'y prennent d'une manière
+fort brutale pour les dompter: une fois
+pris au lazzo, ils les renversent sur le sol pour<span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span>
+leur lier les pieds ensemble afin de pouvoir
+leur passer sans difficulté dans la bouche une
+courroie qu'ils attachent fortement au-dessous
+de la lèvre inférieure après leur avoir préalablement
+écorché les gencives et les lèvres afin
+de les rendre plus obéissants à la pression de
+ce mors trop souple. Ils leur apposent ensuite
+une selle et les font relever en les maintenant
+à deux, l'un par les naseaux et une oreille,
+l'autre à l'arrière-train par un nœud coulant
+qui leur retient les deux jambes; alors le
+dompteur armé d'une large lannière de cuir
+cru—<i>trupouet</i>,—sorte de cravache très-dure
+et fort pesante terminée par un morceau
+de bois destiné à frapper tantôt les flancs
+tantôt la tête de son cheval, s'élance lestement
+sur l'animal. Au signal donné, les aides
+rendent, avec un parfait ensemble de mouvement,
+la liberté au coursier qui part le plus
+souvent comme un trait, non sans avoir lancé
+bon nombre de ruades et s'être effacé de côté
+et d'autre. Quelques-uns résistent aux prodigieux
+efforts que font leurs cavaliers pour leur
+faire tourner la tête à droite ou à gauche et se
+roulent avec eux; mais en général, quelle que<span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span>
+soit leur fougueuse résistance au premier
+abord, en deux ou trois jours, ils sont suffisamment
+doux pour être montés à poil.</p>
+
+<p>C'est à deux ans et demi environ que les
+Indiens les domptent de la sorte et qu'ils les
+soumettent à une épreuve, afin d'apprécier
+leur vitesse; ils leur font franchir, tout d'une
+haleine un espace déterminé; ceux qui n'atteignent
+point le but avec facilité sont jugés
+impropres au service et impitoyablement
+condamnés à être mangés.</p>
+
+<p>Les Puelches habitent les parages situés
+entre le Rio-Négro et le Rio-Colorado que
+rarement ils franchissent. Le côté oriental se
+compose de plaines fertiles où se trouvent
+nombre d'étangs poissonneux dont les eaux
+sont excellentes. Le côté occidental n'est pas
+moins fertile; il est très-montagneux et arrosé
+par de nombreux torrents qui grossissent le
+Colorado. Il s'y trouve également une grande
+quantité d'étangs salins et infects comme dans
+tous les parages stériles de l'Amérique méridionale
+et quelques algarobes tortueux et de
+chétive apparence.</p>
+
+<p>Les Puelches ayant des rapports continuels<span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span>
+avec les Indiens de toutes les tribus sans exception
+sont les plus aptes à donner des
+renseignements concernant l'immense territoire
+occupé par tous leurs nomades compagnons,
+dispersés depuis le détroit de Magellan
+jusqu'à Mendoza; car il leur arrive aussi
+très-fréquemment d'aller jusque dans ce
+pays. Ils sont généralement très-visiteurs,
+ce qui donne toujours un surcroît d'occupations
+aux femmes qui se trouvent dans
+l'obligation de donner à manger à tous.
+Les arrivants sont salués par les femmes et
+les enfants. Le chef de la famille ne remplit
+cette civilité que lorsqu'ils se sont assis et
+qu'ils ont bu quelques gorgées d'eau. Le salut
+échangé de part et d'autre, c'est au milieu
+du plus profond silence de la femme et des
+enfants que les hôtes, exposent chacun à leur
+tour, le but de leur visite dans un long discours
+qui n'est exempt ni de courtoisie, ni
+même d'une certaine poésie dont on les
+croirait incapables. Leur langage est guttural
+et chantonné. Le maître du logis après avoir
+écouté religieusement tous ses hôtes leur
+répond fort longuement aussi, puis il termine<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span>
+en leur adressant ses remercîments
+d'avoir bien voulu le visiter; et sans ajouter
+un mot de plus, il les laisse faire honneur
+au repas que les femmes leur servent avec
+empressement. Ce repas se compose généralement
+de rognons et de poumons crus coupés
+par morceaux et mis dans de petites sibilles
+de bois pleines de sang caillé mêlé de sel.
+Quand les convives se sont bien repus la
+conversation s'engage de nouveau sur un
+ton familier, fort différent du premier, car
+ils ne chantonnent plus. C'est le moment où
+les enfants envieux de faire aussi quelques
+amitiés aux hôtes de leur père, viennent à
+l'envi se grouper étroitement autour d'eux.
+Ceux-ci en forme de caresses s'emparent de
+leurs jeunes têtes, y cherchent les nombreux
+insectes qui y fourmillent, pour les manger;
+comme remercîment la réciprocité est de
+rigueur.</p>
+
+<p>Fort rarement les hommes adressent la
+parole aux femmes que l'usage leur défend
+même de regarder en face, à moins qu'elles
+ne soient leurs parentes, leurs belles-mères
+excepté.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span></p>
+
+<p>Tout visiteur reçoit une ample hospitalité
+et peut co-habiter chez ses hôtes un temps
+illimité pendant la durée duquel il sera toujours
+l'objet des plus grandes prévenances.
+Lorsque l'heure du repos approche le plus
+grand silence se fait de tous côtés, les hôtes
+s'absentent quelques minutes pendant lesquelles
+le maître du logis leur fait préparer
+à la hâte un coucher composé de tout ce
+qu'il a de plus précieux en cuirs dans son
+Roukah.</p>
+
+<p>Une fois le soleil couché, le voyageur, si
+voisin qu'il soit de sa destination, ne peut,
+sans enfreindre les règles de la bienséance, se
+présenter devant une tente; aussi attend-il
+pour cela le retour de l'aurore. Seuls, les
+porteurs d'ordres des caciques sont en dehors
+de cette étiquette.</p>
+
+<p>Les femmes se reçoivent entre elles: elles
+se font mille agaceries, alors même qu'elles
+seraient ennemies jurées. Leur conversation
+a lieu presqu'à voix basse, tout en s'épilant
+les sourcils ou en se peignant réciproquement
+la figure. Le cérémonial ne s'oppose nullement
+à ce qu'elles accompagnent la maîtresse<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span>
+du logis quand ses occupations l'appellent au
+dehors; aussi les voit-on presque toujours
+allant et venant. Les hommes ne jouissent
+point de cette prérogative, car à moins qu'il
+ne s'agisse de chasse, tels on les voit s'asseoir
+à leur arrivée, tels ils sont obligés de rester
+jusqu'à leur départ.</p>
+
+<p>Les visiteurs ne manquaient jamais d'entretenir
+leur hôte à mon sujet ce qui le flattait
+extrêmement. Dans ces moments-là il
+feignait même d'avoir pour moi quelque
+amitié, il me faisait manger avec lui, mais en
+homme qui sait son métier j'avais l'air d'être
+la dupe de toutes ses cajoleries. Je vis ainsi
+tour à tour les Indiens de toutes les tribus
+Patagones. J'étais pour eux une rare curiosité;
+j'en jugeai par la manière dont ils me
+contemplaient, et par la surprise de trouver
+en moi—<i>laftra-ouignecaë</i>,—petit chrétien,
+des facultés semblables aux leurs.</p>
+
+<p>Je vis ensuite les <i>Tchéouelches</i>, race de nomades
+des plus arriérés et des plus pauvres
+dont les mœurs sont des plus primitives. Leur
+langage, ainsi que leur personne, a quelque
+chose de féroce; ils articulent des sons excessivement<span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span>
+gutturaux qu'au premier abord on
+croirait être une langue différente de celle
+des autres Patagons; cependant en prêtant
+bien l'oreille, il me fut facile de les comprendre.
+La blancheur de mon corps parut
+les préoccuper beaucoup, ainsi que la couleur
+de mes cheveux déjà très-grands et rougis
+par l'action du soleil. Ils témoignèrent le désir
+de m'entendre prononcer quelques mots de
+français qui furent un sujet d'hilarité générale.</p>
+
+<p>Ces Indiens sont d'une stature un peu
+inférieure à celle des Patagons orientaux et
+des Puelches; ils ne sont pas moins remarquables
+par la régularité de leurs formes. Ils
+ont les épaules fort larges et bien effacées, la
+poitrine très-bombée, les bras et les jambes
+de moyenne grosseur, les pieds fort larges et
+plats. Leur tête est grosse, leur front découvert
+et proéminant: les pommettes sont
+fort saillantes, la figure plate, le menton un
+peu avançant, la bouche grande, généralement
+entr'ouverte, les yeux sont noirs,
+fort grands et horizontaux, ils ont une
+expression de féroce égarement. Un nez souvent<span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span>
+recourbé, long et mince, aux narines
+bridées, leur donne un faux air d'oiseaux de
+proie. Leurs lèvres sont un peu épaisses;
+leurs oreilles grandes et allongées par de
+grossiers ornements de leur fabrication qui
+leur tombent sur les épaules. Ils portent
+généralement leur chevelure enroulée sur le
+sommet de la tête, de même que les indigènes
+du Paraguay. Ils se servent d'arcs et de
+flèches, et manient fort bien la fronde,—<i>oui-trou-courah-ouëy</i>—le
+lazzo, et la boleadora—<i>locayo</i>—sorte
+de jeux de boules au nombre de
+trois, fixées à des lannières de cuir d'égale
+longueur, et généralement en pierre dure ou
+en une sorte de granit fort commun dans leurs
+parages. Ils s'en servent fort habilement, et atteignent
+à une grande distance les lamas sauvages—<i>guanacos</i>—dont
+ils font la chasse à pied.</p>
+
+<p>Aucun de ces Indiens ne possède de chevaux.
+Les plus jeunes s'élancent à la poursuite
+du gibier et se bornent à le tuer,
+laissant aux femmes et aux vieillards le
+soin de le dépouiller et de le transporter
+sur leurs épaules tandis qu'ils poursuivent
+leur chasse. Ils ont aussi pour coutume de<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span>
+s'épiler toutes les parties du corps; mais peu
+préoccupés d'idées de coquetterie, ils se contentent
+de se peindre grossièrement le visage.
+Ils sont des plus agiles à la course et presqu'infatigables.
+J'en ai vu courir fort vite
+pendant plusieurs heures de suite sans en
+éprouver aucune fatigue.</p>
+
+<p>Ces Indiens sont fort sobres comparativement
+à la majorité des autres Patagons et malgré
+le grand exercice qu'ils se donnent dans
+leurs chasses. Il est à peu près inutile d'ajouter,
+ainsi qu'on le pense bien, que leurs repas se
+composent spécialement de viande crue, de
+racines ou bien encore de veau marin, car
+ils se livrent également à des pêches de
+plusieurs jours durant l'été. Leurs parages
+sont stériles et s'étendent jusqu'à plus de deux
+cents lieues de la limite sud du Rio-Negro.
+L'hiver ils se rapprochent sensiblement des
+contreforts des Andes qui leur offrent un abri
+plus sûr contre les intempéries et ils y trouvent
+quantité d'arbrisseaux, éléments d'un
+bon feu.</p>
+
+<p>Leurs vêtements se composent d'une sorte
+de chemise à manches courtes, faite de six<span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span>
+cuirs de veaux marins superposés et doublés
+d'une peau de lama parfaitement assouplie
+dont ils juxtaposent la chaude fourrure
+sur leur corps. Ce costume est généralement
+apprêté sur les reins et enjolivé
+extérieurement de dessins bizarres qui en
+rendent l'aspect grotesque. Dans les combats
+ces vêtements leur tiennent lieu de cuirasses;
+ils y ajoutent une sorte de coiffure plate et
+ronde, formée de deux cuirs épais cousus ensemble
+et solidement fixée au-dessous du
+menton. La liberté, dont les Indiens jouissent
+entre eux est excessive; on peut en juger: dans
+les autres tribus, si un visiteur a faim, il
+se garde bien de le donner à penser à ses
+hôtes qui, du reste, ne se font pas faute de
+lui offrir plus d'aliments qu'il n'en prendra,
+tandis que le Tchéouelche, s'il se sent besoin,
+n'est retenu par aucune étiquette. Il entre
+dans le premier Roukah venu, en ranime
+le foyer et s'empare sans mot dire d'un morceau
+de viande qu'il fait rôtir ou mange cru
+selon son bon plaisir; après quoi il s'en va
+aussi muet qu'il est entré, sans s'inquiéter de
+la présence du chef de la case, qui de son<span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span>
+côté le regarde faire avec autant d'indifférence
+que s'il était habitué à le voir.</p>
+
+<p>Les Tchéouelches paraissent être encore
+moins accessibles à la souffrance que les
+autres nomades. Ils pansent eux-mêmes avec
+le plus grand sang-froid leurs blessures,
+même les plus graves, sans jamais faire entendre
+aucune plainte. Les femmes s'occupent
+des soins du ménage et aident les hommes
+dans la fabrication des <i>makounes turquets</i>—manteaux
+de cuir—et des <i>kiliankous</i>—tapis—différant
+seulement les uns des autres par la
+grandeur. Ces objets sont faits de cuirs de
+guanacos et de mouffettes <i>sanu</i> que les femmes
+enduisent de foie mâché et qu'elles tannent
+ensuite à la main en les frottant vigoureusement.
+Cette opération terminée, elles
+assemblent artistement ces divers cuirs en
+supprimant toutes leurs parties défectueuses
+et les cousent très-finement avec des fibres
+extraites de la viande. Ce travail dure quelquefois
+plusieurs mois entiers; c'est toute une
+œuvre de patience. Quand il est terminé, les
+Indiens détirent les peaux en tous sens et
+aplatissent les coutures au moyen d'une<span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span>
+pierre graveleuse qui leur sert en même
+temps à frotter toute la pièce afin de l'assouplir
+complètement; ils procèdent ensuite à
+l'ornementation du cuir sur lequel ils tracent
+à l'aide de rouge et de noir des dessins bizarres
+et capricieux dont ils couvrent toutes
+les coutures. Ces manteaux, généralement
+recherchés par les Indiens Puelches, Patagons
+et Pampas, ne sont pas moins fort appréciés
+des Espagnols. Les Tchéouelches, les Poyuches
+et les Patagons qui passent la majeure
+partie de l'année revêtus de ces sortes de vêtements
+peuvent s'exposer aux froids les plus
+intenses sans en ressentir les atteintes.</p>
+
+<p>Ainsi que l'avaient déjà fait les Poyuches,
+les Puelches me vendirent par esprit de spéculation
+à des Patagons orientaux qui se promirent
+bien d'agir de la même façon à mon
+égard. Cette succession de nouveaux maîtres
+était loin de m'être agréable, et le plus souvent,
+je perdais au change. Cependant cette
+fois j'éprouvai moins de répugnance, mes
+nouveaux maîtres me paraissaient avoir
+quelque chose de plus humain dans leur
+allure. Ils me semblèrent d'une stature approchant<span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span>
+de six pieds; leur type me parut peu
+différent de celui des Puelches. Je trouvai
+leur buste peut-être un peu plus long, comparativement
+à leur taille; et certainement que
+vus à cheval, on peut aisément les croire plus
+grands qu'ils ne le sont en réalité. Leurs
+membres sont bien proportionnés; leur tête
+est grosse, presque carrée, leur crâne aplati,
+leur front fort bombé, et leur menton avançant,
+ce qui avec leur nez long et mince leur
+fait un singulier profil. Ils ont les pommettes
+fort saillantes, les yeux un peu horizontaux;
+mais la manière dont ils s'épilent les sourcils
+et dont ils se peignent en noir l'orifice des
+paupières inférieures n'a pas peu contribué à
+faire croire qu'ils les ont tout-à-fait horizontaux.</p>
+
+<p>Ils ont la bouche grande, les lèvres un peu
+grosses, mais moins que celles des Tchéouelches,
+leurs dents sont petites, bien rangées, et
+d'une blancheur éclatante que la couleur brune
+de leur peau fait encore ressortir. Ils ont les
+épaules fort larges et bien effacées, la poitrine
+régulière, les seins très-accentués. Leurs
+mains et leurs pieds sont petits, comparativement<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span>
+à leur taille, et garnis d'ongles
+gracieusement enracinés qu'ils portent fort
+longs.</p>
+
+<p>J'ai continuellement été à même de juger
+de la force des Patagons, et, témoin de leurs
+nombreux exercices, je puis affirmer, sans
+être taxé d'exagération, qu'elle surpasse de
+beaucoup celle des Européens. J'ai vu ces
+hommes saisir habilement au lazzo un cheval
+indompté, l'arrêter ainsi subitement dans sa
+course effrénée, résister seuls au choc terrible
+de l'animal en s'arc-boutant et le maintenir
+ainsi jusqu'au moment où par suite de
+strangulation il roulait sur le sol; mais
+je n'ai jamais remarqué dans ces sortes
+d'exercices que leurs muscles fussent plus apparents
+que dans leur état normal. On ne
+saurait, il me semble, mettre sur le compte
+de l'adresse un pareil résultat. D'ailleurs, l'organisation
+physique des Indiens est de beaucoup
+supérieure à celle des hommes civilisés;
+ils supportent avec la plus grande facilité les
+fatigues et les privations prolongées, pendant
+des voyages de deux et trois mois qu'ils font
+presque sans se reposer, galopant jour et<span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span>
+nuit. Lorsqu'ils vont piller à quatre et cinq
+cents lieues, en plus des vingt à trente chevaux
+de choix qu'ils emmènent chacun, ils
+ne se munissent guère que de lazzos, de lances
+et de boléadoras dont ils se servent, tant
+pour se procurer les moyens d'existence que
+pour combattre. A peine si quelques-uns,
+les plus gourmands seulement, mettent entre
+les cuirs qui leur tiennent lieu de selles un
+peu d'<i>angnime-hilo</i>—viande découpée en
+feuilles minces, salée et séchée au soleil—qu'ils
+mangent avec de la <i>yéouine</i>—mélange
+de graisse de cheval et de bœuf.—Les plus
+pauvres emportent seulement un <i>chassi-cofquet</i>,
+sorte de pain de sel cuit dans la cendre
+de fiente après avoir été moulu et pétri
+avec des herbes odoriférantes, et qu'ils se
+passent de temps à autre pour le lécher
+seulement, lorsque la faim ou la soif se font
+trop sentir.</p>
+
+<p>Le retour de ces expéditions n'a point lieu
+en masse, ainsi que le départ. Leur intérêt
+les oblige à se distancer de beaucoup les uns
+des autres afin de pouvoir conserver le même
+nombre d'animaux; car il arriverait fréquemment<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span>
+que quelques-uns échapperaient à leur
+surveillance et iraient grossir le butin de
+leurs compagnons qui se refuseraient à les
+leur rendre. Il n'y a que les paresseux ou ceux
+qui succombent sous le poids de la fatigue
+qui soient exposés à perdre leur butin; mais
+ces cas sont rares, car leur activité et leur avarice
+sont telles, que même longtemps après
+leur retour au sein de leurs foyers respectifs,
+ils surveillent encore assidûment de jour et
+de nuit leurs troupeaux.—Sont exempts de
+ce surcroît de fatigue, ceux-là seulement qui
+ont de la famille, ou qui consentent à payer
+généreusement un de leurs voisins pour exercer
+cette surveillance. Les femmes même
+entreprennent ce genre d'occupation et elles
+obtiennent généralement une rétribution beaucoup
+plus forte que les hommes.</p>
+
+<p>Lorsqu'un animal vient à se perdre les Indiens
+font d'actives recherches dans toutes
+les directions, et ils sont si habiles que presque
+toujours ils le ramènent. Quelle que soit
+la nature du terrain, couvert d'une épaisse
+couche de verdure ou de la stérilité la plus
+complète, fût-il même fangeux, ils reconnaissent<span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span>
+les traces de son passage au premier coup-d'œil
+aussi bien que dans un grand nombre
+d'empreintes d'animaux de même espèce. Ils
+sont doués d'une telle sagacité, que dans leurs
+explorations ils reconnaissent le passage des
+troupeaux des chrétiens sur les traces desquels
+ils s'élancent aussitôt.</p>
+
+<p>Les tribus Patagones les plus importantes
+sont au nombre de neuf. Elles ont à leur tête
+des caciques de premier ordre, dont le pouvoir
+s'étend jusqu'aux moindres sous-tribus
+dont les noms varient à l'infini. Parmi ces
+dernières qui sont échelonnées sur le Rio-Négro
+je puis en citer plusieurs qui par leurs
+rapports avec les Hispanos-Américains sont
+devenues célèbres; elles sont, à vrai dire, fort
+affaiblies de nos jours et ne sauraient présenter
+d'autre intérêt que celui de leur passé.</p>
+
+<p>La première est celle des <i>Toluchets</i> qui
+parcourt l'espace compris entre le Rio-Négro
+(limite sud), le lac Rozas et le territoire des
+Poyuches, mes premiers maîtres, jusqu'à une
+distance de cent lieues pour le moins, dans la
+direction sud-ouest où commence celle des
+<i>Tchétchéhets</i> avec laquelle elle fut alliée pendant<span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span>
+fort longtemps. Ces deux tribus eurent
+des relations avec les premiers Espagnols qui
+fondèrent le village de Carmen ou de Patagones,
+dont elles firent la prospérité pendant
+un certain temps. Mais bientôt Carmen, peuplé
+de gauchos expatriés pour crimes qui
+se lassèrent de la vie paisible à laquelle on les
+avait astreints, vit tout-à-coup son importance
+diminuer. Désireux de reprendre le cours de
+leur vie aventureuse, les Gauchos abandonnèrent
+la colonie pour aller chez les Indiens
+même échanger leurs produits contre des bestiaux.
+Il en résulta que ces derniers bientôt
+dépourvus de leur bétail et voulant s'en procurer
+d'autre, firent, dans les provinces de
+Buenos-Ayres de fréquentes razzias qui leur
+attirèrent de sanglantes répressions dont ils
+se vengèrent sur la colonie du Carmen qu'ils
+dévastèrent et détruisirent à plusieurs reprises.
+On vit donc ainsi, tour à tour, ce port s'enrichir
+aux dépens des <i>estanceros</i> ou fermiers
+des provinces argentines et ruiné par les Indiens
+<i>CalliHétchets</i> ou non parleurs, ainsi
+nommés par les autres Indiens, à cause du
+caractère fantasque et silencieux qu'ils ont<span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span>
+pris depuis leur décadence, qui date de la
+mort de plusieurs chefs considérés par eux
+comme invincibles.</p>
+
+<p>Ces Indiens ont l'air dur et féroce, quelquefois
+soucieux. Ils ne parlent qu'avec nonchalance,
+et par monosyllabes; leur seule
+occupation est la chasse à laquelle ils se
+livrent d'un bout de l'année à l'autre. Ils
+paraissent peu intelligents, et ils sont d'une
+telle paresse, qu'ils ne se donnent même pas la
+peine de tresser leurs harnais qui sont des
+plus grossiers. Cependant cette paresse, remarquable
+aussi chez leurs femmes, ne les empêche
+pas d'être excessivement ambitieux et
+portés vers la coquetterie. Ils ont acquis en
+partie les vices des Américains, et l'on peut
+dire que l'orgueil et l'ivrognerie ne sont pas
+les moindres de ceux qu'ils professent.</p>
+
+<p>Enfin, la troisième tribu, celle des <i>Langnequétrou-tchets</i>,
+dont le nom correspond à celui
+du cacique qui l'organisa, est fort connue
+dans les provinces de Buenos-Ayres et de tous
+les nomades, sans exception. Les Indiens qui
+la composent émanent de différents points:
+beaucoup d'entre eux furent recrutés par<span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span>
+<i>Langnequétrou</i>, parent de <i>Calfoucourah</i>—pierre
+bleue,—auprès de qui il remplissait les
+fonctions d'officier d'ordonnance mais contre
+lequel il entra en rébellion à la suite d'une
+incartade qu'il faillit payer de sa vie. Aiguillonné
+par ce qu'il y avait en lui de désirs de
+vengeance, d'orgueil et d'ambition, quoique
+fort jeune encore, cet Indien se sauva jusqu'au
+bord du Rio-Négro où il arriva escorté de tous
+les mécontents qu'il avait recrutés sur son passage.
+Sous l'impression de son profond ressentiment,
+il n'eut de repos que lorsqu'il fut en
+mesure de se déclarer ouvertement en faisant
+à d'autres tribus une guerre dont toute franchise
+et toute loyauté furent exclues. Il se
+vendit aux Argentins, uniquement pour conduire
+leurs troupes dans le camp de ses frères
+qu'il fit plusieurs fois surprendre nuitamment
+et massacrer. Il fit plus encore: habile à profiter
+des dissentiments qui éclataient au sein
+des républiques espagnoles, il trahit tour-à-tour
+l'un et l'autre parti et les conduisit souvent
+dans des guet-à-pens où il les faisait
+assassiner jusqu'au dernier pour s'enrichir de
+leurs dépouilles.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span></p>
+
+<p>L'adresse et le courage dont cet être eut
+maintes fois l'occasion de donner des preuves,
+en firent une sorte de personnage que les
+Espagnols voulurent s'attacher à tout prix.
+Ce chef audacieux reçut leurs envoyés et
+ratifia les traités de paix et d'alliance qui lui
+étaient soumis. Il parut pendant quelque temps
+oublier qu'il était enfant du désert et conduisit
+à bien quelques expéditions de peu d'importance
+il est vrai, mais qui lui gagnèrent la
+confiance du gouvernement Buénos-Ayrien.
+En 1859 <i>Langnequétrou</i> se rendit à la Baie-Blanche
+pour s'entendre avec les soldats
+argentins au sujet de l'organisation d'une
+forte expédition qui devait être dirigée contre
+les tribus Pampéennes et Mamouelches soumises
+à <i>Calfoucourah</i>. Ainsi que le font les
+Indiens, tous fort amateurs des boissons
+alcooliques, il entra dans <i>Huna porpéria</i>—débit
+de liqueurs—pour se livrer au plaisir de
+boire, mais il s'y trouva face à face avec un
+officier argentin, qui le reconnaissant lui reprocha
+amèrement la mort de plusieurs de
+ses parents officiers comme lui et victimes de
+sa trahison. Les réponses inconvenantes que<span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span>
+lui fit <i>Langnequétrou</i> l'irritèrent tellement,
+que tirant soudainement un pistolet il lui
+fracassa la tête.</p>
+
+<p>Les Indiens parmi lesquels je vivais encore
+à cette époque en qualité d'esclave
+avaient maintes fois juré la mort de <i>Langnequétrou</i>,
+qu'ils exécraient profondément:
+mais, chose étrange, en apprenant la fin tragique
+de ce chef, ils oublièrent tous leurs
+griefs et ne songèrent plus qu'à venger en lui
+la mort d'un des leurs. Dans ce but, ils organisèrent
+promptement une expédition formidable
+qui pilla et incendia la ville de Baie-Blanche
+dont l'héroïque défense ne laissa
+pas que de leur coûter beaucoup de morts
+et de blessés.</p>
+
+<p>Selon le dire des Patagons en général,
+l'immense désert compris entre la chaîne des
+Andes, la rive sud du Rio-Négro, la côte
+Orientale et le détroit de Magellan, n'est pas,
+ainsi qu'on l'a dit jusqu'alors, d'une stérilité
+complète; un tiers au moins de cette étendue
+est d'une grande fertilité, principalement
+le côté oriental et l'extrême pointe de Magellan.
+Je puis du reste citer en toute assurance<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span>
+à l'appui de cette opinion les divers parages
+où j'ai résidé, dans le voisinage des Andes
+et dans celui de <i>Los Serranos</i> et qui sont
+vraiment d'un aspect ravissant de pittoresque
+et de fertilité. A leur vue on est émerveillé,
+et l'on comprend facilement qu'il soit possible
+à l'homme d'y pourvoir complètement
+à son existence. Aussi, malgré le manque de
+chevaux et de troupeaux, les Indiens y vivent-ils
+dans la plus grande insouciance et
+du seul produit de leurs chasses. Leur terrain
+de parcours se divise en parties boisées
+d'<i>Algarobes</i> et de <i>Chagnals</i> au sein desquelles
+ils se retirent durant l'hiver, et
+en vallées sillonnées d'un grand nombre de
+torrents et couvertes d'étangs, sur lesquels
+se pavanent quantité de canards sauvages et
+de poules d'eau qui feraient le bonheur de nos
+chasseurs Européens, mais qui, habitués à
+n'être jamais inquiétés par les Indiens dont
+l'unique nourriture est la chair crue de guanacos
+ou d'autruche, ne redoutent aucunement
+l'approche de l'homme.</p>
+
+<p>Quelque pénible que fût mon esclavage, je
+ne pouvais m'empêcher parfois d'admirer<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span>
+cette superbe nature dont la vue m'aurait
+complètement réjoui si elle ne m'eût à tout
+instant, rappelé ma triste position. Je me
+serais même fait au genre d'existence de mes
+maîtres si les mauvais traitements auxquels
+j'étais constamment exposé n'eussent encore
+rendu plus grande ma douleur et ne m'eussent
+fait craindre une fin tragique.</p>
+
+<p>Je perdais tout espoir d'embrasser encore
+ceux qui m'étaient si chers et de revoir jamais
+ma patrie; cependant la volonté de m'affranchir
+du terrible joug qui s'appesantissait sur
+moi, était celle qui me dominait; aussi dans
+mon pauvre esprit troublé, maints projets de
+fuite s'entrechoquaient-ils constamment. Cette
+pensée me donnait seule la force et la résignation
+nécessaires pour supporter les privations
+de tous genres imposées par ma condition
+d'esclave. Forcé de vivre à l'état de
+muet, ne pouvant faire un geste sans qu'on
+m'en demandât la raison, ou ne pouvant faire
+un pas sans être aussitôt suivi, j'en vins à
+souhaiter vivement d'être un instant seul pour
+me livrer à mes pensées. Les Indiens soupçonnèrent
+mon désir et conçurent contre moi<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span>
+la plus grande méfiance; leur haine sembla
+s'accroître encore et je faillis même plusieurs
+fois en être victime. Souvent, lorsque je dormais
+près d'eux, leurs esprits étaient tellement
+inquiets, que s'éveillant à plusieurs reprises,
+ils se jetaient sur moi armés et menaçants
+prétendant que <i>Vitaouènetrou</i>—Dieu,—les
+avertissait de mes projets de fuite et leur
+ordonnait de me surveiller attentivement et
+de me châtier de cette criminelle pensée. Puis
+ils me pressaient de questions pour me sonder,
+et lorsqu'enfin ils s'en allaient, ce n'était
+jamais sans me rudoyer cruellement. Maintes
+fois dans ces terribles circonstances il fallut
+m'armer d'une bien grande résignation pour
+ne pas succomber aux désirs de vengeance
+que m'inspirait ma dignité d'homme civilisé.</p>
+
+<p>Ces surprises nocturnes, fréquemment renouvelées,
+réagirent tellement sur moi que je
+devins sujet à des défaillances nerveuses à la
+suite desquelles j'étais souvent pris d'un
+tremblement convulsif qui me durait plus
+d'une demi-heure. Au bout de ce temps,
+j'étais complètement anéanti et absorbé par
+une sorte de spleen durant lequel j'éprouvais<span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span>
+un tel dégoût de l'existence, que j'aurais volontiers
+cherché ou accueilli la mort comme
+le plus grand des bienfaits. Etant, comme je
+l'ai dit, condamné à vivre à l'état de muet,
+les moments que me laissaient le malaise et le
+spleen s'écoulaient pour moi longs et tristes,
+car jamais les Indiens ne m'admettaient en
+leur compagnie, et quand le devoir m'appelait
+dans leurs cases j'en étais presque aussitôt
+chassé fort brutalement. On pense bien que je
+ne me faisais jamais réitérer cet ordre gracieux
+accompagné de gestes menaçants ou appuyé de
+coups de lazzos qui me labouraient le dos et
+la poitrine. Je m'en allais tout pensif rejoindre
+le troupeau confié à ma garde auprès duquel
+je m'installais de nouveau pour le jour et la
+nuit, et cela par quelque temps qu'il fît,
+tantôt exposé à des chaleurs insupportables, le
+corps brûlé par le soleil ardent durant l'été,
+ou bien encore essuyant toute la rigueur du
+mauvais temps, soit qu'il plût, ventât ou gelât;
+et dans ce dernier cas je souffrais horriblement
+de l'onglée aux pieds et aux mains.
+Fort souvent après plusieurs heures passées
+à cheval, je me suis vu contraint, pour en descendre,<span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span>
+de saisir la crinière avec mes dents
+afin de me laisser choir le plus doucement
+possible car mes pieds et mes mains ne pouvaient
+m'être d'aucun secours, et quand j'atteignais
+le sol il me semblait en y roulant,
+tomber sur du verre cassé. Afin de pouvoir me
+relever, je me livrais à une active friction des
+membres à la suite de laquelle je commençais
+une marche forcée qui se changeait bientôt
+en une course agile d'un très-bon résultat.</p>
+
+<p>Malgré cette série de souffrances continuelles
+et les menaces journalières des Indiens
+à la vue desquels je ne pouvais me défendre
+d'un certain mouvement de crainte, je ne laissais
+pas de songer sérieusement à m'en
+affranchir. Quelque bonne volonté dont je
+fisse preuve et quelque désir que j'eusse de
+me familiariser complètement à tous les genres
+d'exercices des Patagons, il me fut impossible
+d'y arriver aussi vite que je le souhaitais et
+qu'il était nécessaire à leurs yeux. Comme
+ils ne pouvaient tirer de moi qu'un médiocre
+parti, ils me vendirent à des Pampéens qui
+vinrent les visiter après avoir opéré plusieurs
+invasions sur le territoire Buenos-Ayrien.<span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span>
+Ces sauvages leur donnèrent en échange
+de ma personne quelques chevaux et quelques
+<i>pilkènes</i>—pièces de drap commun
+rouge ou noir.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut question de ce marché à
+l'amiable, les Patagons devinrent tout différents
+à mon égard, ils affectèrent d'avoir
+quelques attentions pour moi, afin sans doute
+de donner d'eux une haute opinion aux nouveaux-venus
+dont les mœurs et la tenue
+m'inspirèrent plus de confiance. Au bout de
+quelques jours que je passai presque dans
+l'inactivité, et pendant lesquels je fus, en
+quelque sorte, aussi bien traité que les visiteurs
+Pampéens, vint enfin le moment du
+départ.</p>
+
+<p>Malgré tous les maux que j'avais endurés
+chez les Patagons, je ne pus me défendre
+d'un peu de tristesse en contemplant
+une dernière fois ces lieux pittoresques, si
+souvent témoins de mes larmes et de ma tristesse.
+Je chevauchais morne et silencieux
+entre deux Pampéens, auxquels ce mutisme
+habituel chez moi déplut apparemment,
+car ils m'adressèrent la parole en mauvais<span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span>
+espagnol: ils m'accablaient de questions
+et traduisaient, non sans les avoir amplifiées,
+mes réponses au restant de la bande
+qui se divertissait beaucoup à mes dépens, et
+était bien éloignée de croire que leur langage
+m'était familier, ce qui me mettait du reste à
+même de les mieux juger qu'ils ne le pouvaient
+faire à mon égard. Ainsi s'écoula tout le temps
+que nous mîmes à franchir l'espace qui nous
+séparait du lieu de leur résidence. Ils me
+demandèrent d'abord quel était mon pays;
+s'il était bien éloigné; combien de temps
+j'avais mis à franchir l'espace qui sépare
+les deux continents; de quoi se nourrissent
+les hommes à bord d'un navire; par quels
+moyens ils se procurent de l'eau douce en
+quantité suffisante pour se désaltérer pendant
+toute la durée de ce long et périlleux voyage?</p>
+
+<p>Aux diverses réponses que je leur fis,
+ils témoignèrent autant d'étonnement que
+d'incrédulité, et cherchèrent à lire dans mes
+yeux, l'expression de la vérité, croyant probablement
+à une mystification. Ils me demandèrent
+aussi quels motifs assez puissants
+avaient pu me pousser à me séparer de ma<span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span>
+famille, pour laquelle je leur montrais une
+si grande affection; car à la vue des portraits
+de mes chers parents, maintenant en leur
+possession, je ne pus retenir mes larmes,
+ni me défendre d'un geste agressif envers
+celui qui en était possesseur. Cependant tel
+spontané que fût mon mouvement, il fut prévenu
+par l'Indien, qui s'empressa de les soustraire
+à mes regards envieux et se mit sur
+la défensive, en même temps que ses compagnons
+me resserrèrent plus étroitement.</p>
+
+<p>La prudence me vint en aide; je redevins
+maître de moi-même; aussi fut-ce avec le plus
+grand calme que je répondis aux nouvelles
+questions de l'interprète dont le ton et la
+contenance étaient ceux d'un homme qui veut
+être obéi. Je leur dis que j'avais dû quitter
+l'Europe, parce que j'avais quelque ambition
+et que dans ma patrie, l'étendue de territoire
+est si restreinte, comparativement à sa nombreuse
+population, que c'est à peine si quelques
+individus parviennent à s'y créer une existence
+indépendante, ou une certaine aisance;
+que l'argent étant le principal moteur de
+toutes choses dans les pays civilisés, chacun<span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span>
+pour en amasser le plus possible, exerce une
+industrie quelconque, et que, à part quelques
+élus, les autres suffisent à peine à leurs besoins;
+que de même que j'étais venu en Amérique,
+des centaines de mille autres Européens
+mûs par la même ambition s'exilent ainsi volontairement
+chaque année, dans l'espoir de
+réaliser en peu de temps des bénéfices assez
+grands, les uns, pour se trouver désormais à
+l'abri du besoin, les autres à seule fin de pouvoir
+se livrer à une vie de bonheur et de
+plaisirs. Enfin j'ajoutai que l'espérance de voir
+la fortune me sourire et le désir ardent
+d'être pour quelque chose dans le bonheur des
+miens, avaient suffi pour me faire quitter la
+mère-patrie.</p>
+
+<p>Après avoir communiqué ma réponse à
+ses compagnons qui se prirent à rire d'un
+air de pitié en haussant les épaules, il
+me répondit que puisque le sort m'avait
+jeté parmi eux, toute inquiétude sur l'avenir
+serait superflue de ma part; que je n'aurais
+nul besoin de travailler pour manger, et que
+ma famille saurait bien se passer de moi, car
+je ne la reverrais jamais; que je serais heureux<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span>
+au milieu d'eux, bien qu'ils ne me promissent
+pas, à vrai dire, de vêtements ni
+de maison pour me garantir des intempéries
+des saisons; que la terre, soit sèche soit détrempée,
+les rochers ou la verdure seraient
+tour à tour mon lit; qu'à ce genre d'existence
+je me ferais aussi bien qu'eux,
+car je leur paraissais fait de même; enfin
+qu'ils auraient pour moi des égards autant
+que je leur serais utile et dévoué. Et pour
+clore, il ajouta en manière de réflexion, que
+les chrétiens sont des sots—<i>ouèsalmas</i>,—des
+imbéciles—<i>pofos</i>,—de travailler pour de
+l'or et de se couvrir de la tête aux pieds de
+vêtements incommodes et extraordinaires
+autant que malsains fabriqués sans doute à
+grand peine, à en juger par l'étoffe.</p>
+
+<p>Pendant huit jours que nous cheminâmes
+dans la direction du nord-ouest, à travers
+des parages boisés dont l'aspect me sembla
+ravissant comparativement à ceux que j'avais
+jusque-là habités, je fus continuellement
+l'objet de la conversation des Indiens qui me
+firent des milliers de questions et qui se
+montrèrent à mon égard d'une prévenance à<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span>
+laquelle je n'étais guère accoutumé. Le nom
+de mon pays me parut, pour la première fois
+parvenir à leur oreille.</p>
+
+<p>Parmi leurs questions, quelques-unes me
+convainquirent de leur intelligence. Ils s'informèrent
+avec les marques du plus grand
+intérêt, de la forme de notre gouvernement.
+Rien ne m'étonna tant et ne me fit plus de
+plaisir, je l'avoue, que d'entendre ces êtres
+qui ne connaissent ni lois, ni règles fixes
+pour le gouvernement civil, admirer ou
+railler tour à tour, notre civilisation dont
+je leur traçais un tableau si imparfait.</p>
+
+<p>Je puis dire à leur honneur, que je les
+vis émerveillés de notre génie, et revenir
+naïvement de leur première opinion en disant:</p>
+
+<p>—<i>El-mey-ta-ouignecaës-pofos-gné-ouélay.</i></p>
+
+<p>—Et mais ces chrétiens bêtes ne sont pas.</p>
+
+<p>Chez les Indiens, chaque famille et même
+chaque homme se croit absolument libre.
+Ils vivent dans une entière indépendance; et
+cependant malgré cette manière d'être et de
+voir, les Poyuches, les Pampas et les Mamouelches
+se divisent tout aussi bien que les<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span>
+Patagons en un grand nombre de tribus.
+Leurs fréquentes guerres intestines d'autrefois,
+celles qu'ils eurent à soutenir
+contre leurs voisins, comme encore de nos
+jours, celles qu'ils font contre les Hispanos-Américains,
+mettant sans cesse leur liberté
+en danger, ils ont appris par simple nécessité,
+à se former en sociétés plus ou moins
+nombreuses; ils se choisissent des chefs ou
+caciques, sorte de commandants, qu'ils considèrent
+bien plutôt comme leurs pères et
+leurs directeurs, que comme des maîtres, et
+avec lesquels ils restent ou dont ils se séparent
+selon leur gré.</p>
+
+<p>Pour être élevé à la dignité de cacique,
+il faut avoir donné des preuves éclatantes
+de sa valeur, et plus les caciques sont fameux
+par leurs exploits, plus leurs peuplades
+sont grandes. C'est ainsi que de nos jours
+encore, les Pampéens et les Mamouelches,
+quoique ayant un grand nombre de caciques,
+relèvent volontairement d'un chef privilégié
+<i>Calfoucourah</i>—pierre bleue;—ce nom
+lui vient de la trouvaille qu'il fit, étant
+enfant, d'une petite pierre bleue ayant à peu<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span>
+près forme humaine et dont jamais il ne
+s'est séparé; elle est considérée parmi les
+Indiens comme un talisman précieux auquel
+il doit ses nombreux succès.</p>
+
+<p>La conversation ne fut pas la seule distraction
+que le langage grotesque de mon interprète
+m'offrit, car nous chassâmes une
+grande partie du temps de notre voyage, et
+je fus assez heureux pour faire preuve de
+quelqu'adresse, en prenant soit au lazzo ou à
+la boléadora des <i>youèmes</i>—gamas—et des
+<i>tchoïquets</i>—nandous ou autruches de ces parages,—ce
+qui fit que mes nouveaux maîtres
+augurant bien de mes futurs services parurent
+avoir pour moi une certaine considération.</p>
+
+<p>Cependant, au fur et à mesure que nous
+approchions du lieu de résidence de la horde,
+je vis, non sans une certaine inquiétude,
+cesser tout l'empressement et les égards dont
+j'avais été entouré depuis notre départ. Il
+me fut facile de comprendre, à la conversation
+des Indiens, qu'ils n'en avaient agi ainsi que
+par ruse, et afin de me préoccuper assez pour
+m'ôter toute pensée de fuite, mais que dès lors
+suffisamment rassurés par le voisinage de<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span>
+leurs tribus, ils se souciaient peu de me cacher
+plus longtemps leurs véritables intentions envers
+moi. C'est ainsi que j'acquis la triste
+certitude de n'être guère mieux traité chez
+eux que chez les barbares Poyuches, les fiers
+Puelches ou les durs Patagons; car les uns
+et les autres ne me considéraient que comme
+un ennemi devenu leur esclave, c'est-à-dire
+comme un être sur lequel ils avaient plein
+droit de vie ou de mort.</p>
+
+<p>Les dernières paroles qu'ils m'adressèrent,
+furent des conseils équivalant presque à des
+menaces, au sujet de ma conduite à venir. Ils ne
+laissèrent pas non plus que de me répéter fréquemment
+qu'aussi bien qu'à mes premiers
+maîtres, je leur devais une grande reconnaissance
+de ne point m'assassiner puisque
+j'étais un <i>ouignecaé</i>—chrétien,—ce que tout
+indien de ces régions considère comme un
+crime.</p>
+
+<p>Enfin, nous arrivâmes. Il était temps que
+ce long voyage s'achevât, car j'étais rompu
+de fatigue et dans un état douloureux que
+l'on comprendra aisément en sachant que
+c'était le premier trajet que je faisais de la<span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span>
+sorte, c'est-à-dire, sur des chevaux aussi nus
+que moi-même et fort amaigris par un galop
+continuel au plus fort de la chaleur.</p>
+
+<p>Mon arrivée au milieu de la horde, fut
+comme un évènement inattendu et je devins
+de nouveau l'objet de la curiosité générale.
+Aux enfants, aux femmes qui m'entourèrent
+aussitôt, succéda une affluence considérable
+de visites avides de se graver dans la mémoire
+les traits du <i>ou'sah-ouignecaé</i>—mauvais
+chrétien,—uniquement afin de pouvoir
+en cas de besoin, s'opposer à sa fuite. Aux
+personnages les plus importants, mon
+maître n'omettait point de renouveler, avec
+toutes sortes d'amplifications, le récit de la
+terrible lutte que nous avions soutenue, mon
+compagnon et moi, contre nos nombreux et
+féroces agresseurs, les Poyuches. L'indignation
+de chacun d'eux semblait alors n'avoir plus
+de bornes, et le plus souvent, en s'éloignant,
+ils m'adressaient des imprécations ou me
+faisaient des gestes menaçants.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours écoulés de la
+sorte, et lorsqu'on jugea que j'étais suffisamment
+connu, on me fit reprendre mes fonctions<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span>
+de gardeur de troupeaux. Je fus soumis
+à une surveillance des plus rigoureuses,
+durant la nuit et le jour; je ne pouvais faire
+un pas sans être accompagné; il m'était demandé
+compte de ma tristesse et du moindre
+geste; la nuit, je fus encore exposé à être
+troublé dans mes courts instants de sommeil;
+car la superstition des Indiens leur faisait
+appréhender mon évasion, et poussés par
+cette crainte, ils se jetaient sur moi tout à
+coup et m'éveillaient brusquement en me
+menaçant. Souvent il m'arriva dans ces instants
+difficiles d'éprouver de grandes frayeurs
+qui étant toujours mal interprétées me valaient
+force mauvais traitements.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</h2>
+</div>
+
+<p class="center">La Pampa et les Pampéens.</p>
+
+
+<p>Les variations du climat de la Pampa
+sont des plus régulières. Elle subit une
+grande différence de température l'été et
+l'hiver. Ce dernier y est presque aussi
+froid que le mois de décembre en France.
+Il n'y neige point cependant, mais le matin la
+terre est toujours couverte de givre. La glace
+n'atteint jamais plus d'un pouce et demi d'épaisseur
+environ. Par contre-coup, l'été y
+est d'une chaleur accablante. Dès l'aube, l'horizon
+forme une ligne sombre et dense, qui
+ne s'éclaircit que petit à petit, et au fur et à
+mesure que le soleil se lève: l'on voit alors
+l'herbe touffue de ces immenses plaines se
+dépouiller d'une partie de la bienfaisante<span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span>
+rosée du matin, qui en s'évaporant produit
+les plus singuliers effets de mirage. La force
+du soleil se fait vivement sentir à toutes les
+créatures vivantes. Les chevaux et les bœufs
+sauvages qui peuplent ces plaines en ressentent
+une telle fatigue, qu'ils se livrent, ainsi
+que les hommes, à une sieste qui semble
+pour tous un repos aussi naturel que nécessaire.</p>
+
+<p>On trouve dans toute la Pampa, des différences
+sensibles d'atmosphère. Dans les régions
+<i>Mamouelches</i>—boisées—l'air est des
+plus secs; et chez tous les êtres, quels qu'ils
+soient, on ne trouve aucune apparence de
+transpiration. J'ai vu même maintes fois des
+animaux tués par la chaleur, gisant sur la
+plaine aride desséchés dans leur peau; mais
+dans la latitude de Buenos-Ayres et de la
+Baie-Blanche, par les 70 et 71 degrés
+de latitude, régions où abonde la plus magnifique
+luzerne que l'on puisse imaginer,
+la végétation démontre clairement l'humidité
+du climat. La rosée dans ces parages ressemble
+plutôt à des pluies lentes et fines, ou
+à des brouillards épais. La viande et les<span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span>
+animaux morts s'y corrompent fort vite et les
+plaies sont très-difficiles à guérir. Cependant,
+qui le croirait? malgré cette humidité
+constante, les Indiens dorment tous presque
+nus sur la terre sans en être jamais incommodés.</p>
+
+<p>Les Pampéens n'ont pas plus de résidence
+fixe que les Puelches ou les Patagons. Ils
+errent d'un lieu à un autre au fur et à mesure
+que l'herbe est consommée par leurs bestiaux;
+mais jamais ils n'abandonnent un parage
+quelconque sans avoir achevé avec le feu
+l'œuvre de destruction commencée par les
+animaux. Les Pampéens occupaient autrefois
+toute la partie comprise entre les différentes
+provinces de Buenos-Ayres, le Rio-Colorado
+et les Mamouelches, qui sont encore actuellement
+leurs limites occidentales et septentrionales;
+cependant ils ne s'en éloignent que
+fort peu. Ils se tiennent principalement dans la
+partie Nord, Nord-Ouest, environ par les 68
+et 69<sup>e</sup> de longitude et parcourent toute l'étendue
+comprise entre les 33<sup>e</sup> et 38<sup>e</sup> d° de latitude.
+Parfois, cependant, il leur arrive de se confondre
+momentanément avec les Mamouelches,<span class="pagenum" id="Page_105">[Pg 105]</span>
+ou d'opérer leur retraite beaucoup plus au loin
+surtout lorsqu'ils redoutent quelque agression.
+Cette alliance a lieu principalement à leur
+retour de ces grandes expéditions dans lesquelles
+ils se livrent aux plus atroces cruautés.</p>
+
+<p>Il est à croire que ces êtres barbares
+ont comme nous, à leur insu, une conscience
+qui parle plus fort que leur volonté, car ils
+sont souvent pris de frayeurs telles, que sans
+autre motif qu'un cauchemar, ils se prennent
+à fuir soudain au beau milieu de la nuit, en
+jetant le cri d'alarme, et de même que des
+moutons fourvoyés, ils se suivent les uns les
+autres, délaissant la plupart du temps les
+parages où quelques heures encore auparavant
+ils se regardaient comme étant dans la
+plus grande sécurité. Ces fuites ressemblent
+absolument à une déroute pendant laquelle ils
+abandonnent en chemin tout le bétail qu'ils
+ne peuvent chasser au galop devant eux. Les
+points où ils dressent leurs tentes ne présentent
+plus à leur départ qu'un aspect dégoûtant,
+véritable chenil où se trouvent entassés
+pêle-mêle les ossements des animaux dont
+ils se sont nourris, des lambeaux de cuirs<span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span>
+pourris et des cardes de laine émanant une fétide
+odeur; au milieu de ce tout nauséabond se
+pavanent quelques vautours et quelques éperviers
+cherchant nonchalamment à y découvrir
+encore quelques lambeaux de chair putréfiée.</p>
+
+<p>Ces oiseaux sont généralement d'une
+hardiesse telle que j'eus souvent mille et
+mille peines à les empêcher de prendre leur
+part des animaux que nous abattions les Indiens
+et moi. Je n'avais point le temps de
+ramasser mon couteau ni celui de retourner
+mon gibier pour achever d'en détacher le
+cuir que déjà ils étaient installés sur l'animal.
+Quelquefois je m'amusais à jeter en l'air des
+morceaux sanglants auxquels ils ne laissaient
+pas le temps de retomber. Je les ai vus aussi
+s'établir sur le dos malade des chevaux ou des
+mulets et les déchiqueter malgré les contorsions
+des pauvres victimes inquiètes et furibondes,
+qui les oreilles couchées et le dos
+tendu, sautillaient de l'arrière-train en agitant
+convulsivement la queue, afin de les éloigner.</p>
+
+<p>Les Pampéens étaient autrefois beaucoup
+plus nombreux qu'ils ne le sont actuellement;
+mais ils sont très-affaiblis par leurs incessantes<span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span>
+guerres avec les Espagnols. Encouragés
+par l'impunité dans laquelle on
+laissait leurs sanglantes incursions, ils s'y
+livraient presque constamment et ne craignaient
+point non plus de résider dans le
+voisinage des provinces Argentines, à l'ouest
+de la Sierra-Ventana. Ils affectionnaient ces
+parages en raison de sa proximité des peuplades
+Hispanos-Américaines et de son incomparable
+fertilité. Ils le nommèrent <i>Pouanemapo</i>,
+ou terre de <i>Pouane</i>, un de leurs
+caciques célèbres, lequel y naquit et y mourut
+vaillamment dans une surprise nocturne des
+gauchos de Rosas. Il est véritablement à croire
+que les Indiens, tout habitués qu'ils fussent
+aux luttes sanglantes, n'en eurent jamais à soutenir
+d'aussi acharnée et d'aussi terrible que
+celle de cette nuit si fatale pour eux; car bien
+qu'ils soient braves et fort entreprenants, ils
+semblent frappés de stupeur dès que le souvenir
+de cette défaite est évoqué. Aucun d'entre
+eux n'ose s'aventurer dans le pays de Pouane,
+dont, disent-ils, <i>Houacouvou</i>—Dieu—leur
+a interdit l'accès à tout jamais sous
+peine de mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span></p>
+
+<p>La taille des Pampéens est inférieure à celle
+des <i>Puelches</i> et à celle des Patagons. A
+quelques exceptions près, ils n'ont guère plus
+de cinq pieds huit à neuf pouces en moyenne.
+Ce sont les Indiens les plus foncés en couleur.
+Ils sont d'un brun olivâtre très-prononcé;
+quelques-uns même sont presque noirs. Leur
+peau est d'une grande finesse dans toutes les
+parties du corps; elle est douce comme du
+satin et même brillante. Ils exhalent une odeur
+particulière qui, loin d'être aussi forte que
+celle des nègres, l'est cependant plus que
+celle des Européens. Leur peau devient plus
+brillante et comme huileuse, à l'action du soleil;
+il me fut facile de m'en convaincre au
+toucher.</p>
+
+<p>Le front des Pampéens est légèrement
+bombé mais non fuyant; leur figure est aplatie
+et longue. En général ils ont le nez court et
+épaté; quelques-uns l'ont aussi mince, long
+et recourbé, à l'instar des becs d'oiseaux de
+proie. Ils ont les yeux presque horizontaux,
+mais ainsi que les Patagons orientaux, la
+manière dont ils s'épilent les sourcils prête
+beaucoup à leur donner cet aspect. Ils ont<span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span>
+tous, sans exception, les pommettes fort
+saillantes, la bouche très-grande et béante,
+les lèvres grosses. Leurs dents sont comme
+celles de leurs voisins les Puelches et
+les Patagons, c'est-à-dire petites, fort blanches
+et admirablement rangées. La barbe
+leur pousse fort tard. Leurs cheveux sont
+abondants, d'un noir de jais et très-gros.
+Quelques-uns parmi eux les relèvent sur le
+sommet de la tête, mais les autres les séparent
+simplement en deux et les retiennent à l'aide
+d'un morceau d'étoffe ou d'une lannière de
+cuir. Mais tous dans les combats les laissent
+flotter sur leur figure afin de ne pas voir le
+danger qui peut les menacer.</p>
+
+<p>Plus que jamais, on trouve maintenant chez
+les Pampéens des types assez réguliers: ce
+sont les enfants d'Indiens et de captives. Ces
+Indiens se font remarquer par un degré d'intelligence
+bien supérieur à celui de tous les
+autres nomades, les Araucaniens exceptés
+toutefois. Ils stationnent assez volontiers plusieurs
+mois de suite dans le même endroit.
+Leurs tentes sont, ainsi que celles des Puelches,
+confectionnées en cuir, mais elles sont<span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span>
+plus spacieuses et plus régulières. Il y règne
+un certain ordre et une grande propreté;
+ce qui n'empêche pas cependant qu'ils soient
+couverts de vermine.</p>
+
+<p>Le type des femmes est en quelque sorte
+plus désagréable que celui des hommes qu'elles
+surpassent en laideur et auxquels elles ressemblent
+beaucoup. Elles sont grandes aussi,
+mais cependant pas autant qu'on pourrait se
+le figurer; il existe entre leur taille et celle
+des hommes de plus grandes proportions
+qu'on ne saurait en trouver entre les hommes
+et les femmes d'Europe; mais ces proportions
+ne sont pas assez générales pour en calculer
+la différence. Les plus grandes n'ont guère
+plus d'un mètre cinquante-quatre à cinquante-cinq
+centimètres. Il s'en trouve bien
+cependant quelques-unes qui atteignent la
+taille des hommes, mais la majorité d'entre
+elles sont en quelque sorte plus petites. Elles
+exercent beaucoup leurs forces physiques;
+elles manient le lazzo et la boleadora avec
+beaucoup d'adresse. Leurs épaules larges et
+carrées encadrent une poitrine fort bombée
+mais disgracieuse; car elles ont l'habitude de<span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span>
+se détirer et de se masser les seins dès
+qu'elles deviennent mères, afin, disent-elles,
+de pouvoir offrir une plus grande quantité
+de lait à leurs enfants. Cet usage se propage
+même à l'égard des vaches laitières. Très-surpris
+de cette coutume, je résolus de m'assurer
+du résultat qu'elle pouvait avoir: j'en
+fis l'expérience sur une jeune vache dont je
+mesurai le lait avant comme après l'opération.
+J'eus lieu de rester convaincu de la véracité
+du fait. Les Pampéennes ont les membres
+peut-être un peu courts, comparativement au
+tronc, mais généralement replets et arrondis.</p>
+
+<p>La démarche de toutes les femmes Indiennes
+est des plus disgracieuses; plus particulièrement
+encore celle des Pampéennes qu'un
+certain sentiment de décence oblige à s'asseoir
+différemment des hommes, qui s'accroupissent
+à la façon Orientale, les jambes croisées
+sous eux. Elles doublent la jambe gauche,
+la pointe du pied reposant sur le sol, puis
+elles s'asseyent sur le talon et passent la jambe
+droite par-dessus la cuisse gauche, en ayant
+soin de mettre cet autre pied à plat à côté de
+l'autre afin qu'il leur soit possible de se<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span>
+maintenir ainsi en équilibre les jambes serrées.
+Cette posture fatigante à laquelle elles
+s'habituent dès l'enfance, leur dévie extraordinairement
+la hanche gauche, leur tourne
+cette jambe en dedans, et les fait boîter de
+toute cette partie. Elles ont les mains petites,
+fort bien faites et rarement maigres. Leurs
+articulations ainsi que celles des hommes sont
+fines; leurs pieds sont petits, mais larges. Si
+leurs formes ne sont pas belles, du moins
+elles annoncent une très-grande force.</p>
+
+<p>Ces femmes sauvages s'entourent la taille
+d'une pièce d'étoffe le plus souvent fabriquée
+par elles-mêmes avec la laine de leurs
+moutons qu'elles filent et teignent artistement.
+Ce vêtement les couvre depuis les
+épaules jusqu'au-dessus du genou seulement;
+on dirait un fourreau d'où sortent tête, bras et
+jambes, sans harmonie et sans art. Ce costume
+est fixé à la partie supérieure par une énorme
+broche ronde—<i>toupouh</i>—en argent, dont la
+tête large, plate et mal battue, rappelle assez
+le fond d'une casserole bien étamée. A la
+hauteur des hanches, elles s'entourent d'une
+large ceinture de cuir cru, ornée de dessins<span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span>
+de différentes couleurs et de parties velues, ou
+bien encore couverte de perles grossières
+entremêlées avec art et assujetties avec des
+fibres extraites de la viande. Leurs cheveux
+sont séparés en deux nattes fort longues qui
+leur pendent quelquefois jusqu'aux talons et
+aux extrémités desquelles elles suspendent
+quelques ornements de cuivre ou d'argent.</p>
+
+<p>Quelques femmes se contentent d'enrouler
+leurs nattes autour de la tête en forme de diadême
+et de les attacher avec des lacets de
+laine rouge ou jaune de la largeur de deux
+doigts: toutes se suspendent des boucles
+d'oreilles carrées d'une si grande dimension
+qu'elles reposent sur leurs épaules.</p>
+
+<p>Les plus riches ou les plus considérables
+d'entre elles portent aussi un collier de cuir
+de la largeur de trois doigts et très-serré,
+garni superficiellement de demi-perles de
+métal qu'elles fabriquent ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>D'abord elles battent pour le réduire en
+feuilles le métal dont elles peuvent disposer;
+ensuite elles découpent des rondelles d'égale
+grandeur et les estampillent à l'aide de deux
+os de cheval, dont l'un creusé sert de matrice,<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span>
+et l'autre en relief qui tient lieu de tampon.
+Chaque perle repoussée est perforée de deux
+petits trous sur le côté pour être enfilée et
+cousue au cuir. La largeur et la complète
+absence de souplesse de ce singulier ornement
+semblable à des colliers de chiens, les empêchent
+de mouvoir la tête et donne à l'air important
+qu'annoncent les figures de celles qui
+en sont parées un aspect des plus comiques.</p>
+
+<p>Les plus jeunes se font des bracelets de
+perles de plusieurs couleurs au-dessus des
+chevilles et des poignets où ils restent à demeure,
+et toutes, jeunes ou âgées, les jours
+de fêtes, entremêlent à leur chevelure une
+sorte de bonnet ou de résille en perles bleues
+et blanches qui leur retombe sur le front, leur
+couvre les pommettes, et maintient leurs
+nattes séparées.</p>
+
+<p>Les Pampéennes sont très-actives et très-empressées
+auprès de leurs maris; elles subissent
+sans murmurer toutes leurs exigences.
+Ceux-ci emploient généralement à se reposer
+tout le temps qu'ils ne consacrent pas à chasser
+ou à dompter leurs chevaux. Dans les changements
+de résidence, ce sont encore les<span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span>
+femmes qui prennent le soin de transporter
+tout ce qui concerne le ménage. Elles chargent
+les chevaux et sellent celui de leur mari puis
+le leur, sur lequel elles s'installent ensuite avec
+trois ou quatre enfants. Dans cet équipage,
+elles rassemblent le troupeau et le chassent
+devant elles avec la lance de leurs seigneurs
+et maîtres, lesquels montés sur leurs meilleurs
+coursiers, sans autre charge que leurs
+lazzos et leurs boleadoras, se livrent, chemin
+faisant, au plaisir de la chasse, sans paraître
+songer le moins du monde à leur famille,
+quel que soit l'attachement qu'ils aient pour
+leurs enfants.</p>
+
+<p>Arrivés à destination, ce sont encore les
+femmes qui déchargent les chevaux et qui
+réinstallent au plus vite la tente sous laquelle
+viennent s'étendre leurs maris, tandis
+qu'elles leur préparent des aliments. Après
+avoir rétabli l'ordre dans le ménage et
+prodigué des soins à leurs enfants, pour se
+reposer des fatigues du jour elles filent de la
+laine et tissent des manteaux pour toute la
+famille. C'est vraiment curieux de voir l'habileté
+et la perfection qu'elles déploient dans<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span>
+ces sortes de fabrications: elles n'ont d'autres
+métiers que ceux qu'elles se font elles-mêmes,
+et qui ont la forme d'un cadre
+dont deux des traverses parallèles supportent
+des fils croisés et bien tendus. Les fils destinés
+à servir de trame sont pelottés sur des
+morceaux de bois pointus qui servent de
+navettes; pour remplacer le peigne de nos
+tisserands, elles font usage d'une petite palette
+bizautée. Ces tissus, malgré les nombreuses
+imperfections des outils dont ces femmes disposent
+leur font vraiment beaucoup d'honneur,
+car on les peut comparer à ceux qui
+sortent de nos fabriques. Ils sont toujours
+enjolivés de dessins réguliers et originaux
+formés de laines de plusieurs couleurs. Pendant
+mon long séjour dans cette tribu j'en vis
+plusieurs de fort remarquables par leur finesse,
+mais un principalement sur lequel était
+représenté avec une rare perfection le portrait
+du général Urquiza auquel il fut offert; ce
+personnage ne sachant de quelle manière témoigner
+son admiration pour cette œuvre de
+patience la couvrit de pièces d'or.</p>
+
+<p>Les Pampas pour lesquels l'exercice du<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span>
+cheval est une obligation, s'installent le plus
+souvent d'un seul bond sur leurs coursiers
+affublés de selles en bois qui leur emboîtent
+parfaitement le dos et l'encolure. Les plus
+riches seulement ou les plus chanceux dans
+les pillages sellent leurs chevaux comme le
+font les gauchos.</p>
+
+<p>Les femmes vont à cheval à l'instar des
+hommes, mais leurs selles diffèrent totalement.
+Ce sont plutôt de véritables échafaudages,
+composés de sept à huit cuirs de
+moutons superposés sur le dos du cheval et
+surmontés de deux rouleaux de jonc—<i>salmas</i>—recouverts
+de cuirs souples peints
+en rouge et en noir; le tout est solidement
+fixé à l'aide de deux sangles en cuir cru.
+Pour grimper sur cet appareil elles se servent
+d'un étrier passé au cou du cheval en forme
+de baudrier.</p>
+
+<p>Les Pampéens s'épilent avec beaucoup plus
+de soin que les Indiens des autres tribus; ils
+déploient aussi plus de coquetterie dans l'art
+de se tatouer. Hommes et femmes s'entr'aident
+aussi bien dans cette occupation que pour se
+purger le corps et la tête des nombreux insectes<span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span>
+dont ils sont assaillis et qu'ils mangent
+même en prenant leur repas. Ces Indiens possèdent
+des ustensiles de cuisine, tels que
+marmites de fonte—<i>chaïas</i>,—des broches en
+fer—<i>cangnecaouëts</i>—provenant de pillages.
+Ils font en partie cuire leurs aliments. Les
+femmes que regarde ce soin préparent la
+viande d'une manière toute particulière: elles
+font bouillir de l'eau dans laquelle elles plongent
+quelques morceaux de chair qu'elles
+retirent aussitôt blanchis, puis elles les servent
+dans de petites écuelles en bois avec un
+peu de ce succulent bouillon—<i>caldo</i>—très-fortement
+salé et obtenu ainsi en moins d'un
+quart d'heure. Cependant, disons-le, parfois
+aussi je les ai vus manger de la viande bien
+rôtie; mais leur instinct naturel les porte à
+la préférer toute crue, bien saignante. Ils dévorent
+avec joie les poumons—<i>carêtone</i>,—le
+foie—<i>quèhs</i>—et les rognons—<i>cousanoh</i>—tout
+sanglants, et ils boivent le sang chaud
+ou caillé.</p>
+
+<p>Les hommes sont aussi fort industrieux et
+patients. Leur adresse s'exerce surtout à tresser
+des harnais qui sont très-recherchés des<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span>
+Hispanos-Américains. Les plus riches fermiers
+et les caballeros mettent un certain orgueil
+à en affubler leurs chevaux. Leurs rênes,
+leurs cordons d'étriers et leurs sangles, sont
+parfois aussi souples et aussi bien tressés que
+les objets que l'on fait chez nous avec des
+cheveux. Ces articles, ainsi que les manteaux
+de cuir de guanacos, les plumes d'autruche
+et les cuirs de toute espèce qu'ils auraient la
+faculté d'échanger, suffiraient seuls à enrichir
+les Pampas s'ils n'étaient pas aussi inconstants.
+Les ouvertures de paix qu'ils renouvellent
+si souvent, n'ont d'autre but que de
+se pourvoir gratis de tabac, de sucre, de yerba
+et de liqueurs fortes. Mais dès qu'ils voient
+leurs provisions s'amoindrir, ils rentrent de
+nouveau dans la voie des hostilités et recommencent
+leurs terribles invasions qui sont
+tout à la fois la ruine et la mort d'un grand
+nombre d'habitants.</p>
+
+<p>Dans leurs expéditions les Indiens ne respectent
+pas plus les femmes d'âge que les
+hommes; ils les assassinent. Ils n'épargnent
+absolument que les jeunes filles dont ils font
+leurs femmes privilégiées sous le rapport de<span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span>
+l'affection. Les tout jeunes enfants deviennent
+des esclaves, à la garde desquels ils confient
+leurs troupeaux, quand ils ne les vendent
+pas aux Indiens des tribus éloignées, soit aux
+Mamouelches ou aux Araucanos, qui dans
+leurs visites annuelles leur apportent des éperons
+et des étriers d'argent grossièrement
+faits et en échange desquels ils sacrifient
+volontiers la plus grande partie de leurs troupeaux,
+jusqu'à leurs captifs et captives même.
+Les Araucaniens échangent généralement
+leurs étriers et leurs éperons dont la valeur
+intrinsèque ne dépasse pas 20 à 30 piastres
+(100 à 150 francs) contre quinze à seize
+bœufs qu'ils ne vendent pas moins de 25 à
+30 piastres chaque, au Chili. Et comme jamais
+aucun d'eux ne se hasarde à franchir
+la Cordillière sans un certain nombre de ces
+objets, plus une pacotille composée d'indigo—<i>anil</i>,—de
+mantes—<i>Pilquènes</i>,—d'ustensiles
+nécessaires au tatouage et de perles
+de diverses couleurs—<i>cuentas</i>—à échanger,
+comme il est dit plus haut, on comprend quelle
+peut être leur richesse puisqu'ils ne regagnent
+jamais leur pays sans être possesseurs de 3 à<span class="pagenum" id="Page_121">[Pg 121]</span>
+400 bêtes à cornes et d'un assez grand nombre
+de chevaux dont la vente leur est pour le
+moins aussi avantageuse.</p>
+
+<p>Les Araucaniens, bien qu'ayant la même
+origine que les Patagons, les Puelches, les
+Pampéens et les Mamouelches, mènent cependant
+une existence matériellement différente
+à laquelle les forcent et la restriction de leur
+territoire et l'impossibilité où ils se trouvent
+d'envahir les provinces du Chili, dont les
+frontières sont bien autrement gardées et
+défendues que celles de la République Argentine.
+Au lieu de vivre à l'état nomade, comme
+les Indiens de la côte orientale, les Araucaniens
+sont groupés par villages, ils habitent
+des maisons en bois suffisamment grandes
+pour plusieurs familles. Ils sont fort ingénieux
+et travailleurs. Ils cultivent le maïs—<i>ouah</i>—et
+le froment—<i>cévada</i>—ainsi que différents
+légumes, tels que: pommes de terre—<i>Ponnieux</i>,—oignons—<i>céboyats</i>,—haricots—<i>Porotos</i>.—Ils
+font grand cas du melon et de
+la pastèque qu'ils récoltent presque en aussi
+grande quantité que les abricots, les prunes
+et les pommes sauvages, ce qui les met à<span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span>
+même de faire de copieux festins. Ils mangent
+généralement de la viande cuite ou rôtie,
+du <i>meurkeh</i> ou farine de maïs grillée à laquelle
+ils adjoignent du laitage ou de la graisse
+de cheval. Malgré ces diverses apparences de
+civilisation, ils se régalent volontiers de foie
+et de rognons crus saucés dans du sang caillé.</p>
+
+<p>Il y a en Araucanie deux groupes de population
+fort distincts par leur caractère, que
+l'on désigne généralement au Chili comme
+dans la province de Buenos-Ayres sous les
+noms de haute et basse Araucanie.</p>
+
+<p>La première se compose d'Indiens et d'Espagnols.
+Il est à la connaissance de tous, que les
+Indiens qui la composent sont d'un commerce
+facile et agréable, qu'ils aiment à mélanger
+leur sang à celui des chrétiens par les liens
+du mariage, ce qui ne les empêche pas
+toutefois de vivre libres de tout joug dans le
+voisinage de Santiago, de Constuccion, de
+Nacimiento, de Las-Angles et de Talca, où
+ils s'introduisent encore parfois en masse à
+la faveur des dissensions politiques. En bons
+Indiens qu'ils sont, ils ont conservé le goût
+du pillage; néanmoins, ils sont fort hospitaliers<span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span>
+et l'on peut sans crainte aucune se hasarder
+chez eux. Il n'en est pas de même de
+la basse Araucanie qui n'est peuplée que
+d'êtres beaucoup plus primitifs, aux yeux
+desquels un chrétien, de quelque nation qu'il
+soit, est un ennemi contre lequel ils ne sauraient
+trouver trop de moyens d'exercer leur
+férocité. Ce sont les Patagons de l'Araucanie
+bien que séparés de ces derniers par les Cordillières.
+Ils ont la plus grande répulsion pour
+tout ce qui sent la civilisation.</p>
+
+<p>Malheur aux pauvres chrétiens qui tombent
+entre leurs mains, car pour leurs familles
+ils peuvent être rayés du nombre des
+vivants. Parmi les nombreux exemples que
+l'on pourrait citer à l'appui de ce que j'avance,
+le suivant en est, par son authenticité,
+une preuve irrécusable.</p>
+
+<p>Quelque temps avant sa mort prématurée
+qui a jeté le deuil dans le monde scientifique,
+monsieur Geoffroy Saint-Hilaire qui m'avait
+honoré du plus bienveillant accueil, me disait
+qu'il considérait comme à tout jamais perdu
+pour sa famille l'un de ses parents tombé
+entre les mains des Indiens de la basse Araucanie.<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span>
+En déplorant ce terrible malheur il me
+disait combien il aurait souhaité que son
+parent fût retenu prisonnier dans la haute
+Araucanie d'où il lui aurait été facile de
+l'arracher.</p>
+
+<p>L'Araucanie a donc, ainsi que la Patagonie,
+ses légendes ténébreuses.</p>
+
+<p>Quant aux Pampéens ils sont essentiellement
+chasseurs, et ils deviennent pour ainsi dire
+de plus en plus nomades par l'habitude qu'ils
+ont de se nourrir de la chair de leurs coursiers,
+tout en franchissant très-rapidement
+les plus grandes distances. Ils n'hésitent point
+à faire de cinq à six cents lieues pour dévaster
+les peuples Hispanos-Américains. Fort
+riches en troupeaux, ces Indiens pourraient
+facilement se passer de la chasse; mais comme
+elle est pour eux un grand divertissement ils
+s'y livrent toute l'année; mais cependant avec
+beaucoup plus d'ardeur pendant les mois
+d'août et de septembre, époque du printemps
+dans l'hémisphère sud. C'est en cette saison
+qu'ils font d'amples provisions de jeunes pièces
+de gibier dont ils sont extrêmement friands, ou
+bien encore d'œufs de perdrix et d'autruches.<span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span>
+Ils prennent fort adroitement de jeunes gamas
+vivantes avec lesquelles se divertissent les
+enfants, auxquels ils donnent aussi pour nourriture
+les œufs de perdrix, tandis que ceux
+d'autruches, moins délicats, sont mangés en
+commun dans la famille. Ils les cassent comme
+nous le faisons d'un œuf à la coque et les
+font cuire assis dans la braise de fiente en
+ayant soin de mêler le jaune et le blanc à
+mesure que la cuisson s'opère. On trouve
+toujours ces œufs en très-grand nombre.
+Les Indiens ne mangent que ceux qui sont
+en nombre pair, et font fi des autres qu'ils
+prétendent ne pas être fécondés.</p>
+
+<p>Pour chasser l'autruche et la gama les
+Indiens s'assemblent en grand nombre, sous
+la direction d'un cacique qui remplit les fonctions
+de grand veneur. Il fait partir les chasseurs
+par groupes, dans différentes directions
+afin de cerner un espace de deux ou trois
+lieues; chacun de ces groupes, arrivé à l'endroit
+qui lui a été assigné, brûle en forme de
+signal, quelques herbages secs. Quand tous
+sont à leur poste, à un nouveau signal donné
+par le cacique, ils se déploient sur un rang<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span>
+et marchent lentement vers le centre du
+cercle qu'ils forment, jusqu'à ce que la distance
+qui les sépare les uns des autres ne soit
+plus que de sept ou huit longueurs de cheval.
+Ils s'arrêtent alors, leurs <i>locayo</i>—boléadoras—en
+main. A leurs cris, les nombreux
+chiens sauvages qui les accompagnent s'élancent
+pour harceler les autruches et les gamas
+ainsi cernées. Ces animaux poursuivis de près
+et souvent mordus, cherchent à fuir en passant
+entre les courts intervalles que se sont ménagés
+les chasseurs, afin de pouvoir leur lancer
+une multitude de boules qui manquent rarement
+leur but. Les animaux pris sont dépouillés
+avec une dextérité incroyable, ce qui
+donne aux chasseurs la facilité de continuer
+leur exercice, jusqu'au moment où le cercle,
+trop rétréci, mette en présence la masse des
+Indiens. Fort rarement les chasseurs reviennent
+près de leurs familles sans avoir pris
+sept ou huit pièces de gibier dont le sang
+qu'ils boivent avec délices est toute leur
+nourriture durant la chasse qui dure les
+deux tiers du jour.</p>
+
+<p>Après la chasse, les cuirs des divers animaux<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span>
+tués sont étendus sur le sol à l'aide de
+piquets en ossements; une fois séchés ils sont
+salés pour en préserver la fourrure de toute
+atteinte; les Indiens les conservent ainsi que
+les plumes d'autruches pour les échanger à
+la première occasion contre du sucre, de la
+yerba, du tabac et des liqueurs alcooliques
+dont ils sont très-friands.</p>
+
+<p>La population Indienne tend à décroître
+d'année en année; mais cette décroissance
+frappe plus particulièrement les Pampéens et
+les tribus du Nord, chez lesquelles les femmes
+sont en minorité, par suite des guerres terribles
+que leur firent les gauchos de Rosas,
+ainsi que je l'ai déjà dit. En plusieurs occasions
+les Indiens furent réduits à fuir; ils se
+réfugièrent dans les contreforts des Cordillières
+les plus rapprochés du Chili, dans le voisinage
+des Araucaniens. Leurs femmes ayant
+perdu tout repos et se voyant, à tous moments
+exposées à devenir captives des Argentins,
+abandonnèrent leurs maris et s'en furent en
+Araucanie. Le petit nombre de celles qui
+eurent le courage de rester fidèles à leurs
+époux, les Pampéens, dont l'état actuel est<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span>
+encore de guerroyer avec les Espagnols, fut
+bien loin de leur suffire lorsqu'ils revinrent
+habiter leurs anciens terrains de parcours. Et
+malgré le grand nombre de femmes qu'ils
+ont captivées depuis et celles qu'ils enlèvent
+encore chaque jour, la moyenne est d'une
+pour quatre à cinq hommes.</p>
+
+<p>Chez les Araucaniens, par contre coup, le
+nombre des femmes est de beaucoup supérieur
+à celui des hommes. Les mœurs indiennes
+autorisant la possession de plusieurs femmes,
+on voit des hommes qui en ont cinq ou six, et
+le grand cacique Calfoucourah, avec lequel
+j'ai vécu en a jusqu'à trente-deux. Il résulte
+de cette disproportion de nombre entre les
+deux sexes, que la plupart des Indiens, trop
+pauvres pour se passer le luxe d'une compagne,
+sont forcés de rester célibataires. Ils n'ont
+de rapports qu'avec celles qui sont libres, lesquelles
+peuvent, sans être exposées à aucune
+réprimande, leur accorder des faveurs. Malgré
+cette étrange coutume, on ne sera pas peu
+étonné de savoir qu'une fois mariées, elles
+deviennent fidèles à leurs maris et sont de
+fort bonnes ménagères.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span></p>
+
+<p>Chez tous les peuples dont je retrace les
+principaux traits, le mariage est, ainsi que
+chez nous, considéré comme un acte important,
+et comme la source d'une vie honnête et
+heureuse. Il s'opère sous forme de trafic, ou
+échange d'objets et d'animaux divers contre
+une femme.</p>
+
+<p>Un Indien est toujours satisfait lorsqu'il
+rencontre une future à la veille d'être
+mère. Les parents ne livrent leur fille qu'à
+l'acheteur le plus riche et le plus généreux.</p>
+
+<p>Lorsqu'un Indien est désireux de contracter
+une union et qu'il a jeté les yeux sur
+quelque fille du voisinage, il s'en va visiter
+tour à tour tous ses parents et tous ses amis;
+il leur fait part de son désir et les prie d'être
+pour quelque chose dans la réussite de son
+projet. Chacun d'eux, selon son degré de parenté
+ou d'amitié, lui donne ses conseils et
+son approbation dans un discours fort long
+approprié à la circonstance et lui vient en
+aide en lui faisant un don quelconque. Ces
+cadeaux consistent généralement en chevaux,
+bœufs, étriers ou éperons d'argent et quelques
+pièces d'étoffes provenant de leurs pillages.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span></p>
+
+<p>Dans une réunion antérieure à la célébration
+du mariage, les parents et les amis du
+futur fixent le jour où la demande devra être
+faite. La veille au soir, chacun revêt ses plus
+beaux ornements et se réunit au prétendant
+afin d'aller secrètement se poster à proximité
+de la demeure de la jeune fille convoitée, de
+manière à pouvoir dès l'aube matinale entourer
+les parents de la jeune personne auxquels ils
+font la demande dans les termes les plus pressants,
+les plus touchants et les plus poétiques;
+on évite toutefois de prononcer le nom du
+prétendant, jusqu'au moment où ils entrevoient
+chance de succès. Pendant ce temps le
+futur époux se tient caché à l'écart avec
+tous ses dons, selon les règles du décorum.
+Après une très-longue énumération des qualités
+de leur fille, témoin oculaire mais invisible
+de cette cérémonie, dont le rôle est de
+verser quand même d'abondantes larmes, les
+parents ne manquent point de témoigner d'une
+grande répugnance et d'une grande peine à se
+séparer de leur enfant; puis ils finissent par
+consulter sa volonté, en se réservant le droit
+d'accepter ou de repousser l'ouverture qui<span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span>
+leur est faite, dans le cas où elle ne leur présenterait
+pas un avantage suffisant. A ce moment,
+l'arrivée du futur et la vue des dons
+qu'il leur destine arrachent presque toujours le
+consentement de ces êtres cupides, et leur
+arrogante fierté disparaît sous un demi-sourire
+de satisfaction. Le reste de la journée se passe
+en famille; chaque membre s'empare incontinent
+du présent qui lui est fait. Une jeune
+jument bien grasse, donnée et sacrifiée par le
+jeune époux, préparée par toutes les femmes
+et servie par la nouvelle mariée, fournit le
+menu d'un banquet succulent arrosé de nombreuses
+libations d'eau. Aucun des invités ne
+peut ni ne doit s'absenter pendant toute la
+durée de cette fête, à la fin de laquelle il ne
+doit rester de l'animal dévoré que la peau et
+les os. Ces derniers, bien rongés, sont assemblés
+par les parents des époux et enterrés
+par eux dans un endroit en évidence, en
+souvenir de l'union qui, dès ce moment, se
+trouve consacrée.</p>
+
+<p>Après cette cérémonie obligatoire, toute
+l'assemblée se dispose à accompagner en
+grande pompe les nouveaux mariés, chez<span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span>
+lesquels doit avoir lieu dans la journée
+une réminiscence de festin. Les parents de la
+jeune femme se munissent du cuir de la
+jument dévorée le matin et sitôt arrivés à la
+demeure de leur gendre, le remettent au jeune
+ménage en l'aidant à se construire un abri.</p>
+
+<p>Pendant les jours suivants, une foule de visiteurs
+poussés par la curiosité se pressent
+dans l'intérieur du jeune couple et les félicitent
+mutuellement de leur heureux choix. Chacun
+s'enquiert près de la femme des qualités ou
+des défauts du mari, et près de celui-ci de
+celles de sa moitié. Les questions sont fort
+étendues, d'une crudité et d'une indiscrétion
+incroyables, sans que la délicatesse en paraisse
+froissée. Au contraire, les jeunes époux semblent
+très-flattés de cette marque d'intérêt.
+Les Indiens sont très-dissimulés; aussi la
+femme, tant par politique que pour s'acquérir
+la réputation d'être bonne et aimable offre-t-elle
+à tous ses visiteurs, soit de la viande, soit
+de l'eau ou bien du tabac, en leur adressant
+quelques paroles polies et flatteuses enjolivées
+d'un sourire débonnaire, même à ses ennemies,
+lorsqu'elle en a.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_133">[Pg 133]</span></p>
+
+<p>S'il arrive que les époux ne peuvent sympathiser
+après une cohabitation plus ou moins
+longue, ils se séparent à l'amiable sans que
+les parents fassent des difficultés pour restituer
+les objets qu'ils ont reçus de l'épouseur.
+Celui-ci d'ailleurs, dans sa générosité, leur en
+laisse toujours une partie en dédommagement
+du préjudice qu'il est censé leur
+avoir causé en les séparant de leur fille et
+en la leur rendant sans enfants. Celle-ci
+peut de nouveau être demandée et contracter
+une nouvelle union.</p>
+
+<p>L'habitude des Indiens est d'être d'une très-grande
+sévérité à l'égard de leur femme dans
+les premiers temps du mariage; quelques-uns
+poussent même la cruauté jusqu'à les frapper
+de leurs boléadoras pour les rendre, disent-ils,
+humbles et soumises. La femme doit respecter
+et vanter tous les actes de son mari, et se taire
+dès qu'il prend la parole. Quelques-unes
+cependant refusent de se soumettre à cette
+humilité et s'attirent des mauvais traitements
+continuels. Les plus hardies s'affranchissent
+de ces violences par une brusque séparation.
+Elles avisent leurs parents qui s'arment alors<span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span>
+et la reprennent de vive force, ce qui devient
+la source d'une haine implacable des deux
+parts; car non-seulement le mari perd sa
+femme, mais on lui retient encore les deux
+tiers de ce qu'il a donné pour l'obtenir.</p>
+
+<p>Quand les mauvais traitements que l'Indien
+inflige à son épouse sont basés sur son infidélité,
+l'homme conserve tous ses droits et son
+autorité; il peut la mettre à mort ainsi que son
+complice; mais, généralement très-avare, il
+préfère d'abord conserver son épouse et rançonner
+ensuite le délinquant, lequel a le droit
+de racheter sa vie lorsque ses moyens le lui
+permettent; cependant il arrive souvent, (j'en
+ai été témoin) que sans rime ni raison, l'accusation
+a été faite par suite d'un calcul et d'une
+cupidité à laquelle l'accusé ne peut en aucune
+manière se soustraire.</p>
+
+<p>A partir du moment où l'époux a reçu satisfaction,
+il lui est interdit de faire à sa
+femme aucune allusion sur sa conduite illicite;
+il deviendrait passible des reproches de sa
+famille dans le cas où il la maltraiterait encore
+à ce sujet.</p>
+
+<p>Lorsqu'un Indien, animé du désir de<span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span>
+contracter une union, échoue dans son projet
+ceux qui l'accompagnent prennent fait et
+cause pour lui et échangent des injures avec
+la famille qui a refusé d'accueillir leurs ouvertures.
+Très-souvent, même à la suite de
+cette déception, il résulte une mêlée effroyable
+des deux parts.</p>
+
+<p>Les Indiens ne dispensent leurs femmes
+d'aucun travail, même pendant la dernière
+période de leur grossesse: on voit celles-ci
+sans cesse occupées d'une chose ou d'une
+autre jusqu'au moment de leur délivrance
+qui a lieu avec une facilité surprenante dont
+les a douées cette divine Providence qui n'abandonne
+aucun misérable. Lorsqu'elles sentent
+que leur enfant va venir au monde, elles
+se transportent au bord de l'eau et se baignent
+avec lui dès qu'il a vu le jour. Elles ne se font
+jamais aider dans ces circonstances si difficiles
+pour les femmes Européennes; puis sitôt
+qu'elles sont délivrées, elles reprennent le
+cours de leurs occupations journalières sans
+qu'aucune indisposition résulte jamais d'un
+semblable traitement.</p>
+
+<p>Chez ces êtres presque primitifs les enfants<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span>
+ne sont pas à beaucoup près aussi nombreux
+qu'on serait porté à le croire; car l'existence
+d'un nouveau-né est soumise à l'appréciation
+du père et de la mère qui décident de sa vie
+ou de sa mort.</p>
+
+<p>Leur superstition leur fait regarder comme
+des divinités les enfants phénomènes principalement
+ceux qui naissent avec un plus grand
+nombre de doigts que celui voulu par la nature,
+soit aux pieds soit aux mains. Selon eux
+c'est un présage de grand bonheur pour leur
+famille. Quant à ceux qui sont tout-à-fait difformes
+(le cas est rare) ou dont la constitution
+ne leur paraît pas propre à résister à leur genre
+d'existence, ils s'en défont en leur brisant les
+membres ou en les étouffant, puis ils les portent
+à quelque distance où ils les abandonnent
+sans sépulture aux chiens sauvages et aux oiseaux
+de proie. Si l'innocent petit être est jugé
+digne de vivre, il devient dès l'instant l'objet
+de tout l'amour de ses parents qui au besoin
+se soumettraient aux plus grandes privations
+pour satisfaire à ses moindres besoins ou à ses
+moindres exigences. Ils étendent leur nouveau-né
+sur une petite échelle qui lui tient<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span>
+lieu de berceau. La partie supérieure de son
+petit corps repose sur des traverses ou échelons
+rapprochés les uns des autres et garnis
+d'un cuir de mouton, tandis que la partie postérieure
+s'emboîte dans une sorte de cavité
+que forment les autres échelons placés au-dessous
+des montants. L'enfant est maintenu
+dans cette position par des lannières fort
+souples enroulées en dessus des cuirs qui lui
+tiennent lieu de linge.</p>
+
+<p>La longueur de ce berceau dépasse celle de
+l'enfant d'environ un pied à chaque extrémité.
+Aux quatre coins sont attachées d'autres
+lannières qui servent à le suspendre horizontalement
+durant la nuit au-dessus du père
+et de la mère auxquels un autre cordon
+de cuir permet de bercer cette petite créature
+sans se déranger. Tous les matins, ces
+petits êtres sont rendus à la liberté de mouvement
+pendant le temps nécessaire à l'entretien
+de leur propreté; ou bien encore,
+lorsqu'il fait du soleil, leur mère les étend
+sur une peau de mouton pour qu'ils acquièrent
+la force et la vigueur que leur communique
+cet astre bienfaisant. Lorsqu'il pleut ou qu'il<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span>
+fait froid, ils restent emmaillottés et dans l'intérieur
+du <i>roukah</i>; ils sont placés verticalement,
+adossés à l'un des montants de la
+tente, de même qu'une échelle appuyée au
+long d'un mur. Leur mère se tient en face
+d'eux, les regardant sans cesse et leur donnant
+fréquemment le sein, ou bien encore des
+petits morceaux de viande sanglante qu'ils
+sucent.</p>
+
+<p>Les femmes allaitent leurs enfants jusqu'à
+l'âge de trois ans; si pendant ce temps
+elles en ont d'autres, elles n'en continuent
+pas moins de les nourrir avec le nouveau-venu,
+sans qu'elles ni eux en souffrent aucunement.
+Les moindres caprices de ces petits
+êtres, sont des lois pour les parents et pour
+leurs amis, qui à l'exemple des père et mère
+se soumettent à toutes leurs volontés. A peine
+ces enfants commencent-ils à se traîner sur
+les mains, qu'on laisse déjà à leur portée couteaux
+et autres armes, dont ils se servent
+indifféremment pour frapper ceux qui les
+contrarient, à la grande satisfaction des parents
+qui, dans ses colères enfantines, se
+plaisent à voir le germe précoce des qualités<span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span>
+voulues pour faire un bon ennemi de la chrétienté.</p>
+
+<p>Les seules indispositions communes aux
+enfants sont des douleurs dans les membres
+et une espèce de croup. Leurs douleurs sont
+traitées par le massage et les douches froides.
+Le remède qu'emploient les Indiens pour la
+guérison du croup est assez violent: il consiste
+en un mélange d'urine putréfiée au soleil,
+sorte d'alcali, et de poudre à tirer provenant
+de quelque pillage; ou bien à défaut de poudre
+d'alcali seul. Il n'est jamais administré plus
+d'une cuillerée à l'enfant. L'effet de ce remède
+violent se traduit promptement sous forme de
+vomissements, et la guérison est généralement
+complète au bout de quelques heures. Parfois,
+j'ai vu les enfants tout à coup couverts
+de boutons d'une cuisson et d'une démangeaison
+insupportables qui leur faisaient
+pousser d'horribles cris et verser d'abondantes
+larmes; alors, immédiatement leurs mères
+s'empressaient d'embraser quelques—<i>mey
+veca</i>—bouses de vaches sèches dont elles employaient
+la cendre brûlante à les frictionner
+en même temps qu'elles leur mouillaient le<span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span>
+corps avec de l'eau renfermée dans leur
+bouche. A en juger par l'inquiet empressement
+que déploient les Indiennes à traiter ainsi
+leurs enfants, j'ai tout lieu de penser qu'elles
+redoutent beaucoup les suites de ces éruptions
+subites qui ont, du reste, toute l'apparence de
+la petite vérole.</p>
+
+<p>A quatre ans, car les Indiens comptent
+par années d'un hiver ou d'un printemps
+à l'autre, ils soumettent leurs rejetons,
+garçons et filles, à la cérémonie du percement
+d'oreilles, qui fait aussi époque
+dans leur vie que le baptême chez nous.
+Cette cérémonie a lieu comme il suit. Le
+père fait don à son enfant d'un cheval brun
+rouge, dont les allures plus ou moins douces
+sont en rapport avec son sexe. On le renverse
+sur le sol, les pieds fortement liés, au milieu
+de nombreux invités en costume de fête,
+parmi lesquels figurent au premier rang tous
+les parents. L'enfant dont on a orné tout le
+corps de peintures bizarres est couché sur le
+cheval, la tête tournée vers l'Orient, soit par le
+chef de la famille soit par le cacique de la tribu
+quand il lui plaît d'honorer la fête de sa<span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span>
+présence. Les femmes placées au second rang
+entonnent un chant criard et monotone, dont
+chaque strophe se termine en un ton grave et
+sourd ayant pour but d'implorer la protection
+de Dieu. Durant ce temps a lieu le percement
+des oreilles qui s'opère avec un os d'autruche
+bien effilé. Dans chaque trou le président de
+la fête passe un morceau de métal d'un poids
+suffisamment convenable pour agrandir ces
+trous et pour allonger les oreilles. Ensuite il
+s'arme du même os d'autruche et fait à chacun
+des assistants une incision dans la peau,
+soit à la naissance de la première phalange
+de la main droite, soit au défaut du jarret
+droit. Le sang qui sort de cette blessure est offert
+à <i>Houacouvou</i>—Dieu directeur des esprits
+malfaisants—pour le conjurer d'accorder
+une heureuse et longue existence au
+nouvel élu. Après quoi, ainsi qu'il est d'usage
+dans toutes leurs fêtes, une jument grasse
+fait le menu d'un festin offert à la réunion.
+Les os des côtes sont de préférence donnés
+aux plus proches ou aux plus intimes qui,
+après les avoir convenablement rongés, les
+déposent aux pieds de l'enfant, s'engageant<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span>
+ainsi à lui faire un don quelconque dans le
+plus bref délai. Ces cadeaux consistent en
+chevaux, bœufs, éperons ou étriers d'argent
+qui lui constituent une dot.</p>
+
+<p>L'éducation sérieuse des enfants commence
+sitôt après la cérémonie du percement d'oreilles.
+Lorsqu'ils atteignent leur cinquième année,
+ils montent seuls à cheval en se saisissant
+à la crinière et en appuyant tour à tour leurs
+petits pieds sur les jointures de la jambe droite
+de leurs coursiers; le plus souvent ceux-ci partent
+comme un trait emportant ainsi leurs cavaliers
+avant qu'ils n'aient pris le temps de
+s'installer complètement. A cet âge, les enfants
+se rendent déjà fort utiles et gardent le bétail.
+Ils deviennent bien vite experts dans l'art
+de jeter le lazzo et de lancer la boléadora;
+ensuite ils apprennent à manier la lance et
+la fronde; en sorte qu'à dix ou douze ans,
+époque à laquelle ils ont certes plus d'apparence
+et de force qu'un Européen de
+vingt à vingt-cinq ans, leur éducation étant
+complète, ils prennent part aux excursions
+des tribus et participent aux razzias dans
+lesquelles ils se montrent généralement<span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span>
+d'une témérité et d'une audace incroyables.</p>
+
+<p>Quelques femmes suivent assez souvent
+leurs maris dans ces lointaines expéditions;
+notamment celles des caciques. Leur rôle
+consiste à rassembler avec l'aide de leurs
+enfants tous les troupeaux épars et à les entraîner
+avec prestesse, tandis que la horde
+est aux prises avec les soldats ou avec les
+fermiers.</p>
+
+<p>On ne saurait s'imaginer quelle adresse
+et quelle bravoure les Indiens déploient
+en ces circonstances, quoique munis seulement
+d'armes tout-à-fait primitives. Ils
+ne reculent jamais devant une armée de
+troupes régulières; la fusillade, le canon
+même, ne suffisent pas toujours pour les
+repousser dans leurs agressions. Ils se meuvent
+en tous sens sur leurs chevaux avec une
+facilité et une promptitude telles, que maintes
+fois, lorsqu'on les croit atteints de blessures,
+on est tout étonné de les voir s'avancer de
+nouveau plus menaçants encore, faisant voltiger
+leurs lances avec une vélocité et une
+adresse diaboliques. Lorsqu'ils sont aux prises
+avec la cavalerie espagnole ils témoignent de<span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span>
+leur joie en poussant des cris féroces et effrayants.
+Ils lancent souvent devant eux des
+chevaux indomptés à la queue desquels ils
+attachent des lambeaux de cuirs secs ou des
+herbes enflammées qui leur donnent un accès
+de folle frayeur bientôt communiquée à ceux
+des soldats sur lesquels ils vont fondre comme
+un terrible ouragan. Profitant de ce désordre,
+les Indiens se ruent spontanément sur les
+restes épars des escadrons et les achèvent
+dans un sanglant carnage. Quant à l'infanterie,
+dont ils font fort peu de cas, car les
+soldats argentins sont de si mauvais tireurs
+qu'ils semblent avoir peur de leurs armes à
+feu, ils ne l'attaquent qu'en dernier lieu et
+l'anéantissent promptement.</p>
+
+<p>Lorsque quelques Indiens tombent dans la
+mêlée, ils sont relevés par leurs compagnons
+qui les ramènent chez eux et les soignent
+en chemin; s'ils succombent pendant le
+trajet ils sont enterrés sans aucune cérémonie;
+mais ceux qui meurent sous la
+tente, au sein de leurs foyers sont inhumés
+avec pompe.</p>
+
+<p>Quelle que soit la manière dont un Indien<span class="pagenum" id="Page_145">[Pg 145]</span>
+quitte ce monde, les autres se refusent de
+croire à sa mort; ils prétendent que lassé de
+vivre toujours sur cette terre, leur compagnon
+désireux de visiter d'autres régions, connues
+de lui seul, les abandonne uniquement
+dans ce but. Ils le revêtent de ses plus
+beaux ornements et l'étendent sur le cuir qui
+lui a servi d'abri. A chacun de ses côtés, ils
+placent ses armes et ses objets les plus précieux;
+après quoi ils l'enroulent dans ce cuir
+et l'attachent fortement à de courts intervalles
+avec son propre lazzo. Ils placent cette
+sorte de momie sur son cheval favori, auquel
+ils rompent préalablement la jambe gauche de
+devant, afin que par ses génuflexions forcées
+il ajoute encore à la tristesse de la cérémonie.
+Aux veuves du défunt se réunissent toutes
+les femmes de la tribu; elles poussent des
+cris lamentables et pleurent ensemble, en
+s'interrompant de temps à autre pour faire
+entendre un chant de circonstance dans lequel
+elles font l'éloge du défunt et lui reprochent
+amèrement son ingratitude d'avoir
+abandonné ses femmes, ses enfants et ses
+amis. Les hommes, mornes et silencieux, les<span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span>
+mains et la figure peintes en noir, avec deux
+grandes taches blanches au-dessous des paupières,
+escortent à cheval le corps, jusqu'à la
+la plus prochaine éminence au sommet de
+laquelle ils creusent une sépulture peu profonde.
+Une fois que le corps y est enfoui, ils
+abattent sur l'emplacement même, d'abord le
+cheval porteur des dépouilles de son maître
+et plusieurs autres ainsi que quelques moutons
+destinés, selon leur superstition, à servir
+d'aliments au défunt pendant tout le trajet
+qu'il doit effectuer pour atteindre le but de
+son voyage. Les objets de non valeur laissés
+par le défunt deviennent la proie des flammes,
+afin d'effacer de lui tout souvenir. Les femmes,
+après avoir pendant plusieurs jours de suite
+donné des marques de la plus profonde douleur
+en se frappant la tête du poing et en s'arrachant
+les cheveux, accompagnent les veuves au
+domicile de leurs parents respectifs où elles
+sont tenues de rester plus d'un an sans contracter
+aucune liaison ni d'autre union, sous
+peine de mort pour elles et leurs complices;
+usage auquel elles se conforment scrupuleusement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span></p>
+
+<p>On comprend que ce ne fut pas, pour un
+esclave comme je l'étais, l'affaire de quelques
+jours, ni même de quelques mois, que de
+recueillir les diverses observations que je
+mets aujourd'hui sous les yeux du lecteur.</p>
+
+<p>Tombé, ainsi que je l'ai dit entre les mains
+des Poyuches; après avoir été tout d'abord
+entraîné dans les plaines froides, sauvages et
+stériles du sud, où les vents impétueux et les
+révolutions subites de l'atmosphère, caractères
+inhérents aux extrémités polaires des
+grands continents, se manifestent avec plus
+de violence peut-être que sur un autre point
+péninsulaire du globe; après plusieurs mois,
+vendu par mon premier maître à un second,
+puis à un troisième, ainsi qu'on l'a vu; de
+vente en vente, de tribu en tribu, je fus insensiblement
+ramené vers le nord en deçà du
+Colorado. Changer de place n'était changer
+ni de condition ni d'occupation. Tous les jours
+s'écoulaient pour moi longs et tristes, et au
+sein des Pampas mes souffrances s'accrurent
+encore de la fastidieuse surveillance à laquelle
+j'étais soumis; de sorte que ma position devint
+véritablement insoutenable.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span></p>
+
+<p>Si pendant le cours de la belle saison, le
+splendide coup-d'œil de la fertile Pampa, et la
+variété de mes occupations devenaient parfois
+la source de quelques distractions inespérées,
+bien trop vite hélas, le retour de
+l'hiver redonnait à ces vastes plaines, désormais
+nues et blanches de givre, l'aspect le
+plus triste et le plus désolant. Durant le jour,
+l'immense solitude dont j'étais entouré, n'était
+guère troublée que par les cris aigus de quelqu'oiseau
+de proie s'abattant sur un cadavre
+en putréfaction que lui disputaient les chiens
+sauvages, ou bien encore par quelques troupeaux
+épars et par quelques groupes de nomades
+que l'on reconnaissait facilement à
+leurs longues lances ornées de plumes de
+nandous. Enfin la nuit, les aboiements plaintifs
+et prolongés de plusieurs milliers de
+chiens errants, les rugissements du puma
+et du jaguar affamés répétés au loin par
+de nombreux échos, composaient avec les
+sourds mugissements du glacial pampéro,
+la seule et lugubre harmonie des Pampas.</p>
+
+<p>Il y avait déjà longtemps que j'étais captif,
+mais je ne pouvais me faire à la vie d'esclavage<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span>
+qui m'était imposée. J'avais des maîtres
+directs mais cependant chacun avait le droit
+de me commander dès qu'il me rencontrait au
+camp. Je devais même la plus entière soumission
+aux enfants, dont le bonheur était de
+me faire des cruautés de toutes sortes. Ils
+me lançaient des pierres avec leurs frondes,
+ou me jetaient leurs boléadoras à travers le
+corps au risque de me blesser; ou bien encore
+lorsqu'ils étaient à cheval, ils me prenaient
+au lazzo par l'un des membres et
+s'amusaient à me traîner au galop de leurs
+chevaux: tout cela à la grande satisfaction de
+leurs parents, fort peu préoccupés du triste
+état dans lequel je me trouvais à la suite de ces
+jeux sanglants. Lorsque les Indiens s'approchaient
+de moi dans de bonnes dispositions d'esprit,
+ils s'amusaient, par pure forme de plaisanterie
+à me souiller le visage avec du sang
+ou avec n'importe ce qu'il leur tombait sous la
+main; quelquefois, ils me saisissaient aux cheveux
+et me les tiraient en tous sens, jusqu'à ce
+que la douleur m'arrachât quelques plaintes,
+ou bien jusqu'à ce qu'il leur en restât une certaine
+quantité entre les mains. A la suite de ce<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span>
+divertissement qui leur est très-commun, j'avais,
+souvent pendant plusieurs jours, la tête
+enflée et endolorie, au point de ne pouvoir
+toucher même à ma chevelure. L'obligation
+dans laquelle je me trouvais de leur sourire
+avec un air de contentement et de gaieté,
+sous peine d'être plus longtemps martyrisé de
+la sorte, me donnait parfois des accès d'emportement
+qui faillirent m'être funestes.
+Les femmes se livrent également, soit entre
+elles, ou avec les hommes, à ce plaisir de
+bonne compagnie, sans que cela soit au détriment
+de leur chevelure qui résiste parfaitement
+à ces brusques assauts.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</h2>
+</div>
+
+<p class="center">De la religion des Indiens</p>
+
+
+<p>Comme j'ai déjà eu occasion de le dire, la
+croyance de tous ces sauvages décorés du
+nom d'Indiens, est identique. Ils reconnaissent
+deux dieux ou êtres supérieurs: celui du bien
+et celui du mal; ils admettent et respectent la
+puissance du bon <i>Vita Ouènetrou</i>,—le Grand
+Homme,—qu'ils considèrent comme le créateur
+de toutes choses. Ils n'ont aucune idée du
+lieu où il peut résider; ils prétendent seulement
+que le soleil, qu'ils considèrent comme son représentant,
+leur est envoyé par lui autant pour
+examiner ce qui se passe parmi eux, que pour
+réchauffer leurs membres engourdis pendant
+l'hiver et seconder la bienfaisante rosée qui,
+dès le printemps, fait éclore autour d'eux le<span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span>
+magnifique tapis de verdure au milieu duquel
+se prélassent et se multiplient leurs troupeaux.
+La lune, autre représentant de Dieu, est selon
+eux uniquement chargée de les veiller et de
+les éclairer. Leur persuasion est qu'il existe
+autant de soleils et de lunes qu'il y a de pays
+et de terres différentes sur le globe.</p>
+
+<p>Quant au dieu du mal—<i>Houacouvou</i>—ils
+disent que c'est lui qui, sur leurs prières journalières,
+rode autour du pays qu'ils habitent
+pour écarter d'eux tout maléfice et commander
+aux esprits malfaisants. Ils le désignent
+plus souvent encore sous le nom de <i>Gualitchou</i>—la
+cause de tous les maux de l'humanité.—On
+trouve encore chez eux quelques devins
+des deux sexes qui prédisent l'avenir et dont
+la vocation s'annonce par des espèces d'attaques
+d'épilepsie que leur occasionne l'usage
+d'une certaine plante dont ils gardent religieusement
+le secret. Ils n'ont plus, comme
+ceux d'autrefois, la prétention de voir jusqu'aux
+entrailles de la terre; car plusieurs
+d'entre eux furent massacrés pour avoir prédit
+à des chefs des faits sans accomplissement.</p>
+
+<p>On ne trouve parmi les Patagons, les<span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span>
+Puelches et les Pampéens, aucun prêtre ni
+fétiches. Les père et mère transmettent eux-mêmes
+la religion à leurs descendants, qui
+l'observent scrupuleusement. Ce fait est d'autant
+plus extraordinaire que chez les Kitchois
+et chez les Boliviens, leurs voisins, on trouve
+des idoles et les preuves irrécusables d'un
+culte intéressant, d'une origine fort ancienne.</p>
+
+<p>Enfin, quelle que soit la simplicité de leur
+religion, la croyance des Patagons n'en est
+pas moins des plus profondes, ils en donnent
+des preuves à tous instants. Jamais un Indien
+ne boit ni ne mange sans avoir préalablement
+prié Dieu de lui accorder toutes choses
+nécessaires à sa vie, ni sans lui offrir la
+première part: il se tourne vers le soleil,
+envoyé de Dieu, en déchiquetant un peu de
+viande, ou en renversant un peu d'eau, action
+qu'il accompagne des paroles suivantes dont
+la formule sans être fixe varie cependant
+peu:</p>
+
+<p>
+<i>oh! chachai—vita ouènetrou—reyne</i><br>
+oh!—Père,—Grand homme,—roi de cette<br>
+<i>mapo, Frénéan votrey—fille aneteux</i><br>
+terre,—fais moi faveur-cher ami,-tous les jours,<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span><br>
+—<i>comé que hiloto—comè que ptoco</i>,<br>
+—d'une bonne nourriture,—de la bonne eau,<br>
+-<i>comè què omaotu,—Povrè lagan intché</i>,<br>
+—d'un bon sommeil,—Je suis pauvre moi,<br>
+—<i>hiloto élaemy; tefa quinié-ouésah.—hilo</i><br>
+as-tu faim;—voilà-un-mauvais-manger.—<br>
+<i>hiloto tuffignay.</i><br>
+—mange si tu veux.<br>
+</p>
+
+<p>Bien qu'ils aient rarement la facilité de se
+procurer du tabac, les Indiens n'en sont pas
+moins de grands fumeurs, car ils savent
+économiser celui qu'ils accaparent dans leurs
+chanceuses razzias. Après chaque repas,
+comme le matin dès leur réveil et le soir
+même au moment de se livrer au sommeil,
+ils s'adonnent à ce plaisir.</p>
+
+<p>Dans chaque <i>Roukah</i> au nombre des objets
+indispensables, se trouve une pipe—<i>quitrah</i>—de
+leur fabrication, dont la forme est
+unique pour tous. Elle est faite le plus souvent
+d'une pierre rouge ou bleue provenant
+de la chaîne des Andes, taillée en parallélogramme
+fort étroit, de la longueur de dix
+centimètres environ, et surmontée d'une
+saillie en forme de cône renversé, creusée<span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span>
+fort habilement avec un couteau, seulement
+jusqu'à moitié de l'épaisseur du parallélogramme
+avec lequel ce fourneau ne forme
+qu'une seule pièce. A l'un des bouts, qui tient
+lieu de galumet, ils font un autre trou d'un
+très-petit diamètre qui finit presque à rien à
+son point de jonction avec le fourneau de la
+pipe. Ce meuble simple, mais curieux, est
+généralement enrichi d'ornements faits avec
+des parcelles d'argent ou de cuivre fixées avec
+de la résine.</p>
+
+<p>Les Indiens ne fument jamais le tabac seul;
+ils le mélangent avec de la fiente de cheval ou
+de bœuf sèche. La pipe étant bourrée, tous
+les fumeurs se couchent sur le ventre, et
+fument chacun à leur tour sept ou huit
+bouffées coup sur coup pour ne les rendre par
+les narines que quand, à demi-suffoqués, ils
+se sentent dans l'impossibilité de les garder
+plus longtemps. L'effet de cette exécrable
+fumigation intérieure les rend effrayants à voir,
+car leurs yeux se retournent aux trois quarts,
+on n'en voit plus que le blanc; ils se dilatent
+à un tel point, qu'on les pourrait croire prêts
+à sortir de leurs orbites. La pipe, qu'ils n'ont<span class="pagenum" id="Page_156">[Pg 156]</span>
+plus la force de retenir, s'échappe de leurs
+grosses lèvres, leurs forces les abandonnent,
+ils sont pris d'un tremblement convulsif et
+plongés dans une ivresse voisine de l'extase;
+ils renaclent bruyamment, en même temps la
+salive s'échappe à flots de leurs lèvres entr'ouvertes,
+et leurs pieds et leurs mains sont
+agités de mouvements semblables à ceux
+d'un chien à la nage.</p>
+
+<p>Cet horrible et répugnant état d'abrutissement
+volontaire fait leur bonheur; il est
+l'objet de toutes leurs respectueuses sympathies;
+ils n'auraient garde de troubler les
+fumeurs pendant leur ivresse et considèreraient
+comme une insulte de leur rire au nez
+ou même de leur adresser la parole. Ils
+s'empressent de leur apporter de l'eau dans
+une corne de bœuf—<i>motah</i>—qu'ils plantent
+silencieusement dans le sol à côté d'eux.</p>
+
+<p>Dieu, selon l'habitude, participe à cette
+réjouissance, car il lui a été préalablement
+offert par chacun trois ou quatre petites
+bouffées accompagnées d'une prière mentale.</p>
+
+<p>Après avoir vidé tout d'un trait l'eau contenue<span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span>
+dans le—<i>motah</i>,—les fumeurs, encore
+sous l'impression de leur récent anéantissement,
+ne pouvant mouvoir leurs bras ni leurs
+jambes, font un demi-tour sur eux-mêmes
+et restent couchés sur le dos pendant quelques
+moments pour se livrer aux douceurs du
+sommeil.</p>
+
+<p>Les femmes, les enfants mêmes, prennent
+part à ce plaisir sans que nul ne songe à s'y
+opposer.</p>
+
+<p>Parmi les fumeurs que comptent les nations
+Européennes, beaucoup contractent l'habitude
+d'absorber la majeure partie de leur
+fumée et ne comprendraient pas sans doute
+comment il se fait que les Indiens puissent
+ressentir les effets décrits ci-dessus, c'est
+pourquoi je leur dirai en passant que la cause
+doit en être attribuée au mélange du tabac
+avec des herbes odoriférantes, qui, bien que
+réduites à l'état de fiente, n'en conservent pas
+moins toute leur force.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</h2>
+</div>
+
+<p class="center">La Médecine chez les Indiens</p>
+
+
+<p>On ne trouve point parmi les Indiens
+d'individus pratiquant spécialement la médecine
+parce d'abord ils ne sauraient avoir
+suffisamment de confiance dans leurs semblables,
+quels que puissent être leurs liens
+d'amitié ou de parenté; ensuite parce que la
+prévoyante nature les a doués d'une intelligence
+et d'un instinct assez grands pour
+faire eux-mêmes et avec succès l'application
+des différents remèdes qu'elle a mis à
+leur portée.</p>
+
+<p>Il n'est pas rare de voir chez eux des
+enfants à la recherche de quelques simples
+nécessaires à leur propre guérison. Ils
+sont donc, ainsi qu'on peut en juger, médecins<span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span>
+d'eux-mêmes. Je les ai souvent vus faire
+preuve de certaines connaissances anatomiques,
+soit dans la manière d'opérer les
+animaux ou dans celle de panser de graves
+blessures, telles que ruptures de bras ou de
+jambes. Ils sont tellement durs à la souffrance,
+qu'à peine dans ces cas si graves font-ils
+entendre quelques plaintes. Ils se pansent
+eux-mêmes avec le plus grand sang-froid.
+S'ils ont la jambe cassée, ils s'étendent à plat
+sur le sol de manière que la fracture ait un
+point d'appui. Ils replacent les os, puis se font
+à l'aide de quelques pierres tranchantes, dont
+ils ont soin de raviver les arêtes anguleuses,
+un certain nombre d'incisions longues et
+profondes autour et à l'endroit même de
+la rupture; ils y appliquent ensuite une sorte
+de cataplasme composé d'herbes fraîches écrasées
+entre deux pierres et arrosées d'urine
+putréfiée qui ne leur manque jamais et remplit
+chez eux l'office d'alcali: enfin ils s'éclissent
+avec des joncs d'eau, et restent de quinze
+jours à trois semaines seulement immobiles.
+Au bout de ce temps, ils commencent à marcher,
+quelquefois même ils montent déjà à<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span>
+cheval. Les propriétés des herbes qu'ils emploient
+sont telles que même dans les plus
+fortes chaleurs aucun cas de gangrêne ne se
+déclare, et que si la rupture n'a pas été franche
+et nette, les petits éclats sortent d'eux-mêmes
+au dehors par les incisions, sans occasionner
+plus de souffrances au patient dont la complète
+guérison ne se trouve guère retardée que
+de quelques jours. Pendant tout le temps nécessaire
+à son rétablissement, le blessé mange
+avec autant d'appétit et aussi fréquemment
+que s'il était dans son état normal.</p>
+
+<p>Les Indiens sont ainsi que leurs enfants
+forts sujets aux douleurs dans la moëlle, mais
+ils se traitent plus durement. Ils se font avec
+un <i>cataouet</i>—os d'autruche en forme de
+poinçon—quelques piqûres d'où ils tirent
+le plus de sang possible, ou bien ils y apposent
+des petits cônes faits avec la matière
+cotonneuse que fournit le palmier, et les
+brûlent sur place. Ces sortes de moxas leur
+servent souvent aussi à se faire sur les deux
+avant-bras, des marques dont la grandeur et
+le nombre variables servent à distinguer entre
+elles les différentes tribus.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span></p>
+
+<p>Les Indiens sont souvent sujets à de violents
+maux de tête; mais ils ont le talent de les
+faire cesser presqu'aussitôt qu'ils leur viennent,
+par l'application immédiate d'une macération
+d'herbe dont l'odeur rappelle celle de la
+feuille de cassis; l'effet en est presque instantané.
+Lorsque ce remède ne suffit pas,
+(cas très-rare), ils se poinçonnent, c'est le
+mot, la partie affectée, et selon la nature du
+sang qui sort de ces piqûres, ils se livrent à
+une foule de conjectures sur leur santé, qui,
+à les entendre, est toujours fort compromise.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils sont enrhumés ou lorsqu'ils sont
+pris d'étouffements, les Indiens font usage
+d'une racine fort commune dans leurs parages,
+et qui par ses nombreuses propriétés mérite
+quelque intérêt. Ils la nomment <i>Gnimegnime</i>
+ou traîtresse chatouilleuse. Sa forme est approchant
+celle du chiendent, mais beaucoup
+plus longue et plus régulière, ne présentant
+pas, comme celle-ci l'aspect d'une infinité
+de petites lignes brisées. Son enveloppe
+est d'un brun clair, l'intérieur blanc;
+en séchant elle ne conserve aucune élasticité;<span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span>
+elle est au contraire fort cassante. La plante
+qui ne présente aucun intérêt, et dont les Indiens
+ne font point usage, car ils ne lui reconnaissent
+aucune propriété, a généralement
+de quinze à vingt centimètres de hauteur; ses
+feuilles étroites et longues sont d'un vert
+foncé; le sommet de la tige est surmonté
+d'une petite fleur jaune. Un seul bout de
+cette racine de la longueur d'une épingle,
+écrasé entre les dents et mêlé à la salive, surexcite
+la fonction des organes respiratoires et
+mûrit le rhume à l'instant, en laissant au palais
+un goût acidulé qui agace les gencives, la
+langue et le gosier d'une démangeaison insupportable
+et produit une douleur dans les
+glandes salivaires dont elle active les fonctions
+outre mesure. Dès que la partie acidulée
+est complètement absorbée, on éprouve un
+véritable bien-être par tout le corps et une
+agréable fraîcheur dans la gorge, il semble
+que les poumons soient dégagés et l'on respire
+avec beaucoup de facilité. Cependant
+ce remède, ainsi que tant d'autres, devient
+dangereux lorsqu'il est employé sans calcul.
+Les Indiens m'ont affirmé qu'une petite<span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span>
+pincée suffit pour faire mourir dans les
+plus atroces souffrances. Je le crois en effet,
+car voulant en faire moi-même l'épreuve,
+j'avalai le jus d'un petit bout de cette racine,
+qui me causa dans la bouche et dans
+la gorge une démangeaison insipide; ma
+respiration devint tellement haletante et précipitée
+que, ne pouvant aspirer l'air dont la
+présence me mettait au supplice, je faillis
+être suffoqué. Je puis affirmer qu'on serait
+douloureusement asphyxié en surpassant la
+dose voulue. Ce ne fut qu'en me gardant bien
+de boire, et en retenant ma respiration, ainsi
+que le font les Indiens eux-mêmes, que je
+parvins à neutraliser les effets de ce remède
+violent.</p>
+
+<p>Les Indiens emploient cette racine de
+différentes manières et dans différents cas;
+tant pour eux-mêmes que pour les animaux.
+Pour les maux d'yeux ils n'emploient que le
+jus. Ils s'en servent également pour détruire
+la vermine qui envahit les plaies de leurs
+chevaux ou de leurs autres bestiaux; ce qui
+est très-fréquent dans les parages boisés où
+les mouches abondent. Ils la réduisent en<span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span>
+poudre presque impalpable et la mélangent
+avec les feuilles brûlées d'un petit arbrisseau
+qu'ils nomment <i>tchilpet</i>; ils font de ce mélange
+une pâte mouillée d'urine qu'ils introduisent
+dans la plaie après en avoir préalablement
+extirpé un à un tous les vers à l'aide
+d'un petit bâton pointu et après l'avoir lavée
+à plusieurs reprises avec de l'urine putréfiée.
+Quelques répétitions de cette opération suffisent
+pour que la guérison ait bientôt lieu.
+Je traitai ainsi avec bonheur plusieurs chevaux
+confiés à ma garde lesquels s'étaient
+fait de simples piqûres d'épines changées le
+lendemain en plaies déjà aussi grandes que la
+main: les Indiens me surent bon gré de ces
+soins auxquels je me livrais journellement,
+sans quoi leurs troupeaux auraient sensiblement
+diminué; car ils sont tellement paresseux
+et insouciants que tout animal blessé
+pendant les chaleurs, devient, en deux ou
+trois jours à peine, la victime des insectes
+rongeurs.</p>
+
+<p>Les Indiens se nourrissant pour la plupart
+du temps de viandes crues, leur sang est par
+cela même rempli d'âcreté, et comme ils dorment<span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span>
+fréquemment sur la terre humide ils
+ont presque tous des éruptions tuméreuses
+qui se traduisent en forme de clous ou d'entraxes
+dont ils souffrent beaucoup. Ils provoquent
+la maturité de ces abcès par l'application
+de cataplasmes de fiente d'animaux,
+toute chaude. Lorsqu'ils sont à terme, ils en
+extirpent le germe à l'aide d'un crin doublé,
+et le mangent ensuite entre deux bouchées de
+viande, prétendant ainsi conjurer toute récidive.
+N'est-il pas en vérité répugnant de trouver
+de si grands rapprochements entre des
+êtres humains et les chiens qui n'ont à leur
+service d'autre organe que la langue.</p>
+
+<p>Quand les Indiens sont atteints de maladies
+contre lesquelles les remèdes sont sans
+effet, ils en attribuent la gravité à la malignité
+de quelque mauvais génie—<i>gualiche</i>,—qui
+échappant à la vigilance de <i>Houacouvou</i>—dieu
+du mal,—s'est réfugié dans le corps du
+patient. Afin de l'en faire déloger ils se réunissent
+en grand nombre, à l'insu du malade,
+et se précipitent tout-à-coup, armés de
+leurs lances, sur le roukah de celui-ci
+en frappant les cuirs de toute leur force et<span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span>
+poussant des hurlements de fureur qu'ils entremêlent
+d'invocations. Ensuite ils pénètrent
+dans l'intérieur en se trouant au travers des
+cuirs un passage, et défilent un à un au pas de
+course, la lance en arrêt autour du malade
+que le premier entré a traîné au milieu de la
+case. Le malheureux patient éprouve généralement
+une grande frayeur et succombe presque
+toujours à la suite de cette violente émotion.
+Parfois, lorsque le sujet est jeune et qu'il
+parvient à se rétablir, il partage l'opinion de
+chacun en attribuant à quelque maléfice le
+dérangement de sa santé, et sa guérison au
+diabolique assaut que lui ont livré ses compagnons.
+Il est toujours accablé de questions
+auxquelles il répond avec emphase et fort
+longuement. Je ne dirai pas qu'il abuse de la
+crédulité de ses amis en leur faisant mille
+contes, car ils ne sont que l'expression de sa
+superstitieuse croyance.</p>
+
+<p>Je fus moi-même un des principaux acteurs
+d'une semblable scène dans laquelle je sus
+plus tard avoir rempli le rôle bien involontaire
+de faiseur de miracles que selon eux, me
+valait ma qualité de chrétien. Il fallait,<span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span>
+disaient-ils que je fusse véritablement un bon
+<i>ouignecaë</i>—chrétien—pour avoir si bien
+réussi.</p>
+
+<p>Les Indiens possèdent plusieurs genres de
+poisons lents dont ils connaissent et savent
+parfaitement neutraliser les effets. Ce sont les
+femmes qui s'en servent; et elles les emploient
+aussi bien contre leurs ennemies personnelles
+que contre ceux de leur famille. La jalousie
+est pour elles la source d'une haine implacable,
+aussi est-ce bien plutôt entre elles que
+l'usage en est fréquent. Deux femmes jalouses
+l'une de l'autre se donneront bien de garde
+de dévoiler ce sentiment à qui que ce soit, et
+dès l'instant où elles se sentent ennemies,
+elles cherchent à s'attirer l'une chez l'autre
+dans le but de s'empoisonner mutuellement.
+Ces sortes de duels durent quelque fois assez
+longtemps, mais l'une d'elles finit toujours
+par succomber. Son ennemie, après avoir pris
+toutes les mesures propres à faire disparaître
+de chez elle toutes les traces du poison dont
+elle a fait usage, est une des premières à gémir
+sur le sort de la défunte dont elle fait à
+tous le panégyrique. Afin de se sauvegarder<span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span>
+de toute accusation, car on ne saurait trouver
+contre elles aucune preuve accusatrice, elles
+agissent toujours sans complices.</p>
+
+<p>Les Indiens ont pour habitude de faire
+l'autopsie de tous les trépassés dont la mort,
+soit tardive ou prématurée, est à leurs yeux
+un problème qu'ils tâchent de résoudre en
+cherchant avec soin dans tout l'œsophage,
+dans les rognons et dans le fiel où ils reconnaissent
+facilement la trace du principe morbide,
+lorsque le sujet est mort empoisonné.
+Quand ils acquièrent ainsi la preuve qu'un
+des leurs est victime d'une vengeance, ils
+emploient tous les stratagèmes imaginables
+pour découvrir l'auteur du crime. Malheur
+aux ennemis connus du défunt, car, seraient-ils
+innocents, l'opinion générale les accuse
+aussitôt et les parents de la victime les mettent
+à mort s'ils ne consentent à leur payer une
+forte rançon.</p>
+
+<p>A moins de rares exceptions, les accusés,
+coupables ou non, repoussent toujours fort
+énergiquement l'accusation portée contre
+eux; ils préfèrent succomber les armes à la
+main en se défendant à outrance, plutôt que<span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span>
+d'avouer leur crime. Le petit nombre de ceux
+qui ne font aucune résistance et qui font des
+aveux sont conduits sous bonne escorte devant
+le grand Cacique qui fixe lui-même le prix
+de leur rançon dont l'importance est toujours
+proportionnée au rang du défunt, car il y a
+chez eux comme parmi nous différents grades
+dans la société.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</h2>
+</div>
+
+
+
+<p class="center">Engraissement des chevaux.—Abattage d'un
+cheval.—Principale nourriture des Indiens
+pendant la belle saison.—Du tatou.—Un
+évènement tragique.</p>
+
+
+<p>Les Indiens, grands amateurs de chevaux,
+estiment principalement ceux dont ils se sont
+déjà servis dans quelque razzia. Ces malheureux
+animaux éprouvés par la fatigue et les
+privations sont, au grand désespoir de leurs
+maîtres, toujours fort maigres au retour de
+ces expéditions. Les Indiens s'y prennent
+d'une manière fort étrange pour les faire engraisser.
+Ils les renversent sur le sol, leur entr'ouvrent
+la bouche, pratiquent au palais plusieurs
+incisions, puis ils leur font avaler de
+force une certaine quantité de sel pulvérisé. Ils
+prétendent que chez le cheval, comme chez
+l'homme, le sang excite l'appétit. Je ne sais<span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span>
+jusqu'à quel point ce système peut être bon;
+mais il est toutefois compréhensible que
+l'emploi du sel dans cette circonstance ne
+peut être que favorable. Du reste j'ai observé
+que les chevaux traités, comme il est dit
+ci-dessus, engraissaient fort rapidement.</p>
+
+<p>Quant aux jeunes chevaux qu'ils destinent
+à leur nourriture, ils leur suppriment fort
+habilement les parties génitales afin de les
+engraisser et d'en rendre la chair plus délicate.
+Cette opération se fait à l'aide d'un couteau.
+Ils prennent la précaution de nouer les
+nerfs après les avoir rompus le plus avant
+possible; ensuite ils enlèvent toute la graisse
+qui pourrait retarder la fermeture de la plaie
+et y introduisent du sel. Cette opération étant
+terminée ils s'efforcent de faire courir le poulain
+deux ou trois fois par jour afin que le
+sang caillé se détache de la blessure. Malgré
+la brutalité avec laquelle ils opèrent, les
+Indiens obtiennent toujours un plein succès,
+car la guérison de leurs animaux a lieu dans
+un délai de dix à douze jours.</p>
+
+<p>Les Pampéens font subir la même opération
+aux béliers et aux bœufs qu'ils veulent<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span>
+vendre à la chrétienté pendant la durée de
+leurs soumissions passagères.</p>
+
+<p>Ces sauvages abattent et découpent un cheval
+avec la plus parfaite adresse et la plus
+grande promptitude. Dès qu'il l'ont étourdi
+d'un coup de <i>locayo</i>—boléadora,—ils se précipitent
+sur lui et le saignent aussitôt. Les
+femmes en recueillent le sang dans une
+sibille de bois où elles le laissent refroidir
+après en avoir retiré l'albumine en l'agitant
+avec la main. Pendant ce temps les hommes
+retournent l'animal sur le dos, lui fendent le
+cuir depuis la mâchoire inférieure jusqu'à la
+naissance de la queue, et à chaque sabot ils
+font d'autres coupures qui viennent rejoindre
+la première, les unes à la poitrine, les autres
+au bas de la panse. Ils commencent à détacher
+le cuir du cou, du poitrail et des parties
+maigres avec leurs couteaux, et achèvent ce
+travail avec les mains seulement en le saisissant
+fortement de la gauche et en passant la
+droite entre les chairs. Quand le décollage est
+terminé ils séparent la tête du tronc, enlèvent
+les épaules, ouvrent le ventre des deux côtés
+à la fois jusqu'à l'extrémité des côtes qu'ils<span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span>
+séparent tout d'une pièce de la colonne vertébrale
+après en avoir entamé la naissance
+avec la pointe de leurs couteaux. Enfin, sans
+le secours de haches ni de marteaux, ils
+partagent en deux parties égales le train
+inférieur. En moins de dix minutes tout
+cela est fait, et les nombreux spectateurs,
+installés sur l'emplacement même, dévorent
+avec une avidité féroce les foies chauds, le
+cœur, les poumons et les rognons crus,
+qu'ils saucent dans le sang et qu'ils boivent
+ensuite.</p>
+
+<p>Le cuir de la tête sert à faire des enveloppes
+de boléadoras; la crinière est soigneusement
+attachée avec la queue et réservée
+ainsi que les plumes d'autruches et les
+peaux de toutes sortes pour être échangée
+chez les Hispanos-Américains.</p>
+
+<p>Bien qu'ils aient la possibilité de tuer
+journellement des bestiaux, les nomades
+ne mangent guère durant l'été d'autre viande
+que celle du gibier de leurs chasses. S'ils
+abattent quelqu'animal pendant les chaleurs,
+ils en font sécher la viande en la découpant
+artistement en grandes feuilles minces qu'ils<span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span>
+placent sur des lazzos tendus, après les avoir
+salées des deux côtés. Les femmes, que
+ce soin regarde, en font généralement de
+grandes provisions, soit pour offrir aux visites
+ou pour donner à emporter à leurs
+maris lorsqu'ils vont en expédition. Quand
+elles servent de ce mets au sein du foyer elles
+l'humectent avec de l'eau mise dans leur
+bouche et qu'elles soufflent dessus; puis elles
+l'écrasent entre deux pierres et la mettent
+dans de petits plats de bois contenant de la
+graisse de cheval liquéfiée au soleil que leurs
+convives boivent avec grand plaisir après
+avoir mangé. Ces sortes de repas auxquels je
+pris part moins souvent que je ne l'eusse désiré
+me causèrent presque autant de joie
+que le meilleur festin; comparés à ceux
+de viande crue et sanglante que je faisais la
+majeure partie du temps, ils me parurent un
+vrai régal.</p>
+
+<p>Dans de certains parages la chair du tatou
+est presque la seule nourriture des voyageurs.
+Dans toute la Pampa comme dans certaines
+régions boisées, je remarquai les quatre espèces
+suivantes: La première est le <i>tatou<span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span>
+Emcombert</i>, en espagnol <i>kirkincho</i>, en indien
+<i>cofeurle</i>; la seconde est le <i>dasypus-tatouay</i>, en
+espagnol <i>péluda</i>, dont la grosseur atteint de
+très-grandes proportions et dont la carapace
+est à toutes ses articulations plantée de
+longues soies. Ce quadrupède domine principalement
+du côté oriental, où il trouve
+pour se nourrir une grande quantité de
+racines que les Indiens nomment <i>saqueul</i>.
+Ce sont de petits tubercules blancs, demi-transparents,
+dont l'intérieur est farineux,
+demi-âcre et demi-sucré, mais dont
+l'âcreté disparaît à la cuisson. Ces tubercules
+qui ne se trouvent que dans la terre noire
+et grasse, à quelques pouces de profondeur,
+sont toujours groupés par trois ou
+quatre attenant à la même tige. Ils ont la
+forme d'ovales ou de polygones de la grosseur
+d'une noisette. Leur tige n'a guère plus
+d'un ou deux pouces de hauteur. Elle est très-frêle
+et garnie d'un grand nombre de petites
+feuilles étroites fort pressées les unes sur les
+autres, dont la couleur est tout à la fois mélangée
+de vert d'eau et de rouge jaunâtre.</p>
+
+<p>Les Pampas sont aussi gourmands du <i>saqueul</i><span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span>
+que les tatous eux-mêmes. Ils en récoltent
+parfois une grande quantité et les écrasent
+pour les mettre dans du lait; ils nomment cette
+préparation qu'ils laissent fermenter <i>saqueul-tchaffis</i>;
+c'est un mets rafraîchissant fort
+agréable et des plus nourrissants. Quelquefois
+les Indiens avant d'écraser le <i>saqueul</i> pour le
+mêler au laitage, ainsi qu'il est dit plus haut,
+le laissent pendant quelques secondes cuire
+dans de la fiente embrasée. La péluda fait un
+grand ravage de ce tubercule; elle le sent
+comme les porcs sentent les truffes.</p>
+
+<p>La troisième espèce, le cachicame-mulet,
+que les Espagnols appellent <i>mulita</i> n'est aucunement
+garni de poil. Il diffère des deux espèces
+ci-dessus désignées par la forme de sa
+tête et de ses oreilles qui ont beaucoup
+d'analogie avec celle de la mule. On le trouve
+par quantités innombrables dans le voisinage
+des provinces Argentines et particulièrement
+au nord-ouest de Buenos-Ayres où il infeste
+les <i>estancias-fermes</i> dont les abords sont
+généralement jonchés de cadavres de bœufs
+délaissés par les fermiers qui la plupart du
+temps ne les tuent rien que pour en avoir le<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span>
+cuir et dont la chair sert de pâture à ces
+animaux.</p>
+
+<p>La quatrième espèce appelée <i>mataco</i> par
+les Espagnols est beaucoup moins commune
+que toutes les autres. Elle ne se trouve guère
+qu'à l'ouest sud-ouest de la Sierra-Ventana
+ou bien encore au nord des Mamouelches.
+Sa grosseur est presque toujours la même et
+n'atteint jamais de grandes dimensions. Il est
+fort élevé sur pattes et court tellement vite
+qu'on a souvent beaucoup de peine à l'attraper.
+Son dos est fort bombé, sa tête très-aplatie
+et fort petite. Ainsi que le <i>tatouay</i>
+il se nourrit de la racine du <i>saqueul</i>. Il est
+très-facile à apprivoiser. Quand il se sent
+serré de trop près et qu'il est éloigné de
+son terrier, ses naïfs moyens de défense
+consistent à se mettre en boule à l'instar du
+hérisson. La chair de tous ces genres de tatous
+se mange; quoique noire, elle est des plus délicates
+et a beaucoup de rapport avec celle du
+porc frais, mais elle est beaucoup plus légère.
+Ces animaux ont entre leur carapace et
+leur chair une épaisse couche de graisse
+jaune très-fine, d'une grande saveur et dont<span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span>
+la couleur ainsi que celle de leur chair est
+plus ou moins foncée selon l'espèce de l'animal
+et son genre de nourriture. C'est peut-être
+la seule viande que les Indiens fassent
+bien cuire car ils font rôtir les tatous dans leur
+carapace et sans les en détacher.</p>
+
+<p>Cherchant chaque jour à m'attirer les
+bonnes grâces des sauvages avec lesquels je
+vivais déjà depuis plus d'un an et demi je
+parvins non sans une pénible lutte de tous les
+instants à faire une complète abnégation
+de mes habitudes d'homme civilisé et à les
+copier en quelque sorte. Je devins habile
+dans tous leurs genres d'exercices: je domptais
+leurs chevaux et je les leur soignais si bien
+quand ils étaient blessés ou malades que presque
+toujours ils étaient dans un état de santé
+très-satisfaisant. C'était du reste pour moi un
+véritable bonheur que de prodiguer des soins
+à ces pauvres animaux que mes maîtres,
+indolents, malgré leur sordide avarice, eussent
+sans doute abandonnés lorsqu'ils étaient
+blessés. J'éprouvais un plaisir indicible à voir
+avec quelle docilité, ils venaient à ma voix, au
+lieu de fuir précipitamment ainsi qu'ils le faisaient<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span>
+dès que quelque autre s'approchait
+d'eux. D'aussi loin qu'ils m'apercevaient, ces
+chevaux se mettaient à hennir et venaient, au
+grand ébahissement des Indiens qui m'en
+félicitaient, se ranger à mes côtés pour
+recevoir mes caresses. Dans ces moments
+de délassement où toute affection me faisait
+défaut, je me sentais presque heureux de ce
+sentiment d'instinctive reconnaissance de
+leur part qui avait pour moi tout le prix de
+l'amitié.</p>
+
+<p>Mes maîtres souvent étonnés de la facilité
+avec laquelle j'attrapais les chevaux
+à la main, chose si impossible pour eux qui
+les poursuivaient toujours avec le lazzo, me
+disaient avec une amicale considération lorsqu'ils
+en voulaient un: <i>El mey-ouésah ouignécaé
+cone-palèh-quinié potro</i>.—Amène-nous
+tel ou tel cheval, toi qui en fais ce que
+tu veux;—et pour me récompenser à mon
+retour, ils me faisaient manger quelques bouchées
+de viande qu'ils avaient fait cuire à mon
+intention. Malheureusement ces rares instants
+de douceur étaient de bien courte durée, car
+leur instinct cruel reprenait bien vite le dessus,<span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span>
+et ils me les firent plus d'une fois chèrement
+payer.</p>
+
+<p>J'avais eu déjà successivement plusieurs
+maîtres depuis que j'étais chez les Pampéens,
+lorsqu'un incident tragique et des plus affreux
+vint me donner une terrible leçon de prudence
+et me commander la plus grande dissimulation.
+Dans une récente et formidable invasion
+qu'ils avaient faite dans la province de Buenos-Ayres
+et sur laquelle les journaux français
+donnèrent des détails (en 1858), de jeunes Argentins
+avaient été faits prisonniers. Leur sort
+devait être le mien: mais ces malheureux
+enfants, confiants dans leur habitude du cheval
+et dans leur habileté à s'orienter dans les
+pampas voisines de leurs provinces, conçurent
+la pensée de recouvrer leur liberté, sans tenir
+aucun compte des dangers auxquels les exposait
+leur inexpérience sur le caractère des
+Indiens. Ils s'enfuirent un beau matin, mais
+leurs maîtres les poursuivirent bientôt; après
+quelques jours d'absence ils les ramenèrent
+au point de départ et les condamnèrent à
+mourir. Ils furent placés au milieu d'un cercle
+d'hommes à cheval qui les assassinèrent lentement<span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span>
+à coups de lances. Forcé d'être spectateur
+de cette horrible scène, je vis les meurtriers,
+par un ignoble raffinement de cruauté,
+retourner leurs armes dans chacune des blessures
+dont ils couvrirent le corps de leurs
+victimes, tout en poussant des hurlements de
+féroce colère et en imitant les diverses expressions
+de souffrances de leurs figures.
+Ils vinrent ensuite défiler devant moi et
+m'apostrophèrent brutalement en m'essuyant
+sur le corps leurs armes rougies du sang encore
+fumant de ces pauvres infortunés; et
+me les montrant avec affectation ils me menacèrent
+de la même destinée s'il me prenait
+envie de fuir un jour. Dans l'impossibilité où
+j'étais de secourir mes malheureux compagnons
+d'infortune, force me fut de refouler au
+fond de mon cœur tout désir de les défendre
+ou de les venger; mais ma haine et mon horreur
+pour les Indiens s'accrurent encore de
+toute l'énormité du crime dont j'avais été
+témoin.</p>
+
+<p>Dieu sans doute permit que le souvenir des
+miens et celui de toutes les horribles souffrances
+que j'endurais chaque jour raffermissent<span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span>
+mon courage et me donnassent la ferme
+volonté de m'affranchir du joug infâme sous
+lequel je ne pliais que forcément, car désormais
+je n'eus plus d'autre pensée. Je ne montrai plus
+aux Indiens qu'un visage calme et impassible,
+ne laissant un libre cours à ma continuelle
+douleur que durant la nuit et pendant les
+rares instants où je me trouvais seul. Ayant
+pensé que les Indiens continueraient leurs
+conversations en ma présence, tant que je
+paraîtrais ignorer leur langage, je feignis de
+ne point les entendre et je m'occupais de
+choses indifférentes pendant leurs entretiens
+dans lesquels je recueillis une foule de renseignements
+précieux.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_183">[Pg 183]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</h2>
+</div>
+
+<p class="center">La musique chez les Indiens.—Leurs divers
+instruments.—Jeux.</p>
+
+
+<p>Le goût de la musique est inné chez tous
+les êtres humains. Le sauvage aussi bien que
+l'homme civilisé aime à chercher dans ses
+harmonieux accents et le sentiment de la
+poésie et les émotions que l'âme la plus perverse
+même ressent et sait savourer.</p>
+
+<p>Rien de plus curieux et de plus intéressant
+que de voir les Indiens dont je parle, ignorant
+toutes choses, s'appliquer à façonner des
+instruments de musique pour charmer leur
+oisiveté. Ces instruments grossiers et bizarres
+rappellent en quelque sorte les nôtres, je les
+appellerai: le flageolet, le violon, la guitare,
+le tambour et la flûte.</p>
+
+<p>Le violon se compose de deux côtes de<span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span>
+cheval en forme d'archets enchevêtrés, et
+dont les crins bien tendus, humectés de
+salive, se frottent les uns contre les autres.
+Ils servent indifféremment, à tour de rôle, d'archet
+ou de violon. Celui qui remplit l'office
+d'instrument s'appuie sur les dents serrées et
+se tient horizontalement de la main gauche.
+Les Indiens agitent vivement l'archet et au
+moyen de ce frottement obtiennent des sons
+étouffés qu'ils modulent avec les doigts libres
+de la main gauche, absolument de la même manière
+que le font nos dilettanti. Ils ne peuvent
+toutefois exécuter aucun air varié, mais ils
+reproduisent assez habilement quelques mots
+de leur langage guttural.</p>
+
+<p>La guitare leur sert fort peu; elle est faite
+d'une omoplate de cheval sur laquelle ils
+tendent des cordes de crins de différentes
+grosseurs. Elle est généralement mise en
+usage dans les danses: ils la tiennent et la
+pincent avec autant de prétention que s'ils
+étaient des musiciens consommés. On peut
+juger par sa construction de toute l'harmonie
+de cet instrument bien plutôt fait pour agacer
+les nerfs et l'oreille que pour charmer.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p>
+
+<p>Le flageolet est de quelque mérite et réclame
+pour sa confection une certaine dose d'intelligence
+et de l'adresse. C'est aussi celui que
+les Indiens réussissent le mieux, et avec lequel
+ils se divertissent le plus car il leur
+permet de jouer tous leurs airs favoris. Il est
+fait d'une tige creuse de générium-argentinus,
+coupée d'une longueur de cinquante à soixante
+centimètres, qu'ils percent superficiellement
+à l'un des bouts, de huit trous à égale distance
+les uns des autres. Le bout opposé sert
+d'embouchure: ils le fendent en forme d'anche
+dont ils maintiennent l'écartement à l'aide
+d'un crin transversal.</p>
+
+<p>La flûte n'est autre chose qu'un morceau
+de jonc creux bouché à l'une de ses extrémités,
+dans lequel ils soufflent à pleins poumons
+et duquel ils tirent des sons exécrables
+semblables à ceux d'une formidable clé.</p>
+
+<p>Enfin le tambour se compose d'une sorte
+de sébille de bois plus ou moins grossière sur
+laquelle ils tendent une peau de chat sauvage
+ou un morceau de panse de cheval. Cet
+instrument, ainsi que la flûte pour laquelle
+ils ont beaucoup de prédilection, est d'un<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span>
+usage fort répandu chez eux, surtout dans les
+grandes fêtes réservées au culte et dans
+leurs danses de caractère.</p>
+
+<p>Ainsi qu'on a pu en juger, les Indiens malgré
+leur apparence grave saisissent toutes les
+occasions de se distraire et se créent mille
+moyens de le faire. A leur passion pour la
+musique on peut en ajouter une autre qui n'est
+pas moins vive, c'est celle du jeu, auquel ils
+s'adonnent avec une avidité fébrile.</p>
+
+<p>Dans les tribus Pampéennes, les plus
+rapprochées des peuples Hispanos-Américains,
+ils jouent aux cartes espagnoles; mais
+nul d'entre eux ne saurait être plus consciencieux
+que des grecs de profession. Ils
+font aux angles de chaque carte des marques
+presque imperceptibles, que seuls
+leurs yeux exercés peuvent reconnaître.
+Chaque partner emploie à tour de rôle son
+jeu ainsi préparé. En mêlant les cartes ils
+distinguent les bonnes des mauvaises et sont
+si adroits dans la manière de les donner,
+qu'ils se défont toujours de ces dernières aux
+dépens de leurs adversaires. Les parties qu'ils
+engagent sont toujours d'une fort longue durée<span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span>
+et des plus acharnées; celui qui a la priorité
+se considère toujours comme ayant loyalement
+gagné, en raison des difficultés qu'il
+lui a fallu surmonter pour extorquer la mise
+des autres qui consiste généralement en objets
+d'une certaine valeur, tels qu'éperons ou
+étriers d'argent.</p>
+
+<p>Les autres jeux qui leur sont propres, et qui
+sont le plus en vogue dans toutes les tribus
+indistinctement, sont: la <i>Tchouëkah</i> ou <i>Ouignou</i>,
+les dés—<i>Amouicah</i>—ou de blanc et
+noir, et les osselets—<i>foros</i>.—</p>
+
+<p>Dans le jeu de <i>Tchouëkah</i> chaque homme
+entièrement nu, le corps bigarré de couleurs
+diverses, les cheveux relevés et fixés par un
+bandeau d'étoffe, s'arme d'une pesante canne
+appelée <i>Ouignou</i>, recourbée à l'une de ses
+extrémités, et cherche pour adversaire un de
+ses congénères disposé à exposer un enjeu
+équivalant au sien; un parti dépose sa mise
+d'un côté et l'autre à l'opposé. La longueur de
+l'emplacement, calculée selon le nombre de
+joueurs est limitée par des lances plantées
+deux à deux. Les joueurs prennent place
+par couples de partners vis-à-vis l'un de<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span>
+l'autre. Une petite boule de bois est placée
+entre les deux formant le centre de la ligne.
+Alors les deux champions croisent leurs
+cannes, la partie crochue reposant sur le sol,
+de manière qu'en les tirant fortement à eux,
+ils font rebondir la boule prise entre les parties
+recourbées. Une fois lancée c'est à qui la
+rattrapera au vol, soit pour lui donner un
+nouvel élan avec la canne dont ils se servent
+comme de raquette, soit pour la détourner et
+lui faire prendre une route opposée à celle
+que cherche à lui donner le parti contraire.
+Si celui qui, dans l'intérêt de son parti, doit la
+faire aller à droite la fait aller à gauche, il est
+immédiatement forcé de se tirer les cheveux
+avec le premier venu de ceux auxquels il a
+fait tort. Rarement ces divertissements se
+passent sans jambes ou bras cassés ou même
+têtes très-grièvement lésées. Encore je ne
+tiens pas compte des coups que les juges du
+camp armés de larges lannières de cuir, déchargent
+du haut de leurs chevaux, sur les
+combattants fatigués, pour leur rendre la
+force et la vigueur.</p>
+
+<p>Le jeu de dés ou plutôt le jeu du blanc et<span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span>
+du noir se compose de huit petit carrés d'os,
+noircis d'un côté, et se joue deux à deux. Un
+cuir est placé entre les joueurs afin que leurs
+mains puissent facilement saisir d'une seule
+fois ces petits carrés qu'ils laissent retomber
+en criant très-fort et en frappant dans leurs
+mains de manière à s'étourdir mutuellement.
+Toutes les fois que le nombre des noirs est
+pair, le joueur peut recommencer jusqu'à ce
+qu'il devienne impair; alors l'autre prend son
+tour. La partie pourrait durer éternellement,
+mais fatigué et étourdi l'un des deux devient
+la dupe de l'autre qui doué de plus de sang-froid
+marque souvent double, à l'insu de son
+compagnon, et le gagne. Des rixes suivent de
+près la fin de la partie, car les trois quarts du
+temps le perdant se refuse à donner l'objet
+perdu.</p>
+
+<p>De même que les gauchos de Buenos-Ayres,
+qui dans leur acharnement au jeu
+perdent tour à tour leurs chevaux et jusqu'à
+leurs propres vêtements, les Indiens jouent
+volontiers leur bétail en entier et jusqu'aux
+captifs et captives qu'ils possèdent. C'est ainsi
+que je vis en maintes circonstances de malheureuses<span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span>
+jeunes filles passer de mains en
+mains et subir les outrageantes caresses d'un
+grand nombre de maîtres qui pour vaincre
+leur résistance désespérée leur administraient
+force mauvais traitements.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</h2>
+</div>
+
+<p class="center">Projets de fuite.—Désespoir.—Changement
+de position.—Je deviens secrétaire des Indiens.</p>
+
+
+
+<p>Quel est celui qui à la vue des souffrances
+des malheureuses victimes dont je parle, n'aurait
+point, comme moi, senti ses propres douleurs
+s'effacer pour faire place à une profonde
+indignation et au désir de protéger ces pauvres
+femmes. Que de fois, animé de ce sentiment
+et tout prêt à m'élancer à leur secours,
+la triste réalité de ma position ne vint-elle pas
+en se dévoilant à mes yeux dans toute son
+étendue, paralyser jusqu'à ma volonté!
+Qu'aurais-je pu faire d'ailleurs? Quelles auraient
+été les suites de mon emportement? La
+mort d'un Indien peut-être, et j'aurais causé
+celle de tant de victimes, que dans notre intérêt<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span>
+commun je considérai comme un devoir de
+redoubler de prudence.</p>
+
+<p>Je songeai également plus d'une fois à
+m'enfuir en emmenant quelques-unes de ces
+malheureuses captives, mais forcé de reconnaître
+le peu de certitude qu'offrait la réussite
+de ces sortes de projets, je dus y renoncer.
+Pour moi seul, j'aurais risqué sans aucune
+hésitation d'affronter les périls d'une semblable
+entreprise, car je me sentais en état
+de galoper jours et nuits et de vendre
+chèrement ma vie en cas de poursuite, mais
+avec des femmes, de pauvres femmes qui ne
+montaient que fort rarement à cheval et que
+la fatigue aurait surprises dans le cours d'un
+semblable voyage qui réclamait la plus grande
+diligence, j'avais la presque certitude d'être
+atteint par les féroces Indiens et de causer
+notre mort à tous.</p>
+
+<p>Toutes ces pensées me forcèrent à me
+soumettre au triste sort qui m'accablait. Réduit
+à cette impuissance je menais une vie
+triste et cruelle, sans cesse accablé de pensées
+douloureuses au sujet de ma famille chérie
+que je croyais de plus en plus ne jamais<span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span>
+revoir. La plupart des nuits j'étais obsédé par
+d'horribles rêves dans lesquels je voyais se
+dérouler une à une toutes les scènes sanglantes
+dont j'avais été tour à tour le témoin ou la
+victime.</p>
+
+<p>Tant de souffrances physiques et morales
+accumulées finirent par lasser toute ma patience,
+mon courage se changea en une vraie
+frénésie et coup sur coup, au risque de me faire
+assassiner à mon tour, je fis plusieurs tentatives
+pour recouvrer ma liberté. Mais hélas, chaque
+fois aussi des obstacles imprévus s'opposèrent
+à ma réussite; peu s'en fallut même que je ne
+payasse de la vie ces essais infructueux, car
+dans plus d'une de ces occasions je dus entrer
+en lutte avec mes assassins. Grâce à Dieu, en
+ces moments solennels, le sang-froid ne m'abandonna
+pas, et chaque fois des subterfuges
+plus ou moins plausibles mais bien excusables
+dans ma position, me permirent
+d'échapper à une mort certaine. Dès que ces
+moments difficiles étaient passés, il se faisait
+en moi une grande réaction; j'étais pris de
+malaises insurmontables qui me rendaient
+comme fou.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span></p>
+
+<p>Je renouvelai néanmoins ces tentatives
+dans lesquelles j'échouai comme toujours.
+La méfiance des Indiens s'étant accrue, ma
+position s'aggrava et il fut plusieurs fois
+question de me mettre à mort.</p>
+
+<p>Enfin complètement découragé ne sachant
+plus que devenir, j'eus la coupable et terrible
+idée de couper court à mon éternel supplice
+en renonçant à l'existence. Je m'étais à
+cet effet emparé d'un couteau et des portraits
+de ma famille que les Indiens s'étaient appropriés,
+ne voulant pas en être séparé dans ce
+moment solennel; puis je m'étais glissé
+inaperçu, du moins je le croyais, dans une
+excavation pierreuse creusée à l'écart dans
+la pampa. Déjà j'avais imploré la clémence
+divine et je levais le bras pour accomplir mon
+fatal dessein lorsqu'une main ennemie saisit à
+l'improviste l'arme suspendue sur ma poitrine.
+C'était un Indien, c'était mon maître
+qui jugeant avec raison que la mort me paraissait
+plus douce que le genre d'existence auquel
+il me condamnait, ne vit dans ma résolution
+désespérée qu'un attentat à ses droits de propriétaire.
+Après m'avoir maltraité et repris<span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span>
+les portraits, il me déclara que pas un de mes
+mouvements n'échapperait désormais à sa
+surveillance. Les services que je lui rendais
+avaient probablement quelque valeur à ses
+yeux, et il ne voulait à aucun prix être obligé
+de faire lui-même ce qu'il me commandait
+journellement.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, une captive,
+femme d'un alcade, pleine de courage et de
+résolution tenta de s'évader. Elle avait déjà
+franchi nuitamment un grand espace, lorsqu'elle
+fut rattrapée: comme elle était jeune
+et belle elle ne fut pas mise à mort, mais elle
+fut attachée par les pieds et par les mains,
+puis frappée jusqu'à l'extinction de deux lannières
+de cuir et livrée à la brutalité d'une
+vingtaine d'Indiens. Devenue folle depuis,
+elle s'échappait parfois de la tente de son
+maître après lui avoir brisé toutes ses armes,
+et armée d'un tronçon de lance, elle en frappait
+avec acharnement et indistinctement tous
+ceux qui se trouvaient sur son passage. Les
+Indiens, qui la redoutaient beaucoup dans ses
+moments de fureur, l'empoisonnèrent pour
+s'en débarrasser.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span></p>
+
+<p>Combien de traits analogues je pourrais
+citer si je ne craignais de trop alarmer la sensibilité
+du lecteur, et si je n'éprouvais moi-même
+à ces souvenirs émouvants des sensations
+réellement trop pénibles.</p>
+
+<p>Les moins malheureuses parmi les jeunes
+filles captivées par les Indiens sont celles dont
+ils font leurs femmes; la majeure partie
+des autres sont vendues aux tribus éloignées
+et achèvent dans un enfer terrestre une vie
+commencée souvent sous d'heureux auspices.
+Quant aux pauvres enfants, ils se font presque
+tous à l'ignoble existence des nomades, oubliant
+souvent, jusqu'à leur langue maternelle.
+Ils sont, à vrai dire, assez bien traités des
+Indiens, qui en considération de leur extrême
+jeunesse, leur pardonnent d'être nés chrétiens.
+Chose horrible et presque impossible à
+croire, j'ai vu quelques femmes, devenues
+mères au sein de l'esclavage, qui étaient plus
+à redouter que les Indiennes elles-mêmes, et
+qui se montrèrent des plus cruelles envers
+d'autres captives comme elles, dont elles
+dénoncèrent les projets de fuite.</p>
+
+<p>Malgré leur superstitieuse croyance dans la<span class="pagenum" id="Page_197">[Pg 197]</span>
+réussite de toute entreprise qu'ils tentent en
+compagnie d'un chrétien, les Indiens, dont
+j'avais éveillé la méfiance au plus haut point
+par mes diverses tentatives de fuite, évitaient
+de m'emmener dans leurs expéditions. Ils
+prenaient même la précaution de me remettre
+entre les mains d'amis, qui assumaient sur
+eux la responsabilité de ma personne durant
+leur absence plus ou moins prolongée. A leur
+retour, le sucre, le tabac, le yerba—thé
+américain,—principaux objets de leur convoitise
+abondaient souvent. Le linge, les vêtements
+qu'ils avaient dérobés étaient par eux
+gardés précieusement pour leur servir dans
+les fêtes et dans les assemblées. Quant à moi,
+ils ne me firent pendant longtemps d'autre don
+qu'un lambeau de manteau de quelque pauvre
+soldat tombé sous leurs coups.</p>
+
+<p>Une circonstance tout-à-fait imprévue, les
+força cependant à me faire assister à un de
+leurs combats. Environ deux mille cinq cents
+soldats Argentins sous la conduite d'Indiens
+soumis, qui leur servaient de guides, ayant
+surpris inopinément quelques tribus voisines
+de celle où je me trouvais alors, je dus accompagner<span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span>
+les Pampéens, qui après s'être
+réunis à la hâte résolurent de prendre l'offensive
+et de repousser leurs agresseurs
+en faisant chèrement payer leur trahison à
+ceux des leurs qui avaient servi de guides.
+Ceux-ci s'étaient retranchés derrière les Argentins
+et paraissaient peu disposés à prendre
+part à l'action; furieux à leur vue et voulant
+les atteindre au plus vite, les habitants du désert
+s'élancèrent tête baissée dans une formidable
+charge. Ebranlés par ce choc terrible, les
+soldats Argentins rompirent en deux bandes
+au milieu desquelles, continuant d'avancer,
+les Indiens entourèrent spontanément les traîtres
+et engagèrent avec eux une lutte spéciale
+et horrible, pendant que d'autres nomades,
+leurs compagnons, s'élançaient à la poursuite
+des soldats épars et achevaient leur déroute.</p>
+
+<p>Le combat ne cessa que vers le coucher du
+soleil; il avait duré depuis le matin. Restés
+maîtres du champ de bataille, les Indiens,
+tout en pillant les morts et en achevant les
+survivants, trouvèrent parmi ces derniers
+trois des traîtres. Ils se gardèrent bien de
+les achever sur l'heure comme ils le faisaient<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span>
+des chrétiens; ce genre de mort leur paraissant
+trop doux; mais afin de satisfaire leur
+vengeance d'une manière plus complète et
+plus éclatante, ils plantèrent dans le sol
+quatre piquets auxquels ils attachèrent fortement
+ces malheureux par l'extrémité des
+membres, puis ils les dépouillèrent chacun à
+leur tour, tout vivants, de leur peau ainsi
+qu'ils le font d'un animal quelconque, répondant
+par des injures aux cris arrachés à ces
+malheureux par l'atroce supplice qu'ils leur
+faisaient endurer et qu'ils terminèrent en leur
+enfonçant un poignard dans le cœur. Les auteurs
+de cette horrible vengeance, les mains et
+et la figure encore teintes du sang de leurs
+victimes, se partagèrent entre eux leurs peaux
+qu'ils déchirèrent par lambeaux, et dont je les
+vis faire plus tard différents objets tressés, destinés
+à être envoyés à titre de menace et de
+défi aux autres Indiens échappés à leur cruauté.
+C'était d'ailleurs là un usage immémorial dans
+le temps où toutes les races nomades vivaient
+dans un état continuel de guerres sanglantes.</p>
+
+<p>Malgré leur victoire, les Indiens loin
+d'être complètement rassurés à l'égard de<span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span>
+leurs ennemis et redoutant encore quelque
+agression de leur part, opérèrent pendant plusieurs
+mois de journaliers changements de
+résidence, et toujours dans des directions opposées.
+Quand ceux qu'ils envoyaient en exploration
+revenaient nuitamment, contre leur
+habitude, la horde éveillée en sursaut par les
+aboiements des chiens, était soudain prise
+d'une terreur telle, que chacun s'élançait à
+cheval, répandait l'alarme dans le voisinage
+et se prenait à fuir sans oser regarder en arrière.
+Dans ces moments de panique, la plupart
+d'entre eux ne prenaient aucun souci de
+leurs bestiaux qu'ils eussent ainsi abandonnés
+à l'ennemi. Cependant le moment arriva où
+suffisamment rassurés, se voyant privés de
+toutes les choses qu'ils aiment et leurs troupeaux
+étant de nouveau amoindris, ils firent
+d'autres expéditions dont la réussite eut
+beaucoup d'influence sur ma destinée.</p>
+
+<p>Quelques morceaux de papiers imprimés,
+ayant servi d'enveloppe à une grande partie
+des objets composant leur butin, et par eux
+jetés au vent, me tombèrent entre les mains. Je
+les lus maintes fois avec bonheur; car c'était<span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span>
+pour moi une distraction inespérée. Un jour,
+tandis que je recommençais en cachette, pour la
+vingtième fois peut-être, la lecture d'un journal
+de Buénos-Ayres où figurait le récit de la
+dernière et terrible invasion qu'ils avaient faite
+dans cette province d'où ils avaient enlevé
+plus de deux cents captives, je fus trouvé dans
+cette occupation par quelques Indiens qui en
+manifestèrent une joyeuse surprise et se hâtèrent
+d'informer les chefs de cette découverte.
+D'abord fort inquiet de cette circonstance, je
+ne tardai pas à être rassuré par l'accueil inusité
+et presque bienveillant qui me fut fait le
+soir, lorsque je vins, selon mon habitude, soumettre
+à leur vérification les animaux qui
+m'étaient confiés. A quelques questions que
+m'adressa mon maître, je compris qu'il était
+fier de posséder un esclave de ma valeur, et
+que je serais sans doute appelé à servir le cacique
+de la tribu.</p>
+
+<p>En effet l'occasion s'en présenta bientôt, car
+ces êtres grossiers, lorsqu'ils se sont bien
+repus pendant quelques jours, se laissent
+tenter par le désir d'entretenir leur gourmandise
+et leur vanité; or, pour satisfaire<span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span>
+ces passions, ils recherchent tous les moyens
+imaginables. Ainsi ils vont de temps à autre
+offrir aux postes des frontières une apparente
+soumission, pendant laquelle ils font des
+échanges de toute nature, tels que plumes
+d'autruche, crins de cheval et cuirs de toute
+espèce contre lesquels ils rapportent les objets
+dont ils sont le plus avides. Ce fut en semblable
+circonstance que je fus mis à l'épreuve
+comme secrétaire du chef, qui me dit:</p>
+
+<p>—Tu sais lire, tu dois savoir écrire, par conséquent,
+tu vas écrire la lettre que l'on va te
+dicter. Si tu ne trompes point ma confiance,
+j'aurai pour toi des égards; dans le cas contraire,
+tu seras mis à mort.</p>
+
+<p>J'étais assis à terre, ayant devant moi quelques
+cuirs empilés qui me servaient de table,
+du papier blanc rapporté récemment d'une expédition,
+pour encre de l'indigo délayé avec de
+l'alcali, et une plume d'aiglon fort grossièrement
+taillée avec un mauvais couteau: entouré
+d'Indiens, qui la lance ou le casse-tête à la
+main pouvaient me tuer au moindre signe du
+chef, je commençai mon office.</p>
+
+<p>Malgré mon désir ardent de n'écrire<span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span>
+que selon ma pensée et ma conscience, il
+me fut impossible de le faire. Je dus mentionner
+ce qu'on me dicta, car la méfiance
+de ces êtres est telle, qu'à plus de vingt
+reprises ils me demandèrent la lecture de la
+missive, et qu'après quelques phrases écrites
+ils changeaient à dessein le sens de leurs
+idées, mais sans paraître y prendre garde,
+afin de mieux éprouver ma franchise. Si
+j'eusse eu le malheur d'intervertir seulement
+l'ordre des mots, il m'eût été impossible de le
+leur cacher tant est fidèle leur prodigieuse
+mémoire.</p>
+
+<p>Quoiqu'il me fût impossible de leur en
+imposer, ils me menacèrent par excès de prudence
+et me firent donner un double de la
+missive, destiné à être vérifié par des transfuges
+Argentins, vivant dans les tribus voisines.
+Ces gens sont des misérables souvent
+condamnés aux fers ou même à la mort pour
+leurs nombreux crimes et qui sont sûrs de
+trouver asile chez les Indiens. Ceux-ci, parfaitement
+renseignés sur la position de ces hôtes,
+les reçoivent comme des gens sur lesquels ils
+savent pouvoir compter aveuglément. Ils trouvent<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span>
+en eux des guides pour leurs expéditions
+de pillage et des complices complaisants;
+aussi leur accordent-ils toute leur confiance.</p>
+
+<p>Cette première correspondance fut portée à
+la frontière par deux Indiens désignés par le
+cacique; l'un d'eux, était mon maître. Quelques
+enfants les accompagnèrent pour transporter
+les objets destinés à être échangés.
+Douze ou quinze jours après leur départ, ces
+mêmes enfants revinrent épuisés de fatigue,
+la frayeur peinte sur le visage et poussant des
+cris de détresse. Ils racontèrent qu'après lecture
+de la dépêche, les deux envoyés avaient
+été mis aux fers en attendant la mort, et qu'il
+était certain que j'avais trompé la confiance
+générale et communiqué quelques détails sur
+leurs récentes invasions. Naturellement portés
+à croire le mal, ces barbares n'eurent plus
+d'autre volonté que celle de me tuer. Ce fut
+le cacique, qui me croyant absent, les engagea
+à ne pas éveiller ma défiance par des cris
+inaccoutumés; il leur conseilla même d'attendre
+au lendemain matin pour exécuter leur
+projet et de choisir le moment où je serais
+occupé à rassembler le troupeau.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span></p>
+
+<p>Le hasard voulut que je fusse bien près en
+ce moment; grâce aux approches de la nuit
+j'entendis cette conversation sans être vu, et
+je pus me tenir sur mes gardes. Le matin venu,
+lorsque selon ma coutume j'allai faire ma ronde,
+je m'aperçus qu'à l'habile coursier que je montais
+la veille encore, on avait substitué un
+cheval fort lourd, mais je me gardai bien d'en
+témoigner aucune surprise. Je cheminais lentement
+sur ce maudit bidet quand j'aperçus
+venant à moi ventre à terre un parti d'Indiens
+qui faisaient retentir l'air de leurs sauvages
+imprécations. Cependant la distance qui me
+séparait d'eux était encore grande, et je fus
+assez heureux pour rencontrer la troupe de
+chevaux confiée à ma garde qui venaient d'eux-mêmes
+se désaltérer de mon côté. Grandes furent
+ma joie et mon espérance! j'abandonnai
+lestement mon cheval auquel je retirai la bride
+pour l'apposer au meilleur coureur de la
+troupe, qui me reconnaissant se laissa facilement
+approcher. En un instant je fus à cheval;
+puis, prenant le soin d'épouvanter les autres
+chevaux afin de les éparpiller pour ôter à mes
+ennemis toute chance de m'atteindre, je me<span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span>
+lançai à toute bride dans une direction opposée.</p>
+
+<p>Après avoir galopé la journée entière,
+j'arrivai à la nuit tombante chez <i>Calfoucourah</i>—Pierre-Bleue—grand
+cacique de la confédération
+Indienne, dont la tribu de mes
+persécuteurs faisait partie, et qui cependant
+ne me connaissait pas encore. Rien à mon arrivée
+ne me fit deviner lequel parmi les Indiens
+que j'avais devant moi, pouvait être le
+grand cacique, car aucun signe ne le distinguait
+de ses sujets. Ce fut seulement lorsqu'il
+adressa la parole aux autres pour leur donner
+des ordres, qu'à son air impérieux je reconnus
+ce chef.</p>
+
+<p>C'était un homme déjà plus que centenaire
+mais qui paraissait tout au plus âgé
+de soixante ans; sa chevelure encore noire
+abritait un vaste front non ridé que des yeux
+vifs et scrutateurs rendaient des plus intelligents.
+L'ensemble de la physionomie de
+ce chef, quoique empreint d'une certaine dignité,
+rappelait néanmoins parfaitement le
+type des Patagons occidentaux auxquels
+il devait son origine. Comme eux, il était
+d'une haute stature; il avait les épaules<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span>
+fort larges, la poitrine bombée; son dos
+était un peu voûté, sa démarche pesante,
+presque gênée, mais il jouissait encore de
+toutes ses facultés; à l'exception de deux
+dents perdues dans un combat où il avait eu
+la lèvre supérieure fendue, ce vieillard les
+possédait encore toutes intactes.</p>
+
+<p>Étonné à ma vue, et on l'eût été à moins,
+cet homme me demanda ce que je lui voulais,
+et quel motif me donnait assez de hardiesse
+pour venir seul le visiter.</p>
+
+<p>
+<i>El-mey-ouignecaë-tchéota-conne-pa-émy-</i><br>
+Et-mais-Chrétien-d'où-viens-tu?<br>
+<i>tchoumétchy-kisssouh-conne-pa-émy-tchoumbé-</i><br>
+comment-se-fait-il-seul-tu-viens-qu'est-ce-que<br>
+<i>émy-nay-pofso-lagane a ney-tchoumalo-kissouh-</i><br>
+tu-veux-tu-es-fou-je-crois?-pourquoi-seul-te<br>
+<i>passian-intchin-meoh?</i><br>
+promener-chez-moi?<br>
+</p>
+
+<p>Je me fis connaître à lui; je lui exposai
+en quelques paroles les faits survenus la
+veille et le matin, le suppliant de prendre en
+considération la véracité de mon récit; je
+terminai en lui démontrant que si j'eusse
+trompé les Indiens, j'aurais immanquablement<span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span>
+cherché à m'évader dans l'intervalle, n'importe
+par quel moyen; qu'au contraire n'ayant
+rien à me reprocher, je venais lui demander
+appui et me confier à sa loyauté, jusqu'au
+jour où il aurait indubitablement une preuve
+quelconque, soit de ma franchise, soit de ma
+trahison; que de cette manière, si j'étais innocent,
+il n'aurait pas à se reprocher la mort
+d'un serviteur fidèle dont les services pourraient
+encore lui être de quelque utilité.</p>
+
+<p>Flatté de ma confiance, ainsi que de quelques
+paroles à l'adresse de sa vanité, cet homme,
+réellement plus humain que ses semblables,
+me traita presque avec douceur et me promit
+son appui: seulement il ajouta que jamais je
+n'aurais de chevaux à ma disposition.</p>
+
+<p>Le lendemain, une partie de la tribu que
+j'avais quittée, vint, son chef en tête, demander
+audience à Calfoucourah et réclamer instamment
+mon supplice, comme chose due.
+Pendant la durée du débat, j'étais présent,
+bouche close d'abord; mais enfin, inquiet
+de voir toute la horde si avide de mon
+sang, et m'apercevant que leurs instances
+commençaient à impressionner le chef,<span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span>
+je compris que je ne pouvais rester plus
+longtemps silencieux, je me levai: rappelant
+au grand Cacique qu'il m'avait accordé
+sa protection, je m'évertuai à faire
+comprendre mon innocence à tous en recommençant
+le récit exact de la veille au soir; et
+en évitant toutefois de froisser l'amour-propre
+et les préjugés d'aucun des assistants.
+Calfoucourah se déclara en ma faveur, reconnaissant,
+dit-il, qu'il était impossible
+qu'un coupable parlât comme je le faisais.
+Il défendit à qui que ce fût de me maltraiter;
+puis, se retournant vers moi, il me
+rassura, disant que je ne le quitterais pas,
+afin que rien de fâcheux ne me survînt, et il
+termina en disant à mon ancien chef que
+quand il lui procurerait des preuves incontestables
+de ma déloyauté, il me remettrait entre
+ses mains pour disposer de mon sort à sa
+volonté. Ce jugement rendu, l'assemblée se
+sépara et toute la horde s'enfuit en me lançant
+des regards de colère.</p>
+
+<p>Quelques mois s'écoulèrent sans que rien
+ne vînt éclairer les Indiens sur la position des
+deux captifs retenus par les Argentins. Leur<span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span>
+animosité contre moi s'en accrut d'autant
+plus. Sans cesse ils venaient visiter le grand
+Cacique, qui lui-même influencé parfois par
+leurs diverses conjectures paraissait chancelant
+à mon égard, tantôt me rudoyant avec
+humeur, tantôt paraissant au contraire m'accorder
+la plus grande confiance. Souvent il
+me questionnait; et comme mes réponses
+concordaient constamment avec mon premier
+interrogatoire, il finissait toujours par me
+conserver sa protection. Seulement pendant
+les cinq mois que cet état de choses se prolongea,
+je fus l'objet d'une surveillance de
+plus en plus active. Très-souvent des troupes
+d'Indiens allaient roder dans le voisinage des
+haciendas, dans le but de recueillir des renseignements
+sur leurs compagnons captifs;
+mais chevaux et hommes se fatiguaient inutilement,
+ils revenaient sans rapporter le
+moindre indice. Lassés de tant de tentatives
+inutiles, ils résolurent de laisser s'écouler
+quelque temps sans les renouveler.</p>
+
+<p>Précisément pendant cette période de repos
+et d'oubli apparent, les deux hommes que l'on
+croyait perdus à jamais reparurent enfin. Une<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span>
+réunion extraordinaire de toutes les tribus
+intéressées dans l'affaire s'en suivit, et mon
+innocence y fut solennellement proclamée par
+les deux arrivants: ils déclarèrent qu'ayant
+été reconnus pour avoir fait partie d'une razzia
+précédemment opérée dans le Rio Quéquène,
+ils avaient été retenus captifs jusqu'à ce que
+le gouvernement de Buénos-Ayres, à qui on
+en référa eût statué sur leur sort; qu'un ordre
+formel arriva ensuite de la métropole de les
+retenir prisonniers et de les faire travailler;
+qu'il avait même été question de les mettre à
+mort, mais que l'on avait pris en considération
+les offres de paix contenues dans la dépêche
+dont ils étaient porteurs, et qu'ils devaient la
+vie uniquement à cette missive. Quant à leur
+liberté, ils l'avaient recouvrée grâce à la négligence
+de ceux qu'on avait préposés à leur
+garde.</p>
+
+<p>Dès lors un revirement complet se fit
+en ma faveur dans tous les esprits. Mes plus
+grands ennemis mêmes n'eurent plus que des
+éloges à m'adresser. Toute leur méfiance s'évanouit
+en un moment; ils parurent oublier
+jusqu'à mes tentatives d'évasion. Il me fut<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span>
+permis de monter à cheval et de les accompagner
+en toute occasion. Jugé digne de la
+confiance générale, je repris également mes
+fonctions d'écrivain de la confédération
+nomade.</p>
+
+<p>Le Cacique de la tribu à laquelle j'appartenais
+avant les circonstances difficiles que je
+viens de relater, tenta à maintes reprises de
+me posséder de nouveau. Calfoucourah, en
+homme qui lui était supérieur et par son rang
+et par sa générosité, ne chercha nullement à
+s'opposer à son désir; mais il ne voulut point
+non plus agir sans m'avoir préalablement consulté.
+Encore sous l'impression des dangers
+que j'avais courus et des mauvais traitements
+que j'avais endurés chez mes anciens maîtres,
+ma réponse fut dictée par la reconnaissance
+que j'éprouvais pour cet homme généreux
+auquel je devais la vie et près duquel j'étais
+presqu'aussi libre qu'un Indien même. Je
+lui fis part du sincère et vif désir dont j'étais
+animé de ne point le quitter.</p>
+
+<p>Touché de mon procédé il me tendit la
+main en me disant:</p>
+
+<p>
+<i>Comè-ouèntrou-à-èmy comè-piouquet-nié tah</i><span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span><br>
+Bon-homme-tu-es-bon-cœur-tu-as<br>
+<i>émy tefa inchine-ni mapo quinié-ouétchet</i><br>
+toi-tiens-dans-mon-pays-un-jeune-habitant<br>
+<i>moulèané-émy kah-anneteux-houla-houé-</i><br>
+de-plus-il-y-aura-en-toi-jamais-un-jour-ou-l'au-<br>
+<i>sah-dsomo-tchipalane intchine-ni houne.</i><br>
+tre-mauvais-mot-ne-sortira-de-nos-bouches.<br>
+</p>
+
+<p>J'appartins dès lors définitivement à la
+tribu des Mamouelches du nom de <i>Calfoucouratchets</i>.
+Les Indiens qui la composent sont
+beaucoup moins nomades que ceux des autres
+tribus dont j'ai entretenu le lecteur; ils forment
+pour la plupart une sorte de cour à
+Calfoucourah, grand cacique ou sorte de roi
+dont le pouvoir s'étend, ainsi que je l'ai déjà
+dit, sur toutes les autres peuplades, soit Pampéennes,
+Mamouelches, Puelches ou Patagones.</p>
+
+<p>Les parages qu'ils habitent sont des plus
+accidentés et des plus pittoresques; ils se divisent
+en forêts épaisses, en plaines et en dunes
+sablonneuses naturellement creusées en forme
+d'entonnoirs et renfermant dans leur sein des
+lacs d'une eau douce et limpide autour desquels
+les Indiens construisent leurs tentes.<span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span>
+On chercherait en vain dans les bois ou dans
+la plaine d'autre eau que celle des étangs
+salins. Le sol presque toujours crayeux et
+salpêtré offre rarement une végétation comparable
+à celle de la Pampa, mais en revanche
+les bois sont tellement peuplés d'algarrobes
+que les fruits de ces arbres suffisent presque
+au besoin des nombreux troupeaux qui y
+fourmillent.</p>
+
+<p>A part quelques animaux errants par ci
+par là dans la plaine, rien ne pourrait dénoncer
+la présence des Indiens au voyageur
+égaré, car ceux qui n'habitent pas l'intérieur
+des dunes dressent leurs tentes à la lisière des
+bois environnants.</p>
+
+<p>Le caractère des Calfoucouratchets est plus
+sociable que celui des autres nomades. J'ai
+trouvé chez eux quelque tendance à la compassion;
+ils me traitèrent plus humainement.
+Leur sympathie sembla m'être tout-à-fait
+acquise à la suite de l'évènement heureux qui
+me fixa parmi eux. Grâce à la considération
+toute particulière qu'avait pour moi Calfoucourah
+qui ne me donnait plus d'autre nom
+que celui de fils—<i>voitium</i>,—ainsi qu'au<span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span>
+revirement complet qui s'était fait dans tous les
+esprits, n'ayant plus lieu de redouter aucun
+ennemi, je demandai et j'obtins la permission
+de monter de nouveau à cheval: sa bonté alla
+même jusqu'à m'accorder de faire d'assez lointaines
+excursions en compagnie de quelques
+Indiens qui me servaient d'escorte et d'introducteurs
+dans les différentes tribus que je
+visitai; partout je fus accueilli avec un
+certain empressement et avec les marques de
+la plus grande considération. Quelques-uns
+de mes hôtes ajoutaient encore quelques
+présents à toutes leurs bonnes grâces. Ces
+dons consistaient tantôt en tabac ou en provisions
+de bouche pour la route.</p>
+
+<p>Comme je n'avais plus de raison de feindre
+l'ignorance, et bien que je trouvasse quelques
+Indiens parlant un peu l'espagnol, je ne me
+présentais jamais chez eux sans leur adresser
+la parole dans leur langage, ce qui les flattait
+infiniment et me gagnait toute leur confiance.</p>
+
+<p>Durant l'hiver, les Calfoucouratchets sont
+beaucoup plus nomades que pendant l'été, car
+ils sont obligés de rechercher la fertilité qui
+leur fait alors défaut; cependant ils ne sortent<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span>
+point des parages boisés qui sont pour eux
+d'une grande ressource. Les régions qu'ils
+habitent étant les plus chaudes, ils sont d'une
+couleur foncée; leur taille est inférieure à
+celle des Pampéens. Quoique aussi vigoureux
+et aussi forts que ceux-ci, ils sont beaucoup
+plus paresseux et d'une intelligence presque
+bornée.</p>
+
+<p>En dehors de la chasse à l'autruche et à
+la gama, ils ne songent guère qu'à manger,
+à boire et à dormir. Ils sont généralement
+d'une grande malpropreté. Leur gourmandise
+est telle que lorsqu'ils ne peuvent plus manger,
+dans l'appréhension où ils sont de laisser
+leur mâchoire en repos, ils mâchent continuellement
+une sorte de résine blanche qu'ils
+nomment <i>otcho</i>. Ils la recueillent sur un
+petit arbrisseau connu chez eux sous le
+nom de <i>motchi</i>. Le goût de cette résine est
+des plus insignifiants, elle les fait beaucoup
+cracher. A force d'être mâchée elle devient
+molle et presque semblable à la gomme que
+machottent les enfants en pension. C'est la
+première chose qu'ils offrent à ceux qui leur
+rendent visite, et ils ne se font aucun scrupule<span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span>
+de leur donner celle qu'ils ont dans leur
+bouche. C'est même chez eux un honneur
+que de partager de la sorte.</p>
+
+<p>La paresse et le sans-gêne de ces Indiens sont
+tels qu'alors même qu'ils sont entièrement
+dépourvus de bestiaux, ils refusent souvent
+les chevaux que leurs amis s'offrent à leur
+prêter, pour les engager à prendre part à
+quelque expédition, et qu'ils préfèrent s'installer
+tour à tour chez les uns et chez les
+autres pour vivre à leurs dépens durant l'hiver.
+Ils se contentent du seul produit de leurs
+chasses pendant l'été, ou bien de quelques
+racines qu'ils trouvent en abondance dans le
+sable fin au pied des arbres.</p>
+
+<p>Nulle part, chez eux, je n'ai trouvé cette
+magnifique végétation que l'on voit abonder
+au Brésil ou au Chili. Partout dans leurs bois,
+aux algarobes et aux tchagnals, arbres fort
+bas, tortueux et armés de formidables épines
+aussi redoutables pour les sabots des chevaux
+que pour les pieds humains, s'entremêlent une
+foule de petits arbrisseaux également épineux
+qui forment avec eux des fourrés infranchissables;
+de nombreux pumas et jaguars<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span>
+y établissent leurs repaires et y font leurs
+petits pour la nourriture desquels ils dévastent
+les troupeaux.</p>
+
+<p>De même que les animaux, les hommes
+sont très-friands du fruit de l'algarobe,—<i>Soë</i>—qui
+a toute l'apparence d'une cosse de haricot,
+et renferme une graine fort dure. C'est
+une nourriture qui fortifie les bêtes de charge
+et donne à leur chair un goût délicat facile à
+distinguer et qu'apprécient beaucoup les Indiens.</p>
+
+<p>Parmi les racines dont ces derniers font
+usage, le <i>ponieux</i> est peut-être la plus curieuse
+de celles que j'ai été à même de remarquer:
+sa forme et sa grandeur sont celles d'une
+grosse carotte; son enveloppe est épaisse
+et dure, d'un brun prononcé et cannelée
+dans le sens de la longueur. Le sommet est
+surmonté d'une fleur massive d'une teinte
+plus foncée et composée de deux parties séparées
+l'une de l'autre par une étamine ronde
+et dure qui reste dans le même état pendant
+toutes les phases de la maturité. L'intérieur
+est blanc, ferme et âcre avant sa maturité,
+agréable, doux et juteux quand il est mûr.<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span>
+Une quantité incalculable de graines noires,
+infiniment plus petites que les pépins de
+figues s'entremêlent à la partie charnue.
+A maturité, la racine, de même qu'un
+bouchon mal assujetti sur une bouteille de
+liquide gazeux, sort lentement et à demi de
+de son enveloppe qui se fend circulairement
+à sa partie supérieure, emportant avec elle
+une sorte de calotte. Ce fruit répand alors une
+forte odeur de melon qui flatte l'odorat et
+engage à y faire honneur; mais on est
+tout étonné de lui trouver un goût tout
+différent de celui qu'il promet par son odeur
+et de sentir celui de la pomme crue.
+Abandonné à lui-même, ce fruit bizarre
+devient couleur de rouille et passe promptement
+à l'état de décomposition; il se couvre
+de vers blancs, semblables à ceux de la
+viande, qui l'absorbent mais respectent
+toutefois la graine qui se resème elle-même
+dans sa propre enveloppe dont la décomposition
+plus tardive lui sert d'engrais.</p>
+
+<p>J'avais goûté maintes fois de cette sorte de
+racine que les Indiens appellent <i>Ponieux</i>—pommes
+de terre—sans trouver rien qui pût<span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span>
+en justifier le nom, lorsqu'un jour mes maîtres
+en ayant fait une ample provision et les ayant
+fait frire dans de la graisse de cheval, me
+convièrent à en manger avec eux; je les
+trouvai excellentes, mais je ne fus pas peu
+surpris de reconnaître que cette étrange racine,
+préparée de la sorte, n'avait réellement plus
+d'autre goût que celui de la pomme de terre.
+Je regrette bien vivement aujourd'hui de n'avoir
+pu, dans ma fuite précipitée et imprévue,
+emporter avec moi un échantillon de cette
+racine légumineuse inconnue certainement en
+Europe et dont la culture serait des plus faciles.
+Beaucoup d'Indiens la mangent crue; je
+fis souvent comme eux, mais m'étant aperçu de
+la propriété qu'a ce légume de provoquer à
+l'inflammation et à la constipation, je n'en
+mangeai plus qu'avec modération, et je
+compris pourquoi les Indiens après en avoir
+mangé un certain nombre avalaient tant de
+graisse de cheval liquéfiée.</p>
+
+<p>Les occupations des femmes Mamouelches
+sont les mêmes que celles des Indiennes de
+toutes les autres tribus, c'est-à-dire qu'elles
+sont esclaves de leurs maris, dont la fainéantise<span class="pagenum" id="Page_221">[Pg 221]</span>
+est encore, en quelque sorte, plus
+grande; ce qui n'est pas peu dire. Elles soignent
+beaucoup moins leur toilette, et sont
+généralement plus malpropres. Leur intelligence
+et leur adresse sont très-bornées; elles
+confectionnent aussi des manteaux de laine
+fort grossiers, et des <i>Lamatras</i>—couvertures
+de cheval;—mais la laine dont elles
+se servent est généralement mal lavée et mal
+filée. Ainsi que leurs maris, les femmes sont
+fort nonchalantes; mais comme ceux-ci sont
+d'autant plus exigeants par cela même qu'ils
+ne font rien, elles sont souvent exposées à
+leurs mauvais traitements. La jalousie, ver
+rongeur de toutes ces âmes brutes, est chez
+elles poussée à l'excès; aussi les vengeances
+y sont-elles très-fréquentes.</p>
+
+<p>La superstition des Indiens se montre à
+tous les instants, et jusque dans les plus petites
+choses. Il n'est pas jusqu'aux changements
+de temps qui n'influent sur leurs esprits. Fort
+gais, lorsqu'il fait beau, ils deviennent muets
+et presque moroses lorsque le temps est mauvais;
+les visiteurs qui se présentent chez eux
+se ressentent toujours de ces impressions, car<span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span>
+au lieu de la politesse et des égards auxquels
+ils ont droit de s'attendre, ils essuient souvent
+des brusqueries.</p>
+
+<p>Les Mamouelches sont assez doux et serviables
+entre eux, mais ils n'ont aucun respect
+pour la propriété, même pour celle de leurs
+meilleurs amis. Ils s'entrevolent continuellement
+et nuitamment des animaux qu'ils tuent
+au loin, en ayant soin de cacher de côté et
+d'autre les os et les peaux, et de faire maints
+détours pour en rapporter chez eux la viande.
+J'en ai vu beaucoup recevoir avec la plus
+grande assurance la visite de leurs dupes auxquelles
+ils servaient même à manger la chair
+des animaux qu'ils leur avaient volés, tout en
+ayant l'air de prendre une part très-vive à
+leur perte. Leur effronterie allait même quelquefois
+jusqu'à leur proposer de les accompagner
+dans leurs recherches: cette proposition
+était généralement acceptée, car les amis
+guidés par un certain instinct de méfiance
+ou même par quelques indices, savaient parfaitement
+être chez les délinquants, contre
+lesquels ils cherchaient seulement à acquérir
+des preuves irrécusables.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span></p>
+
+<p>Ce genre de recherches offre bien des difficultés,
+mais la persévérance et la perspicacité
+des Indiens sont telles que souvent les préjudiciés
+parviennent à rassembler le cuir et les
+os accusateurs et à suivre une à une les traces—<i>rastros</i>—du
+chemin pris par les voleurs.
+Quand ils ont acquis toutes ces preuves, ils
+se présentent chez eux accompagnés de
+témoins et les accusent hautement de leur indélicatesse.
+Peu de coupables se rendent à l'évidence;
+ils accueillent presque toujours avec
+arrogance les réclamants qui se voient alors
+réduits à employer la force pour obtenir justice.
+Ils les traînent bon gré mal gré chez Calfoucourah,
+qui fixe lui-même le montant des
+dommages et intérêts dont le chiffre s'élève
+toujours très-haut; et, afin que les condamnés
+ne puissent se soustraire à la décision du chef,
+ils sont tenus de s'exécuter séance tenante.</p>
+
+<p>Dans tous les parages boisés comme au sein
+de la Pampa, on est durant les chaleurs horriblement
+incommodé par les moustiques—<i>riris</i>—qui
+vous privent de tout sommeil.
+Les Indiens avant de s'endormir ont la précaution
+de se couvrir le corps avec le plus grand<span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span>
+soin et de se coucher la tête au vent, après
+avoir embrasé des petits tas de fiente à demi-sèche,
+dont la fumée épaisse leur passant au
+dessus du visage éloigne ces malfaisants visiteurs.
+Ces insectes insipides ne sont pas du
+reste le seul fléau à redouter, car de quelque
+côté que l'on s'aventure, de jour ou de nuit, on
+est continuellement harcelé par une sorte de
+taons—<i>tavanas</i>—qui s'acharnent après vous
+aussi bien qu'après les animaux et vous criblent
+le corps de douloureuses piqûres, d'où le sang
+coule en abondance. Je m'en suis vu parfois
+tellement couvert étant à cheval, que d'un seul
+revers de main j'en tuais jusqu'à plusieurs centaines
+à la fois, et que je paraissais m'être
+roulé dans des flots de sang.</p>
+
+<p>Quelle que soit la nature des parages
+habités par les Indiens, on y trouve une grande
+quantité de serpents dont la longueur varie
+depuis cinquante centimètres jusqu'à un
+mètre vingt et trente centimètres, et auxquels
+les nomades donnent le nom de <i>tchochia</i>.
+Ils ont le dessus du corps d'un vert foncé, les
+flancs dorés et le ventre marbré de bleu, de
+rouge, de blanc et de noir. Les Indiens redoutent<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span>
+beaucoup leur piqûre qu'ils disent
+être sans remède. Ces reptiles n'attaquent
+jamais l'homme à moins qu'ils n'en soient
+menacés. Ils ont pour habitude de se faufiler
+parmi les hautes herbes; là ils s'endorment
+pendant le plus fort de la chaleur, ce qui
+expose fréquemment les bestiaux à en être
+piqués, car ne les apercevant pas, ils leur
+marchent en plein dessus, ou bien encore il
+leur arrive fort souvent en paissant de plonger
+leur tête précisément dans les touffes
+qui les abritent. J'ai vu quantité de
+chevaux et de bœufs piqués aux naseaux,
+mourir en deux ou trois heures à peine, des
+suites de ces morsures. Le tchochia se
+nourrit de crapauds, d'animaux qu'il poursuit
+jusque dans leurs terriers, ou d'oiseaux
+qu'il charme en se cachant dans les buissons.</p>
+
+<p>Durant l'été on peut à peine faire quelques
+pas sans en rencontrer et bien qu'ils ne soient
+pas doués d'une grande vivacité, les Indiens
+en ont grand peur. Ils les tuent de loin, avec
+leurs frondes ou bien avec leurs lances qui
+n'ont pas moins de quinze à vingt pieds de
+long.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span></p>
+
+<p>Ayant dès les premiers temps de ma captivité,
+remarqué l'épouvante que ces animaux
+inspiraient à mes maîtres, je voulus leur
+donner une preuve de mon mépris du danger,
+et quoique je fusse complètement nu, j'en
+tuai un en lui écrasant la tête avec mon
+talon. Je n'aurais jamais pensé voir ces sauvages
+aussi stupéfiés qu'ils le furent à la vue
+de cet acte de témérité; ils s'éloignèrent aussitôt
+de moi en témoignant une telle frayeur
+et une telle colère que je jugeai prudent
+de ne leur plus donner pareil spectacle.</p>
+
+<p>Dans une autre circonstance cependant,
+un de ces reptiles contribua beaucoup à donner
+aux Indiens une haute idée de ma personne.
+J'étais occupé à leur creuser un puits
+avec une pelle faite d'une omoplate de cheval
+fixée au bout d'un bâton, et comme ce
+travail que je faisais en plein soleil me fatiguait
+extrêmement, je me reposais de temps
+à autre en m'adossant à l'un des bords. Dans
+un de ces moments je fus tout à coup entouré
+par un tchochia qui s'enroula autour de mon
+corps. Malgré l'émotion que me causa son
+froid contact, je fus assez heureux pour ne<span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span>
+pas perdre toute présence d'esprit; saisissant
+prestement le reptile avec mes deux mains,
+je le rejetai au loin; il tomba au milieu des
+Indiens stupéfaits et épouvantés, qui se sauvèrent
+à toutes jambes en poussant des cris
+de détresse. Je n'avais point été piqué, mais
+durant le reste de la journée je craignis d'être
+atteint d'un malaise récemment éprouvé par
+un Indien qui s'était recouvert d'un manteau
+sur lequel j'avais vu ramper un tchochia. Fort
+heureusement j'en fus quitte pour la peur, et
+j'eus même le bonheur de voir tourner cet
+incident à mon profit, car j'entendis les indiens
+dire de moi:</p>
+
+<p>
+<i>El-mey-tah-tefa-quimé-comé-ouignecaè</i>-<br>
+Et-mais-voilà-un-bon-chrétien<br>
+<i>rouf-domo laéh-lane-comé-lagane-tchi</i><br>
+car-vraiment-il-n'est-pas-mort-il-est-bien-ce<br>
+<i>ouet-chet-vita-ouènetrou-méah</i>.<br>
+jeune-homme-avec-Dieu-sans-doute.<br>
+</p>
+
+<p>et ils me donnèrent des marques de la plus
+grande considération.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</h2>
+</div>
+
+<p class="center">Orgies des Indiens.—Leurs différentes boissons.
+Je me construis une case.—Sciences des Indiens.</p>
+
+
+
+<p>Sans exception de tribu, de rang, de sexe
+ou d'âge tous les Indiens aiment à s'enivrer.</p>
+
+<p>L'ivresse est chez eux considérée comme
+le <i>nec plus ultrà</i> du bonheur, et pour une
+rasade de liqueur bientôt ingurgitée ils donnent
+volontiers jusqu'à leurs plus précieux
+objets. Ils n'en sont cependant point avares, car
+dès que l'un d'eux revient de quelque lointain
+voyage et qu'il apporte de l'alcool, toute la
+horde semble prendre à tâche de ne pas
+même lui laisser le temps de desseller ses
+chevaux; elle envahit aussitôt son domicile
+dans l'espoir de déguster gratis une partie
+de cette liqueur tant convoitée. Le propriétaire<span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span>
+du <i>roukah</i> contente de son mieux
+tous ces importuns auxquels il fait l'accueil
+le plus gracieux.</p>
+
+<p>Les Indiens boivent souvent pendant plusieurs
+jours consécutifs et en plein soleil sans
+que leur santé en souffre aucunement; ils conservent
+même toute leur mémoire pendant
+le plus fort de leur ivresse, et si le hasard a
+mis entre leurs mains une bouteille, on peut
+être tranquillisé sur son contenu qui ne
+saurait se renverser par suite de l'habitude
+qu'ils ont de mettre un doigt dans le goulot
+et de la saisir fortement entre les autres.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais rien vu d'aussi dégoûtant et
+de plus extraordinaire que ce mélange d'hommes
+et de femmes sauvages entassés pêle mêle,
+parlant, chantant ou hurlant tour à tour, se
+traînant sur le siége ou sur les mains pour
+chercher à se dérober les uns aux autres
+quelques gouttes de liqueur, ou pour s'invectiver
+de la plus rude façon. Ces orgies
+s'achèvent rarement sans coup férir, car les
+Indiens ont ainsi que les hommes civilisés la
+fâcheuse habitude de choisir ces moments
+pour raconter leurs hauts faits. Et comme<span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span>
+au récit de leurs exploits il arrive fréquemment
+que le mot <i>ouignecaé</i>—chrétien—est
+prononcé, la haine qu'ils éprouvent pour ces
+derniers se traduit souvent par d'effroyables
+mêlées, dans lesquelles hommes et femmes
+se croyant sans doute attaqués par les Espagnols
+s'entretueraient immanquablement si,
+quelques-uns moins ivres ou plus raisonnables
+ne parvenaient à désarmer les
+mutins.</p>
+
+<p>Les Indiens transportent la liqueur à dos
+de cheval; ils la mettent dans des peaux
+d'autruches ou de moutons, mais ils préfèrent
+généralement ces dernières comme étant plus
+faciles à préparer et d'une plus grande contenance.
+Ils en font des outres auxquelles ils
+donnent le nom de <i>ounékas</i> et qui résistent
+parfaitement à la pression des sangles. Ils les
+préparent de la manière suivante: ils égorgent
+les moutons, en séparent la tête et retirent
+la peau tout d'une pièce en pratiquant
+seulement une ouverture depuis le bas d'une
+des jambes de l'arrière-train jusqu'à la panse,
+par où ils trouvent moyen de faire passer le
+corps entier; ensuite ils font des ligatures au<span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span>
+cou et à l'arrière-train, puis ils gonflent la
+peau pour la tondre et la laver; enfin après
+l'avoir fait sécher ils l'assouplissent en la frottant
+entre leurs mains.</p>
+
+<p>Si les Mamouelches sont moins favorisés
+que les Puelches et les Pampéens, car il se passe
+parfois bien du temps avant qu'ils puissent
+se procurer du <i>Ouignecaë Poulcou</i>—liqueur
+des chrétiens,—ils n'en trouvent pas moins
+les moyens de s'enivrer assez fréquemment
+durant l'été et l'automne, à l'aide de boissons
+de leur fabrication. La nature qui les prive
+de certains fruits qu'on s'attendrait volontiers
+à trouver dans les vastes forêts qu'ils
+habitent, leur en donne quelques-uns dont
+ils savent tirer bon parti: l'algarrobe par
+exemple qui sert à l'engrais de leurs troupeaux
+et à fabriquer de la liqueur, le piquinino—<i>trulcaouèt</i>,—et
+une espèce de figue de
+Barbarie dont la saveur est des plus agréables.</p>
+
+<p>Les Indiens cueillent de grandes quantités
+d'algarrobes qu'ils écrasent entre deux pierres
+et qu'ils mettent dans des poches de cuir
+remplies d'eau, afin d'obtenir le <i>soé-Poulcou</i>,
+boisson qu'ils laissent fermenter pendant<span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span>
+plusieurs jours et sur laquelle se forme une
+écume qu'ils enlèvent avec soin; ils y ajoutent
+une autre portion d'algarrobe bouilli et mêlent
+le tout en l'agitant fortement. Cette préparation
+est assez agréable et les enivre complètement;
+mais ils n'en peuvent boire une
+grande quantité sans avoir à redouter de violentes
+coliques et des contractions nerveuses
+qui les abattent complètement. Ils mangent
+aussi de l'algarrobe cru mais avec beaucoup
+de réserve, car ce fruit quoique très-sucré
+contient un acide qui leur fait enfler les lèvres,
+les gencives et la langue, et leur occasionne
+en même temps une brûlante sécheresse
+qui empêche souvent les moins raisonnables
+de manger pendant un ou deux jours.</p>
+
+<p>Le <i>Trulcaouët</i> connu des Espagnols sous le
+nom de piquinino est pour le moins aussi
+abondant que l'algarrobe, et il est beaucoup
+plus apprécié des Indiens qui, de même que
+des enfants, sont grands amateurs de toutes
+choses sucrées. La forme de ce fruit est ovale;
+il a la grosseur d'un pois. Il y en a de deux
+sortes: le rouge et le noir. Son goût est des
+plus agréables, mais ce fruit est tellement délicat<span class="pagenum" id="Page_233">[Pg 233]</span>
+que sous la plus légère pression toute la
+partie charnue se transforme en une liqueur
+épaisse. L'arbrisseau qui le donne n'atteint pas
+plus de quatre à cinq pieds de hauteur. Il est
+fort touffu, a des branches délicates et flexibles
+hérissées d'une infinité de petites épines qui,
+lorsque l'on veut faire la cueillette à la main,
+se brisent dans les chairs où l'introduction
+de leur venin occasionne de petites tuméfactions
+douloureuses. Ses feuilles sont petites,
+rondes et d'une couleur vert pré. Si les Indiens
+étaient réduits à cueillir ce fruit à la
+main, malgré toute leur patience, ils ne pourraient
+satisfaire leur avide gourmandise; aussi
+emploient-ils un moyen aussi simple que
+commode qui les garantit de toute piqûre et
+leur permet d'emplir en quelques instants les
+petits sacs dont ils se munissent pour les
+transporter: ils déposent au pied de l'arbrisseau
+un grand cuir sur lequel ils font tomber
+tous les fruits en frappant légèrement chaque
+branche avec un petit bâton. Quand ils en ont
+récolté ainsi une quantité suffisante à leurs
+besoins, ils les vannent avec un autre cuir de
+mouton soigneusement pelé et parfaitement<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span>
+tendu sur un cerceau, pour en séparer les
+nombreuses feuilles et les épines qui, malgré
+toutes leurs précautions, s'y mêlent le plus
+souvent. Cette opération terminée, ils se bourrent
+à qui mieux mieux, remplissent leurs
+petits sacs qu'ils suspendent de chaque côté
+de leurs selles, puis ils rejoignent au galop
+leur résidence, où de nombreux paresseux,
+abusant du titre de visiteurs, viennent se régaler
+à leurs dépens. Cependant malgré leur
+grande affluence, ces gourmands ne sauraient
+absorber toute la provision, car, la maîtresse
+du logis, en dépit de ses hôtes indiscrets, leur
+enlève résolument la plus grande portion
+transformée en liqueur, et la verse dans un
+cuir de cheval arrondi en forme de vase où
+elle la laisse fermenter pendant quatre à cinq
+jours. Au bout de ce temps, ayant ainsi obtenu
+une liqueur sucrée et délicieuse assez analogue
+à du sirop de groseille, elle réunit plusieurs
+amis qui la dégustent avec bonheur. L'effet
+de cette liqueur, fort agréable au palais, ne
+tarde pas à se produire, car elle enivre presque
+instantanément. Toutefois les entrailles
+n'en souffrent aucunement, tandis que le fruit<span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span>
+mangé en certaine quantité cause une irritation
+douloureuse et resserre tellement le
+corps que les Indiens avalent force graisse
+de cheval, leur seul remède dans ces cas.</p>
+
+<p>Les Mamouelches avaient pour moi une telle
+considération qu'il fallait que je prisse part à
+tous leurs plaisirs et festins: c'est ainsi que
+j'eus occasion de goûter de leurs liqueurs.
+Malgré toutes leurs bonnes grâces, preuves
+évidentes du cas qu'ils faisaient de ma personne,
+souvent la joie que ces Indiens manifestaient
+en ma présence me rappelait encore
+plus vivement ma triste position et rendait
+plus cuisant le souvenir de ma famille et de ma
+patrie. Alors des larmes amères envahissaient
+mes paupières. Heureusement les Indiens se
+méprenaient sur leur cause; elles leur paraissaient
+aussi naturelles que les leurs produites
+par l'ivresse, et flattés à la vue de ce qu'ils
+croyaient n'être chez moi qu'un instinct d'imitation,
+ils me prodiguaient leur tabac en
+signe de sympathie.</p>
+
+<p>Quelquefois ils me forcèrent à leur
+chanter quelque chose dans mon langage. Ne
+pouvant me soustraire à leur désir, et bien que<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span>
+je n'en eusse aucune envie, je leur chantais
+ce qui me passait par la tête; puis, comme ils
+m'en demandaient souvent la traduction, je la
+leur donnais toujours à leur avantage, en sorte
+que je les laissais ainsi dans la conviction que
+je ressentais pour eux la plus sincère amitié.</p>
+
+<p>Dans mon malheur, je n'avais jamais été si
+heureux qu'au milieu de cette peuplade, où
+en ma qualité de <i>tchilca-tuvey</i>—écrivain du
+grand Cacique—je jouissais de la considération
+générale et d'un certain crédit. Sur
+ma demande je fus autorisé par Calfoucourah
+à me construire une petite case en jonc,
+près de sa tente. Il prit plaisir à me voir
+exécuter ce travail dont il suivait journellement
+les progrès. Cette petite habitation était
+divisée de manière à m'offrir toutes les commodités
+possibles. Elle était carrée et partagée
+en trois compartiments, dont l'un me servait
+de chambre à coucher, l'autre de cuisine, et
+enfin le dernier qui correspondait à la porte
+d'entrée, servait à déposer ma selle et mes
+ustensiles de chasse. J'avais tressé une natte
+qui, parfaitement tendue sur un cadre, me servait
+de lit, et j'avais exhaussé le sol afin de me<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span>
+garantir de l'humidité. La toiture plate et un
+peu inclinée me servait de terrasse; j'y montais
+à l'aide d'une petite échelle de jonc, dont
+les échelons étaient solidement fixés avec des
+bouts de lazzo. Dans la cuisine j'avais creusé
+une sorte de fourneau au-dessus duquel je
+suspendais la viande que je voulais faire rôtir.
+Comme j'étais assez éloigné des étangs je m'étais
+creusé un puits d'environ deux mètres dans
+lequel l'eau abondait. Calfoucourah m'honora
+souvent de ses visites, et lorsqu'il se présentait
+chez moi, il avait la bonté d'agir avec autant
+de bienveillance que lorsqu'il visitait ses
+amis; jamais il ne s'en retournait sans
+s'être enquis de tout ce dont je pouvais avoir
+besoin, pour me l'envoyer aussitôt.</p>
+
+<p>Ses femmes alors au nombre de trente-deux,
+étaient chargées, à tour de rôle, de me fournir
+des aliments, attention que je savais reconnaître
+scrupuleusement du reste, par quelques
+prévenances qui me valaient toutes leurs
+bonnes grâces.</p>
+
+<p>Calfoucourah consacrait généralement à sa
+nombreuse famille tous les instants que ne
+lui enlevaient pas les visiteurs et les affaires.<span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span>
+Quand il recevait, il était généralement assisté
+de deux de ses épouses: l'une jeune,
+l'autre âgée. Il partageait ses repas avec la
+première, tandis que l'autre était chargée
+d'entretenir sa pipe constamment pleine et
+allumée. Elle allait et venait sans cesse pour
+transmettre ses ordres aux uns et aux autres,
+et elle faisait distribuer à boire et à manger
+aux visiteurs. Calfoucourah était père de nombreux
+enfants; car chacune de ses femmes lui
+avait donné fils et filles; mais son grand âge
+ne lui permettant plus d'être assez empressé
+auprès de celles que le temps n'avait pas
+encore flétries, il en résultait qu'elles lui faisaient
+des infidélités qui maintenaient sa
+jalousie en éveil. Comme il jouissait d'une
+excellente vue, pendant la plupart des nuits
+il sortait sans bruit de sa tente et rôdait aux
+alentours pour tâcher de les surprendre en
+défaut. Lorsqu'il y parvenait, il les frappait
+ainsi que leurs complices, soit avec un
+couteau ou avec une boléadora. Quand
+il leur avait joué de ces sortes de tours, il
+rentrait se coucher aussi tranquillement que
+si rien d'extraordinaire ne se fût passé; mais<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span>
+le lendemain matin il envoyait chercher les
+délinquants, et se les faisait amener devant
+lui: la femme recevait une sévère réprimande;
+quant à l'homme, il le condamnait à payer
+une forte rançon ou à mourir.</p>
+
+<p>Malgré ses cent trois ans, ce vieillard montait
+souvent à cheval, et presque aussi lestement
+que les plus jeunes. Il affectionnait beaucoup
+la chasse où il donnait encore des preuves
+de la plus grande adresse, et au besoin, il
+maniait aussi la lance avec autant de dextérité
+que le premier venu de ses soldats. Lorsqu'il
+était entouré d'un nombreux auditoire,
+sa voix grave et sonore, dominant le brouhaha
+de la foule compacte, se faisait entendre souvent
+pendant plusieurs heures consécutives;
+il ne s'interrompait que pour recommencer
+encore, après avoir seulement pris le temps de
+humer quelques bouffées de tabac.</p>
+
+<p>On a souvent supposé, ainsi que le dit lui-même
+d'Orbigny, et cela faute de connaissances
+positives, que la langue Patagone est
+peu étendue, grossière même; qu'elle manque
+de termes pour exprimer complètement une
+pensée, une idée fixe, ou bien encore la passion.<span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span>
+C'est une grave erreur. Il ne faut pas
+croire que les peuples chasseurs dont je parle,
+tantôt isolés dans des forêts vierges, ou jetés
+au milieu de plaines sans bornes, soient privés
+de formes élégantes de langage, de figures
+riches et variées; ils s'expriment au contraire,
+selon les circonstances, avec beaucoup de
+netteté et même de poésie. Qu'auraient donc
+pu dire d'ailleurs ces infatigables orateurs
+que j'ai vus chez les Patagons, chez les
+Puelches, et que je retrouvai encore chez les
+Pampéens et chez les Mamouelches et qui
+ainsi que Calfoucourah, dont j'ai parlé plus
+haut, savaient si bien émouvoir leur auditoire
+et l'animer de leurs discours? Leur langage
+n'est, il est vrai, composé que d'un nombre
+limité de mots, dont les uns servent à dénommer
+tous les objets qu'ils ont constamment
+sous les yeux et les autres de simples mots de
+convention, qui, entremêlés les uns aux autres
+et intercalés de telle ou telle manière, rendent
+l'expression de la pensée; mais ils la rendent
+toutefois complète, sans lacunes ni imperfections.</p>
+
+<p>Les Indiens savent parfaitement bien compter;<span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span>
+ils emploient des noms de nombres qu'ils
+classent ainsi que nous, par dizaines. Ils arrivent
+ainsi jusqu'à cent, et de cent à mille
+etc. Leurs unités sont:</p>
+
+<p><i>Quinié-Opouh-colah-melly-quetchou-cayou-</i><br>
+Un-deux-trois-quatre-cinq-six-<br>
+<i>réulley-pourah-ailliah-Mary, Mary-quinié</i>,-<br>
+sept-huit-neuf-dix-onze-<br>
+<i>mary-opouh,-mary-colao,-mary-melly,-mary</i>-quètchou,-<br>
+douze-treize-quatorze-<br>
+<i>-mary-cayou,-mary-reulley,-mary-pourah</i>,-<br>
+quinze-seize-dix-sept-dix-huit-<br>
+<i>mary-ailliah,-opouh-mary</i>.<br>
+dix-neuf-vingt.<br>
+</p>
+
+<p>Bien qu'ils ne sachent ni lire ni écrire, ils
+résolvent presque instantanément des calculs
+qui nous demanderaient souvent beaucoup de
+temps. Ils se servent pour cela, soit de brins
+d'herbe, de petits éclats de bois de différentes
+longueurs, ou bien encore de cailloux de
+grosseurs variées. Les uns, les plus courts
+ou les plus petits, représentent les unités; les
+autres, les plus grands ou les plus gros, représentent
+les dizaines; et jamais ils ne se trompent
+dans leurs comptes, quelque importants<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span>
+qu'ils soient. Ils enseignent cette science à
+leurs enfants dès l'âge le plus tendre, de sorte
+que grâce à leur prodigieuse mémoire, hommes,
+femmes et enfants indifféremment, sont
+capables d'étonner nos meilleurs calculateurs.</p>
+
+<p>Les années pour eux se comptent d'un hiver
+à l'autre; ils les nomment <i>tchipandos</i> et ils
+les subdivisent par lunes qu'ils nomment
+<i>quiènes</i>. S'ils veulent parler de la lune dans
+laquelle ils sont, ils disent <i>tefa-tchi-quiène</i>
+ou bien de celle à venir ils disent: <i>quiène-oulah</i>.
+A défaut d'heures, ils calculent la durée
+du temps parcouru ou à parcourir sur la
+marche du soleil: le matin ou l'aube se
+nomme <i>Pouh liouène</i>, midi ou milieu du jour
+<i>renny-enneteu</i>, la soirée <i>épey-poune</i>, la nuit
+<i>poune</i>. Malgré toute cette possibilité de se
+rendre compte exactement de la durée de leur
+vie, les Indiens négligent de s'en préoccuper;
+cela ne se fait guère que pour les caciques de
+chaque tribu respective. Ils ont aussi quelques
+connaissances en astronomie, et savent parfaitement
+s'orienter nuitamment, à l'aide des
+astres auxquels ils donnent des noms particuliers;
+étude qui m'a aidé dans ma fuite.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X</h2>
+</div>
+
+<p class="center">Fêtes religieuses des Indiens.</p>
+
+
+<p>A de certaines époques de l'année les Indiens
+observent des fêtes religieuses. La première
+a lieu dans l'été, et elle est consacrée au
+Dieu du bien—<i>Vita-ouènetrou</i>—dans le but de
+le remercier de tous ses bienfaits passés et de
+le prier de les leur continuer dans l'avenir.</p>
+
+<p>C'est généralement le grand Cacique qui
+en fixe l'époque et la durée. D'après ses
+ordres, tous les chefs des tribus réunissent
+leurs administrés, soit dans leurs parages respectifs,
+soit dans un endroit désigné.</p>
+
+<p>Les préparatifs se font avec toute la pompe
+religieuse dont ils sont capables; ils se graissent
+les cheveux et se peignent la figure avec
+plus de soin que de coutume. Les vêtements<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span>
+des riches se composent pendant ces grands
+jours de tous les objets volés aux chrétiens,
+et qu'ils ont conservés à cet effet avec le plus
+grand soin. Les uns sont revêtus d'une chemise
+qu'ils ont soin de laisser flotter au-dessus des
+mantes dont ils s'entourent la taille; d'autres
+n'ayant point de chemise étalent avec orgueil
+à l'admiration de tous, un mauvais manteau
+espagnol, ou une bien courte veste que n'accompagne
+pas un pantalon; d'autres enfin, couverts
+seulement d'un pantalon souvent mis
+sens devant derrière, sont coiffés d'un képi
+sans visière, ou d'un chapeau à haute forme,
+et chaussés tantôt d'une botte ou d'un soulier.
+Rien n'est plus comique que ces accoutrements
+bizarres, portés par des hommes dont
+la gravité habituelle se maintient même pendant
+le cours de cette fête durant laquelle il
+est expressément interdit de rire.</p>
+
+<p>Dès le commencement de la cérémonie, les
+femmes transportent provisoirement leurs tentes
+au centre de l'emplacement choisi par le
+Cacique. Les hommes n'arrivent que quand
+ces préparatifs sont achevés; ils en font trois
+fois le tour au grand galop, en poussant le cri<span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span>
+de guerre et en agitant leurs lances. Ces trois
+tours terminés, ils se placent sur une seule file
+et plantent leurs lances sur un front dont la
+régularité parfaite flatte le coup-d'œil. Les
+femmes vont ensuite prendre la place de leurs
+maris, qui, après avoir mis pied à terre pour
+attacher leurs chevaux, s'en reviennent former
+un second rang derrière elles.</p>
+
+<p>La danse commence alors, sans changement
+de place autrement que de droite à
+gauche. Les femmes chantent sur un ton plaintif,
+et s'accompagnent en frappant sur un tambour
+en bois recouvert de peau de chat sauvage,
+bigarré de couleurs et de dessins semblables
+à ceux qu'elles ont sur la figure. Les
+hommes pirouettent sur eux-mêmes en boitant
+de la jambe opposée à celle de la femme, et
+soufflent à pleins poumons dans un morceau
+de jonc creusé qui rend le son aigu et étourdissant
+d'une clé de gros calibre.</p>
+
+<p>Cet ensemble est de l'effet le plus original,
+vu la contrariété des mouvements de part et
+d'autre et la raideur des danseurs. A un signal
+du Cacique présidant la fête, des cris d'alerte
+retentissent, les hommes sautent vivement à<span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span>
+cheval, interrompant ainsi brusquement la
+danse pour se livrer à une fantasque cavalcade
+autour de l'emplacement de la fête, tout en
+agitant leurs armes et en poussant de nouveau
+le sinistre cri de guerre qu'ils font retentir
+dans leurs pillages.</p>
+
+<p>Dans les intervalles que laissent ces courses
+effrénées, chacun se rend visite dans l'espoir
+de déguster un peu de laitage pourri conservé
+dans un cuir de cheval; c'est un mets des plus
+friands selon eux, et qui leur procure cependant
+le doux effet d'une copieuse médecine.</p>
+
+<p>Le quatrième jour, dès le grand matin, pour
+clore la cérémonie, un jeune cheval, un bœuf
+et deux moutons donnés par les plus riches
+d'entre eux sont sacrifiés à Dieu. Après les
+avoir renversés sur le sol, la tête tournée du
+côté du levant, le Cacique désigne un homme
+pour opérer l'ouverture de la poitrine de
+chaque victime et en extirper le cœur, qui
+palpitant encore est suspendu à une lance
+inclinée vers le levant. Alors la foule empressée
+et curieuse, les yeux fixés sur le sang
+qui coule d'une large incision faite à cet
+organe, tire des augures qui presque toujours<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span>
+sont à son avantage: puis elle se retire dans
+son lieu d'habitation, pensant que Dieu, fort
+satisfait de sa conduite, lui sera favorable
+dans toutes ses entreprises.</p>
+
+<p>La seconde fête a lieu dans l'automne;
+elle est célébrée en l'honneur de <i>Houacouvou</i>,
+directeur des esprits malfaisants. Elle a pour
+but de le conjurer d'éloigner d'eux tous
+maléfices.</p>
+
+<p>Ainsi que dans la première fête, les Indiens
+se parent de leur mieux et s'assemblent par
+tribus seulement, chaque cacique en tête.
+La réunion de tout le bétail a lieu en masse.
+Les hommes forment alentour un double
+cercle, galopant sans cesse en sens contraire
+afin qu'aucun de ces fougueux animaux ne
+s'échappe. Ils invoquent <i>Houacouvou</i> à haute
+voix et renversent goutte à goutte du lait
+fermenté contenu dans des cornes de bœuf que
+leur présentent leurs femmes pendant qu'ils
+font le tour des animaux. Après avoir réitéré
+trois ou quatre fois cette cérémonie, ils jettent
+sur les chevaux et sur les bœufs ce qui
+reste de laitage, afin, disent-ils, de les préserver
+de toute maladie; après quoi, chacun<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span>
+sépare son bien et le conduit à quelque distance
+pour revenir ensuite s'assembler de
+nouveau autour du cacique, qui, dans un long
+et chaleureux discours les engage à ne jamais
+oublier Houacouvou dans leurs prières, et à
+se préparer promptement à lui être agréable,
+en allant chez les chrétiens porter la désolation
+et augmenter leurs troupeaux. Chacun
+reconnaissant la sagesse d'un tel conseil,
+agite ses armes en priant Houacouvou de
+les bénir et d'en faire dans leurs mains des
+instruments de bonheur pour leurs tribus
+et de mort pour tous les chrétiens qui tenteraient
+de leur disputer leurs biens ou leur
+vie.</p>
+
+<p>Ces êtres n'ont aucun sentiment de pitié.
+Plus ils font de victimes, plus ils s'en enorgueillissent.
+Ils considèrent les êtres civilisés
+comme des sorciers et des ennemis; ils les
+accusent de tous les maux qui peuvent les
+atteindre.</p>
+
+<p>Avant l'apparition des <i>ouignecaés</i>, disent-ils,
+nous vivions paisiblement sur tous les points
+de cette terre qu'ils nous ont ravie par la
+force, sans respect pour la volonté de Dieu<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span>
+qui nous y a fait naître et nous en a donné
+la propriété. A qui donc sont ces bœufs et ces
+chevaux, créés comme nous dans ces parages,
+sinon à nous? <i>téouas-ouignecaés</i>—ces
+chiens de chrétiens,—ne nous ont point
+épargnés; non-seulement ils nous ont ravi
+nos biens, mais ils n'ont pas craint de tremper
+leurs mains, avides d'or, dans notre sang. A
+tout jamais ils seront nos ennemis; nous lutterons
+contre eux jusqu'à la mort pour leur
+reprendre peu à peu ce qu'ils nous ont dérobé
+d'un seul coup. Pourquoi ces chiens de
+chrétiens sont-ils assez téméraires pour venir
+jusqu'ici au lieu de rester chez eux? Dieu
+nous ordonne de troubler leur tranquillité et
+de nous opposer à la réussite de leurs projets.
+Il nous commande de leur prendre leurs
+femmes et leurs enfants pour nous en servir
+comme d'esclaves.</p>
+
+<p>Telles sont les idées de ces êtres que nous
+appelons sauvages.</p>
+
+<p>Les Indiens croient aux talismans. Ils considèrent
+et conservent comme tels maints
+objets insignifiants, tels que: les boules de
+poil durci qu'ils trouvent dans le corps des<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span>
+bœufs ou les amas graveleux qui se forment
+souvent dans les rognons des chevaux qui
+n'ont, la plupart du temps pour s'abreuver,
+que des eaux calcaires. Le grand Cacique
+Calfoucourah porte sur lui une sorte de relique
+assez curieuse qu'il trouva étant tout
+enfant. C'est une petite pierre bleue, dont le
+nom lui est resté, à laquelle la nature s'est
+plu à donner presque une forme humaine; la
+superstition des Indiens la leur fait regarder
+comme un talisman. Selon eux, Houacouvou
+ne l'a fait tomber entre ses mains que pour
+le préserver de tout danger et pour le rendre
+invincible. C'est à elle qu'ils attribuent tous
+les succès de Calfoucourah: ce qui les confirme
+dans cette croyance, c'est l'organisation
+vraiment exceptionnelle de ce chef et son intelligence
+très-supérieure à celle de tous les
+autres caciques qui s'accordent à dire que
+jamais ils ne pourraient le remplacer. Il n'est
+pas jusqu'aux Hispanos-Américains, auxquels
+il a fait tant de mal, qui ne se plaisent à reconnaître
+et à admirer sa bravoure et ses capacités
+hors ligne.</p>
+
+<p>Cet homme, j'en suis convaincu, n'aurait<span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span>
+point été ennemi de la civilisation, car il était
+doué d'instincts généreux. Il avait le sentiment
+de la justice, mais malheureusement pour les
+Argentins, pour lesquels sa soumission eût
+été la source de grandes richesses, leur manque
+d'habileté et leur inconstance en politique
+ont détourné ses bonnes dispositions.
+Ce chef pour conserver toute son autorité sur
+les êtres farouches qu'il commandait et commande
+peut-être encore dut forcément refouler
+au fond de son cœur tous ses bons sentiments.
+Cependant, je lui dois la vie, et le jour
+où pour me la laisser il renvoya, en les déboutant
+de leur demande, tous ceux qui avaient
+juré ma mort, ne fut pas la seule preuve que
+j'eus de sa générosité.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, pendant mon séjour auprès
+de lui, quand nous nous trouvions seul à seul,
+il me tint un langage bien différent de celui
+qu'il employait devant témoins, et il me prodigua
+des marques de la plus grande sympathie.
+Il sut fort bien me faire comprendre que
+je ne devais pas lui en vouloir lorsqu'il me
+brusquait, car ce n'était souvent que le résultat
+de la violence qu'il se faisait à lui-même<span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span>
+pour résister au désir de m'être utile, cela
+étant incompatible avec sa position et avec
+la surveillance qu'exerçaient sur lui les autres
+Indiens; il ajoutait que si jamais je recouvrais
+ma liberté par suite de circonstances inattendues,
+il souhaitait vivement que je me souvinsse
+de lui comme d'un ami sincère. Cependant
+je dois dire que malgré toutes ses belles
+paroles et toutes ses marques de sympathie
+auxquelles il fallait que j'eusse l'air de croire
+aveuglément, je savais fort bien, que le cas
+échéant, la haine la plus implacable trouverait
+seule place dans ce cœur Indien si je lui
+laissais entrevoir le vif désir que j'éprouvais
+de m'affranchir.</p>
+
+<p>Néanmoins, j'affectai de paraître très-reconnaissant
+de tous ses bons procédés, que je
+tenais du reste à mériter tant que je serais
+près de lui. Pour lui en donner une preuve,
+je lui proposai un jour de semer tout un sac
+de maïs provenant d'une expédition dans la
+province de Buenos-Ayres. Cette offre lui
+plut infiniment: nous choisîmes ensemble un
+endroit propice, et, chaque matin, dès l'aurore,
+je me mis à travailler. Je fis d'abord un<span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span>
+fossé assez large, pour empêcher le bétail de
+pénétrer dans le champ.</p>
+
+<p>Calfoucourah venait jusqu'à deux et trois
+fois par jour, suivre des yeux mon travail
+et m'encourager. Il me faisait fumer sa pipe
+et m'appelait son fils. Quand j'achevai ce fossé
+qui était large d'au moins un mètre cinquante
+et profond de deux, il me fit venir dans un
+roukah et après m'avoir fait partager son repas,
+il me fit présent d'un manteau: quoiqu'à
+demi usé, cet objet me causa une grande joie
+car c'était le premier vêtement que je possédais
+depuis le commencement de ma captivité.</p>
+
+<p>J'avais déjà beaucoup fait en creusant le
+fossé, mais l'embarras pour moi était de
+trouver un moyen de labourer cette terre non
+défrichée. Il me manquait pour cela une
+charrue. J'aurais sans doute été réduit à la
+bêcher avec mon incommode pelle et je n'aurais
+que fort lentement avancé dans ce travail
+fatiguant, si je n'eusse eu le bonheur de trouver
+dans le voisinage une hache que je pus
+affiler. A l'aide de cet instrument j'abattis un
+petit arbre dont une des branches formait avec<span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span>
+le tronc un angle aigu, et je taillai l'extrémité
+en forme de soc. Au nombre du bétail se trouvaient
+deux bœufs de labour que j'attelai tant
+bien que mal à cette charrue grossière; à force
+de persévérance je parvins à labourer passablement
+l'enclos, lequel avait environ cinq
+cents mètres carrés. Quand je l'eus ensemencé
+je chargeai de pierre un fort cuir
+de bœuf auquel j'attelai trois chevaux, et
+je m'en servis pour herser. La nature ayant
+pris soin de faire le reste, je vis bientôt éclore
+une grande quantité de tiges de maïs qui, en
+peu de temps donnèrent une récolte magnifique.
+Ce succès me captiva complètement
+l'amitié et les bonnes grâces de Calfoucourah
+et celles de ses trente-deux femmes qui parurent
+redoubler encore pour moi d'attentions
+et d'égards.</p>
+
+<p>Un jour voulant, selon mon habitude,
+abattre un bœuf d'un seul coup de poignard
+au défaut de la nuque, un lazzo qui le retenait
+s'étant rompu, je manquai mon coup, et
+je fus piétiné par l'animal furieux et blessé, de
+dessous duquel on ne m'arracha qu'à grand
+peine tout sanglant et meurtri. Tandis qu'il<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span>
+me labourait le corps de ses cornes, j'avais
+perdu connaissance: lorsque je revins à moi,
+j'étais étendu sur des cuirs de mouton, la tête
+reposant sur les genoux d'une des épouses du
+grand Cacique, qui me prodiguait les soins
+les plus empressés et sembla ainsi que tous
+les Indiens dont j'étais entouré toute joyeuse
+en me voyant renaître à la vie.</p>
+
+<p>Je fus quelque temps à me remettre des
+suites de ce terrible accident, dans lequel
+j'avais failli perdre un œil, car j'avais eu une
+paupière déchirée.</p>
+
+<p>Malgré toutes les prévenances des Indiens
+et toute ma diplomatie, je n'étais pas complètement
+à l'abri de leurs mauvais traitements,
+car la superstition et l'inconstance de
+ces êtres méfiants les portait souvent au contraire
+à me faire expier dans leurs moments
+de colère ce qu'ils appelaient alors leur inexcusable
+faiblesse à mon égard.</p>
+
+<p>Bien qu'il n'entrât pas dans les habitudes de
+Calfoucourah de se faire accompagner autrement
+que par ses fils ou par moi lorsqu'il
+voyageait, il n'accueillait pas moins avec les
+marques de la plus grande satisfaction tous<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span>
+ceux qui se présentaient pour lui servir d'escorte.</p>
+
+<p>Vu son grand âge ce chef ne conduisait
+plus guère lui-même les Indiens au
+pillage. Il se contentait de leur donner ses
+ordres ou ses conseils pour envahir tel point
+plutôt que tel autre. Mais, quand parfois il se
+laissait entraîner par ses idées belliqueuses et
+qu'il conduisait ses soldats, il emportait avec
+lui ses principales richesses, consistant en
+éperons et étriers d'argent, et il emmenait la
+plupart de ses femmes. Là se bornait toute sa
+distinction d'avec le commun des Indiens, qui
+seuls prenaient part au combat. Ses droits
+n'allaient pas jusqu'à s'attribuer une part
+quelconque du butin; mais comme il était
+généralement aimé et vénéré de chacun,
+tous mettaient leur orgueil et leur amour-propre
+à lui offrir de nombreux troupeaux,
+composés des plus beaux animaux pillés, ou
+bien encore à lui faire don de quelques captives
+qu'il vendait généralement à vil prix aux
+Indiens des tribus éloignées.</p>
+
+<p>Calfoucourah habitait une vaste tente abondamment
+pourvue de toutes choses formant<span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span>
+le confortable des Indiens. Et sous son
+toit fragile un Européen eût certes pu trouver
+bien des richesses entassées pêle-mêle.</p>
+
+<p>Depuis plus de six mois je vivais près de
+cet homme, lorsque de nouveau les Indiens
+sentirent la nécessité de traiter avec l'un ou
+l'autre parti politique des Hispanos-américains
+dont la surveillance de plus en plus active
+s'opposait à leurs terribles invasions.</p>
+
+<p>Ils hasardèrent près des uns et des autres
+des démarches pacifiques dont le résultat
+devait influer beaucoup sur ma destinée.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_258">[Pg 258]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</h2>
+</div>
+
+<p class="center">Comment la politique des Provinces unies de la
+Plata vint influer sur ma destinée.—Le général
+Urquiza.—Délivrance.—Orgie générale.</p>
+
+
+
+<p>Les républiques unies de la Plata, pour
+leur bonheur, avaient alors à leur tête un
+homme sur lequel je vais arrêter un instant
+les yeux du lecteur, ne serait-ce que pour lui
+offrir une compensation aux figures grimaçantes,
+grotesques ou hideuses que j'ai décrites
+jusqu'ici.</p>
+
+<p>Don Justo-José Urquiza, né à la Conception
+de l'Uraguay, dans l'Entre Rios, ne doit rien
+qu'à lui-même. Sorti des rangs du peuple,
+simple gaucho comme il aime à s'en vanter,
+n'ayant jamais reçu d'autres leçons que celle
+de sa propre expérience, il s'est peu à peu
+frayé un chemin par la force de son caractère<span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span>
+et la supériorité de son intelligence. Ses rares
+talents militaires lui valurent la faveur de
+Rosas, qui l'avança rapidement et en fit bientôt
+son bras droit. Urquiza put croire un
+moment que le dictateur ne s'opposait à la
+confédération que pour lui donner les moyens
+d'accomplir de grandes choses, et peut-être
+pour sauvegarder l'indépendance de son pays.
+Mais il ne tarda pas à démêler les motifs de
+cette politique astucieuse et méfiante. Dès
+qu'il s'aperçut qu'on exploitait son patriotisme
+au profit d'une étroite ambition personnelle,
+il se tourna contre le dictateur, l'accusant de
+fausser la Constitution et d'attenter aux libertés
+nationales. Rosas avait plusieurs fois
+feint un désintéressement qui était loin de sa
+pensée. Périodiquement, à des époques habilement
+calculées, il parlait avec une modestie
+vraiment touchante, tantôt de son âge trop
+avancé, tantôt de sa santé délabrée, et demandait
+à résigner un pouvoir dont il ne pouvait
+plus, disait-il, supporter le fardeau. Mais le
+vieux lion qui avait toujours vu les représentants
+trembler devant lui, savait bien qu'aucun
+d'eux n'oserait accepter sa démission.<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span>
+L'assemblée se hâtait d'implorer son dévouement
+et de lui arracher, par d'ardentes supplications,
+un sacrifice glorieux.</p>
+
+<p>Ces plates adulations passaient auprès des
+cours étrangères pour l'expression du sentiment
+public. Urquiza choisit le moment où le
+dictateur cherchait en 1851, à renouveler
+cette honteuse comédie; il lança une proclamation
+dans laquelle il déclarait Rosas déchu
+du pouvoir exécutif, et il se plaça lui-même à
+la tête d'un parti qui voulait à la fois la réunion
+des provinces en une confédération
+compacte et la libre navigation des eaux de la
+Plata.</p>
+
+<p>Il était assuré d'avance de l'appui du Brésil,
+dont sa politique servait les plus chers intérêts.
+Les rivières qui prennent leur source
+dans le Nord de cet empire donnent accès, par
+l'Atlantique, à une partie considérable de son
+territoire, et ce sont les provinces les plus
+riches. Le Brésil avait souvent demandé à
+Rosas le passage de la Plata. Pour obtenir
+cette concession il avait épuisé en vain toute
+les ressources de la diplomatie. Urquiza venait
+à propos. L'antagonisme traditionnel des<span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span>
+Espagnols et des Portugais céda devant la
+nécessité d'ouvrir au commerce du monde
+le Parana, l'Uraguay, le Paraguay et leurs
+tributaires.</p>
+
+<p>Le Brésil se rallia donc à la cause d'Urquiza
+et lui fournit les forces nécessaires pour la
+faire triompher. Le premier mouvement d'Urquiza
+fut dirigé contre Oribe qui, soutenu
+par les troupes de Rosas, bloquait depuis
+neuf ans Montévidéo, et n'attendait, pour
+s'en emparer, que le moment où cesserait
+l'intervention de la France et de l'Angleterre.
+En attendant, Oribe ruinait Montévidéo, car
+il avait peu à peu élevé autour de son camp
+une ville rivale, Restoracione, qui comptait
+déjà dix mille habitants. L'arrivée d'Urquiza
+détourna des assiégés les menaces de l'avenir.
+Il se présentait à la tête d'une armée d'Entre-Rios
+et de Corrientinois; appuyé en outre par
+l'escadre du Brésil et par un corps d'infanterie
+de cette même nation, il amena Oribe à capituler
+presque sans coup férir. Une adresse consommée
+marqua sa conduite: il mit en avant
+le caractère patriotique de son entreprise,
+montra les dispositions les plus conciliantes,<span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span>
+et proclama hautement son intention d'éviter
+l'effusion du sang. Des milliers de combattants
+grossirent bientôt ses rangs; Oribe
+abandonné de ses troupes et ne pouvant plus
+d'ailleurs recevoir ni renforts ni munitions,
+se rendit sans conditions.</p>
+
+<p>Après ce succès éclatant, Urquiza se retira
+dans sa province pour s'y préparer à porter
+un coup décisif au pouvoir de Rosas. En 1852
+il repassa le Parana avec des forces considérables
+et s'avança, sans rencontrer d'obstacle
+jusqu'à Monte-Caseros, où le dictateur accourut
+à la tête de vingt mille hommes. La mémorable
+bataille du 3 février 1852 se termina
+par la défaite et la fuite de Rosas, qui s'embarqua
+en toute hâte sur un vaisseau anglais,
+pendant que son vainqueur entrait dans Buenos-Ayres
+aux acclamations de la population.
+Urquiza établit son quartier-général à Palermo,
+et nomma gouverneur de la ville Don Vincente
+Lopez, homme d'un âge déjà avancé,
+mais généralement aimé et estimé.</p>
+
+<p>Nommé dictateur provisoire le 14 mai,
+Urquiza réunit à San-Nicolas les gouverneurs
+et les délégués des quatorze provinces de la<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span>
+Plata pour qu'ils eussent à choisir une organisation
+politique. Cette assemblée se prononça
+en faveur du système fédératif, et décida
+que les provinces nommeraient des représentants
+chargés de rédiger une constitution et
+d'établir les bases d'un gouvernement définitif.</p>
+
+<p>Buenos-Ayres refusa de confirmer les pouvoirs
+que l'assemblée avait conférés à Urquiza.
+Le gouverneur Lopez qui était resté fidèle
+aux décisions de la majorité, ne réussit pas à
+les faire respecter et fut obligé de se démettre
+de ses fonctions. Urquiza n'était pas homme
+à hésiter; il marcha sur Buenos-Ayres, rétablit
+son autorité et réinstalla son gouverneur.
+Après cet acte de vigueur, il se montra clément
+et se borna à exiler cinq des principaux
+meneurs: dès qu'il vit l'ordre affermi, il
+retira ses troupes de la ville et se rendit à
+Santa-Fé, où devait s'assembler le congrès,
+qui ouvrait ses séances le 20 août. Les
+treize provinces de l'Entre-Rios, Corrientes,
+Santa-Fé, Cordova, Mendoza, Santiago de
+l'Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, Catamarca,
+Hioja, San-Luiz et San-Juan y avaient envoyé
+chacune deux délégués.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p>
+
+<p>Une nouvelle révolte éclata à Buenos-Ayres,
+suscitée par d'anciens exilés qui ne
+s'étaient ralliés à Urquiza que pour se débarrasser
+de Rosas. Comme ils étaient pour la
+plupart natifs de la ville, ils n'eurent pas de
+peine à soulever la population. Urquiza ne
+pouvait souffrir que Buenos-Ayres fît la loi
+aux treize provinces, mais il ne voulait fournir
+aucun prétexte à une guerre civile dont il
+redoutait les conséquences. Au lieu d'employer
+la force contre l'insurrection, il préféra
+lui laisser le temps de la réflexion, et se contenta
+de publier une proclamation dans laquelle
+il déclarait la province de Buenos-Ayres
+séparée du reste de la confédération et
+l'abandonnait à sa mauvaise destinée. Sa modération
+ne fit qu'encourager les insurgés; ils
+essayèrent de propager la révolution et envahirent
+la province d'Entre-Rios. C'était braver
+Urquiza jusque chez lui. Il marcha contre
+les envahisseurs et les rejeta sur leur territoire.</p>
+
+<p>Depuis lors jusqu'à l'heure actuelle, ce n'a
+été entre Urquiza, représentant les intérêts
+de la confédération Argentine, tendant à unifier<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span>
+son immense territoire, et les préjugés
+égoïstes de Buenos-Ayres rêvant un orgueilleux
+isolement pour sa population de cent
+vingt mille âmes, qu'une série de luttes plus
+ou moins ouvertes, suivies de concessions
+toujours forcées et peu sincères de la part des
+Portenos ou Buenos-Ayriens, toujours volontaires
+de la part d'Urquiza, qui s'est montré,
+en toute occasion désireux d'épargner à l'antique
+métropole de la Plata les malheureuses
+extrémités de la guerre.</p>
+
+<p>Voici en quels termes le commandant Page,
+chargé par les Etats-Unis d'une mission dans
+la Plata, traçait en 1857 le portrait de cet
+homme remarquable.</p>
+
+<p>Urquiza, à l'époque où je le vis était encore
+jeune d'apparence; son teint est brun, sa taille
+moyenne; admirablement proportionné, il présente
+tous les dehors d'une nature énergique et
+vigoureuse. Sa tête se fait remarquer par des
+contours amples, des plans solides, des traits
+fermes et accentués. L'ensemble respire l'intelligence,
+mais une intelligence qui se possède
+pleinement. Les yeux purs, brillants,
+bien ouverts, ont un regard pénétrant. La<span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span>
+bouche est à la fois fine et bienveillante.
+C'est une tête d'homme d'état en même
+temps que de héros, offrant un singulier caractère
+de force, de calme et d'autorité. Pour
+inspirer le respect Urquiza ne recourt à
+aucun charlatanisme, à aucun rôle d'emprunt;
+son air n'a rien de composé, et l'on
+sent qu'il est à la hauteur de sa mission. Sa
+noble prestance, son maintien aisé, la dignité
+de ses manières, sa démarche délibérée,
+sa parole nette et mesurée dénotent une
+âme fière et loyale, un esprit lucide, un
+jugement sûr. On subit volontiers l'influence
+qu'il exerce sur tous ceux qui l'entourent
+et l'on éprouve d'autant plus de plaisir
+à rencontrer en lui les rares qualités dont
+il est doué, que l'on sait qu'il doit tout à lui-même:
+son éducation comme sa haute position.
+(<i>Note E.</i>)</p>
+
+<p>Maintenant quelques mots suffiront pour
+faire comprendre comment aux profonds
+calculs de la politique de cet homme d'état se
+rattacha fortuitement ma délivrance.</p>
+
+<p>En 1859 une nouvelle scission armée de
+Buenos-Ayres forçait une fois encore Urquiza<span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span>
+à recourir à la décision des champs de bataille.</p>
+
+<p>Les Indiens pressentant avec leur instinct
+de bêtes de proie que les dissensions politiques
+des Argentins pouvaient leur offrir
+quelques occasions de butin, adressèrent au
+général plusieurs offres d'alliance, et plusieurs
+lettres rédigées par moi furent portées par des
+membres de la famille de Calfoucourah.</p>
+
+<p>Le général était trop fin politique pour ne
+pas faire un bon accueil à ces messagers sauvages.
+Possesseur d'une des plus vastes estancias
+de la vallée du Parana, et lui-même agronome
+distingué, cherchant avant tout à développer
+les bienfaits de l'agriculture sur la belle
+partie de terre confiée à ses soins, il savait
+trop combien les établissements agricoles de
+la frontière du Sud ont besoin de calme et
+de sécurité pour ne pas chercher à amortir par
+tous les moyens les tendances agressives des
+Indiens leurs voisins. Il ne renvoya donc les
+ambassadeurs de Calfoucourah que chargés de
+cadeaux de toutes sortes et surtout de barils
+d'eau-de-vie; aussi leur retour fut, dans toute
+la horde, sans exception de rang, d'âge et de
+sexe, le signal d'orgies sans fin.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span></p>
+
+<p>Quand je les vis livrés avec frénésie à l'ivresse,
+jugeant de la durée qu'elle pouvait
+avoir je conçus l'idée de tenter encore une
+fois de me rapprocher des contrées d'où je
+pourrais opérer mon retour dans ma patrie et
+dans ma famille.</p>
+
+<p>Au moment de prendre cette décision solennelle
+me souvenant que les portraits de mes
+chers parents étaient encore à la merci des
+Indiens, je résolus de tout risquer pour m'en
+emparer, les considérant comme un talisman
+qui devait me protéger au milieu des nouveaux
+périls que j'allais affronter. Pour exécuter ce
+coup hardi, je fus obligé de pénétrer en me
+traînant sur les mains au milieu de toute la
+horde de buveurs ivres et exaltés, essuyant
+les menaces des uns ou parant de mon mieux
+les coups de couteau que cherchaient à me
+porter les autres sans pourtant se rendre compte
+de ce que je cherchais ni sans me reconnaître.
+Quand je mis enfin la main sur le sac où ils
+étaient renfermés, le cœur me battit violemment;
+de même qu'un coupable j'eus un instant
+la peur d'être découvert; tout mon sang
+se glaça. Je ne savais plus si je devais avancer<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span>
+ou reculer; pourtant après être resté quelques
+minutes dans l'immobilité la plus complète,
+convaincu de n'avoir pas été vu, j'entrouvris
+doucement et sans bruit le misérable
+sac de cuir de cheval dont la criante sécheresse
+eût pu me vendre. Et sans perdre de temps,
+j'y introduisis une main fébrile qui eut bien
+vite saisi les photographies que je cachai
+aussitôt dans le manteau qui m'entourait la
+taille. Puis, comme enhardi par ce premier
+exploit, en un moment je fus hors de la
+tente, plus que jamais décidé à m'enfuir.</p>
+
+<p>J'implorai l'aide du Tout-Puissant du plus
+profond de mon cœur, et profitant de cette nuit
+où toute la tribu était plongée dans un lourd
+sommeil, je me glissai en rampant vers l'endroit
+où étaient les meilleurs chevaux du cacique,
+après m'être muni d'une paire de boules
+destinées, soit à ma défense, soit à me procurer
+du gibier sur ma route. Je pris aussi un
+lazzo pour m'emparer de trois montures et
+les réunir.</p>
+
+<p>Ces préliminaires accomplis sans bruit,
+je conduisis tout doucement mes chevaux jusqu'à
+ce que je fusse hors de la vue du camp.<span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span>
+Alors sautant sur l'un d'eux, puis chassant les
+autres devant moi, je commençais palpitant
+d'émotion, ma dernière course, celle d'où dépendait
+ma vie ou ma mort.</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit je galopai sans relâche
+croyant voir sans cesse des ombres à ma poursuite.
+Le jour dissipa les ténèbres mais sans
+calmer mon agitation; elle était telle que le
+moindre souffle d'air me semblait chargé de
+clameurs menaçantes et que le moindre tourbillon
+de poussière me donnait des angoisses.</p>
+
+<p>Souvent je mettais pied à terre, et, l'oreille
+appuyée sur le sol, j'écoutais, espérant puiser
+un peu de tranquillité dans le silence de la
+Pampa; mais loin de là, les oreilles me tintaient
+tellement que je croyais entendre sur ce
+sol dur retentir de sinistres galops, et je
+précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir
+aux impérieux besoins qu'éprouvait ma monture
+à laquelle il était impossible de prendre,
+à l'exemple de ses compagnons, quelques
+bouchées d'herbe en courant. Je suivais,
+autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées
+du désert, afin de dépister les Indiens
+qui immanquablement devaient me poursuivre,<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span>
+mais qui chercheraient en vain ma
+piste dans l'herbe relevée par la rosée du
+matin.</p>
+
+<p>N'ayant pris avec moi aucune provision, je
+commençais à souffrir cruellement de la faim
+et de la soif, lorsque je pus enfin m'emparer
+d'une jeune gama. La terreur que j'éprouvais
+était telle, que pour ne point ralentir ma
+fuite en prenant le temps de faire cuire mon
+gibier, je l'attachai autour de moi à l'aide de
+mon lazzo et je le dévorai ainsi tout cru,
+mordant à même le corps tout en galopant.</p>
+
+<p>Cette course désordonnée durait depuis
+quatre jours déjà, quand le cheval que je
+montais s'abattit: il était mort.</p>
+
+<p>Craignant avec raison, de perdre de même
+les deux qui me restaient et de qui seuls dépendait
+mon salut, j'eus dès lors la précaution
+de les laisser se délasser une partie de la
+nuit; ce qui ralentissait extraordinairement
+ma marche, bien que l'idée fixe que j'avais
+d'être poursuivi m'animât malgré moi à
+les stimuler durant le jour.</p>
+
+<p>Dans un de ces moments de repos, tandis
+que les yeux inquiets et les oreilles tendues,<span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span>
+je m'obstinais à vouloir percer l'obscurité
+qui m'entourait ou à saisir le moindre
+bruit défavorable, il me sembla entendre les
+aboiements d'un chien, qui devinrent bientôt
+de plus en plus forts et ne me laissèrent
+plus aucun doute. Saisi d'effroi, pensant
+naturellement que ce chien devait précéder
+les Indiens, je m'élançai à la hâte
+sur l'un de mes chevaux, et chassant l'autre
+devant moi, je partis à toute bride. Mais à
+quelque distance, ayant une côte à gravir, ces
+malheureux animaux déjà harassés se refusèrent
+à marcher autrement qu'au pas. Ce
+qui donna au chien que j'avais entendu tout
+le temps de me rejoindre. A peine fut-il
+près de moi qu'il manifesta la plus grande
+joie. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant
+en lui un pauvre chien que j'étais
+parvenu à apprivoiser et avec lequel j'avais
+souvent partagé mes repas. Son attachement
+était tel qu'il s'était habitué à m'accompagner
+dans toutes mes excursions. Il
+m'avait sans doute suivi dès mon départ,
+mais ma grande préoccupation et la vitesse
+de ma course m'avaient empêché de l'apercevoir<span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span>
+plus tôt. Complètement rassuré je
+m'arrêtai de nouveau, pour laisser cette fois,
+mes chevaux se reposer plus longtemps que
+je ne l'avais encore fait.</p>
+
+<p>Quand ils eurent suffisamment mangé et
+bu, je repris le cours de mon dangereux
+voyage, pendant la durée duquel, mon chien
+et moi, nous fûmes condamnés à ne vivre que
+du produit de notre chasse, que nous dévorions
+tout sanglant.</p>
+
+<p>Après un autre espace de temps que je ne
+puis préciser, car toutes les journées, toutes
+les heures se ressemblaient, la fatigue et le manque
+d'eau me privèrent d'un second cheval.
+J'aurais voulu ne pas l'abandonner et attendre
+auprès de lui son rétablissement ou sa
+mort, mais la désolante nature du sol, n'offrait
+aucune ressource, et en restant je m'exposais
+également à perdre ma dernière monture
+qui avait résisté à toutes les épreuves.</p>
+
+<p>Je partis le cœur navré, décidé à ménager
+par tous les moyens, mon cheval et mon
+chien, mes derniers compagnons de misère.
+Je m'astreignis à n'exiger d'eux aucun effort;
+nous n'avancions que fort lentement, épuisés<span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span>
+de faim et de soif, quant à la tombée de la
+nuit, je remarquai que de lui-même mon
+cheval doublait le pas; à la fraîcheur du terrain
+qu'il foulait, et avec l'instinct propre à tous
+les hôtes de ces vastes déserts, le pauvre animal
+avait senti le voisinage de l'eau.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, nous étanchions notre
+soif commune dans ces lagunes que déposent
+dans le nord de la Pampa les filets d'eau
+issus des contreforts des Andes dans les provinces
+de Mendoza et de San Luiz. Autour de
+ces bassins une herbe abondante et touffue,
+permit à mon pauvre coursier de réparer ses
+forces. Grâce à cette provende inespérée,
+il put me porter jusqu'à Rio-Quinto, où moins
+heureux que mon chien, il s'affaissa tout à fait
+épuisé; et moi, à bout de forces, mourant
+de faim, de fatigues physiques et morales, je
+tombai à ses côtés sans mouvement et
+sans voix.</p>
+
+<p>C'était le treizième jour de ma fuite!...
+Je ne puis en fixer le quantième, mais
+c'était vers le milieu de 1859.</p>
+
+<p>Dieu, qui avait daigné me protéger jusque
+là permit que je fusse trouvé dans cet état<span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span>
+par une excellente famille espagnole, habitant
+Rio-Quinto, qui ayant pitié de ma détresse,
+s'empressa de me recueillir et de me transporter
+chez elle.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</h2>
+</div>
+
+<p class="center">Séjour à Rio Quinto. Départ pour Mendoza.</p>
+
+
+<p>Rio-Quinto n'est point une ville, mais simplement
+un petit bourg situé sur la rivière
+de ce nom, à mi-chemin de Rosaire à Saint-Louis,
+c'est à dire à 75 lieues de l'un et de
+l'autre. On n'y compte guère plus de cinq à
+six cents habitants pour la plupart abrités
+par des maisons informes. Ils se livrent à
+l'élève et au trafic du bétail. Quelques-uns
+sont négociants, et tiennent des porpérias ou
+almacènas—magasin—dans lesquels se trouvent
+entassés pêle-mêle toutes les choses nécessaires,
+à l'existence ou à la toilette:
+depuis des légumes jusqu'à des robes de soie.
+D'autres font spécialement des échanges avec<span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span>
+les Indiens, auxquels Urquiza donne le droit
+d'entrer dans la ville.</p>
+
+<p>Dès le lendemain de mon installation chez
+les personnes qui m'avaient recueilli je fus
+atteint d'une longue et douloureuse maladie
+qui me retint alité pendant plus de six
+semaines durant lesquelles je fus plongé
+dans le délire.</p>
+
+<p>Malgré toutes les difficultés qu'ils éprouvaient
+à s'approcher de moi, car mon chien
+encore presque sauvage ne me quittait pas un
+seul instant, mes hôtes me prodiguèrent les
+soins les plus empressés et les plus touchants.
+J'eusse été un parent que certes ils ne m'eussent
+point témoigné plus de sollicitude.</p>
+
+<p>Lorsque j'entrai en convalescence, ils saisirent
+toutes les occasions de me procurer des
+distractions. Pourtant malgré leurs efforts je
+restais languissant et le calme ne se rétablissait
+point dans mon esprit pendant si longtemps
+surexcité et torturé. J'étais constamment
+comme sous l'impression d'un terrible cauchemar,
+dans lequel se déroulaient à mes
+yeux toutes les horribles phases de ma
+vie d'esclavage, pendant laquelle j'avais été<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span>
+nuit et jour exposé à mourir d'une manière
+tragique. Tantôt c'était le souvenir des nombreux
+assassinats que j'avais vu consommer
+par les Indiens sous mes yeux, ou bien encore
+celui des diverses circonstances, où, aux prises
+avec mes assassins, j'avais dû faire preuve du
+plus grand sang-froid et de beaucoup d'énergie
+en luttant contre eux. Quand ces horribles
+visions s'effaçaient de ma vue, et que le calme
+renaissait dans mes sens abattus, je me sentais
+incapable de parler ou d'agir. Ma faiblesse
+était telle, que le seul bruit de ma voix me
+causait une sorte d'étonnement et de tristesse,
+car l'usage de la parole était pour le moins
+aussi nouveau pour moi que la jouissance de
+cette chère liberté, après laquelle j'avais
+gémi et pleuré tant de fois.</p>
+
+<p>Lorsque je me sentis un peu raffermi moralement
+et physiquement, je songeai à reconnaître,
+autant qu'il était en mon pouvoir de
+le faire, la générosité de mes hôtes et à leur
+en prouver ma reconnaissance. Comme ils
+étaient négociants et que je les voyais débiter
+sur une assez grande échelle du savon de leur
+fabrication, lequel était fort grossier, je leur<span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span>
+proposai d'établir une usine semblable à celles
+que j'avais vues dans les environs de Buenos-Ayres
+et de me charger moi-même de la
+fabrication, à l'aide d'un procédé dont ils
+n'avaient jusqu'alors pu faire l'essai.</p>
+
+<p>Cette offre ayant paru leur sourire infiniment,
+je déployai la plus grande activité pour
+sa réalisation.</p>
+
+<p>Je fis construire par un maçon du pays
+un grand fourneau à deux chaudières et
+un bassin. Les chaudières à robinets que
+j'avais fait venir de Buenos-Ayres, étant fort
+petites, je suppléai à ce défaut par l'adjonction
+de fortes cuves de bois dur de même
+diamètre, parfaitement ajustées sur chacune
+d'elles, où elles furent cimentées. A moitié
+profondeur du bassin, construit en briques,
+j'organisai un filtre avec des planches non-jointes,
+sur lesquelles je croisai un lit de
+paille. Je fis venir de Cordova de la cendre
+d'un bois que les espagnols nomment <i>pale
+de fume</i>. Ce bois brûlé vert donne une
+cendre cristalline contenant une très-grande
+quantité de potasse, dont on opère facilement
+la séparation à l'aide de chaux baignée d'eau.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span></p>
+
+<p>Quand j'eus ces matières à ma disposition,
+je mis sur le filtre du bassin, tantôt une couche
+de cendre, tantôt une de chaux, jusqu'à ce
+qu'il fût plein et je fis couler sur le tout assez
+d'eau pour le remplir. Au dessous du bassin
+j'avais fait faire un réservoir de la même
+contenance dans lequel tombait la potasse
+liquéfiée. A défaut de pèse-lessive, je fis
+usage d'un œuf pour connaître la force de ce
+mélange auquel les espagnols donnent le nom
+de lessive. Je mis dans les chaudières une
+quantité d'eau suffisante pour empêcher la
+graisse crue et en rames, dont je remplis
+les cuves, de s'attacher au fond. Puis je fis un
+grand feu. La graisse que j'agitais avec un
+pieu, fondit petit à petit; quand elle le fut
+complètement, j'éteignis le brasier pour le
+laisser refroidir jusqu'au lendemain matin.
+Avant de chauffer de nouveau, je soutirai la
+potasse de la veille, qui entraîna avec elle et
+sous forme de crasse tout le tissu fibreux de
+la graisse alors épurée. Je versai dans mes
+cuves une quantité de potasse plus grande
+que celle de la veille et je fis bouillir ce mélange
+pendant tout le jour. Grâce à l'acide,<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span>
+je vis bientôt la graisse changer d'aspect, et
+prendre celui d'une compote, puis enfin celui
+d'une gélatine qui m'indiqua que j'avais
+obtenu un bon résultat. Je supprimai alors
+tout le feu; puis avec des seaux je mis le savon
+dans d'énormes moules en bois, intérieurement
+doublés de zinc et en forme de parallélogrammes.
+Quand il fut complètement refroidi,
+je le coupai en planches de plusieurs
+épaisseurs qui furent à leur tour divisées en
+un certain nombre de pains.</p>
+
+<p>Mon premier essai surpassa l'attente de
+Juan-José mon hôte et celle de sa famille qui
+écoula promptement ce produit dont le succès
+fut très-grand.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, enchanté du
+service que je venais de lui rendre, mon cher
+et généreux hôte, comprenant qu'il lui serait
+facile d'augmenter sa fortune par cette nouvelle
+exploitation, me pressa instamment d'en
+conserver la direction et de m'associer avec
+lui. Malgré la belle perspective que cette
+offre fit luire à mes yeux, il me fallut
+y renoncer; depuis que j'habitais Rio-Quinto,
+j'étais constamment et avidement<span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span>
+épié par les Indiens, qui s'y succédaient
+sans relâche, et dont le projet était de me
+sacrifier à leur vengeance. Souvent j'en rencontrais
+dans la journée, ils ne m'adressaient
+la parole que pour me menacer de mort. Ils
+n'osaient, il est vrai, tenter d'exécuter leurs
+menaces en plein jour, mais souvent la nuit,
+ils escaladèrent les murs derrière lesquels
+j'étais abrité. En deux ou trois circonstances,
+je ne dus la vie qu'aux aboiements de mon
+fidèle chien, car ils forcèrent ma porte.</p>
+
+<p>Séjourner plus longtemps à Rio-Quinto eût
+été sacrifier mon existence; aussi renonçai-je
+définitivement à toute idée de fortune, et
+malgré mon vif chagrin, je me séparai
+brusquement de mes bienfaiteurs, dont les
+instances eussent pu faire fléchir ma résolution.
+Je leur fis passer une lettre d'adieu,
+datée du village des Atchiras, deux jours
+seulement après mon départ. Je leur exprimais
+tout à la fois, ma profonde gratitude et
+le motif puissant qui m'obligeait à me séparer
+d'eux, car l'extrême bonté de ces personnes
+étrangères, m'a pénétré pour don Juan et
+pour tous les siens, d'une vive reconnaissance<span class="pagenum" id="Page_283">[Pg 283]</span>
+qui ne s'effacera jamais de ma mémoire,
+et je serais heureux si ces humbles
+lignes pouvaient leur en porter le témoignage
+à travers l'océan.</p>
+
+<p>Je m'étais mis en route presque sans ressources
+et pédestrement, en compagnie de
+Chilène, mon chien. Il me fallait faire cent
+trente deux lieues pour gagner la capitale des
+Andes, j'avais encore mille dangers à affronter;
+de plus j'encourais le risque d'être
+repris par les Indiens des mains desquels je
+ne m'étais tiré qu'à si grand peine.</p>
+
+<p>Par mesure de précaution, je ne marchai
+que de nuit, me cachant le jour dans des
+terriers de viscachas ou bien entre des rochers.
+Je souffris beaucoup de la fatigue, de
+la soif et de la faim pendant tout ce voyage,
+que je n'aurais sans doute pu accomplir si je
+n'avais eu le bonheur de trouver sur ma route,
+quelques hameaux et la ville de Saint-Louis,
+dont les habitants m'offrirent la plus cordiale
+hospitalité. J'eus beaucoup à souffrir
+encore durant le long trajet de Saint-Louis à
+Mendoza, pendant lequel je trouvai à peine
+suffisamment d'eau pour me désaltérer, et<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span>
+pendant lequel je ne rencontrai âme qui vive.</p>
+
+<p>Enfin après seize jours d'une marche pénible
+j'arrivai en vue de Mendoza.</p>
+
+<p>Il était temps que j'atteignisse au terme de
+mon voyage, car mes chaussures et mes vêtements
+déjà plus qu'à demi-usés à mon départ,
+menaçaient de me quitter tour à tour.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</h2>
+</div>
+
+<p class="center">Mendoza</p>
+
+
+<p>Comment dépeindre les diverses émotions
+qui m'assaillirent lorsque épuisé de fatigue et
+de besoin j'entrai un soir dans Mendoza.</p>
+
+<p>Il était environ huit heures. Le plus grand
+calme régnait dans toutes les rues où je m'étais
+engagé au hasard. Je n'avançais qu'à pas
+lents et tout en chancelant. A ma démarche
+et à mon triste costume, bien des Européens
+m'eussent regardé comme un être
+vil, succombant sous le poids d'une ignoble
+débauche. J'étais à bout de forces: le courage
+et l'espoir de trouver à qui m'adresser
+pour demander du secours me soutenaient
+seuls encore.</p>
+
+<p>De rue en rue j'atteignis la plus aristocratique,<span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span>
+dans laquelle la clarté s'échappant
+à flots de fenêtres richement tapissées
+guidait mes pas mal assurés. De
+joyeux éclats de voix frappèrent mon oreille
+et pénétrèrent profondément dans mon cœur
+brisé, éveillant tous mes souvenirs. Mû par
+un sentiment irrésistible, je m'approchai de
+la maison d'où ces voix semblaient partir. A
+travers les rideaux d'une mousseline riche et
+légère mes regards envieux purent plonger
+dans un somptueux intérieur où se tenait
+nombreuse compagnie. Je ne sais depuis combien
+de temps mes regards avides, se portant
+des uns aux autres s'obstinaient à y chercher
+quelques anciens amis lorsque des doigts habiles
+exécutèrent sur le piano le <i>Réveil des
+Fées</i>, morceau que j'avais entendu jouer
+bien des fois par ma sœur chérie.</p>
+
+<p>Il se fit en moi une telle révolution pendant
+ces courts instants qui me rappelèrent tout un
+passé de bonheur, que les forces m'abandonnèrent;
+je m'affaissai sur le sol, les yeux
+remplis de larmes abondantes auxquelles succéda
+un sommeil douloureux.</p>
+
+<p>Lorsque je m'éveillai, il me sembla sortir<span class="pagenum" id="Page_287">[Pg 287]</span>
+d'un rêve tout à la fois joyeux et pénible.
+Une profonde obscurité planait autour de
+moi; j'étais étendu sur la terre près de la
+maison dont chacun était sorti sans m'apercevoir.</p>
+
+<p>Anéanti, ne sachant où diriger de nouveau
+mes pas, j'attendis le jour, qui ne tarda pas à
+paraître. Je fus assez heureux pour passer
+devant une maison où l'on parlait français.
+J'y entrai. Quand j'eus fait en partie le récit
+de mes malheurs, hommes et femmes me firent
+un touchant accueil, et m'entourèrent des
+principaux soins que réclamait mon triste état.</p>
+
+<p>Que de fois dans ma souffrance ne me suis-je
+pas dit: quel est le Français, au sein de sa
+patrie, qui pourrait croire à la vraisemblance
+des malheurs auxquels sont exposés nombre
+de ses compatriotes dans un pays comme
+l'Amérique, que l'on croit civilisé, exploité
+même?</p>
+
+<p>La ville de Mendoza était située, ainsi
+qu'on le sait, au pied des Andes. Elle était,
+comme toute la contrée qui l'environnait, arrosée
+par une multitude de canaux alimentés
+par le Rio de Mendoza, rivière qui bornait<span class="pagenum" id="Page_288">[Pg 288]</span>
+alors la partie occidentale de la ville. Du côté
+oriental de ce cours d'eau rapide, prenait
+naissance un petit canal ou rigole de six à huit
+pieds de largeur, qui alimentait toute la ville
+en passant par l'Alaméda, vaste boulevard,
+planté à chacun de ses côtés d'un double
+rang de peupliers, qui donnaient à cette
+promenade publique un aspect des plus majestueux
+et des plus ravissants. On y voyait
+affluer chaque soir, durant la belle saison une
+nombreuse société aristocratique, vêtue avec
+autant de goût que de luxe.</p>
+
+<p>Ce spectacle charmant contrastait singulièrement
+avec le désert et silencieux aspect de
+toute la ville pendant le jour. Tous depuis le
+plus riche jusqu'au plus pauvre se livraient
+dans la journée aux douceurs d'une sieste qui
+durait généralement depuis midi jusqu'à cinq
+heures; et pendant ce temps on n'apercevait
+guère que quelques femmes, nonchalamment
+assises à leurs fenêtres dans le déshabillé le
+plus complet. Vers cinq heures seulement,
+lorsque le soleil commençait à perdre de sa
+force, la population qui semblait s'éveiller,
+s'animait soudain.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span></p>
+
+<p>On voyait se mêler à la foule qui se pressait
+par les rues, des gauchos à cheval, vendant
+de côté et d'autre des fruits de toute espèce;
+ou bien des mendiants, également
+montés sur des chevaux, s'arrêtant aux portes
+et aux fenêtres, réclamant l'assistance publique
+en chantant des psaumes d'une voix
+nasillarde et lamentable. Enfin quelques grotesques
+idiots se voyaient, auxquels les enfants
+se plaisaient à prodiguer des gourmandises de
+toutes sortes pour jouir quelques instants de
+leurs tristes et répugnantes bouffonneries.
+Toutes les rues étaient d'un alignement parfait
+et d'une grande propreté; les maisons fort
+basses, de peu d'apparence à l'extérieur, mais
+généralement meublées avec beaucoup de luxe.
+On voyait aussi plusieurs églises remarquables,
+dans le voisinage de la place de la Victoire,
+au milieu de laquelle s'élevaient une fontaine
+et une colonne.</p>
+
+<p>Mais à quoi bon essayer de dépeindre ici
+cette superbe cité qui après n'avoir longtemps
+éveillé dans mon âme que des tableaux de
+bonheur, des pensées de bénédiction et de
+gratitude, ne doit plus y évoquer désormais<span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span>
+que des images lugubres et d'amers regrets.</p>
+
+<p>Là vivaient dans la sécurité la plus profonde
+vingt mille âmes dont le reste du monde pouvait
+envier la calme existence; c'était la population
+la plus douce, la plus heureuse, la
+plus hospitalière du continent Américain. Le
+19 mars 1861, les poètes Argentins appelaient
+encore Mendoza la perle, la reine de
+la zone fleurie qui s'étend au pied oriental des
+Andes..., le lendemain la mort passait sur ce
+paradis. «Quelques secondes ont suffi pour
+convertir ses riantes habitations, ses jardins,
+ses églises, ses colléges fréquentés par la jeunesse
+des provinces voisines, l'œuvre de trois
+siècles enfin en une épouvantable nécropole,
+en un monceau hideux de décombres, en un
+chaos de roches, de terre, de briques et de
+madriers brisés (<i>Corresp. du Journal des
+économ</i>).»</p>
+
+<p>Suivant les géologues, le tremblement de
+terre qui a fait éprouver à Mendoza le sort
+d'Herculanum, et dont la commotion s'est
+fait sentir sur toute la ligne qui s'étend de
+Valparaiso à Buenos-Ayres, c'est-à-dire sur
+plus de dix-huit cents kilomètres, n'a pas été,<span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span>
+comme le terrible phénomène de l'an 70,
+amené par la réouverture d'un volcan longtemps
+fermé, mais par la seule dilatation d'une
+masse de fluides élastiques, émanés du foyer
+central et projetés par lui dans les immenses
+cavités de la croute terrestre; une cause
+quelconque les a sans doute accumulés tout-à-coup
+au carrefour de plusieurs de ces
+sombres souterrains. Au-dessus de cette
+voûte ébranlée, disloquée par la pression de
+ces fluides était Mendoza: de là son immense
+ruine.</p>
+
+<p>Chose étrange! on assure que sur ce
+monceau de débris informes, sur cet effroyable
+linceul qui recouvre quinze mille victimes
+humaines, les végétaux seuls sont restés
+debout, et que les fleurs continuent à prospérer
+et à sourire au milieu des émanations
+pestilentielles qu'exhale cette immense sépulture.</p>
+
+<p>Le saule-pleureur était l'arbre favori des
+Mendozaniens; on le voyait partout chez eux;
+il était l'ornement de prédilection de leurs
+jardins, de leurs places, de leurs promenades;
+il ombrageait les cours de leurs demeures<span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span>
+hospitalières, toujours ouvertes à l'étranger;
+aujourd'hui, comme le souvenir de gratitude
+que je leur ai gardé, il s'incline et pleure sur
+les morts.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</h2>
+</div>
+
+<p class="center">Départ de Mendoza.—Passage de la Cordillière.</p>
+
+
+<p>Le désir de revoir ma patrie, mes inquiétudes
+au sujet de ma famille de laquelle je
+n'avais aucune nouvelle depuis mon départ de
+France, et le mauvais état de ma santé nécessitant
+des soins que je ne pouvais me donner vu
+l'état de complète misère dans lequel j'étais
+plongé, me suggérèrent l'idée de me rendre à
+Valparaiso.</p>
+
+<p>En homme habitué aux fatigues et aux privations
+de toutes sortes, me sentant capable
+de lutter encore contre de nouveaux périls,
+je n'hésitai point à m'engager, à peine vêtu,
+presque sans chaussures et sans armes, dans
+le défilé des Andes qui conduit au Chili. Pour
+tout bagage j'avais une provision de pain.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span></p>
+
+<p>Chilène, qui m'avait déjà donné tant de
+preuves de dévouement, devint de nouveau
+mon compagnon de route. Suivi de ce bon
+chien je traversai silencieusement Mendoza,
+en jetant à droite et à gauche un regard d'éternel
+adieu, tout en gravant scrupuleusement
+dans ma mémoire les sites les plus enchanteurs
+de cette superbe cité. Puis je longeai
+l'Alaméda à l'ombre de son quadruple rang
+de peupliers, et enfin la route de l'Uspaillate
+qui traversait une campagne superbe.</p>
+
+<p>De chaque côté du chemin de magnifiques
+vignes étalaient à mes yeux admirateurs les
+monstrueuses grappes du raisin le plus beau;
+des quantités d'arbres surchargés de fruits de
+toute espèce m'apparaissaient au milieu des
+flots de riches moissons, ou surgissaient du
+sein de quelque parterre de fleurs européennes
+et exotiques entremêlées avec art.</p>
+
+<p>Tout en contemplant ce luxueux tableau,
+dans lequel la nature étalait toute son opulence
+je n'avançais que fort lentement, plongé, sans
+m'en douter, dans un rêve d'admiration qui
+me faisait presque oublier mes maux passés.</p>
+
+<p>Après avoir parcouru de la sorte un espace<span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span>
+d'environ deux lieues, les canaux artificiels
+se terminant, la fertilité cessa tout-à-coup.
+Pendant plus de dix autres lieues que je fis
+encore pour m'approcher des montagnes, je
+ne parcourus plus qu'une plaine sablonneuse,
+complètement sèche et aride, où de temps à
+autre seulement se rencontraient quelques
+broussailles raccornies par le soleil.</p>
+
+<p>Pendant tout ce trajet fait au plus fort des
+grandes chaleurs et sans me reposer, mon
+chien et moi nous souffrîmes beaucoup de
+la soif. J'avais bien emporté une <i>haspa</i>—corne
+de bœuf—pleine d'eau, mais nous
+l'eûmes bientôt vidée tous les deux après
+quelques heures de marche. Chilène tirait
+horriblement la langue, et me regardait
+d'un air triste en levant tour à tour ses pattes
+endolories par l'incroyable chaleur du sable
+fin que nous foulions depuis le matin. Après
+maints détours nous atteignîmes le premier
+ravin de la Cordillière qui cachait un petit
+filet d'eau bientôt découvert par Chilène, et
+dans lequel il n'hésita pas à entrer, à seule
+fin de se rafraîchir aussi bien extérieurement
+qu'intérieurement. Je suivis son exemple,<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span>
+puis je cherchai un endroit favorable pour y
+passer la nuit. Une fois installé, j'atteignis un
+peu de pain que nous mangeâmes tous deux
+avec joie.</p>
+
+<p>Toutefois ce premier repas en tête à tête
+avec mon fidèle chien m'inspira plus de prudence
+pour les autres; car le gaillard peu habitué
+à se nourrir de la sorte y prit tellement
+de goût, qu'il trouva tout simple de s'emparer
+du restant de ma part que, sans la moindre
+défiance, j'avais posé à côté de moi. Je reposai
+mais il me fut impossible de fermer l'œil,
+obsédé que j'étais par mille pensées et par le
+froid glacial qui se fit sentir.</p>
+
+<p>Le lendemain je m'engageai dans l'étroit
+passage à pic que j'avais devant moi, et qui
+me conduisit à la posta de Villa Vicencia, où
+je fus assez heureux pour boire un peu de
+lait et manger un peu de viande bouillie. L'appétit
+de mon chien ne me parut pas très grand,
+et comme j'avais remarqué qu'il boîtait, je
+commençai à concevoir quelque inquiétude
+sur sa santé.</p>
+
+<p>Après avoir examiné ses pattes desquelles
+j'extirpai quelques épines fines et longues, je<span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span>
+les lui graissai et les lui enveloppai soigneusement
+de petits linges qu'il eut l'instinct et
+la patience de conserver. Une grande partie
+de la journée qui suivit fut entièrement consacrée
+au repos si nécessaire à tous deux. La
+poste de Villa Vicencia était alors une habitation
+spacieuse et proprette où tout voyageur
+s'apprêtant à franchir la Cordillière pouvait
+sans peine compléter ou renouveler ses provisions;
+celui qui venait du Chili, et que dix
+à douze journées de marche avaient dénué de
+tout pouvait également s'y refaire l'estomac
+et soigner ses mules avant de gagner Mendoza:
+il m'était donc loisible de me procurer des
+aliments et de soigner mon malheureux
+chien.</p>
+
+<p>Les propriétaires de cet établissement chez
+lesquels, la saison n'étant pas encore suffisamment
+propice, je ne rencontrai aucun autre
+voyageur, se montrèrent pour moi des plus
+affables et des plus hospitaliers. Ils furent
+aussi très surpris de me voir entreprendre
+seul et à pied un voyage aussi périlleux que
+celui de la traversée des Andes. La pénible
+position dans laquelle je leur parus être, piqua<span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span>
+leur curiosité, en même temps qu'elle éveillait
+en moi le besoin d'épanchement.</p>
+
+<p>A force de questions et sans m'en douter,
+je leur eus bientôt tracé un tableau presque
+complet de mes malheurs. De confidence en
+confidence ils en vinrent à savoir que je n'avais
+dans ma pauvre bourse que cinq piastres
+et quatre réaux, environ 27 francs, et ils se
+refusèrent à recevoir la moindre rétribution
+pour leurs bons offices: ils me forcèrent
+même encore, d'accepter quelques provisions
+pour m'aider à gagner l'Uspaillate. J'appris
+d'eux que j'étais tout proche des sources thermales
+de Villa Vicencia, fort connues et fort
+appréciées des Américains, en raison de leur
+grande efficacité contre les rhumatismes, et
+où chaque année se rend un très-grand nombre
+de visiteurs des deux sexes. Malgré le vif
+désir et le besoin que j'avais de les visiter, j'y
+renonçai, car Chilène, bien qu'il fût extrêmement
+fatigué et souffrant, se fût probablement
+obstiné à m'y accompagner; je préférai
+le voir profiter du repos que j'avais résolu de
+lui laisser prendre.</p>
+
+<p>Au bout de deux jours, son état s'étant<span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span>
+sensiblement amélioré, je pris congé de mes
+excellents hôtes en leur témoignant de mon
+mieux toute ma gratitude; mais leur délicatesse
+fut telle qu'ils me fermèrent pour
+ainsi dire la bouche en me donnant quelques
+renseignements sur le chemin que j'avais à
+parcourir encore avant d'atteindre l'Uspaillate.
+En les quittant je commençai à gravir
+la pente rapide qui conduit au Paramillo
+et à l'un des nombreux détours de ce difficile
+chemin. Sur ma droite je vis le Serro Dorado—montagne
+dorée—ainsi nommée en raison
+du reflet doré que lui donne une quantité
+innombrable de petites plantes jaunes dont il
+est entièrement recouvert depuis la base jusqu'au
+sommet.</p>
+
+<p>Chilène me suivit tant bien que mal pendant
+toute la journée qui fut malheureusement
+très-fatigante pour l'un comme pour
+l'autre. Après une ascension fort difficile et
+presque continuelle nous atteignîmes pourtant
+le pittoresque et imposant sommet du Paramillo,
+entouré et dominé tout à la fois par
+d'incommensurables crêtes rocheuses criblées
+de fissures et sur la plupart desquelles d'immenses<span class="pagenum" id="Page_300">[Pg 300]</span>
+blocs placés en équilibre menacent le
+voyageur de l'écraser dans leur chûte.</p>
+
+<p>Trop tôt surpris par une nuit des plus profondes,
+il me fut impossible de me hasarder
+plus loin. Je m'installai donc sur le bord d'un
+petit filet d'eau qui m'avait servi de guide
+depuis mon départ de Villa Vicencia et dont
+la source était en cet endroit.</p>
+
+<p>J'avais étendu mon puncho sur lequel je me
+disposais à dormir quand, avec une surprise
+extrême, j'aperçus une timide et tremblante
+lumière que j'aurais tout d'abord juré sortir
+du sein de quelque montagne voisine. Poussé
+par la curiosité et guidé par sa lueur, j'en
+suivis la direction. Quel fut mon étonnement
+de rencontrer en cet endroit si désert et si
+aride deux sortes de cabanes, grossièrement
+construites avec des éclats de rochers empilés
+les uns sur les autres et seulement recouvertes
+de branchages insuffisants à parer la
+chûte des énormes pierres que détachent et
+font pleuvoir sans cesse les vents continuels.</p>
+
+<p>L'une, la plus petite, n'avait pas plus de
+deux mètres carrés; elle était habitée par
+toute une famille, composée du père, ouvrier<span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span>
+mineur, homme déjà d'un certain âge; de
+sa femme plus jeune que lui d'au moins
+une quinzaine d'années, et enfin de deux
+enfants, l'un de sept à huit ans environ et
+l'autre de deux à trois seulement, tous deux
+nés dans cet endroit, où malgré la tristesse du
+lieu et les incessants dangers dont ces bonnes
+gens étaient entourés, ils menaient une vie
+paisible. J'obtins facilement de ce pauvre
+homme, propriétaire des deux cases, la permission
+de passer la nuit dans celle qu'il
+n'habitait point, et qu'il me dit alors, avec
+une touchante bonhomie n'avoir construite
+que pour l'usage des voyageurs, desquels
+malgré sa pauvreté, il ne veut accepter que
+des remercîments. A mon entrée dans cette
+cabane, plusieurs chauves-souris effrayées
+par ma brusque apparition et celle de Chilène,
+s'enfuirent en se heurtant à mon visage,
+mais elles revinrent bientôt partager mon
+abri contre l'intensité du froid. Quoique je
+fusse étendu sur la terre nue, je passai une
+excellente nuit, ainsi que mon chien.</p>
+
+<p>En quittant ce lieu hospitalier je rendis
+hommage à la générosité de cet excellent<span class="pagenum" id="Page_302">[Pg 302]</span>
+cœur qui, si malheureux lui-même, cherchait
+encore à rendre service à son semblable.</p>
+
+<p>Avant de franchir le Paramillo, dernier
+point d'où l'on put embrasser d'un seul coup
+d'œil, tout l'espace qui sépare de Mendoza, je
+ne pus résister au désir de contempler encore
+une fois l'aspect varié de cette belle province
+à laquelle tant de mes souvenirs se rattachaient.
+Après lui avoir adressé mentalement
+un de ces adieux qui ne s'effacent jamais de
+la mémoire, je m'éloignai à pas précipités en
+m'engageant dans un chemin tortueux et rapide
+qui ne finit qu'à l'Uspaillate, dernier
+établissement Mendozanien, et en même temps
+dernier souvenir de civilisation. Au-delà de
+cet endroit, les voyageurs ne doivent plus voir
+pendant 8 à 10 jours, que le ciel tour à tour
+brumeux ou éclatant d'azur, des montagnes
+imposantes et des gouffres effroyables.</p>
+
+<p>Chilène, déjà très-fatigué de la veille, fut
+plus que jamais exposé à souffrir, car l'eau
+devait nous manquer pendant toute la journée;
+ses pattes devinrent tellement enflées et
+douloureuses que, ne pouvant supporter plus
+longtemps les linges dont je les lui avais enveloppées,<span class="pagenum" id="Page_303">[Pg 303]</span>
+il les arracha tour à tour avec une
+sorte de rage. Ce ne fut qu'avec la plus grande
+peine qu'il me suivit jusqu'à l'Uspaillate. Je
+craignais d'être obligé de me séparer de ce fidèle
+compagnon dont la société avait si souvent
+charmé les longs instants de mon triste
+esclavage; ma peine fut d'autant plus grande
+que mon abandon l'exposait à mourir de faim
+ou à être dévoré par les animaux féroces. Si
+je n'eusse été aussi épuisé moi-même, j'aurais
+tenté de le porter de temps à autre, mais
+l'ayant soulevé je sentis toute l'impossibilité
+d'accomplir mon désir.</p>
+
+<p>Pauvre Chilène, pensais-je, sera-ce là la récompense
+de tout ton dévouement, toi qui
+m'en as donné des preuves dont peu d'hommes
+se fussent sentis capables, et qui, malgré
+toutes tes souffrances, redouble encore de
+courage pour m'accompagner dans cette route
+pénible!</p>
+
+<p>La chaleur était des plus accablantes: aucune
+source pour nous rafraîchir: pour toute
+vue, de malheureux chevaux et mulets, abandonnés
+dans le plus piteux état; les uns boîteux,
+les autres à demi écorchés, mourant de<span class="pagenum" id="Page_304">[Pg 304]</span>
+faim et de soif; de soif surtout, car ces pauvres
+animaux sont habitués à un tel jeûne dans la
+Cordillière qu'ils se contentent la plupart du
+temps de manger la fiente les uns des autres.
+Tout autour d'eux gisaient une quantité incroyable
+de squelettes d'animaux de même
+race; les uns ayant conservé leur peau, les
+autres totalement dépouillés, et dont les tristes
+restes disaient hautement à ces pauvres estropiés
+quel sort les attendait.</p>
+
+<p>Arrivé à un large carrefour auquel vient
+aboutir le chemin de Saint-Juan qui opère en
+cet endroit sa jonction avec celui de Mendoza,
+notre marche devint beaucoup plus difficile
+encore; le sol de ce plateau entouré de montagnes
+toutes crevassées et de couleurs variées,
+était composé d'une brûlante et épaisse
+poussière, tantôt rouge, tantôt jaune ou verte,
+formée des débris des rochers environnants,
+sur laquelle le soleil produisait un effet curieux
+et magnifique mais où j'enfonçais jusqu'aux
+genoux.</p>
+
+<p>Mourant de fatigue et de besoin, je fus
+heureux d'être accueilli à la maison de poste
+de l'Uspaillate, par d'excellentes personnes,<span class="pagenum" id="Page_305">[Pg 305]</span>
+parfaitement disposées à me procurer tout ce
+qui était en leur possibilité. Je fis donc un
+bon repas, ainsi que mon pauvre Chilène dont
+les souffrances furent le sujet d'une longue
+conversation dans laquelle je racontai comment
+je me l'étais attaché chez les Indiens, et
+avec quelle fidélité il m'avait suivi jusqu'alors.
+Ces excellentes gens comprirent tout le souci
+que me causait l'impossibilité où il était de
+m'accompagner jusqu'à la fin de mon voyage,
+et touchés de mon chagrin ainsi que du triste
+état de mon pauvre compagnon, ils m'offrirent
+de le garder. J'acceptai cette offre avec joie.
+Ce ne fut cependant pas sans un bien vif regret
+que je le quittai le lendemain matin,
+pensant ne plus le revoir.</p>
+
+<p>Avant d'arriver aux premières montagnes,
+qui me paraissaient peu éloignées, je parcourus
+durant encore cinq à six heures une
+plaine aussi nue que celle qui précède l'Uspaillate,
+puis je franchis deux torrents rapides;
+en suivant les bords tortueux du second,
+je me trouvai positivement en chemin
+d'escalader la Cordillière.</p>
+
+<p>Je ne devais plus voir aucune trace de verdure,<span class="pagenum" id="Page_306">[Pg 306]</span>
+car je ne me trouvais plus environné
+que de rochers entre lesquels j'apercevais, à
+de rares intervalles seulement, quelques arbustes
+rabougris donnant une idée complète
+de l'aridité du sol et de la rigueur des saisons.
+Malgré les nombreuses difficultés du
+chemin, jonché pour la plupart du temps de
+pierres sur lesquelles mes pieds en tournant
+se fatiguaient horriblement, et l'état de tristesse
+dans lequel j'étais plongé, je ne pus
+m'empêcher d'admirer souvent l'effet bizarre
+de toutes ces montagnes échelonnées les unes
+sur les autres, à l'aspect infiniment varié, et
+dont la cîme élevée disparaît dans les nuages.
+Le bruit étourdissant d'un torrent impétueux
+dans lequel, à une profondeur immense, roulaient
+de monstrueux blocs de rochers, et celui
+du vent soufflant avec violence dont les échos
+répétaient les mugissements, étaient les seuls
+qui troublassent cette immense solitude.</p>
+
+<p>Après avoir cheminé durant tout le jour
+sans presque m'arrêter, je me retirai à la nuit
+tombante dans une crevasse qui me servit de
+lit. Au sein de l'imposante et glaciale solitude
+dont j'étais entouré, mille pensées m'assaillirent<span class="pagenum" id="Page_307">[Pg 307]</span>
+qui prirent la forme de rêves fiévreux;
+je fus éveillé bien avant le jour, tourmenté
+par un froid incisif contre lequel je n'avais à
+opposer qu'un léger puncho de coton, un
+pantalon de toile et une chemise à demi usée
+qui formaient tout mon vêtement. Ne pouvant
+m'engager sans danger dans cette route
+périlleuse avant que le jour ne fût venu,
+pour abréger le temps, je satisfis aux exigences
+de mon estomac en rompant un peu
+de pain sec, que j'aurais volontiers arrosé de
+mes larmes en pensant à mon fidèle chien
+absent, à la compagnie et aux caresses duquel
+j'étais tellement habitué qu'involontairement
+mes yeux s'obstinaient à le chercher
+dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Aussi quelles ne furent pas ma surprise,
+ma joie et mon admiration, quand, aux premières
+lueurs du crépuscule, au moment où
+j'allais m'éloigner, j'aperçus mon pauvre Chilène
+venant à moi clopin clopant.</p>
+
+<p>Malgré la nécessité de poursuivre mon
+voyage avec diligence, je ne pus m'empêcher
+de lui accorder un peu de repos dont il s'empressa
+de profiter. Mais à la satisfaction que<span class="pagenum" id="Page_308">[Pg 308]</span>
+m'avait causé son apparition inattendue, succéda
+bientôt un vif chagrin, persuadé que
+j'étais que la pauvre bête ne pourrait continuer
+le voyage.</p>
+
+<p>J'eus un instant la pensée de le reconduire
+à l'Uspaillate, mais j'étais déjà très-fatigué
+des jours précédents; en outre, les moments
+me devenaient tellement précieux, qu'une
+journée de retard pouvait m'exposer à être
+surpris par les mauvais temps, et à périr dans
+la Cordillière.</p>
+
+<p>Force me fut donc de m'engager de nouveau
+dans l'étroit et tortueux sentier creusé
+sur le flanc des montagnes à pic, tantôt les
+gravissant presque à angle droit, ou tantôt en
+descendant les pentes rapides, ayant à ma
+droite leurs flancs rocheux, et à ma gauche
+un précipice béant au fond duquel, bondissait
+avec fracas un torrent écumant dans lequel
+le moindre faux pas ou le vertige pouvaient
+me précipiter.</p>
+
+<p>Au fur et à mesure que j'avançais, le
+nombre de mulets morts dont est éternellement
+jonchée la route depuis Mendoza jusqu'à
+l'<i>Aconcagua</i>, m'apparaissait plus considérable.<span class="pagenum" id="Page_309">[Pg 309]</span>
+En plusieurs endroits, je vis sur le versant
+rapide de la montagne, des débris de caisses,
+de linge et de vêtements, mêlés à des squelettes
+de mules arrêtés dans leur chûte par
+quelques saillies anguleuses du roc.</p>
+
+<p>C'est surtout à proximité <i>del ladèra de las
+vacas</i> que l'on rencontre ces restes accusateurs
+des scènes terribles de la Cordillière.</p>
+
+<p>En cet endroit la montagne s'élève presque
+perpendiculairement, tandis que de l'autre
+côté elle descend à pic jusqu'au rapide torrent
+qui lutte avec sa base. J'eus toutes les
+peines imaginables à gravir et à descendre ce
+redoutable passage, et je ne pus m'empêcher
+de plaindre sincèrement les mules qui, chargées
+à l'extrême, sont appelées à le franchir,
+après déjà bien des jours de privation et de
+fatigue.</p>
+
+<p>Plus loin j'atteignis une <i>casucha</i> dans laquelle
+je passai la nuit. Là encore je vis un
+nombre incroyable d'ossements épars, provenant
+sans doute de quelque troupe entière,
+victime d'un ouragan ainsi que cela arrive si
+fréquemment.</p>
+
+<p>Je me trouvais dans le plus piteux état et à<span class="pagenum" id="Page_310">[Pg 310]</span>
+bout de provisions. Je n'avais point encore
+rencontré de muletiers, et je désespérais presque
+de me procurer quelques aliments, quand
+enfin je vis une troupe de mules campée au
+pied de la Cambre. Je me rendis en toute
+hâte auprès des <i>arrièros</i>, qui me firent le
+meilleur accueil et me convièrent à prendre
+un peu de thé Américain et à diner avec eux.
+J'acceptai avec d'autant plus de joie, que mes
+petites provisions avaient tout au plus suffi à
+calmer mon appétit aiguillonné par l'air vif
+des montagnes. Je pris place à côté du chef de
+la troupe, près d'un bon feu devant lequel
+bouillait la <i>casuèla</i>,—pot au feu Américain,—et
+sur lequel rôtissaient des <i>schurascos</i>,
+bandes de viande desséchée, ou espèce de
+beefteck à l'usage des Argentins. Pendant le
+diner les plus jeunes de la troupe surveillèrent
+à tour de rôle les mules éparpillées
+sur la cîme des monts environnants, seuls
+endroits où se trouve quelque verdure. La
+soirée se passa fort gaiement pour tous, et
+chacun eut pour moi toutes sortes d'attentions
+délicates: ce fut à qui me prêterait de
+quoi me composer un bon lit dans lequel je<span class="pagenum" id="Page_311">[Pg 311]</span>
+passai une excellente nuit qui, jointe au copieux
+repas que j'avais fait, me rendit les
+forces dont j'avais si grand besoin pour continuer
+ma route.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans peine que je me séparai
+de ces excellentes gens, qui eurent encore la
+bonté de me faire accepter quelques provisions.</p>
+
+<p>Comme nous suivions une route toute opposée
+je m'en allai seul, pensant à mon pauvre
+Chilène, que les souffrances avaient définitivement
+mis hors d'état de me suivre, et que
+j'avais malheureusement été contraint de
+laisser quelques lieues plus loin, presque mourant.</p>
+
+<p>Pour franchir la Cambre, au pied de laquelle
+j'arrivai dans l'après-midi, j'eus à
+grimper, c'est le mot, pendant plus d'une
+heure et demie un sentier tortueux et étroit
+creusé à même le flanc de cette montagne
+presque à 45 degrés; luttant contre un vent
+des plus violents qui m'obligea fréquemment
+à me servir des pieds et des mains, afin de ne
+pas être précipité du haut en bas.</p>
+
+<p>Quand j'atteignis la cîme des Andes, le<span class="pagenum" id="Page_312">[Pg 312]</span>
+froid rigoureux m'empêcha de faire une halte
+aussi prolongée que je l'aurais désiré, au pied
+de la grande croix de bois érigée en cet endroit
+pour marquer la séparation du Chili
+d'avec la république Argentine. Je descendis,
+non sans beaucoup de peine, environ l'espace
+d'une demi-lieue par un chemin rapide et
+bordé de neiges éternelles qui me conduisit
+dans un bas-fond étroit où circulait avec fracas
+un cours d'eau au-dessus duquel de monstrueux
+rochers, provenant de la cîme des
+Andes, formaient un amas bizarre.</p>
+
+<p>Après avoir suivi pendant plus de deux
+heures des pentes si raides qu'il semble presque
+aussi impossible à l'homme qu'aux animaux
+de les descendre, je me trouvai enfin
+hors des régions glaciales. Les montagnes
+me parurent alors d'un aspect moins sombre.
+Je trouvai en différents endroits quelques
+algarrobes bien verts à l'ombre desquels je
+me reposai avec bonheur. La transition du
+climat me sembla si merveilleuse que je
+croyais rêver.</p>
+
+<p>En avançant encore, je me crus réellement
+transporté dans un pays enchanté; la<span class="pagenum" id="Page_313">[Pg 313]</span>
+nature était verte et riante autour de moi:
+quelques champs, et la plupart des versants
+de montagnes ensemencés et plantés d'arbres
+fruitiers, puis une route bien entretenue,
+annonçaient en ces lieux la présence de nombreux
+habitants. La joie et l'admiration de ces
+merveilles me faisaient oublier ma fatigue et
+la longueur de la route. Cependant, j'étais à
+bout de forces lorsque j'atteignis la guardia,
+habitation dans le genre de celle de l'Uspaillate,
+où je pus me reposer et me refaire l'estomac
+avec un peu de viande rôtie et de
+vin: ce dernier dont j'étais depuis si longtemps
+privé, me fit l'effet du plus excellent cordial,
+et me plongea dans le plus profond sommeil.
+C'était la première fois que je couchais dans
+un lit depuis mon départ de Rio-Quinto; et
+bien qu'il fût loin de mériter son nom, j'y
+passai la plus délicieuse nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain, à mon réveil, je me remis
+en route, avec la bien légitime impatience
+d'atteindre au plus vite l'Aconcagua, premier
+bourg Chilien, que toutes mes fatigues, et
+toutes mes horribles souffrances me faisaient
+considérer comme une véritable planche de<span class="pagenum" id="Page_314">[Pg 314]</span>
+salut, comme le chemin de ma chère
+patrie.</p>
+
+<p>Il y avait encore loin de la Guardia à
+l'Aconcagua, mais le trajet si long qu'il fût
+était bien différent du précédent; le paysage
+était bien plus animé; de magnifiques troupeaux
+épars çà et là paissaient une fraîche
+luzerne qui me rappelait les champs de notre
+belle France. La route était bordée par une
+grande quantité de ranchos de chétive apparence,
+mais entourés de charmants petits
+jardins dont la vue rassérénait mon esprit.
+Dans plusieurs de ces frêles habitations où
+j'eus occasion d'entrer, soit pour demander
+à me rafraîchir, ou pour m'abriter pendant
+quelques heures de la brûlante ardeur du
+soleil, je fus agréablement surpris de voir
+quel ordre et quelle propreté régnaient partout.
+Dans chacun de ces pauvres intérieurs,
+je voyais de charmants enfants qui me parurent
+être l'objet de la plus tendre sollicitude;
+leurs parents semblaient mettre leur
+seul luxe dans l'ajustement de ces charmantes
+petites créatures, dont le joli visage épanoui
+contrastait tant avec les traits hideux des petits<span class="pagenum" id="Page_315">[Pg 315]</span>
+Indiens que j'avais eus pendant si longtemps
+sous les yeux.</p>
+
+<p>Tous ces braves gens en voyant mon état
+de maigreur et de dénûment ne pouvaient
+s'empêcher de témoigner une surprise qui
+grandissait au fur et à mesure que je répondais
+à leurs bienveillantes questions. Ils parurent
+on ne peut plus étonnés d'apprendre
+que j'avais eu la hardiesse d'effectuer seul
+la traversée des Andes, sans guide, et pour
+ainsi dire sans nourriture, surtout après avoir
+déjà enduré toutes les privations auxquelles
+j'avais été réduit en me rendant de la même
+façon de Rio-Quinto à Mendoza. Dans ce premier
+trajet cependant j'avais eu la possibilité
+de chasser, mais avec mille précautions dans
+la crainte d'être découvert par les Indiens.
+Lorsque je leur dépeignis mon horrible esclavage,
+ainsi que l'affreuse tyrannie dont j'avais
+été l'objet pendant plusieurs années, ce fut
+avec la plus grande sensibilité qu'ils prirent
+part à tous mes maux, et qu'ils s'enquirent
+de mes projets, m'offrant généreusement un
+asile chez eux, ou de me procurer les moyens
+de subvenir à mes besoins. Quelques-uns me<span class="pagenum" id="Page_316">[Pg 316]</span>
+croyant artisan, me proposaient de me faire
+employer dans quelque ferme, ou dans une
+des nombreuses fonderies de cuivre qu'il y
+avait dans les environs. Mais j'avais hâte de
+gagner l'Aconcagua; je leur témoignai ma
+vive reconnaissance, en m'excusant sur
+l'impatience que j'éprouvais de me renseigner
+sur ma famille dont j'avais depuis si
+longtemps le chagrin de ne savoir aucune
+nouvelle.</p>
+
+<p>Ils voulurent cependant m'obliger à passer
+quelques jours chez eux, afin de bien me reposer
+avant de continuer mon voyage; mais
+mon empressement d'arriver au but que je
+me proposais, m'empêcha d'accepter. Me
+voyant ainsi décidé à partir quand même, ils
+me chargèrent d'excellentes provisions qui,
+j'ose le dire, flattèrent un peu mon palais
+déshabitué des bonnes choses.</p>
+
+<p>Pendant toute cette route je fus comblé de
+prévenances, car à peine sortais-je d'une
+maison, que d'autres habitants, non moins
+aimables, me forçaient à céder de nouveau
+à leurs pressantes instances qui, bien que
+retardant infiniment ma marche, m'étaient<span class="pagenum" id="Page_317">[Pg 317]</span>
+on ne peut plus agréables et me remontaient
+le moral.</p>
+
+<p>Enfin après tant de haltes si consolantes
+j'arrivai à l'Aconcagua; j'étais au Chili!</p>
+
+<p>Tout en me reposant, je formais mille projets
+que les circonstances seules pouvaient
+m'aider à réaliser. J'hésitais entre Santiago
+et Valparaiso. La Providence qui m'avait si
+bien favorisé durant ma fuite et mes deux
+tristes et périlleux voyages, m'inspira le choix
+de Valparaiso. Alors j'employai la majeure
+partie de mes cinq piastres à payer la dépense
+que je venais de faire, et l'autre à me procurer
+des provisions. Malheureusement je ne pus
+en acheter une quantité suffisante pour la fin
+de mon voyage, car tout était fort cher; ce
+qui fit que lorsque j'arrivai à Quillotte, j'étais
+exténué de fatigue et de besoin.</p>
+
+<p>Par bonheur, la première personne que je
+rencontrai fut un Français occupé à donner
+des ordres sur les travaux du chemin de fer de
+Santiago. Je m'approchai de lui, et lui adressant
+la parole en français, je le priai instamment
+de vouloir bien me donner de l'occupation;
+mais j'osai lui dire qu'avant tout je le<span class="pagenum" id="Page_318">[Pg 318]</span>
+suppliais de me donner à manger, car je
+mourais d'inanition. Cet excellent homme,
+touché de ma misère et de mon état maladif,
+se hâta de satisfaire à mon désir; il m'emmena
+avec lui à son hôtel, et me fit partager
+son repas.</p>
+
+<p>La manière dont je répondis à toutes ses
+questions lui fit présumer que je n'avais point
+été habitué à un travail manuel. Il jugea
+même, au délabrement de mon costume, que
+j'avais dû éprouver bien des revers avant de
+me trouver réduit dans le triste état où il me
+voyait. Il employa tous les moyens de stimuler
+ma confiance: sa franchise et son air
+de bonté parfaite, m'entraînèrent à lui ouvrir
+mon cœur. Je lui racontai alors dans tous ses
+détails, ma triste histoire, depuis mon départ
+de France, jusqu'au moment de sa rencontre.</p>
+
+<p>Durant mon récit, son émotion fut grande,
+et souvent des larmes, envahissant furtivement
+sa paupière trahirent la bonté de son
+cœur. Parfois aux passages les plus émouvants,
+sa main rencontrait la mienne, et je ne
+pouvais me défendre de ces marques de sympathie,<span class="pagenum" id="Page_319">[Pg 319]</span>
+car je sentais avoir trouvé en lui un
+ami capable de me consoler et de m'aider à
+lutter victorieusement contre l'effroyable
+destin qui me poursuivait.</p>
+
+<p>Monsieur Barthès, (tel était le nom de mon
+protecteur) m'avait promis de m'occuper; et
+lorsque nous sortîmes de l'hôtel j'insistai pour
+entrer immédiatement en fonctions; il voulait
+s'y opposer, à cause de l'état de fatigue et
+d'extrême faiblesse dans lequel je me trouvais;
+mais je persistai, et j'obtins ce que je
+voulais, car j'avais à cœur de gagner au moins
+l'excellent repas qu'il m'avait fait faire. Il
+me présenta à ses péones comme un nouveau
+compagnon: c'est ainsi que je devins
+maçon bien malgré ce cher Monsieur Barthès,
+qui étant convaincu que je n'avais jamais
+fait un semblable métier, éprouvait une
+véritable répugnance pour ma décision.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours cet état fatiguant
+ne laissa pas que de me paraître fort dur;
+mais le courage aidant, je parvins à m'y faire
+assez pour avoir la conscience de bien gagner
+ma rétribution. Par moments cependant,
+lorsqu'il me fallait ainsi que d'autres, remuer<span class="pagenum" id="Page_320">[Pg 320]</span>
+de gros blocs de granit, les forces semblaient
+me faire défaut, et à la suite des efforts que je
+faisais je tombais dans un complet état de
+défaillance qui me valait toujours les marques
+de la plus grande sollicitude et les reproches
+amicaux de mon brave compatriote, qui taxait
+ma persistance d'obstination et de déraison.</p>
+
+<p>Ce digne homme cherchait sans relâche à
+me caser plus convenablement ailleurs. Il ne
+cessait de faire des démarches qu'il avait soin
+de me cacher, se faisant le plus grand scrupule
+de me donner de fausses espérances. Il adoucissait
+mon sort par tous les moyens imaginables;
+il me faisait prendre mes repas avec lui,
+et me logeait dans sa propre chambre. En
+dehors des heures de travail il exigeait que
+je ne le quittasse pas plus que son ombre; il
+me présentait chez ses amis chez lesquels, vu
+la haute considération dont il jouissait, j'étais
+généralement fort bien accueilli. La bonté délicate
+de cet homme le poussait jusqu'à prévoir
+les moindres besoins que je pouvais avoir, et
+lui inspirait tous les moyens imaginables pour
+me procurer quelques distractions. Redoutant
+de me laisser seul le dimanche, lorsqu'il<span class="pagenum" id="Page_321">[Pg 321]</span>
+se rendait chez lui à Valparaiso, où il possédait
+une maison, il ne partait jamais sans avoir
+donné quelques ordres à l'hôtelier pour que
+je fusse bien traité en son absence, et pour
+qu'il prit soin de me procurer le plaisir de
+sa bonne compagnie, car cet homme étant
+presque une copie de lui-même s'intéressait
+aussi beaucoup à moi.</p>
+
+<p>Le dimanche soir ou le lundi matin, quand
+cet excellent ami revenait à ses occupations,
+il rapportait toujours quelques provisions,
+telles que friandises de toutes sortes, et quelques
+livres, dont la lecture me causait une
+grande joie. Aussi modeste que bon, mon
+protecteur, ayant reconnu que je possédais
+quelque instruction, prenait plaisir à faire
+naître de longues conversations sur des sujets
+agréables, qui charmaient nos instants de
+liberté.</p>
+
+<p>Comblé de tant d'attentions et de tant
+de prévenances, mon esprit se rassénait, le
+voile de mes pensées lugubres se levait chaque
+jour un peu plus, et le soleil de l'espérance
+jetait une bienfaisante clarté dans mon cerveau
+malade. Mon bienveillant ami sachant<span class="pagenum" id="Page_322">[Pg 322]</span>
+quel bonheur j'éprouvais à parler et à entendre
+parler de ma famille, m'entretenait fréquemment
+à son sujet. Afin d'avoir la certitude
+qu'elles parviendraient, il se chargea de
+quelques lettres que j'adressais en France.</p>
+
+<p>Un mois s'était écoulé depuis que je possédais
+l'amitié de cet homme respectable,
+lorsque d'ouvrier que j'étais, il me fit
+tout-à-coup contre-maître et augmenta ma
+solde qu'il jugea être trop minime pour les
+services que je lui rendais.</p>
+
+<p>Je pus dès lors penser un peu à ma toilette
+et, lorsque les travaux de la station de Quillotte
+furent terminés, j'eus le bonheur de pouvoir
+acheter un peu de linge et de me couvrir
+d'un bon puncho et d'un bon pantalon. Dire
+la joie que je ressentis en me voyant ainsi
+vêtu serait impossible. Il me semblait que
+j'avais l'air de quelqu'un de passable. Je m'enhardis
+subitement au point d'éprouver quelque
+plaisir à me promener par les rues de la
+ville que je ne connaissais pas encore, bien
+que je l'habitasse depuis près de trois mois.</p>
+
+<p>Cependant, malgré ce changement inouï
+dans mon existence, ma santé était fort ébranlée;<span class="pagenum" id="Page_323">[Pg 323]</span>
+la plupart de mes nuits étaient difficiles et
+agitées par des rêves bruyants qui troublaient
+souvent le sommeil de ce bon monsieur Barthès,
+et lui donnaient de grandes inquiétudes
+sur moi. Eveillé même, je ne pouvais me mettre
+en garde contre les funestes effets que me
+causait la surprise. L'apparition subite de quelqu'un
+ou des éclats de voix inattendus, me
+donnaient des soubresauts nerveux et une sorte
+de tremblement convulsif. Mon si brusque
+changement de nourriture au lieu de calmer
+ma disposition à ces malaises, semblait en
+quelque sorte l'augmenter; ce qui désolait
+d'autant plus monsieur Barthès, que les circonstances
+allaient nous séparer, du moins
+pour quelque temps; car n'ayant plus rien à
+faire à Quillotte, il allait retourner chez lui au
+sein de sa famille. Il me proposa de m'emmener;
+mais à la manière dont je refusai son
+offre obligeante comprenant que la délicatesse
+seule avait dicté mon refus, il n'osa plus insister,
+mais il tenta encore quelques démarches
+en ma faveur qui, grâce à Dieu, et loin
+de son attente, eurent un plein succès. Il
+vint tout ému et tout joyeux, m'annoncer<span class="pagenum" id="Page_324">[Pg 324]</span>
+cette bonne nouvelle. Il avait obtenu un emploi
+de machiniste chez un des personnages les
+plus riches du pays, qui avait précisément
+besoin de quelqu'un pour surveiller et diriger
+les travaux de son immense récolte, pour
+laquelle il avait intention de n'employer que
+des machines.</p>
+
+<p>Force me fut de me soumettre à un changement
+de résidence et de quitter Quillotte,
+où j'avais déjà fait quelques aimables connaissances
+chez lesquelles je passais tous mes
+moments de loisir; ce qui calmait un peu mes
+tristes pensées et par conséquent apportait
+quelque amélioration dans l'état de ma santé.</p>
+
+<p>Je partis en compagnie de mon nouveau
+patron pour l'une de ses fermes appelée
+Las Massas, distante d'une dizaine de lieues de
+Quillotte. Je me trouvais ainsi rétrograder vers
+la route que j'avais déjà parcourue à mon arrivée,
+en suivant toutefois un chemin différent
+et des plus pittoresques.</p>
+
+<p>Lorsque nous arrivâmes à destination,
+Don Césario (mon patron) après m'avoir présenté
+à sa famille me conduisit à l'immense
+champ dont le travail allait m'être confié. Il<span class="pagenum" id="Page_325">[Pg 325]</span>
+me laissa le soin d'indiquer l'emplacement
+convenable pour les machines, ainsi que celui
+où je voulais que l'on me construisît un
+rancho, devant habiter ce lieu même pour
+y exercer une continuelle surveillance.</p>
+
+<p>Je m'étais bien engagé à diriger les travaux,
+mais non à monter les machines, ce dont je
+me trouvai cependant chargé à mon grand
+regret, craignant de ne pouvoir m'acquitter de
+cette opération difficile; mais, ne trouvant
+personne dans le pays qui fût capable de faire
+cette besogne, il fallut bien me résigner à en
+faire l'essai. J'eus le bonheur de réussir
+au-delà de mon attente. Outre cette occupation,
+qui n'était nullement de ma compétence,
+il me fallut encore dresser des chevaux et des
+bœufs pour faire fonctionner ces machines à
+battre et à vanner qui, dans ces contrées, ne
+pouvaient être mues qu'avec le secours des
+animaux.</p>
+
+<p>Plusieurs jours se passèrent dans cette occupation
+difficile autant que désagréable, qui
+eut pour premier résultat d'occasionner quelques
+avaries qu'il me fallut réparer moi-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_326">[Pg 326]</span></p>
+
+<p>Enfin, commencèrent les fonctions pour
+lesquelles j'étais engagé; fonctions d'autant
+plus difficiles, que je me trouvai tout-à-coup
+entouré d'une soixantaine de paysans fort grossiers,
+et pour la plupart très-rétifs; dès les premiers
+ordres que je leur donnai, ou les
+premières observations que je leur fis,
+ils entrèrent dans la voie de la rébellion et
+me menacèrent. Fort heureusement pour
+moi, j'étais habitué depuis longtemps au
+danger, et ma fermeté décontenança le plus
+grand nombre d'entre eux; quant aux autres
+je les chassai, après avoir avisé Don Césario
+de leur conduite: par mesure de prudence,
+et connaissant à fond le caractère traître
+et vindicatif de ces êtres de pure race indienne,
+j'empruntai les pistolets de mon
+patron. Bien m'en avait pris d'agir ainsi; car
+les mutins expulsés eurent l'effronterie de revenir
+avec l'intention d'ameuter les autres
+contre moi, contre le <i>gavacho</i>—l'étranger,
+l'homme de rien.—Jugeant à l'attitude de mes
+ouvriers qu'ils se laisseraient bien vite entraîner
+si je faiblissais, je m'élançai au-devant
+des meneurs, et les sommai de se retirer à<span class="pagenum" id="Page_327">[Pg 327]</span>
+l'instant. L'un d'entre eux, plus hardi que ses
+compagnons, ayant levé la main pour me
+frapper, je démasquai incontinent mes pistolets,
+en leur disant que je tirerais sur celui
+qui ferait un pas de plus. La vue de ces
+armes qu'ils étaient loin de supposer en ma
+possession, bien qu'elles ne fussent point
+chargées, les rendit aussi lâches qu'ils s'étaient
+montrés arrogants. Ils s'en furent l'oreille
+basse, et convaincus qu'un <i>gavacho</i> n'était
+pas homme à se laisser intimider par des
+gens de leur espèce.</p>
+
+<p>Toutefois, ce genre de triomphe qui me
+valut désormais la considération des plus
+raisonnables, me dégoûtait et me déplaisait
+extrêmement. Aussi écrivis-je à Don Césario,
+qui était alors alcade, que s'il ne trouvait
+moyen d'empêcher ces débordements furieux,
+j'abandonnerais les travaux qu'il m'avait
+confiés, aux risques, pour lui, de perdre
+sa récolte. Il s'empressa de venir me trouver
+pour se concerter avec moi sur les mesures
+à prendre. Nous réunîmes les péons auxquels
+il fit lui-même la paye. Il renvoya instantanément
+tous ceux que je lui désignai<span class="pagenum" id="Page_328">[Pg 328]</span>
+comme ayant fait partie de la cabale, et les
+menaça de la prison en cas de récidive. Il
+annonça en outre aux autres, qu'il me conférait
+ses pleins pouvoirs pour leur commander,
+les chasser, ou les faire incarcérer
+si besoin était. Depuis ce moment aucun
+d'entre eux ne donna lieu à des reproches
+sur sa conduite.</p>
+
+<p>Mais par suite, je n'eus guère lieu de me
+louer des procédés de Don Césario, qui après
+m'avoir promis une rétribution convenable,
+jugea à propos de la réduire considérablement.
+En ma qualité d'étranger, n'ayant personne
+pour me faire rendre justice, il fallut
+me résigner à perdre un gain bien mérité, et
+qui m'eût été d'un grand secours. Je séjournai
+cependant quelque temps encore à la
+ferme de Las Massas, sans pouvoir me rendre
+à Quillotte, car don Césario, piqué de ce que
+je lui avais reproché sa mauvaise foi, me refusait
+les moyens d'y retourner. Pourtant au
+bout de quelques jours, ayant songé que son
+obstination lui coûterait au moins ma nourriture
+et mon logement, il me fit prêter un
+cheval.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_329">[Pg 329]</span></p>
+
+<p>Je partis sans savoir ce que je deviendrais,
+sans asile, et presque sans argent, mais
+le cœur rempli d'aise en rompant toute relation
+avec Don Césario dont j'avais eu beaucoup
+à me plaindre; je n'étais resté aussi longtemps,
+que par considération pour son frère
+Don Matys-Ovaillo, qui m'avait comblé de
+ses bienfaits et auquel j'avais voué une grande
+reconnaissance.</p>
+
+<p>De retour à Quillotte, je revis la plupart des
+connaissances que j'y avais faites; chacun
+me reçut à bras ouverts, et voulut me garder
+quelques jours; M. Barthès, ayant eu connaissance
+de mes ennuis, m'écrivit pour
+m'engager à me rendre au plus vite à Valparaiso,
+où il espérait, disait-il, me caser sous
+peu, d'une manière définitive. Je fus donc
+forcé de refuser toutes les offres aimables
+qui m'étaient faites avec tant d'instances. Il
+me restait heureusement une piastre, qui
+servit à payer ce voyage de vingt cinq lieues
+que je fis en chemin de fer. Deux heures suffirent
+pour franchir l'espace qui sépare Quillote
+de Valparaiso, où j'arrivai après avoir
+côtoyé la mer pendant plus d'une lieue.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_330">[Pg 330]</span></p>
+
+<p>Dans la gare, j'aperçus bientôt M. Barthès
+duquel j'avais été séparé pendant plus de trois
+mois. Grande fut ma joie de retrouver cet
+excellent et respectable ami qui me reçut à
+bras ouverts. Sa femme, son fils Paul, qui
+avait à peu près mon âge, et sa fille, qui
+étaient aussi très-désireux de me connaître,
+avaient aussi pris la peine de l'accompagner,
+et me firent l'accueil le plus touchant. Nous
+nous rendîmes ensemble à leur habitation,
+située sur les hauteurs qui dominent
+le port, et à laquelle nous n'arrivâmes qu'en
+gravissant la <i>Quèbrada de l'Almendral</i>—gorge
+de l'amandier—.</p>
+
+<p>Mon ami m'engagea presque aussitôt à
+suivre Paul, son fils, qui m'emmena dans sa
+chambre où il me força bon gré mal gré à
+revêtir ses propres vêtements. Je fus très-touché
+et très-ému de cette marque d'amitié
+et de considération, mais vraiment gêné sous
+le costume élégant que j'avais endossé; car
+depuis mon départ de Buénos-Ayres j'en avais
+perdu l'habitude. Quand je redescendis, et
+qu'à l'aide d'une des glaces du salon je pus
+me rendre compte de ma subite transformation,<span class="pagenum" id="Page_331">[Pg 331]</span>
+au lieu d'en être satisfait, j'éprouvai
+presque un coup terrible, car malgré moi,
+tout un monde de souvenirs douloureux m'assaillit.</p>
+
+<p>Le bienveillant empressement et la sollicitude
+de la famille Barthès triomphèrent
+heureusement de cette profonde tristesse,
+qui faillit cependant me reprendre encore
+lorsque nous fûmes à table. Entouré de ces
+dignes personnes qui me rappelaient d'autant
+mieux mes chers parents, que je leur
+entendais fréquemment prononcer le nom de
+Paul qui était celui de mon frère bien-aimé,
+je ne pouvais détourner ma pensée de ma
+chère patrie et des êtres chéris que j'y
+avais laissés. Vers la fin du repas pourtant,
+je fis meilleure figure, car les efforts de mon
+infatigable ami m'amenèrent à partager la
+gaîté et l'entrain de chacun.</p>
+
+<p>La délicatesse de mes amphytrions était
+poussée à un tel point, que malgré leur vif
+désir d'entendre de ma bouche même le récit
+de mes malheureuses aventures, il se passa
+plusieurs jours sans qu'ils me fissent la
+moindre question, dans la crainte de raviver<span class="pagenum" id="Page_332">[Pg 332]</span>
+mes chagrins. Comme ces dames m'entretenaient
+souvent au sujet de ma famille je
+leur en fis voir les portraits, en leur expliquant
+de quelle manière j'étais parvenu à les
+conserver jusqu'alors; ce qui éveilla leur
+curiosité au plus haut point, et me procura
+l'occasion de leur raconter l'histoire de ma
+captivité.</p>
+
+<p>Bien que je me trouvasse très-heureux
+d'être aussi choyé que dans ma propre famille,
+il me coûtait néanmoins beaucoup de rester
+dans l'inaction, où m'avait plongé depuis trois
+jours l'attente de l'emploi que m'avait fait
+espérer Monsieur Barthès, et lequel était
+encore à trouver; car je m'aperçus que cela
+n'avait été de sa part qu'une ruse délicate pour
+me faire accepter un asile chez lui. Ne voulant
+pas abuser de l'extrême bonté de cette
+famille, je cherchais activement à me caser.
+Pendant plusieurs jours, mes démarches
+furent infructueuses, ce qui augmenta considérablement
+ma tristesse.</p>
+
+<p>Ces messieurs Barthès, auxquels je m'étais
+bien gardé de communiquer le sujet de ma
+vive préoccupation, firent tout au monde pour<span class="pagenum" id="Page_333">[Pg 333]</span>
+me distraire. A force d'instances, ils me décidèrent
+à les accompagner au théâtre; c'était
+la première fois que j'y allais depuis mon départ
+de France; bien que la salle fût splendide,
+et que l'on jouât les <i>Diamants de la Couronne</i>,
+mon esprit était ailleurs. Lorsque le premier
+acte fut fini, mes amis me conduisirent au
+foyer, où se pressait une foule aristocratique
+de toutes les nations, dont la mise élégante
+ajoutait encore à l'éblouissante décoration de
+cette salle. Après avoir joui pendant quelques
+instants de ce magnifique coup d'œil nous
+retournâmes à nos places pour le lever du
+rideau.</p>
+
+<p>Il y avait à peu près un quart d'heure
+que le second acte était commencé, quand
+s'éleva derrière nous une conversation très-animée,
+qui n'avait cependant rien d'hostile:
+les mots, c'est lui, c'est lui, fréquemment
+répétés par l'un de mes bruyants voisins,
+m'ayant fait tourner la tête, je fus très-agréablement
+surpris en reconnaissant une personne
+que j'avais connue à Mendoza, et dont
+toute l'attention ainsi que celle de son compagnon
+paraissait particulièrement fixée sur<span class="pagenum" id="Page_334">[Pg 334]</span>
+moi. Je me levai aussitôt pour saluer; mais
+je devais marcher de surprise en surprise,
+car ainsi qu'elle, l'autre personne me tendit
+la main en me faisant toutes sortes de démonstrations
+amicales, et en m'appelant
+par mes noms. Je sus bientôt le mot de
+l'énigme: ce Monsieur qui m'était inconnu,
+était arrivé à Buenos-Ayres quelque temps
+après moi, et à l'instigation de sa famille
+qui était liée avec la mienne, n'avait cessé
+de s'informer à mon sujet. Il correspondait
+depuis longtemps avec mon excellente
+mère qui, six mois après ma capture par les
+Indiens, avait été instruite de ce fait par les
+bons missionnaires, et par un savant bien
+connu, Monsieur Bravard, auquel l'amour
+de la science causa une mort terrible et prématurée;
+il périt sous les décombres de la
+superbe Mendoza dont il n'avait que trop
+judicieusement prédit la ruine prochaine
+quelques jours auparavant.</p>
+
+<p>Monsieur Edmond Carré, tel est le nom
+du charmant et obligeant compatriote avec
+lequel j'eus le bonheur de faire plus ample
+connaissance dès le lendemain, avait, par un<span class="pagenum" id="Page_335">[Pg 335]</span>
+pressentiment extraordinaire, conservé quelques
+lettres de ma mère, dans la prévision
+qu'un hasard providentiel pourrait nous faire
+rencontrer. Mes amis Barthès, dont j'avais
+reçu tant de marques de sympathie, partagèrent
+la joie que j'éprouvais de cette heureuse
+rencontre, qui n'aurait sans doute pas
+eu lieu sans leurs pressantes instances pour
+me faire prendre quelques moments de distraction.
+Je fus d'autant plus enchanté de
+cette circonstance inespérée, qu'il en résulta
+une conversation qui ne fit que confirmer la
+véracité du récit que j'avais fait de mes
+malheurs à la famille Barthès.</p>
+
+<p>Ce fut par l'intermédiaire de monsieur
+Carré que me parvinrent des lettres de ma
+famille, lesquelles me mirent dans la possibilité
+de revenir en France.</p>
+
+<p>Pendant un séjour de plusieurs mois à
+Valparaiso, malgré toute l'obligeance de mes
+amis Barthès et Carré, je ne trouvai que de
+pénibles emplois qui finirent par altérer complètement
+ma santé. Là, cachant soigneusement
+à mes amis ma triste position, je me
+trouvai, comme à travers la Pampa et au sein<span class="pagenum" id="Page_336">[Pg 336]</span>
+des Cordillières, réduit plusieurs fois à la
+famine. J'étais accablé de douleurs, me voyant
+partout et toujours, poursuivi par le même
+sort: au milieu d'êtres civilisés je fus
+souvent réduit, pour me reposer de mes fatigues
+du jour, à coucher dans une mansarde
+sans toiture, où j'étais exposé sur un grabat
+au vent glacial et à une pluie torrentielle qui
+m'engourdissait les membres, et ravivait mes
+blessures à un tel point que j'avais toutes les
+peines du monde à me remettre sur pied.</p>
+
+<p>Ces tristes emplois même me manquèrent à
+plusieurs reprises; parfois je me vis dans
+l'obligation de me contenter de deux ou trois
+bouchées de pain pour toute ma journée, et
+de m'introduire furtivement dans des écuries
+où je partageais la litière d'animaux qui, plus
+heureux que moi, avaient au moins une
+nourriture suffisante pour calmer leur appétit.</p>
+
+<p>Accablé de désespoir et de plus en plus
+malade, je me décidai, ainsi qu'on me l'avait
+conseillé, à me présenter chez M. Cazotte,
+consul de Valparaiso. Ce fonctionnaire me fit
+le plus bienveillant accueil, en me félicitant<span class="pagenum" id="Page_337">[Pg 337]</span>
+sur mon heureux retour à la liberté. Il m'apprit
+que depuis longtemps il avait reçu du
+gouvernement des ordres me concernant, et
+il me fit voir un énorme dossier dans lequel
+étaient classés les différents articles qu'il avait
+fait publier pour moi dans tous les journaux
+Chiliens: c'était le résultat des démarches que
+ma famille avait faites près de Monsieur Limpérani,
+consul général de Santiago, et auprès
+des missionnaires. Monsieur Cazotte eut ensuite
+la bonté, avant de me faire embarquer
+sur la corvette <i>la Constantine</i>, de me munir
+de tout ce qui m'était nécessaire pour la traversée.</p>
+
+<p>Huit jours après mon entrevue avec le
+consul, le départ du bâtiment pour la
+France devant avoir lieu irrévocablement,
+je me rendis chez mes excellents amis Barthès
+pour leur faire mes adieux, et leur
+témoigner encore une fois de ma sincère
+gratitude. Ce ne fut pas sans une vive émotion
+que je me séparai de ces excellentes personnes,
+dont le souvenir ne saurait s'effacer
+de ma mémoire, non plus que celui de Monsieur
+Carré qui avait agi à mon égard avec<span class="pagenum" id="Page_338">[Pg 338]</span>
+autant de bienveillant intérêt que si j'eusse
+été un de ses parents.</p>
+
+<p>Comme à Valparaiso, sur le navire qui me
+ramenait en Europe, mon esprit, accablé par
+de longues misères, n'était ouvert qu'à deux
+préoccupations: le besoin de revoir la France
+et tous ceux que j'aimais, puis une lutte incessante
+contre les réminiscences de ma captivité.</p>
+
+<p>De même que Mungo Park, échappé à la
+tyrannie des Maures du Sahara, je fus longtemps
+à croire à ma délivrance. Il me fallut,
+ainsi qu'à ce grand voyageur: l'Océan traversé,
+le retour dans la patrie, le calme réparateur
+du foyer paternel, pour délivrer mon
+sommeil des visions, et mon cerveau des
+fantômes évoqués par le souvenir odieux des
+brigands du désert.</p>
+
+
+<h2 class="nobreak">FIN.</h2>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_339">[Pg 339]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="NOTES">NOTES</h2>
+</div>
+
+
+<p>A</p>
+
+<p>La Viscacha ou <i>Trouly</i> en indien est fort
+commune au Sud de Buenos-Ayres. Cet animal
+creuse des terriers comme les lapins,
+avec nombre d'issues rapprochées les unes
+des autres et le plus souvent aboutissant à des
+chemins. Il habite en famille, il consomme
+l'herbe des environs. Il n'est pas rare de le
+rencontrer dans des jardins où il cause de
+grands dégâts, ou bien encore dans des champs
+ensemencés. Il ne sort que de nuit, au moment<span class="pagenum" id="Page_340">[Pg 340]</span>
+du crépuscule sans jamais s'éloigner
+beaucoup. Sa longueur varie de 20 à 25
+pouces, non compris la queue, son corps est
+trapu, la tête grosse et jouflue, l'oreille
+grande, l'œil grand, le museau obtus et velu,
+il a la gueule et les dents du lièvre. Le train
+inférieur est beaucoup plus haut que le postérieur,
+il a des soies fort longues qui lui
+tiennent lieu de moustaches, et qui sont fort
+dures. La chair de cet animal est très-blanche,
+très-tendre, mais aussi très-fade, cependant
+bonne à manger étant bien accommodée.</p>
+
+
+<p>B</p>
+
+<p><i>Gnayu-u d'Azara: cervus compestris</i> de
+F. Cuvier. Sorte de chevreuil qui diffère de
+l'espèce européenne par sa gorge blanche.</p>
+
+
+<p>C</p>
+
+<p>Le céton,—<i>mamouël céton, ou careux
+céton</i>—n'est autre chose qu'une sorte de<span class="pagenum" id="Page_341">[Pg 341]</span>
+chardon auquel les Indiens donnent l'un ou
+l'autre de ces noms, selon qu'il est vert ou
+sec. Vert, il s'appelle <i>careux céton</i>, sec, <i>mamouël
+céton</i>.</p>
+
+<p>Ce chardon, fort commun dans certains
+parages où il y pousse avec une très-grande
+rapidité, diffère totalement de celui que nous
+connaissons en France, c'est une tige ronde
+fort droite, qui atteint souvent plus de deux
+mètres de hauteur et dont le diamètre varie
+de 1 à 2 et même jusqu'à 2 pouces 1/2, et
+qui est armée, pour ainsi dire, dans toute sa
+longueur, de feuilles longues et étroites ayant
+forme d'angles aigus et hérissées d'une grande
+quantité d'épines. Le sommet de cette tige
+est couronné par une agglomération de petites
+feuilles ayant l'aspect d'une boule.</p>
+
+<p>Les Indiens sont généralement très-friands
+de cette plante qui, dans les commencements
+de sa croissance, leur est d'un grand secours
+pour la préparation de certains mets, tels
+que: 1<sup>o</sup> Le <i>Tchaffis-céton</i> mélange de lait et
+de petits morceaux de tige de ce chardon,
+qu'ils font fermenter et dont ils se régalent
+<span class="pagenum" id="Page_342">[Pg 342]</span>aussi souvent que possible. 2<sup>o</sup> Le <i>Hilo-Céton</i>,
+chardon cuit sous la cendre et toujours mêlé
+à de la viande crue ou bien encore à demi
+cuite.</p>
+
+<p>Ils en mangent aussi à l'état de crudité et
+je m'en suis régalé quelquefois aussi; car dans
+son état naturel je lui trouvais beaucoup d'analogie
+avec le céleri.</p>
+
+<p>Une fois sec, ce gigantesque chardon dont
+la tige est devenue creuse et fort dure, sert de
+bois—mamouël—aux Indiens de la plaine
+qui, durant les trois quarts de l'année, n'ont
+d'autre combustible à leur disposition que des—<i>mey-vacas
+ou mey-potro</i> fientes de bœufs
+ou de chevaux séchées—ou bien encore des
+<i>Foros</i> et de la <i>yiéouine</i>, c'est-à-dire des os et
+de la graisse.</p>
+
+
+<p>D</p>
+
+<p>Ou montagne à fenêtres, ainsi nommée par
+les Hispanos-Américains, en raison d'une
+brèche qui vue d'un point sud-est ressemble
+à une fenêtre, qui la traverse de part en part.
+Cette montagne a plus de cinquante lieues de<span class="pagenum" id="Page_343">[Pg 343]</span>
+circonférence à sa base, mais étant placée sur
+un terrain ascendant, il résulte que bien qu'elle
+soit éloignée de plus de treize lieues du rivage,
+il semblerait en la voyant du large, qu'elle
+fait partie de la côte.</p>
+
+
+<p>E</p>
+
+<p>La Plata, the argentine confédération and
+Paraguay etc. Ou explorations du bassin de
+la Plata, exécutées dans les années 1853-56
+d'après les ordres du gouvernement des États-Unis,
+par Thomas Page, commandant de
+l'expédition. Londres 1859.
+<span class="pagenum" id="Page_347">[Pg 347]</span>
+<figure class="figcenter illowp57" id="353" style="max-width: 45em;">
+<img class="w100" src="images/353.jpg" alt="">
+<figcaption class="caption">
+
+CARTE<br>
+DES PAMPAS
+de Buenos Ayres<br>
+et de la
+PATAGONIE
+</figcaption>
+</figure>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="TABLES_DES_MATIERES">TABLES DES MATIÈRES</h2>
+</div>
+
+<table>
+<tr><td>Chapitres </td><td> pages</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Au Lecteur</span> </td><td> <a href="#AU_LECTEUR"><span class="allsmcap">I</span></a></td></tr>
+
+<tr><td>I.—Comment il se fait que je pars pour Montévidéo.—Dans<br>
+quel but j'entreprends ce voyage </td><td> <a href="#CHAPITRE_PREMIER">1</a></td></tr>
+
+<tr><td>II.—En quelles mains j'étais tombé </td><td> <a href="#CHAPITRE_II">35</a></td></tr>
+
+<tr><td>III.—La Pampa et les Pampéens </td><td> <a href="#CHAPITRE_III">96</a></td></tr>
+
+<tr><td>IV.—De la religion des Indiens </td><td> <a href="#CHAPITRE_IV">145</a></td></tr>
+
+<tr><td>V.—La médecine chez les Indiens </td><td> <a href="#CHAPITRE_V">152</a></td></tr>
+
+<tr><td>VI.—Engraissement des chevaux.—Abattage d'un
+cheval.—Principale nourriture des Indiens<br>
+pendant la belle saison.—Du tatou.—Un évènement
+tragique </td><td> <a href="#CHAPITRE_VI">164</a></td></tr>
+
+<tr><td>VII.—La musique chez les Indiens.—Leurs divers instruments.—Jeux </td><td> <a href="#CHAPITRE_VII">177</a></td></tr>
+
+<tr><td>VIII.—Projets de fuite.—Désespoir.—Changement de
+position.—Je deviens secrétaire des Indiens </td><td> <a href="#CHAPITRE_VIII"> 185</a></td></tr>
+
+<tr><td>IX.—Orgies des Indiens.—Leurs différentes boissons.—Je
+me construis une case.—Sciences des
+Indiens </td><td> <a href="#CHAPITRE_IX">222</a></td></tr>
+
+<tr><td>X.—Fêtes religieuses des Indiens </td><td> <a href="#CHAPITRE_X">237</a></td></tr>
+
+<tr><td>XI.—Comment la politique des Provinces unies de la
+Plata vint influer sur ma destinée.—Le général<br>
+Urquiza.—Délivrance.—Orgie générale </td><td> <a href="#CHAPITRE_XI">252</a></td></tr>
+
+<tr><td>XII.—Rio Quinto et mon départ pour Mendoza </td><td> <a href="#CHAPITRE_XII">270</a></td></tr>
+
+<tr><td>XIII.—Mendoza </td><td> <a href="#CHAPITRE_XIII">279</a></td></tr>
+
+<tr><td>XIV.—Départ de Mendoza.—Passage de la Cordillière.—Séjour
+au Chili.—Retour en France </td><td> <a href="#CHAPITRE_XIV">287</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Notes</span> </td><td><a href="#NOTES">333</a></td></tr>
+</table>
+
+
+<h2 class="nobreak">FIN DE LA TABLE.</h2>
+
+
+<p class="center">Abbeville.—Imprimerie de P. Briez.
+</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 ***</div>
+</body>
+</html>
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+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 ***
+
+
+TROIS ANS D'ESCLAVAGE
+
+CHEZ LES PATAGONS
+
+
+
+
+ABBEVILLE.--IMPRIMERIE P. BRIEZ.
+
+[Illustration: Glymmatographie sur acier, Baudran.
+
+A. GUINNARD.]
+
+
+
+
+TROIS ANS
+
+D'ESCLAVAGE
+
+CHEZ LES PATAGONS
+
+RÉCIT DE MA CAPTIVITÉ
+
+PAR
+
+A. GUINNARD
+
+MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
+
+OUVRAGE
+
+accompagné d'un portrait de l'auteur et d'une carte
+
+Deuxième Édition
+
+PARIS
+
+P. BRUNET, LIBRAIRE-EDITEUR
+
+31, RUE BONAPARTE
+
+1864
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+A MADAME LA MARQUISE D'HAUTPOUL
+
+
+Si le mot reconnaissance peut suffire aux cœurs bien nés pour exprimer
+toute leur profonde gratitude, permettez-moi, Madame, de vous dédier
+ces souvenirs de mes souffrances passées.
+
+Daignez, Madame la Marquise, en agréant ce faible hommage, le
+considérer comme la preuve du meilleur et du plus respectueux souvenir
+qui se soit gravé en lettres ineffaçables dans la mémoire du pauvre
+voyageur éprouvé que vous avez bien voulu honorer de votre précieux et
+bienveillant intérêt.
+
+A. G.
+
+
+
+
+AU LECTEUR
+
+
+J'ai publié il y a quelques mois, dans le _Tour du Monde_, un
+sommaire de mes aventures en Patagonie. Le mauvais état de ma santé
+fut la seule cause qui m'empêcha d'en faire tout d'abord la relation
+complète; néanmoins je n'avais pas renoncé à la réalisation de ce
+projet qu'aujourd'hui seulement, il m'est permis de mettre à exécution.
+
+Pressé par de nombreux encouragements, ainsi que par les bienveillants
+conseils dont ont bien voulu m'honorer les personnes les plus
+distinguées, soit par leur science, soit par le rang élevé qu'elles
+occupent, je me suis déterminé à dépeindre les horribles souffrances
+que j'ai endurées pendant ma longue captivité, et à décrire les mœurs
+et les coutumes des diverses peuplades dont j'ai été l'esclave.
+
+Ce livre n'a aucune analogie avec les nombreuses et romanesques
+relations de voyages qui ornent nos bibliothèques; il est tout
+simplement l'œuvre d'un malheureux voyageur éprouvé qui n'aurait sans
+doute jamais osé écrire, sans cette circonstance.
+
+Je n'ai pas, ainsi que tant d'autres, cherché à imiter; je me suis
+purement et simplement borné à faire la narration scrupuleuse de mes
+aventures et celle des mœurs et coutumes des Patagons, des Puelches,
+des Pampas et des Mamuelches avec lesquels, par un enchaînement de
+circonstances malheureuses, j'ai dû forcément vivre pendant plus de
+trois ans et demi. La connaissance de leur langage et une longue
+habitude de leur genre d'existence, m'ayant mis à même de les
+considérer sous leur véritable point de vue, on pourra prendre pour
+termes de comparaisons avec tels ou tels écrivains que je m'abstiens de
+nommer, les diverses observations que j'ai pu faire.
+
+Je ne me suis pas adonné plus spécialement à la science qu'à la
+littérature, mais étant le seul qui, jusqu'à ce jour, ait pu pénétrer
+aussi avant dans l'intérieur de la Patagonie, je me trouve par cela
+même plus que tout autre dans la possibilité de renseigner exactement
+le lecteur sur ses nomades habitants. J'ai l'espoir que ce récit
+d'une des phases terribles de mon existence, offrira quelqu'intérêt,
+et que la jeunesse entreprenante et inexpérimentée, qui chaque année
+s'expatrie, poussée, comme je le fus moi-même, autant par l'ambition
+que par l'attrait de l'inconnu, y trouvera une leçon salutaire.
+
+Sur la carte qui figure à la fin de ce récit, j'ai tracé un itinéraire
+des parages où j'ai vécu pendant si longtemps. Ce travail ne pouvait
+être et n'est point d'une exactitude mathématique, car ayant été dans
+le plus complet état de dénument, je n'ai pas eu à ma disposition les
+instruments propres à déterminer les diverses positions des lieux
+que j'ai parcourus. Cependant, grâce à ma fidèle mémoire et au soin
+que j'ai toujours eu de remarquer les différentes directions que
+j'ai suivies avec les Indiens mes maîtres, grâce aussi à l'habitude
+que j'avais contractée d'évaluer les distances franchies avec les
+incomparables chevaux de ces régions lointaines, lesquels galopent
+facilement depuis l'aurore matinale jusqu'au tardif coucher du soleil,
+j'obtins pour moyenne, tout en faisant la part des difficultés du
+terrain, vingt-cinq lieues par jour. Toute approximative que puisse
+être cette mesure, elle n'est pas bien éloignée de la vérité; et
+l'on pourra s'en convaincre lorsqu'il sera permis de pénétrer dans
+l'intérieur de ces terres, ce qui ne saurait du reste manquer d'arriver
+un jour ou l'autre. Je dirai même plus, c'est que j'espère même qu'il
+sera possible de reconnaître les endroits que je désigne.
+
+On se demandera sans doute pour quelle raison cette carte est écrite en
+langue inconnue? c'est, parce que, sachant le langage de ces nomades,
+j'ai acquis la certitude qu'on a jusqu'alors, non seulement tronqué
+les noms de leurs tribus, mais encore qu'on n'en connaît qu'un petit
+nombre. L'orthographe de ces noms diffère de celle généralement adoptée
+parce que je pense, que non seulement il est nécessaire de faire
+connaître ces diverses dénominations, mais qu'il est, pour le moins,
+aussi utile de leur conserver leur véritable prononciation indienne.
+
+Ma délivrance ayant été aussi subite qu'imprévue, je n'ai pu
+rapporter aucun objet en souvenir de mon pénible voyage, de sorte que
+nombre de personnes ont peine à croire à la possibilité de mon retour
+après de semblables épreuves et que quelques-unes ont paru mettre en
+doute, les tristes et cruelles péripéties de mon exceptionnel voyage.
+Telle ne fut pas toutefois l'opinion de plusieurs membres de la science
+et particulièrement celle du bien regrettable M. Jomard, membre de
+l'Institut, qui parfaitement renseigné à cet égard, daigna me faire
+l'accueil le plus bienveillant. Cet homme illustre, qui jusque dans
+l'âge le plus avancé conserva toute la plénitude de ses facultés et
+dont le cœur resté jeune jusqu'au dernier instant, battit d'un si
+généreux enthousiasme pour les voyageurs éprouvés, m'honora de ses bons
+conseils et m'engagea à faire une relation pour laquelle il voulut bien
+me promettre sa précieuse coopération. Mais hélas! je ne devais point
+être assez heureux pour jouir d'une semblable faveur, car bientôt après
+la mort en le surprenant au milieu de ses travaux, l'arrachait au monde
+scientifique dont il avait été un si digne représentant.
+
+
+
+
+TROIS ANS D'ESCLAVAGE
+
+CHEZ LES PATAGONS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Comment il se fait que je pars pour Montévidéo, et dans quel but
+j'entreprends ce voyage.
+
+
+Je n'avais encore que vingt-trois ans en 1855, fort peu d'expérience,
+quelque ambition, et je possédais par-dessus tout l'amour des voyages.
+Dès ma plus tendre enfance, je m'étais senti comme électrisé au récit
+de ceux de mon aïeul maternel Ulliac de Kvallant, _officier de
+marine_, qui, à vingt-deux ans, avait déjà fait trois fois le trajet
+des Grandes-Indes et que la fortune avait daigné favoriser d'un de ses
+plus gracieux sourires. Plus tard la lecture développa encore chez moi
+cette passion d'une manière plus prononcée. J'avais tellement foi dans
+ma réussite au loin, que me voyant sans un avenir de mon goût, je pris
+subitement la fatale résolution de m'expatrier pour quelques années
+que je me proposais d'employer aussi fructueusement que possible,
+tant au profit de ma mémoire qu'à celui de ma bourse. Je songeais au
+bonheur que je ressentirais s'il m'était permis de mettre un terme aux
+inexorables coups du sort qui s'appesantissait sur ma famille, et cette
+seule idée suffisait à me consoler de la douloureuse séparation que je
+m'imposais.
+
+Je ne fis part de ma résolution à mes parents que quelques jours
+seulement avant mon départ. Ce fut pour chacun d'eux une triste
+surprise: mais quelques efforts qu'ils fissent pour me détourner de
+cette idée je n'en persistai pas moins dans ma résolution. C'est ainsi
+qu'après avoir reçu la visite de mon bien-aimé frère, qui m'était
+venu faire ses adieux et en même temps ceux de tous mes parents,
+je m'embarquai au Havre, dans le courant du mois d'août 1855 pour
+Montévidéo.
+
+Nous mîmes à la voile par un temps magnifique, mais qui changea
+tellement dès la nuit suivante, que nous restâmes durant tout une
+quinzaine, exposés au gré des flots furieux de la Manche malgré tous
+les efforts que l'on fit pour entrer dans l'Océan Atlantique. Enfin le
+seizième jour le vent changea, la mer redevint calme, nous commençâmes
+à faire bonne route.
+
+Il semblait en nous éloignant que le temps devenait de plus en
+plus radieux; nous naviguâmes de la sorte jusqu'à l'embouchure de
+la Plata sans avoir l'ombre d'un danger à redouter. Cependant nous
+ne devions point arriver à destination sans que je fusse à même de
+me rendre compte de l'horrible situation où se trouvent parfois les
+navigateurs; car à notre entrée dans la Plata, nous essuyâmes la
+plus horrible tempête que l'on puisse imaginer; et nous fûmes jetés
+sur le _banc anglais_ où peu s'en fallut que nous ne périssions
+corps et bien. Nous ne dûmes notre salut qu'à la grande solidité du
+navire, qui heureusement était neuf, et au grand sang-froid de notre
+habile capitaine, qui sut ranimer l'énergie de ses hommes, un instant
+paralysés par la frayeur.
+
+Une fois le danger passé, et le calme rétabli à bord, j'entendis de
+nouveau les hommes de l'équipage, se communiquer leurs projets de
+délassements et de plaisirs. Je ne cessais de les questionner sur
+Montévidéo, où tant d'autres venus avant moi avaient été assez heureux
+pour voir leurs désirs se réaliser; aux vœux de toutes sortes que je
+formais, vint encore se joindre la fébrile impatience de poser enfin le
+pied sur le sol américain que l'on me disait être si merveilleux.
+
+Mais à peine arrivé je fus saisi d'une sorte de pressentiment de
+mauvais augure, quand d'épais tourbillons de fumée s'offrirent à
+ma vue, et que les premiers bruits qui frappèrent mon oreille, aux
+portes du Nouveau-Monde, furent ceux d'une vive fusillade et du canon
+entremêlés.
+
+J'arrivais juste à temps, pour être le témoin d'une de ces
+insurrections si fréquentes dans les républiques de la Plata. Je me
+rendis à terre dès le lendemain matin, et malgré l'état de dissension
+du pays, je me sentis tout rempli d'aise de faire connaissance avec un
+peuple si nouveau pour moi, dont le langage éveilla de suite toute ma
+sympathie.
+
+Je parvins non sans peine à me faire admettre dans un hôtel de
+modeste apparence, le premier que je trouvai sous ma main, et dont la
+porte était fortement barricadée intérieurement. Quoique j'eusse fait
+une traversée des plus heureuses, j'éprouvais le plus grand besoin
+de prendre quelque repos; mais il me fut impossible de dormir, car
+les cris de la populace et une vive arquebusade m'en empêchèrent. Le
+jour suivant, je fus sur pied dès l'aurore, mû par un désir ardent de
+parcourir la ville, ce à quoi je me hasardai, malgré les exclamations
+charitablement hostiles de mon hôte, qui, tout d'abord, craignait de
+perdre un pensionnaire; mais, bientôt rassuré dès qu'il sut que je lui
+laissais tout mon bagage en dépôt, il fut le premier à m'expliquer
+le peu de danger qu'il y avait à parcourir les rues durant le jour.
+Il disait vrai, car malgré les cris et la fusillade, la plupart des
+habitants s'y montraient aussi pour renouveler leurs provisions. J'eus
+bientôt parcouru les principales rues encombrées de soldats presque
+tous nègres, en haillons et les pieds nus, offrant l'aspect d'une
+véritable horde de brigands, et paraissant bien plus redouter les coups
+qu'ils sont sujets à recevoir, que soumis à une discipline quelconque,
+et auxquels, dans ces moments de troubles, on peut attribuer hardiment
+la plus grande partie des crimes et des désordres qui se commettent.
+
+Dans ces pays lointains, c'est à peine si quelques hommes succombent
+dans un combat loyal; car les luttes sont purement dérisoires. Les
+nombreuses victimes que l'on y compte cependant, ont pour cause la
+vengeance que semble faciliter l'obscurité des rues non-éclairées pour
+la plupart. Il n'est pas rare, même en temps de paix, d'entendre la
+nuit, les gémissements de quelque malheureux attardé, ayant négligé de
+se faire reconduire par _Los serènos_ ou veilleurs de nuit, qui
+moyennant une rétribution, illicite à vrai dire, se le transmettent de
+consigne en consigne jusqu'à son domicile. Ces veilleurs portent de
+la main gauche une lanterne, et tiennent une lance de la droite; leur
+armement se complète par un sabre. Ils doivent veiller à la sécurité
+des habitants et crier par les rues les heures et les variations du
+temps. Mais le sentiment du devoir est, pour eux, une chose tellement
+secondaire qu'il leur arrive fréquemment de se refuser à accompagner
+_los ciudadanos_--les citoyens--qui ne leur offrent point
+quelqu'argent. Et beaucoup d'entre eux poussent à un tel point l'amour
+de la propriété, qu'ils n'hésitent nullement à dépouiller ceux qu'ils
+accompagnent gratuitement.
+
+Après un mois et demi de séjour à Montévidéo, pendant lequel je
+visitai tous les environs, le mauvais état des affaires générales,
+me mettant dans l'impossibilité d'employer fructueusement mon temps,
+et de me rendre par terre, soit à l'Assomption soit au Brésil, je me
+déterminai à gagner Buenos-Ayres, voyage que j'effectuai en une nuit
+avec le bateau à vapeur. Je trouvai cette ville également morcelée
+par une guerre intestine dont la fin ne pouvait encore se prévoir, ce
+qui m'empêcha, comme à Montévidéo, de faire usage de mes lettres de
+recommandations.
+
+La vie des étrangers y étant fort compromise, je me vis de nouveau
+dans la nécessité de m'éloigner. Je songeai tout d'abord à Rosario,
+rendez-vous général des Européens; mais ne voulant pas avoir à me
+reprocher plus tard, d'avoir agi trop précipitamment, j'employai tous
+les moyens imaginables afin de me créer quelques relations avec des
+commerçants. Toutes mes tentatives furent vaines, et j'en revins à
+ma première idée de gagner Rosario après avoir exploré toutes les
+provinces Argentines.
+
+Nous étions déjà au mois de février 1856. L'hiver commençant au
+mois de mai, je n'avais donc plus que deux mois pour trouver où me
+fixer. Après avoir visité au sud la Confédération argentine, Carmen
+sur le Rio-Négro, le fort Argentino et la baie blanche, j'errai parmi
+tous les districts Buenos-Ayriens, fort clair-semés à partir du Rio
+Quéquène, cours d'eau rarement tracé, et plus rarement encore dénommé
+sur les cartes. Ayant ainsi vainement parcouru le Tendil, l'Azul,
+le Bragado-Grande, le Bragado-Chico, Mûlita et jusqu'aux moindres
+hameaux et fermes qui relient entre elles ces diverses populations trop
+éloignées les unes des autres pour former une frontière proprement dite.
+
+Reconnaissant qu'en vain, j'avais espéré rencontrer de meilleures
+chances sur ce sol moins battu des Européens, je voulus mettre mon
+premier projet à exécution. Dans ce but, je revins à Quéquène-Grande
+afin de me munir des provisions nécessaires à un semblable voyage,
+recevant sur ma route l'hospitalité des _Estanceros_ ou fermiers
+spécialement adonnés à l'élève et au trafic du bétail.
+
+De retour à Quéquène, j'y fis la rencontre d'un italien nommé
+Pédritto, comme moi fourvoyé dans ce district perdu. Nous ne tardâmes
+guère à lier connaissance; nous découvrîmes en causant, que nous étions
+arrivés l'un et l'autre en Amérique à quelques jours de distance
+seulement, animés tous deux du plus vif désir de nous créer une
+position sortable et que vu les nombreuses difficultés qui nous avaient
+assaillis en débarquant, nous avions formé le même projet de nous
+rendre à Rosario. Dès lors nous ne songeâmes plus qu'à nous réunir pour
+entreprendre ce voyage, d'autant plus difficile, que nous ignorions
+encore l'un et l'autre le langage espagnol, et que nous n'étions point
+cavaliers; ces raisons en nous privant de guides et de chevaux, nous
+forcèrent à voyager pédestrement. Nous confondîmes nos ressources
+pécuniaires, et nous achetâmes des armes et des munitions en quantité
+suffisante pour un mois; nous emportions chacun cinq livres de poudre,
+quinze livres de plomb, quelques provisions de bouche et de menus
+objets de rechange.
+
+Nous n'ignorions point que des dangers et des difficultés sans nombre,
+viendraient nous assaillir, mais nous étions décidés à tout braver,
+nous ne prîmes d'autre précaution que celle d'acheter une boussole
+cadran solaire, et de faire un plan de route, où chaque journée de
+parcours était indiquée; puis nous partîmes avec cette confiance que
+donne à la jeunesse beaucoup de résolution et d'espoir.
+
+Ce fut le 18 mai 1856 que nous fîmes les premiers pas sur le sol
+désert de la Pampa, dans la direction Ouest que nous devions suivre
+jusqu'à la Sierra Ventana seulement.
+
+Mais ainsi que je l'ai déjà dit, cette époque de l'année qui coïncide
+avec l'hiver de ces régions, nous faisait craindre plus de mauvais que
+de beau temps.
+
+En effet le lendemain de notre départ une pluie torrentielle,
+qu'augmentait encore un vent violent et glacial soufflant des
+profondeurs de la Patagonie, nous assaillit cruellement. Ce mauvais
+temps dura quatre mortels jours, pendant lesquels nous fûmes contraints
+pour nous reposer de nous étendre sur la terre détrempée, sans qu'il
+nous fut possible de chasser ni de faire du feu. Nous eûmes la plus
+grande peine à garantir nos armes, dont dépendait notre existence
+durant le cours du long voyage que nous commencions seulement et qui
+déjà s'annonçait pénible et dangereux.
+
+Ce fut seulement dans la soirée du quatrième jour que la pluie
+cessa, et que survint fort à propos, un rayon de soleil qui ranima
+notre ardeur et nous permit de faire sécher nos vêtements. Durant les
+quelques heures que nous nous reposâmes, il nous fut loisible d'admirer
+les immenses plaines vertes et touffues qui se déroulaient à nos yeux,
+jusqu'à l'horizon sans bornes et dont le soleil couchant faisait
+ressortir toute la beauté.
+
+Avant le retour de la nuit nous avions de nouveau endossé nos
+vêtements alors parfaitement secs, et nous pûmes profiter de la
+facilité que nous offrait la chasse aux viscachas (_note A_), pour
+renouveler nos provisions; car nous avions épuisé, ce jour même, le peu
+qui restait de notre pain trempé de pluie. Nos forces étant réparées
+et notre moral raffermi, nous consultâmes notre plan de route et notre
+boussole, puis nous prîmes la direction Sud-Est qu'elle nous indiquait,
+parfaitement convaincus que nous faisions bonne route pour le Rosaire.
+Notre marche devenait de plus en plus difficile, obstruée qu'elle était
+par une masse compacte de hautes herbes qui nous obligeant à lever les
+jambes outre mesure, nous fatiguaient extrêmement. De plus, la terre
+fort détrempée endommageait et élargissait tellement nos chaussures que
+nous étions fréquemment menacés de les perdre. C'est ce qui nous arriva
+en effet la nuit suivante et pendant la plus complète obscurité, alors
+que nous étions engagés dans un bas-fond vaseux, dont nous eûmes toutes
+les peines du monde à nous tirer. Comme il nous avait été impossible
+de nous procurer des souliers de rechange avant notre départ de
+Quéquène-Grande, nous fûmes dès lors réduits à affronter pieds nus, un
+sol souvent hérissé de pierres anguleuses ou d'épines et l'intensité du
+froid qui augmentait de plus en plus.
+
+Vers la matinée du cinquième jour, malgré les nombreuses difficultés
+qui semblaient devoir s'opposer à notre marche, nous n'avions pas moins
+parcouru déjà une assez grande distance, lorsque dans la soirée qui
+suivit, nous rencontrâmes une rivière étroite, profonde et encaissée
+dans un terrain à pic qu'il nous fallut songer à traverser. Descendre
+au bord de l'eau fut un véritable travail, vu l'élévation de la rive
+escarpée; le reste du jour fut employé à rechercher un passage pour
+gagner le côté opposé. Quand nous réussîmes à le trouver il était déjà
+fort tard, et nous étions tellement accablés de lassitude, que nous
+préférâmes en remettre la traversée au lendemain. Le côté où nous
+étions paraissait du reste nous promettre un abri plus sûr contre le
+vent glacial qui ne cessait de souffler avec violence. Mais afin de
+nous garantir complètement de la température froide et humide, nous
+imaginâmes de creuser, avec nos couteaux, une grotte dans le flanc
+de la falaise escarpée. Ce travail achevé nous poussâmes la minutie
+jusqu'à brûler dans l'intérieur, un amas de broussailles pour en sécher
+les parois; et après avoir fait honneur à un excellent souper composé
+d'un gigot de gama, produit de notre chasse, nous nous installâmes dans
+notre réduit encore chaud, qui semblait promettre à nos corps brisés de
+fatigue une délicieuse nuit de repos.
+
+Mais hélas! on ne ne songe jamais à tout! et dans notre grande
+préoccupation de bien-être, nous n'avions prêté aucune attention à la
+crue des eaux qui s'était déjà fait sentir dans le jour. A peine avions
+nous clos la paupière que notre grotte, soudainement envahie par l'eau
+tourbillonnante et rapide, faillit devenir notre tombeau. N'étant fort
+heureusement pas encore bien endormi, j'eus le temps d'éveiller mon
+compagnon et de saisir nos armes pour fuir.
+
+Mais s'échapper n'était pas chose facile à deux hommes ainsi surpris
+par le danger au moment de leur premier sommeil. Il fallut nous frayer
+un chemin à travers les eaux déchaînées et les ténèbres, et nous servir
+de nos poignards comme d'échelons, pour franchir un escarpement élevé
+qui, battu à sa base par l'inondation, menaçait à chaque mouvement un
+peu brusque de notre part, de s'écrouler sur nous. Malgré tout notre
+sang-froid, il fallut que la providence nous vînt en aide, car malgré
+l'imminence du péril nous eûmes le bonheur d'atteindre sains et saufs
+le sommet de la falaise munis de toutes nos armes. Nous eûmes seulement
+à déplorer la perte d'une partie de nos munitions, de notre poudre et
+des menus objets de rechange que nous possédions, lesquels devinrent
+sous nos yeux, la proie du torrent impétueux. Cette nuit commencée sous
+de si tristes auspices s'acheva cependant dans un sommeil profond, et
+le lendemain à notre réveil, il ne nous serait resté du danger passé,
+qu'un souvenir fait plutôt pour nous encourager que pour nous abattre,
+si nous n'eussions pas été obligés d'attendre pendant deux longs jours
+de privation absolue et de famine, que la baisse des eaux nous permît
+de franchir la rivière.
+
+Le troisième jour seulement nous en tentâmes le passage après avoir
+fait un paquet de nos hardes et l'avoir placé sur notre tête. Nous
+nagions d'une main, tandis que de l'autre nous nous efforcions de tenir
+nos fusils et nos revolvers hors de l'eau, mais ce n'était pas chose
+facile à exécuter. Le courant d'une force extrême nous entraîna dans
+un tourbillon où nous faillîmes périr tous deux; et lorsque enfin nous
+abordâmes la rive opposée nous étions totalement à bout de forces. Nous
+fûmes cependant assez heureux pour pouvoir faire un bon feu de racines
+qui ranima nos membres engourdis, fit sécher nos vêtements et nos armes
+que nous visitâmes avec le plus grand soin.
+
+Si d'un côté ces douloureuses épreuves augmentaient notre confiance en
+nos forces et notre mépris du danger, d'un autre elles ralentissaient
+notre marche. En outre, nos pieds déjà en sang nous faisaient souffrir
+d'autant plus cruellement que nous n'avions plus aucun moyen de les
+garantir ni contre les aspérités du sol, ni contre l'influence de la
+gelée. Vers le milieu du jour pourtant, ayant eu l'heureuse chance de
+tuer une biche-gama (_note B_) que nous fîmes rôtir, un peu de
+gaîté se mêla à notre repas et le rendit délicieux. Du cuir de cet
+animal nous essayâmes de nous faire des sandales, mais cette chaussure
+délicate, en outre qu'elle ne pouvait suffire à nous garantir contre
+les pierres et les épines, se déchira promptement. Elle ne servit
+pas même à diminuer l'effet du froid intense sur nos plaies vives.
+Incapables désormais de doubler le pas, nous résolûmes afin de ne
+point prolonger notre voyage outre mesure de marcher jour et nuit en
+n'accordant aux besoins impérieux du sommeil et de la faim que le temps
+strictement nécessaire.
+
+En dépit de ce calcul économique, nos provisions s'épuisèrent
+promptement sans qu'il nous fût possible de les remplacer, car nous
+étions entrés dans _uno campo_ ou espace de pampas, au sud-ouest
+de quelques montagnes se ralliant à la sierra Ventana par les accidents
+d'un terrain d'une nature calcaire et où de nos yeux avides, pauvres
+voyageurs affamés, nous n'aperçûmes aucune trace d'animaux ni de
+végétation.
+
+Le jour tout entier s'écoula lentement sans nous laisser entrevoir le
+moindre atôme qui put apaiser notre faim et notre soif. Le soir venu,
+ne trouvant aucun abri, nous fûmes réduits à nous coucher sur le sol
+pierreux et blanc de givre. Aux atroces tortures que nous faisait
+éprouver la faim, succéda l'inertie la plus complète. Grâce à Dieu
+pourtant, l'ardente fièvre que nous éprouvions vint clore nos paupières
+d'un sommeil de plomb, pendant lequel nos membres endoloris et accablés
+de lassitude, puisèrent de nouvelles forces. A notre réveil, nous
+reprîmes notre triste pélerinage à travers des plaines d'une nature
+salpêtrée et couvertes de nombreux étangs salés, de peu de profondeur,
+dont les eaux infectes, au goût de cuivre, reposent sur un lit de vase
+noire et nauséabonde dans laquelle disparaissent parfois les animaux
+attirés par la soif et trompés par la limpidité de l'eau.
+
+Sur ces lacs se tenaient des myriades de _phoénicoptères_ au
+long cou, au corps étroit sans queue, hauts sur pattes, et dont les
+ailes du ponceau le plus vif se détachaient avec éclat sur la blancheur
+irréprochable de toutes leurs autres plumes. A notre approche nous les
+vîmes s'envoler simultanément, leur cou tendu, leurs longues pattes
+jointes en arrière en forme de gouvernail, et fuir silencieusement avec
+la vitesse et la légèreté d'une flèche dont ils ont toute l'apparence.
+Je voulus en tirer quelques-uns, mais mon fusil ayant fait long feu je
+ne pus y réussir.
+
+Bien que nos pieds fussent profondément écorchés et remplis d'épines,
+les angoisses de la faim nous avaient plongé dans un tel état de
+surexcitation et de délire qu'à peine nous faisions attention au
+douloureux contact de la terre gelée. Nos entrailles étaient atteintes
+de souffrances mille fois plus horribles que la mort.
+
+Dans les courts instants de répit que nous laissa cette longue et
+cruelle journée nous mangeâmes de la terre et les premières racines
+qui nous tombèrent sous la main, sans pouvoir étancher notre soif,
+que semblait augmenter encore la vue continuelle des lacs salins. Mon
+compagnon, quoique beaucoup plus fort que moi, en apparence, ayant plus
+tôt ressenti les tristes effets de la faim et ayant aussi eu recours
+beaucoup plus tôt aux moyens extrêmes dont je parle était en proie
+à de telles souffrances qu'il se roulait sur le sol en poussant des
+cris déchirants qui n'avaient plus rien d'humain. La nuit ne revint
+pas sans que je fusse à mon tour plongé dans ce triste état. Nous nous
+reprochions l'un et l'autre notre voyage, dans les termes les plus
+amers; ou bien, dans les courts intervalles où la souffrance semblait
+ne plus avoir de prise sur nous, nous étions comme plongés dans une
+douce béatitude voisine de l'extase et, les larmes aux yeux, nous nous
+demandions réciproquement pardon de nos brusqueries.
+
+La nuit suivante ne ramena point le sommeil dans nos sens torturés;
+nous demeurâmes les yeux ouverts sur le désert, et la pensée fixée
+sur notre triste situation. Le lendemain, troisième jour de jeûne,
+l'épreuve fut plus terrible encore; nous avions tous deux le délire.
+Nous échangeâmes jusqu'à des menaces et des voies de fait. Notre
+marche fut lente et souvent interrompue par la lassitude. Notre soif
+fut telle qu'à défaut d'eau, nous avalâmes jusqu'à des cailloux, et
+que nous eûmes recours pour l'apaiser à l'extrême et répugnant moyen
+dont parlent tant de relations de naufrages; ou bien encore, lorsque
+le terrain était humide de givre nous y promenions notre propre linge
+pour le tordre ensuite au dessus de notre bouche. Cédant de nouveau à
+la rage de la faim nous mangeâmes des racines que nous ne connaissions
+point, dont le goût était révoltant et qui nous indisposèrent gravement.
+
+Le soir succéda à cet interminable jour, et le seul allégement que
+nous pûmes apporter à nos souffrances, fut un peu de feu alimenté par
+quelques rares épines glanées çà et là sur le sol de la pampa. Assis
+tous deux tristement autour de notre humble foyer, nous sentant trop
+faibles pour supporter plus longtemps l'horrible épreuve des angoisses
+de la faim, à bout de force et d'espérance nous sentîmes poindre
+l'un et l'autre en nous la terrible tentation de mettre fin à nos
+souffrances. Tout en préparant nos armes à cet effet, nous vînmes à
+penser amèrement au foyer de la famille, aux êtres chéris que nous ne
+devions plus revoir. Ces souvenirs nous conduisirent à élever notre
+âme à Dieu. L'invocation de son nom faite à haute voix nous fit sentir
+combien était grande la lâcheté qui s'était emparée de nous; notre
+courage se retrempa dans la prière et au plus profond désespoir succéda
+l'assoupissement: cette nuit-là nous dormîmes. Notre réveil fut moins
+triste que les précédents: nous nous sentîmes plus dispos quoique
+extrêmement faibles. Nos jambes fatiguées, meurtries et écorchées ne
+nous permettaient plus d'avancer que bien lentement.
+
+Nous marchions cependant, aiguillonnés par le besoin de nourriture,
+lorsque quelques heures plus tard nous eûmes enfin le bonheur de
+reconnaître un changement dans la nature du sol, désormais sablonneux
+et planté de _génériums-argentinus_, ou _cortadéras_, en
+indien, _Koëny_, hautes touffes d'herbes qui ne se trouvent
+généralement qu'aux abords des étangs et des cours d'eaux. Le terrain
+devenait moins dur à nos pieds sanglants, et un peu plus loin nous
+atteignîmes effectivement un étang où nous pûmes étancher notre soif
+aride. C'était beaucoup déjà; mais à cette première trouvaille il nous
+en fallait ajouter une seconde, des aliments; car cette eau qui nous
+avait causé une si grande joie et nous avait tout d'abord soulagés
+devait rendre l'impression de la faim encore plus insupportable. En
+conséquence, nous nous mîmes en devoir d'inspecter les pourtours de
+l'étang en prenant chacun un côté opposé afin de nous rencontrer de
+temps à autre.
+
+Une première exploration étant devenue infructueuse, je revenais
+anéanti, découragé, lorsqu'un bruit qui se fit entendre derrière moi
+au milieu des hautes herbes m'ayant fait tourner la tête, j'aperçus
+un puma qui épiait mes mouvements et semblait prêt à s'élancer de
+mon côté. Bien que cet animal n'ait rien dans sa taille et dans son
+allure du lion d'Afrique, dont les Américains lui ont donné le nom, ma
+première impression à sa vue, fut le saisissement; ma seconde fut de
+faire feu sur cet habitant du désert. Je l'atteignis en plein poitrail:
+rendu furieux par sa blessure, il se traîna vers moi en allongeant ses
+griffes comme pour me saisir; heureusement les forces vinrent à lui
+manquer, il me fut facile de l'achever à l'aide de mon poignard. Au
+bruit de la détonation, mon compagnon accourut. Il fut agréablement
+surpris du produit de ma chasse, et m'en félicita sincèrement, en
+s'assurant préalablement que le sang dont j'avais les mains couvertes
+était autre que le mien.
+
+Nous dépouillâmes en peu d'instants le puma, que nous éventrâmes
+ensuite, en ayant soin de le maintenir sur le dos pour ne point perdre
+le sang que nous bûmes à même le corps. Peu d'instants après, accroupis
+autour d'un feu de broussailles, sur lequel nous flambâmes plutôt que
+nous ne fîmes cuire les quartiers de puma, nous nous gorgeâmes avec
+voracité de cette chair tout à la fois grasse et coriace, mais qui nous
+parut délicieuse.
+
+Après tant de fatigues et de privations, un repos d'un jour ou deux
+nous parut indispensable. L'endroit où nous étions était favorable;
+nous y fîmes halte. Grâce aux nombreuses touffes de _generium_
+qui encadraient l'étang, il nous fut facile de nous abriter et de nous
+faire un lit plus moëlleux que la terre gelée. La fièvre nous quitta;
+mais l'état de nos pieds empirait; nous ne pouvions les poser à terre
+sans croire fouler du verre cassé. Après les avoir enveloppés de
+notre mieux avec les lambeaux de notre linge, nous jugeâmes prudent,
+néanmoins, de reprendre le cours de notre malheureux voyage en faisant
+usage de nos fusils comme de bâtons jusqu'à ce que nos plaies fussent
+suffisamment échauffées pour engourdir les douleurs qu'elles nous
+causaient. Nous prenions à tâche de nous distraire en formant des
+projets pour l'heureux jour où nous arriverions enfin à destination.
+
+Nous cheminâmes de la sorte trois jours encore durant lesquels nous
+fûmes assez favorisés pour tuer un lièvre et un daim qui suffirent aux
+besoins démesurés de nos estomacs sur lesquels l'air vif du désert
+agissait d'une manière presque tyrannique. Loin de nous en désoler
+nous nous réjouissions au contraire extrêmement, car la nature du pays
+semblait par sa riche apparence nous présager d'abondantes chasses.
+
+Mais il était écrit là-haut que tous les malheurs nous accableraient
+tour à tour et que nous aurions vainement surmonté les terribles
+tourments de la fatigue et de la faim. Une plus cruelle épreuve encore
+nous attendait: notre boussole, objet si précieux pour nous, s'était
+avariée, dans les eaux du torrent où nous avions failli périr; depuis
+lors, par une étrange fatalité, le soleil ne s'était point montré et
+nous n'avions pu remédier à ce grave inconvénient. Fatigués d'esprit
+et de corps, nous nous étions jusque-là contentés d'un simple coup
+d'œil sur l'instrument dont l'aiguille s'était rouillée dans son
+encastrement. Mon plan de route n'existait plus depuis longtemps déjà,
+lorsqu'au retour du soleil nous nous aperçûmes que nous avions fait
+fausse route, en suivant la direction sud-ouest, point diamétralement
+opposé à celui vers lequel nous devions marcher. Au lieu de côtoyer
+le territoire Indien nous nous y étions complètement engagés depuis
+longtemps déjà.
+
+Quoique cette certitude fût accablante, nous tentâmes néanmoins de
+changer de direction, en nous rapprochant des montagnes que nous
+apercevions au loin devant nous, comptant y trouver plus de sécurité.
+Nous fûmes assez heureux pour repasser une rivière que nous avions
+déjà franchie la veille, et de les atteindre avant que le temps,
+déjà menaçant depuis le matin, ne devint mauvais. Nous pûmes nous
+y construire un petit réduit dans un des plis du terrain à l'aide
+des nombreuses pierres plates qui jonchaient le sol en cet endroit.
+Pendant quarante-huit heures, assiégés par une affreuse tourmente, nous
+restâmes blottis avec quelques provisions provenant de nos dernières
+chasses, sans pouvoir nous aventurer au-dehors; car la pluie et les
+rafales de vent faisaient ébouler de véritables avalanches de pierres
+de toutes les pentes rocheuses qui nous environnaient.
+
+La tourmente apaisée, nous trouvâmes les matériaux d'un bon feu,
+dans les nombreuses épines--_mamouël cêton_--(_note C_),
+qui hérissaient le sol, et qui toutes portaient les traces d'un
+précédent incendie. Ce fut pour nous une preuve évidente du voisinage
+des Indiens; car nous n'ignorions pas, qu'il est dans leur habitude
+d'incendier ainsi les champs qu'ils abandonnent.
+
+Avant de suivre la nouvelle direction que nous adoptâmes, lorsque notre
+boussole fut réparée, il était urgent de renouveler nos provisions de
+route, et par conséquent de rentrer dans la plaine où sous nos yeux un
+grand nombre de gamas se prélassaient au soleil du matin. Plusieurs
+légèrement atteintes nous échappèrent grâce à la distance et à leur
+agilité; une seule, blessée de deux coups de feu, nous parut hors
+d'état de fuir bien loin; nous nous élançâmes à sa poursuite avec
+toute l'ardeur que nous permettait la faiblesse de nos jambes. Déjà
+sa course paraissait se ralentir visiblement, et l'espoir de nous en
+rendre maître grandissait d'autant plus, quand soudain, au détour
+d'une éminence, nous vîmes avec terreur un parti d'Indiens qui étaient
+évidemment sur la piste d'une proie quelconque: homme ou gibier.
+
+Regagner l'antre de la montagne et notre hutte, était ce que nous
+avions de mieux à faire; nous fûmes assez heureux pour exécuter ce
+mouvement de retraite sans être vus. Pendant deux longs jours, tapis
+dans notre cachette, appréhendant d'y être d'un moment à l'autre
+découverts et assaillis par un ennemi sauvage et sans pitié, nous ne
+tardâmes pas à y être assiégés par la faim. Obligés de tenter quand
+même une sortie le troisième jour, pour renouveler notre chasse, nous
+reprîmes confiance et espoir, en tirant à peu de distance une gama
+d'assez belle taille. Déjà je la chargeais sur mes épaules, lorsque les
+Indiens, fort nombreux cette fois, surgirent comme par enchantement
+de tous les replis du terrain et nous entourèrent en se livrant à une
+joie féroce, en poussant des cris gutturaux tout en brandissant leurs
+lances, leurs _boleadoras_, boules--en indien _locayos_--et
+leurs lazzos.
+
+Rien ne me parut plus bizarrement triste, que l'aspect de ces êtres
+à demi nus, montés sur des chevaux ardents qu'ils manient avec une
+sauvage prestesse, ainsi que la couleur bistrée de leurs robustes
+corps, leur épaisse et inculte chevelure, tombant autour de leur
+figure et ne laissant entrevoir à chacun de leurs brusques mouvements,
+qu'un ensemble de traits hideux, auxquels l'addition de couleurs vives
+donnait une expression de férocité infernale.
+
+Le résultat d'une lutte entre nous et cette bande, ne pouvait être
+douteux, mais nous jugeant perdus sans espoir, et regardant la mort en
+face, nous nous serrâmes la main, en nous exhortant mutuellement à une
+bonne et commune défense, puis nous fîmes feu sur les plus avancés de
+nos ennemis. Un d'entre eux, plus grièvement blessé que quelques-uns
+de ses compagnons, tomba de cheval; mais sa chûte n'arrêta point
+les autres qui se ruèrent en masse sur nous, pendant que nous nous
+empressions de recharger nos armes. Mon camarade, accablé par le nombre
+et percé de coups, tomba pour ne plus se relever. De mon côté, vivement
+pressé, je venais d'avoir l'avant-bras gauche transpercé par une des
+lances que je m'efforçais de détourner de ma poitrine, quand une de
+ces boules de pierre, dont se servent également les gauchos, soit pour
+renverser les chevaux sauvages au plus fort de leur course, soit pour
+assommer les bœufs, m'atteignit en pleine tête et me fit rouler inanimé
+sur le sol. Je reçus encore d'autres blessures et d'autres contusions,
+mais je n'en eus connaissance que quand je sortis de mon évanouissement
+et que je tentai de me relever, sans pouvoir y parvenir.
+
+Les Indiens qui m'entouraient, voyant mes mouvements convulsifs, se
+disposaient à y mettre un terme en m'achevant, lorsque l'un d'eux,
+jugeant sans doute, qu'un homme aussi dur à mourir, ferait un utile
+esclave, s'opposa à leur dessein. Cet homme après m'avoir complètement
+dépouillé me lia les mains derrière le dos, puis me plaça sur un cheval
+aussi nu que moi-même et m'y assujettit étroitement par les jambes.
+
+Alors commença pour moi un voyage vraiment terrible, et je renouvelai
+à un siècle et demi d'intervalle, à l'autre bout du monde, la course
+épouvantable de Mazeppa. La perte continuelle de mon sang me livra à
+une succession d'agonies et de faiblesses pendant lesquelles je me
+trouvai balloté de côté et d'autre comme un fardeau inerte, au galop
+d'un cheval sauvage qu'aiguillonnaient ses barbares maîtres.
+
+Combien dura ce supplice? je n'en sais rien; tout ce que je me
+rappelle, c'est qu'à la fin de chaque jour on me déposait à terre sans
+me délier les mains; les Indiens craignant sans doute de ma part,
+malgré le triste état où je me trouvais, quelque tentative de fuite ou
+de suicide. Pendant tout ce long voyage qui me parut une éternité, je
+ne mangeai quoi que ce fût, bien que les Indiens m'offrissent de temps
+en temps des racines.
+
+Arrivé au camp de la horde, lieu de notre destination, on enleva
+enfin les liens étroits qui m'avaient torturé les pieds et les mains
+au point qu'ils ne pouvaient m'être d'aucun usage. Incapable de me
+mouvoir je restai étendu sur la terre, au milieu de mes ravisseurs.
+Hommes, femmes, enfants, tous me contemplaient avec une curiosité
+farouche, sans qu'un seul d'entre eux cherchât à me procurer le moindre
+soulagement. Au récit de ma résistance sans doute, que mon maître
+renouvelait à chacun, des gestes menaçants m'étaient adressés.
+
+Le soir seulement de cette demi-journée de poignantes émotions, on me
+présenta de la nourriture, à laquelle je ne me sentis pas encore la
+force de faire honneur; c'était de la viande crue de cheval, principal
+aliment de ces nomades. La nuit qui suivit, un monde de pensées
+m'accabla. Dans mon insomnie, j'avais toujours présente à la pensée, la
+mort de mon compagnon. Je formais mille conjectures sur la destinée que
+me réservaient les Indiens. La plus grande probabilité me paraissait
+être qu'ils me gardaient pour quelque solennel supplice: cependant il
+n'en fut rien.
+
+Sans avoir la moindre pitié pour ma triste position dont ils se
+riaient, ils me laissèrent pendant plusieurs jours sans rien exiger de
+moi. Je pus ainsi donner quelque repos à mon corps brisé et voir l'état
+de mes nombreuses blessures s'améliorer un peu, sans autre secours que
+celui de la volonté divine et de l'application que je fis de certaines
+herbes.
+
+Mais la nudité complète à laquelle j'étais condamné ne tarda point à
+me devenir des plus sensibles. A dormir sur la terre, sans abri, sans
+couverture, mon malaise augmenta; je gagnai des douleurs aiguës dans
+tous les membres. Puis à son tour vint la faim, une faim voisine de la
+rage pendant laquelle je tentai vainement de me nourrir d'herbes et de
+racines. Il fallut me résigner à ne dévorer que de la chair sanglante,
+comme le font les Indiens eux-mêmes; mais chaque fois que j'achevais un
+si répugnant repas, le cœur me manquait. Ce ne fut qu'à la longue que
+je parvins à surmonter l'horreur que ce genre de vie m'inspirait.
+
+Que de fois un morceau de chair crue à la main, et réduit à disputer
+chaque bouchée de cet effroyable mets aux chiens affamés qui
+m'entouraient en s'entre-battant, je me suis laissé aller à établir
+mentalement une comparaison entre cet ignoble repas et la table
+élégamment ornée, couverte de linge éblouissant, de riches porcelaines
+et de brillants cristaux, autour de laquelle nos heureux d'Europe,
+dégustant avec insouciance les mets les plus délicats et les vins les
+plus généreux, font assaut de saillies spirituelles et de doux propos.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+En quelles mains j'étais tombé.
+
+
+A l'époque où le soleil ne se couchait pas sur les domaines des
+monarques espagnols, les vastes plaines qui se déroulent entre
+Buenos-Ayres et le détroit de Magellan, d'un côté, et de l'autre,
+entre l'Atlantique et les Andes jusqu'à Mendoza, était censé faire
+partie de la vice-royauté de la Plata, bien que la plupart des Nomades
+qui les occupaient fussent alors, comme à présent, libres de tout
+joug. Aujourd'hui une ligne fluctueuse, déterminée, à l'est, par la
+Cordillière de Médanos et le Rio-Salado, au nord, par le Rio-Quinto,
+le Cerro Verde et le cours entier du Diamante qu'elle remonte jusqu'au
+sein des Andes, forme la limite commune de la Confédération Argentine
+et de la Pampa indépendante; au sud du Rio Négro commence la Patagonie.
+
+Plus de trois ans de séjour forcé dans ces régions m'ont mis à même
+d'y connaître trois groupes distincts de population, dont chacune
+correspond à une division naturelle du sol.
+
+Dans la zône de l'est, qui va du Rio Salado au Rio Colorado,
+vivent les Pampéens proprement dits, divisés en sept tribus. La
+région boisée, qui s'étend entre le lac _Bévédèro_ et le
+_Courou-Lafquène_--lac Noir,--ainsi que le long des cours
+d'eau qui remontent de ce dernier lac jusqu'au Rio Diamante,
+est la terre des _Mamouelches_--habitants des bois--qui
+forment huit tribus importantes que les Indiens désignent par les
+appellations de: _Ranquel-tchets_, _Angneco-tchets_,
+_Catrulé-Mamouel-tchets_, _Quinié-Quinié-Ouitrou-tchets_,
+_Lonqueil-ouitrou-tchets_, _Renangne-Cochets_,
+_Epougnam-tchets_ et _Motchitoué-tchets_. Toutes ces tribus
+sont également subdivisées et chacune des subdivisions a son chef.
+
+Enfin du Rio Colorado, jusqu'au midi du Rio Négro, fleuve étroit, mais
+profond, dont le cours est plus long que celui du Rhin ou de la Loire,
+j'ai compté neuf tribus de Patagons, dont voici les noms:
+
+Les _Payou-tchets_, les _Puel-tchets_, les
+_Caillihé-tchets_, les _Tchéouel-tchets_, les
+_Cangnecaoué-tchets_, les _Tchao-tchets_, les
+_Ouili-tchets_, les _Dilma-tchets_, et les
+_Yacanah-tchets_.
+
+Chacun sait que l'Amérique méridionale est citée comme étant un pays,
+qui par la nature de son climat, de son sol et de ses productions,
+présente les plus grands contrastes; mais on ne connaît que fort peu
+l'intérieur des terres habitées par les Patagons.
+
+Quelques détails ne seront donc point ici déplacés.
+
+Depuis Quéquène, notre point de départ, jusqu'à la Sierra Ventana
+(_note_ D), et très au loin dans la direction sud-ouest que
+nous avions tout d'abord été forcés de prendre, nous parcourûmes mon
+compagnon et moi un sol accidenté, le plus souvent d'une fertilité dont
+on n'a aucune idée. Il était entrecoupé çà et là par quelques torrents
+dont les eaux limpides, vont, tout en se jouant avec rapidité sur un
+fond rocheux et inégal, se perdre dans un lac profond dont le niveau
+ne varie jamais, quelle que soit l'affluence des cours d'eau qui s'y
+jettent. Les Indiens nomment ce lac _Gualichulafquéne_--le lac du
+Diable.
+
+Toute cette partie du désert américain jusqu'au Rio-Colorado est
+d'un aspect des plus flatteurs; exploitée par une nation active et
+intelligente, cette contrée serait la source de grandes richesses
+car le sol y est partout noir et vierge et rendrait facilement au
+centuple la semence qu'on y laisserait tomber. Sous une épaisse et
+haute couche d'herbe, à peine atteinte par le givre, il nous fut
+facile de voir celle de l'année précédente qui ne lui était vraiment
+inférieure que par sa couleur, et sous cette dernière, une troisième
+dont la décomposition n'était point encore achevée. Nous trouvâmes dans
+ces endroits une chasse abondante et variée, des _gamas_, des
+_lamas_, des _Nandous_--autruche de la Patagonie,--jusqu'à
+des perdrix de la plus grande espèce et quantité de petits étangs d'une
+eau douce et agréable.
+
+Jusqu'au Colorado, dans toute la direction sud-ouest et sud, cette
+fertilité devient irrégulière et diminue sensiblement; elle n'apparaît
+plus qu'entrecoupée par un sol tantôt sablonneux, tantôt rocheux;
+ou bien encore, le plus souvent, d'une nature salpêtrée et couvert
+d'étangs salés et infects, d'une limpidité trompeuse. Ces sortes
+d'étangs, fort communs dans les parages nord, et nord-ouest, sont dans
+le sud et le sud-ouest fort souvent entremêlés à d'autres lacs salés,
+généralement fort profonds, d'une grande étendue, dont le niveau varie
+fréquemment et dont les eaux sont chaudes en hiver et glaciales durant
+l'été. Ces lacs donnent un sel magnifique, dont les Indiens font
+d'amples provisions, tant pour leur consommation particulière que pour
+celle des autres tribus, qui le leur achètent à vil prix.
+
+Les abords de ces lacs sont généralement durant l'hiver entièrement
+dépourvus de verdure; mais cependant leurs eaux bleues, profondément
+emprisonnées entre des rives d'une nature crayeuse, forment un
+contraste admirable, et l'on se croirait presque transporté par un beau
+temps au sein des mers glaciales.
+
+Pendant l'été, au sommet des rives de ces lacs, se montrent quantité
+de broussailles épaisses, que les Indiens nomment _Tchilpet_ et
+dont les feuilles leur sont d'un très-grand secours pour soigner leurs
+bestiaux blessés; les parties inférieures sont abondamment pourvues
+d'une sorte de végétation composée de petites tiges rondes et minces,
+terminées en pointe, sans aucune feuille, dont la hauteur ne dépasse
+point vingt-cinq centimètres. Cette herbe est intérieurement conformée
+absolument comme le jonc commun, mais sa grosseur ne dépasse pas
+celle d'une aiguille à tricoter. Les chevaux et les bœufs en mangent
+quelquefois, mais sa dureté et son âcreté la leur rend indigeste.
+Enfin, à une assez grande distance, ce singulier assemblage de
+fertilité et de stérilité cesse brusquement; puis quelques montagnes de
+granit noir, de formes peu variées, à l'aspect sévère, infranchissables
+et isolées les unes des autres complètent le bizarre tableau de cette
+sauvage et silencieuse nature, tout à la fois superbe et triste.
+
+Au-delà apparaissent les rives du Rio Colorado qui sont fort
+accidentées vers sa source. Ce fleuve s'échappe d'un pays montagneux
+et entrecoupé de profondes vallées dans lesquelles circulent également
+d'autres cours d'eau, sortant aussi du sein des Andes. Les uns viennent
+de la direction ouest-nord-est, les autres de celle ouest-sud-est,
+mais ces divers affluents ne viennent grossir le Colorado que beaucoup
+plus au loin. A l'endroit où commence, pour ainsi dire, cette vaste
+plaine émaillée de verdure qui s'étend jusqu'à la côte orientale, et
+qu'habitent le plus généralement les _Puelches_ échelonnés sur
+l'une et l'autre rive de ce fleuve, on rencontre une grande quantité
+de _génériums-argentinus_, dont la prodigieuse hauteur masque
+leur _Roukahs_--maisons--à la vue des voyageurs qui tombent ainsi
+entre leurs mains sans s'en douter; ces herbes touffues, servent aussi
+la plupart du temps, de repaires aux pumas et aux jaguars épiant la
+_gama_ au passage.
+
+Au Rio-Colorado que j'avais déjà franchi bien avant le commencement
+de ma douloureuse captivité se rattache un de mes plus saisissants
+souvenirs. Ce fut sur sa rive gauche que nous éprouvâmes, mon compagnon
+et moi, la seule joie qu'il nous fût permis de goûter lors de notre
+triste et aventureuse pérégrination. Cette joie, qui fut alors si
+grande pour nous, pauvres voyageurs éprouvés par la misère, la maladie
+et les privations de toutes sortes, eut pour cause la rencontre de
+quelques navets monstrueux et exquis d'une aussi belle venue que
+s'ils eussent été cultivés par la main d'un habile jardinier. Tout en
+profitant de cette bonne fortune dont nous rendîmes grâces au ciel,
+nous nous perdîmes en conjectures sur la manière dont avait pu croître
+ce légume, dans des régions beaucoup plus froides que le Chili, et
+tellement éloignées de tout peuple, que sans nul doute, aucun être
+humain ne les avait encore parcourues. Mais ce ne fut que plus tard,
+lorsque je vécus au milieu des Indiens, qu'il me fut facile de me
+rendre compte de ce fait et que j'attribuai la venue de ce légume à
+quelque excursion faite par les sauvages, connaissant leur habitude
+d'emporter pêle-mêle tout ce qu'ils trouvent dans les fréquents
+pillages qu'ils effectuent chez les Hispanos-Américains quitte à se
+débarrasser chemin faisant à leur retour des choses qui leur sont
+inutiles ou inconnues. Mais toutefois ce qui ne laissa pas que de me
+sembler aussi surprenant que cette trouvaille, ce fut l'impossibilité
+d'en retrouver jamais d'autres, car j'eus maintes fois depuis
+l'occasion de parcourir ces mêmes parages avec les Indiens mes maîtres.
+
+Inutile de dire que la manière de vivre de tous les nomades dont j'ai
+à entretenir le lecteur, diffère en raison des nombreuses variétés
+de la nature du sol et du climat. Les uns résidant dans la portion
+septentrionale, la plus tempérée des Pampas, sont à demi-vêtus et se
+ressentent du voisinage des populations Argentines, avec lesquelles ils
+sont alternativement en paix ou en guerre. Les autres, Patagons, fort
+éloignés de ces premiers, n'ayant sous leurs yeux que le rivage de la
+mer ou l'immensité de leurs steppes stériles, vivent à l'état nomade
+dans toute sa rudesse primitive.
+
+La tribu aux mains de laquelle le sort m'avait livré était celle des
+_Poyuches_ qui errent indifféremment sur l'une et l'autre rive
+du Rio-Négro depuis le voisinage de l'île Pacheco, jusqu'au pied des
+Cordillières, pays montagneux et entrecoupé de profondes vallées. Le
+genre de vie de ces Indiens, peu nombreux, offre moins d'intérêt que
+celui des Patagons Orientaux, et leur seul moyen d'existence est la
+chasse au _guanaco_--lama sauvage,--aux nandous et aux gamas.
+Bien que leurs parages ne soient pas, comme on l'a cru jusqu'alors,
+complètement arides, les Poyuches ne possèdent que peu de bestiaux.
+Leur petit nombre de chevaux et de bœufs provient des échanges qu'ils
+font avec les autres tribus au moyen de _Makounes turquets_ ou
+manteaux en cuir de guanaco qui sont généralement fort appréciés par
+les indigènes et par les Hispanos-Américains; mais comme ce trafic
+n'a lieu que sur une très-petite échelle, ils sont fort pauvres et ne
+peuvent que rarement entreprendre les expéditions lointaines auxquelles
+se livrent constamment les Puelches et les Pampéens dont ils sont
+séparés par de grandes distances. Leur intelligence est bornée, leur
+caractère grave, leur physionomie empreinte d'une férocité sauvage et
+d'une hardiesse incroyable. Ils sont peu communicatifs, mais doux et
+serviables entre eux. Ils sont très-courageux et très-entreprenants
+dans les rares combats auxquels ils ont occasion de prendre part, mais
+des plus barbares envers leurs ennemis, les chrétiens, qu'ils torturent
+et tuent sans pitié.
+
+Leur type est approchant le même que celui des Patagons orientaux; mais
+ils sont généralement plus maigres et ont les pieds moins bien faits
+parce qu'ils marchent beaucoup. Ils ne s'occupent que de chasse; c'est
+tout à la fois pour eux, un divertissement et un moyen d'existence. Ils
+s'abritent sous des tentes construites avec des cuirs de chevaux, ou de
+veaux marins pêchés à la côte orientale pendant l'été.
+
+Ces sortes d'habitations fort légères se composent de quelques piquets
+de bois tortueux plantés sur trois rangs: celui du milieu plus élevé
+que les autres auxquels il se rallie par des cordons de cuir qui
+en maintiennent l'écartement, forme avec eux une sorte de triangle
+semblable à celui d'une toiture. Des peaux artistement cousues ensemble
+avec des fibres extraites de la viande, recouvrent ce frêle échaudage
+et le solidifient par leur tension opérée au moyen de petits piquets
+d'ossements qui en fixent les extrémités au sol. L'intérieur de ces
+maisons se divise en deux parties exactement semblables, subdivisées
+chacune en plusieurs petits compartiments dans lesquels chaque indien
+dépose ce qu'il a de plus précieux; le soir venu, quelques cuirs de
+guanacos étendus sur le sol servent de couche aux hommes et aux femmes
+qui s'y endorment pêle-mêle après s'être dépouillés de leurs mantes,
+leur unique vêtement, dont ils se servent alors comme de couvertures.
+
+La superstition de ces sauvages surpasse l'imagination. Suivant eux
+le nord et le sud leur sont défavorables: le nord est le point où
+disparaissent à tout jamais les vivants visités à l'improviste par les
+mauvais esprits venant du sud. Ils ont une très-grande peur de la mort
+et prétendent que le seul moyen de veiller à la prolongation de leur
+existence, est de s'endormir la tête soit à l'est ou à l'ouest.
+
+Quoique les régions habitées par ces Indiens soient pour la plupart du
+temps très-froides, ils vont se baigner le matin avant l'aube, quelle
+que soit la saison, sans distinction de sexe ni d'âge. Cet usage,
+auquel force fut de me soumettre, contribue puissamment je présume,
+à les sauvegarder de toutes maladies, et je suis convaincu que c'est
+grâce à ces bains fréquents qu'il m'a été possible de conserver la
+santé dont je jouis encore. A voir les Indiens, couverts de vermine,
+il serait difficile de croire à leurs fréquentes ablutions; mais en ma
+qualité de témoin oculaire, il m'appartient, je crois, de réhabiliter
+les Patagons Orientaux, jusqu'ici taxés de la plus grande malpropreté.
+
+C'est généralement après leur bain matinal, que les Indiens
+possesseurs de quelques troupeaux, montent à cheval pour s'élancer
+sur leurs traces et les ramener dans le voisinage de leurs tentes.
+Cependant, lorsque le temps est mauvais, ils délaissent momentanément
+cette occupation, et restent confinés dans leur intérieur, pendant
+toute la durée du mauvais temps, sans même songer à manger. En vérité,
+j'ai été fort souvent étonné de la facilité avec laquelle ces êtres
+gloutons et voraces se passaient ainsi d'aliments pendant tout une
+journée, tandis, que sans murmurer, ils restaient étendus sur le sol
+inondé de leurs _Roukahs_, retenus par la crainte; car le mauvais
+temps dans ces régions prête vraiment à la frayeur. C'est un mélange
+de pluie torrentielle, de foudroyants éclairs et d'éclats de tonnerre
+qui se répercutent à l'infini; à tout cela s'ajoute le terrible souffle
+du Pampéro, vent glacial qui venant des profondeurs de la Patagonie,
+souffle en mugissant, d'une seule haleine, souvent pendant plusieurs
+heures consécutives, brisant, culbutant tout, et déracinant même
+jusqu'aux moindres herbes qui se trouvent sur son passage.
+
+La grande superstition qui caractérise les Indiens, semble encore
+augmenter toutes les fois que quelque phénomène s'opère sous leurs
+yeux; ils s'imaginent alors que ses causes se rattachent à leur
+conduite, et, selon la nature de ce phénomène, ils éprouvent tour à
+tour de la joie ou de la crainte. L'orage, par exemple, paralyse toutes
+leurs facultés, et leur inspire une grande frayeur; il semblerait, qu'à
+leur insu, leurs consciences sont tourmentées et qu'elles redoutent
+la colère divine, car ils n'osent se hasarder à envisager le ciel
+courroucé. Ils se blottissent les uns contre les autres, la figure
+cachée entre les mains, sans tenter de retenir pour s'abriter, les
+quelques cuirs de leurs _roukahs_ arrachés par le vent.
+
+A peine s'était-il écoulé quelques mois depuis que de l'Européen il
+ne restait plus en moi que l'esprit et le cœur, lorsque je fus vendu
+à des _Puelches_ visiteurs, qui donnèrent à mes maîtres, aussi
+avides que pauvres, un bœuf, un cheval et les portraits de ma famille.
+Ce marché leur parut tellement avantageux, que bien qu'il m'eût été
+impossible de leur rendre quelques services, ils ne se firent cependant
+pas faute de vanter aux nouveaux venus, mes bonnes qualités connues
+ou inconnues. Ceux-ci persuadés qu'ils avaient fait une excellente
+emplète, grimacèrent un sourire de satisfaction, qui m'eût certes
+fort diverti dans toute autre circonstance, car il ne servit qu'à les
+enlaidir encore.
+
+Je ne songeai nullement à regretter les Poyuches, car le peu de temps
+que je venais de passer parmi eux suffisait pour m'en donner une
+triste opinion. Leurs femmes cependant sont assez actives et elles
+font preuve de beaucoup d'habileté dans la confection des vêtements.
+Quant aux hommes, en dehors de la chasse, où ils se montrent fort
+adroits et féroces, ils vivent dans la plus grande paresse. Ils sont
+d'une gourmandise et d'une voracité incroyables, et fort malpropres.
+Cependant ils déploient beaucoup de minutie dans l'art de parer leurs
+têtes hideuses; graissant leurs cheveux avec de la graisse de jument ou
+de cheval, s'épilant les sourcils et la barbe et s'enduisant la figure
+de couleurs volcaniques, ils possèdent, comme tous les Indiens, des
+petits sacs en cuir renfermant les couleurs nécessaires à leur tatouage
+et qu'ils portent toujours avec eux.
+
+Les Poyuches donnent le nom de _Melly-roumey-co_--quatre
+petites rivières--à la source du Rio-Négro parce qu'il reçoit,
+dès sa sortie des Cordillières quatre affluents; mais plus au
+loin, lorsque ce fleuve reparaît après avoir traversé le lac des
+Tigres--_Naouals-Lafquen_--ils l'appellent, ainsi que nous,
+_Courou-roumey-co_--Rivière-Noire--en raison de l'aspect que lui
+donne sa profondeur et son étroitesse. Son cours violent est fort
+tortueux tant qu'il parcourt un pays accidenté, mais souvent régulier
+dans la plaine où ses rives escarpées sont parfois fertiles. Les eaux
+rapides de ce fleuve n'offrent aux Indiens de passage sûr que vers leur
+source, cependant ils le traversent fréquemment en quelqu'endroit que
+ce soit en s'aidant de quelques bottes de jonc sur lesquelles ils se
+cramponnent à l'aide des mains et en nageant seulement des pieds.
+
+On trouve encore campées sur les bords du Rio-Négro, plusieurs
+tribus au nombre desquelles figure celle des Puelches, une des plus
+importantes comme nombre ainsi que par ses rapports continuels avec
+toutes les autres peuplades, aussi bien avec celles de l'extrême
+pointe de Magellan qu'avec les Mamuelches situées dans le voisinage de
+_Mendoza_ au nord-ouest de la Pampa.
+
+C'est, on se le rappelle, entre les mains d'Indiens de cette tribu que
+je fus remis par les Poyuches. Je demeurai pendant six mois consécutifs
+dans cette importante peuplade qu'il m'a été facile d'étudier et de
+comparer avec les autres tribus Patagones de la partie orientale dont
+les navigateurs ont tant parlé.
+
+Dès mon installation chez eux je me flattais d'être mieux traité
+que par les Poyuches; mais à peine s'était-il écoulé quelques jours
+depuis que j'étais en leur possession que reconnaissant l'impossibilité
+où j'étais de leur rendre aucun service, vu mon ignorance à manier
+un cheval, ils me brutalisèrent cruellement en proférant des
+injures. C'est ainsi que les mots: _Théoa-ouignecaë_--chien de
+chrétien,--_Ouésah-Ouignecaë_,--mauvais chrétien,--furent les
+premiers dont je compris la signification. J'essayai plusieurs fois
+de me faire comprendre et je leur demandai quels motifs pouvaient les
+conduire à me traiter de la sorte; pour toute réponse ils me rudoyèrent
+avec plus de force. A la suite d'une de ces déceptions, mon chagrin
+fut tel que considérant comme à tout jamais perdues pour moi et la
+famille et la patrie, je ne pus retenir quelques larmes amères. Les
+Indiens s'en aperçurent et leur fureur ne connut plus de bornes; ils
+me battirent tellement que je crus qu'ils allaient me donner la mort,
+ainsi qu'ils m'en menaçaient.
+
+Depuis lors, je parvins à leur dissimuler ma douleur, sous un
+continuel et mensonger sourire, auquel ils se laissèrent prendre.
+Déployant toute la bonne volonté et toute l'adresse dont j'étais
+capable, je fis de rapides progrès dans l'art de l'équitation et
+dans la connaissance de leur langage sur lesquels je fondais des
+espérances de fuite. J'appris également vite à me servir du lazzo, de
+la boléadora--_locayo_--qui jouent un si grand rôle dans leur
+existence et qui sont vraiment indispensables à tous ceux qui se
+hasardent dans le désert américain.
+
+Dans cette tribu je remarquai que la stature des hommes est assez
+haute, et qu'elle n'est pas inférieure à celle des Patagons. Les
+Puelches sont bien faits et bien proportionnés des membres; leur figure
+a une expression de fierté que ne dément point leur manière d'être.
+Ils sont nomades par goût et non par nécessité, car la nature de leurs
+parages est généralement d'une grande fertilité. Leurs principales
+passions sont la chasse et l'ivrognerie. Leurs idées religieuses, ainsi
+que celles de toutes les autres tribus, se bornent à l'admission de
+deux dieux; celui du bien et celui du mal. Ils se livrent fréquemment
+au pillage des fermes dont ils tirent un grand nombre de chevaux et
+de bœufs; leur nourriture consiste en viande de cheval, d'autruches
+ou de gamas produit de leurs chasses; les morceaux de choix qu'ils
+mangent sont le foie, les poumons, et les rognons crus, saucés dans du
+sang chaud ou caillé préalablement salé, car ils connaissent l'usage
+de ce condiment. Les tentes des Puelches sont plus régulières et plus
+spacieuses que celles des Poyuches; souvent en y plongeant les yeux je
+reconnus des objets de ménage ou des vêtements conquis au prix du sang
+de quelque malheureux Hispano-américain. Les Indiens dont l'habitude
+était d'épier mes moindres mouvements n'étaient point sans saisir le
+coup d'œil, quelque rapide qu'il fût, que je lançais à la dérobée sur
+ces objets; ils les faisaient alors cacher aussitôt dans la crainte
+que je n'eusse la pensée de me les approprier; puis ils me criaient:
+_Ouakoune-tchipato émy ouésah-ouignecaé_--sors bien vite dehors
+vilain chrétien: soit--_Ouakoune-mouleta-émy véécah metène_--que
+tu sois dehors, c'est assez bon pour toi.--En effet, il est à croire
+qu'ils pensaient sérieusement de la sorte, car qu'il fît chaud ou
+froid, je n'eus jamais d'autre lit que le sol quel qu'il fût, ni
+d'autre abri que le ciel.
+
+A part leur barbare cruauté, ces Indiens, ne laissent pas que d'être
+industrieux et intelligents. Les harnachements de leurs chevaux
+composés d'une bride, d'une selle et d'étriers sont de curieux
+échantillons de leur industrie; ils sont pour la plupart tressés avec
+une si grande perfection qu'on serait vraiment peu disposé à croire que
+ce sont eux qui les font.
+
+C'est simplement en se servant de très-mauvais couteaux qu'ils
+découpent avec une adresse et une dextérité sans égale, dans les cuirs
+tendres de jeunes chevaux préalablement pelés avec un bâton bizauté
+et de la cendre, les fines lannières destinées à cette fabrication.
+Leurs selles sont fabriquées de roseaux recouverts de cuirs assouplis,
+quelques-unes sont en bois, semblables à deux dossiers de chaises
+assemblés à chaque extrémité par des triangles. Deux trous ménagés à
+l'avant servent à suspendre des étriers en bois de forme triangulaire,
+dont la plus grande ouverture permet tout au plus d'y engager trois
+doigts. Quelques cuirs placés entre la selle et le dos du cheval, le
+préservent de toutes blessures sous la pression exagérée de la sangle.
+Ces mêmes cuirs leur servent de lits en voyage. Leurs lazzos ont pour
+le moins une trentaine de pieds de longueur; ils sont découpés d'une
+seule pièce dans la peau d'un bœuf, ou bien tressés. Les Indiens ont
+coutume d'en fixer l'une des extrémités à la sangle de leur cheval et
+de l'enrouler dans leur main gauche en forme de cerceau. Le bout se
+termine en une boucle à nœud coulant à laquelle ils donnent plus ou
+moins d'ouverture, selon le genre et la grosseur de l'animal qu'ils
+veulent prendre. Ils le lancent de la main droite après l'avoir tourné
+plusieurs fois au-dessus de leur tête avec cette même main en ayant
+soin de maintenir ouvert le nœud coulant. Comme on le voit ces lazzos
+sont bien différents de ce qu'on les a dits être et ne ressemblent
+nullement à ceux que l'on a vu employer par les Russes dans des guerres
+à tout jamais mémorables pour notre belle patrie. Les éperons dont se
+servent les sauvages sont composés de deux petits morceaux de bois
+armés chacun d'une pointe de métal ou d'ossement et fort longue qui
+tient lieu de molette. Fixés aux pieds, chacun de ces aiguillons se
+trouve l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Les Indiens, quoique exercés
+à s'en servir, ensanglantent généralement leurs montures qu'ils font
+courir très-vite.
+
+Ces chevaux en général sont moyens et bien faits, assez faciles à
+dompter, et presque infatigables. J'ai vu souvent ces animaux qui ne le
+cèdent en rien aux plus beaux andalous, galoper pendant tout un jour
+et toute une nuit sans prendre autre chose que de l'eau. Les Indiens
+s'y prennent d'une manière fort brutale pour les dompter: une fois
+pris au lazzo, ils les renversent sur le sol pour leur lier les pieds
+ensemble afin de pouvoir leur passer sans difficulté dans la bouche une
+courroie qu'ils attachent fortement au-dessous de la lèvre inférieure
+après leur avoir préalablement écorché les gencives et les lèvres afin
+de les rendre plus obéissants à la pression de ce mors trop souple. Ils
+leur apposent ensuite une selle et les font relever en les maintenant
+à deux, l'un par les naseaux et une oreille, l'autre à l'arrière-train
+par un nœud coulant qui leur retient les deux jambes; alors le dompteur
+armé d'une large lannière de cuir cru--_trupouet_,--sorte de
+cravache très-dure et fort pesante terminée par un morceau de bois
+destiné à frapper tantôt les flancs tantôt la tête de son cheval,
+s'élance lestement sur l'animal. Au signal donné, les aides rendent,
+avec un parfait ensemble de mouvement, la liberté au coursier qui part
+le plus souvent comme un trait, non sans avoir lancé bon nombre de
+ruades et s'être effacé de côté et d'autre. Quelques-uns résistent aux
+prodigieux efforts que font leurs cavaliers pour leur faire tourner
+la tête à droite ou à gauche et se roulent avec eux; mais en général,
+quelle que soit leur fougueuse résistance au premier abord, en deux ou
+trois jours, ils sont suffisamment doux pour être montés à poil.
+
+C'est à deux ans et demi environ que les Indiens les domptent de
+la sorte et qu'ils les soumettent à une épreuve, afin d'apprécier
+leur vitesse; ils leur font franchir, tout d'une haleine un espace
+déterminé; ceux qui n'atteignent point le but avec facilité sont jugés
+impropres au service et impitoyablement condamnés à être mangés.
+
+Les Puelches habitent les parages situés entre le Rio-Négro et le
+Rio-Colorado que rarement ils franchissent. Le côté oriental se compose
+de plaines fertiles où se trouvent nombre d'étangs poissonneux dont les
+eaux sont excellentes. Le côté occidental n'est pas moins fertile; il
+est très-montagneux et arrosé par de nombreux torrents qui grossissent
+le Colorado. Il s'y trouve également une grande quantité d'étangs
+salins et infects comme dans tous les parages stériles de l'Amérique
+méridionale et quelques algarobes tortueux et de chétive apparence.
+
+Les Puelches ayant des rapports continuels avec les Indiens de
+toutes les tribus sans exception sont les plus aptes à donner des
+renseignements concernant l'immense territoire occupé par tous leurs
+nomades compagnons, dispersés depuis le détroit de Magellan jusqu'à
+Mendoza; car il leur arrive aussi très-fréquemment d'aller jusque dans
+ce pays. Ils sont généralement très-visiteurs, ce qui donne toujours un
+surcroît d'occupations aux femmes qui se trouvent dans l'obligation de
+donner à manger à tous. Les arrivants sont salués par les femmes et les
+enfants. Le chef de la famille ne remplit cette civilité que lorsqu'ils
+se sont assis et qu'ils ont bu quelques gorgées d'eau. Le salut échangé
+de part et d'autre, c'est au milieu du plus profond silence de la femme
+et des enfants que les hôtes, exposent chacun à leur tour, le but de
+leur visite dans un long discours qui n'est exempt ni de courtoisie,
+ni même d'une certaine poésie dont on les croirait incapables. Leur
+langage est guttural et chantonné. Le maître du logis après avoir
+écouté religieusement tous ses hôtes leur répond fort longuement aussi,
+puis il termine en leur adressant ses remercîments d'avoir bien voulu
+le visiter; et sans ajouter un mot de plus, il les laisse faire honneur
+au repas que les femmes leur servent avec empressement. Ce repas se
+compose généralement de rognons et de poumons crus coupés par morceaux
+et mis dans de petites sibilles de bois pleines de sang caillé mêlé de
+sel. Quand les convives se sont bien repus la conversation s'engage
+de nouveau sur un ton familier, fort différent du premier, car ils
+ne chantonnent plus. C'est le moment où les enfants envieux de faire
+aussi quelques amitiés aux hôtes de leur père, viennent à l'envi
+se grouper étroitement autour d'eux. Ceux-ci en forme de caresses
+s'emparent de leurs jeunes têtes, y cherchent les nombreux insectes qui
+y fourmillent, pour les manger; comme remercîment la réciprocité est de
+rigueur.
+
+Fort rarement les hommes adressent la parole aux femmes que l'usage
+leur défend même de regarder en face, à moins qu'elles ne soient leurs
+parentes, leurs belles-mères excepté.
+
+Tout visiteur reçoit une ample hospitalité et peut co-habiter chez
+ses hôtes un temps illimité pendant la durée duquel il sera toujours
+l'objet des plus grandes prévenances. Lorsque l'heure du repos approche
+le plus grand silence se fait de tous côtés, les hôtes s'absentent
+quelques minutes pendant lesquelles le maître du logis leur fait
+préparer à la hâte un coucher composé de tout ce qu'il a de plus
+précieux en cuirs dans son Roukah.
+
+Une fois le soleil couché, le voyageur, si voisin qu'il soit de sa
+destination, ne peut, sans enfreindre les règles de la bienséance, se
+présenter devant une tente; aussi attend-il pour cela le retour de
+l'aurore. Seuls, les porteurs d'ordres des caciques sont en dehors de
+cette étiquette.
+
+Les femmes se reçoivent entre elles: elles se font mille agaceries,
+alors même qu'elles seraient ennemies jurées. Leur conversation a lieu
+presqu'à voix basse, tout en s'épilant les sourcils ou en se peignant
+réciproquement la figure. Le cérémonial ne s'oppose nullement à ce
+qu'elles accompagnent la maîtresse du logis quand ses occupations
+l'appellent au dehors; aussi les voit-on presque toujours allant et
+venant. Les hommes ne jouissent point de cette prérogative, car à moins
+qu'il ne s'agisse de chasse, tels on les voit s'asseoir à leur arrivée,
+tels ils sont obligés de rester jusqu'à leur départ.
+
+Les visiteurs ne manquaient jamais d'entretenir leur hôte à mon sujet
+ce qui le flattait extrêmement. Dans ces moments-là il feignait même
+d'avoir pour moi quelque amitié, il me faisait manger avec lui, mais
+en homme qui sait son métier j'avais l'air d'être la dupe de toutes
+ses cajoleries. Je vis ainsi tour à tour les Indiens de toutes les
+tribus Patagones. J'étais pour eux une rare curiosité; j'en jugeai par
+la manière dont ils me contemplaient, et par la surprise de trouver en
+moi--_laftra-ouignecaë_,--petit chrétien, des facultés semblables
+aux leurs.
+
+Je vis ensuite les _Tchéouelches_, race de nomades des plus
+arriérés et des plus pauvres dont les mœurs sont des plus primitives.
+Leur langage, ainsi que leur personne, a quelque chose de féroce;
+ils articulent des sons excessivement gutturaux qu'au premier abord
+on croirait être une langue différente de celle des autres Patagons;
+cependant en prêtant bien l'oreille, il me fut facile de les
+comprendre. La blancheur de mon corps parut les préoccuper beaucoup,
+ainsi que la couleur de mes cheveux déjà très-grands et rougis par
+l'action du soleil. Ils témoignèrent le désir de m'entendre prononcer
+quelques mots de français qui furent un sujet d'hilarité générale.
+
+Ces Indiens sont d'une stature un peu inférieure à celle des Patagons
+orientaux et des Puelches; ils ne sont pas moins remarquables par
+la régularité de leurs formes. Ils ont les épaules fort larges et
+bien effacées, la poitrine très-bombée, les bras et les jambes de
+moyenne grosseur, les pieds fort larges et plats. Leur tête est
+grosse, leur front découvert et proéminant: les pommettes sont fort
+saillantes, la figure plate, le menton un peu avançant, la bouche
+grande, généralement entr'ouverte, les yeux sont noirs, fort grands
+et horizontaux, ils ont une expression de féroce égarement. Un nez
+souvent recourbé, long et mince, aux narines bridées, leur donne un
+faux air d'oiseaux de proie. Leurs lèvres sont un peu épaisses; leurs
+oreilles grandes et allongées par de grossiers ornements de leur
+fabrication qui leur tombent sur les épaules. Ils portent généralement
+leur chevelure enroulée sur le sommet de la tête, de même que les
+indigènes du Paraguay. Ils se servent d'arcs et de flèches, et manient
+fort bien la fronde,--_oui-trou-courah-ouëy_--le lazzo, et la
+boleadora--_locayo_--sorte de jeux de boules au nombre de trois,
+fixées à des lannières de cuir d'égale longueur, et généralement en
+pierre dure ou en une sorte de granit fort commun dans leurs parages.
+Ils s'en servent fort habilement, et atteignent à une grande distance
+les lamas sauvages--_guanacos_--dont ils font la chasse à pied.
+
+Aucun de ces Indiens ne possède de chevaux. Les plus jeunes s'élancent
+à la poursuite du gibier et se bornent à le tuer, laissant aux femmes
+et aux vieillards le soin de le dépouiller et de le transporter sur
+leurs épaules tandis qu'ils poursuivent leur chasse. Ils ont aussi pour
+coutume de s'épiler toutes les parties du corps; mais peu préoccupés
+d'idées de coquetterie, ils se contentent de se peindre grossièrement
+le visage. Ils sont des plus agiles à la course et presqu'infatigables.
+J'en ai vu courir fort vite pendant plusieurs heures de suite sans en
+éprouver aucune fatigue.
+
+Ces Indiens sont fort sobres comparativement à la majorité des autres
+Patagons et malgré le grand exercice qu'ils se donnent dans leurs
+chasses. Il est à peu près inutile d'ajouter, ainsi qu'on le pense
+bien, que leurs repas se composent spécialement de viande crue, de
+racines ou bien encore de veau marin, car ils se livrent également à
+des pêches de plusieurs jours durant l'été. Leurs parages sont stériles
+et s'étendent jusqu'à plus de deux cents lieues de la limite sud du
+Rio-Negro. L'hiver ils se rapprochent sensiblement des contreforts des
+Andes qui leur offrent un abri plus sûr contre les intempéries et ils y
+trouvent quantité d'arbrisseaux, éléments d'un bon feu.
+
+Leurs vêtements se composent d'une sorte de chemise à manches
+courtes, faite de six cuirs de veaux marins superposés et doublés d'une
+peau de lama parfaitement assouplie dont ils juxtaposent la chaude
+fourrure sur leur corps. Ce costume est généralement apprêté sur les
+reins et enjolivé extérieurement de dessins bizarres qui en rendent
+l'aspect grotesque. Dans les combats ces vêtements leur tiennent
+lieu de cuirasses; ils y ajoutent une sorte de coiffure plate et
+ronde, formée de deux cuirs épais cousus ensemble et solidement fixée
+au-dessous du menton. La liberté, dont les Indiens jouissent entre eux
+est excessive; on peut en juger: dans les autres tribus, si un visiteur
+a faim, il se garde bien de le donner à penser à ses hôtes qui, du
+reste, ne se font pas faute de lui offrir plus d'aliments qu'il n'en
+prendra, tandis que le Tchéouelche, s'il se sent besoin, n'est retenu
+par aucune étiquette. Il entre dans le premier Roukah venu, en ranime
+le foyer et s'empare sans mot dire d'un morceau de viande qu'il fait
+rôtir ou mange cru selon son bon plaisir; après quoi il s'en va aussi
+muet qu'il est entré, sans s'inquiéter de la présence du chef de la
+case, qui de son côté le regarde faire avec autant d'indifférence que
+s'il était habitué à le voir.
+
+Les Tchéouelches paraissent être encore moins accessibles à
+la souffrance que les autres nomades. Ils pansent eux-mêmes
+avec le plus grand sang-froid leurs blessures, même les plus
+graves, sans jamais faire entendre aucune plainte. Les femmes
+s'occupent des soins du ménage et aident les hommes dans la
+fabrication des _makounes turquets_--manteaux de cuir--et des
+_kiliankous_--tapis--différant seulement les uns des autres par la
+grandeur. Ces objets sont faits de cuirs de guanacos et de mouffettes
+_sanu_ que les femmes enduisent de foie mâché et qu'elles tannent
+ensuite à la main en les frottant vigoureusement. Cette opération
+terminée, elles assemblent artistement ces divers cuirs en supprimant
+toutes leurs parties défectueuses et les cousent très-finement avec des
+fibres extraites de la viande. Ce travail dure quelquefois plusieurs
+mois entiers; c'est toute une œuvre de patience. Quand il est terminé,
+les Indiens détirent les peaux en tous sens et aplatissent les coutures
+au moyen d'une pierre graveleuse qui leur sert en même temps à frotter
+toute la pièce afin de l'assouplir complètement; ils procèdent ensuite
+à l'ornementation du cuir sur lequel ils tracent à l'aide de rouge et
+de noir des dessins bizarres et capricieux dont ils couvrent toutes
+les coutures. Ces manteaux, généralement recherchés par les Indiens
+Puelches, Patagons et Pampas, ne sont pas moins fort appréciés des
+Espagnols. Les Tchéouelches, les Poyuches et les Patagons qui passent
+la majeure partie de l'année revêtus de ces sortes de vêtements peuvent
+s'exposer aux froids les plus intenses sans en ressentir les atteintes.
+
+Ainsi que l'avaient déjà fait les Poyuches, les Puelches me vendirent
+par esprit de spéculation à des Patagons orientaux qui se promirent
+bien d'agir de la même façon à mon égard. Cette succession de nouveaux
+maîtres était loin de m'être agréable, et le plus souvent, je perdais
+au change. Cependant cette fois j'éprouvai moins de répugnance, mes
+nouveaux maîtres me paraissaient avoir quelque chose de plus humain
+dans leur allure. Ils me semblèrent d'une stature approchant de six
+pieds; leur type me parut peu différent de celui des Puelches. Je
+trouvai leur buste peut-être un peu plus long, comparativement à leur
+taille; et certainement que vus à cheval, on peut aisément les croire
+plus grands qu'ils ne le sont en réalité. Leurs membres sont bien
+proportionnés; leur tête est grosse, presque carrée, leur crâne aplati,
+leur front fort bombé, et leur menton avançant, ce qui avec leur nez
+long et mince leur fait un singulier profil. Ils ont les pommettes
+fort saillantes, les yeux un peu horizontaux; mais la manière dont ils
+s'épilent les sourcils et dont ils se peignent en noir l'orifice des
+paupières inférieures n'a pas peu contribué à faire croire qu'ils les
+ont tout-à-fait horizontaux.
+
+Ils ont la bouche grande, les lèvres un peu grosses, mais moins que
+celles des Tchéouelches, leurs dents sont petites, bien rangées, et
+d'une blancheur éclatante que la couleur brune de leur peau fait
+encore ressortir. Ils ont les épaules fort larges et bien effacées,
+la poitrine régulière, les seins très-accentués. Leurs mains et leurs
+pieds sont petits, comparativement à leur taille, et garnis d'ongles
+gracieusement enracinés qu'ils portent fort longs.
+
+J'ai continuellement été à même de juger de la force des Patagons,
+et, témoin de leurs nombreux exercices, je puis affirmer, sans être
+taxé d'exagération, qu'elle surpasse de beaucoup celle des Européens.
+J'ai vu ces hommes saisir habilement au lazzo un cheval indompté,
+l'arrêter ainsi subitement dans sa course effrénée, résister seuls
+au choc terrible de l'animal en s'arc-boutant et le maintenir ainsi
+jusqu'au moment où par suite de strangulation il roulait sur le sol;
+mais je n'ai jamais remarqué dans ces sortes d'exercices que leurs
+muscles fussent plus apparents que dans leur état normal. On ne
+saurait, il me semble, mettre sur le compte de l'adresse un pareil
+résultat. D'ailleurs, l'organisation physique des Indiens est de
+beaucoup supérieure à celle des hommes civilisés; ils supportent avec
+la plus grande facilité les fatigues et les privations prolongées,
+pendant des voyages de deux et trois mois qu'ils font presque sans
+se reposer, galopant jour et nuit. Lorsqu'ils vont piller à quatre
+et cinq cents lieues, en plus des vingt à trente chevaux de choix
+qu'ils emmènent chacun, ils ne se munissent guère que de lazzos, de
+lances et de boléadoras dont ils se servent, tant pour se procurer les
+moyens d'existence que pour combattre. A peine si quelques-uns, les
+plus gourmands seulement, mettent entre les cuirs qui leur tiennent
+lieu de selles un peu d'_angnime-hilo_--viande découpée en
+feuilles minces, salée et séchée au soleil--qu'ils mangent avec de la
+_yéouine_--mélange de graisse de cheval et de bœuf.--Les plus
+pauvres emportent seulement un _chassi-cofquet_, sorte de pain de
+sel cuit dans la cendre de fiente après avoir été moulu et pétri avec
+des herbes odoriférantes, et qu'ils se passent de temps à autre pour le
+lécher seulement, lorsque la faim ou la soif se font trop sentir.
+
+Le retour de ces expéditions n'a point lieu en masse, ainsi que
+le départ. Leur intérêt les oblige à se distancer de beaucoup les
+uns des autres afin de pouvoir conserver le même nombre d'animaux;
+car il arriverait fréquemment que quelques-uns échapperaient à leur
+surveillance et iraient grossir le butin de leurs compagnons qui se
+refuseraient à les leur rendre. Il n'y a que les paresseux ou ceux qui
+succombent sous le poids de la fatigue qui soient exposés à perdre leur
+butin; mais ces cas sont rares, car leur activité et leur avarice sont
+telles, que même longtemps après leur retour au sein de leurs foyers
+respectifs, ils surveillent encore assidûment de jour et de nuit leurs
+troupeaux.--Sont exempts de ce surcroît de fatigue, ceux-là seulement
+qui ont de la famille, ou qui consentent à payer généreusement un
+de leurs voisins pour exercer cette surveillance. Les femmes même
+entreprennent ce genre d'occupation et elles obtiennent généralement
+une rétribution beaucoup plus forte que les hommes.
+
+Lorsqu'un animal vient à se perdre les Indiens font d'actives
+recherches dans toutes les directions, et ils sont si habiles que
+presque toujours ils le ramènent. Quelle que soit la nature du terrain,
+couvert d'une épaisse couche de verdure ou de la stérilité la plus
+complète, fût-il même fangeux, ils reconnaissent les traces de son
+passage au premier coup-d'œil aussi bien que dans un grand nombre
+d'empreintes d'animaux de même espèce. Ils sont doués d'une telle
+sagacité, que dans leurs explorations ils reconnaissent le passage des
+troupeaux des chrétiens sur les traces desquels ils s'élancent aussitôt.
+
+Les tribus Patagones les plus importantes sont au nombre de neuf. Elles
+ont à leur tête des caciques de premier ordre, dont le pouvoir s'étend
+jusqu'aux moindres sous-tribus dont les noms varient à l'infini. Parmi
+ces dernières qui sont échelonnées sur le Rio-Négro je puis en citer
+plusieurs qui par leurs rapports avec les Hispanos-Américains sont
+devenues célèbres; elles sont, à vrai dire, fort affaiblies de nos
+jours et ne sauraient présenter d'autre intérêt que celui de leur passé.
+
+La première est celle des _Toluchets_ qui parcourt l'espace
+compris entre le Rio-Négro (limite sud), le lac Rozas et le territoire
+des Poyuches, mes premiers maîtres, jusqu'à une distance de cent
+lieues pour le moins, dans la direction sud-ouest où commence celle
+des _Tchétchéhets_ avec laquelle elle fut alliée pendant fort
+longtemps. Ces deux tribus eurent des relations avec les premiers
+Espagnols qui fondèrent le village de Carmen ou de Patagones, dont
+elles firent la prospérité pendant un certain temps. Mais bientôt
+Carmen, peuplé de gauchos expatriés pour crimes qui se lassèrent de
+la vie paisible à laquelle on les avait astreints, vit tout-à-coup
+son importance diminuer. Désireux de reprendre le cours de leur vie
+aventureuse, les Gauchos abandonnèrent la colonie pour aller chez
+les Indiens même échanger leurs produits contre des bestiaux. Il en
+résulta que ces derniers bientôt dépourvus de leur bétail et voulant
+s'en procurer d'autre, firent, dans les provinces de Buenos-Ayres
+de fréquentes razzias qui leur attirèrent de sanglantes répressions
+dont ils se vengèrent sur la colonie du Carmen qu'ils dévastèrent et
+détruisirent à plusieurs reprises. On vit donc ainsi, tour à tour,
+ce port s'enrichir aux dépens des _estanceros_ ou fermiers des
+provinces argentines et ruiné par les Indiens _CalliHétchets_ ou
+non parleurs, ainsi nommés par les autres Indiens, à cause du caractère
+fantasque et silencieux qu'ils ont pris depuis leur décadence, qui date
+de la mort de plusieurs chefs considérés par eux comme invincibles.
+
+Ces Indiens ont l'air dur et féroce, quelquefois soucieux. Ils ne
+parlent qu'avec nonchalance, et par monosyllabes; leur seule occupation
+est la chasse à laquelle ils se livrent d'un bout de l'année à l'autre.
+Ils paraissent peu intelligents, et ils sont d'une telle paresse,
+qu'ils ne se donnent même pas la peine de tresser leurs harnais qui
+sont des plus grossiers. Cependant cette paresse, remarquable aussi
+chez leurs femmes, ne les empêche pas d'être excessivement ambitieux
+et portés vers la coquetterie. Ils ont acquis en partie les vices des
+Américains, et l'on peut dire que l'orgueil et l'ivrognerie ne sont pas
+les moindres de ceux qu'ils professent.
+
+Enfin, la troisième tribu, celle des _Langnequétrou-tchets_,
+dont le nom correspond à celui du cacique qui l'organisa, est fort
+connue dans les provinces de Buenos-Ayres et de tous les nomades, sans
+exception. Les Indiens qui la composent émanent de différents points:
+beaucoup d'entre eux furent recrutés par _Langnequétrou_, parent
+de _Calfoucourah_--pierre bleue,--auprès de qui il remplissait
+les fonctions d'officier d'ordonnance mais contre lequel il entra
+en rébellion à la suite d'une incartade qu'il faillit payer de sa
+vie. Aiguillonné par ce qu'il y avait en lui de désirs de vengeance,
+d'orgueil et d'ambition, quoique fort jeune encore, cet Indien se sauva
+jusqu'au bord du Rio-Négro où il arriva escorté de tous les mécontents
+qu'il avait recrutés sur son passage. Sous l'impression de son profond
+ressentiment, il n'eut de repos que lorsqu'il fut en mesure de se
+déclarer ouvertement en faisant à d'autres tribus une guerre dont toute
+franchise et toute loyauté furent exclues. Il se vendit aux Argentins,
+uniquement pour conduire leurs troupes dans le camp de ses frères qu'il
+fit plusieurs fois surprendre nuitamment et massacrer. Il fit plus
+encore: habile à profiter des dissentiments qui éclataient au sein des
+républiques espagnoles, il trahit tour-à-tour l'un et l'autre parti et
+les conduisit souvent dans des guet-à-pens où il les faisait assassiner
+jusqu'au dernier pour s'enrichir de leurs dépouilles.
+
+L'adresse et le courage dont cet être eut maintes fois l'occasion de
+donner des preuves, en firent une sorte de personnage que les Espagnols
+voulurent s'attacher à tout prix. Ce chef audacieux reçut leurs envoyés
+et ratifia les traités de paix et d'alliance qui lui étaient soumis.
+Il parut pendant quelque temps oublier qu'il était enfant du désert et
+conduisit à bien quelques expéditions de peu d'importance il est vrai,
+mais qui lui gagnèrent la confiance du gouvernement Buénos-Ayrien. En
+1859 _Langnequétrou_ se rendit à la Baie-Blanche pour s'entendre
+avec les soldats argentins au sujet de l'organisation d'une forte
+expédition qui devait être dirigée contre les tribus Pampéennes et
+Mamouelches soumises à _Calfoucourah_. Ainsi que le font les
+Indiens, tous fort amateurs des boissons alcooliques, il entra dans
+_Huna porpéria_--débit de liqueurs--pour se livrer au plaisir de
+boire, mais il s'y trouva face à face avec un officier argentin, qui
+le reconnaissant lui reprocha amèrement la mort de plusieurs de ses
+parents officiers comme lui et victimes de sa trahison. Les réponses
+inconvenantes que lui fit _Langnequétrou_ l'irritèrent tellement,
+que tirant soudainement un pistolet il lui fracassa la tête.
+
+Les Indiens parmi lesquels je vivais encore à cette époque en qualité
+d'esclave avaient maintes fois juré la mort de _Langnequétrou_,
+qu'ils exécraient profondément: mais, chose étrange, en apprenant
+la fin tragique de ce chef, ils oublièrent tous leurs griefs et ne
+songèrent plus qu'à venger en lui la mort d'un des leurs. Dans ce but,
+ils organisèrent promptement une expédition formidable qui pilla et
+incendia la ville de Baie-Blanche dont l'héroïque défense ne laissa pas
+que de leur coûter beaucoup de morts et de blessés.
+
+Selon le dire des Patagons en général, l'immense désert compris entre
+la chaîne des Andes, la rive sud du Rio-Négro, la côte Orientale et le
+détroit de Magellan, n'est pas, ainsi qu'on l'a dit jusqu'alors, d'une
+stérilité complète; un tiers au moins de cette étendue est d'une grande
+fertilité, principalement le côté oriental et l'extrême pointe de
+Magellan. Je puis du reste citer en toute assurance à l'appui de cette
+opinion les divers parages où j'ai résidé, dans le voisinage des Andes
+et dans celui de _Los Serranos_ et qui sont vraiment d'un aspect
+ravissant de pittoresque et de fertilité. A leur vue on est émerveillé,
+et l'on comprend facilement qu'il soit possible à l'homme d'y pourvoir
+complètement à son existence. Aussi, malgré le manque de chevaux et de
+troupeaux, les Indiens y vivent-ils dans la plus grande insouciance et
+du seul produit de leurs chasses. Leur terrain de parcours se divise
+en parties boisées d'_Algarobes_ et de _Chagnals_ au sein
+desquelles ils se retirent durant l'hiver, et en vallées sillonnées
+d'un grand nombre de torrents et couvertes d'étangs, sur lesquels se
+pavanent quantité de canards sauvages et de poules d'eau qui feraient
+le bonheur de nos chasseurs Européens, mais qui, habitués à n'être
+jamais inquiétés par les Indiens dont l'unique nourriture est la chair
+crue de guanacos ou d'autruche, ne redoutent aucunement l'approche de
+l'homme.
+
+Quelque pénible que fût mon esclavage, je ne pouvais m'empêcher
+parfois d'admirer cette superbe nature dont la vue m'aurait
+complètement réjoui si elle ne m'eût à tout instant, rappelé ma triste
+position. Je me serais même fait au genre d'existence de mes maîtres si
+les mauvais traitements auxquels j'étais constamment exposé n'eussent
+encore rendu plus grande ma douleur et ne m'eussent fait craindre une
+fin tragique.
+
+Je perdais tout espoir d'embrasser encore ceux qui m'étaient si chers
+et de revoir jamais ma patrie; cependant la volonté de m'affranchir
+du terrible joug qui s'appesantissait sur moi, était celle qui me
+dominait; aussi dans mon pauvre esprit troublé, maints projets de
+fuite s'entrechoquaient-ils constamment. Cette pensée me donnait seule
+la force et la résignation nécessaires pour supporter les privations
+de tous genres imposées par ma condition d'esclave. Forcé de vivre à
+l'état de muet, ne pouvant faire un geste sans qu'on m'en demandât
+la raison, ou ne pouvant faire un pas sans être aussitôt suivi, j'en
+vins à souhaiter vivement d'être un instant seul pour me livrer à
+mes pensées. Les Indiens soupçonnèrent mon désir et conçurent contre
+moi la plus grande méfiance; leur haine sembla s'accroître encore
+et je faillis même plusieurs fois en être victime. Souvent, lorsque
+je dormais près d'eux, leurs esprits étaient tellement inquiets,
+que s'éveillant à plusieurs reprises, ils se jetaient sur moi
+armés et menaçants prétendant que _Vitaouènetrou_--Dieu,--les
+avertissait de mes projets de fuite et leur ordonnait de me surveiller
+attentivement et de me châtier de cette criminelle pensée. Puis ils
+me pressaient de questions pour me sonder, et lorsqu'enfin ils s'en
+allaient, ce n'était jamais sans me rudoyer cruellement. Maintes
+fois dans ces terribles circonstances il fallut m'armer d'une bien
+grande résignation pour ne pas succomber aux désirs de vengeance que
+m'inspirait ma dignité d'homme civilisé.
+
+Ces surprises nocturnes, fréquemment renouvelées, réagirent tellement
+sur moi que je devins sujet à des défaillances nerveuses à la suite
+desquelles j'étais souvent pris d'un tremblement convulsif qui me
+durait plus d'une demi-heure. Au bout de ce temps, j'étais complètement
+anéanti et absorbé par une sorte de spleen durant lequel j'éprouvais un
+tel dégoût de l'existence, que j'aurais volontiers cherché ou accueilli
+la mort comme le plus grand des bienfaits. Etant, comme je l'ai dit,
+condamné à vivre à l'état de muet, les moments que me laissaient le
+malaise et le spleen s'écoulaient pour moi longs et tristes, car
+jamais les Indiens ne m'admettaient en leur compagnie, et quand le
+devoir m'appelait dans leurs cases j'en étais presque aussitôt chassé
+fort brutalement. On pense bien que je ne me faisais jamais réitérer
+cet ordre gracieux accompagné de gestes menaçants ou appuyé de coups
+de lazzos qui me labouraient le dos et la poitrine. Je m'en allais
+tout pensif rejoindre le troupeau confié à ma garde auprès duquel je
+m'installais de nouveau pour le jour et la nuit, et cela par quelque
+temps qu'il fît, tantôt exposé à des chaleurs insupportables, le corps
+brûlé par le soleil ardent durant l'été, ou bien encore essuyant toute
+la rigueur du mauvais temps, soit qu'il plût, ventât ou gelât; et dans
+ce dernier cas je souffrais horriblement de l'onglée aux pieds et aux
+mains. Fort souvent après plusieurs heures passées à cheval, je me suis
+vu contraint, pour en descendre, de saisir la crinière avec mes dents
+afin de me laisser choir le plus doucement possible car mes pieds et
+mes mains ne pouvaient m'être d'aucun secours, et quand j'atteignais
+le sol il me semblait en y roulant, tomber sur du verre cassé. Afin de
+pouvoir me relever, je me livrais à une active friction des membres à
+la suite de laquelle je commençais une marche forcée qui se changeait
+bientôt en une course agile d'un très-bon résultat.
+
+Malgré cette série de souffrances continuelles et les menaces
+journalières des Indiens à la vue desquels je ne pouvais me défendre
+d'un certain mouvement de crainte, je ne laissais pas de songer
+sérieusement à m'en affranchir. Quelque bonne volonté dont je fisse
+preuve et quelque désir que j'eusse de me familiariser complètement
+à tous les genres d'exercices des Patagons, il me fut impossible d'y
+arriver aussi vite que je le souhaitais et qu'il était nécessaire à
+leurs yeux. Comme ils ne pouvaient tirer de moi qu'un médiocre parti,
+ils me vendirent à des Pampéens qui vinrent les visiter après avoir
+opéré plusieurs invasions sur le territoire Buenos-Ayrien. Ces sauvages
+leur donnèrent en échange de ma personne quelques chevaux et quelques
+_pilkènes_--pièces de drap commun rouge ou noir.
+
+Dès qu'il fut question de ce marché à l'amiable, les Patagons devinrent
+tout différents à mon égard, ils affectèrent d'avoir quelques
+attentions pour moi, afin sans doute de donner d'eux une haute opinion
+aux nouveaux-venus dont les mœurs et la tenue m'inspirèrent plus
+de confiance. Au bout de quelques jours que je passai presque dans
+l'inactivité, et pendant lesquels je fus, en quelque sorte, aussi bien
+traité que les visiteurs Pampéens, vint enfin le moment du départ.
+
+Malgré tous les maux que j'avais endurés chez les Patagons, je ne
+pus me défendre d'un peu de tristesse en contemplant une dernière
+fois ces lieux pittoresques, si souvent témoins de mes larmes et de
+ma tristesse. Je chevauchais morne et silencieux entre deux Pampéens,
+auxquels ce mutisme habituel chez moi déplut apparemment, car ils
+m'adressèrent la parole en mauvais espagnol: ils m'accablaient de
+questions et traduisaient, non sans les avoir amplifiées, mes réponses
+au restant de la bande qui se divertissait beaucoup à mes dépens, et
+était bien éloignée de croire que leur langage m'était familier, ce qui
+me mettait du reste à même de les mieux juger qu'ils ne le pouvaient
+faire à mon égard. Ainsi s'écoula tout le temps que nous mîmes à
+franchir l'espace qui nous séparait du lieu de leur résidence. Ils
+me demandèrent d'abord quel était mon pays; s'il était bien éloigné;
+combien de temps j'avais mis à franchir l'espace qui sépare les deux
+continents; de quoi se nourrissent les hommes à bord d'un navire; par
+quels moyens ils se procurent de l'eau douce en quantité suffisante
+pour se désaltérer pendant toute la durée de ce long et périlleux
+voyage?
+
+Aux diverses réponses que je leur fis, ils témoignèrent autant
+d'étonnement que d'incrédulité, et cherchèrent à lire dans mes yeux,
+l'expression de la vérité, croyant probablement à une mystification.
+Ils me demandèrent aussi quels motifs assez puissants avaient pu me
+pousser à me séparer de ma famille, pour laquelle je leur montrais une
+si grande affection; car à la vue des portraits de mes chers parents,
+maintenant en leur possession, je ne pus retenir mes larmes, ni me
+défendre d'un geste agressif envers celui qui en était possesseur.
+Cependant tel spontané que fût mon mouvement, il fut prévenu par
+l'Indien, qui s'empressa de les soustraire à mes regards envieux et se
+mit sur la défensive, en même temps que ses compagnons me resserrèrent
+plus étroitement.
+
+La prudence me vint en aide; je redevins maître de moi-même; aussi
+fut-ce avec le plus grand calme que je répondis aux nouvelles questions
+de l'interprète dont le ton et la contenance étaient ceux d'un homme
+qui veut être obéi. Je leur dis que j'avais dû quitter l'Europe,
+parce que j'avais quelque ambition et que dans ma patrie, l'étendue
+de territoire est si restreinte, comparativement à sa nombreuse
+population, que c'est à peine si quelques individus parviennent à s'y
+créer une existence indépendante, ou une certaine aisance; que l'argent
+étant le principal moteur de toutes choses dans les pays civilisés,
+chacun pour en amasser le plus possible, exerce une industrie
+quelconque, et que, à part quelques élus, les autres suffisent à
+peine à leurs besoins; que de même que j'étais venu en Amérique, des
+centaines de mille autres Européens mûs par la même ambition s'exilent
+ainsi volontairement chaque année, dans l'espoir de réaliser en peu de
+temps des bénéfices assez grands, les uns, pour se trouver désormais à
+l'abri du besoin, les autres à seule fin de pouvoir se livrer à une vie
+de bonheur et de plaisirs. Enfin j'ajoutai que l'espérance de voir la
+fortune me sourire et le désir ardent d'être pour quelque chose dans le
+bonheur des miens, avaient suffi pour me faire quitter la mère-patrie.
+
+Après avoir communiqué ma réponse à ses compagnons qui se prirent à
+rire d'un air de pitié en haussant les épaules, il me répondit que
+puisque le sort m'avait jeté parmi eux, toute inquiétude sur l'avenir
+serait superflue de ma part; que je n'aurais nul besoin de travailler
+pour manger, et que ma famille saurait bien se passer de moi, car
+je ne la reverrais jamais; que je serais heureux au milieu d'eux,
+bien qu'ils ne me promissent pas, à vrai dire, de vêtements ni de
+maison pour me garantir des intempéries des saisons; que la terre,
+soit sèche soit détrempée, les rochers ou la verdure seraient tour
+à tour mon lit; qu'à ce genre d'existence je me ferais aussi bien
+qu'eux, car je leur paraissais fait de même; enfin qu'ils auraient
+pour moi des égards autant que je leur serais utile et dévoué. Et pour
+clore, il ajouta en manière de réflexion, que les chrétiens sont des
+sots--_ouèsalmas_,--des imbéciles--_pofos_,--de travailler
+pour de l'or et de se couvrir de la tête aux pieds de vêtements
+incommodes et extraordinaires autant que malsains fabriqués sans doute
+à grand peine, à en juger par l'étoffe.
+
+Pendant huit jours que nous cheminâmes dans la direction du
+nord-ouest, à travers des parages boisés dont l'aspect me sembla
+ravissant comparativement à ceux que j'avais jusque-là habités, je fus
+continuellement l'objet de la conversation des Indiens qui me firent
+des milliers de questions et qui se montrèrent à mon égard d'une
+prévenance à laquelle je n'étais guère accoutumé. Le nom de mon pays me
+parut, pour la première fois parvenir à leur oreille.
+
+Parmi leurs questions, quelques-unes me convainquirent de leur
+intelligence. Ils s'informèrent avec les marques du plus grand
+intérêt, de la forme de notre gouvernement. Rien ne m'étonna tant et
+ne me fit plus de plaisir, je l'avoue, que d'entendre ces êtres qui
+ne connaissent ni lois, ni règles fixes pour le gouvernement civil,
+admirer ou railler tour à tour, notre civilisation dont je leur traçais
+un tableau si imparfait.
+
+Je puis dire à leur honneur, que je les vis émerveillés de notre génie,
+et revenir naïvement de leur première opinion en disant:
+
+--_El-mey-ta-ouignecaës-pofos-gné-ouélay._
+
+--Et mais ces chrétiens bêtes ne sont pas.
+
+Chez les Indiens, chaque famille et même chaque homme se croit
+absolument libre. Ils vivent dans une entière indépendance; et
+cependant malgré cette manière d'être et de voir, les Poyuches,
+les Pampas et les Mamouelches se divisent tout aussi bien que les
+Patagons en un grand nombre de tribus. Leurs fréquentes guerres
+intestines d'autrefois, celles qu'ils eurent à soutenir contre leurs
+voisins, comme encore de nos jours, celles qu'ils font contre les
+Hispanos-Américains, mettant sans cesse leur liberté en danger, ils
+ont appris par simple nécessité, à se former en sociétés plus ou
+moins nombreuses; ils se choisissent des chefs ou caciques, sorte de
+commandants, qu'ils considèrent bien plutôt comme leurs pères et leurs
+directeurs, que comme des maîtres, et avec lesquels ils restent ou dont
+ils se séparent selon leur gré.
+
+Pour être élevé à la dignité de cacique, il faut avoir donné des
+preuves éclatantes de sa valeur, et plus les caciques sont fameux par
+leurs exploits, plus leurs peuplades sont grandes. C'est ainsi que de
+nos jours encore, les Pampéens et les Mamouelches, quoique ayant un
+grand nombre de caciques, relèvent volontairement d'un chef privilégié
+_Calfoucourah_--pierre bleue;--ce nom lui vient de la trouvaille
+qu'il fit, étant enfant, d'une petite pierre bleue ayant à peu près
+forme humaine et dont jamais il ne s'est séparé; elle est considérée
+parmi les Indiens comme un talisman précieux auquel il doit ses
+nombreux succès.
+
+La conversation ne fut pas la seule distraction que le langage
+grotesque de mon interprète m'offrit, car nous chassâmes une grande
+partie du temps de notre voyage, et je fus assez heureux pour faire
+preuve de quelqu'adresse, en prenant soit au lazzo ou à la boléadora
+des _youèmes_--gamas--et des _tchoïquets_--nandous ou
+autruches de ces parages,--ce qui fit que mes nouveaux maîtres augurant
+bien de mes futurs services parurent avoir pour moi une certaine
+considération.
+
+Cependant, au fur et à mesure que nous approchions du lieu de
+résidence de la horde, je vis, non sans une certaine inquiétude, cesser
+tout l'empressement et les égards dont j'avais été entouré depuis notre
+départ. Il me fut facile de comprendre, à la conversation des Indiens,
+qu'ils n'en avaient agi ainsi que par ruse, et afin de me préoccuper
+assez pour m'ôter toute pensée de fuite, mais que dès lors suffisamment
+rassurés par le voisinage de leurs tribus, ils se souciaient peu de me
+cacher plus longtemps leurs véritables intentions envers moi. C'est
+ainsi que j'acquis la triste certitude de n'être guère mieux traité
+chez eux que chez les barbares Poyuches, les fiers Puelches ou les durs
+Patagons; car les uns et les autres ne me considéraient que comme un
+ennemi devenu leur esclave, c'est-à-dire comme un être sur lequel ils
+avaient plein droit de vie ou de mort.
+
+Les dernières paroles qu'ils m'adressèrent, furent des conseils
+équivalant presque à des menaces, au sujet de ma conduite à venir.
+Ils ne laissèrent pas non plus que de me répéter fréquemment
+qu'aussi bien qu'à mes premiers maîtres, je leur devais une
+grande reconnaissance de ne point m'assassiner puisque j'étais un
+_ouignecaé_--chrétien,--ce que tout indien de ces régions
+considère comme un crime.
+
+Enfin, nous arrivâmes. Il était temps que ce long voyage s'achevât,
+car j'étais rompu de fatigue et dans un état douloureux que l'on
+comprendra aisément en sachant que c'était le premier trajet que je
+faisais de la sorte, c'est-à-dire, sur des chevaux aussi nus que
+moi-même et fort amaigris par un galop continuel au plus fort de la
+chaleur.
+
+Mon arrivée au milieu de la horde, fut comme un évènement inattendu
+et je devins de nouveau l'objet de la curiosité générale. Aux
+enfants, aux femmes qui m'entourèrent aussitôt, succéda une affluence
+considérable de visites avides de se graver dans la mémoire les traits
+du _ou'sah-ouignecaé_--mauvais chrétien,--uniquement afin de
+pouvoir en cas de besoin, s'opposer à sa fuite. Aux personnages les
+plus importants, mon maître n'omettait point de renouveler, avec
+toutes sortes d'amplifications, le récit de la terrible lutte que nous
+avions soutenue, mon compagnon et moi, contre nos nombreux et féroces
+agresseurs, les Poyuches. L'indignation de chacun d'eux semblait
+alors n'avoir plus de bornes, et le plus souvent, en s'éloignant, ils
+m'adressaient des imprécations ou me faisaient des gestes menaçants.
+
+Au bout de quelques jours écoulés de la sorte, et lorsqu'on jugea
+que j'étais suffisamment connu, on me fit reprendre mes fonctions
+de gardeur de troupeaux. Je fus soumis à une surveillance des plus
+rigoureuses, durant la nuit et le jour; je ne pouvais faire un pas
+sans être accompagné; il m'était demandé compte de ma tristesse et
+du moindre geste; la nuit, je fus encore exposé à être troublé dans
+mes courts instants de sommeil; car la superstition des Indiens leur
+faisait appréhender mon évasion, et poussés par cette crainte, ils
+se jetaient sur moi tout à coup et m'éveillaient brusquement en me
+menaçant. Souvent il m'arriva dans ces instants difficiles d'éprouver
+de grandes frayeurs qui étant toujours mal interprétées me valaient
+force mauvais traitements.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La Pampa et les Pampéens.
+
+
+Les variations du climat de la Pampa sont des plus régulières. Elle
+subit une grande différence de température l'été et l'hiver. Ce dernier
+y est presque aussi froid que le mois de décembre en France. Il n'y
+neige point cependant, mais le matin la terre est toujours couverte de
+givre. La glace n'atteint jamais plus d'un pouce et demi d'épaisseur
+environ. Par contre-coup, l'été y est d'une chaleur accablante. Dès
+l'aube, l'horizon forme une ligne sombre et dense, qui ne s'éclaircit
+que petit à petit, et au fur et à mesure que le soleil se lève: l'on
+voit alors l'herbe touffue de ces immenses plaines se dépouiller
+d'une partie de la bienfaisante rosée du matin, qui en s'évaporant
+produit les plus singuliers effets de mirage. La force du soleil se
+fait vivement sentir à toutes les créatures vivantes. Les chevaux et
+les bœufs sauvages qui peuplent ces plaines en ressentent une telle
+fatigue, qu'ils se livrent, ainsi que les hommes, à une sieste qui
+semble pour tous un repos aussi naturel que nécessaire.
+
+On trouve dans toute la Pampa, des différences sensibles d'atmosphère.
+Dans les régions _Mamouelches_--boisées--l'air est des plus secs;
+et chez tous les êtres, quels qu'ils soient, on ne trouve aucune
+apparence de transpiration. J'ai vu même maintes fois des animaux tués
+par la chaleur, gisant sur la plaine aride desséchés dans leur peau;
+mais dans la latitude de Buenos-Ayres et de la Baie-Blanche, par les 70
+et 71 degrés de latitude, régions où abonde la plus magnifique luzerne
+que l'on puisse imaginer, la végétation démontre clairement l'humidité
+du climat. La rosée dans ces parages ressemble plutôt à des pluies
+lentes et fines, ou à des brouillards épais. La viande et les animaux
+morts s'y corrompent fort vite et les plaies sont très-difficiles à
+guérir. Cependant, qui le croirait? malgré cette humidité constante,
+les Indiens dorment tous presque nus sur la terre sans en être jamais
+incommodés.
+
+Les Pampéens n'ont pas plus de résidence fixe que les Puelches ou
+les Patagons. Ils errent d'un lieu à un autre au fur et à mesure que
+l'herbe est consommée par leurs bestiaux; mais jamais ils n'abandonnent
+un parage quelconque sans avoir achevé avec le feu l'œuvre de
+destruction commencée par les animaux. Les Pampéens occupaient
+autrefois toute la partie comprise entre les différentes provinces
+de Buenos-Ayres, le Rio-Colorado et les Mamouelches, qui sont encore
+actuellement leurs limites occidentales et septentrionales; cependant
+ils ne s'en éloignent que fort peu. Ils se tiennent principalement
+dans la partie Nord, Nord-Ouest, environ par les 68 et 69e de
+longitude et parcourent toute l'étendue comprise entre les 33e et 38e
+d° de latitude. Parfois, cependant, il leur arrive de se confondre
+momentanément avec les Mamouelches, ou d'opérer leur retraite beaucoup
+plus au loin surtout lorsqu'ils redoutent quelque agression. Cette
+alliance a lieu principalement à leur retour de ces grandes expéditions
+dans lesquelles ils se livrent aux plus atroces cruautés.
+
+Il est à croire que ces êtres barbares ont comme nous, à leur insu,
+une conscience qui parle plus fort que leur volonté, car ils sont
+souvent pris de frayeurs telles, que sans autre motif qu'un cauchemar,
+ils se prennent à fuir soudain au beau milieu de la nuit, en jetant
+le cri d'alarme, et de même que des moutons fourvoyés, ils se suivent
+les uns les autres, délaissant la plupart du temps les parages où
+quelques heures encore auparavant ils se regardaient comme étant dans
+la plus grande sécurité. Ces fuites ressemblent absolument à une
+déroute pendant laquelle ils abandonnent en chemin tout le bétail
+qu'ils ne peuvent chasser au galop devant eux. Les points où ils
+dressent leurs tentes ne présentent plus à leur départ qu'un aspect
+dégoûtant, véritable chenil où se trouvent entassés pêle-mêle les
+ossements des animaux dont ils se sont nourris, des lambeaux de cuirs
+pourris et des cardes de laine émanant une fétide odeur; au milieu de
+ce tout nauséabond se pavanent quelques vautours et quelques éperviers
+cherchant nonchalamment à y découvrir encore quelques lambeaux de chair
+putréfiée.
+
+Ces oiseaux sont généralement d'une hardiesse telle que j'eus souvent
+mille et mille peines à les empêcher de prendre leur part des animaux
+que nous abattions les Indiens et moi. Je n'avais point le temps de
+ramasser mon couteau ni celui de retourner mon gibier pour achever
+d'en détacher le cuir que déjà ils étaient installés sur l'animal.
+Quelquefois je m'amusais à jeter en l'air des morceaux sanglants
+auxquels ils ne laissaient pas le temps de retomber. Je les ai vus
+aussi s'établir sur le dos malade des chevaux ou des mulets et les
+déchiqueter malgré les contorsions des pauvres victimes inquiètes et
+furibondes, qui les oreilles couchées et le dos tendu, sautillaient
+de l'arrière-train en agitant convulsivement la queue, afin de les
+éloigner.
+
+Les Pampéens étaient autrefois beaucoup plus nombreux qu'ils ne le
+sont actuellement; mais ils sont très-affaiblis par leurs incessantes
+guerres avec les Espagnols. Encouragés par l'impunité dans laquelle
+on laissait leurs sanglantes incursions, ils s'y livraient presque
+constamment et ne craignaient point non plus de résider dans le
+voisinage des provinces Argentines, à l'ouest de la Sierra-Ventana. Ils
+affectionnaient ces parages en raison de sa proximité des peuplades
+Hispanos-Américaines et de son incomparable fertilité. Ils le nommèrent
+_Pouanemapo_, ou terre de _Pouane_, un de leurs caciques
+célèbres, lequel y naquit et y mourut vaillamment dans une surprise
+nocturne des gauchos de Rosas. Il est véritablement à croire que les
+Indiens, tout habitués qu'ils fussent aux luttes sanglantes, n'en
+eurent jamais à soutenir d'aussi acharnée et d'aussi terrible que celle
+de cette nuit si fatale pour eux; car bien qu'ils soient braves et fort
+entreprenants, ils semblent frappés de stupeur dès que le souvenir de
+cette défaite est évoqué. Aucun d'entre eux n'ose s'aventurer dans
+le pays de Pouane, dont, disent-ils, _Houacouvou_--Dieu--leur a
+interdit l'accès à tout jamais sous peine de mort.
+
+La taille des Pampéens est inférieure à celle des _Puelches_ et à
+celle des Patagons. A quelques exceptions près, ils n'ont guère plus
+de cinq pieds huit à neuf pouces en moyenne. Ce sont les Indiens les
+plus foncés en couleur. Ils sont d'un brun olivâtre très-prononcé;
+quelques-uns même sont presque noirs. Leur peau est d'une grande
+finesse dans toutes les parties du corps; elle est douce comme du
+satin et même brillante. Ils exhalent une odeur particulière qui, loin
+d'être aussi forte que celle des nègres, l'est cependant plus que celle
+des Européens. Leur peau devient plus brillante et comme huileuse, à
+l'action du soleil; il me fut facile de m'en convaincre au toucher.
+
+Le front des Pampéens est légèrement bombé mais non fuyant; leur
+figure est aplatie et longue. En général ils ont le nez court et épaté;
+quelques-uns l'ont aussi mince, long et recourbé, à l'instar des becs
+d'oiseaux de proie. Ils ont les yeux presque horizontaux, mais ainsi
+que les Patagons orientaux, la manière dont ils s'épilent les sourcils
+prête beaucoup à leur donner cet aspect. Ils ont tous, sans exception,
+les pommettes fort saillantes, la bouche très-grande et béante, les
+lèvres grosses. Leurs dents sont comme celles de leurs voisins les
+Puelches et les Patagons, c'est-à-dire petites, fort blanches et
+admirablement rangées. La barbe leur pousse fort tard. Leurs cheveux
+sont abondants, d'un noir de jais et très-gros. Quelques-uns parmi eux
+les relèvent sur le sommet de la tête, mais les autres les séparent
+simplement en deux et les retiennent à l'aide d'un morceau d'étoffe ou
+d'une lannière de cuir. Mais tous dans les combats les laissent flotter
+sur leur figure afin de ne pas voir le danger qui peut les menacer.
+
+Plus que jamais, on trouve maintenant chez les Pampéens des types
+assez réguliers: ce sont les enfants d'Indiens et de captives. Ces
+Indiens se font remarquer par un degré d'intelligence bien supérieur à
+celui de tous les autres nomades, les Araucaniens exceptés toutefois.
+Ils stationnent assez volontiers plusieurs mois de suite dans le
+même endroit. Leurs tentes sont, ainsi que celles des Puelches,
+confectionnées en cuir, mais elles sont plus spacieuses et plus
+régulières. Il y règne un certain ordre et une grande propreté; ce qui
+n'empêche pas cependant qu'ils soient couverts de vermine.
+
+Le type des femmes est en quelque sorte plus désagréable que celui des
+hommes qu'elles surpassent en laideur et auxquels elles ressemblent
+beaucoup. Elles sont grandes aussi, mais cependant pas autant qu'on
+pourrait se le figurer; il existe entre leur taille et celle des
+hommes de plus grandes proportions qu'on ne saurait en trouver entre
+les hommes et les femmes d'Europe; mais ces proportions ne sont pas
+assez générales pour en calculer la différence. Les plus grandes n'ont
+guère plus d'un mètre cinquante-quatre à cinquante-cinq centimètres.
+Il s'en trouve bien cependant quelques-unes qui atteignent la taille
+des hommes, mais la majorité d'entre elles sont en quelque sorte plus
+petites. Elles exercent beaucoup leurs forces physiques; elles manient
+le lazzo et la boleadora avec beaucoup d'adresse. Leurs épaules larges
+et carrées encadrent une poitrine fort bombée mais disgracieuse; car
+elles ont l'habitude de se détirer et de se masser les seins dès
+qu'elles deviennent mères, afin, disent-elles, de pouvoir offrir une
+plus grande quantité de lait à leurs enfants. Cet usage se propage
+même à l'égard des vaches laitières. Très-surpris de cette coutume,
+je résolus de m'assurer du résultat qu'elle pouvait avoir: j'en fis
+l'expérience sur une jeune vache dont je mesurai le lait avant comme
+après l'opération. J'eus lieu de rester convaincu de la véracité
+du fait. Les Pampéennes ont les membres peut-être un peu courts,
+comparativement au tronc, mais généralement replets et arrondis.
+
+La démarche de toutes les femmes Indiennes est des plus disgracieuses;
+plus particulièrement encore celle des Pampéennes qu'un certain
+sentiment de décence oblige à s'asseoir différemment des hommes, qui
+s'accroupissent à la façon Orientale, les jambes croisées sous eux.
+Elles doublent la jambe gauche, la pointe du pied reposant sur le
+sol, puis elles s'asseyent sur le talon et passent la jambe droite
+par-dessus la cuisse gauche, en ayant soin de mettre cet autre pied à
+plat à côté de l'autre afin qu'il leur soit possible de se maintenir
+ainsi en équilibre les jambes serrées. Cette posture fatigante à
+laquelle elles s'habituent dès l'enfance, leur dévie extraordinairement
+la hanche gauche, leur tourne cette jambe en dedans, et les fait boîter
+de toute cette partie. Elles ont les mains petites, fort bien faites et
+rarement maigres. Leurs articulations ainsi que celles des hommes sont
+fines; leurs pieds sont petits, mais larges. Si leurs formes ne sont
+pas belles, du moins elles annoncent une très-grande force.
+
+Ces femmes sauvages s'entourent la taille d'une pièce d'étoffe le
+plus souvent fabriquée par elles-mêmes avec la laine de leurs moutons
+qu'elles filent et teignent artistement. Ce vêtement les couvre
+depuis les épaules jusqu'au-dessus du genou seulement; on dirait un
+fourreau d'où sortent tête, bras et jambes, sans harmonie et sans
+art. Ce costume est fixé à la partie supérieure par une énorme broche
+ronde--_toupouh_--en argent, dont la tête large, plate et mal
+battue, rappelle assez le fond d'une casserole bien étamée. A la
+hauteur des hanches, elles s'entourent d'une large ceinture de cuir
+cru, ornée de dessins de différentes couleurs et de parties velues,
+ou bien encore couverte de perles grossières entremêlées avec art et
+assujetties avec des fibres extraites de la viande. Leurs cheveux
+sont séparés en deux nattes fort longues qui leur pendent quelquefois
+jusqu'aux talons et aux extrémités desquelles elles suspendent quelques
+ornements de cuivre ou d'argent.
+
+Quelques femmes se contentent d'enrouler leurs nattes autour de la tête
+en forme de diadême et de les attacher avec des lacets de laine rouge
+ou jaune de la largeur de deux doigts: toutes se suspendent des boucles
+d'oreilles carrées d'une si grande dimension qu'elles reposent sur
+leurs épaules.
+
+Les plus riches ou les plus considérables d'entre elles portent aussi
+un collier de cuir de la largeur de trois doigts et très-serré, garni
+superficiellement de demi-perles de métal qu'elles fabriquent ainsi
+qu'il suit:
+
+D'abord elles battent pour le réduire en feuilles le métal dont
+elles peuvent disposer; ensuite elles découpent des rondelles d'égale
+grandeur et les estampillent à l'aide de deux os de cheval, dont l'un
+creusé sert de matrice, et l'autre en relief qui tient lieu de tampon.
+Chaque perle repoussée est perforée de deux petits trous sur le côté
+pour être enfilée et cousue au cuir. La largeur et la complète absence
+de souplesse de ce singulier ornement semblable à des colliers de
+chiens, les empêchent de mouvoir la tête et donne à l'air important
+qu'annoncent les figures de celles qui en sont parées un aspect des
+plus comiques.
+
+Les plus jeunes se font des bracelets de perles de plusieurs couleurs
+au-dessus des chevilles et des poignets où ils restent à demeure,
+et toutes, jeunes ou âgées, les jours de fêtes, entremêlent à leur
+chevelure une sorte de bonnet ou de résille en perles bleues et
+blanches qui leur retombe sur le front, leur couvre les pommettes, et
+maintient leurs nattes séparées.
+
+Les Pampéennes sont très-actives et très-empressées auprès de
+leurs maris; elles subissent sans murmurer toutes leurs exigences.
+Ceux-ci emploient généralement à se reposer tout le temps qu'ils
+ne consacrent pas à chasser ou à dompter leurs chevaux. Dans les
+changements de résidence, ce sont encore les femmes qui prennent le
+soin de transporter tout ce qui concerne le ménage. Elles chargent les
+chevaux et sellent celui de leur mari puis le leur, sur lequel elles
+s'installent ensuite avec trois ou quatre enfants. Dans cet équipage,
+elles rassemblent le troupeau et le chassent devant elles avec la lance
+de leurs seigneurs et maîtres, lesquels montés sur leurs meilleurs
+coursiers, sans autre charge que leurs lazzos et leurs boleadoras, se
+livrent, chemin faisant, au plaisir de la chasse, sans paraître songer
+le moins du monde à leur famille, quel que soit l'attachement qu'ils
+aient pour leurs enfants.
+
+Arrivés à destination, ce sont encore les femmes qui déchargent
+les chevaux et qui réinstallent au plus vite la tente sous laquelle
+viennent s'étendre leurs maris, tandis qu'elles leur préparent des
+aliments. Après avoir rétabli l'ordre dans le ménage et prodigué des
+soins à leurs enfants, pour se reposer des fatigues du jour elles
+filent de la laine et tissent des manteaux pour toute la famille. C'est
+vraiment curieux de voir l'habileté et la perfection qu'elles déploient
+dans ces sortes de fabrications: elles n'ont d'autres métiers que ceux
+qu'elles se font elles-mêmes, et qui ont la forme d'un cadre dont deux
+des traverses parallèles supportent des fils croisés et bien tendus.
+Les fils destinés à servir de trame sont pelottés sur des morceaux
+de bois pointus qui servent de navettes; pour remplacer le peigne
+de nos tisserands, elles font usage d'une petite palette bizautée.
+Ces tissus, malgré les nombreuses imperfections des outils dont ces
+femmes disposent leur font vraiment beaucoup d'honneur, car on les
+peut comparer à ceux qui sortent de nos fabriques. Ils sont toujours
+enjolivés de dessins réguliers et originaux formés de laines de
+plusieurs couleurs. Pendant mon long séjour dans cette tribu j'en vis
+plusieurs de fort remarquables par leur finesse, mais un principalement
+sur lequel était représenté avec une rare perfection le portrait du
+général Urquiza auquel il fut offert; ce personnage ne sachant de
+quelle manière témoigner son admiration pour cette œuvre de patience la
+couvrit de pièces d'or.
+
+Les Pampas pour lesquels l'exercice du cheval est une obligation,
+s'installent le plus souvent d'un seul bond sur leurs coursiers
+affublés de selles en bois qui leur emboîtent parfaitement le dos et
+l'encolure. Les plus riches seulement ou les plus chanceux dans les
+pillages sellent leurs chevaux comme le font les gauchos.
+
+Les femmes vont à cheval à l'instar des hommes, mais leurs selles
+diffèrent totalement. Ce sont plutôt de véritables échafaudages,
+composés de sept à huit cuirs de moutons superposés sur le dos du
+cheval et surmontés de deux rouleaux de jonc--_salmas_--recouverts
+de cuirs souples peints en rouge et en noir; le tout est solidement
+fixé à l'aide de deux sangles en cuir cru. Pour grimper sur cet
+appareil elles se servent d'un étrier passé au cou du cheval en forme
+de baudrier.
+
+Les Pampéens s'épilent avec beaucoup plus de soin que les Indiens
+des autres tribus; ils déploient aussi plus de coquetterie dans
+l'art de se tatouer. Hommes et femmes s'entr'aident aussi bien
+dans cette occupation que pour se purger le corps et la tête des
+nombreux insectes dont ils sont assaillis et qu'ils mangent même
+en prenant leur repas. Ces Indiens possèdent des ustensiles de
+cuisine, tels que marmites de fonte--_chaïas_,--des broches
+en fer--_cangnecaouëts_--provenant de pillages. Ils font
+en partie cuire leurs aliments. Les femmes que regarde ce soin
+préparent la viande d'une manière toute particulière: elles font
+bouillir de l'eau dans laquelle elles plongent quelques morceaux de
+chair qu'elles retirent aussitôt blanchis, puis elles les servent
+dans de petites écuelles en bois avec un peu de ce succulent
+bouillon--_caldo_--très-fortement salé et obtenu ainsi en moins
+d'un quart d'heure. Cependant, disons-le, parfois aussi je les ai
+vus manger de la viande bien rôtie; mais leur instinct naturel les
+porte à la préférer toute crue, bien saignante. Ils dévorent avec
+joie les poumons--_carêtone_,--le foie--_quèhs_--et les
+rognons--_cousanoh_--tout sanglants, et ils boivent le sang chaud
+ou caillé.
+
+Les hommes sont aussi fort industrieux et patients. Leur adresse
+s'exerce surtout à tresser des harnais qui sont très-recherchés des
+Hispanos-Américains. Les plus riches fermiers et les caballeros mettent
+un certain orgueil à en affubler leurs chevaux. Leurs rênes, leurs
+cordons d'étriers et leurs sangles, sont parfois aussi souples et aussi
+bien tressés que les objets que l'on fait chez nous avec des cheveux.
+Ces articles, ainsi que les manteaux de cuir de guanacos, les plumes
+d'autruche et les cuirs de toute espèce qu'ils auraient la faculté
+d'échanger, suffiraient seuls à enrichir les Pampas s'ils n'étaient
+pas aussi inconstants. Les ouvertures de paix qu'ils renouvellent si
+souvent, n'ont d'autre but que de se pourvoir gratis de tabac, de
+sucre, de yerba et de liqueurs fortes. Mais dès qu'ils voient leurs
+provisions s'amoindrir, ils rentrent de nouveau dans la voie des
+hostilités et recommencent leurs terribles invasions qui sont tout à la
+fois la ruine et la mort d'un grand nombre d'habitants.
+
+Dans leurs expéditions les Indiens ne respectent pas plus les femmes
+d'âge que les hommes; ils les assassinent. Ils n'épargnent absolument
+que les jeunes filles dont ils font leurs femmes privilégiées sous
+le rapport de l'affection. Les tout jeunes enfants deviennent des
+esclaves, à la garde desquels ils confient leurs troupeaux, quand
+ils ne les vendent pas aux Indiens des tribus éloignées, soit aux
+Mamouelches ou aux Araucanos, qui dans leurs visites annuelles leur
+apportent des éperons et des étriers d'argent grossièrement faits et
+en échange desquels ils sacrifient volontiers la plus grande partie
+de leurs troupeaux, jusqu'à leurs captifs et captives même. Les
+Araucaniens échangent généralement leurs étriers et leurs éperons
+dont la valeur intrinsèque ne dépasse pas 20 à 30 piastres (100 à
+150 francs) contre quinze à seize bœufs qu'ils ne vendent pas moins
+de 25 à 30 piastres chaque, au Chili. Et comme jamais aucun d'eux
+ne se hasarde à franchir la Cordillière sans un certain nombre de
+ces objets, plus une pacotille composée d'indigo--_anil_,--de
+mantes--_Pilquènes_,--d'ustensiles nécessaires au tatouage et de
+perles de diverses couleurs--_cuentas_--à échanger, comme il est
+dit plus haut, on comprend quelle peut être leur richesse puisqu'ils
+ne regagnent jamais leur pays sans être possesseurs de 3 à 400 bêtes
+à cornes et d'un assez grand nombre de chevaux dont la vente leur est
+pour le moins aussi avantageuse.
+
+Les Araucaniens, bien qu'ayant la même origine que les Patagons,
+les Puelches, les Pampéens et les Mamouelches, mènent cependant
+une existence matériellement différente à laquelle les forcent et
+la restriction de leur territoire et l'impossibilité où ils se
+trouvent d'envahir les provinces du Chili, dont les frontières sont
+bien autrement gardées et défendues que celles de la République
+Argentine. Au lieu de vivre à l'état nomade, comme les Indiens
+de la côte orientale, les Araucaniens sont groupés par villages,
+ils habitent des maisons en bois suffisamment grandes pour
+plusieurs familles. Ils sont fort ingénieux et travailleurs. Ils
+cultivent le maïs--_ouah_--et le froment--_cévada_--ainsi
+que différents légumes, tels que: pommes de
+terre--_Ponnieux_,--oignons--_céboyats_,--haricots--_Porotos_.--Ils
+font grand cas du melon et de la pastèque qu'ils récoltent presque
+en aussi grande quantité que les abricots, les prunes et les pommes
+sauvages, ce qui les met à même de faire de copieux festins. Ils
+mangent généralement de la viande cuite ou rôtie, du _meurkeh_ ou
+farine de maïs grillée à laquelle ils adjoignent du laitage ou de la
+graisse de cheval. Malgré ces diverses apparences de civilisation, ils
+se régalent volontiers de foie et de rognons crus saucés dans du sang
+caillé.
+
+Il y a en Araucanie deux groupes de population fort distincts par
+leur caractère, que l'on désigne généralement au Chili comme dans la
+province de Buenos-Ayres sous les noms de haute et basse Araucanie.
+
+La première se compose d'Indiens et d'Espagnols. Il est à la
+connaissance de tous, que les Indiens qui la composent sont d'un
+commerce facile et agréable, qu'ils aiment à mélanger leur sang à celui
+des chrétiens par les liens du mariage, ce qui ne les empêche pas
+toutefois de vivre libres de tout joug dans le voisinage de Santiago,
+de Constuccion, de Nacimiento, de Las-Angles et de Talca, où ils
+s'introduisent encore parfois en masse à la faveur des dissensions
+politiques. En bons Indiens qu'ils sont, ils ont conservé le goût
+du pillage; néanmoins, ils sont fort hospitaliers et l'on peut sans
+crainte aucune se hasarder chez eux. Il n'en est pas de même de la
+basse Araucanie qui n'est peuplée que d'êtres beaucoup plus primitifs,
+aux yeux desquels un chrétien, de quelque nation qu'il soit, est un
+ennemi contre lequel ils ne sauraient trouver trop de moyens d'exercer
+leur férocité. Ce sont les Patagons de l'Araucanie bien que séparés de
+ces derniers par les Cordillières. Ils ont la plus grande répulsion
+pour tout ce qui sent la civilisation.
+
+Malheur aux pauvres chrétiens qui tombent entre leurs mains, car pour
+leurs familles ils peuvent être rayés du nombre des vivants. Parmi les
+nombreux exemples que l'on pourrait citer à l'appui de ce que j'avance,
+le suivant en est, par son authenticité, une preuve irrécusable.
+
+Quelque temps avant sa mort prématurée qui a jeté le deuil dans le
+monde scientifique, monsieur Geoffroy Saint-Hilaire qui m'avait honoré
+du plus bienveillant accueil, me disait qu'il considérait comme à tout
+jamais perdu pour sa famille l'un de ses parents tombé entre les mains
+des Indiens de la basse Araucanie. En déplorant ce terrible malheur
+il me disait combien il aurait souhaité que son parent fût retenu
+prisonnier dans la haute Araucanie d'où il lui aurait été facile de
+l'arracher.
+
+L'Araucanie a donc, ainsi que la Patagonie, ses légendes ténébreuses.
+
+Quant aux Pampéens ils sont essentiellement chasseurs, et ils
+deviennent pour ainsi dire de plus en plus nomades par l'habitude
+qu'ils ont de se nourrir de la chair de leurs coursiers, tout en
+franchissant très-rapidement les plus grandes distances. Ils n'hésitent
+point à faire de cinq à six cents lieues pour dévaster les peuples
+Hispanos-Américains. Fort riches en troupeaux, ces Indiens pourraient
+facilement se passer de la chasse; mais comme elle est pour eux un
+grand divertissement ils s'y livrent toute l'année; mais cependant
+avec beaucoup plus d'ardeur pendant les mois d'août et de septembre,
+époque du printemps dans l'hémisphère sud. C'est en cette saison qu'ils
+font d'amples provisions de jeunes pièces de gibier dont ils sont
+extrêmement friands, ou bien encore d'œufs de perdrix et d'autruches.
+Ils prennent fort adroitement de jeunes gamas vivantes avec lesquelles
+se divertissent les enfants, auxquels ils donnent aussi pour nourriture
+les œufs de perdrix, tandis que ceux d'autruches, moins délicats, sont
+mangés en commun dans la famille. Ils les cassent comme nous le faisons
+d'un œuf à la coque et les font cuire assis dans la braise de fiente
+en ayant soin de mêler le jaune et le blanc à mesure que la cuisson
+s'opère. On trouve toujours ces œufs en très-grand nombre. Les Indiens
+ne mangent que ceux qui sont en nombre pair, et font fi des autres
+qu'ils prétendent ne pas être fécondés.
+
+Pour chasser l'autruche et la gama les Indiens s'assemblent en grand
+nombre, sous la direction d'un cacique qui remplit les fonctions
+de grand veneur. Il fait partir les chasseurs par groupes, dans
+différentes directions afin de cerner un espace de deux ou trois
+lieues; chacun de ces groupes, arrivé à l'endroit qui lui a été
+assigné, brûle en forme de signal, quelques herbages secs. Quand tous
+sont à leur poste, à un nouveau signal donné par le cacique, ils se
+déploient sur un rang et marchent lentement vers le centre du cercle
+qu'ils forment, jusqu'à ce que la distance qui les sépare les uns
+des autres ne soit plus que de sept ou huit longueurs de cheval. Ils
+s'arrêtent alors, leurs _locayo_--boléadoras--en main. A leurs
+cris, les nombreux chiens sauvages qui les accompagnent s'élancent
+pour harceler les autruches et les gamas ainsi cernées. Ces animaux
+poursuivis de près et souvent mordus, cherchent à fuir en passant entre
+les courts intervalles que se sont ménagés les chasseurs, afin de
+pouvoir leur lancer une multitude de boules qui manquent rarement leur
+but. Les animaux pris sont dépouillés avec une dextérité incroyable,
+ce qui donne aux chasseurs la facilité de continuer leur exercice,
+jusqu'au moment où le cercle, trop rétréci, mette en présence la masse
+des Indiens. Fort rarement les chasseurs reviennent près de leurs
+familles sans avoir pris sept ou huit pièces de gibier dont le sang
+qu'ils boivent avec délices est toute leur nourriture durant la chasse
+qui dure les deux tiers du jour.
+
+Après la chasse, les cuirs des divers animaux tués sont étendus sur
+le sol à l'aide de piquets en ossements; une fois séchés ils sont
+salés pour en préserver la fourrure de toute atteinte; les Indiens
+les conservent ainsi que les plumes d'autruches pour les échanger à
+la première occasion contre du sucre, de la yerba, du tabac et des
+liqueurs alcooliques dont ils sont très-friands.
+
+La population Indienne tend à décroître d'année en année; mais cette
+décroissance frappe plus particulièrement les Pampéens et les tribus
+du Nord, chez lesquelles les femmes sont en minorité, par suite des
+guerres terribles que leur firent les gauchos de Rosas, ainsi que je
+l'ai déjà dit. En plusieurs occasions les Indiens furent réduits à
+fuir; ils se réfugièrent dans les contreforts des Cordillières les plus
+rapprochés du Chili, dans le voisinage des Araucaniens. Leurs femmes
+ayant perdu tout repos et se voyant, à tous moments exposées à devenir
+captives des Argentins, abandonnèrent leurs maris et s'en furent en
+Araucanie. Le petit nombre de celles qui eurent le courage de rester
+fidèles à leurs époux, les Pampéens, dont l'état actuel est encore de
+guerroyer avec les Espagnols, fut bien loin de leur suffire lorsqu'ils
+revinrent habiter leurs anciens terrains de parcours. Et malgré le
+grand nombre de femmes qu'ils ont captivées depuis et celles qu'ils
+enlèvent encore chaque jour, la moyenne est d'une pour quatre à cinq
+hommes.
+
+Chez les Araucaniens, par contre coup, le nombre des femmes est de
+beaucoup supérieur à celui des hommes. Les mœurs indiennes autorisant
+la possession de plusieurs femmes, on voit des hommes qui en ont cinq
+ou six, et le grand cacique Calfoucourah, avec lequel j'ai vécu en a
+jusqu'à trente-deux. Il résulte de cette disproportion de nombre entre
+les deux sexes, que la plupart des Indiens, trop pauvres pour se passer
+le luxe d'une compagne, sont forcés de rester célibataires. Ils n'ont
+de rapports qu'avec celles qui sont libres, lesquelles peuvent, sans
+être exposées à aucune réprimande, leur accorder des faveurs. Malgré
+cette étrange coutume, on ne sera pas peu étonné de savoir qu'une fois
+mariées, elles deviennent fidèles à leurs maris et sont de fort bonnes
+ménagères.
+
+Chez tous les peuples dont je retrace les principaux traits, le mariage
+est, ainsi que chez nous, considéré comme un acte important, et comme
+la source d'une vie honnête et heureuse. Il s'opère sous forme de
+trafic, ou échange d'objets et d'animaux divers contre une femme.
+
+Un Indien est toujours satisfait lorsqu'il rencontre une future à la
+veille d'être mère. Les parents ne livrent leur fille qu'à l'acheteur
+le plus riche et le plus généreux.
+
+Lorsqu'un Indien est désireux de contracter une union et qu'il a jeté
+les yeux sur quelque fille du voisinage, il s'en va visiter tour à
+tour tous ses parents et tous ses amis; il leur fait part de son désir
+et les prie d'être pour quelque chose dans la réussite de son projet.
+Chacun d'eux, selon son degré de parenté ou d'amitié, lui donne ses
+conseils et son approbation dans un discours fort long approprié à la
+circonstance et lui vient en aide en lui faisant un don quelconque. Ces
+cadeaux consistent généralement en chevaux, bœufs, étriers ou éperons
+d'argent et quelques pièces d'étoffes provenant de leurs pillages.
+
+Dans une réunion antérieure à la célébration du mariage, les parents
+et les amis du futur fixent le jour où la demande devra être faite.
+La veille au soir, chacun revêt ses plus beaux ornements et se réunit
+au prétendant afin d'aller secrètement se poster à proximité de la
+demeure de la jeune fille convoitée, de manière à pouvoir dès l'aube
+matinale entourer les parents de la jeune personne auxquels ils font
+la demande dans les termes les plus pressants, les plus touchants
+et les plus poétiques; on évite toutefois de prononcer le nom du
+prétendant, jusqu'au moment où ils entrevoient chance de succès.
+Pendant ce temps le futur époux se tient caché à l'écart avec tous ses
+dons, selon les règles du décorum. Après une très-longue énumération
+des qualités de leur fille, témoin oculaire mais invisible de cette
+cérémonie, dont le rôle est de verser quand même d'abondantes larmes,
+les parents ne manquent point de témoigner d'une grande répugnance et
+d'une grande peine à se séparer de leur enfant; puis ils finissent
+par consulter sa volonté, en se réservant le droit d'accepter ou de
+repousser l'ouverture qui leur est faite, dans le cas où elle ne leur
+présenterait pas un avantage suffisant. A ce moment, l'arrivée du futur
+et la vue des dons qu'il leur destine arrachent presque toujours le
+consentement de ces êtres cupides, et leur arrogante fierté disparaît
+sous un demi-sourire de satisfaction. Le reste de la journée se passe
+en famille; chaque membre s'empare incontinent du présent qui lui est
+fait. Une jeune jument bien grasse, donnée et sacrifiée par le jeune
+époux, préparée par toutes les femmes et servie par la nouvelle mariée,
+fournit le menu d'un banquet succulent arrosé de nombreuses libations
+d'eau. Aucun des invités ne peut ni ne doit s'absenter pendant toute
+la durée de cette fête, à la fin de laquelle il ne doit rester de
+l'animal dévoré que la peau et les os. Ces derniers, bien rongés, sont
+assemblés par les parents des époux et enterrés par eux dans un endroit
+en évidence, en souvenir de l'union qui, dès ce moment, se trouve
+consacrée.
+
+Après cette cérémonie obligatoire, toute l'assemblée se dispose à
+accompagner en grande pompe les nouveaux mariés, chez lesquels doit
+avoir lieu dans la journée une réminiscence de festin. Les parents de
+la jeune femme se munissent du cuir de la jument dévorée le matin et
+sitôt arrivés à la demeure de leur gendre, le remettent au jeune ménage
+en l'aidant à se construire un abri.
+
+Pendant les jours suivants, une foule de visiteurs poussés par
+la curiosité se pressent dans l'intérieur du jeune couple et les
+félicitent mutuellement de leur heureux choix. Chacun s'enquiert près
+de la femme des qualités ou des défauts du mari, et près de celui-ci de
+celles de sa moitié. Les questions sont fort étendues, d'une crudité
+et d'une indiscrétion incroyables, sans que la délicatesse en paraisse
+froissée. Au contraire, les jeunes époux semblent très-flattés de cette
+marque d'intérêt. Les Indiens sont très-dissimulés; aussi la femme,
+tant par politique que pour s'acquérir la réputation d'être bonne et
+aimable offre-t-elle à tous ses visiteurs, soit de la viande, soit de
+l'eau ou bien du tabac, en leur adressant quelques paroles polies et
+flatteuses enjolivées d'un sourire débonnaire, même à ses ennemies,
+lorsqu'elle en a.
+
+S'il arrive que les époux ne peuvent sympathiser après une cohabitation
+plus ou moins longue, ils se séparent à l'amiable sans que les parents
+fassent des difficultés pour restituer les objets qu'ils ont reçus de
+l'épouseur. Celui-ci d'ailleurs, dans sa générosité, leur en laisse
+toujours une partie en dédommagement du préjudice qu'il est censé leur
+avoir causé en les séparant de leur fille et en la leur rendant sans
+enfants. Celle-ci peut de nouveau être demandée et contracter une
+nouvelle union.
+
+L'habitude des Indiens est d'être d'une très-grande sévérité à
+l'égard de leur femme dans les premiers temps du mariage; quelques-uns
+poussent même la cruauté jusqu'à les frapper de leurs boléadoras pour
+les rendre, disent-ils, humbles et soumises. La femme doit respecter
+et vanter tous les actes de son mari, et se taire dès qu'il prend
+la parole. Quelques-unes cependant refusent de se soumettre à cette
+humilité et s'attirent des mauvais traitements continuels. Les plus
+hardies s'affranchissent de ces violences par une brusque séparation.
+Elles avisent leurs parents qui s'arment alors et la reprennent de vive
+force, ce qui devient la source d'une haine implacable des deux parts;
+car non-seulement le mari perd sa femme, mais on lui retient encore les
+deux tiers de ce qu'il a donné pour l'obtenir.
+
+Quand les mauvais traitements que l'Indien inflige à son épouse sont
+basés sur son infidélité, l'homme conserve tous ses droits et son
+autorité; il peut la mettre à mort ainsi que son complice; mais,
+généralement très-avare, il préfère d'abord conserver son épouse et
+rançonner ensuite le délinquant, lequel a le droit de racheter sa vie
+lorsque ses moyens le lui permettent; cependant il arrive souvent,
+(j'en ai été témoin) que sans rime ni raison, l'accusation a été faite
+par suite d'un calcul et d'une cupidité à laquelle l'accusé ne peut en
+aucune manière se soustraire.
+
+A partir du moment où l'époux a reçu satisfaction, il lui est interdit
+de faire à sa femme aucune allusion sur sa conduite illicite; il
+deviendrait passible des reproches de sa famille dans le cas où il la
+maltraiterait encore à ce sujet.
+
+Lorsqu'un Indien, animé du désir de contracter une union, échoue dans
+son projet ceux qui l'accompagnent prennent fait et cause pour lui
+et échangent des injures avec la famille qui a refusé d'accueillir
+leurs ouvertures. Très-souvent, même à la suite de cette déception, il
+résulte une mêlée effroyable des deux parts.
+
+Les Indiens ne dispensent leurs femmes d'aucun travail, même pendant
+la dernière période de leur grossesse: on voit celles-ci sans cesse
+occupées d'une chose ou d'une autre jusqu'au moment de leur délivrance
+qui a lieu avec une facilité surprenante dont les a douées cette divine
+Providence qui n'abandonne aucun misérable. Lorsqu'elles sentent que
+leur enfant va venir au monde, elles se transportent au bord de l'eau
+et se baignent avec lui dès qu'il a vu le jour. Elles ne se font jamais
+aider dans ces circonstances si difficiles pour les femmes Européennes;
+puis sitôt qu'elles sont délivrées, elles reprennent le cours de leurs
+occupations journalières sans qu'aucune indisposition résulte jamais
+d'un semblable traitement.
+
+Chez ces êtres presque primitifs les enfants ne sont pas à beaucoup
+près aussi nombreux qu'on serait porté à le croire; car l'existence
+d'un nouveau-né est soumise à l'appréciation du père et de la mère qui
+décident de sa vie ou de sa mort.
+
+Leur superstition leur fait regarder comme des divinités les enfants
+phénomènes principalement ceux qui naissent avec un plus grand
+nombre de doigts que celui voulu par la nature, soit aux pieds soit
+aux mains. Selon eux c'est un présage de grand bonheur pour leur
+famille. Quant à ceux qui sont tout-à-fait difformes (le cas est
+rare) ou dont la constitution ne leur paraît pas propre à résister à
+leur genre d'existence, ils s'en défont en leur brisant les membres
+ou en les étouffant, puis ils les portent à quelque distance où ils
+les abandonnent sans sépulture aux chiens sauvages et aux oiseaux de
+proie. Si l'innocent petit être est jugé digne de vivre, il devient
+dès l'instant l'objet de tout l'amour de ses parents qui au besoin
+se soumettraient aux plus grandes privations pour satisfaire à ses
+moindres besoins ou à ses moindres exigences. Ils étendent leur
+nouveau-né sur une petite échelle qui lui tient lieu de berceau. La
+partie supérieure de son petit corps repose sur des traverses ou
+échelons rapprochés les uns des autres et garnis d'un cuir de mouton,
+tandis que la partie postérieure s'emboîte dans une sorte de cavité que
+forment les autres échelons placés au-dessous des montants. L'enfant
+est maintenu dans cette position par des lannières fort souples
+enroulées en dessus des cuirs qui lui tiennent lieu de linge.
+
+La longueur de ce berceau dépasse celle de l'enfant d'environ un
+pied à chaque extrémité. Aux quatre coins sont attachées d'autres
+lannières qui servent à le suspendre horizontalement durant la nuit
+au-dessus du père et de la mère auxquels un autre cordon de cuir
+permet de bercer cette petite créature sans se déranger. Tous les
+matins, ces petits êtres sont rendus à la liberté de mouvement pendant
+le temps nécessaire à l'entretien de leur propreté; ou bien encore,
+lorsqu'il fait du soleil, leur mère les étend sur une peau de mouton
+pour qu'ils acquièrent la force et la vigueur que leur communique cet
+astre bienfaisant. Lorsqu'il pleut ou qu'il fait froid, ils restent
+emmaillottés et dans l'intérieur du _roukah_; ils sont placés
+verticalement, adossés à l'un des montants de la tente, de même qu'une
+échelle appuyée au long d'un mur. Leur mère se tient en face d'eux,
+les regardant sans cesse et leur donnant fréquemment le sein, ou bien
+encore des petits morceaux de viande sanglante qu'ils sucent.
+
+Les femmes allaitent leurs enfants jusqu'à l'âge de trois ans; si
+pendant ce temps elles en ont d'autres, elles n'en continuent pas
+moins de les nourrir avec le nouveau-venu, sans qu'elles ni eux en
+souffrent aucunement. Les moindres caprices de ces petits êtres, sont
+des lois pour les parents et pour leurs amis, qui à l'exemple des père
+et mère se soumettent à toutes leurs volontés. A peine ces enfants
+commencent-ils à se traîner sur les mains, qu'on laisse déjà à leur
+portée couteaux et autres armes, dont ils se servent indifféremment
+pour frapper ceux qui les contrarient, à la grande satisfaction des
+parents qui, dans ses colères enfantines, se plaisent à voir le germe
+précoce des qualités voulues pour faire un bon ennemi de la chrétienté.
+
+Les seules indispositions communes aux enfants sont des douleurs dans
+les membres et une espèce de croup. Leurs douleurs sont traitées par
+le massage et les douches froides. Le remède qu'emploient les Indiens
+pour la guérison du croup est assez violent: il consiste en un mélange
+d'urine putréfiée au soleil, sorte d'alcali, et de poudre à tirer
+provenant de quelque pillage; ou bien à défaut de poudre d'alcali seul.
+Il n'est jamais administré plus d'une cuillerée à l'enfant. L'effet de
+ce remède violent se traduit promptement sous forme de vomissements,
+et la guérison est généralement complète au bout de quelques heures.
+Parfois, j'ai vu les enfants tout à coup couverts de boutons d'une
+cuisson et d'une démangeaison insupportables qui leur faisaient pousser
+d'horribles cris et verser d'abondantes larmes; alors, immédiatement
+leurs mères s'empressaient d'embraser quelques--_mey veca_--bouses
+de vaches sèches dont elles employaient la cendre brûlante à les
+frictionner en même temps qu'elles leur mouillaient le corps avec de
+l'eau renfermée dans leur bouche. A en juger par l'inquiet empressement
+que déploient les Indiennes à traiter ainsi leurs enfants, j'ai tout
+lieu de penser qu'elles redoutent beaucoup les suites de ces éruptions
+subites qui ont, du reste, toute l'apparence de la petite vérole.
+
+A quatre ans, car les Indiens comptent par années d'un hiver ou d'un
+printemps à l'autre, ils soumettent leurs rejetons, garçons et filles,
+à la cérémonie du percement d'oreilles, qui fait aussi époque dans leur
+vie que le baptême chez nous. Cette cérémonie a lieu comme il suit. Le
+père fait don à son enfant d'un cheval brun rouge, dont les allures
+plus ou moins douces sont en rapport avec son sexe. On le renverse
+sur le sol, les pieds fortement liés, au milieu de nombreux invités
+en costume de fête, parmi lesquels figurent au premier rang tous les
+parents. L'enfant dont on a orné tout le corps de peintures bizarres
+est couché sur le cheval, la tête tournée vers l'Orient, soit par le
+chef de la famille soit par le cacique de la tribu quand il lui plaît
+d'honorer la fête de sa présence. Les femmes placées au second rang
+entonnent un chant criard et monotone, dont chaque strophe se termine
+en un ton grave et sourd ayant pour but d'implorer la protection de
+Dieu. Durant ce temps a lieu le percement des oreilles qui s'opère
+avec un os d'autruche bien effilé. Dans chaque trou le président de
+la fête passe un morceau de métal d'un poids suffisamment convenable
+pour agrandir ces trous et pour allonger les oreilles. Ensuite il
+s'arme du même os d'autruche et fait à chacun des assistants une
+incision dans la peau, soit à la naissance de la première phalange
+de la main droite, soit au défaut du jarret droit. Le sang qui sort
+de cette blessure est offert à _Houacouvou_--Dieu directeur des
+esprits malfaisants--pour le conjurer d'accorder une heureuse et longue
+existence au nouvel élu. Après quoi, ainsi qu'il est d'usage dans
+toutes leurs fêtes, une jument grasse fait le menu d'un festin offert à
+la réunion. Les os des côtes sont de préférence donnés aux plus proches
+ou aux plus intimes qui, après les avoir convenablement rongés, les
+déposent aux pieds de l'enfant, s'engageant ainsi à lui faire un don
+quelconque dans le plus bref délai. Ces cadeaux consistent en chevaux,
+bœufs, éperons ou étriers d'argent qui lui constituent une dot.
+
+L'éducation sérieuse des enfants commence sitôt après la cérémonie du
+percement d'oreilles. Lorsqu'ils atteignent leur cinquième année, ils
+montent seuls à cheval en se saisissant à la crinière et en appuyant
+tour à tour leurs petits pieds sur les jointures de la jambe droite
+de leurs coursiers; le plus souvent ceux-ci partent comme un trait
+emportant ainsi leurs cavaliers avant qu'ils n'aient pris le temps
+de s'installer complètement. A cet âge, les enfants se rendent déjà
+fort utiles et gardent le bétail. Ils deviennent bien vite experts
+dans l'art de jeter le lazzo et de lancer la boléadora; ensuite ils
+apprennent à manier la lance et la fronde; en sorte qu'à dix ou
+douze ans, époque à laquelle ils ont certes plus d'apparence et de
+force qu'un Européen de vingt à vingt-cinq ans, leur éducation étant
+complète, ils prennent part aux excursions des tribus et participent
+aux razzias dans lesquelles ils se montrent généralement d'une témérité
+et d'une audace incroyables.
+
+Quelques femmes suivent assez souvent leurs maris dans ces lointaines
+expéditions; notamment celles des caciques. Leur rôle consiste à
+rassembler avec l'aide de leurs enfants tous les troupeaux épars et à
+les entraîner avec prestesse, tandis que la horde est aux prises avec
+les soldats ou avec les fermiers.
+
+On ne saurait s'imaginer quelle adresse et quelle bravoure les Indiens
+déploient en ces circonstances, quoique munis seulement d'armes
+tout-à-fait primitives. Ils ne reculent jamais devant une armée de
+troupes régulières; la fusillade, le canon même, ne suffisent pas
+toujours pour les repousser dans leurs agressions. Ils se meuvent
+en tous sens sur leurs chevaux avec une facilité et une promptitude
+telles, que maintes fois, lorsqu'on les croit atteints de blessures,
+on est tout étonné de les voir s'avancer de nouveau plus menaçants
+encore, faisant voltiger leurs lances avec une vélocité et une adresse
+diaboliques. Lorsqu'ils sont aux prises avec la cavalerie espagnole ils
+témoignent de leur joie en poussant des cris féroces et effrayants. Ils
+lancent souvent devant eux des chevaux indomptés à la queue desquels
+ils attachent des lambeaux de cuirs secs ou des herbes enflammées
+qui leur donnent un accès de folle frayeur bientôt communiquée à
+ceux des soldats sur lesquels ils vont fondre comme un terrible
+ouragan. Profitant de ce désordre, les Indiens se ruent spontanément
+sur les restes épars des escadrons et les achèvent dans un sanglant
+carnage. Quant à l'infanterie, dont ils font fort peu de cas, car les
+soldats argentins sont de si mauvais tireurs qu'ils semblent avoir
+peur de leurs armes à feu, ils ne l'attaquent qu'en dernier lieu et
+l'anéantissent promptement.
+
+Lorsque quelques Indiens tombent dans la mêlée, ils sont relevés par
+leurs compagnons qui les ramènent chez eux et les soignent en chemin;
+s'ils succombent pendant le trajet ils sont enterrés sans aucune
+cérémonie; mais ceux qui meurent sous la tente, au sein de leurs foyers
+sont inhumés avec pompe.
+
+Quelle que soit la manière dont un Indien quitte ce monde, les
+autres se refusent de croire à sa mort; ils prétendent que lassé de
+vivre toujours sur cette terre, leur compagnon désireux de visiter
+d'autres régions, connues de lui seul, les abandonne uniquement dans
+ce but. Ils le revêtent de ses plus beaux ornements et l'étendent sur
+le cuir qui lui a servi d'abri. A chacun de ses côtés, ils placent
+ses armes et ses objets les plus précieux; après quoi ils l'enroulent
+dans ce cuir et l'attachent fortement à de courts intervalles avec
+son propre lazzo. Ils placent cette sorte de momie sur son cheval
+favori, auquel ils rompent préalablement la jambe gauche de devant,
+afin que par ses génuflexions forcées il ajoute encore à la tristesse
+de la cérémonie. Aux veuves du défunt se réunissent toutes les
+femmes de la tribu; elles poussent des cris lamentables et pleurent
+ensemble, en s'interrompant de temps à autre pour faire entendre un
+chant de circonstance dans lequel elles font l'éloge du défunt et lui
+reprochent amèrement son ingratitude d'avoir abandonné ses femmes, ses
+enfants et ses amis. Les hommes, mornes et silencieux, les mains et la
+figure peintes en noir, avec deux grandes taches blanches au-dessous
+des paupières, escortent à cheval le corps, jusqu'à la la plus
+prochaine éminence au sommet de laquelle ils creusent une sépulture
+peu profonde. Une fois que le corps y est enfoui, ils abattent sur
+l'emplacement même, d'abord le cheval porteur des dépouilles de son
+maître et plusieurs autres ainsi que quelques moutons destinés, selon
+leur superstition, à servir d'aliments au défunt pendant tout le
+trajet qu'il doit effectuer pour atteindre le but de son voyage. Les
+objets de non valeur laissés par le défunt deviennent la proie des
+flammes, afin d'effacer de lui tout souvenir. Les femmes, après avoir
+pendant plusieurs jours de suite donné des marques de la plus profonde
+douleur en se frappant la tête du poing et en s'arrachant les cheveux,
+accompagnent les veuves au domicile de leurs parents respectifs où
+elles sont tenues de rester plus d'un an sans contracter aucune liaison
+ni d'autre union, sous peine de mort pour elles et leurs complices;
+usage auquel elles se conforment scrupuleusement.
+
+On comprend que ce ne fut pas, pour un esclave comme je l'étais,
+l'affaire de quelques jours, ni même de quelques mois, que de
+recueillir les diverses observations que je mets aujourd'hui sous les
+yeux du lecteur.
+
+Tombé, ainsi que je l'ai dit entre les mains des Poyuches; après
+avoir été tout d'abord entraîné dans les plaines froides, sauvages et
+stériles du sud, où les vents impétueux et les révolutions subites de
+l'atmosphère, caractères inhérents aux extrémités polaires des grands
+continents, se manifestent avec plus de violence peut-être que sur un
+autre point péninsulaire du globe; après plusieurs mois, vendu par mon
+premier maître à un second, puis à un troisième, ainsi qu'on l'a vu; de
+vente en vente, de tribu en tribu, je fus insensiblement ramené vers
+le nord en deçà du Colorado. Changer de place n'était changer ni de
+condition ni d'occupation. Tous les jours s'écoulaient pour moi longs
+et tristes, et au sein des Pampas mes souffrances s'accrurent encore de
+la fastidieuse surveillance à laquelle j'étais soumis; de sorte que ma
+position devint véritablement insoutenable.
+
+Si pendant le cours de la belle saison, le splendide coup-d'œil de la
+fertile Pampa, et la variété de mes occupations devenaient parfois
+la source de quelques distractions inespérées, bien trop vite hélas,
+le retour de l'hiver redonnait à ces vastes plaines, désormais nues
+et blanches de givre, l'aspect le plus triste et le plus désolant.
+Durant le jour, l'immense solitude dont j'étais entouré, n'était guère
+troublée que par les cris aigus de quelqu'oiseau de proie s'abattant
+sur un cadavre en putréfaction que lui disputaient les chiens sauvages,
+ou bien encore par quelques troupeaux épars et par quelques groupes
+de nomades que l'on reconnaissait facilement à leurs longues lances
+ornées de plumes de nandous. Enfin la nuit, les aboiements plaintifs
+et prolongés de plusieurs milliers de chiens errants, les rugissements
+du puma et du jaguar affamés répétés au loin par de nombreux échos,
+composaient avec les sourds mugissements du glacial pampéro, la seule
+et lugubre harmonie des Pampas.
+
+Il y avait déjà longtemps que j'étais captif, mais je ne pouvais me
+faire à la vie d'esclavage qui m'était imposée. J'avais des maîtres
+directs mais cependant chacun avait le droit de me commander dès qu'il
+me rencontrait au camp. Je devais même la plus entière soumission aux
+enfants, dont le bonheur était de me faire des cruautés de toutes
+sortes. Ils me lançaient des pierres avec leurs frondes, ou me jetaient
+leurs boléadoras à travers le corps au risque de me blesser; ou bien
+encore lorsqu'ils étaient à cheval, ils me prenaient au lazzo par l'un
+des membres et s'amusaient à me traîner au galop de leurs chevaux: tout
+cela à la grande satisfaction de leurs parents, fort peu préoccupés
+du triste état dans lequel je me trouvais à la suite de ces jeux
+sanglants. Lorsque les Indiens s'approchaient de moi dans de bonnes
+dispositions d'esprit, ils s'amusaient, par pure forme de plaisanterie
+à me souiller le visage avec du sang ou avec n'importe ce qu'il leur
+tombait sous la main; quelquefois, ils me saisissaient aux cheveux et
+me les tiraient en tous sens, jusqu'à ce que la douleur m'arrachât
+quelques plaintes, ou bien jusqu'à ce qu'il leur en restât une certaine
+quantité entre les mains. A la suite de ce divertissement qui leur est
+très-commun, j'avais, souvent pendant plusieurs jours, la tête enflée
+et endolorie, au point de ne pouvoir toucher même à ma chevelure.
+L'obligation dans laquelle je me trouvais de leur sourire avec un
+air de contentement et de gaieté, sous peine d'être plus longtemps
+martyrisé de la sorte, me donnait parfois des accès d'emportement qui
+faillirent m'être funestes. Les femmes se livrent également, soit entre
+elles, ou avec les hommes, à ce plaisir de bonne compagnie, sans que
+cela soit au détriment de leur chevelure qui résiste parfaitement à ces
+brusques assauts.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+De la religion des Indiens
+
+
+Comme j'ai déjà eu occasion de le dire, la croyance de tous ces
+sauvages décorés du nom d'Indiens, est identique. Ils reconnaissent
+deux dieux ou êtres supérieurs: celui du bien et celui du mal; ils
+admettent et respectent la puissance du bon _Vita Ouènetrou_,--le
+Grand Homme,--qu'ils considèrent comme le créateur de toutes choses.
+Ils n'ont aucune idée du lieu où il peut résider; ils prétendent
+seulement que le soleil, qu'ils considèrent comme son représentant,
+leur est envoyé par lui autant pour examiner ce qui se passe parmi eux,
+que pour réchauffer leurs membres engourdis pendant l'hiver et seconder
+la bienfaisante rosée qui, dès le printemps, fait éclore autour d'eux
+le magnifique tapis de verdure au milieu duquel se prélassent et se
+multiplient leurs troupeaux. La lune, autre représentant de Dieu, est
+selon eux uniquement chargée de les veiller et de les éclairer. Leur
+persuasion est qu'il existe autant de soleils et de lunes qu'il y a de
+pays et de terres différentes sur le globe.
+
+Quant au dieu du mal--_Houacouvou_--ils disent que c'est lui
+qui, sur leurs prières journalières, rode autour du pays qu'ils
+habitent pour écarter d'eux tout maléfice et commander aux esprits
+malfaisants. Ils le désignent plus souvent encore sous le nom de
+_Gualitchou_--la cause de tous les maux de l'humanité.--On trouve
+encore chez eux quelques devins des deux sexes qui prédisent l'avenir
+et dont la vocation s'annonce par des espèces d'attaques d'épilepsie
+que leur occasionne l'usage d'une certaine plante dont ils gardent
+religieusement le secret. Ils n'ont plus, comme ceux d'autrefois, la
+prétention de voir jusqu'aux entrailles de la terre; car plusieurs
+d'entre eux furent massacrés pour avoir prédit à des chefs des faits
+sans accomplissement.
+
+On ne trouve parmi les Patagons, les Puelches et les Pampéens,
+aucun prêtre ni fétiches. Les père et mère transmettent eux-mêmes la
+religion à leurs descendants, qui l'observent scrupuleusement. Ce
+fait est d'autant plus extraordinaire que chez les Kitchois et chez
+les Boliviens, leurs voisins, on trouve des idoles et les preuves
+irrécusables d'un culte intéressant, d'une origine fort ancienne.
+
+Enfin, quelle que soit la simplicité de leur religion, la croyance des
+Patagons n'en est pas moins des plus profondes, ils en donnent des
+preuves à tous instants. Jamais un Indien ne boit ni ne mange sans
+avoir préalablement prié Dieu de lui accorder toutes choses nécessaires
+à sa vie, ni sans lui offrir la première part: il se tourne vers
+le soleil, envoyé de Dieu, en déchiquetant un peu de viande, ou en
+renversant un peu d'eau, action qu'il accompagne des paroles suivantes
+dont la formule sans être fixe varie cependant peu:
+
+_oh! chachai--vita ouènetrou--reyne_
+oh!--Père,--Grand homme,--roi de cette
+_mapo, Frénéan votrey--fille aneteux_
+terre,--fais moi faveur-cher ami,-tous les jours,
+--_comé que hiloto--comè que ptoco_,
+--d'une bonne nourriture,--de la bonne eau,
+-_comè què omaotu,--Povrè lagan intché_,
+--d'un bon sommeil,--Je suis pauvre moi,
+--_hiloto élaemy; tefa quinié-ouésah.--hilo_
+as-tu faim;--voilà-un-mauvais-manger.--
+_hiloto tuffignay._
+--mange si tu veux.
+
+Bien qu'ils aient rarement la facilité de se procurer du tabac,
+les Indiens n'en sont pas moins de grands fumeurs, car ils savent
+économiser celui qu'ils accaparent dans leurs chanceuses razzias. Après
+chaque repas, comme le matin dès leur réveil et le soir même au moment
+de se livrer au sommeil, ils s'adonnent à ce plaisir.
+
+Dans chaque _Roukah_ au nombre des objets indispensables, se
+trouve une pipe--_quitrah_--de leur fabrication, dont la forme est
+unique pour tous. Elle est faite le plus souvent d'une pierre rouge
+ou bleue provenant de la chaîne des Andes, taillée en parallélogramme
+fort étroit, de la longueur de dix centimètres environ, et surmontée
+d'une saillie en forme de cône renversé, creusée fort habilement avec
+un couteau, seulement jusqu'à moitié de l'épaisseur du parallélogramme
+avec lequel ce fourneau ne forme qu'une seule pièce. A l'un des bouts,
+qui tient lieu de galumet, ils font un autre trou d'un très-petit
+diamètre qui finit presque à rien à son point de jonction avec le
+fourneau de la pipe. Ce meuble simple, mais curieux, est généralement
+enrichi d'ornements faits avec des parcelles d'argent ou de cuivre
+fixées avec de la résine.
+
+Les Indiens ne fument jamais le tabac seul; ils le mélangent avec
+de la fiente de cheval ou de bœuf sèche. La pipe étant bourrée, tous
+les fumeurs se couchent sur le ventre, et fument chacun à leur tour
+sept ou huit bouffées coup sur coup pour ne les rendre par les narines
+que quand, à demi-suffoqués, ils se sentent dans l'impossibilité de
+les garder plus longtemps. L'effet de cette exécrable fumigation
+intérieure les rend effrayants à voir, car leurs yeux se retournent
+aux trois quarts, on n'en voit plus que le blanc; ils se dilatent
+à un tel point, qu'on les pourrait croire prêts à sortir de leurs
+orbites. La pipe, qu'ils n'ont plus la force de retenir, s'échappe de
+leurs grosses lèvres, leurs forces les abandonnent, ils sont pris d'un
+tremblement convulsif et plongés dans une ivresse voisine de l'extase;
+ils renaclent bruyamment, en même temps la salive s'échappe à flots de
+leurs lèvres entr'ouvertes, et leurs pieds et leurs mains sont agités
+de mouvements semblables à ceux d'un chien à la nage.
+
+Cet horrible et répugnant état d'abrutissement volontaire fait leur
+bonheur; il est l'objet de toutes leurs respectueuses sympathies;
+ils n'auraient garde de troubler les fumeurs pendant leur ivresse et
+considèreraient comme une insulte de leur rire au nez ou même de leur
+adresser la parole. Ils s'empressent de leur apporter de l'eau dans une
+corne de bœuf--_motah_--qu'ils plantent silencieusement dans le
+sol à côté d'eux.
+
+Dieu, selon l'habitude, participe à cette réjouissance, car il lui a
+été préalablement offert par chacun trois ou quatre petites bouffées
+accompagnées d'une prière mentale.
+
+Après avoir vidé tout d'un trait l'eau contenue dans
+le--_motah_,--les fumeurs, encore sous l'impression de leur récent
+anéantissement, ne pouvant mouvoir leurs bras ni leurs jambes, font un
+demi-tour sur eux-mêmes et restent couchés sur le dos pendant quelques
+moments pour se livrer aux douceurs du sommeil.
+
+Les femmes, les enfants mêmes, prennent part à ce plaisir sans que nul
+ne songe à s'y opposer.
+
+Parmi les fumeurs que comptent les nations Européennes, beaucoup
+contractent l'habitude d'absorber la majeure partie de leur fumée et
+ne comprendraient pas sans doute comment il se fait que les Indiens
+puissent ressentir les effets décrits ci-dessus, c'est pourquoi je leur
+dirai en passant que la cause doit en être attribuée au mélange du
+tabac avec des herbes odoriférantes, qui, bien que réduites à l'état de
+fiente, n'en conservent pas moins toute leur force.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+La Médecine chez les Indiens
+
+
+On ne trouve point parmi les Indiens d'individus pratiquant
+spécialement la médecine parce d'abord ils ne sauraient avoir
+suffisamment de confiance dans leurs semblables, quels que puissent
+être leurs liens d'amitié ou de parenté; ensuite parce que la
+prévoyante nature les a doués d'une intelligence et d'un instinct assez
+grands pour faire eux-mêmes et avec succès l'application des différents
+remèdes qu'elle a mis à leur portée.
+
+Il n'est pas rare de voir chez eux des enfants à la recherche de
+quelques simples nécessaires à leur propre guérison. Ils sont donc,
+ainsi qu'on peut en juger, médecins d'eux-mêmes. Je les ai souvent
+vus faire preuve de certaines connaissances anatomiques, soit dans
+la manière d'opérer les animaux ou dans celle de panser de graves
+blessures, telles que ruptures de bras ou de jambes. Ils sont tellement
+durs à la souffrance, qu'à peine dans ces cas si graves font-ils
+entendre quelques plaintes. Ils se pansent eux-mêmes avec le plus grand
+sang-froid. S'ils ont la jambe cassée, ils s'étendent à plat sur le sol
+de manière que la fracture ait un point d'appui. Ils replacent les os,
+puis se font à l'aide de quelques pierres tranchantes, dont ils ont
+soin de raviver les arêtes anguleuses, un certain nombre d'incisions
+longues et profondes autour et à l'endroit même de la rupture; ils y
+appliquent ensuite une sorte de cataplasme composé d'herbes fraîches
+écrasées entre deux pierres et arrosées d'urine putréfiée qui ne
+leur manque jamais et remplit chez eux l'office d'alcali: enfin ils
+s'éclissent avec des joncs d'eau, et restent de quinze jours à trois
+semaines seulement immobiles. Au bout de ce temps, ils commencent à
+marcher, quelquefois même ils montent déjà à cheval. Les propriétés
+des herbes qu'ils emploient sont telles que même dans les plus fortes
+chaleurs aucun cas de gangrêne ne se déclare, et que si la rupture
+n'a pas été franche et nette, les petits éclats sortent d'eux-mêmes
+au dehors par les incisions, sans occasionner plus de souffrances au
+patient dont la complète guérison ne se trouve guère retardée que de
+quelques jours. Pendant tout le temps nécessaire à son rétablissement,
+le blessé mange avec autant d'appétit et aussi fréquemment que s'il
+était dans son état normal.
+
+Les Indiens sont ainsi que leurs enfants forts sujets aux douleurs
+dans la moëlle, mais ils se traitent plus durement. Ils se font avec un
+_cataouet_--os d'autruche en forme de poinçon--quelques piqûres
+d'où ils tirent le plus de sang possible, ou bien ils y apposent des
+petits cônes faits avec la matière cotonneuse que fournit le palmier,
+et les brûlent sur place. Ces sortes de moxas leur servent souvent
+aussi à se faire sur les deux avant-bras, des marques dont la grandeur
+et le nombre variables servent à distinguer entre elles les différentes
+tribus.
+
+Les Indiens sont souvent sujets à de violents maux de tête; mais
+ils ont le talent de les faire cesser presqu'aussitôt qu'ils leur
+viennent, par l'application immédiate d'une macération d'herbe dont
+l'odeur rappelle celle de la feuille de cassis; l'effet en est presque
+instantané. Lorsque ce remède ne suffit pas, (cas très-rare), ils se
+poinçonnent, c'est le mot, la partie affectée, et selon la nature du
+sang qui sort de ces piqûres, ils se livrent à une foule de conjectures
+sur leur santé, qui, à les entendre, est toujours fort compromise.
+
+Lorsqu'ils sont enrhumés ou lorsqu'ils sont pris d'étouffements, les
+Indiens font usage d'une racine fort commune dans leurs parages, et qui
+par ses nombreuses propriétés mérite quelque intérêt. Ils la nomment
+_Gnimegnime_ ou traîtresse chatouilleuse. Sa forme est approchant
+celle du chiendent, mais beaucoup plus longue et plus régulière, ne
+présentant pas, comme celle-ci l'aspect d'une infinité de petites
+lignes brisées. Son enveloppe est d'un brun clair, l'intérieur blanc;
+en séchant elle ne conserve aucune élasticité; elle est au contraire
+fort cassante. La plante qui ne présente aucun intérêt, et dont les
+Indiens ne font point usage, car ils ne lui reconnaissent aucune
+propriété, a généralement de quinze à vingt centimètres de hauteur;
+ses feuilles étroites et longues sont d'un vert foncé; le sommet de
+la tige est surmonté d'une petite fleur jaune. Un seul bout de cette
+racine de la longueur d'une épingle, écrasé entre les dents et mêlé à
+la salive, surexcite la fonction des organes respiratoires et mûrit le
+rhume à l'instant, en laissant au palais un goût acidulé qui agace les
+gencives, la langue et le gosier d'une démangeaison insupportable et
+produit une douleur dans les glandes salivaires dont elle active les
+fonctions outre mesure. Dès que la partie acidulée est complètement
+absorbée, on éprouve un véritable bien-être par tout le corps et une
+agréable fraîcheur dans la gorge, il semble que les poumons soient
+dégagés et l'on respire avec beaucoup de facilité. Cependant ce remède,
+ainsi que tant d'autres, devient dangereux lorsqu'il est employé sans
+calcul. Les Indiens m'ont affirmé qu'une petite pincée suffit pour
+faire mourir dans les plus atroces souffrances. Je le crois en effet,
+car voulant en faire moi-même l'épreuve, j'avalai le jus d'un petit
+bout de cette racine, qui me causa dans la bouche et dans la gorge une
+démangeaison insipide; ma respiration devint tellement haletante et
+précipitée que, ne pouvant aspirer l'air dont la présence me mettait
+au supplice, je faillis être suffoqué. Je puis affirmer qu'on serait
+douloureusement asphyxié en surpassant la dose voulue. Ce ne fut qu'en
+me gardant bien de boire, et en retenant ma respiration, ainsi que le
+font les Indiens eux-mêmes, que je parvins à neutraliser les effets de
+ce remède violent.
+
+Les Indiens emploient cette racine de différentes manières et dans
+différents cas; tant pour eux-mêmes que pour les animaux. Pour les maux
+d'yeux ils n'emploient que le jus. Ils s'en servent également pour
+détruire la vermine qui envahit les plaies de leurs chevaux ou de leurs
+autres bestiaux; ce qui est très-fréquent dans les parages boisés où
+les mouches abondent. Ils la réduisent en poudre presque impalpable et
+la mélangent avec les feuilles brûlées d'un petit arbrisseau qu'ils
+nomment _tchilpet_; ils font de ce mélange une pâte mouillée
+d'urine qu'ils introduisent dans la plaie après en avoir préalablement
+extirpé un à un tous les vers à l'aide d'un petit bâton pointu et après
+l'avoir lavée à plusieurs reprises avec de l'urine putréfiée. Quelques
+répétitions de cette opération suffisent pour que la guérison ait
+bientôt lieu. Je traitai ainsi avec bonheur plusieurs chevaux confiés à
+ma garde lesquels s'étaient fait de simples piqûres d'épines changées
+le lendemain en plaies déjà aussi grandes que la main: les Indiens
+me surent bon gré de ces soins auxquels je me livrais journellement,
+sans quoi leurs troupeaux auraient sensiblement diminué; car ils sont
+tellement paresseux et insouciants que tout animal blessé pendant les
+chaleurs, devient, en deux ou trois jours à peine, la victime des
+insectes rongeurs.
+
+Les Indiens se nourrissant pour la plupart du temps de viandes crues,
+leur sang est par cela même rempli d'âcreté, et comme ils dorment
+fréquemment sur la terre humide ils ont presque tous des éruptions
+tuméreuses qui se traduisent en forme de clous ou d'entraxes dont
+ils souffrent beaucoup. Ils provoquent la maturité de ces abcès par
+l'application de cataplasmes de fiente d'animaux, toute chaude.
+Lorsqu'ils sont à terme, ils en extirpent le germe à l'aide d'un crin
+doublé, et le mangent ensuite entre deux bouchées de viande, prétendant
+ainsi conjurer toute récidive. N'est-il pas en vérité répugnant de
+trouver de si grands rapprochements entre des êtres humains et les
+chiens qui n'ont à leur service d'autre organe que la langue.
+
+Quand les Indiens sont atteints de maladies contre lesquelles les
+remèdes sont sans effet, ils en attribuent la gravité à la malignité de
+quelque mauvais génie--_gualiche_,--qui échappant à la vigilance
+de _Houacouvou_--dieu du mal,--s'est réfugié dans le corps du
+patient. Afin de l'en faire déloger ils se réunissent en grand nombre,
+à l'insu du malade, et se précipitent tout-à-coup, armés de leurs
+lances, sur le roukah de celui-ci en frappant les cuirs de toute
+leur force et poussant des hurlements de fureur qu'ils entremêlent
+d'invocations. Ensuite ils pénètrent dans l'intérieur en se trouant au
+travers des cuirs un passage, et défilent un à un au pas de course,
+la lance en arrêt autour du malade que le premier entré a traîné
+au milieu de la case. Le malheureux patient éprouve généralement
+une grande frayeur et succombe presque toujours à la suite de cette
+violente émotion. Parfois, lorsque le sujet est jeune et qu'il parvient
+à se rétablir, il partage l'opinion de chacun en attribuant à quelque
+maléfice le dérangement de sa santé, et sa guérison au diabolique
+assaut que lui ont livré ses compagnons. Il est toujours accablé de
+questions auxquelles il répond avec emphase et fort longuement. Je ne
+dirai pas qu'il abuse de la crédulité de ses amis en leur faisant mille
+contes, car ils ne sont que l'expression de sa superstitieuse croyance.
+
+Je fus moi-même un des principaux acteurs d'une semblable scène dans
+laquelle je sus plus tard avoir rempli le rôle bien involontaire
+de faiseur de miracles que selon eux, me valait ma qualité de
+chrétien. Il fallait, disaient-ils que je fusse véritablement un bon
+_ouignecaë_--chrétien--pour avoir si bien réussi.
+
+Les Indiens possèdent plusieurs genres de poisons lents dont ils
+connaissent et savent parfaitement neutraliser les effets. Ce sont les
+femmes qui s'en servent; et elles les emploient aussi bien contre leurs
+ennemies personnelles que contre ceux de leur famille. La jalousie
+est pour elles la source d'une haine implacable, aussi est-ce bien
+plutôt entre elles que l'usage en est fréquent. Deux femmes jalouses
+l'une de l'autre se donneront bien de garde de dévoiler ce sentiment à
+qui que ce soit, et dès l'instant où elles se sentent ennemies, elles
+cherchent à s'attirer l'une chez l'autre dans le but de s'empoisonner
+mutuellement. Ces sortes de duels durent quelque fois assez longtemps,
+mais l'une d'elles finit toujours par succomber. Son ennemie, après
+avoir pris toutes les mesures propres à faire disparaître de chez
+elle toutes les traces du poison dont elle a fait usage, est une des
+premières à gémir sur le sort de la défunte dont elle fait à tous le
+panégyrique. Afin de se sauvegarder de toute accusation, car on ne
+saurait trouver contre elles aucune preuve accusatrice, elles agissent
+toujours sans complices.
+
+Les Indiens ont pour habitude de faire l'autopsie de tous les trépassés
+dont la mort, soit tardive ou prématurée, est à leurs yeux un problème
+qu'ils tâchent de résoudre en cherchant avec soin dans tout l'œsophage,
+dans les rognons et dans le fiel où ils reconnaissent facilement la
+trace du principe morbide, lorsque le sujet est mort empoisonné.
+Quand ils acquièrent ainsi la preuve qu'un des leurs est victime
+d'une vengeance, ils emploient tous les stratagèmes imaginables pour
+découvrir l'auteur du crime. Malheur aux ennemis connus du défunt, car,
+seraient-ils innocents, l'opinion générale les accuse aussitôt et les
+parents de la victime les mettent à mort s'ils ne consentent à leur
+payer une forte rançon.
+
+A moins de rares exceptions, les accusés, coupables ou non,
+repoussent toujours fort énergiquement l'accusation portée contre
+eux; ils préfèrent succomber les armes à la main en se défendant à
+outrance, plutôt que d'avouer leur crime. Le petit nombre de ceux qui
+ne font aucune résistance et qui font des aveux sont conduits sous
+bonne escorte devant le grand Cacique qui fixe lui-même le prix de leur
+rançon dont l'importance est toujours proportionnée au rang du défunt,
+car il y a chez eux comme parmi nous différents grades dans la société.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Engraissement des chevaux.--Abattage d'un cheval.--Principale
+nourriture des Indiens pendant la belle saison.--Du tatou.--Un
+évènement tragique.
+
+
+Les Indiens, grands amateurs de chevaux, estiment principalement
+ceux dont ils se sont déjà servis dans quelque razzia. Ces malheureux
+animaux éprouvés par la fatigue et les privations sont, au grand
+désespoir de leurs maîtres, toujours fort maigres au retour de ces
+expéditions. Les Indiens s'y prennent d'une manière fort étrange pour
+les faire engraisser. Ils les renversent sur le sol, leur entr'ouvrent
+la bouche, pratiquent au palais plusieurs incisions, puis ils leur font
+avaler de force une certaine quantité de sel pulvérisé. Ils prétendent
+que chez le cheval, comme chez l'homme, le sang excite l'appétit. Je ne
+sais jusqu'à quel point ce système peut être bon; mais il est toutefois
+compréhensible que l'emploi du sel dans cette circonstance ne peut être
+que favorable. Du reste j'ai observé que les chevaux traités, comme il
+est dit ci-dessus, engraissaient fort rapidement.
+
+Quant aux jeunes chevaux qu'ils destinent à leur nourriture, ils leur
+suppriment fort habilement les parties génitales afin de les engraisser
+et d'en rendre la chair plus délicate. Cette opération se fait à
+l'aide d'un couteau. Ils prennent la précaution de nouer les nerfs
+après les avoir rompus le plus avant possible; ensuite ils enlèvent
+toute la graisse qui pourrait retarder la fermeture de la plaie et y
+introduisent du sel. Cette opération étant terminée ils s'efforcent de
+faire courir le poulain deux ou trois fois par jour afin que le sang
+caillé se détache de la blessure. Malgré la brutalité avec laquelle
+ils opèrent, les Indiens obtiennent toujours un plein succès, car la
+guérison de leurs animaux a lieu dans un délai de dix à douze jours.
+
+Les Pampéens font subir la même opération aux béliers et aux bœufs
+qu'ils veulent vendre à la chrétienté pendant la durée de leurs
+soumissions passagères.
+
+Ces sauvages abattent et découpent un cheval avec la plus parfaite
+adresse et la plus grande promptitude. Dès qu'il l'ont étourdi d'un
+coup de _locayo_--boléadora,--ils se précipitent sur lui et
+le saignent aussitôt. Les femmes en recueillent le sang dans une
+sibille de bois où elles le laissent refroidir après en avoir retiré
+l'albumine en l'agitant avec la main. Pendant ce temps les hommes
+retournent l'animal sur le dos, lui fendent le cuir depuis la mâchoire
+inférieure jusqu'à la naissance de la queue, et à chaque sabot ils font
+d'autres coupures qui viennent rejoindre la première, les unes à la
+poitrine, les autres au bas de la panse. Ils commencent à détacher le
+cuir du cou, du poitrail et des parties maigres avec leurs couteaux,
+et achèvent ce travail avec les mains seulement en le saisissant
+fortement de la gauche et en passant la droite entre les chairs. Quand
+le décollage est terminé ils séparent la tête du tronc, enlèvent les
+épaules, ouvrent le ventre des deux côtés à la fois jusqu'à l'extrémité
+des côtes qu'ils séparent tout d'une pièce de la colonne vertébrale
+après en avoir entamé la naissance avec la pointe de leurs couteaux.
+Enfin, sans le secours de haches ni de marteaux, ils partagent en deux
+parties égales le train inférieur. En moins de dix minutes tout cela
+est fait, et les nombreux spectateurs, installés sur l'emplacement
+même, dévorent avec une avidité féroce les foies chauds, le cœur, les
+poumons et les rognons crus, qu'ils saucent dans le sang et qu'ils
+boivent ensuite.
+
+Le cuir de la tête sert à faire des enveloppes de boléadoras; la
+crinière est soigneusement attachée avec la queue et réservée ainsi que
+les plumes d'autruches et les peaux de toutes sortes pour être échangée
+chez les Hispanos-Américains.
+
+Bien qu'ils aient la possibilité de tuer journellement des bestiaux,
+les nomades ne mangent guère durant l'été d'autre viande que celle
+du gibier de leurs chasses. S'ils abattent quelqu'animal pendant les
+chaleurs, ils en font sécher la viande en la découpant artistement en
+grandes feuilles minces qu'ils placent sur des lazzos tendus, après
+les avoir salées des deux côtés. Les femmes, que ce soin regarde, en
+font généralement de grandes provisions, soit pour offrir aux visites
+ou pour donner à emporter à leurs maris lorsqu'ils vont en expédition.
+Quand elles servent de ce mets au sein du foyer elles l'humectent avec
+de l'eau mise dans leur bouche et qu'elles soufflent dessus; puis elles
+l'écrasent entre deux pierres et la mettent dans de petits plats de
+bois contenant de la graisse de cheval liquéfiée au soleil que leurs
+convives boivent avec grand plaisir après avoir mangé. Ces sortes de
+repas auxquels je pris part moins souvent que je ne l'eusse désiré me
+causèrent presque autant de joie que le meilleur festin; comparés à
+ceux de viande crue et sanglante que je faisais la majeure partie du
+temps, ils me parurent un vrai régal.
+
+Dans de certains parages la chair du tatou est presque la seule
+nourriture des voyageurs. Dans toute la Pampa comme dans certaines
+régions boisées, je remarquai les quatre espèces suivantes: La
+première est le _tatou Emcombert_, en espagnol _kirkincho_,
+en indien _cofeurle_; la seconde est le _dasypus-tatouay_,
+en espagnol _péluda_, dont la grosseur atteint de très-grandes
+proportions et dont la carapace est à toutes ses articulations
+plantée de longues soies. Ce quadrupède domine principalement du côté
+oriental, où il trouve pour se nourrir une grande quantité de racines
+que les Indiens nomment _saqueul_. Ce sont de petits tubercules
+blancs, demi-transparents, dont l'intérieur est farineux, demi-âcre et
+demi-sucré, mais dont l'âcreté disparaît à la cuisson. Ces tubercules
+qui ne se trouvent que dans la terre noire et grasse, à quelques pouces
+de profondeur, sont toujours groupés par trois ou quatre attenant à la
+même tige. Ils ont la forme d'ovales ou de polygones de la grosseur
+d'une noisette. Leur tige n'a guère plus d'un ou deux pouces de
+hauteur. Elle est très-frêle et garnie d'un grand nombre de petites
+feuilles étroites fort pressées les unes sur les autres, dont la
+couleur est tout à la fois mélangée de vert d'eau et de rouge jaunâtre.
+
+Les Pampas sont aussi gourmands du _saqueul_ que les tatous
+eux-mêmes. Ils en récoltent parfois une grande quantité et les
+écrasent pour les mettre dans du lait; ils nomment cette préparation
+qu'ils laissent fermenter _saqueul-tchaffis_; c'est un mets
+rafraîchissant fort agréable et des plus nourrissants. Quelquefois les
+Indiens avant d'écraser le _saqueul_ pour le mêler au laitage,
+ainsi qu'il est dit plus haut, le laissent pendant quelques secondes
+cuire dans de la fiente embrasée. La péluda fait un grand ravage de ce
+tubercule; elle le sent comme les porcs sentent les truffes.
+
+La troisième espèce, le cachicame-mulet, que les Espagnols appellent
+_mulita_ n'est aucunement garni de poil. Il diffère des deux
+espèces ci-dessus désignées par la forme de sa tête et de ses oreilles
+qui ont beaucoup d'analogie avec celle de la mule. On le trouve par
+quantités innombrables dans le voisinage des provinces Argentines
+et particulièrement au nord-ouest de Buenos-Ayres où il infeste les
+_estancias-fermes_ dont les abords sont généralement jonchés de
+cadavres de bœufs délaissés par les fermiers qui la plupart du temps
+ne les tuent rien que pour en avoir le cuir et dont la chair sert de
+pâture à ces animaux.
+
+La quatrième espèce appelée _mataco_ par les Espagnols est
+beaucoup moins commune que toutes les autres. Elle ne se trouve guère
+qu'à l'ouest sud-ouest de la Sierra-Ventana ou bien encore au nord des
+Mamouelches. Sa grosseur est presque toujours la même et n'atteint
+jamais de grandes dimensions. Il est fort élevé sur pattes et court
+tellement vite qu'on a souvent beaucoup de peine à l'attraper. Son
+dos est fort bombé, sa tête très-aplatie et fort petite. Ainsi que le
+_tatouay_ il se nourrit de la racine du _saqueul_. Il est
+très-facile à apprivoiser. Quand il se sent serré de trop près et qu'il
+est éloigné de son terrier, ses naïfs moyens de défense consistent à
+se mettre en boule à l'instar du hérisson. La chair de tous ces genres
+de tatous se mange; quoique noire, elle est des plus délicates et a
+beaucoup de rapport avec celle du porc frais, mais elle est beaucoup
+plus légère. Ces animaux ont entre leur carapace et leur chair une
+épaisse couche de graisse jaune très-fine, d'une grande saveur et dont
+la couleur ainsi que celle de leur chair est plus ou moins foncée selon
+l'espèce de l'animal et son genre de nourriture. C'est peut-être la
+seule viande que les Indiens fassent bien cuire car ils font rôtir les
+tatous dans leur carapace et sans les en détacher.
+
+Cherchant chaque jour à m'attirer les bonnes grâces des sauvages
+avec lesquels je vivais déjà depuis plus d'un an et demi je parvins
+non sans une pénible lutte de tous les instants à faire une complète
+abnégation de mes habitudes d'homme civilisé et à les copier en
+quelque sorte. Je devins habile dans tous leurs genres d'exercices:
+je domptais leurs chevaux et je les leur soignais si bien quand ils
+étaient blessés ou malades que presque toujours ils étaient dans
+un état de santé très-satisfaisant. C'était du reste pour moi un
+véritable bonheur que de prodiguer des soins à ces pauvres animaux
+que mes maîtres, indolents, malgré leur sordide avarice, eussent sans
+doute abandonnés lorsqu'ils étaient blessés. J'éprouvais un plaisir
+indicible à voir avec quelle docilité, ils venaient à ma voix, au
+lieu de fuir précipitamment ainsi qu'ils le faisaient dès que quelque
+autre s'approchait d'eux. D'aussi loin qu'ils m'apercevaient, ces
+chevaux se mettaient à hennir et venaient, au grand ébahissement des
+Indiens qui m'en félicitaient, se ranger à mes côtés pour recevoir mes
+caresses. Dans ces moments de délassement où toute affection me faisait
+défaut, je me sentais presque heureux de ce sentiment d'instinctive
+reconnaissance de leur part qui avait pour moi tout le prix de l'amitié.
+
+Mes maîtres souvent étonnés de la facilité avec laquelle j'attrapais
+les chevaux à la main, chose si impossible pour eux qui les
+poursuivaient toujours avec le lazzo, me disaient avec une amicale
+considération lorsqu'ils en voulaient un: _El mey-ouésah ouignécaé
+cone-palèh-quinié potro_.--Amène-nous tel ou tel cheval, toi qui
+en fais ce que tu veux;--et pour me récompenser à mon retour, ils me
+faisaient manger quelques bouchées de viande qu'ils avaient fait cuire
+à mon intention. Malheureusement ces rares instants de douceur étaient
+de bien courte durée, car leur instinct cruel reprenait bien vite le
+dessus, et ils me les firent plus d'une fois chèrement payer.
+
+J'avais eu déjà successivement plusieurs maîtres depuis que j'étais
+chez les Pampéens, lorsqu'un incident tragique et des plus affreux
+vint me donner une terrible leçon de prudence et me commander la plus
+grande dissimulation. Dans une récente et formidable invasion qu'ils
+avaient faite dans la province de Buenos-Ayres et sur laquelle les
+journaux français donnèrent des détails (en 1858), de jeunes Argentins
+avaient été faits prisonniers. Leur sort devait être le mien: mais ces
+malheureux enfants, confiants dans leur habitude du cheval et dans leur
+habileté à s'orienter dans les pampas voisines de leurs provinces,
+conçurent la pensée de recouvrer leur liberté, sans tenir aucun compte
+des dangers auxquels les exposait leur inexpérience sur le caractère
+des Indiens. Ils s'enfuirent un beau matin, mais leurs maîtres
+les poursuivirent bientôt; après quelques jours d'absence ils les
+ramenèrent au point de départ et les condamnèrent à mourir. Ils furent
+placés au milieu d'un cercle d'hommes à cheval qui les assassinèrent
+lentement à coups de lances. Forcé d'être spectateur de cette horrible
+scène, je vis les meurtriers, par un ignoble raffinement de cruauté,
+retourner leurs armes dans chacune des blessures dont ils couvrirent
+le corps de leurs victimes, tout en poussant des hurlements de féroce
+colère et en imitant les diverses expressions de souffrances de leurs
+figures. Ils vinrent ensuite défiler devant moi et m'apostrophèrent
+brutalement en m'essuyant sur le corps leurs armes rougies du sang
+encore fumant de ces pauvres infortunés; et me les montrant avec
+affectation ils me menacèrent de la même destinée s'il me prenait
+envie de fuir un jour. Dans l'impossibilité où j'étais de secourir mes
+malheureux compagnons d'infortune, force me fut de refouler au fond de
+mon cœur tout désir de les défendre ou de les venger; mais ma haine et
+mon horreur pour les Indiens s'accrurent encore de toute l'énormité du
+crime dont j'avais été témoin.
+
+Dieu sans doute permit que le souvenir des miens et celui de toutes
+les horribles souffrances que j'endurais chaque jour raffermissent
+mon courage et me donnassent la ferme volonté de m'affranchir du joug
+infâme sous lequel je ne pliais que forcément, car désormais je n'eus
+plus d'autre pensée. Je ne montrai plus aux Indiens qu'un visage calme
+et impassible, ne laissant un libre cours à ma continuelle douleur que
+durant la nuit et pendant les rares instants où je me trouvais seul.
+Ayant pensé que les Indiens continueraient leurs conversations en ma
+présence, tant que je paraîtrais ignorer leur langage, je feignis
+de ne point les entendre et je m'occupais de choses indifférentes
+pendant leurs entretiens dans lesquels je recueillis une foule de
+renseignements précieux.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+La musique chez les Indiens.--Leurs divers instruments.--Jeux.
+
+
+Le goût de la musique est inné chez tous les êtres humains. Le sauvage
+aussi bien que l'homme civilisé aime à chercher dans ses harmonieux
+accents et le sentiment de la poésie et les émotions que l'âme la plus
+perverse même ressent et sait savourer.
+
+Rien de plus curieux et de plus intéressant que de voir les Indiens
+dont je parle, ignorant toutes choses, s'appliquer à façonner des
+instruments de musique pour charmer leur oisiveté. Ces instruments
+grossiers et bizarres rappellent en quelque sorte les nôtres, je les
+appellerai: le flageolet, le violon, la guitare, le tambour et la flûte.
+
+Le violon se compose de deux côtes de cheval en forme d'archets
+enchevêtrés, et dont les crins bien tendus, humectés de salive, se
+frottent les uns contre les autres. Ils servent indifféremment, à tour
+de rôle, d'archet ou de violon. Celui qui remplit l'office d'instrument
+s'appuie sur les dents serrées et se tient horizontalement de la
+main gauche. Les Indiens agitent vivement l'archet et au moyen de ce
+frottement obtiennent des sons étouffés qu'ils modulent avec les doigts
+libres de la main gauche, absolument de la même manière que le font nos
+dilettanti. Ils ne peuvent toutefois exécuter aucun air varié, mais ils
+reproduisent assez habilement quelques mots de leur langage guttural.
+
+La guitare leur sert fort peu; elle est faite d'une omoplate de cheval
+sur laquelle ils tendent des cordes de crins de différentes grosseurs.
+Elle est généralement mise en usage dans les danses: ils la tiennent et
+la pincent avec autant de prétention que s'ils étaient des musiciens
+consommés. On peut juger par sa construction de toute l'harmonie de cet
+instrument bien plutôt fait pour agacer les nerfs et l'oreille que pour
+charmer.
+
+Le flageolet est de quelque mérite et réclame pour sa confection une
+certaine dose d'intelligence et de l'adresse. C'est aussi celui que
+les Indiens réussissent le mieux, et avec lequel ils se divertissent
+le plus car il leur permet de jouer tous leurs airs favoris. Il est
+fait d'une tige creuse de générium-argentinus, coupée d'une longueur de
+cinquante à soixante centimètres, qu'ils percent superficiellement à
+l'un des bouts, de huit trous à égale distance les uns des autres. Le
+bout opposé sert d'embouchure: ils le fendent en forme d'anche dont ils
+maintiennent l'écartement à l'aide d'un crin transversal.
+
+La flûte n'est autre chose qu'un morceau de jonc creux bouché à l'une
+de ses extrémités, dans lequel ils soufflent à pleins poumons et duquel
+ils tirent des sons exécrables semblables à ceux d'une formidable clé.
+
+Enfin le tambour se compose d'une sorte de sébille de bois plus ou
+moins grossière sur laquelle ils tendent une peau de chat sauvage ou
+un morceau de panse de cheval. Cet instrument, ainsi que la flûte pour
+laquelle ils ont beaucoup de prédilection, est d'un usage fort répandu
+chez eux, surtout dans les grandes fêtes réservées au culte et dans
+leurs danses de caractère.
+
+Ainsi qu'on a pu en juger, les Indiens malgré leur apparence grave
+saisissent toutes les occasions de se distraire et se créent mille
+moyens de le faire. A leur passion pour la musique on peut en ajouter
+une autre qui n'est pas moins vive, c'est celle du jeu, auquel ils
+s'adonnent avec une avidité fébrile.
+
+Dans les tribus Pampéennes, les plus rapprochées des peuples
+Hispanos-Américains, ils jouent aux cartes espagnoles; mais nul d'entre
+eux ne saurait être plus consciencieux que des grecs de profession. Ils
+font aux angles de chaque carte des marques presque imperceptibles,
+que seuls leurs yeux exercés peuvent reconnaître. Chaque partner
+emploie à tour de rôle son jeu ainsi préparé. En mêlant les cartes
+ils distinguent les bonnes des mauvaises et sont si adroits dans la
+manière de les donner, qu'ils se défont toujours de ces dernières aux
+dépens de leurs adversaires. Les parties qu'ils engagent sont toujours
+d'une fort longue durée et des plus acharnées; celui qui a la priorité
+se considère toujours comme ayant loyalement gagné, en raison des
+difficultés qu'il lui a fallu surmonter pour extorquer la mise des
+autres qui consiste généralement en objets d'une certaine valeur, tels
+qu'éperons ou étriers d'argent.
+
+Les autres jeux qui leur sont propres, et qui sont le plus en vogue
+dans toutes les tribus indistinctement, sont: la _Tchouëkah_ ou
+_Ouignou_, les dés--_Amouicah_--ou de blanc et noir, et les
+osselets--_foros_.--
+
+Dans le jeu de _Tchouëkah_ chaque homme entièrement nu, le corps
+bigarré de couleurs diverses, les cheveux relevés et fixés par un
+bandeau d'étoffe, s'arme d'une pesante canne appelée _Ouignou_,
+recourbée à l'une de ses extrémités, et cherche pour adversaire un
+de ses congénères disposé à exposer un enjeu équivalant au sien; un
+parti dépose sa mise d'un côté et l'autre à l'opposé. La longueur de
+l'emplacement, calculée selon le nombre de joueurs est limitée par des
+lances plantées deux à deux. Les joueurs prennent place par couples
+de partners vis-à-vis l'un de l'autre. Une petite boule de bois est
+placée entre les deux formant le centre de la ligne. Alors les deux
+champions croisent leurs cannes, la partie crochue reposant sur le
+sol, de manière qu'en les tirant fortement à eux, ils font rebondir
+la boule prise entre les parties recourbées. Une fois lancée c'est à
+qui la rattrapera au vol, soit pour lui donner un nouvel élan avec la
+canne dont ils se servent comme de raquette, soit pour la détourner et
+lui faire prendre une route opposée à celle que cherche à lui donner
+le parti contraire. Si celui qui, dans l'intérêt de son parti, doit
+la faire aller à droite la fait aller à gauche, il est immédiatement
+forcé de se tirer les cheveux avec le premier venu de ceux auxquels il
+a fait tort. Rarement ces divertissements se passent sans jambes ou
+bras cassés ou même têtes très-grièvement lésées. Encore je ne tiens
+pas compte des coups que les juges du camp armés de larges lannières
+de cuir, déchargent du haut de leurs chevaux, sur les combattants
+fatigués, pour leur rendre la force et la vigueur.
+
+Le jeu de dés ou plutôt le jeu du blanc et du noir se compose de huit
+petit carrés d'os, noircis d'un côté, et se joue deux à deux. Un cuir
+est placé entre les joueurs afin que leurs mains puissent facilement
+saisir d'une seule fois ces petits carrés qu'ils laissent retomber
+en criant très-fort et en frappant dans leurs mains de manière à
+s'étourdir mutuellement. Toutes les fois que le nombre des noirs est
+pair, le joueur peut recommencer jusqu'à ce qu'il devienne impair;
+alors l'autre prend son tour. La partie pourrait durer éternellement,
+mais fatigué et étourdi l'un des deux devient la dupe de l'autre qui
+doué de plus de sang-froid marque souvent double, à l'insu de son
+compagnon, et le gagne. Des rixes suivent de près la fin de la partie,
+car les trois quarts du temps le perdant se refuse à donner l'objet
+perdu.
+
+De même que les gauchos de Buenos-Ayres, qui dans leur acharnement
+au jeu perdent tour à tour leurs chevaux et jusqu'à leurs propres
+vêtements, les Indiens jouent volontiers leur bétail en entier et
+jusqu'aux captifs et captives qu'ils possèdent. C'est ainsi que je
+vis en maintes circonstances de malheureuses jeunes filles passer de
+mains en mains et subir les outrageantes caresses d'un grand nombre de
+maîtres qui pour vaincre leur résistance désespérée leur administraient
+force mauvais traitements.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Projets de fuite.--Désespoir.--Changement de position.--Je deviens
+secrétaire des Indiens.
+
+
+Quel est celui qui à la vue des souffrances des malheureuses victimes
+dont je parle, n'aurait point, comme moi, senti ses propres douleurs
+s'effacer pour faire place à une profonde indignation et au désir de
+protéger ces pauvres femmes. Que de fois, animé de ce sentiment et
+tout prêt à m'élancer à leur secours, la triste réalité de ma position
+ne vint-elle pas en se dévoilant à mes yeux dans toute son étendue,
+paralyser jusqu'à ma volonté! Qu'aurais-je pu faire d'ailleurs? Quelles
+auraient été les suites de mon emportement? La mort d'un Indien
+peut-être, et j'aurais causé celle de tant de victimes, que dans notre
+intérêt commun je considérai comme un devoir de redoubler de prudence.
+
+Je songeai également plus d'une fois à m'enfuir en emmenant
+quelques-unes de ces malheureuses captives, mais forcé de reconnaître
+le peu de certitude qu'offrait la réussite de ces sortes de projets, je
+dus y renoncer. Pour moi seul, j'aurais risqué sans aucune hésitation
+d'affronter les périls d'une semblable entreprise, car je me sentais
+en état de galoper jours et nuits et de vendre chèrement ma vie en cas
+de poursuite, mais avec des femmes, de pauvres femmes qui ne montaient
+que fort rarement à cheval et que la fatigue aurait surprises dans le
+cours d'un semblable voyage qui réclamait la plus grande diligence,
+j'avais la presque certitude d'être atteint par les féroces Indiens et
+de causer notre mort à tous.
+
+Toutes ces pensées me forcèrent à me soumettre au triste sort qui
+m'accablait. Réduit à cette impuissance je menais une vie triste et
+cruelle, sans cesse accablé de pensées douloureuses au sujet de ma
+famille chérie que je croyais de plus en plus ne jamais revoir. La
+plupart des nuits j'étais obsédé par d'horribles rêves dans lesquels je
+voyais se dérouler une à une toutes les scènes sanglantes dont j'avais
+été tour à tour le témoin ou la victime.
+
+Tant de souffrances physiques et morales accumulées finirent par
+lasser toute ma patience, mon courage se changea en une vraie
+frénésie et coup sur coup, au risque de me faire assassiner à mon
+tour, je fis plusieurs tentatives pour recouvrer ma liberté. Mais
+hélas, chaque fois aussi des obstacles imprévus s'opposèrent à ma
+réussite; peu s'en fallut même que je ne payasse de la vie ces essais
+infructueux, car dans plus d'une de ces occasions je dus entrer en
+lutte avec mes assassins. Grâce à Dieu, en ces moments solennels, le
+sang-froid ne m'abandonna pas, et chaque fois des subterfuges plus ou
+moins plausibles mais bien excusables dans ma position, me permirent
+d'échapper à une mort certaine. Dès que ces moments difficiles étaient
+passés, il se faisait en moi une grande réaction; j'étais pris de
+malaises insurmontables qui me rendaient comme fou.
+
+Je renouvelai néanmoins ces tentatives dans lesquelles j'échouai comme
+toujours. La méfiance des Indiens s'étant accrue, ma position s'aggrava
+et il fut plusieurs fois question de me mettre à mort.
+
+Enfin complètement découragé ne sachant plus que devenir, j'eus la
+coupable et terrible idée de couper court à mon éternel supplice en
+renonçant à l'existence. Je m'étais à cet effet emparé d'un couteau et
+des portraits de ma famille que les Indiens s'étaient appropriés, ne
+voulant pas en être séparé dans ce moment solennel; puis je m'étais
+glissé inaperçu, du moins je le croyais, dans une excavation pierreuse
+creusée à l'écart dans la pampa. Déjà j'avais imploré la clémence
+divine et je levais le bras pour accomplir mon fatal dessein lorsqu'une
+main ennemie saisit à l'improviste l'arme suspendue sur ma poitrine.
+C'était un Indien, c'était mon maître qui jugeant avec raison que
+la mort me paraissait plus douce que le genre d'existence auquel il
+me condamnait, ne vit dans ma résolution désespérée qu'un attentat
+à ses droits de propriétaire. Après m'avoir maltraité et repris les
+portraits, il me déclara que pas un de mes mouvements n'échapperait
+désormais à sa surveillance. Les services que je lui rendais avaient
+probablement quelque valeur à ses yeux, et il ne voulait à aucun prix
+être obligé de faire lui-même ce qu'il me commandait journellement.
+
+A quelque temps de là, une captive, femme d'un alcade, pleine de
+courage et de résolution tenta de s'évader. Elle avait déjà franchi
+nuitamment un grand espace, lorsqu'elle fut rattrapée: comme elle était
+jeune et belle elle ne fut pas mise à mort, mais elle fut attachée par
+les pieds et par les mains, puis frappée jusqu'à l'extinction de deux
+lannières de cuir et livrée à la brutalité d'une vingtaine d'Indiens.
+Devenue folle depuis, elle s'échappait parfois de la tente de son
+maître après lui avoir brisé toutes ses armes, et armée d'un tronçon
+de lance, elle en frappait avec acharnement et indistinctement tous
+ceux qui se trouvaient sur son passage. Les Indiens, qui la redoutaient
+beaucoup dans ses moments de fureur, l'empoisonnèrent pour s'en
+débarrasser.
+
+Combien de traits analogues je pourrais citer si je ne craignais de
+trop alarmer la sensibilité du lecteur, et si je n'éprouvais moi-même à
+ces souvenirs émouvants des sensations réellement trop pénibles.
+
+Les moins malheureuses parmi les jeunes filles captivées par les
+Indiens sont celles dont ils font leurs femmes; la majeure partie des
+autres sont vendues aux tribus éloignées et achèvent dans un enfer
+terrestre une vie commencée souvent sous d'heureux auspices. Quant aux
+pauvres enfants, ils se font presque tous à l'ignoble existence des
+nomades, oubliant souvent, jusqu'à leur langue maternelle. Ils sont, à
+vrai dire, assez bien traités des Indiens, qui en considération de leur
+extrême jeunesse, leur pardonnent d'être nés chrétiens. Chose horrible
+et presque impossible à croire, j'ai vu quelques femmes, devenues mères
+au sein de l'esclavage, qui étaient plus à redouter que les Indiennes
+elles-mêmes, et qui se montrèrent des plus cruelles envers d'autres
+captives comme elles, dont elles dénoncèrent les projets de fuite.
+
+Malgré leur superstitieuse croyance dans la réussite de toute
+entreprise qu'ils tentent en compagnie d'un chrétien, les Indiens,
+dont j'avais éveillé la méfiance au plus haut point par mes diverses
+tentatives de fuite, évitaient de m'emmener dans leurs expéditions. Ils
+prenaient même la précaution de me remettre entre les mains d'amis,
+qui assumaient sur eux la responsabilité de ma personne durant leur
+absence plus ou moins prolongée. A leur retour, le sucre, le tabac, le
+yerba--thé américain,--principaux objets de leur convoitise abondaient
+souvent. Le linge, les vêtements qu'ils avaient dérobés étaient par
+eux gardés précieusement pour leur servir dans les fêtes et dans les
+assemblées. Quant à moi, ils ne me firent pendant longtemps d'autre
+don qu'un lambeau de manteau de quelque pauvre soldat tombé sous leurs
+coups.
+
+Une circonstance tout-à-fait imprévue, les força cependant à me faire
+assister à un de leurs combats. Environ deux mille cinq cents soldats
+Argentins sous la conduite d'Indiens soumis, qui leur servaient de
+guides, ayant surpris inopinément quelques tribus voisines de celle où
+je me trouvais alors, je dus accompagner les Pampéens, qui après s'être
+réunis à la hâte résolurent de prendre l'offensive et de repousser
+leurs agresseurs en faisant chèrement payer leur trahison à ceux
+des leurs qui avaient servi de guides. Ceux-ci s'étaient retranchés
+derrière les Argentins et paraissaient peu disposés à prendre part à
+l'action; furieux à leur vue et voulant les atteindre au plus vite,
+les habitants du désert s'élancèrent tête baissée dans une formidable
+charge. Ebranlés par ce choc terrible, les soldats Argentins rompirent
+en deux bandes au milieu desquelles, continuant d'avancer, les Indiens
+entourèrent spontanément les traîtres et engagèrent avec eux une lutte
+spéciale et horrible, pendant que d'autres nomades, leurs compagnons,
+s'élançaient à la poursuite des soldats épars et achevaient leur
+déroute.
+
+Le combat ne cessa que vers le coucher du soleil; il avait duré depuis
+le matin. Restés maîtres du champ de bataille, les Indiens, tout en
+pillant les morts et en achevant les survivants, trouvèrent parmi ces
+derniers trois des traîtres. Ils se gardèrent bien de les achever sur
+l'heure comme ils le faisaient des chrétiens; ce genre de mort leur
+paraissant trop doux; mais afin de satisfaire leur vengeance d'une
+manière plus complète et plus éclatante, ils plantèrent dans le sol
+quatre piquets auxquels ils attachèrent fortement ces malheureux par
+l'extrémité des membres, puis ils les dépouillèrent chacun à leur tour,
+tout vivants, de leur peau ainsi qu'ils le font d'un animal quelconque,
+répondant par des injures aux cris arrachés à ces malheureux par
+l'atroce supplice qu'ils leur faisaient endurer et qu'ils terminèrent
+en leur enfonçant un poignard dans le cœur. Les auteurs de cette
+horrible vengeance, les mains et et la figure encore teintes du sang de
+leurs victimes, se partagèrent entre eux leurs peaux qu'ils déchirèrent
+par lambeaux, et dont je les vis faire plus tard différents objets
+tressés, destinés à être envoyés à titre de menace et de défi aux
+autres Indiens échappés à leur cruauté. C'était d'ailleurs là un usage
+immémorial dans le temps où toutes les races nomades vivaient dans un
+état continuel de guerres sanglantes.
+
+Malgré leur victoire, les Indiens loin d'être complètement rassurés à
+l'égard de leurs ennemis et redoutant encore quelque agression de leur
+part, opérèrent pendant plusieurs mois de journaliers changements de
+résidence, et toujours dans des directions opposées. Quand ceux qu'ils
+envoyaient en exploration revenaient nuitamment, contre leur habitude,
+la horde éveillée en sursaut par les aboiements des chiens, était
+soudain prise d'une terreur telle, que chacun s'élançait à cheval,
+répandait l'alarme dans le voisinage et se prenait à fuir sans oser
+regarder en arrière. Dans ces moments de panique, la plupart d'entre
+eux ne prenaient aucun souci de leurs bestiaux qu'ils eussent ainsi
+abandonnés à l'ennemi. Cependant le moment arriva où suffisamment
+rassurés, se voyant privés de toutes les choses qu'ils aiment et leurs
+troupeaux étant de nouveau amoindris, ils firent d'autres expéditions
+dont la réussite eut beaucoup d'influence sur ma destinée.
+
+Quelques morceaux de papiers imprimés, ayant servi d'enveloppe à
+une grande partie des objets composant leur butin, et par eux jetés
+au vent, me tombèrent entre les mains. Je les lus maintes fois avec
+bonheur; car c'était pour moi une distraction inespérée. Un jour,
+tandis que je recommençais en cachette, pour la vingtième fois
+peut-être, la lecture d'un journal de Buénos-Ayres où figurait le récit
+de la dernière et terrible invasion qu'ils avaient faite dans cette
+province d'où ils avaient enlevé plus de deux cents captives, je fus
+trouvé dans cette occupation par quelques Indiens qui en manifestèrent
+une joyeuse surprise et se hâtèrent d'informer les chefs de cette
+découverte. D'abord fort inquiet de cette circonstance, je ne tardai
+pas à être rassuré par l'accueil inusité et presque bienveillant qui me
+fut fait le soir, lorsque je vins, selon mon habitude, soumettre à leur
+vérification les animaux qui m'étaient confiés. A quelques questions
+que m'adressa mon maître, je compris qu'il était fier de posséder un
+esclave de ma valeur, et que je serais sans doute appelé à servir le
+cacique de la tribu.
+
+En effet l'occasion s'en présenta bientôt, car ces êtres grossiers,
+lorsqu'ils se sont bien repus pendant quelques jours, se laissent
+tenter par le désir d'entretenir leur gourmandise et leur vanité;
+or, pour satisfaire ces passions, ils recherchent tous les moyens
+imaginables. Ainsi ils vont de temps à autre offrir aux postes des
+frontières une apparente soumission, pendant laquelle ils font des
+échanges de toute nature, tels que plumes d'autruche, crins de cheval
+et cuirs de toute espèce contre lesquels ils rapportent les objets dont
+ils sont le plus avides. Ce fut en semblable circonstance que je fus
+mis à l'épreuve comme secrétaire du chef, qui me dit:
+
+--Tu sais lire, tu dois savoir écrire, par conséquent, tu vas écrire
+la lettre que l'on va te dicter. Si tu ne trompes point ma confiance,
+j'aurai pour toi des égards; dans le cas contraire, tu seras mis à mort.
+
+J'étais assis à terre, ayant devant moi quelques cuirs empilés qui
+me servaient de table, du papier blanc rapporté récemment d'une
+expédition, pour encre de l'indigo délayé avec de l'alcali, et une
+plume d'aiglon fort grossièrement taillée avec un mauvais couteau:
+entouré d'Indiens, qui la lance ou le casse-tête à la main pouvaient me
+tuer au moindre signe du chef, je commençai mon office.
+
+Malgré mon désir ardent de n'écrire que selon ma pensée et ma
+conscience, il me fut impossible de le faire. Je dus mentionner ce
+qu'on me dicta, car la méfiance de ces êtres est telle, qu'à plus de
+vingt reprises ils me demandèrent la lecture de la missive, et qu'après
+quelques phrases écrites ils changeaient à dessein le sens de leurs
+idées, mais sans paraître y prendre garde, afin de mieux éprouver ma
+franchise. Si j'eusse eu le malheur d'intervertir seulement l'ordre des
+mots, il m'eût été impossible de le leur cacher tant est fidèle leur
+prodigieuse mémoire.
+
+Quoiqu'il me fût impossible de leur en imposer, ils me menacèrent
+par excès de prudence et me firent donner un double de la missive,
+destiné à être vérifié par des transfuges Argentins, vivant dans les
+tribus voisines. Ces gens sont des misérables souvent condamnés aux
+fers ou même à la mort pour leurs nombreux crimes et qui sont sûrs de
+trouver asile chez les Indiens. Ceux-ci, parfaitement renseignés sur la
+position de ces hôtes, les reçoivent comme des gens sur lesquels ils
+savent pouvoir compter aveuglément. Ils trouvent en eux des guides pour
+leurs expéditions de pillage et des complices complaisants; aussi leur
+accordent-ils toute leur confiance.
+
+Cette première correspondance fut portée à la frontière par deux
+Indiens désignés par le cacique; l'un d'eux, était mon maître.
+Quelques enfants les accompagnèrent pour transporter les objets
+destinés à être échangés. Douze ou quinze jours après leur départ,
+ces mêmes enfants revinrent épuisés de fatigue, la frayeur peinte sur
+le visage et poussant des cris de détresse. Ils racontèrent qu'après
+lecture de la dépêche, les deux envoyés avaient été mis aux fers
+en attendant la mort, et qu'il était certain que j'avais trompé la
+confiance générale et communiqué quelques détails sur leurs récentes
+invasions. Naturellement portés à croire le mal, ces barbares n'eurent
+plus d'autre volonté que celle de me tuer. Ce fut le cacique, qui me
+croyant absent, les engagea à ne pas éveiller ma défiance par des cris
+inaccoutumés; il leur conseilla même d'attendre au lendemain matin pour
+exécuter leur projet et de choisir le moment où je serais occupé à
+rassembler le troupeau.
+
+Le hasard voulut que je fusse bien près en ce moment; grâce aux
+approches de la nuit j'entendis cette conversation sans être vu, et je
+pus me tenir sur mes gardes. Le matin venu, lorsque selon ma coutume
+j'allai faire ma ronde, je m'aperçus qu'à l'habile coursier que je
+montais la veille encore, on avait substitué un cheval fort lourd,
+mais je me gardai bien d'en témoigner aucune surprise. Je cheminais
+lentement sur ce maudit bidet quand j'aperçus venant à moi ventre à
+terre un parti d'Indiens qui faisaient retentir l'air de leurs sauvages
+imprécations. Cependant la distance qui me séparait d'eux était encore
+grande, et je fus assez heureux pour rencontrer la troupe de chevaux
+confiée à ma garde qui venaient d'eux-mêmes se désaltérer de mon côté.
+Grandes furent ma joie et mon espérance! j'abandonnai lestement mon
+cheval auquel je retirai la bride pour l'apposer au meilleur coureur de
+la troupe, qui me reconnaissant se laissa facilement approcher. En un
+instant je fus à cheval; puis, prenant le soin d'épouvanter les autres
+chevaux afin de les éparpiller pour ôter à mes ennemis toute chance de
+m'atteindre, je me lançai à toute bride dans une direction opposée.
+
+Après avoir galopé la journée entière, j'arrivai à la nuit tombante
+chez _Calfoucourah_--Pierre-Bleue--grand cacique de la
+confédération Indienne, dont la tribu de mes persécuteurs faisait
+partie, et qui cependant ne me connaissait pas encore. Rien à mon
+arrivée ne me fit deviner lequel parmi les Indiens que j'avais devant
+moi, pouvait être le grand cacique, car aucun signe ne le distinguait
+de ses sujets. Ce fut seulement lorsqu'il adressa la parole aux autres
+pour leur donner des ordres, qu'à son air impérieux je reconnus ce chef.
+
+C'était un homme déjà plus que centenaire mais qui paraissait tout
+au plus âgé de soixante ans; sa chevelure encore noire abritait un
+vaste front non ridé que des yeux vifs et scrutateurs rendaient des
+plus intelligents. L'ensemble de la physionomie de ce chef, quoique
+empreint d'une certaine dignité, rappelait néanmoins parfaitement le
+type des Patagons occidentaux auxquels il devait son origine. Comme
+eux, il était d'une haute stature; il avait les épaules fort larges,
+la poitrine bombée; son dos était un peu voûté, sa démarche pesante,
+presque gênée, mais il jouissait encore de toutes ses facultés; à
+l'exception de deux dents perdues dans un combat où il avait eu la
+lèvre supérieure fendue, ce vieillard les possédait encore toutes
+intactes.
+
+Étonné à ma vue, et on l'eût été à moins, cet homme me demanda ce que
+je lui voulais, et quel motif me donnait assez de hardiesse pour venir
+seul le visiter.
+
+_El-mey-ouignecaë-tchéota-conne-pa-émy-_
+Et-mais-Chrétien-d'où-viens-tu?
+_tchoumétchy-kisssouh-conne-pa-émy-tchoumbé-_
+comment-se-fait-il-seul-tu-viens-qu'est-ce-que
+_émy-nay-pofso-lagane a ney-tchoumalo-kissouh-_
+tu-veux-tu-es-fou-je-crois?-pourquoi-seul-te
+_passian-intchin-meoh?_
+promener-chez-moi?
+
+Je me fis connaître à lui; je lui exposai en quelques paroles les
+faits survenus la veille et le matin, le suppliant de prendre en
+considération la véracité de mon récit; je terminai en lui démontrant
+que si j'eusse trompé les Indiens, j'aurais immanquablement cherché à
+m'évader dans l'intervalle, n'importe par quel moyen; qu'au contraire
+n'ayant rien à me reprocher, je venais lui demander appui et me confier
+à sa loyauté, jusqu'au jour où il aurait indubitablement une preuve
+quelconque, soit de ma franchise, soit de ma trahison; que de cette
+manière, si j'étais innocent, il n'aurait pas à se reprocher la mort
+d'un serviteur fidèle dont les services pourraient encore lui être de
+quelque utilité.
+
+Flatté de ma confiance, ainsi que de quelques paroles à l'adresse de sa
+vanité, cet homme, réellement plus humain que ses semblables, me traita
+presque avec douceur et me promit son appui: seulement il ajouta que
+jamais je n'aurais de chevaux à ma disposition.
+
+Le lendemain, une partie de la tribu que j'avais quittée, vint, son
+chef en tête, demander audience à Calfoucourah et réclamer instamment
+mon supplice, comme chose due. Pendant la durée du débat, j'étais
+présent, bouche close d'abord; mais enfin, inquiet de voir toute
+la horde si avide de mon sang, et m'apercevant que leurs instances
+commençaient à impressionner le chef, je compris que je ne pouvais
+rester plus longtemps silencieux, je me levai: rappelant au grand
+Cacique qu'il m'avait accordé sa protection, je m'évertuai à faire
+comprendre mon innocence à tous en recommençant le récit exact de la
+veille au soir; et en évitant toutefois de froisser l'amour-propre et
+les préjugés d'aucun des assistants. Calfoucourah se déclara en ma
+faveur, reconnaissant, dit-il, qu'il était impossible qu'un coupable
+parlât comme je le faisais. Il défendit à qui que ce fût de me
+maltraiter; puis, se retournant vers moi, il me rassura, disant que
+je ne le quitterais pas, afin que rien de fâcheux ne me survînt, et
+il termina en disant à mon ancien chef que quand il lui procurerait
+des preuves incontestables de ma déloyauté, il me remettrait entre
+ses mains pour disposer de mon sort à sa volonté. Ce jugement rendu,
+l'assemblée se sépara et toute la horde s'enfuit en me lançant des
+regards de colère.
+
+Quelques mois s'écoulèrent sans que rien ne vînt éclairer les
+Indiens sur la position des deux captifs retenus par les Argentins.
+Leur animosité contre moi s'en accrut d'autant plus. Sans cesse ils
+venaient visiter le grand Cacique, qui lui-même influencé parfois par
+leurs diverses conjectures paraissait chancelant à mon égard, tantôt
+me rudoyant avec humeur, tantôt paraissant au contraire m'accorder
+la plus grande confiance. Souvent il me questionnait; et comme mes
+réponses concordaient constamment avec mon premier interrogatoire, il
+finissait toujours par me conserver sa protection. Seulement pendant
+les cinq mois que cet état de choses se prolongea, je fus l'objet
+d'une surveillance de plus en plus active. Très-souvent des troupes
+d'Indiens allaient roder dans le voisinage des haciendas, dans le but
+de recueillir des renseignements sur leurs compagnons captifs; mais
+chevaux et hommes se fatiguaient inutilement, ils revenaient sans
+rapporter le moindre indice. Lassés de tant de tentatives inutiles, ils
+résolurent de laisser s'écouler quelque temps sans les renouveler.
+
+Précisément pendant cette période de repos et d'oubli apparent, les
+deux hommes que l'on croyait perdus à jamais reparurent enfin. Une
+réunion extraordinaire de toutes les tribus intéressées dans l'affaire
+s'en suivit, et mon innocence y fut solennellement proclamée par les
+deux arrivants: ils déclarèrent qu'ayant été reconnus pour avoir
+fait partie d'une razzia précédemment opérée dans le Rio Quéquène,
+ils avaient été retenus captifs jusqu'à ce que le gouvernement de
+Buénos-Ayres, à qui on en référa eût statué sur leur sort; qu'un ordre
+formel arriva ensuite de la métropole de les retenir prisonniers et
+de les faire travailler; qu'il avait même été question de les mettre
+à mort, mais que l'on avait pris en considération les offres de paix
+contenues dans la dépêche dont ils étaient porteurs, et qu'ils devaient
+la vie uniquement à cette missive. Quant à leur liberté, ils l'avaient
+recouvrée grâce à la négligence de ceux qu'on avait préposés à leur
+garde.
+
+Dès lors un revirement complet se fit en ma faveur dans tous les
+esprits. Mes plus grands ennemis mêmes n'eurent plus que des éloges à
+m'adresser. Toute leur méfiance s'évanouit en un moment; ils parurent
+oublier jusqu'à mes tentatives d'évasion. Il me fut permis de monter
+à cheval et de les accompagner en toute occasion. Jugé digne de la
+confiance générale, je repris également mes fonctions d'écrivain de la
+confédération nomade.
+
+Le Cacique de la tribu à laquelle j'appartenais avant les circonstances
+difficiles que je viens de relater, tenta à maintes reprises de me
+posséder de nouveau. Calfoucourah, en homme qui lui était supérieur et
+par son rang et par sa générosité, ne chercha nullement à s'opposer
+à son désir; mais il ne voulut point non plus agir sans m'avoir
+préalablement consulté. Encore sous l'impression des dangers que
+j'avais courus et des mauvais traitements que j'avais endurés chez
+mes anciens maîtres, ma réponse fut dictée par la reconnaissance que
+j'éprouvais pour cet homme généreux auquel je devais la vie et près
+duquel j'étais presqu'aussi libre qu'un Indien même. Je lui fis part du
+sincère et vif désir dont j'étais animé de ne point le quitter.
+
+Touché de mon procédé il me tendit la main en me disant:
+
+_Comè-ouèntrou-à-èmy comè-piouquet-nié tah_
+
+Bon-homme-tu-es-bon-cœur-tu-as
+_émy tefa inchine-ni mapo quinié-ouétchet_
+toi-tiens-dans-mon-pays-un-jeune-habitant
+_moulèané-émy kah-anneteux-houla-houé-_
+de-plus-il-y-aura-en-toi-jamais-un-jour-ou-l'au-
+_sah-dsomo-tchipalane intchine-ni houne._
+tre-mauvais-mot-ne-sortira-de-nos-bouches.
+
+J'appartins dès lors définitivement à la tribu des Mamouelches du nom
+de _Calfoucouratchets_. Les Indiens qui la composent sont beaucoup
+moins nomades que ceux des autres tribus dont j'ai entretenu le
+lecteur; ils forment pour la plupart une sorte de cour à Calfoucourah,
+grand cacique ou sorte de roi dont le pouvoir s'étend, ainsi que je
+l'ai déjà dit, sur toutes les autres peuplades, soit Pampéennes,
+Mamouelches, Puelches ou Patagones.
+
+Les parages qu'ils habitent sont des plus accidentés et des plus
+pittoresques; ils se divisent en forêts épaisses, en plaines et en
+dunes sablonneuses naturellement creusées en forme d'entonnoirs et
+renfermant dans leur sein des lacs d'une eau douce et limpide autour
+desquels les Indiens construisent leurs tentes. On chercherait en
+vain dans les bois ou dans la plaine d'autre eau que celle des étangs
+salins. Le sol presque toujours crayeux et salpêtré offre rarement
+une végétation comparable à celle de la Pampa, mais en revanche les
+bois sont tellement peuplés d'algarrobes que les fruits de ces arbres
+suffisent presque au besoin des nombreux troupeaux qui y fourmillent.
+
+A part quelques animaux errants par ci par là dans la plaine, rien ne
+pourrait dénoncer la présence des Indiens au voyageur égaré, car ceux
+qui n'habitent pas l'intérieur des dunes dressent leurs tentes à la
+lisière des bois environnants.
+
+Le caractère des Calfoucouratchets est plus sociable que celui des
+autres nomades. J'ai trouvé chez eux quelque tendance à la compassion;
+ils me traitèrent plus humainement. Leur sympathie sembla m'être
+tout-à-fait acquise à la suite de l'évènement heureux qui me fixa
+parmi eux. Grâce à la considération toute particulière qu'avait pour
+moi Calfoucourah qui ne me donnait plus d'autre nom que celui de
+fils--_voitium_,--ainsi qu'au revirement complet qui s'était fait
+dans tous les esprits, n'ayant plus lieu de redouter aucun ennemi,
+je demandai et j'obtins la permission de monter de nouveau à cheval:
+sa bonté alla même jusqu'à m'accorder de faire d'assez lointaines
+excursions en compagnie de quelques Indiens qui me servaient d'escorte
+et d'introducteurs dans les différentes tribus que je visitai; partout
+je fus accueilli avec un certain empressement et avec les marques de la
+plus grande considération. Quelques-uns de mes hôtes ajoutaient encore
+quelques présents à toutes leurs bonnes grâces. Ces dons consistaient
+tantôt en tabac ou en provisions de bouche pour la route.
+
+Comme je n'avais plus de raison de feindre l'ignorance, et bien que
+je trouvasse quelques Indiens parlant un peu l'espagnol, je ne me
+présentais jamais chez eux sans leur adresser la parole dans leur
+langage, ce qui les flattait infiniment et me gagnait toute leur
+confiance.
+
+Durant l'hiver, les Calfoucouratchets sont beaucoup plus nomades que
+pendant l'été, car ils sont obligés de rechercher la fertilité qui leur
+fait alors défaut; cependant ils ne sortent point des parages boisés
+qui sont pour eux d'une grande ressource. Les régions qu'ils habitent
+étant les plus chaudes, ils sont d'une couleur foncée; leur taille est
+inférieure à celle des Pampéens. Quoique aussi vigoureux et aussi forts
+que ceux-ci, ils sont beaucoup plus paresseux et d'une intelligence
+presque bornée.
+
+En dehors de la chasse à l'autruche et à la gama, ils ne songent guère
+qu'à manger, à boire et à dormir. Ils sont généralement d'une grande
+malpropreté. Leur gourmandise est telle que lorsqu'ils ne peuvent plus
+manger, dans l'appréhension où ils sont de laisser leur mâchoire en
+repos, ils mâchent continuellement une sorte de résine blanche qu'ils
+nomment _otcho_. Ils la recueillent sur un petit arbrisseau
+connu chez eux sous le nom de _motchi_. Le goût de cette résine
+est des plus insignifiants, elle les fait beaucoup cracher. A force
+d'être mâchée elle devient molle et presque semblable à la gomme que
+machottent les enfants en pension. C'est la première chose qu'ils
+offrent à ceux qui leur rendent visite, et ils ne se font aucun
+scrupule de leur donner celle qu'ils ont dans leur bouche. C'est même
+chez eux un honneur que de partager de la sorte.
+
+La paresse et le sans-gêne de ces Indiens sont tels qu'alors même
+qu'ils sont entièrement dépourvus de bestiaux, ils refusent souvent
+les chevaux que leurs amis s'offrent à leur prêter, pour les engager à
+prendre part à quelque expédition, et qu'ils préfèrent s'installer tour
+à tour chez les uns et chez les autres pour vivre à leurs dépens durant
+l'hiver. Ils se contentent du seul produit de leurs chasses pendant
+l'été, ou bien de quelques racines qu'ils trouvent en abondance dans le
+sable fin au pied des arbres.
+
+Nulle part, chez eux, je n'ai trouvé cette magnifique végétation que
+l'on voit abonder au Brésil ou au Chili. Partout dans leurs bois, aux
+algarobes et aux tchagnals, arbres fort bas, tortueux et armés de
+formidables épines aussi redoutables pour les sabots des chevaux que
+pour les pieds humains, s'entremêlent une foule de petits arbrisseaux
+également épineux qui forment avec eux des fourrés infranchissables; de
+nombreux pumas et jaguars y établissent leurs repaires et y font leurs
+petits pour la nourriture desquels ils dévastent les troupeaux.
+
+De même que les animaux, les hommes sont très-friands du fruit de
+l'algarobe,--_Soë_--qui a toute l'apparence d'une cosse de
+haricot, et renferme une graine fort dure. C'est une nourriture qui
+fortifie les bêtes de charge et donne à leur chair un goût délicat
+facile à distinguer et qu'apprécient beaucoup les Indiens.
+
+Parmi les racines dont ces derniers font usage, le _ponieux_ est
+peut-être la plus curieuse de celles que j'ai été à même de remarquer:
+sa forme et sa grandeur sont celles d'une grosse carotte; son enveloppe
+est épaisse et dure, d'un brun prononcé et cannelée dans le sens de
+la longueur. Le sommet est surmonté d'une fleur massive d'une teinte
+plus foncée et composée de deux parties séparées l'une de l'autre par
+une étamine ronde et dure qui reste dans le même état pendant toutes
+les phases de la maturité. L'intérieur est blanc, ferme et âcre avant
+sa maturité, agréable, doux et juteux quand il est mûr. Une quantité
+incalculable de graines noires, infiniment plus petites que les pépins
+de figues s'entremêlent à la partie charnue. A maturité, la racine, de
+même qu'un bouchon mal assujetti sur une bouteille de liquide gazeux,
+sort lentement et à demi de de son enveloppe qui se fend circulairement
+à sa partie supérieure, emportant avec elle une sorte de calotte. Ce
+fruit répand alors une forte odeur de melon qui flatte l'odorat et
+engage à y faire honneur; mais on est tout étonné de lui trouver un
+goût tout différent de celui qu'il promet par son odeur et de sentir
+celui de la pomme crue. Abandonné à lui-même, ce fruit bizarre devient
+couleur de rouille et passe promptement à l'état de décomposition;
+il se couvre de vers blancs, semblables à ceux de la viande, qui
+l'absorbent mais respectent toutefois la graine qui se resème elle-même
+dans sa propre enveloppe dont la décomposition plus tardive lui sert
+d'engrais.
+
+J'avais goûté maintes fois de cette sorte de racine que les Indiens
+appellent _Ponieux_--pommes de terre--sans trouver rien qui pût en
+justifier le nom, lorsqu'un jour mes maîtres en ayant fait une ample
+provision et les ayant fait frire dans de la graisse de cheval, me
+convièrent à en manger avec eux; je les trouvai excellentes, mais je ne
+fus pas peu surpris de reconnaître que cette étrange racine, préparée
+de la sorte, n'avait réellement plus d'autre goût que celui de la pomme
+de terre. Je regrette bien vivement aujourd'hui de n'avoir pu, dans ma
+fuite précipitée et imprévue, emporter avec moi un échantillon de cette
+racine légumineuse inconnue certainement en Europe et dont la culture
+serait des plus faciles. Beaucoup d'Indiens la mangent crue; je fis
+souvent comme eux, mais m'étant aperçu de la propriété qu'a ce légume
+de provoquer à l'inflammation et à la constipation, je n'en mangeai
+plus qu'avec modération, et je compris pourquoi les Indiens après en
+avoir mangé un certain nombre avalaient tant de graisse de cheval
+liquéfiée.
+
+Les occupations des femmes Mamouelches sont les mêmes que celles
+des Indiennes de toutes les autres tribus, c'est-à-dire qu'elles
+sont esclaves de leurs maris, dont la fainéantise est encore,
+en quelque sorte, plus grande; ce qui n'est pas peu dire. Elles
+soignent beaucoup moins leur toilette, et sont généralement plus
+malpropres. Leur intelligence et leur adresse sont très-bornées; elles
+confectionnent aussi des manteaux de laine fort grossiers, et des
+_Lamatras_--couvertures de cheval;--mais la laine dont elles se
+servent est généralement mal lavée et mal filée. Ainsi que leurs maris,
+les femmes sont fort nonchalantes; mais comme ceux-ci sont d'autant
+plus exigeants par cela même qu'ils ne font rien, elles sont souvent
+exposées à leurs mauvais traitements. La jalousie, ver rongeur de
+toutes ces âmes brutes, est chez elles poussée à l'excès; aussi les
+vengeances y sont-elles très-fréquentes.
+
+La superstition des Indiens se montre à tous les instants, et jusque
+dans les plus petites choses. Il n'est pas jusqu'aux changements de
+temps qui n'influent sur leurs esprits. Fort gais, lorsqu'il fait beau,
+ils deviennent muets et presque moroses lorsque le temps est mauvais;
+les visiteurs qui se présentent chez eux se ressentent toujours de ces
+impressions, car au lieu de la politesse et des égards auxquels ils ont
+droit de s'attendre, ils essuient souvent des brusqueries.
+
+Les Mamouelches sont assez doux et serviables entre eux, mais ils
+n'ont aucun respect pour la propriété, même pour celle de leurs
+meilleurs amis. Ils s'entrevolent continuellement et nuitamment
+des animaux qu'ils tuent au loin, en ayant soin de cacher de côté
+et d'autre les os et les peaux, et de faire maints détours pour en
+rapporter chez eux la viande. J'en ai vu beaucoup recevoir avec la plus
+grande assurance la visite de leurs dupes auxquelles ils servaient même
+à manger la chair des animaux qu'ils leur avaient volés, tout en ayant
+l'air de prendre une part très-vive à leur perte. Leur effronterie
+allait même quelquefois jusqu'à leur proposer de les accompagner dans
+leurs recherches: cette proposition était généralement acceptée,
+car les amis guidés par un certain instinct de méfiance ou même par
+quelques indices, savaient parfaitement être chez les délinquants,
+contre lesquels ils cherchaient seulement à acquérir des preuves
+irrécusables.
+
+Ce genre de recherches offre bien des difficultés, mais la persévérance
+et la perspicacité des Indiens sont telles que souvent les préjudiciés
+parviennent à rassembler le cuir et les os accusateurs et à suivre
+une à une les traces--_rastros_--du chemin pris par les voleurs.
+Quand ils ont acquis toutes ces preuves, ils se présentent chez eux
+accompagnés de témoins et les accusent hautement de leur indélicatesse.
+Peu de coupables se rendent à l'évidence; ils accueillent presque
+toujours avec arrogance les réclamants qui se voient alors réduits à
+employer la force pour obtenir justice. Ils les traînent bon gré mal
+gré chez Calfoucourah, qui fixe lui-même le montant des dommages et
+intérêts dont le chiffre s'élève toujours très-haut; et, afin que les
+condamnés ne puissent se soustraire à la décision du chef, ils sont
+tenus de s'exécuter séance tenante.
+
+Dans tous les parages boisés comme au sein de la Pampa,
+on est durant les chaleurs horriblement incommodé par les
+moustiques--_riris_--qui vous privent de tout sommeil. Les
+Indiens avant de s'endormir ont la précaution de se couvrir le corps
+avec le plus grand soin et de se coucher la tête au vent, après avoir
+embrasé des petits tas de fiente à demi-sèche, dont la fumée épaisse
+leur passant au dessus du visage éloigne ces malfaisants visiteurs.
+Ces insectes insipides ne sont pas du reste le seul fléau à redouter,
+car de quelque côté que l'on s'aventure, de jour ou de nuit, on est
+continuellement harcelé par une sorte de taons--_tavanas_--qui
+s'acharnent après vous aussi bien qu'après les animaux et vous criblent
+le corps de douloureuses piqûres, d'où le sang coule en abondance. Je
+m'en suis vu parfois tellement couvert étant à cheval, que d'un seul
+revers de main j'en tuais jusqu'à plusieurs centaines à la fois, et que
+je paraissais m'être roulé dans des flots de sang.
+
+Quelle que soit la nature des parages habités par les Indiens, on y
+trouve une grande quantité de serpents dont la longueur varie depuis
+cinquante centimètres jusqu'à un mètre vingt et trente centimètres,
+et auxquels les nomades donnent le nom de _tchochia_. Ils ont le
+dessus du corps d'un vert foncé, les flancs dorés et le ventre marbré
+de bleu, de rouge, de blanc et de noir. Les Indiens redoutent beaucoup
+leur piqûre qu'ils disent être sans remède. Ces reptiles n'attaquent
+jamais l'homme à moins qu'ils n'en soient menacés. Ils ont pour
+habitude de se faufiler parmi les hautes herbes; là ils s'endorment
+pendant le plus fort de la chaleur, ce qui expose fréquemment les
+bestiaux à en être piqués, car ne les apercevant pas, ils leur marchent
+en plein dessus, ou bien encore il leur arrive fort souvent en paissant
+de plonger leur tête précisément dans les touffes qui les abritent.
+J'ai vu quantité de chevaux et de bœufs piqués aux naseaux, mourir en
+deux ou trois heures à peine, des suites de ces morsures. Le tchochia
+se nourrit de crapauds, d'animaux qu'il poursuit jusque dans leurs
+terriers, ou d'oiseaux qu'il charme en se cachant dans les buissons.
+
+Durant l'été on peut à peine faire quelques pas sans en rencontrer et
+bien qu'ils ne soient pas doués d'une grande vivacité, les Indiens en
+ont grand peur. Ils les tuent de loin, avec leurs frondes ou bien avec
+leurs lances qui n'ont pas moins de quinze à vingt pieds de long.
+
+Ayant dès les premiers temps de ma captivité, remarqué l'épouvante que
+ces animaux inspiraient à mes maîtres, je voulus leur donner une preuve
+de mon mépris du danger, et quoique je fusse complètement nu, j'en tuai
+un en lui écrasant la tête avec mon talon. Je n'aurais jamais pensé
+voir ces sauvages aussi stupéfiés qu'ils le furent à la vue de cet
+acte de témérité; ils s'éloignèrent aussitôt de moi en témoignant une
+telle frayeur et une telle colère que je jugeai prudent de ne leur plus
+donner pareil spectacle.
+
+Dans une autre circonstance cependant, un de ces reptiles contribua
+beaucoup à donner aux Indiens une haute idée de ma personne. J'étais
+occupé à leur creuser un puits avec une pelle faite d'une omoplate de
+cheval fixée au bout d'un bâton, et comme ce travail que je faisais
+en plein soleil me fatiguait extrêmement, je me reposais de temps à
+autre en m'adossant à l'un des bords. Dans un de ces moments je fus
+tout à coup entouré par un tchochia qui s'enroula autour de mon corps.
+Malgré l'émotion que me causa son froid contact, je fus assez heureux
+pour ne pas perdre toute présence d'esprit; saisissant prestement le
+reptile avec mes deux mains, je le rejetai au loin; il tomba au milieu
+des Indiens stupéfaits et épouvantés, qui se sauvèrent à toutes jambes
+en poussant des cris de détresse. Je n'avais point été piqué, mais
+durant le reste de la journée je craignis d'être atteint d'un malaise
+récemment éprouvé par un Indien qui s'était recouvert d'un manteau sur
+lequel j'avais vu ramper un tchochia. Fort heureusement j'en fus quitte
+pour la peur, et j'eus même le bonheur de voir tourner cet incident à
+mon profit, car j'entendis les indiens dire de moi:
+
+_El-mey-tah-tefa-quimé-comé-ouignecaè_-
+Et-mais-voilà-un-bon-chrétien
+_rouf-domo laéh-lane-comé-lagane-tchi_
+car-vraiment-il-n'est-pas-mort-il-est-bien-ce
+_ouet-chet-vita-ouènetrou-méah_.
+jeune-homme-avec-Dieu-sans-doute.
+
+et ils me donnèrent des marques de la plus grande considération.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Orgies des Indiens.--Leurs différentes boissons. Je me construis une
+case.--Sciences des Indiens.
+
+
+Sans exception de tribu, de rang, de sexe ou d'âge tous les Indiens
+aiment à s'enivrer.
+
+L'ivresse est chez eux considérée comme le _nec plus ultrà_ du
+bonheur, et pour une rasade de liqueur bientôt ingurgitée ils donnent
+volontiers jusqu'à leurs plus précieux objets. Ils n'en sont cependant
+point avares, car dès que l'un d'eux revient de quelque lointain voyage
+et qu'il apporte de l'alcool, toute la horde semble prendre à tâche de
+ne pas même lui laisser le temps de desseller ses chevaux; elle envahit
+aussitôt son domicile dans l'espoir de déguster gratis une partie de
+cette liqueur tant convoitée. Le propriétaire du _roukah_ contente
+de son mieux tous ces importuns auxquels il fait l'accueil le plus
+gracieux.
+
+Les Indiens boivent souvent pendant plusieurs jours consécutifs et en
+plein soleil sans que leur santé en souffre aucunement; ils conservent
+même toute leur mémoire pendant le plus fort de leur ivresse, et si le
+hasard a mis entre leurs mains une bouteille, on peut être tranquillisé
+sur son contenu qui ne saurait se renverser par suite de l'habitude
+qu'ils ont de mettre un doigt dans le goulot et de la saisir fortement
+entre les autres.
+
+Je n'ai jamais rien vu d'aussi dégoûtant et de plus extraordinaire
+que ce mélange d'hommes et de femmes sauvages entassés pêle mêle,
+parlant, chantant ou hurlant tour à tour, se traînant sur le siége ou
+sur les mains pour chercher à se dérober les uns aux autres quelques
+gouttes de liqueur, ou pour s'invectiver de la plus rude façon. Ces
+orgies s'achèvent rarement sans coup férir, car les Indiens ont ainsi
+que les hommes civilisés la fâcheuse habitude de choisir ces moments
+pour raconter leurs hauts faits. Et comme au récit de leurs exploits il
+arrive fréquemment que le mot _ouignecaé_--chrétien--est prononcé,
+la haine qu'ils éprouvent pour ces derniers se traduit souvent par
+d'effroyables mêlées, dans lesquelles hommes et femmes se croyant sans
+doute attaqués par les Espagnols s'entretueraient immanquablement si,
+quelques-uns moins ivres ou plus raisonnables ne parvenaient à désarmer
+les mutins.
+
+Les Indiens transportent la liqueur à dos de cheval; ils la mettent
+dans des peaux d'autruches ou de moutons, mais ils préfèrent
+généralement ces dernières comme étant plus faciles à préparer et d'une
+plus grande contenance. Ils en font des outres auxquelles ils donnent
+le nom de _ounékas_ et qui résistent parfaitement à la pression
+des sangles. Ils les préparent de la manière suivante: ils égorgent les
+moutons, en séparent la tête et retirent la peau tout d'une pièce en
+pratiquant seulement une ouverture depuis le bas d'une des jambes de
+l'arrière-train jusqu'à la panse, par où ils trouvent moyen de faire
+passer le corps entier; ensuite ils font des ligatures au cou et à
+l'arrière-train, puis ils gonflent la peau pour la tondre et la laver;
+enfin après l'avoir fait sécher ils l'assouplissent en la frottant
+entre leurs mains.
+
+Si les Mamouelches sont moins favorisés que les Puelches et les
+Pampéens, car il se passe parfois bien du temps avant qu'ils puissent
+se procurer du _Ouignecaë Poulcou_--liqueur des chrétiens,--ils
+n'en trouvent pas moins les moyens de s'enivrer assez fréquemment
+durant l'été et l'automne, à l'aide de boissons de leur fabrication. La
+nature qui les prive de certains fruits qu'on s'attendrait volontiers
+à trouver dans les vastes forêts qu'ils habitent, leur en donne
+quelques-uns dont ils savent tirer bon parti: l'algarrobe par exemple
+qui sert à l'engrais de leurs troupeaux et à fabriquer de la liqueur,
+le piquinino--_trulcaouèt_,--et une espèce de figue de Barbarie
+dont la saveur est des plus agréables.
+
+Les Indiens cueillent de grandes quantités d'algarrobes qu'ils
+écrasent entre deux pierres et qu'ils mettent dans des poches de
+cuir remplies d'eau, afin d'obtenir le _soé-Poulcou_, boisson
+qu'ils laissent fermenter pendant plusieurs jours et sur laquelle se
+forme une écume qu'ils enlèvent avec soin; ils y ajoutent une autre
+portion d'algarrobe bouilli et mêlent le tout en l'agitant fortement.
+Cette préparation est assez agréable et les enivre complètement; mais
+ils n'en peuvent boire une grande quantité sans avoir à redouter de
+violentes coliques et des contractions nerveuses qui les abattent
+complètement. Ils mangent aussi de l'algarrobe cru mais avec beaucoup
+de réserve, car ce fruit quoique très-sucré contient un acide qui leur
+fait enfler les lèvres, les gencives et la langue, et leur occasionne
+en même temps une brûlante sécheresse qui empêche souvent les moins
+raisonnables de manger pendant un ou deux jours.
+
+Le _Trulcaouët_ connu des Espagnols sous le nom de piquinino
+est pour le moins aussi abondant que l'algarrobe, et il est beaucoup
+plus apprécié des Indiens qui, de même que des enfants, sont grands
+amateurs de toutes choses sucrées. La forme de ce fruit est ovale;
+il a la grosseur d'un pois. Il y en a de deux sortes: le rouge et le
+noir. Son goût est des plus agréables, mais ce fruit est tellement
+délicat que sous la plus légère pression toute la partie charnue se
+transforme en une liqueur épaisse. L'arbrisseau qui le donne n'atteint
+pas plus de quatre à cinq pieds de hauteur. Il est fort touffu, a des
+branches délicates et flexibles hérissées d'une infinité de petites
+épines qui, lorsque l'on veut faire la cueillette à la main, se brisent
+dans les chairs où l'introduction de leur venin occasionne de petites
+tuméfactions douloureuses. Ses feuilles sont petites, rondes et d'une
+couleur vert pré. Si les Indiens étaient réduits à cueillir ce fruit
+à la main, malgré toute leur patience, ils ne pourraient satisfaire
+leur avide gourmandise; aussi emploient-ils un moyen aussi simple
+que commode qui les garantit de toute piqûre et leur permet d'emplir
+en quelques instants les petits sacs dont ils se munissent pour les
+transporter: ils déposent au pied de l'arbrisseau un grand cuir sur
+lequel ils font tomber tous les fruits en frappant légèrement chaque
+branche avec un petit bâton. Quand ils en ont récolté ainsi une
+quantité suffisante à leurs besoins, ils les vannent avec un autre cuir
+de mouton soigneusement pelé et parfaitement tendu sur un cerceau,
+pour en séparer les nombreuses feuilles et les épines qui, malgré
+toutes leurs précautions, s'y mêlent le plus souvent. Cette opération
+terminée, ils se bourrent à qui mieux mieux, remplissent leurs petits
+sacs qu'ils suspendent de chaque côté de leurs selles, puis ils
+rejoignent au galop leur résidence, où de nombreux paresseux, abusant
+du titre de visiteurs, viennent se régaler à leurs dépens. Cependant
+malgré leur grande affluence, ces gourmands ne sauraient absorber
+toute la provision, car, la maîtresse du logis, en dépit de ses hôtes
+indiscrets, leur enlève résolument la plus grande portion transformée
+en liqueur, et la verse dans un cuir de cheval arrondi en forme de
+vase où elle la laisse fermenter pendant quatre à cinq jours. Au bout
+de ce temps, ayant ainsi obtenu une liqueur sucrée et délicieuse assez
+analogue à du sirop de groseille, elle réunit plusieurs amis qui
+la dégustent avec bonheur. L'effet de cette liqueur, fort agréable
+au palais, ne tarde pas à se produire, car elle enivre presque
+instantanément. Toutefois les entrailles n'en souffrent aucunement,
+tandis que le fruit mangé en certaine quantité cause une irritation
+douloureuse et resserre tellement le corps que les Indiens avalent
+force graisse de cheval, leur seul remède dans ces cas.
+
+Les Mamouelches avaient pour moi une telle considération qu'il
+fallait que je prisse part à tous leurs plaisirs et festins: c'est
+ainsi que j'eus occasion de goûter de leurs liqueurs. Malgré toutes
+leurs bonnes grâces, preuves évidentes du cas qu'ils faisaient de ma
+personne, souvent la joie que ces Indiens manifestaient en ma présence
+me rappelait encore plus vivement ma triste position et rendait plus
+cuisant le souvenir de ma famille et de ma patrie. Alors des larmes
+amères envahissaient mes paupières. Heureusement les Indiens se
+méprenaient sur leur cause; elles leur paraissaient aussi naturelles
+que les leurs produites par l'ivresse, et flattés à la vue de ce
+qu'ils croyaient n'être chez moi qu'un instinct d'imitation, ils me
+prodiguaient leur tabac en signe de sympathie.
+
+Quelquefois ils me forcèrent à leur chanter quelque chose dans mon
+langage. Ne pouvant me soustraire à leur désir, et bien que je n'en
+eusse aucune envie, je leur chantais ce qui me passait par la tête;
+puis, comme ils m'en demandaient souvent la traduction, je la leur
+donnais toujours à leur avantage, en sorte que je les laissais ainsi
+dans la conviction que je ressentais pour eux la plus sincère amitié.
+
+Dans mon malheur, je n'avais jamais été si heureux qu'au milieu de
+cette peuplade, où en ma qualité de _tchilca-tuvey_--écrivain
+du grand Cacique--je jouissais de la considération générale et d'un
+certain crédit. Sur ma demande je fus autorisé par Calfoucourah à me
+construire une petite case en jonc, près de sa tente. Il prit plaisir à
+me voir exécuter ce travail dont il suivait journellement les progrès.
+Cette petite habitation était divisée de manière à m'offrir toutes
+les commodités possibles. Elle était carrée et partagée en trois
+compartiments, dont l'un me servait de chambre à coucher, l'autre de
+cuisine, et enfin le dernier qui correspondait à la porte d'entrée,
+servait à déposer ma selle et mes ustensiles de chasse. J'avais tressé
+une natte qui, parfaitement tendue sur un cadre, me servait de lit, et
+j'avais exhaussé le sol afin de me garantir de l'humidité. La toiture
+plate et un peu inclinée me servait de terrasse; j'y montais à l'aide
+d'une petite échelle de jonc, dont les échelons étaient solidement
+fixés avec des bouts de lazzo. Dans la cuisine j'avais creusé une sorte
+de fourneau au-dessus duquel je suspendais la viande que je voulais
+faire rôtir. Comme j'étais assez éloigné des étangs je m'étais creusé
+un puits d'environ deux mètres dans lequel l'eau abondait. Calfoucourah
+m'honora souvent de ses visites, et lorsqu'il se présentait chez moi,
+il avait la bonté d'agir avec autant de bienveillance que lorsqu'il
+visitait ses amis; jamais il ne s'en retournait sans s'être enquis de
+tout ce dont je pouvais avoir besoin, pour me l'envoyer aussitôt.
+
+Ses femmes alors au nombre de trente-deux, étaient chargées, à tour de
+rôle, de me fournir des aliments, attention que je savais reconnaître
+scrupuleusement du reste, par quelques prévenances qui me valaient
+toutes leurs bonnes grâces.
+
+Calfoucourah consacrait généralement à sa nombreuse famille tous les
+instants que ne lui enlevaient pas les visiteurs et les affaires. Quand
+il recevait, il était généralement assisté de deux de ses épouses:
+l'une jeune, l'autre âgée. Il partageait ses repas avec la première,
+tandis que l'autre était chargée d'entretenir sa pipe constamment
+pleine et allumée. Elle allait et venait sans cesse pour transmettre
+ses ordres aux uns et aux autres, et elle faisait distribuer à boire et
+à manger aux visiteurs. Calfoucourah était père de nombreux enfants;
+car chacune de ses femmes lui avait donné fils et filles; mais son
+grand âge ne lui permettant plus d'être assez empressé auprès de celles
+que le temps n'avait pas encore flétries, il en résultait qu'elles lui
+faisaient des infidélités qui maintenaient sa jalousie en éveil. Comme
+il jouissait d'une excellente vue, pendant la plupart des nuits il
+sortait sans bruit de sa tente et rôdait aux alentours pour tâcher de
+les surprendre en défaut. Lorsqu'il y parvenait, il les frappait ainsi
+que leurs complices, soit avec un couteau ou avec une boléadora. Quand
+il leur avait joué de ces sortes de tours, il rentrait se coucher aussi
+tranquillement que si rien d'extraordinaire ne se fût passé; mais le
+lendemain matin il envoyait chercher les délinquants, et se les faisait
+amener devant lui: la femme recevait une sévère réprimande; quant à
+l'homme, il le condamnait à payer une forte rançon ou à mourir.
+
+Malgré ses cent trois ans, ce vieillard montait souvent à cheval, et
+presque aussi lestement que les plus jeunes. Il affectionnait beaucoup
+la chasse où il donnait encore des preuves de la plus grande adresse,
+et au besoin, il maniait aussi la lance avec autant de dextérité que
+le premier venu de ses soldats. Lorsqu'il était entouré d'un nombreux
+auditoire, sa voix grave et sonore, dominant le brouhaha de la foule
+compacte, se faisait entendre souvent pendant plusieurs heures
+consécutives; il ne s'interrompait que pour recommencer encore, après
+avoir seulement pris le temps de humer quelques bouffées de tabac.
+
+On a souvent supposé, ainsi que le dit lui-même d'Orbigny, et cela
+faute de connaissances positives, que la langue Patagone est peu
+étendue, grossière même; qu'elle manque de termes pour exprimer
+complètement une pensée, une idée fixe, ou bien encore la passion.
+C'est une grave erreur. Il ne faut pas croire que les peuples chasseurs
+dont je parle, tantôt isolés dans des forêts vierges, ou jetés au
+milieu de plaines sans bornes, soient privés de formes élégantes de
+langage, de figures riches et variées; ils s'expriment au contraire,
+selon les circonstances, avec beaucoup de netteté et même de poésie.
+Qu'auraient donc pu dire d'ailleurs ces infatigables orateurs que
+j'ai vus chez les Patagons, chez les Puelches, et que je retrouvai
+encore chez les Pampéens et chez les Mamouelches et qui ainsi que
+Calfoucourah, dont j'ai parlé plus haut, savaient si bien émouvoir
+leur auditoire et l'animer de leurs discours? Leur langage n'est, il
+est vrai, composé que d'un nombre limité de mots, dont les uns servent
+à dénommer tous les objets qu'ils ont constamment sous les yeux et
+les autres de simples mots de convention, qui, entremêlés les uns aux
+autres et intercalés de telle ou telle manière, rendent l'expression
+de la pensée; mais ils la rendent toutefois complète, sans lacunes ni
+imperfections.
+
+Les Indiens savent parfaitement bien compter; ils emploient des noms
+de nombres qu'ils classent ainsi que nous, par dizaines. Ils arrivent
+ainsi jusqu'à cent, et de cent à mille etc. Leurs unités sont:
+
+_Quinié-Opouh-colah-melly-quetchou-cayou-_
+
+Un-deux-trois-quatre-cinq-six-
+_réulley-pourah-ailliah-Mary, Mary-quinié_,-
+sept-huit-neuf-dix-onze-
+_mary-opouh,-mary-colao,-mary-melly,-mary_-quètchou,-
+douze-treize-quatorze-
+_-mary-cayou,-mary-reulley,-mary-pourah_,-
+quinze-seize-dix-sept-dix-huit-
+_mary-ailliah,-opouh-mary_.
+dix-neuf-vingt.
+
+Bien qu'ils ne sachent ni lire ni écrire, ils résolvent presque
+instantanément des calculs qui nous demanderaient souvent beaucoup
+de temps. Ils se servent pour cela, soit de brins d'herbe, de petits
+éclats de bois de différentes longueurs, ou bien encore de cailloux
+de grosseurs variées. Les uns, les plus courts ou les plus petits,
+représentent les unités; les autres, les plus grands ou les plus gros,
+représentent les dizaines; et jamais ils ne se trompent dans leurs
+comptes, quelque importants qu'ils soient. Ils enseignent cette science
+à leurs enfants dès l'âge le plus tendre, de sorte que grâce à leur
+prodigieuse mémoire, hommes, femmes et enfants indifféremment, sont
+capables d'étonner nos meilleurs calculateurs.
+
+Les années pour eux se comptent d'un hiver à l'autre; ils les nomment
+_tchipandos_ et ils les subdivisent par lunes qu'ils nomment
+_quiènes_. S'ils veulent parler de la lune dans laquelle ils sont,
+ils disent _tefa-tchi-quiène_ ou bien de celle à venir ils disent:
+_quiène-oulah_. A défaut d'heures, ils calculent la durée du temps
+parcouru ou à parcourir sur la marche du soleil: le matin ou l'aube se
+nomme _Pouh liouène_, midi ou milieu du jour _renny-enneteu_,
+la soirée _épey-poune_, la nuit _poune_. Malgré toute cette
+possibilité de se rendre compte exactement de la durée de leur vie,
+les Indiens négligent de s'en préoccuper; cela ne se fait guère que
+pour les caciques de chaque tribu respective. Ils ont aussi quelques
+connaissances en astronomie, et savent parfaitement s'orienter
+nuitamment, à l'aide des astres auxquels ils donnent des noms
+particuliers; étude qui m'a aidé dans ma fuite.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Fêtes religieuses des Indiens.
+
+
+A de certaines époques de l'année les Indiens observent des fêtes
+religieuses. La première a lieu dans l'été, et elle est consacrée au
+Dieu du bien--_Vita-ouènetrou_--dans le but de le remercier de
+tous ses bienfaits passés et de le prier de les leur continuer dans
+l'avenir.
+
+C'est généralement le grand Cacique qui en fixe l'époque et la durée.
+D'après ses ordres, tous les chefs des tribus réunissent leurs
+administrés, soit dans leurs parages respectifs, soit dans un endroit
+désigné.
+
+Les préparatifs se font avec toute la pompe religieuse dont ils sont
+capables; ils se graissent les cheveux et se peignent la figure avec
+plus de soin que de coutume. Les vêtements des riches se composent
+pendant ces grands jours de tous les objets volés aux chrétiens, et
+qu'ils ont conservés à cet effet avec le plus grand soin. Les uns sont
+revêtus d'une chemise qu'ils ont soin de laisser flotter au-dessus
+des mantes dont ils s'entourent la taille; d'autres n'ayant point de
+chemise étalent avec orgueil à l'admiration de tous, un mauvais manteau
+espagnol, ou une bien courte veste que n'accompagne pas un pantalon;
+d'autres enfin, couverts seulement d'un pantalon souvent mis sens
+devant derrière, sont coiffés d'un képi sans visière, ou d'un chapeau à
+haute forme, et chaussés tantôt d'une botte ou d'un soulier. Rien n'est
+plus comique que ces accoutrements bizarres, portés par des hommes dont
+la gravité habituelle se maintient même pendant le cours de cette fête
+durant laquelle il est expressément interdit de rire.
+
+Dès le commencement de la cérémonie, les femmes transportent
+provisoirement leurs tentes au centre de l'emplacement choisi par le
+Cacique. Les hommes n'arrivent que quand ces préparatifs sont achevés;
+ils en font trois fois le tour au grand galop, en poussant le cri de
+guerre et en agitant leurs lances. Ces trois tours terminés, ils se
+placent sur une seule file et plantent leurs lances sur un front dont
+la régularité parfaite flatte le coup-d'œil. Les femmes vont ensuite
+prendre la place de leurs maris, qui, après avoir mis pied à terre pour
+attacher leurs chevaux, s'en reviennent former un second rang derrière
+elles.
+
+La danse commence alors, sans changement de place autrement que
+de droite à gauche. Les femmes chantent sur un ton plaintif, et
+s'accompagnent en frappant sur un tambour en bois recouvert de peau
+de chat sauvage, bigarré de couleurs et de dessins semblables à ceux
+qu'elles ont sur la figure. Les hommes pirouettent sur eux-mêmes
+en boitant de la jambe opposée à celle de la femme, et soufflent à
+pleins poumons dans un morceau de jonc creusé qui rend le son aigu et
+étourdissant d'une clé de gros calibre.
+
+Cet ensemble est de l'effet le plus original, vu la contrariété des
+mouvements de part et d'autre et la raideur des danseurs. A un signal
+du Cacique présidant la fête, des cris d'alerte retentissent, les
+hommes sautent vivement à cheval, interrompant ainsi brusquement la
+danse pour se livrer à une fantasque cavalcade autour de l'emplacement
+de la fête, tout en agitant leurs armes et en poussant de nouveau le
+sinistre cri de guerre qu'ils font retentir dans leurs pillages.
+
+Dans les intervalles que laissent ces courses effrénées, chacun se rend
+visite dans l'espoir de déguster un peu de laitage pourri conservé dans
+un cuir de cheval; c'est un mets des plus friands selon eux, et qui
+leur procure cependant le doux effet d'une copieuse médecine.
+
+Le quatrième jour, dès le grand matin, pour clore la cérémonie, un
+jeune cheval, un bœuf et deux moutons donnés par les plus riches
+d'entre eux sont sacrifiés à Dieu. Après les avoir renversés sur le
+sol, la tête tournée du côté du levant, le Cacique désigne un homme
+pour opérer l'ouverture de la poitrine de chaque victime et en extirper
+le cœur, qui palpitant encore est suspendu à une lance inclinée vers
+le levant. Alors la foule empressée et curieuse, les yeux fixés sur
+le sang qui coule d'une large incision faite à cet organe, tire des
+augures qui presque toujours sont à son avantage: puis elle se retire
+dans son lieu d'habitation, pensant que Dieu, fort satisfait de sa
+conduite, lui sera favorable dans toutes ses entreprises.
+
+La seconde fête a lieu dans l'automne; elle est célébrée en l'honneur
+de _Houacouvou_, directeur des esprits malfaisants. Elle a pour
+but de le conjurer d'éloigner d'eux tous maléfices.
+
+Ainsi que dans la première fête, les Indiens se parent de leur mieux
+et s'assemblent par tribus seulement, chaque cacique en tête. La
+réunion de tout le bétail a lieu en masse. Les hommes forment alentour
+un double cercle, galopant sans cesse en sens contraire afin qu'aucun
+de ces fougueux animaux ne s'échappe. Ils invoquent _Houacouvou_ à
+haute voix et renversent goutte à goutte du lait fermenté contenu dans
+des cornes de bœuf que leur présentent leurs femmes pendant qu'ils font
+le tour des animaux. Après avoir réitéré trois ou quatre fois cette
+cérémonie, ils jettent sur les chevaux et sur les bœufs ce qui reste
+de laitage, afin, disent-ils, de les préserver de toute maladie; après
+quoi, chacun sépare son bien et le conduit à quelque distance pour
+revenir ensuite s'assembler de nouveau autour du cacique, qui, dans un
+long et chaleureux discours les engage à ne jamais oublier Houacouvou
+dans leurs prières, et à se préparer promptement à lui être agréable,
+en allant chez les chrétiens porter la désolation et augmenter leurs
+troupeaux. Chacun reconnaissant la sagesse d'un tel conseil, agite ses
+armes en priant Houacouvou de les bénir et d'en faire dans leurs mains
+des instruments de bonheur pour leurs tribus et de mort pour tous les
+chrétiens qui tenteraient de leur disputer leurs biens ou leur vie.
+
+Ces êtres n'ont aucun sentiment de pitié. Plus ils font de victimes,
+plus ils s'en enorgueillissent. Ils considèrent les êtres civilisés
+comme des sorciers et des ennemis; ils les accusent de tous les maux
+qui peuvent les atteindre.
+
+Avant l'apparition des _ouignecaés_, disent-ils, nous vivions
+paisiblement sur tous les points de cette terre qu'ils nous ont ravie
+par la force, sans respect pour la volonté de Dieu qui nous y a fait
+naître et nous en a donné la propriété. A qui donc sont ces bœufs
+et ces chevaux, créés comme nous dans ces parages, sinon à nous?
+_téouas-ouignecaés_--ces chiens de chrétiens,--ne nous ont point
+épargnés; non-seulement ils nous ont ravi nos biens, mais ils n'ont
+pas craint de tremper leurs mains, avides d'or, dans notre sang. A
+tout jamais ils seront nos ennemis; nous lutterons contre eux jusqu'à
+la mort pour leur reprendre peu à peu ce qu'ils nous ont dérobé d'un
+seul coup. Pourquoi ces chiens de chrétiens sont-ils assez téméraires
+pour venir jusqu'ici au lieu de rester chez eux? Dieu nous ordonne de
+troubler leur tranquillité et de nous opposer à la réussite de leurs
+projets. Il nous commande de leur prendre leurs femmes et leurs enfants
+pour nous en servir comme d'esclaves.
+
+Telles sont les idées de ces êtres que nous appelons sauvages.
+
+Les Indiens croient aux talismans. Ils considèrent et conservent comme
+tels maints objets insignifiants, tels que: les boules de poil durci
+qu'ils trouvent dans le corps des bœufs ou les amas graveleux qui se
+forment souvent dans les rognons des chevaux qui n'ont, la plupart
+du temps pour s'abreuver, que des eaux calcaires. Le grand Cacique
+Calfoucourah porte sur lui une sorte de relique assez curieuse qu'il
+trouva étant tout enfant. C'est une petite pierre bleue, dont le nom
+lui est resté, à laquelle la nature s'est plu à donner presque une
+forme humaine; la superstition des Indiens la leur fait regarder comme
+un talisman. Selon eux, Houacouvou ne l'a fait tomber entre ses mains
+que pour le préserver de tout danger et pour le rendre invincible.
+C'est à elle qu'ils attribuent tous les succès de Calfoucourah: ce
+qui les confirme dans cette croyance, c'est l'organisation vraiment
+exceptionnelle de ce chef et son intelligence très-supérieure à celle
+de tous les autres caciques qui s'accordent à dire que jamais ils ne
+pourraient le remplacer. Il n'est pas jusqu'aux Hispanos-Américains,
+auxquels il a fait tant de mal, qui ne se plaisent à reconnaître et à
+admirer sa bravoure et ses capacités hors ligne.
+
+Cet homme, j'en suis convaincu, n'aurait point été ennemi de la
+civilisation, car il était doué d'instincts généreux. Il avait le
+sentiment de la justice, mais malheureusement pour les Argentins,
+pour lesquels sa soumission eût été la source de grandes richesses,
+leur manque d'habileté et leur inconstance en politique ont détourné
+ses bonnes dispositions. Ce chef pour conserver toute son autorité
+sur les êtres farouches qu'il commandait et commande peut-être encore
+dut forcément refouler au fond de son cœur tous ses bons sentiments.
+Cependant, je lui dois la vie, et le jour où pour me la laisser il
+renvoya, en les déboutant de leur demande, tous ceux qui avaient juré
+ma mort, ne fut pas la seule preuve que j'eus de sa générosité.
+
+Plusieurs fois, pendant mon séjour auprès de lui, quand nous nous
+trouvions seul à seul, il me tint un langage bien différent de celui
+qu'il employait devant témoins, et il me prodigua des marques de la
+plus grande sympathie. Il sut fort bien me faire comprendre que je
+ne devais pas lui en vouloir lorsqu'il me brusquait, car ce n'était
+souvent que le résultat de la violence qu'il se faisait à lui-même
+pour résister au désir de m'être utile, cela étant incompatible avec
+sa position et avec la surveillance qu'exerçaient sur lui les autres
+Indiens; il ajoutait que si jamais je recouvrais ma liberté par
+suite de circonstances inattendues, il souhaitait vivement que je me
+souvinsse de lui comme d'un ami sincère. Cependant je dois dire que
+malgré toutes ses belles paroles et toutes ses marques de sympathie
+auxquelles il fallait que j'eusse l'air de croire aveuglément, je
+savais fort bien, que le cas échéant, la haine la plus implacable
+trouverait seule place dans ce cœur Indien si je lui laissais entrevoir
+le vif désir que j'éprouvais de m'affranchir.
+
+Néanmoins, j'affectai de paraître très-reconnaissant de tous ses bons
+procédés, que je tenais du reste à mériter tant que je serais près
+de lui. Pour lui en donner une preuve, je lui proposai un jour de
+semer tout un sac de maïs provenant d'une expédition dans la province
+de Buenos-Ayres. Cette offre lui plut infiniment: nous choisîmes
+ensemble un endroit propice, et, chaque matin, dès l'aurore, je me mis
+à travailler. Je fis d'abord un fossé assez large, pour empêcher le
+bétail de pénétrer dans le champ.
+
+Calfoucourah venait jusqu'à deux et trois fois par jour, suivre des
+yeux mon travail et m'encourager. Il me faisait fumer sa pipe et
+m'appelait son fils. Quand j'achevai ce fossé qui était large d'au
+moins un mètre cinquante et profond de deux, il me fit venir dans un
+roukah et après m'avoir fait partager son repas, il me fit présent d'un
+manteau: quoiqu'à demi usé, cet objet me causa une grande joie car
+c'était le premier vêtement que je possédais depuis le commencement de
+ma captivité.
+
+J'avais déjà beaucoup fait en creusant le fossé, mais l'embarras pour
+moi était de trouver un moyen de labourer cette terre non défrichée.
+Il me manquait pour cela une charrue. J'aurais sans doute été réduit à
+la bêcher avec mon incommode pelle et je n'aurais que fort lentement
+avancé dans ce travail fatiguant, si je n'eusse eu le bonheur de
+trouver dans le voisinage une hache que je pus affiler. A l'aide de
+cet instrument j'abattis un petit arbre dont une des branches formait
+avec le tronc un angle aigu, et je taillai l'extrémité en forme de soc.
+Au nombre du bétail se trouvaient deux bœufs de labour que j'attelai
+tant bien que mal à cette charrue grossière; à force de persévérance
+je parvins à labourer passablement l'enclos, lequel avait environ
+cinq cents mètres carrés. Quand je l'eus ensemencé je chargeai de
+pierre un fort cuir de bœuf auquel j'attelai trois chevaux, et je
+m'en servis pour herser. La nature ayant pris soin de faire le reste,
+je vis bientôt éclore une grande quantité de tiges de maïs qui, en
+peu de temps donnèrent une récolte magnifique. Ce succès me captiva
+complètement l'amitié et les bonnes grâces de Calfoucourah et celles
+de ses trente-deux femmes qui parurent redoubler encore pour moi
+d'attentions et d'égards.
+
+Un jour voulant, selon mon habitude, abattre un bœuf d'un seul coup de
+poignard au défaut de la nuque, un lazzo qui le retenait s'étant rompu,
+je manquai mon coup, et je fus piétiné par l'animal furieux et blessé,
+de dessous duquel on ne m'arracha qu'à grand peine tout sanglant et
+meurtri. Tandis qu'il me labourait le corps de ses cornes, j'avais
+perdu connaissance: lorsque je revins à moi, j'étais étendu sur des
+cuirs de mouton, la tête reposant sur les genoux d'une des épouses du
+grand Cacique, qui me prodiguait les soins les plus empressés et sembla
+ainsi que tous les Indiens dont j'étais entouré toute joyeuse en me
+voyant renaître à la vie.
+
+Je fus quelque temps à me remettre des suites de ce terrible accident,
+dans lequel j'avais failli perdre un œil, car j'avais eu une paupière
+déchirée.
+
+Malgré toutes les prévenances des Indiens et toute ma diplomatie, je
+n'étais pas complètement à l'abri de leurs mauvais traitements, car la
+superstition et l'inconstance de ces êtres méfiants les portait souvent
+au contraire à me faire expier dans leurs moments de colère ce qu'ils
+appelaient alors leur inexcusable faiblesse à mon égard.
+
+Bien qu'il n'entrât pas dans les habitudes de Calfoucourah de se faire
+accompagner autrement que par ses fils ou par moi lorsqu'il voyageait,
+il n'accueillait pas moins avec les marques de la plus grande
+satisfaction tous ceux qui se présentaient pour lui servir d'escorte.
+
+Vu son grand âge ce chef ne conduisait plus guère lui-même les Indiens
+au pillage. Il se contentait de leur donner ses ordres ou ses conseils
+pour envahir tel point plutôt que tel autre. Mais, quand parfois il se
+laissait entraîner par ses idées belliqueuses et qu'il conduisait ses
+soldats, il emportait avec lui ses principales richesses, consistant
+en éperons et étriers d'argent, et il emmenait la plupart de ses
+femmes. Là se bornait toute sa distinction d'avec le commun des
+Indiens, qui seuls prenaient part au combat. Ses droits n'allaient pas
+jusqu'à s'attribuer une part quelconque du butin; mais comme il était
+généralement aimé et vénéré de chacun, tous mettaient leur orgueil et
+leur amour-propre à lui offrir de nombreux troupeaux, composés des
+plus beaux animaux pillés, ou bien encore à lui faire don de quelques
+captives qu'il vendait généralement à vil prix aux Indiens des tribus
+éloignées.
+
+Calfoucourah habitait une vaste tente abondamment pourvue de toutes
+choses formant le confortable des Indiens. Et sous son toit fragile un
+Européen eût certes pu trouver bien des richesses entassées pêle-mêle.
+
+Depuis plus de six mois je vivais près de cet homme, lorsque de nouveau
+les Indiens sentirent la nécessité de traiter avec l'un ou l'autre
+parti politique des Hispanos-américains dont la surveillance de plus en
+plus active s'opposait à leurs terribles invasions.
+
+Ils hasardèrent près des uns et des autres des démarches pacifiques
+dont le résultat devait influer beaucoup sur ma destinée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Comment la politique des Provinces unies de la Plata vint influer sur
+ma destinée.--Le général Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale.
+
+
+Les républiques unies de la Plata, pour leur bonheur, avaient alors à
+leur tête un homme sur lequel je vais arrêter un instant les yeux du
+lecteur, ne serait-ce que pour lui offrir une compensation aux figures
+grimaçantes, grotesques ou hideuses que j'ai décrites jusqu'ici.
+
+Don Justo-José Urquiza, né à la Conception de l'Uraguay, dans l'Entre
+Rios, ne doit rien qu'à lui-même. Sorti des rangs du peuple, simple
+gaucho comme il aime à s'en vanter, n'ayant jamais reçu d'autres leçons
+que celle de sa propre expérience, il s'est peu à peu frayé un chemin
+par la force de son caractère et la supériorité de son intelligence.
+Ses rares talents militaires lui valurent la faveur de Rosas, qui
+l'avança rapidement et en fit bientôt son bras droit. Urquiza put
+croire un moment que le dictateur ne s'opposait à la confédération que
+pour lui donner les moyens d'accomplir de grandes choses, et peut-être
+pour sauvegarder l'indépendance de son pays. Mais il ne tarda pas à
+démêler les motifs de cette politique astucieuse et méfiante. Dès qu'il
+s'aperçut qu'on exploitait son patriotisme au profit d'une étroite
+ambition personnelle, il se tourna contre le dictateur, l'accusant de
+fausser la Constitution et d'attenter aux libertés nationales. Rosas
+avait plusieurs fois feint un désintéressement qui était loin de sa
+pensée. Périodiquement, à des époques habilement calculées, il parlait
+avec une modestie vraiment touchante, tantôt de son âge trop avancé,
+tantôt de sa santé délabrée, et demandait à résigner un pouvoir dont il
+ne pouvait plus, disait-il, supporter le fardeau. Mais le vieux lion
+qui avait toujours vu les représentants trembler devant lui, savait
+bien qu'aucun d'eux n'oserait accepter sa démission. L'assemblée se
+hâtait d'implorer son dévouement et de lui arracher, par d'ardentes
+supplications, un sacrifice glorieux.
+
+Ces plates adulations passaient auprès des cours étrangères pour
+l'expression du sentiment public. Urquiza choisit le moment où le
+dictateur cherchait en 1851, à renouveler cette honteuse comédie;
+il lança une proclamation dans laquelle il déclarait Rosas déchu
+du pouvoir exécutif, et il se plaça lui-même à la tête d'un parti
+qui voulait à la fois la réunion des provinces en une confédération
+compacte et la libre navigation des eaux de la Plata.
+
+Il était assuré d'avance de l'appui du Brésil, dont sa politique
+servait les plus chers intérêts. Les rivières qui prennent leur source
+dans le Nord de cet empire donnent accès, par l'Atlantique, à une
+partie considérable de son territoire, et ce sont les provinces les
+plus riches. Le Brésil avait souvent demandé à Rosas le passage de la
+Plata. Pour obtenir cette concession il avait épuisé en vain toute les
+ressources de la diplomatie. Urquiza venait à propos. L'antagonisme
+traditionnel des Espagnols et des Portugais céda devant la nécessité
+d'ouvrir au commerce du monde le Parana, l'Uraguay, le Paraguay et
+leurs tributaires.
+
+Le Brésil se rallia donc à la cause d'Urquiza et lui fournit les
+forces nécessaires pour la faire triompher. Le premier mouvement
+d'Urquiza fut dirigé contre Oribe qui, soutenu par les troupes de
+Rosas, bloquait depuis neuf ans Montévidéo, et n'attendait, pour s'en
+emparer, que le moment où cesserait l'intervention de la France et de
+l'Angleterre. En attendant, Oribe ruinait Montévidéo, car il avait peu
+à peu élevé autour de son camp une ville rivale, Restoracione, qui
+comptait déjà dix mille habitants. L'arrivée d'Urquiza détourna des
+assiégés les menaces de l'avenir. Il se présentait à la tête d'une
+armée d'Entre-Rios et de Corrientinois; appuyé en outre par l'escadre
+du Brésil et par un corps d'infanterie de cette même nation, il amena
+Oribe à capituler presque sans coup férir. Une adresse consommée
+marqua sa conduite: il mit en avant le caractère patriotique de
+son entreprise, montra les dispositions les plus conciliantes, et
+proclama hautement son intention d'éviter l'effusion du sang. Des
+milliers de combattants grossirent bientôt ses rangs; Oribe abandonné
+de ses troupes et ne pouvant plus d'ailleurs recevoir ni renforts ni
+munitions, se rendit sans conditions.
+
+Après ce succès éclatant, Urquiza se retira dans sa province pour
+s'y préparer à porter un coup décisif au pouvoir de Rosas. En 1852
+il repassa le Parana avec des forces considérables et s'avança, sans
+rencontrer d'obstacle jusqu'à Monte-Caseros, où le dictateur accourut
+à la tête de vingt mille hommes. La mémorable bataille du 3 février
+1852 se termina par la défaite et la fuite de Rosas, qui s'embarqua en
+toute hâte sur un vaisseau anglais, pendant que son vainqueur entrait
+dans Buenos-Ayres aux acclamations de la population. Urquiza établit
+son quartier-général à Palermo, et nomma gouverneur de la ville Don
+Vincente Lopez, homme d'un âge déjà avancé, mais généralement aimé et
+estimé.
+
+Nommé dictateur provisoire le 14 mai, Urquiza réunit à San-Nicolas les
+gouverneurs et les délégués des quatorze provinces de la Plata pour
+qu'ils eussent à choisir une organisation politique. Cette assemblée se
+prononça en faveur du système fédératif, et décida que les provinces
+nommeraient des représentants chargés de rédiger une constitution et
+d'établir les bases d'un gouvernement définitif.
+
+Buenos-Ayres refusa de confirmer les pouvoirs que l'assemblée avait
+conférés à Urquiza. Le gouverneur Lopez qui était resté fidèle aux
+décisions de la majorité, ne réussit pas à les faire respecter et fut
+obligé de se démettre de ses fonctions. Urquiza n'était pas homme
+à hésiter; il marcha sur Buenos-Ayres, rétablit son autorité et
+réinstalla son gouverneur. Après cet acte de vigueur, il se montra
+clément et se borna à exiler cinq des principaux meneurs: dès qu'il
+vit l'ordre affermi, il retira ses troupes de la ville et se rendit à
+Santa-Fé, où devait s'assembler le congrès, qui ouvrait ses séances le
+20 août. Les treize provinces de l'Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé,
+Cordova, Mendoza, Santiago de l'Estero, Tucuman, Salta, Jujuy,
+Catamarca, Hioja, San-Luiz et San-Juan y avaient envoyé chacune deux
+délégués.
+
+Une nouvelle révolte éclata à Buenos-Ayres, suscitée par d'anciens
+exilés qui ne s'étaient ralliés à Urquiza que pour se débarrasser
+de Rosas. Comme ils étaient pour la plupart natifs de la ville, ils
+n'eurent pas de peine à soulever la population. Urquiza ne pouvait
+souffrir que Buenos-Ayres fît la loi aux treize provinces, mais il ne
+voulait fournir aucun prétexte à une guerre civile dont il redoutait
+les conséquences. Au lieu d'employer la force contre l'insurrection,
+il préféra lui laisser le temps de la réflexion, et se contenta de
+publier une proclamation dans laquelle il déclarait la province de
+Buenos-Ayres séparée du reste de la confédération et l'abandonnait à
+sa mauvaise destinée. Sa modération ne fit qu'encourager les insurgés;
+ils essayèrent de propager la révolution et envahirent la province
+d'Entre-Rios. C'était braver Urquiza jusque chez lui. Il marcha contre
+les envahisseurs et les rejeta sur leur territoire.
+
+Depuis lors jusqu'à l'heure actuelle, ce n'a été entre Urquiza,
+représentant les intérêts de la confédération Argentine, tendant
+à unifier son immense territoire, et les préjugés égoïstes de
+Buenos-Ayres rêvant un orgueilleux isolement pour sa population de
+cent vingt mille âmes, qu'une série de luttes plus ou moins ouvertes,
+suivies de concessions toujours forcées et peu sincères de la part des
+Portenos ou Buenos-Ayriens, toujours volontaires de la part d'Urquiza,
+qui s'est montré, en toute occasion désireux d'épargner à l'antique
+métropole de la Plata les malheureuses extrémités de la guerre.
+
+Voici en quels termes le commandant Page, chargé par les Etats-Unis
+d'une mission dans la Plata, traçait en 1857 le portrait de cet homme
+remarquable.
+
+Urquiza, à l'époque où je le vis était encore jeune d'apparence;
+son teint est brun, sa taille moyenne; admirablement proportionné,
+il présente tous les dehors d'une nature énergique et vigoureuse. Sa
+tête se fait remarquer par des contours amples, des plans solides, des
+traits fermes et accentués. L'ensemble respire l'intelligence, mais
+une intelligence qui se possède pleinement. Les yeux purs, brillants,
+bien ouverts, ont un regard pénétrant. La bouche est à la fois fine
+et bienveillante. C'est une tête d'homme d'état en même temps que de
+héros, offrant un singulier caractère de force, de calme et d'autorité.
+Pour inspirer le respect Urquiza ne recourt à aucun charlatanisme, à
+aucun rôle d'emprunt; son air n'a rien de composé, et l'on sent qu'il
+est à la hauteur de sa mission. Sa noble prestance, son maintien aisé,
+la dignité de ses manières, sa démarche délibérée, sa parole nette et
+mesurée dénotent une âme fière et loyale, un esprit lucide, un jugement
+sûr. On subit volontiers l'influence qu'il exerce sur tous ceux qui
+l'entourent et l'on éprouve d'autant plus de plaisir à rencontrer en
+lui les rares qualités dont il est doué, que l'on sait qu'il doit tout
+à lui-même: son éducation comme sa haute position. (_Note E._)
+
+Maintenant quelques mots suffiront pour faire comprendre comment aux
+profonds calculs de la politique de cet homme d'état se rattacha
+fortuitement ma délivrance.
+
+En 1859 une nouvelle scission armée de Buenos-Ayres forçait une fois
+encore Urquiza à recourir à la décision des champs de bataille.
+
+Les Indiens pressentant avec leur instinct de bêtes de proie que les
+dissensions politiques des Argentins pouvaient leur offrir quelques
+occasions de butin, adressèrent au général plusieurs offres d'alliance,
+et plusieurs lettres rédigées par moi furent portées par des membres de
+la famille de Calfoucourah.
+
+Le général était trop fin politique pour ne pas faire un bon accueil
+à ces messagers sauvages. Possesseur d'une des plus vastes estancias
+de la vallée du Parana, et lui-même agronome distingué, cherchant
+avant tout à développer les bienfaits de l'agriculture sur la belle
+partie de terre confiée à ses soins, il savait trop combien les
+établissements agricoles de la frontière du Sud ont besoin de calme
+et de sécurité pour ne pas chercher à amortir par tous les moyens les
+tendances agressives des Indiens leurs voisins. Il ne renvoya donc les
+ambassadeurs de Calfoucourah que chargés de cadeaux de toutes sortes
+et surtout de barils d'eau-de-vie; aussi leur retour fut, dans toute
+la horde, sans exception de rang, d'âge et de sexe, le signal d'orgies
+sans fin.
+
+Quand je les vis livrés avec frénésie à l'ivresse, jugeant de la durée
+qu'elle pouvait avoir je conçus l'idée de tenter encore une fois de
+me rapprocher des contrées d'où je pourrais opérer mon retour dans ma
+patrie et dans ma famille.
+
+Au moment de prendre cette décision solennelle me souvenant que les
+portraits de mes chers parents étaient encore à la merci des Indiens,
+je résolus de tout risquer pour m'en emparer, les considérant comme
+un talisman qui devait me protéger au milieu des nouveaux périls que
+j'allais affronter. Pour exécuter ce coup hardi, je fus obligé de
+pénétrer en me traînant sur les mains au milieu de toute la horde
+de buveurs ivres et exaltés, essuyant les menaces des uns ou parant
+de mon mieux les coups de couteau que cherchaient à me porter les
+autres sans pourtant se rendre compte de ce que je cherchais ni sans
+me reconnaître. Quand je mis enfin la main sur le sac où ils étaient
+renfermés, le cœur me battit violemment; de même qu'un coupable j'eus
+un instant la peur d'être découvert; tout mon sang se glaça. Je ne
+savais plus si je devais avancer ou reculer; pourtant après être resté
+quelques minutes dans l'immobilité la plus complète, convaincu de
+n'avoir pas été vu, j'entrouvris doucement et sans bruit le misérable
+sac de cuir de cheval dont la criante sécheresse eût pu me vendre. Et
+sans perdre de temps, j'y introduisis une main fébrile qui eut bien
+vite saisi les photographies que je cachai aussitôt dans le manteau qui
+m'entourait la taille. Puis, comme enhardi par ce premier exploit, en
+un moment je fus hors de la tente, plus que jamais décidé à m'enfuir.
+
+J'implorai l'aide du Tout-Puissant du plus profond de mon cœur, et
+profitant de cette nuit où toute la tribu était plongée dans un lourd
+sommeil, je me glissai en rampant vers l'endroit où étaient les
+meilleurs chevaux du cacique, après m'être muni d'une paire de boules
+destinées, soit à ma défense, soit à me procurer du gibier sur ma
+route. Je pris aussi un lazzo pour m'emparer de trois montures et les
+réunir.
+
+Ces préliminaires accomplis sans bruit, je conduisis tout doucement
+mes chevaux jusqu'à ce que je fusse hors de la vue du camp. Alors
+sautant sur l'un d'eux, puis chassant les autres devant moi, je
+commençais palpitant d'émotion, ma dernière course, celle d'où
+dépendait ma vie ou ma mort.
+
+Pendant toute la nuit je galopai sans relâche croyant voir sans cesse
+des ombres à ma poursuite. Le jour dissipa les ténèbres mais sans
+calmer mon agitation; elle était telle que le moindre souffle d'air me
+semblait chargé de clameurs menaçantes et que le moindre tourbillon de
+poussière me donnait des angoisses.
+
+Souvent je mettais pied à terre, et, l'oreille appuyée sur le sol,
+j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de
+la Pampa; mais loin de là, les oreilles me tintaient tellement que je
+croyais entendre sur ce sol dur retentir de sinistres galops, et je
+précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir aux impérieux besoins
+qu'éprouvait ma monture à laquelle il était impossible de prendre, à
+l'exemple de ses compagnons, quelques bouchées d'herbe en courant.
+Je suivais, autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées du
+désert, afin de dépister les Indiens qui immanquablement devaient
+me poursuivre, mais qui chercheraient en vain ma piste dans l'herbe
+relevée par la rosée du matin.
+
+N'ayant pris avec moi aucune provision, je commençais à souffrir
+cruellement de la faim et de la soif, lorsque je pus enfin m'emparer
+d'une jeune gama. La terreur que j'éprouvais était telle, que pour ne
+point ralentir ma fuite en prenant le temps de faire cuire mon gibier,
+je l'attachai autour de moi à l'aide de mon lazzo et je le dévorai
+ainsi tout cru, mordant à même le corps tout en galopant.
+
+Cette course désordonnée durait depuis quatre jours déjà, quand le
+cheval que je montais s'abattit: il était mort.
+
+Craignant avec raison, de perdre de même les deux qui me restaient
+et de qui seuls dépendait mon salut, j'eus dès lors la précaution de
+les laisser se délasser une partie de la nuit; ce qui ralentissait
+extraordinairement ma marche, bien que l'idée fixe que j'avais d'être
+poursuivi m'animât malgré moi à les stimuler durant le jour.
+
+Dans un de ces moments de repos, tandis que les yeux inquiets et
+les oreilles tendues, je m'obstinais à vouloir percer l'obscurité qui
+m'entourait ou à saisir le moindre bruit défavorable, il me sembla
+entendre les aboiements d'un chien, qui devinrent bientôt de plus
+en plus forts et ne me laissèrent plus aucun doute. Saisi d'effroi,
+pensant naturellement que ce chien devait précéder les Indiens, je
+m'élançai à la hâte sur l'un de mes chevaux, et chassant l'autre devant
+moi, je partis à toute bride. Mais à quelque distance, ayant une côte
+à gravir, ces malheureux animaux déjà harassés se refusèrent à marcher
+autrement qu'au pas. Ce qui donna au chien que j'avais entendu tout
+le temps de me rejoindre. A peine fut-il près de moi qu'il manifesta
+la plus grande joie. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant
+en lui un pauvre chien que j'étais parvenu à apprivoiser et avec
+lequel j'avais souvent partagé mes repas. Son attachement était tel
+qu'il s'était habitué à m'accompagner dans toutes mes excursions. Il
+m'avait sans doute suivi dès mon départ, mais ma grande préoccupation
+et la vitesse de ma course m'avaient empêché de l'apercevoir plus tôt.
+Complètement rassuré je m'arrêtai de nouveau, pour laisser cette fois,
+mes chevaux se reposer plus longtemps que je ne l'avais encore fait.
+
+Quand ils eurent suffisamment mangé et bu, je repris le cours de mon
+dangereux voyage, pendant la durée duquel, mon chien et moi, nous fûmes
+condamnés à ne vivre que du produit de notre chasse, que nous dévorions
+tout sanglant.
+
+Après un autre espace de temps que je ne puis préciser, car toutes
+les journées, toutes les heures se ressemblaient, la fatigue et le
+manque d'eau me privèrent d'un second cheval. J'aurais voulu ne pas
+l'abandonner et attendre auprès de lui son rétablissement ou sa mort,
+mais la désolante nature du sol, n'offrait aucune ressource, et en
+restant je m'exposais également à perdre ma dernière monture qui avait
+résisté à toutes les épreuves.
+
+Je partis le cœur navré, décidé à ménager par tous les moyens, mon
+cheval et mon chien, mes derniers compagnons de misère. Je m'astreignis
+à n'exiger d'eux aucun effort; nous n'avancions que fort lentement,
+épuisés de faim et de soif, quant à la tombée de la nuit, je remarquai
+que de lui-même mon cheval doublait le pas; à la fraîcheur du terrain
+qu'il foulait, et avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes
+déserts, le pauvre animal avait senti le voisinage de l'eau.
+
+Peu d'instants après, nous étanchions notre soif commune dans ces
+lagunes que déposent dans le nord de la Pampa les filets d'eau issus
+des contreforts des Andes dans les provinces de Mendoza et de San
+Luiz. Autour de ces bassins une herbe abondante et touffue, permit
+à mon pauvre coursier de réparer ses forces. Grâce à cette provende
+inespérée, il put me porter jusqu'à Rio-Quinto, où moins heureux que
+mon chien, il s'affaissa tout à fait épuisé; et moi, à bout de forces,
+mourant de faim, de fatigues physiques et morales, je tombai à ses
+côtés sans mouvement et sans voix.
+
+C'était le treizième jour de ma fuite!... Je ne puis en fixer le
+quantième, mais c'était vers le milieu de 1859.
+
+Dieu, qui avait daigné me protéger jusque là permit que je fusse
+trouvé dans cet état par une excellente famille espagnole, habitant
+Rio-Quinto, qui ayant pitié de ma détresse, s'empressa de me recueillir
+et de me transporter chez elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Séjour à Rio Quinto. Départ pour Mendoza.
+
+
+Rio-Quinto n'est point une ville, mais simplement un petit bourg situé
+sur la rivière de ce nom, à mi-chemin de Rosaire à Saint-Louis, c'est
+à dire à 75 lieues de l'un et de l'autre. On n'y compte guère plus de
+cinq à six cents habitants pour la plupart abrités par des maisons
+informes. Ils se livrent à l'élève et au trafic du bétail. Quelques-uns
+sont négociants, et tiennent des porpérias ou almacènas--magasin--dans
+lesquels se trouvent entassés pêle-mêle toutes les choses nécessaires,
+à l'existence ou à la toilette: depuis des légumes jusqu'à des robes
+de soie. D'autres font spécialement des échanges avec les Indiens,
+auxquels Urquiza donne le droit d'entrer dans la ville.
+
+Dès le lendemain de mon installation chez les personnes qui m'avaient
+recueilli je fus atteint d'une longue et douloureuse maladie qui me
+retint alité pendant plus de six semaines durant lesquelles je fus
+plongé dans le délire.
+
+Malgré toutes les difficultés qu'ils éprouvaient à s'approcher de
+moi, car mon chien encore presque sauvage ne me quittait pas un seul
+instant, mes hôtes me prodiguèrent les soins les plus empressés et les
+plus touchants. J'eusse été un parent que certes ils ne m'eussent point
+témoigné plus de sollicitude.
+
+Lorsque j'entrai en convalescence, ils saisirent toutes les
+occasions de me procurer des distractions. Pourtant malgré leurs
+efforts je restais languissant et le calme ne se rétablissait point
+dans mon esprit pendant si longtemps surexcité et torturé. J'étais
+constamment comme sous l'impression d'un terrible cauchemar, dans
+lequel se déroulaient à mes yeux toutes les horribles phases de ma
+vie d'esclavage, pendant laquelle j'avais été nuit et jour exposé à
+mourir d'une manière tragique. Tantôt c'était le souvenir des nombreux
+assassinats que j'avais vu consommer par les Indiens sous mes yeux,
+ou bien encore celui des diverses circonstances, où, aux prises avec
+mes assassins, j'avais dû faire preuve du plus grand sang-froid et de
+beaucoup d'énergie en luttant contre eux. Quand ces horribles visions
+s'effaçaient de ma vue, et que le calme renaissait dans mes sens
+abattus, je me sentais incapable de parler ou d'agir. Ma faiblesse
+était telle, que le seul bruit de ma voix me causait une sorte
+d'étonnement et de tristesse, car l'usage de la parole était pour le
+moins aussi nouveau pour moi que la jouissance de cette chère liberté,
+après laquelle j'avais gémi et pleuré tant de fois.
+
+Lorsque je me sentis un peu raffermi moralement et physiquement, je
+songeai à reconnaître, autant qu'il était en mon pouvoir de le faire,
+la générosité de mes hôtes et à leur en prouver ma reconnaissance.
+Comme ils étaient négociants et que je les voyais débiter sur une
+assez grande échelle du savon de leur fabrication, lequel était fort
+grossier, je leur proposai d'établir une usine semblable à celles
+que j'avais vues dans les environs de Buenos-Ayres et de me charger
+moi-même de la fabrication, à l'aide d'un procédé dont ils n'avaient
+jusqu'alors pu faire l'essai.
+
+Cette offre ayant paru leur sourire infiniment, je déployai la plus
+grande activité pour sa réalisation.
+
+Je fis construire par un maçon du pays un grand fourneau à deux
+chaudières et un bassin. Les chaudières à robinets que j'avais fait
+venir de Buenos-Ayres, étant fort petites, je suppléai à ce défaut par
+l'adjonction de fortes cuves de bois dur de même diamètre, parfaitement
+ajustées sur chacune d'elles, où elles furent cimentées. A moitié
+profondeur du bassin, construit en briques, j'organisai un filtre avec
+des planches non-jointes, sur lesquelles je croisai un lit de paille.
+Je fis venir de Cordova de la cendre d'un bois que les espagnols
+nomment _pale de fume_. Ce bois brûlé vert donne une cendre
+cristalline contenant une très-grande quantité de potasse, dont on
+opère facilement la séparation à l'aide de chaux baignée d'eau.
+
+Quand j'eus ces matières à ma disposition, je mis sur le filtre du
+bassin, tantôt une couche de cendre, tantôt une de chaux, jusqu'à
+ce qu'il fût plein et je fis couler sur le tout assez d'eau pour le
+remplir. Au dessous du bassin j'avais fait faire un réservoir de la
+même contenance dans lequel tombait la potasse liquéfiée. A défaut
+de pèse-lessive, je fis usage d'un œuf pour connaître la force de ce
+mélange auquel les espagnols donnent le nom de lessive. Je mis dans les
+chaudières une quantité d'eau suffisante pour empêcher la graisse crue
+et en rames, dont je remplis les cuves, de s'attacher au fond. Puis je
+fis un grand feu. La graisse que j'agitais avec un pieu, fondit petit
+à petit; quand elle le fut complètement, j'éteignis le brasier pour
+le laisser refroidir jusqu'au lendemain matin. Avant de chauffer de
+nouveau, je soutirai la potasse de la veille, qui entraîna avec elle et
+sous forme de crasse tout le tissu fibreux de la graisse alors épurée.
+Je versai dans mes cuves une quantité de potasse plus grande que celle
+de la veille et je fis bouillir ce mélange pendant tout le jour. Grâce
+à l'acide, je vis bientôt la graisse changer d'aspect, et prendre
+celui d'une compote, puis enfin celui d'une gélatine qui m'indiqua
+que j'avais obtenu un bon résultat. Je supprimai alors tout le feu;
+puis avec des seaux je mis le savon dans d'énormes moules en bois,
+intérieurement doublés de zinc et en forme de parallélogrammes. Quand
+il fut complètement refroidi, je le coupai en planches de plusieurs
+épaisseurs qui furent à leur tour divisées en un certain nombre de
+pains.
+
+Mon premier essai surpassa l'attente de Juan-José mon hôte et celle
+de sa famille qui écoula promptement ce produit dont le succès fut
+très-grand.
+
+Au bout de quelque temps, enchanté du service que je venais de lui
+rendre, mon cher et généreux hôte, comprenant qu'il lui serait facile
+d'augmenter sa fortune par cette nouvelle exploitation, me pressa
+instamment d'en conserver la direction et de m'associer avec lui.
+Malgré la belle perspective que cette offre fit luire à mes yeux,
+il me fallut y renoncer; depuis que j'habitais Rio-Quinto, j'étais
+constamment et avidement épié par les Indiens, qui s'y succédaient sans
+relâche, et dont le projet était de me sacrifier à leur vengeance.
+Souvent j'en rencontrais dans la journée, ils ne m'adressaient la
+parole que pour me menacer de mort. Ils n'osaient, il est vrai, tenter
+d'exécuter leurs menaces en plein jour, mais souvent la nuit, ils
+escaladèrent les murs derrière lesquels j'étais abrité. En deux ou
+trois circonstances, je ne dus la vie qu'aux aboiements de mon fidèle
+chien, car ils forcèrent ma porte.
+
+Séjourner plus longtemps à Rio-Quinto eût été sacrifier mon existence;
+aussi renonçai-je définitivement à toute idée de fortune, et malgré mon
+vif chagrin, je me séparai brusquement de mes bienfaiteurs, dont les
+instances eussent pu faire fléchir ma résolution. Je leur fis passer
+une lettre d'adieu, datée du village des Atchiras, deux jours seulement
+après mon départ. Je leur exprimais tout à la fois, ma profonde
+gratitude et le motif puissant qui m'obligeait à me séparer d'eux, car
+l'extrême bonté de ces personnes étrangères, m'a pénétré pour don Juan
+et pour tous les siens, d'une vive reconnaissance qui ne s'effacera
+jamais de ma mémoire, et je serais heureux si ces humbles lignes
+pouvaient leur en porter le témoignage à travers l'océan.
+
+Je m'étais mis en route presque sans ressources et pédestrement, en
+compagnie de Chilène, mon chien. Il me fallait faire cent trente deux
+lieues pour gagner la capitale des Andes, j'avais encore mille dangers
+à affronter; de plus j'encourais le risque d'être repris par les
+Indiens des mains desquels je ne m'étais tiré qu'à si grand peine.
+
+Par mesure de précaution, je ne marchai que de nuit, me cachant le
+jour dans des terriers de viscachas ou bien entre des rochers. Je
+souffris beaucoup de la fatigue, de la soif et de la faim pendant
+tout ce voyage, que je n'aurais sans doute pu accomplir si je n'avais
+eu le bonheur de trouver sur ma route, quelques hameaux et la ville
+de Saint-Louis, dont les habitants m'offrirent la plus cordiale
+hospitalité. J'eus beaucoup à souffrir encore durant le long trajet de
+Saint-Louis à Mendoza, pendant lequel je trouvai à peine suffisamment
+d'eau pour me désaltérer, et pendant lequel je ne rencontrai âme qui
+vive.
+
+Enfin après seize jours d'une marche pénible j'arrivai en vue de
+Mendoza.
+
+Il était temps que j'atteignisse au terme de mon voyage, car mes
+chaussures et mes vêtements déjà plus qu'à demi-usés à mon départ,
+menaçaient de me quitter tour à tour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Mendoza
+
+
+Comment dépeindre les diverses émotions qui m'assaillirent lorsque
+épuisé de fatigue et de besoin j'entrai un soir dans Mendoza.
+
+Il était environ huit heures. Le plus grand calme régnait dans toutes
+les rues où je m'étais engagé au hasard. Je n'avançais qu'à pas lents
+et tout en chancelant. A ma démarche et à mon triste costume, bien
+des Européens m'eussent regardé comme un être vil, succombant sous le
+poids d'une ignoble débauche. J'étais à bout de forces: le courage
+et l'espoir de trouver à qui m'adresser pour demander du secours me
+soutenaient seuls encore.
+
+De rue en rue j'atteignis la plus aristocratique, dans laquelle la
+clarté s'échappant à flots de fenêtres richement tapissées guidait
+mes pas mal assurés. De joyeux éclats de voix frappèrent mon oreille
+et pénétrèrent profondément dans mon cœur brisé, éveillant tous mes
+souvenirs. Mû par un sentiment irrésistible, je m'approchai de la
+maison d'où ces voix semblaient partir. A travers les rideaux d'une
+mousseline riche et légère mes regards envieux purent plonger dans un
+somptueux intérieur où se tenait nombreuse compagnie. Je ne sais depuis
+combien de temps mes regards avides, se portant des uns aux autres
+s'obstinaient à y chercher quelques anciens amis lorsque des doigts
+habiles exécutèrent sur le piano le _Réveil des Fées_, morceau que
+j'avais entendu jouer bien des fois par ma sœur chérie.
+
+Il se fit en moi une telle révolution pendant ces courts instants
+qui me rappelèrent tout un passé de bonheur, que les forces
+m'abandonnèrent; je m'affaissai sur le sol, les yeux remplis de larmes
+abondantes auxquelles succéda un sommeil douloureux.
+
+Lorsque je m'éveillai, il me sembla sortir d'un rêve tout à la fois
+joyeux et pénible. Une profonde obscurité planait autour de moi;
+j'étais étendu sur la terre près de la maison dont chacun était sorti
+sans m'apercevoir.
+
+Anéanti, ne sachant où diriger de nouveau mes pas, j'attendis le jour,
+qui ne tarda pas à paraître. Je fus assez heureux pour passer devant
+une maison où l'on parlait français. J'y entrai. Quand j'eus fait en
+partie le récit de mes malheurs, hommes et femmes me firent un touchant
+accueil, et m'entourèrent des principaux soins que réclamait mon triste
+état.
+
+Que de fois dans ma souffrance ne me suis-je pas dit: quel est le
+Français, au sein de sa patrie, qui pourrait croire à la vraisemblance
+des malheurs auxquels sont exposés nombre de ses compatriotes dans un
+pays comme l'Amérique, que l'on croit civilisé, exploité même?
+
+La ville de Mendoza était située, ainsi qu'on le sait, au pied des
+Andes. Elle était, comme toute la contrée qui l'environnait, arrosée
+par une multitude de canaux alimentés par le Rio de Mendoza, rivière
+qui bornait alors la partie occidentale de la ville. Du côté oriental
+de ce cours d'eau rapide, prenait naissance un petit canal ou rigole de
+six à huit pieds de largeur, qui alimentait toute la ville en passant
+par l'Alaméda, vaste boulevard, planté à chacun de ses côtés d'un
+double rang de peupliers, qui donnaient à cette promenade publique
+un aspect des plus majestueux et des plus ravissants. On y voyait
+affluer chaque soir, durant la belle saison une nombreuse société
+aristocratique, vêtue avec autant de goût que de luxe.
+
+Ce spectacle charmant contrastait singulièrement avec le désert et
+silencieux aspect de toute la ville pendant le jour. Tous depuis le
+plus riche jusqu'au plus pauvre se livraient dans la journée aux
+douceurs d'une sieste qui durait généralement depuis midi jusqu'à cinq
+heures; et pendant ce temps on n'apercevait guère que quelques femmes,
+nonchalamment assises à leurs fenêtres dans le déshabillé le plus
+complet. Vers cinq heures seulement, lorsque le soleil commençait à
+perdre de sa force, la population qui semblait s'éveiller, s'animait
+soudain.
+
+On voyait se mêler à la foule qui se pressait par les rues, des gauchos
+à cheval, vendant de côté et d'autre des fruits de toute espèce; ou
+bien des mendiants, également montés sur des chevaux, s'arrêtant aux
+portes et aux fenêtres, réclamant l'assistance publique en chantant des
+psaumes d'une voix nasillarde et lamentable. Enfin quelques grotesques
+idiots se voyaient, auxquels les enfants se plaisaient à prodiguer
+des gourmandises de toutes sortes pour jouir quelques instants de
+leurs tristes et répugnantes bouffonneries. Toutes les rues étaient
+d'un alignement parfait et d'une grande propreté; les maisons fort
+basses, de peu d'apparence à l'extérieur, mais généralement meublées
+avec beaucoup de luxe. On voyait aussi plusieurs églises remarquables,
+dans le voisinage de la place de la Victoire, au milieu de laquelle
+s'élevaient une fontaine et une colonne.
+
+Mais à quoi bon essayer de dépeindre ici cette superbe cité qui après
+n'avoir longtemps éveillé dans mon âme que des tableaux de bonheur,
+des pensées de bénédiction et de gratitude, ne doit plus y évoquer
+désormais que des images lugubres et d'amers regrets.
+
+Là vivaient dans la sécurité la plus profonde vingt mille âmes dont le
+reste du monde pouvait envier la calme existence; c'était la population
+la plus douce, la plus heureuse, la plus hospitalière du continent
+Américain. Le 19 mars 1861, les poètes Argentins appelaient encore
+Mendoza la perle, la reine de la zone fleurie qui s'étend au pied
+oriental des Andes..., le lendemain la mort passait sur ce paradis.
+«Quelques secondes ont suffi pour convertir ses riantes habitations,
+ses jardins, ses églises, ses colléges fréquentés par la jeunesse des
+provinces voisines, l'œuvre de trois siècles enfin en une épouvantable
+nécropole, en un monceau hideux de décombres, en un chaos de roches,
+de terre, de briques et de madriers brisés (_Corresp. du Journal des
+économ_).»
+
+Suivant les géologues, le tremblement de terre qui a fait éprouver
+à Mendoza le sort d'Herculanum, et dont la commotion s'est fait
+sentir sur toute la ligne qui s'étend de Valparaiso à Buenos-Ayres,
+c'est-à-dire sur plus de dix-huit cents kilomètres, n'a pas été,
+comme le terrible phénomène de l'an 70, amené par la réouverture d'un
+volcan longtemps fermé, mais par la seule dilatation d'une masse de
+fluides élastiques, émanés du foyer central et projetés par lui dans
+les immenses cavités de la croute terrestre; une cause quelconque les
+a sans doute accumulés tout-à-coup au carrefour de plusieurs de ces
+sombres souterrains. Au-dessus de cette voûte ébranlée, disloquée par
+la pression de ces fluides était Mendoza: de là son immense ruine.
+
+Chose étrange! on assure que sur ce monceau de débris informes, sur
+cet effroyable linceul qui recouvre quinze mille victimes humaines,
+les végétaux seuls sont restés debout, et que les fleurs continuent
+à prospérer et à sourire au milieu des émanations pestilentielles
+qu'exhale cette immense sépulture.
+
+Le saule-pleureur était l'arbre favori des Mendozaniens; on le voyait
+partout chez eux; il était l'ornement de prédilection de leurs jardins,
+de leurs places, de leurs promenades; il ombrageait les cours de leurs
+demeures hospitalières, toujours ouvertes à l'étranger; aujourd'hui,
+comme le souvenir de gratitude que je leur ai gardé, il s'incline et
+pleure sur les morts.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Départ de Mendoza.--Passage de la Cordillière.
+
+
+Le désir de revoir ma patrie, mes inquiétudes au sujet de ma famille
+de laquelle je n'avais aucune nouvelle depuis mon départ de France, et
+le mauvais état de ma santé nécessitant des soins que je ne pouvais
+me donner vu l'état de complète misère dans lequel j'étais plongé, me
+suggérèrent l'idée de me rendre à Valparaiso.
+
+En homme habitué aux fatigues et aux privations de toutes sortes,
+me sentant capable de lutter encore contre de nouveaux périls, je
+n'hésitai point à m'engager, à peine vêtu, presque sans chaussures et
+sans armes, dans le défilé des Andes qui conduit au Chili. Pour tout
+bagage j'avais une provision de pain.
+
+Chilène, qui m'avait déjà donné tant de preuves de dévouement, devint
+de nouveau mon compagnon de route. Suivi de ce bon chien je traversai
+silencieusement Mendoza, en jetant à droite et à gauche un regard
+d'éternel adieu, tout en gravant scrupuleusement dans ma mémoire les
+sites les plus enchanteurs de cette superbe cité. Puis je longeai
+l'Alaméda à l'ombre de son quadruple rang de peupliers, et enfin la
+route de l'Uspaillate qui traversait une campagne superbe.
+
+De chaque côté du chemin de magnifiques vignes étalaient à mes
+yeux admirateurs les monstrueuses grappes du raisin le plus beau;
+des quantités d'arbres surchargés de fruits de toute espèce
+m'apparaissaient au milieu des flots de riches moissons, ou
+surgissaient du sein de quelque parterre de fleurs européennes et
+exotiques entremêlées avec art.
+
+Tout en contemplant ce luxueux tableau, dans lequel la nature étalait
+toute son opulence je n'avançais que fort lentement, plongé, sans m'en
+douter, dans un rêve d'admiration qui me faisait presque oublier mes
+maux passés.
+
+Après avoir parcouru de la sorte un espace d'environ deux lieues,
+les canaux artificiels se terminant, la fertilité cessa tout-à-coup.
+Pendant plus de dix autres lieues que je fis encore pour m'approcher
+des montagnes, je ne parcourus plus qu'une plaine sablonneuse,
+complètement sèche et aride, où de temps à autre seulement se
+rencontraient quelques broussailles raccornies par le soleil.
+
+Pendant tout ce trajet fait au plus fort des grandes chaleurs et sans
+me reposer, mon chien et moi nous souffrîmes beaucoup de la soif.
+J'avais bien emporté une _haspa_--corne de bœuf--pleine d'eau,
+mais nous l'eûmes bientôt vidée tous les deux après quelques heures de
+marche. Chilène tirait horriblement la langue, et me regardait d'un air
+triste en levant tour à tour ses pattes endolories par l'incroyable
+chaleur du sable fin que nous foulions depuis le matin. Après maints
+détours nous atteignîmes le premier ravin de la Cordillière qui
+cachait un petit filet d'eau bientôt découvert par Chilène, et dans
+lequel il n'hésita pas à entrer, à seule fin de se rafraîchir aussi
+bien extérieurement qu'intérieurement. Je suivis son exemple, puis je
+cherchai un endroit favorable pour y passer la nuit. Une fois installé,
+j'atteignis un peu de pain que nous mangeâmes tous deux avec joie.
+
+Toutefois ce premier repas en tête à tête avec mon fidèle chien
+m'inspira plus de prudence pour les autres; car le gaillard peu
+habitué à se nourrir de la sorte y prit tellement de goût, qu'il
+trouva tout simple de s'emparer du restant de ma part que, sans la
+moindre défiance, j'avais posé à côté de moi. Je reposai mais il me fut
+impossible de fermer l'œil, obsédé que j'étais par mille pensées et par
+le froid glacial qui se fit sentir.
+
+Le lendemain je m'engageai dans l'étroit passage à pic que j'avais
+devant moi, et qui me conduisit à la posta de Villa Vicencia, où je
+fus assez heureux pour boire un peu de lait et manger un peu de viande
+bouillie. L'appétit de mon chien ne me parut pas très grand, et comme
+j'avais remarqué qu'il boîtait, je commençai à concevoir quelque
+inquiétude sur sa santé.
+
+Après avoir examiné ses pattes desquelles j'extirpai quelques
+épines fines et longues, je les lui graissai et les lui enveloppai
+soigneusement de petits linges qu'il eut l'instinct et la patience de
+conserver. Une grande partie de la journée qui suivit fut entièrement
+consacrée au repos si nécessaire à tous deux. La poste de Villa
+Vicencia était alors une habitation spacieuse et proprette où tout
+voyageur s'apprêtant à franchir la Cordillière pouvait sans peine
+compléter ou renouveler ses provisions; celui qui venait du Chili,
+et que dix à douze journées de marche avaient dénué de tout pouvait
+également s'y refaire l'estomac et soigner ses mules avant de gagner
+Mendoza: il m'était donc loisible de me procurer des aliments et de
+soigner mon malheureux chien.
+
+Les propriétaires de cet établissement chez lesquels, la saison
+n'étant pas encore suffisamment propice, je ne rencontrai aucun
+autre voyageur, se montrèrent pour moi des plus affables et des plus
+hospitaliers. Ils furent aussi très surpris de me voir entreprendre
+seul et à pied un voyage aussi périlleux que celui de la traversée des
+Andes. La pénible position dans laquelle je leur parus être, piqua
+leur curiosité, en même temps qu'elle éveillait en moi le besoin
+d'épanchement.
+
+A force de questions et sans m'en douter, je leur eus bientôt tracé un
+tableau presque complet de mes malheurs. De confidence en confidence
+ils en vinrent à savoir que je n'avais dans ma pauvre bourse que cinq
+piastres et quatre réaux, environ 27 francs, et ils se refusèrent
+à recevoir la moindre rétribution pour leurs bons offices: ils me
+forcèrent même encore, d'accepter quelques provisions pour m'aider à
+gagner l'Uspaillate. J'appris d'eux que j'étais tout proche des sources
+thermales de Villa Vicencia, fort connues et fort appréciées des
+Américains, en raison de leur grande efficacité contre les rhumatismes,
+et où chaque année se rend un très-grand nombre de visiteurs des deux
+sexes. Malgré le vif désir et le besoin que j'avais de les visiter, j'y
+renonçai, car Chilène, bien qu'il fût extrêmement fatigué et souffrant,
+se fût probablement obstiné à m'y accompagner; je préférai le voir
+profiter du repos que j'avais résolu de lui laisser prendre.
+
+Au bout de deux jours, son état s'étant sensiblement amélioré, je
+pris congé de mes excellents hôtes en leur témoignant de mon mieux
+toute ma gratitude; mais leur délicatesse fut telle qu'ils me fermèrent
+pour ainsi dire la bouche en me donnant quelques renseignements sur le
+chemin que j'avais à parcourir encore avant d'atteindre l'Uspaillate.
+En les quittant je commençai à gravir la pente rapide qui conduit
+au Paramillo et à l'un des nombreux détours de ce difficile chemin.
+Sur ma droite je vis le Serro Dorado--montagne dorée--ainsi nommée
+en raison du reflet doré que lui donne une quantité innombrable de
+petites plantes jaunes dont il est entièrement recouvert depuis la base
+jusqu'au sommet.
+
+Chilène me suivit tant bien que mal pendant toute la journée qui fut
+malheureusement très-fatigante pour l'un comme pour l'autre. Après
+une ascension fort difficile et presque continuelle nous atteignîmes
+pourtant le pittoresque et imposant sommet du Paramillo, entouré et
+dominé tout à la fois par d'incommensurables crêtes rocheuses criblées
+de fissures et sur la plupart desquelles d'immenses blocs placés en
+équilibre menacent le voyageur de l'écraser dans leur chûte.
+
+Trop tôt surpris par une nuit des plus profondes, il me fut impossible
+de me hasarder plus loin. Je m'installai donc sur le bord d'un petit
+filet d'eau qui m'avait servi de guide depuis mon départ de Villa
+Vicencia et dont la source était en cet endroit.
+
+J'avais étendu mon puncho sur lequel je me disposais à dormir quand,
+avec une surprise extrême, j'aperçus une timide et tremblante lumière
+que j'aurais tout d'abord juré sortir du sein de quelque montagne
+voisine. Poussé par la curiosité et guidé par sa lueur, j'en suivis
+la direction. Quel fut mon étonnement de rencontrer en cet endroit si
+désert et si aride deux sortes de cabanes, grossièrement construites
+avec des éclats de rochers empilés les uns sur les autres et seulement
+recouvertes de branchages insuffisants à parer la chûte des énormes
+pierres que détachent et font pleuvoir sans cesse les vents continuels.
+
+L'une, la plus petite, n'avait pas plus de deux mètres carrés; elle
+était habitée par toute une famille, composée du père, ouvrier mineur,
+homme déjà d'un certain âge; de sa femme plus jeune que lui d'au moins
+une quinzaine d'années, et enfin de deux enfants, l'un de sept à huit
+ans environ et l'autre de deux à trois seulement, tous deux nés dans
+cet endroit, où malgré la tristesse du lieu et les incessants dangers
+dont ces bonnes gens étaient entourés, ils menaient une vie paisible.
+J'obtins facilement de ce pauvre homme, propriétaire des deux cases,
+la permission de passer la nuit dans celle qu'il n'habitait point, et
+qu'il me dit alors, avec une touchante bonhomie n'avoir construite
+que pour l'usage des voyageurs, desquels malgré sa pauvreté, il ne
+veut accepter que des remercîments. A mon entrée dans cette cabane,
+plusieurs chauves-souris effrayées par ma brusque apparition et celle
+de Chilène, s'enfuirent en se heurtant à mon visage, mais elles
+revinrent bientôt partager mon abri contre l'intensité du froid.
+Quoique je fusse étendu sur la terre nue, je passai une excellente
+nuit, ainsi que mon chien.
+
+En quittant ce lieu hospitalier je rendis hommage à la générosité de
+cet excellent cœur qui, si malheureux lui-même, cherchait encore à
+rendre service à son semblable.
+
+Avant de franchir le Paramillo, dernier point d'où l'on put embrasser
+d'un seul coup d'œil, tout l'espace qui sépare de Mendoza, je ne pus
+résister au désir de contempler encore une fois l'aspect varié de
+cette belle province à laquelle tant de mes souvenirs se rattachaient.
+Après lui avoir adressé mentalement un de ces adieux qui ne s'effacent
+jamais de la mémoire, je m'éloignai à pas précipités en m'engageant
+dans un chemin tortueux et rapide qui ne finit qu'à l'Uspaillate,
+dernier établissement Mendozanien, et en même temps dernier souvenir
+de civilisation. Au-delà de cet endroit, les voyageurs ne doivent plus
+voir pendant 8 à 10 jours, que le ciel tour à tour brumeux ou éclatant
+d'azur, des montagnes imposantes et des gouffres effroyables.
+
+Chilène, déjà très-fatigué de la veille, fut plus que jamais exposé
+à souffrir, car l'eau devait nous manquer pendant toute la journée;
+ses pattes devinrent tellement enflées et douloureuses que, ne pouvant
+supporter plus longtemps les linges dont je les lui avais enveloppées,
+il les arracha tour à tour avec une sorte de rage. Ce ne fut qu'avec la
+plus grande peine qu'il me suivit jusqu'à l'Uspaillate. Je craignais
+d'être obligé de me séparer de ce fidèle compagnon dont la société
+avait si souvent charmé les longs instants de mon triste esclavage; ma
+peine fut d'autant plus grande que mon abandon l'exposait à mourir de
+faim ou à être dévoré par les animaux féroces. Si je n'eusse été aussi
+épuisé moi-même, j'aurais tenté de le porter de temps à autre, mais
+l'ayant soulevé je sentis toute l'impossibilité d'accomplir mon désir.
+
+Pauvre Chilène, pensais-je, sera-ce là la récompense de tout ton
+dévouement, toi qui m'en as donné des preuves dont peu d'hommes se
+fussent sentis capables, et qui, malgré toutes tes souffrances,
+redouble encore de courage pour m'accompagner dans cette route pénible!
+
+La chaleur était des plus accablantes: aucune source pour nous
+rafraîchir: pour toute vue, de malheureux chevaux et mulets, abandonnés
+dans le plus piteux état; les uns boîteux, les autres à demi écorchés,
+mourant de faim et de soif; de soif surtout, car ces pauvres animaux
+sont habitués à un tel jeûne dans la Cordillière qu'ils se contentent
+la plupart du temps de manger la fiente les uns des autres. Tout
+autour d'eux gisaient une quantité incroyable de squelettes d'animaux
+de même race; les uns ayant conservé leur peau, les autres totalement
+dépouillés, et dont les tristes restes disaient hautement à ces pauvres
+estropiés quel sort les attendait.
+
+Arrivé à un large carrefour auquel vient aboutir le chemin de
+Saint-Juan qui opère en cet endroit sa jonction avec celui de Mendoza,
+notre marche devint beaucoup plus difficile encore; le sol de ce
+plateau entouré de montagnes toutes crevassées et de couleurs variées,
+était composé d'une brûlante et épaisse poussière, tantôt rouge,
+tantôt jaune ou verte, formée des débris des rochers environnants, sur
+laquelle le soleil produisait un effet curieux et magnifique mais où
+j'enfonçais jusqu'aux genoux.
+
+Mourant de fatigue et de besoin, je fus heureux d'être accueilli
+à la maison de poste de l'Uspaillate, par d'excellentes personnes,
+parfaitement disposées à me procurer tout ce qui était en leur
+possibilité. Je fis donc un bon repas, ainsi que mon pauvre Chilène
+dont les souffrances furent le sujet d'une longue conversation dans
+laquelle je racontai comment je me l'étais attaché chez les Indiens, et
+avec quelle fidélité il m'avait suivi jusqu'alors. Ces excellentes gens
+comprirent tout le souci que me causait l'impossibilité où il était de
+m'accompagner jusqu'à la fin de mon voyage, et touchés de mon chagrin
+ainsi que du triste état de mon pauvre compagnon, ils m'offrirent de le
+garder. J'acceptai cette offre avec joie. Ce ne fut cependant pas sans
+un bien vif regret que je le quittai le lendemain matin, pensant ne
+plus le revoir.
+
+Avant d'arriver aux premières montagnes, qui me paraissaient peu
+éloignées, je parcourus durant encore cinq à six heures une plaine
+aussi nue que celle qui précède l'Uspaillate, puis je franchis deux
+torrents rapides; en suivant les bords tortueux du second, je me
+trouvai positivement en chemin d'escalader la Cordillière.
+
+Je ne devais plus voir aucune trace de verdure, car je ne me trouvais
+plus environné que de rochers entre lesquels j'apercevais, à de rares
+intervalles seulement, quelques arbustes rabougris donnant une idée
+complète de l'aridité du sol et de la rigueur des saisons. Malgré
+les nombreuses difficultés du chemin, jonché pour la plupart du
+temps de pierres sur lesquelles mes pieds en tournant se fatiguaient
+horriblement, et l'état de tristesse dans lequel j'étais plongé, je
+ne pus m'empêcher d'admirer souvent l'effet bizarre de toutes ces
+montagnes échelonnées les unes sur les autres, à l'aspect infiniment
+varié, et dont la cîme élevée disparaît dans les nuages. Le bruit
+étourdissant d'un torrent impétueux dans lequel, à une profondeur
+immense, roulaient de monstrueux blocs de rochers, et celui du vent
+soufflant avec violence dont les échos répétaient les mugissements,
+étaient les seuls qui troublassent cette immense solitude.
+
+Après avoir cheminé durant tout le jour sans presque m'arrêter,
+je me retirai à la nuit tombante dans une crevasse qui me servit
+de lit. Au sein de l'imposante et glaciale solitude dont j'étais
+entouré, mille pensées m'assaillirent qui prirent la forme de rêves
+fiévreux; je fus éveillé bien avant le jour, tourmenté par un froid
+incisif contre lequel je n'avais à opposer qu'un léger puncho de
+coton, un pantalon de toile et une chemise à demi usée qui formaient
+tout mon vêtement. Ne pouvant m'engager sans danger dans cette route
+périlleuse avant que le jour ne fût venu, pour abréger le temps, je
+satisfis aux exigences de mon estomac en rompant un peu de pain sec,
+que j'aurais volontiers arrosé de mes larmes en pensant à mon fidèle
+chien absent, à la compagnie et aux caresses duquel j'étais tellement
+habitué qu'involontairement mes yeux s'obstinaient à le chercher dans
+l'obscurité.
+
+Aussi quelles ne furent pas ma surprise, ma joie et mon admiration,
+quand, aux premières lueurs du crépuscule, au moment où j'allais
+m'éloigner, j'aperçus mon pauvre Chilène venant à moi clopin clopant.
+
+Malgré la nécessité de poursuivre mon voyage avec diligence, je ne
+pus m'empêcher de lui accorder un peu de repos dont il s'empressa de
+profiter. Mais à la satisfaction que m'avait causé son apparition
+inattendue, succéda bientôt un vif chagrin, persuadé que j'étais que la
+pauvre bête ne pourrait continuer le voyage.
+
+J'eus un instant la pensée de le reconduire à l'Uspaillate, mais
+j'étais déjà très-fatigué des jours précédents; en outre, les moments
+me devenaient tellement précieux, qu'une journée de retard pouvait
+m'exposer à être surpris par les mauvais temps, et à périr dans la
+Cordillière.
+
+Force me fut donc de m'engager de nouveau dans l'étroit et tortueux
+sentier creusé sur le flanc des montagnes à pic, tantôt les gravissant
+presque à angle droit, ou tantôt en descendant les pentes rapides,
+ayant à ma droite leurs flancs rocheux, et à ma gauche un précipice
+béant au fond duquel, bondissait avec fracas un torrent écumant dans
+lequel le moindre faux pas ou le vertige pouvaient me précipiter.
+
+Au fur et à mesure que j'avançais, le nombre de mulets morts
+dont est éternellement jonchée la route depuis Mendoza jusqu'à
+l'_Aconcagua_, m'apparaissait plus considérable. En plusieurs
+endroits, je vis sur le versant rapide de la montagne, des débris de
+caisses, de linge et de vêtements, mêlés à des squelettes de mules
+arrêtés dans leur chûte par quelques saillies anguleuses du roc.
+
+C'est surtout à proximité _del ladèra de las vacas_ que l'on
+rencontre ces restes accusateurs des scènes terribles de la Cordillière.
+
+En cet endroit la montagne s'élève presque perpendiculairement, tandis
+que de l'autre côté elle descend à pic jusqu'au rapide torrent qui
+lutte avec sa base. J'eus toutes les peines imaginables à gravir et à
+descendre ce redoutable passage, et je ne pus m'empêcher de plaindre
+sincèrement les mules qui, chargées à l'extrême, sont appelées à le
+franchir, après déjà bien des jours de privation et de fatigue.
+
+Plus loin j'atteignis une _casucha_ dans laquelle je passai
+la nuit. Là encore je vis un nombre incroyable d'ossements épars,
+provenant sans doute de quelque troupe entière, victime d'un ouragan
+ainsi que cela arrive si fréquemment.
+
+Je me trouvais dans le plus piteux état et à bout de provisions. Je
+n'avais point encore rencontré de muletiers, et je désespérais presque
+de me procurer quelques aliments, quand enfin je vis une troupe de
+mules campée au pied de la Cambre. Je me rendis en toute hâte auprès
+des _arrièros_, qui me firent le meilleur accueil et me convièrent
+à prendre un peu de thé Américain et à diner avec eux. J'acceptai avec
+d'autant plus de joie, que mes petites provisions avaient tout au plus
+suffi à calmer mon appétit aiguillonné par l'air vif des montagnes. Je
+pris place à côté du chef de la troupe, près d'un bon feu devant lequel
+bouillait la _casuèla_,--pot au feu Américain,--et sur lequel
+rôtissaient des _schurascos_, bandes de viande desséchée, ou
+espèce de beefteck à l'usage des Argentins. Pendant le diner les plus
+jeunes de la troupe surveillèrent à tour de rôle les mules éparpillées
+sur la cîme des monts environnants, seuls endroits où se trouve quelque
+verdure. La soirée se passa fort gaiement pour tous, et chacun eut pour
+moi toutes sortes d'attentions délicates: ce fut à qui me prêterait de
+quoi me composer un bon lit dans lequel je passai une excellente nuit
+qui, jointe au copieux repas que j'avais fait, me rendit les forces
+dont j'avais si grand besoin pour continuer ma route.
+
+Ce ne fut pas sans peine que je me séparai de ces excellentes gens, qui
+eurent encore la bonté de me faire accepter quelques provisions.
+
+Comme nous suivions une route toute opposée je m'en allai seul, pensant
+à mon pauvre Chilène, que les souffrances avaient définitivement mis
+hors d'état de me suivre, et que j'avais malheureusement été contraint
+de laisser quelques lieues plus loin, presque mourant.
+
+Pour franchir la Cambre, au pied de laquelle j'arrivai dans
+l'après-midi, j'eus à grimper, c'est le mot, pendant plus d'une heure
+et demie un sentier tortueux et étroit creusé à même le flanc de cette
+montagne presque à 45 degrés; luttant contre un vent des plus violents
+qui m'obligea fréquemment à me servir des pieds et des mains, afin de
+ne pas être précipité du haut en bas.
+
+Quand j'atteignis la cîme des Andes, le froid rigoureux m'empêcha de
+faire une halte aussi prolongée que je l'aurais désiré, au pied de la
+grande croix de bois érigée en cet endroit pour marquer la séparation
+du Chili d'avec la république Argentine. Je descendis, non sans
+beaucoup de peine, environ l'espace d'une demi-lieue par un chemin
+rapide et bordé de neiges éternelles qui me conduisit dans un bas-fond
+étroit où circulait avec fracas un cours d'eau au-dessus duquel de
+monstrueux rochers, provenant de la cîme des Andes, formaient un amas
+bizarre.
+
+Après avoir suivi pendant plus de deux heures des pentes si raides
+qu'il semble presque aussi impossible à l'homme qu'aux animaux de
+les descendre, je me trouvai enfin hors des régions glaciales. Les
+montagnes me parurent alors d'un aspect moins sombre. Je trouvai en
+différents endroits quelques algarrobes bien verts à l'ombre desquels
+je me reposai avec bonheur. La transition du climat me sembla si
+merveilleuse que je croyais rêver.
+
+En avançant encore, je me crus réellement transporté dans un pays
+enchanté; la nature était verte et riante autour de moi: quelques
+champs, et la plupart des versants de montagnes ensemencés et plantés
+d'arbres fruitiers, puis une route bien entretenue, annonçaient en
+ces lieux la présence de nombreux habitants. La joie et l'admiration
+de ces merveilles me faisaient oublier ma fatigue et la longueur de
+la route. Cependant, j'étais à bout de forces lorsque j'atteignis la
+guardia, habitation dans le genre de celle de l'Uspaillate, où je pus
+me reposer et me refaire l'estomac avec un peu de viande rôtie et de
+vin: ce dernier dont j'étais depuis si longtemps privé, me fit l'effet
+du plus excellent cordial, et me plongea dans le plus profond sommeil.
+C'était la première fois que je couchais dans un lit depuis mon départ
+de Rio-Quinto; et bien qu'il fût loin de mériter son nom, j'y passai la
+plus délicieuse nuit.
+
+Le lendemain, à mon réveil, je me remis en route, avec la bien
+légitime impatience d'atteindre au plus vite l'Aconcagua, premier bourg
+Chilien, que toutes mes fatigues, et toutes mes horribles souffrances
+me faisaient considérer comme une véritable planche de salut, comme le
+chemin de ma chère patrie.
+
+Il y avait encore loin de la Guardia à l'Aconcagua, mais le trajet
+si long qu'il fût était bien différent du précédent; le paysage était
+bien plus animé; de magnifiques troupeaux épars çà et là paissaient
+une fraîche luzerne qui me rappelait les champs de notre belle France.
+La route était bordée par une grande quantité de ranchos de chétive
+apparence, mais entourés de charmants petits jardins dont la vue
+rassérénait mon esprit. Dans plusieurs de ces frêles habitations où
+j'eus occasion d'entrer, soit pour demander à me rafraîchir, ou pour
+m'abriter pendant quelques heures de la brûlante ardeur du soleil,
+je fus agréablement surpris de voir quel ordre et quelle propreté
+régnaient partout. Dans chacun de ces pauvres intérieurs, je voyais
+de charmants enfants qui me parurent être l'objet de la plus tendre
+sollicitude; leurs parents semblaient mettre leur seul luxe dans
+l'ajustement de ces charmantes petites créatures, dont le joli visage
+épanoui contrastait tant avec les traits hideux des petits Indiens que
+j'avais eus pendant si longtemps sous les yeux.
+
+Tous ces braves gens en voyant mon état de maigreur et de dénûment
+ne pouvaient s'empêcher de témoigner une surprise qui grandissait au
+fur et à mesure que je répondais à leurs bienveillantes questions.
+Ils parurent on ne peut plus étonnés d'apprendre que j'avais eu la
+hardiesse d'effectuer seul la traversée des Andes, sans guide, et pour
+ainsi dire sans nourriture, surtout après avoir déjà enduré toutes
+les privations auxquelles j'avais été réduit en me rendant de la même
+façon de Rio-Quinto à Mendoza. Dans ce premier trajet cependant j'avais
+eu la possibilité de chasser, mais avec mille précautions dans la
+crainte d'être découvert par les Indiens. Lorsque je leur dépeignis
+mon horrible esclavage, ainsi que l'affreuse tyrannie dont j'avais
+été l'objet pendant plusieurs années, ce fut avec la plus grande
+sensibilité qu'ils prirent part à tous mes maux, et qu'ils s'enquirent
+de mes projets, m'offrant généreusement un asile chez eux, ou de me
+procurer les moyens de subvenir à mes besoins. Quelques-uns me croyant
+artisan, me proposaient de me faire employer dans quelque ferme, ou
+dans une des nombreuses fonderies de cuivre qu'il y avait dans les
+environs. Mais j'avais hâte de gagner l'Aconcagua; je leur témoignai
+ma vive reconnaissance, en m'excusant sur l'impatience que j'éprouvais
+de me renseigner sur ma famille dont j'avais depuis si longtemps le
+chagrin de ne savoir aucune nouvelle.
+
+Ils voulurent cependant m'obliger à passer quelques jours chez
+eux, afin de bien me reposer avant de continuer mon voyage; mais
+mon empressement d'arriver au but que je me proposais, m'empêcha
+d'accepter. Me voyant ainsi décidé à partir quand même, ils me
+chargèrent d'excellentes provisions qui, j'ose le dire, flattèrent un
+peu mon palais déshabitué des bonnes choses.
+
+Pendant toute cette route je fus comblé de prévenances, car à peine
+sortais-je d'une maison, que d'autres habitants, non moins aimables, me
+forçaient à céder de nouveau à leurs pressantes instances qui, bien que
+retardant infiniment ma marche, m'étaient on ne peut plus agréables et
+me remontaient le moral.
+
+Enfin après tant de haltes si consolantes j'arrivai à l'Aconcagua;
+j'étais au Chili!
+
+Tout en me reposant, je formais mille projets que les circonstances
+seules pouvaient m'aider à réaliser. J'hésitais entre Santiago et
+Valparaiso. La Providence qui m'avait si bien favorisé durant ma
+fuite et mes deux tristes et périlleux voyages, m'inspira le choix de
+Valparaiso. Alors j'employai la majeure partie de mes cinq piastres
+à payer la dépense que je venais de faire, et l'autre à me procurer
+des provisions. Malheureusement je ne pus en acheter une quantité
+suffisante pour la fin de mon voyage, car tout était fort cher; ce qui
+fit que lorsque j'arrivai à Quillotte, j'étais exténué de fatigue et de
+besoin.
+
+Par bonheur, la première personne que je rencontrai fut un
+Français occupé à donner des ordres sur les travaux du chemin de
+fer de Santiago. Je m'approchai de lui, et lui adressant la parole
+en français, je le priai instamment de vouloir bien me donner de
+l'occupation; mais j'osai lui dire qu'avant tout je le suppliais de
+me donner à manger, car je mourais d'inanition. Cet excellent homme,
+touché de ma misère et de mon état maladif, se hâta de satisfaire à mon
+désir; il m'emmena avec lui à son hôtel, et me fit partager son repas.
+
+La manière dont je répondis à toutes ses questions lui fit présumer
+que je n'avais point été habitué à un travail manuel. Il jugea même,
+au délabrement de mon costume, que j'avais dû éprouver bien des revers
+avant de me trouver réduit dans le triste état où il me voyait. Il
+employa tous les moyens de stimuler ma confiance: sa franchise et son
+air de bonté parfaite, m'entraînèrent à lui ouvrir mon cœur. Je lui
+racontai alors dans tous ses détails, ma triste histoire, depuis mon
+départ de France, jusqu'au moment de sa rencontre.
+
+Durant mon récit, son émotion fut grande, et souvent des larmes,
+envahissant furtivement sa paupière trahirent la bonté de son cœur.
+Parfois aux passages les plus émouvants, sa main rencontrait la mienne,
+et je ne pouvais me défendre de ces marques de sympathie, car je
+sentais avoir trouvé en lui un ami capable de me consoler et de m'aider
+à lutter victorieusement contre l'effroyable destin qui me poursuivait.
+
+Monsieur Barthès, (tel était le nom de mon protecteur) m'avait promis
+de m'occuper; et lorsque nous sortîmes de l'hôtel j'insistai pour
+entrer immédiatement en fonctions; il voulait s'y opposer, à cause de
+l'état de fatigue et d'extrême faiblesse dans lequel je me trouvais;
+mais je persistai, et j'obtins ce que je voulais, car j'avais à cœur
+de gagner au moins l'excellent repas qu'il m'avait fait faire. Il me
+présenta à ses péones comme un nouveau compagnon: c'est ainsi que je
+devins maçon bien malgré ce cher Monsieur Barthès, qui étant convaincu
+que je n'avais jamais fait un semblable métier, éprouvait une véritable
+répugnance pour ma décision.
+
+Pendant quelques jours cet état fatiguant ne laissa pas que de me
+paraître fort dur; mais le courage aidant, je parvins à m'y faire
+assez pour avoir la conscience de bien gagner ma rétribution. Par
+moments cependant, lorsqu'il me fallait ainsi que d'autres, remuer
+de gros blocs de granit, les forces semblaient me faire défaut, et à
+la suite des efforts que je faisais je tombais dans un complet état
+de défaillance qui me valait toujours les marques de la plus grande
+sollicitude et les reproches amicaux de mon brave compatriote, qui
+taxait ma persistance d'obstination et de déraison.
+
+Ce digne homme cherchait sans relâche à me caser plus convenablement
+ailleurs. Il ne cessait de faire des démarches qu'il avait soin de
+me cacher, se faisant le plus grand scrupule de me donner de fausses
+espérances. Il adoucissait mon sort par tous les moyens imaginables;
+il me faisait prendre mes repas avec lui, et me logeait dans sa
+propre chambre. En dehors des heures de travail il exigeait que je ne
+le quittasse pas plus que son ombre; il me présentait chez ses amis
+chez lesquels, vu la haute considération dont il jouissait, j'étais
+généralement fort bien accueilli. La bonté délicate de cet homme le
+poussait jusqu'à prévoir les moindres besoins que je pouvais avoir, et
+lui inspirait tous les moyens imaginables pour me procurer quelques
+distractions. Redoutant de me laisser seul le dimanche, lorsqu'il
+se rendait chez lui à Valparaiso, où il possédait une maison, il ne
+partait jamais sans avoir donné quelques ordres à l'hôtelier pour que
+je fusse bien traité en son absence, et pour qu'il prit soin de me
+procurer le plaisir de sa bonne compagnie, car cet homme étant presque
+une copie de lui-même s'intéressait aussi beaucoup à moi.
+
+Le dimanche soir ou le lundi matin, quand cet excellent ami revenait
+à ses occupations, il rapportait toujours quelques provisions, telles
+que friandises de toutes sortes, et quelques livres, dont la lecture
+me causait une grande joie. Aussi modeste que bon, mon protecteur,
+ayant reconnu que je possédais quelque instruction, prenait plaisir à
+faire naître de longues conversations sur des sujets agréables, qui
+charmaient nos instants de liberté.
+
+Comblé de tant d'attentions et de tant de prévenances, mon esprit se
+rassénait, le voile de mes pensées lugubres se levait chaque jour un
+peu plus, et le soleil de l'espérance jetait une bienfaisante clarté
+dans mon cerveau malade. Mon bienveillant ami sachant quel bonheur
+j'éprouvais à parler et à entendre parler de ma famille, m'entretenait
+fréquemment à son sujet. Afin d'avoir la certitude qu'elles
+parviendraient, il se chargea de quelques lettres que j'adressais en
+France.
+
+Un mois s'était écoulé depuis que je possédais l'amitié de cet homme
+respectable, lorsque d'ouvrier que j'étais, il me fit tout-à-coup
+contre-maître et augmenta ma solde qu'il jugea être trop minime pour
+les services que je lui rendais.
+
+Je pus dès lors penser un peu à ma toilette et, lorsque les travaux de
+la station de Quillotte furent terminés, j'eus le bonheur de pouvoir
+acheter un peu de linge et de me couvrir d'un bon puncho et d'un bon
+pantalon. Dire la joie que je ressentis en me voyant ainsi vêtu serait
+impossible. Il me semblait que j'avais l'air de quelqu'un de passable.
+Je m'enhardis subitement au point d'éprouver quelque plaisir à me
+promener par les rues de la ville que je ne connaissais pas encore,
+bien que je l'habitasse depuis près de trois mois.
+
+Cependant, malgré ce changement inouï dans mon existence, ma santé
+était fort ébranlée; la plupart de mes nuits étaient difficiles et
+agitées par des rêves bruyants qui troublaient souvent le sommeil de
+ce bon monsieur Barthès, et lui donnaient de grandes inquiétudes sur
+moi. Eveillé même, je ne pouvais me mettre en garde contre les funestes
+effets que me causait la surprise. L'apparition subite de quelqu'un ou
+des éclats de voix inattendus, me donnaient des soubresauts nerveux
+et une sorte de tremblement convulsif. Mon si brusque changement de
+nourriture au lieu de calmer ma disposition à ces malaises, semblait
+en quelque sorte l'augmenter; ce qui désolait d'autant plus monsieur
+Barthès, que les circonstances allaient nous séparer, du moins pour
+quelque temps; car n'ayant plus rien à faire à Quillotte, il allait
+retourner chez lui au sein de sa famille. Il me proposa de m'emmener;
+mais à la manière dont je refusai son offre obligeante comprenant que
+la délicatesse seule avait dicté mon refus, il n'osa plus insister,
+mais il tenta encore quelques démarches en ma faveur qui, grâce à Dieu,
+et loin de son attente, eurent un plein succès. Il vint tout ému et
+tout joyeux, m'annoncer cette bonne nouvelle. Il avait obtenu un emploi
+de machiniste chez un des personnages les plus riches du pays, qui
+avait précisément besoin de quelqu'un pour surveiller et diriger les
+travaux de son immense récolte, pour laquelle il avait intention de
+n'employer que des machines.
+
+Force me fut de me soumettre à un changement de résidence et de quitter
+Quillotte, où j'avais déjà fait quelques aimables connaissances chez
+lesquelles je passais tous mes moments de loisir; ce qui calmait un peu
+mes tristes pensées et par conséquent apportait quelque amélioration
+dans l'état de ma santé.
+
+Je partis en compagnie de mon nouveau patron pour l'une de ses fermes
+appelée Las Massas, distante d'une dizaine de lieues de Quillotte. Je
+me trouvais ainsi rétrograder vers la route que j'avais déjà parcourue
+à mon arrivée, en suivant toutefois un chemin différent et des plus
+pittoresques.
+
+Lorsque nous arrivâmes à destination, Don Césario (mon patron) après
+m'avoir présenté à sa famille me conduisit à l'immense champ dont
+le travail allait m'être confié. Il me laissa le soin d'indiquer
+l'emplacement convenable pour les machines, ainsi que celui où je
+voulais que l'on me construisît un rancho, devant habiter ce lieu même
+pour y exercer une continuelle surveillance.
+
+Je m'étais bien engagé à diriger les travaux, mais non à monter les
+machines, ce dont je me trouvai cependant chargé à mon grand regret,
+craignant de ne pouvoir m'acquitter de cette opération difficile;
+mais, ne trouvant personne dans le pays qui fût capable de faire
+cette besogne, il fallut bien me résigner à en faire l'essai. J'eus
+le bonheur de réussir au-delà de mon attente. Outre cette occupation,
+qui n'était nullement de ma compétence, il me fallut encore dresser
+des chevaux et des bœufs pour faire fonctionner ces machines à battre
+et à vanner qui, dans ces contrées, ne pouvaient être mues qu'avec le
+secours des animaux.
+
+Plusieurs jours se passèrent dans cette occupation difficile autant
+que désagréable, qui eut pour premier résultat d'occasionner quelques
+avaries qu'il me fallut réparer moi-même.
+
+Enfin, commencèrent les fonctions pour lesquelles j'étais engagé;
+fonctions d'autant plus difficiles, que je me trouvai tout-à-coup
+entouré d'une soixantaine de paysans fort grossiers, et pour la
+plupart très-rétifs; dès les premiers ordres que je leur donnai, ou
+les premières observations que je leur fis, ils entrèrent dans la voie
+de la rébellion et me menacèrent. Fort heureusement pour moi, j'étais
+habitué depuis longtemps au danger, et ma fermeté décontenança le
+plus grand nombre d'entre eux; quant aux autres je les chassai, après
+avoir avisé Don Césario de leur conduite: par mesure de prudence, et
+connaissant à fond le caractère traître et vindicatif de ces êtres de
+pure race indienne, j'empruntai les pistolets de mon patron. Bien m'en
+avait pris d'agir ainsi; car les mutins expulsés eurent l'effronterie
+de revenir avec l'intention d'ameuter les autres contre moi, contre
+le _gavacho_--l'étranger, l'homme de rien.--Jugeant à l'attitude
+de mes ouvriers qu'ils se laisseraient bien vite entraîner si je
+faiblissais, je m'élançai au-devant des meneurs, et les sommai de se
+retirer à l'instant. L'un d'entre eux, plus hardi que ses compagnons,
+ayant levé la main pour me frapper, je démasquai incontinent mes
+pistolets, en leur disant que je tirerais sur celui qui ferait un pas
+de plus. La vue de ces armes qu'ils étaient loin de supposer en ma
+possession, bien qu'elles ne fussent point chargées, les rendit aussi
+lâches qu'ils s'étaient montrés arrogants. Ils s'en furent l'oreille
+basse, et convaincus qu'un _gavacho_ n'était pas homme à se
+laisser intimider par des gens de leur espèce.
+
+Toutefois, ce genre de triomphe qui me valut désormais la
+considération des plus raisonnables, me dégoûtait et me déplaisait
+extrêmement. Aussi écrivis-je à Don Césario, qui était alors alcade,
+que s'il ne trouvait moyen d'empêcher ces débordements furieux,
+j'abandonnerais les travaux qu'il m'avait confiés, aux risques, pour
+lui, de perdre sa récolte. Il s'empressa de venir me trouver pour se
+concerter avec moi sur les mesures à prendre. Nous réunîmes les péons
+auxquels il fit lui-même la paye. Il renvoya instantanément tous ceux
+que je lui désignai comme ayant fait partie de la cabale, et les menaça
+de la prison en cas de récidive. Il annonça en outre aux autres, qu'il
+me conférait ses pleins pouvoirs pour leur commander, les chasser, ou
+les faire incarcérer si besoin était. Depuis ce moment aucun d'entre
+eux ne donna lieu à des reproches sur sa conduite.
+
+Mais par suite, je n'eus guère lieu de me louer des procédés de Don
+Césario, qui après m'avoir promis une rétribution convenable, jugea
+à propos de la réduire considérablement. En ma qualité d'étranger,
+n'ayant personne pour me faire rendre justice, il fallut me résigner
+à perdre un gain bien mérité, et qui m'eût été d'un grand secours. Je
+séjournai cependant quelque temps encore à la ferme de Las Massas, sans
+pouvoir me rendre à Quillotte, car don Césario, piqué de ce que je lui
+avais reproché sa mauvaise foi, me refusait les moyens d'y retourner.
+Pourtant au bout de quelques jours, ayant songé que son obstination lui
+coûterait au moins ma nourriture et mon logement, il me fit prêter un
+cheval.
+
+Je partis sans savoir ce que je deviendrais, sans asile, et presque
+sans argent, mais le cœur rempli d'aise en rompant toute relation
+avec Don Césario dont j'avais eu beaucoup à me plaindre; je n'étais
+resté aussi longtemps, que par considération pour son frère Don
+Matys-Ovaillo, qui m'avait comblé de ses bienfaits et auquel j'avais
+voué une grande reconnaissance.
+
+De retour à Quillotte, je revis la plupart des connaissances que j'y
+avais faites; chacun me reçut à bras ouverts, et voulut me garder
+quelques jours; M. Barthès, ayant eu connaissance de mes ennuis,
+m'écrivit pour m'engager à me rendre au plus vite à Valparaiso, où il
+espérait, disait-il, me caser sous peu, d'une manière définitive. Je
+fus donc forcé de refuser toutes les offres aimables qui m'étaient
+faites avec tant d'instances. Il me restait heureusement une piastre,
+qui servit à payer ce voyage de vingt cinq lieues que je fis en chemin
+de fer. Deux heures suffirent pour franchir l'espace qui sépare
+Quillote de Valparaiso, où j'arrivai après avoir côtoyé la mer pendant
+plus d'une lieue.
+
+Dans la gare, j'aperçus bientôt M. Barthès duquel j'avais été séparé
+pendant plus de trois mois. Grande fut ma joie de retrouver cet
+excellent et respectable ami qui me reçut à bras ouverts. Sa femme,
+son fils Paul, qui avait à peu près mon âge, et sa fille, qui étaient
+aussi très-désireux de me connaître, avaient aussi pris la peine de
+l'accompagner, et me firent l'accueil le plus touchant. Nous nous
+rendîmes ensemble à leur habitation, située sur les hauteurs qui
+dominent le port, et à laquelle nous n'arrivâmes qu'en gravissant la
+_Quèbrada de l'Almendral_--gorge de l'amandier--.
+
+Mon ami m'engagea presque aussitôt à suivre Paul, son fils, qui
+m'emmena dans sa chambre où il me força bon gré mal gré à revêtir ses
+propres vêtements. Je fus très-touché et très-ému de cette marque
+d'amitié et de considération, mais vraiment gêné sous le costume
+élégant que j'avais endossé; car depuis mon départ de Buénos-Ayres j'en
+avais perdu l'habitude. Quand je redescendis, et qu'à l'aide d'une des
+glaces du salon je pus me rendre compte de ma subite transformation,
+au lieu d'en être satisfait, j'éprouvai presque un coup terrible, car
+malgré moi, tout un monde de souvenirs douloureux m'assaillit.
+
+Le bienveillant empressement et la sollicitude de la famille Barthès
+triomphèrent heureusement de cette profonde tristesse, qui faillit
+cependant me reprendre encore lorsque nous fûmes à table. Entouré
+de ces dignes personnes qui me rappelaient d'autant mieux mes chers
+parents, que je leur entendais fréquemment prononcer le nom de Paul qui
+était celui de mon frère bien-aimé, je ne pouvais détourner ma pensée
+de ma chère patrie et des êtres chéris que j'y avais laissés. Vers la
+fin du repas pourtant, je fis meilleure figure, car les efforts de mon
+infatigable ami m'amenèrent à partager la gaîté et l'entrain de chacun.
+
+La délicatesse de mes amphytrions était poussée à un tel point, que
+malgré leur vif désir d'entendre de ma bouche même le récit de mes
+malheureuses aventures, il se passa plusieurs jours sans qu'ils me
+fissent la moindre question, dans la crainte de raviver mes chagrins.
+Comme ces dames m'entretenaient souvent au sujet de ma famille je leur
+en fis voir les portraits, en leur expliquant de quelle manière j'étais
+parvenu à les conserver jusqu'alors; ce qui éveilla leur curiosité au
+plus haut point, et me procura l'occasion de leur raconter l'histoire
+de ma captivité.
+
+Bien que je me trouvasse très-heureux d'être aussi choyé que dans
+ma propre famille, il me coûtait néanmoins beaucoup de rester dans
+l'inaction, où m'avait plongé depuis trois jours l'attente de l'emploi
+que m'avait fait espérer Monsieur Barthès, et lequel était encore à
+trouver; car je m'aperçus que cela n'avait été de sa part qu'une ruse
+délicate pour me faire accepter un asile chez lui. Ne voulant pas
+abuser de l'extrême bonté de cette famille, je cherchais activement à
+me caser. Pendant plusieurs jours, mes démarches furent infructueuses,
+ce qui augmenta considérablement ma tristesse.
+
+Ces messieurs Barthès, auxquels je m'étais bien gardé de communiquer
+le sujet de ma vive préoccupation, firent tout au monde pour me
+distraire. A force d'instances, ils me décidèrent à les accompagner
+au théâtre; c'était la première fois que j'y allais depuis mon départ
+de France; bien que la salle fût splendide, et que l'on jouât les
+_Diamants de la Couronne_, mon esprit était ailleurs. Lorsque
+le premier acte fut fini, mes amis me conduisirent au foyer, où se
+pressait une foule aristocratique de toutes les nations, dont la mise
+élégante ajoutait encore à l'éblouissante décoration de cette salle.
+Après avoir joui pendant quelques instants de ce magnifique coup d'œil
+nous retournâmes à nos places pour le lever du rideau.
+
+Il y avait à peu près un quart d'heure que le second acte était
+commencé, quand s'éleva derrière nous une conversation très-animée,
+qui n'avait cependant rien d'hostile: les mots, c'est lui, c'est lui,
+fréquemment répétés par l'un de mes bruyants voisins, m'ayant fait
+tourner la tête, je fus très-agréablement surpris en reconnaissant une
+personne que j'avais connue à Mendoza, et dont toute l'attention ainsi
+que celle de son compagnon paraissait particulièrement fixée sur moi.
+Je me levai aussitôt pour saluer; mais je devais marcher de surprise en
+surprise, car ainsi qu'elle, l'autre personne me tendit la main en me
+faisant toutes sortes de démonstrations amicales, et en m'appelant par
+mes noms. Je sus bientôt le mot de l'énigme: ce Monsieur qui m'était
+inconnu, était arrivé à Buenos-Ayres quelque temps après moi, et à
+l'instigation de sa famille qui était liée avec la mienne, n'avait
+cessé de s'informer à mon sujet. Il correspondait depuis longtemps avec
+mon excellente mère qui, six mois après ma capture par les Indiens,
+avait été instruite de ce fait par les bons missionnaires, et par un
+savant bien connu, Monsieur Bravard, auquel l'amour de la science causa
+une mort terrible et prématurée; il périt sous les décombres de la
+superbe Mendoza dont il n'avait que trop judicieusement prédit la ruine
+prochaine quelques jours auparavant.
+
+Monsieur Edmond Carré, tel est le nom du charmant et obligeant
+compatriote avec lequel j'eus le bonheur de faire plus ample
+connaissance dès le lendemain, avait, par un pressentiment
+extraordinaire, conservé quelques lettres de ma mère, dans la prévision
+qu'un hasard providentiel pourrait nous faire rencontrer. Mes amis
+Barthès, dont j'avais reçu tant de marques de sympathie, partagèrent
+la joie que j'éprouvais de cette heureuse rencontre, qui n'aurait sans
+doute pas eu lieu sans leurs pressantes instances pour me faire prendre
+quelques moments de distraction. Je fus d'autant plus enchanté de cette
+circonstance inespérée, qu'il en résulta une conversation qui ne fit
+que confirmer la véracité du récit que j'avais fait de mes malheurs à
+la famille Barthès.
+
+Ce fut par l'intermédiaire de monsieur Carré que me parvinrent des
+lettres de ma famille, lesquelles me mirent dans la possibilité de
+revenir en France.
+
+Pendant un séjour de plusieurs mois à Valparaiso, malgré toute
+l'obligeance de mes amis Barthès et Carré, je ne trouvai que de
+pénibles emplois qui finirent par altérer complètement ma santé. Là,
+cachant soigneusement à mes amis ma triste position, je me trouvai,
+comme à travers la Pampa et au sein des Cordillières, réduit plusieurs
+fois à la famine. J'étais accablé de douleurs, me voyant partout et
+toujours, poursuivi par le même sort: au milieu d'êtres civilisés je
+fus souvent réduit, pour me reposer de mes fatigues du jour, à coucher
+dans une mansarde sans toiture, où j'étais exposé sur un grabat au vent
+glacial et à une pluie torrentielle qui m'engourdissait les membres, et
+ravivait mes blessures à un tel point que j'avais toutes les peines du
+monde à me remettre sur pied.
+
+Ces tristes emplois même me manquèrent à plusieurs reprises; parfois
+je me vis dans l'obligation de me contenter de deux ou trois bouchées
+de pain pour toute ma journée, et de m'introduire furtivement dans
+des écuries où je partageais la litière d'animaux qui, plus heureux
+que moi, avaient au moins une nourriture suffisante pour calmer leur
+appétit.
+
+Accablé de désespoir et de plus en plus malade, je me décidai, ainsi
+qu'on me l'avait conseillé, à me présenter chez M. Cazotte, consul de
+Valparaiso. Ce fonctionnaire me fit le plus bienveillant accueil, en me
+félicitant sur mon heureux retour à la liberté. Il m'apprit que depuis
+longtemps il avait reçu du gouvernement des ordres me concernant,
+et il me fit voir un énorme dossier dans lequel étaient classés les
+différents articles qu'il avait fait publier pour moi dans tous les
+journaux Chiliens: c'était le résultat des démarches que ma famille
+avait faites près de Monsieur Limpérani, consul général de Santiago, et
+auprès des missionnaires. Monsieur Cazotte eut ensuite la bonté, avant
+de me faire embarquer sur la corvette _la Constantine_, de me
+munir de tout ce qui m'était nécessaire pour la traversée.
+
+Huit jours après mon entrevue avec le consul, le départ du bâtiment
+pour la France devant avoir lieu irrévocablement, je me rendis chez
+mes excellents amis Barthès pour leur faire mes adieux, et leur
+témoigner encore une fois de ma sincère gratitude. Ce ne fut pas sans
+une vive émotion que je me séparai de ces excellentes personnes, dont
+le souvenir ne saurait s'effacer de ma mémoire, non plus que celui de
+Monsieur Carré qui avait agi à mon égard avec autant de bienveillant
+intérêt que si j'eusse été un de ses parents.
+
+Comme à Valparaiso, sur le navire qui me ramenait en Europe, mon
+esprit, accablé par de longues misères, n'était ouvert qu'à deux
+préoccupations: le besoin de revoir la France et tous ceux que
+j'aimais, puis une lutte incessante contre les réminiscences de ma
+captivité.
+
+De même que Mungo Park, échappé à la tyrannie des Maures du Sahara, je
+fus longtemps à croire à ma délivrance. Il me fallut, ainsi qu'à ce
+grand voyageur: l'Océan traversé, le retour dans la patrie, le calme
+réparateur du foyer paternel, pour délivrer mon sommeil des visions, et
+mon cerveau des fantômes évoqués par le souvenir odieux des brigands du
+désert.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+A
+
+La Viscacha ou _Trouly_ en indien est fort commune au Sud de
+Buenos-Ayres. Cet animal creuse des terriers comme les lapins, avec
+nombre d'issues rapprochées les unes des autres et le plus souvent
+aboutissant à des chemins. Il habite en famille, il consomme l'herbe
+des environs. Il n'est pas rare de le rencontrer dans des jardins où
+il cause de grands dégâts, ou bien encore dans des champs ensemencés.
+Il ne sort que de nuit, au moment du crépuscule sans jamais s'éloigner
+beaucoup. Sa longueur varie de 20 à 25 pouces, non compris la queue,
+son corps est trapu, la tête grosse et jouflue, l'oreille grande, l'œil
+grand, le museau obtus et velu, il a la gueule et les dents du lièvre.
+Le train inférieur est beaucoup plus haut que le postérieur, il a des
+soies fort longues qui lui tiennent lieu de moustaches, et qui sont
+fort dures. La chair de cet animal est très-blanche, très-tendre, mais
+aussi très-fade, cependant bonne à manger étant bien accommodée.
+
+
+B
+
+_Gnayu-u d'Azara: cervus compestris_ de F. Cuvier. Sorte de
+chevreuil qui diffère de l'espèce européenne par sa gorge blanche.
+
+
+C
+
+Le céton,--_mamouël céton, ou careux céton_--n'est autre chose
+qu'une sorte de chardon auquel les Indiens donnent l'un ou l'autre de
+ces noms, selon qu'il est vert ou sec. Vert, il s'appelle _careux
+céton_, sec, _mamouël céton_.
+
+Ce chardon, fort commun dans certains parages où il y pousse avec une
+très-grande rapidité, diffère totalement de celui que nous connaissons
+en France, c'est une tige ronde fort droite, qui atteint souvent plus
+de deux mètres de hauteur et dont le diamètre varie de 1 à 2 et même
+jusqu'à 2 pouces 1/2, et qui est armée, pour ainsi dire, dans toute sa
+longueur, de feuilles longues et étroites ayant forme d'angles aigus et
+hérissées d'une grande quantité d'épines. Le sommet de cette tige est
+couronné par une agglomération de petites feuilles ayant l'aspect d'une
+boule.
+
+Les Indiens sont généralement très-friands de cette plante qui, dans
+les commencements de sa croissance, leur est d'un grand secours pour
+la préparation de certains mets, tels que: 1º Le _Tchaffis-céton_
+mélange de lait et de petits morceaux de tige de ce chardon, qu'ils
+font fermenter et dont ils se régalent aussi souvent que possible. 2º
+Le _Hilo-Céton_, chardon cuit sous la cendre et toujours mêlé à de
+la viande crue ou bien encore à demi cuite.
+
+Ils en mangent aussi à l'état de crudité et je m'en suis régalé
+quelquefois aussi; car dans son état naturel je lui trouvais beaucoup
+d'analogie avec le céleri.
+
+Une fois sec, ce gigantesque chardon dont la tige est devenue creuse
+et fort dure, sert de bois--mamouël--aux Indiens de la plaine qui,
+durant les trois quarts de l'année, n'ont d'autre combustible à leur
+disposition que des--_mey-vacas ou mey-potro_ fientes de bœufs
+ou de chevaux séchées--ou bien encore des _Foros_ et de la
+_yiéouine_, c'est-à-dire des os et de la graisse.
+
+
+D
+
+Ou montagne à fenêtres, ainsi nommée par les Hispanos-Américains, en
+raison d'une brèche qui vue d'un point sud-est ressemble à une fenêtre,
+qui la traverse de part en part. Cette montagne a plus de cinquante
+lieues de circonférence à sa base, mais étant placée sur un terrain
+ascendant, il résulte que bien qu'elle soit éloignée de plus de treize
+lieues du rivage, il semblerait en la voyant du large, qu'elle fait
+partie de la côte.
+
+
+E
+
+La Plata, the argentine confédération and Paraguay etc. Ou
+explorations du bassin de la Plata, exécutées dans les années 1853-56
+d'après les ordres du gouvernement des États-Unis, par Thomas Page,
+commandant de l'expédition. Londres 1859.
+
+[Illustration:
+
+CARTE
+
+DES PAMPAS
+
+de Buenos Ayres
+
+et de la
+
+PATAGONIE ]
+
+
+
+
+TABLES DES MATIÈRES
+
+
+Chapitres pages
+
+AU LECTEUR I
+
+I.--Comment il se fait que je pars pour Montévidéo.--Dans
+quel but j'entreprends ce voyage 1
+
+II.--En quelles mains j'étais tombé 35
+
+III.--La Pampa et les Pampéens 96
+
+IV.--De la religion des Indiens 145
+
+V.--La médecine chez les Indiens 152
+
+VI.--Engraissement des chevaux.--Abattage d'un
+cheval.--Principale nourriture des Indiens
+pendant la belle saison.--Du tatou.--Un évènement
+tragique 164
+
+VII.--La musique chez les Indiens.--Leurs divers instruments.
+--Jeux 177
+
+VIII.--Projets de fuite.--Désespoir.--Changement de
+position.--Je deviens secrétaire des Indiens 185
+
+IX.--Orgies des Indiens.--Leurs différentes boissons.--Je
+me construis une case.--Sciences des
+Indiens 222
+
+X.--Fêtes religieuses des Indiens 237
+
+XI.--Comment la politique des Provinces unies de la
+Plata vint influer sur ma destinée.--Le général
+Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale 252
+
+XII.--Rio Quinto et mon départ pour Mendoza 270
+
+XIII.--Mendoza 279
+
+XIV.--Départ de Mendoza.--Passage de la Cordillière.--Séjour
+au Chili.--Retour en France 287
+
+NOTES 333
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+Abbeville.--Imprimerie de P. Briez.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 ***