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Mais ce n’était là qu’une feinte: le mystère de ma +naissance, avant même que j’y songeasse, déracinait cette identité trop +certaine. Je ne puis me situer à un point si précis de l’Europe, ni +peut-être de la planète. + +Ma mère est morte sans me dire qui était mon père; elle ne le savait +pas. C’était une petite bourgeoise de Touraine, un peu paysanne. Elle +était avide de considération et avait su dès son enfance qu’on l’obtient +par l’argent. Petite, ravissante, mesquine, avec une astuce infaillible +elle simula tous les gestes de l’érotisme; elle en eut plusieurs amants +étrangers de qui elle tira une fortune solide. Quand elle se trouva +indépendante comme elle l’entendait, elle vécut dorénavant seule, l’œil +sur la Bourse, arrangeant de beaux jardins. + +Suis-je le fils d’un Anglais ou d’un Russe? Peut-être suis-je Français? +Je suis blanc. + +Ma mère voyageait beaucoup mais dans un périmètre limité, entre Ostende +au nord, Saint-Sébastien au sud, Vienne à l’est, Londres à l’ouest. J’ai +pourtant fait mes plus longues études à Paris, à Janson-de-Sailly. +Ensuite, je suis passé par Cambridge et Iéna. Je ne sais si je suis un +cosmopolite; on me dit que mon entendement est français. + +Je m’arrêtais, çà et là, dans les palaces qui sont les casernes où les +riches parqués par l’époque attendent leur fin. Je passais entre les +peuples, grands paysages de fer. + +Je m’étais jeté dans les plaisirs et dans les sports: l’auto, le polo, +le ski, les chasses exotiques et les aventurières harnachées de bijoux. + +Parfois je sautais de ma voiture, et suivi d’une fille jacassante, +j’entrais dans une librairie où j’achetais Bergson, Claudel, Gide et +Barrès, Annunzio, Kipling et Nietzsche. Vers quatre heures du matin, la +séduction étincelante de ces fakirs sensuels me gardait du sommeil que +je méprisais aussi bien que mon amie. + +A d’autres moments, je rôdais autour de la peinture. Une poésie sublime +naissait alors à Montmartre qui rendait aux peintres le domaine du ciel. + +Que suis-je? Mon appétit vorace exigeait tous les rêves et toutes les +actions. J’ai encore un porte-cigarettes où j’avais gravé ceci: +«Rencontre de Gœthe et de Napoléon. Je n’accepte la diminution ni de +l’un ni de l’autre.» En ce temps-là, les hommes croyaient encore à +l’individu. + +Je trompais l’attente par une course furieuse à travers une Europe qui +n’était pour moi qu’un grand jouet que j’aurais voulu casser. + +Soudain, un soir d’août 1914, comme j’allais à Deauville, mon Hispano +capota dans un fossé. C’était la guerre, la fin de la vanité. + +Je passai outre aux incertitudes de mon état civil et je m’engageai dans +l’infanterie française. Je rejoignis le front au moment des affreuses +batailles de Champagne de l’hiver 1915. + +Je venais au peuple. Souvent, j’avais regardé avec curiosité les +chasseurs d’hôtel pêle-mêle avec les paysans sur le bord des routes. +Tout d’un coup, je me faisais laboureur, terrassier, moi qui, quelques +mois avant, dansais dans tous ces lieux du monde où l’on ne voit que des +riches. Quelle âme s’éveillait en moi? De démagogue ou de capitaine? Ou +quel atavisme qui se réenracinait dans la terre et le sang? Dans mon +régiment, je parus insolite et fascinant. Autour de moi aussitôt les +hommes se groupèrent fiévreusement en amis et en ennemis. Où je passe il +en est toujours ainsi. + +La guerre fut pour moi le premier prétexte venu pour me faire entrer +décidément dans cette extravagance, cette exubérance, cet outrepassement +qui chaque année déborderait le passé, si on le voulait. + +Toute époque est une aventure. Je suis un aventurier. Bonne époque pour +moi que mon époque, notre chère époque. Je connaissais déjà les courses +d’auto, la cocaïne, l’alpinisme. Je trouvais dans cette Champagne +désolée, abstraite, le sport d’abîme que je flairais depuis longtemps. + +Patrouilles, guerre de mines, camaraderie bestiale et farouche, gloire +sordide. + +Je me gorgeais de cette ivresse de la terre: les races hurlaient leur +génie altéré, c’était une gésine frénétique, ininterrompue dans les +râles, les jurons, la peur qui lave les boyaux. Ce qui exultait depuis +longtemps dans ma jeunesse, enfin je le distinguais entièrement dans mes +poings aussi nettement que mes dix doigts. + +La violence des hommes: ils ne sont nés que pour la guerre, comme les +femmes ne sont faites que pour les enfants. Tout le reste est détail +tardif de l’imagination qui a déjà lancé son premier jet. J’ai senti +alors un absolu de chair crue, j’ai touché le fond et j’ai étreint la +certitude. Il ne fallait pas sortir de la forêt: l’homme est an animal +dégénéré, nostalgique. + +De cette fureur du sang sortit ce qui en sort à coup sûr, un élan +mystique qui, nourri de l’essentiel de la chair, brisa toutes les +attaches de cette chair et me jeta, pure palpitation, pur esprit, dans +l’extrême de l’exil jusqu’à Dieu. + +Tout d’un coup, je saisis un sentiment obscur qui avait transparu dans +ma vie à de brefs instants: en visitant un couvent dans une île sauvage, +au nord de l’Écosse; dans un refuge alpin; au fond d’une banlieue de +Berlin, un soir, en songeant à Spinoza dans sa cellule. Je découvris la +solitude, ma terrible arrière-pensée. + +Pendant trois mois d’abjection physique, dans la dysenterie, parmi ces +armées de paysans, d’employés et d’ouvriers, encadrées d’intellectuels +délirants, jetées les unes contre les autres, comme des trains de +bétail, par de vieux chefs de gare désorientés, dans des massacres +obscurs, je connus un transport inouï. Je fus l’ermite des charniers. +Vautré, la tête sous mon sac, dans des postures de honte et de terreur, +je me réjouissais de la rupture de tout nœud; j’appelais l’instant où +toutes les forces allaient être découplées dans mon âme et dans mon +corps battus par des supplices infinis. + +Je portais toujours dans ma musette quelqu’un de ces petits livres +sublimes et furibonds qu’a produits à de longs intervalles le génie le +plus secret que je découvrais alors au fond de ces hommes séparés des +femmes, de l’argent, de la nourriture: les «Pensées», la «Saison en +Enfer». Ces heures-là furent les charbons les plus ardents qui passèrent +dans le feu de ma vie. + +Et puis tout à coup, je me lassai. Ma division fut mise au repos: je ne +sentis plus que le côté civilisé de cette guerre, et cette odeur de +pieds qu’il y a dans tout couvent, cette odeur rance des hommes seuls. +La Démocratie meuglait faiblement: le bœuf blessé continuait de bourrer, +stupide, dans le barbelé. Une imbécillité où s’accumulait l’héritage de +plusieurs vieilles passions perverties écrasait tout un continent. + +Les patries, les orateurs, les généraux, les camarades de mon escouade +avaient bénéficié d’un malentendu. J’avais cru vivre mon sacrifice et ma +mort, mais de mon propre consentement. Je m’apercevais que là où je +n’avais vu que du feu, les autres jouissaient de ma sueur servile et se +vantaient de mon acquiescement sans réplique. On m’écrivait de Paris des +lettres flatteuses, mon colonel me tirait l’oreille, mes camarades me +tapaient sur le ventre. Je ne dis rien, mais en un moment tout avait été +décidé. + +Nous remontâmes en ligne. Dès cette première nuit, je partis en +patrouille, risquant ma vie plus que jamais. Je me glissai dans les +lignes allemandes et feignis d’y tomber. + +J’éprouvais une sensation de joie sauvage, c’était l’année de la +découverte des libertés. J’avais vingt ans: après le meurtre et la +prière, qu’allais-je inventer? Je flairai ma destinée avec volupté: je +me retournerais dans le monde, je l’essaierais par tous les bouts. + +Les Allemands ne songèrent pas à mal et me comptèrent avec les autres. +Pourtant, je parle allemand comme toutes les langues d’Europe; ils +firent de moi un interprète. Doucereux, je ne mis que six mois à les +apprivoiser. Je m’échappai et je gagnai la Suisse. + +Bientôt je sortis furtivement de l’hôpital où l’on m’avait mis en dépôt. +Pour me procurer un faux passeport, je tuai un homme. Je voulais voir +aussi la différence que cela faisait quand c’était un civil. A travers +la France, tétanique et toute tendue vers l’ennemi, qui ne se détourna +pas pour me regarder passer, j’allai m’embarquer pour l’Amérique. + +J’avais volé l’homme que j’avais tué; à New-York, je pus me procurer +encore des fonds auprès d’un ancien ami de ma mère, et je me jetai à +corps perdu dans les affaires. J’eus vite fait de gagner de l’argent à +ces Américains parce qu’il n’avait pas la même valeur pour eux que pour +moi. + +Je n’avais pas vu de femmes depuis plusieurs mois. Dans mon petit +bureau, tous les matins, entrait une grande fille. J’avais été enterré +parmi des hommes sévères. Quel tour fit mon imagination soudain devant +ce grand corps blanc. Je rougissais jusqu’aux oreilles. Il y a une +grande race blanche que j’ai toujours cherchée dans le monde. Je ne +regardais guère son visage, mes yeux étaient remplis de ce faisceau +d’os. Je la saisis dans mes bras et je l’épousai sur l’heure. C’était +d’ailleurs la mode du pays. + +Enfin je me consolais de l’atroce rigueur que j’avais soutenue si +longtemps; je revenais pas à pas de mon voyage d’Orphée dans un royaume +trop mâle. Je me laissais aller au bien-être. Je mangeais, je dormais, +je faisais un enfant. C’est ainsi que j’ai profité de la guerre: grâce à +son contraste, bien qu’étant un homme moderne accablé d’ersatz et de +condiments, pourtant la vie eut pour moi toute sa saveur pendant un +instant. Comment ai-je pu depuis, de nouveau, oublier et ne pas m’en +tenir à ce moment d’une récupération entière? Le pain, le vin, le tabac, +la bouche d’une femme, un dimanche, un coup de soleil à Long-Island, un +poème cordial de Walt Whitman; tout cela était d’une évidence +délicieuse. Dans ce pain de la paix, je mangeai un Dieu facile et +bienveillant. Quelle riante communion! + +Elle n’avait pas de visage; ses traits ne faisaient que prolonger les +lignes larges de son corps. Je ne lui avais pas raconté mon histoire. +Sans doute l’avait-elle devinée, mais une femme se moque des affaires +des hommes; une femme amoureuse a bien d’autres chiens à fouetter. Je +lui apportais un amour d’Europe précis et tendre. Mon travail de forçat +toute la journée, près de Wall-Street, me semblait un gage léger et +amusant que je jetais aux exigences espiègles de la vie. + +Je me rappelle ce premier samedi où nous avions fait l’amour toute la +journée. Étalés dans un grand lit, enlacés, immenses, nécessaires, +continentaux, nous ignorions la douleur d’un autre continent. + +Elle me donna un gros garçon blond. Je me félicitai d’avoir mis tant de +belle chair à l’abri de la mitraille. Puis, je commençai de regarder +autour de moi. + +Passant des grandes armées d’Europe dans la guerre brutale que +l’Américain mène sans répit contre la Nature, je m’aperçus bientôt que +je n’avais pas changé de climat. + +Je peinais tout le jour dans mon bureau comme au rif, et dehors je me +perdais dans un dédale de boyaux bourrés de viande humaine; je longeais +dans Broadway d’infinis et monstrueux convois automobiles comme dans la +zone des armées. Les gratte-ciel ne me semblaient pas plus hauts que la +trajectoire de nos canons et cette humanité aussi se lançait en colonnes +aveugles à l’assaut d’on ne sait quelles positions imprenables, +obéissant à un mot d’ordre absurde, dicté par un téléphone anonyme. Je +ne fus pas étonné par la grandeur de l’appareil matériel des Américains, +la guerre m’avait gorgé à jamais du prestige des masses. Je n’avais été +séduit que de voir tant de corps prospères. + +Mais ce n’étaient que des corps et j’eus vite fait de m’en lasser. Je +tournais et retournais ce grand corps de ma femme, j’admirais ces +membres déliés par l’exercice, ces mollets, ces cuisses, ces épaules; je +courais aux fêtes athlétiques, au match de Yale-Harvard, je remplissais +mes yeux de cette floraison charnelle. J’aimais ces chants, ces cris. + +Comme Chateaubriand un siècle auparavant, je buvais la sève américaine. +Mais, peu à peu, je sentis que je me mouvais parmi des corps opaques et +que la lumière que des spectacles nouveaux faisaient abonder dans mon +esprit ne les touchait point. Peu à peu, entre la savane et moi, je +sentis s’épaissir un treillis de fer aussi atroce que le barbelé +d’Europe. + +1917 arriva. L’ombre de la guerre traversa l’Atlantique, et je ne fus +plus à mon aise dans ce pays. + +Un soir, je ne rentrai pas chez moi; mon personnage américain était né +de ma gaieté facétieuse, d’un besoin passager de contraste. Mais ma +gaieté tombait et ma liberté irréductible se relevait, et je m’en allais +sifflant par les rues. + +Je cherchai à me perdre dans ce campement bien rangé de New-York. +J’étais de nouveau un prisonnier qui a tué le gardien et qui erre dans +un labyrinthe narquois de couloirs. Pourtant j’entrai dans une sorte de +cabaret, parce qu’on n’y parlait pas américain. Je me saoulai. Puis je +parlai, puis plus rien. + +Quand je me réveillai le lendemain, j’étais dans un galetas, seul. Je ne +voyais que d’un œil, il n’y avait pas de glace dans cette chambre +dépourvue de tout; avec mes doigts, je tâtai un pansement. J’attendis. +Bien plus tard un homme entra, c’était un Russe. Il m’expliqua en +mauvais anglais qu’il m’avait tiré avec des camarades des mains de la +police; j’avais fait un peu de scandale. + +Tout de suite nous parlâmes des affaires du monde. Il m’avait regardé +d’un regard mauvais puis m’avait fait confiance. + +Quelques jours après, nous filions, avec l’argent que j’avais mis de +côté à la banque, pour San-Francisco et Vladivostock. + +Je revécus un temps déjà ancien. Le pleur des soldats russes avait +ravagé leur empire; ce peuple faisait comme moi, laissait tomber une +guerre qui ne donnait rien, passé le malentendu du cœur. Et puis cette +Amérique et cette Europe, on allait les broyer l’une contre l’autre. Les +Américains ne sont que les pires Européens qui ont changé de continent +pour jouer plus à l’aise leur jeu de brutes captées par l’abstrait. Les +Européens les envient et ne songent qu’à leur ressembler. Cette guerre +était la dernière passion des Européens, elle leur arrachait leur +dernier spasme mystique. + +Tandis que les Américains canonnaient la Nature, les Européens, les uns +sur les autres, encore trompés par de vieilles coutumes, se canonnaient +entre eux. Mais vienne la paix et il ne s’agirait plus que de boîtes de +conserve et d’autos à bon marché. + +Le peuple russe était absent de ces desseins sordides et allait +déchaîner sa passion sur le monde. Il ne s’agit pas de confort mais de +beauté: ce peuple de paysans danseurs allait partout briser la +machinerie du Démon. + +Le sang de mon rêve, de tout ce que j’aime dans la vie me remonta au +cerveau. Se faire tuer pour s’abîmer en Dieu dans un élan pur. Les +hommes sont faits pour danser, chanter, se battre de la main à la main. +Et les chevaux, et les chiens, et les femmes. Amitié naïve de jeunes +guerriers. Un idéal de steppe pourrait seul me contenter. La seule joie +qui soit offerte aux hommes sur cette terre, c’est une fureur de santé +quand un jeune homme saute sur son cheval et pousse un cri vers Dieu. Il +faudrait que nos âmes fouettent nos corps, les relancent en plein champ. +Mon âme a soif de mon sang. O vents, ô soleil, battez mon sang, +faites-le rebondir! + +Ma vie aura été bien remplie, ma vie d’homme qui ne fut jamais tué. + +Je me rappelais, en riant à gorge déployée, le temps où je lisais les +livres et où je sentais avec horreur que peu à peu je m’engluais dans +l’encre et que bientôt je ne serais plus bon qu’à récrire tous ceux que +j’avais lus. + +Mais mon heureux sort m’avait ravi à cet enchaînement de scribe et je +vivais. Quel puissant amusement ce fut de voir à Pétrograd l’histoire +agir avec son sûr instinct de femme qui trouve l’homme. L’artifice et la +lâcheté des maîtres indignes furent balayés en une seconde. Ça vaut le +coup de voir les hommes crier à pleine gorge et se rouler dans leur +génie, mais pour cela il faut se foutre du confort. Je vis ce grand +peuple, ivre de son sang. + +Il y eut des guerres, une épopée de crinière de cheval. Je n’ai vu que +cela. Pendant longtemps. Je me battis en Pologne, en Crimée. Une vraie +guerre, celle-là. Légères escarmouches et massacres consistants, à la +main. Il faut avoir tué de sa main pour comprendre la vie. La seule vie +dont les hommes sont capables, je vous le redis, c’est l’effusion du +sang: meurtres et coïts. Tout le reste n’est que fin de course, +décadence. + +Mais, j’exagère, après tout, je suis un civilisé. Comme un matelot qui +ne s’habitue jamais, j’avais le mal de mer chaque fois que ça +recommençait. Un beau jour, j’eus encore envie de changer d’ouvrage. Je +vins à Moscou, voir un peu Lénine de près. + +Je m’étais gouré: ce n’était pas du tout ce que je croyais, la +révolution russe. Ces hommes ne pensaient qu’à se faire Américains. +Seulement, comme les Allemands, en 1914, ils allaient maladroitement à +leur but. + +Une poignée d’intellectuels voulaient damer le pion à Rockefeller et +autres mythes atlantiques. Ils construisaient un capitalisme, des trusts +d’État. Mais ils régnaient sur un peuple de beaux sauvages qui imitaient +tout de travers, comme des nègres. Les belles usines, les belles banques +rêvées se brisaient dans leurs mains comme des constructions d’enfants. +Pourtant ils s’acharnaient et partout se répandait, dans la patrie de +Dostoïewski, de Tolstoï, de Gorki, sages de la steppe, la terrible +discipline d’Occident. + +Je pouvais courir. La Chine, l’Inde, c’était du pareil au même. + +Je décidai de rentrer dans l’invincible combine. Je fis des affaires en +Finlande, la monnaie-papier afflua. Je n’eus qu’à montrer ces signes +usés aux frontières, je revins à Paris. + + + + +II + +VIVRE POUR ÉCRIRE + + +Ainsi dans les années de ma plus vive jeunesse, je m’étais essayé à +plusieurs actions, mais tour à tour je les avais rompues: dans chacune +de mes entreprises, aussitôt que j’y étais entré, j’avais couru à son +épuisement, comme si j’avais pu comprendre dès lors qu’elle n’était +qu’un pas pour aller ailleurs. + +Je me sentais encore plein de curiosité: je suis un adhérent infatigable +à la vie. Je me disais seulement que je n’avais pas trouvé ma bonne +façon d’aimer. C’était pourquoi j’avais lâché le sport, la guerre, +l’ascèse, la révolution, formes fondantes de cette hardiesse physique +qui avait sur mon âme le pouvoir de séduction le plus mordant. + +Ces dégoûts se résolvaient maintenant dans la paresse. + +Pendant bien longtemps je ne sus pas accueillir la paresse, m’ouvrir à +sa magnanimité. Comme elle tombait sur moi, je ne savais pas ce qui +m’arrivait. Je ne ressentais que la crainte mesquine de la diminution +sociale qui résultait de son exigence, car elle m’entraînait à la +solitude. Mais cette épreuve qui me surprit dans une posture si faible +devait s’acharner sur moi jusqu’à devenir peu à peu une initiation où +j’avançais lentement. + +Je ne faisais plus rien. Je vivais sur l’argent que j’avais rapporté de +Finlande. Les bruits du monde m’arrivaient emmêlés dans un murmure +assourdi, l’Amérique et la Russie. La paix finissait d’engloutir la +guerre, toute la guerre, la guerre de Russie comme la guerre d’Europe. + +L’amour. J’avais aimé aussi dans ce temps d’aventures. Il y avait eu une +femme entre deux guerres, entre deux solitudes; je ne parle pas de +l’Américaine, mais d’une Française, rencontrée je ne sais plus où. Oui, +je l’avais rudement aimée. + +Mais maintenant je n’aimais plus. L’amour aussi était fini. De temps en +temps, je ramassais n’importe qui dans un salon ou dans la rue. + +J’avais bien choisi Paris pour y écouler le temps de ma paresse. Paris, +c’est la fin de tout, c’est la fin du monde. Place de la Concorde, on +sent qu’une civilisation épanouie dans de belles formes est le fruit de +la terre le plus nourrissant pour l’âme de l’homme; et on est si +exactement occupé par cette sensation exquise que toute la déchéance de +ce temps devient insupportable. La beauté jusqu’ici connue par les +hommes n’est plus qu’un souvenir sans issue. Un peu partout, des signes +mal effacés nous rappellent, dans un silence trop cuisant, que tout ce +charme c’est sur une vieille femme l’onde de jeunesse brisée en mille +rides dont chacune est cette grande défaite qui corrompt tout jusqu’au +fond de notre cœur. J’appelle beauté un certain dressement de toutes les +forces de l’homme que les collectionneurs de fragments usés ne peuvent +concevoir, ne peuvent rassembler dans leurs pauvres têtes touchées par +un oubli frivole. + +Mais quand on s’est promené, au moment de sa jeunesse, dans Paris, les +mains nues, il vous reste entre les doigts une limaille subtile de grâce +qui fait qu’on ne peut plus les serrer comme un poing barbare et qui +fracasse. C’est que cette unique Venise de cinq heures d’hiver sous la +pluie se resserre dans le dernier point du monde où l’on vit encore +selon l’antique mode de vie, où l’on crée selon le vieux sens divin de +création. On fait encore là quelques tableaux et quelques robes. C’est +pourquoi aussi c’est le point de la pire pourriture, de la pire +sénilité, du pire arrêt, de la pire solitude, car, leurrée par ces +derniers mouvements d’un art condamné, détournée par une nostalgie trop +fine, ici fléchit et flanche la seule énergie que puisse nourrir cette +époque: une énergie de destruction. + +Destruction, tu sembles être aussi faible qu’un mot vague, ou tu ne +recouvres que des précisions idiotes; tu es une déesse qui me tente et +dont je ne vois pas le visage. + +Pour le moment, la destruction descendait dans mes jours comme une +petite courtisane descend le matin dans la rue en mince appareil pour +faire ses provisions. Alors, je chantonnais. + + * * * * * + +«Chaque matin, quand je me réveille, le sommeil me paraît plus délicieux +que la vie. Je n’en finis pas de faire ma toilette, entre quatre murs +percés d’une glace qui m’ouvre l’horizon infini, éternel, parfaitement +rond, au milieu duquel s’enlève ma forme. + +Je mange. Quand j’ai mangé, je digère. La digestion me ramène au +sommeil. Le soir arrive déjà. Cette heure s’amène avec l’envie d’écrire +mais aussi avec une lumière étrange qui me fait voir qu’écrire c’est +autant de perdu. + +Je m’écoule plutôt dans la rue, m’étendant à grands flots comme le rêve +des hommes, battant murs et ciel. C’est alors qu’ils quittent leur +travail et essaient de faire autre chose. Débarrassée du soleil, la +ville se délecte de sa propre lumière. Enfin on peut se regarder. +Regarde-moi comme je te regarde. Je cherche encore le génie et l’amour +et mon soin dévisage des millions de passants. + +Rien ne résiste à la complicité lascive que je sécrète de toutes parts. +Il n’y a que l’épaisseur d’une glace: le trésor des devantures est +offert à tous. Tout le monde se mêle dans la fraternité de la richesse. +C’est en vain qu’on bâtit des murs autour des fenêtres: on ne peut rien +cacher. + +Je ne puis pourtant sortir de ma solitude. J’en suis le prisonnier sur +parole. J’ai de l’argent dans mes poches, tous les fils du téléphone +assurent mes relations, on fait bon accueil dans tous les cercles de la +société au soldat parce qu’il est déserteur, à l’ermite parce qu’il +hante la ville, au rebelle qui n’a dans sa poche que des allumettes. +Mais impossible de les joindre, impossible d’user de cet argent qui +pourrait me donner des amis et des femmes. J’erre dans la foule aussi +dénué que ces flâneurs bizarres qu’on voit encore dans notre temps de +travail et de diligence dormir sur les bancs, ayant assommé leurs +appétits d’un kilo de vin rouge. + +A la nuit, ruisselante de crème et de fard, la femme naît. Pour mettre +au point ce joujou d’un soir, on s’est évertué depuis le matin. Manucure +et pédicure ont poli la corne. + +Donc, le banquier et le manœuvre s’arrêtent. Le travail continuera de +lui-même jusqu’à demain matin. Pendant le sommeil blanc de la journée, +on a encore donné ce coup de pouce qui suffit pour que se prolonge la +routine. Après des millions d’années, nous jouissons de la vitesse +acquise. + +Les bars et les clubs s’ouvrent à l’amitié. Dans les garçonnières, les +lampes se renversent, les travailleurs font l’amour et repassent aux +femmes l’argent et la fatigue. Ailleurs c’est le royaume des oisifs: les +tantes s’accordent de faibles faveurs, les gousses poursuivent leurs +complots pleins de râles, la petite lampe de l’opium s’avive dans un +clair-obscur de menues pratiques idolâtres. + +J’ai vu une femme marcher dans la rue: son visage s’éclairait du but +dont elle s’approchait, ou tour à tour l’ombre de ce but s’amassait +comme une inquiétude au coin de ses paupières. Mais soudain ce fut une +complète illumination: l’homme était à l’angle de la rue Royale. Ils +s’en allèrent ensemble, ayant saisi sur ma face le reflet de leur +triomphe. + +Mais voici que les nations se préparent à manger. Elles s’habillent +partout. Elles s’avancent vers les tables. Il est encore une foule de +domestiques pour servir la démocratie. + +Je dîne seul dans un restaurant, car en dépit de mon argent je n’ai pu +trouver d’appartement. Et si j’avais un appartement, je n’aurais pas de +domestiques. Et si j’avais des domestiques, j’irais dîner au restaurant. + +Après le dîner, je fume un gros cigare. Alors la foule se met à penser +dans les théâtres. + +Je surprends sur le mur un couple enlacé. Je le suis jusqu’au +music-hall. Le couple est bien là, comme sur tous les murs de la ville. +Il est sur la scène. Animé par mille courroies de transmission, il +s’enlace. Baiser gluant de fards. Il meurt. Tous les soirs, il meurt de +fatigue. + +Ou bien perché dans le cintre d’un cirque, du point de vue de Sirius, je +regarde en bas le combat de boxe. Sur un plateau, deux petits hommes se +cognent. Les projecteurs, qui tiennent cruellement dans leur lumière ce +drame minuscule, pendent du plafond céleste comme la douzaine d’yeux +d’un monstrueux savant nocturne, penché sur son microscope. La foule, +énorme et lubrique, s’échauffe: elle voit deux armées. A bon compte, +elle hume un vieux fumet de guerre ou d’émeute. Il est agréable d’être à +l’abri des coups. + +Au cinéma, ils se rassemblent pour rêver encore, et plus à leur aise. +Contre la paroi de l’écran, bat ce poisson nostalgique. De l’autre côté, +c’est la liberté. Non, c’est le passé. On regarde un film comme sa +jeunesse. Assis sur les genoux des ténèbres, ils ressassent leur +quotidien: amours et enterrements. Ils n’osent tuer et incendier qu’en +rêve. + +Voir Melbourne et mourir. «Allo! Donnez-moi mon antipode. Remplissons +notre devoir jusqu’au bout. Allo! Sidney? Mr. Brandbury? Avez-vous passé +une bonne nuit? Il tombe un soir charmant sur Paris. Et vos moutons? Cet +incendie qui éclate au cinéma des Batignolles, pouvez-vous le +circonscrire? Allons, tant mieux. Mes hommages à Mrs. Brandbury.» Toutes +les semaines je retrouve ce cavalier et son galop immobile, comme le +facteur, au coin de la rue. + +Des secrétaires, sourds-muets, rapportent au propriétaire des journaux +ce que l’homme a fait dans sa journée. Relié par fil spécial avec le +monde entier: ô puissance catholique. Regardez-le, coiffé de ses +antennes, ce pape. Il se frotte les mains et prépare tout. Il pense ce +que pensera demain l’homme dans la rue, la femme, le chien, le +perroquet. D’heure en heure, la pensée rattrape l’événement. Mais non, +les journaux sont imprimés à l’avance. Tout se passe comme il est écrit. + +Je remange et je rebois. Je rebois. L’alcool me gonfle, je suis un gros +ballon, je suis le monde, plein de moi-même. Quelque chose flambe, +bientôt cela tourne en fumée et m’asphyxie. J’éternue, je voudrais +expulser par les narines un peuple de visionnaires. + +Pour nous délivrer, essayons encore de l’amour. Mais la femme est une +présence qu’on ne peut pas prouver. Je suis resté seul, je suspends un +geste qui devient honteux. + +Je m’endors. Le rêve ne fait que me retirer à toute vitesse vers le +passé. + +Je me réveille. Je me lève et me lave. Je me retrouve devant ma glace, +balançant des poids, jongleur d’étoiles.» + + * * * * * + +Telle était ma vie, telle était ma paresse. Je mangeais, je buvais, je +faisais l’amour brutalement, je dormais. Au fond d’une animalité +irresponsable, mon âme reprenait pied, cherchait sa liberté intime. + +Mais je geignais, j’avais peur de ma licence de loisir. Pour m’en +excuser, on vient de voir que je dénonçais la gêne de mon époque. Je +dénonçais mon époque, seulement mon époque, jamais la vie, jamais je ne +m’en prends à la vie. + +Ces années sur lesquelles je charbonnais mon nom entre mille autres, +comme sur un mur sans réponse, inspiraient-elles ce ralentissement, cet +arrêt de ma jeunesse? Était-ce elles, cette fadeur dans ma bouche, cet +automatisme croissant de toute chose autour de moi, cette immobilité? + +J’en ai long à dire là-dessus. Mais d’abord ce qui était au plus près de +moi me gênait plus que tout. Mon histoire personnelle recoupe à tout +coup ce que je pourrai vous dire des difficultés qui nous sont communes. + +Pendant cette période de naissance de la paresse, il se fit dans mon +cœur sur le sens de ces symptômes un malentendu extrêmement grave. + +Donc je me demandais: «Pourquoi est-ce que tu es déporté loin des choses +et des gens? Qui travaille en toi à cette destruction lente de ton +personnage social? Que signifient cet irrémédiable retard de ta langue, +de ta main, ce silence, cette solitude?» + +Alors je répondais: «Je crois bien savoir de quoi il retourne. Il y a +longtemps que cette étrangeté a commencé d’infléchir ma conduite. Voici: +je me cache dans un coin parce qu’il faut que mijote quelque chose dans +ma tête, dans cette marmite en évidence sur un feu lent. Il y a quelque +chose qui me tracasse, qui m’a toujours tracassé». + +C’est ainsi que se noua mon erreur car, parlant de la sorte, je ne +croyais pas faire allusion à cette poussée obscure de mon être que je ne +savais pas encore discerner, mais qu’aujourd’hui je désigne de son nom +magnifique qui est paresse, mais je voyais seulement dans mon inertie le +signe avant-coureur de la réapparition dans ma conscience de penchants +anciens que j’avais cru oubliés. Et il est vrai qu’une tentation qui +depuis toujours me suivait pas à pas, dissimulée dans mon ombre, +fomentant contre moi mon ombre qu’elle voulait nourrir de mon sang, se +manifesta alors ouvertement et je pus croire que c’était son complot qui +faisait le mystère tortueux de mon ralentissement. + + * * * * * + +Enfant, j’avais connu de ces extrêmes langueurs. Je quittais les enfants +et je courais m’enfermer dans ma chambre avec un livre. + +L’amour des livres, c’est un reste de l’attachement des hommes aux +idoles. Les idoles étaient des objets qu’ils tournaient dans leurs +mains, qu’ils façonnaient de leurs caresses. Ce qu’on appelle adorer, +c’était exercer de la sorte par la pulpe sensible du bout des doigts un +commerce nourrissant avec l’esprit qui anime les choses qu’on dit +maintenant inanimées. + +Je lisais donc, je tournais les pages. Mais dès lors, j’enchaînais mes +premiers désirs, abondants et vagues comme ma salive et ma chevelure. Je +lisais fort mal, en glouton; j’avalais, sans mâcher, mais déjà je +laissais la vie me dépasser, croyant au contraire la devancer par mes +pratiques de petit sorcier. + +Quand la puberté arriva, cette lourdeur m’enfonça encore plus dans le +fauteuil de la bibliothèque. Auparavant je n’avais nourri en moi qu’une +vision presque blanche du monde; maintenant je m’essayais à l’art plus +précis de susciter des apparitions. + +Un peu plus tard, si je feignis de m’arracher aux livres, ce fut quelque +chose pris dans les livres qui m’y incita. On y parlait d’ambition, +d’action, de jouissance: je les fermai donc et songeai à gagner le +monde. + +Comme j’étais ramené par l’empire de l’habitude à mes premiers jouets, +je prenais peur, je me sentais la proie d’un vice. Et d’autant plus que +dans les livres mêmes, circulait la rumeur que les livres sont mauvais. + +Enfin, il parut certain que j’en sortais, grâce à l’argent. Ma mère me +paya des autos et des voyages, des maîtresses et des camarades. Tout +s’arrangea pour que je ne fusse plus jamais seul et ce fut une nouvelle +habitude, contraire mais agréable, facile, que d’être dorénavant +toujours occupé par des images de chair et d’os. + +Je ne pouvais en être quitte à si bon compte. Le venin qui était resté +dans mes veines, ressortit sous la forme d’une autre maladie. Après la +lecture, ce fut l’écriture. + +Auparavant, quand je lisais, je n’avais pas pris garde que, gagné par +cette fureur qui veut que le blanc soit noirci, j’avais souvent +griffonné dans la marge des livres, des exclamations, des balbutiements. +Ce n’était d’abord qu’un geste qui m’échappait, une mimique du corps qui +me débordait comme une foule outrepasse la police pour voler au devant +d’un spectacle. Mais si nous sommes à chaque instant inconscient, nous +ne le demeurons pas sur le même point. Ce qui, quelques jours, n’avait +été qu’un réflexe furtif, ce fut, un beau matin, une ambition dont tous +les objectifs étaient déjà calculés. + +Avec quel air important je trempais ma plume dans l’encre. Les livres +écartés, je posais devant moi une rame de papier blanc. J’allais écrire. +Mais comment écrit-on? Bah! J’avais bien appris à marcher, à faire +l’amour. Il suffisait encore d’appliquer ce que je voyais faire aux +autres. + +Cela allait d’abord tout seul. Quand je venais de refermer un livre, +quand je venais de voir écrire un autre homme, pris dans le rythme de +son pas, je m’avançais pendant quelques lignes. Mais soudain je suis au +milieu de ce papier blanc comme au milieu d’une immense place vide, dans +une ville hostile, toutes fenêtres fermées. Et de quel soleil blanc est +écrasée cette place blanche. + +«Ah oui! J’oubliais. Hier, en me promenant, telle pensée m’est montée au +cerveau comme un coup de sang. J’exultais, j’étais tout congestionné. +Mais voilà! Où a-t-elle passé? Plus rien. Si pourtant, je l’ai sur la +langue. J’y suis. Non.» + +J’écrivais une demi-page et puis je m’arrêtais épuisé. Je n’en +continuais pas moins à attendre, car c’était beaucoup de papier qu’il +fallait noircir. + +Bientôt, je me fatiguais, je m’ennuyais, une bienheureuse frivolité me +ramenait à mes plaisirs. Mais ils n’étaient plus aussi faciles. Un +regret, bientôt mué en remords, me courait après, me rattrapait. Je ne +m’en débarrassais qu’en lui promettant de me donner plus de mal le +lendemain pour satisfaire à un désir qui, chimérique, s’orientait sur +une jouissance de plus en plus éloignée et improbable. + +Dès lors, s’installèrent en moi des sentiments contraires, au milieu +desquels j’ai mis bien du temps à me débrouiller entièrement: tantôt je +voulais écrire, tantôt je voulais vivre. Je voyais ces mots-là comme +deux bornes opposées contre lesquelles je me butais tour à tour. + +Quelquefois le tic qui me ramenait à l’encre et au papier s’accompagnait +d’une telle chaleur dans tout mon corps que je devais proclamer alors +qu’écrire c’est vivre autant qu’on peut. Mais, après quelques instants, +ma pensée faisait long feu; ma main, abandonnée, tâtonnait vainement. Je +retombais dans le dépit, puis m’envoyais promener. Peu à peu à mon insu, +le manège s’établissait. + +Pendant le temps de mes aventures, entre 1912 et 1922, je crus bien que +j’étais guéri. A peine sur le bateau, allant en Amérique, j’avais, dans +un court égarement qui passa inaperçu, gribouillé une assez longue +oraison qui était un adieu à la guerre, à la mort, à la solitude, à une +pureté de jeune bête. + +Mais maintenant que j’étais à Paris, inerte, échoué comme un bateau +désarmé au fond d’un bassin, cette mollesse qui, certaines heures, me +paraissait délicieuse, cette exquise fainéantise qui me semblait comme +les samedis de Long-Island, une convalescence de mes facultés +épicuriennes, tout cela ne tournait-il pas à cette hébétude louche, à +cette distraction anxieuse, signes indéniables du reflux de mon ancienne +hantise? + + * * * * * + +En effet, c’était bien l’envie d’écrire qui me revenait, modeste, +sournoise, comme si rien ne s’était passé depuis dix ans. Cette dernière +frivolité me retint longtemps, avant que j’en vinsse à reconnaître dans +mon âme une pente plus hardie que ce petit penchant. + +L’odeur de l’encre revenue détruisit ma vie. J’eus des relations de plus +en plus difficiles avec les autres êtres. L’amour, l’amitié, les +affaires me parurent impliquer des gestes à quoi ne pouvait plus fournir +ma personne sidérée. Il en résulta que je fus bientôt mal nourri. Mon +sang pâlissait. Pourtant je ne suis pas de ces hommes qui peuvent écrire +seulement avec de l’encre. + +Je n’avais pas idée qu’on puisse écrire sur autre chose que sur +soi-même. Je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez qui me +fascinait. Je restais inerte comme si toutes mes facultés avaient été +absorbées dans le spectacle du monde; pourtant je ne regardais ni les +choses ni les gens. C’était ce qu’il y avait en moi de plus particulier, +de plus palpitant, de plus précieux, de plus éphémère que je voulais +surprendre mais, à cause de cette attention même, rien en moi ne +bougeait plus. Donc, plus je m’interrogeais, plus la vie m’échappait; ma +plume grattait un sol sec et stérile. Je m’enfermais dans un cercle +vicieux jusqu’à être mortel. Pour écrire je cherchais ma vie, or du fait +que je la cherchais, je ne la vivais plus. + +Et autour de moi immobile sous mon regard vague et distrait, tout le +monde peu à peu s’immobilisait. + +Peut-être mon époque contribuait-elle à cet arrêt, mais j’avais +l’impression que toute la défaillance était en moi. + +Cependant, je songeai que pendant plusieurs années j’avais vécu, j’avais +échappé à mon vice, je l’avais oublié. Ne pouvais-je pas tirer de ces +années d’action un nouveau secours contre mon mal? Ne pouvais-je +raconter mon passé? Puisque je ne pouvais plus vivre, parce qu’il me +fallait écrire, au moins pourrais-je ainsi écrire et ne resterais-je +plus, la plume en l’air, dans une transition qui n’en finissait pas. + +D’abord le souvenir de mes années d’action ne fit qu’ajouter à ma +paralysie: quand je comparais mon ancienne fureur à ma présente +neutralité, je n’étais que plus consterné. Mais un jour, je me rappelai +ces pages que j’avais griffonnées sur le bateau qui m’emmenait en +Amérique, déserteur des tranchées européennes. Je les retrouvai +facilement, car je les avais mises à l’abri avec soin. Alors je fus +réconforté par l’odeur du sang ancien qui avait coulé dans mes veines. +Donc j’écrivis sur mon passé. Ainsi j’inventai un être entièrement +distinct de moi: il m’était permis de créer quelque chose puisque je +pouvais sortir d’un moi qui m’étouffait parce que je m’en faisais l’idée +la plus étroite, parce que je le confondais avec mon individualité +sociale. + +Je m’en donnais à cœur joie. J’essayai de me dérober ainsi à la terreur +de cette solitude qui me menaçait de plus en plus, où je n’osais +m’enfoncer comme un saint: je cédai tout à coup éperdument à la peur +d’être oublié, muré vif dans la passion qui, derrière ces prétextes, +s’accumulait peu à peu entre moi et les réalisations extérieures du +monde. Je prétendais conjurer la lente montée du silence. + +Pourtant dans le mouvement qui étendait mon bras au-dessus du papier, je +reconnaissais quelque chose qui ressemblait à une passion: cette fureur +des reins qui veut faire éclater aux yeux du monde son évidence; cette +bienveillance qui accueille et déballe d’une main cursive la nouvelle +figure des choses qui arrivent de l’avenir aux hommes à toute vitesse; +et même ce puissant cabotinage qui vous fait ouvrir la fenêtre et crier, +gesticuler, et enfin vous jeter par cette fenêtre, car il y en a un +quelquefois qui va jusqu’à se jeter par la fenêtre. + +Je me détendais un peu, une espièglerie s’esquissait. C’était tout de +même amusant de déranger ceux qui étaient installés. Celui-là, par +exemple, collé à sa table et qui tirait la langue en faisant sa page +d’écriture: lui pousser le coude. Plaf! Un gros pâté, enfin un peu de +pittoresque au milieu de ces alignements grammaticaux. + +Puis c’était l’attendrissement. Je me laissais dire que ce serait doux +de réciter à un ami qu’on admire quelques pages écrites avec du vrai +sang, et il admirerait. Quelle chaleur! On serait trop content; on +croirait que c’est arrivé. + +J’écrivis un livre. J’ai chanté le chant rude et obscur que firent mes +belles années perdues dans les foules et les continents. + +Ensuite la veine fut tarie. Je n’avais pas tout dit, j’aurais pu encore +en raconter, mais je n’aime pas insister. Et voilà que les gens de Paris +me disaient que j’étais un écrivain, me clignaient de l’œil comme à un +malin. Cependant Dieu sait que c’était torché et bâclé. + +Non, je n’étais pas un écrivain. + + * * * * * + +Je retombai bientôt dans le marasme. Alors je me demandais pourquoi ce +contentement de bête qui rumine un peu puissamment ne me durait pas. Je +découvris que je n’avais pas écrit sur moi-même mais sur mon passé. Or +j’avais toujours dans la tête l’idée d’écrire sur moi-même, sur cet être +exsangue que je continuais de promener par les rues, parce que je +pensais qu’on ne peut écrire qu’avec sa vie, avec son sang. Je voulais +donner mon sang dans l’écriture comme j’avais fait jusqu’ici dans les +guerres, les révolutions et les amours, en brutal, en primitif, +directement. J’ignorais l’art des transpositions, l’art de délivrance +qui ne s’apprend qu’à travers la douleur, quand elle vous contraint peu +à peu au renoncement. + +Eh bien! J’y suis parvenu à la longue, à la longue. Et quand, bien plus +tard, j’eus fini ces cent pages, voici ce que je notai tristement: + +«Si c’est cela écrire, c’est vil, car cet écrit n’est fait que de +l’exploitation de ma misère. Je suis la maquerelle de mes charmes +défaits. + +«J’attends depuis deux ans sans rien faire. Et maintenant sournois je me +réjouis parce que quelque chose s’est fait de ce que je ne faisais rien. +Duplicité. Je laissais le temps se perdre, bien sûr qu’un dépôt en +resterait dans mon encrier. + +«Comment est-ce qu’on peut faire sortir la vie de rien? Mais on ne fait +jamais entièrement rien; on peut faire peu de choses. C’est de ce peu +que j’ai fini par noircir un livre. J’ai attendu, l’encre goutte à +goutte est tombée sur le papier, il s’est formé des signes. Pour écrire +je n’ai pas vécu, je n’ai vécu que pour écrire, et aujourd’hui je puis +écrire seulement que je n’ai pas vécu. + +«Il ne fait pas bon me regarder vivre: ni fakir, ni joli-cœur; ni +orateur ni macérateur de paroles secrètes; ni pieux ni impie; ni +courageux ni lâche. Eh bien! De quoi me plaindre? Il semble au lecteur +que voilà un personnage; il le voit s’épaissir suffisamment entre deux +portes. Mais je ne me chauffe pas de ce bois-là. Si je suis un pitre, je +ne veux pas en tirer argent et considération. Et je ne puis me faire un +pouvoir sur le monde avec le résidu de ma destinée. + +«Certes j’ai des patrons dans ce métier louche de contrebandier sur la +frontière du rêve et de l’action, ils ne demanderaient pas mieux que de +répondre de moi. Mais, poètes lyriques qui n’aviez que vos journées +étroites, analystes qui vous contentiez d’une si mince tranche de cœur +sur votre pain sec de vieux enfants, vous n’alliez pas loin dans ce pays +dangereux qu’était votre moi: pas plus loin que ne va le chien au bout +de sa chaîne. Vos vies n’ont pas été exemplaires: je ne vous pardonne +pas que l’on puisse séparer vos vies de vos œuvres. A quoi bon tenir la +beauté sous sa main, si l’on n’est pas le premier à en profiter, si l’on +ne peut pas s’en armer contre tout!» + +Ainsi j’essayais toujours d’embrasser toutes mes forces et ma maladresse +était plus cruelle que jamais. Mais en dépit de ces atteintes, mon être, +par ailleurs, continuait de croître et de se préparer comme un don +magnifique à des compréhensions plus heureuses de ma conscience. La +paresse qui était bien le contraire de mon impuissance du moment +continuait de s’insinuer partout. Tandis que j’avais l’air de n’être que +la victime trop contente de la littérature, la paresse se développait +comme une chose nécessaire qui porte avec soi sa satisfaction. Ce qui +barrait cette invasion lente et sûre, ce n’était pas cette lippée que je +continuais toujours, où semblaient s’épaissir mes sens: beuveries, +luxures, musardises de toutes sortes, éternel sommeil, mais ce sentiment +de lucre et d’avarice qui me faisait écrivain. Voilà ce qui interrompait +le cours sauvage, obscur et innocent de ma pensée pour la détourner dans +de petits canaux qui devaient arroser des jardins parcimonieux où je +songeais à cultiver des fleurs banales comme je voyais tant d’hommes aux +doigts tachés d’encre en vendre. Sans doute écrire est nécessaire pour +penser, mais il y a beau temps que les hommes ne pensent plus que quand +ils écrivent. + +Enfin, toutes ces sourdes menées furent assez fortes pour me faire +cesser d’écrire. Il sembla qu’à cause de l’insatisfaction où me mettait +la façon absurde selon laquelle je m’acharnais à écrire, je renonçais +volontiers à cet exercice après tant d’autres. «Je laisse enfin, +m’écriais-je, une jeune plante croître et se nourrir de tout l’humus +obscur. Maintenant je deviens un peu noble, je pense pour penser.» + +Mais la peur me revenait par moments. Je me voyais arraché au monde. Et +je tournais encore cette peur en reproche contre moi-même. Je me +lamentais: «Je ne suis bon à rien.» + +Je regretterai toujours cette parole sordide, refus au plus bel éclat de +la vie en moi. Comment alors n’ai-je pas su crier: «Je ne suis bon qu’à +moi-même?» Ce cri n’aurait déjà plus été la glorification d’un égoïsme. +Car ce qui commençait de m’intéresser en moi, ce n’était plus l’individu +social, c’était le fondement de mon âme, un royaume souterrain beaucoup +plus large que tout ce qui, dans le monde des hommes, paraissait sous +mon nom. + +Je n’en avais pas moins découvert que l’envie d’écrire, c’était le reste +de mon long abandon à un pittoresque de toutes parts insulté, démantelé. +Je voulais faire l’écrivain, comme j’avais voulu faire le soldat, +l’homme d’affaires, le moine, le commissaire du peuple. + +Mais je n’étais plus à l’âge où toute cette fureur physique pouvait me +suffire. Je voyais donc que la guerre, c’est une façon de vivre et de +mourir qui est devenue impossible: trop de soldats et qui meurent trop +vite. Et les révolutions finissent comme les guerres par des traités de +paix. Or comment peut-on jamais pactiser avec l’ennemi de la doctrine? +Quant au sport, au delà des soins d’hygiène--et si larges que la raison +conçoive ces soins, jusqu’à rejoindre les besoins de l’esthétique--il ne +peut avoir qu’une valeur de symbole. Il n’est que la préfiguration d’une +discipline spirituelle, mais il ne peut être cette discipline même. Au +delà c’est une passion comme une autre, que viennent emmêler d’autres +passions: ambition, ascétisme, sensualité et que corrompent les ferments +modernes: concurrence, délire du record, illusion de l’argent. + +Pour l’ascétisme, j’avais vu en Champagne que ce ne pouvait être qu’un +élément et un moment de mon système. + +Quand je m’écriais: «Je me ferai mangeur de sauterelles», je m’imaginais +lâchant tout, me laissant entraîner par le flot des rues et des routes, +frère mendiant, nu, dépouillé de tout. Mais il y a, dans l’ascétisme, +une façon de laisser aller le monde, de le laisser devenir laid, qui me +dégoûte, qui me révolte. Non, l’ascétisme ne peut être que l’heure de +l’hygiène et de la gymnastique dans une vie bien balancée. + +Le seul idéal complet c’est de mélanger le saint et le héros, l’homme et +le dieu. + +Les affaires et l’argent, cet héroïsme est déjà retombé au delà de son +point culminant dans le XXe siècle. + +L’ambition, je n’en ai jamais eu, il m’était apparu, dès la Champagne, +que je possédais les foules quand je me promenais parmi elles, inaperçu, +épique. + +Mais je n’avais encore su prendre sur la vie que des vues successives et +partielles, en sorte que je craignais d’avoir tout perdu, ayant perdu +tour à tour chacune de ces courtes possibilités. J’avais encore aux +pieds l’entrave d’un grossier dilemme: l’action et le rêve. Je +n’imaginais permise qu’une alternance: je ne songeais pas au moyen de +les réunir et je me dépitais du médiocre qui avait résulté pour moi de +ce procédé spasmodique: l’action n’avait été que servitude, le rêve +tournait court, cela revenait à écrire. + +J’étais encore la proie de l’avarice. + +Pourtant l’action et le rêve, quand on les presse, se précipitent l’un +vers l’autre pour se confondre dans la liberté. + +Le jour n’allait-il pas venir où je posséderais toute la vie? On peut +vivre, pendant des années, le dos au poteau-frontière de la terre +promise. + +J’hésitais encore. Je songeais à me rejeter dans quelque action, à +courir en Chine fonder la plus grande industrie du monde. L’exemple +d’Arthur Rimbaud aurait pu me relancer sur cette fausse piste: +n’avait-il pas confondu l’idolâtrie de l’argent avec la sainteté? Il y a +certes des gens aujourd’hui qui se jettent dans les affaires, comme +autrefois on entrait au couvent, même façon de briser la nature et son +désir fou, dans le brodequin d’une discipline machinale. + +J’aurais pu aussi me façonner pour moi tout seul un joli petit fascisme +au Portugal. + +Au moment de boucler ma valise, tandis que je brûlais tout dans mon +appartement de Paris, sur une table je voyais traîner une phrase +inachevée comme une amoureuse abandonnée au bord d’un lit et qui demande +qu’on la pousse jusqu’à la chute dans le sommeil et dans la mort. + + + + +III + +HISTOIRE D’UN ROMAN + + +Peu à peu arrivait le temps de la plénitude. Mon âme ne serait plus tout +à l’heure que pulpe de paresse. Les distinctions tomberaient comme des +cosses inutiles. + +Et l’envie d’écrire, qui sous une nouvelle forme me reprit encore, ne +laissa pas, dans son premier mouvement, de me rapprocher de la +délivrance. + +Un jour, dans la rue, après une grande tristesse et comme j’avais erré +longtemps, il me vint encore l’envie d’écrire, mais non plus sur +moi-même. Il me vint l’envie d’écrire une histoire qui sortirait je ne +savais d’où, une histoire comme cette chanson populaire qui rôdait +partout dans le faubourg où je divaguais. Tout à coup j’eus le sentiment +de l’échappée. Ne venais-je pas de trouver le moyen de sortir de +moi-même, d’abandonner ce personnage dont la figure encombrante n’était +dessinée que par les démangeaisons superficielles qui couraient sur la +peau de mon âme: ambition, concupiscence, timidité et autres +fanfreluches? + +Le rêve montait, c’était une marée de la nature où l’idée de mon +individu n’était plus qu’un flotteur ridicule. + +Je songeais à raconter une histoire comme on chante une chanson. Une +histoire c’est une chanson un peu lente. + +Je voulais chanter pour sortir de mon individu où l’on vivait si mal; je +voulais chanter quelqu’un que j’aurais rencontré dans la rue. Être un +pauvre chanteur du coin des rues, dont nul ne saura jamais le nom: +chanter les femmes. + +Or j’avais dans le cœur, à propos de l’amour, un grand chagrin. Moi qui +aimais les femmes à la folie, qui entendais ce cri tendre qu’elles font +au loin, je les laissais passer à côté de moi. Je suis trop farouche: +une parole idiote qu’un homme leur a serinée et qu’elles vont répétant, +sans savoir, les misérables, et je me détourne; ça y est, je suis encore +une fois découragé, pauvre honteux. Il en résultait une atroce solitude. +Au fond de mon cœur, cette solitude et ses raisons passionnées faisaient +le murmure d’une première chanson. + +Mais je n’en avais pas fini avec mes faiblesses. J’étais encore esclave +des habitudes les plus circulaires de la société. De même que j’avais +pris des maîtresses, fait la guerre et la révolution, gagné de l’argent +parce que c’était la mode, quand je voulus satisfaire ce besoin, si fort +qu’il paraissait gratuit, de conter une histoire, je ne fis pas du tout +ce que je voulais, je m’empêtrai une fois de plus dans l’imitation de ce +qu’on faisait autour de moi. Je voulus écrire un roman comme on les vend +si bien dans les gares--et bientôt les gens s’endorment en effeuillant +votre âme. Mais alors, tandis que je me guindais pour imiter ainsi les +autres, mes pires défauts profitèrent de ma gêne pour me retomber +dessus. + +Par exemple, mon esprit était encore encombré d’un ramassis d’idées +refroidies dont les pions m’avaient gavé autrefois. J’étais plié à la +routine d’expliquer les choses avant de les regarder. Or, justement, +cette matière des difficultés de l’amour ne faisait encore en moi qu’un +lointain remous de limbes et, quand j’essayais d’en hâter la +fermentation, je n’obtenais que des réflexions décharnées, débris +d’expériences encore mal digérées par ma mémoire, qui ne ressemblaient +que trop aux notions creuses dont j’avais l’habitude de tromper mon +appétit de connaissance. Cette ressemblance me ramena, sans que j’y +songeasse, à mon ornière de pédant. Et songez sans cesse que toutes ces +tentatives que je relate longuement n’occupaient que le devant de mon +esprit, que mon manque d’attention me laissait multiplier les faux-pas. + +Ce thème qui avait pris naissance dans ma passion, je ne sus pas le +laisser croître à son aise. J’avais commencé de chantonner: «je ne sais +pas aimer les femmes», et cela tournait: «les hommes ne savent pas aimer +les femmes» et puis j’ajoutais, pour faire un balancement: «ni les +femmes les hommes». Je croyais m’entendre murmurer tout cela et puis +encore: «je suis un pauvre garçon, je ne sais pas aimer les femmes parce +que je songe à les chanter. Vienne la chanson qui ne me consolera pas». +Mais mes lèvres obéissant au rythme de vieilles leçons maussades, +prononcèrent: «je m’en vais démontrer pourquoi un homme et une femme +d’aujourd’hui ne s’entendent pas». Pourquoi «aujourd’hui»? Pourquoi +«pourquoi»? Au lieu de laisser venir d’ailleurs, de plus loin que mes +horizons désolés, le bruissement de feuilles d’une chanson, je plantai +en terre le sec noyau d’une formule et j’en attendis ombrage. + +Voulant montrer un homme et une femme qui ne savent pas s’aimer à cause +des difficultés du temps, je commençai par chercher une héroïne. Comme +je croyais encore rêver de sortir de moi, et de mon passé, j’allai +chercher une femme qui était fort éloignée de mon cœur, que je +connaissais fort mal, que je m’étais toujours efforcé de ne pas aimer. +Ne sachant presque rien d’elle, je supputais que je serais obligé de +l’inventer et que cet effort d’invention m’entraînerait décidément dans +ce monde imaginaire dont j’avais eu l’ambition d’ouvrir les portes, un +soir, dans le faubourg. + +Cela aurait été possible, sans doute, si j’avais choisi mon héros dans +ces mêmes régions lointaines au sol tropical où la mémoire pourrissant +vite embrouille ses couches et devient imagination, en sorte que +jaillissent soudain des plantes inconnues. Mais ma vie se noua et +m’empêcha de sortir de mon propre personnage. Je me promis bien de mêler +à tout ce que j’allais rapporter de moi, à tout ce que j’allais délivrer +de mes pesants souvenirs, des traits nombreux qui retouchassent les +directions imposées par mon égocentrisme. Mais à peine me laissai-je +aller à songer à moi que je ne pus guère ensuite songer à autre chose. + +Quand je m’approchai du papier, ma plume se mit à courir et, renversant +les barrières que j’avais prévues, une confession impérieuse répandit +son flot impatient. Au bout de trois jours j’avais écrit cent pages, +deux cent pages au bout de sept jours. Toute mon odyssée sexuelle se +déroulait, effrontée, misérable: toutes ses escales sordides ou +somptueuses étaient relatées avec une minutie naïve. + +Mais alors, je m’effarai: ce n’était pas ce que je prétendais faire. Je +voulais écrire un roman. Décidément j’avais oublié que j’avais d’abord +voulu raconter une histoire, c’est-à-dire chanter une chanson un peu +lente. C’était en vain que je m’étais dit, un soir, dans un faubourg: +«Les hommes aiment leur vie. Ils en aiment les lieux et les jours, il +faut les leur montrer, il faut qu’ils se retrouvent dans le décor de +leurs habitudes les plus apparentes. La vie telle que nous la voyons +chaque jour brille à nos yeux d’un éclat irremplaçable. Pour raconter +des histoires, des vraies histoires d’hommes et de femmes et non pas de +ces petits romans articles de Paris comme on les vend si bien dans les +gares, il faudrait user de cette fascination du jour, mais aussi la +doubler de ce plus efficace dictame qu’exerce, quand on la dévoile, la +vie secrète que nous menons au delà des jours, aux mille étages de la +transposition céleste de tous nos actes». + +Ce monde des fées, à peine entrevu, je l’avais perdu. J’essayais +pourtant d’évoquer la force des légendes sur cette femme, mon héroïne et +sur moi, le héros. Mais la combinaison ne permettait guère de miracle. +Comment faire vivre ensemble une femme qui sortait de mon imagination et +moi qui sortais de mon passé? + +Ce passé était encore trop court, j’étais encore trop jeune. Mon passé +n’était pas assez éloigné pour se perdre dans le royaume merveilleux où +la mémoire se fond dans l’imagination comme une population autochtone +recouverte par les invasions. En vain j’appelai Finette cette héroïne et +Gille mon héros. C’était avec nonchalance que je me distrayais de +moi-même pour venir prêter un semblant de vie à cette femme qui +m’obligeait pour m’approcher d’elle à sauter d’un plan sur un autre. Il +aurait fallu entièrement renoncer à moi et aller vivre dans le monde +merveilleux de Finette où tout était possible, ou l’abandonner et m’en +tenir à Gille, à cette figure découpée dans un moi superficiel où tout +était fixé inexorablement par l’idée mesquine de la mémoire fidèle, et +me plonger en désespoir de cause dans les abîmes trop bien éclairés de +la confession immédiate, dans ce trop étincelant déjà vu. + +Hésitant entre ces deux mondes, je finis par demeurer à mi-chemin entre +eux. Ne pouvant m’adonner entièrement à l’un ou à l’autre de mes +personnages, je me dégoûtai un peu de chacun. En tout cas je ne trouvai +pour faire vivre Finette que ce vieux fond de réflexions sèches et +mortes sur le système des mœurs du temps qui encombrait la surface de +mon esprit. Pour Gille, si maladroit et si peu zélé que je fusse à tout +l’ouvrage, je ne pus pas empêcher que passât en lui un peu de ma vie. +Mais cela aussi fut réduit et mutilé. + +Enfin quand, abandonnant de guerre lasse cet exercice, je prétendis +avoir fini un roman après des mois d’interruptions et de divertissements +fréquents, j’avais conté de la façon la plus gênée et la plus ennuyeuse +l’anecdote la plus empruntée, mais par ci, par là, dans ce livre qui +tombait de mes mains, ma plume s’était révoltée, avait griffé une page, +où un peu de mon sang plutôt que de l’encre était resté. Oui, parfois ma +misère avait été plus forte que l’imitation somnolente où par ailleurs +je m’étais astreint. + +Je publiai ce monstre, sorti de mes mains machinales, je le coiffai d’un +titre plus grand que lui: «L’homme couvert de femmes». Ah! si j’avais su +me rendre libre, quelle chanson j’aurais écrite, une chanson longue, +interminable aux cent couplets monotones: cette femme, et puis cette +femme, et puis encore celle-là. Toute ma vie manquée d’homme qui aime +les femmes à la folie et qui n’en a aucune. + +La plupart des personnes qui parcoururent ce récit disparate furent +rebutées par l’ennui même que j’avais eu à le tracer et que je montrais +partout avec une négligence cynique. Bien peu allèrent jusqu’à se donner +le mal de couper les pages pour découvrir ces feuillets interfoliés où +soudain, n’y tenant plus, j’avais ouvert mon cœur. Et celles-là +s’indignèrent du débraillé de ma confidence et n’y virent qu’un artifice +grossier pour relever l’effet fastidieux de l’ensemble du livre. + +Le double avantage de cette mince aventure fut que je n’en retirai +aucune gloire en sorte que je ne fus pas dérangé de la retraite où +continua de progresser sourdement ma paresse, mais que j’en revins +néanmoins, chargé d’expérience, ayant entr’ouvert un monde nouveau. + + + + +IV + +ÉCRIRE POUR VIVRE + + +J’ai pu encore longtemps confondre les épisodes passagers de mon +illusion littéraire avec les effets plus profonds que causait en moi ce +glissement que j’appelle paresse, qui continuait dans la masse la plus +dense de mes forces vers une liberté inconnue. + +Ne voyais-je pas maintenant le moyen de rentrer dans mon cœur par +l’écriture toute la vie que l’écriture en avait sortie? Écrire était +atroce et épuisant, quand il s’agissait d’écrire sur moi-même, mais +écrire sur les autres? J’entrevoyais les formidables conquêtes du +renoncement. Mes expériences avaient eu raison de ma vie individuelle. +Le mieux était de se courber, d’aller tout de suite au bas de +l’anéantissement. Se faire le serviteur des autres, chanter la vie +magnifique des autres. Dorénavant, mes jours seraient remplis de +l’offrande perpétuelle de ma connaissance, de ma divination, de mon sang +à des personnages de fable. Ce serait les hommes transfigurés en dieux. +Les hommes sont des dieux, mais, avec mes yeux physiques, dans les +rencontres du quotidien, je n’avais pas su voir leur majesté, leur +réalité. + +Tandis que j’augurais ainsi de l’avenir, mon cœur se remplissait +d’abondance et de sérénité. Je regrettais, depuis mon retour à Paris, +d’avoir quitté les hommes; je n’avais jamais été un méchant délibéré; je +ne m’étais guère détourné que pour émousser la pointe personnelle de mon +moi. Et voilà que s’offrait le moyen de se rapprocher des hommes. + +«Les passions sont magnifiques, elles sont la substance du monde. Mais +si tu ne regardes les passions que dans toi-même, l’objectif va se +resserrant et te déçoit. Oublie-toi et regarde les passions chez les +autres; alors grâce à ce changement de dispositif, tu verras ces +misérables fantoches qui glissent comme toi, de toutes parts, se nourrir +et s’aggraver de tout ce que tu refuses à ce laquais mal nourri et mal +payé qui porte ton nom dans la société. Une mâle charité triomphera; +l’humanité s’élèvera en gloire au milieu de l’univers. Un être qui n’est +pas ta personne égoïste, qui n’est pas autrui, se formera par l’action +de la poésie qui est la vie essentielle, l’étincelle qui recharge sans +cesse la vie.» + +Ainsi j’étais loin de mon point de départ; dans le premier moment de +cette découverte, j’oubliais que des empiétements de la littérature +j’avais justement souffert qu’ils m’atteignissent dans le train que je +menais dehors, dans le soin magnifique que j’aurais pu mettre à jouer un +rôle social. A cette heure, il ne s’agissait plus dans mon propos que +d’effacement dans le siècle, de réalisation intérieure. + +L’horreur du médiocre me jetait dans cet extrême. Le compromis dans +lequel je m’étiolais depuis longtemps me semblait la médiocrité même; il +persistait à cause de ma peur, tournée tantôt d’un côté tantôt de +l’autre, des cruautés que doit toujours exercer sur lui-même un homme, +quand il a jeté son dévolu sur une façon de vivre. J’avais eu aussi peur +jusqu’ici de m’abstenir de la littérature pour demeurer un homme que de +renoncer à être un homme pour m’adonner entièrement à cette écriture de +plus en plus profonde dont j’entrevoyais les propriétés plus divines +qu’humaines. + +Maintenant je voyais clairement que je ne pouvais garder mon honneur +d’homme. L’honneur d’un homme, c’est d’agir. Or il y avait beau temps +que je ne pouvais plus agir. Autrefois je m’étais débattu contre cette +inaction croissante, je m’étais plaint. Depuis quelque temps cette +inaction me semblait ma nature même et je commençais d’espérer qu’une +puissance inconnue s’y cachât. + +Je n’étais pas capable de l’astuce qui aide certains à s’accommoder de +cette lésine atroce et à maintenir dans le siècle une apparence de +superbe sur quoi ils économisent pour construire une œuvre exquise, +fragile et vénéneuse. Je répugnais à étudier et à imiter une aisance +qu’il me semblait, même songeant à l’époque de mes aventures, n’avoir +jamais eue. Je ne voulais pas me produire dans la société, fardé, +corseté, portant beau, jetant la poudre aux yeux. J’étais né esclave et +fait pour la meule. Incapable des gestes de la liberté, je ne pouvais me +déployer que dans une humilité exemplaire. C’était ma seule chance de ne +pas donner dans l’arrogance inévitable des maladroits. + +«Promène-toi tout le jour dans la foule. Regarde-les. Ils sont beaux. +Mais quand tu seras rentré dans ta cellule, ils seront bien plus beaux +encore: tu les peindras, tu peindras la splendeur des femmes nues qui se +promènent dans les rues et que tu n’es pas habile à posséder. Peut-être, +après un long temps, tu seras admis dans l’ordre des grands solitaires +qui, dans leur retraite, sont les serviteurs du monde». + +J’en disais bien d’autres; j’étais dans le premier feu de l’initiation, +plein de fanfaronnade et d’irréflexion. + +Mais le temps marcha, ma nouvelle doctrine fut passée au crible de mes +jours. Certes, j’écrivais des histoires. J’entrais dans la légende des +hommes et des femmes. J’avais acquis ce pouvoir à force de macérer dans +la solitude et le dénûment de toutes choses; cette solitude et ce +dénûment que je connaissais depuis longtemps, maintenant étaient +féconds. + +Certes, quand je m’approchais du papier, je n’avais plus de ces coups de +sang à la tête quand il m’apparaissait qu’il y avait la poésie et que la +poésie c’était moi, c’était moi, c’était de proclamer l’événement qui +dévorait tout: la découverte du monde par moi. J’avais peu vécu, mais +pourtant il y avait eu ce premier contact inouï. Cette résonance dans +mon cerveau, comment la taire? + +Quand je me rappelais ce premier émoi, maintenant, je n’étais d’ailleurs +pas sans indulgence. Il était inévitable après tout, que le lustre des +premières impressions dont il avait été le théâtre ait fait de mon moi +un point éblouissant. Mais ce moment de surprise était passé: entre le +jaillissement de la vie dans mon cœur et les hommes, il n’y avait plus +cet obstacle, mon individu. + +Il faut dire aussi que j’étais devenu pauvre ayant vivement gaspillé +l’argent rapporté de Finlande et prenant garde de n’en plus gagner. Et +j’avais atteint trente ans. Ces deux conditions étaient bien favorables +à l’épanouissement dans mon cœur de la maxime que le monde se gagne en +se perdant. Je commençai donc de chanter la vie misérable et magnifique +de tous ceux et de toutes celles qui vivaient autour de moi, en +particulier des femmes dont je suivais la destinée avec une tendresse +respectueuse et j’espérais mériter un jour qu’un simple regard échangé +dans la rue sonnât dans mon cœur comme l’aumône dans la sébile du +mendiant, et que je pusse chanter ces passantes rencontrées une seule +fois et à jamais inoubliables. + +Au reste, j’étais encore fort loin de cet état de réception parfait, et +sur mon nouveau chemin, je faisais encore bien des faux-pas. Par +exemple, dans une série de nouvelles je montrais tout crus ces êtres qui +glissaient autour de moi dans Paris, et les gens ne virent que haine et +vengeance dans mes propos, alors que j’étais seulement trahi dans mon +premier élan d’amour par des ressouvenirs et des rancœurs de ma vie +gauche d’homme condamné à écrire. + +Mais pourtant je dus bien constater de quoi se faisait cette épopée qui +naissait maladroite et brutale. Encore de moi-même, de ma vie. + +Ces personnages dont je ne parvenais encore qu’à peine à ébaucher +l’être--cet être qui, je le rêvais, devait un jour si puissamment +envahir l’univers et y augmenter la quantité de vie réelle, c’est-à-dire +spirituelle,--m’empruntaient ce qu’ils avaient de plus particulier. Tout +en eux s’infléchissait selon les pentes habituelles de mon expérience. + +Je m’étais assez plaint de n’avoir pas vécu; il apparaissait maintenant +que j’avais vécu malgré tout. De constater cela m’obligeait à ne pas +croire si facilement à la possibilité et à la vertu de l’isolement +ascétique. Il fallait pourtant que j’eusse été mêlé à la vie, puisque la +connaissance n’est faite que d’expérience. On ne peut se mêler à la vie +comme spectateur mais comme acteur. J’avais joué un rôle tant bien que +mal et c’est en démultipliant ce rôle que j’en créais d’autres, à cette +heure. + +Par cette voie, j’en venais à moins de rigueur à l’égard des hommes qui +avaient écrit strictement sur eux-mêmes, dont avec effroi je m’étais +éloigné. Pourtant leur posture choquait encore la notion qui a le plus +de pouvoir sur mon foie: «tout ou rien». Comment accepter cette donnée +des biographies que rater sa vie dans le siècle c’est la seule façon +pour de tels hommes d’y prendre pied? Comment accepter de propos +délibéré que les actes qu’on accomplit ne soient pas susceptibles tous +d’exercer un pouvoir exemplaire? Comment faire deux parts de ses gestes, +dont l’une ne sera qu’un bafouillement général de tout le moteur et +l’autre une écriture dont la démarche assurée compensera tardivement les +négligences scandaleuses de la vie de relations? Alors peu importe que +Balzac, devant la Marquise de Castries, pousse au comble le ridicule +dont est capable un intellectuel encombré de sa sensibilité à la merci +de la première convoitise venue, si ensuite la Duchesse de Langeais est +plus réelle que celle qui constata, je l’espère, dans une révolte de +tous ses sens, l’inanité de la figure sociale d’un génie des lettres? + +A cela je me résignais mal. En vain, la nécessité essayait de s’imposer +à moi, sous une forme héroïque. + +--Tu bavardes beaucoup sur le renoncement, mais tu ne sais pas que le +genre de renoncement qui t’est promis comporte le renoncement au +renoncement. Tu ne dois pas connaître ce plaisir de débarras et +d’allègement, cette jouissance de ligne pure où le renoncement conduit +parfois ses amateurs heureux. Donc nul espoir de ne plus paraître dans +le monde et d’effacer, dans une réaction de dandysme désespéré, la +triste figure que tu y as faite. Ton œuvre a besoin de ta vie, elle +exige que tu vives, tant bien que mal. Il te faut peut-être à cause +d’elle renoncer à être un homme, mais non pas à être humain. + +--Mais c’est laid de mal vivre. + +--Qu’importe si tu écris bien. + +--Mais si mes lecteurs sont contents, mes amis ne le seront pas. J’aurai +été pour eux un objet de scandale et de dérision; ils m’auront vu +inachevé, insuffisant, distrait, sans zèle pour la beauté. + +Car qu’est-ce que la beauté, avant tout? La beauté effective c’est +l’accomplissement de l’homme dans toutes ses possibilités et à chacune +de ses minutes. La beauté ce n’est pas d’abord la statue mais l’homme +qui marche dans la rue et qui salue le jour d’un geste réussi. Je ne +reconnais à la beauté son plein sens d’harmonie des forces que si elle +préside à tout notre exercice quotidien. + +--Eh bien! Tout en satisfaisant à ton art, quand tu sors de ton cabinet, +tâche d’être encore un honnête homme. Ne renonce à rien entièrement. + +--A quoi bon tenir la beauté dans ses mains si l’on ne peut s’en armer +contre tout, contre la laideur et contre la maladresse? + +La ruse, l’élégance qu’on peut employer à masquer cette lèpre qui altère +les traits humains sur le visage de tout artiste, ne peuvent taire en +moi une protestation profonde. + +Pourtant elle est subtilement engageante la leçon qu’il me semble que me +donne une certaine lignée: Montaigne, La Rochefoucauld, Racine, Fénelon, +Saint-Simon, Chateaubriand, Constant, Beyle, Barrès, et même Rousseau, +et même Gide. Aucun n’a renoncé à faire figure. N’est-ce point par +bravoure que chacun a essayé de vivre selon le siècle? Ils sont plus +naturels que Flaubert. + +«Tu n’écriras, me disent-ils, qu’après avoir vécu et agi. Alors, tu +rendras compte de ce que tu as fait et ressenti. Tu n’écriras que pour +prendre conscience de tes ressorts et de tes mobiles, pour préparer de +nouvelles actions, pour élucider ta volonté par ton intelligence. Ou si +tu n’écris pas pour faciliter ta vie, ce sera pour faciliter la vie des +autres hommes. Ou bien encore tu écriras, après avoir entièrement vécu +pour te souvenir, pour rassembler tes jours, pour laisser une copie plus +efficace que le brouillon, pour te saisir avant de te perdre». + +Tel est le conseil discret de l’humanisme français. L’écoutais-je? En +tout cas, je ne pouvais plus haïr et mépriser le subjectivisme comme je +l’avais fait, parce que je ne le concevais plus de la même façon. +J’entrais dans une nouvelle saison. Les distinctions tombaient comme des +fleurs qui font place aux fruits. Où commençait, où finissait mon moi, +après tout? Je ne confondis plus, à cause d’une stupide notion due au +réalisme, l’art avec la photographie, truquage fait d’oppositions +grossières. La première fois que j’avais voulu chanter mes amis, +ignorant encore qu’ils sont des parties secrètes de ma conscience, qui +vivent librement, hors de son contrôle tâtillon, je m’étais tourné vers +le plus particulier d’entre eux et je lui avais dit: «Ne bougeons plus.» +Le regardant à travers mes verres encore mal accommodés, j’avais été +fort étonné de le voir couvert de mille petites laideurs comme d’une +soudaine maladie de peau. Sur le moment je ne comprenais qu’il en était +ainsi parce que depuis deux minutes, nous ne bougions plus ni l’un ni +l’autre et que mon œil se voilait de mille taches, mais je m’en étais +pris à lui et je l’avais accusé de m’avoir trompé jusqu’à ce jour. Il +était résulté de ce malentendu une caricature épaisse et inerte que +j’avais publiée sous le titre de «La Valise vide», et qui avait eu un +joli succès car les gens aiment qu’un portrait soit ressemblant. +Celui-là l’était au point qu’une femme qui a beaucoup aimé cet ami +Jacques, n’a jamais voulu admettre, ne trouvant aucune vérité dans mes +observations textuelles, que j’eusse songé à Jacques en l’écrivant. Elle +l’avait toujours regardé avec les yeux de l’amour, et non à travers un +kodak. + +Mais pour moi non plus il ne s’agit désormais que de l’amour, et non +plus de Jacques ou de Paul, mais de mille signes dans le ciel et sur la +terre qui, pour le plaisir de remuer, décrivent le développement enfin +libre et généreux de cet univers qui est en moi et qui est bien autre +chose que ce qu’on appelle une personnalité. + +Par là, il me semble que je rejoins la vie; à de certains moments, j’en +viens à croire qu’écrivant, je vis. + +Peut-être écrivant, est-ce en moi qu’il y a le plus de vie? + + + + +V + +LA LIBERTÉ + + +Je joue sur les mots. Je vis peut-être plus qu’il y a deux ou trois ans +mais enfin je ne suis pas un homme. + +Or j’ai toujours supposé qu’il ne s’agissait que d’une chose au monde: +d’être un homme. Un homme, celui qui rend justice à toutes ses facultés. +Ce dont j’ai le plus souffert, c’est de l’inachèvement des hommes. + +Pour être un homme, il faudrait que je fusse à la fois un athlète, un +ami, un amant, un artiste et pourtant que la mort puisse venir. + +Un athlète, d’abord et avant tout. Certes, la question ne se pose plus: +depuis 1914, depuis que je suis entré dans ces grands troupeaux inertes +que remuent à peine les guerres et les révolutions, mon corps s’est +oublié et voici que j’ai plus de trente ans. Quoi que je fasse, il ne me +viendra plus que cette ombre de tombeau sur les dents. Mais enfin, la +beauté, c’est tout ce qui nous est donné et je ne pardonnerai jamais à +mes amis ni à moi de n’avoir pas tout fait pour être moins laids. Et +puis, il faut être fort, pour supporter décemment la douleur et casser +la gueule de quelques gêneurs. La poésie, c’est la force; la plus belle +image, c’est un corps. C’est le plus grand scandale que les poètes +soient si faibles, si laids, si vulgaires, si timides. + +Un ami et un amant. J’ai perdu mes amis, je jette les femmes par la +fenêtre, après l’argent. Eh bien! C’est une honte. Il faudrait savoir +être sociable, poli, urbain. Cela fait trop de plaisir aux dieux, ce +relâchement, cette déroute de toutes les alliances humaines. Je suis +quinteux, je suis inepte. Manque de tempérament: j’ai tant de peine à +installer mon petit univers que tout le monde me gêne et qu’à l’instar +de Barrès, qui froidement donna la recette de l’avarice, je les nomme +barbares et je me constitue une liberté qui ressemble à une rente +viagère. + +Un artiste. Quand je prends en haine l’écriture, ce n’est point à cause +de l’écriture même, mais à cause des ravages qu’elle assure en moi. Mais +si je pouvais être à la fois un athlète, un homme de commerce +heureux,--et aussi un homme capable de prière--je ne voudrais pas alors +renoncer à être un écrivain. Car c’est aussi une façon d’accomplir le +monde. J’aime les belles formes et les belles manières: aussi donc les +maisons, les vêtements. Or qui donne forme à tous ces objets usuels? +L’art, l’art du peintre, de l’écrivain. Si je ne noircis pas cette +feuille de papier, si je ne la marque pas de lettres bien moulées, tout +va décidément s’en aller à vau-l’eau, et nous allons retomber dans une +simplicité inarticulée qui n’est supportable qu’au désert. + +Il me faut autour de moi une fabrique nombreuse. Et pourtant je ne tiens +pas moins à assurer à ma vie une ouverture mystique. Donner la plus +grande attention à tout ce détail qui est le monde, et aussi se tenir +prêt à tout lâcher. + +Une telle grossièreté règne partout qu’on me traitera d’éclectique. Mais +il faut bien que j’exprime cette idée qui est assise dans mon cœur comme +la mère de toutes mes passions: je ne veux renoncer à rien. + +Par un côté, je veux être un ascète, et néanmoins parce que l’art est un +ascétisme, je l’envoie rejoindre la religion. Je ne veux point prononcer +pour toujours les vœux ignobles: pauvreté, chasteté, humilité. + +Je regrette de n’être pas un homme. + +Vous me comprenez bien. Il ne s’agit pas de l’individu, de celui qui +avait une mère, des autos, un matricule dans une armée, une femme et un +enfant dans un pays, une ambition, une vanité--tout cela n’était que +signaux superficiels, tout cela s’est évanoui,--mais de la suggestion +abondante et symphonique que fait l’idée de l’homme complet au milieu du +monde. + +Et puis je souffre d’être l’homme d’aujourd’hui, l’homme menacé, l’homme +qui s’oublie, l’homme qui va se noyer et qui se crispe. + +Je suis désespéré, moi l’Européen, j’aime encore tout ce dont je +désespère. J’aime mes mains libres et les outils si fins et si forts que +je peux saisir et reposer. O beaux gestes, nets et fermes, garantie d’un +intellect victorieux: le geste de la guerre et le geste de l’amour. Tuer +son ennemi et prendre une femme, tuer celui qu’on méprise et enfermer +celle qu’on craint. Les gestes qui créaient, les gestes qui tour à tour +déchaînaient et réenchaînaient le mouvement. Comment affirmer, créer, si +l’on n’est pas capable à l’extrême limite de son désir et de son +vouloir, de tuer et d’être tué? Tuer ou se faire tuer, c’est la même +chose, c’est manifester également qu’on croit à l’identité humaine. +C’est le cri certain. Et pourtant, qui, aujourd’hui, peut tuer sans +effort? Une brute, ou un vicieux, ou un gamin drogué de mots. Moi, en +dépit de mes campagnes, de tout ce sang en Champagne et en Ukraine, je +pâlis devant le sang. Alors le cri certain tourne à n’être qu’une +fanfaronnade malsaine, digne d’un sectaire de ruisseau, fasciste ou +communiste. + +Et ce geste de la prière à la fin qui remettait tout en place, qui +anéantissait tout. L’homme des rebellions à main armée, l’homme des +exactions hardies, l’homme des désirs et des assouvissements, l’homme +qui avait un caractère et dont on peignait le portrait, il savait +reconnaître les saisons, et un beau soir, il se rendait à Dieu. Alors +c’était un dernier combat, une dernière étreinte, un dernier dialogue, +d’où sortait une nouvelle et suprême forme de l’être. + +Tout cela s’embrouille et m’échappe. Et pourtant je suis encore debout +et je proteste. + +Après tout, je ne suis pas qu’un écrivain, je suis un homme en proie au +problème total. + +Toute cette écriture, toute cette tunique de signes qui s’accroche à mes +reins, c’est votre tourment à tous, c’est votre vieille conscience +fatiguée, exsangue. + +Il me semble pourtant que je suis encore vif, que je la déchire, que je +l’arrache, qu’elle tombe. + +Je brise le travail, le lucre, l’application, mille fariboles de fer. + +En dépit de la mitrailleuse de Lénine ou de Mussolini, je ne veux pas +rentrer dans votre usine américaine. Plus de métiers, puisque tous vos +métiers tuent. Pour être un homme complet, je voulais, entre autres +bonnes choses, avoir un métier, parce que j’aime encore les formes, pour +multiplier les formes dans le monde. + +Mais les formes flanchent partout, plus moyen de les redresser. Alors, +bonsoir mon métier, bonsoir l’art. Je ne veux pas m’estropier le corps +et l’esprit pour essayer de rebourrer encore des formes qui se +resserrent à vue d’œil. + +Puisqu’il n’y a plus moyen d’être un homme avec les hommes, à nous la +liberté atroce des fakirs ou des chemineaux. + +Enfin ce qui l’emporte c’est ce que je désigne depuis le début: la +paresse, la bienfaisante paresse que je découvre et que je salue au fond +de mes jours. Enfin son flot vivant est le plus fort et toutes les +distinctions sont emportées par sa crue. + +Athlète, ascète, artiste, amant: il ne s’agit plus de tout cela. + +Où est maintenant le rêve? Où est maintenant l’action? Tout cela se mêle +et se roule dans la liberté. + +Je m’enfonce dans un anonymat divin. Comment hier encore pouvais-je +avoir peur de renoncer à mon nom? Enfin je me suis perdu. + +Mon moi, ce n’est plus l’individu dans la société mais l’univers marqué +du sceau de l’homme, une dernière fois. + +Je suis seul et avec tous. Je ne prie pas, je chante. J’ai tout +convoité, je possède tout. + +J’entre dans un royaume sans nom, peuplé de figures nombreuses, ce sont +des parties de l’être que je salue, les plus nobles et autrefois les +plus négligées, que je retrouve grandies dans la liberté. + +J’ai renoncé à l’action, mais mon rêve marche sur deux pieds. + +Croyez-vous que j’use encore de l’encre et du papier? Eh oui! par +lâcheté, pour gagner mon pain, je préfère encore ce métier à un autre. +Et puis un reste de coquetterie, de lascivité. C’est pourtant la pire +souillure de faire ce métier, car c’est celui que j’aime. Écrire pour +moi c’est ce qui ressemble le plus à la prostitution. Or que peut faire +d’autre pour subsister un paresseux comme moi sinon se prostituer? Je +suis comme une femme qui autrefois a tout donné à un amant, en vain; et +maintenant tout le monde peut y passer: devant tous, elle refera les +gestes qu’elle avait inventés pour un seul. Et n’oubliez pas mon petit +cadeau. + +J’écris encore. Mais les hommes écriront-ils toujours? + +La solitude est une action qui m’empoigne et m’anéantit comme un rêve. + +Pas d’argent, pas d’amis, pas de femmes, pas d’enfants, pas de dieu, pas +de métier. Peu importe que je sois enfermé dans ma chambre ou traînant +les routes. + +Pardonnez-moi d’écrire. Autant en emporte le vent. Mais comment ne pas +dire adieu aux formes humaines qui disparaissent à l’horizon. Et cet +adieu, comme j’ai envie de le prolonger, de le répéter, car produire des +formes, c’est toute la passion de l’homme. Mais mon époque ne va-t-elle +pas, à travers l’évidente dissolution des formes, à une spiritualité de +foudre? + +Qui a jamais lu un livre? + +Que je fasse cela ou autre chose, puisque je ne peux pas tout faire, +puisqu’il est interdit de ne rien faire. + +La paresse est plus forte que tout. Ainsi j’appelle la liberté, ainsi +j’appelle la vie. + +«Vie». Cela fait de nombreuses années que ce mot est celui dont on use +pour désigner ce qui est sacré, ce que les hommes adorent et cultivent. +C’est le dieu qui a remplacé Dieu. + +L’idée de Dieu renfermait cette idée de la vie, mais autour faisait des +cercles plus larges. + +Poussant ma réflexion amoureuse dans les plantes, les sexes aux riches +racines, la terrible soif du cœur, une complication merveilleuse +m’entraîne. Alors je ne peux plus me contenter de ce mot «Vie». Je +m’efforce de former un vocable qui dise la réalité du monde, la force +intime du sang. J’en appelle à la magie. + +C’est alors que d’aucuns prononcent: «Dieu», mais il me semble que ce +n’est qu’une image. Et moi je me suis perdu depuis longtemps parmi les +images. + +Que le chant de ma paresse emporte la rumeur de mes derniers soucis. + + + + +LE MUSIC-HALL + + Il y a un tragique moderne: c’est une espèce de grand volant qui + tourne et qui n’est pas dirigé par la main. + + Louis Aragon. + + (_Le paysan de Paris_.) + + + + +I + +UNE MAISON SANS VISAGE + + +Sur un côté de cette rue sombre, étroite et montante, j’aperçus tout à +coup une zone de lumière. Elle s’écartait d’une façade et s’abattait sur +le pavé, comme la lame sort du manche d’un couteau replié. Le reflet sur +la misérable paroi opposée montrait des persiennes accrochées au néant. +Descendu de taxi, je fis face à ce monument électrique inséré dans +l’ombre. + +Mais, devant ce seuil, point d’espace où je puisse prendre du champ pour +embrasser toute la prestance de l’architecture. Les lieux qu’ils +réservent pour le développement dans leur cœur de quelque admiration, +les hommes de ce temps n’en ménagent nullement l’accès de façon qu’un +esprit de solennité naisse du parcours de la distance, qu’une vue +d’abord générale ne le cède que par degrés à la jouissance des détails. +Dans une promiscuité virulente, ils entassent leurs bâtisses sur de +sordides lambeaux de terrains qu’ils se disputent à prix d’or. Ils +remplacent la perspective qui aère l’esprit et ouvre des avenues dans sa +profondeur par les effets à longueur de bras, en coups de poing d’une +lumière assommante. + +Non seulement la destination de l’endroit n’apparaissait point par +l’ordonnance de ses abords, mais le fronton, bas et large, était noir +derrière les rampes lumineuses, muet. L’élocution, la signification des +lignes était remplacée pauvrement par un signe tout contracté: le nom du +bâtiment, son emploi, posé sur lui, plus gros que lui: CASINO DE PARIS. + +Je suis repassé au jour devant ce temple sans visage. Sous la poussière +et la lumière triste du jour, deux femmes de plâtre finirent par +s’exhumer avec mollesse de la masse inexprimée: du plâtre sur du ciment. +Il n’y a plus de pierre; elle coûte trop cher. Cette civilisation, +ruinée par de vagues largesses, ne peut rien s’offrir de solide. + +Au XIIIe siècle, quand un voyageur arrivait dans une ville, avant de +prendre soin de ses affaires peut-être, il allait à l’église. S’il ne +savait pas le parler du pays, et même le sachant, comme il souffrait de +l’insolite de toutes choses, c’est dans ce lieu qu’il retrouvait ses +aises, où, plongeant dans la catholicité, il se délivrait d’être +étranger. Il retrouvait là une langue semblable chez tous les peuples de +l’Europe et, s’il ne la comprenait pas non plus, des cérémonies qui, +chaque jour, par toute la chrétienté, se répétaient selon des rites +constants et signifiaient pour tous les hommes les mêmes désirs et leur +commune satisfaction. + +Au XXe siècle, quelle que soit la grande ville où se pose l’homme +errant, ce sont des acrobates, des animaux qui lui offrent un plaisir +sans besoin de traduction. Et partout le flux et le reflux des +danseuses, la montre des femmes demi-nues lui vantent la splendeur de +l’argent qu’il cherche tout le jour et illustrent l’amour vénal qu’il +trouvera à minuit sur le trottoir. + +Tout ce qu’on allait voir à l’intérieur essayait de se faire remarquer +dès la porte: la foule des acteurs par le trou des affiches se ruait +vers la foule des spectateurs qui entraient, pour conquérir d’emblée un +regard unanime, la vedette. Sur ces placards les noms des cabotins +s’empilaient, grimpaient les uns sur les autres, les plus gros écrasant +les plus petits de lettres énormes. Ces noms étaient aussi bizarres que +possible: empruntés à toutes les langues, ils étaient tous truqués, +syllabes torturées, déracinées de toute étymologie, étiquetant une +racaille aussi cosmopolite que l’eau sale des ports. + +Toutefois, l’ensemble du spectacle portait le nom de la ville où il +était donné et promettait quelque pittoresque local: + + PARIS MIS A NU + +Près du box du contrôle, où veillent des anges miteux qui règlent la +distribution des humains dans ces paradis, j’imaginai la silhouette du +tenancier. Espèce d’homme-sandwich, va-t-il tenir les promesses qu’il +sème sous les pieds des passants, parmi les crachats? Il montre +l’orgueil petit d’un épicier marseillais transformé en boss américain. +Ce qui fait parisien c’est cette camaraderie de coulisses qui aveulit sa +lèvre. Il a la figure brouillée, lavée à l’eau de vaisselle, de tous les +gens qui vivent de la nuit, depuis le plongeur jusqu’au suzerain de +Deauville. + +Quand on entre dans un music-hall, on trouve, peinte sur la face du +personnel, la même idée de séduction grossière que dans un palace. Voici +la foule nombreuse des domestiques de la Foule. Le chasseur, +paisiblement cynique, ne veut même plus persuader l’homme qui vient vers +lui avec son argent, qu’il lui aura de son copain du contrôle de +meilleures places. Il sait qu’il lui extorquera à coup sûr quelques +francs, par le sens soudain qu’il va lui donner d’une obligation +mondaine. «Monsieur, vous êtes assez riche pour voir s’incliner devant +vous le fantôme d’un larbin. Donnez de la réalité à cette apparition +flatteuse, en lui tendant une main qui me rende ignominieux». Par le +truchement de ces faibles coupeurs de routes, s’opère une discrète +corruption des classes les unes par les autres. + + + + +II + +UNE SALLE VIDE + + +Je suis arrivé le premier, il est huit heures et demie, je resterai le +dernier. Le rite va se nouer et se dénouer; je vais voir passer les +hommes. + +Je promène mon regard à l’aise dans ce palais de ciment, camouflé de +plâtre et de sapin. + +Comment est cette salle? Mais peut-on décrire ce qui n’est pas? Ce n’est +point par vice que je m’attarde à rassembler les fragments misérables de +nos villes. Elle est assez vaste, certes, mais, pour augmenter le gain, +on a voulu y faire tenir tant de sièges que tout dessin est débordé et +effacé, qui d’un troupeau accumulé ferait une assemblée humaine, +équitablement répartie, persuadée de prendre des postures aisées qui +l’ennoblissent, doucement pliée par des lignes demi-circulaires à former +entre ses divers membres une conscience familière. Ici on ne voit que +deux plans superposés, celui de l’orchestre et celui du balcon, celui-ci +écrasant celui-là, et tous deux dans un vaisseau plus long que large, +s’enfonçant dans une profondeur bestiale d’étable. Aucune sociabilité +n’est créée entre les spectateurs puisqu’ils ne sont pas placés de façon +à pouvoir se regarder les uns les autres. Leur force de collaboration +est ainsi annulée et les acteurs ne tiennent plus compte d’eux. Il se +fait une situation nouvelle, qui me désoriente, que je déclare +inhumaine, il n’y a plus aucun rapport entre la scène et la salle. Il en +est ainsi partout, dans toutes les rencontres de cette civilisation. +Partout la croissance du nombre rend tout abstrait, défait toutes les +relations qui étaient fondées sur la mesure de nos sens: le soldat ne +voit plus son général, le citoyen ne connaît pas le ministre. Nous +entrons dans une époque où la vie n’est qu’un rêve collectif. Les hommes +mènent des destinées parallèles; chacun ne pense qu’à son individu mais +il ne trouve plus pour nourrir cet individu qu’une panade commune, un +brouet spartiate, de plus en plus délayé. + +Regardez dans un cinéma cette foule qui baigne dans une ombre égale. Ce +poisson vient battre, comme dans un aquarium, contre la paroi lumineuse +de l’écran, la seule issue pour tous ces égoïsmes, noyés, asphyxiés. +L’individu exaspéré, exténué va mourir, et de lui va naître un +communisme étrange, fascinant, inévitable. + +Cela me fait peur. Quelle tournante évolution suit l’humanité? Pour le +moment voilà où nous en sommes, à cet alignement monotone de signes, +sans plus de valeur personnelle, de plus en plus désincarnés. + +Et la scène va-t-elle produire quelque chose de plus substantiel que ces +chiffres serrés les uns contre les autres, qui ne gardent que par +habitude leurs vieux masques divins, ces chiffres qui font semblant +d’être encore des visages? + +Ces tapis salis, ces rideaux souillés, ces ors; l’obsession partout de +l’or, ce faux or partout. L’ignorance totale de l’architecte: il trouve +la recette des anciens styles dans quelque livre de cuisine, et comme +une cuisinière qui est saoûle, embrouille les sauces. Dans la maigre +fantasmagorie qui essaie de remplir ce lieu-ci, il entre du Directoire, +du Chinois; on tire du Dix-Huitième à la fois et de l’Orient un relent +d’érotisme; et pourtant un air nouveau est obtenu par le +va-comme-je-te-pousse de l’assemblage. La médiocrité des matériaux est +telle que cela semble un raffinement satanique. Et, en effet, le goût du +laid, et du laid pauvre, n’est-ce pas la pourriture de l’élite du jour? +Les millionnaires collectionnent les cartes les plus triviales ou +recherchent le mobilier de la Restauration, de Louis-Philippe et du +Second Empire, premiers moments de la décadence, styles composites. Oh! +ce Second Empire cossu et mesquin, renfrogné, avec de soudaines +niaiseries d’un sentimental faisandé, triste, avec des richesses +sourdement provocantes, style éclos sous le signe du Deux-Décembre de +bourgeois enrichi qui a peur pour son argent et qui pourtant veut le +sentir. + +Et par là-dessus, deux catastrophes: éclairage, acoustique. +L’acoustique, personne n’y songe, n’en parlons pas. L’éclairage: sauf +dans quelques intérieurs étroits, l’homme n’a pas su encore maîtriser la +force nouvelle de l’électricité, dont il se blesse par mille éclats, par +infatuation. Il ne sait pas la capter, la calmer, la rendre chaude et +douce ou alors il l’amortit, il la met sous le boisseau, et ce sont des +pénombres funèbres. + +La contemplation de ce lieu vide et misérable ne peut durer bien +longtemps. Les fidèles vont remplir le temple. Les voilà qui arrivent: +un, deux. Quelle genèse jamais imaginée: le premier spectateur qui +arrive dans un théâtre. Le voilà, cet Adam, suivi de son Ève. Le couple +s’avance timide et orgueilleux. Il admire cette salle parce qu’on y +dépense beaucoup d’argent, on y fait une grande prodigalité pour +provoquer celle de la foule qui achète fauteuils et loges à des prix qui +remplissent tout le monde de satisfaction. + +Arrivent d’abord les plus pauvres, ceux qui garnissent de désirs faibles +le pourtour du promenoir: silhouettes perdues que fait la poussière +innombrable des villes, naïfs fatigués par la répétition des mirages et +pourtant encore étonnés, ombres louches de femmes et d’hommes prostitués +qui essaient de devenir votre ombre. + +Viennent les ménages qui ont assez d’argent et qui vont s’accroupir en +rangées profondes de l’orchestre aux combles. Arrivent de plus en plus +tard, selon le chiffre de leur fortune, les plus riches qui prennent +possession des premiers rangs et des loges. Les gens s’assoient autour +de moi. Des couples, des familles, des bandes; quelques isolés obscènes. + +Musique. Bastringue impudent, poubelle de quelques siècles, pot-pourri +joué par l’orphéon d’un asile d’aliénés d’ailleurs paisibles, au fond +d’une province. Ces musiciens sont des esclaves endormis dans leur +chiourme, moins âcres que des bêtes de somme. + +L’humanité est laide, qu’elle vienne de Chicago ou de ces quartiers +par-delà la place de la République. Je regarde cette viande de cheptel: +un milliard sept cent millions d’hommes. J’ai connu une grande fadeur, +j’ai lu les statistiques qui mêlent les Boschimans, les Eskimos, les +quarante académiciens de France, le Pape et le Dalaï-Lama, le Christ de +Bombay, le roi des joueurs d’échecs, le microcéphale de l’Exposition, +Rockefeller, Mussolini, l’enfant qui vient de naître, et peut-être le +chienchien de madame X... puisqu’elle l’appelle son petit homme. +Quelques milliers d’esprits soutiennent sur leurs épaules cette pyramide +amoncelée et croulante, au sommet de laquelle je vois culminant, +arrogant, parfaitement sûr de soi et depuis toujours inconscient, un +petit verre à la main, l’homme le plus vieux du monde, l’Irlandais de +cent-vingt-cinq ans, dont l’autre jour les journaux publiaient la +gloire. + +Je regarde cette viande et cette étoffe de confection. + +Une femme magnifique passe devant moi pour gagner son fauteuil, suivie +d’un homme fier comme Artaban. J’aimerais avoir une femme à moi. Mais +partout la propriété est en train de mourir, aussi dans mon cœur. + +Tout à coup la salle bascule dans l’ombre. C’est une catastrophe +incroyable, cette foule s’abîme dans les jeux de l’esprit: la rampe +s’allume. Il est encore des temples: l’homme oppose encore quelque chose +à lui-même; il ne s’est pas encore entièrement retrait dans sa +somnolence avaricieuse. C’est l’Art. + + + + +III + +ENTRÉE EN MATIÈRE + + +Le rideau se lève sur un premier paysage. + +Tous les paysages de la terre se sont fanés sur cette scène. Est-ce donc +ainsi qu’est l’Espagne? La Chine? C’est ainsi qu’ils les ont vues; c’est +ainsi qu’elles se sont montrées. Nous sommes chez les hommes, race +abâtardie, vulgaire. + +Une idée mort-née s’est formée de l’Espagne dans on ne sait quels +cerveaux intermédiaires qui brossent ces décors, tailladent ces +costumes. Cette idée mort-née, tirant sans cesse du néant de nouvelles +ressources d’agonie, recrève ici tous les soirs. + +Une paresse indécrottable s’avère dans ce fait piteux que les décors, +sous les feux agressifs des rampes et des projecteurs, sont restés ce +qu’ils étaient au temps des chandelles. Ces idiots aveugles, incapables +de se tenir à la hauteur de leurs propres inventions, n’ont pas encore +remarqué que l’électricité tuait les nuances et que seules des couleurs +crues, profondément massées, pouvaient faire front contre ces charges de +clarté blanche. De même, le vêtement n’est pas traité à l’échelle neuve: +des détails vétilleux embrouillent la tache des costumes, entravent +l’arabesque des corps. + +Il faudrait faire alterner des partis-pris: tantôt, sur un fond uni, +faire ressortir le corps humain à force de lumière, comme le font +photographes et cinégraphes, et tirer de cette seule matière tout son +trésor de suggestion linéaire quand c’est une ombre plate sur un fond +clair, ou de plasticité quand son volume est pétri par l’ombre: tantôt +fondre ce corps dans le décor, ne l’utiliser plus que comme un élément +entre autres, comme un véhicule pour charrier des couleurs, un mobile +pour déplacer des lignes dans un tableau qui capte tout le tourbillon de +la nature, comme font les Ballets Russes. + +Entrent une grue et un efféminé qui essaient de faire radoter les +personnages anachroniques du compère et de la commère. Ils expédient +sans conviction quelques bribes de dialogue sur l’Andalousie. Ils +commencent de dire leurs sottises avec timidité, mais ils s’enhardissent +et montrent bientôt leur mépris pour l’idée et la parole. Puis ils se +taisent, ils chantonnent. Paroles sentimentales, mais qu’accompagnent +une ironie immonde et une indifférence haineuse. Personne ne les écoute. + +La décadence du théâtre se fait sentir jusque sur les planches du +music-hall. L’inquiétude me reporte à ces lieux de scandale: la +Comédie-Française, l’Opéra et le Conservatoire où l’on assure la +castration des eunuques qui sont chargés de garder l’arche du +Répertoire, amas merveilleux d’erreurs qui sont nées on ne sait plus +quand, de rabâchages fatigués que personne ne songera plus jamais à +interrompre dans ces maisons fermées, abandonnées. Le Répertoire est le +texte quotidien d’un contresens obstiné où se dénoncent la paresse, +l’infatuation, la méchanceté des sots réunis dans une conjuration +perpétuelle et triomphante contre le bon sens du cœur et la verdeur des +sentiments. Et à chaque génération nouvelle, les sots qui sont en pied +savent se recruter les plus justes successeurs. + +Et dire que partout en Europe, sur les Shakespeare, les Gœthe +s’acharnent des moribonds sadiques qui tirent du génie enterré des +langueurs infâmes. + +Du reste tout ce qui était éminemment contraire à l’esprit du music-hall +et de tout art moderne, l’explication, le commentaire, qui était si mal +défendu par le compère et la commère, a disparu à peu près, mais il +reste encore dans les airs d’Opéra qui reviennent comme des odeurs de +cuisine, dans les sketches qui insistent sur la cochonnerie pour que +comprennent les enfants, dans certains pas de danse où s’étiole un +dernier rond de jambe, dans les décors qui copient la nature, des traces +inquiétantes du voisinage de ces foyers pestilentiels, les théâtres. + +Avec ces débris on fait des bouche-trous. Les éléments viables ne se +sont pas entièrement dégagés. Mais dans tout spectacle ne doit-il pas y +avoir des parties plus ternes pour assurer des moments de repos; tout ne +peut pas être de la même intensité, de la même époque. + + + + +IV + +LE CONTORSIONNISTE + + +Le rideau est assez beau. Je me raccroche à tout. Rien n’est tout à fait +laid pour moi. Mais rien ne serait trop beau. L’homme enfonce si avant +ses pinces dans la Nature, qu’il la tue. Je regrette les étoffes de +jadis plus luxuriantes que les forêts du Brésil. Pourtant je réclame du +neuf, même s’il doit être atroce comme les déserts des pôles. + +Le rideau s’entr’ouvre sur le vide. Soulagement pour certaines parties +fatiguées de mon âme. Effarement de la foule. Il y a une boîte sur la +scène, comme l’œuf du monde. Passe un moment: l’attention commence de +vibrer autour de ce réceptacle inerte. Le couvercle se soulève, lourd +d’abord, puis il devient léger. Par des ondulations délicates mais +perceptibles comme celles du son dans le cristal, une forme se dénoue +d’un reploiement peu à peu, on ne sait comment, déchiffrable. Je +commence à croire que l’orchestre, qui a mis la sourdine, nous donne un +concert de délices. C’est un corps d’homme. C’est un homme. Un éphèbe +jaune, narquois et doux se déroule enfin tout entier, selon la légère +chute de soie de son costume de Chine. Il déploie en dernier ressort sa +queue nouée à son cou comme un ruban de jeune fille, du temps de +l’innocence. Je suis ravi, le peuple paraît soumis. La suite de ses +gestes, ininterrompus, fondus l’un dans l’autre, perpétuels, accouche +mon imagination, dans une succession suave, de toutes les attitudes +possibles. Son ventre est le centre de son corps. Son nombril est un axe +inaltérable autour de quoi ses deux jambes et le thorax, à triple +embranchure, tête et bras, fleurissent dans mille circonflexions, mille +rêveries comme des écharpes. Toute jointure, dans ce système également +morcelé, est huilé du pouvoir parfait d’articuler dans tous les sens les +membres qui par elle se rejoignent. + +Je conçois la vérité du génie, l’excellence du monde; en témoigne cette +variété inexhaustible. La souplesse de ces mouvements signifie +l’aisance, la liberté. Qui crie encore que l’homme est une créature? +L’homme est du côté du manche, c’est du centre même de l’homme que part +l’impulsion qui crée le monde. Délivrance: l’homme creuse la loi, il se +tortille si bien à l’intérieur de ce monde, qu’on voit bientôt que +celui-ci n’est que sa volonté. Tu n’auras jamais fini de te réjouir de +lancer dans l’air des figures alertes et gaies. Réjouis-toi dans tes +mains et dans tes pieds et dans le ressort de tes reins, et dans la +danse des étoiles. Bien malin qui dira quand tu as commencé. Je suis +ivre d’une profusion de faune et de flore inimaginables. Je gambade +comme un léger bétail d’antilopes et je me noue comme une liane. + +Je ne remarque pas que me gagne la stupeur de la contemplation. Un +sourire calme est au milieu de toutes ces évolutions faciles. L’harmonie +inflexible de la vie se décèle. Si j’appelle Dieu, il est trop tard, je +suis pris avec lui dans un système inexorable qui se referme comme une +mâchoire. + +Cet exercice asiatique, accompli par un Américain exactement grimé, a +pour effet, à un point remarquable, de concentrer l’attention et de +l’épuiser. Feinte infinie, atroce; désolante simagrée. Peu à peu ma +rêverie cesse de déborder les lignes qui sourdent toujours de +l’impalpable dessinateur, elle s’absorbe, elle s’anéantit dans un cercle +de finesses comme un médaillon de cheveux. C’est une marée descendante +de musique. Je m’abandonne doucement sur le sein de la création qui +s’apaise. Le monde se résorbe dans l’intime de mon cœur. L’homme rentre +dans sa boîte, dans son œuf. Le rideau retombe. + +Dans une ombre de limbes je me retrouve au milieu de mes contemporains. +J’aperçois à trois rangs de moi une troupe de gens à la mode: gens du +monde qui sont mêlés de gens de lettres, gens du monde qui s’amusent à +jouer au demi-monde. Ils peuvent supposer qu’ils y réussissent. L’on +manque de point de repère: il n’y a pas plus de monde que de demi-monde. +En tout cas, oisifs et intellectuels communient dans la même pâmoison +devant ces gestes qui s’esquissent et se détruisent sur la scène. C’est +tout ce qui les flatte; ces gestes sont rapides et se remplacent sans +cesse les uns les autres, en sorte qu’ils ne laissent jamais l’esprit +devant un problème déterminé, un symbole arrêté. Mais la série +inépuisable des indications redonne à tout instant le plaisir +d’apercevoir une idée et évite de la poursuivre, ce qui, à ces paresseux +et à ces fatigués, ne paraîtrait qu’ennui et ridicule. Ils évoquent +toujours de nouvelles ombres pour se détourner des proies. + +Un énorme acquis dort dans ces têtes que réveille suffisamment la +moindre allusion. Ils se sont couchés sur les coffres où dort leur +richesse: de discrètes souris viennent grignoter le bois solide et +carré; elles seront suivies de rats arrogants. + +Ces façons sur la scène éparpillent l’esprit dans le silence. Les muses +patientes et pleines de diction sont parties à la débandade. Viennent +les mimes. Tout discours est brisé d’un geste précis qui n’est plus +qu’une songerie vague. + + * * * * * + +J’ai cru tout à l’heure que ces rangées d’enfermés et d’assis +frémissaient d’émulation et d’amour à voir l’un de leurs semblables +réaliser une liberté dont ils sont incapables. + +Mais après tout il n’y a là qu’une mécanique musculaire, une difficulté +vaincue par une patience qui n’a eu besoin que d’être méticuleuse, qui +n’a pas eu à craindre ni à braver l’imprévu. Maintenant je trouve que ce +contorsionniste ressemble à mes voisins et que c’est de cette +ressemblance qu’ils se satisfont. Tous les jours, pendant trois heures, +depuis sa tendre enfance, ce vendeur de gestes s’est exercé à un péril +parfaitement limité, comme tous ces banquiers, ces téléphoneurs, ces +petits joueurs. + +Et il en est de même des acrobates. Ils exécutent le soir, dans la +parfaite assurance du moindre risque, le geste répété le matin, et ce +qui plaît aux spectateurs c’est le caractère arithmétique du résultat +obtenu. + +Pourtant quelquefois une hésitation fait refleurir légèrement dans l’air +l’idée de danger. Il paraît qu’il y a dans ce métier de nombreuses +pertes. Mais il en est de même à bien d’autres étages de la vie moderne. +Bien que cette vie soit à l’abri d’une multitude de malencontres qui +sévissaient autrefois, elle en crée quelques autres. Mais ces nouveaux +dangers ne redressent pas chez les hommes le sens de la douleur et de la +mort. En dépit de la persistance des fléaux et des accidents, les hommes +se préparent de moins en moins à trépasser et l’apparition de la +fatalité leur tire des petits cris misérablement surpris. + + * * * * * + +De moment en moment passent des femmes nues. Elles défilent, elles font +une théorie; puis elles se rassemblent, elles font une apothéose. + +Que de femmes, cette époque est femme, abîme de jouissance anxieuse et +énervée. + +Femme nue, tu uses ton prestige, tu exténues le pouvoir de ton sexe dans +l’eau de mille et de mille yeux comme dans un bain de vapeur. Et si tu +es habillée, tu multiplies, par des découpages savants, ce prestige, +mais en le compliquant, tu le divises, tu le disperses, tu le perds. + + + + +V + +DÉCADENCE ET DESTRUCTION + + +Maintenant que le spectacle est en train, je quitte mon fauteuil, et je +viens m’asseoir sur la herse de feu, me retournant contre les +spectateurs. + +Les projecteurs coupent cette pénombre humaine comme des rayons de +soleil l’air moisi d’un temple où ne viennent plus ni dieux ni prêtres. + +Je veux saisir cette chose par tous les côtés: je me ferai ciron entre +les pieds puissants des hommes, je ramperai entre des montagnes +d’odeurs, je surprendrai ce paysage solitaire: les deux jambes oubliées +de la femme de l’ingénieur, ses pieds en dedans, tandis que là-haut son +esprit est possédé par le plaisir. Je grimperai dans les combles, et, à +travers les constellations anthropocentriques, je scruterai cette vallée +de têtes. + +Ainsi je puis considérer l’ensemble de la société qui habite cette +planète. Je n’y distingue ni peuples ni classes. + +Pas une race qui ne soit ici représentée par quelqu’un qui ne ressemble +à tous ses voisins. Ce nez est latin, ce menton saxon, cette oreille +juive, cet œil chinois, mais ces caractères conventionnels, c’est de la +poudre aux yeux, cela ne me convainc pas de différences vives. C’est en +vain que les écrivains et les orateurs leur assurent qu’ils s’opposent +les uns aux autres par la vertu ombrageuse du génie national: mes yeux +les voient sombrer dans la confusion. + +Pourtant si l’espace se laisse réduire, si la géographie succombe, le +temps et l’histoire résistent un peu. Sous l’uniforme des vestons et des +smokings, j’enregistre encore pour quelques minutes la mascarade des +anachronismes. On oscille entre l’âge de pierre et l’époque de Wells. Ce +Russe: paysan d’il y a deux mille ans, authentique païen, mais aussi +communard, mineur du Klondyke, sans oublier le greffier du commissaire +de police. Cet Italien: Second Empire. Cet Allemand: “ordre moral”. Ce +Français: époque Victorienne. Cet Anglais: 1913. Cet Américain: Martien. +Ce Chinois: première expérience de Mongolfier. Personne n’est à l’année +1926. Mais vous n’aurez pas besoin d’attendre plus tard que 1930 pour +que tout le monde soit à la page. + +L’apparence, c’est toute la réalité pour ces foules déracinées et +tournoyantes. Je sais ce que pèse leur nationalisme de timbres-poste, et +bien qu’ils soient encore prêts à tirer dix mille canons pour s’assurer +qu’ils sont distincts les uns des autres, je vois que tous, vêtus des +mêmes vestons anglais, des mêmes robes françaises, vénérant tous le +dollar américain et tous tombés un peu plus bas, après cette affreuse +déconvenue de la Russie, cette oblitération de l’Asie plus rapide que la +course de la peste, ils n’échapperont pas au déluge: les hommes noieront +les hommes. + +La foule de la mercante démocratique empilée dans les fauteuils, +flanquée dans les loges par les millionnaires qui l’animent et +l’encouragent de l’œil et du geste, assouvit ici le furieux goût de +complicité de tous les hommes vivants. Ce troc effronté se prolonge en +arrière par des plans insensibles dans l’épaisseur troublée, l’amère +connivence du balcon où l’amas des traînards s’enivre d’une convoitise +qui se ronge les ongles, qui s’use les crocs, car il ne s’agit plus de +révolution mais de partager un bonheur de fer-blanc grâce à des trucs +qui sont maintenant connus de tous. Les mille fissures percées par la +combine rendent toute cette foule solidaire. + +Tout cela se repaît à la même mangeoire. Le commerçant et l’industriel +de l’orchestre partagent leur plaisir avec le banquier des loges, et, +debout derrière eux, l’employé, le cou pris dans le carcan de son col +bourgeois, se félicite d’entrer dans cette parfaite communion +spirituelle. La simple envie gradue tous ces étages: le Français enviant +l’Américain; celui qui gagne 100.000 enviant celui qui a gagné 200.000. +Mais l’envieux ne méprisant plus l’envié, il en résulte que tous ces +humains sont amis comme cochons. + +On sait très bien à quoi on en viendra, à une parfaite égalité. Quant à +la liberté et à la fraternité, cela n’a jamais intéressé que ceux, peu +nombreux, qu’intéressait moins l’égalité. + +En principe, ceux qui sont dans les loges sont plus riches que ceux qui +sont à l’orchestre. Les uns et les autres sont fort contents: d’être +regardés ou de regarder. Ils ont besoin les uns des autres. + +Les hommes sont enlaidis par la fatigue, les femmes lustrées par +l’argent. Épaules dénudées sur plastrons blanchis. Et les perles, +bavures du fond des mers. + +Il est impossible de savoir d’où viennent tous ces gens-là, de les +distinguer les uns des autres. Mais ça se tasse, ce grand pêle-mêle; ça +se partage l’argent à la foire d’empoigne. + +Les deux ressorts qui font aller toute la machine se correspondent selon +un mécanisme de plus en plus unifié, lubrifié: le travail et l’amour. Il +y a de moins en moins de paresse, de fantaisie, de licence, de risque, +de bénéfice dans la prostitution. Le travail est de plus en plus vague, +inefficace, uniforme, trompeur, si corrompu qu’il n’est plus que la +trahison de tous par chacun, comme la prostitution. La mercante et la +putasserie se rejoignent: ceci et cela s’appelle du même nom: +«business». + +Dites-moi la différence qu’il y a entre cette femme et cet homme, là, +dans cette loge de gauche. Il est banquier, c’est une putain. Son âme, à +lui, a été grignotée tout le jour par l’appel silencieux du téléphone +sur sa table. Il a brassé les signes, il s’est épuisé dans ces derniers +déplacements infimes que fait la richesse dans le monde avant de se +fixer en définitive, de se résorber dans un coffre-fort unique qu’on +fermera à jamais. Elle, depuis midi, s’est prêtée trois ou quatre fois, +roulée dans ce système de simulation sexuelle, dans ce manège qui tourne +sur lui-même avec une vitesse de plus en plus accélérée: une pauvre +petite sensation traquée court d’un corps à l’autre, plus éperdue qu’une +souris Place de l’Opéra. Tous les deux ont joué sur le change; tous les +deux ont empoché beaucoup de signes de papier, tous les deux ont gagné, +tous les deux ont perdu, tous les deux, dans une agitation qui les a +éreintés jusqu’à la fibre, ont ajouté à cette immobilité progressive qui +menace l’homme. + +Et ces deux autres de l’orchestre qui les regardent avec une envie +béate, qui attendent l’heure d’être promus à leur rang. Lui aussi est +dans les affaires, elle aussi. Ils fabriquent n’importe quoi, ils le +vendent à n’importe qui. Ils croient qu’ils sont habillés, mais leur +laideur se fait sentir comme une plaie envenimée sous le pansement. Leur +création a sans doute échappé à la Nature qui ne montre nulle part +ailleurs une pareille faiblesse de forme: il n’est point de caillou qui +donne l’idée d’un tel avortement. C’est ici qu’on voit tout ce qui +subsiste d’une particularité orgueilleuse, c’est ici qu’on voit s’avouer +l’échec de l’humanité. + +Et ceux du balcon: ils n’ont pas vendu leur chemise pour être ici--on ne +vend plus sa chemise--mais ils ont fait le nécessaire, dans la journée. +Ils ont tous fait la même chose, hommes et femmes, de petites affaires. +Ils ont beaucoup pâti et beaucoup joui, sans le savoir, des derniers +sursauts de la fantaisie. Apparemment, on peut se retourner encore dans +le monde par un débrouillage individuel; l’un est très fier d’avoir +inventé un nouveau système de boutons de manchettes; l’autre d’avoir +réuni la fabrication des fromages et l’industrie touristique dans le +Lot-et-Garonne. Mais ils ne prennent pas garde que leur initiative +émerge à peine un instant du courant de plus en plus monotone de la +production moderne, et qu’en réalité, depuis le président de banque +jusqu’au dernier comptable, ils sont tous employés, salariés, dans les +mêmes bureaux, mobilisés de force au service d’un vaste communisme +obscur, confortable, ennuyeux, laid. + +Il n’y a pas de bonté, mais un grand adoucissement des mœurs. Les riches +ne voient pas les pauvres, ne conçoivent pas les pauvres. Mais peu à +peu, riches et pauvres abandonnent leur état particulier pour se +rencontrer et se fondre dans un état intermédiaire. + +Il manque les ouvriers à ce tableau. Ils sont dans leurs faubourgs, au +cinéma, et se gorgent de films qui, pour quelques sous, les introduisent +dans les salons des riches. + +Il suffit de voir les hommes devant les bêtes pour constater leur +unanimité. + +Voici justement sur la scène des otaries. + +J’entends les hommes le lendemain: «Dis-donc, Félix, on ne s’est pas +embêté, hier soir, hein! Nous en avons eu pour notre argent. Et +qu’est-ce qu’on s’était mis à dîner. Il faut raconter cela à Léon. +Garçon! trois Chambéry-fraise. On a été avec Mme Félix et la gosse au +Casino. Dis-donc, c’est bien le moins, hein! Il y a assez longtemps +qu’on turbine. Un peuple, mon vieux, bondé. Des gens chic. Y avait des +tas de gonzesses à poil. Pas mal. Mais quand l’Américain a amené les +otaries... Ah! les vaches! C’est le moment qu’on a commencé à jouir. On +se sentait vivre. Non! Sont-elles moches! Tu dirais des gonzesses qui +ont le derrière pris dans un édredon et qui courent après l’autobus. Ah! +C’est pas permis d’être bâti comme ça. C’est tout désossé, ça tortille +sa viande comme une amoureuse. Ça se pousse, ça tangue, ça mugit comme +un veau, ça essaye de se mettre en colère.» + +Félix, Léon et Ernest boivent d’autres Chambéry-fraise. + +«Nous sommes les hommes, c’est nous les rois. Le soir, on nous voit +assis, avec nos lardons, au music-hall. Tout est en ordre sur la terre. +Nos femmes sont en peaux de bêtes et couronnées d’oiseaux morts. Nous +avons roulé l’éléphant, soufflé au lion ses chasses. Le cheval n’est +qu’un abruti et le chien fut pris par ses bons sentiments. Nous avons +vaincu toutes les bestioles. C’est la gloire. Nos petits drapeaux ornent +les Pôles. Nous avons traîné les otaries dans les cirques comme des +reines liées par les genoux. Tu en fais, un œil. Hourra! Que la grosse +caisse crève! Tant pis, si les cymbales attrapent des ampoules! Hourra +pour la coterie! Sifflons avec la puissance de la vapeur: on va écraser +les étoiles. C’est une fameuse rigolade.» + +Otaries, sirènes, glissez dans l’eau et la nageuse sera sans grâce. + +MOI + +Je voudrais savoir de quoi je vis. + +L’AUTRE + +Tu vis de l’idée que tu te fais de demain. + +MOI + +Je crois que demain sera fait d’aujourd’hui. Je crois qu’aujourd’hui est +mauvais, que demain sera pire, que tout finira demain. + +L’AUTRE + +Parle, soulage-toi de tes fantômes. + +MOI + +Je m’efforce d’approcher, jusqu’à les toucher du doigt, les caractères +de mon époque. Je les trouve abominables, et si dominants que l’homme +affaibli ne pourra plus se soustraire à la fatalité qu’ils énoncent et +qu’il en périra bientôt. + +Machinisme, égalitarisme sont les araignées qui tissent la toile de +leurs noms cruels entre mes paupières. Je vois un horizon de barreaux de +prison. + +L’étouffement des désirs par la satisfaction des besoins, telle est la +police parcimonieuse, l’économie sordide, découlant des facilités dont +nous accablent les machines, qui viendra à bout de nos races. L’homme +n’a de génie qu’à vingt ans et s’il a faim. Mais l’abondance de +l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, il se fait dans la +bouche de l’homme une mauvaise chimie qui corrompt les vocables. Plus de +religions, plus d’arts, plus de langages. Ses désirs assommés, l’homme +n’exprime plus rien. + +Il est écrit dans l’évangile de Saint Jean: «Je suis en mon Père, et +vous en moi, et moi en vous.» Les doigts de l’homme sont divins: à la +matière qui est vivante--un caillou est mouvant comme mon cœur--ils +peuvent communiquer une seconde vie, de même que, selon le dogme +catholique, du pain qui est déjà chair et sang, le prêtre peut faire +l’Eucharistie, qui est deux fois pain de vie. + +Mais l’homme ne peut déléguer ce pouvoir absolu de ses doigts à un agent +déjà issu de ses œuvres. A peine si le sculpteur peut se servir de +l’ébauchoir, le peintre du pinceau, le musicien de l’archet. L’homme +peut imprégner d’esprit un objet, faire jaillir d’un piano, d’un vase, +d’un paysage, de longues sources de suggestions spirituelles, mais il +faut qu’il soit là, qu’il les ébranle de ses mains. L’outil n’est +efficace que dans la main de l’homme, l’homme ne peut abandonner l’outil +à lui-même. La filiation poussée au second degré ne porte plus ou, du +moins, dégénère sans remède. L’homme peut engendrer, il ne peut +transmettre le pouvoir de la génération, insérer dans l’ordre de la +matière une initiative indépendante et neuve, intercaler entre lui et +les choses une race intermédiaire. + +Mais cela qui lui est interdit l’homme a voulu l’accomplir et l’imposer +à la nature, le faire accepter de Dieu. + +Il l’a voulu pour la pire raison: par lassitude. La race européenne, +américaine, maîtresse de la planète, comme les grands peuples +conquérants au bout de leur effort, a voulu se reposer du poids de son +travail sur un monde inférieur de vaincus et d’esclaves. Au lieu de les +prendre dans les rangs d’autres races--ce qui lui était interdit par +tout un monde de circonstances et de pensées--elle a été les chercher +hors du cercle animal, dans ce monde qu’à tort elle dit inanimé, dans le +règne minéral, végétal. Avec les métaux, après avoir façonné l’outil +unilatéral, inarticulé, inerte, elle conçoit la machine subtile, +complexe, souple, capable de reprendre l’impulsion, de conserver le +mouvement. + +Beaucoup croyaient qu’ainsi l’homme servait son désir le plus haut, +qu’après une victoire définitive sur la matière, il allait aiguiller +l’esprit sur une voie libre, le lancer sur un rail d’infini. + +Mais le mal se mêle au bien et rend les intentions fourchues: au moment +même où il faisait un si grand effort, l’homme cherchait une pente où se +laisser aller et se détendre. Il l’a trouvée et il s’y est tenu; et +c’est pourquoi il est puni. + +Car s’il ne peut conférer à des instruments le pouvoir d’engendrer la +vie, par un revers inexorable, il peut les investir d’un pouvoir de +mort. + +La machine est née de la paresse de l’homme. Elle est née décrépite et +ruineuse, elle ne peut engendrer que des cadavres. Pourtant, comme ils +ont l’air jeune et vigoureux, ces beaux bras d’acier! Mais ce ne sont +que les pinces d’un vieux crabe maléfique. Un enfant sort du ventre de +sa mère; si Dieu oublie de lui donner une âme, il coule comme de la +gelée. Ainsi tout ce qui sort de la machine. + +L’homme ne peut faire qu’une machine produise un vase vivant. Mais +hélas! il peut faire que cette machine produise un vaisseau tel que le +fléchissement s’y marque de façon inoubliable; et une fois que l’homme a +vu son œuvre moins bonne, ainsi mise au monde en sous-main, il se +trouble à jamais dans son esprit, et sa conception de la beauté ne cesse +plus de s’altérer d’heure en heure. + +De l’aveu fatal de l’homme, aussitôt que la machine est en mouvement, +elle brise le nœud qui retenait la beauté, les liens profonds que la +main ajustait autrefois entre les parties intimes de la substance. La +machine est une esclave; si on la déchaîne, c’est une brute qui ne peut +que détruire. La machine n’augmente pas l’homme; mais au contraire, elle +ne semble être mise au monde, jouant un rôle diabolique, que pour +communiquer à la matière la conséquence mortelle de ce relâchement de +l’activité de l’homme. + +Par exemple, telle machine happe un caillou. Ce caillou est prospère, il +a reçu de l’influence des divinités atmosphériques, une forme +palpitante. La machine le broie et il en sort ce ciment informe, +inanimé, si profondément, si lourdement paresseux, à quoi l’homme +renonce à conférer une vie plus haute que celle que connaissait ce +morceau de matière quand il était caillou. Ce sera cette misérable +maison moderne. Tandis qu’autrefois au temps de la jeunesse et du génie, +la pierre accédait à un plus haut degré dans l’échelle de la création +par la métamorphose ennoblissante que lui procurait la main de l’homme, +tailleur de pierre. + +Certes, la machine est vivante; en cela l’homme semble s’être dépassé. +La machine est même plus vivante que l’homme, dans la mesure où +l’abdication de l’homme lui abandonne un pouvoir exorbitant. + +La machine est vivante comme la mort. + +C’est tout ce que nous créons encore, la mort, une mort active, +acharnée, qui a de l’ouvrage devant elle. C’est tout ce qui sort de nos +mains, qui soit encore sûr et fort. + +La machine échappe au désastre qu’elle propage autour d’elle comme un +démon se joue du feu de l’enfer. + +Aux époques de transition comme la nôtre, qui ont passé le point +culminant où la vie dans son épanouissement a le loisir de se suspendre +un moment, ce qui naît encore de vivant passe au service de la mort, et +ne sert plus qu’à hâter la fin, à détruire tout ce qui se prolonge et +qui n’est plus qu’apparence. + +Moment critique. Les machines font un énorme et implacable et +irrésistible système de critique, de destruction, qui a germé dans notre +sein et qui nous ronge. + +Mais une légende comme celle de la machine que je viens de te dire ne +m’aide pas assez à composer l’incantation dont j’ai besoin, où veut +entrer toute mon angoisse, contre mon époque glissant de mes doigts, +vertigineuse. C’est de toutes parts une dérobade, une fuite, comme une +allusion vers quelque chose que je sens peser derrière la paroi de mon +esprit mais qui n’a point de nom dans ma langue. L’homme va mourir, +l’homme que nous avons conçu, aimé, loué. + +L’AUTRE + +Je vois bien s’avancer de toutes parts un génie qui nous est étranger. +Mais il entraîne de grandes beautés. Il est vrai que ces beautés sont +plus célestes que terrestres, qu’elles sont tracées par une promptitude +silencieuse, qu’elles appellent une intuition instantanée, de plus en +plus indicible, de plus en plus inarticulable. + +MOI + +Pour moi, cet avenir c’est la fin, puisqu’il ne prolonge rien de ce que +nous appelons humain. Toutes les valeurs dont nous vivions +disparaissent. Ce système du monde qui se composait dans les entrailles +mentales de l’homme, va s’anéantir; c’est la toute prochaine péripétie +du roman cosmique. Nous ne serons plus là, dans huit jours, pour voir +l’épisode suivant. La vie universelle continue: des cendres de l’homme +elle crée un être nouveau. Pour cet être nouveau il y aura des valeurs +nouvelles. L’appréciation de ces valeurs fraîches nous échappe +complètement, elles signalent un monde qui nous est tout à fait +étranger, hors du régime humain, hors de la sphère terrestre. Silence de +cinéma sans musique. Cependant l’énergie que je tire de la Terre ne peut +nourrir qu’un espoir, un désir, un vouloir humains. Je ne peux former +d’autre souhait que de perpétuer ce que j’aime. J’ai donné tout mon +amour à ce que je connais. Je ne puis remplacer ma raison de vivre par +ma raison de mourir. Si l’humain meurt, au moment où il meurt que +m’importe cet univers qui va se nourrir de la dissolution de nos chères, +de nos belles catégories; je souffre trop, je passe la main. Si d’autres +de mes frères ont la force, cessant d’être des hommes, de tirer une joie +de l’atroce enfantement, tant mieux pour eux. Je vous salue, anges ou +démons. + +L’AUTRE + +Abandonne cette vue borgne que l’évolution à venir ne consistera qu’à +épuiser les prémices que tu discernes dans les faits actuels: dans +l’état présent germent des causes mystérieuses qui engendreront des +conséquences inattendues. Tu ne peux condamner sans recours un futur qui +ne te réserve que des surprises. Tout peut être changé d’une minute à +l’autre par une découverte. Et par exemple, cette époque de la machine +où nous nous débattons peut être terminée d’un instant à l’autre. En +tout cas tout nous engage à modifier une conception de la vie et de la +beauté à la fois trop stable et trop périssable que nous tenons de la +Méditerranée, région qui n’est pas hantée par les tremblements de terre. +Ne soyons pas fétichistes, n’attachons pas tout notre intérêt à une +statue de marbre cassable, à une machine que la rouille menace; +corrigeons l’exemple grec par l’exemple japonais: apprenons à renouveler +la beauté chaque matin avec un peu de papier et quelques petits bouts de +bois. + +MOI + +Oui, certes, songeons que les civilisations sont périssables, +préparons-nous à lever le camp, jetons du lest, accrochons-nous au +principe vivant. Cette planète même se dérobe sous nous. Alors, allons +jusqu’à l’exemple de l’Indien qui, entraîné aux plus riches méthodes de +dépouillement, s’accorde mieux que nous à une destinée de déluges et de +collisions astrales... + +Non, je reviens me réfugier près de cette statue de marbre, immobile +pour une heure dans un parc qui invinciblement retourne à la brousse. Je +ne puis penser autrement que je fais. L’avenir, je ne puis le composer +que des traits que je vois à aujourd’hui qui me montre le visage +d’agonie de tout ce qui m’est cher. Je n’ai pas le cœur dur d’un +démiurge. + +L’AUTRE + +Mais si tu gardes dans un coin de ton esprit cette idée que les choses +ne tourneront pas inévitablement comme elles en ont l’air, tu seras +obligé de tenir ton jugement en suspens, tu ne pourras pas t’abandonner +tout à fait au pessimisme que tu préfères, et tu te garderas ouvert à +d’autres hypothèses que des ruptures totales d’équilibre. Et l’homme ne +finit pas plus qu’il ne commence, et rien ne s’est jamais arrêté en lui +qu’on puisse fixer d’un mot. On ne peut pas dire: ceci est, a été et +sera l’homme. Car, depuis qu’il existe sur cette planète un mammifère +érigé sur ses deux pieds, il a déjà renouvelé plus d’une fois, pièce à +pièce, toute son armature spirituelle et l’intime même du métal dont est +faite cette armature. L’idée de la permanence des formes, sous ce crâne, +ne peut subsister qu’à l’abri de l’ignorance. Le domaine cultivé par +l’histoire, jusqu’hier, était assez étroit pour que l’homme rationnel +pût se persuader que la terre ne pouvait produire d’autres fleurs +mentales que celles dont il chantait, ces temps-ci, les couleurs +toujours renaissantes et toujours pareilles. Mais voici que la +préhistoire déborde de sa jungle irrésistible notre petit jardin. La +préhistoire brise l’homme historique comme la considération de +l’inconscient brise l’homme psychologique. + +Pour moi, j’incline à me confier au flot à l’exemple de Christophe +Colomb. Bientôt apparaîtront des choses nouvelles, terres ou étoiles. +Nous leur donnerons un nom humain, ou bien les anges nous souffleront +les termes ineffables qui conviennent à ces surprenantes Amériques. + +MOI + +Non, l’homme, c’est une espèce terrestre; il y a un point +d’épanouissement pour chaque espèce qu’elle ne peut dépasser. Au delà, +c’est la mort: peu importe ce qu’est la mort et si sous d’autres cieux +cela pourrait s’appeler la vie. + +L’AUTRE + +Et tu crois que l’humanité actuelle a dépassé ce point et s’engage dans +la vieillesse. Alors, ton pessimisme est absolu. Il n’y a plus qu’à +attendre ce qui pour toi sera vraiment la mort, puisque tu ne veux pas +t’intéresser à cet être fascinant qui naîtra à travers la mort, de cette +partie de toi-même que tu ne connais pas, qui ne répond pas à ton nom +d’homme et qui est pourtant plus vivante que toi. + +MOI + +L’homme peut, tant que les conditions physiques de la planète ne sont +pas changées, échapper à la vieillesse en retournant à l’enfance. + +L’AUTRE + +Ah! Je te vois venir. Tu m’amènes à ton idée de la destruction. +Aujourd’hui est mauvais, demain est entièrement inclus dans aujourd’hui. +Il faut détruire aujourd’hui et hier renaîtra. Derrière le conservateur +s’avance le réacteur. + +MOI + +Oui, pour empêcher la destruction lente que je vois en tous sens, pour +arrêter l’évolution pernicieuse, je veux interposer une destruction +immédiate, totale, qui ramène l’histoire à ses débuts. + +L’AUTRE + +Les débuts de l’histoire! Mythologie d’enfant. + +MOI + +Ainsi serait sauvé et restitué l’humain. Ce qui est la souche, ce qui +permet les fruits et les fleurs et les feuilles, l’animal et l’enfant. +Il faudrait que les vertus renaissent. Il y a quelque chose sous le ciel +que j’appelle toujours, c’est la fraîcheur du sang. Sentir que la sève +des feuilles coule directement dans les veines de l’homme: ne pas +laisser les lèvres de l’homme se dessécher loin du sein de sa nourrice. +Que ne ferait-on pour qu’un sourire de jeune homme refleurisse quelque +part sur cette planète qui a besoin d’être fumée. Il y a quelque chose +que je veux maintenir à tout prix. L’idée du salut de la ruche par une +certaine restauration qui serait une conservation profonde, me relance +toujours. + +Cet instinct de conservation s’attache à quelque chose de plus en plus +général. Il ne s’agit plus de maintenir le Français, ni même l’Européen, +mais l’Humain. Maintenir l’humain, faire en sorte qu’il y ait encore +longtemps une expression humaine du monde, par des chants et des +prières, des amours, toutes sortes de fabriques. + +Car nous ne voulons pas encore nous perdre tout entiers en Dieu. Faits +de la boue de cette planète, nous ne pouvons concevoir l’activité +spirituelle que selon une morphologie inhérente à cette boue. C’est +pourquoi je m’effraye devant le tour actuel des choses qui a l’air +d’aller à une abstraction destructrice de toute variété capricieuse, de +tout modelé délicat. Je ne puis encore renoncer à ce qui m’a sauté aux +yeux, au plus caractéristique de l’effort des hommes: découper les +choses avec des instruments, les surprendre et les précipiter dans des +formes qui sont plus souples et plus résistantes que les choses. + +C’est pourquoi quelques hommes isolés dans le monde moderne, en +Amérique, en Asie, en Europe, épouvantés des déficiences aux proportions +continentales que ne masquent pas les faibles constructions qu’élève de +toutes parts le consortium de ces forces égarées que nous nommons au +hasard: Démocratie, Capitalisme, Agnosticisme, Machinisme, Communisme, +songent à rompre cette faible course, et ne s’effrayent plus du mot de +destruction. Ils ne reculent pas devant les moyens désespérés: armer les +fous, les brutes, ces millions d’ennemis que l’humanité renferme dans +son sein. Destructions matérielles dans un monde qui n’est plus que +matériel. + +L’AUTRE + +J’ai horreur de ces rêveries de promeneur placide qui tout à l’heure va +retrouver son cabinet à la même place. Nous avons fait la guerre. Voilà +qui nous a guéris des utopies, voilà qui nous a restitué le sens d’une +certaine mesure: nous savons que l’idée est un acte et un acte de la +douleur. Je demande sur quelle galère tu embarques l’humanité et quelles +souffrances manœuvreront les rames. + +Et je veux qu’ils réfléchissent, ces destructeurs, s’il s’en trouve, sur +ce qui en eux est susceptible d’être détruit. Que changerions-nous si +nous étions dans les conditions les plus efficaces pour tout changer? Je +ne puis me maintenir dans les vues de l’esprit, je découvre la platitude +des événements. + +Donc, on détruit l’économie: au diable les banques, les usines, les +chemins de fer. Plus d’argent. Plus de presse. Enfin les hommes +respirent, ils ne vont plus au bureau, ils quittent les villes... + +Car c’est bien cela, n’est-ce pas, que vous voulez? Votre effort ne peut +aboutir qu’à cela. Votre passion pour ébranler le monde présent devrait +être si violente qu’elle ne pourrait moins faire que le briser. Ou bien +alors c’est un effort modéré, qui veut en prendre et en laisser, mais +qui alors s’amortira et se confondra avec les autres compromis. Le +communisme en Russie, parce qu’il n’a point rétrogradé à la horde, +rejoint l’américanisme, un idéal de production de fer-blanc. + +MOI + +Oui, ce rude dilemme: un réformisme rafistoleur, équivoque, souffreteux, +ou un anarchisme incendiaire qui seul puisse relancer le feu des âmes. + +L’AUTRE + +Mais si nous en venons à ces cendres et à ces décombres, recommence la +nécessité du pain et du toit. Si l’appareil présent de notre +civilisation est détruit, je me représente que nous retomberons à un +stade champêtre dont je crains qu’il ne ressemble à celui que nous avons +connu pendant la guerre et dont nous étions fort empêchés. Faire le feu, +réparer sa chaussure, attendre la pitance, à son tour, la gamelle au +poing: les hommes ont toujours souhaité de se débarrasser de ces rites +préalables. Pourtant, si l’on détruit la machine, c’est à quoi on veut +revenir. Or vaut-il mieux gagner son pain en bêchant quelque jachère ou +en bricolant huit heures dans un bureau? + +Tout l’effort humain tend à remplacer les coups de bêche par les huit +heures de bureau. Tout ce qu’on peut maintenant espérer c’est diminuer +les heures de bureau, ouvrir les fenêtres du bureau. + +Les machines sont terribles, manquent de nous perdre, mais nous ne +pouvons échapper à cette alternative: vaincre par elles ou périr par +elles. Il faut que l’homme surmonte la machine, mais la détruire nous +ferait seulement retomber dans les précédentes servitudes. Pendant des +siècles, l’homme a été l’esclave manuel de l’instrument. Pourtant +l’instrument était son libérateur de plus anciens ennuis. Certes, il +avait une vertu que n’a pas la machine; c’est avec l’instrument que +l’homme a créé la beauté. Mais tant pis, il faut que, par la machine, +nous atteignions à une zone inconnue de la beauté, que nous donnions à +la machine la souplesse de l’instrument. + +Déjà je vois autour de nous, parmi la constante et adorable +imperfection, à travers l’épaisseur de la vivante laideur, surgir des +beautés neuves et déroutantes. + +Il se peut que l’art meure, après la religion, et même l’amour, après la +guerre, mais peut-être d’autres expériences se préparent, sont en cours +déjà. Tant pis pour ceux qui manquent d’y prendre part. L’aventure +mondiale est bonne dans toutes ses parties. Toute une allègre +disponibilité va en moi contre la thèse radicale du conservateur qui +professe que l’activité de notre Espèce ne peut se produire que selon un +type déterminé et permanent. Les règles, même les plus évidentes, comme +l’amour et la mort, ne peuvent empêcher l’entrée du nouveau. On peut +imaginer, sous le signe de Malthus, la planète de demain supportant des +habitants raréfiés, avec peu d’abondance séminale, qui se +renouvelleraient sans plus user de l’institution de la famille et de la +monogamie, et ne recevraient, dans une longévité aseptique, qu’une mort +plus lente. Mais pourtant ces hommes connaîtraient peut-être une autre +vitalité que celle dont nous rêvons selon des modèles généralement +transposés du passé dans le présent. En combinant les sports, on ne sait +quelles drogues, d’anciennes disciplines ascétiques retrouvées et +d’autres ingrédients moraux, ils se fabriqueraient une sérénité ou une +frénésie. + +MOI + +Il est vrai. Que serait cette fureur que les mouvements de mon songe de +destruction lâcherait sur cette planète, si fascistes et communistes, +entraînés les uns contre les autres par le même idéal atroce, nous +broyaient tous dans leur étreinte délirante et que nous nous réveillions +un beau matin dépouillés de tout notre fragile bagage de livres et de +machines après quelque nuit où le cyclone de la colère, parmi les avions +bombardeurs posant sur le toit des civilisations le pied d’éléphant +d’une tonne de mélinite, aurait pulvérisé dans les esprits les formules +de la science et de l’industrie? + +Des flots de sang ne changeraient rien. J’espère dans le bain de sang +comme un vieillard acculé à la mort. + +Pourtant, il y a une chose dont je ne mets pas en doute l’efficacité, +c’est la passion. Qu’y a-t-il d’autre au monde que la passion des +hommes? Et que peuvent-ils faire d’autre que d’exprimer la passion par +les coups? + +Et qu’importe qu’ils détruisent ce qui par instants nous offre encore le +sourire enjôleur d’une longue beauté. Qu’importe qu’ils n’ouvrent la +voie qu’à des accomplissements ignominieux, plus médiocres, que toute +cette médiocrité qui nous accable. J’aime l’écume, elle fait un +irrésistible blanc en haut de la grande vague pure, qui casse si bien +les reins. + +Mais à chaque émotion, quel immense cloaque déflaque de sous les +civilisations. Quelle lie de vieilles défaites attend toujours son heure +misérable au fond de toutes les cités. Nous avons déjà cette perpétuelle +Jacquerie inerte des paysans. Que sont les paysans? Quelle déchéance +macèrent-ils pendant des siècles au fond de leurs chaumières? + +Fascismes étriqués, communismes bafouilleurs, surréalismes hystériques +et vous mystiques éperdues qui vous élèverez demain sur une Amérique +épouvantée soudain de sa platitude, vous êtes de faibles signes +avant-coureurs d’une faiblesse terrible. + +Où est le sang? Où est la pureté du sang? Que sommes-nous, les hommes? Y +en a-t-il un seul parmi nous qui soit égal à nous? Dans quel dédale +d’hérédités perplexes, de malencontres, d’oubli, d’avarice se perd la +destinée de l’Espèce? + +L’AUTRE + +Peut-être ne ferons-nous pas naufrage en définitive sur cette planète +dans le déluge de nos excréments, mais les meilleurs, d’un coup de reins +enfin heureux, s’élanceront plus loin que ces étoiles trop proches, trop +connues. + + + + +VI + +DANSE + + +Entrée des girls: huit d’un côté, huit de l’autre, deux rangs, huit +files. La discipline de gymnase a brisé, un à un, tous les muscles, tous +les os. Un rythme implacable, le coup de crosse d’un sergent, a mécanisé +ce petit bataillon. Une, deux, par file à droite, par file à gauche. + +Ces peuples n’aiment pas l’individu. Ils se réjouissent de toute +réussite qui passe comme un tank. Les Français regardent, s’étonnent et +tournant l’œil de droite et de gauche, voient le monde entier approuver; +alors, plutôt que de retourner à l’Opéra, ils restent et applaudissent. + +Danses de barbares très blancs d’où sort une esthétique de cheval de +course. Pourtant, ce sont des femmes. Oui, ce sourire. Mais c’est le +même au numéro 7 et au numéro 11. Non. La troisième est plus jolie que +la neuvième? Je ne la vois plus, ce n’est plus la même. Impossible de se +fixer. École perfide du désir. Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là. +Toutes ensemble, aucune. + +Entre le couple des célèbres danseurs. + +Signes vivants et abstraits, terrestres et sidéraux. Signe noir, signe +blanc. + +L’habit noir de l’homme; le vêtement de peau de la femme. + +Elle est une longue ossature mince, ajustée par des articulations +brisées, des muscles serrés. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, elle est +à la mesure exacte de sa peau sèche. + +Longues jambes, longs bras; épaules un peu hautes, larges, droites; +jarret sans graisse, cou mince malgré tout, mains parcheminées. Je ne +cherche pas ses seins. L’ampleur prévue pour ses hanches, ce secret +dessein elle l’oublie encore dans ce premier élancement de jeune fille +qui voudrait durer longtemps, si longtemps. + +Son visage est le lieu d’un drame sobre, d’une lutte farouche, qui sera +brève, entre le grand air, le grand dieu qui l’enveloppe aux heures +d’échappée, de course et d’effort, qui alors bat d’une aile dure ses +joues, et la série des sournoises influences: la nuit blanche, la +macération du fard, la peur de manger de la viande, le manque d’amour, +le désir, l’amour manqué. + +Mais je l’invente, je n’ai pas vu ce visage; car ce corps n’est qu’un +jet, et dans la poigne de l’homme, du partenaire, une arme de jet. + +Lui? Qu’il enlève cet habit, à la queue anachronique. Des revers, aux +reflets contenus, en font pourtant sa légère armure. Un art illusoire, +exquis, fait d’effacements de plus en plus raffinés et exsangues, +dernière étincelle tirée, au fond d’une officine enfumée de Londres, du +génie de charbon de l’Anglais, s’achève dans cette géométrie délicate, +aux volumes étirés. Sous ce frac fragile, gaine à peine palpable de drap +fin, doublé de soie ténue; au-dessus de ce pantalon, à la longue +tuyauterie plate, et de ces souliers qui enveloppent d’un cuir froid et +lustré un paquet de muscles en feu, sans cesse tendus et détendus, le +buste est encastré dans le linge blanc. Gilet, plastron, perles. Neige +et charbon. + +Il est des détails infimes et déchirants: ce col, cette cravate, drôles +de petits morceaux. Ainsi voilà où ils en sont venus: cette réduction +jusqu’à l’abstrait, l’os gratté jusqu’à n’être, décharné, perdu, qu’une +pièce de squelette. Ce col, ce lambeau, mais nettement découpé, raidi +d’empois, tout ce qui reste de l’abondance florale des tissus sur le +corps humain, du bouillonnement de la soie et de la dentelle. Le fruit +desséché va laisser tomber un noyau nu. L’homme commence par la +prospérité, le luxe, puis il finit. + +Elle. Quel petit tas, tout à l’heure, que cette robe, cette petite +culotte, ces bas, que cette poignée fluide, sous un grand amas de perles +et de diamants. Elle sera alors plus vêtue, de poudre, de fard, et de +sueur enroulés l’un dans l’autre. + +Le camouflage héraldique de l’homme et la nudité savante de la femme, +ces extrêmes simplifications n’aboutissent pas à la simplicité. Ces +oripeaux, à peine plus étendus que le chèque qui les paye, ne semblent +faire qu’un preste accent sur le corps. Mais non, ils dessinent une +beauté insolite, disparate qui, par une suggestion insidieuse et +foudroyante, entraîne l’œil loin de la beauté de ce corps, fait rêver le +désir dans des détours aussi circonflexes que la fumée des cigarettes. + +Mais ces deux constructions d’étoffes et de gemmes--poil court ou +épilé--dansent. Femme claire, issue de la poitrine d’ange de l’homme +sombre. L’éternelle chanson a repris. Ce sont d’abord quelques envolées, +une esquisse assez ample. Mais le rythme les presse de toute part et les +encadre; comme un inexorable tir d’artillerie, les notes d’une mélodie +atroce tombent autour d’eux, cinglent leurs jambes, lacèrent leurs bras, +rompent leur échine. Cette chanson furieuse va tout épuiser, elle ne dit +plus rien. Par une série de hachures hâtives et décisives, elle ne +rappelle des chants plus longs que pour les anéantir. Une bestialité +rudimentaire et instantanée de rut et un ascétisme, conclusion correcte +d’un épuisement méthodique, se rencontrent. + +Cela se fait plus intense, jusqu’à une vibration immobile. Extase +moderne, où le nègre donne le surcroît de son rien surabondant, où le +blanc perd tout. Réminiscence de tout, oubli de tout. + + * * * * * + +Deuxième entrée des girls. + +Cette fois-ci, je reconnais la septième. Mais je vois bien que j’en +distingue une pour échapper à la foule des autres. Et d’ailleurs si je +les voyais de près, la perspective changeant, cette septième rentrerait +dans le rang, pour qu’une autre en sorte. A moins qu’aucune, je souhaite +qu’aucune ne... Au moins je serais débarrassé de ce lot-là. + +Des femmes nues, encore des femmes nues. + +Femme, tu uses ton prestige. + + + + +VII + +L’HOMME + + +Il vient un moment dans une revue à grand spectacle où l’air de la salle +change. Le public attend quelque chose de différent de ce qu’il a vu +jusque-là, et quand le rideau se lève, le vent qu’il fait devient +frisson. C’est que le pillage bestial de l’Espace et du Temps, de la +Nature et de l’Histoire s’interrompt, on revient à l’humain, et la foule +a le trac pour la grande vedette qu’elle aime, qu’elle va revoir, qui va +feindre encore le vieux jeu de l’âme individuelle, et expliquer le cœur. +La scène est vide, dans ce vide se compose le silence d’un culte. Un +homme ou une femme paraît: les hommes et les femmes, d’un coup d’œil +soulagés, reçoivent en pleine figure le sentiment du succès qui les +exalte au-dessus d’eux-mêmes et leur fait croire encore à la fiction de +leur petit moi qu’ils portent comme un débris de superstition et de +magie, un dernier talisman entre le cœur et le foie. + +C’est, par exemple, Chevalier. Un grand garçon solide, les épaules un +peu tombantes, les jambes un peu arquées. C’est le joyeux mécano, le +beau gars de Courbevoie. Voyez-vous comment se noue la réussite? Son +sourire, sa lippe oblique esquisse une asymétrie qu’une épaule et une +jambe gauches accentuent et rendent irrésistible. + +La foule se repaît d’un visage. Pour elle, ce petit espace est plus +émouvant qu’un paysage célèbre: les détails grandis par le maquillage et +l’ardente action de chacun, font une évidence dont on ne se lasse pas. + +Chevalier est peuple, mais c’est un artiste, il redresse ce qui se perd +dans le peuple: une bonhomie qui n’est pas vulgarité. Les hommes et les +femmes de talent ne sont jamais vulgaires. Si d’aucuns le prétendent, ne +les écoutez pas, ce sont des gens distingués dont la faiblesse est +blessée par toute force, qui se vengent sournoisement et lancent leur +misérable venin. + +Et qu’est-ce qu’une chanson? Une analyse de sentiments que Chevalier +mène avec la pudeur de ceux qui n’ont pas eu le temps de s’attarder dans +les affaires de cœur. Il lui en vient quelque mélancolie qui enveloppe +sa gaieté et coupe son ironie. Une sorte de bonté affleure; elle altère +discrètement cette ambition qui a l’air de se contenter durement d’être +satisfaite. + +Mais assez. J’aime ces séducteurs, mais seulement dans les premiers pas +de leur séduction. Par l’abus et la malversation, ils vous obligent +bientôt de reprendre ce qu’on était si content de leur donner. + +Et en dépit de cette réapparition de l’homme, de l’innocence de ce +bateleur qui flatte mon regret toujours mal tué de l’ancienne vie, je +reviens à des réflexions maussades. Les comédies et les revues +dispensent au gros public la faveur d’entrevoir le train que mène un +certain monde qui tient le haut du pavé dans la grande ville, qui fait +plus d’éclat que les plus riches et les mieux nés--s’il en est qui +peuvent encore naître mieux que les autres--et qui, du reste, se mêle à +ceux-ci et à ceux-là de mille façons. Ce monde est celui du plaisir, +mais ceux qui le donnent y tiennent la première place: les cabots, les +maîtres d’hôtels, les croupiers, plutôt que ceux qui le reçoivent, car +ceux-ci sont trop nombreux, trop anonymes. Les gens de théâtre ont pris +pied dans l’existence: ils ne se donnent plus la peine de représenter la +vie des autres. Ils jouent leur propre vie. Ne sont-ils pas riches? +N’ont-ils pas des autos, de beaux appartements, tous les accessoires qui +font croire qu’on est vivant? Ils reproduisent donc bonnement chaque +soir, sur la scène, leurs habitudes de l’après-midi, leurs mœurs +confinées d’hommes et de femmes voués à toutes sortes de prostitutions. + +On construit partout de nouveaux tréteaux dans Paris et l’on se plaint +du médiocre de la marchandise qu’on y débite. Pour se rassurer, on +pourrait admettre que ces acteurs et ces auteurs nouveaux accèdent en +même temps que ces foules à la vie intellectuelle du théâtre, à la vie +de représentation. Sortant de cette masse inculte, ils s’avancent du +même pas qu’elle. Il se produit une saturation de plus en plus rapide de +la vie par sa figuration à bon marché. Tous les hommes sont gagnés à +l’imaginaire. T. S. F. de pauvres. + +L’élite ne devrait pas se plaindre de cette vaste et faible migration. +Elle n’aurait qu’à demeurer à l’écart de ces déplacements inférieurs. +Mais elle descend dans la rue, lasse d’elle-même. Autrefois dans toute +la ville, il n’y avait qu’un théâtre, et pour elle. Aujourd’hui, il y en +a cent, pour la foule. L’élite ne le comprend pas, suit la foule, +confond les lieux, entre partout. Ensuite elle est écœurée de ce qu’elle +voit, prétend que tout va mal, jette le discrédit sur tout, se vautre +dans le découragement. Mais elle y revient, et de tant de soirées +perdues peu à peu se fait le mot d’ordre des nouveaux plaisirs, de plus +en plus abâtardis. + +Je suis entre la scène et la salle, entre ces deux foules qui se +convoitent, qui se ressemblent, qui s’emmêlent, qui s’annulent l’une par +l’autre. Je suis là, errant sur la corde raide, entre ces deux pauvres +abîmes. + +Pourtant, de nouveau, je suis entraîné par un esprit d’adhésion. Mon +rechignement de tout à l’heure cède. D’abord, je me moque de moi: tout +ce que je disais après le numéro du contorsioniste, n’est-ce point par +terre? L’homme ne peut se contenter de la suggestion vague de la +mimique. Il lui faut encore l’affirmation héroïque de la parole; il est +content qu’on pose encore bravement devant lui son portrait. Sa carrière +lui paraît encore un tout solide et conséquent dont il attend toujours +une imitation nombreuse. Il est plus à son aise devant un acteur qui +refait sa vie de tous les jours que devant un acrobate ou un danseur qui +l’accable d’allusions à un autre monde. + +Tout cela importe peu. Eh quoi? Où es-tu, songe-creux? Tu es chez les +hommes. Ici on s’ébaubit devant des danses et de naïves allégories +semblables à celles dont Le Tasse, Shakespeare, Molière amusaient leurs +maîtres. Le music-hall c’est la réunion des plaisirs de la cour et de la +populace. On est peuple dans les salons et l’on rêve toujours de s’y +encanailler. Versailles et le théâtre de la Foire se rejoignent comme +toujours par dessus l’art savant qui occupe les lettrés et les +bourgeois. + +J’ai vu tout à l’heure une danse percutante, qui soudain a fait bondir +sur ses pieds le génie atroce de cette époque. + +Et ce charment baladin de Chevalier fut aussi naïf qu’en aucun temps. + +Danser, conter des histoires sur les pays du bout du monde, chanter des +chansons pour faire rire et pleurer: c’est ainsi qu’on arrête un instant +les hommes. Allons, un effort: de ma part, plus de confiance; de la +leur, un peu d’audace. Qu’on achève de se débarrasser ici de tout ce qui +vient d’une civilisation finie. Nous ne pouvons plus rien tirer que du +rudimentaire. Décadence ou renaissance? Appelez cela comme vous voudrez, +ce rythme dur et guerrier, la danse de la clairière ou du village, cette +ébauche de comique et de tragique par un saltimbanque devant un +attroupement de brutes étonnées. Assez de paroles: bouches cousues si ce +n’est pour un chant d’enfance. Assez de gestes: seulement des mouvements +utiles. Assez de décors, de nuances: un fond qui s’efface pour que sur +sa pureté la machine humaine puisse inscrire ses significations +élémentaires. Une musique qui soit l’ordre d’un chef. Nous sommes promis +à une ère de sévérité. L’homme d’aujourd’hui dans un sursaut a remis le +doigt sur la ligne inflexible de la tradition éternelle et énigmatique. + +Mais énervé, fasciné, il n’ose écarter son regard de cette génératrice +pure, droite, virginale. + +Ne demande pas que l’invention, l’audace, le risque courbent encore le +motif, le fassent fleurir, le compliquent. Le souvenir généreux de +l’abondance, il faut que tu l’étouffes. + + + + +VIII + +SEUL + + +Ils s’en vont, les hommes avec leurs femmes, les femmes avec leurs +hommes. Leur hâte décourage celui qui aime la beauté, car il voudrait +qu’aucun mouvement ne se défasse sans avoir laissé mûrir son rythme. +L’enchantement cesse tout à coup. C’est une atroce cassure, c’est une +blessure de plus à leur âme, mais ils ne la sentent pas. Ils tournent le +dos aux acteurs, ils leur infligent un oubli brutal. Ils se bousculent +autour des vestiaires, dans un esprit de concurrence mesquin. Ils +emportent en triomphe leur parapluie. Puis-je jamais cohabiter avec +cette partie de moi-même qui fait une figure pareille à ces figures-là? +Dehors, ils vont se disputer les taxis et les autobus. Les opulents dans +leurs Rolls iront dans d’autres lieux publics se repaître encore de +chaleur vulgaire. Les poches pleines, ils s’affublent d’arrogance, mais +ils donnent deux sous à quiconque ne les laisse pas seuls et ce sont eux +les mendiants. + +Traînent entre les fauteuils qui s’assoupissent vannés, des papiers +poisseux, des fleurs sales, les ordures du troupeau. + +Me voilà seul. J’ai perdu les hommes. + +Je n’ai guère eu pour eux, pendant ces deux heures, que mépris et haine. +Est-ce que le secret de ce lieu, comme de tant d’autres lieux, m’a +échappé? Je ne sais pas aimer. L’amour de la beauté est un prétexte pour +honnir les hommes. + +Il est impossible que tout un fragment de l’Univers soit si faible, si +laid; ou bien se prépare, au cœur de sa dissolution, quelque chose de +fort et d’inconnu que je dois découvrir et aimer. + +Pourquoi aucun ustensile, aucune femme, aucun plaisir, aucun travail ne +me paraît un achèvement, autour de moi? + +Il y a en moi une faculté d’admiration qui veut trouver des objets qui +l’assouvissent entièrement. Si l’un de mes amis donne une fête, la +réunion des beautés et des talents, la musique, les danses, l’ornement +des salons, tout doit être tel que cela se pose aussitôt dans un plan +éternel, sans attendre l’agrément du souvenir. Je veux que cette soirée +me poigne du sentiment qu’elle est une minute parfaite, un délice qui a +droit de cité dans l’éternel; car les minutes parfaites sont éternelles. +Tout ce qui, autour de nous, prend l’apparence de la vie ne vit pas +réellement: mais ce qui est assez réussi pour mériter qu’on dise que +cela existe, cela est déjà indestructible. Il n’y a que deux choses: le +néant de ce qui n’est point et l’acuité de ce qui est. + +Je sens l’éternel, tissu dans le moindre texte de la vie humaine. Mais +pourtant,--est-ce ma faute ou celle de mon époque?--à tout moment rien +ne me paraissant achevé, tout me paraît manqué. + +Est-ce que je ne tombe pas dans l’erreur la plus rabâchée? Je voudrais +me voir la laisser à d’autres. Je méconnais mon temps, à cause d’un +simple effet d’optique qui leurre toujours les hommes. Parce qu’on a +toujours le nez sur l’ouvrage, on ne peut prendre la vue d’ensemble qui +en assurerait la jouissance. L’œuvre qu’accomplit un groupe d’hommes +reste toujours en-deçà de leur désir, ainsi elle ne leur paraît qu’une +étape sur la route vers autre chose. Mais pour ceux qui viennent après +eux, cette œuvre mûrit à vue d’œil et prend tout à l’heure une valeur +complète, absolue, éternelle. Je ne peux pas avoir le sentiment du +définitif, grâce à Dieu, mais ne puis-je connaître, de temps à autre, +l’ivresse de l’intense? + +Quand, après plusieurs jours de travail je m’en vais au garage et que je +retrouve ma voiture, je touche une certitude. Pourtant je traîne toute +la semaine à Paris, protestant que la communauté de mes contemporains ne +produit aucun objet ni aucune forme de vie qui me remplisse, qui puisse +prétendre à s’incorporer à moi, je veux dire au plus haut, au plus +exigeant de moi-même. Ce mécontentement va avec l’éloge hasardeux +d’autres époques. Je suis las de cette routine. + +Ce matin, pendant que j’étais étalé voluptueusement sur le dos et que, +ventre à ventre avec cette bête d’acier, et prenant soin que rien ne dût +embrouiller les mille traits précis dont était fait, une demi-heure plus +tard, son élan entier sur la route de Rambouillet, je voulais me défaire +de ma plainte. + +A quoi me sert cette voiture? A aller d’un point à un autre. De là à +conclure qu’elle n’est qu’un moyen et non une fin et à la jeter au +rancart avec tous les engins que produit notre temps, il n’y a qu’un pas +que j’ai fait tous les jours pendant des années. Mais maintenant si je +me demande: à quoi servait à Léonard la Joconde? A quoi servait au +Christ de revenir à Jérusalem pour s’y livrer à ses ennemis? A aller +aussi d’un point à un autre. Et pourtant ces mouvements ont fixé à +jamais quelque chose, quelles que soient les destructions temporelles +qui menacent ce canevas de toile ou ce souvenir installé dans la tête +d’une race mortelle. + +Le rendement de mon auto est un chef-d’œuvre. Ma course de ce matin à +Rambouillet où j’ai battu tous mes records est un acte suffisant qui +épuise toute la puissance, comme le geste inaltérable du coureur de +Marathon. Je me demande de quoi je me plains. + +Si je m’obstine à me lamenter, il faudrait alors que je finisse dans une +flamme intrépide, dans une fumée obscure; il faudrait au moins que je ne +rate pas la mort, moi qui aurai raté la vie. J’aurais été de ceux qui +toujours réclament l’absolu, mais c’est en vain qu’il aura partout +éclos, comme une fleur modeste, sous mes pieds d’abstracteur distrait. +C’est le grand crime, la grande erreur qui ne peut être lavée que dans +le jet du sang; et du sang quand il est encore chaud, et non pas quand +déjà l’âge commence de le refroidir. + +Comment pourrais-je haïr sans un sophisme de ma lâcheté, ce qui respire +de ma respiration même? Ce qui me déçoit, pourquoi est-ce que je me bute +à croire que c’est mon époque, alors que c’est quelque chose de la vie +qui a toujours affligé les cœurs frêles et bandé les cœurs capables? + +Mais sans doute, mon sort est de travailler à mon temps et de ne pas le +connaître, de refuser aujourd’hui pour que, par mon office aveugle, +demain soit fait, et mourant dans la déception, après mes six jours de +labeur hargneux, je n’aurai pas de septième jour pour me reposer et +avouer que ce que nous avons fait était bien la destruction du néant, +l’accomplissement du réel. + +Je suis jeune, je suis fort, chaque journée s’ouvre comme une fameuse +chance; les femmes nous veulent encore du bien. Mais cette grande +semaine, ma jeunesse, a glissé comme une lettre à la poste que je me +suis envoyée à moi-même et que je n’ai jamais reçue. C’est que je ne +suis pas un homme libre. Or la liberté ne s’acquiert point, pas plus que +le pouvoir de l’amour. Je n’ai pas de nez, je ne sais pas flairer la +vie. + +C’est pourquoi je suis là, dans ce Paris, consterné. Je me console en me +disant que ma consternation va devenir une rage dangereuse; mais je ne +suis qu’un annaliste maussade. Que ne suis-je plutôt un dictateur qui +tape comme un sourd! + +Dès mon enfance, pourtant, j’avais le goût de considérer l’emménagement +du futur dans le présent, mais je laisse passer sans la toucher, pour la +faire chair, cette image qui devrait me plaire entre toutes, que fait le +monde de mes jours. Je suis là, comme débarqué, comme tombé d’une +vieille lune; là, au milieu des hommes et des femmes. Ils ne me +paraîtront aimables qu’à mon lit de mort. Mais alors quelle palinodie, +quel regret de ne les avoir pas serrés sur mon cœur, ce soir. Au fond de +l’Afrique, cependant, quand j’avais la fièvre, j’avais trouvé que je les +aimais. Alors j’étais un garçon facile. + + + + +IX + +LES RUINES + + +L’Europe est couverte d’églises et de châteaux décrépits, emmêlés +d’usines, sales chantiers, informes labyrinthes où des équipes +d’horlogers égarés poursuivent un grand système mécanique sans queue ni +tête. L’Europe est comme l’Asie couverte de temples et de palais bâtis +sous le ciel d’autres temps. Sur tout ce grand continent, depuis +l’Atlantique jusqu’au Pacifique, on a cessé de construire, autant dire +sur toute la Terre, du moins rien qui vaille, et personne au fond de son +cœur ne s’y trompe. + +Les Européens se sont mis à adorer les ruines. + +Déjà, au Moyen Age, ils étaient occupés des ruines. Depuis que les +belles maisons avaient commencé de s’effondrer autour de la +Méditerranée, les hommes n’avaient cessé d’en ramasser les morceaux, et +les tournant dans leurs mains gourdes, ils y cherchaient la fibre +essentielle. + +Comme alors ils étaient jeunes, un jour, ils surent voir dans ces choses +assassinées par le temps une jeunesse pareille à la leur, renversée, et +qui protestait d’une voix ardente. + +Pourtant parmi ces ruines, les plus nombreuses étaient les plus +récentes, les plus menteresses. Car du cycle des Grecs et des Romains, +la dernière saison, décadente, avait recouvert les saisons antérieures +presque partout et de ses monuments énormes elle écrasait l’étagement +exquis des conquêtes de l’adolescence et de l’âge adulte. + +Mais ces indications faussées, nos ancêtres les redressaient et leur +génie recréa le monde, redonna un visage humain à la Terre qui avait +brisé son miroir. + +Aujourd’hui, les hommes n’ont plus de force pour transfigurer ce qui +s’offre à leurs yeux, mutilé et amoindri par l’âge. Ils aiment les +ruines pour elles-mêmes, pour les effets que les siècles y manigancent. +Le hasard déchaîné brise les ensembles, découpe et met en relief +quelques morceaux; il les édulcore, il les enduit du fard de la patine. +Là-dessus les hommes se pâment; ils hument avec délice les approches de +la mort; ils se complaisent aux jeux d’ombres qu’elle fait quand elle +descend sur la vie. + +Charme immonde des ruines, amour de vieillards. + +Les Européens sont fiers de leurs ruines. Ils montrent, ils vantent la +force qu’elles évoquent comme si elle était la leur. Mais elle ne leur +appartient pas plus qu’aux Américains dont la plupart ont quitté nos +pays vers le temps où l’on n’ajoutait plus rien à la beauté acquise. + +Il ne s’agit plus que de vivre sur ce qui a déjà été vécu. On +raccommode. Ses églises sans Dieu, ses palais sans rois, l’Europe les +indique comme des joyaux aguicheurs sur son vieux sein. Et les +Américains, nos frères prodigues, qui ont tout laissé tomber, qui sont +partis pour saccager l’autre partie du monde, emportant ce qu’il y avait +de plus brutal dans notre brutalité, ils reviennent, l’argent du +défrichement dans leurs poches, ils s’ébaubissent devant nos bibelots et +ils les convoitent comme des talismans. Talismans dont les uns et les +autres, Européens et Américains, espèrent qu’ils assurent la +conservation de l’Esprit. + +Et comme les Européens sont pauvres,--car ces vieilles gens, pris de +fureur sénile, cassèrent tout chez eux, l’autre année, et maintenant ils +crient famine,--ils ont trouvé un moyen de tirer profit de leur +superstition et de celle des autres. Un reste d’orgueil les empêche de +vendre leurs cathédrales. D’ailleurs, ils ne peuvent pas les vendre en +les déracinant, les mettre au clou comme d’autres bijoux de famille. +Mais ils en tirent un revenu régulier. A l’entrée des ruines, ils ont +mis un tourniquet, et moyennant quelques cents, ils vous font entrer, +tristes Américains sans âme, qui venez voir mourir notre âme, la vôtre. + +Les ruines sont le matériel d’exploitation d’une immense industrie +ignominieuse, la plus bestiale des mercantes, la prostitution qui mieux +que toute autre à l’heure actuelle détraque les organes intimes de +l’humanité. + +Les destructeurs de toute cette décrépitude, s’il nous en tombe de la +lune, seront de pauvres conquérants, de sobres pillards. Les trésors +qu’ils disperseront sont maigres, déjà fanés, depuis longtemps +dépouillés de leur destination. Mais quel petit plaisir de propreté +maniaque--et quelle sombre joie--ce serait de voir balayer tous ces +musées, autant que de voir finir les casinos. Détruire ces infâmes +bazars de riches, en même temps que ces Deauville et ces Monte-Carlo, +cette Venise, cette Tolède, tous ces bordels de l’Occident. + +Il n’y a qu’un peuple qui a droit à des musées: les Américains, parce +qu’ils ne se nourrissent que de pillage aveugle. A ceux-là, s’ils +veulent, nous enverrons encore des bateaux remplis de tableaux, de +statues de toutes les époques et par-dessus, Notre-Dame ou le Colisée. +Peuple mort, fait du plus mortel de notre mort. + +Mais ils se sont eux-mêmes découvert des ruines. Les débris des Aztecs +et des Mayas, ils les brandissent comme les trophées enviables de la +mort. + +Et les océans ne se sont répandus que pour cacher d’autres épaisseurs de +civilisations crevées. Le globe entier est un cimetière de pierres +taillées. + +O printemps, reviens aussi souvent que tu peux et amoncelle tes verdures +sur les vestiges de nos hivers. Automne, multiplie tes ardentes +pourritures. O saisons, vous qui faites les ruines, défaites-les aussi. + +Vieillesse de l’Europe: Italiens ardents et vides, Espagnols oubliés, +Français anesthésiés, Anglais sans plus d’emploi, Scandinaves conservés +dans la glace, Allemands abrutis de travail, Jeunes Slaves nés trop tard +dans un monde trop vieux. + +Les Américains ont pensé s’échapper, ils ont été se cacher dans un +continent neuf. Mais il n’est pas de bain de Jouvence, ils ne peuvent se +décrasser de l’âge de l’Europe qui les tient au cerveau. Au contraire, +dans un air plus électrique, leur vieillesse s’accélère et achève de les +abstraire. + +Son équilibre de vieillard qui s’était rendu maître du secret de +longévité, l’Asie le détruit d’un geste. Elle se surcharge d’une autre +vieillesse, celle de l’Europe, fiévreuse et dévorante. + +Les Nègres sont des enfants égarés dans une forêt, qui n’ont jamais eu +de parents, pourris d’enfance. + +Les Russes, leurs fermentations foudroyantes menacent mon foie. + +Je crois à la décadence de l’Europe, de l’Asie, de l’Amérique, de la +planète. + +L’Europe et l’Asie: deux tas de vieilles disciplines morales, +religieuses, esthétiques dont l’efficacité ne se fait plus sentir que +d’une façon intellectuelle sur les élites et d’une façon passive sur les +foules. Et par là-dessus l’industrialisme qui fait des siennes, cette +déviation de l’esprit de science qui a été une admirable vertu. + +L’Amérique: je ne distingue pas bien son génie spécifique qui tout à +coup se déclarant en ferait un monde à part, d’où sortirait une +originalité inconnue. Je n’y vois qu’un fragment de l’Europe, une +exaspération du génie nordique possédé par les philtres modernes: +charbon, pétrole et autres matières. + +Je ne sais pas si l’adolescence fermentée de la Russie peut céder le pas +à une maturité. Par suite de la formidable ambiance civilisée qu’il y a +autour des Russes, leur ingénuité n’est-elle pas circonvenue et +pervertie? Ces cent cinquante millions de paysans lointains sont +suffoqués par l’haleine de serre chaude qui leur arrive de Paris, de +Pékin et de New-York. + +Il ne reste plus à nos yeux, aujourd’hui, de toutes les civilisations +d’Amérique, d’Asie, d’Europe, qu’une seule civilisation planétaire, +toute usée. + +C’est que la Nature n’a offert à chaque groupe d’hommes qu’une substance +limitée. Quand cette substance a été consommée, ils ont vieilli. Chaque +groupe a eu son heure, mais n’a eu que celle-là. La permanence humaine +n’a été faite que du saut de l’étincelle d’un groupe à l’autre, de +l’épuisement successif de filons dispersés. + +Aujourd’hui, il n’y a plus de troupes de réserve. Les effectifs, fourbus +sous les armes, ne peuvent se retremper. Je n’attends plus rien de +nouveaux croisements: l’avenir ne nous promet plus qu’un métissage +confus. Ce n’est plus le fruit d’une année qui pourrit ici ou là, tombé +sur le sol; c’est l’arbre lui-même dont les racines flétries ne +reçoivent plus le printemps. + +L’arrêt de l’esprit créateur se manifeste d’abord dans les arts sociaux: +architecture et théâtre, meuble, vêtement, puis il gagne les arts +individuels: peinture, littérature. + +Le sexe s’égare dans un onanisme ramifié. + +Tout devient conscience passive, sous l’accablement de l’Histoire; peu à +peu le sens de l’existence est comblé par la définition qu’en offre le +passé. Tout devient imitation; les tentatives révolutionnaires imitent +plus que ne font les efforts de conservation. + +Il est vrai que je crois à l’homme décadent parce que je crois à l’homme +primitif. Or, il apparaît un fait immense qui ira en s’élargissant +encore et qui rend aléatoire ce rapport d’idées. Au delà de six mille +ans d’histoire, il y a au moins, et peut-être beaucoup plus, cent mille +ans de préhistoire. Durant ces mille siècles vécut un être qui a été +social avant que d’être homme. Les civilisations les plus anciennes que +nous connaissions ont mis en œuvre d’antérieures activités collectives. +Dès lors, est ce que le mythe du primitif, reculé indéfiniment, ne +s’évanouit pas? On ne peut fixer à aucun point dans le temps cet +homme-souche, au fond l’homme de Rousseau, vierge de toute complication, +indemne de toute usure, disposant de toute la puissance qui aurait été +dépensée depuis lors. Nous avons été prendre notre notion de l’homme +primitif chez les sauvages qui meurent autour de nous, qui n’étaient que +des dégénérés. + +Si l’homme est vieux, sa vieillesse dure depuis si longtemps qu’elle se +confond avec une perdurable jeunesse. Une vieillesse capable de regains +et de printemps, ce n’est plus la vieillesse, c’est la vie avec son +alternance. + +L’essence de la vitalité humaine n’est pas dans les races, qui ne sont +que des moments et des fragments; elle se dérobe dans un fond plus +obscur, assez profond pour contenir à la fois les sources de la vie et +de la mort. + +Il y a un rythme qui infléchit notre condition selon une ondulation si +longue et si vague qu’on ne peut attacher à tel ploiement de la courbe +plutôt qu’à tel autre une humeur triste ou joyeuse. L’idée de décadence +est aussi vaine que celle de progrès. + +Nous ne pouvons pas chercher nos raisons d’être dans l’histoire: nous +devons libérer notre époque des liens qui la lient aux autres époques. +La génération vivante est la génération aînée par rapport aux +générations passées ou futures. Nous sommes les hommes, c’est-à-dire des +âmes hors du temps! Il nous faut prendre une résolution contre le temps. +Assez de comparaisons oblitérées et d’analogies superstitieuses. + + * * * * * + +Ainsi, je criais joyeusement que j’étais forêt. L’arbre pourrissait, +néanmoins je participais de la sève intarissable de la forêt. + +Je voyais les hommes mourir, mais l’immortalité humaine, atteinte dans +les individus, se réfugiait dans le sein de l’Espèce. Meurent les +hommes, vive l’Homme. L’esprit de l’Espèce, de l’Homme recueillait les +anéantissements éphémères et en nourrissait sa permanence. Les +civilisations se fanaient comme les fleurs, mais elles lâchaient un +fruit plein de graines. L’Homme refaisait ses forces inépuisables dans +la toute puissante végétation du sommeil et bientôt il reverdissait +selon un rythme immanquable. + +L’Homme était aussi large que la Nature, que la Vie, que l’Univers, que +Dieu. Soumis au système des saisons, il en tirait autant de force que de +faiblesse. Assuré du retour du printemps, il était éternel. L’Homme +croyait sa forme durable, parce qu’il croyait que toutes les formes +autour de lui étaient durables, parce qu’il croyait que les saisons +étaient des déesses, des immortelles. + +Mais une réflexion a fait son chemin cruel dans ma verdeur. J’ai +découvert que la terre était plus large que l’Homme, que le ciel était +plus large que la terre. La forêt ne dure pas plus qu’un arbre et une +planète qu’une forêt. + +Une science, qui est le dernier fruit de cette présente civilisation, va +la forcer à rejoindre de vieilles méditations. Elle lui enseigne que +rien dans le contenu de la Nature n’est constant et ne lui offre la +moindre promesse de persistance. L’Homme est remonté assez haut dans +l’histoire des formes qui l’entourent, des pierres, des plantes, des +bêtes, pour y surprendre une mobilité indomptable. Les métamorphoses de +la Matière sont incessantes et ne permettent pas qu’on attache une +signification absolue à aucun des types illusoires dont la présence +coïncide avec la nôtre, qui ne sortent de la matrice que pour y rentrer. +Il n’y a point toujours eu de roses ou de lions sur la terre et il n’y +en aura plus demain. Et la terre n’est qu’une planète qui sera broyée +entre les étoiles. + +Dès lors, toutes les lois et toutes les passions que l’Homme a tirées de +l’observation de ses propres habitudes; le chant de joie qui s’élève en +lui de moment en moment quand il voit son sang, transvasé par les +saisons, revenir sur lui-même; la consolation dont il s’enivre de +nourrir de ses cendres le regain de ses semblables; le patriotisme +planétaire, la piété solaire qui l’entraînent à quitter sans désespoir +la compagnie des belles idées, jeunes déesses qui fouleront toujours +d’un pied charnu un sol toujours verdoyant, tout cela soudain se sèche, +et jonche le sol comme un squelette algébrique. + +Voici le corps de mort dénoncé par les religions, il est capable de plus +larges dissolutions que celles qu’elles lui reprochaient. Le corps +humain, la vivante construction de l’histoire retombe dans la masse de +la matière et participe de son éternelle caducité. Ce n’est plus le +corps des hommes, mais le corps de l’Homme même qui est poussière. +L’Espèce s’achemine vers le cimetière des Espèces. Le cycle des saisons +se tord et se brise. Et la source même de toute cette trompeuse +immortalité, l’humide planète se roule dans la poudre des vieilles +lunes. Ainsi, au milieu du désert, la source qui nourrissait l’oasis +cède à la puissance des sables. + +Et l’Homme perd son corps au moment même où les hommes, ayant perdu le +sens du général, ne sachant plus atteindre la moelle des choses, se +précipitent dans l’individuel, s’acharnent sur l’éphémère, se parquent +dans les limites temporelles que dessine le court épanouissement de leur +chair, essaient d’assouvir de cendre leur âme. + + * * * * * + +Eh bien! je rebondis encore: meure l’Homme, vive le monde! + +Il arrive une heure où l’homme se dédouble de l’homme, où tout +l’appareil qu’il a monté ne lui paraît plus son os même, mais quelque +chose d’extérieur, d’accessoire qui se détache. La civilisation n’est +plus à ses yeux que ce contenu méprisable, qui doit être renouvelé, des +formes. Elles sont éternelles, on sent leur vertu irréductible derrière +l’horizon affaissé: peu importe donc que ce peu d’argile qui faisait +leur aspect devienne poussière. L’Esprit est toujours là, même s’il +résorbe son expression. L’Esprit ne connaît pas de plus ni de moins. +L’Esprit n’est pas affecté par les vicissitudes du temps. L’Esprit ne +meurt pas. + +Devant ces considérations, tombe toute inquiétude historique. Passent +les cités, les arts: l’homme demeure avec son cœur éternel. Passe +l’Homme, l’Esprit demeure. + +Mais l’immortalité de la vie, de l’âme universelle se dérobe à nous +aussi cruellement que l’immortalité de l’âme individuelle. Il faut +avouer que nous sentons le froid que cause dans nos esprits +l’accomplissement de l’inexorable loi de précarité et de décrépitude. +Toute l’espèce ne perçoit plus que le vieillissement. Le sentiment que +nous participons à l’éternelle jeunesse du monde, même par notre +pourrissement, nous est retiré. + + * * * * * + +Du moins les hommes avertis par la raréfaction de la vitalité +renonceront à confiner toute leur foi, comme ils le faisaient aux +siècles derniers, dans la misérable destinée temporelle d’une patrie, +d’une race ou d’une classe. Et cette religion du progrès, cette stupide +adoration de l’Espèce, cet orgueil humain à l’usage des épiciers, cette +ration démocratique dont crurent s’empiffrer les démagogues et leurs +troupeaux, du moins nous verrons cela bafoué et abattu. + +Et pourtant, nous autres, Occidentaux, si nous ne sommes pas tués ou si +nous ne nous suicidons point par crainte de ces pensées, nous céderons +encore, comme si de rien n’était, à l’appel de notre génie qui nous +obligera, tant que nous aurons dans notre poitrine la moindre bouffée de +ce souffle qui fait brûler le cerveau, à nous accomplir physiquement. +Tout sentiment devient pensée. Toute pensée devient acte. L’acte, +regardez ce que c’est: le mouvement de mon bras. + +L’Occident, c’est la machine et c’est le tableau. C’est la même foi qui +anime le peintre et l’ingénieur. Nous sommes peuples laïques, +mécaniciens, praticiens. + +Mais nous pouvons aussi du suc le plus subtil de la Terre nourrir et +fortifier une méditation, au point qu’elle dépasse cette Terre. Nous +nous sommes éloignés de cette méditation dans les derniers siècles, à +cause de l’effort passionné qui nous a séduits et qui nous a retenus +tout entiers dans l’achèvement de ce tableau et de cette machine. Nous y +revenons aujourd’hui. N’avons-nous plus assez de sang pour fournir, +comme nous l’avons fait du XIIe au XVIIe siècle, à un effort catholique? +Ne pouvons-nous embrasser à la fois la vie et la mort? Créez une statue +d’une dureté plus évidente qu’aucune apparence au monde, mais que votre +esprit reconnaisse que sa qualité exquise, c’est sa fragilité, promesse +qu’ailleurs est l’éternel. + + + + +X + +POUR FINIR + + +Les hommes et les femmes dansent et chantent, huilés par la sueur, la +couleur et le désir. Il y a aussi la fumée, la vanité, le bruit. Toutes +ces faveurs se rassemblent autour d’eux, après les heures de travail, +quand ceux mêmes qui n’arborent pas un simulacre de métier ont tué les +heures comme les autres, à jamais noués aux fils de téléphone. + +On écrit les annales qui montrent les dieux et les rois à leur poste +comme le pompier de service. Mais la réalité des siècles c’est que, tous +les soirs, les jeunes gens de tous les printemps se sont assemblés pour +danser et chanter. Il en est ainsi depuis ces quelques milliers +d’années. O brièveté du séjour. Je voudrais vous saluer tous qui avez +vécu. Quelle douce soirée, n’est-ce pas? + +Cette danse! Cette chanson! Est-ce que cela a jamais été plus parfait? +Les X. Sisters et Chevalier sont étincelants et autrefois Gaby Deslys, +et Fortugé. Tout va bien. Ne t’inquiète pas, pauvre pédant levé du pied +gauche, de savoir si c’était mieux dans un autre siècle. Quelle folie +noire. «Tout cela va finir», cette sentence est une noix vide. + +Je veux chanter un chanteur, mécano à Courbevoie et deux danseuses +venues de Cracovie ou de New-York. La vie se fait de ces mille +rencontres que vous voyez. + +Parce que je n’ai pas d’imagination, un dépit sec me fait baisser les +yeux. Cette ville pourtant est un rêve. Quand m’abandonnerai-je enfin au +rêve que fait cette ville? Avant de mourir tout à l’heure, je voudrais +embrasser cette vie que nous aurons vécue. Elle nous plaisait pourtant. +Il fallait savoir la prendre comme toutes les vies qui ont jamais été +offertes aux hommes. + +Il y avait les autos, les avions, ces jolies bêtes que nous domptâmes, +les ayant tirées des limbes. La vitesse est notre prière. Vous voyez +bien que notre imagination n’est pas épuisée. Les limbes sont là, +grandes ouvertes à côté de nous, peuplées de la multitude des formes. +Plongeons les mains dans l’abondance. + +Il y avait les tennis, les golfs, ces parcs fermés aux vieillards. Ce +sont nos biens. La jeunesse est toujours belle. Regardez-la, mais +regardez-la donc. + +Il y avait nos amours, nos voyages et nos amours. Le relâchement des +mœurs fit des mouvements nombreux. La camaraderie des hommes et des +femmes, on pourra y voir notre temps triste et gai. + +Te rappelles-tu, Poppy, cette course avec Jacques et Léonora. Ce bond +jusqu’aux Alpes, puis notre long rire le long de la botte comme un +couteau que tire de son mollet un joyeux et cruel et absurde garçon pour +frapper il ne sait quoi, ouvrir un fruit. Tu venais de quitter ton mari +et Léonora? elle n’en avait jamais eu. Nous étions deux couples, bien +séparés par la jalousie. A d’autres de prêter leurs femmes ou de se +prêter eux-mêmes. Nous étions de ces heureux qui jouissent le mieux de +leur époque parce qu’ils se tiennent à distance et ne la bousculent pas, +ne la pressent pas de donner l’extrême de sa réponse, ce qui la fait +tourner de l’œil. + +Au bout de l’Italie, ce fut la mer, cette vieille mer où l’on vient +retrouver le parfum frais d’antiques années qu’on a eues. Nous passâmes +en Afrique. Nous étions animés jusqu’au défi, nous voulions que nos +ombres s’épaississent jusqu’à la couleur de la mort. + +Te rappelles-tu aussi ce soir, à Montagel, où il n’y avait plus personne +sur le golf et où nous lançâmes nos deux balles dans un ciel qui se +fermait? + +Les routes de la terre s’emmêlent dans la nuit, les paysages glissent +les uns dans les autres en sorte que la planète est un seul jardin qui +s’endort où tous les lits sont bons. + +Et même ces soirées de Paris qui me prennent à la gorge, agression du +sang. C’est le pays des amis. Car j’ai eu des amis. Mais qui les +emporte? Non pas seulement une guerre de canons. Un homme est toujours +prêt à quitter son ami pour suivre une idée qui resserre son odeur +particulière comme font doucement les deux cuisses d’une femme. Je me +suis trouvé sans amis comme justement je ne croyais plus aux femmes, +dont le cœur est néanmoins encore dans ma main, saignant. Compagnons +sévères, nous nous sommes tournés le dos, parce que des maximes nous +hélaient ailleurs, d’un mouvement si tendre des reins. Et un sein qui +fléchit sous ma main à jamais façonnée aux caresses me dit vainement le +mot faible que vous m’avez refusé, vous, sérieux fuyards. + +Mais pourquoi me priver du monde et de ses pompes astrales? Le temps est +venu d’oublier l’adolescence et les négations vierges. Des palais et des +temples attendent par mille marches ton talon durci par le désert, ô +prophète aux oreilles pleines d’oiseaux. Les femmes poussent partout en +strophes nombreuses de feuilles. Des dieux pétris de la chair hardie des +nébuleuses gambadent çà et là; attrape-les par un pied et renverse-les +sur le sol herbu d’une planète, et bouffe-leur le nez. Le printemps +veille encore au fond des cieux: rien en nous ne peut repousser son +invasion. + +Pourtant, Bacchus ivre du moment terrestre, tu passes la main, avec de +grands cris désolés, à un Christ mécontent qui quitte tes savanes pour +aller ailleurs conquérir la mort. + +Mais la forêt orne la retraite de l’ermite et met des fleurs dans sa +barbe. Le temps est-il venu de la pauvreté des saints? Job, le cul dans +les ruines et les tessons, peut-être que Dieu reconstruira encore ta +maison. Bonne odeur de la planète comme d’une pomme dans ma main. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Le Sang et l’Encre + + I.--Le Jeune Européen 11 + II.--Vivre pour écrire 29 + III.--Histoire d’un roman 61 + IV.--Écrire pour vivre 73 + V.--La liberté 87 + + Le Music-Hall + + I.--Une maison sans visage 101 + II.--Une salle vide 107 + III.--Entrée en matière 115 + IV.--Le contorsionniste 121 + V.--Décadence et destruction 129 + VI.--Danse 163 + VII.--L’homme 169 + VIII.--Seul 177 + IX.--Les ruines 185 + X.--Pour en finir 203 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + LE 25 MAI 1927 PAR + L’IMPRIMERIE PAUL + DUPONT, A CLICHY (SEINE) + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78063 *** diff --git a/78063-h/78063-h.htm b/78063-h/78063-h.htm new file mode 100644 index 0000000..03bd29a --- /dev/null +++ b/78063-h/78063-h.htm @@ -0,0 +1,5119 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Le jeune Européen | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; 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Mais ce n’était là qu’une feinte : le mystère +de ma naissance, avant même que j’y +songeasse, déracinait cette identité trop certaine. +Je ne puis me situer à un point si précis +de l’Europe, ni peut-être de la planète.</p> + +<p>Ma mère est morte sans me dire qui était +mon père ; elle ne le savait pas. C’était une +petite bourgeoise de Touraine, un peu paysanne. +Elle était avide de considération et avait +su dès son enfance qu’on l’obtient par l’argent. +Petite, ravissante, mesquine, avec une astuce +infaillible elle simula tous les gestes de l’érotisme ; +elle en eut plusieurs amants étrangers +de qui elle tira une fortune solide. Quand elle +se trouva indépendante comme elle l’entendait, +elle vécut dorénavant seule, l’œil sur la Bourse, +arrangeant de beaux jardins.</p> + +<p>Suis-je le fils d’un Anglais ou d’un Russe ? +Peut-être suis-je Français ? Je suis blanc.</p> + +<p>Ma mère voyageait beaucoup mais dans un +périmètre limité, entre Ostende au nord, +Saint-Sébastien au sud, Vienne à l’est, +Londres à l’ouest. J’ai pourtant fait mes plus +longues études à Paris, à Janson-de-Sailly. +Ensuite, je suis passé par Cambridge et Iéna. +Je ne sais si je suis un cosmopolite ; on me dit +que mon entendement est français.</p> + +<p>Je m’arrêtais, çà et là, dans les palaces +qui sont les casernes où les riches parqués +par l’époque attendent leur fin. Je passais +entre les peuples, grands paysages de fer.</p> + +<p>Je m’étais jeté dans les plaisirs et dans +les sports : l’auto, le polo, le ski, les chasses +exotiques et les aventurières harnachées de +bijoux.</p> + +<p>Parfois je sautais de ma voiture, et suivi +d’une fille jacassante, j’entrais dans une +librairie où j’achetais Bergson, Claudel, Gide et +Barrès, Annunzio, Kipling et Nietzsche. Vers +quatre heures du matin, la séduction étincelante +de ces fakirs sensuels me gardait du sommeil +que je méprisais aussi bien que mon amie.</p> + +<p>A d’autres moments, je rôdais autour de la +peinture. Une poésie sublime naissait alors à +Montmartre qui rendait aux peintres le +domaine du ciel.</p> + +<p>Que suis-je ? Mon appétit vorace exigeait tous +les rêves et toutes les actions. J’ai encore un +porte-cigarettes où j’avais gravé ceci : « Rencontre +de Gœthe et de Napoléon. Je n’accepte +la diminution ni de l’un ni de l’autre. » En ce +temps-là, les hommes croyaient encore à +l’individu.</p> + +<p>Je trompais l’attente par une course furieuse +à travers une Europe qui n’était pour moi qu’un +grand jouet que j’aurais voulu casser.</p> + +<p>Soudain, un soir d’août 1914, comme j’allais +à Deauville, mon Hispano capota dans un +fossé. C’était la guerre, la fin de la vanité.</p> + +<p>Je passai outre aux incertitudes de mon état +civil et je m’engageai dans l’infanterie française. +Je rejoignis le front au moment des affreuses +batailles de Champagne de l’hiver 1915.</p> + +<p>Je venais au peuple. Souvent, j’avais regardé +avec curiosité les chasseurs d’hôtel pêle-mêle +avec les paysans sur le bord des routes. Tout +d’un coup, je me faisais laboureur, terrassier, +moi qui, quelques mois avant, dansais dans +tous ces lieux du monde où l’on ne voit que +des riches. Quelle âme s’éveillait en moi ? De +démagogue ou de capitaine ? Ou quel atavisme +qui se réenracinait dans la terre et le sang ? +Dans mon régiment, je parus insolite et fascinant. +Autour de moi aussitôt les hommes se +groupèrent fiévreusement en amis et en ennemis. +Où je passe il en est toujours ainsi.</p> + +<p>La guerre fut pour moi le premier prétexte +venu pour me faire entrer décidément dans +cette extravagance, cette exubérance, cet +outrepassement qui chaque année déborderait +le passé, si on le voulait.</p> + +<p>Toute époque est une aventure. Je suis un +aventurier. Bonne époque pour moi que mon +époque, notre chère époque. Je connaissais +déjà les courses d’auto, la cocaïne, l’alpinisme. +Je trouvais dans cette Champagne désolée, +abstraite, le sport d’abîme que je flairais depuis +longtemps.</p> + +<p>Patrouilles, guerre de mines, camaraderie +bestiale et farouche, gloire sordide.</p> + +<p>Je me gorgeais de cette ivresse de la terre : +les races hurlaient leur génie altéré, c’était une +gésine frénétique, ininterrompue dans les râles, +les jurons, la peur qui lave les boyaux. Ce qui +exultait depuis longtemps dans ma jeunesse, +enfin je le distinguais entièrement dans mes +poings aussi nettement que mes dix doigts.</p> + +<p>La violence des hommes : ils ne sont nés que +pour la guerre, comme les femmes ne sont faites +que pour les enfants. Tout le reste est détail +tardif de l’imagination qui a déjà lancé son +premier jet. J’ai senti alors un absolu de chair +crue, j’ai touché le fond et j’ai étreint la certitude. +Il ne fallait pas sortir de la forêt : +l’homme est an animal dégénéré, nostalgique.</p> + +<p>De cette fureur du sang sortit ce qui en sort +à coup sûr, un élan mystique qui, nourri de +l’essentiel de la chair, brisa toutes les attaches +de cette chair et me jeta, pure palpitation, pur +esprit, dans l’extrême de l’exil jusqu’à Dieu.</p> + +<p>Tout d’un coup, je saisis un sentiment obscur +qui avait transparu dans ma vie à de brefs +instants : en visitant un couvent dans une île +sauvage, au nord de l’Écosse ; dans un refuge +alpin ; au fond d’une banlieue de Berlin, un +soir, en songeant à Spinoza dans sa cellule. +Je découvris la solitude, ma terrible arrière-pensée.</p> + +<p>Pendant trois mois d’abjection physique, +dans la dysenterie, parmi ces armées de paysans, +d’employés et d’ouvriers, encadrées d’intellectuels +délirants, jetées les unes contre les +autres, comme des trains de bétail, par de vieux +chefs de gare désorientés, dans des massacres +obscurs, je connus un transport inouï. Je fus +l’ermite des charniers. Vautré, la tête sous +mon sac, dans des postures de honte et de +terreur, je me réjouissais de la rupture de tout +nœud ; j’appelais l’instant où toutes les forces +allaient être découplées dans mon âme et dans +mon corps battus par des supplices infinis.</p> + +<p>Je portais toujours dans ma musette quelqu’un +de ces petits livres sublimes et furibonds +qu’a produits à de longs intervalles le génie le +plus secret que je découvrais alors au fond de +ces hommes séparés des femmes, de l’argent, +de la nourriture : les « Pensées », la « Saison +en Enfer ». Ces heures-là furent les charbons +les plus ardents qui passèrent dans le feu de +ma vie.</p> + +<p>Et puis tout à coup, je me lassai. Ma division +fut mise au repos : je ne sentis plus que +le côté civilisé de cette guerre, et cette odeur de +pieds qu’il y a dans tout couvent, cette odeur +rance des hommes seuls. La Démocratie meuglait +faiblement : le bœuf blessé continuait de +bourrer, stupide, dans le barbelé. Une imbécillité +où s’accumulait l’héritage de plusieurs +vieilles passions perverties écrasait tout un +continent.</p> + +<p>Les patries, les orateurs, les généraux, les +camarades de mon escouade avaient bénéficié +d’un malentendu. J’avais cru vivre mon sacrifice +et ma mort, mais de mon propre consentement. +Je m’apercevais que là où je n’avais +vu que du feu, les autres jouissaient de ma sueur +servile et se vantaient de mon acquiescement +sans réplique. On m’écrivait de Paris des lettres +flatteuses, mon colonel me tirait l’oreille, mes +camarades me tapaient sur le ventre. Je ne dis +rien, mais en un moment tout avait été décidé.</p> + +<p>Nous remontâmes en ligne. Dès cette première +nuit, je partis en patrouille, risquant ma +vie plus que jamais. Je me glissai dans les +lignes allemandes et feignis d’y tomber.</p> + +<p>J’éprouvais une sensation de joie sauvage, +c’était l’année de la découverte des libertés. +J’avais vingt ans : après le meurtre et la prière, +qu’allais-je inventer ? Je flairai ma destinée +avec volupté : je me retournerais dans le monde, +je l’essaierais par tous les bouts.</p> + +<p>Les Allemands ne songèrent pas à mal et +me comptèrent avec les autres. Pourtant, je +parle allemand comme toutes les langues +d’Europe ; ils firent de moi un interprète. Doucereux, +je ne mis que six mois à les apprivoiser. +Je m’échappai et je gagnai la Suisse.</p> + +<p>Bientôt je sortis furtivement de l’hôpital où +l’on m’avait mis en dépôt. Pour me procurer +un faux passeport, je tuai un homme. Je +voulais voir aussi la différence que cela faisait +quand c’était un civil. A travers la France, +tétanique et toute tendue vers l’ennemi, qui ne +se détourna pas pour me regarder passer, +j’allai m’embarquer pour l’Amérique.</p> + +<p>J’avais volé l’homme que j’avais tué ; à New-York, +je pus me procurer encore des fonds +auprès d’un ancien ami de ma mère, et je me +jetai à corps perdu dans les affaires. J’eus vite +fait de gagner de l’argent à ces Américains +parce qu’il n’avait pas la même valeur pour +eux que pour moi.</p> + +<p>Je n’avais pas vu de femmes depuis plusieurs +mois. Dans mon petit bureau, tous les matins, +entrait une grande fille. J’avais été enterré +parmi des hommes sévères. Quel tour fit mon +imagination soudain devant ce grand corps +blanc. Je rougissais jusqu’aux oreilles. Il y a +une grande race blanche que j’ai toujours cherchée +dans le monde. Je ne regardais guère son +visage, mes yeux étaient remplis de ce faisceau +d’os. Je la saisis dans mes bras et je l’épousai +sur l’heure. C’était d’ailleurs la mode du +pays.</p> + +<p>Enfin je me consolais de l’atroce rigueur que +j’avais soutenue si longtemps ; je revenais pas +à pas de mon voyage d’Orphée dans un royaume +trop mâle. Je me laissais aller au bien-être. Je +mangeais, je dormais, je faisais un enfant. C’est +ainsi que j’ai profité de la guerre : grâce à son +contraste, bien qu’étant un homme moderne +accablé d’ersatz et de condiments, pourtant la +vie eut pour moi toute sa saveur pendant un +instant. Comment ai-je pu depuis, de nouveau, +oublier et ne pas m’en tenir à ce moment d’une +récupération entière ? Le pain, le vin, le tabac, +la bouche d’une femme, un dimanche, un coup +de soleil à <span lang="en" xml:lang="en">Long-Island</span>, un poème cordial de +Walt Whitman ; tout cela était d’une évidence +délicieuse. Dans ce pain de la paix, je mangeai +un Dieu facile et bienveillant. Quelle riante +communion !</p> + +<p>Elle n’avait pas de visage ; ses traits ne faisaient +que prolonger les lignes larges de son +corps. Je ne lui avais pas raconté mon histoire. +Sans doute l’avait-elle devinée, mais une femme +se moque des affaires des hommes ; une femme +amoureuse a bien d’autres chiens à fouetter. +Je lui apportais un amour d’Europe précis et +tendre. Mon travail de forçat toute la journée, +près de <span lang="en" xml:lang="en">Wall-Street</span>, me semblait un gage léger +et amusant que je jetais aux exigences espiègles +de la vie.</p> + +<p>Je me rappelle ce premier samedi où nous +avions fait l’amour toute la journée. Étalés +dans un grand lit, enlacés, immenses, nécessaires, +continentaux, nous ignorions la douleur +d’un autre continent.</p> + +<p>Elle me donna un gros garçon blond. Je me +félicitai d’avoir mis tant de belle chair à l’abri +de la mitraille. Puis, je commençai de regarder +autour de moi.</p> + +<p>Passant des grandes armées d’Europe dans +la guerre brutale que l’Américain mène sans +répit contre la Nature, je m’aperçus bientôt +que je n’avais pas changé de climat.</p> + +<p>Je peinais tout le jour dans mon bureau +comme au rif, et dehors je me perdais dans un +dédale de boyaux bourrés de viande humaine ; +je longeais dans Broadway d’infinis et monstrueux +convois automobiles comme dans la +zone des armées. Les gratte-ciel ne me semblaient +pas plus hauts que la trajectoire de nos +canons et cette humanité aussi se lançait en +colonnes aveugles à l’assaut d’on ne sait quelles +positions imprenables, obéissant à un mot d’ordre +absurde, dicté par un téléphone anonyme. +Je ne fus pas étonné par la grandeur de l’appareil +matériel des Américains, la guerre +m’avait gorgé à jamais du prestige des masses. +Je n’avais été séduit que de voir tant de corps +prospères.</p> + +<p>Mais ce n’étaient que des corps et j’eus vite +fait de m’en lasser. Je tournais et retournais ce +grand corps de ma femme, j’admirais ces +membres déliés par l’exercice, ces mollets, ces +cuisses, ces épaules ; je courais aux fêtes athlétiques, +au match de Yale-Harvard, je remplissais +mes yeux de cette floraison charnelle. J’aimais +ces chants, ces cris.</p> + +<p>Comme Chateaubriand un siècle auparavant, +je buvais la sève américaine. Mais, peu à peu, +je sentis que je me mouvais parmi des corps +opaques et que la lumière que des spectacles +nouveaux faisaient abonder dans mon esprit +ne les touchait point. Peu à peu, entre la savane +et moi, je sentis s’épaissir un treillis de fer +aussi atroce que le barbelé d’Europe.</p> + +<p>1917 arriva. L’ombre de la guerre traversa +l’Atlantique, et je ne fus plus à mon aise dans +ce pays.</p> + +<p>Un soir, je ne rentrai pas chez moi ; mon +personnage américain était né de ma gaieté facétieuse, +d’un besoin passager de contraste. Mais +ma gaieté tombait et ma liberté irréductible se +relevait, et je m’en allais sifflant par les rues.</p> + +<p>Je cherchai à me perdre dans ce campement +bien rangé de New-York. J’étais de nouveau +un prisonnier qui a tué le gardien et qui erre +dans un labyrinthe narquois de couloirs. Pourtant +j’entrai dans une sorte de cabaret, parce +qu’on n’y parlait pas américain. Je me saoulai. +Puis je parlai, puis plus rien.</p> + +<p>Quand je me réveillai le lendemain, j’étais +dans un galetas, seul. Je ne voyais que d’un +œil, il n’y avait pas de glace dans cette chambre +dépourvue de tout ; avec mes doigts, je tâtai un +pansement. J’attendis. Bien plus tard un +homme entra, c’était un Russe. Il m’expliqua +en mauvais anglais qu’il m’avait tiré avec des +camarades des mains de la police ; j’avais +fait un peu de scandale.</p> + +<p>Tout de suite nous parlâmes des affaires du +monde. Il m’avait regardé d’un regard mauvais +puis m’avait fait confiance.</p> + +<p>Quelques jours après, nous filions, avec +l’argent que j’avais mis de côté à la banque, +pour San-Francisco et Vladivostock.</p> + +<p>Je revécus un temps déjà ancien. Le pleur +des soldats russes avait ravagé leur empire ; +ce peuple faisait comme moi, laissait tomber +une guerre qui ne donnait rien, passé le malentendu +du cœur. Et puis cette Amérique et cette +Europe, on allait les broyer l’une contre l’autre. +Les Américains ne sont que les pires Européens +qui ont changé de continent pour jouer plus +à l’aise leur jeu de brutes captées par l’abstrait. +Les Européens les envient et ne songent qu’à +leur ressembler. Cette guerre était la dernière +passion des Européens, elle leur arrachait leur +dernier spasme mystique.</p> + +<p>Tandis que les Américains canonnaient la +Nature, les Européens, les uns sur les autres, +encore trompés par de vieilles coutumes, se +canonnaient entre eux. Mais vienne la paix et +il ne s’agirait plus que de boîtes de conserve +et d’autos à bon marché.</p> + +<p>Le peuple russe était absent de ces desseins +sordides et allait déchaîner sa passion sur le +monde. Il ne s’agit pas de confort mais de +beauté : ce peuple de paysans danseurs allait +partout briser la machinerie du Démon.</p> + +<p>Le sang de mon rêve, de tout ce que j’aime +dans la vie me remonta au cerveau. Se faire +tuer pour s’abîmer en Dieu dans un élan pur. +Les hommes sont faits pour danser, chanter, +se battre de la main à la main. Et les chevaux, +et les chiens, et les femmes. Amitié naïve de +jeunes guerriers. Un idéal de steppe pourrait +seul me contenter. La seule joie qui soit offerte +aux hommes sur cette terre, c’est une fureur +de santé quand un jeune homme saute sur son +cheval et pousse un cri vers Dieu. Il faudrait +que nos âmes fouettent nos corps, les relancent +en plein champ. Mon âme a soif de mon sang. +O vents, ô soleil, battez mon sang, faites-le +rebondir !</p> + +<p>Ma vie aura été bien remplie, ma vie d’homme +qui ne fut jamais tué.</p> + +<p>Je me rappelais, en riant à gorge déployée, +le temps où je lisais les livres et où je sentais +avec horreur que peu à peu je m’engluais dans +l’encre et que bientôt je ne serais plus bon +qu’à récrire tous ceux que j’avais lus.</p> + +<p>Mais mon heureux sort m’avait ravi à cet +enchaînement de scribe et je vivais. Quel puissant +amusement ce fut de voir à Pétrograd +l’histoire agir avec son sûr instinct de femme +qui trouve l’homme. L’artifice et la lâcheté des +maîtres indignes furent balayés en une seconde. +Ça vaut le coup de voir les hommes crier à +pleine gorge et se rouler dans leur génie, mais +pour cela il faut se foutre du confort. Je vis ce +grand peuple, ivre de son sang.</p> + +<p>Il y eut des guerres, une épopée de crinière +de cheval. Je n’ai vu que cela. Pendant longtemps. +Je me battis en Pologne, en Crimée. +Une vraie guerre, celle-là. Légères escarmouches +et massacres consistants, à la main. +Il faut avoir tué de sa main pour comprendre +la vie. La seule vie dont les hommes sont +capables, je vous le redis, c’est l’effusion du +sang : meurtres et coïts. Tout le reste n’est que +fin de course, décadence.</p> + +<p>Mais, j’exagère, après tout, je suis un civilisé. +Comme un matelot qui ne s’habitue jamais, +j’avais le mal de mer chaque fois que ça recommençait. +Un beau jour, j’eus encore envie de +changer d’ouvrage. Je vins à Moscou, voir un +peu Lénine de près.</p> + +<p>Je m’étais gouré : ce n’était pas du tout ce +que je croyais, la révolution russe. Ces hommes +ne pensaient qu’à se faire Américains. Seulement, +comme les Allemands, en 1914, ils +allaient maladroitement à leur but.</p> + +<p>Une poignée d’intellectuels voulaient damer +le pion à Rockefeller et autres mythes atlantiques. +Ils construisaient un capitalisme, des +trusts d’État. Mais ils régnaient sur un peuple +de beaux sauvages qui imitaient tout de travers, +comme des nègres. Les belles usines, les belles +banques rêvées se brisaient dans leurs mains +comme des constructions d’enfants. Pourtant +ils s’acharnaient et partout se répandait, dans +la patrie de Dostoïewski, de Tolstoï, de Gorki, +sages de la steppe, la terrible discipline d’Occident.</p> + +<p>Je pouvais courir. La Chine, l’Inde, c’était +du pareil au même.</p> + +<p>Je décidai de rentrer dans l’invincible combine. +Je fis des affaires en Finlande, la monnaie-papier +afflua. Je n’eus qu’à montrer ces signes +usés aux frontières, je revins à Paris.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c2">II<br> +VIVRE POUR ÉCRIRE</h3> + + +<p>Ainsi dans les années de ma plus vive +jeunesse, je m’étais essayé à plusieurs actions, +mais tour à tour je les avais rompues : dans +chacune de mes entreprises, aussitôt que j’y +étais entré, j’avais couru à son épuisement, +comme si j’avais pu comprendre dès lors +qu’elle n’était qu’un pas pour aller ailleurs.</p> + +<p>Je me sentais encore plein de curiosité : je +suis un adhérent infatigable à la vie. Je me +disais seulement que je n’avais pas trouvé ma +bonne façon d’aimer. C’était pourquoi j’avais +lâché le sport, la guerre, l’ascèse, la révolution, +formes fondantes de cette hardiesse physique +qui avait sur mon âme le pouvoir de séduction +le plus mordant.</p> + +<p>Ces dégoûts se résolvaient maintenant dans +la paresse.</p> + +<p>Pendant bien longtemps je ne sus pas accueillir +la paresse, m’ouvrir à sa magnanimité. Comme +elle tombait sur moi, je ne savais pas ce qui +m’arrivait. Je ne ressentais que la crainte +mesquine de la diminution sociale qui résultait +de son exigence, car elle m’entraînait à la +solitude. Mais cette épreuve qui me surprit +dans une posture si faible devait s’acharner sur +moi jusqu’à devenir peu à peu une initiation +où j’avançais lentement.</p> + +<p>Je ne faisais plus rien. Je vivais sur l’argent +que j’avais rapporté de Finlande. Les bruits +du monde m’arrivaient emmêlés dans un murmure +assourdi, l’Amérique et la Russie. La paix +finissait d’engloutir la guerre, toute la guerre, +la guerre de Russie comme la guerre d’Europe.</p> + +<p>L’amour. J’avais aimé aussi dans ce temps +d’aventures. Il y avait eu une femme entre deux +guerres, entre deux solitudes ; je ne parle pas +de l’Américaine, mais d’une Française, rencontrée +je ne sais plus où. Oui, je l’avais rudement +aimée.</p> + +<p>Mais maintenant je n’aimais plus. L’amour +aussi était fini. De temps en temps, je ramassais +n’importe qui dans un salon ou dans la rue.</p> + +<p>J’avais bien choisi Paris pour y écouler le +temps de ma paresse. Paris, c’est la fin de tout, +c’est la fin du monde. Place de la Concorde, +on sent qu’une civilisation épanouie dans de +belles formes est le fruit de la terre le plus +nourrissant pour l’âme de l’homme ; et on est si +exactement occupé par cette sensation exquise +que toute la déchéance de ce temps devient +insupportable. La beauté jusqu’ici connue par +les hommes n’est plus qu’un souvenir sans +issue. Un peu partout, des signes mal effacés +nous rappellent, dans un silence trop cuisant, +que tout ce charme c’est sur une vieille femme +l’onde de jeunesse brisée en mille rides dont +chacune est cette grande défaite qui corrompt +tout jusqu’au fond de notre cœur. J’appelle +beauté un certain dressement de toutes les +forces de l’homme que les collectionneurs de +fragments usés ne peuvent concevoir, ne peuvent +rassembler dans leurs pauvres têtes +touchées par un oubli frivole.</p> + +<p>Mais quand on s’est promené, au moment +de sa jeunesse, dans Paris, les mains nues, il +vous reste entre les doigts une limaille subtile +de grâce qui fait qu’on ne peut plus les serrer +comme un poing barbare et qui fracasse. C’est +que cette unique Venise de cinq heures d’hiver +sous la pluie se resserre dans le dernier point +du monde où l’on vit encore selon l’antique mode +de vie, où l’on crée selon le vieux sens divin de +création. On fait encore là quelques tableaux et +quelques robes. C’est pourquoi aussi c’est le +point de la pire pourriture, de la pire sénilité, +du pire arrêt, de la pire solitude, car, leurrée +par ces derniers mouvements d’un art condamné, +détournée par une nostalgie trop fine, ici fléchit +et flanche la seule énergie que puisse nourrir +cette époque : une énergie de destruction.</p> + +<p>Destruction, tu sembles être aussi faible +qu’un mot vague, ou tu ne recouvres que des +précisions idiotes ; tu es une déesse qui me +tente et dont je ne vois pas le visage.</p> + +<p>Pour le moment, la destruction descendait +dans mes jours comme une petite courtisane +descend le matin dans la rue en mince appareil +pour faire ses provisions. Alors, je chantonnais.</p> + +<hr> + + +<p>« Chaque matin, quand je me réveille, le +sommeil me paraît plus délicieux que la vie. +Je n’en finis pas de faire ma toilette, entre +quatre murs percés d’une glace qui m’ouvre +l’horizon infini, éternel, parfaitement rond, au +milieu duquel s’enlève ma forme.</p> + +<p>Je mange. Quand j’ai mangé, je digère. La +digestion me ramène au sommeil. Le soir +arrive déjà. Cette heure s’amène avec l’envie +d’écrire mais aussi avec une lumière étrange +qui me fait voir qu’écrire c’est autant de perdu.</p> + +<p>Je m’écoule plutôt dans la rue, m’étendant +à grands flots comme le rêve des hommes, +battant murs et ciel. C’est alors qu’ils quittent +leur travail et essaient de faire autre chose. +Débarrassée du soleil, la ville se délecte de sa +propre lumière. Enfin on peut se regarder. +Regarde-moi comme je te regarde. Je cherche +encore le génie et l’amour et mon soin dévisage +des millions de passants.</p> + +<p>Rien ne résiste à la complicité lascive que je +sécrète de toutes parts. Il n’y a que l’épaisseur +d’une glace : le trésor des devantures est offert à +tous. Tout le monde se mêle dans la fraternité de +la richesse. C’est en vain qu’on bâtit des murs +autour des fenêtres : on ne peut rien cacher.</p> + +<p>Je ne puis pourtant sortir de ma solitude. +J’en suis le prisonnier sur parole. J’ai de l’argent +dans mes poches, tous les fils du téléphone +assurent mes relations, on fait bon +accueil dans tous les cercles de la société au +soldat parce qu’il est déserteur, à l’ermite parce +qu’il hante la ville, au rebelle qui n’a dans sa +poche que des allumettes. Mais impossible +de les joindre, impossible d’user de cet argent +qui pourrait me donner des amis et des +femmes. J’erre dans la foule aussi dénué que +ces flâneurs bizarres qu’on voit encore dans +notre temps de travail et de diligence dormir +sur les bancs, ayant assommé leurs appétits +d’un kilo de vin rouge.</p> + +<p>A la nuit, ruisselante de crème et de fard, la +femme naît. Pour mettre au point ce joujou +d’un soir, on s’est évertué depuis le matin. +Manucure et pédicure ont poli la corne.</p> + +<p>Donc, le banquier et le manœuvre s’arrêtent. +Le travail continuera de lui-même jusqu’à +demain matin. Pendant le sommeil blanc de la +journée, on a encore donné ce coup de pouce +qui suffit pour que se prolonge la routine. +Après des millions d’années, nous jouissons de +la vitesse acquise.</p> + +<p>Les bars et les clubs s’ouvrent à l’amitié. +Dans les garçonnières, les lampes se renversent, +les travailleurs font l’amour et repassent +aux femmes l’argent et la fatigue. Ailleurs +c’est le royaume des oisifs : les tantes s’accordent +de faibles faveurs, les gousses poursuivent +leurs complots pleins de râles, la petite +lampe de l’opium s’avive dans un clair-obscur +de menues pratiques idolâtres.</p> + +<p>J’ai vu une femme marcher dans la rue : son +visage s’éclairait du but dont elle s’approchait, +ou tour à tour l’ombre de ce but s’amassait +comme une inquiétude au coin de ses paupières. +Mais soudain ce fut une complète illumination : +l’homme était à l’angle de la rue +Royale. Ils s’en allèrent ensemble, ayant saisi +sur ma face le reflet de leur triomphe.</p> + +<p>Mais voici que les nations se préparent à +manger. Elles s’habillent partout. Elles s’avancent +vers les tables. Il est encore une foule +de domestiques pour servir la démocratie.</p> + +<p>Je dîne seul dans un restaurant, car en +dépit de mon argent je n’ai pu trouver d’appartement. +Et si j’avais un appartement, je n’aurais +pas de domestiques. Et si j’avais des +domestiques, j’irais dîner au restaurant.</p> + +<p>Après le dîner, je fume un gros cigare. Alors +la foule se met à penser dans les théâtres.</p> + +<p>Je surprends sur le mur un couple enlacé. +Je le suis jusqu’au music-hall. Le couple est +bien là, comme sur tous les murs de la ville. +Il est sur la scène. Animé par mille courroies +de transmission, il s’enlace. Baiser gluant de +fards. Il meurt. Tous les soirs, il meurt de fatigue.</p> + +<p>Ou bien perché dans le cintre d’un cirque, +du point de vue de Sirius, je regarde en bas le +combat de boxe. Sur un plateau, deux petits +hommes se cognent. Les projecteurs, qui tiennent +cruellement dans leur lumière ce drame +minuscule, pendent du plafond céleste comme +la douzaine d’yeux d’un monstrueux savant +nocturne, penché sur son microscope. La foule, +énorme et lubrique, s’échauffe : elle voit deux +armées. A bon compte, elle hume un vieux +fumet de guerre ou d’émeute. Il est agréable +d’être à l’abri des coups.</p> + +<p>Au cinéma, ils se rassemblent pour rêver +encore, et plus à leur aise. Contre la paroi de +l’écran, bat ce poisson nostalgique. De l’autre +côté, c’est la liberté. Non, c’est le passé. On +regarde un film comme sa jeunesse. Assis sur +les genoux des ténèbres, ils ressassent leur +quotidien : amours et enterrements. Ils n’osent +tuer et incendier qu’en rêve.</p> + +<p>Voir Melbourne et mourir. « Allo ! Donnez-moi +mon antipode. Remplissons notre devoir +jusqu’au bout. Allo ! Sidney ? Mr. Brandbury ? +Avez-vous passé une bonne nuit ? Il tombe un +soir charmant sur Paris. Et vos moutons ? Cet +incendie qui éclate au cinéma des Batignolles, +pouvez-vous le circonscrire ? Allons, tant mieux. +Mes hommages à Mrs. Brandbury. » Toutes les +semaines je retrouve ce cavalier et son galop +immobile, comme le facteur, au coin de la rue.</p> + +<p>Des secrétaires, sourds-muets, rapportent +au propriétaire des journaux ce que l’homme +a fait dans sa journée. Relié par fil spécial avec +le monde entier : ô puissance catholique. +Regardez-le, coiffé de ses antennes, ce pape. +Il se frotte les mains et prépare tout. Il pense +ce que pensera demain l’homme dans la rue, +la femme, le chien, le perroquet. D’heure en +heure, la pensée rattrape l’événement. Mais +non, les journaux sont imprimés à l’avance. +Tout se passe comme il est écrit.</p> + +<p>Je remange et je rebois. Je rebois. L’alcool +me gonfle, je suis un gros ballon, je suis le +monde, plein de moi-même. Quelque chose +flambe, bientôt cela tourne en fumée et m’asphyxie. +J’éternue, je voudrais expulser par les +narines un peuple de visionnaires.</p> + +<p>Pour nous délivrer, essayons encore de +l’amour. Mais la femme est une présence qu’on +ne peut pas prouver. Je suis resté seul, je +suspends un geste qui devient honteux.</p> + +<p>Je m’endors. Le rêve ne fait que me retirer à +toute vitesse vers le passé.</p> + +<p>Je me réveille. Je me lève et me lave. Je me +retrouve devant ma glace, balançant des poids, +jongleur d’étoiles. »</p> + +<hr> + + +<p>Telle était ma vie, telle était ma paresse. Je +mangeais, je buvais, je faisais l’amour brutalement, +je dormais. Au fond d’une animalité +irresponsable, mon âme reprenait pied, cherchait +sa liberté intime.</p> + +<p>Mais je geignais, j’avais peur de ma licence +de loisir. Pour m’en excuser, on vient de voir +que je dénonçais la gêne de mon époque. +Je dénonçais mon époque, seulement mon +époque, jamais la vie, jamais je ne m’en prends +à la vie.</p> + +<p>Ces années sur lesquelles je charbonnais +mon nom entre mille autres, comme sur un +mur sans réponse, inspiraient-elles ce ralentissement, +cet arrêt de ma jeunesse ? Était-ce +elles, cette fadeur dans ma bouche, cet automatisme +croissant de toute chose autour de +moi, cette immobilité ?</p> + +<p>J’en ai long à dire là-dessus. Mais d’abord +ce qui était au plus près de moi me gênait plus +que tout. Mon histoire personnelle recoupe à +tout coup ce que je pourrai vous dire des difficultés +qui nous sont communes.</p> + +<p>Pendant cette période de naissance de la +paresse, il se fit dans mon cœur sur le sens +de ces symptômes un malentendu extrêmement +grave.</p> + +<p>Donc je me demandais : « Pourquoi est-ce +que tu es déporté loin des choses et des +gens ? Qui travaille en toi à cette destruction +lente de ton personnage social ? Que signifient +cet irrémédiable retard de ta langue, de ta main, +ce silence, cette solitude ? »</p> + +<p>Alors je répondais : « Je crois bien savoir +de quoi il retourne. Il y a longtemps que cette +étrangeté a commencé d’infléchir ma conduite. +Voici : je me cache dans un coin parce qu’il +faut que mijote quelque chose dans ma tête, +dans cette marmite en évidence sur un feu +lent. Il y a quelque chose qui me tracasse, qui +m’a toujours tracassé ».</p> + +<p>C’est ainsi que se noua mon erreur car, +parlant de la sorte, je ne croyais pas faire allusion +à cette poussée obscure de mon être que +je ne savais pas encore discerner, mais qu’aujourd’hui +je désigne de son nom magnifique qui +est paresse, mais je voyais seulement dans mon +inertie le signe avant-coureur de la réapparition +dans ma conscience de penchants anciens +que j’avais cru oubliés. Et il est vrai qu’une tentation +qui depuis toujours me suivait pas à pas, +dissimulée dans mon ombre, fomentant contre +moi mon ombre qu’elle voulait nourrir de mon +sang, se manifesta alors ouvertement et je pus +croire que c’était son complot qui faisait le +mystère tortueux de mon ralentissement.</p> + +<hr> + + +<p>Enfant, j’avais connu de ces extrêmes langueurs. +Je quittais les enfants et je courais +m’enfermer dans ma chambre avec un livre.</p> + +<p>L’amour des livres, c’est un reste de l’attachement +des hommes aux idoles. Les idoles +étaient des objets qu’ils tournaient dans leurs +mains, qu’ils façonnaient de leurs caresses. Ce +qu’on appelle adorer, c’était exercer de la sorte +par la pulpe sensible du bout des doigts un +commerce nourrissant avec l’esprit qui anime +les choses qu’on dit maintenant inanimées.</p> + +<p>Je lisais donc, je tournais les pages. Mais +dès lors, j’enchaînais mes premiers désirs, +abondants et vagues comme ma salive et ma +chevelure. Je lisais fort mal, en glouton ; j’avalais, +sans mâcher, mais déjà je laissais la vie me +dépasser, croyant au contraire la devancer par +mes pratiques de petit sorcier.</p> + +<p>Quand la puberté arriva, cette lourdeur m’enfonça +encore plus dans le fauteuil de la bibliothèque. +Auparavant je n’avais nourri en moi +qu’une vision presque blanche du monde ; +maintenant je m’essayais à l’art plus précis de +susciter des apparitions.</p> + +<p>Un peu plus tard, si je feignis de m’arracher +aux livres, ce fut quelque chose pris dans les +livres qui m’y incita. On y parlait d’ambition, +d’action, de jouissance : je les fermai donc et +songeai à gagner le monde.</p> + +<p>Comme j’étais ramené par l’empire de +l’habitude à mes premiers jouets, je prenais +peur, je me sentais la proie d’un vice. Et d’autant +plus que dans les livres mêmes, circulait +la rumeur que les livres sont mauvais.</p> + +<p>Enfin, il parut certain que j’en sortais, grâce +à l’argent. Ma mère me paya des autos et des +voyages, des maîtresses et des camarades. Tout +s’arrangea pour que je ne fusse plus jamais +seul et ce fut une nouvelle habitude, contraire +mais agréable, facile, que d’être dorénavant +toujours occupé par des images de chair et d’os.</p> + +<p>Je ne pouvais en être quitte à si bon +compte. Le venin qui était resté dans mes +veines, ressortit sous la forme d’une autre maladie. +Après la lecture, ce fut l’écriture.</p> + +<p>Auparavant, quand je lisais, je n’avais pas +pris garde que, gagné par cette fureur qui veut +que le blanc soit noirci, j’avais souvent griffonné +dans la marge des livres, des exclamations, +des balbutiements. Ce n’était d’abord +qu’un geste qui m’échappait, une mimique du +corps qui me débordait comme une foule +outrepasse la police pour voler au devant d’un +spectacle. Mais si nous sommes à chaque instant +inconscient, nous ne le demeurons pas +sur le même point. Ce qui, quelques jours, +n’avait été qu’un réflexe furtif, ce fut, un beau +matin, une ambition dont tous les objectifs +étaient déjà calculés.</p> + +<p>Avec quel air important je trempais ma +plume dans l’encre. Les livres écartés, je +posais devant moi une rame de papier blanc. +J’allais écrire. Mais comment écrit-on ? Bah ! +J’avais bien appris à marcher, à faire l’amour. +Il suffisait encore d’appliquer ce que je voyais +faire aux autres.</p> + +<p>Cela allait d’abord tout seul. Quand je venais +de refermer un livre, quand je venais de voir +écrire un autre homme, pris dans le rythme +de son pas, je m’avançais pendant quelques +lignes. Mais soudain je suis au milieu de ce +papier blanc comme au milieu d’une immense +place vide, dans une ville hostile, +toutes fenêtres fermées. Et de quel soleil +blanc est écrasée cette place blanche.</p> + +<p>« Ah oui ! J’oubliais. Hier, en me promenant, +telle pensée m’est montée au cerveau +comme un coup de sang. J’exultais, j’étais tout +congestionné. Mais voilà ! Où a-t-elle passé ? +Plus rien. Si pourtant, je l’ai sur la langue. J’y +suis. Non. »</p> + +<p>J’écrivais une demi-page et puis je m’arrêtais +épuisé. Je n’en continuais pas moins à attendre, +car c’était beaucoup de papier qu’il fallait noircir.</p> + +<p>Bientôt, je me fatiguais, je m’ennuyais, +une bienheureuse frivolité me ramenait à mes +plaisirs. Mais ils n’étaient plus aussi faciles. Un +regret, bientôt mué en remords, me courait +après, me rattrapait. Je ne m’en débarrassais +qu’en lui promettant de me donner plus de mal +le lendemain pour satisfaire à un désir qui, +chimérique, s’orientait sur une jouissance de +plus en plus éloignée et improbable.</p> + +<p>Dès lors, s’installèrent en moi des sentiments +contraires, au milieu desquels j’ai mis +bien du temps à me débrouiller entièrement : +tantôt je voulais écrire, tantôt je voulais +vivre. Je voyais ces mots-là comme deux +bornes opposées contre lesquelles je me butais +tour à tour.</p> + +<p>Quelquefois le tic qui me ramenait à +l’encre et au papier s’accompagnait d’une +telle chaleur dans tout mon corps que je +devais proclamer alors qu’écrire c’est vivre +autant qu’on peut. Mais, après quelques instants, +ma pensée faisait long feu ; ma main, +abandonnée, tâtonnait vainement. Je retombais +dans le dépit, puis m’envoyais promener. +Peu à peu à mon insu, le manège s’établissait.</p> + +<p>Pendant le temps de mes aventures, entre +1912 et 1922, je crus bien que j’étais guéri. A +peine sur le bateau, allant en Amérique, j’avais, +dans un court égarement qui passa inaperçu, +gribouillé une assez longue oraison qui était un +adieu à la guerre, à la mort, à la solitude, à +une pureté de jeune bête.</p> + +<p>Mais maintenant que j’étais à Paris, inerte, +échoué comme un bateau désarmé au fond +d’un bassin, cette mollesse qui, certaines +heures, me paraissait délicieuse, cette exquise +fainéantise qui me semblait comme les samedis +de <span lang="en" xml:lang="en">Long-Island</span>, une convalescence de mes facultés +épicuriennes, tout cela ne tournait-il pas +à cette hébétude louche, à cette distraction +anxieuse, signes indéniables du reflux de +mon ancienne hantise ?</p> + +<hr> + + +<p>En effet, c’était bien l’envie d’écrire qui me +revenait, modeste, sournoise, comme si rien +ne s’était passé depuis dix ans. Cette dernière +frivolité me retint longtemps, avant que +j’en vinsse à reconnaître dans mon âme une +pente plus hardie que ce petit penchant.</p> + +<p>L’odeur de l’encre revenue détruisit ma vie. +J’eus des relations de plus en plus difficiles +avec les autres êtres. L’amour, l’amitié, +les affaires me parurent impliquer des gestes +à quoi ne pouvait plus fournir ma personne +sidérée. Il en résulta que je fus bientôt mal +nourri. Mon sang pâlissait. Pourtant je ne suis +pas de ces hommes qui peuvent écrire seulement +avec de l’encre.</p> + +<p>Je n’avais pas idée qu’on puisse écrire sur +autre chose que sur soi-même. Je ne voyais pas +plus loin que le bout de mon nez qui me fascinait. +Je restais inerte comme si toutes mes +facultés avaient été absorbées dans le spectacle +du monde ; pourtant je ne regardais ni les +choses ni les gens. C’était ce qu’il y avait en +moi de plus particulier, de plus palpitant, de +plus précieux, de plus éphémère que je voulais +surprendre mais, à cause de cette attention +même, rien en moi ne bougeait plus. Donc, plus +je m’interrogeais, plus la vie m’échappait ; ma +plume grattait un sol sec et stérile. Je m’enfermais +dans un cercle vicieux jusqu’à être mortel. +Pour écrire je cherchais ma vie, or du fait que +je la cherchais, je ne la vivais plus.</p> + +<p>Et autour de moi immobile sous mon regard +vague et distrait, tout le monde peu à peu s’immobilisait.</p> + +<p>Peut-être mon époque contribuait-elle à cet +arrêt, mais j’avais l’impression que toute la +défaillance était en moi.</p> + +<p>Cependant, je songeai que pendant plusieurs +années j’avais vécu, j’avais échappé à mon vice, +je l’avais oublié. Ne pouvais-je pas tirer de ces +années d’action un nouveau secours contre mon +mal ? Ne pouvais-je raconter mon passé ? +Puisque je ne pouvais plus vivre, parce qu’il +me fallait écrire, au moins pourrais-je ainsi +écrire et ne resterais-je plus, la plume en l’air, +dans une transition qui n’en finissait pas.</p> + +<p>D’abord le souvenir de mes années d’action +ne fit qu’ajouter à ma paralysie : quand je comparais +mon ancienne fureur à ma présente neutralité, +je n’étais que plus consterné. Mais un +jour, je me rappelai ces pages que j’avais griffonnées +sur le bateau qui m’emmenait en Amérique, +déserteur des tranchées européennes. Je +les retrouvai facilement, car je les avais mises à +l’abri avec soin. Alors je fus réconforté par +l’odeur du sang ancien qui avait coulé dans mes +veines. Donc j’écrivis sur mon passé. Ainsi +j’inventai un être entièrement distinct de moi : +il m’était permis de créer quelque chose puisque +je pouvais sortir d’un moi qui m’étouffait +parce que je m’en faisais l’idée la plus étroite, +parce que je le confondais avec mon individualité +sociale.</p> + +<p>Je m’en donnais à cœur joie. J’essayai de +me dérober ainsi à la terreur de cette solitude +qui me menaçait de plus en plus, où je n’osais +m’enfoncer comme un saint : je cédai tout à +coup éperdument à la peur d’être oublié, muré +vif dans la passion qui, derrière ces prétextes, +s’accumulait peu à peu entre moi et les réalisations +extérieures du monde. Je prétendais +conjurer la lente montée du silence.</p> + +<p>Pourtant dans le mouvement qui étendait +mon bras au-dessus du papier, je reconnaissais +quelque chose qui ressemblait à une +passion : cette fureur des reins qui veut faire +éclater aux yeux du monde son évidence ; +cette bienveillance qui accueille et déballe d’une +main cursive la nouvelle figure des choses qui +arrivent de l’avenir aux hommes à toute vitesse ; +et même ce puissant cabotinage qui vous fait +ouvrir la fenêtre et crier, gesticuler, et enfin +vous jeter par cette fenêtre, car il y en a un quelquefois +qui va jusqu’à se jeter par la fenêtre.</p> + +<p>Je me détendais un peu, une espièglerie s’esquissait. +C’était tout de même amusant de +déranger ceux qui étaient installés. Celui-là, +par exemple, collé à sa table et qui tirait la +langue en faisant sa page d’écriture : lui pousser +le coude. Plaf ! Un gros pâté, enfin un peu +de pittoresque au milieu de ces alignements +grammaticaux.</p> + +<p>Puis c’était l’attendrissement. Je me laissais +dire que ce serait doux de réciter à un ami qu’on +admire quelques pages écrites avec du vrai +sang, et il admirerait. Quelle chaleur ! On +serait trop content ; on croirait que c’est arrivé.</p> + +<p>J’écrivis un livre. J’ai chanté le chant rude +et obscur que firent mes belles années perdues +dans les foules et les continents.</p> + +<p>Ensuite la veine fut tarie. Je n’avais pas tout +dit, j’aurais pu encore en raconter, mais je +n’aime pas insister. Et voilà que les gens de Paris +me disaient que j’étais un écrivain, me clignaient +de l’œil comme à un malin. Cependant Dieu +sait que c’était torché et bâclé.</p> + +<p>Non, je n’étais pas un écrivain.</p> + +<hr> + + +<p>Je retombai bientôt dans le marasme. Alors +je me demandais pourquoi ce contentement de +bête qui rumine un peu puissamment ne me +durait pas. Je découvris que je n’avais pas +écrit sur moi-même mais sur mon passé. +Or j’avais toujours dans la tête l’idée d’écrire +sur moi-même, sur cet être exsangue que je +continuais de promener par les rues, parce que +je pensais qu’on ne peut écrire qu’avec sa vie, +avec son sang. Je voulais donner mon sang dans +l’écriture comme j’avais fait jusqu’ici dans les +guerres, les révolutions et les amours, en +brutal, en primitif, directement. J’ignorais l’art +des transpositions, l’art de délivrance qui ne +s’apprend qu’à travers la douleur, quand elle +vous contraint peu à peu au renoncement.</p> + +<p>Eh bien ! J’y suis parvenu à la longue, à la +longue. Et quand, bien plus tard, j’eus fini ces +cent pages, voici ce que je notai tristement :</p> + +<p>« Si c’est cela écrire, c’est vil, car cet écrit +n’est fait que de l’exploitation de ma misère. +Je suis la maquerelle de mes charmes défaits.</p> + +<p>« J’attends depuis deux ans sans rien faire. +Et maintenant sournois je me réjouis parce +que quelque chose s’est fait de ce que je ne +faisais rien. Duplicité. Je laissais le temps se +perdre, bien sûr qu’un dépôt en resterait dans +mon encrier.</p> + +<p>« Comment est-ce qu’on peut faire sortir la vie +de rien ? Mais on ne fait jamais entièrement rien ; +on peut faire peu de choses. C’est de ce peu +que j’ai fini par noircir un livre. J’ai attendu, +l’encre goutte à goutte est tombée sur le papier, +il s’est formé des signes. Pour écrire je n’ai pas +vécu, je n’ai vécu que pour écrire, et aujourd’hui +je puis écrire seulement que je n’ai pas +vécu.</p> + +<p>« Il ne fait pas bon me regarder vivre : ni fakir, +ni joli-cœur ; ni orateur ni macérateur de paroles +secrètes ; ni pieux ni impie ; ni courageux ni +lâche. Eh bien ! De quoi me plaindre ? Il +semble au lecteur que voilà un personnage ; il le +voit s’épaissir suffisamment entre deux portes. +Mais je ne me chauffe pas de ce bois-là. Si je +suis un pitre, je ne veux pas en tirer argent +et considération. Et je ne puis me faire un pouvoir +sur le monde avec le résidu de ma destinée.</p> + +<p>« Certes j’ai des patrons dans ce métier louche +de contrebandier sur la frontière du rêve et +de l’action, ils ne demanderaient pas mieux que +de répondre de moi. Mais, poètes lyriques qui +n’aviez que vos journées étroites, analystes qui +vous contentiez d’une si mince tranche de cœur +sur votre pain sec de vieux enfants, vous +n’alliez pas loin dans ce pays dangereux qu’était +votre moi : pas plus loin que ne va le chien au +bout de sa chaîne. Vos vies n’ont pas été +exemplaires : je ne vous pardonne pas que l’on +puisse séparer vos vies de vos œuvres. A quoi +bon tenir la beauté sous sa main, si l’on n’est +pas le premier à en profiter, si l’on ne peut pas +s’en armer contre tout ! »</p> + +<p>Ainsi j’essayais toujours d’embrasser toutes +mes forces et ma maladresse était plus cruelle +que jamais. Mais en dépit de ces atteintes, mon +être, par ailleurs, continuait de croître et de se +préparer comme un don magnifique à des compréhensions +plus heureuses de ma conscience. +La paresse qui était bien le contraire de mon +impuissance du moment continuait de s’insinuer +partout. Tandis que j’avais l’air de n’être +que la victime trop contente de la littérature, +la paresse se développait comme une chose +nécessaire qui porte avec soi sa satisfaction. Ce +qui barrait cette invasion lente et sûre, ce n’était +pas cette lippée que je continuais toujours, +où semblaient s’épaissir mes sens : beuveries, +luxures, musardises de toutes sortes, éternel +sommeil, mais ce sentiment de lucre et d’avarice +qui me faisait écrivain. Voilà ce qui +interrompait le cours sauvage, obscur et innocent +de ma pensée pour la détourner dans de +petits canaux qui devaient arroser des jardins +parcimonieux où je songeais à cultiver des fleurs +banales comme je voyais tant d’hommes aux +doigts tachés d’encre en vendre. Sans doute +écrire est nécessaire pour penser, mais il y a +beau temps que les hommes ne pensent plus +que quand ils écrivent.</p> + +<p>Enfin, toutes ces sourdes menées furent assez +fortes pour me faire cesser d’écrire. Il sembla +qu’à cause de l’insatisfaction où me mettait la +façon absurde selon laquelle je m’acharnais à +écrire, je renonçais volontiers à cet exercice +après tant d’autres. « Je laisse enfin, m’écriais-je, +une jeune plante croître et se nourrir de tout +l’humus obscur. Maintenant je deviens un peu +noble, je pense pour penser. »</p> + +<p>Mais la peur me revenait par moments. Je +me voyais arraché au monde. Et je tournais +encore cette peur en reproche contre moi-même. +Je me lamentais : « Je ne suis bon à rien. »</p> + +<p>Je regretterai toujours cette parole sordide, +refus au plus bel éclat de la vie en moi. Comment +alors n’ai-je pas su crier : « Je ne suis bon +qu’à moi-même ? » Ce cri n’aurait déjà plus +été la glorification d’un égoïsme. Car ce qui +commençait de m’intéresser en moi, ce n’était +plus l’individu social, c’était le fondement +de mon âme, un royaume souterrain beaucoup +plus large que tout ce qui, dans le monde +des hommes, paraissait sous mon nom.</p> + +<p>Je n’en avais pas moins découvert que l’envie +d’écrire, c’était le reste de mon long abandon +à un pittoresque de toutes parts insulté, démantelé. +Je voulais faire l’écrivain, comme j’avais +voulu faire le soldat, l’homme d’affaires, le +moine, le commissaire du peuple.</p> + +<p>Mais je n’étais plus à l’âge où toute cette fureur +physique pouvait me suffire. Je voyais donc +que la guerre, c’est une façon de vivre et de +mourir qui est devenue impossible : trop de +soldats et qui meurent trop vite. Et les révolutions +finissent comme les guerres par des +traités de paix. Or comment peut-on jamais +pactiser avec l’ennemi de la doctrine ? Quant +au sport, au delà des soins d’hygiène — et si +larges que la raison conçoive ces soins, jusqu’à +rejoindre les besoins de l’esthétique — il ne +peut avoir qu’une valeur de symbole. Il n’est +que la préfiguration d’une discipline spirituelle, +mais il ne peut être cette discipline +même. Au delà c’est une passion comme +une autre, que viennent emmêler d’autres passions : +ambition, ascétisme, sensualité et que +corrompent les ferments modernes : concurrence, +délire du record, illusion de l’argent.</p> + +<p>Pour l’ascétisme, j’avais vu en Champagne +que ce ne pouvait être qu’un élément et un +moment de mon système.</p> + +<p>Quand je m’écriais : « Je me ferai mangeur +de sauterelles », je m’imaginais lâchant tout, +me laissant entraîner par le flot des rues et +des routes, frère mendiant, nu, dépouillé de +tout. Mais il y a, dans l’ascétisme, une façon +de laisser aller le monde, de le laisser devenir +laid, qui me dégoûte, qui me révolte. Non, +l’ascétisme ne peut être que l’heure de l’hygiène +et de la gymnastique dans une vie bien balancée.</p> + +<p>Le seul idéal complet c’est de mélanger le +saint et le héros, l’homme et le dieu.</p> + +<p>Les affaires et l’argent, cet héroïsme est déjà +retombé au delà de son point culminant dans +le <small>XX</small><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>L’ambition, je n’en ai jamais eu, il m’était +apparu, dès la Champagne, que je possédais les +foules quand je me promenais parmi elles, +inaperçu, épique.</p> + +<p>Mais je n’avais encore su prendre sur la vie +que des vues successives et partielles, en sorte +que je craignais d’avoir tout perdu, ayant +perdu tour à tour chacune de ces courtes possibilités. +J’avais encore aux pieds l’entrave +d’un grossier dilemme : l’action et le rêve. Je +n’imaginais permise qu’une alternance : je ne +songeais pas au moyen de les réunir et je me +dépitais du médiocre qui avait résulté pour +moi de ce procédé spasmodique : l’action +n’avait été que servitude, le rêve tournait +court, cela revenait à écrire.</p> + +<p>J’étais encore la proie de l’avarice.</p> + +<p>Pourtant l’action et le rêve, quand on les +presse, se précipitent l’un vers l’autre pour se +confondre dans la liberté.</p> + +<p>Le jour n’allait-il pas venir où je posséderais +toute la vie ? On peut vivre, pendant des années, +le dos au poteau-frontière de la terre promise.</p> + +<p>J’hésitais encore. Je songeais à me rejeter +dans quelque action, à courir en Chine fonder +la plus grande industrie du monde. L’exemple +d’Arthur Rimbaud aurait pu me relancer +sur cette fausse piste : n’avait-il pas confondu +l’idolâtrie de l’argent avec la sainteté ? Il y +a certes des gens aujourd’hui qui se jettent +dans les affaires, comme autrefois on entrait +au couvent, même façon de briser la nature et +son désir fou, dans le brodequin d’une discipline +machinale.</p> + +<p>J’aurais pu aussi me façonner pour moi tout +seul un joli petit fascisme au Portugal.</p> + +<p>Au moment de boucler ma valise, tandis +que je brûlais tout dans mon appartement de +Paris, sur une table je voyais traîner une phrase +inachevée comme une amoureuse abandonnée +au bord d’un lit et qui demande qu’on la pousse +jusqu’à la chute dans le sommeil et dans la +mort.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c3">III<br> +HISTOIRE D’UN ROMAN</h3> + + +<p>Peu à peu arrivait le temps de la plénitude. +Mon âme ne serait plus tout à l’heure que +pulpe de paresse. Les distinctions tomberaient +comme des cosses inutiles.</p> + +<p>Et l’envie d’écrire, qui sous une nouvelle +forme me reprit encore, ne laissa pas, dans son +premier mouvement, de me rapprocher de la +délivrance.</p> + +<p>Un jour, dans la rue, après une grande tristesse +et comme j’avais erré longtemps, il me +vint encore l’envie d’écrire, mais non plus sur +moi-même. Il me vint l’envie d’écrire une +histoire qui sortirait je ne savais d’où, une +histoire comme cette chanson populaire qui +rôdait partout dans le faubourg où je divaguais. +Tout à coup j’eus le sentiment de l’échappée. +Ne venais-je pas de trouver le moyen de sortir +de moi-même, d’abandonner ce personnage +dont la figure encombrante n’était dessinée que +par les démangeaisons superficielles qui couraient +sur la peau de mon âme : ambition, +concupiscence, timidité et autres fanfreluches ?</p> + +<p>Le rêve montait, c’était une marée de la +nature où l’idée de mon individu n’était plus +qu’un flotteur ridicule.</p> + +<p>Je songeais à raconter une histoire comme +on chante une chanson. Une histoire c’est une +chanson un peu lente.</p> + +<p>Je voulais chanter pour sortir de mon individu +où l’on vivait si mal ; je voulais chanter +quelqu’un que j’aurais rencontré dans la rue. +Être un pauvre chanteur du coin des rues, dont +nul ne saura jamais le nom : chanter les femmes.</p> + +<p>Or j’avais dans le cœur, à propos de l’amour, +un grand chagrin. Moi qui aimais les femmes à +la folie, qui entendais ce cri tendre qu’elles +font au loin, je les laissais passer à côté de +moi. Je suis trop farouche : une parole idiote +qu’un homme leur a serinée et qu’elles vont +répétant, sans savoir, les misérables, et je me +détourne ; ça y est, je suis encore une fois +découragé, pauvre honteux. Il en résultait une +atroce solitude. Au fond de mon cœur, cette +solitude et ses raisons passionnées faisaient le +murmure d’une première chanson.</p> + +<p>Mais je n’en avais pas fini avec mes faiblesses. +J’étais encore esclave des habitudes +les plus circulaires de la société. De même que +j’avais pris des maîtresses, fait la guerre et la +révolution, gagné de l’argent parce que c’était +la mode, quand je voulus satisfaire ce besoin, +si fort qu’il paraissait gratuit, de conter une +histoire, je ne fis pas du tout ce que je voulais, +je m’empêtrai une fois de plus dans l’imitation +de ce qu’on faisait autour de moi. Je voulus +écrire un roman comme on les vend si bien +dans les gares — et bientôt les gens s’endorment +en effeuillant votre âme. Mais alors, +tandis que je me guindais pour imiter ainsi les +autres, mes pires défauts profitèrent de ma +gêne pour me retomber dessus.</p> + +<p>Par exemple, mon esprit était encore encombré +d’un ramassis d’idées refroidies dont les +pions m’avaient gavé autrefois. J’étais plié à +la routine d’expliquer les choses avant de +les regarder. Or, justement, cette matière des +difficultés de l’amour ne faisait encore en +moi qu’un lointain remous de limbes et, +quand j’essayais d’en hâter la fermentation, +je n’obtenais que des réflexions décharnées, +débris d’expériences encore mal digérées +par ma mémoire, qui ne ressemblaient que +trop aux notions creuses dont j’avais l’habitude +de tromper mon appétit de connaissance. +Cette ressemblance me ramena, sans +que j’y songeasse, à mon ornière de pédant. Et +songez sans cesse que toutes ces tentatives +que je relate longuement n’occupaient que le +devant de mon esprit, que mon manque d’attention +me laissait multiplier les faux-pas.</p> + +<p>Ce thème qui avait pris naissance dans ma +passion, je ne sus pas le laisser croître à son aise. +J’avais commencé de chantonner : « je ne +sais pas aimer les femmes », et cela tournait : +« les hommes ne savent pas aimer les femmes » +et puis j’ajoutais, pour faire un balancement : +« ni les femmes les hommes ». Je croyais +m’entendre murmurer tout cela et puis encore : +« je suis un pauvre garçon, je ne sais pas aimer +les femmes parce que je songe à les chanter. +Vienne la chanson qui ne me consolera pas ». +Mais mes lèvres obéissant au rythme de +vieilles leçons maussades, prononcèrent : « je +m’en vais démontrer pourquoi un homme et +une femme d’aujourd’hui ne s’entendent pas ». +Pourquoi « aujourd’hui » ? Pourquoi « pourquoi » ? +Au lieu de laisser venir d’ailleurs, de plus +loin que mes horizons désolés, le bruissement +de feuilles d’une chanson, je plantai en terre +le sec noyau d’une formule et j’en attendis +ombrage.</p> + +<p>Voulant montrer un homme et une femme qui +ne savent pas s’aimer à cause des difficultés du +temps, je commençai par chercher une héroïne. +Comme je croyais encore rêver de sortir de +moi, et de mon passé, j’allai chercher une +femme qui était fort éloignée de mon cœur, que +je connaissais fort mal, que je m’étais toujours +efforcé de ne pas aimer. Ne sachant presque +rien d’elle, je supputais que je serais obligé de +l’inventer et que cet effort d’invention m’entraînerait +décidément dans ce monde imaginaire +dont j’avais eu l’ambition d’ouvrir les portes, +un soir, dans le faubourg.</p> + +<p>Cela aurait été possible, sans doute, si j’avais +choisi mon héros dans ces mêmes régions lointaines +au sol tropical où la mémoire pourrissant +vite embrouille ses couches et devient +imagination, en sorte que jaillissent soudain +des plantes inconnues. Mais ma vie se noua et +m’empêcha de sortir de mon propre personnage. +Je me promis bien de mêler à tout ce +que j’allais rapporter de moi, à tout ce que +j’allais délivrer de mes pesants souvenirs, +des traits nombreux qui retouchassent les +directions imposées par mon égocentrisme. +Mais à peine me laissai-je aller à songer à +moi que je ne pus guère ensuite songer à +autre chose.</p> + +<p>Quand je m’approchai du papier, ma plume +se mit à courir et, renversant les barrières que +j’avais prévues, une confession impérieuse +répandit son flot impatient. Au bout de trois +jours j’avais écrit cent pages, deux cent pages +au bout de sept jours. Toute mon odyssée +sexuelle se déroulait, effrontée, misérable : +toutes ses escales sordides ou somptueuses +étaient relatées avec une minutie naïve.</p> + +<p>Mais alors, je m’effarai : ce n’était pas ce que +je prétendais faire. Je voulais écrire un roman. +Décidément j’avais oublié que j’avais d’abord +voulu raconter une histoire, c’est-à-dire chanter +une chanson un peu lente. C’était en vain que +je m’étais dit, un soir, dans un faubourg : +« Les hommes aiment leur vie. Ils en aiment les +lieux et les jours, il faut les leur montrer, il +faut qu’ils se retrouvent dans le décor de leurs +habitudes les plus apparentes. La vie telle +que nous la voyons chaque jour brille à nos +yeux d’un éclat irremplaçable. Pour raconter +des histoires, des vraies histoires d’hommes et +de femmes et non pas de ces petits romans +articles de Paris comme on les vend si bien +dans les gares, il faudrait user de cette fascination +du jour, mais aussi la doubler de ce +plus efficace dictame qu’exerce, quand on +la dévoile, la vie secrète que nous menons +au delà des jours, aux mille étages de la +transposition céleste de tous nos actes ».</p> + +<p>Ce monde des fées, à peine entrevu, je l’avais +perdu. J’essayais pourtant d’évoquer la force +des légendes sur cette femme, mon héroïne +et sur moi, le héros. Mais la combinaison ne +permettait guère de miracle. Comment faire +vivre ensemble une femme qui sortait de +mon imagination et moi qui sortais de mon +passé ?</p> + +<p>Ce passé était encore trop court, j’étais +encore trop jeune. Mon passé n’était pas assez +éloigné pour se perdre dans le royaume merveilleux +où la mémoire se fond dans l’imagination +comme une population autochtone recouverte +par les invasions. En vain j’appelai Finette +cette héroïne et Gille mon héros. C’était avec +nonchalance que je me distrayais de moi-même +pour venir prêter un semblant de vie à cette +femme qui m’obligeait pour m’approcher d’elle +à sauter d’un plan sur un autre. Il aurait fallu +entièrement renoncer à moi et aller vivre dans +le monde merveilleux de Finette où tout était +possible, ou l’abandonner et m’en tenir à Gille, +à cette figure découpée dans un moi superficiel +où tout était fixé inexorablement par +l’idée mesquine de la mémoire fidèle, et me +plonger en désespoir de cause dans les abîmes +trop bien éclairés de la confession immédiate, +dans ce trop étincelant déjà vu.</p> + +<p>Hésitant entre ces deux mondes, je finis par +demeurer à mi-chemin entre eux. Ne pouvant +m’adonner entièrement à l’un ou à l’autre de +mes personnages, je me dégoûtai un peu de +chacun. En tout cas je ne trouvai pour faire +vivre Finette que ce vieux fond de réflexions +sèches et mortes sur le système des mœurs du +temps qui encombrait la surface de mon esprit. +Pour Gille, si maladroit et si peu zélé que je +fusse à tout l’ouvrage, je ne pus pas empêcher +que passât en lui un peu de ma vie. Mais cela +aussi fut réduit et mutilé.</p> + +<p>Enfin quand, abandonnant de guerre lasse +cet exercice, je prétendis avoir fini un roman +après des mois d’interruptions et de divertissements +fréquents, j’avais conté de la façon la +plus gênée et la plus ennuyeuse l’anecdote la +plus empruntée, mais par ci, par là, dans ce +livre qui tombait de mes mains, ma plume +s’était révoltée, avait griffé une page, où un +peu de mon sang plutôt que de l’encre était +resté. Oui, parfois ma misère avait été plus +forte que l’imitation somnolente où par ailleurs +je m’étais astreint.</p> + +<p>Je publiai ce monstre, sorti de mes mains +machinales, je le coiffai d’un titre plus grand +que lui : « L’homme couvert de femmes ». Ah ! +si j’avais su me rendre libre, quelle chanson +j’aurais écrite, une chanson longue, interminable +aux cent couplets monotones : cette +femme, et puis cette femme, et puis encore celle-là. +Toute ma vie manquée d’homme qui aime +les femmes à la folie et qui n’en a aucune.</p> + +<p>La plupart des personnes qui parcoururent +ce récit disparate furent rebutées par l’ennui +même que j’avais eu à le tracer et que je montrais +partout avec une négligence cynique. Bien +peu allèrent jusqu’à se donner le mal de couper +les pages pour découvrir ces feuillets interfoliés +où soudain, n’y tenant plus, j’avais +ouvert mon cœur. Et celles-là s’indignèrent du +débraillé de ma confidence et n’y virent qu’un +artifice grossier pour relever l’effet fastidieux +de l’ensemble du livre.</p> + +<p>Le double avantage de cette mince aventure +fut que je n’en retirai aucune gloire en sorte +que je ne fus pas dérangé de la retraite où continua +de progresser sourdement ma paresse, +mais que j’en revins néanmoins, chargé d’expérience, +ayant entr’ouvert un monde nouveau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c4">IV<br> +ÉCRIRE POUR VIVRE</h3> + + +<p>J’ai pu encore longtemps confondre les épisodes +passagers de mon illusion littéraire avec +les effets plus profonds que causait en moi ce +glissement que j’appelle paresse, qui continuait +dans la masse la plus dense de mes forces +vers une liberté inconnue.</p> + +<p>Ne voyais-je pas maintenant le moyen de rentrer +dans mon cœur par l’écriture toute la vie +que l’écriture en avait sortie ? Écrire était +atroce et épuisant, quand il s’agissait d’écrire +sur moi-même, mais écrire sur les autres ? J’entrevoyais +les formidables conquêtes du renoncement. +Mes expériences avaient eu raison de +ma vie individuelle. Le mieux était de se courber, +d’aller tout de suite au bas de l’anéantissement. +Se faire le serviteur des autres, chanter +la vie magnifique des autres. Dorénavant, mes +jours seraient remplis de l’offrande perpétuelle +de ma connaissance, de ma divination, de mon +sang à des personnages de fable. Ce serait les +hommes transfigurés en dieux. Les hommes sont +des dieux, mais, avec mes yeux physiques, dans +les rencontres du quotidien, je n’avais pas su +voir leur majesté, leur réalité.</p> + +<p>Tandis que j’augurais ainsi de l’avenir, mon +cœur se remplissait d’abondance et de sérénité. +Je regrettais, depuis mon retour à Paris, +d’avoir quitté les hommes ; je n’avais jamais +été un méchant délibéré ; je ne m’étais guère +détourné que pour émousser la pointe personnelle +de mon moi. Et voilà que s’offrait le +moyen de se rapprocher des hommes.</p> + +<p>« Les passions sont magnifiques, elles sont la +substance du monde. Mais si tu ne regardes les +passions que dans toi-même, l’objectif va se +resserrant et te déçoit. Oublie-toi et regarde les +passions chez les autres ; alors grâce à ce +changement de dispositif, tu verras ces misérables +fantoches qui glissent comme toi, de +toutes parts, se nourrir et s’aggraver de tout ce +que tu refuses à ce laquais mal nourri et mal +payé qui porte ton nom dans la société. Une +mâle charité triomphera ; l’humanité s’élèvera +en gloire au milieu de l’univers. Un être qui +n’est pas ta personne égoïste, qui n’est pas +autrui, se formera par l’action de la poésie qui +est la vie essentielle, l’étincelle qui recharge +sans cesse la vie. »</p> + +<p>Ainsi j’étais loin de mon point de départ ; +dans le premier moment de cette découverte, +j’oubliais que des empiétements de la littérature +j’avais justement souffert qu’ils m’atteignissent +dans le train que je menais dehors, dans le soin +magnifique que j’aurais pu mettre à jouer +un rôle social. A cette heure, il ne s’agissait plus +dans mon propos que d’effacement dans le +siècle, de réalisation intérieure.</p> + +<p>L’horreur du médiocre me jetait dans cet +extrême. Le compromis dans lequel je m’étiolais +depuis longtemps me semblait la médiocrité +même ; il persistait à cause de ma peur, +tournée tantôt d’un côté tantôt de l’autre, des +cruautés que doit toujours exercer sur lui-même +un homme, quand il a jeté son dévolu +sur une façon de vivre. J’avais eu aussi peur +jusqu’ici de m’abstenir de la littérature pour +demeurer un homme que de renoncer à être un +homme pour m’adonner entièrement à cette +écriture de plus en plus profonde dont j’entrevoyais +les propriétés plus divines qu’humaines.</p> + +<p>Maintenant je voyais clairement que je ne +pouvais garder mon honneur d’homme. L’honneur +d’un homme, c’est d’agir. Or il y avait +beau temps que je ne pouvais plus agir. Autrefois +je m’étais débattu contre cette inaction +croissante, je m’étais plaint. Depuis quelque +temps cette inaction me semblait ma nature +même et je commençais d’espérer qu’une puissance +inconnue s’y cachât.</p> + +<p>Je n’étais pas capable de l’astuce qui aide +certains à s’accommoder de cette lésine atroce +et à maintenir dans le siècle une apparence +de superbe sur quoi ils économisent pour +construire une œuvre exquise, fragile et vénéneuse. +Je répugnais à étudier et à imiter une +aisance qu’il me semblait, même songeant à +l’époque de mes aventures, n’avoir jamais eue. +Je ne voulais pas me produire dans la société, +fardé, corseté, portant beau, jetant la poudre +aux yeux. J’étais né esclave et fait pour la +meule. Incapable des gestes de la liberté, je ne +pouvais me déployer que dans une humilité +exemplaire. C’était ma seule chance de ne pas +donner dans l’arrogance inévitable des maladroits.</p> + +<p>« Promène-toi tout le jour dans la foule. +Regarde-les. Ils sont beaux. Mais quand tu +seras rentré dans ta cellule, ils seront bien plus +beaux encore : tu les peindras, tu peindras la +splendeur des femmes nues qui se promènent +dans les rues et que tu n’es pas habile à posséder. +Peut-être, après un long temps, tu seras admis +dans l’ordre des grands solitaires qui, dans +leur retraite, sont les serviteurs du monde ».</p> + +<p>J’en disais bien d’autres ; j’étais dans le +premier feu de l’initiation, plein de fanfaronnade +et d’irréflexion.</p> + +<p>Mais le temps marcha, ma nouvelle doctrine +fut passée au crible de mes jours. Certes, j’écrivais +des histoires. J’entrais dans la légende des +hommes et des femmes. J’avais acquis ce pouvoir +à force de macérer dans la solitude et le +dénûment de toutes choses ; cette solitude et +ce dénûment que je connaissais depuis longtemps, +maintenant étaient féconds.</p> + +<p>Certes, quand je m’approchais du papier, je +n’avais plus de ces coups de sang à la tête +quand il m’apparaissait qu’il y avait la poésie +et que la poésie c’était moi, c’était moi, c’était +de proclamer l’événement qui dévorait tout : la +découverte du monde par moi. J’avais peu +vécu, mais pourtant il y avait eu ce premier +contact inouï. Cette résonance dans mon cerveau, +comment la taire ?</p> + +<p>Quand je me rappelais ce premier émoi, maintenant, +je n’étais d’ailleurs pas sans indulgence. +Il était inévitable après tout, que le lustre des +premières impressions dont il avait été le théâtre +ait fait de mon moi un point éblouissant. Mais ce +moment de surprise était passé : entre le jaillissement +de la vie dans mon cœur et les hommes, +il n’y avait plus cet obstacle, mon individu.</p> + +<p>Il faut dire aussi que j’étais devenu pauvre +ayant vivement gaspillé l’argent rapporté de +Finlande et prenant garde de n’en plus gagner. +Et j’avais atteint trente ans. Ces deux conditions +étaient bien favorables à l’épanouissement +dans mon cœur de la maxime que le monde se +gagne en se perdant. Je commençai donc de +chanter la vie misérable et magnifique de tous +ceux et de toutes celles qui vivaient autour de +moi, en particulier des femmes dont je suivais la +destinée avec une tendresse respectueuse et +j’espérais mériter un jour qu’un simple regard +échangé dans la rue sonnât dans mon cœur +comme l’aumône dans la sébile du mendiant, +et que je pusse chanter ces passantes rencontrées +une seule fois et à jamais inoubliables.</p> + +<p>Au reste, j’étais encore fort loin de cet état +de réception parfait, et sur mon nouveau chemin, +je faisais encore bien des faux-pas. Par +exemple, dans une série de nouvelles je montrais +tout crus ces êtres qui glissaient autour +de moi dans Paris, et les gens ne virent que +haine et vengeance dans mes propos, alors que +j’étais seulement trahi dans mon premier élan +d’amour par des ressouvenirs et des rancœurs +de ma vie gauche d’homme condamné à écrire.</p> + +<p>Mais pourtant je dus bien constater de quoi +se faisait cette épopée qui naissait maladroite +et brutale. Encore de moi-même, de ma vie.</p> + +<p>Ces personnages dont je ne parvenais encore +qu’à peine à ébaucher l’être — cet être qui, je +le rêvais, devait un jour si puissamment envahir +l’univers et y augmenter la quantité de vie +réelle, c’est-à-dire spirituelle, — m’empruntaient +ce qu’ils avaient de plus particulier. +Tout en eux s’infléchissait selon les pentes +habituelles de mon expérience.</p> + +<p>Je m’étais assez plaint de n’avoir pas vécu ; +il apparaissait maintenant que j’avais vécu +malgré tout. De constater cela m’obligeait à ne +pas croire si facilement à la possibilité et à la +vertu de l’isolement ascétique. Il fallait pourtant +que j’eusse été mêlé à la vie, puisque la +connaissance n’est faite que d’expérience. On +ne peut se mêler à la vie comme spectateur mais +comme acteur. J’avais joué un rôle tant bien +que mal et c’est en démultipliant ce rôle que +j’en créais d’autres, à cette heure.</p> + +<p>Par cette voie, j’en venais à moins de rigueur +à l’égard des hommes qui avaient écrit strictement +sur eux-mêmes, dont avec effroi je +m’étais éloigné. Pourtant leur posture choquait +encore la notion qui a le plus de +pouvoir sur mon foie : « tout ou rien ». Comment +accepter cette donnée des biographies que +rater sa vie dans le siècle c’est la seule façon +pour de tels hommes d’y prendre pied ? Comment +accepter de propos délibéré que les actes +qu’on accomplit ne soient pas susceptibles +tous d’exercer un pouvoir exemplaire ? Comment +faire deux parts de ses gestes, dont +l’une ne sera qu’un bafouillement général de +tout le moteur et l’autre une écriture dont +la démarche assurée compensera tardivement +les négligences scandaleuses de la vie de relations ? +Alors peu importe que Balzac, devant +la Marquise de Castries, pousse au comble le +ridicule dont est capable un intellectuel encombré +de sa sensibilité à la merci de la première +convoitise venue, si ensuite la Duchesse de Langeais +est plus réelle que celle qui constata, je +l’espère, dans une révolte de tous ses sens, +l’inanité de la figure sociale d’un génie des +lettres ?</p> + +<p>A cela je me résignais mal. En vain, la nécessité +essayait de s’imposer à moi, sous une +forme héroïque.</p> + +<p>— Tu bavardes beaucoup sur le renoncement, +mais tu ne sais pas que le genre +de renoncement qui t’est promis comporte le +renoncement au renoncement. Tu ne dois pas +connaître ce plaisir de débarras et d’allègement, +cette jouissance de ligne pure où le +renoncement conduit parfois ses amateurs heureux. +Donc nul espoir de ne plus paraître dans +le monde et d’effacer, dans une réaction de +dandysme désespéré, la triste figure que tu y +as faite. Ton œuvre a besoin de ta vie, elle +exige que tu vives, tant bien que mal. Il te faut +peut-être à cause d’elle renoncer à être un +homme, mais non pas à être humain.</p> + +<p>— Mais c’est laid de mal vivre.</p> + +<p>— Qu’importe si tu écris bien.</p> + +<p>— Mais si mes lecteurs sont contents, mes +amis ne le seront pas. J’aurai été pour eux +un objet de scandale et de dérision ; ils m’auront +vu inachevé, insuffisant, distrait, sans zèle +pour la beauté.</p> + +<p>Car qu’est-ce que la beauté, avant tout ? La +beauté effective c’est l’accomplissement de +l’homme dans toutes ses possibilités et à +chacune de ses minutes. La beauté ce n’est pas +d’abord la statue mais l’homme qui marche dans +la rue et qui salue le jour d’un geste réussi. +Je ne reconnais à la beauté son plein sens d’harmonie +des forces que si elle préside à tout +notre exercice quotidien.</p> + +<p>— Eh bien ! Tout en satisfaisant à ton art, +quand tu sors de ton cabinet, tâche d’être +encore un honnête homme. Ne renonce à rien +entièrement.</p> + +<p>— A quoi bon tenir la beauté dans ses mains +si l’on ne peut s’en armer contre tout, contre +la laideur et contre la maladresse ?</p> + +<p>La ruse, l’élégance qu’on peut employer à +masquer cette lèpre qui altère les traits humains +sur le visage de tout artiste, ne peuvent +taire en moi une protestation profonde.</p> + +<p>Pourtant elle est subtilement engageante la +leçon qu’il me semble que me donne une +certaine lignée : Montaigne, La Rochefoucauld, +Racine, Fénelon, Saint-Simon, Chateaubriand, +Constant, Beyle, Barrès, et même Rousseau, +et même Gide. Aucun n’a renoncé à faire figure. +N’est-ce point par bravoure que chacun a essayé +de vivre selon le siècle ? Ils sont plus naturels +que Flaubert.</p> + +<p>« Tu n’écriras, me disent-ils, qu’après avoir +vécu et agi. Alors, tu rendras compte de ce que +tu as fait et ressenti. Tu n’écriras que pour prendre +conscience de tes ressorts et de tes mobiles, +pour préparer de nouvelles actions, pour élucider +ta volonté par ton intelligence. Ou si tu +n’écris pas pour faciliter ta vie, ce sera pour +faciliter la vie des autres hommes. Ou bien +encore tu écriras, après avoir entièrement vécu +pour te souvenir, pour rassembler tes jours, +pour laisser une copie plus efficace que le +brouillon, pour te saisir avant de te perdre ».</p> + +<p>Tel est le conseil discret de l’humanisme +français. L’écoutais-je ? En tout cas, je ne +pouvais plus haïr et mépriser le subjectivisme +comme je l’avais fait, parce que je ne le concevais +plus de la même façon. J’entrais dans une +nouvelle saison. Les distinctions tombaient +comme des fleurs qui font place aux fruits. +Où commençait, où finissait mon moi, après +tout ? Je ne confondis plus, à cause d’une stupide +notion due au réalisme, l’art avec la photographie, +truquage fait d’oppositions grossières. +La première fois que j’avais voulu chanter mes +amis, ignorant encore qu’ils sont des parties +secrètes de ma conscience, qui vivent librement, +hors de son contrôle tâtillon, je m’étais +tourné vers le plus particulier d’entre eux et +je lui avais dit : « Ne bougeons plus. » Le +regardant à travers mes verres encore mal +accommodés, j’avais été fort étonné de le voir +couvert de mille petites laideurs comme d’une +soudaine maladie de peau. Sur le moment je +ne comprenais qu’il en était ainsi parce que +depuis deux minutes, nous ne bougions plus +ni l’un ni l’autre et que mon œil se voilait de +mille taches, mais je m’en étais pris à lui et +je l’avais accusé de m’avoir trompé jusqu’à ce +jour. Il était résulté de ce malentendu une caricature +épaisse et inerte que j’avais publiée sous +le titre de « La Valise vide », et qui avait eu +un joli succès car les gens aiment qu’un portrait +soit ressemblant. Celui-là l’était au point +qu’une femme qui a beaucoup aimé cet ami +Jacques, n’a jamais voulu admettre, ne trouvant +aucune vérité dans mes observations +textuelles, que j’eusse songé à Jacques en +l’écrivant. Elle l’avait toujours regardé avec +les yeux de l’amour, et non à travers un +kodak.</p> + +<p>Mais pour moi non plus il ne s’agit désormais +que de l’amour, et non plus de Jacques +ou de Paul, mais de mille signes dans le ciel +et sur la terre qui, pour le plaisir de remuer, +décrivent le développement enfin libre et généreux +de cet univers qui est en moi et qui est +bien autre chose que ce qu’on appelle une +personnalité.</p> + +<p>Par là, il me semble que je rejoins la vie ; +à de certains moments, j’en viens à croire +qu’écrivant, je vis.</p> + +<p>Peut-être écrivant, est-ce en moi qu’il y a +le plus de vie ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c5">V<br> +LA LIBERTÉ</h3> + + +<p>Je joue sur les mots. Je vis peut-être plus +qu’il y a deux ou trois ans mais enfin je ne +suis pas un homme.</p> + +<p>Or j’ai toujours supposé qu’il ne s’agissait +que d’une chose au monde : d’être un homme. +Un homme, celui qui rend justice à toutes ses +facultés. Ce dont j’ai le plus souffert, c’est de +l’inachèvement des hommes.</p> + +<p>Pour être un homme, il faudrait que je fusse +à la fois un athlète, un ami, un amant, un +artiste et pourtant que la mort puisse venir.</p> + +<p>Un athlète, d’abord et avant tout. Certes, la +question ne se pose plus : depuis 1914, depuis +que je suis entré dans ces grands troupeaux +inertes que remuent à peine les guerres et les +révolutions, mon corps s’est oublié et voici +que j’ai plus de trente ans. Quoi que je fasse, il +ne me viendra plus que cette ombre de tombeau +sur les dents. Mais enfin, la beauté, c’est tout +ce qui nous est donné et je ne pardonnerai +jamais à mes amis ni à moi de n’avoir pas tout +fait pour être moins laids. Et puis, il faut être +fort, pour supporter décemment la douleur et +casser la gueule de quelques gêneurs. La +poésie, c’est la force ; la plus belle image, c’est +un corps. C’est le plus grand scandale que les +poètes soient si faibles, si laids, si vulgaires, +si timides.</p> + +<p>Un ami et un amant. J’ai perdu mes amis, je +jette les femmes par la fenêtre, après l’argent. +Eh bien ! C’est une honte. Il faudrait savoir +être sociable, poli, urbain. Cela fait trop de +plaisir aux dieux, ce relâchement, cette déroute +de toutes les alliances humaines. Je suis +quinteux, je suis inepte. Manque de tempérament : +j’ai tant de peine à installer mon +petit univers que tout le monde me gêne et +qu’à l’instar de Barrès, qui froidement donna la +recette de l’avarice, je les nomme barbares et +je me constitue une liberté qui ressemble à une +rente viagère.</p> + +<p>Un artiste. Quand je prends en haine +l’écriture, ce n’est point à cause de l’écriture +même, mais à cause des ravages qu’elle assure +en moi. Mais si je pouvais être à la fois un +athlète, un homme de commerce heureux, — et +aussi un homme capable de prière — je ne +voudrais pas alors renoncer à être un écrivain. +Car c’est aussi une façon d’accomplir +le monde. J’aime les belles formes et les belles +manières : aussi donc les maisons, les vêtements. +Or qui donne forme à tous ces objets +usuels ? L’art, l’art du peintre, de l’écrivain. +Si je ne noircis pas cette feuille de +papier, si je ne la marque pas de lettres bien +moulées, tout va décidément s’en aller à vau-l’eau, +et nous allons retomber dans une simplicité +inarticulée qui n’est supportable qu’au +désert.</p> + +<p>Il me faut autour de moi une fabrique nombreuse. +Et pourtant je ne tiens pas moins à +assurer à ma vie une ouverture mystique. +Donner la plus grande attention à tout ce détail +qui est le monde, et aussi se tenir prêt à +tout lâcher.</p> + +<p>Une telle grossièreté règne partout qu’on me +traitera d’éclectique. Mais il faut bien que +j’exprime cette idée qui est assise dans mon +cœur comme la mère de toutes mes passions : +je ne veux renoncer à rien.</p> + +<p>Par un côté, je veux être un ascète, et néanmoins +parce que l’art est un ascétisme, je +l’envoie rejoindre la religion. Je ne veux point +prononcer pour toujours les vœux ignobles : +pauvreté, chasteté, humilité.</p> + +<p>Je regrette de n’être pas un homme.</p> + +<p>Vous me comprenez bien. Il ne s’agit pas de +l’individu, de celui qui avait une mère, des +autos, un matricule dans une armée, une femme +et un enfant dans un pays, une ambition, +une vanité — tout cela n’était que signaux +superficiels, tout cela s’est évanoui, — mais de +la suggestion abondante et symphonique que +fait l’idée de l’homme complet au milieu du +monde.</p> + +<p>Et puis je souffre d’être l’homme d’aujourd’hui, +l’homme menacé, l’homme qui s’oublie, +l’homme qui va se noyer et qui se crispe.</p> + +<p>Je suis désespéré, moi l’Européen, j’aime +encore tout ce dont je désespère. J’aime mes +mains libres et les outils si fins et si forts que +je peux saisir et reposer. O beaux gestes, nets +et fermes, garantie d’un intellect victorieux : +le geste de la guerre et le geste de l’amour. +Tuer son ennemi et prendre une femme, tuer +celui qu’on méprise et enfermer celle qu’on +craint. Les gestes qui créaient, les gestes qui +tour à tour déchaînaient et réenchaînaient le +mouvement. Comment affirmer, créer, si l’on +n’est pas capable à l’extrême limite de son +désir et de son vouloir, de tuer et d’être +tué ? Tuer ou se faire tuer, c’est la même +chose, c’est manifester également qu’on croit +à l’identité humaine. C’est le cri certain. Et +pourtant, qui, aujourd’hui, peut tuer sans +effort ? Une brute, ou un vicieux, ou un gamin +drogué de mots. Moi, en dépit de mes campagnes, +de tout ce sang en Champagne et en +Ukraine, je pâlis devant le sang. Alors le cri +certain tourne à n’être qu’une fanfaronnade +malsaine, digne d’un sectaire de ruisseau, +fasciste ou communiste.</p> + +<p>Et ce geste de la prière à la fin qui remettait +tout en place, qui anéantissait tout. L’homme +des rebellions à main armée, l’homme des +exactions hardies, l’homme des désirs et des +assouvissements, l’homme qui avait un caractère +et dont on peignait le portrait, il savait +reconnaître les saisons, et un beau soir, il se +rendait à Dieu. Alors c’était un dernier combat, +une dernière étreinte, un dernier dialogue, +d’où sortait une nouvelle et suprême forme +de l’être.</p> + +<p>Tout cela s’embrouille et m’échappe. Et +pourtant je suis encore debout et je proteste.</p> + +<p>Après tout, je ne suis pas qu’un écrivain, +je suis un homme en proie au problème +total.</p> + +<p>Toute cette écriture, toute cette tunique de +signes qui s’accroche à mes reins, c’est votre +tourment à tous, c’est votre vieille conscience +fatiguée, exsangue.</p> + +<p>Il me semble pourtant que je suis encore vif, +que je la déchire, que je l’arrache, qu’elle +tombe.</p> + +<p>Je brise le travail, le lucre, l’application, +mille fariboles de fer.</p> + +<p>En dépit de la mitrailleuse de Lénine ou de +Mussolini, je ne veux pas rentrer dans votre +usine américaine. Plus de métiers, puisque +tous vos métiers tuent. Pour être un homme +complet, je voulais, entre autres bonnes +choses, avoir un métier, parce que j’aime +encore les formes, pour multiplier les formes +dans le monde.</p> + +<p>Mais les formes flanchent partout, plus +moyen de les redresser. Alors, bonsoir mon +métier, bonsoir l’art. Je ne veux pas m’estropier +le corps et l’esprit pour essayer de rebourrer +encore des formes qui se resserrent à vue d’œil.</p> + +<p>Puisqu’il n’y a plus moyen d’être un homme +avec les hommes, à nous la liberté atroce des +fakirs ou des chemineaux.</p> + +<p>Enfin ce qui l’emporte c’est ce que je désigne +depuis le début : la paresse, la bienfaisante +paresse que je découvre et que je salue +au fond de mes jours. Enfin son flot vivant est +le plus fort et toutes les distinctions sont +emportées par sa crue.</p> + +<p>Athlète, ascète, artiste, amant : il ne s’agit +plus de tout cela.</p> + +<p>Où est maintenant le rêve ? Où est maintenant +l’action ? Tout cela se mêle et se roule +dans la liberté.</p> + +<p>Je m’enfonce dans un anonymat divin. +Comment hier encore pouvais-je avoir peur +de renoncer à mon nom ? Enfin je me suis +perdu.</p> + +<p>Mon moi, ce n’est plus l’individu dans la +société mais l’univers marqué du sceau de +l’homme, une dernière fois.</p> + +<p>Je suis seul et avec tous. Je ne prie pas, +je chante. J’ai tout convoité, je possède tout.</p> + +<p>J’entre dans un royaume sans nom, peuplé +de figures nombreuses, ce sont des parties de +l’être que je salue, les plus nobles et autrefois +les plus négligées, que je retrouve grandies +dans la liberté.</p> + +<p>J’ai renoncé à l’action, mais mon rêve marche +sur deux pieds.</p> + +<p>Croyez-vous que j’use encore de l’encre et du +papier ? Eh oui ! par lâcheté, pour gagner mon +pain, je préfère encore ce métier à un autre. +Et puis un reste de coquetterie, de lascivité. +C’est pourtant la pire souillure de faire ce +métier, car c’est celui que j’aime. Écrire pour +moi c’est ce qui ressemble le plus à la prostitution. +Or que peut faire d’autre pour subsister +un paresseux comme moi sinon se prostituer ? +Je suis comme une femme qui autrefois +a tout donné à un amant, en vain ; et maintenant +tout le monde peut y passer : devant tous, +elle refera les gestes qu’elle avait inventés pour +un seul. Et n’oubliez pas mon petit cadeau.</p> + +<p>J’écris encore. Mais les hommes écriront-ils +toujours ?</p> + +<p>La solitude est une action qui m’empoigne +et m’anéantit comme un rêve.</p> + +<p>Pas d’argent, pas d’amis, pas de femmes, pas +d’enfants, pas de dieu, pas de métier. Peu +importe que je sois enfermé dans ma chambre +ou traînant les routes.</p> + +<p>Pardonnez-moi d’écrire. Autant en emporte +le vent. Mais comment ne pas dire adieu aux +formes humaines qui disparaissent à l’horizon. +Et cet adieu, comme j’ai envie de le prolonger, +de le répéter, car produire des formes, c’est +toute la passion de l’homme. Mais mon époque +ne va-t-elle pas, à travers l’évidente dissolution +des formes, à une spiritualité de foudre ?</p> + +<p>Qui a jamais lu un livre ?</p> + +<p>Que je fasse cela ou autre chose, puisque je +ne peux pas tout faire, puisqu’il est interdit de +ne rien faire.</p> + +<p>La paresse est plus forte que tout. Ainsi +j’appelle la liberté, ainsi j’appelle la vie.</p> + +<p>« Vie ». Cela fait de nombreuses années que +ce mot est celui dont on use pour désigner ce +qui est sacré, ce que les hommes adorent et +cultivent. C’est le dieu qui a remplacé Dieu.</p> + +<p>L’idée de Dieu renfermait cette idée de la +vie, mais autour faisait des cercles plus larges.</p> + +<p>Poussant ma réflexion amoureuse dans les +plantes, les sexes aux riches racines, la terrible +soif du cœur, une complication merveilleuse +m’entraîne. Alors je ne peux plus me contenter +de ce mot « Vie ». Je m’efforce de former un +vocable qui dise la réalité du monde, la force +intime du sang. J’en appelle à la magie.</p> + +<p>C’est alors que d’aucuns prononcent : « Dieu », +mais il me semble que ce n’est qu’une image. +Et moi je me suis perdu depuis longtemps +parmi les images.</p> + +<p>Que le chant de ma paresse emporte la +rumeur de mes derniers soucis.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LE MUSIC-HALL</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p>Il y a un tragique moderne : +c’est une espèce de +grand volant qui tourne et +qui n’est pas dirigé par la +main.</p> + +<p class="sign">Louis <span class="sc">Aragon</span>.<br> +(<i>Le paysan de Paris</i>.)</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c6">I<br> +UNE MAISON SANS VISAGE</h3> + + +<p>Sur un côté de cette rue sombre, étroite et +montante, j’aperçus tout à coup une zone de +lumière. Elle s’écartait d’une façade et s’abattait +sur le pavé, comme la lame sort du manche +d’un couteau replié. Le reflet sur la misérable +paroi opposée montrait des persiennes accrochées +au néant. Descendu de taxi, je fis face à +ce monument électrique inséré dans l’ombre.</p> + +<p>Mais, devant ce seuil, point d’espace où je +puisse prendre du champ pour embrasser toute +la prestance de l’architecture. Les lieux qu’ils +réservent pour le développement dans leur +cœur de quelque admiration, les hommes de ce +temps n’en ménagent nullement l’accès de +façon qu’un esprit de solennité naisse du parcours +de la distance, qu’une vue d’abord générale +ne le cède que par degrés à la jouissance +des détails. Dans une promiscuité virulente, +ils entassent leurs bâtisses sur de sordides +lambeaux de terrains qu’ils se disputent à prix +d’or. Ils remplacent la perspective qui aère +l’esprit et ouvre des avenues dans sa profondeur +par les effets à longueur de bras, en coups +de poing d’une lumière assommante.</p> + +<p>Non seulement la destination de l’endroit +n’apparaissait point par l’ordonnance de ses +abords, mais le fronton, bas et large, était noir +derrière les rampes lumineuses, muet. L’élocution, +la signification des lignes était remplacée +pauvrement par un signe tout contracté : +le nom du bâtiment, son emploi, posé sur lui, +plus gros que lui : CASINO DE PARIS.</p> + +<p>Je suis repassé au jour devant ce temple +sans visage. Sous la poussière et la lumière +triste du jour, deux femmes de plâtre finirent +par s’exhumer avec mollesse de la masse inexprimée : +du plâtre sur du ciment. Il n’y a plus +de pierre ; elle coûte trop cher. Cette civilisation, +ruinée par de vagues largesses, ne peut +rien s’offrir de solide.</p> + +<p>Au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, quand un voyageur arrivait +dans une ville, avant de prendre soin de ses +affaires peut-être, il allait à l’église. S’il ne +savait pas le parler du pays, et même le +sachant, comme il souffrait de l’insolite de +toutes choses, c’est dans ce lieu qu’il retrouvait +ses aises, où, plongeant dans la catholicité, il +se délivrait d’être étranger. Il retrouvait là une +langue semblable chez tous les peuples de +l’Europe et, s’il ne la comprenait pas non plus, +des cérémonies qui, chaque jour, par toute la +chrétienté, se répétaient selon des rites constants +et signifiaient pour tous les hommes les +mêmes désirs et leur commune satisfaction.</p> + +<p>Au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, quelle que soit la grande ville +où se pose l’homme errant, ce sont des acrobates, +des animaux qui lui offrent un plaisir +sans besoin de traduction. Et partout le flux +et le reflux des danseuses, la montre des femmes +demi-nues lui vantent la splendeur de l’argent +qu’il cherche tout le jour et illustrent l’amour +vénal qu’il trouvera à minuit sur le trottoir.</p> + +<p>Tout ce qu’on allait voir à l’intérieur essayait +de se faire remarquer dès la porte : la foule des +acteurs par le trou des affiches se ruait vers +la foule des spectateurs qui entraient, pour +conquérir d’emblée un regard unanime, la +vedette. Sur ces placards les noms des cabotins +s’empilaient, grimpaient les uns sur les autres, +les plus gros écrasant les plus petits de lettres +énormes. Ces noms étaient aussi bizarres que +possible : empruntés à toutes les langues, ils +étaient tous truqués, syllabes torturées, déracinées +de toute étymologie, étiquetant une +racaille aussi cosmopolite que l’eau sale des +ports.</p> + +<p>Toutefois, l’ensemble du spectacle portait le +nom de la ville où il était donné et promettait +quelque pittoresque local :</p> + + +<p class="c">PARIS MIS A NU</p> + + +<p>Près du box du contrôle, où veillent des +anges miteux qui règlent la distribution des +humains dans ces paradis, j’imaginai la silhouette +du tenancier. Espèce d’homme-sandwich, +va-t-il tenir les promesses qu’il sème +sous les pieds des passants, parmi les crachats ? +Il montre l’orgueil petit d’un épicier marseillais +transformé en boss américain. Ce qui fait +parisien c’est cette camaraderie de coulisses +qui aveulit sa lèvre. Il a la figure brouillée, +lavée à l’eau de vaisselle, de tous les gens qui +vivent de la nuit, depuis le plongeur jusqu’au +suzerain de Deauville.</p> + +<p>Quand on entre dans un music-hall, on +trouve, peinte sur la face du personnel, la même +idée de séduction grossière que dans un palace. +Voici la foule nombreuse des domestiques de +la Foule. Le chasseur, paisiblement cynique, +ne veut même plus persuader l’homme qui +vient vers lui avec son argent, qu’il lui aura de +son copain du contrôle de meilleures places. +Il sait qu’il lui extorquera à coup sûr quelques +francs, par le sens soudain qu’il va lui donner +d’une obligation mondaine. « Monsieur, vous +êtes assez riche pour voir s’incliner devant +vous le fantôme d’un larbin. Donnez de la +réalité à cette apparition flatteuse, en lui +tendant une main qui me rende ignominieux ». +Par le truchement de ces faibles +coupeurs de routes, s’opère une discrète +corruption des classes les unes par les +autres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c7">II<br> +UNE SALLE VIDE</h3> + + +<p>Je suis arrivé le premier, il est huit heures +et demie, je resterai le dernier. Le rite va se +nouer et se dénouer ; je vais voir passer les +hommes.</p> + +<p>Je promène mon regard à l’aise dans ce +palais de ciment, camouflé de plâtre et de +sapin.</p> + +<p>Comment est cette salle ? Mais peut-on +décrire ce qui n’est pas ? Ce n’est point par vice +que je m’attarde à rassembler les fragments +misérables de nos villes. Elle est assez vaste, +certes, mais, pour augmenter le gain, on a +voulu y faire tenir tant de sièges que tout +dessin est débordé et effacé, qui d’un troupeau +accumulé ferait une assemblée humaine, équitablement +répartie, persuadée de prendre des +postures aisées qui l’ennoblissent, doucement +pliée par des lignes demi-circulaires à former +entre ses divers membres une conscience familière. +Ici on ne voit que deux plans superposés, +celui de l’orchestre et celui du balcon, celui-ci +écrasant celui-là, et tous deux dans un vaisseau +plus long que large, s’enfonçant dans une +profondeur bestiale d’étable. Aucune sociabilité +n’est créée entre les spectateurs puisqu’ils +ne sont pas placés de façon à pouvoir se regarder +les uns les autres. Leur force de collaboration +est ainsi annulée et les acteurs ne +tiennent plus compte d’eux. Il se fait une +situation nouvelle, qui me désoriente, que je +déclare inhumaine, il n’y a plus aucun rapport +entre la scène et la salle. Il en est ainsi partout, +dans toutes les rencontres de cette civilisation. +Partout la croissance du nombre rend tout +abstrait, défait toutes les relations qui étaient +fondées sur la mesure de nos sens : le soldat +ne voit plus son général, le citoyen ne connaît +pas le ministre. Nous entrons dans une époque +où la vie n’est qu’un rêve collectif. Les hommes +mènent des destinées parallèles ; chacun ne +pense qu’à son individu mais il ne trouve plus +pour nourrir cet individu qu’une panade +commune, un brouet spartiate, de plus en plus +délayé.</p> + +<p>Regardez dans un cinéma cette foule qui +baigne dans une ombre égale. Ce poisson vient +battre, comme dans un aquarium, contre la +paroi lumineuse de l’écran, la seule issue pour +tous ces égoïsmes, noyés, asphyxiés. L’individu +exaspéré, exténué va mourir, et de lui va naître +un communisme étrange, fascinant, inévitable.</p> + +<p>Cela me fait peur. Quelle tournante évolution +suit l’humanité ? Pour le moment voilà où nous +en sommes, à cet alignement monotone de +signes, sans plus de valeur personnelle, de +plus en plus désincarnés.</p> + +<p>Et la scène va-t-elle produire quelque chose +de plus substantiel que ces chiffres serrés les +uns contre les autres, qui ne gardent que par +habitude leurs vieux masques divins, ces chiffres +qui font semblant d’être encore des visages ?</p> + +<p>Ces tapis salis, ces rideaux souillés, ces ors ; +l’obsession partout de l’or, ce faux or partout. +L’ignorance totale de l’architecte : il trouve la +recette des anciens styles dans quelque livre +de cuisine, et comme une cuisinière qui est +saoûle, embrouille les sauces. Dans la maigre +fantasmagorie qui essaie de remplir ce lieu-ci, +il entre du Directoire, du Chinois ; on tire du +Dix-Huitième à la fois et de l’Orient un relent +d’érotisme ; et pourtant un air nouveau est +obtenu par le va-comme-je-te-pousse de +l’assemblage. La médiocrité des matériaux est +telle que cela semble un raffinement satanique. +Et, en effet, le goût du laid, et du laid pauvre, +n’est-ce pas la pourriture de l’élite du jour ? +Les millionnaires collectionnent les cartes les +plus triviales ou recherchent le mobilier de la +Restauration, de Louis-Philippe et du Second +Empire, premiers moments de la décadence, +styles composites. Oh ! ce Second Empire cossu +et mesquin, renfrogné, avec de soudaines +niaiseries d’un sentimental faisandé, triste, +avec des richesses sourdement provocantes, +style éclos sous le signe du Deux-Décembre de +bourgeois enrichi qui a peur pour son argent +et qui pourtant veut le sentir.</p> + +<p>Et par là-dessus, deux catastrophes : éclairage, +acoustique. L’acoustique, personne n’y +songe, n’en parlons pas. L’éclairage : sauf dans +quelques intérieurs étroits, l’homme n’a pas +su encore maîtriser la force nouvelle de l’électricité, +dont il se blesse par mille éclats, par +infatuation. Il ne sait pas la capter, la calmer, +la rendre chaude et douce ou alors il l’amortit, +il la met sous le boisseau, et ce sont des pénombres +funèbres.</p> + +<p>La contemplation de ce lieu vide et misérable +ne peut durer bien longtemps. Les fidèles +vont remplir le temple. Les voilà qui arrivent : +un, deux. Quelle genèse jamais imaginée : le +premier spectateur qui arrive dans un théâtre. +Le voilà, cet Adam, suivi de son Ève. Le +couple s’avance timide et orgueilleux. Il admire +cette salle parce qu’on y dépense beaucoup +d’argent, on y fait une grande prodigalité pour +provoquer celle de la foule qui achète fauteuils +et loges à des prix qui remplissent tout le monde +de satisfaction.</p> + +<p>Arrivent d’abord les plus pauvres, ceux qui +garnissent de désirs faibles le pourtour du +promenoir : silhouettes perdues que fait la poussière +innombrable des villes, naïfs fatigués par +la répétition des mirages et pourtant encore +étonnés, ombres louches de femmes et +d’hommes prostitués qui essaient de devenir +votre ombre.</p> + +<p>Viennent les ménages qui ont assez d’argent +et qui vont s’accroupir en rangées profondes +de l’orchestre aux combles. Arrivent de plus +en plus tard, selon le chiffre de leur fortune, +les plus riches qui prennent possession des +premiers rangs et des loges. Les gens s’assoient +autour de moi. Des couples, des familles, des +bandes ; quelques isolés obscènes.</p> + +<p>Musique. Bastringue impudent, poubelle de +quelques siècles, pot-pourri joué par l’orphéon +d’un asile d’aliénés d’ailleurs paisibles, au fond +d’une province. Ces musiciens sont des +esclaves endormis dans leur chiourme, moins +âcres que des bêtes de somme.</p> + +<p>L’humanité est laide, qu’elle vienne de Chicago +ou de ces quartiers par-delà la place de la +République. Je regarde cette viande de cheptel : +un milliard sept cent millions d’hommes. +J’ai connu une grande fadeur, j’ai lu les statistiques +qui mêlent les Boschimans, les Eskimos, +les quarante académiciens de France, le Pape +et le Dalaï-Lama, le Christ de Bombay, le roi +des joueurs d’échecs, le microcéphale de l’Exposition, +Rockefeller, Mussolini, l’enfant qui vient +de naître, et peut-être le chienchien de madame +X… puisqu’elle l’appelle son petit homme. +Quelques milliers d’esprits soutiennent sur +leurs épaules cette pyramide amoncelée et +croulante, au sommet de laquelle je vois +culminant, arrogant, parfaitement sûr de +soi et depuis toujours inconscient, un petit +verre à la main, l’homme le plus vieux du +monde, l’Irlandais de cent-vingt-cinq ans, +dont l’autre jour les journaux publiaient la +gloire.</p> + +<p>Je regarde cette viande et cette étoffe de +confection.</p> + +<p>Une femme magnifique passe devant moi +pour gagner son fauteuil, suivie d’un homme +fier comme Artaban. J’aimerais avoir une +femme à moi. Mais partout la propriété est en +train de mourir, aussi dans mon cœur.</p> + +<p>Tout à coup la salle bascule dans l’ombre. +C’est une catastrophe incroyable, cette foule +s’abîme dans les jeux de l’esprit : la rampe +s’allume. Il est encore des temples : l’homme +oppose encore quelque chose à lui-même ; il ne +s’est pas encore entièrement retrait dans sa +somnolence avaricieuse. C’est l’Art.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c8">III<br> +ENTRÉE EN MATIÈRE</h3> + + +<p>Le rideau se lève sur un premier paysage.</p> + +<p>Tous les paysages de la terre se sont fanés +sur cette scène. Est-ce donc ainsi qu’est l’Espagne ? +La Chine ? C’est ainsi qu’ils les ont +vues ; c’est ainsi qu’elles se sont montrées. +Nous sommes chez les hommes, race abâtardie, +vulgaire.</p> + +<p>Une idée mort-née s’est formée de l’Espagne +dans on ne sait quels cerveaux intermédiaires +qui brossent ces décors, tailladent ces costumes. +Cette idée mort-née, tirant sans cesse du néant +de nouvelles ressources d’agonie, recrève ici +tous les soirs.</p> + +<p>Une paresse indécrottable s’avère dans ce +fait piteux que les décors, sous les feux +agressifs des rampes et des projecteurs, sont +restés ce qu’ils étaient au temps des chandelles. +Ces idiots aveugles, incapables de se +tenir à la hauteur de leurs propres inventions, +n’ont pas encore remarqué que l’électricité +tuait les nuances et que seules des couleurs +crues, profondément massées, pouvaient faire +front contre ces charges de clarté blanche. De +même, le vêtement n’est pas traité à l’échelle +neuve : des détails vétilleux embrouillent la tache +des costumes, entravent l’arabesque des corps.</p> + +<p>Il faudrait faire alterner des partis-pris : +tantôt, sur un fond uni, faire ressortir le corps +humain à force de lumière, comme le font +photographes et cinégraphes, et tirer de cette +seule matière tout son trésor de suggestion +linéaire quand c’est une ombre plate sur un +fond clair, ou de plasticité quand son +volume est pétri par l’ombre : tantôt fondre ce +corps dans le décor, ne l’utiliser plus que +comme un élément entre autres, comme un +véhicule pour charrier des couleurs, un mobile +pour déplacer des lignes dans un tableau qui +capte tout le tourbillon de la nature, comme +font les Ballets Russes.</p> + +<p>Entrent une grue et un efféminé qui essaient +de faire radoter les personnages anachroniques +du compère et de la commère. Ils expédient +sans conviction quelques bribes de dialogue +sur l’Andalousie. Ils commencent de dire leurs +sottises avec timidité, mais ils s’enhardissent +et montrent bientôt leur mépris pour l’idée et +la parole. Puis ils se taisent, ils chantonnent. +Paroles sentimentales, mais qu’accompagnent +une ironie immonde et une indifférence haineuse. +Personne ne les écoute.</p> + +<p>La décadence du théâtre se fait sentir jusque +sur les planches du music-hall. L’inquiétude +me reporte à ces lieux de scandale : la Comédie-Française, +l’Opéra et le Conservatoire où l’on +assure la castration des eunuques qui sont +chargés de garder l’arche du Répertoire, amas +merveilleux d’erreurs qui sont nées on ne sait +plus quand, de rabâchages fatigués que personne +ne songera plus jamais à interrompre +dans ces maisons fermées, abandonnées. Le +Répertoire est le texte quotidien d’un contresens +obstiné où se dénoncent la paresse, l’infatuation, +la méchanceté des sots réunis dans une +conjuration perpétuelle et triomphante contre +le bon sens du cœur et la verdeur des sentiments. +Et à chaque génération nouvelle, les +sots qui sont en pied savent se recruter les +plus justes successeurs.</p> + +<p>Et dire que partout en Europe, sur les Shakespeare, +les Gœthe s’acharnent des moribonds +sadiques qui tirent du génie enterré des langueurs +infâmes.</p> + +<p>Du reste tout ce qui était éminemment contraire +à l’esprit du music-hall et de tout art +moderne, l’explication, le commentaire, qui +était si mal défendu par le compère et la commère, +a disparu à peu près, mais il reste encore +dans les airs d’Opéra qui reviennent comme des +odeurs de cuisine, dans les sketches qui insistent +sur la cochonnerie pour que comprennent +les enfants, dans certains pas de danse où s’étiole +un dernier rond de jambe, dans les décors qui +copient la nature, des traces inquiétantes du +voisinage de ces foyers pestilentiels, les théâtres.</p> + +<p>Avec ces débris on fait des bouche-trous. +Les éléments viables ne se sont pas entièrement +dégagés. Mais dans tout spectacle ne doit-il +pas y avoir des parties plus ternes pour +assurer des moments de repos ; tout ne peut +pas être de la même intensité, de la même +époque.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c9">IV<br> +LE CONTORSIONNISTE</h3> + + +<p>Le rideau est assez beau. Je me raccroche à +tout. Rien n’est tout à fait laid pour moi. Mais +rien ne serait trop beau. L’homme enfonce si +avant ses pinces dans la Nature, qu’il la tue. Je +regrette les étoffes de jadis plus luxuriantes +que les forêts du Brésil. Pourtant je réclame +du neuf, même s’il doit être atroce comme les +déserts des pôles.</p> + +<p>Le rideau s’entr’ouvre sur le vide. Soulagement +pour certaines parties fatiguées de mon +âme. Effarement de la foule. Il y a une boîte +sur la scène, comme l’œuf du monde. +Passe un moment : l’attention commence de +vibrer autour de ce réceptacle inerte. Le couvercle +se soulève, lourd d’abord, puis il devient +léger. Par des ondulations délicates mais perceptibles +comme celles du son dans le cristal, +une forme se dénoue d’un reploiement peu à +peu, on ne sait comment, déchiffrable. Je commence +à croire que l’orchestre, qui a mis la +sourdine, nous donne un concert de délices. +C’est un corps d’homme. C’est un homme. Un +éphèbe jaune, narquois et doux se déroule +enfin tout entier, selon la légère chute de soie +de son costume de Chine. Il déploie en dernier +ressort sa queue nouée à son cou comme un +ruban de jeune fille, du temps de l’innocence. +Je suis ravi, le peuple paraît soumis. La +suite de ses gestes, ininterrompus, fondus +l’un dans l’autre, perpétuels, accouche mon +imagination, dans une succession suave, de +toutes les attitudes possibles. Son ventre est +le centre de son corps. Son nombril est un +axe inaltérable autour de quoi ses deux jambes +et le thorax, à triple embranchure, tête et +bras, fleurissent dans mille circonflexions, +mille rêveries comme des écharpes. Toute +jointure, dans ce système également morcelé, +est huilé du pouvoir parfait d’articuler dans +tous les sens les membres qui par elle se +rejoignent.</p> + +<p>Je conçois la vérité du génie, l’excellence +du monde ; en témoigne cette variété inexhaustible. +La souplesse de ces mouvements signifie +l’aisance, la liberté. Qui crie encore que +l’homme est une créature ? L’homme est du côté +du manche, c’est du centre même de l’homme +que part l’impulsion qui crée le monde. Délivrance : +l’homme creuse la loi, il se tortille si +bien à l’intérieur de ce monde, qu’on voit bientôt +que celui-ci n’est que sa volonté. Tu n’auras +jamais fini de te réjouir de lancer dans l’air +des figures alertes et gaies. Réjouis-toi dans tes +mains et dans tes pieds et dans le ressort de +tes reins, et dans la danse des étoiles. Bien +malin qui dira quand tu as commencé. Je suis +ivre d’une profusion de faune et de flore inimaginables. +Je gambade comme un léger +bétail d’antilopes et je me noue comme une +liane.</p> + +<p>Je ne remarque pas que me gagne la stupeur +de la contemplation. Un sourire calme est au +milieu de toutes ces évolutions faciles. L’harmonie +inflexible de la vie se décèle. Si j’appelle +Dieu, il est trop tard, je suis pris avec lui +dans un système inexorable qui se referme comme +une mâchoire.</p> + +<p>Cet exercice asiatique, accompli par un Américain +exactement grimé, a pour effet, à un +point remarquable, de concentrer l’attention et +de l’épuiser. Feinte infinie, atroce ; désolante +simagrée. Peu à peu ma rêverie cesse de déborder +les lignes qui sourdent toujours de l’impalpable +dessinateur, elle s’absorbe, elle s’anéantit +dans un cercle de finesses comme un médaillon +de cheveux. C’est une marée descendante +de musique. Je m’abandonne doucement sur le +sein de la création qui s’apaise. Le monde se +résorbe dans l’intime de mon cœur. L’homme +rentre dans sa boîte, dans son œuf. Le rideau +retombe.</p> + +<p>Dans une ombre de limbes je me retrouve +au milieu de mes contemporains. J’aperçois à +trois rangs de moi une troupe de gens à la mode : +gens du monde qui sont mêlés de gens de +lettres, gens du monde qui s’amusent à jouer +au demi-monde. Ils peuvent supposer qu’ils y +réussissent. L’on manque de point de repère : +il n’y a pas plus de monde que de demi-monde. +En tout cas, oisifs et intellectuels communient +dans la même pâmoison devant ces gestes qui +s’esquissent et se détruisent sur la scène. C’est +tout ce qui les flatte ; ces gestes sont rapides et +se remplacent sans cesse les uns les autres, en +sorte qu’ils ne laissent jamais l’esprit devant +un problème déterminé, un symbole arrêté. +Mais la série inépuisable des indications +redonne à tout instant le plaisir d’apercevoir +une idée et évite de la poursuivre, ce qui, à +ces paresseux et à ces fatigués, ne paraîtrait +qu’ennui et ridicule. Ils évoquent toujours de +nouvelles ombres pour se détourner des +proies.</p> + +<p>Un énorme acquis dort dans ces têtes que +réveille suffisamment la moindre allusion. Ils +se sont couchés sur les coffres où dort leur +richesse : de discrètes souris viennent grignoter +le bois solide et carré ; elles seront suivies de +rats arrogants.</p> + +<p>Ces façons sur la scène éparpillent l’esprit +dans le silence. Les muses patientes et pleines +de diction sont parties à la débandade. Viennent +les mimes. Tout discours est brisé d’un geste +précis qui n’est plus qu’une songerie vague.</p> + +<hr> + + +<p>J’ai cru tout à l’heure que ces rangées +d’enfermés et d’assis frémissaient d’émulation +et d’amour à voir l’un de leurs semblables +réaliser une liberté dont ils sont incapables.</p> + +<p>Mais après tout il n’y a là qu’une mécanique +musculaire, une difficulté vaincue par une +patience qui n’a eu besoin que d’être méticuleuse, +qui n’a pas eu à craindre ni à braver +l’imprévu. Maintenant je trouve que ce contorsionniste +ressemble à mes voisins et que c’est +de cette ressemblance qu’ils se satisfont. Tous +les jours, pendant trois heures, depuis sa tendre +enfance, ce vendeur de gestes s’est exercé +à un péril parfaitement limité, comme tous +ces banquiers, ces téléphoneurs, ces petits +joueurs.</p> + +<p>Et il en est de même des acrobates. Ils exécutent +le soir, dans la parfaite assurance du +moindre risque, le geste répété le matin, et ce +qui plaît aux spectateurs c’est le caractère +arithmétique du résultat obtenu.</p> + +<p>Pourtant quelquefois une hésitation fait +refleurir légèrement dans l’air l’idée de danger. +Il paraît qu’il y a dans ce métier de nombreuses +pertes. Mais il en est de même à bien +d’autres étages de la vie moderne. Bien que +cette vie soit à l’abri d’une multitude de malencontres +qui sévissaient autrefois, elle en crée +quelques autres. Mais ces nouveaux dangers +ne redressent pas chez les hommes le sens de +la douleur et de la mort. En dépit de la persistance +des fléaux et des accidents, les hommes +se préparent de moins en moins à trépasser et +l’apparition de la fatalité leur tire des petits +cris misérablement surpris.</p> + +<hr> + + +<p>De moment en moment passent des femmes +nues. Elles défilent, elles font une théorie ; puis +elles se rassemblent, elles font une apothéose.</p> + +<p>Que de femmes, cette époque est femme, +abîme de jouissance anxieuse et énervée.</p> + +<p>Femme nue, tu uses ton prestige, tu exténues +le pouvoir de ton sexe dans l’eau de mille +et de mille yeux comme dans un bain de +vapeur. Et si tu es habillée, tu multiplies, par des +découpages savants, ce prestige, mais en le compliquant, +tu le divises, tu le disperses, tu le perds.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c10">V<br> +DÉCADENCE ET DESTRUCTION</h3> + + +<p>Maintenant que le spectacle est en train, je +quitte mon fauteuil, et je viens m’asseoir sur +la herse de feu, me retournant contre les spectateurs.</p> + +<p>Les projecteurs coupent cette pénombre +humaine comme des rayons de soleil l’air +moisi d’un temple où ne viennent plus ni dieux +ni prêtres.</p> + +<p>Je veux saisir cette chose par tous les côtés : +je me ferai ciron entre les pieds puissants des +hommes, je ramperai entre des montagnes +d’odeurs, je surprendrai ce paysage solitaire : +les deux jambes oubliées de la femme de l’ingénieur, +ses pieds en dedans, tandis que là-haut +son esprit est possédé par le plaisir. Je +grimperai dans les combles, et, à travers les +constellations anthropocentriques, je scruterai +cette vallée de têtes.</p> + +<p>Ainsi je puis considérer l’ensemble de la +société qui habite cette planète. Je n’y distingue +ni peuples ni classes.</p> + +<p>Pas une race qui ne soit ici représentée par +quelqu’un qui ne ressemble à tous ses voisins. +Ce nez est latin, ce menton saxon, cette oreille +juive, cet œil chinois, mais ces caractères +conventionnels, c’est de la poudre aux yeux, +cela ne me convainc pas de différences vives. +C’est en vain que les écrivains et les orateurs +leur assurent qu’ils s’opposent les uns aux +autres par la vertu ombrageuse du génie +national : mes yeux les voient sombrer dans +la confusion.</p> + +<p>Pourtant si l’espace se laisse réduire, si la +géographie succombe, le temps et l’histoire +résistent un peu. Sous l’uniforme des vestons +et des smokings, j’enregistre encore pour +quelques minutes la mascarade des anachronismes. +On oscille entre l’âge de pierre et +l’époque de Wells. Ce Russe : paysan d’il y a +deux mille ans, authentique païen, mais aussi +communard, mineur du Klondyke, sans oublier +le greffier du commissaire de police. Cet Italien : +Second Empire. Cet Allemand : “ordre +moral”. Ce Français : époque Victorienne. Cet +Anglais : 1913. Cet Américain : Martien. Ce +Chinois : première expérience de Mongolfier. +Personne n’est à l’année 1926. Mais vous +n’aurez pas besoin d’attendre plus tard +que 1930 pour que tout le monde soit à la +page.</p> + +<p>L’apparence, c’est toute la réalité pour ces +foules déracinées et tournoyantes. Je sais ce +que pèse leur nationalisme de timbres-poste, +et bien qu’ils soient encore prêts à tirer dix +mille canons pour s’assurer qu’ils sont distincts +les uns des autres, je vois que tous, vêtus des +mêmes vestons anglais, des mêmes robes françaises, +vénérant tous le dollar américain et tous +tombés un peu plus bas, après cette affreuse +déconvenue de la Russie, cette oblitération de +l’Asie plus rapide que la course de la peste, +ils n’échapperont pas au déluge : les hommes +noieront les hommes.</p> + +<p>La foule de la mercante démocratique empilée +dans les fauteuils, flanquée dans les loges par +les millionnaires qui l’animent et l’encouragent +de l’œil et du geste, assouvit ici le furieux goût +de complicité de tous les hommes vivants. Ce +troc effronté se prolonge en arrière par des plans +insensibles dans l’épaisseur troublée, l’amère +connivence du balcon où l’amas des traînards +s’enivre d’une convoitise qui se ronge les +ongles, qui s’use les crocs, car il ne s’agit plus +de révolution mais de partager un bonheur de +fer-blanc grâce à des trucs qui sont maintenant +connus de tous. Les mille fissures +percées par la combine rendent toute cette +foule solidaire.</p> + +<p>Tout cela se repaît à la même mangeoire. +Le commerçant et l’industriel de l’orchestre +partagent leur plaisir avec le banquier des +loges, et, debout derrière eux, l’employé, le cou +pris dans le carcan de son col bourgeois, se +félicite d’entrer dans cette parfaite communion +spirituelle. La simple envie gradue tous ces +étages : le Français enviant l’Américain ; celui +qui gagne 100.000 enviant celui qui a gagné +200.000. Mais l’envieux ne méprisant plus l’envié, +il en résulte que tous ces humains sont +amis comme cochons.</p> + +<p>On sait très bien à quoi on en viendra, à une +parfaite égalité. Quant à la liberté et à la fraternité, +cela n’a jamais intéressé que ceux, peu +nombreux, qu’intéressait moins l’égalité.</p> + +<p>En principe, ceux qui sont dans les loges +sont plus riches que ceux qui sont à l’orchestre. +Les uns et les autres sont fort contents : d’être +regardés ou de regarder. Ils ont besoin les +uns des autres.</p> + +<p>Les hommes sont enlaidis par la fatigue, les +femmes lustrées par l’argent. Épaules dénudées +sur plastrons blanchis. Et les perles, bavures +du fond des mers.</p> + +<p>Il est impossible de savoir d’où viennent +tous ces gens-là, de les distinguer les uns des +autres. Mais ça se tasse, ce grand pêle-mêle ; ça +se partage l’argent à la foire d’empoigne.</p> + +<p>Les deux ressorts qui font aller toute la +machine se correspondent selon un mécanisme +de plus en plus unifié, lubrifié : le travail et +l’amour. Il y a de moins en moins de paresse, +de fantaisie, de licence, de risque, de bénéfice +dans la prostitution. Le travail est de plus en +plus vague, inefficace, uniforme, trompeur, si +corrompu qu’il n’est plus que la trahison de +tous par chacun, comme la prostitution. La +mercante et la putasserie se rejoignent : ceci +et cela s’appelle du même nom : « business ».</p> + +<p>Dites-moi la différence qu’il y a entre cette +femme et cet homme, là, dans cette loge de +gauche. Il est banquier, c’est une putain. Son +âme, à lui, a été grignotée tout le jour par +l’appel silencieux du téléphone sur sa table. Il +a brassé les signes, il s’est épuisé dans ces derniers +déplacements infimes que fait la richesse +dans le monde avant de se fixer en définitive, +de se résorber dans un coffre-fort unique qu’on +fermera à jamais. Elle, depuis midi, s’est +prêtée trois ou quatre fois, roulée dans ce système +de simulation sexuelle, dans ce manège +qui tourne sur lui-même avec une vitesse de +plus en plus accélérée : une pauvre petite sensation +traquée court d’un corps à l’autre, plus +éperdue qu’une souris Place de l’Opéra. Tous +les deux ont joué sur le change ; tous les deux +ont empoché beaucoup de signes de papier, +tous les deux ont gagné, tous les deux ont +perdu, tous les deux, dans une agitation qui les +a éreintés jusqu’à la fibre, ont ajouté à cette +immobilité progressive qui menace l’homme.</p> + +<p>Et ces deux autres de l’orchestre qui les +regardent avec une envie béate, qui attendent +l’heure d’être promus à leur rang. Lui aussi est +dans les affaires, elle aussi. Ils fabriquent n’importe +quoi, ils le vendent à n’importe qui. Ils +croient qu’ils sont habillés, mais leur laideur +se fait sentir comme une plaie envenimée sous +le pansement. Leur création a sans doute +échappé à la Nature qui ne montre nulle part +ailleurs une pareille faiblesse de forme : il n’est +point de caillou qui donne l’idée d’un tel avortement. +C’est ici qu’on voit tout ce qui subsiste +d’une particularité orgueilleuse, c’est ici qu’on +voit s’avouer l’échec de l’humanité.</p> + +<p>Et ceux du balcon : ils n’ont pas vendu leur +chemise pour être ici — on ne vend plus sa +chemise — mais ils ont fait le nécessaire, dans +la journée. Ils ont tous fait la même chose, +hommes et femmes, de petites affaires. Ils ont +beaucoup pâti et beaucoup joui, sans le savoir, +des derniers sursauts de la fantaisie. Apparemment, +on peut se retourner encore dans le +monde par un débrouillage individuel ; l’un est +très fier d’avoir inventé un nouveau système +de boutons de manchettes ; l’autre d’avoir réuni +la fabrication des fromages et l’industrie touristique +dans le Lot-et-Garonne. Mais ils ne +prennent pas garde que leur initiative émerge +à peine un instant du courant de plus en plus +monotone de la production moderne, et qu’en +réalité, depuis le président de banque jusqu’au +dernier comptable, ils sont tous employés, +salariés, dans les mêmes bureaux, mobilisés de +force au service d’un vaste communisme +obscur, confortable, ennuyeux, laid.</p> + +<p>Il n’y a pas de bonté, mais un grand adoucissement +des mœurs. Les riches ne voient pas +les pauvres, ne conçoivent pas les pauvres. +Mais peu à peu, riches et pauvres abandonnent +leur état particulier pour se rencontrer et se +fondre dans un état intermédiaire.</p> + +<p>Il manque les ouvriers à ce tableau. Ils sont +dans leurs faubourgs, au cinéma, et se gorgent +de films qui, pour quelques sous, les introduisent +dans les salons des riches.</p> + +<p>Il suffit de voir les hommes devant les bêtes +pour constater leur unanimité.</p> + +<p>Voici justement sur la scène des otaries.</p> + +<p>J’entends les hommes le lendemain : « Dis-donc, +Félix, on ne s’est pas embêté, hier soir, +hein ! Nous en avons eu pour notre argent. Et +qu’est-ce qu’on s’était mis à dîner. Il faut +raconter cela à Léon. Garçon ! trois Chambéry-fraise. +On a été avec M<sup>me</sup> Félix et la gosse au +Casino. Dis-donc, c’est bien le moins, hein ! Il +y a assez longtemps qu’on turbine. Un peuple, +mon vieux, bondé. Des gens chic. Y avait des +tas de gonzesses à poil. Pas mal. Mais quand +l’Américain a amené les otaries… Ah ! les +vaches ! C’est le moment qu’on a commencé à +jouir. On se sentait vivre. Non ! Sont-elles +moches ! Tu dirais des gonzesses qui ont le +derrière pris dans un édredon et qui courent +après l’autobus. Ah ! C’est pas permis d’être +bâti comme ça. C’est tout désossé, ça tortille +sa viande comme une amoureuse. Ça se +pousse, ça tangue, ça mugit comme un veau, +ça essaye de se mettre en colère. »</p> + +<p>Félix, Léon et Ernest boivent d’autres +Chambéry-fraise.</p> + +<p>« Nous sommes les hommes, c’est nous les +rois. Le soir, on nous voit assis, avec nos +lardons, au music-hall. Tout est en ordre sur +la terre. Nos femmes sont en peaux de bêtes +et couronnées d’oiseaux morts. Nous avons +roulé l’éléphant, soufflé au lion ses chasses. Le +cheval n’est qu’un abruti et le chien fut pris +par ses bons sentiments. Nous avons vaincu +toutes les bestioles. C’est la gloire. Nos petits +drapeaux ornent les Pôles. Nous avons traîné +les otaries dans les cirques comme des reines +liées par les genoux. Tu en fais, un œil. +Hourra ! Que la grosse caisse crève ! Tant pis, +si les cymbales attrapent des ampoules ! +Hourra pour la coterie ! Sifflons avec la puissance +de la vapeur : on va écraser les étoiles. +C’est une fameuse rigolade. »</p> + +<p>Otaries, sirènes, glissez dans l’eau et la +nageuse sera sans grâce.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>Je voudrais savoir de quoi je vis.</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>Tu vis de l’idée que tu te fais de demain.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>Je crois que demain sera fait d’aujourd’hui. +Je crois qu’aujourd’hui est mauvais, que demain +sera pire, que tout finira demain.</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>Parle, soulage-toi de tes fantômes.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>Je m’efforce d’approcher, jusqu’à les toucher +du doigt, les caractères de mon époque. Je les +trouve abominables, et si dominants que +l’homme affaibli ne pourra plus se soustraire +à la fatalité qu’ils énoncent et qu’il en périra +bientôt.</p> + +<p>Machinisme, égalitarisme sont les araignées +qui tissent la toile de leurs noms cruels entre +mes paupières. Je vois un horizon de barreaux +de prison.</p> + +<p>L’étouffement des désirs par la satisfaction +des besoins, telle est la police parcimonieuse, +l’économie sordide, découlant des facilités +dont nous accablent les machines, qui viendra +à bout de nos races. L’homme n’a de génie qu’à +vingt ans et s’il a faim. Mais l’abondance de +l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, +il se fait dans la bouche de l’homme une +mauvaise chimie qui corrompt les vocables. +Plus de religions, plus d’arts, plus de langages. +Ses désirs assommés, l’homme n’exprime plus +rien.</p> + +<p>Il est écrit dans l’évangile de Saint Jean : +« Je suis en mon Père, et vous en moi, et moi +en vous. » Les doigts de l’homme sont divins : +à la matière qui est vivante — un caillou est +mouvant comme mon cœur — ils peuvent +communiquer une seconde vie, de même que, +selon le dogme catholique, du pain qui est déjà +chair et sang, le prêtre peut faire l’Eucharistie, +qui est deux fois pain de vie.</p> + +<p>Mais l’homme ne peut déléguer ce pouvoir +absolu de ses doigts à un agent déjà issu de ses +œuvres. A peine si le sculpteur peut se servir +de l’ébauchoir, le peintre du pinceau, le musicien +de l’archet. L’homme peut imprégner +d’esprit un objet, faire jaillir d’un piano, d’un +vase, d’un paysage, de longues sources de +suggestions spirituelles, mais il faut qu’il soit +là, qu’il les ébranle de ses mains. L’outil n’est +efficace que dans la main de l’homme, l’homme +ne peut abandonner l’outil à lui-même. La +filiation poussée au second degré ne porte plus +ou, du moins, dégénère sans remède. L’homme +peut engendrer, il ne peut transmettre le pouvoir +de la génération, insérer dans l’ordre de +la matière une initiative indépendante et neuve, +intercaler entre lui et les choses une race intermédiaire.</p> + +<p>Mais cela qui lui est interdit l’homme a +voulu l’accomplir et l’imposer à la nature, le +faire accepter de Dieu.</p> + +<p>Il l’a voulu pour la pire raison : par lassitude. +La race européenne, américaine, maîtresse de +la planète, comme les grands peuples conquérants +au bout de leur effort, a voulu se reposer +du poids de son travail sur un monde inférieur +de vaincus et d’esclaves. Au lieu de les prendre +dans les rangs d’autres races — ce qui lui était +interdit par tout un monde de circonstances et +de pensées — elle a été les chercher hors du +cercle animal, dans ce monde qu’à tort elle dit +inanimé, dans le règne minéral, végétal. Avec +les métaux, après avoir façonné l’outil unilatéral, +inarticulé, inerte, elle conçoit la machine +subtile, complexe, souple, capable de reprendre +l’impulsion, de conserver le mouvement.</p> + +<p>Beaucoup croyaient qu’ainsi l’homme servait +son désir le plus haut, qu’après une victoire +définitive sur la matière, il allait aiguiller +l’esprit sur une voie libre, le lancer sur un rail +d’infini.</p> + +<p>Mais le mal se mêle au bien et rend les intentions +fourchues : au moment même où il faisait +un si grand effort, l’homme cherchait une pente +où se laisser aller et se détendre. Il l’a trouvée +et il s’y est tenu ; et c’est pourquoi il est puni.</p> + +<p>Car s’il ne peut conférer à des instruments le +pouvoir d’engendrer la vie, par un revers +inexorable, il peut les investir d’un pouvoir de +mort.</p> + +<p>La machine est née de la paresse de l’homme. +Elle est née décrépite et ruineuse, elle ne peut +engendrer que des cadavres. Pourtant, comme +ils ont l’air jeune et vigoureux, ces beaux bras +d’acier ! Mais ce ne sont que les pinces d’un +vieux crabe maléfique. Un enfant sort du ventre +de sa mère ; si Dieu oublie de lui donner une +âme, il coule comme de la gelée. Ainsi tout ce +qui sort de la machine.</p> + +<p>L’homme ne peut faire qu’une machine produise +un vase vivant. Mais hélas ! il peut faire +que cette machine produise un vaisseau tel que +le fléchissement s’y marque de façon inoubliable ; +et une fois que l’homme a vu son œuvre +moins bonne, ainsi mise au monde en sous-main, +il se trouble à jamais dans son esprit, et +sa conception de la beauté ne cesse plus de +s’altérer d’heure en heure.</p> + +<p>De l’aveu fatal de l’homme, aussitôt que la +machine est en mouvement, elle brise le nœud +qui retenait la beauté, les liens profonds que la +main ajustait autrefois entre les parties intimes +de la substance. La machine est une esclave ; +si on la déchaîne, c’est une brute qui ne peut +que détruire. La machine n’augmente pas +l’homme ; mais au contraire, elle ne semble +être mise au monde, jouant un rôle diabolique, +que pour communiquer à la matière la conséquence +mortelle de ce relâchement de l’activité +de l’homme.</p> + +<p>Par exemple, telle machine happe un caillou. +Ce caillou est prospère, il a reçu de l’influence +des divinités atmosphériques, une forme palpitante. +La machine le broie et il en sort ce +ciment informe, inanimé, si profondément, si +lourdement paresseux, à quoi l’homme renonce +à conférer une vie plus haute que celle que connaissait +ce morceau de matière quand il était +caillou. Ce sera cette misérable maison moderne. +Tandis qu’autrefois au temps de la jeunesse et +du génie, la pierre accédait à un plus haut +degré dans l’échelle de la création par la +métamorphose ennoblissante que lui procurait +la main de l’homme, tailleur de pierre.</p> + +<p>Certes, la machine est vivante ; en cela +l’homme semble s’être dépassé. La machine est +même plus vivante que l’homme, dans la +mesure où l’abdication de l’homme lui abandonne +un pouvoir exorbitant.</p> + +<p>La machine est vivante comme la mort.</p> + +<p>C’est tout ce que nous créons encore, la +mort, une mort active, acharnée, qui a de +l’ouvrage devant elle. C’est tout ce qui sort de +nos mains, qui soit encore sûr et fort.</p> + +<p>La machine échappe au désastre qu’elle propage +autour d’elle comme un démon se joue du +feu de l’enfer.</p> + +<p>Aux époques de transition comme la nôtre, +qui ont passé le point culminant où la vie dans +son épanouissement a le loisir de se suspendre +un moment, ce qui naît encore de vivant passe +au service de la mort, et ne sert plus qu’à +hâter la fin, à détruire tout ce qui se prolonge +et qui n’est plus qu’apparence.</p> + +<p>Moment critique. Les machines font un +énorme et implacable et irrésistible système de +critique, de destruction, qui a germé dans +notre sein et qui nous ronge.</p> + +<p>Mais une légende comme celle de la machine +que je viens de te dire ne m’aide pas assez à +composer l’incantation dont j’ai besoin, où +veut entrer toute mon angoisse, contre mon +époque glissant de mes doigts, vertigineuse. +C’est de toutes parts une dérobade, une fuite, +comme une allusion vers quelque chose que +je sens peser derrière la paroi de mon esprit +mais qui n’a point de nom dans ma langue. +L’homme va mourir, l’homme que nous avons +conçu, aimé, loué.</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>Je vois bien s’avancer de toutes parts un génie +qui nous est étranger. Mais il entraîne de +grandes beautés. Il est vrai que ces beautés sont +plus célestes que terrestres, qu’elles sont tracées +par une promptitude silencieuse, qu’elles appellent +une intuition instantanée, de plus en +plus indicible, de plus en plus inarticulable.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>Pour moi, cet avenir c’est la fin, puisqu’il ne +prolonge rien de ce que nous appelons humain. +Toutes les valeurs dont nous vivions disparaissent. +Ce système du monde qui se composait +dans les entrailles mentales de l’homme, +va s’anéantir ; c’est la toute prochaine péripétie +du roman cosmique. Nous ne serons plus +là, dans huit jours, pour voir l’épisode suivant. +La vie universelle continue : des cendres de +l’homme elle crée un être nouveau. Pour cet +être nouveau il y aura des valeurs nouvelles. +L’appréciation de ces valeurs fraîches nous +échappe complètement, elles signalent un +monde qui nous est tout à fait étranger, hors +du régime humain, hors de la sphère terrestre. +Silence de cinéma sans musique. +Cependant l’énergie que je tire de la +Terre ne peut nourrir qu’un espoir, un désir, +un vouloir humains. Je ne peux former d’autre +souhait que de perpétuer ce que j’aime. J’ai +donné tout mon amour à ce que je connais. Je +ne puis remplacer ma raison de vivre par ma +raison de mourir. Si l’humain meurt, au +moment où il meurt que m’importe cet univers +qui va se nourrir de la dissolution de nos +chères, de nos belles catégories ; je souffre trop, +je passe la main. Si d’autres de mes frères +ont la force, cessant d’être des hommes, de +tirer une joie de l’atroce enfantement, tant +mieux pour eux. Je vous salue, anges ou +démons.</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>Abandonne cette vue borgne que l’évolution +à venir ne consistera qu’à épuiser les prémices +que tu discernes dans les faits actuels : dans +l’état présent germent des causes mystérieuses +qui engendreront des conséquences inattendues. +Tu ne peux condamner sans recours un futur +qui ne te réserve que des surprises. Tout peut +être changé d’une minute à l’autre par une +découverte. Et par exemple, cette époque de +la machine où nous nous débattons peut être +terminée d’un instant à l’autre. En tout cas tout +nous engage à modifier une conception de la +vie et de la beauté à la fois trop stable et trop +périssable que nous tenons de la Méditerranée, +région qui n’est pas hantée par les tremblements +de terre. Ne soyons pas fétichistes, +n’attachons pas tout notre intérêt à une statue +de marbre cassable, à une machine que la +rouille menace ; corrigeons l’exemple grec par +l’exemple japonais : apprenons à renouveler la +beauté chaque matin avec un peu de papier et +quelques petits bouts de bois.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>Oui, certes, songeons que les civilisations +sont périssables, préparons-nous à lever le +camp, jetons du lest, accrochons-nous au principe +vivant. Cette planète même se dérobe sous +nous. Alors, allons jusqu’à l’exemple de l’Indien +qui, entraîné aux plus riches méthodes de +dépouillement, s’accorde mieux que nous à une +destinée de déluges et de collisions astrales…</p> + +<p>Non, je reviens me réfugier près de cette +statue de marbre, immobile pour une heure +dans un parc qui invinciblement retourne à la +brousse. Je ne puis penser autrement que je +fais. L’avenir, je ne puis le composer que des +traits que je vois à aujourd’hui qui me montre le +visage d’agonie de tout ce qui m’est cher. Je +n’ai pas le cœur dur d’un démiurge.</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>Mais si tu gardes dans un coin de ton esprit +cette idée que les choses ne tourneront pas +inévitablement comme elles en ont l’air, tu +seras obligé de tenir ton jugement en suspens, +tu ne pourras pas t’abandonner tout à fait au pessimisme +que tu préfères, et tu te garderas ouvert +à d’autres hypothèses que des ruptures totales +d’équilibre. Et l’homme ne finit pas plus qu’il +ne commence, et rien ne s’est jamais arrêté +en lui qu’on puisse fixer d’un mot. On ne peut +pas dire : ceci est, a été et sera l’homme. Car, +depuis qu’il existe sur cette planète un mammifère +érigé sur ses deux pieds, il a déjà renouvelé +plus d’une fois, pièce à pièce, toute son +armature spirituelle et l’intime même du métal +dont est faite cette armature. L’idée de la +permanence des formes, sous ce crâne, ne peut +subsister qu’à l’abri de l’ignorance. Le domaine +cultivé par l’histoire, jusqu’hier, était assez +étroit pour que l’homme rationnel pût se persuader +que la terre ne pouvait produire +d’autres fleurs mentales que celles dont il chantait, +ces temps-ci, les couleurs toujours renaissantes +et toujours pareilles. Mais voici que la +préhistoire déborde de sa jungle irrésistible +notre petit jardin. La préhistoire brise l’homme +historique comme la considération de l’inconscient +brise l’homme psychologique.</p> + +<p>Pour moi, j’incline à me confier au flot à +l’exemple de Christophe Colomb. Bientôt apparaîtront +des choses nouvelles, terres ou étoiles. +Nous leur donnerons un nom humain, ou bien +les anges nous souffleront les termes ineffables +qui conviennent à ces surprenantes +Amériques.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>Non, l’homme, c’est une espèce terrestre ; +il y a un point d’épanouissement pour chaque +espèce qu’elle ne peut dépasser. Au delà, +c’est la mort : peu importe ce qu’est la mort +et si sous d’autres cieux cela pourrait s’appeler +la vie.</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>Et tu crois que l’humanité actuelle a dépassé +ce point et s’engage dans la vieillesse. Alors, +ton pessimisme est absolu. Il n’y a plus qu’à +attendre ce qui pour toi sera vraiment la mort, +puisque tu ne veux pas t’intéresser à cet être +fascinant qui naîtra à travers la mort, de cette +partie de toi-même que tu ne connais pas, qui +ne répond pas à ton nom d’homme et qui est +pourtant plus vivante que toi.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>L’homme peut, tant que les conditions physiques +de la planète ne sont pas changées, +échapper à la vieillesse en retournant à l’enfance.</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>Ah ! Je te vois venir. Tu m’amènes à ton +idée de la destruction. Aujourd’hui est mauvais, +demain est entièrement inclus dans aujourd’hui. +Il faut détruire aujourd’hui et hier +renaîtra. Derrière le conservateur s’avance le +réacteur.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>Oui, pour empêcher la destruction lente que +je vois en tous sens, pour arrêter l’évolution +pernicieuse, je veux interposer une destruction +immédiate, totale, qui ramène l’histoire à ses +débuts.</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>Les débuts de l’histoire ! Mythologie d’enfant.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>Ainsi serait sauvé et restitué l’humain. Ce +qui est la souche, ce qui permet les fruits et les +fleurs et les feuilles, l’animal et l’enfant. Il +faudrait que les vertus renaissent. Il y a quelque +chose sous le ciel que j’appelle toujours, c’est +la fraîcheur du sang. Sentir que la sève des +feuilles coule directement dans les veines de +l’homme : ne pas laisser les lèvres de l’homme +se dessécher loin du sein de sa nourrice. Que +ne ferait-on pour qu’un sourire de jeune homme +refleurisse quelque part sur cette planète qui +a besoin d’être fumée. Il y a quelque chose +que je veux maintenir à tout prix. L’idée du +salut de la ruche par une certaine restauration +qui serait une conservation profonde, me relance +toujours.</p> + +<p>Cet instinct de conservation s’attache à quelque +chose de plus en plus général. Il ne s’agit +plus de maintenir le Français, ni même l’Européen, +mais l’Humain. Maintenir l’humain, faire +en sorte qu’il y ait encore longtemps une +expression humaine du monde, par des chants +et des prières, des amours, toutes sortes de +fabriques.</p> + +<p>Car nous ne voulons pas encore nous perdre +tout entiers en Dieu. Faits de la boue de cette +planète, nous ne pouvons concevoir l’activité +spirituelle que selon une morphologie inhérente +à cette boue. C’est pourquoi je m’effraye devant +le tour actuel des choses qui a l’air d’aller à +une abstraction destructrice de toute variété +capricieuse, de tout modelé délicat. Je ne puis +encore renoncer à ce qui m’a sauté aux yeux, +au plus caractéristique de l’effort des hommes : +découper les choses avec des instruments, les +surprendre et les précipiter dans des formes +qui sont plus souples et plus résistantes que les +choses.</p> + +<p>C’est pourquoi quelques hommes isolés dans +le monde moderne, en Amérique, en Asie, en +Europe, épouvantés des déficiences aux proportions +continentales que ne masquent pas les +faibles constructions qu’élève de toutes parts +le consortium de ces forces égarées que nous +nommons au hasard : Démocratie, Capitalisme, +Agnosticisme, Machinisme, Communisme, +songent à rompre cette faible course, et ne +s’effrayent plus du mot de destruction. Ils ne +reculent pas devant les moyens désespérés : +armer les fous, les brutes, ces millions d’ennemis +que l’humanité renferme dans son sein. +Destructions matérielles dans un monde qui +n’est plus que matériel.</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>J’ai horreur de ces rêveries de promeneur +placide qui tout à l’heure va retrouver son +cabinet à la même place. Nous avons fait la +guerre. Voilà qui nous a guéris des utopies, +voilà qui nous a restitué le sens d’une certaine +mesure : nous savons que l’idée est un acte et +un acte de la douleur. Je demande sur quelle +galère tu embarques l’humanité et quelles souffrances +manœuvreront les rames.</p> + +<p>Et je veux qu’ils réfléchissent, ces destructeurs, +s’il s’en trouve, sur ce qui en eux est +susceptible d’être détruit. Que changerions-nous +si nous étions dans les conditions les plus +efficaces pour tout changer ? Je ne puis me +maintenir dans les vues de l’esprit, je découvre +la platitude des événements.</p> + +<p>Donc, on détruit l’économie : au diable les +banques, les usines, les chemins de fer. Plus +d’argent. Plus de presse. Enfin les hommes +respirent, ils ne vont plus au bureau, ils +quittent les villes…</p> + +<p>Car c’est bien cela, n’est-ce pas, que vous +voulez ? Votre effort ne peut aboutir qu’à cela. +Votre passion pour ébranler le monde présent +devrait être si violente qu’elle ne pourrait +moins faire que le briser. Ou bien alors c’est un +effort modéré, qui veut en prendre et en +laisser, mais qui alors s’amortira et se confondra +avec les autres compromis. Le communisme +en Russie, parce qu’il n’a point rétrogradé +à la horde, rejoint l’américanisme, un +idéal de production de fer-blanc.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>Oui, ce rude dilemme : un réformisme rafistoleur, +équivoque, souffreteux, ou un anarchisme +incendiaire qui seul puisse relancer le +feu des âmes.</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>Mais si nous en venons à ces cendres et à ces +décombres, recommence la nécessité du pain +et du toit. Si l’appareil présent de notre civilisation +est détruit, je me représente que nous +retomberons à un stade champêtre dont je +crains qu’il ne ressemble à celui que nous +avons connu pendant la guerre et dont nous +étions fort empêchés. Faire le feu, réparer sa +chaussure, attendre la pitance, à son tour, la +gamelle au poing : les hommes ont toujours +souhaité de se débarrasser de ces rites préalables. +Pourtant, si l’on détruit la machine, +c’est à quoi on veut revenir. Or vaut-il mieux +gagner son pain en bêchant quelque jachère ou +en bricolant huit heures dans un bureau ?</p> + +<p>Tout l’effort humain tend à remplacer les +coups de bêche par les huit heures de bureau. +Tout ce qu’on peut maintenant espérer c’est +diminuer les heures de bureau, ouvrir les +fenêtres du bureau.</p> + +<p>Les machines sont terribles, manquent de +nous perdre, mais nous ne pouvons échapper à +cette alternative : vaincre par elles ou périr +par elles. Il faut que l’homme surmonte la +machine, mais la détruire nous ferait seulement +retomber dans les précédentes servitudes. Pendant +des siècles, l’homme a été l’esclave manuel +de l’instrument. Pourtant l’instrument était +son libérateur de plus anciens ennuis. Certes, +il avait une vertu que n’a pas la machine ; c’est +avec l’instrument que l’homme a créé la +beauté. Mais tant pis, il faut que, par la +machine, nous atteignions à une zone inconnue +de la beauté, que nous donnions à la machine +la souplesse de l’instrument.</p> + +<p>Déjà je vois autour de nous, parmi la constante +et adorable imperfection, à travers l’épaisseur +de la vivante laideur, surgir des beautés +neuves et déroutantes.</p> + +<p>Il se peut que l’art meure, après la religion, +et même l’amour, après la guerre, mais peut-être +d’autres expériences se préparent, sont +en cours déjà. Tant pis pour ceux qui manquent +d’y prendre part. L’aventure mondiale est +bonne dans toutes ses parties. Toute une allègre +disponibilité va en moi contre la thèse radicale +du conservateur qui professe que l’activité de +notre Espèce ne peut se produire que selon un +type déterminé et permanent. Les règles, même +les plus évidentes, comme l’amour et la mort, +ne peuvent empêcher l’entrée du nouveau. On +peut imaginer, sous le signe de Malthus, la +planète de demain supportant des habitants +raréfiés, avec peu d’abondance séminale, qui +se renouvelleraient sans plus user de l’institution +de la famille et de la monogamie, et ne +recevraient, dans une longévité aseptique, +qu’une mort plus lente. Mais pourtant ces +hommes connaîtraient peut-être une autre vitalité +que celle dont nous rêvons selon des +modèles généralement transposés du passé dans +le présent. En combinant les sports, on ne +sait quelles drogues, d’anciennes disciplines +ascétiques retrouvées et d’autres ingrédients +moraux, ils se fabriqueraient une sérénité ou +une frénésie.</p> + +<p class="p">MOI</p> + +<p>Il est vrai. Que serait cette fureur que les +mouvements de mon songe de destruction +lâcherait sur cette planète, si fascistes et communistes, +entraînés les uns contre les autres par +le même idéal atroce, nous broyaient tous dans +leur étreinte délirante et que nous nous réveillions +un beau matin dépouillés de tout notre fragile +bagage de livres et de machines après quelque +nuit où le cyclone de la colère, parmi les +avions bombardeurs posant sur le toit des civilisations +le pied d’éléphant d’une tonne de +mélinite, aurait pulvérisé dans les esprits les +formules de la science et de l’industrie ?</p> + +<p>Des flots de sang ne changeraient rien. J’espère +dans le bain de sang comme un vieillard +acculé à la mort.</p> + +<p>Pourtant, il y a une chose dont je ne mets pas +en doute l’efficacité, c’est la passion. Qu’y a-t-il +d’autre au monde que la passion des +hommes ? Et que peuvent-ils faire d’autre +que d’exprimer la passion par les coups ?</p> + +<p>Et qu’importe qu’ils détruisent ce qui par +instants nous offre encore le sourire enjôleur +d’une longue beauté. Qu’importe qu’ils n’ouvrent +la voie qu’à des accomplissements ignominieux, +plus médiocres, que toute cette +médiocrité qui nous accable. J’aime l’écume, +elle fait un irrésistible blanc en haut de +la grande vague pure, qui casse si bien les +reins.</p> + +<p>Mais à chaque émotion, quel immense +cloaque déflaque de sous les civilisations. +Quelle lie de vieilles défaites attend toujours +son heure misérable au fond de toutes les cités. +Nous avons déjà cette perpétuelle Jacquerie +inerte des paysans. Que sont les paysans ? +Quelle déchéance macèrent-ils pendant des +siècles au fond de leurs chaumières ?</p> + +<p>Fascismes étriqués, communismes bafouilleurs, +surréalismes hystériques et vous mystiques +éperdues qui vous élèverez demain sur +une Amérique épouvantée soudain de sa platitude, +vous êtes de faibles signes avant-coureurs +d’une faiblesse terrible.</p> + +<p>Où est le sang ? Où est la pureté du sang ? +Que sommes-nous, les hommes ? Y en a-t-il un +seul parmi nous qui soit égal à nous ? +Dans quel dédale d’hérédités perplexes, de +malencontres, d’oubli, d’avarice se perd la destinée +de l’Espèce ?</p> + +<p class="p">L’AUTRE</p> + +<p>Peut-être ne ferons-nous pas naufrage en +définitive sur cette planète dans le déluge de +nos excréments, mais les meilleurs, d’un coup +de reins enfin heureux, s’élanceront plus loin +que ces étoiles trop proches, trop connues.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c11">VI<br> +DANSE</h3> + + +<p>Entrée des <span lang="en" xml:lang="en">girls</span> : huit d’un côté, huit de +l’autre, deux rangs, huit files. La discipline de +gymnase a brisé, un à un, tous les muscles, +tous les os. Un rythme implacable, le coup de +crosse d’un sergent, a mécanisé ce petit bataillon. +Une, deux, par file à droite, par file à +gauche.</p> + +<p>Ces peuples n’aiment pas l’individu. Ils se +réjouissent de toute réussite qui passe comme +un tank. Les Français regardent, s’étonnent et +tournant l’œil de droite et de gauche, voient +le monde entier approuver ; alors, plutôt que +de retourner à l’Opéra, ils restent et applaudissent.</p> + +<p>Danses de barbares très blancs d’où sort une +esthétique de cheval de course. Pourtant, ce +sont des femmes. Oui, ce sourire. Mais c’est le +même au numéro 7 et au numéro 11. Non. La +troisième est plus jolie que la neuvième ? Je ne +la vois plus, ce n’est plus la même. Impossible +de se fixer. École perfide du désir. Pourquoi +celle-ci plutôt que celle-là. Toutes ensemble, +aucune.</p> + +<p>Entre le couple des célèbres danseurs.</p> + +<p>Signes vivants et abstraits, terrestres et sidéraux. +Signe noir, signe blanc.</p> + +<p>L’habit noir de l’homme ; le vêtement de +peau de la femme.</p> + +<p>Elle est une longue ossature mince, ajustée +par des articulations brisées, des muscles +serrés. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, elle est +à la mesure exacte de sa peau sèche.</p> + +<p>Longues jambes, longs bras ; épaules un peu +hautes, larges, droites ; jarret sans graisse, cou +mince malgré tout, mains parcheminées. Je ne +cherche pas ses seins. L’ampleur prévue pour +ses hanches, ce secret dessein elle l’oublie +encore dans ce premier élancement de jeune +fille qui voudrait durer longtemps, si longtemps.</p> + +<p>Son visage est le lieu d’un drame sobre, +d’une lutte farouche, qui sera brève, entre le +grand air, le grand dieu qui l’enveloppe aux +heures d’échappée, de course et d’effort, qui +alors bat d’une aile dure ses joues, et la série +des sournoises influences : la nuit blanche, la +macération du fard, la peur de manger de la +viande, le manque d’amour, le désir, l’amour +manqué.</p> + +<p>Mais je l’invente, je n’ai pas vu ce visage ; car +ce corps n’est qu’un jet, et dans la poigne de +l’homme, du partenaire, une arme de jet.</p> + +<p>Lui ? Qu’il enlève cet habit, à la queue anachronique. +Des revers, aux reflets contenus, +en font pourtant sa légère armure. Un art illusoire, +exquis, fait d’effacements de plus en plus +raffinés et exsangues, dernière étincelle tirée, +au fond d’une officine enfumée de Londres, du +génie de charbon de l’Anglais, s’achève dans +cette géométrie délicate, aux volumes étirés. +Sous ce frac fragile, gaine à peine palpable de +drap fin, doublé de soie ténue ; au-dessus de +ce pantalon, à la longue tuyauterie plate, et de +ces souliers qui enveloppent d’un cuir froid et +lustré un paquet de muscles en feu, sans cesse +tendus et détendus, le buste est encastré dans +le linge blanc. Gilet, plastron, perles. Neige et +charbon.</p> + +<p>Il est des détails infimes et déchirants : ce +col, cette cravate, drôles de petits morceaux. +Ainsi voilà où ils en sont venus : cette réduction +jusqu’à l’abstrait, l’os gratté jusqu’à n’être, +décharné, perdu, qu’une pièce de squelette. +Ce col, ce lambeau, mais nettement découpé, +raidi d’empois, tout ce qui reste de l’abondance +florale des tissus sur le corps humain, +du bouillonnement de la soie et de la dentelle. +Le fruit desséché va laisser tomber un noyau +nu. L’homme commence par la prospérité, le +luxe, puis il finit.</p> + +<p>Elle. Quel petit tas, tout à l’heure, que cette +robe, cette petite culotte, ces bas, que cette +poignée fluide, sous un grand amas de perles +et de diamants. Elle sera alors plus vêtue, de +poudre, de fard, et de sueur enroulés l’un dans +l’autre.</p> + +<p>Le camouflage héraldique de l’homme et la +nudité savante de la femme, ces extrêmes simplifications +n’aboutissent pas à la simplicité. +Ces oripeaux, à peine plus étendus que le +chèque qui les paye, ne semblent faire qu’un +preste accent sur le corps. Mais non, ils dessinent +une beauté insolite, disparate qui, par +une suggestion insidieuse et foudroyante, +entraîne l’œil loin de la beauté de ce corps, +fait rêver le désir dans des détours aussi circonflexes +que la fumée des cigarettes.</p> + +<p>Mais ces deux constructions d’étoffes et de +gemmes — poil court ou épilé — dansent. +Femme claire, issue de la poitrine d’ange de +l’homme sombre. L’éternelle chanson a repris. +Ce sont d’abord quelques envolées, une esquisse +assez ample. Mais le rythme les presse de toute +part et les encadre ; comme un inexorable tir +d’artillerie, les notes d’une mélodie atroce +tombent autour d’eux, cinglent leurs jambes, +lacèrent leurs bras, rompent leur échine. Cette +chanson furieuse va tout épuiser, elle ne dit plus +rien. Par une série de hachures hâtives et décisives, +elle ne rappelle des chants plus longs que +pour les anéantir. Une bestialité rudimentaire et +instantanée de rut et un ascétisme, conclusion +correcte d’un épuisement méthodique, se rencontrent.</p> + +<p>Cela se fait plus intense, jusqu’à une vibration +immobile. Extase moderne, où le nègre +donne le surcroît de son rien surabondant, où +le blanc perd tout. Réminiscence de tout, +oubli de tout.</p> + +<hr> + + +<p>Deuxième entrée des <span lang="en" xml:lang="en">girls</span>.</p> + +<p>Cette fois-ci, je reconnais la septième. Mais +je vois bien que j’en distingue une pour échapper +à la foule des autres. Et d’ailleurs si je les +voyais de près, la perspective changeant, cette +septième rentrerait dans le rang, pour qu’une +autre en sorte. A moins qu’aucune, je souhaite +qu’aucune ne… Au moins je serais débarrassé +de ce lot-là.</p> + +<p>Des femmes nues, encore des femmes nues.</p> + +<p>Femme, tu uses ton prestige.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c12">VII<br> +L’HOMME</h3> + + +<p>Il vient un moment dans une revue à grand +spectacle où l’air de la salle change. Le public +attend quelque chose de différent de ce qu’il +a vu jusque-là, et quand le rideau se lève, le +vent qu’il fait devient frisson. C’est que le +pillage bestial de l’Espace et du Temps, de la +Nature et de l’Histoire s’interrompt, on revient +à l’humain, et la foule a le trac pour la grande +vedette qu’elle aime, qu’elle va revoir, qui va +feindre encore le vieux jeu de l’âme individuelle, +et expliquer le cœur. La scène est vide, dans ce +vide se compose le silence d’un culte. Un +homme ou une femme paraît : les hommes et +les femmes, d’un coup d’œil soulagés, reçoivent +en pleine figure le sentiment du succès qui les +exalte au-dessus d’eux-mêmes et leur fait croire +encore à la fiction de leur petit moi qu’ils +portent comme un débris de superstition et de +magie, un dernier talisman entre le cœur et +le foie.</p> + +<p>C’est, par exemple, Chevalier. Un grand +garçon solide, les épaules un peu tombantes, +les jambes un peu arquées. C’est le joyeux +mécano, le beau gars de Courbevoie. Voyez-vous +comment se noue la réussite ? Son sourire, +sa lippe oblique esquisse une asymétrie qu’une +épaule et une jambe gauches accentuent et +rendent irrésistible.</p> + +<p>La foule se repaît d’un visage. Pour elle, ce +petit espace est plus émouvant qu’un paysage +célèbre : les détails grandis par le maquillage +et l’ardente action de chacun, font une évidence +dont on ne se lasse pas.</p> + +<p>Chevalier est peuple, mais c’est un artiste, il +redresse ce qui se perd dans le peuple : une +bonhomie qui n’est pas vulgarité. Les hommes +et les femmes de talent ne sont jamais vulgaires. +Si d’aucuns le prétendent, ne les écoutez pas, +ce sont des gens distingués dont la faiblesse est +blessée par toute force, qui se vengent sournoisement +et lancent leur misérable venin.</p> + +<p>Et qu’est-ce qu’une chanson ? Une analyse +de sentiments que Chevalier mène avec la +pudeur de ceux qui n’ont pas eu le temps de +s’attarder dans les affaires de cœur. Il lui en +vient quelque mélancolie qui enveloppe sa +gaieté et coupe son ironie. Une sorte de bonté +affleure ; elle altère discrètement cette ambition +qui a l’air de se contenter durement d’être +satisfaite.</p> + +<p>Mais assez. J’aime ces séducteurs, mais seulement +dans les premiers pas de leur séduction. +Par l’abus et la malversation, ils vous +obligent bientôt de reprendre ce qu’on était si +content de leur donner.</p> + +<p>Et en dépit de cette réapparition de l’homme, +de l’innocence de ce bateleur qui flatte mon +regret toujours mal tué de l’ancienne vie, je +reviens à des réflexions maussades. Les comédies +et les revues dispensent au gros public la +faveur d’entrevoir le train que mène un certain +monde qui tient le haut du pavé dans la grande +ville, qui fait plus d’éclat que les plus riches et +les mieux nés — s’il en est qui peuvent encore +naître mieux que les autres — et qui, du reste, +se mêle à ceux-ci et à ceux-là de mille façons. +Ce monde est celui du plaisir, mais ceux qui le +donnent y tiennent la première place : les +cabots, les maîtres d’hôtels, les croupiers, +plutôt que ceux qui le reçoivent, car ceux-ci +sont trop nombreux, trop anonymes. Les gens +de théâtre ont pris pied dans l’existence : ils +ne se donnent plus la peine de représenter la +vie des autres. Ils jouent leur propre vie. Ne +sont-ils pas riches ? N’ont-ils pas des autos, de +beaux appartements, tous les accessoires qui +font croire qu’on est vivant ? Ils reproduisent +donc bonnement chaque soir, sur la scène, +leurs habitudes de l’après-midi, leurs mœurs +confinées d’hommes et de femmes voués à +toutes sortes de prostitutions.</p> + +<p>On construit partout de nouveaux tréteaux +dans Paris et l’on se plaint du médiocre de la +marchandise qu’on y débite. Pour se rassurer, +on pourrait admettre que ces acteurs et ces +auteurs nouveaux accèdent en même temps que +ces foules à la vie intellectuelle du théâtre, à +la vie de représentation. Sortant de cette masse +inculte, ils s’avancent du même pas qu’elle. +Il se produit une saturation de plus en plus +rapide de la vie par sa figuration à bon marché. +Tous les hommes sont gagnés à l’imaginaire. +T. S. F. de pauvres.</p> + +<p>L’élite ne devrait pas se plaindre de cette vaste +et faible migration. Elle n’aurait qu’à demeurer +à l’écart de ces déplacements inférieurs. Mais +elle descend dans la rue, lasse d’elle-même. +Autrefois dans toute la ville, il n’y avait qu’un +théâtre, et pour elle. Aujourd’hui, il y en a +cent, pour la foule. L’élite ne le comprend pas, +suit la foule, confond les lieux, entre partout. +Ensuite elle est écœurée de ce qu’elle voit, +prétend que tout va mal, jette le discrédit +sur tout, se vautre dans le découragement. +Mais elle y revient, et de tant de soirées perdues +peu à peu se fait le mot d’ordre des nouveaux +plaisirs, de plus en plus abâtardis.</p> + +<p>Je suis entre la scène et la salle, entre ces +deux foules qui se convoitent, qui se ressemblent, +qui s’emmêlent, qui s’annulent l’une par +l’autre. Je suis là, errant sur la corde raide, +entre ces deux pauvres abîmes.</p> + +<p>Pourtant, de nouveau, je suis entraîné par un +esprit d’adhésion. Mon rechignement de tout à +l’heure cède. D’abord, je me moque de moi : +tout ce que je disais après le numéro du contorsioniste, +n’est-ce point par terre ? L’homme +ne peut se contenter de la suggestion vague +de la mimique. Il lui faut encore l’affirmation +héroïque de la parole ; il est content qu’on pose +encore bravement devant lui son portrait. Sa +carrière lui paraît encore un tout solide et +conséquent dont il attend toujours une imitation +nombreuse. Il est plus à son aise devant +un acteur qui refait sa vie de tous les jours +que devant un acrobate ou un danseur qui +l’accable d’allusions à un autre monde.</p> + +<p>Tout cela importe peu. Eh quoi ? Où es-tu, +songe-creux ? Tu es chez les hommes. Ici on +s’ébaubit devant des danses et de naïves allégories +semblables à celles dont Le Tasse, +Shakespeare, Molière amusaient leurs maîtres. +Le music-hall c’est la réunion des plaisirs de +la cour et de la populace. On est peuple dans +les salons et l’on rêve toujours de s’y encanailler. +Versailles et le théâtre de la Foire se +rejoignent comme toujours par dessus l’art +savant qui occupe les lettrés et les bourgeois.</p> + +<p>J’ai vu tout à l’heure une danse percutante, +qui soudain a fait bondir sur ses pieds le génie +atroce de cette époque.</p> + +<p>Et ce charment baladin de Chevalier fut +aussi naïf qu’en aucun temps.</p> + +<p>Danser, conter des histoires sur les pays du +bout du monde, chanter des chansons pour +faire rire et pleurer : c’est ainsi qu’on arrête +un instant les hommes. Allons, un effort : de +ma part, plus de confiance ; de la leur, un peu +d’audace. Qu’on achève de se débarrasser ici +de tout ce qui vient d’une civilisation finie. +Nous ne pouvons plus rien tirer que du rudimentaire. +Décadence ou renaissance ? Appelez +cela comme vous voudrez, ce rythme dur et +guerrier, la danse de la clairière ou du village, +cette ébauche de comique et de tragique +par un saltimbanque devant un attroupement +de brutes étonnées. Assez de paroles : bouches +cousues si ce n’est pour un chant d’enfance. +Assez de gestes : seulement des mouvements +utiles. Assez de décors, de nuances : un fond +qui s’efface pour que sur sa pureté la machine +humaine puisse inscrire ses significations élémentaires. +Une musique qui soit l’ordre d’un +chef. Nous sommes promis à une ère de sévérité. +L’homme d’aujourd’hui dans un sursaut a +remis le doigt sur la ligne inflexible de la tradition +éternelle et énigmatique.</p> + +<p>Mais énervé, fasciné, il n’ose écarter son +regard de cette génératrice pure, droite, virginale.</p> + +<p>Ne demande pas que l’invention, l’audace, le +risque courbent encore le motif, le fassent +fleurir, le compliquent. Le souvenir généreux +de l’abondance, il faut que tu l’étouffes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c13">VIII<br> +SEUL</h3> + + +<p>Ils s’en vont, les hommes avec leurs femmes, +les femmes avec leurs hommes. Leur hâte +décourage celui qui aime la beauté, car il +voudrait qu’aucun mouvement ne se défasse +sans avoir laissé mûrir son rythme. L’enchantement +cesse tout à coup. C’est une atroce +cassure, c’est une blessure de plus à leur âme, +mais ils ne la sentent pas. Ils tournent le dos +aux acteurs, ils leur infligent un oubli brutal. +Ils se bousculent autour des vestiaires, dans +un esprit de concurrence mesquin. Ils emportent +en triomphe leur parapluie. Puis-je +jamais cohabiter avec cette partie de moi-même +qui fait une figure pareille à ces figures-là ? +Dehors, ils vont se disputer les taxis et les +autobus. Les opulents dans leurs Rolls iront +dans d’autres lieux publics se repaître encore +de chaleur vulgaire. Les poches pleines, ils +s’affublent d’arrogance, mais ils donnent deux +sous à quiconque ne les laisse pas seuls et ce +sont eux les mendiants.</p> + +<p>Traînent entre les fauteuils qui s’assoupissent +vannés, des papiers poisseux, des fleurs sales, +les ordures du troupeau.</p> + +<p>Me voilà seul. J’ai perdu les hommes.</p> + +<p>Je n’ai guère eu pour eux, pendant ces deux +heures, que mépris et haine. Est-ce que le +secret de ce lieu, comme de tant d’autres lieux, +m’a échappé ? Je ne sais pas aimer. L’amour +de la beauté est un prétexte pour honnir les +hommes.</p> + +<p>Il est impossible que tout un fragment de +l’Univers soit si faible, si laid ; ou bien se prépare, +au cœur de sa dissolution, quelque chose +de fort et d’inconnu que je dois découvrir et +aimer.</p> + +<p>Pourquoi aucun ustensile, aucune femme, +aucun plaisir, aucun travail ne me paraît un +achèvement, autour de moi ?</p> + +<p>Il y a en moi une faculté d’admiration qui +veut trouver des objets qui l’assouvissent +entièrement. Si l’un de mes amis donne une +fête, la réunion des beautés et des talents, la +musique, les danses, l’ornement des salons, +tout doit être tel que cela se pose aussitôt dans +un plan éternel, sans attendre l’agrément du +souvenir. Je veux que cette soirée me poigne +du sentiment qu’elle est une minute parfaite, +un délice qui a droit de cité dans l’éternel ; +car les minutes parfaites sont éternelles. Tout +ce qui, autour de nous, prend l’apparence de +la vie ne vit pas réellement : mais ce qui est +assez réussi pour mériter qu’on dise que cela +existe, cela est déjà indestructible. Il n’y a +que deux choses : le néant de ce qui n’est point +et l’acuité de ce qui est.</p> + +<p>Je sens l’éternel, tissu dans le moindre texte +de la vie humaine. Mais pourtant, — est-ce ma +faute ou celle de mon époque ? — à tout moment +rien ne me paraissant achevé, tout me paraît +manqué.</p> + +<p>Est-ce que je ne tombe pas dans l’erreur la +plus rabâchée ? Je voudrais me voir la laisser +à d’autres. Je méconnais mon temps, à cause +d’un simple effet d’optique qui leurre toujours +les hommes. Parce qu’on a toujours le nez sur +l’ouvrage, on ne peut prendre la vue d’ensemble +qui en assurerait la jouissance. L’œuvre +qu’accomplit un groupe d’hommes reste toujours +en-deçà de leur désir, ainsi elle ne leur +paraît qu’une étape sur la route vers autre +chose. Mais pour ceux qui viennent après eux, +cette œuvre mûrit à vue d’œil et prend tout à +l’heure une valeur complète, absolue, éternelle. +Je ne peux pas avoir le sentiment du définitif, +grâce à Dieu, mais ne puis-je connaître, de +temps à autre, l’ivresse de l’intense ?</p> + +<p>Quand, après plusieurs jours de travail je +m’en vais au garage et que je retrouve ma +voiture, je touche une certitude. Pourtant je +traîne toute la semaine à Paris, protestant que +la communauté de mes contemporains ne +produit aucun objet ni aucune forme de vie qui +me remplisse, qui puisse prétendre à s’incorporer +à moi, je veux dire au plus haut, au plus +exigeant de moi-même. Ce mécontentement va +avec l’éloge hasardeux d’autres époques. Je +suis las de cette routine.</p> + +<p>Ce matin, pendant que j’étais étalé voluptueusement +sur le dos et que, ventre à ventre +avec cette bête d’acier, et prenant soin que +rien ne dût embrouiller les mille traits précis +dont était fait, une demi-heure plus tard, son +élan entier sur la route de Rambouillet, je +voulais me défaire de ma plainte.</p> + +<p>A quoi me sert cette voiture ? A aller d’un +point à un autre. De là à conclure qu’elle n’est +qu’un moyen et non une fin et à la jeter au rancart +avec tous les engins que produit notre +temps, il n’y a qu’un pas que j’ai fait tous les +jours pendant des années. Mais maintenant si +je me demande : à quoi servait à Léonard la +Joconde ? A quoi servait au Christ de revenir +à Jérusalem pour s’y livrer à ses ennemis ? A +aller aussi d’un point à un autre. Et pourtant +ces mouvements ont fixé à jamais quelque +chose, quelles que soient les destructions temporelles +qui menacent ce canevas de toile ou ce +souvenir installé dans la tête d’une race mortelle.</p> + +<p>Le rendement de mon auto est un chef-d’œuvre. +Ma course de ce matin à Rambouillet où j’ai +battu tous mes records est un acte suffisant +qui épuise toute la puissance, comme le geste +inaltérable du coureur de Marathon. Je me +demande de quoi je me plains.</p> + +<p>Si je m’obstine à me lamenter, il faudrait +alors que je finisse dans une flamme intrépide, +dans une fumée obscure ; il faudrait au moins +que je ne rate pas la mort, moi qui aurai raté +la vie. J’aurais été de ceux qui toujours +réclament l’absolu, mais c’est en vain qu’il aura +partout éclos, comme une fleur modeste, sous +mes pieds d’abstracteur distrait. C’est le grand +crime, la grande erreur qui ne peut être lavée +que dans le jet du sang ; et du sang quand il +est encore chaud, et non pas quand déjà l’âge +commence de le refroidir.</p> + +<p>Comment pourrais-je haïr sans un sophisme +de ma lâcheté, ce qui respire de ma respiration +même ? Ce qui me déçoit, pourquoi est-ce que je +me bute à croire que c’est mon époque, alors que +c’est quelque chose de la vie qui a toujours affligé +les cœurs frêles et bandé les cœurs capables ?</p> + +<p>Mais sans doute, mon sort est de travailler +à mon temps et de ne pas le connaître, de +refuser aujourd’hui pour que, par mon office +aveugle, demain soit fait, et mourant dans la +déception, après mes six jours de labeur hargneux, +je n’aurai pas de septième jour pour me +reposer et avouer que ce que nous avons +fait était bien la destruction du néant, l’accomplissement +du réel.</p> + +<p>Je suis jeune, je suis fort, chaque journée +s’ouvre comme une fameuse chance ; les +femmes nous veulent encore du bien. Mais cette +grande semaine, ma jeunesse, a glissé comme +une lettre à la poste que je me suis envoyée à +moi-même et que je n’ai jamais reçue. C’est +que je ne suis pas un homme libre. Or la liberté +ne s’acquiert point, pas plus que le pouvoir de +l’amour. Je n’ai pas de nez, je ne sais pas +flairer la vie.</p> + +<p>C’est pourquoi je suis là, dans ce Paris, consterné. +Je me console en me disant que ma consternation +va devenir une rage dangereuse ; mais +je ne suis qu’un annaliste maussade. Que ne suis-je +plutôt un dictateur qui tape comme un sourd !</p> + +<p>Dès mon enfance, pourtant, j’avais le goût +de considérer l’emménagement du futur dans +le présent, mais je laisse passer sans la toucher, +pour la faire chair, cette image qui +devrait me plaire entre toutes, que fait le monde +de mes jours. Je suis là, comme débarqué, +comme tombé d’une vieille lune ; là, au milieu +des hommes et des femmes. Ils ne me paraîtront +aimables qu’à mon lit de mort. Mais alors +quelle palinodie, quel regret de ne les avoir pas +serrés sur mon cœur, ce soir. Au fond de +l’Afrique, cependant, quand j’avais la fièvre, +j’avais trouvé que je les aimais. Alors j’étais +un garçon facile.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c14">IX<br> +LES RUINES</h3> + + +<p>L’Europe est couverte d’églises et de châteaux +décrépits, emmêlés d’usines, sales chantiers, +informes labyrinthes où des équipes d’horlogers +égarés poursuivent un grand système +mécanique sans queue ni tête. L’Europe est +comme l’Asie couverte de temples et de palais +bâtis sous le ciel d’autres temps. Sur tout ce +grand continent, depuis l’Atlantique jusqu’au +Pacifique, on a cessé de construire, autant dire +sur toute la Terre, du moins rien qui vaille, et +personne au fond de son cœur ne s’y trompe.</p> + +<p>Les Européens se sont mis à adorer les +ruines.</p> + +<p>Déjà, au Moyen Age, ils étaient occupés +des ruines. Depuis que les belles maisons +avaient commencé de s’effondrer autour de la +Méditerranée, les hommes n’avaient cessé d’en +ramasser les morceaux, et les tournant dans +leurs mains gourdes, ils y cherchaient la fibre +essentielle.</p> + +<p>Comme alors ils étaient jeunes, un jour, ils +surent voir dans ces choses assassinées par +le temps une jeunesse pareille à la leur, renversée, +et qui protestait d’une voix ardente.</p> + +<p>Pourtant parmi ces ruines, les plus nombreuses +étaient les plus récentes, les plus +menteresses. Car du cycle des Grecs et des +Romains, la dernière saison, décadente, avait +recouvert les saisons antérieures presque partout +et de ses monuments énormes elle écrasait +l’étagement exquis des conquêtes de l’adolescence +et de l’âge adulte.</p> + +<p>Mais ces indications faussées, nos ancêtres +les redressaient et leur génie recréa le monde, +redonna un visage humain à la Terre qui avait +brisé son miroir.</p> + +<p>Aujourd’hui, les hommes n’ont plus de force +pour transfigurer ce qui s’offre à leurs yeux, +mutilé et amoindri par l’âge. Ils aiment les +ruines pour elles-mêmes, pour les effets que +les siècles y manigancent. Le hasard déchaîné +brise les ensembles, découpe et met en relief +quelques morceaux ; il les édulcore, il les +enduit du fard de la patine. Là-dessus les +hommes se pâment ; ils hument avec délice les +approches de la mort ; ils se complaisent aux +jeux d’ombres qu’elle fait quand elle descend +sur la vie.</p> + +<p>Charme immonde des ruines, amour de vieillards.</p> + +<p>Les Européens sont fiers de leurs ruines. Ils +montrent, ils vantent la force qu’elles évoquent +comme si elle était la leur. Mais elle ne leur +appartient pas plus qu’aux Américains dont la +plupart ont quitté nos pays vers le temps où +l’on n’ajoutait plus rien à la beauté acquise.</p> + +<p>Il ne s’agit plus que de vivre sur ce qui a déjà +été vécu. On raccommode. Ses églises sans +Dieu, ses palais sans rois, l’Europe les indique +comme des joyaux aguicheurs sur son vieux +sein. Et les Américains, nos frères prodigues, +qui ont tout laissé tomber, qui sont partis pour +saccager l’autre partie du monde, emportant +ce qu’il y avait de plus brutal dans notre brutalité, +ils reviennent, l’argent du défrichement +dans leurs poches, ils s’ébaubissent devant +nos bibelots et ils les convoitent comme des +talismans. Talismans dont les uns et les autres, +Européens et Américains, espèrent qu’ils +assurent la conservation de l’Esprit.</p> + +<p>Et comme les Européens sont pauvres, — car +ces vieilles gens, pris de fureur sénile, cassèrent +tout chez eux, l’autre année, et maintenant +ils crient famine, — ils ont trouvé un +moyen de tirer profit de leur superstition et +de celle des autres. Un reste d’orgueil les +empêche de vendre leurs cathédrales. D’ailleurs, +ils ne peuvent pas les vendre en les déracinant, +les mettre au clou comme d’autres +bijoux de famille. Mais ils en tirent un +revenu régulier. A l’entrée des ruines, ils ont +mis un tourniquet, et moyennant quelques cents, +ils vous font entrer, tristes Américains sans +âme, qui venez voir mourir notre âme, la vôtre.</p> + +<p>Les ruines sont le matériel d’exploitation +d’une immense industrie ignominieuse, la plus +bestiale des mercantes, la prostitution qui +mieux que toute autre à l’heure actuelle détraque +les organes intimes de l’humanité.</p> + +<p>Les destructeurs de toute cette décrépitude, +s’il nous en tombe de la lune, seront de +pauvres conquérants, de sobres pillards. Les +trésors qu’ils disperseront sont maigres, déjà +fanés, depuis longtemps dépouillés de leur +destination. Mais quel petit plaisir de propreté +maniaque — et quelle sombre joie — ce serait +de voir balayer tous ces musées, autant que +de voir finir les casinos. Détruire ces infâmes +bazars de riches, en même temps que ces Deauville +et ces Monte-Carlo, cette Venise, cette +Tolède, tous ces bordels de l’Occident.</p> + +<p>Il n’y a qu’un peuple qui a droit à des +musées : les Américains, parce qu’ils ne se +nourrissent que de pillage aveugle. A ceux-là, +s’ils veulent, nous enverrons encore des bateaux +remplis de tableaux, de statues de toutes les +époques et par-dessus, Notre-Dame ou le +Colisée. Peuple mort, fait du plus mortel de +notre mort.</p> + +<p>Mais ils se sont eux-mêmes découvert des +ruines. Les débris des Aztecs et des Mayas, ils +les brandissent comme les trophées enviables +de la mort.</p> + +<p>Et les océans ne se sont répandus que pour +cacher d’autres épaisseurs de civilisations crevées. +Le globe entier est un cimetière de +pierres taillées.</p> + +<p>O printemps, reviens aussi souvent que tu +peux et amoncelle tes verdures sur les vestiges +de nos hivers. Automne, multiplie tes ardentes +pourritures. O saisons, vous qui faites les +ruines, défaites-les aussi.</p> + +<p>Vieillesse de l’Europe : Italiens ardents et +vides, Espagnols oubliés, Français anesthésiés, +Anglais sans plus d’emploi, Scandinaves conservés +dans la glace, Allemands abrutis de +travail, Jeunes Slaves nés trop tard dans un +monde trop vieux.</p> + +<p>Les Américains ont pensé s’échapper, ils +ont été se cacher dans un continent neuf. Mais +il n’est pas de bain de Jouvence, ils ne peuvent +se décrasser de l’âge de l’Europe qui les tient +au cerveau. Au contraire, dans un air plus électrique, +leur vieillesse s’accélère et achève de +les abstraire.</p> + +<p>Son équilibre de vieillard qui s’était rendu +maître du secret de longévité, l’Asie le détruit +d’un geste. Elle se surcharge d’une autre vieillesse, +celle de l’Europe, fiévreuse et dévorante.</p> + +<p>Les Nègres sont des enfants égarés dans une +forêt, qui n’ont jamais eu de parents, pourris +d’enfance.</p> + +<p>Les Russes, leurs fermentations foudroyantes +menacent mon foie.</p> + +<p>Je crois à la décadence de l’Europe, de l’Asie, +de l’Amérique, de la planète.</p> + +<p>L’Europe et l’Asie : deux tas de vieilles disciplines +morales, religieuses, esthétiques dont +l’efficacité ne se fait plus sentir que d’une façon +intellectuelle sur les élites et d’une façon +passive sur les foules. Et par là-dessus l’industrialisme +qui fait des siennes, cette déviation +de l’esprit de science qui a été une admirable +vertu.</p> + +<p>L’Amérique : je ne distingue pas bien son +génie spécifique qui tout à coup se déclarant +en ferait un monde à part, d’où sortirait une +originalité inconnue. Je n’y vois qu’un fragment +de l’Europe, une exaspération du génie +nordique possédé par les philtres modernes : +charbon, pétrole et autres matières.</p> + +<p>Je ne sais pas si l’adolescence fermentée de +la Russie peut céder le pas à une maturité. Par +suite de la formidable ambiance civilisée qu’il +y a autour des Russes, leur ingénuité n’est-elle +pas circonvenue et pervertie ? Ces cent cinquante +millions de paysans lointains sont suffoqués +par l’haleine de serre chaude qui leur +arrive de Paris, de Pékin et de New-York.</p> + +<p>Il ne reste plus à nos yeux, aujourd’hui, de +toutes les civilisations d’Amérique, d’Asie, +d’Europe, qu’une seule civilisation planétaire, +toute usée.</p> + +<p>C’est que la Nature n’a offert à chaque groupe +d’hommes qu’une substance limitée. Quand +cette substance a été consommée, ils ont +vieilli. Chaque groupe a eu son heure, mais n’a +eu que celle-là. La permanence humaine n’a +été faite que du saut de l’étincelle d’un groupe +à l’autre, de l’épuisement successif de filons +dispersés.</p> + +<p>Aujourd’hui, il n’y a plus de troupes de +réserve. Les effectifs, fourbus sous les armes, +ne peuvent se retremper. Je n’attends plus +rien de nouveaux croisements : l’avenir ne +nous promet plus qu’un métissage confus. Ce +n’est plus le fruit d’une année qui pourrit ici ou +là, tombé sur le sol ; c’est l’arbre lui-même +dont les racines flétries ne reçoivent plus le +printemps.</p> + +<p>L’arrêt de l’esprit créateur se manifeste +d’abord dans les arts sociaux : architecture et +théâtre, meuble, vêtement, puis il gagne les +arts individuels : peinture, littérature.</p> + +<p>Le sexe s’égare dans un onanisme ramifié.</p> + +<p>Tout devient conscience passive, sous l’accablement +de l’Histoire ; peu à peu le sens de +l’existence est comblé par la définition qu’en +offre le passé. Tout devient imitation ; les tentatives +révolutionnaires imitent plus que ne font +les efforts de conservation.</p> + +<p>Il est vrai que je crois à l’homme décadent +parce que je crois à l’homme primitif. Or, il +apparaît un fait immense qui ira en s’élargissant +encore et qui rend aléatoire ce rapport +d’idées. Au delà de six mille ans d’histoire, il +y a au moins, et peut-être beaucoup plus, cent +mille ans de préhistoire. Durant ces mille +siècles vécut un être qui a été social avant que +d’être homme. Les civilisations les plus +anciennes que nous connaissions ont mis en +œuvre d’antérieures activités collectives. Dès +lors, est ce que le mythe du primitif, reculé +indéfiniment, ne s’évanouit pas ? On ne peut +fixer à aucun point dans le temps cet homme-souche, +au fond l’homme de Rousseau, vierge +de toute complication, indemne de toute +usure, disposant de toute la puissance qui +aurait été dépensée depuis lors. Nous avons +été prendre notre notion de l’homme primitif +chez les sauvages qui meurent autour de nous, +qui n’étaient que des dégénérés.</p> + +<p>Si l’homme est vieux, sa vieillesse dure +depuis si longtemps qu’elle se confond avec +une perdurable jeunesse. Une vieillesse capable +de regains et de printemps, ce n’est plus la +vieillesse, c’est la vie avec son alternance.</p> + +<p>L’essence de la vitalité humaine n’est pas dans +les races, qui ne sont que des moments et des +fragments ; elle se dérobe dans un fond plus +obscur, assez profond pour contenir à la fois +les sources de la vie et de la mort.</p> + +<p>Il y a un rythme qui infléchit notre condition +selon une ondulation si longue et si vague +qu’on ne peut attacher à tel ploiement de la +courbe plutôt qu’à tel autre une humeur triste +ou joyeuse. L’idée de décadence est aussi vaine +que celle de progrès.</p> + +<p>Nous ne pouvons pas chercher nos raisons +d’être dans l’histoire : nous devons libérer notre +époque des liens qui la lient aux autres époques. +La génération vivante est la génération aînée +par rapport aux générations passées ou futures. +Nous sommes les hommes, c’est-à-dire des +âmes hors du temps ! Il nous faut prendre une +résolution contre le temps. Assez de comparaisons +oblitérées et d’analogies superstitieuses.</p> + +<hr> + + +<p>Ainsi, je criais joyeusement que j’étais forêt. +L’arbre pourrissait, néanmoins je participais +de la sève intarissable de la forêt.</p> + +<p>Je voyais les hommes mourir, mais l’immortalité +humaine, atteinte dans les individus, se +réfugiait dans le sein de l’Espèce. Meurent les +hommes, vive l’Homme. L’esprit de l’Espèce, +de l’Homme recueillait les anéantissements +éphémères et en nourrissait sa permanence. +Les civilisations se fanaient comme les fleurs, +mais elles lâchaient un fruit plein de graines. +L’Homme refaisait ses forces inépuisables dans +la toute puissante végétation du sommeil et +bientôt il reverdissait selon un rythme immanquable.</p> + +<p>L’Homme était aussi large que la Nature, +que la Vie, que l’Univers, que Dieu. Soumis +au système des saisons, il en tirait autant de +force que de faiblesse. Assuré du retour du +printemps, il était éternel. L’Homme croyait sa +forme durable, parce qu’il croyait que toutes +les formes autour de lui étaient durables, parce +qu’il croyait que les saisons étaient des déesses, +des immortelles.</p> + +<p>Mais une réflexion a fait son chemin cruel +dans ma verdeur. J’ai découvert que la terre +était plus large que l’Homme, que le ciel était +plus large que la terre. La forêt ne dure pas +plus qu’un arbre et une planète qu’une forêt.</p> + +<p>Une science, qui est le dernier fruit de cette +présente civilisation, va la forcer à rejoindre +de vieilles méditations. Elle lui enseigne que +rien dans le contenu de la Nature n’est constant +et ne lui offre la moindre promesse de +persistance. L’Homme est remonté assez haut +dans l’histoire des formes qui l’entourent, des +pierres, des plantes, des bêtes, pour y surprendre +une mobilité indomptable. Les métamorphoses +de la Matière sont incessantes et +ne permettent pas qu’on attache une signification +absolue à aucun des types illusoires dont +la présence coïncide avec la nôtre, qui ne +sortent de la matrice que pour y rentrer. Il n’y +a point toujours eu de roses ou de lions sur la +terre et il n’y en aura plus demain. Et la terre +n’est qu’une planète qui sera broyée entre les +étoiles.</p> + +<p>Dès lors, toutes les lois et toutes les passions +que l’Homme a tirées de l’observation de ses +propres habitudes ; le chant de joie qui s’élève +en lui de moment en moment quand il voit son +sang, transvasé par les saisons, revenir sur +lui-même ; la consolation dont il s’enivre de +nourrir de ses cendres le regain de ses semblables ; +le patriotisme planétaire, la piété +solaire qui l’entraînent à quitter sans désespoir +la compagnie des belles idées, jeunes déesses +qui fouleront toujours d’un pied charnu un sol +toujours verdoyant, tout cela soudain se sèche, +et jonche le sol comme un squelette algébrique.</p> + +<p>Voici le corps de mort dénoncé par les religions, +il est capable de plus larges dissolutions +que celles qu’elles lui reprochaient. +Le corps humain, la vivante construction de +l’histoire retombe dans la masse de la matière et +participe de son éternelle caducité. Ce n’est +plus le corps des hommes, mais le +corps de l’Homme même qui est poussière. +L’Espèce s’achemine vers le cimetière des +Espèces. Le cycle des saisons se tord et se +brise. Et la source même de toute cette trompeuse +immortalité, l’humide planète se roule +dans la poudre des vieilles lunes. Ainsi, au +milieu du désert, la source qui nourrissait l’oasis +cède à la puissance des sables.</p> + +<p>Et l’Homme perd son corps au moment même +où les hommes, ayant perdu le sens du général, +ne sachant plus atteindre la moelle des +choses, se précipitent dans l’individuel, s’acharnent +sur l’éphémère, se parquent dans les +limites temporelles que dessine le court épanouissement +de leur chair, essaient d’assouvir +de cendre leur âme.</p> + +<hr> + + +<p>Eh bien ! je rebondis encore : meure +l’Homme, vive le monde !</p> + +<p>Il arrive une heure où l’homme se dédouble +de l’homme, où tout l’appareil qu’il a monté ne +lui paraît plus son os même, mais quelque +chose d’extérieur, d’accessoire qui se détache. +La civilisation n’est plus à ses yeux que ce +contenu méprisable, qui doit être renouvelé, +des formes. Elles sont éternelles, on sent leur +vertu irréductible derrière l’horizon affaissé : +peu importe donc que ce peu d’argile qui faisait +leur aspect devienne poussière. L’Esprit +est toujours là, même s’il résorbe son expression. +L’Esprit ne connaît pas de plus ni de +moins. L’Esprit n’est pas affecté par les vicissitudes +du temps. L’Esprit ne meurt pas.</p> + +<p>Devant ces considérations, tombe toute +inquiétude historique. Passent les cités, les +arts : l’homme demeure avec son cœur éternel. +Passe l’Homme, l’Esprit demeure.</p> + +<p>Mais l’immortalité de la vie, de l’âme universelle +se dérobe à nous aussi cruellement que +l’immortalité de l’âme individuelle. Il faut +avouer que nous sentons le froid que cause +dans nos esprits l’accomplissement de +l’inexorable loi de précarité et de décrépitude. +Toute l’espèce ne perçoit plus que le vieillissement. +Le sentiment que nous participons à +l’éternelle jeunesse du monde, même par notre +pourrissement, nous est retiré.</p> + +<hr> + + +<p>Du moins les hommes avertis par la raréfaction +de la vitalité renonceront à confiner toute +leur foi, comme ils le faisaient aux siècles derniers, +dans la misérable destinée temporelle +d’une patrie, d’une race ou d’une classe. Et +cette religion du progrès, cette stupide adoration +de l’Espèce, cet orgueil humain à l’usage des +épiciers, cette ration démocratique dont crurent +s’empiffrer les démagogues et leurs troupeaux, +du moins nous verrons cela bafoué et abattu.</p> + +<p>Et pourtant, nous autres, Occidentaux, si nous +ne sommes pas tués ou si nous ne nous suicidons +point par crainte de ces pensées, nous +céderons encore, comme si de rien n’était, à +l’appel de notre génie qui nous obligera, tant +que nous aurons dans notre poitrine la moindre +bouffée de ce souffle qui fait brûler le cerveau, +à nous accomplir physiquement. Tout sentiment +devient pensée. Toute pensée devient +acte. L’acte, regardez ce que c’est : le mouvement +de mon bras.</p> + +<p>L’Occident, c’est la machine et c’est le +tableau. C’est la même foi qui anime le peintre +et l’ingénieur. Nous sommes peuples laïques, +mécaniciens, praticiens.</p> + +<p>Mais nous pouvons aussi du suc le plus +subtil de la Terre nourrir et fortifier une +méditation, au point qu’elle dépasse cette Terre. +Nous nous sommes éloignés de cette méditation +dans les derniers siècles, à cause de l’effort +passionné qui nous a séduits et qui nous a +retenus tout entiers dans l’achèvement de ce +tableau et de cette machine. Nous y revenons +aujourd’hui. N’avons-nous plus assez de sang +pour fournir, comme nous l’avons fait du <small>XII</small><sup>e</sup> +au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, à un effort catholique ? Ne +pouvons-nous embrasser à la fois la vie et la +mort ? Créez une statue d’une dureté plus évidente +qu’aucune apparence au monde, mais que +votre esprit reconnaisse que sa qualité exquise, +c’est sa fragilité, promesse qu’ailleurs est l’éternel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c15">X<br> +POUR FINIR</h3> + + +<p>Les hommes et les femmes dansent et +chantent, huilés par la sueur, la couleur et le +désir. Il y a aussi la fumée, la vanité, le bruit. +Toutes ces faveurs se rassemblent autour d’eux, +après les heures de travail, quand ceux mêmes +qui n’arborent pas un simulacre de métier ont +tué les heures comme les autres, à jamais noués +aux fils de téléphone.</p> + +<p>On écrit les annales qui montrent les dieux +et les rois à leur poste comme le pompier de +service. Mais la réalité des siècles c’est que, +tous les soirs, les jeunes gens de tous les printemps +se sont assemblés pour danser et chanter. +Il en est ainsi depuis ces quelques milliers +d’années. O brièveté du séjour. Je voudrais vous +saluer tous qui avez vécu. Quelle douce soirée, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>Cette danse ! Cette chanson ! Est-ce que cela +a jamais été plus parfait ? Les X. <span lang="en" xml:lang="en">Sisters</span> +et Chevalier sont étincelants et autrefois +Gaby Deslys, et Fortugé. Tout va bien. Ne +t’inquiète pas, pauvre pédant levé du pied +gauche, de savoir si c’était mieux dans un autre +siècle. Quelle folie noire. « Tout cela va finir », +cette sentence est une noix vide.</p> + +<p>Je veux chanter un chanteur, mécano à +Courbevoie et deux danseuses venues de Cracovie +ou de New-York. La vie se fait de ces +mille rencontres que vous voyez.</p> + +<p>Parce que je n’ai pas d’imagination, un dépit +sec me fait baisser les yeux. Cette ville pourtant +est un rêve. Quand m’abandonnerai-je +enfin au rêve que fait cette ville ? Avant de +mourir tout à l’heure, je voudrais embrasser +cette vie que nous aurons vécue. Elle nous +plaisait pourtant. Il fallait savoir la prendre +comme toutes les vies qui ont jamais été offertes +aux hommes.</p> + +<p>Il y avait les autos, les avions, ces jolies +bêtes que nous domptâmes, les ayant tirées des +limbes. La vitesse est notre prière. Vous voyez +bien que notre imagination n’est pas épuisée. +Les limbes sont là, grandes ouvertes à côté +de nous, peuplées de la multitude des formes. +Plongeons les mains dans l’abondance.</p> + +<p>Il y avait les tennis, les golfs, ces parcs +fermés aux vieillards. Ce sont nos biens. La +jeunesse est toujours belle. Regardez-la, mais +regardez-la donc.</p> + +<p>Il y avait nos amours, nos voyages et nos +amours. Le relâchement des mœurs fit des +mouvements nombreux. La camaraderie des +hommes et des femmes, on pourra y voir +notre temps triste et gai.</p> + +<p>Te rappelles-tu, Poppy, cette course avec +Jacques et Léonora. Ce bond jusqu’aux Alpes, +puis notre long rire le long de la botte comme +un couteau que tire de son mollet un joyeux +et cruel et absurde garçon pour frapper il ne +sait quoi, ouvrir un fruit. Tu venais de quitter +ton mari et Léonora ? elle n’en avait jamais eu. +Nous étions deux couples, bien séparés par la +jalousie. A d’autres de prêter leurs femmes ou de +se prêter eux-mêmes. Nous étions de ces heureux +qui jouissent le mieux de leur époque +parce qu’ils se tiennent à distance et ne la +bousculent pas, ne la pressent pas de donner +l’extrême de sa réponse, ce qui la fait tourner +de l’œil.</p> + +<p>Au bout de l’Italie, ce fut la mer, cette +vieille mer où l’on vient retrouver le parfum +frais d’antiques années qu’on a eues. Nous +passâmes en Afrique. Nous étions animés +jusqu’au défi, nous voulions que nos ombres +s’épaississent jusqu’à la couleur de la mort.</p> + +<p>Te rappelles-tu aussi ce soir, à Montagel, où +il n’y avait plus personne sur le golf et où nous +lançâmes nos deux balles dans un ciel qui se +fermait ?</p> + +<p>Les routes de la terre s’emmêlent dans la +nuit, les paysages glissent les uns dans les +autres en sorte que la planète est un seul +jardin qui s’endort où tous les lits sont bons.</p> + +<p>Et même ces soirées de Paris qui me +prennent à la gorge, agression du sang. C’est +le pays des amis. Car j’ai eu des amis. Mais qui +les emporte ? Non pas seulement une guerre +de canons. Un homme est toujours prêt à +quitter son ami pour suivre une idée qui +resserre son odeur particulière comme font +doucement les deux cuisses d’une femme. Je me +suis trouvé sans amis comme justement je ne +croyais plus aux femmes, dont le cœur est +néanmoins encore dans ma main, saignant. Compagnons +sévères, nous nous sommes tournés le +dos, parce que des maximes nous hélaient +ailleurs, d’un mouvement si tendre des reins. +Et un sein qui fléchit sous ma main à jamais +façonnée aux caresses me dit vainement le mot +faible que vous m’avez refusé, vous, sérieux +fuyards.</p> + +<p>Mais pourquoi me priver du monde et de ses +pompes astrales ? Le temps est venu d’oublier +l’adolescence et les négations vierges. Des palais +et des temples attendent par mille marches +ton talon durci par le désert, ô prophète aux +oreilles pleines d’oiseaux. Les femmes poussent +partout en strophes nombreuses de feuilles. +Des dieux pétris de la chair hardie des nébuleuses +gambadent çà et là ; attrape-les par un +pied et renverse-les sur le sol herbu d’une +planète, et bouffe-leur le nez. Le printemps +veille encore au fond des cieux : rien en nous +ne peut repousser son invasion.</p> + +<p>Pourtant, Bacchus ivre du moment terrestre, +tu passes la main, avec de grands cris désolés, +à un Christ mécontent qui quitte tes savanes +pour aller ailleurs conquérir la mort.</p> + +<p>Mais la forêt orne la retraite de l’ermite et met +des fleurs dans sa barbe. Le temps est-il venu +de la pauvreté des saints ? Job, le cul dans les +ruines et les tessons, peut-être que Dieu reconstruira +encore ta maison. Bonne odeur de +la planète comme d’une pomme dans ma main.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="3" class="h sc pad">Le Sang et l’Encre</td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">— Le Jeune Européen</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">11</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— Vivre pour écrire</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">29</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">— Histoire d’un roman</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">61</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— Écrire pour vivre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">73</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">— La liberté</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">87</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="h sc pad">Le Music-Hall</td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">— Une maison sans visage</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">101</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— Une salle vide</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">107</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">— Entrée en matière</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">115</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— Le contorsionniste</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">121</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">— Décadence et destruction</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">129</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">— Danse</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">163</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">— L’homme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">169</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="h">— Seul</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">177</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="h">— Les ruines</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">185</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="h">— Pour en finir</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">203</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br> +LE 25 MAI 1927 PAR<br> +L’IMPRIMERIE PAUL<br> +DUPONT, A CLICHY (SEINE)</p> + + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78063 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78063-h/images/cover.jpg b/78063-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5d31ba3 --- /dev/null +++ b/78063-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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