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BRUNET, LIBRAIRE-EDITEUR + +31, RUE BONAPARTE + +1864 + +Tous droits réservés. + + + + +A MADAME LA MARQUISE D'HAUTPOUL + + +Si le mot reconnaissance peut suffire aux cœurs bien nés pour exprimer +toute leur profonde gratitude, permettez-moi, Madame, de vous dédier +ces souvenirs de mes souffrances passées. + +Daignez, Madame la Marquise, en agréant ce faible hommage, le +considérer comme la preuve du meilleur et du plus respectueux souvenir +qui se soit gravé en lettres ineffaçables dans la mémoire du pauvre +voyageur éprouvé que vous avez bien voulu honorer de votre précieux et +bienveillant intérêt. + +A. G. + + + + +AU LECTEUR + + +J'ai publié il y a quelques mois, dans le _Tour du Monde_, un +sommaire de mes aventures en Patagonie. Le mauvais état de ma santé +fut la seule cause qui m'empêcha d'en faire tout d'abord la relation +complète; néanmoins je n'avais pas renoncé à la réalisation de ce +projet qu'aujourd'hui seulement, il m'est permis de mettre à exécution. + +Pressé par de nombreux encouragements, ainsi que par les bienveillants +conseils dont ont bien voulu m'honorer les personnes les plus +distinguées, soit par leur science, soit par le rang élevé qu'elles +occupent, je me suis déterminé à dépeindre les horribles souffrances +que j'ai endurées pendant ma longue captivité, et à décrire les mœurs +et les coutumes des diverses peuplades dont j'ai été l'esclave. + +Ce livre n'a aucune analogie avec les nombreuses et romanesques +relations de voyages qui ornent nos bibliothèques; il est tout +simplement l'œuvre d'un malheureux voyageur éprouvé qui n'aurait sans +doute jamais osé écrire, sans cette circonstance. + +Je n'ai pas, ainsi que tant d'autres, cherché à imiter; je me suis +purement et simplement borné à faire la narration scrupuleuse de mes +aventures et celle des mœurs et coutumes des Patagons, des Puelches, +des Pampas et des Mamuelches avec lesquels, par un enchaînement de +circonstances malheureuses, j'ai dû forcément vivre pendant plus de +trois ans et demi. La connaissance de leur langage et une longue +habitude de leur genre d'existence, m'ayant mis à même de les +considérer sous leur véritable point de vue, on pourra prendre pour +termes de comparaisons avec tels ou tels écrivains que je m'abstiens de +nommer, les diverses observations que j'ai pu faire. + +Je ne me suis pas adonné plus spécialement à la science qu'à la +littérature, mais étant le seul qui, jusqu'à ce jour, ait pu pénétrer +aussi avant dans l'intérieur de la Patagonie, je me trouve par cela +même plus que tout autre dans la possibilité de renseigner exactement +le lecteur sur ses nomades habitants. J'ai l'espoir que ce récit +d'une des phases terribles de mon existence, offrira quelqu'intérêt, +et que la jeunesse entreprenante et inexpérimentée, qui chaque année +s'expatrie, poussée, comme je le fus moi-même, autant par l'ambition +que par l'attrait de l'inconnu, y trouvera une leçon salutaire. + +Sur la carte qui figure à la fin de ce récit, j'ai tracé un itinéraire +des parages où j'ai vécu pendant si longtemps. Ce travail ne pouvait +être et n'est point d'une exactitude mathématique, car ayant été dans +le plus complet état de dénument, je n'ai pas eu à ma disposition les +instruments propres à déterminer les diverses positions des lieux +que j'ai parcourus. Cependant, grâce à ma fidèle mémoire et au soin +que j'ai toujours eu de remarquer les différentes directions que +j'ai suivies avec les Indiens mes maîtres, grâce aussi à l'habitude +que j'avais contractée d'évaluer les distances franchies avec les +incomparables chevaux de ces régions lointaines, lesquels galopent +facilement depuis l'aurore matinale jusqu'au tardif coucher du soleil, +j'obtins pour moyenne, tout en faisant la part des difficultés du +terrain, vingt-cinq lieues par jour. Toute approximative que puisse +être cette mesure, elle n'est pas bien éloignée de la vérité; et +l'on pourra s'en convaincre lorsqu'il sera permis de pénétrer dans +l'intérieur de ces terres, ce qui ne saurait du reste manquer d'arriver +un jour ou l'autre. Je dirai même plus, c'est que j'espère même qu'il +sera possible de reconnaître les endroits que je désigne. + +On se demandera sans doute pour quelle raison cette carte est écrite en +langue inconnue? c'est, parce que, sachant le langage de ces nomades, +j'ai acquis la certitude qu'on a jusqu'alors, non seulement tronqué +les noms de leurs tribus, mais encore qu'on n'en connaît qu'un petit +nombre. L'orthographe de ces noms diffère de celle généralement adoptée +parce que je pense, que non seulement il est nécessaire de faire +connaître ces diverses dénominations, mais qu'il est, pour le moins, +aussi utile de leur conserver leur véritable prononciation indienne. + +Ma délivrance ayant été aussi subite qu'imprévue, je n'ai pu +rapporter aucun objet en souvenir de mon pénible voyage, de sorte que +nombre de personnes ont peine à croire à la possibilité de mon retour +après de semblables épreuves et que quelques-unes ont paru mettre en +doute, les tristes et cruelles péripéties de mon exceptionnel voyage. +Telle ne fut pas toutefois l'opinion de plusieurs membres de la science +et particulièrement celle du bien regrettable M. Jomard, membre de +l'Institut, qui parfaitement renseigné à cet égard, daigna me faire +l'accueil le plus bienveillant. Cet homme illustre, qui jusque dans +l'âge le plus avancé conserva toute la plénitude de ses facultés et +dont le cœur resté jeune jusqu'au dernier instant, battit d'un si +généreux enthousiasme pour les voyageurs éprouvés, m'honora de ses bons +conseils et m'engagea à faire une relation pour laquelle il voulut bien +me promettre sa précieuse coopération. Mais hélas! je ne devais point +être assez heureux pour jouir d'une semblable faveur, car bientôt après +la mort en le surprenant au milieu de ses travaux, l'arrachait au monde +scientifique dont il avait été un si digne représentant. + + + + +TROIS ANS D'ESCLAVAGE + +CHEZ LES PATAGONS + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Comment il se fait que je pars pour Montévidéo, et dans quel but +j'entreprends ce voyage. + + +Je n'avais encore que vingt-trois ans en 1855, fort peu d'expérience, +quelque ambition, et je possédais par-dessus tout l'amour des voyages. +Dès ma plus tendre enfance, je m'étais senti comme électrisé au récit +de ceux de mon aïeul maternel Ulliac de Kvallant, _officier de +marine_, qui, à vingt-deux ans, avait déjà fait trois fois le trajet +des Grandes-Indes et que la fortune avait daigné favoriser d'un de ses +plus gracieux sourires. Plus tard la lecture développa encore chez moi +cette passion d'une manière plus prononcée. J'avais tellement foi dans +ma réussite au loin, que me voyant sans un avenir de mon goût, je pris +subitement la fatale résolution de m'expatrier pour quelques années +que je me proposais d'employer aussi fructueusement que possible, +tant au profit de ma mémoire qu'à celui de ma bourse. Je songeais au +bonheur que je ressentirais s'il m'était permis de mettre un terme aux +inexorables coups du sort qui s'appesantissait sur ma famille, et cette +seule idée suffisait à me consoler de la douloureuse séparation que je +m'imposais. + +Je ne fis part de ma résolution à mes parents que quelques jours +seulement avant mon départ. Ce fut pour chacun d'eux une triste +surprise: mais quelques efforts qu'ils fissent pour me détourner de +cette idée je n'en persistai pas moins dans ma résolution. C'est ainsi +qu'après avoir reçu la visite de mon bien-aimé frère, qui m'était +venu faire ses adieux et en même temps ceux de tous mes parents, +je m'embarquai au Havre, dans le courant du mois d'août 1855 pour +Montévidéo. + +Nous mîmes à la voile par un temps magnifique, mais qui changea +tellement dès la nuit suivante, que nous restâmes durant tout une +quinzaine, exposés au gré des flots furieux de la Manche malgré tous +les efforts que l'on fit pour entrer dans l'Océan Atlantique. Enfin le +seizième jour le vent changea, la mer redevint calme, nous commençâmes +à faire bonne route. + +Il semblait en nous éloignant que le temps devenait de plus en +plus radieux; nous naviguâmes de la sorte jusqu'à l'embouchure de +la Plata sans avoir l'ombre d'un danger à redouter. Cependant nous +ne devions point arriver à destination sans que je fusse à même de +me rendre compte de l'horrible situation où se trouvent parfois les +navigateurs; car à notre entrée dans la Plata, nous essuyâmes la +plus horrible tempête que l'on puisse imaginer; et nous fûmes jetés +sur le _banc anglais_ où peu s'en fallut que nous ne périssions +corps et bien. Nous ne dûmes notre salut qu'à la grande solidité du +navire, qui heureusement était neuf, et au grand sang-froid de notre +habile capitaine, qui sut ranimer l'énergie de ses hommes, un instant +paralysés par la frayeur. + +Une fois le danger passé, et le calme rétabli à bord, j'entendis de +nouveau les hommes de l'équipage, se communiquer leurs projets de +délassements et de plaisirs. Je ne cessais de les questionner sur +Montévidéo, où tant d'autres venus avant moi avaient été assez heureux +pour voir leurs désirs se réaliser; aux vœux de toutes sortes que je +formais, vint encore se joindre la fébrile impatience de poser enfin le +pied sur le sol américain que l'on me disait être si merveilleux. + +Mais à peine arrivé je fus saisi d'une sorte de pressentiment de +mauvais augure, quand d'épais tourbillons de fumée s'offrirent à +ma vue, et que les premiers bruits qui frappèrent mon oreille, aux +portes du Nouveau-Monde, furent ceux d'une vive fusillade et du canon +entremêlés. + +J'arrivais juste à temps, pour être le témoin d'une de ces +insurrections si fréquentes dans les républiques de la Plata. Je me +rendis à terre dès le lendemain matin, et malgré l'état de dissension +du pays, je me sentis tout rempli d'aise de faire connaissance avec un +peuple si nouveau pour moi, dont le langage éveilla de suite toute ma +sympathie. + +Je parvins non sans peine à me faire admettre dans un hôtel de +modeste apparence, le premier que je trouvai sous ma main, et dont la +porte était fortement barricadée intérieurement. Quoique j'eusse fait +une traversée des plus heureuses, j'éprouvais le plus grand besoin +de prendre quelque repos; mais il me fut impossible de dormir, car +les cris de la populace et une vive arquebusade m'en empêchèrent. Le +jour suivant, je fus sur pied dès l'aurore, mû par un désir ardent de +parcourir la ville, ce à quoi je me hasardai, malgré les exclamations +charitablement hostiles de mon hôte, qui, tout d'abord, craignait de +perdre un pensionnaire; mais, bientôt rassuré dès qu'il sut que je lui +laissais tout mon bagage en dépôt, il fut le premier à m'expliquer +le peu de danger qu'il y avait à parcourir les rues durant le jour. +Il disait vrai, car malgré les cris et la fusillade, la plupart des +habitants s'y montraient aussi pour renouveler leurs provisions. J'eus +bientôt parcouru les principales rues encombrées de soldats presque +tous nègres, en haillons et les pieds nus, offrant l'aspect d'une +véritable horde de brigands, et paraissant bien plus redouter les coups +qu'ils sont sujets à recevoir, que soumis à une discipline quelconque, +et auxquels, dans ces moments de troubles, on peut attribuer hardiment +la plus grande partie des crimes et des désordres qui se commettent. + +Dans ces pays lointains, c'est à peine si quelques hommes succombent +dans un combat loyal; car les luttes sont purement dérisoires. Les +nombreuses victimes que l'on y compte cependant, ont pour cause la +vengeance que semble faciliter l'obscurité des rues non-éclairées pour +la plupart. Il n'est pas rare, même en temps de paix, d'entendre la +nuit, les gémissements de quelque malheureux attardé, ayant négligé de +se faire reconduire par _Los serènos_ ou veilleurs de nuit, qui +moyennant une rétribution, illicite à vrai dire, se le transmettent de +consigne en consigne jusqu'à son domicile. Ces veilleurs portent de +la main gauche une lanterne, et tiennent une lance de la droite; leur +armement se complète par un sabre. Ils doivent veiller à la sécurité +des habitants et crier par les rues les heures et les variations du +temps. Mais le sentiment du devoir est, pour eux, une chose tellement +secondaire qu'il leur arrive fréquemment de se refuser à accompagner +_los ciudadanos_--les citoyens--qui ne leur offrent point +quelqu'argent. Et beaucoup d'entre eux poussent à un tel point l'amour +de la propriété, qu'ils n'hésitent nullement à dépouiller ceux qu'ils +accompagnent gratuitement. + +Après un mois et demi de séjour à Montévidéo, pendant lequel je +visitai tous les environs, le mauvais état des affaires générales, +me mettant dans l'impossibilité d'employer fructueusement mon temps, +et de me rendre par terre, soit à l'Assomption soit au Brésil, je me +déterminai à gagner Buenos-Ayres, voyage que j'effectuai en une nuit +avec le bateau à vapeur. Je trouvai cette ville également morcelée +par une guerre intestine dont la fin ne pouvait encore se prévoir, ce +qui m'empêcha, comme à Montévidéo, de faire usage de mes lettres de +recommandations. + +La vie des étrangers y étant fort compromise, je me vis de nouveau +dans la nécessité de m'éloigner. Je songeai tout d'abord à Rosario, +rendez-vous général des Européens; mais ne voulant pas avoir à me +reprocher plus tard, d'avoir agi trop précipitamment, j'employai tous +les moyens imaginables afin de me créer quelques relations avec des +commerçants. Toutes mes tentatives furent vaines, et j'en revins à +ma première idée de gagner Rosario après avoir exploré toutes les +provinces Argentines. + +Nous étions déjà au mois de février 1856. L'hiver commençant au +mois de mai, je n'avais donc plus que deux mois pour trouver où me +fixer. Après avoir visité au sud la Confédération argentine, Carmen +sur le Rio-Négro, le fort Argentino et la baie blanche, j'errai parmi +tous les districts Buenos-Ayriens, fort clair-semés à partir du Rio +Quéquène, cours d'eau rarement tracé, et plus rarement encore dénommé +sur les cartes. Ayant ainsi vainement parcouru le Tendil, l'Azul, +le Bragado-Grande, le Bragado-Chico, Mûlita et jusqu'aux moindres +hameaux et fermes qui relient entre elles ces diverses populations trop +éloignées les unes des autres pour former une frontière proprement dite. + +Reconnaissant qu'en vain, j'avais espéré rencontrer de meilleures +chances sur ce sol moins battu des Européens, je voulus mettre mon +premier projet à exécution. Dans ce but, je revins à Quéquène-Grande +afin de me munir des provisions nécessaires à un semblable voyage, +recevant sur ma route l'hospitalité des _Estanceros_ ou fermiers +spécialement adonnés à l'élève et au trafic du bétail. + +De retour à Quéquène, j'y fis la rencontre d'un italien nommé +Pédritto, comme moi fourvoyé dans ce district perdu. Nous ne tardâmes +guère à lier connaissance; nous découvrîmes en causant, que nous étions +arrivés l'un et l'autre en Amérique à quelques jours de distance +seulement, animés tous deux du plus vif désir de nous créer une +position sortable et que vu les nombreuses difficultés qui nous avaient +assaillis en débarquant, nous avions formé le même projet de nous +rendre à Rosario. Dès lors nous ne songeâmes plus qu'à nous réunir pour +entreprendre ce voyage, d'autant plus difficile, que nous ignorions +encore l'un et l'autre le langage espagnol, et que nous n'étions point +cavaliers; ces raisons en nous privant de guides et de chevaux, nous +forcèrent à voyager pédestrement. Nous confondîmes nos ressources +pécuniaires, et nous achetâmes des armes et des munitions en quantité +suffisante pour un mois; nous emportions chacun cinq livres de poudre, +quinze livres de plomb, quelques provisions de bouche et de menus +objets de rechange. + +Nous n'ignorions point que des dangers et des difficultés sans nombre, +viendraient nous assaillir, mais nous étions décidés à tout braver, +nous ne prîmes d'autre précaution que celle d'acheter une boussole +cadran solaire, et de faire un plan de route, où chaque journée de +parcours était indiquée; puis nous partîmes avec cette confiance que +donne à la jeunesse beaucoup de résolution et d'espoir. + +Ce fut le 18 mai 1856 que nous fîmes les premiers pas sur le sol +désert de la Pampa, dans la direction Ouest que nous devions suivre +jusqu'à la Sierra Ventana seulement. + +Mais ainsi que je l'ai déjà dit, cette époque de l'année qui coïncide +avec l'hiver de ces régions, nous faisait craindre plus de mauvais que +de beau temps. + +En effet le lendemain de notre départ une pluie torrentielle, +qu'augmentait encore un vent violent et glacial soufflant des +profondeurs de la Patagonie, nous assaillit cruellement. Ce mauvais +temps dura quatre mortels jours, pendant lesquels nous fûmes contraints +pour nous reposer de nous étendre sur la terre détrempée, sans qu'il +nous fut possible de chasser ni de faire du feu. Nous eûmes la plus +grande peine à garantir nos armes, dont dépendait notre existence +durant le cours du long voyage que nous commencions seulement et qui +déjà s'annonçait pénible et dangereux. + +Ce fut seulement dans la soirée du quatrième jour que la pluie +cessa, et que survint fort à propos, un rayon de soleil qui ranima +notre ardeur et nous permit de faire sécher nos vêtements. Durant les +quelques heures que nous nous reposâmes, il nous fut loisible d'admirer +les immenses plaines vertes et touffues qui se déroulaient à nos yeux, +jusqu'à l'horizon sans bornes et dont le soleil couchant faisait +ressortir toute la beauté. + +Avant le retour de la nuit nous avions de nouveau endossé nos +vêtements alors parfaitement secs, et nous pûmes profiter de la +facilité que nous offrait la chasse aux viscachas (_note A_), pour +renouveler nos provisions; car nous avions épuisé, ce jour même, le peu +qui restait de notre pain trempé de pluie. Nos forces étant réparées +et notre moral raffermi, nous consultâmes notre plan de route et notre +boussole, puis nous prîmes la direction Sud-Est qu'elle nous indiquait, +parfaitement convaincus que nous faisions bonne route pour le Rosaire. +Notre marche devenait de plus en plus difficile, obstruée qu'elle était +par une masse compacte de hautes herbes qui nous obligeant à lever les +jambes outre mesure, nous fatiguaient extrêmement. De plus, la terre +fort détrempée endommageait et élargissait tellement nos chaussures que +nous étions fréquemment menacés de les perdre. C'est ce qui nous arriva +en effet la nuit suivante et pendant la plus complète obscurité, alors +que nous étions engagés dans un bas-fond vaseux, dont nous eûmes toutes +les peines du monde à nous tirer. Comme il nous avait été impossible +de nous procurer des souliers de rechange avant notre départ de +Quéquène-Grande, nous fûmes dès lors réduits à affronter pieds nus, un +sol souvent hérissé de pierres anguleuses ou d'épines et l'intensité du +froid qui augmentait de plus en plus. + +Vers la matinée du cinquième jour, malgré les nombreuses difficultés +qui semblaient devoir s'opposer à notre marche, nous n'avions pas moins +parcouru déjà une assez grande distance, lorsque dans la soirée qui +suivit, nous rencontrâmes une rivière étroite, profonde et encaissée +dans un terrain à pic qu'il nous fallut songer à traverser. Descendre +au bord de l'eau fut un véritable travail, vu l'élévation de la rive +escarpée; le reste du jour fut employé à rechercher un passage pour +gagner le côté opposé. Quand nous réussîmes à le trouver il était déjà +fort tard, et nous étions tellement accablés de lassitude, que nous +préférâmes en remettre la traversée au lendemain. Le côté où nous +étions paraissait du reste nous promettre un abri plus sûr contre le +vent glacial qui ne cessait de souffler avec violence. Mais afin de +nous garantir complètement de la température froide et humide, nous +imaginâmes de creuser, avec nos couteaux, une grotte dans le flanc +de la falaise escarpée. Ce travail achevé nous poussâmes la minutie +jusqu'à brûler dans l'intérieur, un amas de broussailles pour en sécher +les parois; et après avoir fait honneur à un excellent souper composé +d'un gigot de gama, produit de notre chasse, nous nous installâmes dans +notre réduit encore chaud, qui semblait promettre à nos corps brisés de +fatigue une délicieuse nuit de repos. + +Mais hélas! on ne ne songe jamais à tout! et dans notre grande +préoccupation de bien-être, nous n'avions prêté aucune attention à la +crue des eaux qui s'était déjà fait sentir dans le jour. A peine avions +nous clos la paupière que notre grotte, soudainement envahie par l'eau +tourbillonnante et rapide, faillit devenir notre tombeau. N'étant fort +heureusement pas encore bien endormi, j'eus le temps d'éveiller mon +compagnon et de saisir nos armes pour fuir. + +Mais s'échapper n'était pas chose facile à deux hommes ainsi surpris +par le danger au moment de leur premier sommeil. Il fallut nous frayer +un chemin à travers les eaux déchaînées et les ténèbres, et nous servir +de nos poignards comme d'échelons, pour franchir un escarpement élevé +qui, battu à sa base par l'inondation, menaçait à chaque mouvement un +peu brusque de notre part, de s'écrouler sur nous. Malgré tout notre +sang-froid, il fallut que la providence nous vînt en aide, car malgré +l'imminence du péril nous eûmes le bonheur d'atteindre sains et saufs +le sommet de la falaise munis de toutes nos armes. Nous eûmes seulement +à déplorer la perte d'une partie de nos munitions, de notre poudre et +des menus objets de rechange que nous possédions, lesquels devinrent +sous nos yeux, la proie du torrent impétueux. Cette nuit commencée sous +de si tristes auspices s'acheva cependant dans un sommeil profond, et +le lendemain à notre réveil, il ne nous serait resté du danger passé, +qu'un souvenir fait plutôt pour nous encourager que pour nous abattre, +si nous n'eussions pas été obligés d'attendre pendant deux longs jours +de privation absolue et de famine, que la baisse des eaux nous permît +de franchir la rivière. + +Le troisième jour seulement nous en tentâmes le passage après avoir +fait un paquet de nos hardes et l'avoir placé sur notre tête. Nous +nagions d'une main, tandis que de l'autre nous nous efforcions de tenir +nos fusils et nos revolvers hors de l'eau, mais ce n'était pas chose +facile à exécuter. Le courant d'une force extrême nous entraîna dans +un tourbillon où nous faillîmes périr tous deux; et lorsque enfin nous +abordâmes la rive opposée nous étions totalement à bout de forces. Nous +fûmes cependant assez heureux pour pouvoir faire un bon feu de racines +qui ranima nos membres engourdis, fit sécher nos vêtements et nos armes +que nous visitâmes avec le plus grand soin. + +Si d'un côté ces douloureuses épreuves augmentaient notre confiance en +nos forces et notre mépris du danger, d'un autre elles ralentissaient +notre marche. En outre, nos pieds déjà en sang nous faisaient souffrir +d'autant plus cruellement que nous n'avions plus aucun moyen de les +garantir ni contre les aspérités du sol, ni contre l'influence de la +gelée. Vers le milieu du jour pourtant, ayant eu l'heureuse chance de +tuer une biche-gama (_note B_) que nous fîmes rôtir, un peu de +gaîté se mêla à notre repas et le rendit délicieux. Du cuir de cet +animal nous essayâmes de nous faire des sandales, mais cette chaussure +délicate, en outre qu'elle ne pouvait suffire à nous garantir contre +les pierres et les épines, se déchira promptement. Elle ne servit +pas même à diminuer l'effet du froid intense sur nos plaies vives. +Incapables désormais de doubler le pas, nous résolûmes afin de ne +point prolonger notre voyage outre mesure de marcher jour et nuit en +n'accordant aux besoins impérieux du sommeil et de la faim que le temps +strictement nécessaire. + +En dépit de ce calcul économique, nos provisions s'épuisèrent +promptement sans qu'il nous fût possible de les remplacer, car nous +étions entrés dans _uno campo_ ou espace de pampas, au sud-ouest +de quelques montagnes se ralliant à la sierra Ventana par les accidents +d'un terrain d'une nature calcaire et où de nos yeux avides, pauvres +voyageurs affamés, nous n'aperçûmes aucune trace d'animaux ni de +végétation. + +Le jour tout entier s'écoula lentement sans nous laisser entrevoir le +moindre atôme qui put apaiser notre faim et notre soif. Le soir venu, +ne trouvant aucun abri, nous fûmes réduits à nous coucher sur le sol +pierreux et blanc de givre. Aux atroces tortures que nous faisait +éprouver la faim, succéda l'inertie la plus complète. Grâce à Dieu +pourtant, l'ardente fièvre que nous éprouvions vint clore nos paupières +d'un sommeil de plomb, pendant lequel nos membres endoloris et accablés +de lassitude, puisèrent de nouvelles forces. A notre réveil, nous +reprîmes notre triste pélerinage à travers des plaines d'une nature +salpêtrée et couvertes de nombreux étangs salés, de peu de profondeur, +dont les eaux infectes, au goût de cuivre, reposent sur un lit de vase +noire et nauséabonde dans laquelle disparaissent parfois les animaux +attirés par la soif et trompés par la limpidité de l'eau. + +Sur ces lacs se tenaient des myriades de _phoénicoptères_ au +long cou, au corps étroit sans queue, hauts sur pattes, et dont les +ailes du ponceau le plus vif se détachaient avec éclat sur la blancheur +irréprochable de toutes leurs autres plumes. A notre approche nous les +vîmes s'envoler simultanément, leur cou tendu, leurs longues pattes +jointes en arrière en forme de gouvernail, et fuir silencieusement avec +la vitesse et la légèreté d'une flèche dont ils ont toute l'apparence. +Je voulus en tirer quelques-uns, mais mon fusil ayant fait long feu je +ne pus y réussir. + +Bien que nos pieds fussent profondément écorchés et remplis d'épines, +les angoisses de la faim nous avaient plongé dans un tel état de +surexcitation et de délire qu'à peine nous faisions attention au +douloureux contact de la terre gelée. Nos entrailles étaient atteintes +de souffrances mille fois plus horribles que la mort. + +Dans les courts instants de répit que nous laissa cette longue et +cruelle journée nous mangeâmes de la terre et les premières racines +qui nous tombèrent sous la main, sans pouvoir étancher notre soif, +que semblait augmenter encore la vue continuelle des lacs salins. Mon +compagnon, quoique beaucoup plus fort que moi, en apparence, ayant plus +tôt ressenti les tristes effets de la faim et ayant aussi eu recours +beaucoup plus tôt aux moyens extrêmes dont je parle était en proie +à de telles souffrances qu'il se roulait sur le sol en poussant des +cris déchirants qui n'avaient plus rien d'humain. La nuit ne revint +pas sans que je fusse à mon tour plongé dans ce triste état. Nous nous +reprochions l'un et l'autre notre voyage, dans les termes les plus +amers; ou bien, dans les courts intervalles où la souffrance semblait +ne plus avoir de prise sur nous, nous étions comme plongés dans une +douce béatitude voisine de l'extase et, les larmes aux yeux, nous nous +demandions réciproquement pardon de nos brusqueries. + +La nuit suivante ne ramena point le sommeil dans nos sens torturés; +nous demeurâmes les yeux ouverts sur le désert, et la pensée fixée +sur notre triste situation. Le lendemain, troisième jour de jeûne, +l'épreuve fut plus terrible encore; nous avions tous deux le délire. +Nous échangeâmes jusqu'à des menaces et des voies de fait. Notre +marche fut lente et souvent interrompue par la lassitude. Notre soif +fut telle qu'à défaut d'eau, nous avalâmes jusqu'à des cailloux, et +que nous eûmes recours pour l'apaiser à l'extrême et répugnant moyen +dont parlent tant de relations de naufrages; ou bien encore, lorsque +le terrain était humide de givre nous y promenions notre propre linge +pour le tordre ensuite au dessus de notre bouche. Cédant de nouveau à +la rage de la faim nous mangeâmes des racines que nous ne connaissions +point, dont le goût était révoltant et qui nous indisposèrent gravement. + +Le soir succéda à cet interminable jour, et le seul allégement que +nous pûmes apporter à nos souffrances, fut un peu de feu alimenté par +quelques rares épines glanées çà et là sur le sol de la pampa. Assis +tous deux tristement autour de notre humble foyer, nous sentant trop +faibles pour supporter plus longtemps l'horrible épreuve des angoisses +de la faim, à bout de force et d'espérance nous sentîmes poindre +l'un et l'autre en nous la terrible tentation de mettre fin à nos +souffrances. Tout en préparant nos armes à cet effet, nous vînmes à +penser amèrement au foyer de la famille, aux êtres chéris que nous ne +devions plus revoir. Ces souvenirs nous conduisirent à élever notre +âme à Dieu. L'invocation de son nom faite à haute voix nous fit sentir +combien était grande la lâcheté qui s'était emparée de nous; notre +courage se retrempa dans la prière et au plus profond désespoir succéda +l'assoupissement: cette nuit-là nous dormîmes. Notre réveil fut moins +triste que les précédents: nous nous sentîmes plus dispos quoique +extrêmement faibles. Nos jambes fatiguées, meurtries et écorchées ne +nous permettaient plus d'avancer que bien lentement. + +Nous marchions cependant, aiguillonnés par le besoin de nourriture, +lorsque quelques heures plus tard nous eûmes enfin le bonheur de +reconnaître un changement dans la nature du sol, désormais sablonneux +et planté de _génériums-argentinus_, ou _cortadéras_, en +indien, _Koëny_, hautes touffes d'herbes qui ne se trouvent +généralement qu'aux abords des étangs et des cours d'eaux. Le terrain +devenait moins dur à nos pieds sanglants, et un peu plus loin nous +atteignîmes effectivement un étang où nous pûmes étancher notre soif +aride. C'était beaucoup déjà; mais à cette première trouvaille il nous +en fallait ajouter une seconde, des aliments; car cette eau qui nous +avait causé une si grande joie et nous avait tout d'abord soulagés +devait rendre l'impression de la faim encore plus insupportable. En +conséquence, nous nous mîmes en devoir d'inspecter les pourtours de +l'étang en prenant chacun un côté opposé afin de nous rencontrer de +temps à autre. + +Une première exploration étant devenue infructueuse, je revenais +anéanti, découragé, lorsqu'un bruit qui se fit entendre derrière moi +au milieu des hautes herbes m'ayant fait tourner la tête, j'aperçus +un puma qui épiait mes mouvements et semblait prêt à s'élancer de +mon côté. Bien que cet animal n'ait rien dans sa taille et dans son +allure du lion d'Afrique, dont les Américains lui ont donné le nom, ma +première impression à sa vue, fut le saisissement; ma seconde fut de +faire feu sur cet habitant du désert. Je l'atteignis en plein poitrail: +rendu furieux par sa blessure, il se traîna vers moi en allongeant ses +griffes comme pour me saisir; heureusement les forces vinrent à lui +manquer, il me fut facile de l'achever à l'aide de mon poignard. Au +bruit de la détonation, mon compagnon accourut. Il fut agréablement +surpris du produit de ma chasse, et m'en félicita sincèrement, en +s'assurant préalablement que le sang dont j'avais les mains couvertes +était autre que le mien. + +Nous dépouillâmes en peu d'instants le puma, que nous éventrâmes +ensuite, en ayant soin de le maintenir sur le dos pour ne point perdre +le sang que nous bûmes à même le corps. Peu d'instants après, accroupis +autour d'un feu de broussailles, sur lequel nous flambâmes plutôt que +nous ne fîmes cuire les quartiers de puma, nous nous gorgeâmes avec +voracité de cette chair tout à la fois grasse et coriace, mais qui nous +parut délicieuse. + +Après tant de fatigues et de privations, un repos d'un jour ou deux +nous parut indispensable. L'endroit où nous étions était favorable; +nous y fîmes halte. Grâce aux nombreuses touffes de _generium_ +qui encadraient l'étang, il nous fut facile de nous abriter et de nous +faire un lit plus moëlleux que la terre gelée. La fièvre nous quitta; +mais l'état de nos pieds empirait; nous ne pouvions les poser à terre +sans croire fouler du verre cassé. Après les avoir enveloppés de +notre mieux avec les lambeaux de notre linge, nous jugeâmes prudent, +néanmoins, de reprendre le cours de notre malheureux voyage en faisant +usage de nos fusils comme de bâtons jusqu'à ce que nos plaies fussent +suffisamment échauffées pour engourdir les douleurs qu'elles nous +causaient. Nous prenions à tâche de nous distraire en formant des +projets pour l'heureux jour où nous arriverions enfin à destination. + +Nous cheminâmes de la sorte trois jours encore durant lesquels nous +fûmes assez favorisés pour tuer un lièvre et un daim qui suffirent aux +besoins démesurés de nos estomacs sur lesquels l'air vif du désert +agissait d'une manière presque tyrannique. Loin de nous en désoler +nous nous réjouissions au contraire extrêmement, car la nature du pays +semblait par sa riche apparence nous présager d'abondantes chasses. + +Mais il était écrit là-haut que tous les malheurs nous accableraient +tour à tour et que nous aurions vainement surmonté les terribles +tourments de la fatigue et de la faim. Une plus cruelle épreuve encore +nous attendait: notre boussole, objet si précieux pour nous, s'était +avariée, dans les eaux du torrent où nous avions failli périr; depuis +lors, par une étrange fatalité, le soleil ne s'était point montré et +nous n'avions pu remédier à ce grave inconvénient. Fatigués d'esprit +et de corps, nous nous étions jusque-là contentés d'un simple coup +d'œil sur l'instrument dont l'aiguille s'était rouillée dans son +encastrement. Mon plan de route n'existait plus depuis longtemps déjà, +lorsqu'au retour du soleil nous nous aperçûmes que nous avions fait +fausse route, en suivant la direction sud-ouest, point diamétralement +opposé à celui vers lequel nous devions marcher. Au lieu de côtoyer +le territoire Indien nous nous y étions complètement engagés depuis +longtemps déjà. + +Quoique cette certitude fût accablante, nous tentâmes néanmoins de +changer de direction, en nous rapprochant des montagnes que nous +apercevions au loin devant nous, comptant y trouver plus de sécurité. +Nous fûmes assez heureux pour repasser une rivière que nous avions +déjà franchie la veille, et de les atteindre avant que le temps, +déjà menaçant depuis le matin, ne devint mauvais. Nous pûmes nous +y construire un petit réduit dans un des plis du terrain à l'aide +des nombreuses pierres plates qui jonchaient le sol en cet endroit. +Pendant quarante-huit heures, assiégés par une affreuse tourmente, nous +restâmes blottis avec quelques provisions provenant de nos dernières +chasses, sans pouvoir nous aventurer au-dehors; car la pluie et les +rafales de vent faisaient ébouler de véritables avalanches de pierres +de toutes les pentes rocheuses qui nous environnaient. + +La tourmente apaisée, nous trouvâmes les matériaux d'un bon feu, +dans les nombreuses épines--_mamouël cêton_--(_note C_), +qui hérissaient le sol, et qui toutes portaient les traces d'un +précédent incendie. Ce fut pour nous une preuve évidente du voisinage +des Indiens; car nous n'ignorions pas, qu'il est dans leur habitude +d'incendier ainsi les champs qu'ils abandonnent. + +Avant de suivre la nouvelle direction que nous adoptâmes, lorsque notre +boussole fut réparée, il était urgent de renouveler nos provisions de +route, et par conséquent de rentrer dans la plaine où sous nos yeux un +grand nombre de gamas se prélassaient au soleil du matin. Plusieurs +légèrement atteintes nous échappèrent grâce à la distance et à leur +agilité; une seule, blessée de deux coups de feu, nous parut hors +d'état de fuir bien loin; nous nous élançâmes à sa poursuite avec +toute l'ardeur que nous permettait la faiblesse de nos jambes. Déjà +sa course paraissait se ralentir visiblement, et l'espoir de nous en +rendre maître grandissait d'autant plus, quand soudain, au détour +d'une éminence, nous vîmes avec terreur un parti d'Indiens qui étaient +évidemment sur la piste d'une proie quelconque: homme ou gibier. + +Regagner l'antre de la montagne et notre hutte, était ce que nous +avions de mieux à faire; nous fûmes assez heureux pour exécuter ce +mouvement de retraite sans être vus. Pendant deux longs jours, tapis +dans notre cachette, appréhendant d'y être d'un moment à l'autre +découverts et assaillis par un ennemi sauvage et sans pitié, nous ne +tardâmes pas à y être assiégés par la faim. Obligés de tenter quand +même une sortie le troisième jour, pour renouveler notre chasse, nous +reprîmes confiance et espoir, en tirant à peu de distance une gama +d'assez belle taille. Déjà je la chargeais sur mes épaules, lorsque les +Indiens, fort nombreux cette fois, surgirent comme par enchantement +de tous les replis du terrain et nous entourèrent en se livrant à une +joie féroce, en poussant des cris gutturaux tout en brandissant leurs +lances, leurs _boleadoras_, boules--en indien _locayos_--et +leurs lazzos. + +Rien ne me parut plus bizarrement triste, que l'aspect de ces êtres +à demi nus, montés sur des chevaux ardents qu'ils manient avec une +sauvage prestesse, ainsi que la couleur bistrée de leurs robustes +corps, leur épaisse et inculte chevelure, tombant autour de leur +figure et ne laissant entrevoir à chacun de leurs brusques mouvements, +qu'un ensemble de traits hideux, auxquels l'addition de couleurs vives +donnait une expression de férocité infernale. + +Le résultat d'une lutte entre nous et cette bande, ne pouvait être +douteux, mais nous jugeant perdus sans espoir, et regardant la mort en +face, nous nous serrâmes la main, en nous exhortant mutuellement à une +bonne et commune défense, puis nous fîmes feu sur les plus avancés de +nos ennemis. Un d'entre eux, plus grièvement blessé que quelques-uns +de ses compagnons, tomba de cheval; mais sa chûte n'arrêta point +les autres qui se ruèrent en masse sur nous, pendant que nous nous +empressions de recharger nos armes. Mon camarade, accablé par le nombre +et percé de coups, tomba pour ne plus se relever. De mon côté, vivement +pressé, je venais d'avoir l'avant-bras gauche transpercé par une des +lances que je m'efforçais de détourner de ma poitrine, quand une de +ces boules de pierre, dont se servent également les gauchos, soit pour +renverser les chevaux sauvages au plus fort de leur course, soit pour +assommer les bœufs, m'atteignit en pleine tête et me fit rouler inanimé +sur le sol. Je reçus encore d'autres blessures et d'autres contusions, +mais je n'en eus connaissance que quand je sortis de mon évanouissement +et que je tentai de me relever, sans pouvoir y parvenir. + +Les Indiens qui m'entouraient, voyant mes mouvements convulsifs, se +disposaient à y mettre un terme en m'achevant, lorsque l'un d'eux, +jugeant sans doute, qu'un homme aussi dur à mourir, ferait un utile +esclave, s'opposa à leur dessein. Cet homme après m'avoir complètement +dépouillé me lia les mains derrière le dos, puis me plaça sur un cheval +aussi nu que moi-même et m'y assujettit étroitement par les jambes. + +Alors commença pour moi un voyage vraiment terrible, et je renouvelai +à un siècle et demi d'intervalle, à l'autre bout du monde, la course +épouvantable de Mazeppa. La perte continuelle de mon sang me livra à +une succession d'agonies et de faiblesses pendant lesquelles je me +trouvai balloté de côté et d'autre comme un fardeau inerte, au galop +d'un cheval sauvage qu'aiguillonnaient ses barbares maîtres. + +Combien dura ce supplice? je n'en sais rien; tout ce que je me +rappelle, c'est qu'à la fin de chaque jour on me déposait à terre sans +me délier les mains; les Indiens craignant sans doute de ma part, +malgré le triste état où je me trouvais, quelque tentative de fuite ou +de suicide. Pendant tout ce long voyage qui me parut une éternité, je +ne mangeai quoi que ce fût, bien que les Indiens m'offrissent de temps +en temps des racines. + +Arrivé au camp de la horde, lieu de notre destination, on enleva +enfin les liens étroits qui m'avaient torturé les pieds et les mains +au point qu'ils ne pouvaient m'être d'aucun usage. Incapable de me +mouvoir je restai étendu sur la terre, au milieu de mes ravisseurs. +Hommes, femmes, enfants, tous me contemplaient avec une curiosité +farouche, sans qu'un seul d'entre eux cherchât à me procurer le moindre +soulagement. Au récit de ma résistance sans doute, que mon maître +renouvelait à chacun, des gestes menaçants m'étaient adressés. + +Le soir seulement de cette demi-journée de poignantes émotions, on me +présenta de la nourriture, à laquelle je ne me sentis pas encore la +force de faire honneur; c'était de la viande crue de cheval, principal +aliment de ces nomades. La nuit qui suivit, un monde de pensées +m'accabla. Dans mon insomnie, j'avais toujours présente à la pensée, la +mort de mon compagnon. Je formais mille conjectures sur la destinée que +me réservaient les Indiens. La plus grande probabilité me paraissait +être qu'ils me gardaient pour quelque solennel supplice: cependant il +n'en fut rien. + +Sans avoir la moindre pitié pour ma triste position dont ils se +riaient, ils me laissèrent pendant plusieurs jours sans rien exiger de +moi. Je pus ainsi donner quelque repos à mon corps brisé et voir l'état +de mes nombreuses blessures s'améliorer un peu, sans autre secours que +celui de la volonté divine et de l'application que je fis de certaines +herbes. + +Mais la nudité complète à laquelle j'étais condamné ne tarda point à +me devenir des plus sensibles. A dormir sur la terre, sans abri, sans +couverture, mon malaise augmenta; je gagnai des douleurs aiguës dans +tous les membres. Puis à son tour vint la faim, une faim voisine de la +rage pendant laquelle je tentai vainement de me nourrir d'herbes et de +racines. Il fallut me résigner à ne dévorer que de la chair sanglante, +comme le font les Indiens eux-mêmes; mais chaque fois que j'achevais un +si répugnant repas, le cœur me manquait. Ce ne fut qu'à la longue que +je parvins à surmonter l'horreur que ce genre de vie m'inspirait. + +Que de fois un morceau de chair crue à la main, et réduit à disputer +chaque bouchée de cet effroyable mets aux chiens affamés qui +m'entouraient en s'entre-battant, je me suis laissé aller à établir +mentalement une comparaison entre cet ignoble repas et la table +élégamment ornée, couverte de linge éblouissant, de riches porcelaines +et de brillants cristaux, autour de laquelle nos heureux d'Europe, +dégustant avec insouciance les mets les plus délicats et les vins les +plus généreux, font assaut de saillies spirituelles et de doux propos. + + + + +CHAPITRE II + +En quelles mains j'étais tombé. + + +A l'époque où le soleil ne se couchait pas sur les domaines des +monarques espagnols, les vastes plaines qui se déroulent entre +Buenos-Ayres et le détroit de Magellan, d'un côté, et de l'autre, +entre l'Atlantique et les Andes jusqu'à Mendoza, était censé faire +partie de la vice-royauté de la Plata, bien que la plupart des Nomades +qui les occupaient fussent alors, comme à présent, libres de tout +joug. Aujourd'hui une ligne fluctueuse, déterminée, à l'est, par la +Cordillière de Médanos et le Rio-Salado, au nord, par le Rio-Quinto, +le Cerro Verde et le cours entier du Diamante qu'elle remonte jusqu'au +sein des Andes, forme la limite commune de la Confédération Argentine +et de la Pampa indépendante; au sud du Rio Négro commence la Patagonie. + +Plus de trois ans de séjour forcé dans ces régions m'ont mis à même +d'y connaître trois groupes distincts de population, dont chacune +correspond à une division naturelle du sol. + +Dans la zône de l'est, qui va du Rio Salado au Rio Colorado, +vivent les Pampéens proprement dits, divisés en sept tribus. La +région boisée, qui s'étend entre le lac _Bévédèro_ et le +_Courou-Lafquène_--lac Noir,--ainsi que le long des cours +d'eau qui remontent de ce dernier lac jusqu'au Rio Diamante, +est la terre des _Mamouelches_--habitants des bois--qui +forment huit tribus importantes que les Indiens désignent par les +appellations de: _Ranquel-tchets_, _Angneco-tchets_, +_Catrulé-Mamouel-tchets_, _Quinié-Quinié-Ouitrou-tchets_, +_Lonqueil-ouitrou-tchets_, _Renangne-Cochets_, +_Epougnam-tchets_ et _Motchitoué-tchets_. Toutes ces tribus +sont également subdivisées et chacune des subdivisions a son chef. + +Enfin du Rio Colorado, jusqu'au midi du Rio Négro, fleuve étroit, mais +profond, dont le cours est plus long que celui du Rhin ou de la Loire, +j'ai compté neuf tribus de Patagons, dont voici les noms: + +Les _Payou-tchets_, les _Puel-tchets_, les +_Caillihé-tchets_, les _Tchéouel-tchets_, les +_Cangnecaoué-tchets_, les _Tchao-tchets_, les +_Ouili-tchets_, les _Dilma-tchets_, et les +_Yacanah-tchets_. + +Chacun sait que l'Amérique méridionale est citée comme étant un pays, +qui par la nature de son climat, de son sol et de ses productions, +présente les plus grands contrastes; mais on ne connaît que fort peu +l'intérieur des terres habitées par les Patagons. + +Quelques détails ne seront donc point ici déplacés. + +Depuis Quéquène, notre point de départ, jusqu'à la Sierra Ventana +(_note_ D), et très au loin dans la direction sud-ouest que +nous avions tout d'abord été forcés de prendre, nous parcourûmes mon +compagnon et moi un sol accidenté, le plus souvent d'une fertilité dont +on n'a aucune idée. Il était entrecoupé çà et là par quelques torrents +dont les eaux limpides, vont, tout en se jouant avec rapidité sur un +fond rocheux et inégal, se perdre dans un lac profond dont le niveau +ne varie jamais, quelle que soit l'affluence des cours d'eau qui s'y +jettent. Les Indiens nomment ce lac _Gualichulafquéne_--le lac du +Diable. + +Toute cette partie du désert américain jusqu'au Rio-Colorado est +d'un aspect des plus flatteurs; exploitée par une nation active et +intelligente, cette contrée serait la source de grandes richesses +car le sol y est partout noir et vierge et rendrait facilement au +centuple la semence qu'on y laisserait tomber. Sous une épaisse et +haute couche d'herbe, à peine atteinte par le givre, il nous fut +facile de voir celle de l'année précédente qui ne lui était vraiment +inférieure que par sa couleur, et sous cette dernière, une troisième +dont la décomposition n'était point encore achevée. Nous trouvâmes dans +ces endroits une chasse abondante et variée, des _gamas_, des +_lamas_, des _Nandous_--autruche de la Patagonie,--jusqu'à +des perdrix de la plus grande espèce et quantité de petits étangs d'une +eau douce et agréable. + +Jusqu'au Colorado, dans toute la direction sud-ouest et sud, cette +fertilité devient irrégulière et diminue sensiblement; elle n'apparaît +plus qu'entrecoupée par un sol tantôt sablonneux, tantôt rocheux; +ou bien encore, le plus souvent, d'une nature salpêtrée et couvert +d'étangs salés et infects, d'une limpidité trompeuse. Ces sortes +d'étangs, fort communs dans les parages nord, et nord-ouest, sont dans +le sud et le sud-ouest fort souvent entremêlés à d'autres lacs salés, +généralement fort profonds, d'une grande étendue, dont le niveau varie +fréquemment et dont les eaux sont chaudes en hiver et glaciales durant +l'été. Ces lacs donnent un sel magnifique, dont les Indiens font +d'amples provisions, tant pour leur consommation particulière que pour +celle des autres tribus, qui le leur achètent à vil prix. + +Les abords de ces lacs sont généralement durant l'hiver entièrement +dépourvus de verdure; mais cependant leurs eaux bleues, profondément +emprisonnées entre des rives d'une nature crayeuse, forment un +contraste admirable, et l'on se croirait presque transporté par un beau +temps au sein des mers glaciales. + +Pendant l'été, au sommet des rives de ces lacs, se montrent quantité +de broussailles épaisses, que les Indiens nomment _Tchilpet_ et +dont les feuilles leur sont d'un très-grand secours pour soigner leurs +bestiaux blessés; les parties inférieures sont abondamment pourvues +d'une sorte de végétation composée de petites tiges rondes et minces, +terminées en pointe, sans aucune feuille, dont la hauteur ne dépasse +point vingt-cinq centimètres. Cette herbe est intérieurement conformée +absolument comme le jonc commun, mais sa grosseur ne dépasse pas +celle d'une aiguille à tricoter. Les chevaux et les bœufs en mangent +quelquefois, mais sa dureté et son âcreté la leur rend indigeste. +Enfin, à une assez grande distance, ce singulier assemblage de +fertilité et de stérilité cesse brusquement; puis quelques montagnes de +granit noir, de formes peu variées, à l'aspect sévère, infranchissables +et isolées les unes des autres complètent le bizarre tableau de cette +sauvage et silencieuse nature, tout à la fois superbe et triste. + +Au-delà apparaissent les rives du Rio Colorado qui sont fort +accidentées vers sa source. Ce fleuve s'échappe d'un pays montagneux +et entrecoupé de profondes vallées dans lesquelles circulent également +d'autres cours d'eau, sortant aussi du sein des Andes. Les uns viennent +de la direction ouest-nord-est, les autres de celle ouest-sud-est, +mais ces divers affluents ne viennent grossir le Colorado que beaucoup +plus au loin. A l'endroit où commence, pour ainsi dire, cette vaste +plaine émaillée de verdure qui s'étend jusqu'à la côte orientale, et +qu'habitent le plus généralement les _Puelches_ échelonnés sur +l'une et l'autre rive de ce fleuve, on rencontre une grande quantité +de _génériums-argentinus_, dont la prodigieuse hauteur masque +leur _Roukahs_--maisons--à la vue des voyageurs qui tombent ainsi +entre leurs mains sans s'en douter; ces herbes touffues, servent aussi +la plupart du temps, de repaires aux pumas et aux jaguars épiant la +_gama_ au passage. + +Au Rio-Colorado que j'avais déjà franchi bien avant le commencement +de ma douloureuse captivité se rattache un de mes plus saisissants +souvenirs. Ce fut sur sa rive gauche que nous éprouvâmes, mon compagnon +et moi, la seule joie qu'il nous fût permis de goûter lors de notre +triste et aventureuse pérégrination. Cette joie, qui fut alors si +grande pour nous, pauvres voyageurs éprouvés par la misère, la maladie +et les privations de toutes sortes, eut pour cause la rencontre de +quelques navets monstrueux et exquis d'une aussi belle venue que +s'ils eussent été cultivés par la main d'un habile jardinier. Tout en +profitant de cette bonne fortune dont nous rendîmes grâces au ciel, +nous nous perdîmes en conjectures sur la manière dont avait pu croître +ce légume, dans des régions beaucoup plus froides que le Chili, et +tellement éloignées de tout peuple, que sans nul doute, aucun être +humain ne les avait encore parcourues. Mais ce ne fut que plus tard, +lorsque je vécus au milieu des Indiens, qu'il me fut facile de me +rendre compte de ce fait et que j'attribuai la venue de ce légume à +quelque excursion faite par les sauvages, connaissant leur habitude +d'emporter pêle-mêle tout ce qu'ils trouvent dans les fréquents +pillages qu'ils effectuent chez les Hispanos-Américains quitte à se +débarrasser chemin faisant à leur retour des choses qui leur sont +inutiles ou inconnues. Mais toutefois ce qui ne laissa pas que de me +sembler aussi surprenant que cette trouvaille, ce fut l'impossibilité +d'en retrouver jamais d'autres, car j'eus maintes fois depuis +l'occasion de parcourir ces mêmes parages avec les Indiens mes maîtres. + +Inutile de dire que la manière de vivre de tous les nomades dont j'ai +à entretenir le lecteur, diffère en raison des nombreuses variétés +de la nature du sol et du climat. Les uns résidant dans la portion +septentrionale, la plus tempérée des Pampas, sont à demi-vêtus et se +ressentent du voisinage des populations Argentines, avec lesquelles ils +sont alternativement en paix ou en guerre. Les autres, Patagons, fort +éloignés de ces premiers, n'ayant sous leurs yeux que le rivage de la +mer ou l'immensité de leurs steppes stériles, vivent à l'état nomade +dans toute sa rudesse primitive. + +La tribu aux mains de laquelle le sort m'avait livré était celle des +_Poyuches_ qui errent indifféremment sur l'une et l'autre rive +du Rio-Négro depuis le voisinage de l'île Pacheco, jusqu'au pied des +Cordillières, pays montagneux et entrecoupé de profondes vallées. Le +genre de vie de ces Indiens, peu nombreux, offre moins d'intérêt que +celui des Patagons Orientaux, et leur seul moyen d'existence est la +chasse au _guanaco_--lama sauvage,--aux nandous et aux gamas. +Bien que leurs parages ne soient pas, comme on l'a cru jusqu'alors, +complètement arides, les Poyuches ne possèdent que peu de bestiaux. +Leur petit nombre de chevaux et de bœufs provient des échanges qu'ils +font avec les autres tribus au moyen de _Makounes turquets_ ou +manteaux en cuir de guanaco qui sont généralement fort appréciés par +les indigènes et par les Hispanos-Américains; mais comme ce trafic +n'a lieu que sur une très-petite échelle, ils sont fort pauvres et ne +peuvent que rarement entreprendre les expéditions lointaines auxquelles +se livrent constamment les Puelches et les Pampéens dont ils sont +séparés par de grandes distances. Leur intelligence est bornée, leur +caractère grave, leur physionomie empreinte d'une férocité sauvage et +d'une hardiesse incroyable. Ils sont peu communicatifs, mais doux et +serviables entre eux. Ils sont très-courageux et très-entreprenants +dans les rares combats auxquels ils ont occasion de prendre part, mais +des plus barbares envers leurs ennemis, les chrétiens, qu'ils torturent +et tuent sans pitié. + +Leur type est approchant le même que celui des Patagons orientaux; mais +ils sont généralement plus maigres et ont les pieds moins bien faits +parce qu'ils marchent beaucoup. Ils ne s'occupent que de chasse; c'est +tout à la fois pour eux, un divertissement et un moyen d'existence. Ils +s'abritent sous des tentes construites avec des cuirs de chevaux, ou de +veaux marins pêchés à la côte orientale pendant l'été. + +Ces sortes d'habitations fort légères se composent de quelques piquets +de bois tortueux plantés sur trois rangs: celui du milieu plus élevé +que les autres auxquels il se rallie par des cordons de cuir qui +en maintiennent l'écartement, forme avec eux une sorte de triangle +semblable à celui d'une toiture. Des peaux artistement cousues ensemble +avec des fibres extraites de la viande, recouvrent ce frêle échaudage +et le solidifient par leur tension opérée au moyen de petits piquets +d'ossements qui en fixent les extrémités au sol. L'intérieur de ces +maisons se divise en deux parties exactement semblables, subdivisées +chacune en plusieurs petits compartiments dans lesquels chaque indien +dépose ce qu'il a de plus précieux; le soir venu, quelques cuirs de +guanacos étendus sur le sol servent de couche aux hommes et aux femmes +qui s'y endorment pêle-mêle après s'être dépouillés de leurs mantes, +leur unique vêtement, dont ils se servent alors comme de couvertures. + +La superstition de ces sauvages surpasse l'imagination. Suivant eux +le nord et le sud leur sont défavorables: le nord est le point où +disparaissent à tout jamais les vivants visités à l'improviste par les +mauvais esprits venant du sud. Ils ont une très-grande peur de la mort +et prétendent que le seul moyen de veiller à la prolongation de leur +existence, est de s'endormir la tête soit à l'est ou à l'ouest. + +Quoique les régions habitées par ces Indiens soient pour la plupart du +temps très-froides, ils vont se baigner le matin avant l'aube, quelle +que soit la saison, sans distinction de sexe ni d'âge. Cet usage, +auquel force fut de me soumettre, contribue puissamment je présume, +à les sauvegarder de toutes maladies, et je suis convaincu que c'est +grâce à ces bains fréquents qu'il m'a été possible de conserver la +santé dont je jouis encore. A voir les Indiens, couverts de vermine, +il serait difficile de croire à leurs fréquentes ablutions; mais en ma +qualité de témoin oculaire, il m'appartient, je crois, de réhabiliter +les Patagons Orientaux, jusqu'ici taxés de la plus grande malpropreté. + +C'est généralement après leur bain matinal, que les Indiens +possesseurs de quelques troupeaux, montent à cheval pour s'élancer +sur leurs traces et les ramener dans le voisinage de leurs tentes. +Cependant, lorsque le temps est mauvais, ils délaissent momentanément +cette occupation, et restent confinés dans leur intérieur, pendant +toute la durée du mauvais temps, sans même songer à manger. En vérité, +j'ai été fort souvent étonné de la facilité avec laquelle ces êtres +gloutons et voraces se passaient ainsi d'aliments pendant tout une +journée, tandis, que sans murmurer, ils restaient étendus sur le sol +inondé de leurs _Roukahs_, retenus par la crainte; car le mauvais +temps dans ces régions prête vraiment à la frayeur. C'est un mélange +de pluie torrentielle, de foudroyants éclairs et d'éclats de tonnerre +qui se répercutent à l'infini; à tout cela s'ajoute le terrible souffle +du Pampéro, vent glacial qui venant des profondeurs de la Patagonie, +souffle en mugissant, d'une seule haleine, souvent pendant plusieurs +heures consécutives, brisant, culbutant tout, et déracinant même +jusqu'aux moindres herbes qui se trouvent sur son passage. + +La grande superstition qui caractérise les Indiens, semble encore +augmenter toutes les fois que quelque phénomène s'opère sous leurs +yeux; ils s'imaginent alors que ses causes se rattachent à leur +conduite, et, selon la nature de ce phénomène, ils éprouvent tour à +tour de la joie ou de la crainte. L'orage, par exemple, paralyse toutes +leurs facultés, et leur inspire une grande frayeur; il semblerait, qu'à +leur insu, leurs consciences sont tourmentées et qu'elles redoutent +la colère divine, car ils n'osent se hasarder à envisager le ciel +courroucé. Ils se blottissent les uns contre les autres, la figure +cachée entre les mains, sans tenter de retenir pour s'abriter, les +quelques cuirs de leurs _roukahs_ arrachés par le vent. + +A peine s'était-il écoulé quelques mois depuis que de l'Européen il +ne restait plus en moi que l'esprit et le cœur, lorsque je fus vendu +à des _Puelches_ visiteurs, qui donnèrent à mes maîtres, aussi +avides que pauvres, un bœuf, un cheval et les portraits de ma famille. +Ce marché leur parut tellement avantageux, que bien qu'il m'eût été +impossible de leur rendre quelques services, ils ne se firent cependant +pas faute de vanter aux nouveaux venus, mes bonnes qualités connues +ou inconnues. Ceux-ci persuadés qu'ils avaient fait une excellente +emplète, grimacèrent un sourire de satisfaction, qui m'eût certes +fort diverti dans toute autre circonstance, car il ne servit qu'à les +enlaidir encore. + +Je ne songeai nullement à regretter les Poyuches, car le peu de temps +que je venais de passer parmi eux suffisait pour m'en donner une +triste opinion. Leurs femmes cependant sont assez actives et elles +font preuve de beaucoup d'habileté dans la confection des vêtements. +Quant aux hommes, en dehors de la chasse, où ils se montrent fort +adroits et féroces, ils vivent dans la plus grande paresse. Ils sont +d'une gourmandise et d'une voracité incroyables, et fort malpropres. +Cependant ils déploient beaucoup de minutie dans l'art de parer leurs +têtes hideuses; graissant leurs cheveux avec de la graisse de jument ou +de cheval, s'épilant les sourcils et la barbe et s'enduisant la figure +de couleurs volcaniques, ils possèdent, comme tous les Indiens, des +petits sacs en cuir renfermant les couleurs nécessaires à leur tatouage +et qu'ils portent toujours avec eux. + +Les Poyuches donnent le nom de _Melly-roumey-co_--quatre +petites rivières--à la source du Rio-Négro parce qu'il reçoit, +dès sa sortie des Cordillières quatre affluents; mais plus au +loin, lorsque ce fleuve reparaît après avoir traversé le lac des +Tigres--_Naouals-Lafquen_--ils l'appellent, ainsi que nous, +_Courou-roumey-co_--Rivière-Noire--en raison de l'aspect que lui +donne sa profondeur et son étroitesse. Son cours violent est fort +tortueux tant qu'il parcourt un pays accidenté, mais souvent régulier +dans la plaine où ses rives escarpées sont parfois fertiles. Les eaux +rapides de ce fleuve n'offrent aux Indiens de passage sûr que vers leur +source, cependant ils le traversent fréquemment en quelqu'endroit que +ce soit en s'aidant de quelques bottes de jonc sur lesquelles ils se +cramponnent à l'aide des mains et en nageant seulement des pieds. + +On trouve encore campées sur les bords du Rio-Négro, plusieurs +tribus au nombre desquelles figure celle des Puelches, une des plus +importantes comme nombre ainsi que par ses rapports continuels avec +toutes les autres peuplades, aussi bien avec celles de l'extrême +pointe de Magellan qu'avec les Mamuelches situées dans le voisinage de +_Mendoza_ au nord-ouest de la Pampa. + +C'est, on se le rappelle, entre les mains d'Indiens de cette tribu que +je fus remis par les Poyuches. Je demeurai pendant six mois consécutifs +dans cette importante peuplade qu'il m'a été facile d'étudier et de +comparer avec les autres tribus Patagones de la partie orientale dont +les navigateurs ont tant parlé. + +Dès mon installation chez eux je me flattais d'être mieux traité +que par les Poyuches; mais à peine s'était-il écoulé quelques jours +depuis que j'étais en leur possession que reconnaissant l'impossibilité +où j'étais de leur rendre aucun service, vu mon ignorance à manier +un cheval, ils me brutalisèrent cruellement en proférant des +injures. C'est ainsi que les mots: _Théoa-ouignecaë_--chien de +chrétien,--_Ouésah-Ouignecaë_,--mauvais chrétien,--furent les +premiers dont je compris la signification. J'essayai plusieurs fois +de me faire comprendre et je leur demandai quels motifs pouvaient les +conduire à me traiter de la sorte; pour toute réponse ils me rudoyèrent +avec plus de force. A la suite d'une de ces déceptions, mon chagrin +fut tel que considérant comme à tout jamais perdues pour moi et la +famille et la patrie, je ne pus retenir quelques larmes amères. Les +Indiens s'en aperçurent et leur fureur ne connut plus de bornes; ils +me battirent tellement que je crus qu'ils allaient me donner la mort, +ainsi qu'ils m'en menaçaient. + +Depuis lors, je parvins à leur dissimuler ma douleur, sous un +continuel et mensonger sourire, auquel ils se laissèrent prendre. +Déployant toute la bonne volonté et toute l'adresse dont j'étais +capable, je fis de rapides progrès dans l'art de l'équitation et +dans la connaissance de leur langage sur lesquels je fondais des +espérances de fuite. J'appris également vite à me servir du lazzo, de +la boléadora--_locayo_--qui jouent un si grand rôle dans leur +existence et qui sont vraiment indispensables à tous ceux qui se +hasardent dans le désert américain. + +Dans cette tribu je remarquai que la stature des hommes est assez +haute, et qu'elle n'est pas inférieure à celle des Patagons. Les +Puelches sont bien faits et bien proportionnés des membres; leur figure +a une expression de fierté que ne dément point leur manière d'être. +Ils sont nomades par goût et non par nécessité, car la nature de leurs +parages est généralement d'une grande fertilité. Leurs principales +passions sont la chasse et l'ivrognerie. Leurs idées religieuses, ainsi +que celles de toutes les autres tribus, se bornent à l'admission de +deux dieux; celui du bien et celui du mal. Ils se livrent fréquemment +au pillage des fermes dont ils tirent un grand nombre de chevaux et +de bœufs; leur nourriture consiste en viande de cheval, d'autruches +ou de gamas produit de leurs chasses; les morceaux de choix qu'ils +mangent sont le foie, les poumons, et les rognons crus, saucés dans du +sang chaud ou caillé préalablement salé, car ils connaissent l'usage +de ce condiment. Les tentes des Puelches sont plus régulières et plus +spacieuses que celles des Poyuches; souvent en y plongeant les yeux je +reconnus des objets de ménage ou des vêtements conquis au prix du sang +de quelque malheureux Hispano-américain. Les Indiens dont l'habitude +était d'épier mes moindres mouvements n'étaient point sans saisir le +coup d'œil, quelque rapide qu'il fût, que je lançais à la dérobée sur +ces objets; ils les faisaient alors cacher aussitôt dans la crainte +que je n'eusse la pensée de me les approprier; puis ils me criaient: +_Ouakoune-tchipato émy ouésah-ouignecaé_--sors bien vite dehors +vilain chrétien: soit--_Ouakoune-mouleta-émy véécah metène_--que +tu sois dehors, c'est assez bon pour toi.--En effet, il est à croire +qu'ils pensaient sérieusement de la sorte, car qu'il fît chaud ou +froid, je n'eus jamais d'autre lit que le sol quel qu'il fût, ni +d'autre abri que le ciel. + +A part leur barbare cruauté, ces Indiens, ne laissent pas que d'être +industrieux et intelligents. Les harnachements de leurs chevaux +composés d'une bride, d'une selle et d'étriers sont de curieux +échantillons de leur industrie; ils sont pour la plupart tressés avec +une si grande perfection qu'on serait vraiment peu disposé à croire que +ce sont eux qui les font. + +C'est simplement en se servant de très-mauvais couteaux qu'ils +découpent avec une adresse et une dextérité sans égale, dans les cuirs +tendres de jeunes chevaux préalablement pelés avec un bâton bizauté +et de la cendre, les fines lannières destinées à cette fabrication. +Leurs selles sont fabriquées de roseaux recouverts de cuirs assouplis, +quelques-unes sont en bois, semblables à deux dossiers de chaises +assemblés à chaque extrémité par des triangles. Deux trous ménagés à +l'avant servent à suspendre des étriers en bois de forme triangulaire, +dont la plus grande ouverture permet tout au plus d'y engager trois +doigts. Quelques cuirs placés entre la selle et le dos du cheval, le +préservent de toutes blessures sous la pression exagérée de la sangle. +Ces mêmes cuirs leur servent de lits en voyage. Leurs lazzos ont pour +le moins une trentaine de pieds de longueur; ils sont découpés d'une +seule pièce dans la peau d'un bœuf, ou bien tressés. Les Indiens ont +coutume d'en fixer l'une des extrémités à la sangle de leur cheval et +de l'enrouler dans leur main gauche en forme de cerceau. Le bout se +termine en une boucle à nœud coulant à laquelle ils donnent plus ou +moins d'ouverture, selon le genre et la grosseur de l'animal qu'ils +veulent prendre. Ils le lancent de la main droite après l'avoir tourné +plusieurs fois au-dessus de leur tête avec cette même main en ayant +soin de maintenir ouvert le nœud coulant. Comme on le voit ces lazzos +sont bien différents de ce qu'on les a dits être et ne ressemblent +nullement à ceux que l'on a vu employer par les Russes dans des guerres +à tout jamais mémorables pour notre belle patrie. Les éperons dont se +servent les sauvages sont composés de deux petits morceaux de bois +armés chacun d'une pointe de métal ou d'ossement et fort longue qui +tient lieu de molette. Fixés aux pieds, chacun de ces aiguillons se +trouve l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Les Indiens, quoique exercés +à s'en servir, ensanglantent généralement leurs montures qu'ils font +courir très-vite. + +Ces chevaux en général sont moyens et bien faits, assez faciles à +dompter, et presque infatigables. J'ai vu souvent ces animaux qui ne le +cèdent en rien aux plus beaux andalous, galoper pendant tout un jour +et toute une nuit sans prendre autre chose que de l'eau. Les Indiens +s'y prennent d'une manière fort brutale pour les dompter: une fois +pris au lazzo, ils les renversent sur le sol pour leur lier les pieds +ensemble afin de pouvoir leur passer sans difficulté dans la bouche une +courroie qu'ils attachent fortement au-dessous de la lèvre inférieure +après leur avoir préalablement écorché les gencives et les lèvres afin +de les rendre plus obéissants à la pression de ce mors trop souple. Ils +leur apposent ensuite une selle et les font relever en les maintenant +à deux, l'un par les naseaux et une oreille, l'autre à l'arrière-train +par un nœud coulant qui leur retient les deux jambes; alors le dompteur +armé d'une large lannière de cuir cru--_trupouet_,--sorte de +cravache très-dure et fort pesante terminée par un morceau de bois +destiné à frapper tantôt les flancs tantôt la tête de son cheval, +s'élance lestement sur l'animal. Au signal donné, les aides rendent, +avec un parfait ensemble de mouvement, la liberté au coursier qui part +le plus souvent comme un trait, non sans avoir lancé bon nombre de +ruades et s'être effacé de côté et d'autre. Quelques-uns résistent aux +prodigieux efforts que font leurs cavaliers pour leur faire tourner +la tête à droite ou à gauche et se roulent avec eux; mais en général, +quelle que soit leur fougueuse résistance au premier abord, en deux ou +trois jours, ils sont suffisamment doux pour être montés à poil. + +C'est à deux ans et demi environ que les Indiens les domptent de +la sorte et qu'ils les soumettent à une épreuve, afin d'apprécier +leur vitesse; ils leur font franchir, tout d'une haleine un espace +déterminé; ceux qui n'atteignent point le but avec facilité sont jugés +impropres au service et impitoyablement condamnés à être mangés. + +Les Puelches habitent les parages situés entre le Rio-Négro et le +Rio-Colorado que rarement ils franchissent. Le côté oriental se compose +de plaines fertiles où se trouvent nombre d'étangs poissonneux dont les +eaux sont excellentes. Le côté occidental n'est pas moins fertile; il +est très-montagneux et arrosé par de nombreux torrents qui grossissent +le Colorado. Il s'y trouve également une grande quantité d'étangs +salins et infects comme dans tous les parages stériles de l'Amérique +méridionale et quelques algarobes tortueux et de chétive apparence. + +Les Puelches ayant des rapports continuels avec les Indiens de +toutes les tribus sans exception sont les plus aptes à donner des +renseignements concernant l'immense territoire occupé par tous leurs +nomades compagnons, dispersés depuis le détroit de Magellan jusqu'à +Mendoza; car il leur arrive aussi très-fréquemment d'aller jusque dans +ce pays. Ils sont généralement très-visiteurs, ce qui donne toujours un +surcroît d'occupations aux femmes qui se trouvent dans l'obligation de +donner à manger à tous. Les arrivants sont salués par les femmes et les +enfants. Le chef de la famille ne remplit cette civilité que lorsqu'ils +se sont assis et qu'ils ont bu quelques gorgées d'eau. Le salut échangé +de part et d'autre, c'est au milieu du plus profond silence de la femme +et des enfants que les hôtes, exposent chacun à leur tour, le but de +leur visite dans un long discours qui n'est exempt ni de courtoisie, +ni même d'une certaine poésie dont on les croirait incapables. Leur +langage est guttural et chantonné. Le maître du logis après avoir +écouté religieusement tous ses hôtes leur répond fort longuement aussi, +puis il termine en leur adressant ses remercîments d'avoir bien voulu +le visiter; et sans ajouter un mot de plus, il les laisse faire honneur +au repas que les femmes leur servent avec empressement. Ce repas se +compose généralement de rognons et de poumons crus coupés par morceaux +et mis dans de petites sibilles de bois pleines de sang caillé mêlé de +sel. Quand les convives se sont bien repus la conversation s'engage +de nouveau sur un ton familier, fort différent du premier, car ils +ne chantonnent plus. C'est le moment où les enfants envieux de faire +aussi quelques amitiés aux hôtes de leur père, viennent à l'envi +se grouper étroitement autour d'eux. Ceux-ci en forme de caresses +s'emparent de leurs jeunes têtes, y cherchent les nombreux insectes qui +y fourmillent, pour les manger; comme remercîment la réciprocité est de +rigueur. + +Fort rarement les hommes adressent la parole aux femmes que l'usage +leur défend même de regarder en face, à moins qu'elles ne soient leurs +parentes, leurs belles-mères excepté. + +Tout visiteur reçoit une ample hospitalité et peut co-habiter chez +ses hôtes un temps illimité pendant la durée duquel il sera toujours +l'objet des plus grandes prévenances. Lorsque l'heure du repos approche +le plus grand silence se fait de tous côtés, les hôtes s'absentent +quelques minutes pendant lesquelles le maître du logis leur fait +préparer à la hâte un coucher composé de tout ce qu'il a de plus +précieux en cuirs dans son Roukah. + +Une fois le soleil couché, le voyageur, si voisin qu'il soit de sa +destination, ne peut, sans enfreindre les règles de la bienséance, se +présenter devant une tente; aussi attend-il pour cela le retour de +l'aurore. Seuls, les porteurs d'ordres des caciques sont en dehors de +cette étiquette. + +Les femmes se reçoivent entre elles: elles se font mille agaceries, +alors même qu'elles seraient ennemies jurées. Leur conversation a lieu +presqu'à voix basse, tout en s'épilant les sourcils ou en se peignant +réciproquement la figure. Le cérémonial ne s'oppose nullement à ce +qu'elles accompagnent la maîtresse du logis quand ses occupations +l'appellent au dehors; aussi les voit-on presque toujours allant et +venant. Les hommes ne jouissent point de cette prérogative, car à moins +qu'il ne s'agisse de chasse, tels on les voit s'asseoir à leur arrivée, +tels ils sont obligés de rester jusqu'à leur départ. + +Les visiteurs ne manquaient jamais d'entretenir leur hôte à mon sujet +ce qui le flattait extrêmement. Dans ces moments-là il feignait même +d'avoir pour moi quelque amitié, il me faisait manger avec lui, mais +en homme qui sait son métier j'avais l'air d'être la dupe de toutes +ses cajoleries. Je vis ainsi tour à tour les Indiens de toutes les +tribus Patagones. J'étais pour eux une rare curiosité; j'en jugeai par +la manière dont ils me contemplaient, et par la surprise de trouver en +moi--_laftra-ouignecaë_,--petit chrétien, des facultés semblables +aux leurs. + +Je vis ensuite les _Tchéouelches_, race de nomades des plus +arriérés et des plus pauvres dont les mœurs sont des plus primitives. +Leur langage, ainsi que leur personne, a quelque chose de féroce; +ils articulent des sons excessivement gutturaux qu'au premier abord +on croirait être une langue différente de celle des autres Patagons; +cependant en prêtant bien l'oreille, il me fut facile de les +comprendre. La blancheur de mon corps parut les préoccuper beaucoup, +ainsi que la couleur de mes cheveux déjà très-grands et rougis par +l'action du soleil. Ils témoignèrent le désir de m'entendre prononcer +quelques mots de français qui furent un sujet d'hilarité générale. + +Ces Indiens sont d'une stature un peu inférieure à celle des Patagons +orientaux et des Puelches; ils ne sont pas moins remarquables par +la régularité de leurs formes. Ils ont les épaules fort larges et +bien effacées, la poitrine très-bombée, les bras et les jambes de +moyenne grosseur, les pieds fort larges et plats. Leur tête est +grosse, leur front découvert et proéminant: les pommettes sont fort +saillantes, la figure plate, le menton un peu avançant, la bouche +grande, généralement entr'ouverte, les yeux sont noirs, fort grands +et horizontaux, ils ont une expression de féroce égarement. Un nez +souvent recourbé, long et mince, aux narines bridées, leur donne un +faux air d'oiseaux de proie. Leurs lèvres sont un peu épaisses; leurs +oreilles grandes et allongées par de grossiers ornements de leur +fabrication qui leur tombent sur les épaules. Ils portent généralement +leur chevelure enroulée sur le sommet de la tête, de même que les +indigènes du Paraguay. Ils se servent d'arcs et de flèches, et manient +fort bien la fronde,--_oui-trou-courah-ouëy_--le lazzo, et la +boleadora--_locayo_--sorte de jeux de boules au nombre de trois, +fixées à des lannières de cuir d'égale longueur, et généralement en +pierre dure ou en une sorte de granit fort commun dans leurs parages. +Ils s'en servent fort habilement, et atteignent à une grande distance +les lamas sauvages--_guanacos_--dont ils font la chasse à pied. + +Aucun de ces Indiens ne possède de chevaux. Les plus jeunes s'élancent +à la poursuite du gibier et se bornent à le tuer, laissant aux femmes +et aux vieillards le soin de le dépouiller et de le transporter sur +leurs épaules tandis qu'ils poursuivent leur chasse. Ils ont aussi pour +coutume de s'épiler toutes les parties du corps; mais peu préoccupés +d'idées de coquetterie, ils se contentent de se peindre grossièrement +le visage. Ils sont des plus agiles à la course et presqu'infatigables. +J'en ai vu courir fort vite pendant plusieurs heures de suite sans en +éprouver aucune fatigue. + +Ces Indiens sont fort sobres comparativement à la majorité des autres +Patagons et malgré le grand exercice qu'ils se donnent dans leurs +chasses. Il est à peu près inutile d'ajouter, ainsi qu'on le pense +bien, que leurs repas se composent spécialement de viande crue, de +racines ou bien encore de veau marin, car ils se livrent également à +des pêches de plusieurs jours durant l'été. Leurs parages sont stériles +et s'étendent jusqu'à plus de deux cents lieues de la limite sud du +Rio-Negro. L'hiver ils se rapprochent sensiblement des contreforts des +Andes qui leur offrent un abri plus sûr contre les intempéries et ils y +trouvent quantité d'arbrisseaux, éléments d'un bon feu. + +Leurs vêtements se composent d'une sorte de chemise à manches +courtes, faite de six cuirs de veaux marins superposés et doublés d'une +peau de lama parfaitement assouplie dont ils juxtaposent la chaude +fourrure sur leur corps. Ce costume est généralement apprêté sur les +reins et enjolivé extérieurement de dessins bizarres qui en rendent +l'aspect grotesque. Dans les combats ces vêtements leur tiennent +lieu de cuirasses; ils y ajoutent une sorte de coiffure plate et +ronde, formée de deux cuirs épais cousus ensemble et solidement fixée +au-dessous du menton. La liberté, dont les Indiens jouissent entre eux +est excessive; on peut en juger: dans les autres tribus, si un visiteur +a faim, il se garde bien de le donner à penser à ses hôtes qui, du +reste, ne se font pas faute de lui offrir plus d'aliments qu'il n'en +prendra, tandis que le Tchéouelche, s'il se sent besoin, n'est retenu +par aucune étiquette. Il entre dans le premier Roukah venu, en ranime +le foyer et s'empare sans mot dire d'un morceau de viande qu'il fait +rôtir ou mange cru selon son bon plaisir; après quoi il s'en va aussi +muet qu'il est entré, sans s'inquiéter de la présence du chef de la +case, qui de son côté le regarde faire avec autant d'indifférence que +s'il était habitué à le voir. + +Les Tchéouelches paraissent être encore moins accessibles à +la souffrance que les autres nomades. Ils pansent eux-mêmes +avec le plus grand sang-froid leurs blessures, même les plus +graves, sans jamais faire entendre aucune plainte. Les femmes +s'occupent des soins du ménage et aident les hommes dans la +fabrication des _makounes turquets_--manteaux de cuir--et des +_kiliankous_--tapis--différant seulement les uns des autres par la +grandeur. Ces objets sont faits de cuirs de guanacos et de mouffettes +_sanu_ que les femmes enduisent de foie mâché et qu'elles tannent +ensuite à la main en les frottant vigoureusement. Cette opération +terminée, elles assemblent artistement ces divers cuirs en supprimant +toutes leurs parties défectueuses et les cousent très-finement avec des +fibres extraites de la viande. Ce travail dure quelquefois plusieurs +mois entiers; c'est toute une œuvre de patience. Quand il est terminé, +les Indiens détirent les peaux en tous sens et aplatissent les coutures +au moyen d'une pierre graveleuse qui leur sert en même temps à frotter +toute la pièce afin de l'assouplir complètement; ils procèdent ensuite +à l'ornementation du cuir sur lequel ils tracent à l'aide de rouge et +de noir des dessins bizarres et capricieux dont ils couvrent toutes +les coutures. Ces manteaux, généralement recherchés par les Indiens +Puelches, Patagons et Pampas, ne sont pas moins fort appréciés des +Espagnols. Les Tchéouelches, les Poyuches et les Patagons qui passent +la majeure partie de l'année revêtus de ces sortes de vêtements peuvent +s'exposer aux froids les plus intenses sans en ressentir les atteintes. + +Ainsi que l'avaient déjà fait les Poyuches, les Puelches me vendirent +par esprit de spéculation à des Patagons orientaux qui se promirent +bien d'agir de la même façon à mon égard. Cette succession de nouveaux +maîtres était loin de m'être agréable, et le plus souvent, je perdais +au change. Cependant cette fois j'éprouvai moins de répugnance, mes +nouveaux maîtres me paraissaient avoir quelque chose de plus humain +dans leur allure. Ils me semblèrent d'une stature approchant de six +pieds; leur type me parut peu différent de celui des Puelches. Je +trouvai leur buste peut-être un peu plus long, comparativement à leur +taille; et certainement que vus à cheval, on peut aisément les croire +plus grands qu'ils ne le sont en réalité. Leurs membres sont bien +proportionnés; leur tête est grosse, presque carrée, leur crâne aplati, +leur front fort bombé, et leur menton avançant, ce qui avec leur nez +long et mince leur fait un singulier profil. Ils ont les pommettes +fort saillantes, les yeux un peu horizontaux; mais la manière dont ils +s'épilent les sourcils et dont ils se peignent en noir l'orifice des +paupières inférieures n'a pas peu contribué à faire croire qu'ils les +ont tout-à-fait horizontaux. + +Ils ont la bouche grande, les lèvres un peu grosses, mais moins que +celles des Tchéouelches, leurs dents sont petites, bien rangées, et +d'une blancheur éclatante que la couleur brune de leur peau fait +encore ressortir. Ils ont les épaules fort larges et bien effacées, +la poitrine régulière, les seins très-accentués. Leurs mains et leurs +pieds sont petits, comparativement à leur taille, et garnis d'ongles +gracieusement enracinés qu'ils portent fort longs. + +J'ai continuellement été à même de juger de la force des Patagons, +et, témoin de leurs nombreux exercices, je puis affirmer, sans être +taxé d'exagération, qu'elle surpasse de beaucoup celle des Européens. +J'ai vu ces hommes saisir habilement au lazzo un cheval indompté, +l'arrêter ainsi subitement dans sa course effrénée, résister seuls +au choc terrible de l'animal en s'arc-boutant et le maintenir ainsi +jusqu'au moment où par suite de strangulation il roulait sur le sol; +mais je n'ai jamais remarqué dans ces sortes d'exercices que leurs +muscles fussent plus apparents que dans leur état normal. On ne +saurait, il me semble, mettre sur le compte de l'adresse un pareil +résultat. D'ailleurs, l'organisation physique des Indiens est de +beaucoup supérieure à celle des hommes civilisés; ils supportent avec +la plus grande facilité les fatigues et les privations prolongées, +pendant des voyages de deux et trois mois qu'ils font presque sans +se reposer, galopant jour et nuit. Lorsqu'ils vont piller à quatre +et cinq cents lieues, en plus des vingt à trente chevaux de choix +qu'ils emmènent chacun, ils ne se munissent guère que de lazzos, de +lances et de boléadoras dont ils se servent, tant pour se procurer les +moyens d'existence que pour combattre. A peine si quelques-uns, les +plus gourmands seulement, mettent entre les cuirs qui leur tiennent +lieu de selles un peu d'_angnime-hilo_--viande découpée en +feuilles minces, salée et séchée au soleil--qu'ils mangent avec de la +_yéouine_--mélange de graisse de cheval et de bœuf.--Les plus +pauvres emportent seulement un _chassi-cofquet_, sorte de pain de +sel cuit dans la cendre de fiente après avoir été moulu et pétri avec +des herbes odoriférantes, et qu'ils se passent de temps à autre pour le +lécher seulement, lorsque la faim ou la soif se font trop sentir. + +Le retour de ces expéditions n'a point lieu en masse, ainsi que +le départ. Leur intérêt les oblige à se distancer de beaucoup les +uns des autres afin de pouvoir conserver le même nombre d'animaux; +car il arriverait fréquemment que quelques-uns échapperaient à leur +surveillance et iraient grossir le butin de leurs compagnons qui se +refuseraient à les leur rendre. Il n'y a que les paresseux ou ceux qui +succombent sous le poids de la fatigue qui soient exposés à perdre leur +butin; mais ces cas sont rares, car leur activité et leur avarice sont +telles, que même longtemps après leur retour au sein de leurs foyers +respectifs, ils surveillent encore assidûment de jour et de nuit leurs +troupeaux.--Sont exempts de ce surcroît de fatigue, ceux-là seulement +qui ont de la famille, ou qui consentent à payer généreusement un +de leurs voisins pour exercer cette surveillance. Les femmes même +entreprennent ce genre d'occupation et elles obtiennent généralement +une rétribution beaucoup plus forte que les hommes. + +Lorsqu'un animal vient à se perdre les Indiens font d'actives +recherches dans toutes les directions, et ils sont si habiles que +presque toujours ils le ramènent. Quelle que soit la nature du terrain, +couvert d'une épaisse couche de verdure ou de la stérilité la plus +complète, fût-il même fangeux, ils reconnaissent les traces de son +passage au premier coup-d'œil aussi bien que dans un grand nombre +d'empreintes d'animaux de même espèce. Ils sont doués d'une telle +sagacité, que dans leurs explorations ils reconnaissent le passage des +troupeaux des chrétiens sur les traces desquels ils s'élancent aussitôt. + +Les tribus Patagones les plus importantes sont au nombre de neuf. Elles +ont à leur tête des caciques de premier ordre, dont le pouvoir s'étend +jusqu'aux moindres sous-tribus dont les noms varient à l'infini. Parmi +ces dernières qui sont échelonnées sur le Rio-Négro je puis en citer +plusieurs qui par leurs rapports avec les Hispanos-Américains sont +devenues célèbres; elles sont, à vrai dire, fort affaiblies de nos +jours et ne sauraient présenter d'autre intérêt que celui de leur passé. + +La première est celle des _Toluchets_ qui parcourt l'espace +compris entre le Rio-Négro (limite sud), le lac Rozas et le territoire +des Poyuches, mes premiers maîtres, jusqu'à une distance de cent +lieues pour le moins, dans la direction sud-ouest où commence celle +des _Tchétchéhets_ avec laquelle elle fut alliée pendant fort +longtemps. Ces deux tribus eurent des relations avec les premiers +Espagnols qui fondèrent le village de Carmen ou de Patagones, dont +elles firent la prospérité pendant un certain temps. Mais bientôt +Carmen, peuplé de gauchos expatriés pour crimes qui se lassèrent de +la vie paisible à laquelle on les avait astreints, vit tout-à-coup +son importance diminuer. Désireux de reprendre le cours de leur vie +aventureuse, les Gauchos abandonnèrent la colonie pour aller chez +les Indiens même échanger leurs produits contre des bestiaux. Il en +résulta que ces derniers bientôt dépourvus de leur bétail et voulant +s'en procurer d'autre, firent, dans les provinces de Buenos-Ayres +de fréquentes razzias qui leur attirèrent de sanglantes répressions +dont ils se vengèrent sur la colonie du Carmen qu'ils dévastèrent et +détruisirent à plusieurs reprises. On vit donc ainsi, tour à tour, +ce port s'enrichir aux dépens des _estanceros_ ou fermiers des +provinces argentines et ruiné par les Indiens _CalliHétchets_ ou +non parleurs, ainsi nommés par les autres Indiens, à cause du caractère +fantasque et silencieux qu'ils ont pris depuis leur décadence, qui date +de la mort de plusieurs chefs considérés par eux comme invincibles. + +Ces Indiens ont l'air dur et féroce, quelquefois soucieux. Ils ne +parlent qu'avec nonchalance, et par monosyllabes; leur seule occupation +est la chasse à laquelle ils se livrent d'un bout de l'année à l'autre. +Ils paraissent peu intelligents, et ils sont d'une telle paresse, +qu'ils ne se donnent même pas la peine de tresser leurs harnais qui +sont des plus grossiers. Cependant cette paresse, remarquable aussi +chez leurs femmes, ne les empêche pas d'être excessivement ambitieux +et portés vers la coquetterie. Ils ont acquis en partie les vices des +Américains, et l'on peut dire que l'orgueil et l'ivrognerie ne sont pas +les moindres de ceux qu'ils professent. + +Enfin, la troisième tribu, celle des _Langnequétrou-tchets_, +dont le nom correspond à celui du cacique qui l'organisa, est fort +connue dans les provinces de Buenos-Ayres et de tous les nomades, sans +exception. Les Indiens qui la composent émanent de différents points: +beaucoup d'entre eux furent recrutés par _Langnequétrou_, parent +de _Calfoucourah_--pierre bleue,--auprès de qui il remplissait +les fonctions d'officier d'ordonnance mais contre lequel il entra +en rébellion à la suite d'une incartade qu'il faillit payer de sa +vie. Aiguillonné par ce qu'il y avait en lui de désirs de vengeance, +d'orgueil et d'ambition, quoique fort jeune encore, cet Indien se sauva +jusqu'au bord du Rio-Négro où il arriva escorté de tous les mécontents +qu'il avait recrutés sur son passage. Sous l'impression de son profond +ressentiment, il n'eut de repos que lorsqu'il fut en mesure de se +déclarer ouvertement en faisant à d'autres tribus une guerre dont toute +franchise et toute loyauté furent exclues. Il se vendit aux Argentins, +uniquement pour conduire leurs troupes dans le camp de ses frères qu'il +fit plusieurs fois surprendre nuitamment et massacrer. Il fit plus +encore: habile à profiter des dissentiments qui éclataient au sein des +républiques espagnoles, il trahit tour-à-tour l'un et l'autre parti et +les conduisit souvent dans des guet-à-pens où il les faisait assassiner +jusqu'au dernier pour s'enrichir de leurs dépouilles. + +L'adresse et le courage dont cet être eut maintes fois l'occasion de +donner des preuves, en firent une sorte de personnage que les Espagnols +voulurent s'attacher à tout prix. Ce chef audacieux reçut leurs envoyés +et ratifia les traités de paix et d'alliance qui lui étaient soumis. +Il parut pendant quelque temps oublier qu'il était enfant du désert et +conduisit à bien quelques expéditions de peu d'importance il est vrai, +mais qui lui gagnèrent la confiance du gouvernement Buénos-Ayrien. En +1859 _Langnequétrou_ se rendit à la Baie-Blanche pour s'entendre +avec les soldats argentins au sujet de l'organisation d'une forte +expédition qui devait être dirigée contre les tribus Pampéennes et +Mamouelches soumises à _Calfoucourah_. Ainsi que le font les +Indiens, tous fort amateurs des boissons alcooliques, il entra dans +_Huna porpéria_--débit de liqueurs--pour se livrer au plaisir de +boire, mais il s'y trouva face à face avec un officier argentin, qui +le reconnaissant lui reprocha amèrement la mort de plusieurs de ses +parents officiers comme lui et victimes de sa trahison. Les réponses +inconvenantes que lui fit _Langnequétrou_ l'irritèrent tellement, +que tirant soudainement un pistolet il lui fracassa la tête. + +Les Indiens parmi lesquels je vivais encore à cette époque en qualité +d'esclave avaient maintes fois juré la mort de _Langnequétrou_, +qu'ils exécraient profondément: mais, chose étrange, en apprenant +la fin tragique de ce chef, ils oublièrent tous leurs griefs et ne +songèrent plus qu'à venger en lui la mort d'un des leurs. Dans ce but, +ils organisèrent promptement une expédition formidable qui pilla et +incendia la ville de Baie-Blanche dont l'héroïque défense ne laissa pas +que de leur coûter beaucoup de morts et de blessés. + +Selon le dire des Patagons en général, l'immense désert compris entre +la chaîne des Andes, la rive sud du Rio-Négro, la côte Orientale et le +détroit de Magellan, n'est pas, ainsi qu'on l'a dit jusqu'alors, d'une +stérilité complète; un tiers au moins de cette étendue est d'une grande +fertilité, principalement le côté oriental et l'extrême pointe de +Magellan. Je puis du reste citer en toute assurance à l'appui de cette +opinion les divers parages où j'ai résidé, dans le voisinage des Andes +et dans celui de _Los Serranos_ et qui sont vraiment d'un aspect +ravissant de pittoresque et de fertilité. A leur vue on est émerveillé, +et l'on comprend facilement qu'il soit possible à l'homme d'y pourvoir +complètement à son existence. Aussi, malgré le manque de chevaux et de +troupeaux, les Indiens y vivent-ils dans la plus grande insouciance et +du seul produit de leurs chasses. Leur terrain de parcours se divise +en parties boisées d'_Algarobes_ et de _Chagnals_ au sein +desquelles ils se retirent durant l'hiver, et en vallées sillonnées +d'un grand nombre de torrents et couvertes d'étangs, sur lesquels se +pavanent quantité de canards sauvages et de poules d'eau qui feraient +le bonheur de nos chasseurs Européens, mais qui, habitués à n'être +jamais inquiétés par les Indiens dont l'unique nourriture est la chair +crue de guanacos ou d'autruche, ne redoutent aucunement l'approche de +l'homme. + +Quelque pénible que fût mon esclavage, je ne pouvais m'empêcher +parfois d'admirer cette superbe nature dont la vue m'aurait +complètement réjoui si elle ne m'eût à tout instant, rappelé ma triste +position. Je me serais même fait au genre d'existence de mes maîtres si +les mauvais traitements auxquels j'étais constamment exposé n'eussent +encore rendu plus grande ma douleur et ne m'eussent fait craindre une +fin tragique. + +Je perdais tout espoir d'embrasser encore ceux qui m'étaient si chers +et de revoir jamais ma patrie; cependant la volonté de m'affranchir +du terrible joug qui s'appesantissait sur moi, était celle qui me +dominait; aussi dans mon pauvre esprit troublé, maints projets de +fuite s'entrechoquaient-ils constamment. Cette pensée me donnait seule +la force et la résignation nécessaires pour supporter les privations +de tous genres imposées par ma condition d'esclave. Forcé de vivre à +l'état de muet, ne pouvant faire un geste sans qu'on m'en demandât +la raison, ou ne pouvant faire un pas sans être aussitôt suivi, j'en +vins à souhaiter vivement d'être un instant seul pour me livrer à +mes pensées. Les Indiens soupçonnèrent mon désir et conçurent contre +moi la plus grande méfiance; leur haine sembla s'accroître encore +et je faillis même plusieurs fois en être victime. Souvent, lorsque +je dormais près d'eux, leurs esprits étaient tellement inquiets, +que s'éveillant à plusieurs reprises, ils se jetaient sur moi +armés et menaçants prétendant que _Vitaouènetrou_--Dieu,--les +avertissait de mes projets de fuite et leur ordonnait de me surveiller +attentivement et de me châtier de cette criminelle pensée. Puis ils +me pressaient de questions pour me sonder, et lorsqu'enfin ils s'en +allaient, ce n'était jamais sans me rudoyer cruellement. Maintes +fois dans ces terribles circonstances il fallut m'armer d'une bien +grande résignation pour ne pas succomber aux désirs de vengeance que +m'inspirait ma dignité d'homme civilisé. + +Ces surprises nocturnes, fréquemment renouvelées, réagirent tellement +sur moi que je devins sujet à des défaillances nerveuses à la suite +desquelles j'étais souvent pris d'un tremblement convulsif qui me +durait plus d'une demi-heure. Au bout de ce temps, j'étais complètement +anéanti et absorbé par une sorte de spleen durant lequel j'éprouvais un +tel dégoût de l'existence, que j'aurais volontiers cherché ou accueilli +la mort comme le plus grand des bienfaits. Etant, comme je l'ai dit, +condamné à vivre à l'état de muet, les moments que me laissaient le +malaise et le spleen s'écoulaient pour moi longs et tristes, car +jamais les Indiens ne m'admettaient en leur compagnie, et quand le +devoir m'appelait dans leurs cases j'en étais presque aussitôt chassé +fort brutalement. On pense bien que je ne me faisais jamais réitérer +cet ordre gracieux accompagné de gestes menaçants ou appuyé de coups +de lazzos qui me labouraient le dos et la poitrine. Je m'en allais +tout pensif rejoindre le troupeau confié à ma garde auprès duquel je +m'installais de nouveau pour le jour et la nuit, et cela par quelque +temps qu'il fît, tantôt exposé à des chaleurs insupportables, le corps +brûlé par le soleil ardent durant l'été, ou bien encore essuyant toute +la rigueur du mauvais temps, soit qu'il plût, ventât ou gelât; et dans +ce dernier cas je souffrais horriblement de l'onglée aux pieds et aux +mains. Fort souvent après plusieurs heures passées à cheval, je me suis +vu contraint, pour en descendre, de saisir la crinière avec mes dents +afin de me laisser choir le plus doucement possible car mes pieds et +mes mains ne pouvaient m'être d'aucun secours, et quand j'atteignais +le sol il me semblait en y roulant, tomber sur du verre cassé. Afin de +pouvoir me relever, je me livrais à une active friction des membres à +la suite de laquelle je commençais une marche forcée qui se changeait +bientôt en une course agile d'un très-bon résultat. + +Malgré cette série de souffrances continuelles et les menaces +journalières des Indiens à la vue desquels je ne pouvais me défendre +d'un certain mouvement de crainte, je ne laissais pas de songer +sérieusement à m'en affranchir. Quelque bonne volonté dont je fisse +preuve et quelque désir que j'eusse de me familiariser complètement +à tous les genres d'exercices des Patagons, il me fut impossible d'y +arriver aussi vite que je le souhaitais et qu'il était nécessaire à +leurs yeux. Comme ils ne pouvaient tirer de moi qu'un médiocre parti, +ils me vendirent à des Pampéens qui vinrent les visiter après avoir +opéré plusieurs invasions sur le territoire Buenos-Ayrien. Ces sauvages +leur donnèrent en échange de ma personne quelques chevaux et quelques +_pilkènes_--pièces de drap commun rouge ou noir. + +Dès qu'il fut question de ce marché à l'amiable, les Patagons devinrent +tout différents à mon égard, ils affectèrent d'avoir quelques +attentions pour moi, afin sans doute de donner d'eux une haute opinion +aux nouveaux-venus dont les mœurs et la tenue m'inspirèrent plus +de confiance. Au bout de quelques jours que je passai presque dans +l'inactivité, et pendant lesquels je fus, en quelque sorte, aussi bien +traité que les visiteurs Pampéens, vint enfin le moment du départ. + +Malgré tous les maux que j'avais endurés chez les Patagons, je ne +pus me défendre d'un peu de tristesse en contemplant une dernière +fois ces lieux pittoresques, si souvent témoins de mes larmes et de +ma tristesse. Je chevauchais morne et silencieux entre deux Pampéens, +auxquels ce mutisme habituel chez moi déplut apparemment, car ils +m'adressèrent la parole en mauvais espagnol: ils m'accablaient de +questions et traduisaient, non sans les avoir amplifiées, mes réponses +au restant de la bande qui se divertissait beaucoup à mes dépens, et +était bien éloignée de croire que leur langage m'était familier, ce qui +me mettait du reste à même de les mieux juger qu'ils ne le pouvaient +faire à mon égard. Ainsi s'écoula tout le temps que nous mîmes à +franchir l'espace qui nous séparait du lieu de leur résidence. Ils +me demandèrent d'abord quel était mon pays; s'il était bien éloigné; +combien de temps j'avais mis à franchir l'espace qui sépare les deux +continents; de quoi se nourrissent les hommes à bord d'un navire; par +quels moyens ils se procurent de l'eau douce en quantité suffisante +pour se désaltérer pendant toute la durée de ce long et périlleux +voyage? + +Aux diverses réponses que je leur fis, ils témoignèrent autant +d'étonnement que d'incrédulité, et cherchèrent à lire dans mes yeux, +l'expression de la vérité, croyant probablement à une mystification. +Ils me demandèrent aussi quels motifs assez puissants avaient pu me +pousser à me séparer de ma famille, pour laquelle je leur montrais une +si grande affection; car à la vue des portraits de mes chers parents, +maintenant en leur possession, je ne pus retenir mes larmes, ni me +défendre d'un geste agressif envers celui qui en était possesseur. +Cependant tel spontané que fût mon mouvement, il fut prévenu par +l'Indien, qui s'empressa de les soustraire à mes regards envieux et se +mit sur la défensive, en même temps que ses compagnons me resserrèrent +plus étroitement. + +La prudence me vint en aide; je redevins maître de moi-même; aussi +fut-ce avec le plus grand calme que je répondis aux nouvelles questions +de l'interprète dont le ton et la contenance étaient ceux d'un homme +qui veut être obéi. Je leur dis que j'avais dû quitter l'Europe, +parce que j'avais quelque ambition et que dans ma patrie, l'étendue +de territoire est si restreinte, comparativement à sa nombreuse +population, que c'est à peine si quelques individus parviennent à s'y +créer une existence indépendante, ou une certaine aisance; que l'argent +étant le principal moteur de toutes choses dans les pays civilisés, +chacun pour en amasser le plus possible, exerce une industrie +quelconque, et que, à part quelques élus, les autres suffisent à +peine à leurs besoins; que de même que j'étais venu en Amérique, des +centaines de mille autres Européens mûs par la même ambition s'exilent +ainsi volontairement chaque année, dans l'espoir de réaliser en peu de +temps des bénéfices assez grands, les uns, pour se trouver désormais à +l'abri du besoin, les autres à seule fin de pouvoir se livrer à une vie +de bonheur et de plaisirs. Enfin j'ajoutai que l'espérance de voir la +fortune me sourire et le désir ardent d'être pour quelque chose dans le +bonheur des miens, avaient suffi pour me faire quitter la mère-patrie. + +Après avoir communiqué ma réponse à ses compagnons qui se prirent à +rire d'un air de pitié en haussant les épaules, il me répondit que +puisque le sort m'avait jeté parmi eux, toute inquiétude sur l'avenir +serait superflue de ma part; que je n'aurais nul besoin de travailler +pour manger, et que ma famille saurait bien se passer de moi, car +je ne la reverrais jamais; que je serais heureux au milieu d'eux, +bien qu'ils ne me promissent pas, à vrai dire, de vêtements ni de +maison pour me garantir des intempéries des saisons; que la terre, +soit sèche soit détrempée, les rochers ou la verdure seraient tour +à tour mon lit; qu'à ce genre d'existence je me ferais aussi bien +qu'eux, car je leur paraissais fait de même; enfin qu'ils auraient +pour moi des égards autant que je leur serais utile et dévoué. Et pour +clore, il ajouta en manière de réflexion, que les chrétiens sont des +sots--_ouèsalmas_,--des imbéciles--_pofos_,--de travailler +pour de l'or et de se couvrir de la tête aux pieds de vêtements +incommodes et extraordinaires autant que malsains fabriqués sans doute +à grand peine, à en juger par l'étoffe. + +Pendant huit jours que nous cheminâmes dans la direction du +nord-ouest, à travers des parages boisés dont l'aspect me sembla +ravissant comparativement à ceux que j'avais jusque-là habités, je fus +continuellement l'objet de la conversation des Indiens qui me firent +des milliers de questions et qui se montrèrent à mon égard d'une +prévenance à laquelle je n'étais guère accoutumé. Le nom de mon pays me +parut, pour la première fois parvenir à leur oreille. + +Parmi leurs questions, quelques-unes me convainquirent de leur +intelligence. Ils s'informèrent avec les marques du plus grand +intérêt, de la forme de notre gouvernement. Rien ne m'étonna tant et +ne me fit plus de plaisir, je l'avoue, que d'entendre ces êtres qui +ne connaissent ni lois, ni règles fixes pour le gouvernement civil, +admirer ou railler tour à tour, notre civilisation dont je leur traçais +un tableau si imparfait. + +Je puis dire à leur honneur, que je les vis émerveillés de notre génie, +et revenir naïvement de leur première opinion en disant: + +--_El-mey-ta-ouignecaës-pofos-gné-ouélay._ + +--Et mais ces chrétiens bêtes ne sont pas. + +Chez les Indiens, chaque famille et même chaque homme se croit +absolument libre. Ils vivent dans une entière indépendance; et +cependant malgré cette manière d'être et de voir, les Poyuches, +les Pampas et les Mamouelches se divisent tout aussi bien que les +Patagons en un grand nombre de tribus. Leurs fréquentes guerres +intestines d'autrefois, celles qu'ils eurent à soutenir contre leurs +voisins, comme encore de nos jours, celles qu'ils font contre les +Hispanos-Américains, mettant sans cesse leur liberté en danger, ils +ont appris par simple nécessité, à se former en sociétés plus ou +moins nombreuses; ils se choisissent des chefs ou caciques, sorte de +commandants, qu'ils considèrent bien plutôt comme leurs pères et leurs +directeurs, que comme des maîtres, et avec lesquels ils restent ou dont +ils se séparent selon leur gré. + +Pour être élevé à la dignité de cacique, il faut avoir donné des +preuves éclatantes de sa valeur, et plus les caciques sont fameux par +leurs exploits, plus leurs peuplades sont grandes. C'est ainsi que de +nos jours encore, les Pampéens et les Mamouelches, quoique ayant un +grand nombre de caciques, relèvent volontairement d'un chef privilégié +_Calfoucourah_--pierre bleue;--ce nom lui vient de la trouvaille +qu'il fit, étant enfant, d'une petite pierre bleue ayant à peu près +forme humaine et dont jamais il ne s'est séparé; elle est considérée +parmi les Indiens comme un talisman précieux auquel il doit ses +nombreux succès. + +La conversation ne fut pas la seule distraction que le langage +grotesque de mon interprète m'offrit, car nous chassâmes une grande +partie du temps de notre voyage, et je fus assez heureux pour faire +preuve de quelqu'adresse, en prenant soit au lazzo ou à la boléadora +des _youèmes_--gamas--et des _tchoïquets_--nandous ou +autruches de ces parages,--ce qui fit que mes nouveaux maîtres augurant +bien de mes futurs services parurent avoir pour moi une certaine +considération. + +Cependant, au fur et à mesure que nous approchions du lieu de +résidence de la horde, je vis, non sans une certaine inquiétude, cesser +tout l'empressement et les égards dont j'avais été entouré depuis notre +départ. Il me fut facile de comprendre, à la conversation des Indiens, +qu'ils n'en avaient agi ainsi que par ruse, et afin de me préoccuper +assez pour m'ôter toute pensée de fuite, mais que dès lors suffisamment +rassurés par le voisinage de leurs tribus, ils se souciaient peu de me +cacher plus longtemps leurs véritables intentions envers moi. C'est +ainsi que j'acquis la triste certitude de n'être guère mieux traité +chez eux que chez les barbares Poyuches, les fiers Puelches ou les durs +Patagons; car les uns et les autres ne me considéraient que comme un +ennemi devenu leur esclave, c'est-à-dire comme un être sur lequel ils +avaient plein droit de vie ou de mort. + +Les dernières paroles qu'ils m'adressèrent, furent des conseils +équivalant presque à des menaces, au sujet de ma conduite à venir. +Ils ne laissèrent pas non plus que de me répéter fréquemment +qu'aussi bien qu'à mes premiers maîtres, je leur devais une +grande reconnaissance de ne point m'assassiner puisque j'étais un +_ouignecaé_--chrétien,--ce que tout indien de ces régions +considère comme un crime. + +Enfin, nous arrivâmes. Il était temps que ce long voyage s'achevât, +car j'étais rompu de fatigue et dans un état douloureux que l'on +comprendra aisément en sachant que c'était le premier trajet que je +faisais de la sorte, c'est-à-dire, sur des chevaux aussi nus que +moi-même et fort amaigris par un galop continuel au plus fort de la +chaleur. + +Mon arrivée au milieu de la horde, fut comme un évènement inattendu +et je devins de nouveau l'objet de la curiosité générale. Aux +enfants, aux femmes qui m'entourèrent aussitôt, succéda une affluence +considérable de visites avides de se graver dans la mémoire les traits +du _ou'sah-ouignecaé_--mauvais chrétien,--uniquement afin de +pouvoir en cas de besoin, s'opposer à sa fuite. Aux personnages les +plus importants, mon maître n'omettait point de renouveler, avec +toutes sortes d'amplifications, le récit de la terrible lutte que nous +avions soutenue, mon compagnon et moi, contre nos nombreux et féroces +agresseurs, les Poyuches. L'indignation de chacun d'eux semblait +alors n'avoir plus de bornes, et le plus souvent, en s'éloignant, ils +m'adressaient des imprécations ou me faisaient des gestes menaçants. + +Au bout de quelques jours écoulés de la sorte, et lorsqu'on jugea +que j'étais suffisamment connu, on me fit reprendre mes fonctions +de gardeur de troupeaux. Je fus soumis à une surveillance des plus +rigoureuses, durant la nuit et le jour; je ne pouvais faire un pas +sans être accompagné; il m'était demandé compte de ma tristesse et +du moindre geste; la nuit, je fus encore exposé à être troublé dans +mes courts instants de sommeil; car la superstition des Indiens leur +faisait appréhender mon évasion, et poussés par cette crainte, ils +se jetaient sur moi tout à coup et m'éveillaient brusquement en me +menaçant. Souvent il m'arriva dans ces instants difficiles d'éprouver +de grandes frayeurs qui étant toujours mal interprétées me valaient +force mauvais traitements. + + + + +CHAPITRE III + +La Pampa et les Pampéens. + + +Les variations du climat de la Pampa sont des plus régulières. Elle +subit une grande différence de température l'été et l'hiver. Ce dernier +y est presque aussi froid que le mois de décembre en France. Il n'y +neige point cependant, mais le matin la terre est toujours couverte de +givre. La glace n'atteint jamais plus d'un pouce et demi d'épaisseur +environ. Par contre-coup, l'été y est d'une chaleur accablante. Dès +l'aube, l'horizon forme une ligne sombre et dense, qui ne s'éclaircit +que petit à petit, et au fur et à mesure que le soleil se lève: l'on +voit alors l'herbe touffue de ces immenses plaines se dépouiller +d'une partie de la bienfaisante rosée du matin, qui en s'évaporant +produit les plus singuliers effets de mirage. La force du soleil se +fait vivement sentir à toutes les créatures vivantes. Les chevaux et +les bœufs sauvages qui peuplent ces plaines en ressentent une telle +fatigue, qu'ils se livrent, ainsi que les hommes, à une sieste qui +semble pour tous un repos aussi naturel que nécessaire. + +On trouve dans toute la Pampa, des différences sensibles d'atmosphère. +Dans les régions _Mamouelches_--boisées--l'air est des plus secs; +et chez tous les êtres, quels qu'ils soient, on ne trouve aucune +apparence de transpiration. J'ai vu même maintes fois des animaux tués +par la chaleur, gisant sur la plaine aride desséchés dans leur peau; +mais dans la latitude de Buenos-Ayres et de la Baie-Blanche, par les 70 +et 71 degrés de latitude, régions où abonde la plus magnifique luzerne +que l'on puisse imaginer, la végétation démontre clairement l'humidité +du climat. La rosée dans ces parages ressemble plutôt à des pluies +lentes et fines, ou à des brouillards épais. La viande et les animaux +morts s'y corrompent fort vite et les plaies sont très-difficiles à +guérir. Cependant, qui le croirait? malgré cette humidité constante, +les Indiens dorment tous presque nus sur la terre sans en être jamais +incommodés. + +Les Pampéens n'ont pas plus de résidence fixe que les Puelches ou +les Patagons. Ils errent d'un lieu à un autre au fur et à mesure que +l'herbe est consommée par leurs bestiaux; mais jamais ils n'abandonnent +un parage quelconque sans avoir achevé avec le feu l'œuvre de +destruction commencée par les animaux. Les Pampéens occupaient +autrefois toute la partie comprise entre les différentes provinces +de Buenos-Ayres, le Rio-Colorado et les Mamouelches, qui sont encore +actuellement leurs limites occidentales et septentrionales; cependant +ils ne s'en éloignent que fort peu. Ils se tiennent principalement +dans la partie Nord, Nord-Ouest, environ par les 68 et 69e de +longitude et parcourent toute l'étendue comprise entre les 33e et 38e +d° de latitude. Parfois, cependant, il leur arrive de se confondre +momentanément avec les Mamouelches, ou d'opérer leur retraite beaucoup +plus au loin surtout lorsqu'ils redoutent quelque agression. Cette +alliance a lieu principalement à leur retour de ces grandes expéditions +dans lesquelles ils se livrent aux plus atroces cruautés. + +Il est à croire que ces êtres barbares ont comme nous, à leur insu, +une conscience qui parle plus fort que leur volonté, car ils sont +souvent pris de frayeurs telles, que sans autre motif qu'un cauchemar, +ils se prennent à fuir soudain au beau milieu de la nuit, en jetant +le cri d'alarme, et de même que des moutons fourvoyés, ils se suivent +les uns les autres, délaissant la plupart du temps les parages où +quelques heures encore auparavant ils se regardaient comme étant dans +la plus grande sécurité. Ces fuites ressemblent absolument à une +déroute pendant laquelle ils abandonnent en chemin tout le bétail +qu'ils ne peuvent chasser au galop devant eux. Les points où ils +dressent leurs tentes ne présentent plus à leur départ qu'un aspect +dégoûtant, véritable chenil où se trouvent entassés pêle-mêle les +ossements des animaux dont ils se sont nourris, des lambeaux de cuirs +pourris et des cardes de laine émanant une fétide odeur; au milieu de +ce tout nauséabond se pavanent quelques vautours et quelques éperviers +cherchant nonchalamment à y découvrir encore quelques lambeaux de chair +putréfiée. + +Ces oiseaux sont généralement d'une hardiesse telle que j'eus souvent +mille et mille peines à les empêcher de prendre leur part des animaux +que nous abattions les Indiens et moi. Je n'avais point le temps de +ramasser mon couteau ni celui de retourner mon gibier pour achever +d'en détacher le cuir que déjà ils étaient installés sur l'animal. +Quelquefois je m'amusais à jeter en l'air des morceaux sanglants +auxquels ils ne laissaient pas le temps de retomber. Je les ai vus +aussi s'établir sur le dos malade des chevaux ou des mulets et les +déchiqueter malgré les contorsions des pauvres victimes inquiètes et +furibondes, qui les oreilles couchées et le dos tendu, sautillaient +de l'arrière-train en agitant convulsivement la queue, afin de les +éloigner. + +Les Pampéens étaient autrefois beaucoup plus nombreux qu'ils ne le +sont actuellement; mais ils sont très-affaiblis par leurs incessantes +guerres avec les Espagnols. Encouragés par l'impunité dans laquelle +on laissait leurs sanglantes incursions, ils s'y livraient presque +constamment et ne craignaient point non plus de résider dans le +voisinage des provinces Argentines, à l'ouest de la Sierra-Ventana. Ils +affectionnaient ces parages en raison de sa proximité des peuplades +Hispanos-Américaines et de son incomparable fertilité. Ils le nommèrent +_Pouanemapo_, ou terre de _Pouane_, un de leurs caciques +célèbres, lequel y naquit et y mourut vaillamment dans une surprise +nocturne des gauchos de Rosas. Il est véritablement à croire que les +Indiens, tout habitués qu'ils fussent aux luttes sanglantes, n'en +eurent jamais à soutenir d'aussi acharnée et d'aussi terrible que celle +de cette nuit si fatale pour eux; car bien qu'ils soient braves et fort +entreprenants, ils semblent frappés de stupeur dès que le souvenir de +cette défaite est évoqué. Aucun d'entre eux n'ose s'aventurer dans +le pays de Pouane, dont, disent-ils, _Houacouvou_--Dieu--leur a +interdit l'accès à tout jamais sous peine de mort. + +La taille des Pampéens est inférieure à celle des _Puelches_ et à +celle des Patagons. A quelques exceptions près, ils n'ont guère plus +de cinq pieds huit à neuf pouces en moyenne. Ce sont les Indiens les +plus foncés en couleur. Ils sont d'un brun olivâtre très-prononcé; +quelques-uns même sont presque noirs. Leur peau est d'une grande +finesse dans toutes les parties du corps; elle est douce comme du +satin et même brillante. Ils exhalent une odeur particulière qui, loin +d'être aussi forte que celle des nègres, l'est cependant plus que celle +des Européens. Leur peau devient plus brillante et comme huileuse, à +l'action du soleil; il me fut facile de m'en convaincre au toucher. + +Le front des Pampéens est légèrement bombé mais non fuyant; leur +figure est aplatie et longue. En général ils ont le nez court et épaté; +quelques-uns l'ont aussi mince, long et recourbé, à l'instar des becs +d'oiseaux de proie. Ils ont les yeux presque horizontaux, mais ainsi +que les Patagons orientaux, la manière dont ils s'épilent les sourcils +prête beaucoup à leur donner cet aspect. Ils ont tous, sans exception, +les pommettes fort saillantes, la bouche très-grande et béante, les +lèvres grosses. Leurs dents sont comme celles de leurs voisins les +Puelches et les Patagons, c'est-à-dire petites, fort blanches et +admirablement rangées. La barbe leur pousse fort tard. Leurs cheveux +sont abondants, d'un noir de jais et très-gros. Quelques-uns parmi eux +les relèvent sur le sommet de la tête, mais les autres les séparent +simplement en deux et les retiennent à l'aide d'un morceau d'étoffe ou +d'une lannière de cuir. Mais tous dans les combats les laissent flotter +sur leur figure afin de ne pas voir le danger qui peut les menacer. + +Plus que jamais, on trouve maintenant chez les Pampéens des types +assez réguliers: ce sont les enfants d'Indiens et de captives. Ces +Indiens se font remarquer par un degré d'intelligence bien supérieur à +celui de tous les autres nomades, les Araucaniens exceptés toutefois. +Ils stationnent assez volontiers plusieurs mois de suite dans le +même endroit. Leurs tentes sont, ainsi que celles des Puelches, +confectionnées en cuir, mais elles sont plus spacieuses et plus +régulières. Il y règne un certain ordre et une grande propreté; ce qui +n'empêche pas cependant qu'ils soient couverts de vermine. + +Le type des femmes est en quelque sorte plus désagréable que celui des +hommes qu'elles surpassent en laideur et auxquels elles ressemblent +beaucoup. Elles sont grandes aussi, mais cependant pas autant qu'on +pourrait se le figurer; il existe entre leur taille et celle des +hommes de plus grandes proportions qu'on ne saurait en trouver entre +les hommes et les femmes d'Europe; mais ces proportions ne sont pas +assez générales pour en calculer la différence. Les plus grandes n'ont +guère plus d'un mètre cinquante-quatre à cinquante-cinq centimètres. +Il s'en trouve bien cependant quelques-unes qui atteignent la taille +des hommes, mais la majorité d'entre elles sont en quelque sorte plus +petites. Elles exercent beaucoup leurs forces physiques; elles manient +le lazzo et la boleadora avec beaucoup d'adresse. Leurs épaules larges +et carrées encadrent une poitrine fort bombée mais disgracieuse; car +elles ont l'habitude de se détirer et de se masser les seins dès +qu'elles deviennent mères, afin, disent-elles, de pouvoir offrir une +plus grande quantité de lait à leurs enfants. Cet usage se propage +même à l'égard des vaches laitières. Très-surpris de cette coutume, +je résolus de m'assurer du résultat qu'elle pouvait avoir: j'en fis +l'expérience sur une jeune vache dont je mesurai le lait avant comme +après l'opération. J'eus lieu de rester convaincu de la véracité +du fait. Les Pampéennes ont les membres peut-être un peu courts, +comparativement au tronc, mais généralement replets et arrondis. + +La démarche de toutes les femmes Indiennes est des plus disgracieuses; +plus particulièrement encore celle des Pampéennes qu'un certain +sentiment de décence oblige à s'asseoir différemment des hommes, qui +s'accroupissent à la façon Orientale, les jambes croisées sous eux. +Elles doublent la jambe gauche, la pointe du pied reposant sur le +sol, puis elles s'asseyent sur le talon et passent la jambe droite +par-dessus la cuisse gauche, en ayant soin de mettre cet autre pied à +plat à côté de l'autre afin qu'il leur soit possible de se maintenir +ainsi en équilibre les jambes serrées. Cette posture fatigante à +laquelle elles s'habituent dès l'enfance, leur dévie extraordinairement +la hanche gauche, leur tourne cette jambe en dedans, et les fait boîter +de toute cette partie. Elles ont les mains petites, fort bien faites et +rarement maigres. Leurs articulations ainsi que celles des hommes sont +fines; leurs pieds sont petits, mais larges. Si leurs formes ne sont +pas belles, du moins elles annoncent une très-grande force. + +Ces femmes sauvages s'entourent la taille d'une pièce d'étoffe le +plus souvent fabriquée par elles-mêmes avec la laine de leurs moutons +qu'elles filent et teignent artistement. Ce vêtement les couvre +depuis les épaules jusqu'au-dessus du genou seulement; on dirait un +fourreau d'où sortent tête, bras et jambes, sans harmonie et sans +art. Ce costume est fixé à la partie supérieure par une énorme broche +ronde--_toupouh_--en argent, dont la tête large, plate et mal +battue, rappelle assez le fond d'une casserole bien étamée. A la +hauteur des hanches, elles s'entourent d'une large ceinture de cuir +cru, ornée de dessins de différentes couleurs et de parties velues, +ou bien encore couverte de perles grossières entremêlées avec art et +assujetties avec des fibres extraites de la viande. Leurs cheveux +sont séparés en deux nattes fort longues qui leur pendent quelquefois +jusqu'aux talons et aux extrémités desquelles elles suspendent quelques +ornements de cuivre ou d'argent. + +Quelques femmes se contentent d'enrouler leurs nattes autour de la tête +en forme de diadême et de les attacher avec des lacets de laine rouge +ou jaune de la largeur de deux doigts: toutes se suspendent des boucles +d'oreilles carrées d'une si grande dimension qu'elles reposent sur +leurs épaules. + +Les plus riches ou les plus considérables d'entre elles portent aussi +un collier de cuir de la largeur de trois doigts et très-serré, garni +superficiellement de demi-perles de métal qu'elles fabriquent ainsi +qu'il suit: + +D'abord elles battent pour le réduire en feuilles le métal dont +elles peuvent disposer; ensuite elles découpent des rondelles d'égale +grandeur et les estampillent à l'aide de deux os de cheval, dont l'un +creusé sert de matrice, et l'autre en relief qui tient lieu de tampon. +Chaque perle repoussée est perforée de deux petits trous sur le côté +pour être enfilée et cousue au cuir. La largeur et la complète absence +de souplesse de ce singulier ornement semblable à des colliers de +chiens, les empêchent de mouvoir la tête et donne à l'air important +qu'annoncent les figures de celles qui en sont parées un aspect des +plus comiques. + +Les plus jeunes se font des bracelets de perles de plusieurs couleurs +au-dessus des chevilles et des poignets où ils restent à demeure, +et toutes, jeunes ou âgées, les jours de fêtes, entremêlent à leur +chevelure une sorte de bonnet ou de résille en perles bleues et +blanches qui leur retombe sur le front, leur couvre les pommettes, et +maintient leurs nattes séparées. + +Les Pampéennes sont très-actives et très-empressées auprès de +leurs maris; elles subissent sans murmurer toutes leurs exigences. +Ceux-ci emploient généralement à se reposer tout le temps qu'ils +ne consacrent pas à chasser ou à dompter leurs chevaux. Dans les +changements de résidence, ce sont encore les femmes qui prennent le +soin de transporter tout ce qui concerne le ménage. Elles chargent les +chevaux et sellent celui de leur mari puis le leur, sur lequel elles +s'installent ensuite avec trois ou quatre enfants. Dans cet équipage, +elles rassemblent le troupeau et le chassent devant elles avec la lance +de leurs seigneurs et maîtres, lesquels montés sur leurs meilleurs +coursiers, sans autre charge que leurs lazzos et leurs boleadoras, se +livrent, chemin faisant, au plaisir de la chasse, sans paraître songer +le moins du monde à leur famille, quel que soit l'attachement qu'ils +aient pour leurs enfants. + +Arrivés à destination, ce sont encore les femmes qui déchargent +les chevaux et qui réinstallent au plus vite la tente sous laquelle +viennent s'étendre leurs maris, tandis qu'elles leur préparent des +aliments. Après avoir rétabli l'ordre dans le ménage et prodigué des +soins à leurs enfants, pour se reposer des fatigues du jour elles +filent de la laine et tissent des manteaux pour toute la famille. C'est +vraiment curieux de voir l'habileté et la perfection qu'elles déploient +dans ces sortes de fabrications: elles n'ont d'autres métiers que ceux +qu'elles se font elles-mêmes, et qui ont la forme d'un cadre dont deux +des traverses parallèles supportent des fils croisés et bien tendus. +Les fils destinés à servir de trame sont pelottés sur des morceaux +de bois pointus qui servent de navettes; pour remplacer le peigne +de nos tisserands, elles font usage d'une petite palette bizautée. +Ces tissus, malgré les nombreuses imperfections des outils dont ces +femmes disposent leur font vraiment beaucoup d'honneur, car on les +peut comparer à ceux qui sortent de nos fabriques. Ils sont toujours +enjolivés de dessins réguliers et originaux formés de laines de +plusieurs couleurs. Pendant mon long séjour dans cette tribu j'en vis +plusieurs de fort remarquables par leur finesse, mais un principalement +sur lequel était représenté avec une rare perfection le portrait du +général Urquiza auquel il fut offert; ce personnage ne sachant de +quelle manière témoigner son admiration pour cette œuvre de patience la +couvrit de pièces d'or. + +Les Pampas pour lesquels l'exercice du cheval est une obligation, +s'installent le plus souvent d'un seul bond sur leurs coursiers +affublés de selles en bois qui leur emboîtent parfaitement le dos et +l'encolure. Les plus riches seulement ou les plus chanceux dans les +pillages sellent leurs chevaux comme le font les gauchos. + +Les femmes vont à cheval à l'instar des hommes, mais leurs selles +diffèrent totalement. Ce sont plutôt de véritables échafaudages, +composés de sept à huit cuirs de moutons superposés sur le dos du +cheval et surmontés de deux rouleaux de jonc--_salmas_--recouverts +de cuirs souples peints en rouge et en noir; le tout est solidement +fixé à l'aide de deux sangles en cuir cru. Pour grimper sur cet +appareil elles se servent d'un étrier passé au cou du cheval en forme +de baudrier. + +Les Pampéens s'épilent avec beaucoup plus de soin que les Indiens +des autres tribus; ils déploient aussi plus de coquetterie dans +l'art de se tatouer. Hommes et femmes s'entr'aident aussi bien +dans cette occupation que pour se purger le corps et la tête des +nombreux insectes dont ils sont assaillis et qu'ils mangent même +en prenant leur repas. Ces Indiens possèdent des ustensiles de +cuisine, tels que marmites de fonte--_chaïas_,--des broches +en fer--_cangnecaouëts_--provenant de pillages. Ils font +en partie cuire leurs aliments. Les femmes que regarde ce soin +préparent la viande d'une manière toute particulière: elles font +bouillir de l'eau dans laquelle elles plongent quelques morceaux de +chair qu'elles retirent aussitôt blanchis, puis elles les servent +dans de petites écuelles en bois avec un peu de ce succulent +bouillon--_caldo_--très-fortement salé et obtenu ainsi en moins +d'un quart d'heure. Cependant, disons-le, parfois aussi je les ai +vus manger de la viande bien rôtie; mais leur instinct naturel les +porte à la préférer toute crue, bien saignante. Ils dévorent avec +joie les poumons--_carêtone_,--le foie--_quèhs_--et les +rognons--_cousanoh_--tout sanglants, et ils boivent le sang chaud +ou caillé. + +Les hommes sont aussi fort industrieux et patients. Leur adresse +s'exerce surtout à tresser des harnais qui sont très-recherchés des +Hispanos-Américains. Les plus riches fermiers et les caballeros mettent +un certain orgueil à en affubler leurs chevaux. Leurs rênes, leurs +cordons d'étriers et leurs sangles, sont parfois aussi souples et aussi +bien tressés que les objets que l'on fait chez nous avec des cheveux. +Ces articles, ainsi que les manteaux de cuir de guanacos, les plumes +d'autruche et les cuirs de toute espèce qu'ils auraient la faculté +d'échanger, suffiraient seuls à enrichir les Pampas s'ils n'étaient +pas aussi inconstants. Les ouvertures de paix qu'ils renouvellent si +souvent, n'ont d'autre but que de se pourvoir gratis de tabac, de +sucre, de yerba et de liqueurs fortes. Mais dès qu'ils voient leurs +provisions s'amoindrir, ils rentrent de nouveau dans la voie des +hostilités et recommencent leurs terribles invasions qui sont tout à la +fois la ruine et la mort d'un grand nombre d'habitants. + +Dans leurs expéditions les Indiens ne respectent pas plus les femmes +d'âge que les hommes; ils les assassinent. Ils n'épargnent absolument +que les jeunes filles dont ils font leurs femmes privilégiées sous +le rapport de l'affection. Les tout jeunes enfants deviennent des +esclaves, à la garde desquels ils confient leurs troupeaux, quand +ils ne les vendent pas aux Indiens des tribus éloignées, soit aux +Mamouelches ou aux Araucanos, qui dans leurs visites annuelles leur +apportent des éperons et des étriers d'argent grossièrement faits et +en échange desquels ils sacrifient volontiers la plus grande partie +de leurs troupeaux, jusqu'à leurs captifs et captives même. Les +Araucaniens échangent généralement leurs étriers et leurs éperons +dont la valeur intrinsèque ne dépasse pas 20 à 30 piastres (100 à +150 francs) contre quinze à seize bœufs qu'ils ne vendent pas moins +de 25 à 30 piastres chaque, au Chili. Et comme jamais aucun d'eux +ne se hasarde à franchir la Cordillière sans un certain nombre de +ces objets, plus une pacotille composée d'indigo--_anil_,--de +mantes--_Pilquènes_,--d'ustensiles nécessaires au tatouage et de +perles de diverses couleurs--_cuentas_--à échanger, comme il est +dit plus haut, on comprend quelle peut être leur richesse puisqu'ils +ne regagnent jamais leur pays sans être possesseurs de 3 à 400 bêtes +à cornes et d'un assez grand nombre de chevaux dont la vente leur est +pour le moins aussi avantageuse. + +Les Araucaniens, bien qu'ayant la même origine que les Patagons, +les Puelches, les Pampéens et les Mamouelches, mènent cependant +une existence matériellement différente à laquelle les forcent et +la restriction de leur territoire et l'impossibilité où ils se +trouvent d'envahir les provinces du Chili, dont les frontières sont +bien autrement gardées et défendues que celles de la République +Argentine. Au lieu de vivre à l'état nomade, comme les Indiens +de la côte orientale, les Araucaniens sont groupés par villages, +ils habitent des maisons en bois suffisamment grandes pour +plusieurs familles. Ils sont fort ingénieux et travailleurs. Ils +cultivent le maïs--_ouah_--et le froment--_cévada_--ainsi +que différents légumes, tels que: pommes de +terre--_Ponnieux_,--oignons--_céboyats_,--haricots--_Porotos_.--Ils +font grand cas du melon et de la pastèque qu'ils récoltent presque +en aussi grande quantité que les abricots, les prunes et les pommes +sauvages, ce qui les met à même de faire de copieux festins. Ils +mangent généralement de la viande cuite ou rôtie, du _meurkeh_ ou +farine de maïs grillée à laquelle ils adjoignent du laitage ou de la +graisse de cheval. Malgré ces diverses apparences de civilisation, ils +se régalent volontiers de foie et de rognons crus saucés dans du sang +caillé. + +Il y a en Araucanie deux groupes de population fort distincts par +leur caractère, que l'on désigne généralement au Chili comme dans la +province de Buenos-Ayres sous les noms de haute et basse Araucanie. + +La première se compose d'Indiens et d'Espagnols. Il est à la +connaissance de tous, que les Indiens qui la composent sont d'un +commerce facile et agréable, qu'ils aiment à mélanger leur sang à celui +des chrétiens par les liens du mariage, ce qui ne les empêche pas +toutefois de vivre libres de tout joug dans le voisinage de Santiago, +de Constuccion, de Nacimiento, de Las-Angles et de Talca, où ils +s'introduisent encore parfois en masse à la faveur des dissensions +politiques. En bons Indiens qu'ils sont, ils ont conservé le goût +du pillage; néanmoins, ils sont fort hospitaliers et l'on peut sans +crainte aucune se hasarder chez eux. Il n'en est pas de même de la +basse Araucanie qui n'est peuplée que d'êtres beaucoup plus primitifs, +aux yeux desquels un chrétien, de quelque nation qu'il soit, est un +ennemi contre lequel ils ne sauraient trouver trop de moyens d'exercer +leur férocité. Ce sont les Patagons de l'Araucanie bien que séparés de +ces derniers par les Cordillières. Ils ont la plus grande répulsion +pour tout ce qui sent la civilisation. + +Malheur aux pauvres chrétiens qui tombent entre leurs mains, car pour +leurs familles ils peuvent être rayés du nombre des vivants. Parmi les +nombreux exemples que l'on pourrait citer à l'appui de ce que j'avance, +le suivant en est, par son authenticité, une preuve irrécusable. + +Quelque temps avant sa mort prématurée qui a jeté le deuil dans le +monde scientifique, monsieur Geoffroy Saint-Hilaire qui m'avait honoré +du plus bienveillant accueil, me disait qu'il considérait comme à tout +jamais perdu pour sa famille l'un de ses parents tombé entre les mains +des Indiens de la basse Araucanie. En déplorant ce terrible malheur +il me disait combien il aurait souhaité que son parent fût retenu +prisonnier dans la haute Araucanie d'où il lui aurait été facile de +l'arracher. + +L'Araucanie a donc, ainsi que la Patagonie, ses légendes ténébreuses. + +Quant aux Pampéens ils sont essentiellement chasseurs, et ils +deviennent pour ainsi dire de plus en plus nomades par l'habitude +qu'ils ont de se nourrir de la chair de leurs coursiers, tout en +franchissant très-rapidement les plus grandes distances. Ils n'hésitent +point à faire de cinq à six cents lieues pour dévaster les peuples +Hispanos-Américains. Fort riches en troupeaux, ces Indiens pourraient +facilement se passer de la chasse; mais comme elle est pour eux un +grand divertissement ils s'y livrent toute l'année; mais cependant +avec beaucoup plus d'ardeur pendant les mois d'août et de septembre, +époque du printemps dans l'hémisphère sud. C'est en cette saison qu'ils +font d'amples provisions de jeunes pièces de gibier dont ils sont +extrêmement friands, ou bien encore d'œufs de perdrix et d'autruches. +Ils prennent fort adroitement de jeunes gamas vivantes avec lesquelles +se divertissent les enfants, auxquels ils donnent aussi pour nourriture +les œufs de perdrix, tandis que ceux d'autruches, moins délicats, sont +mangés en commun dans la famille. Ils les cassent comme nous le faisons +d'un œuf à la coque et les font cuire assis dans la braise de fiente +en ayant soin de mêler le jaune et le blanc à mesure que la cuisson +s'opère. On trouve toujours ces œufs en très-grand nombre. Les Indiens +ne mangent que ceux qui sont en nombre pair, et font fi des autres +qu'ils prétendent ne pas être fécondés. + +Pour chasser l'autruche et la gama les Indiens s'assemblent en grand +nombre, sous la direction d'un cacique qui remplit les fonctions +de grand veneur. Il fait partir les chasseurs par groupes, dans +différentes directions afin de cerner un espace de deux ou trois +lieues; chacun de ces groupes, arrivé à l'endroit qui lui a été +assigné, brûle en forme de signal, quelques herbages secs. Quand tous +sont à leur poste, à un nouveau signal donné par le cacique, ils se +déploient sur un rang et marchent lentement vers le centre du cercle +qu'ils forment, jusqu'à ce que la distance qui les sépare les uns +des autres ne soit plus que de sept ou huit longueurs de cheval. Ils +s'arrêtent alors, leurs _locayo_--boléadoras--en main. A leurs +cris, les nombreux chiens sauvages qui les accompagnent s'élancent +pour harceler les autruches et les gamas ainsi cernées. Ces animaux +poursuivis de près et souvent mordus, cherchent à fuir en passant entre +les courts intervalles que se sont ménagés les chasseurs, afin de +pouvoir leur lancer une multitude de boules qui manquent rarement leur +but. Les animaux pris sont dépouillés avec une dextérité incroyable, +ce qui donne aux chasseurs la facilité de continuer leur exercice, +jusqu'au moment où le cercle, trop rétréci, mette en présence la masse +des Indiens. Fort rarement les chasseurs reviennent près de leurs +familles sans avoir pris sept ou huit pièces de gibier dont le sang +qu'ils boivent avec délices est toute leur nourriture durant la chasse +qui dure les deux tiers du jour. + +Après la chasse, les cuirs des divers animaux tués sont étendus sur +le sol à l'aide de piquets en ossements; une fois séchés ils sont +salés pour en préserver la fourrure de toute atteinte; les Indiens +les conservent ainsi que les plumes d'autruches pour les échanger à +la première occasion contre du sucre, de la yerba, du tabac et des +liqueurs alcooliques dont ils sont très-friands. + +La population Indienne tend à décroître d'année en année; mais cette +décroissance frappe plus particulièrement les Pampéens et les tribus +du Nord, chez lesquelles les femmes sont en minorité, par suite des +guerres terribles que leur firent les gauchos de Rosas, ainsi que je +l'ai déjà dit. En plusieurs occasions les Indiens furent réduits à +fuir; ils se réfugièrent dans les contreforts des Cordillières les plus +rapprochés du Chili, dans le voisinage des Araucaniens. Leurs femmes +ayant perdu tout repos et se voyant, à tous moments exposées à devenir +captives des Argentins, abandonnèrent leurs maris et s'en furent en +Araucanie. Le petit nombre de celles qui eurent le courage de rester +fidèles à leurs époux, les Pampéens, dont l'état actuel est encore de +guerroyer avec les Espagnols, fut bien loin de leur suffire lorsqu'ils +revinrent habiter leurs anciens terrains de parcours. Et malgré le +grand nombre de femmes qu'ils ont captivées depuis et celles qu'ils +enlèvent encore chaque jour, la moyenne est d'une pour quatre à cinq +hommes. + +Chez les Araucaniens, par contre coup, le nombre des femmes est de +beaucoup supérieur à celui des hommes. Les mœurs indiennes autorisant +la possession de plusieurs femmes, on voit des hommes qui en ont cinq +ou six, et le grand cacique Calfoucourah, avec lequel j'ai vécu en a +jusqu'à trente-deux. Il résulte de cette disproportion de nombre entre +les deux sexes, que la plupart des Indiens, trop pauvres pour se passer +le luxe d'une compagne, sont forcés de rester célibataires. Ils n'ont +de rapports qu'avec celles qui sont libres, lesquelles peuvent, sans +être exposées à aucune réprimande, leur accorder des faveurs. Malgré +cette étrange coutume, on ne sera pas peu étonné de savoir qu'une fois +mariées, elles deviennent fidèles à leurs maris et sont de fort bonnes +ménagères. + +Chez tous les peuples dont je retrace les principaux traits, le mariage +est, ainsi que chez nous, considéré comme un acte important, et comme +la source d'une vie honnête et heureuse. Il s'opère sous forme de +trafic, ou échange d'objets et d'animaux divers contre une femme. + +Un Indien est toujours satisfait lorsqu'il rencontre une future à la +veille d'être mère. Les parents ne livrent leur fille qu'à l'acheteur +le plus riche et le plus généreux. + +Lorsqu'un Indien est désireux de contracter une union et qu'il a jeté +les yeux sur quelque fille du voisinage, il s'en va visiter tour à +tour tous ses parents et tous ses amis; il leur fait part de son désir +et les prie d'être pour quelque chose dans la réussite de son projet. +Chacun d'eux, selon son degré de parenté ou d'amitié, lui donne ses +conseils et son approbation dans un discours fort long approprié à la +circonstance et lui vient en aide en lui faisant un don quelconque. Ces +cadeaux consistent généralement en chevaux, bœufs, étriers ou éperons +d'argent et quelques pièces d'étoffes provenant de leurs pillages. + +Dans une réunion antérieure à la célébration du mariage, les parents +et les amis du futur fixent le jour où la demande devra être faite. +La veille au soir, chacun revêt ses plus beaux ornements et se réunit +au prétendant afin d'aller secrètement se poster à proximité de la +demeure de la jeune fille convoitée, de manière à pouvoir dès l'aube +matinale entourer les parents de la jeune personne auxquels ils font +la demande dans les termes les plus pressants, les plus touchants +et les plus poétiques; on évite toutefois de prononcer le nom du +prétendant, jusqu'au moment où ils entrevoient chance de succès. +Pendant ce temps le futur époux se tient caché à l'écart avec tous ses +dons, selon les règles du décorum. Après une très-longue énumération +des qualités de leur fille, témoin oculaire mais invisible de cette +cérémonie, dont le rôle est de verser quand même d'abondantes larmes, +les parents ne manquent point de témoigner d'une grande répugnance et +d'une grande peine à se séparer de leur enfant; puis ils finissent +par consulter sa volonté, en se réservant le droit d'accepter ou de +repousser l'ouverture qui leur est faite, dans le cas où elle ne leur +présenterait pas un avantage suffisant. A ce moment, l'arrivée du futur +et la vue des dons qu'il leur destine arrachent presque toujours le +consentement de ces êtres cupides, et leur arrogante fierté disparaît +sous un demi-sourire de satisfaction. Le reste de la journée se passe +en famille; chaque membre s'empare incontinent du présent qui lui est +fait. Une jeune jument bien grasse, donnée et sacrifiée par le jeune +époux, préparée par toutes les femmes et servie par la nouvelle mariée, +fournit le menu d'un banquet succulent arrosé de nombreuses libations +d'eau. Aucun des invités ne peut ni ne doit s'absenter pendant toute +la durée de cette fête, à la fin de laquelle il ne doit rester de +l'animal dévoré que la peau et les os. Ces derniers, bien rongés, sont +assemblés par les parents des époux et enterrés par eux dans un endroit +en évidence, en souvenir de l'union qui, dès ce moment, se trouve +consacrée. + +Après cette cérémonie obligatoire, toute l'assemblée se dispose à +accompagner en grande pompe les nouveaux mariés, chez lesquels doit +avoir lieu dans la journée une réminiscence de festin. Les parents de +la jeune femme se munissent du cuir de la jument dévorée le matin et +sitôt arrivés à la demeure de leur gendre, le remettent au jeune ménage +en l'aidant à se construire un abri. + +Pendant les jours suivants, une foule de visiteurs poussés par +la curiosité se pressent dans l'intérieur du jeune couple et les +félicitent mutuellement de leur heureux choix. Chacun s'enquiert près +de la femme des qualités ou des défauts du mari, et près de celui-ci de +celles de sa moitié. Les questions sont fort étendues, d'une crudité +et d'une indiscrétion incroyables, sans que la délicatesse en paraisse +froissée. Au contraire, les jeunes époux semblent très-flattés de cette +marque d'intérêt. Les Indiens sont très-dissimulés; aussi la femme, +tant par politique que pour s'acquérir la réputation d'être bonne et +aimable offre-t-elle à tous ses visiteurs, soit de la viande, soit de +l'eau ou bien du tabac, en leur adressant quelques paroles polies et +flatteuses enjolivées d'un sourire débonnaire, même à ses ennemies, +lorsqu'elle en a. + +S'il arrive que les époux ne peuvent sympathiser après une cohabitation +plus ou moins longue, ils se séparent à l'amiable sans que les parents +fassent des difficultés pour restituer les objets qu'ils ont reçus de +l'épouseur. Celui-ci d'ailleurs, dans sa générosité, leur en laisse +toujours une partie en dédommagement du préjudice qu'il est censé leur +avoir causé en les séparant de leur fille et en la leur rendant sans +enfants. Celle-ci peut de nouveau être demandée et contracter une +nouvelle union. + +L'habitude des Indiens est d'être d'une très-grande sévérité à +l'égard de leur femme dans les premiers temps du mariage; quelques-uns +poussent même la cruauté jusqu'à les frapper de leurs boléadoras pour +les rendre, disent-ils, humbles et soumises. La femme doit respecter +et vanter tous les actes de son mari, et se taire dès qu'il prend +la parole. Quelques-unes cependant refusent de se soumettre à cette +humilité et s'attirent des mauvais traitements continuels. Les plus +hardies s'affranchissent de ces violences par une brusque séparation. +Elles avisent leurs parents qui s'arment alors et la reprennent de vive +force, ce qui devient la source d'une haine implacable des deux parts; +car non-seulement le mari perd sa femme, mais on lui retient encore les +deux tiers de ce qu'il a donné pour l'obtenir. + +Quand les mauvais traitements que l'Indien inflige à son épouse sont +basés sur son infidélité, l'homme conserve tous ses droits et son +autorité; il peut la mettre à mort ainsi que son complice; mais, +généralement très-avare, il préfère d'abord conserver son épouse et +rançonner ensuite le délinquant, lequel a le droit de racheter sa vie +lorsque ses moyens le lui permettent; cependant il arrive souvent, +(j'en ai été témoin) que sans rime ni raison, l'accusation a été faite +par suite d'un calcul et d'une cupidité à laquelle l'accusé ne peut en +aucune manière se soustraire. + +A partir du moment où l'époux a reçu satisfaction, il lui est interdit +de faire à sa femme aucune allusion sur sa conduite illicite; il +deviendrait passible des reproches de sa famille dans le cas où il la +maltraiterait encore à ce sujet. + +Lorsqu'un Indien, animé du désir de contracter une union, échoue dans +son projet ceux qui l'accompagnent prennent fait et cause pour lui +et échangent des injures avec la famille qui a refusé d'accueillir +leurs ouvertures. Très-souvent, même à la suite de cette déception, il +résulte une mêlée effroyable des deux parts. + +Les Indiens ne dispensent leurs femmes d'aucun travail, même pendant +la dernière période de leur grossesse: on voit celles-ci sans cesse +occupées d'une chose ou d'une autre jusqu'au moment de leur délivrance +qui a lieu avec une facilité surprenante dont les a douées cette divine +Providence qui n'abandonne aucun misérable. Lorsqu'elles sentent que +leur enfant va venir au monde, elles se transportent au bord de l'eau +et se baignent avec lui dès qu'il a vu le jour. Elles ne se font jamais +aider dans ces circonstances si difficiles pour les femmes Européennes; +puis sitôt qu'elles sont délivrées, elles reprennent le cours de leurs +occupations journalières sans qu'aucune indisposition résulte jamais +d'un semblable traitement. + +Chez ces êtres presque primitifs les enfants ne sont pas à beaucoup +près aussi nombreux qu'on serait porté à le croire; car l'existence +d'un nouveau-né est soumise à l'appréciation du père et de la mère qui +décident de sa vie ou de sa mort. + +Leur superstition leur fait regarder comme des divinités les enfants +phénomènes principalement ceux qui naissent avec un plus grand +nombre de doigts que celui voulu par la nature, soit aux pieds soit +aux mains. Selon eux c'est un présage de grand bonheur pour leur +famille. Quant à ceux qui sont tout-à-fait difformes (le cas est +rare) ou dont la constitution ne leur paraît pas propre à résister à +leur genre d'existence, ils s'en défont en leur brisant les membres +ou en les étouffant, puis ils les portent à quelque distance où ils +les abandonnent sans sépulture aux chiens sauvages et aux oiseaux de +proie. Si l'innocent petit être est jugé digne de vivre, il devient +dès l'instant l'objet de tout l'amour de ses parents qui au besoin +se soumettraient aux plus grandes privations pour satisfaire à ses +moindres besoins ou à ses moindres exigences. Ils étendent leur +nouveau-né sur une petite échelle qui lui tient lieu de berceau. La +partie supérieure de son petit corps repose sur des traverses ou +échelons rapprochés les uns des autres et garnis d'un cuir de mouton, +tandis que la partie postérieure s'emboîte dans une sorte de cavité que +forment les autres échelons placés au-dessous des montants. L'enfant +est maintenu dans cette position par des lannières fort souples +enroulées en dessus des cuirs qui lui tiennent lieu de linge. + +La longueur de ce berceau dépasse celle de l'enfant d'environ un +pied à chaque extrémité. Aux quatre coins sont attachées d'autres +lannières qui servent à le suspendre horizontalement durant la nuit +au-dessus du père et de la mère auxquels un autre cordon de cuir +permet de bercer cette petite créature sans se déranger. Tous les +matins, ces petits êtres sont rendus à la liberté de mouvement pendant +le temps nécessaire à l'entretien de leur propreté; ou bien encore, +lorsqu'il fait du soleil, leur mère les étend sur une peau de mouton +pour qu'ils acquièrent la force et la vigueur que leur communique cet +astre bienfaisant. Lorsqu'il pleut ou qu'il fait froid, ils restent +emmaillottés et dans l'intérieur du _roukah_; ils sont placés +verticalement, adossés à l'un des montants de la tente, de même qu'une +échelle appuyée au long d'un mur. Leur mère se tient en face d'eux, +les regardant sans cesse et leur donnant fréquemment le sein, ou bien +encore des petits morceaux de viande sanglante qu'ils sucent. + +Les femmes allaitent leurs enfants jusqu'à l'âge de trois ans; si +pendant ce temps elles en ont d'autres, elles n'en continuent pas +moins de les nourrir avec le nouveau-venu, sans qu'elles ni eux en +souffrent aucunement. Les moindres caprices de ces petits êtres, sont +des lois pour les parents et pour leurs amis, qui à l'exemple des père +et mère se soumettent à toutes leurs volontés. A peine ces enfants +commencent-ils à se traîner sur les mains, qu'on laisse déjà à leur +portée couteaux et autres armes, dont ils se servent indifféremment +pour frapper ceux qui les contrarient, à la grande satisfaction des +parents qui, dans ses colères enfantines, se plaisent à voir le germe +précoce des qualités voulues pour faire un bon ennemi de la chrétienté. + +Les seules indispositions communes aux enfants sont des douleurs dans +les membres et une espèce de croup. Leurs douleurs sont traitées par +le massage et les douches froides. Le remède qu'emploient les Indiens +pour la guérison du croup est assez violent: il consiste en un mélange +d'urine putréfiée au soleil, sorte d'alcali, et de poudre à tirer +provenant de quelque pillage; ou bien à défaut de poudre d'alcali seul. +Il n'est jamais administré plus d'une cuillerée à l'enfant. L'effet de +ce remède violent se traduit promptement sous forme de vomissements, +et la guérison est généralement complète au bout de quelques heures. +Parfois, j'ai vu les enfants tout à coup couverts de boutons d'une +cuisson et d'une démangeaison insupportables qui leur faisaient pousser +d'horribles cris et verser d'abondantes larmes; alors, immédiatement +leurs mères s'empressaient d'embraser quelques--_mey veca_--bouses +de vaches sèches dont elles employaient la cendre brûlante à les +frictionner en même temps qu'elles leur mouillaient le corps avec de +l'eau renfermée dans leur bouche. A en juger par l'inquiet empressement +que déploient les Indiennes à traiter ainsi leurs enfants, j'ai tout +lieu de penser qu'elles redoutent beaucoup les suites de ces éruptions +subites qui ont, du reste, toute l'apparence de la petite vérole. + +A quatre ans, car les Indiens comptent par années d'un hiver ou d'un +printemps à l'autre, ils soumettent leurs rejetons, garçons et filles, +à la cérémonie du percement d'oreilles, qui fait aussi époque dans leur +vie que le baptême chez nous. Cette cérémonie a lieu comme il suit. Le +père fait don à son enfant d'un cheval brun rouge, dont les allures +plus ou moins douces sont en rapport avec son sexe. On le renverse +sur le sol, les pieds fortement liés, au milieu de nombreux invités +en costume de fête, parmi lesquels figurent au premier rang tous les +parents. L'enfant dont on a orné tout le corps de peintures bizarres +est couché sur le cheval, la tête tournée vers l'Orient, soit par le +chef de la famille soit par le cacique de la tribu quand il lui plaît +d'honorer la fête de sa présence. Les femmes placées au second rang +entonnent un chant criard et monotone, dont chaque strophe se termine +en un ton grave et sourd ayant pour but d'implorer la protection de +Dieu. Durant ce temps a lieu le percement des oreilles qui s'opère +avec un os d'autruche bien effilé. Dans chaque trou le président de +la fête passe un morceau de métal d'un poids suffisamment convenable +pour agrandir ces trous et pour allonger les oreilles. Ensuite il +s'arme du même os d'autruche et fait à chacun des assistants une +incision dans la peau, soit à la naissance de la première phalange +de la main droite, soit au défaut du jarret droit. Le sang qui sort +de cette blessure est offert à _Houacouvou_--Dieu directeur des +esprits malfaisants--pour le conjurer d'accorder une heureuse et longue +existence au nouvel élu. Après quoi, ainsi qu'il est d'usage dans +toutes leurs fêtes, une jument grasse fait le menu d'un festin offert à +la réunion. Les os des côtes sont de préférence donnés aux plus proches +ou aux plus intimes qui, après les avoir convenablement rongés, les +déposent aux pieds de l'enfant, s'engageant ainsi à lui faire un don +quelconque dans le plus bref délai. Ces cadeaux consistent en chevaux, +bœufs, éperons ou étriers d'argent qui lui constituent une dot. + +L'éducation sérieuse des enfants commence sitôt après la cérémonie du +percement d'oreilles. Lorsqu'ils atteignent leur cinquième année, ils +montent seuls à cheval en se saisissant à la crinière et en appuyant +tour à tour leurs petits pieds sur les jointures de la jambe droite +de leurs coursiers; le plus souvent ceux-ci partent comme un trait +emportant ainsi leurs cavaliers avant qu'ils n'aient pris le temps +de s'installer complètement. A cet âge, les enfants se rendent déjà +fort utiles et gardent le bétail. Ils deviennent bien vite experts +dans l'art de jeter le lazzo et de lancer la boléadora; ensuite ils +apprennent à manier la lance et la fronde; en sorte qu'à dix ou +douze ans, époque à laquelle ils ont certes plus d'apparence et de +force qu'un Européen de vingt à vingt-cinq ans, leur éducation étant +complète, ils prennent part aux excursions des tribus et participent +aux razzias dans lesquelles ils se montrent généralement d'une témérité +et d'une audace incroyables. + +Quelques femmes suivent assez souvent leurs maris dans ces lointaines +expéditions; notamment celles des caciques. Leur rôle consiste à +rassembler avec l'aide de leurs enfants tous les troupeaux épars et à +les entraîner avec prestesse, tandis que la horde est aux prises avec +les soldats ou avec les fermiers. + +On ne saurait s'imaginer quelle adresse et quelle bravoure les Indiens +déploient en ces circonstances, quoique munis seulement d'armes +tout-à-fait primitives. Ils ne reculent jamais devant une armée de +troupes régulières; la fusillade, le canon même, ne suffisent pas +toujours pour les repousser dans leurs agressions. Ils se meuvent +en tous sens sur leurs chevaux avec une facilité et une promptitude +telles, que maintes fois, lorsqu'on les croit atteints de blessures, +on est tout étonné de les voir s'avancer de nouveau plus menaçants +encore, faisant voltiger leurs lances avec une vélocité et une adresse +diaboliques. Lorsqu'ils sont aux prises avec la cavalerie espagnole ils +témoignent de leur joie en poussant des cris féroces et effrayants. Ils +lancent souvent devant eux des chevaux indomptés à la queue desquels +ils attachent des lambeaux de cuirs secs ou des herbes enflammées +qui leur donnent un accès de folle frayeur bientôt communiquée à +ceux des soldats sur lesquels ils vont fondre comme un terrible +ouragan. Profitant de ce désordre, les Indiens se ruent spontanément +sur les restes épars des escadrons et les achèvent dans un sanglant +carnage. Quant à l'infanterie, dont ils font fort peu de cas, car les +soldats argentins sont de si mauvais tireurs qu'ils semblent avoir +peur de leurs armes à feu, ils ne l'attaquent qu'en dernier lieu et +l'anéantissent promptement. + +Lorsque quelques Indiens tombent dans la mêlée, ils sont relevés par +leurs compagnons qui les ramènent chez eux et les soignent en chemin; +s'ils succombent pendant le trajet ils sont enterrés sans aucune +cérémonie; mais ceux qui meurent sous la tente, au sein de leurs foyers +sont inhumés avec pompe. + +Quelle que soit la manière dont un Indien quitte ce monde, les +autres se refusent de croire à sa mort; ils prétendent que lassé de +vivre toujours sur cette terre, leur compagnon désireux de visiter +d'autres régions, connues de lui seul, les abandonne uniquement dans +ce but. Ils le revêtent de ses plus beaux ornements et l'étendent sur +le cuir qui lui a servi d'abri. A chacun de ses côtés, ils placent +ses armes et ses objets les plus précieux; après quoi ils l'enroulent +dans ce cuir et l'attachent fortement à de courts intervalles avec +son propre lazzo. Ils placent cette sorte de momie sur son cheval +favori, auquel ils rompent préalablement la jambe gauche de devant, +afin que par ses génuflexions forcées il ajoute encore à la tristesse +de la cérémonie. Aux veuves du défunt se réunissent toutes les +femmes de la tribu; elles poussent des cris lamentables et pleurent +ensemble, en s'interrompant de temps à autre pour faire entendre un +chant de circonstance dans lequel elles font l'éloge du défunt et lui +reprochent amèrement son ingratitude d'avoir abandonné ses femmes, ses +enfants et ses amis. Les hommes, mornes et silencieux, les mains et la +figure peintes en noir, avec deux grandes taches blanches au-dessous +des paupières, escortent à cheval le corps, jusqu'à la la plus +prochaine éminence au sommet de laquelle ils creusent une sépulture +peu profonde. Une fois que le corps y est enfoui, ils abattent sur +l'emplacement même, d'abord le cheval porteur des dépouilles de son +maître et plusieurs autres ainsi que quelques moutons destinés, selon +leur superstition, à servir d'aliments au défunt pendant tout le +trajet qu'il doit effectuer pour atteindre le but de son voyage. Les +objets de non valeur laissés par le défunt deviennent la proie des +flammes, afin d'effacer de lui tout souvenir. Les femmes, après avoir +pendant plusieurs jours de suite donné des marques de la plus profonde +douleur en se frappant la tête du poing et en s'arrachant les cheveux, +accompagnent les veuves au domicile de leurs parents respectifs où +elles sont tenues de rester plus d'un an sans contracter aucune liaison +ni d'autre union, sous peine de mort pour elles et leurs complices; +usage auquel elles se conforment scrupuleusement. + +On comprend que ce ne fut pas, pour un esclave comme je l'étais, +l'affaire de quelques jours, ni même de quelques mois, que de +recueillir les diverses observations que je mets aujourd'hui sous les +yeux du lecteur. + +Tombé, ainsi que je l'ai dit entre les mains des Poyuches; après +avoir été tout d'abord entraîné dans les plaines froides, sauvages et +stériles du sud, où les vents impétueux et les révolutions subites de +l'atmosphère, caractères inhérents aux extrémités polaires des grands +continents, se manifestent avec plus de violence peut-être que sur un +autre point péninsulaire du globe; après plusieurs mois, vendu par mon +premier maître à un second, puis à un troisième, ainsi qu'on l'a vu; de +vente en vente, de tribu en tribu, je fus insensiblement ramené vers +le nord en deçà du Colorado. Changer de place n'était changer ni de +condition ni d'occupation. Tous les jours s'écoulaient pour moi longs +et tristes, et au sein des Pampas mes souffrances s'accrurent encore de +la fastidieuse surveillance à laquelle j'étais soumis; de sorte que ma +position devint véritablement insoutenable. + +Si pendant le cours de la belle saison, le splendide coup-d'œil de la +fertile Pampa, et la variété de mes occupations devenaient parfois +la source de quelques distractions inespérées, bien trop vite hélas, +le retour de l'hiver redonnait à ces vastes plaines, désormais nues +et blanches de givre, l'aspect le plus triste et le plus désolant. +Durant le jour, l'immense solitude dont j'étais entouré, n'était guère +troublée que par les cris aigus de quelqu'oiseau de proie s'abattant +sur un cadavre en putréfaction que lui disputaient les chiens sauvages, +ou bien encore par quelques troupeaux épars et par quelques groupes +de nomades que l'on reconnaissait facilement à leurs longues lances +ornées de plumes de nandous. Enfin la nuit, les aboiements plaintifs +et prolongés de plusieurs milliers de chiens errants, les rugissements +du puma et du jaguar affamés répétés au loin par de nombreux échos, +composaient avec les sourds mugissements du glacial pampéro, la seule +et lugubre harmonie des Pampas. + +Il y avait déjà longtemps que j'étais captif, mais je ne pouvais me +faire à la vie d'esclavage qui m'était imposée. J'avais des maîtres +directs mais cependant chacun avait le droit de me commander dès qu'il +me rencontrait au camp. Je devais même la plus entière soumission aux +enfants, dont le bonheur était de me faire des cruautés de toutes +sortes. Ils me lançaient des pierres avec leurs frondes, ou me jetaient +leurs boléadoras à travers le corps au risque de me blesser; ou bien +encore lorsqu'ils étaient à cheval, ils me prenaient au lazzo par l'un +des membres et s'amusaient à me traîner au galop de leurs chevaux: tout +cela à la grande satisfaction de leurs parents, fort peu préoccupés +du triste état dans lequel je me trouvais à la suite de ces jeux +sanglants. Lorsque les Indiens s'approchaient de moi dans de bonnes +dispositions d'esprit, ils s'amusaient, par pure forme de plaisanterie +à me souiller le visage avec du sang ou avec n'importe ce qu'il leur +tombait sous la main; quelquefois, ils me saisissaient aux cheveux et +me les tiraient en tous sens, jusqu'à ce que la douleur m'arrachât +quelques plaintes, ou bien jusqu'à ce qu'il leur en restât une certaine +quantité entre les mains. A la suite de ce divertissement qui leur est +très-commun, j'avais, souvent pendant plusieurs jours, la tête enflée +et endolorie, au point de ne pouvoir toucher même à ma chevelure. +L'obligation dans laquelle je me trouvais de leur sourire avec un +air de contentement et de gaieté, sous peine d'être plus longtemps +martyrisé de la sorte, me donnait parfois des accès d'emportement qui +faillirent m'être funestes. Les femmes se livrent également, soit entre +elles, ou avec les hommes, à ce plaisir de bonne compagnie, sans que +cela soit au détriment de leur chevelure qui résiste parfaitement à ces +brusques assauts. + + + + +CHAPITRE IV + +De la religion des Indiens + + +Comme j'ai déjà eu occasion de le dire, la croyance de tous ces +sauvages décorés du nom d'Indiens, est identique. Ils reconnaissent +deux dieux ou êtres supérieurs: celui du bien et celui du mal; ils +admettent et respectent la puissance du bon _Vita Ouènetrou_,--le +Grand Homme,--qu'ils considèrent comme le créateur de toutes choses. +Ils n'ont aucune idée du lieu où il peut résider; ils prétendent +seulement que le soleil, qu'ils considèrent comme son représentant, +leur est envoyé par lui autant pour examiner ce qui se passe parmi eux, +que pour réchauffer leurs membres engourdis pendant l'hiver et seconder +la bienfaisante rosée qui, dès le printemps, fait éclore autour d'eux +le magnifique tapis de verdure au milieu duquel se prélassent et se +multiplient leurs troupeaux. La lune, autre représentant de Dieu, est +selon eux uniquement chargée de les veiller et de les éclairer. Leur +persuasion est qu'il existe autant de soleils et de lunes qu'il y a de +pays et de terres différentes sur le globe. + +Quant au dieu du mal--_Houacouvou_--ils disent que c'est lui +qui, sur leurs prières journalières, rode autour du pays qu'ils +habitent pour écarter d'eux tout maléfice et commander aux esprits +malfaisants. Ils le désignent plus souvent encore sous le nom de +_Gualitchou_--la cause de tous les maux de l'humanité.--On trouve +encore chez eux quelques devins des deux sexes qui prédisent l'avenir +et dont la vocation s'annonce par des espèces d'attaques d'épilepsie +que leur occasionne l'usage d'une certaine plante dont ils gardent +religieusement le secret. Ils n'ont plus, comme ceux d'autrefois, la +prétention de voir jusqu'aux entrailles de la terre; car plusieurs +d'entre eux furent massacrés pour avoir prédit à des chefs des faits +sans accomplissement. + +On ne trouve parmi les Patagons, les Puelches et les Pampéens, +aucun prêtre ni fétiches. Les père et mère transmettent eux-mêmes la +religion à leurs descendants, qui l'observent scrupuleusement. Ce +fait est d'autant plus extraordinaire que chez les Kitchois et chez +les Boliviens, leurs voisins, on trouve des idoles et les preuves +irrécusables d'un culte intéressant, d'une origine fort ancienne. + +Enfin, quelle que soit la simplicité de leur religion, la croyance des +Patagons n'en est pas moins des plus profondes, ils en donnent des +preuves à tous instants. Jamais un Indien ne boit ni ne mange sans +avoir préalablement prié Dieu de lui accorder toutes choses nécessaires +à sa vie, ni sans lui offrir la première part: il se tourne vers +le soleil, envoyé de Dieu, en déchiquetant un peu de viande, ou en +renversant un peu d'eau, action qu'il accompagne des paroles suivantes +dont la formule sans être fixe varie cependant peu: + +_oh! chachai--vita ouènetrou--reyne_ +oh!--Père,--Grand homme,--roi de cette +_mapo, Frénéan votrey--fille aneteux_ +terre,--fais moi faveur-cher ami,-tous les jours, +--_comé que hiloto--comè que ptoco_, +--d'une bonne nourriture,--de la bonne eau, +-_comè què omaotu,--Povrè lagan intché_, +--d'un bon sommeil,--Je suis pauvre moi, +--_hiloto élaemy; tefa quinié-ouésah.--hilo_ +as-tu faim;--voilà-un-mauvais-manger.-- +_hiloto tuffignay._ +--mange si tu veux. + +Bien qu'ils aient rarement la facilité de se procurer du tabac, +les Indiens n'en sont pas moins de grands fumeurs, car ils savent +économiser celui qu'ils accaparent dans leurs chanceuses razzias. Après +chaque repas, comme le matin dès leur réveil et le soir même au moment +de se livrer au sommeil, ils s'adonnent à ce plaisir. + +Dans chaque _Roukah_ au nombre des objets indispensables, se +trouve une pipe--_quitrah_--de leur fabrication, dont la forme est +unique pour tous. Elle est faite le plus souvent d'une pierre rouge +ou bleue provenant de la chaîne des Andes, taillée en parallélogramme +fort étroit, de la longueur de dix centimètres environ, et surmontée +d'une saillie en forme de cône renversé, creusée fort habilement avec +un couteau, seulement jusqu'à moitié de l'épaisseur du parallélogramme +avec lequel ce fourneau ne forme qu'une seule pièce. A l'un des bouts, +qui tient lieu de galumet, ils font un autre trou d'un très-petit +diamètre qui finit presque à rien à son point de jonction avec le +fourneau de la pipe. Ce meuble simple, mais curieux, est généralement +enrichi d'ornements faits avec des parcelles d'argent ou de cuivre +fixées avec de la résine. + +Les Indiens ne fument jamais le tabac seul; ils le mélangent avec +de la fiente de cheval ou de bœuf sèche. La pipe étant bourrée, tous +les fumeurs se couchent sur le ventre, et fument chacun à leur tour +sept ou huit bouffées coup sur coup pour ne les rendre par les narines +que quand, à demi-suffoqués, ils se sentent dans l'impossibilité de +les garder plus longtemps. L'effet de cette exécrable fumigation +intérieure les rend effrayants à voir, car leurs yeux se retournent +aux trois quarts, on n'en voit plus que le blanc; ils se dilatent +à un tel point, qu'on les pourrait croire prêts à sortir de leurs +orbites. La pipe, qu'ils n'ont plus la force de retenir, s'échappe de +leurs grosses lèvres, leurs forces les abandonnent, ils sont pris d'un +tremblement convulsif et plongés dans une ivresse voisine de l'extase; +ils renaclent bruyamment, en même temps la salive s'échappe à flots de +leurs lèvres entr'ouvertes, et leurs pieds et leurs mains sont agités +de mouvements semblables à ceux d'un chien à la nage. + +Cet horrible et répugnant état d'abrutissement volontaire fait leur +bonheur; il est l'objet de toutes leurs respectueuses sympathies; +ils n'auraient garde de troubler les fumeurs pendant leur ivresse et +considèreraient comme une insulte de leur rire au nez ou même de leur +adresser la parole. Ils s'empressent de leur apporter de l'eau dans une +corne de bœuf--_motah_--qu'ils plantent silencieusement dans le +sol à côté d'eux. + +Dieu, selon l'habitude, participe à cette réjouissance, car il lui a +été préalablement offert par chacun trois ou quatre petites bouffées +accompagnées d'une prière mentale. + +Après avoir vidé tout d'un trait l'eau contenue dans +le--_motah_,--les fumeurs, encore sous l'impression de leur récent +anéantissement, ne pouvant mouvoir leurs bras ni leurs jambes, font un +demi-tour sur eux-mêmes et restent couchés sur le dos pendant quelques +moments pour se livrer aux douceurs du sommeil. + +Les femmes, les enfants mêmes, prennent part à ce plaisir sans que nul +ne songe à s'y opposer. + +Parmi les fumeurs que comptent les nations Européennes, beaucoup +contractent l'habitude d'absorber la majeure partie de leur fumée et +ne comprendraient pas sans doute comment il se fait que les Indiens +puissent ressentir les effets décrits ci-dessus, c'est pourquoi je leur +dirai en passant que la cause doit en être attribuée au mélange du +tabac avec des herbes odoriférantes, qui, bien que réduites à l'état de +fiente, n'en conservent pas moins toute leur force. + + + + +CHAPITRE V + +La Médecine chez les Indiens + + +On ne trouve point parmi les Indiens d'individus pratiquant +spécialement la médecine parce d'abord ils ne sauraient avoir +suffisamment de confiance dans leurs semblables, quels que puissent +être leurs liens d'amitié ou de parenté; ensuite parce que la +prévoyante nature les a doués d'une intelligence et d'un instinct assez +grands pour faire eux-mêmes et avec succès l'application des différents +remèdes qu'elle a mis à leur portée. + +Il n'est pas rare de voir chez eux des enfants à la recherche de +quelques simples nécessaires à leur propre guérison. Ils sont donc, +ainsi qu'on peut en juger, médecins d'eux-mêmes. Je les ai souvent +vus faire preuve de certaines connaissances anatomiques, soit dans +la manière d'opérer les animaux ou dans celle de panser de graves +blessures, telles que ruptures de bras ou de jambes. Ils sont tellement +durs à la souffrance, qu'à peine dans ces cas si graves font-ils +entendre quelques plaintes. Ils se pansent eux-mêmes avec le plus grand +sang-froid. S'ils ont la jambe cassée, ils s'étendent à plat sur le sol +de manière que la fracture ait un point d'appui. Ils replacent les os, +puis se font à l'aide de quelques pierres tranchantes, dont ils ont +soin de raviver les arêtes anguleuses, un certain nombre d'incisions +longues et profondes autour et à l'endroit même de la rupture; ils y +appliquent ensuite une sorte de cataplasme composé d'herbes fraîches +écrasées entre deux pierres et arrosées d'urine putréfiée qui ne +leur manque jamais et remplit chez eux l'office d'alcali: enfin ils +s'éclissent avec des joncs d'eau, et restent de quinze jours à trois +semaines seulement immobiles. Au bout de ce temps, ils commencent à +marcher, quelquefois même ils montent déjà à cheval. Les propriétés +des herbes qu'ils emploient sont telles que même dans les plus fortes +chaleurs aucun cas de gangrêne ne se déclare, et que si la rupture +n'a pas été franche et nette, les petits éclats sortent d'eux-mêmes +au dehors par les incisions, sans occasionner plus de souffrances au +patient dont la complète guérison ne se trouve guère retardée que de +quelques jours. Pendant tout le temps nécessaire à son rétablissement, +le blessé mange avec autant d'appétit et aussi fréquemment que s'il +était dans son état normal. + +Les Indiens sont ainsi que leurs enfants forts sujets aux douleurs +dans la moëlle, mais ils se traitent plus durement. Ils se font avec un +_cataouet_--os d'autruche en forme de poinçon--quelques piqûres +d'où ils tirent le plus de sang possible, ou bien ils y apposent des +petits cônes faits avec la matière cotonneuse que fournit le palmier, +et les brûlent sur place. Ces sortes de moxas leur servent souvent +aussi à se faire sur les deux avant-bras, des marques dont la grandeur +et le nombre variables servent à distinguer entre elles les différentes +tribus. + +Les Indiens sont souvent sujets à de violents maux de tête; mais +ils ont le talent de les faire cesser presqu'aussitôt qu'ils leur +viennent, par l'application immédiate d'une macération d'herbe dont +l'odeur rappelle celle de la feuille de cassis; l'effet en est presque +instantané. Lorsque ce remède ne suffit pas, (cas très-rare), ils se +poinçonnent, c'est le mot, la partie affectée, et selon la nature du +sang qui sort de ces piqûres, ils se livrent à une foule de conjectures +sur leur santé, qui, à les entendre, est toujours fort compromise. + +Lorsqu'ils sont enrhumés ou lorsqu'ils sont pris d'étouffements, les +Indiens font usage d'une racine fort commune dans leurs parages, et qui +par ses nombreuses propriétés mérite quelque intérêt. Ils la nomment +_Gnimegnime_ ou traîtresse chatouilleuse. Sa forme est approchant +celle du chiendent, mais beaucoup plus longue et plus régulière, ne +présentant pas, comme celle-ci l'aspect d'une infinité de petites +lignes brisées. Son enveloppe est d'un brun clair, l'intérieur blanc; +en séchant elle ne conserve aucune élasticité; elle est au contraire +fort cassante. La plante qui ne présente aucun intérêt, et dont les +Indiens ne font point usage, car ils ne lui reconnaissent aucune +propriété, a généralement de quinze à vingt centimètres de hauteur; +ses feuilles étroites et longues sont d'un vert foncé; le sommet de +la tige est surmonté d'une petite fleur jaune. Un seul bout de cette +racine de la longueur d'une épingle, écrasé entre les dents et mêlé à +la salive, surexcite la fonction des organes respiratoires et mûrit le +rhume à l'instant, en laissant au palais un goût acidulé qui agace les +gencives, la langue et le gosier d'une démangeaison insupportable et +produit une douleur dans les glandes salivaires dont elle active les +fonctions outre mesure. Dès que la partie acidulée est complètement +absorbée, on éprouve un véritable bien-être par tout le corps et une +agréable fraîcheur dans la gorge, il semble que les poumons soient +dégagés et l'on respire avec beaucoup de facilité. Cependant ce remède, +ainsi que tant d'autres, devient dangereux lorsqu'il est employé sans +calcul. Les Indiens m'ont affirmé qu'une petite pincée suffit pour +faire mourir dans les plus atroces souffrances. Je le crois en effet, +car voulant en faire moi-même l'épreuve, j'avalai le jus d'un petit +bout de cette racine, qui me causa dans la bouche et dans la gorge une +démangeaison insipide; ma respiration devint tellement haletante et +précipitée que, ne pouvant aspirer l'air dont la présence me mettait +au supplice, je faillis être suffoqué. Je puis affirmer qu'on serait +douloureusement asphyxié en surpassant la dose voulue. Ce ne fut qu'en +me gardant bien de boire, et en retenant ma respiration, ainsi que le +font les Indiens eux-mêmes, que je parvins à neutraliser les effets de +ce remède violent. + +Les Indiens emploient cette racine de différentes manières et dans +différents cas; tant pour eux-mêmes que pour les animaux. Pour les maux +d'yeux ils n'emploient que le jus. Ils s'en servent également pour +détruire la vermine qui envahit les plaies de leurs chevaux ou de leurs +autres bestiaux; ce qui est très-fréquent dans les parages boisés où +les mouches abondent. Ils la réduisent en poudre presque impalpable et +la mélangent avec les feuilles brûlées d'un petit arbrisseau qu'ils +nomment _tchilpet_; ils font de ce mélange une pâte mouillée +d'urine qu'ils introduisent dans la plaie après en avoir préalablement +extirpé un à un tous les vers à l'aide d'un petit bâton pointu et après +l'avoir lavée à plusieurs reprises avec de l'urine putréfiée. Quelques +répétitions de cette opération suffisent pour que la guérison ait +bientôt lieu. Je traitai ainsi avec bonheur plusieurs chevaux confiés à +ma garde lesquels s'étaient fait de simples piqûres d'épines changées +le lendemain en plaies déjà aussi grandes que la main: les Indiens +me surent bon gré de ces soins auxquels je me livrais journellement, +sans quoi leurs troupeaux auraient sensiblement diminué; car ils sont +tellement paresseux et insouciants que tout animal blessé pendant les +chaleurs, devient, en deux ou trois jours à peine, la victime des +insectes rongeurs. + +Les Indiens se nourrissant pour la plupart du temps de viandes crues, +leur sang est par cela même rempli d'âcreté, et comme ils dorment +fréquemment sur la terre humide ils ont presque tous des éruptions +tuméreuses qui se traduisent en forme de clous ou d'entraxes dont +ils souffrent beaucoup. Ils provoquent la maturité de ces abcès par +l'application de cataplasmes de fiente d'animaux, toute chaude. +Lorsqu'ils sont à terme, ils en extirpent le germe à l'aide d'un crin +doublé, et le mangent ensuite entre deux bouchées de viande, prétendant +ainsi conjurer toute récidive. N'est-il pas en vérité répugnant de +trouver de si grands rapprochements entre des êtres humains et les +chiens qui n'ont à leur service d'autre organe que la langue. + +Quand les Indiens sont atteints de maladies contre lesquelles les +remèdes sont sans effet, ils en attribuent la gravité à la malignité de +quelque mauvais génie--_gualiche_,--qui échappant à la vigilance +de _Houacouvou_--dieu du mal,--s'est réfugié dans le corps du +patient. Afin de l'en faire déloger ils se réunissent en grand nombre, +à l'insu du malade, et se précipitent tout-à-coup, armés de leurs +lances, sur le roukah de celui-ci en frappant les cuirs de toute +leur force et poussant des hurlements de fureur qu'ils entremêlent +d'invocations. Ensuite ils pénètrent dans l'intérieur en se trouant au +travers des cuirs un passage, et défilent un à un au pas de course, +la lance en arrêt autour du malade que le premier entré a traîné +au milieu de la case. Le malheureux patient éprouve généralement +une grande frayeur et succombe presque toujours à la suite de cette +violente émotion. Parfois, lorsque le sujet est jeune et qu'il parvient +à se rétablir, il partage l'opinion de chacun en attribuant à quelque +maléfice le dérangement de sa santé, et sa guérison au diabolique +assaut que lui ont livré ses compagnons. Il est toujours accablé de +questions auxquelles il répond avec emphase et fort longuement. Je ne +dirai pas qu'il abuse de la crédulité de ses amis en leur faisant mille +contes, car ils ne sont que l'expression de sa superstitieuse croyance. + +Je fus moi-même un des principaux acteurs d'une semblable scène dans +laquelle je sus plus tard avoir rempli le rôle bien involontaire +de faiseur de miracles que selon eux, me valait ma qualité de +chrétien. Il fallait, disaient-ils que je fusse véritablement un bon +_ouignecaë_--chrétien--pour avoir si bien réussi. + +Les Indiens possèdent plusieurs genres de poisons lents dont ils +connaissent et savent parfaitement neutraliser les effets. Ce sont les +femmes qui s'en servent; et elles les emploient aussi bien contre leurs +ennemies personnelles que contre ceux de leur famille. La jalousie +est pour elles la source d'une haine implacable, aussi est-ce bien +plutôt entre elles que l'usage en est fréquent. Deux femmes jalouses +l'une de l'autre se donneront bien de garde de dévoiler ce sentiment à +qui que ce soit, et dès l'instant où elles se sentent ennemies, elles +cherchent à s'attirer l'une chez l'autre dans le but de s'empoisonner +mutuellement. Ces sortes de duels durent quelque fois assez longtemps, +mais l'une d'elles finit toujours par succomber. Son ennemie, après +avoir pris toutes les mesures propres à faire disparaître de chez +elle toutes les traces du poison dont elle a fait usage, est une des +premières à gémir sur le sort de la défunte dont elle fait à tous le +panégyrique. Afin de se sauvegarder de toute accusation, car on ne +saurait trouver contre elles aucune preuve accusatrice, elles agissent +toujours sans complices. + +Les Indiens ont pour habitude de faire l'autopsie de tous les trépassés +dont la mort, soit tardive ou prématurée, est à leurs yeux un problème +qu'ils tâchent de résoudre en cherchant avec soin dans tout l'œsophage, +dans les rognons et dans le fiel où ils reconnaissent facilement la +trace du principe morbide, lorsque le sujet est mort empoisonné. +Quand ils acquièrent ainsi la preuve qu'un des leurs est victime +d'une vengeance, ils emploient tous les stratagèmes imaginables pour +découvrir l'auteur du crime. Malheur aux ennemis connus du défunt, car, +seraient-ils innocents, l'opinion générale les accuse aussitôt et les +parents de la victime les mettent à mort s'ils ne consentent à leur +payer une forte rançon. + +A moins de rares exceptions, les accusés, coupables ou non, +repoussent toujours fort énergiquement l'accusation portée contre +eux; ils préfèrent succomber les armes à la main en se défendant à +outrance, plutôt que d'avouer leur crime. Le petit nombre de ceux qui +ne font aucune résistance et qui font des aveux sont conduits sous +bonne escorte devant le grand Cacique qui fixe lui-même le prix de leur +rançon dont l'importance est toujours proportionnée au rang du défunt, +car il y a chez eux comme parmi nous différents grades dans la société. + + + + +CHAPITRE VI + +Engraissement des chevaux.--Abattage d'un cheval.--Principale +nourriture des Indiens pendant la belle saison.--Du tatou.--Un +évènement tragique. + + +Les Indiens, grands amateurs de chevaux, estiment principalement +ceux dont ils se sont déjà servis dans quelque razzia. Ces malheureux +animaux éprouvés par la fatigue et les privations sont, au grand +désespoir de leurs maîtres, toujours fort maigres au retour de ces +expéditions. Les Indiens s'y prennent d'une manière fort étrange pour +les faire engraisser. Ils les renversent sur le sol, leur entr'ouvrent +la bouche, pratiquent au palais plusieurs incisions, puis ils leur font +avaler de force une certaine quantité de sel pulvérisé. Ils prétendent +que chez le cheval, comme chez l'homme, le sang excite l'appétit. Je ne +sais jusqu'à quel point ce système peut être bon; mais il est toutefois +compréhensible que l'emploi du sel dans cette circonstance ne peut être +que favorable. Du reste j'ai observé que les chevaux traités, comme il +est dit ci-dessus, engraissaient fort rapidement. + +Quant aux jeunes chevaux qu'ils destinent à leur nourriture, ils leur +suppriment fort habilement les parties génitales afin de les engraisser +et d'en rendre la chair plus délicate. Cette opération se fait à +l'aide d'un couteau. Ils prennent la précaution de nouer les nerfs +après les avoir rompus le plus avant possible; ensuite ils enlèvent +toute la graisse qui pourrait retarder la fermeture de la plaie et y +introduisent du sel. Cette opération étant terminée ils s'efforcent de +faire courir le poulain deux ou trois fois par jour afin que le sang +caillé se détache de la blessure. Malgré la brutalité avec laquelle +ils opèrent, les Indiens obtiennent toujours un plein succès, car la +guérison de leurs animaux a lieu dans un délai de dix à douze jours. + +Les Pampéens font subir la même opération aux béliers et aux bœufs +qu'ils veulent vendre à la chrétienté pendant la durée de leurs +soumissions passagères. + +Ces sauvages abattent et découpent un cheval avec la plus parfaite +adresse et la plus grande promptitude. Dès qu'il l'ont étourdi d'un +coup de _locayo_--boléadora,--ils se précipitent sur lui et +le saignent aussitôt. Les femmes en recueillent le sang dans une +sibille de bois où elles le laissent refroidir après en avoir retiré +l'albumine en l'agitant avec la main. Pendant ce temps les hommes +retournent l'animal sur le dos, lui fendent le cuir depuis la mâchoire +inférieure jusqu'à la naissance de la queue, et à chaque sabot ils font +d'autres coupures qui viennent rejoindre la première, les unes à la +poitrine, les autres au bas de la panse. Ils commencent à détacher le +cuir du cou, du poitrail et des parties maigres avec leurs couteaux, +et achèvent ce travail avec les mains seulement en le saisissant +fortement de la gauche et en passant la droite entre les chairs. Quand +le décollage est terminé ils séparent la tête du tronc, enlèvent les +épaules, ouvrent le ventre des deux côtés à la fois jusqu'à l'extrémité +des côtes qu'ils séparent tout d'une pièce de la colonne vertébrale +après en avoir entamé la naissance avec la pointe de leurs couteaux. +Enfin, sans le secours de haches ni de marteaux, ils partagent en deux +parties égales le train inférieur. En moins de dix minutes tout cela +est fait, et les nombreux spectateurs, installés sur l'emplacement +même, dévorent avec une avidité féroce les foies chauds, le cœur, les +poumons et les rognons crus, qu'ils saucent dans le sang et qu'ils +boivent ensuite. + +Le cuir de la tête sert à faire des enveloppes de boléadoras; la +crinière est soigneusement attachée avec la queue et réservée ainsi que +les plumes d'autruches et les peaux de toutes sortes pour être échangée +chez les Hispanos-Américains. + +Bien qu'ils aient la possibilité de tuer journellement des bestiaux, +les nomades ne mangent guère durant l'été d'autre viande que celle +du gibier de leurs chasses. S'ils abattent quelqu'animal pendant les +chaleurs, ils en font sécher la viande en la découpant artistement en +grandes feuilles minces qu'ils placent sur des lazzos tendus, après +les avoir salées des deux côtés. Les femmes, que ce soin regarde, en +font généralement de grandes provisions, soit pour offrir aux visites +ou pour donner à emporter à leurs maris lorsqu'ils vont en expédition. +Quand elles servent de ce mets au sein du foyer elles l'humectent avec +de l'eau mise dans leur bouche et qu'elles soufflent dessus; puis elles +l'écrasent entre deux pierres et la mettent dans de petits plats de +bois contenant de la graisse de cheval liquéfiée au soleil que leurs +convives boivent avec grand plaisir après avoir mangé. Ces sortes de +repas auxquels je pris part moins souvent que je ne l'eusse désiré me +causèrent presque autant de joie que le meilleur festin; comparés à +ceux de viande crue et sanglante que je faisais la majeure partie du +temps, ils me parurent un vrai régal. + +Dans de certains parages la chair du tatou est presque la seule +nourriture des voyageurs. Dans toute la Pampa comme dans certaines +régions boisées, je remarquai les quatre espèces suivantes: La +première est le _tatou Emcombert_, en espagnol _kirkincho_, +en indien _cofeurle_; la seconde est le _dasypus-tatouay_, +en espagnol _péluda_, dont la grosseur atteint de très-grandes +proportions et dont la carapace est à toutes ses articulations +plantée de longues soies. Ce quadrupède domine principalement du côté +oriental, où il trouve pour se nourrir une grande quantité de racines +que les Indiens nomment _saqueul_. Ce sont de petits tubercules +blancs, demi-transparents, dont l'intérieur est farineux, demi-âcre et +demi-sucré, mais dont l'âcreté disparaît à la cuisson. Ces tubercules +qui ne se trouvent que dans la terre noire et grasse, à quelques pouces +de profondeur, sont toujours groupés par trois ou quatre attenant à la +même tige. Ils ont la forme d'ovales ou de polygones de la grosseur +d'une noisette. Leur tige n'a guère plus d'un ou deux pouces de +hauteur. Elle est très-frêle et garnie d'un grand nombre de petites +feuilles étroites fort pressées les unes sur les autres, dont la +couleur est tout à la fois mélangée de vert d'eau et de rouge jaunâtre. + +Les Pampas sont aussi gourmands du _saqueul_ que les tatous +eux-mêmes. Ils en récoltent parfois une grande quantité et les +écrasent pour les mettre dans du lait; ils nomment cette préparation +qu'ils laissent fermenter _saqueul-tchaffis_; c'est un mets +rafraîchissant fort agréable et des plus nourrissants. Quelquefois les +Indiens avant d'écraser le _saqueul_ pour le mêler au laitage, +ainsi qu'il est dit plus haut, le laissent pendant quelques secondes +cuire dans de la fiente embrasée. La péluda fait un grand ravage de ce +tubercule; elle le sent comme les porcs sentent les truffes. + +La troisième espèce, le cachicame-mulet, que les Espagnols appellent +_mulita_ n'est aucunement garni de poil. Il diffère des deux +espèces ci-dessus désignées par la forme de sa tête et de ses oreilles +qui ont beaucoup d'analogie avec celle de la mule. On le trouve par +quantités innombrables dans le voisinage des provinces Argentines +et particulièrement au nord-ouest de Buenos-Ayres où il infeste les +_estancias-fermes_ dont les abords sont généralement jonchés de +cadavres de bœufs délaissés par les fermiers qui la plupart du temps +ne les tuent rien que pour en avoir le cuir et dont la chair sert de +pâture à ces animaux. + +La quatrième espèce appelée _mataco_ par les Espagnols est +beaucoup moins commune que toutes les autres. Elle ne se trouve guère +qu'à l'ouest sud-ouest de la Sierra-Ventana ou bien encore au nord des +Mamouelches. Sa grosseur est presque toujours la même et n'atteint +jamais de grandes dimensions. Il est fort élevé sur pattes et court +tellement vite qu'on a souvent beaucoup de peine à l'attraper. Son +dos est fort bombé, sa tête très-aplatie et fort petite. Ainsi que le +_tatouay_ il se nourrit de la racine du _saqueul_. Il est +très-facile à apprivoiser. Quand il se sent serré de trop près et qu'il +est éloigné de son terrier, ses naïfs moyens de défense consistent à +se mettre en boule à l'instar du hérisson. La chair de tous ces genres +de tatous se mange; quoique noire, elle est des plus délicates et a +beaucoup de rapport avec celle du porc frais, mais elle est beaucoup +plus légère. Ces animaux ont entre leur carapace et leur chair une +épaisse couche de graisse jaune très-fine, d'une grande saveur et dont +la couleur ainsi que celle de leur chair est plus ou moins foncée selon +l'espèce de l'animal et son genre de nourriture. C'est peut-être la +seule viande que les Indiens fassent bien cuire car ils font rôtir les +tatous dans leur carapace et sans les en détacher. + +Cherchant chaque jour à m'attirer les bonnes grâces des sauvages +avec lesquels je vivais déjà depuis plus d'un an et demi je parvins +non sans une pénible lutte de tous les instants à faire une complète +abnégation de mes habitudes d'homme civilisé et à les copier en +quelque sorte. Je devins habile dans tous leurs genres d'exercices: +je domptais leurs chevaux et je les leur soignais si bien quand ils +étaient blessés ou malades que presque toujours ils étaient dans +un état de santé très-satisfaisant. C'était du reste pour moi un +véritable bonheur que de prodiguer des soins à ces pauvres animaux +que mes maîtres, indolents, malgré leur sordide avarice, eussent sans +doute abandonnés lorsqu'ils étaient blessés. J'éprouvais un plaisir +indicible à voir avec quelle docilité, ils venaient à ma voix, au +lieu de fuir précipitamment ainsi qu'ils le faisaient dès que quelque +autre s'approchait d'eux. D'aussi loin qu'ils m'apercevaient, ces +chevaux se mettaient à hennir et venaient, au grand ébahissement des +Indiens qui m'en félicitaient, se ranger à mes côtés pour recevoir mes +caresses. Dans ces moments de délassement où toute affection me faisait +défaut, je me sentais presque heureux de ce sentiment d'instinctive +reconnaissance de leur part qui avait pour moi tout le prix de l'amitié. + +Mes maîtres souvent étonnés de la facilité avec laquelle j'attrapais +les chevaux à la main, chose si impossible pour eux qui les +poursuivaient toujours avec le lazzo, me disaient avec une amicale +considération lorsqu'ils en voulaient un: _El mey-ouésah ouignécaé +cone-palèh-quinié potro_.--Amène-nous tel ou tel cheval, toi qui +en fais ce que tu veux;--et pour me récompenser à mon retour, ils me +faisaient manger quelques bouchées de viande qu'ils avaient fait cuire +à mon intention. Malheureusement ces rares instants de douceur étaient +de bien courte durée, car leur instinct cruel reprenait bien vite le +dessus, et ils me les firent plus d'une fois chèrement payer. + +J'avais eu déjà successivement plusieurs maîtres depuis que j'étais +chez les Pampéens, lorsqu'un incident tragique et des plus affreux +vint me donner une terrible leçon de prudence et me commander la plus +grande dissimulation. Dans une récente et formidable invasion qu'ils +avaient faite dans la province de Buenos-Ayres et sur laquelle les +journaux français donnèrent des détails (en 1858), de jeunes Argentins +avaient été faits prisonniers. Leur sort devait être le mien: mais ces +malheureux enfants, confiants dans leur habitude du cheval et dans leur +habileté à s'orienter dans les pampas voisines de leurs provinces, +conçurent la pensée de recouvrer leur liberté, sans tenir aucun compte +des dangers auxquels les exposait leur inexpérience sur le caractère +des Indiens. Ils s'enfuirent un beau matin, mais leurs maîtres +les poursuivirent bientôt; après quelques jours d'absence ils les +ramenèrent au point de départ et les condamnèrent à mourir. Ils furent +placés au milieu d'un cercle d'hommes à cheval qui les assassinèrent +lentement à coups de lances. Forcé d'être spectateur de cette horrible +scène, je vis les meurtriers, par un ignoble raffinement de cruauté, +retourner leurs armes dans chacune des blessures dont ils couvrirent +le corps de leurs victimes, tout en poussant des hurlements de féroce +colère et en imitant les diverses expressions de souffrances de leurs +figures. Ils vinrent ensuite défiler devant moi et m'apostrophèrent +brutalement en m'essuyant sur le corps leurs armes rougies du sang +encore fumant de ces pauvres infortunés; et me les montrant avec +affectation ils me menacèrent de la même destinée s'il me prenait +envie de fuir un jour. Dans l'impossibilité où j'étais de secourir mes +malheureux compagnons d'infortune, force me fut de refouler au fond de +mon cœur tout désir de les défendre ou de les venger; mais ma haine et +mon horreur pour les Indiens s'accrurent encore de toute l'énormité du +crime dont j'avais été témoin. + +Dieu sans doute permit que le souvenir des miens et celui de toutes +les horribles souffrances que j'endurais chaque jour raffermissent +mon courage et me donnassent la ferme volonté de m'affranchir du joug +infâme sous lequel je ne pliais que forcément, car désormais je n'eus +plus d'autre pensée. Je ne montrai plus aux Indiens qu'un visage calme +et impassible, ne laissant un libre cours à ma continuelle douleur que +durant la nuit et pendant les rares instants où je me trouvais seul. +Ayant pensé que les Indiens continueraient leurs conversations en ma +présence, tant que je paraîtrais ignorer leur langage, je feignis +de ne point les entendre et je m'occupais de choses indifférentes +pendant leurs entretiens dans lesquels je recueillis une foule de +renseignements précieux. + + + + +CHAPITRE VII + +La musique chez les Indiens.--Leurs divers instruments.--Jeux. + + +Le goût de la musique est inné chez tous les êtres humains. Le sauvage +aussi bien que l'homme civilisé aime à chercher dans ses harmonieux +accents et le sentiment de la poésie et les émotions que l'âme la plus +perverse même ressent et sait savourer. + +Rien de plus curieux et de plus intéressant que de voir les Indiens +dont je parle, ignorant toutes choses, s'appliquer à façonner des +instruments de musique pour charmer leur oisiveté. Ces instruments +grossiers et bizarres rappellent en quelque sorte les nôtres, je les +appellerai: le flageolet, le violon, la guitare, le tambour et la flûte. + +Le violon se compose de deux côtes de cheval en forme d'archets +enchevêtrés, et dont les crins bien tendus, humectés de salive, se +frottent les uns contre les autres. Ils servent indifféremment, à tour +de rôle, d'archet ou de violon. Celui qui remplit l'office d'instrument +s'appuie sur les dents serrées et se tient horizontalement de la +main gauche. Les Indiens agitent vivement l'archet et au moyen de ce +frottement obtiennent des sons étouffés qu'ils modulent avec les doigts +libres de la main gauche, absolument de la même manière que le font nos +dilettanti. Ils ne peuvent toutefois exécuter aucun air varié, mais ils +reproduisent assez habilement quelques mots de leur langage guttural. + +La guitare leur sert fort peu; elle est faite d'une omoplate de cheval +sur laquelle ils tendent des cordes de crins de différentes grosseurs. +Elle est généralement mise en usage dans les danses: ils la tiennent et +la pincent avec autant de prétention que s'ils étaient des musiciens +consommés. On peut juger par sa construction de toute l'harmonie de cet +instrument bien plutôt fait pour agacer les nerfs et l'oreille que pour +charmer. + +Le flageolet est de quelque mérite et réclame pour sa confection une +certaine dose d'intelligence et de l'adresse. C'est aussi celui que +les Indiens réussissent le mieux, et avec lequel ils se divertissent +le plus car il leur permet de jouer tous leurs airs favoris. Il est +fait d'une tige creuse de générium-argentinus, coupée d'une longueur de +cinquante à soixante centimètres, qu'ils percent superficiellement à +l'un des bouts, de huit trous à égale distance les uns des autres. Le +bout opposé sert d'embouchure: ils le fendent en forme d'anche dont ils +maintiennent l'écartement à l'aide d'un crin transversal. + +La flûte n'est autre chose qu'un morceau de jonc creux bouché à l'une +de ses extrémités, dans lequel ils soufflent à pleins poumons et duquel +ils tirent des sons exécrables semblables à ceux d'une formidable clé. + +Enfin le tambour se compose d'une sorte de sébille de bois plus ou +moins grossière sur laquelle ils tendent une peau de chat sauvage ou +un morceau de panse de cheval. Cet instrument, ainsi que la flûte pour +laquelle ils ont beaucoup de prédilection, est d'un usage fort répandu +chez eux, surtout dans les grandes fêtes réservées au culte et dans +leurs danses de caractère. + +Ainsi qu'on a pu en juger, les Indiens malgré leur apparence grave +saisissent toutes les occasions de se distraire et se créent mille +moyens de le faire. A leur passion pour la musique on peut en ajouter +une autre qui n'est pas moins vive, c'est celle du jeu, auquel ils +s'adonnent avec une avidité fébrile. + +Dans les tribus Pampéennes, les plus rapprochées des peuples +Hispanos-Américains, ils jouent aux cartes espagnoles; mais nul d'entre +eux ne saurait être plus consciencieux que des grecs de profession. Ils +font aux angles de chaque carte des marques presque imperceptibles, +que seuls leurs yeux exercés peuvent reconnaître. Chaque partner +emploie à tour de rôle son jeu ainsi préparé. En mêlant les cartes +ils distinguent les bonnes des mauvaises et sont si adroits dans la +manière de les donner, qu'ils se défont toujours de ces dernières aux +dépens de leurs adversaires. Les parties qu'ils engagent sont toujours +d'une fort longue durée et des plus acharnées; celui qui a la priorité +se considère toujours comme ayant loyalement gagné, en raison des +difficultés qu'il lui a fallu surmonter pour extorquer la mise des +autres qui consiste généralement en objets d'une certaine valeur, tels +qu'éperons ou étriers d'argent. + +Les autres jeux qui leur sont propres, et qui sont le plus en vogue +dans toutes les tribus indistinctement, sont: la _Tchouëkah_ ou +_Ouignou_, les dés--_Amouicah_--ou de blanc et noir, et les +osselets--_foros_.-- + +Dans le jeu de _Tchouëkah_ chaque homme entièrement nu, le corps +bigarré de couleurs diverses, les cheveux relevés et fixés par un +bandeau d'étoffe, s'arme d'une pesante canne appelée _Ouignou_, +recourbée à l'une de ses extrémités, et cherche pour adversaire un +de ses congénères disposé à exposer un enjeu équivalant au sien; un +parti dépose sa mise d'un côté et l'autre à l'opposé. La longueur de +l'emplacement, calculée selon le nombre de joueurs est limitée par des +lances plantées deux à deux. Les joueurs prennent place par couples +de partners vis-à-vis l'un de l'autre. Une petite boule de bois est +placée entre les deux formant le centre de la ligne. Alors les deux +champions croisent leurs cannes, la partie crochue reposant sur le +sol, de manière qu'en les tirant fortement à eux, ils font rebondir +la boule prise entre les parties recourbées. Une fois lancée c'est à +qui la rattrapera au vol, soit pour lui donner un nouvel élan avec la +canne dont ils se servent comme de raquette, soit pour la détourner et +lui faire prendre une route opposée à celle que cherche à lui donner +le parti contraire. Si celui qui, dans l'intérêt de son parti, doit +la faire aller à droite la fait aller à gauche, il est immédiatement +forcé de se tirer les cheveux avec le premier venu de ceux auxquels il +a fait tort. Rarement ces divertissements se passent sans jambes ou +bras cassés ou même têtes très-grièvement lésées. Encore je ne tiens +pas compte des coups que les juges du camp armés de larges lannières +de cuir, déchargent du haut de leurs chevaux, sur les combattants +fatigués, pour leur rendre la force et la vigueur. + +Le jeu de dés ou plutôt le jeu du blanc et du noir se compose de huit +petit carrés d'os, noircis d'un côté, et se joue deux à deux. Un cuir +est placé entre les joueurs afin que leurs mains puissent facilement +saisir d'une seule fois ces petits carrés qu'ils laissent retomber +en criant très-fort et en frappant dans leurs mains de manière à +s'étourdir mutuellement. Toutes les fois que le nombre des noirs est +pair, le joueur peut recommencer jusqu'à ce qu'il devienne impair; +alors l'autre prend son tour. La partie pourrait durer éternellement, +mais fatigué et étourdi l'un des deux devient la dupe de l'autre qui +doué de plus de sang-froid marque souvent double, à l'insu de son +compagnon, et le gagne. Des rixes suivent de près la fin de la partie, +car les trois quarts du temps le perdant se refuse à donner l'objet +perdu. + +De même que les gauchos de Buenos-Ayres, qui dans leur acharnement +au jeu perdent tour à tour leurs chevaux et jusqu'à leurs propres +vêtements, les Indiens jouent volontiers leur bétail en entier et +jusqu'aux captifs et captives qu'ils possèdent. C'est ainsi que je +vis en maintes circonstances de malheureuses jeunes filles passer de +mains en mains et subir les outrageantes caresses d'un grand nombre de +maîtres qui pour vaincre leur résistance désespérée leur administraient +force mauvais traitements. + + + + +CHAPITRE VIII + +Projets de fuite.--Désespoir.--Changement de position.--Je deviens +secrétaire des Indiens. + + +Quel est celui qui à la vue des souffrances des malheureuses victimes +dont je parle, n'aurait point, comme moi, senti ses propres douleurs +s'effacer pour faire place à une profonde indignation et au désir de +protéger ces pauvres femmes. Que de fois, animé de ce sentiment et +tout prêt à m'élancer à leur secours, la triste réalité de ma position +ne vint-elle pas en se dévoilant à mes yeux dans toute son étendue, +paralyser jusqu'à ma volonté! Qu'aurais-je pu faire d'ailleurs? Quelles +auraient été les suites de mon emportement? La mort d'un Indien +peut-être, et j'aurais causé celle de tant de victimes, que dans notre +intérêt commun je considérai comme un devoir de redoubler de prudence. + +Je songeai également plus d'une fois à m'enfuir en emmenant +quelques-unes de ces malheureuses captives, mais forcé de reconnaître +le peu de certitude qu'offrait la réussite de ces sortes de projets, je +dus y renoncer. Pour moi seul, j'aurais risqué sans aucune hésitation +d'affronter les périls d'une semblable entreprise, car je me sentais +en état de galoper jours et nuits et de vendre chèrement ma vie en cas +de poursuite, mais avec des femmes, de pauvres femmes qui ne montaient +que fort rarement à cheval et que la fatigue aurait surprises dans le +cours d'un semblable voyage qui réclamait la plus grande diligence, +j'avais la presque certitude d'être atteint par les féroces Indiens et +de causer notre mort à tous. + +Toutes ces pensées me forcèrent à me soumettre au triste sort qui +m'accablait. Réduit à cette impuissance je menais une vie triste et +cruelle, sans cesse accablé de pensées douloureuses au sujet de ma +famille chérie que je croyais de plus en plus ne jamais revoir. La +plupart des nuits j'étais obsédé par d'horribles rêves dans lesquels je +voyais se dérouler une à une toutes les scènes sanglantes dont j'avais +été tour à tour le témoin ou la victime. + +Tant de souffrances physiques et morales accumulées finirent par +lasser toute ma patience, mon courage se changea en une vraie +frénésie et coup sur coup, au risque de me faire assassiner à mon +tour, je fis plusieurs tentatives pour recouvrer ma liberté. Mais +hélas, chaque fois aussi des obstacles imprévus s'opposèrent à ma +réussite; peu s'en fallut même que je ne payasse de la vie ces essais +infructueux, car dans plus d'une de ces occasions je dus entrer en +lutte avec mes assassins. Grâce à Dieu, en ces moments solennels, le +sang-froid ne m'abandonna pas, et chaque fois des subterfuges plus ou +moins plausibles mais bien excusables dans ma position, me permirent +d'échapper à une mort certaine. Dès que ces moments difficiles étaient +passés, il se faisait en moi une grande réaction; j'étais pris de +malaises insurmontables qui me rendaient comme fou. + +Je renouvelai néanmoins ces tentatives dans lesquelles j'échouai comme +toujours. La méfiance des Indiens s'étant accrue, ma position s'aggrava +et il fut plusieurs fois question de me mettre à mort. + +Enfin complètement découragé ne sachant plus que devenir, j'eus la +coupable et terrible idée de couper court à mon éternel supplice en +renonçant à l'existence. Je m'étais à cet effet emparé d'un couteau et +des portraits de ma famille que les Indiens s'étaient appropriés, ne +voulant pas en être séparé dans ce moment solennel; puis je m'étais +glissé inaperçu, du moins je le croyais, dans une excavation pierreuse +creusée à l'écart dans la pampa. Déjà j'avais imploré la clémence +divine et je levais le bras pour accomplir mon fatal dessein lorsqu'une +main ennemie saisit à l'improviste l'arme suspendue sur ma poitrine. +C'était un Indien, c'était mon maître qui jugeant avec raison que +la mort me paraissait plus douce que le genre d'existence auquel il +me condamnait, ne vit dans ma résolution désespérée qu'un attentat +à ses droits de propriétaire. Après m'avoir maltraité et repris les +portraits, il me déclara que pas un de mes mouvements n'échapperait +désormais à sa surveillance. Les services que je lui rendais avaient +probablement quelque valeur à ses yeux, et il ne voulait à aucun prix +être obligé de faire lui-même ce qu'il me commandait journellement. + +A quelque temps de là, une captive, femme d'un alcade, pleine de +courage et de résolution tenta de s'évader. Elle avait déjà franchi +nuitamment un grand espace, lorsqu'elle fut rattrapée: comme elle était +jeune et belle elle ne fut pas mise à mort, mais elle fut attachée par +les pieds et par les mains, puis frappée jusqu'à l'extinction de deux +lannières de cuir et livrée à la brutalité d'une vingtaine d'Indiens. +Devenue folle depuis, elle s'échappait parfois de la tente de son +maître après lui avoir brisé toutes ses armes, et armée d'un tronçon +de lance, elle en frappait avec acharnement et indistinctement tous +ceux qui se trouvaient sur son passage. Les Indiens, qui la redoutaient +beaucoup dans ses moments de fureur, l'empoisonnèrent pour s'en +débarrasser. + +Combien de traits analogues je pourrais citer si je ne craignais de +trop alarmer la sensibilité du lecteur, et si je n'éprouvais moi-même à +ces souvenirs émouvants des sensations réellement trop pénibles. + +Les moins malheureuses parmi les jeunes filles captivées par les +Indiens sont celles dont ils font leurs femmes; la majeure partie des +autres sont vendues aux tribus éloignées et achèvent dans un enfer +terrestre une vie commencée souvent sous d'heureux auspices. Quant aux +pauvres enfants, ils se font presque tous à l'ignoble existence des +nomades, oubliant souvent, jusqu'à leur langue maternelle. Ils sont, à +vrai dire, assez bien traités des Indiens, qui en considération de leur +extrême jeunesse, leur pardonnent d'être nés chrétiens. Chose horrible +et presque impossible à croire, j'ai vu quelques femmes, devenues mères +au sein de l'esclavage, qui étaient plus à redouter que les Indiennes +elles-mêmes, et qui se montrèrent des plus cruelles envers d'autres +captives comme elles, dont elles dénoncèrent les projets de fuite. + +Malgré leur superstitieuse croyance dans la réussite de toute +entreprise qu'ils tentent en compagnie d'un chrétien, les Indiens, +dont j'avais éveillé la méfiance au plus haut point par mes diverses +tentatives de fuite, évitaient de m'emmener dans leurs expéditions. Ils +prenaient même la précaution de me remettre entre les mains d'amis, +qui assumaient sur eux la responsabilité de ma personne durant leur +absence plus ou moins prolongée. A leur retour, le sucre, le tabac, le +yerba--thé américain,--principaux objets de leur convoitise abondaient +souvent. Le linge, les vêtements qu'ils avaient dérobés étaient par +eux gardés précieusement pour leur servir dans les fêtes et dans les +assemblées. Quant à moi, ils ne me firent pendant longtemps d'autre +don qu'un lambeau de manteau de quelque pauvre soldat tombé sous leurs +coups. + +Une circonstance tout-à-fait imprévue, les força cependant à me faire +assister à un de leurs combats. Environ deux mille cinq cents soldats +Argentins sous la conduite d'Indiens soumis, qui leur servaient de +guides, ayant surpris inopinément quelques tribus voisines de celle où +je me trouvais alors, je dus accompagner les Pampéens, qui après s'être +réunis à la hâte résolurent de prendre l'offensive et de repousser +leurs agresseurs en faisant chèrement payer leur trahison à ceux +des leurs qui avaient servi de guides. Ceux-ci s'étaient retranchés +derrière les Argentins et paraissaient peu disposés à prendre part à +l'action; furieux à leur vue et voulant les atteindre au plus vite, +les habitants du désert s'élancèrent tête baissée dans une formidable +charge. Ebranlés par ce choc terrible, les soldats Argentins rompirent +en deux bandes au milieu desquelles, continuant d'avancer, les Indiens +entourèrent spontanément les traîtres et engagèrent avec eux une lutte +spéciale et horrible, pendant que d'autres nomades, leurs compagnons, +s'élançaient à la poursuite des soldats épars et achevaient leur +déroute. + +Le combat ne cessa que vers le coucher du soleil; il avait duré depuis +le matin. Restés maîtres du champ de bataille, les Indiens, tout en +pillant les morts et en achevant les survivants, trouvèrent parmi ces +derniers trois des traîtres. Ils se gardèrent bien de les achever sur +l'heure comme ils le faisaient des chrétiens; ce genre de mort leur +paraissant trop doux; mais afin de satisfaire leur vengeance d'une +manière plus complète et plus éclatante, ils plantèrent dans le sol +quatre piquets auxquels ils attachèrent fortement ces malheureux par +l'extrémité des membres, puis ils les dépouillèrent chacun à leur tour, +tout vivants, de leur peau ainsi qu'ils le font d'un animal quelconque, +répondant par des injures aux cris arrachés à ces malheureux par +l'atroce supplice qu'ils leur faisaient endurer et qu'ils terminèrent +en leur enfonçant un poignard dans le cœur. Les auteurs de cette +horrible vengeance, les mains et et la figure encore teintes du sang de +leurs victimes, se partagèrent entre eux leurs peaux qu'ils déchirèrent +par lambeaux, et dont je les vis faire plus tard différents objets +tressés, destinés à être envoyés à titre de menace et de défi aux +autres Indiens échappés à leur cruauté. C'était d'ailleurs là un usage +immémorial dans le temps où toutes les races nomades vivaient dans un +état continuel de guerres sanglantes. + +Malgré leur victoire, les Indiens loin d'être complètement rassurés à +l'égard de leurs ennemis et redoutant encore quelque agression de leur +part, opérèrent pendant plusieurs mois de journaliers changements de +résidence, et toujours dans des directions opposées. Quand ceux qu'ils +envoyaient en exploration revenaient nuitamment, contre leur habitude, +la horde éveillée en sursaut par les aboiements des chiens, était +soudain prise d'une terreur telle, que chacun s'élançait à cheval, +répandait l'alarme dans le voisinage et se prenait à fuir sans oser +regarder en arrière. Dans ces moments de panique, la plupart d'entre +eux ne prenaient aucun souci de leurs bestiaux qu'ils eussent ainsi +abandonnés à l'ennemi. Cependant le moment arriva où suffisamment +rassurés, se voyant privés de toutes les choses qu'ils aiment et leurs +troupeaux étant de nouveau amoindris, ils firent d'autres expéditions +dont la réussite eut beaucoup d'influence sur ma destinée. + +Quelques morceaux de papiers imprimés, ayant servi d'enveloppe à +une grande partie des objets composant leur butin, et par eux jetés +au vent, me tombèrent entre les mains. Je les lus maintes fois avec +bonheur; car c'était pour moi une distraction inespérée. Un jour, +tandis que je recommençais en cachette, pour la vingtième fois +peut-être, la lecture d'un journal de Buénos-Ayres où figurait le récit +de la dernière et terrible invasion qu'ils avaient faite dans cette +province d'où ils avaient enlevé plus de deux cents captives, je fus +trouvé dans cette occupation par quelques Indiens qui en manifestèrent +une joyeuse surprise et se hâtèrent d'informer les chefs de cette +découverte. D'abord fort inquiet de cette circonstance, je ne tardai +pas à être rassuré par l'accueil inusité et presque bienveillant qui me +fut fait le soir, lorsque je vins, selon mon habitude, soumettre à leur +vérification les animaux qui m'étaient confiés. A quelques questions +que m'adressa mon maître, je compris qu'il était fier de posséder un +esclave de ma valeur, et que je serais sans doute appelé à servir le +cacique de la tribu. + +En effet l'occasion s'en présenta bientôt, car ces êtres grossiers, +lorsqu'ils se sont bien repus pendant quelques jours, se laissent +tenter par le désir d'entretenir leur gourmandise et leur vanité; +or, pour satisfaire ces passions, ils recherchent tous les moyens +imaginables. Ainsi ils vont de temps à autre offrir aux postes des +frontières une apparente soumission, pendant laquelle ils font des +échanges de toute nature, tels que plumes d'autruche, crins de cheval +et cuirs de toute espèce contre lesquels ils rapportent les objets dont +ils sont le plus avides. Ce fut en semblable circonstance que je fus +mis à l'épreuve comme secrétaire du chef, qui me dit: + +--Tu sais lire, tu dois savoir écrire, par conséquent, tu vas écrire +la lettre que l'on va te dicter. Si tu ne trompes point ma confiance, +j'aurai pour toi des égards; dans le cas contraire, tu seras mis à mort. + +J'étais assis à terre, ayant devant moi quelques cuirs empilés qui +me servaient de table, du papier blanc rapporté récemment d'une +expédition, pour encre de l'indigo délayé avec de l'alcali, et une +plume d'aiglon fort grossièrement taillée avec un mauvais couteau: +entouré d'Indiens, qui la lance ou le casse-tête à la main pouvaient me +tuer au moindre signe du chef, je commençai mon office. + +Malgré mon désir ardent de n'écrire que selon ma pensée et ma +conscience, il me fut impossible de le faire. Je dus mentionner ce +qu'on me dicta, car la méfiance de ces êtres est telle, qu'à plus de +vingt reprises ils me demandèrent la lecture de la missive, et qu'après +quelques phrases écrites ils changeaient à dessein le sens de leurs +idées, mais sans paraître y prendre garde, afin de mieux éprouver ma +franchise. Si j'eusse eu le malheur d'intervertir seulement l'ordre des +mots, il m'eût été impossible de le leur cacher tant est fidèle leur +prodigieuse mémoire. + +Quoiqu'il me fût impossible de leur en imposer, ils me menacèrent +par excès de prudence et me firent donner un double de la missive, +destiné à être vérifié par des transfuges Argentins, vivant dans les +tribus voisines. Ces gens sont des misérables souvent condamnés aux +fers ou même à la mort pour leurs nombreux crimes et qui sont sûrs de +trouver asile chez les Indiens. Ceux-ci, parfaitement renseignés sur la +position de ces hôtes, les reçoivent comme des gens sur lesquels ils +savent pouvoir compter aveuglément. Ils trouvent en eux des guides pour +leurs expéditions de pillage et des complices complaisants; aussi leur +accordent-ils toute leur confiance. + +Cette première correspondance fut portée à la frontière par deux +Indiens désignés par le cacique; l'un d'eux, était mon maître. +Quelques enfants les accompagnèrent pour transporter les objets +destinés à être échangés. Douze ou quinze jours après leur départ, +ces mêmes enfants revinrent épuisés de fatigue, la frayeur peinte sur +le visage et poussant des cris de détresse. Ils racontèrent qu'après +lecture de la dépêche, les deux envoyés avaient été mis aux fers +en attendant la mort, et qu'il était certain que j'avais trompé la +confiance générale et communiqué quelques détails sur leurs récentes +invasions. Naturellement portés à croire le mal, ces barbares n'eurent +plus d'autre volonté que celle de me tuer. Ce fut le cacique, qui me +croyant absent, les engagea à ne pas éveiller ma défiance par des cris +inaccoutumés; il leur conseilla même d'attendre au lendemain matin pour +exécuter leur projet et de choisir le moment où je serais occupé à +rassembler le troupeau. + +Le hasard voulut que je fusse bien près en ce moment; grâce aux +approches de la nuit j'entendis cette conversation sans être vu, et je +pus me tenir sur mes gardes. Le matin venu, lorsque selon ma coutume +j'allai faire ma ronde, je m'aperçus qu'à l'habile coursier que je +montais la veille encore, on avait substitué un cheval fort lourd, +mais je me gardai bien d'en témoigner aucune surprise. Je cheminais +lentement sur ce maudit bidet quand j'aperçus venant à moi ventre à +terre un parti d'Indiens qui faisaient retentir l'air de leurs sauvages +imprécations. Cependant la distance qui me séparait d'eux était encore +grande, et je fus assez heureux pour rencontrer la troupe de chevaux +confiée à ma garde qui venaient d'eux-mêmes se désaltérer de mon côté. +Grandes furent ma joie et mon espérance! j'abandonnai lestement mon +cheval auquel je retirai la bride pour l'apposer au meilleur coureur de +la troupe, qui me reconnaissant se laissa facilement approcher. En un +instant je fus à cheval; puis, prenant le soin d'épouvanter les autres +chevaux afin de les éparpiller pour ôter à mes ennemis toute chance de +m'atteindre, je me lançai à toute bride dans une direction opposée. + +Après avoir galopé la journée entière, j'arrivai à la nuit tombante +chez _Calfoucourah_--Pierre-Bleue--grand cacique de la +confédération Indienne, dont la tribu de mes persécuteurs faisait +partie, et qui cependant ne me connaissait pas encore. Rien à mon +arrivée ne me fit deviner lequel parmi les Indiens que j'avais devant +moi, pouvait être le grand cacique, car aucun signe ne le distinguait +de ses sujets. Ce fut seulement lorsqu'il adressa la parole aux autres +pour leur donner des ordres, qu'à son air impérieux je reconnus ce chef. + +C'était un homme déjà plus que centenaire mais qui paraissait tout +au plus âgé de soixante ans; sa chevelure encore noire abritait un +vaste front non ridé que des yeux vifs et scrutateurs rendaient des +plus intelligents. L'ensemble de la physionomie de ce chef, quoique +empreint d'une certaine dignité, rappelait néanmoins parfaitement le +type des Patagons occidentaux auxquels il devait son origine. Comme +eux, il était d'une haute stature; il avait les épaules fort larges, +la poitrine bombée; son dos était un peu voûté, sa démarche pesante, +presque gênée, mais il jouissait encore de toutes ses facultés; à +l'exception de deux dents perdues dans un combat où il avait eu la +lèvre supérieure fendue, ce vieillard les possédait encore toutes +intactes. + +Étonné à ma vue, et on l'eût été à moins, cet homme me demanda ce que +je lui voulais, et quel motif me donnait assez de hardiesse pour venir +seul le visiter. + +_El-mey-ouignecaë-tchéota-conne-pa-émy-_ +Et-mais-Chrétien-d'où-viens-tu? +_tchoumétchy-kisssouh-conne-pa-émy-tchoumbé-_ +comment-se-fait-il-seul-tu-viens-qu'est-ce-que +_émy-nay-pofso-lagane a ney-tchoumalo-kissouh-_ +tu-veux-tu-es-fou-je-crois?-pourquoi-seul-te +_passian-intchin-meoh?_ +promener-chez-moi? + +Je me fis connaître à lui; je lui exposai en quelques paroles les +faits survenus la veille et le matin, le suppliant de prendre en +considération la véracité de mon récit; je terminai en lui démontrant +que si j'eusse trompé les Indiens, j'aurais immanquablement cherché à +m'évader dans l'intervalle, n'importe par quel moyen; qu'au contraire +n'ayant rien à me reprocher, je venais lui demander appui et me confier +à sa loyauté, jusqu'au jour où il aurait indubitablement une preuve +quelconque, soit de ma franchise, soit de ma trahison; que de cette +manière, si j'étais innocent, il n'aurait pas à se reprocher la mort +d'un serviteur fidèle dont les services pourraient encore lui être de +quelque utilité. + +Flatté de ma confiance, ainsi que de quelques paroles à l'adresse de sa +vanité, cet homme, réellement plus humain que ses semblables, me traita +presque avec douceur et me promit son appui: seulement il ajouta que +jamais je n'aurais de chevaux à ma disposition. + +Le lendemain, une partie de la tribu que j'avais quittée, vint, son +chef en tête, demander audience à Calfoucourah et réclamer instamment +mon supplice, comme chose due. Pendant la durée du débat, j'étais +présent, bouche close d'abord; mais enfin, inquiet de voir toute +la horde si avide de mon sang, et m'apercevant que leurs instances +commençaient à impressionner le chef, je compris que je ne pouvais +rester plus longtemps silencieux, je me levai: rappelant au grand +Cacique qu'il m'avait accordé sa protection, je m'évertuai à faire +comprendre mon innocence à tous en recommençant le récit exact de la +veille au soir; et en évitant toutefois de froisser l'amour-propre et +les préjugés d'aucun des assistants. Calfoucourah se déclara en ma +faveur, reconnaissant, dit-il, qu'il était impossible qu'un coupable +parlât comme je le faisais. Il défendit à qui que ce fût de me +maltraiter; puis, se retournant vers moi, il me rassura, disant que +je ne le quitterais pas, afin que rien de fâcheux ne me survînt, et +il termina en disant à mon ancien chef que quand il lui procurerait +des preuves incontestables de ma déloyauté, il me remettrait entre +ses mains pour disposer de mon sort à sa volonté. Ce jugement rendu, +l'assemblée se sépara et toute la horde s'enfuit en me lançant des +regards de colère. + +Quelques mois s'écoulèrent sans que rien ne vînt éclairer les +Indiens sur la position des deux captifs retenus par les Argentins. +Leur animosité contre moi s'en accrut d'autant plus. Sans cesse ils +venaient visiter le grand Cacique, qui lui-même influencé parfois par +leurs diverses conjectures paraissait chancelant à mon égard, tantôt +me rudoyant avec humeur, tantôt paraissant au contraire m'accorder +la plus grande confiance. Souvent il me questionnait; et comme mes +réponses concordaient constamment avec mon premier interrogatoire, il +finissait toujours par me conserver sa protection. Seulement pendant +les cinq mois que cet état de choses se prolongea, je fus l'objet +d'une surveillance de plus en plus active. Très-souvent des troupes +d'Indiens allaient roder dans le voisinage des haciendas, dans le but +de recueillir des renseignements sur leurs compagnons captifs; mais +chevaux et hommes se fatiguaient inutilement, ils revenaient sans +rapporter le moindre indice. Lassés de tant de tentatives inutiles, ils +résolurent de laisser s'écouler quelque temps sans les renouveler. + +Précisément pendant cette période de repos et d'oubli apparent, les +deux hommes que l'on croyait perdus à jamais reparurent enfin. Une +réunion extraordinaire de toutes les tribus intéressées dans l'affaire +s'en suivit, et mon innocence y fut solennellement proclamée par les +deux arrivants: ils déclarèrent qu'ayant été reconnus pour avoir +fait partie d'une razzia précédemment opérée dans le Rio Quéquène, +ils avaient été retenus captifs jusqu'à ce que le gouvernement de +Buénos-Ayres, à qui on en référa eût statué sur leur sort; qu'un ordre +formel arriva ensuite de la métropole de les retenir prisonniers et +de les faire travailler; qu'il avait même été question de les mettre +à mort, mais que l'on avait pris en considération les offres de paix +contenues dans la dépêche dont ils étaient porteurs, et qu'ils devaient +la vie uniquement à cette missive. Quant à leur liberté, ils l'avaient +recouvrée grâce à la négligence de ceux qu'on avait préposés à leur +garde. + +Dès lors un revirement complet se fit en ma faveur dans tous les +esprits. Mes plus grands ennemis mêmes n'eurent plus que des éloges à +m'adresser. Toute leur méfiance s'évanouit en un moment; ils parurent +oublier jusqu'à mes tentatives d'évasion. Il me fut permis de monter +à cheval et de les accompagner en toute occasion. Jugé digne de la +confiance générale, je repris également mes fonctions d'écrivain de la +confédération nomade. + +Le Cacique de la tribu à laquelle j'appartenais avant les circonstances +difficiles que je viens de relater, tenta à maintes reprises de me +posséder de nouveau. Calfoucourah, en homme qui lui était supérieur et +par son rang et par sa générosité, ne chercha nullement à s'opposer +à son désir; mais il ne voulut point non plus agir sans m'avoir +préalablement consulté. Encore sous l'impression des dangers que +j'avais courus et des mauvais traitements que j'avais endurés chez +mes anciens maîtres, ma réponse fut dictée par la reconnaissance que +j'éprouvais pour cet homme généreux auquel je devais la vie et près +duquel j'étais presqu'aussi libre qu'un Indien même. Je lui fis part du +sincère et vif désir dont j'étais animé de ne point le quitter. + +Touché de mon procédé il me tendit la main en me disant: + +_Comè-ouèntrou-à-èmy comè-piouquet-nié tah_ + +Bon-homme-tu-es-bon-cœur-tu-as +_émy tefa inchine-ni mapo quinié-ouétchet_ +toi-tiens-dans-mon-pays-un-jeune-habitant +_moulèané-émy kah-anneteux-houla-houé-_ +de-plus-il-y-aura-en-toi-jamais-un-jour-ou-l'au- +_sah-dsomo-tchipalane intchine-ni houne._ +tre-mauvais-mot-ne-sortira-de-nos-bouches. + +J'appartins dès lors définitivement à la tribu des Mamouelches du nom +de _Calfoucouratchets_. Les Indiens qui la composent sont beaucoup +moins nomades que ceux des autres tribus dont j'ai entretenu le +lecteur; ils forment pour la plupart une sorte de cour à Calfoucourah, +grand cacique ou sorte de roi dont le pouvoir s'étend, ainsi que je +l'ai déjà dit, sur toutes les autres peuplades, soit Pampéennes, +Mamouelches, Puelches ou Patagones. + +Les parages qu'ils habitent sont des plus accidentés et des plus +pittoresques; ils se divisent en forêts épaisses, en plaines et en +dunes sablonneuses naturellement creusées en forme d'entonnoirs et +renfermant dans leur sein des lacs d'une eau douce et limpide autour +desquels les Indiens construisent leurs tentes. On chercherait en +vain dans les bois ou dans la plaine d'autre eau que celle des étangs +salins. Le sol presque toujours crayeux et salpêtré offre rarement +une végétation comparable à celle de la Pampa, mais en revanche les +bois sont tellement peuplés d'algarrobes que les fruits de ces arbres +suffisent presque au besoin des nombreux troupeaux qui y fourmillent. + +A part quelques animaux errants par ci par là dans la plaine, rien ne +pourrait dénoncer la présence des Indiens au voyageur égaré, car ceux +qui n'habitent pas l'intérieur des dunes dressent leurs tentes à la +lisière des bois environnants. + +Le caractère des Calfoucouratchets est plus sociable que celui des +autres nomades. J'ai trouvé chez eux quelque tendance à la compassion; +ils me traitèrent plus humainement. Leur sympathie sembla m'être +tout-à-fait acquise à la suite de l'évènement heureux qui me fixa +parmi eux. Grâce à la considération toute particulière qu'avait pour +moi Calfoucourah qui ne me donnait plus d'autre nom que celui de +fils--_voitium_,--ainsi qu'au revirement complet qui s'était fait +dans tous les esprits, n'ayant plus lieu de redouter aucun ennemi, +je demandai et j'obtins la permission de monter de nouveau à cheval: +sa bonté alla même jusqu'à m'accorder de faire d'assez lointaines +excursions en compagnie de quelques Indiens qui me servaient d'escorte +et d'introducteurs dans les différentes tribus que je visitai; partout +je fus accueilli avec un certain empressement et avec les marques de la +plus grande considération. Quelques-uns de mes hôtes ajoutaient encore +quelques présents à toutes leurs bonnes grâces. Ces dons consistaient +tantôt en tabac ou en provisions de bouche pour la route. + +Comme je n'avais plus de raison de feindre l'ignorance, et bien que +je trouvasse quelques Indiens parlant un peu l'espagnol, je ne me +présentais jamais chez eux sans leur adresser la parole dans leur +langage, ce qui les flattait infiniment et me gagnait toute leur +confiance. + +Durant l'hiver, les Calfoucouratchets sont beaucoup plus nomades que +pendant l'été, car ils sont obligés de rechercher la fertilité qui leur +fait alors défaut; cependant ils ne sortent point des parages boisés +qui sont pour eux d'une grande ressource. Les régions qu'ils habitent +étant les plus chaudes, ils sont d'une couleur foncée; leur taille est +inférieure à celle des Pampéens. Quoique aussi vigoureux et aussi forts +que ceux-ci, ils sont beaucoup plus paresseux et d'une intelligence +presque bornée. + +En dehors de la chasse à l'autruche et à la gama, ils ne songent guère +qu'à manger, à boire et à dormir. Ils sont généralement d'une grande +malpropreté. Leur gourmandise est telle que lorsqu'ils ne peuvent plus +manger, dans l'appréhension où ils sont de laisser leur mâchoire en +repos, ils mâchent continuellement une sorte de résine blanche qu'ils +nomment _otcho_. Ils la recueillent sur un petit arbrisseau +connu chez eux sous le nom de _motchi_. Le goût de cette résine +est des plus insignifiants, elle les fait beaucoup cracher. A force +d'être mâchée elle devient molle et presque semblable à la gomme que +machottent les enfants en pension. C'est la première chose qu'ils +offrent à ceux qui leur rendent visite, et ils ne se font aucun +scrupule de leur donner celle qu'ils ont dans leur bouche. C'est même +chez eux un honneur que de partager de la sorte. + +La paresse et le sans-gêne de ces Indiens sont tels qu'alors même +qu'ils sont entièrement dépourvus de bestiaux, ils refusent souvent +les chevaux que leurs amis s'offrent à leur prêter, pour les engager à +prendre part à quelque expédition, et qu'ils préfèrent s'installer tour +à tour chez les uns et chez les autres pour vivre à leurs dépens durant +l'hiver. Ils se contentent du seul produit de leurs chasses pendant +l'été, ou bien de quelques racines qu'ils trouvent en abondance dans le +sable fin au pied des arbres. + +Nulle part, chez eux, je n'ai trouvé cette magnifique végétation que +l'on voit abonder au Brésil ou au Chili. Partout dans leurs bois, aux +algarobes et aux tchagnals, arbres fort bas, tortueux et armés de +formidables épines aussi redoutables pour les sabots des chevaux que +pour les pieds humains, s'entremêlent une foule de petits arbrisseaux +également épineux qui forment avec eux des fourrés infranchissables; de +nombreux pumas et jaguars y établissent leurs repaires et y font leurs +petits pour la nourriture desquels ils dévastent les troupeaux. + +De même que les animaux, les hommes sont très-friands du fruit de +l'algarobe,--_Soë_--qui a toute l'apparence d'une cosse de +haricot, et renferme une graine fort dure. C'est une nourriture qui +fortifie les bêtes de charge et donne à leur chair un goût délicat +facile à distinguer et qu'apprécient beaucoup les Indiens. + +Parmi les racines dont ces derniers font usage, le _ponieux_ est +peut-être la plus curieuse de celles que j'ai été à même de remarquer: +sa forme et sa grandeur sont celles d'une grosse carotte; son enveloppe +est épaisse et dure, d'un brun prononcé et cannelée dans le sens de +la longueur. Le sommet est surmonté d'une fleur massive d'une teinte +plus foncée et composée de deux parties séparées l'une de l'autre par +une étamine ronde et dure qui reste dans le même état pendant toutes +les phases de la maturité. L'intérieur est blanc, ferme et âcre avant +sa maturité, agréable, doux et juteux quand il est mûr. Une quantité +incalculable de graines noires, infiniment plus petites que les pépins +de figues s'entremêlent à la partie charnue. A maturité, la racine, de +même qu'un bouchon mal assujetti sur une bouteille de liquide gazeux, +sort lentement et à demi de de son enveloppe qui se fend circulairement +à sa partie supérieure, emportant avec elle une sorte de calotte. Ce +fruit répand alors une forte odeur de melon qui flatte l'odorat et +engage à y faire honneur; mais on est tout étonné de lui trouver un +goût tout différent de celui qu'il promet par son odeur et de sentir +celui de la pomme crue. Abandonné à lui-même, ce fruit bizarre devient +couleur de rouille et passe promptement à l'état de décomposition; +il se couvre de vers blancs, semblables à ceux de la viande, qui +l'absorbent mais respectent toutefois la graine qui se resème elle-même +dans sa propre enveloppe dont la décomposition plus tardive lui sert +d'engrais. + +J'avais goûté maintes fois de cette sorte de racine que les Indiens +appellent _Ponieux_--pommes de terre--sans trouver rien qui pût en +justifier le nom, lorsqu'un jour mes maîtres en ayant fait une ample +provision et les ayant fait frire dans de la graisse de cheval, me +convièrent à en manger avec eux; je les trouvai excellentes, mais je ne +fus pas peu surpris de reconnaître que cette étrange racine, préparée +de la sorte, n'avait réellement plus d'autre goût que celui de la pomme +de terre. Je regrette bien vivement aujourd'hui de n'avoir pu, dans ma +fuite précipitée et imprévue, emporter avec moi un échantillon de cette +racine légumineuse inconnue certainement en Europe et dont la culture +serait des plus faciles. Beaucoup d'Indiens la mangent crue; je fis +souvent comme eux, mais m'étant aperçu de la propriété qu'a ce légume +de provoquer à l'inflammation et à la constipation, je n'en mangeai +plus qu'avec modération, et je compris pourquoi les Indiens après en +avoir mangé un certain nombre avalaient tant de graisse de cheval +liquéfiée. + +Les occupations des femmes Mamouelches sont les mêmes que celles +des Indiennes de toutes les autres tribus, c'est-à-dire qu'elles +sont esclaves de leurs maris, dont la fainéantise est encore, +en quelque sorte, plus grande; ce qui n'est pas peu dire. Elles +soignent beaucoup moins leur toilette, et sont généralement plus +malpropres. Leur intelligence et leur adresse sont très-bornées; elles +confectionnent aussi des manteaux de laine fort grossiers, et des +_Lamatras_--couvertures de cheval;--mais la laine dont elles se +servent est généralement mal lavée et mal filée. Ainsi que leurs maris, +les femmes sont fort nonchalantes; mais comme ceux-ci sont d'autant +plus exigeants par cela même qu'ils ne font rien, elles sont souvent +exposées à leurs mauvais traitements. La jalousie, ver rongeur de +toutes ces âmes brutes, est chez elles poussée à l'excès; aussi les +vengeances y sont-elles très-fréquentes. + +La superstition des Indiens se montre à tous les instants, et jusque +dans les plus petites choses. Il n'est pas jusqu'aux changements de +temps qui n'influent sur leurs esprits. Fort gais, lorsqu'il fait beau, +ils deviennent muets et presque moroses lorsque le temps est mauvais; +les visiteurs qui se présentent chez eux se ressentent toujours de ces +impressions, car au lieu de la politesse et des égards auxquels ils ont +droit de s'attendre, ils essuient souvent des brusqueries. + +Les Mamouelches sont assez doux et serviables entre eux, mais ils +n'ont aucun respect pour la propriété, même pour celle de leurs +meilleurs amis. Ils s'entrevolent continuellement et nuitamment +des animaux qu'ils tuent au loin, en ayant soin de cacher de côté +et d'autre les os et les peaux, et de faire maints détours pour en +rapporter chez eux la viande. J'en ai vu beaucoup recevoir avec la plus +grande assurance la visite de leurs dupes auxquelles ils servaient même +à manger la chair des animaux qu'ils leur avaient volés, tout en ayant +l'air de prendre une part très-vive à leur perte. Leur effronterie +allait même quelquefois jusqu'à leur proposer de les accompagner dans +leurs recherches: cette proposition était généralement acceptée, +car les amis guidés par un certain instinct de méfiance ou même par +quelques indices, savaient parfaitement être chez les délinquants, +contre lesquels ils cherchaient seulement à acquérir des preuves +irrécusables. + +Ce genre de recherches offre bien des difficultés, mais la persévérance +et la perspicacité des Indiens sont telles que souvent les préjudiciés +parviennent à rassembler le cuir et les os accusateurs et à suivre +une à une les traces--_rastros_--du chemin pris par les voleurs. +Quand ils ont acquis toutes ces preuves, ils se présentent chez eux +accompagnés de témoins et les accusent hautement de leur indélicatesse. +Peu de coupables se rendent à l'évidence; ils accueillent presque +toujours avec arrogance les réclamants qui se voient alors réduits à +employer la force pour obtenir justice. Ils les traînent bon gré mal +gré chez Calfoucourah, qui fixe lui-même le montant des dommages et +intérêts dont le chiffre s'élève toujours très-haut; et, afin que les +condamnés ne puissent se soustraire à la décision du chef, ils sont +tenus de s'exécuter séance tenante. + +Dans tous les parages boisés comme au sein de la Pampa, +on est durant les chaleurs horriblement incommodé par les +moustiques--_riris_--qui vous privent de tout sommeil. Les +Indiens avant de s'endormir ont la précaution de se couvrir le corps +avec le plus grand soin et de se coucher la tête au vent, après avoir +embrasé des petits tas de fiente à demi-sèche, dont la fumée épaisse +leur passant au dessus du visage éloigne ces malfaisants visiteurs. +Ces insectes insipides ne sont pas du reste le seul fléau à redouter, +car de quelque côté que l'on s'aventure, de jour ou de nuit, on est +continuellement harcelé par une sorte de taons--_tavanas_--qui +s'acharnent après vous aussi bien qu'après les animaux et vous criblent +le corps de douloureuses piqûres, d'où le sang coule en abondance. Je +m'en suis vu parfois tellement couvert étant à cheval, que d'un seul +revers de main j'en tuais jusqu'à plusieurs centaines à la fois, et que +je paraissais m'être roulé dans des flots de sang. + +Quelle que soit la nature des parages habités par les Indiens, on y +trouve une grande quantité de serpents dont la longueur varie depuis +cinquante centimètres jusqu'à un mètre vingt et trente centimètres, +et auxquels les nomades donnent le nom de _tchochia_. Ils ont le +dessus du corps d'un vert foncé, les flancs dorés et le ventre marbré +de bleu, de rouge, de blanc et de noir. Les Indiens redoutent beaucoup +leur piqûre qu'ils disent être sans remède. Ces reptiles n'attaquent +jamais l'homme à moins qu'ils n'en soient menacés. Ils ont pour +habitude de se faufiler parmi les hautes herbes; là ils s'endorment +pendant le plus fort de la chaleur, ce qui expose fréquemment les +bestiaux à en être piqués, car ne les apercevant pas, ils leur marchent +en plein dessus, ou bien encore il leur arrive fort souvent en paissant +de plonger leur tête précisément dans les touffes qui les abritent. +J'ai vu quantité de chevaux et de bœufs piqués aux naseaux, mourir en +deux ou trois heures à peine, des suites de ces morsures. Le tchochia +se nourrit de crapauds, d'animaux qu'il poursuit jusque dans leurs +terriers, ou d'oiseaux qu'il charme en se cachant dans les buissons. + +Durant l'été on peut à peine faire quelques pas sans en rencontrer et +bien qu'ils ne soient pas doués d'une grande vivacité, les Indiens en +ont grand peur. Ils les tuent de loin, avec leurs frondes ou bien avec +leurs lances qui n'ont pas moins de quinze à vingt pieds de long. + +Ayant dès les premiers temps de ma captivité, remarqué l'épouvante que +ces animaux inspiraient à mes maîtres, je voulus leur donner une preuve +de mon mépris du danger, et quoique je fusse complètement nu, j'en tuai +un en lui écrasant la tête avec mon talon. Je n'aurais jamais pensé +voir ces sauvages aussi stupéfiés qu'ils le furent à la vue de cet +acte de témérité; ils s'éloignèrent aussitôt de moi en témoignant une +telle frayeur et une telle colère que je jugeai prudent de ne leur plus +donner pareil spectacle. + +Dans une autre circonstance cependant, un de ces reptiles contribua +beaucoup à donner aux Indiens une haute idée de ma personne. J'étais +occupé à leur creuser un puits avec une pelle faite d'une omoplate de +cheval fixée au bout d'un bâton, et comme ce travail que je faisais +en plein soleil me fatiguait extrêmement, je me reposais de temps à +autre en m'adossant à l'un des bords. Dans un de ces moments je fus +tout à coup entouré par un tchochia qui s'enroula autour de mon corps. +Malgré l'émotion que me causa son froid contact, je fus assez heureux +pour ne pas perdre toute présence d'esprit; saisissant prestement le +reptile avec mes deux mains, je le rejetai au loin; il tomba au milieu +des Indiens stupéfaits et épouvantés, qui se sauvèrent à toutes jambes +en poussant des cris de détresse. Je n'avais point été piqué, mais +durant le reste de la journée je craignis d'être atteint d'un malaise +récemment éprouvé par un Indien qui s'était recouvert d'un manteau sur +lequel j'avais vu ramper un tchochia. Fort heureusement j'en fus quitte +pour la peur, et j'eus même le bonheur de voir tourner cet incident à +mon profit, car j'entendis les indiens dire de moi: + +_El-mey-tah-tefa-quimé-comé-ouignecaè_- +Et-mais-voilà-un-bon-chrétien +_rouf-domo laéh-lane-comé-lagane-tchi_ +car-vraiment-il-n'est-pas-mort-il-est-bien-ce +_ouet-chet-vita-ouènetrou-méah_. +jeune-homme-avec-Dieu-sans-doute. + +et ils me donnèrent des marques de la plus grande considération. + + + + +CHAPITRE IX + +Orgies des Indiens.--Leurs différentes boissons. Je me construis une +case.--Sciences des Indiens. + + +Sans exception de tribu, de rang, de sexe ou d'âge tous les Indiens +aiment à s'enivrer. + +L'ivresse est chez eux considérée comme le _nec plus ultrà_ du +bonheur, et pour une rasade de liqueur bientôt ingurgitée ils donnent +volontiers jusqu'à leurs plus précieux objets. Ils n'en sont cependant +point avares, car dès que l'un d'eux revient de quelque lointain voyage +et qu'il apporte de l'alcool, toute la horde semble prendre à tâche de +ne pas même lui laisser le temps de desseller ses chevaux; elle envahit +aussitôt son domicile dans l'espoir de déguster gratis une partie de +cette liqueur tant convoitée. Le propriétaire du _roukah_ contente +de son mieux tous ces importuns auxquels il fait l'accueil le plus +gracieux. + +Les Indiens boivent souvent pendant plusieurs jours consécutifs et en +plein soleil sans que leur santé en souffre aucunement; ils conservent +même toute leur mémoire pendant le plus fort de leur ivresse, et si le +hasard a mis entre leurs mains une bouteille, on peut être tranquillisé +sur son contenu qui ne saurait se renverser par suite de l'habitude +qu'ils ont de mettre un doigt dans le goulot et de la saisir fortement +entre les autres. + +Je n'ai jamais rien vu d'aussi dégoûtant et de plus extraordinaire +que ce mélange d'hommes et de femmes sauvages entassés pêle mêle, +parlant, chantant ou hurlant tour à tour, se traînant sur le siége ou +sur les mains pour chercher à se dérober les uns aux autres quelques +gouttes de liqueur, ou pour s'invectiver de la plus rude façon. Ces +orgies s'achèvent rarement sans coup férir, car les Indiens ont ainsi +que les hommes civilisés la fâcheuse habitude de choisir ces moments +pour raconter leurs hauts faits. Et comme au récit de leurs exploits il +arrive fréquemment que le mot _ouignecaé_--chrétien--est prononcé, +la haine qu'ils éprouvent pour ces derniers se traduit souvent par +d'effroyables mêlées, dans lesquelles hommes et femmes se croyant sans +doute attaqués par les Espagnols s'entretueraient immanquablement si, +quelques-uns moins ivres ou plus raisonnables ne parvenaient à désarmer +les mutins. + +Les Indiens transportent la liqueur à dos de cheval; ils la mettent +dans des peaux d'autruches ou de moutons, mais ils préfèrent +généralement ces dernières comme étant plus faciles à préparer et d'une +plus grande contenance. Ils en font des outres auxquelles ils donnent +le nom de _ounékas_ et qui résistent parfaitement à la pression +des sangles. Ils les préparent de la manière suivante: ils égorgent les +moutons, en séparent la tête et retirent la peau tout d'une pièce en +pratiquant seulement une ouverture depuis le bas d'une des jambes de +l'arrière-train jusqu'à la panse, par où ils trouvent moyen de faire +passer le corps entier; ensuite ils font des ligatures au cou et à +l'arrière-train, puis ils gonflent la peau pour la tondre et la laver; +enfin après l'avoir fait sécher ils l'assouplissent en la frottant +entre leurs mains. + +Si les Mamouelches sont moins favorisés que les Puelches et les +Pampéens, car il se passe parfois bien du temps avant qu'ils puissent +se procurer du _Ouignecaë Poulcou_--liqueur des chrétiens,--ils +n'en trouvent pas moins les moyens de s'enivrer assez fréquemment +durant l'été et l'automne, à l'aide de boissons de leur fabrication. La +nature qui les prive de certains fruits qu'on s'attendrait volontiers +à trouver dans les vastes forêts qu'ils habitent, leur en donne +quelques-uns dont ils savent tirer bon parti: l'algarrobe par exemple +qui sert à l'engrais de leurs troupeaux et à fabriquer de la liqueur, +le piquinino--_trulcaouèt_,--et une espèce de figue de Barbarie +dont la saveur est des plus agréables. + +Les Indiens cueillent de grandes quantités d'algarrobes qu'ils +écrasent entre deux pierres et qu'ils mettent dans des poches de +cuir remplies d'eau, afin d'obtenir le _soé-Poulcou_, boisson +qu'ils laissent fermenter pendant plusieurs jours et sur laquelle se +forme une écume qu'ils enlèvent avec soin; ils y ajoutent une autre +portion d'algarrobe bouilli et mêlent le tout en l'agitant fortement. +Cette préparation est assez agréable et les enivre complètement; mais +ils n'en peuvent boire une grande quantité sans avoir à redouter de +violentes coliques et des contractions nerveuses qui les abattent +complètement. Ils mangent aussi de l'algarrobe cru mais avec beaucoup +de réserve, car ce fruit quoique très-sucré contient un acide qui leur +fait enfler les lèvres, les gencives et la langue, et leur occasionne +en même temps une brûlante sécheresse qui empêche souvent les moins +raisonnables de manger pendant un ou deux jours. + +Le _Trulcaouët_ connu des Espagnols sous le nom de piquinino +est pour le moins aussi abondant que l'algarrobe, et il est beaucoup +plus apprécié des Indiens qui, de même que des enfants, sont grands +amateurs de toutes choses sucrées. La forme de ce fruit est ovale; +il a la grosseur d'un pois. Il y en a de deux sortes: le rouge et le +noir. Son goût est des plus agréables, mais ce fruit est tellement +délicat que sous la plus légère pression toute la partie charnue se +transforme en une liqueur épaisse. L'arbrisseau qui le donne n'atteint +pas plus de quatre à cinq pieds de hauteur. Il est fort touffu, a des +branches délicates et flexibles hérissées d'une infinité de petites +épines qui, lorsque l'on veut faire la cueillette à la main, se brisent +dans les chairs où l'introduction de leur venin occasionne de petites +tuméfactions douloureuses. Ses feuilles sont petites, rondes et d'une +couleur vert pré. Si les Indiens étaient réduits à cueillir ce fruit +à la main, malgré toute leur patience, ils ne pourraient satisfaire +leur avide gourmandise; aussi emploient-ils un moyen aussi simple +que commode qui les garantit de toute piqûre et leur permet d'emplir +en quelques instants les petits sacs dont ils se munissent pour les +transporter: ils déposent au pied de l'arbrisseau un grand cuir sur +lequel ils font tomber tous les fruits en frappant légèrement chaque +branche avec un petit bâton. Quand ils en ont récolté ainsi une +quantité suffisante à leurs besoins, ils les vannent avec un autre cuir +de mouton soigneusement pelé et parfaitement tendu sur un cerceau, +pour en séparer les nombreuses feuilles et les épines qui, malgré +toutes leurs précautions, s'y mêlent le plus souvent. Cette opération +terminée, ils se bourrent à qui mieux mieux, remplissent leurs petits +sacs qu'ils suspendent de chaque côté de leurs selles, puis ils +rejoignent au galop leur résidence, où de nombreux paresseux, abusant +du titre de visiteurs, viennent se régaler à leurs dépens. Cependant +malgré leur grande affluence, ces gourmands ne sauraient absorber +toute la provision, car, la maîtresse du logis, en dépit de ses hôtes +indiscrets, leur enlève résolument la plus grande portion transformée +en liqueur, et la verse dans un cuir de cheval arrondi en forme de +vase où elle la laisse fermenter pendant quatre à cinq jours. Au bout +de ce temps, ayant ainsi obtenu une liqueur sucrée et délicieuse assez +analogue à du sirop de groseille, elle réunit plusieurs amis qui +la dégustent avec bonheur. L'effet de cette liqueur, fort agréable +au palais, ne tarde pas à se produire, car elle enivre presque +instantanément. Toutefois les entrailles n'en souffrent aucunement, +tandis que le fruit mangé en certaine quantité cause une irritation +douloureuse et resserre tellement le corps que les Indiens avalent +force graisse de cheval, leur seul remède dans ces cas. + +Les Mamouelches avaient pour moi une telle considération qu'il +fallait que je prisse part à tous leurs plaisirs et festins: c'est +ainsi que j'eus occasion de goûter de leurs liqueurs. Malgré toutes +leurs bonnes grâces, preuves évidentes du cas qu'ils faisaient de ma +personne, souvent la joie que ces Indiens manifestaient en ma présence +me rappelait encore plus vivement ma triste position et rendait plus +cuisant le souvenir de ma famille et de ma patrie. Alors des larmes +amères envahissaient mes paupières. Heureusement les Indiens se +méprenaient sur leur cause; elles leur paraissaient aussi naturelles +que les leurs produites par l'ivresse, et flattés à la vue de ce +qu'ils croyaient n'être chez moi qu'un instinct d'imitation, ils me +prodiguaient leur tabac en signe de sympathie. + +Quelquefois ils me forcèrent à leur chanter quelque chose dans mon +langage. Ne pouvant me soustraire à leur désir, et bien que je n'en +eusse aucune envie, je leur chantais ce qui me passait par la tête; +puis, comme ils m'en demandaient souvent la traduction, je la leur +donnais toujours à leur avantage, en sorte que je les laissais ainsi +dans la conviction que je ressentais pour eux la plus sincère amitié. + +Dans mon malheur, je n'avais jamais été si heureux qu'au milieu de +cette peuplade, où en ma qualité de _tchilca-tuvey_--écrivain +du grand Cacique--je jouissais de la considération générale et d'un +certain crédit. Sur ma demande je fus autorisé par Calfoucourah à me +construire une petite case en jonc, près de sa tente. Il prit plaisir à +me voir exécuter ce travail dont il suivait journellement les progrès. +Cette petite habitation était divisée de manière à m'offrir toutes +les commodités possibles. Elle était carrée et partagée en trois +compartiments, dont l'un me servait de chambre à coucher, l'autre de +cuisine, et enfin le dernier qui correspondait à la porte d'entrée, +servait à déposer ma selle et mes ustensiles de chasse. J'avais tressé +une natte qui, parfaitement tendue sur un cadre, me servait de lit, et +j'avais exhaussé le sol afin de me garantir de l'humidité. La toiture +plate et un peu inclinée me servait de terrasse; j'y montais à l'aide +d'une petite échelle de jonc, dont les échelons étaient solidement +fixés avec des bouts de lazzo. Dans la cuisine j'avais creusé une sorte +de fourneau au-dessus duquel je suspendais la viande que je voulais +faire rôtir. Comme j'étais assez éloigné des étangs je m'étais creusé +un puits d'environ deux mètres dans lequel l'eau abondait. Calfoucourah +m'honora souvent de ses visites, et lorsqu'il se présentait chez moi, +il avait la bonté d'agir avec autant de bienveillance que lorsqu'il +visitait ses amis; jamais il ne s'en retournait sans s'être enquis de +tout ce dont je pouvais avoir besoin, pour me l'envoyer aussitôt. + +Ses femmes alors au nombre de trente-deux, étaient chargées, à tour de +rôle, de me fournir des aliments, attention que je savais reconnaître +scrupuleusement du reste, par quelques prévenances qui me valaient +toutes leurs bonnes grâces. + +Calfoucourah consacrait généralement à sa nombreuse famille tous les +instants que ne lui enlevaient pas les visiteurs et les affaires. Quand +il recevait, il était généralement assisté de deux de ses épouses: +l'une jeune, l'autre âgée. Il partageait ses repas avec la première, +tandis que l'autre était chargée d'entretenir sa pipe constamment +pleine et allumée. Elle allait et venait sans cesse pour transmettre +ses ordres aux uns et aux autres, et elle faisait distribuer à boire et +à manger aux visiteurs. Calfoucourah était père de nombreux enfants; +car chacune de ses femmes lui avait donné fils et filles; mais son +grand âge ne lui permettant plus d'être assez empressé auprès de celles +que le temps n'avait pas encore flétries, il en résultait qu'elles lui +faisaient des infidélités qui maintenaient sa jalousie en éveil. Comme +il jouissait d'une excellente vue, pendant la plupart des nuits il +sortait sans bruit de sa tente et rôdait aux alentours pour tâcher de +les surprendre en défaut. Lorsqu'il y parvenait, il les frappait ainsi +que leurs complices, soit avec un couteau ou avec une boléadora. Quand +il leur avait joué de ces sortes de tours, il rentrait se coucher aussi +tranquillement que si rien d'extraordinaire ne se fût passé; mais le +lendemain matin il envoyait chercher les délinquants, et se les faisait +amener devant lui: la femme recevait une sévère réprimande; quant à +l'homme, il le condamnait à payer une forte rançon ou à mourir. + +Malgré ses cent trois ans, ce vieillard montait souvent à cheval, et +presque aussi lestement que les plus jeunes. Il affectionnait beaucoup +la chasse où il donnait encore des preuves de la plus grande adresse, +et au besoin, il maniait aussi la lance avec autant de dextérité que +le premier venu de ses soldats. Lorsqu'il était entouré d'un nombreux +auditoire, sa voix grave et sonore, dominant le brouhaha de la foule +compacte, se faisait entendre souvent pendant plusieurs heures +consécutives; il ne s'interrompait que pour recommencer encore, après +avoir seulement pris le temps de humer quelques bouffées de tabac. + +On a souvent supposé, ainsi que le dit lui-même d'Orbigny, et cela +faute de connaissances positives, que la langue Patagone est peu +étendue, grossière même; qu'elle manque de termes pour exprimer +complètement une pensée, une idée fixe, ou bien encore la passion. +C'est une grave erreur. Il ne faut pas croire que les peuples chasseurs +dont je parle, tantôt isolés dans des forêts vierges, ou jetés au +milieu de plaines sans bornes, soient privés de formes élégantes de +langage, de figures riches et variées; ils s'expriment au contraire, +selon les circonstances, avec beaucoup de netteté et même de poésie. +Qu'auraient donc pu dire d'ailleurs ces infatigables orateurs que +j'ai vus chez les Patagons, chez les Puelches, et que je retrouvai +encore chez les Pampéens et chez les Mamouelches et qui ainsi que +Calfoucourah, dont j'ai parlé plus haut, savaient si bien émouvoir +leur auditoire et l'animer de leurs discours? Leur langage n'est, il +est vrai, composé que d'un nombre limité de mots, dont les uns servent +à dénommer tous les objets qu'ils ont constamment sous les yeux et +les autres de simples mots de convention, qui, entremêlés les uns aux +autres et intercalés de telle ou telle manière, rendent l'expression +de la pensée; mais ils la rendent toutefois complète, sans lacunes ni +imperfections. + +Les Indiens savent parfaitement bien compter; ils emploient des noms +de nombres qu'ils classent ainsi que nous, par dizaines. Ils arrivent +ainsi jusqu'à cent, et de cent à mille etc. Leurs unités sont: + +_Quinié-Opouh-colah-melly-quetchou-cayou-_ + +Un-deux-trois-quatre-cinq-six- +_réulley-pourah-ailliah-Mary, Mary-quinié_,- +sept-huit-neuf-dix-onze- +_mary-opouh,-mary-colao,-mary-melly,-mary_-quètchou,- +douze-treize-quatorze- +_-mary-cayou,-mary-reulley,-mary-pourah_,- +quinze-seize-dix-sept-dix-huit- +_mary-ailliah,-opouh-mary_. +dix-neuf-vingt. + +Bien qu'ils ne sachent ni lire ni écrire, ils résolvent presque +instantanément des calculs qui nous demanderaient souvent beaucoup +de temps. Ils se servent pour cela, soit de brins d'herbe, de petits +éclats de bois de différentes longueurs, ou bien encore de cailloux +de grosseurs variées. Les uns, les plus courts ou les plus petits, +représentent les unités; les autres, les plus grands ou les plus gros, +représentent les dizaines; et jamais ils ne se trompent dans leurs +comptes, quelque importants qu'ils soient. Ils enseignent cette science +à leurs enfants dès l'âge le plus tendre, de sorte que grâce à leur +prodigieuse mémoire, hommes, femmes et enfants indifféremment, sont +capables d'étonner nos meilleurs calculateurs. + +Les années pour eux se comptent d'un hiver à l'autre; ils les nomment +_tchipandos_ et ils les subdivisent par lunes qu'ils nomment +_quiènes_. S'ils veulent parler de la lune dans laquelle ils sont, +ils disent _tefa-tchi-quiène_ ou bien de celle à venir ils disent: +_quiène-oulah_. A défaut d'heures, ils calculent la durée du temps +parcouru ou à parcourir sur la marche du soleil: le matin ou l'aube se +nomme _Pouh liouène_, midi ou milieu du jour _renny-enneteu_, +la soirée _épey-poune_, la nuit _poune_. Malgré toute cette +possibilité de se rendre compte exactement de la durée de leur vie, +les Indiens négligent de s'en préoccuper; cela ne se fait guère que +pour les caciques de chaque tribu respective. Ils ont aussi quelques +connaissances en astronomie, et savent parfaitement s'orienter +nuitamment, à l'aide des astres auxquels ils donnent des noms +particuliers; étude qui m'a aidé dans ma fuite. + + + + +CHAPITRE X + +Fêtes religieuses des Indiens. + + +A de certaines époques de l'année les Indiens observent des fêtes +religieuses. La première a lieu dans l'été, et elle est consacrée au +Dieu du bien--_Vita-ouènetrou_--dans le but de le remercier de +tous ses bienfaits passés et de le prier de les leur continuer dans +l'avenir. + +C'est généralement le grand Cacique qui en fixe l'époque et la durée. +D'après ses ordres, tous les chefs des tribus réunissent leurs +administrés, soit dans leurs parages respectifs, soit dans un endroit +désigné. + +Les préparatifs se font avec toute la pompe religieuse dont ils sont +capables; ils se graissent les cheveux et se peignent la figure avec +plus de soin que de coutume. Les vêtements des riches se composent +pendant ces grands jours de tous les objets volés aux chrétiens, et +qu'ils ont conservés à cet effet avec le plus grand soin. Les uns sont +revêtus d'une chemise qu'ils ont soin de laisser flotter au-dessus +des mantes dont ils s'entourent la taille; d'autres n'ayant point de +chemise étalent avec orgueil à l'admiration de tous, un mauvais manteau +espagnol, ou une bien courte veste que n'accompagne pas un pantalon; +d'autres enfin, couverts seulement d'un pantalon souvent mis sens +devant derrière, sont coiffés d'un képi sans visière, ou d'un chapeau à +haute forme, et chaussés tantôt d'une botte ou d'un soulier. Rien n'est +plus comique que ces accoutrements bizarres, portés par des hommes dont +la gravité habituelle se maintient même pendant le cours de cette fête +durant laquelle il est expressément interdit de rire. + +Dès le commencement de la cérémonie, les femmes transportent +provisoirement leurs tentes au centre de l'emplacement choisi par le +Cacique. Les hommes n'arrivent que quand ces préparatifs sont achevés; +ils en font trois fois le tour au grand galop, en poussant le cri de +guerre et en agitant leurs lances. Ces trois tours terminés, ils se +placent sur une seule file et plantent leurs lances sur un front dont +la régularité parfaite flatte le coup-d'œil. Les femmes vont ensuite +prendre la place de leurs maris, qui, après avoir mis pied à terre pour +attacher leurs chevaux, s'en reviennent former un second rang derrière +elles. + +La danse commence alors, sans changement de place autrement que +de droite à gauche. Les femmes chantent sur un ton plaintif, et +s'accompagnent en frappant sur un tambour en bois recouvert de peau +de chat sauvage, bigarré de couleurs et de dessins semblables à ceux +qu'elles ont sur la figure. Les hommes pirouettent sur eux-mêmes +en boitant de la jambe opposée à celle de la femme, et soufflent à +pleins poumons dans un morceau de jonc creusé qui rend le son aigu et +étourdissant d'une clé de gros calibre. + +Cet ensemble est de l'effet le plus original, vu la contrariété des +mouvements de part et d'autre et la raideur des danseurs. A un signal +du Cacique présidant la fête, des cris d'alerte retentissent, les +hommes sautent vivement à cheval, interrompant ainsi brusquement la +danse pour se livrer à une fantasque cavalcade autour de l'emplacement +de la fête, tout en agitant leurs armes et en poussant de nouveau le +sinistre cri de guerre qu'ils font retentir dans leurs pillages. + +Dans les intervalles que laissent ces courses effrénées, chacun se rend +visite dans l'espoir de déguster un peu de laitage pourri conservé dans +un cuir de cheval; c'est un mets des plus friands selon eux, et qui +leur procure cependant le doux effet d'une copieuse médecine. + +Le quatrième jour, dès le grand matin, pour clore la cérémonie, un +jeune cheval, un bœuf et deux moutons donnés par les plus riches +d'entre eux sont sacrifiés à Dieu. Après les avoir renversés sur le +sol, la tête tournée du côté du levant, le Cacique désigne un homme +pour opérer l'ouverture de la poitrine de chaque victime et en extirper +le cœur, qui palpitant encore est suspendu à une lance inclinée vers +le levant. Alors la foule empressée et curieuse, les yeux fixés sur +le sang qui coule d'une large incision faite à cet organe, tire des +augures qui presque toujours sont à son avantage: puis elle se retire +dans son lieu d'habitation, pensant que Dieu, fort satisfait de sa +conduite, lui sera favorable dans toutes ses entreprises. + +La seconde fête a lieu dans l'automne; elle est célébrée en l'honneur +de _Houacouvou_, directeur des esprits malfaisants. Elle a pour +but de le conjurer d'éloigner d'eux tous maléfices. + +Ainsi que dans la première fête, les Indiens se parent de leur mieux +et s'assemblent par tribus seulement, chaque cacique en tête. La +réunion de tout le bétail a lieu en masse. Les hommes forment alentour +un double cercle, galopant sans cesse en sens contraire afin qu'aucun +de ces fougueux animaux ne s'échappe. Ils invoquent _Houacouvou_ à +haute voix et renversent goutte à goutte du lait fermenté contenu dans +des cornes de bœuf que leur présentent leurs femmes pendant qu'ils font +le tour des animaux. Après avoir réitéré trois ou quatre fois cette +cérémonie, ils jettent sur les chevaux et sur les bœufs ce qui reste +de laitage, afin, disent-ils, de les préserver de toute maladie; après +quoi, chacun sépare son bien et le conduit à quelque distance pour +revenir ensuite s'assembler de nouveau autour du cacique, qui, dans un +long et chaleureux discours les engage à ne jamais oublier Houacouvou +dans leurs prières, et à se préparer promptement à lui être agréable, +en allant chez les chrétiens porter la désolation et augmenter leurs +troupeaux. Chacun reconnaissant la sagesse d'un tel conseil, agite ses +armes en priant Houacouvou de les bénir et d'en faire dans leurs mains +des instruments de bonheur pour leurs tribus et de mort pour tous les +chrétiens qui tenteraient de leur disputer leurs biens ou leur vie. + +Ces êtres n'ont aucun sentiment de pitié. Plus ils font de victimes, +plus ils s'en enorgueillissent. Ils considèrent les êtres civilisés +comme des sorciers et des ennemis; ils les accusent de tous les maux +qui peuvent les atteindre. + +Avant l'apparition des _ouignecaés_, disent-ils, nous vivions +paisiblement sur tous les points de cette terre qu'ils nous ont ravie +par la force, sans respect pour la volonté de Dieu qui nous y a fait +naître et nous en a donné la propriété. A qui donc sont ces bœufs +et ces chevaux, créés comme nous dans ces parages, sinon à nous? +_téouas-ouignecaés_--ces chiens de chrétiens,--ne nous ont point +épargnés; non-seulement ils nous ont ravi nos biens, mais ils n'ont +pas craint de tremper leurs mains, avides d'or, dans notre sang. A +tout jamais ils seront nos ennemis; nous lutterons contre eux jusqu'à +la mort pour leur reprendre peu à peu ce qu'ils nous ont dérobé d'un +seul coup. Pourquoi ces chiens de chrétiens sont-ils assez téméraires +pour venir jusqu'ici au lieu de rester chez eux? Dieu nous ordonne de +troubler leur tranquillité et de nous opposer à la réussite de leurs +projets. Il nous commande de leur prendre leurs femmes et leurs enfants +pour nous en servir comme d'esclaves. + +Telles sont les idées de ces êtres que nous appelons sauvages. + +Les Indiens croient aux talismans. Ils considèrent et conservent comme +tels maints objets insignifiants, tels que: les boules de poil durci +qu'ils trouvent dans le corps des bœufs ou les amas graveleux qui se +forment souvent dans les rognons des chevaux qui n'ont, la plupart +du temps pour s'abreuver, que des eaux calcaires. Le grand Cacique +Calfoucourah porte sur lui une sorte de relique assez curieuse qu'il +trouva étant tout enfant. C'est une petite pierre bleue, dont le nom +lui est resté, à laquelle la nature s'est plu à donner presque une +forme humaine; la superstition des Indiens la leur fait regarder comme +un talisman. Selon eux, Houacouvou ne l'a fait tomber entre ses mains +que pour le préserver de tout danger et pour le rendre invincible. +C'est à elle qu'ils attribuent tous les succès de Calfoucourah: ce +qui les confirme dans cette croyance, c'est l'organisation vraiment +exceptionnelle de ce chef et son intelligence très-supérieure à celle +de tous les autres caciques qui s'accordent à dire que jamais ils ne +pourraient le remplacer. Il n'est pas jusqu'aux Hispanos-Américains, +auxquels il a fait tant de mal, qui ne se plaisent à reconnaître et à +admirer sa bravoure et ses capacités hors ligne. + +Cet homme, j'en suis convaincu, n'aurait point été ennemi de la +civilisation, car il était doué d'instincts généreux. Il avait le +sentiment de la justice, mais malheureusement pour les Argentins, +pour lesquels sa soumission eût été la source de grandes richesses, +leur manque d'habileté et leur inconstance en politique ont détourné +ses bonnes dispositions. Ce chef pour conserver toute son autorité +sur les êtres farouches qu'il commandait et commande peut-être encore +dut forcément refouler au fond de son cœur tous ses bons sentiments. +Cependant, je lui dois la vie, et le jour où pour me la laisser il +renvoya, en les déboutant de leur demande, tous ceux qui avaient juré +ma mort, ne fut pas la seule preuve que j'eus de sa générosité. + +Plusieurs fois, pendant mon séjour auprès de lui, quand nous nous +trouvions seul à seul, il me tint un langage bien différent de celui +qu'il employait devant témoins, et il me prodigua des marques de la +plus grande sympathie. Il sut fort bien me faire comprendre que je +ne devais pas lui en vouloir lorsqu'il me brusquait, car ce n'était +souvent que le résultat de la violence qu'il se faisait à lui-même +pour résister au désir de m'être utile, cela étant incompatible avec +sa position et avec la surveillance qu'exerçaient sur lui les autres +Indiens; il ajoutait que si jamais je recouvrais ma liberté par +suite de circonstances inattendues, il souhaitait vivement que je me +souvinsse de lui comme d'un ami sincère. Cependant je dois dire que +malgré toutes ses belles paroles et toutes ses marques de sympathie +auxquelles il fallait que j'eusse l'air de croire aveuglément, je +savais fort bien, que le cas échéant, la haine la plus implacable +trouverait seule place dans ce cœur Indien si je lui laissais entrevoir +le vif désir que j'éprouvais de m'affranchir. + +Néanmoins, j'affectai de paraître très-reconnaissant de tous ses bons +procédés, que je tenais du reste à mériter tant que je serais près +de lui. Pour lui en donner une preuve, je lui proposai un jour de +semer tout un sac de maïs provenant d'une expédition dans la province +de Buenos-Ayres. Cette offre lui plut infiniment: nous choisîmes +ensemble un endroit propice, et, chaque matin, dès l'aurore, je me mis +à travailler. Je fis d'abord un fossé assez large, pour empêcher le +bétail de pénétrer dans le champ. + +Calfoucourah venait jusqu'à deux et trois fois par jour, suivre des +yeux mon travail et m'encourager. Il me faisait fumer sa pipe et +m'appelait son fils. Quand j'achevai ce fossé qui était large d'au +moins un mètre cinquante et profond de deux, il me fit venir dans un +roukah et après m'avoir fait partager son repas, il me fit présent d'un +manteau: quoiqu'à demi usé, cet objet me causa une grande joie car +c'était le premier vêtement que je possédais depuis le commencement de +ma captivité. + +J'avais déjà beaucoup fait en creusant le fossé, mais l'embarras pour +moi était de trouver un moyen de labourer cette terre non défrichée. +Il me manquait pour cela une charrue. J'aurais sans doute été réduit à +la bêcher avec mon incommode pelle et je n'aurais que fort lentement +avancé dans ce travail fatiguant, si je n'eusse eu le bonheur de +trouver dans le voisinage une hache que je pus affiler. A l'aide de +cet instrument j'abattis un petit arbre dont une des branches formait +avec le tronc un angle aigu, et je taillai l'extrémité en forme de soc. +Au nombre du bétail se trouvaient deux bœufs de labour que j'attelai +tant bien que mal à cette charrue grossière; à force de persévérance +je parvins à labourer passablement l'enclos, lequel avait environ +cinq cents mètres carrés. Quand je l'eus ensemencé je chargeai de +pierre un fort cuir de bœuf auquel j'attelai trois chevaux, et je +m'en servis pour herser. La nature ayant pris soin de faire le reste, +je vis bientôt éclore une grande quantité de tiges de maïs qui, en +peu de temps donnèrent une récolte magnifique. Ce succès me captiva +complètement l'amitié et les bonnes grâces de Calfoucourah et celles +de ses trente-deux femmes qui parurent redoubler encore pour moi +d'attentions et d'égards. + +Un jour voulant, selon mon habitude, abattre un bœuf d'un seul coup de +poignard au défaut de la nuque, un lazzo qui le retenait s'étant rompu, +je manquai mon coup, et je fus piétiné par l'animal furieux et blessé, +de dessous duquel on ne m'arracha qu'à grand peine tout sanglant et +meurtri. Tandis qu'il me labourait le corps de ses cornes, j'avais +perdu connaissance: lorsque je revins à moi, j'étais étendu sur des +cuirs de mouton, la tête reposant sur les genoux d'une des épouses du +grand Cacique, qui me prodiguait les soins les plus empressés et sembla +ainsi que tous les Indiens dont j'étais entouré toute joyeuse en me +voyant renaître à la vie. + +Je fus quelque temps à me remettre des suites de ce terrible accident, +dans lequel j'avais failli perdre un œil, car j'avais eu une paupière +déchirée. + +Malgré toutes les prévenances des Indiens et toute ma diplomatie, je +n'étais pas complètement à l'abri de leurs mauvais traitements, car la +superstition et l'inconstance de ces êtres méfiants les portait souvent +au contraire à me faire expier dans leurs moments de colère ce qu'ils +appelaient alors leur inexcusable faiblesse à mon égard. + +Bien qu'il n'entrât pas dans les habitudes de Calfoucourah de se faire +accompagner autrement que par ses fils ou par moi lorsqu'il voyageait, +il n'accueillait pas moins avec les marques de la plus grande +satisfaction tous ceux qui se présentaient pour lui servir d'escorte. + +Vu son grand âge ce chef ne conduisait plus guère lui-même les Indiens +au pillage. Il se contentait de leur donner ses ordres ou ses conseils +pour envahir tel point plutôt que tel autre. Mais, quand parfois il se +laissait entraîner par ses idées belliqueuses et qu'il conduisait ses +soldats, il emportait avec lui ses principales richesses, consistant +en éperons et étriers d'argent, et il emmenait la plupart de ses +femmes. Là se bornait toute sa distinction d'avec le commun des +Indiens, qui seuls prenaient part au combat. Ses droits n'allaient pas +jusqu'à s'attribuer une part quelconque du butin; mais comme il était +généralement aimé et vénéré de chacun, tous mettaient leur orgueil et +leur amour-propre à lui offrir de nombreux troupeaux, composés des +plus beaux animaux pillés, ou bien encore à lui faire don de quelques +captives qu'il vendait généralement à vil prix aux Indiens des tribus +éloignées. + +Calfoucourah habitait une vaste tente abondamment pourvue de toutes +choses formant le confortable des Indiens. Et sous son toit fragile un +Européen eût certes pu trouver bien des richesses entassées pêle-mêle. + +Depuis plus de six mois je vivais près de cet homme, lorsque de nouveau +les Indiens sentirent la nécessité de traiter avec l'un ou l'autre +parti politique des Hispanos-américains dont la surveillance de plus en +plus active s'opposait à leurs terribles invasions. + +Ils hasardèrent près des uns et des autres des démarches pacifiques +dont le résultat devait influer beaucoup sur ma destinée. + + + + +CHAPITRE XI + +Comment la politique des Provinces unies de la Plata vint influer sur +ma destinée.--Le général Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale. + + +Les républiques unies de la Plata, pour leur bonheur, avaient alors à +leur tête un homme sur lequel je vais arrêter un instant les yeux du +lecteur, ne serait-ce que pour lui offrir une compensation aux figures +grimaçantes, grotesques ou hideuses que j'ai décrites jusqu'ici. + +Don Justo-José Urquiza, né à la Conception de l'Uraguay, dans l'Entre +Rios, ne doit rien qu'à lui-même. Sorti des rangs du peuple, simple +gaucho comme il aime à s'en vanter, n'ayant jamais reçu d'autres leçons +que celle de sa propre expérience, il s'est peu à peu frayé un chemin +par la force de son caractère et la supériorité de son intelligence. +Ses rares talents militaires lui valurent la faveur de Rosas, qui +l'avança rapidement et en fit bientôt son bras droit. Urquiza put +croire un moment que le dictateur ne s'opposait à la confédération que +pour lui donner les moyens d'accomplir de grandes choses, et peut-être +pour sauvegarder l'indépendance de son pays. Mais il ne tarda pas à +démêler les motifs de cette politique astucieuse et méfiante. Dès qu'il +s'aperçut qu'on exploitait son patriotisme au profit d'une étroite +ambition personnelle, il se tourna contre le dictateur, l'accusant de +fausser la Constitution et d'attenter aux libertés nationales. Rosas +avait plusieurs fois feint un désintéressement qui était loin de sa +pensée. Périodiquement, à des époques habilement calculées, il parlait +avec une modestie vraiment touchante, tantôt de son âge trop avancé, +tantôt de sa santé délabrée, et demandait à résigner un pouvoir dont il +ne pouvait plus, disait-il, supporter le fardeau. Mais le vieux lion +qui avait toujours vu les représentants trembler devant lui, savait +bien qu'aucun d'eux n'oserait accepter sa démission. L'assemblée se +hâtait d'implorer son dévouement et de lui arracher, par d'ardentes +supplications, un sacrifice glorieux. + +Ces plates adulations passaient auprès des cours étrangères pour +l'expression du sentiment public. Urquiza choisit le moment où le +dictateur cherchait en 1851, à renouveler cette honteuse comédie; +il lança une proclamation dans laquelle il déclarait Rosas déchu +du pouvoir exécutif, et il se plaça lui-même à la tête d'un parti +qui voulait à la fois la réunion des provinces en une confédération +compacte et la libre navigation des eaux de la Plata. + +Il était assuré d'avance de l'appui du Brésil, dont sa politique +servait les plus chers intérêts. Les rivières qui prennent leur source +dans le Nord de cet empire donnent accès, par l'Atlantique, à une +partie considérable de son territoire, et ce sont les provinces les +plus riches. Le Brésil avait souvent demandé à Rosas le passage de la +Plata. Pour obtenir cette concession il avait épuisé en vain toute les +ressources de la diplomatie. Urquiza venait à propos. L'antagonisme +traditionnel des Espagnols et des Portugais céda devant la nécessité +d'ouvrir au commerce du monde le Parana, l'Uraguay, le Paraguay et +leurs tributaires. + +Le Brésil se rallia donc à la cause d'Urquiza et lui fournit les +forces nécessaires pour la faire triompher. Le premier mouvement +d'Urquiza fut dirigé contre Oribe qui, soutenu par les troupes de +Rosas, bloquait depuis neuf ans Montévidéo, et n'attendait, pour s'en +emparer, que le moment où cesserait l'intervention de la France et de +l'Angleterre. En attendant, Oribe ruinait Montévidéo, car il avait peu +à peu élevé autour de son camp une ville rivale, Restoracione, qui +comptait déjà dix mille habitants. L'arrivée d'Urquiza détourna des +assiégés les menaces de l'avenir. Il se présentait à la tête d'une +armée d'Entre-Rios et de Corrientinois; appuyé en outre par l'escadre +du Brésil et par un corps d'infanterie de cette même nation, il amena +Oribe à capituler presque sans coup férir. Une adresse consommée +marqua sa conduite: il mit en avant le caractère patriotique de +son entreprise, montra les dispositions les plus conciliantes, et +proclama hautement son intention d'éviter l'effusion du sang. Des +milliers de combattants grossirent bientôt ses rangs; Oribe abandonné +de ses troupes et ne pouvant plus d'ailleurs recevoir ni renforts ni +munitions, se rendit sans conditions. + +Après ce succès éclatant, Urquiza se retira dans sa province pour +s'y préparer à porter un coup décisif au pouvoir de Rosas. En 1852 +il repassa le Parana avec des forces considérables et s'avança, sans +rencontrer d'obstacle jusqu'à Monte-Caseros, où le dictateur accourut +à la tête de vingt mille hommes. La mémorable bataille du 3 février +1852 se termina par la défaite et la fuite de Rosas, qui s'embarqua en +toute hâte sur un vaisseau anglais, pendant que son vainqueur entrait +dans Buenos-Ayres aux acclamations de la population. Urquiza établit +son quartier-général à Palermo, et nomma gouverneur de la ville Don +Vincente Lopez, homme d'un âge déjà avancé, mais généralement aimé et +estimé. + +Nommé dictateur provisoire le 14 mai, Urquiza réunit à San-Nicolas les +gouverneurs et les délégués des quatorze provinces de la Plata pour +qu'ils eussent à choisir une organisation politique. Cette assemblée se +prononça en faveur du système fédératif, et décida que les provinces +nommeraient des représentants chargés de rédiger une constitution et +d'établir les bases d'un gouvernement définitif. + +Buenos-Ayres refusa de confirmer les pouvoirs que l'assemblée avait +conférés à Urquiza. Le gouverneur Lopez qui était resté fidèle aux +décisions de la majorité, ne réussit pas à les faire respecter et fut +obligé de se démettre de ses fonctions. Urquiza n'était pas homme +à hésiter; il marcha sur Buenos-Ayres, rétablit son autorité et +réinstalla son gouverneur. Après cet acte de vigueur, il se montra +clément et se borna à exiler cinq des principaux meneurs: dès qu'il +vit l'ordre affermi, il retira ses troupes de la ville et se rendit à +Santa-Fé, où devait s'assembler le congrès, qui ouvrait ses séances le +20 août. Les treize provinces de l'Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé, +Cordova, Mendoza, Santiago de l'Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, +Catamarca, Hioja, San-Luiz et San-Juan y avaient envoyé chacune deux +délégués. + +Une nouvelle révolte éclata à Buenos-Ayres, suscitée par d'anciens +exilés qui ne s'étaient ralliés à Urquiza que pour se débarrasser +de Rosas. Comme ils étaient pour la plupart natifs de la ville, ils +n'eurent pas de peine à soulever la population. Urquiza ne pouvait +souffrir que Buenos-Ayres fît la loi aux treize provinces, mais il ne +voulait fournir aucun prétexte à une guerre civile dont il redoutait +les conséquences. Au lieu d'employer la force contre l'insurrection, +il préféra lui laisser le temps de la réflexion, et se contenta de +publier une proclamation dans laquelle il déclarait la province de +Buenos-Ayres séparée du reste de la confédération et l'abandonnait à +sa mauvaise destinée. Sa modération ne fit qu'encourager les insurgés; +ils essayèrent de propager la révolution et envahirent la province +d'Entre-Rios. C'était braver Urquiza jusque chez lui. Il marcha contre +les envahisseurs et les rejeta sur leur territoire. + +Depuis lors jusqu'à l'heure actuelle, ce n'a été entre Urquiza, +représentant les intérêts de la confédération Argentine, tendant +à unifier son immense territoire, et les préjugés égoïstes de +Buenos-Ayres rêvant un orgueilleux isolement pour sa population de +cent vingt mille âmes, qu'une série de luttes plus ou moins ouvertes, +suivies de concessions toujours forcées et peu sincères de la part des +Portenos ou Buenos-Ayriens, toujours volontaires de la part d'Urquiza, +qui s'est montré, en toute occasion désireux d'épargner à l'antique +métropole de la Plata les malheureuses extrémités de la guerre. + +Voici en quels termes le commandant Page, chargé par les Etats-Unis +d'une mission dans la Plata, traçait en 1857 le portrait de cet homme +remarquable. + +Urquiza, à l'époque où je le vis était encore jeune d'apparence; +son teint est brun, sa taille moyenne; admirablement proportionné, +il présente tous les dehors d'une nature énergique et vigoureuse. Sa +tête se fait remarquer par des contours amples, des plans solides, des +traits fermes et accentués. L'ensemble respire l'intelligence, mais +une intelligence qui se possède pleinement. Les yeux purs, brillants, +bien ouverts, ont un regard pénétrant. La bouche est à la fois fine +et bienveillante. C'est une tête d'homme d'état en même temps que de +héros, offrant un singulier caractère de force, de calme et d'autorité. +Pour inspirer le respect Urquiza ne recourt à aucun charlatanisme, à +aucun rôle d'emprunt; son air n'a rien de composé, et l'on sent qu'il +est à la hauteur de sa mission. Sa noble prestance, son maintien aisé, +la dignité de ses manières, sa démarche délibérée, sa parole nette et +mesurée dénotent une âme fière et loyale, un esprit lucide, un jugement +sûr. On subit volontiers l'influence qu'il exerce sur tous ceux qui +l'entourent et l'on éprouve d'autant plus de plaisir à rencontrer en +lui les rares qualités dont il est doué, que l'on sait qu'il doit tout +à lui-même: son éducation comme sa haute position. (_Note E._) + +Maintenant quelques mots suffiront pour faire comprendre comment aux +profonds calculs de la politique de cet homme d'état se rattacha +fortuitement ma délivrance. + +En 1859 une nouvelle scission armée de Buenos-Ayres forçait une fois +encore Urquiza à recourir à la décision des champs de bataille. + +Les Indiens pressentant avec leur instinct de bêtes de proie que les +dissensions politiques des Argentins pouvaient leur offrir quelques +occasions de butin, adressèrent au général plusieurs offres d'alliance, +et plusieurs lettres rédigées par moi furent portées par des membres de +la famille de Calfoucourah. + +Le général était trop fin politique pour ne pas faire un bon accueil +à ces messagers sauvages. Possesseur d'une des plus vastes estancias +de la vallée du Parana, et lui-même agronome distingué, cherchant +avant tout à développer les bienfaits de l'agriculture sur la belle +partie de terre confiée à ses soins, il savait trop combien les +établissements agricoles de la frontière du Sud ont besoin de calme +et de sécurité pour ne pas chercher à amortir par tous les moyens les +tendances agressives des Indiens leurs voisins. Il ne renvoya donc les +ambassadeurs de Calfoucourah que chargés de cadeaux de toutes sortes +et surtout de barils d'eau-de-vie; aussi leur retour fut, dans toute +la horde, sans exception de rang, d'âge et de sexe, le signal d'orgies +sans fin. + +Quand je les vis livrés avec frénésie à l'ivresse, jugeant de la durée +qu'elle pouvait avoir je conçus l'idée de tenter encore une fois de +me rapprocher des contrées d'où je pourrais opérer mon retour dans ma +patrie et dans ma famille. + +Au moment de prendre cette décision solennelle me souvenant que les +portraits de mes chers parents étaient encore à la merci des Indiens, +je résolus de tout risquer pour m'en emparer, les considérant comme +un talisman qui devait me protéger au milieu des nouveaux périls que +j'allais affronter. Pour exécuter ce coup hardi, je fus obligé de +pénétrer en me traînant sur les mains au milieu de toute la horde +de buveurs ivres et exaltés, essuyant les menaces des uns ou parant +de mon mieux les coups de couteau que cherchaient à me porter les +autres sans pourtant se rendre compte de ce que je cherchais ni sans +me reconnaître. Quand je mis enfin la main sur le sac où ils étaient +renfermés, le cœur me battit violemment; de même qu'un coupable j'eus +un instant la peur d'être découvert; tout mon sang se glaça. Je ne +savais plus si je devais avancer ou reculer; pourtant après être resté +quelques minutes dans l'immobilité la plus complète, convaincu de +n'avoir pas été vu, j'entrouvris doucement et sans bruit le misérable +sac de cuir de cheval dont la criante sécheresse eût pu me vendre. Et +sans perdre de temps, j'y introduisis une main fébrile qui eut bien +vite saisi les photographies que je cachai aussitôt dans le manteau qui +m'entourait la taille. Puis, comme enhardi par ce premier exploit, en +un moment je fus hors de la tente, plus que jamais décidé à m'enfuir. + +J'implorai l'aide du Tout-Puissant du plus profond de mon cœur, et +profitant de cette nuit où toute la tribu était plongée dans un lourd +sommeil, je me glissai en rampant vers l'endroit où étaient les +meilleurs chevaux du cacique, après m'être muni d'une paire de boules +destinées, soit à ma défense, soit à me procurer du gibier sur ma +route. Je pris aussi un lazzo pour m'emparer de trois montures et les +réunir. + +Ces préliminaires accomplis sans bruit, je conduisis tout doucement +mes chevaux jusqu'à ce que je fusse hors de la vue du camp. Alors +sautant sur l'un d'eux, puis chassant les autres devant moi, je +commençais palpitant d'émotion, ma dernière course, celle d'où +dépendait ma vie ou ma mort. + +Pendant toute la nuit je galopai sans relâche croyant voir sans cesse +des ombres à ma poursuite. Le jour dissipa les ténèbres mais sans +calmer mon agitation; elle était telle que le moindre souffle d'air me +semblait chargé de clameurs menaçantes et que le moindre tourbillon de +poussière me donnait des angoisses. + +Souvent je mettais pied à terre, et, l'oreille appuyée sur le sol, +j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de +la Pampa; mais loin de là, les oreilles me tintaient tellement que je +croyais entendre sur ce sol dur retentir de sinistres galops, et je +précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir aux impérieux besoins +qu'éprouvait ma monture à laquelle il était impossible de prendre, à +l'exemple de ses compagnons, quelques bouchées d'herbe en courant. +Je suivais, autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées du +désert, afin de dépister les Indiens qui immanquablement devaient +me poursuivre, mais qui chercheraient en vain ma piste dans l'herbe +relevée par la rosée du matin. + +N'ayant pris avec moi aucune provision, je commençais à souffrir +cruellement de la faim et de la soif, lorsque je pus enfin m'emparer +d'une jeune gama. La terreur que j'éprouvais était telle, que pour ne +point ralentir ma fuite en prenant le temps de faire cuire mon gibier, +je l'attachai autour de moi à l'aide de mon lazzo et je le dévorai +ainsi tout cru, mordant à même le corps tout en galopant. + +Cette course désordonnée durait depuis quatre jours déjà, quand le +cheval que je montais s'abattit: il était mort. + +Craignant avec raison, de perdre de même les deux qui me restaient +et de qui seuls dépendait mon salut, j'eus dès lors la précaution de +les laisser se délasser une partie de la nuit; ce qui ralentissait +extraordinairement ma marche, bien que l'idée fixe que j'avais d'être +poursuivi m'animât malgré moi à les stimuler durant le jour. + +Dans un de ces moments de repos, tandis que les yeux inquiets et +les oreilles tendues, je m'obstinais à vouloir percer l'obscurité qui +m'entourait ou à saisir le moindre bruit défavorable, il me sembla +entendre les aboiements d'un chien, qui devinrent bientôt de plus +en plus forts et ne me laissèrent plus aucun doute. Saisi d'effroi, +pensant naturellement que ce chien devait précéder les Indiens, je +m'élançai à la hâte sur l'un de mes chevaux, et chassant l'autre devant +moi, je partis à toute bride. Mais à quelque distance, ayant une côte +à gravir, ces malheureux animaux déjà harassés se refusèrent à marcher +autrement qu'au pas. Ce qui donna au chien que j'avais entendu tout +le temps de me rejoindre. A peine fut-il près de moi qu'il manifesta +la plus grande joie. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant +en lui un pauvre chien que j'étais parvenu à apprivoiser et avec +lequel j'avais souvent partagé mes repas. Son attachement était tel +qu'il s'était habitué à m'accompagner dans toutes mes excursions. Il +m'avait sans doute suivi dès mon départ, mais ma grande préoccupation +et la vitesse de ma course m'avaient empêché de l'apercevoir plus tôt. +Complètement rassuré je m'arrêtai de nouveau, pour laisser cette fois, +mes chevaux se reposer plus longtemps que je ne l'avais encore fait. + +Quand ils eurent suffisamment mangé et bu, je repris le cours de mon +dangereux voyage, pendant la durée duquel, mon chien et moi, nous fûmes +condamnés à ne vivre que du produit de notre chasse, que nous dévorions +tout sanglant. + +Après un autre espace de temps que je ne puis préciser, car toutes +les journées, toutes les heures se ressemblaient, la fatigue et le +manque d'eau me privèrent d'un second cheval. J'aurais voulu ne pas +l'abandonner et attendre auprès de lui son rétablissement ou sa mort, +mais la désolante nature du sol, n'offrait aucune ressource, et en +restant je m'exposais également à perdre ma dernière monture qui avait +résisté à toutes les épreuves. + +Je partis le cœur navré, décidé à ménager par tous les moyens, mon +cheval et mon chien, mes derniers compagnons de misère. Je m'astreignis +à n'exiger d'eux aucun effort; nous n'avancions que fort lentement, +épuisés de faim et de soif, quant à la tombée de la nuit, je remarquai +que de lui-même mon cheval doublait le pas; à la fraîcheur du terrain +qu'il foulait, et avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes +déserts, le pauvre animal avait senti le voisinage de l'eau. + +Peu d'instants après, nous étanchions notre soif commune dans ces +lagunes que déposent dans le nord de la Pampa les filets d'eau issus +des contreforts des Andes dans les provinces de Mendoza et de San +Luiz. Autour de ces bassins une herbe abondante et touffue, permit +à mon pauvre coursier de réparer ses forces. Grâce à cette provende +inespérée, il put me porter jusqu'à Rio-Quinto, où moins heureux que +mon chien, il s'affaissa tout à fait épuisé; et moi, à bout de forces, +mourant de faim, de fatigues physiques et morales, je tombai à ses +côtés sans mouvement et sans voix. + +C'était le treizième jour de ma fuite!... Je ne puis en fixer le +quantième, mais c'était vers le milieu de 1859. + +Dieu, qui avait daigné me protéger jusque là permit que je fusse +trouvé dans cet état par une excellente famille espagnole, habitant +Rio-Quinto, qui ayant pitié de ma détresse, s'empressa de me recueillir +et de me transporter chez elle. + + + + +CHAPITRE XII + +Séjour à Rio Quinto. Départ pour Mendoza. + + +Rio-Quinto n'est point une ville, mais simplement un petit bourg situé +sur la rivière de ce nom, à mi-chemin de Rosaire à Saint-Louis, c'est +à dire à 75 lieues de l'un et de l'autre. On n'y compte guère plus de +cinq à six cents habitants pour la plupart abrités par des maisons +informes. Ils se livrent à l'élève et au trafic du bétail. Quelques-uns +sont négociants, et tiennent des porpérias ou almacènas--magasin--dans +lesquels se trouvent entassés pêle-mêle toutes les choses nécessaires, +à l'existence ou à la toilette: depuis des légumes jusqu'à des robes +de soie. D'autres font spécialement des échanges avec les Indiens, +auxquels Urquiza donne le droit d'entrer dans la ville. + +Dès le lendemain de mon installation chez les personnes qui m'avaient +recueilli je fus atteint d'une longue et douloureuse maladie qui me +retint alité pendant plus de six semaines durant lesquelles je fus +plongé dans le délire. + +Malgré toutes les difficultés qu'ils éprouvaient à s'approcher de +moi, car mon chien encore presque sauvage ne me quittait pas un seul +instant, mes hôtes me prodiguèrent les soins les plus empressés et les +plus touchants. J'eusse été un parent que certes ils ne m'eussent point +témoigné plus de sollicitude. + +Lorsque j'entrai en convalescence, ils saisirent toutes les +occasions de me procurer des distractions. Pourtant malgré leurs +efforts je restais languissant et le calme ne se rétablissait point +dans mon esprit pendant si longtemps surexcité et torturé. J'étais +constamment comme sous l'impression d'un terrible cauchemar, dans +lequel se déroulaient à mes yeux toutes les horribles phases de ma +vie d'esclavage, pendant laquelle j'avais été nuit et jour exposé à +mourir d'une manière tragique. Tantôt c'était le souvenir des nombreux +assassinats que j'avais vu consommer par les Indiens sous mes yeux, +ou bien encore celui des diverses circonstances, où, aux prises avec +mes assassins, j'avais dû faire preuve du plus grand sang-froid et de +beaucoup d'énergie en luttant contre eux. Quand ces horribles visions +s'effaçaient de ma vue, et que le calme renaissait dans mes sens +abattus, je me sentais incapable de parler ou d'agir. Ma faiblesse +était telle, que le seul bruit de ma voix me causait une sorte +d'étonnement et de tristesse, car l'usage de la parole était pour le +moins aussi nouveau pour moi que la jouissance de cette chère liberté, +après laquelle j'avais gémi et pleuré tant de fois. + +Lorsque je me sentis un peu raffermi moralement et physiquement, je +songeai à reconnaître, autant qu'il était en mon pouvoir de le faire, +la générosité de mes hôtes et à leur en prouver ma reconnaissance. +Comme ils étaient négociants et que je les voyais débiter sur une +assez grande échelle du savon de leur fabrication, lequel était fort +grossier, je leur proposai d'établir une usine semblable à celles +que j'avais vues dans les environs de Buenos-Ayres et de me charger +moi-même de la fabrication, à l'aide d'un procédé dont ils n'avaient +jusqu'alors pu faire l'essai. + +Cette offre ayant paru leur sourire infiniment, je déployai la plus +grande activité pour sa réalisation. + +Je fis construire par un maçon du pays un grand fourneau à deux +chaudières et un bassin. Les chaudières à robinets que j'avais fait +venir de Buenos-Ayres, étant fort petites, je suppléai à ce défaut par +l'adjonction de fortes cuves de bois dur de même diamètre, parfaitement +ajustées sur chacune d'elles, où elles furent cimentées. A moitié +profondeur du bassin, construit en briques, j'organisai un filtre avec +des planches non-jointes, sur lesquelles je croisai un lit de paille. +Je fis venir de Cordova de la cendre d'un bois que les espagnols +nomment _pale de fume_. Ce bois brûlé vert donne une cendre +cristalline contenant une très-grande quantité de potasse, dont on +opère facilement la séparation à l'aide de chaux baignée d'eau. + +Quand j'eus ces matières à ma disposition, je mis sur le filtre du +bassin, tantôt une couche de cendre, tantôt une de chaux, jusqu'à +ce qu'il fût plein et je fis couler sur le tout assez d'eau pour le +remplir. Au dessous du bassin j'avais fait faire un réservoir de la +même contenance dans lequel tombait la potasse liquéfiée. A défaut +de pèse-lessive, je fis usage d'un œuf pour connaître la force de ce +mélange auquel les espagnols donnent le nom de lessive. Je mis dans les +chaudières une quantité d'eau suffisante pour empêcher la graisse crue +et en rames, dont je remplis les cuves, de s'attacher au fond. Puis je +fis un grand feu. La graisse que j'agitais avec un pieu, fondit petit +à petit; quand elle le fut complètement, j'éteignis le brasier pour +le laisser refroidir jusqu'au lendemain matin. Avant de chauffer de +nouveau, je soutirai la potasse de la veille, qui entraîna avec elle et +sous forme de crasse tout le tissu fibreux de la graisse alors épurée. +Je versai dans mes cuves une quantité de potasse plus grande que celle +de la veille et je fis bouillir ce mélange pendant tout le jour. Grâce +à l'acide, je vis bientôt la graisse changer d'aspect, et prendre +celui d'une compote, puis enfin celui d'une gélatine qui m'indiqua +que j'avais obtenu un bon résultat. Je supprimai alors tout le feu; +puis avec des seaux je mis le savon dans d'énormes moules en bois, +intérieurement doublés de zinc et en forme de parallélogrammes. Quand +il fut complètement refroidi, je le coupai en planches de plusieurs +épaisseurs qui furent à leur tour divisées en un certain nombre de +pains. + +Mon premier essai surpassa l'attente de Juan-José mon hôte et celle +de sa famille qui écoula promptement ce produit dont le succès fut +très-grand. + +Au bout de quelque temps, enchanté du service que je venais de lui +rendre, mon cher et généreux hôte, comprenant qu'il lui serait facile +d'augmenter sa fortune par cette nouvelle exploitation, me pressa +instamment d'en conserver la direction et de m'associer avec lui. +Malgré la belle perspective que cette offre fit luire à mes yeux, +il me fallut y renoncer; depuis que j'habitais Rio-Quinto, j'étais +constamment et avidement épié par les Indiens, qui s'y succédaient sans +relâche, et dont le projet était de me sacrifier à leur vengeance. +Souvent j'en rencontrais dans la journée, ils ne m'adressaient la +parole que pour me menacer de mort. Ils n'osaient, il est vrai, tenter +d'exécuter leurs menaces en plein jour, mais souvent la nuit, ils +escaladèrent les murs derrière lesquels j'étais abrité. En deux ou +trois circonstances, je ne dus la vie qu'aux aboiements de mon fidèle +chien, car ils forcèrent ma porte. + +Séjourner plus longtemps à Rio-Quinto eût été sacrifier mon existence; +aussi renonçai-je définitivement à toute idée de fortune, et malgré mon +vif chagrin, je me séparai brusquement de mes bienfaiteurs, dont les +instances eussent pu faire fléchir ma résolution. Je leur fis passer +une lettre d'adieu, datée du village des Atchiras, deux jours seulement +après mon départ. Je leur exprimais tout à la fois, ma profonde +gratitude et le motif puissant qui m'obligeait à me séparer d'eux, car +l'extrême bonté de ces personnes étrangères, m'a pénétré pour don Juan +et pour tous les siens, d'une vive reconnaissance qui ne s'effacera +jamais de ma mémoire, et je serais heureux si ces humbles lignes +pouvaient leur en porter le témoignage à travers l'océan. + +Je m'étais mis en route presque sans ressources et pédestrement, en +compagnie de Chilène, mon chien. Il me fallait faire cent trente deux +lieues pour gagner la capitale des Andes, j'avais encore mille dangers +à affronter; de plus j'encourais le risque d'être repris par les +Indiens des mains desquels je ne m'étais tiré qu'à si grand peine. + +Par mesure de précaution, je ne marchai que de nuit, me cachant le +jour dans des terriers de viscachas ou bien entre des rochers. Je +souffris beaucoup de la fatigue, de la soif et de la faim pendant +tout ce voyage, que je n'aurais sans doute pu accomplir si je n'avais +eu le bonheur de trouver sur ma route, quelques hameaux et la ville +de Saint-Louis, dont les habitants m'offrirent la plus cordiale +hospitalité. J'eus beaucoup à souffrir encore durant le long trajet de +Saint-Louis à Mendoza, pendant lequel je trouvai à peine suffisamment +d'eau pour me désaltérer, et pendant lequel je ne rencontrai âme qui +vive. + +Enfin après seize jours d'une marche pénible j'arrivai en vue de +Mendoza. + +Il était temps que j'atteignisse au terme de mon voyage, car mes +chaussures et mes vêtements déjà plus qu'à demi-usés à mon départ, +menaçaient de me quitter tour à tour. + + + + +CHAPITRE XIII + +Mendoza + + +Comment dépeindre les diverses émotions qui m'assaillirent lorsque +épuisé de fatigue et de besoin j'entrai un soir dans Mendoza. + +Il était environ huit heures. Le plus grand calme régnait dans toutes +les rues où je m'étais engagé au hasard. Je n'avançais qu'à pas lents +et tout en chancelant. A ma démarche et à mon triste costume, bien +des Européens m'eussent regardé comme un être vil, succombant sous le +poids d'une ignoble débauche. J'étais à bout de forces: le courage +et l'espoir de trouver à qui m'adresser pour demander du secours me +soutenaient seuls encore. + +De rue en rue j'atteignis la plus aristocratique, dans laquelle la +clarté s'échappant à flots de fenêtres richement tapissées guidait +mes pas mal assurés. De joyeux éclats de voix frappèrent mon oreille +et pénétrèrent profondément dans mon cœur brisé, éveillant tous mes +souvenirs. Mû par un sentiment irrésistible, je m'approchai de la +maison d'où ces voix semblaient partir. A travers les rideaux d'une +mousseline riche et légère mes regards envieux purent plonger dans un +somptueux intérieur où se tenait nombreuse compagnie. Je ne sais depuis +combien de temps mes regards avides, se portant des uns aux autres +s'obstinaient à y chercher quelques anciens amis lorsque des doigts +habiles exécutèrent sur le piano le _Réveil des Fées_, morceau que +j'avais entendu jouer bien des fois par ma sœur chérie. + +Il se fit en moi une telle révolution pendant ces courts instants +qui me rappelèrent tout un passé de bonheur, que les forces +m'abandonnèrent; je m'affaissai sur le sol, les yeux remplis de larmes +abondantes auxquelles succéda un sommeil douloureux. + +Lorsque je m'éveillai, il me sembla sortir d'un rêve tout à la fois +joyeux et pénible. Une profonde obscurité planait autour de moi; +j'étais étendu sur la terre près de la maison dont chacun était sorti +sans m'apercevoir. + +Anéanti, ne sachant où diriger de nouveau mes pas, j'attendis le jour, +qui ne tarda pas à paraître. Je fus assez heureux pour passer devant +une maison où l'on parlait français. J'y entrai. Quand j'eus fait en +partie le récit de mes malheurs, hommes et femmes me firent un touchant +accueil, et m'entourèrent des principaux soins que réclamait mon triste +état. + +Que de fois dans ma souffrance ne me suis-je pas dit: quel est le +Français, au sein de sa patrie, qui pourrait croire à la vraisemblance +des malheurs auxquels sont exposés nombre de ses compatriotes dans un +pays comme l'Amérique, que l'on croit civilisé, exploité même? + +La ville de Mendoza était située, ainsi qu'on le sait, au pied des +Andes. Elle était, comme toute la contrée qui l'environnait, arrosée +par une multitude de canaux alimentés par le Rio de Mendoza, rivière +qui bornait alors la partie occidentale de la ville. Du côté oriental +de ce cours d'eau rapide, prenait naissance un petit canal ou rigole de +six à huit pieds de largeur, qui alimentait toute la ville en passant +par l'Alaméda, vaste boulevard, planté à chacun de ses côtés d'un +double rang de peupliers, qui donnaient à cette promenade publique +un aspect des plus majestueux et des plus ravissants. On y voyait +affluer chaque soir, durant la belle saison une nombreuse société +aristocratique, vêtue avec autant de goût que de luxe. + +Ce spectacle charmant contrastait singulièrement avec le désert et +silencieux aspect de toute la ville pendant le jour. Tous depuis le +plus riche jusqu'au plus pauvre se livraient dans la journée aux +douceurs d'une sieste qui durait généralement depuis midi jusqu'à cinq +heures; et pendant ce temps on n'apercevait guère que quelques femmes, +nonchalamment assises à leurs fenêtres dans le déshabillé le plus +complet. Vers cinq heures seulement, lorsque le soleil commençait à +perdre de sa force, la population qui semblait s'éveiller, s'animait +soudain. + +On voyait se mêler à la foule qui se pressait par les rues, des gauchos +à cheval, vendant de côté et d'autre des fruits de toute espèce; ou +bien des mendiants, également montés sur des chevaux, s'arrêtant aux +portes et aux fenêtres, réclamant l'assistance publique en chantant des +psaumes d'une voix nasillarde et lamentable. Enfin quelques grotesques +idiots se voyaient, auxquels les enfants se plaisaient à prodiguer +des gourmandises de toutes sortes pour jouir quelques instants de +leurs tristes et répugnantes bouffonneries. Toutes les rues étaient +d'un alignement parfait et d'une grande propreté; les maisons fort +basses, de peu d'apparence à l'extérieur, mais généralement meublées +avec beaucoup de luxe. On voyait aussi plusieurs églises remarquables, +dans le voisinage de la place de la Victoire, au milieu de laquelle +s'élevaient une fontaine et une colonne. + +Mais à quoi bon essayer de dépeindre ici cette superbe cité qui après +n'avoir longtemps éveillé dans mon âme que des tableaux de bonheur, +des pensées de bénédiction et de gratitude, ne doit plus y évoquer +désormais que des images lugubres et d'amers regrets. + +Là vivaient dans la sécurité la plus profonde vingt mille âmes dont le +reste du monde pouvait envier la calme existence; c'était la population +la plus douce, la plus heureuse, la plus hospitalière du continent +Américain. Le 19 mars 1861, les poètes Argentins appelaient encore +Mendoza la perle, la reine de la zone fleurie qui s'étend au pied +oriental des Andes..., le lendemain la mort passait sur ce paradis. +«Quelques secondes ont suffi pour convertir ses riantes habitations, +ses jardins, ses églises, ses colléges fréquentés par la jeunesse des +provinces voisines, l'œuvre de trois siècles enfin en une épouvantable +nécropole, en un monceau hideux de décombres, en un chaos de roches, +de terre, de briques et de madriers brisés (_Corresp. du Journal des +économ_).» + +Suivant les géologues, le tremblement de terre qui a fait éprouver +à Mendoza le sort d'Herculanum, et dont la commotion s'est fait +sentir sur toute la ligne qui s'étend de Valparaiso à Buenos-Ayres, +c'est-à-dire sur plus de dix-huit cents kilomètres, n'a pas été, +comme le terrible phénomène de l'an 70, amené par la réouverture d'un +volcan longtemps fermé, mais par la seule dilatation d'une masse de +fluides élastiques, émanés du foyer central et projetés par lui dans +les immenses cavités de la croute terrestre; une cause quelconque les +a sans doute accumulés tout-à-coup au carrefour de plusieurs de ces +sombres souterrains. Au-dessus de cette voûte ébranlée, disloquée par +la pression de ces fluides était Mendoza: de là son immense ruine. + +Chose étrange! on assure que sur ce monceau de débris informes, sur +cet effroyable linceul qui recouvre quinze mille victimes humaines, +les végétaux seuls sont restés debout, et que les fleurs continuent +à prospérer et à sourire au milieu des émanations pestilentielles +qu'exhale cette immense sépulture. + +Le saule-pleureur était l'arbre favori des Mendozaniens; on le voyait +partout chez eux; il était l'ornement de prédilection de leurs jardins, +de leurs places, de leurs promenades; il ombrageait les cours de leurs +demeures hospitalières, toujours ouvertes à l'étranger; aujourd'hui, +comme le souvenir de gratitude que je leur ai gardé, il s'incline et +pleure sur les morts. + + + + +CHAPITRE XIV + +Départ de Mendoza.--Passage de la Cordillière. + + +Le désir de revoir ma patrie, mes inquiétudes au sujet de ma famille +de laquelle je n'avais aucune nouvelle depuis mon départ de France, et +le mauvais état de ma santé nécessitant des soins que je ne pouvais +me donner vu l'état de complète misère dans lequel j'étais plongé, me +suggérèrent l'idée de me rendre à Valparaiso. + +En homme habitué aux fatigues et aux privations de toutes sortes, +me sentant capable de lutter encore contre de nouveaux périls, je +n'hésitai point à m'engager, à peine vêtu, presque sans chaussures et +sans armes, dans le défilé des Andes qui conduit au Chili. Pour tout +bagage j'avais une provision de pain. + +Chilène, qui m'avait déjà donné tant de preuves de dévouement, devint +de nouveau mon compagnon de route. Suivi de ce bon chien je traversai +silencieusement Mendoza, en jetant à droite et à gauche un regard +d'éternel adieu, tout en gravant scrupuleusement dans ma mémoire les +sites les plus enchanteurs de cette superbe cité. Puis je longeai +l'Alaméda à l'ombre de son quadruple rang de peupliers, et enfin la +route de l'Uspaillate qui traversait une campagne superbe. + +De chaque côté du chemin de magnifiques vignes étalaient à mes +yeux admirateurs les monstrueuses grappes du raisin le plus beau; +des quantités d'arbres surchargés de fruits de toute espèce +m'apparaissaient au milieu des flots de riches moissons, ou +surgissaient du sein de quelque parterre de fleurs européennes et +exotiques entremêlées avec art. + +Tout en contemplant ce luxueux tableau, dans lequel la nature étalait +toute son opulence je n'avançais que fort lentement, plongé, sans m'en +douter, dans un rêve d'admiration qui me faisait presque oublier mes +maux passés. + +Après avoir parcouru de la sorte un espace d'environ deux lieues, +les canaux artificiels se terminant, la fertilité cessa tout-à-coup. +Pendant plus de dix autres lieues que je fis encore pour m'approcher +des montagnes, je ne parcourus plus qu'une plaine sablonneuse, +complètement sèche et aride, où de temps à autre seulement se +rencontraient quelques broussailles raccornies par le soleil. + +Pendant tout ce trajet fait au plus fort des grandes chaleurs et sans +me reposer, mon chien et moi nous souffrîmes beaucoup de la soif. +J'avais bien emporté une _haspa_--corne de bœuf--pleine d'eau, +mais nous l'eûmes bientôt vidée tous les deux après quelques heures de +marche. Chilène tirait horriblement la langue, et me regardait d'un air +triste en levant tour à tour ses pattes endolories par l'incroyable +chaleur du sable fin que nous foulions depuis le matin. Après maints +détours nous atteignîmes le premier ravin de la Cordillière qui +cachait un petit filet d'eau bientôt découvert par Chilène, et dans +lequel il n'hésita pas à entrer, à seule fin de se rafraîchir aussi +bien extérieurement qu'intérieurement. Je suivis son exemple, puis je +cherchai un endroit favorable pour y passer la nuit. Une fois installé, +j'atteignis un peu de pain que nous mangeâmes tous deux avec joie. + +Toutefois ce premier repas en tête à tête avec mon fidèle chien +m'inspira plus de prudence pour les autres; car le gaillard peu +habitué à se nourrir de la sorte y prit tellement de goût, qu'il +trouva tout simple de s'emparer du restant de ma part que, sans la +moindre défiance, j'avais posé à côté de moi. Je reposai mais il me fut +impossible de fermer l'œil, obsédé que j'étais par mille pensées et par +le froid glacial qui se fit sentir. + +Le lendemain je m'engageai dans l'étroit passage à pic que j'avais +devant moi, et qui me conduisit à la posta de Villa Vicencia, où je +fus assez heureux pour boire un peu de lait et manger un peu de viande +bouillie. L'appétit de mon chien ne me parut pas très grand, et comme +j'avais remarqué qu'il boîtait, je commençai à concevoir quelque +inquiétude sur sa santé. + +Après avoir examiné ses pattes desquelles j'extirpai quelques +épines fines et longues, je les lui graissai et les lui enveloppai +soigneusement de petits linges qu'il eut l'instinct et la patience de +conserver. Une grande partie de la journée qui suivit fut entièrement +consacrée au repos si nécessaire à tous deux. La poste de Villa +Vicencia était alors une habitation spacieuse et proprette où tout +voyageur s'apprêtant à franchir la Cordillière pouvait sans peine +compléter ou renouveler ses provisions; celui qui venait du Chili, +et que dix à douze journées de marche avaient dénué de tout pouvait +également s'y refaire l'estomac et soigner ses mules avant de gagner +Mendoza: il m'était donc loisible de me procurer des aliments et de +soigner mon malheureux chien. + +Les propriétaires de cet établissement chez lesquels, la saison +n'étant pas encore suffisamment propice, je ne rencontrai aucun +autre voyageur, se montrèrent pour moi des plus affables et des plus +hospitaliers. Ils furent aussi très surpris de me voir entreprendre +seul et à pied un voyage aussi périlleux que celui de la traversée des +Andes. La pénible position dans laquelle je leur parus être, piqua +leur curiosité, en même temps qu'elle éveillait en moi le besoin +d'épanchement. + +A force de questions et sans m'en douter, je leur eus bientôt tracé un +tableau presque complet de mes malheurs. De confidence en confidence +ils en vinrent à savoir que je n'avais dans ma pauvre bourse que cinq +piastres et quatre réaux, environ 27 francs, et ils se refusèrent +à recevoir la moindre rétribution pour leurs bons offices: ils me +forcèrent même encore, d'accepter quelques provisions pour m'aider à +gagner l'Uspaillate. J'appris d'eux que j'étais tout proche des sources +thermales de Villa Vicencia, fort connues et fort appréciées des +Américains, en raison de leur grande efficacité contre les rhumatismes, +et où chaque année se rend un très-grand nombre de visiteurs des deux +sexes. Malgré le vif désir et le besoin que j'avais de les visiter, j'y +renonçai, car Chilène, bien qu'il fût extrêmement fatigué et souffrant, +se fût probablement obstiné à m'y accompagner; je préférai le voir +profiter du repos que j'avais résolu de lui laisser prendre. + +Au bout de deux jours, son état s'étant sensiblement amélioré, je +pris congé de mes excellents hôtes en leur témoignant de mon mieux +toute ma gratitude; mais leur délicatesse fut telle qu'ils me fermèrent +pour ainsi dire la bouche en me donnant quelques renseignements sur le +chemin que j'avais à parcourir encore avant d'atteindre l'Uspaillate. +En les quittant je commençai à gravir la pente rapide qui conduit +au Paramillo et à l'un des nombreux détours de ce difficile chemin. +Sur ma droite je vis le Serro Dorado--montagne dorée--ainsi nommée +en raison du reflet doré que lui donne une quantité innombrable de +petites plantes jaunes dont il est entièrement recouvert depuis la base +jusqu'au sommet. + +Chilène me suivit tant bien que mal pendant toute la journée qui fut +malheureusement très-fatigante pour l'un comme pour l'autre. Après +une ascension fort difficile et presque continuelle nous atteignîmes +pourtant le pittoresque et imposant sommet du Paramillo, entouré et +dominé tout à la fois par d'incommensurables crêtes rocheuses criblées +de fissures et sur la plupart desquelles d'immenses blocs placés en +équilibre menacent le voyageur de l'écraser dans leur chûte. + +Trop tôt surpris par une nuit des plus profondes, il me fut impossible +de me hasarder plus loin. Je m'installai donc sur le bord d'un petit +filet d'eau qui m'avait servi de guide depuis mon départ de Villa +Vicencia et dont la source était en cet endroit. + +J'avais étendu mon puncho sur lequel je me disposais à dormir quand, +avec une surprise extrême, j'aperçus une timide et tremblante lumière +que j'aurais tout d'abord juré sortir du sein de quelque montagne +voisine. Poussé par la curiosité et guidé par sa lueur, j'en suivis +la direction. Quel fut mon étonnement de rencontrer en cet endroit si +désert et si aride deux sortes de cabanes, grossièrement construites +avec des éclats de rochers empilés les uns sur les autres et seulement +recouvertes de branchages insuffisants à parer la chûte des énormes +pierres que détachent et font pleuvoir sans cesse les vents continuels. + +L'une, la plus petite, n'avait pas plus de deux mètres carrés; elle +était habitée par toute une famille, composée du père, ouvrier mineur, +homme déjà d'un certain âge; de sa femme plus jeune que lui d'au moins +une quinzaine d'années, et enfin de deux enfants, l'un de sept à huit +ans environ et l'autre de deux à trois seulement, tous deux nés dans +cet endroit, où malgré la tristesse du lieu et les incessants dangers +dont ces bonnes gens étaient entourés, ils menaient une vie paisible. +J'obtins facilement de ce pauvre homme, propriétaire des deux cases, +la permission de passer la nuit dans celle qu'il n'habitait point, et +qu'il me dit alors, avec une touchante bonhomie n'avoir construite +que pour l'usage des voyageurs, desquels malgré sa pauvreté, il ne +veut accepter que des remercîments. A mon entrée dans cette cabane, +plusieurs chauves-souris effrayées par ma brusque apparition et celle +de Chilène, s'enfuirent en se heurtant à mon visage, mais elles +revinrent bientôt partager mon abri contre l'intensité du froid. +Quoique je fusse étendu sur la terre nue, je passai une excellente +nuit, ainsi que mon chien. + +En quittant ce lieu hospitalier je rendis hommage à la générosité de +cet excellent cœur qui, si malheureux lui-même, cherchait encore à +rendre service à son semblable. + +Avant de franchir le Paramillo, dernier point d'où l'on put embrasser +d'un seul coup d'œil, tout l'espace qui sépare de Mendoza, je ne pus +résister au désir de contempler encore une fois l'aspect varié de +cette belle province à laquelle tant de mes souvenirs se rattachaient. +Après lui avoir adressé mentalement un de ces adieux qui ne s'effacent +jamais de la mémoire, je m'éloignai à pas précipités en m'engageant +dans un chemin tortueux et rapide qui ne finit qu'à l'Uspaillate, +dernier établissement Mendozanien, et en même temps dernier souvenir +de civilisation. Au-delà de cet endroit, les voyageurs ne doivent plus +voir pendant 8 à 10 jours, que le ciel tour à tour brumeux ou éclatant +d'azur, des montagnes imposantes et des gouffres effroyables. + +Chilène, déjà très-fatigué de la veille, fut plus que jamais exposé +à souffrir, car l'eau devait nous manquer pendant toute la journée; +ses pattes devinrent tellement enflées et douloureuses que, ne pouvant +supporter plus longtemps les linges dont je les lui avais enveloppées, +il les arracha tour à tour avec une sorte de rage. Ce ne fut qu'avec la +plus grande peine qu'il me suivit jusqu'à l'Uspaillate. Je craignais +d'être obligé de me séparer de ce fidèle compagnon dont la société +avait si souvent charmé les longs instants de mon triste esclavage; ma +peine fut d'autant plus grande que mon abandon l'exposait à mourir de +faim ou à être dévoré par les animaux féroces. Si je n'eusse été aussi +épuisé moi-même, j'aurais tenté de le porter de temps à autre, mais +l'ayant soulevé je sentis toute l'impossibilité d'accomplir mon désir. + +Pauvre Chilène, pensais-je, sera-ce là la récompense de tout ton +dévouement, toi qui m'en as donné des preuves dont peu d'hommes se +fussent sentis capables, et qui, malgré toutes tes souffrances, +redouble encore de courage pour m'accompagner dans cette route pénible! + +La chaleur était des plus accablantes: aucune source pour nous +rafraîchir: pour toute vue, de malheureux chevaux et mulets, abandonnés +dans le plus piteux état; les uns boîteux, les autres à demi écorchés, +mourant de faim et de soif; de soif surtout, car ces pauvres animaux +sont habitués à un tel jeûne dans la Cordillière qu'ils se contentent +la plupart du temps de manger la fiente les uns des autres. Tout +autour d'eux gisaient une quantité incroyable de squelettes d'animaux +de même race; les uns ayant conservé leur peau, les autres totalement +dépouillés, et dont les tristes restes disaient hautement à ces pauvres +estropiés quel sort les attendait. + +Arrivé à un large carrefour auquel vient aboutir le chemin de +Saint-Juan qui opère en cet endroit sa jonction avec celui de Mendoza, +notre marche devint beaucoup plus difficile encore; le sol de ce +plateau entouré de montagnes toutes crevassées et de couleurs variées, +était composé d'une brûlante et épaisse poussière, tantôt rouge, +tantôt jaune ou verte, formée des débris des rochers environnants, sur +laquelle le soleil produisait un effet curieux et magnifique mais où +j'enfonçais jusqu'aux genoux. + +Mourant de fatigue et de besoin, je fus heureux d'être accueilli +à la maison de poste de l'Uspaillate, par d'excellentes personnes, +parfaitement disposées à me procurer tout ce qui était en leur +possibilité. Je fis donc un bon repas, ainsi que mon pauvre Chilène +dont les souffrances furent le sujet d'une longue conversation dans +laquelle je racontai comment je me l'étais attaché chez les Indiens, et +avec quelle fidélité il m'avait suivi jusqu'alors. Ces excellentes gens +comprirent tout le souci que me causait l'impossibilité où il était de +m'accompagner jusqu'à la fin de mon voyage, et touchés de mon chagrin +ainsi que du triste état de mon pauvre compagnon, ils m'offrirent de le +garder. J'acceptai cette offre avec joie. Ce ne fut cependant pas sans +un bien vif regret que je le quittai le lendemain matin, pensant ne +plus le revoir. + +Avant d'arriver aux premières montagnes, qui me paraissaient peu +éloignées, je parcourus durant encore cinq à six heures une plaine +aussi nue que celle qui précède l'Uspaillate, puis je franchis deux +torrents rapides; en suivant les bords tortueux du second, je me +trouvai positivement en chemin d'escalader la Cordillière. + +Je ne devais plus voir aucune trace de verdure, car je ne me trouvais +plus environné que de rochers entre lesquels j'apercevais, à de rares +intervalles seulement, quelques arbustes rabougris donnant une idée +complète de l'aridité du sol et de la rigueur des saisons. Malgré +les nombreuses difficultés du chemin, jonché pour la plupart du +temps de pierres sur lesquelles mes pieds en tournant se fatiguaient +horriblement, et l'état de tristesse dans lequel j'étais plongé, je +ne pus m'empêcher d'admirer souvent l'effet bizarre de toutes ces +montagnes échelonnées les unes sur les autres, à l'aspect infiniment +varié, et dont la cîme élevée disparaît dans les nuages. Le bruit +étourdissant d'un torrent impétueux dans lequel, à une profondeur +immense, roulaient de monstrueux blocs de rochers, et celui du vent +soufflant avec violence dont les échos répétaient les mugissements, +étaient les seuls qui troublassent cette immense solitude. + +Après avoir cheminé durant tout le jour sans presque m'arrêter, +je me retirai à la nuit tombante dans une crevasse qui me servit +de lit. Au sein de l'imposante et glaciale solitude dont j'étais +entouré, mille pensées m'assaillirent qui prirent la forme de rêves +fiévreux; je fus éveillé bien avant le jour, tourmenté par un froid +incisif contre lequel je n'avais à opposer qu'un léger puncho de +coton, un pantalon de toile et une chemise à demi usée qui formaient +tout mon vêtement. Ne pouvant m'engager sans danger dans cette route +périlleuse avant que le jour ne fût venu, pour abréger le temps, je +satisfis aux exigences de mon estomac en rompant un peu de pain sec, +que j'aurais volontiers arrosé de mes larmes en pensant à mon fidèle +chien absent, à la compagnie et aux caresses duquel j'étais tellement +habitué qu'involontairement mes yeux s'obstinaient à le chercher dans +l'obscurité. + +Aussi quelles ne furent pas ma surprise, ma joie et mon admiration, +quand, aux premières lueurs du crépuscule, au moment où j'allais +m'éloigner, j'aperçus mon pauvre Chilène venant à moi clopin clopant. + +Malgré la nécessité de poursuivre mon voyage avec diligence, je ne +pus m'empêcher de lui accorder un peu de repos dont il s'empressa de +profiter. Mais à la satisfaction que m'avait causé son apparition +inattendue, succéda bientôt un vif chagrin, persuadé que j'étais que la +pauvre bête ne pourrait continuer le voyage. + +J'eus un instant la pensée de le reconduire à l'Uspaillate, mais +j'étais déjà très-fatigué des jours précédents; en outre, les moments +me devenaient tellement précieux, qu'une journée de retard pouvait +m'exposer à être surpris par les mauvais temps, et à périr dans la +Cordillière. + +Force me fut donc de m'engager de nouveau dans l'étroit et tortueux +sentier creusé sur le flanc des montagnes à pic, tantôt les gravissant +presque à angle droit, ou tantôt en descendant les pentes rapides, +ayant à ma droite leurs flancs rocheux, et à ma gauche un précipice +béant au fond duquel, bondissait avec fracas un torrent écumant dans +lequel le moindre faux pas ou le vertige pouvaient me précipiter. + +Au fur et à mesure que j'avançais, le nombre de mulets morts +dont est éternellement jonchée la route depuis Mendoza jusqu'à +l'_Aconcagua_, m'apparaissait plus considérable. En plusieurs +endroits, je vis sur le versant rapide de la montagne, des débris de +caisses, de linge et de vêtements, mêlés à des squelettes de mules +arrêtés dans leur chûte par quelques saillies anguleuses du roc. + +C'est surtout à proximité _del ladèra de las vacas_ que l'on +rencontre ces restes accusateurs des scènes terribles de la Cordillière. + +En cet endroit la montagne s'élève presque perpendiculairement, tandis +que de l'autre côté elle descend à pic jusqu'au rapide torrent qui +lutte avec sa base. J'eus toutes les peines imaginables à gravir et à +descendre ce redoutable passage, et je ne pus m'empêcher de plaindre +sincèrement les mules qui, chargées à l'extrême, sont appelées à le +franchir, après déjà bien des jours de privation et de fatigue. + +Plus loin j'atteignis une _casucha_ dans laquelle je passai +la nuit. Là encore je vis un nombre incroyable d'ossements épars, +provenant sans doute de quelque troupe entière, victime d'un ouragan +ainsi que cela arrive si fréquemment. + +Je me trouvais dans le plus piteux état et à bout de provisions. Je +n'avais point encore rencontré de muletiers, et je désespérais presque +de me procurer quelques aliments, quand enfin je vis une troupe de +mules campée au pied de la Cambre. Je me rendis en toute hâte auprès +des _arrièros_, qui me firent le meilleur accueil et me convièrent +à prendre un peu de thé Américain et à diner avec eux. J'acceptai avec +d'autant plus de joie, que mes petites provisions avaient tout au plus +suffi à calmer mon appétit aiguillonné par l'air vif des montagnes. Je +pris place à côté du chef de la troupe, près d'un bon feu devant lequel +bouillait la _casuèla_,--pot au feu Américain,--et sur lequel +rôtissaient des _schurascos_, bandes de viande desséchée, ou +espèce de beefteck à l'usage des Argentins. Pendant le diner les plus +jeunes de la troupe surveillèrent à tour de rôle les mules éparpillées +sur la cîme des monts environnants, seuls endroits où se trouve quelque +verdure. La soirée se passa fort gaiement pour tous, et chacun eut pour +moi toutes sortes d'attentions délicates: ce fut à qui me prêterait de +quoi me composer un bon lit dans lequel je passai une excellente nuit +qui, jointe au copieux repas que j'avais fait, me rendit les forces +dont j'avais si grand besoin pour continuer ma route. + +Ce ne fut pas sans peine que je me séparai de ces excellentes gens, qui +eurent encore la bonté de me faire accepter quelques provisions. + +Comme nous suivions une route toute opposée je m'en allai seul, pensant +à mon pauvre Chilène, que les souffrances avaient définitivement mis +hors d'état de me suivre, et que j'avais malheureusement été contraint +de laisser quelques lieues plus loin, presque mourant. + +Pour franchir la Cambre, au pied de laquelle j'arrivai dans +l'après-midi, j'eus à grimper, c'est le mot, pendant plus d'une heure +et demie un sentier tortueux et étroit creusé à même le flanc de cette +montagne presque à 45 degrés; luttant contre un vent des plus violents +qui m'obligea fréquemment à me servir des pieds et des mains, afin de +ne pas être précipité du haut en bas. + +Quand j'atteignis la cîme des Andes, le froid rigoureux m'empêcha de +faire une halte aussi prolongée que je l'aurais désiré, au pied de la +grande croix de bois érigée en cet endroit pour marquer la séparation +du Chili d'avec la république Argentine. Je descendis, non sans +beaucoup de peine, environ l'espace d'une demi-lieue par un chemin +rapide et bordé de neiges éternelles qui me conduisit dans un bas-fond +étroit où circulait avec fracas un cours d'eau au-dessus duquel de +monstrueux rochers, provenant de la cîme des Andes, formaient un amas +bizarre. + +Après avoir suivi pendant plus de deux heures des pentes si raides +qu'il semble presque aussi impossible à l'homme qu'aux animaux de +les descendre, je me trouvai enfin hors des régions glaciales. Les +montagnes me parurent alors d'un aspect moins sombre. Je trouvai en +différents endroits quelques algarrobes bien verts à l'ombre desquels +je me reposai avec bonheur. La transition du climat me sembla si +merveilleuse que je croyais rêver. + +En avançant encore, je me crus réellement transporté dans un pays +enchanté; la nature était verte et riante autour de moi: quelques +champs, et la plupart des versants de montagnes ensemencés et plantés +d'arbres fruitiers, puis une route bien entretenue, annonçaient en +ces lieux la présence de nombreux habitants. La joie et l'admiration +de ces merveilles me faisaient oublier ma fatigue et la longueur de +la route. Cependant, j'étais à bout de forces lorsque j'atteignis la +guardia, habitation dans le genre de celle de l'Uspaillate, où je pus +me reposer et me refaire l'estomac avec un peu de viande rôtie et de +vin: ce dernier dont j'étais depuis si longtemps privé, me fit l'effet +du plus excellent cordial, et me plongea dans le plus profond sommeil. +C'était la première fois que je couchais dans un lit depuis mon départ +de Rio-Quinto; et bien qu'il fût loin de mériter son nom, j'y passai la +plus délicieuse nuit. + +Le lendemain, à mon réveil, je me remis en route, avec la bien +légitime impatience d'atteindre au plus vite l'Aconcagua, premier bourg +Chilien, que toutes mes fatigues, et toutes mes horribles souffrances +me faisaient considérer comme une véritable planche de salut, comme le +chemin de ma chère patrie. + +Il y avait encore loin de la Guardia à l'Aconcagua, mais le trajet +si long qu'il fût était bien différent du précédent; le paysage était +bien plus animé; de magnifiques troupeaux épars çà et là paissaient +une fraîche luzerne qui me rappelait les champs de notre belle France. +La route était bordée par une grande quantité de ranchos de chétive +apparence, mais entourés de charmants petits jardins dont la vue +rassérénait mon esprit. Dans plusieurs de ces frêles habitations où +j'eus occasion d'entrer, soit pour demander à me rafraîchir, ou pour +m'abriter pendant quelques heures de la brûlante ardeur du soleil, +je fus agréablement surpris de voir quel ordre et quelle propreté +régnaient partout. Dans chacun de ces pauvres intérieurs, je voyais +de charmants enfants qui me parurent être l'objet de la plus tendre +sollicitude; leurs parents semblaient mettre leur seul luxe dans +l'ajustement de ces charmantes petites créatures, dont le joli visage +épanoui contrastait tant avec les traits hideux des petits Indiens que +j'avais eus pendant si longtemps sous les yeux. + +Tous ces braves gens en voyant mon état de maigreur et de dénûment +ne pouvaient s'empêcher de témoigner une surprise qui grandissait au +fur et à mesure que je répondais à leurs bienveillantes questions. +Ils parurent on ne peut plus étonnés d'apprendre que j'avais eu la +hardiesse d'effectuer seul la traversée des Andes, sans guide, et pour +ainsi dire sans nourriture, surtout après avoir déjà enduré toutes +les privations auxquelles j'avais été réduit en me rendant de la même +façon de Rio-Quinto à Mendoza. Dans ce premier trajet cependant j'avais +eu la possibilité de chasser, mais avec mille précautions dans la +crainte d'être découvert par les Indiens. Lorsque je leur dépeignis +mon horrible esclavage, ainsi que l'affreuse tyrannie dont j'avais +été l'objet pendant plusieurs années, ce fut avec la plus grande +sensibilité qu'ils prirent part à tous mes maux, et qu'ils s'enquirent +de mes projets, m'offrant généreusement un asile chez eux, ou de me +procurer les moyens de subvenir à mes besoins. Quelques-uns me croyant +artisan, me proposaient de me faire employer dans quelque ferme, ou +dans une des nombreuses fonderies de cuivre qu'il y avait dans les +environs. Mais j'avais hâte de gagner l'Aconcagua; je leur témoignai +ma vive reconnaissance, en m'excusant sur l'impatience que j'éprouvais +de me renseigner sur ma famille dont j'avais depuis si longtemps le +chagrin de ne savoir aucune nouvelle. + +Ils voulurent cependant m'obliger à passer quelques jours chez +eux, afin de bien me reposer avant de continuer mon voyage; mais +mon empressement d'arriver au but que je me proposais, m'empêcha +d'accepter. Me voyant ainsi décidé à partir quand même, ils me +chargèrent d'excellentes provisions qui, j'ose le dire, flattèrent un +peu mon palais déshabitué des bonnes choses. + +Pendant toute cette route je fus comblé de prévenances, car à peine +sortais-je d'une maison, que d'autres habitants, non moins aimables, me +forçaient à céder de nouveau à leurs pressantes instances qui, bien que +retardant infiniment ma marche, m'étaient on ne peut plus agréables et +me remontaient le moral. + +Enfin après tant de haltes si consolantes j'arrivai à l'Aconcagua; +j'étais au Chili! + +Tout en me reposant, je formais mille projets que les circonstances +seules pouvaient m'aider à réaliser. J'hésitais entre Santiago et +Valparaiso. La Providence qui m'avait si bien favorisé durant ma +fuite et mes deux tristes et périlleux voyages, m'inspira le choix de +Valparaiso. Alors j'employai la majeure partie de mes cinq piastres +à payer la dépense que je venais de faire, et l'autre à me procurer +des provisions. Malheureusement je ne pus en acheter une quantité +suffisante pour la fin de mon voyage, car tout était fort cher; ce qui +fit que lorsque j'arrivai à Quillotte, j'étais exténué de fatigue et de +besoin. + +Par bonheur, la première personne que je rencontrai fut un +Français occupé à donner des ordres sur les travaux du chemin de +fer de Santiago. Je m'approchai de lui, et lui adressant la parole +en français, je le priai instamment de vouloir bien me donner de +l'occupation; mais j'osai lui dire qu'avant tout je le suppliais de +me donner à manger, car je mourais d'inanition. Cet excellent homme, +touché de ma misère et de mon état maladif, se hâta de satisfaire à mon +désir; il m'emmena avec lui à son hôtel, et me fit partager son repas. + +La manière dont je répondis à toutes ses questions lui fit présumer +que je n'avais point été habitué à un travail manuel. Il jugea même, +au délabrement de mon costume, que j'avais dû éprouver bien des revers +avant de me trouver réduit dans le triste état où il me voyait. Il +employa tous les moyens de stimuler ma confiance: sa franchise et son +air de bonté parfaite, m'entraînèrent à lui ouvrir mon cœur. Je lui +racontai alors dans tous ses détails, ma triste histoire, depuis mon +départ de France, jusqu'au moment de sa rencontre. + +Durant mon récit, son émotion fut grande, et souvent des larmes, +envahissant furtivement sa paupière trahirent la bonté de son cœur. +Parfois aux passages les plus émouvants, sa main rencontrait la mienne, +et je ne pouvais me défendre de ces marques de sympathie, car je +sentais avoir trouvé en lui un ami capable de me consoler et de m'aider +à lutter victorieusement contre l'effroyable destin qui me poursuivait. + +Monsieur Barthès, (tel était le nom de mon protecteur) m'avait promis +de m'occuper; et lorsque nous sortîmes de l'hôtel j'insistai pour +entrer immédiatement en fonctions; il voulait s'y opposer, à cause de +l'état de fatigue et d'extrême faiblesse dans lequel je me trouvais; +mais je persistai, et j'obtins ce que je voulais, car j'avais à cœur +de gagner au moins l'excellent repas qu'il m'avait fait faire. Il me +présenta à ses péones comme un nouveau compagnon: c'est ainsi que je +devins maçon bien malgré ce cher Monsieur Barthès, qui étant convaincu +que je n'avais jamais fait un semblable métier, éprouvait une véritable +répugnance pour ma décision. + +Pendant quelques jours cet état fatiguant ne laissa pas que de me +paraître fort dur; mais le courage aidant, je parvins à m'y faire +assez pour avoir la conscience de bien gagner ma rétribution. Par +moments cependant, lorsqu'il me fallait ainsi que d'autres, remuer +de gros blocs de granit, les forces semblaient me faire défaut, et à +la suite des efforts que je faisais je tombais dans un complet état +de défaillance qui me valait toujours les marques de la plus grande +sollicitude et les reproches amicaux de mon brave compatriote, qui +taxait ma persistance d'obstination et de déraison. + +Ce digne homme cherchait sans relâche à me caser plus convenablement +ailleurs. Il ne cessait de faire des démarches qu'il avait soin de +me cacher, se faisant le plus grand scrupule de me donner de fausses +espérances. Il adoucissait mon sort par tous les moyens imaginables; +il me faisait prendre mes repas avec lui, et me logeait dans sa +propre chambre. En dehors des heures de travail il exigeait que je ne +le quittasse pas plus que son ombre; il me présentait chez ses amis +chez lesquels, vu la haute considération dont il jouissait, j'étais +généralement fort bien accueilli. La bonté délicate de cet homme le +poussait jusqu'à prévoir les moindres besoins que je pouvais avoir, et +lui inspirait tous les moyens imaginables pour me procurer quelques +distractions. Redoutant de me laisser seul le dimanche, lorsqu'il +se rendait chez lui à Valparaiso, où il possédait une maison, il ne +partait jamais sans avoir donné quelques ordres à l'hôtelier pour que +je fusse bien traité en son absence, et pour qu'il prit soin de me +procurer le plaisir de sa bonne compagnie, car cet homme étant presque +une copie de lui-même s'intéressait aussi beaucoup à moi. + +Le dimanche soir ou le lundi matin, quand cet excellent ami revenait +à ses occupations, il rapportait toujours quelques provisions, telles +que friandises de toutes sortes, et quelques livres, dont la lecture +me causait une grande joie. Aussi modeste que bon, mon protecteur, +ayant reconnu que je possédais quelque instruction, prenait plaisir à +faire naître de longues conversations sur des sujets agréables, qui +charmaient nos instants de liberté. + +Comblé de tant d'attentions et de tant de prévenances, mon esprit se +rassénait, le voile de mes pensées lugubres se levait chaque jour un +peu plus, et le soleil de l'espérance jetait une bienfaisante clarté +dans mon cerveau malade. Mon bienveillant ami sachant quel bonheur +j'éprouvais à parler et à entendre parler de ma famille, m'entretenait +fréquemment à son sujet. Afin d'avoir la certitude qu'elles +parviendraient, il se chargea de quelques lettres que j'adressais en +France. + +Un mois s'était écoulé depuis que je possédais l'amitié de cet homme +respectable, lorsque d'ouvrier que j'étais, il me fit tout-à-coup +contre-maître et augmenta ma solde qu'il jugea être trop minime pour +les services que je lui rendais. + +Je pus dès lors penser un peu à ma toilette et, lorsque les travaux de +la station de Quillotte furent terminés, j'eus le bonheur de pouvoir +acheter un peu de linge et de me couvrir d'un bon puncho et d'un bon +pantalon. Dire la joie que je ressentis en me voyant ainsi vêtu serait +impossible. Il me semblait que j'avais l'air de quelqu'un de passable. +Je m'enhardis subitement au point d'éprouver quelque plaisir à me +promener par les rues de la ville que je ne connaissais pas encore, +bien que je l'habitasse depuis près de trois mois. + +Cependant, malgré ce changement inouï dans mon existence, ma santé +était fort ébranlée; la plupart de mes nuits étaient difficiles et +agitées par des rêves bruyants qui troublaient souvent le sommeil de +ce bon monsieur Barthès, et lui donnaient de grandes inquiétudes sur +moi. Eveillé même, je ne pouvais me mettre en garde contre les funestes +effets que me causait la surprise. L'apparition subite de quelqu'un ou +des éclats de voix inattendus, me donnaient des soubresauts nerveux +et une sorte de tremblement convulsif. Mon si brusque changement de +nourriture au lieu de calmer ma disposition à ces malaises, semblait +en quelque sorte l'augmenter; ce qui désolait d'autant plus monsieur +Barthès, que les circonstances allaient nous séparer, du moins pour +quelque temps; car n'ayant plus rien à faire à Quillotte, il allait +retourner chez lui au sein de sa famille. Il me proposa de m'emmener; +mais à la manière dont je refusai son offre obligeante comprenant que +la délicatesse seule avait dicté mon refus, il n'osa plus insister, +mais il tenta encore quelques démarches en ma faveur qui, grâce à Dieu, +et loin de son attente, eurent un plein succès. Il vint tout ému et +tout joyeux, m'annoncer cette bonne nouvelle. Il avait obtenu un emploi +de machiniste chez un des personnages les plus riches du pays, qui +avait précisément besoin de quelqu'un pour surveiller et diriger les +travaux de son immense récolte, pour laquelle il avait intention de +n'employer que des machines. + +Force me fut de me soumettre à un changement de résidence et de quitter +Quillotte, où j'avais déjà fait quelques aimables connaissances chez +lesquelles je passais tous mes moments de loisir; ce qui calmait un peu +mes tristes pensées et par conséquent apportait quelque amélioration +dans l'état de ma santé. + +Je partis en compagnie de mon nouveau patron pour l'une de ses fermes +appelée Las Massas, distante d'une dizaine de lieues de Quillotte. Je +me trouvais ainsi rétrograder vers la route que j'avais déjà parcourue +à mon arrivée, en suivant toutefois un chemin différent et des plus +pittoresques. + +Lorsque nous arrivâmes à destination, Don Césario (mon patron) après +m'avoir présenté à sa famille me conduisit à l'immense champ dont +le travail allait m'être confié. Il me laissa le soin d'indiquer +l'emplacement convenable pour les machines, ainsi que celui où je +voulais que l'on me construisît un rancho, devant habiter ce lieu même +pour y exercer une continuelle surveillance. + +Je m'étais bien engagé à diriger les travaux, mais non à monter les +machines, ce dont je me trouvai cependant chargé à mon grand regret, +craignant de ne pouvoir m'acquitter de cette opération difficile; +mais, ne trouvant personne dans le pays qui fût capable de faire +cette besogne, il fallut bien me résigner à en faire l'essai. J'eus +le bonheur de réussir au-delà de mon attente. Outre cette occupation, +qui n'était nullement de ma compétence, il me fallut encore dresser +des chevaux et des bœufs pour faire fonctionner ces machines à battre +et à vanner qui, dans ces contrées, ne pouvaient être mues qu'avec le +secours des animaux. + +Plusieurs jours se passèrent dans cette occupation difficile autant +que désagréable, qui eut pour premier résultat d'occasionner quelques +avaries qu'il me fallut réparer moi-même. + +Enfin, commencèrent les fonctions pour lesquelles j'étais engagé; +fonctions d'autant plus difficiles, que je me trouvai tout-à-coup +entouré d'une soixantaine de paysans fort grossiers, et pour la +plupart très-rétifs; dès les premiers ordres que je leur donnai, ou +les premières observations que je leur fis, ils entrèrent dans la voie +de la rébellion et me menacèrent. Fort heureusement pour moi, j'étais +habitué depuis longtemps au danger, et ma fermeté décontenança le +plus grand nombre d'entre eux; quant aux autres je les chassai, après +avoir avisé Don Césario de leur conduite: par mesure de prudence, et +connaissant à fond le caractère traître et vindicatif de ces êtres de +pure race indienne, j'empruntai les pistolets de mon patron. Bien m'en +avait pris d'agir ainsi; car les mutins expulsés eurent l'effronterie +de revenir avec l'intention d'ameuter les autres contre moi, contre +le _gavacho_--l'étranger, l'homme de rien.--Jugeant à l'attitude +de mes ouvriers qu'ils se laisseraient bien vite entraîner si je +faiblissais, je m'élançai au-devant des meneurs, et les sommai de se +retirer à l'instant. L'un d'entre eux, plus hardi que ses compagnons, +ayant levé la main pour me frapper, je démasquai incontinent mes +pistolets, en leur disant que je tirerais sur celui qui ferait un pas +de plus. La vue de ces armes qu'ils étaient loin de supposer en ma +possession, bien qu'elles ne fussent point chargées, les rendit aussi +lâches qu'ils s'étaient montrés arrogants. Ils s'en furent l'oreille +basse, et convaincus qu'un _gavacho_ n'était pas homme à se +laisser intimider par des gens de leur espèce. + +Toutefois, ce genre de triomphe qui me valut désormais la +considération des plus raisonnables, me dégoûtait et me déplaisait +extrêmement. Aussi écrivis-je à Don Césario, qui était alors alcade, +que s'il ne trouvait moyen d'empêcher ces débordements furieux, +j'abandonnerais les travaux qu'il m'avait confiés, aux risques, pour +lui, de perdre sa récolte. Il s'empressa de venir me trouver pour se +concerter avec moi sur les mesures à prendre. Nous réunîmes les péons +auxquels il fit lui-même la paye. Il renvoya instantanément tous ceux +que je lui désignai comme ayant fait partie de la cabale, et les menaça +de la prison en cas de récidive. Il annonça en outre aux autres, qu'il +me conférait ses pleins pouvoirs pour leur commander, les chasser, ou +les faire incarcérer si besoin était. Depuis ce moment aucun d'entre +eux ne donna lieu à des reproches sur sa conduite. + +Mais par suite, je n'eus guère lieu de me louer des procédés de Don +Césario, qui après m'avoir promis une rétribution convenable, jugea +à propos de la réduire considérablement. En ma qualité d'étranger, +n'ayant personne pour me faire rendre justice, il fallut me résigner +à perdre un gain bien mérité, et qui m'eût été d'un grand secours. Je +séjournai cependant quelque temps encore à la ferme de Las Massas, sans +pouvoir me rendre à Quillotte, car don Césario, piqué de ce que je lui +avais reproché sa mauvaise foi, me refusait les moyens d'y retourner. +Pourtant au bout de quelques jours, ayant songé que son obstination lui +coûterait au moins ma nourriture et mon logement, il me fit prêter un +cheval. + +Je partis sans savoir ce que je deviendrais, sans asile, et presque +sans argent, mais le cœur rempli d'aise en rompant toute relation +avec Don Césario dont j'avais eu beaucoup à me plaindre; je n'étais +resté aussi longtemps, que par considération pour son frère Don +Matys-Ovaillo, qui m'avait comblé de ses bienfaits et auquel j'avais +voué une grande reconnaissance. + +De retour à Quillotte, je revis la plupart des connaissances que j'y +avais faites; chacun me reçut à bras ouverts, et voulut me garder +quelques jours; M. Barthès, ayant eu connaissance de mes ennuis, +m'écrivit pour m'engager à me rendre au plus vite à Valparaiso, où il +espérait, disait-il, me caser sous peu, d'une manière définitive. Je +fus donc forcé de refuser toutes les offres aimables qui m'étaient +faites avec tant d'instances. Il me restait heureusement une piastre, +qui servit à payer ce voyage de vingt cinq lieues que je fis en chemin +de fer. Deux heures suffirent pour franchir l'espace qui sépare +Quillote de Valparaiso, où j'arrivai après avoir côtoyé la mer pendant +plus d'une lieue. + +Dans la gare, j'aperçus bientôt M. Barthès duquel j'avais été séparé +pendant plus de trois mois. Grande fut ma joie de retrouver cet +excellent et respectable ami qui me reçut à bras ouverts. Sa femme, +son fils Paul, qui avait à peu près mon âge, et sa fille, qui étaient +aussi très-désireux de me connaître, avaient aussi pris la peine de +l'accompagner, et me firent l'accueil le plus touchant. Nous nous +rendîmes ensemble à leur habitation, située sur les hauteurs qui +dominent le port, et à laquelle nous n'arrivâmes qu'en gravissant la +_Quèbrada de l'Almendral_--gorge de l'amandier--. + +Mon ami m'engagea presque aussitôt à suivre Paul, son fils, qui +m'emmena dans sa chambre où il me força bon gré mal gré à revêtir ses +propres vêtements. Je fus très-touché et très-ému de cette marque +d'amitié et de considération, mais vraiment gêné sous le costume +élégant que j'avais endossé; car depuis mon départ de Buénos-Ayres j'en +avais perdu l'habitude. Quand je redescendis, et qu'à l'aide d'une des +glaces du salon je pus me rendre compte de ma subite transformation, +au lieu d'en être satisfait, j'éprouvai presque un coup terrible, car +malgré moi, tout un monde de souvenirs douloureux m'assaillit. + +Le bienveillant empressement et la sollicitude de la famille Barthès +triomphèrent heureusement de cette profonde tristesse, qui faillit +cependant me reprendre encore lorsque nous fûmes à table. Entouré +de ces dignes personnes qui me rappelaient d'autant mieux mes chers +parents, que je leur entendais fréquemment prononcer le nom de Paul qui +était celui de mon frère bien-aimé, je ne pouvais détourner ma pensée +de ma chère patrie et des êtres chéris que j'y avais laissés. Vers la +fin du repas pourtant, je fis meilleure figure, car les efforts de mon +infatigable ami m'amenèrent à partager la gaîté et l'entrain de chacun. + +La délicatesse de mes amphytrions était poussée à un tel point, que +malgré leur vif désir d'entendre de ma bouche même le récit de mes +malheureuses aventures, il se passa plusieurs jours sans qu'ils me +fissent la moindre question, dans la crainte de raviver mes chagrins. +Comme ces dames m'entretenaient souvent au sujet de ma famille je leur +en fis voir les portraits, en leur expliquant de quelle manière j'étais +parvenu à les conserver jusqu'alors; ce qui éveilla leur curiosité au +plus haut point, et me procura l'occasion de leur raconter l'histoire +de ma captivité. + +Bien que je me trouvasse très-heureux d'être aussi choyé que dans +ma propre famille, il me coûtait néanmoins beaucoup de rester dans +l'inaction, où m'avait plongé depuis trois jours l'attente de l'emploi +que m'avait fait espérer Monsieur Barthès, et lequel était encore à +trouver; car je m'aperçus que cela n'avait été de sa part qu'une ruse +délicate pour me faire accepter un asile chez lui. Ne voulant pas +abuser de l'extrême bonté de cette famille, je cherchais activement à +me caser. Pendant plusieurs jours, mes démarches furent infructueuses, +ce qui augmenta considérablement ma tristesse. + +Ces messieurs Barthès, auxquels je m'étais bien gardé de communiquer +le sujet de ma vive préoccupation, firent tout au monde pour me +distraire. A force d'instances, ils me décidèrent à les accompagner +au théâtre; c'était la première fois que j'y allais depuis mon départ +de France; bien que la salle fût splendide, et que l'on jouât les +_Diamants de la Couronne_, mon esprit était ailleurs. Lorsque +le premier acte fut fini, mes amis me conduisirent au foyer, où se +pressait une foule aristocratique de toutes les nations, dont la mise +élégante ajoutait encore à l'éblouissante décoration de cette salle. +Après avoir joui pendant quelques instants de ce magnifique coup d'œil +nous retournâmes à nos places pour le lever du rideau. + +Il y avait à peu près un quart d'heure que le second acte était +commencé, quand s'éleva derrière nous une conversation très-animée, +qui n'avait cependant rien d'hostile: les mots, c'est lui, c'est lui, +fréquemment répétés par l'un de mes bruyants voisins, m'ayant fait +tourner la tête, je fus très-agréablement surpris en reconnaissant une +personne que j'avais connue à Mendoza, et dont toute l'attention ainsi +que celle de son compagnon paraissait particulièrement fixée sur moi. +Je me levai aussitôt pour saluer; mais je devais marcher de surprise en +surprise, car ainsi qu'elle, l'autre personne me tendit la main en me +faisant toutes sortes de démonstrations amicales, et en m'appelant par +mes noms. Je sus bientôt le mot de l'énigme: ce Monsieur qui m'était +inconnu, était arrivé à Buenos-Ayres quelque temps après moi, et à +l'instigation de sa famille qui était liée avec la mienne, n'avait +cessé de s'informer à mon sujet. Il correspondait depuis longtemps avec +mon excellente mère qui, six mois après ma capture par les Indiens, +avait été instruite de ce fait par les bons missionnaires, et par un +savant bien connu, Monsieur Bravard, auquel l'amour de la science causa +une mort terrible et prématurée; il périt sous les décombres de la +superbe Mendoza dont il n'avait que trop judicieusement prédit la ruine +prochaine quelques jours auparavant. + +Monsieur Edmond Carré, tel est le nom du charmant et obligeant +compatriote avec lequel j'eus le bonheur de faire plus ample +connaissance dès le lendemain, avait, par un pressentiment +extraordinaire, conservé quelques lettres de ma mère, dans la prévision +qu'un hasard providentiel pourrait nous faire rencontrer. Mes amis +Barthès, dont j'avais reçu tant de marques de sympathie, partagèrent +la joie que j'éprouvais de cette heureuse rencontre, qui n'aurait sans +doute pas eu lieu sans leurs pressantes instances pour me faire prendre +quelques moments de distraction. Je fus d'autant plus enchanté de cette +circonstance inespérée, qu'il en résulta une conversation qui ne fit +que confirmer la véracité du récit que j'avais fait de mes malheurs à +la famille Barthès. + +Ce fut par l'intermédiaire de monsieur Carré que me parvinrent des +lettres de ma famille, lesquelles me mirent dans la possibilité de +revenir en France. + +Pendant un séjour de plusieurs mois à Valparaiso, malgré toute +l'obligeance de mes amis Barthès et Carré, je ne trouvai que de +pénibles emplois qui finirent par altérer complètement ma santé. Là, +cachant soigneusement à mes amis ma triste position, je me trouvai, +comme à travers la Pampa et au sein des Cordillières, réduit plusieurs +fois à la famine. J'étais accablé de douleurs, me voyant partout et +toujours, poursuivi par le même sort: au milieu d'êtres civilisés je +fus souvent réduit, pour me reposer de mes fatigues du jour, à coucher +dans une mansarde sans toiture, où j'étais exposé sur un grabat au vent +glacial et à une pluie torrentielle qui m'engourdissait les membres, et +ravivait mes blessures à un tel point que j'avais toutes les peines du +monde à me remettre sur pied. + +Ces tristes emplois même me manquèrent à plusieurs reprises; parfois +je me vis dans l'obligation de me contenter de deux ou trois bouchées +de pain pour toute ma journée, et de m'introduire furtivement dans +des écuries où je partageais la litière d'animaux qui, plus heureux +que moi, avaient au moins une nourriture suffisante pour calmer leur +appétit. + +Accablé de désespoir et de plus en plus malade, je me décidai, ainsi +qu'on me l'avait conseillé, à me présenter chez M. Cazotte, consul de +Valparaiso. Ce fonctionnaire me fit le plus bienveillant accueil, en me +félicitant sur mon heureux retour à la liberté. Il m'apprit que depuis +longtemps il avait reçu du gouvernement des ordres me concernant, +et il me fit voir un énorme dossier dans lequel étaient classés les +différents articles qu'il avait fait publier pour moi dans tous les +journaux Chiliens: c'était le résultat des démarches que ma famille +avait faites près de Monsieur Limpérani, consul général de Santiago, et +auprès des missionnaires. Monsieur Cazotte eut ensuite la bonté, avant +de me faire embarquer sur la corvette _la Constantine_, de me +munir de tout ce qui m'était nécessaire pour la traversée. + +Huit jours après mon entrevue avec le consul, le départ du bâtiment +pour la France devant avoir lieu irrévocablement, je me rendis chez +mes excellents amis Barthès pour leur faire mes adieux, et leur +témoigner encore une fois de ma sincère gratitude. Ce ne fut pas sans +une vive émotion que je me séparai de ces excellentes personnes, dont +le souvenir ne saurait s'effacer de ma mémoire, non plus que celui de +Monsieur Carré qui avait agi à mon égard avec autant de bienveillant +intérêt que si j'eusse été un de ses parents. + +Comme à Valparaiso, sur le navire qui me ramenait en Europe, mon +esprit, accablé par de longues misères, n'était ouvert qu'à deux +préoccupations: le besoin de revoir la France et tous ceux que +j'aimais, puis une lutte incessante contre les réminiscences de ma +captivité. + +De même que Mungo Park, échappé à la tyrannie des Maures du Sahara, je +fus longtemps à croire à ma délivrance. Il me fallut, ainsi qu'à ce +grand voyageur: l'Océan traversé, le retour dans la patrie, le calme +réparateur du foyer paternel, pour délivrer mon sommeil des visions, et +mon cerveau des fantômes évoqués par le souvenir odieux des brigands du +désert. + + +FIN. + + + + +NOTES + + +A + +La Viscacha ou _Trouly_ en indien est fort commune au Sud de +Buenos-Ayres. Cet animal creuse des terriers comme les lapins, avec +nombre d'issues rapprochées les unes des autres et le plus souvent +aboutissant à des chemins. Il habite en famille, il consomme l'herbe +des environs. Il n'est pas rare de le rencontrer dans des jardins où +il cause de grands dégâts, ou bien encore dans des champs ensemencés. +Il ne sort que de nuit, au moment du crépuscule sans jamais s'éloigner +beaucoup. Sa longueur varie de 20 à 25 pouces, non compris la queue, +son corps est trapu, la tête grosse et jouflue, l'oreille grande, l'œil +grand, le museau obtus et velu, il a la gueule et les dents du lièvre. +Le train inférieur est beaucoup plus haut que le postérieur, il a des +soies fort longues qui lui tiennent lieu de moustaches, et qui sont +fort dures. La chair de cet animal est très-blanche, très-tendre, mais +aussi très-fade, cependant bonne à manger étant bien accommodée. + + +B + +_Gnayu-u d'Azara: cervus compestris_ de F. Cuvier. Sorte de +chevreuil qui diffère de l'espèce européenne par sa gorge blanche. + + +C + +Le céton,--_mamouël céton, ou careux céton_--n'est autre chose +qu'une sorte de chardon auquel les Indiens donnent l'un ou l'autre de +ces noms, selon qu'il est vert ou sec. Vert, il s'appelle _careux +céton_, sec, _mamouël céton_. + +Ce chardon, fort commun dans certains parages où il y pousse avec une +très-grande rapidité, diffère totalement de celui que nous connaissons +en France, c'est une tige ronde fort droite, qui atteint souvent plus +de deux mètres de hauteur et dont le diamètre varie de 1 à 2 et même +jusqu'à 2 pouces 1/2, et qui est armée, pour ainsi dire, dans toute sa +longueur, de feuilles longues et étroites ayant forme d'angles aigus et +hérissées d'une grande quantité d'épines. Le sommet de cette tige est +couronné par une agglomération de petites feuilles ayant l'aspect d'une +boule. + +Les Indiens sont généralement très-friands de cette plante qui, dans +les commencements de sa croissance, leur est d'un grand secours pour +la préparation de certains mets, tels que: 1º Le _Tchaffis-céton_ +mélange de lait et de petits morceaux de tige de ce chardon, qu'ils +font fermenter et dont ils se régalent aussi souvent que possible. 2º +Le _Hilo-Céton_, chardon cuit sous la cendre et toujours mêlé à de +la viande crue ou bien encore à demi cuite. + +Ils en mangent aussi à l'état de crudité et je m'en suis régalé +quelquefois aussi; car dans son état naturel je lui trouvais beaucoup +d'analogie avec le céleri. + +Une fois sec, ce gigantesque chardon dont la tige est devenue creuse +et fort dure, sert de bois--mamouël--aux Indiens de la plaine qui, +durant les trois quarts de l'année, n'ont d'autre combustible à leur +disposition que des--_mey-vacas ou mey-potro_ fientes de bœufs +ou de chevaux séchées--ou bien encore des _Foros_ et de la +_yiéouine_, c'est-à-dire des os et de la graisse. + + +D + +Ou montagne à fenêtres, ainsi nommée par les Hispanos-Américains, en +raison d'une brèche qui vue d'un point sud-est ressemble à une fenêtre, +qui la traverse de part en part. Cette montagne a plus de cinquante +lieues de circonférence à sa base, mais étant placée sur un terrain +ascendant, il résulte que bien qu'elle soit éloignée de plus de treize +lieues du rivage, il semblerait en la voyant du large, qu'elle fait +partie de la côte. + + +E + +La Plata, the argentine confédération and Paraguay etc. Ou +explorations du bassin de la Plata, exécutées dans les années 1853-56 +d'après les ordres du gouvernement des États-Unis, par Thomas Page, +commandant de l'expédition. Londres 1859. + +[Illustration: + +CARTE + +DES PAMPAS + +de Buenos Ayres + +et de la + +PATAGONIE ] + + + + +TABLES DES MATIÈRES + + +Chapitres pages + +AU LECTEUR I + +I.--Comment il se fait que je pars pour Montévidéo.--Dans +quel but j'entreprends ce voyage 1 + +II.--En quelles mains j'étais tombé 35 + +III.--La Pampa et les Pampéens 96 + +IV.--De la religion des Indiens 145 + +V.--La médecine chez les Indiens 152 + +VI.--Engraissement des chevaux.--Abattage d'un +cheval.--Principale nourriture des Indiens +pendant la belle saison.--Du tatou.--Un évènement +tragique 164 + +VII.--La musique chez les Indiens.--Leurs divers instruments. +--Jeux 177 + +VIII.--Projets de fuite.--Désespoir.--Changement de +position.--Je deviens secrétaire des Indiens 185 + +IX.--Orgies des Indiens.--Leurs différentes boissons.--Je +me construis une case.--Sciences des +Indiens 222 + +X.--Fêtes religieuses des Indiens 237 + +XI.--Comment la politique des Provinces unies de la +Plata vint influer sur ma destinée.--Le général +Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale 252 + +XII.--Rio Quinto et mon départ pour Mendoza 270 + +XIII.--Mendoza 279 + +XIV.--Départ de Mendoza.--Passage de la Cordillière.--Séjour +au Chili.--Retour en France 287 + +NOTES 333 + + +FIN DE LA TABLE. + + +Abbeville.--Imprimerie de P. Briez. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 *** diff --git a/77179-h/77179-h.htm b/77179-h/77179-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e63f494 --- /dev/null +++ b/77179-h/77179-h.htm @@ -0,0 +1,9183 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title> + Trois ans d'esclavage chez les Patagons | Project Gutenberg + </title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: 33.5%; + margin-right: 33.5%; + clear: both; +} + +hr.chap {width: 65%; margin-left: 17.5%; margin-right: 17.5%;} +@media print { hr.chap {display: none; visibility: hidden;} } + +div.chapter {page-break-before: always;} +.nobreak {page-break-before: avoid;} + + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} + + +.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: small; + text-align: right; + font-style: normal; + font-weight: normal; + font-variant: normal; + text-indent: 0; +} /* page numbers */ + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.allsmcap {font-variant: small-caps; text-transform: lowercase;} + +/* Images */ + +img { + max-width: 100%; + height: auto; +} + +.caption {font-weight: bold;} +img.w100 {width: 100%;} + +/* Illustration classes */ +.illowp57 {width: 57%;} +.x-ebookmaker .illowp57 {width: 100%;} + +.figcenter { + margin: auto; + text-align: center; + page-break-inside: avoid; + max-width: 100%; +} + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 ***</div> + + +<h1> +TROIS ANS D'ESCLAVAGE<br> +CHEZ LES PATAGONS +</h1> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<h4 class="nobreak" id="ABBEVILLE-IMPRIMERIE_P_BRIEZ">ABBEVILLE.—IMPRIMERIE P. BRIEZ.</h4> + +<p><figure class="figcenter illowp57" id="004" style="max-width: 29em;"> +<img class="w100" src="images/004.jpg" alt=""> +<figcaption class="caption"> + +Glymmatographie sur acier, Baudran.<br> + +A. GUINNARD.</figcaption> +</figure> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + + +<div class="chapter"> +<h1> +TROIS ANS<br> +D'ESCLAVAGE<br> +CHEZ LES PATAGONS +</h1> +<h2 class="nobreak">RÉCIT DE MA CAPTIVITÉ</h2> +<h3> +PAR</h3> +<h2 class="nobreak"> +A. GUINNARD +</h2> +<h3>MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE</h3> +<h4> +OUVRAGE<br> +accompagné d'un portrait de l'auteur et d'une carte</h4> +<h3>Deuxième Édition</h3> +<h4> +PARIS</h4> +<h4> +P. BRUNET, LIBRAIRE-EDITEUR +</h4> +<h4> +31, RUE BONAPARTE</h4> +<h4> +1864 +</h4> +<h5>Tous droits réservés.</h5> + +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="A_MADAME_LA_MARQUISE_DHAUTPOUL">A MADAME LA MARQUISE D'HAUTPOUL</h2> +</div> + + +<p>Si le mot reconnaissance peut suffire aux +cœurs bien nés pour exprimer toute leur profonde +gratitude, permettez-moi, Madame, de +vous dédier ces souvenirs de mes souffrances +passées.</p> + +<p>Daignez, Madame la Marquise, en agréant ce +faible hommage, le considérer comme la preuve +du meilleur et du plus respectueux souvenir qui +se soit gravé en lettres ineffaçables dans la mémoire +du pauvre voyageur éprouvé que vous +avez bien voulu honorer de votre précieux et +bienveillant intérêt.</p> + +<p> +A. G.<br> +</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</h2> +</div> + + +<p>J'ai publié il y a quelques mois, dans le <i>Tour +du Monde</i>, un sommaire de mes aventures en +Patagonie. Le mauvais état de ma santé fut la +seule cause qui m'empêcha d'en faire tout d'abord +la relation complète; néanmoins je n'avais pas +renoncé à la réalisation de ce projet qu'aujourd'hui +seulement, il m'est permis de mettre à +exécution.</p> + +<p>Pressé par de nombreux encouragements, ainsi +que par les bienveillants conseils dont ont bien +voulu m'honorer les personnes les plus distinguées, +soit par leur science, soit par le rang élevé +qu'elles occupent, je me suis déterminé à dépeindre les +horribles souffrances que j'ai endurées +pendant ma longue captivité, et à décrire les +mœurs et les coutumes des diverses peuplades +dont j'ai été l'esclave.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span></p> + +<p>Ce livre n'a aucune analogie avec les nombreuses +et romanesques relations de voyages qui +ornent nos bibliothèques; il est tout simplement +l'œuvre d'un malheureux voyageur éprouvé qui +n'aurait sans doute jamais osé écrire, sans cette +circonstance.</p> + +<p>Je n'ai pas, ainsi que tant d'autres, cherché à +imiter; je me suis purement et simplement borné +à faire la narration scrupuleuse de mes aventures +et celle des mœurs et coutumes des +Patagons, des Puelches, des Pampas et des Mamuelches +avec lesquels, par un enchaînement de +circonstances malheureuses, j'ai dû forcément +vivre pendant plus de trois ans et demi. La connaissance +de leur langage et une longue habitude +de leur genre d'existence, m'ayant mis à même +de les considérer sous leur véritable point de vue, +on pourra prendre pour termes de comparaisons +avec tels ou tels écrivains que je m'abstiens de nommer, +les diverses observations que j'ai pu faire.</p> + +<p>Je ne me suis pas adonné plus spécialement à la +science qu'à la littérature, mais étant le seul qui, +jusqu'à ce jour, ait pu pénétrer aussi avant dans +l'intérieur de la Patagonie, je me trouve par cela +même plus que tout autre dans la possibilité de +renseigner exactement le lecteur sur ses nomades +habitants. J'ai l'espoir que ce récit d'une des phases +terribles de mon existence, offrira quelqu'intérêt, +et que la jeunesse entreprenante et inexpérimentée,<span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span> +qui chaque année s'expatrie, poussée, +comme je le fus moi-même, autant par l'ambition +que par l'attrait de l'inconnu, y trouvera une +leçon salutaire.</p> + +<p>Sur la carte qui figure à la fin de ce récit, j'ai +tracé un itinéraire des parages où j'ai vécu pendant +si longtemps. Ce travail ne pouvait être et +n'est point d'une exactitude mathématique, car +ayant été dans le plus complet état de dénument, +je n'ai pas eu à ma disposition les instruments +propres à déterminer les diverses positions des +lieux que j'ai parcourus. Cependant, grâce à ma +fidèle mémoire et au soin que j'ai toujours eu de +remarquer les différentes directions que j'ai suivies +avec les Indiens mes maîtres, grâce aussi à +l'habitude que j'avais contractée d'évaluer les +distances franchies avec les incomparables chevaux +de ces régions lointaines, lesquels galopent +facilement depuis l'aurore matinale jusqu'au tardif +coucher du soleil, j'obtins pour moyenne, tout +en faisant la part des difficultés du terrain, vingt-cinq +lieues par jour. Toute approximative que +puisse être cette mesure, elle n'est pas bien éloignée +de la vérité; et l'on pourra s'en convaincre +lorsqu'il sera permis de pénétrer dans l'intérieur +de ces terres, ce qui ne saurait du reste manquer +d'arriver un jour ou l'autre. Je dirai même plus, +c'est que j'espère même qu'il sera possible de +reconnaître les endroits que je désigne.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span></p> + +<p>On se demandera sans doute pour quelle raison +cette carte est écrite en langue inconnue? c'est, +parce que, sachant le langage de ces nomades, +j'ai acquis la certitude qu'on a jusqu'alors, non +seulement tronqué les noms de leurs tribus, mais +encore qu'on n'en connaît qu'un petit nombre. +L'orthographe de ces noms diffère de celle généralement +adoptée parce que je pense, que non +seulement il est nécessaire de faire connaître ces +diverses dénominations, mais qu'il est, pour le +moins, aussi utile de leur conserver leur véritable +prononciation indienne.</p> + +<p>Ma délivrance ayant été aussi subite qu'imprévue, +je n'ai pu rapporter aucun objet en souvenir +de mon pénible voyage, de sorte que nombre +de personnes ont peine à croire à la possibilité de +mon retour après de semblables épreuves et que +quelques-unes ont paru mettre en doute, les +tristes et cruelles péripéties de mon exceptionnel +voyage. Telle ne fut pas toutefois l'opinion de plusieurs +membres de la science et particulièrement +celle du bien regrettable M. Jomard, membre de +l'Institut, qui parfaitement renseigné à cet égard, +daigna me faire l'accueil le plus bienveillant. Cet +homme illustre, qui jusque dans l'âge le plus +avancé conserva toute la plénitude de ses facultés +et dont le cœur resté jeune jusqu'au dernier +instant, battit d'un si généreux enthousiasme +pour les voyageurs éprouvés, m'honora de ses<span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span> +bons conseils et m'engagea à faire une relation +pour laquelle il voulut bien me promettre sa +précieuse coopération. Mais hélas! je ne devais +point être assez heureux pour jouir d'une semblable +faveur, car bientôt après la mort en le +surprenant au milieu de ses travaux, l'arrachait +au monde scientifique dont il avait été un si +digne représentant.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span></p> + +<h2 class="nobreak">TROIS ANS D'ESCLAVAGE CHEZ LES PATAGONS</h2> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</h2> +</div> + +<p class="center">Comment il se fait que je pars pour Montévidéo, +et dans quel but j'entreprends ce voyage.</p> + + +<p>Je n'avais encore que vingt-trois ans en +1855, fort peu d'expérience, quelque ambition, +et je possédais par-dessus tout l'amour +des voyages. Dès ma plus tendre enfance, je +m'étais senti comme électrisé au récit de ceux +de mon aïeul maternel Ulliac de Kvallant, <i>officier +de marine</i>, qui, à vingt-deux ans, avait +déjà fait trois fois le trajet des Grandes-Indes et +que la fortune avait daigné favoriser d'un de +ses plus gracieux sourires. Plus tard la lecture +développa encore chez moi cette passion d'une<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span> +manière plus prononcée. J'avais tellement foi +dans ma réussite au loin, que me voyant sans +un avenir de mon goût, je pris subitement +la fatale résolution de m'expatrier pour quelques +années que je me proposais d'employer +aussi fructueusement que possible, tant au +profit de ma mémoire qu'à celui de ma +bourse. Je songeais au bonheur que je +ressentirais s'il m'était permis de mettre un +terme aux inexorables coups du sort qui s'appesantissait +sur ma famille, et cette seule +idée suffisait à me consoler de la douloureuse +séparation que je m'imposais.</p> + +<p>Je ne fis part de ma résolution à mes parents +que quelques jours seulement avant +mon départ. Ce fut pour chacun d'eux une +triste surprise: mais quelques efforts qu'ils +fissent pour me détourner de cette idée je +n'en persistai pas moins dans ma résolution. +C'est ainsi qu'après avoir reçu la visite de +mon bien-aimé frère, qui m'était venu faire +ses adieux et en même temps ceux de tous +mes parents, je m'embarquai au Havre, dans +le courant du mois d'août 1855 pour Montévidéo.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span></p> + +<p>Nous mîmes à la voile par un temps magnifique, +mais qui changea tellement dès la nuit +suivante, que nous restâmes durant tout une +quinzaine, exposés au gré des flots furieux +de la Manche malgré tous les efforts que l'on +fit pour entrer dans l'Océan Atlantique. Enfin +le seizième jour le vent changea, la mer redevint +calme, nous commençâmes à faire +bonne route.</p> + +<p>Il semblait en nous éloignant que le temps +devenait de plus en plus radieux; nous naviguâmes +de la sorte jusqu'à l'embouchure de +la Plata sans avoir l'ombre d'un danger à redouter. +Cependant nous ne devions point +arriver à destination sans que je fusse à +même de me rendre compte de l'horrible +situation où se trouvent parfois les navigateurs; +car à notre entrée dans la Plata, nous +essuyâmes la plus horrible tempête que l'on +puisse imaginer; et nous fûmes jetés sur le +<i>banc anglais</i> où peu s'en fallut que nous ne +périssions corps et bien. Nous ne dûmes +notre salut qu'à la grande solidité du navire, +qui heureusement était neuf, et au grand +sang-froid de notre habile capitaine, qui sut<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span> +ranimer l'énergie de ses hommes, un instant +paralysés par la frayeur.</p> + +<p>Une fois le danger passé, et le calme rétabli +à bord, j'entendis de nouveau les hommes de +l'équipage, se communiquer leurs projets de +délassements et de plaisirs. Je ne cessais de +les questionner sur Montévidéo, où tant +d'autres venus avant moi avaient été assez +heureux pour voir leurs désirs se réaliser; +aux vœux de toutes sortes que je formais, +vint encore se joindre la fébrile impatience +de poser enfin le pied sur le sol américain que +l'on me disait être si merveilleux.</p> + +<p>Mais à peine arrivé je fus saisi d'une sorte +de pressentiment de mauvais augure, quand +d'épais tourbillons de fumée s'offrirent à ma +vue, et que les premiers bruits qui frappèrent +mon oreille, aux portes du Nouveau-Monde, +furent ceux d'une vive fusillade et du canon +entremêlés.</p> + +<p>J'arrivais juste à temps, pour être le témoin +d'une de ces insurrections si fréquentes dans +les républiques de la Plata. Je me rendis à +terre dès le lendemain matin, et malgré l'état +de dissension du pays, je me sentis tout rempli<span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span> +d'aise de faire connaissance avec un peuple +si nouveau pour moi, dont le langage +éveilla de suite toute ma sympathie.</p> + +<p>Je parvins non sans peine à me faire admettre +dans un hôtel de modeste apparence, +le premier que je trouvai sous ma main, et +dont la porte était fortement barricadée intérieurement. +Quoique j'eusse fait une traversée +des plus heureuses, j'éprouvais le plus grand +besoin de prendre quelque repos; mais il me +fut impossible de dormir, car les cris de la +populace et une vive arquebusade m'en empêchèrent. +Le jour suivant, je fus sur pied +dès l'aurore, mû par un désir ardent de parcourir +la ville, ce à quoi je me hasardai, +malgré les exclamations charitablement hostiles +de mon hôte, qui, tout d'abord, craignait +de perdre un pensionnaire; mais, bientôt +rassuré dès qu'il sut que je lui laissais tout +mon bagage en dépôt, il fut le premier à +m'expliquer le peu de danger qu'il y avait à +parcourir les rues durant le jour. Il disait +vrai, car malgré les cris et la fusillade, la +plupart des habitants s'y montraient aussi pour +renouveler leurs provisions. J'eus bientôt parcouru<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span> +les principales rues encombrées de +soldats presque tous nègres, en haillons et les +pieds nus, offrant l'aspect d'une véritable +horde de brigands, et paraissant bien plus redouter +les coups qu'ils sont sujets à recevoir, +que soumis à une discipline quelconque, et +auxquels, dans ces moments de troubles, on +peut attribuer hardiment la plus grande partie +des crimes et des désordres qui se commettent.</p> + +<p>Dans ces pays lointains, c'est à peine si +quelques hommes succombent dans un combat +loyal; car les luttes sont purement dérisoires. +Les nombreuses victimes que l'on y +compte cependant, ont pour cause la vengeance +que semble faciliter l'obscurité des rues non-éclairées +pour la plupart. Il n'est pas rare, +même en temps de paix, d'entendre la nuit, +les gémissements de quelque malheureux +attardé, ayant négligé de se faire reconduire +par <i>Los serènos</i> ou veilleurs de nuit, qui moyennant +une rétribution, illicite à vrai dire, se le +transmettent de consigne en consigne jusqu'à +son domicile. Ces veilleurs portent de la main +gauche une lanterne, et tiennent une lance de<span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span> +la droite; leur armement se complète par un +sabre. Ils doivent veiller à la sécurité des +habitants et crier par les rues les heures et +les variations du temps. Mais le sentiment du +devoir est, pour eux, une chose tellement +secondaire qu'il leur arrive fréquemment de +se refuser à accompagner <i>los ciudadanos</i>—les +citoyens—qui ne leur offrent point +quelqu'argent. Et beaucoup d'entre eux poussent +à un tel point l'amour de la propriété, +qu'ils n'hésitent nullement à dépouiller ceux +qu'ils accompagnent gratuitement.</p> + +<p>Après un mois et demi de séjour à Montévidéo, +pendant lequel je visitai tous les environs, +le mauvais état des affaires générales, +me mettant dans l'impossibilité d'employer +fructueusement mon temps, et de me rendre +par terre, soit à l'Assomption soit au Brésil, +je me déterminai à gagner Buenos-Ayres, +voyage que j'effectuai en une nuit avec le +bateau à vapeur. Je trouvai cette ville également +morcelée par une guerre intestine dont +la fin ne pouvait encore se prévoir, ce qui +m'empêcha, comme à Montévidéo, de faire +usage de mes lettres de recommandations.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span></p> + +<p>La vie des étrangers y étant fort compromise, +je me vis de nouveau dans la nécessité +de m'éloigner. Je songeai tout d'abord à Rosario, +rendez-vous général des Européens; +mais ne voulant pas avoir à me reprocher +plus tard, d'avoir agi trop précipitamment, +j'employai tous les moyens imaginables afin +de me créer quelques relations avec des +commerçants. Toutes mes tentatives furent +vaines, et j'en revins à ma première idée de +gagner Rosario après avoir exploré toutes les +provinces Argentines.</p> + +<p>Nous étions déjà au mois de février 1856. +L'hiver commençant au mois de mai, je n'avais +donc plus que deux mois pour trouver +où me fixer. Après avoir visité au sud la Confédération +argentine, Carmen sur le Rio-Négro, +le fort Argentino et la baie blanche, j'errai +parmi tous les districts Buenos-Ayriens, fort +clair-semés à partir du Rio Quéquène, cours +d'eau rarement tracé, et plus rarement encore +dénommé sur les cartes. Ayant ainsi vainement +parcouru le Tendil, l'Azul, le Bragado-Grande, +le Bragado-Chico, Mûlita et +jusqu'aux moindres hameaux et fermes qui<span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span> +relient entre elles ces diverses populations +trop éloignées les unes des autres pour former +une frontière proprement dite.</p> + +<p>Reconnaissant qu'en vain, j'avais espéré +rencontrer de meilleures chances sur ce sol +moins battu des Européens, je voulus mettre +mon premier projet à exécution. Dans ce but, +je revins à Quéquène-Grande afin de me munir +des provisions nécessaires à un semblable +voyage, recevant sur ma route l'hospitalité +des <i>Estanceros</i> ou fermiers spécialement adonnés +à l'élève et au trafic du bétail.</p> + +<p>De retour à Quéquène, j'y fis la rencontre +d'un italien nommé Pédritto, comme moi +fourvoyé dans ce district perdu. Nous ne +tardâmes guère à lier connaissance; nous +découvrîmes en causant, que nous étions +arrivés l'un et l'autre en Amérique à quelques +jours de distance seulement, animés tous +deux du plus vif désir de nous créer une +position sortable et que vu les nombreuses +difficultés qui nous avaient assaillis en débarquant, +nous avions formé le même projet de +nous rendre à Rosario. Dès lors nous ne songeâmes +plus qu'à nous réunir pour entreprendre<span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span> +ce voyage, d'autant plus difficile, +que nous ignorions encore l'un et l'autre le +langage espagnol, et que nous n'étions point +cavaliers; ces raisons en nous privant de +guides et de chevaux, nous forcèrent à voyager +pédestrement. Nous confondîmes nos +ressources pécuniaires, et nous achetâmes +des armes et des munitions en quantité suffisante +pour un mois; nous emportions chacun +cinq livres de poudre, quinze livres de +plomb, quelques provisions de bouche et de +menus objets de rechange.</p> + +<p>Nous n'ignorions point que des dangers et +des difficultés sans nombre, viendraient nous +assaillir, mais nous étions décidés à tout braver, +nous ne prîmes d'autre précaution que +celle d'acheter une boussole cadran solaire, +et de faire un plan de route, où chaque journée +de parcours était indiquée; puis nous +partîmes avec cette confiance que donne à la +jeunesse beaucoup de résolution et d'espoir.</p> + +<p>Ce fut le 18 mai 1856 que nous fîmes les +premiers pas sur le sol désert de la Pampa, +dans la direction Ouest que nous devions +suivre jusqu'à la Sierra Ventana seulement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span></p> + +<p>Mais ainsi que je l'ai déjà dit, cette époque +de l'année qui coïncide avec l'hiver de ces +régions, nous faisait craindre plus de mauvais +que de beau temps.</p> + +<p>En effet le lendemain de notre départ une +pluie torrentielle, qu'augmentait encore un +vent violent et glacial soufflant des profondeurs +de la Patagonie, nous assaillit cruellement. +Ce mauvais temps dura quatre mortels +jours, pendant lesquels nous fûmes contraints +pour nous reposer de nous étendre sur +la terre détrempée, sans qu'il nous fut possible +de chasser ni de faire du feu. Nous eûmes la plus +grande peine à garantir nos armes, dont dépendait +notre existence durant le cours du long +voyage que nous commencions seulement et +qui déjà s'annonçait pénible et dangereux.</p> + +<p>Ce fut seulement dans la soirée du quatrième +jour que la pluie cessa, et que survint fort à +propos, un rayon de soleil qui ranima notre +ardeur et nous permit de faire sécher nos +vêtements. Durant les quelques heures que +nous nous reposâmes, il nous fut loisible +d'admirer les immenses plaines vertes et +touffues qui se déroulaient à nos yeux, jusqu'à<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span> +l'horizon sans bornes et dont le soleil +couchant faisait ressortir toute la beauté.</p> + +<p>Avant le retour de la nuit nous avions +de nouveau endossé nos vêtements alors parfaitement +secs, et nous pûmes profiter de la facilité +que nous offrait la chasse aux viscachas +(<i>note A</i>), pour renouveler nos provisions; car +nous avions épuisé, ce jour même, le peu qui +restait de notre pain trempé de pluie. Nos +forces étant réparées et notre moral raffermi, +nous consultâmes notre plan de route et notre +boussole, puis nous prîmes la direction Sud-Est +qu'elle nous indiquait, parfaitement convaincus +que nous faisions bonne route pour +le Rosaire. Notre marche devenait de plus en +plus difficile, obstruée qu'elle était par une +masse compacte de hautes herbes qui nous +obligeant à lever les jambes outre mesure, +nous fatiguaient extrêmement. De plus, la +terre fort détrempée endommageait et élargissait +tellement nos chaussures que nous +étions fréquemment menacés de les perdre. +C'est ce qui nous arriva en effet la nuit suivante +et pendant la plus complète obscurité, +alors que nous étions engagés dans un bas-fond<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span> +vaseux, dont nous eûmes toutes les peines +du monde à nous tirer. Comme il nous avait été +impossible de nous procurer des souliers de +rechange avant notre départ de Quéquène-Grande, +nous fûmes dès lors réduits à affronter +pieds nus, un sol souvent hérissé de pierres +anguleuses ou d'épines et l'intensité du +froid qui augmentait de plus en plus.</p> + +<p>Vers la matinée du cinquième jour, malgré +les nombreuses difficultés qui semblaient +devoir s'opposer à notre marche, nous n'avions +pas moins parcouru déjà une assez +grande distance, lorsque dans la soirée qui +suivit, nous rencontrâmes une rivière étroite, +profonde et encaissée dans un terrain à +pic qu'il nous fallut songer à traverser. +Descendre au bord de l'eau fut un véritable +travail, vu l'élévation de la rive escarpée; +le reste du jour fut employé à rechercher +un passage pour gagner le côté opposé. +Quand nous réussîmes à le trouver il était +déjà fort tard, et nous étions tellement accablés +de lassitude, que nous préférâmes en +remettre la traversée au lendemain. Le côté +où nous étions paraissait du reste nous promettre<span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span> +un abri plus sûr contre le vent glacial +qui ne cessait de souffler avec violence. Mais +afin de nous garantir complètement de la +température froide et humide, nous imaginâmes +de creuser, avec nos couteaux, une +grotte dans le flanc de la falaise escarpée. Ce +travail achevé nous poussâmes la minutie +jusqu'à brûler dans l'intérieur, un amas de +broussailles pour en sécher les parois; et +après avoir fait honneur à un excellent souper +composé d'un gigot de gama, produit de +notre chasse, nous nous installâmes dans +notre réduit encore chaud, qui semblait promettre +à nos corps brisés de fatigue une +délicieuse nuit de repos.</p> + +<p>Mais hélas! on ne ne songe jamais à tout! et +dans notre grande préoccupation de bien-être, +nous n'avions prêté aucune attention à la crue +des eaux qui s'était déjà fait sentir dans le jour. +A peine avions nous clos la paupière que notre +grotte, soudainement envahie par l'eau tourbillonnante +et rapide, faillit devenir notre tombeau. +N'étant fort heureusement pas encore +bien endormi, j'eus le temps d'éveiller mon +compagnon et de saisir nos armes pour fuir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span></p> + +<p>Mais s'échapper n'était pas chose facile à +deux hommes ainsi surpris par le danger au +moment de leur premier sommeil. Il fallut +nous frayer un chemin à travers les eaux +déchaînées et les ténèbres, et nous servir +de nos poignards comme d'échelons, pour +franchir un escarpement élevé qui, battu à +sa base par l'inondation, menaçait à chaque +mouvement un peu brusque de notre part, +de s'écrouler sur nous. Malgré tout notre +sang-froid, il fallut que la providence nous +vînt en aide, car malgré l'imminence du péril +nous eûmes le bonheur d'atteindre sains et +saufs le sommet de la falaise munis de toutes +nos armes. Nous eûmes seulement à déplorer +la perte d'une partie de nos munitions, de +notre poudre et des menus objets de rechange +que nous possédions, lesquels devinrent sous +nos yeux, la proie du torrent impétueux. Cette +nuit commencée sous de si tristes auspices +s'acheva cependant dans un sommeil profond, +et le lendemain à notre réveil, il ne nous +serait resté du danger passé, qu'un souvenir +fait plutôt pour nous encourager que pour +nous abattre, si nous n'eussions pas été obligés<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span> +d'attendre pendant deux longs jours de privation +absolue et de famine, que la baisse des +eaux nous permît de franchir la rivière.</p> + +<p>Le troisième jour seulement nous en tentâmes +le passage après avoir fait un paquet +de nos hardes et l'avoir placé sur notre tête. +Nous nagions d'une main, tandis que de +l'autre nous nous efforcions de tenir nos fusils +et nos revolvers hors de l'eau, mais ce n'était +pas chose facile à exécuter. Le courant d'une +force extrême nous entraîna dans un tourbillon +où nous faillîmes périr tous deux; et +lorsque enfin nous abordâmes la rive opposée +nous étions totalement à bout de +forces. Nous fûmes cependant assez heureux +pour pouvoir faire un bon feu de racines qui +ranima nos membres engourdis, fit sécher +nos vêtements et nos armes que nous visitâmes +avec le plus grand soin.</p> + +<p>Si d'un côté ces douloureuses épreuves +augmentaient notre confiance en nos forces +et notre mépris du danger, d'un autre +elles ralentissaient notre marche. En outre, +nos pieds déjà en sang nous faisaient souffrir +d'autant plus cruellement que nous<span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span> +n'avions plus aucun moyen de les garantir ni +contre les aspérités du sol, ni contre l'influence +de la gelée. Vers le milieu du jour pourtant, +ayant eu l'heureuse chance de tuer une +biche-gama (<i>note B</i>) que nous fîmes rôtir, un +peu de gaîté se mêla à notre repas et le rendit +délicieux. Du cuir de cet animal nous essayâmes +de nous faire des sandales, mais cette +chaussure délicate, en outre qu'elle ne pouvait +suffire à nous garantir contre les pierres et +les épines, se déchira promptement. Elle ne +servit pas même à diminuer l'effet du froid +intense sur nos plaies vives. Incapables désormais +de doubler le pas, nous résolûmes afin +de ne point prolonger notre voyage outre +mesure de marcher jour et nuit en n'accordant +aux besoins impérieux du sommeil et de +la faim que le temps strictement nécessaire.</p> + +<p>En dépit de ce calcul économique, nos +provisions s'épuisèrent promptement sans +qu'il nous fût possible de les remplacer, car +nous étions entrés dans <i>uno campo</i> ou espace +de pampas, au sud-ouest de quelques montagnes +se ralliant à la sierra Ventana par les +accidents d'un terrain d'une nature calcaire<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span> +et où de nos yeux avides, pauvres voyageurs +affamés, nous n'aperçûmes aucune trace d'animaux +ni de végétation.</p> + +<p>Le jour tout entier s'écoula lentement sans +nous laisser entrevoir le moindre atôme qui +put apaiser notre faim et notre soif. Le soir +venu, ne trouvant aucun abri, nous fûmes +réduits à nous coucher sur le sol pierreux et +blanc de givre. Aux atroces tortures que nous +faisait éprouver la faim, succéda l'inertie la +plus complète. Grâce à Dieu pourtant, l'ardente +fièvre que nous éprouvions vint clore nos +paupières d'un sommeil de plomb, pendant +lequel nos membres endoloris et accablés de +lassitude, puisèrent de nouvelles forces. A +notre réveil, nous reprîmes notre triste pélerinage +à travers des plaines d'une nature salpêtrée +et couvertes de nombreux étangs salés, +de peu de profondeur, dont les eaux infectes, +au goût de cuivre, reposent sur un lit de vase +noire et nauséabonde dans laquelle disparaissent +parfois les animaux attirés par la soif +et trompés par la limpidité de l'eau.</p> + +<p>Sur ces lacs se tenaient des myriades de +<i>phoénicoptères</i> au long cou, au corps étroit<span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span> +sans queue, hauts sur pattes, et dont les ailes +du ponceau le plus vif se détachaient avec éclat +sur la blancheur irréprochable de toutes leurs +autres plumes. A notre approche nous les vîmes +s'envoler simultanément, leur cou tendu, +leurs longues pattes jointes en arrière en forme +de gouvernail, et fuir silencieusement avec +la vitesse et la légèreté d'une flèche dont ils +ont toute l'apparence. Je voulus en tirer +quelques-uns, mais mon fusil ayant fait long +feu je ne pus y réussir.</p> + +<p>Bien que nos pieds fussent profondément +écorchés et remplis d'épines, les angoisses de +la faim nous avaient plongé dans un tel état +de surexcitation et de délire qu'à peine nous +faisions attention au douloureux contact de la +terre gelée. Nos entrailles étaient atteintes de +souffrances mille fois plus horribles que la +mort.</p> + +<p>Dans les courts instants de répit que +nous laissa cette longue et cruelle journée +nous mangeâmes de la terre et les premières +racines qui nous tombèrent sous la main, sans +pouvoir étancher notre soif, que semblait +augmenter encore la vue continuelle des lacs<span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span> +salins. Mon compagnon, quoique beaucoup +plus fort que moi, en apparence, ayant plus +tôt ressenti les tristes effets de la faim et ayant +aussi eu recours beaucoup plus tôt aux +moyens extrêmes dont je parle était en proie +à de telles souffrances qu'il se roulait sur le +sol en poussant des cris déchirants qui n'avaient +plus rien d'humain. La nuit ne revint +pas sans que je fusse à mon tour plongé +dans ce triste état. Nous nous reprochions +l'un et l'autre notre voyage, dans les termes +les plus amers; ou bien, dans les courts intervalles +où la souffrance semblait ne plus avoir +de prise sur nous, nous étions comme plongés +dans une douce béatitude voisine de l'extase et, +les larmes aux yeux, nous nous demandions +réciproquement pardon de nos brusqueries.</p> + +<p>La nuit suivante ne ramena point le sommeil +dans nos sens torturés; nous demeurâmes +les yeux ouverts sur le désert, et la +pensée fixée sur notre triste situation. Le lendemain, +troisième jour de jeûne, l'épreuve +fut plus terrible encore; nous avions tous +deux le délire. Nous échangeâmes jusqu'à des +menaces et des voies de fait. Notre marche<span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span> +fut lente et souvent interrompue par la lassitude. +Notre soif fut telle qu'à défaut d'eau, +nous avalâmes jusqu'à des cailloux, et que +nous eûmes recours pour l'apaiser à l'extrême +et répugnant moyen dont parlent tant +de relations de naufrages; ou bien encore, +lorsque le terrain était humide de givre nous +y promenions notre propre linge pour le +tordre ensuite au dessus de notre bouche. +Cédant de nouveau à la rage de la faim nous +mangeâmes des racines que nous ne connaissions +point, dont le goût était révoltant et qui +nous indisposèrent gravement.</p> + +<p>Le soir succéda à cet interminable jour, +et le seul allégement que nous pûmes apporter +à nos souffrances, fut un peu de feu +alimenté par quelques rares épines glanées +çà et là sur le sol de la pampa. Assis +tous deux tristement autour de notre +humble foyer, nous sentant trop faibles pour +supporter plus longtemps l'horrible épreuve +des angoisses de la faim, à bout de force et +d'espérance nous sentîmes poindre l'un et +l'autre en nous la terrible tentation de mettre +fin à nos souffrances. Tout en préparant nos<span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span> +armes à cet effet, nous vînmes à penser amèrement +au foyer de la famille, aux êtres chéris +que nous ne devions plus revoir. Ces +souvenirs nous conduisirent à élever notre +âme à Dieu. L'invocation de son nom faite à +haute voix nous fit sentir combien était +grande la lâcheté qui s'était emparée de nous; +notre courage se retrempa dans la prière et au +plus profond désespoir succéda l'assoupissement: +cette nuit-là nous dormîmes. Notre +réveil fut moins triste que les précédents: +nous nous sentîmes plus dispos quoique +extrêmement faibles. Nos jambes fatiguées, +meurtries et écorchées ne nous permettaient +plus d'avancer que bien lentement.</p> + +<p>Nous marchions cependant, aiguillonnés +par le besoin de nourriture, lorsque quelques +heures plus tard nous eûmes enfin le +bonheur de reconnaître un changement dans la +nature du sol, désormais sablonneux et planté +de <i>génériums-argentinus</i>, ou <i>cortadéras</i>, en +indien, <i>Koëny</i>, hautes touffes d'herbes qui ne +se trouvent généralement qu'aux abords des +étangs et des cours d'eaux. Le terrain devenait +moins dur à nos pieds sanglants, et un peu<span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span> +plus loin nous atteignîmes effectivement un +étang où nous pûmes étancher notre soif aride. +C'était beaucoup déjà; mais à cette première +trouvaille il nous en fallait ajouter une seconde, +des aliments; car cette eau qui nous avait +causé une si grande joie et nous avait tout +d'abord soulagés devait rendre l'impression +de la faim encore plus insupportable. En +conséquence, nous nous mîmes en devoir +d'inspecter les pourtours de l'étang en prenant +chacun un côté opposé afin de nous rencontrer +de temps à autre.</p> + +<p>Une première exploration étant devenue +infructueuse, je revenais anéanti, découragé, +lorsqu'un bruit qui se fit entendre derrière +moi au milieu des hautes herbes m'ayant +fait tourner la tête, j'aperçus un puma qui +épiait mes mouvements et semblait prêt à +s'élancer de mon côté. Bien que cet animal +n'ait rien dans sa taille et dans son allure du +lion d'Afrique, dont les Américains lui ont +donné le nom, ma première impression à sa +vue, fut le saisissement; ma seconde fut de +faire feu sur cet habitant du désert. Je l'atteignis +en plein poitrail: rendu furieux par sa<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span> +blessure, il se traîna vers moi en allongeant ses +griffes comme pour me saisir; heureusement +les forces vinrent à lui manquer, il me fut +facile de l'achever à l'aide de mon poignard. +Au bruit de la détonation, mon compagnon +accourut. Il fut agréablement surpris du produit +de ma chasse, et m'en félicita sincèrement, +en s'assurant préalablement que le +sang dont j'avais les mains couvertes était +autre que le mien.</p> + +<p>Nous dépouillâmes en peu d'instants le +puma, que nous éventrâmes ensuite, en +ayant soin de le maintenir sur le dos pour +ne point perdre le sang que nous bûmes à +même le corps. Peu d'instants après, accroupis +autour d'un feu de broussailles, sur +lequel nous flambâmes plutôt que nous ne +fîmes cuire les quartiers de puma, nous nous +gorgeâmes avec voracité de cette chair tout à +la fois grasse et coriace, mais qui nous parut +délicieuse.</p> + +<p>Après tant de fatigues et de privations, +un repos d'un jour ou deux nous parut +indispensable. L'endroit où nous étions était +favorable; nous y fîmes halte. Grâce aux<span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span> +nombreuses touffes de <i>generium</i> qui encadraient +l'étang, il nous fut facile de nous +abriter et de nous faire un lit plus moëlleux +que la terre gelée. La fièvre nous quitta; +mais l'état de nos pieds empirait; nous ne +pouvions les poser à terre sans croire fouler +du verre cassé. Après les avoir enveloppés de +notre mieux avec les lambeaux de notre linge, +nous jugeâmes prudent, néanmoins, de reprendre +le cours de notre malheureux voyage +en faisant usage de nos fusils comme de bâtons +jusqu'à ce que nos plaies fussent suffisamment +échauffées pour engourdir les douleurs +qu'elles nous causaient. Nous prenions à tâche +de nous distraire en formant des projets pour +l'heureux jour où nous arriverions enfin à +destination.</p> + +<p>Nous cheminâmes de la sorte trois jours +encore durant lesquels nous fûmes assez +favorisés pour tuer un lièvre et un daim qui +suffirent aux besoins démesurés de nos estomacs +sur lesquels l'air vif du désert agissait +d'une manière presque tyrannique. Loin de +nous en désoler nous nous réjouissions au +contraire extrêmement, car la nature du pays<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span> +semblait par sa riche apparence nous présager +d'abondantes chasses.</p> + +<p>Mais il était écrit là-haut que tous les malheurs +nous accableraient tour à tour et que +nous aurions vainement surmonté les terribles +tourments de la fatigue et de la faim. +Une plus cruelle épreuve encore nous attendait: +notre boussole, objet si précieux pour +nous, s'était avariée, dans les eaux du torrent +où nous avions failli périr; depuis lors, par +une étrange fatalité, le soleil ne s'était point +montré et nous n'avions pu remédier à ce +grave inconvénient. Fatigués d'esprit et de +corps, nous nous étions jusque-là contentés +d'un simple coup d'œil sur l'instrument dont +l'aiguille s'était rouillée dans son encastrement. +Mon plan de route n'existait plus depuis +longtemps déjà, lorsqu'au retour du soleil nous +nous aperçûmes que nous avions fait fausse +route, en suivant la direction sud-ouest, point +diamétralement opposé à celui vers lequel +nous devions marcher. Au lieu de côtoyer le +territoire Indien nous nous y étions complètement +engagés depuis longtemps déjà.</p> + +<p>Quoique cette certitude fût accablante, nous<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span> +tentâmes néanmoins de changer de direction, +en nous rapprochant des montagnes que +nous apercevions au loin devant nous, comptant +y trouver plus de sécurité. Nous fûmes +assez heureux pour repasser une rivière que +nous avions déjà franchie la veille, et de les +atteindre avant que le temps, déjà menaçant +depuis le matin, ne devint mauvais. Nous +pûmes nous y construire un petit réduit dans +un des plis du terrain à l'aide des nombreuses +pierres plates qui jonchaient le sol en cet +endroit. Pendant quarante-huit heures, assiégés +par une affreuse tourmente, nous restâmes +blottis avec quelques provisions provenant +de nos dernières chasses, sans pouvoir +nous aventurer au-dehors; car la pluie et +les rafales de vent faisaient ébouler de véritables +avalanches de pierres de toutes les +pentes rocheuses qui nous environnaient.</p> + +<p>La tourmente apaisée, nous trouvâmes les +matériaux d'un bon feu, dans les nombreuses +épines—<i>mamouël cêton</i>—(<i>note C</i>), qui +hérissaient le sol, et qui toutes portaient les +traces d'un précédent incendie. Ce fut pour +nous une preuve évidente du voisinage des<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span> +Indiens; car nous n'ignorions pas, qu'il est +dans leur habitude d'incendier ainsi les +champs qu'ils abandonnent.</p> + +<p>Avant de suivre la nouvelle direction que +nous adoptâmes, lorsque notre boussole fut +réparée, il était urgent de renouveler nos +provisions de route, et par conséquent de +rentrer dans la plaine où sous nos yeux un +grand nombre de gamas se prélassaient au +soleil du matin. Plusieurs légèrement atteintes +nous échappèrent grâce à la distance et à leur +agilité; une seule, blessée de deux coups de +feu, nous parut hors d'état de fuir bien loin; +nous nous élançâmes à sa poursuite avec +toute l'ardeur que nous permettait la faiblesse +de nos jambes. Déjà sa course paraissait se +ralentir visiblement, et l'espoir de nous en +rendre maître grandissait d'autant plus, quand +soudain, au détour d'une éminence, nous +vîmes avec terreur un parti d'Indiens qui +étaient évidemment sur la piste d'une proie +quelconque: homme ou gibier.</p> + +<p>Regagner l'antre de la montagne et notre +hutte, était ce que nous avions de mieux à +faire; nous fûmes assez heureux pour exécuter<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span> +ce mouvement de retraite sans être vus. +Pendant deux longs jours, tapis dans notre +cachette, appréhendant d'y être d'un moment à +l'autre découverts et assaillis par un ennemi +sauvage et sans pitié, nous ne tardâmes pas à +y être assiégés par la faim. Obligés de tenter +quand même une sortie le troisième jour, +pour renouveler notre chasse, nous reprîmes +confiance et espoir, en tirant à peu de distance +une gama d'assez belle taille. Déjà je la +chargeais sur mes épaules, lorsque les Indiens, +fort nombreux cette fois, surgirent comme +par enchantement de tous les replis du terrain +et nous entourèrent en se livrant à une +joie féroce, en poussant des cris gutturaux +tout en brandissant leurs lances, leurs <i>boleadoras</i>, +boules—en indien <i>locayos</i>—et leurs +lazzos.</p> + +<p>Rien ne me parut plus bizarrement triste, +que l'aspect de ces êtres à demi nus, montés +sur des chevaux ardents qu'ils manient avec +une sauvage prestesse, ainsi que la couleur +bistrée de leurs robustes corps, leur épaisse +et inculte chevelure, tombant autour de leur +figure et ne laissant entrevoir à chacun de<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span> +leurs brusques mouvements, qu'un ensemble +de traits hideux, auxquels l'addition de couleurs +vives donnait une expression de férocité +infernale.</p> + +<p>Le résultat d'une lutte entre nous et cette +bande, ne pouvait être douteux, mais nous jugeant +perdus sans espoir, et regardant la mort +en face, nous nous serrâmes la main, en nous +exhortant mutuellement à une bonne et commune +défense, puis nous fîmes feu sur les +plus avancés de nos ennemis. Un d'entre eux, +plus grièvement blessé que quelques-uns de +ses compagnons, tomba de cheval; mais sa +chûte n'arrêta point les autres qui se ruèrent +en masse sur nous, pendant que nous nous +empressions de recharger nos armes. Mon +camarade, accablé par le nombre et percé de +coups, tomba pour ne plus se relever. De +mon côté, vivement pressé, je venais d'avoir +l'avant-bras gauche transpercé par une des +lances que je m'efforçais de détourner de +ma poitrine, quand une de ces boules de +pierre, dont se servent également les gauchos, +soit pour renverser les chevaux sauvages +au plus fort de leur course, soit pour assommer<span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span> +les bœufs, m'atteignit en pleine tête et me fit +rouler inanimé sur le sol. Je reçus encore +d'autres blessures et d'autres contusions, mais +je n'en eus connaissance que quand je sortis de +mon évanouissement et que je tentai de me +relever, sans pouvoir y parvenir.</p> + +<p>Les Indiens qui m'entouraient, voyant mes +mouvements convulsifs, se disposaient à y +mettre un terme en m'achevant, lorsque l'un +d'eux, jugeant sans doute, qu'un homme aussi +dur à mourir, ferait un utile esclave, s'opposa +à leur dessein. Cet homme après m'avoir complètement +dépouillé me lia les mains derrière +le dos, puis me plaça sur un cheval aussi nu +que moi-même et m'y assujettit étroitement +par les jambes.</p> + +<p>Alors commença pour moi un voyage +vraiment terrible, et je renouvelai à un +siècle et demi d'intervalle, à l'autre bout +du monde, la course épouvantable de Mazeppa. +La perte continuelle de mon sang +me livra à une succession d'agonies et de +faiblesses pendant lesquelles je me trouvai +balloté de côté et d'autre comme un +fardeau inerte, au galop d'un cheval sauvage<span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span> +qu'aiguillonnaient ses barbares maîtres.</p> + +<p>Combien dura ce supplice? je n'en sais +rien; tout ce que je me rappelle, c'est qu'à la +fin de chaque jour on me déposait à terre sans +me délier les mains; les Indiens craignant +sans doute de ma part, malgré le triste état +où je me trouvais, quelque tentative de fuite +ou de suicide. Pendant tout ce long voyage +qui me parut une éternité, je ne mangeai +quoi que ce fût, bien que les Indiens m'offrissent +de temps en temps des racines.</p> + +<p>Arrivé au camp de la horde, lieu de notre +destination, on enleva enfin les liens étroits +qui m'avaient torturé les pieds et les mains au +point qu'ils ne pouvaient m'être d'aucun usage. +Incapable de me mouvoir je restai étendu sur +la terre, au milieu de mes ravisseurs. Hommes, +femmes, enfants, tous me contemplaient +avec une curiosité farouche, sans qu'un seul +d'entre eux cherchât à me procurer le moindre +soulagement. Au récit de ma résistance sans +doute, que mon maître renouvelait à chacun, +des gestes menaçants m'étaient adressés.</p> + +<p>Le soir seulement de cette demi-journée de +poignantes émotions, on me présenta de la nourriture,<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span> +à laquelle je ne me sentis pas encore +la force de faire honneur; c'était de la viande +crue de cheval, principal aliment de ces nomades. +La nuit qui suivit, un monde de pensées +m'accabla. Dans mon insomnie, j'avais toujours +présente à la pensée, la mort de mon compagnon. +Je formais mille conjectures sur la +destinée que me réservaient les Indiens. La +plus grande probabilité me paraissait être +qu'ils me gardaient pour quelque solennel +supplice: cependant il n'en fut rien.</p> + +<p>Sans avoir la moindre pitié pour ma triste position +dont ils se riaient, ils me laissèrent pendant +plusieurs jours sans rien exiger de moi. +Je pus ainsi donner quelque repos à mon +corps brisé et voir l'état de mes nombreuses +blessures s'améliorer un peu, sans autre secours +que celui de la volonté divine et de l'application +que je fis de certaines herbes.</p> + +<p>Mais la nudité complète à laquelle j'étais condamné +ne tarda point à me devenir des plus sensibles. +A dormir sur la terre, sans abri, sans +couverture, mon malaise augmenta; je gagnai +des douleurs aiguës dans tous les membres. +Puis à son tour vint la faim, une faim voisine<span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span> +de la rage pendant laquelle je tentai vainement +de me nourrir d'herbes et de racines. Il fallut +me résigner à ne dévorer que de la chair +sanglante, comme le font les Indiens eux-mêmes; +mais chaque fois que j'achevais un si +répugnant repas, le cœur me manquait. Ce ne +fut qu'à la longue que je parvins à surmonter +l'horreur que ce genre de vie m'inspirait.</p> + +<p>Que de fois un morceau de chair crue à la +main, et réduit à disputer chaque bouchée de +cet effroyable mets aux chiens affamés qui +m'entouraient en s'entre-battant, je me suis +laissé aller à établir mentalement une comparaison +entre cet ignoble repas et la table élégamment +ornée, couverte de linge éblouissant, +de riches porcelaines et de brillants cristaux, +autour de laquelle nos heureux d'Europe, dégustant +avec insouciance les mets les plus +délicats et les vins les plus généreux, font assaut +de saillies spirituelles et de doux propos.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_41">[Pg 41]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</h2> +</div> + +<p class="center">En quelles mains j'étais tombé.</p> + + +<p>A l'époque où le soleil ne se couchait pas +sur les domaines des monarques espagnols, +les vastes plaines qui se déroulent entre +Buenos-Ayres et le détroit de Magellan, d'un +côté, et de l'autre, entre l'Atlantique et les +Andes jusqu'à Mendoza, était censé faire partie +de la vice-royauté de la Plata, bien que la +plupart des Nomades qui les occupaient fussent +alors, comme à présent, libres de tout +joug. Aujourd'hui une ligne fluctueuse, déterminée, +à l'est, par la Cordillière de Médanos +et le Rio-Salado, au nord, par le Rio-Quinto, +le Cerro Verde et le cours entier du Diamante +qu'elle remonte jusqu'au sein des Andes, +forme la limite commune de la Confédération<span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span> +Argentine et de la Pampa indépendante; au +sud du Rio Négro commence la Patagonie.</p> + +<p>Plus de trois ans de séjour forcé dans ces +régions m'ont mis à même d'y connaître trois +groupes distincts de population, dont chacune +correspond à une division naturelle du sol.</p> + +<p>Dans la zône de l'est, qui va du Rio Salado +au Rio Colorado, vivent les Pampéens proprement +dits, divisés en sept tribus. La région +boisée, qui s'étend entre le lac <i>Bévédèro</i> et le +<i>Courou-Lafquène</i>—lac Noir,—ainsi que le +long des cours d'eau qui remontent de ce +dernier lac jusqu'au Rio Diamante, est la terre +des <i>Mamouelches</i>—habitants des bois—qui +forment huit tribus importantes que les +Indiens désignent par les appellations de: +<i>Ranquel-tchets</i>, <i>Angneco-tchets</i>, <i>Catrulé-Mamouel-tchets</i>, +<i>Quinié-Quinié-Ouitrou-tchets</i>, +<i>Lonqueil-ouitrou-tchets</i>, <i>Renangne-Cochets</i>, +<i>Epougnam-tchets</i> et <i>Motchitoué-tchets</i>. Toutes +ces tribus sont également subdivisées et chacune +des subdivisions a son chef.</p> + +<p>Enfin du Rio Colorado, jusqu'au midi du +Rio Négro, fleuve étroit, mais profond, dont +le cours est plus long que celui du Rhin ou<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span> +de la Loire, j'ai compté neuf tribus de Patagons, +dont voici les noms:</p> + +<p>Les <i>Payou-tchets</i>, les <i>Puel-tchets</i>, les <i>Caillihé-tchets</i>, +les <i>Tchéouel-tchets</i>, les <i>Cangnecaoué-tchets</i>, +les <i>Tchao-tchets</i>, les <i>Ouili-tchets</i>, les +<i>Dilma-tchets</i>, et les <i>Yacanah-tchets</i>.</p> + +<p>Chacun sait que l'Amérique méridionale est +citée comme étant un pays, qui par la nature +de son climat, de son sol et de ses productions, +présente les plus grands contrastes; +mais on ne connaît que fort peu l'intérieur +des terres habitées par les Patagons.</p> + +<p>Quelques détails ne seront donc point ici +déplacés.</p> + +<p>Depuis Quéquène, notre point de départ, +jusqu'à la Sierra Ventana (<i>note</i> D), et très au +loin dans la direction sud-ouest que nous +avions tout d'abord été forcés de prendre, nous +parcourûmes mon compagnon et moi un sol +accidenté, le plus souvent d'une fertilité dont +on n'a aucune idée. Il était entrecoupé çà et +là par quelques torrents dont les eaux limpides, +vont, tout en se jouant avec rapidité sur un +fond rocheux et inégal, se perdre dans un lac +profond dont le niveau ne varie jamais, quelle<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span> +que soit l'affluence des cours d'eau qui s'y +jettent. Les Indiens nomment ce lac <i>Gualichulafquéne</i>—le +lac du Diable.</p> + +<p>Toute cette partie du désert américain jusqu'au +Rio-Colorado est d'un aspect des plus +flatteurs; exploitée par une nation active et +intelligente, cette contrée serait la source de +grandes richesses car le sol y est partout +noir et vierge et rendrait facilement au centuple +la semence qu'on y laisserait tomber. +Sous une épaisse et haute couche d'herbe, +à peine atteinte par le givre, il nous fut facile +de voir celle de l'année précédente qui ne +lui était vraiment inférieure que par sa couleur, +et sous cette dernière, une troisième +dont la décomposition n'était point encore +achevée. Nous trouvâmes dans ces endroits +une chasse abondante et variée, des <i>gamas</i>, +des <i>lamas</i>, des <i>Nandous</i>—autruche de la +Patagonie,—jusqu'à des perdrix de la plus +grande espèce et quantité de petits étangs +d'une eau douce et agréable.</p> + +<p>Jusqu'au Colorado, dans toute la direction +sud-ouest et sud, cette fertilité devient irrégulière +et diminue sensiblement; elle n'apparaît<span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span> +plus qu'entrecoupée par un sol tantôt +sablonneux, tantôt rocheux; ou bien encore, +le plus souvent, d'une nature salpêtrée et +couvert d'étangs salés et infects, d'une limpidité +trompeuse. Ces sortes d'étangs, fort +communs dans les parages nord, et nord-ouest, +sont dans le sud et le sud-ouest fort +souvent entremêlés à d'autres lacs salés, +généralement fort profonds, d'une grande +étendue, dont le niveau varie fréquemment +et dont les eaux sont chaudes en hiver et +glaciales durant l'été. Ces lacs donnent un +sel magnifique, dont les Indiens font d'amples +provisions, tant pour leur consommation +particulière que pour celle des autres tribus, +qui le leur achètent à vil prix.</p> + +<p>Les abords de ces lacs sont généralement +durant l'hiver entièrement dépourvus de +verdure; mais cependant leurs eaux bleues, +profondément emprisonnées entre des rives +d'une nature crayeuse, forment un contraste +admirable, et l'on se croirait presque transporté +par un beau temps au sein des mers +glaciales.</p> + +<p>Pendant l'été, au sommet des rives de ces<span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span> +lacs, se montrent quantité de broussailles +épaisses, que les Indiens nomment <i>Tchilpet</i> et +dont les feuilles leur sont d'un très-grand secours +pour soigner leurs bestiaux blessés; les +parties inférieures sont abondamment pourvues +d'une sorte de végétation composée de +petites tiges rondes et minces, terminées en +pointe, sans aucune feuille, dont la hauteur +ne dépasse point vingt-cinq centimètres. Cette +herbe est intérieurement conformée absolument +comme le jonc commun, mais sa grosseur +ne dépasse pas celle d'une aiguille à +tricoter. Les chevaux et les bœufs en mangent +quelquefois, mais sa dureté et son +âcreté la leur rend indigeste. Enfin, à une +assez grande distance, ce singulier assemblage +de fertilité et de stérilité cesse brusquement; +puis quelques montagnes de granit +noir, de formes peu variées, à l'aspect +sévère, infranchissables et isolées les unes +des autres complètent le bizarre tableau de +cette sauvage et silencieuse nature, tout à la +fois superbe et triste.</p> + +<p>Au-delà apparaissent les rives du Rio Colorado +qui sont fort accidentées vers sa<span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span> +source. Ce fleuve s'échappe d'un pays montagneux +et entrecoupé de profondes vallées +dans lesquelles circulent également d'autres +cours d'eau, sortant aussi du sein des Andes. +Les uns viennent de la direction ouest-nord-est, +les autres de celle ouest-sud-est, mais +ces divers affluents ne viennent grossir le +Colorado que beaucoup plus au loin. A l'endroit +où commence, pour ainsi dire, cette +vaste plaine émaillée de verdure qui s'étend +jusqu'à la côte orientale, et qu'habitent le +plus généralement les <i>Puelches</i> échelonnés +sur l'une et l'autre rive de ce fleuve, on +rencontre une grande quantité de <i>génériums-argentinus</i>, +dont la prodigieuse hauteur +masque leur <i>Roukahs</i>—maisons—à la vue +des voyageurs qui tombent ainsi entre leurs +mains sans s'en douter; ces herbes touffues, +servent aussi la plupart du temps, de repaires +aux pumas et aux jaguars épiant la <i>gama</i> au +passage.</p> + +<p>Au Rio-Colorado que j'avais déjà franchi +bien avant le commencement de ma douloureuse +captivité se rattache un de mes plus +saisissants souvenirs. Ce fut sur sa rive gauche<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span> +que nous éprouvâmes, mon compagnon et +moi, la seule joie qu'il nous fût permis de +goûter lors de notre triste et aventureuse pérégrination. +Cette joie, qui fut alors si grande +pour nous, pauvres voyageurs éprouvés +par la misère, la maladie et les privations +de toutes sortes, eut pour cause la rencontre +de quelques navets monstrueux et +exquis d'une aussi belle venue que s'ils eussent +été cultivés par la main d'un habile jardinier. +Tout en profitant de cette bonne +fortune dont nous rendîmes grâces au ciel, +nous nous perdîmes en conjectures sur la +manière dont avait pu croître ce légume, +dans des régions beaucoup plus froides que le +Chili, et tellement éloignées de tout peuple, +que sans nul doute, aucun être humain ne +les avait encore parcourues. Mais ce ne fut +que plus tard, lorsque je vécus au milieu +des Indiens, qu'il me fut facile de me rendre +compte de ce fait et que j'attribuai la +venue de ce légume à quelque excursion +faite par les sauvages, connaissant leur habitude +d'emporter pêle-mêle tout ce qu'ils +trouvent dans les fréquents pillages qu'ils effectuent<span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span> +chez les Hispanos-Américains quitte +à se débarrasser chemin faisant à leur retour +des choses qui leur sont inutiles ou inconnues. +Mais toutefois ce qui ne laissa pas que +de me sembler aussi surprenant que cette +trouvaille, ce fut l'impossibilité d'en retrouver +jamais d'autres, car j'eus maintes fois depuis +l'occasion de parcourir ces mêmes parages +avec les Indiens mes maîtres.</p> + +<p>Inutile de dire que la manière de vivre de +tous les nomades dont j'ai à entretenir le lecteur, +diffère en raison des nombreuses variétés +de la nature du sol et du climat. Les +uns résidant dans la portion septentrionale, +la plus tempérée des Pampas, sont à demi-vêtus +et se ressentent du voisinage des populations +Argentines, avec lesquelles ils sont +alternativement en paix ou en guerre. Les +autres, Patagons, fort éloignés de ces premiers, +n'ayant sous leurs yeux que le rivage de la +mer ou l'immensité de leurs steppes stériles, +vivent à l'état nomade dans toute sa rudesse +primitive.</p> + +<p>La tribu aux mains de laquelle le sort m'avait +livré était celle des <i>Poyuches</i> qui errent<span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span> +indifféremment sur l'une et l'autre rive du +Rio-Négro depuis le voisinage de l'île Pacheco, +jusqu'au pied des Cordillières, pays montagneux +et entrecoupé de profondes vallées. +Le genre de vie de ces Indiens, peu nombreux, +offre moins d'intérêt que celui des +Patagons Orientaux, et leur seul moyen d'existence +est la chasse au <i>guanaco</i>—lama sauvage,—aux +nandous et aux gamas. Bien que +leurs parages ne soient pas, comme on l'a +cru jusqu'alors, complètement arides, les +Poyuches ne possèdent que peu de bestiaux. +Leur petit nombre de chevaux et de bœufs +provient des échanges qu'ils font avec les +autres tribus au moyen de <i>Makounes turquets</i> +ou manteaux en cuir de guanaco qui sont généralement +fort appréciés par les indigènes et +par les Hispanos-Américains; mais comme ce +trafic n'a lieu que sur une très-petite échelle, +ils sont fort pauvres et ne peuvent que rarement +entreprendre les expéditions lointaines +auxquelles se livrent constamment les Puelches +et les Pampéens dont ils sont séparés par de +grandes distances. Leur intelligence est bornée, +leur caractère grave, leur physionomie<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span> +empreinte d'une férocité sauvage et d'une +hardiesse incroyable. Ils sont peu communicatifs, +mais doux et serviables entre eux. Ils +sont très-courageux et très-entreprenants dans +les rares combats auxquels ils ont occasion de +prendre part, mais des plus barbares envers +leurs ennemis, les chrétiens, qu'ils torturent +et tuent sans pitié.</p> + +<p>Leur type est approchant le même que +celui des Patagons orientaux; mais ils sont +généralement plus maigres et ont les pieds +moins bien faits parce qu'ils marchent beaucoup. +Ils ne s'occupent que de chasse; c'est +tout à la fois pour eux, un divertissement et +un moyen d'existence. Ils s'abritent sous des +tentes construites avec des cuirs de chevaux, +ou de veaux marins pêchés à la côte orientale +pendant l'été.</p> + +<p>Ces sortes d'habitations fort légères se composent +de quelques piquets de bois tortueux +plantés sur trois rangs: celui du milieu plus +élevé que les autres auxquels il se rallie par +des cordons de cuir qui en maintiennent +l'écartement, forme avec eux une sorte de +triangle semblable à celui d'une toiture. Des<span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span> +peaux artistement cousues ensemble avec +des fibres extraites de la viande, recouvrent +ce frêle échaudage et le solidifient par leur +tension opérée au moyen de petits piquets +d'ossements qui en fixent les extrémités au +sol. L'intérieur de ces maisons se divise en +deux parties exactement semblables, subdivisées +chacune en plusieurs petits compartiments +dans lesquels chaque indien dépose ce +qu'il a de plus précieux; le soir venu, quelques +cuirs de guanacos étendus sur le sol servent +de couche aux hommes et aux femmes +qui s'y endorment pêle-mêle après s'être dépouillés +de leurs mantes, leur unique vêtement, +dont ils se servent alors comme de +couvertures.</p> + +<p>La superstition de ces sauvages surpasse +l'imagination. Suivant eux le nord et le sud +leur sont défavorables: le nord est le point +où disparaissent à tout jamais les vivants +visités à l'improviste par les mauvais esprits +venant du sud. Ils ont une très-grande peur +de la mort et prétendent que le seul moyen de +veiller à la prolongation de leur existence, est +de s'endormir la tête soit à l'est ou à l'ouest.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span></p> + +<p>Quoique les régions habitées par ces Indiens +soient pour la plupart du temps très-froides, +ils vont se baigner le matin avant +l'aube, quelle que soit la saison, sans distinction +de sexe ni d'âge. Cet usage, auquel force +fut de me soumettre, contribue puissamment +je présume, à les sauvegarder de toutes +maladies, et je suis convaincu que c'est +grâce à ces bains fréquents qu'il m'a été +possible de conserver la santé dont je jouis +encore. A voir les Indiens, couverts de vermine, +il serait difficile de croire à leurs fréquentes +ablutions; mais en ma qualité de +témoin oculaire, il m'appartient, je crois, de +réhabiliter les Patagons Orientaux, jusqu'ici +taxés de la plus grande malpropreté.</p> + +<p>C'est généralement après leur bain matinal, +que les Indiens possesseurs de quelques troupeaux, +montent à cheval pour s'élancer sur +leurs traces et les ramener dans le voisinage +de leurs tentes. Cependant, lorsque le temps +est mauvais, ils délaissent momentanément +cette occupation, et restent confinés dans leur +intérieur, pendant toute la durée du mauvais +temps, sans même songer à manger. En<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span> +vérité, j'ai été fort souvent étonné de la facilité +avec laquelle ces êtres gloutons et voraces +se passaient ainsi d'aliments pendant +tout une journée, tandis, que sans murmurer, +ils restaient étendus sur le sol inondé +de leurs <i>Roukahs</i>, retenus par la crainte; car +le mauvais temps dans ces régions prête vraiment +à la frayeur. C'est un mélange de pluie +torrentielle, de foudroyants éclairs et d'éclats +de tonnerre qui se répercutent à l'infini; +à tout cela s'ajoute le terrible souffle du +Pampéro, vent glacial qui venant des profondeurs +de la Patagonie, souffle en mugissant, +d'une seule haleine, souvent pendant plusieurs +heures consécutives, brisant, culbutant +tout, et déracinant même jusqu'aux moindres +herbes qui se trouvent sur son passage.</p> + +<p>La grande superstition qui caractérise les +Indiens, semble encore augmenter toutes +les fois que quelque phénomène s'opère sous +leurs yeux; ils s'imaginent alors que ses +causes se rattachent à leur conduite, et, +selon la nature de ce phénomène, ils éprouvent +tour à tour de la joie ou de la crainte. +L'orage, par exemple, paralyse toutes leurs<span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span> +facultés, et leur inspire une grande frayeur; +il semblerait, qu'à leur insu, leurs consciences +sont tourmentées et qu'elles redoutent la +colère divine, car ils n'osent se hasarder à +envisager le ciel courroucé. Ils se blottissent +les uns contre les autres, la figure cachée +entre les mains, sans tenter de retenir pour +s'abriter, les quelques cuirs de leurs <i>roukahs</i> +arrachés par le vent.</p> + +<p>A peine s'était-il écoulé quelques mois depuis +que de l'Européen il ne restait plus en moi +que l'esprit et le cœur, lorsque je fus vendu à +des <i>Puelches</i> visiteurs, qui donnèrent à mes +maîtres, aussi avides que pauvres, un bœuf, +un cheval et les portraits de ma famille. Ce +marché leur parut tellement avantageux, que +bien qu'il m'eût été impossible de leur rendre +quelques services, ils ne se firent cependant +pas faute de vanter aux nouveaux venus, mes +bonnes qualités connues ou inconnues. Ceux-ci +persuadés qu'ils avaient fait une excellente +emplète, grimacèrent un sourire de satisfaction, +qui m'eût certes fort diverti dans toute +autre circonstance, car il ne servit qu'à les +enlaidir encore.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span></p> + +<p>Je ne songeai nullement à regretter les +Poyuches, car le peu de temps que je venais +de passer parmi eux suffisait pour m'en +donner une triste opinion. Leurs femmes +cependant sont assez actives et elles font +preuve de beaucoup d'habileté dans la confection +des vêtements. Quant aux hommes, +en dehors de la chasse, où ils se montrent +fort adroits et féroces, ils vivent dans la +plus grande paresse. Ils sont d'une gourmandise +et d'une voracité incroyables, et fort +malpropres. Cependant ils déploient beaucoup +de minutie dans l'art de parer leurs têtes +hideuses; graissant leurs cheveux avec de la +graisse de jument ou de cheval, s'épilant les +sourcils et la barbe et s'enduisant la figure +de couleurs volcaniques, ils possèdent, comme +tous les Indiens, des petits sacs en cuir renfermant +les couleurs nécessaires à leur tatouage +et qu'ils portent toujours avec eux.</p> + +<p>Les Poyuches donnent le nom de <i>Melly-roumey-co</i>—quatre +petites rivières—à la +source du Rio-Négro parce qu'il reçoit, dès +sa sortie des Cordillières quatre affluents; +mais plus au loin, lorsque ce fleuve reparaît<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span> +après avoir traversé le lac des Tigres—<i>Naouals-Lafquen</i>—ils +l'appellent, ainsi +que nous, <i>Courou-roumey-co</i>—Rivière-Noire—en +raison de l'aspect que lui donne +sa profondeur et son étroitesse. Son cours +violent est fort tortueux tant qu'il parcourt +un pays accidenté, mais souvent régulier +dans la plaine où ses rives escarpées sont +parfois fertiles. Les eaux rapides de ce fleuve +n'offrent aux Indiens de passage sûr que vers +leur source, cependant ils le traversent fréquemment +en quelqu'endroit que ce soit en +s'aidant de quelques bottes de jonc sur lesquelles +ils se cramponnent à l'aide des mains +et en nageant seulement des pieds.</p> + +<p>On trouve encore campées sur les bords du +Rio-Négro, plusieurs tribus au nombre desquelles +figure celle des Puelches, une des plus +importantes comme nombre ainsi que par ses +rapports continuels avec toutes les autres +peuplades, aussi bien avec celles de l'extrême +pointe de Magellan qu'avec les Mamuelches +situées dans le voisinage de <i>Mendoza</i> au nord-ouest +de la Pampa.</p> + +<p>C'est, on se le rappelle, entre les mains<span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span> +d'Indiens de cette tribu que je fus remis par +les Poyuches. Je demeurai pendant six mois +consécutifs dans cette importante peuplade +qu'il m'a été facile d'étudier et de comparer +avec les autres tribus Patagones de la partie +orientale dont les navigateurs ont tant parlé.</p> + +<p>Dès mon installation chez eux je me flattais +d'être mieux traité que par les Poyuches; +mais à peine s'était-il écoulé quelques jours +depuis que j'étais en leur possession que +reconnaissant l'impossibilité où j'étais de +leur rendre aucun service, vu mon ignorance +à manier un cheval, ils me brutalisèrent +cruellement en proférant des injures. C'est +ainsi que les mots: <i>Théoa-ouignecaë</i>—chien +de chrétien,—<i>Ouésah-Ouignecaë</i>,—mauvais +chrétien,—furent les premiers dont +je compris la signification. J'essayai plusieurs +fois de me faire comprendre et je leur +demandai quels motifs pouvaient les conduire +à me traiter de la sorte; pour toute réponse +ils me rudoyèrent avec plus de force. A +la suite d'une de ces déceptions, mon chagrin +fut tel que considérant comme à tout jamais +perdues pour moi et la famille et la patrie,<span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span> +je ne pus retenir quelques larmes amères. +Les Indiens s'en aperçurent et leur fureur ne +connut plus de bornes; ils me battirent tellement +que je crus qu'ils allaient me donner +la mort, ainsi qu'ils m'en menaçaient.</p> + +<p>Depuis lors, je parvins à leur dissimuler +ma douleur, sous un continuel et mensonger +sourire, auquel ils se laissèrent prendre. Déployant +toute la bonne volonté et toute l'adresse +dont j'étais capable, je fis de rapides +progrès dans l'art de l'équitation et dans +la connaissance de leur langage sur lesquels +je fondais des espérances de fuite. J'appris +également vite à me servir du lazzo, de +la boléadora—<i>locayo</i>—qui jouent un si grand +rôle dans leur existence et qui sont vraiment +indispensables à tous ceux qui se hasardent +dans le désert américain.</p> + +<p>Dans cette tribu je remarquai que la stature +des hommes est assez haute, et qu'elle n'est +pas inférieure à celle des Patagons. Les Puelches +sont bien faits et bien proportionnés des +membres; leur figure a une expression de +fierté que ne dément point leur manière +d'être. Ils sont nomades par goût et non par<span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span> +nécessité, car la nature de leurs parages est +généralement d'une grande fertilité. Leurs +principales passions sont la chasse et l'ivrognerie. +Leurs idées religieuses, ainsi que celles +de toutes les autres tribus, se bornent à l'admission +de deux dieux; celui du bien et celui +du mal. Ils se livrent fréquemment au pillage +des fermes dont ils tirent un grand nombre +de chevaux et de bœufs; leur nourriture +consiste en viande de cheval, d'autruches ou +de gamas produit de leurs chasses; les +morceaux de choix qu'ils mangent sont le +foie, les poumons, et les rognons crus, saucés +dans du sang chaud ou caillé préalablement +salé, car ils connaissent l'usage de ce condiment. +Les tentes des Puelches sont plus régulières +et plus spacieuses que celles des +Poyuches; souvent en y plongeant les yeux +je reconnus des objets de ménage ou des vêtements +conquis au prix du sang de quelque +malheureux Hispano-américain. Les Indiens +dont l'habitude était d'épier mes moindres +mouvements n'étaient point sans saisir le +coup d'œil, quelque rapide qu'il fût, que je +lançais à la dérobée sur ces objets; ils les<span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span> +faisaient alors cacher aussitôt dans la crainte +que je n'eusse la pensée de me les approprier; +puis ils me criaient: <i>Ouakoune-tchipato +émy ouésah-ouignecaé</i>—sors bien +vite dehors vilain chrétien: soit—<i>Ouakoune-mouleta-émy +véécah metène</i>—que tu sois +dehors, c'est assez bon pour toi.—En effet, +il est à croire qu'ils pensaient sérieusement +de la sorte, car qu'il fît chaud ou froid, +je n'eus jamais d'autre lit que le sol quel qu'il +fût, ni d'autre abri que le ciel.</p> + +<p>A part leur barbare cruauté, ces Indiens, +ne laissent pas que d'être industrieux et intelligents. +Les harnachements de leurs chevaux +composés d'une bride, d'une selle et d'étriers +sont de curieux échantillons de leur industrie; +ils sont pour la plupart tressés avec +une si grande perfection qu'on serait vraiment +peu disposé à croire que ce sont eux qui les +font.</p> + +<p>C'est simplement en se servant de +très-mauvais couteaux qu'ils découpent avec +une adresse et une dextérité sans égale, +dans les cuirs tendres de jeunes chevaux +préalablement pelés avec un bâton bizauté et<span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span> +de la cendre, les fines lannières destinées à cette +fabrication. Leurs selles sont fabriquées de +roseaux recouverts de cuirs assouplis, quelques-unes +sont en bois, semblables à deux +dossiers de chaises assemblés à chaque extrémité +par des triangles. Deux trous ménagés à +l'avant servent à suspendre des étriers en bois +de forme triangulaire, dont la plus grande +ouverture permet tout au plus d'y engager +trois doigts. Quelques cuirs placés entre la +selle et le dos du cheval, le préservent de +toutes blessures sous la pression exagérée de la +sangle. Ces mêmes cuirs leur servent de lits +en voyage. Leurs lazzos ont pour le moins une +trentaine de pieds de longueur; ils sont découpés +d'une seule pièce dans la peau d'un +bœuf, ou bien tressés. Les Indiens ont coutume +d'en fixer l'une des extrémités à la sangle +de leur cheval et de l'enrouler dans leur main +gauche en forme de cerceau. Le bout se termine +en une boucle à nœud coulant à laquelle +ils donnent plus ou moins d'ouverture, selon +le genre et la grosseur de l'animal qu'ils veulent +prendre. Ils le lancent de la main droite +après l'avoir tourné plusieurs fois au-dessus<span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span> +de leur tête avec cette même main en ayant +soin de maintenir ouvert le nœud coulant. +Comme on le voit ces lazzos sont bien différents +de ce qu'on les a dits être et ne ressemblent +nullement à ceux que l'on a vu employer +par les Russes dans des guerres à tout jamais +mémorables pour notre belle patrie. Les éperons +dont se servent les sauvages sont composés +de deux petits morceaux de bois +armés chacun d'une pointe de métal ou d'ossement +et fort longue qui tient lieu de molette. +Fixés aux pieds, chacun de ces aiguillons +se trouve l'un d'un côté, l'autre de l'autre. +Les Indiens, quoique exercés à s'en servir, +ensanglantent généralement leurs montures +qu'ils font courir très-vite.</p> + +<p>Ces chevaux en général sont moyens et +bien faits, assez faciles à dompter, et presque +infatigables. J'ai vu souvent ces animaux +qui ne le cèdent en rien aux plus beaux +andalous, galoper pendant tout un jour et +toute une nuit sans prendre autre chose que +de l'eau. Les Indiens s'y prennent d'une manière +fort brutale pour les dompter: une fois +pris au lazzo, ils les renversent sur le sol pour<span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span> +leur lier les pieds ensemble afin de pouvoir +leur passer sans difficulté dans la bouche une +courroie qu'ils attachent fortement au-dessous +de la lèvre inférieure après leur avoir préalablement +écorché les gencives et les lèvres afin +de les rendre plus obéissants à la pression de +ce mors trop souple. Ils leur apposent ensuite +une selle et les font relever en les maintenant +à deux, l'un par les naseaux et une oreille, +l'autre à l'arrière-train par un nœud coulant +qui leur retient les deux jambes; alors le +dompteur armé d'une large lannière de cuir +cru—<i>trupouet</i>,—sorte de cravache très-dure +et fort pesante terminée par un morceau +de bois destiné à frapper tantôt les flancs +tantôt la tête de son cheval, s'élance lestement +sur l'animal. Au signal donné, les aides +rendent, avec un parfait ensemble de mouvement, +la liberté au coursier qui part le plus +souvent comme un trait, non sans avoir lancé +bon nombre de ruades et s'être effacé de côté +et d'autre. Quelques-uns résistent aux prodigieux +efforts que font leurs cavaliers pour leur +faire tourner la tête à droite ou à gauche et se +roulent avec eux; mais en général, quelle que<span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span> +soit leur fougueuse résistance au premier +abord, en deux ou trois jours, ils sont suffisamment +doux pour être montés à poil.</p> + +<p>C'est à deux ans et demi environ que les +Indiens les domptent de la sorte et qu'ils les +soumettent à une épreuve, afin d'apprécier +leur vitesse; ils leur font franchir, tout d'une +haleine un espace déterminé; ceux qui n'atteignent +point le but avec facilité sont jugés +impropres au service et impitoyablement +condamnés à être mangés.</p> + +<p>Les Puelches habitent les parages situés +entre le Rio-Négro et le Rio-Colorado que +rarement ils franchissent. Le côté oriental se +compose de plaines fertiles où se trouvent +nombre d'étangs poissonneux dont les eaux +sont excellentes. Le côté occidental n'est pas +moins fertile; il est très-montagneux et arrosé +par de nombreux torrents qui grossissent le +Colorado. Il s'y trouve également une grande +quantité d'étangs salins et infects comme dans +tous les parages stériles de l'Amérique méridionale +et quelques algarobes tortueux et de +chétive apparence.</p> + +<p>Les Puelches ayant des rapports continuels<span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span> +avec les Indiens de toutes les tribus sans exception +sont les plus aptes à donner des +renseignements concernant l'immense territoire +occupé par tous leurs nomades compagnons, +dispersés depuis le détroit de Magellan +jusqu'à Mendoza; car il leur arrive aussi +très-fréquemment d'aller jusque dans ce +pays. Ils sont généralement très-visiteurs, +ce qui donne toujours un surcroît d'occupations +aux femmes qui se trouvent dans +l'obligation de donner à manger à tous. +Les arrivants sont salués par les femmes et +les enfants. Le chef de la famille ne remplit +cette civilité que lorsqu'ils se sont assis et +qu'ils ont bu quelques gorgées d'eau. Le salut +échangé de part et d'autre, c'est au milieu +du plus profond silence de la femme et des +enfants que les hôtes, exposent chacun à leur +tour, le but de leur visite dans un long discours +qui n'est exempt ni de courtoisie, ni +même d'une certaine poésie dont on les +croirait incapables. Leur langage est guttural +et chantonné. Le maître du logis après avoir +écouté religieusement tous ses hôtes leur +répond fort longuement aussi, puis il termine<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span> +en leur adressant ses remercîments +d'avoir bien voulu le visiter; et sans ajouter +un mot de plus, il les laisse faire honneur +au repas que les femmes leur servent avec +empressement. Ce repas se compose généralement +de rognons et de poumons crus coupés +par morceaux et mis dans de petites sibilles +de bois pleines de sang caillé mêlé de sel. +Quand les convives se sont bien repus la +conversation s'engage de nouveau sur un +ton familier, fort différent du premier, car +ils ne chantonnent plus. C'est le moment où +les enfants envieux de faire aussi quelques +amitiés aux hôtes de leur père, viennent à +l'envi se grouper étroitement autour d'eux. +Ceux-ci en forme de caresses s'emparent de +leurs jeunes têtes, y cherchent les nombreux +insectes qui y fourmillent, pour les manger; +comme remercîment la réciprocité est de +rigueur.</p> + +<p>Fort rarement les hommes adressent la +parole aux femmes que l'usage leur défend +même de regarder en face, à moins qu'elles +ne soient leurs parentes, leurs belles-mères +excepté.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span></p> + +<p>Tout visiteur reçoit une ample hospitalité +et peut co-habiter chez ses hôtes un temps +illimité pendant la durée duquel il sera toujours +l'objet des plus grandes prévenances. +Lorsque l'heure du repos approche le plus +grand silence se fait de tous côtés, les hôtes +s'absentent quelques minutes pendant lesquelles +le maître du logis leur fait préparer +à la hâte un coucher composé de tout ce +qu'il a de plus précieux en cuirs dans son +Roukah.</p> + +<p>Une fois le soleil couché, le voyageur, si +voisin qu'il soit de sa destination, ne peut, +sans enfreindre les règles de la bienséance, se +présenter devant une tente; aussi attend-il +pour cela le retour de l'aurore. Seuls, les +porteurs d'ordres des caciques sont en dehors +de cette étiquette.</p> + +<p>Les femmes se reçoivent entre elles: elles +se font mille agaceries, alors même qu'elles +seraient ennemies jurées. Leur conversation +a lieu presqu'à voix basse, tout en s'épilant +les sourcils ou en se peignant réciproquement +la figure. Le cérémonial ne s'oppose nullement +à ce qu'elles accompagnent la maîtresse<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span> +du logis quand ses occupations l'appellent au +dehors; aussi les voit-on presque toujours +allant et venant. Les hommes ne jouissent +point de cette prérogative, car à moins qu'il +ne s'agisse de chasse, tels on les voit s'asseoir +à leur arrivée, tels ils sont obligés de rester +jusqu'à leur départ.</p> + +<p>Les visiteurs ne manquaient jamais d'entretenir +leur hôte à mon sujet ce qui le flattait +extrêmement. Dans ces moments-là il +feignait même d'avoir pour moi quelque +amitié, il me faisait manger avec lui, mais en +homme qui sait son métier j'avais l'air d'être +la dupe de toutes ses cajoleries. Je vis ainsi +tour à tour les Indiens de toutes les tribus +Patagones. J'étais pour eux une rare curiosité; +j'en jugeai par la manière dont ils me +contemplaient, et par la surprise de trouver +en moi—<i>laftra-ouignecaë</i>,—petit chrétien, +des facultés semblables aux leurs.</p> + +<p>Je vis ensuite les <i>Tchéouelches</i>, race de nomades +des plus arriérés et des plus pauvres +dont les mœurs sont des plus primitives. Leur +langage, ainsi que leur personne, a quelque +chose de féroce; ils articulent des sons excessivement<span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span> +gutturaux qu'au premier abord on +croirait être une langue différente de celle +des autres Patagons; cependant en prêtant +bien l'oreille, il me fut facile de les comprendre. +La blancheur de mon corps parut +les préoccuper beaucoup, ainsi que la couleur +de mes cheveux déjà très-grands et rougis +par l'action du soleil. Ils témoignèrent le désir +de m'entendre prononcer quelques mots de +français qui furent un sujet d'hilarité générale.</p> + +<p>Ces Indiens sont d'une stature un peu +inférieure à celle des Patagons orientaux et +des Puelches; ils ne sont pas moins remarquables +par la régularité de leurs formes. Ils +ont les épaules fort larges et bien effacées, la +poitrine très-bombée, les bras et les jambes +de moyenne grosseur, les pieds fort larges et +plats. Leur tête est grosse, leur front découvert +et proéminant: les pommettes sont +fort saillantes, la figure plate, le menton un +peu avançant, la bouche grande, généralement +entr'ouverte, les yeux sont noirs, +fort grands et horizontaux, ils ont une +expression de féroce égarement. Un nez souvent<span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span> +recourbé, long et mince, aux narines +bridées, leur donne un faux air d'oiseaux de +proie. Leurs lèvres sont un peu épaisses; +leurs oreilles grandes et allongées par de +grossiers ornements de leur fabrication qui +leur tombent sur les épaules. Ils portent +généralement leur chevelure enroulée sur le +sommet de la tête, de même que les indigènes +du Paraguay. Ils se servent d'arcs et de +flèches, et manient fort bien la fronde,—<i>oui-trou-courah-ouëy</i>—le +lazzo, et la boleadora—<i>locayo</i>—sorte +de jeux de boules au nombre de +trois, fixées à des lannières de cuir d'égale +longueur, et généralement en pierre dure ou +en une sorte de granit fort commun dans leurs +parages. Ils s'en servent fort habilement, et atteignent +à une grande distance les lamas sauvages—<i>guanacos</i>—dont +ils font la chasse à pied.</p> + +<p>Aucun de ces Indiens ne possède de chevaux. +Les plus jeunes s'élancent à la poursuite +du gibier et se bornent à le tuer, +laissant aux femmes et aux vieillards le +soin de le dépouiller et de le transporter +sur leurs épaules tandis qu'ils poursuivent +leur chasse. Ils ont aussi pour coutume de<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span> +s'épiler toutes les parties du corps; mais peu +préoccupés d'idées de coquetterie, ils se contentent +de se peindre grossièrement le visage. +Ils sont des plus agiles à la course et presqu'infatigables. +J'en ai vu courir fort vite +pendant plusieurs heures de suite sans en +éprouver aucune fatigue.</p> + +<p>Ces Indiens sont fort sobres comparativement +à la majorité des autres Patagons et malgré +le grand exercice qu'ils se donnent dans +leurs chasses. Il est à peu près inutile d'ajouter, +ainsi qu'on le pense bien, que leurs repas se +composent spécialement de viande crue, de +racines ou bien encore de veau marin, car +ils se livrent également à des pêches de +plusieurs jours durant l'été. Leurs parages +sont stériles et s'étendent jusqu'à plus de deux +cents lieues de la limite sud du Rio-Negro. +L'hiver ils se rapprochent sensiblement des +contreforts des Andes qui leur offrent un abri +plus sûr contre les intempéries et ils y trouvent +quantité d'arbrisseaux, éléments d'un +bon feu.</p> + +<p>Leurs vêtements se composent d'une sorte +de chemise à manches courtes, faite de six<span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span> +cuirs de veaux marins superposés et doublés +d'une peau de lama parfaitement assouplie +dont ils juxtaposent la chaude fourrure +sur leur corps. Ce costume est généralement +apprêté sur les reins et enjolivé +extérieurement de dessins bizarres qui en +rendent l'aspect grotesque. Dans les combats +ces vêtements leur tiennent lieu de cuirasses; +ils y ajoutent une sorte de coiffure plate et +ronde, formée de deux cuirs épais cousus ensemble +et solidement fixée au-dessous du +menton. La liberté, dont les Indiens jouissent +entre eux est excessive; on peut en juger: dans +les autres tribus, si un visiteur a faim, il +se garde bien de le donner à penser à ses +hôtes qui, du reste, ne se font pas faute de +lui offrir plus d'aliments qu'il n'en prendra, +tandis que le Tchéouelche, s'il se sent besoin, +n'est retenu par aucune étiquette. Il entre +dans le premier Roukah venu, en ranime +le foyer et s'empare sans mot dire d'un morceau +de viande qu'il fait rôtir ou mange cru +selon son bon plaisir; après quoi il s'en va +aussi muet qu'il est entré, sans s'inquiéter de +la présence du chef de la case, qui de son<span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span> +côté le regarde faire avec autant d'indifférence +que s'il était habitué à le voir.</p> + +<p>Les Tchéouelches paraissent être encore +moins accessibles à la souffrance que les +autres nomades. Ils pansent eux-mêmes avec +le plus grand sang-froid leurs blessures, +même les plus graves, sans jamais faire entendre +aucune plainte. Les femmes s'occupent +des soins du ménage et aident les hommes +dans la fabrication des <i>makounes turquets</i>—manteaux +de cuir—et des <i>kiliankous</i>—tapis—différant +seulement les uns des autres par la +grandeur. Ces objets sont faits de cuirs de +guanacos et de mouffettes <i>sanu</i> que les femmes +enduisent de foie mâché et qu'elles tannent +ensuite à la main en les frottant vigoureusement. +Cette opération terminée, elles +assemblent artistement ces divers cuirs en +supprimant toutes leurs parties défectueuses +et les cousent très-finement avec des fibres +extraites de la viande. Ce travail dure quelquefois +plusieurs mois entiers; c'est toute une +œuvre de patience. Quand il est terminé, les +Indiens détirent les peaux en tous sens et +aplatissent les coutures au moyen d'une<span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span> +pierre graveleuse qui leur sert en même +temps à frotter toute la pièce afin de l'assouplir +complètement; ils procèdent ensuite à +l'ornementation du cuir sur lequel ils tracent +à l'aide de rouge et de noir des dessins bizarres +et capricieux dont ils couvrent toutes +les coutures. Ces manteaux, généralement +recherchés par les Indiens Puelches, Patagons +et Pampas, ne sont pas moins fort appréciés +des Espagnols. Les Tchéouelches, les Poyuches +et les Patagons qui passent la majeure +partie de l'année revêtus de ces sortes de vêtements +peuvent s'exposer aux froids les plus +intenses sans en ressentir les atteintes.</p> + +<p>Ainsi que l'avaient déjà fait les Poyuches, +les Puelches me vendirent par esprit de spéculation +à des Patagons orientaux qui se promirent +bien d'agir de la même façon à mon +égard. Cette succession de nouveaux maîtres +était loin de m'être agréable, et le plus souvent, +je perdais au change. Cependant cette +fois j'éprouvai moins de répugnance, mes +nouveaux maîtres me paraissaient avoir +quelque chose de plus humain dans leur +allure. Ils me semblèrent d'une stature approchant<span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span> +de six pieds; leur type me parut peu +différent de celui des Puelches. Je trouvai +leur buste peut-être un peu plus long, comparativement +à leur taille; et certainement que +vus à cheval, on peut aisément les croire plus +grands qu'ils ne le sont en réalité. Leurs +membres sont bien proportionnés; leur tête +est grosse, presque carrée, leur crâne aplati, +leur front fort bombé, et leur menton avançant, +ce qui avec leur nez long et mince leur +fait un singulier profil. Ils ont les pommettes +fort saillantes, les yeux un peu horizontaux; +mais la manière dont ils s'épilent les sourcils +et dont ils se peignent en noir l'orifice des +paupières inférieures n'a pas peu contribué à +faire croire qu'ils les ont tout-à-fait horizontaux.</p> + +<p>Ils ont la bouche grande, les lèvres un peu +grosses, mais moins que celles des Tchéouelches, +leurs dents sont petites, bien rangées, et +d'une blancheur éclatante que la couleur brune +de leur peau fait encore ressortir. Ils ont les +épaules fort larges et bien effacées, la poitrine +régulière, les seins très-accentués. Leurs +mains et leurs pieds sont petits, comparativement<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span> +à leur taille, et garnis d'ongles +gracieusement enracinés qu'ils portent fort +longs.</p> + +<p>J'ai continuellement été à même de juger +de la force des Patagons, et, témoin de leurs +nombreux exercices, je puis affirmer, sans +être taxé d'exagération, qu'elle surpasse de +beaucoup celle des Européens. J'ai vu ces +hommes saisir habilement au lazzo un cheval +indompté, l'arrêter ainsi subitement dans sa +course effrénée, résister seuls au choc terrible +de l'animal en s'arc-boutant et le maintenir +ainsi jusqu'au moment où par suite de +strangulation il roulait sur le sol; mais +je n'ai jamais remarqué dans ces sortes +d'exercices que leurs muscles fussent plus apparents +que dans leur état normal. On ne +saurait, il me semble, mettre sur le compte +de l'adresse un pareil résultat. D'ailleurs, l'organisation +physique des Indiens est de beaucoup +supérieure à celle des hommes civilisés; +ils supportent avec la plus grande facilité les +fatigues et les privations prolongées, pendant +des voyages de deux et trois mois qu'ils font +presque sans se reposer, galopant jour et<span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span> +nuit. Lorsqu'ils vont piller à quatre et cinq +cents lieues, en plus des vingt à trente chevaux +de choix qu'ils emmènent chacun, ils +ne se munissent guère que de lazzos, de lances +et de boléadoras dont ils se servent, tant +pour se procurer les moyens d'existence que +pour combattre. A peine si quelques-uns, +les plus gourmands seulement, mettent entre +les cuirs qui leur tiennent lieu de selles un +peu d'<i>angnime-hilo</i>—viande découpée en +feuilles minces, salée et séchée au soleil—qu'ils +mangent avec de la <i>yéouine</i>—mélange +de graisse de cheval et de bœuf.—Les plus +pauvres emportent seulement un <i>chassi-cofquet</i>, +sorte de pain de sel cuit dans la cendre +de fiente après avoir été moulu et pétri +avec des herbes odoriférantes, et qu'ils se +passent de temps à autre pour le lécher +seulement, lorsque la faim ou la soif se font +trop sentir.</p> + +<p>Le retour de ces expéditions n'a point lieu +en masse, ainsi que le départ. Leur intérêt +les oblige à se distancer de beaucoup les uns +des autres afin de pouvoir conserver le même +nombre d'animaux; car il arriverait fréquemment<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span> +que quelques-uns échapperaient à leur +surveillance et iraient grossir le butin de +leurs compagnons qui se refuseraient à les +leur rendre. Il n'y a que les paresseux ou ceux +qui succombent sous le poids de la fatigue +qui soient exposés à perdre leur butin; mais +ces cas sont rares, car leur activité et leur avarice +sont telles, que même longtemps après +leur retour au sein de leurs foyers respectifs, +ils surveillent encore assidûment de jour et +de nuit leurs troupeaux.—Sont exempts de +ce surcroît de fatigue, ceux-là seulement qui +ont de la famille, ou qui consentent à payer +généreusement un de leurs voisins pour exercer +cette surveillance. Les femmes même +entreprennent ce genre d'occupation et elles +obtiennent généralement une rétribution beaucoup +plus forte que les hommes.</p> + +<p>Lorsqu'un animal vient à se perdre les Indiens +font d'actives recherches dans toutes +les directions, et ils sont si habiles que presque +toujours ils le ramènent. Quelle que soit +la nature du terrain, couvert d'une épaisse +couche de verdure ou de la stérilité la plus +complète, fût-il même fangeux, ils reconnaissent<span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span> +les traces de son passage au premier coup-d'œil +aussi bien que dans un grand nombre +d'empreintes d'animaux de même espèce. Ils +sont doués d'une telle sagacité, que dans leurs +explorations ils reconnaissent le passage des +troupeaux des chrétiens sur les traces desquels +ils s'élancent aussitôt.</p> + +<p>Les tribus Patagones les plus importantes +sont au nombre de neuf. Elles ont à leur tête +des caciques de premier ordre, dont le pouvoir +s'étend jusqu'aux moindres sous-tribus +dont les noms varient à l'infini. Parmi ces +dernières qui sont échelonnées sur le Rio-Négro +je puis en citer plusieurs qui par leurs +rapports avec les Hispanos-Américains sont +devenues célèbres; elles sont, à vrai dire, fort +affaiblies de nos jours et ne sauraient présenter +d'autre intérêt que celui de leur passé.</p> + +<p>La première est celle des <i>Toluchets</i> qui +parcourt l'espace compris entre le Rio-Négro +(limite sud), le lac Rozas et le territoire des +Poyuches, mes premiers maîtres, jusqu'à une +distance de cent lieues pour le moins, dans la +direction sud-ouest où commence celle des +<i>Tchétchéhets</i> avec laquelle elle fut alliée pendant<span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span> +fort longtemps. Ces deux tribus eurent +des relations avec les premiers Espagnols qui +fondèrent le village de Carmen ou de Patagones, +dont elles firent la prospérité pendant +un certain temps. Mais bientôt Carmen, peuplé +de gauchos expatriés pour crimes qui +se lassèrent de la vie paisible à laquelle on les +avait astreints, vit tout-à-coup son importance +diminuer. Désireux de reprendre le cours de +leur vie aventureuse, les Gauchos abandonnèrent +la colonie pour aller chez les Indiens +même échanger leurs produits contre des bestiaux. +Il en résulta que ces derniers bientôt +dépourvus de leur bétail et voulant s'en procurer +d'autre, firent, dans les provinces de +Buenos-Ayres de fréquentes razzias qui leur +attirèrent de sanglantes répressions dont ils +se vengèrent sur la colonie du Carmen qu'ils +dévastèrent et détruisirent à plusieurs reprises. +On vit donc ainsi, tour à tour, ce port s'enrichir +aux dépens des <i>estanceros</i> ou fermiers +des provinces argentines et ruiné par les Indiens +<i>CalliHétchets</i> ou non parleurs, ainsi +nommés par les autres Indiens, à cause du +caractère fantasque et silencieux qu'ils ont<span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span> +pris depuis leur décadence, qui date de la +mort de plusieurs chefs considérés par eux +comme invincibles.</p> + +<p>Ces Indiens ont l'air dur et féroce, quelquefois +soucieux. Ils ne parlent qu'avec nonchalance, +et par monosyllabes; leur seule +occupation est la chasse à laquelle ils se +livrent d'un bout de l'année à l'autre. Ils +paraissent peu intelligents, et ils sont d'une +telle paresse, qu'ils ne se donnent même pas la +peine de tresser leurs harnais qui sont des +plus grossiers. Cependant cette paresse, remarquable +aussi chez leurs femmes, ne les empêche +pas d'être excessivement ambitieux et +portés vers la coquetterie. Ils ont acquis en +partie les vices des Américains, et l'on peut +dire que l'orgueil et l'ivrognerie ne sont pas +les moindres de ceux qu'ils professent.</p> + +<p>Enfin, la troisième tribu, celle des <i>Langnequétrou-tchets</i>, +dont le nom correspond à celui +du cacique qui l'organisa, est fort connue +dans les provinces de Buenos-Ayres et de tous +les nomades, sans exception. Les Indiens qui +la composent émanent de différents points: +beaucoup d'entre eux furent recrutés par<span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span> +<i>Langnequétrou</i>, parent de <i>Calfoucourah</i>—pierre +bleue,—auprès de qui il remplissait les +fonctions d'officier d'ordonnance mais contre +lequel il entra en rébellion à la suite d'une +incartade qu'il faillit payer de sa vie. Aiguillonné +par ce qu'il y avait en lui de désirs de +vengeance, d'orgueil et d'ambition, quoique +fort jeune encore, cet Indien se sauva jusqu'au +bord du Rio-Négro où il arriva escorté de tous +les mécontents qu'il avait recrutés sur son passage. +Sous l'impression de son profond ressentiment, +il n'eut de repos que lorsqu'il fut en +mesure de se déclarer ouvertement en faisant +à d'autres tribus une guerre dont toute franchise +et toute loyauté furent exclues. Il se +vendit aux Argentins, uniquement pour conduire +leurs troupes dans le camp de ses frères +qu'il fit plusieurs fois surprendre nuitamment +et massacrer. Il fit plus encore: habile à profiter +des dissentiments qui éclataient au sein +des républiques espagnoles, il trahit tour-à-tour +l'un et l'autre parti et les conduisit souvent +dans des guet-à-pens où il les faisait +assassiner jusqu'au dernier pour s'enrichir de +leurs dépouilles.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span></p> + +<p>L'adresse et le courage dont cet être eut +maintes fois l'occasion de donner des preuves, +en firent une sorte de personnage que les +Espagnols voulurent s'attacher à tout prix. +Ce chef audacieux reçut leurs envoyés et +ratifia les traités de paix et d'alliance qui lui +étaient soumis. Il parut pendant quelque temps +oublier qu'il était enfant du désert et conduisit +à bien quelques expéditions de peu d'importance +il est vrai, mais qui lui gagnèrent la +confiance du gouvernement Buénos-Ayrien. +En 1859 <i>Langnequétrou</i> se rendit à la Baie-Blanche +pour s'entendre avec les soldats +argentins au sujet de l'organisation d'une +forte expédition qui devait être dirigée contre +les tribus Pampéennes et Mamouelches soumises +à <i>Calfoucourah</i>. Ainsi que le font les +Indiens, tous fort amateurs des boissons +alcooliques, il entra dans <i>Huna porpéria</i>—débit +de liqueurs—pour se livrer au plaisir de +boire, mais il s'y trouva face à face avec un +officier argentin, qui le reconnaissant lui reprocha +amèrement la mort de plusieurs de +ses parents officiers comme lui et victimes de +sa trahison. Les réponses inconvenantes que<span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span> +lui fit <i>Langnequétrou</i> l'irritèrent tellement, +que tirant soudainement un pistolet il lui +fracassa la tête.</p> + +<p>Les Indiens parmi lesquels je vivais encore +à cette époque en qualité d'esclave +avaient maintes fois juré la mort de <i>Langnequétrou</i>, +qu'ils exécraient profondément: +mais, chose étrange, en apprenant la fin tragique +de ce chef, ils oublièrent tous leurs +griefs et ne songèrent plus qu'à venger en lui +la mort d'un des leurs. Dans ce but, ils organisèrent +promptement une expédition formidable +qui pilla et incendia la ville de Baie-Blanche +dont l'héroïque défense ne laissa +pas que de leur coûter beaucoup de morts +et de blessés.</p> + +<p>Selon le dire des Patagons en général, +l'immense désert compris entre la chaîne des +Andes, la rive sud du Rio-Négro, la côte +Orientale et le détroit de Magellan, n'est pas, +ainsi qu'on l'a dit jusqu'alors, d'une stérilité +complète; un tiers au moins de cette étendue +est d'une grande fertilité, principalement +le côté oriental et l'extrême pointe de Magellan. +Je puis du reste citer en toute assurance<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span> +à l'appui de cette opinion les divers parages +où j'ai résidé, dans le voisinage des Andes +et dans celui de <i>Los Serranos</i> et qui sont +vraiment d'un aspect ravissant de pittoresque +et de fertilité. A leur vue on est émerveillé, +et l'on comprend facilement qu'il soit possible +à l'homme d'y pourvoir complètement +à son existence. Aussi, malgré le manque de +chevaux et de troupeaux, les Indiens y vivent-ils +dans la plus grande insouciance et +du seul produit de leurs chasses. Leur terrain +de parcours se divise en parties boisées +d'<i>Algarobes</i> et de <i>Chagnals</i> au sein desquelles +ils se retirent durant l'hiver, et +en vallées sillonnées d'un grand nombre de +torrents et couvertes d'étangs, sur lesquels +se pavanent quantité de canards sauvages et +de poules d'eau qui feraient le bonheur de nos +chasseurs Européens, mais qui, habitués à +n'être jamais inquiétés par les Indiens dont +l'unique nourriture est la chair crue de guanacos +ou d'autruche, ne redoutent aucunement +l'approche de l'homme.</p> + +<p>Quelque pénible que fût mon esclavage, je +ne pouvais m'empêcher parfois d'admirer<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span> +cette superbe nature dont la vue m'aurait +complètement réjoui si elle ne m'eût à tout +instant, rappelé ma triste position. Je me +serais même fait au genre d'existence de mes +maîtres si les mauvais traitements auxquels +j'étais constamment exposé n'eussent encore +rendu plus grande ma douleur et ne m'eussent +fait craindre une fin tragique.</p> + +<p>Je perdais tout espoir d'embrasser encore +ceux qui m'étaient si chers et de revoir jamais +ma patrie; cependant la volonté de m'affranchir +du terrible joug qui s'appesantissait sur +moi, était celle qui me dominait; aussi dans +mon pauvre esprit troublé, maints projets de +fuite s'entrechoquaient-ils constamment. Cette +pensée me donnait seule la force et la résignation +nécessaires pour supporter les privations +de tous genres imposées par ma condition +d'esclave. Forcé de vivre à l'état de +muet, ne pouvant faire un geste sans qu'on +m'en demandât la raison, ou ne pouvant faire +un pas sans être aussitôt suivi, j'en vins à +souhaiter vivement d'être un instant seul pour +me livrer à mes pensées. Les Indiens soupçonnèrent +mon désir et conçurent contre moi<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span> +la plus grande méfiance; leur haine sembla +s'accroître encore et je faillis même plusieurs +fois en être victime. Souvent, lorsque je dormais +près d'eux, leurs esprits étaient tellement +inquiets, que s'éveillant à plusieurs reprises, +ils se jetaient sur moi armés et menaçants +prétendant que <i>Vitaouènetrou</i>—Dieu,—les +avertissait de mes projets de fuite et leur +ordonnait de me surveiller attentivement et +de me châtier de cette criminelle pensée. Puis +ils me pressaient de questions pour me sonder, +et lorsqu'enfin ils s'en allaient, ce n'était +jamais sans me rudoyer cruellement. Maintes +fois dans ces terribles circonstances il fallut +m'armer d'une bien grande résignation pour +ne pas succomber aux désirs de vengeance +que m'inspirait ma dignité d'homme civilisé.</p> + +<p>Ces surprises nocturnes, fréquemment renouvelées, +réagirent tellement sur moi que je +devins sujet à des défaillances nerveuses à la +suite desquelles j'étais souvent pris d'un +tremblement convulsif qui me durait plus +d'une demi-heure. Au bout de ce temps, +j'étais complètement anéanti et absorbé par +une sorte de spleen durant lequel j'éprouvais<span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span> +un tel dégoût de l'existence, que j'aurais volontiers +cherché ou accueilli la mort comme +le plus grand des bienfaits. Etant, comme je +l'ai dit, condamné à vivre à l'état de muet, +les moments que me laissaient le malaise et le +spleen s'écoulaient pour moi longs et tristes, +car jamais les Indiens ne m'admettaient en +leur compagnie, et quand le devoir m'appelait +dans leurs cases j'en étais presque aussitôt +chassé fort brutalement. On pense bien que je +ne me faisais jamais réitérer cet ordre gracieux +accompagné de gestes menaçants ou appuyé de +coups de lazzos qui me labouraient le dos et +la poitrine. Je m'en allais tout pensif rejoindre +le troupeau confié à ma garde auprès duquel +je m'installais de nouveau pour le jour et la +nuit, et cela par quelque temps qu'il fît, +tantôt exposé à des chaleurs insupportables, le +corps brûlé par le soleil ardent durant l'été, +ou bien encore essuyant toute la rigueur du +mauvais temps, soit qu'il plût, ventât ou gelât; +et dans ce dernier cas je souffrais horriblement +de l'onglée aux pieds et aux mains. +Fort souvent après plusieurs heures passées +à cheval, je me suis vu contraint, pour en descendre,<span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span> +de saisir la crinière avec mes dents +afin de me laisser choir le plus doucement +possible car mes pieds et mes mains ne pouvaient +m'être d'aucun secours, et quand j'atteignais +le sol il me semblait en y roulant, +tomber sur du verre cassé. Afin de pouvoir me +relever, je me livrais à une active friction des +membres à la suite de laquelle je commençais +une marche forcée qui se changeait bientôt +en une course agile d'un très-bon résultat.</p> + +<p>Malgré cette série de souffrances continuelles +et les menaces journalières des Indiens +à la vue desquels je ne pouvais me défendre +d'un certain mouvement de crainte, je ne laissais +pas de songer sérieusement à m'en +affranchir. Quelque bonne volonté dont je +fisse preuve et quelque désir que j'eusse de +me familiariser complètement à tous les genres +d'exercices des Patagons, il me fut impossible +d'y arriver aussi vite que je le souhaitais et +qu'il était nécessaire à leurs yeux. Comme +ils ne pouvaient tirer de moi qu'un médiocre +parti, ils me vendirent à des Pampéens qui +vinrent les visiter après avoir opéré plusieurs +invasions sur le territoire Buenos-Ayrien.<span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span> +Ces sauvages leur donnèrent en échange +de ma personne quelques chevaux et quelques +<i>pilkènes</i>—pièces de drap commun +rouge ou noir.</p> + +<p>Dès qu'il fut question de ce marché à +l'amiable, les Patagons devinrent tout différents +à mon égard, ils affectèrent d'avoir +quelques attentions pour moi, afin sans doute +de donner d'eux une haute opinion aux nouveaux-venus +dont les mœurs et la tenue +m'inspirèrent plus de confiance. Au bout de +quelques jours que je passai presque dans +l'inactivité, et pendant lesquels je fus, en +quelque sorte, aussi bien traité que les visiteurs +Pampéens, vint enfin le moment du +départ.</p> + +<p>Malgré tous les maux que j'avais endurés +chez les Patagons, je ne pus me défendre +d'un peu de tristesse en contemplant +une dernière fois ces lieux pittoresques, si +souvent témoins de mes larmes et de ma tristesse. +Je chevauchais morne et silencieux +entre deux Pampéens, auxquels ce mutisme +habituel chez moi déplut apparemment, +car ils m'adressèrent la parole en mauvais<span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span> +espagnol: ils m'accablaient de questions +et traduisaient, non sans les avoir amplifiées, +mes réponses au restant de la bande +qui se divertissait beaucoup à mes dépens, et +était bien éloignée de croire que leur langage +m'était familier, ce qui me mettait du reste à +même de les mieux juger qu'ils ne le pouvaient +faire à mon égard. Ainsi s'écoula tout le temps +que nous mîmes à franchir l'espace qui nous +séparait du lieu de leur résidence. Ils me +demandèrent d'abord quel était mon pays; +s'il était bien éloigné; combien de temps +j'avais mis à franchir l'espace qui sépare +les deux continents; de quoi se nourrissent +les hommes à bord d'un navire; par quels +moyens ils se procurent de l'eau douce en +quantité suffisante pour se désaltérer pendant +toute la durée de ce long et périlleux voyage?</p> + +<p>Aux diverses réponses que je leur fis, +ils témoignèrent autant d'étonnement que +d'incrédulité, et cherchèrent à lire dans mes +yeux, l'expression de la vérité, croyant probablement +à une mystification. Ils me demandèrent +aussi quels motifs assez puissants +avaient pu me pousser à me séparer de ma<span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span> +famille, pour laquelle je leur montrais une +si grande affection; car à la vue des portraits +de mes chers parents, maintenant en leur +possession, je ne pus retenir mes larmes, +ni me défendre d'un geste agressif envers +celui qui en était possesseur. Cependant tel +spontané que fût mon mouvement, il fut prévenu +par l'Indien, qui s'empressa de les soustraire +à mes regards envieux et se mit sur +la défensive, en même temps que ses compagnons +me resserrèrent plus étroitement.</p> + +<p>La prudence me vint en aide; je redevins +maître de moi-même; aussi fut-ce avec le plus +grand calme que je répondis aux nouvelles +questions de l'interprète dont le ton et la +contenance étaient ceux d'un homme qui veut +être obéi. Je leur dis que j'avais dû quitter +l'Europe, parce que j'avais quelque ambition +et que dans ma patrie, l'étendue de territoire +est si restreinte, comparativement à sa nombreuse +population, que c'est à peine si quelques +individus parviennent à s'y créer une existence +indépendante, ou une certaine aisance; +que l'argent étant le principal moteur de +toutes choses dans les pays civilisés, chacun<span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span> +pour en amasser le plus possible, exerce une +industrie quelconque, et que, à part quelques +élus, les autres suffisent à peine à leurs besoins; +que de même que j'étais venu en Amérique, +des centaines de mille autres Européens +mûs par la même ambition s'exilent ainsi volontairement +chaque année, dans l'espoir de +réaliser en peu de temps des bénéfices assez +grands, les uns, pour se trouver désormais à +l'abri du besoin, les autres à seule fin de pouvoir +se livrer à une vie de bonheur et de +plaisirs. Enfin j'ajoutai que l'espérance de voir +la fortune me sourire et le désir ardent +d'être pour quelque chose dans le bonheur des +miens, avaient suffi pour me faire quitter la +mère-patrie.</p> + +<p>Après avoir communiqué ma réponse à +ses compagnons qui se prirent à rire d'un +air de pitié en haussant les épaules, il +me répondit que puisque le sort m'avait +jeté parmi eux, toute inquiétude sur l'avenir +serait superflue de ma part; que je n'aurais +nul besoin de travailler pour manger, et que +ma famille saurait bien se passer de moi, car +je ne la reverrais jamais; que je serais heureux<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span> +au milieu d'eux, bien qu'ils ne me promissent +pas, à vrai dire, de vêtements ni +de maison pour me garantir des intempéries +des saisons; que la terre, soit sèche soit détrempée, +les rochers ou la verdure seraient +tour à tour mon lit; qu'à ce genre d'existence +je me ferais aussi bien qu'eux, +car je leur paraissais fait de même; enfin +qu'ils auraient pour moi des égards autant +que je leur serais utile et dévoué. Et pour +clore, il ajouta en manière de réflexion, que +les chrétiens sont des sots—<i>ouèsalmas</i>,—des +imbéciles—<i>pofos</i>,—de travailler pour de +l'or et de se couvrir de la tête aux pieds de +vêtements incommodes et extraordinaires +autant que malsains fabriqués sans doute à +grand peine, à en juger par l'étoffe.</p> + +<p>Pendant huit jours que nous cheminâmes +dans la direction du nord-ouest, à travers +des parages boisés dont l'aspect me sembla +ravissant comparativement à ceux que j'avais +jusque-là habités, je fus continuellement +l'objet de la conversation des Indiens qui me +firent des milliers de questions et qui se +montrèrent à mon égard d'une prévenance à<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span> +laquelle je n'étais guère accoutumé. Le nom +de mon pays me parut, pour la première fois +parvenir à leur oreille.</p> + +<p>Parmi leurs questions, quelques-unes me +convainquirent de leur intelligence. Ils s'informèrent +avec les marques du plus grand +intérêt, de la forme de notre gouvernement. +Rien ne m'étonna tant et ne me fit plus de +plaisir, je l'avoue, que d'entendre ces êtres +qui ne connaissent ni lois, ni règles fixes +pour le gouvernement civil, admirer ou +railler tour à tour, notre civilisation dont +je leur traçais un tableau si imparfait.</p> + +<p>Je puis dire à leur honneur, que je les +vis émerveillés de notre génie, et revenir +naïvement de leur première opinion en disant:</p> + +<p>—<i>El-mey-ta-ouignecaës-pofos-gné-ouélay.</i></p> + +<p>—Et mais ces chrétiens bêtes ne sont pas.</p> + +<p>Chez les Indiens, chaque famille et même +chaque homme se croit absolument libre. +Ils vivent dans une entière indépendance; et +cependant malgré cette manière d'être et de +voir, les Poyuches, les Pampas et les Mamouelches +se divisent tout aussi bien que les<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span> +Patagons en un grand nombre de tribus. +Leurs fréquentes guerres intestines d'autrefois, +celles qu'ils eurent à soutenir +contre leurs voisins, comme encore de nos +jours, celles qu'ils font contre les Hispanos-Américains, +mettant sans cesse leur liberté +en danger, ils ont appris par simple nécessité, +à se former en sociétés plus ou moins +nombreuses; ils se choisissent des chefs ou +caciques, sorte de commandants, qu'ils considèrent +bien plutôt comme leurs pères et +leurs directeurs, que comme des maîtres, et +avec lesquels ils restent ou dont ils se séparent +selon leur gré.</p> + +<p>Pour être élevé à la dignité de cacique, +il faut avoir donné des preuves éclatantes +de sa valeur, et plus les caciques sont fameux +par leurs exploits, plus leurs peuplades +sont grandes. C'est ainsi que de nos jours +encore, les Pampéens et les Mamouelches, +quoique ayant un grand nombre de caciques, +relèvent volontairement d'un chef privilégié +<i>Calfoucourah</i>—pierre bleue;—ce nom +lui vient de la trouvaille qu'il fit, étant +enfant, d'une petite pierre bleue ayant à peu<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span> +près forme humaine et dont jamais il ne +s'est séparé; elle est considérée parmi les +Indiens comme un talisman précieux auquel +il doit ses nombreux succès.</p> + +<p>La conversation ne fut pas la seule distraction +que le langage grotesque de mon interprète +m'offrit, car nous chassâmes une +grande partie du temps de notre voyage, et +je fus assez heureux pour faire preuve de +quelqu'adresse, en prenant soit au lazzo ou à +la boléadora des <i>youèmes</i>—gamas—et des +<i>tchoïquets</i>—nandous ou autruches de ces parages,—ce +qui fit que mes nouveaux maîtres +augurant bien de mes futurs services parurent +avoir pour moi une certaine considération.</p> + +<p>Cependant, au fur et à mesure que nous +approchions du lieu de résidence de la horde, +je vis, non sans une certaine inquiétude, +cesser tout l'empressement et les égards dont +j'avais été entouré depuis notre départ. Il +me fut facile de comprendre, à la conversation +des Indiens, qu'ils n'en avaient agi ainsi que +par ruse, et afin de me préoccuper assez pour +m'ôter toute pensée de fuite, mais que dès lors +suffisamment rassurés par le voisinage de<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span> +leurs tribus, ils se souciaient peu de me cacher +plus longtemps leurs véritables intentions envers +moi. C'est ainsi que j'acquis la triste +certitude de n'être guère mieux traité chez +eux que chez les barbares Poyuches, les fiers +Puelches ou les durs Patagons; car les uns +et les autres ne me considéraient que comme +un ennemi devenu leur esclave, c'est-à-dire +comme un être sur lequel ils avaient plein +droit de vie ou de mort.</p> + +<p>Les dernières paroles qu'ils m'adressèrent, +furent des conseils équivalant presque à des +menaces, au sujet de ma conduite à venir. Ils ne +laissèrent pas non plus que de me répéter fréquemment +qu'aussi bien qu'à mes premiers +maîtres, je leur devais une grande reconnaissance +de ne point m'assassiner puisque +j'étais un <i>ouignecaé</i>—chrétien,—ce que tout +indien de ces régions considère comme un +crime.</p> + +<p>Enfin, nous arrivâmes. Il était temps que +ce long voyage s'achevât, car j'étais rompu +de fatigue et dans un état douloureux que +l'on comprendra aisément en sachant que +c'était le premier trajet que je faisais de la<span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span> +sorte, c'est-à-dire, sur des chevaux aussi nus +que moi-même et fort amaigris par un galop +continuel au plus fort de la chaleur.</p> + +<p>Mon arrivée au milieu de la horde, fut +comme un évènement inattendu et je devins +de nouveau l'objet de la curiosité générale. +Aux enfants, aux femmes qui m'entourèrent +aussitôt, succéda une affluence considérable +de visites avides de se graver dans la mémoire +les traits du <i>ou'sah-ouignecaé</i>—mauvais +chrétien,—uniquement afin de pouvoir +en cas de besoin, s'opposer à sa fuite. Aux +personnages les plus importants, mon +maître n'omettait point de renouveler, avec +toutes sortes d'amplifications, le récit de la +terrible lutte que nous avions soutenue, mon +compagnon et moi, contre nos nombreux et +féroces agresseurs, les Poyuches. L'indignation +de chacun d'eux semblait alors n'avoir plus +de bornes, et le plus souvent, en s'éloignant, +ils m'adressaient des imprécations ou me +faisaient des gestes menaçants.</p> + +<p>Au bout de quelques jours écoulés de la +sorte, et lorsqu'on jugea que j'étais suffisamment +connu, on me fit reprendre mes fonctions<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span> +de gardeur de troupeaux. Je fus soumis +à une surveillance des plus rigoureuses, +durant la nuit et le jour; je ne pouvais faire +un pas sans être accompagné; il m'était demandé +compte de ma tristesse et du moindre +geste; la nuit, je fus encore exposé à être +troublé dans mes courts instants de sommeil; +car la superstition des Indiens leur faisait +appréhender mon évasion, et poussés par +cette crainte, ils se jetaient sur moi tout à +coup et m'éveillaient brusquement en me +menaçant. Souvent il m'arriva dans ces instants +difficiles d'éprouver de grandes frayeurs +qui étant toujours mal interprétées me valaient +force mauvais traitements.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</h2> +</div> + +<p class="center">La Pampa et les Pampéens.</p> + + +<p>Les variations du climat de la Pampa +sont des plus régulières. Elle subit une +grande différence de température l'été et +l'hiver. Ce dernier y est presque aussi +froid que le mois de décembre en France. +Il n'y neige point cependant, mais le matin la +terre est toujours couverte de givre. La glace +n'atteint jamais plus d'un pouce et demi d'épaisseur +environ. Par contre-coup, l'été y +est d'une chaleur accablante. Dès l'aube, l'horizon +forme une ligne sombre et dense, qui +ne s'éclaircit que petit à petit, et au fur et à +mesure que le soleil se lève: l'on voit alors +l'herbe touffue de ces immenses plaines se +dépouiller d'une partie de la bienfaisante<span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span> +rosée du matin, qui en s'évaporant produit +les plus singuliers effets de mirage. La force +du soleil se fait vivement sentir à toutes les +créatures vivantes. Les chevaux et les bœufs +sauvages qui peuplent ces plaines en ressentent +une telle fatigue, qu'ils se livrent, ainsi +que les hommes, à une sieste qui semble +pour tous un repos aussi naturel que nécessaire.</p> + +<p>On trouve dans toute la Pampa, des différences +sensibles d'atmosphère. Dans les régions +<i>Mamouelches</i>—boisées—l'air est des +plus secs; et chez tous les êtres, quels qu'ils +soient, on ne trouve aucune apparence de +transpiration. J'ai vu même maintes fois des +animaux tués par la chaleur, gisant sur la +plaine aride desséchés dans leur peau; mais +dans la latitude de Buenos-Ayres et de la +Baie-Blanche, par les 70 et 71 degrés +de latitude, régions où abonde la plus magnifique +luzerne que l'on puisse imaginer, +la végétation démontre clairement l'humidité +du climat. La rosée dans ces parages ressemble +plutôt à des pluies lentes et fines, ou +à des brouillards épais. La viande et les<span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span> +animaux morts s'y corrompent fort vite et les +plaies sont très-difficiles à guérir. Cependant, +qui le croirait? malgré cette humidité +constante, les Indiens dorment tous presque +nus sur la terre sans en être jamais incommodés.</p> + +<p>Les Pampéens n'ont pas plus de résidence +fixe que les Puelches ou les Patagons. Ils +errent d'un lieu à un autre au fur et à mesure +que l'herbe est consommée par leurs bestiaux; +mais jamais ils n'abandonnent un parage +quelconque sans avoir achevé avec le feu +l'œuvre de destruction commencée par les +animaux. Les Pampéens occupaient autrefois +toute la partie comprise entre les différentes +provinces de Buenos-Ayres, le Rio-Colorado +et les Mamouelches, qui sont encore actuellement +leurs limites occidentales et septentrionales; +cependant ils ne s'en éloignent que +fort peu. Ils se tiennent principalement dans la +partie Nord, Nord-Ouest, environ par les 68 +et 69<sup>e</sup> de longitude et parcourent toute l'étendue +comprise entre les 33<sup>e</sup> et 38<sup>e</sup> d° de latitude. +Parfois, cependant, il leur arrive de se confondre +momentanément avec les Mamouelches,<span class="pagenum" id="Page_105">[Pg 105]</span> +ou d'opérer leur retraite beaucoup plus au loin +surtout lorsqu'ils redoutent quelque agression. +Cette alliance a lieu principalement à leur +retour de ces grandes expéditions dans lesquelles +ils se livrent aux plus atroces cruautés.</p> + +<p>Il est à croire que ces êtres barbares +ont comme nous, à leur insu, une conscience +qui parle plus fort que leur volonté, car ils +sont souvent pris de frayeurs telles, que sans +autre motif qu'un cauchemar, ils se prennent +à fuir soudain au beau milieu de la nuit, en +jetant le cri d'alarme, et de même que des +moutons fourvoyés, ils se suivent les uns les +autres, délaissant la plupart du temps les +parages où quelques heures encore auparavant +ils se regardaient comme étant dans la +plus grande sécurité. Ces fuites ressemblent +absolument à une déroute pendant laquelle ils +abandonnent en chemin tout le bétail qu'ils +ne peuvent chasser au galop devant eux. Les +points où ils dressent leurs tentes ne présentent +plus à leur départ qu'un aspect dégoûtant, +véritable chenil où se trouvent entassés +pêle-mêle les ossements des animaux dont +ils se sont nourris, des lambeaux de cuirs<span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span> +pourris et des cardes de laine émanant une fétide +odeur; au milieu de ce tout nauséabond se +pavanent quelques vautours et quelques éperviers +cherchant nonchalamment à y découvrir +encore quelques lambeaux de chair putréfiée.</p> + +<p>Ces oiseaux sont généralement d'une +hardiesse telle que j'eus souvent mille et +mille peines à les empêcher de prendre leur +part des animaux que nous abattions les Indiens +et moi. Je n'avais point le temps de +ramasser mon couteau ni celui de retourner +mon gibier pour achever d'en détacher le +cuir que déjà ils étaient installés sur l'animal. +Quelquefois je m'amusais à jeter en l'air des +morceaux sanglants auxquels ils ne laissaient +pas le temps de retomber. Je les ai vus aussi +s'établir sur le dos malade des chevaux ou des +mulets et les déchiqueter malgré les contorsions +des pauvres victimes inquiètes et furibondes, +qui les oreilles couchées et le dos +tendu, sautillaient de l'arrière-train en agitant +convulsivement la queue, afin de les éloigner.</p> + +<p>Les Pampéens étaient autrefois beaucoup +plus nombreux qu'ils ne le sont actuellement; +mais ils sont très-affaiblis par leurs incessantes<span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span> +guerres avec les Espagnols. Encouragés +par l'impunité dans laquelle on +laissait leurs sanglantes incursions, ils s'y +livraient presque constamment et ne craignaient +point non plus de résider dans le +voisinage des provinces Argentines, à l'ouest +de la Sierra-Ventana. Ils affectionnaient ces +parages en raison de sa proximité des peuplades +Hispanos-Américaines et de son incomparable +fertilité. Ils le nommèrent <i>Pouanemapo</i>, +ou terre de <i>Pouane</i>, un de leurs +caciques célèbres, lequel y naquit et y mourut +vaillamment dans une surprise nocturne des +gauchos de Rosas. Il est véritablement à croire +que les Indiens, tout habitués qu'ils fussent +aux luttes sanglantes, n'en eurent jamais à soutenir +d'aussi acharnée et d'aussi terrible que +celle de cette nuit si fatale pour eux; car bien +qu'ils soient braves et fort entreprenants, ils +semblent frappés de stupeur dès que le souvenir +de cette défaite est évoqué. Aucun d'entre +eux n'ose s'aventurer dans le pays de Pouane, +dont, disent-ils, <i>Houacouvou</i>—Dieu—leur +a interdit l'accès à tout jamais sous +peine de mort.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span></p> + +<p>La taille des Pampéens est inférieure à celle +des <i>Puelches</i> et à celle des Patagons. A +quelques exceptions près, ils n'ont guère plus +de cinq pieds huit à neuf pouces en moyenne. +Ce sont les Indiens les plus foncés en couleur. +Ils sont d'un brun olivâtre très-prononcé; +quelques-uns même sont presque noirs. Leur +peau est d'une grande finesse dans toutes les +parties du corps; elle est douce comme du +satin et même brillante. Ils exhalent une odeur +particulière qui, loin d'être aussi forte que +celle des nègres, l'est cependant plus que +celle des Européens. Leur peau devient plus +brillante et comme huileuse, à l'action du soleil; +il me fut facile de m'en convaincre au +toucher.</p> + +<p>Le front des Pampéens est légèrement +bombé mais non fuyant; leur figure est aplatie +et longue. En général ils ont le nez court et +épaté; quelques-uns l'ont aussi mince, long +et recourbé, à l'instar des becs d'oiseaux de +proie. Ils ont les yeux presque horizontaux, +mais ainsi que les Patagons orientaux, la +manière dont ils s'épilent les sourcils prête +beaucoup à leur donner cet aspect. Ils ont<span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span> +tous, sans exception, les pommettes fort +saillantes, la bouche très-grande et béante, +les lèvres grosses. Leurs dents sont comme +celles de leurs voisins les Puelches et +les Patagons, c'est-à-dire petites, fort blanches +et admirablement rangées. La barbe +leur pousse fort tard. Leurs cheveux sont +abondants, d'un noir de jais et très-gros. +Quelques-uns parmi eux les relèvent sur le +sommet de la tête, mais les autres les séparent +simplement en deux et les retiennent à l'aide +d'un morceau d'étoffe ou d'une lannière de +cuir. Mais tous dans les combats les laissent +flotter sur leur figure afin de ne pas voir le +danger qui peut les menacer.</p> + +<p>Plus que jamais, on trouve maintenant chez +les Pampéens des types assez réguliers: ce +sont les enfants d'Indiens et de captives. Ces +Indiens se font remarquer par un degré d'intelligence +bien supérieur à celui de tous les +autres nomades, les Araucaniens exceptés +toutefois. Ils stationnent assez volontiers plusieurs +mois de suite dans le même endroit. +Leurs tentes sont, ainsi que celles des Puelches, +confectionnées en cuir, mais elles sont<span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span> +plus spacieuses et plus régulières. Il y règne +un certain ordre et une grande propreté; +ce qui n'empêche pas cependant qu'ils soient +couverts de vermine.</p> + +<p>Le type des femmes est en quelque sorte +plus désagréable que celui des hommes qu'elles +surpassent en laideur et auxquels elles ressemblent +beaucoup. Elles sont grandes aussi, +mais cependant pas autant qu'on pourrait se +le figurer; il existe entre leur taille et celle +des hommes de plus grandes proportions +qu'on ne saurait en trouver entre les hommes +et les femmes d'Europe; mais ces proportions +ne sont pas assez générales pour en calculer +la différence. Les plus grandes n'ont guère +plus d'un mètre cinquante-quatre à cinquante-cinq +centimètres. Il s'en trouve bien +cependant quelques-unes qui atteignent la +taille des hommes, mais la majorité d'entre +elles sont en quelque sorte plus petites. Elles +exercent beaucoup leurs forces physiques; +elles manient le lazzo et la boleadora avec +beaucoup d'adresse. Leurs épaules larges et +carrées encadrent une poitrine fort bombée +mais disgracieuse; car elles ont l'habitude de<span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span> +se détirer et de se masser les seins dès +qu'elles deviennent mères, afin, disent-elles, +de pouvoir offrir une plus grande quantité +de lait à leurs enfants. Cet usage se propage +même à l'égard des vaches laitières. Très-surpris +de cette coutume, je résolus de m'assurer +du résultat qu'elle pouvait avoir: j'en +fis l'expérience sur une jeune vache dont je +mesurai le lait avant comme après l'opération. +J'eus lieu de rester convaincu de la véracité +du fait. Les Pampéennes ont les membres +peut-être un peu courts, comparativement au +tronc, mais généralement replets et arrondis.</p> + +<p>La démarche de toutes les femmes Indiennes +est des plus disgracieuses; plus particulièrement +encore celle des Pampéennes qu'un +certain sentiment de décence oblige à s'asseoir +différemment des hommes, qui s'accroupissent +à la façon Orientale, les jambes croisées +sous eux. Elles doublent la jambe gauche, +la pointe du pied reposant sur le sol, puis +elles s'asseyent sur le talon et passent la jambe +droite par-dessus la cuisse gauche, en ayant +soin de mettre cet autre pied à plat à côté de +l'autre afin qu'il leur soit possible de se<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span> +maintenir ainsi en équilibre les jambes serrées. +Cette posture fatigante à laquelle elles +s'habituent dès l'enfance, leur dévie extraordinairement +la hanche gauche, leur tourne +cette jambe en dedans, et les fait boîter de +toute cette partie. Elles ont les mains petites, +fort bien faites et rarement maigres. Leurs +articulations ainsi que celles des hommes sont +fines; leurs pieds sont petits, mais larges. Si +leurs formes ne sont pas belles, du moins +elles annoncent une très-grande force.</p> + +<p>Ces femmes sauvages s'entourent la taille +d'une pièce d'étoffe le plus souvent fabriquée +par elles-mêmes avec la laine de leurs +moutons qu'elles filent et teignent artistement. +Ce vêtement les couvre depuis les +épaules jusqu'au-dessus du genou seulement; +on dirait un fourreau d'où sortent tête, bras et +jambes, sans harmonie et sans art. Ce costume +est fixé à la partie supérieure par une énorme +broche ronde—<i>toupouh</i>—en argent, dont la +tête large, plate et mal battue, rappelle assez +le fond d'une casserole bien étamée. A la +hauteur des hanches, elles s'entourent d'une +large ceinture de cuir cru, ornée de dessins<span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span> +de différentes couleurs et de parties velues, ou +bien encore couverte de perles grossières +entremêlées avec art et assujetties avec des +fibres extraites de la viande. Leurs cheveux +sont séparés en deux nattes fort longues qui +leur pendent quelquefois jusqu'aux talons et +aux extrémités desquelles elles suspendent +quelques ornements de cuivre ou d'argent.</p> + +<p>Quelques femmes se contentent d'enrouler +leurs nattes autour de la tête en forme de diadême +et de les attacher avec des lacets de +laine rouge ou jaune de la largeur de deux +doigts: toutes se suspendent des boucles +d'oreilles carrées d'une si grande dimension +qu'elles reposent sur leurs épaules.</p> + +<p>Les plus riches ou les plus considérables +d'entre elles portent aussi un collier de cuir +de la largeur de trois doigts et très-serré, +garni superficiellement de demi-perles de +métal qu'elles fabriquent ainsi qu'il suit:</p> + +<p>D'abord elles battent pour le réduire en +feuilles le métal dont elles peuvent disposer; +ensuite elles découpent des rondelles d'égale +grandeur et les estampillent à l'aide de deux +os de cheval, dont l'un creusé sert de matrice,<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span> +et l'autre en relief qui tient lieu de tampon. +Chaque perle repoussée est perforée de deux +petits trous sur le côté pour être enfilée et +cousue au cuir. La largeur et la complète +absence de souplesse de ce singulier ornement +semblable à des colliers de chiens, les empêchent +de mouvoir la tête et donne à l'air important +qu'annoncent les figures de celles qui +en sont parées un aspect des plus comiques.</p> + +<p>Les plus jeunes se font des bracelets de +perles de plusieurs couleurs au-dessus des +chevilles et des poignets où ils restent à demeure, +et toutes, jeunes ou âgées, les jours +de fêtes, entremêlent à leur chevelure une +sorte de bonnet ou de résille en perles bleues +et blanches qui leur retombe sur le front, leur +couvre les pommettes, et maintient leurs +nattes séparées.</p> + +<p>Les Pampéennes sont très-actives et très-empressées +auprès de leurs maris; elles subissent +sans murmurer toutes leurs exigences. +Ceux-ci emploient généralement à se reposer +tout le temps qu'ils ne consacrent pas à chasser +ou à dompter leurs chevaux. Dans les changements +de résidence, ce sont encore les<span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span> +femmes qui prennent le soin de transporter +tout ce qui concerne le ménage. Elles chargent +les chevaux et sellent celui de leur mari puis +le leur, sur lequel elles s'installent ensuite avec +trois ou quatre enfants. Dans cet équipage, +elles rassemblent le troupeau et le chassent +devant elles avec la lance de leurs seigneurs +et maîtres, lesquels montés sur leurs meilleurs +coursiers, sans autre charge que leurs +lazzos et leurs boleadoras, se livrent, chemin +faisant, au plaisir de la chasse, sans paraître +songer le moins du monde à leur famille, +quel que soit l'attachement qu'ils aient pour +leurs enfants.</p> + +<p>Arrivés à destination, ce sont encore les +femmes qui déchargent les chevaux et qui +réinstallent au plus vite la tente sous laquelle +viennent s'étendre leurs maris, tandis +qu'elles leur préparent des aliments. Après +avoir rétabli l'ordre dans le ménage et +prodigué des soins à leurs enfants, pour se +reposer des fatigues du jour elles filent de la +laine et tissent des manteaux pour toute la +famille. C'est vraiment curieux de voir l'habileté +et la perfection qu'elles déploient dans<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span> +ces sortes de fabrications: elles n'ont d'autres +métiers que ceux qu'elles se font elles-mêmes, +et qui ont la forme d'un cadre +dont deux des traverses parallèles supportent +des fils croisés et bien tendus. Les fils destinés +à servir de trame sont pelottés sur des +morceaux de bois pointus qui servent de +navettes; pour remplacer le peigne de nos +tisserands, elles font usage d'une petite palette +bizautée. Ces tissus, malgré les nombreuses +imperfections des outils dont ces femmes disposent +leur font vraiment beaucoup d'honneur, +car on les peut comparer à ceux qui +sortent de nos fabriques. Ils sont toujours +enjolivés de dessins réguliers et originaux +formés de laines de plusieurs couleurs. Pendant +mon long séjour dans cette tribu j'en vis +plusieurs de fort remarquables par leur finesse, +mais un principalement sur lequel était +représenté avec une rare perfection le portrait +du général Urquiza auquel il fut offert; ce +personnage ne sachant de quelle manière témoigner +son admiration pour cette œuvre de +patience la couvrit de pièces d'or.</p> + +<p>Les Pampas pour lesquels l'exercice du<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span> +cheval est une obligation, s'installent le plus +souvent d'un seul bond sur leurs coursiers +affublés de selles en bois qui leur emboîtent +parfaitement le dos et l'encolure. Les plus +riches seulement ou les plus chanceux dans +les pillages sellent leurs chevaux comme le +font les gauchos.</p> + +<p>Les femmes vont à cheval à l'instar des +hommes, mais leurs selles diffèrent totalement. +Ce sont plutôt de véritables échafaudages, +composés de sept à huit cuirs de +moutons superposés sur le dos du cheval et +surmontés de deux rouleaux de jonc—<i>salmas</i>—recouverts +de cuirs souples peints +en rouge et en noir; le tout est solidement +fixé à l'aide de deux sangles en cuir cru. +Pour grimper sur cet appareil elles se servent +d'un étrier passé au cou du cheval en forme +de baudrier.</p> + +<p>Les Pampéens s'épilent avec beaucoup plus +de soin que les Indiens des autres tribus; ils +déploient aussi plus de coquetterie dans l'art +de se tatouer. Hommes et femmes s'entr'aident +aussi bien dans cette occupation que pour se +purger le corps et la tête des nombreux insectes<span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span> +dont ils sont assaillis et qu'ils mangent +même en prenant leur repas. Ces Indiens possèdent +des ustensiles de cuisine, tels que +marmites de fonte—<i>chaïas</i>,—des broches en +fer—<i>cangnecaouëts</i>—provenant de pillages. +Ils font en partie cuire leurs aliments. Les +femmes que regarde ce soin préparent la +viande d'une manière toute particulière: elles +font bouillir de l'eau dans laquelle elles plongent +quelques morceaux de chair qu'elles +retirent aussitôt blanchis, puis elles les servent +dans de petites écuelles en bois avec un +peu de ce succulent bouillon—<i>caldo</i>—très-fortement +salé et obtenu ainsi en moins d'un +quart d'heure. Cependant, disons-le, parfois +aussi je les ai vus manger de la viande bien +rôtie; mais leur instinct naturel les porte à +la préférer toute crue, bien saignante. Ils dévorent +avec joie les poumons—<i>carêtone</i>,—le +foie—<i>quèhs</i>—et les rognons—<i>cousanoh</i>—tout +sanglants, et ils boivent le sang chaud +ou caillé.</p> + +<p>Les hommes sont aussi fort industrieux et +patients. Leur adresse s'exerce surtout à tresser +des harnais qui sont très-recherchés des<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span> +Hispanos-Américains. Les plus riches fermiers +et les caballeros mettent un certain orgueil +à en affubler leurs chevaux. Leurs rênes, +leurs cordons d'étriers et leurs sangles, sont +parfois aussi souples et aussi bien tressés que +les objets que l'on fait chez nous avec des +cheveux. Ces articles, ainsi que les manteaux +de cuir de guanacos, les plumes d'autruche +et les cuirs de toute espèce qu'ils auraient la +faculté d'échanger, suffiraient seuls à enrichir +les Pampas s'ils n'étaient pas aussi inconstants. +Les ouvertures de paix qu'ils renouvellent +si souvent, n'ont d'autre but que de +se pourvoir gratis de tabac, de sucre, de yerba +et de liqueurs fortes. Mais dès qu'ils voient +leurs provisions s'amoindrir, ils rentrent de +nouveau dans la voie des hostilités et recommencent +leurs terribles invasions qui sont +tout à la fois la ruine et la mort d'un grand +nombre d'habitants.</p> + +<p>Dans leurs expéditions les Indiens ne respectent +pas plus les femmes d'âge que les +hommes; ils les assassinent. Ils n'épargnent +absolument que les jeunes filles dont ils font +leurs femmes privilégiées sous le rapport de<span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span> +l'affection. Les tout jeunes enfants deviennent +des esclaves, à la garde desquels ils confient +leurs troupeaux, quand ils ne les vendent +pas aux Indiens des tribus éloignées, soit aux +Mamouelches ou aux Araucanos, qui dans +leurs visites annuelles leur apportent des éperons +et des étriers d'argent grossièrement +faits et en échange desquels ils sacrifient +volontiers la plus grande partie de leurs troupeaux, +jusqu'à leurs captifs et captives même. +Les Araucaniens échangent généralement +leurs étriers et leurs éperons dont la valeur +intrinsèque ne dépasse pas 20 à 30 piastres +(100 à 150 francs) contre quinze à seize +bœufs qu'ils ne vendent pas moins de 25 à +30 piastres chaque, au Chili. Et comme jamais +aucun d'eux ne se hasarde à franchir +la Cordillière sans un certain nombre de ces +objets, plus une pacotille composée d'indigo—<i>anil</i>,—de +mantes—<i>Pilquènes</i>,—d'ustensiles +nécessaires au tatouage et de perles +de diverses couleurs—<i>cuentas</i>—à échanger, +comme il est dit plus haut, on comprend quelle +peut être leur richesse puisqu'ils ne regagnent +jamais leur pays sans être possesseurs de 3 à<span class="pagenum" id="Page_121">[Pg 121]</span> +400 bêtes à cornes et d'un assez grand nombre +de chevaux dont la vente leur est pour le +moins aussi avantageuse.</p> + +<p>Les Araucaniens, bien qu'ayant la même +origine que les Patagons, les Puelches, les +Pampéens et les Mamouelches, mènent cependant +une existence matériellement différente +à laquelle les forcent et la restriction de leur +territoire et l'impossibilité où ils se trouvent +d'envahir les provinces du Chili, dont les +frontières sont bien autrement gardées et +défendues que celles de la République Argentine. +Au lieu de vivre à l'état nomade, comme +les Indiens de la côte orientale, les Araucaniens +sont groupés par villages, ils habitent +des maisons en bois suffisamment grandes +pour plusieurs familles. Ils sont fort ingénieux +et travailleurs. Ils cultivent le maïs—<i>ouah</i>—et +le froment—<i>cévada</i>—ainsi que différents +légumes, tels que: pommes de terre—<i>Ponnieux</i>,—oignons—<i>céboyats</i>,—haricots—<i>Porotos</i>.—Ils +font grand cas du melon et de +la pastèque qu'ils récoltent presque en aussi +grande quantité que les abricots, les prunes +et les pommes sauvages, ce qui les met à<span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span> +même de faire de copieux festins. Ils mangent +généralement de la viande cuite ou rôtie, +du <i>meurkeh</i> ou farine de maïs grillée à laquelle +ils adjoignent du laitage ou de la graisse +de cheval. Malgré ces diverses apparences de +civilisation, ils se régalent volontiers de foie +et de rognons crus saucés dans du sang caillé.</p> + +<p>Il y a en Araucanie deux groupes de population +fort distincts par leur caractère, que +l'on désigne généralement au Chili comme +dans la province de Buenos-Ayres sous les +noms de haute et basse Araucanie.</p> + +<p>La première se compose d'Indiens et d'Espagnols. +Il est à la connaissance de tous, que les +Indiens qui la composent sont d'un commerce +facile et agréable, qu'ils aiment à mélanger +leur sang à celui des chrétiens par les liens +du mariage, ce qui ne les empêche pas +toutefois de vivre libres de tout joug dans le +voisinage de Santiago, de Constuccion, de +Nacimiento, de Las-Angles et de Talca, où +ils s'introduisent encore parfois en masse à +la faveur des dissensions politiques. En bons +Indiens qu'ils sont, ils ont conservé le goût +du pillage; néanmoins, ils sont fort hospitaliers<span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span> +et l'on peut sans crainte aucune se hasarder +chez eux. Il n'en est pas de même de +la basse Araucanie qui n'est peuplée que +d'êtres beaucoup plus primitifs, aux yeux +desquels un chrétien, de quelque nation qu'il +soit, est un ennemi contre lequel ils ne sauraient +trouver trop de moyens d'exercer leur +férocité. Ce sont les Patagons de l'Araucanie +bien que séparés de ces derniers par les Cordillières. +Ils ont la plus grande répulsion pour +tout ce qui sent la civilisation.</p> + +<p>Malheur aux pauvres chrétiens qui tombent +entre leurs mains, car pour leurs familles +ils peuvent être rayés du nombre des +vivants. Parmi les nombreux exemples que +l'on pourrait citer à l'appui de ce que j'avance, +le suivant en est, par son authenticité, +une preuve irrécusable.</p> + +<p>Quelque temps avant sa mort prématurée +qui a jeté le deuil dans le monde scientifique, +monsieur Geoffroy Saint-Hilaire qui m'avait +honoré du plus bienveillant accueil, me disait +qu'il considérait comme à tout jamais perdu +pour sa famille l'un de ses parents tombé +entre les mains des Indiens de la basse Araucanie.<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span> +En déplorant ce terrible malheur il me +disait combien il aurait souhaité que son +parent fût retenu prisonnier dans la haute +Araucanie d'où il lui aurait été facile de +l'arracher.</p> + +<p>L'Araucanie a donc, ainsi que la Patagonie, +ses légendes ténébreuses.</p> + +<p>Quant aux Pampéens ils sont essentiellement +chasseurs, et ils deviennent pour ainsi dire +de plus en plus nomades par l'habitude qu'ils +ont de se nourrir de la chair de leurs coursiers, +tout en franchissant très-rapidement +les plus grandes distances. Ils n'hésitent point +à faire de cinq à six cents lieues pour dévaster +les peuples Hispanos-Américains. Fort +riches en troupeaux, ces Indiens pourraient +facilement se passer de la chasse; mais comme +elle est pour eux un grand divertissement ils +s'y livrent toute l'année; mais cependant avec +beaucoup plus d'ardeur pendant les mois +d'août et de septembre, époque du printemps +dans l'hémisphère sud. C'est en cette saison +qu'ils font d'amples provisions de jeunes pièces +de gibier dont ils sont extrêmement friands, ou +bien encore d'œufs de perdrix et d'autruches.<span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span> +Ils prennent fort adroitement de jeunes gamas +vivantes avec lesquelles se divertissent les +enfants, auxquels ils donnent aussi pour nourriture +les œufs de perdrix, tandis que ceux +d'autruches, moins délicats, sont mangés en +commun dans la famille. Ils les cassent comme +nous le faisons d'un œuf à la coque et les +font cuire assis dans la braise de fiente en +ayant soin de mêler le jaune et le blanc à +mesure que la cuisson s'opère. On trouve +toujours ces œufs en très-grand nombre. +Les Indiens ne mangent que ceux qui sont +en nombre pair, et font fi des autres qu'ils +prétendent ne pas être fécondés.</p> + +<p>Pour chasser l'autruche et la gama les +Indiens s'assemblent en grand nombre, sous +la direction d'un cacique qui remplit les fonctions +de grand veneur. Il fait partir les chasseurs +par groupes, dans différentes directions +afin de cerner un espace de deux ou trois +lieues; chacun de ces groupes, arrivé à l'endroit +qui lui a été assigné, brûle en forme de +signal, quelques herbages secs. Quand tous +sont à leur poste, à un nouveau signal donné +par le cacique, ils se déploient sur un rang<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span> +et marchent lentement vers le centre du +cercle qu'ils forment, jusqu'à ce que la distance +qui les sépare les uns des autres ne soit +plus que de sept ou huit longueurs de cheval. +Ils s'arrêtent alors, leurs <i>locayo</i>—boléadoras—en +main. A leurs cris, les nombreux +chiens sauvages qui les accompagnent s'élancent +pour harceler les autruches et les gamas +ainsi cernées. Ces animaux poursuivis de près +et souvent mordus, cherchent à fuir en passant +entre les courts intervalles que se sont ménagés +les chasseurs, afin de pouvoir leur lancer +une multitude de boules qui manquent rarement +leur but. Les animaux pris sont dépouillés +avec une dextérité incroyable, ce qui +donne aux chasseurs la facilité de continuer +leur exercice, jusqu'au moment où le cercle, +trop rétréci, mette en présence la masse des +Indiens. Fort rarement les chasseurs reviennent +près de leurs familles sans avoir pris +sept ou huit pièces de gibier dont le sang +qu'ils boivent avec délices est toute leur +nourriture durant la chasse qui dure les +deux tiers du jour.</p> + +<p>Après la chasse, les cuirs des divers animaux<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span> +tués sont étendus sur le sol à l'aide de +piquets en ossements; une fois séchés ils sont +salés pour en préserver la fourrure de toute +atteinte; les Indiens les conservent ainsi que +les plumes d'autruches pour les échanger à +la première occasion contre du sucre, de la +yerba, du tabac et des liqueurs alcooliques +dont ils sont très-friands.</p> + +<p>La population Indienne tend à décroître +d'année en année; mais cette décroissance +frappe plus particulièrement les Pampéens et +les tribus du Nord, chez lesquelles les femmes +sont en minorité, par suite des guerres terribles +que leur firent les gauchos de Rosas, +ainsi que je l'ai déjà dit. En plusieurs occasions +les Indiens furent réduits à fuir; ils se +réfugièrent dans les contreforts des Cordillières +les plus rapprochés du Chili, dans le voisinage +des Araucaniens. Leurs femmes ayant +perdu tout repos et se voyant, à tous moments +exposées à devenir captives des Argentins, +abandonnèrent leurs maris et s'en furent en +Araucanie. Le petit nombre de celles qui +eurent le courage de rester fidèles à leurs +époux, les Pampéens, dont l'état actuel est<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span> +encore de guerroyer avec les Espagnols, fut +bien loin de leur suffire lorsqu'ils revinrent +habiter leurs anciens terrains de parcours. Et +malgré le grand nombre de femmes qu'ils +ont captivées depuis et celles qu'ils enlèvent +encore chaque jour, la moyenne est d'une +pour quatre à cinq hommes.</p> + +<p>Chez les Araucaniens, par contre coup, le +nombre des femmes est de beaucoup supérieur +à celui des hommes. Les mœurs indiennes +autorisant la possession de plusieurs femmes, +on voit des hommes qui en ont cinq ou six, et +le grand cacique Calfoucourah, avec lequel +j'ai vécu en a jusqu'à trente-deux. Il résulte +de cette disproportion de nombre entre les +deux sexes, que la plupart des Indiens, trop +pauvres pour se passer le luxe d'une compagne, +sont forcés de rester célibataires. Ils n'ont +de rapports qu'avec celles qui sont libres, lesquelles +peuvent, sans être exposées à aucune +réprimande, leur accorder des faveurs. Malgré +cette étrange coutume, on ne sera pas peu +étonné de savoir qu'une fois mariées, elles +deviennent fidèles à leurs maris et sont de +fort bonnes ménagères.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span></p> + +<p>Chez tous les peuples dont je retrace les +principaux traits, le mariage est, ainsi que +chez nous, considéré comme un acte important, +et comme la source d'une vie honnête et +heureuse. Il s'opère sous forme de trafic, ou +échange d'objets et d'animaux divers contre +une femme.</p> + +<p>Un Indien est toujours satisfait lorsqu'il +rencontre une future à la veille d'être +mère. Les parents ne livrent leur fille qu'à +l'acheteur le plus riche et le plus généreux.</p> + +<p>Lorsqu'un Indien est désireux de contracter +une union et qu'il a jeté les yeux sur +quelque fille du voisinage, il s'en va visiter +tour à tour tous ses parents et tous ses amis; +il leur fait part de son désir et les prie d'être +pour quelque chose dans la réussite de son +projet. Chacun d'eux, selon son degré de parenté +ou d'amitié, lui donne ses conseils et +son approbation dans un discours fort long +approprié à la circonstance et lui vient en +aide en lui faisant un don quelconque. Ces +cadeaux consistent généralement en chevaux, +bœufs, étriers ou éperons d'argent et quelques +pièces d'étoffes provenant de leurs pillages.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span></p> + +<p>Dans une réunion antérieure à la célébration +du mariage, les parents et les amis du +futur fixent le jour où la demande devra être +faite. La veille au soir, chacun revêt ses plus +beaux ornements et se réunit au prétendant +afin d'aller secrètement se poster à proximité +de la demeure de la jeune fille convoitée, de +manière à pouvoir dès l'aube matinale entourer +les parents de la jeune personne auxquels ils +font la demande dans les termes les plus pressants, +les plus touchants et les plus poétiques; +on évite toutefois de prononcer le nom du +prétendant, jusqu'au moment où ils entrevoient +chance de succès. Pendant ce temps le +futur époux se tient caché à l'écart avec +tous ses dons, selon les règles du décorum. +Après une très-longue énumération des qualités +de leur fille, témoin oculaire mais invisible +de cette cérémonie, dont le rôle est de +verser quand même d'abondantes larmes, les +parents ne manquent point de témoigner d'une +grande répugnance et d'une grande peine à se +séparer de leur enfant; puis ils finissent par +consulter sa volonté, en se réservant le droit +d'accepter ou de repousser l'ouverture qui<span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span> +leur est faite, dans le cas où elle ne leur présenterait +pas un avantage suffisant. A ce moment, +l'arrivée du futur et la vue des dons +qu'il leur destine arrachent presque toujours le +consentement de ces êtres cupides, et leur +arrogante fierté disparaît sous un demi-sourire +de satisfaction. Le reste de la journée se passe +en famille; chaque membre s'empare incontinent +du présent qui lui est fait. Une jeune +jument bien grasse, donnée et sacrifiée par le +jeune époux, préparée par toutes les femmes +et servie par la nouvelle mariée, fournit le +menu d'un banquet succulent arrosé de nombreuses +libations d'eau. Aucun des invités ne +peut ni ne doit s'absenter pendant toute la +durée de cette fête, à la fin de laquelle il ne +doit rester de l'animal dévoré que la peau et +les os. Ces derniers, bien rongés, sont assemblés +par les parents des époux et enterrés +par eux dans un endroit en évidence, en +souvenir de l'union qui, dès ce moment, se +trouve consacrée.</p> + +<p>Après cette cérémonie obligatoire, toute +l'assemblée se dispose à accompagner en +grande pompe les nouveaux mariés, chez<span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span> +lesquels doit avoir lieu dans la journée +une réminiscence de festin. Les parents de la +jeune femme se munissent du cuir de la +jument dévorée le matin et sitôt arrivés à la +demeure de leur gendre, le remettent au jeune +ménage en l'aidant à se construire un abri.</p> + +<p>Pendant les jours suivants, une foule de visiteurs +poussés par la curiosité se pressent +dans l'intérieur du jeune couple et les félicitent +mutuellement de leur heureux choix. Chacun +s'enquiert près de la femme des qualités ou +des défauts du mari, et près de celui-ci de +celles de sa moitié. Les questions sont fort +étendues, d'une crudité et d'une indiscrétion +incroyables, sans que la délicatesse en paraisse +froissée. Au contraire, les jeunes époux semblent +très-flattés de cette marque d'intérêt. +Les Indiens sont très-dissimulés; aussi la +femme, tant par politique que pour s'acquérir +la réputation d'être bonne et aimable offre-t-elle +à tous ses visiteurs, soit de la viande, soit +de l'eau ou bien du tabac, en leur adressant +quelques paroles polies et flatteuses enjolivées +d'un sourire débonnaire, même à ses ennemies, +lorsqu'elle en a.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_133">[Pg 133]</span></p> + +<p>S'il arrive que les époux ne peuvent sympathiser +après une cohabitation plus ou moins +longue, ils se séparent à l'amiable sans que +les parents fassent des difficultés pour restituer +les objets qu'ils ont reçus de l'épouseur. +Celui-ci d'ailleurs, dans sa générosité, leur en +laisse toujours une partie en dédommagement +du préjudice qu'il est censé leur +avoir causé en les séparant de leur fille et +en la leur rendant sans enfants. Celle-ci +peut de nouveau être demandée et contracter +une nouvelle union.</p> + +<p>L'habitude des Indiens est d'être d'une très-grande +sévérité à l'égard de leur femme dans +les premiers temps du mariage; quelques-uns +poussent même la cruauté jusqu'à les frapper +de leurs boléadoras pour les rendre, disent-ils, +humbles et soumises. La femme doit respecter +et vanter tous les actes de son mari, et se taire +dès qu'il prend la parole. Quelques-unes +cependant refusent de se soumettre à cette +humilité et s'attirent des mauvais traitements +continuels. Les plus hardies s'affranchissent +de ces violences par une brusque séparation. +Elles avisent leurs parents qui s'arment alors<span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span> +et la reprennent de vive force, ce qui devient +la source d'une haine implacable des deux +parts; car non-seulement le mari perd sa +femme, mais on lui retient encore les deux +tiers de ce qu'il a donné pour l'obtenir.</p> + +<p>Quand les mauvais traitements que l'Indien +inflige à son épouse sont basés sur son infidélité, +l'homme conserve tous ses droits et son +autorité; il peut la mettre à mort ainsi que son +complice; mais, généralement très-avare, il +préfère d'abord conserver son épouse et rançonner +ensuite le délinquant, lequel a le droit +de racheter sa vie lorsque ses moyens le lui +permettent; cependant il arrive souvent, (j'en +ai été témoin) que sans rime ni raison, l'accusation +a été faite par suite d'un calcul et d'une +cupidité à laquelle l'accusé ne peut en aucune +manière se soustraire.</p> + +<p>A partir du moment où l'époux a reçu satisfaction, +il lui est interdit de faire à sa +femme aucune allusion sur sa conduite illicite; +il deviendrait passible des reproches de sa +famille dans le cas où il la maltraiterait encore +à ce sujet.</p> + +<p>Lorsqu'un Indien, animé du désir de<span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span> +contracter une union, échoue dans son projet +ceux qui l'accompagnent prennent fait et +cause pour lui et échangent des injures avec +la famille qui a refusé d'accueillir leurs ouvertures. +Très-souvent, même à la suite de +cette déception, il résulte une mêlée effroyable +des deux parts.</p> + +<p>Les Indiens ne dispensent leurs femmes +d'aucun travail, même pendant la dernière +période de leur grossesse: on voit celles-ci +sans cesse occupées d'une chose ou d'une +autre jusqu'au moment de leur délivrance +qui a lieu avec une facilité surprenante dont +les a douées cette divine Providence qui n'abandonne +aucun misérable. Lorsqu'elles sentent +que leur enfant va venir au monde, elles +se transportent au bord de l'eau et se baignent +avec lui dès qu'il a vu le jour. Elles ne se font +jamais aider dans ces circonstances si difficiles +pour les femmes Européennes; puis sitôt +qu'elles sont délivrées, elles reprennent le +cours de leurs occupations journalières sans +qu'aucune indisposition résulte jamais d'un +semblable traitement.</p> + +<p>Chez ces êtres presque primitifs les enfants<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span> +ne sont pas à beaucoup près aussi nombreux +qu'on serait porté à le croire; car l'existence +d'un nouveau-né est soumise à l'appréciation +du père et de la mère qui décident de sa vie +ou de sa mort.</p> + +<p>Leur superstition leur fait regarder comme +des divinités les enfants phénomènes principalement +ceux qui naissent avec un plus grand +nombre de doigts que celui voulu par la nature, +soit aux pieds soit aux mains. Selon eux +c'est un présage de grand bonheur pour leur +famille. Quant à ceux qui sont tout-à-fait difformes +(le cas est rare) ou dont la constitution +ne leur paraît pas propre à résister à leur genre +d'existence, ils s'en défont en leur brisant les +membres ou en les étouffant, puis ils les portent +à quelque distance où ils les abandonnent +sans sépulture aux chiens sauvages et aux oiseaux +de proie. Si l'innocent petit être est jugé +digne de vivre, il devient dès l'instant l'objet +de tout l'amour de ses parents qui au besoin +se soumettraient aux plus grandes privations +pour satisfaire à ses moindres besoins ou à ses +moindres exigences. Ils étendent leur nouveau-né +sur une petite échelle qui lui tient<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span> +lieu de berceau. La partie supérieure de son +petit corps repose sur des traverses ou échelons +rapprochés les uns des autres et garnis +d'un cuir de mouton, tandis que la partie postérieure +s'emboîte dans une sorte de cavité +que forment les autres échelons placés au-dessous +des montants. L'enfant est maintenu +dans cette position par des lannières fort +souples enroulées en dessus des cuirs qui lui +tiennent lieu de linge.</p> + +<p>La longueur de ce berceau dépasse celle de +l'enfant d'environ un pied à chaque extrémité. +Aux quatre coins sont attachées d'autres +lannières qui servent à le suspendre horizontalement +durant la nuit au-dessus du père +et de la mère auxquels un autre cordon +de cuir permet de bercer cette petite créature +sans se déranger. Tous les matins, ces +petits êtres sont rendus à la liberté de mouvement +pendant le temps nécessaire à l'entretien +de leur propreté; ou bien encore, +lorsqu'il fait du soleil, leur mère les étend +sur une peau de mouton pour qu'ils acquièrent +la force et la vigueur que leur communique +cet astre bienfaisant. Lorsqu'il pleut ou qu'il<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span> +fait froid, ils restent emmaillottés et dans l'intérieur +du <i>roukah</i>; ils sont placés verticalement, +adossés à l'un des montants de la +tente, de même qu'une échelle appuyée au +long d'un mur. Leur mère se tient en face +d'eux, les regardant sans cesse et leur donnant +fréquemment le sein, ou bien encore des +petits morceaux de viande sanglante qu'ils +sucent.</p> + +<p>Les femmes allaitent leurs enfants jusqu'à +l'âge de trois ans; si pendant ce temps +elles en ont d'autres, elles n'en continuent +pas moins de les nourrir avec le nouveau-venu, +sans qu'elles ni eux en souffrent aucunement. +Les moindres caprices de ces petits +êtres, sont des lois pour les parents et pour +leurs amis, qui à l'exemple des père et mère +se soumettent à toutes leurs volontés. A peine +ces enfants commencent-ils à se traîner sur +les mains, qu'on laisse déjà à leur portée couteaux +et autres armes, dont ils se servent +indifféremment pour frapper ceux qui les +contrarient, à la grande satisfaction des parents +qui, dans ses colères enfantines, se +plaisent à voir le germe précoce des qualités<span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span> +voulues pour faire un bon ennemi de la chrétienté.</p> + +<p>Les seules indispositions communes aux +enfants sont des douleurs dans les membres +et une espèce de croup. Leurs douleurs sont +traitées par le massage et les douches froides. +Le remède qu'emploient les Indiens pour la +guérison du croup est assez violent: il consiste +en un mélange d'urine putréfiée au soleil, +sorte d'alcali, et de poudre à tirer provenant +de quelque pillage; ou bien à défaut de poudre +d'alcali seul. Il n'est jamais administré plus +d'une cuillerée à l'enfant. L'effet de ce remède +violent se traduit promptement sous forme de +vomissements, et la guérison est généralement +complète au bout de quelques heures. Parfois, +j'ai vu les enfants tout à coup couverts +de boutons d'une cuisson et d'une démangeaison +insupportables qui leur faisaient +pousser d'horribles cris et verser d'abondantes +larmes; alors, immédiatement leurs mères +s'empressaient d'embraser quelques—<i>mey +veca</i>—bouses de vaches sèches dont elles employaient +la cendre brûlante à les frictionner +en même temps qu'elles leur mouillaient le<span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span> +corps avec de l'eau renfermée dans leur +bouche. A en juger par l'inquiet empressement +que déploient les Indiennes à traiter ainsi +leurs enfants, j'ai tout lieu de penser qu'elles +redoutent beaucoup les suites de ces éruptions +subites qui ont, du reste, toute l'apparence de +la petite vérole.</p> + +<p>A quatre ans, car les Indiens comptent +par années d'un hiver ou d'un printemps +à l'autre, ils soumettent leurs rejetons, +garçons et filles, à la cérémonie du percement +d'oreilles, qui fait aussi époque +dans leur vie que le baptême chez nous. +Cette cérémonie a lieu comme il suit. Le +père fait don à son enfant d'un cheval brun +rouge, dont les allures plus ou moins douces +sont en rapport avec son sexe. On le renverse +sur le sol, les pieds fortement liés, au milieu +de nombreux invités en costume de fête, +parmi lesquels figurent au premier rang tous +les parents. L'enfant dont on a orné tout le +corps de peintures bizarres est couché sur le +cheval, la tête tournée vers l'Orient, soit par le +chef de la famille soit par le cacique de la tribu +quand il lui plaît d'honorer la fête de sa<span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span> +présence. Les femmes placées au second rang +entonnent un chant criard et monotone, dont +chaque strophe se termine en un ton grave et +sourd ayant pour but d'implorer la protection +de Dieu. Durant ce temps a lieu le percement +des oreilles qui s'opère avec un os d'autruche +bien effilé. Dans chaque trou le président de +la fête passe un morceau de métal d'un poids +suffisamment convenable pour agrandir ces +trous et pour allonger les oreilles. Ensuite il +s'arme du même os d'autruche et fait à chacun +des assistants une incision dans la peau, +soit à la naissance de la première phalange +de la main droite, soit au défaut du jarret +droit. Le sang qui sort de cette blessure est offert +à <i>Houacouvou</i>—Dieu directeur des esprits +malfaisants—pour le conjurer d'accorder +une heureuse et longue existence au +nouvel élu. Après quoi, ainsi qu'il est d'usage +dans toutes leurs fêtes, une jument grasse +fait le menu d'un festin offert à la réunion. +Les os des côtes sont de préférence donnés +aux plus proches ou aux plus intimes qui, +après les avoir convenablement rongés, les +déposent aux pieds de l'enfant, s'engageant<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span> +ainsi à lui faire un don quelconque dans le +plus bref délai. Ces cadeaux consistent en +chevaux, bœufs, éperons ou étriers d'argent +qui lui constituent une dot.</p> + +<p>L'éducation sérieuse des enfants commence +sitôt après la cérémonie du percement d'oreilles. +Lorsqu'ils atteignent leur cinquième année, +ils montent seuls à cheval en se saisissant +à la crinière et en appuyant tour à tour leurs +petits pieds sur les jointures de la jambe droite +de leurs coursiers; le plus souvent ceux-ci partent +comme un trait emportant ainsi leurs cavaliers +avant qu'ils n'aient pris le temps de +s'installer complètement. A cet âge, les enfants +se rendent déjà fort utiles et gardent le bétail. +Ils deviennent bien vite experts dans l'art +de jeter le lazzo et de lancer la boléadora; +ensuite ils apprennent à manier la lance et +la fronde; en sorte qu'à dix ou douze ans, +époque à laquelle ils ont certes plus d'apparence +et de force qu'un Européen de +vingt à vingt-cinq ans, leur éducation étant +complète, ils prennent part aux excursions +des tribus et participent aux razzias dans +lesquelles ils se montrent généralement<span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span> +d'une témérité et d'une audace incroyables.</p> + +<p>Quelques femmes suivent assez souvent +leurs maris dans ces lointaines expéditions; +notamment celles des caciques. Leur rôle +consiste à rassembler avec l'aide de leurs +enfants tous les troupeaux épars et à les entraîner +avec prestesse, tandis que la horde +est aux prises avec les soldats ou avec les +fermiers.</p> + +<p>On ne saurait s'imaginer quelle adresse +et quelle bravoure les Indiens déploient +en ces circonstances, quoique munis seulement +d'armes tout-à-fait primitives. Ils +ne reculent jamais devant une armée de +troupes régulières; la fusillade, le canon +même, ne suffisent pas toujours pour les +repousser dans leurs agressions. Ils se meuvent +en tous sens sur leurs chevaux avec une +facilité et une promptitude telles, que maintes +fois, lorsqu'on les croit atteints de blessures, +on est tout étonné de les voir s'avancer de +nouveau plus menaçants encore, faisant voltiger +leurs lances avec une vélocité et une +adresse diaboliques. Lorsqu'ils sont aux prises +avec la cavalerie espagnole ils témoignent de<span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span> +leur joie en poussant des cris féroces et effrayants. +Ils lancent souvent devant eux des +chevaux indomptés à la queue desquels ils +attachent des lambeaux de cuirs secs ou des +herbes enflammées qui leur donnent un accès +de folle frayeur bientôt communiquée à ceux +des soldats sur lesquels ils vont fondre comme +un terrible ouragan. Profitant de ce désordre, +les Indiens se ruent spontanément sur les +restes épars des escadrons et les achèvent +dans un sanglant carnage. Quant à l'infanterie, +dont ils font fort peu de cas, car les +soldats argentins sont de si mauvais tireurs +qu'ils semblent avoir peur de leurs armes à +feu, ils ne l'attaquent qu'en dernier lieu et +l'anéantissent promptement.</p> + +<p>Lorsque quelques Indiens tombent dans la +mêlée, ils sont relevés par leurs compagnons +qui les ramènent chez eux et les soignent +en chemin; s'ils succombent pendant le +trajet ils sont enterrés sans aucune cérémonie; +mais ceux qui meurent sous la +tente, au sein de leurs foyers sont inhumés +avec pompe.</p> + +<p>Quelle que soit la manière dont un Indien<span class="pagenum" id="Page_145">[Pg 145]</span> +quitte ce monde, les autres se refusent de +croire à sa mort; ils prétendent que lassé de +vivre toujours sur cette terre, leur compagnon +désireux de visiter d'autres régions, connues +de lui seul, les abandonne uniquement +dans ce but. Ils le revêtent de ses plus +beaux ornements et l'étendent sur le cuir qui +lui a servi d'abri. A chacun de ses côtés, ils +placent ses armes et ses objets les plus précieux; +après quoi ils l'enroulent dans ce cuir +et l'attachent fortement à de courts intervalles +avec son propre lazzo. Ils placent cette +sorte de momie sur son cheval favori, auquel +ils rompent préalablement la jambe gauche de +devant, afin que par ses génuflexions forcées +il ajoute encore à la tristesse de la cérémonie. +Aux veuves du défunt se réunissent toutes +les femmes de la tribu; elles poussent des +cris lamentables et pleurent ensemble, en +s'interrompant de temps à autre pour faire +entendre un chant de circonstance dans lequel +elles font l'éloge du défunt et lui reprochent +amèrement son ingratitude d'avoir +abandonné ses femmes, ses enfants et ses +amis. Les hommes, mornes et silencieux, les<span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span> +mains et la figure peintes en noir, avec deux +grandes taches blanches au-dessous des paupières, +escortent à cheval le corps, jusqu'à la +la plus prochaine éminence au sommet de +laquelle ils creusent une sépulture peu profonde. +Une fois que le corps y est enfoui, ils +abattent sur l'emplacement même, d'abord le +cheval porteur des dépouilles de son maître +et plusieurs autres ainsi que quelques moutons +destinés, selon leur superstition, à servir +d'aliments au défunt pendant tout le trajet +qu'il doit effectuer pour atteindre le but de +son voyage. Les objets de non valeur laissés +par le défunt deviennent la proie des flammes, +afin d'effacer de lui tout souvenir. Les femmes, +après avoir pendant plusieurs jours de suite +donné des marques de la plus profonde douleur +en se frappant la tête du poing et en s'arrachant +les cheveux, accompagnent les veuves au +domicile de leurs parents respectifs où elles +sont tenues de rester plus d'un an sans contracter +aucune liaison ni d'autre union, sous +peine de mort pour elles et leurs complices; +usage auquel elles se conforment scrupuleusement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span></p> + +<p>On comprend que ce ne fut pas, pour un +esclave comme je l'étais, l'affaire de quelques +jours, ni même de quelques mois, que de +recueillir les diverses observations que je +mets aujourd'hui sous les yeux du lecteur.</p> + +<p>Tombé, ainsi que je l'ai dit entre les mains +des Poyuches; après avoir été tout d'abord +entraîné dans les plaines froides, sauvages et +stériles du sud, où les vents impétueux et les +révolutions subites de l'atmosphère, caractères +inhérents aux extrémités polaires des +grands continents, se manifestent avec plus +de violence peut-être que sur un autre point +péninsulaire du globe; après plusieurs mois, +vendu par mon premier maître à un second, +puis à un troisième, ainsi qu'on l'a vu; de +vente en vente, de tribu en tribu, je fus insensiblement +ramené vers le nord en deçà du +Colorado. Changer de place n'était changer +ni de condition ni d'occupation. Tous les jours +s'écoulaient pour moi longs et tristes, et au +sein des Pampas mes souffrances s'accrurent +encore de la fastidieuse surveillance à laquelle +j'étais soumis; de sorte que ma position devint +véritablement insoutenable.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span></p> + +<p>Si pendant le cours de la belle saison, le +splendide coup-d'œil de la fertile Pampa, et la +variété de mes occupations devenaient parfois +la source de quelques distractions inespérées, +bien trop vite hélas, le retour de +l'hiver redonnait à ces vastes plaines, désormais +nues et blanches de givre, l'aspect le +plus triste et le plus désolant. Durant le jour, +l'immense solitude dont j'étais entouré, n'était +guère troublée que par les cris aigus de quelqu'oiseau +de proie s'abattant sur un cadavre +en putréfaction que lui disputaient les chiens +sauvages, ou bien encore par quelques troupeaux +épars et par quelques groupes de nomades +que l'on reconnaissait facilement à +leurs longues lances ornées de plumes de +nandous. Enfin la nuit, les aboiements plaintifs +et prolongés de plusieurs milliers de +chiens errants, les rugissements du puma +et du jaguar affamés répétés au loin par +de nombreux échos, composaient avec les +sourds mugissements du glacial pampéro, +la seule et lugubre harmonie des Pampas.</p> + +<p>Il y avait déjà longtemps que j'étais captif, +mais je ne pouvais me faire à la vie d'esclavage<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span> +qui m'était imposée. J'avais des maîtres +directs mais cependant chacun avait le droit +de me commander dès qu'il me rencontrait au +camp. Je devais même la plus entière soumission +aux enfants, dont le bonheur était de +me faire des cruautés de toutes sortes. Ils +me lançaient des pierres avec leurs frondes, +ou me jetaient leurs boléadoras à travers le +corps au risque de me blesser; ou bien encore +lorsqu'ils étaient à cheval, ils me prenaient +au lazzo par l'un des membres et +s'amusaient à me traîner au galop de leurs +chevaux: tout cela à la grande satisfaction de +leurs parents, fort peu préoccupés du triste +état dans lequel je me trouvais à la suite de ces +jeux sanglants. Lorsque les Indiens s'approchaient +de moi dans de bonnes dispositions d'esprit, +ils s'amusaient, par pure forme de plaisanterie +à me souiller le visage avec du sang +ou avec n'importe ce qu'il leur tombait sous la +main; quelquefois, ils me saisissaient aux cheveux +et me les tiraient en tous sens, jusqu'à ce +que la douleur m'arrachât quelques plaintes, +ou bien jusqu'à ce qu'il leur en restât une certaine +quantité entre les mains. A la suite de ce<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span> +divertissement qui leur est très-commun, j'avais, +souvent pendant plusieurs jours, la tête +enflée et endolorie, au point de ne pouvoir +toucher même à ma chevelure. L'obligation +dans laquelle je me trouvais de leur sourire +avec un air de contentement et de gaieté, +sous peine d'être plus longtemps martyrisé de +la sorte, me donnait parfois des accès d'emportement +qui faillirent m'être funestes. +Les femmes se livrent également, soit entre +elles, ou avec les hommes, à ce plaisir de +bonne compagnie, sans que cela soit au détriment +de leur chevelure qui résiste parfaitement +à ces brusques assauts.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</h2> +</div> + +<p class="center">De la religion des Indiens</p> + + +<p>Comme j'ai déjà eu occasion de le dire, la +croyance de tous ces sauvages décorés du +nom d'Indiens, est identique. Ils reconnaissent +deux dieux ou êtres supérieurs: celui du bien +et celui du mal; ils admettent et respectent la +puissance du bon <i>Vita Ouènetrou</i>,—le Grand +Homme,—qu'ils considèrent comme le créateur +de toutes choses. Ils n'ont aucune idée du +lieu où il peut résider; ils prétendent seulement +que le soleil, qu'ils considèrent comme son représentant, +leur est envoyé par lui autant pour +examiner ce qui se passe parmi eux, que pour +réchauffer leurs membres engourdis pendant +l'hiver et seconder la bienfaisante rosée qui, +dès le printemps, fait éclore autour d'eux le<span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span> +magnifique tapis de verdure au milieu duquel +se prélassent et se multiplient leurs troupeaux. +La lune, autre représentant de Dieu, est selon +eux uniquement chargée de les veiller et de +les éclairer. Leur persuasion est qu'il existe +autant de soleils et de lunes qu'il y a de pays +et de terres différentes sur le globe.</p> + +<p>Quant au dieu du mal—<i>Houacouvou</i>—ils +disent que c'est lui qui, sur leurs prières journalières, +rode autour du pays qu'ils habitent +pour écarter d'eux tout maléfice et commander +aux esprits malfaisants. Ils le désignent +plus souvent encore sous le nom de <i>Gualitchou</i>—la +cause de tous les maux de l'humanité.—On +trouve encore chez eux quelques devins +des deux sexes qui prédisent l'avenir et dont +la vocation s'annonce par des espèces d'attaques +d'épilepsie que leur occasionne l'usage +d'une certaine plante dont ils gardent religieusement +le secret. Ils n'ont plus, comme +ceux d'autrefois, la prétention de voir jusqu'aux +entrailles de la terre; car plusieurs +d'entre eux furent massacrés pour avoir prédit +à des chefs des faits sans accomplissement.</p> + +<p>On ne trouve parmi les Patagons, les<span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span> +Puelches et les Pampéens, aucun prêtre ni +fétiches. Les père et mère transmettent eux-mêmes +la religion à leurs descendants, qui +l'observent scrupuleusement. Ce fait est d'autant +plus extraordinaire que chez les Kitchois +et chez les Boliviens, leurs voisins, on trouve +des idoles et les preuves irrécusables d'un +culte intéressant, d'une origine fort ancienne.</p> + +<p>Enfin, quelle que soit la simplicité de leur +religion, la croyance des Patagons n'en est +pas moins des plus profondes, ils en donnent +des preuves à tous instants. Jamais un Indien +ne boit ni ne mange sans avoir préalablement +prié Dieu de lui accorder toutes choses +nécessaires à sa vie, ni sans lui offrir la +première part: il se tourne vers le soleil, +envoyé de Dieu, en déchiquetant un peu de +viande, ou en renversant un peu d'eau, action +qu'il accompagne des paroles suivantes dont +la formule sans être fixe varie cependant +peu:</p> + +<p> +<i>oh! chachai—vita ouènetrou—reyne</i><br> +oh!—Père,—Grand homme,—roi de cette<br> +<i>mapo, Frénéan votrey—fille aneteux</i><br> +terre,—fais moi faveur-cher ami,-tous les jours,<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span><br> +—<i>comé que hiloto—comè que ptoco</i>,<br> +—d'une bonne nourriture,—de la bonne eau,<br> +-<i>comè què omaotu,—Povrè lagan intché</i>,<br> +—d'un bon sommeil,—Je suis pauvre moi,<br> +—<i>hiloto élaemy; tefa quinié-ouésah.—hilo</i><br> +as-tu faim;—voilà-un-mauvais-manger.—<br> +<i>hiloto tuffignay.</i><br> +—mange si tu veux.<br> +</p> + +<p>Bien qu'ils aient rarement la facilité de se +procurer du tabac, les Indiens n'en sont pas +moins de grands fumeurs, car ils savent +économiser celui qu'ils accaparent dans leurs +chanceuses razzias. Après chaque repas, +comme le matin dès leur réveil et le soir +même au moment de se livrer au sommeil, +ils s'adonnent à ce plaisir.</p> + +<p>Dans chaque <i>Roukah</i> au nombre des objets +indispensables, se trouve une pipe—<i>quitrah</i>—de +leur fabrication, dont la forme est +unique pour tous. Elle est faite le plus souvent +d'une pierre rouge ou bleue provenant +de la chaîne des Andes, taillée en parallélogramme +fort étroit, de la longueur de dix +centimètres environ, et surmontée d'une +saillie en forme de cône renversé, creusée<span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span> +fort habilement avec un couteau, seulement +jusqu'à moitié de l'épaisseur du parallélogramme +avec lequel ce fourneau ne forme +qu'une seule pièce. A l'un des bouts, qui tient +lieu de galumet, ils font un autre trou d'un +très-petit diamètre qui finit presque à rien à +son point de jonction avec le fourneau de la +pipe. Ce meuble simple, mais curieux, est +généralement enrichi d'ornements faits avec +des parcelles d'argent ou de cuivre fixées avec +de la résine.</p> + +<p>Les Indiens ne fument jamais le tabac seul; +ils le mélangent avec de la fiente de cheval ou +de bœuf sèche. La pipe étant bourrée, tous +les fumeurs se couchent sur le ventre, et +fument chacun à leur tour sept ou huit +bouffées coup sur coup pour ne les rendre par +les narines que quand, à demi-suffoqués, ils +se sentent dans l'impossibilité de les garder +plus longtemps. L'effet de cette exécrable +fumigation intérieure les rend effrayants à voir, +car leurs yeux se retournent aux trois quarts, +on n'en voit plus que le blanc; ils se dilatent +à un tel point, qu'on les pourrait croire prêts +à sortir de leurs orbites. La pipe, qu'ils n'ont<span class="pagenum" id="Page_156">[Pg 156]</span> +plus la force de retenir, s'échappe de leurs +grosses lèvres, leurs forces les abandonnent, +ils sont pris d'un tremblement convulsif et +plongés dans une ivresse voisine de l'extase; +ils renaclent bruyamment, en même temps la +salive s'échappe à flots de leurs lèvres entr'ouvertes, +et leurs pieds et leurs mains sont +agités de mouvements semblables à ceux +d'un chien à la nage.</p> + +<p>Cet horrible et répugnant état d'abrutissement +volontaire fait leur bonheur; il est +l'objet de toutes leurs respectueuses sympathies; +ils n'auraient garde de troubler les +fumeurs pendant leur ivresse et considèreraient +comme une insulte de leur rire au nez +ou même de leur adresser la parole. Ils +s'empressent de leur apporter de l'eau dans +une corne de bœuf—<i>motah</i>—qu'ils plantent +silencieusement dans le sol à côté d'eux.</p> + +<p>Dieu, selon l'habitude, participe à cette +réjouissance, car il lui a été préalablement +offert par chacun trois ou quatre petites +bouffées accompagnées d'une prière mentale.</p> + +<p>Après avoir vidé tout d'un trait l'eau contenue<span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span> +dans le—<i>motah</i>,—les fumeurs, encore +sous l'impression de leur récent anéantissement, +ne pouvant mouvoir leurs bras ni leurs +jambes, font un demi-tour sur eux-mêmes +et restent couchés sur le dos pendant quelques +moments pour se livrer aux douceurs du +sommeil.</p> + +<p>Les femmes, les enfants mêmes, prennent +part à ce plaisir sans que nul ne songe à s'y +opposer.</p> + +<p>Parmi les fumeurs que comptent les nations +Européennes, beaucoup contractent l'habitude +d'absorber la majeure partie de leur +fumée et ne comprendraient pas sans doute +comment il se fait que les Indiens puissent +ressentir les effets décrits ci-dessus, c'est +pourquoi je leur dirai en passant que la cause +doit en être attribuée au mélange du tabac +avec des herbes odoriférantes, qui, bien que +réduites à l'état de fiente, n'en conservent pas +moins toute leur force.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</h2> +</div> + +<p class="center">La Médecine chez les Indiens</p> + + +<p>On ne trouve point parmi les Indiens +d'individus pratiquant spécialement la médecine +parce d'abord ils ne sauraient avoir +suffisamment de confiance dans leurs semblables, +quels que puissent être leurs liens +d'amitié ou de parenté; ensuite parce que la +prévoyante nature les a doués d'une intelligence +et d'un instinct assez grands pour +faire eux-mêmes et avec succès l'application +des différents remèdes qu'elle a mis à +leur portée.</p> + +<p>Il n'est pas rare de voir chez eux des +enfants à la recherche de quelques simples +nécessaires à leur propre guérison. Ils +sont donc, ainsi qu'on peut en juger, médecins<span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span> +d'eux-mêmes. Je les ai souvent vus faire +preuve de certaines connaissances anatomiques, +soit dans la manière d'opérer les +animaux ou dans celle de panser de graves +blessures, telles que ruptures de bras ou de +jambes. Ils sont tellement durs à la souffrance, +qu'à peine dans ces cas si graves font-ils +entendre quelques plaintes. Ils se pansent +eux-mêmes avec le plus grand sang-froid. +S'ils ont la jambe cassée, ils s'étendent à plat +sur le sol de manière que la fracture ait un +point d'appui. Ils replacent les os, puis se font +à l'aide de quelques pierres tranchantes, dont +ils ont soin de raviver les arêtes anguleuses, +un certain nombre d'incisions longues et +profondes autour et à l'endroit même de +la rupture; ils y appliquent ensuite une sorte +de cataplasme composé d'herbes fraîches écrasées +entre deux pierres et arrosées d'urine +putréfiée qui ne leur manque jamais et remplit +chez eux l'office d'alcali: enfin ils s'éclissent +avec des joncs d'eau, et restent de quinze +jours à trois semaines seulement immobiles. +Au bout de ce temps, ils commencent à marcher, +quelquefois même ils montent déjà à<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span> +cheval. Les propriétés des herbes qu'ils emploient +sont telles que même dans les plus +fortes chaleurs aucun cas de gangrêne ne se +déclare, et que si la rupture n'a pas été franche +et nette, les petits éclats sortent d'eux-mêmes +au dehors par les incisions, sans occasionner +plus de souffrances au patient dont la complète +guérison ne se trouve guère retardée que +de quelques jours. Pendant tout le temps nécessaire +à son rétablissement, le blessé mange +avec autant d'appétit et aussi fréquemment +que s'il était dans son état normal.</p> + +<p>Les Indiens sont ainsi que leurs enfants +forts sujets aux douleurs dans la moëlle, mais +ils se traitent plus durement. Ils se font avec +un <i>cataouet</i>—os d'autruche en forme de +poinçon—quelques piqûres d'où ils tirent +le plus de sang possible, ou bien ils y apposent +des petits cônes faits avec la matière +cotonneuse que fournit le palmier, et les +brûlent sur place. Ces sortes de moxas leur +servent souvent aussi à se faire sur les deux +avant-bras, des marques dont la grandeur et +le nombre variables servent à distinguer entre +elles les différentes tribus.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span></p> + +<p>Les Indiens sont souvent sujets à de violents +maux de tête; mais ils ont le talent de les +faire cesser presqu'aussitôt qu'ils leur viennent, +par l'application immédiate d'une macération +d'herbe dont l'odeur rappelle celle de la +feuille de cassis; l'effet en est presque instantané. +Lorsque ce remède ne suffit pas, +(cas très-rare), ils se poinçonnent, c'est le +mot, la partie affectée, et selon la nature du +sang qui sort de ces piqûres, ils se livrent à +une foule de conjectures sur leur santé, qui, +à les entendre, est toujours fort compromise.</p> + +<p>Lorsqu'ils sont enrhumés ou lorsqu'ils sont +pris d'étouffements, les Indiens font usage +d'une racine fort commune dans leurs parages, +et qui par ses nombreuses propriétés mérite +quelque intérêt. Ils la nomment <i>Gnimegnime</i> +ou traîtresse chatouilleuse. Sa forme est approchant +celle du chiendent, mais beaucoup +plus longue et plus régulière, ne présentant +pas, comme celle-ci l'aspect d'une infinité +de petites lignes brisées. Son enveloppe +est d'un brun clair, l'intérieur blanc; +en séchant elle ne conserve aucune élasticité;<span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span> +elle est au contraire fort cassante. La plante +qui ne présente aucun intérêt, et dont les Indiens +ne font point usage, car ils ne lui reconnaissent +aucune propriété, a généralement +de quinze à vingt centimètres de hauteur; ses +feuilles étroites et longues sont d'un vert +foncé; le sommet de la tige est surmonté +d'une petite fleur jaune. Un seul bout de +cette racine de la longueur d'une épingle, +écrasé entre les dents et mêlé à la salive, surexcite +la fonction des organes respiratoires et +mûrit le rhume à l'instant, en laissant au palais +un goût acidulé qui agace les gencives, la +langue et le gosier d'une démangeaison insupportable +et produit une douleur dans les +glandes salivaires dont elle active les fonctions +outre mesure. Dès que la partie acidulée +est complètement absorbée, on éprouve un +véritable bien-être par tout le corps et une +agréable fraîcheur dans la gorge, il semble +que les poumons soient dégagés et l'on respire +avec beaucoup de facilité. Cependant +ce remède, ainsi que tant d'autres, devient +dangereux lorsqu'il est employé sans calcul. +Les Indiens m'ont affirmé qu'une petite<span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span> +pincée suffit pour faire mourir dans les +plus atroces souffrances. Je le crois en effet, +car voulant en faire moi-même l'épreuve, +j'avalai le jus d'un petit bout de cette racine, +qui me causa dans la bouche et dans +la gorge une démangeaison insipide; ma +respiration devint tellement haletante et précipitée +que, ne pouvant aspirer l'air dont la +présence me mettait au supplice, je faillis +être suffoqué. Je puis affirmer qu'on serait +douloureusement asphyxié en surpassant la +dose voulue. Ce ne fut qu'en me gardant bien +de boire, et en retenant ma respiration, ainsi +que le font les Indiens eux-mêmes, que je +parvins à neutraliser les effets de ce remède +violent.</p> + +<p>Les Indiens emploient cette racine de +différentes manières et dans différents cas; +tant pour eux-mêmes que pour les animaux. +Pour les maux d'yeux ils n'emploient que le +jus. Ils s'en servent également pour détruire +la vermine qui envahit les plaies de leurs +chevaux ou de leurs autres bestiaux; ce qui +est très-fréquent dans les parages boisés où +les mouches abondent. Ils la réduisent en<span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span> +poudre presque impalpable et la mélangent +avec les feuilles brûlées d'un petit arbrisseau +qu'ils nomment <i>tchilpet</i>; ils font de ce mélange +une pâte mouillée d'urine qu'ils introduisent +dans la plaie après en avoir préalablement +extirpé un à un tous les vers à l'aide +d'un petit bâton pointu et après l'avoir lavée +à plusieurs reprises avec de l'urine putréfiée. +Quelques répétitions de cette opération suffisent +pour que la guérison ait bientôt lieu. +Je traitai ainsi avec bonheur plusieurs chevaux +confiés à ma garde lesquels s'étaient +fait de simples piqûres d'épines changées le +lendemain en plaies déjà aussi grandes que la +main: les Indiens me surent bon gré de ces +soins auxquels je me livrais journellement, +sans quoi leurs troupeaux auraient sensiblement +diminué; car ils sont tellement paresseux +et insouciants que tout animal blessé +pendant les chaleurs, devient, en deux ou +trois jours à peine, la victime des insectes +rongeurs.</p> + +<p>Les Indiens se nourrissant pour la plupart +du temps de viandes crues, leur sang est par +cela même rempli d'âcreté, et comme ils dorment<span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span> +fréquemment sur la terre humide ils +ont presque tous des éruptions tuméreuses +qui se traduisent en forme de clous ou d'entraxes +dont ils souffrent beaucoup. Ils provoquent +la maturité de ces abcès par l'application +de cataplasmes de fiente d'animaux, +toute chaude. Lorsqu'ils sont à terme, ils en +extirpent le germe à l'aide d'un crin doublé, +et le mangent ensuite entre deux bouchées de +viande, prétendant ainsi conjurer toute récidive. +N'est-il pas en vérité répugnant de trouver +de si grands rapprochements entre des +êtres humains et les chiens qui n'ont à leur +service d'autre organe que la langue.</p> + +<p>Quand les Indiens sont atteints de maladies +contre lesquelles les remèdes sont sans +effet, ils en attribuent la gravité à la malignité +de quelque mauvais génie—<i>gualiche</i>,—qui +échappant à la vigilance de <i>Houacouvou</i>—dieu +du mal,—s'est réfugié dans le corps du +patient. Afin de l'en faire déloger ils se réunissent +en grand nombre, à l'insu du malade, +et se précipitent tout-à-coup, armés de +leurs lances, sur le roukah de celui-ci +en frappant les cuirs de toute leur force et<span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span> +poussant des hurlements de fureur qu'ils entremêlent +d'invocations. Ensuite ils pénètrent +dans l'intérieur en se trouant au travers des +cuirs un passage, et défilent un à un au pas de +course, la lance en arrêt autour du malade +que le premier entré a traîné au milieu de la +case. Le malheureux patient éprouve généralement +une grande frayeur et succombe presque +toujours à la suite de cette violente émotion. +Parfois, lorsque le sujet est jeune et qu'il +parvient à se rétablir, il partage l'opinion de +chacun en attribuant à quelque maléfice le +dérangement de sa santé, et sa guérison au +diabolique assaut que lui ont livré ses compagnons. +Il est toujours accablé de questions +auxquelles il répond avec emphase et fort +longuement. Je ne dirai pas qu'il abuse de la +crédulité de ses amis en leur faisant mille +contes, car ils ne sont que l'expression de sa +superstitieuse croyance.</p> + +<p>Je fus moi-même un des principaux acteurs +d'une semblable scène dans laquelle je sus +plus tard avoir rempli le rôle bien involontaire +de faiseur de miracles que selon eux, me +valait ma qualité de chrétien. Il fallait,<span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span> +disaient-ils que je fusse véritablement un bon +<i>ouignecaë</i>—chrétien—pour avoir si bien +réussi.</p> + +<p>Les Indiens possèdent plusieurs genres de +poisons lents dont ils connaissent et savent +parfaitement neutraliser les effets. Ce sont les +femmes qui s'en servent; et elles les emploient +aussi bien contre leurs ennemies personnelles +que contre ceux de leur famille. La jalousie +est pour elles la source d'une haine implacable, +aussi est-ce bien plutôt entre elles que +l'usage en est fréquent. Deux femmes jalouses +l'une de l'autre se donneront bien de garde +de dévoiler ce sentiment à qui que ce soit, et +dès l'instant où elles se sentent ennemies, +elles cherchent à s'attirer l'une chez l'autre +dans le but de s'empoisonner mutuellement. +Ces sortes de duels durent quelque fois assez +longtemps, mais l'une d'elles finit toujours +par succomber. Son ennemie, après avoir pris +toutes les mesures propres à faire disparaître +de chez elle toutes les traces du poison dont +elle a fait usage, est une des premières à gémir +sur le sort de la défunte dont elle fait à +tous le panégyrique. Afin de se sauvegarder<span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span> +de toute accusation, car on ne saurait trouver +contre elles aucune preuve accusatrice, elles +agissent toujours sans complices.</p> + +<p>Les Indiens ont pour habitude de faire +l'autopsie de tous les trépassés dont la mort, +soit tardive ou prématurée, est à leurs yeux +un problème qu'ils tâchent de résoudre en +cherchant avec soin dans tout l'œsophage, +dans les rognons et dans le fiel où ils reconnaissent +facilement la trace du principe morbide, +lorsque le sujet est mort empoisonné. +Quand ils acquièrent ainsi la preuve qu'un +des leurs est victime d'une vengeance, ils +emploient tous les stratagèmes imaginables +pour découvrir l'auteur du crime. Malheur +aux ennemis connus du défunt, car, seraient-ils +innocents, l'opinion générale les accuse +aussitôt et les parents de la victime les mettent +à mort s'ils ne consentent à leur payer une +forte rançon.</p> + +<p>A moins de rares exceptions, les accusés, +coupables ou non, repoussent toujours fort +énergiquement l'accusation portée contre +eux; ils préfèrent succomber les armes à la +main en se défendant à outrance, plutôt que<span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span> +d'avouer leur crime. Le petit nombre de ceux +qui ne font aucune résistance et qui font des +aveux sont conduits sous bonne escorte devant +le grand Cacique qui fixe lui-même le prix +de leur rançon dont l'importance est toujours +proportionnée au rang du défunt, car il y a +chez eux comme parmi nous différents grades +dans la société.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</h2> +</div> + + + +<p class="center">Engraissement des chevaux.—Abattage d'un +cheval.—Principale nourriture des Indiens +pendant la belle saison.—Du tatou.—Un +évènement tragique.</p> + + +<p>Les Indiens, grands amateurs de chevaux, +estiment principalement ceux dont ils se sont +déjà servis dans quelque razzia. Ces malheureux +animaux éprouvés par la fatigue et les +privations sont, au grand désespoir de leurs +maîtres, toujours fort maigres au retour de +ces expéditions. Les Indiens s'y prennent +d'une manière fort étrange pour les faire engraisser. +Ils les renversent sur le sol, leur entr'ouvrent +la bouche, pratiquent au palais plusieurs +incisions, puis ils leur font avaler de +force une certaine quantité de sel pulvérisé. Ils +prétendent que chez le cheval, comme chez +l'homme, le sang excite l'appétit. Je ne sais<span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span> +jusqu'à quel point ce système peut être bon; +mais il est toutefois compréhensible que +l'emploi du sel dans cette circonstance ne +peut être que favorable. Du reste j'ai observé +que les chevaux traités, comme il est dit +ci-dessus, engraissaient fort rapidement.</p> + +<p>Quant aux jeunes chevaux qu'ils destinent +à leur nourriture, ils leur suppriment fort +habilement les parties génitales afin de les +engraisser et d'en rendre la chair plus délicate. +Cette opération se fait à l'aide d'un couteau. +Ils prennent la précaution de nouer les +nerfs après les avoir rompus le plus avant +possible; ensuite ils enlèvent toute la graisse +qui pourrait retarder la fermeture de la plaie +et y introduisent du sel. Cette opération étant +terminée ils s'efforcent de faire courir le poulain +deux ou trois fois par jour afin que le +sang caillé se détache de la blessure. Malgré +la brutalité avec laquelle ils opèrent, les +Indiens obtiennent toujours un plein succès, +car la guérison de leurs animaux a lieu dans +un délai de dix à douze jours.</p> + +<p>Les Pampéens font subir la même opération +aux béliers et aux bœufs qu'ils veulent<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span> +vendre à la chrétienté pendant la durée de +leurs soumissions passagères.</p> + +<p>Ces sauvages abattent et découpent un cheval +avec la plus parfaite adresse et la plus +grande promptitude. Dès qu'il l'ont étourdi +d'un coup de <i>locayo</i>—boléadora,—ils se précipitent +sur lui et le saignent aussitôt. Les +femmes en recueillent le sang dans une +sibille de bois où elles le laissent refroidir +après en avoir retiré l'albumine en l'agitant +avec la main. Pendant ce temps les hommes +retournent l'animal sur le dos, lui fendent le +cuir depuis la mâchoire inférieure jusqu'à la +naissance de la queue, et à chaque sabot ils +font d'autres coupures qui viennent rejoindre +la première, les unes à la poitrine, les autres +au bas de la panse. Ils commencent à détacher +le cuir du cou, du poitrail et des parties +maigres avec leurs couteaux, et achèvent ce +travail avec les mains seulement en le saisissant +fortement de la gauche et en passant la +droite entre les chairs. Quand le décollage est +terminé ils séparent la tête du tronc, enlèvent +les épaules, ouvrent le ventre des deux côtés +à la fois jusqu'à l'extrémité des côtes qu'ils<span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span> +séparent tout d'une pièce de la colonne vertébrale +après en avoir entamé la naissance +avec la pointe de leurs couteaux. Enfin, sans +le secours de haches ni de marteaux, ils +partagent en deux parties égales le train +inférieur. En moins de dix minutes tout +cela est fait, et les nombreux spectateurs, +installés sur l'emplacement même, dévorent +avec une avidité féroce les foies chauds, le +cœur, les poumons et les rognons crus, +qu'ils saucent dans le sang et qu'ils boivent +ensuite.</p> + +<p>Le cuir de la tête sert à faire des enveloppes +de boléadoras; la crinière est soigneusement +attachée avec la queue et réservée +ainsi que les plumes d'autruches et les +peaux de toutes sortes pour être échangée +chez les Hispanos-Américains.</p> + +<p>Bien qu'ils aient la possibilité de tuer +journellement des bestiaux, les nomades +ne mangent guère durant l'été d'autre viande +que celle du gibier de leurs chasses. S'ils +abattent quelqu'animal pendant les chaleurs, +ils en font sécher la viande en la découpant +artistement en grandes feuilles minces qu'ils<span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span> +placent sur des lazzos tendus, après les avoir +salées des deux côtés. Les femmes, que +ce soin regarde, en font généralement de +grandes provisions, soit pour offrir aux visites +ou pour donner à emporter à leurs +maris lorsqu'ils vont en expédition. Quand +elles servent de ce mets au sein du foyer elles +l'humectent avec de l'eau mise dans leur +bouche et qu'elles soufflent dessus; puis elles +l'écrasent entre deux pierres et la mettent +dans de petits plats de bois contenant de la +graisse de cheval liquéfiée au soleil que leurs +convives boivent avec grand plaisir après +avoir mangé. Ces sortes de repas auxquels je +pris part moins souvent que je ne l'eusse désiré +me causèrent presque autant de joie +que le meilleur festin; comparés à ceux +de viande crue et sanglante que je faisais la +majeure partie du temps, ils me parurent un +vrai régal.</p> + +<p>Dans de certains parages la chair du tatou +est presque la seule nourriture des voyageurs. +Dans toute la Pampa comme dans certaines +régions boisées, je remarquai les quatre espèces +suivantes: La première est le <i>tatou<span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span> +Emcombert</i>, en espagnol <i>kirkincho</i>, en indien +<i>cofeurle</i>; la seconde est le <i>dasypus-tatouay</i>, en +espagnol <i>péluda</i>, dont la grosseur atteint de +très-grandes proportions et dont la carapace +est à toutes ses articulations plantée de +longues soies. Ce quadrupède domine principalement +du côté oriental, où il trouve +pour se nourrir une grande quantité de +racines que les Indiens nomment <i>saqueul</i>. +Ce sont de petits tubercules blancs, demi-transparents, +dont l'intérieur est farineux, +demi-âcre et demi-sucré, mais dont +l'âcreté disparaît à la cuisson. Ces tubercules +qui ne se trouvent que dans la terre noire +et grasse, à quelques pouces de profondeur, +sont toujours groupés par trois ou +quatre attenant à la même tige. Ils ont la +forme d'ovales ou de polygones de la grosseur +d'une noisette. Leur tige n'a guère plus +d'un ou deux pouces de hauteur. Elle est très-frêle +et garnie d'un grand nombre de petites +feuilles étroites fort pressées les unes sur les +autres, dont la couleur est tout à la fois mélangée +de vert d'eau et de rouge jaunâtre.</p> + +<p>Les Pampas sont aussi gourmands du <i>saqueul</i><span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span> +que les tatous eux-mêmes. Ils en récoltent +parfois une grande quantité et les écrasent +pour les mettre dans du lait; ils nomment cette +préparation qu'ils laissent fermenter <i>saqueul-tchaffis</i>; +c'est un mets rafraîchissant fort +agréable et des plus nourrissants. Quelquefois +les Indiens avant d'écraser le <i>saqueul</i> pour le +mêler au laitage, ainsi qu'il est dit plus haut, +le laissent pendant quelques secondes cuire +dans de la fiente embrasée. La péluda fait un +grand ravage de ce tubercule; elle le sent +comme les porcs sentent les truffes.</p> + +<p>La troisième espèce, le cachicame-mulet, +que les Espagnols appellent <i>mulita</i> n'est aucunement +garni de poil. Il diffère des deux espèces +ci-dessus désignées par la forme de sa +tête et de ses oreilles qui ont beaucoup +d'analogie avec celle de la mule. On le trouve +par quantités innombrables dans le voisinage +des provinces Argentines et particulièrement +au nord-ouest de Buenos-Ayres où il infeste +les <i>estancias-fermes</i> dont les abords sont +généralement jonchés de cadavres de bœufs +délaissés par les fermiers qui la plupart du +temps ne les tuent rien que pour en avoir le<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span> +cuir et dont la chair sert de pâture à ces +animaux.</p> + +<p>La quatrième espèce appelée <i>mataco</i> par +les Espagnols est beaucoup moins commune +que toutes les autres. Elle ne se trouve guère +qu'à l'ouest sud-ouest de la Sierra-Ventana +ou bien encore au nord des Mamouelches. +Sa grosseur est presque toujours la même et +n'atteint jamais de grandes dimensions. Il est +fort élevé sur pattes et court tellement vite +qu'on a souvent beaucoup de peine à l'attraper. +Son dos est fort bombé, sa tête très-aplatie +et fort petite. Ainsi que le <i>tatouay</i> +il se nourrit de la racine du <i>saqueul</i>. Il est +très-facile à apprivoiser. Quand il se sent +serré de trop près et qu'il est éloigné de +son terrier, ses naïfs moyens de défense +consistent à se mettre en boule à l'instar du +hérisson. La chair de tous ces genres de tatous +se mange; quoique noire, elle est des plus délicates +et a beaucoup de rapport avec celle du +porc frais, mais elle est beaucoup plus légère. +Ces animaux ont entre leur carapace et +leur chair une épaisse couche de graisse +jaune très-fine, d'une grande saveur et dont<span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span> +la couleur ainsi que celle de leur chair est +plus ou moins foncée selon l'espèce de l'animal +et son genre de nourriture. C'est peut-être +la seule viande que les Indiens fassent +bien cuire car ils font rôtir les tatous dans leur +carapace et sans les en détacher.</p> + +<p>Cherchant chaque jour à m'attirer les +bonnes grâces des sauvages avec lesquels je +vivais déjà depuis plus d'un an et demi je +parvins non sans une pénible lutte de tous les +instants à faire une complète abnégation +de mes habitudes d'homme civilisé et à les +copier en quelque sorte. Je devins habile +dans tous leurs genres d'exercices: je domptais +leurs chevaux et je les leur soignais si bien +quand ils étaient blessés ou malades que presque +toujours ils étaient dans un état de santé +très-satisfaisant. C'était du reste pour moi un +véritable bonheur que de prodiguer des soins +à ces pauvres animaux que mes maîtres, +indolents, malgré leur sordide avarice, eussent +sans doute abandonnés lorsqu'ils étaient +blessés. J'éprouvais un plaisir indicible à voir +avec quelle docilité, ils venaient à ma voix, au +lieu de fuir précipitamment ainsi qu'ils le faisaient<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span> +dès que quelque autre s'approchait +d'eux. D'aussi loin qu'ils m'apercevaient, ces +chevaux se mettaient à hennir et venaient, au +grand ébahissement des Indiens qui m'en +félicitaient, se ranger à mes côtés pour +recevoir mes caresses. Dans ces moments +de délassement où toute affection me faisait +défaut, je me sentais presque heureux de ce +sentiment d'instinctive reconnaissance de +leur part qui avait pour moi tout le prix de +l'amitié.</p> + +<p>Mes maîtres souvent étonnés de la facilité +avec laquelle j'attrapais les chevaux +à la main, chose si impossible pour eux qui +les poursuivaient toujours avec le lazzo, me +disaient avec une amicale considération lorsqu'ils +en voulaient un: <i>El mey-ouésah ouignécaé +cone-palèh-quinié potro</i>.—Amène-nous +tel ou tel cheval, toi qui en fais ce que +tu veux;—et pour me récompenser à mon +retour, ils me faisaient manger quelques bouchées +de viande qu'ils avaient fait cuire à mon +intention. Malheureusement ces rares instants +de douceur étaient de bien courte durée, car +leur instinct cruel reprenait bien vite le dessus,<span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span> +et ils me les firent plus d'une fois chèrement +payer.</p> + +<p>J'avais eu déjà successivement plusieurs +maîtres depuis que j'étais chez les Pampéens, +lorsqu'un incident tragique et des plus affreux +vint me donner une terrible leçon de prudence +et me commander la plus grande dissimulation. +Dans une récente et formidable invasion +qu'ils avaient faite dans la province de Buenos-Ayres +et sur laquelle les journaux français +donnèrent des détails (en 1858), de jeunes Argentins +avaient été faits prisonniers. Leur sort +devait être le mien: mais ces malheureux +enfants, confiants dans leur habitude du cheval +et dans leur habileté à s'orienter dans les +pampas voisines de leurs provinces, conçurent +la pensée de recouvrer leur liberté, sans tenir +aucun compte des dangers auxquels les exposait +leur inexpérience sur le caractère des +Indiens. Ils s'enfuirent un beau matin, mais +leurs maîtres les poursuivirent bientôt; après +quelques jours d'absence ils les ramenèrent +au point de départ et les condamnèrent à +mourir. Ils furent placés au milieu d'un cercle +d'hommes à cheval qui les assassinèrent lentement<span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span> +à coups de lances. Forcé d'être spectateur +de cette horrible scène, je vis les meurtriers, +par un ignoble raffinement de cruauté, +retourner leurs armes dans chacune des blessures +dont ils couvrirent le corps de leurs +victimes, tout en poussant des hurlements de +féroce colère et en imitant les diverses expressions +de souffrances de leurs figures. +Ils vinrent ensuite défiler devant moi et +m'apostrophèrent brutalement en m'essuyant +sur le corps leurs armes rougies du sang encore +fumant de ces pauvres infortunés; et +me les montrant avec affectation ils me menacèrent +de la même destinée s'il me prenait +envie de fuir un jour. Dans l'impossibilité où +j'étais de secourir mes malheureux compagnons +d'infortune, force me fut de refouler au +fond de mon cœur tout désir de les défendre +ou de les venger; mais ma haine et mon horreur +pour les Indiens s'accrurent encore de +toute l'énormité du crime dont j'avais été +témoin.</p> + +<p>Dieu sans doute permit que le souvenir des +miens et celui de toutes les horribles souffrances +que j'endurais chaque jour raffermissent<span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span> +mon courage et me donnassent la ferme +volonté de m'affranchir du joug infâme sous +lequel je ne pliais que forcément, car désormais +je n'eus plus d'autre pensée. Je ne montrai plus +aux Indiens qu'un visage calme et impassible, +ne laissant un libre cours à ma continuelle +douleur que durant la nuit et pendant les +rares instants où je me trouvais seul. Ayant +pensé que les Indiens continueraient leurs +conversations en ma présence, tant que je +paraîtrais ignorer leur langage, je feignis de +ne point les entendre et je m'occupais de +choses indifférentes pendant leurs entretiens +dans lesquels je recueillis une foule de renseignements +précieux.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_183">[Pg 183]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</h2> +</div> + +<p class="center">La musique chez les Indiens.—Leurs divers +instruments.—Jeux.</p> + + +<p>Le goût de la musique est inné chez tous +les êtres humains. Le sauvage aussi bien que +l'homme civilisé aime à chercher dans ses +harmonieux accents et le sentiment de la +poésie et les émotions que l'âme la plus perverse +même ressent et sait savourer.</p> + +<p>Rien de plus curieux et de plus intéressant +que de voir les Indiens dont je parle, ignorant +toutes choses, s'appliquer à façonner des +instruments de musique pour charmer leur +oisiveté. Ces instruments grossiers et bizarres +rappellent en quelque sorte les nôtres, je les +appellerai: le flageolet, le violon, la guitare, +le tambour et la flûte.</p> + +<p>Le violon se compose de deux côtes de<span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span> +cheval en forme d'archets enchevêtrés, et +dont les crins bien tendus, humectés de +salive, se frottent les uns contre les autres. +Ils servent indifféremment, à tour de rôle, d'archet +ou de violon. Celui qui remplit l'office +d'instrument s'appuie sur les dents serrées et +se tient horizontalement de la main gauche. +Les Indiens agitent vivement l'archet et au +moyen de ce frottement obtiennent des sons +étouffés qu'ils modulent avec les doigts libres +de la main gauche, absolument de la même manière +que le font nos dilettanti. Ils ne peuvent +toutefois exécuter aucun air varié, mais ils +reproduisent assez habilement quelques mots +de leur langage guttural.</p> + +<p>La guitare leur sert fort peu; elle est faite +d'une omoplate de cheval sur laquelle ils +tendent des cordes de crins de différentes +grosseurs. Elle est généralement mise en +usage dans les danses: ils la tiennent et la +pincent avec autant de prétention que s'ils +étaient des musiciens consommés. On peut +juger par sa construction de toute l'harmonie +de cet instrument bien plutôt fait pour agacer +les nerfs et l'oreille que pour charmer.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p> + +<p>Le flageolet est de quelque mérite et réclame +pour sa confection une certaine dose d'intelligence +et de l'adresse. C'est aussi celui que +les Indiens réussissent le mieux, et avec lequel +ils se divertissent le plus car il leur +permet de jouer tous leurs airs favoris. Il est +fait d'une tige creuse de générium-argentinus, +coupée d'une longueur de cinquante à soixante +centimètres, qu'ils percent superficiellement +à l'un des bouts, de huit trous à égale distance +les uns des autres. Le bout opposé sert +d'embouchure: ils le fendent en forme d'anche +dont ils maintiennent l'écartement à l'aide +d'un crin transversal.</p> + +<p>La flûte n'est autre chose qu'un morceau +de jonc creux bouché à l'une de ses extrémités, +dans lequel ils soufflent à pleins poumons +et duquel ils tirent des sons exécrables +semblables à ceux d'une formidable clé.</p> + +<p>Enfin le tambour se compose d'une sorte +de sébille de bois plus ou moins grossière sur +laquelle ils tendent une peau de chat sauvage +ou un morceau de panse de cheval. Cet +instrument, ainsi que la flûte pour laquelle +ils ont beaucoup de prédilection, est d'un<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span> +usage fort répandu chez eux, surtout dans les +grandes fêtes réservées au culte et dans +leurs danses de caractère.</p> + +<p>Ainsi qu'on a pu en juger, les Indiens malgré +leur apparence grave saisissent toutes les +occasions de se distraire et se créent mille +moyens de le faire. A leur passion pour la +musique on peut en ajouter une autre qui n'est +pas moins vive, c'est celle du jeu, auquel ils +s'adonnent avec une avidité fébrile.</p> + +<p>Dans les tribus Pampéennes, les plus +rapprochées des peuples Hispanos-Américains, +ils jouent aux cartes espagnoles; mais +nul d'entre eux ne saurait être plus consciencieux +que des grecs de profession. Ils +font aux angles de chaque carte des marques +presque imperceptibles, que seuls +leurs yeux exercés peuvent reconnaître. +Chaque partner emploie à tour de rôle son +jeu ainsi préparé. En mêlant les cartes ils +distinguent les bonnes des mauvaises et sont +si adroits dans la manière de les donner, +qu'ils se défont toujours de ces dernières aux +dépens de leurs adversaires. Les parties qu'ils +engagent sont toujours d'une fort longue durée<span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span> +et des plus acharnées; celui qui a la priorité +se considère toujours comme ayant loyalement +gagné, en raison des difficultés qu'il +lui a fallu surmonter pour extorquer la mise +des autres qui consiste généralement en objets +d'une certaine valeur, tels qu'éperons ou +étriers d'argent.</p> + +<p>Les autres jeux qui leur sont propres, et qui +sont le plus en vogue dans toutes les tribus +indistinctement, sont: la <i>Tchouëkah</i> ou <i>Ouignou</i>, +les dés—<i>Amouicah</i>—ou de blanc et +noir, et les osselets—<i>foros</i>.—</p> + +<p>Dans le jeu de <i>Tchouëkah</i> chaque homme +entièrement nu, le corps bigarré de couleurs +diverses, les cheveux relevés et fixés par un +bandeau d'étoffe, s'arme d'une pesante canne +appelée <i>Ouignou</i>, recourbée à l'une de ses +extrémités, et cherche pour adversaire un de +ses congénères disposé à exposer un enjeu +équivalant au sien; un parti dépose sa mise +d'un côté et l'autre à l'opposé. La longueur de +l'emplacement, calculée selon le nombre de +joueurs est limitée par des lances plantées +deux à deux. Les joueurs prennent place +par couples de partners vis-à-vis l'un de<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span> +l'autre. Une petite boule de bois est placée +entre les deux formant le centre de la ligne. +Alors les deux champions croisent leurs +cannes, la partie crochue reposant sur le sol, +de manière qu'en les tirant fortement à eux, +ils font rebondir la boule prise entre les parties +recourbées. Une fois lancée c'est à qui la +rattrapera au vol, soit pour lui donner un +nouvel élan avec la canne dont ils se servent +comme de raquette, soit pour la détourner et +lui faire prendre une route opposée à celle +que cherche à lui donner le parti contraire. +Si celui qui, dans l'intérêt de son parti, doit la +faire aller à droite la fait aller à gauche, il est +immédiatement forcé de se tirer les cheveux +avec le premier venu de ceux auxquels il a +fait tort. Rarement ces divertissements se +passent sans jambes ou bras cassés ou même +têtes très-grièvement lésées. Encore je ne +tiens pas compte des coups que les juges du +camp armés de larges lannières de cuir, déchargent +du haut de leurs chevaux, sur les +combattants fatigués, pour leur rendre la +force et la vigueur.</p> + +<p>Le jeu de dés ou plutôt le jeu du blanc et<span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span> +du noir se compose de huit petit carrés d'os, +noircis d'un côté, et se joue deux à deux. Un +cuir est placé entre les joueurs afin que leurs +mains puissent facilement saisir d'une seule +fois ces petits carrés qu'ils laissent retomber +en criant très-fort et en frappant dans leurs +mains de manière à s'étourdir mutuellement. +Toutes les fois que le nombre des noirs est +pair, le joueur peut recommencer jusqu'à ce +qu'il devienne impair; alors l'autre prend son +tour. La partie pourrait durer éternellement, +mais fatigué et étourdi l'un des deux devient +la dupe de l'autre qui doué de plus de sang-froid +marque souvent double, à l'insu de son +compagnon, et le gagne. Des rixes suivent de +près la fin de la partie, car les trois quarts du +temps le perdant se refuse à donner l'objet +perdu.</p> + +<p>De même que les gauchos de Buenos-Ayres, +qui dans leur acharnement au jeu +perdent tour à tour leurs chevaux et jusqu'à +leurs propres vêtements, les Indiens jouent +volontiers leur bétail en entier et jusqu'aux +captifs et captives qu'ils possèdent. C'est ainsi +que je vis en maintes circonstances de malheureuses<span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span> +jeunes filles passer de mains en +mains et subir les outrageantes caresses d'un +grand nombre de maîtres qui pour vaincre +leur résistance désespérée leur administraient +force mauvais traitements.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</h2> +</div> + +<p class="center">Projets de fuite.—Désespoir.—Changement +de position.—Je deviens secrétaire des Indiens.</p> + + + +<p>Quel est celui qui à la vue des souffrances +des malheureuses victimes dont je parle, n'aurait +point, comme moi, senti ses propres douleurs +s'effacer pour faire place à une profonde +indignation et au désir de protéger ces pauvres +femmes. Que de fois, animé de ce sentiment +et tout prêt à m'élancer à leur secours, +la triste réalité de ma position ne vint-elle pas +en se dévoilant à mes yeux dans toute son +étendue, paralyser jusqu'à ma volonté! +Qu'aurais-je pu faire d'ailleurs? Quelles auraient +été les suites de mon emportement? La +mort d'un Indien peut-être, et j'aurais causé +celle de tant de victimes, que dans notre intérêt<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span> +commun je considérai comme un devoir de +redoubler de prudence.</p> + +<p>Je songeai également plus d'une fois à +m'enfuir en emmenant quelques-unes de ces +malheureuses captives, mais forcé de reconnaître +le peu de certitude qu'offrait la réussite +de ces sortes de projets, je dus y renoncer. +Pour moi seul, j'aurais risqué sans aucune +hésitation d'affronter les périls d'une semblable +entreprise, car je me sentais en état +de galoper jours et nuits et de vendre +chèrement ma vie en cas de poursuite, mais +avec des femmes, de pauvres femmes qui ne +montaient que fort rarement à cheval et que +la fatigue aurait surprises dans le cours d'un +semblable voyage qui réclamait la plus grande +diligence, j'avais la presque certitude d'être +atteint par les féroces Indiens et de causer +notre mort à tous.</p> + +<p>Toutes ces pensées me forcèrent à me +soumettre au triste sort qui m'accablait. Réduit +à cette impuissance je menais une vie +triste et cruelle, sans cesse accablé de pensées +douloureuses au sujet de ma famille chérie +que je croyais de plus en plus ne jamais<span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span> +revoir. La plupart des nuits j'étais obsédé par +d'horribles rêves dans lesquels je voyais se +dérouler une à une toutes les scènes sanglantes +dont j'avais été tour à tour le témoin ou la +victime.</p> + +<p>Tant de souffrances physiques et morales +accumulées finirent par lasser toute ma patience, +mon courage se changea en une vraie +frénésie et coup sur coup, au risque de me faire +assassiner à mon tour, je fis plusieurs tentatives +pour recouvrer ma liberté. Mais hélas, chaque +fois aussi des obstacles imprévus s'opposèrent +à ma réussite; peu s'en fallut même que je ne +payasse de la vie ces essais infructueux, car +dans plus d'une de ces occasions je dus entrer +en lutte avec mes assassins. Grâce à Dieu, en +ces moments solennels, le sang-froid ne m'abandonna +pas, et chaque fois des subterfuges +plus ou moins plausibles mais bien excusables +dans ma position, me permirent +d'échapper à une mort certaine. Dès que ces +moments difficiles étaient passés, il se faisait +en moi une grande réaction; j'étais pris de +malaises insurmontables qui me rendaient +comme fou.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span></p> + +<p>Je renouvelai néanmoins ces tentatives +dans lesquelles j'échouai comme toujours. +La méfiance des Indiens s'étant accrue, ma +position s'aggrava et il fut plusieurs fois +question de me mettre à mort.</p> + +<p>Enfin complètement découragé ne sachant +plus que devenir, j'eus la coupable et terrible +idée de couper court à mon éternel supplice +en renonçant à l'existence. Je m'étais à +cet effet emparé d'un couteau et des portraits +de ma famille que les Indiens s'étaient appropriés, +ne voulant pas en être séparé dans ce +moment solennel; puis je m'étais glissé +inaperçu, du moins je le croyais, dans une +excavation pierreuse creusée à l'écart dans +la pampa. Déjà j'avais imploré la clémence +divine et je levais le bras pour accomplir mon +fatal dessein lorsqu'une main ennemie saisit à +l'improviste l'arme suspendue sur ma poitrine. +C'était un Indien, c'était mon maître +qui jugeant avec raison que la mort me paraissait +plus douce que le genre d'existence auquel +il me condamnait, ne vit dans ma résolution +désespérée qu'un attentat à ses droits de propriétaire. +Après m'avoir maltraité et repris<span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span> +les portraits, il me déclara que pas un de mes +mouvements n'échapperait désormais à sa +surveillance. Les services que je lui rendais +avaient probablement quelque valeur à ses +yeux, et il ne voulait à aucun prix être obligé +de faire lui-même ce qu'il me commandait +journellement.</p> + +<p>A quelque temps de là, une captive, +femme d'un alcade, pleine de courage et de +résolution tenta de s'évader. Elle avait déjà +franchi nuitamment un grand espace, lorsqu'elle +fut rattrapée: comme elle était jeune +et belle elle ne fut pas mise à mort, mais elle +fut attachée par les pieds et par les mains, +puis frappée jusqu'à l'extinction de deux lannières +de cuir et livrée à la brutalité d'une +vingtaine d'Indiens. Devenue folle depuis, +elle s'échappait parfois de la tente de son +maître après lui avoir brisé toutes ses armes, +et armée d'un tronçon de lance, elle en frappait +avec acharnement et indistinctement tous +ceux qui se trouvaient sur son passage. Les +Indiens, qui la redoutaient beaucoup dans ses +moments de fureur, l'empoisonnèrent pour +s'en débarrasser.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span></p> + +<p>Combien de traits analogues je pourrais +citer si je ne craignais de trop alarmer la sensibilité +du lecteur, et si je n'éprouvais moi-même +à ces souvenirs émouvants des sensations +réellement trop pénibles.</p> + +<p>Les moins malheureuses parmi les jeunes +filles captivées par les Indiens sont celles dont +ils font leurs femmes; la majeure partie +des autres sont vendues aux tribus éloignées +et achèvent dans un enfer terrestre une vie +commencée souvent sous d'heureux auspices. +Quant aux pauvres enfants, ils se font presque +tous à l'ignoble existence des nomades, oubliant +souvent, jusqu'à leur langue maternelle. +Ils sont, à vrai dire, assez bien traités des +Indiens, qui en considération de leur extrême +jeunesse, leur pardonnent d'être nés chrétiens. +Chose horrible et presque impossible à +croire, j'ai vu quelques femmes, devenues +mères au sein de l'esclavage, qui étaient plus +à redouter que les Indiennes elles-mêmes, et +qui se montrèrent des plus cruelles envers +d'autres captives comme elles, dont elles +dénoncèrent les projets de fuite.</p> + +<p>Malgré leur superstitieuse croyance dans la<span class="pagenum" id="Page_197">[Pg 197]</span> +réussite de toute entreprise qu'ils tentent en +compagnie d'un chrétien, les Indiens, dont +j'avais éveillé la méfiance au plus haut point +par mes diverses tentatives de fuite, évitaient +de m'emmener dans leurs expéditions. Ils +prenaient même la précaution de me remettre +entre les mains d'amis, qui assumaient sur +eux la responsabilité de ma personne durant +leur absence plus ou moins prolongée. A leur +retour, le sucre, le tabac, le yerba—thé +américain,—principaux objets de leur convoitise +abondaient souvent. Le linge, les vêtements +qu'ils avaient dérobés étaient par eux +gardés précieusement pour leur servir dans +les fêtes et dans les assemblées. Quant à moi, +ils ne me firent pendant longtemps d'autre don +qu'un lambeau de manteau de quelque pauvre +soldat tombé sous leurs coups.</p> + +<p>Une circonstance tout-à-fait imprévue, les +força cependant à me faire assister à un de +leurs combats. Environ deux mille cinq cents +soldats Argentins sous la conduite d'Indiens +soumis, qui leur servaient de guides, ayant +surpris inopinément quelques tribus voisines +de celle où je me trouvais alors, je dus accompagner<span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span> +les Pampéens, qui après s'être +réunis à la hâte résolurent de prendre l'offensive +et de repousser leurs agresseurs +en faisant chèrement payer leur trahison à +ceux des leurs qui avaient servi de guides. +Ceux-ci s'étaient retranchés derrière les Argentins +et paraissaient peu disposés à prendre +part à l'action; furieux à leur vue et voulant +les atteindre au plus vite, les habitants du désert +s'élancèrent tête baissée dans une formidable +charge. Ebranlés par ce choc terrible, les +soldats Argentins rompirent en deux bandes +au milieu desquelles, continuant d'avancer, +les Indiens entourèrent spontanément les traîtres +et engagèrent avec eux une lutte spéciale +et horrible, pendant que d'autres nomades, +leurs compagnons, s'élançaient à la poursuite +des soldats épars et achevaient leur déroute.</p> + +<p>Le combat ne cessa que vers le coucher du +soleil; il avait duré depuis le matin. Restés +maîtres du champ de bataille, les Indiens, +tout en pillant les morts et en achevant les +survivants, trouvèrent parmi ces derniers +trois des traîtres. Ils se gardèrent bien de +les achever sur l'heure comme ils le faisaient<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span> +des chrétiens; ce genre de mort leur paraissant +trop doux; mais afin de satisfaire leur +vengeance d'une manière plus complète et +plus éclatante, ils plantèrent dans le sol +quatre piquets auxquels ils attachèrent fortement +ces malheureux par l'extrémité des +membres, puis ils les dépouillèrent chacun à +leur tour, tout vivants, de leur peau ainsi +qu'ils le font d'un animal quelconque, répondant +par des injures aux cris arrachés à ces +malheureux par l'atroce supplice qu'ils leur +faisaient endurer et qu'ils terminèrent en leur +enfonçant un poignard dans le cœur. Les auteurs +de cette horrible vengeance, les mains et +et la figure encore teintes du sang de leurs +victimes, se partagèrent entre eux leurs peaux +qu'ils déchirèrent par lambeaux, et dont je les +vis faire plus tard différents objets tressés, destinés +à être envoyés à titre de menace et de +défi aux autres Indiens échappés à leur cruauté. +C'était d'ailleurs là un usage immémorial dans +le temps où toutes les races nomades vivaient +dans un état continuel de guerres sanglantes.</p> + +<p>Malgré leur victoire, les Indiens loin +d'être complètement rassurés à l'égard de<span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span> +leurs ennemis et redoutant encore quelque +agression de leur part, opérèrent pendant plusieurs +mois de journaliers changements de +résidence, et toujours dans des directions opposées. +Quand ceux qu'ils envoyaient en exploration +revenaient nuitamment, contre leur +habitude, la horde éveillée en sursaut par les +aboiements des chiens, était soudain prise +d'une terreur telle, que chacun s'élançait à +cheval, répandait l'alarme dans le voisinage +et se prenait à fuir sans oser regarder en arrière. +Dans ces moments de panique, la plupart +d'entre eux ne prenaient aucun souci de +leurs bestiaux qu'ils eussent ainsi abandonnés +à l'ennemi. Cependant le moment arriva où +suffisamment rassurés, se voyant privés de +toutes les choses qu'ils aiment et leurs troupeaux +étant de nouveau amoindris, ils firent +d'autres expéditions dont la réussite eut +beaucoup d'influence sur ma destinée.</p> + +<p>Quelques morceaux de papiers imprimés, +ayant servi d'enveloppe à une grande partie +des objets composant leur butin, et par eux +jetés au vent, me tombèrent entre les mains. Je +les lus maintes fois avec bonheur; car c'était<span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span> +pour moi une distraction inespérée. Un jour, +tandis que je recommençais en cachette, pour la +vingtième fois peut-être, la lecture d'un journal +de Buénos-Ayres où figurait le récit de la +dernière et terrible invasion qu'ils avaient faite +dans cette province d'où ils avaient enlevé +plus de deux cents captives, je fus trouvé dans +cette occupation par quelques Indiens qui en +manifestèrent une joyeuse surprise et se hâtèrent +d'informer les chefs de cette découverte. +D'abord fort inquiet de cette circonstance, je +ne tardai pas à être rassuré par l'accueil inusité +et presque bienveillant qui me fut fait le +soir, lorsque je vins, selon mon habitude, soumettre +à leur vérification les animaux qui +m'étaient confiés. A quelques questions que +m'adressa mon maître, je compris qu'il était +fier de posséder un esclave de ma valeur, et +que je serais sans doute appelé à servir le cacique +de la tribu.</p> + +<p>En effet l'occasion s'en présenta bientôt, car +ces êtres grossiers, lorsqu'ils se sont bien +repus pendant quelques jours, se laissent +tenter par le désir d'entretenir leur gourmandise +et leur vanité; or, pour satisfaire<span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span> +ces passions, ils recherchent tous les moyens +imaginables. Ainsi ils vont de temps à autre +offrir aux postes des frontières une apparente +soumission, pendant laquelle ils font des +échanges de toute nature, tels que plumes +d'autruche, crins de cheval et cuirs de toute +espèce contre lesquels ils rapportent les objets +dont ils sont le plus avides. Ce fut en semblable +circonstance que je fus mis à l'épreuve +comme secrétaire du chef, qui me dit:</p> + +<p>—Tu sais lire, tu dois savoir écrire, par conséquent, +tu vas écrire la lettre que l'on va te +dicter. Si tu ne trompes point ma confiance, +j'aurai pour toi des égards; dans le cas contraire, +tu seras mis à mort.</p> + +<p>J'étais assis à terre, ayant devant moi quelques +cuirs empilés qui me servaient de table, +du papier blanc rapporté récemment d'une expédition, +pour encre de l'indigo délayé avec de +l'alcali, et une plume d'aiglon fort grossièrement +taillée avec un mauvais couteau: entouré +d'Indiens, qui la lance ou le casse-tête à la +main pouvaient me tuer au moindre signe du +chef, je commençai mon office.</p> + +<p>Malgré mon désir ardent de n'écrire<span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span> +que selon ma pensée et ma conscience, il +me fut impossible de le faire. Je dus mentionner +ce qu'on me dicta, car la méfiance +de ces êtres est telle, qu'à plus de vingt +reprises ils me demandèrent la lecture de la +missive, et qu'après quelques phrases écrites +ils changeaient à dessein le sens de leurs +idées, mais sans paraître y prendre garde, +afin de mieux éprouver ma franchise. Si +j'eusse eu le malheur d'intervertir seulement +l'ordre des mots, il m'eût été impossible de le +leur cacher tant est fidèle leur prodigieuse +mémoire.</p> + +<p>Quoiqu'il me fût impossible de leur en +imposer, ils me menacèrent par excès de prudence +et me firent donner un double de la +missive, destiné à être vérifié par des transfuges +Argentins, vivant dans les tribus voisines. +Ces gens sont des misérables souvent +condamnés aux fers ou même à la mort pour +leurs nombreux crimes et qui sont sûrs de +trouver asile chez les Indiens. Ceux-ci, parfaitement +renseignés sur la position de ces hôtes, +les reçoivent comme des gens sur lesquels ils +savent pouvoir compter aveuglément. Ils trouvent<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span> +en eux des guides pour leurs expéditions +de pillage et des complices complaisants; +aussi leur accordent-ils toute leur confiance.</p> + +<p>Cette première correspondance fut portée à +la frontière par deux Indiens désignés par le +cacique; l'un d'eux, était mon maître. Quelques +enfants les accompagnèrent pour transporter +les objets destinés à être échangés. +Douze ou quinze jours après leur départ, ces +mêmes enfants revinrent épuisés de fatigue, +la frayeur peinte sur le visage et poussant des +cris de détresse. Ils racontèrent qu'après lecture +de la dépêche, les deux envoyés avaient +été mis aux fers en attendant la mort, et qu'il +était certain que j'avais trompé la confiance +générale et communiqué quelques détails sur +leurs récentes invasions. Naturellement portés +à croire le mal, ces barbares n'eurent plus +d'autre volonté que celle de me tuer. Ce fut +le cacique, qui me croyant absent, les engagea +à ne pas éveiller ma défiance par des cris +inaccoutumés; il leur conseilla même d'attendre +au lendemain matin pour exécuter leur +projet et de choisir le moment où je serais +occupé à rassembler le troupeau.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span></p> + +<p>Le hasard voulut que je fusse bien près en +ce moment; grâce aux approches de la nuit +j'entendis cette conversation sans être vu, et +je pus me tenir sur mes gardes. Le matin venu, +lorsque selon ma coutume j'allai faire ma ronde, +je m'aperçus qu'à l'habile coursier que je montais +la veille encore, on avait substitué un +cheval fort lourd, mais je me gardai bien d'en +témoigner aucune surprise. Je cheminais lentement +sur ce maudit bidet quand j'aperçus +venant à moi ventre à terre un parti d'Indiens +qui faisaient retentir l'air de leurs sauvages +imprécations. Cependant la distance qui me +séparait d'eux était encore grande, et je fus +assez heureux pour rencontrer la troupe de +chevaux confiée à ma garde qui venaient d'eux-mêmes +se désaltérer de mon côté. Grandes furent +ma joie et mon espérance! j'abandonnai +lestement mon cheval auquel je retirai la bride +pour l'apposer au meilleur coureur de la +troupe, qui me reconnaissant se laissa facilement +approcher. En un instant je fus à cheval; +puis, prenant le soin d'épouvanter les autres +chevaux afin de les éparpiller pour ôter à mes +ennemis toute chance de m'atteindre, je me<span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span> +lançai à toute bride dans une direction opposée.</p> + +<p>Après avoir galopé la journée entière, +j'arrivai à la nuit tombante chez <i>Calfoucourah</i>—Pierre-Bleue—grand +cacique de la confédération +Indienne, dont la tribu de mes +persécuteurs faisait partie, et qui cependant +ne me connaissait pas encore. Rien à mon arrivée +ne me fit deviner lequel parmi les Indiens +que j'avais devant moi, pouvait être le +grand cacique, car aucun signe ne le distinguait +de ses sujets. Ce fut seulement lorsqu'il +adressa la parole aux autres pour leur donner +des ordres, qu'à son air impérieux je reconnus +ce chef.</p> + +<p>C'était un homme déjà plus que centenaire +mais qui paraissait tout au plus âgé +de soixante ans; sa chevelure encore noire +abritait un vaste front non ridé que des yeux +vifs et scrutateurs rendaient des plus intelligents. +L'ensemble de la physionomie de +ce chef, quoique empreint d'une certaine dignité, +rappelait néanmoins parfaitement le +type des Patagons occidentaux auxquels +il devait son origine. Comme eux, il était +d'une haute stature; il avait les épaules<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span> +fort larges, la poitrine bombée; son dos +était un peu voûté, sa démarche pesante, +presque gênée, mais il jouissait encore de +toutes ses facultés; à l'exception de deux +dents perdues dans un combat où il avait eu +la lèvre supérieure fendue, ce vieillard les +possédait encore toutes intactes.</p> + +<p>Étonné à ma vue, et on l'eût été à moins, +cet homme me demanda ce que je lui voulais, +et quel motif me donnait assez de hardiesse +pour venir seul le visiter.</p> + +<p> +<i>El-mey-ouignecaë-tchéota-conne-pa-émy-</i><br> +Et-mais-Chrétien-d'où-viens-tu?<br> +<i>tchoumétchy-kisssouh-conne-pa-émy-tchoumbé-</i><br> +comment-se-fait-il-seul-tu-viens-qu'est-ce-que<br> +<i>émy-nay-pofso-lagane a ney-tchoumalo-kissouh-</i><br> +tu-veux-tu-es-fou-je-crois?-pourquoi-seul-te<br> +<i>passian-intchin-meoh?</i><br> +promener-chez-moi?<br> +</p> + +<p>Je me fis connaître à lui; je lui exposai +en quelques paroles les faits survenus la +veille et le matin, le suppliant de prendre en +considération la véracité de mon récit; je +terminai en lui démontrant que si j'eusse +trompé les Indiens, j'aurais immanquablement<span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span> +cherché à m'évader dans l'intervalle, n'importe +par quel moyen; qu'au contraire n'ayant +rien à me reprocher, je venais lui demander +appui et me confier à sa loyauté, jusqu'au +jour où il aurait indubitablement une preuve +quelconque, soit de ma franchise, soit de ma +trahison; que de cette manière, si j'étais innocent, +il n'aurait pas à se reprocher la mort +d'un serviteur fidèle dont les services pourraient +encore lui être de quelque utilité.</p> + +<p>Flatté de ma confiance, ainsi que de quelques +paroles à l'adresse de sa vanité, cet homme, +réellement plus humain que ses semblables, +me traita presque avec douceur et me promit +son appui: seulement il ajouta que jamais je +n'aurais de chevaux à ma disposition.</p> + +<p>Le lendemain, une partie de la tribu que +j'avais quittée, vint, son chef en tête, demander +audience à Calfoucourah et réclamer instamment +mon supplice, comme chose due. +Pendant la durée du débat, j'étais présent, +bouche close d'abord; mais enfin, inquiet +de voir toute la horde si avide de mon +sang, et m'apercevant que leurs instances +commençaient à impressionner le chef,<span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span> +je compris que je ne pouvais rester plus +longtemps silencieux, je me levai: rappelant +au grand Cacique qu'il m'avait accordé +sa protection, je m'évertuai à faire +comprendre mon innocence à tous en recommençant +le récit exact de la veille au soir; et +en évitant toutefois de froisser l'amour-propre +et les préjugés d'aucun des assistants. +Calfoucourah se déclara en ma faveur, reconnaissant, +dit-il, qu'il était impossible +qu'un coupable parlât comme je le faisais. +Il défendit à qui que ce fût de me maltraiter; +puis, se retournant vers moi, il me +rassura, disant que je ne le quitterais pas, +afin que rien de fâcheux ne me survînt, et il +termina en disant à mon ancien chef que +quand il lui procurerait des preuves incontestables +de ma déloyauté, il me remettrait entre +ses mains pour disposer de mon sort à sa +volonté. Ce jugement rendu, l'assemblée se +sépara et toute la horde s'enfuit en me lançant +des regards de colère.</p> + +<p>Quelques mois s'écoulèrent sans que rien +ne vînt éclairer les Indiens sur la position des +deux captifs retenus par les Argentins. Leur<span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span> +animosité contre moi s'en accrut d'autant +plus. Sans cesse ils venaient visiter le grand +Cacique, qui lui-même influencé parfois par +leurs diverses conjectures paraissait chancelant +à mon égard, tantôt me rudoyant avec +humeur, tantôt paraissant au contraire m'accorder +la plus grande confiance. Souvent il +me questionnait; et comme mes réponses +concordaient constamment avec mon premier +interrogatoire, il finissait toujours par me +conserver sa protection. Seulement pendant +les cinq mois que cet état de choses se prolongea, +je fus l'objet d'une surveillance de +plus en plus active. Très-souvent des troupes +d'Indiens allaient roder dans le voisinage des +haciendas, dans le but de recueillir des renseignements +sur leurs compagnons captifs; +mais chevaux et hommes se fatiguaient inutilement, +ils revenaient sans rapporter le +moindre indice. Lassés de tant de tentatives +inutiles, ils résolurent de laisser s'écouler +quelque temps sans les renouveler.</p> + +<p>Précisément pendant cette période de repos +et d'oubli apparent, les deux hommes que l'on +croyait perdus à jamais reparurent enfin. Une<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span> +réunion extraordinaire de toutes les tribus +intéressées dans l'affaire s'en suivit, et mon +innocence y fut solennellement proclamée par +les deux arrivants: ils déclarèrent qu'ayant +été reconnus pour avoir fait partie d'une razzia +précédemment opérée dans le Rio Quéquène, +ils avaient été retenus captifs jusqu'à ce que +le gouvernement de Buénos-Ayres, à qui on +en référa eût statué sur leur sort; qu'un ordre +formel arriva ensuite de la métropole de les +retenir prisonniers et de les faire travailler; +qu'il avait même été question de les mettre à +mort, mais que l'on avait pris en considération +les offres de paix contenues dans la dépêche +dont ils étaient porteurs, et qu'ils devaient la +vie uniquement à cette missive. Quant à leur +liberté, ils l'avaient recouvrée grâce à la négligence +de ceux qu'on avait préposés à leur +garde.</p> + +<p>Dès lors un revirement complet se fit +en ma faveur dans tous les esprits. Mes plus +grands ennemis mêmes n'eurent plus que des +éloges à m'adresser. Toute leur méfiance s'évanouit +en un moment; ils parurent oublier +jusqu'à mes tentatives d'évasion. Il me fut<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span> +permis de monter à cheval et de les accompagner +en toute occasion. Jugé digne de la +confiance générale, je repris également mes +fonctions d'écrivain de la confédération +nomade.</p> + +<p>Le Cacique de la tribu à laquelle j'appartenais +avant les circonstances difficiles que je +viens de relater, tenta à maintes reprises de +me posséder de nouveau. Calfoucourah, en +homme qui lui était supérieur et par son rang +et par sa générosité, ne chercha nullement à +s'opposer à son désir; mais il ne voulut point +non plus agir sans m'avoir préalablement consulté. +Encore sous l'impression des dangers +que j'avais courus et des mauvais traitements +que j'avais endurés chez mes anciens maîtres, +ma réponse fut dictée par la reconnaissance +que j'éprouvais pour cet homme généreux +auquel je devais la vie et près duquel j'étais +presqu'aussi libre qu'un Indien même. Je +lui fis part du sincère et vif désir dont j'étais +animé de ne point le quitter.</p> + +<p>Touché de mon procédé il me tendit la +main en me disant:</p> + +<p> +<i>Comè-ouèntrou-à-èmy comè-piouquet-nié tah</i><span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span><br> +Bon-homme-tu-es-bon-cœur-tu-as<br> +<i>émy tefa inchine-ni mapo quinié-ouétchet</i><br> +toi-tiens-dans-mon-pays-un-jeune-habitant<br> +<i>moulèané-émy kah-anneteux-houla-houé-</i><br> +de-plus-il-y-aura-en-toi-jamais-un-jour-ou-l'au-<br> +<i>sah-dsomo-tchipalane intchine-ni houne.</i><br> +tre-mauvais-mot-ne-sortira-de-nos-bouches.<br> +</p> + +<p>J'appartins dès lors définitivement à la +tribu des Mamouelches du nom de <i>Calfoucouratchets</i>. +Les Indiens qui la composent sont +beaucoup moins nomades que ceux des autres +tribus dont j'ai entretenu le lecteur; ils forment +pour la plupart une sorte de cour à +Calfoucourah, grand cacique ou sorte de roi +dont le pouvoir s'étend, ainsi que je l'ai déjà +dit, sur toutes les autres peuplades, soit Pampéennes, +Mamouelches, Puelches ou Patagones.</p> + +<p>Les parages qu'ils habitent sont des plus +accidentés et des plus pittoresques; ils se divisent +en forêts épaisses, en plaines et en dunes +sablonneuses naturellement creusées en forme +d'entonnoirs et renfermant dans leur sein des +lacs d'une eau douce et limpide autour desquels +les Indiens construisent leurs tentes.<span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span> +On chercherait en vain dans les bois ou dans +la plaine d'autre eau que celle des étangs +salins. Le sol presque toujours crayeux et +salpêtré offre rarement une végétation comparable +à celle de la Pampa, mais en revanche +les bois sont tellement peuplés d'algarrobes +que les fruits de ces arbres suffisent presque +au besoin des nombreux troupeaux qui y +fourmillent.</p> + +<p>A part quelques animaux errants par ci +par là dans la plaine, rien ne pourrait dénoncer +la présence des Indiens au voyageur +égaré, car ceux qui n'habitent pas l'intérieur +des dunes dressent leurs tentes à la lisière des +bois environnants.</p> + +<p>Le caractère des Calfoucouratchets est plus +sociable que celui des autres nomades. J'ai +trouvé chez eux quelque tendance à la compassion; +ils me traitèrent plus humainement. +Leur sympathie sembla m'être tout-à-fait +acquise à la suite de l'évènement heureux qui +me fixa parmi eux. Grâce à la considération +toute particulière qu'avait pour moi Calfoucourah +qui ne me donnait plus d'autre nom +que celui de fils—<i>voitium</i>,—ainsi qu'au<span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span> +revirement complet qui s'était fait dans tous les +esprits, n'ayant plus lieu de redouter aucun +ennemi, je demandai et j'obtins la permission +de monter de nouveau à cheval: sa bonté alla +même jusqu'à m'accorder de faire d'assez lointaines +excursions en compagnie de quelques +Indiens qui me servaient d'escorte et d'introducteurs +dans les différentes tribus que je +visitai; partout je fus accueilli avec un +certain empressement et avec les marques de +la plus grande considération. Quelques-uns +de mes hôtes ajoutaient encore quelques +présents à toutes leurs bonnes grâces. Ces +dons consistaient tantôt en tabac ou en provisions +de bouche pour la route.</p> + +<p>Comme je n'avais plus de raison de feindre +l'ignorance, et bien que je trouvasse quelques +Indiens parlant un peu l'espagnol, je ne me +présentais jamais chez eux sans leur adresser +la parole dans leur langage, ce qui les flattait +infiniment et me gagnait toute leur confiance.</p> + +<p>Durant l'hiver, les Calfoucouratchets sont +beaucoup plus nomades que pendant l'été, car +ils sont obligés de rechercher la fertilité qui +leur fait alors défaut; cependant ils ne sortent<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span> +point des parages boisés qui sont pour eux +d'une grande ressource. Les régions qu'ils +habitent étant les plus chaudes, ils sont d'une +couleur foncée; leur taille est inférieure à +celle des Pampéens. Quoique aussi vigoureux +et aussi forts que ceux-ci, ils sont beaucoup +plus paresseux et d'une intelligence presque +bornée.</p> + +<p>En dehors de la chasse à l'autruche et à +la gama, ils ne songent guère qu'à manger, +à boire et à dormir. Ils sont généralement +d'une grande malpropreté. Leur gourmandise +est telle que lorsqu'ils ne peuvent plus manger, +dans l'appréhension où ils sont de laisser +leur mâchoire en repos, ils mâchent continuellement +une sorte de résine blanche qu'ils +nomment <i>otcho</i>. Ils la recueillent sur un +petit arbrisseau connu chez eux sous le +nom de <i>motchi</i>. Le goût de cette résine est +des plus insignifiants, elle les fait beaucoup +cracher. A force d'être mâchée elle devient +molle et presque semblable à la gomme que +machottent les enfants en pension. C'est la +première chose qu'ils offrent à ceux qui leur +rendent visite, et ils ne se font aucun scrupule<span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span> +de leur donner celle qu'ils ont dans leur +bouche. C'est même chez eux un honneur +que de partager de la sorte.</p> + +<p>La paresse et le sans-gêne de ces Indiens sont +tels qu'alors même qu'ils sont entièrement +dépourvus de bestiaux, ils refusent souvent +les chevaux que leurs amis s'offrent à leur +prêter, pour les engager à prendre part à +quelque expédition, et qu'ils préfèrent s'installer +tour à tour chez les uns et chez les +autres pour vivre à leurs dépens durant l'hiver. +Ils se contentent du seul produit de leurs +chasses pendant l'été, ou bien de quelques +racines qu'ils trouvent en abondance dans le +sable fin au pied des arbres.</p> + +<p>Nulle part, chez eux, je n'ai trouvé cette +magnifique végétation que l'on voit abonder +au Brésil ou au Chili. Partout dans leurs bois, +aux algarobes et aux tchagnals, arbres fort +bas, tortueux et armés de formidables épines +aussi redoutables pour les sabots des chevaux +que pour les pieds humains, s'entremêlent une +foule de petits arbrisseaux également épineux +qui forment avec eux des fourrés infranchissables; +de nombreux pumas et jaguars<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span> +y établissent leurs repaires et y font leurs +petits pour la nourriture desquels ils dévastent +les troupeaux.</p> + +<p>De même que les animaux, les hommes +sont très-friands du fruit de l'algarobe,—<i>Soë</i>—qui +a toute l'apparence d'une cosse de haricot, +et renferme une graine fort dure. C'est +une nourriture qui fortifie les bêtes de charge +et donne à leur chair un goût délicat facile à +distinguer et qu'apprécient beaucoup les Indiens.</p> + +<p>Parmi les racines dont ces derniers font +usage, le <i>ponieux</i> est peut-être la plus curieuse +de celles que j'ai été à même de remarquer: +sa forme et sa grandeur sont celles d'une +grosse carotte; son enveloppe est épaisse +et dure, d'un brun prononcé et cannelée +dans le sens de la longueur. Le sommet est +surmonté d'une fleur massive d'une teinte +plus foncée et composée de deux parties séparées +l'une de l'autre par une étamine ronde +et dure qui reste dans le même état pendant +toutes les phases de la maturité. L'intérieur +est blanc, ferme et âcre avant sa maturité, +agréable, doux et juteux quand il est mûr.<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span> +Une quantité incalculable de graines noires, +infiniment plus petites que les pépins de +figues s'entremêlent à la partie charnue. +A maturité, la racine, de même qu'un +bouchon mal assujetti sur une bouteille de +liquide gazeux, sort lentement et à demi de +de son enveloppe qui se fend circulairement +à sa partie supérieure, emportant avec elle +une sorte de calotte. Ce fruit répand alors une +forte odeur de melon qui flatte l'odorat et +engage à y faire honneur; mais on est +tout étonné de lui trouver un goût tout +différent de celui qu'il promet par son odeur +et de sentir celui de la pomme crue. +Abandonné à lui-même, ce fruit bizarre +devient couleur de rouille et passe promptement +à l'état de décomposition; il se couvre +de vers blancs, semblables à ceux de la +viande, qui l'absorbent mais respectent +toutefois la graine qui se resème elle-même +dans sa propre enveloppe dont la décomposition +plus tardive lui sert d'engrais.</p> + +<p>J'avais goûté maintes fois de cette sorte de +racine que les Indiens appellent <i>Ponieux</i>—pommes +de terre—sans trouver rien qui pût<span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span> +en justifier le nom, lorsqu'un jour mes maîtres +en ayant fait une ample provision et les ayant +fait frire dans de la graisse de cheval, me +convièrent à en manger avec eux; je les +trouvai excellentes, mais je ne fus pas peu +surpris de reconnaître que cette étrange racine, +préparée de la sorte, n'avait réellement plus +d'autre goût que celui de la pomme de terre. +Je regrette bien vivement aujourd'hui de n'avoir +pu, dans ma fuite précipitée et imprévue, +emporter avec moi un échantillon de cette +racine légumineuse inconnue certainement en +Europe et dont la culture serait des plus faciles. +Beaucoup d'Indiens la mangent crue; je +fis souvent comme eux, mais m'étant aperçu de +la propriété qu'a ce légume de provoquer à +l'inflammation et à la constipation, je n'en +mangeai plus qu'avec modération, et je +compris pourquoi les Indiens après en avoir +mangé un certain nombre avalaient tant de +graisse de cheval liquéfiée.</p> + +<p>Les occupations des femmes Mamouelches +sont les mêmes que celles des Indiennes de +toutes les autres tribus, c'est-à-dire qu'elles +sont esclaves de leurs maris, dont la fainéantise<span class="pagenum" id="Page_221">[Pg 221]</span> +est encore, en quelque sorte, plus +grande; ce qui n'est pas peu dire. Elles soignent +beaucoup moins leur toilette, et sont +généralement plus malpropres. Leur intelligence +et leur adresse sont très-bornées; elles +confectionnent aussi des manteaux de laine +fort grossiers, et des <i>Lamatras</i>—couvertures +de cheval;—mais la laine dont elles +se servent est généralement mal lavée et mal +filée. Ainsi que leurs maris, les femmes sont +fort nonchalantes; mais comme ceux-ci sont +d'autant plus exigeants par cela même qu'ils +ne font rien, elles sont souvent exposées à +leurs mauvais traitements. La jalousie, ver +rongeur de toutes ces âmes brutes, est chez +elles poussée à l'excès; aussi les vengeances +y sont-elles très-fréquentes.</p> + +<p>La superstition des Indiens se montre à +tous les instants, et jusque dans les plus petites +choses. Il n'est pas jusqu'aux changements +de temps qui n'influent sur leurs esprits. Fort +gais, lorsqu'il fait beau, ils deviennent muets +et presque moroses lorsque le temps est mauvais; +les visiteurs qui se présentent chez eux +se ressentent toujours de ces impressions, car<span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span> +au lieu de la politesse et des égards auxquels +ils ont droit de s'attendre, ils essuient souvent +des brusqueries.</p> + +<p>Les Mamouelches sont assez doux et serviables +entre eux, mais ils n'ont aucun respect +pour la propriété, même pour celle de leurs +meilleurs amis. Ils s'entrevolent continuellement +et nuitamment des animaux qu'ils tuent +au loin, en ayant soin de cacher de côté et +d'autre les os et les peaux, et de faire maints +détours pour en rapporter chez eux la viande. +J'en ai vu beaucoup recevoir avec la plus +grande assurance la visite de leurs dupes auxquelles +ils servaient même à manger la chair +des animaux qu'ils leur avaient volés, tout en +ayant l'air de prendre une part très-vive à +leur perte. Leur effronterie allait même quelquefois +jusqu'à leur proposer de les accompagner +dans leurs recherches: cette proposition +était généralement acceptée, car les amis +guidés par un certain instinct de méfiance +ou même par quelques indices, savaient parfaitement +être chez les délinquants, contre +lesquels ils cherchaient seulement à acquérir +des preuves irrécusables.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span></p> + +<p>Ce genre de recherches offre bien des difficultés, +mais la persévérance et la perspicacité +des Indiens sont telles que souvent les préjudiciés +parviennent à rassembler le cuir et les +os accusateurs et à suivre une à une les traces—<i>rastros</i>—du +chemin pris par les voleurs. +Quand ils ont acquis toutes ces preuves, ils +se présentent chez eux accompagnés de +témoins et les accusent hautement de leur indélicatesse. +Peu de coupables se rendent à l'évidence; +ils accueillent presque toujours avec +arrogance les réclamants qui se voient alors +réduits à employer la force pour obtenir justice. +Ils les traînent bon gré mal gré chez Calfoucourah, +qui fixe lui-même le montant des +dommages et intérêts dont le chiffre s'élève +toujours très-haut; et, afin que les condamnés +ne puissent se soustraire à la décision du chef, +ils sont tenus de s'exécuter séance tenante.</p> + +<p>Dans tous les parages boisés comme au sein +de la Pampa, on est durant les chaleurs horriblement +incommodé par les moustiques—<i>riris</i>—qui +vous privent de tout sommeil. +Les Indiens avant de s'endormir ont la précaution +de se couvrir le corps avec le plus grand<span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span> +soin et de se coucher la tête au vent, après +avoir embrasé des petits tas de fiente à demi-sèche, +dont la fumée épaisse leur passant au +dessus du visage éloigne ces malfaisants visiteurs. +Ces insectes insipides ne sont pas du +reste le seul fléau à redouter, car de quelque +côté que l'on s'aventure, de jour ou de nuit, on +est continuellement harcelé par une sorte de +taons—<i>tavanas</i>—qui s'acharnent après vous +aussi bien qu'après les animaux et vous criblent +le corps de douloureuses piqûres, d'où le sang +coule en abondance. Je m'en suis vu parfois +tellement couvert étant à cheval, que d'un seul +revers de main j'en tuais jusqu'à plusieurs centaines +à la fois, et que je paraissais m'être +roulé dans des flots de sang.</p> + +<p>Quelle que soit la nature des parages +habités par les Indiens, on y trouve une grande +quantité de serpents dont la longueur varie +depuis cinquante centimètres jusqu'à un +mètre vingt et trente centimètres, et auxquels +les nomades donnent le nom de <i>tchochia</i>. +Ils ont le dessus du corps d'un vert foncé, les +flancs dorés et le ventre marbré de bleu, de +rouge, de blanc et de noir. Les Indiens redoutent<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span> +beaucoup leur piqûre qu'ils disent +être sans remède. Ces reptiles n'attaquent +jamais l'homme à moins qu'ils n'en soient +menacés. Ils ont pour habitude de se faufiler +parmi les hautes herbes; là ils s'endorment +pendant le plus fort de la chaleur, ce qui +expose fréquemment les bestiaux à en être +piqués, car ne les apercevant pas, ils leur +marchent en plein dessus, ou bien encore il +leur arrive fort souvent en paissant de plonger +leur tête précisément dans les touffes +qui les abritent. J'ai vu quantité de +chevaux et de bœufs piqués aux naseaux, +mourir en deux ou trois heures à peine, des +suites de ces morsures. Le tchochia se +nourrit de crapauds, d'animaux qu'il poursuit +jusque dans leurs terriers, ou d'oiseaux +qu'il charme en se cachant dans les buissons.</p> + +<p>Durant l'été on peut à peine faire quelques +pas sans en rencontrer et bien qu'ils ne soient +pas doués d'une grande vivacité, les Indiens +en ont grand peur. Ils les tuent de loin, avec +leurs frondes ou bien avec leurs lances qui +n'ont pas moins de quinze à vingt pieds de +long.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span></p> + +<p>Ayant dès les premiers temps de ma captivité, +remarqué l'épouvante que ces animaux +inspiraient à mes maîtres, je voulus leur +donner une preuve de mon mépris du danger, +et quoique je fusse complètement nu, j'en +tuai un en lui écrasant la tête avec mon +talon. Je n'aurais jamais pensé voir ces sauvages +aussi stupéfiés qu'ils le furent à la vue +de cet acte de témérité; ils s'éloignèrent aussitôt +de moi en témoignant une telle frayeur +et une telle colère que je jugeai prudent +de ne leur plus donner pareil spectacle.</p> + +<p>Dans une autre circonstance cependant, +un de ces reptiles contribua beaucoup à donner +aux Indiens une haute idée de ma personne. +J'étais occupé à leur creuser un puits +avec une pelle faite d'une omoplate de cheval +fixée au bout d'un bâton, et comme ce +travail que je faisais en plein soleil me fatiguait +extrêmement, je me reposais de temps +à autre en m'adossant à l'un des bords. Dans +un de ces moments je fus tout à coup entouré +par un tchochia qui s'enroula autour de mon +corps. Malgré l'émotion que me causa son +froid contact, je fus assez heureux pour ne<span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span> +pas perdre toute présence d'esprit; saisissant +prestement le reptile avec mes deux mains, +je le rejetai au loin; il tomba au milieu des +Indiens stupéfaits et épouvantés, qui se sauvèrent +à toutes jambes en poussant des cris +de détresse. Je n'avais point été piqué, mais +durant le reste de la journée je craignis d'être +atteint d'un malaise récemment éprouvé par +un Indien qui s'était recouvert d'un manteau +sur lequel j'avais vu ramper un tchochia. Fort +heureusement j'en fus quitte pour la peur, et +j'eus même le bonheur de voir tourner cet +incident à mon profit, car j'entendis les indiens +dire de moi:</p> + +<p> +<i>El-mey-tah-tefa-quimé-comé-ouignecaè</i>-<br> +Et-mais-voilà-un-bon-chrétien<br> +<i>rouf-domo laéh-lane-comé-lagane-tchi</i><br> +car-vraiment-il-n'est-pas-mort-il-est-bien-ce<br> +<i>ouet-chet-vita-ouènetrou-méah</i>.<br> +jeune-homme-avec-Dieu-sans-doute.<br> +</p> + +<p>et ils me donnèrent des marques de la plus +grande considération.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</h2> +</div> + +<p class="center">Orgies des Indiens.—Leurs différentes boissons. +Je me construis une case.—Sciences des Indiens.</p> + + + +<p>Sans exception de tribu, de rang, de sexe +ou d'âge tous les Indiens aiment à s'enivrer.</p> + +<p>L'ivresse est chez eux considérée comme +le <i>nec plus ultrà</i> du bonheur, et pour une +rasade de liqueur bientôt ingurgitée ils donnent +volontiers jusqu'à leurs plus précieux +objets. Ils n'en sont cependant point avares, car +dès que l'un d'eux revient de quelque lointain +voyage et qu'il apporte de l'alcool, toute la +horde semble prendre à tâche de ne pas +même lui laisser le temps de desseller ses +chevaux; elle envahit aussitôt son domicile +dans l'espoir de déguster gratis une partie +de cette liqueur tant convoitée. Le propriétaire<span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span> +du <i>roukah</i> contente de son mieux +tous ces importuns auxquels il fait l'accueil +le plus gracieux.</p> + +<p>Les Indiens boivent souvent pendant plusieurs +jours consécutifs et en plein soleil sans +que leur santé en souffre aucunement; ils conservent +même toute leur mémoire pendant +le plus fort de leur ivresse, et si le hasard a +mis entre leurs mains une bouteille, on peut +être tranquillisé sur son contenu qui ne +saurait se renverser par suite de l'habitude +qu'ils ont de mettre un doigt dans le goulot +et de la saisir fortement entre les autres.</p> + +<p>Je n'ai jamais rien vu d'aussi dégoûtant et +de plus extraordinaire que ce mélange d'hommes +et de femmes sauvages entassés pêle mêle, +parlant, chantant ou hurlant tour à tour, se +traînant sur le siége ou sur les mains pour +chercher à se dérober les uns aux autres +quelques gouttes de liqueur, ou pour s'invectiver +de la plus rude façon. Ces orgies +s'achèvent rarement sans coup férir, car les +Indiens ont ainsi que les hommes civilisés la +fâcheuse habitude de choisir ces moments +pour raconter leurs hauts faits. Et comme<span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span> +au récit de leurs exploits il arrive fréquemment +que le mot <i>ouignecaé</i>—chrétien—est +prononcé, la haine qu'ils éprouvent pour ces +derniers se traduit souvent par d'effroyables +mêlées, dans lesquelles hommes et femmes +se croyant sans doute attaqués par les Espagnols +s'entretueraient immanquablement si, +quelques-uns moins ivres ou plus raisonnables +ne parvenaient à désarmer les +mutins.</p> + +<p>Les Indiens transportent la liqueur à dos +de cheval; ils la mettent dans des peaux +d'autruches ou de moutons, mais ils préfèrent +généralement ces dernières comme étant plus +faciles à préparer et d'une plus grande contenance. +Ils en font des outres auxquelles ils +donnent le nom de <i>ounékas</i> et qui résistent +parfaitement à la pression des sangles. Ils les +préparent de la manière suivante: ils égorgent +les moutons, en séparent la tête et retirent +la peau tout d'une pièce en pratiquant +seulement une ouverture depuis le bas d'une +des jambes de l'arrière-train jusqu'à la panse, +par où ils trouvent moyen de faire passer le +corps entier; ensuite ils font des ligatures au<span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span> +cou et à l'arrière-train, puis ils gonflent la +peau pour la tondre et la laver; enfin après +l'avoir fait sécher ils l'assouplissent en la frottant +entre leurs mains.</p> + +<p>Si les Mamouelches sont moins favorisés +que les Puelches et les Pampéens, car il se passe +parfois bien du temps avant qu'ils puissent +se procurer du <i>Ouignecaë Poulcou</i>—liqueur +des chrétiens,—ils n'en trouvent pas moins +les moyens de s'enivrer assez fréquemment +durant l'été et l'automne, à l'aide de boissons +de leur fabrication. La nature qui les prive +de certains fruits qu'on s'attendrait volontiers +à trouver dans les vastes forêts qu'ils +habitent, leur en donne quelques-uns dont +ils savent tirer bon parti: l'algarrobe par +exemple qui sert à l'engrais de leurs troupeaux +et à fabriquer de la liqueur, le piquinino—<i>trulcaouèt</i>,—et +une espèce de figue de +Barbarie dont la saveur est des plus agréables.</p> + +<p>Les Indiens cueillent de grandes quantités +d'algarrobes qu'ils écrasent entre deux pierres +et qu'ils mettent dans des poches de cuir +remplies d'eau, afin d'obtenir le <i>soé-Poulcou</i>, +boisson qu'ils laissent fermenter pendant<span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span> +plusieurs jours et sur laquelle se forme une +écume qu'ils enlèvent avec soin; ils y ajoutent +une autre portion d'algarrobe bouilli et mêlent +le tout en l'agitant fortement. Cette préparation +est assez agréable et les enivre complètement; +mais ils n'en peuvent boire une +grande quantité sans avoir à redouter de violentes +coliques et des contractions nerveuses +qui les abattent complètement. Ils mangent +aussi de l'algarrobe cru mais avec beaucoup +de réserve, car ce fruit quoique très-sucré +contient un acide qui leur fait enfler les lèvres, +les gencives et la langue, et leur occasionne +en même temps une brûlante sécheresse +qui empêche souvent les moins raisonnables +de manger pendant un ou deux jours.</p> + +<p>Le <i>Trulcaouët</i> connu des Espagnols sous le +nom de piquinino est pour le moins aussi +abondant que l'algarrobe, et il est beaucoup +plus apprécié des Indiens qui, de même que +des enfants, sont grands amateurs de toutes +choses sucrées. La forme de ce fruit est ovale; +il a la grosseur d'un pois. Il y en a de deux +sortes: le rouge et le noir. Son goût est des +plus agréables, mais ce fruit est tellement délicat<span class="pagenum" id="Page_233">[Pg 233]</span> +que sous la plus légère pression toute la +partie charnue se transforme en une liqueur +épaisse. L'arbrisseau qui le donne n'atteint pas +plus de quatre à cinq pieds de hauteur. Il est +fort touffu, a des branches délicates et flexibles +hérissées d'une infinité de petites épines qui, +lorsque l'on veut faire la cueillette à la main, +se brisent dans les chairs où l'introduction +de leur venin occasionne de petites tuméfactions +douloureuses. Ses feuilles sont petites, +rondes et d'une couleur vert pré. Si les Indiens +étaient réduits à cueillir ce fruit à la +main, malgré toute leur patience, ils ne pourraient +satisfaire leur avide gourmandise; aussi +emploient-ils un moyen aussi simple que +commode qui les garantit de toute piqûre et +leur permet d'emplir en quelques instants les +petits sacs dont ils se munissent pour les +transporter: ils déposent au pied de l'arbrisseau +un grand cuir sur lequel ils font tomber +tous les fruits en frappant légèrement chaque +branche avec un petit bâton. Quand ils en ont +récolté ainsi une quantité suffisante à leurs +besoins, ils les vannent avec un autre cuir de +mouton soigneusement pelé et parfaitement<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span> +tendu sur un cerceau, pour en séparer les +nombreuses feuilles et les épines qui, malgré +toutes leurs précautions, s'y mêlent le plus +souvent. Cette opération terminée, ils se bourrent +à qui mieux mieux, remplissent leurs +petits sacs qu'ils suspendent de chaque côté +de leurs selles, puis ils rejoignent au galop +leur résidence, où de nombreux paresseux, +abusant du titre de visiteurs, viennent se régaler +à leurs dépens. Cependant malgré leur +grande affluence, ces gourmands ne sauraient +absorber toute la provision, car, la maîtresse +du logis, en dépit de ses hôtes indiscrets, leur +enlève résolument la plus grande portion +transformée en liqueur, et la verse dans un +cuir de cheval arrondi en forme de vase où +elle la laisse fermenter pendant quatre à cinq +jours. Au bout de ce temps, ayant ainsi obtenu +une liqueur sucrée et délicieuse assez analogue +à du sirop de groseille, elle réunit plusieurs +amis qui la dégustent avec bonheur. L'effet +de cette liqueur, fort agréable au palais, ne +tarde pas à se produire, car elle enivre presque +instantanément. Toutefois les entrailles +n'en souffrent aucunement, tandis que le fruit<span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span> +mangé en certaine quantité cause une irritation +douloureuse et resserre tellement le +corps que les Indiens avalent force graisse +de cheval, leur seul remède dans ces cas.</p> + +<p>Les Mamouelches avaient pour moi une telle +considération qu'il fallait que je prisse part à +tous leurs plaisirs et festins: c'est ainsi que +j'eus occasion de goûter de leurs liqueurs. +Malgré toutes leurs bonnes grâces, preuves +évidentes du cas qu'ils faisaient de ma personne, +souvent la joie que ces Indiens manifestaient +en ma présence me rappelait encore +plus vivement ma triste position et rendait +plus cuisant le souvenir de ma famille et de ma +patrie. Alors des larmes amères envahissaient +mes paupières. Heureusement les Indiens se +méprenaient sur leur cause; elles leur paraissaient +aussi naturelles que les leurs produites +par l'ivresse, et flattés à la vue de ce qu'ils +croyaient n'être chez moi qu'un instinct d'imitation, +ils me prodiguaient leur tabac en +signe de sympathie.</p> + +<p>Quelquefois ils me forcèrent à leur +chanter quelque chose dans mon langage. Ne +pouvant me soustraire à leur désir, et bien que<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span> +je n'en eusse aucune envie, je leur chantais +ce qui me passait par la tête; puis, comme ils +m'en demandaient souvent la traduction, je la +leur donnais toujours à leur avantage, en sorte +que je les laissais ainsi dans la conviction que +je ressentais pour eux la plus sincère amitié.</p> + +<p>Dans mon malheur, je n'avais jamais été si +heureux qu'au milieu de cette peuplade, où +en ma qualité de <i>tchilca-tuvey</i>—écrivain du +grand Cacique—je jouissais de la considération +générale et d'un certain crédit. Sur +ma demande je fus autorisé par Calfoucourah +à me construire une petite case en jonc, +près de sa tente. Il prit plaisir à me voir +exécuter ce travail dont il suivait journellement +les progrès. Cette petite habitation était +divisée de manière à m'offrir toutes les commodités +possibles. Elle était carrée et partagée +en trois compartiments, dont l'un me servait +de chambre à coucher, l'autre de cuisine, et +enfin le dernier qui correspondait à la porte +d'entrée, servait à déposer ma selle et mes +ustensiles de chasse. J'avais tressé une natte +qui, parfaitement tendue sur un cadre, me servait +de lit, et j'avais exhaussé le sol afin de me<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span> +garantir de l'humidité. La toiture plate et un +peu inclinée me servait de terrasse; j'y montais +à l'aide d'une petite échelle de jonc, dont +les échelons étaient solidement fixés avec des +bouts de lazzo. Dans la cuisine j'avais creusé +une sorte de fourneau au-dessus duquel je +suspendais la viande que je voulais faire rôtir. +Comme j'étais assez éloigné des étangs je m'étais +creusé un puits d'environ deux mètres dans +lequel l'eau abondait. Calfoucourah m'honora +souvent de ses visites, et lorsqu'il se présentait +chez moi, il avait la bonté d'agir avec autant +de bienveillance que lorsqu'il visitait ses +amis; jamais il ne s'en retournait sans +s'être enquis de tout ce dont je pouvais avoir +besoin, pour me l'envoyer aussitôt.</p> + +<p>Ses femmes alors au nombre de trente-deux, +étaient chargées, à tour de rôle, de me fournir +des aliments, attention que je savais reconnaître +scrupuleusement du reste, par quelques +prévenances qui me valaient toutes leurs +bonnes grâces.</p> + +<p>Calfoucourah consacrait généralement à sa +nombreuse famille tous les instants que ne +lui enlevaient pas les visiteurs et les affaires.<span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span> +Quand il recevait, il était généralement assisté +de deux de ses épouses: l'une jeune, +l'autre âgée. Il partageait ses repas avec la +première, tandis que l'autre était chargée +d'entretenir sa pipe constamment pleine et +allumée. Elle allait et venait sans cesse pour +transmettre ses ordres aux uns et aux autres, +et elle faisait distribuer à boire et à manger +aux visiteurs. Calfoucourah était père de nombreux +enfants; car chacune de ses femmes lui +avait donné fils et filles; mais son grand âge +ne lui permettant plus d'être assez empressé +auprès de celles que le temps n'avait pas +encore flétries, il en résultait qu'elles lui faisaient +des infidélités qui maintenaient sa +jalousie en éveil. Comme il jouissait d'une +excellente vue, pendant la plupart des nuits +il sortait sans bruit de sa tente et rôdait aux +alentours pour tâcher de les surprendre en +défaut. Lorsqu'il y parvenait, il les frappait +ainsi que leurs complices, soit avec un +couteau ou avec une boléadora. Quand +il leur avait joué de ces sortes de tours, il +rentrait se coucher aussi tranquillement que +si rien d'extraordinaire ne se fût passé; mais<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span> +le lendemain matin il envoyait chercher les +délinquants, et se les faisait amener devant +lui: la femme recevait une sévère réprimande; +quant à l'homme, il le condamnait à payer +une forte rançon ou à mourir.</p> + +<p>Malgré ses cent trois ans, ce vieillard montait +souvent à cheval, et presque aussi lestement +que les plus jeunes. Il affectionnait beaucoup +la chasse où il donnait encore des preuves +de la plus grande adresse, et au besoin, il +maniait aussi la lance avec autant de dextérité +que le premier venu de ses soldats. Lorsqu'il +était entouré d'un nombreux auditoire, +sa voix grave et sonore, dominant le brouhaha +de la foule compacte, se faisait entendre souvent +pendant plusieurs heures consécutives; +il ne s'interrompait que pour recommencer +encore, après avoir seulement pris le temps de +humer quelques bouffées de tabac.</p> + +<p>On a souvent supposé, ainsi que le dit lui-même +d'Orbigny, et cela faute de connaissances +positives, que la langue Patagone est +peu étendue, grossière même; qu'elle manque +de termes pour exprimer complètement une +pensée, une idée fixe, ou bien encore la passion.<span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span> +C'est une grave erreur. Il ne faut pas +croire que les peuples chasseurs dont je parle, +tantôt isolés dans des forêts vierges, ou jetés +au milieu de plaines sans bornes, soient privés +de formes élégantes de langage, de figures +riches et variées; ils s'expriment au contraire, +selon les circonstances, avec beaucoup de +netteté et même de poésie. Qu'auraient donc +pu dire d'ailleurs ces infatigables orateurs +que j'ai vus chez les Patagons, chez les +Puelches, et que je retrouvai encore chez les +Pampéens et chez les Mamouelches et qui +ainsi que Calfoucourah, dont j'ai parlé plus +haut, savaient si bien émouvoir leur auditoire +et l'animer de leurs discours? Leur langage +n'est, il est vrai, composé que d'un nombre +limité de mots, dont les uns servent à dénommer +tous les objets qu'ils ont constamment +sous les yeux et les autres de simples mots de +convention, qui, entremêlés les uns aux autres +et intercalés de telle ou telle manière, rendent +l'expression de la pensée; mais ils la rendent +toutefois complète, sans lacunes ni imperfections.</p> + +<p>Les Indiens savent parfaitement bien compter;<span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span> +ils emploient des noms de nombres qu'ils +classent ainsi que nous, par dizaines. Ils arrivent +ainsi jusqu'à cent, et de cent à mille +etc. Leurs unités sont:</p> + +<p><i>Quinié-Opouh-colah-melly-quetchou-cayou-</i><br> +Un-deux-trois-quatre-cinq-six-<br> +<i>réulley-pourah-ailliah-Mary, Mary-quinié</i>,-<br> +sept-huit-neuf-dix-onze-<br> +<i>mary-opouh,-mary-colao,-mary-melly,-mary</i>-quètchou,-<br> +douze-treize-quatorze-<br> +<i>-mary-cayou,-mary-reulley,-mary-pourah</i>,-<br> +quinze-seize-dix-sept-dix-huit-<br> +<i>mary-ailliah,-opouh-mary</i>.<br> +dix-neuf-vingt.<br> +</p> + +<p>Bien qu'ils ne sachent ni lire ni écrire, ils +résolvent presque instantanément des calculs +qui nous demanderaient souvent beaucoup de +temps. Ils se servent pour cela, soit de brins +d'herbe, de petits éclats de bois de différentes +longueurs, ou bien encore de cailloux de +grosseurs variées. Les uns, les plus courts +ou les plus petits, représentent les unités; les +autres, les plus grands ou les plus gros, représentent +les dizaines; et jamais ils ne se trompent +dans leurs comptes, quelque importants<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span> +qu'ils soient. Ils enseignent cette science à +leurs enfants dès l'âge le plus tendre, de sorte +que grâce à leur prodigieuse mémoire, hommes, +femmes et enfants indifféremment, sont +capables d'étonner nos meilleurs calculateurs.</p> + +<p>Les années pour eux se comptent d'un hiver +à l'autre; ils les nomment <i>tchipandos</i> et ils +les subdivisent par lunes qu'ils nomment +<i>quiènes</i>. S'ils veulent parler de la lune dans +laquelle ils sont, ils disent <i>tefa-tchi-quiène</i> +ou bien de celle à venir ils disent: <i>quiène-oulah</i>. +A défaut d'heures, ils calculent la durée +du temps parcouru ou à parcourir sur la +marche du soleil: le matin ou l'aube se +nomme <i>Pouh liouène</i>, midi ou milieu du jour +<i>renny-enneteu</i>, la soirée <i>épey-poune</i>, la nuit +<i>poune</i>. Malgré toute cette possibilité de se +rendre compte exactement de la durée de leur +vie, les Indiens négligent de s'en préoccuper; +cela ne se fait guère que pour les caciques de +chaque tribu respective. Ils ont aussi quelques +connaissances en astronomie, et savent parfaitement +s'orienter nuitamment, à l'aide des +astres auxquels ils donnent des noms particuliers; +étude qui m'a aidé dans ma fuite.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X</h2> +</div> + +<p class="center">Fêtes religieuses des Indiens.</p> + + +<p>A de certaines époques de l'année les Indiens +observent des fêtes religieuses. La première +a lieu dans l'été, et elle est consacrée au +Dieu du bien—<i>Vita-ouènetrou</i>—dans le but de +le remercier de tous ses bienfaits passés et de +le prier de les leur continuer dans l'avenir.</p> + +<p>C'est généralement le grand Cacique qui +en fixe l'époque et la durée. D'après ses +ordres, tous les chefs des tribus réunissent +leurs administrés, soit dans leurs parages respectifs, +soit dans un endroit désigné.</p> + +<p>Les préparatifs se font avec toute la pompe +religieuse dont ils sont capables; ils se graissent +les cheveux et se peignent la figure avec +plus de soin que de coutume. Les vêtements<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span> +des riches se composent pendant ces grands +jours de tous les objets volés aux chrétiens, +et qu'ils ont conservés à cet effet avec le plus +grand soin. Les uns sont revêtus d'une chemise +qu'ils ont soin de laisser flotter au-dessus des +mantes dont ils s'entourent la taille; d'autres +n'ayant point de chemise étalent avec orgueil +à l'admiration de tous, un mauvais manteau +espagnol, ou une bien courte veste que n'accompagne +pas un pantalon; d'autres enfin, couverts +seulement d'un pantalon souvent mis +sens devant derrière, sont coiffés d'un képi +sans visière, ou d'un chapeau à haute forme, +et chaussés tantôt d'une botte ou d'un soulier. +Rien n'est plus comique que ces accoutrements +bizarres, portés par des hommes dont +la gravité habituelle se maintient même pendant +le cours de cette fête durant laquelle il +est expressément interdit de rire.</p> + +<p>Dès le commencement de la cérémonie, les +femmes transportent provisoirement leurs tentes +au centre de l'emplacement choisi par le +Cacique. Les hommes n'arrivent que quand +ces préparatifs sont achevés; ils en font trois +fois le tour au grand galop, en poussant le cri<span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span> +de guerre et en agitant leurs lances. Ces trois +tours terminés, ils se placent sur une seule file +et plantent leurs lances sur un front dont la +régularité parfaite flatte le coup-d'œil. Les +femmes vont ensuite prendre la place de leurs +maris, qui, après avoir mis pied à terre pour +attacher leurs chevaux, s'en reviennent former +un second rang derrière elles.</p> + +<p>La danse commence alors, sans changement +de place autrement que de droite à +gauche. Les femmes chantent sur un ton plaintif, +et s'accompagnent en frappant sur un tambour +en bois recouvert de peau de chat sauvage, +bigarré de couleurs et de dessins semblables +à ceux qu'elles ont sur la figure. Les +hommes pirouettent sur eux-mêmes en boitant +de la jambe opposée à celle de la femme, et +soufflent à pleins poumons dans un morceau +de jonc creusé qui rend le son aigu et étourdissant +d'une clé de gros calibre.</p> + +<p>Cet ensemble est de l'effet le plus original, +vu la contrariété des mouvements de part et +d'autre et la raideur des danseurs. A un signal +du Cacique présidant la fête, des cris d'alerte +retentissent, les hommes sautent vivement à<span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span> +cheval, interrompant ainsi brusquement la +danse pour se livrer à une fantasque cavalcade +autour de l'emplacement de la fête, tout en +agitant leurs armes et en poussant de nouveau +le sinistre cri de guerre qu'ils font retentir +dans leurs pillages.</p> + +<p>Dans les intervalles que laissent ces courses +effrénées, chacun se rend visite dans l'espoir +de déguster un peu de laitage pourri conservé +dans un cuir de cheval; c'est un mets des plus +friands selon eux, et qui leur procure cependant +le doux effet d'une copieuse médecine.</p> + +<p>Le quatrième jour, dès le grand matin, pour +clore la cérémonie, un jeune cheval, un bœuf +et deux moutons donnés par les plus riches +d'entre eux sont sacrifiés à Dieu. Après les +avoir renversés sur le sol, la tête tournée du +côté du levant, le Cacique désigne un homme +pour opérer l'ouverture de la poitrine de +chaque victime et en extirper le cœur, qui +palpitant encore est suspendu à une lance +inclinée vers le levant. Alors la foule empressée +et curieuse, les yeux fixés sur le sang +qui coule d'une large incision faite à cet +organe, tire des augures qui presque toujours<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span> +sont à son avantage: puis elle se retire dans +son lieu d'habitation, pensant que Dieu, fort +satisfait de sa conduite, lui sera favorable +dans toutes ses entreprises.</p> + +<p>La seconde fête a lieu dans l'automne; +elle est célébrée en l'honneur de <i>Houacouvou</i>, +directeur des esprits malfaisants. Elle a pour +but de le conjurer d'éloigner d'eux tous +maléfices.</p> + +<p>Ainsi que dans la première fête, les Indiens +se parent de leur mieux et s'assemblent par +tribus seulement, chaque cacique en tête. +La réunion de tout le bétail a lieu en masse. +Les hommes forment alentour un double +cercle, galopant sans cesse en sens contraire +afin qu'aucun de ces fougueux animaux ne +s'échappe. Ils invoquent <i>Houacouvou</i> à haute +voix et renversent goutte à goutte du lait +fermenté contenu dans des cornes de bœuf que +leur présentent leurs femmes pendant qu'ils +font le tour des animaux. Après avoir réitéré +trois ou quatre fois cette cérémonie, ils jettent +sur les chevaux et sur les bœufs ce qui +reste de laitage, afin, disent-ils, de les préserver +de toute maladie; après quoi, chacun<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span> +sépare son bien et le conduit à quelque distance +pour revenir ensuite s'assembler de +nouveau autour du cacique, qui, dans un long +et chaleureux discours les engage à ne jamais +oublier Houacouvou dans leurs prières, et à +se préparer promptement à lui être agréable, +en allant chez les chrétiens porter la désolation +et augmenter leurs troupeaux. Chacun +reconnaissant la sagesse d'un tel conseil, +agite ses armes en priant Houacouvou de +les bénir et d'en faire dans leurs mains des +instruments de bonheur pour leurs tribus +et de mort pour tous les chrétiens qui tenteraient +de leur disputer leurs biens ou leur +vie.</p> + +<p>Ces êtres n'ont aucun sentiment de pitié. +Plus ils font de victimes, plus ils s'en enorgueillissent. +Ils considèrent les êtres civilisés +comme des sorciers et des ennemis; ils les +accusent de tous les maux qui peuvent les +atteindre.</p> + +<p>Avant l'apparition des <i>ouignecaés</i>, disent-ils, +nous vivions paisiblement sur tous les points +de cette terre qu'ils nous ont ravie par la +force, sans respect pour la volonté de Dieu<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span> +qui nous y a fait naître et nous en a donné +la propriété. A qui donc sont ces bœufs et ces +chevaux, créés comme nous dans ces parages, +sinon à nous? <i>téouas-ouignecaés</i>—ces +chiens de chrétiens,—ne nous ont point +épargnés; non-seulement ils nous ont ravi +nos biens, mais ils n'ont pas craint de tremper +leurs mains, avides d'or, dans notre sang. A +tout jamais ils seront nos ennemis; nous lutterons +contre eux jusqu'à la mort pour leur +reprendre peu à peu ce qu'ils nous ont dérobé +d'un seul coup. Pourquoi ces chiens de +chrétiens sont-ils assez téméraires pour venir +jusqu'ici au lieu de rester chez eux? Dieu +nous ordonne de troubler leur tranquillité et +de nous opposer à la réussite de leurs projets. +Il nous commande de leur prendre leurs +femmes et leurs enfants pour nous en servir +comme d'esclaves.</p> + +<p>Telles sont les idées de ces êtres que nous +appelons sauvages.</p> + +<p>Les Indiens croient aux talismans. Ils considèrent +et conservent comme tels maints +objets insignifiants, tels que: les boules de +poil durci qu'ils trouvent dans le corps des<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span> +bœufs ou les amas graveleux qui se forment +souvent dans les rognons des chevaux qui +n'ont, la plupart du temps pour s'abreuver, +que des eaux calcaires. Le grand Cacique +Calfoucourah porte sur lui une sorte de relique +assez curieuse qu'il trouva étant tout +enfant. C'est une petite pierre bleue, dont le +nom lui est resté, à laquelle la nature s'est +plu à donner presque une forme humaine; la +superstition des Indiens la leur fait regarder +comme un talisman. Selon eux, Houacouvou +ne l'a fait tomber entre ses mains que pour +le préserver de tout danger et pour le rendre +invincible. C'est à elle qu'ils attribuent tous +les succès de Calfoucourah: ce qui les confirme +dans cette croyance, c'est l'organisation +vraiment exceptionnelle de ce chef et son intelligence +très-supérieure à celle de tous les +autres caciques qui s'accordent à dire que +jamais ils ne pourraient le remplacer. Il n'est +pas jusqu'aux Hispanos-Américains, auxquels +il a fait tant de mal, qui ne se plaisent à reconnaître +et à admirer sa bravoure et ses capacités +hors ligne.</p> + +<p>Cet homme, j'en suis convaincu, n'aurait<span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span> +point été ennemi de la civilisation, car il était +doué d'instincts généreux. Il avait le sentiment +de la justice, mais malheureusement pour les +Argentins, pour lesquels sa soumission eût +été la source de grandes richesses, leur manque +d'habileté et leur inconstance en politique +ont détourné ses bonnes dispositions. +Ce chef pour conserver toute son autorité sur +les êtres farouches qu'il commandait et commande +peut-être encore dut forcément refouler +au fond de son cœur tous ses bons sentiments. +Cependant, je lui dois la vie, et le jour +où pour me la laisser il renvoya, en les déboutant +de leur demande, tous ceux qui avaient +juré ma mort, ne fut pas la seule preuve que +j'eus de sa générosité.</p> + +<p>Plusieurs fois, pendant mon séjour auprès +de lui, quand nous nous trouvions seul à seul, +il me tint un langage bien différent de celui +qu'il employait devant témoins, et il me prodigua +des marques de la plus grande sympathie. +Il sut fort bien me faire comprendre que +je ne devais pas lui en vouloir lorsqu'il me +brusquait, car ce n'était souvent que le résultat +de la violence qu'il se faisait à lui-même<span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span> +pour résister au désir de m'être utile, cela +étant incompatible avec sa position et avec +la surveillance qu'exerçaient sur lui les autres +Indiens; il ajoutait que si jamais je recouvrais +ma liberté par suite de circonstances inattendues, +il souhaitait vivement que je me souvinsse +de lui comme d'un ami sincère. Cependant +je dois dire que malgré toutes ses belles +paroles et toutes ses marques de sympathie +auxquelles il fallait que j'eusse l'air de croire +aveuglément, je savais fort bien, que le cas +échéant, la haine la plus implacable trouverait +seule place dans ce cœur Indien si je lui +laissais entrevoir le vif désir que j'éprouvais +de m'affranchir.</p> + +<p>Néanmoins, j'affectai de paraître très-reconnaissant +de tous ses bons procédés, que je +tenais du reste à mériter tant que je serais +près de lui. Pour lui en donner une preuve, +je lui proposai un jour de semer tout un sac +de maïs provenant d'une expédition dans la +province de Buenos-Ayres. Cette offre lui +plut infiniment: nous choisîmes ensemble un +endroit propice, et, chaque matin, dès l'aurore, +je me mis à travailler. Je fis d'abord un<span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span> +fossé assez large, pour empêcher le bétail de +pénétrer dans le champ.</p> + +<p>Calfoucourah venait jusqu'à deux et trois +fois par jour, suivre des yeux mon travail +et m'encourager. Il me faisait fumer sa pipe +et m'appelait son fils. Quand j'achevai ce fossé +qui était large d'au moins un mètre cinquante +et profond de deux, il me fit venir dans un +roukah et après m'avoir fait partager son repas, +il me fit présent d'un manteau: quoiqu'à +demi usé, cet objet me causa une grande joie +car c'était le premier vêtement que je possédais +depuis le commencement de ma captivité.</p> + +<p>J'avais déjà beaucoup fait en creusant le +fossé, mais l'embarras pour moi était de +trouver un moyen de labourer cette terre non +défrichée. Il me manquait pour cela une +charrue. J'aurais sans doute été réduit à la +bêcher avec mon incommode pelle et je n'aurais +que fort lentement avancé dans ce travail +fatiguant, si je n'eusse eu le bonheur de trouver +dans le voisinage une hache que je pus +affiler. A l'aide de cet instrument j'abattis un +petit arbre dont une des branches formait avec<span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span> +le tronc un angle aigu, et je taillai l'extrémité +en forme de soc. Au nombre du bétail se trouvaient +deux bœufs de labour que j'attelai tant +bien que mal à cette charrue grossière; à force +de persévérance je parvins à labourer passablement +l'enclos, lequel avait environ cinq +cents mètres carrés. Quand je l'eus ensemencé +je chargeai de pierre un fort cuir +de bœuf auquel j'attelai trois chevaux, et +je m'en servis pour herser. La nature ayant +pris soin de faire le reste, je vis bientôt éclore +une grande quantité de tiges de maïs qui, en +peu de temps donnèrent une récolte magnifique. +Ce succès me captiva complètement +l'amitié et les bonnes grâces de Calfoucourah +et celles de ses trente-deux femmes qui parurent +redoubler encore pour moi d'attentions +et d'égards.</p> + +<p>Un jour voulant, selon mon habitude, +abattre un bœuf d'un seul coup de poignard +au défaut de la nuque, un lazzo qui le retenait +s'étant rompu, je manquai mon coup, et +je fus piétiné par l'animal furieux et blessé, de +dessous duquel on ne m'arracha qu'à grand +peine tout sanglant et meurtri. Tandis qu'il<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span> +me labourait le corps de ses cornes, j'avais +perdu connaissance: lorsque je revins à moi, +j'étais étendu sur des cuirs de mouton, la tête +reposant sur les genoux d'une des épouses du +grand Cacique, qui me prodiguait les soins +les plus empressés et sembla ainsi que tous +les Indiens dont j'étais entouré toute joyeuse +en me voyant renaître à la vie.</p> + +<p>Je fus quelque temps à me remettre des +suites de ce terrible accident, dans lequel +j'avais failli perdre un œil, car j'avais eu une +paupière déchirée.</p> + +<p>Malgré toutes les prévenances des Indiens +et toute ma diplomatie, je n'étais pas complètement +à l'abri de leurs mauvais traitements, +car la superstition et l'inconstance de +ces êtres méfiants les portait souvent au contraire +à me faire expier dans leurs moments +de colère ce qu'ils appelaient alors leur inexcusable +faiblesse à mon égard.</p> + +<p>Bien qu'il n'entrât pas dans les habitudes de +Calfoucourah de se faire accompagner autrement +que par ses fils ou par moi lorsqu'il +voyageait, il n'accueillait pas moins avec les +marques de la plus grande satisfaction tous<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span> +ceux qui se présentaient pour lui servir d'escorte.</p> + +<p>Vu son grand âge ce chef ne conduisait +plus guère lui-même les Indiens au +pillage. Il se contentait de leur donner ses +ordres ou ses conseils pour envahir tel point +plutôt que tel autre. Mais, quand parfois il se +laissait entraîner par ses idées belliqueuses et +qu'il conduisait ses soldats, il emportait avec +lui ses principales richesses, consistant en +éperons et étriers d'argent, et il emmenait la +plupart de ses femmes. Là se bornait toute sa +distinction d'avec le commun des Indiens, qui +seuls prenaient part au combat. Ses droits +n'allaient pas jusqu'à s'attribuer une part +quelconque du butin; mais comme il était +généralement aimé et vénéré de chacun, +tous mettaient leur orgueil et leur amour-propre +à lui offrir de nombreux troupeaux, +composés des plus beaux animaux pillés, ou +bien encore à lui faire don de quelques captives +qu'il vendait généralement à vil prix aux +Indiens des tribus éloignées.</p> + +<p>Calfoucourah habitait une vaste tente abondamment +pourvue de toutes choses formant<span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span> +le confortable des Indiens. Et sous son +toit fragile un Européen eût certes pu trouver +bien des richesses entassées pêle-mêle.</p> + +<p>Depuis plus de six mois je vivais près de +cet homme, lorsque de nouveau les Indiens +sentirent la nécessité de traiter avec l'un ou +l'autre parti politique des Hispanos-américains +dont la surveillance de plus en plus active +s'opposait à leurs terribles invasions.</p> + +<p>Ils hasardèrent près des uns et des autres +des démarches pacifiques dont le résultat +devait influer beaucoup sur ma destinée.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_258">[Pg 258]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</h2> +</div> + +<p class="center">Comment la politique des Provinces unies de la +Plata vint influer sur ma destinée.—Le général +Urquiza.—Délivrance.—Orgie générale.</p> + + + +<p>Les républiques unies de la Plata, pour +leur bonheur, avaient alors à leur tête un +homme sur lequel je vais arrêter un instant +les yeux du lecteur, ne serait-ce que pour lui +offrir une compensation aux figures grimaçantes, +grotesques ou hideuses que j'ai décrites +jusqu'ici.</p> + +<p>Don Justo-José Urquiza, né à la Conception +de l'Uraguay, dans l'Entre Rios, ne doit rien +qu'à lui-même. Sorti des rangs du peuple, +simple gaucho comme il aime à s'en vanter, +n'ayant jamais reçu d'autres leçons que celle +de sa propre expérience, il s'est peu à peu +frayé un chemin par la force de son caractère<span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span> +et la supériorité de son intelligence. Ses rares +talents militaires lui valurent la faveur de +Rosas, qui l'avança rapidement et en fit bientôt +son bras droit. Urquiza put croire un +moment que le dictateur ne s'opposait à la +confédération que pour lui donner les moyens +d'accomplir de grandes choses, et peut-être +pour sauvegarder l'indépendance de son pays. +Mais il ne tarda pas à démêler les motifs de +cette politique astucieuse et méfiante. Dès +qu'il s'aperçut qu'on exploitait son patriotisme +au profit d'une étroite ambition personnelle, +il se tourna contre le dictateur, l'accusant de +fausser la Constitution et d'attenter aux libertés +nationales. Rosas avait plusieurs fois +feint un désintéressement qui était loin de sa +pensée. Périodiquement, à des époques habilement +calculées, il parlait avec une modestie +vraiment touchante, tantôt de son âge trop +avancé, tantôt de sa santé délabrée, et demandait +à résigner un pouvoir dont il ne pouvait +plus, disait-il, supporter le fardeau. Mais le +vieux lion qui avait toujours vu les représentants +trembler devant lui, savait bien qu'aucun +d'eux n'oserait accepter sa démission.<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span> +L'assemblée se hâtait d'implorer son dévouement +et de lui arracher, par d'ardentes supplications, +un sacrifice glorieux.</p> + +<p>Ces plates adulations passaient auprès des +cours étrangères pour l'expression du sentiment +public. Urquiza choisit le moment où le +dictateur cherchait en 1851, à renouveler +cette honteuse comédie; il lança une proclamation +dans laquelle il déclarait Rosas déchu +du pouvoir exécutif, et il se plaça lui-même à +la tête d'un parti qui voulait à la fois la réunion +des provinces en une confédération +compacte et la libre navigation des eaux de la +Plata.</p> + +<p>Il était assuré d'avance de l'appui du Brésil, +dont sa politique servait les plus chers intérêts. +Les rivières qui prennent leur source +dans le Nord de cet empire donnent accès, par +l'Atlantique, à une partie considérable de son +territoire, et ce sont les provinces les plus +riches. Le Brésil avait souvent demandé à +Rosas le passage de la Plata. Pour obtenir +cette concession il avait épuisé en vain toute +les ressources de la diplomatie. Urquiza venait +à propos. L'antagonisme traditionnel des<span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span> +Espagnols et des Portugais céda devant la +nécessité d'ouvrir au commerce du monde +le Parana, l'Uraguay, le Paraguay et leurs +tributaires.</p> + +<p>Le Brésil se rallia donc à la cause d'Urquiza +et lui fournit les forces nécessaires pour la +faire triompher. Le premier mouvement d'Urquiza +fut dirigé contre Oribe qui, soutenu +par les troupes de Rosas, bloquait depuis +neuf ans Montévidéo, et n'attendait, pour +s'en emparer, que le moment où cesserait +l'intervention de la France et de l'Angleterre. +En attendant, Oribe ruinait Montévidéo, car +il avait peu à peu élevé autour de son camp +une ville rivale, Restoracione, qui comptait +déjà dix mille habitants. L'arrivée d'Urquiza +détourna des assiégés les menaces de l'avenir. +Il se présentait à la tête d'une armée d'Entre-Rios +et de Corrientinois; appuyé en outre par +l'escadre du Brésil et par un corps d'infanterie +de cette même nation, il amena Oribe à capituler +presque sans coup férir. Une adresse consommée +marqua sa conduite: il mit en avant +le caractère patriotique de son entreprise, +montra les dispositions les plus conciliantes,<span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span> +et proclama hautement son intention d'éviter +l'effusion du sang. Des milliers de combattants +grossirent bientôt ses rangs; Oribe +abandonné de ses troupes et ne pouvant plus +d'ailleurs recevoir ni renforts ni munitions, +se rendit sans conditions.</p> + +<p>Après ce succès éclatant, Urquiza se retira +dans sa province pour s'y préparer à porter +un coup décisif au pouvoir de Rosas. En 1852 +il repassa le Parana avec des forces considérables +et s'avança, sans rencontrer d'obstacle +jusqu'à Monte-Caseros, où le dictateur accourut +à la tête de vingt mille hommes. La mémorable +bataille du 3 février 1852 se termina +par la défaite et la fuite de Rosas, qui s'embarqua +en toute hâte sur un vaisseau anglais, +pendant que son vainqueur entrait dans Buenos-Ayres +aux acclamations de la population. +Urquiza établit son quartier-général à Palermo, +et nomma gouverneur de la ville Don Vincente +Lopez, homme d'un âge déjà avancé, +mais généralement aimé et estimé.</p> + +<p>Nommé dictateur provisoire le 14 mai, +Urquiza réunit à San-Nicolas les gouverneurs +et les délégués des quatorze provinces de la<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span> +Plata pour qu'ils eussent à choisir une organisation +politique. Cette assemblée se prononça +en faveur du système fédératif, et décida +que les provinces nommeraient des représentants +chargés de rédiger une constitution et +d'établir les bases d'un gouvernement définitif.</p> + +<p>Buenos-Ayres refusa de confirmer les pouvoirs +que l'assemblée avait conférés à Urquiza. +Le gouverneur Lopez qui était resté fidèle +aux décisions de la majorité, ne réussit pas à +les faire respecter et fut obligé de se démettre +de ses fonctions. Urquiza n'était pas homme +à hésiter; il marcha sur Buenos-Ayres, rétablit +son autorité et réinstalla son gouverneur. +Après cet acte de vigueur, il se montra clément +et se borna à exiler cinq des principaux +meneurs: dès qu'il vit l'ordre affermi, il +retira ses troupes de la ville et se rendit à +Santa-Fé, où devait s'assembler le congrès, +qui ouvrait ses séances le 20 août. Les +treize provinces de l'Entre-Rios, Corrientes, +Santa-Fé, Cordova, Mendoza, Santiago de +l'Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, Catamarca, +Hioja, San-Luiz et San-Juan y avaient envoyé +chacune deux délégués.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p> + +<p>Une nouvelle révolte éclata à Buenos-Ayres, +suscitée par d'anciens exilés qui ne +s'étaient ralliés à Urquiza que pour se débarrasser +de Rosas. Comme ils étaient pour la +plupart natifs de la ville, ils n'eurent pas de +peine à soulever la population. Urquiza ne +pouvait souffrir que Buenos-Ayres fît la loi +aux treize provinces, mais il ne voulait fournir +aucun prétexte à une guerre civile dont il +redoutait les conséquences. Au lieu d'employer +la force contre l'insurrection, il préféra +lui laisser le temps de la réflexion, et se contenta +de publier une proclamation dans laquelle +il déclarait la province de Buenos-Ayres +séparée du reste de la confédération et +l'abandonnait à sa mauvaise destinée. Sa modération +ne fit qu'encourager les insurgés; ils +essayèrent de propager la révolution et envahirent +la province d'Entre-Rios. C'était braver +Urquiza jusque chez lui. Il marcha contre +les envahisseurs et les rejeta sur leur territoire.</p> + +<p>Depuis lors jusqu'à l'heure actuelle, ce n'a +été entre Urquiza, représentant les intérêts +de la confédération Argentine, tendant à unifier<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span> +son immense territoire, et les préjugés +égoïstes de Buenos-Ayres rêvant un orgueilleux +isolement pour sa population de cent +vingt mille âmes, qu'une série de luttes plus +ou moins ouvertes, suivies de concessions +toujours forcées et peu sincères de la part des +Portenos ou Buenos-Ayriens, toujours volontaires +de la part d'Urquiza, qui s'est montré, +en toute occasion désireux d'épargner à l'antique +métropole de la Plata les malheureuses +extrémités de la guerre.</p> + +<p>Voici en quels termes le commandant Page, +chargé par les Etats-Unis d'une mission dans +la Plata, traçait en 1857 le portrait de cet +homme remarquable.</p> + +<p>Urquiza, à l'époque où je le vis était encore +jeune d'apparence; son teint est brun, sa taille +moyenne; admirablement proportionné, il présente +tous les dehors d'une nature énergique et +vigoureuse. Sa tête se fait remarquer par des +contours amples, des plans solides, des traits +fermes et accentués. L'ensemble respire l'intelligence, +mais une intelligence qui se possède +pleinement. Les yeux purs, brillants, +bien ouverts, ont un regard pénétrant. La<span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span> +bouche est à la fois fine et bienveillante. +C'est une tête d'homme d'état en même +temps que de héros, offrant un singulier caractère +de force, de calme et d'autorité. Pour +inspirer le respect Urquiza ne recourt à +aucun charlatanisme, à aucun rôle d'emprunt; +son air n'a rien de composé, et l'on +sent qu'il est à la hauteur de sa mission. Sa +noble prestance, son maintien aisé, la dignité +de ses manières, sa démarche délibérée, +sa parole nette et mesurée dénotent une +âme fière et loyale, un esprit lucide, un +jugement sûr. On subit volontiers l'influence +qu'il exerce sur tous ceux qui l'entourent +et l'on éprouve d'autant plus de plaisir +à rencontrer en lui les rares qualités dont +il est doué, que l'on sait qu'il doit tout à lui-même: +son éducation comme sa haute position. +(<i>Note E.</i>)</p> + +<p>Maintenant quelques mots suffiront pour +faire comprendre comment aux profonds +calculs de la politique de cet homme d'état se +rattacha fortuitement ma délivrance.</p> + +<p>En 1859 une nouvelle scission armée de +Buenos-Ayres forçait une fois encore Urquiza<span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span> +à recourir à la décision des champs de bataille.</p> + +<p>Les Indiens pressentant avec leur instinct +de bêtes de proie que les dissensions politiques +des Argentins pouvaient leur offrir +quelques occasions de butin, adressèrent au +général plusieurs offres d'alliance, et plusieurs +lettres rédigées par moi furent portées par des +membres de la famille de Calfoucourah.</p> + +<p>Le général était trop fin politique pour ne +pas faire un bon accueil à ces messagers sauvages. +Possesseur d'une des plus vastes estancias +de la vallée du Parana, et lui-même agronome +distingué, cherchant avant tout à développer +les bienfaits de l'agriculture sur la belle +partie de terre confiée à ses soins, il savait +trop combien les établissements agricoles de +la frontière du Sud ont besoin de calme et +de sécurité pour ne pas chercher à amortir par +tous les moyens les tendances agressives des +Indiens leurs voisins. Il ne renvoya donc les +ambassadeurs de Calfoucourah que chargés de +cadeaux de toutes sortes et surtout de barils +d'eau-de-vie; aussi leur retour fut, dans toute +la horde, sans exception de rang, d'âge et de +sexe, le signal d'orgies sans fin.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span></p> + +<p>Quand je les vis livrés avec frénésie à l'ivresse, +jugeant de la durée qu'elle pouvait +avoir je conçus l'idée de tenter encore une +fois de me rapprocher des contrées d'où je +pourrais opérer mon retour dans ma patrie et +dans ma famille.</p> + +<p>Au moment de prendre cette décision solennelle +me souvenant que les portraits de mes +chers parents étaient encore à la merci des +Indiens, je résolus de tout risquer pour m'en +emparer, les considérant comme un talisman +qui devait me protéger au milieu des nouveaux +périls que j'allais affronter. Pour exécuter ce +coup hardi, je fus obligé de pénétrer en me +traînant sur les mains au milieu de toute la +horde de buveurs ivres et exaltés, essuyant +les menaces des uns ou parant de mon mieux +les coups de couteau que cherchaient à me +porter les autres sans pourtant se rendre compte +de ce que je cherchais ni sans me reconnaître. +Quand je mis enfin la main sur le sac où ils +étaient renfermés, le cœur me battit violemment; +de même qu'un coupable j'eus un instant +la peur d'être découvert; tout mon sang +se glaça. Je ne savais plus si je devais avancer<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span> +ou reculer; pourtant après être resté quelques +minutes dans l'immobilité la plus complète, +convaincu de n'avoir pas été vu, j'entrouvris +doucement et sans bruit le misérable +sac de cuir de cheval dont la criante sécheresse +eût pu me vendre. Et sans perdre de temps, +j'y introduisis une main fébrile qui eut bien +vite saisi les photographies que je cachai +aussitôt dans le manteau qui m'entourait la +taille. Puis, comme enhardi par ce premier +exploit, en un moment je fus hors de la +tente, plus que jamais décidé à m'enfuir.</p> + +<p>J'implorai l'aide du Tout-Puissant du plus +profond de mon cœur, et profitant de cette nuit +où toute la tribu était plongée dans un lourd +sommeil, je me glissai en rampant vers l'endroit +où étaient les meilleurs chevaux du cacique, +après m'être muni d'une paire de boules +destinées, soit à ma défense, soit à me procurer +du gibier sur ma route. Je pris aussi un +lazzo pour m'emparer de trois montures et +les réunir.</p> + +<p>Ces préliminaires accomplis sans bruit, +je conduisis tout doucement mes chevaux jusqu'à +ce que je fusse hors de la vue du camp.<span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span> +Alors sautant sur l'un d'eux, puis chassant les +autres devant moi, je commençais palpitant +d'émotion, ma dernière course, celle d'où dépendait +ma vie ou ma mort.</p> + +<p>Pendant toute la nuit je galopai sans relâche +croyant voir sans cesse des ombres à ma poursuite. +Le jour dissipa les ténèbres mais sans +calmer mon agitation; elle était telle que le +moindre souffle d'air me semblait chargé de +clameurs menaçantes et que le moindre tourbillon +de poussière me donnait des angoisses.</p> + +<p>Souvent je mettais pied à terre, et, l'oreille +appuyée sur le sol, j'écoutais, espérant puiser +un peu de tranquillité dans le silence de la +Pampa; mais loin de là, les oreilles me tintaient +tellement que je croyais entendre sur ce +sol dur retentir de sinistres galops, et je +précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir +aux impérieux besoins qu'éprouvait ma monture +à laquelle il était impossible de prendre, +à l'exemple de ses compagnons, quelques +bouchées d'herbe en courant. Je suivais, +autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées +du désert, afin de dépister les Indiens +qui immanquablement devaient me poursuivre,<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span> +mais qui chercheraient en vain ma +piste dans l'herbe relevée par la rosée du +matin.</p> + +<p>N'ayant pris avec moi aucune provision, je +commençais à souffrir cruellement de la faim +et de la soif, lorsque je pus enfin m'emparer +d'une jeune gama. La terreur que j'éprouvais +était telle, que pour ne point ralentir ma +fuite en prenant le temps de faire cuire mon +gibier, je l'attachai autour de moi à l'aide de +mon lazzo et je le dévorai ainsi tout cru, +mordant à même le corps tout en galopant.</p> + +<p>Cette course désordonnée durait depuis +quatre jours déjà, quand le cheval que je +montais s'abattit: il était mort.</p> + +<p>Craignant avec raison, de perdre de même +les deux qui me restaient et de qui seuls dépendait +mon salut, j'eus dès lors la précaution +de les laisser se délasser une partie de la +nuit; ce qui ralentissait extraordinairement +ma marche, bien que l'idée fixe que j'avais +d'être poursuivi m'animât malgré moi à +les stimuler durant le jour.</p> + +<p>Dans un de ces moments de repos, tandis +que les yeux inquiets et les oreilles tendues,<span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span> +je m'obstinais à vouloir percer l'obscurité +qui m'entourait ou à saisir le moindre +bruit défavorable, il me sembla entendre les +aboiements d'un chien, qui devinrent bientôt +de plus en plus forts et ne me laissèrent +plus aucun doute. Saisi d'effroi, pensant +naturellement que ce chien devait précéder +les Indiens, je m'élançai à la hâte +sur l'un de mes chevaux, et chassant l'autre +devant moi, je partis à toute bride. Mais à +quelque distance, ayant une côte à gravir, ces +malheureux animaux déjà harassés se refusèrent +à marcher autrement qu'au pas. Ce +qui donna au chien que j'avais entendu tout +le temps de me rejoindre. A peine fut-il +près de moi qu'il manifesta la plus grande +joie. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant +en lui un pauvre chien que j'étais +parvenu à apprivoiser et avec lequel j'avais +souvent partagé mes repas. Son attachement +était tel qu'il s'était habitué à m'accompagner +dans toutes mes excursions. Il +m'avait sans doute suivi dès mon départ, +mais ma grande préoccupation et la vitesse +de ma course m'avaient empêché de l'apercevoir<span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span> +plus tôt. Complètement rassuré je +m'arrêtai de nouveau, pour laisser cette fois, +mes chevaux se reposer plus longtemps que +je ne l'avais encore fait.</p> + +<p>Quand ils eurent suffisamment mangé et +bu, je repris le cours de mon dangereux +voyage, pendant la durée duquel, mon chien +et moi, nous fûmes condamnés à ne vivre que +du produit de notre chasse, que nous dévorions +tout sanglant.</p> + +<p>Après un autre espace de temps que je ne +puis préciser, car toutes les journées, toutes +les heures se ressemblaient, la fatigue et le manque +d'eau me privèrent d'un second cheval. +J'aurais voulu ne pas l'abandonner et attendre +auprès de lui son rétablissement ou sa +mort, mais la désolante nature du sol, n'offrait +aucune ressource, et en restant je m'exposais +également à perdre ma dernière monture +qui avait résisté à toutes les épreuves.</p> + +<p>Je partis le cœur navré, décidé à ménager +par tous les moyens, mon cheval et mon +chien, mes derniers compagnons de misère. +Je m'astreignis à n'exiger d'eux aucun effort; +nous n'avancions que fort lentement, épuisés<span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span> +de faim et de soif, quant à la tombée de la +nuit, je remarquai que de lui-même mon +cheval doublait le pas; à la fraîcheur du terrain +qu'il foulait, et avec l'instinct propre à tous +les hôtes de ces vastes déserts, le pauvre animal +avait senti le voisinage de l'eau.</p> + +<p>Peu d'instants après, nous étanchions notre +soif commune dans ces lagunes que déposent +dans le nord de la Pampa les filets d'eau +issus des contreforts des Andes dans les provinces +de Mendoza et de San Luiz. Autour de +ces bassins une herbe abondante et touffue, +permit à mon pauvre coursier de réparer ses +forces. Grâce à cette provende inespérée, +il put me porter jusqu'à Rio-Quinto, où moins +heureux que mon chien, il s'affaissa tout à fait +épuisé; et moi, à bout de forces, mourant +de faim, de fatigues physiques et morales, je +tombai à ses côtés sans mouvement et +sans voix.</p> + +<p>C'était le treizième jour de ma fuite!... +Je ne puis en fixer le quantième, mais +c'était vers le milieu de 1859.</p> + +<p>Dieu, qui avait daigné me protéger jusque +là permit que je fusse trouvé dans cet état<span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span> +par une excellente famille espagnole, habitant +Rio-Quinto, qui ayant pitié de ma détresse, +s'empressa de me recueillir et de me transporter +chez elle.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</h2> +</div> + +<p class="center">Séjour à Rio Quinto. Départ pour Mendoza.</p> + + +<p>Rio-Quinto n'est point une ville, mais simplement +un petit bourg situé sur la rivière +de ce nom, à mi-chemin de Rosaire à Saint-Louis, +c'est à dire à 75 lieues de l'un et de +l'autre. On n'y compte guère plus de cinq à +six cents habitants pour la plupart abrités +par des maisons informes. Ils se livrent à +l'élève et au trafic du bétail. Quelques-uns +sont négociants, et tiennent des porpérias ou +almacènas—magasin—dans lesquels se trouvent +entassés pêle-mêle toutes les choses nécessaires, +à l'existence ou à la toilette: +depuis des légumes jusqu'à des robes de soie. +D'autres font spécialement des échanges avec<span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span> +les Indiens, auxquels Urquiza donne le droit +d'entrer dans la ville.</p> + +<p>Dès le lendemain de mon installation chez +les personnes qui m'avaient recueilli je fus +atteint d'une longue et douloureuse maladie +qui me retint alité pendant plus de six +semaines durant lesquelles je fus plongé +dans le délire.</p> + +<p>Malgré toutes les difficultés qu'ils éprouvaient +à s'approcher de moi, car mon chien +encore presque sauvage ne me quittait pas un +seul instant, mes hôtes me prodiguèrent les +soins les plus empressés et les plus touchants. +J'eusse été un parent que certes ils ne m'eussent +point témoigné plus de sollicitude.</p> + +<p>Lorsque j'entrai en convalescence, ils saisirent +toutes les occasions de me procurer des +distractions. Pourtant malgré leurs efforts je +restais languissant et le calme ne se rétablissait +point dans mon esprit pendant si longtemps +surexcité et torturé. J'étais constamment +comme sous l'impression d'un terrible cauchemar, +dans lequel se déroulaient à mes +yeux toutes les horribles phases de ma +vie d'esclavage, pendant laquelle j'avais été<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span> +nuit et jour exposé à mourir d'une manière +tragique. Tantôt c'était le souvenir des nombreux +assassinats que j'avais vu consommer +par les Indiens sous mes yeux, ou bien encore +celui des diverses circonstances, où, aux prises +avec mes assassins, j'avais dû faire preuve du +plus grand sang-froid et de beaucoup d'énergie +en luttant contre eux. Quand ces horribles +visions s'effaçaient de ma vue, et que le calme +renaissait dans mes sens abattus, je me sentais +incapable de parler ou d'agir. Ma faiblesse +était telle, que le seul bruit de ma voix me +causait une sorte d'étonnement et de tristesse, +car l'usage de la parole était pour le moins +aussi nouveau pour moi que la jouissance de +cette chère liberté, après laquelle j'avais +gémi et pleuré tant de fois.</p> + +<p>Lorsque je me sentis un peu raffermi moralement +et physiquement, je songeai à reconnaître, +autant qu'il était en mon pouvoir de +le faire, la générosité de mes hôtes et à leur +en prouver ma reconnaissance. Comme ils +étaient négociants et que je les voyais débiter +sur une assez grande échelle du savon de leur +fabrication, lequel était fort grossier, je leur<span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span> +proposai d'établir une usine semblable à celles +que j'avais vues dans les environs de Buenos-Ayres +et de me charger moi-même de la +fabrication, à l'aide d'un procédé dont ils +n'avaient jusqu'alors pu faire l'essai.</p> + +<p>Cette offre ayant paru leur sourire infiniment, +je déployai la plus grande activité pour +sa réalisation.</p> + +<p>Je fis construire par un maçon du pays +un grand fourneau à deux chaudières et +un bassin. Les chaudières à robinets que +j'avais fait venir de Buenos-Ayres, étant fort +petites, je suppléai à ce défaut par l'adjonction +de fortes cuves de bois dur de même +diamètre, parfaitement ajustées sur chacune +d'elles, où elles furent cimentées. A moitié +profondeur du bassin, construit en briques, +j'organisai un filtre avec des planches non-jointes, +sur lesquelles je croisai un lit de +paille. Je fis venir de Cordova de la cendre +d'un bois que les espagnols nomment <i>pale +de fume</i>. Ce bois brûlé vert donne une +cendre cristalline contenant une très-grande +quantité de potasse, dont on opère facilement +la séparation à l'aide de chaux baignée d'eau.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span></p> + +<p>Quand j'eus ces matières à ma disposition, +je mis sur le filtre du bassin, tantôt une couche +de cendre, tantôt une de chaux, jusqu'à ce +qu'il fût plein et je fis couler sur le tout assez +d'eau pour le remplir. Au dessous du bassin +j'avais fait faire un réservoir de la même +contenance dans lequel tombait la potasse +liquéfiée. A défaut de pèse-lessive, je fis +usage d'un œuf pour connaître la force de ce +mélange auquel les espagnols donnent le nom +de lessive. Je mis dans les chaudières une +quantité d'eau suffisante pour empêcher la +graisse crue et en rames, dont je remplis +les cuves, de s'attacher au fond. Puis je fis un +grand feu. La graisse que j'agitais avec un +pieu, fondit petit à petit; quand elle le fut +complètement, j'éteignis le brasier pour le +laisser refroidir jusqu'au lendemain matin. +Avant de chauffer de nouveau, je soutirai la +potasse de la veille, qui entraîna avec elle et +sous forme de crasse tout le tissu fibreux de +la graisse alors épurée. Je versai dans mes +cuves une quantité de potasse plus grande +que celle de la veille et je fis bouillir ce mélange +pendant tout le jour. Grâce à l'acide,<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span> +je vis bientôt la graisse changer d'aspect, et +prendre celui d'une compote, puis enfin celui +d'une gélatine qui m'indiqua que j'avais +obtenu un bon résultat. Je supprimai alors +tout le feu; puis avec des seaux je mis le savon +dans d'énormes moules en bois, intérieurement +doublés de zinc et en forme de parallélogrammes. +Quand il fut complètement refroidi, +je le coupai en planches de plusieurs +épaisseurs qui furent à leur tour divisées en +un certain nombre de pains.</p> + +<p>Mon premier essai surpassa l'attente de +Juan-José mon hôte et celle de sa famille qui +écoula promptement ce produit dont le succès +fut très-grand.</p> + +<p>Au bout de quelque temps, enchanté du +service que je venais de lui rendre, mon cher +et généreux hôte, comprenant qu'il lui serait +facile d'augmenter sa fortune par cette nouvelle +exploitation, me pressa instamment d'en +conserver la direction et de m'associer avec +lui. Malgré la belle perspective que cette +offre fit luire à mes yeux, il me fallut +y renoncer; depuis que j'habitais Rio-Quinto, +j'étais constamment et avidement<span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span> +épié par les Indiens, qui s'y succédaient +sans relâche, et dont le projet était de me +sacrifier à leur vengeance. Souvent j'en rencontrais +dans la journée, ils ne m'adressaient +la parole que pour me menacer de mort. Ils +n'osaient, il est vrai, tenter d'exécuter leurs +menaces en plein jour, mais souvent la nuit, +ils escaladèrent les murs derrière lesquels +j'étais abrité. En deux ou trois circonstances, +je ne dus la vie qu'aux aboiements de mon +fidèle chien, car ils forcèrent ma porte.</p> + +<p>Séjourner plus longtemps à Rio-Quinto eût +été sacrifier mon existence; aussi renonçai-je +définitivement à toute idée de fortune, et +malgré mon vif chagrin, je me séparai +brusquement de mes bienfaiteurs, dont les +instances eussent pu faire fléchir ma résolution. +Je leur fis passer une lettre d'adieu, +datée du village des Atchiras, deux jours +seulement après mon départ. Je leur exprimais +tout à la fois, ma profonde gratitude et +le motif puissant qui m'obligeait à me séparer +d'eux, car l'extrême bonté de ces personnes +étrangères, m'a pénétré pour don Juan et +pour tous les siens, d'une vive reconnaissance<span class="pagenum" id="Page_283">[Pg 283]</span> +qui ne s'effacera jamais de ma mémoire, +et je serais heureux si ces humbles +lignes pouvaient leur en porter le témoignage +à travers l'océan.</p> + +<p>Je m'étais mis en route presque sans ressources +et pédestrement, en compagnie de +Chilène, mon chien. Il me fallait faire cent +trente deux lieues pour gagner la capitale des +Andes, j'avais encore mille dangers à affronter; +de plus j'encourais le risque d'être +repris par les Indiens des mains desquels je +ne m'étais tiré qu'à si grand peine.</p> + +<p>Par mesure de précaution, je ne marchai +que de nuit, me cachant le jour dans des +terriers de viscachas ou bien entre des rochers. +Je souffris beaucoup de la fatigue, de +la soif et de la faim pendant tout ce voyage, +que je n'aurais sans doute pu accomplir si je +n'avais eu le bonheur de trouver sur ma route, +quelques hameaux et la ville de Saint-Louis, +dont les habitants m'offrirent la plus cordiale +hospitalité. J'eus beaucoup à souffrir +encore durant le long trajet de Saint-Louis à +Mendoza, pendant lequel je trouvai à peine +suffisamment d'eau pour me désaltérer, et<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span> +pendant lequel je ne rencontrai âme qui vive.</p> + +<p>Enfin après seize jours d'une marche pénible +j'arrivai en vue de Mendoza.</p> + +<p>Il était temps que j'atteignisse au terme de +mon voyage, car mes chaussures et mes vêtements +déjà plus qu'à demi-usés à mon départ, +menaçaient de me quitter tour à tour.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</h2> +</div> + +<p class="center">Mendoza</p> + + +<p>Comment dépeindre les diverses émotions +qui m'assaillirent lorsque épuisé de fatigue et +de besoin j'entrai un soir dans Mendoza.</p> + +<p>Il était environ huit heures. Le plus grand +calme régnait dans toutes les rues où je m'étais +engagé au hasard. Je n'avançais qu'à pas +lents et tout en chancelant. A ma démarche +et à mon triste costume, bien des Européens +m'eussent regardé comme un être +vil, succombant sous le poids d'une ignoble +débauche. J'étais à bout de forces: le courage +et l'espoir de trouver à qui m'adresser +pour demander du secours me soutenaient +seuls encore.</p> + +<p>De rue en rue j'atteignis la plus aristocratique,<span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span> +dans laquelle la clarté s'échappant +à flots de fenêtres richement tapissées +guidait mes pas mal assurés. De +joyeux éclats de voix frappèrent mon oreille +et pénétrèrent profondément dans mon cœur +brisé, éveillant tous mes souvenirs. Mû par +un sentiment irrésistible, je m'approchai de +la maison d'où ces voix semblaient partir. A +travers les rideaux d'une mousseline riche et +légère mes regards envieux purent plonger +dans un somptueux intérieur où se tenait +nombreuse compagnie. Je ne sais depuis combien +de temps mes regards avides, se portant +des uns aux autres s'obstinaient à y chercher +quelques anciens amis lorsque des doigts habiles +exécutèrent sur le piano le <i>Réveil des +Fées</i>, morceau que j'avais entendu jouer +bien des fois par ma sœur chérie.</p> + +<p>Il se fit en moi une telle révolution pendant +ces courts instants qui me rappelèrent tout un +passé de bonheur, que les forces m'abandonnèrent; +je m'affaissai sur le sol, les yeux +remplis de larmes abondantes auxquelles succéda +un sommeil douloureux.</p> + +<p>Lorsque je m'éveillai, il me sembla sortir<span class="pagenum" id="Page_287">[Pg 287]</span> +d'un rêve tout à la fois joyeux et pénible. +Une profonde obscurité planait autour de +moi; j'étais étendu sur la terre près de la +maison dont chacun était sorti sans m'apercevoir.</p> + +<p>Anéanti, ne sachant où diriger de nouveau +mes pas, j'attendis le jour, qui ne tarda pas à +paraître. Je fus assez heureux pour passer +devant une maison où l'on parlait français. +J'y entrai. Quand j'eus fait en partie le récit +de mes malheurs, hommes et femmes me firent +un touchant accueil, et m'entourèrent des +principaux soins que réclamait mon triste état.</p> + +<p>Que de fois dans ma souffrance ne me suis-je +pas dit: quel est le Français, au sein de sa +patrie, qui pourrait croire à la vraisemblance +des malheurs auxquels sont exposés nombre +de ses compatriotes dans un pays comme +l'Amérique, que l'on croit civilisé, exploité +même?</p> + +<p>La ville de Mendoza était située, ainsi +qu'on le sait, au pied des Andes. Elle était, +comme toute la contrée qui l'environnait, arrosée +par une multitude de canaux alimentés +par le Rio de Mendoza, rivière qui bornait<span class="pagenum" id="Page_288">[Pg 288]</span> +alors la partie occidentale de la ville. Du côté +oriental de ce cours d'eau rapide, prenait +naissance un petit canal ou rigole de six à huit +pieds de largeur, qui alimentait toute la ville +en passant par l'Alaméda, vaste boulevard, +planté à chacun de ses côtés d'un double +rang de peupliers, qui donnaient à cette +promenade publique un aspect des plus majestueux +et des plus ravissants. On y voyait +affluer chaque soir, durant la belle saison une +nombreuse société aristocratique, vêtue avec +autant de goût que de luxe.</p> + +<p>Ce spectacle charmant contrastait singulièrement +avec le désert et silencieux aspect de +toute la ville pendant le jour. Tous depuis le +plus riche jusqu'au plus pauvre se livraient +dans la journée aux douceurs d'une sieste qui +durait généralement depuis midi jusqu'à cinq +heures; et pendant ce temps on n'apercevait +guère que quelques femmes, nonchalamment +assises à leurs fenêtres dans le déshabillé le +plus complet. Vers cinq heures seulement, +lorsque le soleil commençait à perdre de sa +force, la population qui semblait s'éveiller, +s'animait soudain.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span></p> + +<p>On voyait se mêler à la foule qui se pressait +par les rues, des gauchos à cheval, vendant +de côté et d'autre des fruits de toute espèce; +ou bien des mendiants, également +montés sur des chevaux, s'arrêtant aux portes +et aux fenêtres, réclamant l'assistance publique +en chantant des psaumes d'une voix +nasillarde et lamentable. Enfin quelques grotesques +idiots se voyaient, auxquels les enfants +se plaisaient à prodiguer des gourmandises de +toutes sortes pour jouir quelques instants de +leurs tristes et répugnantes bouffonneries. +Toutes les rues étaient d'un alignement parfait +et d'une grande propreté; les maisons fort +basses, de peu d'apparence à l'extérieur, mais +généralement meublées avec beaucoup de luxe. +On voyait aussi plusieurs églises remarquables, +dans le voisinage de la place de la Victoire, +au milieu de laquelle s'élevaient une fontaine +et une colonne.</p> + +<p>Mais à quoi bon essayer de dépeindre ici +cette superbe cité qui après n'avoir longtemps +éveillé dans mon âme que des tableaux de +bonheur, des pensées de bénédiction et de +gratitude, ne doit plus y évoquer désormais<span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span> +que des images lugubres et d'amers regrets.</p> + +<p>Là vivaient dans la sécurité la plus profonde +vingt mille âmes dont le reste du monde pouvait +envier la calme existence; c'était la population +la plus douce, la plus heureuse, la +plus hospitalière du continent Américain. Le +19 mars 1861, les poètes Argentins appelaient +encore Mendoza la perle, la reine de +la zone fleurie qui s'étend au pied oriental des +Andes..., le lendemain la mort passait sur ce +paradis. «Quelques secondes ont suffi pour +convertir ses riantes habitations, ses jardins, +ses églises, ses colléges fréquentés par la jeunesse +des provinces voisines, l'œuvre de trois +siècles enfin en une épouvantable nécropole, +en un monceau hideux de décombres, en un +chaos de roches, de terre, de briques et de +madriers brisés (<i>Corresp. du Journal des +économ</i>).»</p> + +<p>Suivant les géologues, le tremblement de +terre qui a fait éprouver à Mendoza le sort +d'Herculanum, et dont la commotion s'est +fait sentir sur toute la ligne qui s'étend de +Valparaiso à Buenos-Ayres, c'est-à-dire sur +plus de dix-huit cents kilomètres, n'a pas été,<span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span> +comme le terrible phénomène de l'an 70, +amené par la réouverture d'un volcan longtemps +fermé, mais par la seule dilatation d'une +masse de fluides élastiques, émanés du foyer +central et projetés par lui dans les immenses +cavités de la croute terrestre; une cause +quelconque les a sans doute accumulés tout-à-coup +au carrefour de plusieurs de ces +sombres souterrains. Au-dessus de cette +voûte ébranlée, disloquée par la pression de +ces fluides était Mendoza: de là son immense +ruine.</p> + +<p>Chose étrange! on assure que sur ce +monceau de débris informes, sur cet effroyable +linceul qui recouvre quinze mille victimes +humaines, les végétaux seuls sont restés +debout, et que les fleurs continuent à prospérer +et à sourire au milieu des émanations +pestilentielles qu'exhale cette immense sépulture.</p> + +<p>Le saule-pleureur était l'arbre favori des +Mendozaniens; on le voyait partout chez eux; +il était l'ornement de prédilection de leurs +jardins, de leurs places, de leurs promenades; +il ombrageait les cours de leurs demeures<span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span> +hospitalières, toujours ouvertes à l'étranger; +aujourd'hui, comme le souvenir de gratitude +que je leur ai gardé, il s'incline et pleure sur +les morts.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</h2> +</div> + +<p class="center">Départ de Mendoza.—Passage de la Cordillière.</p> + + +<p>Le désir de revoir ma patrie, mes inquiétudes +au sujet de ma famille de laquelle je +n'avais aucune nouvelle depuis mon départ de +France, et le mauvais état de ma santé nécessitant +des soins que je ne pouvais me donner vu +l'état de complète misère dans lequel j'étais +plongé, me suggérèrent l'idée de me rendre à +Valparaiso.</p> + +<p>En homme habitué aux fatigues et aux privations +de toutes sortes, me sentant capable +de lutter encore contre de nouveaux périls, +je n'hésitai point à m'engager, à peine vêtu, +presque sans chaussures et sans armes, dans +le défilé des Andes qui conduit au Chili. Pour +tout bagage j'avais une provision de pain.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span></p> + +<p>Chilène, qui m'avait déjà donné tant de +preuves de dévouement, devint de nouveau +mon compagnon de route. Suivi de ce bon +chien je traversai silencieusement Mendoza, +en jetant à droite et à gauche un regard d'éternel +adieu, tout en gravant scrupuleusement +dans ma mémoire les sites les plus enchanteurs +de cette superbe cité. Puis je longeai +l'Alaméda à l'ombre de son quadruple rang +de peupliers, et enfin la route de l'Uspaillate +qui traversait une campagne superbe.</p> + +<p>De chaque côté du chemin de magnifiques +vignes étalaient à mes yeux admirateurs les +monstrueuses grappes du raisin le plus beau; +des quantités d'arbres surchargés de fruits de +toute espèce m'apparaissaient au milieu des +flots de riches moissons, ou surgissaient du +sein de quelque parterre de fleurs européennes +et exotiques entremêlées avec art.</p> + +<p>Tout en contemplant ce luxueux tableau, +dans lequel la nature étalait toute son opulence +je n'avançais que fort lentement, plongé, sans +m'en douter, dans un rêve d'admiration qui +me faisait presque oublier mes maux passés.</p> + +<p>Après avoir parcouru de la sorte un espace<span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span> +d'environ deux lieues, les canaux artificiels +se terminant, la fertilité cessa tout-à-coup. +Pendant plus de dix autres lieues que je fis +encore pour m'approcher des montagnes, je +ne parcourus plus qu'une plaine sablonneuse, +complètement sèche et aride, où de temps à +autre seulement se rencontraient quelques +broussailles raccornies par le soleil.</p> + +<p>Pendant tout ce trajet fait au plus fort des +grandes chaleurs et sans me reposer, mon +chien et moi nous souffrîmes beaucoup de +la soif. J'avais bien emporté une <i>haspa</i>—corne +de bœuf—pleine d'eau, mais nous +l'eûmes bientôt vidée tous les deux après +quelques heures de marche. Chilène tirait +horriblement la langue, et me regardait +d'un air triste en levant tour à tour ses pattes +endolories par l'incroyable chaleur du sable +fin que nous foulions depuis le matin. Après +maints détours nous atteignîmes le premier +ravin de la Cordillière qui cachait un petit +filet d'eau bientôt découvert par Chilène, et +dans lequel il n'hésita pas à entrer, à seule +fin de se rafraîchir aussi bien extérieurement +qu'intérieurement. Je suivis son exemple,<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span> +puis je cherchai un endroit favorable pour y +passer la nuit. Une fois installé, j'atteignis un +peu de pain que nous mangeâmes tous deux +avec joie.</p> + +<p>Toutefois ce premier repas en tête à tête +avec mon fidèle chien m'inspira plus de prudence +pour les autres; car le gaillard peu habitué +à se nourrir de la sorte y prit tellement +de goût, qu'il trouva tout simple de s'emparer +du restant de ma part que, sans la moindre +défiance, j'avais posé à côté de moi. Je reposai +mais il me fut impossible de fermer l'œil, +obsédé que j'étais par mille pensées et par le +froid glacial qui se fit sentir.</p> + +<p>Le lendemain je m'engageai dans l'étroit +passage à pic que j'avais devant moi, et qui +me conduisit à la posta de Villa Vicencia, où +je fus assez heureux pour boire un peu de +lait et manger un peu de viande bouillie. L'appétit +de mon chien ne me parut pas très grand, +et comme j'avais remarqué qu'il boîtait, je +commençai à concevoir quelque inquiétude +sur sa santé.</p> + +<p>Après avoir examiné ses pattes desquelles +j'extirpai quelques épines fines et longues, je<span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span> +les lui graissai et les lui enveloppai soigneusement +de petits linges qu'il eut l'instinct et +la patience de conserver. Une grande partie +de la journée qui suivit fut entièrement consacrée +au repos si nécessaire à tous deux. La +poste de Villa Vicencia était alors une habitation +spacieuse et proprette où tout voyageur +s'apprêtant à franchir la Cordillière pouvait +sans peine compléter ou renouveler ses provisions; +celui qui venait du Chili, et que dix +à douze journées de marche avaient dénué de +tout pouvait également s'y refaire l'estomac +et soigner ses mules avant de gagner Mendoza: +il m'était donc loisible de me procurer des +aliments et de soigner mon malheureux +chien.</p> + +<p>Les propriétaires de cet établissement chez +lesquels, la saison n'étant pas encore suffisamment +propice, je ne rencontrai aucun autre +voyageur, se montrèrent pour moi des plus +affables et des plus hospitaliers. Ils furent +aussi très surpris de me voir entreprendre +seul et à pied un voyage aussi périlleux que +celui de la traversée des Andes. La pénible +position dans laquelle je leur parus être, piqua<span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span> +leur curiosité, en même temps qu'elle éveillait +en moi le besoin d'épanchement.</p> + +<p>A force de questions et sans m'en douter, +je leur eus bientôt tracé un tableau presque +complet de mes malheurs. De confidence en +confidence ils en vinrent à savoir que je n'avais +dans ma pauvre bourse que cinq piastres +et quatre réaux, environ 27 francs, et ils se +refusèrent à recevoir la moindre rétribution +pour leurs bons offices: ils me forcèrent +même encore, d'accepter quelques provisions +pour m'aider à gagner l'Uspaillate. J'appris +d'eux que j'étais tout proche des sources thermales +de Villa Vicencia, fort connues et fort +appréciées des Américains, en raison de leur +grande efficacité contre les rhumatismes, et +où chaque année se rend un très-grand nombre +de visiteurs des deux sexes. Malgré le vif +désir et le besoin que j'avais de les visiter, j'y +renonçai, car Chilène, bien qu'il fût extrêmement +fatigué et souffrant, se fût probablement +obstiné à m'y accompagner; je préférai +le voir profiter du repos que j'avais résolu de +lui laisser prendre.</p> + +<p>Au bout de deux jours, son état s'étant<span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span> +sensiblement amélioré, je pris congé de mes +excellents hôtes en leur témoignant de mon +mieux toute ma gratitude; mais leur délicatesse +fut telle qu'ils me fermèrent pour +ainsi dire la bouche en me donnant quelques +renseignements sur le chemin que j'avais à +parcourir encore avant d'atteindre l'Uspaillate. +En les quittant je commençai à gravir +la pente rapide qui conduit au Paramillo +et à l'un des nombreux détours de ce difficile +chemin. Sur ma droite je vis le Serro Dorado—montagne +dorée—ainsi nommée en raison +du reflet doré que lui donne une quantité +innombrable de petites plantes jaunes dont il +est entièrement recouvert depuis la base jusqu'au +sommet.</p> + +<p>Chilène me suivit tant bien que mal pendant +toute la journée qui fut malheureusement +très-fatigante pour l'un comme pour +l'autre. Après une ascension fort difficile et +presque continuelle nous atteignîmes pourtant +le pittoresque et imposant sommet du Paramillo, +entouré et dominé tout à la fois par +d'incommensurables crêtes rocheuses criblées +de fissures et sur la plupart desquelles d'immenses<span class="pagenum" id="Page_300">[Pg 300]</span> +blocs placés en équilibre menacent le +voyageur de l'écraser dans leur chûte.</p> + +<p>Trop tôt surpris par une nuit des plus profondes, +il me fut impossible de me hasarder +plus loin. Je m'installai donc sur le bord d'un +petit filet d'eau qui m'avait servi de guide +depuis mon départ de Villa Vicencia et dont +la source était en cet endroit.</p> + +<p>J'avais étendu mon puncho sur lequel je me +disposais à dormir quand, avec une surprise +extrême, j'aperçus une timide et tremblante +lumière que j'aurais tout d'abord juré sortir +du sein de quelque montagne voisine. Poussé +par la curiosité et guidé par sa lueur, j'en +suivis la direction. Quel fut mon étonnement +de rencontrer en cet endroit si désert et si +aride deux sortes de cabanes, grossièrement +construites avec des éclats de rochers empilés +les uns sur les autres et seulement recouvertes +de branchages insuffisants à parer la +chûte des énormes pierres que détachent et +font pleuvoir sans cesse les vents continuels.</p> + +<p>L'une, la plus petite, n'avait pas plus de +deux mètres carrés; elle était habitée par +toute une famille, composée du père, ouvrier<span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span> +mineur, homme déjà d'un certain âge; de +sa femme plus jeune que lui d'au moins +une quinzaine d'années, et enfin de deux +enfants, l'un de sept à huit ans environ et +l'autre de deux à trois seulement, tous deux +nés dans cet endroit, où malgré la tristesse du +lieu et les incessants dangers dont ces bonnes +gens étaient entourés, ils menaient une vie +paisible. J'obtins facilement de ce pauvre +homme, propriétaire des deux cases, la permission +de passer la nuit dans celle qu'il +n'habitait point, et qu'il me dit alors, avec +une touchante bonhomie n'avoir construite +que pour l'usage des voyageurs, desquels +malgré sa pauvreté, il ne veut accepter que +des remercîments. A mon entrée dans cette +cabane, plusieurs chauves-souris effrayées +par ma brusque apparition et celle de Chilène, +s'enfuirent en se heurtant à mon visage, +mais elles revinrent bientôt partager mon +abri contre l'intensité du froid. Quoique je +fusse étendu sur la terre nue, je passai une +excellente nuit, ainsi que mon chien.</p> + +<p>En quittant ce lieu hospitalier je rendis +hommage à la générosité de cet excellent<span class="pagenum" id="Page_302">[Pg 302]</span> +cœur qui, si malheureux lui-même, cherchait +encore à rendre service à son semblable.</p> + +<p>Avant de franchir le Paramillo, dernier +point d'où l'on put embrasser d'un seul coup +d'œil, tout l'espace qui sépare de Mendoza, je +ne pus résister au désir de contempler encore +une fois l'aspect varié de cette belle province +à laquelle tant de mes souvenirs se rattachaient. +Après lui avoir adressé mentalement +un de ces adieux qui ne s'effacent jamais de +la mémoire, je m'éloignai à pas précipités en +m'engageant dans un chemin tortueux et rapide +qui ne finit qu'à l'Uspaillate, dernier +établissement Mendozanien, et en même temps +dernier souvenir de civilisation. Au-delà de +cet endroit, les voyageurs ne doivent plus voir +pendant 8 à 10 jours, que le ciel tour à tour +brumeux ou éclatant d'azur, des montagnes +imposantes et des gouffres effroyables.</p> + +<p>Chilène, déjà très-fatigué de la veille, fut +plus que jamais exposé à souffrir, car l'eau +devait nous manquer pendant toute la journée; +ses pattes devinrent tellement enflées et +douloureuses que, ne pouvant supporter plus +longtemps les linges dont je les lui avais enveloppées,<span class="pagenum" id="Page_303">[Pg 303]</span> +il les arracha tour à tour avec une +sorte de rage. Ce ne fut qu'avec la plus grande +peine qu'il me suivit jusqu'à l'Uspaillate. Je +craignais d'être obligé de me séparer de ce fidèle +compagnon dont la société avait si souvent +charmé les longs instants de mon triste +esclavage; ma peine fut d'autant plus grande +que mon abandon l'exposait à mourir de faim +ou à être dévoré par les animaux féroces. Si +je n'eusse été aussi épuisé moi-même, j'aurais +tenté de le porter de temps à autre, mais +l'ayant soulevé je sentis toute l'impossibilité +d'accomplir mon désir.</p> + +<p>Pauvre Chilène, pensais-je, sera-ce là la récompense +de tout ton dévouement, toi qui +m'en as donné des preuves dont peu d'hommes +se fussent sentis capables, et qui, malgré +toutes tes souffrances, redouble encore de +courage pour m'accompagner dans cette route +pénible!</p> + +<p>La chaleur était des plus accablantes: aucune +source pour nous rafraîchir: pour toute +vue, de malheureux chevaux et mulets, abandonnés +dans le plus piteux état; les uns boîteux, +les autres à demi écorchés, mourant de<span class="pagenum" id="Page_304">[Pg 304]</span> +faim et de soif; de soif surtout, car ces pauvres +animaux sont habitués à un tel jeûne dans la +Cordillière qu'ils se contentent la plupart du +temps de manger la fiente les uns des autres. +Tout autour d'eux gisaient une quantité incroyable +de squelettes d'animaux de même +race; les uns ayant conservé leur peau, les +autres totalement dépouillés, et dont les tristes +restes disaient hautement à ces pauvres estropiés +quel sort les attendait.</p> + +<p>Arrivé à un large carrefour auquel vient +aboutir le chemin de Saint-Juan qui opère en +cet endroit sa jonction avec celui de Mendoza, +notre marche devint beaucoup plus difficile +encore; le sol de ce plateau entouré de montagnes +toutes crevassées et de couleurs variées, +était composé d'une brûlante et épaisse +poussière, tantôt rouge, tantôt jaune ou verte, +formée des débris des rochers environnants, +sur laquelle le soleil produisait un effet curieux +et magnifique mais où j'enfonçais jusqu'aux +genoux.</p> + +<p>Mourant de fatigue et de besoin, je fus +heureux d'être accueilli à la maison de poste +de l'Uspaillate, par d'excellentes personnes,<span class="pagenum" id="Page_305">[Pg 305]</span> +parfaitement disposées à me procurer tout ce +qui était en leur possibilité. Je fis donc un +bon repas, ainsi que mon pauvre Chilène dont +les souffrances furent le sujet d'une longue +conversation dans laquelle je racontai comment +je me l'étais attaché chez les Indiens, et +avec quelle fidélité il m'avait suivi jusqu'alors. +Ces excellentes gens comprirent tout le souci +que me causait l'impossibilité où il était de +m'accompagner jusqu'à la fin de mon voyage, +et touchés de mon chagrin ainsi que du triste +état de mon pauvre compagnon, ils m'offrirent +de le garder. J'acceptai cette offre avec joie. +Ce ne fut cependant pas sans un bien vif regret +que je le quittai le lendemain matin, +pensant ne plus le revoir.</p> + +<p>Avant d'arriver aux premières montagnes, +qui me paraissaient peu éloignées, je parcourus +durant encore cinq à six heures une +plaine aussi nue que celle qui précède l'Uspaillate, +puis je franchis deux torrents rapides; +en suivant les bords tortueux du second, +je me trouvai positivement en chemin +d'escalader la Cordillière.</p> + +<p>Je ne devais plus voir aucune trace de verdure,<span class="pagenum" id="Page_306">[Pg 306]</span> +car je ne me trouvais plus environné +que de rochers entre lesquels j'apercevais, à +de rares intervalles seulement, quelques arbustes +rabougris donnant une idée complète +de l'aridité du sol et de la rigueur des saisons. +Malgré les nombreuses difficultés du +chemin, jonché pour la plupart du temps de +pierres sur lesquelles mes pieds en tournant +se fatiguaient horriblement, et l'état de tristesse +dans lequel j'étais plongé, je ne pus +m'empêcher d'admirer souvent l'effet bizarre +de toutes ces montagnes échelonnées les unes +sur les autres, à l'aspect infiniment varié, et +dont la cîme élevée disparaît dans les nuages. +Le bruit étourdissant d'un torrent impétueux +dans lequel, à une profondeur immense, roulaient +de monstrueux blocs de rochers, et celui +du vent soufflant avec violence dont les échos +répétaient les mugissements, étaient les seuls +qui troublassent cette immense solitude.</p> + +<p>Après avoir cheminé durant tout le jour +sans presque m'arrêter, je me retirai à la nuit +tombante dans une crevasse qui me servit de +lit. Au sein de l'imposante et glaciale solitude +dont j'étais entouré, mille pensées m'assaillirent<span class="pagenum" id="Page_307">[Pg 307]</span> +qui prirent la forme de rêves fiévreux; +je fus éveillé bien avant le jour, tourmenté +par un froid incisif contre lequel je n'avais à +opposer qu'un léger puncho de coton, un +pantalon de toile et une chemise à demi usée +qui formaient tout mon vêtement. Ne pouvant +m'engager sans danger dans cette route +périlleuse avant que le jour ne fût venu, +pour abréger le temps, je satisfis aux exigences +de mon estomac en rompant un peu +de pain sec, que j'aurais volontiers arrosé de +mes larmes en pensant à mon fidèle chien +absent, à la compagnie et aux caresses duquel +j'étais tellement habitué qu'involontairement +mes yeux s'obstinaient à le chercher +dans l'obscurité.</p> + +<p>Aussi quelles ne furent pas ma surprise, +ma joie et mon admiration, quand, aux premières +lueurs du crépuscule, au moment où +j'allais m'éloigner, j'aperçus mon pauvre Chilène +venant à moi clopin clopant.</p> + +<p>Malgré la nécessité de poursuivre mon +voyage avec diligence, je ne pus m'empêcher +de lui accorder un peu de repos dont il s'empressa +de profiter. Mais à la satisfaction que<span class="pagenum" id="Page_308">[Pg 308]</span> +m'avait causé son apparition inattendue, succéda +bientôt un vif chagrin, persuadé que +j'étais que la pauvre bête ne pourrait continuer +le voyage.</p> + +<p>J'eus un instant la pensée de le reconduire +à l'Uspaillate, mais j'étais déjà très-fatigué +des jours précédents; en outre, les moments +me devenaient tellement précieux, qu'une +journée de retard pouvait m'exposer à être +surpris par les mauvais temps, et à périr dans +la Cordillière.</p> + +<p>Force me fut donc de m'engager de nouveau +dans l'étroit et tortueux sentier creusé +sur le flanc des montagnes à pic, tantôt les +gravissant presque à angle droit, ou tantôt en +descendant les pentes rapides, ayant à ma +droite leurs flancs rocheux, et à ma gauche +un précipice béant au fond duquel, bondissait +avec fracas un torrent écumant dans lequel +le moindre faux pas ou le vertige pouvaient +me précipiter.</p> + +<p>Au fur et à mesure que j'avançais, le +nombre de mulets morts dont est éternellement +jonchée la route depuis Mendoza jusqu'à +l'<i>Aconcagua</i>, m'apparaissait plus considérable.<span class="pagenum" id="Page_309">[Pg 309]</span> +En plusieurs endroits, je vis sur le versant +rapide de la montagne, des débris de caisses, +de linge et de vêtements, mêlés à des squelettes +de mules arrêtés dans leur chûte par +quelques saillies anguleuses du roc.</p> + +<p>C'est surtout à proximité <i>del ladèra de las +vacas</i> que l'on rencontre ces restes accusateurs +des scènes terribles de la Cordillière.</p> + +<p>En cet endroit la montagne s'élève presque +perpendiculairement, tandis que de l'autre +côté elle descend à pic jusqu'au rapide torrent +qui lutte avec sa base. J'eus toutes les +peines imaginables à gravir et à descendre ce +redoutable passage, et je ne pus m'empêcher +de plaindre sincèrement les mules qui, chargées +à l'extrême, sont appelées à le franchir, +après déjà bien des jours de privation et de +fatigue.</p> + +<p>Plus loin j'atteignis une <i>casucha</i> dans laquelle +je passai la nuit. Là encore je vis un +nombre incroyable d'ossements épars, provenant +sans doute de quelque troupe entière, +victime d'un ouragan ainsi que cela arrive si +fréquemment.</p> + +<p>Je me trouvais dans le plus piteux état et à<span class="pagenum" id="Page_310">[Pg 310]</span> +bout de provisions. Je n'avais point encore +rencontré de muletiers, et je désespérais presque +de me procurer quelques aliments, quand +enfin je vis une troupe de mules campée au +pied de la Cambre. Je me rendis en toute +hâte auprès des <i>arrièros</i>, qui me firent le +meilleur accueil et me convièrent à prendre +un peu de thé Américain et à diner avec eux. +J'acceptai avec d'autant plus de joie, que mes +petites provisions avaient tout au plus suffi à +calmer mon appétit aiguillonné par l'air vif +des montagnes. Je pris place à côté du chef de +la troupe, près d'un bon feu devant lequel +bouillait la <i>casuèla</i>,—pot au feu Américain,—et +sur lequel rôtissaient des <i>schurascos</i>, +bandes de viande desséchée, ou espèce de +beefteck à l'usage des Argentins. Pendant le +diner les plus jeunes de la troupe surveillèrent +à tour de rôle les mules éparpillées +sur la cîme des monts environnants, seuls +endroits où se trouve quelque verdure. La +soirée se passa fort gaiement pour tous, et +chacun eut pour moi toutes sortes d'attentions +délicates: ce fut à qui me prêterait de +quoi me composer un bon lit dans lequel je<span class="pagenum" id="Page_311">[Pg 311]</span> +passai une excellente nuit qui, jointe au copieux +repas que j'avais fait, me rendit les +forces dont j'avais si grand besoin pour continuer +ma route.</p> + +<p>Ce ne fut pas sans peine que je me séparai +de ces excellentes gens, qui eurent encore la +bonté de me faire accepter quelques provisions.</p> + +<p>Comme nous suivions une route toute opposée +je m'en allai seul, pensant à mon pauvre +Chilène, que les souffrances avaient définitivement +mis hors d'état de me suivre, et que +j'avais malheureusement été contraint de +laisser quelques lieues plus loin, presque mourant.</p> + +<p>Pour franchir la Cambre, au pied de laquelle +j'arrivai dans l'après-midi, j'eus à +grimper, c'est le mot, pendant plus d'une +heure et demie un sentier tortueux et étroit +creusé à même le flanc de cette montagne +presque à 45 degrés; luttant contre un vent +des plus violents qui m'obligea fréquemment +à me servir des pieds et des mains, afin de ne +pas être précipité du haut en bas.</p> + +<p>Quand j'atteignis la cîme des Andes, le<span class="pagenum" id="Page_312">[Pg 312]</span> +froid rigoureux m'empêcha de faire une halte +aussi prolongée que je l'aurais désiré, au pied +de la grande croix de bois érigée en cet endroit +pour marquer la séparation du Chili +d'avec la république Argentine. Je descendis, +non sans beaucoup de peine, environ l'espace +d'une demi-lieue par un chemin rapide et +bordé de neiges éternelles qui me conduisit +dans un bas-fond étroit où circulait avec fracas +un cours d'eau au-dessus duquel de monstrueux +rochers, provenant de la cîme des +Andes, formaient un amas bizarre.</p> + +<p>Après avoir suivi pendant plus de deux +heures des pentes si raides qu'il semble presque +aussi impossible à l'homme qu'aux animaux +de les descendre, je me trouvai enfin +hors des régions glaciales. Les montagnes +me parurent alors d'un aspect moins sombre. +Je trouvai en différents endroits quelques +algarrobes bien verts à l'ombre desquels je +me reposai avec bonheur. La transition du +climat me sembla si merveilleuse que je +croyais rêver.</p> + +<p>En avançant encore, je me crus réellement +transporté dans un pays enchanté; la<span class="pagenum" id="Page_313">[Pg 313]</span> +nature était verte et riante autour de moi: +quelques champs, et la plupart des versants +de montagnes ensemencés et plantés d'arbres +fruitiers, puis une route bien entretenue, +annonçaient en ces lieux la présence de nombreux +habitants. La joie et l'admiration de ces +merveilles me faisaient oublier ma fatigue et +la longueur de la route. Cependant, j'étais à +bout de forces lorsque j'atteignis la guardia, +habitation dans le genre de celle de l'Uspaillate, +où je pus me reposer et me refaire l'estomac +avec un peu de viande rôtie et de +vin: ce dernier dont j'étais depuis si longtemps +privé, me fit l'effet du plus excellent cordial, +et me plongea dans le plus profond sommeil. +C'était la première fois que je couchais dans +un lit depuis mon départ de Rio-Quinto; et +bien qu'il fût loin de mériter son nom, j'y +passai la plus délicieuse nuit.</p> + +<p>Le lendemain, à mon réveil, je me remis +en route, avec la bien légitime impatience +d'atteindre au plus vite l'Aconcagua, premier +bourg Chilien, que toutes mes fatigues, et +toutes mes horribles souffrances me faisaient +considérer comme une véritable planche de<span class="pagenum" id="Page_314">[Pg 314]</span> +salut, comme le chemin de ma chère +patrie.</p> + +<p>Il y avait encore loin de la Guardia à +l'Aconcagua, mais le trajet si long qu'il fût +était bien différent du précédent; le paysage +était bien plus animé; de magnifiques troupeaux +épars çà et là paissaient une fraîche +luzerne qui me rappelait les champs de notre +belle France. La route était bordée par une +grande quantité de ranchos de chétive apparence, +mais entourés de charmants petits +jardins dont la vue rassérénait mon esprit. +Dans plusieurs de ces frêles habitations où +j'eus occasion d'entrer, soit pour demander +à me rafraîchir, ou pour m'abriter pendant +quelques heures de la brûlante ardeur du +soleil, je fus agréablement surpris de voir +quel ordre et quelle propreté régnaient partout. +Dans chacun de ces pauvres intérieurs, +je voyais de charmants enfants qui me parurent +être l'objet de la plus tendre sollicitude; +leurs parents semblaient mettre leur +seul luxe dans l'ajustement de ces charmantes +petites créatures, dont le joli visage épanoui +contrastait tant avec les traits hideux des petits<span class="pagenum" id="Page_315">[Pg 315]</span> +Indiens que j'avais eus pendant si longtemps +sous les yeux.</p> + +<p>Tous ces braves gens en voyant mon état +de maigreur et de dénûment ne pouvaient +s'empêcher de témoigner une surprise qui +grandissait au fur et à mesure que je répondais +à leurs bienveillantes questions. Ils parurent +on ne peut plus étonnés d'apprendre +que j'avais eu la hardiesse d'effectuer seul +la traversée des Andes, sans guide, et pour +ainsi dire sans nourriture, surtout après avoir +déjà enduré toutes les privations auxquelles +j'avais été réduit en me rendant de la même +façon de Rio-Quinto à Mendoza. Dans ce premier +trajet cependant j'avais eu la possibilité +de chasser, mais avec mille précautions dans +la crainte d'être découvert par les Indiens. +Lorsque je leur dépeignis mon horrible esclavage, +ainsi que l'affreuse tyrannie dont j'avais +été l'objet pendant plusieurs années, ce fut +avec la plus grande sensibilité qu'ils prirent +part à tous mes maux, et qu'ils s'enquirent +de mes projets, m'offrant généreusement un +asile chez eux, ou de me procurer les moyens +de subvenir à mes besoins. Quelques-uns me<span class="pagenum" id="Page_316">[Pg 316]</span> +croyant artisan, me proposaient de me faire +employer dans quelque ferme, ou dans une +des nombreuses fonderies de cuivre qu'il y +avait dans les environs. Mais j'avais hâte de +gagner l'Aconcagua; je leur témoignai ma +vive reconnaissance, en m'excusant sur +l'impatience que j'éprouvais de me renseigner +sur ma famille dont j'avais depuis si +longtemps le chagrin de ne savoir aucune +nouvelle.</p> + +<p>Ils voulurent cependant m'obliger à passer +quelques jours chez eux, afin de bien me reposer +avant de continuer mon voyage; mais +mon empressement d'arriver au but que je +me proposais, m'empêcha d'accepter. Me +voyant ainsi décidé à partir quand même, ils +me chargèrent d'excellentes provisions qui, +j'ose le dire, flattèrent un peu mon palais +déshabitué des bonnes choses.</p> + +<p>Pendant toute cette route je fus comblé de +prévenances, car à peine sortais-je d'une +maison, que d'autres habitants, non moins +aimables, me forçaient à céder de nouveau +à leurs pressantes instances qui, bien que +retardant infiniment ma marche, m'étaient<span class="pagenum" id="Page_317">[Pg 317]</span> +on ne peut plus agréables et me remontaient +le moral.</p> + +<p>Enfin après tant de haltes si consolantes +j'arrivai à l'Aconcagua; j'étais au Chili!</p> + +<p>Tout en me reposant, je formais mille projets +que les circonstances seules pouvaient +m'aider à réaliser. J'hésitais entre Santiago +et Valparaiso. La Providence qui m'avait si +bien favorisé durant ma fuite et mes deux +tristes et périlleux voyages, m'inspira le choix +de Valparaiso. Alors j'employai la majeure +partie de mes cinq piastres à payer la dépense +que je venais de faire, et l'autre à me procurer +des provisions. Malheureusement je ne pus +en acheter une quantité suffisante pour la fin +de mon voyage, car tout était fort cher; ce +qui fit que lorsque j'arrivai à Quillotte, j'étais +exténué de fatigue et de besoin.</p> + +<p>Par bonheur, la première personne que je +rencontrai fut un Français occupé à donner +des ordres sur les travaux du chemin de fer de +Santiago. Je m'approchai de lui, et lui adressant +la parole en français, je le priai instamment +de vouloir bien me donner de l'occupation; +mais j'osai lui dire qu'avant tout je le<span class="pagenum" id="Page_318">[Pg 318]</span> +suppliais de me donner à manger, car je +mourais d'inanition. Cet excellent homme, +touché de ma misère et de mon état maladif, +se hâta de satisfaire à mon désir; il m'emmena +avec lui à son hôtel, et me fit partager +son repas.</p> + +<p>La manière dont je répondis à toutes ses +questions lui fit présumer que je n'avais point +été habitué à un travail manuel. Il jugea +même, au délabrement de mon costume, que +j'avais dû éprouver bien des revers avant de +me trouver réduit dans le triste état où il me +voyait. Il employa tous les moyens de stimuler +ma confiance: sa franchise et son air +de bonté parfaite, m'entraînèrent à lui ouvrir +mon cœur. Je lui racontai alors dans tous ses +détails, ma triste histoire, depuis mon départ +de France, jusqu'au moment de sa rencontre.</p> + +<p>Durant mon récit, son émotion fut grande, +et souvent des larmes, envahissant furtivement +sa paupière trahirent la bonté de son +cœur. Parfois aux passages les plus émouvants, +sa main rencontrait la mienne, et je ne +pouvais me défendre de ces marques de sympathie,<span class="pagenum" id="Page_319">[Pg 319]</span> +car je sentais avoir trouvé en lui un +ami capable de me consoler et de m'aider à +lutter victorieusement contre l'effroyable +destin qui me poursuivait.</p> + +<p>Monsieur Barthès, (tel était le nom de mon +protecteur) m'avait promis de m'occuper; et +lorsque nous sortîmes de l'hôtel j'insistai pour +entrer immédiatement en fonctions; il voulait +s'y opposer, à cause de l'état de fatigue et +d'extrême faiblesse dans lequel je me trouvais; +mais je persistai, et j'obtins ce que je +voulais, car j'avais à cœur de gagner au moins +l'excellent repas qu'il m'avait fait faire. Il +me présenta à ses péones comme un nouveau +compagnon: c'est ainsi que je devins +maçon bien malgré ce cher Monsieur Barthès, +qui étant convaincu que je n'avais jamais +fait un semblable métier, éprouvait une +véritable répugnance pour ma décision.</p> + +<p>Pendant quelques jours cet état fatiguant +ne laissa pas que de me paraître fort dur; +mais le courage aidant, je parvins à m'y faire +assez pour avoir la conscience de bien gagner +ma rétribution. Par moments cependant, +lorsqu'il me fallait ainsi que d'autres, remuer<span class="pagenum" id="Page_320">[Pg 320]</span> +de gros blocs de granit, les forces semblaient +me faire défaut, et à la suite des efforts que je +faisais je tombais dans un complet état de +défaillance qui me valait toujours les marques +de la plus grande sollicitude et les reproches +amicaux de mon brave compatriote, qui taxait +ma persistance d'obstination et de déraison.</p> + +<p>Ce digne homme cherchait sans relâche à +me caser plus convenablement ailleurs. Il ne +cessait de faire des démarches qu'il avait soin +de me cacher, se faisant le plus grand scrupule +de me donner de fausses espérances. Il adoucissait +mon sort par tous les moyens imaginables; +il me faisait prendre mes repas avec lui, +et me logeait dans sa propre chambre. En +dehors des heures de travail il exigeait que +je ne le quittasse pas plus que son ombre; il +me présentait chez ses amis chez lesquels, vu +la haute considération dont il jouissait, j'étais +généralement fort bien accueilli. La bonté délicate +de cet homme le poussait jusqu'à prévoir +les moindres besoins que je pouvais avoir, et +lui inspirait tous les moyens imaginables pour +me procurer quelques distractions. Redoutant +de me laisser seul le dimanche, lorsqu'il<span class="pagenum" id="Page_321">[Pg 321]</span> +se rendait chez lui à Valparaiso, où il possédait +une maison, il ne partait jamais sans avoir +donné quelques ordres à l'hôtelier pour que +je fusse bien traité en son absence, et pour +qu'il prit soin de me procurer le plaisir de +sa bonne compagnie, car cet homme étant +presque une copie de lui-même s'intéressait +aussi beaucoup à moi.</p> + +<p>Le dimanche soir ou le lundi matin, quand +cet excellent ami revenait à ses occupations, +il rapportait toujours quelques provisions, +telles que friandises de toutes sortes, et quelques +livres, dont la lecture me causait une +grande joie. Aussi modeste que bon, mon +protecteur, ayant reconnu que je possédais +quelque instruction, prenait plaisir à faire +naître de longues conversations sur des sujets +agréables, qui charmaient nos instants de +liberté.</p> + +<p>Comblé de tant d'attentions et de tant +de prévenances, mon esprit se rassénait, le +voile de mes pensées lugubres se levait chaque +jour un peu plus, et le soleil de l'espérance +jetait une bienfaisante clarté dans mon cerveau +malade. Mon bienveillant ami sachant<span class="pagenum" id="Page_322">[Pg 322]</span> +quel bonheur j'éprouvais à parler et à entendre +parler de ma famille, m'entretenait fréquemment +à son sujet. Afin d'avoir la certitude +qu'elles parviendraient, il se chargea de +quelques lettres que j'adressais en France.</p> + +<p>Un mois s'était écoulé depuis que je possédais +l'amitié de cet homme respectable, +lorsque d'ouvrier que j'étais, il me fit +tout-à-coup contre-maître et augmenta ma +solde qu'il jugea être trop minime pour les +services que je lui rendais.</p> + +<p>Je pus dès lors penser un peu à ma toilette +et, lorsque les travaux de la station de Quillotte +furent terminés, j'eus le bonheur de pouvoir +acheter un peu de linge et de me couvrir +d'un bon puncho et d'un bon pantalon. Dire +la joie que je ressentis en me voyant ainsi +vêtu serait impossible. Il me semblait que +j'avais l'air de quelqu'un de passable. Je m'enhardis +subitement au point d'éprouver quelque +plaisir à me promener par les rues de la +ville que je ne connaissais pas encore, bien +que je l'habitasse depuis près de trois mois.</p> + +<p>Cependant, malgré ce changement inouï +dans mon existence, ma santé était fort ébranlée;<span class="pagenum" id="Page_323">[Pg 323]</span> +la plupart de mes nuits étaient difficiles et +agitées par des rêves bruyants qui troublaient +souvent le sommeil de ce bon monsieur Barthès, +et lui donnaient de grandes inquiétudes +sur moi. Eveillé même, je ne pouvais me mettre +en garde contre les funestes effets que me +causait la surprise. L'apparition subite de quelqu'un +ou des éclats de voix inattendus, me +donnaient des soubresauts nerveux et une sorte +de tremblement convulsif. Mon si brusque +changement de nourriture au lieu de calmer +ma disposition à ces malaises, semblait en +quelque sorte l'augmenter; ce qui désolait +d'autant plus monsieur Barthès, que les circonstances +allaient nous séparer, du moins +pour quelque temps; car n'ayant plus rien à +faire à Quillotte, il allait retourner chez lui au +sein de sa famille. Il me proposa de m'emmener; +mais à la manière dont je refusai son +offre obligeante comprenant que la délicatesse +seule avait dicté mon refus, il n'osa plus insister, +mais il tenta encore quelques démarches +en ma faveur qui, grâce à Dieu, et loin +de son attente, eurent un plein succès. Il +vint tout ému et tout joyeux, m'annoncer<span class="pagenum" id="Page_324">[Pg 324]</span> +cette bonne nouvelle. Il avait obtenu un emploi +de machiniste chez un des personnages les +plus riches du pays, qui avait précisément +besoin de quelqu'un pour surveiller et diriger +les travaux de son immense récolte, pour +laquelle il avait intention de n'employer que +des machines.</p> + +<p>Force me fut de me soumettre à un changement +de résidence et de quitter Quillotte, +où j'avais déjà fait quelques aimables connaissances +chez lesquelles je passais tous mes +moments de loisir; ce qui calmait un peu mes +tristes pensées et par conséquent apportait +quelque amélioration dans l'état de ma santé.</p> + +<p>Je partis en compagnie de mon nouveau +patron pour l'une de ses fermes appelée +Las Massas, distante d'une dizaine de lieues de +Quillotte. Je me trouvais ainsi rétrograder vers +la route que j'avais déjà parcourue à mon arrivée, +en suivant toutefois un chemin différent +et des plus pittoresques.</p> + +<p>Lorsque nous arrivâmes à destination, +Don Césario (mon patron) après m'avoir présenté +à sa famille me conduisit à l'immense +champ dont le travail allait m'être confié. Il<span class="pagenum" id="Page_325">[Pg 325]</span> +me laissa le soin d'indiquer l'emplacement +convenable pour les machines, ainsi que celui +où je voulais que l'on me construisît un +rancho, devant habiter ce lieu même pour +y exercer une continuelle surveillance.</p> + +<p>Je m'étais bien engagé à diriger les travaux, +mais non à monter les machines, ce dont je +me trouvai cependant chargé à mon grand +regret, craignant de ne pouvoir m'acquitter de +cette opération difficile; mais, ne trouvant +personne dans le pays qui fût capable de faire +cette besogne, il fallut bien me résigner à en +faire l'essai. J'eus le bonheur de réussir +au-delà de mon attente. Outre cette occupation, +qui n'était nullement de ma compétence, +il me fallut encore dresser des chevaux et des +bœufs pour faire fonctionner ces machines à +battre et à vanner qui, dans ces contrées, ne +pouvaient être mues qu'avec le secours des +animaux.</p> + +<p>Plusieurs jours se passèrent dans cette occupation +difficile autant que désagréable, qui +eut pour premier résultat d'occasionner quelques +avaries qu'il me fallut réparer moi-même.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_326">[Pg 326]</span></p> + +<p>Enfin, commencèrent les fonctions pour +lesquelles j'étais engagé; fonctions d'autant +plus difficiles, que je me trouvai tout-à-coup +entouré d'une soixantaine de paysans fort grossiers, +et pour la plupart très-rétifs; dès les premiers +ordres que je leur donnai, ou les +premières observations que je leur fis, +ils entrèrent dans la voie de la rébellion et +me menacèrent. Fort heureusement pour +moi, j'étais habitué depuis longtemps au +danger, et ma fermeté décontenança le plus +grand nombre d'entre eux; quant aux autres +je les chassai, après avoir avisé Don Césario +de leur conduite: par mesure de prudence, +et connaissant à fond le caractère traître +et vindicatif de ces êtres de pure race indienne, +j'empruntai les pistolets de mon +patron. Bien m'en avait pris d'agir ainsi; car +les mutins expulsés eurent l'effronterie de revenir +avec l'intention d'ameuter les autres +contre moi, contre le <i>gavacho</i>—l'étranger, +l'homme de rien.—Jugeant à l'attitude de mes +ouvriers qu'ils se laisseraient bien vite entraîner +si je faiblissais, je m'élançai au-devant +des meneurs, et les sommai de se retirer à<span class="pagenum" id="Page_327">[Pg 327]</span> +l'instant. L'un d'entre eux, plus hardi que ses +compagnons, ayant levé la main pour me +frapper, je démasquai incontinent mes pistolets, +en leur disant que je tirerais sur celui +qui ferait un pas de plus. La vue de ces +armes qu'ils étaient loin de supposer en ma +possession, bien qu'elles ne fussent point +chargées, les rendit aussi lâches qu'ils s'étaient +montrés arrogants. Ils s'en furent l'oreille +basse, et convaincus qu'un <i>gavacho</i> n'était +pas homme à se laisser intimider par des +gens de leur espèce.</p> + +<p>Toutefois, ce genre de triomphe qui me +valut désormais la considération des plus +raisonnables, me dégoûtait et me déplaisait +extrêmement. Aussi écrivis-je à Don Césario, +qui était alors alcade, que s'il ne trouvait +moyen d'empêcher ces débordements furieux, +j'abandonnerais les travaux qu'il m'avait +confiés, aux risques, pour lui, de perdre +sa récolte. Il s'empressa de venir me trouver +pour se concerter avec moi sur les mesures +à prendre. Nous réunîmes les péons auxquels +il fit lui-même la paye. Il renvoya instantanément +tous ceux que je lui désignai<span class="pagenum" id="Page_328">[Pg 328]</span> +comme ayant fait partie de la cabale, et les +menaça de la prison en cas de récidive. Il +annonça en outre aux autres, qu'il me conférait +ses pleins pouvoirs pour leur commander, +les chasser, ou les faire incarcérer +si besoin était. Depuis ce moment aucun +d'entre eux ne donna lieu à des reproches +sur sa conduite.</p> + +<p>Mais par suite, je n'eus guère lieu de me +louer des procédés de Don Césario, qui après +m'avoir promis une rétribution convenable, +jugea à propos de la réduire considérablement. +En ma qualité d'étranger, n'ayant personne +pour me faire rendre justice, il fallut +me résigner à perdre un gain bien mérité, et +qui m'eût été d'un grand secours. Je séjournai +cependant quelque temps encore à la +ferme de Las Massas, sans pouvoir me rendre +à Quillotte, car don Césario, piqué de ce que +je lui avais reproché sa mauvaise foi, me refusait +les moyens d'y retourner. Pourtant au +bout de quelques jours, ayant songé que son +obstination lui coûterait au moins ma nourriture +et mon logement, il me fit prêter un +cheval.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_329">[Pg 329]</span></p> + +<p>Je partis sans savoir ce que je deviendrais, +sans asile, et presque sans argent, mais +le cœur rempli d'aise en rompant toute relation +avec Don Césario dont j'avais eu beaucoup +à me plaindre; je n'étais resté aussi longtemps, +que par considération pour son frère +Don Matys-Ovaillo, qui m'avait comblé de +ses bienfaits et auquel j'avais voué une grande +reconnaissance.</p> + +<p>De retour à Quillotte, je revis la plupart des +connaissances que j'y avais faites; chacun +me reçut à bras ouverts, et voulut me garder +quelques jours; M. Barthès, ayant eu connaissance +de mes ennuis, m'écrivit pour +m'engager à me rendre au plus vite à Valparaiso, +où il espérait, disait-il, me caser sous +peu, d'une manière définitive. Je fus donc +forcé de refuser toutes les offres aimables +qui m'étaient faites avec tant d'instances. Il +me restait heureusement une piastre, qui +servit à payer ce voyage de vingt cinq lieues +que je fis en chemin de fer. Deux heures suffirent +pour franchir l'espace qui sépare Quillote +de Valparaiso, où j'arrivai après avoir +côtoyé la mer pendant plus d'une lieue.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_330">[Pg 330]</span></p> + +<p>Dans la gare, j'aperçus bientôt M. Barthès +duquel j'avais été séparé pendant plus de trois +mois. Grande fut ma joie de retrouver cet +excellent et respectable ami qui me reçut à +bras ouverts. Sa femme, son fils Paul, qui +avait à peu près mon âge, et sa fille, qui +étaient aussi très-désireux de me connaître, +avaient aussi pris la peine de l'accompagner, +et me firent l'accueil le plus touchant. Nous +nous rendîmes ensemble à leur habitation, +située sur les hauteurs qui dominent +le port, et à laquelle nous n'arrivâmes qu'en +gravissant la <i>Quèbrada de l'Almendral</i>—gorge +de l'amandier—.</p> + +<p>Mon ami m'engagea presque aussitôt à +suivre Paul, son fils, qui m'emmena dans sa +chambre où il me força bon gré mal gré à +revêtir ses propres vêtements. Je fus très-touché +et très-ému de cette marque d'amitié +et de considération, mais vraiment gêné sous +le costume élégant que j'avais endossé; car +depuis mon départ de Buénos-Ayres j'en avais +perdu l'habitude. Quand je redescendis, et +qu'à l'aide d'une des glaces du salon je pus +me rendre compte de ma subite transformation,<span class="pagenum" id="Page_331">[Pg 331]</span> +au lieu d'en être satisfait, j'éprouvai +presque un coup terrible, car malgré moi, +tout un monde de souvenirs douloureux m'assaillit.</p> + +<p>Le bienveillant empressement et la sollicitude +de la famille Barthès triomphèrent +heureusement de cette profonde tristesse, +qui faillit cependant me reprendre encore +lorsque nous fûmes à table. Entouré de ces +dignes personnes qui me rappelaient d'autant +mieux mes chers parents, que je leur +entendais fréquemment prononcer le nom de +Paul qui était celui de mon frère bien-aimé, +je ne pouvais détourner ma pensée de ma +chère patrie et des êtres chéris que j'y +avais laissés. Vers la fin du repas pourtant, +je fis meilleure figure, car les efforts de mon +infatigable ami m'amenèrent à partager la +gaîté et l'entrain de chacun.</p> + +<p>La délicatesse de mes amphytrions était +poussée à un tel point, que malgré leur vif +désir d'entendre de ma bouche même le récit +de mes malheureuses aventures, il se passa +plusieurs jours sans qu'ils me fissent la +moindre question, dans la crainte de raviver<span class="pagenum" id="Page_332">[Pg 332]</span> +mes chagrins. Comme ces dames m'entretenaient +souvent au sujet de ma famille je +leur en fis voir les portraits, en leur expliquant +de quelle manière j'étais parvenu à les +conserver jusqu'alors; ce qui éveilla leur +curiosité au plus haut point, et me procura +l'occasion de leur raconter l'histoire de ma +captivité.</p> + +<p>Bien que je me trouvasse très-heureux +d'être aussi choyé que dans ma propre famille, +il me coûtait néanmoins beaucoup de rester +dans l'inaction, où m'avait plongé depuis trois +jours l'attente de l'emploi que m'avait fait +espérer Monsieur Barthès, et lequel était +encore à trouver; car je m'aperçus que cela +n'avait été de sa part qu'une ruse délicate pour +me faire accepter un asile chez lui. Ne voulant +pas abuser de l'extrême bonté de cette +famille, je cherchais activement à me caser. +Pendant plusieurs jours, mes démarches +furent infructueuses, ce qui augmenta considérablement +ma tristesse.</p> + +<p>Ces messieurs Barthès, auxquels je m'étais +bien gardé de communiquer le sujet de ma +vive préoccupation, firent tout au monde pour<span class="pagenum" id="Page_333">[Pg 333]</span> +me distraire. A force d'instances, ils me décidèrent +à les accompagner au théâtre; c'était +la première fois que j'y allais depuis mon départ +de France; bien que la salle fût splendide, +et que l'on jouât les <i>Diamants de la Couronne</i>, +mon esprit était ailleurs. Lorsque le premier +acte fut fini, mes amis me conduisirent au +foyer, où se pressait une foule aristocratique +de toutes les nations, dont la mise élégante +ajoutait encore à l'éblouissante décoration de +cette salle. Après avoir joui pendant quelques +instants de ce magnifique coup d'œil nous +retournâmes à nos places pour le lever du +rideau.</p> + +<p>Il y avait à peu près un quart d'heure +que le second acte était commencé, quand +s'éleva derrière nous une conversation très-animée, +qui n'avait cependant rien d'hostile: +les mots, c'est lui, c'est lui, fréquemment +répétés par l'un de mes bruyants voisins, +m'ayant fait tourner la tête, je fus très-agréablement +surpris en reconnaissant une personne +que j'avais connue à Mendoza, et dont +toute l'attention ainsi que celle de son compagnon +paraissait particulièrement fixée sur<span class="pagenum" id="Page_334">[Pg 334]</span> +moi. Je me levai aussitôt pour saluer; mais +je devais marcher de surprise en surprise, +car ainsi qu'elle, l'autre personne me tendit +la main en me faisant toutes sortes de démonstrations +amicales, et en m'appelant +par mes noms. Je sus bientôt le mot de +l'énigme: ce Monsieur qui m'était inconnu, +était arrivé à Buenos-Ayres quelque temps +après moi, et à l'instigation de sa famille +qui était liée avec la mienne, n'avait cessé +de s'informer à mon sujet. Il correspondait +depuis longtemps avec mon excellente +mère qui, six mois après ma capture par les +Indiens, avait été instruite de ce fait par les +bons missionnaires, et par un savant bien +connu, Monsieur Bravard, auquel l'amour +de la science causa une mort terrible et prématurée; +il périt sous les décombres de la +superbe Mendoza dont il n'avait que trop +judicieusement prédit la ruine prochaine +quelques jours auparavant.</p> + +<p>Monsieur Edmond Carré, tel est le nom +du charmant et obligeant compatriote avec +lequel j'eus le bonheur de faire plus ample +connaissance dès le lendemain, avait, par un<span class="pagenum" id="Page_335">[Pg 335]</span> +pressentiment extraordinaire, conservé quelques +lettres de ma mère, dans la prévision +qu'un hasard providentiel pourrait nous faire +rencontrer. Mes amis Barthès, dont j'avais +reçu tant de marques de sympathie, partagèrent +la joie que j'éprouvais de cette heureuse +rencontre, qui n'aurait sans doute pas +eu lieu sans leurs pressantes instances pour +me faire prendre quelques moments de distraction. +Je fus d'autant plus enchanté de +cette circonstance inespérée, qu'il en résulta +une conversation qui ne fit que confirmer la +véracité du récit que j'avais fait de mes +malheurs à la famille Barthès.</p> + +<p>Ce fut par l'intermédiaire de monsieur +Carré que me parvinrent des lettres de ma +famille, lesquelles me mirent dans la possibilité +de revenir en France.</p> + +<p>Pendant un séjour de plusieurs mois à +Valparaiso, malgré toute l'obligeance de mes +amis Barthès et Carré, je ne trouvai que de +pénibles emplois qui finirent par altérer complètement +ma santé. Là, cachant soigneusement +à mes amis ma triste position, je me +trouvai, comme à travers la Pampa et au sein<span class="pagenum" id="Page_336">[Pg 336]</span> +des Cordillières, réduit plusieurs fois à la +famine. J'étais accablé de douleurs, me voyant +partout et toujours, poursuivi par le même +sort: au milieu d'êtres civilisés je fus +souvent réduit, pour me reposer de mes fatigues +du jour, à coucher dans une mansarde +sans toiture, où j'étais exposé sur un grabat +au vent glacial et à une pluie torrentielle qui +m'engourdissait les membres, et ravivait mes +blessures à un tel point que j'avais toutes les +peines du monde à me remettre sur pied.</p> + +<p>Ces tristes emplois même me manquèrent à +plusieurs reprises; parfois je me vis dans +l'obligation de me contenter de deux ou trois +bouchées de pain pour toute ma journée, et +de m'introduire furtivement dans des écuries +où je partageais la litière d'animaux qui, plus +heureux que moi, avaient au moins une +nourriture suffisante pour calmer leur appétit.</p> + +<p>Accablé de désespoir et de plus en plus +malade, je me décidai, ainsi qu'on me l'avait +conseillé, à me présenter chez M. Cazotte, +consul de Valparaiso. Ce fonctionnaire me fit +le plus bienveillant accueil, en me félicitant<span class="pagenum" id="Page_337">[Pg 337]</span> +sur mon heureux retour à la liberté. Il m'apprit +que depuis longtemps il avait reçu du +gouvernement des ordres me concernant, et +il me fit voir un énorme dossier dans lequel +étaient classés les différents articles qu'il avait +fait publier pour moi dans tous les journaux +Chiliens: c'était le résultat des démarches que +ma famille avait faites près de Monsieur Limpérani, +consul général de Santiago, et auprès +des missionnaires. Monsieur Cazotte eut ensuite +la bonté, avant de me faire embarquer +sur la corvette <i>la Constantine</i>, de me munir +de tout ce qui m'était nécessaire pour la traversée.</p> + +<p>Huit jours après mon entrevue avec le +consul, le départ du bâtiment pour la +France devant avoir lieu irrévocablement, +je me rendis chez mes excellents amis Barthès +pour leur faire mes adieux, et leur +témoigner encore une fois de ma sincère +gratitude. Ce ne fut pas sans une vive émotion +que je me séparai de ces excellentes personnes, +dont le souvenir ne saurait s'effacer +de ma mémoire, non plus que celui de Monsieur +Carré qui avait agi à mon égard avec<span class="pagenum" id="Page_338">[Pg 338]</span> +autant de bienveillant intérêt que si j'eusse +été un de ses parents.</p> + +<p>Comme à Valparaiso, sur le navire qui me +ramenait en Europe, mon esprit, accablé par +de longues misères, n'était ouvert qu'à deux +préoccupations: le besoin de revoir la France +et tous ceux que j'aimais, puis une lutte incessante +contre les réminiscences de ma captivité.</p> + +<p>De même que Mungo Park, échappé à la +tyrannie des Maures du Sahara, je fus longtemps +à croire à ma délivrance. Il me fallut, +ainsi qu'à ce grand voyageur: l'Océan traversé, +le retour dans la patrie, le calme réparateur +du foyer paternel, pour délivrer mon +sommeil des visions, et mon cerveau des +fantômes évoqués par le souvenir odieux des +brigands du désert.</p> + + +<h2 class="nobreak">FIN.</h2> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_339">[Pg 339]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="NOTES">NOTES</h2> +</div> + + +<p>A</p> + +<p>La Viscacha ou <i>Trouly</i> en indien est fort +commune au Sud de Buenos-Ayres. Cet animal +creuse des terriers comme les lapins, +avec nombre d'issues rapprochées les unes +des autres et le plus souvent aboutissant à des +chemins. Il habite en famille, il consomme +l'herbe des environs. Il n'est pas rare de le +rencontrer dans des jardins où il cause de +grands dégâts, ou bien encore dans des champs +ensemencés. Il ne sort que de nuit, au moment<span class="pagenum" id="Page_340">[Pg 340]</span> +du crépuscule sans jamais s'éloigner +beaucoup. Sa longueur varie de 20 à 25 +pouces, non compris la queue, son corps est +trapu, la tête grosse et jouflue, l'oreille +grande, l'œil grand, le museau obtus et velu, +il a la gueule et les dents du lièvre. Le train +inférieur est beaucoup plus haut que le postérieur, +il a des soies fort longues qui lui +tiennent lieu de moustaches, et qui sont fort +dures. La chair de cet animal est très-blanche, +très-tendre, mais aussi très-fade, cependant +bonne à manger étant bien accommodée.</p> + + +<p>B</p> + +<p><i>Gnayu-u d'Azara: cervus compestris</i> de +F. Cuvier. Sorte de chevreuil qui diffère de +l'espèce européenne par sa gorge blanche.</p> + + +<p>C</p> + +<p>Le céton,—<i>mamouël céton, ou careux +céton</i>—n'est autre chose qu'une sorte de<span class="pagenum" id="Page_341">[Pg 341]</span> +chardon auquel les Indiens donnent l'un ou +l'autre de ces noms, selon qu'il est vert ou +sec. Vert, il s'appelle <i>careux céton</i>, sec, <i>mamouël +céton</i>.</p> + +<p>Ce chardon, fort commun dans certains +parages où il y pousse avec une très-grande +rapidité, diffère totalement de celui que nous +connaissons en France, c'est une tige ronde +fort droite, qui atteint souvent plus de deux +mètres de hauteur et dont le diamètre varie +de 1 à 2 et même jusqu'à 2 pouces 1/2, et +qui est armée, pour ainsi dire, dans toute sa +longueur, de feuilles longues et étroites ayant +forme d'angles aigus et hérissées d'une grande +quantité d'épines. Le sommet de cette tige +est couronné par une agglomération de petites +feuilles ayant l'aspect d'une boule.</p> + +<p>Les Indiens sont généralement très-friands +de cette plante qui, dans les commencements +de sa croissance, leur est d'un grand secours +pour la préparation de certains mets, tels +que: 1<sup>o</sup> Le <i>Tchaffis-céton</i> mélange de lait et +de petits morceaux de tige de ce chardon, +qu'ils font fermenter et dont ils se régalent +<span class="pagenum" id="Page_342">[Pg 342]</span>aussi souvent que possible. 2<sup>o</sup> Le <i>Hilo-Céton</i>, +chardon cuit sous la cendre et toujours mêlé +à de la viande crue ou bien encore à demi +cuite.</p> + +<p>Ils en mangent aussi à l'état de crudité et +je m'en suis régalé quelquefois aussi; car dans +son état naturel je lui trouvais beaucoup d'analogie +avec le céleri.</p> + +<p>Une fois sec, ce gigantesque chardon dont +la tige est devenue creuse et fort dure, sert de +bois—mamouël—aux Indiens de la plaine +qui, durant les trois quarts de l'année, n'ont +d'autre combustible à leur disposition que des—<i>mey-vacas +ou mey-potro</i> fientes de bœufs +ou de chevaux séchées—ou bien encore des +<i>Foros</i> et de la <i>yiéouine</i>, c'est-à-dire des os et +de la graisse.</p> + + +<p>D</p> + +<p>Ou montagne à fenêtres, ainsi nommée par +les Hispanos-Américains, en raison d'une +brèche qui vue d'un point sud-est ressemble +à une fenêtre, qui la traverse de part en part. +Cette montagne a plus de cinquante lieues de<span class="pagenum" id="Page_343">[Pg 343]</span> +circonférence à sa base, mais étant placée sur +un terrain ascendant, il résulte que bien qu'elle +soit éloignée de plus de treize lieues du rivage, +il semblerait en la voyant du large, qu'elle +fait partie de la côte.</p> + + +<p>E</p> + +<p>La Plata, the argentine confédération and +Paraguay etc. Ou explorations du bassin de +la Plata, exécutées dans les années 1853-56 +d'après les ordres du gouvernement des États-Unis, +par Thomas Page, commandant de +l'expédition. Londres 1859. +<span class="pagenum" id="Page_347">[Pg 347]</span> +<figure class="figcenter illowp57" id="353" style="max-width: 45em;"> +<img class="w100" src="images/353.jpg" alt=""> +<figcaption class="caption"> + +CARTE<br> +DES PAMPAS +de Buenos Ayres<br> +et de la +PATAGONIE +</figcaption> +</figure> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="TABLES_DES_MATIERES">TABLES DES MATIÈRES</h2> +</div> + +<table> +<tr><td>Chapitres </td><td> pages</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Au Lecteur</span> </td><td> <a href="#AU_LECTEUR"><span class="allsmcap">I</span></a></td></tr> + +<tr><td>I.—Comment il se fait que je pars pour Montévidéo.—Dans<br> +quel but j'entreprends ce voyage </td><td> <a href="#CHAPITRE_PREMIER">1</a></td></tr> + +<tr><td>II.—En quelles mains j'étais tombé </td><td> <a href="#CHAPITRE_II">35</a></td></tr> + +<tr><td>III.—La Pampa et les Pampéens </td><td> <a href="#CHAPITRE_III">96</a></td></tr> + +<tr><td>IV.—De la religion des Indiens </td><td> <a href="#CHAPITRE_IV">145</a></td></tr> + +<tr><td>V.—La médecine chez les Indiens </td><td> <a href="#CHAPITRE_V">152</a></td></tr> + +<tr><td>VI.—Engraissement des chevaux.—Abattage d'un +cheval.—Principale nourriture des Indiens<br> +pendant la belle saison.—Du tatou.—Un évènement +tragique </td><td> <a href="#CHAPITRE_VI">164</a></td></tr> + +<tr><td>VII.—La musique chez les Indiens.—Leurs divers instruments.—Jeux </td><td> <a href="#CHAPITRE_VII">177</a></td></tr> + +<tr><td>VIII.—Projets de fuite.—Désespoir.—Changement de +position.—Je deviens secrétaire des Indiens </td><td> <a href="#CHAPITRE_VIII"> 185</a></td></tr> + +<tr><td>IX.—Orgies des Indiens.—Leurs différentes boissons.—Je +me construis une case.—Sciences des +Indiens </td><td> <a href="#CHAPITRE_IX">222</a></td></tr> + +<tr><td>X.—Fêtes religieuses des Indiens </td><td> <a href="#CHAPITRE_X">237</a></td></tr> + +<tr><td>XI.—Comment la politique des Provinces unies de la +Plata vint influer sur ma destinée.—Le général<br> +Urquiza.—Délivrance.—Orgie générale </td><td> <a href="#CHAPITRE_XI">252</a></td></tr> + +<tr><td>XII.—Rio Quinto et mon départ pour Mendoza </td><td> <a href="#CHAPITRE_XII">270</a></td></tr> + +<tr><td>XIII.—Mendoza </td><td> <a href="#CHAPITRE_XIII">279</a></td></tr> + +<tr><td>XIV.—Départ de Mendoza.—Passage de la Cordillière.—Séjour +au Chili.—Retour en France </td><td> <a href="#CHAPITRE_XIV">287</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Notes</span> </td><td><a href="#NOTES">333</a></td></tr> +</table> + + +<h2 class="nobreak">FIN DE LA TABLE.</h2> + + +<p class="center">Abbeville.—Imprimerie de P. Briez. +</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77179-h/images/004.jpg b/77179-h/images/004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..871cd03 --- /dev/null +++ b/77179-h/images/004.jpg diff --git a/77179-h/images/353.jpg b/77179-h/images/353.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ece6141 --- /dev/null +++ b/77179-h/images/353.jpg diff --git a/77179-h/images/cover.jpg b/77179-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..860d46c --- /dev/null +++ b/77179-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..d7795e3 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #77179 +(https://www.gutenberg.org/ebooks/77179) diff --git a/images/004.jpg b/images/004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..871cd03 --- /dev/null +++ b/images/004.jpg diff --git a/images/353.jpg b/images/353.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ece6141 --- /dev/null +++ b/images/353.jpg diff --git a/images/cover.jpg b/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..860d46c --- /dev/null +++ b/images/cover.jpg diff --git a/patagonie_7_rew.txt b/patagonie_7_rew.txt new file mode 100644 index 0000000..c43a59e --- /dev/null +++ b/patagonie_7_rew.txt @@ -0,0 +1,6192 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 *** + + +TROIS ANS D'ESCLAVAGE + +CHEZ LES PATAGONS + + + + +ABBEVILLE.--IMPRIMERIE P. BRIEZ. + +[Illustration: Glymmatographie sur acier, Baudran. + +A. GUINNARD.] + + + + +TROIS ANS + +D'ESCLAVAGE + +CHEZ LES PATAGONS + +RÉCIT DE MA CAPTIVITÉ + +PAR + +A. GUINNARD + +MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE + +OUVRAGE + +accompagné d'un portrait de l'auteur et d'une carte + +Deuxième Édition + +PARIS + +P. BRUNET, LIBRAIRE-EDITEUR + +31, RUE BONAPARTE + +1864 + +Tous droits réservés. + + + + +A MADAME LA MARQUISE D'HAUTPOUL + + +Si le mot reconnaissance peut suffire aux cœurs bien nés pour exprimer +toute leur profonde gratitude, permettez-moi, Madame, de vous dédier +ces souvenirs de mes souffrances passées. + +Daignez, Madame la Marquise, en agréant ce faible hommage, le +considérer comme la preuve du meilleur et du plus respectueux souvenir +qui se soit gravé en lettres ineffaçables dans la mémoire du pauvre +voyageur éprouvé que vous avez bien voulu honorer de votre précieux et +bienveillant intérêt. + +A. G. + + + + +AU LECTEUR + + +J'ai publié il y a quelques mois, dans le _Tour du Monde_, un +sommaire de mes aventures en Patagonie. Le mauvais état de ma santé +fut la seule cause qui m'empêcha d'en faire tout d'abord la relation +complète; néanmoins je n'avais pas renoncé à la réalisation de ce +projet qu'aujourd'hui seulement, il m'est permis de mettre à exécution. + +Pressé par de nombreux encouragements, ainsi que par les bienveillants +conseils dont ont bien voulu m'honorer les personnes les plus +distinguées, soit par leur science, soit par le rang élevé qu'elles +occupent, je me suis déterminé à dépeindre les horribles souffrances +que j'ai endurées pendant ma longue captivité, et à décrire les mœurs +et les coutumes des diverses peuplades dont j'ai été l'esclave. + +Ce livre n'a aucune analogie avec les nombreuses et romanesques +relations de voyages qui ornent nos bibliothèques; il est tout +simplement l'œuvre d'un malheureux voyageur éprouvé qui n'aurait sans +doute jamais osé écrire, sans cette circonstance. + +Je n'ai pas, ainsi que tant d'autres, cherché à imiter; je me suis +purement et simplement borné à faire la narration scrupuleuse de mes +aventures et celle des mœurs et coutumes des Patagons, des Puelches, +des Pampas et des Mamuelches avec lesquels, par un enchaînement de +circonstances malheureuses, j'ai dû forcément vivre pendant plus de +trois ans et demi. La connaissance de leur langage et une longue +habitude de leur genre d'existence, m'ayant mis à même de les +considérer sous leur véritable point de vue, on pourra prendre pour +termes de comparaisons avec tels ou tels écrivains que je m'abstiens de +nommer, les diverses observations que j'ai pu faire. + +Je ne me suis pas adonné plus spécialement à la science qu'à la +littérature, mais étant le seul qui, jusqu'à ce jour, ait pu pénétrer +aussi avant dans l'intérieur de la Patagonie, je me trouve par cela +même plus que tout autre dans la possibilité de renseigner exactement +le lecteur sur ses nomades habitants. J'ai l'espoir que ce récit +d'une des phases terribles de mon existence, offrira quelqu'intérêt, +et que la jeunesse entreprenante et inexpérimentée, qui chaque année +s'expatrie, poussée, comme je le fus moi-même, autant par l'ambition +que par l'attrait de l'inconnu, y trouvera une leçon salutaire. + +Sur la carte qui figure à la fin de ce récit, j'ai tracé un itinéraire +des parages où j'ai vécu pendant si longtemps. Ce travail ne pouvait +être et n'est point d'une exactitude mathématique, car ayant été dans +le plus complet état de dénument, je n'ai pas eu à ma disposition les +instruments propres à déterminer les diverses positions des lieux +que j'ai parcourus. Cependant, grâce à ma fidèle mémoire et au soin +que j'ai toujours eu de remarquer les différentes directions que +j'ai suivies avec les Indiens mes maîtres, grâce aussi à l'habitude +que j'avais contractée d'évaluer les distances franchies avec les +incomparables chevaux de ces régions lointaines, lesquels galopent +facilement depuis l'aurore matinale jusqu'au tardif coucher du soleil, +j'obtins pour moyenne, tout en faisant la part des difficultés du +terrain, vingt-cinq lieues par jour. Toute approximative que puisse +être cette mesure, elle n'est pas bien éloignée de la vérité; et +l'on pourra s'en convaincre lorsqu'il sera permis de pénétrer dans +l'intérieur de ces terres, ce qui ne saurait du reste manquer d'arriver +un jour ou l'autre. Je dirai même plus, c'est que j'espère même qu'il +sera possible de reconnaître les endroits que je désigne. + +On se demandera sans doute pour quelle raison cette carte est écrite en +langue inconnue? c'est, parce que, sachant le langage de ces nomades, +j'ai acquis la certitude qu'on a jusqu'alors, non seulement tronqué +les noms de leurs tribus, mais encore qu'on n'en connaît qu'un petit +nombre. L'orthographe de ces noms diffère de celle généralement adoptée +parce que je pense, que non seulement il est nécessaire de faire +connaître ces diverses dénominations, mais qu'il est, pour le moins, +aussi utile de leur conserver leur véritable prononciation indienne. + +Ma délivrance ayant été aussi subite qu'imprévue, je n'ai pu +rapporter aucun objet en souvenir de mon pénible voyage, de sorte que +nombre de personnes ont peine à croire à la possibilité de mon retour +après de semblables épreuves et que quelques-unes ont paru mettre en +doute, les tristes et cruelles péripéties de mon exceptionnel voyage. +Telle ne fut pas toutefois l'opinion de plusieurs membres de la science +et particulièrement celle du bien regrettable M. Jomard, membre de +l'Institut, qui parfaitement renseigné à cet égard, daigna me faire +l'accueil le plus bienveillant. Cet homme illustre, qui jusque dans +l'âge le plus avancé conserva toute la plénitude de ses facultés et +dont le cœur resté jeune jusqu'au dernier instant, battit d'un si +généreux enthousiasme pour les voyageurs éprouvés, m'honora de ses bons +conseils et m'engagea à faire une relation pour laquelle il voulut bien +me promettre sa précieuse coopération. Mais hélas! je ne devais point +être assez heureux pour jouir d'une semblable faveur, car bientôt après +la mort en le surprenant au milieu de ses travaux, l'arrachait au monde +scientifique dont il avait été un si digne représentant. + + + + +TROIS ANS D'ESCLAVAGE + +CHEZ LES PATAGONS + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Comment il se fait que je pars pour Montévidéo, et dans quel but +j'entreprends ce voyage. + + +Je n'avais encore que vingt-trois ans en 1855, fort peu d'expérience, +quelque ambition, et je possédais par-dessus tout l'amour des voyages. +Dès ma plus tendre enfance, je m'étais senti comme électrisé au récit +de ceux de mon aïeul maternel Ulliac de Kvallant, _officier de +marine_, qui, à vingt-deux ans, avait déjà fait trois fois le trajet +des Grandes-Indes et que la fortune avait daigné favoriser d'un de ses +plus gracieux sourires. Plus tard la lecture développa encore chez moi +cette passion d'une manière plus prononcée. J'avais tellement foi dans +ma réussite au loin, que me voyant sans un avenir de mon goût, je pris +subitement la fatale résolution de m'expatrier pour quelques années +que je me proposais d'employer aussi fructueusement que possible, +tant au profit de ma mémoire qu'à celui de ma bourse. Je songeais au +bonheur que je ressentirais s'il m'était permis de mettre un terme aux +inexorables coups du sort qui s'appesantissait sur ma famille, et cette +seule idée suffisait à me consoler de la douloureuse séparation que je +m'imposais. + +Je ne fis part de ma résolution à mes parents que quelques jours +seulement avant mon départ. Ce fut pour chacun d'eux une triste +surprise: mais quelques efforts qu'ils fissent pour me détourner de +cette idée je n'en persistai pas moins dans ma résolution. C'est ainsi +qu'après avoir reçu la visite de mon bien-aimé frère, qui m'était +venu faire ses adieux et en même temps ceux de tous mes parents, +je m'embarquai au Havre, dans le courant du mois d'août 1855 pour +Montévidéo. + +Nous mîmes à la voile par un temps magnifique, mais qui changea +tellement dès la nuit suivante, que nous restâmes durant tout une +quinzaine, exposés au gré des flots furieux de la Manche malgré tous +les efforts que l'on fit pour entrer dans l'Océan Atlantique. Enfin le +seizième jour le vent changea, la mer redevint calme, nous commençâmes +à faire bonne route. + +Il semblait en nous éloignant que le temps devenait de plus en +plus radieux; nous naviguâmes de la sorte jusqu'à l'embouchure de +la Plata sans avoir l'ombre d'un danger à redouter. Cependant nous +ne devions point arriver à destination sans que je fusse à même de +me rendre compte de l'horrible situation où se trouvent parfois les +navigateurs; car à notre entrée dans la Plata, nous essuyâmes la +plus horrible tempête que l'on puisse imaginer; et nous fûmes jetés +sur le _banc anglais_ où peu s'en fallut que nous ne périssions +corps et bien. Nous ne dûmes notre salut qu'à la grande solidité du +navire, qui heureusement était neuf, et au grand sang-froid de notre +habile capitaine, qui sut ranimer l'énergie de ses hommes, un instant +paralysés par la frayeur. + +Une fois le danger passé, et le calme rétabli à bord, j'entendis de +nouveau les hommes de l'équipage, se communiquer leurs projets de +délassements et de plaisirs. Je ne cessais de les questionner sur +Montévidéo, où tant d'autres venus avant moi avaient été assez heureux +pour voir leurs désirs se réaliser; aux vœux de toutes sortes que je +formais, vint encore se joindre la fébrile impatience de poser enfin le +pied sur le sol américain que l'on me disait être si merveilleux. + +Mais à peine arrivé je fus saisi d'une sorte de pressentiment de +mauvais augure, quand d'épais tourbillons de fumée s'offrirent à +ma vue, et que les premiers bruits qui frappèrent mon oreille, aux +portes du Nouveau-Monde, furent ceux d'une vive fusillade et du canon +entremêlés. + +J'arrivais juste à temps, pour être le témoin d'une de ces +insurrections si fréquentes dans les républiques de la Plata. Je me +rendis à terre dès le lendemain matin, et malgré l'état de dissension +du pays, je me sentis tout rempli d'aise de faire connaissance avec un +peuple si nouveau pour moi, dont le langage éveilla de suite toute ma +sympathie. + +Je parvins non sans peine à me faire admettre dans un hôtel de +modeste apparence, le premier que je trouvai sous ma main, et dont la +porte était fortement barricadée intérieurement. Quoique j'eusse fait +une traversée des plus heureuses, j'éprouvais le plus grand besoin +de prendre quelque repos; mais il me fut impossible de dormir, car +les cris de la populace et une vive arquebusade m'en empêchèrent. Le +jour suivant, je fus sur pied dès l'aurore, mû par un désir ardent de +parcourir la ville, ce à quoi je me hasardai, malgré les exclamations +charitablement hostiles de mon hôte, qui, tout d'abord, craignait de +perdre un pensionnaire; mais, bientôt rassuré dès qu'il sut que je lui +laissais tout mon bagage en dépôt, il fut le premier à m'expliquer +le peu de danger qu'il y avait à parcourir les rues durant le jour. +Il disait vrai, car malgré les cris et la fusillade, la plupart des +habitants s'y montraient aussi pour renouveler leurs provisions. J'eus +bientôt parcouru les principales rues encombrées de soldats presque +tous nègres, en haillons et les pieds nus, offrant l'aspect d'une +véritable horde de brigands, et paraissant bien plus redouter les coups +qu'ils sont sujets à recevoir, que soumis à une discipline quelconque, +et auxquels, dans ces moments de troubles, on peut attribuer hardiment +la plus grande partie des crimes et des désordres qui se commettent. + +Dans ces pays lointains, c'est à peine si quelques hommes succombent +dans un combat loyal; car les luttes sont purement dérisoires. Les +nombreuses victimes que l'on y compte cependant, ont pour cause la +vengeance que semble faciliter l'obscurité des rues non-éclairées pour +la plupart. Il n'est pas rare, même en temps de paix, d'entendre la +nuit, les gémissements de quelque malheureux attardé, ayant négligé de +se faire reconduire par _Los serènos_ ou veilleurs de nuit, qui +moyennant une rétribution, illicite à vrai dire, se le transmettent de +consigne en consigne jusqu'à son domicile. Ces veilleurs portent de +la main gauche une lanterne, et tiennent une lance de la droite; leur +armement se complète par un sabre. Ils doivent veiller à la sécurité +des habitants et crier par les rues les heures et les variations du +temps. Mais le sentiment du devoir est, pour eux, une chose tellement +secondaire qu'il leur arrive fréquemment de se refuser à accompagner +_los ciudadanos_--les citoyens--qui ne leur offrent point +quelqu'argent. Et beaucoup d'entre eux poussent à un tel point l'amour +de la propriété, qu'ils n'hésitent nullement à dépouiller ceux qu'ils +accompagnent gratuitement. + +Après un mois et demi de séjour à Montévidéo, pendant lequel je +visitai tous les environs, le mauvais état des affaires générales, +me mettant dans l'impossibilité d'employer fructueusement mon temps, +et de me rendre par terre, soit à l'Assomption soit au Brésil, je me +déterminai à gagner Buenos-Ayres, voyage que j'effectuai en une nuit +avec le bateau à vapeur. Je trouvai cette ville également morcelée +par une guerre intestine dont la fin ne pouvait encore se prévoir, ce +qui m'empêcha, comme à Montévidéo, de faire usage de mes lettres de +recommandations. + +La vie des étrangers y étant fort compromise, je me vis de nouveau +dans la nécessité de m'éloigner. Je songeai tout d'abord à Rosario, +rendez-vous général des Européens; mais ne voulant pas avoir à me +reprocher plus tard, d'avoir agi trop précipitamment, j'employai tous +les moyens imaginables afin de me créer quelques relations avec des +commerçants. Toutes mes tentatives furent vaines, et j'en revins à +ma première idée de gagner Rosario après avoir exploré toutes les +provinces Argentines. + +Nous étions déjà au mois de février 1856. L'hiver commençant au +mois de mai, je n'avais donc plus que deux mois pour trouver où me +fixer. Après avoir visité au sud la Confédération argentine, Carmen +sur le Rio-Négro, le fort Argentino et la baie blanche, j'errai parmi +tous les districts Buenos-Ayriens, fort clair-semés à partir du Rio +Quéquène, cours d'eau rarement tracé, et plus rarement encore dénommé +sur les cartes. Ayant ainsi vainement parcouru le Tendil, l'Azul, +le Bragado-Grande, le Bragado-Chico, Mûlita et jusqu'aux moindres +hameaux et fermes qui relient entre elles ces diverses populations trop +éloignées les unes des autres pour former une frontière proprement dite. + +Reconnaissant qu'en vain, j'avais espéré rencontrer de meilleures +chances sur ce sol moins battu des Européens, je voulus mettre mon +premier projet à exécution. Dans ce but, je revins à Quéquène-Grande +afin de me munir des provisions nécessaires à un semblable voyage, +recevant sur ma route l'hospitalité des _Estanceros_ ou fermiers +spécialement adonnés à l'élève et au trafic du bétail. + +De retour à Quéquène, j'y fis la rencontre d'un italien nommé +Pédritto, comme moi fourvoyé dans ce district perdu. Nous ne tardâmes +guère à lier connaissance; nous découvrîmes en causant, que nous étions +arrivés l'un et l'autre en Amérique à quelques jours de distance +seulement, animés tous deux du plus vif désir de nous créer une +position sortable et que vu les nombreuses difficultés qui nous avaient +assaillis en débarquant, nous avions formé le même projet de nous +rendre à Rosario. Dès lors nous ne songeâmes plus qu'à nous réunir pour +entreprendre ce voyage, d'autant plus difficile, que nous ignorions +encore l'un et l'autre le langage espagnol, et que nous n'étions point +cavaliers; ces raisons en nous privant de guides et de chevaux, nous +forcèrent à voyager pédestrement. Nous confondîmes nos ressources +pécuniaires, et nous achetâmes des armes et des munitions en quantité +suffisante pour un mois; nous emportions chacun cinq livres de poudre, +quinze livres de plomb, quelques provisions de bouche et de menus +objets de rechange. + +Nous n'ignorions point que des dangers et des difficultés sans nombre, +viendraient nous assaillir, mais nous étions décidés à tout braver, +nous ne prîmes d'autre précaution que celle d'acheter une boussole +cadran solaire, et de faire un plan de route, où chaque journée de +parcours était indiquée; puis nous partîmes avec cette confiance que +donne à la jeunesse beaucoup de résolution et d'espoir. + +Ce fut le 18 mai 1856 que nous fîmes les premiers pas sur le sol +désert de la Pampa, dans la direction Ouest que nous devions suivre +jusqu'à la Sierra Ventana seulement. + +Mais ainsi que je l'ai déjà dit, cette époque de l'année qui coïncide +avec l'hiver de ces régions, nous faisait craindre plus de mauvais que +de beau temps. + +En effet le lendemain de notre départ une pluie torrentielle, +qu'augmentait encore un vent violent et glacial soufflant des +profondeurs de la Patagonie, nous assaillit cruellement. Ce mauvais +temps dura quatre mortels jours, pendant lesquels nous fûmes contraints +pour nous reposer de nous étendre sur la terre détrempée, sans qu'il +nous fut possible de chasser ni de faire du feu. Nous eûmes la plus +grande peine à garantir nos armes, dont dépendait notre existence +durant le cours du long voyage que nous commencions seulement et qui +déjà s'annonçait pénible et dangereux. + +Ce fut seulement dans la soirée du quatrième jour que la pluie +cessa, et que survint fort à propos, un rayon de soleil qui ranima +notre ardeur et nous permit de faire sécher nos vêtements. Durant les +quelques heures que nous nous reposâmes, il nous fut loisible d'admirer +les immenses plaines vertes et touffues qui se déroulaient à nos yeux, +jusqu'à l'horizon sans bornes et dont le soleil couchant faisait +ressortir toute la beauté. + +Avant le retour de la nuit nous avions de nouveau endossé nos +vêtements alors parfaitement secs, et nous pûmes profiter de la +facilité que nous offrait la chasse aux viscachas (_note A_), pour +renouveler nos provisions; car nous avions épuisé, ce jour même, le peu +qui restait de notre pain trempé de pluie. Nos forces étant réparées +et notre moral raffermi, nous consultâmes notre plan de route et notre +boussole, puis nous prîmes la direction Sud-Est qu'elle nous indiquait, +parfaitement convaincus que nous faisions bonne route pour le Rosaire. +Notre marche devenait de plus en plus difficile, obstruée qu'elle était +par une masse compacte de hautes herbes qui nous obligeant à lever les +jambes outre mesure, nous fatiguaient extrêmement. De plus, la terre +fort détrempée endommageait et élargissait tellement nos chaussures que +nous étions fréquemment menacés de les perdre. C'est ce qui nous arriva +en effet la nuit suivante et pendant la plus complète obscurité, alors +que nous étions engagés dans un bas-fond vaseux, dont nous eûmes toutes +les peines du monde à nous tirer. Comme il nous avait été impossible +de nous procurer des souliers de rechange avant notre départ de +Quéquène-Grande, nous fûmes dès lors réduits à affronter pieds nus, un +sol souvent hérissé de pierres anguleuses ou d'épines et l'intensité du +froid qui augmentait de plus en plus. + +Vers la matinée du cinquième jour, malgré les nombreuses difficultés +qui semblaient devoir s'opposer à notre marche, nous n'avions pas moins +parcouru déjà une assez grande distance, lorsque dans la soirée qui +suivit, nous rencontrâmes une rivière étroite, profonde et encaissée +dans un terrain à pic qu'il nous fallut songer à traverser. Descendre +au bord de l'eau fut un véritable travail, vu l'élévation de la rive +escarpée; le reste du jour fut employé à rechercher un passage pour +gagner le côté opposé. Quand nous réussîmes à le trouver il était déjà +fort tard, et nous étions tellement accablés de lassitude, que nous +préférâmes en remettre la traversée au lendemain. Le côté où nous +étions paraissait du reste nous promettre un abri plus sûr contre le +vent glacial qui ne cessait de souffler avec violence. Mais afin de +nous garantir complètement de la température froide et humide, nous +imaginâmes de creuser, avec nos couteaux, une grotte dans le flanc +de la falaise escarpée. Ce travail achevé nous poussâmes la minutie +jusqu'à brûler dans l'intérieur, un amas de broussailles pour en sécher +les parois; et après avoir fait honneur à un excellent souper composé +d'un gigot de gama, produit de notre chasse, nous nous installâmes dans +notre réduit encore chaud, qui semblait promettre à nos corps brisés de +fatigue une délicieuse nuit de repos. + +Mais hélas! on ne ne songe jamais à tout! et dans notre grande +préoccupation de bien-être, nous n'avions prêté aucune attention à la +crue des eaux qui s'était déjà fait sentir dans le jour. A peine avions +nous clos la paupière que notre grotte, soudainement envahie par l'eau +tourbillonnante et rapide, faillit devenir notre tombeau. N'étant fort +heureusement pas encore bien endormi, j'eus le temps d'éveiller mon +compagnon et de saisir nos armes pour fuir. + +Mais s'échapper n'était pas chose facile à deux hommes ainsi surpris +par le danger au moment de leur premier sommeil. Il fallut nous frayer +un chemin à travers les eaux déchaînées et les ténèbres, et nous servir +de nos poignards comme d'échelons, pour franchir un escarpement élevé +qui, battu à sa base par l'inondation, menaçait à chaque mouvement un +peu brusque de notre part, de s'écrouler sur nous. Malgré tout notre +sang-froid, il fallut que la providence nous vînt en aide, car malgré +l'imminence du péril nous eûmes le bonheur d'atteindre sains et saufs +le sommet de la falaise munis de toutes nos armes. Nous eûmes seulement +à déplorer la perte d'une partie de nos munitions, de notre poudre et +des menus objets de rechange que nous possédions, lesquels devinrent +sous nos yeux, la proie du torrent impétueux. Cette nuit commencée sous +de si tristes auspices s'acheva cependant dans un sommeil profond, et +le lendemain à notre réveil, il ne nous serait resté du danger passé, +qu'un souvenir fait plutôt pour nous encourager que pour nous abattre, +si nous n'eussions pas été obligés d'attendre pendant deux longs jours +de privation absolue et de famine, que la baisse des eaux nous permît +de franchir la rivière. + +Le troisième jour seulement nous en tentâmes le passage après avoir +fait un paquet de nos hardes et l'avoir placé sur notre tête. Nous +nagions d'une main, tandis que de l'autre nous nous efforcions de tenir +nos fusils et nos revolvers hors de l'eau, mais ce n'était pas chose +facile à exécuter. Le courant d'une force extrême nous entraîna dans +un tourbillon où nous faillîmes périr tous deux; et lorsque enfin nous +abordâmes la rive opposée nous étions totalement à bout de forces. Nous +fûmes cependant assez heureux pour pouvoir faire un bon feu de racines +qui ranima nos membres engourdis, fit sécher nos vêtements et nos armes +que nous visitâmes avec le plus grand soin. + +Si d'un côté ces douloureuses épreuves augmentaient notre confiance en +nos forces et notre mépris du danger, d'un autre elles ralentissaient +notre marche. En outre, nos pieds déjà en sang nous faisaient souffrir +d'autant plus cruellement que nous n'avions plus aucun moyen de les +garantir ni contre les aspérités du sol, ni contre l'influence de la +gelée. Vers le milieu du jour pourtant, ayant eu l'heureuse chance de +tuer une biche-gama (_note B_) que nous fîmes rôtir, un peu de +gaîté se mêla à notre repas et le rendit délicieux. Du cuir de cet +animal nous essayâmes de nous faire des sandales, mais cette chaussure +délicate, en outre qu'elle ne pouvait suffire à nous garantir contre +les pierres et les épines, se déchira promptement. Elle ne servit +pas même à diminuer l'effet du froid intense sur nos plaies vives. +Incapables désormais de doubler le pas, nous résolûmes afin de ne +point prolonger notre voyage outre mesure de marcher jour et nuit en +n'accordant aux besoins impérieux du sommeil et de la faim que le temps +strictement nécessaire. + +En dépit de ce calcul économique, nos provisions s'épuisèrent +promptement sans qu'il nous fût possible de les remplacer, car nous +étions entrés dans _uno campo_ ou espace de pampas, au sud-ouest +de quelques montagnes se ralliant à la sierra Ventana par les accidents +d'un terrain d'une nature calcaire et où de nos yeux avides, pauvres +voyageurs affamés, nous n'aperçûmes aucune trace d'animaux ni de +végétation. + +Le jour tout entier s'écoula lentement sans nous laisser entrevoir le +moindre atôme qui put apaiser notre faim et notre soif. Le soir venu, +ne trouvant aucun abri, nous fûmes réduits à nous coucher sur le sol +pierreux et blanc de givre. Aux atroces tortures que nous faisait +éprouver la faim, succéda l'inertie la plus complète. Grâce à Dieu +pourtant, l'ardente fièvre que nous éprouvions vint clore nos paupières +d'un sommeil de plomb, pendant lequel nos membres endoloris et accablés +de lassitude, puisèrent de nouvelles forces. A notre réveil, nous +reprîmes notre triste pélerinage à travers des plaines d'une nature +salpêtrée et couvertes de nombreux étangs salés, de peu de profondeur, +dont les eaux infectes, au goût de cuivre, reposent sur un lit de vase +noire et nauséabonde dans laquelle disparaissent parfois les animaux +attirés par la soif et trompés par la limpidité de l'eau. + +Sur ces lacs se tenaient des myriades de _phoénicoptères_ au +long cou, au corps étroit sans queue, hauts sur pattes, et dont les +ailes du ponceau le plus vif se détachaient avec éclat sur la blancheur +irréprochable de toutes leurs autres plumes. A notre approche nous les +vîmes s'envoler simultanément, leur cou tendu, leurs longues pattes +jointes en arrière en forme de gouvernail, et fuir silencieusement avec +la vitesse et la légèreté d'une flèche dont ils ont toute l'apparence. +Je voulus en tirer quelques-uns, mais mon fusil ayant fait long feu je +ne pus y réussir. + +Bien que nos pieds fussent profondément écorchés et remplis d'épines, +les angoisses de la faim nous avaient plongé dans un tel état de +surexcitation et de délire qu'à peine nous faisions attention au +douloureux contact de la terre gelée. Nos entrailles étaient atteintes +de souffrances mille fois plus horribles que la mort. + +Dans les courts instants de répit que nous laissa cette longue et +cruelle journée nous mangeâmes de la terre et les premières racines +qui nous tombèrent sous la main, sans pouvoir étancher notre soif, +que semblait augmenter encore la vue continuelle des lacs salins. Mon +compagnon, quoique beaucoup plus fort que moi, en apparence, ayant plus +tôt ressenti les tristes effets de la faim et ayant aussi eu recours +beaucoup plus tôt aux moyens extrêmes dont je parle était en proie +à de telles souffrances qu'il se roulait sur le sol en poussant des +cris déchirants qui n'avaient plus rien d'humain. La nuit ne revint +pas sans que je fusse à mon tour plongé dans ce triste état. Nous nous +reprochions l'un et l'autre notre voyage, dans les termes les plus +amers; ou bien, dans les courts intervalles où la souffrance semblait +ne plus avoir de prise sur nous, nous étions comme plongés dans une +douce béatitude voisine de l'extase et, les larmes aux yeux, nous nous +demandions réciproquement pardon de nos brusqueries. + +La nuit suivante ne ramena point le sommeil dans nos sens torturés; +nous demeurâmes les yeux ouverts sur le désert, et la pensée fixée +sur notre triste situation. Le lendemain, troisième jour de jeûne, +l'épreuve fut plus terrible encore; nous avions tous deux le délire. +Nous échangeâmes jusqu'à des menaces et des voies de fait. Notre +marche fut lente et souvent interrompue par la lassitude. Notre soif +fut telle qu'à défaut d'eau, nous avalâmes jusqu'à des cailloux, et +que nous eûmes recours pour l'apaiser à l'extrême et répugnant moyen +dont parlent tant de relations de naufrages; ou bien encore, lorsque +le terrain était humide de givre nous y promenions notre propre linge +pour le tordre ensuite au dessus de notre bouche. Cédant de nouveau à +la rage de la faim nous mangeâmes des racines que nous ne connaissions +point, dont le goût était révoltant et qui nous indisposèrent gravement. + +Le soir succéda à cet interminable jour, et le seul allégement que +nous pûmes apporter à nos souffrances, fut un peu de feu alimenté par +quelques rares épines glanées çà et là sur le sol de la pampa. Assis +tous deux tristement autour de notre humble foyer, nous sentant trop +faibles pour supporter plus longtemps l'horrible épreuve des angoisses +de la faim, à bout de force et d'espérance nous sentîmes poindre +l'un et l'autre en nous la terrible tentation de mettre fin à nos +souffrances. Tout en préparant nos armes à cet effet, nous vînmes à +penser amèrement au foyer de la famille, aux êtres chéris que nous ne +devions plus revoir. Ces souvenirs nous conduisirent à élever notre +âme à Dieu. L'invocation de son nom faite à haute voix nous fit sentir +combien était grande la lâcheté qui s'était emparée de nous; notre +courage se retrempa dans la prière et au plus profond désespoir succéda +l'assoupissement: cette nuit-là nous dormîmes. Notre réveil fut moins +triste que les précédents: nous nous sentîmes plus dispos quoique +extrêmement faibles. Nos jambes fatiguées, meurtries et écorchées ne +nous permettaient plus d'avancer que bien lentement. + +Nous marchions cependant, aiguillonnés par le besoin de nourriture, +lorsque quelques heures plus tard nous eûmes enfin le bonheur de +reconnaître un changement dans la nature du sol, désormais sablonneux +et planté de _génériums-argentinus_, ou _cortadéras_, en +indien, _Koëny_, hautes touffes d'herbes qui ne se trouvent +généralement qu'aux abords des étangs et des cours d'eaux. Le terrain +devenait moins dur à nos pieds sanglants, et un peu plus loin nous +atteignîmes effectivement un étang où nous pûmes étancher notre soif +aride. C'était beaucoup déjà; mais à cette première trouvaille il nous +en fallait ajouter une seconde, des aliments; car cette eau qui nous +avait causé une si grande joie et nous avait tout d'abord soulagés +devait rendre l'impression de la faim encore plus insupportable. En +conséquence, nous nous mîmes en devoir d'inspecter les pourtours de +l'étang en prenant chacun un côté opposé afin de nous rencontrer de +temps à autre. + +Une première exploration étant devenue infructueuse, je revenais +anéanti, découragé, lorsqu'un bruit qui se fit entendre derrière moi +au milieu des hautes herbes m'ayant fait tourner la tête, j'aperçus +un puma qui épiait mes mouvements et semblait prêt à s'élancer de +mon côté. Bien que cet animal n'ait rien dans sa taille et dans son +allure du lion d'Afrique, dont les Américains lui ont donné le nom, ma +première impression à sa vue, fut le saisissement; ma seconde fut de +faire feu sur cet habitant du désert. Je l'atteignis en plein poitrail: +rendu furieux par sa blessure, il se traîna vers moi en allongeant ses +griffes comme pour me saisir; heureusement les forces vinrent à lui +manquer, il me fut facile de l'achever à l'aide de mon poignard. Au +bruit de la détonation, mon compagnon accourut. Il fut agréablement +surpris du produit de ma chasse, et m'en félicita sincèrement, en +s'assurant préalablement que le sang dont j'avais les mains couvertes +était autre que le mien. + +Nous dépouillâmes en peu d'instants le puma, que nous éventrâmes +ensuite, en ayant soin de le maintenir sur le dos pour ne point perdre +le sang que nous bûmes à même le corps. Peu d'instants après, accroupis +autour d'un feu de broussailles, sur lequel nous flambâmes plutôt que +nous ne fîmes cuire les quartiers de puma, nous nous gorgeâmes avec +voracité de cette chair tout à la fois grasse et coriace, mais qui nous +parut délicieuse. + +Après tant de fatigues et de privations, un repos d'un jour ou deux +nous parut indispensable. L'endroit où nous étions était favorable; +nous y fîmes halte. Grâce aux nombreuses touffes de _generium_ +qui encadraient l'étang, il nous fut facile de nous abriter et de nous +faire un lit plus moëlleux que la terre gelée. La fièvre nous quitta; +mais l'état de nos pieds empirait; nous ne pouvions les poser à terre +sans croire fouler du verre cassé. Après les avoir enveloppés de +notre mieux avec les lambeaux de notre linge, nous jugeâmes prudent, +néanmoins, de reprendre le cours de notre malheureux voyage en faisant +usage de nos fusils comme de bâtons jusqu'à ce que nos plaies fussent +suffisamment échauffées pour engourdir les douleurs qu'elles nous +causaient. Nous prenions à tâche de nous distraire en formant des +projets pour l'heureux jour où nous arriverions enfin à destination. + +Nous cheminâmes de la sorte trois jours encore durant lesquels nous +fûmes assez favorisés pour tuer un lièvre et un daim qui suffirent aux +besoins démesurés de nos estomacs sur lesquels l'air vif du désert +agissait d'une manière presque tyrannique. Loin de nous en désoler +nous nous réjouissions au contraire extrêmement, car la nature du pays +semblait par sa riche apparence nous présager d'abondantes chasses. + +Mais il était écrit là-haut que tous les malheurs nous accableraient +tour à tour et que nous aurions vainement surmonté les terribles +tourments de la fatigue et de la faim. Une plus cruelle épreuve encore +nous attendait: notre boussole, objet si précieux pour nous, s'était +avariée, dans les eaux du torrent où nous avions failli périr; depuis +lors, par une étrange fatalité, le soleil ne s'était point montré et +nous n'avions pu remédier à ce grave inconvénient. Fatigués d'esprit +et de corps, nous nous étions jusque-là contentés d'un simple coup +d'œil sur l'instrument dont l'aiguille s'était rouillée dans son +encastrement. Mon plan de route n'existait plus depuis longtemps déjà, +lorsqu'au retour du soleil nous nous aperçûmes que nous avions fait +fausse route, en suivant la direction sud-ouest, point diamétralement +opposé à celui vers lequel nous devions marcher. Au lieu de côtoyer +le territoire Indien nous nous y étions complètement engagés depuis +longtemps déjà. + +Quoique cette certitude fût accablante, nous tentâmes néanmoins de +changer de direction, en nous rapprochant des montagnes que nous +apercevions au loin devant nous, comptant y trouver plus de sécurité. +Nous fûmes assez heureux pour repasser une rivière que nous avions +déjà franchie la veille, et de les atteindre avant que le temps, +déjà menaçant depuis le matin, ne devint mauvais. Nous pûmes nous +y construire un petit réduit dans un des plis du terrain à l'aide +des nombreuses pierres plates qui jonchaient le sol en cet endroit. +Pendant quarante-huit heures, assiégés par une affreuse tourmente, nous +restâmes blottis avec quelques provisions provenant de nos dernières +chasses, sans pouvoir nous aventurer au-dehors; car la pluie et les +rafales de vent faisaient ébouler de véritables avalanches de pierres +de toutes les pentes rocheuses qui nous environnaient. + +La tourmente apaisée, nous trouvâmes les matériaux d'un bon feu, +dans les nombreuses épines--_mamouël cêton_--(_note C_), +qui hérissaient le sol, et qui toutes portaient les traces d'un +précédent incendie. Ce fut pour nous une preuve évidente du voisinage +des Indiens; car nous n'ignorions pas, qu'il est dans leur habitude +d'incendier ainsi les champs qu'ils abandonnent. + +Avant de suivre la nouvelle direction que nous adoptâmes, lorsque notre +boussole fut réparée, il était urgent de renouveler nos provisions de +route, et par conséquent de rentrer dans la plaine où sous nos yeux un +grand nombre de gamas se prélassaient au soleil du matin. Plusieurs +légèrement atteintes nous échappèrent grâce à la distance et à leur +agilité; une seule, blessée de deux coups de feu, nous parut hors +d'état de fuir bien loin; nous nous élançâmes à sa poursuite avec +toute l'ardeur que nous permettait la faiblesse de nos jambes. Déjà +sa course paraissait se ralentir visiblement, et l'espoir de nous en +rendre maître grandissait d'autant plus, quand soudain, au détour +d'une éminence, nous vîmes avec terreur un parti d'Indiens qui étaient +évidemment sur la piste d'une proie quelconque: homme ou gibier. + +Regagner l'antre de la montagne et notre hutte, était ce que nous +avions de mieux à faire; nous fûmes assez heureux pour exécuter ce +mouvement de retraite sans être vus. Pendant deux longs jours, tapis +dans notre cachette, appréhendant d'y être d'un moment à l'autre +découverts et assaillis par un ennemi sauvage et sans pitié, nous ne +tardâmes pas à y être assiégés par la faim. Obligés de tenter quand +même une sortie le troisième jour, pour renouveler notre chasse, nous +reprîmes confiance et espoir, en tirant à peu de distance une gama +d'assez belle taille. Déjà je la chargeais sur mes épaules, lorsque les +Indiens, fort nombreux cette fois, surgirent comme par enchantement +de tous les replis du terrain et nous entourèrent en se livrant à une +joie féroce, en poussant des cris gutturaux tout en brandissant leurs +lances, leurs _boleadoras_, boules--en indien _locayos_--et +leurs lazzos. + +Rien ne me parut plus bizarrement triste, que l'aspect de ces êtres +à demi nus, montés sur des chevaux ardents qu'ils manient avec une +sauvage prestesse, ainsi que la couleur bistrée de leurs robustes +corps, leur épaisse et inculte chevelure, tombant autour de leur +figure et ne laissant entrevoir à chacun de leurs brusques mouvements, +qu'un ensemble de traits hideux, auxquels l'addition de couleurs vives +donnait une expression de férocité infernale. + +Le résultat d'une lutte entre nous et cette bande, ne pouvait être +douteux, mais nous jugeant perdus sans espoir, et regardant la mort en +face, nous nous serrâmes la main, en nous exhortant mutuellement à une +bonne et commune défense, puis nous fîmes feu sur les plus avancés de +nos ennemis. Un d'entre eux, plus grièvement blessé que quelques-uns +de ses compagnons, tomba de cheval; mais sa chûte n'arrêta point +les autres qui se ruèrent en masse sur nous, pendant que nous nous +empressions de recharger nos armes. Mon camarade, accablé par le nombre +et percé de coups, tomba pour ne plus se relever. De mon côté, vivement +pressé, je venais d'avoir l'avant-bras gauche transpercé par une des +lances que je m'efforçais de détourner de ma poitrine, quand une de +ces boules de pierre, dont se servent également les gauchos, soit pour +renverser les chevaux sauvages au plus fort de leur course, soit pour +assommer les bœufs, m'atteignit en pleine tête et me fit rouler inanimé +sur le sol. Je reçus encore d'autres blessures et d'autres contusions, +mais je n'en eus connaissance que quand je sortis de mon évanouissement +et que je tentai de me relever, sans pouvoir y parvenir. + +Les Indiens qui m'entouraient, voyant mes mouvements convulsifs, se +disposaient à y mettre un terme en m'achevant, lorsque l'un d'eux, +jugeant sans doute, qu'un homme aussi dur à mourir, ferait un utile +esclave, s'opposa à leur dessein. Cet homme après m'avoir complètement +dépouillé me lia les mains derrière le dos, puis me plaça sur un cheval +aussi nu que moi-même et m'y assujettit étroitement par les jambes. + +Alors commença pour moi un voyage vraiment terrible, et je renouvelai +à un siècle et demi d'intervalle, à l'autre bout du monde, la course +épouvantable de Mazeppa. La perte continuelle de mon sang me livra à +une succession d'agonies et de faiblesses pendant lesquelles je me +trouvai balloté de côté et d'autre comme un fardeau inerte, au galop +d'un cheval sauvage qu'aiguillonnaient ses barbares maîtres. + +Combien dura ce supplice? je n'en sais rien; tout ce que je me +rappelle, c'est qu'à la fin de chaque jour on me déposait à terre sans +me délier les mains; les Indiens craignant sans doute de ma part, +malgré le triste état où je me trouvais, quelque tentative de fuite ou +de suicide. Pendant tout ce long voyage qui me parut une éternité, je +ne mangeai quoi que ce fût, bien que les Indiens m'offrissent de temps +en temps des racines. + +Arrivé au camp de la horde, lieu de notre destination, on enleva +enfin les liens étroits qui m'avaient torturé les pieds et les mains +au point qu'ils ne pouvaient m'être d'aucun usage. Incapable de me +mouvoir je restai étendu sur la terre, au milieu de mes ravisseurs. +Hommes, femmes, enfants, tous me contemplaient avec une curiosité +farouche, sans qu'un seul d'entre eux cherchât à me procurer le moindre +soulagement. Au récit de ma résistance sans doute, que mon maître +renouvelait à chacun, des gestes menaçants m'étaient adressés. + +Le soir seulement de cette demi-journée de poignantes émotions, on me +présenta de la nourriture, à laquelle je ne me sentis pas encore la +force de faire honneur; c'était de la viande crue de cheval, principal +aliment de ces nomades. La nuit qui suivit, un monde de pensées +m'accabla. Dans mon insomnie, j'avais toujours présente à la pensée, la +mort de mon compagnon. Je formais mille conjectures sur la destinée que +me réservaient les Indiens. La plus grande probabilité me paraissait +être qu'ils me gardaient pour quelque solennel supplice: cependant il +n'en fut rien. + +Sans avoir la moindre pitié pour ma triste position dont ils se +riaient, ils me laissèrent pendant plusieurs jours sans rien exiger de +moi. Je pus ainsi donner quelque repos à mon corps brisé et voir l'état +de mes nombreuses blessures s'améliorer un peu, sans autre secours que +celui de la volonté divine et de l'application que je fis de certaines +herbes. + +Mais la nudité complète à laquelle j'étais condamné ne tarda point à +me devenir des plus sensibles. A dormir sur la terre, sans abri, sans +couverture, mon malaise augmenta; je gagnai des douleurs aiguës dans +tous les membres. Puis à son tour vint la faim, une faim voisine de la +rage pendant laquelle je tentai vainement de me nourrir d'herbes et de +racines. Il fallut me résigner à ne dévorer que de la chair sanglante, +comme le font les Indiens eux-mêmes; mais chaque fois que j'achevais un +si répugnant repas, le cœur me manquait. Ce ne fut qu'à la longue que +je parvins à surmonter l'horreur que ce genre de vie m'inspirait. + +Que de fois un morceau de chair crue à la main, et réduit à disputer +chaque bouchée de cet effroyable mets aux chiens affamés qui +m'entouraient en s'entre-battant, je me suis laissé aller à établir +mentalement une comparaison entre cet ignoble repas et la table +élégamment ornée, couverte de linge éblouissant, de riches porcelaines +et de brillants cristaux, autour de laquelle nos heureux d'Europe, +dégustant avec insouciance les mets les plus délicats et les vins les +plus généreux, font assaut de saillies spirituelles et de doux propos. + + + + +CHAPITRE II + +En quelles mains j'étais tombé. + + +A l'époque où le soleil ne se couchait pas sur les domaines des +monarques espagnols, les vastes plaines qui se déroulent entre +Buenos-Ayres et le détroit de Magellan, d'un côté, et de l'autre, +entre l'Atlantique et les Andes jusqu'à Mendoza, était censé faire +partie de la vice-royauté de la Plata, bien que la plupart des Nomades +qui les occupaient fussent alors, comme à présent, libres de tout +joug. Aujourd'hui une ligne fluctueuse, déterminée, à l'est, par la +Cordillière de Médanos et le Rio-Salado, au nord, par le Rio-Quinto, +le Cerro Verde et le cours entier du Diamante qu'elle remonte jusqu'au +sein des Andes, forme la limite commune de la Confédération Argentine +et de la Pampa indépendante; au sud du Rio Négro commence la Patagonie. + +Plus de trois ans de séjour forcé dans ces régions m'ont mis à même +d'y connaître trois groupes distincts de population, dont chacune +correspond à une division naturelle du sol. + +Dans la zône de l'est, qui va du Rio Salado au Rio Colorado, +vivent les Pampéens proprement dits, divisés en sept tribus. La +région boisée, qui s'étend entre le lac _Bévédèro_ et le +_Courou-Lafquène_--lac Noir,--ainsi que le long des cours +d'eau qui remontent de ce dernier lac jusqu'au Rio Diamante, +est la terre des _Mamouelches_--habitants des bois--qui +forment huit tribus importantes que les Indiens désignent par les +appellations de: _Ranquel-tchets_, _Angneco-tchets_, +_Catrulé-Mamouel-tchets_, _Quinié-Quinié-Ouitrou-tchets_, +_Lonqueil-ouitrou-tchets_, _Renangne-Cochets_, +_Epougnam-tchets_ et _Motchitoué-tchets_. Toutes ces tribus +sont également subdivisées et chacune des subdivisions a son chef. + +Enfin du Rio Colorado, jusqu'au midi du Rio Négro, fleuve étroit, mais +profond, dont le cours est plus long que celui du Rhin ou de la Loire, +j'ai compté neuf tribus de Patagons, dont voici les noms: + +Les _Payou-tchets_, les _Puel-tchets_, les +_Caillihé-tchets_, les _Tchéouel-tchets_, les +_Cangnecaoué-tchets_, les _Tchao-tchets_, les +_Ouili-tchets_, les _Dilma-tchets_, et les +_Yacanah-tchets_. + +Chacun sait que l'Amérique méridionale est citée comme étant un pays, +qui par la nature de son climat, de son sol et de ses productions, +présente les plus grands contrastes; mais on ne connaît que fort peu +l'intérieur des terres habitées par les Patagons. + +Quelques détails ne seront donc point ici déplacés. + +Depuis Quéquène, notre point de départ, jusqu'à la Sierra Ventana +(_note_ D), et très au loin dans la direction sud-ouest que +nous avions tout d'abord été forcés de prendre, nous parcourûmes mon +compagnon et moi un sol accidenté, le plus souvent d'une fertilité dont +on n'a aucune idée. Il était entrecoupé çà et là par quelques torrents +dont les eaux limpides, vont, tout en se jouant avec rapidité sur un +fond rocheux et inégal, se perdre dans un lac profond dont le niveau +ne varie jamais, quelle que soit l'affluence des cours d'eau qui s'y +jettent. Les Indiens nomment ce lac _Gualichulafquéne_--le lac du +Diable. + +Toute cette partie du désert américain jusqu'au Rio-Colorado est +d'un aspect des plus flatteurs; exploitée par une nation active et +intelligente, cette contrée serait la source de grandes richesses +car le sol y est partout noir et vierge et rendrait facilement au +centuple la semence qu'on y laisserait tomber. Sous une épaisse et +haute couche d'herbe, à peine atteinte par le givre, il nous fut +facile de voir celle de l'année précédente qui ne lui était vraiment +inférieure que par sa couleur, et sous cette dernière, une troisième +dont la décomposition n'était point encore achevée. Nous trouvâmes dans +ces endroits une chasse abondante et variée, des _gamas_, des +_lamas_, des _Nandous_--autruche de la Patagonie,--jusqu'à +des perdrix de la plus grande espèce et quantité de petits étangs d'une +eau douce et agréable. + +Jusqu'au Colorado, dans toute la direction sud-ouest et sud, cette +fertilité devient irrégulière et diminue sensiblement; elle n'apparaît +plus qu'entrecoupée par un sol tantôt sablonneux, tantôt rocheux; +ou bien encore, le plus souvent, d'une nature salpêtrée et couvert +d'étangs salés et infects, d'une limpidité trompeuse. Ces sortes +d'étangs, fort communs dans les parages nord, et nord-ouest, sont dans +le sud et le sud-ouest fort souvent entremêlés à d'autres lacs salés, +généralement fort profonds, d'une grande étendue, dont le niveau varie +fréquemment et dont les eaux sont chaudes en hiver et glaciales durant +l'été. Ces lacs donnent un sel magnifique, dont les Indiens font +d'amples provisions, tant pour leur consommation particulière que pour +celle des autres tribus, qui le leur achètent à vil prix. + +Les abords de ces lacs sont généralement durant l'hiver entièrement +dépourvus de verdure; mais cependant leurs eaux bleues, profondément +emprisonnées entre des rives d'une nature crayeuse, forment un +contraste admirable, et l'on se croirait presque transporté par un beau +temps au sein des mers glaciales. + +Pendant l'été, au sommet des rives de ces lacs, se montrent quantité +de broussailles épaisses, que les Indiens nomment _Tchilpet_ et +dont les feuilles leur sont d'un très-grand secours pour soigner leurs +bestiaux blessés; les parties inférieures sont abondamment pourvues +d'une sorte de végétation composée de petites tiges rondes et minces, +terminées en pointe, sans aucune feuille, dont la hauteur ne dépasse +point vingt-cinq centimètres. Cette herbe est intérieurement conformée +absolument comme le jonc commun, mais sa grosseur ne dépasse pas +celle d'une aiguille à tricoter. Les chevaux et les bœufs en mangent +quelquefois, mais sa dureté et son âcreté la leur rend indigeste. +Enfin, à une assez grande distance, ce singulier assemblage de +fertilité et de stérilité cesse brusquement; puis quelques montagnes de +granit noir, de formes peu variées, à l'aspect sévère, infranchissables +et isolées les unes des autres complètent le bizarre tableau de cette +sauvage et silencieuse nature, tout à la fois superbe et triste. + +Au-delà apparaissent les rives du Rio Colorado qui sont fort +accidentées vers sa source. Ce fleuve s'échappe d'un pays montagneux +et entrecoupé de profondes vallées dans lesquelles circulent également +d'autres cours d'eau, sortant aussi du sein des Andes. Les uns viennent +de la direction ouest-nord-est, les autres de celle ouest-sud-est, +mais ces divers affluents ne viennent grossir le Colorado que beaucoup +plus au loin. A l'endroit où commence, pour ainsi dire, cette vaste +plaine émaillée de verdure qui s'étend jusqu'à la côte orientale, et +qu'habitent le plus généralement les _Puelches_ échelonnés sur +l'une et l'autre rive de ce fleuve, on rencontre une grande quantité +de _génériums-argentinus_, dont la prodigieuse hauteur masque +leur _Roukahs_--maisons--à la vue des voyageurs qui tombent ainsi +entre leurs mains sans s'en douter; ces herbes touffues, servent aussi +la plupart du temps, de repaires aux pumas et aux jaguars épiant la +_gama_ au passage. + +Au Rio-Colorado que j'avais déjà franchi bien avant le commencement +de ma douloureuse captivité se rattache un de mes plus saisissants +souvenirs. Ce fut sur sa rive gauche que nous éprouvâmes, mon compagnon +et moi, la seule joie qu'il nous fût permis de goûter lors de notre +triste et aventureuse pérégrination. Cette joie, qui fut alors si +grande pour nous, pauvres voyageurs éprouvés par la misère, la maladie +et les privations de toutes sortes, eut pour cause la rencontre de +quelques navets monstrueux et exquis d'une aussi belle venue que +s'ils eussent été cultivés par la main d'un habile jardinier. Tout en +profitant de cette bonne fortune dont nous rendîmes grâces au ciel, +nous nous perdîmes en conjectures sur la manière dont avait pu croître +ce légume, dans des régions beaucoup plus froides que le Chili, et +tellement éloignées de tout peuple, que sans nul doute, aucun être +humain ne les avait encore parcourues. Mais ce ne fut que plus tard, +lorsque je vécus au milieu des Indiens, qu'il me fut facile de me +rendre compte de ce fait et que j'attribuai la venue de ce légume à +quelque excursion faite par les sauvages, connaissant leur habitude +d'emporter pêle-mêle tout ce qu'ils trouvent dans les fréquents +pillages qu'ils effectuent chez les Hispanos-Américains quitte à se +débarrasser chemin faisant à leur retour des choses qui leur sont +inutiles ou inconnues. Mais toutefois ce qui ne laissa pas que de me +sembler aussi surprenant que cette trouvaille, ce fut l'impossibilité +d'en retrouver jamais d'autres, car j'eus maintes fois depuis +l'occasion de parcourir ces mêmes parages avec les Indiens mes maîtres. + +Inutile de dire que la manière de vivre de tous les nomades dont j'ai +à entretenir le lecteur, diffère en raison des nombreuses variétés +de la nature du sol et du climat. Les uns résidant dans la portion +septentrionale, la plus tempérée des Pampas, sont à demi-vêtus et se +ressentent du voisinage des populations Argentines, avec lesquelles ils +sont alternativement en paix ou en guerre. Les autres, Patagons, fort +éloignés de ces premiers, n'ayant sous leurs yeux que le rivage de la +mer ou l'immensité de leurs steppes stériles, vivent à l'état nomade +dans toute sa rudesse primitive. + +La tribu aux mains de laquelle le sort m'avait livré était celle des +_Poyuches_ qui errent indifféremment sur l'une et l'autre rive +du Rio-Négro depuis le voisinage de l'île Pacheco, jusqu'au pied des +Cordillières, pays montagneux et entrecoupé de profondes vallées. Le +genre de vie de ces Indiens, peu nombreux, offre moins d'intérêt que +celui des Patagons Orientaux, et leur seul moyen d'existence est la +chasse au _guanaco_--lama sauvage,--aux nandous et aux gamas. +Bien que leurs parages ne soient pas, comme on l'a cru jusqu'alors, +complètement arides, les Poyuches ne possèdent que peu de bestiaux. +Leur petit nombre de chevaux et de bœufs provient des échanges qu'ils +font avec les autres tribus au moyen de _Makounes turquets_ ou +manteaux en cuir de guanaco qui sont généralement fort appréciés par +les indigènes et par les Hispanos-Américains; mais comme ce trafic +n'a lieu que sur une très-petite échelle, ils sont fort pauvres et ne +peuvent que rarement entreprendre les expéditions lointaines auxquelles +se livrent constamment les Puelches et les Pampéens dont ils sont +séparés par de grandes distances. Leur intelligence est bornée, leur +caractère grave, leur physionomie empreinte d'une férocité sauvage et +d'une hardiesse incroyable. Ils sont peu communicatifs, mais doux et +serviables entre eux. Ils sont très-courageux et très-entreprenants +dans les rares combats auxquels ils ont occasion de prendre part, mais +des plus barbares envers leurs ennemis, les chrétiens, qu'ils torturent +et tuent sans pitié. + +Leur type est approchant le même que celui des Patagons orientaux; mais +ils sont généralement plus maigres et ont les pieds moins bien faits +parce qu'ils marchent beaucoup. Ils ne s'occupent que de chasse; c'est +tout à la fois pour eux, un divertissement et un moyen d'existence. Ils +s'abritent sous des tentes construites avec des cuirs de chevaux, ou de +veaux marins pêchés à la côte orientale pendant l'été. + +Ces sortes d'habitations fort légères se composent de quelques piquets +de bois tortueux plantés sur trois rangs: celui du milieu plus élevé +que les autres auxquels il se rallie par des cordons de cuir qui +en maintiennent l'écartement, forme avec eux une sorte de triangle +semblable à celui d'une toiture. Des peaux artistement cousues ensemble +avec des fibres extraites de la viande, recouvrent ce frêle échaudage +et le solidifient par leur tension opérée au moyen de petits piquets +d'ossements qui en fixent les extrémités au sol. L'intérieur de ces +maisons se divise en deux parties exactement semblables, subdivisées +chacune en plusieurs petits compartiments dans lesquels chaque indien +dépose ce qu'il a de plus précieux; le soir venu, quelques cuirs de +guanacos étendus sur le sol servent de couche aux hommes et aux femmes +qui s'y endorment pêle-mêle après s'être dépouillés de leurs mantes, +leur unique vêtement, dont ils se servent alors comme de couvertures. + +La superstition de ces sauvages surpasse l'imagination. Suivant eux +le nord et le sud leur sont défavorables: le nord est le point où +disparaissent à tout jamais les vivants visités à l'improviste par les +mauvais esprits venant du sud. Ils ont une très-grande peur de la mort +et prétendent que le seul moyen de veiller à la prolongation de leur +existence, est de s'endormir la tête soit à l'est ou à l'ouest. + +Quoique les régions habitées par ces Indiens soient pour la plupart du +temps très-froides, ils vont se baigner le matin avant l'aube, quelle +que soit la saison, sans distinction de sexe ni d'âge. Cet usage, +auquel force fut de me soumettre, contribue puissamment je présume, +à les sauvegarder de toutes maladies, et je suis convaincu que c'est +grâce à ces bains fréquents qu'il m'a été possible de conserver la +santé dont je jouis encore. A voir les Indiens, couverts de vermine, +il serait difficile de croire à leurs fréquentes ablutions; mais en ma +qualité de témoin oculaire, il m'appartient, je crois, de réhabiliter +les Patagons Orientaux, jusqu'ici taxés de la plus grande malpropreté. + +C'est généralement après leur bain matinal, que les Indiens +possesseurs de quelques troupeaux, montent à cheval pour s'élancer +sur leurs traces et les ramener dans le voisinage de leurs tentes. +Cependant, lorsque le temps est mauvais, ils délaissent momentanément +cette occupation, et restent confinés dans leur intérieur, pendant +toute la durée du mauvais temps, sans même songer à manger. En vérité, +j'ai été fort souvent étonné de la facilité avec laquelle ces êtres +gloutons et voraces se passaient ainsi d'aliments pendant tout une +journée, tandis, que sans murmurer, ils restaient étendus sur le sol +inondé de leurs _Roukahs_, retenus par la crainte; car le mauvais +temps dans ces régions prête vraiment à la frayeur. C'est un mélange +de pluie torrentielle, de foudroyants éclairs et d'éclats de tonnerre +qui se répercutent à l'infini; à tout cela s'ajoute le terrible souffle +du Pampéro, vent glacial qui venant des profondeurs de la Patagonie, +souffle en mugissant, d'une seule haleine, souvent pendant plusieurs +heures consécutives, brisant, culbutant tout, et déracinant même +jusqu'aux moindres herbes qui se trouvent sur son passage. + +La grande superstition qui caractérise les Indiens, semble encore +augmenter toutes les fois que quelque phénomène s'opère sous leurs +yeux; ils s'imaginent alors que ses causes se rattachent à leur +conduite, et, selon la nature de ce phénomène, ils éprouvent tour à +tour de la joie ou de la crainte. L'orage, par exemple, paralyse toutes +leurs facultés, et leur inspire une grande frayeur; il semblerait, qu'à +leur insu, leurs consciences sont tourmentées et qu'elles redoutent +la colère divine, car ils n'osent se hasarder à envisager le ciel +courroucé. Ils se blottissent les uns contre les autres, la figure +cachée entre les mains, sans tenter de retenir pour s'abriter, les +quelques cuirs de leurs _roukahs_ arrachés par le vent. + +A peine s'était-il écoulé quelques mois depuis que de l'Européen il +ne restait plus en moi que l'esprit et le cœur, lorsque je fus vendu +à des _Puelches_ visiteurs, qui donnèrent à mes maîtres, aussi +avides que pauvres, un bœuf, un cheval et les portraits de ma famille. +Ce marché leur parut tellement avantageux, que bien qu'il m'eût été +impossible de leur rendre quelques services, ils ne se firent cependant +pas faute de vanter aux nouveaux venus, mes bonnes qualités connues +ou inconnues. Ceux-ci persuadés qu'ils avaient fait une excellente +emplète, grimacèrent un sourire de satisfaction, qui m'eût certes +fort diverti dans toute autre circonstance, car il ne servit qu'à les +enlaidir encore. + +Je ne songeai nullement à regretter les Poyuches, car le peu de temps +que je venais de passer parmi eux suffisait pour m'en donner une +triste opinion. Leurs femmes cependant sont assez actives et elles +font preuve de beaucoup d'habileté dans la confection des vêtements. +Quant aux hommes, en dehors de la chasse, où ils se montrent fort +adroits et féroces, ils vivent dans la plus grande paresse. Ils sont +d'une gourmandise et d'une voracité incroyables, et fort malpropres. +Cependant ils déploient beaucoup de minutie dans l'art de parer leurs +têtes hideuses; graissant leurs cheveux avec de la graisse de jument ou +de cheval, s'épilant les sourcils et la barbe et s'enduisant la figure +de couleurs volcaniques, ils possèdent, comme tous les Indiens, des +petits sacs en cuir renfermant les couleurs nécessaires à leur tatouage +et qu'ils portent toujours avec eux. + +Les Poyuches donnent le nom de _Melly-roumey-co_--quatre +petites rivières--à la source du Rio-Négro parce qu'il reçoit, +dès sa sortie des Cordillières quatre affluents; mais plus au +loin, lorsque ce fleuve reparaît après avoir traversé le lac des +Tigres--_Naouals-Lafquen_--ils l'appellent, ainsi que nous, +_Courou-roumey-co_--Rivière-Noire--en raison de l'aspect que lui +donne sa profondeur et son étroitesse. Son cours violent est fort +tortueux tant qu'il parcourt un pays accidenté, mais souvent régulier +dans la plaine où ses rives escarpées sont parfois fertiles. Les eaux +rapides de ce fleuve n'offrent aux Indiens de passage sûr que vers leur +source, cependant ils le traversent fréquemment en quelqu'endroit que +ce soit en s'aidant de quelques bottes de jonc sur lesquelles ils se +cramponnent à l'aide des mains et en nageant seulement des pieds. + +On trouve encore campées sur les bords du Rio-Négro, plusieurs +tribus au nombre desquelles figure celle des Puelches, une des plus +importantes comme nombre ainsi que par ses rapports continuels avec +toutes les autres peuplades, aussi bien avec celles de l'extrême +pointe de Magellan qu'avec les Mamuelches situées dans le voisinage de +_Mendoza_ au nord-ouest de la Pampa. + +C'est, on se le rappelle, entre les mains d'Indiens de cette tribu que +je fus remis par les Poyuches. Je demeurai pendant six mois consécutifs +dans cette importante peuplade qu'il m'a été facile d'étudier et de +comparer avec les autres tribus Patagones de la partie orientale dont +les navigateurs ont tant parlé. + +Dès mon installation chez eux je me flattais d'être mieux traité +que par les Poyuches; mais à peine s'était-il écoulé quelques jours +depuis que j'étais en leur possession que reconnaissant l'impossibilité +où j'étais de leur rendre aucun service, vu mon ignorance à manier +un cheval, ils me brutalisèrent cruellement en proférant des +injures. C'est ainsi que les mots: _Théoa-ouignecaë_--chien de +chrétien,--_Ouésah-Ouignecaë_,--mauvais chrétien,--furent les +premiers dont je compris la signification. J'essayai plusieurs fois +de me faire comprendre et je leur demandai quels motifs pouvaient les +conduire à me traiter de la sorte; pour toute réponse ils me rudoyèrent +avec plus de force. A la suite d'une de ces déceptions, mon chagrin +fut tel que considérant comme à tout jamais perdues pour moi et la +famille et la patrie, je ne pus retenir quelques larmes amères. Les +Indiens s'en aperçurent et leur fureur ne connut plus de bornes; ils +me battirent tellement que je crus qu'ils allaient me donner la mort, +ainsi qu'ils m'en menaçaient. + +Depuis lors, je parvins à leur dissimuler ma douleur, sous un +continuel et mensonger sourire, auquel ils se laissèrent prendre. +Déployant toute la bonne volonté et toute l'adresse dont j'étais +capable, je fis de rapides progrès dans l'art de l'équitation et +dans la connaissance de leur langage sur lesquels je fondais des +espérances de fuite. J'appris également vite à me servir du lazzo, de +la boléadora--_locayo_--qui jouent un si grand rôle dans leur +existence et qui sont vraiment indispensables à tous ceux qui se +hasardent dans le désert américain. + +Dans cette tribu je remarquai que la stature des hommes est assez +haute, et qu'elle n'est pas inférieure à celle des Patagons. Les +Puelches sont bien faits et bien proportionnés des membres; leur figure +a une expression de fierté que ne dément point leur manière d'être. +Ils sont nomades par goût et non par nécessité, car la nature de leurs +parages est généralement d'une grande fertilité. Leurs principales +passions sont la chasse et l'ivrognerie. Leurs idées religieuses, ainsi +que celles de toutes les autres tribus, se bornent à l'admission de +deux dieux; celui du bien et celui du mal. Ils se livrent fréquemment +au pillage des fermes dont ils tirent un grand nombre de chevaux et +de bœufs; leur nourriture consiste en viande de cheval, d'autruches +ou de gamas produit de leurs chasses; les morceaux de choix qu'ils +mangent sont le foie, les poumons, et les rognons crus, saucés dans du +sang chaud ou caillé préalablement salé, car ils connaissent l'usage +de ce condiment. Les tentes des Puelches sont plus régulières et plus +spacieuses que celles des Poyuches; souvent en y plongeant les yeux je +reconnus des objets de ménage ou des vêtements conquis au prix du sang +de quelque malheureux Hispano-américain. Les Indiens dont l'habitude +était d'épier mes moindres mouvements n'étaient point sans saisir le +coup d'œil, quelque rapide qu'il fût, que je lançais à la dérobée sur +ces objets; ils les faisaient alors cacher aussitôt dans la crainte +que je n'eusse la pensée de me les approprier; puis ils me criaient: +_Ouakoune-tchipato émy ouésah-ouignecaé_--sors bien vite dehors +vilain chrétien: soit--_Ouakoune-mouleta-émy véécah metène_--que +tu sois dehors, c'est assez bon pour toi.--En effet, il est à croire +qu'ils pensaient sérieusement de la sorte, car qu'il fît chaud ou +froid, je n'eus jamais d'autre lit que le sol quel qu'il fût, ni +d'autre abri que le ciel. + +A part leur barbare cruauté, ces Indiens, ne laissent pas que d'être +industrieux et intelligents. Les harnachements de leurs chevaux +composés d'une bride, d'une selle et d'étriers sont de curieux +échantillons de leur industrie; ils sont pour la plupart tressés avec +une si grande perfection qu'on serait vraiment peu disposé à croire que +ce sont eux qui les font. + +C'est simplement en se servant de très-mauvais couteaux qu'ils +découpent avec une adresse et une dextérité sans égale, dans les cuirs +tendres de jeunes chevaux préalablement pelés avec un bâton bizauté +et de la cendre, les fines lannières destinées à cette fabrication. +Leurs selles sont fabriquées de roseaux recouverts de cuirs assouplis, +quelques-unes sont en bois, semblables à deux dossiers de chaises +assemblés à chaque extrémité par des triangles. Deux trous ménagés à +l'avant servent à suspendre des étriers en bois de forme triangulaire, +dont la plus grande ouverture permet tout au plus d'y engager trois +doigts. Quelques cuirs placés entre la selle et le dos du cheval, le +préservent de toutes blessures sous la pression exagérée de la sangle. +Ces mêmes cuirs leur servent de lits en voyage. Leurs lazzos ont pour +le moins une trentaine de pieds de longueur; ils sont découpés d'une +seule pièce dans la peau d'un bœuf, ou bien tressés. Les Indiens ont +coutume d'en fixer l'une des extrémités à la sangle de leur cheval et +de l'enrouler dans leur main gauche en forme de cerceau. Le bout se +termine en une boucle à nœud coulant à laquelle ils donnent plus ou +moins d'ouverture, selon le genre et la grosseur de l'animal qu'ils +veulent prendre. Ils le lancent de la main droite après l'avoir tourné +plusieurs fois au-dessus de leur tête avec cette même main en ayant +soin de maintenir ouvert le nœud coulant. Comme on le voit ces lazzos +sont bien différents de ce qu'on les a dits être et ne ressemblent +nullement à ceux que l'on a vu employer par les Russes dans des guerres +à tout jamais mémorables pour notre belle patrie. Les éperons dont se +servent les sauvages sont composés de deux petits morceaux de bois +armés chacun d'une pointe de métal ou d'ossement et fort longue qui +tient lieu de molette. Fixés aux pieds, chacun de ces aiguillons se +trouve l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Les Indiens, quoique exercés +à s'en servir, ensanglantent généralement leurs montures qu'ils font +courir très-vite. + +Ces chevaux en général sont moyens et bien faits, assez faciles à +dompter, et presque infatigables. J'ai vu souvent ces animaux qui ne le +cèdent en rien aux plus beaux andalous, galoper pendant tout un jour +et toute une nuit sans prendre autre chose que de l'eau. Les Indiens +s'y prennent d'une manière fort brutale pour les dompter: une fois +pris au lazzo, ils les renversent sur le sol pour leur lier les pieds +ensemble afin de pouvoir leur passer sans difficulté dans la bouche une +courroie qu'ils attachent fortement au-dessous de la lèvre inférieure +après leur avoir préalablement écorché les gencives et les lèvres afin +de les rendre plus obéissants à la pression de ce mors trop souple. Ils +leur apposent ensuite une selle et les font relever en les maintenant +à deux, l'un par les naseaux et une oreille, l'autre à l'arrière-train +par un nœud coulant qui leur retient les deux jambes; alors le dompteur +armé d'une large lannière de cuir cru--_trupouet_,--sorte de +cravache très-dure et fort pesante terminée par un morceau de bois +destiné à frapper tantôt les flancs tantôt la tête de son cheval, +s'élance lestement sur l'animal. Au signal donné, les aides rendent, +avec un parfait ensemble de mouvement, la liberté au coursier qui part +le plus souvent comme un trait, non sans avoir lancé bon nombre de +ruades et s'être effacé de côté et d'autre. Quelques-uns résistent aux +prodigieux efforts que font leurs cavaliers pour leur faire tourner +la tête à droite ou à gauche et se roulent avec eux; mais en général, +quelle que soit leur fougueuse résistance au premier abord, en deux ou +trois jours, ils sont suffisamment doux pour être montés à poil. + +C'est à deux ans et demi environ que les Indiens les domptent de +la sorte et qu'ils les soumettent à une épreuve, afin d'apprécier +leur vitesse; ils leur font franchir, tout d'une haleine un espace +déterminé; ceux qui n'atteignent point le but avec facilité sont jugés +impropres au service et impitoyablement condamnés à être mangés. + +Les Puelches habitent les parages situés entre le Rio-Négro et le +Rio-Colorado que rarement ils franchissent. Le côté oriental se compose +de plaines fertiles où se trouvent nombre d'étangs poissonneux dont les +eaux sont excellentes. Le côté occidental n'est pas moins fertile; il +est très-montagneux et arrosé par de nombreux torrents qui grossissent +le Colorado. Il s'y trouve également une grande quantité d'étangs +salins et infects comme dans tous les parages stériles de l'Amérique +méridionale et quelques algarobes tortueux et de chétive apparence. + +Les Puelches ayant des rapports continuels avec les Indiens de +toutes les tribus sans exception sont les plus aptes à donner des +renseignements concernant l'immense territoire occupé par tous leurs +nomades compagnons, dispersés depuis le détroit de Magellan jusqu'à +Mendoza; car il leur arrive aussi très-fréquemment d'aller jusque dans +ce pays. Ils sont généralement très-visiteurs, ce qui donne toujours un +surcroît d'occupations aux femmes qui se trouvent dans l'obligation de +donner à manger à tous. Les arrivants sont salués par les femmes et les +enfants. Le chef de la famille ne remplit cette civilité que lorsqu'ils +se sont assis et qu'ils ont bu quelques gorgées d'eau. Le salut échangé +de part et d'autre, c'est au milieu du plus profond silence de la femme +et des enfants que les hôtes, exposent chacun à leur tour, le but de +leur visite dans un long discours qui n'est exempt ni de courtoisie, +ni même d'une certaine poésie dont on les croirait incapables. Leur +langage est guttural et chantonné. Le maître du logis après avoir +écouté religieusement tous ses hôtes leur répond fort longuement aussi, +puis il termine en leur adressant ses remercîments d'avoir bien voulu +le visiter; et sans ajouter un mot de plus, il les laisse faire honneur +au repas que les femmes leur servent avec empressement. Ce repas se +compose généralement de rognons et de poumons crus coupés par morceaux +et mis dans de petites sibilles de bois pleines de sang caillé mêlé de +sel. Quand les convives se sont bien repus la conversation s'engage +de nouveau sur un ton familier, fort différent du premier, car ils +ne chantonnent plus. C'est le moment où les enfants envieux de faire +aussi quelques amitiés aux hôtes de leur père, viennent à l'envi +se grouper étroitement autour d'eux. Ceux-ci en forme de caresses +s'emparent de leurs jeunes têtes, y cherchent les nombreux insectes qui +y fourmillent, pour les manger; comme remercîment la réciprocité est de +rigueur. + +Fort rarement les hommes adressent la parole aux femmes que l'usage +leur défend même de regarder en face, à moins qu'elles ne soient leurs +parentes, leurs belles-mères excepté. + +Tout visiteur reçoit une ample hospitalité et peut co-habiter chez +ses hôtes un temps illimité pendant la durée duquel il sera toujours +l'objet des plus grandes prévenances. Lorsque l'heure du repos approche +le plus grand silence se fait de tous côtés, les hôtes s'absentent +quelques minutes pendant lesquelles le maître du logis leur fait +préparer à la hâte un coucher composé de tout ce qu'il a de plus +précieux en cuirs dans son Roukah. + +Une fois le soleil couché, le voyageur, si voisin qu'il soit de sa +destination, ne peut, sans enfreindre les règles de la bienséance, se +présenter devant une tente; aussi attend-il pour cela le retour de +l'aurore. Seuls, les porteurs d'ordres des caciques sont en dehors de +cette étiquette. + +Les femmes se reçoivent entre elles: elles se font mille agaceries, +alors même qu'elles seraient ennemies jurées. Leur conversation a lieu +presqu'à voix basse, tout en s'épilant les sourcils ou en se peignant +réciproquement la figure. Le cérémonial ne s'oppose nullement à ce +qu'elles accompagnent la maîtresse du logis quand ses occupations +l'appellent au dehors; aussi les voit-on presque toujours allant et +venant. Les hommes ne jouissent point de cette prérogative, car à moins +qu'il ne s'agisse de chasse, tels on les voit s'asseoir à leur arrivée, +tels ils sont obligés de rester jusqu'à leur départ. + +Les visiteurs ne manquaient jamais d'entretenir leur hôte à mon sujet +ce qui le flattait extrêmement. Dans ces moments-là il feignait même +d'avoir pour moi quelque amitié, il me faisait manger avec lui, mais +en homme qui sait son métier j'avais l'air d'être la dupe de toutes +ses cajoleries. Je vis ainsi tour à tour les Indiens de toutes les +tribus Patagones. J'étais pour eux une rare curiosité; j'en jugeai par +la manière dont ils me contemplaient, et par la surprise de trouver en +moi--_laftra-ouignecaë_,--petit chrétien, des facultés semblables +aux leurs. + +Je vis ensuite les _Tchéouelches_, race de nomades des plus +arriérés et des plus pauvres dont les mœurs sont des plus primitives. +Leur langage, ainsi que leur personne, a quelque chose de féroce; +ils articulent des sons excessivement gutturaux qu'au premier abord +on croirait être une langue différente de celle des autres Patagons; +cependant en prêtant bien l'oreille, il me fut facile de les +comprendre. La blancheur de mon corps parut les préoccuper beaucoup, +ainsi que la couleur de mes cheveux déjà très-grands et rougis par +l'action du soleil. Ils témoignèrent le désir de m'entendre prononcer +quelques mots de français qui furent un sujet d'hilarité générale. + +Ces Indiens sont d'une stature un peu inférieure à celle des Patagons +orientaux et des Puelches; ils ne sont pas moins remarquables par +la régularité de leurs formes. Ils ont les épaules fort larges et +bien effacées, la poitrine très-bombée, les bras et les jambes de +moyenne grosseur, les pieds fort larges et plats. Leur tête est +grosse, leur front découvert et proéminant: les pommettes sont fort +saillantes, la figure plate, le menton un peu avançant, la bouche +grande, généralement entr'ouverte, les yeux sont noirs, fort grands +et horizontaux, ils ont une expression de féroce égarement. Un nez +souvent recourbé, long et mince, aux narines bridées, leur donne un +faux air d'oiseaux de proie. Leurs lèvres sont un peu épaisses; leurs +oreilles grandes et allongées par de grossiers ornements de leur +fabrication qui leur tombent sur les épaules. Ils portent généralement +leur chevelure enroulée sur le sommet de la tête, de même que les +indigènes du Paraguay. Ils se servent d'arcs et de flèches, et manient +fort bien la fronde,--_oui-trou-courah-ouëy_--le lazzo, et la +boleadora--_locayo_--sorte de jeux de boules au nombre de trois, +fixées à des lannières de cuir d'égale longueur, et généralement en +pierre dure ou en une sorte de granit fort commun dans leurs parages. +Ils s'en servent fort habilement, et atteignent à une grande distance +les lamas sauvages--_guanacos_--dont ils font la chasse à pied. + +Aucun de ces Indiens ne possède de chevaux. Les plus jeunes s'élancent +à la poursuite du gibier et se bornent à le tuer, laissant aux femmes +et aux vieillards le soin de le dépouiller et de le transporter sur +leurs épaules tandis qu'ils poursuivent leur chasse. Ils ont aussi pour +coutume de s'épiler toutes les parties du corps; mais peu préoccupés +d'idées de coquetterie, ils se contentent de se peindre grossièrement +le visage. Ils sont des plus agiles à la course et presqu'infatigables. +J'en ai vu courir fort vite pendant plusieurs heures de suite sans en +éprouver aucune fatigue. + +Ces Indiens sont fort sobres comparativement à la majorité des autres +Patagons et malgré le grand exercice qu'ils se donnent dans leurs +chasses. Il est à peu près inutile d'ajouter, ainsi qu'on le pense +bien, que leurs repas se composent spécialement de viande crue, de +racines ou bien encore de veau marin, car ils se livrent également à +des pêches de plusieurs jours durant l'été. Leurs parages sont stériles +et s'étendent jusqu'à plus de deux cents lieues de la limite sud du +Rio-Negro. L'hiver ils se rapprochent sensiblement des contreforts des +Andes qui leur offrent un abri plus sûr contre les intempéries et ils y +trouvent quantité d'arbrisseaux, éléments d'un bon feu. + +Leurs vêtements se composent d'une sorte de chemise à manches +courtes, faite de six cuirs de veaux marins superposés et doublés d'une +peau de lama parfaitement assouplie dont ils juxtaposent la chaude +fourrure sur leur corps. Ce costume est généralement apprêté sur les +reins et enjolivé extérieurement de dessins bizarres qui en rendent +l'aspect grotesque. Dans les combats ces vêtements leur tiennent +lieu de cuirasses; ils y ajoutent une sorte de coiffure plate et +ronde, formée de deux cuirs épais cousus ensemble et solidement fixée +au-dessous du menton. La liberté, dont les Indiens jouissent entre eux +est excessive; on peut en juger: dans les autres tribus, si un visiteur +a faim, il se garde bien de le donner à penser à ses hôtes qui, du +reste, ne se font pas faute de lui offrir plus d'aliments qu'il n'en +prendra, tandis que le Tchéouelche, s'il se sent besoin, n'est retenu +par aucune étiquette. Il entre dans le premier Roukah venu, en ranime +le foyer et s'empare sans mot dire d'un morceau de viande qu'il fait +rôtir ou mange cru selon son bon plaisir; après quoi il s'en va aussi +muet qu'il est entré, sans s'inquiéter de la présence du chef de la +case, qui de son côté le regarde faire avec autant d'indifférence que +s'il était habitué à le voir. + +Les Tchéouelches paraissent être encore moins accessibles à +la souffrance que les autres nomades. Ils pansent eux-mêmes +avec le plus grand sang-froid leurs blessures, même les plus +graves, sans jamais faire entendre aucune plainte. Les femmes +s'occupent des soins du ménage et aident les hommes dans la +fabrication des _makounes turquets_--manteaux de cuir--et des +_kiliankous_--tapis--différant seulement les uns des autres par la +grandeur. Ces objets sont faits de cuirs de guanacos et de mouffettes +_sanu_ que les femmes enduisent de foie mâché et qu'elles tannent +ensuite à la main en les frottant vigoureusement. Cette opération +terminée, elles assemblent artistement ces divers cuirs en supprimant +toutes leurs parties défectueuses et les cousent très-finement avec des +fibres extraites de la viande. Ce travail dure quelquefois plusieurs +mois entiers; c'est toute une œuvre de patience. Quand il est terminé, +les Indiens détirent les peaux en tous sens et aplatissent les coutures +au moyen d'une pierre graveleuse qui leur sert en même temps à frotter +toute la pièce afin de l'assouplir complètement; ils procèdent ensuite +à l'ornementation du cuir sur lequel ils tracent à l'aide de rouge et +de noir des dessins bizarres et capricieux dont ils couvrent toutes +les coutures. Ces manteaux, généralement recherchés par les Indiens +Puelches, Patagons et Pampas, ne sont pas moins fort appréciés des +Espagnols. Les Tchéouelches, les Poyuches et les Patagons qui passent +la majeure partie de l'année revêtus de ces sortes de vêtements peuvent +s'exposer aux froids les plus intenses sans en ressentir les atteintes. + +Ainsi que l'avaient déjà fait les Poyuches, les Puelches me vendirent +par esprit de spéculation à des Patagons orientaux qui se promirent +bien d'agir de la même façon à mon égard. Cette succession de nouveaux +maîtres était loin de m'être agréable, et le plus souvent, je perdais +au change. Cependant cette fois j'éprouvai moins de répugnance, mes +nouveaux maîtres me paraissaient avoir quelque chose de plus humain +dans leur allure. Ils me semblèrent d'une stature approchant de six +pieds; leur type me parut peu différent de celui des Puelches. Je +trouvai leur buste peut-être un peu plus long, comparativement à leur +taille; et certainement que vus à cheval, on peut aisément les croire +plus grands qu'ils ne le sont en réalité. Leurs membres sont bien +proportionnés; leur tête est grosse, presque carrée, leur crâne aplati, +leur front fort bombé, et leur menton avançant, ce qui avec leur nez +long et mince leur fait un singulier profil. Ils ont les pommettes +fort saillantes, les yeux un peu horizontaux; mais la manière dont ils +s'épilent les sourcils et dont ils se peignent en noir l'orifice des +paupières inférieures n'a pas peu contribué à faire croire qu'ils les +ont tout-à-fait horizontaux. + +Ils ont la bouche grande, les lèvres un peu grosses, mais moins que +celles des Tchéouelches, leurs dents sont petites, bien rangées, et +d'une blancheur éclatante que la couleur brune de leur peau fait +encore ressortir. Ils ont les épaules fort larges et bien effacées, +la poitrine régulière, les seins très-accentués. Leurs mains et leurs +pieds sont petits, comparativement à leur taille, et garnis d'ongles +gracieusement enracinés qu'ils portent fort longs. + +J'ai continuellement été à même de juger de la force des Patagons, +et, témoin de leurs nombreux exercices, je puis affirmer, sans être +taxé d'exagération, qu'elle surpasse de beaucoup celle des Européens. +J'ai vu ces hommes saisir habilement au lazzo un cheval indompté, +l'arrêter ainsi subitement dans sa course effrénée, résister seuls +au choc terrible de l'animal en s'arc-boutant et le maintenir ainsi +jusqu'au moment où par suite de strangulation il roulait sur le sol; +mais je n'ai jamais remarqué dans ces sortes d'exercices que leurs +muscles fussent plus apparents que dans leur état normal. On ne +saurait, il me semble, mettre sur le compte de l'adresse un pareil +résultat. D'ailleurs, l'organisation physique des Indiens est de +beaucoup supérieure à celle des hommes civilisés; ils supportent avec +la plus grande facilité les fatigues et les privations prolongées, +pendant des voyages de deux et trois mois qu'ils font presque sans +se reposer, galopant jour et nuit. Lorsqu'ils vont piller à quatre +et cinq cents lieues, en plus des vingt à trente chevaux de choix +qu'ils emmènent chacun, ils ne se munissent guère que de lazzos, de +lances et de boléadoras dont ils se servent, tant pour se procurer les +moyens d'existence que pour combattre. A peine si quelques-uns, les +plus gourmands seulement, mettent entre les cuirs qui leur tiennent +lieu de selles un peu d'_angnime-hilo_--viande découpée en +feuilles minces, salée et séchée au soleil--qu'ils mangent avec de la +_yéouine_--mélange de graisse de cheval et de bœuf.--Les plus +pauvres emportent seulement un _chassi-cofquet_, sorte de pain de +sel cuit dans la cendre de fiente après avoir été moulu et pétri avec +des herbes odoriférantes, et qu'ils se passent de temps à autre pour le +lécher seulement, lorsque la faim ou la soif se font trop sentir. + +Le retour de ces expéditions n'a point lieu en masse, ainsi que +le départ. Leur intérêt les oblige à se distancer de beaucoup les +uns des autres afin de pouvoir conserver le même nombre d'animaux; +car il arriverait fréquemment que quelques-uns échapperaient à leur +surveillance et iraient grossir le butin de leurs compagnons qui se +refuseraient à les leur rendre. Il n'y a que les paresseux ou ceux qui +succombent sous le poids de la fatigue qui soient exposés à perdre leur +butin; mais ces cas sont rares, car leur activité et leur avarice sont +telles, que même longtemps après leur retour au sein de leurs foyers +respectifs, ils surveillent encore assidûment de jour et de nuit leurs +troupeaux.--Sont exempts de ce surcroît de fatigue, ceux-là seulement +qui ont de la famille, ou qui consentent à payer généreusement un +de leurs voisins pour exercer cette surveillance. Les femmes même +entreprennent ce genre d'occupation et elles obtiennent généralement +une rétribution beaucoup plus forte que les hommes. + +Lorsqu'un animal vient à se perdre les Indiens font d'actives +recherches dans toutes les directions, et ils sont si habiles que +presque toujours ils le ramènent. Quelle que soit la nature du terrain, +couvert d'une épaisse couche de verdure ou de la stérilité la plus +complète, fût-il même fangeux, ils reconnaissent les traces de son +passage au premier coup-d'œil aussi bien que dans un grand nombre +d'empreintes d'animaux de même espèce. Ils sont doués d'une telle +sagacité, que dans leurs explorations ils reconnaissent le passage des +troupeaux des chrétiens sur les traces desquels ils s'élancent aussitôt. + +Les tribus Patagones les plus importantes sont au nombre de neuf. Elles +ont à leur tête des caciques de premier ordre, dont le pouvoir s'étend +jusqu'aux moindres sous-tribus dont les noms varient à l'infini. Parmi +ces dernières qui sont échelonnées sur le Rio-Négro je puis en citer +plusieurs qui par leurs rapports avec les Hispanos-Américains sont +devenues célèbres; elles sont, à vrai dire, fort affaiblies de nos +jours et ne sauraient présenter d'autre intérêt que celui de leur passé. + +La première est celle des _Toluchets_ qui parcourt l'espace +compris entre le Rio-Négro (limite sud), le lac Rozas et le territoire +des Poyuches, mes premiers maîtres, jusqu'à une distance de cent +lieues pour le moins, dans la direction sud-ouest où commence celle +des _Tchétchéhets_ avec laquelle elle fut alliée pendant fort +longtemps. Ces deux tribus eurent des relations avec les premiers +Espagnols qui fondèrent le village de Carmen ou de Patagones, dont +elles firent la prospérité pendant un certain temps. Mais bientôt +Carmen, peuplé de gauchos expatriés pour crimes qui se lassèrent de +la vie paisible à laquelle on les avait astreints, vit tout-à-coup +son importance diminuer. Désireux de reprendre le cours de leur vie +aventureuse, les Gauchos abandonnèrent la colonie pour aller chez +les Indiens même échanger leurs produits contre des bestiaux. Il en +résulta que ces derniers bientôt dépourvus de leur bétail et voulant +s'en procurer d'autre, firent, dans les provinces de Buenos-Ayres +de fréquentes razzias qui leur attirèrent de sanglantes répressions +dont ils se vengèrent sur la colonie du Carmen qu'ils dévastèrent et +détruisirent à plusieurs reprises. On vit donc ainsi, tour à tour, +ce port s'enrichir aux dépens des _estanceros_ ou fermiers des +provinces argentines et ruiné par les Indiens _CalliHétchets_ ou +non parleurs, ainsi nommés par les autres Indiens, à cause du caractère +fantasque et silencieux qu'ils ont pris depuis leur décadence, qui date +de la mort de plusieurs chefs considérés par eux comme invincibles. + +Ces Indiens ont l'air dur et féroce, quelquefois soucieux. Ils ne +parlent qu'avec nonchalance, et par monosyllabes; leur seule occupation +est la chasse à laquelle ils se livrent d'un bout de l'année à l'autre. +Ils paraissent peu intelligents, et ils sont d'une telle paresse, +qu'ils ne se donnent même pas la peine de tresser leurs harnais qui +sont des plus grossiers. Cependant cette paresse, remarquable aussi +chez leurs femmes, ne les empêche pas d'être excessivement ambitieux +et portés vers la coquetterie. Ils ont acquis en partie les vices des +Américains, et l'on peut dire que l'orgueil et l'ivrognerie ne sont pas +les moindres de ceux qu'ils professent. + +Enfin, la troisième tribu, celle des _Langnequétrou-tchets_, +dont le nom correspond à celui du cacique qui l'organisa, est fort +connue dans les provinces de Buenos-Ayres et de tous les nomades, sans +exception. Les Indiens qui la composent émanent de différents points: +beaucoup d'entre eux furent recrutés par _Langnequétrou_, parent +de _Calfoucourah_--pierre bleue,--auprès de qui il remplissait +les fonctions d'officier d'ordonnance mais contre lequel il entra +en rébellion à la suite d'une incartade qu'il faillit payer de sa +vie. Aiguillonné par ce qu'il y avait en lui de désirs de vengeance, +d'orgueil et d'ambition, quoique fort jeune encore, cet Indien se sauva +jusqu'au bord du Rio-Négro où il arriva escorté de tous les mécontents +qu'il avait recrutés sur son passage. Sous l'impression de son profond +ressentiment, il n'eut de repos que lorsqu'il fut en mesure de se +déclarer ouvertement en faisant à d'autres tribus une guerre dont toute +franchise et toute loyauté furent exclues. Il se vendit aux Argentins, +uniquement pour conduire leurs troupes dans le camp de ses frères qu'il +fit plusieurs fois surprendre nuitamment et massacrer. Il fit plus +encore: habile à profiter des dissentiments qui éclataient au sein des +républiques espagnoles, il trahit tour-à-tour l'un et l'autre parti et +les conduisit souvent dans des guet-à-pens où il les faisait assassiner +jusqu'au dernier pour s'enrichir de leurs dépouilles. + +L'adresse et le courage dont cet être eut maintes fois l'occasion de +donner des preuves, en firent une sorte de personnage que les Espagnols +voulurent s'attacher à tout prix. Ce chef audacieux reçut leurs envoyés +et ratifia les traités de paix et d'alliance qui lui étaient soumis. +Il parut pendant quelque temps oublier qu'il était enfant du désert et +conduisit à bien quelques expéditions de peu d'importance il est vrai, +mais qui lui gagnèrent la confiance du gouvernement Buénos-Ayrien. En +1859 _Langnequétrou_ se rendit à la Baie-Blanche pour s'entendre +avec les soldats argentins au sujet de l'organisation d'une forte +expédition qui devait être dirigée contre les tribus Pampéennes et +Mamouelches soumises à _Calfoucourah_. Ainsi que le font les +Indiens, tous fort amateurs des boissons alcooliques, il entra dans +_Huna porpéria_--débit de liqueurs--pour se livrer au plaisir de +boire, mais il s'y trouva face à face avec un officier argentin, qui +le reconnaissant lui reprocha amèrement la mort de plusieurs de ses +parents officiers comme lui et victimes de sa trahison. Les réponses +inconvenantes que lui fit _Langnequétrou_ l'irritèrent tellement, +que tirant soudainement un pistolet il lui fracassa la tête. + +Les Indiens parmi lesquels je vivais encore à cette époque en qualité +d'esclave avaient maintes fois juré la mort de _Langnequétrou_, +qu'ils exécraient profondément: mais, chose étrange, en apprenant +la fin tragique de ce chef, ils oublièrent tous leurs griefs et ne +songèrent plus qu'à venger en lui la mort d'un des leurs. Dans ce but, +ils organisèrent promptement une expédition formidable qui pilla et +incendia la ville de Baie-Blanche dont l'héroïque défense ne laissa pas +que de leur coûter beaucoup de morts et de blessés. + +Selon le dire des Patagons en général, l'immense désert compris entre +la chaîne des Andes, la rive sud du Rio-Négro, la côte Orientale et le +détroit de Magellan, n'est pas, ainsi qu'on l'a dit jusqu'alors, d'une +stérilité complète; un tiers au moins de cette étendue est d'une grande +fertilité, principalement le côté oriental et l'extrême pointe de +Magellan. Je puis du reste citer en toute assurance à l'appui de cette +opinion les divers parages où j'ai résidé, dans le voisinage des Andes +et dans celui de _Los Serranos_ et qui sont vraiment d'un aspect +ravissant de pittoresque et de fertilité. A leur vue on est émerveillé, +et l'on comprend facilement qu'il soit possible à l'homme d'y pourvoir +complètement à son existence. Aussi, malgré le manque de chevaux et de +troupeaux, les Indiens y vivent-ils dans la plus grande insouciance et +du seul produit de leurs chasses. Leur terrain de parcours se divise +en parties boisées d'_Algarobes_ et de _Chagnals_ au sein +desquelles ils se retirent durant l'hiver, et en vallées sillonnées +d'un grand nombre de torrents et couvertes d'étangs, sur lesquels se +pavanent quantité de canards sauvages et de poules d'eau qui feraient +le bonheur de nos chasseurs Européens, mais qui, habitués à n'être +jamais inquiétés par les Indiens dont l'unique nourriture est la chair +crue de guanacos ou d'autruche, ne redoutent aucunement l'approche de +l'homme. + +Quelque pénible que fût mon esclavage, je ne pouvais m'empêcher +parfois d'admirer cette superbe nature dont la vue m'aurait +complètement réjoui si elle ne m'eût à tout instant, rappelé ma triste +position. Je me serais même fait au genre d'existence de mes maîtres si +les mauvais traitements auxquels j'étais constamment exposé n'eussent +encore rendu plus grande ma douleur et ne m'eussent fait craindre une +fin tragique. + +Je perdais tout espoir d'embrasser encore ceux qui m'étaient si chers +et de revoir jamais ma patrie; cependant la volonté de m'affranchir +du terrible joug qui s'appesantissait sur moi, était celle qui me +dominait; aussi dans mon pauvre esprit troublé, maints projets de +fuite s'entrechoquaient-ils constamment. Cette pensée me donnait seule +la force et la résignation nécessaires pour supporter les privations +de tous genres imposées par ma condition d'esclave. Forcé de vivre à +l'état de muet, ne pouvant faire un geste sans qu'on m'en demandât +la raison, ou ne pouvant faire un pas sans être aussitôt suivi, j'en +vins à souhaiter vivement d'être un instant seul pour me livrer à +mes pensées. Les Indiens soupçonnèrent mon désir et conçurent contre +moi la plus grande méfiance; leur haine sembla s'accroître encore +et je faillis même plusieurs fois en être victime. Souvent, lorsque +je dormais près d'eux, leurs esprits étaient tellement inquiets, +que s'éveillant à plusieurs reprises, ils se jetaient sur moi +armés et menaçants prétendant que _Vitaouènetrou_--Dieu,--les +avertissait de mes projets de fuite et leur ordonnait de me surveiller +attentivement et de me châtier de cette criminelle pensée. Puis ils +me pressaient de questions pour me sonder, et lorsqu'enfin ils s'en +allaient, ce n'était jamais sans me rudoyer cruellement. Maintes +fois dans ces terribles circonstances il fallut m'armer d'une bien +grande résignation pour ne pas succomber aux désirs de vengeance que +m'inspirait ma dignité d'homme civilisé. + +Ces surprises nocturnes, fréquemment renouvelées, réagirent tellement +sur moi que je devins sujet à des défaillances nerveuses à la suite +desquelles j'étais souvent pris d'un tremblement convulsif qui me +durait plus d'une demi-heure. Au bout de ce temps, j'étais complètement +anéanti et absorbé par une sorte de spleen durant lequel j'éprouvais un +tel dégoût de l'existence, que j'aurais volontiers cherché ou accueilli +la mort comme le plus grand des bienfaits. Etant, comme je l'ai dit, +condamné à vivre à l'état de muet, les moments que me laissaient le +malaise et le spleen s'écoulaient pour moi longs et tristes, car +jamais les Indiens ne m'admettaient en leur compagnie, et quand le +devoir m'appelait dans leurs cases j'en étais presque aussitôt chassé +fort brutalement. On pense bien que je ne me faisais jamais réitérer +cet ordre gracieux accompagné de gestes menaçants ou appuyé de coups +de lazzos qui me labouraient le dos et la poitrine. Je m'en allais +tout pensif rejoindre le troupeau confié à ma garde auprès duquel je +m'installais de nouveau pour le jour et la nuit, et cela par quelque +temps qu'il fît, tantôt exposé à des chaleurs insupportables, le corps +brûlé par le soleil ardent durant l'été, ou bien encore essuyant toute +la rigueur du mauvais temps, soit qu'il plût, ventât ou gelât; et dans +ce dernier cas je souffrais horriblement de l'onglée aux pieds et aux +mains. Fort souvent après plusieurs heures passées à cheval, je me suis +vu contraint, pour en descendre, de saisir la crinière avec mes dents +afin de me laisser choir le plus doucement possible car mes pieds et +mes mains ne pouvaient m'être d'aucun secours, et quand j'atteignais +le sol il me semblait en y roulant, tomber sur du verre cassé. Afin de +pouvoir me relever, je me livrais à une active friction des membres à +la suite de laquelle je commençais une marche forcée qui se changeait +bientôt en une course agile d'un très-bon résultat. + +Malgré cette série de souffrances continuelles et les menaces +journalières des Indiens à la vue desquels je ne pouvais me défendre +d'un certain mouvement de crainte, je ne laissais pas de songer +sérieusement à m'en affranchir. Quelque bonne volonté dont je fisse +preuve et quelque désir que j'eusse de me familiariser complètement +à tous les genres d'exercices des Patagons, il me fut impossible d'y +arriver aussi vite que je le souhaitais et qu'il était nécessaire à +leurs yeux. Comme ils ne pouvaient tirer de moi qu'un médiocre parti, +ils me vendirent à des Pampéens qui vinrent les visiter après avoir +opéré plusieurs invasions sur le territoire Buenos-Ayrien. Ces sauvages +leur donnèrent en échange de ma personne quelques chevaux et quelques +_pilkènes_--pièces de drap commun rouge ou noir. + +Dès qu'il fut question de ce marché à l'amiable, les Patagons devinrent +tout différents à mon égard, ils affectèrent d'avoir quelques +attentions pour moi, afin sans doute de donner d'eux une haute opinion +aux nouveaux-venus dont les mœurs et la tenue m'inspirèrent plus +de confiance. Au bout de quelques jours que je passai presque dans +l'inactivité, et pendant lesquels je fus, en quelque sorte, aussi bien +traité que les visiteurs Pampéens, vint enfin le moment du départ. + +Malgré tous les maux que j'avais endurés chez les Patagons, je ne +pus me défendre d'un peu de tristesse en contemplant une dernière +fois ces lieux pittoresques, si souvent témoins de mes larmes et de +ma tristesse. Je chevauchais morne et silencieux entre deux Pampéens, +auxquels ce mutisme habituel chez moi déplut apparemment, car ils +m'adressèrent la parole en mauvais espagnol: ils m'accablaient de +questions et traduisaient, non sans les avoir amplifiées, mes réponses +au restant de la bande qui se divertissait beaucoup à mes dépens, et +était bien éloignée de croire que leur langage m'était familier, ce qui +me mettait du reste à même de les mieux juger qu'ils ne le pouvaient +faire à mon égard. Ainsi s'écoula tout le temps que nous mîmes à +franchir l'espace qui nous séparait du lieu de leur résidence. Ils +me demandèrent d'abord quel était mon pays; s'il était bien éloigné; +combien de temps j'avais mis à franchir l'espace qui sépare les deux +continents; de quoi se nourrissent les hommes à bord d'un navire; par +quels moyens ils se procurent de l'eau douce en quantité suffisante +pour se désaltérer pendant toute la durée de ce long et périlleux +voyage? + +Aux diverses réponses que je leur fis, ils témoignèrent autant +d'étonnement que d'incrédulité, et cherchèrent à lire dans mes yeux, +l'expression de la vérité, croyant probablement à une mystification. +Ils me demandèrent aussi quels motifs assez puissants avaient pu me +pousser à me séparer de ma famille, pour laquelle je leur montrais une +si grande affection; car à la vue des portraits de mes chers parents, +maintenant en leur possession, je ne pus retenir mes larmes, ni me +défendre d'un geste agressif envers celui qui en était possesseur. +Cependant tel spontané que fût mon mouvement, il fut prévenu par +l'Indien, qui s'empressa de les soustraire à mes regards envieux et se +mit sur la défensive, en même temps que ses compagnons me resserrèrent +plus étroitement. + +La prudence me vint en aide; je redevins maître de moi-même; aussi +fut-ce avec le plus grand calme que je répondis aux nouvelles questions +de l'interprète dont le ton et la contenance étaient ceux d'un homme +qui veut être obéi. Je leur dis que j'avais dû quitter l'Europe, +parce que j'avais quelque ambition et que dans ma patrie, l'étendue +de territoire est si restreinte, comparativement à sa nombreuse +population, que c'est à peine si quelques individus parviennent à s'y +créer une existence indépendante, ou une certaine aisance; que l'argent +étant le principal moteur de toutes choses dans les pays civilisés, +chacun pour en amasser le plus possible, exerce une industrie +quelconque, et que, à part quelques élus, les autres suffisent à +peine à leurs besoins; que de même que j'étais venu en Amérique, des +centaines de mille autres Européens mûs par la même ambition s'exilent +ainsi volontairement chaque année, dans l'espoir de réaliser en peu de +temps des bénéfices assez grands, les uns, pour se trouver désormais à +l'abri du besoin, les autres à seule fin de pouvoir se livrer à une vie +de bonheur et de plaisirs. Enfin j'ajoutai que l'espérance de voir la +fortune me sourire et le désir ardent d'être pour quelque chose dans le +bonheur des miens, avaient suffi pour me faire quitter la mère-patrie. + +Après avoir communiqué ma réponse à ses compagnons qui se prirent à +rire d'un air de pitié en haussant les épaules, il me répondit que +puisque le sort m'avait jeté parmi eux, toute inquiétude sur l'avenir +serait superflue de ma part; que je n'aurais nul besoin de travailler +pour manger, et que ma famille saurait bien se passer de moi, car +je ne la reverrais jamais; que je serais heureux au milieu d'eux, +bien qu'ils ne me promissent pas, à vrai dire, de vêtements ni de +maison pour me garantir des intempéries des saisons; que la terre, +soit sèche soit détrempée, les rochers ou la verdure seraient tour +à tour mon lit; qu'à ce genre d'existence je me ferais aussi bien +qu'eux, car je leur paraissais fait de même; enfin qu'ils auraient +pour moi des égards autant que je leur serais utile et dévoué. Et pour +clore, il ajouta en manière de réflexion, que les chrétiens sont des +sots--_ouèsalmas_,--des imbéciles--_pofos_,--de travailler +pour de l'or et de se couvrir de la tête aux pieds de vêtements +incommodes et extraordinaires autant que malsains fabriqués sans doute +à grand peine, à en juger par l'étoffe. + +Pendant huit jours que nous cheminâmes dans la direction du +nord-ouest, à travers des parages boisés dont l'aspect me sembla +ravissant comparativement à ceux que j'avais jusque-là habités, je fus +continuellement l'objet de la conversation des Indiens qui me firent +des milliers de questions et qui se montrèrent à mon égard d'une +prévenance à laquelle je n'étais guère accoutumé. Le nom de mon pays me +parut, pour la première fois parvenir à leur oreille. + +Parmi leurs questions, quelques-unes me convainquirent de leur +intelligence. Ils s'informèrent avec les marques du plus grand +intérêt, de la forme de notre gouvernement. Rien ne m'étonna tant et +ne me fit plus de plaisir, je l'avoue, que d'entendre ces êtres qui +ne connaissent ni lois, ni règles fixes pour le gouvernement civil, +admirer ou railler tour à tour, notre civilisation dont je leur traçais +un tableau si imparfait. + +Je puis dire à leur honneur, que je les vis émerveillés de notre génie, +et revenir naïvement de leur première opinion en disant: + +--_El-mey-ta-ouignecaës-pofos-gné-ouélay._ + +--Et mais ces chrétiens bêtes ne sont pas. + +Chez les Indiens, chaque famille et même chaque homme se croit +absolument libre. Ils vivent dans une entière indépendance; et +cependant malgré cette manière d'être et de voir, les Poyuches, +les Pampas et les Mamouelches se divisent tout aussi bien que les +Patagons en un grand nombre de tribus. Leurs fréquentes guerres +intestines d'autrefois, celles qu'ils eurent à soutenir contre leurs +voisins, comme encore de nos jours, celles qu'ils font contre les +Hispanos-Américains, mettant sans cesse leur liberté en danger, ils +ont appris par simple nécessité, à se former en sociétés plus ou +moins nombreuses; ils se choisissent des chefs ou caciques, sorte de +commandants, qu'ils considèrent bien plutôt comme leurs pères et leurs +directeurs, que comme des maîtres, et avec lesquels ils restent ou dont +ils se séparent selon leur gré. + +Pour être élevé à la dignité de cacique, il faut avoir donné des +preuves éclatantes de sa valeur, et plus les caciques sont fameux par +leurs exploits, plus leurs peuplades sont grandes. C'est ainsi que de +nos jours encore, les Pampéens et les Mamouelches, quoique ayant un +grand nombre de caciques, relèvent volontairement d'un chef privilégié +_Calfoucourah_--pierre bleue;--ce nom lui vient de la trouvaille +qu'il fit, étant enfant, d'une petite pierre bleue ayant à peu près +forme humaine et dont jamais il ne s'est séparé; elle est considérée +parmi les Indiens comme un talisman précieux auquel il doit ses +nombreux succès. + +La conversation ne fut pas la seule distraction que le langage +grotesque de mon interprète m'offrit, car nous chassâmes une grande +partie du temps de notre voyage, et je fus assez heureux pour faire +preuve de quelqu'adresse, en prenant soit au lazzo ou à la boléadora +des _youèmes_--gamas--et des _tchoïquets_--nandous ou +autruches de ces parages,--ce qui fit que mes nouveaux maîtres augurant +bien de mes futurs services parurent avoir pour moi une certaine +considération. + +Cependant, au fur et à mesure que nous approchions du lieu de +résidence de la horde, je vis, non sans une certaine inquiétude, cesser +tout l'empressement et les égards dont j'avais été entouré depuis notre +départ. Il me fut facile de comprendre, à la conversation des Indiens, +qu'ils n'en avaient agi ainsi que par ruse, et afin de me préoccuper +assez pour m'ôter toute pensée de fuite, mais que dès lors suffisamment +rassurés par le voisinage de leurs tribus, ils se souciaient peu de me +cacher plus longtemps leurs véritables intentions envers moi. C'est +ainsi que j'acquis la triste certitude de n'être guère mieux traité +chez eux que chez les barbares Poyuches, les fiers Puelches ou les durs +Patagons; car les uns et les autres ne me considéraient que comme un +ennemi devenu leur esclave, c'est-à-dire comme un être sur lequel ils +avaient plein droit de vie ou de mort. + +Les dernières paroles qu'ils m'adressèrent, furent des conseils +équivalant presque à des menaces, au sujet de ma conduite à venir. +Ils ne laissèrent pas non plus que de me répéter fréquemment +qu'aussi bien qu'à mes premiers maîtres, je leur devais une +grande reconnaissance de ne point m'assassiner puisque j'étais un +_ouignecaé_--chrétien,--ce que tout indien de ces régions +considère comme un crime. + +Enfin, nous arrivâmes. Il était temps que ce long voyage s'achevât, +car j'étais rompu de fatigue et dans un état douloureux que l'on +comprendra aisément en sachant que c'était le premier trajet que je +faisais de la sorte, c'est-à-dire, sur des chevaux aussi nus que +moi-même et fort amaigris par un galop continuel au plus fort de la +chaleur. + +Mon arrivée au milieu de la horde, fut comme un évènement inattendu +et je devins de nouveau l'objet de la curiosité générale. Aux +enfants, aux femmes qui m'entourèrent aussitôt, succéda une affluence +considérable de visites avides de se graver dans la mémoire les traits +du _ou'sah-ouignecaé_--mauvais chrétien,--uniquement afin de +pouvoir en cas de besoin, s'opposer à sa fuite. Aux personnages les +plus importants, mon maître n'omettait point de renouveler, avec +toutes sortes d'amplifications, le récit de la terrible lutte que nous +avions soutenue, mon compagnon et moi, contre nos nombreux et féroces +agresseurs, les Poyuches. L'indignation de chacun d'eux semblait +alors n'avoir plus de bornes, et le plus souvent, en s'éloignant, ils +m'adressaient des imprécations ou me faisaient des gestes menaçants. + +Au bout de quelques jours écoulés de la sorte, et lorsqu'on jugea +que j'étais suffisamment connu, on me fit reprendre mes fonctions +de gardeur de troupeaux. Je fus soumis à une surveillance des plus +rigoureuses, durant la nuit et le jour; je ne pouvais faire un pas +sans être accompagné; il m'était demandé compte de ma tristesse et +du moindre geste; la nuit, je fus encore exposé à être troublé dans +mes courts instants de sommeil; car la superstition des Indiens leur +faisait appréhender mon évasion, et poussés par cette crainte, ils +se jetaient sur moi tout à coup et m'éveillaient brusquement en me +menaçant. Souvent il m'arriva dans ces instants difficiles d'éprouver +de grandes frayeurs qui étant toujours mal interprétées me valaient +force mauvais traitements. + + + + +CHAPITRE III + +La Pampa et les Pampéens. + + +Les variations du climat de la Pampa sont des plus régulières. Elle +subit une grande différence de température l'été et l'hiver. Ce dernier +y est presque aussi froid que le mois de décembre en France. Il n'y +neige point cependant, mais le matin la terre est toujours couverte de +givre. La glace n'atteint jamais plus d'un pouce et demi d'épaisseur +environ. Par contre-coup, l'été y est d'une chaleur accablante. Dès +l'aube, l'horizon forme une ligne sombre et dense, qui ne s'éclaircit +que petit à petit, et au fur et à mesure que le soleil se lève: l'on +voit alors l'herbe touffue de ces immenses plaines se dépouiller +d'une partie de la bienfaisante rosée du matin, qui en s'évaporant +produit les plus singuliers effets de mirage. La force du soleil se +fait vivement sentir à toutes les créatures vivantes. Les chevaux et +les bœufs sauvages qui peuplent ces plaines en ressentent une telle +fatigue, qu'ils se livrent, ainsi que les hommes, à une sieste qui +semble pour tous un repos aussi naturel que nécessaire. + +On trouve dans toute la Pampa, des différences sensibles d'atmosphère. +Dans les régions _Mamouelches_--boisées--l'air est des plus secs; +et chez tous les êtres, quels qu'ils soient, on ne trouve aucune +apparence de transpiration. J'ai vu même maintes fois des animaux tués +par la chaleur, gisant sur la plaine aride desséchés dans leur peau; +mais dans la latitude de Buenos-Ayres et de la Baie-Blanche, par les 70 +et 71 degrés de latitude, régions où abonde la plus magnifique luzerne +que l'on puisse imaginer, la végétation démontre clairement l'humidité +du climat. La rosée dans ces parages ressemble plutôt à des pluies +lentes et fines, ou à des brouillards épais. La viande et les animaux +morts s'y corrompent fort vite et les plaies sont très-difficiles à +guérir. Cependant, qui le croirait? malgré cette humidité constante, +les Indiens dorment tous presque nus sur la terre sans en être jamais +incommodés. + +Les Pampéens n'ont pas plus de résidence fixe que les Puelches ou +les Patagons. Ils errent d'un lieu à un autre au fur et à mesure que +l'herbe est consommée par leurs bestiaux; mais jamais ils n'abandonnent +un parage quelconque sans avoir achevé avec le feu l'œuvre de +destruction commencée par les animaux. Les Pampéens occupaient +autrefois toute la partie comprise entre les différentes provinces +de Buenos-Ayres, le Rio-Colorado et les Mamouelches, qui sont encore +actuellement leurs limites occidentales et septentrionales; cependant +ils ne s'en éloignent que fort peu. Ils se tiennent principalement +dans la partie Nord, Nord-Ouest, environ par les 68 et 69e de +longitude et parcourent toute l'étendue comprise entre les 33e et 38e +d° de latitude. Parfois, cependant, il leur arrive de se confondre +momentanément avec les Mamouelches, ou d'opérer leur retraite beaucoup +plus au loin surtout lorsqu'ils redoutent quelque agression. Cette +alliance a lieu principalement à leur retour de ces grandes expéditions +dans lesquelles ils se livrent aux plus atroces cruautés. + +Il est à croire que ces êtres barbares ont comme nous, à leur insu, +une conscience qui parle plus fort que leur volonté, car ils sont +souvent pris de frayeurs telles, que sans autre motif qu'un cauchemar, +ils se prennent à fuir soudain au beau milieu de la nuit, en jetant +le cri d'alarme, et de même que des moutons fourvoyés, ils se suivent +les uns les autres, délaissant la plupart du temps les parages où +quelques heures encore auparavant ils se regardaient comme étant dans +la plus grande sécurité. Ces fuites ressemblent absolument à une +déroute pendant laquelle ils abandonnent en chemin tout le bétail +qu'ils ne peuvent chasser au galop devant eux. Les points où ils +dressent leurs tentes ne présentent plus à leur départ qu'un aspect +dégoûtant, véritable chenil où se trouvent entassés pêle-mêle les +ossements des animaux dont ils se sont nourris, des lambeaux de cuirs +pourris et des cardes de laine émanant une fétide odeur; au milieu de +ce tout nauséabond se pavanent quelques vautours et quelques éperviers +cherchant nonchalamment à y découvrir encore quelques lambeaux de chair +putréfiée. + +Ces oiseaux sont généralement d'une hardiesse telle que j'eus souvent +mille et mille peines à les empêcher de prendre leur part des animaux +que nous abattions les Indiens et moi. Je n'avais point le temps de +ramasser mon couteau ni celui de retourner mon gibier pour achever +d'en détacher le cuir que déjà ils étaient installés sur l'animal. +Quelquefois je m'amusais à jeter en l'air des morceaux sanglants +auxquels ils ne laissaient pas le temps de retomber. Je les ai vus +aussi s'établir sur le dos malade des chevaux ou des mulets et les +déchiqueter malgré les contorsions des pauvres victimes inquiètes et +furibondes, qui les oreilles couchées et le dos tendu, sautillaient +de l'arrière-train en agitant convulsivement la queue, afin de les +éloigner. + +Les Pampéens étaient autrefois beaucoup plus nombreux qu'ils ne le +sont actuellement; mais ils sont très-affaiblis par leurs incessantes +guerres avec les Espagnols. Encouragés par l'impunité dans laquelle +on laissait leurs sanglantes incursions, ils s'y livraient presque +constamment et ne craignaient point non plus de résider dans le +voisinage des provinces Argentines, à l'ouest de la Sierra-Ventana. Ils +affectionnaient ces parages en raison de sa proximité des peuplades +Hispanos-Américaines et de son incomparable fertilité. Ils le nommèrent +_Pouanemapo_, ou terre de _Pouane_, un de leurs caciques +célèbres, lequel y naquit et y mourut vaillamment dans une surprise +nocturne des gauchos de Rosas. Il est véritablement à croire que les +Indiens, tout habitués qu'ils fussent aux luttes sanglantes, n'en +eurent jamais à soutenir d'aussi acharnée et d'aussi terrible que celle +de cette nuit si fatale pour eux; car bien qu'ils soient braves et fort +entreprenants, ils semblent frappés de stupeur dès que le souvenir de +cette défaite est évoqué. Aucun d'entre eux n'ose s'aventurer dans +le pays de Pouane, dont, disent-ils, _Houacouvou_--Dieu--leur a +interdit l'accès à tout jamais sous peine de mort. + +La taille des Pampéens est inférieure à celle des _Puelches_ et à +celle des Patagons. A quelques exceptions près, ils n'ont guère plus +de cinq pieds huit à neuf pouces en moyenne. Ce sont les Indiens les +plus foncés en couleur. Ils sont d'un brun olivâtre très-prononcé; +quelques-uns même sont presque noirs. Leur peau est d'une grande +finesse dans toutes les parties du corps; elle est douce comme du +satin et même brillante. Ils exhalent une odeur particulière qui, loin +d'être aussi forte que celle des nègres, l'est cependant plus que celle +des Européens. Leur peau devient plus brillante et comme huileuse, à +l'action du soleil; il me fut facile de m'en convaincre au toucher. + +Le front des Pampéens est légèrement bombé mais non fuyant; leur +figure est aplatie et longue. En général ils ont le nez court et épaté; +quelques-uns l'ont aussi mince, long et recourbé, à l'instar des becs +d'oiseaux de proie. Ils ont les yeux presque horizontaux, mais ainsi +que les Patagons orientaux, la manière dont ils s'épilent les sourcils +prête beaucoup à leur donner cet aspect. Ils ont tous, sans exception, +les pommettes fort saillantes, la bouche très-grande et béante, les +lèvres grosses. Leurs dents sont comme celles de leurs voisins les +Puelches et les Patagons, c'est-à-dire petites, fort blanches et +admirablement rangées. La barbe leur pousse fort tard. Leurs cheveux +sont abondants, d'un noir de jais et très-gros. Quelques-uns parmi eux +les relèvent sur le sommet de la tête, mais les autres les séparent +simplement en deux et les retiennent à l'aide d'un morceau d'étoffe ou +d'une lannière de cuir. Mais tous dans les combats les laissent flotter +sur leur figure afin de ne pas voir le danger qui peut les menacer. + +Plus que jamais, on trouve maintenant chez les Pampéens des types +assez réguliers: ce sont les enfants d'Indiens et de captives. Ces +Indiens se font remarquer par un degré d'intelligence bien supérieur à +celui de tous les autres nomades, les Araucaniens exceptés toutefois. +Ils stationnent assez volontiers plusieurs mois de suite dans le +même endroit. Leurs tentes sont, ainsi que celles des Puelches, +confectionnées en cuir, mais elles sont plus spacieuses et plus +régulières. Il y règne un certain ordre et une grande propreté; ce qui +n'empêche pas cependant qu'ils soient couverts de vermine. + +Le type des femmes est en quelque sorte plus désagréable que celui des +hommes qu'elles surpassent en laideur et auxquels elles ressemblent +beaucoup. Elles sont grandes aussi, mais cependant pas autant qu'on +pourrait se le figurer; il existe entre leur taille et celle des +hommes de plus grandes proportions qu'on ne saurait en trouver entre +les hommes et les femmes d'Europe; mais ces proportions ne sont pas +assez générales pour en calculer la différence. Les plus grandes n'ont +guère plus d'un mètre cinquante-quatre à cinquante-cinq centimètres. +Il s'en trouve bien cependant quelques-unes qui atteignent la taille +des hommes, mais la majorité d'entre elles sont en quelque sorte plus +petites. Elles exercent beaucoup leurs forces physiques; elles manient +le lazzo et la boleadora avec beaucoup d'adresse. Leurs épaules larges +et carrées encadrent une poitrine fort bombée mais disgracieuse; car +elles ont l'habitude de se détirer et de se masser les seins dès +qu'elles deviennent mères, afin, disent-elles, de pouvoir offrir une +plus grande quantité de lait à leurs enfants. Cet usage se propage +même à l'égard des vaches laitières. Très-surpris de cette coutume, +je résolus de m'assurer du résultat qu'elle pouvait avoir: j'en fis +l'expérience sur une jeune vache dont je mesurai le lait avant comme +après l'opération. J'eus lieu de rester convaincu de la véracité +du fait. Les Pampéennes ont les membres peut-être un peu courts, +comparativement au tronc, mais généralement replets et arrondis. + +La démarche de toutes les femmes Indiennes est des plus disgracieuses; +plus particulièrement encore celle des Pampéennes qu'un certain +sentiment de décence oblige à s'asseoir différemment des hommes, qui +s'accroupissent à la façon Orientale, les jambes croisées sous eux. +Elles doublent la jambe gauche, la pointe du pied reposant sur le +sol, puis elles s'asseyent sur le talon et passent la jambe droite +par-dessus la cuisse gauche, en ayant soin de mettre cet autre pied à +plat à côté de l'autre afin qu'il leur soit possible de se maintenir +ainsi en équilibre les jambes serrées. Cette posture fatigante à +laquelle elles s'habituent dès l'enfance, leur dévie extraordinairement +la hanche gauche, leur tourne cette jambe en dedans, et les fait boîter +de toute cette partie. Elles ont les mains petites, fort bien faites et +rarement maigres. Leurs articulations ainsi que celles des hommes sont +fines; leurs pieds sont petits, mais larges. Si leurs formes ne sont +pas belles, du moins elles annoncent une très-grande force. + +Ces femmes sauvages s'entourent la taille d'une pièce d'étoffe le +plus souvent fabriquée par elles-mêmes avec la laine de leurs moutons +qu'elles filent et teignent artistement. Ce vêtement les couvre +depuis les épaules jusqu'au-dessus du genou seulement; on dirait un +fourreau d'où sortent tête, bras et jambes, sans harmonie et sans +art. Ce costume est fixé à la partie supérieure par une énorme broche +ronde--_toupouh_--en argent, dont la tête large, plate et mal +battue, rappelle assez le fond d'une casserole bien étamée. A la +hauteur des hanches, elles s'entourent d'une large ceinture de cuir +cru, ornée de dessins de différentes couleurs et de parties velues, +ou bien encore couverte de perles grossières entremêlées avec art et +assujetties avec des fibres extraites de la viande. Leurs cheveux +sont séparés en deux nattes fort longues qui leur pendent quelquefois +jusqu'aux talons et aux extrémités desquelles elles suspendent quelques +ornements de cuivre ou d'argent. + +Quelques femmes se contentent d'enrouler leurs nattes autour de la tête +en forme de diadême et de les attacher avec des lacets de laine rouge +ou jaune de la largeur de deux doigts: toutes se suspendent des boucles +d'oreilles carrées d'une si grande dimension qu'elles reposent sur +leurs épaules. + +Les plus riches ou les plus considérables d'entre elles portent aussi +un collier de cuir de la largeur de trois doigts et très-serré, garni +superficiellement de demi-perles de métal qu'elles fabriquent ainsi +qu'il suit: + +D'abord elles battent pour le réduire en feuilles le métal dont +elles peuvent disposer; ensuite elles découpent des rondelles d'égale +grandeur et les estampillent à l'aide de deux os de cheval, dont l'un +creusé sert de matrice, et l'autre en relief qui tient lieu de tampon. +Chaque perle repoussée est perforée de deux petits trous sur le côté +pour être enfilée et cousue au cuir. La largeur et la complète absence +de souplesse de ce singulier ornement semblable à des colliers de +chiens, les empêchent de mouvoir la tête et donne à l'air important +qu'annoncent les figures de celles qui en sont parées un aspect des +plus comiques. + +Les plus jeunes se font des bracelets de perles de plusieurs couleurs +au-dessus des chevilles et des poignets où ils restent à demeure, +et toutes, jeunes ou âgées, les jours de fêtes, entremêlent à leur +chevelure une sorte de bonnet ou de résille en perles bleues et +blanches qui leur retombe sur le front, leur couvre les pommettes, et +maintient leurs nattes séparées. + +Les Pampéennes sont très-actives et très-empressées auprès de +leurs maris; elles subissent sans murmurer toutes leurs exigences. +Ceux-ci emploient généralement à se reposer tout le temps qu'ils +ne consacrent pas à chasser ou à dompter leurs chevaux. Dans les +changements de résidence, ce sont encore les femmes qui prennent le +soin de transporter tout ce qui concerne le ménage. Elles chargent les +chevaux et sellent celui de leur mari puis le leur, sur lequel elles +s'installent ensuite avec trois ou quatre enfants. Dans cet équipage, +elles rassemblent le troupeau et le chassent devant elles avec la lance +de leurs seigneurs et maîtres, lesquels montés sur leurs meilleurs +coursiers, sans autre charge que leurs lazzos et leurs boleadoras, se +livrent, chemin faisant, au plaisir de la chasse, sans paraître songer +le moins du monde à leur famille, quel que soit l'attachement qu'ils +aient pour leurs enfants. + +Arrivés à destination, ce sont encore les femmes qui déchargent +les chevaux et qui réinstallent au plus vite la tente sous laquelle +viennent s'étendre leurs maris, tandis qu'elles leur préparent des +aliments. Après avoir rétabli l'ordre dans le ménage et prodigué des +soins à leurs enfants, pour se reposer des fatigues du jour elles +filent de la laine et tissent des manteaux pour toute la famille. C'est +vraiment curieux de voir l'habileté et la perfection qu'elles déploient +dans ces sortes de fabrications: elles n'ont d'autres métiers que ceux +qu'elles se font elles-mêmes, et qui ont la forme d'un cadre dont deux +des traverses parallèles supportent des fils croisés et bien tendus. +Les fils destinés à servir de trame sont pelottés sur des morceaux +de bois pointus qui servent de navettes; pour remplacer le peigne +de nos tisserands, elles font usage d'une petite palette bizautée. +Ces tissus, malgré les nombreuses imperfections des outils dont ces +femmes disposent leur font vraiment beaucoup d'honneur, car on les +peut comparer à ceux qui sortent de nos fabriques. Ils sont toujours +enjolivés de dessins réguliers et originaux formés de laines de +plusieurs couleurs. Pendant mon long séjour dans cette tribu j'en vis +plusieurs de fort remarquables par leur finesse, mais un principalement +sur lequel était représenté avec une rare perfection le portrait du +général Urquiza auquel il fut offert; ce personnage ne sachant de +quelle manière témoigner son admiration pour cette œuvre de patience la +couvrit de pièces d'or. + +Les Pampas pour lesquels l'exercice du cheval est une obligation, +s'installent le plus souvent d'un seul bond sur leurs coursiers +affublés de selles en bois qui leur emboîtent parfaitement le dos et +l'encolure. Les plus riches seulement ou les plus chanceux dans les +pillages sellent leurs chevaux comme le font les gauchos. + +Les femmes vont à cheval à l'instar des hommes, mais leurs selles +diffèrent totalement. Ce sont plutôt de véritables échafaudages, +composés de sept à huit cuirs de moutons superposés sur le dos du +cheval et surmontés de deux rouleaux de jonc--_salmas_--recouverts +de cuirs souples peints en rouge et en noir; le tout est solidement +fixé à l'aide de deux sangles en cuir cru. Pour grimper sur cet +appareil elles se servent d'un étrier passé au cou du cheval en forme +de baudrier. + +Les Pampéens s'épilent avec beaucoup plus de soin que les Indiens +des autres tribus; ils déploient aussi plus de coquetterie dans +l'art de se tatouer. Hommes et femmes s'entr'aident aussi bien +dans cette occupation que pour se purger le corps et la tête des +nombreux insectes dont ils sont assaillis et qu'ils mangent même +en prenant leur repas. Ces Indiens possèdent des ustensiles de +cuisine, tels que marmites de fonte--_chaïas_,--des broches +en fer--_cangnecaouëts_--provenant de pillages. Ils font +en partie cuire leurs aliments. Les femmes que regarde ce soin +préparent la viande d'une manière toute particulière: elles font +bouillir de l'eau dans laquelle elles plongent quelques morceaux de +chair qu'elles retirent aussitôt blanchis, puis elles les servent +dans de petites écuelles en bois avec un peu de ce succulent +bouillon--_caldo_--très-fortement salé et obtenu ainsi en moins +d'un quart d'heure. Cependant, disons-le, parfois aussi je les ai +vus manger de la viande bien rôtie; mais leur instinct naturel les +porte à la préférer toute crue, bien saignante. Ils dévorent avec +joie les poumons--_carêtone_,--le foie--_quèhs_--et les +rognons--_cousanoh_--tout sanglants, et ils boivent le sang chaud +ou caillé. + +Les hommes sont aussi fort industrieux et patients. Leur adresse +s'exerce surtout à tresser des harnais qui sont très-recherchés des +Hispanos-Américains. Les plus riches fermiers et les caballeros mettent +un certain orgueil à en affubler leurs chevaux. Leurs rênes, leurs +cordons d'étriers et leurs sangles, sont parfois aussi souples et aussi +bien tressés que les objets que l'on fait chez nous avec des cheveux. +Ces articles, ainsi que les manteaux de cuir de guanacos, les plumes +d'autruche et les cuirs de toute espèce qu'ils auraient la faculté +d'échanger, suffiraient seuls à enrichir les Pampas s'ils n'étaient +pas aussi inconstants. Les ouvertures de paix qu'ils renouvellent si +souvent, n'ont d'autre but que de se pourvoir gratis de tabac, de +sucre, de yerba et de liqueurs fortes. Mais dès qu'ils voient leurs +provisions s'amoindrir, ils rentrent de nouveau dans la voie des +hostilités et recommencent leurs terribles invasions qui sont tout à la +fois la ruine et la mort d'un grand nombre d'habitants. + +Dans leurs expéditions les Indiens ne respectent pas plus les femmes +d'âge que les hommes; ils les assassinent. Ils n'épargnent absolument +que les jeunes filles dont ils font leurs femmes privilégiées sous +le rapport de l'affection. Les tout jeunes enfants deviennent des +esclaves, à la garde desquels ils confient leurs troupeaux, quand +ils ne les vendent pas aux Indiens des tribus éloignées, soit aux +Mamouelches ou aux Araucanos, qui dans leurs visites annuelles leur +apportent des éperons et des étriers d'argent grossièrement faits et +en échange desquels ils sacrifient volontiers la plus grande partie +de leurs troupeaux, jusqu'à leurs captifs et captives même. Les +Araucaniens échangent généralement leurs étriers et leurs éperons +dont la valeur intrinsèque ne dépasse pas 20 à 30 piastres (100 à +150 francs) contre quinze à seize bœufs qu'ils ne vendent pas moins +de 25 à 30 piastres chaque, au Chili. Et comme jamais aucun d'eux +ne se hasarde à franchir la Cordillière sans un certain nombre de +ces objets, plus une pacotille composée d'indigo--_anil_,--de +mantes--_Pilquènes_,--d'ustensiles nécessaires au tatouage et de +perles de diverses couleurs--_cuentas_--à échanger, comme il est +dit plus haut, on comprend quelle peut être leur richesse puisqu'ils +ne regagnent jamais leur pays sans être possesseurs de 3 à 400 bêtes +à cornes et d'un assez grand nombre de chevaux dont la vente leur est +pour le moins aussi avantageuse. + +Les Araucaniens, bien qu'ayant la même origine que les Patagons, +les Puelches, les Pampéens et les Mamouelches, mènent cependant +une existence matériellement différente à laquelle les forcent et +la restriction de leur territoire et l'impossibilité où ils se +trouvent d'envahir les provinces du Chili, dont les frontières sont +bien autrement gardées et défendues que celles de la République +Argentine. Au lieu de vivre à l'état nomade, comme les Indiens +de la côte orientale, les Araucaniens sont groupés par villages, +ils habitent des maisons en bois suffisamment grandes pour +plusieurs familles. Ils sont fort ingénieux et travailleurs. Ils +cultivent le maïs--_ouah_--et le froment--_cévada_--ainsi +que différents légumes, tels que: pommes de +terre--_Ponnieux_,--oignons--_céboyats_,--haricots--_Porotos_.--Ils +font grand cas du melon et de la pastèque qu'ils récoltent presque +en aussi grande quantité que les abricots, les prunes et les pommes +sauvages, ce qui les met à même de faire de copieux festins. Ils +mangent généralement de la viande cuite ou rôtie, du _meurkeh_ ou +farine de maïs grillée à laquelle ils adjoignent du laitage ou de la +graisse de cheval. Malgré ces diverses apparences de civilisation, ils +se régalent volontiers de foie et de rognons crus saucés dans du sang +caillé. + +Il y a en Araucanie deux groupes de population fort distincts par +leur caractère, que l'on désigne généralement au Chili comme dans la +province de Buenos-Ayres sous les noms de haute et basse Araucanie. + +La première se compose d'Indiens et d'Espagnols. Il est à la +connaissance de tous, que les Indiens qui la composent sont d'un +commerce facile et agréable, qu'ils aiment à mélanger leur sang à celui +des chrétiens par les liens du mariage, ce qui ne les empêche pas +toutefois de vivre libres de tout joug dans le voisinage de Santiago, +de Constuccion, de Nacimiento, de Las-Angles et de Talca, où ils +s'introduisent encore parfois en masse à la faveur des dissensions +politiques. En bons Indiens qu'ils sont, ils ont conservé le goût +du pillage; néanmoins, ils sont fort hospitaliers et l'on peut sans +crainte aucune se hasarder chez eux. Il n'en est pas de même de la +basse Araucanie qui n'est peuplée que d'êtres beaucoup plus primitifs, +aux yeux desquels un chrétien, de quelque nation qu'il soit, est un +ennemi contre lequel ils ne sauraient trouver trop de moyens d'exercer +leur férocité. Ce sont les Patagons de l'Araucanie bien que séparés de +ces derniers par les Cordillières. Ils ont la plus grande répulsion +pour tout ce qui sent la civilisation. + +Malheur aux pauvres chrétiens qui tombent entre leurs mains, car pour +leurs familles ils peuvent être rayés du nombre des vivants. Parmi les +nombreux exemples que l'on pourrait citer à l'appui de ce que j'avance, +le suivant en est, par son authenticité, une preuve irrécusable. + +Quelque temps avant sa mort prématurée qui a jeté le deuil dans le +monde scientifique, monsieur Geoffroy Saint-Hilaire qui m'avait honoré +du plus bienveillant accueil, me disait qu'il considérait comme à tout +jamais perdu pour sa famille l'un de ses parents tombé entre les mains +des Indiens de la basse Araucanie. En déplorant ce terrible malheur +il me disait combien il aurait souhaité que son parent fût retenu +prisonnier dans la haute Araucanie d'où il lui aurait été facile de +l'arracher. + +L'Araucanie a donc, ainsi que la Patagonie, ses légendes ténébreuses. + +Quant aux Pampéens ils sont essentiellement chasseurs, et ils +deviennent pour ainsi dire de plus en plus nomades par l'habitude +qu'ils ont de se nourrir de la chair de leurs coursiers, tout en +franchissant très-rapidement les plus grandes distances. Ils n'hésitent +point à faire de cinq à six cents lieues pour dévaster les peuples +Hispanos-Américains. Fort riches en troupeaux, ces Indiens pourraient +facilement se passer de la chasse; mais comme elle est pour eux un +grand divertissement ils s'y livrent toute l'année; mais cependant +avec beaucoup plus d'ardeur pendant les mois d'août et de septembre, +époque du printemps dans l'hémisphère sud. C'est en cette saison qu'ils +font d'amples provisions de jeunes pièces de gibier dont ils sont +extrêmement friands, ou bien encore d'œufs de perdrix et d'autruches. +Ils prennent fort adroitement de jeunes gamas vivantes avec lesquelles +se divertissent les enfants, auxquels ils donnent aussi pour nourriture +les œufs de perdrix, tandis que ceux d'autruches, moins délicats, sont +mangés en commun dans la famille. Ils les cassent comme nous le faisons +d'un œuf à la coque et les font cuire assis dans la braise de fiente +en ayant soin de mêler le jaune et le blanc à mesure que la cuisson +s'opère. On trouve toujours ces œufs en très-grand nombre. Les Indiens +ne mangent que ceux qui sont en nombre pair, et font fi des autres +qu'ils prétendent ne pas être fécondés. + +Pour chasser l'autruche et la gama les Indiens s'assemblent en grand +nombre, sous la direction d'un cacique qui remplit les fonctions +de grand veneur. Il fait partir les chasseurs par groupes, dans +différentes directions afin de cerner un espace de deux ou trois +lieues; chacun de ces groupes, arrivé à l'endroit qui lui a été +assigné, brûle en forme de signal, quelques herbages secs. Quand tous +sont à leur poste, à un nouveau signal donné par le cacique, ils se +déploient sur un rang et marchent lentement vers le centre du cercle +qu'ils forment, jusqu'à ce que la distance qui les sépare les uns +des autres ne soit plus que de sept ou huit longueurs de cheval. Ils +s'arrêtent alors, leurs _locayo_--boléadoras--en main. A leurs +cris, les nombreux chiens sauvages qui les accompagnent s'élancent +pour harceler les autruches et les gamas ainsi cernées. Ces animaux +poursuivis de près et souvent mordus, cherchent à fuir en passant entre +les courts intervalles que se sont ménagés les chasseurs, afin de +pouvoir leur lancer une multitude de boules qui manquent rarement leur +but. Les animaux pris sont dépouillés avec une dextérité incroyable, +ce qui donne aux chasseurs la facilité de continuer leur exercice, +jusqu'au moment où le cercle, trop rétréci, mette en présence la masse +des Indiens. Fort rarement les chasseurs reviennent près de leurs +familles sans avoir pris sept ou huit pièces de gibier dont le sang +qu'ils boivent avec délices est toute leur nourriture durant la chasse +qui dure les deux tiers du jour. + +Après la chasse, les cuirs des divers animaux tués sont étendus sur +le sol à l'aide de piquets en ossements; une fois séchés ils sont +salés pour en préserver la fourrure de toute atteinte; les Indiens +les conservent ainsi que les plumes d'autruches pour les échanger à +la première occasion contre du sucre, de la yerba, du tabac et des +liqueurs alcooliques dont ils sont très-friands. + +La population Indienne tend à décroître d'année en année; mais cette +décroissance frappe plus particulièrement les Pampéens et les tribus +du Nord, chez lesquelles les femmes sont en minorité, par suite des +guerres terribles que leur firent les gauchos de Rosas, ainsi que je +l'ai déjà dit. En plusieurs occasions les Indiens furent réduits à +fuir; ils se réfugièrent dans les contreforts des Cordillières les plus +rapprochés du Chili, dans le voisinage des Araucaniens. Leurs femmes +ayant perdu tout repos et se voyant, à tous moments exposées à devenir +captives des Argentins, abandonnèrent leurs maris et s'en furent en +Araucanie. Le petit nombre de celles qui eurent le courage de rester +fidèles à leurs époux, les Pampéens, dont l'état actuel est encore de +guerroyer avec les Espagnols, fut bien loin de leur suffire lorsqu'ils +revinrent habiter leurs anciens terrains de parcours. Et malgré le +grand nombre de femmes qu'ils ont captivées depuis et celles qu'ils +enlèvent encore chaque jour, la moyenne est d'une pour quatre à cinq +hommes. + +Chez les Araucaniens, par contre coup, le nombre des femmes est de +beaucoup supérieur à celui des hommes. Les mœurs indiennes autorisant +la possession de plusieurs femmes, on voit des hommes qui en ont cinq +ou six, et le grand cacique Calfoucourah, avec lequel j'ai vécu en a +jusqu'à trente-deux. Il résulte de cette disproportion de nombre entre +les deux sexes, que la plupart des Indiens, trop pauvres pour se passer +le luxe d'une compagne, sont forcés de rester célibataires. Ils n'ont +de rapports qu'avec celles qui sont libres, lesquelles peuvent, sans +être exposées à aucune réprimande, leur accorder des faveurs. Malgré +cette étrange coutume, on ne sera pas peu étonné de savoir qu'une fois +mariées, elles deviennent fidèles à leurs maris et sont de fort bonnes +ménagères. + +Chez tous les peuples dont je retrace les principaux traits, le mariage +est, ainsi que chez nous, considéré comme un acte important, et comme +la source d'une vie honnête et heureuse. Il s'opère sous forme de +trafic, ou échange d'objets et d'animaux divers contre une femme. + +Un Indien est toujours satisfait lorsqu'il rencontre une future à la +veille d'être mère. Les parents ne livrent leur fille qu'à l'acheteur +le plus riche et le plus généreux. + +Lorsqu'un Indien est désireux de contracter une union et qu'il a jeté +les yeux sur quelque fille du voisinage, il s'en va visiter tour à +tour tous ses parents et tous ses amis; il leur fait part de son désir +et les prie d'être pour quelque chose dans la réussite de son projet. +Chacun d'eux, selon son degré de parenté ou d'amitié, lui donne ses +conseils et son approbation dans un discours fort long approprié à la +circonstance et lui vient en aide en lui faisant un don quelconque. Ces +cadeaux consistent généralement en chevaux, bœufs, étriers ou éperons +d'argent et quelques pièces d'étoffes provenant de leurs pillages. + +Dans une réunion antérieure à la célébration du mariage, les parents +et les amis du futur fixent le jour où la demande devra être faite. +La veille au soir, chacun revêt ses plus beaux ornements et se réunit +au prétendant afin d'aller secrètement se poster à proximité de la +demeure de la jeune fille convoitée, de manière à pouvoir dès l'aube +matinale entourer les parents de la jeune personne auxquels ils font +la demande dans les termes les plus pressants, les plus touchants +et les plus poétiques; on évite toutefois de prononcer le nom du +prétendant, jusqu'au moment où ils entrevoient chance de succès. +Pendant ce temps le futur époux se tient caché à l'écart avec tous ses +dons, selon les règles du décorum. Après une très-longue énumération +des qualités de leur fille, témoin oculaire mais invisible de cette +cérémonie, dont le rôle est de verser quand même d'abondantes larmes, +les parents ne manquent point de témoigner d'une grande répugnance et +d'une grande peine à se séparer de leur enfant; puis ils finissent +par consulter sa volonté, en se réservant le droit d'accepter ou de +repousser l'ouverture qui leur est faite, dans le cas où elle ne leur +présenterait pas un avantage suffisant. A ce moment, l'arrivée du futur +et la vue des dons qu'il leur destine arrachent presque toujours le +consentement de ces êtres cupides, et leur arrogante fierté disparaît +sous un demi-sourire de satisfaction. Le reste de la journée se passe +en famille; chaque membre s'empare incontinent du présent qui lui est +fait. Une jeune jument bien grasse, donnée et sacrifiée par le jeune +époux, préparée par toutes les femmes et servie par la nouvelle mariée, +fournit le menu d'un banquet succulent arrosé de nombreuses libations +d'eau. Aucun des invités ne peut ni ne doit s'absenter pendant toute +la durée de cette fête, à la fin de laquelle il ne doit rester de +l'animal dévoré que la peau et les os. Ces derniers, bien rongés, sont +assemblés par les parents des époux et enterrés par eux dans un endroit +en évidence, en souvenir de l'union qui, dès ce moment, se trouve +consacrée. + +Après cette cérémonie obligatoire, toute l'assemblée se dispose à +accompagner en grande pompe les nouveaux mariés, chez lesquels doit +avoir lieu dans la journée une réminiscence de festin. Les parents de +la jeune femme se munissent du cuir de la jument dévorée le matin et +sitôt arrivés à la demeure de leur gendre, le remettent au jeune ménage +en l'aidant à se construire un abri. + +Pendant les jours suivants, une foule de visiteurs poussés par +la curiosité se pressent dans l'intérieur du jeune couple et les +félicitent mutuellement de leur heureux choix. Chacun s'enquiert près +de la femme des qualités ou des défauts du mari, et près de celui-ci de +celles de sa moitié. Les questions sont fort étendues, d'une crudité +et d'une indiscrétion incroyables, sans que la délicatesse en paraisse +froissée. Au contraire, les jeunes époux semblent très-flattés de cette +marque d'intérêt. Les Indiens sont très-dissimulés; aussi la femme, +tant par politique que pour s'acquérir la réputation d'être bonne et +aimable offre-t-elle à tous ses visiteurs, soit de la viande, soit de +l'eau ou bien du tabac, en leur adressant quelques paroles polies et +flatteuses enjolivées d'un sourire débonnaire, même à ses ennemies, +lorsqu'elle en a. + +S'il arrive que les époux ne peuvent sympathiser après une cohabitation +plus ou moins longue, ils se séparent à l'amiable sans que les parents +fassent des difficultés pour restituer les objets qu'ils ont reçus de +l'épouseur. Celui-ci d'ailleurs, dans sa générosité, leur en laisse +toujours une partie en dédommagement du préjudice qu'il est censé leur +avoir causé en les séparant de leur fille et en la leur rendant sans +enfants. Celle-ci peut de nouveau être demandée et contracter une +nouvelle union. + +L'habitude des Indiens est d'être d'une très-grande sévérité à +l'égard de leur femme dans les premiers temps du mariage; quelques-uns +poussent même la cruauté jusqu'à les frapper de leurs boléadoras pour +les rendre, disent-ils, humbles et soumises. La femme doit respecter +et vanter tous les actes de son mari, et se taire dès qu'il prend +la parole. Quelques-unes cependant refusent de se soumettre à cette +humilité et s'attirent des mauvais traitements continuels. Les plus +hardies s'affranchissent de ces violences par une brusque séparation. +Elles avisent leurs parents qui s'arment alors et la reprennent de vive +force, ce qui devient la source d'une haine implacable des deux parts; +car non-seulement le mari perd sa femme, mais on lui retient encore les +deux tiers de ce qu'il a donné pour l'obtenir. + +Quand les mauvais traitements que l'Indien inflige à son épouse sont +basés sur son infidélité, l'homme conserve tous ses droits et son +autorité; il peut la mettre à mort ainsi que son complice; mais, +généralement très-avare, il préfère d'abord conserver son épouse et +rançonner ensuite le délinquant, lequel a le droit de racheter sa vie +lorsque ses moyens le lui permettent; cependant il arrive souvent, +(j'en ai été témoin) que sans rime ni raison, l'accusation a été faite +par suite d'un calcul et d'une cupidité à laquelle l'accusé ne peut en +aucune manière se soustraire. + +A partir du moment où l'époux a reçu satisfaction, il lui est interdit +de faire à sa femme aucune allusion sur sa conduite illicite; il +deviendrait passible des reproches de sa famille dans le cas où il la +maltraiterait encore à ce sujet. + +Lorsqu'un Indien, animé du désir de contracter une union, échoue dans +son projet ceux qui l'accompagnent prennent fait et cause pour lui +et échangent des injures avec la famille qui a refusé d'accueillir +leurs ouvertures. Très-souvent, même à la suite de cette déception, il +résulte une mêlée effroyable des deux parts. + +Les Indiens ne dispensent leurs femmes d'aucun travail, même pendant +la dernière période de leur grossesse: on voit celles-ci sans cesse +occupées d'une chose ou d'une autre jusqu'au moment de leur délivrance +qui a lieu avec une facilité surprenante dont les a douées cette divine +Providence qui n'abandonne aucun misérable. Lorsqu'elles sentent que +leur enfant va venir au monde, elles se transportent au bord de l'eau +et se baignent avec lui dès qu'il a vu le jour. Elles ne se font jamais +aider dans ces circonstances si difficiles pour les femmes Européennes; +puis sitôt qu'elles sont délivrées, elles reprennent le cours de leurs +occupations journalières sans qu'aucune indisposition résulte jamais +d'un semblable traitement. + +Chez ces êtres presque primitifs les enfants ne sont pas à beaucoup +près aussi nombreux qu'on serait porté à le croire; car l'existence +d'un nouveau-né est soumise à l'appréciation du père et de la mère qui +décident de sa vie ou de sa mort. + +Leur superstition leur fait regarder comme des divinités les enfants +phénomènes principalement ceux qui naissent avec un plus grand +nombre de doigts que celui voulu par la nature, soit aux pieds soit +aux mains. Selon eux c'est un présage de grand bonheur pour leur +famille. Quant à ceux qui sont tout-à-fait difformes (le cas est +rare) ou dont la constitution ne leur paraît pas propre à résister à +leur genre d'existence, ils s'en défont en leur brisant les membres +ou en les étouffant, puis ils les portent à quelque distance où ils +les abandonnent sans sépulture aux chiens sauvages et aux oiseaux de +proie. Si l'innocent petit être est jugé digne de vivre, il devient +dès l'instant l'objet de tout l'amour de ses parents qui au besoin +se soumettraient aux plus grandes privations pour satisfaire à ses +moindres besoins ou à ses moindres exigences. Ils étendent leur +nouveau-né sur une petite échelle qui lui tient lieu de berceau. La +partie supérieure de son petit corps repose sur des traverses ou +échelons rapprochés les uns des autres et garnis d'un cuir de mouton, +tandis que la partie postérieure s'emboîte dans une sorte de cavité que +forment les autres échelons placés au-dessous des montants. L'enfant +est maintenu dans cette position par des lannières fort souples +enroulées en dessus des cuirs qui lui tiennent lieu de linge. + +La longueur de ce berceau dépasse celle de l'enfant d'environ un +pied à chaque extrémité. Aux quatre coins sont attachées d'autres +lannières qui servent à le suspendre horizontalement durant la nuit +au-dessus du père et de la mère auxquels un autre cordon de cuir +permet de bercer cette petite créature sans se déranger. Tous les +matins, ces petits êtres sont rendus à la liberté de mouvement pendant +le temps nécessaire à l'entretien de leur propreté; ou bien encore, +lorsqu'il fait du soleil, leur mère les étend sur une peau de mouton +pour qu'ils acquièrent la force et la vigueur que leur communique cet +astre bienfaisant. Lorsqu'il pleut ou qu'il fait froid, ils restent +emmaillottés et dans l'intérieur du _roukah_; ils sont placés +verticalement, adossés à l'un des montants de la tente, de même qu'une +échelle appuyée au long d'un mur. Leur mère se tient en face d'eux, +les regardant sans cesse et leur donnant fréquemment le sein, ou bien +encore des petits morceaux de viande sanglante qu'ils sucent. + +Les femmes allaitent leurs enfants jusqu'à l'âge de trois ans; si +pendant ce temps elles en ont d'autres, elles n'en continuent pas +moins de les nourrir avec le nouveau-venu, sans qu'elles ni eux en +souffrent aucunement. Les moindres caprices de ces petits êtres, sont +des lois pour les parents et pour leurs amis, qui à l'exemple des père +et mère se soumettent à toutes leurs volontés. A peine ces enfants +commencent-ils à se traîner sur les mains, qu'on laisse déjà à leur +portée couteaux et autres armes, dont ils se servent indifféremment +pour frapper ceux qui les contrarient, à la grande satisfaction des +parents qui, dans ses colères enfantines, se plaisent à voir le germe +précoce des qualités voulues pour faire un bon ennemi de la chrétienté. + +Les seules indispositions communes aux enfants sont des douleurs dans +les membres et une espèce de croup. Leurs douleurs sont traitées par +le massage et les douches froides. Le remède qu'emploient les Indiens +pour la guérison du croup est assez violent: il consiste en un mélange +d'urine putréfiée au soleil, sorte d'alcali, et de poudre à tirer +provenant de quelque pillage; ou bien à défaut de poudre d'alcali seul. +Il n'est jamais administré plus d'une cuillerée à l'enfant. L'effet de +ce remède violent se traduit promptement sous forme de vomissements, +et la guérison est généralement complète au bout de quelques heures. +Parfois, j'ai vu les enfants tout à coup couverts de boutons d'une +cuisson et d'une démangeaison insupportables qui leur faisaient pousser +d'horribles cris et verser d'abondantes larmes; alors, immédiatement +leurs mères s'empressaient d'embraser quelques--_mey veca_--bouses +de vaches sèches dont elles employaient la cendre brûlante à les +frictionner en même temps qu'elles leur mouillaient le corps avec de +l'eau renfermée dans leur bouche. A en juger par l'inquiet empressement +que déploient les Indiennes à traiter ainsi leurs enfants, j'ai tout +lieu de penser qu'elles redoutent beaucoup les suites de ces éruptions +subites qui ont, du reste, toute l'apparence de la petite vérole. + +A quatre ans, car les Indiens comptent par années d'un hiver ou d'un +printemps à l'autre, ils soumettent leurs rejetons, garçons et filles, +à la cérémonie du percement d'oreilles, qui fait aussi époque dans leur +vie que le baptême chez nous. Cette cérémonie a lieu comme il suit. Le +père fait don à son enfant d'un cheval brun rouge, dont les allures +plus ou moins douces sont en rapport avec son sexe. On le renverse +sur le sol, les pieds fortement liés, au milieu de nombreux invités +en costume de fête, parmi lesquels figurent au premier rang tous les +parents. L'enfant dont on a orné tout le corps de peintures bizarres +est couché sur le cheval, la tête tournée vers l'Orient, soit par le +chef de la famille soit par le cacique de la tribu quand il lui plaît +d'honorer la fête de sa présence. Les femmes placées au second rang +entonnent un chant criard et monotone, dont chaque strophe se termine +en un ton grave et sourd ayant pour but d'implorer la protection de +Dieu. Durant ce temps a lieu le percement des oreilles qui s'opère +avec un os d'autruche bien effilé. Dans chaque trou le président de +la fête passe un morceau de métal d'un poids suffisamment convenable +pour agrandir ces trous et pour allonger les oreilles. Ensuite il +s'arme du même os d'autruche et fait à chacun des assistants une +incision dans la peau, soit à la naissance de la première phalange +de la main droite, soit au défaut du jarret droit. Le sang qui sort +de cette blessure est offert à _Houacouvou_--Dieu directeur des +esprits malfaisants--pour le conjurer d'accorder une heureuse et longue +existence au nouvel élu. Après quoi, ainsi qu'il est d'usage dans +toutes leurs fêtes, une jument grasse fait le menu d'un festin offert à +la réunion. Les os des côtes sont de préférence donnés aux plus proches +ou aux plus intimes qui, après les avoir convenablement rongés, les +déposent aux pieds de l'enfant, s'engageant ainsi à lui faire un don +quelconque dans le plus bref délai. Ces cadeaux consistent en chevaux, +bœufs, éperons ou étriers d'argent qui lui constituent une dot. + +L'éducation sérieuse des enfants commence sitôt après la cérémonie du +percement d'oreilles. Lorsqu'ils atteignent leur cinquième année, ils +montent seuls à cheval en se saisissant à la crinière et en appuyant +tour à tour leurs petits pieds sur les jointures de la jambe droite +de leurs coursiers; le plus souvent ceux-ci partent comme un trait +emportant ainsi leurs cavaliers avant qu'ils n'aient pris le temps +de s'installer complètement. A cet âge, les enfants se rendent déjà +fort utiles et gardent le bétail. Ils deviennent bien vite experts +dans l'art de jeter le lazzo et de lancer la boléadora; ensuite ils +apprennent à manier la lance et la fronde; en sorte qu'à dix ou +douze ans, époque à laquelle ils ont certes plus d'apparence et de +force qu'un Européen de vingt à vingt-cinq ans, leur éducation étant +complète, ils prennent part aux excursions des tribus et participent +aux razzias dans lesquelles ils se montrent généralement d'une témérité +et d'une audace incroyables. + +Quelques femmes suivent assez souvent leurs maris dans ces lointaines +expéditions; notamment celles des caciques. Leur rôle consiste à +rassembler avec l'aide de leurs enfants tous les troupeaux épars et à +les entraîner avec prestesse, tandis que la horde est aux prises avec +les soldats ou avec les fermiers. + +On ne saurait s'imaginer quelle adresse et quelle bravoure les Indiens +déploient en ces circonstances, quoique munis seulement d'armes +tout-à-fait primitives. Ils ne reculent jamais devant une armée de +troupes régulières; la fusillade, le canon même, ne suffisent pas +toujours pour les repousser dans leurs agressions. Ils se meuvent +en tous sens sur leurs chevaux avec une facilité et une promptitude +telles, que maintes fois, lorsqu'on les croit atteints de blessures, +on est tout étonné de les voir s'avancer de nouveau plus menaçants +encore, faisant voltiger leurs lances avec une vélocité et une adresse +diaboliques. Lorsqu'ils sont aux prises avec la cavalerie espagnole ils +témoignent de leur joie en poussant des cris féroces et effrayants. Ils +lancent souvent devant eux des chevaux indomptés à la queue desquels +ils attachent des lambeaux de cuirs secs ou des herbes enflammées +qui leur donnent un accès de folle frayeur bientôt communiquée à +ceux des soldats sur lesquels ils vont fondre comme un terrible +ouragan. Profitant de ce désordre, les Indiens se ruent spontanément +sur les restes épars des escadrons et les achèvent dans un sanglant +carnage. Quant à l'infanterie, dont ils font fort peu de cas, car les +soldats argentins sont de si mauvais tireurs qu'ils semblent avoir +peur de leurs armes à feu, ils ne l'attaquent qu'en dernier lieu et +l'anéantissent promptement. + +Lorsque quelques Indiens tombent dans la mêlée, ils sont relevés par +leurs compagnons qui les ramènent chez eux et les soignent en chemin; +s'ils succombent pendant le trajet ils sont enterrés sans aucune +cérémonie; mais ceux qui meurent sous la tente, au sein de leurs foyers +sont inhumés avec pompe. + +Quelle que soit la manière dont un Indien quitte ce monde, les +autres se refusent de croire à sa mort; ils prétendent que lassé de +vivre toujours sur cette terre, leur compagnon désireux de visiter +d'autres régions, connues de lui seul, les abandonne uniquement dans +ce but. Ils le revêtent de ses plus beaux ornements et l'étendent sur +le cuir qui lui a servi d'abri. A chacun de ses côtés, ils placent +ses armes et ses objets les plus précieux; après quoi ils l'enroulent +dans ce cuir et l'attachent fortement à de courts intervalles avec +son propre lazzo. Ils placent cette sorte de momie sur son cheval +favori, auquel ils rompent préalablement la jambe gauche de devant, +afin que par ses génuflexions forcées il ajoute encore à la tristesse +de la cérémonie. Aux veuves du défunt se réunissent toutes les +femmes de la tribu; elles poussent des cris lamentables et pleurent +ensemble, en s'interrompant de temps à autre pour faire entendre un +chant de circonstance dans lequel elles font l'éloge du défunt et lui +reprochent amèrement son ingratitude d'avoir abandonné ses femmes, ses +enfants et ses amis. Les hommes, mornes et silencieux, les mains et la +figure peintes en noir, avec deux grandes taches blanches au-dessous +des paupières, escortent à cheval le corps, jusqu'à la la plus +prochaine éminence au sommet de laquelle ils creusent une sépulture +peu profonde. Une fois que le corps y est enfoui, ils abattent sur +l'emplacement même, d'abord le cheval porteur des dépouilles de son +maître et plusieurs autres ainsi que quelques moutons destinés, selon +leur superstition, à servir d'aliments au défunt pendant tout le +trajet qu'il doit effectuer pour atteindre le but de son voyage. Les +objets de non valeur laissés par le défunt deviennent la proie des +flammes, afin d'effacer de lui tout souvenir. Les femmes, après avoir +pendant plusieurs jours de suite donné des marques de la plus profonde +douleur en se frappant la tête du poing et en s'arrachant les cheveux, +accompagnent les veuves au domicile de leurs parents respectifs où +elles sont tenues de rester plus d'un an sans contracter aucune liaison +ni d'autre union, sous peine de mort pour elles et leurs complices; +usage auquel elles se conforment scrupuleusement. + +On comprend que ce ne fut pas, pour un esclave comme je l'étais, +l'affaire de quelques jours, ni même de quelques mois, que de +recueillir les diverses observations que je mets aujourd'hui sous les +yeux du lecteur. + +Tombé, ainsi que je l'ai dit entre les mains des Poyuches; après +avoir été tout d'abord entraîné dans les plaines froides, sauvages et +stériles du sud, où les vents impétueux et les révolutions subites de +l'atmosphère, caractères inhérents aux extrémités polaires des grands +continents, se manifestent avec plus de violence peut-être que sur un +autre point péninsulaire du globe; après plusieurs mois, vendu par mon +premier maître à un second, puis à un troisième, ainsi qu'on l'a vu; de +vente en vente, de tribu en tribu, je fus insensiblement ramené vers +le nord en deçà du Colorado. Changer de place n'était changer ni de +condition ni d'occupation. Tous les jours s'écoulaient pour moi longs +et tristes, et au sein des Pampas mes souffrances s'accrurent encore de +la fastidieuse surveillance à laquelle j'étais soumis; de sorte que ma +position devint véritablement insoutenable. + +Si pendant le cours de la belle saison, le splendide coup-d'œil de la +fertile Pampa, et la variété de mes occupations devenaient parfois +la source de quelques distractions inespérées, bien trop vite hélas, +le retour de l'hiver redonnait à ces vastes plaines, désormais nues +et blanches de givre, l'aspect le plus triste et le plus désolant. +Durant le jour, l'immense solitude dont j'étais entouré, n'était guère +troublée que par les cris aigus de quelqu'oiseau de proie s'abattant +sur un cadavre en putréfaction que lui disputaient les chiens sauvages, +ou bien encore par quelques troupeaux épars et par quelques groupes +de nomades que l'on reconnaissait facilement à leurs longues lances +ornées de plumes de nandous. Enfin la nuit, les aboiements plaintifs +et prolongés de plusieurs milliers de chiens errants, les rugissements +du puma et du jaguar affamés répétés au loin par de nombreux échos, +composaient avec les sourds mugissements du glacial pampéro, la seule +et lugubre harmonie des Pampas. + +Il y avait déjà longtemps que j'étais captif, mais je ne pouvais me +faire à la vie d'esclavage qui m'était imposée. J'avais des maîtres +directs mais cependant chacun avait le droit de me commander dès qu'il +me rencontrait au camp. Je devais même la plus entière soumission aux +enfants, dont le bonheur était de me faire des cruautés de toutes +sortes. Ils me lançaient des pierres avec leurs frondes, ou me jetaient +leurs boléadoras à travers le corps au risque de me blesser; ou bien +encore lorsqu'ils étaient à cheval, ils me prenaient au lazzo par l'un +des membres et s'amusaient à me traîner au galop de leurs chevaux: tout +cela à la grande satisfaction de leurs parents, fort peu préoccupés +du triste état dans lequel je me trouvais à la suite de ces jeux +sanglants. Lorsque les Indiens s'approchaient de moi dans de bonnes +dispositions d'esprit, ils s'amusaient, par pure forme de plaisanterie +à me souiller le visage avec du sang ou avec n'importe ce qu'il leur +tombait sous la main; quelquefois, ils me saisissaient aux cheveux et +me les tiraient en tous sens, jusqu'à ce que la douleur m'arrachât +quelques plaintes, ou bien jusqu'à ce qu'il leur en restât une certaine +quantité entre les mains. A la suite de ce divertissement qui leur est +très-commun, j'avais, souvent pendant plusieurs jours, la tête enflée +et endolorie, au point de ne pouvoir toucher même à ma chevelure. +L'obligation dans laquelle je me trouvais de leur sourire avec un +air de contentement et de gaieté, sous peine d'être plus longtemps +martyrisé de la sorte, me donnait parfois des accès d'emportement qui +faillirent m'être funestes. Les femmes se livrent également, soit entre +elles, ou avec les hommes, à ce plaisir de bonne compagnie, sans que +cela soit au détriment de leur chevelure qui résiste parfaitement à ces +brusques assauts. + + + + +CHAPITRE IV + +De la religion des Indiens + + +Comme j'ai déjà eu occasion de le dire, la croyance de tous ces +sauvages décorés du nom d'Indiens, est identique. Ils reconnaissent +deux dieux ou êtres supérieurs: celui du bien et celui du mal; ils +admettent et respectent la puissance du bon _Vita Ouènetrou_,--le +Grand Homme,--qu'ils considèrent comme le créateur de toutes choses. +Ils n'ont aucune idée du lieu où il peut résider; ils prétendent +seulement que le soleil, qu'ils considèrent comme son représentant, +leur est envoyé par lui autant pour examiner ce qui se passe parmi eux, +que pour réchauffer leurs membres engourdis pendant l'hiver et seconder +la bienfaisante rosée qui, dès le printemps, fait éclore autour d'eux +le magnifique tapis de verdure au milieu duquel se prélassent et se +multiplient leurs troupeaux. La lune, autre représentant de Dieu, est +selon eux uniquement chargée de les veiller et de les éclairer. Leur +persuasion est qu'il existe autant de soleils et de lunes qu'il y a de +pays et de terres différentes sur le globe. + +Quant au dieu du mal--_Houacouvou_--ils disent que c'est lui +qui, sur leurs prières journalières, rode autour du pays qu'ils +habitent pour écarter d'eux tout maléfice et commander aux esprits +malfaisants. Ils le désignent plus souvent encore sous le nom de +_Gualitchou_--la cause de tous les maux de l'humanité.--On trouve +encore chez eux quelques devins des deux sexes qui prédisent l'avenir +et dont la vocation s'annonce par des espèces d'attaques d'épilepsie +que leur occasionne l'usage d'une certaine plante dont ils gardent +religieusement le secret. Ils n'ont plus, comme ceux d'autrefois, la +prétention de voir jusqu'aux entrailles de la terre; car plusieurs +d'entre eux furent massacrés pour avoir prédit à des chefs des faits +sans accomplissement. + +On ne trouve parmi les Patagons, les Puelches et les Pampéens, +aucun prêtre ni fétiches. Les père et mère transmettent eux-mêmes la +religion à leurs descendants, qui l'observent scrupuleusement. Ce +fait est d'autant plus extraordinaire que chez les Kitchois et chez +les Boliviens, leurs voisins, on trouve des idoles et les preuves +irrécusables d'un culte intéressant, d'une origine fort ancienne. + +Enfin, quelle que soit la simplicité de leur religion, la croyance des +Patagons n'en est pas moins des plus profondes, ils en donnent des +preuves à tous instants. Jamais un Indien ne boit ni ne mange sans +avoir préalablement prié Dieu de lui accorder toutes choses nécessaires +à sa vie, ni sans lui offrir la première part: il se tourne vers +le soleil, envoyé de Dieu, en déchiquetant un peu de viande, ou en +renversant un peu d'eau, action qu'il accompagne des paroles suivantes +dont la formule sans être fixe varie cependant peu: + +_oh! chachai--vita ouènetrou--reyne_ +oh!--Père,--Grand homme,--roi de cette +_mapo, Frénéan votrey--fille aneteux_ +terre,--fais moi faveur-cher ami,-tous les jours, +--_comé que hiloto--comè que ptoco_, +--d'une bonne nourriture,--de la bonne eau, +-_comè què omaotu,--Povrè lagan intché_, +--d'un bon sommeil,--Je suis pauvre moi, +--_hiloto élaemy; tefa quinié-ouésah.--hilo_ +as-tu faim;--voilà-un-mauvais-manger.-- +_hiloto tuffignay._ +--mange si tu veux. + +Bien qu'ils aient rarement la facilité de se procurer du tabac, +les Indiens n'en sont pas moins de grands fumeurs, car ils savent +économiser celui qu'ils accaparent dans leurs chanceuses razzias. Après +chaque repas, comme le matin dès leur réveil et le soir même au moment +de se livrer au sommeil, ils s'adonnent à ce plaisir. + +Dans chaque _Roukah_ au nombre des objets indispensables, se +trouve une pipe--_quitrah_--de leur fabrication, dont la forme est +unique pour tous. Elle est faite le plus souvent d'une pierre rouge +ou bleue provenant de la chaîne des Andes, taillée en parallélogramme +fort étroit, de la longueur de dix centimètres environ, et surmontée +d'une saillie en forme de cône renversé, creusée fort habilement avec +un couteau, seulement jusqu'à moitié de l'épaisseur du parallélogramme +avec lequel ce fourneau ne forme qu'une seule pièce. A l'un des bouts, +qui tient lieu de galumet, ils font un autre trou d'un très-petit +diamètre qui finit presque à rien à son point de jonction avec le +fourneau de la pipe. Ce meuble simple, mais curieux, est généralement +enrichi d'ornements faits avec des parcelles d'argent ou de cuivre +fixées avec de la résine. + +Les Indiens ne fument jamais le tabac seul; ils le mélangent avec +de la fiente de cheval ou de bœuf sèche. La pipe étant bourrée, tous +les fumeurs se couchent sur le ventre, et fument chacun à leur tour +sept ou huit bouffées coup sur coup pour ne les rendre par les narines +que quand, à demi-suffoqués, ils se sentent dans l'impossibilité de +les garder plus longtemps. L'effet de cette exécrable fumigation +intérieure les rend effrayants à voir, car leurs yeux se retournent +aux trois quarts, on n'en voit plus que le blanc; ils se dilatent +à un tel point, qu'on les pourrait croire prêts à sortir de leurs +orbites. La pipe, qu'ils n'ont plus la force de retenir, s'échappe de +leurs grosses lèvres, leurs forces les abandonnent, ils sont pris d'un +tremblement convulsif et plongés dans une ivresse voisine de l'extase; +ils renaclent bruyamment, en même temps la salive s'échappe à flots de +leurs lèvres entr'ouvertes, et leurs pieds et leurs mains sont agités +de mouvements semblables à ceux d'un chien à la nage. + +Cet horrible et répugnant état d'abrutissement volontaire fait leur +bonheur; il est l'objet de toutes leurs respectueuses sympathies; +ils n'auraient garde de troubler les fumeurs pendant leur ivresse et +considèreraient comme une insulte de leur rire au nez ou même de leur +adresser la parole. Ils s'empressent de leur apporter de l'eau dans une +corne de bœuf--_motah_--qu'ils plantent silencieusement dans le +sol à côté d'eux. + +Dieu, selon l'habitude, participe à cette réjouissance, car il lui a +été préalablement offert par chacun trois ou quatre petites bouffées +accompagnées d'une prière mentale. + +Après avoir vidé tout d'un trait l'eau contenue dans +le--_motah_,--les fumeurs, encore sous l'impression de leur récent +anéantissement, ne pouvant mouvoir leurs bras ni leurs jambes, font un +demi-tour sur eux-mêmes et restent couchés sur le dos pendant quelques +moments pour se livrer aux douceurs du sommeil. + +Les femmes, les enfants mêmes, prennent part à ce plaisir sans que nul +ne songe à s'y opposer. + +Parmi les fumeurs que comptent les nations Européennes, beaucoup +contractent l'habitude d'absorber la majeure partie de leur fumée et +ne comprendraient pas sans doute comment il se fait que les Indiens +puissent ressentir les effets décrits ci-dessus, c'est pourquoi je leur +dirai en passant que la cause doit en être attribuée au mélange du +tabac avec des herbes odoriférantes, qui, bien que réduites à l'état de +fiente, n'en conservent pas moins toute leur force. + + + + +CHAPITRE V + +La Médecine chez les Indiens + + +On ne trouve point parmi les Indiens d'individus pratiquant +spécialement la médecine parce d'abord ils ne sauraient avoir +suffisamment de confiance dans leurs semblables, quels que puissent +être leurs liens d'amitié ou de parenté; ensuite parce que la +prévoyante nature les a doués d'une intelligence et d'un instinct assez +grands pour faire eux-mêmes et avec succès l'application des différents +remèdes qu'elle a mis à leur portée. + +Il n'est pas rare de voir chez eux des enfants à la recherche de +quelques simples nécessaires à leur propre guérison. Ils sont donc, +ainsi qu'on peut en juger, médecins d'eux-mêmes. Je les ai souvent +vus faire preuve de certaines connaissances anatomiques, soit dans +la manière d'opérer les animaux ou dans celle de panser de graves +blessures, telles que ruptures de bras ou de jambes. Ils sont tellement +durs à la souffrance, qu'à peine dans ces cas si graves font-ils +entendre quelques plaintes. Ils se pansent eux-mêmes avec le plus grand +sang-froid. S'ils ont la jambe cassée, ils s'étendent à plat sur le sol +de manière que la fracture ait un point d'appui. Ils replacent les os, +puis se font à l'aide de quelques pierres tranchantes, dont ils ont +soin de raviver les arêtes anguleuses, un certain nombre d'incisions +longues et profondes autour et à l'endroit même de la rupture; ils y +appliquent ensuite une sorte de cataplasme composé d'herbes fraîches +écrasées entre deux pierres et arrosées d'urine putréfiée qui ne +leur manque jamais et remplit chez eux l'office d'alcali: enfin ils +s'éclissent avec des joncs d'eau, et restent de quinze jours à trois +semaines seulement immobiles. Au bout de ce temps, ils commencent à +marcher, quelquefois même ils montent déjà à cheval. Les propriétés +des herbes qu'ils emploient sont telles que même dans les plus fortes +chaleurs aucun cas de gangrêne ne se déclare, et que si la rupture +n'a pas été franche et nette, les petits éclats sortent d'eux-mêmes +au dehors par les incisions, sans occasionner plus de souffrances au +patient dont la complète guérison ne se trouve guère retardée que de +quelques jours. Pendant tout le temps nécessaire à son rétablissement, +le blessé mange avec autant d'appétit et aussi fréquemment que s'il +était dans son état normal. + +Les Indiens sont ainsi que leurs enfants forts sujets aux douleurs +dans la moëlle, mais ils se traitent plus durement. Ils se font avec un +_cataouet_--os d'autruche en forme de poinçon--quelques piqûres +d'où ils tirent le plus de sang possible, ou bien ils y apposent des +petits cônes faits avec la matière cotonneuse que fournit le palmier, +et les brûlent sur place. Ces sortes de moxas leur servent souvent +aussi à se faire sur les deux avant-bras, des marques dont la grandeur +et le nombre variables servent à distinguer entre elles les différentes +tribus. + +Les Indiens sont souvent sujets à de violents maux de tête; mais +ils ont le talent de les faire cesser presqu'aussitôt qu'ils leur +viennent, par l'application immédiate d'une macération d'herbe dont +l'odeur rappelle celle de la feuille de cassis; l'effet en est presque +instantané. Lorsque ce remède ne suffit pas, (cas très-rare), ils se +poinçonnent, c'est le mot, la partie affectée, et selon la nature du +sang qui sort de ces piqûres, ils se livrent à une foule de conjectures +sur leur santé, qui, à les entendre, est toujours fort compromise. + +Lorsqu'ils sont enrhumés ou lorsqu'ils sont pris d'étouffements, les +Indiens font usage d'une racine fort commune dans leurs parages, et qui +par ses nombreuses propriétés mérite quelque intérêt. Ils la nomment +_Gnimegnime_ ou traîtresse chatouilleuse. Sa forme est approchant +celle du chiendent, mais beaucoup plus longue et plus régulière, ne +présentant pas, comme celle-ci l'aspect d'une infinité de petites +lignes brisées. Son enveloppe est d'un brun clair, l'intérieur blanc; +en séchant elle ne conserve aucune élasticité; elle est au contraire +fort cassante. La plante qui ne présente aucun intérêt, et dont les +Indiens ne font point usage, car ils ne lui reconnaissent aucune +propriété, a généralement de quinze à vingt centimètres de hauteur; +ses feuilles étroites et longues sont d'un vert foncé; le sommet de +la tige est surmonté d'une petite fleur jaune. Un seul bout de cette +racine de la longueur d'une épingle, écrasé entre les dents et mêlé à +la salive, surexcite la fonction des organes respiratoires et mûrit le +rhume à l'instant, en laissant au palais un goût acidulé qui agace les +gencives, la langue et le gosier d'une démangeaison insupportable et +produit une douleur dans les glandes salivaires dont elle active les +fonctions outre mesure. Dès que la partie acidulée est complètement +absorbée, on éprouve un véritable bien-être par tout le corps et une +agréable fraîcheur dans la gorge, il semble que les poumons soient +dégagés et l'on respire avec beaucoup de facilité. Cependant ce remède, +ainsi que tant d'autres, devient dangereux lorsqu'il est employé sans +calcul. Les Indiens m'ont affirmé qu'une petite pincée suffit pour +faire mourir dans les plus atroces souffrances. Je le crois en effet, +car voulant en faire moi-même l'épreuve, j'avalai le jus d'un petit +bout de cette racine, qui me causa dans la bouche et dans la gorge une +démangeaison insipide; ma respiration devint tellement haletante et +précipitée que, ne pouvant aspirer l'air dont la présence me mettait +au supplice, je faillis être suffoqué. Je puis affirmer qu'on serait +douloureusement asphyxié en surpassant la dose voulue. Ce ne fut qu'en +me gardant bien de boire, et en retenant ma respiration, ainsi que le +font les Indiens eux-mêmes, que je parvins à neutraliser les effets de +ce remède violent. + +Les Indiens emploient cette racine de différentes manières et dans +différents cas; tant pour eux-mêmes que pour les animaux. Pour les maux +d'yeux ils n'emploient que le jus. Ils s'en servent également pour +détruire la vermine qui envahit les plaies de leurs chevaux ou de leurs +autres bestiaux; ce qui est très-fréquent dans les parages boisés où +les mouches abondent. Ils la réduisent en poudre presque impalpable et +la mélangent avec les feuilles brûlées d'un petit arbrisseau qu'ils +nomment _tchilpet_; ils font de ce mélange une pâte mouillée +d'urine qu'ils introduisent dans la plaie après en avoir préalablement +extirpé un à un tous les vers à l'aide d'un petit bâton pointu et après +l'avoir lavée à plusieurs reprises avec de l'urine putréfiée. Quelques +répétitions de cette opération suffisent pour que la guérison ait +bientôt lieu. Je traitai ainsi avec bonheur plusieurs chevaux confiés à +ma garde lesquels s'étaient fait de simples piqûres d'épines changées +le lendemain en plaies déjà aussi grandes que la main: les Indiens +me surent bon gré de ces soins auxquels je me livrais journellement, +sans quoi leurs troupeaux auraient sensiblement diminué; car ils sont +tellement paresseux et insouciants que tout animal blessé pendant les +chaleurs, devient, en deux ou trois jours à peine, la victime des +insectes rongeurs. + +Les Indiens se nourrissant pour la plupart du temps de viandes crues, +leur sang est par cela même rempli d'âcreté, et comme ils dorment +fréquemment sur la terre humide ils ont presque tous des éruptions +tuméreuses qui se traduisent en forme de clous ou d'entraxes dont +ils souffrent beaucoup. Ils provoquent la maturité de ces abcès par +l'application de cataplasmes de fiente d'animaux, toute chaude. +Lorsqu'ils sont à terme, ils en extirpent le germe à l'aide d'un crin +doublé, et le mangent ensuite entre deux bouchées de viande, prétendant +ainsi conjurer toute récidive. N'est-il pas en vérité répugnant de +trouver de si grands rapprochements entre des êtres humains et les +chiens qui n'ont à leur service d'autre organe que la langue. + +Quand les Indiens sont atteints de maladies contre lesquelles les +remèdes sont sans effet, ils en attribuent la gravité à la malignité de +quelque mauvais génie--_gualiche_,--qui échappant à la vigilance +de _Houacouvou_--dieu du mal,--s'est réfugié dans le corps du +patient. Afin de l'en faire déloger ils se réunissent en grand nombre, +à l'insu du malade, et se précipitent tout-à-coup, armés de leurs +lances, sur le roukah de celui-ci en frappant les cuirs de toute +leur force et poussant des hurlements de fureur qu'ils entremêlent +d'invocations. Ensuite ils pénètrent dans l'intérieur en se trouant au +travers des cuirs un passage, et défilent un à un au pas de course, +la lance en arrêt autour du malade que le premier entré a traîné +au milieu de la case. Le malheureux patient éprouve généralement +une grande frayeur et succombe presque toujours à la suite de cette +violente émotion. Parfois, lorsque le sujet est jeune et qu'il parvient +à se rétablir, il partage l'opinion de chacun en attribuant à quelque +maléfice le dérangement de sa santé, et sa guérison au diabolique +assaut que lui ont livré ses compagnons. Il est toujours accablé de +questions auxquelles il répond avec emphase et fort longuement. Je ne +dirai pas qu'il abuse de la crédulité de ses amis en leur faisant mille +contes, car ils ne sont que l'expression de sa superstitieuse croyance. + +Je fus moi-même un des principaux acteurs d'une semblable scène dans +laquelle je sus plus tard avoir rempli le rôle bien involontaire +de faiseur de miracles que selon eux, me valait ma qualité de +chrétien. Il fallait, disaient-ils que je fusse véritablement un bon +_ouignecaë_--chrétien--pour avoir si bien réussi. + +Les Indiens possèdent plusieurs genres de poisons lents dont ils +connaissent et savent parfaitement neutraliser les effets. Ce sont les +femmes qui s'en servent; et elles les emploient aussi bien contre leurs +ennemies personnelles que contre ceux de leur famille. La jalousie +est pour elles la source d'une haine implacable, aussi est-ce bien +plutôt entre elles que l'usage en est fréquent. Deux femmes jalouses +l'une de l'autre se donneront bien de garde de dévoiler ce sentiment à +qui que ce soit, et dès l'instant où elles se sentent ennemies, elles +cherchent à s'attirer l'une chez l'autre dans le but de s'empoisonner +mutuellement. Ces sortes de duels durent quelque fois assez longtemps, +mais l'une d'elles finit toujours par succomber. Son ennemie, après +avoir pris toutes les mesures propres à faire disparaître de chez +elle toutes les traces du poison dont elle a fait usage, est une des +premières à gémir sur le sort de la défunte dont elle fait à tous le +panégyrique. Afin de se sauvegarder de toute accusation, car on ne +saurait trouver contre elles aucune preuve accusatrice, elles agissent +toujours sans complices. + +Les Indiens ont pour habitude de faire l'autopsie de tous les trépassés +dont la mort, soit tardive ou prématurée, est à leurs yeux un problème +qu'ils tâchent de résoudre en cherchant avec soin dans tout l'œsophage, +dans les rognons et dans le fiel où ils reconnaissent facilement la +trace du principe morbide, lorsque le sujet est mort empoisonné. +Quand ils acquièrent ainsi la preuve qu'un des leurs est victime +d'une vengeance, ils emploient tous les stratagèmes imaginables pour +découvrir l'auteur du crime. Malheur aux ennemis connus du défunt, car, +seraient-ils innocents, l'opinion générale les accuse aussitôt et les +parents de la victime les mettent à mort s'ils ne consentent à leur +payer une forte rançon. + +A moins de rares exceptions, les accusés, coupables ou non, +repoussent toujours fort énergiquement l'accusation portée contre +eux; ils préfèrent succomber les armes à la main en se défendant à +outrance, plutôt que d'avouer leur crime. Le petit nombre de ceux qui +ne font aucune résistance et qui font des aveux sont conduits sous +bonne escorte devant le grand Cacique qui fixe lui-même le prix de leur +rançon dont l'importance est toujours proportionnée au rang du défunt, +car il y a chez eux comme parmi nous différents grades dans la société. + + + + +CHAPITRE VI + +Engraissement des chevaux.--Abattage d'un cheval.--Principale +nourriture des Indiens pendant la belle saison.--Du tatou.--Un +évènement tragique. + + +Les Indiens, grands amateurs de chevaux, estiment principalement +ceux dont ils se sont déjà servis dans quelque razzia. Ces malheureux +animaux éprouvés par la fatigue et les privations sont, au grand +désespoir de leurs maîtres, toujours fort maigres au retour de ces +expéditions. Les Indiens s'y prennent d'une manière fort étrange pour +les faire engraisser. Ils les renversent sur le sol, leur entr'ouvrent +la bouche, pratiquent au palais plusieurs incisions, puis ils leur font +avaler de force une certaine quantité de sel pulvérisé. Ils prétendent +que chez le cheval, comme chez l'homme, le sang excite l'appétit. Je ne +sais jusqu'à quel point ce système peut être bon; mais il est toutefois +compréhensible que l'emploi du sel dans cette circonstance ne peut être +que favorable. Du reste j'ai observé que les chevaux traités, comme il +est dit ci-dessus, engraissaient fort rapidement. + +Quant aux jeunes chevaux qu'ils destinent à leur nourriture, ils leur +suppriment fort habilement les parties génitales afin de les engraisser +et d'en rendre la chair plus délicate. Cette opération se fait à +l'aide d'un couteau. Ils prennent la précaution de nouer les nerfs +après les avoir rompus le plus avant possible; ensuite ils enlèvent +toute la graisse qui pourrait retarder la fermeture de la plaie et y +introduisent du sel. Cette opération étant terminée ils s'efforcent de +faire courir le poulain deux ou trois fois par jour afin que le sang +caillé se détache de la blessure. Malgré la brutalité avec laquelle +ils opèrent, les Indiens obtiennent toujours un plein succès, car la +guérison de leurs animaux a lieu dans un délai de dix à douze jours. + +Les Pampéens font subir la même opération aux béliers et aux bœufs +qu'ils veulent vendre à la chrétienté pendant la durée de leurs +soumissions passagères. + +Ces sauvages abattent et découpent un cheval avec la plus parfaite +adresse et la plus grande promptitude. Dès qu'il l'ont étourdi d'un +coup de _locayo_--boléadora,--ils se précipitent sur lui et +le saignent aussitôt. Les femmes en recueillent le sang dans une +sibille de bois où elles le laissent refroidir après en avoir retiré +l'albumine en l'agitant avec la main. Pendant ce temps les hommes +retournent l'animal sur le dos, lui fendent le cuir depuis la mâchoire +inférieure jusqu'à la naissance de la queue, et à chaque sabot ils font +d'autres coupures qui viennent rejoindre la première, les unes à la +poitrine, les autres au bas de la panse. Ils commencent à détacher le +cuir du cou, du poitrail et des parties maigres avec leurs couteaux, +et achèvent ce travail avec les mains seulement en le saisissant +fortement de la gauche et en passant la droite entre les chairs. Quand +le décollage est terminé ils séparent la tête du tronc, enlèvent les +épaules, ouvrent le ventre des deux côtés à la fois jusqu'à l'extrémité +des côtes qu'ils séparent tout d'une pièce de la colonne vertébrale +après en avoir entamé la naissance avec la pointe de leurs couteaux. +Enfin, sans le secours de haches ni de marteaux, ils partagent en deux +parties égales le train inférieur. En moins de dix minutes tout cela +est fait, et les nombreux spectateurs, installés sur l'emplacement +même, dévorent avec une avidité féroce les foies chauds, le cœur, les +poumons et les rognons crus, qu'ils saucent dans le sang et qu'ils +boivent ensuite. + +Le cuir de la tête sert à faire des enveloppes de boléadoras; la +crinière est soigneusement attachée avec la queue et réservée ainsi que +les plumes d'autruches et les peaux de toutes sortes pour être échangée +chez les Hispanos-Américains. + +Bien qu'ils aient la possibilité de tuer journellement des bestiaux, +les nomades ne mangent guère durant l'été d'autre viande que celle +du gibier de leurs chasses. S'ils abattent quelqu'animal pendant les +chaleurs, ils en font sécher la viande en la découpant artistement en +grandes feuilles minces qu'ils placent sur des lazzos tendus, après +les avoir salées des deux côtés. Les femmes, que ce soin regarde, en +font généralement de grandes provisions, soit pour offrir aux visites +ou pour donner à emporter à leurs maris lorsqu'ils vont en expédition. +Quand elles servent de ce mets au sein du foyer elles l'humectent avec +de l'eau mise dans leur bouche et qu'elles soufflent dessus; puis elles +l'écrasent entre deux pierres et la mettent dans de petits plats de +bois contenant de la graisse de cheval liquéfiée au soleil que leurs +convives boivent avec grand plaisir après avoir mangé. Ces sortes de +repas auxquels je pris part moins souvent que je ne l'eusse désiré me +causèrent presque autant de joie que le meilleur festin; comparés à +ceux de viande crue et sanglante que je faisais la majeure partie du +temps, ils me parurent un vrai régal. + +Dans de certains parages la chair du tatou est presque la seule +nourriture des voyageurs. Dans toute la Pampa comme dans certaines +régions boisées, je remarquai les quatre espèces suivantes: La +première est le _tatou Emcombert_, en espagnol _kirkincho_, +en indien _cofeurle_; la seconde est le _dasypus-tatouay_, +en espagnol _péluda_, dont la grosseur atteint de très-grandes +proportions et dont la carapace est à toutes ses articulations +plantée de longues soies. Ce quadrupède domine principalement du côté +oriental, où il trouve pour se nourrir une grande quantité de racines +que les Indiens nomment _saqueul_. Ce sont de petits tubercules +blancs, demi-transparents, dont l'intérieur est farineux, demi-âcre et +demi-sucré, mais dont l'âcreté disparaît à la cuisson. Ces tubercules +qui ne se trouvent que dans la terre noire et grasse, à quelques pouces +de profondeur, sont toujours groupés par trois ou quatre attenant à la +même tige. Ils ont la forme d'ovales ou de polygones de la grosseur +d'une noisette. Leur tige n'a guère plus d'un ou deux pouces de +hauteur. Elle est très-frêle et garnie d'un grand nombre de petites +feuilles étroites fort pressées les unes sur les autres, dont la +couleur est tout à la fois mélangée de vert d'eau et de rouge jaunâtre. + +Les Pampas sont aussi gourmands du _saqueul_ que les tatous +eux-mêmes. Ils en récoltent parfois une grande quantité et les +écrasent pour les mettre dans du lait; ils nomment cette préparation +qu'ils laissent fermenter _saqueul-tchaffis_; c'est un mets +rafraîchissant fort agréable et des plus nourrissants. Quelquefois les +Indiens avant d'écraser le _saqueul_ pour le mêler au laitage, +ainsi qu'il est dit plus haut, le laissent pendant quelques secondes +cuire dans de la fiente embrasée. La péluda fait un grand ravage de ce +tubercule; elle le sent comme les porcs sentent les truffes. + +La troisième espèce, le cachicame-mulet, que les Espagnols appellent +_mulita_ n'est aucunement garni de poil. Il diffère des deux +espèces ci-dessus désignées par la forme de sa tête et de ses oreilles +qui ont beaucoup d'analogie avec celle de la mule. On le trouve par +quantités innombrables dans le voisinage des provinces Argentines +et particulièrement au nord-ouest de Buenos-Ayres où il infeste les +_estancias-fermes_ dont les abords sont généralement jonchés de +cadavres de bœufs délaissés par les fermiers qui la plupart du temps +ne les tuent rien que pour en avoir le cuir et dont la chair sert de +pâture à ces animaux. + +La quatrième espèce appelée _mataco_ par les Espagnols est +beaucoup moins commune que toutes les autres. Elle ne se trouve guère +qu'à l'ouest sud-ouest de la Sierra-Ventana ou bien encore au nord des +Mamouelches. Sa grosseur est presque toujours la même et n'atteint +jamais de grandes dimensions. Il est fort élevé sur pattes et court +tellement vite qu'on a souvent beaucoup de peine à l'attraper. Son +dos est fort bombé, sa tête très-aplatie et fort petite. Ainsi que le +_tatouay_ il se nourrit de la racine du _saqueul_. Il est +très-facile à apprivoiser. Quand il se sent serré de trop près et qu'il +est éloigné de son terrier, ses naïfs moyens de défense consistent à +se mettre en boule à l'instar du hérisson. La chair de tous ces genres +de tatous se mange; quoique noire, elle est des plus délicates et a +beaucoup de rapport avec celle du porc frais, mais elle est beaucoup +plus légère. Ces animaux ont entre leur carapace et leur chair une +épaisse couche de graisse jaune très-fine, d'une grande saveur et dont +la couleur ainsi que celle de leur chair est plus ou moins foncée selon +l'espèce de l'animal et son genre de nourriture. C'est peut-être la +seule viande que les Indiens fassent bien cuire car ils font rôtir les +tatous dans leur carapace et sans les en détacher. + +Cherchant chaque jour à m'attirer les bonnes grâces des sauvages +avec lesquels je vivais déjà depuis plus d'un an et demi je parvins +non sans une pénible lutte de tous les instants à faire une complète +abnégation de mes habitudes d'homme civilisé et à les copier en +quelque sorte. Je devins habile dans tous leurs genres d'exercices: +je domptais leurs chevaux et je les leur soignais si bien quand ils +étaient blessés ou malades que presque toujours ils étaient dans +un état de santé très-satisfaisant. C'était du reste pour moi un +véritable bonheur que de prodiguer des soins à ces pauvres animaux +que mes maîtres, indolents, malgré leur sordide avarice, eussent sans +doute abandonnés lorsqu'ils étaient blessés. J'éprouvais un plaisir +indicible à voir avec quelle docilité, ils venaient à ma voix, au +lieu de fuir précipitamment ainsi qu'ils le faisaient dès que quelque +autre s'approchait d'eux. D'aussi loin qu'ils m'apercevaient, ces +chevaux se mettaient à hennir et venaient, au grand ébahissement des +Indiens qui m'en félicitaient, se ranger à mes côtés pour recevoir mes +caresses. Dans ces moments de délassement où toute affection me faisait +défaut, je me sentais presque heureux de ce sentiment d'instinctive +reconnaissance de leur part qui avait pour moi tout le prix de l'amitié. + +Mes maîtres souvent étonnés de la facilité avec laquelle j'attrapais +les chevaux à la main, chose si impossible pour eux qui les +poursuivaient toujours avec le lazzo, me disaient avec une amicale +considération lorsqu'ils en voulaient un: _El mey-ouésah ouignécaé +cone-palèh-quinié potro_.--Amène-nous tel ou tel cheval, toi qui +en fais ce que tu veux;--et pour me récompenser à mon retour, ils me +faisaient manger quelques bouchées de viande qu'ils avaient fait cuire +à mon intention. Malheureusement ces rares instants de douceur étaient +de bien courte durée, car leur instinct cruel reprenait bien vite le +dessus, et ils me les firent plus d'une fois chèrement payer. + +J'avais eu déjà successivement plusieurs maîtres depuis que j'étais +chez les Pampéens, lorsqu'un incident tragique et des plus affreux +vint me donner une terrible leçon de prudence et me commander la plus +grande dissimulation. Dans une récente et formidable invasion qu'ils +avaient faite dans la province de Buenos-Ayres et sur laquelle les +journaux français donnèrent des détails (en 1858), de jeunes Argentins +avaient été faits prisonniers. Leur sort devait être le mien: mais ces +malheureux enfants, confiants dans leur habitude du cheval et dans leur +habileté à s'orienter dans les pampas voisines de leurs provinces, +conçurent la pensée de recouvrer leur liberté, sans tenir aucun compte +des dangers auxquels les exposait leur inexpérience sur le caractère +des Indiens. Ils s'enfuirent un beau matin, mais leurs maîtres +les poursuivirent bientôt; après quelques jours d'absence ils les +ramenèrent au point de départ et les condamnèrent à mourir. Ils furent +placés au milieu d'un cercle d'hommes à cheval qui les assassinèrent +lentement à coups de lances. Forcé d'être spectateur de cette horrible +scène, je vis les meurtriers, par un ignoble raffinement de cruauté, +retourner leurs armes dans chacune des blessures dont ils couvrirent +le corps de leurs victimes, tout en poussant des hurlements de féroce +colère et en imitant les diverses expressions de souffrances de leurs +figures. Ils vinrent ensuite défiler devant moi et m'apostrophèrent +brutalement en m'essuyant sur le corps leurs armes rougies du sang +encore fumant de ces pauvres infortunés; et me les montrant avec +affectation ils me menacèrent de la même destinée s'il me prenait +envie de fuir un jour. Dans l'impossibilité où j'étais de secourir mes +malheureux compagnons d'infortune, force me fut de refouler au fond de +mon cœur tout désir de les défendre ou de les venger; mais ma haine et +mon horreur pour les Indiens s'accrurent encore de toute l'énormité du +crime dont j'avais été témoin. + +Dieu sans doute permit que le souvenir des miens et celui de toutes +les horribles souffrances que j'endurais chaque jour raffermissent +mon courage et me donnassent la ferme volonté de m'affranchir du joug +infâme sous lequel je ne pliais que forcément, car désormais je n'eus +plus d'autre pensée. Je ne montrai plus aux Indiens qu'un visage calme +et impassible, ne laissant un libre cours à ma continuelle douleur que +durant la nuit et pendant les rares instants où je me trouvais seul. +Ayant pensé que les Indiens continueraient leurs conversations en ma +présence, tant que je paraîtrais ignorer leur langage, je feignis +de ne point les entendre et je m'occupais de choses indifférentes +pendant leurs entretiens dans lesquels je recueillis une foule de +renseignements précieux. + + + + +CHAPITRE VII + +La musique chez les Indiens.--Leurs divers instruments.--Jeux. + + +Le goût de la musique est inné chez tous les êtres humains. Le sauvage +aussi bien que l'homme civilisé aime à chercher dans ses harmonieux +accents et le sentiment de la poésie et les émotions que l'âme la plus +perverse même ressent et sait savourer. + +Rien de plus curieux et de plus intéressant que de voir les Indiens +dont je parle, ignorant toutes choses, s'appliquer à façonner des +instruments de musique pour charmer leur oisiveté. Ces instruments +grossiers et bizarres rappellent en quelque sorte les nôtres, je les +appellerai: le flageolet, le violon, la guitare, le tambour et la flûte. + +Le violon se compose de deux côtes de cheval en forme d'archets +enchevêtrés, et dont les crins bien tendus, humectés de salive, se +frottent les uns contre les autres. Ils servent indifféremment, à tour +de rôle, d'archet ou de violon. Celui qui remplit l'office d'instrument +s'appuie sur les dents serrées et se tient horizontalement de la +main gauche. Les Indiens agitent vivement l'archet et au moyen de ce +frottement obtiennent des sons étouffés qu'ils modulent avec les doigts +libres de la main gauche, absolument de la même manière que le font nos +dilettanti. Ils ne peuvent toutefois exécuter aucun air varié, mais ils +reproduisent assez habilement quelques mots de leur langage guttural. + +La guitare leur sert fort peu; elle est faite d'une omoplate de cheval +sur laquelle ils tendent des cordes de crins de différentes grosseurs. +Elle est généralement mise en usage dans les danses: ils la tiennent et +la pincent avec autant de prétention que s'ils étaient des musiciens +consommés. On peut juger par sa construction de toute l'harmonie de cet +instrument bien plutôt fait pour agacer les nerfs et l'oreille que pour +charmer. + +Le flageolet est de quelque mérite et réclame pour sa confection une +certaine dose d'intelligence et de l'adresse. C'est aussi celui que +les Indiens réussissent le mieux, et avec lequel ils se divertissent +le plus car il leur permet de jouer tous leurs airs favoris. Il est +fait d'une tige creuse de générium-argentinus, coupée d'une longueur de +cinquante à soixante centimètres, qu'ils percent superficiellement à +l'un des bouts, de huit trous à égale distance les uns des autres. Le +bout opposé sert d'embouchure: ils le fendent en forme d'anche dont ils +maintiennent l'écartement à l'aide d'un crin transversal. + +La flûte n'est autre chose qu'un morceau de jonc creux bouché à l'une +de ses extrémités, dans lequel ils soufflent à pleins poumons et duquel +ils tirent des sons exécrables semblables à ceux d'une formidable clé. + +Enfin le tambour se compose d'une sorte de sébille de bois plus ou +moins grossière sur laquelle ils tendent une peau de chat sauvage ou +un morceau de panse de cheval. Cet instrument, ainsi que la flûte pour +laquelle ils ont beaucoup de prédilection, est d'un usage fort répandu +chez eux, surtout dans les grandes fêtes réservées au culte et dans +leurs danses de caractère. + +Ainsi qu'on a pu en juger, les Indiens malgré leur apparence grave +saisissent toutes les occasions de se distraire et se créent mille +moyens de le faire. A leur passion pour la musique on peut en ajouter +une autre qui n'est pas moins vive, c'est celle du jeu, auquel ils +s'adonnent avec une avidité fébrile. + +Dans les tribus Pampéennes, les plus rapprochées des peuples +Hispanos-Américains, ils jouent aux cartes espagnoles; mais nul d'entre +eux ne saurait être plus consciencieux que des grecs de profession. Ils +font aux angles de chaque carte des marques presque imperceptibles, +que seuls leurs yeux exercés peuvent reconnaître. Chaque partner +emploie à tour de rôle son jeu ainsi préparé. En mêlant les cartes +ils distinguent les bonnes des mauvaises et sont si adroits dans la +manière de les donner, qu'ils se défont toujours de ces dernières aux +dépens de leurs adversaires. Les parties qu'ils engagent sont toujours +d'une fort longue durée et des plus acharnées; celui qui a la priorité +se considère toujours comme ayant loyalement gagné, en raison des +difficultés qu'il lui a fallu surmonter pour extorquer la mise des +autres qui consiste généralement en objets d'une certaine valeur, tels +qu'éperons ou étriers d'argent. + +Les autres jeux qui leur sont propres, et qui sont le plus en vogue +dans toutes les tribus indistinctement, sont: la _Tchouëkah_ ou +_Ouignou_, les dés--_Amouicah_--ou de blanc et noir, et les +osselets--_foros_.-- + +Dans le jeu de _Tchouëkah_ chaque homme entièrement nu, le corps +bigarré de couleurs diverses, les cheveux relevés et fixés par un +bandeau d'étoffe, s'arme d'une pesante canne appelée _Ouignou_, +recourbée à l'une de ses extrémités, et cherche pour adversaire un +de ses congénères disposé à exposer un enjeu équivalant au sien; un +parti dépose sa mise d'un côté et l'autre à l'opposé. La longueur de +l'emplacement, calculée selon le nombre de joueurs est limitée par des +lances plantées deux à deux. Les joueurs prennent place par couples +de partners vis-à-vis l'un de l'autre. Une petite boule de bois est +placée entre les deux formant le centre de la ligne. Alors les deux +champions croisent leurs cannes, la partie crochue reposant sur le +sol, de manière qu'en les tirant fortement à eux, ils font rebondir +la boule prise entre les parties recourbées. Une fois lancée c'est à +qui la rattrapera au vol, soit pour lui donner un nouvel élan avec la +canne dont ils se servent comme de raquette, soit pour la détourner et +lui faire prendre une route opposée à celle que cherche à lui donner +le parti contraire. Si celui qui, dans l'intérêt de son parti, doit +la faire aller à droite la fait aller à gauche, il est immédiatement +forcé de se tirer les cheveux avec le premier venu de ceux auxquels il +a fait tort. Rarement ces divertissements se passent sans jambes ou +bras cassés ou même têtes très-grièvement lésées. Encore je ne tiens +pas compte des coups que les juges du camp armés de larges lannières +de cuir, déchargent du haut de leurs chevaux, sur les combattants +fatigués, pour leur rendre la force et la vigueur. + +Le jeu de dés ou plutôt le jeu du blanc et du noir se compose de huit +petit carrés d'os, noircis d'un côté, et se joue deux à deux. Un cuir +est placé entre les joueurs afin que leurs mains puissent facilement +saisir d'une seule fois ces petits carrés qu'ils laissent retomber +en criant très-fort et en frappant dans leurs mains de manière à +s'étourdir mutuellement. Toutes les fois que le nombre des noirs est +pair, le joueur peut recommencer jusqu'à ce qu'il devienne impair; +alors l'autre prend son tour. La partie pourrait durer éternellement, +mais fatigué et étourdi l'un des deux devient la dupe de l'autre qui +doué de plus de sang-froid marque souvent double, à l'insu de son +compagnon, et le gagne. Des rixes suivent de près la fin de la partie, +car les trois quarts du temps le perdant se refuse à donner l'objet +perdu. + +De même que les gauchos de Buenos-Ayres, qui dans leur acharnement +au jeu perdent tour à tour leurs chevaux et jusqu'à leurs propres +vêtements, les Indiens jouent volontiers leur bétail en entier et +jusqu'aux captifs et captives qu'ils possèdent. C'est ainsi que je +vis en maintes circonstances de malheureuses jeunes filles passer de +mains en mains et subir les outrageantes caresses d'un grand nombre de +maîtres qui pour vaincre leur résistance désespérée leur administraient +force mauvais traitements. + + + + +CHAPITRE VIII + +Projets de fuite.--Désespoir.--Changement de position.--Je deviens +secrétaire des Indiens. + + +Quel est celui qui à la vue des souffrances des malheureuses victimes +dont je parle, n'aurait point, comme moi, senti ses propres douleurs +s'effacer pour faire place à une profonde indignation et au désir de +protéger ces pauvres femmes. Que de fois, animé de ce sentiment et +tout prêt à m'élancer à leur secours, la triste réalité de ma position +ne vint-elle pas en se dévoilant à mes yeux dans toute son étendue, +paralyser jusqu'à ma volonté! Qu'aurais-je pu faire d'ailleurs? Quelles +auraient été les suites de mon emportement? La mort d'un Indien +peut-être, et j'aurais causé celle de tant de victimes, que dans notre +intérêt commun je considérai comme un devoir de redoubler de prudence. + +Je songeai également plus d'une fois à m'enfuir en emmenant +quelques-unes de ces malheureuses captives, mais forcé de reconnaître +le peu de certitude qu'offrait la réussite de ces sortes de projets, je +dus y renoncer. Pour moi seul, j'aurais risqué sans aucune hésitation +d'affronter les périls d'une semblable entreprise, car je me sentais +en état de galoper jours et nuits et de vendre chèrement ma vie en cas +de poursuite, mais avec des femmes, de pauvres femmes qui ne montaient +que fort rarement à cheval et que la fatigue aurait surprises dans le +cours d'un semblable voyage qui réclamait la plus grande diligence, +j'avais la presque certitude d'être atteint par les féroces Indiens et +de causer notre mort à tous. + +Toutes ces pensées me forcèrent à me soumettre au triste sort qui +m'accablait. Réduit à cette impuissance je menais une vie triste et +cruelle, sans cesse accablé de pensées douloureuses au sujet de ma +famille chérie que je croyais de plus en plus ne jamais revoir. La +plupart des nuits j'étais obsédé par d'horribles rêves dans lesquels je +voyais se dérouler une à une toutes les scènes sanglantes dont j'avais +été tour à tour le témoin ou la victime. + +Tant de souffrances physiques et morales accumulées finirent par +lasser toute ma patience, mon courage se changea en une vraie +frénésie et coup sur coup, au risque de me faire assassiner à mon +tour, je fis plusieurs tentatives pour recouvrer ma liberté. Mais +hélas, chaque fois aussi des obstacles imprévus s'opposèrent à ma +réussite; peu s'en fallut même que je ne payasse de la vie ces essais +infructueux, car dans plus d'une de ces occasions je dus entrer en +lutte avec mes assassins. Grâce à Dieu, en ces moments solennels, le +sang-froid ne m'abandonna pas, et chaque fois des subterfuges plus ou +moins plausibles mais bien excusables dans ma position, me permirent +d'échapper à une mort certaine. Dès que ces moments difficiles étaient +passés, il se faisait en moi une grande réaction; j'étais pris de +malaises insurmontables qui me rendaient comme fou. + +Je renouvelai néanmoins ces tentatives dans lesquelles j'échouai comme +toujours. La méfiance des Indiens s'étant accrue, ma position s'aggrava +et il fut plusieurs fois question de me mettre à mort. + +Enfin complètement découragé ne sachant plus que devenir, j'eus la +coupable et terrible idée de couper court à mon éternel supplice en +renonçant à l'existence. Je m'étais à cet effet emparé d'un couteau et +des portraits de ma famille que les Indiens s'étaient appropriés, ne +voulant pas en être séparé dans ce moment solennel; puis je m'étais +glissé inaperçu, du moins je le croyais, dans une excavation pierreuse +creusée à l'écart dans la pampa. Déjà j'avais imploré la clémence +divine et je levais le bras pour accomplir mon fatal dessein lorsqu'une +main ennemie saisit à l'improviste l'arme suspendue sur ma poitrine. +C'était un Indien, c'était mon maître qui jugeant avec raison que +la mort me paraissait plus douce que le genre d'existence auquel il +me condamnait, ne vit dans ma résolution désespérée qu'un attentat +à ses droits de propriétaire. Après m'avoir maltraité et repris les +portraits, il me déclara que pas un de mes mouvements n'échapperait +désormais à sa surveillance. Les services que je lui rendais avaient +probablement quelque valeur à ses yeux, et il ne voulait à aucun prix +être obligé de faire lui-même ce qu'il me commandait journellement. + +A quelque temps de là, une captive, femme d'un alcade, pleine de +courage et de résolution tenta de s'évader. Elle avait déjà franchi +nuitamment un grand espace, lorsqu'elle fut rattrapée: comme elle était +jeune et belle elle ne fut pas mise à mort, mais elle fut attachée par +les pieds et par les mains, puis frappée jusqu'à l'extinction de deux +lannières de cuir et livrée à la brutalité d'une vingtaine d'Indiens. +Devenue folle depuis, elle s'échappait parfois de la tente de son +maître après lui avoir brisé toutes ses armes, et armée d'un tronçon +de lance, elle en frappait avec acharnement et indistinctement tous +ceux qui se trouvaient sur son passage. Les Indiens, qui la redoutaient +beaucoup dans ses moments de fureur, l'empoisonnèrent pour s'en +débarrasser. + +Combien de traits analogues je pourrais citer si je ne craignais de +trop alarmer la sensibilité du lecteur, et si je n'éprouvais moi-même à +ces souvenirs émouvants des sensations réellement trop pénibles. + +Les moins malheureuses parmi les jeunes filles captivées par les +Indiens sont celles dont ils font leurs femmes; la majeure partie des +autres sont vendues aux tribus éloignées et achèvent dans un enfer +terrestre une vie commencée souvent sous d'heureux auspices. Quant aux +pauvres enfants, ils se font presque tous à l'ignoble existence des +nomades, oubliant souvent, jusqu'à leur langue maternelle. Ils sont, à +vrai dire, assez bien traités des Indiens, qui en considération de leur +extrême jeunesse, leur pardonnent d'être nés chrétiens. Chose horrible +et presque impossible à croire, j'ai vu quelques femmes, devenues mères +au sein de l'esclavage, qui étaient plus à redouter que les Indiennes +elles-mêmes, et qui se montrèrent des plus cruelles envers d'autres +captives comme elles, dont elles dénoncèrent les projets de fuite. + +Malgré leur superstitieuse croyance dans la réussite de toute +entreprise qu'ils tentent en compagnie d'un chrétien, les Indiens, +dont j'avais éveillé la méfiance au plus haut point par mes diverses +tentatives de fuite, évitaient de m'emmener dans leurs expéditions. Ils +prenaient même la précaution de me remettre entre les mains d'amis, +qui assumaient sur eux la responsabilité de ma personne durant leur +absence plus ou moins prolongée. A leur retour, le sucre, le tabac, le +yerba--thé américain,--principaux objets de leur convoitise abondaient +souvent. Le linge, les vêtements qu'ils avaient dérobés étaient par +eux gardés précieusement pour leur servir dans les fêtes et dans les +assemblées. Quant à moi, ils ne me firent pendant longtemps d'autre +don qu'un lambeau de manteau de quelque pauvre soldat tombé sous leurs +coups. + +Une circonstance tout-à-fait imprévue, les força cependant à me faire +assister à un de leurs combats. Environ deux mille cinq cents soldats +Argentins sous la conduite d'Indiens soumis, qui leur servaient de +guides, ayant surpris inopinément quelques tribus voisines de celle où +je me trouvais alors, je dus accompagner les Pampéens, qui après s'être +réunis à la hâte résolurent de prendre l'offensive et de repousser +leurs agresseurs en faisant chèrement payer leur trahison à ceux +des leurs qui avaient servi de guides. Ceux-ci s'étaient retranchés +derrière les Argentins et paraissaient peu disposés à prendre part à +l'action; furieux à leur vue et voulant les atteindre au plus vite, +les habitants du désert s'élancèrent tête baissée dans une formidable +charge. Ebranlés par ce choc terrible, les soldats Argentins rompirent +en deux bandes au milieu desquelles, continuant d'avancer, les Indiens +entourèrent spontanément les traîtres et engagèrent avec eux une lutte +spéciale et horrible, pendant que d'autres nomades, leurs compagnons, +s'élançaient à la poursuite des soldats épars et achevaient leur +déroute. + +Le combat ne cessa que vers le coucher du soleil; il avait duré depuis +le matin. Restés maîtres du champ de bataille, les Indiens, tout en +pillant les morts et en achevant les survivants, trouvèrent parmi ces +derniers trois des traîtres. Ils se gardèrent bien de les achever sur +l'heure comme ils le faisaient des chrétiens; ce genre de mort leur +paraissant trop doux; mais afin de satisfaire leur vengeance d'une +manière plus complète et plus éclatante, ils plantèrent dans le sol +quatre piquets auxquels ils attachèrent fortement ces malheureux par +l'extrémité des membres, puis ils les dépouillèrent chacun à leur tour, +tout vivants, de leur peau ainsi qu'ils le font d'un animal quelconque, +répondant par des injures aux cris arrachés à ces malheureux par +l'atroce supplice qu'ils leur faisaient endurer et qu'ils terminèrent +en leur enfonçant un poignard dans le cœur. Les auteurs de cette +horrible vengeance, les mains et et la figure encore teintes du sang de +leurs victimes, se partagèrent entre eux leurs peaux qu'ils déchirèrent +par lambeaux, et dont je les vis faire plus tard différents objets +tressés, destinés à être envoyés à titre de menace et de défi aux +autres Indiens échappés à leur cruauté. C'était d'ailleurs là un usage +immémorial dans le temps où toutes les races nomades vivaient dans un +état continuel de guerres sanglantes. + +Malgré leur victoire, les Indiens loin d'être complètement rassurés à +l'égard de leurs ennemis et redoutant encore quelque agression de leur +part, opérèrent pendant plusieurs mois de journaliers changements de +résidence, et toujours dans des directions opposées. Quand ceux qu'ils +envoyaient en exploration revenaient nuitamment, contre leur habitude, +la horde éveillée en sursaut par les aboiements des chiens, était +soudain prise d'une terreur telle, que chacun s'élançait à cheval, +répandait l'alarme dans le voisinage et se prenait à fuir sans oser +regarder en arrière. Dans ces moments de panique, la plupart d'entre +eux ne prenaient aucun souci de leurs bestiaux qu'ils eussent ainsi +abandonnés à l'ennemi. Cependant le moment arriva où suffisamment +rassurés, se voyant privés de toutes les choses qu'ils aiment et leurs +troupeaux étant de nouveau amoindris, ils firent d'autres expéditions +dont la réussite eut beaucoup d'influence sur ma destinée. + +Quelques morceaux de papiers imprimés, ayant servi d'enveloppe à +une grande partie des objets composant leur butin, et par eux jetés +au vent, me tombèrent entre les mains. Je les lus maintes fois avec +bonheur; car c'était pour moi une distraction inespérée. Un jour, +tandis que je recommençais en cachette, pour la vingtième fois +peut-être, la lecture d'un journal de Buénos-Ayres où figurait le récit +de la dernière et terrible invasion qu'ils avaient faite dans cette +province d'où ils avaient enlevé plus de deux cents captives, je fus +trouvé dans cette occupation par quelques Indiens qui en manifestèrent +une joyeuse surprise et se hâtèrent d'informer les chefs de cette +découverte. D'abord fort inquiet de cette circonstance, je ne tardai +pas à être rassuré par l'accueil inusité et presque bienveillant qui me +fut fait le soir, lorsque je vins, selon mon habitude, soumettre à leur +vérification les animaux qui m'étaient confiés. A quelques questions +que m'adressa mon maître, je compris qu'il était fier de posséder un +esclave de ma valeur, et que je serais sans doute appelé à servir le +cacique de la tribu. + +En effet l'occasion s'en présenta bientôt, car ces êtres grossiers, +lorsqu'ils se sont bien repus pendant quelques jours, se laissent +tenter par le désir d'entretenir leur gourmandise et leur vanité; +or, pour satisfaire ces passions, ils recherchent tous les moyens +imaginables. Ainsi ils vont de temps à autre offrir aux postes des +frontières une apparente soumission, pendant laquelle ils font des +échanges de toute nature, tels que plumes d'autruche, crins de cheval +et cuirs de toute espèce contre lesquels ils rapportent les objets dont +ils sont le plus avides. Ce fut en semblable circonstance que je fus +mis à l'épreuve comme secrétaire du chef, qui me dit: + +--Tu sais lire, tu dois savoir écrire, par conséquent, tu vas écrire +la lettre que l'on va te dicter. Si tu ne trompes point ma confiance, +j'aurai pour toi des égards; dans le cas contraire, tu seras mis à mort. + +J'étais assis à terre, ayant devant moi quelques cuirs empilés qui +me servaient de table, du papier blanc rapporté récemment d'une +expédition, pour encre de l'indigo délayé avec de l'alcali, et une +plume d'aiglon fort grossièrement taillée avec un mauvais couteau: +entouré d'Indiens, qui la lance ou le casse-tête à la main pouvaient me +tuer au moindre signe du chef, je commençai mon office. + +Malgré mon désir ardent de n'écrire que selon ma pensée et ma +conscience, il me fut impossible de le faire. Je dus mentionner ce +qu'on me dicta, car la méfiance de ces êtres est telle, qu'à plus de +vingt reprises ils me demandèrent la lecture de la missive, et qu'après +quelques phrases écrites ils changeaient à dessein le sens de leurs +idées, mais sans paraître y prendre garde, afin de mieux éprouver ma +franchise. Si j'eusse eu le malheur d'intervertir seulement l'ordre des +mots, il m'eût été impossible de le leur cacher tant est fidèle leur +prodigieuse mémoire. + +Quoiqu'il me fût impossible de leur en imposer, ils me menacèrent +par excès de prudence et me firent donner un double de la missive, +destiné à être vérifié par des transfuges Argentins, vivant dans les +tribus voisines. Ces gens sont des misérables souvent condamnés aux +fers ou même à la mort pour leurs nombreux crimes et qui sont sûrs de +trouver asile chez les Indiens. Ceux-ci, parfaitement renseignés sur la +position de ces hôtes, les reçoivent comme des gens sur lesquels ils +savent pouvoir compter aveuglément. Ils trouvent en eux des guides pour +leurs expéditions de pillage et des complices complaisants; aussi leur +accordent-ils toute leur confiance. + +Cette première correspondance fut portée à la frontière par deux +Indiens désignés par le cacique; l'un d'eux, était mon maître. +Quelques enfants les accompagnèrent pour transporter les objets +destinés à être échangés. Douze ou quinze jours après leur départ, +ces mêmes enfants revinrent épuisés de fatigue, la frayeur peinte sur +le visage et poussant des cris de détresse. Ils racontèrent qu'après +lecture de la dépêche, les deux envoyés avaient été mis aux fers +en attendant la mort, et qu'il était certain que j'avais trompé la +confiance générale et communiqué quelques détails sur leurs récentes +invasions. Naturellement portés à croire le mal, ces barbares n'eurent +plus d'autre volonté que celle de me tuer. Ce fut le cacique, qui me +croyant absent, les engagea à ne pas éveiller ma défiance par des cris +inaccoutumés; il leur conseilla même d'attendre au lendemain matin pour +exécuter leur projet et de choisir le moment où je serais occupé à +rassembler le troupeau. + +Le hasard voulut que je fusse bien près en ce moment; grâce aux +approches de la nuit j'entendis cette conversation sans être vu, et je +pus me tenir sur mes gardes. Le matin venu, lorsque selon ma coutume +j'allai faire ma ronde, je m'aperçus qu'à l'habile coursier que je +montais la veille encore, on avait substitué un cheval fort lourd, +mais je me gardai bien d'en témoigner aucune surprise. Je cheminais +lentement sur ce maudit bidet quand j'aperçus venant à moi ventre à +terre un parti d'Indiens qui faisaient retentir l'air de leurs sauvages +imprécations. Cependant la distance qui me séparait d'eux était encore +grande, et je fus assez heureux pour rencontrer la troupe de chevaux +confiée à ma garde qui venaient d'eux-mêmes se désaltérer de mon côté. +Grandes furent ma joie et mon espérance! j'abandonnai lestement mon +cheval auquel je retirai la bride pour l'apposer au meilleur coureur de +la troupe, qui me reconnaissant se laissa facilement approcher. En un +instant je fus à cheval; puis, prenant le soin d'épouvanter les autres +chevaux afin de les éparpiller pour ôter à mes ennemis toute chance de +m'atteindre, je me lançai à toute bride dans une direction opposée. + +Après avoir galopé la journée entière, j'arrivai à la nuit tombante +chez _Calfoucourah_--Pierre-Bleue--grand cacique de la +confédération Indienne, dont la tribu de mes persécuteurs faisait +partie, et qui cependant ne me connaissait pas encore. Rien à mon +arrivée ne me fit deviner lequel parmi les Indiens que j'avais devant +moi, pouvait être le grand cacique, car aucun signe ne le distinguait +de ses sujets. Ce fut seulement lorsqu'il adressa la parole aux autres +pour leur donner des ordres, qu'à son air impérieux je reconnus ce chef. + +C'était un homme déjà plus que centenaire mais qui paraissait tout +au plus âgé de soixante ans; sa chevelure encore noire abritait un +vaste front non ridé que des yeux vifs et scrutateurs rendaient des +plus intelligents. L'ensemble de la physionomie de ce chef, quoique +empreint d'une certaine dignité, rappelait néanmoins parfaitement le +type des Patagons occidentaux auxquels il devait son origine. Comme +eux, il était d'une haute stature; il avait les épaules fort larges, +la poitrine bombée; son dos était un peu voûté, sa démarche pesante, +presque gênée, mais il jouissait encore de toutes ses facultés; à +l'exception de deux dents perdues dans un combat où il avait eu la +lèvre supérieure fendue, ce vieillard les possédait encore toutes +intactes. + +Étonné à ma vue, et on l'eût été à moins, cet homme me demanda ce que +je lui voulais, et quel motif me donnait assez de hardiesse pour venir +seul le visiter. + +_El-mey-ouignecaë-tchéota-conne-pa-émy-_ +Et-mais-Chrétien-d'où-viens-tu? +_tchoumétchy-kisssouh-conne-pa-émy-tchoumbé-_ +comment-se-fait-il-seul-tu-viens-qu'est-ce-que +_émy-nay-pofso-lagane a ney-tchoumalo-kissouh-_ +tu-veux-tu-es-fou-je-crois?-pourquoi-seul-te +_passian-intchin-meoh?_ +promener-chez-moi? + +Je me fis connaître à lui; je lui exposai en quelques paroles les +faits survenus la veille et le matin, le suppliant de prendre en +considération la véracité de mon récit; je terminai en lui démontrant +que si j'eusse trompé les Indiens, j'aurais immanquablement cherché à +m'évader dans l'intervalle, n'importe par quel moyen; qu'au contraire +n'ayant rien à me reprocher, je venais lui demander appui et me confier +à sa loyauté, jusqu'au jour où il aurait indubitablement une preuve +quelconque, soit de ma franchise, soit de ma trahison; que de cette +manière, si j'étais innocent, il n'aurait pas à se reprocher la mort +d'un serviteur fidèle dont les services pourraient encore lui être de +quelque utilité. + +Flatté de ma confiance, ainsi que de quelques paroles à l'adresse de sa +vanité, cet homme, réellement plus humain que ses semblables, me traita +presque avec douceur et me promit son appui: seulement il ajouta que +jamais je n'aurais de chevaux à ma disposition. + +Le lendemain, une partie de la tribu que j'avais quittée, vint, son +chef en tête, demander audience à Calfoucourah et réclamer instamment +mon supplice, comme chose due. Pendant la durée du débat, j'étais +présent, bouche close d'abord; mais enfin, inquiet de voir toute +la horde si avide de mon sang, et m'apercevant que leurs instances +commençaient à impressionner le chef, je compris que je ne pouvais +rester plus longtemps silencieux, je me levai: rappelant au grand +Cacique qu'il m'avait accordé sa protection, je m'évertuai à faire +comprendre mon innocence à tous en recommençant le récit exact de la +veille au soir; et en évitant toutefois de froisser l'amour-propre et +les préjugés d'aucun des assistants. Calfoucourah se déclara en ma +faveur, reconnaissant, dit-il, qu'il était impossible qu'un coupable +parlât comme je le faisais. Il défendit à qui que ce fût de me +maltraiter; puis, se retournant vers moi, il me rassura, disant que +je ne le quitterais pas, afin que rien de fâcheux ne me survînt, et +il termina en disant à mon ancien chef que quand il lui procurerait +des preuves incontestables de ma déloyauté, il me remettrait entre +ses mains pour disposer de mon sort à sa volonté. Ce jugement rendu, +l'assemblée se sépara et toute la horde s'enfuit en me lançant des +regards de colère. + +Quelques mois s'écoulèrent sans que rien ne vînt éclairer les +Indiens sur la position des deux captifs retenus par les Argentins. +Leur animosité contre moi s'en accrut d'autant plus. Sans cesse ils +venaient visiter le grand Cacique, qui lui-même influencé parfois par +leurs diverses conjectures paraissait chancelant à mon égard, tantôt +me rudoyant avec humeur, tantôt paraissant au contraire m'accorder +la plus grande confiance. Souvent il me questionnait; et comme mes +réponses concordaient constamment avec mon premier interrogatoire, il +finissait toujours par me conserver sa protection. Seulement pendant +les cinq mois que cet état de choses se prolongea, je fus l'objet +d'une surveillance de plus en plus active. Très-souvent des troupes +d'Indiens allaient roder dans le voisinage des haciendas, dans le but +de recueillir des renseignements sur leurs compagnons captifs; mais +chevaux et hommes se fatiguaient inutilement, ils revenaient sans +rapporter le moindre indice. Lassés de tant de tentatives inutiles, ils +résolurent de laisser s'écouler quelque temps sans les renouveler. + +Précisément pendant cette période de repos et d'oubli apparent, les +deux hommes que l'on croyait perdus à jamais reparurent enfin. Une +réunion extraordinaire de toutes les tribus intéressées dans l'affaire +s'en suivit, et mon innocence y fut solennellement proclamée par les +deux arrivants: ils déclarèrent qu'ayant été reconnus pour avoir +fait partie d'une razzia précédemment opérée dans le Rio Quéquène, +ils avaient été retenus captifs jusqu'à ce que le gouvernement de +Buénos-Ayres, à qui on en référa eût statué sur leur sort; qu'un ordre +formel arriva ensuite de la métropole de les retenir prisonniers et +de les faire travailler; qu'il avait même été question de les mettre +à mort, mais que l'on avait pris en considération les offres de paix +contenues dans la dépêche dont ils étaient porteurs, et qu'ils devaient +la vie uniquement à cette missive. Quant à leur liberté, ils l'avaient +recouvrée grâce à la négligence de ceux qu'on avait préposés à leur +garde. + +Dès lors un revirement complet se fit en ma faveur dans tous les +esprits. Mes plus grands ennemis mêmes n'eurent plus que des éloges à +m'adresser. Toute leur méfiance s'évanouit en un moment; ils parurent +oublier jusqu'à mes tentatives d'évasion. Il me fut permis de monter +à cheval et de les accompagner en toute occasion. Jugé digne de la +confiance générale, je repris également mes fonctions d'écrivain de la +confédération nomade. + +Le Cacique de la tribu à laquelle j'appartenais avant les circonstances +difficiles que je viens de relater, tenta à maintes reprises de me +posséder de nouveau. Calfoucourah, en homme qui lui était supérieur et +par son rang et par sa générosité, ne chercha nullement à s'opposer +à son désir; mais il ne voulut point non plus agir sans m'avoir +préalablement consulté. Encore sous l'impression des dangers que +j'avais courus et des mauvais traitements que j'avais endurés chez +mes anciens maîtres, ma réponse fut dictée par la reconnaissance que +j'éprouvais pour cet homme généreux auquel je devais la vie et près +duquel j'étais presqu'aussi libre qu'un Indien même. Je lui fis part du +sincère et vif désir dont j'étais animé de ne point le quitter. + +Touché de mon procédé il me tendit la main en me disant: + +_Comè-ouèntrou-à-èmy comè-piouquet-nié tah_ + +Bon-homme-tu-es-bon-cœur-tu-as +_émy tefa inchine-ni mapo quinié-ouétchet_ +toi-tiens-dans-mon-pays-un-jeune-habitant +_moulèané-émy kah-anneteux-houla-houé-_ +de-plus-il-y-aura-en-toi-jamais-un-jour-ou-l'au- +_sah-dsomo-tchipalane intchine-ni houne._ +tre-mauvais-mot-ne-sortira-de-nos-bouches. + +J'appartins dès lors définitivement à la tribu des Mamouelches du nom +de _Calfoucouratchets_. Les Indiens qui la composent sont beaucoup +moins nomades que ceux des autres tribus dont j'ai entretenu le +lecteur; ils forment pour la plupart une sorte de cour à Calfoucourah, +grand cacique ou sorte de roi dont le pouvoir s'étend, ainsi que je +l'ai déjà dit, sur toutes les autres peuplades, soit Pampéennes, +Mamouelches, Puelches ou Patagones. + +Les parages qu'ils habitent sont des plus accidentés et des plus +pittoresques; ils se divisent en forêts épaisses, en plaines et en +dunes sablonneuses naturellement creusées en forme d'entonnoirs et +renfermant dans leur sein des lacs d'une eau douce et limpide autour +desquels les Indiens construisent leurs tentes. On chercherait en +vain dans les bois ou dans la plaine d'autre eau que celle des étangs +salins. Le sol presque toujours crayeux et salpêtré offre rarement +une végétation comparable à celle de la Pampa, mais en revanche les +bois sont tellement peuplés d'algarrobes que les fruits de ces arbres +suffisent presque au besoin des nombreux troupeaux qui y fourmillent. + +A part quelques animaux errants par ci par là dans la plaine, rien ne +pourrait dénoncer la présence des Indiens au voyageur égaré, car ceux +qui n'habitent pas l'intérieur des dunes dressent leurs tentes à la +lisière des bois environnants. + +Le caractère des Calfoucouratchets est plus sociable que celui des +autres nomades. J'ai trouvé chez eux quelque tendance à la compassion; +ils me traitèrent plus humainement. Leur sympathie sembla m'être +tout-à-fait acquise à la suite de l'évènement heureux qui me fixa +parmi eux. Grâce à la considération toute particulière qu'avait pour +moi Calfoucourah qui ne me donnait plus d'autre nom que celui de +fils--_voitium_,--ainsi qu'au revirement complet qui s'était fait +dans tous les esprits, n'ayant plus lieu de redouter aucun ennemi, +je demandai et j'obtins la permission de monter de nouveau à cheval: +sa bonté alla même jusqu'à m'accorder de faire d'assez lointaines +excursions en compagnie de quelques Indiens qui me servaient d'escorte +et d'introducteurs dans les différentes tribus que je visitai; partout +je fus accueilli avec un certain empressement et avec les marques de la +plus grande considération. Quelques-uns de mes hôtes ajoutaient encore +quelques présents à toutes leurs bonnes grâces. Ces dons consistaient +tantôt en tabac ou en provisions de bouche pour la route. + +Comme je n'avais plus de raison de feindre l'ignorance, et bien que +je trouvasse quelques Indiens parlant un peu l'espagnol, je ne me +présentais jamais chez eux sans leur adresser la parole dans leur +langage, ce qui les flattait infiniment et me gagnait toute leur +confiance. + +Durant l'hiver, les Calfoucouratchets sont beaucoup plus nomades que +pendant l'été, car ils sont obligés de rechercher la fertilité qui leur +fait alors défaut; cependant ils ne sortent point des parages boisés +qui sont pour eux d'une grande ressource. Les régions qu'ils habitent +étant les plus chaudes, ils sont d'une couleur foncée; leur taille est +inférieure à celle des Pampéens. Quoique aussi vigoureux et aussi forts +que ceux-ci, ils sont beaucoup plus paresseux et d'une intelligence +presque bornée. + +En dehors de la chasse à l'autruche et à la gama, ils ne songent guère +qu'à manger, à boire et à dormir. Ils sont généralement d'une grande +malpropreté. Leur gourmandise est telle que lorsqu'ils ne peuvent plus +manger, dans l'appréhension où ils sont de laisser leur mâchoire en +repos, ils mâchent continuellement une sorte de résine blanche qu'ils +nomment _otcho_. Ils la recueillent sur un petit arbrisseau +connu chez eux sous le nom de _motchi_. Le goût de cette résine +est des plus insignifiants, elle les fait beaucoup cracher. A force +d'être mâchée elle devient molle et presque semblable à la gomme que +machottent les enfants en pension. C'est la première chose qu'ils +offrent à ceux qui leur rendent visite, et ils ne se font aucun +scrupule de leur donner celle qu'ils ont dans leur bouche. C'est même +chez eux un honneur que de partager de la sorte. + +La paresse et le sans-gêne de ces Indiens sont tels qu'alors même +qu'ils sont entièrement dépourvus de bestiaux, ils refusent souvent +les chevaux que leurs amis s'offrent à leur prêter, pour les engager à +prendre part à quelque expédition, et qu'ils préfèrent s'installer tour +à tour chez les uns et chez les autres pour vivre à leurs dépens durant +l'hiver. Ils se contentent du seul produit de leurs chasses pendant +l'été, ou bien de quelques racines qu'ils trouvent en abondance dans le +sable fin au pied des arbres. + +Nulle part, chez eux, je n'ai trouvé cette magnifique végétation que +l'on voit abonder au Brésil ou au Chili. Partout dans leurs bois, aux +algarobes et aux tchagnals, arbres fort bas, tortueux et armés de +formidables épines aussi redoutables pour les sabots des chevaux que +pour les pieds humains, s'entremêlent une foule de petits arbrisseaux +également épineux qui forment avec eux des fourrés infranchissables; de +nombreux pumas et jaguars y établissent leurs repaires et y font leurs +petits pour la nourriture desquels ils dévastent les troupeaux. + +De même que les animaux, les hommes sont très-friands du fruit de +l'algarobe,--_Soë_--qui a toute l'apparence d'une cosse de +haricot, et renferme une graine fort dure. C'est une nourriture qui +fortifie les bêtes de charge et donne à leur chair un goût délicat +facile à distinguer et qu'apprécient beaucoup les Indiens. + +Parmi les racines dont ces derniers font usage, le _ponieux_ est +peut-être la plus curieuse de celles que j'ai été à même de remarquer: +sa forme et sa grandeur sont celles d'une grosse carotte; son enveloppe +est épaisse et dure, d'un brun prononcé et cannelée dans le sens de +la longueur. Le sommet est surmonté d'une fleur massive d'une teinte +plus foncée et composée de deux parties séparées l'une de l'autre par +une étamine ronde et dure qui reste dans le même état pendant toutes +les phases de la maturité. L'intérieur est blanc, ferme et âcre avant +sa maturité, agréable, doux et juteux quand il est mûr. Une quantité +incalculable de graines noires, infiniment plus petites que les pépins +de figues s'entremêlent à la partie charnue. A maturité, la racine, de +même qu'un bouchon mal assujetti sur une bouteille de liquide gazeux, +sort lentement et à demi de de son enveloppe qui se fend circulairement +à sa partie supérieure, emportant avec elle une sorte de calotte. Ce +fruit répand alors une forte odeur de melon qui flatte l'odorat et +engage à y faire honneur; mais on est tout étonné de lui trouver un +goût tout différent de celui qu'il promet par son odeur et de sentir +celui de la pomme crue. Abandonné à lui-même, ce fruit bizarre devient +couleur de rouille et passe promptement à l'état de décomposition; +il se couvre de vers blancs, semblables à ceux de la viande, qui +l'absorbent mais respectent toutefois la graine qui se resème elle-même +dans sa propre enveloppe dont la décomposition plus tardive lui sert +d'engrais. + +J'avais goûté maintes fois de cette sorte de racine que les Indiens +appellent _Ponieux_--pommes de terre--sans trouver rien qui pût en +justifier le nom, lorsqu'un jour mes maîtres en ayant fait une ample +provision et les ayant fait frire dans de la graisse de cheval, me +convièrent à en manger avec eux; je les trouvai excellentes, mais je ne +fus pas peu surpris de reconnaître que cette étrange racine, préparée +de la sorte, n'avait réellement plus d'autre goût que celui de la pomme +de terre. Je regrette bien vivement aujourd'hui de n'avoir pu, dans ma +fuite précipitée et imprévue, emporter avec moi un échantillon de cette +racine légumineuse inconnue certainement en Europe et dont la culture +serait des plus faciles. Beaucoup d'Indiens la mangent crue; je fis +souvent comme eux, mais m'étant aperçu de la propriété qu'a ce légume +de provoquer à l'inflammation et à la constipation, je n'en mangeai +plus qu'avec modération, et je compris pourquoi les Indiens après en +avoir mangé un certain nombre avalaient tant de graisse de cheval +liquéfiée. + +Les occupations des femmes Mamouelches sont les mêmes que celles +des Indiennes de toutes les autres tribus, c'est-à-dire qu'elles +sont esclaves de leurs maris, dont la fainéantise est encore, +en quelque sorte, plus grande; ce qui n'est pas peu dire. Elles +soignent beaucoup moins leur toilette, et sont généralement plus +malpropres. Leur intelligence et leur adresse sont très-bornées; elles +confectionnent aussi des manteaux de laine fort grossiers, et des +_Lamatras_--couvertures de cheval;--mais la laine dont elles se +servent est généralement mal lavée et mal filée. Ainsi que leurs maris, +les femmes sont fort nonchalantes; mais comme ceux-ci sont d'autant +plus exigeants par cela même qu'ils ne font rien, elles sont souvent +exposées à leurs mauvais traitements. La jalousie, ver rongeur de +toutes ces âmes brutes, est chez elles poussée à l'excès; aussi les +vengeances y sont-elles très-fréquentes. + +La superstition des Indiens se montre à tous les instants, et jusque +dans les plus petites choses. Il n'est pas jusqu'aux changements de +temps qui n'influent sur leurs esprits. Fort gais, lorsqu'il fait beau, +ils deviennent muets et presque moroses lorsque le temps est mauvais; +les visiteurs qui se présentent chez eux se ressentent toujours de ces +impressions, car au lieu de la politesse et des égards auxquels ils ont +droit de s'attendre, ils essuient souvent des brusqueries. + +Les Mamouelches sont assez doux et serviables entre eux, mais ils +n'ont aucun respect pour la propriété, même pour celle de leurs +meilleurs amis. Ils s'entrevolent continuellement et nuitamment +des animaux qu'ils tuent au loin, en ayant soin de cacher de côté +et d'autre les os et les peaux, et de faire maints détours pour en +rapporter chez eux la viande. J'en ai vu beaucoup recevoir avec la plus +grande assurance la visite de leurs dupes auxquelles ils servaient même +à manger la chair des animaux qu'ils leur avaient volés, tout en ayant +l'air de prendre une part très-vive à leur perte. Leur effronterie +allait même quelquefois jusqu'à leur proposer de les accompagner dans +leurs recherches: cette proposition était généralement acceptée, +car les amis guidés par un certain instinct de méfiance ou même par +quelques indices, savaient parfaitement être chez les délinquants, +contre lesquels ils cherchaient seulement à acquérir des preuves +irrécusables. + +Ce genre de recherches offre bien des difficultés, mais la persévérance +et la perspicacité des Indiens sont telles que souvent les préjudiciés +parviennent à rassembler le cuir et les os accusateurs et à suivre +une à une les traces--_rastros_--du chemin pris par les voleurs. +Quand ils ont acquis toutes ces preuves, ils se présentent chez eux +accompagnés de témoins et les accusent hautement de leur indélicatesse. +Peu de coupables se rendent à l'évidence; ils accueillent presque +toujours avec arrogance les réclamants qui se voient alors réduits à +employer la force pour obtenir justice. Ils les traînent bon gré mal +gré chez Calfoucourah, qui fixe lui-même le montant des dommages et +intérêts dont le chiffre s'élève toujours très-haut; et, afin que les +condamnés ne puissent se soustraire à la décision du chef, ils sont +tenus de s'exécuter séance tenante. + +Dans tous les parages boisés comme au sein de la Pampa, +on est durant les chaleurs horriblement incommodé par les +moustiques--_riris_--qui vous privent de tout sommeil. Les +Indiens avant de s'endormir ont la précaution de se couvrir le corps +avec le plus grand soin et de se coucher la tête au vent, après avoir +embrasé des petits tas de fiente à demi-sèche, dont la fumée épaisse +leur passant au dessus du visage éloigne ces malfaisants visiteurs. +Ces insectes insipides ne sont pas du reste le seul fléau à redouter, +car de quelque côté que l'on s'aventure, de jour ou de nuit, on est +continuellement harcelé par une sorte de taons--_tavanas_--qui +s'acharnent après vous aussi bien qu'après les animaux et vous criblent +le corps de douloureuses piqûres, d'où le sang coule en abondance. Je +m'en suis vu parfois tellement couvert étant à cheval, que d'un seul +revers de main j'en tuais jusqu'à plusieurs centaines à la fois, et que +je paraissais m'être roulé dans des flots de sang. + +Quelle que soit la nature des parages habités par les Indiens, on y +trouve une grande quantité de serpents dont la longueur varie depuis +cinquante centimètres jusqu'à un mètre vingt et trente centimètres, +et auxquels les nomades donnent le nom de _tchochia_. Ils ont le +dessus du corps d'un vert foncé, les flancs dorés et le ventre marbré +de bleu, de rouge, de blanc et de noir. Les Indiens redoutent beaucoup +leur piqûre qu'ils disent être sans remède. Ces reptiles n'attaquent +jamais l'homme à moins qu'ils n'en soient menacés. Ils ont pour +habitude de se faufiler parmi les hautes herbes; là ils s'endorment +pendant le plus fort de la chaleur, ce qui expose fréquemment les +bestiaux à en être piqués, car ne les apercevant pas, ils leur marchent +en plein dessus, ou bien encore il leur arrive fort souvent en paissant +de plonger leur tête précisément dans les touffes qui les abritent. +J'ai vu quantité de chevaux et de bœufs piqués aux naseaux, mourir en +deux ou trois heures à peine, des suites de ces morsures. Le tchochia +se nourrit de crapauds, d'animaux qu'il poursuit jusque dans leurs +terriers, ou d'oiseaux qu'il charme en se cachant dans les buissons. + +Durant l'été on peut à peine faire quelques pas sans en rencontrer et +bien qu'ils ne soient pas doués d'une grande vivacité, les Indiens en +ont grand peur. Ils les tuent de loin, avec leurs frondes ou bien avec +leurs lances qui n'ont pas moins de quinze à vingt pieds de long. + +Ayant dès les premiers temps de ma captivité, remarqué l'épouvante que +ces animaux inspiraient à mes maîtres, je voulus leur donner une preuve +de mon mépris du danger, et quoique je fusse complètement nu, j'en tuai +un en lui écrasant la tête avec mon talon. Je n'aurais jamais pensé +voir ces sauvages aussi stupéfiés qu'ils le furent à la vue de cet +acte de témérité; ils s'éloignèrent aussitôt de moi en témoignant une +telle frayeur et une telle colère que je jugeai prudent de ne leur plus +donner pareil spectacle. + +Dans une autre circonstance cependant, un de ces reptiles contribua +beaucoup à donner aux Indiens une haute idée de ma personne. J'étais +occupé à leur creuser un puits avec une pelle faite d'une omoplate de +cheval fixée au bout d'un bâton, et comme ce travail que je faisais +en plein soleil me fatiguait extrêmement, je me reposais de temps à +autre en m'adossant à l'un des bords. Dans un de ces moments je fus +tout à coup entouré par un tchochia qui s'enroula autour de mon corps. +Malgré l'émotion que me causa son froid contact, je fus assez heureux +pour ne pas perdre toute présence d'esprit; saisissant prestement le +reptile avec mes deux mains, je le rejetai au loin; il tomba au milieu +des Indiens stupéfaits et épouvantés, qui se sauvèrent à toutes jambes +en poussant des cris de détresse. Je n'avais point été piqué, mais +durant le reste de la journée je craignis d'être atteint d'un malaise +récemment éprouvé par un Indien qui s'était recouvert d'un manteau sur +lequel j'avais vu ramper un tchochia. Fort heureusement j'en fus quitte +pour la peur, et j'eus même le bonheur de voir tourner cet incident à +mon profit, car j'entendis les indiens dire de moi: + +_El-mey-tah-tefa-quimé-comé-ouignecaè_- +Et-mais-voilà-un-bon-chrétien +_rouf-domo laéh-lane-comé-lagane-tchi_ +car-vraiment-il-n'est-pas-mort-il-est-bien-ce +_ouet-chet-vita-ouènetrou-méah_. +jeune-homme-avec-Dieu-sans-doute. + +et ils me donnèrent des marques de la plus grande considération. + + + + +CHAPITRE IX + +Orgies des Indiens.--Leurs différentes boissons. Je me construis une +case.--Sciences des Indiens. + + +Sans exception de tribu, de rang, de sexe ou d'âge tous les Indiens +aiment à s'enivrer. + +L'ivresse est chez eux considérée comme le _nec plus ultrà_ du +bonheur, et pour une rasade de liqueur bientôt ingurgitée ils donnent +volontiers jusqu'à leurs plus précieux objets. Ils n'en sont cependant +point avares, car dès que l'un d'eux revient de quelque lointain voyage +et qu'il apporte de l'alcool, toute la horde semble prendre à tâche de +ne pas même lui laisser le temps de desseller ses chevaux; elle envahit +aussitôt son domicile dans l'espoir de déguster gratis une partie de +cette liqueur tant convoitée. Le propriétaire du _roukah_ contente +de son mieux tous ces importuns auxquels il fait l'accueil le plus +gracieux. + +Les Indiens boivent souvent pendant plusieurs jours consécutifs et en +plein soleil sans que leur santé en souffre aucunement; ils conservent +même toute leur mémoire pendant le plus fort de leur ivresse, et si le +hasard a mis entre leurs mains une bouteille, on peut être tranquillisé +sur son contenu qui ne saurait se renverser par suite de l'habitude +qu'ils ont de mettre un doigt dans le goulot et de la saisir fortement +entre les autres. + +Je n'ai jamais rien vu d'aussi dégoûtant et de plus extraordinaire +que ce mélange d'hommes et de femmes sauvages entassés pêle mêle, +parlant, chantant ou hurlant tour à tour, se traînant sur le siége ou +sur les mains pour chercher à se dérober les uns aux autres quelques +gouttes de liqueur, ou pour s'invectiver de la plus rude façon. Ces +orgies s'achèvent rarement sans coup férir, car les Indiens ont ainsi +que les hommes civilisés la fâcheuse habitude de choisir ces moments +pour raconter leurs hauts faits. Et comme au récit de leurs exploits il +arrive fréquemment que le mot _ouignecaé_--chrétien--est prononcé, +la haine qu'ils éprouvent pour ces derniers se traduit souvent par +d'effroyables mêlées, dans lesquelles hommes et femmes se croyant sans +doute attaqués par les Espagnols s'entretueraient immanquablement si, +quelques-uns moins ivres ou plus raisonnables ne parvenaient à désarmer +les mutins. + +Les Indiens transportent la liqueur à dos de cheval; ils la mettent +dans des peaux d'autruches ou de moutons, mais ils préfèrent +généralement ces dernières comme étant plus faciles à préparer et d'une +plus grande contenance. Ils en font des outres auxquelles ils donnent +le nom de _ounékas_ et qui résistent parfaitement à la pression +des sangles. Ils les préparent de la manière suivante: ils égorgent les +moutons, en séparent la tête et retirent la peau tout d'une pièce en +pratiquant seulement une ouverture depuis le bas d'une des jambes de +l'arrière-train jusqu'à la panse, par où ils trouvent moyen de faire +passer le corps entier; ensuite ils font des ligatures au cou et à +l'arrière-train, puis ils gonflent la peau pour la tondre et la laver; +enfin après l'avoir fait sécher ils l'assouplissent en la frottant +entre leurs mains. + +Si les Mamouelches sont moins favorisés que les Puelches et les +Pampéens, car il se passe parfois bien du temps avant qu'ils puissent +se procurer du _Ouignecaë Poulcou_--liqueur des chrétiens,--ils +n'en trouvent pas moins les moyens de s'enivrer assez fréquemment +durant l'été et l'automne, à l'aide de boissons de leur fabrication. La +nature qui les prive de certains fruits qu'on s'attendrait volontiers +à trouver dans les vastes forêts qu'ils habitent, leur en donne +quelques-uns dont ils savent tirer bon parti: l'algarrobe par exemple +qui sert à l'engrais de leurs troupeaux et à fabriquer de la liqueur, +le piquinino--_trulcaouèt_,--et une espèce de figue de Barbarie +dont la saveur est des plus agréables. + +Les Indiens cueillent de grandes quantités d'algarrobes qu'ils +écrasent entre deux pierres et qu'ils mettent dans des poches de +cuir remplies d'eau, afin d'obtenir le _soé-Poulcou_, boisson +qu'ils laissent fermenter pendant plusieurs jours et sur laquelle se +forme une écume qu'ils enlèvent avec soin; ils y ajoutent une autre +portion d'algarrobe bouilli et mêlent le tout en l'agitant fortement. +Cette préparation est assez agréable et les enivre complètement; mais +ils n'en peuvent boire une grande quantité sans avoir à redouter de +violentes coliques et des contractions nerveuses qui les abattent +complètement. Ils mangent aussi de l'algarrobe cru mais avec beaucoup +de réserve, car ce fruit quoique très-sucré contient un acide qui leur +fait enfler les lèvres, les gencives et la langue, et leur occasionne +en même temps une brûlante sécheresse qui empêche souvent les moins +raisonnables de manger pendant un ou deux jours. + +Le _Trulcaouët_ connu des Espagnols sous le nom de piquinino +est pour le moins aussi abondant que l'algarrobe, et il est beaucoup +plus apprécié des Indiens qui, de même que des enfants, sont grands +amateurs de toutes choses sucrées. La forme de ce fruit est ovale; +il a la grosseur d'un pois. Il y en a de deux sortes: le rouge et le +noir. Son goût est des plus agréables, mais ce fruit est tellement +délicat que sous la plus légère pression toute la partie charnue se +transforme en une liqueur épaisse. L'arbrisseau qui le donne n'atteint +pas plus de quatre à cinq pieds de hauteur. Il est fort touffu, a des +branches délicates et flexibles hérissées d'une infinité de petites +épines qui, lorsque l'on veut faire la cueillette à la main, se brisent +dans les chairs où l'introduction de leur venin occasionne de petites +tuméfactions douloureuses. Ses feuilles sont petites, rondes et d'une +couleur vert pré. Si les Indiens étaient réduits à cueillir ce fruit +à la main, malgré toute leur patience, ils ne pourraient satisfaire +leur avide gourmandise; aussi emploient-ils un moyen aussi simple +que commode qui les garantit de toute piqûre et leur permet d'emplir +en quelques instants les petits sacs dont ils se munissent pour les +transporter: ils déposent au pied de l'arbrisseau un grand cuir sur +lequel ils font tomber tous les fruits en frappant légèrement chaque +branche avec un petit bâton. Quand ils en ont récolté ainsi une +quantité suffisante à leurs besoins, ils les vannent avec un autre cuir +de mouton soigneusement pelé et parfaitement tendu sur un cerceau, +pour en séparer les nombreuses feuilles et les épines qui, malgré +toutes leurs précautions, s'y mêlent le plus souvent. Cette opération +terminée, ils se bourrent à qui mieux mieux, remplissent leurs petits +sacs qu'ils suspendent de chaque côté de leurs selles, puis ils +rejoignent au galop leur résidence, où de nombreux paresseux, abusant +du titre de visiteurs, viennent se régaler à leurs dépens. Cependant +malgré leur grande affluence, ces gourmands ne sauraient absorber +toute la provision, car, la maîtresse du logis, en dépit de ses hôtes +indiscrets, leur enlève résolument la plus grande portion transformée +en liqueur, et la verse dans un cuir de cheval arrondi en forme de +vase où elle la laisse fermenter pendant quatre à cinq jours. Au bout +de ce temps, ayant ainsi obtenu une liqueur sucrée et délicieuse assez +analogue à du sirop de groseille, elle réunit plusieurs amis qui +la dégustent avec bonheur. L'effet de cette liqueur, fort agréable +au palais, ne tarde pas à se produire, car elle enivre presque +instantanément. Toutefois les entrailles n'en souffrent aucunement, +tandis que le fruit mangé en certaine quantité cause une irritation +douloureuse et resserre tellement le corps que les Indiens avalent +force graisse de cheval, leur seul remède dans ces cas. + +Les Mamouelches avaient pour moi une telle considération qu'il +fallait que je prisse part à tous leurs plaisirs et festins: c'est +ainsi que j'eus occasion de goûter de leurs liqueurs. Malgré toutes +leurs bonnes grâces, preuves évidentes du cas qu'ils faisaient de ma +personne, souvent la joie que ces Indiens manifestaient en ma présence +me rappelait encore plus vivement ma triste position et rendait plus +cuisant le souvenir de ma famille et de ma patrie. Alors des larmes +amères envahissaient mes paupières. Heureusement les Indiens se +méprenaient sur leur cause; elles leur paraissaient aussi naturelles +que les leurs produites par l'ivresse, et flattés à la vue de ce +qu'ils croyaient n'être chez moi qu'un instinct d'imitation, ils me +prodiguaient leur tabac en signe de sympathie. + +Quelquefois ils me forcèrent à leur chanter quelque chose dans mon +langage. Ne pouvant me soustraire à leur désir, et bien que je n'en +eusse aucune envie, je leur chantais ce qui me passait par la tête; +puis, comme ils m'en demandaient souvent la traduction, je la leur +donnais toujours à leur avantage, en sorte que je les laissais ainsi +dans la conviction que je ressentais pour eux la plus sincère amitié. + +Dans mon malheur, je n'avais jamais été si heureux qu'au milieu de +cette peuplade, où en ma qualité de _tchilca-tuvey_--écrivain +du grand Cacique--je jouissais de la considération générale et d'un +certain crédit. Sur ma demande je fus autorisé par Calfoucourah à me +construire une petite case en jonc, près de sa tente. Il prit plaisir à +me voir exécuter ce travail dont il suivait journellement les progrès. +Cette petite habitation était divisée de manière à m'offrir toutes +les commodités possibles. Elle était carrée et partagée en trois +compartiments, dont l'un me servait de chambre à coucher, l'autre de +cuisine, et enfin le dernier qui correspondait à la porte d'entrée, +servait à déposer ma selle et mes ustensiles de chasse. J'avais tressé +une natte qui, parfaitement tendue sur un cadre, me servait de lit, et +j'avais exhaussé le sol afin de me garantir de l'humidité. La toiture +plate et un peu inclinée me servait de terrasse; j'y montais à l'aide +d'une petite échelle de jonc, dont les échelons étaient solidement +fixés avec des bouts de lazzo. Dans la cuisine j'avais creusé une sorte +de fourneau au-dessus duquel je suspendais la viande que je voulais +faire rôtir. Comme j'étais assez éloigné des étangs je m'étais creusé +un puits d'environ deux mètres dans lequel l'eau abondait. Calfoucourah +m'honora souvent de ses visites, et lorsqu'il se présentait chez moi, +il avait la bonté d'agir avec autant de bienveillance que lorsqu'il +visitait ses amis; jamais il ne s'en retournait sans s'être enquis de +tout ce dont je pouvais avoir besoin, pour me l'envoyer aussitôt. + +Ses femmes alors au nombre de trente-deux, étaient chargées, à tour de +rôle, de me fournir des aliments, attention que je savais reconnaître +scrupuleusement du reste, par quelques prévenances qui me valaient +toutes leurs bonnes grâces. + +Calfoucourah consacrait généralement à sa nombreuse famille tous les +instants que ne lui enlevaient pas les visiteurs et les affaires. Quand +il recevait, il était généralement assisté de deux de ses épouses: +l'une jeune, l'autre âgée. Il partageait ses repas avec la première, +tandis que l'autre était chargée d'entretenir sa pipe constamment +pleine et allumée. Elle allait et venait sans cesse pour transmettre +ses ordres aux uns et aux autres, et elle faisait distribuer à boire et +à manger aux visiteurs. Calfoucourah était père de nombreux enfants; +car chacune de ses femmes lui avait donné fils et filles; mais son +grand âge ne lui permettant plus d'être assez empressé auprès de celles +que le temps n'avait pas encore flétries, il en résultait qu'elles lui +faisaient des infidélités qui maintenaient sa jalousie en éveil. Comme +il jouissait d'une excellente vue, pendant la plupart des nuits il +sortait sans bruit de sa tente et rôdait aux alentours pour tâcher de +les surprendre en défaut. Lorsqu'il y parvenait, il les frappait ainsi +que leurs complices, soit avec un couteau ou avec une boléadora. Quand +il leur avait joué de ces sortes de tours, il rentrait se coucher aussi +tranquillement que si rien d'extraordinaire ne se fût passé; mais le +lendemain matin il envoyait chercher les délinquants, et se les faisait +amener devant lui: la femme recevait une sévère réprimande; quant à +l'homme, il le condamnait à payer une forte rançon ou à mourir. + +Malgré ses cent trois ans, ce vieillard montait souvent à cheval, et +presque aussi lestement que les plus jeunes. Il affectionnait beaucoup +la chasse où il donnait encore des preuves de la plus grande adresse, +et au besoin, il maniait aussi la lance avec autant de dextérité que +le premier venu de ses soldats. Lorsqu'il était entouré d'un nombreux +auditoire, sa voix grave et sonore, dominant le brouhaha de la foule +compacte, se faisait entendre souvent pendant plusieurs heures +consécutives; il ne s'interrompait que pour recommencer encore, après +avoir seulement pris le temps de humer quelques bouffées de tabac. + +On a souvent supposé, ainsi que le dit lui-même d'Orbigny, et cela +faute de connaissances positives, que la langue Patagone est peu +étendue, grossière même; qu'elle manque de termes pour exprimer +complètement une pensée, une idée fixe, ou bien encore la passion. +C'est une grave erreur. Il ne faut pas croire que les peuples chasseurs +dont je parle, tantôt isolés dans des forêts vierges, ou jetés au +milieu de plaines sans bornes, soient privés de formes élégantes de +langage, de figures riches et variées; ils s'expriment au contraire, +selon les circonstances, avec beaucoup de netteté et même de poésie. +Qu'auraient donc pu dire d'ailleurs ces infatigables orateurs que +j'ai vus chez les Patagons, chez les Puelches, et que je retrouvai +encore chez les Pampéens et chez les Mamouelches et qui ainsi que +Calfoucourah, dont j'ai parlé plus haut, savaient si bien émouvoir +leur auditoire et l'animer de leurs discours? Leur langage n'est, il +est vrai, composé que d'un nombre limité de mots, dont les uns servent +à dénommer tous les objets qu'ils ont constamment sous les yeux et +les autres de simples mots de convention, qui, entremêlés les uns aux +autres et intercalés de telle ou telle manière, rendent l'expression +de la pensée; mais ils la rendent toutefois complète, sans lacunes ni +imperfections. + +Les Indiens savent parfaitement bien compter; ils emploient des noms +de nombres qu'ils classent ainsi que nous, par dizaines. Ils arrivent +ainsi jusqu'à cent, et de cent à mille etc. Leurs unités sont: + +_Quinié-Opouh-colah-melly-quetchou-cayou-_ + +Un-deux-trois-quatre-cinq-six- +_réulley-pourah-ailliah-Mary, Mary-quinié_,- +sept-huit-neuf-dix-onze- +_mary-opouh,-mary-colao,-mary-melly,-mary_-quètchou,- +douze-treize-quatorze- +_-mary-cayou,-mary-reulley,-mary-pourah_,- +quinze-seize-dix-sept-dix-huit- +_mary-ailliah,-opouh-mary_. +dix-neuf-vingt. + +Bien qu'ils ne sachent ni lire ni écrire, ils résolvent presque +instantanément des calculs qui nous demanderaient souvent beaucoup +de temps. Ils se servent pour cela, soit de brins d'herbe, de petits +éclats de bois de différentes longueurs, ou bien encore de cailloux +de grosseurs variées. Les uns, les plus courts ou les plus petits, +représentent les unités; les autres, les plus grands ou les plus gros, +représentent les dizaines; et jamais ils ne se trompent dans leurs +comptes, quelque importants qu'ils soient. Ils enseignent cette science +à leurs enfants dès l'âge le plus tendre, de sorte que grâce à leur +prodigieuse mémoire, hommes, femmes et enfants indifféremment, sont +capables d'étonner nos meilleurs calculateurs. + +Les années pour eux se comptent d'un hiver à l'autre; ils les nomment +_tchipandos_ et ils les subdivisent par lunes qu'ils nomment +_quiènes_. S'ils veulent parler de la lune dans laquelle ils sont, +ils disent _tefa-tchi-quiène_ ou bien de celle à venir ils disent: +_quiène-oulah_. A défaut d'heures, ils calculent la durée du temps +parcouru ou à parcourir sur la marche du soleil: le matin ou l'aube se +nomme _Pouh liouène_, midi ou milieu du jour _renny-enneteu_, +la soirée _épey-poune_, la nuit _poune_. Malgré toute cette +possibilité de se rendre compte exactement de la durée de leur vie, +les Indiens négligent de s'en préoccuper; cela ne se fait guère que +pour les caciques de chaque tribu respective. Ils ont aussi quelques +connaissances en astronomie, et savent parfaitement s'orienter +nuitamment, à l'aide des astres auxquels ils donnent des noms +particuliers; étude qui m'a aidé dans ma fuite. + + + + +CHAPITRE X + +Fêtes religieuses des Indiens. + + +A de certaines époques de l'année les Indiens observent des fêtes +religieuses. La première a lieu dans l'été, et elle est consacrée au +Dieu du bien--_Vita-ouènetrou_--dans le but de le remercier de +tous ses bienfaits passés et de le prier de les leur continuer dans +l'avenir. + +C'est généralement le grand Cacique qui en fixe l'époque et la durée. +D'après ses ordres, tous les chefs des tribus réunissent leurs +administrés, soit dans leurs parages respectifs, soit dans un endroit +désigné. + +Les préparatifs se font avec toute la pompe religieuse dont ils sont +capables; ils se graissent les cheveux et se peignent la figure avec +plus de soin que de coutume. Les vêtements des riches se composent +pendant ces grands jours de tous les objets volés aux chrétiens, et +qu'ils ont conservés à cet effet avec le plus grand soin. Les uns sont +revêtus d'une chemise qu'ils ont soin de laisser flotter au-dessus +des mantes dont ils s'entourent la taille; d'autres n'ayant point de +chemise étalent avec orgueil à l'admiration de tous, un mauvais manteau +espagnol, ou une bien courte veste que n'accompagne pas un pantalon; +d'autres enfin, couverts seulement d'un pantalon souvent mis sens +devant derrière, sont coiffés d'un képi sans visière, ou d'un chapeau à +haute forme, et chaussés tantôt d'une botte ou d'un soulier. Rien n'est +plus comique que ces accoutrements bizarres, portés par des hommes dont +la gravité habituelle se maintient même pendant le cours de cette fête +durant laquelle il est expressément interdit de rire. + +Dès le commencement de la cérémonie, les femmes transportent +provisoirement leurs tentes au centre de l'emplacement choisi par le +Cacique. Les hommes n'arrivent que quand ces préparatifs sont achevés; +ils en font trois fois le tour au grand galop, en poussant le cri de +guerre et en agitant leurs lances. Ces trois tours terminés, ils se +placent sur une seule file et plantent leurs lances sur un front dont +la régularité parfaite flatte le coup-d'œil. Les femmes vont ensuite +prendre la place de leurs maris, qui, après avoir mis pied à terre pour +attacher leurs chevaux, s'en reviennent former un second rang derrière +elles. + +La danse commence alors, sans changement de place autrement que +de droite à gauche. Les femmes chantent sur un ton plaintif, et +s'accompagnent en frappant sur un tambour en bois recouvert de peau +de chat sauvage, bigarré de couleurs et de dessins semblables à ceux +qu'elles ont sur la figure. Les hommes pirouettent sur eux-mêmes +en boitant de la jambe opposée à celle de la femme, et soufflent à +pleins poumons dans un morceau de jonc creusé qui rend le son aigu et +étourdissant d'une clé de gros calibre. + +Cet ensemble est de l'effet le plus original, vu la contrariété des +mouvements de part et d'autre et la raideur des danseurs. A un signal +du Cacique présidant la fête, des cris d'alerte retentissent, les +hommes sautent vivement à cheval, interrompant ainsi brusquement la +danse pour se livrer à une fantasque cavalcade autour de l'emplacement +de la fête, tout en agitant leurs armes et en poussant de nouveau le +sinistre cri de guerre qu'ils font retentir dans leurs pillages. + +Dans les intervalles que laissent ces courses effrénées, chacun se rend +visite dans l'espoir de déguster un peu de laitage pourri conservé dans +un cuir de cheval; c'est un mets des plus friands selon eux, et qui +leur procure cependant le doux effet d'une copieuse médecine. + +Le quatrième jour, dès le grand matin, pour clore la cérémonie, un +jeune cheval, un bœuf et deux moutons donnés par les plus riches +d'entre eux sont sacrifiés à Dieu. Après les avoir renversés sur le +sol, la tête tournée du côté du levant, le Cacique désigne un homme +pour opérer l'ouverture de la poitrine de chaque victime et en extirper +le cœur, qui palpitant encore est suspendu à une lance inclinée vers +le levant. Alors la foule empressée et curieuse, les yeux fixés sur +le sang qui coule d'une large incision faite à cet organe, tire des +augures qui presque toujours sont à son avantage: puis elle se retire +dans son lieu d'habitation, pensant que Dieu, fort satisfait de sa +conduite, lui sera favorable dans toutes ses entreprises. + +La seconde fête a lieu dans l'automne; elle est célébrée en l'honneur +de _Houacouvou_, directeur des esprits malfaisants. Elle a pour +but de le conjurer d'éloigner d'eux tous maléfices. + +Ainsi que dans la première fête, les Indiens se parent de leur mieux +et s'assemblent par tribus seulement, chaque cacique en tête. La +réunion de tout le bétail a lieu en masse. Les hommes forment alentour +un double cercle, galopant sans cesse en sens contraire afin qu'aucun +de ces fougueux animaux ne s'échappe. Ils invoquent _Houacouvou_ à +haute voix et renversent goutte à goutte du lait fermenté contenu dans +des cornes de bœuf que leur présentent leurs femmes pendant qu'ils font +le tour des animaux. Après avoir réitéré trois ou quatre fois cette +cérémonie, ils jettent sur les chevaux et sur les bœufs ce qui reste +de laitage, afin, disent-ils, de les préserver de toute maladie; après +quoi, chacun sépare son bien et le conduit à quelque distance pour +revenir ensuite s'assembler de nouveau autour du cacique, qui, dans un +long et chaleureux discours les engage à ne jamais oublier Houacouvou +dans leurs prières, et à se préparer promptement à lui être agréable, +en allant chez les chrétiens porter la désolation et augmenter leurs +troupeaux. Chacun reconnaissant la sagesse d'un tel conseil, agite ses +armes en priant Houacouvou de les bénir et d'en faire dans leurs mains +des instruments de bonheur pour leurs tribus et de mort pour tous les +chrétiens qui tenteraient de leur disputer leurs biens ou leur vie. + +Ces êtres n'ont aucun sentiment de pitié. Plus ils font de victimes, +plus ils s'en enorgueillissent. Ils considèrent les êtres civilisés +comme des sorciers et des ennemis; ils les accusent de tous les maux +qui peuvent les atteindre. + +Avant l'apparition des _ouignecaés_, disent-ils, nous vivions +paisiblement sur tous les points de cette terre qu'ils nous ont ravie +par la force, sans respect pour la volonté de Dieu qui nous y a fait +naître et nous en a donné la propriété. A qui donc sont ces bœufs +et ces chevaux, créés comme nous dans ces parages, sinon à nous? +_téouas-ouignecaés_--ces chiens de chrétiens,--ne nous ont point +épargnés; non-seulement ils nous ont ravi nos biens, mais ils n'ont +pas craint de tremper leurs mains, avides d'or, dans notre sang. A +tout jamais ils seront nos ennemis; nous lutterons contre eux jusqu'à +la mort pour leur reprendre peu à peu ce qu'ils nous ont dérobé d'un +seul coup. Pourquoi ces chiens de chrétiens sont-ils assez téméraires +pour venir jusqu'ici au lieu de rester chez eux? Dieu nous ordonne de +troubler leur tranquillité et de nous opposer à la réussite de leurs +projets. Il nous commande de leur prendre leurs femmes et leurs enfants +pour nous en servir comme d'esclaves. + +Telles sont les idées de ces êtres que nous appelons sauvages. + +Les Indiens croient aux talismans. Ils considèrent et conservent comme +tels maints objets insignifiants, tels que: les boules de poil durci +qu'ils trouvent dans le corps des bœufs ou les amas graveleux qui se +forment souvent dans les rognons des chevaux qui n'ont, la plupart +du temps pour s'abreuver, que des eaux calcaires. Le grand Cacique +Calfoucourah porte sur lui une sorte de relique assez curieuse qu'il +trouva étant tout enfant. C'est une petite pierre bleue, dont le nom +lui est resté, à laquelle la nature s'est plu à donner presque une +forme humaine; la superstition des Indiens la leur fait regarder comme +un talisman. Selon eux, Houacouvou ne l'a fait tomber entre ses mains +que pour le préserver de tout danger et pour le rendre invincible. +C'est à elle qu'ils attribuent tous les succès de Calfoucourah: ce +qui les confirme dans cette croyance, c'est l'organisation vraiment +exceptionnelle de ce chef et son intelligence très-supérieure à celle +de tous les autres caciques qui s'accordent à dire que jamais ils ne +pourraient le remplacer. Il n'est pas jusqu'aux Hispanos-Américains, +auxquels il a fait tant de mal, qui ne se plaisent à reconnaître et à +admirer sa bravoure et ses capacités hors ligne. + +Cet homme, j'en suis convaincu, n'aurait point été ennemi de la +civilisation, car il était doué d'instincts généreux. Il avait le +sentiment de la justice, mais malheureusement pour les Argentins, +pour lesquels sa soumission eût été la source de grandes richesses, +leur manque d'habileté et leur inconstance en politique ont détourné +ses bonnes dispositions. Ce chef pour conserver toute son autorité +sur les êtres farouches qu'il commandait et commande peut-être encore +dut forcément refouler au fond de son cœur tous ses bons sentiments. +Cependant, je lui dois la vie, et le jour où pour me la laisser il +renvoya, en les déboutant de leur demande, tous ceux qui avaient juré +ma mort, ne fut pas la seule preuve que j'eus de sa générosité. + +Plusieurs fois, pendant mon séjour auprès de lui, quand nous nous +trouvions seul à seul, il me tint un langage bien différent de celui +qu'il employait devant témoins, et il me prodigua des marques de la +plus grande sympathie. Il sut fort bien me faire comprendre que je +ne devais pas lui en vouloir lorsqu'il me brusquait, car ce n'était +souvent que le résultat de la violence qu'il se faisait à lui-même +pour résister au désir de m'être utile, cela étant incompatible avec +sa position et avec la surveillance qu'exerçaient sur lui les autres +Indiens; il ajoutait que si jamais je recouvrais ma liberté par +suite de circonstances inattendues, il souhaitait vivement que je me +souvinsse de lui comme d'un ami sincère. Cependant je dois dire que +malgré toutes ses belles paroles et toutes ses marques de sympathie +auxquelles il fallait que j'eusse l'air de croire aveuglément, je +savais fort bien, que le cas échéant, la haine la plus implacable +trouverait seule place dans ce cœur Indien si je lui laissais entrevoir +le vif désir que j'éprouvais de m'affranchir. + +Néanmoins, j'affectai de paraître très-reconnaissant de tous ses bons +procédés, que je tenais du reste à mériter tant que je serais près +de lui. Pour lui en donner une preuve, je lui proposai un jour de +semer tout un sac de maïs provenant d'une expédition dans la province +de Buenos-Ayres. Cette offre lui plut infiniment: nous choisîmes +ensemble un endroit propice, et, chaque matin, dès l'aurore, je me mis +à travailler. Je fis d'abord un fossé assez large, pour empêcher le +bétail de pénétrer dans le champ. + +Calfoucourah venait jusqu'à deux et trois fois par jour, suivre des +yeux mon travail et m'encourager. Il me faisait fumer sa pipe et +m'appelait son fils. Quand j'achevai ce fossé qui était large d'au +moins un mètre cinquante et profond de deux, il me fit venir dans un +roukah et après m'avoir fait partager son repas, il me fit présent d'un +manteau: quoiqu'à demi usé, cet objet me causa une grande joie car +c'était le premier vêtement que je possédais depuis le commencement de +ma captivité. + +J'avais déjà beaucoup fait en creusant le fossé, mais l'embarras pour +moi était de trouver un moyen de labourer cette terre non défrichée. +Il me manquait pour cela une charrue. J'aurais sans doute été réduit à +la bêcher avec mon incommode pelle et je n'aurais que fort lentement +avancé dans ce travail fatiguant, si je n'eusse eu le bonheur de +trouver dans le voisinage une hache que je pus affiler. A l'aide de +cet instrument j'abattis un petit arbre dont une des branches formait +avec le tronc un angle aigu, et je taillai l'extrémité en forme de soc. +Au nombre du bétail se trouvaient deux bœufs de labour que j'attelai +tant bien que mal à cette charrue grossière; à force de persévérance +je parvins à labourer passablement l'enclos, lequel avait environ +cinq cents mètres carrés. Quand je l'eus ensemencé je chargeai de +pierre un fort cuir de bœuf auquel j'attelai trois chevaux, et je +m'en servis pour herser. La nature ayant pris soin de faire le reste, +je vis bientôt éclore une grande quantité de tiges de maïs qui, en +peu de temps donnèrent une récolte magnifique. Ce succès me captiva +complètement l'amitié et les bonnes grâces de Calfoucourah et celles +de ses trente-deux femmes qui parurent redoubler encore pour moi +d'attentions et d'égards. + +Un jour voulant, selon mon habitude, abattre un bœuf d'un seul coup de +poignard au défaut de la nuque, un lazzo qui le retenait s'étant rompu, +je manquai mon coup, et je fus piétiné par l'animal furieux et blessé, +de dessous duquel on ne m'arracha qu'à grand peine tout sanglant et +meurtri. Tandis qu'il me labourait le corps de ses cornes, j'avais +perdu connaissance: lorsque je revins à moi, j'étais étendu sur des +cuirs de mouton, la tête reposant sur les genoux d'une des épouses du +grand Cacique, qui me prodiguait les soins les plus empressés et sembla +ainsi que tous les Indiens dont j'étais entouré toute joyeuse en me +voyant renaître à la vie. + +Je fus quelque temps à me remettre des suites de ce terrible accident, +dans lequel j'avais failli perdre un œil, car j'avais eu une paupière +déchirée. + +Malgré toutes les prévenances des Indiens et toute ma diplomatie, je +n'étais pas complètement à l'abri de leurs mauvais traitements, car la +superstition et l'inconstance de ces êtres méfiants les portait souvent +au contraire à me faire expier dans leurs moments de colère ce qu'ils +appelaient alors leur inexcusable faiblesse à mon égard. + +Bien qu'il n'entrât pas dans les habitudes de Calfoucourah de se faire +accompagner autrement que par ses fils ou par moi lorsqu'il voyageait, +il n'accueillait pas moins avec les marques de la plus grande +satisfaction tous ceux qui se présentaient pour lui servir d'escorte. + +Vu son grand âge ce chef ne conduisait plus guère lui-même les Indiens +au pillage. Il se contentait de leur donner ses ordres ou ses conseils +pour envahir tel point plutôt que tel autre. Mais, quand parfois il se +laissait entraîner par ses idées belliqueuses et qu'il conduisait ses +soldats, il emportait avec lui ses principales richesses, consistant +en éperons et étriers d'argent, et il emmenait la plupart de ses +femmes. Là se bornait toute sa distinction d'avec le commun des +Indiens, qui seuls prenaient part au combat. Ses droits n'allaient pas +jusqu'à s'attribuer une part quelconque du butin; mais comme il était +généralement aimé et vénéré de chacun, tous mettaient leur orgueil et +leur amour-propre à lui offrir de nombreux troupeaux, composés des +plus beaux animaux pillés, ou bien encore à lui faire don de quelques +captives qu'il vendait généralement à vil prix aux Indiens des tribus +éloignées. + +Calfoucourah habitait une vaste tente abondamment pourvue de toutes +choses formant le confortable des Indiens. Et sous son toit fragile un +Européen eût certes pu trouver bien des richesses entassées pêle-mêle. + +Depuis plus de six mois je vivais près de cet homme, lorsque de nouveau +les Indiens sentirent la nécessité de traiter avec l'un ou l'autre +parti politique des Hispanos-américains dont la surveillance de plus en +plus active s'opposait à leurs terribles invasions. + +Ils hasardèrent près des uns et des autres des démarches pacifiques +dont le résultat devait influer beaucoup sur ma destinée. + + + + +CHAPITRE XI + +Comment la politique des Provinces unies de la Plata vint influer sur +ma destinée.--Le général Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale. + + +Les républiques unies de la Plata, pour leur bonheur, avaient alors à +leur tête un homme sur lequel je vais arrêter un instant les yeux du +lecteur, ne serait-ce que pour lui offrir une compensation aux figures +grimaçantes, grotesques ou hideuses que j'ai décrites jusqu'ici. + +Don Justo-José Urquiza, né à la Conception de l'Uraguay, dans l'Entre +Rios, ne doit rien qu'à lui-même. Sorti des rangs du peuple, simple +gaucho comme il aime à s'en vanter, n'ayant jamais reçu d'autres leçons +que celle de sa propre expérience, il s'est peu à peu frayé un chemin +par la force de son caractère et la supériorité de son intelligence. +Ses rares talents militaires lui valurent la faveur de Rosas, qui +l'avança rapidement et en fit bientôt son bras droit. Urquiza put +croire un moment que le dictateur ne s'opposait à la confédération que +pour lui donner les moyens d'accomplir de grandes choses, et peut-être +pour sauvegarder l'indépendance de son pays. Mais il ne tarda pas à +démêler les motifs de cette politique astucieuse et méfiante. Dès qu'il +s'aperçut qu'on exploitait son patriotisme au profit d'une étroite +ambition personnelle, il se tourna contre le dictateur, l'accusant de +fausser la Constitution et d'attenter aux libertés nationales. Rosas +avait plusieurs fois feint un désintéressement qui était loin de sa +pensée. Périodiquement, à des époques habilement calculées, il parlait +avec une modestie vraiment touchante, tantôt de son âge trop avancé, +tantôt de sa santé délabrée, et demandait à résigner un pouvoir dont il +ne pouvait plus, disait-il, supporter le fardeau. Mais le vieux lion +qui avait toujours vu les représentants trembler devant lui, savait +bien qu'aucun d'eux n'oserait accepter sa démission. L'assemblée se +hâtait d'implorer son dévouement et de lui arracher, par d'ardentes +supplications, un sacrifice glorieux. + +Ces plates adulations passaient auprès des cours étrangères pour +l'expression du sentiment public. Urquiza choisit le moment où le +dictateur cherchait en 1851, à renouveler cette honteuse comédie; +il lança une proclamation dans laquelle il déclarait Rosas déchu +du pouvoir exécutif, et il se plaça lui-même à la tête d'un parti +qui voulait à la fois la réunion des provinces en une confédération +compacte et la libre navigation des eaux de la Plata. + +Il était assuré d'avance de l'appui du Brésil, dont sa politique +servait les plus chers intérêts. Les rivières qui prennent leur source +dans le Nord de cet empire donnent accès, par l'Atlantique, à une +partie considérable de son territoire, et ce sont les provinces les +plus riches. Le Brésil avait souvent demandé à Rosas le passage de la +Plata. Pour obtenir cette concession il avait épuisé en vain toute les +ressources de la diplomatie. Urquiza venait à propos. L'antagonisme +traditionnel des Espagnols et des Portugais céda devant la nécessité +d'ouvrir au commerce du monde le Parana, l'Uraguay, le Paraguay et +leurs tributaires. + +Le Brésil se rallia donc à la cause d'Urquiza et lui fournit les +forces nécessaires pour la faire triompher. Le premier mouvement +d'Urquiza fut dirigé contre Oribe qui, soutenu par les troupes de +Rosas, bloquait depuis neuf ans Montévidéo, et n'attendait, pour s'en +emparer, que le moment où cesserait l'intervention de la France et de +l'Angleterre. En attendant, Oribe ruinait Montévidéo, car il avait peu +à peu élevé autour de son camp une ville rivale, Restoracione, qui +comptait déjà dix mille habitants. L'arrivée d'Urquiza détourna des +assiégés les menaces de l'avenir. Il se présentait à la tête d'une +armée d'Entre-Rios et de Corrientinois; appuyé en outre par l'escadre +du Brésil et par un corps d'infanterie de cette même nation, il amena +Oribe à capituler presque sans coup férir. Une adresse consommée +marqua sa conduite: il mit en avant le caractère patriotique de +son entreprise, montra les dispositions les plus conciliantes, et +proclama hautement son intention d'éviter l'effusion du sang. Des +milliers de combattants grossirent bientôt ses rangs; Oribe abandonné +de ses troupes et ne pouvant plus d'ailleurs recevoir ni renforts ni +munitions, se rendit sans conditions. + +Après ce succès éclatant, Urquiza se retira dans sa province pour +s'y préparer à porter un coup décisif au pouvoir de Rosas. En 1852 +il repassa le Parana avec des forces considérables et s'avança, sans +rencontrer d'obstacle jusqu'à Monte-Caseros, où le dictateur accourut +à la tête de vingt mille hommes. La mémorable bataille du 3 février +1852 se termina par la défaite et la fuite de Rosas, qui s'embarqua en +toute hâte sur un vaisseau anglais, pendant que son vainqueur entrait +dans Buenos-Ayres aux acclamations de la population. Urquiza établit +son quartier-général à Palermo, et nomma gouverneur de la ville Don +Vincente Lopez, homme d'un âge déjà avancé, mais généralement aimé et +estimé. + +Nommé dictateur provisoire le 14 mai, Urquiza réunit à San-Nicolas les +gouverneurs et les délégués des quatorze provinces de la Plata pour +qu'ils eussent à choisir une organisation politique. Cette assemblée se +prononça en faveur du système fédératif, et décida que les provinces +nommeraient des représentants chargés de rédiger une constitution et +d'établir les bases d'un gouvernement définitif. + +Buenos-Ayres refusa de confirmer les pouvoirs que l'assemblée avait +conférés à Urquiza. Le gouverneur Lopez qui était resté fidèle aux +décisions de la majorité, ne réussit pas à les faire respecter et fut +obligé de se démettre de ses fonctions. Urquiza n'était pas homme +à hésiter; il marcha sur Buenos-Ayres, rétablit son autorité et +réinstalla son gouverneur. Après cet acte de vigueur, il se montra +clément et se borna à exiler cinq des principaux meneurs: dès qu'il +vit l'ordre affermi, il retira ses troupes de la ville et se rendit à +Santa-Fé, où devait s'assembler le congrès, qui ouvrait ses séances le +20 août. Les treize provinces de l'Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé, +Cordova, Mendoza, Santiago de l'Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, +Catamarca, Hioja, San-Luiz et San-Juan y avaient envoyé chacune deux +délégués. + +Une nouvelle révolte éclata à Buenos-Ayres, suscitée par d'anciens +exilés qui ne s'étaient ralliés à Urquiza que pour se débarrasser +de Rosas. Comme ils étaient pour la plupart natifs de la ville, ils +n'eurent pas de peine à soulever la population. Urquiza ne pouvait +souffrir que Buenos-Ayres fît la loi aux treize provinces, mais il ne +voulait fournir aucun prétexte à une guerre civile dont il redoutait +les conséquences. Au lieu d'employer la force contre l'insurrection, +il préféra lui laisser le temps de la réflexion, et se contenta de +publier une proclamation dans laquelle il déclarait la province de +Buenos-Ayres séparée du reste de la confédération et l'abandonnait à +sa mauvaise destinée. Sa modération ne fit qu'encourager les insurgés; +ils essayèrent de propager la révolution et envahirent la province +d'Entre-Rios. C'était braver Urquiza jusque chez lui. Il marcha contre +les envahisseurs et les rejeta sur leur territoire. + +Depuis lors jusqu'à l'heure actuelle, ce n'a été entre Urquiza, +représentant les intérêts de la confédération Argentine, tendant +à unifier son immense territoire, et les préjugés égoïstes de +Buenos-Ayres rêvant un orgueilleux isolement pour sa population de +cent vingt mille âmes, qu'une série de luttes plus ou moins ouvertes, +suivies de concessions toujours forcées et peu sincères de la part des +Portenos ou Buenos-Ayriens, toujours volontaires de la part d'Urquiza, +qui s'est montré, en toute occasion désireux d'épargner à l'antique +métropole de la Plata les malheureuses extrémités de la guerre. + +Voici en quels termes le commandant Page, chargé par les Etats-Unis +d'une mission dans la Plata, traçait en 1857 le portrait de cet homme +remarquable. + +Urquiza, à l'époque où je le vis était encore jeune d'apparence; +son teint est brun, sa taille moyenne; admirablement proportionné, +il présente tous les dehors d'une nature énergique et vigoureuse. Sa +tête se fait remarquer par des contours amples, des plans solides, des +traits fermes et accentués. L'ensemble respire l'intelligence, mais +une intelligence qui se possède pleinement. Les yeux purs, brillants, +bien ouverts, ont un regard pénétrant. La bouche est à la fois fine +et bienveillante. C'est une tête d'homme d'état en même temps que de +héros, offrant un singulier caractère de force, de calme et d'autorité. +Pour inspirer le respect Urquiza ne recourt à aucun charlatanisme, à +aucun rôle d'emprunt; son air n'a rien de composé, et l'on sent qu'il +est à la hauteur de sa mission. Sa noble prestance, son maintien aisé, +la dignité de ses manières, sa démarche délibérée, sa parole nette et +mesurée dénotent une âme fière et loyale, un esprit lucide, un jugement +sûr. On subit volontiers l'influence qu'il exerce sur tous ceux qui +l'entourent et l'on éprouve d'autant plus de plaisir à rencontrer en +lui les rares qualités dont il est doué, que l'on sait qu'il doit tout +à lui-même: son éducation comme sa haute position. (_Note E._) + +Maintenant quelques mots suffiront pour faire comprendre comment aux +profonds calculs de la politique de cet homme d'état se rattacha +fortuitement ma délivrance. + +En 1859 une nouvelle scission armée de Buenos-Ayres forçait une fois +encore Urquiza à recourir à la décision des champs de bataille. + +Les Indiens pressentant avec leur instinct de bêtes de proie que les +dissensions politiques des Argentins pouvaient leur offrir quelques +occasions de butin, adressèrent au général plusieurs offres d'alliance, +et plusieurs lettres rédigées par moi furent portées par des membres de +la famille de Calfoucourah. + +Le général était trop fin politique pour ne pas faire un bon accueil +à ces messagers sauvages. Possesseur d'une des plus vastes estancias +de la vallée du Parana, et lui-même agronome distingué, cherchant +avant tout à développer les bienfaits de l'agriculture sur la belle +partie de terre confiée à ses soins, il savait trop combien les +établissements agricoles de la frontière du Sud ont besoin de calme +et de sécurité pour ne pas chercher à amortir par tous les moyens les +tendances agressives des Indiens leurs voisins. Il ne renvoya donc les +ambassadeurs de Calfoucourah que chargés de cadeaux de toutes sortes +et surtout de barils d'eau-de-vie; aussi leur retour fut, dans toute +la horde, sans exception de rang, d'âge et de sexe, le signal d'orgies +sans fin. + +Quand je les vis livrés avec frénésie à l'ivresse, jugeant de la durée +qu'elle pouvait avoir je conçus l'idée de tenter encore une fois de +me rapprocher des contrées d'où je pourrais opérer mon retour dans ma +patrie et dans ma famille. + +Au moment de prendre cette décision solennelle me souvenant que les +portraits de mes chers parents étaient encore à la merci des Indiens, +je résolus de tout risquer pour m'en emparer, les considérant comme +un talisman qui devait me protéger au milieu des nouveaux périls que +j'allais affronter. Pour exécuter ce coup hardi, je fus obligé de +pénétrer en me traînant sur les mains au milieu de toute la horde +de buveurs ivres et exaltés, essuyant les menaces des uns ou parant +de mon mieux les coups de couteau que cherchaient à me porter les +autres sans pourtant se rendre compte de ce que je cherchais ni sans +me reconnaître. Quand je mis enfin la main sur le sac où ils étaient +renfermés, le cœur me battit violemment; de même qu'un coupable j'eus +un instant la peur d'être découvert; tout mon sang se glaça. Je ne +savais plus si je devais avancer ou reculer; pourtant après être resté +quelques minutes dans l'immobilité la plus complète, convaincu de +n'avoir pas été vu, j'entrouvris doucement et sans bruit le misérable +sac de cuir de cheval dont la criante sécheresse eût pu me vendre. Et +sans perdre de temps, j'y introduisis une main fébrile qui eut bien +vite saisi les photographies que je cachai aussitôt dans le manteau qui +m'entourait la taille. Puis, comme enhardi par ce premier exploit, en +un moment je fus hors de la tente, plus que jamais décidé à m'enfuir. + +J'implorai l'aide du Tout-Puissant du plus profond de mon cœur, et +profitant de cette nuit où toute la tribu était plongée dans un lourd +sommeil, je me glissai en rampant vers l'endroit où étaient les +meilleurs chevaux du cacique, après m'être muni d'une paire de boules +destinées, soit à ma défense, soit à me procurer du gibier sur ma +route. Je pris aussi un lazzo pour m'emparer de trois montures et les +réunir. + +Ces préliminaires accomplis sans bruit, je conduisis tout doucement +mes chevaux jusqu'à ce que je fusse hors de la vue du camp. Alors +sautant sur l'un d'eux, puis chassant les autres devant moi, je +commençais palpitant d'émotion, ma dernière course, celle d'où +dépendait ma vie ou ma mort. + +Pendant toute la nuit je galopai sans relâche croyant voir sans cesse +des ombres à ma poursuite. Le jour dissipa les ténèbres mais sans +calmer mon agitation; elle était telle que le moindre souffle d'air me +semblait chargé de clameurs menaçantes et que le moindre tourbillon de +poussière me donnait des angoisses. + +Souvent je mettais pied à terre, et, l'oreille appuyée sur le sol, +j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de +la Pampa; mais loin de là, les oreilles me tintaient tellement que je +croyais entendre sur ce sol dur retentir de sinistres galops, et je +précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir aux impérieux besoins +qu'éprouvait ma monture à laquelle il était impossible de prendre, à +l'exemple de ses compagnons, quelques bouchées d'herbe en courant. +Je suivais, autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées du +désert, afin de dépister les Indiens qui immanquablement devaient +me poursuivre, mais qui chercheraient en vain ma piste dans l'herbe +relevée par la rosée du matin. + +N'ayant pris avec moi aucune provision, je commençais à souffrir +cruellement de la faim et de la soif, lorsque je pus enfin m'emparer +d'une jeune gama. La terreur que j'éprouvais était telle, que pour ne +point ralentir ma fuite en prenant le temps de faire cuire mon gibier, +je l'attachai autour de moi à l'aide de mon lazzo et je le dévorai +ainsi tout cru, mordant à même le corps tout en galopant. + +Cette course désordonnée durait depuis quatre jours déjà, quand le +cheval que je montais s'abattit: il était mort. + +Craignant avec raison, de perdre de même les deux qui me restaient +et de qui seuls dépendait mon salut, j'eus dès lors la précaution de +les laisser se délasser une partie de la nuit; ce qui ralentissait +extraordinairement ma marche, bien que l'idée fixe que j'avais d'être +poursuivi m'animât malgré moi à les stimuler durant le jour. + +Dans un de ces moments de repos, tandis que les yeux inquiets et +les oreilles tendues, je m'obstinais à vouloir percer l'obscurité qui +m'entourait ou à saisir le moindre bruit défavorable, il me sembla +entendre les aboiements d'un chien, qui devinrent bientôt de plus +en plus forts et ne me laissèrent plus aucun doute. Saisi d'effroi, +pensant naturellement que ce chien devait précéder les Indiens, je +m'élançai à la hâte sur l'un de mes chevaux, et chassant l'autre devant +moi, je partis à toute bride. Mais à quelque distance, ayant une côte +à gravir, ces malheureux animaux déjà harassés se refusèrent à marcher +autrement qu'au pas. Ce qui donna au chien que j'avais entendu tout +le temps de me rejoindre. A peine fut-il près de moi qu'il manifesta +la plus grande joie. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant +en lui un pauvre chien que j'étais parvenu à apprivoiser et avec +lequel j'avais souvent partagé mes repas. Son attachement était tel +qu'il s'était habitué à m'accompagner dans toutes mes excursions. Il +m'avait sans doute suivi dès mon départ, mais ma grande préoccupation +et la vitesse de ma course m'avaient empêché de l'apercevoir plus tôt. +Complètement rassuré je m'arrêtai de nouveau, pour laisser cette fois, +mes chevaux se reposer plus longtemps que je ne l'avais encore fait. + +Quand ils eurent suffisamment mangé et bu, je repris le cours de mon +dangereux voyage, pendant la durée duquel, mon chien et moi, nous fûmes +condamnés à ne vivre que du produit de notre chasse, que nous dévorions +tout sanglant. + +Après un autre espace de temps que je ne puis préciser, car toutes +les journées, toutes les heures se ressemblaient, la fatigue et le +manque d'eau me privèrent d'un second cheval. J'aurais voulu ne pas +l'abandonner et attendre auprès de lui son rétablissement ou sa mort, +mais la désolante nature du sol, n'offrait aucune ressource, et en +restant je m'exposais également à perdre ma dernière monture qui avait +résisté à toutes les épreuves. + +Je partis le cœur navré, décidé à ménager par tous les moyens, mon +cheval et mon chien, mes derniers compagnons de misère. Je m'astreignis +à n'exiger d'eux aucun effort; nous n'avancions que fort lentement, +épuisés de faim et de soif, quant à la tombée de la nuit, je remarquai +que de lui-même mon cheval doublait le pas; à la fraîcheur du terrain +qu'il foulait, et avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes +déserts, le pauvre animal avait senti le voisinage de l'eau. + +Peu d'instants après, nous étanchions notre soif commune dans ces +lagunes que déposent dans le nord de la Pampa les filets d'eau issus +des contreforts des Andes dans les provinces de Mendoza et de San +Luiz. Autour de ces bassins une herbe abondante et touffue, permit +à mon pauvre coursier de réparer ses forces. Grâce à cette provende +inespérée, il put me porter jusqu'à Rio-Quinto, où moins heureux que +mon chien, il s'affaissa tout à fait épuisé; et moi, à bout de forces, +mourant de faim, de fatigues physiques et morales, je tombai à ses +côtés sans mouvement et sans voix. + +C'était le treizième jour de ma fuite!... Je ne puis en fixer le +quantième, mais c'était vers le milieu de 1859. + +Dieu, qui avait daigné me protéger jusque là permit que je fusse +trouvé dans cet état par une excellente famille espagnole, habitant +Rio-Quinto, qui ayant pitié de ma détresse, s'empressa de me recueillir +et de me transporter chez elle. + + + + +CHAPITRE XII + +Séjour à Rio Quinto. Départ pour Mendoza. + + +Rio-Quinto n'est point une ville, mais simplement un petit bourg situé +sur la rivière de ce nom, à mi-chemin de Rosaire à Saint-Louis, c'est +à dire à 75 lieues de l'un et de l'autre. On n'y compte guère plus de +cinq à six cents habitants pour la plupart abrités par des maisons +informes. Ils se livrent à l'élève et au trafic du bétail. Quelques-uns +sont négociants, et tiennent des porpérias ou almacènas--magasin--dans +lesquels se trouvent entassés pêle-mêle toutes les choses nécessaires, +à l'existence ou à la toilette: depuis des légumes jusqu'à des robes +de soie. D'autres font spécialement des échanges avec les Indiens, +auxquels Urquiza donne le droit d'entrer dans la ville. + +Dès le lendemain de mon installation chez les personnes qui m'avaient +recueilli je fus atteint d'une longue et douloureuse maladie qui me +retint alité pendant plus de six semaines durant lesquelles je fus +plongé dans le délire. + +Malgré toutes les difficultés qu'ils éprouvaient à s'approcher de +moi, car mon chien encore presque sauvage ne me quittait pas un seul +instant, mes hôtes me prodiguèrent les soins les plus empressés et les +plus touchants. J'eusse été un parent que certes ils ne m'eussent point +témoigné plus de sollicitude. + +Lorsque j'entrai en convalescence, ils saisirent toutes les +occasions de me procurer des distractions. Pourtant malgré leurs +efforts je restais languissant et le calme ne se rétablissait point +dans mon esprit pendant si longtemps surexcité et torturé. J'étais +constamment comme sous l'impression d'un terrible cauchemar, dans +lequel se déroulaient à mes yeux toutes les horribles phases de ma +vie d'esclavage, pendant laquelle j'avais été nuit et jour exposé à +mourir d'une manière tragique. Tantôt c'était le souvenir des nombreux +assassinats que j'avais vu consommer par les Indiens sous mes yeux, +ou bien encore celui des diverses circonstances, où, aux prises avec +mes assassins, j'avais dû faire preuve du plus grand sang-froid et de +beaucoup d'énergie en luttant contre eux. Quand ces horribles visions +s'effaçaient de ma vue, et que le calme renaissait dans mes sens +abattus, je me sentais incapable de parler ou d'agir. Ma faiblesse +était telle, que le seul bruit de ma voix me causait une sorte +d'étonnement et de tristesse, car l'usage de la parole était pour le +moins aussi nouveau pour moi que la jouissance de cette chère liberté, +après laquelle j'avais gémi et pleuré tant de fois. + +Lorsque je me sentis un peu raffermi moralement et physiquement, je +songeai à reconnaître, autant qu'il était en mon pouvoir de le faire, +la générosité de mes hôtes et à leur en prouver ma reconnaissance. +Comme ils étaient négociants et que je les voyais débiter sur une +assez grande échelle du savon de leur fabrication, lequel était fort +grossier, je leur proposai d'établir une usine semblable à celles +que j'avais vues dans les environs de Buenos-Ayres et de me charger +moi-même de la fabrication, à l'aide d'un procédé dont ils n'avaient +jusqu'alors pu faire l'essai. + +Cette offre ayant paru leur sourire infiniment, je déployai la plus +grande activité pour sa réalisation. + +Je fis construire par un maçon du pays un grand fourneau à deux +chaudières et un bassin. Les chaudières à robinets que j'avais fait +venir de Buenos-Ayres, étant fort petites, je suppléai à ce défaut par +l'adjonction de fortes cuves de bois dur de même diamètre, parfaitement +ajustées sur chacune d'elles, où elles furent cimentées. A moitié +profondeur du bassin, construit en briques, j'organisai un filtre avec +des planches non-jointes, sur lesquelles je croisai un lit de paille. +Je fis venir de Cordova de la cendre d'un bois que les espagnols +nomment _pale de fume_. Ce bois brûlé vert donne une cendre +cristalline contenant une très-grande quantité de potasse, dont on +opère facilement la séparation à l'aide de chaux baignée d'eau. + +Quand j'eus ces matières à ma disposition, je mis sur le filtre du +bassin, tantôt une couche de cendre, tantôt une de chaux, jusqu'à +ce qu'il fût plein et je fis couler sur le tout assez d'eau pour le +remplir. Au dessous du bassin j'avais fait faire un réservoir de la +même contenance dans lequel tombait la potasse liquéfiée. A défaut +de pèse-lessive, je fis usage d'un œuf pour connaître la force de ce +mélange auquel les espagnols donnent le nom de lessive. Je mis dans les +chaudières une quantité d'eau suffisante pour empêcher la graisse crue +et en rames, dont je remplis les cuves, de s'attacher au fond. Puis je +fis un grand feu. La graisse que j'agitais avec un pieu, fondit petit +à petit; quand elle le fut complètement, j'éteignis le brasier pour +le laisser refroidir jusqu'au lendemain matin. Avant de chauffer de +nouveau, je soutirai la potasse de la veille, qui entraîna avec elle et +sous forme de crasse tout le tissu fibreux de la graisse alors épurée. +Je versai dans mes cuves une quantité de potasse plus grande que celle +de la veille et je fis bouillir ce mélange pendant tout le jour. Grâce +à l'acide, je vis bientôt la graisse changer d'aspect, et prendre +celui d'une compote, puis enfin celui d'une gélatine qui m'indiqua +que j'avais obtenu un bon résultat. Je supprimai alors tout le feu; +puis avec des seaux je mis le savon dans d'énormes moules en bois, +intérieurement doublés de zinc et en forme de parallélogrammes. Quand +il fut complètement refroidi, je le coupai en planches de plusieurs +épaisseurs qui furent à leur tour divisées en un certain nombre de +pains. + +Mon premier essai surpassa l'attente de Juan-José mon hôte et celle +de sa famille qui écoula promptement ce produit dont le succès fut +très-grand. + +Au bout de quelque temps, enchanté du service que je venais de lui +rendre, mon cher et généreux hôte, comprenant qu'il lui serait facile +d'augmenter sa fortune par cette nouvelle exploitation, me pressa +instamment d'en conserver la direction et de m'associer avec lui. +Malgré la belle perspective que cette offre fit luire à mes yeux, +il me fallut y renoncer; depuis que j'habitais Rio-Quinto, j'étais +constamment et avidement épié par les Indiens, qui s'y succédaient sans +relâche, et dont le projet était de me sacrifier à leur vengeance. +Souvent j'en rencontrais dans la journée, ils ne m'adressaient la +parole que pour me menacer de mort. Ils n'osaient, il est vrai, tenter +d'exécuter leurs menaces en plein jour, mais souvent la nuit, ils +escaladèrent les murs derrière lesquels j'étais abrité. En deux ou +trois circonstances, je ne dus la vie qu'aux aboiements de mon fidèle +chien, car ils forcèrent ma porte. + +Séjourner plus longtemps à Rio-Quinto eût été sacrifier mon existence; +aussi renonçai-je définitivement à toute idée de fortune, et malgré mon +vif chagrin, je me séparai brusquement de mes bienfaiteurs, dont les +instances eussent pu faire fléchir ma résolution. Je leur fis passer +une lettre d'adieu, datée du village des Atchiras, deux jours seulement +après mon départ. Je leur exprimais tout à la fois, ma profonde +gratitude et le motif puissant qui m'obligeait à me séparer d'eux, car +l'extrême bonté de ces personnes étrangères, m'a pénétré pour don Juan +et pour tous les siens, d'une vive reconnaissance qui ne s'effacera +jamais de ma mémoire, et je serais heureux si ces humbles lignes +pouvaient leur en porter le témoignage à travers l'océan. + +Je m'étais mis en route presque sans ressources et pédestrement, en +compagnie de Chilène, mon chien. Il me fallait faire cent trente deux +lieues pour gagner la capitale des Andes, j'avais encore mille dangers +à affronter; de plus j'encourais le risque d'être repris par les +Indiens des mains desquels je ne m'étais tiré qu'à si grand peine. + +Par mesure de précaution, je ne marchai que de nuit, me cachant le +jour dans des terriers de viscachas ou bien entre des rochers. Je +souffris beaucoup de la fatigue, de la soif et de la faim pendant +tout ce voyage, que je n'aurais sans doute pu accomplir si je n'avais +eu le bonheur de trouver sur ma route, quelques hameaux et la ville +de Saint-Louis, dont les habitants m'offrirent la plus cordiale +hospitalité. J'eus beaucoup à souffrir encore durant le long trajet de +Saint-Louis à Mendoza, pendant lequel je trouvai à peine suffisamment +d'eau pour me désaltérer, et pendant lequel je ne rencontrai âme qui +vive. + +Enfin après seize jours d'une marche pénible j'arrivai en vue de +Mendoza. + +Il était temps que j'atteignisse au terme de mon voyage, car mes +chaussures et mes vêtements déjà plus qu'à demi-usés à mon départ, +menaçaient de me quitter tour à tour. + + + + +CHAPITRE XIII + +Mendoza + + +Comment dépeindre les diverses émotions qui m'assaillirent lorsque +épuisé de fatigue et de besoin j'entrai un soir dans Mendoza. + +Il était environ huit heures. Le plus grand calme régnait dans toutes +les rues où je m'étais engagé au hasard. Je n'avançais qu'à pas lents +et tout en chancelant. A ma démarche et à mon triste costume, bien +des Européens m'eussent regardé comme un être vil, succombant sous le +poids d'une ignoble débauche. J'étais à bout de forces: le courage +et l'espoir de trouver à qui m'adresser pour demander du secours me +soutenaient seuls encore. + +De rue en rue j'atteignis la plus aristocratique, dans laquelle la +clarté s'échappant à flots de fenêtres richement tapissées guidait +mes pas mal assurés. De joyeux éclats de voix frappèrent mon oreille +et pénétrèrent profondément dans mon cœur brisé, éveillant tous mes +souvenirs. Mû par un sentiment irrésistible, je m'approchai de la +maison d'où ces voix semblaient partir. A travers les rideaux d'une +mousseline riche et légère mes regards envieux purent plonger dans un +somptueux intérieur où se tenait nombreuse compagnie. Je ne sais depuis +combien de temps mes regards avides, se portant des uns aux autres +s'obstinaient à y chercher quelques anciens amis lorsque des doigts +habiles exécutèrent sur le piano le _Réveil des Fées_, morceau que +j'avais entendu jouer bien des fois par ma sœur chérie. + +Il se fit en moi une telle révolution pendant ces courts instants +qui me rappelèrent tout un passé de bonheur, que les forces +m'abandonnèrent; je m'affaissai sur le sol, les yeux remplis de larmes +abondantes auxquelles succéda un sommeil douloureux. + +Lorsque je m'éveillai, il me sembla sortir d'un rêve tout à la fois +joyeux et pénible. Une profonde obscurité planait autour de moi; +j'étais étendu sur la terre près de la maison dont chacun était sorti +sans m'apercevoir. + +Anéanti, ne sachant où diriger de nouveau mes pas, j'attendis le jour, +qui ne tarda pas à paraître. Je fus assez heureux pour passer devant +une maison où l'on parlait français. J'y entrai. Quand j'eus fait en +partie le récit de mes malheurs, hommes et femmes me firent un touchant +accueil, et m'entourèrent des principaux soins que réclamait mon triste +état. + +Que de fois dans ma souffrance ne me suis-je pas dit: quel est le +Français, au sein de sa patrie, qui pourrait croire à la vraisemblance +des malheurs auxquels sont exposés nombre de ses compatriotes dans un +pays comme l'Amérique, que l'on croit civilisé, exploité même? + +La ville de Mendoza était située, ainsi qu'on le sait, au pied des +Andes. Elle était, comme toute la contrée qui l'environnait, arrosée +par une multitude de canaux alimentés par le Rio de Mendoza, rivière +qui bornait alors la partie occidentale de la ville. Du côté oriental +de ce cours d'eau rapide, prenait naissance un petit canal ou rigole de +six à huit pieds de largeur, qui alimentait toute la ville en passant +par l'Alaméda, vaste boulevard, planté à chacun de ses côtés d'un +double rang de peupliers, qui donnaient à cette promenade publique +un aspect des plus majestueux et des plus ravissants. On y voyait +affluer chaque soir, durant la belle saison une nombreuse société +aristocratique, vêtue avec autant de goût que de luxe. + +Ce spectacle charmant contrastait singulièrement avec le désert et +silencieux aspect de toute la ville pendant le jour. Tous depuis le +plus riche jusqu'au plus pauvre se livraient dans la journée aux +douceurs d'une sieste qui durait généralement depuis midi jusqu'à cinq +heures; et pendant ce temps on n'apercevait guère que quelques femmes, +nonchalamment assises à leurs fenêtres dans le déshabillé le plus +complet. Vers cinq heures seulement, lorsque le soleil commençait à +perdre de sa force, la population qui semblait s'éveiller, s'animait +soudain. + +On voyait se mêler à la foule qui se pressait par les rues, des gauchos +à cheval, vendant de côté et d'autre des fruits de toute espèce; ou +bien des mendiants, également montés sur des chevaux, s'arrêtant aux +portes et aux fenêtres, réclamant l'assistance publique en chantant des +psaumes d'une voix nasillarde et lamentable. Enfin quelques grotesques +idiots se voyaient, auxquels les enfants se plaisaient à prodiguer +des gourmandises de toutes sortes pour jouir quelques instants de +leurs tristes et répugnantes bouffonneries. Toutes les rues étaient +d'un alignement parfait et d'une grande propreté; les maisons fort +basses, de peu d'apparence à l'extérieur, mais généralement meublées +avec beaucoup de luxe. On voyait aussi plusieurs églises remarquables, +dans le voisinage de la place de la Victoire, au milieu de laquelle +s'élevaient une fontaine et une colonne. + +Mais à quoi bon essayer de dépeindre ici cette superbe cité qui après +n'avoir longtemps éveillé dans mon âme que des tableaux de bonheur, +des pensées de bénédiction et de gratitude, ne doit plus y évoquer +désormais que des images lugubres et d'amers regrets. + +Là vivaient dans la sécurité la plus profonde vingt mille âmes dont le +reste du monde pouvait envier la calme existence; c'était la population +la plus douce, la plus heureuse, la plus hospitalière du continent +Américain. Le 19 mars 1861, les poètes Argentins appelaient encore +Mendoza la perle, la reine de la zone fleurie qui s'étend au pied +oriental des Andes..., le lendemain la mort passait sur ce paradis. +«Quelques secondes ont suffi pour convertir ses riantes habitations, +ses jardins, ses églises, ses colléges fréquentés par la jeunesse des +provinces voisines, l'œuvre de trois siècles enfin en une épouvantable +nécropole, en un monceau hideux de décombres, en un chaos de roches, +de terre, de briques et de madriers brisés (_Corresp. du Journal des +économ_).» + +Suivant les géologues, le tremblement de terre qui a fait éprouver +à Mendoza le sort d'Herculanum, et dont la commotion s'est fait +sentir sur toute la ligne qui s'étend de Valparaiso à Buenos-Ayres, +c'est-à-dire sur plus de dix-huit cents kilomètres, n'a pas été, +comme le terrible phénomène de l'an 70, amené par la réouverture d'un +volcan longtemps fermé, mais par la seule dilatation d'une masse de +fluides élastiques, émanés du foyer central et projetés par lui dans +les immenses cavités de la croute terrestre; une cause quelconque les +a sans doute accumulés tout-à-coup au carrefour de plusieurs de ces +sombres souterrains. Au-dessus de cette voûte ébranlée, disloquée par +la pression de ces fluides était Mendoza: de là son immense ruine. + +Chose étrange! on assure que sur ce monceau de débris informes, sur +cet effroyable linceul qui recouvre quinze mille victimes humaines, +les végétaux seuls sont restés debout, et que les fleurs continuent +à prospérer et à sourire au milieu des émanations pestilentielles +qu'exhale cette immense sépulture. + +Le saule-pleureur était l'arbre favori des Mendozaniens; on le voyait +partout chez eux; il était l'ornement de prédilection de leurs jardins, +de leurs places, de leurs promenades; il ombrageait les cours de leurs +demeures hospitalières, toujours ouvertes à l'étranger; aujourd'hui, +comme le souvenir de gratitude que je leur ai gardé, il s'incline et +pleure sur les morts. + + + + +CHAPITRE XIV + +Départ de Mendoza.--Passage de la Cordillière. + + +Le désir de revoir ma patrie, mes inquiétudes au sujet de ma famille +de laquelle je n'avais aucune nouvelle depuis mon départ de France, et +le mauvais état de ma santé nécessitant des soins que je ne pouvais +me donner vu l'état de complète misère dans lequel j'étais plongé, me +suggérèrent l'idée de me rendre à Valparaiso. + +En homme habitué aux fatigues et aux privations de toutes sortes, +me sentant capable de lutter encore contre de nouveaux périls, je +n'hésitai point à m'engager, à peine vêtu, presque sans chaussures et +sans armes, dans le défilé des Andes qui conduit au Chili. Pour tout +bagage j'avais une provision de pain. + +Chilène, qui m'avait déjà donné tant de preuves de dévouement, devint +de nouveau mon compagnon de route. Suivi de ce bon chien je traversai +silencieusement Mendoza, en jetant à droite et à gauche un regard +d'éternel adieu, tout en gravant scrupuleusement dans ma mémoire les +sites les plus enchanteurs de cette superbe cité. Puis je longeai +l'Alaméda à l'ombre de son quadruple rang de peupliers, et enfin la +route de l'Uspaillate qui traversait une campagne superbe. + +De chaque côté du chemin de magnifiques vignes étalaient à mes +yeux admirateurs les monstrueuses grappes du raisin le plus beau; +des quantités d'arbres surchargés de fruits de toute espèce +m'apparaissaient au milieu des flots de riches moissons, ou +surgissaient du sein de quelque parterre de fleurs européennes et +exotiques entremêlées avec art. + +Tout en contemplant ce luxueux tableau, dans lequel la nature étalait +toute son opulence je n'avançais que fort lentement, plongé, sans m'en +douter, dans un rêve d'admiration qui me faisait presque oublier mes +maux passés. + +Après avoir parcouru de la sorte un espace d'environ deux lieues, +les canaux artificiels se terminant, la fertilité cessa tout-à-coup. +Pendant plus de dix autres lieues que je fis encore pour m'approcher +des montagnes, je ne parcourus plus qu'une plaine sablonneuse, +complètement sèche et aride, où de temps à autre seulement se +rencontraient quelques broussailles raccornies par le soleil. + +Pendant tout ce trajet fait au plus fort des grandes chaleurs et sans +me reposer, mon chien et moi nous souffrîmes beaucoup de la soif. +J'avais bien emporté une _haspa_--corne de bœuf--pleine d'eau, +mais nous l'eûmes bientôt vidée tous les deux après quelques heures de +marche. Chilène tirait horriblement la langue, et me regardait d'un air +triste en levant tour à tour ses pattes endolories par l'incroyable +chaleur du sable fin que nous foulions depuis le matin. Après maints +détours nous atteignîmes le premier ravin de la Cordillière qui +cachait un petit filet d'eau bientôt découvert par Chilène, et dans +lequel il n'hésita pas à entrer, à seule fin de se rafraîchir aussi +bien extérieurement qu'intérieurement. Je suivis son exemple, puis je +cherchai un endroit favorable pour y passer la nuit. Une fois installé, +j'atteignis un peu de pain que nous mangeâmes tous deux avec joie. + +Toutefois ce premier repas en tête à tête avec mon fidèle chien +m'inspira plus de prudence pour les autres; car le gaillard peu +habitué à se nourrir de la sorte y prit tellement de goût, qu'il +trouva tout simple de s'emparer du restant de ma part que, sans la +moindre défiance, j'avais posé à côté de moi. Je reposai mais il me fut +impossible de fermer l'œil, obsédé que j'étais par mille pensées et par +le froid glacial qui se fit sentir. + +Le lendemain je m'engageai dans l'étroit passage à pic que j'avais +devant moi, et qui me conduisit à la posta de Villa Vicencia, où je +fus assez heureux pour boire un peu de lait et manger un peu de viande +bouillie. L'appétit de mon chien ne me parut pas très grand, et comme +j'avais remarqué qu'il boîtait, je commençai à concevoir quelque +inquiétude sur sa santé. + +Après avoir examiné ses pattes desquelles j'extirpai quelques +épines fines et longues, je les lui graissai et les lui enveloppai +soigneusement de petits linges qu'il eut l'instinct et la patience de +conserver. Une grande partie de la journée qui suivit fut entièrement +consacrée au repos si nécessaire à tous deux. La poste de Villa +Vicencia était alors une habitation spacieuse et proprette où tout +voyageur s'apprêtant à franchir la Cordillière pouvait sans peine +compléter ou renouveler ses provisions; celui qui venait du Chili, +et que dix à douze journées de marche avaient dénué de tout pouvait +également s'y refaire l'estomac et soigner ses mules avant de gagner +Mendoza: il m'était donc loisible de me procurer des aliments et de +soigner mon malheureux chien. + +Les propriétaires de cet établissement chez lesquels, la saison +n'étant pas encore suffisamment propice, je ne rencontrai aucun +autre voyageur, se montrèrent pour moi des plus affables et des plus +hospitaliers. Ils furent aussi très surpris de me voir entreprendre +seul et à pied un voyage aussi périlleux que celui de la traversée des +Andes. La pénible position dans laquelle je leur parus être, piqua +leur curiosité, en même temps qu'elle éveillait en moi le besoin +d'épanchement. + +A force de questions et sans m'en douter, je leur eus bientôt tracé un +tableau presque complet de mes malheurs. De confidence en confidence +ils en vinrent à savoir que je n'avais dans ma pauvre bourse que cinq +piastres et quatre réaux, environ 27 francs, et ils se refusèrent +à recevoir la moindre rétribution pour leurs bons offices: ils me +forcèrent même encore, d'accepter quelques provisions pour m'aider à +gagner l'Uspaillate. J'appris d'eux que j'étais tout proche des sources +thermales de Villa Vicencia, fort connues et fort appréciées des +Américains, en raison de leur grande efficacité contre les rhumatismes, +et où chaque année se rend un très-grand nombre de visiteurs des deux +sexes. Malgré le vif désir et le besoin que j'avais de les visiter, j'y +renonçai, car Chilène, bien qu'il fût extrêmement fatigué et souffrant, +se fût probablement obstiné à m'y accompagner; je préférai le voir +profiter du repos que j'avais résolu de lui laisser prendre. + +Au bout de deux jours, son état s'étant sensiblement amélioré, je +pris congé de mes excellents hôtes en leur témoignant de mon mieux +toute ma gratitude; mais leur délicatesse fut telle qu'ils me fermèrent +pour ainsi dire la bouche en me donnant quelques renseignements sur le +chemin que j'avais à parcourir encore avant d'atteindre l'Uspaillate. +En les quittant je commençai à gravir la pente rapide qui conduit +au Paramillo et à l'un des nombreux détours de ce difficile chemin. +Sur ma droite je vis le Serro Dorado--montagne dorée--ainsi nommée +en raison du reflet doré que lui donne une quantité innombrable de +petites plantes jaunes dont il est entièrement recouvert depuis la base +jusqu'au sommet. + +Chilène me suivit tant bien que mal pendant toute la journée qui fut +malheureusement très-fatigante pour l'un comme pour l'autre. Après +une ascension fort difficile et presque continuelle nous atteignîmes +pourtant le pittoresque et imposant sommet du Paramillo, entouré et +dominé tout à la fois par d'incommensurables crêtes rocheuses criblées +de fissures et sur la plupart desquelles d'immenses blocs placés en +équilibre menacent le voyageur de l'écraser dans leur chûte. + +Trop tôt surpris par une nuit des plus profondes, il me fut impossible +de me hasarder plus loin. Je m'installai donc sur le bord d'un petit +filet d'eau qui m'avait servi de guide depuis mon départ de Villa +Vicencia et dont la source était en cet endroit. + +J'avais étendu mon puncho sur lequel je me disposais à dormir quand, +avec une surprise extrême, j'aperçus une timide et tremblante lumière +que j'aurais tout d'abord juré sortir du sein de quelque montagne +voisine. Poussé par la curiosité et guidé par sa lueur, j'en suivis +la direction. Quel fut mon étonnement de rencontrer en cet endroit si +désert et si aride deux sortes de cabanes, grossièrement construites +avec des éclats de rochers empilés les uns sur les autres et seulement +recouvertes de branchages insuffisants à parer la chûte des énormes +pierres que détachent et font pleuvoir sans cesse les vents continuels. + +L'une, la plus petite, n'avait pas plus de deux mètres carrés; elle +était habitée par toute une famille, composée du père, ouvrier mineur, +homme déjà d'un certain âge; de sa femme plus jeune que lui d'au moins +une quinzaine d'années, et enfin de deux enfants, l'un de sept à huit +ans environ et l'autre de deux à trois seulement, tous deux nés dans +cet endroit, où malgré la tristesse du lieu et les incessants dangers +dont ces bonnes gens étaient entourés, ils menaient une vie paisible. +J'obtins facilement de ce pauvre homme, propriétaire des deux cases, +la permission de passer la nuit dans celle qu'il n'habitait point, et +qu'il me dit alors, avec une touchante bonhomie n'avoir construite +que pour l'usage des voyageurs, desquels malgré sa pauvreté, il ne +veut accepter que des remercîments. A mon entrée dans cette cabane, +plusieurs chauves-souris effrayées par ma brusque apparition et celle +de Chilène, s'enfuirent en se heurtant à mon visage, mais elles +revinrent bientôt partager mon abri contre l'intensité du froid. +Quoique je fusse étendu sur la terre nue, je passai une excellente +nuit, ainsi que mon chien. + +En quittant ce lieu hospitalier je rendis hommage à la générosité de +cet excellent cœur qui, si malheureux lui-même, cherchait encore à +rendre service à son semblable. + +Avant de franchir le Paramillo, dernier point d'où l'on put embrasser +d'un seul coup d'œil, tout l'espace qui sépare de Mendoza, je ne pus +résister au désir de contempler encore une fois l'aspect varié de +cette belle province à laquelle tant de mes souvenirs se rattachaient. +Après lui avoir adressé mentalement un de ces adieux qui ne s'effacent +jamais de la mémoire, je m'éloignai à pas précipités en m'engageant +dans un chemin tortueux et rapide qui ne finit qu'à l'Uspaillate, +dernier établissement Mendozanien, et en même temps dernier souvenir +de civilisation. Au-delà de cet endroit, les voyageurs ne doivent plus +voir pendant 8 à 10 jours, que le ciel tour à tour brumeux ou éclatant +d'azur, des montagnes imposantes et des gouffres effroyables. + +Chilène, déjà très-fatigué de la veille, fut plus que jamais exposé +à souffrir, car l'eau devait nous manquer pendant toute la journée; +ses pattes devinrent tellement enflées et douloureuses que, ne pouvant +supporter plus longtemps les linges dont je les lui avais enveloppées, +il les arracha tour à tour avec une sorte de rage. Ce ne fut qu'avec la +plus grande peine qu'il me suivit jusqu'à l'Uspaillate. Je craignais +d'être obligé de me séparer de ce fidèle compagnon dont la société +avait si souvent charmé les longs instants de mon triste esclavage; ma +peine fut d'autant plus grande que mon abandon l'exposait à mourir de +faim ou à être dévoré par les animaux féroces. Si je n'eusse été aussi +épuisé moi-même, j'aurais tenté de le porter de temps à autre, mais +l'ayant soulevé je sentis toute l'impossibilité d'accomplir mon désir. + +Pauvre Chilène, pensais-je, sera-ce là la récompense de tout ton +dévouement, toi qui m'en as donné des preuves dont peu d'hommes se +fussent sentis capables, et qui, malgré toutes tes souffrances, +redouble encore de courage pour m'accompagner dans cette route pénible! + +La chaleur était des plus accablantes: aucune source pour nous +rafraîchir: pour toute vue, de malheureux chevaux et mulets, abandonnés +dans le plus piteux état; les uns boîteux, les autres à demi écorchés, +mourant de faim et de soif; de soif surtout, car ces pauvres animaux +sont habitués à un tel jeûne dans la Cordillière qu'ils se contentent +la plupart du temps de manger la fiente les uns des autres. Tout +autour d'eux gisaient une quantité incroyable de squelettes d'animaux +de même race; les uns ayant conservé leur peau, les autres totalement +dépouillés, et dont les tristes restes disaient hautement à ces pauvres +estropiés quel sort les attendait. + +Arrivé à un large carrefour auquel vient aboutir le chemin de +Saint-Juan qui opère en cet endroit sa jonction avec celui de Mendoza, +notre marche devint beaucoup plus difficile encore; le sol de ce +plateau entouré de montagnes toutes crevassées et de couleurs variées, +était composé d'une brûlante et épaisse poussière, tantôt rouge, +tantôt jaune ou verte, formée des débris des rochers environnants, sur +laquelle le soleil produisait un effet curieux et magnifique mais où +j'enfonçais jusqu'aux genoux. + +Mourant de fatigue et de besoin, je fus heureux d'être accueilli +à la maison de poste de l'Uspaillate, par d'excellentes personnes, +parfaitement disposées à me procurer tout ce qui était en leur +possibilité. Je fis donc un bon repas, ainsi que mon pauvre Chilène +dont les souffrances furent le sujet d'une longue conversation dans +laquelle je racontai comment je me l'étais attaché chez les Indiens, et +avec quelle fidélité il m'avait suivi jusqu'alors. Ces excellentes gens +comprirent tout le souci que me causait l'impossibilité où il était de +m'accompagner jusqu'à la fin de mon voyage, et touchés de mon chagrin +ainsi que du triste état de mon pauvre compagnon, ils m'offrirent de le +garder. J'acceptai cette offre avec joie. Ce ne fut cependant pas sans +un bien vif regret que je le quittai le lendemain matin, pensant ne +plus le revoir. + +Avant d'arriver aux premières montagnes, qui me paraissaient peu +éloignées, je parcourus durant encore cinq à six heures une plaine +aussi nue que celle qui précède l'Uspaillate, puis je franchis deux +torrents rapides; en suivant les bords tortueux du second, je me +trouvai positivement en chemin d'escalader la Cordillière. + +Je ne devais plus voir aucune trace de verdure, car je ne me trouvais +plus environné que de rochers entre lesquels j'apercevais, à de rares +intervalles seulement, quelques arbustes rabougris donnant une idée +complète de l'aridité du sol et de la rigueur des saisons. Malgré +les nombreuses difficultés du chemin, jonché pour la plupart du +temps de pierres sur lesquelles mes pieds en tournant se fatiguaient +horriblement, et l'état de tristesse dans lequel j'étais plongé, je +ne pus m'empêcher d'admirer souvent l'effet bizarre de toutes ces +montagnes échelonnées les unes sur les autres, à l'aspect infiniment +varié, et dont la cîme élevée disparaît dans les nuages. Le bruit +étourdissant d'un torrent impétueux dans lequel, à une profondeur +immense, roulaient de monstrueux blocs de rochers, et celui du vent +soufflant avec violence dont les échos répétaient les mugissements, +étaient les seuls qui troublassent cette immense solitude. + +Après avoir cheminé durant tout le jour sans presque m'arrêter, +je me retirai à la nuit tombante dans une crevasse qui me servit +de lit. Au sein de l'imposante et glaciale solitude dont j'étais +entouré, mille pensées m'assaillirent qui prirent la forme de rêves +fiévreux; je fus éveillé bien avant le jour, tourmenté par un froid +incisif contre lequel je n'avais à opposer qu'un léger puncho de +coton, un pantalon de toile et une chemise à demi usée qui formaient +tout mon vêtement. Ne pouvant m'engager sans danger dans cette route +périlleuse avant que le jour ne fût venu, pour abréger le temps, je +satisfis aux exigences de mon estomac en rompant un peu de pain sec, +que j'aurais volontiers arrosé de mes larmes en pensant à mon fidèle +chien absent, à la compagnie et aux caresses duquel j'étais tellement +habitué qu'involontairement mes yeux s'obstinaient à le chercher dans +l'obscurité. + +Aussi quelles ne furent pas ma surprise, ma joie et mon admiration, +quand, aux premières lueurs du crépuscule, au moment où j'allais +m'éloigner, j'aperçus mon pauvre Chilène venant à moi clopin clopant. + +Malgré la nécessité de poursuivre mon voyage avec diligence, je ne +pus m'empêcher de lui accorder un peu de repos dont il s'empressa de +profiter. Mais à la satisfaction que m'avait causé son apparition +inattendue, succéda bientôt un vif chagrin, persuadé que j'étais que la +pauvre bête ne pourrait continuer le voyage. + +J'eus un instant la pensée de le reconduire à l'Uspaillate, mais +j'étais déjà très-fatigué des jours précédents; en outre, les moments +me devenaient tellement précieux, qu'une journée de retard pouvait +m'exposer à être surpris par les mauvais temps, et à périr dans la +Cordillière. + +Force me fut donc de m'engager de nouveau dans l'étroit et tortueux +sentier creusé sur le flanc des montagnes à pic, tantôt les gravissant +presque à angle droit, ou tantôt en descendant les pentes rapides, +ayant à ma droite leurs flancs rocheux, et à ma gauche un précipice +béant au fond duquel, bondissait avec fracas un torrent écumant dans +lequel le moindre faux pas ou le vertige pouvaient me précipiter. + +Au fur et à mesure que j'avançais, le nombre de mulets morts +dont est éternellement jonchée la route depuis Mendoza jusqu'à +l'_Aconcagua_, m'apparaissait plus considérable. En plusieurs +endroits, je vis sur le versant rapide de la montagne, des débris de +caisses, de linge et de vêtements, mêlés à des squelettes de mules +arrêtés dans leur chûte par quelques saillies anguleuses du roc. + +C'est surtout à proximité _del ladèra de las vacas_ que l'on +rencontre ces restes accusateurs des scènes terribles de la Cordillière. + +En cet endroit la montagne s'élève presque perpendiculairement, tandis +que de l'autre côté elle descend à pic jusqu'au rapide torrent qui +lutte avec sa base. J'eus toutes les peines imaginables à gravir et à +descendre ce redoutable passage, et je ne pus m'empêcher de plaindre +sincèrement les mules qui, chargées à l'extrême, sont appelées à le +franchir, après déjà bien des jours de privation et de fatigue. + +Plus loin j'atteignis une _casucha_ dans laquelle je passai +la nuit. Là encore je vis un nombre incroyable d'ossements épars, +provenant sans doute de quelque troupe entière, victime d'un ouragan +ainsi que cela arrive si fréquemment. + +Je me trouvais dans le plus piteux état et à bout de provisions. Je +n'avais point encore rencontré de muletiers, et je désespérais presque +de me procurer quelques aliments, quand enfin je vis une troupe de +mules campée au pied de la Cambre. Je me rendis en toute hâte auprès +des _arrièros_, qui me firent le meilleur accueil et me convièrent +à prendre un peu de thé Américain et à diner avec eux. J'acceptai avec +d'autant plus de joie, que mes petites provisions avaient tout au plus +suffi à calmer mon appétit aiguillonné par l'air vif des montagnes. Je +pris place à côté du chef de la troupe, près d'un bon feu devant lequel +bouillait la _casuèla_,--pot au feu Américain,--et sur lequel +rôtissaient des _schurascos_, bandes de viande desséchée, ou +espèce de beefteck à l'usage des Argentins. Pendant le diner les plus +jeunes de la troupe surveillèrent à tour de rôle les mules éparpillées +sur la cîme des monts environnants, seuls endroits où se trouve quelque +verdure. La soirée se passa fort gaiement pour tous, et chacun eut pour +moi toutes sortes d'attentions délicates: ce fut à qui me prêterait de +quoi me composer un bon lit dans lequel je passai une excellente nuit +qui, jointe au copieux repas que j'avais fait, me rendit les forces +dont j'avais si grand besoin pour continuer ma route. + +Ce ne fut pas sans peine que je me séparai de ces excellentes gens, qui +eurent encore la bonté de me faire accepter quelques provisions. + +Comme nous suivions une route toute opposée je m'en allai seul, pensant +à mon pauvre Chilène, que les souffrances avaient définitivement mis +hors d'état de me suivre, et que j'avais malheureusement été contraint +de laisser quelques lieues plus loin, presque mourant. + +Pour franchir la Cambre, au pied de laquelle j'arrivai dans +l'après-midi, j'eus à grimper, c'est le mot, pendant plus d'une heure +et demie un sentier tortueux et étroit creusé à même le flanc de cette +montagne presque à 45 degrés; luttant contre un vent des plus violents +qui m'obligea fréquemment à me servir des pieds et des mains, afin de +ne pas être précipité du haut en bas. + +Quand j'atteignis la cîme des Andes, le froid rigoureux m'empêcha de +faire une halte aussi prolongée que je l'aurais désiré, au pied de la +grande croix de bois érigée en cet endroit pour marquer la séparation +du Chili d'avec la république Argentine. Je descendis, non sans +beaucoup de peine, environ l'espace d'une demi-lieue par un chemin +rapide et bordé de neiges éternelles qui me conduisit dans un bas-fond +étroit où circulait avec fracas un cours d'eau au-dessus duquel de +monstrueux rochers, provenant de la cîme des Andes, formaient un amas +bizarre. + +Après avoir suivi pendant plus de deux heures des pentes si raides +qu'il semble presque aussi impossible à l'homme qu'aux animaux de +les descendre, je me trouvai enfin hors des régions glaciales. Les +montagnes me parurent alors d'un aspect moins sombre. Je trouvai en +différents endroits quelques algarrobes bien verts à l'ombre desquels +je me reposai avec bonheur. La transition du climat me sembla si +merveilleuse que je croyais rêver. + +En avançant encore, je me crus réellement transporté dans un pays +enchanté; la nature était verte et riante autour de moi: quelques +champs, et la plupart des versants de montagnes ensemencés et plantés +d'arbres fruitiers, puis une route bien entretenue, annonçaient en +ces lieux la présence de nombreux habitants. La joie et l'admiration +de ces merveilles me faisaient oublier ma fatigue et la longueur de +la route. Cependant, j'étais à bout de forces lorsque j'atteignis la +guardia, habitation dans le genre de celle de l'Uspaillate, où je pus +me reposer et me refaire l'estomac avec un peu de viande rôtie et de +vin: ce dernier dont j'étais depuis si longtemps privé, me fit l'effet +du plus excellent cordial, et me plongea dans le plus profond sommeil. +C'était la première fois que je couchais dans un lit depuis mon départ +de Rio-Quinto; et bien qu'il fût loin de mériter son nom, j'y passai la +plus délicieuse nuit. + +Le lendemain, à mon réveil, je me remis en route, avec la bien +légitime impatience d'atteindre au plus vite l'Aconcagua, premier bourg +Chilien, que toutes mes fatigues, et toutes mes horribles souffrances +me faisaient considérer comme une véritable planche de salut, comme le +chemin de ma chère patrie. + +Il y avait encore loin de la Guardia à l'Aconcagua, mais le trajet +si long qu'il fût était bien différent du précédent; le paysage était +bien plus animé; de magnifiques troupeaux épars çà et là paissaient +une fraîche luzerne qui me rappelait les champs de notre belle France. +La route était bordée par une grande quantité de ranchos de chétive +apparence, mais entourés de charmants petits jardins dont la vue +rassérénait mon esprit. Dans plusieurs de ces frêles habitations où +j'eus occasion d'entrer, soit pour demander à me rafraîchir, ou pour +m'abriter pendant quelques heures de la brûlante ardeur du soleil, +je fus agréablement surpris de voir quel ordre et quelle propreté +régnaient partout. Dans chacun de ces pauvres intérieurs, je voyais +de charmants enfants qui me parurent être l'objet de la plus tendre +sollicitude; leurs parents semblaient mettre leur seul luxe dans +l'ajustement de ces charmantes petites créatures, dont le joli visage +épanoui contrastait tant avec les traits hideux des petits Indiens que +j'avais eus pendant si longtemps sous les yeux. + +Tous ces braves gens en voyant mon état de maigreur et de dénûment +ne pouvaient s'empêcher de témoigner une surprise qui grandissait au +fur et à mesure que je répondais à leurs bienveillantes questions. +Ils parurent on ne peut plus étonnés d'apprendre que j'avais eu la +hardiesse d'effectuer seul la traversée des Andes, sans guide, et pour +ainsi dire sans nourriture, surtout après avoir déjà enduré toutes +les privations auxquelles j'avais été réduit en me rendant de la même +façon de Rio-Quinto à Mendoza. Dans ce premier trajet cependant j'avais +eu la possibilité de chasser, mais avec mille précautions dans la +crainte d'être découvert par les Indiens. Lorsque je leur dépeignis +mon horrible esclavage, ainsi que l'affreuse tyrannie dont j'avais +été l'objet pendant plusieurs années, ce fut avec la plus grande +sensibilité qu'ils prirent part à tous mes maux, et qu'ils s'enquirent +de mes projets, m'offrant généreusement un asile chez eux, ou de me +procurer les moyens de subvenir à mes besoins. Quelques-uns me croyant +artisan, me proposaient de me faire employer dans quelque ferme, ou +dans une des nombreuses fonderies de cuivre qu'il y avait dans les +environs. Mais j'avais hâte de gagner l'Aconcagua; je leur témoignai +ma vive reconnaissance, en m'excusant sur l'impatience que j'éprouvais +de me renseigner sur ma famille dont j'avais depuis si longtemps le +chagrin de ne savoir aucune nouvelle. + +Ils voulurent cependant m'obliger à passer quelques jours chez +eux, afin de bien me reposer avant de continuer mon voyage; mais +mon empressement d'arriver au but que je me proposais, m'empêcha +d'accepter. Me voyant ainsi décidé à partir quand même, ils me +chargèrent d'excellentes provisions qui, j'ose le dire, flattèrent un +peu mon palais déshabitué des bonnes choses. + +Pendant toute cette route je fus comblé de prévenances, car à peine +sortais-je d'une maison, que d'autres habitants, non moins aimables, me +forçaient à céder de nouveau à leurs pressantes instances qui, bien que +retardant infiniment ma marche, m'étaient on ne peut plus agréables et +me remontaient le moral. + +Enfin après tant de haltes si consolantes j'arrivai à l'Aconcagua; +j'étais au Chili! + +Tout en me reposant, je formais mille projets que les circonstances +seules pouvaient m'aider à réaliser. J'hésitais entre Santiago et +Valparaiso. La Providence qui m'avait si bien favorisé durant ma +fuite et mes deux tristes et périlleux voyages, m'inspira le choix de +Valparaiso. Alors j'employai la majeure partie de mes cinq piastres +à payer la dépense que je venais de faire, et l'autre à me procurer +des provisions. Malheureusement je ne pus en acheter une quantité +suffisante pour la fin de mon voyage, car tout était fort cher; ce qui +fit que lorsque j'arrivai à Quillotte, j'étais exténué de fatigue et de +besoin. + +Par bonheur, la première personne que je rencontrai fut un +Français occupé à donner des ordres sur les travaux du chemin de +fer de Santiago. Je m'approchai de lui, et lui adressant la parole +en français, je le priai instamment de vouloir bien me donner de +l'occupation; mais j'osai lui dire qu'avant tout je le suppliais de +me donner à manger, car je mourais d'inanition. Cet excellent homme, +touché de ma misère et de mon état maladif, se hâta de satisfaire à mon +désir; il m'emmena avec lui à son hôtel, et me fit partager son repas. + +La manière dont je répondis à toutes ses questions lui fit présumer +que je n'avais point été habitué à un travail manuel. Il jugea même, +au délabrement de mon costume, que j'avais dû éprouver bien des revers +avant de me trouver réduit dans le triste état où il me voyait. Il +employa tous les moyens de stimuler ma confiance: sa franchise et son +air de bonté parfaite, m'entraînèrent à lui ouvrir mon cœur. Je lui +racontai alors dans tous ses détails, ma triste histoire, depuis mon +départ de France, jusqu'au moment de sa rencontre. + +Durant mon récit, son émotion fut grande, et souvent des larmes, +envahissant furtivement sa paupière trahirent la bonté de son cœur. +Parfois aux passages les plus émouvants, sa main rencontrait la mienne, +et je ne pouvais me défendre de ces marques de sympathie, car je +sentais avoir trouvé en lui un ami capable de me consoler et de m'aider +à lutter victorieusement contre l'effroyable destin qui me poursuivait. + +Monsieur Barthès, (tel était le nom de mon protecteur) m'avait promis +de m'occuper; et lorsque nous sortîmes de l'hôtel j'insistai pour +entrer immédiatement en fonctions; il voulait s'y opposer, à cause de +l'état de fatigue et d'extrême faiblesse dans lequel je me trouvais; +mais je persistai, et j'obtins ce que je voulais, car j'avais à cœur +de gagner au moins l'excellent repas qu'il m'avait fait faire. Il me +présenta à ses péones comme un nouveau compagnon: c'est ainsi que je +devins maçon bien malgré ce cher Monsieur Barthès, qui étant convaincu +que je n'avais jamais fait un semblable métier, éprouvait une véritable +répugnance pour ma décision. + +Pendant quelques jours cet état fatiguant ne laissa pas que de me +paraître fort dur; mais le courage aidant, je parvins à m'y faire +assez pour avoir la conscience de bien gagner ma rétribution. Par +moments cependant, lorsqu'il me fallait ainsi que d'autres, remuer +de gros blocs de granit, les forces semblaient me faire défaut, et à +la suite des efforts que je faisais je tombais dans un complet état +de défaillance qui me valait toujours les marques de la plus grande +sollicitude et les reproches amicaux de mon brave compatriote, qui +taxait ma persistance d'obstination et de déraison. + +Ce digne homme cherchait sans relâche à me caser plus convenablement +ailleurs. Il ne cessait de faire des démarches qu'il avait soin de +me cacher, se faisant le plus grand scrupule de me donner de fausses +espérances. Il adoucissait mon sort par tous les moyens imaginables; +il me faisait prendre mes repas avec lui, et me logeait dans sa +propre chambre. En dehors des heures de travail il exigeait que je ne +le quittasse pas plus que son ombre; il me présentait chez ses amis +chez lesquels, vu la haute considération dont il jouissait, j'étais +généralement fort bien accueilli. La bonté délicate de cet homme le +poussait jusqu'à prévoir les moindres besoins que je pouvais avoir, et +lui inspirait tous les moyens imaginables pour me procurer quelques +distractions. Redoutant de me laisser seul le dimanche, lorsqu'il +se rendait chez lui à Valparaiso, où il possédait une maison, il ne +partait jamais sans avoir donné quelques ordres à l'hôtelier pour que +je fusse bien traité en son absence, et pour qu'il prit soin de me +procurer le plaisir de sa bonne compagnie, car cet homme étant presque +une copie de lui-même s'intéressait aussi beaucoup à moi. + +Le dimanche soir ou le lundi matin, quand cet excellent ami revenait +à ses occupations, il rapportait toujours quelques provisions, telles +que friandises de toutes sortes, et quelques livres, dont la lecture +me causait une grande joie. Aussi modeste que bon, mon protecteur, +ayant reconnu que je possédais quelque instruction, prenait plaisir à +faire naître de longues conversations sur des sujets agréables, qui +charmaient nos instants de liberté. + +Comblé de tant d'attentions et de tant de prévenances, mon esprit se +rassénait, le voile de mes pensées lugubres se levait chaque jour un +peu plus, et le soleil de l'espérance jetait une bienfaisante clarté +dans mon cerveau malade. Mon bienveillant ami sachant quel bonheur +j'éprouvais à parler et à entendre parler de ma famille, m'entretenait +fréquemment à son sujet. Afin d'avoir la certitude qu'elles +parviendraient, il se chargea de quelques lettres que j'adressais en +France. + +Un mois s'était écoulé depuis que je possédais l'amitié de cet homme +respectable, lorsque d'ouvrier que j'étais, il me fit tout-à-coup +contre-maître et augmenta ma solde qu'il jugea être trop minime pour +les services que je lui rendais. + +Je pus dès lors penser un peu à ma toilette et, lorsque les travaux de +la station de Quillotte furent terminés, j'eus le bonheur de pouvoir +acheter un peu de linge et de me couvrir d'un bon puncho et d'un bon +pantalon. Dire la joie que je ressentis en me voyant ainsi vêtu serait +impossible. Il me semblait que j'avais l'air de quelqu'un de passable. +Je m'enhardis subitement au point d'éprouver quelque plaisir à me +promener par les rues de la ville que je ne connaissais pas encore, +bien que je l'habitasse depuis près de trois mois. + +Cependant, malgré ce changement inouï dans mon existence, ma santé +était fort ébranlée; la plupart de mes nuits étaient difficiles et +agitées par des rêves bruyants qui troublaient souvent le sommeil de +ce bon monsieur Barthès, et lui donnaient de grandes inquiétudes sur +moi. Eveillé même, je ne pouvais me mettre en garde contre les funestes +effets que me causait la surprise. L'apparition subite de quelqu'un ou +des éclats de voix inattendus, me donnaient des soubresauts nerveux +et une sorte de tremblement convulsif. Mon si brusque changement de +nourriture au lieu de calmer ma disposition à ces malaises, semblait +en quelque sorte l'augmenter; ce qui désolait d'autant plus monsieur +Barthès, que les circonstances allaient nous séparer, du moins pour +quelque temps; car n'ayant plus rien à faire à Quillotte, il allait +retourner chez lui au sein de sa famille. Il me proposa de m'emmener; +mais à la manière dont je refusai son offre obligeante comprenant que +la délicatesse seule avait dicté mon refus, il n'osa plus insister, +mais il tenta encore quelques démarches en ma faveur qui, grâce à Dieu, +et loin de son attente, eurent un plein succès. Il vint tout ému et +tout joyeux, m'annoncer cette bonne nouvelle. Il avait obtenu un emploi +de machiniste chez un des personnages les plus riches du pays, qui +avait précisément besoin de quelqu'un pour surveiller et diriger les +travaux de son immense récolte, pour laquelle il avait intention de +n'employer que des machines. + +Force me fut de me soumettre à un changement de résidence et de quitter +Quillotte, où j'avais déjà fait quelques aimables connaissances chez +lesquelles je passais tous mes moments de loisir; ce qui calmait un peu +mes tristes pensées et par conséquent apportait quelque amélioration +dans l'état de ma santé. + +Je partis en compagnie de mon nouveau patron pour l'une de ses fermes +appelée Las Massas, distante d'une dizaine de lieues de Quillotte. Je +me trouvais ainsi rétrograder vers la route que j'avais déjà parcourue +à mon arrivée, en suivant toutefois un chemin différent et des plus +pittoresques. + +Lorsque nous arrivâmes à destination, Don Césario (mon patron) après +m'avoir présenté à sa famille me conduisit à l'immense champ dont +le travail allait m'être confié. Il me laissa le soin d'indiquer +l'emplacement convenable pour les machines, ainsi que celui où je +voulais que l'on me construisît un rancho, devant habiter ce lieu même +pour y exercer une continuelle surveillance. + +Je m'étais bien engagé à diriger les travaux, mais non à monter les +machines, ce dont je me trouvai cependant chargé à mon grand regret, +craignant de ne pouvoir m'acquitter de cette opération difficile; +mais, ne trouvant personne dans le pays qui fût capable de faire +cette besogne, il fallut bien me résigner à en faire l'essai. J'eus +le bonheur de réussir au-delà de mon attente. Outre cette occupation, +qui n'était nullement de ma compétence, il me fallut encore dresser +des chevaux et des bœufs pour faire fonctionner ces machines à battre +et à vanner qui, dans ces contrées, ne pouvaient être mues qu'avec le +secours des animaux. + +Plusieurs jours se passèrent dans cette occupation difficile autant +que désagréable, qui eut pour premier résultat d'occasionner quelques +avaries qu'il me fallut réparer moi-même. + +Enfin, commencèrent les fonctions pour lesquelles j'étais engagé; +fonctions d'autant plus difficiles, que je me trouvai tout-à-coup +entouré d'une soixantaine de paysans fort grossiers, et pour la +plupart très-rétifs; dès les premiers ordres que je leur donnai, ou +les premières observations que je leur fis, ils entrèrent dans la voie +de la rébellion et me menacèrent. Fort heureusement pour moi, j'étais +habitué depuis longtemps au danger, et ma fermeté décontenança le +plus grand nombre d'entre eux; quant aux autres je les chassai, après +avoir avisé Don Césario de leur conduite: par mesure de prudence, et +connaissant à fond le caractère traître et vindicatif de ces êtres de +pure race indienne, j'empruntai les pistolets de mon patron. Bien m'en +avait pris d'agir ainsi; car les mutins expulsés eurent l'effronterie +de revenir avec l'intention d'ameuter les autres contre moi, contre +le _gavacho_--l'étranger, l'homme de rien.--Jugeant à l'attitude +de mes ouvriers qu'ils se laisseraient bien vite entraîner si je +faiblissais, je m'élançai au-devant des meneurs, et les sommai de se +retirer à l'instant. L'un d'entre eux, plus hardi que ses compagnons, +ayant levé la main pour me frapper, je démasquai incontinent mes +pistolets, en leur disant que je tirerais sur celui qui ferait un pas +de plus. La vue de ces armes qu'ils étaient loin de supposer en ma +possession, bien qu'elles ne fussent point chargées, les rendit aussi +lâches qu'ils s'étaient montrés arrogants. Ils s'en furent l'oreille +basse, et convaincus qu'un _gavacho_ n'était pas homme à se +laisser intimider par des gens de leur espèce. + +Toutefois, ce genre de triomphe qui me valut désormais la +considération des plus raisonnables, me dégoûtait et me déplaisait +extrêmement. Aussi écrivis-je à Don Césario, qui était alors alcade, +que s'il ne trouvait moyen d'empêcher ces débordements furieux, +j'abandonnerais les travaux qu'il m'avait confiés, aux risques, pour +lui, de perdre sa récolte. Il s'empressa de venir me trouver pour se +concerter avec moi sur les mesures à prendre. Nous réunîmes les péons +auxquels il fit lui-même la paye. Il renvoya instantanément tous ceux +que je lui désignai comme ayant fait partie de la cabale, et les menaça +de la prison en cas de récidive. Il annonça en outre aux autres, qu'il +me conférait ses pleins pouvoirs pour leur commander, les chasser, ou +les faire incarcérer si besoin était. Depuis ce moment aucun d'entre +eux ne donna lieu à des reproches sur sa conduite. + +Mais par suite, je n'eus guère lieu de me louer des procédés de Don +Césario, qui après m'avoir promis une rétribution convenable, jugea +à propos de la réduire considérablement. En ma qualité d'étranger, +n'ayant personne pour me faire rendre justice, il fallut me résigner +à perdre un gain bien mérité, et qui m'eût été d'un grand secours. Je +séjournai cependant quelque temps encore à la ferme de Las Massas, sans +pouvoir me rendre à Quillotte, car don Césario, piqué de ce que je lui +avais reproché sa mauvaise foi, me refusait les moyens d'y retourner. +Pourtant au bout de quelques jours, ayant songé que son obstination lui +coûterait au moins ma nourriture et mon logement, il me fit prêter un +cheval. + +Je partis sans savoir ce que je deviendrais, sans asile, et presque +sans argent, mais le cœur rempli d'aise en rompant toute relation +avec Don Césario dont j'avais eu beaucoup à me plaindre; je n'étais +resté aussi longtemps, que par considération pour son frère Don +Matys-Ovaillo, qui m'avait comblé de ses bienfaits et auquel j'avais +voué une grande reconnaissance. + +De retour à Quillotte, je revis la plupart des connaissances que j'y +avais faites; chacun me reçut à bras ouverts, et voulut me garder +quelques jours; M. Barthès, ayant eu connaissance de mes ennuis, +m'écrivit pour m'engager à me rendre au plus vite à Valparaiso, où il +espérait, disait-il, me caser sous peu, d'une manière définitive. Je +fus donc forcé de refuser toutes les offres aimables qui m'étaient +faites avec tant d'instances. Il me restait heureusement une piastre, +qui servit à payer ce voyage de vingt cinq lieues que je fis en chemin +de fer. Deux heures suffirent pour franchir l'espace qui sépare +Quillote de Valparaiso, où j'arrivai après avoir côtoyé la mer pendant +plus d'une lieue. + +Dans la gare, j'aperçus bientôt M. Barthès duquel j'avais été séparé +pendant plus de trois mois. Grande fut ma joie de retrouver cet +excellent et respectable ami qui me reçut à bras ouverts. Sa femme, +son fils Paul, qui avait à peu près mon âge, et sa fille, qui étaient +aussi très-désireux de me connaître, avaient aussi pris la peine de +l'accompagner, et me firent l'accueil le plus touchant. Nous nous +rendîmes ensemble à leur habitation, située sur les hauteurs qui +dominent le port, et à laquelle nous n'arrivâmes qu'en gravissant la +_Quèbrada de l'Almendral_--gorge de l'amandier--. + +Mon ami m'engagea presque aussitôt à suivre Paul, son fils, qui +m'emmena dans sa chambre où il me força bon gré mal gré à revêtir ses +propres vêtements. Je fus très-touché et très-ému de cette marque +d'amitié et de considération, mais vraiment gêné sous le costume +élégant que j'avais endossé; car depuis mon départ de Buénos-Ayres j'en +avais perdu l'habitude. Quand je redescendis, et qu'à l'aide d'une des +glaces du salon je pus me rendre compte de ma subite transformation, +au lieu d'en être satisfait, j'éprouvai presque un coup terrible, car +malgré moi, tout un monde de souvenirs douloureux m'assaillit. + +Le bienveillant empressement et la sollicitude de la famille Barthès +triomphèrent heureusement de cette profonde tristesse, qui faillit +cependant me reprendre encore lorsque nous fûmes à table. Entouré +de ces dignes personnes qui me rappelaient d'autant mieux mes chers +parents, que je leur entendais fréquemment prononcer le nom de Paul qui +était celui de mon frère bien-aimé, je ne pouvais détourner ma pensée +de ma chère patrie et des êtres chéris que j'y avais laissés. Vers la +fin du repas pourtant, je fis meilleure figure, car les efforts de mon +infatigable ami m'amenèrent à partager la gaîté et l'entrain de chacun. + +La délicatesse de mes amphytrions était poussée à un tel point, que +malgré leur vif désir d'entendre de ma bouche même le récit de mes +malheureuses aventures, il se passa plusieurs jours sans qu'ils me +fissent la moindre question, dans la crainte de raviver mes chagrins. +Comme ces dames m'entretenaient souvent au sujet de ma famille je leur +en fis voir les portraits, en leur expliquant de quelle manière j'étais +parvenu à les conserver jusqu'alors; ce qui éveilla leur curiosité au +plus haut point, et me procura l'occasion de leur raconter l'histoire +de ma captivité. + +Bien que je me trouvasse très-heureux d'être aussi choyé que dans +ma propre famille, il me coûtait néanmoins beaucoup de rester dans +l'inaction, où m'avait plongé depuis trois jours l'attente de l'emploi +que m'avait fait espérer Monsieur Barthès, et lequel était encore à +trouver; car je m'aperçus que cela n'avait été de sa part qu'une ruse +délicate pour me faire accepter un asile chez lui. Ne voulant pas +abuser de l'extrême bonté de cette famille, je cherchais activement à +me caser. Pendant plusieurs jours, mes démarches furent infructueuses, +ce qui augmenta considérablement ma tristesse. + +Ces messieurs Barthès, auxquels je m'étais bien gardé de communiquer +le sujet de ma vive préoccupation, firent tout au monde pour me +distraire. A force d'instances, ils me décidèrent à les accompagner +au théâtre; c'était la première fois que j'y allais depuis mon départ +de France; bien que la salle fût splendide, et que l'on jouât les +_Diamants de la Couronne_, mon esprit était ailleurs. Lorsque +le premier acte fut fini, mes amis me conduisirent au foyer, où se +pressait une foule aristocratique de toutes les nations, dont la mise +élégante ajoutait encore à l'éblouissante décoration de cette salle. +Après avoir joui pendant quelques instants de ce magnifique coup d'œil +nous retournâmes à nos places pour le lever du rideau. + +Il y avait à peu près un quart d'heure que le second acte était +commencé, quand s'éleva derrière nous une conversation très-animée, +qui n'avait cependant rien d'hostile: les mots, c'est lui, c'est lui, +fréquemment répétés par l'un de mes bruyants voisins, m'ayant fait +tourner la tête, je fus très-agréablement surpris en reconnaissant une +personne que j'avais connue à Mendoza, et dont toute l'attention ainsi +que celle de son compagnon paraissait particulièrement fixée sur moi. +Je me levai aussitôt pour saluer; mais je devais marcher de surprise en +surprise, car ainsi qu'elle, l'autre personne me tendit la main en me +faisant toutes sortes de démonstrations amicales, et en m'appelant par +mes noms. Je sus bientôt le mot de l'énigme: ce Monsieur qui m'était +inconnu, était arrivé à Buenos-Ayres quelque temps après moi, et à +l'instigation de sa famille qui était liée avec la mienne, n'avait +cessé de s'informer à mon sujet. Il correspondait depuis longtemps avec +mon excellente mère qui, six mois après ma capture par les Indiens, +avait été instruite de ce fait par les bons missionnaires, et par un +savant bien connu, Monsieur Bravard, auquel l'amour de la science causa +une mort terrible et prématurée; il périt sous les décombres de la +superbe Mendoza dont il n'avait que trop judicieusement prédit la ruine +prochaine quelques jours auparavant. + +Monsieur Edmond Carré, tel est le nom du charmant et obligeant +compatriote avec lequel j'eus le bonheur de faire plus ample +connaissance dès le lendemain, avait, par un pressentiment +extraordinaire, conservé quelques lettres de ma mère, dans la prévision +qu'un hasard providentiel pourrait nous faire rencontrer. Mes amis +Barthès, dont j'avais reçu tant de marques de sympathie, partagèrent +la joie que j'éprouvais de cette heureuse rencontre, qui n'aurait sans +doute pas eu lieu sans leurs pressantes instances pour me faire prendre +quelques moments de distraction. Je fus d'autant plus enchanté de cette +circonstance inespérée, qu'il en résulta une conversation qui ne fit +que confirmer la véracité du récit que j'avais fait de mes malheurs à +la famille Barthès. + +Ce fut par l'intermédiaire de monsieur Carré que me parvinrent des +lettres de ma famille, lesquelles me mirent dans la possibilité de +revenir en France. + +Pendant un séjour de plusieurs mois à Valparaiso, malgré toute +l'obligeance de mes amis Barthès et Carré, je ne trouvai que de +pénibles emplois qui finirent par altérer complètement ma santé. Là, +cachant soigneusement à mes amis ma triste position, je me trouvai, +comme à travers la Pampa et au sein des Cordillières, réduit plusieurs +fois à la famine. J'étais accablé de douleurs, me voyant partout et +toujours, poursuivi par le même sort: au milieu d'êtres civilisés je +fus souvent réduit, pour me reposer de mes fatigues du jour, à coucher +dans une mansarde sans toiture, où j'étais exposé sur un grabat au vent +glacial et à une pluie torrentielle qui m'engourdissait les membres, et +ravivait mes blessures à un tel point que j'avais toutes les peines du +monde à me remettre sur pied. + +Ces tristes emplois même me manquèrent à plusieurs reprises; parfois +je me vis dans l'obligation de me contenter de deux ou trois bouchées +de pain pour toute ma journée, et de m'introduire furtivement dans +des écuries où je partageais la litière d'animaux qui, plus heureux +que moi, avaient au moins une nourriture suffisante pour calmer leur +appétit. + +Accablé de désespoir et de plus en plus malade, je me décidai, ainsi +qu'on me l'avait conseillé, à me présenter chez M. Cazotte, consul de +Valparaiso. Ce fonctionnaire me fit le plus bienveillant accueil, en me +félicitant sur mon heureux retour à la liberté. Il m'apprit que depuis +longtemps il avait reçu du gouvernement des ordres me concernant, +et il me fit voir un énorme dossier dans lequel étaient classés les +différents articles qu'il avait fait publier pour moi dans tous les +journaux Chiliens: c'était le résultat des démarches que ma famille +avait faites près de Monsieur Limpérani, consul général de Santiago, et +auprès des missionnaires. Monsieur Cazotte eut ensuite la bonté, avant +de me faire embarquer sur la corvette _la Constantine_, de me +munir de tout ce qui m'était nécessaire pour la traversée. + +Huit jours après mon entrevue avec le consul, le départ du bâtiment +pour la France devant avoir lieu irrévocablement, je me rendis chez +mes excellents amis Barthès pour leur faire mes adieux, et leur +témoigner encore une fois de ma sincère gratitude. Ce ne fut pas sans +une vive émotion que je me séparai de ces excellentes personnes, dont +le souvenir ne saurait s'effacer de ma mémoire, non plus que celui de +Monsieur Carré qui avait agi à mon égard avec autant de bienveillant +intérêt que si j'eusse été un de ses parents. + +Comme à Valparaiso, sur le navire qui me ramenait en Europe, mon +esprit, accablé par de longues misères, n'était ouvert qu'à deux +préoccupations: le besoin de revoir la France et tous ceux que +j'aimais, puis une lutte incessante contre les réminiscences de ma +captivité. + +De même que Mungo Park, échappé à la tyrannie des Maures du Sahara, je +fus longtemps à croire à ma délivrance. Il me fallut, ainsi qu'à ce +grand voyageur: l'Océan traversé, le retour dans la patrie, le calme +réparateur du foyer paternel, pour délivrer mon sommeil des visions, et +mon cerveau des fantômes évoqués par le souvenir odieux des brigands du +désert. + + +FIN. + + + + +NOTES + + +A + +La Viscacha ou _Trouly_ en indien est fort commune au Sud de +Buenos-Ayres. Cet animal creuse des terriers comme les lapins, avec +nombre d'issues rapprochées les unes des autres et le plus souvent +aboutissant à des chemins. Il habite en famille, il consomme l'herbe +des environs. Il n'est pas rare de le rencontrer dans des jardins où +il cause de grands dégâts, ou bien encore dans des champs ensemencés. +Il ne sort que de nuit, au moment du crépuscule sans jamais s'éloigner +beaucoup. Sa longueur varie de 20 à 25 pouces, non compris la queue, +son corps est trapu, la tête grosse et jouflue, l'oreille grande, l'œil +grand, le museau obtus et velu, il a la gueule et les dents du lièvre. +Le train inférieur est beaucoup plus haut que le postérieur, il a des +soies fort longues qui lui tiennent lieu de moustaches, et qui sont +fort dures. La chair de cet animal est très-blanche, très-tendre, mais +aussi très-fade, cependant bonne à manger étant bien accommodée. + + +B + +_Gnayu-u d'Azara: cervus compestris_ de F. Cuvier. Sorte de +chevreuil qui diffère de l'espèce européenne par sa gorge blanche. + + +C + +Le céton,--_mamouël céton, ou careux céton_--n'est autre chose +qu'une sorte de chardon auquel les Indiens donnent l'un ou l'autre de +ces noms, selon qu'il est vert ou sec. Vert, il s'appelle _careux +céton_, sec, _mamouël céton_. + +Ce chardon, fort commun dans certains parages où il y pousse avec une +très-grande rapidité, diffère totalement de celui que nous connaissons +en France, c'est une tige ronde fort droite, qui atteint souvent plus +de deux mètres de hauteur et dont le diamètre varie de 1 à 2 et même +jusqu'à 2 pouces 1/2, et qui est armée, pour ainsi dire, dans toute sa +longueur, de feuilles longues et étroites ayant forme d'angles aigus et +hérissées d'une grande quantité d'épines. Le sommet de cette tige est +couronné par une agglomération de petites feuilles ayant l'aspect d'une +boule. + +Les Indiens sont généralement très-friands de cette plante qui, dans +les commencements de sa croissance, leur est d'un grand secours pour +la préparation de certains mets, tels que: 1º Le _Tchaffis-céton_ +mélange de lait et de petits morceaux de tige de ce chardon, qu'ils +font fermenter et dont ils se régalent aussi souvent que possible. 2º +Le _Hilo-Céton_, chardon cuit sous la cendre et toujours mêlé à de +la viande crue ou bien encore à demi cuite. + +Ils en mangent aussi à l'état de crudité et je m'en suis régalé +quelquefois aussi; car dans son état naturel je lui trouvais beaucoup +d'analogie avec le céleri. + +Une fois sec, ce gigantesque chardon dont la tige est devenue creuse +et fort dure, sert de bois--mamouël--aux Indiens de la plaine qui, +durant les trois quarts de l'année, n'ont d'autre combustible à leur +disposition que des--_mey-vacas ou mey-potro_ fientes de bœufs +ou de chevaux séchées--ou bien encore des _Foros_ et de la +_yiéouine_, c'est-à-dire des os et de la graisse. + + +D + +Ou montagne à fenêtres, ainsi nommée par les Hispanos-Américains, en +raison d'une brèche qui vue d'un point sud-est ressemble à une fenêtre, +qui la traverse de part en part. Cette montagne a plus de cinquante +lieues de circonférence à sa base, mais étant placée sur un terrain +ascendant, il résulte que bien qu'elle soit éloignée de plus de treize +lieues du rivage, il semblerait en la voyant du large, qu'elle fait +partie de la côte. + + +E + +La Plata, the argentine confédération and Paraguay etc. Ou +explorations du bassin de la Plata, exécutées dans les années 1853-56 +d'après les ordres du gouvernement des États-Unis, par Thomas Page, +commandant de l'expédition. Londres 1859. + +[Illustration: + +CARTE + +DES PAMPAS + +de Buenos Ayres + +et de la + +PATAGONIE ] + + + + +TABLES DES MATIÈRES + + +Chapitres pages + +AU LECTEUR I + +I.--Comment il se fait que je pars pour Montévidéo.--Dans +quel but j'entreprends ce voyage 1 + +II.--En quelles mains j'étais tombé 35 + +III.--La Pampa et les Pampéens 96 + +IV.--De la religion des Indiens 145 + +V.--La médecine chez les Indiens 152 + +VI.--Engraissement des chevaux.--Abattage d'un +cheval.--Principale nourriture des Indiens +pendant la belle saison.--Du tatou.--Un évènement +tragique 164 + +VII.--La musique chez les Indiens.--Leurs divers instruments. +--Jeux 177 + +VIII.--Projets de fuite.--Désespoir.--Changement de +position.--Je deviens secrétaire des Indiens 185 + +IX.--Orgies des Indiens.--Leurs différentes boissons.--Je +me construis une case.--Sciences des +Indiens 222 + +X.--Fêtes religieuses des Indiens 237 + +XI.--Comment la politique des Provinces unies de la +Plata vint influer sur ma destinée.--Le général +Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale 252 + +XII.--Rio Quinto et mon départ pour Mendoza 270 + +XIII.--Mendoza 279 + +XIV.--Départ de Mendoza.--Passage de la Cordillière.--Séjour +au Chili.--Retour en France 287 + +NOTES 333 + + +FIN DE LA TABLE. + + +Abbeville.--Imprimerie de P. Briez. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77179 *** |
