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La porte cochère du petit hôtel, +les deux fenêtres éclairées symétriquement et la muraille plâtrée avec +sa coiffure de tuiles représentaient un énorme et bizarre visage en +train de me regarder. + +--Ceci est un avertissement, pensai-je. + +Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette solitaire rue de +Passy sans m’inquiéter de quelle nature pouvait être cet avertissement. +Mon goût du mystère était si grand que je peuplais le monde d’énigmes, +non pour les résoudre mais pour m’y complaire et m’émerveiller. + +Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je m’aperçus que cette +grossière représentation de visage s’était modifiée et ressemblait à une +autre image créée aussi par une puissance secrète, au temps de ma +vingtième année. + +Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents de l’ami qui +m’accompagnait. J’étais sur le point de monter en wagon. Je fus frappé +par les enluminures que le givre avait dessinées sur les carreaux. Au +milieu de ces paysages polaires il y avait la représentation d’un diable +avec ses cornes et son rire démoniaque sur la vitre de mon compartiment. +Les yeux, sous les sourcils en ligne oblique, me regardaient avec une +fixité gênante. J’étais tellement surpris que je crus à une +hallucination et je dis à mon compagnon: + +--Vois-tu quelque chose sur ce carreau? + +--Rien du tout, répondit-il. + +Un sifflet retentit, je refermai la portière et comme le train +s’ébranlait, j’entendis sur le quai mon ami qui criait: + +--Si, si, je vois. Il y a un diable sur le carreau. + +J’avais admiré d’abord l’art subtil déployé par le hasard, mais à la +longue il m’était venu un peu d’énervement. La figure ne s’occupait +nullement des trois ou quatre personnes assises dans le compartiment et +elle s’obstinait à me regarder. Je passai la main sur la glace pour la +réduire à néant, mais c’était de l’autre côté que le mystérieux artiste +avait travaillé. Alors j’approchai mon visage tout près et je projetai +mon haleine humide. Je ne parvins qu’à agrandir les yeux et à rendre le +rictus de la bouche plus intolérable. + +Je me souviens que j’allais braver les protestations des voyageurs et +ouvrir la portière malgré le froid, pour échapper à cette obsession +quand j’en fus délivré par l’arrêt du train. + +J’avais eu du mal à oublier cet incident. Il aurait disparu pourtant +avec les milliers d’images du cinématographe qu’est notre vie, si la +figure ridicule qui venait d’apparaître, ne l’avait soudain fait +revivre. + +Je haussai les épaules. Je clignai des yeux. Je n’avais plus devant moi +que l’hôtel de M. de Saint-Aygulf que j’étais venu considérer par cette +chaude nuit de juin. + +Je regardai ma montre et repris ma promenade. Il était un peu plus de +onze heures et les deux sœurs devaient être en train de se coucher dans +cette chambre qui était la leur et où elles dormaient ensemble. +Peut-être étaient-elles déjà dans leur lit et lisaient-elles, chacune de +leur côté, à la clarté de deux lampes. + +Deux jeunes filles! deux lampes! Mon double amour! Le bien et le mal! +Comme tout était harmonieux et mystérieux en même temps! + +Je m’arrêtai et passai ma main sur mon visage comme pour en ôter une +certaine expression de stupidité qui s’y posait quelquefois et y +demeurait malgré mes efforts. Je venais de songer aux corps des deux +jeunes filles, à la grâce des bras découverts, au contour et à la +fermeté de leurs seins qui devaient apparaître sous leur chemise. On +était en juin et la chaleur était excessive. Peut-être avaient-elles +rejeté les draps et reposaient-elles avec cet abandon que procurent les +soirs d’été. + +Je fus à ce moment frôlé sur le trottoir par un homme à jambe de bois +qui marchait avec une vitesse singulière pour un infirme. Je pensai que +si j’allongeais vers la tige de son pied ma canne au manche recourbé, il +tomberait, il crierait, croyant à une agression, et le bruit ferait +ouvrir comme des paupières les volets des deux fenêtres. Je surprendrais +la naissance des épaules, le creux des aisselles, un élan des bustes +minces au-dessus de la pierre. Folie! Le rapide infirme avait disparu à +l’extrémité de la rue et je demeurais béant en face des fenêtres +brusquement éteintes. + +Pourquoi étais-je venu rôder dans cette rue? Je n’avais plus l’âge de +telles équipées. M. de Saint-Aygulf, le père d’Eveline et de Laurence +pouvait sortir brusquement, me voir et s’étonner de ma présence devant +sa maison. J’étais pour lui, non pas un ami, mais une relation qui +tendait par un effort constant à entrer davantage dans son intimité. Il +croyait que nous étions réunis par notre commun goût du mystère et +l’admiration que j’étais censé avoir pour ses idées. Il les exposait +toujours abondamment devant moi et je lui avais caché, grâce à une +faculté d’arrondir les yeux et de hocher la tête en pensant à autre +chose, le mépris absolu que m’inspirait sa sottise. Beaucoup d’hommes, +enveloppés du nuage de leur vanité, ne s’aperçoivent pas que ce sont +leur femme, leur fille ou leur maîtresse que l’on recherche à travers +eux. + +Puisque j’étais là, j’étais amoureux. Mais de laquelle des deux? Je ne +m’étais jamais entendu avec moi-même sur la signification du mot amour. +Ce que j’éprouvais pouvait à la rigueur s’appeler ainsi. Mais aimer deux +sœurs à la fois! Il y avait là une sorte de mystère. C’était Eveline que +je désirais le plus. D’abord parce que je la sentais inaccessible à tout +désir. C’était une mystique. Si elle avait été chrétienne, elle serait +entrée dans un couvent. Son père lui avait mis en tête les plus folles +idées. Je n’étais pas éloigné de croire qu’elle s’attribuait une mission +spirituelle. Comme si une mission spirituelle pouvait être dévolue à un +corps si désirable! Mais qu’elle fût missionnaire ou non, cela n’avait +pour moi aucune importance! Eveline considérait secrètement qu’un homme +qui a dépassé trente-cinq ans, qui a atteint cet âge avancé, doit se +retirer de la vie, devenir ermite, que sais-je? Et je savais, sans +qu’elle l’eût jamais exprimé, qu’elle estimait que moi en particulier, +je n’aurais dû me permettre de lever les yeux ni sur elle, ni sur sa +sœur, ni sur toute autre femme. J’avais compris cela à la façon dont +elle considérait mes tempes, à l’attention qu’elle mettait à compter mes +cheveux, pourtant nombreux, à mesurer la maigreur de mon cou, où se +trahit l’âge. Cet examen dédaigneux n’était pas le fait de quelqu’un qui +a une mission spirituelle. Elle me haïssait, j’en étais sûr et aussi +j’avais juré... Mais ce serment était enfoui au fond de mon cœur. + +Laurence m’aimait. Je me le déclarais sans vanité. Elle avait dit à +plusieurs reprises et intentionnellement devant moi que les jeunes gens +n’avaient pas d’intérêt pour elle. Cela était un signe certain et je ne +parle pas des pressions de main, des paroles à double entente et de la +scène de la salle à manger. Mais s’il y avait une balance et des poids +immatériels pour peser l’amour, j’aimais moins Laurence qu’Eveline. Elle +était moins jolie que sa sœur, assurément. Ses traits étaient +irréguliers, sa bouche trop grande et trop sensuelle, ses dents +éclatantes évoquaient des images de morsures et elle avait un léger +balancement du corps qui me faisait penser à une panthère que j’avais +vue l’année précédente dans une ménagerie. Puis elle était brune et un +goût invincible m’attirait vers les blondes. Il y avait bien des lueurs +d’or fauve dans sa chevelure, mais pas assez à mon gré! Son principal +défaut était son manque d’intelligence ou plutôt du genre d’intelligence +que j’aime. Elle n’avait aucun mysticisme. On disait d’elle que c’était +une créature absolument matérielle. Je l’avais vue manger avec un +appétit étonnant. Elle se moquait des efforts de son père et de sa sœur +pour communiquer avec l’au-delà, elle considérait comme des hurluberlus, +les membres du groupe des Esséniens et les étudiants des anciennes +religions et de leurs mystères. Elle faisait une exception pour moi, +parce qu’en sa présence je savais, en relevant un coin de ma bouche, ou +par un habile clignement d’œil, lui faire supposer que je n’étais qu’un +faux croyant, un amateur un peu ironique, venu seulement pour elle chez +son père. + +J’aimais moins Laurence qu’Eveline, mais quand je songeais à son +indépendance naturelle, à une sorte de révolte contre toute chose +qu’elle laissait éclater dans ses paroles et qui se trahissait dans ses +mouvements, je l’aimais davantage car j’ai toujours été séduit par la +révolte bien qu’obéissant moi-même assez servilement aux préjugés du +monde. Je savais que Laurence n’était pas de la même mère qu’Eveline et +que M. de Saint-Aygulf l’avait recueillie à huit ans pour la sauver de +la misère. Comme une plante dont les racines ont trempé dans un fumier +fécond, elle avait gardé de ses premières années quelque chose de +vivace, d’audacieux et de malsain qui me la rendait plus attirante. Le +monstre vertueux, le bourreau aux bandeaux plats qu’était Mme de +Saint-Aygulf l’avait martyrisée sur la claie des devoirs de famille, +avec la roue des bonnes intentions. Elle l’avait même fait enfermer +durant quelques années dans une maison de correction. + +Mais Eveline la pure, l’orgueilleuse avait reçu de la nature l’élévation +de l’esprit en même temps que le don d’un corps parfait. Je ne songeais +qu’en frémissant à ses cheveux couleur de cendre qu’elle n’avait pas +coupés, à la fuite de sa nuque, au rayonnement émané de sa personne qui +enlevait au tissu des robes leurs qualités de transparence, les +rendaient pesantes, insoulevables, comme le voile de la chasteté. + +Si j’étais là c’est qu’un pressentiment m’avait poussé et alors il +fallait qu’un événement se produisît. L’idée de m’en revenir après la +contemplation inutile d’un hôtel où deux fenêtres qui étaient allumées +venaient de s’éteindre, me fut tout à coup insupportable. Je faillis +m’élancer vers la porte et crier à haute voix: Laurence! Eveline! +insoucieux de l’apparition possible d’un père irrité et stupéfait. + +Ce fut un parfum d’acacia qui m’arrêta. Une branche fleurie émergeait +d’un mur et laissait tomber sur moi une odeur fade de sexe et de +printemps. Je voulus couper cette branche mais elle était trop haute. +Pour la seconde fois en quelques minutes, j’éprouvai l’utilité du manche +crochu de ma canne. Je la tendis par son extrémité en me félicitant +intérieurement de l’idée poétique de rapporter au moins une fleur de ma +course nocturne. + +Ce fut à ce moment que j’entendis un léger bruit à la porte de l’hôtel +de M. de Saint-Aygulf. Je demeurai immobile. Cette porte s’ouvrit et +pendant que la branche en fleur remontait vers le ciel une silhouette de +femme parut sur le seuil. + +J’étais dans l’ombre et je ne pouvais être aperçu. Ma première pensée +fut joyeuse. Ainsi, j’avais eu un pressentiment. C’était un +avertissement secret qui m’avait poussé à venir. Un conseiller plein de +sagesse était caché dans mon inconscient. Ma deuxième pensée fut +inquiète. Quelle conduite fallait-il tenir? Devais-je m’élancer? Et +d’abord qui venait de sortir de l’hôtel? + +La porte s’était refermée sans bruit et la silhouette,--Eveline ou +Laurence--glissa avec rapidité le long de la rue. Instinctivement je me +précipitai derrière elle. Le manteau d’été que je voyais flotter au loin +me gênait pour distinguer à laquelle des deux sœurs j’avais affaire. +N’était-ce pas d’ailleurs une femme de chambre? Je rejetai une hypothèse +qui anéantissait la portée du pressentiment. Puis l’air de famille +qu’avaient les deux sœurs était visible dans la démarche. + +Au tournant de la rue seulement mon cœur se mit à battre comme à +l’annonce brusque d’une nouvelle désagréable. Pourquoi une jeune fille +sort-elle ainsi furtivement de chez elle au milieu de la nuit? La +précaution qu’elle avait prise de ne pas faire claquer la porte +indiquait qu’elle voulait laisser son père dans l’ignorance de son +départ. Je songeai à tourner à droite, à atteindre une avenue éclairée +que j’avais traversée dans la soirée, puis à revenir sur mes pas. Je me +trouverais face à face avec celle que je poursuivais et j’aurais l’air +de la rencontrer par hasard. Je réfléchis à l’essoufflement qui en +résulterait. Puis je risquais de la perdre. + +Comme ces pensées se succédaient en moi, un taxi sortit à pas lents de +l’ombre et je vis la jeune fille lui faire un signe. Elle ouvrit la +portière et monta avec un mouvement félin qui me la fit reconnaître. +C’était Laurence. + + + + +Le hasard voulut que de la même ombre surgît un deuxième taxi dans +lequel je montai et qui s’élança sur mon ordre à la suite du premier. + +Ce que j’éprouvais comportait un égal mélange de douleur parce que +Laurence allait peut-être m’échapper et d’allégresse parce que je +courais sur la piste d’une énigme. + +Chemin faisant, j’essayais de me tromper moi-même: Les femmes sont +toutes les mêmes. Au fond, je l’avais deviné. Et puis d’ailleurs +qu’importe! + +Je n’avais rien deviné. Je trouvais que cet événement avait beaucoup +d’importance. Mon amertume allait grandissant. Je vis comme en rêve les +boutiques des marchands de vins avec leurs terrasses qui débordaient sur +les trottoirs, les garçons affairés, les consommateurs s’épongeant le +front. On sentait traîner cette atmosphère de joie triste que répandent +sur Paris les premières grandes chaleurs. Je m’aperçus tout à coup qu’un +des carreaux du taxi était levé. Je le fis tomber d’un geste irrité mais +sans regarder si une buée n’y avait pas tracé un dessin quelconque. + +C’est bien cela! murmurai-je sans savoir pourquoi, quand je vis que nous +approchions de Montmartre. Une foire était en train de s’y installer. Je +vis des wagons avec des fenêtres minuscules, des masses carrées +recouvertes de toiles grises, des chevaux de bois démontés qui +jonchaient le sol. Devant l’hippodrome une foule se dispersait. + +Nos taxis avaient ralenti leur course et je fis des vœux secrets pour +que Laurence ne s’arrêtât pas à Montmartre, poursuivît sa route plus +loin. + +--Qui sait? me disais-je. Son père ou sa sœur sont peut-être malades, le +téléphone est dérangé et elle est allée elle-même chercher un médecin +pour le ramener immédiatement. + +Hélas! Un peu avant d’arriver à la place Blanche sa voiture s’arrêta. Je +fis signe à mon chauffeur de s’arrêter aussi. Je remarquai de loin que +Laurence semblait tout à fait à son aise et qu’en attendant la monnaie +qu’on lui rendait, elle regardait à droite et à gauche avec une +tranquille curiosité. Elle traversa le boulevard d’un pas léger et se +dirigea vers le Moulin-Rouge. + +J’avais le sentiment que la chaleur augmentait. Les orchestres des cafés +évoquaient en mourant des langueurs de casino. Un feu tournant, qui +venait de je ne sais quelle réclame lumineuse, lançait un éclair +régulier. Je fus frôlé par un tramway d’après minuit. Il débordait de +petits bourgeois qui, parce qu’ils ont passé leur soirée au cinéma, +prennent des airs de fêtards lassés. Un murmure d’ivresse s’élevait +autour de moi et je me sentis subitement las et inutile. Le ciel était +criblé d’étoiles indifférentes. + +Laurence n’entra pas dans le Moulin-Rouge. Elle longeait maintenant, +sans hâte, des cafés pleins d’hommes affreux qui regardaient en ricanant +et en soufflant les femmes qui passaient devant eux sur le trottoir. La +rue Lepic était encombrée de créatures qui offraient des journaux, qui +achetaient des oranges ou les mangeaient, de bohèmes hirsutes, de +bossus, de femmes avec des visages de revenants. Laurence traversait ce +peuple bizarre que la sortie des théâtres fait éclore des pavés de +Montmartre, comme si elle en avait fait partie. Son naturel était si +grand que je n’aurais pas été surpris davantage si je lui avais vu +échanger des bonjours de la main, à droite et à gauche. + +Brusquement elle disparut dans un café. C’était un établissement assez +mal famé, rendez-vous de filles et de marchands de coco. Je fus frappé +comme par un trait de lumière. La coco! N’était-ce pas cela qu’elle +venait chercher? Je m’efforçai de regarder par-dessus la tête des +consommateurs assis à la terrasse et j’aperçus Laurence qui marchait +parmi les tables de l’intérieur, souple, la tête un peu en avant, +regardant les gens en train de boire des bocks comme une panthère qui va +s’élancer, comme une raccrocheuse qui est sur le point de s’asseoir avec +l’homme qui lui fera signe. + +La curiosité supprimait chez moi l’angoisse. Deux goujats, assez jolis +garçons, avec des visages rasés firent un geste pour l’inviter. L’un +d’eux se souleva à demi, montrant la banquette à côté de lui avec son +index renversé et je surpris dans ses yeux et sur son rire cette +expression d’idiotie qu’ont les hommes quand ils font une proposition à +une femme qu’ils ne connaissent pas. + +Laurence n’eut même pas un frisson de l’épaule. Les ayant regardés bien +en face, elle passa, avec une absence totale de réponse à l’invitation, +comme si l’image matérielle des deux goujats n’avait pas été perceptible +pour ses sens. + +Il n’y eut aucun achat, aucune vente, aucun paquet glissé furtivement. + +Je fus obligé de m’effacer brusquement et ce fut un hasard si Laurence +ne me vit pas. Elle passa à côté de moi et je sentis qu’elle jetait un +long regard sur les personnages étalés devant le café, comme pour les +examiner. + +Elle cherchait quelqu’un. Mais qui? Qui avait pu donner à la fille de M. +de Saint-Aygulf un aussi singulier rendez-vous que celui de ce café, +hanté d’hommes louches, de policiers, de fournisseurs de coco? Mais +alors je m’aperçus que le rendez-vous n’était pas précisément dans cet +endroit, que c’était un rendez-vous vague dans un des cafés environnant +la place Blanche, car je vis Laurence pousser une porte un peu plus +loin. Elle hésita une seconde sur cette porte, jetant un regard +circulaire dans un intérieur enfumé, puis elle reprit sa course sur le +trottoir. Un peu plus loin, elle colla encore son visage contre un +carreau, elle stationna devant une boutique de marchand de vins presque +vide et comme un gros homme court, à la figure couperosée, avec une +expression joviale, la regardait sous le nez et ouvrait les bras pour +lui barrer le chemin, elle se détourna et traversa à nouveau le +boulevard. Elle revint sur ses pas et marcha de l’autre côté de l’avenue +qui était presque désert. Elle croisa deux raccrocheuses immobiles l’une +à côté de l’autre et je remarquai qu’elle les dévisageait sans gêne +aucune et même avec une insistance assez grande pour se faire insulter. +Mais cela n’arriva pas. Les raccrocheuses ne sortirent pas d’une +immobilité de pierre et Laurence passa avec lenteur devant le café qui +est à l’angle de la rue Blanche, frôlant les tables, examinant les +couples assis. + +Je souffrais de sa tranquillité. Je me dis que le mieux que je pouvais +faire était de me présenter brusquement devant elle. D’abord, j’aurais +la satisfaction de mettre un terme à cette aisance qui m’était +insupportable. Je considérais ensuite comme possible un cri joyeux de +surprise, un accueil favorable, des explications plausibles. Peut-être +avait-elle besoin d’un guide pour une démarche tout à fait naturelle. +J’imaginais aussitôt des confidences, une causerie intime dans un taxi +la ramenant vers chez elle, peut-être la volupté de ses lèvres qui +serait plus grande à cause d’un secret partagé. Mais Laurence prit sans +doute une brusque résolution, car elle se mit tout d’un coup à descendre +la rue Blanche avec une rapidité déconcertante. Un rassemblement retarda +mon élan. Je la perdis un instant de vue puis je la découvris à une +grande distance. Elle courait presque. M’avait-elle aperçu derrière elle +et était-ce moi qu’elle fuyait? Résolu à l’atteindre, je me mis à courir +aussi. Elle avait tourné et avait pris la rue Ballu. Quand j’arrivai à +l’entrée de cette rue, j’eus la sensation qu’elle était entièrement +déserte. Je m’y précipitai, insoucieux du ridicule que j’assumais, du +manque de droit que j’avais à poursuivre cette jeune fille. Une forme, +vaguement, sur la droite, disparut quelque part et j’entendis un bruit +sourd de porte fermée. + +--Elle vient d’aller retrouver son amant! pensai-je en atteignant un +bureau de poste. Je me retournai et je trouvai à la rue Ballu un +caractère sinistre. Je me rappelai avoir entendu dire que beaucoup de +ses petits hôtels étaient des maisons de rendez-vous. J’embrassai d’un +coup d’œil le square Vintimille et je murmurai: + +--Quel paysage de crime! + +Je m’assis sur la terrasse déserte d’un marchand de vins où il n’y avait +qu’une seule petite table ronde et une chaise boiteuse. Je commandai un +bock et j’attendis. + +Des phrases toutes faites me venaient à l’esprit, telles que celles-ci: + +--Voilà bien les jeunes filles parisiennes! + +Ou bien: + +«Et moi qui allais prendre cette aventure au sérieux!» + +J’ai toujours remarqué que nos plus basses formes de pensée trouvent +naturellement pour se traduire le moyen d’expression le plus banal. Mais +ce soir-là j’écartai cette observation. + +Eveline venait de reculer, de disparaître presque dans une buée +d’indifférence. J’avais encore sur les lèvres un sourire méprisant à +l’adresse de Laurence et déjà je voyais avec netteté toute l’importance +qu’elle venait de prendre à mes yeux depuis une heure. Rapidement, une +série de questions et de réponses se succédèrent en moi. + +Avais-je songé à l’épouser? Non, jamais. Mais j’aurais pu y songer. Je +professais l’opinion que l’on ne doit épouser qu’une femme qui a été +votre maîtresse, dont on a expérimenté l’amour. J’avais fait la cour à +Laurence, au petit bonheur, pour voir ce qui arriverait. Aucun souci de +responsabilité n’avait, même une seconde, pesé sur moi. Or, voici que +l’événement me donnait raison. D’abord, ce souci des responsabilités +n’est-il pas un piège absurde qui tend à restreindre toute action +agréable. On ne ferait jamais rien si on pensait à la conséquence de ses +actes. Puis qui peut savoir comment les choses s’enchaînent? Le plus +grand service que l’on peut rendre à quelqu’un n’est-il pas de le +débarrasser du fardeau de la famille? + +Est-elle seulement susceptible d’éprouver de l’amour pour quelqu’un? me +disais-je encore. Non, non, sensuelle, purement sensuelle! et je me +mettais à tapoter du bout des doigts le marbre gras de la table, en +jetant un long regard vers l’obscurité des maisons de la rue Ballu... Et +puis enfin sa mère! Il faut penser à l’hérédité... Et je reconstituais +ce que je savais de l’existence de Laurence. + +Quelques années auparavant, M. de Saint-Aygulf avait été frappé par une +sorte de révélation spirite. Les morts s’étaient mis tout d’un coup à +lui parler par l’intermédiaire de guéridons, au moyen de coups frappés +dans les murs. Cela avait amené un changement total dans son caractère +et sa manière de vivre. Il avait abandonné les femmes pour lesquelles il +avait toujours eu un goût excessif, afin de se consacrer à sa femme, une +sainte laïque qui vivait dans l’amour cultuel de son propre foyer et la +haine sans merci de tout ce qu’elle rangeait sous l’étiquette d’immoral. +Et une notion de devoir, nouvelle pour lui, avait brusquement fait +irruption dans son âme. Il fallait dire la vérité, accomplir des actions +désintéressées. M. de Saint-Aygulf avoua à sa femme l’existence d’une +fille naturelle qu’il avait eue avec une maîtresse de rencontre aussitôt +abandonnée et dont il n’avait plus voulu entendre parler. Il fut décidé +que l’enfant qui avait alors huit ans, serait reprise à sa mère pour +être régénérée par les bons exemples et le contact de la perfection +morale d’Eveline, sa demi-sœur. Il paraît que la mère consentit sans +difficultés et renonça à tous ses droits sur sa fille, pensant sans +doute, comme tout le monde, qu’elle assurait le bonheur de son enfant en +lui assurant la richesse. + +Entre la petite fille «aux mauvais instincts» et la vertueuse madame de +Saint-Aygulf une lutte s’était engagée, lutte sur laquelle je n’avais +que peu de détails, par quelques conversations avec Mme de Saint-Aygulf, +ou par de brèves confidences de Laurence. De cette lutte, Laurence était +sortie vaincue et matée. Il semblait que Mme de Saint-Aygulf avait +veillé avec une sollicitude redoutable à ce que l’âme sortie «des bas +fonds les plus abjects de la société» fût refondue et pétrie selon sa +loi. + +--C’est la justice qui a le plus d’action sur les enfants, me dit-elle +une fois en me parlant de cette période de sa vie. Il ne m’est jamais +arrivé de faire un cadeau à Eveline sans donner le même exactement à +Laurence. + +Mais elle ne me dit pas si elle avait su le faire avec le même amour. + +Mme de Saint-Aygulf n’avait d’autre religion que celle de la famille, +mais elle croyait à une sorte de Providence qui punit les méchants et +récompense les bons. + +--C’est en regardant ces deux enfants grandir, me dit-elle une autre +fois, que j’ai vu le plus nettement combien la Providence est équitable +pour chacun. La pureté morale d’Eveline se changeait en beauté des +traits, en grâce du corps tandis que toute la laideur du péché originel +prenait possession du visage de Laurence. + +Pourtant cette laideur dut se transformer. Le désir contenu agrandit les +yeux. Des dents lumineuses donnèrent à la chair des lèvres une +allégresse de rire qui animait le visage trop large, sur le cou un peu +court. Les cheveux poussèrent dans tous les sens et s’éclairèrent de +lueurs rougeâtres. + +--Laurence à quatorze ans, disait encore Mme de Saint-Aygulf, dégageait +avec ses seins précoces, un léger duvet fauve sur les bras et la +mobilité perpétuelle de ses traits, une expression d’animalité +inquiétante qui me faisait éprouver auprès d’elle le sentiment d’une +souillure. C’est à ce moment-là qu’il me fallut à tout prix triompher de +la Bête. + +Mme de Saint-Aygulf avait pensé que les irrémédiables mauvais instincts +de la Bête ne pourraient être vaincus que par la discipline de fer d’une +maison spéciale d’éducation où le travail manuel alterne sans arrêt avec +celui de l’esprit. Elle y avait placé Laurence qui y resta jusqu’à sa +dix-septième année et n’en sortit que parce que M. de Saint-Aygulf avait +cru discerner dans certains coups frappés par une table l’indication de +cette délivrance. + +C’est à ce moment-là que je la vis pour la première fois. Le contact de +la brutalité, la souffrance, l’absence de pitié lui avait appris +l’hypocrisie. + +Mme de Saint-Aygulf disait d’elle: + +--Il faut se méfier des eaux dormantes... + +Et elle ajoutait avec un air soucieux: + +--Qu’est-ce qu’on pourra bien faire d’elle plus tard? + +Mais elle avait un sujet d’inquiétude autrement grave. M. de +Saint-Aygulf, de plus en plus éberlué par tout ce qu’il ne comprenait +pas, avait fait de sa maison le centre de tous les groupes spirites, +rosicrutiens, christiques, néo-platoniciens. Les chercheurs de pierre +philosophale, les mages hindous, les fakirs de passage étaient +accueillis chez lui. Il venait de fonder, avec mon ancien camarade +Michel Kotzebue et moi-même, un nouveau groupe, celui des Esséniens et +nous jetions avec ardeur les bases d’une religion nouvelle. + +Mme de Saint-Aygulf avait subi jusque-là en spectatrice hostile et +patiente ce qu’elle appelait les folies de son mari. Elle avait trouvé +que ces folies avaient un caractère normal puisqu’elles avaient ramené +M. de Saint-Aygulf au vrai Dieu, qui était la famille. Mais elle vit +avec effroi sa fille Eveline partager les rêveries de son père, tomber +dans un mysticisme incompréhensible pour elle. + +Elle tenta d’abord de lutter contre un ennemi plus redoutable que les +mauvais instincts de Laurence et elle ne trouva d’allié que dans celle +qu’elle nommait toujours la Bête. Elle chercha tardivement à pénétrer +les secrets de la religion essénienne afin de pouvoir en démontrer +l’absurdité à sa fille. La lecture de quelques livres, quelques +conversations avec moi et Michel Kotzebue la frappèrent d’une +douloureuse surprise en la renseignant sur les premiers Esséniens. + +Des ermites qui vivaient au bord de la mer morte! De soi-disant saints +qui, à certaines époques, envoyaient des Messies dans le monde pour +l’instruire. Elle retint surtout qu’ils pratiquaient le communisme et +elle s’attacha à des détails ridicules pour essayer d’en rire. Une tache +d’huile sur leur robe blanche était considérée par eux comme un +opprobre! Ils ne crachaient jamais qu’en se détournant à gauche! Sans +doute des hurluberlus dans le genre de son mari! Mais ils étaient en +même temps des révolutionnaires! Est-ce que le monde avait besoin de +l’instruction d’un Messie? Ne suffisait-il pas de suivre les règles +établies? + +Elle s’aperçut que ces Esséniens primitifs, ces ascètes qu’on aurait pu +croire à tout jamais endormis au bord de la mer Morte, dans la terre +pierreuse du pays de Moab, avaient conservé à travers les siècles un +étrange pouvoir sur l’esprit de sa fille. Pour eux seulement, Eveline +avait de l’amour. Ne leur offrait-elle pas une vénération qui n’était +due qu’à ses parents? + +Eveline s’oubliait parfois devant sa mère et prononçait des paroles +mystérieuses, telles que celle-ci: Je suis candidate au baptême. Et +quand on lui disait que ces Esséniens du temps de Jésus-Christ avaient +disparu depuis bien longtemps, elle souriait, elle haussait les épaules +et elle faisait entendre qu’ils étaient toujours présents et que même +ils pouvaient apparaître d’une minute à l’autre à ceux qui croyaient en +eux. + +Ce fut pendant quelque temps la caractéristique curieuse de cette maison +et aussi son charme que cette possibilité de voir apparaître derrière un +rideau ou le mouvement d’une porte, un grave vieillard en robe de lin +immatérielle, venu pour donner quelque sage instruction. + +Mme de Saint-Aygulf était exaspérée de n’avoir que Laurence pour la +seconder dans ses attaques. Elle souffrait aussi en pensant que ses +ennemis invisibles avaient professé une pureté bien au-dessus de celle +qu’elle se flattait d’avoir. Ainsi elle avait rétrogradé. Par un +revirement dont elle ne saisissait pas les rouages, elle, l’apôtre de +toutes les vertus, était devenue dans sa propre maison, une créature +grossière, l’alliée de la Bête. Elle ne put mesurer longtemps l’étendue +de cette monstrueuse contradiction. Le hasard voulut que je fusse témoin +de la dernière scène du drame et cela coïncida avec la première d’une +autre histoire plus importante pour moi, la scène de la salle à manger. + +Mme de Saint-Aygulf, atteinte depuis longtemps de la maladie de cœur +pour laquelle elle soignait son mari, avait eu successivement deux +crises graves et elle semblait à la dernière extrémité. J’étais allé +plusieurs fois prendre de ses nouvelles, malgré mon habitude d’écrire en +pareil cas une lettre où j’annonce que je quitte Paris pour quelque +temps. J’avais pensé, dans le désarroi de la maison, trouver une +occasion de parler plus intimement avec Eveline ou avec Laurence. + +C’était un vendredi à six heures de l’après-midi. J’avais été introduit +tout de suite. J’avais compris à un je ne sais quoi dans l’affairement +du domestique, à l’électricité de l’escalier qui n’était pas allumée +comme à l’ordinaire, à la qualité trouble de l’air déjà mortuaire que +quelque chose de grave devait se passer. + +M. de Saint-Aygulf me rejoignit au salon. Il avait besoin de parler à +quelqu’un, me dit-il, de respirer un autre air que celui de la chambre +de la malade. Je vis dans ses yeux qu’il regrettait d’avoir laissé +éclater trop de plaisir en voyant quelqu’un qui venait de l’extérieur. +Je compris qu’il brisait artificiellement sa voix et il le faisait si +mal, je sentais tellement son absence de douleur réelle que je faillis +lui dire de parler comme tout le monde. + +--J’en suis averti depuis longtemps par mes guides. Je vais perdre ma +chère femme, dit-il. + +Ce n’était pas vrai. Cette maladie était inattendue pour lui. Il ne +chérissait nullement sa femme. Il l’avait toujours redoutée comme l’ange +sans grâce d’un foyer sans joie. + +Il était très frappé de ce que Mme de Saint-Aygulf considérât la mort +sans terreur. Il professait l’idée simpliste que seuls ceux qui ont une +foi sont susceptibles de ne pas redouter la mort. Il s’était même servi +de la menace de l’au-delà pour diminuer la puissance du tyran aux +bandeaux plats. Eh bien! il n’en revenait pas! Dans ces minutes +solennelles, Mme de Saint-Aygulf n’avait cessé d’écarter comme de +coupables niaiseries les théories sur l’immortalité de l’âme qu’il avait +cru devoir formuler à nouveau. Ainsi le néant qu’il redoutait tellement +pour lui n’effrayait pas sa femme. Je compris qu’il aurait bien préféré +voir ses dernières heures empoisonnées par l’épouvante. Il laissait +presque éclater sa déception. + +Il me pria de rester. Il sortit puis il revint. Il me fit part de son +étonnement. Mme de Saint-Aygulf tenait, paraît-il, la main d’Eveline +dans la sienne et, légèrement soulevée, elle avait donné d’une voix +changée l’ordre péremptoire de chasser tous ces jardiniers qui avaient +envahi sa chambre et voulaient forcer son enfant à travailler la terre, +comme les paysans. + +Nous n’eûmes qu’un peu plus tard l’explication de cet ordre. + +Eveline, quelques jours auparavant, avait décrit à sa mère la vie des +Esséniens entre leurs monastères de pierre et les rivages de la mer +Morte. Quand ils n’étaient pas plongés dans la méditation, ils +s’adonnaient, lui avait-elle dit, à des travaux de jardinage qu’ils +considéraient comme le meilleur exercice pour élever l’esprit. Portant +des rateaux et des bêches, Mme de Saint-Aygulf avait eu la vision de +sordides ouvriers entraînant sa fille bien-aimée le long de sombres eaux +et de falaises bitumeuses, dans un paysage maudit. + +Un grand médecin appelé en consultation venait d’arriver. Je voulais +prendre congé. M. de Saint-Aygulf, désireux de garder encore auprès de +lui quelqu’un qui ne portait pas sur sa personne la douleur d’uniforme +dont il était lui-même accablé, me dit en me poussant dans la salle à +manger: + +--Laurence vous tiendra compagnie. + +Laurence était en effet assise là, à côté d’un grand buffet sombre et +elle lisait un livre qu’elle ferma quand j’entrai. Elle se leva. L’ennui +qui était peint sur sa physionomie disparut à ma vue. Elle m’adressa la +parole sans donner à sa voix cette teinte grave que tout le monde avait +dans la maison. Je savais quelle haine farouche et justifiée elle +nourrissait pour Mme de Saint-Aygulf, et je lui sus gré intérieurement +de ne pas laisser paraître une tristesse de convention. + +La nuit était tout à fait venue. C’était le commencement du printemps et +il faisait assez tiède pour que la fenêtre fût ouverte. Cette fenêtre +donnait sur un de ces petits jardins parisiens entourés de murs, où il y +a quatre arbres et deux plate-bandes. Il sortit de ce morceau de terre +une odeur végétale que nous sentîmes en même temps. Toutes nos paroles +avaient été banales. J’avais cru même délicat d’atténuer par le ton ce +qui aurait pu être interprété comme aimable ou tendre. Je suis sûr que +Laurence avait été sans arrière-pensée jusqu’à la minute où nous nous +étions approchés de la fenêtre. Alors, sans savoir pourquoi, je passai +mon bras autour de la taille de Laurence, mais en l’effleurant à peine. +Ce geste, à la rigueur, pouvait passer pour la marque d’amitié, un peu +plus affectueuse qu’à l’ordinaire, que l’on doit dans une circonstance +douloureuse. + +Brusquement Laurence glissa dans mes bras. Elle était contre moi et je +l’y serrais sans que je me fusse rendu compte comment c’était arrivé et +quelle était ma part personnelle dans ce geste. Ses lèvres s’écrasèrent +sous les miennes, se fondirent et je sentis alors matériellement quelque +chose qui était sa joie, sa joie terrible et inavouable que personne ne +devait connaître, mais qui prenait pour s’exprimer la forme de ce baiser +plein d’allégresse. + +Durant les quelques mois qui avaient suivi la mort de Mme de +Saint-Aygulf, Laurence avait à peine eu l’air de se souvenir du lien +qu’avait créé entre nous cette rapide étreinte, dans la salle à manger +entre le buffet sombre et le jardin odorant. Et maintenant j’étais là, à +l’angle de la rue Ballu et du square Vintimille, et Laurence, avec la +même ardeur, étreignait peut-être quelqu’un qui n’était pas moi. + +Il n’y avait guère plus d’une demi-heure que j’étais assis et que je +réfléchissais quand un taxi s’arrêta à quelque distance de moi. +J’aperçus confusément quelqu’un qui en descendait. Comme si l’arrivée de +ce taxi eût été une sorte de signal, une vague de découragement passa +sur moi. J’appelai le garçon et je payai mon bock. Laurence ne sortirait +pas sans doute avant une heure avancée de la nuit. J’étais fatigué. +J’étais triste. A quoi bon attendre? + +Je m’étais levé, hésitant sur ce que j’allais faire et dans la même +seconde le visage de Laurence glissa à côté de moi, encadrée par la +portière du taxi. Elle était seule. Elle ne me vit pas. Sans doute on +avait envoyé chercher ce taxi pour elle. Il allait extraordinairement +vite car j’avais à peine eu conscience de son passage et déjà il avait +tourné le square Vintimille et il avait disparu. + +Je fus mécontent de moi-même. Je songeais au mensonge de certains romans +où l’on voit des héros policiers suivre d’autres personnages, pendant +des journées entières, sans jamais être en défaut. Je repassai rue +Ballu. Toutes les portes étaient silencieuses et muettes. Au fond de +moi, une voix joyeuse commençait à formuler vaguement qu’une maîtresse +passionnée, si elle vient voir son amant à minuit, y reste plus d’une +demi-heure. + +Ma fatigue s’était accrue brusquement en même temps qu’une envie +désespérée de ne pas rentrer chez moi. Je remontai vers la place Blanche +et je m’assis sur la terrasse de la brasserie Romano avec je ne sais +quelle espérance de divertissement. A la table voisine de la mienne, une +femme écrivait une lettre sur un papier quadrillé, dans ce format qui +fait penser à une lettre anonyme. Tous les hommes étaient découverts +comme pour une cérémonie, mais c’était seulement à cause de la chaleur. +Un mendiant me regardait fixement comme s’il m’avait connu. + +Quelqu’un me toucha légèrement l’épaule du bout du doigt. Je n’aime pas +ces contacts inattendus et je fis presque un bond sur ma chaise. + +J’avais devant moi Michel Kotzebue. Il me tendait une main molle et +selon son habitude, au lieu de me regarder en face, il examinait mon +épaule droite, comme si un objet précieux qui y était posé fût sur le +point de tomber. + +Je restais immobile. J’avais plusieurs fois entendu dire qu’il habitait +les environs de la place Blanche, n’était-ce pas rue Ballu? + + + + +Michel Kotzebue avait porté longtemps la vulgarité de ses traits comme +un masque peu convenable pour un sensitif et un religieux. Il s’y était +accoutumé à la longue. Je l’avais connu jadis, pauvre, au quartier +latin, quand il arrivait d’Autriche, son pays d’origine et qu’il +préparait des examens de théologie. Je l’avais retrouvé quinze ans +après, menant un assez grand train et devenu le grand homme de tout un +milieu où quelques personnes l’appelaient même Monseigneur. On disait +qu’il se donnait le titre d’évêque du culte essénien. Une énorme +améthyste qu’il portait à la main gauche en était le témoignage. Ma +présence ne semblait jamais lui être agréable. Je pensais qu’il n’aimait +pas retrouver le témoin d’un temps oublié où il s’était montré +quelquefois un joyeux compagnon, bien différent de ce qu’il était +aujourd’hui. Nous nous tutoyions à cette époque. Il m’avait demandé de +lui dire vous, estimant que c’était plus convenable à cause de son titre +d’évêque. J’avais accepté et il avait été assez peu délicat pour +continuer à me dire tu. Il savait parfois parler de très haut et de très +loin. Il passait pour un charlatan et il m’arrivait de croire qu’il en +était un. Mais il avait une faculté de se perdre dans une certaine +tristesse d’ordre élevé qui le faisait considérer comme un homme +supérieur. + +Son front ne s’était pas rembruni comme d’habitude en me voyant et il +s’assit assez lourdement sur une chaise, avant même que j’aie dit: + +--Voulez-vous prendre quelque chose avec moi. + +Il commanda une liqueur en spécifiant qu’il la voulait dans un verre à +dégustation et il murmura à demi-voix, mais avec un regard de côté qui +ne m’échappa pas: + +--Rien n’est triste comme une soirée ratée. + +Raté est un mot que je ne peux pas entendre. Il me fait faire +immédiatement un retour sur moi-même, sur les étapes de ma vie, sur mes +essais infructueux pour réussir dans divers arts tour à tour aimés avec +passion et abandonnés. Je pensai qu’il avait fait exprès de prononcer ce +mot. Mais non, il regardait à droite et à gauche avec attention les gens +qui étaient autour de lui. + +Alors je lui posai la seule question importante: + +--Vous habitez tout près d’ici, n’est-ce pas? + +Il aurait dû normalement répondre, oui, rue Ballu, si toutefois mes +craintes étaient fondées ou prononcer le nom d’une autre rue. + +Il fit semblant de ne pas entendre et dit, comme s’il s’agissait de +ranimer une conversation près de s’éteindre: + +--Il y a longtemps que vous avez vu les Saint-Aygulf? + +Je faillis crier au garçon de m’apporter le Tout Paris afin d’y chercher +ostensiblement son adresse. Je me contentai de lui dire que j’avais vu +Laurence dans la journée. Mais il ne me demanda pas si c’était dans +l’après-midi ou le soir. J’avais dit à dessein Laurence tout court en +guettant le mouvement de ses paupières. Elles ne battirent pas plus +vite. Il commanda un autre verre à dégustation, le but d’un trait et je +vis qu’il se désintéressait de plus en plus de ce que je pouvais dire. +Il suivait une pensée familière et de temps en temps, par un geste de sa +main étonnamment blanche et soignée qu’il dirigeait de mon côté, il +daignait me faire participer à la conversation qu’il avait avec +lui-même. + +--Conformer sa vie à ses idées! Oui, l’on devrait. Mais c’est difficile. +Chacun veut bien l’exiger d’autrui, mais est trop lâche pour l’obtenir +de lui-même. + +Et il me jeta un regard qui alla de mon chapeau à mes souliers, comme si +je synthétisais la foule de ces hommes lâches et exigeants. + +--Il y a des gens qui s’indigneraient, s’ils me voyaient à la terrasse +d’un café après minuit. Et pourtant la recherche de la sagesse ne nous +dépouille pas du désir. + +Et il ajouta après un silence, d’une voix sans timbre: + +--Et ce désir est d’autant plus grand quelquefois qu’on va plus loin +dans la poursuite de la spiritualité. + +Ces paroles me furent insupportables. Depuis que nous étions assis face +à face, je revoyais certaines attitudes de Kotzebue en présence de +Laurence. Le prestige dont il était entouré l’autorisait à des privautés +qui auraient paru extraordinaires chez un autre. Je me souvenais qu’une +fois il avait gardé dans la sienne la main de la jeune fille pendant un +temps assez long en répétant: Ma chère enfant! avec une onction +ecclésiastique. Et brusquement je me souvins aussi de certains regards +accompagnés d’une humidité de ses lèvres épaisses, en présence +d’Eveline. Tout cela ne m’avait pas frappé alors parce que je croyais +comme tout le monde, Michel Kotzebue uniquement occupé de recherches +occultes, orienté vers les joies exclusives de l’esprit. Je comprenais +tout à coup qu’il n’en était rien et une violente indignation me saisit +à la pensée qu’il osait poursuivre les deux sœurs d’un égal désir, de ce +désir qu’il venait de déclarer plus grand que celui des autres. J’aurais +peut-être laissé éclater cette indignation si je n’avais pas pensé +soudain qu’il était simplement dans le même cas que moi. + +Oui, mais plus âgé! beaucoup plus âgé! cria la voix intérieure de ma +jalousie. Au fait, plus âgé de combien? La différence d’âge qui nous +séparait n’était peut-être pas si grande. + +--Quel âge avez-vous? demandai-je. Et je préparais une phrase pour lui +dire que cet âge aurait dû suffire à tempérer ses passions. + +Kotzebue n’ajouta aucune importance à cette insignifiante question. Il +reprit avec lenteur: + +--Je me demande quelquefois s’il n’y a pas des êtres qui ont en eux la +prédestination du mal, qui sont touchés de la grâce à rebours. Ils sont +remplis de bonnes intentions, ils disent des paroles justes et élevées, +ils aspirent de tout leur cœur à monter et il semble qu’une volonté, +peut-être extérieure à eux, organise leur existence pour le mal. Et par +mal j’entends naturellement, et il fit un geste qui semblait balayer +toutes les étroites conceptions du mal, la force rétrograde, ce qui +diminue l’esprit. Alors, comment remédier à cette initiale fatalité? Que +doivent faire ces prédestinés? + +Il m’interrogeait d’un regard oblique, mais je ne voulais pas avoir +l’humiliation d’une réponse qui ne serait pas entendue. Il fit du bruit +avec son améthyste contre le marbre de la table et il reprit: + +--Les passions sont peut-être créatrices. Mais il faut savoir s’y +adonner. Elles sont comme le feu qui est utile et qui chauffe, si on le +circonscrit dans la cheminée. Peut-être devons-nous nous laisser aller à +notre sensualité dans le but d’enfanter une force sublime et cachée. + +Il se pencha vers moi et il me dit comme une confidence: + +--J’ai toujours pensé que l’acte physique de l’amour était un rite +magique dont les hommes avaient perdu le secret. Celui qui retrouverait +la grandeur cérémonielle du plaisir à deux, qui lui rendrait son +caractère de messe mystique, qui ferait de l’homme et de la femme +couchés l’un contre l’autre des prêtres rapprochés de Dieu, celui-là +serait plus utile à l’humanité que Gutenberg ou Christophe Colomb. + +Il me toucha du bout du doigt, peut-être pour me demander mon avis. Ma +pensée était concentrée sur le temps que Laurence avait passé rue Ballu. +A peine une demi-heure. Je me raccrochais à la brièveté de cette visite +comme un naufragé après une planche. L’amour, surtout s’il est conçu +comme un rite magique, doit demander infiniment plus de temps. + +Il y eut entre nous un silence et je me demandais pourquoi le grand +homme des Esséniens me faisait des confidences qui auraient tellement +scandalisé ceux qui croyaient en lui, s’ils avaient pu l’entendre. + +Je ne formulai pas cette question. Mais sans doute Kotzebue ne répondait +ce soir-là qu’aux questions qui n’étaient pas exprimées. Il se mit à +ricaner et il me dit en me regardant en face, ce qui lui arrivait très +rarement. + +--Tu te demandes pourquoi je te dis cela? C’est parce qu’il y a entre +nous quelque chose de commun, c’est parce que toi, à la rigueur--il eut +un petit haussement d’épaules de mépris--tu peux me comprendre, ou du +moins essayer. + +Je vis tout à coup où il voulait en venir et je demeurai indifférent +pour me donner le change à moi-même, mais mon cœur battit. + +--Tu te souviens du pacte? Nous avons fait tout de même un pacte. Nous +n’en parlons jamais, mais nous ne l’oublions pas. + +Je me mis à rire. Je fis semblant de pouffer. + +--Ah! oui, fis-je, comme si je me souvenais soudain pour la première +fois d’une chose oubliée depuis longtemps. La plaisanterie du pacte! +Qu’est-ce qu’a pu devenir Lévy depuis cette époque? + +Je ne me souciais pas de Lévy. Je voulais détourner la conversation. Ce +fut en vain. + +--Ce n’était pas une plaisanterie, dit Kotzebue, nous l’avons cru tout +d’abord. Mais tout de même, nous avons accompli les prescriptions, suivi +minutieusement les rites, Lévy s’y entendait. Nous avons fait tout ce +qu’il fallait pour rendre le pacte valable. + +J’avais souvent, dans le cours de ma vie, repensé à ce pacte absurde, à +la soirée passée avec Kotzebue et ce Lévy et j’avais toujours conclu +hypocritement: + +--Farce de la vingtième année! Heureux temps du quartier latin où l’on +trouvait encore un camarade assez naïf pour croire au Diable! + +Pourtant je savais bien que Lévy n’était pas un naïf et que le pacte +avait dépassé la portée d’une farce. + + * * * * * + +J’avais connu Lévy avec Kotzebue dans un petit restaurant de la rue +Monge. Nous n’avions d’argent ni les uns ni les autres, mais il y a des +degrés dans la pauvreté, même quand elle est très grande et Lévy était +le plus misérable de nous trois. Petit et laid, intelligent et hostile à +tous, il passait ses journées dans les bibliothèques. D’une érudition +extraordinaire sur l’occultisme et les questions religieuses, il +raillait sans cesse mon ignorance. Je prenais ma revanche en tournant en +dérision sa croyance au Diable. Car il croyait à l’existence réelle du +Malin, du mauvais esprit, de celui qui a tour à tour porté le nom +d’Ahriman, d’Iblis et de Satan. Quelquefois nous marchions ensemble +après le dîner nous raccompagnant plusieurs fois, de façon à éviter la +dépense du café et atteindre ainsi l’heure raisonnable où l’on peut se +coucher sans honte. + +Naturellement, Lévy ne se faisait pas la conception grossière du Diable +tel que les procès de sorcellerie du moyen âge nous l’ont représenté. Il +y croyait en tant qu’une force opposée au bien, active et consciente +susceptible de se matérialiser et avec laquelle on peut traiter. Il +allait jusqu’à prétendre que de même qu’il y a des associations de +moines réunis pour prier Dieu et faire le bien, il y a des groupes +secrets d’hommes égoïstes qui augmentent leur puissance par leur union +et s’efforcent ardemment vers le mal. + +--C’est logique, ajoutait-il. On ne peut imaginer une médaille sans +revers. La lumière n’existe que par son rapport avec l’ombre. + +Cela soulevait nos éclats de rire. + +Nous parlâmes un jour des anciens pactes qui avaient lié des sorciers au +démon. Lévy y croyait fermement. D’après lui l’humanité entière aurait +été damnée avec une extrême rapidité et elle n’avait pas été tenue dans +l’ignorance de quelques détails nécessaires à la forme du pacte et à la +cérémonie dont il devait être entouré. Lui, Lévy, connaissait ces +détails et le rite de la cérémonie. + +Nous nous exclamâmes, Kotzebue et moi. Que ne sortait-il de la pauvreté +en faisant alliance avec le diable! Il répondit que la pauvreté était +sans importance, mais qu’il songeait sérieusement à acquérir par un +pacte quelque chose de plus précieux que la richesse. Nous lui +déclarâmes aussitôt que nous étions prêts à vendre notre vie future +contre un avantage matériel immédiat. + +On était en hiver, j’avais un pardessus assez mince et je crois bien +avoir dit que je signerais volontiers le pacte en échange d’un grog +chaud. Lévy ne s’étonna pas du faible prix auquel j’évaluais mon âme et +il se déclara enchanté de notre déclaration. Je me souviens que +lorsqu’il nous eut quittés, Kotzebue et moi nous étonnâmes longuement +d’une crédulité plus grande chez lui que celle que nous avions supposée. + +Quelques jours après il entra dans le restaurant où nous dînions avec +une certaine solennité dans l’allure. Il posa un petit paquet ficelé à +côté de lui et il nous demanda si nous étions dans les mêmes intentions. +Nous ne comprîmes pas d’abord de quoi il voulait parler. Des bonnes +couraient autour de nous et criaient à haute voix à une cuisinière +invisible l’annonce des demi-portions commandées. Il éleva la voix pour +se faire entendre et le hasard voulut que les conversations fissent +silence, juste à la minute où il disait: + +--Il s’agit du Diable! + +Notre joie à Kotzebue et à moi fut immense. Nous affectâmes une gravité +analogue à celle de Lévy et nous le suivîmes avec empressement après le +dîner. C’est dans ma chambre d’hôtel que la chose eut lieu. + +Lévy nous fit remarquer que la lune était dans son plein, ce qui était +une condition essentielle. Il alluma trois bougies qui étaient contenues +dans le paquet qu’il avait apporté, ainsi qu’un morceau de charbon dont +il ne se servit pas et dont je ne devais apprendre l’utilité que bien +des années après. + +Il nous dit qu’il était inutile de le remercier--ce que nous ne songions +pas à faire--car c’était pour lui seul qu’il agissait, la puissance des +pactes étant en raison directe du nombre de ceux qui les faisaient. + +--Trois est un chiffre luciférien, ce que les Kabbalistes ignorent +d’ordinaire, ajouta-t-il gravement. + +Kotzebue me dit alors à voix basse que c’était lui qui était en train de +nous mystifier. Pourtant quand nous lui vîmes dérouler une grande +feuille de parchemin, nous échangeâmes un coup d’œil, estimant qu’il +n’aurait pas fait la dépense de ce parchemin pour une plaisanterie. Il +nous fit remarquer encore que le nom de Dieu était écrit à rebours, en +caractères hébreux sur le parchemin. Cela impressionne toujours un peu. +Je demandai pourquoi en hébreu plutôt que dans une autre langue. Il +haussa doucement les épaules. + +Nous faillîmes déclarer que tout cela était une comédie ridicule à +laquelle nous ne nous prêtions plus, quand il fallut se faire une légère +piqûre, parce que la signature devait être tracée avec du sang. Mais +Kotzebue et moi eûmes une fausse honte, l’un vis-à-vis de l’autre. Les +trois bougies jetaient un éclat sinistre et Lévy, au milieu, était en +proie à une émotion que trahissait le tremblement de ses lèvres. Celui +de nous deux qui aurait reculé aurait avoué par cela même qu’il avait, +en ce Diable inexistant, la croyance qui lui faisait se moquer de Lévy, +depuis plusieurs jours. Ce que disait le pacte, nous l’avions à peine +demandé. Nous ne savions ni ce qui nous était promis, ni ce que nous +nous engagions à payer, puisqu’il ne s’agissait que de rire. Mais en +vérité, nous ne riions plus. Nous signâmes tant bien que mal en trempant +une plume d’or ou peut-être simplement dorée, dans une gouttelette de +sang chichement répandu. + +Lévy mit alors le feu au parchemin et il souffla successivement les +trois bougies. La chambre ne fut éclairée que par ce parchemin qui +craquait et avait de la difficulté à se consumer et la minute pendant +laquelle dura sa combustion me parut extrêmement longue. + +Kotzebue me touchait du coude et murmurait: «Ce pauvre Lévy!» pour +essayer de dissiper la fâcheuse impression qu’il avait comme moi. Enfin, +les cendres soigneusement recueillies par Lévy sur une serviette de +toilette, furent réduites en poussière dans l’obscurité. Il s’approcha +de la fenêtre, l’ouvrit et il les lança le plus haut qu’il put dans la +direction de la lune qu’on apercevait au-dessus des toits. + +Je poussai un soupir et je rallumai enfin la lampe, n’ayant plus que +l’ardent désir de voir Lévy s’éloigner. Il était singulièrement abattu. +Il tomba sur une chaise en disant qu’il était brisé. Il espérait avoir +réussi, disait-il, c’est-à-dire pu communiquer avec Lucifer, mais il +n’en était pas sûr. Il s’étonnait de ne pas avoir une réponse +immédiate--ce dont moi je me félicitai secrètement. Il nous expliqua +encore longuement que le pacte n’est qu’un signe matériel pour canaliser +la force de la pensée. Le nombre trois n’était peut-être pas suffisant. +Il regrettait les grandes assemblées du Moyen Age, le Sabbat où des +foules entières s’associaient pour participer au courant de puissance +qui anime le monde. On pouvait l’appeler Lucifer si l’on voulait. Il +avait d’autres noms. Les simples le représentaient avec des cornes, velu +et tenant une fourche. Chacun, à son gré, pouvait lui donner une autre +image. Lucifer, c’était un philosophe chauve, une jeune femme nue sur un +lit, un officier qui sort de Saint-Cyr. + +Il se leva enfin pour partir. Il était triste. Moins que moi, cependant. +Il regarda avec soin s’il n’y avait point sur le plancher quelque +fragment de cendre qui lui eût échappé. Selon son habitude, il voulut +dire quelque chose de désagréable en s’en allant: + +--Lucifer, pour toi, c’est la femme nue, me dit-il, belle mais surtout +stupide. Pour Kotzebue, c’est un personnage en costume religieux, +n’importe lequel, pourvu qu’il ait une chasuble et qu’il brûle de +l’encens. Malheureux êtres tous les deux! + +Je cessai les jours suivants d’aller au restaurant de la rue Monge. Je +ne rencontrai plus Kotzebue qu’à de rares intervalles. Quant à Lévy, je +ne le revis plus qu’une seule fois. Il vint m’emprunter dix francs. Je +pensai à part moi qu’un pacte avec le Diable n’enrichit pas son homme. +Je les lui donnai avec joie, car je savais déjà que, si petite que soit +la somme prêtée, elle creuse entre le créancier et le débiteur un fossé +qu’aucune amitié ne saurait plus combler. + + * * * * * + +Et maintenant cette scène que la marée des souvenirs avait rapportée +quelquefois au bord de mon âme et que j’avais volontairement rejetée, +revivait avec la présence d’un de ses acteurs. Je l’associais pour la +première fois au dessin apparu jadis, sur le carreau d’un wagon et je +lui donnais comme suite cette image diabolique qu’avait figuré pour moi, +dans cette même soirée, l’hôtel de M. de Saint-Aygulf. + +--Je ne suppose pas que vous attachiez une importance quelconque à cette +histoire? dis-je. + +Fidèle à son habitude de ne pas répondre directement, il souleva sa main +trop blanche et un peu grasse et il dit: + +--Comment expliquer que je porte toujours mon améthyste à la main +gauche? Je ne peux pas faire autrement. L’améthyste, dans le symbolisme +chrétien, est le signe de l’humilité, mais à la main droite. Sais-tu ce +que l’améthyste signifie à la main gauche? + +Je ne le savais pas et je pensais qu’on pouvait toujours selon son bon +plaisir, mettre une bague à sa main droite ou à sa main gauche. + +Kotzebue reprit: + +--Comment expliquer aussi que je tremble, que j’entre dans une sorte de +transe, toutes les fois que je pénètre dans une pièce où il y a une +hostie? Evidemment Lévy n’y est peut-être pour rien. Mais si je te +disais au sujet des Esséniens... + +On prétendait que Kotzebue avait reçu des communications de ces sages +invisibles dont les derniers représentants authentiques passaient pour +habiter certaines solitudes de la Palestine. Il se montrait d’habitude +excessivement réservé à ce sujet. Je prêtai avidement l’oreille. Il +s’arrêta. + +--Et toi-même, je ne te demande pas de l’avouer, mais sois sincère +vis-à-vis de toi... Est-ce que tu n’as pas remarqué quelque chose de +particulier dans ta vie, depuis la soirée de Lévy. Oh! presque rien... +D’abord, Lucifer, personne ne sait qui il est exactement. Une nuance à +peine et l’on est dans ses griffes. Seulement on l’ignore. Les griffes +sont de velours... Moi j’appelle Lucifer, l’égoïsme. + +Il se leva brusquement après ces mots en jetant sur la table, pour +régler les consommations, un billet de cinquante francs dont il négligea +de ramasser la monnaie. + +Je voulus lui faire remarquer que c’était moi qui l’avais invité, mais +il traversait déjà la place Blanche à grands pas et je fus obligé de +courir pour le rattraper. + +Il se dirigea vers le café où j’avais vu Laurence pénétrer. Il y avait +maintenant très peu de monde. Kotzebue resta sur le seuil et inspecta +les tables d’un regard circulaire. Puis il marcha un peu sur le +boulevard, regardant les quelques personnes assises aux terrasses. Il +revint ensuite sur ses pas, à peu près comme avait fait Laurence. + +Nous nous retrouvâmes non loin de la terrasse de la brasserie Romano, où +nous étions quelques minutes auparavant. Une femme était accroupie sur +une pile de journaux invendus et sommeillait. Un chasseur de bar en +uniforme hélait un taxi avec importance. Un souffle frais qui paraissait +venir de la place Clichy, comme l’aurait fait un promeneur, nous +effleura au passage. + +Kotzebue murmura avec un accent lugubre: + +--Je m’ennuie. + +Puis: + +--Je rentre. + +Ce n’était pas à moi qu’il adressait ces syllabes, mais à lui-même, pour +se notifier sa propre décision. Je me mis à marcher à ses côtés et je +murmurai: + +--Je vous accompagne. + +--J’habite tout près, rue Ballu, fit-il enfin avec lassitude. + + + + +J’ai entendu dire que des gens blessés par un coup de revolver ou par un +éclat d’obus voyaient quelquefois leur blessure se refermer et guérir +sans qu’on eût pu retirer de leur corps la balle ou le morceau de métal. +Ils vivaient de longues années dans une parfaite quiétude, avec +l’illusion de la santé. Et puis, sans raison apparente, leur organisme +entrait en lutte contre cette matière étrangère qu’il avait pourtant +supportée jusque-là sans se plaindre. Il voulait la rejeter. La blessure +se rouvrait et devenait une plaie plus large, plus corrompue que celle +de la blessure initiale. Ainsi, après avoir enseveli la soirée du pacte +sous une couche d’indifférence, mon âme s’avisa de souffrir de son +existence et de vouloir l’anéantir. + +Quand je me réveillai, le lendemain du jour où j’avais suivi Laurence et +fait la rencontre de Kotzebue, j’eus la sensation qu’un malheur m’était +arrivé la veille, et que ses conséquences allaient modifier ma manière +de vivre. Je m’assis sur mon lit avec ce goût de récapitulation que l’on +a souvent à son réveil. Il faisait aussi chaud que la veille, mais il +pleuvait. Je pris ma tête dans mes mains. Je me sentais accablé. + +Ce n’était pas parce que Laurence était allée, la nuit, courir +Montmartre et avait passé une demi-heure chez Kotzebue. Une demi-heure +c’était trop peu! D’ailleurs la tristesse de ce dernier, son absence de +satisfaction orgueilleuse et la qualité des choses qu’il m’avait dites +me faisaient écarter l’hypothèse d’un rendez-vous où l’amour aurait été +pour quelque chose. Il y avait là un mystère. J’arriverais bien à +l’éclaircir. + +Mon accablement venait du souvenir ressuscité par Kotzebue. + +--Lucifer! répétai-je à plusieurs reprises. Et j’appelai à mon secours +toutes mes connaissances philosophiques. Le Diable n’existait pas. +C’était une imagination puérile enfantée par la terreur et l’ignorance +des hommes. Alors? Un pacte avec rien ne pouvait sous aucun prétexte +avoir un caractère effrayant. Pourquoi, dans ce cas, un homme comme +Kotzebue s’en préoccupait-il de cette façon? Son érudition en théologie +était très grande et s’il s’inquiétait à ce sujet je ne pouvais négliger +cette inquiétude. Je me souvins avoir lu ou entendu dire que, même au +Moyen Age, beaucoup de sorciers ne croyaient pas à la personne du Diable +sous la forme ridicule qu’on lui donne d’ordinaire. Ils pensaient déjà +que ce n’était qu’un des deux courants de la vie, celui qui est +contraire à l’orientation de l’univers. Ils croyaient que certaines +actions symboliques pouvaient réagir sur nous-mêmes et nous pousser +désormais dans un sens rétrograde. Nous découvrons chaque jour tant de +choses! Il y avait peut-être là une loi qui nous échappait. Si le bien, +ce qu’on appelle Dieu, est identique à l’amour, Lucifer alors serait la +haine et moi sans raison, par le caprice d’un certain Lévy, je me serais +voué à la haine. + +Je récapitulais les années qui venaient de s’écouler et je voyais un +sens de haine dans tous les actes de ma vie. Peu après la soirée du +pacte, j’avais perdu ma mère et j’avais hérité de sa fortune. N’était-ce +pas moi qui l’avais tuée par une projection démoniaque? Mes amis, mes +maîtresses n’avaient-ils pas été frappés à mon insu par des séries de +mauvaise chance, par des malheurs dont j’étais la cause sans le savoir. + +Je me disais bien que lorsqu’on fait un pacte, il y a un échange. Si +j’avais renoncé à l’accroissement de mon âme perfectible, qu’avais-je +reçu pour ce don divin? Et je croyais voir alors une sorte de protection +maligne et organisée qui s’était étendue sur moi dans la suite des +années et m’avait accordé des avantages que je n’aurais pas eus sans +elle. Je discutais avec moi-même sur cette intervention, sans pouvoir +m’affirmer qu’elle n’était pas réelle. + +Les soucis d’argent avaient brusquement disparu. Cela tenait à la mort +de ma mère et à son héritage. Mais cette brusque mort n’avait-elle pas +eu un caractère singulier? Je n’avais eu aucune maladie. La cause +naturelle en était ma bonne santé. Oui, mais avant le pacte, je +souffrais de petits maux, de névralgies, de commencements de rhumatismes +qui ne s’étaient pas développés. Il aurait été plus logique que ma santé +allât déclinant, tandis qu’elle semblait grandir en excellence avec le +temps. + +J’avais désiré les femmes et Lévy avait même précisé que ce désir +exprimait plus particulièrement Lucifer chez moi. Eh bien! il y avait +des femmes qui s’étaient abandonnées à moi avec une facilité que je +n’avais jamais pu comprendre. Je trouvais à la réflexion que ma +séduction personnelle ne suffisait pas à l’expliquer. Un de mes amis, +don Juan professionnel, appelé Leubas, que je méprisais à cause de sa +conception donjuanesque de la vie, prétendait dégager un fluide qui +forçait toutes les femmes à courir après lui. Certes, je ne pensais pas +avoir possédé un tel fluide. Mais il me semblait qu’à une période de mon +existence, qui commençait à peu près au moment du pacte, les femmes +avaient changé d’attitude à mon égard. Il est vrai que cette période +avait été celle où ma pauvreté du quartier latin s’était changée en +aisance et où un appartement près de la place Péreire avait remplacé ma +chambre d’hôtel. Or, la qualité des logis, la magnificence des +appartements ont une grande action sur les amours des femmes. D’autre +part, le fait de désirer Laurence et Eveline sans les posséder était +aussi un argument. Celui qui, par un pacte démoniaque, a acquis des +pouvoirs sur les créatures, n’est pas obligé d’aller rôder la nuit +furtivement, de s’élancer dans des taxis, de faire des stations +misérables à l’angle du square Vintimille et de la rue Ballu. + +Et ma vie, la précieuse vie de mon corps, comment avait-elle été si +étrangement protégée pendant la guerre? Il est vrai que, dès le début, +je n’avais pas sollicité des départs précipités pour le front. J’en +avais eu des remords. Mais je m’étais dit: Laissons faire la destinée. +N’intervenons pas personnellement. Que les lois mystérieuses qui ont +voulu cette guerre gardent toute la responsabilité de la vie et de la +mort des hommes dont je ne suis qu’une pauvre unité. Je m’étais confié à +ce qu’il me plaisait d’appeler ma bonne étoile. Cette bonne étoile avait +été peut-être une mauvaise étoile. Pourquoi avais-je été envoyé au Maroc +où aucun antécédent d’ordre colonial ne m’appelait? Quel était ce futile +prétexte d’une licence en droit dont l’administration militaire s’était +saisie pour faire de moi un rapporteur de conseil de guerre. Mais +d’autre part, cette situation même n’était-elle pas le signe éclatant +que j’avais été l’allié des bons contre les méchants, le défenseur de la +justice dans ce qu’elle a de plus sacré? + +Cette pensée dissipa mes inquiétudes et je poussai un soupir de +soulagement. Oui, durant quelques mois, j’avais accompli au Maroc les +fonctions de juge, de juge militaire, mais enfin de juge. Si cette +guerre avait eu lieu quelques siècles plus tôt j’aurais pu faire brûler +des sorciers. Je me rappelai combien j’avais pris mon rôle au sérieux et +que dans un prétoire sur le mur duquel il y avait un Christ, j’avais +requis avec sévérité contre des déserteurs et des criminels, n’hésitant +pas à faire retentir à la fin de mes phrases, pour obtenir des peines +plus sévères, les mots justice, patrie, Dieu, surtout Dieu. J’avais donc +été au Maroc le représentant de Dieu et quelques vieux officiers pleins +de gravité et réunis en tribunal m’avaient considéré comme tel. Alors? +Est-ce qu’un personnage luciférien aurait pu jouer ce rôle, être l’allié +du Christ du prétoire, faire condamner les vrais suppôts de Satan? + +Le soupir que j’avais poussé n’était pas encore sorti de ma poitrine +qu’une voix intérieure me parlait et que je reconnaissais son accent de +vérité. + +--Est-ce que tu n’as pas eu du remords de ta misérable fonction de juge? +Rappelle-toi le mépris que tu avais pour les membres du conseil de +guerre, pour leur foi professionnelle, leur incapacité à voir les deux +faces de toutes choses, leur absence de pitié. Toi, tu faisais +condamner, mais tu avais pitié au fond de toi-même. Tu n’étais que +lâche. Tu savais quelles excuses avaient des hommes presque sauvages +pour ne pas croire à une patrie qui n’était pas la leur. De quel côté +était l’amour et de quel côté était la haine? Rappelle-toi cet Arabe de +vingt ans dont le regard était si triste que tu n’osais pas le regarder +parce que ta voix se serait brisée. C’était peut-être le Malin, le +principe du Mal qui te donnait alors cette éloquence admirée par les +vieux officiers de carrière. + +Je sautai hors de mon lit et je m’habillai à la hâte. La pluie avait +fait mille dessins, mille figures sur les carreaux. Mais je tirai les +rideaux pour ne pas voir les étranges imaginations du hasard. + +J’avais acheté, dix ans auparavant, une vaste bibliothèque d’ouvrages +traitant des religions, de leurs mystères et des questions d’occultisme +qui m’intéressaient. Je ne touchais jamais aucun de ces volumes, mais +j’étais rassuré par leur masse. J’ajournais sans cesse leur lecture, me +disant, pour m’excuser, que l’intuition est supérieure à l’étude +livresque. + +Dans la demi-obscurité de ma chambre, je me mis à chercher fébrilement +les auteurs qui avaient traité des pactes avec le diable. Un certain +Bergier était une grande autorité en ces matières. Le secret des pactes +était contenu d’après lui dans les grandes clavicules de Salomon. Mais +qu’étaient ces clavicules? Le grand Larousse auquel je m’en référai ne +parlait que «d’un os long qui joint la tête de l’humérus à la partie +supérieure du sternum». L’éminent théologien Bergier, avec une sincérité +impressionnante, croyait à l’efficacité des pactes. D’après lui, une +baguette d’amandier coupée exactement au premier rayon de l’aurore était +nécessaire. Il fallait aussi se trouver au carrefour de trois routes, +répandre le sang d’une poule et tracer un triangle avec une pierre +ématille. Je ne pus découvrir ce qu’était cette pierre, non mentionnée +par le dictionnaire. + +Lévy avait fait le pacte, négligeant une partie des conditions jugées +indispensables par le docte Bergier. Le pacte n’était donc pas valable. +J’estimai, à la réflexion, que Lévy était peut-être plus savant que +Bergier, lequel semblait ajouter foi aux pires sottises. Lévy, un +moderne en matière de pacte, avait employé des méthodes plus +scientifiques et partant plus efficaces. + +Je restai perplexe. La journée passa en recherches de cet ordre. Le +soir, j’eus la naïveté de me rendre rue des Feuillantines, à l’hôtel +meublé où Lévy habitait jadis. L’hôtel meublé avait été démoli et y +avait à sa place un immeuble moderne. + +Un palais remplace la masure. C’est logique, pensai-je. Cela se voit +tout le temps dans les contes où il est parlé du Diable. + +Oui, mais le maudit n’avait pas bénéficié de la transformation. La +concierge que j’interrogeai ne connaissait pas Lévy. + +Je dînai n’importe où, je rentrai à Montmartre et j’allai m’asseoir près +de la place Blanche, dans le café des marchands de coco où j’avais vu +Laurence pénétrer la veille. + + * * * * * + +Il y avait à peine cinq minutes que j’étais installé lorsque je vis +entrer une femme très maquillée, dont la jupe était trop courte et dont +le corsage laissait voir la naissance des épaules. Elle marchait en se +dandinant et en regardant à droite et à gauche, un peu comme Laurence +l’avait fait la veille. + +Presque tout de suite, je reconnus que c’était Irma Pascaud ou plutôt la +caricature d’Irma Pascaud. Elle m’aperçut, son visage prit une +expression joyeuse et elle vint s’asseoir à côté de moi. Nous +échangeâmes les phrases banales qu’échangent les gens qui ne se sont pas +vus depuis longtemps et notre conversation affectueuse fut une +caricature de nos anciennes conversations. + +--Alors! si je m’attendais à te voir ici, disait-elle. + +--Je suis bien content de te rencontrer! répétais-je de mon côté avec +froideur, en lui posant plusieurs fois la main sur le poignet et sur +l’épaule pour me donner le change et me stimuler à une allégresse +familière. + +Et autour de moi erraient des garçons sans joie, la fumée d’un fumeur de +pipe faisait des spirales, des groupes grimaçaient, les glaces +reflétaient le vide, tout contribuait à me faire revivre une +caricaturale scène du passé. Loi singulière de la vie qui, à quelques +années d’intervalle, reproduit ce qui a été, faussant les lignes, rayant +les traits, déformant les images comme si les plaques du cinéma, usées +par l’usage, avaient l’obligation de repasser, afin de gâter le +souvenir! + +Irma Pascaud surprit mon regard et elle me dit: + +--C’est comme autrefois! Tu te rappelles? On ne se voyait guère qu’au +café. + +C’est dans les cafés, en effet, que se déroulent la joie et la tristesse +des amours de la jeunesse. Mais je songeai combien la couleur des bocks +était alors d’une nuance plus délicate, le marbre des tables plus +harmonieusement veiné, l’air empesté de tabac plus doux à respirer. + +Quand je pensais à Irma Pascaud, je me disais: + +--C’est peut-être la seule femme qui m’ait aimé. + +Sa conquête n’avait pas été difficile et je n’y avais pas attaché +d’importance. J’avais été attiré vers elle à cause de son visage +régulièrement joli et à cause d’un chagrin mystérieux qu’elle venait +d’éprouver, qui la faisait pleurer de temps en temps et dont elle ne +voulut jamais dire la cause. Irma Pascaud avait été avant moi la +maîtresse de deux ou trois camarades des mêmes cafés de la rive gauche. +Mais cela n’avait pas créé de situation fausse entre nous. On disait: +Comment est-elle avec toi? Avec moi elle était comme ceci. Et on riait +ensemble. Je l’avais surnommée: la femme qui n’a pas d’âme et ce surnom +avait été adopté par tous. + +Irma Pascaud prétendait qu’elle m’aimait bien plus que tous les autres +et qu’avec moi «c’était autre chose». Je faisais semblant de ne pas la +croire, mais au fond de moi je la croyais et je me disais: Eh bien! Rien +n’est plus naturel. Je lui annonçai un matin avec simplicité que nous +allions bientôt nous quitter. Elle pleura, mais se résigna. Quand? me +dit-elle. Il fut décidé que ce serait dans trois jours et trois jours +après je déclarais solennellement au café devant un groupe d’amis +communs que cette soirée était celle de notre divorce. + +Qui va le remplacer? demanda-t-on à Irma Pascaud. Elle déclara, les yeux +secs, que cela lui était bien égal et que puisque nous jouions aux +cartes elle rentrerait le soir même avec le gagnant de la partie. + +J’étais parmi les cinq joueurs. Le hasard voulut que ce fut moi le +gagnant. Un étudiant en médecine, appelé Méricant, dont la tête était +posée sur les épaules sans intermédiaire de cou et qui avait des mains +carrées, en éprouva une profonde déception. Par contre, je vis les +traits charmants d’Irma s’éclairer d’une lumière subite. Elle songeait à +une dernière nuit, susceptible peut-être de prolonger notre liaison, car +le cœur des hommes est sujet au changement. Je détournai les yeux pour +ne pas voir cette espérance enfantine et je fus impitoyable. + +--Je donne mes droits à Méricant, dis-je. + +La lumière du visage s’éteignit, Irma Pascaud s’en alla avec une grosse +main qui lui tenait le bras et je rentrai tout seul chez moi, ayant la +sensation que je venais de manquer un bonheur inattendu pour moi et pour +une femme qui m’aimait, ce qu’il y a de plus précieux au monde +peut-être. + +Je crois bien que je n’avais plus revu Irma Pascaud depuis cette époque. + +Et maintenant j’étais hypnotisé par les poches des yeux, l’épaisseur +extraordinaire que les bras avaient pris à leur sortie des épaules, la +pesanteur des anciens seins légers entrevus sous le corsage, cette +maturité d’autant plus visible que celle qui la possède affecte de +l’ignorer. Je songeai au nombre d’amants qu’elle devait avoir eu depuis +moi et Méricant, je me fixai un chiffre approximatif et je fus confus +pour elle. + +--Et ce grand chagrin, dis-je, afin de me raccrocher à un souvenir qui +ne fût pas douloureux pour moi, il a dû s’envoler avec le temps, +n’est-ce pas? + +Elle secoua la tête en ayant l’air de dire que non. + +Elle demeura silencieuse, puis devint nerveuse et distraite. Elle me +donna la sensation de s’ennuyer. Elle laissait voir qu’elle avait envie +de partir. J’en fus vexé comme si j’avais espéré que ses sentiments +n’eussent pas changé à mon égard, malgré les années. Elle se leva. + +--Je te demande pardon de te quitter si vite. Tu comprends... + +--Ne te dérange pas, fis-je sur un ton presque désagréable. + +--On se reverra, je l’espère, fit-elle. Où habites-tu maintenant? + +Et je vis à son inattention, quand je lui répondis, qu’elle ne me +demandait cela que par politesse. + +Je crus, pour la même raison, devoir lui poser la même question. Je le +regrettai, car elle hésita et parut gênée pour me dire qu’elle était +installée en camp volant, dans un hôtel, au haut de la rue Lepic. + +J’aurais bien voulu faire quelque chose pour elle, mais je n’osai lui +offrir de l’argent. + +Brusquement elle fit un geste d’adieu et elle s’éloigna d’un pas rapide. + +Ce fut comme si un voile tombait et la vie me parut soudain triste +infiniment. + +Je la suivis des yeux sur le boulevard et j’eus tout à coup la sensation +que cette rencontre venait à sa place, dans l’enchaînement des causes et +des effets et qu’Irma Pascaud, sans que je puisse savoir de quelle +façon, devait être encore mêlée à ma vie. + + + + +L’âme humaine est ainsi faite que le nivellement des jours en efface les +plus profondes inquiétudes. Laurence et Eveline redevinrent les deux +pôles de mes préoccupations. Un mois passa. M. de Saint-Aygulf partit +avec ses filles pour la propriété qu’il avait achetée, l’année +précédente, dans le Midi, en face de Saint-Tropez. Je louai non loin +d’eux une petite maison au milieu des pins. Michel Kotzebue était +installé dans un grand hôtel voisin et quelques-uns de ses fidèles du +groupe des Esséniens l’y avaient rejoint. Leur présence à tous devait +lui permettre de réaliser les expériences mystiques qu’il voulait tenter +et dont il gardait le secret. + +Personnellement, ces expériences me laissaient indifférent. Je ne me +souciais plus que des deux sœurs. Quand j’avais essayé de reparler du +pacte à Kotzebue, il avait détourné la conversation. Je ne lui en aurais +plus reparlé sans la soirée où je fus témoin de sa terreur et où cette +terreur se communiqua à moi avec d’autant plus de force qu’elle était +sans cause apparente. + +Un clair de lune de marbre était immobilisé sur les collines +silencieuses dont on voyait le déroulement, de la terrasse où nous +étions assis. Le paysage était de ceux qui font dire avec admiration: On +dirait un décor de théâtre. La maison de M. de Saint-Aygulf était à une +certaine distance de la mer, mais on voyait de loin, à travers les +entrecroisements de branches, des scintillements, des parcelles d’or se +mouvant sur les eaux. La propriété n’était séparée, à gauche, du chemin, +que par quelques bouquets de mimosas. Et il y avait un peu plus loin, +au-dessus d’elle, un couvent aux hautes murailles, avec un quadrilatère +de cyprès et une bizarre loggia arabe au-dessus d’un portail de fer. + +Devant nous, dans le jardin, des feuilles d’eucalyptus, avec une +régularité mystérieuse, se détachaient et tournoyaient comme une pluie +aux gouttes d’argent. Et ce jardin était profond, compact, lourd +d’aromes végétaux, d’essences terrestres. Les allées étaient étroites, +faisaient des voûtes et on ne pouvait les distinguer qu’aux taches des +lauriers-roses qui les bordaient. Sur la droite, une immense avenue +d’eucalyptus centenaires descendait vers la grande route et vers la mer. +Ces arbres étaient si droits et si pareils qu’ils faisaient penser à un +cortège de vieillards en procession. Au cours de mes promenades avec +Laurence je les avais surnommés: les Esséniens! pour montrer à la jeune +fille mon irrespect vis-à-vis de ces sages. + +Eveline devait danser une danse orphique, telle qu’elle était dansée, +paraît-il, dans la célébration des mystères à Eleusis, par un myste +féminin. Il aurait été puéril de rechercher comment la connaissance de +cette danse antique avait été transmise à un maître de danse levantin +qui faisait travailler depuis deux ans Mlle de Saint-Aygulf. Kotzebue +avait connu ce maître de danse, au cours de son voyage en Orient et +garantissait le caractère orphique de ses enseignements. + +C’était la première fois, ce soir, qu’Eveline allait danser devant +quelques personnes. Il n’y avait là que des invités et des amis. Malgré +cela, Eveline avait été toute la journée, nerveuse et émue. J’étais venu +dans l’après-midi et j’avais parlé assez longuement avec elle de sa +danse et de la conception qu’elle en avait. + +Cette conversation m’avait un peu irrité. Je trouvais le ton d’Eveline +prétentieux, quand elle parlait de la beauté en général et de +l’influence moralisatrice que cette beauté devait avoir. Je savais +qu’elle avait une conscience parfaite de sa propre beauté. Sa mère +l’avait flattée à l’excès autant par amour que pour humilier Laurence. +Pendant que nous parlions, d’ailleurs, Laurence travaillait à une légère +modification dans le costume que sa sœur devait porter le soir. Elle +n’avait aucune jalousie. Elle avait l’air de vivre dans un autre domaine +plus vulgaire, où l’on coud et où l’on ignore les danses sacrées et d’en +être satisfaite. + +Eveline disait entre autres choses: + +--Etre pur, absolument pur. C’est l’idéal suprême. Il me semble que +chaque matin il y a sur moi un tissu de désirs, de besoins, une robe +matérielle qu’il me faut arracher! Et c’est toujours à recommencer. + +Mon regard croisa celui de Laurence, qui souriait à demi et qui avait +l’air de dire: + +--Moi, je ne suis qu’une pauvre fille très impure, heureusement... + +Eveline disait encore: + +--Le mouvement du corps quand il est en rapport avec le mouvement de +l’âme peut, dans certains cas, communiquer cette exaltation de l’esprit +qui est l’aboutissement de la pureté. Les prêtres des anciens mystères +le savaient bien. C’est ce que je vais essayer de rendre. + +--Oh! dis-je, on n’est nullement sûr qu’à Eleusis les danses sacrées +n’aient pas été au contraire une grossière représentation de l’amour +physique. + +Je disais cela pour la choquer. J’aurais voulu la faire rougir. Mais +elle me regarda de ses yeux immobiles et glacés, avec tristesse, comme +on pourrait regarder quelqu’un qui se noie et qu’il est impossible de +sauver. + +Et quand ensuite elle se leva, que je vis le mouvement de ses jambes +sous sa robe d’été, cette sorte de noblesse légère qu’elle avait en +marchant, je m’étonnai qu’elle pût, avec une âme aussi dépouillée de la +matière, dégager de son corps autant de volupté. + +Et je me dis à nouveau: Laquelle des deux? + +Le maître de danse levantin se mit à battre des mains pour annoncer aux +invités dispersés dans le jardin qu’Eveline allait danser. Ils sortirent +peu à peu de l’ombre et vinrent s’asseoir devant la terrasse. Tous +étaient des hurluberlus animés d’une foi ardente au merveilleux et cette +foi, malgré des croyances contradictoires, des religions différentes, +les réunissait en une fraternité crédule et toujours étonnée. + +J’entendis Mme Labatut qui disait en minaudant: + +--J’en suis sûre. C’est mon esprit guide qui me l’a dit. + +Elle avait un chapeau extravagant et des fanfreluches et elle soufflait +et riait. C’était la patriarche de l’occultisme. Elle s’inscrivait dans +tous les groupes, faisait partie de toutes les sociétés pourvu qu’elles +fussent secrètes. Elle portait sous son bras un grand cahier où elle +inscrivait les paroles instructives entendues dans les conversations et +les phrases qu’elle aimait à citer et qu’elle lisait d’une voix +éclatante. Les belles citations dans son cahier alternaient avec +certaines adresses, car elle faisait volontiers des mariages, ou même de +simples unions. Elle semait joyeusement la discorde en colportant, sous +le sceau du secret, mille potins qu’elle n’hésitait pas à attribuer à +ses esprits guides. + +Il y avait à côté d’elle un professeur de philosophie, agrégé de +l’Université, qui répétait à tout propos: «Un peu de science éloigne de +Dieu, beaucoup en rapproche»; un jeune homme pâle qui avait à sa +cheville une chaînette d’or et dont le principal souci était de la +découvrir, sous sa chaussette de soie, en tirant négligemment son +pantalon, et deux jeunes filles suédoises, qui souriaient en se tenant +par la main et dont les têtes étonnamment rondes faisaient penser à deux +pommes émerveillées suspendues à une seule branche. + +Je vis un peu plus loin, Mme Vigerie faire signe au jeune Charlie de +venir s’asseoir à côté d’elle. Sur le fauteuil où elle venait de se +laisser tomber, son corps mince frémissait. Elle regardait devant elle +avec des yeux myopes et passionnés. Tout l’intéressait. Elle se disait à +la recherche de sensations nouvelles. Son idéal secret était d’être une +femme fatale. Elle avait des amants, mais seulement à titre +d’expérience. L’amour la laissait hostile et inassouvie. L’ivresse de +l’éther, les tables tournantes, l’adoration d’un adolescent nu dans une +chambre tendue de violet se confondaient vaguement dans son esprit. Et +elle rêvait de messes noires, de fêtes avec des parfums d’encens, de +tous les plaisirs inconnus dont elle avait lu la peinture dans les +romans. + +Mlle Longève, petite et boulotte, se tenait à l’écart et faisait +quelques pas en arrière si l’on s’avançait vers elle. C’était parce +qu’elle s’attribuait une puissance fluidique si active à certaines +heures que les personnes qui s’approchaient d’elle en étaient +incommodées. Elle était bonne et ne voulait pas que la projection de son +fluide causât le moindre dommage. + +Ce fut celui que nous avions surnommé le pauvre Jacques qui arriva le +dernier. Il était pieds nus, vêtu d’un costume de toile usé et sans +chemise. Il passait pour avoir donné aux pauvres tout ce qu’il +possédait. Deux ans auparavant, il était devenu bouddhiste, il avait +quitté Paris et il s’était installé au bord de la mer, à quelques +kilomètres de là. Il s’était construit lui-même une cabane de planches +au milieu des pins et il y vivait en anachorète, apprivoisant des +couleuvres et des taupes dont il prétendait recevoir de touchantes +marques d’affection. Il était très jeune, mais la naïveté de ses traits, +son expression de gaîté lui donnaient une apparence enfantine. Sa +caractéristique dominante était la modestie. Il aurait voulu être sans +forme pour s’effacer, être invisible. Michel Kotzebue lui avait bien dit +que par la magie on pouvait le devenir. Mais il ne le croyait pas et il +s’efforçait de marcher sans bruit, s’éloignait si on le regardait trop +longtemps. Il n’avait pas osé refuser la chambre que M. de Saint-Aygulf +lui avait offerte, mais soit qu’il s’en jugeât indigne, soit que le +grand air lui fût indispensable, il était allé dormir dehors, derrière +le couvent, près d’un cyprès. + +Je m’étais levé pour le rejoindre, mais je rencontrai le regard de +Laurence qui sortait de la maison, après avoir aidé sa sœur à +s’habiller. Elle vint s’asseoir à côté de moi. Eveline s’avançait déjà +pour danser au milieu d’un murmure admiratif et du crissement des +chaises de paille sur le gravier. + +Elle descendit les trois marches du perron sans voir personne, comme si +ses yeux étaient fixés dans l’intérieur de son âme et elle atteignit +légèrement un tapis d’Orient sous un figuier centenaire. Une libellule, +comme une émeraude flottante, sortit de l’ombre de ce figuier et sembla +donner un signal. Un orchestre disposé derrière un massif commença à +jouer. Je remarquai sur le chemin, derrière le parc, des gens du pays +qui s’arrêtaient pour regarder. Leurs visages naïfs ou stupides se +recouvraient de cette hébétude que la musique donne aux simples. + +Eveline quoique encore immobile dansait déjà. Sous ses voiles +transparents elle était parée par la lune d’une insoupçonnable beauté. +Un frémissement la parcourait, une vibration délicate, qui était la +pensée d’harmonie dont elle était possédée et qu’elle communiquait par +degrés à son corps. Cette pensée anima sa forme, souleva ses seins +menus, descendit le long de ses hanches, jusqu’à ses pieds, qui étaient +chaussés de sandales d’un argent si clair qu’elles avaient l’air de deux +morceaux d’un cristal souple et silencieux. + +La danse d’Eveline me faisait comprendre tout à coup les rapports de la +forme humaine et de l’esprit. J’entrevoyais une douleur derrière +l’harmonie des lignes. La jeune fille joignait les mains, levait les +bras et il y avait dans ce geste tout le poème de l’âme humaine avide +d’échapper aux liens du désir, d’atteindre un autre monde plus pur. Son +corps, vivant de cette vie de tous les muscles que donne la danse, était +visible sous la soie tenue de son voile. Mais ni l’élan des bras, ni +l’ondulation du ventre, ni la parfaite courbe des jambes, n’évoquaient +une image sensuelle. Il y avait en elle un principe spirituel qui +faisait penser à une flamme qui monte, à on ne sait quelle offrande au +ciel. La forme humaine dans ce qu’elle avait de plus accompli avait été +asservie pour les fins de l’esprit, était devenue la beauté en +mouvement. + +Quelquefois la tête d’Eveline se renversait et je voyais la lumière de +la lune coulant dans ses prunelles claires, s’absorbant, s’y perdant, +comme une eau précieuse, dans un puits de saphir. D’autres fois, elle +battait l’air avec ses mains immatérielles et je sentais que ces mains +presque transparentes n’étaient pas faites pour les caresses, mais pour +le don d’un invisible trésor qu’elle semblait tirer négligemment de +l’atmosphère dorée. + +Lorsque résonna la dernière note de la musique, le monde semblait frappé +d’immobilité autour de la jeune fille. Les assistants se regardaient +avec étonnement, ayant tous le sentiment d’avoir assisté à un spectacle +d’une qualité extraordinaire. Ils semblaient surpris d’avoir été plongés +dans une rêverie d’un ordre aussi élevé. + +Le bruit du jet d’eau que l’orchestre empêchait d’entendre redevint +perceptible dans le silence. Il y eut, venant du bassin proche, à +travers les mimosas et les romarins, une bouffée de fraîcheur odorante. +Déjà Eveline rentrait dans la maison. + +C’est alors que non loin de moi un cri affreux retentit, une sorte de +râle où il y avait de la rage et du désespoir en même temps. Ce cri me +fit me dresser. J’eus nettement la sensation qu’il affectait les nerfs +de chacun aussi péniblement que les miens. Je me retournai et je vis que +c’était un vieillard qui l’avait poussé. + +Il était maigre et d’assez haute taille. Il portait cette sorte de +moustache blanche qui fait volontiers dire de quelqu’un que c’est un +ancien officier de cavalerie. Je ne le reconnus pas pour un invité de M. +de Saint-Aygulf. Je pensai que c’était un promeneur que le hasard avait +amené sur le chemin et qui s’était arrêté quand l’orchestre avait +commencé à jouer. + +Il serrait sa canne dans sa main droite, de la gauche il séparait les +branches du massif qui clôturait le jardin comme s’il allait s’élancer. +Il fixait Eveline qui traversait la terrasse; son visage exprimait la +colère et aussi un dégoût inexplicable. + +Mais je n’eus pas à m’élancer pour lui barrer le chemin. Il parut se +raviser et revenir à lui. Je surpris même sur son visage ce pincement +des lèvres qui exprime la réflexion après une bêtise que l’on vient de +faire. Il eut un haussement d’épaules pour tourner en dérision sa propre +colère, puis il s’éloigna à grands pas dans la direction de la mer. + +--Qui a crié? Qu’est-ce qui est arrivé? demandait-on de droite et de +gauche. Mais le mouvement du maigre vieillard avait été si rapide et son +départ si précipité que je crus d’abord être le seul à l’avoir vu. Je +m’aperçus que Kotzebue avait été aussi témoin de cette scène. + +J’allais lui demander quel était son avis à ce sujet quand je constatai +qu’il n’était pas dans son état normal. Je crus d’abord qu’il était en +proie à une sorte d’exaltation causée par la danse d’Eveline. Mais il en +était bien loin. Il avait peur, une peur panique qui l’aurait presque +fait s’enfuir. + +Je m’approchai de lui et je l’interrogeai: + +--Est-ce que vous avez vu ce bizarre personnage? Est-ce que vous le +connaissez? + +D’abord il ne me répondit pas. Il regardait dans la direction par où +l’homme avait disparu. Il semblait craindre qu’il revînt; sa terreur +était si grande qu’elle me communiqua une espèce de surexcitation, +d’anxiété pénible. + +J’insistai pour savoir qui était le vieillard. Alors Kotzebue fit +quelques pas avec moi dans le jardin. Mais il se retournait fréquemment, +regardait de tous les côtés et je ne pouvais m’empêcher de faire de +même. + +La lune était maintenant au bas de l’horizon. Elle avait changé de +couleur en traversant le ciel, elle était devenue de plus en plus +claire, comme si elle voulait se fondre dans le calme bleuté de la nuit. +Ses rayons, qui venaient obliquement à travers les arbres, avaient +quelque chose de surnaturel. + +--Je ne le connais pas, dit enfin Kotzebue, mais je sais qui il est. Il +a essayé une fois d’entrer en rapports avec moi. C’est un homme très +instruit. Il habite cette grande maison que l’on aperçoit sur la droite, +derrière une ligne de cyprès, quand on prend la direction de Saint-Pons. + +Il tenta de parler d’autres choses. Il se remettait de sa terreur, mais +j’étais trop déçu pour ne pas l’interroger à nouveau. + +--A quoi pouvez-vous bien attribuer ce cri et cette subite colère? + +Kotzebue réfléchit. Il eut l’air de se décider à parler. + +--Je ne sais pas au juste. Il se promenait vraisemblablement par hasard. +Il y a certaines natures qui sont impressionnées par la laideur au point +d’en souffrir. De même il y en a qui ne peuvent supporter la vue de la +beauté. Il m’est arrivé à moi-même, devant certains spectacles, +d’hésiter pour savoir si je devais haïr et détruire ou tomber à genoux +et admirer. Il y a des hommes qui ont choisi délibérément une voie. +Est-ce que tu ne te souviens pas de certaines paroles de Lévy, +autrefois? Lévy avait déjà compris cela, mais je n’y croyais pas alors. + +J’avais sursauté au nom de Lévy. Je demandai de quelles paroles il +s’agissait. + +--Lévy prétendait qu’il y a autour de nous, sans que nous nous en +doutions, de grands combats invisibles entre des forces bonnes et des +forces mauvaises. Certains hommes tournent leur volonté vers le bien. +Mais d’autres avec la même ardeur se développent dans un sens contraire. +L’étude, la sagesse peuvent amener également à une solution ou à une +autre. Il y aurait alors des confréries mauvaises, des hommes associés +pour faire consciemment le mal. Lévy m’a souvent répété cela et je me +suis aperçu qu’il y voyait clair sur bien des choses. + +Nous étions en marchant revenus vers la maison. Kotzebue me quitta. +Quelques personnes serraient la main de M. de Saint-Aygulf. Des autos +descendaient lentement entre les deux rangées d’eucalyptus. + +Je partis à pied. La petite maison que j’avais louée n’était pas à dix +minutes de marche dans la direction de Saint-Pons. Je me tenais bien au +milieu de la route et je regardais à droite et à gauche avec attention +les bordures de cactus, les vignes, les plus immobiles sous la lune de +plus en plus oblique. + +Quelqu’un me précédait et tourna sur la droite. Je fis quelques pas plus +rapides pour savoir qui c’était. Je poussai un soupir de soulagement en +reconnaissant la silhouette du pauvre Jacques. Il allait rejoindre dans +la campagne un arbre propice à son sommeil innocent. Même seul et dans +l’ombre il avait une démarche timide! Il écartait délicatement les +branches comme s’il avait peur de les brutaliser. + +Et je m’étonnai, s’il y avait vraiment ces combats de forces dont +parlait Lévy, que le bien ne fût pas toujours vaincu et n’eût pas +disparu du monde depuis longtemps. + + + + +Je me suis souvent demandé si c’était de ce moment-là, exactement, que +datait la transformation qui s’opéra parmi les membres du groupe des +Esséniens. + +J’ai toujours eu une tendance à attribuer à des causes occultes, des +événements naturels et cette tendance n’a fait que se développer. Je +n’ose donc affirmer que M. Althon, l’homme qui avait un physique +d’ancien officier de cavalerie, fut pour quelque chose dans ce qui +suivit. Je ne peux pas le dire d’une façon certaine. Si je me questionne +franchement moi-même, je me réponds que je ne le crois pas. Et pourtant +une voix au plus profond de mon être m’affirme que c’est lui qui fut +cause de tout. + +Voici quel fut le signe avant-coureur. + +Il y avait sur la hauteur qui domine la baie de Saint-Tropez, parmi les +pins et les vignes, un couvent qui était un couvent de filles repenties. +Jadis une bienfaitrice l’avait doté pour qu’on y recueillît les plus +misérables parmi les femmes. Elles y vivaient sans sortir jamais, +soumises, disait-on, à une discipline rigoureuse qui faisait ressembler +le couvent à une prison. L’édifice était une bâtisse ancienne, jamais +recrépie, crevassée par le soleil, travaillée par le temps, pareille aux +pensionnaires fanées qu’elle abritait. + +Chaque matin, une servante de ces religieuses sortait du couvent et +descendait un petit chemin en pente jusqu’à la route pour y attendre +l’automobile de l’épicier et en recevoir les provisions. Elle passait +pour cela devant ma porte. C’était toujours la même servante, une +créature sans âge précis, qu’on appelait dans le pays Marie au long cou, +qui était tour à tour portière, bonne à tout faire, travaillait au +jardinage et semblait un peu tombée en enfance. + +De mon jardin, je la voyais passer presque chaque jour. Elle +m’intéressait à cause de son cou anormalement long, de son masque de +plâtre taché de marbrures rouges qu’elle avait conservé de son ancien +état de fille publique. Bien que sans maquillage, redevenue paysanne, +elle portait les stigmates du passé, mais ils s’étaient recouverts de +cette pureté que l’idiotie donne à certains visages. + +Ce matin-là, elle commença à rire de loin comme d’habitude, quand elle +m’aperçut. Mais lorsqu’elle se fut approchée elle s’arrêta, regarda avec +respect mon front et l’espace qui entourait ma tête, comme si j’avais +porté une auréole. Puis elle plia les genoux, esquissant le geste de se +prosterner devant moi, et partit en courant. Je demeurai incertain de +savoir si je devais m’enorgueillir, avoir honte ou n’attacher aucune +importance à l’action d’une folle. Mais y a-t-il une action sur la +terre, une image entrevue, un signe si petit soit-il, qui ne soit, par +des correspondances inconnues, une révélation de ce qui arrivera? + +Je demeurai obsédé par la figure blafarde et le ploiement de genoux de +Marie au long cou, et ce fut presque machinalement que, dans le courant +de l’après-midi, je mis sous mon bras «La case de l’oncle Tom», en me +rendant chez M. de Saint-Aygulf. + +Laurence ne lisait guère. Il fallait pour qu’elle prît un livre qu’elle +fût tout à fait traquée par l’ennui. Elle m’avait dit la veille cette +phrase que disent tous ceux qui redoutent la lecture. + +--Je n’ai rien à lire en ce moment. + +Or, je venais de découvrir dans une armoire le roman de Mme +Beecher-Stowe. + +Je m’étais dit: + +--Ce genre de littérature est tout à fait celui qui convient à Laurence. + +Il y avait chez moi un peu de mépris intellectuel dans cette opinion. + +Quand je tendis le livre à Laurence, je lui dis: + +--Voici un roman qui a passionné nos grand’mères et qui m’a passionné +moi-même. + +Je mentais, car je n’étais jamais arrivé à le lire jusqu’au bout. Je ne +savais pas qu’il allait intéresser à ce point Laurence et avoir une +aussi grande influence sur elle. Peut-être, dans les événements qui +suivirent, n’y eut-il aucune magie, Lucifer ne joua-t-il aucun rôle et +seule «La case de l’oncle Tom» agit-elle sur l’esprit de Laurence? Il +n’y aurait alors de responsabilité que pour le locataire antérieur à moi +qui oublia ce livre au fond d’une armoire. Peut-être une volonté +supérieure voila-t-elle la mémoire du locataire au moment de son départ +pour que le livre qui avait un rôle à jouer fût abandonné et pût +produire les événements dont on verra ensuite la succession. Peut-être +faut-il remonter de responsabilité en responsabilité jusqu’à Mme +Beecher-Stowe elle-même? Mais qui connaîtra jamais le mystère des effets +et des causes? + +Tous les Esséniens étaient réunis, à l’instigation de Kotzebue, et ils +s’apprêtaient à le suivre dans les terrains recouverts de pins et de +vignes, situés derrière la maison. Ils formaient un vague cortège sous +sa direction et celle de M. de Saint-Aygulf. Voici quelle en était la +raison: + +Deux ans auparavant, sur les conseils de Kotzebue et par son entremise, +M. de Saint-Aygulf avait acheté tous les terrains situés à l’extrémité +de la baie de Saint-Tropez. Je n’ai pas élucidé si Kotzebue en le +poussant à cet achat avait eu en vue un but au caractère merveilleux ou +s’il avait désiré toucher une importante commission. Peut-être avait-il +été à la fois sincère et intéressé. + +Au cours de son voyage en Orient, il avait, racontait-il, recherché en +Palestine et en Syrie les traces des anciens Esséniens. Il avait pour +cela séjourné dans différents monastères, notamment dans celui de +Baruth, bâti sur le reste d’une ancienne forteresse maritime des +Templiers. Là il avait fouillé dans une bibliothèque ensevelie sous la +poussière et négligée par des moines ignorants. Il avait découvert des +manuscrits oubliés, pris connaissance de secrets perdus. + +Simon le magicien, ancien grand maître de la Gnose avait été un +Essénien. Il avait passé plusieurs années dans le monastère de Baruth, +au retour de son voyage sur les côtes de la Méditerranée, voyage qui +l’avait conduit jusqu’en Espagne et jusqu’au Maroc. Le but de ce sage +avait été de purifier les hommes barbares d’Occident, de répandre parmi +eux la vraie sagesse divine. Il employait pour cela une méthode qui lui +était propre et qui fut pratiquée aussi par Apollonius de Tyane. Il +magnétisait puissamment des objets, il en faisait des talismans +imprégnés d’une grande force spirituelle et les enterrait dans certains +lieux choisis par lui. Ces talismans pouvaient agir à travers les +siècles. Ils devaient rappeler les hommes futurs à leurs vrais destins. +Quand les forces mauvaises seraient sur le point de triompher, quand +l’amour de la matière couvrirait la terre, ils seraient la réserve de +l’esprit et aux Esséniens incomberait la tâche de les retrouver et de +les utiliser pour le bien. + +Les Esséniens avaient été dispersés depuis des siècles, leur tradition +avait été perdue, ainsi que le secret des voyages de Simon le magicien. +Mais Kotzebue avait pu reconstituer leur groupe sacré, il lui avait été +donné, dans la bibliothèque de Baruth, de suivre pas à pas le porteur de +talismans dans son voyage autour de la Méditerranée. + +Une tempête avait jeté Simon sur l’une des îles de Lérins en face +Cannes. De là, il avait regagné la terre, il avait marché le long de la +mer sur la voie romaine creusée au flanc des montagnes et qui est +aujourd’hui la route de la Corniche. Il s’était arrêté dans la villa +d’un riche patricien appelé Lavinius qui avait été procurateur de Judée +et qui était un ancien initié aux mystères. La Côte d’Azur était, en ce +temps, pleine de villes florissantes et tout semblait faire prévoir +qu’elle deviendrait plus tard un des centres de la civilisation +méditerranéenne. C’est dans la terre du jardin de Lavinius, la terre qui +conserve la force des objets magnétisés, que Simon le magicien cacha un +de ses talismans pour qu’il fécondât l’avenir. + +Kotzebue avait pu déterminer l’emplacement des jardins de Lavinius par +des recherches dans les archives de la mairie de Fréjus. Ils se +trouvaient vis-à-vis de Saint-Tropez et M. de Saint-Aygulf avait acheté +sur ses indications le domaine qui, partant de la mer, couvrait les +pentes des Maures et se prolongeait en de vastes forêts de pins. + +Les recherches avaient jusqu’à présent été vaines, mais maintenant les +Esséniens étaient réunis. Plusieurs, parmi eux, avaient des dons de +clairvoyance et l’on était dans les premiers jours de septembre où, par +une loi astrologique inconnue, ce don arrive à son apogée. Kotzebue +comptait sur l’intuition inattendue d’un sensitif, sur le passage d’un +courant subtil, pour la découverte du talisman. Sa conviction était si +certaine qu’il portait sur son épaule une bêche pour se mettre à creuser +sans perdre une minute dans l’endroit qui lui serait indiqué. Un chant +de sa composition, une sorte de litanie qui se terminait par le cri +d’Alleluia! devait disposer les Esséniens à la clairvoyance. + +Ils se mirent en route allègrement. Une indiscutable foi les animait et +devant la gravité des visages, la profondeur des regards, la palpitation +des mains tendues vers la terre pour recueillir les effluves spirituels +susceptibles de s’en dégager, j’eus honte d’être dominé par le sentiment +du ridicule et par les arguties de ma raison. + +Que savait-on au juste de Simon le magicien? Renan disait que c’était un +thaumaturge qui avait élaboré une contrefaçon samaritaine de l’œuvre de +Jésus-Christ! Un professeur de l’Université de Strasbourg niait d’une +façon absolue son existence. Il fallait faire en Kotzebue un acte de foi +total, il fallait croire au monastère de Baruth, à sa bibliothèque +mystérieuse pour penser que depuis deux mille ans un talisman chargé de +pouvoirs sublimes fût enseveli dans cette terre ensoleillée. Et le +pacte? Il revivait dans ma mémoire d’une manière saisissante. L’homme +qui devait rendre au monde la doctrine des parfaits Esséniens +pouvait-il, même sans y attacher d’importance, avoir signé de son sang +un pacte luciférien? + +Je considérai le visage d’Eveline. Il était rayonnant de cette pureté +dont elle faisait son idéal. Elle marchait les yeux baissés et son +allégresse de participer à une telle recherche était si grande, qu’elle +n’avait pas l’air de poser les pieds sur le sol qu’elle foulait. +Etait-ce l’effet de la malédiction que j’avais assumée, était-ce parce +qu’une force démoniaque multipliait ma curiosité, mais je mesurais tout +en marchant la distance qui allait de son genou à la courbe de ses +hanches, je me posais le problème de la dimension de ses seins, je me +représentais Eveline nue. + +Je tentai d’échapper à cette pensée, mais je ne fis qu’en préciser au +contraire l’obsession et cela au point que je ne l’aurais pas vue plus +dépouillée, plus simple, plus parfaitement humaine, si elle avait +cheminé à mes côtés sans la vaine parure de sa robe. + +Il y avait longtemps que duraient les recherches; nous descendions +maintenant le chemin creux le long du mur qui sert de bordure au +couvent. Le soleil allait bientôt se coucher. + +--Alleluia! chantaient les Esséniens d’une voix que la fatigue +commençait à affaiblir. + +Eveline regardait de mon côté comme si elle avait senti ma pensée sur +elle. + +Et soudain une clameur partit de derrière le mur du couvent. + +--Alleluia! hurla une voix avec un rauque accent de fureur et de folie. + +Je me tournai du côté où venait le bruit et je vis encore la tête, la +même tête qu’une imagination de rêve avait prêtée un instant à Eveline. +Mais elle était maintenant hagarde, haineuse et à l’extrémité de son cou +mobile, elle se déplaçait le long du mur. Marie au long cou devait +courir dans le jardin du couvent, elle criait en courant et sa tête +avait l’air de n’appartenir à aucun corps. L’alleluia terrifiant, +extra-humain qu’elle clamait, exprimait par l’étrangeté des syllabes, +une démence horrible et il était suivi d’imprécations, de paroles +obscènes au sens précis. + +Les Esséniens s’arrêtèrent, subitement remplis d’effroi. Eveline, sous +le choc des mots, était pareille à une statue. + +D’autres voix répondirent dans le couvent. On entendit des appels, des +exclamations scandalisées, mêlés à des hurlements d’hystérie. Au-dessus +du mur, apparut d’abord une main très blanche. Puis chacun comprit qu’un +personnage de petite taille montait avec difficulté sur quelque chose +pour apparaître et s’exprimer décemment. + +De la figure figée et désolée d’une nonne ronde tombèrent avec lenteur +ces mots: + +--Mon Dieu! je vous en prie, veuillez l’excuser. C’est une crise. Elle +est sujette à des crises. Il faut lui pardonner. C’est une personne +excellente à part ses crises. + +L’apparition s’évanouit; il n’y eut plus que des portes refermées sur +quelqu’un qui se débattait, des paroles d’une grossièreté +incompréhensible mourant au loin, dans des silences de cours, entre des +blancheurs d’édifices. + +Je redescendis le chemin à grands pas. Je courais presque. Ainsi le même +chant qui élevait l’esprit d’un côté du mur le rabaissait de l’autre. +Quelles inflexions de voix, où était mêlée la voix d’Eveline, en +parvenant jusqu’à cette misérable créature avait fait remonter dans +l’obscurité de son âme, un fond endormi de laideur et d’ordure? Et sa +génuflexion du matin! Le signe qu’elle avait distingué sur mon front! +N’avait-elle pas salué en moi une sorte de prêtre de la lubricité, une +manière de saint diabolique? + + + + +Eveline et Laurence m’ont-elles aimé dans le secret de leur cœur? +N’ai-je joué aucun rôle dans leur vie véritable, celle qui se déroule en +dehors des sens, que les traits du visage n’expriment pas et qui est la +seule vie de l’être humain. Comment le saurais-je jamais? La possession +du corps ne signifie rien, car une femme peut s’abandonner avec des cris +sauvages de plaisir, des rires d’hystérie et réserver pourtant le don +d’elle-même. Le mépris qu’elle affecte n’a pas plus de signification. Si +stupide est l’enseignement que l’on donne aux jeunes filles sur leurs +soi-disant devoirs, qu’elles baissent parfois les yeux pudiquement et +s’éloignent comme des prêtresses offensées quand elles ont envie de +tomber dans des bras et de recevoir des caresses. + +Rien de ce qui est arrivé n’est une preuve dans un sens ou dans un +autre. Je ne saurai pas si j’ai été aimé par Eveline ou par Laurence. Je +ne saurai pas si je suis riche ou pauvre. Car ce qu’on a pu recevoir +d’amour le long de la route est, en somme, la seule richesse que l’on +garde, quand on arrive à l’endroit où la route tourne. + + * * * * * + +Je me levai, ce matin-là, si bien portant, avec des idées si claires, un +sang qui circulait si harmonieusement que j’eus le sentiment d’être aimé +non seulement par les deux sœurs, mais encore par toutes les personnes +que je connaissais et peut-être aussi par celles que je ne connaissais +pas et qu’une secrète intuition devait pousser vers moi. + +Rien n’est plus agréable qu’une telle perception de l’amour qui flotte +autour de vous. L’opinion que j’avais de moi-même en fut fortifiée, +toute la vie m’apparut singulièrement belle. J’étais né sous une bonne +étoile. Tout me souriait. Je ne devais pas m’occuper de billevesées et +profiter de ce que la vie m’offrait avec son inlassable générosité. + +Le ciel était plus doux qu’à l’ordinaire. Il y avait un vent léger qui +faisait bruire les pins; je descendis d’un pas rapide vers la mer. + +La première silhouette qui frappa mes yeux fut celle de Laurence. Je +l’aperçus de dos s’entretenant avec Kotzebue, le long des galets. Tous +deux semblaient discuter avec vivacité; je crus voir que Kotzebue +montrait une lettre à Laurence. La matinée n’était pas avancée; il était +probable que si Kotzebue avait déjà quitté son hôtel et franchi les +quelques centaines de mètres qui le séparaient de cet endroit de la +plage, c’est qu’il avait rendez-vous avec Laurence. Mais ma +bienveillance pour toutes choses était si grande que je me rassurai à ce +sujet en me persuadant que seul un motif insignifiant avait été cause de +ce rendez-vous. + +Comme les événements s’harmonisent en général avec les états d’âme +heureux, je vis Kotzebue quitter Laurence et je remarquai en lui cette +lassitude que l’on éprouve en quittant quelqu’un dont on a subi la +mauvaise humeur. Il remonta vers la route et s’éloigna. Je me trouvai +face à face avec Laurence sur l’étroite bande de sable qui sert de plage +à cette partie de la côte. + +Laurence venait de terminer «La Case de l’Oncle Tom» et il ne lui était +possible que de parler de cela. Cette lecture l’avait exaltée. Mais elle +se plaçait à un étrange point de vue. C’était sa propre histoire qu’elle +avait lue dans l’histoire des nègres de l’Amérique. Elle établissait +entre certaines classes de femmes et les esclaves un rapport inattendu. + +--Croyez-vous, me dit-elle d’une façon agressive, qu’ici, en France, +l’argent ou la situation sociale ne créent pas parmi nous des barrières +aussi infranchissables que celles qui existent là-bas entre les noirs et +les blancs? + +--En effet, dis-je complaisamment, pour éviter toute discussion. + +Et je passai doucement mon bras sous le sien. + +--On ne reçoit pas de coups de fouet, on n’est pas enchaîné deux à deux. +Mais les supplices les plus grands ne sont pas causés par des coups. +Quand j’étais enfant, il n’y avait pas pour moi de joie plus grande que +celle de dessiner n’importe quoi, avec un crayon sur des bouts de papier +et sur tout ce que je trouvais. + +J’eus un mouvement de surprise que je manifestai par une pression légère +sur son bras. + +--Oh! reprit Laurence, ne croyez pas que je prétende avoir eu jamais +l’ombre d’un talent quelconque. Je ne suis pas sûre même d’avoir possédé +ces dispositions au dessin que l’on remarque chez tant d’enfants et qui +disparaissent quand ils grandissent. Mais enfin je revois comme le temps +le plus heureux de ma vie, celui où je pouvais, en toute liberté, +inventer des paysages, des personnages, ou même des scènes tout à fait +incompréhensibles, et les reproduire à mon gré. Je ne mangeais pas tous +les jours. J’étais assise par terre dans une chambre d’hôtel meublé dont +on ne faisait le lit qu’à la fin de la journée, parce que ma mère se +levait tard et il y avait un grand bonheur qui me venait du désordre et +de l’incertitude de la vie. + +Nous avions quitté le bord de la mer et nous montions allégrement un +petit chemin, au flanc des collines. Dans l’harmonie que je trouvais au +monde, les confidences de Laurence étaient à leur place, elles n’étaient +faites ni en avance, ni en retard, mais exactement à leur heure. + +--Ma mère me fit cadeau une fois d’une boîte de couleurs, une boîte très +modeste mais où il y avait plusieurs pinceaux. Jamais rien par la suite +ne me donna une conception du luxe et de l’abondance aussi haute que le +nombre de ces pinceaux. Je barbouillai sans m’arrêter pendant plusieurs +jours. J’avais commencé un grand tableau sur une feuille de papier +Ingres qui m’avait été donnée en surplus. J’avais peinturluré une grande +figure à barbe blanche, avec de gros yeux rouges, qui me donnait une +impression d’infinie tristesse et qui m’effrayait moi-même, sa +créatrice. C’était le portrait de Dieu. Quand j’y réfléchis, cette image +représentait Dieu tout aussi bien que les fastidieux discours que j’ai +entendus à son sujet. + +J’allais dire une phrase générale sur Dieu. Mais Laurence glissa sur des +aiguilles de pin. Je sentis sa main tiède qui se raccrochait à mon +poignet pour ne pas tomber. En même temps, elle se mit à rire en +montrant ses dents et je respirai son haleine. Il me fut impossible de +rien exprimer sur Dieu. + +--Je ne sais pas pourquoi j’aimais ce portrait. Je l’avais gardé. Quand +pour mon malheur,--Laurence insista sur le mot malheur--il fut décidé +que je vivrais chez mon père. En faisant l’inventaire de mes misérables +affaires, Mme de Saint-Aygulf le trouva et le déchira, malgré mes +prières. Oui, elle détruisit en souriant la conception que je me faisais +de Dieu. Ce fut mon premier grand chagrin. Mais bien d’autres m’étaient +réservés. J’en arrive à la comparaison que je faisais tout à l’heure. +Les esclaves n’étaient pas plus malheureux que je le fus. Parmi nous +aussi on sépare les fiancés des fiancées, les mères des enfants. Et les +maîtres sont aussi impitoyables. Je crois, d’ailleurs, qu’il n’existe +pas de plus grande haine que celle du fort contre le faible, surtout +quand le fort croit représenter la justice, le bien, la vertu. Mme de +Saint-Aygulf avait compris tout de suite que la petite fille qu’on avait +séparée du seul être qui l’aimait n’avait pas d’autre consolation que de +dessiner. Je dessinais en effet des visages auxquels j’essayais de +donner la ressemblance de ma mère. Personne, évidemment, ne pouvait le +savoir, parce qu’évidemment, comme portrait, ce n’était pas très +ressemblant. Je soupçonne pourtant Mme de Saint-Aygulf de l’avoir +deviné. Elle aurait pu simplement m’empêcher de dessiner. Mais non. Elle +me laissait ébaucher mes dessins, elle faisait semblant de ne pas me +voir ou d’avoir une subite tolérance. Et quand j’avais terminé une image +quelconque, une figure informe mais où mon imagination reconnaissait des +traits adorés, alors seulement elle me la prenait des mains et elle me +la déchirait en disant: «Cette petite est incorrigible!» Ou bien: «Voilà +ce que c’est que d’avoir eu le mauvais exemple sous les yeux, pendant +des années!» Le mauvais exemple! Quand je me remémore l’hôtel gluant +d’humidité, l’escalier pourri, les chambres numérotées comme des +cellules de prisonniers, les hommes louches, sans col, les filles avec +leurs savates qui traînent et que je compare tout cela à ce qu’a été ma +vie auprès de parents riches qui ne m’aimaient pas, je trouve au mauvais +exemple une beauté déchirante à laquelle je ne peux penser sans pleurer. + +Nous avions descendu une petite vallée, remonté une pente et nous étions +arrivés jusqu’à une maison abandonnée à la suite d’un incendie qui, +quelques années auparavant, avait consumé plusieurs bois de pins. Il ne +restait que le squelette de la maison et quelques arbres épargnés par la +fantaisie du feu. De l’endroit où nous étions, nous apercevions autour +de nous des bouquets de chênes-liège, un cyprès posté sur une hauteur, +des vignes accrochées à des pierres. La mer au loin faisait un cercle +bleuâtre. La lumière de septembre était douce et dorée. + +Je dis à Laurence qu’elle était aimée plus qu’elle ne le croyait, +d’abord par ses parents et peut-être aussi par d’autres personnes. +J’appuyai sur les derniers mots. + +Mais elle haussa les épaules. Elle savait, me dit-elle, à quoi s’en +tenir à ce sujet. Derrière le décor honorable de la famille, se cachent +des haines insoupçonnées et aussi des indifférences, plus redoutables +quelquefois. Mme de Saint-Aygulf, jusqu’à la veille de sa mort, s’était +appliquée à la faire souffrir. Sans doute avait-elle compris que le seul +bonheur de l’enfant sans mère, ce qui était susceptible de la relever à +ses propres yeux, c’était le dessin, la possibilité de s’exprimer, une +caricature d’idéal. Jamais Mme de Saint-Aygulf n’avait failli une fois. +Elle lui avait toujours interdit de tracer ce qu’elle appelait des +monstruosités, le résultat d’une imagination immorale. Laurence pensait +que si elle n’était pas morte maintenant, elle se serait jetée sur elle +avant de partir, elle l’aurait mordue, elle lui aurait soulevé ses +bandeaux plats à coups de poing. + +--Vous avez dit: Avant de partir, lui dis-je. Qu’entendez-vous par là? + +Nous nous étions assis sur le banc de pierre de la maison et je mesurais +avec une satisfaction intérieure, combien les confidences rapprochent +les êtres même à leur insu, surtout si la voix qui les fait, parle dans +un air limpide, devant un beau paysage. + +--Est-ce que vous croyez par hasard, dit Laurence, que je vais rester +longtemps encore sous la tutelle glacée de mon père? Tenez. Il y a un +conte que l’on fait lire aux enfants et qui est l’histoire d’un petit +cygne égaré parmi les canards et élevé dans leurs mœurs grossières. J’ai +souvent pensé que l’on aurait dû écrire pour moi l’histoire d’un vilain +canard élevé parmi les cygnes. On aurait montré le canard triste à cause +des plumages trop éblouissants, des bassins aux eaux trop claires, le +long des parcs trop fleuris. Et un jour il aurait ouvert ses ailes +lourdes pour retrouver son marécage natal où vivent les canards bons et +laids, où la vase est tiède. + +Je protestai contre une telle comparaison, mais Laurence secoua la tête. +Elle regardait droit devant elle. + +--Le moment est venu, me disais-je intérieurement. + +--Eveline me méprise et vraiment ce n’est pas sa faute. Elle a toujours +entendu dire que sa beauté était si grande, elle a un idéal si élevé, +elle est en tous points si parfaite! Et moi de tout ce qui est familier +à son intelligence, je comprends si peu de chose! Quant à mon père, +peut-être éprouverait-il une certaine satisfaction à me voir mariée, +avec n’importe qui. L’essentiel serait qu’il fût débarrassé de moi. Mais +au cours de tant de scènes, il m’a tellement dit que je tournerais mal +qu’au fond de lui-même il ne serait pas fâché de voir se réaliser ses +prédictions. Je représente «les erreurs de sa jeunesse», qui ont +malencontreusement grandi, de même qu’Eveline représente ce qu’il y a de +meilleur en lui. Il a une telle envie d’effacer de son existence toute +trace de péché que, rien que pour lui donner satisfaction, j’ai été bien +souvent tentée de m’en aller avec le premier venu. + +Je m’étais rapproché de Laurence, elle parlait à côté de mon visage. +Elle savait, comme toutes les femmes, même celles qui ont le moins +d’expérience, quelle minute l’homme qui est auprès d’elle va choisir +pour les prendre dans ses bras. Elle ne s’éloigna pas de moi. Les mots +«premier venu» étaient encore sur ses lèvres quand je les embrassai et +la saveur de ce baiser en fut gâtée. Ces mots restèrent entre nous. Il +me sembla que c’était le premier venu qui la trompait, un peu plus tard, +avec ces paroles toujours les mêmes et qui tirent, je crois, leur +puissance de leur banalité. + +Et ma tromperie était double. Je me trompais aussi moi-même. Car mon +amertume d’être le premier venu était simulée. Je savais que des remords +ultérieurs feraient place à une tranquillité sereine, à cause de ces +paroles. Je savais que je me dirais plus tard en pesant le pour et le +contre avec quelque confident: + +--Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été un autre. Elle me l’a dit +elle-même. + +Quand nous quittâmes la maison abandonnée et que je jetai sur les murs +calcinés un dernier regard, je trouvai qu’elle dégageait une impression +de tristesse plus grande qu’une demi-heure auparavant. Malgré les +projets faits, les promesses échangées, j’avais le sentiment d’une +victoire incomplète. + +Je regardai autour de moi pour voir s’il n’y aurait pas quelque signe, +un visage tracé sur un arbre ou dans le ciel qui aurait donné à tout +ceci une signification sublime ou luciférienne. + +Mais non, la nature qui est pleine de paroles et d’images quand on ne +lui demande rien, est volontiers muette si on l’interroge. + + + + +J’ai de la peine à analyser ce qui se passa en moi à cette époque. Le +souvenir de la soirée avec Lévy et du pacte conclu m’avait donné +jusqu’alors une sorte d’inquiétude. Cette inquiétude fut remplacée par +de l’allégresse. Ce n’était pas net en moi. Je n’osais pas me l’avouer. +Je me disais: + +--Le mois de septembre a, dans le Midi, une influence singulièrement +favorable! Jamais je n’ai éprouvé une telle plénitude du corps et de +l’esprit. J’ai lu, je ne sais plus où, que les effluves végétaux qui +sortent des arbres s’accordent par sympathie avec les hommes qui les +respirent et augmentent leur vitalité. Je bénéficie de la force répandue +par les pins et les eucalyptus et mon âme s’accroît de leurs subtiles +vertus. + +Mais je sentais peu à peu que ma satisfaction à vivre avait une autre +cause. Une protection s’étendait sur moi. Il me suffisait de formuler +des vœux pour qu’ils fussent réalisés. Lorsque je me regardais dans une +glace, je me trouvais anormalement jeune. Il me semblait que certaines +rides qui, quelques mois auparavant, m’avaient affligé par leur +profondeur de chaque côté de la bouche, avaient maintenant presque +disparu. C’est vrai, mes cheveux blanchissaient aux tempes. Mais qu’ils +étaient nombreux encore! Comme ils sortaient de ma tête avec force! Je +n’étais pas éloigné de croire qu’ils se multipliaient sous l’action +d’une sève nouvelle. En tout cas, il y avait dans mon âme une jeunesse, +plus joyeuse peut-être, que celle de la vingtième année. + +Et si tout de même ce pacte avait quelque réalité! Je ne l’avais jusqu’à +présent considéré que sous son plus puéril aspect. Quand on a été élevé +dans la religion catholique, l’idée du Diable, de l’esprit du mal, est +inséparable de fourches, de cornes et de flammes éternelles. Mais ce +sont là des images à l’usage des vieilles femmes et des petits enfants. +Il était possible que j’eusse conclu un pacte avec une force inconnue +capable de me donner pendant ma vie ce qu’il me plaisait de lui +demander. Ce que je devais apporter en échange était resté dans le +vague. Etait-ce mon âme? Je n’étais pas sûr de l’immortalité de l’âme. +La sagesse me commandait de ne pas penser à ma part d’apport dans le +marché. Elle m’enseignait de profiter du tour favorable que prenaient +les événements à mon égard. Pour en profiter, il fallait désirer, +posséder, jouir. Oui, là devait être le secret. Il fallait désirer le +plus possible. Plus je désirerais et plus il me serait donné. + +Je me rappelais ce qu’au cours de mes recherches sur les pactes j’avais +appris être arrivé à un certain abbé Duncanius. Il avait rencontré dans +un chemin creux un petit homme boiteux, sans apparence, et en échange de +son âme, ou plutôt de la promesse de son âme, il avait reçu un livre, un +simple livre, médiocrement relié, précisait l’antique narrateur. Ce +livre était un traité d’architecture. Or l’abbé Duncanius, qui était +vieux, nourrissait depuis sa jeunesse le rêve de bâtir. Il en avait été +empêché par son ignorance. Grâce au livre, il édifia des couvents, des +églises, des abbayes. Tout son pays en fut couvert, devint un +déroulement d’architectures de toutes sortes. Et il y avait au milieu +une tour tellement haute que jamais le Diable ne put aller l’y chercher. +D’ailleurs, ces histoires de pactes finissaient toujours ainsi. L’homme +qui s’était vendu ne tenait pas sa parole, trouvait une ruse pour duper +le Diable. Il fallait comprendre cette tour de l’abbé Duncanius d’une +façon symbolique. Moi aussi, par l’élan sublime de ma pensée, +j’arriverais à m’élancer tellement haut vers le ciel que l’ange du mal +ne pourrait rien contre moi. Mais avant, j’aurais bâti d’innombrables +monuments de plaisirs et je les aurais habités. + +J’en fus bientôt au point de me dire: «Je suis protégé par Lucifer», et +de me féliciter de cette protection. + + * * * * * + +Je savais que Kotzebue buvait, mais je ne le vis jamais boire autant que +ce jour-là. Je savais aussi qu’il ne m’aimait pas, mais je ne vis jamais +son hostilité éclater à mon égard aussi librement. + +Je l’avais rencontré vers six heures, sur la route, non loin de son +hôtel; son visage avait exprimé par une grimace que ma rencontre ne lui +causait pas de plaisir. Puis il s’était ravisé et il m’avait dit +familièrement: + +--Viens prendre un cocktail au bar de l’hôtel. + +Je l’avais suivi. Il me parla tout d’abord avec gravité des Esséniens, +de l’importance de ce groupement, de Simon le magicien et de la mission +dont il se croyait l’héritier. Je comprenais que cela n’était que le +prélude d’autres propos. Il me demanda si je connaissais l’histoire +d’Hélène et de Simon. Je la connaissais et je lui répondis que beaucoup +de gens ne lui avaient attribué qu’un caractère mythique. Hélène aurait +été une représentation de la lune et Simon le magicien aurait symbolisé +le soleil. + +Il éclata de rire avec un mépris trop exagéré pour ne pas cacher son +intention évidente de me vexer et il commanda un second cocktail pour +moi et pour lui. + +Hélène avait véritablement existé. Celle que Simon le magicien appelait +la pensée divine de Dieu avait été trouvée par lui dans une maison +publique de Tyr. Elle était d’une beauté incomparable et s’offrait +innocemment aux marins du port. Pour que la pensée divine pénétrât au +cœur des hommes, il fallait qu’elle fût symbolisée par une femme et que +cette femme se livrât à eux. Simon le magicien l’avait compris. Au cours +d’agapes sacrées, il offrait parfois à ses disciples le corps d’Hélène +pour une communion amoureuse qui élevait l’esprit. Lui, Kotzebue, qui +avait repris la tradition de Simon, devait faire de même. Il devait +trouver Hélène. Il ne s’occupait plus que de cela. + +Puis il changea de conversation. Il se mit à me parler de M. Althon, +l’homme aux moustaches blanches, qui avait poussé cet étrange cri de +colère en voyant danser Eveline. Il me dit qu’il avait renoué +connaissance avec lui. C’était un personnage éminent. Il possédait une +des plus belles bibliothèques qu’il connût. La pensée essénienne lui +était familière et il était du même avis que lui au sujet d’Hélène. + +Je demandai à Kotzebue s’il pouvait expliquer l’étrange attitude de M. +Althon, l’autre soir. + +--Je ne l’explique pas, dit Kotzebue embarrassé. Une bizarrerie sans +importance. Un esprit supérieur comme celui de M. Althon se fait de la +pureté une idée tellement plus haute que celle qu’on pouvait avoir en +regardant danser Eveline. + +Ce ne fut qu’après le troisième cocktail que Kotzebue en arriva enfin à +ce dont il brûlait de me parler. Il le fit avec une allure de +plaisanterie à la fois grossière et bon enfant. Il y eut un silence +entre nous. + +--Prends garde. Tu marches sur mes brisées. Oh! ne fais pas l’ignorant. +Je t’ai vu l’autre matin et hier encore. Mais je préfère te prévenir. La +place est prise. + +Mon cœur se mit à battre, je sentis mes yeux s’agrandir +involontairement, mais je répondis avec froideur que je ne comprenais +pas ce qu’il voulait dire. + +Il me tapa sur l’épaule en criant: Farceur! et en riant avec bruit. + +--Pourquoi ne pas être franc? Puis enfin, j’ai la priorité. +Rappelle-toi, quand je t’ai rencontré vers minuit, il y a deux mois à +peu près, dans un café de la place Blanche. + +--Eh bien? + +Il hésita. Sa bouche était pâteuse et il s’exprimait avec une espèce de +rage. + +--Nous avions dîné ensemble elle et moi. Elle avait pu s’échapper et je +venais de passer toute la soirée avec elle. Tu comprends? Il est inutile +que je t’en dise davantage. + +Toutes les fois que j’ai entendu dans ma vie un mensonge tout à fait +éclatant, une parole absolument indigne, je suis demeuré muet +d’étonnement. J’ai été privé par la nature de la rapidité de la +réaction, du don de la réplique. Un voile me recouvre soudain et je +demeure silencieux dans une attitude qui peut porter le nom de lâcheté. +Ce n’est qu’après, quand il est trop tard, que viennent les phrases +brillantes et vengeresses, que je vois de quelle façon j’aurais dû agir. + +Je tremblais; je ne pus qu’articuler d’une voix basse: + +--Ce n’est pas vrai! Vous êtes un menteur! + +Le visage de Kotzebue exprima la stupeur. Il regarda à droite et à +gauche pour se rendre compte si quelqu’un n’avait pas entendu des +paroles aussi irrespectueuses adressées à un homme aussi important. Le +bar était vide et le barman, derrière son comptoir, avait arrêté une +seconde le va-et-vient de ses bras agitant le shaker des cocktails. + +Lui et moi nous nous regardions en silence. + +--C’est la caractéristique de celui qui est possédé par le mal de ne +pouvoir supporter la vérité. + +Puis il se ravisa: + +--D’ailleurs, je n’ai prononcé aucun nom. Tu ne sais même pas de qui je +voulais parler. Tu serais bien embarrassé pour le dire. + +Je me demandai si je devais laisser triompher cette hypocrisie ou +protester et la confondre. Mais j’eus à ce moment un sentiment de froid +comme au passage d’un souffle d’air qui ne parviendrait pas d’une porte +ouverte, mais de l’ambiance même. Je tournais le dos au couloir de +l’hôtel sur lequel s’ouvrait le bar et dans le même moment, j’entendis +un pas derrière moi. Il n’y avait là rien d’extraordinaire. Sans doute +la scène qui venait d’avoir lieu avait surexcité mes nerfs. J’évaluai +avec anxiété la résonance de ces pas qui se rapprochaient. + +Le barman s’était avancé, portant de nouveaux cocktails. Il souriait de +façon spéciale pour faire comprendre qu’il considérait les paroles +entendues comme une simple plaisanterie. + +M. Althon était devant moi. Kotzebue nous présenta et l’invita à +s’asseoir avec une nuance de respect. Je fus surpris d’entendre chez M. +Althon un léger accent étranger, russe peut-être, qui détonait +singulièrement avec son allure très française d’ancien colonel. Je vis +tout de suite que je n’étais pour lui qu’un personnage tout à fait +insignifiant. + +Pourtant Kotzebue ne tarissait pas d’éloges sur mon compte. J’étais de +ceux, disait-il, devant qui l’on pouvait exposer la doctrine essénienne +dans toute sa pureté avec des chances d’être compris. Il semblait avoir +tout à fait oublié l’incident qui avait eu lieu quelques minutes +auparavant. + +M. Althon continuait à me regarder comme quelqu’un à qui une doctrine +dans toute sa pureté est absolument interdite. Son mépris était si peu +déguisé et j’étais encore tellement hors de moi que je délibérai pour +savoir si je ne lui demanderais pas une explication ou si je ne le +giflerais pas tout d’un coup. Je n’en fis rien. + +M. Althon était très calme. Il avait commandé un quart Vichy. Il nous +regardait boire. + +J’appris par la conversation qu’il était lui aussi au courant des +voyages de Simon le magicien sur cette partie de la côte. Il croyait +comme Kotzebue à la vertu des rites, des cérémonies. Il était partisan +de restaurer ces agapes magiques instituées par Simon. Ceux qui savent, +disait-il, peuvent en tirer un immense avantage, augmenter leur être +d’une façon indéfinie. Tant pis si c’est aux dépens des autres, car +l’essentiel est d’agrandir sa personnalité. + +Il se reprit: + +--Je veux dire: la diviniser. + +Et en parlant, il avait toujours l’air d’en savoir plus qu’il ne le +laissait paraître. + +Comme s’il pensait tout à coup à une conversation précédente et qu’il +attendît une réponse, il s’écria: + +--Eh bien? Avez-vous enfin trouvé Hélène? La divine Ennoïa? + +Mais alors Kotzebue se leva brusquement, faisant semblant de ne pas +avoir entendu: + +--Allons prendre l’air, voulez-vous? dit-il. + +Comme M. Althon allait renouveler sa question, il lui fit signe de se +taire, avec un mouvement de tête de mon côté. + +Dehors, il faisait très doux. La nuit venait. Les collines recouvertes +de pins étaient déjà dans l’ombre tandis que la mer, recevant le soleil +couchant comme une hostie, était encore illuminée. Jamais la petite +ville de Saint-Tropez, de l’autre côté de la baie, ne m’avait paru d’une +blancheur aussi mystérieuse. Elle me faisait l’effet d’une ville d’Ys +qui serait arabe, d’un port qu’aucune barque ne devait aborder, en vertu +de quelque enchantement oriental. + +L’air pur m’apporta avec le souvenir de la soirée où j’avais suivi +Laurence, la certitude du mensonge de Kotzebue. Je respirai largement. + +Mes deux compagnons marchaient près de moi, échangeant quelques paroles +à demi-voix. Ils s’entendaient tous les deux. Ils étaient unis par une +sympathie récente. A un moment même, M. Althon prit familièrement +Kotzebue par le bras. + +Je sentis un besoin d’amitié immédiate. Je faillis leur demander en +grâce de me considérer comme un des leurs, de me faire participer à +leurs projets. Je fus sur le point de leur assurer que j’étais vraiment +susceptible de pénétrer la pure doctrine. + +Il y avait un petit chemin sur la droite qui menait à la maison de M. +Althon. Nous nous arrêtâmes et il me tendit la main en me disant au +revoir avec une courtoisie cérémonieuse. + +Il ajouta qu’il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il avait des +livres assez curieux. Sans doute les livres devaient me manquer beaucoup +dans le Midi. + +Il ne souriait pas en me disant cela, mais je sentais son sourire +inexprimé sous le masque du visage et qu’il pensait qu’un sot de mon +espèce n’avait pas le moindre besoin de livres. + +Et il s’éloigna avec Kotzebue. + +La route était droite devant moi. Un homme qui passait avec un long +bâton sur l’épaule alluma l’unique bec de gaz de la région. L’hôtel, +dont les fenêtres s’éclairaient, faisait une masse confuse à travers les +arbres. J’entrevoyais dans une autre direction l’allée des eucalyptus +centenaires. J’avais l’impression de malaise que cause l’appréhension +d’un danger très proche, mais je ne savais pas si le danger était en +moi, ou s’il était extérieur, caché dans l’hôtel, prêt à surgir entre +les deux rangées d’eucalyptus. + + + + +Il y avait longtemps que Marie au long cou était remontée vers le +couvent et que l’automobile de l’épicier s’était éloignée sur la route. +L’air ailé du matin faisait place à une chaleur pesante. Je rencontrai +le pauvre Jacques sur la route. + +Il marchait vite. Je remarquai l’abondance de sa chevelure qui était +mouillée parce qu’il sortait du bain. Je fus frappé aussi par l’élan de +sa démarche, la hâte qu’il paraissait avoir. + +Il me tendit la main avec cet air joyeux que lui donnait toute action, +même la plus petite: + +--Puisque je vous rencontre, me dit-il, je vous demande de transmettre +mes excuses à M. de Saint-Aygulf. Je pars et je ne compte pas revenir. + +--Ne deviez-vous pas, lui dis-je, rester encore quelques jours et même +assister ce soir... + +Il me fit vivement «non» avec la main. + +--Je ne suis venu que pour serrer la main à quelques amis, mais je les +ai trouvés tellement changés! C’est peut-être moi, d’ailleurs, qui suis +devenu un homme tout à fait sauvage, à force de vivre dans la solitude. +Je dois l’avouer, cette solitude me manque. Puis il y a beaucoup de +choses que je ne comprends plus. + +Je lui demandai assez sottement s’il ne s’ennuyait pas tout seul, au +milieu des pins, devant la mer. + +Il se mit à rire: + +--Comment serait-ce possible? Je n’ai pas le temps. Je vais me baigner. +Je fais la cuisine. J’ai un petit champ que je cultive. Puis j’ai des +amis qui sont très exigeants. Une famille de couleuvres et puis une +taupe pour laquelle je fais six kilomètres par jour afin de pouvoir lui +offrir du lait dans une assiette. + +Son regard devint songeur. Une inquiétude y passa. + +--Je me demande quelle a pu être sa déception de ne pas me voir pendant +plusieurs jours et d’être privée de lait. + +Il me tendit la main et je compris qu’il voulait me dire autre chose +encore et qu’il ne trouvait pas ses mots. + +--Et vous-même, restez-vous longtemps? Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait +mieux... + +Je retenais sa main dans la mienne pour qu’il achevât sa pensée. + +--Dites. + +Il sembla se décider. + +--Je m’en vais surtout à cause de la taupe qui doit m’attendre et être +malheureuse de mon absence. Mais je crois bien que je serais parti sans +cela. Il y a ici quelque chose que je ne peux m’expliquer, une +influence, un charme... Comment dire exactement? L’air est moins pur. Je +sens que je dois partir. + +Je voulus le retenir encore, le faire parler. Mais il avait hâte de +s’éloigner. Il reprit sa gaîté, il leva un doigt vers le ciel et me dit +en me quittant: + +--Qu’importe, du reste. Le soleil purifie tout. + +Il allait vite. Ses vêtements flottaient autour de son corps comme des +ailes. La poussière de la route soulevée par ses pieds nus faisait une +sorte de nimbe et retombait dans la lumière. + +Et je pensai en moi-même: le pauvre Jacques est devenu un pauvre paysan! + + * * * * * + +M. de Saint-Aygulf m’entraîna dans le jardin pour me parler de la +cérémonie qui devait avoir lieu le soir. Il était fier d’y participer, +fier qu’elle eût lieu sur des terrains qui lui appartenaient. Il me +désigna de la main un groupe d’arbres qui dominait une hauteur. + +--C’est là, fit-il. M. Althon amènera une Swedenborgienne et aussi un +disciple de Vintras. Notre groupe finira par réunir en un seul faisceau +tous les groupes spiritualistes. C’est le désir secret de Kotzebue. + +Il se pencha vers moi et à voix basse, car il aspirait à donner à tout +ce qu’il disait un caractère confidentiel, il ajouta: + +--Kotzebue est vraiment un grand homme, n’est-ce pas? On ne saura que +plus tard le rôle qu’il aura joué dans le développement de l’esprit. +J’ai perpétuellement à son sujet des avertissements qui viennent de mes +guides. + +Je savais qu’avant d’être consacrée aux communications avec les esprits, +la vie de M. de Saint-Aygulf avait été orientée vers l’argent et le plus +vulgaire désir des femmes. J’avais eu maint exemple de son égoïsme +féroce, de son respect borné pour les rites de la société. Il m’était +difficile de croire que des guides, penchés sur l’humanité pour la +diriger, eussent choisi entre tous ce vieillard pour en faire leur +porte-parole. Je murmurai les paroles confuses d’approbation que je +devais au père d’Eveline et de Laurence. + +Mais il me prit par le bras familièrement. Il avait à m’entretenir d’un +autre sujet. Sa fille Laurence l’inquiétait beaucoup et depuis +longtemps. Il avait tant fait pour elle! Sa femme vénérée, dont il ne +pouvait prononcer le nom sans émotion, s’était sacrifiée aussi pour une +enfant qui avait toujours rendu le mal pour le bien. Grand problème que +celui des enfants et quel mystère que celui de l’hérédité! Il venait +d’avoir avec sa fille des scènes très graves. Ne s’avisait-elle pas de +vouloir rentrer à Paris. Elle allait jusqu’à le menacer d’y rentrer sans +son autorisation, s’il ne l’y ramenait pas. Et cela au moment où il se +passait chez lui des choses si belles, d’un ordre moral si élevé! Et +qu’est-ce que c’était que ces histoires de nègres, d’esclaves dont elle +lui cassait la tête depuis quelques jours? Eveline ne pouvait rien sur +sa sœur. Personne n’avait d’influence sur elle. C’était une révoltée. Sa +sainte femme avait peut-être eu raison quand elle avait prédit que +Laurence tournerait mal. Lui, avait conscience d’avoir fait tout son +devoir. Ah! l’idéal serait de la marier le plus vite possible. Mais là +encore il fallait s’entendre. Les sacrifices ont une limite. Il tenait à +ce qu’on le sache--il ne dit pas, bien entendu, à ce que je le sache--et +il se hâta d’ajouter qu’il parlait d’une façon générale et parce que +cela venait dans la conversation. Il avait fait pour Laurence tout ce +qu’il avait pu. Elle n’aurait presque rien en se mariant. C’est que tout +le monde s’imaginait qu’il était plus riche qu’il ne l’était! Le devoir +d’un homme qui a un rôle à jouer est de ne pas se déposséder pour ses +enfants. Il avait lu le «Roi Lear», et cette lecture l’avait frappé. +Dieu merci! sa fille Eveline était bien décidée à ne pas se marier. + +--Vous me comprenez, n’est-ce pas? fit-il pour terminer. + +Je répondis ingénuement que je le comprenais à merveille et il me serra +la main plus fortement qu’à l’ordinaire. + +Quand je vins chez M. de Saint-Aygulf après le dîner, Laurence s’était +déjà retirée dans sa chambre. J’eus l’impression que l’atmosphère +gardait les traces d’une discussion récente, mais comme plusieurs +personnes arrivaient en même temps que moi, je ne pus analyser cette +impression. + +M. de Saint-Aygulf et Eveline étaient prêts à partir. + +--Il y a à peine une demi-heure de marche, dit quelqu’un. + +Je vis qu’on avait préparé plusieurs lanternes; j’appris que Kotzebue, +qui avait dîné chez M. Althon, avait dû nous précéder avec celui-ci. + +Sur une hauteur, vis-à-vis de la mer, au milieu des arbres, en pleine +nature, il avait été décidé qu’une sorte de messe mystique serait +célébrée. Le rituel en avait été préparé depuis longtemps par Kotzebue. +Il croyait fermement aux pouvoirs des cérémonies et il avait résolu, +d’accord avec M. Althon, d’en célébrer une aux rayons de la lune, sur la +terre qui gardait l’influence de leur maître Simon. + +Plusieurs chemins en lacets se dirigeaient vers la hauteur sur laquelle +nous nous rendions. Ces lacets étaient assez raides et notre +groupe--nous devions être une quinzaine--se dispersa sur le flanc de la +colline. La nuit était claire et chaude et un orage peu éloigné +chargeait l’air d’électricité. Parfois un de ceux qui portaient une +lanterne s’arrêtait et la balançait pour faire signe aux retardataires +de se hâter. Et l’on voyait, sur un autre côté de la colline, une clarté +rougeâtre qui devait conduire le groupe de M. Althon. + +L’atmosphère versait aux nerfs une surexcitation bizarre. Toutes les +conversations n’avaient pas le ton de recueillement qui aurait convenu. +Mme Vigerie, qui plaisantait et s’appuyait sur le bras du jeune Charlie, +laissait parfois éclater un rire dont la qualité musicale prenait une +valeur inattendue et qui tombait dans le silence comme une cascade +métallique. Les deux jeunes Suédoises se tenaient si étroitement +enlacées en marchant qu’elles semblaient appartenir à une seule forme. +Le professeur de danse levantin serrait de près Mlle Longève. Comme +s’ils obéissaient à une loi, tous s’en allaient par couples. + +Je suivais les lacets à côté d’Eveline et nous n’échangions que peu de +paroles. Elle avait mis un châle, mais l’avait ôté et le portait sur le +bras. Le tissu de sa robe était léger et laissait voir l’aisance de son +corps. La lune en tombant sur la blancheur laiteuse du cou et des bras, +le souffle humain qui venait d’elle me donnait le sentiment d’avancer à +côté d’une statue chaude et vivante. + +Comme le chemin tournait, Eveline écarta une branche de mimosa qui +s’étendait devant elle. J’étais tout près d’elle et nous vîmes en même +temps deux formes arrêtées à quelques pas de nous. C’était Mme Vigerie +et son compagnon. Elle était pâmée dans ses bras et sa tête était +renversée sous la sienne. Elle aspirait les lèvres du jeune homme, +goûtant un baiser dont la volupté semblait d’autant plus grande qu’elle +était furtive et pressée. + +Cela dura quelques secondes. Le soupir qu’ils poussèrent en se +désenlaçant fut suivi d’un rire de plaisir. + +J’avais saisi le bras d’Eveline et je le serrai d’une pression qui +augmenta tant que dura l’étreinte que j’avais sous les yeux. Tenant +toujours de sa main droite la branche de mimosa qu’elle écartait, +Eveline se pencha vers moi. La lune éclairait l’ovale clair de son +visage et je fixais ses yeux. Ils étaient profonds, bleuâtres, +indéfinis. Je ne pouvais pas deviner ce qu’ils exprimaient. Il y avait +une interrogation, une angoisse peut-être. Cette lumière de pureté que +je m’étais accoutumé à y voir était mélangée à un élément un peu +trouble. Mon visage se rapprocha du sien, non par une volonté arrêtée de +ma part, mais par l’attirance qu’exerce cette profondeur du regard qui +semble recéler très loin la solution d’une énigme de l’âme. + +Eveline crut sans doute que j’allais tenter de prendre ses lèvres. Elle +dégagea son bras de ma main qui le pressait avec un geste brusque et le +mouvement de la tête de quelqu’un qui se ressaisit. La branche de mimosa +me frappa le visage comme un soufflet. J’entendis en même temps, pendant +qu’elle me dépassait, un petit rire insultant et je la vis me regarder +par-dessus son épaule, mesurer la distance qui nous séparait, comme si +elle craignait de me voir me jeter sur elle et comme si cette action eût +été la plus répugnante que son cerveau pût concevoir. Je voulus la +suivre, mais, plus légère que moi, elle me distança et je la vis qui +courait presque, désireuse d’échapper à ma présence. + +Je continuai à monter, solitaire, envahi par un étrange sentiment de +basse colère. + +Les sentiers expiraient parmi des bouquets de pins et de chênes-liège, +des cactus sauvages, des ceps de vigne abandonnée. Une lanterne était +posée sur le sol pour guider les arrivants; un peu plus loin il y en +avait d’autres accrochées à des cyprès. Je vis que ces cyprès étaient au +nombre de sept et que, plantés d’une façon circulaire, ils dessinaient +vaguement la forme d’un croissant. + +Les massifs étaient pleins de chuchotements; bien qu’on ne dût pas être +nombreux, j’eus la sensation d’être entouré par une foule agitée et +mystérieuse. + +Je reconnus l’accent russe de M. Althon; je l’aperçus auprès de Kotzebue +et d’une femme grande et pâle qui avait autour du cou un collier de +grosses perles et dont la beauté hautaine me frappa. Je pensai que ce +devait être la Swedenborgienne. J’entendis des phrases que je +connaissais, mais qui prenaient dans la bouche de Kotzebue une valeur +nouvelle, à cause du paysage et de la nuit: + +--Recueillir la puissance de la lune!... L’esprit d’Hélène va +descendre... mais ne négligez pas la chair... Vous serez peut-être +conduits vers l’esprit par un frisson surnaturel de nature physique et +la torture de la jouissance... + +Je vis dans l’ombre des silhouettes qui prenaient des postures +d’adoration. Un oiseau de nuit qu’effrayait le bruit s’envola avec un +lourd battement d’ailes. Une des deux Suédoises, séparée un instant de +son amie, lui tendit des mains effilées et en la saisissant la fit +presque tomber contre elle. Il me sembla que des lointaines forêts qui +nous entouraient venait un souffle grandiose comme la religion, terrible +comme la peur. + +Je n’eus pas le temps de m’étonner. La cérémonie était commencée. +Kotzebue, debout au milieu du cercle des cyprès, prononçait une +invocation rituelle. Je ne distinguai pas d’abord ses paroles, mais je +mesurai sa sincérité au tremblement de sa voix, à son émotion contenue. +Quelques mots parvinrent jusqu’à moi: + +--Pensée de Dieu! Sœur du Verbe! par le feu de l’amour la nature se +renouvelle... O toi, qui es descendue dans la chair... Toi qui es +Hélène... + +Derrière les cyprès des voix de femmes entonnèrent une litanie. Ces voix +étaient peu nombreuses. Il ne devait pas y avoir plus de trois femmes +qui chantaient. Ce n’était du reste pas un chant, mais une prière +doucement modulée. + +--Nous sommes trois et nous sommes une... Les trois ne sont qu’un... Je +suis exilé du Plérome... Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia +Achamoth!... + +Et soudain je me sentis seul. Je me trouvais dans une solitude dont la +perfection me remplissait d’une allégresse exaltée. Seul au sommet d’une +montagne, avec la mer qui bleuissait au loin devant moi, parmi ces +frères immobiles qu’étaient les chênes, les figuiers et les pins! +J’étais le point central du monde, sa cause et sa fin et je jouissais de +le comprendre pour la première fois. + +--Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia Achamoth! répétaient des voix +qui ne venaient de nulle part. + +Cette communion s’était accomplie. Il y avait un grand nuage qui faisait +un dessin dans le ciel et menaçait de recouvrir la lune. Mais je le +dirigeais à ma volonté, je l’orientais vers la droite, j’étais moi-même +les contours de ce nuage, l’essence même du nuage. A mes pieds, je +voyais la masse de l’hôtel avec ses fenêtres éclairées et les flèches de +ses paratonnerres. J’étais les chambres de l’hôtel, l’automobile qui +faisait un cercle en arrivant devant son perron, j’étais le gérant en +smoking et j’aurais pu lire toutes les pensées écrites dans son cerveau. +La conscience de cet agrandissement de mon être me procurait une joie +sereine comme ma clairvoyance, immense comme mon orgueil. + +--O Ennoïa, esprit divin dans le corps d’Hélène!... + +Il y avait autour de moi le frémissement d’une vie si illimitée que +j’éprouvai le besoin de prendre contact avec elle. De même qu’en +s’éveillant, après certains rêves, on touche son corps pour s’assurer +qu’on est bien soi-même, je voulus toucher le bois d’un tronc d’arbre, +la matière terrestre qui était sous moi. Je tombai à genoux et j’étendis +les mains en avant, en sorte que j’étais à quatre pattes dans la posture +des bêtes. + +Mais cela ne me gênait nullement, car d’étonnantes facultés se +révélaient à moi. J’étais nyctalope. Il n’y avait plus de ténèbres. Je +distinguais les cigales endormies sur les troncs des pins, même celles +qui se trouvaient à une grande distance. Je voyais les suçoirs avec +lesquels elles aspirent la résine, leurs courtes antennes, leurs ailes +hyalines, leurs yeux à facettes et triangulaires. Je jouissais de la +paix de leur sommeil. Je jouissais en même temps du mouvement des +oiseaux de nuit, de l’activité nocturne de tous les êtres sylvestres. +Après avoir porté mille brins de paille dans la fourmilière, je reposais +avec les milliers de fourmis. Nocturne voyageur, j’accompagnais les +lapins le long des vignobles et je me vautrais dans les fondrières avec +les blaireaux. Je les aimais tous parce qu’ils faisaient partie de moi +et qu’ils me permettaient de grandir. Car je croissais sans cesse avec +la vie des animaux, je m’élevais dans les rameaux des arbres et les vols +d’oiseaux et c’était la lune, la planète morte, qui était mon but. + +--Hélène, Ennoïa, répétaient des voix chuchotées, pénètre la substance +de notre chair avec ton baiser! + +J’avais la notion que mon corps démesurément accru était fait d’une +pourriture vivifiée par la lumière lunaire, mais j’en étais heureux et +cette vie artificielle me comblait, pourvu qu’elle fût toujours +multipliée. Et, à quatre pattes, comme les animaux, j’attendais le +baiser promis de cette Hélène, pour être brûlé de sa bouche, inondé de +sa sève, transporté de son ardeur. + +Ma face était tournée du côté de la mer et je reçus le baiser. Il n’y a +pas de sensation, dans le rêve ou dans la réalité, qui soit éprouvée, +telle qu’on l’a imaginée. Aucune lèvre charnelle ne m’effleura. Et +pourtant un baiser chaud, humide, triste en même temps, se posa sur ma +bouche. Dans la demi-conscience qui subsistait en moi, j’identifiai les +lèvres qui me donnèrent ce baiser avec celles de Laurence et avec celles +d’Eveline à la fois, les lèvres que j’avais eues et celles qui s’étaient +éloignées de moi avec dégoût. + +Ennoïa, immatérielle beauté idéale que j’incarnais dans deux jeunes +filles, étais-tu sortie de la nuit et de la lune, par la magie des +incantations, pour me toucher avec la braise du désir? + +Le nuage que j’avais dirigé précédemment dans sa course, abandonné à +lui-même, venait de recouvrir la lune. L’obscurité me rendit à moi-même. + +Une pierre meurtrissait ma main droite. J’étais courbaturé par ma pose +de bête. On enlevait les lanternes des cyprès. J’entendis des soupirs +étouffés. Je vis des formes étendues. Un sein nu sortait d’un corsage +déchiré et une main le caressait. Il était rosâtre, marbré, plus grand +que nature et comme chargé d’une pourriture laiteuse. Il me fit penser à +une sorte de bête malsaine qu’une caresse trop forte ferait éclater. + +Je fis quelques pas. Tous les êtres vivants s’étaient fondus, avaient +disparu. La colline avait l’air déserte. + +Une panique s’empara de moi. Je me mis à courir. Je descendis au hasard. +Je me heurtai à des arbres. Des chiens aboyèrent. Je longeai une ferme +dont j’ignorais l’existence à cet endroit et qui me parut s’être dressée +par un sortilège. J’atteignis enfin la route et je gagnai la mer, car +j’avais besoin de contempler l’eau illimitée. Dieu merci! on ne pouvait +apercevoir la blancheur trop mystérieuse de Saint-Tropez. + +Jamais les flots, la nuit, ne m’avaient paru si menaçants. Il y avait +dans la nature le même aspect de mystère que dans l’âme humaine. Quelle +vanité de se pencher sur cette ombre et de l’interroger! Et je me +souvins de cette parole de je ne sais plus quel auteur ancien: + +--Ils s’aventurèrent sur la mer des ténèbres pour y découvrir l’inconnu +et ils ne revinrent jamais... + + + + +Je fis signe au chauffeur de s’arrêter et je sortis de la voiture. + +--Je pense que nous n’aurons pas trop longtemps à attendre, lui dis-je +pour le rassurer. + +Mais il appartenait à cette espèce d’hommes du Midi pour qui la notion +du temps ne compte pas et qui se trouvent aussi bien dans un endroit que +dans un autre. + +Il fit un geste large qui signifiait que rien n’a d’importance. + +Je regardai ma montre. Il était minuit. Comme les phares faisaient sur +la route un large cercle de lumière je les fis éteindre et je me mis à +marcher de long en large. Laurence ne pouvait tarder. + +--Eh! eh! me dis-je intérieurement, c’est un enlèvement. Et je savourai +le caractère romanesque que prenait cette action si on lui donnait le +nom d’enlèvement au lieu de celui de départ. Je m’efforçais de chasser +de mon esprit la pensée des ennuis qui pouvaient survenir. Je savais que +toutes les heures agréables de la vie, celles que l’on se plaît à +retracer plus tard en en faisant le récit embelli, étaient toujours +gâtées sur le moment par de petites préoccupations. + +Ma conscience était tranquille. Laurence ne m’avait pas dit qu’elle +m’aimait. J’avais assez de confiance en moi pour croire que ce n’était +que par un manque d’élan et penser que cet amour viendrait ensuite, plus +tard, s’il n’était déjà venu. Il n’avait pas été question de mariage +entre nous. Laurence avait écarté vivement, à plusieurs reprises, les +allusions d’ailleurs vagues que j’avais pu faire à ce sujet. Elle +s’était déclarée affranchie de ce qui n’était pour elle qu’une forme +plus étroite de l’esclavage des jeunes filles. Je la délivrais de son +esclavage actuel et je lui permettais de quitter une famille dont elle +n’était pas aimée et qu’elle n’aimait pas. + +Je ne me faisais donc aucun reproche. D’ailleurs, je savais ma fortune +suffisante pour compenser largement ce que Laurence pouvait perdre au +point de vue matériel en quittant son père. Ce sujet n’avait pas été +effleuré entre nous et je me demandais si Laurence, absorbée par des +considérations d’esclavage et de liberté, y avait même songé un seul +instant. La suite des événements m’a fait penser que non. Les êtres +n’agissent quelquefois ni par amour, ni par intérêt personnel, mais en +vertu d’un mouvement obscur de leur nature qu’ils seraient bien +incapables eux-mêmes de définir. + +Comme Laurence n’arrivait pas je me décidai à m’avancer vers la maison +de façon à voir si la fenêtre de sa chambre était éclairée ou non. Mais +il y eut soudain, au fond de la nuit, un petit bruit de clochette et une +lueur mouvante venue de la route tourna à droite et s’éloigna dans le +chemin creux. + +A ma grande surprise je vis un enfant de chœur qui balançait une +lanterne d’une main et soutenait une croix de l’autre. Il précédait un +prêtre. Je distinguai le dos voûté, volontairement solennel de celui-ci +et la blancheur de son surplis. Il avait les coudes serrés au corps et +il portait à deux mains un objet voilé d’une étoffe. + +--Le Saint-Sacrement! murmurai-je! + +Le prêtre se dirigeait vers le couvent, où il était appelé sans doute +auprès de quelqu’un qui allait mourir. Il allait vite et je m’élançai +sur ses pas. + +Rien ne pouvait davantage me remplir d’aise que cette rencontre. Il y +avait là un avertissement occulte, un signe favorable! Je marchais +derrière la représentation symbolique de Dieu. L’acte que +j’accomplissais participait d’une sorte de bénédiction. Je l’avais +examiné sous toutes ses faces. Je ne le considérais pas comme +répréhensible, selon ma morale personnelle. Mais non seulement il +n’était pas répréhensible, mais il était bien au sens élevé du mot, il +était divin puisque le Saint-Sacrement me précédait au moment où +j’allais l’accomplir. Je crus une seconde, dans mon allégresse, +entrevoir sous les mimosas inclinés, comme si aucun prêtre ne l’eût +porté, aucun voile ne l’eût caché, le cercle rayonnant du ciboire aux +lames d’or, glissant tout seul pour me montrer le chemin. + +La contradiction de mon manque absolu de foi catholique et de cette +intervention en ma faveur essaya bien de traverser mon esprit, mais je +la rejetai aussitôt. + +Je m’arrêtai à l’endroit où le chemin se rapproche de la maison. Une +fenêtre était éclairée. C’était celle de la chambre que Laurence +partageait avec sa sœur. Pendant la première partie de leur séjour elles +avaient eu chacune leur chambre, mais quand les invités de M. de +Saint-Aygulf avaient été au complet, Laurence avait été obligée +d’abandonner la sienne et de partager celle de sa sœur. + +La veille, en calculant, elle et moi, les difficultés que nous allions +avoir à surmonter pour partir sans être inquiétés, cette question de +chambre commune avait été considérée comme la seule cause d’ennuis +possibles. Laurence devait pour partir attendre que sa sœur fût +endormie. D’ordinaire, sans avoir échangé de paroles, elles lisaient +chacune de leur côté. Laurence avait sommeil la première et insistait +pour que l’électricité fût éteinte. Pendant deux ou trois soirs _la Case +de l’Oncle Tom_ avait été cause d’une trêve à cette discussion. Eveline, +qui lisait en ce moment les _Châteaux intérieurs_ de sainte Thérèse, en +avait profité pour railler sa sœur sur la médiocrité de ses lectures. +Mais _la Case de l’Oncle Tom_ était terminée. Laurence s’était promis de +simuler ce soir-là la fatigue et d’obliger sa sœur à interrompre les +_Châteaux intérieurs_. Elle comptait se lever dans l’ombre, s’habiller +en silence et pouvoir quitter la chambre sans réveiller Eveline, qui ne +s’apercevrait que le lendemain de son départ. + +La fenêtre éclairée était donc de mauvais augure. Ou bien Eveline lisait +encore et il allait falloir attendre longtemps, ou bien elle s’était +réveillée au bruit qu’avait fait Laurence et une discussion s’en était +suivie. Laurence avait prévu le cas et elle comptait passer outre à +toute protestation de sa sœur. + +Les volets de la fenêtre étaient entr’ouverts et je crus voir à +plusieurs reprises des ombres passer sur les carreaux. J’en conclus que +la seconde hypothèse était la vraie. J’examinai sans joie les choses qui +pouvaient arriver si Eveline, indignée, allait réveiller M. de +Saint-Aygulf et si celui-ci s’élançait sur les traces de Laurence dans +le même moment où elle me rejoindrait dans le jardin. + +De l’endroit où j’étais, je voyais la porte d’entrée; Laurence ne +pouvait donc sortir à mon insu. Je savais que cette porte n’était pas +fermée à clef, pour permettre aux invités de rentrer et de sortir à leur +fantaisie. + +--La porte d’entrée ne fait pas de bruit en se refermant, m’avait dit +Laurence, en m’énumérant toutes les facilités qu’elle aurait à partir +sans que ce départ nocturne fût remarqué. + +Mon énervement devint si grand qu’il me fut impossible d’attendre plus +longtemps sans accomplir une action quelconque, même insensée. J’écartai +les branches du massif qui séparait le petit chemin du jardin, juste à +l’endroit où M. Althon avait failli s’élancer quelques jours auparavant. +Je fis quelques pas sur un gravier qui craquait et j’atteignis le +perron. Seulement alors je songeai à mon imprudence. La nuit était +chaude et quelqu’un, pris d’insomnie, pouvait être allé s’asseoir sur un +banc ou errer dans le jardin. Un domestique ayant passé sa soirée aux +environs pouvait rentrer. J’écoutai anxieusement, mais je n’entendis +aucun bruit. + +Alors je fis tourner la porte, qui était en effet silencieuse. Elle +donnait sur un vaste hall plein de ténèbres. Je n’avais pas d’idée +arrêtée et certes, je ne serais pas allé plus loin, si je n’avais pas +perçu un chuchotement, des paroles à voix basse et quelque chose qui +pouvait ressembler au bruit de deux êtres qui luttent. Je me souvins que +je n’avais qu’à contourner une table pour atteindre la rampe de +l’escalier qui était au fond du hall et parvenir au premier étage. Le +bruit sortait du couloir qui séparait en deux ce premier étage et sur +lequel donnaient les chambres. + +Je sus un peu plus tard par Laurence tous les détails de la scène. + +Laurence, comme elle l’avait projeté, avait fait semblant d’avoir +sommeil de bonne heure. Sa sœur avait renoncé sans difficulté aux +_Châteaux intérieurs_ et elle s’était endormie. Laurence s’était alors +rhabillée en silence; elle avait déjà la main sur la poignée de la porte +quand Eveline avait sauté à bas de son lit, en chemise. Sans doute le +prêtre portant le Saint-Sacrement et son enfant de chœur avaient-ils +échangé quelques paroles en passant devant la maison et ce bruit inusité +l’avait réveillée. Elle s’écria: + +--Qu’est-ce que c’est? + +Elle tourna le bouton de l’électricité et fut stupéfaite de voir sa sœur +debout, prête à partir. Laurence avait mis un manteau d’automobile et +tenait un petit sac à la main, ce qui ne lui permit pas de prétexter une +promenade dans le jardin. D’ailleurs Eveline comprit tout de suite. On +aurait dit qu’elle avait eu un pressentiment. Ses premières paroles +furent: + +--Tu ne partiras pas. + +Laurence fut surprise d’abord par son énergie, car elle pensait que sa +sœur serait trop heureuse d’être débarrassée d’elle. Mais il n’en était +rien. Elle s’était trompée sur les sentiments d’Eveline. D’ailleurs sa +résistance ne semblait pas venir d’un amour sincère, mais d’une +rigoureuse notion du devoir. + +Laurence ne nia pas qu’elle partait définitivement et une discussion +s’ensuivit: + +--Il en résultait, me dit Laurence, que j’étais un monstre +d’ingratitude, que j’avais abrégé les jours de Mme de Saint-Aygulf, que +je faisais le malheur de mon père à cause de ma conduite. J’allumais +tous les hommes, paraît-il. Ma sœur, qui évitait avec tant de soin de me +parler, en profita pour me dire en quelques minutes tout ce qu’elle +avait sur le cœur depuis des années. Je répondais à peine pour ne pas +prolonger la scène et tout ce qu’elle me disait me confirmait dans ma +résolution de partir, parce que je comprenais davantage que mon père et +ma sœur m’avaient toujours considérée comme un être très inférieur à +eux, une bête instinctive dont il fallait redouter les écarts. + +Laurence pensait que je l’attendais. Elle ouvrit la porte de la chambre +pour s’en aller. Elle savait qu’Eveline serait arrêtée par la crainte +des cris, d’un scandale immédiat. + +--Je vais prévenir notre père, avait-elle dit. + +Elle était bien décidée à n’en rien faire. Mais brusquement elle fut +saisie d’une résolution. Elle prit sa sœur à bras le corps et elle tenta +de la faire rentrer de force dans la chambre, sans doute avec +l’intention de fermer la porte à clef. Elles se mirent à lutter +silencieusement, échangeant des injures à voix basse figure contre +figure. + +C’est ce bruit que j’entendis du hall ténébreux où je me trouvais. +Alors, tenant la rampe, je commençai à monter l’escalier. Je m’arrêtai +quand je découvris la longueur du couloir. Il était éclairé par une +lampe en veilleuse et une vive lumière, venant de la chambre des deux +sœurs, lançait une projection oblique, comme au théâtre, sur les +personnages en train de jouer le drame. + +L’étonnement me cloua sur place. Ce qui me frappa ce fut +l’impressionnante beauté d’Eveline. Sa chemise de nuit collée à son +corps était transparente. Ses cheveux, qu’elle n’avait jamais voulu +couper, tombaient en gerbes cendrées sur ses épaules nues. Elle avait +l’air d’une sorte d’ange biblique luttant corps à corps avec une femme +en costume d’automobile, dans le tableau d’un peintre moderne. Seule la +dureté de pierre de son visage contredisait son état angélique. + +Aucune des deux sœurs ne pouvait me voir. J’entendis Eveline dire: + +--Tu es bien la digne fille de ta mère. + +Et Laurence chuchota quelques mots où il y avait mon nom et elle ajouta: + +--C’est parce que tu es jalouse! Avoue-le donc! + +Toutes les deux restèrent immobiles, comme pour laisser au poison des +paroles le temps d’envenimer les blessures faites. + +Leur étreinte se desserra, les derniers coups étant portés. La dureté +des traits d’Eveline fit place à une expression de dégoût pour la +bassesse d’âme que supposait une telle hypothèse. Et comme ses mains +lâchaient Laurence, sa chemise de nuit dont les deux épaulettes +s’étaient rompues dans la lutte glissa tout à coup le long de son corps +et elle se trouva toute nue. + +J’eus une seconde la vision de ce corps parfait que je m’étais complu si +souvent à imaginer, dans la licence des rêves. + +Mais déjà Laurence passait en courant à côté de moi. + +Je la suivis et je la rattrapai sur le perron. Elle craignait d’avoir +trop tardé et de ne plus me trouver sur la route. Elle se mit à courir +avec moi dans le jardin. Comme elle allait vite! Comme elle avait hâte +d’être loin! + +Une suavité venait de l’odeur des arbres, de la clarté du ciel, d’un +léger souffle de vent dans les feuilles. Je sentais à l’élan de ma +compagne qu’elle était animée pas une ivresse sauvage de liberté. Nous +nous étions élancés dans l’allée des vieux eucalyptus qui était le +chemin le plus court pour atteindre l’auto. + +--Les Esséniens, me dit Laurence en riant. Elle le dit à haute voix sur +un ton de bravade. Elle avait envie de crier. + +Jamais je n’avais si bien senti le rapport entre les eucalyptus aux +troncs blancs et des vieillards ascétiques en cortège. J’en étais +impressionné. Je voyais à côté de moi Laurence regarder à droite et à +gauche, comme si elle toisait des ennemis impuissants, attachés au sol +par des racines. Elle devait penser à bien des soirées ennuyeuses, à des +repas sans vin, à des humiliations qu’elle leur devait. Et elle riait de +leur échapper. + +Mais moi, j’avais la sensation que les antiques ascètes en marche sur +deux rangs parallèles vers la sagesse, s’affligeaient de me voir +cheminer aussi vite vers un but si éloigné du leur. + +Je poussai un soupir de soulagement quand nous atteignîmes la route. +L’auto était toujours là. Le chauffeur dormait. Je le réveillai et nous +partîmes. + +Quand Laurence se blottit contre moi, je sentis dans la poche de son +manteau quelque chose de dur; je lui demandai ce que c’était. + +--_La Case de l’Oncle Tom_, me répondit-elle. + +Le chauffeur corna avec bruit. Nous croisions l’enfant de chœur et le +prêtre, porteur du Saint Sacrement, qui s’en revenaient. Ils s’étaient +arrêtés tous les deux pour nous laisser passer et la voiture frôla la +croix que l’enfant de chœur tenait inclinée en avant. + +Cette nouvelle rencontre avait-elle un sens caché? J’avais marché +derrière Dieu, tout à l’heure. Maintenant je l’obligeais à s’arrêter, à +recevoir la poussière que je soulevais et je le dépassais. Quel symbole +cela recélait-il? Aucun assurément. Je ne croyais pas en Dieu, du moins +sous cette forme religieuse. Je me penchai pour dire au chauffeur +d’aller aussi vite qu’il le pouvait et je pris Laurence dans mes bras. + +J’aurais voulu penser à elle quand mes lèvres rencontrèrent les siennes. +Je n’imaginais même pas la possibilité de n’y pas penser. Mais l’image +d’Eveline nue, telle que je venais de l’apercevoir sous le déroulement +de ses cheveux cendrés, se présenta devant moi avec une impérieuse +netteté. Je ne distinguais dans l’ombre ni les traits, ni les yeux de +Laurence; je voyais comme s’ils étaient contre mon visage, les traits +durcis par la colère, les yeux bleuâtres, pleins de profondeurs, +d’Eveline. + +Jalouse! avait dit Laurence à sa sœur, et Eveline avait reçu cette +parole comme une injure qui la blessait et qui était en même temps +révélatrice. Pourquoi pas? N’avais-je pas depuis longtemps constaté en +moi un bizarre pouvoir, une faculté d’attraction qui m’était extérieure. +Qui sait si le mépris d’Eveline à mon égard n’était pas simulé? Et cette +chemise qui était tombée dans le même instant, comme si les forces qui +régissent les coïncidences avaient voulu que son corps fût nu, quand son +âme était mise à nu pour la première fois! + +Je comptais atteindre dans la nuit un petit hôtel après Toulon auquel +j’avais télégraphié le matin. Je m’étais promis un grand plaisir de +cette arrivée au petit jour, avec Laurence, au milieu des palmiers qui +entouraient le seuil. Nous pouvions y être vers cinq heures. Le soleil +commencerait à se lever. Je me représentais le portier endormi qui nous +ouvrirait et à qui je dirais: + +--C’est moi qui ai envoyé un télégramme pour retenir une chambre sur la +mer. + +Je voyais le salon banal, l’escalier étroit, le couloir avec des +souliers devant les portes et une chambre au lit énorme et dont +j’ouvrirais les fenêtres pour respirer cette ineffable odeur d’algues et +de jeunesse qu’exhale une plage au soleil levant. + +Mais l’attente de ces choses, qui aurait dû être délicieuse, était gâtée +pour moi. J’avais dans mes bras Laurence habillée et je voyais Eveline +nue. La vitesse de l’auto contribuait par son vertige à troubler la +notion que j’avais de la réalité. Nous longions des villas avec leur +jardin de plaisance, nous traversions des villages et des bois de pins. +Quelquefois une baie minuscule où une barque était endormie sur un peu +de sable se dessinait à notre gauche. J’étreignais les deux sœurs en +même temps et tantôt me précédant, tantôt me suivant, dominant les +collines boisées ou flottant sur la mer, il y avait un Saint-Sacrement +de rêve dont la signification était incompréhensible. + + + + +Et ceci fut l’époque de ma vie où le bandeau que j’avais sur les yeux +s’épaissit, au point que je fus comme un aveugle. Pire même, car +l’aveugle a développé en lui des qualités tactiles, il distingue de +façon surprenante les différences des objets, même les plus +insignifiantes, par le toucher. Mais moi, non content de ne pas voir, je +palpais de mes mains la plus divine matière et je demeurais ignorant de +sa qualité. Maintenant que toute chose m’apparaît différente, j’excuse +l’erreur des autres en mesurant la mienne. Je ne méprise plus comme +avant les gens qui exercent les fonctions de juges, ceux qui manient +l’argent dans des banques, ceux qui dans de grandes industries +obtiennent de gros bénéfices en faisant travailler des hommes peu payés, +tous ceux par qui se soutient l’édifice boiteux et contrefait de la +société. Ils se trompent comme je me suis trompé. Ils croient à une +illusion et s’ils touchent par hasard la réalité c’est avec une main si +grossière qu’ils n’en discernent pas le grain délicat. + +Gloire à cette apparition de la lumière qui permet de regarder la vie, +non de l’extérieur, mais comme si on était placé dans son cœur même. +Elle ne vient pas ainsi que beaucoup l’attendent, à la manière d’une +révélation. Elle vient lentement, elle vient tard et seulement quand on +a traversé de grandes ténèbres. Elle vient d’une interrogation +constante, de la comparaison des actions entre elles, de l’observation +des causes et des effets. Aucune étoile lumineuse ne s’accroche sur la +porte de celui qui la reçoit. L’amant du merveilleux est d’abord déçu +par la trop grande simplicité du phénomène. Mais il s’aperçoit bientôt +que le phénomène est rare, bien que simple. Il cherche quelqu’un qui l’a +éprouvé comme lui, de façon à en parler et à être compris. Il ne +rencontre pas celui qu’il cherche. Il se sent seul. Gloire à la +puissance de la vie qui isole l’homme au milieu de ses pareils, afin +qu’il soit transformé! + + * * * * * + +Il y avait un mois que nous vivions ensemble à Paris et Laurence +n’arrivait pas à me tutoyer. Après de nombreux essais elle avait +finalement renoncé. + +--Ce n’est pas parce que vous m’intimidez, me dit-elle, et ce n’est pas +parce que vous êtes plus âgé que moi. Il me semble--elle cherchait ses +mots et se découvrait elle-même en parlant--que je n’ai la faculté +d’être familière qu’avec des gens pauvres. + +C’était vrai. Mais les gens pauvres inspiraient plus que de la +familiarité à Laurence, ils faisaient naître en elle une affection +spontanée. Je ne le remarquai qu’à la longue. Le manque d’argent était +un titre bizarre par lequel on gagnait presque à coup sûr le cœur de +Laurence. Chez toute personne nouvelle qu’elle voyait, elle ne +considérait que les signes extérieurs de la pauvreté et si elle ne +voyait pas ces signes, il en résultait un certain éloignement. + +Comme nous l’avions pensé, elle et moi, M. de Saint-Aygulf n’avait rien +fait pour reprendre sa fille. Celle-ci était du reste majeure depuis +quelques mois. Il lui avait écrit, au contraire, pour lui signifier une +sorte de malédiction. C’est Kotzebue qui semblait avoir été le plus +touché par le départ de Laurence. Un jeune homme appelé Lucien Duperré, +qui avait passé l’été avec lui dans le Midi, était venu me voir sans +motif apparent, mais en réalité pour me transmettre ses paroles et +pouvoir lui donner quelques détails sur ma vie avec Laurence. + +--Il faut que je m’acquitte de ma commission, me dit-il avec embarras. + +J’aurais bien préféré ne rien entendre. + +--Parlez, lui dis-je pourtant en souriant avec indifférence. + +--Il m’a dit exactement ceci. Dites-lui que je connais la raison cachée +de ce qu’il a fait. Son acte est la conséquence directe d’une signature +donnée il y a plus de quinze années. Je le considère comme perdu. + +Je répondis que l’opinion de Kotzebue me laissait indifférent. Le jeune +homme partit rapidement et Laurence déclara qu’elle avait horreur des +hommes qui portaient une chaînette d’or à leur cheville et étaient +habillés comme des gravures de mode. + +J’étais obligé de renoncer à voir presque tous mes amis, qui étaient +aussi ceux de M. de Saint-Aygulf. J’avertis Laurence que j’allais +négliger désormais les spirites, les Esséniens, les membres de tous ces +groupes où l’on accorde en principe plus d’importance à la vie future +qu’à la vie réelle. + +--Enfin! ne plus voir de fous! Quel soulagement! s’écria-t-elle. + +Je renouai avec d’anciens camarades que j’avais un peu perdus de vue. Je +les invitai à dîner, je leur fis des politesses inattendues pour les +attirer. C’étaient des gens comme tout le monde, qui avaient des autos, +des maîtresses, qui fréquentaient le music-hall et qui n’étaient +préoccupés par aucune philosophie. A ma grande surprise, Laurence les +accueillit avec froideur. Elle trouvait les femmes trop sottement +entichées de leurs bijoux et de leurs toilettes et elle avait encore +plus d’éloignement pour les hommes. J’en cherchai le motif et je crus +discerner à la longue que la pierre de touche de Laurence pour juger les +êtres était la fortune. + +Un soir que je rentrais chez moi, vers sept heures, je rencontrai dans +un bureau de tabac de la rue Jouffroy un garçon appelé Falou, que +j’avais connu jadis au Quartier Latin et retrouvé à diverses reprises. +C’était un bohème mondain qui vivait d’expédients. Il était en train +d’acheter au détail quelques cigarettes de caporal, ce qui n’est pas un +signe de richesse. Il les cacha précipitamment à ma vue. Je fus frappé +par son air plus misérable qu’à l’ordinaire et un je ne sais quoi +d’égaré dans son allure. + +Il ne m’avait jamais intéressé, mais j’avais perdu la plupart de mes +relations et je désirais beaucoup m’en créer de nouvelles pour distraire +Laurence. + +--Viens dîner avec moi, lui dis-je, j’ai justement quelques amis. + +Je compris, à la dignité avec laquelle il refusa, qu’il ne devait pas +être sûr de dîner ce soir-là. J’insistai. Il s’excusa de n’avoir pas le +temps d’aller revêtir son smoking, mais je finis par l’entraîner. + +Laurence était souriante, mais lointaine, et pendant toute la première +partie de la soirée elle n’eut pas l’air de remarquer Falou. Il resta le +dernier. La conversation mourait tristement. Il allait enfin se lever +pour prendre congé quand l’attitude de Laurence changea à son égard. +Elle se mit à le considérer avec une visible sympathie et elle insista +pour qu’il demeurât un peu, malgré le caractère morne des propos. Je ne +pus trouver à ce fait une autre explication que celle-ci. + +Le taciturne Falou était assis en face de Laurence et de moi et il avait +les jambes croisées. La chaleur du dîner, sans éclairer son visage +triste, lui avait communiqué un certain abandon et l’oubli de la +prudence nécessaire à l’homme pauvre. Il laissait voir la semelle d’une +bottine où un trou traçait un large dessin. Je surpris le regard de +Laurence posé sur cette semelle et je fus d’abord honteux pour mon ami, +connaissant l’impitoyable sévérité des jeunes femmes dans cet ordre +d’idées. Mais le résultat que je craignais ne se produisit pas et ce fut +le contraire qui eut lieu. + +--Il est très gentil, me dit Laurence quand il fut parti. + +Et lorsqu’elle apprit que Falou était un pauvre diable, cultivé mais +veule et incapable de gagner sa vie, qui n’avait ni situation, ni +ressources, ni famille, je vis un éclair dans ses yeux et elle déclara, +au mépris de toute vraisemblance, que Falou était le plus agréable de +mes amis et qu’il faudrait l’inviter souvent. + +Je retrouvai cet amour de la pauvreté dans les moindres détails de +l’existence de Laurence. J’avais voulu, en arrivant à Paris, donner à +mon appartement de garçon, qui était vaste, mais un peu désuet, une +allure plus moderne. Elle s’y était opposée, trouvant que tout était +très bien. + +Ma maison était tenue par une vieille personne correcte que Laurence +trouva trop correcte. Le service était fait par un valet de chambre qui +cachait sa timidité sous une importance obséquieuse. Laurence ne pouvait +le regarder sans hausser les épaules. + +Je pris pour elle une femme de chambre, mais elle lui parut trop bien +stylée et elle déclara que «décidément, elle n’avait besoin de +personne». Toute sa sympathie allait à une créature sans nom, une femme +de ménage qui venait faire les chambres le matin, C’était avec un nez +rouge et des savates, un si extraordinaire symbole de misère qu’on était +d’abord tenté de croire qu’elle n’appartenait pas à la réalité +quotidienne, mais qu’elle allait jouer un rôle dans quelque féerie. +Laurence put avoir des conversations avec cette figure de songe. Elle +lui fit des cadeaux. Elle l’appelait «madame Honorine» avec une nuance +de respect. Je ne suis pas sûr qu’elle ne la prît pas pour confidente. + +J’établis un lien entre l’anomalie de ses goûts et la promenade nocturne +autour de la place Blanche dont j’avais été un soir le témoin. Je +n’avais pas renoncé à savoir pourquoi, exactement, elle était allée +rendre visite à Kotzebue au milieu de la nuit, après avoir rôdé devant +divers cafés. Bien entendu, je ne voulais pas lui dire que je l’avais +suivie. Je procédai par allusions. Je l’accusai en plaisantant d’avoir +volontiers flirté avec Kotzebue. Mais elle me rapporta les conversations +qu’elle avait eues avec lui et cela avec une franchise qui n’était pas +simulée. J’avais remarqué que si elle passait quelquefois certains +événements sous silence, elle n’usait jamais du mensonge. + +--Flirter, me dit-elle en riant. Le mot est impropre pour lui. Il avait +certainement une arrière-pensée à mon égard, mais il n’osa jamais la +manifester clairement. Il me donnait l’impression de ne pas avoir +l’habitude de parler aux femmes. Je le surveillais toujours du coin de +l’œil, car je pensais qu’il était de ces gens qui se jettent brusquement +sur vous et essaient de vous renverser sans explications. Peut-être avec +moi n’eut-il jamais une occasion assez favorable. Je crois qu’il ne s’en +présenta qu’une pour lui et il la laissa passer parce que j’étais sur +mes gardes. Il devait essayer du magnétisme et autres choses semblables. +Mais moi, je ne suis pas un sujet comme ma sœur. Une épaisse couche de +matière m’enveloppe. Toutes les fois qu’il causait avec moi, dans le +Midi, il me parlait d’une certaine Hélène, qu’il appelait aussi Ennoïa. +Je ne compris pas d’abord si c’était un être imaginaire ou une femme de +ses relations. Il me disait que j’avais un rôle admirable à jouer en +incarnant Hélène. Mais en quoi cela consistait-il? J’avais beau lui dire +que je ne connaissais rien à toutes ces histoires, il me répondait que +c’était parfait et qu’il valait mieux qu’Hélène ne comprît rien. Il me +faisait beaucoup rire, et tout de même j’avais un peu peur de lui. + +Je revins plusieurs fois à la charge, mais ce fut inutilement. Un soir +où plusieurs amis étaient venus nous chercher pour dîner au restaurant, +quelqu’un proposa d’aller chez Alberte. Cette Alberte était la patronne +d’un établissement moitié café, moitié boîte de nuit, qui n’était guère +fréquenté que par des habitués et faisait partie de ceux que Laurence +avait examinés, le soir où je l’avais suivie. Elle ne manifesta sur le +moment aucune émotion. Mais dès que les lumières de la place Blanche +brillèrent autour de nous dans le taxi qui nous portait, je compris, à +un redressement de son corps, à une palpitation de ses narines, que +Laurence avait, avec ce point spécial de la ville, cette place Blanche +vulgaire, une communication inexplicable. + +Durant le dîner, Laurence considéra autour d’elle toutes choses, le +comptoir du bar, la porte de la cuisine, les murs où étaient accrochés +quelques tableaux humoristiques, comme s’il s’agissait d’un lieu +particulièrement intéressant, jouissant d’une célébrité historique. + +Les ordinaires garçons, les clients quelconques, les femmes qui +entraient et sortaient après des conciliabules avec la patronne étaient +pour elle remplis d’attrait. Elle ne les quittait pas des yeux. +Inattentive à notre conversation, elle vivait avec amour la vie de ce +bar. Alberte, avec son visage bouffi, ses yeux de renard bienveillant, +ses mains lourdes de bagues fausses, lui paraissait avoir une dignité +imposante: + +--Ce doit être une femme charmante, dit-elle plusieurs fois. + +Et quand nous partîmes, elle échangea avec elle de longs sourires. + +Il était trop tard pour aller au théâtre et quelqu’un proposa d’aller +prendre un verre quelque part. + +Laurence accepta avec joie et proposa tout de suite la brasserie Romano, +«qu’elle avait vue en passant, dit-elle, et qui lui paraissait +curieuse». + +Aucune originalité propre ne caractérise la brasserie Romano. J’eus la +sensation que les filles y raccrochaient avec plus d’impudence +qu’ailleurs. Des hommes calmes et rasés jouaient aux cartes dans un +coin. Un couple de provinciaux s’était fourvoyé. + +Laurence était tout à fait heureuse. Une certaine animation lui venait +des vins et des liqueurs du dîner. Mais je distinguai en elle une +ivresse qui avait une autre provenance. Elle était grisée par cette +ambiance qui sort des rues de Montmartre, reluit dans le clinquant des +cafés, coule avec l’alcool qu’on y boit. Les orchestres falots n’étaient +là que pour provoquer des étreintes. Les couples ne dansaient ou ne +s’asseyaient autour des tables que d’une façon provisoire. Ils allaient +se glisser bientôt dans des chambres d’hôtel. On sentait que le rouge +des lèvres hâtivement plaqué allait être écrasé bientôt par le labeur du +baiser. Les femmes, qu’on voyait passer avec des yeux vagues et une +cigarette aux doigts, venaient de se déshabiller et de se rhabiller et +elles allaient recommencer. Toutes les maisons des alentours étaient des +hôtels. Des marchés se tramaient derrière tous les comptoirs, sur toutes +les tables de marbre. Et il y avait quelque chose de morne, un souffle +vénal, une absence totale de joie qui propageait un désir de veule +abandon, de caresses sur des draps douteux. + +Cette nuit-là, nous rentrâmes tard après avoir erré de boîte de nuit en +boîte de nuit, et Laurence, non seulement ne s’était pas aperçue de la +sinistre similitude de tous ces endroits, mais elle déclarait y avoir +trouvé une délicieuse variété. + +A partir de ce jour, il fallut renoncer à dîner dans des appartements ou +à aller au théâtre. Il n’y avait de plaisir pour Laurence que dans les +cabarets de second ordre, elle ne respirait à l’aise que dans leur +opaque fumée. Je ne pouvais faire autrement que de lui céder, car elle +était chaque soir comme une enfant que l’on prive du seul jouet qui +l’amuse. Elle tombait dans une rêverie muette, elle semblait prête à +pleurer. Dès que je disais: + +--Si l’on allait prendre quelque chose à Montmartre? + +Ses yeux brillaient, elle redevenait gaie et animée. Même, une sorte de +fièvre s’emparait d’elle. + +Elle paraissait tout aimer de ce qui commençait aux abords de la place +Clichy et se terminait au square d’Anvers. La place Blanche était comme +une surnaturelle étoile dont la lumière la magnétisait. + +Quand nous la traversions, je voyais son regard se poser sur les +affiches lumineuses, les marchandes de journaux, l’agent de service, +avec un attendrissement affectueux. Et il y avait alors en elle une +curiosité jamais lassée, qui lui faisait considérer le visage de toutes +les femmes avec une attention et un amour dont je crus enfin découvrir +la cause. + +En réfléchissant aux questions que Laurence m’avait posées sur +l’existence des raccrocheuses et des femmes de bars, à l’intérêt que ces +femmes lui inspiraient et à sa bizarre passion de se trouver au milieu +d’elles, un mot terrible apparut à mon esprit, le mot: possession. + +Laurence était possédée. Une force occulte, une magie l’attirait vers +les formes les plus inférieures de la vie. Tous les aspects de la misère +étaient séduisants pour elle. Elle aimait les pauvres, non par charité, +mais parce que la société les avait rejetés et qu’ils présentaient +l’image de la damnation terrestre. + +Ce n’était ni le hasard, ni mon caprice, ce n’était pas même des +affinités sensuelles communes qui m’avaient rapproché de Laurence. Il y +avait entre nous un lien plus puissant. Nous étions unis par un +semblable amour du mal. Les forces d’en bas nous appelaient tous les +deux; elles nous avaient marqués de je ne sais quel signe pour descendre +en même temps de déchéance en déchéance. + +Je crus m’apercevoir que j’étais devenu moins intelligent, que je ne +lisais que rarement, que je ne cherchais plus à m’instruire. Laurence me +fit l’effet d’un animal, uniquement animé de préoccupations basses et je +souffris de l’influence qu’elle avait sur moi. + +Je ne discernai pas la part d’amour qu’il y avait dans sa préférence des +pauvres, dans le choix volontaire qu’elle faisait des malheureux pour le +don de sa sympathie. J’attribuai ses penchants à un goût inné des choses +viles et je redoutai surtout de l’imiter. J’essayai de réagir. Je lui +imposai la présence de certains camarades choisis parmi les plus sots, +qui ne m’intéressaient nullement, mais qui devaient, par le prestige de +leurs situations importantes, leur vie mondaine et conventionnelle, +orienter Laurence différemment. + +Il en résulta des discussions dont je profitai pour prononcer de longs +discours sur la manière la meilleure de vivre, la nécessité de ne +fréquenter que des gens appartenant à son milieu et d’une moralité +irréprochable. + +Laurence alors devenait résignée et indifférente. Elle secouait la tête, +elle disait des choses générales, comme: + +--Nous sommes très différents. Nous faisons une expérience et elle ne +réussit pas. Peut-être avons-nous eu tort tous les deux. + +Ou bien son regard me parcourait de la tête aux pieds, elle avait l’air +de considérer un étranger, un être d’une autre race qu’elle et de +s’étonner d’avoir pu demeurer aussi longtemps auprès de lui. + +--Voyez-vous, me dit-elle une fois, la sagesse est de vivre avec les +gens de sa famille. + +Et comme je faisais un geste d’étonnement, elle ajouta: + +--Seulement, le problème est de découvrir cette famille. + +Je lui demandai ce qu’elle voulait dire exactement; elle m’expliqua que +les familles n’étaient pas toujours composées de ceux qui ont le même +sang, mais d’êtres très divers et qu’elles se formaient et se +dispersaient en vertu d’une loi dont le mécanisme lui échappait. + +Je commençai à saisir en elle un désir secret de me quitter. Divers +indices purent même me faire penser un instant qu’elle avait pris cette +décision. Elle demanda à plusieurs reprises ce que pourrait coûter un +modeste appartement sur la Butte. Elle s’arrêta une fois pour considérer +avec attendrissement un tout petit restaurant de l’avenue de Clichy et +elle dit: + +--Comme ce serait amusant de venir ici manger toute seule. + +Je répondis aigrement que je n’étais pas un tyran et que je ne +l’empêchais pas de réaliser ce rêve, si cela lui plaisait. J’ajoutai +qu’elle serait dégoûtée d’ailleurs par une ou deux expériences et +qu’elle n’aurait pas envie de recommencer. + +Mais elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une plaisanterie et elle +se contenta de dire: + +--Qui sait? + +D’ailleurs, mes craintes furent passagères. J’avais une trop grande +confiance en moi pour penser que Laurence pût me quitter. + +Et peu à peu, en vertu du charme qu’ont les énigmes, je fus attiré par +celle que cachait le cœur de Laurence. C’était surtout le soir que +l’idée de possession s’emparait de moi. Cette possession nous était +commune. Mais elle s’extériorisait davantage chez Laurence et je pris +l’habitude de l’observer sans en avoir l’air pour savoir quel chemin le +mal prend pour se développer, quels sont les signes qu’il fait, avec +quelle voix il appelle. + +Le jour de Noël arriva et autant pour satisfaire ma curiosité que pour +faire plaisir à Laurence, je décidai de réveillonner dans +l’établissement de la charmante Alberte, à côté de cette place Blanche +de bénédiction que nous pourrions, toute la nuit si cela nous plaisait, +contempler à travers les carreaux. Afin qu’aucun nuage ne jetât une +ombre sur cette soirée merveilleuse, j’invitai à nous accompagner le +triste Falou, élu de Laurence à cause de ses bottines éculées et de sa +mauvaise humeur de pauvre honteux. + + * * * * * + +Il fut décidé qu’avant de s’asseoir au cœur de cette étoile aux sept +branches irrégulières que forme la place Blanche, nous passerions une +heure au bal Wagram dont Falou avait vanté le pittoresque et que +Laurence voulait connaître. Je ne rapporte cette visite que parce que là +devaient commencer à retentir les voix, que parce que derrière les +caricatures humaines devaient commencer à se dessiner les visages +séduisants du mal. + +Les boulevards charriaient une immense cohue agitée par une liesse de +nourriture. Les autos sortaient de partout. Les boutiques de victuailles +étincelaient fastueusement. Des familles s’avançaient avec cette lenteur +satisfaite que donne la certitude de ripailles prochaines. Des cols de +bouteilles émergeaient hors des poches des pardessus. + +Je fus frappé par la taille des municipaux qui étaient au seuil de la +salle Wagram. Ils étaient plus grands que nature, disproportionnés comme +certains cartonnages baroques que j’avais vus à une exposition des +Humoristes. Ils semblaient les gardiens grotesques d’un enfer +hurluberlu. Les water-closets s’annonçaient au public en d’énormes +lettres lumineuses comme s’ils étaient le point central de cet +établissement, son cœur rayonnant et une main peinte sur le mur +désignait encore leur entrée afin qu’ils ne pussent passer inaperçus aux +yeux les plus myopes ou les plus distraits. + +Laurence pénétra la première dans une vaste salle pleine de danseurs et +j’admirai la délicatesse de pastel qu’avait son cou blanc dans le +frisson de sa fourrure. + +Nous nous assîmes derrière une table, dans la foule. L’air était +étouffant et transportait une odeur de sueur d’homme. Sur un écriteau, +devant l’orchestre, le mot: Java, était écrit. + +--Je n’y tiens pas. J’ôte mon manteau, dit Laurence dont le visage était +illuminé de joie. + +Elle se leva et apparut dans sa robe rose à peine décolletée. Je faillis +pousser un cri. Il me sembla qu’elle était toute nue et comme elle +jetait un regard circulaire autour d’elle, un silence se fit, se +propagea jusqu’aux confins de la salle et tous les yeux se fixèrent sur +son jeune corps. Je vis des faces en sueur grimacer et une telle +expression de bestialité y apparut que je faillis m’élancer devant +Laurence pour la protéger contre les créatures animales qui +s’apprêtaient à bondir sur elle. Cela ne dura qu’une seconde pendant +laquelle j’eus le temps de m’étonner de l’indifférence de Falou. + +Un tintamarre d’orchestre éclata, la foule se déplaça pour danser, +Laurence se rassit paisiblement. Son manteau était retombé derrière elle +sur sa chaise et sa robe rose la recouvrait normalement de la naissance +des seins aux genoux. + +Je récapitulai ce que j’avais bu dans la soirée. Un cocktail avant le +dîner, un verre de liqueur après. Je ne pouvais pas être gris à mon +insu. J’avalai d’un trait l’alcool que je venais de commander et je +cherchai s’il n’y avait pas sur les visages qui m’entouraient une +apparence justifiant ce que j’avais cru voir. + +Près de moi un mulâtre élégant, les yeux fixés sur une cerise à l’eau de +vie, était enfoncé dans une sombre rêverie. Deux femmes blondes +tournaient ensemble, étroitement serrées. Un homme d’une cinquantaine +d’années, avec une barbe en fer à cheval, dansait plaisamment avec une +naine. Ce devait être le boute-en-train d’un groupe et sa réputation de +comique était sans doute bien établie car chacun de ses gestes +provoquait les éclats de rire de quelques personnes attablées. Une femme +aux joues pendantes s’esclaffait et l’on sentait la naine orgueilleuse +d’avoir un aussi joyeux compagnon. Plus loin, un bellâtre solitaire +suivait d’un regard fatal des femmes de chambre endimanchées. Et il y +avait des soldats d’infanterie de marine, des gnomes sportifs, des +chauffeurs blasés, une humanité pour qui toute notion de beauté semblait +abolie et qui n’en avait pas le regret. + +Et tout à coup, j’eus à nouveau l’impression que Laurence était le point +de mire de la salle. Les yeux du bellâtre avaient abandonné les femmes +de chambre et étaient fixés sur elle. Le mulâtre, à côté de moi, était +sorti de sa rêverie. Le boute-en-train quinquagénaire multipliait ses +farces pour Laurence. Sa barbe en fer à cheval me fit l’effet de la +barbe d’un bouc. Plus loin, un personnage, rose comme un porc, passait +sa langue sur ses babines avec une expression significative et un grand +jeune homme qui avait des lorgnons et un cou d’oiseau, se tendait, +s’allongeait comme s’il voulait atteindre un point situé entre les deux +seins de Laurence. Nul doute, elle était le centre du désir de toutes +ces créatures inférieures, elle était enveloppée par une obscène +conspiration. + +Et elle le savait. Elle rayonnait sous les effluves de ces désirs. Selon +son habitude, elle regardait sans se lasser les visages, elle suivait +les expressions et les mouvements comme si elle cherchait à reconnaître +une de ces bêtes entre toutes les bêtes. Elle était pleine d’aisance. +Adossée à sa chaise, elle avait les jambes croisées avec impudeur et +elle ne s’occupait pas, comme font toutes les femmes aux robes courtes, +de ramener sa jupe sur ses genoux. + +--Possédée! pensai-je. Cette foule attend son signal. Elle va s’élancer +tout à coup, arracher en hurlant cette mince robe rose et le sabbat +moderne où je l’ai moi-même conduite va se déchaîner. + +Car j’étais au sabbat. Les fêtes secrètes du Moyen Age, que l’on +célébrait sur la lande, n’étaient pas autre chose. Ceux que la vie +privait de joie éprouvaient à certaines périodes le désir d’une fête +collective où tous les appétits étaient satisfaits. Ainsi tous ces +pauvres amants de leurs propres plaisirs s’apprêtaient à manger et à +boire outre mesure pour se mêler ensuite entre eux. Au lieu d’enfourcher +un manche à balai, les adorateurs du diable étaient venus à pied ou en +taxi. C’était la seule différence. Mais Lucifer ne devait pas être loin, +il allait sortir de ces water-closets qu’on avait illuminés si +magnifiquement pour cela et nous baiserions tous son derrière, selon le +rite millénaire. + +Lucifer n’apparut pas et Laurence ne déchira pas ses vêtements pour +s’offrir à lui. Elle se contenta de découvrir ses jambes, de sourire, de +lever parfois la tête comme pour écouter une voix qui l’appelait. Elle +répétait ce mouvement si souvent que je prêtai l’oreille à mon tour. + +L’affluence était devenue plus nombreuse. Les cris et les rires se +mêlaient au fracas des instruments et je crus percevoir derrière ces +bruits, une voix basse qui venait de partout et qui prononçait tour à +tour le nom de Laurence et le mien. Je touchai doucement du doigt +l’épaule de Falou et je lui dis: + +--N’entends-tu rien? + +Il me regarda d’une façon idiote et il me répondit: + +--Si. Il y a beaucoup de bruit. + +Il y avait parfois des silences subits et alors la voix se taisait, puis +elle reprenait confusément et j’entendis des paroles distinctes qui +m’étaient adressées: + +--La seule vérité est dans la jouissance matérielle. Tu n’es sûr de rien +que de la réalité de ton corps et de la faculté qu’il a de te donner du +plaisir par les sens. Regarde le spectacle varié des choses. Mange et +bois pour la plénitude de la digestion. Profite de la facilité des +femmes pour t’allonger contre elles et te pâmer sur le satin de leur +peau. Tout ce qui est désirable est autour de toi. Je suis le Dieu +unique et tu me respires dans l’air embué de tabac. C’est mon rire qui +est sur la courbe peinte des lèvres. Je m’allonge avec les jambes de ta +maîtresse, je frémis dans la soie des robes et le pli des chevelures, je +tourbillonne avec la musique, je brille avec les lampes électriques, je +suis la couleur des yeux, l’odeur des aisselles, la chaleur des reins, +ce que tu nommes la beauté, je suis la matière. + +Je fis signe à Laurence que je voulais partir. Elle résista tout +d’abord. Mais Falou fit remarquer que si nous arrivions trop tard, +Alberte ne garderait peut-être pas la table que nous avions retenue. +Cela la décida et je l’entraînai au dehors. + + * * * * * + +En récapitulant les événements de cette mémorable soirée, je revois une +glace de taxi que je fais tomber précipitamment, malgré le froid et les +protestations de mes compagnons. Je revois aussi dans une boutique de +sucres d’orge, sur le boulevard de Clichy, un Japonais en costume +d’opérette qui fait tourner d’une main un tourniquet métallique et élève +de l’autre un flacon de bonbons magiques. + +Le bar d’Alberte est plein de la musique d’un orchestre qu’on a loué +pour la circonstance. La nappe de notre table me fait penser à celle +d’un autel. Je m’assieds et je regarde par-dessus mon épaule si le +Japonais ne m’a pas suivi. Je détourne la tête pour ne pas voir Drevet, +un bohème de cafés, d’une espèce inférieure à celle de Falou, que +celui-ci méprise et traite de bohème. C’est un ancien peintre que +l’alcool empêche maintenant de peindre. Laurence lui fait des signes +d’amitié, car ce Drevet a naturellement toute sa sympathie. + +Des groupes aux faces enluminées, des gens en habit, des femmes +décolletées entrent et sortent sans arrêt et j’en ai presque le vertige. +Une vague de ce flot humain dépose comme une épave, sur un tabouret +élevé, une grande créature maigre et un peu voûtée. C’est une femme +encore jeune au nez trop long. Alberte lui prodigue des consolations. + +Nous demandons la cause de son chagrin. Elle n’a aucun chagrin spécial. +C’est la grande Loulou, celle qui n’a pas de chance et la vie inexorable +continue à lui être contraire. Seule, entre toutes les femmes de Paris +et peut-être du monde, elle se trouve sans invitation le soir du +réveillon. + +--Cela peut arriver, dit Alberte sans conviction, car elle sait que cela +ne peut arriver qu’à la grande Loulou, marquée dès sa naissance pour une +déveine éternelle. + +Mais Laurence ne peut supporter une telle injustice. + +Elle se lève avec un élan d’amour que je ne lui ai jamais vu et avant +que j’aie pu l’arrêter elle invite la grande Loulou à souper. En vain +Falou proteste-t-il par des signes, car il est superstitieux, et il +comprend dans toute son étendue profonde le sens que peut prendre le mot +déveine. La grande Loulou refuse timidement. Mais Laurence est prête à +se mettre à genoux devant elle et elle la force à s’asseoir parmi nous. +Je vois sous la table que Falou tend son index et son petit doigt +allongés. Tout ce qui m’entoure prend pour moi un sens symbolique et +j’ai le sentiment qu’un événement d’ordre occulte va se produire. + +Pourtant, je suis calme et je pense: + +--Quelle folie! Toujours ce goût de la bassesse! Que penseront mes amis, +s’ils me voient attablé avec une raccrocheuse? + +Falou se penche pour me dire à l’oreille: + +--Il va nous arriver un malheur dans la soirée. + +Mais Alberte vient nous verser elle-même le champagne, malgré la +difficulté qu’elle a à se déplacer. Je n’avais vu jusqu’alors que son +buste et son embonpoint me remplit d’étonnement. + +--Ainsi ce qui est caché se révèle, me dis-je. + +L’orchestre fait tellement de bruit que l’on voit les bouches articuler +les phrases sans entendre aucun son. Des danseurs essayent d’esquisser +des pas entre les tables. Une odeur de nourriture se mêle au parfum des +femmes et de la porte sans cesse ouverte et refermée vient avec +régularité un souffle frais. Je m’attends toujours à voir paraître le +Japonais avec son flacon de sucres d’orge. + +Je ne sais combien de temps nous restons là. Je bois tout ce que l’on +verse dans mon verre, mais mon esprit demeure assez lucide pour +remarquer l’inquiétude de Laurence et sa manière plus étrange que de +coutume de regarder autour d’elle. Son attitude à mon égard semble +modifiée. Deux ou trois fois, elle me prend la main avec un geste de +tendresse qui ne lui est pas habituel. Mais je ne réponds pas à ce geste +et je me dégage chaque fois assez vivement car je suis exaspéré par +l’amitié qu’elle montre à la grande Loulou et les regards d’intelligence +qu’elle échange avec le peintre Drevet. + +Cette exaspération s’atténue pourtant et les choses prennent autour de +moi un caractère d’irréalité. La tête me tourne un peu. + +A un moment donné et bien que Laurence n’en ait rien manifesté, j’ai la +certitude qu’elle vient d’entendre quelqu’un l’appeler. La voix n’avait +aucun accent humain et elle ne venait de nulle part. C’est celle que +j’ai entendue au bal Wagram. Et en même temps je suis saisi par une +puissance d’immobilité, d’indifférence, comme si au lieu d’être acteur +dans la scène que je vis, je devenais un simple témoin. + +Et alors, j’entends un cri déchirant, pareil à celui d’un homme qu’on +égorge. Est-ce l’événement occulte que j’attends? Le Japonais est-il +dans la salle? Mais non. A quelques pas de moi un monsieur en habit est +debout, il agite les bras, il a un couteau à la main et une grande +plaque de sang tache le plastron de sa chemise, à la place du cœur. Mais +ses cris sont faux. Je comprends. Un verre de vin rouge est tombé sur +lui et pour égayer l’assistance il a fait semblant de se frapper et il +titube en simulant les affres de la mort. C’est un vieux noceur à +moustaches cirées et ses amis hurlent de joie autour de lui. Une jeune +femme ivre fait le simulacre de préparer un pansement avec sa serviette +pliée. + +La porte s’ouvre et je détourne la tête. Quelqu’un vient d’entrer, +n’importe qui, un être anonyme, avec un chapeau melon. Dans +l’encadrement de la porte, j’ai la vision de quelques pauvres, d’un +mendiant, d’une marchande de fleurs avec une fillette, d’autres +silhouettes encore moins distinctes. + +L’homme en habit s’agite d’un côté comme une caricature de la bêtise +assassinée, de l’autre, les créatures de la rue s’immobilisent, prennent +des nuances de rêve et l’étonnement donne à leur visage cette pureté +suave que l’on voit aux personnages de certains tableaux. + +Que se passe-t-il alors? Je ne l’ai jamais bien compris. La voix +est-elle réelle? Vient-elle de la rue, émet-elle des vibrations comme +tous les sons terrestres ou ne résonne-t-elle qu’au fond du cœur? Est-ce +que ces pauvres de la rue ont entonné tout à coup un hymne de misère? +Est-ce la voix de ce que je m’imagine être le mal? Laurence m’a serré le +bras. Elle a entendu. Mais c’est peut-être pour elle une voix qui vient +de plus loin, qui vient des entrailles maternelles qui l’ont portée et +lui rappelle que les filles sont vouées aux mêmes servitudes que les +mères? Peut-être n’y a-t-il pas de voix du tout et la résolution de +Laurence est-elle déjà prise depuis longtemps. + +Un baiser très doux effleure mes tempes, à l’endroit où mes cheveux +commencent à blanchir... J’ai le sentiment d’une robe qui s’éloigne, +d’un peu de jeunesse qui m’est retirée... Je demeure sans bouger, la +tête entre mes mains... + +Beaucoup plus tard, je m’aperçois que Laurence n’est plus là. Je ne suis +pas étonné, mais je demeure à l’attendre un temps indéterminé, tout en +sachant qu’elle ne reviendra pas. La grande Loulou aussi a disparu. + +Je me lève à la fin. L’expression du visage de Falou est complètement +stupide: + +--Laurence est partie la première, dit-il simplement. + +Et Alberte, sans arrière-pensée, avec la parfaite ingénuité dont est +capable son visage flasque, ajoute en me serrant la main: + +--Votre dame vous a précédé. + +Je fais oui de la tête. Je laisse croire que je suis tranquille, que je +vais retrouver Laurence chez moi. Je suis certain que je ne l’y +retrouverai pas, que je ne la reverrai ni le lendemain, ni les jours +suivants, ni plus jamais. + +Dehors, j’aperçois le Japonais qui vient de fermer sa boutique. Il a +passé un pardessus sur son costume et enfoncé un feutre mou sur sa tête. +Mais il a encore des babouches rouges d’une forme bizarre. Il n’a rien +de mystérieux. Il marche à pas lents. Il a l’air pauvre et triste. +Laurence l’aimerait. + +Je pense: Comme on s’attache vite, sans s’en douter! + +Et Falou me dit: + +--C’est curieux! Il ne nous est rien arrivé de fâcheux. + +Et il a une nuance de regret dans la voix. + +Nous dépassons la place Clichy. Je lève les yeux. Le ciel est +extraordinairement clair et je suis surpris par les couleurs différentes +des étoiles. Je fais remarquer à mon compagnon que c’est la première +fois, peut-être, que je remarque la beauté des étoiles à Paris. Et +j’ajoute: + +--On ne regarde le ciel qu’à la campagne. + +Il me répond que lui ne le regarde jamais, ni à Paris, ni à la campagne. + +Il me quitte enfin. Il n’y a pas de voiture. Alors je me mets à courir +aussi vite que je le peux. + +Ah! si je pouvais trouver Laurence endormie dans notre chambre. + +La clef fait du bruit dans la serrure. J’appelle, Laurence! à voix basse +d’abord, puis d’une voix forte, dont je ne reconnais pas le timbre. + +Mais non. Je le savais bien. Il n’y a personne. + + + + +Il est inutile que je décrive les regrets que j’éprouvai et comment, +selon mon habitude, je récapitulai mille fois les événements qui avaient +eu lieu depuis quelques mois en me représentant ce que j’aurais dû faire +en telle circonstance, en imaginant les phrases exactes que j’aurais dû +prononcer, tel jour, à telle heure. Je me laissai aller à un abattement +extrême. Tout était de ma faute et moi seul connaissais l’étendue de +cette faute. Je n’avais pas assez aimé Laurence pour la retenir. Elle ne +serait pas partie si elle avait craint de me causer une douleur profonde +et vraie. Je n’avais éprouvé que du désir pour elle. Qui sait si ce +désir lui-même n’avait pas été insuffisant! Je revécus toutes les +minutes passées avec Laurence, depuis le premier baiser dans la salle à +manger, depuis la première étreinte dans une chambre qui sentait le +renfermé et les algues marines, jusqu’aux dernières nuits à Paris et +j’en arrivai à me persuader que je ne l’avais pas aimée du tout. + +Face à face avec moi-même, je fus obligé de m’avouer que toutes les fois +que je l’avais prise dans mes bras, mon pouvoir imaginatif avait, par +une transposition involontaire, mis à sa place l’image de sa sœur. +J’avais commencé dans l’auto qui m’emportait sur la route de Toulon, au +moment où je venais de croiser le Saint-Sacrement et peut-être la cause +initiale du mal était-elle dans la rencontre du Dieu catholique avec le +possédé que j’étais. J’avais continué. Je n’avais jamais cessé de me +représenter Eveline quand je tenais sa sœur contre moi et que de fois, +visage contre visage, j’avais fermé les yeux pour mieux la voir, avec +son nom sur mes lèvres. + +Je n’avais pas articulé les syllabes de ce nom mais qui sait si Laurence +ne l’avait tout de même pas entendu! + +J’eus la confirmation que je ne me trompais pas quand, le surlendemain +de son départ, je reçus une lettre de Laurence. + +Elle me disait assez brièvement de ne pas m’inquiéter à son sujet. Elle +avait voulu vivre à sa guise. Elle ne méritait pas l’intérêt--elle ne +disait pas l’amour, que je lui avais porté. Elle s’excusait de la +brusquerie de son abandon et de la peine dont elle pouvait être la +cause. + +La phrase qui me frappa le plus dans sa lettre fut celle-ci: +«D’ailleurs, j’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne +vous en ai pas voulu.» + +Elle ne me donnait pas son adresse. Je ne pouvais ni lui envoyer ses +affaires, ni lui venir en aide. Ce fut pour moi un grand soulagement de +me rappeler que quelques jours auparavant, je lui avais donné, pour un +achat de robes qui avait été ensuite ajourné, une somme assez importante +qui était encore dans son sac le soir de Noël. + +Des jours mornes passèrent. J’allai un soir questionner Alberte. Elle +n’avait pas revu Laurence. Elle me l’assura à plusieurs reprises avec +vivacité et même elle étendit la main en me le jurant sur la tête de sa +mère, ce que je ne lui avais pas demandé. En faisant ce serment, elle +serrait un citron dont elle allait découper l’écorce, pour un cocktail, +et ce fruit m’apparut soudain comme le symbole du mensonge doré. Puis +elle ne s’occupa plus de moi tout en me regardant pourtant du coin de +l’œil et je crus discerner dans son indifférence volontaire l’intention +de me décourager de revenir chez elle. Le peintre Drevet qui était +affalé sur une banquette devant une consommation ne me salua pas et +évita avec soin mon regard. + +Je fis de longues stations dans les cafés du voisinage, mais elles +furent inutiles. Je pris alors le parti de ne plus sortir de chez moi et +j’entamai la lecture des livres de ma bibliothèque. J’étudiai les +religions. Je lus tout ce qui était relatif aux Esséniens, aux +gnostiques et aux différentes sectes qui avaient perpétué leurs +croyances. Je lus aussi tout ce qui était relatif aux possessions, aux +démons et aux rapports de ces démons avec l’homme. Je vis que, selon les +Pères qui avaient traité ce sujet, ces rapports étaient singulièrement +étroits et multiples. + +Mais je ne lisais qu’avec la moitié de mon esprit. L’autre moitié était +ailleurs que sur les livres, concentrée dans le sens de l’ouïe, avide +d’entendre si un coup de sonnette n’allait pas retentir. Un coup de +sonnette retentissait quelquefois. C’était l’électricien ou le plombier +ou quelqu’un qui se trompait. + +J’énonçais alors pour moi-même: + +--Je n’attends personne. + +En réalité, j’attendais sans cesse. Mais était-ce bien Laurence que +j’attendais? + + * * * * * + +Ce fut un dimanche, vers cinq heures. La partie de mon être occupée à +guetter, à l’insu de l’autre, les bruits de la maison, perçut un coup de +sonnette court, timide, le coup de sonnette de quelqu’un qui ne +resonnera pas une seconde fois si on ne répond pas à la première. +J’avais donné congé à tout le monde, ce jour-là, j’étais en pyjama, et +d’une humeur plus sombre que de coutume. J’étais résolu à ne pas +recevoir. Pourtant, je posai mon livre et à pas lents, j’allai moi-même +ouvrir la porte. + +Sur le seuil, dans la demi-obscurité du palier, Eveline se tenait +debout. Je ne peux pas dire que je fus surpris de la voir. Non, je +l’attendais. C’était elle que j’attendais. Il était donc naturel qu’elle +vînt. Nous restâmes pourtant presque une minute à nous considérer. A la +fin, je dis: + +--Entrez. + +Et elle entra tout simplement. + +Je balbutiai pour m’excuser de mon costume, de l’obscurité de +l’antichambre où on risquait de se heurter à un porte-parapluie et je la +fis pénétrer dans l’atelier. + +Elle jeta avec curiosité un regard circulaire sur la pièce et le calme +de ce regard me fit penser qu’elle ne s’attendait pas à voir une porte +s’ouvrir. Elle savait donc que Laurence m’avait quitté. Elle ne parla +qu’après cette rapide inspection. + +La démarche qu’elle faisait lui était très pénible et je devais le +comprendre. Elle avait cru pourtant de son devoir de la faire, à l’insu +de son père, bien entendu. + +Elle parlait avec un ton volontairement grave et sévère. + +--Je suis venue le dimanche, parce que j’ai pensé que vous ne sortiez +pas ce jour-là. + +Et elle répéta deux fois cette phrase insignifiante et évidemment +inutile. + +Elle avait changé. La cendre bleuâtre de ses yeux était plus profonde. +Ses traits étaient plus mobiles et animés d’une espèce de vie qui n’y +était pas auparavant. Elle me parut plus belle, moins éloignée et j’eus +la sensation bizarre qu’elle était de retour de voyage, après une saison +dans une planète lointaine. Il faisait très chaud dans mon atelier et, +sans y penser, elle dégrafa sa fourrure. Elle avait une robe blanche, +simple et droite. Je revis la scène du couloir et je détournai les yeux +en lui faisant signe de s’asseoir. Elle resta debout. + +Elle ne voulait pas me faire de reproches. Elle n’était pas venue pour +cela. Chacun doit s’arranger avec sa conscience. Je ne devais sans doute +pas ignorer que tout le monde avait jugé sévèrement ma conduite. Trop +sévèrement peut-être. Elle seule savait la part de responsabilité +qu’avait sa sœur Laurence. Elle seule savait jusqu’à quel point allait +sa coquetterie, et encore le mot coquetterie était trop faible. Sa mère +lui avait prédit bien souvent ce qui devait arriver. Oui, j’avais des +excuses. Mais enfin, il y avait entre Laurence et moi une différence +d’âge qui aurait dû me donner à réfléchir. + +En disant cela, elle eut un éclair de triomphe dans les yeux et les plis +de sa bouche exprimèrent une délicieuse et pure cruauté. + +Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait allusion à mon âge. Cela +m’avait toujours été fort désagréable. Je fis un geste évasif; je +m’apprêtai à répondre que Laurence était majeure et qu’elle n’avait pas +trouvé mon âge tellement disproportionné avec le sien, mais elle +m’arrêta: + +--Peu importe! Là n’est pas la question. Je crois que si Laurence +n’était pas partie avec vous, elle serait partie avec le premier venu. + +Le premier venu! C’était l’expression dont Laurence s’était servie +elle-même, devant la maison abandonnée, quand le projet de fuite avait +été formé entre nous. + +--Ce qui m’a poussée à venir vous voir, reprit Eveline en me fixant de +ses yeux immenses, c’est l’inquiétude que m’inspire maintenant ma sœur. +Est-ce que vous savez ce qu’elle est devenue? Est-ce que vous connaissez +son existence? + +Je répondis que j’avais reçu une lettre d’elle, que j’avais fait tout +mon possible pour la retrouver et que je n’y étais pas parvenu. + +--D’ailleurs, à quoi bon? Laurence m’a quitté volontairement. Elle +savait ce qu’elle faisait. J’estime que chacun est libre de disposer de +lui-même. + +Peut-être ma voix eut-elle une nuance de mélancolie en disant cela. +Comme si elle était brusquement intéressée par l’élément de chagrin +qu’elle croyait discerner, Eveline s’assit, m’invita d’un geste à +m’asseoir en face d’elle et penchée en avant, elle dit: + +--Et avez-vous souffert d’être abandonné? Souffrez-vous encore +maintenant? Car vous l’aimiez, n’est-ce pas? + +Je ne répondis pas. + +--L’aimiez-vous? reprit-elle. + +Je lui fis observer à mon tour que là n’était pas la question et que si +je souffrais, c’était la punition de ma faute, si toutefois il y en +avait une. + +--Eh bien! dit Eveline, moi, j’ai eu des nouvelles de ma sœur. Oh! +indirectes, car elle ne m’aimait pas assez pour m’écrire. Des amis l’ont +rencontrée et ils sont venus me prévenir de l’existence qu’elle mène. +Mais j’hésite, je ne voudrais pas vous porter un coup trop douloureux. + +La même cruauté immatérielle que j’avais déjà vue sur son visage affina +ses traits, mit une buée dans ses yeux. Puis avec fermeté, en articulant +ses mots pour qu’aucun ne fût perdu, et en parlant vite pourtant, car +toutes les exécutions sont rapides, elle dit: + +--Laurence mène une vie abominable. On l’a vue avec des gens qui +appartiennent aux bas-fonds de la société. Il semble qu’elle ait atteint +le dernier degré de la dépravation. Moi, j’avais prévu tout ce qui +arrive et je ne suis pas atteinte par ce que peut faire ma sœur. Mais +c’est à cause de mon père. Il faudrait qu’il ignorât, autant que +possible... Il faudrait demander à Laurence de ne pas s’afficher, lui +offrir au besoin de l’argent pour cela. Vous devez avoir au moins une +idée des gens avec qui elle peut vivre. Peut-être, presque sûrement +d’ailleurs, elle les a connus avec vous? Il faut absolument essayer de +la joindre. + +J’affirmai à nouveau à Eveline que je n’avais pas la moindre idée de ce +que Laurence était devenue. + +--De toute façon, je ne me crois pas qualifié pour lui donner des +conseils de morale. + +Les vibrations de ma voix avaient ce soir-là une grande importance. Il y +eut, dans la façon dont je prononçai ces mots, une intonation +d’indifférence qui m’étonna moi-même et produisit un effet aussi grand +que la mélancolie de naguère. + +Eveline se leva. Elle était comme un archer qui a lancé une flèche et +vient de s’apercevoir que le but est traversé de part en part. Elle fit +quelques pas dans la chambre, sans me perdre de vue. Comme elle était +nerveuse et différente de ce que je l’avais connue! Quel était ce +mouvement de ses reins ignorants où il y avait presque une esquisse de +volupté? + +Elle affectait de regarder avec intérêt les titres des livres qui +couvraient les murs. + +--Et les Esséniens? dis-je. A-t-on célébré là-bas d’autres messes +nocturnes après mon départ? + +Elle se détourna brusquement et sa voix devint plus basse pour me +répondre. Le crépuscule avait maintenant envahi la pièce. + +--Ah! les messes! dit-elle. Oui, il va y avoir des cérémonies, mais ici, +à Paris. Il paraît que les messes pourraient avoir une puissance magique +extraordinaire si on les accomplissait selon les rites primitifs. Elles +servaient autrefois à attirer les forces spirituelles sur les hommes. M. +Althon et Kotzebue ont retrouvé le cérémonial antique. + +Eveline avait prononcé ces noms avec respect, presque avec crainte. + +--Vous voyez beaucoup M. Althon? + +Elle détourna la tête. + +--Non. Mais enfin... Je suis allée une fois chez lui avec Kotzebue, +précisément à cause des messes... Tout est changé parmi les Esséniens, +depuis que M. Althon est avec nous. + +Comme je distinguais à peine le visage d’Eveline dans le demi-jour, je +crus bon de tourner le bouton de l’électricité. Une lampe s’alluma. Il y +avait une inquiétude sur le visage de la jeune fille. Elle fit presque +le geste de se cacher avec la main. + +--Pourquoi allumer? dit-elle. Le demi-jour est très agréable. Nous +pouvons en profiter encore pendant quelques minutes. + +J’éteignis. Alors Eveline, avec vivacité, dit: + +--Je ne sais pas pourquoi je vous ai parlé des messes. C’est vous qui +m’en avez parlé le premier. Alors je me suis laissée aller, mais je vous +demande de n’en rien dire à personne. Si Kotzebue savait que j’y ai fait +même une allusion... + +--Je croyais que tout le monde était admis à ces messes. J’ai moi-même +assisté dans le Midi... + +--Oh! ce n’est plus la même chose. Il n’y aura désormais qu’un tout +petit nombre d’initiés qui auront le droit d’y prendre part. + +--Mais pourquoi? + +Eveline fit entendre un rire singulier, dont la résonance me fit mal, un +rire qui détonait avec sa nature et je vis ses yeux bleus fixés vers le +plafond, comme si elle voyait des formes imaginaires et d’un caractère +inattendu. + +--La beauté physique a une action sur le développement de l’âme. Le +plaisir du corps aussi, paraît-il. Il y a dans l’amour un secret qui +s’est perdu depuis des âges et que Simon le magicien avait retrouvé. +Bien entendu, ni M. Althon, ni Kotzebue ne doivent savoir que je vous ai +parlé de ce secret. Mais vous êtes peut-être au courant du rôle qu’a +joué Hélène. + +Je voulus dissiper le sentiment de gêne que j’éprouvais et je dis: + +--L’obscurité est tout à fait venue, maintenant. + +Je fis la lumière. + +Puis je m’approchai du vitrage donnant sur la rue et je tirai les +rideaux. En faisant ce geste, mon regard plongea par hasard sur le +trottoir qui était en face. J’aperçus Kotzebue qui marchait d’une façon +impatiente dans l’attitude d’un homme qui attend. + +Ma première pensée fut qu’il avait accompagné Eveline, qu’ils s’étaient +entendus tous les deux et que j’étais dupe, je ne savais pas de quoi, +mais de quelque chose. + +Le rideau retomba. Je me retournai. Mais Eveline ne semblait pas pressée +de partir. Elle n’avait pas donné de caractère succinct à ses paroles, +comme l’on fait quand on sait que quelqu’un est devant la porte et vous +attend. Kotzebue n’était pas venu avec elle, mais il l’avait suivie sans +doute et à son insu. C’était à elle qu’il destinait le rôle d’Hélène +dans le culte dont il se proposait d’être le grand-prêtre et dont les +rites n’étaient secrets qu’à cause de leur caractère équivoque. Je me +remémorai en une seconde les projets qu’il m’avait exposés jadis, que +j’avais écoutés avec admiration et qu’il avait dédaigné de développer +parce qu’il ne me jugeait pas digne de les entendre. + +Je me remémorai aussi les instants que j’avais passés rue Ballu, devant +sa porte, et mesurant sa jalousie par la mienne, je savourai une sorte +de revanche dans ce juste retour des choses. + +Non, Eveline n’avait aucune hâte. L’abat-jour de la lampe que je venais +d’allumer était fait d’une soie de Chine aux teintes pourpres. La +lumière qui filtrait sur elle lui donnait une apparence de rêve. Sa +lourde chevelure débordait sous la fourrure de sa toque. Je pensai à la +lampe oblique du couloir, au cercle qu’avait la chemise de nuit à ses +pieds. + +Et soudain j’eus la connaissance du chemin que le mal suivait dans l’âme +de l’homme. Il faisait naître le désir et le désir était créateur. +J’avais souvent rêvé d’avoir Eveline chez moi et elle y était, si +invraisemblable que ce fût! J’avais souvent rêvé de la prendre contre +moi, de l’entraîner dans ma chambre, et un pressentiment me disait que +si je le tentais à l’instant je ne rencontrerais qu’une résistance à +peine assez forte pour donner plus de prix à la réussite. + +Je n’avais pas à me demander comment cela était possible. J’avais déjà +constaté qu’au cours de ma vie, beaucoup de femmes s’étaient abandonnées +à moi avec une facilité trop grande pour être expliquée par des raisons +ordinaires. Un pouvoir m’avait été dévolu et je n’ignorais pas de qui je +l’avais reçu. J’avais le témoignage éclatant de ce pouvoir et je +comprenais qu’il s’exerçait aussi en dehors de moi, puisqu’une cause +inconnue avait jeté Eveline dans l’état de trouble où je la voyais. + +Je frissonnai, mais je ne songeai pas à réagir contre la force qui +semblait diriger mes actions. + +--Est-il indiscret de vous demander à voir la lettre que Laurence vous a +écrite, me dit Eveline pour rompre le silence et pour rappeler aussi le +but de sa visite. + +--Pas du tout. + +La lettre était dans un tiroir de ma chambre et cette chambre +communiquait par une porte avec l’atelier. Je n’avais qu’à aller la +chercher. Au lieu de cela, je dis: + +--Venez avec moi. Vous verrez en même temps le reste de ma bibliothèque. +La lettre est à côté dans ma chambre. + +J’avais baissé la voix pour prononcer les derniers mots, en sorte +qu’Eveline ne les entendît peut-être pas. + +Elle répondit avec une grande simplicité: + +--Bien. + +J’ouvris la porte et elle entra. Je me rappelai en même temps que dans +toutes les créations de mon cerveau, après avoir imaginé Eveline dans +mon atelier, je me la représentais franchissant le seuil de ma chambre à +coucher. Ses pieds ne faisaient pas de bruit sur les tapis et la porte +se refermait silencieusement derrière elle. + +Tout se passa de même. Et à partir de ce moment, je fus entraîné par la +force de mes imaginations passées. Je n’étais plus maître de mes actes. +Ils étaient déterminés par mes désirs anciens, mes désirs, enfants du +mal. J’en avais conscience et je me disais en moi-même: + +--Personne n’est libre. Chaque acte est l’irrésistible aboutissement +d’une longue série de causes. + +--Comme il fait chaud, ici, me dit Eveline. + +Et je réponds: + +--Oui, le calorifère est ouvert. + +La banalité des phrases dites avec calme est toujours le signe de +l’agitation de l’esprit. Un petit vent ordinaire précède les orages. + +Je pris la lettre de Laurence et je la tendis à Eveline. + +--Est-ce que vous y voyez suffisamment? lui demandai-je. + +Elle fit signe que oui et je me penchai par-dessus son épaule, comme +pour relire la lettre. Il vint jusqu’à moi un souffle humain, presque +imperceptible, où ne se mélangeait aucune essence de parfum. + +Les épaules d’Eveline se soulevèrent. Elle se mit à rire. Elle en était +arrivée à cette phrase: + +--J’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai +pas voulu. + +Eveline se tourna vers moi en disant: + +--Vraiment! Est-ce possible? Vous pensiez sans cesse à moi. + +J’eus conscience qu’elle avait dans le regard quelque chose d’égaré. +J’aurais dû lui répondre qu’en effet, j’avais pensé à elle et depuis +longtemps. Mais je vivais une scène déjà rêvée et ceux qui rêvent ne +parlent pas aux femmes désirées, mais se jettent sur elles. + +Je pris Eveline dans mes bras et je la poussai sur le lit bas où nous +nous trouvâmes tous les deux à demi couchés. J’éprouvai alors l’ivresse +de sa présence contre moi au point d’en être entièrement bouleversé. +C’était comme si la position inclinée que je venais brusquement de +prendre m’eût fait tomber dans un autre univers où tout était volupté +légère et délice de réalisation. + +Mais dans cette ivresse mon intelligence demeurait active, pesait les +mouvements, jugeait les motifs avec une inconcevable rapidité. + +Eveline l’inaccessible, ne se défendait que faiblement. Elle ébauchait à +peine les gestes habituels de la pudeur. A l’égarement de ses yeux +s’était ajoutée une expression d’effroi indicible. Comme ma bouche était +sur la sienne, elle détourna la tête d’un brusque mouvement, préservant +ses lèvres, mais offrant son corps. + +Pourquoi? D’où venait ce demi-consentement? Voulait-elle, par jalousie +féminine, prendre une revanche sur sa sœur? N’était-ce pas une sorte de +sacrifice, d’holocauste à mon désir, en vertu d’idées extravagantes dont +on avait troublé son esprit? Oui, là était le prétexte, et une volonté +étrangère à moi le lui avait imposé. J’étais le jouet du mal en vertu +d’une convention lointaine et Eveline était venue pour sa déchéance et +pour la mienne. + +Il me semblait soulever la robe d’une prêtresse, porter la main sur un +zaimph sacré, offenser une déesse chaste dans l’enceinte de son temple. +Et je jouissais de l’offense, j’étais pénétré délicieusement par la +profanation du divin. Le rêve suivait sa marche inexorable dans la +réalité. + +Je ne voyais plus le visage d’Eveline retourné sur l’oreiller et caché +par l’épanouissement des cheveux, mais je contemplais la perfection de +son corps. L’allongement des jambes était si parfait qu’il faisait +songer à un poème finissant sur un cri d’espoir. Dans la naissance des +seins, dans le mouvement du bras replié pour une confuse défense il y +avait des grâces de statue, la matité d’un marbre poli pour une +adoration de culte. Et ce corps évoquait dans son immobilité, comme il +l’avait fait par la danse, au milieu des pins et des mimosas, l’élan de +l’esprit qui veut se dégager de la matière. + +Alors, il y eut en moi comme une lumière qui parut. Personne n’est +libre, avais-je pensé quelques minutes auparavant, nous sommes entraînés +par notre propre vitesse. Je compris que j’étais libre, que je pouvais +choisir et je vis pour la première fois la mystérieuse ligne de +démarcation du bien et du mal. + +J’avais eu Laurence, j’allais avoir Eveline. Je n’avais pas eu de +remords de prendre Laurence et même en y réfléchissant ensuite, je +m’étais approuvé de l’avoir entraînée dans la vie, hors de sa famille, +pour la joie et la douleur. J’étais sur le point de jouer le même rôle +auprès d’Eveline et je sentais qu’aucune mauvaise action ne pouvait +égaler en mal celle que j’allais accomplir. Car si l’amour et la vie +étaient la loi de Laurence, Eveline avait dépassé ce but et en avait un +autre plus élevé. + +L’amour physique lui avait toujours inspiré du dégoût. Aucune sensualité +n’était éveillée en elle. Elle avait voulu se consacrer exclusivement à +l’esprit, négliger les jouissances matérielles pour la chasteté +créatrice. Elle était comme une vestale égarée dans notre temps. + +Et moi j’allais la faire rétrograder, accomplir le plus grand crime, +celui qui n’est pas pardonné, qui s’exerce contre l’esprit. + +C’est que j’étais alors véritablement maudit. Quelque part, dans un +monde tout proche du nôtre et qui pourtant ne communiquait pas avec lui, +des êtres mauvais, avec des visages où la beauté et la laideur ne +faisaient qu’un, se réjouissaient, s’avertissaient entre eux de l’acte +que j’allais accomplir. Je voyais leurs signes, je comprenais leur +langage et je m’étonnais de leur ressembler, d’avoir la même dualité, +d’être si beau et si laid à la fois. + +Mais non, il était encore temps, l’acte n’était pas accompli et par une +volonté délibérée je renonçai à l’accomplir. + +Je dégageai le bras avec lequel je pressais les deux seins d’Eveline et +je la laissai doucement retomber près de moi, comme le fardeau splendide +de la responsabilité de l’homme. + +J’effleurai de mes lèvres sa tempe dorée, je lui rendis le baiser léger +que sa sœur avait posé sur la mienne en me quittant. + +Elle se détourna, comme un blessé sur le champ de bataille, qui s’étonne +de n’être pas achevé par l’ennemi. Mais je compris que dans sa parfaite +ignorance, elle pensait que peut-être il n’y avait pas lieu de +s’étonner. + +Au moment où je murmurais quelques paroles incompréhensibles où il y +avait le mot pardon, la pendule sonna sept heures sur la cheminée. + +Eveline poussa un cri. Elle se redressa, remit à la hâte sa robe. +J’essayai de lui parler, de lui expliquer qu’elle ne devait plus voir ni +Kotzebue, ni M. Althon. Ces noms mirent une expression de terreur sur sa +physionomie, mais elle eut l’air de ne pas saisir le sens de ce que je +lui disais. Comme j’insistais, elle me fit signe de parler plus bas et +elle parut craindre que quelqu’un ne m’entendît, non pas quelqu’un qui +aurait guetté derrière la porte, mais qui aurait été partout, dans +l’ambiance de l’air. + +A cette heure, le valet de chambre avait dû rentrer. Je sonnai et je +l’envoyai chercher un taxi. Il revint presque tout de suite. Eveline +était déjà dans l’antichambre. + +J’aurais voulu la revoir, la mettre en garde, lui faire comprendre le +danger que je pressentais autour d’elle et que je ne pouvais pas +préciser. Je n’osai pas lui demander de revenir et je sentis qu’elle ne +le désirait pas. Il n’y avait pas d’amertume dans le bleu limpide de ses +yeux, mais seulement le trouble du désordre. + +Elle descendit l’escalier très vite et j’entendis la portière du taxi +qui se refermait. + +Je revins dans l’atelier et je soulevai le rideau. J’aperçus la +silhouette de Kotzebue. Il était immobile, incertain de ce qu’il devait +faire. Dans la même attitude que moi-même, jadis, rue Ballu, quand +j’avais vu Laurence s’éloigner, il regardait disparaître la voiture +d’Eveline. Il partit dans la même direction et je faillis m’élancer pour +le rejoindre. Il disparut dans l’ombre, mais ne dut pas aller bien loin. + +J’avais laissé tomber le rideau et je fixais le tapis. Il était plein de +figures familières et absurdes que je connaissais bien. Mais leur +expression m’apparut transformée. Ces figures étaient menaçantes comme +celles des ennemis redoutables avec lesquels je venais d’entrer en +lutte. J’avais désobéi à Lucifer. Quelque part, dans le sanctuaire de +mon âme, une lampe était allumée dont je devais défendre la flamme. Mais +y avait-il assez de courage en moi? + +La sonnette retentit. J’allai ouvrir moi-même, pensant à un retour +d’Eveline. Je vis Kotzebue sur le palier. Je n’avais jamais autant +remarqué sa haute stature, son cou épais, sa mâchoire carrée. + + + + +--J’ai à te parler, dit-il. + +Et je répondis: + +--Moi aussi. + +Je sentis quand il fut entré que nous étions en proie tous les deux à +une excitation extraordinaire. + +--Si je t’ai offensé en quoi que ce soit, dis-je, je suis prêt à m’en +expliquer loyalement avec toi. + +Il se contenta de ricaner. + +--C’est toi qui le premier m’a rappelé le pacte signé jadis et m’en a +fait entrevoir la portée. D’abord je n’ai pas pris tes paroles au +sérieux. Je me suis refusé à croire à la gravité de ce qui n’avait été +qu’un enfantillage. Mais j’ai réfléchi. Les événements m’ont apporté des +preuves. Peut-être ne suis-je atteint que d’une maladie de +l’imagination. Je suis sûr que tu es atteint de la même maladie que moi. +En tout cas tu sais quelque chose. Tu as étudié les questions qui me +préoccupent. Tu sais quelles forces nous avons pu jadis, sans nous en +douter, mettre en action... Tu peux me délivrer d’une obsession... + +Je ne m’aperçus pas que je le tutoyais pour la première fois depuis +quinze ans, tellement j’étais hanté par l’idée de notre égalité dans le +pacte. + +Kotzebue ne songea pas à relever ce changement de ton. Il ne cessait pas +de ricaner pendant que je parlais. En même temps il considérait mon +pyjama, mes cheveux défaits, mes traits altérés. Comme la porte de la +chambre était restée entr’ouverte il fit deux ou trois pas qui lui +permirent de voir le lit en désordre. Il dut trouver à cette vue une +réponse aux questions qui motivaient sa visite et sa physionomie exprima +cette phrase: + +--Je suis fixé. + +Il restait silencieux, la tête basse. + +--Eh bien! + +--Il est trop tard. Tu as pris le chemin de gauche où l’on ne peut pas +revenir en arrière. Ce serait trop commode, d’ailleurs. N’as-tu pas reçu +ce que tu as demandé? N’as-tu pas vu tes désirs exaucés? Tu as été un +parfait instrument de Lucifer, sans t’en douter. Mais lui le savait et +il te guidait. Tu voudrais maintenant te détacher de lui. Il est vain de +l’essayer. Il est le compagnon que l’on ne quitte jamais, qui vous +accompagne non seulement dans le voyage de la vie, mais dans celui qu’on +fait après la mort. + +--Voyons, tu ne parles pas sérieusement, m’écriai-je. Tu m’en veux, +avoue-le. Tu crois avoir des griefs contre moi. Alors, tu veux te +venger. Mais tu ne crois pas à l’existence de Lucifer en tant que +personne, en tant que volonté agissante? Tu ne crois pas à l’Ange déchu? + +--Tu te trompes, j’y crois. Il y a des anges déchus. Il y en avait un +ici tout à l’heure. Et redoutable, ma foi. Il le deviendra plus encore. +Pourquoi n’y en aurait-il pas un plus grand qui l’aurait envoyé? + +--Mais tu m’as dit toi-même, il n’y a pas bien longtemps, que le monde +était dirigé par la volonté de l’homme. Au-dessus de lui il n’y avait +que des forces, que des lois. Le mal n’était que sa propre tendance à +l’égoïsme. + +--J’ai pu me tromper. Depuis que je t’ai vu, j’ai appris des choses que +j’ignorais. Mes idées ont complètement changé à ce sujet. + +J’étais persuadé que Kotzebue n’était venu me trouver que sous l’empire +de la jalousie, pour prendre sa revanche sur moi et me tourmenter. Aussi +je ne crus qu’à demi ses paroles. J’examinai son visage où il y avait +une nuance de gravité soudaine et je découvris avec angoisse qu’il +parlait en toute sincérité. + +--Mais alors, si tu crois à l’existence de Lucifer, tu as fait un pacte +avec lui comme moi, tu es maudit comme moi. Nous en sommes au même +point. + +Il secoua la tête en plissant les yeux et en souriant avec mépris. + +--Qui te dit que moi je n’ai pas accepté le pacte dans toutes ses +conséquences et que je n’en suis pas très heureux? Toi, tu es comme un +misérable papillon effrayé par la flamme d’une lampe et qui se heurte à +tous les carreaux. Tu te brûleras tôt ou tard les ailes, si ce n’est pas +déjà fait. En tout cas, tu peux renoncer à voler dans la lumière de +l’air. + +Un frisson glacé me parcourait le corps en même temps que j’étais envahi +d’une terreur innommable. De très lointains souvenirs d’enfance +réapparurent. Je revis un livre de contes et une image de Diable qui +m’avait effrayé quand j’avais quatre ou cinq ans. Je revis aussi +l’escalier d’un grenier qui était dans mes jeux l’antre du démon. +J’essayai de faire bonne contenance et je me mis à rire. Mon rire sonna +faux. + +--Je ne crois pas un mot de ce que tu dis. + +Il haussa les épaules. + +--Allons donc! mais tu sues de peur et tu as raison. Tu as peur et tu ne +sais rien. Que serait-ce si tu savais! Tu es un misérable ignorant. Tu +fais partie de ces innombrables naïfs qui laissent aux simples, aux +imbéciles, comme ils disent, la croyance en l’Esprit du mal. Ils +s’estiment très forts avec leur silence, avec leur raison. Les imbéciles +ce sont eux! Lucifer existe. Moi qui ai fait par hasard autrefois un +pacte avec lui, je l’ai cherché et je l’ai trouvé. Il y en a aussi qui +cherchent Dieu et qui le trouvent. Cela les regarde. + +Oui, Kotzebue parlait sincèrement et ma peur augmentait. J’essayais en +vain de ne pas la laisser voir. Mais je sentais mes yeux s’arrondir et +il me semblait que j’étais frappé d’immobilité. + +--Vois-tu, quand on appartient aussi complètement que toi à Lucifer--il +appuya sur ces mots--quand on a été comblé de ses bienfaits--il jeta un +regard oblique à la chambre à coucher--à quoi bon se débattre +inutilement. Il vaut mieux être franchement avec lui, profiter de sa +grandeur, se servir de sa puissance. + +--Etre avec lui. Je ne comprends pas bien. Tu veux dire qu’il vaut mieux +faire le mal avec amour? + +Kotzebue haussa les épaules. + +--Tu en reviens toujours au bien et au mal. Oui, si tu veux, tu peux +appeler Lucifer, le mal. C’est un de ses noms, mais il en a d’autres et +de plus beaux. + +Il fit quelques pas dans la chambre. Entre les rideaux des vitrages un +réverbère faisait filtrer une lueur triste qui l’éclaira. + +--Tu dis que j’ai été comblé de ses bienfaits. Mais je ne vois pas en +quoi. Ma vie a été moyenne. Je n’ai pas réussi dans ce que j’ai tenté. +J’ai voulu faire de la peinture, puis de la littérature. A quoi ai-je +abouti? Si j’avais eu sur moi une protection... + +Kotzebue éclata de rire. + +--Tu as eu ce que tu désirais au fond de toi-même. Tu ne désirais que +des choses basses. Le corps des femmes. Tu étais un être uniquement de +chair. Ta chair a été comblée. Cela a commencé autrefois avec Irma +Pascaud. Rappelle-toi. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour toi au +début. Moi, je n’osais pas lever les yeux sur elle. J’étais timide. Je +la plaçais tellement haut. Eh bien! Tu n’as eu qu’à faire un signe et tu +l’as eue. La femme qui n’a pas d’âme! C’est toi qui lui avais donné ce +surnom parmi nos camarades et tout le monde l’avait adopté. Il n’y avait +que moi qui ne l’appelais pas ainsi parce que je ne comprenais pas. Je +lui trouvais une âme très belle. Mais tu savais bien que tu avais raison +en disant qu’elle n’avait pas d’âme. Elle en avait une, mais tu devais +la lui ôter. + +--Moi! + +--Oui. Car le Luciférien prend à ceux qui ont le malheur de l’aimer, +leur chance, leur capacité de bonheur, le petit patrimoine de bonté qui +constitue leur âme. Il les dépossède inconsciemment. Je ne t’ai pas +suivi dans la vie, mais je suis certain que si tu veux bien jeter un +regard en arrière, tu verras se donnant la main une chaîne de créatures +sans âme, toutes celles que tu as laissées au bord de la route, après +leur avoir volé leur invisible trésor, leur modeste bagage pour +l’éternité. + +--Ce n’est pas vrai! criai-je. + +Mais je savais bien quelle part de vérité il y avait dans ce que disait +Kotzebue. Je contemplai au fond de mon souvenir des visages de +maîtresses disparues, et j’entendis comme si elle résonnait dans la +chambre, la voix d’une petite femme blonde et douce rencontrée, à minuit +dans un café et qui m’avait dit quelques jours après: + +--C’est toi, toi seul qui m’as perdue! + +J’avais ri à ce moment-là car cette petite femme était connue comme une +professionnelle et elle ne s’en cachait pas. Mais maintenant je pensais +que ses paroles avaient peut-être un sens plus profond que leur +apparente signification et qui m’avait échappé jusqu’à présent. Oui, je +l’avais peut-être perdue, comme elle l’avait dit. + +--Mais alors, tu prétends sérieusement que Lucifer existe et qu’il y a +des hommes qui obéissent à sa volonté, lui rendent un culte, croient en +lui. + +J’avais élevé le ton. Je parlais sur un timbre dont je n’étais plus le +maître. La voix de Kotzebue me parut d’autant plus basse. + +--C’était Lévy qui avait raison, lui dont nous nous moquions si fort, +quand il nous parlait de certaines communautés secrètes où l’on adore +Lucifer, comme l’on adore Jésus-Christ dans les monastères. Ces +communautés ne sont secrètes que chez nous. Si tu veux voir tes frères, +nos frères célébrer des cérémonies publiques à l’esprit du mal, va-t’en +dans l’ancienne Assyrie, sur les versants d’une montagne appelée Djebel +Makloub, parmi les Yezidiz, c’est-à-dire les adorateurs du Diable. +Va-t’en dans l’Inde chez les juifs nègres de Cochin, ou aux Antilles +avec les Vaudoux. Il y a des cultes infernaux dans la Chine du Nord, +près du lac Tchad en Afrique. Et je vais te dire ce qu’il y a de plus +étonnant et que j’ai vu de mes yeux. Au cours de mon voyage en Orient, +je me suis rendu au bord de la mer Morte pour contempler l’emplacement +où avaient vécu autrefois les Esséniens, ces hommes sages et parfaits, +au milieu desquels Jésus fut instruit. Je croyais à ce moment-là à cette +sagesse et à cette perfection. J’espérais je ne sais quelle inspiration, +je ne sais quelle rencontre merveilleuse. Eh bien! pas très loin de +l’endroit où Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, il y a un monastère, +un monastère sans chapelle et dont le seuil n’est dominé par aucune +croix. Là tu pourrais voir les disciples conscients de Lucifer... + +Il s’arrêta comme quelqu’un qui regrette d’avoir trop parlé. + +--Mais enfin, tu ne veux pas dire qu’il existe des confréries d’êtres +mauvais qui travaillent volontairement au développement du mal. C’est +impossible. Si c’était vrai, cela se saurait, on en parlerait, on serait +arrivé à les détruire. + +--C’est vrai et il y a des gens qui connaissent l’existence de ces +confréries, mais ils ne songent ni à en parler ni à les détruire par +prudence et ils ont raison. Je vais peut-être t’étonner beaucoup en te +disant que ces confréries ont de nombreux affiliés et t’étonner plus +encore en te disant que toi, tu en es un. + +Je poussai un cri de fureur: + +--Tu mens! + +Et je constatai avec désespoir que je m’étais déjà dit ce qu’il me +disait. + +Ses petit yeux dont je n’avais peut-être jamais saisi le regard fuyant +se posèrent sur les miens. + +--Il n’est pas nécessaire de crier. De toute façon tu as entendu. Même +si tu n’articulais aucun son, si tu ne formulais pas ta pensée, elle +serait vue et elle serait jugée. + +--Par qui? + +--Par eux, les maîtres de la voie de gauche qui ont poussé l’amour +d’eux-mêmes au point de devenir divins. Ce sont eux qui te dirigent et +tu ne peux plus leur échapper. Tu es leur instrument. Ils ont un contact +invisible avec toi. Ce sont eux qui ont envoyé Eveline ici, afin que tu +fasses redescendre une créature qui avait voulu s’élever trop haut. Tu +as exécuté fidèlement ta mission. Tu as poussé dans ton lit cette jeune +fille qui aurait pu être le symbole vivant de l’esprit pur et qui est +désignée pour incarner désormais la matière et son plaisir. Car ils +n’accordent de prix qu’à la déchéance. Va, crois-moi, suis le conseil +que je te donne. On ne peut pas lutter avec eux. Il vaut mieux être +franchement leur serviteur et en avoir au moins l’avantage. Je n’ai +aucun intérêt à te parler ainsi. + +--Alors pourquoi le fais-tu? + +--Pour t’éviter la torture de certains appels nocturnes, des cauchemars +d’une nature trop affreuse, des apparitions qui pourraient troubler ta +raison. + +Le regard de Kotzebue était enfoncé dans le mien. Il me dominait de +toute sa haute stature. Il allait continuer. + +Je ne peux m’expliquer maintenant encore la violence qui s’empara de +moi. Peut-être avais-je mesuré en une seconde la peur que les paroles +que je venais d’entendre allaient faire naître et la qualité misérable +de cette peur à venir fut-elle cause de ma colère. Peut-être m’en +voulais-je moi-même d’avoir pensé déjà ce que Kotzebue venait +d’exprimer. + +Je me jetai sur lui et je le saisis par le col de son veston, en criant: + +--Va-t’en! Tu n’es qu’un misérable! + +A ma grande surprise, il ne résista pas. Je le poussai sans difficulté, +malgré son poids, jusqu’à l’antichambre en m’étonnant de ma force. +J’avais le sentiment que sa masse était irrésistante et que si je +secouais un peu plus fort, il se disperserait tout d’un coup, comme ces +grandes formes menaçantes que l’on voit dans les rêves et qu’une pensée +suffit à faire évanouir. + +Il avait ouvert lui-même la porte d’entrée. Je lui tendis son chapeau. +Sous la lumière de l’escalier sa puissante carrure sembla se condenser à +nouveau. Il souffla, il se ressaisit et il dit en tendant vers moi la +pointe de son index, comme une épée: + +--Tu es un malheureux! mais je te pardonne à cause de ce qu’il te reste +à souffrir. + +Je fis claquer la porte. Je me retournai et je m’aperçus dans une glace. +J’étais hagard et mon visage était plus étroit qu’à l’ordinaire. Mais +est-ce qu’il n’y avait pas derrière le mien un autre visage qui me +considérait? + +Je rentrai dans l’atelier et j’inspectai la chambre. Il me semblait que +quelqu’un y avait prononcé mon nom. + +Le valet de chambre apparut presque aussitôt. Etait-ce le bruit qui +l’attirait ou avait-il une pensée secrète. Quelle expression singulière +il avait! Mais comment était-il entré à mon service et depuis combien de +temps? J’entendis à peine la phrase qu’il proféra, où il était question +d’un dîner servi, mais j’en remarquai l’ironie démoniaque. + +Je lui fis signe de ne plus avoir à me surveiller et j’allai m’habiller +pour sortir en évitant de regarder les miroirs, parce que c’est au fond +de leur distance indéfinie que se mettent en marche les visiteurs de +l’au-delà. + + + + +Je ne savais pas où j’allais. Je descendis la rue Ampère, je tournai et +j’aperçus une petite église de pierre que je ne connaissais pas. Je +passais chaque jour devant elle pour aller acheter des cigarettes au +bureau de tabac et prendre les journaux à un kiosque voisin. Mais j’eus +la sensation qu’elle n’était pas là, la veille, qu’elle venait de surgir +brusquement du pavé de la rue. Ma première pensée fut celle d’un miracle +d’ordre religieux. Je m’arrêtai pour la contempler. + +Comme elle était belle, avec cet archevêque barbu qui, la crosse en +main, se tenait au-dessus de son portail, avec l’élan de son +architecture vers le ciel, la pointe de son clocher terminé par un +paratonnerre! + +Mon admiration fut gâtée par le paratonnerre. Cette maison divine +n’aurait pas dû avoir besoin d’une telle protection. Il y avait donc un +ennemi qui menaçait l’église du côté du ciel et contre lequel la croix +ne suffisait pas. + +Et soudain je me dis que je pouvais en finir avec mon tourment, échapper +à la menace des cauchemars, des voix mystérieuses, des ordres donnés par +les invisibles frères du mal. Les possessions étaient bien connues de +l’Eglise catholique. J’avais chez moi les ouvrages d’hommes pieux et +érudits qui avaient catalogué les démons et enseignaient les moyens de +triompher d’eux. Pourquoi ne pas me mettre sous la protection de +l’Eglise? C’est vrai, je ne pratiquais plus depuis mon enfance et +j’étais sincèrement incroyant. Mais le désarroi de mon esprit était si +grand que j’étais disposé à croire comme au jour oublié de ma première +communion, si un peu de paix pouvait me revenir. Puis il y avait dans la +singulière rencontre de cette église jamais vue auparavant, une sorte +d’indication. + +La lecture d’une affiche manuscrite qui était sous le porche fut déjà un +apaisement. Cette affiche convoquait pour des dates prochaines les +enfants de Marie. Elle annonçait une fête de sainte Geneviève et la +réunion de la Sainte Famille. + +Les enfants de Marie! La Sainte Famille! Comme ces groupements devaient +être éloignés, différents de ceux dont je venais d’entendre parler et +dont l’existence me remplissait de terreur. + +J’entrai et je fus étonné du nombre des cierges qui brûlaient et +formaient comme une procession circulaire. Il y en avait de grands et de +petits, proportionnés sans doute à la fortune de ceux qui avaient fait +des vœux, ou à la grandeur de leur faute. J’en vis un qui était si +minuscule que je fus pris de pitié pour celui qui l’avait fait brûler, +en songeant que c’était peut-être un maudit comme moi, un maudit très +pauvre, deux fois maudit. + +Je fus rassuré par un grand nombre de demeures en bois sculpté qui se +trouvaient à droite et à gauche et qui devaient être les confessionnaux. +Je regardai une inscription sur la porte de l’une d’elles et je lus: +Abbé Durand. Au même moment, un homme âgé, qui avait un pardessus et +tenait son chapeau à la main s’approcha de moi. Il avait commencé à +souffler les bougies allumées et il s’était interrompu pour me +considérer quand j’étais entré. + +--On va fermer l’église, monsieur, me dit-il. + +Je lui répondis qu’il fallait absolument que je voie immédiatement le +curé. + +Il fit le geste de lever les bras au ciel. + +Le curé de Saint-François-de-Sales! Mais c’est impossible! A la rigueur +vous pourriez voir le prêtre de garde, qui est justement l’abbé Durand, +et il désigna la petite maison sculptée à côté de laquelle nous étions, +mais il est trop tard à présent. L’abbé Durand est en train de dîner. +Revenez demain matin à huit heures. + +Cet homme ne devait occuper qu’une fonction ecclésiastique modeste. Je +lui mis quelque argent dans la main et le priai d’aller chercher l’abbé +Durand. + +--Dites-lui qu’il s’agit d’une chose très grave et très urgente. + +L’abbé Durand dînait justement dans la maison contiguë à l’église. Je +vis l’homme disparaître au fond de l’église, près d’une crèche où des +personnages de cire entouraient un Enfant Jésus de la même matière. + +Je me représentai la famille pieuse au sein de laquelle devait dîner +l’abbé Durand. La nappe de la table devait ressembler à celle d’un +autel. Que de bons sentiments! Quelle absence totale de malédiction! + +L’abbé Durand arriva quelques minutes après. Il avait un visage rond et +chargé de bienveillance. Il faisait un effort pour paraître sévère et +pressé. Je devinai qu’il avait hâte de reprendre son repas interrompu. + +Il me demanda aussitôt s’il s’agissait de donner les Sacrements. Quand +je lui eus répondu que non et expliqué que je voulais me confesser, son +effort de mécontentement augmenta. + +--Il y a des heures pour cela, fit-il. + +Mais il ouvrit la porte où son nom était inscrit et il me fit signe de +m’agenouiller en face de lui. En même temps son visage s’était recouvert +d’une douceur qui devait lui être naturelle et qui me remplit d’émotion. +Je faillis me lever et partir pour ne pas scandaliser un homme aussi +excellent. + +L’abbé Durand était sans doute habitué à la révélation des fautes les +plus diverses. Quand je l’eus prévenu à voix basse que ce qu’il allait +entendre avait un caractère particulièrement terrible et singulier, il +hocha la tête d’un air distrait en ayant l’air de dire: + +--Faisons vite, j’en ai entendu bien d’autres. + +Et il m’invita à réciter un _pater_ pendant que lui-même se signait. + +Je lui répondis que j’avais oublié le texte exact de cette prière. Cela +ne parut pas l’étonner le moins du monde. D’autres pécheurs avaient dû +venir, poussés par l’espoir de l’absolution et aussi ignorants que moi. + +--Répétez après moi, dit-il. + +Et il récita le _pater_ avec une rapidité si grande que je ne pus que +bredouiller à mon tour des choses inintelligibles. + +--Je vous écoute, mon enfant, dit l’abbé Durand en baissant les yeux, +dans l’attitude d’un auditeur. + +Alors je réunis tout mon courage et je lui fis, sans omettre aucun +détail, le récit de la soirée passée autrefois avec Lévy et Kotzebue. Je +lui racontai dans quelles conditions ce pacte, oublié par moi, avait +revécu dans ma mémoire, comment il m’obsédait et de quelle façon j’en +étais arrivé à croire qu’il avait influencé toutes les actions de ma +vie. + +L’abbé Durand tapota d’abord à plusieurs reprises le bois du +confessionnal sur lequel il s’appuyait, comme pour me dire d’aller plus +vite, de glisser sur des choses sans importance. Puis il s’arrêta, il +eut un mouvement en arrière et je crus qu’il allait s’enfuir. Il me +regarda avec une extrême attention, comme l’on regarde un être +extraordinaire ou un fou. Je sentis, sans que cela fût exprimé par rien, +que le dîner abandonné perdait toute importance à ses yeux, étant donné +la gravité du cas. Et il y avait aussi en lui un peu de méfiance, comme +si j’étais susceptible de me livrer à une extravagance soudaine. +J’affectais l’allure la plus modeste et la plus simple pour le rassurer. + +Mais je sentais l’espoir me quitter. Je m’étais dit vaguement, en +présence de la majesté de l’église, que peut-être mon histoire avait +moins d’importance que je le croyais, que beaucoup de gens concluaient +secrètement de semblables pactes et que j’allais être tout de suite +rassuré et peut-être délivré par quelque prestige ecclésiastique. +J’étais détrompé par la tristesse qui se peignait sur le visage de +l’abbé Durand. + +Pendant que je poursuivais mon récit, le personnage grisonnant qui +m’avait accueilli soufflait sur les bougies circulaires. Il se +retournait de temps en temps et il regardait de mon côté. Je pensai +qu’il était pressé de voir partir le pécheur importun qui l’empêchait de +rentrer chez lui. + +Quand le dernier ex-voto fut éteint, l’église était remplie de ténèbres. +J’avais fini. L’abbé Durand gardait le silence et je ne pouvais +distinguer ses traits. Je levai les yeux. La voûte au-dessus de ma tête +était lointaine, immense. Il me sembla que j’avais pénétré dans un +édifice si vaste que jamais plus je ne pourrais en sortir. + +Enfin l’abbé Durand parla. Il me demanda d’abord quelques renseignements +sur les Esséniens, sur Kotzebue, sur moi. Puis il dit: + +--Votre cas est très grave, mon enfant, et il dépasse de beaucoup ma +faible compétence. Il faut que j’en réfère à une autorité supérieure. +D’ici là, vous devrez prier, d’une façon constante, jeûner même dans une +certaine mesure et vous viendrez me retrouver dans quelques jours. + +Dans quelques jours! Il m’était impossible d’attendre si longtemps. +J’étais là comme chez un médecin. Il me fallait un breuvage consolateur. +Je lui demandai si l’autorité supérieure ne pouvait pas être consultée +sur-le-champ. La perspective de la nuit sans sommeil m’apparaissait trop +redoutable. + +L’abbé Durand secoua la tête. Il réfléchit. Il ne demandait pas mieux +que d’alléger mes maux selon ses moyens, mais il y a des heures... il y +a des hiérarchies... + +--Venez me prendre ici, demain matin, à neuf heures. Je me lèverai tôt +et je ferai le nécessaire auparavant. Il n’y aura pas de personne plus +qualifiée que celle que vous verrez demain. + +Il se leva et je fis de même. + +--Mais ce soir, dis-je, avec angoisse. + +--La prière est la puissance souveraine contre les démons. + +Il se souvint qu’il avait affaire à un pécheur qui ne connaissait même +pas le _Pater_ et il me fit signe de l’attendre. + +Il s’en alla dans la sacristie et il en revint avec un petit livre. + +--Vous trouverez là les sept psaumes de la pénitence, et aussi le +_Pater_ et l’_Ave Maria_. Dites-les autant de fois que vous le pourrez. + +--Est-il nécessaire de penser en même temps à ce que je lirai? +demandai-je. + +Cette question l’étonna. Il réfléchit. + +--Lisez les prières. Cela suffit. + +Comme je prenais congé de lui il me glissa dans la main un petit objet +rond et je crus d’abord que c’était un sou. + +--Mettez ce soir cette médaille autour de votre cou. Elle m’a été donnée +autrefois et elle est miraculeuse. + +En m’en allant avec mon livre de prières et ma médaille il me sembla que +j’étais revenu au temps lointain de ma première communion. J’avais alors +la crainte du Diable, mais le sentiment de mon enfantine pureté me +rendait invincible. Si les démons m’environnaient, il y avait aussi des +anges pour les combattre. Maintenant, j’avais perdu tous mes alliés et +l’ennemi était plus puissant que jamais. + +Je faillis jeter dans la rue le livre et la médaille. Ils ne pouvaient +m’être d’aucun secours sans la foi que j’avais perdue. + +A neuf heures, l’abbé Durand était déjà sur le seuil de +Saint-François-de-Sales en train de m’attendre. Il s’était occupé de +moi, me dit-il. Il avait prévenu l’autorité compétente dans un cas comme +le mien et nous étions attendus par un haut personnage de l’Eglise. + +Chemin faisant, l’abbé Durand se frottait les mains. Son désir de me +venir en aide était embelli par la satisfaction de jouer un rôle et de +voir un grand théologien, un maître de la science religieuse. + +Je savais qu’à chaque évêché est attaché un exorciste, bien que +l’exorcisme ne se pratique que très rarement. + +--C’est chez l’exorciste que nous allons, pensai-je. + +Je ne me trompais pas. Le père Théodore habitait un petit pavillon, au +fond d’une cour, après l’avenue du Maine. Nous fûmes introduits dans un +salon modeste, bien tenu, et où malgré la modestie perçait une pointe de +faste espagnol. + +--C’est un homme de premier ordre, me dit l’abbé Durand qui était +intimidé, un peu sévère au premier abord, mais de premier ordre. + +La porte s’ouvrit brusquement, d’une façon théâtrale. Un regard +fulgurant me traversa et je vis un prêtre espagnol debout devant moi en +train de m’examiner. Il était espagnol par les dents, par la mâchoire et +par un nez écrasé. Il ne paraissait avoir ni chair, ni muscle, rien que +des os. Je fus surpris de ne lui découvrir, quand il parla, aucun accent +étranger. + +Il me fit un imperceptible signe de tête et il salua l’abbé Durand avec +une nuance de hauteur dédaigneuse. + +--Je suis au courant, me cria-t-il. Etes-vous seulement baptisé? + +Et sur un geste de l’abbé Durand il murmura, en se tournant vers lui: + +--Il y a de ces dévoyés qui sont tellement inconscients. + +J’étais résigné à tout. Je répondis que j’avais été élevé dans la +religion catholique, mais que j’avais cessé de pratiquer depuis bien +longtemps. + +--Depuis combien de temps? + +--C’est vers ma douzième ou peut-être treizième année que j’ai perdu la +foi. + +--Vous avez été sans doute élevé dans un lycée? + +--Oui, dans un lycée. + +Il me montra des dents redoutables. Je me demandai si c’était pour +mordre ou pour rire. Il fit entendre un bruit sourd, une sorte de +grondement. Il allait me poser d’autres questions, mais il se ravisa. + +--Ce n’est pas la peine de me faire perdre mon temps si, comme c’est +possible... + +Il se toucha le front du doigt. + +Puis il s’assit devant un petit bureau et il écrivit un nom et une +adresse. + +--Allez voir de ma part le docteur Tallier. Vous le trouverez avant +midi. Je lui téléphonerai dans la journée. Et vous reviendrez me trouver +ensuite. Demain, par exemple, à la même heure. + +--Le docteur Tallier? Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire... Je +me porte très bien. + +Cette assurance pourtant naturelle parut l’exaspérer. + +--La première condition, au point où vous en êtes, est l’obéissance, une +obéissance absolue. Si vous ne consentez pas à abdiquer totalement votre +orgueil, il est inutile de revenir. + +L’entrevue était terminée. + +Dehors, l’abbé Durand respira comme un homme qui cesse d’être oppressé. + +--Je vais vous expliquer, me dit-il, tout en marchant. Les instants du +père Théodore sont précieux. C’est une lumière de la théologie. La +situation qu’il occupe lui fait voir bien des importuns et aussi des +gens qui,--comment dirai-je?--n’ont pas leurs facultés dans un parfait +équilibre. Alors il est obligé de se défendre. Et comme il est d’une +nature vive il a quelquefois l’apparence de la brusquerie. Mais il a un +cœur d’or et je suis sûr qu’il vous aime déjà,--sans toutefois le +laisser paraître. Allez voir le docteur Tallier. Il soigne en principe +les maladies mentales, mais il s’agit d’une simple formalité. + +Je demandai à l’abbé Durand s’il avait une idée de ce qui se passerait +le lendemain quand je reviendrais chez le père Théodore. + +Il hésita. Il ne savait pas au juste. On ne pratiquait plus que très +rarement les cérémonies d’exorcisme. Mais un théologien comme le père +Théodore sait tant de choses! Je ne pouvais pas être en de meilleures +mains. Il termina en disant: + +--Ayez confiance et surtout, soyez humble! + +Je voulais raccompagner en taxi l’abbé Durand. Mais il insista pour +rentrer à pied. Il semblait considérer le taxi comme un luxe inutile +dont l’apparat était un peu gênant. Je le quittai à regret. J’aurais +voulu l’inviter à dîner. Je n’osai pas. Tout en me rendant compte de +l’absurdité de ce désir, je sentais nettement que rien ne m’aurait fait +du bien comme de voir manger ce prêtre débonnaire qui transmettait +professionnellement le pardon et devait rehausser le message de Dieu +avec la couleur de sa bonté d’homme. + + * * * * * + +Les jours qui suivirent furent les plus amers que j’aie connus, ils +furent ceux de ma véritable possession. + +Le docteur Tallier reconnut que je jouissais de toutes mes facultés et +que ma guérison n’était pas de sa compétence. Le père Théodore en était +prévenu quand je me présentai chez lui. Il en éprouvait une horrible +satisfaction que trahissait le bruit de ses dents et l’éclair de son +regard. Il me fit lui raconter en détails toute ma vie. Pendant que je +le faisais, il m’interrompait d’exclamations: + +--Toujours le péché de fornication! + +Ce qui mit son exaspération à son comble, ce fut le récit de mes +inquiétudes religieuses et ma participation à la secte des Esséniens. + +J’étais un hérétique majeur, un ennemi de la sainte Eglise! Que de +pénitences allaient être nécessaires! Et encore n’était-il pas certain +qu’elles fussent suffisantes. + +--Est-ce que Dieu ne pardonne pas toujours, demandai-je? + +Sa fureur redoubla. N’avais-je pas entendu parler du péché qui n’est pas +pardonné, qui conduit à la damnation éternelle? Il allait falloir +jeûner, prier, me repentir. + +Derrière le pavillon occupé par le père Théodore, il y avait un petit +jardin charmant avec des buis et un acacia et au fond de ce petit jardin +s’ouvrait la porte d’une chapelle qui donnait sur une autre rue. C’est +dans cette chapelle ignorée qu’il me conduisit et qu’il me prescrivit de +venir passer plusieurs heures par jour. + +Cette chapelle n’était pas chauffée et j’y grelottais. Elle était +étrangement nue et vide et il n’y avait qu’un grand christ peint, tout +neuf, avec une barbe frisée et une beauté régulière. Le sang des mains +et des pieds tombait en petites gouttes qui faisaient bas-relief. +Parfois la porte s’entr’ouvrait et une sorte de paysan épais, en habit +de moine, et qui avait aussi un caractère espagnol sur la physionomie, +venait rôder autour de moi avec un air hostile. + +--Ici, au moins, me dit le père Théodore, quand je le quittai le premier +soir, vous serez à l’abri de toute manifestation démoniaque. Vous +prendrez l’habitude d’y venir comme dans un refuge, le seul où vous ne +souffrirez pas des atteintes du démon. + +Ces paroles me parurent horribles. Ainsi le père Théodore comptait me +faire revenir longtemps! Ainsi il pensait que je pouvais être victime +des manifestations de l’esprit du mal! + +--Je croyais, lui dis-je, que ma possession était intérieure et que +l’Eglise rejetait la possibilité des apparitions démoniaques? + +Je crus que l’indignation allait lui faire faire un bond et qu’il +disparaîtrait à mes yeux. Puis il sembla saisi d’une joie féroce. + +--Toujours l’esprit de recherche personnelle, source de toute hérésie! +Ah! vous croyez! Ah! vous examinez! Vous cherchez à savoir ce que pense +l’Eglise au lieu de prier humblement et d’implorer votre pardon. +Malheureux qui s’est vendu à Lucifer et qui espère que Lucifer n’aura +pas le pouvoir de lui apparaître et de le tourmenter! Malheureux et +ignorant! Lisez donc saint Augustin, saint Thomas ou seulement les +_Elévations sur les mystères_, de Bossuet. + +--Et qu’y verrai-je? + +--Vous y verrez qu’ils ont tous cru à l’intervention du Malin dans +l’existence des hommes et vous ne vous demanderez plus si le danger que +vous courez est réel. Vous côtoyez l’abîme et vous ouvrez éperdument les +yeux pour mesurer sa profondeur. Vous allez tomber! Vous êtes tombé! +Chaque faute enfante en naissant son châtiment. Satan est une forme de +la justice de Dieu et si vous avez besoin de le voir pour faire +pénitence, eh bien! vous le verrez, vous le toucherez, la nuit, couché à +côté de vous et vous respirerez son odeur. + +Ce fut à partir de ce jour que divers phénomènes inexplicables se +produisirent autour de moi. + +Je savais que les bois des meubles ont une vie propre et qu’ils craquent +naturellement. La chaleur, l’humidité, les font se contracter, émettre +des bruits dont l’origine n’est pas surnaturelle. Mais les craquements +de mes meubles devinrent si réguliers et si étranges que je ne doutai +pas qu’ils n’exprimassent un langage et que des paroles ne me fussent +adressées. Heureusement j’ignorais la clef de ce langage et je me gardai +de la rechercher. Les meubles étaient silencieux jusqu’à l’heure où je +me couchais. A la minute où j’entr’ouvrais les draps de mon lit et où je +m’étendais avec une espérance de repos, ils commençaient à parler, ils +chassaient le sommeil. + +Je me bouchai les oreilles avec du coton, mais ce ne fut pas suffisant. +Je vendis une armoire ancienne et ma table de travail, qui me parurent +les organes choisis par les voix pour s’exprimer. Les bruits diminuèrent +d’abord puis ils sortirent des parquets, des murs et surtout des portes. +Je crus remarquer que les portes étaient plus bruyantes quand elles +étaient fermées. Je me contentai de les pousser. Alors, sans que j’en +pusse attribuer la cause à un courant d’air, elles se déplacèrent toutes +seules silencieusement comme si elles étaient poussées par la main d’un +visiteur invisible. + +Des buées se formèrent dans les glaces et des figures s’esquissèrent +dans ces buées. Je voilai toutes les glaces avec des étoffes. Je fus +obligé de changer ces étoffes qui étaient des foulards ou des morceaux +de soieries, parce que mes regards s’y portaient machinalement et que je +voyais dans les dessins de la soie les mêmes esquisses de figures. Je +les remplaçai par des toiles unies. Mais, bien que fixées sur les cadres +avec de petits clous, les toiles avaient des tremblements, des +agitations inexplicables comme si une tête placée derrière les eût +poussées malicieusement. + +Les livres de ma bibliothèque devinrent aussi un sujet d’obsession. +J’étais obligé de penser à certains d’entre eux, aux mêmes toujours. +Quelquefois je m’élançais brusquement vers un de ceux que je m’étais +juré de ne plus ouvrir et je me mettais à le feuilleter fébrilement pour +me repaître de la vue d’une gravure, jouir douloureusement d’une image +qui me faisait peur. + +Il y avait d’abord un ouvrage sur le Thibet avec la reproduction des +diables de ces pays, prise dans certains monastères de l’Himalaya. Ah! +combien la conception du mal qui s’en dégageait apparaissait plus +terrible, plus infernale que ce que pouvaient évoquer nos Satans un peu +comiques avec leurs pieds en fourche et leur queue en tire-bouchon. Ce +devait être un artiste damné qui avait créé ces yeux qui ne regardaient +qu’en eux-mêmes, cette bouche sans lèvres, ces traits muets où il n’y +avait pas de possibilité de rédemption. + +Je regardais longtemps la figure du diable thibétain jusqu’au moment où +je trouvais avec ma propre figure une ressemblance parfaite. + +J’étais obligé aussi de prendre un ancien livre de voyage in-folio où il +y avait sous tous leurs aspects les étranges statues de pierre de l’île +de Pâques. Vestiges de cultes éteints, sculptures taillées par un peuple +qui vraisemblablement avait adoré le mal, rien de plus cruel n’avait été +enfanté par l’imagination de l’homme! Ces dieux mauvais regardaient +l’océan et l’on sentait qu’ils étaient tristes parce que, tournant le +dos à la terre, ils étaient pourtant sans espérance dans l’au-delà. Je +les détachais du livre de voyage, je les éparpillais autour de moi et je +m’identifiais à eux. Entre ces frères maudits, je contemplais sur un +rivage de pierre un océan de malédiction. + +Je pris le parti de brûler tous ces livres dans ma cheminée. + +Et quand les craquements s’interrompirent, que je fus dans +l’impossibilité de céder à l’obsession des livres, j’eus encore du mal à +m’endormir à cause d’une autre image. Son souvenir remontait à mon +enfance. Je l’avais vue dans une vieille publication appelée: «Le +Journal pour tous.» Elle représentait un homme couché, dont la main +dépassait hors du lit. Il s’éveillait, parce qu’une autre main avait +saisi la sienne et son visage exprimait la plus grande épouvante. La +main étrangère était longue, blanchâtre, et appartenait à une sorte de +larve que le dessinateur avait à peine ébauchée pour laisser à +l’imagination de chacun le soin d’en créer l’horreur. + +Ce qui m’empêchait de dormir était la crainte que ma main ne dépassât +par mégarde les draps, durant que je dormais, et ne fût saisie par cette +larve sans forme, saisie pour ne plus être lâchée. + +Lorsque je sortais de chez moi ou que j’y rentrais après plusieurs +heures chez le père Théodore, j’avais du plaisir à passer devant +l’église de Saint-François-de-Sales, où j’avais été bienveillamment +accueilli par le débonnaire abbé Durand. J’admirais les vieilles pierres +du seuil vénérable, l’harmonie de la construction lancée vers le ciel. +Cette petite joie me fut interdite. + +Comme je revenais au crépuscule et que j’entrais dans la rue Brémontier, +je vis que l’archevêque barbu, qui était au-dessus de la porte sur un +socle de pierre et s’y tenait immobile, avait été délogé,--ou avait subi +une étrange transformation. Il était remplacé par un singe de haute +stature. Ce singe guettait mon passage car il agita sa mâchoire animale +quand je parus et il brandit de mon côté la massue qu’il tenait au lieu +de crosse épiscopale. + +Je revins précipitamment sur mes pas et je fis un détour pour atteindre +ma maison. + +Cette persécution des images et des formes ne fit que grandir avec +l’augmentation de mes heures de pénitence dans la chapelle du père +Théodore. + +Je le voyais chaque jour. Il priait quelquefois à mes côtés. Il me +fixait avec son regard de flamme et je sentais alors la colère divine +qui m’enveloppait comme d’un nuage redoutable. Car le père Théodore ne +songeait qu’à mon châtiment. Il ne voyait en moi qu’un ennemi de +l’Eglise, un hérétique qu’on aurait justement brûlé sur un bûcher, en +des temps meilleurs. Et à son insu, peut-être, il ressuscitait l’antique +procédure des inquisiteurs. Il m’avait enfermé dans le cachot de la +peur. Il me mettait sur la roue avec le questionnaire de la confession. +Devant une cathédrale idéale, dans la Tolède de son rêve, ne pouvant me +brûler en réalité, il me brûlait moralement avec le feu des démons qu’il +attisait de ses paroles irritées. + +Mais surtout il me haïssait. Je symbolisais à ses yeux le péché de +fornication. J’étais l’opprobre et la laideur devant lesquelles le +pardon recule. Comme ma sensibilité croissait, je sentais sa haine de +façon palpable, avant même d’avoir franchi sa porte. Elle entourait +comme d’une auréole son crâne carré planté de cheveux noirs, elle +résonnait dans le bruit d’os qu’il faisait en marchant, elle sortait +comme un courant noir du bout de son index qu’il tournait vers moi. La +chapelle était si remplie de cette haine qu’elle se reflétait même sur +le christ frisé de la muraille et qu’elle altérait la banalité de son +visage indifférent. + + * * * * * + +Ce matin-là, quand je sonnai chez le père Théodore, je ne le trouvai pas +dans son salon, comme à l’ordinaire. Une vieille bonne, qui était +pareille à un lis flétri par la sève de sa pureté intérieure, me dit +qu’il m’avait précédé dans la chapelle et qu’il m’y attendait. + +Je passai sous l’acacia, au milieu des buis du jardin et je remarquai +que la terre, au lieu d’être durcie par la gelée matinale, était tendre +et humide en vertu de l’éternel mystère du printemps. Contre un mur, +dans un petit pot, un géranium étalait avec délice une variation de +nuances orangées. + +J’avais à peine éprouvé cette douceur qui sort des végétaux quand ils +sont heureux, que déjà j’ouvrais la porte de la chapelle. Elle se +referma avec un bruit inusité et je fus étonné de la lumière qui +éclairait le lieu inconnu où je pénétrais. Elle était grise et la voûte +de la chapelle était basse, elle s’était abaissée au point que je pensai +la heurter de mon front. Ses arcs faisaient des demi-cercles écrasants +et les murailles étaient massives, comme si elles étaient formées par +l’accumulation de blocs cyclopéens. Le Christ avait recroquevillé ses +bras et il semblait rongé par une humidité souterraine. Je venais de +pénétrer dans une prison moyennageuse. + +Au milieu de la chapelle, devant l’autel, quatre cierges formaient un +carré au centre duquel était un prie-Dieu. Le père Théodore tenait un +assez gros livre relié de noir et il le parcourait du regard. Il maniait +nerveusement une croix de métal avec sa main gauche. Derrière lui, le +paysan espagnol se tenait immobile dans une attitude qui trahissait un +effort de solennité. + +--Nous allons procéder aujourd’hui à l’adjuration déprécative, dit le +père Théodore avec autorité et il me fit comprendre d’un geste que ma +place était derrière le prie-Dieu, entre les quatre cierges. + +J’aurais dû m’écrier: Enfin! et me réjouir d’approcher du but désiré. + +Je regardai avec inquiétude le père Théodore et je demeurai immobile. + +Un éclair impérieux passa dans ses yeux et il me désigna à nouveau le +prie-Dieu. Je m’avançai lentement jusqu’à l’endroit qu’il m’indiquait et +j’eus le sentiment qu’un grand danger planait sur mon front. + +--Peut-être, mon enfant, peut-être pourrai-je vous donner aujourd’hui +l’absolution. + +C’était la première fois que le père Théodore m’appelait mon enfant et +c’était la première fois qu’une certaine douceur s’insinuait dans sa +voix. + +--Mettez-vous à genoux, dit-il sur le même ton. + +Mais je restai immobile, debout. + +--Mettez-vous à genoux! + +Il crut que je n’avais pas compris et avec une voix de commandement il +reprit: + +--A genoux! + +Je secouai la tête. J’étais plongé dans l’incertitude et je m’étonnais +de ma rébellion. J’étais toujours debout, la tête levée, et alors une +lumière se fit en moi. + +Le pardon n’était pas ici. Il ne pouvait pas m’être donné par cet homme +sans bonté. Je ne savais pas où il était. Peut-être à côté, dans le +petit jardin, avec l’acacia, le buis et le géranium, peut-être ailleurs, +très loin dans un autre pays et peut-être nulle part. Peut-être +n’était-il pas nécessaire qu’il me fût donné, n’avais-je accompli aucune +faute, étais-je plus innocent, moi le fornicateur et l’hérétique, qu’un +enfant qui vient de naître. Peut-être le désir de pardon suffisait-il +pour recevoir le pardon. Mais si j’étais la proie de l’esprit du mal, si +le pacte conclu me liait à lui, aucun fonctionnaire divin n’avait le +pouvoir de rompre ce lien. Non, je ne voulais pas entendre les paroles +écrites dans le livre de l’exorciste, les invocations millénaires, les +formules de prière par lesquelles les âmes deviennent esclaves. Je ne +voulais pas me forger de nouvelles chaînes, signer un nouveau pacte. La +foi ne se conférait pas par une cérémonie. Je n’avais besoin que +d’amour. Aucune eau bénite, aucune prière récitée ne pouvait me conférer +cet amour dont le miracle ne relevait pas de l’Eglise. + +Je sortis de l’espace compris entre les quatre cierges et je poussai un +soupir de soulagement. + +--Décidément, je renonce, dis-je au père Théodore, qui me considérait +avec stupéfaction. Je préfère rester damné. + +Il poussa un cri et fit un geste pour m’ordonner de reprendre ma place. + +Ne sachant comment gagner décemment la porte, j’ajoutai: + +--Je vous prie de m’excuser. + +Mais le père Théodore me barra la route. Ses yeux flamboyaient. Il dut +pendant une seconde émettre l’hypothèse d’une mystification. Il la +repoussa et il pensa à un cas d’inconscience inouï ou une perte de +raison, peut-être à une manifestation du Malin. + +Il leva sa croix et nos regards se mêlèrent. Il avait fait un signe au +paysan espagnol qui s’était avancé pour lui prêter main forte. Et dans +ce signe il avait appelé des inquisiteurs absents, des soldats avec des +hallebardes, des bourreaux avec des cagoules. Je vivais une scène du XVe +siècle. + +Je ne songeais qu’à sortir. J’eus la bizarre sensation que si j’avais eu +à lutter contre les deux hommes qui se trouvaient en face de moi, +j’aurais rencontré la même irrésistance, la même sensation de néant, que +lorsque j’avais secoué Kotzebue dans mon appartement. + +Je n’en fis pas l’expérience. Je ne sais pas si je passai au travers du +père Théodore ou s’il s’écarta brusquement pour ne pas être heurté par +le maudit, mais j’atteignis la porte et je me trouvai dans le jardin. Il +y régnait une extraordinaire beauté de couleurs qu’animait un souffle +terrestre. + +Je traversai d’un seul élan l’appartement et je gagnai la rue +ensoleillée. J’allai à pas lents jusqu’à l’avenue du Maine, regardant +les boutiques et les marchandes qui poussaient devant elles des voitures +pleines de légumes. Je n’étais pas délivré de Lucifer, mais j’étais +délivré de Dieu. + +Je n’avais qu’un peu de mélancolie parce qu’il ne me serait jamais +donné, comme je l’avais rêvé puérilement, de dîner avec l’excellent abbé +Durand. + + + + +Que faire? Où aller? La paix pouvait être dans une autre demeure que +celle du Dieu catholique. + +Je pris un taxi et alors commença une interminable course à travers +Paris. J’allai rue Vergniaud, où se trouve le temple du culte +Antoiniste. Le bizarre bonnet noir d’une adepte qui avait l’air de +m’attendre sur le seuil me fit repartir. J’allai près du Jardin des +Plantes, chez les Quakers; on y entendait le lointain rugissement des +lions et je trouvai que c’était de mauvais augure. La maison des +théosophes, square Rapp, me parut trop blanche et trop vaste et il y +avait trop de signes magiques sur sa façade. + +Je déjeunai, en compagnie du chauffeur, au restaurant végétarien qui est +attenant à cette maison et je lui donnai l’adresse, à Bourg-la-Reine, du +dernier adorateur des astres, le prêtre Sabéen de l’église d’Aquarius. +L’église était fermée et le prêtre absent. Mais je me souvins que la +planète Vénus joue un rôle important dans le culte des astres et je me +rappelai en même temps un passage des prophéties d’Isaïe où la planète +Vénus est synonyme de Lucifer. Nous quittâmes Bourg-la-Reine à toute +allure pour gagner les pentes du mont Valérien et parvenir chez les +Soufis. Nous allions atteindre leurs premières habitations quand je vis +un arbre dont le feuillage formait un globe étrangement régulier qui le +rendait pareil à cet arbre du bien et du mal aux pieds duquel, dans les +tableaux des primitifs, le serpent offre le fruit empoisonné. Je saisis +le bras du chauffeur juste à l’instant où nous allions passer sous +l’ombre de l’arbre et nous repartîmes. + +Le concierge des modernistes d’Israël ressemblait à une statue de l’île +de Pâques, celui des martinistes à un diable thibétain et devant la +Christian science se promenait de long en large une grande femme à l’air +masculin qui avait des sourcils obliques, si curieusement disposés, +qu’elle faisait songer à une Méphistophélès irlandaise. Je m’enfuis sans +me retourner. + +Un nuage voila brusquement le soleil quand j’arrivai chez les Spirites, +je glissai et tombai dans l’escalier des Swedenborgiens, et quand je +tirai l’antique sonnette du représentant des millénaristes, aucun son ne +retentit, par l’effet d’un prestige significatif. Chez le libraire de la +rue Joseph-Dijon, chef de la secte diviniste, je vis dans la vitrine +étinceler, comme un phare indicateur, un livre intitulé: _le Diable à +Paris_, et je ne descendis même pas de taxi. Un embarras de voitures rue +de Rennes m’empêcha de parvenir jusqu’aux bureaux de l’Armée de +l’Eternel et quand j’arrivai rue Féron, pour parler aux disciples de +Zoroastre, un coup de tonnerre retentit, la pluie commença à tomber et +j’ordonnai au taxi de revenir sur ses pas. + +--Où allons-nous? me dit le chauffeur. + +--Allez au hasard, lui répondis-je pour avoir le temps de réfléchir. + +Nous errâmes dans Paris. La nuit vint. La pluie augmenta. Parfois la +voiture s’arrêtait. C’était devant une maison de santé ou une banque +moderne. Le chauffeur m’avait vu faire depuis le matin tant de stations +devant des monuments hétéroclites, qu’il pensait obéir à une heureuse +initiative en s’arrêtant de lui-même devant tout ce qui pouvait +ressembler dans l’ombre à quelque temple. Nous eûmes même un long arrêt +devant un échafaudage où une poutre en croix au centre d’un carré de +planches avait l’air d’un signe hiéroglyphique. + +Et je me demandais pendant ce temps si je ne ferais pas mieux de soigner +le mal par le mal. S’il y avait à Paris des lucifériens organisés, +pourquoi n’irais-je pas les trouver? Pourquoi n’atteindrais-je pas cette +montagne Djebel Makloub où étaient les Yezidiz? Pourquoi n’irais-je pas +aux Antilles, pour danser, la nuit, au milieu d’une forêt de cocotiers, +avec les Vaudoux? Pourquoi ne prendrais-je pas le transsibérien, ne +gagnerais-je pas le mystérieux faubourg de Shang-Haï où sont les +disciples de Zi-Ka, les sectateurs de la San-hohoeï, afin d’aspirer avec +eux le suc du pavot nécromantique et d’adorer le Dragon de jade aux cinq +griffes d’or? Ne vaudrait-il pas mieux retrouver près de la mer Morte, +au milieu des falaises calcaires, le monastère des Esséniens à rebours, +pour profaner avec eux le paysage où avait marché Jésus, jusqu’à ce que +je me sois fait une âme à la ressemblance de leur néant? + +Le taxi gravissait les pentes de Montmartre. + +--Où allons-nous? dit encore le chauffeur. + +Je répondis machinalement: + +--Place Blanche. + +Je vis que le chauffeur regardait de tous les côtés, cherchant une +église. Je lui montrai la brasserie Romano. + +Et il fut déçu quand je le payai, non à cause du pourboire, mais parce +que m’ayant considéré tout le jour comme une sorte de saint uniquement +en quête d’édifices religieux, il me voyait redevenir le vulgaire +consommateur d’une brasserie mal famée. + + * * * * * + +Il y avait une masse confuse à côté de la table devant laquelle je +m’étais assis. Cette masse se soulevait à intervalles réguliers et je +m’aperçus qu’elle était formée par la réunion d’un dos humain et d’une +tête courbée. J’étais en train de l’examiner avec curiosité, quand je +vis la tête se redresser et un visage apparaître. + +Sur ce visage que je n’apercevais que de profil, des larmes coulaient. +Je retins un cri de surprise, car je croyais reconnaître Laurence. Mais +une Laurence tellement transformée et vieillie que je ne pouvais ajouter +foi au témoignage de mes yeux. Etait-il possible qu’en si peu de temps, +sa forme mince se fût épaissie, que des poches eussent alourdi ses +paupières, que ses cheveux eussent changé de couleur. + +Cette Laurence au double menton se tourna de mon côté et je reconnus +Irma Pascaud. + +--Ainsi on peut rester des mois, pensai-je, sans remarquer une chose qui +vous saute ensuite aux yeux. Laurence ressemble à Irma Pascaud. + +Une conversation entrecoupée s’engagea et je demandai par politesse à +Irma pourquoi elle pleurait. Je me souvins que dans sa jeunesse elle +avait aussi des crises de chagrin, mais qu’elle ne me répondait pas, +quand je lui en demandais la cause. J’espérais intérieurement qu’elle +allait garder la même discrétion, car hypnotisé par mon idée fixe, je ne +m’intéressais qu’à moi-même. + +Mais elle parla. Ce fut d’abord en phrases incohérentes et générales. + +--Il n’y a pas de justice! Il n’y a rien à espérer de personne et si +l’on veut faire quelque chose de bien, autant vaut aller se jeter à la +Seine tout de suite. + +Je dis: mais non! mais non! avec douceur et je fis signe à Irma que je +commandais un porto pour elle. + +--Il n’y a plus de raison pour que je le cache, reprit-elle. Et +d’ailleurs pourquoi l’ai-je caché? Tu te rappelles le temps où je +t’aimais, quand nous étions jeunes, au quartier latin. + +Elle eut un sourire amer et elle reprit vivement: + +--Non, tu ne te le rappelles pas. Moi non plus, ou à peine. Tu disais +pour te moquer de moi que je n’avais pas d’âme. Tu avais raison. Je n’en +ai plus. Je n’en ai plus, parce que l’on me l’a prise. + +Je fis un mouvement d’effroi. Irma Pascaud me rassura. + +--Tu n’y es pour rien. Ce sont les hommes, tous les hommes. Il y a une +loi qui fait qu’on est puni quand on veut faire quelque chose de bien. +Tu ne t’occupais pas beaucoup de moi, alors. Mais tu avais remarqué +pourtant que j’avais un secret. Je cachais quelque chose qui me faisait +pleurer quand j’étais toute seule. Je me souviens que tu m’as posé des +questions et que j’ai gardé le silence. Tu n’as pas insisté du reste. +Lorsque je t’ai connu, j’avais une fille que j’aimais plus que tout. Je +n’avais pas d’âme, mais elle, cette fille, c’était mon âme. Et je +l’aimais d’autant plus que je n’étais pas absolument sûre que son père +était bien son père. Je peux bien te l’avouer, n’est-ce pas? Il y a des +hommes qui ne veulent jamais croire qu’ils sont les pères et d’autres, +au contraire, qui par amour-propre... Eh bien! celui dont je parle +croyait. Il avait déjà au moins une quarantaine d’années à cette époque. +Il s’appelait de Saint-Aygulf. + +Je ne fis pas de mouvement parce que j’avais entrevu la vérité depuis +qu’Irma Pascaud avait commencé à parler. + +--Tu le connais, tu as été chez lui, d’après ce qu’on m’a dit, tu as vu +ma fille. Le monde a l’air très grand et pourtant c’est exactement comme +s’il n’y avait, en tout, que quelques personnes qui se retrouvent sans +cesse. Je ne parlais jamais de Laurence autrefois, mais tu ne peux pas +t’imaginer à quel point je l’aimais. Je l’aimais tellement que je +consentis à m’en séparer pour toujours, à ne plus jamais la revoir. + +Son père vint me trouver, après des années. Il avait des remords. Il +voulait prendre sa fille avec lui, non pas parce qu’il l’aimait, mais à +cause de certains principes de morale qu’ont les gens de son milieu. Il +l’élèverait, me dit-il, il en ferait une jeune fille riche qu’il +marierait convenablement à la condition que moi, je renoncerais +complètement à elle, je ne ferais aucun effort pour la retrouver. Je ne +sais pas comment une autre se serait conduite à ma place. Je me posai la +question. Tu sais comment je vivais. Les chambres d’hôtel, les +gargottes, la bohème... C’est comme ça que ma fille était appelée à +vivre, puisqu’elle allait grandir avec le seul exemple des béguins de sa +mère à côté d’elle. Je me suis représenté toute son existence, modèle +chez les peintres, fille-mère à l’hôpital et la sueur de misère qu’il +lui faudrait verser. Alors j’ai accepté et c’est incroyable! j’ai +accepté même avec joie parce que j’ai cru que c’était pour le bien de +Laurence. Et pendant quinze ans je peux dire que quand je pensais à elle +et j’y pensais tous les jours, je ne souffrais même pas, parce que +j’avais conscience que ce que j’étais, elle ne le serait pas, qu’elle +participerait à des choses auxquelles je ne peux atteindre, qu’elle +serait meilleure que moi, plus instruite, qu’elle aurait une âme, +elle... + +Les yeux d’Irma Pascaud étaient secs et elle regardait droit devant +elle. Je me demandais si je devais m’enfuir ou lui demander pardon. Elle +parla à nouveau, mais d’une voix basse et comme si elle s’adressait à +elle-même. + +--Est-ce que ce n’est pas toi qui me disais autrefois que ce n’est pas +le bonheur qui est le but de la vie, mais que c’est autre chose. Devenir +plus intelligent, s’élever? + +Je fis signe qu’en effet j’avais pu dire quelque chose d’analogue. + +--Eh bien, ce qui est arrivé, ce n’est pas la faute de quelqu’un, c’est +ma faute à moi et je suis punie pour avoir cru qu’une enfant peut +s’élever davantage avec de l’argent qu’à côté de sa misérable mère. +Laurence vit à Montmartre maintenant, comme moi j’y ai vécu et comme j’y +vis encore. Je sais qu’elle est quelque part, près d’ici. Elle habite +peut-être la même rue que moi et demain elle viendra peut-être +s’installer dans le même hôtel. D’après ce qu’on m’a dit, elle est +partie avec le premier venu, comme un coup de tête, parce qu’elle avait +assez de son genre de vie et que le sang de sa mère courait dans ses +veines. Tu te demandes sans doute comment je l’ai appris. C’est un +hasard... En parlant... Laurence un soir a fait des confidences à une +femme, Henriette, que je connais depuis longtemps. J’avais souvent parlé +de ma fille à Henriette. Alors elle a fait des rapprochements... Elle a +tout compris. Laurence lui a raconté comment elle avait quitté son père, +elle lui a même dit avec qui. Mais Henriette ne s’est pas souvenue du +nom. Eh bien! Elle l’a quitté, non pas parce qu’elle ne l’aimait pas +assez, non pas non plus parce qu’elle l’aimait trop, mais parce qu’elle +avait envie de mener la même vie que sa mère. Et elle la mène. Il paraît +qu’elle a été avec l’un, puis avec l’autre. Beaucoup de gens diront que +c’est par vice, par envie d’avoir des hommes. Mais moi qui ai passé par +là, je sais bien que ce n’est pas cela. + +Irma se tut. Je l’interrogeais des yeux. Sa puissance d’explication +devait avoir une limite, car elle ébaucha deux ou trois phrases et +s’arrêta. Puis une autre pensée lui vint et elle se tourna vers une +horloge qui était au fond. + +--Est-ce bien l’heure? me dit-elle. + +Je regardai ma montre et je confirmai qu’il était sept heures moins le +quart. + +--Il va falloir que je te quitte, dit Irma, et elle mit fébrilement des +gants qui dégagèrent une odeur de térébenthine. Mais elle avait autre +chose à dire. Elle releva la tête et je vis sur ses traits fripés une +extraordinaire expression de joie: les poches des yeux, les plis de la +bouche, la poudre de riz fondue en rigoles faisaient tout à coup une +espèce de soleil extasié et Irma Pascaud eut tout à coup l’air d’une +sainte qui contemple l’apparition de la Vierge. + +--Tu ne le croirais pas, dit-elle, mais Laurence n’a pas cessé de +m’aimer. Elle a toujours pensé à moi et elle a cherché à me voir. Je ne +sais pas comment Kotzebue avait deviné que j’étais sa mère, mais il +s’était fait fort de me retrouver. Il m’avait aperçue dans un café de la +place Blanche, il le lui avait dit et il paraît que Laurence s’échappait +de chez elle, quand elle le pouvait, pour rôder par ici, dans l’espoir +de me rencontrer. Hein? Tout de même! Si on s’était trouvé face à face, +crois-tu que la voix du sang nous aurait fait nous reconnaître? + +Je n’eus pas le temps de répondre, car Irma Pascaud s’était levée et ce +que je pouvais dire n’avait plus la moindre importance. + +--Je le saurai à sept heures, dit-elle. Je vais rencontrer Laurence chez +Lucienne. C’est elle qui lui a demandé ce rendez-vous et je crois que ça +va être le plus beau moment de ma vie. + +--Mais alors, pourquoi pleurais-tu? + +--C’est à cause de ce que tu disais autrefois à mon sujet. Tu disais que +je n’avais pas d’âme. Alors je pensais que je n’étais pas digne +d’embrasser ma fille. + +J’aurais voulu me mettre à genoux pour baiser le bas de sa robe et lui +demander mille fois pardon. + +Mais elle se dirigea vers la porte et je la vis s’éloigner rapidement. + + * * * * * + +Je marchais vite. Il pleuvait et j’avais ôté mon chapeau pour que la +pluie rafraîchît mon front. J’étais ivre, non à cause du porto que +j’avais bu, mais par l’effet d’un alcool intérieur que distillait +l’afflux de mes pensées. + +On entendait le bruit que font en retombant les devantures de fer des +magasins. Des trompes d’auto retentissaient. Des gens couraient sous des +parapluies. Le ciel était si bas qu’il avait l’air de toucher les toits +des maisons. J’errais sous un couvercle ténébreux qui n’était éclairé +que par une lumière, celle de l’amour d’Irma Pascaud pour sa fille. +Cette lumière venait de briller pour moi et elle s’était éteinte. Mais +je savais qu’elle existait. Il y avait une lumière qui était l’amour. + +Je passai devant la vitrine d’un bijoutier et derrière les diamants +faux, les perles japonaises, le ruissellement des colliers en toc, au +milieu des flammes de l’électricité, j’aperçus Mammon le démon hébraïque +de la richesse. Il se tenait debout dans une jaquette correcte et il +élevait en souriant avec un geste de prestidigitateur devant une jeune +femme blonde, une émeraude verte comme une goutte d’absinthe ou comme +l’œil d’une morte. Je collai mon visage contre le carreau et j’aperçus +les traits ravissants de la jeune femme qui se décomposaient sous +l’action du désir. Un pacte semblable au mien allait se conclure là et +je fus tenté de m’élancer dans la boutique et de forcer la jeune femme à +écouter mon histoire. + +Peut-être l’aurais-je fait, si en me reculant d’un pas sur le trottoir, +je n’avais pas été heurté par un personnage qui avait des lunettes d’or +et des bagues d’or à ses doigts osseux. Il était maigre, son visage +affectait des formes géométriques, il y avait dans les lignes de ses +bras, leurs rapports avec les angles de ses jambes et de ses pieds, des +problèmes compliqués de trigonométrie, pareils à ceux que je n’avais pu +résoudre quand je préparais mon baccalauréat. Il était semblable à +Astaroth, génie de la science des nombres et des mesures, tel qu’il est +représenté dans les livres de démonologie. + +Derrière lui, la bouche peinte et les pommettes fardées, avec des +gouttes de pluie comme des écailles sur le plâtre de son front, une rose +à la boutonnière et faisant onduler ses hanches, s’avançait un jeune +homme équivoque qui passa sa langue sur ses lèvres en me voyant et en +qui je reconnus Belial, qui avait une statue à Sidon et qu’on avait +adoré à Sodome comme un dieu. + +Je m’étais arrêté imprudemment à un carrefour diabolique. Lilith, la +princesse des succubes, qui fait périr les nouveau-nés, le traversait +presque nue, dans un cercle de gouttes d’eau, levant au-dessus de sa +tête un parapluie tellement petit qu’il ne pouvait être qu’un objet +magique pour capter les forces éparses. Elle pénétra dans un restaurant +et par la porte ouverte j’aperçus en train de manger, Behemoth avec son +ventre énorme et sa face d’éléphant, le démon de la stupidité et de +l’absorption continuelle des nourritures. Près de lui était Kamosh, le +démon de la flatterie, et le monstrueux Ronwe avec ses filles qui +entraînent les hommes dans des lits où elles sifflent et se changent en +serpent. Un orchestre se mit à jouer et je vis un musicien frapper sur +un tambourin en clignant de l’œil afin d’indiquer aux initiés qu’il se +livrait à l’opération magique du Kamlat par laquelle les jouissances +sensuelles sont décuplées. + +Je songeai à m’éloigner. Mais partout il y avait des démons, ils avaient +envahi la terre, ils en avaient pris possession et ils s’accouplaient +avec les filles des hommes, comme aux premiers jours de la malédiction. +Je vis Abigor qui chérit les uniformes, Adramelech qui a des plumes de +paon à cause de son orgueil, les Lamies qui adorent la chaleur +particulière aux lèvres des jeunes hommes et les Lemures qu’on croit +vivants et qui sont morts depuis longtemps. Je vis Léonard, le grand +nègre, et To, démon de la vitesse qui courait autrefois à pied dans les +déserts de l’Arabie et a engendré tant de machines affreuses pour +traverser le monde rapidement. Samiaxas, enveloppé d’une pelisse, +reniflait le parfum qui sort des robes des femmes, cherchant à s’unir à +elles avec cette ardeur qui est rapportée dans le livre d’Enoch. Samaël +blanc, messager de la gourmandise, portait des plats dans un panier sur +son bonnet de marmiton, et Samaël noir, préparateur de philtres et de +poisons, sortait de la boutique d’un pharmacien où venaient de +s’éteindre les flammes étranges des bocaux. + +Ardarel, esprit du feu, soufflait dans les moteurs des autos, Talliud, +esprit de l’eau, s’allongeait dans les rayons de la pluie et l’affreux +Furlac rampait sur les pavés, travaillant à rendre la boue vivante. + +Et sans cesse, dans toutes les maisons, sous les portes, dans les cafés +et sur les places, des pactes étaient signés. Je voyais les trois +bougies s’allumer, le déroulement des parchemins vierges et je sentais +autour de moi l’impalpable poussière de leurs cendres. + +Et alors une vérité m’apparut. Je n’étais maudit que dans la mesure où +tous les hommes l’étaient. Tous s’étaient vendus à l’esprit du mal, les +uns pour l’argent, les autres par ambition, les autres pour le plaisir +de leur chair. La sorcellerie était naturelle. Elle fonctionnait dans +les tribunaux, dans les rites du mariage, dans les transactions des +banques. La signature des pactes était au bas de tous les contrats, elle +était reproduite dans les journaux, elle s’escomptait en Bourse. Toute +la société était diabolique. Ce que Lévy m’avait fait faire autrefois, +chacun le faisait quotidiennement et sans le savoir. Les mères, dès le +premier baiser, vouaient leur enfant à Lucifer. Les amants +s’accouplaient selon le mode infernal. Les prêtres, quand ils levaient +l’hostie dans l’église, tendaient au ciel le symbole de l’égoïsme. +L’homme suivait la voie à rebours et il la suivait joyeusement, ayant +éteint en lui-même jusqu’à l’espérance du but divin. + +La pluie continuait à tomber et mes vêtements étaient collés à mon +corps. Mais la fraîcheur que j’en ressentais était agréable, parce +qu’elle était comme un bain, après une longue souillure. J’avais couru +toute la journée de temple en temple, partout où il y a des hommes qui +cherchent la vérité et je m’apercevais que je n’avais qu’à regarder +autour de moi pour découvrir cette vérité. + +A droite et à gauche, je voyais les rues se creuser profondément entre +des couloirs de pierre, pour se perdre je ne sais où. Une marée de +ténèbres roulait au-dessus des maisons, descendait, de plus en plus +menaçante, sur les vagues palpitations des réverbères. Et moi je +marchais à petits pas. J’étais un homme comme tous les autres, ni +meilleur ni pire, courbé par la crainte, soulevé par le désir et qui +n’avait su aimer sincèrement que lui-même. + + + + +Le printemps vint et fut suivi par l’été. Je vivais seul. J’avais +renvoyé ma gouvernante et mon valet de chambre et il n’y avait pas eu +d’autre changement dans mon existence. Mais je savais que si mon pacte +était à la ressemblance de celui de tous, je devais, par une action +éclatante, effacer la trace de ma signature sur le parchemin de Lévy. + +Quelle serait cette action? Elle m’apparut un jour et je crus sentir +tout de suite qu’elle seule pouvait débarrasser mon âme de son fardeau, +en ébranlant le point d’appui sur lequel reposait ma vie. Il fallait la +réaliser sans perdre une minute. + +Je retrouvai dans un tiroir, sur un vieux bout de papier, l’adresse de +cette femme de ménage qui avait été la confidente de Laurence et je +rédigeai pour elle un pneumatique où je la priais de venir me voir sans +retard. J’allai jeter moi-même le pneumatique à la poste. Mais je n’eus +pas à faire de contour pour éviter Saint-François-de-Sales. L’archevêque +de pierre avait depuis longtemps repris sa place au-dessus du portail de +l’église. + +Puis j’attendis avec la même impatience que j’avais éprouvée en d’autres +temps, lorsque j’attendais une maîtresse dont l’arrivée était +incertaine. + +L’après-midi touchait à sa fin quand la sonnette retentit et quand je +fis entrer Mme Honorine. + +Son nez était plus rouge qu’à l’ordinaire. Elle portait, comme un +uniforme de pauvre femme, un fichu grisâtre croisé sur sa poitrine et +elle tenait un filet qui contenait un objet de nature graisseuse +enveloppé dans du papier journal. + +--Je venais justement de faire mon marché, dit-elle en soulevant ce +filet, quand est arrivé le... + +La prononciation du mot l’arrêta et comme je cherchais moi-même le début +de ma phrase, elle entama des récriminations. + +Elle savait que le valet de chambre lui en voulait. Elle n’avait pas été +étonnée qu’on ne la fasse plus revenir après le départ de madame. +D’abord elle avait bien prévu que madame s’en irait. Madame le lui avait +dit à elle-même. Le valet de chambre lui trouvait un genre trop peuple. +Elle se flattait d’être du peuple. On peut porter des savates et être +plus honnête que ceux qui ont des souliers. + +Je me hâtai de lui dire que cela n’avait pas d’importance et qu’il +s’agissait de tout autre chose. + +--Monsieur sait-il que le tarif de l’heure a augmenté de vingt-cinq +centimes depuis trois mois? + +Je lui fis signe que je le savais et je la priai de s’asseoir. Elle n’en +fit rien. Je m’aperçus alors qu’elle promenait son doigt sur ma table et +qu’elle traçait un dessin primitif dans la poussière accumulée. Son +regard erra sur les meubles et en constata le désordre. Par la porte +restée ouverte, elle vit de l’autre côté de l’antichambre, la salle à +manger où se trouvaient encore les restes du déjeuner que j’avais +préparé moi-même. Une obscure faculté professionnelle lui permettait +sans doute de mesurer la somme de travail qu’exigeait mon appartement +laissé à l’abandon. + +Un éclair d’orgueil passa dans son terne regard, en même temps qu’un +désir de serviabilité. + +On la trouvait quand on avait besoin d’elle. Le travail ne lui avait +jamais fait peur. Ah! elle savait combien il est difficile de se +procurer une femme de ménage, par le temps qui court. + +--Non, Honorine, lui dis-je, je ne cherche pas une femme de ménage. J’ai +pensé à vous à cause des éloges que j’ai entendus à votre sujet. Je sais +que vous êtes pleine de mérite, que vous avez été abandonnée par votre +mari, que vous avez travaillé toute votre vie pour nourrir vos enfants. +Je veux vous faire un cadeau ou plutôt une donation. + +Les yeux d’Honorine s’étaient subitement mouillés car nul ne peut +entendre une allusion à des malheurs qu’il a subis sans être ému de +pitié pour lui-même. Mais aux derniers mots que je prononçai, son visage +reprit une impassibilité hébétée. + +--Je veux quitter Paris et mener une tout autre existence que celle que +j’ai menée jusqu’à présent. Cet appartement et tout ce qu’il contient me +sera désormais inutile. Je répugne à le vendre. J’ai pensé à en faire la +donation à la personne qui, de toutes celles que je connaissais, en +était la plus digne. + +Honorine, impassible, garda le silence et hocha la tête en signe +d’approbation. + +A la fin, elle dit: + +--Je ne comprends pas ce que monsieur veut dire par donation. + +--Je veux dire que je vous donne tout ce qui est dans cet appartement et +l’appartement lui-même dont je m’engage à payer le loyer. Les meubles, +les tapis, tout ce qui est ici sera à vous. Vous pourrez le vendre ou le +garder à votre guise. + +Honorine se mit à rire comme on rit d’une plaisanterie incompréhensible. + +--Monsieur s’amuse. + +Je lui affirmai que je ne plaisantais nullement, que ma résolution était +sérieuse et irrévocable. Elle pouvait dès maintenant emporter ce qui lui +plaisait, notamment les couverts d’argent. Je citai les couverts sachant +quel prestige ils exercent sur les simples. + +Honorine s’obstinait à répéter: + +--Monsieur s’amuse. + +Mais son visage exprimait la plus vive inquiétude. + +--On m’avait bien dit dans le quartier que depuis le départ de madame, +monsieur était... Mais je ne suis pas femme à profiter de... + +Je crus qu’elle allait montrer son front avec son doigt mais elle +s’arrêta. + +Je lui assurai que j’avais tout mon bon sens et que ma résolution était +prise. Mais Honorine avait pris aussi la résolution de ne pas profiter. + +Si je n’étais pas fou elle se trouvait blessée dans un amour-propre +caché et elle répétait: + +--Alors, ce ne sont pas des choses à dire. + +--Eh bien! réfléchissez! + +--C’est tout réfléchi. + +Et elle fit mine de s’en aller pour sortir du monde extraordinaire où je +venais de la faire pénétrer. + +--Si monsieur veut me donner quelque chose, je prendrai bien cette +petite médaille en souvenir de madame que j’aimais bien... et aussi de +monsieur. + +La médaille que m’avait donnée l’abbé Durand reposait dans la poussière +sur une coupe. + +Je la lui donnai de grand cœur. + +Je passai la soirée à m’émerveiller et à glorifier la sainteté des cœurs +simples. C’était Laurence qui avait raison. Je n’avais pas su distinguer +sous la grossière enveloppe, l’or pur du désintéressement. + +Il était tard. J’allais aller me coucher quand on sonna. + +C’était Honorine qui revenait. Elle avait une attitude embarrassée et +pourtant résolue. + +--Monsieur m’a dit: Réfléchissez. Alors, j’ai réfléchi, ou plutôt ce +n’est pas moi. Moi, je pense qu’il ne faut pas profiter... Mais c’est ma +fille... Ma fille m’a dit: Tu as des enfants. Nous sommes plusieurs... + +--Alors, vous acceptez? + +--Puisque c’est monsieur de lui-même... Par l’effet de sa bonté... +J’accepte. + +--C’est parfait. Je maintiens ce que j’ai dit. Tout ce qui est ici est à +vous. + +Honorine secoua la tête. + +--Il paraît que de toute façon il faut un papier en règle. Et pour le +loyer aussi... + +--Vous aurez un acte de donation et mon homme d’affaires s’occupera du +loyer. Aidez-moi à faire ma valise. Je vais m’en aller tout de suite. + +--Et pourquoi? + +--Je ne suis plus chez moi. + +Elle se mit à rire. Elle avait pris l’expression rusée de quelqu’un qui +ne veut pas se laisser tromper. + +Elle me regarda presque avec regret mettre du linge dans ma valise, mais +elle se ravisa et elle insista généreusement pour que j’en prisse +davantage. Je lui en sus gré, car elle avait aussi des fils. + +--Monsieur aime les livres, ça tient compagnie. Moi, je ne lis jamais. + +Et elle bourrait ma valise au hasard avec tous les livres qui étaient à +portée de sa main. + +--Voulez-vous passer la nuit ici? lui demandai-je. + +Elle refusa vivement. Elle n’oserait jamais. Seulement quand elle aurait +les papiers. + +Je lui remis la clef de la porte d’entrée. Elle prit ma valise. Il +faisait beau dehors. Je ressentais un bonheur immense. + + + + +Je pris à peine le temps de déposer ma valise dans une petite auberge +dont j’avais, l’année précédente, remarqué l’humilité au bord de la +route. J’en savourai hâtivement l’odeur rustique, le manque de confort +et la difficulté de se procurer l’eau indispensable pour sa toilette, +après un long voyage. Je demandai à une patronne joviale, qui avait un +double menton rose et se tenait derrière un comptoir, si un original +habitait toujours dans la direction du cap Myrte, une petite maison de +planches face à la mer, qu’il avait construite lui-même. + +--Le pauvre Jacques! s’écria la femme dont le visage s’éclaira. Oui, il +est toujours là, mais pas pour longtemps. + +--Je ne savais pas qu’il était connu par son surnom. + +--Si, et c’est un surnom qui, d’ailleurs, ne lui va pas du tout. Ce sont +des messieurs de Paris qui le lui ont donné, je ne sais pas bien +pourquoi. + +La femme s’était levée et je pus admirer une forte carrure, une taille +plantureuse, la puissance de la maturité féminine. + +Je me rappelai avoir entendu dire autrefois, de façon précise, que le +pauvre Jacques avait donné aux pauvres tout ce qu’il possédait, avant de +se retirer dans la solitude pour y chercher la perfection. + +On m’avait cité avec admiration ses propres paroles: + +--Nous sommes enchaînés tant que nous avons quelque chose à nous. La +première action que doit faire celui qui veut être pur est de rompre les +liens qui l’attachent. + +Je voulais le consulter sur cette rupture de liens. Le début en était +peut-être aisé mais la difficulté de continuer m’apparaissait immense. + +--Sans doute, pensai-je, cette aubergiste ne connaît le pauvre Jacques +que par des racontars. + +Je la quittai et je m’élançai sur un petit chemin qui gravissait une +colline entre des pins et des mimosas. + +Il faisait chaud et l’air était immobile. C’était le milieu de +l’après-midi. Des insectes bourdonnaient. Je découvrais au loin la mer. +Mon enthousiasme pour la beauté d’une vie nouvelle augmentait pendant +que je marchais. + +Comme cela m’avait été indiqué, je quittai le chemin pour prendre un +sentier, entre des vignes. Je descendis une pente, j’en remontai une +autre et je me trouvai devant la petite maison de planches où le sage +était venu abriter une âme désormais sans passions. + +Le pauvre Jacques était debout devant sa porte. Il ne fut pas surpris en +me voyant et il ne manifesta aucun plaisir. J’aurais même pu interpréter +les plis de son front comme un signe de mauvaise humeur. + +J’eus honte de troubler sa méditation. Je lui exposai pourtant le but de +ma visite. J’étais tenté de l’imiter. Je voulais me débarrasser du mal +que tout homme porte en lui. Je savais que le premier geste de la +libération doit être de distribuer tout ce qu’on a. J’avais commencé et +ce commencement m’avait été agréable. Mais je me rendais bien compte que +ce qui m’avait plu, c’était le caractère un peu théâtral de ma +générosité. Je n’avais pas le courage d’aller plus loin. Un obscur +déplacement au profit d’une œuvre de tous les titres constituant ma +fortune m’était impossible. Comment avait-il donc fait, lui, pour se +dépouiller complètement? + +Le pauvre Jacques se mit à marcher de long en large. Il paraissait +ennuyé de ma question. Il tenta d’abord d’y répondre de façon évasive. + +--Chacun doit agir selon sa conscience et ce qu’il fait ne regarde +personne. + +Mais je m’étais assis sur un banc rudimentaire, qui était devant sa +porte, et je ne paraissais pas disposé à m’éloigner sans réponse. + +A la fin il dit avec une certaine impatience: + +--Tout donner est impossible! Personne n’en a le courage. On donne +facilement son pardessus, des meubles, mais sa fortune, jamais! +D’ailleurs on a trop décrié l’argent. Voyons, il faut tout de même de +l’argent même pour vivre en ermite dans une cabane de planches comme +celle-là. D’abord ces planches, il a fallu les payer. Il a fallu louer +le terrain. Et il faut manger tous les jours. Même si on ne mange que +des pommes de terre et de la salade, il faut payer ces pommes de terre +et cette salade. + +--Mais je croyais que vous viviez du produit de votre travail, et je +désignai une terre calcinée où il semblait y avoir eu le vestige d’une +culture abandonnée. + +--Rien de ce que j’ai planté n’a poussé. Tout a été brûlé par le soleil +ou pourri par la pluie. Je serais mort depuis longtemps si je n’avais +pas les rentes que m’envoie régulièrement le Crédit Lyonnais. + +--Ainsi vous ne croyez pas la fortune incompatible avec l’existence du +sage? + +Il se mit à rire et me regarda bien en face. Alors seulement je +m’aperçus qu’il avait grossi, qu’il portait un complet neuf et qu’il +avait aux pieds des chaussettes et des souliers. + +--La sagesse! D’abord où est-elle? Il est arbitraire de la placer dans +une cabane en planches, près d’un bois de pins, plutôt qu’ailleurs. Je +me demande si l’on n’est pas beaucoup plus sage de vivre dans une +maison, comme tout le monde, avec ses semblables. + +J’étais déçu. Je regardai les collines qui s’étageaient et se +prolongeaient en des caps rocheux vers la mer gonflée d’azur. Le soleil +allait se coucher et l’air tranquille semblait pousser doucement +au-dessus des arbres immobiles, de muettes pensées d’amour. + +--Pourtant, vous avez donné un exemple, dis-je. + +Le pauvre Jacques parut se décider à un aveu. + +--Si vous étiez venu demain, vous ne m’auriez pas trouvé. Cette soirée +sera la dernière que je passerai ici. Et peut-être me paraîtra-t-elle +longue. + +--Comment? + +--J’ai réfléchi. Rien ne fait réfléchir comme d’interminables heures +passées, l’hiver, à écouter la pluie, l’été à contempler la lumière du +soleil. J’ai changé d’avis. Je trouve que la compagnie d’une taupe et +d’une couleuvre ne suffisent pas à un sage. + +--Et quelle compagnie leur préférez-vous? + +--Celle d’une femme, par exemple. + +Il rougit légèrement, baissa les yeux, puis il les leva vers moi +orgueilleusement. + +--Pourquoi pas? fit-il. J’ai fait la connaissance de quelqu’un, dans le +pays... quelqu’un qui partage mes idées. + +Il s’arrêta, remuant la terre de son soulier neuf. + +--N’étiez-vous pas bouddhiste? + +--Cette jeune femme est catholique, mais qu’importe! + +Il baissa la voix et l’orgueil de son visage s’accentua. + +--Elle est veuve, très jolie et propriétaire d’un hôtel tout près d’ici, +ce qui ne gâte rien. + +Je pensai en frémissant à la grosse aubergiste avec qui j’avais échangé +quelques paroles. Une grande tristesse m’envahit. + +--Croyez-vous au diable? dis-je pour changer de conversation. + +Le pauvre Jacques faillit se mettre en colère. Il crut que je devinais +qui était sa fiancée et que je faisais un rapprochement injurieux avec +le diable à cause de la couleur rose feu de ses joues. Il me regarda +longuement, il vit ma parfaite innocence et il répondit: + +--Mais non. Je n’y crois pas. Si j’y avais cru, je n’aurais pu passer +une seule nuit dans cette cabane. Ah! je comprends la tentation de saint +Antoine maintenant! On ne peut s’imaginer toutes les voix qui sortent +des bois, tous les appels qui sont poussés dans les champs par des êtres +errants. Je les sentais quelquefois collés derrière ma porte, en train +d’écouter ma respiration. Je me suis même demandé quelquefois si le +voisinage de M. Althon n’y était pour rien. + +--M. Althon? Pourquoi? + +--Ce sont des potins. Il vaut mieux ne pas s’en occuper. + +Il fit un geste large qui signifiait que la vie était plus belle que +toutes ces imaginations. + +--Et la taupe et la couleuvre? dis-je en le quittant. + +--J’ai fait plusieurs kilomètres à pied pour les perdre dans ces bois +que vous voyez, là-bas, à l’extrémité de l’horizon. Cela m’a fait +beaucoup de peine. Je ne peux m’expliquer comment, mais ces animaux +avaient tout compris. La couleuvre sifflait, la taupe ronronnait. +C’était déchirant. Ah! il est impossible de tout concilier. + +Je me mis à marcher très vite. Le soir tombait. J’atteignis la grande +route et j’allai droit devant moi. + + * * * * * + +Il y avait plus d’une heure que je marchais et la nuit était tout à fait +venue quand je passai à côté d’une petite buvette dont la terrasse était +éclairée par une lanterne. Je m’y assis pour me reposer. + +Je reconnus le paysage qui était devant moi. Aux flancs de la colline, +cette ligne de murailles grises était l’enceinte du couvent des filles +repenties. La masse de pierre criblée d’yeux électriques était l’hôtel. +Je distinguais entre des branches la toiture de la petite villa que +j’avais louée l’année précédente et sur la droite, je voyais s’ouvrir +entre les eucalyptus centenaires, l’allée qui menait à la demeure de M. +de Saint-Aygulf. + +Autour d’une table à côté de moi des chauffeurs en livrée causaient et +riaient avec des gens du pays. Les mêmes mots revenaient sans cesse dans +leur conversation. Il était question de dingos, de toqués et je fus +aussitôt certain qu’il s’agissait de gens que je connaissais et +peut-être de moi-même. + +Involontairement, je prêtai l’oreille. Je compris qu’un gros homme +taciturne et un valet de chambre à figure de belette étaient les +domestiques de M. Althon. + +Après des confidences à voix basse qui les firent s’esclaffer, le gros +homme taciturne s’écria d’une voix retentissante: + +--Voulez-vous que je vous dise ce que je crois? Eh bien, ce sont tout +simplement des porcs. + +Les rires reprirent. Un chauffeur fit un récit plaisant que je +n’entendis pas, mais mon cœur se mit à battre quand le nom de +Saint-Aygulf fut prononcé. Il venait, disait-on, de partir subitement +pour Paris, laissant sa fille toute seule et on allait en profiter le +soir même. + +--Ils vont s’en payer. C’est pour ça qu’on nous a donné congé toute la +soirée. + +Un paysan à grosses moustaches et qui devait être jardinier dut faire +une réserve bienveillante relative à Eveline. + +--Elle est comme les autres, peut-être pire, dit avec un affreux sourire +le valet de chambre à tête de belette. + +J’entendis encore le paysan dire: + +--Ils ont raison, puisqu’ils en ont les moyens. Mais pourquoi, diable, +mêlent-ils à ça des histoires de religion? + +Et l’homme taciturne clama à nouveau: + +--Je vous le dis, ce sont des porcs! + +Je me levai et je partis. J’avais honte d’avoir écouté et pourtant +j’étais heureux de savoir. La curiosité me dévorait. M. Althon! Eveline! +S’il existait ailleurs que dans mon imagination des êtres consacrés au +mal et qui adoraient Lucifer comme d’autres adorent Dieu, M. Althon +devait être de ceux-là. + +La lune était dans son plein et brillait d’un éclat extraordinaire. +J’étais à jeun, j’avais la tête vide et il me sembla que sa lumière +contribuait à me griser. + +Mais soudain je m’arrêtai. J’étais arrivé devant le petit chemin qui +menait à la propriété de M. Althon. Un groupe qui venait sur la route, +en sens inverse, avait tourné et s’enfonçait sous les arbres avec +quelque chose de furtif dans l’allure. + +Quand j’essaie de me rappeler à présent quelle est la pensée qui me +poussa, je suis incapable de la retrouver. Je ne croyais pas avoir un +rôle à jouer, un devoir à accomplir. Je n’étais pas non plus avide +d’assister à une scène d’érotisme collectif, à laquelle ce genre de +réunion sert d’ordinaire de prétexte. Je me mis à marcher dans le petit +chemin, derrière le groupe qui me précédait, comme un visiteur +quelconque qui est invité chez M. Althon. + +Arrivé près de la maison, je m’arrêtai et d’instinct je me blottis dans +un massif pour laisser passer trois personnes qui venaient derrière moi. +J’avais reconnu le rire de Mme Vigerie. Elle s’appuyait au bras de deux +jeunes gens que je connaissais et tout en marchant, elle déboutonnait un +grand manteau de fourrures qui l’enveloppait jusqu’aux pieds. Je n’eus +pas le temps de m’étonner qu’elle portât un manteau de fourrures par une +aussi chaude soirée. Le manteau s’ouvrit quand elle arriva près de moi. +Elle était nue sous sa fourrure. + +Et pendant que les trois silhouettes s’éloignaient sous la lune, je fus +frappé par quelque chose de spécial dans la manière pesante de marcher, +le mouvement des épaules, une épaisseur des cous que je n’avais jamais +remarquée. Je me rappelai aussitôt les paroles que je venais d’entendre +dans la buvette: + +--Ce sont des porcs! + +Je pénétrai à leur suite dans le jardin. Il était formé de massifs épais +et il me sembla que les plantes qui composaient ces massifs +appartenaient à des espèces inconnues. + +Mais j’étais dans un état de semi-inconscience et je me dirigeai d’un +pas tranquille vers la maison. Aucune lumière n’y apparaissait. Elle +était massive, silencieuse, morte. Elle avait happé les visiteurs par je +ne sais quelle porte qui s’était refermée sans bruit. Je longeai +inutilement la façade et je me demandais sérieusement si je ne ferais +pas bien d’appeler avec une voix retentissante en criant mon nom. Mais +je me dis avec raison que Kotzebue, qui ne pouvait manquer d’être là, me +ferait éconduire. + +J’eus aussi l’idée d’allumer quelques branches de pin, que je +ramasserais et que je disposerais devant la porte pour y mettre le feu. +Je cherchai mes allumettes dans ma poche et cette pensée me remplit de +gaîté au point que je me mis à rire tout seul. Pourtant je renonçai à ce +projet, trouvant plus sage d’attendre dans le jardin l’arrivée d’un +nouvel invité qui me permettrait de pénétrer par surprise. + +Je pris une allée au hasard et je marchai jusqu’à un espace libre où je +voyais le gravier étinceler sous la lune. Je m’arrêtai, quand je +distinguai une forme blanche, indécise, immobile, qui était bizarrement +suspendue dans l’air. En regardant avec plus d’attention, je vis +au-dessus de la forme blanche, la ligne dressée d’un poteau. + +C’était une croix qui était au centre de ce carrefour et un être +immaculé avec des taches de sang sur le corps y était crucifié. Je fus +hypnotisé d’abord par les yeux qui me paraissaient fixés sur moi, +obstinément fixés et étonnamment vides, comme des yeux de verre. + +D’une blancheur absolue, depuis l’extrémité de ses petites oreilles +pointues jusqu’à ses sabots étroits, était l’agneau crucifié en présence +duquel je me trouvais. Pour que les pattes de devant puissent être +clouées, on avait disloqué les jambes en les écartant. Une cordelette +serrait le cou, obligeant la tête à se tenir droite. Les clous étaient +profondément enfoncés et avaient brisé les os. Je découvris, en passant +la main sur les poils de l’animal et en y sentant une légère tiédeur, +que ce surprenant supplice était tout récent. + +On sait que les bêtes sont tuées pour être mangées et on ne s’indigne +pas après les bouchers. Mais la mort de cet agneau, son exposition sur +une croix, le mystérieux caractère rituel qui me paraissait s’attacher à +cette mort, me remplirent de dégoût. Je jetai un regard autour de moi et +le jardin me sembla devenu singulièrement menaçant, lourd d’une +incompréhensible énigme. + +Je fus alors frappé par la résonance d’un chant lointain. C’était une +complainte traînante, étouffée, qui provenait de l’espace ambiant plutôt +que d’un lieu déterminé. Je songeai d’abord à quelqu’un qui aurait +chanté au haut d’un arbre à travers du coton. La voix mourait et +renaissait, monotone et je me rendis bientôt compte qu’elle devait +partir de la terrasse qui était sur le toit même de la maison. Quelle +était sa signification? Une cérémonie commençait-elle en ce moment dont +elle était l’accompagnement? Et de quel ordre était cette cérémonie? + +Je quittai les ombres des massifs et je me mis à faire le tour de la +maison, les nerfs tout à coup surexcités par l’étrange angoisse de ce +chant. + +Je me trouvai, du côté inverse à la façade, dans la partie du jardin sur +laquelle donnaient les cuisines. Je heurtai une boîte à ordures. +J’essayai d’ouvrir une porte, elle était fermée à clef. Mais en +examinant avec attention une lucarne, je m’aperçus qu’elle n’était que +poussée. Elle céda sous ma main. Elle était large et n’était pas haute. +J’hésitai une seconde, évoquant l’hypothèse d’un chien redoutable et +silencieux qui pouvait m’attendre de l’autre côté. Puis je m’introduisis +dans la maison de M. Althon. + +Tout ce qui arriva ensuite se déroula avec rapidité et je n’en ai gardé +que le souvenir laissé par les choses accomplies en rêve. + +A la clarté d’une allumette, je vis que j’étais dans la cuisine et qu’il +y avait encore sur la table les restes du repas des domestiques. Mon +premier soin fut de rouvrir la porte qui donnait sur le jardin. Puis je +m’appliquai à tourner sans bruit le bouton d’une porte qui était à +l’autre extrémité de la cuisine. Après y avoir consacré quelques +minutes, je me trouvai dans un office devant une autre porte fermée. +J’employai les mêmes précautions pour l’ouvrir et une nouvelle allumette +me montra un salon spacieux et désert. Il y avait des panoplies d’armes +et des étoffes turques sur les murs. Il me parut meublé avec ce mauvais +goût oriental qui présidait à beaucoup d’installations, il y a une +cinquantaine d’années. Je vis sur un divan surmonté d’un dais de voiles +tunisiens des chapeaux d’hommes et trois ou quatre manteaux de femmes. + +Je ne me rendais que vaguement compte du mauvais accueil au devant +duquel j’allais. Ce qui pouvait m’arriver de pire était d’être chassé +brutalement, mais j’avais écarté tout amour-propre. Je pensai que le +mieux était de payer d’audace et j’allumai l’électricité. D’ailleurs +j’étais las de tourner avec lenteur des boutons de porte qui craquaient. + +Je voyais en enfilade un autre salon et la salle à manger. Le +rez-de-chaussée était désert. La réunion devait se tenir au premier. Je +prêtai l’oreille, mais je n’entendis que l’exaspérante complainte +assourdie du chanteur qui devait être quelque part, sur la toiture, le +visage tourné vers la lune. + +J’aperçus à l’extrémité du salon, l’escalier qui conduisait au premier +étage. Je le gravis en trois bonds et j’hésitais entre plusieurs portes. +Alors enfin, une voix que je reconnus frappa mes oreilles. C’était la +voix de Kotzebue. Elle était emphatique, bien que le ton fût voilé. Il +devait réciter une prière, mais cette prière était dans une langue dont +les syllabes frappaient pour la première fois mes oreilles. + +La porte de la pièce dans laquelle Kotzebue parlait s’entre-bâilla à ce +moment. Une femme maigre, entre deux âges, qui avait dû entendre le +bruit de mes pas, sortit la moitié de son buste et m’examina avec un +face-à-main dans la demi-obscurité du palier. Je crus reconnaître une +énigmatique créature que j’avais aperçue l’année précédente sur la plage +et qu’on m’avait dit être la secrétaire de M. Althon. + +--Vous êtes en retard, dépêchez-vous, me dit-elle en s’effaçant pour me +laisser passer. + +J’entrai et elle referma doucement la porte derrière moi. + +Je ne pus d’abord rien distinguer, car la lumière ne venait que de trois +lampes disposées en triangle et ces lampes étaient de l’autre côté de la +pièce qui était très longue. Ce devait être une sorte de salon-atelier +séparé en deux parties par des colonnes et qu’on avait débarrassé de ses +meubles pour la circonstance. Autour de moi étaient des hommes et des +femmes dont beaucoup m’étaient inconnus. Quelques-uns appartenaient au +groupe des Esséniens et je vis à la crispation de leurs traits, à la +flamme de leurs yeux, quelle ardeur ils apportaient dans cette adoration +si différente de leur ancien idéal. Les visages étaient tellement tendus +que je ne pouvais me rendre compte si les femmes étaient jolies. J’en +vis de vieilles et de hagardes. Quant aux hommes il m’était impossible +de définir à quelle classe ils appartenaient. Tous avaient les yeux +fixés sur l’extrémité de la pièce et sur un rideau qui en voilait une +partie et ils semblaient dans l’attente d’un événement étrangement +attrayant. + +Ce rideau était fait d’une soie d’un bleu profond, étincelant, mouvant, +sur laquelle étaient brodés des croissants de lune et des étoiles +d’argent. La beauté de cette étoffe était captivante. Elle faisait +penser au ciel d’une région extra-terrestre, au zaimph secret du temple +de Carthage. Une balustrade en demi-cercle était disposée entre les +colonnes. Tout autour les murs étaient tendus d’étoffes nuancées où +dominaient la pourpre et le violet. Au milieu, un divan sur une estrade +avait l’air de jouer un rôle prépondérant. Il était recouvert de la même +soie que le rideau, mais cette soie était froissée et souillée et même +il y avait des déchirures en plusieurs endroits. Sur une table basse +reposait un large vase de cuivre rempli d’eau ainsi que divers objets en +métal. On voyait les clous qui faisaient tenir les étoffes au mur et le +plâtre qui était tombé. L’ensemble avait un je ne sais quoi de toc et +d’improvisé qui faisait penser à un salon de prestidigitateur ou à un +décor hâtivement mis debout chez un photographe. + +A côté du divan était assis un homme aux cheveux crépus, avec une figure +cynique et gaie et qui était entièrement nu. Il était tellement velu que +je crus d’abord qu’il était revêtu d’une espèce de fourrure et que je me +penchai en avant pour m’assurer de sa nudité. Il devait être de petite +taille et un peu contrefait, mais son cou de taureau et ses bras énormes +semblaient indiquer un lutteur professionnel. Il se redressait et jetait +parfois sur l’assistance un regard sournois et surpris. Il donnait la +sensation d’être gêné, égaré dans un milieu inconnu, où on l’avait fait +venir en le payant, pour accomplir je ne sais quelle bizarre action. + +A côté de lui était une grande cage où bougeaient des plumages d’oiseaux +blancs. Il y avait parfois un battement d’ailes, un crissement de bec et +l’homme nu se tournait alors vers les oiseaux qu’il fixait avec +attention pour se donner une contenance. + +De l’autre côté du divan, Kotzebue, debout, psalmodiait la prière qui +avait tout d’abord frappé mes oreilles. Je trouvai qu’il avait maigri et +que ses yeux étaient plus petits qu’à l’ordinaire. Il portait un costume +qui était fait d’une sorte de dalmatique, moitié byzantine, moitié +égyptienne. Il lisait la prière sur un parchemin de forme allongée et +comme la lumière était insuffisante il le rapprochait parfois tout près +de ses yeux. Le tremblement de sa main, la lividité de son visage et un +rétrécissement de ses épaules trahissaient l’épouvante à laquelle il +était en proie. Cette épouvante était visible, matérielle autour de lui, +chacun la sentait et en recevait les ondes, et c’était cette +inexplicable épouvante qui rendait terrible une scène qui n’aurait été +sans cela que grotesque. + +Je fus frappé par la résonance de certains mots qui revenaient dans la +prière de Kotzebue, surtout par la résonance d’un mot, d’un nom propre: +Apophis! + +Apophis! Les syllabes de ce nom flottèrent durant quelques secondes dans +mon esprit, mortes, dépourvues de sens, mais peu à peu elles s’animèrent +et se colorèrent par la répétition, à côté d’elles, d’autres syllabes +évocatrices. + +Quelques années auparavant, au moment de ma première curiosité pour +l’histoire des religions, j’avais étudié les langues anciennes et +notamment quelques rudiments de langue copte. C’était en langue copte +que Kotzebue s’exprimait! Et je reconnaissais le nom de l’être auquel sa +prière était adressée, avec une voix à la fois suppliante et terrifiée. +Apophis, le serpent qui personnifie les ténèbres dans le Livre des morts +des Egyptiens! Le serpent qui est appelé Nahash dans la Genèse. Le +principe même du mal éternel! Et Kotzebue l’invoquait sur un ton +galvanisé par la peur et il invoquait aussi Astès le seigneur de +l’Amenti, Oouadj l’éteigneur de rayons, Azi la luxure, Khem +l’ithyphallique, Khépra le transformateur, Sokari, celui qui coupe les +glaïeuls pour éventer les morts. Il donnait aux démons les premiers noms +dont les hommes les avaient désignés pour que son appel fût plus +puissant par la virginité du nom primordial. J’avais cru assister à une +caricature de messe noire, à une basse orgie comme en enfantent les +rêves religieux de certaines sectes où le mysticisme se confond avec la +sensualité. Mais non! J’étais en présence du plus antique culte du mal +dont le rite s’était perpétué à travers les âges, et sans comprendre +j’en regardais les accessoires ridicules et mystérieux. + +Soudain la voix grelottante de peur se brisa. Il y eut un frémissement +parmi les assistants qui se pressèrent pour voir, et le merveilleux +rideau azuréen glissa silencieusement. Il ne laissa voir qu’un buste et +ma première impression fut une déception. Sur un socle noir, ce n’était +même pas un buste, mais une tête en marbre au type égyptien, une tête +grandeur nature, avec des cheveux frisés, un nez droit, des traits +réguliers. Cette tête était couronnée avec des branches de poivrier +récemment coupées. + +Il me fallut quelques secondes d’attention pour me rendre compte de +l’inexprimable attrait qui se dégageait de ce visage. L’attrait +venait-il de l’indifférence du sourire, de l’harmonieuse perfection des +lignes, de l’amour du plaisir que recélait une légère proéminence du +menton, de l’intelligence passionnée reflétée par le vide des yeux? Je +ne pouvais le discerner exactement, mais plus je considérais la tête +égyptienne, plus je me sentais pénétré d’une sorte de mollesse, d’une +envie de contempler encore le néant de ce regard, la fascinante beauté +de ce visage. Et en même temps j’avais la sensation que mes idées se +fondaient, que ma personnalité était en train de se dissoudre, que je +cessais délicieusement d’être moi-même. + +Je fis un violent effort pour réagir, pour reprendre conscience de +moi-même et je m’aperçus que mes dents claquaient et que j’avais peur, +une peur panique, une peur qui glaçait mes os, la même peur que je +voyais devant moi, inscrite sur le visage de Kotzebue. + +Alors une petite porte que le rideau en s’ouvrant avait découverte +tourna sur ses gonds et je sentis mon cœur battre à coups précipités en +voyant paraître Eveline. Ses cheveux défaits tombaient sur ses épaules. +Elle était nue et je fus ébloui par l’étonnante harmonie que dégageait +son corps chancelant. Une silhouette d’homme se découpait derrière elle. +Je compris au mouvement des épaules d’Eveline que cet homme venait de +l’aider à ôter un peignoir ou un manteau qu’il tenait encore à la main +et qu’il laissa tomber près de la porte. Je reconnus que c’était M. +Althon. + +Les yeux d’Eveline étaient égarés et semblaient ne rien voir. Il y avait +sur ses lèvres une crispation de démence. Alors Kotzebue s’approcha de +la cage, il en ouvrit la porte et sa main énorme y prit un oiseau. Il le +souleva dans l’air, il le tendit du côté de la divinité aux yeux morts +et en murmurant quelques paroles que je n’entendis pas, il le laissa +retomber. + +L’oiseau étouffé par l’étreinte de Kotzebue fit une tache blanche sur le +divan d’azur. L’homme velu, sur un signe de M. Althon s’était levé, et +Eveline et lui se trouvaient face à face de chaque côté du divan, comme +le symbole du bien et du mal, sous l’aspect de la beauté parfaite et de +la laideur victorieuse. + +Au renouvellement de quel antique rite allais-je assister? Je savais +que, depuis le commencement du monde, des profanateurs de la beauté +avaient célébré leur amour de la dégradation. Je vis dans le vertige +désordonné de mes idées passer l’image de la déesse Mylitta à Babylone, +celle du Moloch carthaginois, les fêtes secrètes de Suburre à Rome, les +agapes obscènes des Nicolaïtes et l’adoration du bouc démoniaque dans le +sabbat du Moyen âge. + +Je voyais fleurir devant moi l’ultime rameau de l’arbre du mal. Selon la +loi inéluctable, c’était ceux qui avaient cherché le bien au delà de la +loi commune que la corruption avait atteints et qui étaient devenus les +prêtres de la laideur. Malheureux Esséniens si remplis de bonnes +intentions à l’origine, ils aspiraient à contempler la déchéance +symbolique de la beauté! Et j’étais parmi eux, à peine plus conscient et +aussi consumé de peur jusqu’aux moelles. Car la peur courbait les têtes, +faisait battre les paupières et claquer les dents. + +Mon regard erra un instant sur les dos inclinés devant moi. + +Je fus surpris de l’anormale courbe des cous, du mouvement des visages +changés tout à coup en mufles. J’étais dans une réunion de bêtes, au +milieu de porcs en train d’adorer le visage rayonnant de l’intelligence +tourné vers le mal. Je participais à cette fête de la rétrogression. +J’allais en voir la représentation vivante, par la pollution matérielle +d’un corps pur. + +Ce fut alors qu’une étrange puissance s’empara de moi. Je ne sais pas si +je poussai un cri, mais la salle fut remplie par un bruit sorti d’une +gorge humaine, qui avait une résonance à la fois terrible et insensée. +Ce bruit dut augmenter la peur ambiante en même temps que, par une +alchimie intérieure dont l’explication est impossible, il muait ma +propre terreur en un courage divin. + +L’élan qui me poussa en avant me porta à l’extrémité de cette longue +pièce comme s’il n’y avait eu qu’un seul pas à franchir. J’eus la +sensation qu’à droite et à gauche des gens brusquement renversés +gémissaient, mais je n’eus pas le loisir de chercher la cause de leur +chute. J’étais possédé par un projet que je devais réaliser +immédiatement et cette réalisation eut lieu à peine le projet fut-il +conçu. + +Je me souviens de la parfaite allégresse qui m’inonda lorsque je saisis +à deux mains la grande lampe de cuivre qui était à droite du divan +azuréen et lorsque je la levai au-dessus de ma tête. + +Il me sembla que j’étais un chevalier de la lumière, recouvert d’une +armure d’argent, et que je levais une épée enchantée. De toutes mes +forces, je laissai retomber cette lampe qui me paraissait légère, mais +qui était d’un cuivre lourd, sur le visage de marbre, sur l’intelligence +mauvaise, sur le Lucifer des âges lointains. + +La tête en s’écroulant avec fracas entraîna dans sa chute la seconde +lampe, qui s’éteignit en même temps que celle que je venais de briser en +frappant. Comme s’il avait lui-même reçu le coup, M. Althon tomba sur le +sol, les bras ouverts, sans doute afin de rassembler les morceaux d’un +trésor qui devait être pour lui inestimable. Je vis confusément +Kotzebue, livide, reculer en me criant: «Malheureux!» et en étendant un +bras devant son visage. Je frappai, du tronçon de cuivre qui restait +dans ma main, l’homme nu qui, par instinct professionnel, tentait de se +jeter sur moi, et sa chute entraîna la troisième lampe, si bien que la +pièce fut plongée dans les ténèbres et que leur opacité y multiplia la +terreur. + +Eveline, tremblante, était restée près de la porte. Elle n’avait fait +qu’un geste, au milieu du désordre général, celui de ramasser le +peignoir qui était à ses pieds et de le jeter sur ses épaules. Ma +lucidité redoublait avec mon allégresse. Je m’élançai vers elle, je la +saisis par le bras et je lui fis franchir la porte que je rejetai +derrière moi. + +Je ne savais pas s’il y avait une sortie de ce côté et l’obscurité était +profonde. Ce fut Eveline qui me guida. Elle gagna un escalier qui devait +être un escalier de service et nous nous trouvâmes au rez-de-chaussée, +dans la cuisine par laquelle j’étais entré. La lune nous éclairait, mais +il me sembla qu’Eveline ne me reconnaissait pas. Un grand tumulte +arrivait jusqu’à nous du premier étage. + +--Je vais vous raccompagner, dis-je. + +J’avais à peine prononcé ces mots qu’Eveline avait ouvert la porte et +s’élançait au dehors. + +Mon étonnement fut si grand que je laissai quelques instants s’écouler. +Quand je sortis derrière elle, elle était déjà loin. Je m’élançai à sa +suite et même je l’appelai plusieurs fois. J’entendis du côté du jardin +des bruits de pas et je vis des formes qui fuyaient. Je fus retardé par +des ronces au milieu desquelles je m’embarrassai. Je rejoignis enfin le +petit chemin de traverse qu’Eveline avait pris, mais elle avait disparu. +Je me mis à courir de toutes mes forces. Je craignais que l’état +d’égarement dans lequel elle se trouvait la poussât à quelque acte +déraisonnable. J’aperçus sa silhouette sous un groupe de pins, puis un +peu plus loin, le long du mur du couvent. Le chemin qu’elle suivait la +ramenait vers sa maison. + +J’étais parvenu à me rapprocher d’elle. Je l’appelai à nouveau. Je ne +savais pas du reste ce que je voulais lui dire et si elle était revenue +sur ses pas peut-être serais-je demeuré muet devant elle. Mais elle ne +se retourna pas. Je lui vis franchir la haie qui séparait le chemin de +son jardin, juste à l’endroit où M. Althon, un an auparavant, avait +poussé un cri de haine en l’apercevant, et conçu sans doute le projet +que je venais de faire avorter. + +Elle atteignit le seuil de sa porte et j’en entendis les battants +retomber avec fracas. + +Alors je m’arrêtai, j’écoutai. Une autre porte se referma à l’intérieur +de la maison. Tout redevint silencieux. La lune me parut plus glacée +au-dessus du paysage plus immobile. Très loin, l’aboiement d’un chien +dans une ferme se traîna avec une tristesse infinie. Une feuille +d’eucalyptus tournoya et vint tomber à mes pieds, comme à regret. + +Et il me sembla que pour avoir tenté de sauver Eveline du mal, la beauté +était à jamais perdue pour moi sur la terre. + + + + +Combien de temps après la scène que je viens de raconter eut lieu ma +visite dans cette exposition de Nice? Je ne saurais me le rappeler. + +Autour de moi, quelques rares visiteurs riaient et montraient du doigt +des toiles qu’ils jugeaient incompréhensibles. Mais moi, à peine entré, +je demeurai frappé d’étonnement devant le premier tableau que je +contemplai, tellement je sentais la vie profonde de la couleur et du +paysage pénétrer jusqu’à la racine de mon être. + +C’était un crépuscule sur des champs abandonnés. Il y avait des pieds de +vigne malades, tordus par d’anciens orages et des arbres dépourvus de +feuilles et qu’on sentait tellement pauvres de sève qu’ils allaient +expirer. Au premier plan, enfoncée jusqu’aux genoux dans des sillons +boueux, une créature à demi humaine faisait un effort puissant pour +s’arracher à la terre mouvante. Cette créature n’était pas une femme, +car l’extrémité de ses jambes s’allongeait en racines et ses jambes même +étaient faites de tissus végétaux. Mais le corps avait une forme +animale, était velu et la grosseur du ventre pouvait faire penser +qu’elle était enceinte. Un de ses bras tirait du sol redoutable une +sorte de larve, un fantôme d’enfant ruisselant de glaise et couvert de +filaments herbeux. Mais les seins et les épaules de la créature étaient +humains et recouverts de cette teinte doucement voilée qu’a la chair +féminine. Le contour devenait de plus en plus délicat, à mesure qu’il +s’élevait vers le visage. Et ce visage recouvert d’une beauté +douloureuse, où brillait distinctement dans la flamme des yeux +l’espérance et le courage, ce visage dont les tempes rayonnaient d’amour +avait la parfaite ressemblance de Laurence. + +Le peintre, sur cette lutte de la créature enchaînée à l’obscure matière +et qui veut devenir esprit, avait fait tomber d’un soleil couleur de +sang une surnaturelle lumière. Une ligne de collines stériles coupait +l’horizon, mais la nuance du ciel au-dessus de ces collines suffisait à +faire penser qu’il y avait plus loin une vallée plus favorisée avec des +raisins aux vignes et des fleurs aux arbres. + +Je me mis à considérer les autres tableaux. Il y avait dans tous le +visage de Laurence et dans tous, sous des symboles différents, à travers +des sujets multiples, je retrouvai la même conception d’arrachement à +une matière impérieuse qui tient l’homme par des racines et dans tous, +il y avait, évoqué par un rayon de lumière, un horizon inachevé ou une +étoile dans une épaisse nuit, le sentiment d’un paysage idéal qui était +plus loin, invisible, inaccessible et pourtant réel, dans un autre +monde. + +Quel était ce peintre qui ne pouvait imaginer un personnage qu’avec le +regard de Laurence? Mon étonnement grandit encore. Il y avait des +tableaux où mes imaginations personnelles avaient pris corps, et cela au +point que je me demandai un instant si ce n’était pas moi qui avais +enfanté cette galerie de rêves dans des heures d’inconscience. + +Je vis un bal public plein d’animaux avec un orchestre de nègres chargés +de carcans et de chaînes. Les consommations étaient représentées par des +charbons incandescents et ceux qui y avaient porté leurs lèvres avaient +d’affreuses brûlures qui agrandissaient le dessin de leur bouche. Au +centre de ce bal flottait une nébuleuse, une aérienne forme dont la tête +était celle de Laurence, et à l’extrémité de sa robe de clarté se +traînait un chien à face de démon sur lequel Laurence jetait un regard +plein de pitié. Je reconnus le bal Wagram au style des colonnes qui +encadraient le tableau et à la gigantesque porte des water-closet vers +laquelle refluaient les couples d’hommes-animaux. Comme je n’étais +assurément pas l’auteur du tableau je pensai que c’était moi qui étais +représenté sous l’aspect du chien à tête de démon, et en le considérant +davantage, je trouvai qu’il était en effet peint à mon image avec une +exactitude rigoureuse. + +Les démons revenaient souvent dans les toiles de ce peintre si +fraternellement proche de moi. Il y en avait un qui embrassait Laurence +sur les lèvres mais qui pleurait si tristement en lui donnant ce baiser +que mon cœur en fut ému, se ressouvenant de moi-même. Il y avait un +démon de l’avarice représenté par un gros homme avec une pelisse et une +rosette de la Légion d’honneur, qui était vautré sur des billets de +banque et qui venait de s’apercevoir de la vanité de son amour, car ses +yeux exprimaient un désespoir infini. + +Un tableau montrait Laurence couchée et s’offrant aux démons de la +luxure. C’était une toile plus grande que les autres, où rougeoyaient +des chairs pantelantes et grasses, des ventres débordants, des torses +gélatineux et des faces d’hommes couperosées avec d’abjects rictus de +désir. Le bas du corps de Laurence, campé sur un lit ravagé de maison +publique, avait un mouvement obscène, l’élan d’une offrande résolue et +sans remords. Mais ses traits étaient ceux d’une martyre dont on torture +la chair, et qui atteint par l’excès de la souffrance l’illumination +extasiée de la sainteté. + +Le tableau qui me frappa le plus, parce qu’il ouvrait une porte nouvelle +à mes méditations, représentait un chemin creux montant vers une hauteur +au delà de laquelle on apercevait à l’infini des paysages de désolation. +Le chemin creux était semé de pierres, sombre et encaissé, la hauteur +était désolée, l’horizon au loin était une succession de déserts. Un +Christ maigre, nu et voûté, si maigre qu’on voyait ses côtes, si voûté +qu’il paraissait bossu, s’avançait péniblement accoté du bras et de +l’épaule à un Lucifer aussi efflanqué et aussi bossu qui gravissait avec +lui le profond chemin de pierres. La fatigue se voyait à la saillie des +muscles, aux gouttes de sueur, au sang des pieds. Une énorme croix +pesait sur leurs communes épaules et l’on sentait au mouvement des bras +et à la tension des cous le double effort que chacun faisait pour +assumer la plus lourde part du poids et libérer un peu son compagnon. Le +Christ et le démon se soutenaient comme deux frères. Ils ne +considéraient pas le ciel bas et pesant au-dessus de leur tête, +l’immense étendue des déserts qu’ils avaient à franchir. Ils tournaient +l’un vers l’autre leur visage plein de pitié et l’on voyait qu’ils +tiraient un merveilleux réconfort du partage de leur misère et du +sentiment de leur réciproque amour. + +Quel était ce peintre dont l’âme renfermait une si haute conception de +la fraternité? Je m’élançai vers une petite case vitrée où se tenait un +employé aussi hâve, aussi décharné que le Christ et que le Lucifer du +tableau. Mais à cette maigreur s’arrêtait la ressemblance. Le regard, +derrière le lorgnon, était vil. Avec un geste de mépris qui embrassait à +la fois le peintre et celui qui s’intéressait au peintre, il me tendit +un catalogue où je lus un nom: Drevet. + +Ce nom tout d’abord ne me dit rien, mais en considérant un portrait qui +était sur le catalogue, il me sembla voir flotter une face qui +ressemblait à ce portrait, dans le nuage d’anciens souvenirs. Cette face +était accoudée auprès d’un verre vide et de plusieurs sous-tasses, dans +le bar d’Alberte, et elle reflétait l’abrutissement et l’hostilité à mon +égard. + +Drevet! C’était le peintre alcoolique, le bohème déchu que j’avais connu +dans le bar d’Alberte et que Laurence, avec son goût inné des ratés et +des misérables, avait tout de suite trouvé si sympathique! + +Des phrases d’elle me revinrent à la mémoire. + +--Je suis sûre qu’il aurait beaucoup de talent, s’il arrivait à +travailler, si quelqu’un l’aimait assez pour le faire travailler. + +Et comme je lui avais demandé comment elle pouvait avoir une idée +quelconque à ce sujet, elle avait répondu d’un ton naturel: + +--Mais moi je reconnais tout de suite ceux qui ont besoin d’être aidés +par un peu de bonheur. Et il y a tellement de gens qui ne se réalisent +pas à cause de ce tout petit peu de bonheur que personne ne leur donne +jamais! + +J’étais dans l’exposition des œuvres de Drevet et je voyais Laurence +idéalisée sur toutes les toiles. Et ces toiles, incompréhensibles +peut-être pour le public qui les regardait en se moquant, me +paraissaient profondes, révélatrices, sublimes. + +Où était Drevet? Où peignait-il mes propres rêves? Comment avait-il +échappé aux cauchemars de l’alcool et par quelle étonnante communication +répandait-il mon âme dans ses visions? + +La vilenie du regard de l’employé m’avait averti que je pouvais, avec de +l’argent, obtenir de lui ce que je désirais savoir, concernant Drevet. + +Je l’interrogeai et il parla en entrecoupant ses discours de hochements +de tête méprisants et de ricanements de haine. + +Ce Drevet était un malheureux. Il entendait malheureux dans le sens de +pauvre et il insista sur cette pauvreté qui lui paraissait, à lui, +minable employé d’une petite salle d’exposition de Nice, ce que l’on +peut dire de plus flétrissant sur quelqu’un, le dernier degré de +l’abjection. Ce pauvre était un alcoolique qui ne buvait plus pour le +moment, mais qui reboirait, c’était certain. Il était en outre +poitrinaire et ici, l’employé se tapa la poitrine avec force pour +exprimer la gravité du mal et aussi la joie qu’il éprouvait à annoncer +la fin prochaine de ce Drevet. Car il y a des hommes qui ont des chances +imméritées et l’alcoolique Drevet était de ceux-là. Il avait trouvé, +Dieu sait où une femme qui était prête à aller avec n’importe qui pour +lui être utile. Elle lui était dévouée comme une chienne. Elle +l’admirait, elle le faisait peindre, elle lui trouvait les sujets de ses +tableaux. Qui sait? C’était peut-être elle-même qui peignait. Et elle se +donnait du mal pour vendre ces croûtes! S’il y avait une exposition, +c’est qu’elle s’était arrangée avec le patron. Ah! Ah! Et les amateurs! +Ils achetaient quelquefois ces horreurs très cher, parce qu’ils savaient +qu’ils avaient la femme par-dessus le marché. Ah! Ah! Le peintre était +très content. Il peignait maintenant. Mais il reboirait bientôt. Pauvres +gens! Des pauvres! Des malheureux! + +Je demandai s’ils habitaient Nice. + +Oui, oui, ils s’y étaient installés comme tous ces poitrinaires qui +viennent pour mourir. Ils avaient une baraque dans la banlieue... + +Je notai l’adresse et je m’enfuis. + + * * * * * + +Je pris un tramway. Je cherchai longtemps ce chemin bordé de maisons de +jardiniers dans un faubourg étagé au milieu des pierres et qui domine la +mer. L’après-midi touchait à sa fin. + +C’était un tout petit chemin tout droit. Il y avait d’un côté une file +de barrières de bois absolument semblables, avec des maisons modestes +construites sur le même modèle, et de l’autre des terrains vagues, +parsemés de cactus sauvages, de vieux journaux, de boîtes de conserves. +Chaque barrière avait un numéro peint en bleu, beaucoup trop grand pour +l’exiguité du domaine dont il décorait le seuil. Les jardins qu’on +apercevait étaient presque tous composés de choux bien alignés, sur +lesquels des tomates accrochées à des piquets faisaient des taches +rouges. Seul, le numéro dix, devant lequel je me proposais de passer, +avait un jardin sans légumes où il n’y avait qu’un pliant et un chevalet +vide. + +Ce paysage, avec sa nostalgie crépusculaire, m’aurait en d’autres temps +donné envie de pleurer, et je me serais enfui sans même atteindre le +seuil du numéro dix. + +Mais il passa sur moi un petit souffle de tiède douceur, semblable à cet +effluve qui se dégage d’un endroit où des êtres sont heureux. Je +m’avançai sur le chemin. A une fenêtre de la maison, il y avait un +rideau rose soulevé. Je reconnus derrière le carreau Irma Pascaud qui +cousait. Elle avait un profil tranquille et doux et elle suivait le +mouvement de son aiguille avec une paisible attention. La barrière de +bois n’était que poussée comme si quelqu’un allait bientôt revenir. + +Je continuai à marcher, droit devant moi. + +Et tout à coup je les aperçus. Mais je n’eus pas à craindre d’être vu +moi-même, tant ils pensaient l’un à l’autre et étaient occupés de leur +propre présence. Laurence tenait le bras de Drevet et elle le serrait +avec orgueil. Lui marchait comme un homme qui vient d’échapper à un +grand danger et est maintenant sauvé. Ils s’appuyaient l’un sur l’autre +avec une attitude pareille à celle du Christ et du Lucifer dans le +tableau que je venais de voir. Ils étaient le Christ et Lucifer, la +rédemptrice et le pécheur, et je devinais au-dessus de leurs têtes +l’invisible croix de la vie qu’il leur faudrait porter ensemble jusqu’à +la fin des temps. + +J’étais sur une hauteur. Je me mis à la descendre à petits pas. La +lumière du soleil couchant m’éclairait obliquement. Des réverbères +s’allumaient au loin, de-ci, de-là. Le paysage qui se déroulait devant +mes yeux, des pentes rocailleuses, un petit bouquet de plus, trois +figuiers au milieu d’un champ, m’apparut revêtu d’une grandeur noble et +familière. Le ciel, sur ce faubourg, était d’un bleu plus profond, plus +illimité. La résonance des bruits pénétrait davantage le cœur. + +La vitrine d’une petite épicerie qui se dressait à l’angle de deux +chemins s’éclaira tout à coup. Ah! comme il m’aurait été doux d’aller y +acheter de l’huile ou du café et de les rapporter allégrement vers une +maison où m’auraient attendu des êtres aimés! Ah! comme la croix devait +être légère aux deux compagnons du chemin creux qui se soutenaient l’un +l’autre! + +Je m’aperçus que des larmes coulaient sur mon visage, mais cela m’était +égal. Je regardais intérieurement avec une curiosité pieuse et une +totale absence de pitié pour moi-même, se dérouler les images de la vie +qui ne devait pas être la mienne. + +Non, ce n’était pas de la douleur que j’éprouvais, mais une soudaine +compréhension de la valeur des âmes et de ma propre âme et cette +découverte était si passionnante qu’elle faisait s’effacer tout regret. + +J’étais arrivé à un carrefour où des gens passaient. + +Des volets se refermèrent à une fenêtre. Je fus croisé par des enfants +qui rentraient chez eux. + +--Mon Dieu, comme la vie est simple, en somme. Tout s’éclaire. Les +derniers sont réellement les premiers. Le don de soi, auquel je donnais +le nom de péché, est le plus divin holocauste de l’amour. Heureux ceux +qui ont compris qu’il faut s’arracher aux sillons de la boue terrestre +et tendre vers le beau paysage de lumière, qui est toujours plus loin +derrière la montagne et dont on n’est pas certain qu’il existe. Mon +Dieu! vous n’avez étendu de malédiction sur personne. Aucun pacte ne lie +au mal. Chacun a quelque part sa tâche sur la terre. Il suffit de la +découvrir et de l’exécuter humblement. + +Un tramway s’arrêta devant moi. J’y montai. Le conducteur, frappé sans +doute du trouble de mon visage, me demanda où j’allais. Je lui répondis +que cela m’était égal et que je descendrais au point terminus. + + + + +Ce n’étaient pas les talismans de Simon le Magicien qui m’attiraient +dans ce point de terre. J’avais cessé de croire à leur existence. Ce +n’était pas la présence d’Eveline. On m’avait dit qu’elle était repartie +pour Paris. Ce n’était pas l’union du pin, du romarin et du mimosa se +mêlant pour former un parfum unique et dont l’intime communion ne se +rencontre guère que sur les pentes des collines qui sont en face +Saint-Tropez. + +Une idée s’était emparée de moi avec une telle puissance que je n’avais +pu retarder d’un jour sa réalisation et que je frémissais d’impatience +dans le petit train qui serpente avec lenteur le long de la côte, suit +les détours des golfes et s’arrête parfois comme s’il était ivre de +soleil et d’air marin. + +Le commencement de l’automne avait une ardeur plus chaude que celle de +l’été. Je m’élançai le long de la maison de paysan qui figure la gare de +Beauvallon et j’eus presque envie de me mettre à courir, quand j’aperçus +la ligne grisâtre des murailles du couvent et les quadrilatères que +forment les vieux arbres de ses cours intérieures. + +Là vivaient des femmes humbles qui avaient trouvé la consolation dans la +pratique des prières, la réclusion et le renoncement, mais il en était +une parmi elles si dépourvue de raison, si inaccessible aux +enseignements élémentaires de la religion, qu’on l’avait jugée indigne +d’être admise parmi les nonnes et qui ne jouait que le rôle de portière +et de bonne à tout faire. Sa simplicité lui avait interdit de prononcer +des vœux. D’après ce qu’on m’avait dit, elle ne priait pas, elle +écoutait la messe sans comprendre et on l’avait vue rire idiotement +quand le prêtre levait l’hostie. L’unique lumière de son intelligence ne +brillait que pour lui permettre de recevoir des mains de l’épicier les +provisions qu’elle transportait au couvent par le chemin où je l’avais +jadis regardée passer. Elle savait aussi ouvrir la porte et la refermer +et bêcher à l’endroit qu’on lui désignait. C’était tout. Et je m’étais +plu à penser que s’il n’y avait dans cette âme aucune espérance de vie +future, elle était au moins recouverte par les calmes ténèbres de +l’ignorance. + +Mais je m’étais rappelé quelquefois l’alleluia chanté à travers les +vignes d’automne et la crise de démence ordurière que ce chant avait +provoqué chez la malheureuse Marie au long cou. L’ombre en elle n’était +pas si paisible! Il y avait des remous douloureux. La vieille vie des +bouges de Marseille poussait encore ses appels. Alors une folie +s’emparait d’elle et la ramenait à un degré plus bas que celui où elle +végétait. Porter des provisions, bêcher, rire idiotement à la messe, +était peut-être le point le plus élevé qu’elle pouvait atteindre et même +elle n’était pas sûre d’y demeurer, en vertu d’occultes influences +parties d’en bas. + +Et tout d’un coup, comme une lumière qui vient d’une étoile cachée par +un nuage, j’avais été atteint par un souvenir. Cette misérable, un matin +de soleil, en passant auprès de moi, s’était prosternée comme si elle +avait vu une auréole autour de mon front. Je n’avais rien compris alors +à cette sainteté qu’elle semblait m’attribuer. J’avais mis cette +inexplicable vénération sur le compte de sa folie. + +Mais maintenant, je croyais comprendre. C’est un frère qu’elle avait +salué, un être semblable à elle, dévoré par un mal de la même nature, +mais qui avait fait quelques pas de plus dans la possession de la vie et +la conscience de ce mal. Et ce frère était un saint pour elle parce +qu’elle croyait qu’il devait la sauver. + +Elle attendait le salut de moi. Sous quelle forme? Je ne savais pas au +juste. Quelques paroles enfantines l’orientant vers un idéal très +simple, une attitude à son égard lui montrant qu’elle était une pauvre +femme pour laquelle on pouvait avoir de l’amitié... Qui sait? Un geste +avec la main ouverte aurait peut-être suffi. + +Mais comme j’avais tardé! Elle avait vu le guide au bord de la route. +Elle s’était prosternée et elle attendait! Qui sait si elle ne s’était +pas lassée, si elle n’avait pas désespéré, si son âme ne s’était pas +fermée à la longue à tout espoir? + +Comme je marchais vite sur la route qui conduisait au couvent! Tout ce +que je voyais, l’écriteau d’un garage, l’inclinaison des arbres, un +puits au loin, prenait un sens symbolique de pardon. Je voulais me +racheter à mes propres yeux. Chaque homme doit accomplir une fois dans +sa vie un grand acte d’amour, librement choisi. C’était vers mon acte de +rédemption que je courais, mais sans intention arrêtée et sans savoir +avec quelles paroles je le rendrais plausible. + +Je passai devant l’allée des eucalyptus. Ils avaient l’air d’avoir +acquis avec les rousseurs de l’automne une somme nouvelle de sagesse. Je +vis à travers les feuillages la maison de M. de Saint-Aygulf, fermée et +silencieuse. Et comme j’allais arriver au chemin creux qui monte vers le +couvent entre des bouquets de mimosas, j’entendis le petit bruit d’une +clochette. Dans le même endroit où je l’avais rencontré l’année +précédente, s’avançait un prêtre, précédé d’un enfant de chœur. Avec le +même geste que jadis, il tenait contre sa poitrine le Saint-Sacrement. + +Un gros homme qui conduisait une voiture et qui me dépassa sur la route +s’arrêta brusquement à côté du prêtre, juste au moment où celui-ci +allait pénétrer dans le chemin creux. Ils devaient se connaître. Le gros +homme ôta respectueusement son chapeau de paille et il posa une question +que je n’entendis pas en montrant du doigt le couvent. Je perçus les +derniers mots que disait le prêtre: + +--C’est Marie, celle qui faisait les courses, celle qu’on appelait Marie +au long cou. J’arrive trop tard. Elle est morte brusquement il y a une +heure. + +Je vis le gros homme faire un geste vague qui semblait signifier que +cette mort était la moins grave de celles que l’on pouvait redouter. Il +fouetta son cheval. La clochette de l’enfant de chœur retentit. Une +ombre venue on ne sait d’où sembla glisser sur les choses. Je restai +immobile, au coin du chemin. + +Une fois dans sa vie, un grand acte d’amour! Comme c’est difficile! Et +quand on a laissé passer l’heure, elle ne revient plus. + + + + +Du soleil sur des quais! Mais était-ce sur ceux de Marseille, sur ceux +de Toulon, ou ceux d’ailleurs?... J’allais partir ou peut-être étais-je +déjà parti et cela se passait-il dans un pays éloigné?... + +Je m’étais assis dans une petite buvette qu’abritait un velum rapiécé et +que le vent faisait claquer. J’attendais qu’il fût six heures pour +m’embarquer sur un vapeur dont la cheminée fumait et je buvais un +breuvage que j’avais élevé à la hauteur de mes yeux pour en regarder la +couleur. + +Je perçus soudain--car ma sensibilité s’était accrue démesurément--qu’il +y avait non loin de moi quelqu’un qui me regardait et me tourmentait +avec sa pensée. + +Je posai mon verre sur la table et je vis en effet un homme inconnu qui +se tenait immobile à côté d’un fardeau posé à terre et qui me fixait +avec des yeux recouverts d’épais sourcils. + +C’était un ouvrier, un débardeur. Il était sans col et il avait aux +pieds des sandales déchirées. Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la +disproportion qui existait entre son apparence chétive et l’énormité du +fardeau qui était à côté de lui. + +J’allais laisser voir que j’étais importuné par son insistance à me +regarder, quand il se décida tout d’un coup et il s’approcha de moi. +D’un geste familier, sans hâte, il prit une chaise et il s’installa à ma +table. Il n’était nullement gêné. Il sourit même, sous des moustaches +incultes et grisonnantes. + +--Tu as peu de mémoire, fit-il. Mais moi, je te reconnais. Je suis Lévy. + +Et comme je demeurais béant d’étonnement, il ajouta: + +--Lévy, celui du quartier latin. + +Nous échangeâmes les habituelles paroles de reconnaissance. Je m’excusai +de ne pas l’avoir reconnu tout de suite. + +--Tu as bigrement vieilli, me dit-il avec satisfaction. + +Je lui demandai s’il était marié et il se mit à rire comme à l’énonce +d’une folie. + +--Est-ce que tu te souviens du pacte? fit-il. + +J’inclinai la tête pour dire oui et il comprit à la lourdeur de mon +crâne que ce souvenir avait dû jouer un grand rôle dans ma vie. + +--Veux-tu que je te dise ce qu’est devenu Kotzebue? dis-je, croyant +l’intéresser. + +--Non, cela m’est égal. + +--Veux-tu que je te dise ce que moi-même... + +Il m’arrêta, me faisant comprendre du geste que tout ce qui me +concernait lui était indifférent. + +--Ah! je l’ai échappé belle, ce soir-là, fit-il. Toi aussi, d’ailleurs. + +--Comment? + +--Ce ne fut pas par calcul. Je n’étais pas assez intelligent à cette +époque pour duper Lucifer. Maintenant, ce serait une autre affaire. Ce +fut par oubli, tout simplement. Le pacte, tel qu’il fut conçu et signé +dans ta chambre, nous laissait une porte de sortie. Il est inutile que +je t’explique des choses que tu ne comprendrais pas. Sache seulement que +j’avais oublié de dessiner, avec du charbon, le triangle magique. + +--Et alors? + +--Le pacte était valable pour lui comme pour nous. Mais dans ces +conditions, l’homme garde la capacité d’échapper à Lucifer, s’il le veut +avec une volonté d’homme et s’il rend ce qu’il a reçu. + +Je considérai Lévy attentivement. Il parlait avec la même sincérité que +jadis. Il était pénétré de son ancienne conviction dans l’existence et +la puissance du démon. + +--Veux-tu dire que tu as eu du regret de ce pacte et que tu as cherché à +échapper à ses conséquences? + +--Je l’avoue, fit-il d’une voix forte et ses yeux brillèrent sous la +broussaille de ses sourcils. Je me suis trompé. C’est quand j’ai vu le +peu de valeur de ce que j’avais demandé et obtenu que j’ai compris mon +erreur. + +--Tu as demandé et tu as reçu? + +--Oui, et j’ai rendu. + +--Quoi? + +--L’intelligence. J’ai été assez insensé pour désirer être intelligent +quand j’avais vingt ans. + +Je me murmurai à moi-même: + +--Moi aussi, j’ai reçu et j’ai rendu. + +Il eut un petit rire de mépris, mais sans ostentation. Il y avait une +tristesse sincère dans ce rire. + +--Oui, Lucifer donne honnêtement ce qu’on lui demande. C’est même assez +curieux. Lucifer est honnête, tandis que Dieu promet beaucoup et ne +tient pas. Tu t’en es peut-être aperçu. Eh! bien, en vertu de +l’honnêteté de Lucifer, j’ai été l’homme le plus intelligent de la +terre. Mais l’intelligence, c’est le mal. Ce n’est rien. Il m’a fallu me +débarrasser de ce néant. Ç’a été long. Mais j’y suis arrivé pourtant. + +--Et comment? + +Lévy désigna le sac qu’il avait déposé en me voyant et d’où émergeaient +de vieilles ferrailles. + +--Par le travail physique, en peinant, en suant. En me rapprochant de la +matière au point d’être presque semblable à elle. Etre déchargeur de +bateaux est la profession idéale pour le sage. + +--Et tu es heureux? + +Il haussa les épaules et parut irrité de cette question. + +--Tu es comme tout le monde, tu crois que c’est le bonheur qu’il faut +chercher. + +--Que faut-il chercher alors? + +Il fit un geste qui semblait projeter une flamme vers le ciel. + +--Dieu. + +--Où le trouver? + +--En ne pensant pas. En regardant au fond de soi-même. Là il dort. Il +s’éveille quelquefois, rarement. Je me suis demandé souvent... Et +justement, quand je t’ai aperçu... + +La voix de Lévy devint plus basse. Il se pencha au-dessus de la table. +Je compris qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il hésitait. + +--Tu vois ce petit môle qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du port? + +--Oui. + +--Chaque soir, je vais m’asseoir sur ce môle. Je ne bouge pas. +J’attends. La nuit vient. Les bruits de la terre s’apaisent. Ceux de la +mer deviennent plus réguliers. Le ciel a l’air de descendre. Alors Dieu +s’éveille. Timidement d’abord. C’est difficile à expliquer... Pourquoi +Dieu est-il timide quand Lucifer est si audacieux? Il suffit du pas d’un +promeneur, du falot d’une barque frôlant le môle, pour qu’il +disparaisse. Alors... + +--Alors? + +--Alors, j’ai pensé que tu pourrais peut-être m’aider. Je te l’ai +expliqué jadis. C’est un secret que seuls les grands maîtres ont connu. +Il faut être trois. + +Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre. + +--Trois. Pourquoi? + +--Puisque l’on peut faire un pacte avec Lucifer et même, dans certains +cas, rompre ce pacte, pourquoi n’en ferait-on pas un de tout à fait +valable avec Dieu? + +Je pris dans ma poche un billet de dix francs et je le donnai au garçon +en lui faisant signe de garder la monnaie. + +--J’ai appris jadis la puissance magique des cérémonies. Je sais qu’il +est possible de signer un pacte avec Dieu. Veux-tu le signer avec moi? +Je connais un malheureux qui, moyennant un peu d’argent, remplacera avec +avantage Kotzebue. Ah! cette fois-ci, je suis certain de ne rien +oublier! + +Je ne pus me contenir. Je me dressai, je saisis Lévy par sa chemise +déchirée et je lui criai, mon visage tout près du sien: + +--Non! Non! plus de pacte! Tu ne sais pas tout ce qu’il m’a fallu pour +arracher de mon esprit l’épouvante qui s’en était emparé par ta faute. +Tu as peiné, tu as sué, me dis-tu? Mais tu as trouvé une sorte de +consolation dans ta folie solitaire. Tu crois encore que Lucifer et Dieu +sont deux êtres séparés et tu tends naïvement les bras vers l’un après +les avoir tendus vers l’autre. Moi je les ai vus s’en aller +fraternellement portant le fardeau de la même croix vers une région où +enfin il n’y a plus ni lumières, ni ténèbres. Je préfère en rester là et +les aimer également puisqu’ils sont moi-même. + +Je saisis ma valise, je fis un geste d’adieu et je m’éloignai sans me +retourner. + +Environ une heure après, le bateau sur lequel je m’étais embarqué +sortait du port. Il allait lentement, faisant à l’arrière un cercle +d’écume. Je regardais du pont les lumières de la ville étinceler sur les +eaux mouvantes. + +Il me sembla reconnaître à ma gauche le môle que Lévy m’avait désigné. +Il y avait une forme humaine accroupie à son extrémité et je pensai que +c’était mon ami qui se livrait à sa méditation de chaque soir. + +Voyait-il Dieu? N’était-il pas tourmenté au contraire par un retour de +Lucifer? Je regardai s’il n’y avait pas dans sa silhouette découpée sur +des mâtures de bateaux un contour révélateur, une figure symbolique +comme le hasard en avait si souvent dessiné pour moi. + +Mais non, je ne voyais que la réalité. Il n’y avait qu’un pauvre homme +immobile dans l’ombre. + + + + +NOTE DE L’AUTEUR + + +Ce fut au retour de son voyage à Alexandrie et en Palestine que je +rencontrai J. N., l’auteur de la confession qu’on vient de lire. + +Le propriétaire du petit hôtel où je m’étais installé pour l’été, à +quelque distance d’Aix-en-Provence, me dit qu’un original qui arrivait +d’Orient avait loué, sur un terrain qui lui appartenait, un pavillon +composé de trois pièces. + +--Il demande à n’être dérangé par personne, me dit-il, et il n’adresse +même pas la parole au garçon qui deux fois par jour va lui porter ses +repas là-haut. Je ne serais pas étonné s’il avait quelque chose à se +reprocher. Il m’a l’air de n’avoir choisi ce pavillon que parce qu’il +est situé sur une hauteur et qu’il peut se rendre compte de loin si +quelqu’un se dirige de son côté. Redoute-t-il une visite inattendue ou +n’est-ce qu’un timbré comme il y en a tant? + +Poussé par la curiosité, je pris l’habitude de me promener chaque soir +sur un chemin creux encaissé entre des arbres qui se dirigeait vers le +pavillon. J’en étais arrivé un jour plus près qu’à l’ordinaire et je me +souviens que, comme cela m’arrive souvent, en me promenant, j’avais +placé ma canne sur mon épaule et je la tenais à la manière d’un fusil, +geste sans importance dont je ne compris qu’ensuite la portée. + +L’original dont on m’avait parlé sortit brusquement et s’élança de mon +côté. Il paraissait en proie à une assez vive émotion. De loin il +regardait ma canne avec attention et il cria: + +--Que me voulez-vous? Qui êtes-vous? + +Je reconnus aussitôt J. N... et nous nous serrâmes affectueusement les +mains. Nous nous étions vus assez fréquemment à Paris, deux ou trois ans +auparavant et nous avions eu l’un pour l’autre une de ces sympathies +inexplicables qui prennent au bout de peu de temps le nom d’amitié. + +Il s’excusa de la brusquerie de son accueil, mais sans lui donner +d’explication. + +--J’avais cru un instant... dit-il. Je crois que décidément... + +Et il se tapa le front du doigt en riant. + +Je fus moins surpris du changement de ses traits que des modifications +profondes qui semblaient s’être opérées dans son caractère. Il m’avait +plu jadis par sa spontanéité et une manière à lui d’être sincère. Il +m’avait paru rentrer dans cette catégorie d’individus qui n’accordent +d’importance qu’aux femmes et à la possibilité de les conquérir. Je +l’avais toujours jugé vaniteux et même un peu sot. Il avait acquis une +nervosité excessive et l’habitude de regarder à droite et à gauche, +comme si quelqu’un pouvait être en train de l’épier. + +Nous nous rencontrâmes presque chaque soir, durant tout un mois de +septembre de Provence, le long des oliviers et des vignes rousses et +c’est au cours de ces promenades qu’il me fit le récit de la crise de +son existence. J’ai transcrit ce récit aussi fidèlement que je l’ai pu +et sans y rien ajouter, ce qui en explique le décousu et l’absence de +certains développements. + +--Et Eveline? lui demandai-je. + +Il eut un geste vague. + +--Les premiers deviennent les derniers. J’ai entendu dire pourtant +qu’Eveline s’est ressaisie, qu’elle est allée vivre en Bretagne, chez +une de ses parentes, pour échapper à son ancien milieu. + +Mais malgré les questions que je lui posai et qu’il éluda, J. N... ne me +dit presque rien de son voyage en Palestine. Il avait été vivement +impressionné par le caractère de certains paysages au bord de la mer +Morte. Il ne les évoquait qu’avec des réticences et un déplaisir +évident. + +Ce ne fut que plus tard, la veille de mon départ, qu’il se décida, sur +ma demande, à me raconter un épisode de son voyage que je crois bon de +rapporter. + +--J’avais résolu de vérifier ce qui m’avait été raconté par Kotzebue. Je +savais qu’il mélangeait le vrai et le faux sans pouvoir les reconnaître +lui-même. Et je pensais que pour être fixé sur l’existence de ce +monastère où des êtres puissamment développés par l’intelligence +s’adonnaient en commun au mal spirituel, il n’y avait pas d’autre moyen +que d’y aller et de le voir de mes propres yeux. Je me rappelais le nom +du village que m’avait donné Kotzebue. Il était situé non loin de +l’endroit où fut Galgala, dans la plaine d’El-Ghor. Je passe sur les +difficultés du voyage, la longueur du parcours à cheval depuis +Jérusalem, une mauvaise nuit chez le Scheik du village. Personne ne +savait rien. Il n’y avait pas de monastère. Je partis au lever du soleil +avec mon guide que j’obligeai presque à me suivre. J’allai de droite et +de gauche à travers la plaine d’El-Ghor et ses blocs de pierre posés à +l’infini les uns sur les autres et cela dura des heures. A la fin, +j’étais épuisé. Je me souviens que je distinguais au loin la nappe +bitumeuse de la mer Morte, comme un morceau de plomb fondu. Les blocs +qui m’entouraient affectaient des formes géométriques et ils se +succédaient avec régularité. Il me sembla qu’un vol d’oiseaux en marche +contournait circulairement l’endroit où je me trouvais. + +Et soudain j’aperçus une série de bâtisses si plates, si basses, +qu’elles se confondaient presque avec la terre crayeuse. Ni tour, ni +clocher au-dessus de ces toitures unies qui avaient à peine la hauteur +humaine. Je poussai donc mon cheval dans cette direction et je l’arrêtai +sans m’expliquer pourquoi, quand je fus à quelque distance du seuil. Je +sentis le bras du guide terrifié qui me tirait en arrière. + +Alors la porte basse et carrée s’ouvrit silencieusement, mais quand elle +fut ouverte, je ne vis pas celui qui en avait tiré les battants et +personne ne parut sur le seuil pour m’accueillir. + +Le soleil brûlait sur ma tête et les pierres jetaient un éclat morne +autour de moi. Je croyais distinguer au loin, sous la forme de buées +grisâtres, les émanations malsaines qui sortent des vases du Jourdain. +C’était un peu plus loin que Jean-Baptiste avait baptisé Jésus et le +couvent s’était dressé là en conformité de cette loi qui veut que le +trop beau fruit renferme un ver, que l’effort spirituel soit aussitôt +détourné par l’appel d’en bas. + +Peut-être étais-je impressionné par les paroles de mon guide, ou +l’extrême chaleur agissait-elle sur moi? Il se dégageait du seul vide, +des losanges formés par les bâtisses muettes et comme écrasées sur la +terre, une telle atmosphère de solitude extra-humaine que l’idée de +franchir la porte déserte me donna la sensation d’un danger auprès +duquel la mort ne serait rien. + +Je fis un effort sur moi-même. Je ne voulais pas être venu si loin pour +rien. J’avançai. De quelques pas seulement. D’un sentier que je n’avais +pas aperçu sortirent quelques moines vêtus de blanc qui se dirigeaient +vers le monastère. C’étaient des moines comme tous les moines, mais sans +chapelet et sans croix brodée sur leur robe. Ils avaient des visages +ordinaires qu’ils tournèrent de mon côté avec indifférence. Ordinaires, +mais si glacés, reflétant une si complète insensibilité que la terreur +me saisit et que je m’enfuis aussi vite que je le pus. + +Je ne me retournai pas et quand mon cheval s’arrêta sur le chemin qui +longe le Jourdain, je me demandai si je n’avais pas fait un rêve. + +Je sais que j’ai été lâche, mais aucune puissance au monde ne me ferait +revenir dans la plaine d’El-Ghor. On ne brise pas deux fois le buste du +jeune homme couronné de feuilles de poivrier. + + * * * * * + +Nous marchions maintenant en silence. Je le raccompagnais sur les lacets +qui aboutissaient à son pavillon et je réfléchissais à ce qu’il venait +de me dire. Je me remémorais aussi tout ce qui, dans son récit des jours +précédents, concernait cette confrérie du mal avec laquelle il avait +essayé d’entrer en lutte. Existait-elle véritablement? La soirée chez M. +Althon n’avait-elle pas été une banale fête de détraqués où les rites +d’un Luciferisme puéril ne servent qu’à aiguiser la sensualité? Le +monastère d’El-Ghor n’était-il pas un monastère comme tous les autres +qu’avait seulement rendu redoutable l’imagination troublée de celui qui +le visitait? + +Je pensai que, de toutes façons, les heures solitaires de J. N... +devaient être hantées d’appréhensions. S’il avait choisi cette petite +maison au sommet d’une hauteur, c’était à coup sûr pour guetter les +allées et venues de ceux qui viendraient vers lui. J’imaginai ses +insomnies, son visage angoissé contre un carreau de la fenêtre, les voix +qu’il devait entendre dans le bruit du vent. + +Au moment de lui tendre la main et de le quitter, j’eus pitié de sa +solitude. + +--Est-ce que vous ne trouvez pas cet endroit bien isolé?... +commençai-je. Etant donné... + +Il comprit ma pensée et il sourit. + +--Vous pensez que j’ai peur d’eux? Il y a quelques mois encore, c’eût +été possible. Mais plus maintenant. + +Je le regardai avec surprise. Son regard reflétait une tranquille +assurance. + +--On ne peut pas avoir peur de ceux qu’on aime. Là est le secret. Aimer +autant les mauvais que les bons. Davantage même, car ils en ont besoin +davantage. La coalition de mille confréries de damnés ne saurait +effleurer de la plus petite ombre la rêverie d’une âme pleine d’amour. + +Les ombres emplissaient maintenant la campagne. Le tracé des chemins +s’était effacé. Les lumières du village paraissaient infiniment +lointaines et perdues. Une chauve-souris passa à plusieurs reprises +devant nous. Mais je compris que pour J. N... les ténèbres ne +renfermaient plus aucune menace. + +--Et moi qui croyais... dis-je, moi qui craignais que vous ne soyez la +proie de certaines idées... La situation même de ce pavillon m’avait +fait penser... + +--Je vais vous expliquer ce qui m’a poussé à le choisir. Figurez-vous +que je me suis mis dans la tête, je ne sais trop pourquoi, que lorsque +j’arriverai à atteindre le point d’amour parfait, j’en serai averti par +un signe matériel. Je vous ai décrit le tableau de Drevet représentant +le Christ et l’ange du mal portant ensemble une croix et s’entr’aidant +dans un chemin creux. Quand je suis venu ici, j’ai remarqué que ce +chemin que nous venons de gravir ressemblait à celui du tableau. Je +crois fermement que le signe par lequel je saurai que ma rédemption est +accomplie sera la vue du Christ et de Lucifer s’avançant vers moi, +fraternellement unis sous leur commun fardeau. J’ai trouvé à peu de +chose près le paysage qui convient. Il ne manque plus que les +personnages. Et figurez-vous que lorsque je vous ai vu paraître, l’autre +jour, avec votre canne sur l’épaule, je me suis demandé un instant si +cette canne n’était pas une croix... + +--Je n’ai rien pourtant ni du Christ, ni de Lucifer, dis-je. + +--Détrompez-vous. Chaque homme est à la fois les deux tour à tour et +quelquefois en même temps et c’est leur intime union qu’il faut opérer +au plus profond de son cœur. + +Je le quittai sur ces mots. Je partis le lendemain et je ne l’ai plus +revu. + + +FIN + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + LE 30 MAI 1929 + PAR LES + ÉTABLISSEMENTS BUSSON + 117, RUE DES POISSONNIERS + PARIS + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78064 *** diff --git a/78064-h/78064-h.htm b/78064-h/78064-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b34e85c --- /dev/null +++ b/78064-h/78064-h.htm @@ -0,0 +1,9976 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> + <head> + <meta name="viewport" content="width=device-width, initial-scale=1"> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Lucifer, roman moderne | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + body { margin-left: 8%; margin-right: 8%; } +p { + text-align: justify; + line-height: 1.2em; + text-indent: 1.5em; + margin: 0.3em 0 + } +h1 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 1em 0 + } +h2 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 4em 0 2em 0 + } +h3 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 3em 0 1.5em 0 + } +div.c, p.c { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + text-indent: 0; + margin: 1em 0 + } +.cc { + text-align: center; + text-indent: 0 + } +.large { + font-size: 130% + } +.xlarge { + font-size: 150% + } +.small { + font-size: 90% + } +.xsmall { + font-size: 80% + } +small { + font-size: 80%; + letter-spacing: 0.05em + } +.sc { + font-variant: small-caps + } +hr { + width: 20%; + margin: 1em 40% + } +sup { + font-size: smaller; + vertical-align: 30%; + line-height: 1em + } +li { + list-style: none; + text-indent: -1.5em; + padding-left: 1.5em + } +table { + margin: 1em auto + } +td { + vertical-align: top + } +td.c div { + text-align: center + } +a { + text-decoration: none + } +div.gap, p.gap { + margin-top: 2.5em + } +.break, .chapter { + margin-top: 4em + } +img { + max-width: 100% + } +@media screen { + body { + max-width: 40em; + width: 80%; + margin: 0 auto + } + img { + max-height: 700px + } + } +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { + page-break-before: always + } +.top2em { + padding-top: 2em + } +.top4em { + padding-top: 4em + } +.nobreak { + page-break-before: avoid + } +</style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78064 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> + +<p class="c top2em large">MAURICE MAGRE</p> + +<h1>LUCIFER</h1> + +<p class="c small"><i>ROMAN MODERNE</i></p> + +<p class="c gap">ALBIN MICHEL, ÉDITEUR<br> +<span class="xsmall">PARIS — 22 RUE HUYGHENS, 22 — PARIS</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR :</p> + +<p class="c small">POÉSIES</p> + +<ul> +<li><b>La Chanson des Hommes</b> (Fasquelle, éditeur).</li> +<li><b>Le Poème de la Jeunesse</b> (Fasquelle, éditeur).</li> +<li><b>Les Lèvres et le Secret</b> (Fasquelle, éditeur).</li> +<li><b>Les Belles de Nuit</b> (Fasquelle, éditeur).</li> +<li><b>La Montée aux Enfers</b> (Fasquelle, éditeur).</li> +<li><b>La Porte du Mystère</b> (Fasquelle, éditeur).</li> +<li><b>Le Livre des Lotus entr’ouverts</b> (Fasquelle, éditeur).</li> +</ul> + +<p class="c small">ROMANS</p> + +<ul> +<li><b>Le Roman de Confucius</b> (Fasquelle, éditeur).</li> +<li><b>L’Appel de la Bête</b> (Albin Michel, éditeur).</li> +<li><b>Priscilla d’Alexandrie</b> (Albin Michel, éditeur).</li> +<li><b>La Luxure de Grenade</b> (Albin Michel, éditeur).</li> +<li><b>Le Mystère du Tigre</b> (Albin Michel, éditeur).</li> +<li><b>Le Poison de Goa</b> (Albin Michel, éditeur).</li> +<li><b>La Tendre Camarade</b> (Fort, éditeur).</li> +<li><b>Vies des Courtisanes</b> (Nouvelle Revue Critique).</li> +<li><b>La Vie de Messaline</b> (Flammarion, éditeur).</li> +</ul> + +<p class="c small">THÉATRE</p> + +<ul> +<li><b>La Mort enchaînée</b> (Albin Michel, éditeur).</li> +<li><b>Arlequin</b> (Librairie Théâtrale).</li> +<li><b>Sin</b> (Librairie Théâtrale).</li> +<li><b>Le Soldat de Plomb et la Danseuse de Papier</b> (Librairie Théâtrale).</li> +</ul> + +<hr> + +<ul> +<li><b>Pourquoi je suis Bouddhiste</b> (Les Editions de France).</li> +</ul> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">Il a été tiré de cet ouvrage</p> + +<p class="cc">30 exemplaires sur papier <span class="sc">Hollande Van Gelder</span><br> +numérotés de 1 à 30.</p> + +<p class="cc">70 exemplaires sur vergé pur fil <span class="sc">Vincent Montgolfier</span><br> +numérotés de 1 à 70.</p> + +<p class="cc">L’édition originale a été tirée sur alfa <span class="sc">“Impondérable”<br> +des papeteries Sorel-Moussel</span>.</p> + +<p class="c gap"><i>Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale<br> +et adaptation cinématographique réservés pour tous pays.<br> +Copyright 1929 by Albin Michel.</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">LUCIFER</p> + +<h2 class="nobreak" title="I"> </h2> + +<p>Je faillis pousser un cri de surprise. La porte +cochère du petit hôtel, les deux fenêtres éclairées +symétriquement et la muraille plâtrée avec sa coiffure +de tuiles représentaient un énorme et bizarre +visage en train de me regarder.</p> + +<p>— Ceci est un avertissement, pensai-je.</p> + +<p>Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette +solitaire rue de Passy sans m’inquiéter de quelle +nature pouvait être cet avertissement. Mon goût du +mystère était si grand que je peuplais le monde +d’énigmes, non pour les résoudre mais pour m’y +complaire et m’émerveiller.</p> + +<p>Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je +m’aperçus que cette grossière représentation de +visage s’était modifiée et ressemblait à une autre +image créée aussi par une puissance secrète, au +temps de ma vingtième année.</p> + +<p>Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents +de l’ami qui m’accompagnait. J’étais sur le +point de monter en wagon. Je fus frappé par les +enluminures que le givre avait dessinées sur les +carreaux. Au milieu de ces paysages polaires il +y avait la représentation d’un diable avec ses +cornes et son rire démoniaque sur la vitre de +mon compartiment. Les yeux, sous les sourcils en +ligne oblique, me regardaient avec une fixité gênante. +J’étais tellement surpris que je crus à une +hallucination et je dis à mon compagnon :</p> + +<p>— Vois-tu quelque chose sur ce carreau ?</p> + +<p>— Rien du tout, répondit-il.</p> + +<p>Un sifflet retentit, je refermai la portière et +comme le train s’ébranlait, j’entendis sur le quai +mon ami qui criait :</p> + +<p>— Si, si, je vois. Il y a un diable sur le carreau.</p> + +<p>J’avais admiré d’abord l’art subtil déployé par +le hasard, mais à la longue il m’était venu un peu +d’énervement. La figure ne s’occupait nullement +des trois ou quatre personnes assises dans le compartiment +et elle s’obstinait à me regarder. Je passai +la main sur la glace pour la réduire à néant, +mais c’était de l’autre côté que le mystérieux artiste +avait travaillé. Alors j’approchai mon visage +tout près et je projetai mon haleine humide. Je +ne parvins qu’à agrandir les yeux et à rendre le +rictus de la bouche plus intolérable.</p> + +<p>Je me souviens que j’allais braver les protestations +des voyageurs et ouvrir la portière malgré +le froid, pour échapper à cette obsession quand +j’en fus délivré par l’arrêt du train.</p> + +<p>J’avais eu du mal à oublier cet incident. Il aurait +disparu pourtant avec les milliers d’images du +cinématographe qu’est notre vie, si la figure ridicule +qui venait d’apparaître, ne l’avait soudain +fait revivre.</p> + +<p>Je haussai les épaules. Je clignai des yeux. Je +n’avais plus devant moi que l’hôtel de M. de Saint-Aygulf +que j’étais venu considérer par cette +chaude nuit de juin.</p> + +<p>Je regardai ma montre et repris ma promenade. +Il était un peu plus de onze heures et les deux +sœurs devaient être en train de se coucher dans +cette chambre qui était la leur et où elles dormaient +ensemble. Peut-être étaient-elles déjà dans +leur lit et lisaient-elles, chacune de leur côté, à la +clarté de deux lampes.</p> + +<p>Deux jeunes filles ! deux lampes ! Mon double +amour ! Le bien et le mal ! Comme tout était harmonieux +et mystérieux en même temps !</p> + +<p>Je m’arrêtai et passai ma main sur mon visage +comme pour en ôter une certaine expression de +stupidité qui s’y posait quelquefois et y demeurait +malgré mes efforts. Je venais de songer aux +corps des deux jeunes filles, à la grâce des bras +découverts, au contour et à la fermeté de leurs +seins qui devaient apparaître sous leur chemise. +On était en juin et la chaleur était excessive. Peut-être +avaient-elles rejeté les draps et reposaient-elles +avec cet abandon que procurent les soirs d’été.</p> + +<p>Je fus à ce moment frôlé sur le trottoir par un +homme à jambe de bois qui marchait avec une +vitesse singulière pour un infirme. Je pensai que si +j’allongeais vers la tige de son pied ma canne au +manche recourbé, il tomberait, il crierait, croyant +à une agression, et le bruit ferait ouvrir comme +des paupières les volets des deux fenêtres. Je surprendrais +la naissance des épaules, le creux des +aisselles, un élan des bustes minces au-dessus de la +pierre. Folie ! Le rapide infirme avait disparu à +l’extrémité de la rue et je demeurais béant en face +des fenêtres brusquement éteintes.</p> + +<p>Pourquoi étais-je venu rôder dans cette rue ? Je +n’avais plus l’âge de telles équipées. M. de Saint-Aygulf, +le père d’Eveline et de Laurence pouvait +sortir brusquement, me voir et s’étonner de ma présence +devant sa maison. J’étais pour lui, non pas +un ami, mais une relation qui tendait par un effort +constant à entrer davantage dans son intimité. Il +croyait que nous étions réunis par notre commun +goût du mystère et l’admiration que j’étais censé +avoir pour ses idées. Il les exposait toujours abondamment +devant moi et je lui avais caché, grâce +à une faculté d’arrondir les yeux et de hocher la +tête en pensant à autre chose, le mépris absolu que +m’inspirait sa sottise. Beaucoup d’hommes, enveloppés +du nuage de leur vanité, ne s’aperçoivent +pas que ce sont leur femme, leur fille ou leur maîtresse +que l’on recherche à travers eux.</p> + +<p>Puisque j’étais là, j’étais amoureux. Mais de +laquelle des deux ? Je ne m’étais jamais entendu +avec moi-même sur la signification du mot amour. +Ce que j’éprouvais pouvait à la rigueur s’appeler +ainsi. Mais aimer deux sœurs à la fois ! Il y avait +là une sorte de mystère. C’était Eveline que je +désirais le plus. D’abord parce que je la sentais +inaccessible à tout désir. C’était une mystique. Si +elle avait été chrétienne, elle serait entrée dans un +couvent. Son père lui avait mis en tête les plus folles +idées. Je n’étais pas éloigné de croire qu’elle +s’attribuait une mission spirituelle. Comme si une +mission spirituelle pouvait être dévolue à un corps +si désirable ! Mais qu’elle fût missionnaire ou non, +cela n’avait pour moi aucune importance ! Eveline +considérait secrètement qu’un homme qui a +dépassé trente-cinq ans, qui a atteint cet âge avancé, +doit se retirer de la vie, devenir ermite, que sais-je ? +Et je savais, sans qu’elle l’eût jamais exprimé, +qu’elle estimait que moi en particulier, je n’aurais +dû me permettre de lever les yeux ni sur elle, ni sur +sa sœur, ni sur toute autre femme. J’avais compris +cela à la façon dont elle considérait mes tempes, à +l’attention qu’elle mettait à compter mes cheveux, +pourtant nombreux, à mesurer la maigreur de mon +cou, où se trahit l’âge. Cet examen dédaigneux +n’était pas le fait de quelqu’un qui a une mission +spirituelle. Elle me haïssait, j’en étais sûr et aussi +j’avais juré... Mais ce serment était enfoui au fond +de mon cœur.</p> + +<p>Laurence m’aimait. Je me le déclarais sans vanité. +Elle avait dit à plusieurs reprises et intentionnellement +devant moi que les jeunes gens n’avaient +pas d’intérêt pour elle. Cela était un signe certain +et je ne parle pas des pressions de main, des paroles +à double entente et de la scène de la salle +à manger. Mais s’il y avait une balance et des +poids immatériels pour peser l’amour, j’aimais +moins Laurence qu’Eveline. Elle était moins jolie +que sa sœur, assurément. Ses traits étaient irréguliers, +sa bouche trop grande et trop sensuelle, ses +dents éclatantes évoquaient des images de morsures +et elle avait un léger balancement du corps qui +me faisait penser à une panthère que j’avais vue +l’année précédente dans une ménagerie. Puis elle +était brune et un goût invincible m’attirait vers les +blondes. Il y avait bien des lueurs d’or fauve dans +sa chevelure, mais pas assez à mon gré ! Son principal +défaut était son manque d’intelligence ou plutôt +du genre d’intelligence que j’aime. Elle n’avait +aucun mysticisme. On disait d’elle que c’était une +créature absolument matérielle. Je l’avais vue +manger avec un appétit étonnant. Elle se moquait +des efforts de son père et de sa sœur pour communiquer +avec l’au-delà, elle considérait comme des +hurluberlus, les membres du groupe des Esséniens +et les étudiants des anciennes religions et de leurs +mystères. Elle faisait une exception pour moi, parce +qu’en sa présence je savais, en relevant un coin +de ma bouche, ou par un habile clignement d’œil, +lui faire supposer que je n’étais qu’un faux croyant, +un amateur un peu ironique, venu seulement pour +elle chez son père.</p> + +<p>J’aimais moins Laurence qu’Eveline, mais quand +je songeais à son indépendance naturelle, à une +sorte de révolte contre toute chose qu’elle laissait +éclater dans ses paroles et qui se trahissait dans +ses mouvements, je l’aimais davantage car j’ai toujours +été séduit par la révolte bien qu’obéissant +moi-même assez servilement aux préjugés du +monde. Je savais que Laurence n’était pas de la +même mère qu’Eveline et que M. de Saint-Aygulf +l’avait recueillie à huit ans pour la sauver de +la misère. Comme une plante dont les racines ont +trempé dans un fumier fécond, elle avait gardé +de ses premières années quelque chose de vivace, +d’audacieux et de malsain qui me la rendait plus +attirante. Le monstre vertueux, le bourreau aux +bandeaux plats qu’était Mme de Saint-Aygulf +l’avait martyrisée sur la claie des devoirs de famille, +avec la roue des bonnes intentions. Elle +l’avait même fait enfermer durant quelques années +dans une maison de correction.</p> + +<p>Mais Eveline la pure, l’orgueilleuse avait +reçu de la nature l’élévation de l’esprit en même +temps que le don d’un corps parfait. Je ne songeais +qu’en frémissant à ses cheveux couleur de +cendre qu’elle n’avait pas coupés, à la fuite de sa +nuque, au rayonnement émané de sa personne qui +enlevait au tissu des robes leurs qualités de transparence, +les rendaient pesantes, insoulevables, +comme le voile de la chasteté.</p> + +<p>Si j’étais là c’est qu’un pressentiment m’avait +poussé et alors il fallait qu’un événement se produisît. +L’idée de m’en revenir après la contemplation +inutile d’un hôtel où deux fenêtres qui +étaient allumées venaient de s’éteindre, me fut +tout à coup insupportable. Je faillis m’élancer vers +la porte et crier à haute voix : Laurence ! Eveline ! +insoucieux de l’apparition possible d’un père irrité +et stupéfait.</p> + +<p>Ce fut un parfum d’acacia qui m’arrêta. Une +branche fleurie émergeait d’un mur et laissait tomber +sur moi une odeur fade de sexe et de printemps. +Je voulus couper cette branche mais elle +était trop haute. Pour la seconde fois en quelques +minutes, j’éprouvai l’utilité du manche crochu de +ma canne. Je la tendis par son extrémité en me félicitant +intérieurement de l’idée poétique de rapporter +au moins une fleur de ma course nocturne.</p> + +<p>Ce fut à ce moment que j’entendis un léger +bruit à la porte de l’hôtel de M. de Saint-Aygulf. +Je demeurai immobile. Cette porte s’ouvrit et pendant +que la branche en fleur remontait vers le ciel +une silhouette de femme parut sur le seuil.</p> + +<p>J’étais dans l’ombre et je ne pouvais être aperçu. +Ma première pensée fut joyeuse. Ainsi, j’avais eu +un pressentiment. C’était un avertissement secret +qui m’avait poussé à venir. Un conseiller plein de +sagesse était caché dans mon inconscient. Ma +deuxième pensée fut inquiète. Quelle conduite +fallait-il tenir ? Devais-je m’élancer ? Et d’abord +qui venait de sortir de l’hôtel ?</p> + +<p>La porte s’était refermée sans bruit et la +silhouette, — Eveline ou Laurence — glissa avec +rapidité le long de la rue. Instinctivement je me +précipitai derrière elle. Le manteau d’été que je +voyais flotter au loin me gênait pour distinguer +à laquelle des deux sœurs j’avais affaire. N’était-ce +pas d’ailleurs une femme de chambre ? Je rejetai +une hypothèse qui anéantissait la portée du +pressentiment. Puis l’air de famille qu’avaient les +deux sœurs était visible dans la démarche.</p> + +<p>Au tournant de la rue seulement mon cœur se +mit à battre comme à l’annonce brusque d’une nouvelle +désagréable. Pourquoi une jeune fille sort-elle +ainsi furtivement de chez elle au milieu de +la nuit ? La précaution qu’elle avait prise de ne pas +faire claquer la porte indiquait qu’elle voulait +laisser son père dans l’ignorance de son départ. Je +songeai à tourner à droite, à atteindre une avenue +éclairée que j’avais traversée dans la soirée, puis +à revenir sur mes pas. Je me trouverais face à face +avec celle que je poursuivais et j’aurais l’air de la +rencontrer par hasard. Je réfléchis à l’essoufflement +qui en résulterait. Puis je risquais de la perdre.</p> + +<p>Comme ces pensées se succédaient en moi, un +taxi sortit à pas lents de l’ombre et je vis la jeune +fille lui faire un signe. Elle ouvrit la portière et +monta avec un mouvement félin qui me la fit reconnaître. +C’était Laurence.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="II"> </h2> + +<p>Le hasard voulut que de la même ombre surgît +un deuxième taxi dans lequel je montai et qui +s’élança sur mon ordre à la suite du premier.</p> + +<p>Ce que j’éprouvais comportait un égal mélange +de douleur parce que Laurence allait peut-être +m’échapper et d’allégresse parce que je courais sur +la piste d’une énigme.</p> + +<p>Chemin faisant, j’essayais de me tromper moi-même : +Les femmes sont toutes les mêmes. Au +fond, je l’avais deviné. Et puis d’ailleurs qu’importe !</p> + +<p>Je n’avais rien deviné. Je trouvais que cet événement +avait beaucoup d’importance. Mon amertume +allait grandissant. Je vis comme en rêve les +boutiques des marchands de vins avec leurs terrasses +qui débordaient sur les trottoirs, les garçons +affairés, les consommateurs s’épongeant le front. +On sentait traîner cette atmosphère de joie triste +que répandent sur Paris les premières grandes chaleurs. +Je m’aperçus tout à coup qu’un des carreaux +du taxi était levé. Je le fis tomber d’un geste irrité +mais sans regarder si une buée n’y avait pas tracé +un dessin quelconque.</p> + +<p>C’est bien cela ! murmurai-je sans savoir pourquoi, +quand je vis que nous approchions de Montmartre. +Une foire était en train de s’y installer. +Je vis des wagons avec des fenêtres minuscules, +des masses carrées recouvertes de toiles grises, des +chevaux de bois démontés qui jonchaient le sol. +Devant l’hippodrome une foule se dispersait.</p> + +<p>Nos taxis avaient ralenti leur course et je fis +des vœux secrets pour que Laurence ne s’arrêtât +pas à Montmartre, poursuivît sa route plus loin.</p> + +<p>— Qui sait ? me disais-je. Son père ou sa sœur +sont peut-être malades, le téléphone est dérangé +et elle est allée elle-même chercher un médecin +pour le ramener immédiatement.</p> + +<p>Hélas ! Un peu avant d’arriver à la place +Blanche sa voiture s’arrêta. Je fis signe à mon +chauffeur de s’arrêter aussi. Je remarquai de loin +que Laurence semblait tout à fait à son aise et +qu’en attendant la monnaie qu’on lui rendait, elle +regardait à droite et à gauche avec une tranquille +curiosité. Elle traversa le boulevard d’un pas léger +et se dirigea vers le Moulin-Rouge.</p> + +<p>J’avais le sentiment que la chaleur augmentait. +Les orchestres des cafés évoquaient en mourant des +langueurs de casino. Un feu tournant, qui venait +de je ne sais quelle réclame lumineuse, lançait +un éclair régulier. Je fus frôlé par un tramway +d’après minuit. Il débordait de petits bourgeois qui, +parce qu’ils ont passé leur soirée au cinéma, prennent +des airs de fêtards lassés. Un murmure +d’ivresse s’élevait autour de moi et je me sentis +subitement las et inutile. Le ciel était criblé d’étoiles +indifférentes.</p> + +<p>Laurence n’entra pas dans le Moulin-Rouge. +Elle longeait maintenant, sans hâte, des cafés +pleins d’hommes affreux qui regardaient en ricanant +et en soufflant les femmes qui passaient devant +eux sur le trottoir. La rue Lepic était encombrée +de créatures qui offraient des journaux, qui +achetaient des oranges ou les mangeaient, de bohèmes +hirsutes, de bossus, de femmes avec des visages +de revenants. Laurence traversait ce peuple +bizarre que la sortie des théâtres fait éclore des +pavés de Montmartre, comme si elle en avait fait +partie. Son naturel était si grand que je n’aurais +pas été surpris davantage si je lui avais vu échanger +des bonjours de la main, à droite et à gauche.</p> + +<p>Brusquement elle disparut dans un café. C’était +un établissement assez mal famé, rendez-vous de +filles et de marchands de coco. Je fus frappé +comme par un trait de lumière. La coco ! N’était-ce +pas cela qu’elle venait chercher ? Je m’efforçai +de regarder par-dessus la tête des consommateurs +assis à la terrasse et j’aperçus Laurence qui marchait +parmi les tables de l’intérieur, souple, la tête +un peu en avant, regardant les gens en train de +boire des bocks comme une panthère qui va s’élancer, +comme une raccrocheuse qui est sur le point +de s’asseoir avec l’homme qui lui fera signe.</p> + +<p>La curiosité supprimait chez moi l’angoisse. +Deux goujats, assez jolis garçons, avec des visages +rasés firent un geste pour l’inviter. L’un d’eux se +souleva à demi, montrant la banquette à côté de +lui avec son index renversé et je surpris dans ses +yeux et sur son rire cette expression d’idiotie qu’ont +les hommes quand ils font une proposition à une +femme qu’ils ne connaissent pas.</p> + +<p>Laurence n’eut même pas un frisson de l’épaule. +Les ayant regardés bien en face, elle passa, avec +une absence totale de réponse à l’invitation, comme +si l’image matérielle des deux goujats n’avait pas +été perceptible pour ses sens.</p> + +<p>Il n’y eut aucun achat, aucune vente, aucun +paquet glissé furtivement.</p> + +<p>Je fus obligé de m’effacer brusquement et ce +fut un hasard si Laurence ne me vit pas. Elle passa +à côté de moi et je sentis qu’elle jetait un long +regard sur les personnages étalés devant le café, +comme pour les examiner.</p> + +<p>Elle cherchait quelqu’un. Mais qui ? Qui avait +pu donner à la fille de M. de Saint-Aygulf un +aussi singulier rendez-vous que celui de ce café, +hanté d’hommes louches, de policiers, de fournisseurs +de coco ? Mais alors je m’aperçus que le +rendez-vous n’était pas précisément dans cet endroit, +que c’était un rendez-vous vague dans un +des cafés environnant la place Blanche, car je vis +Laurence pousser une porte un peu plus loin. Elle +hésita une seconde sur cette porte, jetant un regard +circulaire dans un intérieur enfumé, puis elle reprit +sa course sur le trottoir. Un peu plus loin, elle +colla encore son visage contre un carreau, elle stationna +devant une boutique de marchand de vins +presque vide et comme un gros homme court, à la +figure couperosée, avec une expression joviale, la +regardait sous le nez et ouvrait les bras pour lui +barrer le chemin, elle se détourna et traversa à +nouveau le boulevard. Elle revint sur ses pas et +marcha de l’autre côté de l’avenue qui était presque +désert. Elle croisa deux raccrocheuses immobiles +l’une à côté de l’autre et je remarquai +qu’elle les dévisageait sans gêne aucune et même +avec une insistance assez grande pour se faire insulter. +Mais cela n’arriva pas. Les raccrocheuses +ne sortirent pas d’une immobilité de pierre et Laurence +passa avec lenteur devant le café qui est à +l’angle de la rue Blanche, frôlant les tables, examinant +les couples assis.</p> + +<p>Je souffrais de sa tranquillité. Je me dis que le +mieux que je pouvais faire était de me présenter +brusquement devant elle. D’abord, j’aurais la satisfaction +de mettre un terme à cette aisance qui +m’était insupportable. Je considérais ensuite comme +possible un cri joyeux de surprise, un accueil favorable, +des explications plausibles. Peut-être avait-elle +besoin d’un guide pour une démarche tout +à fait naturelle. J’imaginais aussitôt des confidences, +une causerie intime dans un taxi la ramenant +vers chez elle, peut-être la volupté de ses lèvres +qui serait plus grande à cause d’un secret partagé. +Mais Laurence prit sans doute une brusque résolution, +car elle se mit tout d’un coup à descendre +la rue Blanche avec une rapidité déconcertante. +Un rassemblement retarda mon élan. Je la perdis +un instant de vue puis je la découvris à une grande +distance. Elle courait presque. M’avait-elle aperçu +derrière elle et était-ce moi qu’elle fuyait ? Résolu +à l’atteindre, je me mis à courir aussi. Elle avait +tourné et avait pris la rue Ballu. Quand j’arrivai +à l’entrée de cette rue, j’eus la sensation qu’elle +était entièrement déserte. Je m’y précipitai, insoucieux +du ridicule que j’assumais, du manque de +droit que j’avais à poursuivre cette jeune fille. Une +forme, vaguement, sur la droite, disparut quelque +part et j’entendis un bruit sourd de porte fermée.</p> + +<p>— Elle vient d’aller retrouver son amant ! pensai-je +en atteignant un bureau de poste. Je +me retournai et je trouvai à la rue Ballu un +caractère sinistre. Je me rappelai avoir entendu +dire que beaucoup de ses petits hôtels étaient +des maisons de rendez-vous. J’embrassai d’un coup +d’œil le square Vintimille et je murmurai :</p> + +<p>— Quel paysage de crime !</p> + +<p>Je m’assis sur la terrasse déserte d’un marchand +de vins où il n’y avait qu’une seule petite table +ronde et une chaise boiteuse. Je commandai un +bock et j’attendis.</p> + +<p>Des phrases toutes faites me venaient à l’esprit, +telles que celles-ci :</p> + +<p>— Voilà bien les jeunes filles parisiennes !</p> + +<p>Ou bien :</p> + +<p>« Et moi qui allais prendre cette aventure au +sérieux ! »</p> + +<p>J’ai toujours remarqué que nos plus basses formes +de pensée trouvent naturellement pour se traduire +le moyen d’expression le plus banal. Mais ce +soir-là j’écartai cette observation.</p> + +<p>Eveline venait de reculer, de disparaître presque +dans une buée d’indifférence. J’avais encore +sur les lèvres un sourire méprisant à l’adresse de +Laurence et déjà je voyais avec netteté toute l’importance +qu’elle venait de prendre à mes yeux depuis +une heure. Rapidement, une série de questions +et de réponses se succédèrent en moi.</p> + +<p>Avais-je songé à l’épouser ? Non, jamais. Mais +j’aurais pu y songer. Je professais l’opinion que +l’on ne doit épouser qu’une femme qui a été votre +maîtresse, dont on a expérimenté l’amour. J’avais +fait la cour à Laurence, au petit bonheur, pour +voir ce qui arriverait. Aucun souci de responsabilité +n’avait, même une seconde, pesé sur moi. Or, +voici que l’événement me donnait raison. D’abord, +ce souci des responsabilités n’est-il pas un piège absurde +qui tend à restreindre toute action agréable. +On ne ferait jamais rien si on pensait à la +conséquence de ses actes. Puis qui peut savoir +comment les choses s’enchaînent ? Le plus grand +service que l’on peut rendre à quelqu’un n’est-il +pas de le débarrasser du fardeau de la famille ?</p> + +<p>Est-elle seulement susceptible d’éprouver de +l’amour pour quelqu’un ? me disais-je encore. Non, +non, sensuelle, purement sensuelle ! et je me mettais +à tapoter du bout des doigts le marbre gras de +la table, en jetant un long regard vers l’obscurité +des maisons de la rue Ballu... Et puis enfin sa +mère ! Il faut penser à l’hérédité... Et je reconstituais +ce que je savais de l’existence de Laurence.</p> + +<p>Quelques années auparavant, M. de Saint-Aygulf +avait été frappé par une sorte de révélation +spirite. Les morts s’étaient mis tout d’un coup à +lui parler par l’intermédiaire de guéridons, au +moyen de coups frappés dans les murs. Cela avait +amené un changement total dans son caractère et +sa manière de vivre. Il avait abandonné les femmes +pour lesquelles il avait toujours eu un goût excessif, +afin de se consacrer à sa femme, une sainte +laïque qui vivait dans l’amour cultuel de son propre +foyer et la haine sans merci de tout ce qu’elle +rangeait sous l’étiquette d’immoral. Et une notion +de devoir, nouvelle pour lui, avait brusquement +fait irruption dans son âme. Il fallait dire la vérité, +accomplir des actions désintéressées. M. de Saint-Aygulf +avoua à sa femme l’existence d’une fille +naturelle qu’il avait eue avec une maîtresse de rencontre +aussitôt abandonnée et dont il n’avait plus +voulu entendre parler. Il fut décidé que l’enfant +qui avait alors huit ans, serait reprise à sa mère +pour être régénérée par les bons exemples et le +contact de la perfection morale d’Eveline, sa demi-sœur. +Il paraît que la mère consentit sans difficultés +et renonça à tous ses droits sur sa fille, pensant +sans doute, comme tout le monde, qu’elle assurait +le bonheur de son enfant en lui assurant la +richesse.</p> + +<p>Entre la petite fille « aux mauvais instincts » et +la vertueuse madame de Saint-Aygulf une lutte +s’était engagée, lutte sur laquelle je n’avais que +peu de détails, par quelques conversations avec +Mme de Saint-Aygulf, ou par de brèves confidences +de Laurence. De cette lutte, Laurence était +sortie vaincue et matée. Il semblait que Mme de +Saint-Aygulf avait veillé avec une sollicitude redoutable +à ce que l’âme sortie « des bas fonds +les plus abjects de la société » fût refondue et +pétrie selon sa loi.</p> + +<p>— C’est la justice qui a le plus d’action sur +les enfants, me dit-elle une fois en me parlant +de cette période de sa vie. Il ne m’est jamais arrivé +de faire un cadeau à Eveline sans donner le même +exactement à Laurence.</p> + +<p>Mais elle ne me dit pas si elle avait su le faire +avec le même amour.</p> + +<p>Mme de Saint-Aygulf n’avait d’autre religion +que celle de la famille, mais elle croyait à une +sorte de Providence qui punit les méchants et +récompense les bons.</p> + +<p>— C’est en regardant ces deux enfants grandir, +me dit-elle une autre fois, que j’ai vu le plus nettement +combien la Providence est équitable pour +chacun. La pureté morale d’Eveline se changeait +en beauté des traits, en grâce du corps tandis que +toute la laideur du péché originel prenait possession +du visage de Laurence.</p> + +<p>Pourtant cette laideur dut se transformer. Le +désir contenu agrandit les yeux. Des dents lumineuses +donnèrent à la chair des lèvres une allégresse +de rire qui animait le visage trop large, sur le +cou un peu court. Les cheveux poussèrent dans +tous les sens et s’éclairèrent de lueurs rougeâtres.</p> + +<p>— Laurence à quatorze ans, disait encore +Mme de Saint-Aygulf, dégageait avec ses seins +précoces, un léger duvet fauve sur les bras et la +mobilité perpétuelle de ses traits, une expression +d’animalité inquiétante qui me faisait éprouver auprès +d’elle le sentiment d’une souillure. C’est à ce +moment-là qu’il me fallut à tout prix triompher +de la Bête.</p> + +<p>Mme de Saint-Aygulf avait pensé que les irrémédiables +mauvais instincts de la Bête ne pourraient +être vaincus que par la discipline de fer +d’une maison spéciale d’éducation où le travail +manuel alterne sans arrêt avec celui de l’esprit. Elle +y avait placé Laurence qui y resta jusqu’à sa dix-septième +année et n’en sortit que parce que M. de +Saint-Aygulf avait cru discerner dans certains +coups frappés par une table l’indication de cette +délivrance.</p> + +<p>C’est à ce moment-là que je la vis pour la première +fois. Le contact de la brutalité, la souffrance, +l’absence de pitié lui avait appris l’hypocrisie.</p> + +<p>Mme de Saint-Aygulf disait d’elle :</p> + +<p>— Il faut se méfier des eaux dormantes...</p> + +<p>Et elle ajoutait avec un air soucieux :</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’on pourra bien faire d’elle +plus tard ?</p> + +<p>Mais elle avait un sujet d’inquiétude autrement +grave. M. de Saint-Aygulf, de plus en plus éberlué +par tout ce qu’il ne comprenait pas, avait fait +de sa maison le centre de tous les groupes spirites, +rosicrutiens, christiques, néo-platoniciens. Les +chercheurs de pierre philosophale, les mages hindous, +les fakirs de passage étaient accueillis chez +lui. Il venait de fonder, avec mon ancien camarade +Michel Kotzebue et moi-même, un nouveau +groupe, celui des Esséniens et nous jetions avec +ardeur les bases d’une religion nouvelle.</p> + +<p>Mme de Saint-Aygulf avait subi jusque-là en +spectatrice hostile et patiente ce qu’elle appelait +les folies de son mari. Elle avait trouvé que ces +folies avaient un caractère normal puisqu’elles +avaient ramené M. de Saint-Aygulf au +vrai Dieu, qui était la famille. Mais elle vit +avec effroi sa fille Eveline partager les rêveries +de son père, tomber dans un mysticisme incompréhensible +pour elle.</p> + +<p>Elle tenta d’abord de lutter contre un ennemi +plus redoutable que les mauvais instincts de Laurence +et elle ne trouva d’allié que dans celle +qu’elle nommait toujours la Bête. Elle chercha +tardivement à pénétrer les secrets de la religion +essénienne afin de pouvoir en démontrer l’absurdité +à sa fille. La lecture de quelques livres, +quelques conversations avec moi et Michel Kotzebue +la frappèrent d’une douloureuse surprise en +la renseignant sur les premiers Esséniens.</p> + +<p>Des ermites qui vivaient au bord de la mer +morte ! De soi-disant saints qui, à certaines époques, +envoyaient des Messies dans le monde pour +l’instruire. Elle retint surtout qu’ils pratiquaient le +communisme et elle s’attacha à des détails ridicules +pour essayer d’en rire. Une tache d’huile +sur leur robe blanche était considérée par eux +comme un opprobre ! Ils ne crachaient jamais qu’en +se détournant à gauche ! Sans doute des hurluberlus +dans le genre de son mari ! Mais ils étaient +en même temps des révolutionnaires ! Est-ce que +le monde avait besoin de l’instruction d’un Messie ? +Ne suffisait-il pas de suivre les règles établies ?</p> + +<p>Elle s’aperçut que ces Esséniens primitifs, ces +ascètes qu’on aurait pu croire à tout jamais endormis +au bord de la mer Morte, dans la terre +pierreuse du pays de Moab, avaient conservé à +travers les siècles un étrange pouvoir sur l’esprit de +sa fille. Pour eux seulement, Eveline avait de +l’amour. Ne leur offrait-elle pas une vénération qui +n’était due qu’à ses parents ?</p> + +<p>Eveline s’oubliait parfois devant sa mère et +prononçait des paroles mystérieuses, telles que +celle-ci : Je suis candidate au baptême. Et quand +on lui disait que ces Esséniens du temps de Jésus-Christ +avaient disparu depuis bien longtemps, +elle souriait, elle haussait les épaules et elle faisait +entendre qu’ils étaient toujours présents et que +même ils pouvaient apparaître d’une minute à l’autre +à ceux qui croyaient en eux.</p> + +<p>Ce fut pendant quelque temps la caractéristique +curieuse de cette maison et aussi son charme que +cette possibilité de voir apparaître derrière un rideau +ou le mouvement d’une porte, un grave vieillard +en robe de lin immatérielle, venu pour donner +quelque sage instruction.</p> + +<p>Mme de Saint-Aygulf était exaspérée de n’avoir +que Laurence pour la seconder dans ses attaques. +Elle souffrait aussi en pensant que ses ennemis invisibles +avaient professé une pureté bien au-dessus +de celle qu’elle se flattait d’avoir. Ainsi elle +avait rétrogradé. Par un revirement dont elle ne +saisissait pas les rouages, elle, l’apôtre de toutes +les vertus, était devenue dans sa propre maison, +une créature grossière, l’alliée de la Bête. Elle ne +put mesurer longtemps l’étendue de cette monstrueuse +contradiction. Le hasard voulut que je +fusse témoin de la dernière scène du drame et cela +coïncida avec la première d’une autre histoire plus +importante pour moi, la scène de la salle à manger.</p> + +<p>Mme de Saint-Aygulf, atteinte depuis longtemps +de la maladie de cœur pour laquelle elle +soignait son mari, avait eu successivement deux +crises graves et elle semblait à la dernière extrémité. +J’étais allé plusieurs fois prendre de ses nouvelles, +malgré mon habitude d’écrire en pareil cas +une lettre où j’annonce que je quitte Paris pour +quelque temps. J’avais pensé, dans le désarroi de +la maison, trouver une occasion de parler plus intimement +avec Eveline ou avec Laurence.</p> + +<p>C’était un vendredi à six heures de l’après-midi. +J’avais été introduit tout de suite. J’avais compris +à un je ne sais quoi dans l’affairement du domestique, +à l’électricité de l’escalier qui n’était pas +allumée comme à l’ordinaire, à la qualité trouble +de l’air déjà mortuaire que quelque chose de grave +devait se passer.</p> + +<p>M. de Saint-Aygulf me rejoignit au salon. Il +avait besoin de parler à quelqu’un, me dit-il, de +respirer un autre air que celui de la chambre de +la malade. Je vis dans ses yeux qu’il regrettait +d’avoir laissé éclater trop de plaisir en voyant +quelqu’un qui venait de l’extérieur. Je compris +qu’il brisait artificiellement sa voix et il le faisait +si mal, je sentais tellement son absence de douleur +réelle que je faillis lui dire de parler comme +tout le monde.</p> + +<p>— J’en suis averti depuis longtemps par mes +guides. Je vais perdre ma chère femme, dit-il.</p> + +<p>Ce n’était pas vrai. Cette maladie était inattendue +pour lui. Il ne chérissait nullement sa femme. +Il l’avait toujours redoutée comme l’ange sans +grâce d’un foyer sans joie.</p> + +<p>Il était très frappé de ce que Mme de Saint-Aygulf +considérât la mort sans terreur. Il professait +l’idée simpliste que seuls ceux qui ont une +foi sont susceptibles de ne pas redouter la mort. Il +s’était même servi de la menace de l’au-delà pour +diminuer la puissance du tyran aux bandeaux plats. +Eh bien ! il n’en revenait pas ! Dans ces minutes +solennelles, Mme de Saint-Aygulf n’avait cessé +d’écarter comme de coupables niaiseries les théories +sur l’immortalité de l’âme qu’il avait cru devoir +formuler à nouveau. Ainsi le néant qu’il redoutait +tellement pour lui n’effrayait pas sa femme. +Je compris qu’il aurait bien préféré voir ses dernières +heures empoisonnées par l’épouvante. Il +laissait presque éclater sa déception.</p> + +<p>Il me pria de rester. Il sortit puis il revint. Il +me fit part de son étonnement. Mme de Saint-Aygulf +tenait, paraît-il, la main d’Eveline dans +la sienne et, légèrement soulevée, elle avait donné +d’une voix changée l’ordre péremptoire de chasser +tous ces jardiniers qui avaient envahi sa chambre +et voulaient forcer son enfant à travailler la terre, +comme les paysans.</p> + +<p>Nous n’eûmes qu’un peu plus tard l’explication +de cet ordre.</p> + +<p>Eveline, quelques jours auparavant, avait décrit +à sa mère la vie des Esséniens entre leurs monastères +de pierre et les rivages de la mer Morte. +Quand ils n’étaient pas plongés dans la méditation, +ils s’adonnaient, lui avait-elle dit, à des travaux +de jardinage qu’ils considéraient comme le +meilleur exercice pour élever l’esprit. Portant des +rateaux et des bêches, Mme de Saint-Aygulf avait +eu la vision de sordides ouvriers entraînant sa fille +bien-aimée le long de sombres eaux et de falaises +bitumeuses, dans un paysage maudit.</p> + +<p>Un grand médecin appelé en consultation venait +d’arriver. Je voulais prendre congé. M. de +Saint-Aygulf, désireux de garder encore auprès +de lui quelqu’un qui ne portait pas sur sa personne +la douleur d’uniforme dont il était lui-même accablé, +me dit en me poussant dans la salle à manger :</p> + +<p>— Laurence vous tiendra compagnie.</p> + +<p>Laurence était en effet assise là, à côté d’un +grand buffet sombre et elle lisait un livre qu’elle +ferma quand j’entrai. Elle se leva. L’ennui qui +était peint sur sa physionomie disparut à ma vue. +Elle m’adressa la parole sans donner à sa voix +cette teinte grave que tout le monde avait dans +la maison. Je savais quelle haine farouche et justifiée +elle nourrissait pour Mme de Saint-Aygulf, +et je lui sus gré intérieurement de ne pas laisser +paraître une tristesse de convention.</p> + +<p>La nuit était tout à fait venue. C’était le commencement +du printemps et il faisait assez tiède +pour que la fenêtre fût ouverte. Cette fenêtre donnait +sur un de ces petits jardins parisiens entourés +de murs, où il y a quatre arbres et deux plate-bandes. +Il sortit de ce morceau de terre une odeur +végétale que nous sentîmes en même temps. Toutes +nos paroles avaient été banales. J’avais cru même +délicat d’atténuer par le ton ce qui aurait pu être +interprété comme aimable ou tendre. Je suis sûr +que Laurence avait été sans arrière-pensée jusqu’à +la minute où nous nous étions approchés de +la fenêtre. Alors, sans savoir pourquoi, je passai +mon bras autour de la taille de Laurence, mais en +l’effleurant à peine. Ce geste, à la rigueur, pouvait +passer pour la marque d’amitié, un peu plus +affectueuse qu’à l’ordinaire, que l’on doit dans +une circonstance douloureuse.</p> + +<p>Brusquement Laurence glissa dans mes bras. +Elle était contre moi et je l’y serrais sans que je +me fusse rendu compte comment c’était arrivé et +quelle était ma part personnelle dans ce geste. Ses +lèvres s’écrasèrent sous les miennes, se fondirent et +je sentis alors matériellement quelque chose qui +était sa joie, sa joie terrible et inavouable que personne +ne devait connaître, mais qui prenait pour +s’exprimer la forme de ce baiser plein d’allégresse.</p> + +<p>Durant les quelques mois qui avaient suivi la +mort de Mme de Saint-Aygulf, Laurence avait à +peine eu l’air de se souvenir du lien qu’avait créé +entre nous cette rapide étreinte, dans la salle à +manger entre le buffet sombre et le jardin odorant. +Et maintenant j’étais là, à l’angle de la rue Ballu +et du square Vintimille, et Laurence, avec la +même ardeur, étreignait peut-être quelqu’un qui +n’était pas moi.</p> + +<p>Il n’y avait guère plus d’une demi-heure que +j’étais assis et que je réfléchissais quand un taxi +s’arrêta à quelque distance de moi. J’aperçus confusément +quelqu’un qui en descendait. Comme si +l’arrivée de ce taxi eût été une sorte de signal, une +vague de découragement passa sur moi. J’appelai +le garçon et je payai mon bock. Laurence ne sortirait +pas sans doute avant une heure avancée de +la nuit. J’étais fatigué. J’étais triste. A quoi bon +attendre ?</p> + +<p>Je m’étais levé, hésitant sur ce que j’allais faire +et dans la même seconde le visage de Laurence +glissa à côté de moi, encadrée par la portière du +taxi. Elle était seule. Elle ne me vit pas. Sans +doute on avait envoyé chercher ce taxi pour elle. +Il allait extraordinairement vite car j’avais à peine +eu conscience de son passage et déjà il avait +tourné le square Vintimille et il avait disparu.</p> + +<p>Je fus mécontent de moi-même. Je songeais au +mensonge de certains romans où l’on voit des héros +policiers suivre d’autres personnages, pendant des +journées entières, sans jamais être en défaut. Je +repassai rue Ballu. Toutes les portes étaient silencieuses +et muettes. Au fond de moi, une voix +joyeuse commençait à formuler vaguement qu’une +maîtresse passionnée, si elle vient voir son amant +à minuit, y reste plus d’une demi-heure.</p> + +<p>Ma fatigue s’était accrue brusquement en +même temps qu’une envie désespérée de ne pas +rentrer chez moi. Je remontai vers la place Blanche +et je m’assis sur la terrasse de la brasserie +Romano avec je ne sais quelle espérance de divertissement. +A la table voisine de la mienne, une +femme écrivait une lettre sur un papier quadrillé, +dans ce format qui fait penser à une lettre anonyme. +Tous les hommes étaient découverts comme +pour une cérémonie, mais c’était seulement à cause +de la chaleur. Un mendiant me regardait fixement +comme s’il m’avait connu.</p> + +<p>Quelqu’un me toucha légèrement l’épaule du +bout du doigt. Je n’aime pas ces contacts inattendus +et je fis presque un bond sur ma chaise.</p> + +<p>J’avais devant moi Michel Kotzebue. Il me +tendait une main molle et selon son habitude, au +lieu de me regarder en face, il examinait mon +épaule droite, comme si un objet précieux qui y +était posé fût sur le point de tomber.</p> + +<p>Je restais immobile. J’avais plusieurs fois entendu +dire qu’il habitait les environs de la place +Blanche, n’était-ce pas rue Ballu ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="III"> </h2> + + +<p>Michel Kotzebue avait porté longtemps la vulgarité +de ses traits comme un masque peu convenable +pour un sensitif et un religieux. Il s’y était +accoutumé à la longue. Je l’avais connu jadis, pauvre, +au quartier latin, quand il arrivait d’Autriche, +son pays d’origine et qu’il préparait des examens +de théologie. Je l’avais retrouvé quinze ans après, +menant un assez grand train et devenu le grand +homme de tout un milieu où quelques personnes +l’appelaient même Monseigneur. On disait qu’il +se donnait le titre d’évêque du culte essénien. +Une énorme améthyste qu’il portait à la main +gauche en était le témoignage. Ma présence ne +semblait jamais lui être agréable. Je pensais qu’il +n’aimait pas retrouver le témoin d’un temps oublié +où il s’était montré quelquefois un joyeux compagnon, +bien différent de ce qu’il était aujourd’hui. +Nous nous tutoyions à cette époque. Il m’avait +demandé de lui dire vous, estimant que c’était plus +convenable à cause de son titre d’évêque. J’avais +accepté et il avait été assez peu délicat pour continuer +à me dire tu. Il savait parfois parler de très +haut et de très loin. Il passait pour un charlatan +et il m’arrivait de croire qu’il en était un. Mais +il avait une faculté de se perdre dans une certaine +tristesse d’ordre élevé qui le faisait considérer +comme un homme supérieur.</p> + +<p>Son front ne s’était pas rembruni comme d’habitude +en me voyant et il s’assit assez lourdement +sur une chaise, avant même que j’aie dit :</p> + +<p>— Voulez-vous prendre quelque chose avec +moi.</p> + +<p>Il commanda une liqueur en spécifiant qu’il la +voulait dans un verre à dégustation et il murmura +à demi-voix, mais avec un regard de côté qui ne +m’échappa pas :</p> + +<p>— Rien n’est triste comme une soirée ratée.</p> + +<p>Raté est un mot que je ne peux pas entendre. +Il me fait faire immédiatement un retour sur moi-même, +sur les étapes de ma vie, sur mes essais infructueux +pour réussir dans divers arts tour à tour +aimés avec passion et abandonnés. Je pensai qu’il +avait fait exprès de prononcer ce mot. Mais non, +il regardait à droite et à gauche avec attention les +gens qui étaient autour de lui.</p> + +<p>Alors je lui posai la seule question importante :</p> + +<p>— Vous habitez tout près d’ici, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Il aurait dû normalement répondre, oui, rue +Ballu, si toutefois mes craintes étaient fondées ou +prononcer le nom d’une autre rue.</p> + +<p>Il fit semblant de ne pas entendre et dit, comme +s’il s’agissait de ranimer une conversation près de +s’éteindre :</p> + +<p>— Il y a longtemps que vous avez vu les Saint-Aygulf ?</p> + +<p>Je faillis crier au garçon de m’apporter le Tout +Paris afin d’y chercher ostensiblement son adresse. +Je me contentai de lui dire que j’avais vu Laurence +dans la journée. Mais il ne me demanda +pas si c’était dans l’après-midi ou le soir. J’avais +dit à dessein Laurence tout court en guettant le +mouvement de ses paupières. Elles ne battirent +pas plus vite. Il commanda un autre verre à dégustation, +le but d’un trait et je vis qu’il se désintéressait +de plus en plus de ce que je pouvais dire. +Il suivait une pensée familière et de temps en +temps, par un geste de sa main étonnamment blanche +et soignée qu’il dirigeait de mon côté, il daignait +me faire participer à la conversation qu’il +avait avec lui-même.</p> + +<p>— Conformer sa vie à ses idées ! Oui, l’on devrait. +Mais c’est difficile. Chacun veut bien l’exiger +d’autrui, mais est trop lâche pour l’obtenir de +lui-même.</p> + +<p>Et il me jeta un regard qui alla de mon chapeau +à mes souliers, comme si je synthétisais la +foule de ces hommes lâches et exigeants.</p> + +<p>— Il y a des gens qui s’indigneraient, s’ils me +voyaient à la terrasse d’un café après minuit. Et +pourtant la recherche de la sagesse ne nous dépouille +pas du désir.</p> + +<p>Et il ajouta après un silence, d’une voix sans +timbre :</p> + +<p>— Et ce désir est d’autant plus grand quelquefois +qu’on va plus loin dans la poursuite de la +spiritualité.</p> + +<p>Ces paroles me furent insupportables. Depuis +que nous étions assis face à face, je revoyais certaines +attitudes de Kotzebue en présence de Laurence. +Le prestige dont il était entouré l’autorisait +à des privautés qui auraient paru extraordinaires +chez un autre. Je me souvenais qu’une fois +il avait gardé dans la sienne la main de la jeune +fille pendant un temps assez long en répétant : +Ma chère enfant ! avec une onction ecclésiastique. +Et brusquement je me souvins aussi de certains +regards accompagnés d’une humidité de ses lèvres +épaisses, en présence d’Eveline. Tout cela ne +m’avait pas frappé alors parce que je croyais +comme tout le monde, Michel Kotzebue uniquement +occupé de recherches occultes, orienté vers +les joies exclusives de l’esprit. Je comprenais tout +à coup qu’il n’en était rien et une violente indignation +me saisit à la pensée qu’il osait poursuivre les +deux sœurs d’un égal désir, de ce désir qu’il venait +de déclarer plus grand que celui des autres. J’aurais +peut-être laissé éclater cette indignation si +je n’avais pas pensé soudain qu’il était simplement +dans le même cas que moi.</p> + +<p>Oui, mais plus âgé ! beaucoup plus âgé ! cria +la voix intérieure de ma jalousie. Au fait, plus +âgé de combien ? La différence d’âge qui nous +séparait n’était peut-être pas si grande.</p> + +<p>— Quel âge avez-vous ? demandai-je. Et je +préparais une phrase pour lui dire que cet âge +aurait dû suffire à tempérer ses passions.</p> + +<p>Kotzebue n’ajouta aucune importance à cette +insignifiante question. Il reprit avec lenteur :</p> + +<p>— Je me demande quelquefois s’il n’y a pas +des êtres qui ont en eux la prédestination du mal, +qui sont touchés de la grâce à rebours. Ils sont +remplis de bonnes intentions, ils disent des paroles +justes et élevées, ils aspirent de tout leur cœur à +monter et il semble qu’une volonté, peut-être extérieure +à eux, organise leur existence pour le mal. +Et par mal j’entends naturellement, et il fit un +geste qui semblait balayer toutes les étroites conceptions +du mal, la force rétrograde, ce qui diminue +l’esprit. Alors, comment remédier à cette initiale +fatalité ? Que doivent faire ces prédestinés ?</p> + +<p>Il m’interrogeait d’un regard oblique, mais je +ne voulais pas avoir l’humiliation d’une réponse +qui ne serait pas entendue. Il fit du bruit avec son +améthyste contre le marbre de la table et il reprit :</p> + +<p>— Les passions sont peut-être créatrices. Mais +il faut savoir s’y adonner. Elles sont comme le +feu qui est utile et qui chauffe, si on le circonscrit +dans la cheminée. Peut-être devons-nous nous +laisser aller à notre sensualité dans le but d’enfanter +une force sublime et cachée.</p> + +<p>Il se pencha vers moi et il me dit comme une +confidence :</p> + +<p>— J’ai toujours pensé que l’acte physique de +l’amour était un rite magique dont les hommes +avaient perdu le secret. Celui qui retrouverait la +grandeur cérémonielle du plaisir à deux, qui lui +rendrait son caractère de messe mystique, qui ferait +de l’homme et de la femme couchés l’un +contre l’autre des prêtres rapprochés de Dieu, +celui-là serait plus utile à l’humanité que Gutenberg +ou Christophe Colomb.</p> + +<p>Il me toucha du bout du doigt, peut-être pour +me demander mon avis. Ma pensée était concentrée +sur le temps que Laurence avait passé +rue Ballu. A peine une demi-heure. Je me raccrochais +à la brièveté de cette visite comme un +naufragé après une planche. L’amour, surtout s’il +est conçu comme un rite magique, doit demander +infiniment plus de temps.</p> + +<p>Il y eut entre nous un silence et je me demandais +pourquoi le grand homme des Esséniens me +faisait des confidences qui auraient tellement scandalisé +ceux qui croyaient en lui, s’ils avaient pu +l’entendre.</p> + +<p>Je ne formulai pas cette question. Mais sans +doute Kotzebue ne répondait ce soir-là qu’aux +questions qui n’étaient pas exprimées. Il se mit à +ricaner et il me dit en me regardant en face, ce +qui lui arrivait très rarement.</p> + +<p>— Tu te demandes pourquoi je te dis cela ? +C’est parce qu’il y a entre nous quelque chose de +commun, c’est parce que toi, à la rigueur — il eut +un petit haussement d’épaules de mépris — tu +peux me comprendre, ou du moins essayer.</p> + +<p>Je vis tout à coup où il voulait en venir et je +demeurai indifférent pour me donner le change à +moi-même, mais mon cœur battit.</p> + +<p>— Tu te souviens du pacte ? Nous avons fait +tout de même un pacte. Nous n’en parlons jamais, +mais nous ne l’oublions pas.</p> + +<p>Je me mis à rire. Je fis semblant de pouffer.</p> + +<p>— Ah ! oui, fis-je, comme si je me souvenais +soudain pour la première fois d’une chose oubliée +depuis longtemps. La plaisanterie du pacte ! +Qu’est-ce qu’a pu devenir Lévy depuis cette +époque ?</p> + +<p>Je ne me souciais pas de Lévy. Je voulais détourner +la conversation. Ce fut en vain.</p> + +<p>— Ce n’était pas une plaisanterie, dit Kotzebue, +nous l’avons cru tout d’abord. Mais tout de +même, nous avons accompli les prescriptions, suivi +minutieusement les rites, Lévy s’y entendait. Nous +avons fait tout ce qu’il fallait pour rendre le +pacte valable.</p> + +<p>J’avais souvent, dans le cours de ma vie, repensé +à ce pacte absurde, à la soirée passée avec Kotzebue +et ce Lévy et j’avais toujours conclu hypocritement :</p> + +<p>— Farce de la vingtième année ! Heureux +temps du quartier latin où l’on trouvait encore un +camarade assez naïf pour croire au Diable !</p> + +<p>Pourtant je savais bien que Lévy n’était pas un +naïf et que le pacte avait dépassé la portée d’une +farce.</p> + +<hr> + +<p>J’avais connu Lévy avec Kotzebue dans un petit +restaurant de la rue Monge. Nous n’avions d’argent +ni les uns ni les autres, mais il y a des degrés dans +la pauvreté, même quand elle est très grande et +Lévy était le plus misérable de nous trois. Petit et +laid, intelligent et hostile à tous, il passait ses journées +dans les bibliothèques. D’une érudition extraordinaire +sur l’occultisme et les questions religieuses, +il raillait sans cesse mon ignorance. Je prenais ma +revanche en tournant en dérision sa croyance au +Diable. Car il croyait à l’existence réelle du +Malin, du mauvais esprit, de celui qui a tour à +tour porté le nom d’Ahriman, d’Iblis et de Satan. +Quelquefois nous marchions ensemble après le +dîner nous raccompagnant plusieurs fois, de façon +à éviter la dépense du café et atteindre ainsi +l’heure raisonnable où l’on peut se coucher sans +honte.</p> + +<p>Naturellement, Lévy ne se faisait pas la +conception grossière du Diable tel que les procès +de sorcellerie du moyen âge nous l’ont représenté. +Il y croyait en tant qu’une force opposée au bien, +active et consciente susceptible de se matérialiser et +avec laquelle on peut traiter. Il allait jusqu’à prétendre +que de même qu’il y a des associations de +moines réunis pour prier Dieu et faire le bien, il +y a des groupes secrets d’hommes égoïstes qui +augmentent leur puissance par leur union et s’efforcent +ardemment vers le mal.</p> + +<p>— C’est logique, ajoutait-il. On ne peut imaginer +une médaille sans revers. La lumière n’existe +que par son rapport avec l’ombre.</p> + +<p>Cela soulevait nos éclats de rire.</p> + +<p>Nous parlâmes un jour des anciens pactes qui +avaient lié des sorciers au démon. Lévy y croyait +fermement. D’après lui l’humanité entière aurait été +damnée avec une extrême rapidité et elle n’avait +pas été tenue dans l’ignorance de quelques détails +nécessaires à la forme du pacte et à la cérémonie +dont il devait être entouré. Lui, Lévy, connaissait +ces détails et le rite de la cérémonie.</p> + +<p>Nous nous exclamâmes, Kotzebue et moi. +Que ne sortait-il de la pauvreté en faisant alliance +avec le diable ! Il répondit que la pauvreté était +sans importance, mais qu’il songeait sérieusement +à acquérir par un pacte quelque chose de plus précieux +que la richesse. Nous lui déclarâmes aussitôt +que nous étions prêts à vendre notre vie future +contre un avantage matériel immédiat.</p> + +<p>On était en hiver, j’avais un pardessus assez +mince et je crois bien avoir dit que je signerais +volontiers le pacte en échange d’un grog chaud. +Lévy ne s’étonna pas du faible prix auquel j’évaluais +mon âme et il se déclara enchanté de notre +déclaration. Je me souviens que lorsqu’il nous eut +quittés, Kotzebue et moi nous étonnâmes longuement +d’une crédulité plus grande chez lui que +celle que nous avions supposée.</p> + +<p>Quelques jours après il entra dans le restaurant +où nous dînions avec une certaine solennité +dans l’allure. Il posa un petit paquet ficelé à côté +de lui et il nous demanda si nous étions dans les +mêmes intentions. Nous ne comprîmes pas d’abord +de quoi il voulait parler. Des bonnes couraient +autour de nous et criaient à haute voix à une +cuisinière invisible l’annonce des demi-portions +commandées. Il éleva la voix pour se faire entendre +et le hasard voulut que les conversations +fissent silence, juste à la minute où il disait :</p> + +<p>— Il s’agit du Diable !</p> + +<p>Notre joie à Kotzebue et à moi fut immense. +Nous affectâmes une gravité analogue à celle de +Lévy et nous le suivîmes avec empressement après +le dîner. C’est dans ma chambre d’hôtel que la +chose eut lieu.</p> + +<p>Lévy nous fit remarquer que la lune était dans +son plein, ce qui était une condition essentielle. Il +alluma trois bougies qui étaient contenues dans le +paquet qu’il avait apporté, ainsi qu’un morceau de +charbon dont il ne se servit pas et dont je ne +devais apprendre l’utilité que bien des années +après.</p> + +<p>Il nous dit qu’il était inutile de le remercier — ce +que nous ne songions pas à faire — car c’était +pour lui seul qu’il agissait, la puissance des pactes +étant en raison directe du nombre de ceux qui les +faisaient.</p> + +<p>— Trois est un chiffre luciférien, ce que les +Kabbalistes ignorent d’ordinaire, ajouta-t-il gravement.</p> + +<p>Kotzebue me dit alors à voix basse que c’était +lui qui était en train de nous mystifier. Pourtant +quand nous lui vîmes dérouler une grande feuille +de parchemin, nous échangeâmes un coup d’œil, +estimant qu’il n’aurait pas fait la dépense de ce +parchemin pour une plaisanterie. Il nous fit remarquer +encore que le nom de Dieu était écrit à +rebours, en caractères hébreux sur le parchemin. +Cela impressionne toujours un peu. Je demandai +pourquoi en hébreu plutôt que dans une autre +langue. Il haussa doucement les épaules.</p> + +<p>Nous faillîmes déclarer que tout cela était une +comédie ridicule à laquelle nous ne nous prêtions +plus, quand il fallut se faire une légère piqûre, +parce que la signature devait être tracée avec du +sang. Mais Kotzebue et moi eûmes une fausse +honte, l’un vis-à-vis de l’autre. Les trois bougies +jetaient un éclat sinistre et Lévy, au milieu, était +en proie à une émotion que trahissait le tremblement +de ses lèvres. Celui de nous deux qui aurait +reculé aurait avoué par cela même qu’il avait, en +ce Diable inexistant, la croyance qui lui faisait se +moquer de Lévy, depuis plusieurs jours. Ce que +disait le pacte, nous l’avions à peine demandé. +Nous ne savions ni ce qui nous était promis, ni +ce que nous nous engagions à payer, puisqu’il ne +s’agissait que de rire. Mais en vérité, nous ne +riions plus. Nous signâmes tant bien que mal en +trempant une plume d’or ou peut-être simplement +dorée, dans une gouttelette de sang chichement +répandu.</p> + +<p>Lévy mit alors le feu au parchemin et il souffla +successivement les trois bougies. La chambre ne +fut éclairée que par ce parchemin qui craquait et +avait de la difficulté à se consumer et la minute +pendant laquelle dura sa combustion me parut +extrêmement longue.</p> + +<p>Kotzebue me touchait du coude et murmurait : +« Ce pauvre Lévy ! » pour essayer de dissiper +la fâcheuse impression qu’il avait comme +moi. Enfin, les cendres soigneusement recueillies +par Lévy sur une serviette de toilette, furent réduites +en poussière dans l’obscurité. Il s’approcha +de la fenêtre, l’ouvrit et il les lança le plus haut +qu’il put dans la direction de la lune qu’on apercevait +au-dessus des toits.</p> + +<p>Je poussai un soupir et je rallumai enfin la +lampe, n’ayant plus que l’ardent désir de voir +Lévy s’éloigner. Il était singulièrement abattu. Il +tomba sur une chaise en disant qu’il était brisé. +Il espérait avoir réussi, disait-il, c’est-à-dire pu +communiquer avec Lucifer, mais il n’en était pas +sûr. Il s’étonnait de ne pas avoir une réponse +immédiate — ce dont moi je me félicitai secrètement. +Il nous expliqua encore longuement que le +pacte n’est qu’un signe matériel pour canaliser la +force de la pensée. Le nombre trois n’était peut-être +pas suffisant. Il regrettait les grandes assemblées +du Moyen Age, le Sabbat où des foules +entières s’associaient pour participer au courant de +puissance qui anime le monde. On pouvait l’appeler +Lucifer si l’on voulait. Il avait d’autres noms. +Les simples le représentaient avec des cornes, velu +et tenant une fourche. Chacun, à son gré, pouvait +lui donner une autre image. Lucifer, c’était un philosophe +chauve, une jeune femme nue sur un lit, +un officier qui sort de Saint-Cyr.</p> + +<p>Il se leva enfin pour partir. Il était triste. Moins +que moi, cependant. Il regarda avec soin s’il n’y +avait point sur le plancher quelque fragment de +cendre qui lui eût échappé. Selon son habitude, il +voulut dire quelque chose de désagréable en s’en +allant :</p> + +<p>— Lucifer, pour toi, c’est la femme nue, me +dit-il, belle mais surtout stupide. Pour Kotzebue, +c’est un personnage en costume religieux, n’importe +lequel, pourvu qu’il ait une chasuble et qu’il +brûle de l’encens. Malheureux êtres tous les deux !</p> + +<p>Je cessai les jours suivants d’aller au restaurant +de la rue Monge. Je ne rencontrai plus Kotzebue +qu’à de rares intervalles. Quant à Lévy, je ne le +revis plus qu’une seule fois. Il vint m’emprunter +dix francs. Je pensai à part moi qu’un pacte avec +le Diable n’enrichit pas son homme. Je les lui +donnai avec joie, car je savais déjà que, si petite +que soit la somme prêtée, elle creuse entre le +créancier et le débiteur un fossé qu’aucune amitié +ne saurait plus combler.</p> + +<hr> + +<p>Et maintenant cette scène que la marée des souvenirs +avait rapportée quelquefois au bord de mon +âme et que j’avais volontairement rejetée, revivait +avec la présence d’un de ses acteurs. Je l’associais +pour la première fois au dessin apparu +jadis, sur le carreau d’un wagon et je lui donnais +comme suite cette image diabolique qu’avait +figuré pour moi, dans cette même soirée, l’hôtel de +M. de Saint-Aygulf.</p> + +<p>— Je ne suppose pas que vous attachiez une +importance quelconque à cette histoire ? dis-je.</p> + +<p>Fidèle à son habitude de ne pas répondre directement, +il souleva sa main trop blanche et un +peu grasse et il dit :</p> + +<p>— Comment expliquer que je porte toujours +mon améthyste à la main gauche ? Je ne peux pas +faire autrement. L’améthyste, dans le symbolisme +chrétien, est le signe de l’humilité, mais à la main +droite. Sais-tu ce que l’améthyste signifie à la +main gauche ?</p> + +<p>Je ne le savais pas et je pensais qu’on pouvait +toujours selon son bon plaisir, mettre une bague à +sa main droite ou à sa main gauche.</p> + +<p>Kotzebue reprit :</p> + +<p>— Comment expliquer aussi que je tremble, +que j’entre dans une sorte de transe, toutes les fois +que je pénètre dans une pièce où il y a une hostie ? +Evidemment Lévy n’y est peut-être pour rien. +Mais si je te disais au sujet des Esséniens...</p> + +<p>On prétendait que Kotzebue avait reçu des +communications de ces sages invisibles dont les +derniers représentants authentiques passaient pour +habiter certaines solitudes de la Palestine. Il se +montrait d’habitude excessivement réservé à ce +sujet. Je prêtai avidement l’oreille. Il s’arrêta.</p> + +<p>— Et toi-même, je ne te demande pas de +l’avouer, mais sois sincère vis-à-vis de toi... Est-ce +que tu n’as pas remarqué quelque chose de particulier +dans ta vie, depuis la soirée de Lévy. Oh ! +presque rien... D’abord, Lucifer, personne ne sait +qui il est exactement. Une nuance à peine et l’on +est dans ses griffes. Seulement on l’ignore. Les +griffes sont de velours... Moi j’appelle Lucifer, +l’égoïsme.</p> + +<p>Il se leva brusquement après ces mots en jetant +sur la table, pour régler les consommations, un +billet de cinquante francs dont il négligea de +ramasser la monnaie.</p> + +<p>Je voulus lui faire remarquer que c’était moi qui +l’avais invité, mais il traversait déjà la place Blanche +à grands pas et je fus obligé de courir pour +le rattraper.</p> + +<p>Il se dirigea vers le café où j’avais vu Laurence +pénétrer. Il y avait maintenant très peu de monde. +Kotzebue resta sur le seuil et inspecta les tables +d’un regard circulaire. Puis il marcha un peu sur +le boulevard, regardant les quelques personnes +assises aux terrasses. Il revint ensuite sur ses pas, à +peu près comme avait fait Laurence.</p> + +<p>Nous nous retrouvâmes non loin de la terrasse +de la brasserie Romano, où nous étions quelques +minutes auparavant. Une femme était accroupie +sur une pile de journaux invendus et sommeillait. +Un chasseur de bar en uniforme hélait un taxi +avec importance. Un souffle frais qui paraissait +venir de la place Clichy, comme l’aurait fait un +promeneur, nous effleura au passage.</p> + +<p>Kotzebue murmura avec un accent lugubre :</p> + +<p>— Je m’ennuie.</p> + +<p>Puis :</p> + +<p>— Je rentre.</p> + +<p>Ce n’était pas à moi qu’il adressait ces syllabes, +mais à lui-même, pour se notifier sa propre décision. +Je me mis à marcher à ses côtés et je murmurai :</p> + +<p>— Je vous accompagne.</p> + +<p>— J’habite tout près, rue Ballu, fit-il enfin +avec lassitude.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="IV"> </h2> + + +<p>J’ai entendu dire que des gens blessés par un +coup de revolver ou par un éclat d’obus voyaient +quelquefois leur blessure se refermer et guérir +sans qu’on eût pu retirer de leur corps la balle ou +le morceau de métal. Ils vivaient de longues années +dans une parfaite quiétude, avec l’illusion de la +santé. Et puis, sans raison apparente, leur organisme +entrait en lutte contre cette matière étrangère +qu’il avait pourtant supportée jusque-là sans se +plaindre. Il voulait la rejeter. La blessure se rouvrait +et devenait une plaie plus large, plus corrompue +que celle de la blessure initiale. Ainsi, après +avoir enseveli la soirée du pacte sous une couche +d’indifférence, mon âme s’avisa de souffrir de son +existence et de vouloir l’anéantir.</p> + +<p>Quand je me réveillai, le lendemain du jour où +j’avais suivi Laurence et fait la rencontre de +Kotzebue, j’eus la sensation qu’un malheur m’était +arrivé la veille, et que ses conséquences allaient +modifier ma manière de vivre. Je m’assis sur mon +lit avec ce goût de récapitulation que l’on a souvent +à son réveil. Il faisait aussi chaud que la +veille, mais il pleuvait. Je pris ma tête dans mes +mains. Je me sentais accablé.</p> + +<p>Ce n’était pas parce que Laurence était allée, +la nuit, courir Montmartre et avait passé une demi-heure +chez Kotzebue. Une demi-heure c’était trop +peu ! D’ailleurs la tristesse de ce dernier, son +absence de satisfaction orgueilleuse et la qualité +des choses qu’il m’avait dites me faisaient écarter +l’hypothèse d’un rendez-vous où l’amour aurait été +pour quelque chose. Il y avait là un mystère. J’arriverais +bien à l’éclaircir.</p> + +<p>Mon accablement venait du souvenir ressuscité +par Kotzebue.</p> + +<p>— Lucifer ! répétai-je à plusieurs reprises. Et +j’appelai à mon secours toutes mes connaissances +philosophiques. Le Diable n’existait pas. C’était +une imagination puérile enfantée par la terreur et +l’ignorance des hommes. Alors ? Un pacte avec +rien ne pouvait sous aucun prétexte avoir un caractère +effrayant. Pourquoi, dans ce cas, un homme +comme Kotzebue s’en préoccupait-il de cette façon ? +Son érudition en théologie était très grande +et s’il s’inquiétait à ce sujet je ne pouvais négliger +cette inquiétude. Je me souvins avoir lu ou entendu +dire que, même au Moyen Age, beaucoup de sorciers +ne croyaient pas à la personne du Diable +sous la forme ridicule qu’on lui donne d’ordinaire. +Ils pensaient déjà que ce n’était qu’un des deux +courants de la vie, celui qui est contraire à l’orientation +de l’univers. Ils croyaient que certaines +actions symboliques pouvaient réagir sur nous-mêmes +et nous pousser désormais dans un sens +rétrograde. Nous découvrons chaque jour tant de +choses ! Il y avait peut-être là une loi qui nous +échappait. Si le bien, ce qu’on appelle Dieu, est +identique à l’amour, Lucifer alors serait la +haine et moi sans raison, par le caprice d’un certain +Lévy, je me serais voué à la haine.</p> + +<p>Je récapitulais les années qui venaient de +s’écouler et je voyais un sens de haine dans tous +les actes de ma vie. Peu après la soirée du pacte, +j’avais perdu ma mère et j’avais hérité de sa fortune. +N’était-ce pas moi qui l’avais tuée par une +projection démoniaque ? Mes amis, mes maîtresses +n’avaient-ils pas été frappés à mon insu par +des séries de mauvaise chance, par des malheurs +dont j’étais la cause sans le savoir.</p> + +<p>Je me disais bien que lorsqu’on fait un pacte, +il y a un échange. Si j’avais renoncé à l’accroissement +de mon âme perfectible, qu’avais-je reçu +pour ce don divin ? Et je croyais voir alors une +sorte de protection maligne et organisée qui s’était +étendue sur moi dans la suite des années et m’avait +accordé des avantages que je n’aurais pas eus sans +elle. Je discutais avec moi-même sur cette intervention, +sans pouvoir m’affirmer qu’elle n’était pas +réelle.</p> + +<p>Les soucis d’argent avaient brusquement disparu. +Cela tenait à la mort de ma mère et à son +héritage. Mais cette brusque mort n’avait-elle pas +eu un caractère singulier ? Je n’avais eu aucune +maladie. La cause naturelle en était ma bonne +santé. Oui, mais avant le pacte, je souffrais de +petits maux, de névralgies, de commencements de +rhumatismes qui ne s’étaient pas développés. Il +aurait été plus logique que ma santé allât déclinant, +tandis qu’elle semblait grandir en excellence +avec le temps.</p> + +<p>J’avais désiré les femmes et Lévy avait même +précisé que ce désir exprimait plus particulièrement +Lucifer chez moi. Eh bien ! il y avait des +femmes qui s’étaient abandonnées à moi avec une +facilité que je n’avais jamais pu comprendre. Je +trouvais à la réflexion que ma séduction personnelle +ne suffisait pas à l’expliquer. Un de mes +amis, don Juan professionnel, appelé Leubas, que +je méprisais à cause de sa conception donjuanesque +de la vie, prétendait dégager un fluide qui forçait +toutes les femmes à courir après lui. Certes, je ne +pensais pas avoir possédé un tel fluide. Mais il +me semblait qu’à une période de mon existence, +qui commençait à peu près au moment du pacte, +les femmes avaient changé d’attitude à mon égard. +Il est vrai que cette période avait été celle où ma +pauvreté du quartier latin s’était changée en +aisance et où un appartement près de la place +Péreire avait remplacé ma chambre d’hôtel. Or, +la qualité des logis, la magnificence des appartements +ont une grande action sur les amours des +femmes. D’autre part, le fait de désirer Laurence +et Eveline sans les posséder était aussi un argument. +Celui qui, par un pacte démoniaque, a +acquis des pouvoirs sur les créatures, n’est pas +obligé d’aller rôder la nuit furtivement, de s’élancer +dans des taxis, de faire des stations misérables +à l’angle du square Vintimille et de la rue Ballu.</p> + +<p>Et ma vie, la précieuse vie de mon corps, comment +avait-elle été si étrangement protégée pendant +la guerre ? Il est vrai que, dès le début, je +n’avais pas sollicité des départs précipités pour le +front. J’en avais eu des remords. Mais je m’étais +dit : Laissons faire la destinée. N’intervenons pas +personnellement. Que les lois mystérieuses qui ont +voulu cette guerre gardent toute la responsabilité +de la vie et de la mort des hommes dont je ne +suis qu’une pauvre unité. Je m’étais confié à ce +qu’il me plaisait d’appeler ma bonne étoile. Cette +bonne étoile avait été peut-être une mauvaise étoile. +Pourquoi avais-je été envoyé au Maroc où aucun +antécédent d’ordre colonial ne m’appelait ? Quel +était ce futile prétexte d’une licence en droit dont +l’administration militaire s’était saisie pour faire de +moi un rapporteur de conseil de guerre. Mais +d’autre part, cette situation même n’était-elle pas +le signe éclatant que j’avais été l’allié des bons +contre les méchants, le défenseur de la justice +dans ce qu’elle a de plus sacré ?</p> + +<p>Cette pensée dissipa mes inquiétudes et je poussai +un soupir de soulagement. Oui, durant quelques +mois, j’avais accompli au Maroc les fonctions de +juge, de juge militaire, mais enfin de juge. Si cette +guerre avait eu lieu quelques siècles plus tôt j’aurais +pu faire brûler des sorciers. Je me rappelai +combien j’avais pris mon rôle au sérieux et que +dans un prétoire sur le mur duquel il y avait un +Christ, j’avais requis avec sévérité contre des déserteurs +et des criminels, n’hésitant pas à faire +retentir à la fin de mes phrases, pour obtenir des +peines plus sévères, les mots justice, patrie, Dieu, +surtout Dieu. J’avais donc été au Maroc le représentant +de Dieu et quelques vieux officiers +pleins de gravité et réunis en tribunal m’avaient +considéré comme tel. Alors ? Est-ce qu’un personnage +luciférien aurait pu jouer ce rôle, être l’allié +du Christ du prétoire, faire condamner les vrais +suppôts de Satan ?</p> + +<p>Le soupir que j’avais poussé n’était pas encore +sorti de ma poitrine qu’une voix intérieure me parlait +et que je reconnaissais son accent de vérité.</p> + +<p>— Est-ce que tu n’as pas eu du remords de ta +misérable fonction de juge ? Rappelle-toi le mépris +que tu avais pour les membres du conseil de +guerre, pour leur foi professionnelle, leur incapacité +à voir les deux faces de toutes choses, leur +absence de pitié. Toi, tu faisais condamner, mais +tu avais pitié au fond de toi-même. Tu n’étais que +lâche. Tu savais quelles excuses avaient des hommes +presque sauvages pour ne pas croire à une +patrie qui n’était pas la leur. De quel côté était +l’amour et de quel côté était la haine ? Rappelle-toi +cet Arabe de vingt ans dont le regard était si +triste que tu n’osais pas le regarder parce que ta +voix se serait brisée. C’était peut-être le Malin, +le principe du Mal qui te donnait alors cette éloquence +admirée par les vieux officiers de carrière.</p> + +<p>Je sautai hors de mon lit et je m’habillai à la +hâte. La pluie avait fait mille dessins, mille figures +sur les carreaux. Mais je tirai les rideaux pour +ne pas voir les étranges imaginations du hasard.</p> + +<p>J’avais acheté, dix ans auparavant, une vaste +bibliothèque d’ouvrages traitant des religions, de +leurs mystères et des questions d’occultisme qui +m’intéressaient. Je ne touchais jamais aucun de ces +volumes, mais j’étais rassuré par leur masse. +J’ajournais sans cesse leur lecture, me disant, pour +m’excuser, que l’intuition est supérieure à l’étude +livresque.</p> + +<p>Dans la demi-obscurité de ma chambre, je me +mis à chercher fébrilement les auteurs qui avaient +traité des pactes avec le diable. Un certain Bergier +était une grande autorité en ces matières. Le secret +des pactes était contenu d’après lui dans les grandes +clavicules de Salomon. Mais qu’étaient ces +clavicules ? Le grand Larousse auquel je m’en référai +ne parlait que « d’un os long qui joint la tête +de l’humérus à la partie supérieure du sternum ». +L’éminent théologien Bergier, avec une sincérité +impressionnante, croyait à l’efficacité des pactes. +D’après lui, une baguette d’amandier coupée exactement +au premier rayon de l’aurore était nécessaire. +Il fallait aussi se trouver au carrefour de +trois routes, répandre le sang d’une poule et tracer +un triangle avec une pierre ématille. Je ne pus découvrir +ce qu’était cette pierre, non mentionnée par +le dictionnaire.</p> + +<p>Lévy avait fait le pacte, négligeant une partie +des conditions jugées indispensables par le docte +Bergier. Le pacte n’était donc pas valable. J’estimai, +à la réflexion, que Lévy était peut-être plus +savant que Bergier, lequel semblait ajouter foi aux +pires sottises. Lévy, un moderne en matière de +pacte, avait employé des méthodes plus scientifiques +et partant plus efficaces.</p> + +<p>Je restai perplexe. La journée passa en recherches +de cet ordre. Le soir, j’eus la naïveté de me +rendre rue des Feuillantines, à l’hôtel meublé où +Lévy habitait jadis. L’hôtel meublé avait été démoli +et y avait à sa place un immeuble moderne.</p> + +<p>Un palais remplace la masure. C’est logique, +pensai-je. Cela se voit tout le temps dans les contes +où il est parlé du Diable.</p> + +<p>Oui, mais le maudit n’avait pas bénéficié de la +transformation. La concierge que j’interrogeai ne +connaissait pas Lévy.</p> + +<p>Je dînai n’importe où, je rentrai à Montmartre +et j’allai m’asseoir près de la place Blanche, dans +le café des marchands de coco où j’avais vu Laurence +pénétrer la veille.</p> + +<hr> + +<p>Il y avait à peine cinq minutes que j’étais installé +lorsque je vis entrer une femme très maquillée, +dont la jupe était trop courte et dont le +corsage laissait voir la naissance des épaules. Elle +marchait en se dandinant et en regardant à droite +et à gauche, un peu comme Laurence l’avait fait +la veille.</p> + +<p>Presque tout de suite, je reconnus que c’était +Irma Pascaud ou plutôt la caricature d’Irma Pascaud. +Elle m’aperçut, son visage prit une expression +joyeuse et elle vint s’asseoir à côté de moi. +Nous échangeâmes les phrases banales qu’échangent +les gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps +et notre conversation affectueuse fut une +caricature de nos anciennes conversations.</p> + +<p>— Alors ! si je m’attendais à te voir ici, disait-elle.</p> + +<p>— Je suis bien content de te rencontrer ! répétais-je +de mon côté avec froideur, en lui posant +plusieurs fois la main sur le poignet et sur l’épaule +pour me donner le change et me stimuler à une +allégresse familière.</p> + +<p>Et autour de moi erraient des garçons sans joie, +la fumée d’un fumeur de pipe faisait des spirales, +des groupes grimaçaient, les glaces reflétaient +le vide, tout contribuait à me faire revivre une +caricaturale scène du passé. Loi singulière de la +vie qui, à quelques années d’intervalle, reproduit +ce qui a été, faussant les lignes, rayant les traits, +déformant les images comme si les plaques du +cinéma, usées par l’usage, avaient l’obligation de +repasser, afin de gâter le souvenir !</p> + +<p>Irma Pascaud surprit mon regard et elle me +dit :</p> + +<p>— C’est comme autrefois ! Tu te rappelles ? On +ne se voyait guère qu’au café.</p> + +<p>C’est dans les cafés, en effet, que se déroulent +la joie et la tristesse des amours de la jeunesse. +Mais je songeai combien la couleur des bocks était +alors d’une nuance plus délicate, le marbre des +tables plus harmonieusement veiné, l’air empesté +de tabac plus doux à respirer.</p> + +<p>Quand je pensais à Irma Pascaud, je me disais :</p> + +<p>— C’est peut-être la seule femme qui m’ait +aimé.</p> + +<p>Sa conquête n’avait pas été difficile et je n’y +avais pas attaché d’importance. J’avais été attiré +vers elle à cause de son visage régulièrement joli +et à cause d’un chagrin mystérieux qu’elle venait +d’éprouver, qui la faisait pleurer de temps en +temps et dont elle ne voulut jamais dire la cause. +Irma Pascaud avait été avant moi la maîtresse de +deux ou trois camarades des mêmes cafés de la +rive gauche. Mais cela n’avait pas créé de situation +fausse entre nous. On disait : Comment est-elle +avec toi ? Avec moi elle était comme ceci. +Et on riait ensemble. Je l’avais surnommée : la +femme qui n’a pas d’âme et ce surnom avait été +adopté par tous.</p> + +<p>Irma Pascaud prétendait qu’elle m’aimait bien +plus que tous les autres et qu’avec moi « c’était +autre chose ». Je faisais semblant de ne pas la +croire, mais au fond de moi je la croyais et je +me disais : Eh bien ! Rien n’est plus naturel. Je +lui annonçai un matin avec simplicité que nous +allions bientôt nous quitter. Elle pleura, mais se +résigna. Quand ? me dit-elle. Il fut décidé que ce +serait dans trois jours et trois jours après je déclarais +solennellement au café devant un groupe +d’amis communs que cette soirée était celle de notre +divorce.</p> + +<p>Qui va le remplacer ? demanda-t-on à Irma +Pascaud. Elle déclara, les yeux secs, que cela +lui était bien égal et que puisque nous jouions aux +cartes elle rentrerait le soir même avec le gagnant +de la partie.</p> + +<p>J’étais parmi les cinq joueurs. Le hasard voulut +que ce fut moi le gagnant. Un étudiant en +médecine, appelé Méricant, dont la tête était posée +sur les épaules sans intermédiaire de cou et qui +avait des mains carrées, en éprouva une profonde +déception. Par contre, je vis les traits charmants +d’Irma s’éclairer d’une lumière subite. Elle songeait +à une dernière nuit, susceptible peut-être de +prolonger notre liaison, car le cœur des hommes +est sujet au changement. Je détournai les yeux +pour ne pas voir cette espérance enfantine et je +fus impitoyable.</p> + +<p>— Je donne mes droits à Méricant, dis-je.</p> + +<p>La lumière du visage s’éteignit, Irma Pascaud +s’en alla avec une grosse main qui lui tenait le bras +et je rentrai tout seul chez moi, ayant la sensation +que je venais de manquer un bonheur inattendu +pour moi et pour une femme qui m’aimait, ce qu’il +y a de plus précieux au monde peut-être.</p> + +<p>Je crois bien que je n’avais plus revu Irma +Pascaud depuis cette époque.</p> + +<p>Et maintenant j’étais hypnotisé par les poches +des yeux, l’épaisseur extraordinaire que les bras +avaient pris à leur sortie des épaules, la pesanteur +des anciens seins légers entrevus sous le corsage, +cette maturité d’autant plus visible que celle qui +la possède affecte de l’ignorer. Je songeai au +nombre d’amants qu’elle devait avoir eu depuis +moi et Méricant, je me fixai un chiffre approximatif +et je fus confus pour elle.</p> + +<p>— Et ce grand chagrin, dis-je, afin de me raccrocher +à un souvenir qui ne fût pas douloureux +pour moi, il a dû s’envoler avec le temps, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>Elle secoua la tête en ayant l’air de dire que +non.</p> + +<p>Elle demeura silencieuse, puis devint nerveuse +et distraite. Elle me donna la sensation de s’ennuyer. +Elle laissait voir qu’elle avait envie de +partir. J’en fus vexé comme si j’avais espéré que +ses sentiments n’eussent pas changé à mon égard, +malgré les années. Elle se leva.</p> + +<p>— Je te demande pardon de te quitter si vite. +Tu comprends...</p> + +<p>— Ne te dérange pas, fis-je sur un ton presque +désagréable.</p> + +<p>— On se reverra, je l’espère, fit-elle. Où +habites-tu maintenant ?</p> + +<p>Et je vis à son inattention, quand je lui répondis, +qu’elle ne me demandait cela que par politesse.</p> + +<p>Je crus, pour la même raison, devoir lui poser +la même question. Je le regrettai, car elle hésita +et parut gênée pour me dire qu’elle était installée +en camp volant, dans un hôtel, au haut de la rue +Lepic.</p> + +<p>J’aurais bien voulu faire quelque chose pour elle, +mais je n’osai lui offrir de l’argent.</p> + +<p>Brusquement elle fit un geste d’adieu et elle +s’éloigna d’un pas rapide.</p> + +<p>Ce fut comme si un voile tombait et la vie me +parut soudain triste infiniment.</p> + +<p>Je la suivis des yeux sur le boulevard et j’eus +tout à coup la sensation que cette rencontre venait +à sa place, dans l’enchaînement des causes et des +effets et qu’Irma Pascaud, sans que je puisse savoir +de quelle façon, devait être encore mêlée à ma vie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="V"> </h2> + + +<p>L’âme humaine est ainsi faite que le nivellement +des jours en efface les plus profondes inquiétudes. +Laurence et Eveline redevinrent les deux pôles de +mes préoccupations. Un mois passa. M. de Saint-Aygulf +partit avec ses filles pour la propriété qu’il +avait achetée, l’année précédente, dans le Midi, en +face de Saint-Tropez. Je louai non loin d’eux une +petite maison au milieu des pins. Michel Kotzebue +était installé dans un grand hôtel voisin et quelques-uns +de ses fidèles du groupe des Esséniens l’y +avaient rejoint. Leur présence à tous devait lui +permettre de réaliser les expériences mystiques +qu’il voulait tenter et dont il gardait le secret.</p> + +<p>Personnellement, ces expériences me laissaient +indifférent. Je ne me souciais plus que des deux +sœurs. Quand j’avais essayé de reparler du pacte +à Kotzebue, il avait détourné la conversation. Je +ne lui en aurais plus reparlé sans la soirée où je +fus témoin de sa terreur et où cette terreur se communiqua +à moi avec d’autant plus de force qu’elle +était sans cause apparente.</p> + +<p>Un clair de lune de marbre était immobilisé sur +les collines silencieuses dont on voyait le déroulement, +de la terrasse où nous étions assis. Le paysage +était de ceux qui font dire avec admiration : +On dirait un décor de théâtre. La maison de M. de +Saint-Aygulf était à une certaine distance de la +mer, mais on voyait de loin, à travers les entrecroisements +de branches, des scintillements, des +parcelles d’or se mouvant sur les eaux. La propriété +n’était séparée, à gauche, du chemin, que +par quelques bouquets de mimosas. Et il y avait un +peu plus loin, au-dessus d’elle, un couvent aux +hautes murailles, avec un quadrilatère de cyprès et +une bizarre loggia arabe au-dessus d’un portail de +fer.</p> + +<p>Devant nous, dans le jardin, des feuilles d’eucalyptus, +avec une régularité mystérieuse, se détachaient +et tournoyaient comme une pluie aux gouttes +d’argent. Et ce jardin était profond, compact, +lourd d’aromes végétaux, d’essences terrestres. Les +allées étaient étroites, faisaient des voûtes et on ne +pouvait les distinguer qu’aux taches des lauriers-roses +qui les bordaient. Sur la droite, une immense +avenue d’eucalyptus centenaires descendait vers la +grande route et vers la mer. Ces arbres étaient si +droits et si pareils qu’ils faisaient penser à un cortège +de vieillards en procession. Au cours de mes +promenades avec Laurence je les avais surnommés : +les Esséniens ! pour montrer à la jeune fille +mon irrespect vis-à-vis de ces sages.</p> + +<p>Eveline devait danser une danse orphique, telle +qu’elle était dansée, paraît-il, dans la célébration +des mystères à Eleusis, par un myste féminin. Il +aurait été puéril de rechercher comment la connaissance +de cette danse antique avait été transmise +à un maître de danse levantin qui faisait travailler +depuis deux ans Mlle de Saint-Aygulf. +Kotzebue avait connu ce maître de danse, au +cours de son voyage en Orient et garantissait le +caractère orphique de ses enseignements.</p> + +<p>C’était la première fois, ce soir, qu’Eveline allait +danser devant quelques personnes. Il n’y avait là +que des invités et des amis. Malgré cela, Eveline +avait été toute la journée, nerveuse et émue. J’étais +venu dans l’après-midi et j’avais parlé assez longuement +avec elle de sa danse et de la conception +qu’elle en avait.</p> + +<p>Cette conversation m’avait un peu irrité. Je trouvais +le ton d’Eveline prétentieux, quand elle parlait +de la beauté en général et de l’influence moralisatrice +que cette beauté devait avoir. Je savais +qu’elle avait une conscience parfaite de sa propre +beauté. Sa mère l’avait flattée à l’excès autant par +amour que pour humilier Laurence. Pendant que +nous parlions, d’ailleurs, Laurence travaillait à +une légère modification dans le costume que sa +sœur devait porter le soir. Elle n’avait aucune +jalousie. Elle avait l’air de vivre dans un autre +domaine plus vulgaire, où l’on coud et où l’on +ignore les danses sacrées et d’en être satisfaite.</p> + +<p>Eveline disait entre autres choses :</p> + +<p>— Etre pur, absolument pur. C’est l’idéal suprême. +Il me semble que chaque matin il y a sur +moi un tissu de désirs, de besoins, une robe matérielle +qu’il me faut arracher ! Et c’est toujours à +recommencer.</p> + +<p>Mon regard croisa celui de Laurence, qui souriait +à demi et qui avait l’air de dire :</p> + +<p>— Moi, je ne suis qu’une pauvre fille très impure, +heureusement...</p> + +<p>Eveline disait encore :</p> + +<p>— Le mouvement du corps quand il est en +rapport avec le mouvement de l’âme peut, dans +certains cas, communiquer cette exaltation de l’esprit +qui est l’aboutissement de la pureté. Les prêtres +des anciens mystères le savaient bien. C’est ce que +je vais essayer de rendre.</p> + +<p>— Oh ! dis-je, on n’est nullement sûr qu’à +Eleusis les danses sacrées n’aient pas été au contraire +une grossière représentation de l’amour physique.</p> + +<p>Je disais cela pour la choquer. J’aurais voulu la +faire rougir. Mais elle me regarda de ses yeux +immobiles et glacés, avec tristesse, comme on pourrait +regarder quelqu’un qui se noie et qu’il est +impossible de sauver.</p> + +<p>Et quand ensuite elle se leva, que je vis le mouvement +de ses jambes sous sa robe d’été, cette sorte +de noblesse légère qu’elle avait en marchant, je +m’étonnai qu’elle pût, avec une âme aussi dépouillée +de la matière, dégager de son corps +autant de volupté.</p> + +<p>Et je me dis à nouveau : Laquelle des deux ?</p> + +<p>Le maître de danse levantin se mit à battre des +mains pour annoncer aux invités dispersés dans le +jardin qu’Eveline allait danser. Ils sortirent peu +à peu de l’ombre et vinrent s’asseoir devant la +terrasse. Tous étaient des hurluberlus animés d’une +foi ardente au merveilleux et cette foi, malgré des +croyances contradictoires, des religions différentes, +les réunissait en une fraternité crédule et toujours +étonnée.</p> + +<p>J’entendis Mme Labatut qui disait en minaudant :</p> + +<p>— J’en suis sûre. C’est mon esprit guide qui me +l’a dit.</p> + +<p>Elle avait un chapeau extravagant et des fanfreluches +et elle soufflait et riait. C’était la patriarche +de l’occultisme. Elle s’inscrivait dans tous +les groupes, faisait partie de toutes les sociétés +pourvu qu’elles fussent secrètes. Elle portait sous +son bras un grand cahier où elle inscrivait les +paroles instructives entendues dans les conversations +et les phrases qu’elle aimait à citer et qu’elle +lisait d’une voix éclatante. Les belles citations +dans son cahier alternaient avec certaines adresses, +car elle faisait volontiers des mariages, ou même de +simples unions. Elle semait joyeusement la discorde +en colportant, sous le sceau du secret, mille potins +qu’elle n’hésitait pas à attribuer à ses esprits guides.</p> + +<p>Il y avait à côté d’elle un professeur de philosophie, +agrégé de l’Université, qui répétait à tout +propos : « Un peu de science éloigne de Dieu, +beaucoup en rapproche » ; un jeune homme pâle +qui avait à sa cheville une chaînette d’or et dont +le principal souci était de la découvrir, sous sa +chaussette de soie, en tirant négligemment son +pantalon, et deux jeunes filles suédoises, qui souriaient +en se tenant par la main et dont les têtes +étonnamment rondes faisaient penser à deux pommes +émerveillées suspendues à une seule branche.</p> + +<p>Je vis un peu plus loin, Mme Vigerie faire +signe au jeune Charlie de venir s’asseoir à côté +d’elle. Sur le fauteuil où elle venait de se laisser +tomber, son corps mince frémissait. Elle regardait +devant elle avec des yeux myopes et passionnés. +Tout l’intéressait. Elle se disait à la +recherche de sensations nouvelles. Son idéal secret +était d’être une femme fatale. Elle avait des +amants, mais seulement à titre d’expérience. +L’amour la laissait hostile et inassouvie. L’ivresse +de l’éther, les tables tournantes, l’adoration d’un +adolescent nu dans une chambre tendue de violet +se confondaient vaguement dans son esprit. Et +elle rêvait de messes noires, de fêtes avec des +parfums d’encens, de tous les plaisirs inconnus +dont elle avait lu la peinture dans les romans.</p> + +<p>Mlle Longève, petite et boulotte, se tenait à +l’écart et faisait quelques pas en arrière si l’on +s’avançait vers elle. C’était parce qu’elle s’attribuait +une puissance fluidique si active à certaines +heures que les personnes qui s’approchaient d’elle +en étaient incommodées. Elle était bonne et ne +voulait pas que la projection de son fluide causât +le moindre dommage.</p> + +<p>Ce fut celui que nous avions surnommé le +pauvre Jacques qui arriva le dernier. Il était pieds +nus, vêtu d’un costume de toile usé et sans chemise. +Il passait pour avoir donné aux pauvres tout +ce qu’il possédait. Deux ans auparavant, il était +devenu bouddhiste, il avait quitté Paris et il +s’était installé au bord de la mer, à quelques kilomètres +de là. Il s’était construit lui-même une +cabane de planches au milieu des pins et il y +vivait en anachorète, apprivoisant des couleuvres +et des taupes dont il prétendait recevoir de touchantes +marques d’affection. Il était très jeune, +mais la naïveté de ses traits, son expression de +gaîté lui donnaient une apparence enfantine. Sa +caractéristique dominante était la modestie. Il +aurait voulu être sans forme pour s’effacer, être +invisible. Michel Kotzebue lui avait bien dit que +par la magie on pouvait le devenir. Mais il ne +le croyait pas et il s’efforçait de marcher sans +bruit, s’éloignait si on le regardait trop longtemps. +Il n’avait pas osé refuser la chambre que +M. de Saint-Aygulf lui avait offerte, mais soit +qu’il s’en jugeât indigne, soit que le grand air lui +fût indispensable, il était allé dormir dehors, derrière +le couvent, près d’un cyprès.</p> + +<p>Je m’étais levé pour le rejoindre, mais je rencontrai +le regard de Laurence qui sortait de la +maison, après avoir aidé sa sœur à s’habiller. Elle +vint s’asseoir à côté de moi. Eveline s’avançait +déjà pour danser au milieu d’un murmure admiratif +et du crissement des chaises de paille sur le +gravier.</p> + +<p>Elle descendit les trois marches du perron sans +voir personne, comme si ses yeux étaient fixés +dans l’intérieur de son âme et elle atteignit légèrement +un tapis d’Orient sous un figuier centenaire. +Une libellule, comme une émeraude flottante, +sortit de l’ombre de ce figuier et sembla +donner un signal. Un orchestre disposé derrière +un massif commença à jouer. Je remarquai sur le +chemin, derrière le parc, des gens du pays qui +s’arrêtaient pour regarder. Leurs visages naïfs ou +stupides se recouvraient de cette hébétude que la +musique donne aux simples.</p> + +<p>Eveline quoique encore immobile dansait déjà. +Sous ses voiles transparents elle était parée par +la lune d’une insoupçonnable beauté. Un frémissement +la parcourait, une vibration délicate, qui +était la pensée d’harmonie dont elle était possédée +et qu’elle communiquait par degrés à son corps. +Cette pensée anima sa forme, souleva ses seins +menus, descendit le long de ses hanches, jusqu’à +ses pieds, qui étaient chaussés de sandales d’un +argent si clair qu’elles avaient l’air de deux morceaux +d’un cristal souple et silencieux.</p> + +<p>La danse d’Eveline me faisait comprendre tout +à coup les rapports de la forme humaine et de +l’esprit. J’entrevoyais une douleur derrière l’harmonie +des lignes. La jeune fille joignait les mains, +levait les bras et il y avait dans ce geste tout le +poème de l’âme humaine avide d’échapper aux +liens du désir, d’atteindre un autre monde plus +pur. Son corps, vivant de cette vie de tous les +muscles que donne la danse, était visible sous la +soie tenue de son voile. Mais ni l’élan des bras, +ni l’ondulation du ventre, ni la parfaite courbe des +jambes, n’évoquaient une image sensuelle. Il y +avait en elle un principe spirituel qui faisait penser +à une flamme qui monte, à on ne sait quelle +offrande au ciel. La forme humaine dans ce +qu’elle avait de plus accompli avait été asservie +pour les fins de l’esprit, était devenue la beauté +en mouvement.</p> + +<p>Quelquefois la tête d’Eveline se renversait et +je voyais la lumière de la lune coulant dans ses +prunelles claires, s’absorbant, s’y perdant, comme +une eau précieuse, dans un puits de saphir. D’autres +fois, elle battait l’air avec ses mains immatérielles +et je sentais que ces mains presque transparentes +n’étaient pas faites pour les caresses, mais +pour le don d’un invisible trésor qu’elle semblait +tirer négligemment de l’atmosphère dorée.</p> + +<p>Lorsque résonna la dernière note de la musique, +le monde semblait frappé d’immobilité +autour de la jeune fille. Les assistants se regardaient +avec étonnement, ayant tous le sentiment +d’avoir assisté à un spectacle d’une qualité extraordinaire. +Ils semblaient surpris d’avoir été plongés +dans une rêverie d’un ordre aussi élevé.</p> + +<p>Le bruit du jet d’eau que l’orchestre empêchait +d’entendre redevint perceptible dans le silence. Il +y eut, venant du bassin proche, à travers les mimosas +et les romarins, une bouffée de fraîcheur +odorante. Déjà Eveline rentrait dans la maison.</p> + +<p>C’est alors que non loin de moi un cri affreux +retentit, une sorte de râle où il y avait de la rage +et du désespoir en même temps. Ce cri me fit me +dresser. J’eus nettement la sensation qu’il affectait +les nerfs de chacun aussi péniblement que les +miens. Je me retournai et je vis que c’était un +vieillard qui l’avait poussé.</p> + +<p>Il était maigre et d’assez haute taille. Il portait +cette sorte de moustache blanche qui fait volontiers +dire de quelqu’un que c’est un ancien officier +de cavalerie. Je ne le reconnus pas pour un invité +de M. de Saint-Aygulf. Je pensai que c’était un +promeneur que le hasard avait amené sur le chemin +et qui s’était arrêté quand l’orchestre avait +commencé à jouer.</p> + +<p>Il serrait sa canne dans sa main droite, de la +gauche il séparait les branches du massif qui clôturait +le jardin comme s’il allait s’élancer. Il +fixait Eveline qui traversait la terrasse ; son visage +exprimait la colère et aussi un dégoût inexplicable.</p> + +<p>Mais je n’eus pas à m’élancer pour lui barrer +le chemin. Il parut se raviser et revenir à lui. Je +surpris même sur son visage ce pincement des +lèvres qui exprime la réflexion après une bêtise +que l’on vient de faire. Il eut un haussement +d’épaules pour tourner en dérision sa propre colère, +puis il s’éloigna à grands pas dans la direction de +la mer.</p> + +<p>— Qui a crié ? Qu’est-ce qui est arrivé ? demandait-on +de droite et de gauche. Mais le mouvement +du maigre vieillard avait été si rapide et son +départ si précipité que je crus d’abord être le seul +à l’avoir vu. Je m’aperçus que Kotzebue avait été +aussi témoin de cette scène.</p> + +<p>J’allais lui demander quel était son avis à ce +sujet quand je constatai qu’il n’était pas dans son +état normal. Je crus d’abord qu’il était en proie +à une sorte d’exaltation causée par la danse d’Eveline. +Mais il en était bien loin. Il avait peur, une +peur panique qui l’aurait presque fait s’enfuir.</p> + +<p>Je m’approchai de lui et je l’interrogeai :</p> + +<p>— Est-ce que vous avez vu ce bizarre personnage ? +Est-ce que vous le connaissez ?</p> + +<p>D’abord il ne me répondit pas. Il regardait +dans la direction par où l’homme avait disparu. Il +semblait craindre qu’il revînt ; sa terreur était si +grande qu’elle me communiqua une espèce de +surexcitation, d’anxiété pénible.</p> + +<p>J’insistai pour savoir qui était le vieillard. Alors +Kotzebue fit quelques pas avec moi dans le jardin. +Mais il se retournait fréquemment, regardait de +tous les côtés et je ne pouvais m’empêcher de +faire de même.</p> + +<p>La lune était maintenant au bas de l’horizon. +Elle avait changé de couleur en traversant le +ciel, elle était devenue de plus en plus claire, +comme si elle voulait se fondre dans le calme +bleuté de la nuit. Ses rayons, qui venaient obliquement +à travers les arbres, avaient quelque +chose de surnaturel.</p> + +<p>— Je ne le connais pas, dit enfin Kotzebue, +mais je sais qui il est. Il a essayé une fois d’entrer +en rapports avec moi. C’est un homme très +instruit. Il habite cette grande maison que l’on +aperçoit sur la droite, derrière une ligne de cyprès, +quand on prend la direction de Saint-Pons.</p> + +<p>Il tenta de parler d’autres choses. Il se remettait +de sa terreur, mais j’étais trop déçu pour ne +pas l’interroger à nouveau.</p> + +<p>— A quoi pouvez-vous bien attribuer ce cri +et cette subite colère ?</p> + +<p>Kotzebue réfléchit. Il eut l’air de se décider à +parler.</p> + +<p>— Je ne sais pas au juste. Il se promenait vraisemblablement +par hasard. Il y a certaines natures +qui sont impressionnées par la laideur au +point d’en souffrir. De même il y en a qui ne peuvent +supporter la vue de la beauté. Il m’est arrivé +à moi-même, devant certains spectacles, d’hésiter +pour savoir si je devais haïr et détruire ou tomber +à genoux et admirer. Il y a des hommes qui ont +choisi délibérément une voie. Est-ce que tu ne te +souviens pas de certaines paroles de Lévy, autrefois ? +Lévy avait déjà compris cela, mais je n’y +croyais pas alors.</p> + +<p>J’avais sursauté au nom de Lévy. Je demandai +de quelles paroles il s’agissait.</p> + +<p>— Lévy prétendait qu’il y a autour de nous, +sans que nous nous en doutions, de grands combats +invisibles entre des forces bonnes et des forces +mauvaises. Certains hommes tournent leur volonté +vers le bien. Mais d’autres avec la même ardeur +se développent dans un sens contraire. L’étude, la +sagesse peuvent amener également à une solution +ou à une autre. Il y aurait alors des confréries +mauvaises, des hommes associés pour faire +consciemment le mal. Lévy m’a souvent répété +cela et je me suis aperçu qu’il y voyait clair sur +bien des choses.</p> + +<p>Nous étions en marchant revenus vers la maison. +Kotzebue me quitta. Quelques personnes serraient +la main de M. de Saint-Aygulf. Des autos descendaient +lentement entre les deux rangées d’eucalyptus.</p> + +<p>Je partis à pied. La petite maison que j’avais +louée n’était pas à dix minutes de marche dans +la direction de Saint-Pons. Je me tenais bien au +milieu de la route et je regardais à droite et à +gauche avec attention les bordures de cactus, les +vignes, les plus immobiles sous la lune de plus +en plus oblique.</p> + +<p>Quelqu’un me précédait et tourna sur la droite. +Je fis quelques pas plus rapides pour savoir qui +c’était. Je poussai un soupir de soulagement en +reconnaissant la silhouette du pauvre Jacques. Il +allait rejoindre dans la campagne un arbre propice +à son sommeil innocent. Même seul et dans +l’ombre il avait une démarche timide ! Il écartait +délicatement les branches comme s’il avait peur de +les brutaliser.</p> + +<p>Et je m’étonnai, s’il y avait vraiment ces combats +de forces dont parlait Lévy, que le bien ne +fût pas toujours vaincu et n’eût pas disparu du +monde depuis longtemps.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="VI"> </h2> + + +<p>Je me suis souvent demandé si c’était de ce +moment-là, exactement, que datait la transformation +qui s’opéra parmi les membres du groupe +des Esséniens.</p> + +<p>J’ai toujours eu une tendance à attribuer à des +causes occultes, des événements naturels et cette +tendance n’a fait que se développer. Je n’ose donc +affirmer que M. Althon, l’homme qui avait un +physique d’ancien officier de cavalerie, fut pour +quelque chose dans ce qui suivit. Je ne peux pas +le dire d’une façon certaine. Si je me questionne +franchement moi-même, je me réponds que je ne +le crois pas. Et pourtant une voix au plus profond +de mon être m’affirme que c’est lui qui fut +cause de tout.</p> + +<p>Voici quel fut le signe avant-coureur.</p> + +<p>Il y avait sur la hauteur qui domine la baie +de Saint-Tropez, parmi les pins et les vignes, un +couvent qui était un couvent de filles repenties. +Jadis une bienfaitrice l’avait doté pour qu’on y +recueillît les plus misérables parmi les femmes. +Elles y vivaient sans sortir jamais, soumises, disait-on, +à une discipline rigoureuse qui faisait ressembler +le couvent à une prison. L’édifice était +une bâtisse ancienne, jamais recrépie, crevassée +par le soleil, travaillée par le temps, pareille aux +pensionnaires fanées qu’elle abritait.</p> + +<p>Chaque matin, une servante de ces religieuses +sortait du couvent et descendait un petit chemin +en pente jusqu’à la route pour y attendre l’automobile +de l’épicier et en recevoir les provisions. +Elle passait pour cela devant ma porte. C’était +toujours la même servante, une créature sans âge +précis, qu’on appelait dans le pays Marie au +long cou, qui était tour à tour portière, bonne à +tout faire, travaillait au jardinage et semblait un +peu tombée en enfance.</p> + +<p>De mon jardin, je la voyais passer presque +chaque jour. Elle m’intéressait à cause de son +cou anormalement long, de son masque de plâtre +taché de marbrures rouges qu’elle avait conservé +de son ancien état de fille publique. Bien que +sans maquillage, redevenue paysanne, elle portait +les stigmates du passé, mais ils s’étaient recouverts +de cette pureté que l’idiotie donne à +certains visages.</p> + +<p>Ce matin-là, elle commença à rire de loin +comme d’habitude, quand elle m’aperçut. Mais +lorsqu’elle se fut approchée elle s’arrêta, regarda +avec respect mon front et l’espace qui entourait +ma tête, comme si j’avais porté une auréole. Puis +elle plia les genoux, esquissant le geste de se +prosterner devant moi, et partit en courant. Je +demeurai incertain de savoir si je devais m’enorgueillir, +avoir honte ou n’attacher aucune importance +à l’action d’une folle. Mais y a-t-il une +action sur la terre, une image entrevue, un signe +si petit soit-il, qui ne soit, par des correspondances +inconnues, une révélation de ce qui arrivera ?</p> + +<p>Je demeurai obsédé par la figure blafarde et le +ploiement de genoux de Marie au long cou, et ce +fut presque machinalement que, dans le courant +de l’après-midi, je mis sous mon bras « La case +de l’oncle Tom », en me rendant chez M. de +Saint-Aygulf.</p> + +<p>Laurence ne lisait guère. Il fallait pour qu’elle +prît un livre qu’elle fût tout à fait traquée par +l’ennui. Elle m’avait dit la veille cette phrase que +disent tous ceux qui redoutent la lecture.</p> + +<p>— Je n’ai rien à lire en ce moment.</p> + +<p>Or, je venais de découvrir dans une armoire le +roman de Mme Beecher-Stowe.</p> + +<p>Je m’étais dit :</p> + +<p>— Ce genre de littérature est tout à fait celui +qui convient à Laurence.</p> + +<p>Il y avait chez moi un peu de mépris intellectuel +dans cette opinion.</p> + +<p>Quand je tendis le livre à Laurence, je lui dis :</p> + +<p>— Voici un roman qui a passionné nos grand’mères +et qui m’a passionné moi-même.</p> + +<p>Je mentais, car je n’étais jamais arrivé à le lire +jusqu’au bout. Je ne savais pas qu’il allait intéresser +à ce point Laurence et avoir une aussi grande +influence sur elle. Peut-être, dans les événements +qui suivirent, n’y eut-il aucune magie, Lucifer ne +joua-t-il aucun rôle et seule « La case de l’oncle +Tom » agit-elle sur l’esprit de Laurence ? Il n’y +aurait alors de responsabilité que pour le locataire +antérieur à moi qui oublia ce livre au fond +d’une armoire. Peut-être une volonté supérieure +voila-t-elle la mémoire du locataire au moment de +son départ pour que le livre qui avait un rôle à +jouer fût abandonné et pût produire les événements +dont on verra ensuite la succession. Peut-être +faut-il remonter de responsabilité en responsabilité +jusqu’à Mme Beecher-Stowe elle-même ? +Mais qui connaîtra jamais le mystère des effets et +des causes ?</p> + +<p>Tous les Esséniens étaient réunis, à l’instigation +de Kotzebue, et ils s’apprêtaient à le suivre dans +les terrains recouverts de pins et de vignes, situés +derrière la maison. Ils formaient un vague cortège +sous sa direction et celle de M. de Saint-Aygulf. +Voici quelle en était la raison :</p> + +<p>Deux ans auparavant, sur les conseils de Kotzebue +et par son entremise, M. de Saint-Aygulf +avait acheté tous les terrains situés à l’extrémité +de la baie de Saint-Tropez. Je n’ai pas élucidé +si Kotzebue en le poussant à cet achat avait eu en +vue un but au caractère merveilleux ou s’il avait +désiré toucher une importante commission. Peut-être +avait-il été à la fois sincère et intéressé.</p> + +<p>Au cours de son voyage en Orient, il avait, racontait-il, +recherché en Palestine et en Syrie les +traces des anciens Esséniens. Il avait pour cela +séjourné dans différents monastères, notamment +dans celui de Baruth, bâti sur le reste d’une +ancienne forteresse maritime des Templiers. Là +il avait fouillé dans une bibliothèque ensevelie +sous la poussière et négligée par des moines ignorants. +Il avait découvert des manuscrits oubliés, +pris connaissance de secrets perdus.</p> + +<p>Simon le magicien, ancien grand maître de la +Gnose avait été un Essénien. Il avait passé plusieurs +années dans le monastère de Baruth, au +retour de son voyage sur les côtes de la Méditerranée, +voyage qui l’avait conduit jusqu’en Espagne +et jusqu’au Maroc. Le but de ce sage avait +été de purifier les hommes barbares d’Occident, +de répandre parmi eux la vraie sagesse divine. Il +employait pour cela une méthode qui lui était +propre et qui fut pratiquée aussi par Apollonius +de Tyane. Il magnétisait puissamment des +objets, il en faisait des talismans imprégnés d’une +grande force spirituelle et les enterrait dans certains +lieux choisis par lui. Ces talismans pouvaient +agir à travers les siècles. Ils devaient rappeler les +hommes futurs à leurs vrais destins. Quand les +forces mauvaises seraient sur le point de triompher, +quand l’amour de la matière couvrirait la +terre, ils seraient la réserve de l’esprit et aux +Esséniens incomberait la tâche de les retrouver +et de les utiliser pour le bien.</p> + +<p>Les Esséniens avaient été dispersés depuis des +siècles, leur tradition avait été perdue, ainsi que le +secret des voyages de Simon le magicien. Mais +Kotzebue avait pu reconstituer leur groupe sacré, +il lui avait été donné, dans la bibliothèque de +Baruth, de suivre pas à pas le porteur de talismans +dans son voyage autour de la Méditerranée.</p> + +<p>Une tempête avait jeté Simon sur l’une des +îles de Lérins en face Cannes. De là, il avait +regagné la terre, il avait marché le long de la +mer sur la voie romaine creusée au flanc des montagnes +et qui est aujourd’hui la route de la Corniche. +Il s’était arrêté dans la villa d’un riche patricien +appelé Lavinius qui avait été procurateur de +Judée et qui était un ancien initié aux mystères. +La Côte d’Azur était, en ce temps, pleine de +villes florissantes et tout semblait faire prévoir +qu’elle deviendrait plus tard un des centres de +la civilisation méditerranéenne. C’est dans la terre +du jardin de Lavinius, la terre qui conserve la +force des objets magnétisés, que Simon le magicien +cacha un de ses talismans pour qu’il fécondât +l’avenir.</p> + +<p>Kotzebue avait pu déterminer l’emplacement +des jardins de Lavinius par des recherches dans +les archives de la mairie de Fréjus. Ils se trouvaient +vis-à-vis de Saint-Tropez et M. de Saint-Aygulf +avait acheté sur ses indications le domaine +qui, partant de la mer, couvrait les pentes +des Maures et se prolongeait en de vastes forêts +de pins.</p> + +<p>Les recherches avaient jusqu’à présent été +vaines, mais maintenant les Esséniens étaient réunis. +Plusieurs, parmi eux, avaient des dons de clairvoyance +et l’on était dans les premiers jours de +septembre où, par une loi astrologique inconnue, +ce don arrive à son apogée. Kotzebue comptait +sur l’intuition inattendue d’un sensitif, sur le passage +d’un courant subtil, pour la découverte du +talisman. Sa conviction était si certaine qu’il portait +sur son épaule une bêche pour se mettre à +creuser sans perdre une minute dans l’endroit qui +lui serait indiqué. Un chant de sa composition, +une sorte de litanie qui se terminait par le cri +d’Alleluia ! devait disposer les Esséniens à la +clairvoyance.</p> + +<p>Ils se mirent en route allègrement. Une indiscutable +foi les animait et devant la gravité des +visages, la profondeur des regards, la palpitation +des mains tendues vers la terre pour recueillir les +effluves spirituels susceptibles de s’en dégager, +j’eus honte d’être dominé par le sentiment du ridicule +et par les arguties de ma raison.</p> + +<p>Que savait-on au juste de Simon le magicien ? +Renan disait que c’était un thaumaturge qui avait +élaboré une contrefaçon samaritaine de l’œuvre +de Jésus-Christ ! Un professeur de l’Université de +Strasbourg niait d’une façon absolue son existence. +Il fallait faire en Kotzebue un acte de +foi total, il fallait croire au monastère de Baruth, +à sa bibliothèque mystérieuse pour penser que +depuis deux mille ans un talisman chargé de pouvoirs +sublimes fût enseveli dans cette terre ensoleillée. +Et le pacte ? Il revivait dans ma mémoire +d’une manière saisissante. L’homme qui devait +rendre au monde la doctrine des parfaits Esséniens +pouvait-il, même sans y attacher d’importance, +avoir signé de son sang un pacte luciférien ?</p> + +<p>Je considérai le visage d’Eveline. Il était rayonnant +de cette pureté dont elle faisait son idéal. +Elle marchait les yeux baissés et son allégresse de +participer à une telle recherche était si grande, +qu’elle n’avait pas l’air de poser les pieds sur le sol +qu’elle foulait. Etait-ce l’effet de la malédiction +que j’avais assumée, était-ce parce qu’une force +démoniaque multipliait ma curiosité, mais je mesurais +tout en marchant la distance qui allait de son +genou à la courbe de ses hanches, je me posais +le problème de la dimension de ses seins, je me +représentais Eveline nue.</p> + +<p>Je tentai d’échapper à cette pensée, mais je ne +fis qu’en préciser au contraire l’obsession et cela +au point que je ne l’aurais pas vue plus dépouillée, +plus simple, plus parfaitement humaine, si elle +avait cheminé à mes côtés sans la vaine parure +de sa robe.</p> + +<p>Il y avait longtemps que duraient les recherches ; +nous descendions maintenant le chemin +creux le long du mur qui sert de bordure au couvent. +Le soleil allait bientôt se coucher.</p> + +<p>— Alleluia ! chantaient les Esséniens d’une +voix que la fatigue commençait à affaiblir.</p> + +<p>Eveline regardait de mon côté comme si elle +avait senti ma pensée sur elle.</p> + +<p>Et soudain une clameur partit de derrière le mur +du couvent.</p> + +<p>— Alleluia ! hurla une voix avec un rauque +accent de fureur et de folie.</p> + +<p>Je me tournai du côté où venait le bruit et je +vis encore la tête, la même tête qu’une imagination +de rêve avait prêtée un instant à Eveline. Mais +elle était maintenant hagarde, haineuse et à l’extrémité +de son cou mobile, elle se déplaçait le +long du mur. Marie au long cou devait courir dans +le jardin du couvent, elle criait en courant et sa +tête avait l’air de n’appartenir à aucun corps. L’alleluia +terrifiant, extra-humain qu’elle clamait, +exprimait par l’étrangeté des syllabes, une démence +horrible et il était suivi d’imprécations, de +paroles obscènes au sens précis.</p> + +<p>Les Esséniens s’arrêtèrent, subitement remplis +d’effroi. Eveline, sous le choc des mots, était pareille +à une statue.</p> + +<p>D’autres voix répondirent dans le couvent. On +entendit des appels, des exclamations scandalisées, +mêlés à des hurlements d’hystérie. Au-dessus du +mur, apparut d’abord une main très blanche. +Puis chacun comprit qu’un personnage de petite +taille montait avec difficulté sur quelque chose +pour apparaître et s’exprimer décemment.</p> + +<p>De la figure figée et désolée d’une nonne ronde +tombèrent avec lenteur ces mots :</p> + +<p>— Mon Dieu ! je vous en prie, veuillez l’excuser. +C’est une crise. Elle est sujette à des crises. +Il faut lui pardonner. C’est une personne excellente +à part ses crises.</p> + +<p>L’apparition s’évanouit ; il n’y eut plus que des +portes refermées sur quelqu’un qui se débattait, +des paroles d’une grossièreté incompréhensible +mourant au loin, dans des silences de cours, entre +des blancheurs d’édifices.</p> + +<p>Je redescendis le chemin à grands pas. Je courais +presque. Ainsi le même chant qui élevait +l’esprit d’un côté du mur le rabaissait de l’autre. +Quelles inflexions de voix, où était mêlée la voix +d’Eveline, en parvenant jusqu’à cette misérable +créature avait fait remonter dans l’obscurité de +son âme, un fond endormi de laideur et d’ordure ? +Et sa génuflexion du matin ! Le signe qu’elle avait +distingué sur mon front ! N’avait-elle pas salué +en moi une sorte de prêtre de la lubricité, une +manière de saint diabolique ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="VII"> </h2> + + +<p>Eveline et Laurence m’ont-elles aimé dans le +secret de leur cœur ? N’ai-je joué aucun rôle dans +leur vie véritable, celle qui se déroule en dehors +des sens, que les traits du visage n’expriment pas +et qui est la seule vie de l’être humain. Comment +le saurais-je jamais ? La possession du corps ne +signifie rien, car une femme peut s’abandonner +avec des cris sauvages de plaisir, des rires d’hystérie +et réserver pourtant le don d’elle-même. Le +mépris qu’elle affecte n’a pas plus de signification. +Si stupide est l’enseignement que l’on donne aux +jeunes filles sur leurs soi-disant devoirs, qu’elles +baissent parfois les yeux pudiquement et s’éloignent +comme des prêtresses offensées quand elles +ont envie de tomber dans des bras et de recevoir +des caresses.</p> + +<p>Rien de ce qui est arrivé n’est une preuve dans +un sens ou dans un autre. Je ne saurai pas si j’ai +été aimé par Eveline ou par Laurence. Je ne +saurai pas si je suis riche ou pauvre. Car ce qu’on +a pu recevoir d’amour le long de la route est, en +somme, la seule richesse que l’on garde, quand +on arrive à l’endroit où la route tourne.</p> + +<hr> + +<p>Je me levai, ce matin-là, si bien portant, avec +des idées si claires, un sang qui circulait si harmonieusement +que j’eus le sentiment d’être aimé non +seulement par les deux sœurs, mais encore par +toutes les personnes que je connaissais et peut-être +aussi par celles que je ne connaissais pas et qu’une +secrète intuition devait pousser vers moi.</p> + +<p>Rien n’est plus agréable qu’une telle perception +de l’amour qui flotte autour de vous. L’opinion +que j’avais de moi-même en fut fortifiée, toute la +vie m’apparut singulièrement belle. J’étais né sous +une bonne étoile. Tout me souriait. Je ne devais +pas m’occuper de billevesées et profiter de ce que +la vie m’offrait avec son inlassable générosité.</p> + +<p>Le ciel était plus doux qu’à l’ordinaire. Il y +avait un vent léger qui faisait bruire les pins ; je +descendis d’un pas rapide vers la mer.</p> + +<p>La première silhouette qui frappa mes yeux +fut celle de Laurence. Je l’aperçus de dos s’entretenant +avec Kotzebue, le long des galets. Tous +deux semblaient discuter avec vivacité ; je crus +voir que Kotzebue montrait une lettre à Laurence. +La matinée n’était pas avancée ; il était probable +que si Kotzebue avait déjà quitté son hôtel +et franchi les quelques centaines de mètres qui le +séparaient de cet endroit de la plage, c’est qu’il +avait rendez-vous avec Laurence. Mais ma bienveillance +pour toutes choses était si grande que je +me rassurai à ce sujet en me persuadant que seul +un motif insignifiant avait été cause de ce rendez-vous.</p> + +<p>Comme les événements s’harmonisent en général +avec les états d’âme heureux, je vis Kotzebue +quitter Laurence et je remarquai en lui cette lassitude +que l’on éprouve en quittant quelqu’un dont +on a subi la mauvaise humeur. Il remonta vers la +route et s’éloigna. Je me trouvai face à face +avec Laurence sur l’étroite bande de sable qui +sert de plage à cette partie de la côte.</p> + +<p>Laurence venait de terminer « La Case de +l’Oncle Tom » et il ne lui était possible que de +parler de cela. Cette lecture l’avait exaltée. Mais +elle se plaçait à un étrange point de vue. C’était +sa propre histoire qu’elle avait lue dans l’histoire +des nègres de l’Amérique. Elle établissait entre +certaines classes de femmes et les esclaves un +rapport inattendu.</p> + +<p>— Croyez-vous, me dit-elle d’une façon agressive, +qu’ici, en France, l’argent ou la situation +sociale ne créent pas parmi nous des barrières aussi +infranchissables que celles qui existent là-bas entre +les noirs et les blancs ?</p> + +<p>— En effet, dis-je complaisamment, pour éviter +toute discussion.</p> + +<p>Et je passai doucement mon bras sous le sien.</p> + +<p>— On ne reçoit pas de coups de fouet, on n’est +pas enchaîné deux à deux. Mais les supplices les +plus grands ne sont pas causés par des coups. +Quand j’étais enfant, il n’y avait pas pour moi de +joie plus grande que celle de dessiner n’importe +quoi, avec un crayon sur des bouts de papier et +sur tout ce que je trouvais.</p> + +<p>J’eus un mouvement de surprise que je manifestai +par une pression légère sur son bras.</p> + +<p>— Oh ! reprit Laurence, ne croyez pas que je +prétende avoir eu jamais l’ombre d’un talent quelconque. +Je ne suis pas sûre même d’avoir possédé +ces dispositions au dessin que l’on remarque chez +tant d’enfants et qui disparaissent quand ils grandissent. +Mais enfin je revois comme le temps le +plus heureux de ma vie, celui où je pouvais, en +toute liberté, inventer des paysages, des personnages, +ou même des scènes tout à fait incompréhensibles, +et les reproduire à mon gré. Je ne +mangeais pas tous les jours. J’étais assise par terre +dans une chambre d’hôtel meublé dont on ne faisait +le lit qu’à la fin de la journée, parce que ma +mère se levait tard et il y avait un grand bonheur +qui me venait du désordre et de l’incertitude de +la vie.</p> + +<p>Nous avions quitté le bord de la mer et nous +montions allégrement un petit chemin, au flanc des +collines. Dans l’harmonie que je trouvais au monde, +les confidences de Laurence étaient à leur place, +elles n’étaient faites ni en avance, ni en retard, +mais exactement à leur heure.</p> + +<p>— Ma mère me fit cadeau une fois d’une +boîte de couleurs, une boîte très modeste mais où +il y avait plusieurs pinceaux. Jamais rien par la +suite ne me donna une conception du luxe et de +l’abondance aussi haute que le nombre de ces +pinceaux. Je barbouillai sans m’arrêter pendant +plusieurs jours. J’avais commencé un grand tableau +sur une feuille de papier Ingres qui m’avait +été donnée en surplus. J’avais peinturluré une +grande figure à barbe blanche, avec de gros yeux +rouges, qui me donnait une impression d’infinie +tristesse et qui m’effrayait moi-même, sa créatrice. +C’était le portrait de Dieu. Quand j’y réfléchis, +cette image représentait Dieu tout aussi bien que +les fastidieux discours que j’ai entendus à son +sujet.</p> + +<p>J’allais dire une phrase générale sur Dieu. Mais +Laurence glissa sur des aiguilles de pin. Je sentis +sa main tiède qui se raccrochait à mon poignet +pour ne pas tomber. En même temps, elle se mit +à rire en montrant ses dents et je respirai son +haleine. Il me fut impossible de rien exprimer sur +Dieu.</p> + +<p>— Je ne sais pas pourquoi j’aimais ce portrait. +Je l’avais gardé. Quand pour mon malheur, — Laurence +insista sur le mot malheur — il fut décidé +que je vivrais chez mon père. En faisant l’inventaire +de mes misérables affaires, Mme de +Saint-Aygulf le trouva et le déchira, malgré mes +prières. Oui, elle détruisit en souriant la conception +que je me faisais de Dieu. Ce fut mon premier +grand chagrin. Mais bien d’autres m’étaient +réservés. J’en arrive à la comparaison que je faisais +tout à l’heure. Les esclaves n’étaient pas plus +malheureux que je le fus. Parmi nous aussi on +sépare les fiancés des fiancées, les mères des enfants. +Et les maîtres sont aussi impitoyables. Je +crois, d’ailleurs, qu’il n’existe pas de plus grande +haine que celle du fort contre le faible, surtout +quand le fort croit représenter la justice, le bien, +la vertu. Mme de Saint-Aygulf avait compris tout +de suite que la petite fille qu’on avait séparée du +seul être qui l’aimait n’avait pas d’autre consolation +que de dessiner. Je dessinais en effet des +visages auxquels j’essayais de donner la ressemblance +de ma mère. Personne, évidemment, ne +pouvait le savoir, parce qu’évidemment, comme +portrait, ce n’était pas très ressemblant. Je soupçonne +pourtant Mme de Saint-Aygulf de l’avoir +deviné. Elle aurait pu simplement m’empêcher +de dessiner. Mais non. Elle me laissait ébaucher +mes dessins, elle faisait semblant de ne pas me +voir ou d’avoir une subite tolérance. Et quand +j’avais terminé une image quelconque, une figure +informe mais où mon imagination reconnaissait des +traits adorés, alors seulement elle me la prenait +des mains et elle me la déchirait en disant : +« Cette petite est incorrigible ! » Ou bien : « Voilà +ce que c’est que d’avoir eu le mauvais exemple +sous les yeux, pendant des années ! » Le mauvais +exemple ! Quand je me remémore l’hôtel +gluant d’humidité, l’escalier pourri, les chambres +numérotées comme des cellules de prisonniers, les +hommes louches, sans col, les filles avec leurs +savates qui traînent et que je compare tout cela à +ce qu’a été ma vie auprès de parents riches qui ne +m’aimaient pas, je trouve au mauvais exemple une +beauté déchirante à laquelle je ne peux penser sans +pleurer.</p> + +<p>Nous avions descendu une petite vallée, remonté +une pente et nous étions arrivés jusqu’à une maison +abandonnée à la suite d’un incendie qui, quelques +années auparavant, avait consumé plusieurs bois de +pins. Il ne restait que le squelette de la maison et +quelques arbres épargnés par la fantaisie du feu. +De l’endroit où nous étions, nous apercevions +autour de nous des bouquets de chênes-liège, un +cyprès posté sur une hauteur, des vignes accrochées +à des pierres. La mer au loin faisait un +cercle bleuâtre. La lumière de septembre était +douce et dorée.</p> + +<p>Je dis à Laurence qu’elle était aimée plus qu’elle +ne le croyait, d’abord par ses parents et peut-être +aussi par d’autres personnes. J’appuyai sur les +derniers mots.</p> + +<p>Mais elle haussa les épaules. Elle savait, me +dit-elle, à quoi s’en tenir à ce sujet. Derrière le +décor honorable de la famille, se cachent des +haines insoupçonnées et aussi des indifférences, +plus redoutables quelquefois. Mme de Saint-Aygulf, +jusqu’à la veille de sa mort, s’était appliquée +à la faire souffrir. Sans doute avait-elle compris +que le seul bonheur de l’enfant sans mère, +ce qui était susceptible de la relever à ses propres +yeux, c’était le dessin, la possibilité de s’exprimer, +une caricature d’idéal. Jamais Mme de Saint-Aygulf +n’avait failli une fois. Elle lui avait toujours +interdit de tracer ce qu’elle appelait des +monstruosités, le résultat d’une imagination immorale. +Laurence pensait que si elle n’était pas morte +maintenant, elle se serait jetée sur elle avant de +partir, elle l’aurait mordue, elle lui aurait soulevé +ses bandeaux plats à coups de poing.</p> + +<p>— Vous avez dit : Avant de partir, lui dis-je. +Qu’entendez-vous par là ?</p> + +<p>Nous nous étions assis sur le banc de pierre +de la maison et je mesurais avec une satisfaction +intérieure, combien les confidences rapprochent les +êtres même à leur insu, surtout si la voix qui les +fait, parle dans un air limpide, devant un beau +paysage.</p> + +<p>— Est-ce que vous croyez par hasard, dit Laurence, +que je vais rester longtemps encore sous la +tutelle glacée de mon père ? Tenez. Il y a un +conte que l’on fait lire aux enfants et qui est l’histoire +d’un petit cygne égaré parmi les canards et +élevé dans leurs mœurs grossières. J’ai souvent +pensé que l’on aurait dû écrire pour moi l’histoire +d’un vilain canard élevé parmi les cygnes. On +aurait montré le canard triste à cause des plumages +trop éblouissants, des bassins aux eaux trop +claires, le long des parcs trop fleuris. Et un jour +il aurait ouvert ses ailes lourdes pour retrouver son +marécage natal où vivent les canards bons et laids, +où la vase est tiède.</p> + +<p>Je protestai contre une telle comparaison, mais +Laurence secoua la tête. Elle regardait droit devant +elle.</p> + +<p>— Le moment est venu, me disais-je intérieurement.</p> + +<p>— Eveline me méprise et vraiment ce n’est pas +sa faute. Elle a toujours entendu dire que sa +beauté était si grande, elle a un idéal si élevé, elle +est en tous points si parfaite ! Et moi de tout ce +qui est familier à son intelligence, je comprends si +peu de chose ! Quant à mon père, peut-être éprouverait-il +une certaine satisfaction à me voir mariée, +avec n’importe qui. L’essentiel serait qu’il fût +débarrassé de moi. Mais au cours de tant de scènes, +il m’a tellement dit que je tournerais mal +qu’au fond de lui-même il ne serait pas fâché de +voir se réaliser ses prédictions. Je représente « les +erreurs de sa jeunesse », qui ont malencontreusement +grandi, de même qu’Eveline représente ce +qu’il y a de meilleur en lui. Il a une telle envie +d’effacer de son existence toute trace de péché +que, rien que pour lui donner satisfaction, j’ai été +bien souvent tentée de m’en aller avec le premier +venu.</p> + +<p>Je m’étais rapproché de Laurence, elle parlait à +côté de mon visage. Elle savait, comme toutes les +femmes, même celles qui ont le moins d’expérience, +quelle minute l’homme qui est auprès d’elle va +choisir pour les prendre dans ses bras. Elle ne +s’éloigna pas de moi. Les mots « premier venu » +étaient encore sur ses lèvres quand je les embrassai +et la saveur de ce baiser en fut gâtée. Ces mots +restèrent entre nous. Il me sembla que c’était le +premier venu qui la trompait, un peu plus tard, +avec ces paroles toujours les mêmes et qui tirent, je +crois, leur puissance de leur banalité.</p> + +<p>Et ma tromperie était double. Je me trompais +aussi moi-même. Car mon amertume d’être le premier +venu était simulée. Je savais que des remords +ultérieurs feraient place à une tranquillité sereine, +à cause de ces paroles. Je savais que je me +dirais plus tard en pesant le pour et le contre avec +quelque confident :</p> + +<p>— Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été un +autre. Elle me l’a dit elle-même.</p> + +<p>Quand nous quittâmes la maison abandonnée et +que je jetai sur les murs calcinés un dernier regard, +je trouvai qu’elle dégageait une impression de tristesse +plus grande qu’une demi-heure auparavant. +Malgré les projets faits, les promesses échangées, +j’avais le sentiment d’une victoire incomplète.</p> + +<p>Je regardai autour de moi pour voir s’il n’y aurait +pas quelque signe, un visage tracé sur un arbre +ou dans le ciel qui aurait donné à tout ceci une +signification sublime ou luciférienne.</p> + +<p>Mais non, la nature qui est pleine de paroles et +d’images quand on ne lui demande rien, est volontiers +muette si on l’interroge.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="VIII"> </h2> + + +<p>J’ai de la peine à analyser ce qui se passa en +moi à cette époque. Le souvenir de la soirée avec +Lévy et du pacte conclu m’avait donné jusqu’alors +une sorte d’inquiétude. Cette inquiétude fut remplacée +par de l’allégresse. Ce n’était pas net en +moi. Je n’osais pas me l’avouer. Je me disais :</p> + +<p>— Le mois de septembre a, dans le Midi, une +influence singulièrement favorable ! Jamais je n’ai +éprouvé une telle plénitude du corps et de l’esprit. +J’ai lu, je ne sais plus où, que les effluves végétaux +qui sortent des arbres s’accordent par sympathie +avec les hommes qui les respirent et augmentent +leur vitalité. Je bénéficie de la force répandue par +les pins et les eucalyptus et mon âme s’accroît de +leurs subtiles vertus.</p> + +<p>Mais je sentais peu à peu que ma satisfaction à +vivre avait une autre cause. Une protection s’étendait +sur moi. Il me suffisait de formuler des vœux +pour qu’ils fussent réalisés. Lorsque je me regardais +dans une glace, je me trouvais anormalement +jeune. Il me semblait que certaines rides qui, quelques +mois auparavant, m’avaient affligé par leur +profondeur de chaque côté de la bouche, avaient +maintenant presque disparu. C’est vrai, mes cheveux +blanchissaient aux tempes. Mais qu’ils étaient +nombreux encore ! Comme ils sortaient de ma +tête avec force ! Je n’étais pas éloigné de croire +qu’ils se multipliaient sous l’action d’une sève nouvelle. +En tout cas, il y avait dans mon âme une +jeunesse, plus joyeuse peut-être, que celle de la +vingtième année.</p> + +<p>Et si tout de même ce pacte avait quelque réalité ! +Je ne l’avais jusqu’à présent considéré que sous +son plus puéril aspect. Quand on a été élevé dans +la religion catholique, l’idée du Diable, de l’esprit +du mal, est inséparable de fourches, de cornes et +de flammes éternelles. Mais ce sont là des images +à l’usage des vieilles femmes et des petits enfants. +Il était possible que j’eusse conclu un pacte avec +une force inconnue capable de me donner pendant +ma vie ce qu’il me plaisait de lui demander. Ce +que je devais apporter en échange était resté dans +le vague. Etait-ce mon âme ? Je n’étais pas sûr +de l’immortalité de l’âme. La sagesse me commandait +de ne pas penser à ma part d’apport dans le +marché. Elle m’enseignait de profiter du tour favorable +que prenaient les événements à mon égard. +Pour en profiter, il fallait désirer, posséder, jouir. +Oui, là devait être le secret. Il fallait désirer le +plus possible. Plus je désirerais et plus il me serait +donné.</p> + +<p>Je me rappelais ce qu’au cours de mes recherches +sur les pactes j’avais appris être arrivé +à un certain abbé Duncanius. Il avait rencontré +dans un chemin creux un petit homme boiteux, sans +apparence, et en échange de son âme, ou plutôt +de la promesse de son âme, il avait reçu un livre, +un simple livre, médiocrement relié, précisait l’antique +narrateur. Ce livre était un traité d’architecture. +Or l’abbé Duncanius, qui était vieux, nourrissait +depuis sa jeunesse le rêve de bâtir. Il en avait +été empêché par son ignorance. Grâce au livre, il +édifia des couvents, des églises, des abbayes. Tout +son pays en fut couvert, devint un déroulement +d’architectures de toutes sortes. Et il y avait au +milieu une tour tellement haute que jamais le Diable +ne put aller l’y chercher. D’ailleurs, ces histoires +de pactes finissaient toujours ainsi. L’homme +qui s’était vendu ne tenait pas sa parole, trouvait +une ruse pour duper le Diable. Il fallait comprendre +cette tour de l’abbé Duncanius d’une façon +symbolique. Moi aussi, par l’élan sublime de ma +pensée, j’arriverais à m’élancer tellement haut vers +le ciel que l’ange du mal ne pourrait rien contre +moi. Mais avant, j’aurais bâti d’innombrables monuments +de plaisirs et je les aurais habités.</p> + +<p>J’en fus bientôt au point de me dire : « Je suis +protégé par Lucifer », et de me féliciter de cette +protection.</p> + +<hr> + +<p>Je savais que Kotzebue buvait, mais je ne le +vis jamais boire autant que ce jour-là. Je savais +aussi qu’il ne m’aimait pas, mais je ne vis jamais +son hostilité éclater à mon égard aussi librement.</p> + +<p>Je l’avais rencontré vers six heures, sur la route, +non loin de son hôtel ; son visage avait exprimé +par une grimace que ma rencontre ne lui causait +pas de plaisir. Puis il s’était ravisé et il m’avait +dit familièrement :</p> + +<p>— Viens prendre un cocktail au bar de l’hôtel.</p> + +<p>Je l’avais suivi. Il me parla tout d’abord avec +gravité des Esséniens, de l’importance de ce groupement, +de Simon le magicien et de la mission +dont il se croyait l’héritier. Je comprenais que cela +n’était que le prélude d’autres propos. Il me demanda +si je connaissais l’histoire d’Hélène et de +Simon. Je la connaissais et je lui répondis que +beaucoup de gens ne lui avaient attribué qu’un +caractère mythique. Hélène aurait été une représentation +de la lune et Simon le magicien aurait +symbolisé le soleil.</p> + +<p>Il éclata de rire avec un mépris trop exagéré +pour ne pas cacher son intention évidente de me +vexer et il commanda un second cocktail pour moi +et pour lui.</p> + +<p>Hélène avait véritablement existé. Celle que +Simon le magicien appelait la pensée divine de +Dieu avait été trouvée par lui dans une maison +publique de Tyr. Elle était d’une beauté incomparable +et s’offrait innocemment aux marins du +port. Pour que la pensée divine pénétrât au cœur +des hommes, il fallait qu’elle fût symbolisée par +une femme et que cette femme se livrât à eux. +Simon le magicien l’avait compris. Au cours +d’agapes sacrées, il offrait parfois à ses disciples +le corps d’Hélène pour une communion amoureuse +qui élevait l’esprit. Lui, Kotzebue, qui avait repris +la tradition de Simon, devait faire de même. Il +devait trouver Hélène. Il ne s’occupait plus que +de cela.</p> + +<p>Puis il changea de conversation. Il se mit à +me parler de M. Althon, l’homme aux moustaches +blanches, qui avait poussé cet étrange cri de +colère en voyant danser Eveline. Il me dit qu’il +avait renoué connaissance avec lui. C’était un personnage +éminent. Il possédait une des plus belles +bibliothèques qu’il connût. La pensée essénienne +lui était familière et il était du même avis que lui +au sujet d’Hélène.</p> + +<p>Je demandai à Kotzebue s’il pouvait expliquer +l’étrange attitude de M. Althon, l’autre soir.</p> + +<p>— Je ne l’explique pas, dit Kotzebue embarrassé. +Une bizarrerie sans importance. Un esprit +supérieur comme celui de M. Althon se fait de +la pureté une idée tellement plus haute que celle +qu’on pouvait avoir en regardant danser Eveline.</p> + +<p>Ce ne fut qu’après le troisième cocktail que +Kotzebue en arriva enfin à ce dont il brûlait de +me parler. Il le fit avec une allure de plaisanterie +à la fois grossière et bon enfant. Il y eut un silence +entre nous.</p> + +<p>— Prends garde. Tu marches sur mes brisées. +Oh ! ne fais pas l’ignorant. Je t’ai vu l’autre matin +et hier encore. Mais je préfère te prévenir. La +place est prise.</p> + +<p>Mon cœur se mit à battre, je sentis mes yeux +s’agrandir involontairement, mais je répondis avec +froideur que je ne comprenais pas ce qu’il voulait +dire.</p> + +<p>Il me tapa sur l’épaule en criant : Farceur ! et +en riant avec bruit.</p> + +<p>— Pourquoi ne pas être franc ? Puis enfin, j’ai +la priorité. Rappelle-toi, quand je t’ai rencontré +vers minuit, il y a deux mois à peu près, dans un +café de la place Blanche.</p> + +<p>— Eh bien ?</p> + +<p>Il hésita. Sa bouche était pâteuse et il s’exprimait +avec une espèce de rage.</p> + +<p>— Nous avions dîné ensemble elle et moi. Elle +avait pu s’échapper et je venais de passer toute +la soirée avec elle. Tu comprends ? Il est inutile +que je t’en dise davantage.</p> + +<p>Toutes les fois que j’ai entendu dans ma vie +un mensonge tout à fait éclatant, une parole absolument +indigne, je suis demeuré muet d’étonnement. +J’ai été privé par la nature de la rapidité +de la réaction, du don de la réplique. Un voile +me recouvre soudain et je demeure silencieux dans +une attitude qui peut porter le nom de lâcheté. +Ce n’est qu’après, quand il est trop tard, que +viennent les phrases brillantes et vengeresses, que +je vois de quelle façon j’aurais dû agir.</p> + +<p>Je tremblais ; je ne pus qu’articuler d’une voix +basse :</p> + +<p>— Ce n’est pas vrai ! Vous êtes un menteur !</p> + +<p>Le visage de Kotzebue exprima la stupeur. Il +regarda à droite et à gauche pour se rendre compte +si quelqu’un n’avait pas entendu des paroles aussi +irrespectueuses adressées à un homme aussi important. +Le bar était vide et le barman, derrière +son comptoir, avait arrêté une seconde le va-et-vient +de ses bras agitant le shaker des cocktails.</p> + +<p>Lui et moi nous nous regardions en silence.</p> + +<p>— C’est la caractéristique de celui qui est possédé +par le mal de ne pouvoir supporter la vérité.</p> + +<p>Puis il se ravisa :</p> + +<p>— D’ailleurs, je n’ai prononcé aucun nom. Tu +ne sais même pas de qui je voulais parler. Tu +serais bien embarrassé pour le dire.</p> + +<p>Je me demandai si je devais laisser triompher +cette hypocrisie ou protester et la confondre. Mais +j’eus à ce moment un sentiment de froid comme +au passage d’un souffle d’air qui ne parviendrait +pas d’une porte ouverte, mais de l’ambiance même. +Je tournais le dos au couloir de l’hôtel sur lequel +s’ouvrait le bar et dans le même moment, j’entendis +un pas derrière moi. Il n’y avait là rien +d’extraordinaire. Sans doute la scène qui venait +d’avoir lieu avait surexcité mes nerfs. J’évaluai +avec anxiété la résonance de ces pas qui se rapprochaient.</p> + +<p>Le barman s’était avancé, portant de nouveaux +cocktails. Il souriait de façon spéciale pour faire +comprendre qu’il considérait les paroles entendues +comme une simple plaisanterie.</p> + +<p>M. Althon était devant moi. Kotzebue nous +présenta et l’invita à s’asseoir avec une nuance de +respect. Je fus surpris d’entendre chez M. Althon +un léger accent étranger, russe peut-être, qui détonait +singulièrement avec son allure très française +d’ancien colonel. Je vis tout de suite que je n’étais +pour lui qu’un personnage tout à fait insignifiant.</p> + +<p>Pourtant Kotzebue ne tarissait pas d’éloges sur +mon compte. J’étais de ceux, disait-il, devant qui +l’on pouvait exposer la doctrine essénienne dans +toute sa pureté avec des chances d’être compris. +Il semblait avoir tout à fait oublié l’incident qui +avait eu lieu quelques minutes auparavant.</p> + +<p>M. Althon continuait à me regarder comme +quelqu’un à qui une doctrine dans toute sa pureté +est absolument interdite. Son mépris était si peu +déguisé et j’étais encore tellement hors de moi que +je délibérai pour savoir si je ne lui demanderais +pas une explication ou si je ne le giflerais pas tout +d’un coup. Je n’en fis rien.</p> + +<p>M. Althon était très calme. Il avait commandé +un quart Vichy. Il nous regardait boire.</p> + +<p>J’appris par la conversation qu’il était lui aussi +au courant des voyages de Simon le magicien sur +cette partie de la côte. Il croyait comme Kotzebue +à la vertu des rites, des cérémonies. Il était partisan +de restaurer ces agapes magiques instituées +par Simon. Ceux qui savent, disait-il, peuvent en +tirer un immense avantage, augmenter leur être +d’une façon indéfinie. Tant pis si c’est aux dépens +des autres, car l’essentiel est d’agrandir sa personnalité.</p> + +<p>Il se reprit :</p> + +<p>— Je veux dire : la diviniser.</p> + +<p>Et en parlant, il avait toujours l’air d’en savoir +plus qu’il ne le laissait paraître.</p> + +<p>Comme s’il pensait tout à coup à une conversation +précédente et qu’il attendît une réponse, il +s’écria :</p> + +<p>— Eh bien ? Avez-vous enfin trouvé Hélène ? +La divine Ennoïa ?</p> + +<p>Mais alors Kotzebue se leva brusquement, faisant +semblant de ne pas avoir entendu :</p> + +<p>— Allons prendre l’air, voulez-vous ? dit-il.</p> + +<p>Comme M. Althon allait renouveler sa question, +il lui fit signe de se taire, avec un mouvement de +tête de mon côté.</p> + +<p>Dehors, il faisait très doux. La nuit venait. Les +collines recouvertes de pins étaient déjà dans l’ombre +tandis que la mer, recevant le soleil couchant +comme une hostie, était encore illuminée. Jamais +la petite ville de Saint-Tropez, de l’autre côté de +la baie, ne m’avait paru d’une blancheur aussi +mystérieuse. Elle me faisait l’effet d’une ville d’Ys +qui serait arabe, d’un port qu’aucune barque ne +devait aborder, en vertu de quelque enchantement +oriental.</p> + +<p>L’air pur m’apporta avec le souvenir de la +soirée où j’avais suivi Laurence, la certitude du +mensonge de Kotzebue. Je respirai largement.</p> + +<p>Mes deux compagnons marchaient près de moi, +échangeant quelques paroles à demi-voix. Ils s’entendaient +tous les deux. Ils étaient unis par une +sympathie récente. A un moment même, +M. Althon prit familièrement Kotzebue par le +bras.</p> + +<p>Je sentis un besoin d’amitié immédiate. Je faillis +leur demander en grâce de me considérer comme +un des leurs, de me faire participer à leurs projets. +Je fus sur le point de leur assurer que j’étais vraiment +susceptible de pénétrer la pure doctrine.</p> + +<p>Il y avait un petit chemin sur la droite qui menait +à la maison de M. Althon. Nous nous arrêtâmes +et il me tendit la main en me disant au +revoir avec une courtoisie cérémonieuse.</p> + +<p>Il ajouta qu’il mettait sa bibliothèque à ma disposition. +Il avait des livres assez curieux. Sans +doute les livres devaient me manquer beaucoup +dans le Midi.</p> + +<p>Il ne souriait pas en me disant cela, mais je +sentais son sourire inexprimé sous le masque du +visage et qu’il pensait qu’un sot de mon espèce +n’avait pas le moindre besoin de livres.</p> + +<p>Et il s’éloigna avec Kotzebue.</p> + +<p>La route était droite devant moi. Un homme +qui passait avec un long bâton sur l’épaule alluma +l’unique bec de gaz de la région. L’hôtel, dont les +fenêtres s’éclairaient, faisait une masse confuse +à travers les arbres. J’entrevoyais dans une autre +direction l’allée des eucalyptus centenaires. J’avais +l’impression de malaise que cause l’appréhension +d’un danger très proche, mais je ne savais pas si +le danger était en moi, ou s’il était extérieur, caché +dans l’hôtel, prêt à surgir entre les deux rangées +d’eucalyptus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="IX"> </h2> + + +<p>Il y avait longtemps que Marie au long cou +était remontée vers le couvent et que l’automobile +de l’épicier s’était éloignée sur la route. L’air +ailé du matin faisait place à une chaleur pesante. +Je rencontrai le pauvre Jacques sur la route.</p> + +<p>Il marchait vite. Je remarquai l’abondance de +sa chevelure qui était mouillée parce qu’il sortait +du bain. Je fus frappé aussi par l’élan de sa démarche, +la hâte qu’il paraissait avoir.</p> + +<p>Il me tendit la main avec cet air joyeux que +lui donnait toute action, même la plus petite :</p> + +<p>— Puisque je vous rencontre, me dit-il, je vous +demande de transmettre mes excuses à M. de +Saint-Aygulf. Je pars et je ne compte pas revenir.</p> + +<p>— Ne deviez-vous pas, lui dis-je, rester encore +quelques jours et même assister ce soir...</p> + +<p>Il me fit vivement « non » avec la main.</p> + +<p>— Je ne suis venu que pour serrer la main à +quelques amis, mais je les ai trouvés tellement +changés ! C’est peut-être moi, d’ailleurs, qui suis +devenu un homme tout à fait sauvage, à force de +vivre dans la solitude. Je dois l’avouer, cette solitude +me manque. Puis il y a beaucoup de choses +que je ne comprends plus.</p> + +<p>Je lui demandai assez sottement s’il ne s’ennuyait +pas tout seul, au milieu des pins, devant la +mer.</p> + +<p>Il se mit à rire :</p> + +<p>— Comment serait-ce possible ? Je n’ai pas le +temps. Je vais me baigner. Je fais la cuisine. J’ai +un petit champ que je cultive. Puis j’ai des amis +qui sont très exigeants. Une famille de couleuvres +et puis une taupe pour laquelle je fais six kilomètres +par jour afin de pouvoir lui offrir du lait +dans une assiette.</p> + +<p>Son regard devint songeur. Une inquiétude y +passa.</p> + +<p>— Je me demande quelle a pu être sa déception +de ne pas me voir pendant plusieurs jours et +d’être privée de lait.</p> + +<p>Il me tendit la main et je compris qu’il voulait +me dire autre chose encore et qu’il ne trouvait pas +ses mots.</p> + +<p>— Et vous-même, restez-vous longtemps ? Ne +croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux...</p> + +<p>Je retenais sa main dans la mienne pour qu’il +achevât sa pensée.</p> + +<p>— Dites.</p> + +<p>Il sembla se décider.</p> + +<p>— Je m’en vais surtout à cause de la taupe qui +doit m’attendre et être malheureuse de mon +absence. Mais je crois bien que je serais parti sans +cela. Il y a ici quelque chose que je ne peux m’expliquer, +une influence, un charme... Comment +dire exactement ? L’air est moins pur. Je sens que +je dois partir.</p> + +<p>Je voulus le retenir encore, le faire parler. Mais +il avait hâte de s’éloigner. Il reprit sa gaîté, il +leva un doigt vers le ciel et me dit en me quittant :</p> + +<p>— Qu’importe, du reste. Le soleil purifie tout.</p> + +<p>Il allait vite. Ses vêtements flottaient autour de +son corps comme des ailes. La poussière de la +route soulevée par ses pieds nus faisait une sorte +de nimbe et retombait dans la lumière.</p> + +<p>Et je pensai en moi-même : le pauvre Jacques +est devenu un pauvre paysan !</p> + +<hr> + +<p>M. de Saint-Aygulf m’entraîna dans le jardin +pour me parler de la cérémonie qui devait avoir +lieu le soir. Il était fier d’y participer, fier qu’elle +eût lieu sur des terrains qui lui appartenaient. Il +me désigna de la main un groupe d’arbres qui +dominait une hauteur.</p> + +<p>— C’est là, fit-il. M. Althon amènera une +Swedenborgienne et aussi un disciple de Vintras. +Notre groupe finira par réunir en un seul faisceau +tous les groupes spiritualistes. C’est le désir secret +de Kotzebue.</p> + +<p>Il se pencha vers moi et à voix basse, car il +aspirait à donner à tout ce qu’il disait un caractère +confidentiel, il ajouta :</p> + +<p>— Kotzebue est vraiment un grand homme, +n’est-ce pas ? On ne saura que plus tard le rôle +qu’il aura joué dans le développement de l’esprit. +J’ai perpétuellement à son sujet des avertissements +qui viennent de mes guides.</p> + +<p>Je savais qu’avant d’être consacrée aux communications +avec les esprits, la vie de M. de Saint-Aygulf +avait été orientée vers l’argent et le plus +vulgaire désir des femmes. J’avais eu maint exemple +de son égoïsme féroce, de son respect borné +pour les rites de la société. Il m’était difficile de +croire que des guides, penchés sur l’humanité pour +la diriger, eussent choisi entre tous ce vieillard +pour en faire leur porte-parole. Je murmurai les +paroles confuses d’approbation que je devais au +père d’Eveline et de Laurence.</p> + +<p>Mais il me prit par le bras familièrement. Il +avait à m’entretenir d’un autre sujet. Sa fille Laurence +l’inquiétait beaucoup et depuis longtemps. +Il avait tant fait pour elle ! Sa femme vénérée, +dont il ne pouvait prononcer le nom sans émotion, +s’était sacrifiée aussi pour une enfant qui +avait toujours rendu le mal pour le bien. Grand +problème que celui des enfants et quel mystère +que celui de l’hérédité ! Il venait d’avoir avec sa +fille des scènes très graves. Ne s’avisait-elle pas de +vouloir rentrer à Paris. Elle allait jusqu’à le menacer +d’y rentrer sans son autorisation, s’il ne l’y +ramenait pas. Et cela au moment où il se passait +chez lui des choses si belles, d’un ordre moral si +élevé ! Et qu’est-ce que c’était que ces histoires de +nègres, d’esclaves dont elle lui cassait la tête +depuis quelques jours ? Eveline ne pouvait rien +sur sa sœur. Personne n’avait d’influence sur elle. +C’était une révoltée. Sa sainte femme avait peut-être +eu raison quand elle avait prédit que Laurence +tournerait mal. Lui, avait conscience d’avoir fait +tout son devoir. Ah ! l’idéal serait de la marier +le plus vite possible. Mais là encore il fallait s’entendre. +Les sacrifices ont une limite. Il tenait à +ce qu’on le sache — il ne dit pas, bien entendu, +à ce que je le sache — et il se hâta d’ajouter qu’il +parlait d’une façon générale et parce que cela +venait dans la conversation. Il avait fait pour +Laurence tout ce qu’il avait pu. Elle n’aurait presque +rien en se mariant. C’est que tout le monde +s’imaginait qu’il était plus riche qu’il ne l’était ! Le +devoir d’un homme qui a un rôle à jouer est de +ne pas se déposséder pour ses enfants. Il avait +lu le « Roi Lear », et cette lecture l’avait frappé. +Dieu merci ! sa fille Eveline était bien décidée à +ne pas se marier.</p> + +<p>— Vous me comprenez, n’est-ce pas ? fit-il pour +terminer.</p> + +<p>Je répondis ingénuement que je le comprenais +à merveille et il me serra la main plus fortement +qu’à l’ordinaire.</p> + +<p>Quand je vins chez M. de Saint-Aygulf après +le dîner, Laurence s’était déjà retirée dans sa +chambre. J’eus l’impression que l’atmosphère gardait +les traces d’une discussion récente, mais +comme plusieurs personnes arrivaient en même +temps que moi, je ne pus analyser cette impression.</p> + +<p>M. de Saint-Aygulf et Eveline étaient prêts à +partir.</p> + +<p>— Il y a à peine une demi-heure de marche, +dit quelqu’un.</p> + +<p>Je vis qu’on avait préparé plusieurs lanternes ; +j’appris que Kotzebue, qui avait dîné chez +M. Althon, avait dû nous précéder avec celui-ci.</p> + +<p>Sur une hauteur, vis-à-vis de la mer, au milieu +des arbres, en pleine nature, il avait été décidé +qu’une sorte de messe mystique serait célébrée. Le +rituel en avait été préparé depuis longtemps par +Kotzebue. Il croyait fermement aux pouvoirs des +cérémonies et il avait résolu, d’accord avec +M. Althon, d’en célébrer une aux rayons de la +lune, sur la terre qui gardait l’influence de leur +maître Simon.</p> + +<p>Plusieurs chemins en lacets se dirigeaient vers +la hauteur sur laquelle nous nous rendions. Ces +lacets étaient assez raides et notre groupe — nous +devions être une quinzaine — se dispersa +sur le flanc de la colline. La nuit était claire et +chaude et un orage peu éloigné chargeait l’air +d’électricité. Parfois un de ceux qui portaient une +lanterne s’arrêtait et la balançait pour faire signe +aux retardataires de se hâter. Et l’on voyait, sur +un autre côté de la colline, une clarté rougeâtre +qui devait conduire le groupe de M. Althon.</p> + +<p>L’atmosphère versait aux nerfs une surexcitation +bizarre. Toutes les conversations n’avaient +pas le ton de recueillement qui aurait convenu. +Mme Vigerie, qui plaisantait et s’appuyait sur le +bras du jeune Charlie, laissait parfois éclater un +rire dont la qualité musicale prenait une valeur +inattendue et qui tombait dans le silence comme +une cascade métallique. Les deux jeunes Suédoises +se tenaient si étroitement enlacées en marchant +qu’elles semblaient appartenir à une seule +forme. Le professeur de danse levantin serrait de +près Mlle Longève. Comme s’ils obéissaient à une +loi, tous s’en allaient par couples.</p> + +<p>Je suivais les lacets à côté d’Eveline et nous +n’échangions que peu de paroles. Elle avait mis +un châle, mais l’avait ôté et le portait sur le bras. +Le tissu de sa robe était léger et laissait voir l’aisance +de son corps. La lune en tombant sur la +blancheur laiteuse du cou et des bras, le souffle +humain qui venait d’elle me donnait le sentiment +d’avancer à côté d’une statue chaude et vivante.</p> + +<p>Comme le chemin tournait, Eveline écarta une +branche de mimosa qui s’étendait devant elle. +J’étais tout près d’elle et nous vîmes en même +temps deux formes arrêtées à quelques pas de +nous. C’était Mme Vigerie et son compagnon. +Elle était pâmée dans ses bras et sa tête était +renversée sous la sienne. Elle aspirait les lèvres +du jeune homme, goûtant un baiser dont la volupté +semblait d’autant plus grande qu’elle était +furtive et pressée.</p> + +<p>Cela dura quelques secondes. Le soupir qu’ils +poussèrent en se désenlaçant fut suivi d’un rire +de plaisir.</p> + +<p>J’avais saisi le bras d’Eveline et je le serrai +d’une pression qui augmenta tant que dura +l’étreinte que j’avais sous les yeux. Tenant toujours +de sa main droite la branche de mimosa +qu’elle écartait, Eveline se pencha vers moi. La +lune éclairait l’ovale clair de son visage et je +fixais ses yeux. Ils étaient profonds, bleuâtres, indéfinis. +Je ne pouvais pas deviner ce qu’ils exprimaient. +Il y avait une interrogation, une angoisse +peut-être. Cette lumière de pureté que je m’étais +accoutumé à y voir était mélangée à un élément +un peu trouble. Mon visage se rapprocha du sien, +non par une volonté arrêtée de ma part, mais par +l’attirance qu’exerce cette profondeur du regard +qui semble recéler très loin la solution d’une +énigme de l’âme.</p> + +<p>Eveline crut sans doute que j’allais tenter de +prendre ses lèvres. Elle dégagea son bras de ma +main qui le pressait avec un geste brusque et le +mouvement de la tête de quelqu’un qui se ressaisit. +La branche de mimosa me frappa le visage +comme un soufflet. J’entendis en même temps, +pendant qu’elle me dépassait, un petit rire insultant +et je la vis me regarder par-dessus son épaule, +mesurer la distance qui nous séparait, comme si elle +craignait de me voir me jeter sur elle et comme +si cette action eût été la plus répugnante que son +cerveau pût concevoir. Je voulus la suivre, mais, +plus légère que moi, elle me distança et je la +vis qui courait presque, désireuse d’échapper à +ma présence.</p> + +<p>Je continuai à monter, solitaire, envahi par un +étrange sentiment de basse colère.</p> + +<p>Les sentiers expiraient parmi des bouquets de +pins et de chênes-liège, des cactus sauvages, des +ceps de vigne abandonnée. Une lanterne était +posée sur le sol pour guider les arrivants ; un peu +plus loin il y en avait d’autres accrochées à des +cyprès. Je vis que ces cyprès étaient au nombre +de sept et que, plantés d’une façon circulaire, ils +dessinaient vaguement la forme d’un croissant.</p> + +<p>Les massifs étaient pleins de chuchotements ; +bien qu’on ne dût pas être nombreux, j’eus la +sensation d’être entouré par une foule agitée et +mystérieuse.</p> + +<p>Je reconnus l’accent russe de M. Althon ; je +l’aperçus auprès de Kotzebue et d’une femme +grande et pâle qui avait autour du cou un collier +de grosses perles et dont la beauté hautaine me +frappa. Je pensai que ce devait être la Swedenborgienne. +J’entendis des phrases que je connaissais, +mais qui prenaient dans la bouche de Kotzebue +une valeur nouvelle, à cause du paysage et +de la nuit :</p> + +<p>— Recueillir la puissance de la lune !... L’esprit +d’Hélène va descendre... mais ne négligez pas +la chair... Vous serez peut-être conduits vers +l’esprit par un frisson surnaturel de nature physique +et la torture de la jouissance...</p> + +<p>Je vis dans l’ombre des silhouettes qui prenaient +des postures d’adoration. Un oiseau de nuit +qu’effrayait le bruit s’envola avec un lourd battement +d’ailes. Une des deux Suédoises, séparée un +instant de son amie, lui tendit des mains effilées +et en la saisissant la fit presque tomber contre +elle. Il me sembla que des lointaines forêts qui +nous entouraient venait un souffle grandiose +comme la religion, terrible comme la peur.</p> + +<p>Je n’eus pas le temps de m’étonner. La cérémonie +était commencée. Kotzebue, debout au milieu +du cercle des cyprès, prononçait une invocation +rituelle. Je ne distinguai pas d’abord ses +paroles, mais je mesurai sa sincérité au tremblement +de sa voix, à son émotion contenue. Quelques +mots parvinrent jusqu’à moi :</p> + +<p>— Pensée de Dieu ! Sœur du Verbe ! par le +feu de l’amour la nature se renouvelle... O toi, +qui es descendue dans la chair... Toi qui es +Hélène...</p> + +<p>Derrière les cyprès des voix de femmes entonnèrent +une litanie. Ces voix étaient peu nombreuses. +Il ne devait pas y avoir plus de trois +femmes qui chantaient. Ce n’était du reste pas +un chant, mais une prière doucement modulée.</p> + +<p>— Nous sommes trois et nous sommes une... +Les trois ne sont qu’un... Je suis exilé du Plérome... +Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia +Achamoth !...</p> + +<p>Et soudain je me sentis seul. Je me trouvais +dans une solitude dont la perfection me remplissait +d’une allégresse exaltée. Seul au sommet d’une +montagne, avec la mer qui bleuissait au loin devant +moi, parmi ces frères immobiles qu’étaient +les chênes, les figuiers et les pins ! J’étais le point +central du monde, sa cause et sa fin et je jouissais +de le comprendre pour la première fois.</p> + +<p>— Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia +Achamoth ! répétaient des voix qui ne venaient +de nulle part.</p> + +<p>Cette communion s’était accomplie. Il y avait +un grand nuage qui faisait un dessin dans le ciel et +menaçait de recouvrir la lune. Mais je le dirigeais +à ma volonté, je l’orientais vers la droite, j’étais +moi-même les contours de ce nuage, l’essence +même du nuage. A mes pieds, je voyais la masse +de l’hôtel avec ses fenêtres éclairées et les flèches +de ses paratonnerres. J’étais les chambres de l’hôtel, +l’automobile qui faisait un cercle en arrivant +devant son perron, j’étais le gérant en smoking +et j’aurais pu lire toutes les pensées écrites dans +son cerveau. La conscience de cet agrandissement +de mon être me procurait une joie sereine +comme ma clairvoyance, immense comme mon +orgueil.</p> + +<p>— O Ennoïa, esprit divin dans le corps d’Hélène !...</p> + +<p>Il y avait autour de moi le frémissement d’une +vie si illimitée que j’éprouvai le besoin de prendre +contact avec elle. De même qu’en s’éveillant, +après certains rêves, on touche son corps pour s’assurer +qu’on est bien soi-même, je voulus toucher le +bois d’un tronc d’arbre, la matière terrestre qui +était sous moi. Je tombai à genoux et j’étendis les +mains en avant, en sorte que j’étais à quatre pattes +dans la posture des bêtes.</p> + +<p>Mais cela ne me gênait nullement, car d’étonnantes +facultés se révélaient à moi. J’étais nyctalope. +Il n’y avait plus de ténèbres. Je distinguais +les cigales endormies sur les troncs des pins, +même celles qui se trouvaient à une grande distance. +Je voyais les suçoirs avec lesquels elles +aspirent la résine, leurs courtes antennes, leurs ailes +hyalines, leurs yeux à facettes et triangulaires. Je +jouissais de la paix de leur sommeil. Je jouissais +en même temps du mouvement des oiseaux de nuit, +de l’activité nocturne de tous les êtres sylvestres. +Après avoir porté mille brins de paille dans la +fourmilière, je reposais avec les milliers de fourmis. +Nocturne voyageur, j’accompagnais les lapins +le long des vignobles et je me vautrais dans les +fondrières avec les blaireaux. Je les aimais tous +parce qu’ils faisaient partie de moi et qu’ils me +permettaient de grandir. Car je croissais sans +cesse avec la vie des animaux, je m’élevais dans les +rameaux des arbres et les vols d’oiseaux et c’était +la lune, la planète morte, qui était mon but.</p> + +<p>— Hélène, Ennoïa, répétaient des voix chuchotées, +pénètre la substance de notre chair avec +ton baiser !</p> + +<p>J’avais la notion que mon corps démesurément +accru était fait d’une pourriture vivifiée par la +lumière lunaire, mais j’en étais heureux et cette +vie artificielle me comblait, pourvu qu’elle fût +toujours multipliée. Et, à quatre pattes, comme +les animaux, j’attendais le baiser promis de cette +Hélène, pour être brûlé de sa bouche, inondé de +sa sève, transporté de son ardeur.</p> + +<p>Ma face était tournée du côté de la mer et je +reçus le baiser. Il n’y a pas de sensation, dans le +rêve ou dans la réalité, qui soit éprouvée, telle +qu’on l’a imaginée. Aucune lèvre charnelle ne +m’effleura. Et pourtant un baiser chaud, humide, +triste en même temps, se posa sur ma bouche. +Dans la demi-conscience qui subsistait en moi, +j’identifiai les lèvres qui me donnèrent ce baiser +avec celles de Laurence et avec celles d’Eveline +à la fois, les lèvres que j’avais eues et celles qui +s’étaient éloignées de moi avec dégoût.</p> + +<p>Ennoïa, immatérielle beauté idéale que j’incarnais +dans deux jeunes filles, étais-tu sortie de la +nuit et de la lune, par la magie des incantations, +pour me toucher avec la braise du désir ?</p> + +<p>Le nuage que j’avais dirigé précédemment dans +sa course, abandonné à lui-même, venait de recouvrir +la lune. L’obscurité me rendit à moi-même.</p> + +<p>Une pierre meurtrissait ma main droite. J’étais +courbaturé par ma pose de bête. On enlevait les +lanternes des cyprès. J’entendis des soupirs étouffés. +Je vis des formes étendues. Un sein nu sortait d’un +corsage déchiré et une main le caressait. Il était +rosâtre, marbré, plus grand que nature et comme +chargé d’une pourriture laiteuse. Il me fit penser +à une sorte de bête malsaine qu’une caresse trop +forte ferait éclater.</p> + +<p>Je fis quelques pas. Tous les êtres vivants +s’étaient fondus, avaient disparu. La colline avait +l’air déserte.</p> + +<p>Une panique s’empara de moi. Je me mis à courir. +Je descendis au hasard. Je me heurtai à des +arbres. Des chiens aboyèrent. Je longeai une ferme +dont j’ignorais l’existence à cet endroit et qui me +parut s’être dressée par un sortilège. J’atteignis +enfin la route et je gagnai la mer, car j’avais besoin +de contempler l’eau illimitée. Dieu merci ! on ne +pouvait apercevoir la blancheur trop mystérieuse +de Saint-Tropez.</p> + +<p>Jamais les flots, la nuit, ne m’avaient paru si +menaçants. Il y avait dans la nature le même +aspect de mystère que dans l’âme humaine. Quelle +vanité de se pencher sur cette ombre et de l’interroger ! +Et je me souvins de cette parole de je +ne sais plus quel auteur ancien :</p> + +<p>— Ils s’aventurèrent sur la mer des ténèbres +pour y découvrir l’inconnu et ils ne revinrent +jamais...</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="X"> </h2> + + +<p>Je fis signe au chauffeur de s’arrêter et je sortis +de la voiture.</p> + +<p>— Je pense que nous n’aurons pas trop longtemps +à attendre, lui dis-je pour le rassurer.</p> + +<p>Mais il appartenait à cette espèce d’hommes du +Midi pour qui la notion du temps ne compte pas +et qui se trouvent aussi bien dans un endroit que +dans un autre.</p> + +<p>Il fit un geste large qui signifiait que rien n’a +d’importance.</p> + +<p>Je regardai ma montre. Il était minuit. Comme +les phares faisaient sur la route un large cercle de +lumière je les fis éteindre et je me mis à marcher +de long en large. Laurence ne pouvait tarder.</p> + +<p>— Eh ! eh ! me dis-je intérieurement, c’est un +enlèvement. Et je savourai le caractère romanesque +que prenait cette action si on lui donnait le +nom d’enlèvement au lieu de celui de départ. Je +m’efforçais de chasser de mon esprit la pensée +des ennuis qui pouvaient survenir. Je +savais que toutes les heures agréables de la vie, +celles que l’on se plaît à retracer plus tard en en +faisant le récit embelli, étaient toujours gâtées sur +le moment par de petites préoccupations.</p> + +<p>Ma conscience était tranquille. Laurence ne +m’avait pas dit qu’elle m’aimait. J’avais assez de +confiance en moi pour croire que ce n’était que par +un manque d’élan et penser que cet amour viendrait +ensuite, plus tard, s’il n’était déjà venu. Il +n’avait pas été question de mariage entre nous. +Laurence avait écarté vivement, à plusieurs reprises, +les allusions d’ailleurs vagues que j’avais pu +faire à ce sujet. Elle s’était déclarée affranchie de +ce qui n’était pour elle qu’une forme plus étroite de +l’esclavage des jeunes filles. Je la délivrais de son +esclavage actuel et je lui permettais de quitter une +famille dont elle n’était pas aimée et qu’elle n’aimait +pas.</p> + +<p>Je ne me faisais donc aucun reproche. D’ailleurs, +je savais ma fortune suffisante pour compenser +largement ce que Laurence pouvait perdre +au point de vue matériel en quittant son père. +Ce sujet n’avait pas été effleuré entre nous et je +me demandais si Laurence, absorbée par des considérations +d’esclavage et de liberté, y avait même +songé un seul instant. La suite des événements +m’a fait penser que non. Les êtres n’agissent quelquefois +ni par amour, ni par intérêt personnel, mais +en vertu d’un mouvement obscur de leur nature +qu’ils seraient bien incapables eux-mêmes de +définir.</p> + +<p>Comme Laurence n’arrivait pas je me décidai +à m’avancer vers la maison de façon à voir si la +fenêtre de sa chambre était éclairée ou non. Mais +il y eut soudain, au fond de la nuit, un petit bruit +de clochette et une lueur mouvante venue de la +route tourna à droite et s’éloigna dans le chemin +creux.</p> + +<p>A ma grande surprise je vis un enfant de +chœur qui balançait une lanterne d’une main et +soutenait une croix de l’autre. Il précédait un +prêtre. Je distinguai le dos voûté, volontairement +solennel de celui-ci et la blancheur de son surplis. +Il avait les coudes serrés au corps et il portait à +deux mains un objet voilé d’une étoffe.</p> + +<p>— Le Saint-Sacrement ! murmurai-je !</p> + +<p>Le prêtre se dirigeait vers le couvent, où il était +appelé sans doute auprès de quelqu’un qui allait +mourir. Il allait vite et je m’élançai sur ses pas.</p> + +<p>Rien ne pouvait davantage me remplir d’aise +que cette rencontre. Il y avait là un avertissement +occulte, un signe favorable ! Je marchais derrière la +représentation symbolique de Dieu. L’acte que +j’accomplissais participait d’une sorte de bénédiction. +Je l’avais examiné sous toutes ses faces. Je +ne le considérais pas comme répréhensible, selon +ma morale personnelle. Mais non seulement il +n’était pas répréhensible, mais il était bien au sens +élevé du mot, il était divin puisque le Saint-Sacrement +me précédait au moment où j’allais l’accomplir. +Je crus une seconde, dans mon allégresse, entrevoir +sous les mimosas inclinés, comme si aucun +prêtre ne l’eût porté, aucun voile ne l’eût caché, le +cercle rayonnant du ciboire aux lames d’or, glissant +tout seul pour me montrer le chemin.</p> + +<p>La contradiction de mon manque absolu de +foi catholique et de cette intervention en ma faveur +essaya bien de traverser mon esprit, mais je la +rejetai aussitôt.</p> + +<p>Je m’arrêtai à l’endroit où le chemin se rapproche +de la maison. Une fenêtre était éclairée. +C’était celle de la chambre que Laurence partageait +avec sa sœur. Pendant la première partie +de leur séjour elles avaient eu chacune leur chambre, +mais quand les invités de M. de Saint-Aygulf +avaient été au complet, Laurence avait été +obligée d’abandonner la sienne et de partager +celle de sa sœur.</p> + +<p>La veille, en calculant, elle et moi, les difficultés +que nous allions avoir à surmonter pour +partir sans être inquiétés, cette question de chambre +commune avait été considérée comme la seule +cause d’ennuis possibles. Laurence devait pour +partir attendre que sa sœur fût endormie. D’ordinaire, +sans avoir échangé de paroles, elles +lisaient chacune de leur côté. Laurence avait sommeil +la première et insistait pour que l’électricité +fût éteinte. Pendant deux ou trois soirs <i>la Case +de l’Oncle Tom</i> avait été cause d’une trêve à +cette discussion. Eveline, qui lisait en ce moment +les <i>Châteaux intérieurs</i> de sainte Thérèse, en +avait profité pour railler sa sœur sur la médiocrité +de ses lectures. Mais <i>la Case de l’Oncle Tom</i> +était terminée. Laurence s’était promis de simuler +ce soir-là la fatigue et d’obliger sa sœur à interrompre +les <i>Châteaux intérieurs</i>. Elle comptait se +lever dans l’ombre, s’habiller en silence et pouvoir +quitter la chambre sans réveiller Eveline, +qui ne s’apercevrait que le lendemain de son +départ.</p> + +<p>La fenêtre éclairée était donc de mauvais +augure. Ou bien Eveline lisait encore et il allait +falloir attendre longtemps, ou bien elle s’était +réveillée au bruit qu’avait fait Laurence et une +discussion s’en était suivie. Laurence avait prévu le +cas et elle comptait passer outre à toute protestation +de sa sœur.</p> + +<p>Les volets de la fenêtre étaient entr’ouverts et +je crus voir à plusieurs reprises des ombres passer +sur les carreaux. J’en conclus que la seconde +hypothèse était la vraie. J’examinai sans joie les +choses qui pouvaient arriver si Eveline, indignée, +allait réveiller M. de Saint-Aygulf et si celui-ci +s’élançait sur les traces de Laurence dans le +même moment où elle me rejoindrait dans le +jardin.</p> + +<p>De l’endroit où j’étais, je voyais la porte d’entrée ; +Laurence ne pouvait donc sortir à mon insu. +Je savais que cette porte n’était pas fermée à clef, +pour permettre aux invités de rentrer et de sortir +à leur fantaisie.</p> + +<p>— La porte d’entrée ne fait pas de bruit en +se refermant, m’avait dit Laurence, en m’énumérant +toutes les facilités qu’elle aurait à partir sans +que ce départ nocturne fût remarqué.</p> + +<p>Mon énervement devint si grand qu’il me fut +impossible d’attendre plus longtemps sans accomplir +une action quelconque, même insensée. J’écartai +les branches du massif qui séparait le petit +chemin du jardin, juste à l’endroit où M. Althon +avait failli s’élancer quelques jours auparavant. +Je fis quelques pas sur un gravier qui craquait et +j’atteignis le perron. Seulement alors je songeai +à mon imprudence. La nuit était chaude et quelqu’un, +pris d’insomnie, pouvait être allé s’asseoir +sur un banc ou errer dans le jardin. Un domestique +ayant passé sa soirée aux environs pouvait +rentrer. J’écoutai anxieusement, mais je n’entendis +aucun bruit.</p> + +<p>Alors je fis tourner la porte, qui était en effet +silencieuse. Elle donnait sur un vaste hall plein +de ténèbres. Je n’avais pas d’idée arrêtée et certes, +je ne serais pas allé plus loin, si je n’avais pas +perçu un chuchotement, des paroles à voix basse +et quelque chose qui pouvait ressembler au bruit +de deux êtres qui luttent. Je me souvins que je +n’avais qu’à contourner une table pour atteindre +la rampe de l’escalier qui était au fond du hall +et parvenir au premier étage. Le bruit sortait du +couloir qui séparait en deux ce premier étage et +sur lequel donnaient les chambres.</p> + +<p>Je sus un peu plus tard par Laurence tous les +détails de la scène.</p> + +<p>Laurence, comme elle l’avait projeté, avait fait +semblant d’avoir sommeil de bonne heure. Sa +sœur avait renoncé sans difficulté aux <i>Châteaux +intérieurs</i> et elle s’était endormie. Laurence s’était +alors rhabillée en silence ; elle avait déjà la main +sur la poignée de la porte quand Eveline avait +sauté à bas de son lit, en chemise. Sans doute le +prêtre portant le Saint-Sacrement et son enfant +de chœur avaient-ils échangé quelques paroles en +passant devant la maison et ce bruit inusité l’avait +réveillée. Elle s’écria :</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p> + +<p>Elle tourna le bouton de l’électricité et fut stupéfaite +de voir sa sœur debout, prête à partir. +Laurence avait mis un manteau d’automobile et +tenait un petit sac à la main, ce qui ne lui permit +pas de prétexter une promenade dans le jardin. +D’ailleurs Eveline comprit tout de suite. On aurait +dit qu’elle avait eu un pressentiment. Ses premières +paroles furent :</p> + +<p>— Tu ne partiras pas.</p> + +<p>Laurence fut surprise d’abord par son énergie, +car elle pensait que sa sœur serait trop heureuse +d’être débarrassée d’elle. Mais il n’en était +rien. Elle s’était trompée sur les sentiments d’Eveline. +D’ailleurs sa résistance ne semblait pas +venir d’un amour sincère, mais d’une rigoureuse +notion du devoir.</p> + +<p>Laurence ne nia pas qu’elle partait définitivement +et une discussion s’ensuivit :</p> + +<p>— Il en résultait, me dit Laurence, que j’étais +un monstre d’ingratitude, que j’avais abrégé les +jours de Mme de Saint-Aygulf, que je faisais le +malheur de mon père à cause de ma conduite. +J’allumais tous les hommes, paraît-il. Ma sœur, +qui évitait avec tant de soin de me parler, en profita +pour me dire en quelques minutes tout ce +qu’elle avait sur le cœur depuis des années. Je +répondais à peine pour ne pas prolonger la scène +et tout ce qu’elle me disait me confirmait dans +ma résolution de partir, parce que je comprenais +davantage que mon père et ma sœur m’avaient +toujours considérée comme un être très inférieur +à eux, une bête instinctive dont il fallait redouter +les écarts.</p> + +<p>Laurence pensait que je l’attendais. Elle ouvrit +la porte de la chambre pour s’en aller. Elle savait +qu’Eveline serait arrêtée par la crainte des cris, +d’un scandale immédiat.</p> + +<p>— Je vais prévenir notre père, avait-elle dit.</p> + +<p>Elle était bien décidée à n’en rien faire. Mais +brusquement elle fut saisie d’une résolution. Elle +prit sa sœur à bras le corps et elle tenta de la +faire rentrer de force dans la chambre, sans doute +avec l’intention de fermer la porte à clef. Elles +se mirent à lutter silencieusement, échangeant des +injures à voix basse figure contre figure.</p> + +<p>C’est ce bruit que j’entendis du hall ténébreux +où je me trouvais. Alors, tenant la rampe, je commençai +à monter l’escalier. Je m’arrêtai quand je +découvris la longueur du couloir. Il était éclairé +par une lampe en veilleuse et une vive lumière, +venant de la chambre des deux sœurs, lançait une +projection oblique, comme au théâtre, sur les +personnages en train de jouer le drame.</p> + +<p>L’étonnement me cloua sur place. Ce qui me +frappa ce fut l’impressionnante beauté d’Eveline. +Sa chemise de nuit collée à son corps était transparente. +Ses cheveux, qu’elle n’avait jamais voulu +couper, tombaient en gerbes cendrées sur ses +épaules nues. Elle avait l’air d’une sorte d’ange +biblique luttant corps à corps avec une femme +en costume d’automobile, dans le tableau d’un +peintre moderne. Seule la dureté de pierre de son +visage contredisait son état angélique.</p> + +<p>Aucune des deux sœurs ne pouvait me voir. +J’entendis Eveline dire :</p> + +<p>— Tu es bien la digne fille de ta mère.</p> + +<p>Et Laurence chuchota quelques mots où il y +avait mon nom et elle ajouta :</p> + +<p>— C’est parce que tu es jalouse ! Avoue-le +donc !</p> + +<p>Toutes les deux restèrent immobiles, comme +pour laisser au poison des paroles le temps d’envenimer +les blessures faites.</p> + +<p>Leur étreinte se desserra, les derniers coups +étant portés. La dureté des traits d’Eveline fit +place à une expression de dégoût pour la bassesse +d’âme que supposait une telle hypothèse. Et +comme ses mains lâchaient Laurence, sa chemise +de nuit dont les deux épaulettes s’étaient +rompues dans la lutte glissa tout à coup le long +de son corps et elle se trouva toute nue.</p> + +<p>J’eus une seconde la vision de ce corps parfait +que je m’étais complu si souvent à imaginer, dans +la licence des rêves.</p> + +<p>Mais déjà Laurence passait en courant à côté +de moi.</p> + +<p>Je la suivis et je la rattrapai sur le perron. +Elle craignait d’avoir trop tardé et de ne plus +me trouver sur la route. Elle se mit à courir avec +moi dans le jardin. Comme elle allait vite ! +Comme elle avait hâte d’être loin !</p> + +<p>Une suavité venait de l’odeur des arbres, de +la clarté du ciel, d’un léger souffle de vent dans +les feuilles. Je sentais à l’élan de ma compagne +qu’elle était animée pas une ivresse sauvage de +liberté. Nous nous étions élancés dans l’allée des +vieux eucalyptus qui était le chemin le plus court +pour atteindre l’auto.</p> + +<p>— Les Esséniens, me dit Laurence en riant. +Elle le dit à haute voix sur un ton de bravade. +Elle avait envie de crier.</p> + +<p>Jamais je n’avais si bien senti le rapport entre +les eucalyptus aux troncs blancs et des vieillards +ascétiques en cortège. J’en étais impressionné. Je +voyais à côté de moi Laurence regarder à droite +et à gauche, comme si elle toisait des ennemis +impuissants, attachés au sol par des racines. Elle +devait penser à bien des soirées ennuyeuses, à des +repas sans vin, à des humiliations qu’elle leur devait. +Et elle riait de leur échapper.</p> + +<p>Mais moi, j’avais la sensation que les antiques +ascètes en marche sur deux rangs parallèles +vers la sagesse, s’affligeaient de me voir cheminer +aussi vite vers un but si éloigné du leur.</p> + +<p>Je poussai un soupir de soulagement quand +nous atteignîmes la route. L’auto était toujours +là. Le chauffeur dormait. Je le réveillai et nous +partîmes.</p> + +<p>Quand Laurence se blottit contre moi, je sentis +dans la poche de son manteau quelque chose de +dur ; je lui demandai ce que c’était.</p> + +<p>— <i>La Case de l’Oncle Tom</i>, me répondit-elle.</p> + +<p>Le chauffeur corna avec bruit. Nous croisions +l’enfant de chœur et le prêtre, porteur du Saint +Sacrement, qui s’en revenaient. Ils s’étaient arrêtés +tous les deux pour nous laisser passer et la +voiture frôla la croix que l’enfant de chœur tenait +inclinée en avant.</p> + +<p>Cette nouvelle rencontre avait-elle un sens caché ? +J’avais marché derrière Dieu, tout à l’heure. +Maintenant je l’obligeais à s’arrêter, à recevoir +la poussière que je soulevais et je le dépassais. +Quel symbole cela recélait-il ? Aucun assurément. +Je ne croyais pas en Dieu, du moins sous +cette forme religieuse. Je me penchai pour dire +au chauffeur d’aller aussi vite qu’il le pouvait et +je pris Laurence dans mes bras.</p> + +<p>J’aurais voulu penser à elle quand mes lèvres +rencontrèrent les siennes. Je n’imaginais même +pas la possibilité de n’y pas penser. Mais l’image +d’Eveline nue, telle que je venais de l’apercevoir +sous le déroulement de ses cheveux cendrés, se +présenta devant moi avec une impérieuse netteté. +Je ne distinguais dans l’ombre ni les traits, ni les +yeux de Laurence ; je voyais comme s’ils étaient +contre mon visage, les traits durcis par la colère, +les yeux bleuâtres, pleins de profondeurs, d’Eveline.</p> + +<p>Jalouse ! avait dit Laurence à sa sœur, et Eveline +avait reçu cette parole comme une injure qui +la blessait et qui était en même temps révélatrice. +Pourquoi pas ? N’avais-je pas depuis longtemps +constaté en moi un bizarre pouvoir, une faculté +d’attraction qui m’était extérieure. Qui sait si le +mépris d’Eveline à mon égard n’était pas simulé ? +Et cette chemise qui était tombée dans le même +instant, comme si les forces qui régissent les coïncidences +avaient voulu que son corps fût nu, +quand son âme était mise à nu pour la première +fois !</p> + +<p>Je comptais atteindre dans la nuit un petit hôtel +après Toulon auquel j’avais télégraphié le +matin. Je m’étais promis un grand plaisir de +cette arrivée au petit jour, avec Laurence, au +milieu des palmiers qui entouraient le seuil. +Nous pouvions y être vers cinq heures. Le soleil +commencerait à se lever. Je me représentais le +portier endormi qui nous ouvrirait et à qui je +dirais :</p> + +<p>— C’est moi qui ai envoyé un télégramme +pour retenir une chambre sur la mer.</p> + +<p>Je voyais le salon banal, l’escalier étroit, le +couloir avec des souliers devant les portes et une +chambre au lit énorme et dont j’ouvrirais les fenêtres +pour respirer cette ineffable odeur d’algues et +de jeunesse qu’exhale une plage au soleil levant.</p> + +<p>Mais l’attente de ces choses, qui aurait dû être +délicieuse, était gâtée pour moi. J’avais dans mes +bras Laurence habillée et je voyais Eveline nue. +La vitesse de l’auto contribuait par son vertige à +troubler la notion que j’avais de la réalité. Nous +longions des villas avec leur jardin de plaisance, +nous traversions des villages et des bois de pins. +Quelquefois une baie minuscule où une barque +était endormie sur un peu de sable se dessinait à +notre gauche. J’étreignais les deux sœurs en +même temps et tantôt me précédant, tantôt me +suivant, dominant les collines boisées ou flottant +sur la mer, il y avait un Saint-Sacrement de rêve +dont la signification était incompréhensible.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XI"> </h2> + + +<p>Et ceci fut l’époque de ma vie où le bandeau +que j’avais sur les yeux s’épaissit, au point que +je fus comme un aveugle. Pire même, car +l’aveugle a développé en lui des qualités tactiles, +il distingue de façon surprenante les différences +des objets, même les plus insignifiantes, par le +toucher. Mais moi, non content de ne pas voir, +je palpais de mes mains la plus divine matière et +je demeurais ignorant de sa qualité. Maintenant +que toute chose m’apparaît différente, j’excuse +l’erreur des autres en mesurant la mienne. Je ne +méprise plus comme avant les gens qui exercent +les fonctions de juges, ceux qui manient l’argent +dans des banques, ceux qui dans de grandes industries +obtiennent de gros bénéfices en faisant +travailler des hommes peu payés, tous ceux par +qui se soutient l’édifice boiteux et contrefait de la +société. Ils se trompent comme je me suis trompé. +Ils croient à une illusion et s’ils touchent par +hasard la réalité c’est avec une main si grossière +qu’ils n’en discernent pas le grain délicat.</p> + +<p>Gloire à cette apparition de la lumière qui permet +de regarder la vie, non de l’extérieur, mais +comme si on était placé dans son cœur même. +Elle ne vient pas ainsi que beaucoup l’attendent, +à la manière d’une révélation. Elle vient lentement, +elle vient tard et seulement quand on a +traversé de grandes ténèbres. Elle vient d’une interrogation +constante, de la comparaison des +actions entre elles, de l’observation des causes et +des effets. Aucune étoile lumineuse ne s’accroche +sur la porte de celui qui la reçoit. L’amant du +merveilleux est d’abord déçu par la trop grande +simplicité du phénomène. Mais il s’aperçoit bientôt +que le phénomène est rare, bien que simple. +Il cherche quelqu’un qui l’a éprouvé comme lui, +de façon à en parler et à être compris. Il ne rencontre +pas celui qu’il cherche. Il se sent seul. +Gloire à la puissance de la vie qui isole l’homme +au milieu de ses pareils, afin qu’il soit transformé !</p> + +<hr> + +<p>Il y avait un mois que nous vivions ensemble à +Paris et Laurence n’arrivait pas à me tutoyer. +Après de nombreux essais elle avait finalement +renoncé.</p> + +<p>— Ce n’est pas parce que vous m’intimidez, +me dit-elle, et ce n’est pas parce que vous êtes +plus âgé que moi. Il me semble — elle cherchait +ses mots et se découvrait elle-même en parlant — que +je n’ai la faculté d’être familière qu’avec des +gens pauvres.</p> + +<p>C’était vrai. Mais les gens pauvres inspiraient +plus que de la familiarité à Laurence, ils faisaient +naître en elle une affection spontanée. Je ne le +remarquai qu’à la longue. Le manque d’argent +était un titre bizarre par lequel on gagnait presque +à coup sûr le cœur de Laurence. Chez toute +personne nouvelle qu’elle voyait, elle ne considérait +que les signes extérieurs de la pauvreté et si +elle ne voyait pas ces signes, il en résultait un certain +éloignement.</p> + +<p>Comme nous l’avions pensé, elle et moi, M. de +Saint-Aygulf n’avait rien fait pour reprendre sa +fille. Celle-ci était du reste majeure depuis quelques +mois. Il lui avait écrit, au contraire, pour lui +signifier une sorte de malédiction. C’est Kotzebue +qui semblait avoir été le plus touché par le +départ de Laurence. Un jeune homme appelé +Lucien Duperré, qui avait passé l’été avec lui +dans le Midi, était venu me voir sans motif apparent, +mais en réalité pour me transmettre ses +paroles et pouvoir lui donner quelques détails sur +ma vie avec Laurence.</p> + +<p>— Il faut que je m’acquitte de ma commission, +me dit-il avec embarras.</p> + +<p>J’aurais bien préféré ne rien entendre.</p> + +<p>— Parlez, lui dis-je pourtant en souriant avec +indifférence.</p> + +<p>— Il m’a dit exactement ceci. Dites-lui que je +connais la raison cachée de ce qu’il a fait. Son +acte est la conséquence directe d’une signature +donnée il y a plus de quinze années. Je le considère +comme perdu.</p> + +<p>Je répondis que l’opinion de Kotzebue me +laissait indifférent. Le jeune homme partit rapidement +et Laurence déclara qu’elle avait horreur +des hommes qui portaient une chaînette d’or à +leur cheville et étaient habillés comme des gravures +de mode.</p> + +<p>J’étais obligé de renoncer à voir presque tous +mes amis, qui étaient aussi ceux de M. de Saint-Aygulf. +J’avertis Laurence que j’allais négliger +désormais les spirites, les Esséniens, les membres +de tous ces groupes où l’on accorde en principe +plus d’importance à la vie future qu’à la vie +réelle.</p> + +<p>— Enfin ! ne plus voir de fous ! Quel soulagement ! +s’écria-t-elle.</p> + +<p>Je renouai avec d’anciens camarades que +j’avais un peu perdus de vue. Je les invitai à +dîner, je leur fis des politesses inattendues pour +les attirer. C’étaient des gens comme tout le +monde, qui avaient des autos, des maîtresses, qui +fréquentaient le music-hall et qui n’étaient préoccupés +par aucune philosophie. A ma grande surprise, +Laurence les accueillit avec froideur. Elle +trouvait les femmes trop sottement entichées de +leurs bijoux et de leurs toilettes et elle avait encore +plus d’éloignement pour les hommes. J’en +cherchai le motif et je crus discerner à la longue +que la pierre de touche de Laurence pour +juger les êtres était la fortune.</p> + +<p>Un soir que je rentrais chez moi, vers sept +heures, je rencontrai dans un bureau de tabac de +la rue Jouffroy un garçon appelé Falou, que +j’avais connu jadis au Quartier Latin et retrouvé +à diverses reprises. C’était un bohème mondain +qui vivait d’expédients. Il était en train d’acheter +au détail quelques cigarettes de caporal, ce +qui n’est pas un signe de richesse. Il les cacha +précipitamment à ma vue. Je fus frappé par son +air plus misérable qu’à l’ordinaire et un je ne +sais quoi d’égaré dans son allure.</p> + +<p>Il ne m’avait jamais intéressé, mais j’avais +perdu la plupart de mes relations et je désirais +beaucoup m’en créer de nouvelles pour distraire +Laurence.</p> + +<p>— Viens dîner avec moi, lui dis-je, j’ai justement +quelques amis.</p> + +<p>Je compris, à la dignité avec laquelle il refusa, +qu’il ne devait pas être sûr de dîner ce soir-là. +J’insistai. Il s’excusa de n’avoir pas le temps d’aller +revêtir son smoking, mais je finis par l’entraîner.</p> + +<p>Laurence était souriante, mais lointaine, et pendant +toute la première partie de la soirée elle +n’eut pas l’air de remarquer Falou. Il resta le +dernier. La conversation mourait tristement. Il +allait enfin se lever pour prendre congé quand +l’attitude de Laurence changea à son égard. Elle +se mit à le considérer avec une visible sympathie +et elle insista pour qu’il demeurât un peu, malgré +le caractère morne des propos. Je ne pus trouver +à ce fait une autre explication que celle-ci.</p> + +<p>Le taciturne Falou était assis en face de Laurence +et de moi et il avait les jambes croisées. La +chaleur du dîner, sans éclairer son visage triste, +lui avait communiqué un certain abandon et l’oubli +de la prudence nécessaire à l’homme pauvre. +Il laissait voir la semelle d’une bottine où un trou +traçait un large dessin. Je surpris le regard de +Laurence posé sur cette semelle et je fus d’abord +honteux pour mon ami, connaissant l’impitoyable +sévérité des jeunes femmes dans cet ordre d’idées. +Mais le résultat que je craignais ne se produisit +pas et ce fut le contraire qui eut lieu.</p> + +<p>— Il est très gentil, me dit Laurence quand +il fut parti.</p> + +<p>Et lorsqu’elle apprit que Falou était un pauvre +diable, cultivé mais veule et incapable de gagner +sa vie, qui n’avait ni situation, ni ressources, ni +famille, je vis un éclair dans ses yeux et elle déclara, +au mépris de toute vraisemblance, que +Falou était le plus agréable de mes amis et qu’il +faudrait l’inviter souvent.</p> + +<p>Je retrouvai cet amour de la pauvreté dans +les moindres détails de l’existence de Laurence. +J’avais voulu, en arrivant à Paris, donner à mon +appartement de garçon, qui était vaste, mais un +peu désuet, une allure plus moderne. Elle s’y était +opposée, trouvant que tout était très bien.</p> + +<p>Ma maison était tenue par une vieille personne +correcte que Laurence trouva trop correcte. Le +service était fait par un valet de chambre qui cachait +sa timidité sous une importance obséquieuse. +Laurence ne pouvait le regarder sans hausser les +épaules.</p> + +<p>Je pris pour elle une femme de chambre, mais +elle lui parut trop bien stylée et elle déclara que +« décidément, elle n’avait besoin de personne ». +Toute sa sympathie allait à une créature sans +nom, une femme de ménage qui venait faire les +chambres le matin, C’était avec un nez rouge et +des savates, un si extraordinaire symbole de +misère qu’on était d’abord tenté de croire qu’elle +n’appartenait pas à la réalité quotidienne, mais +qu’elle allait jouer un rôle dans quelque féerie. +Laurence put avoir des conversations avec cette +figure de songe. Elle lui fit des cadeaux. Elle +l’appelait « madame Honorine » avec une +nuance de respect. Je ne suis pas sûr qu’elle ne +la prît pas pour confidente.</p> + +<p>J’établis un lien entre l’anomalie de ses goûts +et la promenade nocturne autour de la place +Blanche dont j’avais été un soir le témoin. Je +n’avais pas renoncé à savoir pourquoi, exactement, +elle était allée rendre visite à Kotzebue au +milieu de la nuit, après avoir rôdé devant divers +cafés. Bien entendu, je ne voulais pas lui dire que +je l’avais suivie. Je procédai par allusions. Je +l’accusai en plaisantant d’avoir volontiers flirté +avec Kotzebue. Mais elle me rapporta les conversations +qu’elle avait eues avec lui et cela avec une +franchise qui n’était pas simulée. J’avais remarqué +que si elle passait quelquefois certains événements +sous silence, elle n’usait jamais du mensonge.</p> + +<p>— Flirter, me dit-elle en riant. Le mot est +impropre pour lui. Il avait certainement une +arrière-pensée à mon égard, mais il n’osa jamais +la manifester clairement. Il me donnait l’impression +de ne pas avoir l’habitude de parler aux +femmes. Je le surveillais toujours du coin de l’œil, +car je pensais qu’il était de ces gens qui se jettent +brusquement sur vous et essaient de vous renverser +sans explications. Peut-être avec moi n’eut-il +jamais une occasion assez favorable. Je crois +qu’il ne s’en présenta qu’une pour lui et il la +laissa passer parce que j’étais sur mes gardes. Il +devait essayer du magnétisme et autres choses +semblables. Mais moi, je ne suis pas un sujet +comme ma sœur. Une épaisse couche de matière +m’enveloppe. Toutes les fois qu’il causait avec +moi, dans le Midi, il me parlait d’une certaine +Hélène, qu’il appelait aussi Ennoïa. Je ne compris +pas d’abord si c’était un être imaginaire ou +une femme de ses relations. Il me disait que +j’avais un rôle admirable à jouer en incarnant +Hélène. Mais en quoi cela consistait-il ? J’avais +beau lui dire que je ne connaissais rien à toutes ces +histoires, il me répondait que c’était parfait et +qu’il valait mieux qu’Hélène ne comprît rien. Il +me faisait beaucoup rire, et tout de même j’avais +un peu peur de lui.</p> + +<p>Je revins plusieurs fois à la charge, mais ce +fut inutilement. Un soir où plusieurs amis étaient +venus nous chercher pour dîner au restaurant, +quelqu’un proposa d’aller chez Alberte. Cette +Alberte était la patronne d’un établissement moitié +café, moitié boîte de nuit, qui n’était guère fréquenté +que par des habitués et faisait partie de +ceux que Laurence avait examinés, le soir où je +l’avais suivie. Elle ne manifesta sur le moment +aucune émotion. Mais dès que les lumières de la +place Blanche brillèrent autour de nous dans le +taxi qui nous portait, je compris, à un redressement +de son corps, à une palpitation de ses narines, +que Laurence avait, avec ce point spécial de +la ville, cette place Blanche vulgaire, une communication +inexplicable.</p> + +<p>Durant le dîner, Laurence considéra autour +d’elle toutes choses, le comptoir du bar, la porte +de la cuisine, les murs où étaient accrochés quelques +tableaux humoristiques, comme s’il s’agissait +d’un lieu particulièrement intéressant, jouissant +d’une célébrité historique.</p> + +<p>Les ordinaires garçons, les clients quelconques, +les femmes qui entraient et sortaient après +des conciliabules avec la patronne étaient pour +elle remplis d’attrait. Elle ne les quittait pas des +yeux. Inattentive à notre conversation, elle vivait +avec amour la vie de ce bar. Alberte, avec son +visage bouffi, ses yeux de renard bienveillant, +ses mains lourdes de bagues fausses, lui paraissait +avoir une dignité imposante :</p> + +<p>— Ce doit être une femme charmante, dit-elle +plusieurs fois.</p> + +<p>Et quand nous partîmes, elle échangea avec +elle de longs sourires.</p> + +<p>Il était trop tard pour aller au théâtre et quelqu’un +proposa d’aller prendre un verre quelque +part.</p> + +<p>Laurence accepta avec joie et proposa tout de +suite la brasserie Romano, « qu’elle avait vue en +passant, dit-elle, et qui lui paraissait curieuse ».</p> + +<p>Aucune originalité propre ne caractérise la +brasserie Romano. J’eus la sensation que les filles +y raccrochaient avec plus d’impudence qu’ailleurs. +Des hommes calmes et rasés jouaient aux +cartes dans un coin. Un couple de provinciaux +s’était fourvoyé.</p> + +<p>Laurence était tout à fait heureuse. Une certaine +animation lui venait des vins et des liqueurs +du dîner. Mais je distinguai en elle une ivresse +qui avait une autre provenance. Elle était grisée +par cette ambiance qui sort des rues de Montmartre, +reluit dans le clinquant des cafés, coule +avec l’alcool qu’on y boit. Les orchestres falots +n’étaient là que pour provoquer des étreintes. Les +couples ne dansaient ou ne s’asseyaient autour des +tables que d’une façon provisoire. Ils allaient se +glisser bientôt dans des chambres d’hôtel. On sentait +que le rouge des lèvres hâtivement plaqué +allait être écrasé bientôt par le labeur du baiser. +Les femmes, qu’on voyait passer avec des yeux +vagues et une cigarette aux doigts, venaient de +se déshabiller et de se rhabiller et elles allaient +recommencer. Toutes les maisons des alentours +étaient des hôtels. Des marchés se tramaient derrière +tous les comptoirs, sur toutes les tables de +marbre. Et il y avait quelque chose de morne, +un souffle vénal, une absence totale de joie qui +propageait un désir de veule abandon, de caresses +sur des draps douteux.</p> + +<p>Cette nuit-là, nous rentrâmes tard après avoir +erré de boîte de nuit en boîte de nuit, et Laurence, +non seulement ne s’était pas aperçue de la sinistre +similitude de tous ces endroits, mais elle déclarait +y avoir trouvé une délicieuse variété.</p> + +<p>A partir de ce jour, il fallut renoncer à dîner +dans des appartements ou à aller au théâtre. Il n’y +avait de plaisir pour Laurence que dans les cabarets +de second ordre, elle ne respirait à l’aise que +dans leur opaque fumée. Je ne pouvais faire autrement +que de lui céder, car elle était chaque soir +comme une enfant que l’on prive du seul jouet +qui l’amuse. Elle tombait dans une rêverie muette, +elle semblait prête à pleurer. Dès que je disais :</p> + +<p>— Si l’on allait prendre quelque chose à +Montmartre ?</p> + +<p>Ses yeux brillaient, elle redevenait gaie et animée. +Même, une sorte de fièvre s’emparait d’elle.</p> + +<p>Elle paraissait tout aimer de ce qui commençait +aux abords de la place Clichy et se terminait +au square d’Anvers. La place Blanche était +comme une surnaturelle étoile dont la lumière la +magnétisait.</p> + +<p>Quand nous la traversions, je voyais son regard +se poser sur les affiches lumineuses, les marchandes +de journaux, l’agent de service, avec un +attendrissement affectueux. Et il y avait alors en +elle une curiosité jamais lassée, qui lui faisait considérer +le visage de toutes les femmes avec une +attention et un amour dont je crus enfin découvrir +la cause.</p> + +<p>En réfléchissant aux questions que Laurence +m’avait posées sur l’existence des raccrocheuses et +des femmes de bars, à l’intérêt que ces femmes +lui inspiraient et à sa bizarre passion de se trouver +au milieu d’elles, un mot terrible apparut à mon +esprit, le mot : possession.</p> + +<p>Laurence était possédée. Une force occulte, +une magie l’attirait vers les formes les plus inférieures +de la vie. Tous les aspects de la misère +étaient séduisants pour elle. Elle aimait les pauvres, +non par charité, mais parce que la société les +avait rejetés et qu’ils présentaient l’image de la +damnation terrestre.</p> + +<p>Ce n’était ni le hasard, ni mon caprice, ce +n’était pas même des affinités sensuelles communes +qui m’avaient rapproché de Laurence. Il y avait +entre nous un lien plus puissant. Nous étions unis +par un semblable amour du mal. Les forces d’en +bas nous appelaient tous les deux ; elles nous +avaient marqués de je ne sais quel signe pour descendre +en même temps de déchéance en déchéance.</p> + +<p>Je crus m’apercevoir que j’étais devenu moins +intelligent, que je ne lisais que rarement, que je ne +cherchais plus à m’instruire. Laurence me fit l’effet +d’un animal, uniquement animé de préoccupations +basses et je souffris de l’influence qu’elle avait sur +moi.</p> + +<p>Je ne discernai pas la part d’amour qu’il y +avait dans sa préférence des pauvres, dans le choix +volontaire qu’elle faisait des malheureux pour le +don de sa sympathie. J’attribuai ses penchants à +un goût inné des choses viles et je redoutai surtout +de l’imiter. J’essayai de réagir. Je lui imposai la +présence de certains camarades choisis parmi les +plus sots, qui ne m’intéressaient nullement, mais +qui devaient, par le prestige de leurs situations importantes, +leur vie mondaine et conventionnelle, +orienter Laurence différemment.</p> + +<p>Il en résulta des discussions dont je profitai +pour prononcer de longs discours sur la manière +la meilleure de vivre, la nécessité de ne fréquenter +que des gens appartenant à son milieu et d’une +moralité irréprochable.</p> + +<p>Laurence alors devenait résignée et indifférente. +Elle secouait la tête, elle disait des choses générales, +comme :</p> + +<p>— Nous sommes très différents. Nous faisons +une expérience et elle ne réussit pas. Peut-être +avons-nous eu tort tous les deux.</p> + +<p>Ou bien son regard me parcourait de la tête +aux pieds, elle avait l’air de considérer un étranger, +un être d’une autre race qu’elle et de s’étonner +d’avoir pu demeurer aussi longtemps auprès +de lui.</p> + +<p>— Voyez-vous, me dit-elle une fois, la sagesse +est de vivre avec les gens de sa famille.</p> + +<p>Et comme je faisais un geste d’étonnement, elle +ajouta :</p> + +<p>— Seulement, le problème est de découvrir +cette famille.</p> + +<p>Je lui demandai ce qu’elle voulait dire exactement ; +elle m’expliqua que les familles n’étaient +pas toujours composées de ceux qui ont le même +sang, mais d’êtres très divers et qu’elles se formaient +et se dispersaient en vertu d’une loi dont +le mécanisme lui échappait.</p> + +<p>Je commençai à saisir en elle un désir secret de +me quitter. Divers indices purent même me faire +penser un instant qu’elle avait pris cette décision. +Elle demanda à plusieurs reprises ce que pourrait +coûter un modeste appartement sur la Butte. Elle +s’arrêta une fois pour considérer avec attendrissement +un tout petit restaurant de l’avenue de Clichy +et elle dit :</p> + +<p>— Comme ce serait amusant de venir ici +manger toute seule.</p> + +<p>Je répondis aigrement que je n’étais pas un tyran +et que je ne l’empêchais pas de réaliser ce +rêve, si cela lui plaisait. J’ajoutai qu’elle serait +dégoûtée d’ailleurs par une ou deux expériences et +qu’elle n’aurait pas envie de recommencer.</p> + +<p>Mais elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une +plaisanterie et elle se contenta de dire :</p> + +<p>— Qui sait ?</p> + +<p>D’ailleurs, mes craintes furent passagères. +J’avais une trop grande confiance en moi pour +penser que Laurence pût me quitter.</p> + +<p>Et peu à peu, en vertu du charme qu’ont les +énigmes, je fus attiré par celle que cachait le cœur +de Laurence. C’était surtout le soir que l’idée de +possession s’emparait de moi. Cette possession nous +était commune. Mais elle s’extériorisait davantage +chez Laurence et je pris l’habitude de l’observer +sans en avoir l’air pour savoir quel chemin le mal +prend pour se développer, quels sont les signes +qu’il fait, avec quelle voix il appelle.</p> + +<p>Le jour de Noël arriva et autant pour satisfaire +ma curiosité que pour faire plaisir à Laurence, je +décidai de réveillonner dans l’établissement de la +charmante Alberte, à côté de cette place Blanche +de bénédiction que nous pourrions, toute la nuit +si cela nous plaisait, contempler à travers les carreaux. +Afin qu’aucun nuage ne jetât une ombre +sur cette soirée merveilleuse, j’invitai à nous accompagner +le triste Falou, élu de Laurence à cause de +ses bottines éculées et de sa mauvaise humeur de +pauvre honteux.</p> + +<hr> + +<p>Il fut décidé qu’avant de s’asseoir au cœur de +cette étoile aux sept branches irrégulières que +forme la place Blanche, nous passerions une heure +au bal Wagram dont Falou avait vanté le pittoresque +et que Laurence voulait connaître. Je ne +rapporte cette visite que parce que là devaient +commencer à retentir les voix, que parce que derrière +les caricatures humaines devaient commencer +à se dessiner les visages séduisants du mal.</p> + +<p>Les boulevards charriaient une immense cohue +agitée par une liesse de nourriture. Les autos sortaient +de partout. Les boutiques de victuailles +étincelaient fastueusement. Des familles s’avançaient +avec cette lenteur satisfaite que donne la +certitude de ripailles prochaines. Des cols de bouteilles +émergeaient hors des poches des pardessus.</p> + +<p>Je fus frappé par la taille des municipaux qui +étaient au seuil de la salle Wagram. Ils étaient +plus grands que nature, disproportionnés comme +certains cartonnages baroques que j’avais vus à +une exposition des Humoristes. Ils semblaient les +gardiens grotesques d’un enfer hurluberlu. Les +water-closets s’annonçaient au public en d’énormes +lettres lumineuses comme s’ils étaient le point central +de cet établissement, son cœur rayonnant et +une main peinte sur le mur désignait encore leur +entrée afin qu’ils ne pussent passer inaperçus aux +yeux les plus myopes ou les plus distraits.</p> + +<p>Laurence pénétra la première dans une vaste +salle pleine de danseurs et j’admirai la délicatesse +de pastel qu’avait son cou blanc dans le frisson +de sa fourrure.</p> + +<p>Nous nous assîmes derrière une table, dans la +foule. L’air était étouffant et transportait une +odeur de sueur d’homme. Sur un écriteau, devant +l’orchestre, le mot : Java, était écrit.</p> + +<p>— Je n’y tiens pas. J’ôte mon manteau, dit +Laurence dont le visage était illuminé de joie.</p> + +<p>Elle se leva et apparut dans sa robe rose à +peine décolletée. Je faillis pousser un cri. Il me +sembla qu’elle était toute nue et comme elle jetait +un regard circulaire autour d’elle, un silence se +fit, se propagea jusqu’aux confins de la salle et +tous les yeux se fixèrent sur son jeune corps. Je +vis des faces en sueur grimacer et une telle expression +de bestialité y apparut que je faillis m’élancer +devant Laurence pour la protéger contre les créatures +animales qui s’apprêtaient à bondir sur elle. +Cela ne dura qu’une seconde pendant laquelle +j’eus le temps de m’étonner de l’indifférence de +Falou.</p> + +<p>Un tintamarre d’orchestre éclata, la foule se +déplaça pour danser, Laurence se rassit paisiblement. +Son manteau était retombé derrière elle sur +sa chaise et sa robe rose la recouvrait normalement +de la naissance des seins aux genoux.</p> + +<p>Je récapitulai ce que j’avais bu dans la soirée. +Un cocktail avant le dîner, un verre de liqueur +après. Je ne pouvais pas être gris à mon insu. +J’avalai d’un trait l’alcool que je venais de commander +et je cherchai s’il n’y avait pas sur les +visages qui m’entouraient une apparence justifiant +ce que j’avais cru voir.</p> + +<p>Près de moi un mulâtre élégant, les yeux fixés +sur une cerise à l’eau de vie, était enfoncé dans +une sombre rêverie. Deux femmes blondes tournaient +ensemble, étroitement serrées. Un homme +d’une cinquantaine d’années, avec une barbe en +fer à cheval, dansait plaisamment avec une naine. +Ce devait être le boute-en-train d’un groupe et sa +réputation de comique était sans doute bien établie +car chacun de ses gestes provoquait les éclats +de rire de quelques personnes attablées. Une +femme aux joues pendantes s’esclaffait et l’on sentait +la naine orgueilleuse d’avoir un aussi joyeux +compagnon. Plus loin, un bellâtre solitaire suivait +d’un regard fatal des femmes de chambre endimanchées. +Et il y avait des soldats d’infanterie de +marine, des gnomes sportifs, des chauffeurs blasés, +une humanité pour qui toute notion de beauté +semblait abolie et qui n’en avait pas le regret.</p> + +<p>Et tout à coup, j’eus à nouveau l’impression que +Laurence était le point de mire de la salle. Les +yeux du bellâtre avaient abandonné les femmes +de chambre et étaient fixés sur elle. Le mulâtre, +à côté de moi, était sorti de sa rêverie. Le boute-en-train +quinquagénaire multipliait ses farces pour +Laurence. Sa barbe en fer à cheval me fit l’effet +de la barbe d’un bouc. Plus loin, un personnage, +rose comme un porc, passait sa langue sur ses babines +avec une expression significative et un grand +jeune homme qui avait des lorgnons et un cou +d’oiseau, se tendait, s’allongeait comme s’il voulait +atteindre un point situé entre les deux seins +de Laurence. Nul doute, elle était le centre du +désir de toutes ces créatures inférieures, elle était +enveloppée par une obscène conspiration.</p> + +<p>Et elle le savait. Elle rayonnait sous les effluves +de ces désirs. Selon son habitude, elle regardait +sans se lasser les visages, elle suivait les +expressions et les mouvements comme si elle cherchait +à reconnaître une de ces bêtes entre toutes les +bêtes. Elle était pleine d’aisance. Adossée à sa +chaise, elle avait les jambes croisées avec impudeur +et elle ne s’occupait pas, comme font toutes +les femmes aux robes courtes, de ramener sa jupe +sur ses genoux.</p> + +<p>— Possédée ! pensai-je. Cette foule attend son +signal. Elle va s’élancer tout à coup, arracher en +hurlant cette mince robe rose et le sabbat moderne +où je l’ai moi-même conduite va se déchaîner.</p> + +<p>Car j’étais au sabbat. Les fêtes secrètes du +Moyen Age, que l’on célébrait sur la lande, +n’étaient pas autre chose. Ceux que la vie privait +de joie éprouvaient à certaines périodes le désir +d’une fête collective où tous les appétits étaient +satisfaits. Ainsi tous ces pauvres amants de leurs +propres plaisirs s’apprêtaient à manger et à boire +outre mesure pour se mêler ensuite entre eux. Au +lieu d’enfourcher un manche à balai, les adorateurs +du diable étaient venus à pied ou en taxi. +C’était la seule différence. Mais Lucifer ne devait +pas être loin, il allait sortir de ces water-closets +qu’on avait illuminés si magnifiquement pour cela +et nous baiserions tous son derrière, selon le rite +millénaire.</p> + +<p>Lucifer n’apparut pas et Laurence ne déchira +pas ses vêtements pour s’offrir à lui. Elle se contenta +de découvrir ses jambes, de sourire, de lever +parfois la tête comme pour écouter une voix qui +l’appelait. Elle répétait ce mouvement si souvent +que je prêtai l’oreille à mon tour.</p> + +<p>L’affluence était devenue plus nombreuse. Les +cris et les rires se mêlaient au fracas des instruments +et je crus percevoir derrière ces bruits, une +voix basse qui venait de partout et qui prononçait +tour à tour le nom de Laurence et le mien. Je +touchai doucement du doigt l’épaule de Falou et +je lui dis :</p> + +<p>— N’entends-tu rien ?</p> + +<p>Il me regarda d’une façon idiote et il me répondit :</p> + +<p>— Si. Il y a beaucoup de bruit.</p> + +<p>Il y avait parfois des silences subits et alors la +voix se taisait, puis elle reprenait confusément et +j’entendis des paroles distinctes qui m’étaient +adressées :</p> + +<p>— La seule vérité est dans la jouissance matérielle. +Tu n’es sûr de rien que de la réalité de +ton corps et de la faculté qu’il a de te donner du +plaisir par les sens. Regarde le spectacle varié +des choses. Mange et bois pour la plénitude de la +digestion. Profite de la facilité des femmes pour +t’allonger contre elles et te pâmer sur le satin de +leur peau. Tout ce qui est désirable est autour de +toi. Je suis le Dieu unique et tu me respires dans +l’air embué de tabac. C’est mon rire qui est sur +la courbe peinte des lèvres. Je m’allonge avec +les jambes de ta maîtresse, je frémis dans la soie +des robes et le pli des chevelures, je tourbillonne +avec la musique, je brille avec les lampes électriques, +je suis la couleur des yeux, l’odeur des +aisselles, la chaleur des reins, ce que tu nommes +la beauté, je suis la matière.</p> + +<p>Je fis signe à Laurence que je voulais partir. +Elle résista tout d’abord. Mais Falou fit remarquer +que si nous arrivions trop tard, Alberte ne +garderait peut-être pas la table que nous avions +retenue. Cela la décida et je l’entraînai au dehors.</p> + +<hr> + +<p>En récapitulant les événements de cette mémorable +soirée, je revois une glace de taxi que je +fais tomber précipitamment, malgré le froid et les +protestations de mes compagnons. Je revois aussi +dans une boutique de sucres d’orge, sur le boulevard +de Clichy, un Japonais en costume d’opérette +qui fait tourner d’une main un tourniquet métallique +et élève de l’autre un flacon de bonbons +magiques.</p> + +<p>Le bar d’Alberte est plein de la musique d’un +orchestre qu’on a loué pour la circonstance. La +nappe de notre table me fait penser à celle d’un +autel. Je m’assieds et je regarde par-dessus mon +épaule si le Japonais ne m’a pas suivi. Je détourne +la tête pour ne pas voir Drevet, un bohème de +cafés, d’une espèce inférieure à celle de Falou, +que celui-ci méprise et traite de bohème. C’est un +ancien peintre que l’alcool empêche maintenant de +peindre. Laurence lui fait des signes d’amitié, +car ce Drevet a naturellement toute sa sympathie.</p> + +<p>Des groupes aux faces enluminées, des gens +en habit, des femmes décolletées entrent et sortent +sans arrêt et j’en ai presque le vertige. Une vague +de ce flot humain dépose comme une épave, sur +un tabouret élevé, une grande créature maigre et +un peu voûtée. C’est une femme encore jeune au +nez trop long. Alberte lui prodigue des consolations.</p> + +<p>Nous demandons la cause de son chagrin. Elle +n’a aucun chagrin spécial. C’est la grande Loulou, +celle qui n’a pas de chance et la vie inexorable +continue à lui être contraire. Seule, entre toutes les +femmes de Paris et peut-être du monde, elle se +trouve sans invitation le soir du réveillon.</p> + +<p>— Cela peut arriver, dit Alberte sans conviction, +car elle sait que cela ne peut arriver qu’à la +grande Loulou, marquée dès sa naissance pour +une déveine éternelle.</p> + +<p>Mais Laurence ne peut supporter une telle injustice.</p> + +<p>Elle se lève avec un élan d’amour que je ne lui +ai jamais vu et avant que j’aie pu l’arrêter elle +invite la grande Loulou à souper. En vain Falou +proteste-t-il par des signes, car il est superstitieux, +et il comprend dans toute son étendue profonde +le sens que peut prendre le mot déveine. La grande +Loulou refuse timidement. Mais Laurence est +prête à se mettre à genoux devant elle et elle la +force à s’asseoir parmi nous. Je vois sous la table +que Falou tend son index et son petit doigt allongés. +Tout ce qui m’entoure prend pour moi un +sens symbolique et j’ai le sentiment qu’un événement +d’ordre occulte va se produire.</p> + +<p>Pourtant, je suis calme et je pense :</p> + +<p>— Quelle folie ! Toujours ce goût de la bassesse ! +Que penseront mes amis, s’ils me voient +attablé avec une raccrocheuse ?</p> + +<p>Falou se penche pour me dire à l’oreille :</p> + +<p>— Il va nous arriver un malheur dans la soirée.</p> + +<p>Mais Alberte vient nous verser elle-même le +champagne, malgré la difficulté qu’elle a à se déplacer. +Je n’avais vu jusqu’alors que son buste et +son embonpoint me remplit d’étonnement.</p> + +<p>— Ainsi ce qui est caché se révèle, me dis-je.</p> + +<p>L’orchestre fait tellement de bruit que l’on voit +les bouches articuler les phrases sans entendre +aucun son. Des danseurs essayent d’esquisser des +pas entre les tables. Une odeur de nourriture se +mêle au parfum des femmes et de la porte sans +cesse ouverte et refermée vient avec régularité un +souffle frais. Je m’attends toujours à voir paraître +le Japonais avec son flacon de sucres d’orge.</p> + +<p>Je ne sais combien de temps nous restons là. Je +bois tout ce que l’on verse dans mon verre, mais +mon esprit demeure assez lucide pour remarquer +l’inquiétude de Laurence et sa manière plus +étrange que de coutume de regarder autour d’elle. +Son attitude à mon égard semble modifiée. Deux +ou trois fois, elle me prend la main avec un geste +de tendresse qui ne lui est pas habituel. Mais je +ne réponds pas à ce geste et je me dégage chaque +fois assez vivement car je suis exaspéré par l’amitié +qu’elle montre à la grande Loulou et les regards +d’intelligence qu’elle échange avec le peintre +Drevet.</p> + +<p>Cette exaspération s’atténue pourtant et les +choses prennent autour de moi un caractère d’irréalité. +La tête me tourne un peu.</p> + +<p>A un moment donné et bien que Laurence +n’en ait rien manifesté, j’ai la certitude qu’elle +vient d’entendre quelqu’un l’appeler. La voix +n’avait aucun accent humain et elle ne venait de +nulle part. C’est celle que j’ai entendue au bal +Wagram. Et en même temps je suis saisi par une +puissance d’immobilité, d’indifférence, comme si +au lieu d’être acteur dans la scène que je vis, je +devenais un simple témoin.</p> + +<p>Et alors, j’entends un cri déchirant, pareil à +celui d’un homme qu’on égorge. Est-ce l’événement +occulte que j’attends ? Le Japonais est-il dans la +salle ? Mais non. A quelques pas de moi un monsieur +en habit est debout, il agite les bras, il a un +couteau à la main et une grande plaque de sang +tache le plastron de sa chemise, à la place du +cœur. Mais ses cris sont faux. Je comprends. Un +verre de vin rouge est tombé sur lui et pour égayer +l’assistance il a fait semblant de se frapper et il +titube en simulant les affres de la mort. C’est un +vieux noceur à moustaches cirées et ses amis +hurlent de joie autour de lui. Une jeune femme ivre +fait le simulacre de préparer un pansement avec +sa serviette pliée.</p> + +<p>La porte s’ouvre et je détourne la tête. Quelqu’un +vient d’entrer, n’importe qui, un être anonyme, +avec un chapeau melon. Dans l’encadrement +de la porte, j’ai la vision de quelques pauvres, +d’un mendiant, d’une marchande de fleurs +avec une fillette, d’autres silhouettes encore moins +distinctes.</p> + +<p>L’homme en habit s’agite d’un côté comme +une caricature de la bêtise assassinée, de l’autre, +les créatures de la rue s’immobilisent, prennent +des nuances de rêve et l’étonnement donne à leur +visage cette pureté suave que l’on voit aux personnages +de certains tableaux.</p> + +<p>Que se passe-t-il alors ? Je ne l’ai jamais bien +compris. La voix est-elle réelle ? Vient-elle de la +rue, émet-elle des vibrations comme tous les sons +terrestres ou ne résonne-t-elle qu’au fond du +cœur ? Est-ce que ces pauvres de la rue ont entonné +tout à coup un hymne de misère ? Est-ce la +voix de ce que je m’imagine être le mal ? Laurence +m’a serré le bras. Elle a entendu. Mais c’est peut-être +pour elle une voix qui vient de plus loin, qui +vient des entrailles maternelles qui l’ont portée et +lui rappelle que les filles sont vouées aux mêmes +servitudes que les mères ? Peut-être n’y a-t-il pas +de voix du tout et la résolution de Laurence est-elle +déjà prise depuis longtemps.</p> + +<p>Un baiser très doux effleure mes tempes, à +l’endroit où mes cheveux commencent à blanchir... +J’ai le sentiment d’une robe qui s’éloigne, +d’un peu de jeunesse qui m’est retirée... Je demeure +sans bouger, la tête entre mes mains...</p> + +<p>Beaucoup plus tard, je m’aperçois que Laurence +n’est plus là. Je ne suis pas étonné, mais +je demeure à l’attendre un temps indéterminé, +tout en sachant qu’elle ne reviendra pas. La +grande Loulou aussi a disparu.</p> + +<p>Je me lève à la fin. L’expression du visage de +Falou est complètement stupide :</p> + +<p>— Laurence est partie la première, dit-il simplement.</p> + +<p>Et Alberte, sans arrière-pensée, avec la parfaite +ingénuité dont est capable son visage flasque, +ajoute en me serrant la main :</p> + +<p>— Votre dame vous a précédé.</p> + +<p>Je fais oui de la tête. Je laisse croire que je +suis tranquille, que je vais retrouver Laurence +chez moi. Je suis certain que je ne l’y retrouverai +pas, que je ne la reverrai ni le lendemain, ni les +jours suivants, ni plus jamais.</p> + +<p>Dehors, j’aperçois le Japonais qui vient de +fermer sa boutique. Il a passé un pardessus sur +son costume et enfoncé un feutre mou sur sa +tête. Mais il a encore des babouches rouges d’une +forme bizarre. Il n’a rien de mystérieux. Il marche +à pas lents. Il a l’air pauvre et triste. Laurence +l’aimerait.</p> + +<p>Je pense : Comme on s’attache vite, sans s’en +douter !</p> + +<p>Et Falou me dit :</p> + +<p>— C’est curieux ! Il ne nous est rien arrivé de +fâcheux.</p> + +<p>Et il a une nuance de regret dans la voix.</p> + +<p>Nous dépassons la place Clichy. Je lève les +yeux. Le ciel est extraordinairement clair et je +suis surpris par les couleurs différentes des étoiles. +Je fais remarquer à mon compagnon que c’est la +première fois, peut-être, que je remarque la beauté +des étoiles à Paris. Et j’ajoute :</p> + +<p>— On ne regarde le ciel qu’à la campagne.</p> + +<p>Il me répond que lui ne le regarde jamais, ni +à Paris, ni à la campagne.</p> + +<p>Il me quitte enfin. Il n’y a pas de voiture. +Alors je me mets à courir aussi vite que je le +peux.</p> + +<p>Ah ! si je pouvais trouver Laurence endormie +dans notre chambre.</p> + +<p>La clef fait du bruit dans la serrure. J’appelle, +Laurence ! à voix basse d’abord, puis d’une voix +forte, dont je ne reconnais pas le timbre.</p> + +<p>Mais non. Je le savais bien. Il n’y a personne.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XII"> </h2> + + +<p>Il est inutile que je décrive les regrets que +j’éprouvai et comment, selon mon habitude, je récapitulai +mille fois les événements qui avaient eu +lieu depuis quelques mois en me représentant ce +que j’aurais dû faire en telle circonstance, en imaginant +les phrases exactes que j’aurais dû prononcer, +tel jour, à telle heure. Je me laissai aller +à un abattement extrême. Tout était de ma +faute et moi seul connaissais l’étendue de cette +faute. Je n’avais pas assez aimé Laurence pour +la retenir. Elle ne serait pas partie si elle avait +craint de me causer une douleur profonde et vraie. +Je n’avais éprouvé que du désir pour elle. Qui +sait si ce désir lui-même n’avait pas été insuffisant ! +Je revécus toutes les minutes passées avec Laurence, +depuis le premier baiser dans la salle à +manger, depuis la première étreinte dans une +chambre qui sentait le renfermé et les algues marines, +jusqu’aux dernières nuits à Paris et j’en +arrivai à me persuader que je ne l’avais pas aimée +du tout.</p> + +<p>Face à face avec moi-même, je fus obligé de +m’avouer que toutes les fois que je l’avais prise +dans mes bras, mon pouvoir imaginatif avait, par +une transposition involontaire, mis à sa place +l’image de sa sœur. J’avais commencé dans l’auto +qui m’emportait sur la route de Toulon, au moment +où je venais de croiser le Saint-Sacrement et +peut-être la cause initiale du mal était-elle dans +la rencontre du Dieu catholique avec le possédé +que j’étais. J’avais continué. Je n’avais jamais +cessé de me représenter Eveline quand je tenais +sa sœur contre moi et que de fois, visage contre +visage, j’avais fermé les yeux pour mieux la voir, +avec son nom sur mes lèvres.</p> + +<p>Je n’avais pas articulé les syllabes de ce nom +mais qui sait si Laurence ne l’avait tout de même +pas entendu !</p> + +<p>J’eus la confirmation que je ne me trompais +pas quand, le surlendemain de son départ, je reçus +une lettre de Laurence.</p> + +<p>Elle me disait assez brièvement de ne pas +m’inquiéter à son sujet. Elle avait voulu vivre à +sa guise. Elle ne méritait pas l’intérêt — elle ne +disait pas l’amour, que je lui avais porté. Elle +s’excusait de la brusquerie de son abandon et de +la peine dont elle pouvait être la cause.</p> + +<p>La phrase qui me frappa le plus dans sa lettre +fut celle-ci : « D’ailleurs, j’ai deviné que vous +pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai +pas voulu. »</p> + +<p>Elle ne me donnait pas son adresse. Je ne pouvais +ni lui envoyer ses affaires, ni lui venir en +aide. Ce fut pour moi un grand soulagement de +me rappeler que quelques jours auparavant, je +lui avais donné, pour un achat de robes qui avait +été ensuite ajourné, une somme assez importante +qui était encore dans son sac le soir de Noël.</p> + +<p>Des jours mornes passèrent. J’allai un soir questionner +Alberte. Elle n’avait pas revu Laurence. +Elle me l’assura à plusieurs reprises avec vivacité +et même elle étendit la main en me le jurant sur +la tête de sa mère, ce que je ne lui avais pas +demandé. En faisant ce serment, elle serrait un +citron dont elle allait découper l’écorce, pour un +cocktail, et ce fruit m’apparut soudain comme le +symbole du mensonge doré. Puis elle ne s’occupa +plus de moi tout en me regardant pourtant du +coin de l’œil et je crus discerner dans son indifférence +volontaire l’intention de me décourager de +revenir chez elle. Le peintre Drevet qui était affalé +sur une banquette devant une consommation ne +me salua pas et évita avec soin mon regard.</p> + +<p>Je fis de longues stations dans les cafés du voisinage, +mais elles furent inutiles. Je pris alors +le parti de ne plus sortir de chez moi et j’entamai +la lecture des livres de ma bibliothèque. J’étudiai +les religions. Je lus tout ce qui était relatif aux +Esséniens, aux gnostiques et aux différentes sectes +qui avaient perpétué leurs croyances. Je lus aussi +tout ce qui était relatif aux possessions, aux démons +et aux rapports de ces démons avec l’homme. +Je vis que, selon les Pères qui avaient traité ce +sujet, ces rapports étaient singulièrement étroits et +multiples.</p> + +<p>Mais je ne lisais qu’avec la moitié de mon +esprit. L’autre moitié était ailleurs que sur les +livres, concentrée dans le sens de l’ouïe, avide +d’entendre si un coup de sonnette n’allait pas +retentir. Un coup de sonnette retentissait quelquefois. +C’était l’électricien ou le plombier ou quelqu’un +qui se trompait.</p> + +<p>J’énonçais alors pour moi-même :</p> + +<p>— Je n’attends personne.</p> + +<p>En réalité, j’attendais sans cesse. Mais était-ce +bien Laurence que j’attendais ?</p> + +<hr> + +<p>Ce fut un dimanche, vers cinq heures. La partie +de mon être occupée à guetter, à l’insu de l’autre, +les bruits de la maison, perçut un coup de sonnette +court, timide, le coup de sonnette de quelqu’un +qui ne resonnera pas une seconde fois si on ne +répond pas à la première. J’avais donné congé à +tout le monde, ce jour-là, j’étais en pyjama, et +d’une humeur plus sombre que de coutume. J’étais +résolu à ne pas recevoir. Pourtant, je posai mon +livre et à pas lents, j’allai moi-même ouvrir la +porte.</p> + +<p>Sur le seuil, dans la demi-obscurité du palier, +Eveline se tenait debout. Je ne peux pas dire que +je fus surpris de la voir. Non, je l’attendais. +C’était elle que j’attendais. Il était donc naturel +qu’elle vînt. Nous restâmes pourtant presque une +minute à nous considérer. A la fin, je dis :</p> + +<p>— Entrez.</p> + +<p>Et elle entra tout simplement.</p> + +<p>Je balbutiai pour m’excuser de mon costume, +de l’obscurité de l’antichambre où on risquait de +se heurter à un porte-parapluie et je la fis pénétrer +dans l’atelier.</p> + +<p>Elle jeta avec curiosité un regard circulaire sur +la pièce et le calme de ce regard me fit penser +qu’elle ne s’attendait pas à voir une porte s’ouvrir. +Elle savait donc que Laurence m’avait quitté. +Elle ne parla qu’après cette rapide inspection.</p> + +<p>La démarche qu’elle faisait lui était très pénible +et je devais le comprendre. Elle avait cru +pourtant de son devoir de la faire, à l’insu de +son père, bien entendu.</p> + +<p>Elle parlait avec un ton volontairement grave +et sévère.</p> + +<p>— Je suis venue le dimanche, parce que j’ai +pensé que vous ne sortiez pas ce jour-là.</p> + +<p>Et elle répéta deux fois cette phrase insignifiante +et évidemment inutile.</p> + +<p>Elle avait changé. La cendre bleuâtre de ses +yeux était plus profonde. Ses traits étaient plus +mobiles et animés d’une espèce de vie qui n’y était +pas auparavant. Elle me parut plus belle, moins +éloignée et j’eus la sensation bizarre qu’elle était +de retour de voyage, après une saison dans une +planète lointaine. Il faisait très chaud dans mon +atelier et, sans y penser, elle dégrafa sa fourrure. +Elle avait une robe blanche, simple et droite. +Je revis la scène du couloir et je détournai les +yeux en lui faisant signe de s’asseoir. Elle resta +debout.</p> + +<p>Elle ne voulait pas me faire de reproches. Elle +n’était pas venue pour cela. Chacun doit s’arranger +avec sa conscience. Je ne devais sans doute +pas ignorer que tout le monde avait jugé sévèrement +ma conduite. Trop sévèrement peut-être. Elle +seule savait la part de responsabilité qu’avait sa +sœur Laurence. Elle seule savait jusqu’à quel point +allait sa coquetterie, et encore le mot coquetterie +était trop faible. Sa mère lui avait prédit bien souvent +ce qui devait arriver. Oui, j’avais des excuses. +Mais enfin, il y avait entre Laurence et moi une +différence d’âge qui aurait dû me donner à réfléchir.</p> + +<p>En disant cela, elle eut un éclair de triomphe +dans les yeux et les plis de sa bouche exprimèrent +une délicieuse et pure cruauté.</p> + +<p>Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait +allusion à mon âge. Cela m’avait toujours été fort +désagréable. Je fis un geste évasif ; je m’apprêtai +à répondre que Laurence était majeure et qu’elle +n’avait pas trouvé mon âge tellement disproportionné +avec le sien, mais elle m’arrêta :</p> + +<p>— Peu importe ! Là n’est pas la question. Je +crois que si Laurence n’était pas partie avec vous, +elle serait partie avec le premier venu.</p> + +<p>Le premier venu ! C’était l’expression dont Laurence +s’était servie elle-même, devant la maison +abandonnée, quand le projet de fuite avait été +formé entre nous.</p> + +<p>— Ce qui m’a poussée à venir vous voir, reprit +Eveline en me fixant de ses yeux immenses, c’est +l’inquiétude que m’inspire maintenant ma sœur. +Est-ce que vous savez ce qu’elle est devenue ? Est-ce +que vous connaissez son existence ?</p> + +<p>Je répondis que j’avais reçu une lettre d’elle, +que j’avais fait tout mon possible pour la retrouver +et que je n’y étais pas parvenu.</p> + +<p>— D’ailleurs, à quoi bon ? Laurence m’a quitté +volontairement. Elle savait ce qu’elle faisait. J’estime +que chacun est libre de disposer de lui-même.</p> + +<p>Peut-être ma voix eut-elle une nuance de mélancolie +en disant cela. Comme si elle était brusquement +intéressée par l’élément de chagrin qu’elle +croyait discerner, Eveline s’assit, m’invita d’un +geste à m’asseoir en face d’elle et penchée en +avant, elle dit :</p> + +<p>— Et avez-vous souffert d’être abandonné ? +Souffrez-vous encore maintenant ? Car vous l’aimiez, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>Je ne répondis pas.</p> + +<p>— L’aimiez-vous ? reprit-elle.</p> + +<p>Je lui fis observer à mon tour que là n’était +pas la question et que si je souffrais, c’était la +punition de ma faute, si toutefois il y en avait une.</p> + +<p>— Eh bien ! dit Eveline, moi, j’ai eu des nouvelles +de ma sœur. Oh ! indirectes, car elle ne +m’aimait pas assez pour m’écrire. Des amis l’ont +rencontrée et ils sont venus me prévenir de l’existence +qu’elle mène. Mais j’hésite, je ne voudrais +pas vous porter un coup trop douloureux.</p> + +<p>La même cruauté immatérielle que j’avais +déjà vue sur son visage affina ses traits, mit une +buée dans ses yeux. Puis avec fermeté, en articulant +ses mots pour qu’aucun ne fût perdu, et en +parlant vite pourtant, car toutes les exécutions sont +rapides, elle dit :</p> + +<p>— Laurence mène une vie abominable. On l’a +vue avec des gens qui appartiennent aux bas-fonds +de la société. Il semble qu’elle ait atteint +le dernier degré de la dépravation. Moi, j’avais +prévu tout ce qui arrive et je ne suis pas atteinte +par ce que peut faire ma sœur. Mais c’est à cause +de mon père. Il faudrait qu’il ignorât, autant que +possible... Il faudrait demander à Laurence de +ne pas s’afficher, lui offrir au besoin de l’argent +pour cela. Vous devez avoir au moins une idée +des gens avec qui elle peut vivre. Peut-être, presque +sûrement d’ailleurs, elle les a connus avec +vous ? Il faut absolument essayer de la joindre.</p> + +<p>J’affirmai à nouveau à Eveline que je n’avais +pas la moindre idée de ce que Laurence était +devenue.</p> + +<p>— De toute façon, je ne me crois pas qualifié +pour lui donner des conseils de morale.</p> + +<p>Les vibrations de ma voix avaient ce soir-là +une grande importance. Il y eut, dans la façon +dont je prononçai ces mots, une intonation d’indifférence +qui m’étonna moi-même et produisit +un effet aussi grand que la mélancolie de naguère.</p> + +<p>Eveline se leva. Elle était comme un archer +qui a lancé une flèche et vient de s’apercevoir que +le but est traversé de part en part. Elle fit quelques +pas dans la chambre, sans me perdre de vue. +Comme elle était nerveuse et différente de ce que +je l’avais connue ! Quel était ce mouvement de ses +reins ignorants où il y avait presque une esquisse +de volupté ?</p> + +<p>Elle affectait de regarder avec intérêt les titres +des livres qui couvraient les murs.</p> + +<p>— Et les Esséniens ? dis-je. A-t-on célébré +là-bas d’autres messes nocturnes après mon +départ ?</p> + +<p>Elle se détourna brusquement et sa voix devint +plus basse pour me répondre. Le crépuscule +avait maintenant envahi la pièce.</p> + +<p>— Ah ! les messes ! dit-elle. Oui, il va y avoir +des cérémonies, mais ici, à Paris. Il paraît que +les messes pourraient avoir une puissance magique +extraordinaire si on les accomplissait selon les +rites primitifs. Elles servaient autrefois à attirer les +forces spirituelles sur les hommes. M. Althon et +Kotzebue ont retrouvé le cérémonial antique.</p> + +<p>Eveline avait prononcé ces noms avec respect, +presque avec crainte.</p> + +<p>— Vous voyez beaucoup M. Althon ?</p> + +<p>Elle détourna la tête.</p> + +<p>— Non. Mais enfin... Je suis allée une fois +chez lui avec Kotzebue, précisément à cause des +messes... Tout est changé parmi les Esséniens, +depuis que M. Althon est avec nous.</p> + +<p>Comme je distinguais à peine le visage d’Eveline +dans le demi-jour, je crus bon de tourner le +bouton de l’électricité. Une lampe s’alluma. Il y +avait une inquiétude sur le visage de la jeune +fille. Elle fit presque le geste de se cacher avec la +main.</p> + +<p>— Pourquoi allumer ? dit-elle. Le demi-jour +est très agréable. Nous pouvons en profiter encore +pendant quelques minutes.</p> + +<p>J’éteignis. Alors Eveline, avec vivacité, dit :</p> + +<p>— Je ne sais pas pourquoi je vous ai parlé des +messes. C’est vous qui m’en avez parlé le premier. +Alors je me suis laissée aller, mais je vous demande +de n’en rien dire à personne. Si Kotzebue +savait que j’y ai fait même une allusion...</p> + +<p>— Je croyais que tout le monde était admis à +ces messes. J’ai moi-même assisté dans le Midi...</p> + +<p>— Oh ! ce n’est plus la même chose. Il n’y +aura désormais qu’un tout petit nombre d’initiés +qui auront le droit d’y prendre part.</p> + +<p>— Mais pourquoi ?</p> + +<p>Eveline fit entendre un rire singulier, dont la +résonance me fit mal, un rire qui détonait avec +sa nature et je vis ses yeux bleus fixés vers le plafond, +comme si elle voyait des formes imaginaires +et d’un caractère inattendu.</p> + +<p>— La beauté physique a une action sur le +développement de l’âme. Le plaisir du corps +aussi, paraît-il. Il y a dans l’amour un secret qui +s’est perdu depuis des âges et que Simon le magicien +avait retrouvé. Bien entendu, ni M. Althon, +ni Kotzebue ne doivent savoir que je vous ai +parlé de ce secret. Mais vous êtes peut-être au +courant du rôle qu’a joué Hélène.</p> + +<p>Je voulus dissiper le sentiment de gêne que +j’éprouvais et je dis :</p> + +<p>— L’obscurité est tout à fait venue, maintenant.</p> + +<p>Je fis la lumière.</p> + +<p>Puis je m’approchai du vitrage donnant sur +la rue et je tirai les rideaux. En faisant ce geste, +mon regard plongea par hasard sur le trottoir qui +était en face. J’aperçus Kotzebue qui marchait +d’une façon impatiente dans l’attitude d’un +homme qui attend.</p> + +<p>Ma première pensée fut qu’il avait accompagné +Eveline, qu’ils s’étaient entendus tous les +deux et que j’étais dupe, je ne savais pas de quoi, +mais de quelque chose.</p> + +<p>Le rideau retomba. Je me retournai. Mais Eveline +ne semblait pas pressée de partir. Elle +n’avait pas donné de caractère succinct à ses paroles, +comme l’on fait quand on sait que quelqu’un +est devant la porte et vous attend. Kotzebue +n’était pas venu avec elle, mais il l’avait suivie +sans doute et à son insu. C’était à elle qu’il +destinait le rôle d’Hélène dans le culte dont il +se proposait d’être le grand-prêtre et dont les rites +n’étaient secrets qu’à cause de leur caractère +équivoque. Je me remémorai en une seconde les +projets qu’il m’avait exposés jadis, que j’avais +écoutés avec admiration et qu’il avait dédaigné +de développer parce qu’il ne me jugeait pas +digne de les entendre.</p> + +<p>Je me remémorai aussi les instants que j’avais +passés rue Ballu, devant sa porte, et mesurant +sa jalousie par la mienne, je savourai une sorte de +revanche dans ce juste retour des choses.</p> + +<p>Non, Eveline n’avait aucune hâte. L’abat-jour +de la lampe que je venais d’allumer était fait +d’une soie de Chine aux teintes pourpres. La lumière +qui filtrait sur elle lui donnait une apparence +de rêve. Sa lourde chevelure débordait sous la +fourrure de sa toque. Je pensai à la lampe oblique +du couloir, au cercle qu’avait la chemise de nuit +à ses pieds.</p> + +<p>Et soudain j’eus la connaissance du chemin +que le mal suivait dans l’âme de l’homme. Il faisait +naître le désir et le désir était créateur. J’avais +souvent rêvé d’avoir Eveline chez moi et elle y +était, si invraisemblable que ce fût ! J’avais souvent +rêvé de la prendre contre moi, de l’entraîner +dans ma chambre, et un pressentiment me disait +que si je le tentais à l’instant je ne rencontrerais +qu’une résistance à peine assez forte pour donner +plus de prix à la réussite.</p> + +<p>Je n’avais pas à me demander comment cela +était possible. J’avais déjà constaté qu’au cours +de ma vie, beaucoup de femmes s’étaient abandonnées +à moi avec une facilité trop grande pour +être expliquée par des raisons ordinaires. Un pouvoir +m’avait été dévolu et je n’ignorais pas de qui +je l’avais reçu. J’avais le témoignage éclatant de +ce pouvoir et je comprenais qu’il s’exerçait aussi +en dehors de moi, puisqu’une cause inconnue avait +jeté Eveline dans l’état de trouble où je la voyais.</p> + +<p>Je frissonnai, mais je ne songeai pas à réagir +contre la force qui semblait diriger mes actions.</p> + +<p>— Est-il indiscret de vous demander à voir la +lettre que Laurence vous a écrite, me dit Eveline +pour rompre le silence et pour rappeler aussi le +but de sa visite.</p> + +<p>— Pas du tout.</p> + +<p>La lettre était dans un tiroir de ma chambre +et cette chambre communiquait par une porte avec +l’atelier. Je n’avais qu’à aller la chercher. Au lieu +de cela, je dis :</p> + +<p>— Venez avec moi. Vous verrez en même +temps le reste de ma bibliothèque. La lettre est +à côté dans ma chambre.</p> + +<p>J’avais baissé la voix pour prononcer les derniers +mots, en sorte qu’Eveline ne les entendît +peut-être pas.</p> + +<p>Elle répondit avec une grande simplicité :</p> + +<p>— Bien.</p> + +<p>J’ouvris la porte et elle entra. Je me rappelai +en même temps que dans toutes les créations de +mon cerveau, après avoir imaginé Eveline dans +mon atelier, je me la représentais franchissant +le seuil de ma chambre à coucher. Ses pieds ne +faisaient pas de bruit sur les tapis et la porte se +refermait silencieusement derrière elle.</p> + +<p>Tout se passa de même. Et à partir de ce +moment, je fus entraîné par la force de mes imaginations +passées. Je n’étais plus maître de mes +actes. Ils étaient déterminés par mes désirs anciens, +mes désirs, enfants du mal. J’en avais conscience +et je me disais en moi-même :</p> + +<p>— Personne n’est libre. Chaque acte est l’irrésistible +aboutissement d’une longue série de +causes.</p> + +<p>— Comme il fait chaud, ici, me dit Eveline.</p> + +<p>Et je réponds :</p> + +<p>— Oui, le calorifère est ouvert.</p> + +<p>La banalité des phrases dites avec calme est toujours +le signe de l’agitation de l’esprit. Un petit +vent ordinaire précède les orages.</p> + +<p>Je pris la lettre de Laurence et je la tendis à +Eveline.</p> + +<p>— Est-ce que vous y voyez suffisamment ? lui +demandai-je.</p> + +<p>Elle fit signe que oui et je me penchai par-dessus +son épaule, comme pour relire la lettre. Il vint +jusqu’à moi un souffle humain, presque imperceptible, +où ne se mélangeait aucune essence de +parfum.</p> + +<p>Les épaules d’Eveline se soulevèrent. Elle se +mit à rire. Elle en était arrivée à cette phrase :</p> + +<p>— J’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma +sœur et je ne vous en ai pas voulu.</p> + +<p>Eveline se tourna vers moi en disant :</p> + +<p>— Vraiment ! Est-ce possible ? Vous pensiez +sans cesse à moi.</p> + +<p>J’eus conscience qu’elle avait dans le regard +quelque chose d’égaré. J’aurais dû lui répondre +qu’en effet, j’avais pensé à elle et depuis longtemps. +Mais je vivais une scène déjà rêvée et ceux +qui rêvent ne parlent pas aux femmes désirées, +mais se jettent sur elles.</p> + +<p>Je pris Eveline dans mes bras et je la poussai +sur le lit bas où nous nous trouvâmes tous les deux +à demi couchés. J’éprouvai alors l’ivresse de sa +présence contre moi au point d’en être entièrement +bouleversé. C’était comme si la position inclinée +que je venais brusquement de prendre m’eût fait +tomber dans un autre univers où tout était volupté +légère et délice de réalisation.</p> + +<p>Mais dans cette ivresse mon intelligence +demeurait active, pesait les mouvements, jugeait +les motifs avec une inconcevable rapidité.</p> + +<p>Eveline l’inaccessible, ne se défendait que faiblement. +Elle ébauchait à peine les gestes habituels +de la pudeur. A l’égarement de ses yeux +s’était ajoutée une expression d’effroi indicible. +Comme ma bouche était sur la sienne, elle détourna +la tête d’un brusque mouvement, préservant +ses lèvres, mais offrant son corps.</p> + +<p>Pourquoi ? D’où venait ce demi-consentement ? +Voulait-elle, par jalousie féminine, prendre une +revanche sur sa sœur ? N’était-ce pas une sorte de +sacrifice, d’holocauste à mon désir, en vertu +d’idées extravagantes dont on avait troublé son +esprit ? Oui, là était le prétexte, et une volonté +étrangère à moi le lui avait imposé. J’étais le jouet +du mal en vertu d’une convention lointaine et +Eveline était venue pour sa déchéance et pour la +mienne.</p> + +<p>Il me semblait soulever la robe d’une prêtresse, +porter la main sur un zaimph sacré, offenser une +déesse chaste dans l’enceinte de son temple. Et je +jouissais de l’offense, j’étais pénétré délicieusement +par la profanation du divin. Le rêve suivait +sa marche inexorable dans la réalité.</p> + +<p>Je ne voyais plus le visage d’Eveline retourné +sur l’oreiller et caché par l’épanouissement des +cheveux, mais je contemplais la perfection de son +corps. L’allongement des jambes était si parfait +qu’il faisait songer à un poème finissant sur un cri +d’espoir. Dans la naissance des seins, dans le +mouvement du bras replié pour une confuse défense +il y avait des grâces de statue, la matité +d’un marbre poli pour une adoration de culte. Et +ce corps évoquait dans son immobilité, comme +il l’avait fait par la danse, au milieu des pins et +des mimosas, l’élan de l’esprit qui veut se dégager +de la matière.</p> + +<p>Alors, il y eut en moi comme une lumière qui +parut. Personne n’est libre, avais-je pensé quelques +minutes auparavant, nous sommes entraînés +par notre propre vitesse. Je compris que j’étais +libre, que je pouvais choisir et je vis pour la première +fois la mystérieuse ligne de démarcation du +bien et du mal.</p> + +<p>J’avais eu Laurence, j’allais avoir Eveline. Je +n’avais pas eu de remords de prendre Laurence et +même en y réfléchissant ensuite, je m’étais +approuvé de l’avoir entraînée dans la vie, hors de +sa famille, pour la joie et la douleur. J’étais sur +le point de jouer le même rôle auprès d’Eveline +et je sentais qu’aucune mauvaise action ne pouvait +égaler en mal celle que j’allais accomplir. Car si +l’amour et la vie étaient la loi de Laurence, Eveline +avait dépassé ce but et en avait un autre plus +élevé.</p> + +<p>L’amour physique lui avait toujours inspiré du +dégoût. Aucune sensualité n’était éveillée en elle. +Elle avait voulu se consacrer exclusivement à l’esprit, +négliger les jouissances matérielles pour la +chasteté créatrice. Elle était comme une vestale +égarée dans notre temps.</p> + +<p>Et moi j’allais la faire rétrograder, accomplir +le plus grand crime, celui qui n’est pas pardonné, +qui s’exerce contre l’esprit.</p> + +<p>C’est que j’étais alors véritablement maudit. +Quelque part, dans un monde tout proche du nôtre +et qui pourtant ne communiquait pas avec lui, des +êtres mauvais, avec des visages où la beauté et la +laideur ne faisaient qu’un, se réjouissaient, s’avertissaient +entre eux de l’acte que j’allais accomplir. +Je voyais leurs signes, je comprenais leur +langage et je m’étonnais de leur ressembler, +d’avoir la même dualité, d’être si beau et si laid à +la fois.</p> + +<p>Mais non, il était encore temps, l’acte n’était +pas accompli et par une volonté délibérée je +renonçai à l’accomplir.</p> + +<p>Je dégageai le bras avec lequel je pressais les +deux seins d’Eveline et je la laissai doucement +retomber près de moi, comme le fardeau splendide +de la responsabilité de l’homme.</p> + +<p>J’effleurai de mes lèvres sa tempe dorée, je +lui rendis le baiser léger que sa sœur avait posé sur +la mienne en me quittant.</p> + +<p>Elle se détourna, comme un blessé sur le champ +de bataille, qui s’étonne de n’être pas achevé par +l’ennemi. Mais je compris que dans sa parfaite +ignorance, elle pensait que peut-être il n’y avait +pas lieu de s’étonner.</p> + +<p>Au moment où je murmurais quelques paroles +incompréhensibles où il y avait le mot pardon, +la pendule sonna sept heures sur la cheminée.</p> + +<p>Eveline poussa un cri. Elle se redressa, remit +à la hâte sa robe. J’essayai de lui parler, de lui +expliquer qu’elle ne devait plus voir ni Kotzebue, +ni M. Althon. Ces noms mirent une expression +de terreur sur sa physionomie, mais elle eut l’air +de ne pas saisir le sens de ce que je lui disais. +Comme j’insistais, elle me fit signe de parler plus +bas et elle parut craindre que quelqu’un ne m’entendît, +non pas quelqu’un qui aurait guetté derrière +la porte, mais qui aurait été partout, dans +l’ambiance de l’air.</p> + +<p>A cette heure, le valet de chambre avait dû +rentrer. Je sonnai et je l’envoyai chercher un taxi. +Il revint presque tout de suite. Eveline était déjà +dans l’antichambre.</p> + +<p>J’aurais voulu la revoir, la mettre en garde, lui +faire comprendre le danger que je pressentais +autour d’elle et que je ne pouvais pas préciser. Je +n’osai pas lui demander de revenir et je sentis +qu’elle ne le désirait pas. Il n’y avait pas d’amertume +dans le bleu limpide de ses yeux, mais seulement +le trouble du désordre.</p> + +<p>Elle descendit l’escalier très vite et j’entendis +la portière du taxi qui se refermait.</p> + +<p>Je revins dans l’atelier et je soulevai le rideau. +J’aperçus la silhouette de Kotzebue. Il était +immobile, incertain de ce qu’il devait faire. Dans +la même attitude que moi-même, jadis, rue Ballu, +quand j’avais vu Laurence s’éloigner, il regardait +disparaître la voiture d’Eveline. Il partit dans +la même direction et je faillis m’élancer pour le +rejoindre. Il disparut dans l’ombre, mais ne dut +pas aller bien loin.</p> + +<p>J’avais laissé tomber le rideau et je fixais le +tapis. Il était plein de figures familières et absurdes +que je connaissais bien. Mais leur expression +m’apparut transformée. Ces figures étaient menaçantes +comme celles des ennemis redoutables avec +lesquels je venais d’entrer en lutte. J’avais désobéi +à Lucifer. Quelque part, dans le sanctuaire de +mon âme, une lampe était allumée dont je devais +défendre la flamme. Mais y avait-il assez de courage +en moi ?</p> + +<p>La sonnette retentit. J’allai ouvrir moi-même, +pensant à un retour d’Eveline. Je vis Kotzebue +sur le palier. Je n’avais jamais autant remarqué +sa haute stature, son cou épais, sa mâchoire +carrée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XIII"> </h2> + + +<p>— J’ai à te parler, dit-il.</p> + +<p>Et je répondis :</p> + +<p>— Moi aussi.</p> + +<p>Je sentis quand il fut entré que nous étions en +proie tous les deux à une excitation extraordinaire.</p> + +<p>— Si je t’ai offensé en quoi que ce soit, dis-je, +je suis prêt à m’en expliquer loyalement avec toi.</p> + +<p>Il se contenta de ricaner.</p> + +<p>— C’est toi qui le premier m’a rappelé le +pacte signé jadis et m’en a fait entrevoir la portée. +D’abord je n’ai pas pris tes paroles au sérieux. +Je me suis refusé à croire à la gravité de ce qui +n’avait été qu’un enfantillage. Mais j’ai réfléchi. +Les événements m’ont apporté des preuves. Peut-être +ne suis-je atteint que d’une maladie de l’imagination. +Je suis sûr que tu es atteint de la même +maladie que moi. En tout cas tu sais quelque +chose. Tu as étudié les questions qui me préoccupent. +Tu sais quelles forces nous avons pu jadis, +sans nous en douter, mettre en action... Tu peux +me délivrer d’une obsession...</p> + +<p>Je ne m’aperçus pas que je le tutoyais pour +la première fois depuis quinze ans, tellement +j’étais hanté par l’idée de notre égalité dans le +pacte.</p> + +<p>Kotzebue ne songea pas à relever ce changement +de ton. Il ne cessait pas de ricaner pendant +que je parlais. En même temps il considérait mon +pyjama, mes cheveux défaits, mes traits altérés. +Comme la porte de la chambre était restée entr’ouverte +il fit deux ou trois pas qui lui permirent de +voir le lit en désordre. Il dut trouver à cette vue +une réponse aux questions qui motivaient sa visite +et sa physionomie exprima cette phrase :</p> + +<p>— Je suis fixé.</p> + +<p>Il restait silencieux, la tête basse.</p> + +<p>— Eh bien !</p> + +<p>— Il est trop tard. Tu as pris le chemin de +gauche où l’on ne peut pas revenir en arrière. Ce +serait trop commode, d’ailleurs. N’as-tu pas reçu +ce que tu as demandé ? N’as-tu pas vu tes désirs +exaucés ? Tu as été un parfait instrument de Lucifer, +sans t’en douter. Mais lui le savait et il te guidait. +Tu voudrais maintenant te détacher de lui. +Il est vain de l’essayer. Il est le compagnon que +l’on ne quitte jamais, qui vous accompagne non +seulement dans le voyage de la vie, mais dans celui +qu’on fait après la mort.</p> + +<p>— Voyons, tu ne parles pas sérieusement, +m’écriai-je. Tu m’en veux, avoue-le. Tu crois avoir +des griefs contre moi. Alors, tu veux te venger. +Mais tu ne crois pas à l’existence de Lucifer en +tant que personne, en tant que volonté agissante ? +Tu ne crois pas à l’Ange déchu ?</p> + +<p>— Tu te trompes, j’y crois. Il y a des anges +déchus. Il y en avait un ici tout à l’heure. Et +redoutable, ma foi. Il le deviendra plus encore. +Pourquoi n’y en aurait-il pas un plus grand qui +l’aurait envoyé ?</p> + +<p>— Mais tu m’as dit toi-même, il n’y a pas bien +longtemps, que le monde était dirigé par la volonté +de l’homme. Au-dessus de lui il n’y avait que des +forces, que des lois. Le mal n’était que sa propre +tendance à l’égoïsme.</p> + +<p>— J’ai pu me tromper. Depuis que je t’ai vu, +j’ai appris des choses que j’ignorais. Mes idées ont +complètement changé à ce sujet.</p> + +<p>J’étais persuadé que Kotzebue n’était venu me +trouver que sous l’empire de la jalousie, pour prendre +sa revanche sur moi et me tourmenter. Aussi +je ne crus qu’à demi ses paroles. J’examinai son +visage où il y avait une nuance de gravité soudaine +et je découvris avec angoisse qu’il parlait en toute +sincérité.</p> + +<p>— Mais alors, si tu crois à l’existence de Lucifer, +tu as fait un pacte avec lui comme moi, tu +es maudit comme moi. Nous en sommes au même +point.</p> + +<p>Il secoua la tête en plissant les yeux et en souriant +avec mépris.</p> + +<p>— Qui te dit que moi je n’ai pas accepté le +pacte dans toutes ses conséquences et que je n’en +suis pas très heureux ? Toi, tu es comme un misérable +papillon effrayé par la flamme d’une lampe +et qui se heurte à tous les carreaux. Tu te brûleras +tôt ou tard les ailes, si ce n’est pas déjà fait. +En tout cas, tu peux renoncer à voler dans la +lumière de l’air.</p> + +<p>Un frisson glacé me parcourait le corps en +même temps que j’étais envahi d’une terreur +innommable. De très lointains souvenirs d’enfance +réapparurent. Je revis un livre de contes et une +image de Diable qui m’avait effrayé quand +j’avais quatre ou cinq ans. Je revis aussi l’escalier +d’un grenier qui était dans mes jeux l’antre +du démon. J’essayai de faire bonne contenance +et je me mis à rire. Mon rire sonna faux.</p> + +<p>— Je ne crois pas un mot de ce que tu dis.</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>— Allons donc ! mais tu sues de peur et tu as +raison. Tu as peur et tu ne sais rien. Que serait-ce +si tu savais ! Tu es un misérable ignorant. Tu fais +partie de ces innombrables naïfs qui laissent aux +simples, aux imbéciles, comme ils disent, la +croyance en l’Esprit du mal. Ils s’estiment très +forts avec leur silence, avec leur raison. Les imbéciles +ce sont eux ! Lucifer existe. Moi qui ai fait +par hasard autrefois un pacte avec lui, je l’ai cherché +et je l’ai trouvé. Il y en a aussi qui cherchent +Dieu et qui le trouvent. Cela les regarde.</p> + +<p>Oui, Kotzebue parlait sincèrement et ma peur +augmentait. J’essayais en vain de ne pas la laisser +voir. Mais je sentais mes yeux s’arrondir et il me +semblait que j’étais frappé d’immobilité.</p> + +<p>— Vois-tu, quand on appartient aussi complètement +que toi à Lucifer — il appuya sur ces mots — quand +on a été comblé de ses bienfaits — il +jeta un regard oblique à la chambre à coucher — à +quoi bon se débattre inutilement. Il vaut mieux +être franchement avec lui, profiter de sa grandeur, +se servir de sa puissance.</p> + +<p>— Etre avec lui. Je ne comprends pas bien. Tu +veux dire qu’il vaut mieux faire le mal avec +amour ?</p> + +<p>Kotzebue haussa les épaules.</p> + +<p>— Tu en reviens toujours au bien et au mal. +Oui, si tu veux, tu peux appeler Lucifer, le mal. +C’est un de ses noms, mais il en a d’autres et de +plus beaux.</p> + +<p>Il fit quelques pas dans la chambre. Entre les +rideaux des vitrages un réverbère faisait filtrer une +lueur triste qui l’éclaira.</p> + +<p>— Tu dis que j’ai été comblé de ses bienfaits. +Mais je ne vois pas en quoi. Ma vie a été moyenne. +Je n’ai pas réussi dans ce que j’ai tenté. J’ai voulu +faire de la peinture, puis de la littérature. A quoi +ai-je abouti ? Si j’avais eu sur moi une protection...</p> + +<p>Kotzebue éclata de rire.</p> + +<p>— Tu as eu ce que tu désirais au fond de toi-même. +Tu ne désirais que des choses basses. Le +corps des femmes. Tu étais un être uniquement +de chair. Ta chair a été comblée. Cela a commencé +autrefois avec Irma Pascaud. Rappelle-toi. +Elle n’avait pas beaucoup de goût pour toi +au début. Moi, je n’osais pas lever les yeux sur +elle. J’étais timide. Je la plaçais tellement haut. +Eh bien ! Tu n’as eu qu’à faire un signe et tu +l’as eue. La femme qui n’a pas d’âme ! C’est toi +qui lui avais donné ce surnom parmi nos camarades +et tout le monde l’avait adopté. Il n’y avait +que moi qui ne l’appelais pas ainsi parce que je +ne comprenais pas. Je lui trouvais une âme très +belle. Mais tu savais bien que tu avais raison +en disant qu’elle n’avait pas d’âme. Elle en avait +une, mais tu devais la lui ôter.</p> + +<p>— Moi !</p> + +<p>— Oui. Car le Luciférien prend à ceux qui ont +le malheur de l’aimer, leur chance, leur capacité +de bonheur, le petit patrimoine de bonté qui constitue +leur âme. Il les dépossède inconsciemment. +Je ne t’ai pas suivi dans la vie, mais je suis certain +que si tu veux bien jeter un regard en arrière, +tu verras se donnant la main une chaîne de créatures +sans âme, toutes celles que tu as laissées au +bord de la route, après leur avoir volé leur invisible +trésor, leur modeste bagage pour l’éternité.</p> + +<p>— Ce n’est pas vrai ! criai-je.</p> + +<p>Mais je savais bien quelle part de vérité il y +avait dans ce que disait Kotzebue. Je contemplai +au fond de mon souvenir des visages de maîtresses +disparues, et j’entendis comme si elle résonnait dans +la chambre, la voix d’une petite femme blonde et +douce rencontrée, à minuit dans un café et qui +m’avait dit quelques jours après :</p> + +<p>— C’est toi, toi seul qui m’as perdue !</p> + +<p>J’avais ri à ce moment-là car cette petite femme +était connue comme une professionnelle et elle ne +s’en cachait pas. Mais maintenant je pensais que +ses paroles avaient peut-être un sens plus profond +que leur apparente signification et qui m’avait +échappé jusqu’à présent. Oui, je l’avais peut-être +perdue, comme elle l’avait dit.</p> + +<p>— Mais alors, tu prétends sérieusement que +Lucifer existe et qu’il y a des hommes qui obéissent +à sa volonté, lui rendent un culte, croient en +lui.</p> + +<p>J’avais élevé le ton. Je parlais sur un timbre +dont je n’étais plus le maître. La voix de Kotzebue +me parut d’autant plus basse.</p> + +<p>— C’était Lévy qui avait raison, lui dont nous +nous moquions si fort, quand il nous parlait de +certaines communautés secrètes où l’on adore Lucifer, +comme l’on adore Jésus-Christ dans les monastères. +Ces communautés ne sont secrètes que +chez nous. Si tu veux voir tes frères, nos frères +célébrer des cérémonies publiques à l’esprit du mal, +va-t’en dans l’ancienne Assyrie, sur les versants +d’une montagne appelée Djebel Makloub, parmi +les Yezidiz, c’est-à-dire les adorateurs du Diable. +Va-t’en dans l’Inde chez les juifs nègres de +Cochin, ou aux Antilles avec les Vaudoux. Il y a +des cultes infernaux dans la Chine du Nord, près +du lac Tchad en Afrique. Et je vais te dire ce +qu’il y a de plus étonnant et que j’ai vu de mes +yeux. Au cours de mon voyage en Orient, je +me suis rendu au bord de la mer Morte pour contempler +l’emplacement où avaient vécu autrefois +les Esséniens, ces hommes sages et parfaits, au +milieu desquels Jésus fut instruit. Je croyais à +ce moment-là à cette sagesse et à cette perfection. +J’espérais je ne sais quelle inspiration, je ne sais +quelle rencontre merveilleuse. Eh bien ! pas très +loin de l’endroit où Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, +il y a un monastère, un monastère sans +chapelle et dont le seuil n’est dominé par aucune +croix. Là tu pourrais voir les disciples conscients +de Lucifer...</p> + +<p>Il s’arrêta comme quelqu’un qui regrette d’avoir +trop parlé.</p> + +<p>— Mais enfin, tu ne veux pas dire qu’il existe +des confréries d’êtres mauvais qui travaillent volontairement +au développement du mal. C’est impossible. +Si c’était vrai, cela se saurait, on en parlerait, +on serait arrivé à les détruire.</p> + +<p>— C’est vrai et il y a des gens qui connaissent +l’existence de ces confréries, mais ils ne songent ni +à en parler ni à les détruire par prudence et ils ont +raison. Je vais peut-être t’étonner beaucoup en te +disant que ces confréries ont de nombreux affiliés +et t’étonner plus encore en te disant que toi, tu en +es un.</p> + +<p>Je poussai un cri de fureur :</p> + +<p>— Tu mens !</p> + +<p>Et je constatai avec désespoir que je m’étais +déjà dit ce qu’il me disait.</p> + +<p>Ses petit yeux dont je n’avais peut-être jamais +saisi le regard fuyant se posèrent sur les miens.</p> + +<p>— Il n’est pas nécessaire de crier. De toute +façon tu as entendu. Même si tu n’articulais aucun +son, si tu ne formulais pas ta pensée, elle serait +vue et elle serait jugée.</p> + +<p>— Par qui ?</p> + +<p>— Par eux, les maîtres de la voie de gauche +qui ont poussé l’amour d’eux-mêmes au point de +devenir divins. Ce sont eux qui te dirigent et tu +ne peux plus leur échapper. Tu es leur instrument. +Ils ont un contact invisible avec toi. Ce +sont eux qui ont envoyé Eveline ici, afin que tu +fasses redescendre une créature qui avait voulu +s’élever trop haut. Tu as exécuté fidèlement ta +mission. Tu as poussé dans ton lit cette jeune fille +qui aurait pu être le symbole vivant de l’esprit pur +et qui est désignée pour incarner désormais la +matière et son plaisir. Car ils n’accordent de prix +qu’à la déchéance. Va, crois-moi, suis le conseil +que je te donne. On ne peut pas lutter avec eux. +Il vaut mieux être franchement leur serviteur et +en avoir au moins l’avantage. Je n’ai aucun intérêt +à te parler ainsi.</p> + +<p>— Alors pourquoi le fais-tu ?</p> + +<p>— Pour t’éviter la torture de certains appels +nocturnes, des cauchemars d’une nature trop +affreuse, des apparitions qui pourraient troubler ta +raison.</p> + +<p>Le regard de Kotzebue était enfoncé dans le +mien. Il me dominait de toute sa haute stature. +Il allait continuer.</p> + +<p>Je ne peux m’expliquer maintenant encore la +violence qui s’empara de moi. Peut-être avais-je +mesuré en une seconde la peur que les paroles que +je venais d’entendre allaient faire naître et la qualité +misérable de cette peur à venir fut-elle cause +de ma colère. Peut-être m’en voulais-je moi-même +d’avoir pensé déjà ce que Kotzebue venait d’exprimer.</p> + +<p>Je me jetai sur lui et je le saisis par le col de +son veston, en criant :</p> + +<p>— Va-t’en ! Tu n’es qu’un misérable !</p> + +<p>A ma grande surprise, il ne résista pas. Je le +poussai sans difficulté, malgré son poids, jusqu’à +l’antichambre en m’étonnant de ma force. J’avais +le sentiment que sa masse était irrésistante et que +si je secouais un peu plus fort, il se disperserait +tout d’un coup, comme ces grandes formes menaçantes +que l’on voit dans les rêves et qu’une pensée +suffit à faire évanouir.</p> + +<p>Il avait ouvert lui-même la porte d’entrée. Je +lui tendis son chapeau. Sous la lumière de l’escalier +sa puissante carrure sembla se condenser à +nouveau. Il souffla, il se ressaisit et il dit en tendant +vers moi la pointe de son index, comme une +épée :</p> + +<p>— Tu es un malheureux ! mais je te pardonne +à cause de ce qu’il te reste à souffrir.</p> + +<p>Je fis claquer la porte. Je me retournai et je +m’aperçus dans une glace. J’étais hagard et mon +visage était plus étroit qu’à l’ordinaire. Mais est-ce +qu’il n’y avait pas derrière le mien un autre visage +qui me considérait ?</p> + +<p>Je rentrai dans l’atelier et j’inspectai la chambre. +Il me semblait que quelqu’un y avait prononcé mon +nom.</p> + +<p>Le valet de chambre apparut presque aussitôt. +Etait-ce le bruit qui l’attirait ou avait-il une pensée +secrète. Quelle expression singulière il avait ! Mais +comment était-il entré à mon service et depuis combien +de temps ? J’entendis à peine la phrase qu’il +proféra, où il était question d’un dîner servi, mais +j’en remarquai l’ironie démoniaque.</p> + +<p>Je lui fis signe de ne plus avoir à me surveiller +et j’allai m’habiller pour sortir en évitant de regarder +les miroirs, parce que c’est au fond de leur +distance indéfinie que se mettent en marche les +visiteurs de l’au-delà.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XIV"> </h2> + + +<p>Je ne savais pas où j’allais. Je descendis la rue +Ampère, je tournai et j’aperçus une petite église +de pierre que je ne connaissais pas. Je passais +chaque jour devant elle pour aller acheter des +cigarettes au bureau de tabac et prendre les journaux +à un kiosque voisin. Mais j’eus la sensation +qu’elle n’était pas là, la veille, qu’elle venait de +surgir brusquement du pavé de la rue. Ma première +pensée fut celle d’un miracle d’ordre religieux. +Je m’arrêtai pour la contempler.</p> + +<p>Comme elle était belle, avec cet archevêque +barbu qui, la crosse en main, se tenait au-dessus de +son portail, avec l’élan de son architecture vers le +ciel, la pointe de son clocher terminé par un paratonnerre !</p> + +<p>Mon admiration fut gâtée par le paratonnerre. +Cette maison divine n’aurait pas dû avoir besoin +d’une telle protection. Il y avait donc un ennemi +qui menaçait l’église du côté du ciel et contre +lequel la croix ne suffisait pas.</p> + +<p>Et soudain je me dis que je pouvais en finir +avec mon tourment, échapper à la menace des +cauchemars, des voix mystérieuses, des ordres donnés +par les invisibles frères du mal. Les possessions +étaient bien connues de l’Eglise catholique. +J’avais chez moi les ouvrages d’hommes pieux et +érudits qui avaient catalogué les démons et enseignaient +les moyens de triompher d’eux. Pourquoi +ne pas me mettre sous la protection de l’Eglise ? +C’est vrai, je ne pratiquais plus depuis mon enfance +et j’étais sincèrement incroyant. Mais le +désarroi de mon esprit était si grand que j’étais +disposé à croire comme au jour oublié de ma première +communion, si un peu de paix pouvait me +revenir. Puis il y avait dans la singulière rencontre +de cette église jamais vue auparavant, une sorte +d’indication.</p> + +<p>La lecture d’une affiche manuscrite qui était +sous le porche fut déjà un apaisement. Cette affiche +convoquait pour des dates prochaines les enfants +de Marie. Elle annonçait une fête de sainte +Geneviève et la réunion de la Sainte Famille.</p> + +<p>Les enfants de Marie ! La Sainte Famille ! +Comme ces groupements devaient être éloignés, différents +de ceux dont je venais d’entendre parler +et dont l’existence me remplissait de terreur.</p> + +<p>J’entrai et je fus étonné du nombre des cierges +qui brûlaient et formaient comme une procession +circulaire. Il y en avait de grands et de petits, proportionnés +sans doute à la fortune de ceux qui +avaient fait des vœux, ou à la grandeur de leur +faute. J’en vis un qui était si minuscule que je fus +pris de pitié pour celui qui l’avait fait brûler, en +songeant que c’était peut-être un maudit comme +moi, un maudit très pauvre, deux fois maudit.</p> + +<p>Je fus rassuré par un grand nombre de demeures +en bois sculpté qui se trouvaient à droite et +à gauche et qui devaient être les confessionnaux. +Je regardai une inscription sur la porte de l’une +d’elles et je lus : Abbé Durand. Au même +moment, un homme âgé, qui avait un pardessus et +tenait son chapeau à la main s’approcha de moi. +Il avait commencé à souffler les bougies allumées +et il s’était interrompu pour me considérer quand +j’étais entré.</p> + +<p>— On va fermer l’église, monsieur, me dit-il.</p> + +<p>Je lui répondis qu’il fallait absolument que je +voie immédiatement le curé.</p> + +<p>Il fit le geste de lever les bras au ciel.</p> + +<p>Le curé de Saint-François-de-Sales ! Mais c’est +impossible ! A la rigueur vous pourriez voir le +prêtre de garde, qui est justement l’abbé Durand, +et il désigna la petite maison sculptée à côté de +laquelle nous étions, mais il est trop tard à présent. +L’abbé Durand est en train de dîner. Revenez +demain matin à huit heures.</p> + +<p>Cet homme ne devait occuper qu’une fonction +ecclésiastique modeste. Je lui mis quelque argent +dans la main et le priai d’aller chercher l’abbé +Durand.</p> + +<p>— Dites-lui qu’il s’agit d’une chose très grave +et très urgente.</p> + +<p>L’abbé Durand dînait justement dans la maison +contiguë à l’église. Je vis l’homme disparaître au +fond de l’église, près d’une crèche où des personnages +de cire entouraient un Enfant Jésus de la +même matière.</p> + +<p>Je me représentai la famille pieuse au sein de +laquelle devait dîner l’abbé Durand. La nappe de +la table devait ressembler à celle d’un autel. Que +de bons sentiments ! Quelle absence totale de malédiction !</p> + +<p>L’abbé Durand arriva quelques minutes après. +Il avait un visage rond et chargé de bienveillance. +Il faisait un effort pour paraître sévère et pressé. +Je devinai qu’il avait hâte de reprendre son repas +interrompu.</p> + +<p>Il me demanda aussitôt s’il s’agissait de donner +les Sacrements. Quand je lui eus répondu que non +et expliqué que je voulais me confesser, son effort +de mécontentement augmenta.</p> + +<p>— Il y a des heures pour cela, fit-il.</p> + +<p>Mais il ouvrit la porte où son nom était inscrit +et il me fit signe de m’agenouiller en face de lui. +En même temps son visage s’était recouvert d’une +douceur qui devait lui être naturelle et qui me +remplit d’émotion. Je faillis me lever et partir pour +ne pas scandaliser un homme aussi excellent.</p> + +<p>L’abbé Durand était sans doute habitué à la +révélation des fautes les plus diverses. Quand je +l’eus prévenu à voix basse que ce qu’il allait entendre +avait un caractère particulièrement terrible +et singulier, il hocha la tête d’un air distrait en +ayant l’air de dire :</p> + +<p>— Faisons vite, j’en ai entendu bien d’autres.</p> + +<p>Et il m’invita à réciter un <i>pater</i> pendant que +lui-même se signait.</p> + +<p>Je lui répondis que j’avais oublié le texte exact +de cette prière. Cela ne parut pas l’étonner le +moins du monde. D’autres pécheurs avaient dû +venir, poussés par l’espoir de l’absolution et aussi +ignorants que moi.</p> + +<p>— Répétez après moi, dit-il.</p> + +<p>Et il récita le <i>pater</i> avec une rapidité si grande +que je ne pus que bredouiller à mon tour des +choses inintelligibles.</p> + +<p>— Je vous écoute, mon enfant, dit l’abbé Durand +en baissant les yeux, dans l’attitude d’un +auditeur.</p> + +<p>Alors je réunis tout mon courage et je lui fis, +sans omettre aucun détail, le récit de la soirée +passée autrefois avec Lévy et Kotzebue. Je lui +racontai dans quelles conditions ce pacte, oublié +par moi, avait revécu dans ma mémoire, comment +il m’obsédait et de quelle façon j’en étais arrivé +à croire qu’il avait influencé toutes les actions de +ma vie.</p> + +<p>L’abbé Durand tapota d’abord à plusieurs reprises +le bois du confessionnal sur lequel il s’appuyait, +comme pour me dire d’aller plus vite, de +glisser sur des choses sans importance. Puis il +s’arrêta, il eut un mouvement en arrière et je +crus qu’il allait s’enfuir. Il me regarda avec une +extrême attention, comme l’on regarde un être +extraordinaire ou un fou. Je sentis, sans que cela +fût exprimé par rien, que le dîner abandonné perdait +toute importance à ses yeux, étant donné la +gravité du cas. Et il y avait aussi en lui un peu +de méfiance, comme si j’étais susceptible de me +livrer à une extravagance soudaine. J’affectais +l’allure la plus modeste et la plus simple pour le +rassurer.</p> + +<p>Mais je sentais l’espoir me quitter. Je m’étais +dit vaguement, en présence de la majesté de +l’église, que peut-être mon histoire avait moins +d’importance que je le croyais, que beaucoup de +gens concluaient secrètement de semblables +pactes et que j’allais être tout de suite rassuré et +peut-être délivré par quelque prestige ecclésiastique. +J’étais détrompé par la tristesse qui se peignait +sur le visage de l’abbé Durand.</p> + +<p>Pendant que je poursuivais mon récit, le personnage +grisonnant qui m’avait accueilli soufflait sur +les bougies circulaires. Il se retournait de temps +en temps et il regardait de mon côté. Je pensai qu’il +était pressé de voir partir le pécheur importun qui +l’empêchait de rentrer chez lui.</p> + +<p>Quand le dernier ex-voto fut éteint, l’église +était remplie de ténèbres. J’avais fini. L’abbé Durand +gardait le silence et je ne pouvais distinguer +ses traits. Je levai les yeux. La voûte au-dessus de +ma tête était lointaine, immense. Il me sembla que +j’avais pénétré dans un édifice si vaste que jamais +plus je ne pourrais en sortir.</p> + +<p>Enfin l’abbé Durand parla. Il me demanda +d’abord quelques renseignements sur les Esséniens, +sur Kotzebue, sur moi. Puis il dit :</p> + +<p>— Votre cas est très grave, mon enfant, et il +dépasse de beaucoup ma faible compétence. Il +faut que j’en réfère à une autorité supérieure. D’ici +là, vous devrez prier, d’une façon constante, jeûner +même dans une certaine mesure et vous viendrez +me retrouver dans quelques jours.</p> + +<p>Dans quelques jours ! Il m’était impossible d’attendre +si longtemps. J’étais là comme chez un +médecin. Il me fallait un breuvage consolateur. +Je lui demandai si l’autorité supérieure ne pouvait +pas être consultée sur-le-champ. La perspective de +la nuit sans sommeil m’apparaissait trop redoutable.</p> + +<p>L’abbé Durand secoua la tête. Il réfléchit. Il ne +demandait pas mieux que d’alléger mes maux +selon ses moyens, mais il y a des heures... il y a +des hiérarchies...</p> + +<p>— Venez me prendre ici, demain matin, à neuf +heures. Je me lèverai tôt et je ferai le nécessaire +auparavant. Il n’y aura pas de personne plus qualifiée +que celle que vous verrez demain.</p> + +<p>Il se leva et je fis de même.</p> + +<p>— Mais ce soir, dis-je, avec angoisse.</p> + +<p>— La prière est la puissance souveraine contre +les démons.</p> + +<p>Il se souvint qu’il avait affaire à un pécheur qui +ne connaissait même pas le <i>Pater</i> et il me fit signe +de l’attendre.</p> + +<p>Il s’en alla dans la sacristie et il en revint avec +un petit livre.</p> + +<p>— Vous trouverez là les sept psaumes de la +pénitence, et aussi le <i>Pater</i> et l’<i>Ave Maria</i>. Dites-les +autant de fois que vous le pourrez.</p> + +<p>— Est-il nécessaire de penser en même temps +à ce que je lirai ? demandai-je.</p> + +<p>Cette question l’étonna. Il réfléchit.</p> + +<p>— Lisez les prières. Cela suffit.</p> + +<p>Comme je prenais congé de lui il me glissa dans +la main un petit objet rond et je crus d’abord que +c’était un sou.</p> + +<p>— Mettez ce soir cette médaille autour de votre +cou. Elle m’a été donnée autrefois et elle est miraculeuse.</p> + +<p>En m’en allant avec mon livre de prières et ma +médaille il me sembla que j’étais revenu au temps +lointain de ma première communion. J’avais alors +la crainte du Diable, mais le sentiment de mon +enfantine pureté me rendait invincible. Si les démons +m’environnaient, il y avait aussi des anges +pour les combattre. Maintenant, j’avais perdu tous +mes alliés et l’ennemi était plus puissant que jamais.</p> + +<p>Je faillis jeter dans la rue le livre et la médaille. +Ils ne pouvaient m’être d’aucun secours +sans la foi que j’avais perdue.</p> + +<p>A neuf heures, l’abbé Durand était déjà sur le +seuil de Saint-François-de-Sales en train de m’attendre. +Il s’était occupé de moi, me dit-il. Il avait +prévenu l’autorité compétente dans un cas comme +le mien et nous étions attendus par un haut personnage +de l’Eglise.</p> + +<p>Chemin faisant, l’abbé Durand se frottait les +mains. Son désir de me venir en aide était embelli +par la satisfaction de jouer un rôle et de voir un +grand théologien, un maître de la science religieuse.</p> + +<p>Je savais qu’à chaque évêché est attaché un +exorciste, bien que l’exorcisme ne se pratique que +très rarement.</p> + +<p>— C’est chez l’exorciste que nous allons, pensai-je.</p> + +<p>Je ne me trompais pas. Le père Théodore habitait +un petit pavillon, au fond d’une cour, après +l’avenue du Maine. Nous fûmes introduits dans +un salon modeste, bien tenu, et où malgré la modestie +perçait une pointe de faste espagnol.</p> + +<p>— C’est un homme de premier ordre, me dit +l’abbé Durand qui était intimidé, un peu sévère +au premier abord, mais de premier ordre.</p> + +<p>La porte s’ouvrit brusquement, d’une façon +théâtrale. Un regard fulgurant me traversa et je +vis un prêtre espagnol debout devant moi en train +de m’examiner. Il était espagnol par les dents, +par la mâchoire et par un nez écrasé. Il ne paraissait +avoir ni chair, ni muscle, rien que des os. Je +fus surpris de ne lui découvrir, quand il parla, +aucun accent étranger.</p> + +<p>Il me fit un imperceptible signe de tête et il +salua l’abbé Durand avec une nuance de hauteur +dédaigneuse.</p> + +<p>— Je suis au courant, me cria-t-il. Etes-vous +seulement baptisé ?</p> + +<p>Et sur un geste de l’abbé Durand il murmura, +en se tournant vers lui :</p> + +<p>— Il y a de ces dévoyés qui sont tellement inconscients.</p> + +<p>J’étais résigné à tout. Je répondis que j’avais +été élevé dans la religion catholique, mais que +j’avais cessé de pratiquer depuis bien longtemps.</p> + +<p>— Depuis combien de temps ?</p> + +<p>— C’est vers ma douzième ou peut-être treizième +année que j’ai perdu la foi.</p> + +<p>— Vous avez été sans doute élevé dans un +lycée ?</p> + +<p>— Oui, dans un lycée.</p> + +<p>Il me montra des dents redoutables. Je me +demandai si c’était pour mordre ou pour rire. Il +fit entendre un bruit sourd, une sorte de grondement. +Il allait me poser d’autres questions, mais +il se ravisa.</p> + +<p>— Ce n’est pas la peine de me faire perdre +mon temps si, comme c’est possible...</p> + +<p>Il se toucha le front du doigt.</p> + +<p>Puis il s’assit devant un petit bureau et il +écrivit un nom et une adresse.</p> + +<p>— Allez voir de ma part le docteur Tallier. +Vous le trouverez avant midi. Je lui téléphonerai +dans la journée. Et vous reviendrez me trouver +ensuite. Demain, par exemple, à la même +heure.</p> + +<p>— Le docteur Tallier ? Mais je ne crois pas +qu’il soit nécessaire... Je me porte très bien.</p> + +<p>Cette assurance pourtant naturelle parut l’exaspérer.</p> + +<p>— La première condition, au point où vous +en êtes, est l’obéissance, une obéissance absolue. +Si vous ne consentez pas à abdiquer totalement +votre orgueil, il est inutile de revenir.</p> + +<p>L’entrevue était terminée.</p> + +<p>Dehors, l’abbé Durand respira comme un +homme qui cesse d’être oppressé.</p> + +<p>— Je vais vous expliquer, me dit-il, tout en +marchant. Les instants du père Théodore sont +précieux. C’est une lumière de la théologie. La +situation qu’il occupe lui fait voir bien des importuns +et aussi des gens qui, — comment dirai-je ? — n’ont +pas leurs facultés dans un parfait équilibre. +Alors il est obligé de se défendre. Et comme +il est d’une nature vive il a quelquefois l’apparence +de la brusquerie. Mais il a un cœur d’or +et je suis sûr qu’il vous aime déjà, — sans toutefois +le laisser paraître. Allez voir le docteur +Tallier. Il soigne en principe les maladies mentales, +mais il s’agit d’une simple formalité.</p> + +<p>Je demandai à l’abbé Durand s’il avait une +idée de ce qui se passerait le lendemain quand +je reviendrais chez le père Théodore.</p> + +<p>Il hésita. Il ne savait pas au juste. On ne pratiquait +plus que très rarement les cérémonies +d’exorcisme. Mais un théologien comme le père +Théodore sait tant de choses ! Je ne pouvais pas +être en de meilleures mains. Il termina en disant :</p> + +<p>— Ayez confiance et surtout, soyez humble !</p> + +<p>Je voulais raccompagner en taxi l’abbé Durand. +Mais il insista pour rentrer à pied. Il semblait +considérer le taxi comme un luxe inutile dont +l’apparat était un peu gênant. Je le quittai à regret. +J’aurais voulu l’inviter à dîner. Je n’osai pas. +Tout en me rendant compte de l’absurdité de ce +désir, je sentais nettement que rien ne m’aurait fait +du bien comme de voir manger ce prêtre débonnaire +qui transmettait professionnellement le pardon +et devait rehausser le message de Dieu avec +la couleur de sa bonté d’homme.</p> + +<hr> + +<p>Les jours qui suivirent furent les plus amers +que j’aie connus, ils furent ceux de ma véritable +possession.</p> + +<p>Le docteur Tallier reconnut que je jouissais de +toutes mes facultés et que ma guérison n’était pas +de sa compétence. Le père Théodore en était prévenu +quand je me présentai chez lui. Il en éprouvait +une horrible satisfaction que trahissait le +bruit de ses dents et l’éclair de son regard. Il me +fit lui raconter en détails toute ma vie. Pendant +que je le faisais, il m’interrompait d’exclamations :</p> + +<p>— Toujours le péché de fornication !</p> + +<p>Ce qui mit son exaspération à son comble, ce +fut le récit de mes inquiétudes religieuses et ma +participation à la secte des Esséniens.</p> + +<p>J’étais un hérétique majeur, un ennemi de la +sainte Eglise ! Que de pénitences allaient être +nécessaires ! Et encore n’était-il pas certain qu’elles +fussent suffisantes.</p> + +<p>— Est-ce que Dieu ne pardonne pas toujours, +demandai-je ?</p> + +<p>Sa fureur redoubla. N’avais-je pas entendu +parler du péché qui n’est pas pardonné, qui +conduit à la damnation éternelle ? Il allait falloir +jeûner, prier, me repentir.</p> + +<p>Derrière le pavillon occupé par le père Théodore, +il y avait un petit jardin charmant avec des +buis et un acacia et au fond de ce petit jardin +s’ouvrait la porte d’une chapelle qui donnait sur +une autre rue. C’est dans cette chapelle ignorée +qu’il me conduisit et qu’il me prescrivit de venir +passer plusieurs heures par jour.</p> + +<p>Cette chapelle n’était pas chauffée et j’y grelottais. +Elle était étrangement nue et vide et il +n’y avait qu’un grand christ peint, tout neuf, avec +une barbe frisée et une beauté régulière. Le sang +des mains et des pieds tombait en petites gouttes +qui faisaient bas-relief. Parfois la porte s’entr’ouvrait +et une sorte de paysan épais, en habit +de moine, et qui avait aussi un caractère espagnol +sur la physionomie, venait rôder autour de moi +avec un air hostile.</p> + +<p>— Ici, au moins, me dit le père Théodore, +quand je le quittai le premier soir, vous serez à +l’abri de toute manifestation démoniaque. Vous +prendrez l’habitude d’y venir comme dans un +refuge, le seul où vous ne souffrirez pas des +atteintes du démon.</p> + +<p>Ces paroles me parurent horribles. Ainsi le +père Théodore comptait me faire revenir longtemps ! +Ainsi il pensait que je pouvais être victime +des manifestations de l’esprit du mal !</p> + +<p>— Je croyais, lui dis-je, que ma possession +était intérieure et que l’Eglise rejetait la possibilité +des apparitions démoniaques ?</p> + +<p>Je crus que l’indignation allait lui faire faire +un bond et qu’il disparaîtrait à mes yeux. Puis il +sembla saisi d’une joie féroce.</p> + +<p>— Toujours l’esprit de recherche personnelle, +source de toute hérésie ! Ah ! vous croyez ! Ah ! +vous examinez ! Vous cherchez à savoir ce que +pense l’Eglise au lieu de prier humblement et +d’implorer votre pardon. Malheureux qui s’est +vendu à Lucifer et qui espère que Lucifer n’aura +pas le pouvoir de lui apparaître et de le tourmenter ! +Malheureux et ignorant ! Lisez donc +saint Augustin, saint Thomas ou seulement les +<i>Elévations sur les mystères</i>, de Bossuet.</p> + +<p>— Et qu’y verrai-je ?</p> + +<p>— Vous y verrez qu’ils ont tous cru à l’intervention +du Malin dans l’existence des hommes +et vous ne vous demanderez plus si le danger +que vous courez est réel. Vous côtoyez l’abîme +et vous ouvrez éperdument les yeux pour mesurer +sa profondeur. Vous allez tomber ! Vous êtes +tombé ! Chaque faute enfante en naissant son +châtiment. Satan est une forme de la justice de +Dieu et si vous avez besoin de le voir pour faire +pénitence, eh bien ! vous le verrez, vous le toucherez, +la nuit, couché à côté de vous et vous respirerez +son odeur.</p> + +<p>Ce fut à partir de ce jour que divers phénomènes +inexplicables se produisirent autour de moi.</p> + +<p>Je savais que les bois des meubles ont une vie +propre et qu’ils craquent naturellement. La chaleur, +l’humidité, les font se contracter, émettre +des bruits dont l’origine n’est pas surnaturelle. +Mais les craquements de mes meubles devinrent +si réguliers et si étranges que je ne doutai pas +qu’ils n’exprimassent un langage et que des paroles +ne me fussent adressées. Heureusement j’ignorais +la clef de ce langage et je me gardai de la +rechercher. Les meubles étaient silencieux jusqu’à +l’heure où je me couchais. A la minute où j’entr’ouvrais +les draps de mon lit et où je m’étendais +avec une espérance de repos, ils commençaient +à parler, ils chassaient le sommeil.</p> + +<p>Je me bouchai les oreilles avec du coton, mais +ce ne fut pas suffisant. Je vendis une armoire ancienne +et ma table de travail, qui me parurent les +organes choisis par les voix pour s’exprimer. Les +bruits diminuèrent d’abord puis ils sortirent des +parquets, des murs et surtout des portes. Je crus +remarquer que les portes étaient plus bruyantes +quand elles étaient fermées. Je me contentai de les +pousser. Alors, sans que j’en pusse attribuer la +cause à un courant d’air, elles se déplacèrent toutes +seules silencieusement comme si elles étaient +poussées par la main d’un visiteur invisible.</p> + +<p>Des buées se formèrent dans les glaces et des +figures s’esquissèrent dans ces buées. Je voilai toutes +les glaces avec des étoffes. Je fus obligé de +changer ces étoffes qui étaient des foulards ou +des morceaux de soieries, parce que mes regards +s’y portaient machinalement et que je voyais dans +les dessins de la soie les mêmes esquisses de figures. +Je les remplaçai par des toiles unies. Mais, +bien que fixées sur les cadres avec de petits clous, +les toiles avaient des tremblements, des agitations +inexplicables comme si une tête placée derrière +les eût poussées malicieusement.</p> + +<p>Les livres de ma bibliothèque devinrent aussi +un sujet d’obsession. J’étais obligé de penser à +certains d’entre eux, aux mêmes toujours. Quelquefois +je m’élançais brusquement vers un de ceux +que je m’étais juré de ne plus ouvrir et je me mettais +à le feuilleter fébrilement pour me repaître +de la vue d’une gravure, jouir douloureusement +d’une image qui me faisait peur.</p> + +<p>Il y avait d’abord un ouvrage sur le Thibet +avec la reproduction des diables de ces pays, prise +dans certains monastères de l’Himalaya. Ah ! +combien la conception du mal qui s’en dégageait +apparaissait plus terrible, plus infernale que ce +que pouvaient évoquer nos Satans un peu comiques +avec leurs pieds en fourche et leur queue en +tire-bouchon. Ce devait être un artiste damné +qui avait créé ces yeux qui ne regardaient qu’en +eux-mêmes, cette bouche sans lèvres, ces traits +muets où il n’y avait pas de possibilité de rédemption.</p> + +<p>Je regardais longtemps la figure du diable thibétain +jusqu’au moment où je trouvais avec ma +propre figure une ressemblance parfaite.</p> + +<p>J’étais obligé aussi de prendre un ancien livre +de voyage in-folio où il y avait sous tous leurs +aspects les étranges statues de pierre de l’île de +Pâques. Vestiges de cultes éteints, sculptures taillées +par un peuple qui vraisemblablement avait +adoré le mal, rien de plus cruel n’avait été enfanté +par l’imagination de l’homme ! Ces dieux +mauvais regardaient l’océan et l’on sentait qu’ils +étaient tristes parce que, tournant le dos à la terre, +ils étaient pourtant sans espérance dans l’au-delà. +Je les détachais du livre de voyage, je les éparpillais +autour de moi et je m’identifiais à eux. +Entre ces frères maudits, je contemplais sur un +rivage de pierre un océan de malédiction.</p> + +<p>Je pris le parti de brûler tous ces livres dans +ma cheminée.</p> + +<p>Et quand les craquements s’interrompirent, que +je fus dans l’impossibilité de céder à l’obsession +des livres, j’eus encore du mal à m’endormir à +cause d’une autre image. Son souvenir remontait +à mon enfance. Je l’avais vue dans une vieille +publication appelée : « Le Journal pour tous. » +Elle représentait un homme couché, dont la main +dépassait hors du lit. Il s’éveillait, parce qu’une +autre main avait saisi la sienne et son visage +exprimait la plus grande épouvante. La main +étrangère était longue, blanchâtre, et appartenait +à une sorte de larve que le dessinateur avait à +peine ébauchée pour laisser à l’imagination de +chacun le soin d’en créer l’horreur.</p> + +<p>Ce qui m’empêchait de dormir était la crainte +que ma main ne dépassât par mégarde les draps, +durant que je dormais, et ne fût saisie par cette +larve sans forme, saisie pour ne plus être lâchée.</p> + +<p>Lorsque je sortais de chez moi ou que j’y rentrais +après plusieurs heures chez le père Théodore, +j’avais du plaisir à passer devant l’église de +Saint-François-de-Sales, où j’avais été bienveillamment +accueilli par le débonnaire abbé Durand. +J’admirais les vieilles pierres du seuil vénérable, +l’harmonie de la construction lancée vers +le ciel. Cette petite joie me fut interdite.</p> + +<p>Comme je revenais au crépuscule et que j’entrais +dans la rue Brémontier, je vis que l’archevêque +barbu, qui était au-dessus de la porte sur un +socle de pierre et s’y tenait immobile, avait été +délogé, — ou avait subi une étrange transformation. +Il était remplacé par un singe de haute stature. +Ce singe guettait mon passage car il agita +sa mâchoire animale quand je parus et il brandit +de mon côté la massue qu’il tenait au lieu de +crosse épiscopale.</p> + +<p>Je revins précipitamment sur mes pas et je fis +un détour pour atteindre ma maison.</p> + +<p>Cette persécution des images et des formes ne +fit que grandir avec l’augmentation de mes heures +de pénitence dans la chapelle du père Théodore.</p> + +<p>Je le voyais chaque jour. Il priait quelquefois +à mes côtés. Il me fixait avec son regard de +flamme et je sentais alors la colère divine qui +m’enveloppait comme d’un nuage redoutable. Car +le père Théodore ne songeait qu’à mon châtiment. +Il ne voyait en moi qu’un ennemi de +l’Eglise, un hérétique qu’on aurait justement brûlé +sur un bûcher, en des temps meilleurs. Et à son +insu, peut-être, il ressuscitait l’antique procédure +des inquisiteurs. Il m’avait enfermé dans le cachot +de la peur. Il me mettait sur la roue avec le +questionnaire de la confession. Devant une cathédrale +idéale, dans la Tolède de son rêve, ne pouvant +me brûler en réalité, il me brûlait moralement +avec le feu des démons qu’il attisait de +ses paroles irritées.</p> + +<p>Mais surtout il me haïssait. Je symbolisais à +ses yeux le péché de fornication. J’étais l’opprobre +et la laideur devant lesquelles le pardon recule. +Comme ma sensibilité croissait, je sentais sa haine +de façon palpable, avant même d’avoir franchi +sa porte. Elle entourait comme d’une auréole son +crâne carré planté de cheveux noirs, elle résonnait +dans le bruit d’os qu’il faisait en marchant, +elle sortait comme un courant noir du bout de son +index qu’il tournait vers moi. La chapelle était si +remplie de cette haine qu’elle se reflétait même +sur le christ frisé de la muraille et qu’elle altérait +la banalité de son visage indifférent.</p> + +<hr> + +<p>Ce matin-là, quand je sonnai chez le père +Théodore, je ne le trouvai pas dans son salon, +comme à l’ordinaire. Une vieille bonne, qui était +pareille à un lis flétri par la sève de sa pureté intérieure, +me dit qu’il m’avait précédé dans la chapelle +et qu’il m’y attendait.</p> + +<p>Je passai sous l’acacia, au milieu des buis du +jardin et je remarquai que la terre, au lieu d’être +durcie par la gelée matinale, était tendre et +humide en vertu de l’éternel mystère du printemps. +Contre un mur, dans un petit pot, un géranium +étalait avec délice une variation de nuances +orangées.</p> + +<p>J’avais à peine éprouvé cette douceur qui sort +des végétaux quand ils sont heureux, que déjà +j’ouvrais la porte de la chapelle. Elle se referma +avec un bruit inusité et je fus étonné de la lumière +qui éclairait le lieu inconnu où je pénétrais. +Elle était grise et la voûte de la chapelle était +basse, elle s’était abaissée au point que je pensai +la heurter de mon front. Ses arcs faisaient des +demi-cercles écrasants et les murailles étaient massives, +comme si elles étaient formées par l’accumulation +de blocs cyclopéens. Le Christ avait +recroquevillé ses bras et il semblait rongé par une +humidité souterraine. Je venais de pénétrer dans +une prison moyennageuse.</p> + +<p>Au milieu de la chapelle, devant l’autel, quatre +cierges formaient un carré au centre duquel +était un prie-Dieu. Le père Théodore tenait un +assez gros livre relié de noir et il le parcourait du +regard. Il maniait nerveusement une croix de métal +avec sa main gauche. Derrière lui, le paysan +espagnol se tenait immobile dans une attitude qui +trahissait un effort de solennité.</p> + +<p>— Nous allons procéder aujourd’hui à l’adjuration +déprécative, dit le père Théodore avec +autorité et il me fit comprendre d’un geste que ma +place était derrière le prie-Dieu, entre les quatre +cierges.</p> + +<p>J’aurais dû m’écrier : Enfin ! et me réjouir +d’approcher du but désiré.</p> + +<p>Je regardai avec inquiétude le père Théodore +et je demeurai immobile.</p> + +<p>Un éclair impérieux passa dans ses yeux et il +me désigna à nouveau le prie-Dieu. Je m’avançai +lentement jusqu’à l’endroit qu’il m’indiquait +et j’eus le sentiment qu’un grand danger planait +sur mon front.</p> + +<p>— Peut-être, mon enfant, peut-être pourrai-je +vous donner aujourd’hui l’absolution.</p> + +<p>C’était la première fois que le père Théodore +m’appelait mon enfant et c’était la première fois +qu’une certaine douceur s’insinuait dans sa voix.</p> + +<p>— Mettez-vous à genoux, dit-il sur le même +ton.</p> + +<p>Mais je restai immobile, debout.</p> + +<p>— Mettez-vous à genoux !</p> + +<p>Il crut que je n’avais pas compris et avec une +voix de commandement il reprit :</p> + +<p>— A genoux !</p> + +<p>Je secouai la tête. J’étais plongé dans l’incertitude +et je m’étonnais de ma rébellion. J’étais +toujours debout, la tête levée, et alors une lumière +se fit en moi.</p> + +<p>Le pardon n’était pas ici. Il ne pouvait pas +m’être donné par cet homme sans bonté. Je ne +savais pas où il était. Peut-être à côté, dans le +petit jardin, avec l’acacia, le buis et le géranium, +peut-être ailleurs, très loin dans un autre pays et +peut-être nulle part. Peut-être n’était-il pas nécessaire +qu’il me fût donné, n’avais-je accompli +aucune faute, étais-je plus innocent, moi le fornicateur +et l’hérétique, qu’un enfant qui vient de +naître. Peut-être le désir de pardon suffisait-il +pour recevoir le pardon. Mais si j’étais la proie +de l’esprit du mal, si le pacte conclu me liait à +lui, aucun fonctionnaire divin n’avait le pouvoir +de rompre ce lien. Non, je ne voulais pas entendre +les paroles écrites dans le livre de l’exorciste, +les invocations millénaires, les formules de prière +par lesquelles les âmes deviennent esclaves. Je ne +voulais pas me forger de nouvelles chaînes, signer +un nouveau pacte. La foi ne se conférait pas par +une cérémonie. Je n’avais besoin que d’amour. +Aucune eau bénite, aucune prière récitée ne +pouvait me conférer cet amour dont le miracle ne +relevait pas de l’Eglise.</p> + +<p>Je sortis de l’espace compris entre les quatre +cierges et je poussai un soupir de soulagement.</p> + +<p>— Décidément, je renonce, dis-je au père +Théodore, qui me considérait avec stupéfaction. +Je préfère rester damné.</p> + +<p>Il poussa un cri et fit un geste pour m’ordonner +de reprendre ma place.</p> + +<p>Ne sachant comment gagner décemment la +porte, j’ajoutai :</p> + +<p>— Je vous prie de m’excuser.</p> + +<p>Mais le père Théodore me barra la route. +Ses yeux flamboyaient. Il dut pendant une seconde +émettre l’hypothèse d’une mystification. Il +la repoussa et il pensa à un cas d’inconscience +inouï ou une perte de raison, peut-être à une manifestation +du Malin.</p> + +<p>Il leva sa croix et nos regards se mêlèrent. Il +avait fait un signe au paysan espagnol qui s’était +avancé pour lui prêter main forte. Et dans ce signe +il avait appelé des inquisiteurs absents, des soldats +avec des hallebardes, des bourreaux avec des cagoules. +Je vivais une scène du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Je ne songeais qu’à sortir. J’eus la bizarre sensation +que si j’avais eu à lutter contre les deux +hommes qui se trouvaient en face de moi, j’aurais +rencontré la même irrésistance, la même sensation +de néant, que lorsque j’avais secoué Kotzebue dans +mon appartement.</p> + +<p>Je n’en fis pas l’expérience. Je ne sais pas si je +passai au travers du père Théodore ou s’il s’écarta +brusquement pour ne pas être heurté par le maudit, +mais j’atteignis la porte et je me trouvai dans le +jardin. Il y régnait une extraordinaire beauté de +couleurs qu’animait un souffle terrestre.</p> + +<p>Je traversai d’un seul élan l’appartement et je +gagnai la rue ensoleillée. J’allai à pas lents jusqu’à +l’avenue du Maine, regardant les boutiques et +les marchandes qui poussaient devant elles des voitures +pleines de légumes. Je n’étais pas délivré de +Lucifer, mais j’étais délivré de Dieu.</p> + +<p>Je n’avais qu’un peu de mélancolie parce qu’il +ne me serait jamais donné, comme je l’avais rêvé +puérilement, de dîner avec l’excellent abbé Durand.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XV"> </h2> + + +<p>Que faire ? Où aller ? La paix pouvait être dans +une autre demeure que celle du Dieu catholique.</p> + +<p>Je pris un taxi et alors commença une interminable +course à travers Paris. J’allai rue Vergniaud, +où se trouve le temple du culte Antoiniste. Le +bizarre bonnet noir d’une adepte qui avait l’air de +m’attendre sur le seuil me fit repartir. J’allai près +du Jardin des Plantes, chez les Quakers ; on y entendait +le lointain rugissement des lions et je trouvai +que c’était de mauvais augure. La maison des +théosophes, square Rapp, me parut trop blanche +et trop vaste et il y avait trop de signes magiques +sur sa façade.</p> + +<p>Je déjeunai, en compagnie du chauffeur, au restaurant +végétarien qui est attenant à cette maison et +je lui donnai l’adresse, à Bourg-la-Reine, du dernier +adorateur des astres, le prêtre Sabéen de +l’église d’Aquarius. L’église était fermée et le +prêtre absent. Mais je me souvins que la planète +Vénus joue un rôle important dans le culte des +astres et je me rappelai en même temps un passage +des prophéties d’Isaïe où la planète Vénus est +synonyme de Lucifer. Nous quittâmes Bourg-la-Reine +à toute allure pour gagner les pentes du +mont Valérien et parvenir chez les Soufis. Nous +allions atteindre leurs premières habitations quand +je vis un arbre dont le feuillage formait un globe +étrangement régulier qui le rendait pareil à cet +arbre du bien et du mal aux pieds duquel, dans +les tableaux des primitifs, le serpent offre le fruit +empoisonné. Je saisis le bras du chauffeur juste à +l’instant où nous allions passer sous l’ombre de +l’arbre et nous repartîmes.</p> + +<p>Le concierge des modernistes d’Israël ressemblait +à une statue de l’île de Pâques, celui des +martinistes à un diable thibétain et devant la +Christian science se promenait de long en large +une grande femme à l’air masculin qui avait des +sourcils obliques, si curieusement disposés, qu’elle +faisait songer à une Méphistophélès irlandaise. Je +m’enfuis sans me retourner.</p> + +<p>Un nuage voila brusquement le soleil quand +j’arrivai chez les Spirites, je glissai et tombai dans +l’escalier des Swedenborgiens, et quand je tirai +l’antique sonnette du représentant des millénaristes, +aucun son ne retentit, par l’effet d’un prestige +significatif. Chez le libraire de la rue Joseph-Dijon, +chef de la secte diviniste, je vis dans la vitrine +étinceler, comme un phare indicateur, un +livre intitulé : <i>le Diable à Paris</i>, et je ne descendis +même pas de taxi. Un embarras de voitures +rue de Rennes m’empêcha de parvenir jusqu’aux +bureaux de l’Armée de l’Eternel et quand j’arrivai +rue Féron, pour parler aux disciples de +Zoroastre, un coup de tonnerre retentit, la pluie +commença à tomber et j’ordonnai au taxi de revenir +sur ses pas.</p> + +<p>— Où allons-nous ? me dit le chauffeur.</p> + +<p>— Allez au hasard, lui répondis-je pour avoir +le temps de réfléchir.</p> + +<p>Nous errâmes dans Paris. La nuit vint. La +pluie augmenta. Parfois la voiture s’arrêtait. +C’était devant une maison de santé ou une banque +moderne. Le chauffeur m’avait vu faire +depuis le matin tant de stations devant des monuments +hétéroclites, qu’il pensait obéir à une heureuse +initiative en s’arrêtant de lui-même devant +tout ce qui pouvait ressembler dans l’ombre à +quelque temple. Nous eûmes même un long arrêt +devant un échafaudage où une poutre en croix au +centre d’un carré de planches avait l’air d’un +signe hiéroglyphique.</p> + +<p>Et je me demandais pendant ce temps si je ne +ferais pas mieux de soigner le mal par le mal. S’il +y avait à Paris des lucifériens organisés, pourquoi +n’irais-je pas les trouver ? Pourquoi n’atteindrais-je +pas cette montagne Djebel Makloub où étaient +les Yezidiz ? Pourquoi n’irais-je pas aux Antilles, +pour danser, la nuit, au milieu d’une forêt de cocotiers, +avec les Vaudoux ? Pourquoi ne prendrais-je +pas le transsibérien, ne gagnerais-je pas +le mystérieux faubourg de Shang-Haï où sont les +disciples de Zi-Ka, les sectateurs de la San-hohoeï, +afin d’aspirer avec eux le suc du pavot nécromantique +et d’adorer le Dragon de jade aux +cinq griffes d’or ? Ne vaudrait-il pas mieux retrouver +près de la mer Morte, au milieu des falaises +calcaires, le monastère des Esséniens à rebours, +pour profaner avec eux le paysage où avait marché +Jésus, jusqu’à ce que je me sois fait une âme +à la ressemblance de leur néant ?</p> + +<p>Le taxi gravissait les pentes de Montmartre.</p> + +<p>— Où allons-nous ? dit encore le chauffeur.</p> + +<p>Je répondis machinalement :</p> + +<p>— Place Blanche.</p> + +<p>Je vis que le chauffeur regardait de tous les +côtés, cherchant une église. Je lui montrai la +brasserie Romano.</p> + +<p>Et il fut déçu quand je le payai, non à cause +du pourboire, mais parce que m’ayant considéré +tout le jour comme une sorte de saint uniquement +en quête d’édifices religieux, il me voyait redevenir +le vulgaire consommateur d’une brasserie +mal famée.</p> + +<hr> + +<p>Il y avait une masse confuse à côté de la +table devant laquelle je m’étais assis. Cette masse +se soulevait à intervalles réguliers et je m’aperçus +qu’elle était formée par la réunion d’un dos +humain et d’une tête courbée. J’étais en train de +l’examiner avec curiosité, quand je vis la tête se +redresser et un visage apparaître.</p> + +<p>Sur ce visage que je n’apercevais que de profil, +des larmes coulaient. Je retins un cri de surprise, +car je croyais reconnaître Laurence. Mais une +Laurence tellement transformée et vieillie que je +ne pouvais ajouter foi au témoignage de mes +yeux. Etait-il possible qu’en si peu de temps, sa +forme mince se fût épaissie, que des poches +eussent alourdi ses paupières, que ses cheveux +eussent changé de couleur.</p> + +<p>Cette Laurence au double menton se tourna +de mon côté et je reconnus Irma Pascaud.</p> + +<p>— Ainsi on peut rester des mois, pensai-je, +sans remarquer une chose qui vous saute ensuite +aux yeux. Laurence ressemble à Irma Pascaud.</p> + +<p>Une conversation entrecoupée s’engagea et je +demandai par politesse à Irma pourquoi elle pleurait. +Je me souvins que dans sa jeunesse elle avait +aussi des crises de chagrin, mais qu’elle ne me répondait +pas, quand je lui en demandais la cause. +J’espérais intérieurement qu’elle allait garder la +même discrétion, car hypnotisé par mon idée fixe, +je ne m’intéressais qu’à moi-même.</p> + +<p>Mais elle parla. Ce fut d’abord en phrases incohérentes +et générales.</p> + +<p>— Il n’y a pas de justice ! Il n’y a rien à espérer +de personne et si l’on veut faire quelque chose +de bien, autant vaut aller se jeter à la Seine tout +de suite.</p> + +<p>Je dis : mais non ! mais non ! avec douceur et +je fis signe à Irma que je commandais un porto +pour elle.</p> + +<p>— Il n’y a plus de raison pour que je le cache, +reprit-elle. Et d’ailleurs pourquoi l’ai-je caché ? +Tu te rappelles le temps où je t’aimais, quand +nous étions jeunes, au quartier latin.</p> + +<p>Elle eut un sourire amer et elle reprit vivement :</p> + +<p>— Non, tu ne te le rappelles pas. Moi non +plus, ou à peine. Tu disais pour te moquer de +moi que je n’avais pas d’âme. Tu avais raison. +Je n’en ai plus. Je n’en ai plus, parce que l’on +me l’a prise.</p> + +<p>Je fis un mouvement d’effroi. Irma Pascaud +me rassura.</p> + +<p>— Tu n’y es pour rien. Ce sont les hommes, +tous les hommes. Il y a une loi qui fait qu’on est +puni quand on veut faire quelque chose de bien. +Tu ne t’occupais pas beaucoup de moi, alors. +Mais tu avais remarqué pourtant que j’avais un +secret. Je cachais quelque chose qui me faisait +pleurer quand j’étais toute seule. Je me souviens +que tu m’as posé des questions et que j’ai gardé +le silence. Tu n’as pas insisté du reste. Lorsque +je t’ai connu, j’avais une fille que j’aimais plus +que tout. Je n’avais pas d’âme, mais elle, cette +fille, c’était mon âme. Et je l’aimais d’autant plus +que je n’étais pas absolument sûre que son père +était bien son père. Je peux bien te l’avouer, n’est-ce +pas ? Il y a des hommes qui ne veulent jamais +croire qu’ils sont les pères et d’autres, au contraire, +qui par amour-propre... Eh bien ! celui dont je +parle croyait. Il avait déjà au moins une quarantaine +d’années à cette époque. Il s’appelait de +Saint-Aygulf.</p> + +<p>Je ne fis pas de mouvement parce que j’avais +entrevu la vérité depuis qu’Irma Pascaud avait +commencé à parler.</p> + +<p>— Tu le connais, tu as été chez lui, d’après ce +qu’on m’a dit, tu as vu ma fille. Le monde a l’air +très grand et pourtant c’est exactement comme +s’il n’y avait, en tout, que quelques personnes qui +se retrouvent sans cesse. Je ne parlais jamais de +Laurence autrefois, mais tu ne peux pas t’imaginer +à quel point je l’aimais. Je l’aimais tellement +que je consentis à m’en séparer pour toujours, à +ne plus jamais la revoir.</p> + +<p>Son père vint me trouver, après des années. +Il avait des remords. Il voulait prendre sa fille avec +lui, non pas parce qu’il l’aimait, mais à cause de +certains principes de morale qu’ont les gens de son +milieu. Il l’élèverait, me dit-il, il en ferait une +jeune fille riche qu’il marierait convenablement +à la condition que moi, je renoncerais complètement +à elle, je ne ferais aucun effort pour la +retrouver. Je ne sais pas comment une autre se +serait conduite à ma place. Je me posai la question. +Tu sais comment je vivais. Les chambres +d’hôtel, les gargottes, la bohème... C’est comme +ça que ma fille était appelée à vivre, puisqu’elle +allait grandir avec le seul exemple des béguins +de sa mère à côté d’elle. Je me suis représenté +toute son existence, modèle chez les peintres, fille-mère +à l’hôpital et la sueur de misère qu’il lui +faudrait verser. Alors j’ai accepté et c’est incroyable ! +j’ai accepté même avec joie parce que j’ai +cru que c’était pour le bien de Laurence. Et +pendant quinze ans je peux dire que quand je +pensais à elle et j’y pensais tous les jours, je ne +souffrais même pas, parce que j’avais conscience +que ce que j’étais, elle ne le serait pas, qu’elle participerait +à des choses auxquelles je ne peux +atteindre, qu’elle serait meilleure que moi, plus +instruite, qu’elle aurait une âme, elle...</p> + +<p>Les yeux d’Irma Pascaud étaient secs et elle +regardait droit devant elle. Je me demandais si je +devais m’enfuir ou lui demander pardon. Elle +parla à nouveau, mais d’une voix basse et comme +si elle s’adressait à elle-même.</p> + +<p>— Est-ce que ce n’est pas toi qui me disais +autrefois que ce n’est pas le bonheur qui est le +but de la vie, mais que c’est autre chose. Devenir +plus intelligent, s’élever ?</p> + +<p>Je fis signe qu’en effet j’avais pu dire quelque +chose d’analogue.</p> + +<p>— Eh bien, ce qui est arrivé, ce n’est pas la +faute de quelqu’un, c’est ma faute à moi et je +suis punie pour avoir cru qu’une enfant peut s’élever +davantage avec de l’argent qu’à côté de sa +misérable mère. Laurence vit à Montmartre maintenant, +comme moi j’y ai vécu et comme j’y vis +encore. Je sais qu’elle est quelque part, près d’ici. +Elle habite peut-être la même rue que moi et +demain elle viendra peut-être s’installer dans le +même hôtel. D’après ce qu’on m’a dit, elle est +partie avec le premier venu, comme un coup de +tête, parce qu’elle avait assez de son genre de +vie et que le sang de sa mère courait dans ses +veines. Tu te demandes sans doute comment je +l’ai appris. C’est un hasard... En parlant... Laurence +un soir a fait des confidences à une femme, +Henriette, que je connais depuis longtemps. +J’avais souvent parlé de ma fille à Henriette. +Alors elle a fait des rapprochements... Elle a tout +compris. Laurence lui a raconté comment elle avait +quitté son père, elle lui a même dit avec qui. Mais +Henriette ne s’est pas souvenue du nom. Eh +bien ! Elle l’a quitté, non pas parce qu’elle ne +l’aimait pas assez, non pas non plus parce qu’elle +l’aimait trop, mais parce qu’elle avait envie de +mener la même vie que sa mère. Et elle la mène. +Il paraît qu’elle a été avec l’un, puis avec l’autre. +Beaucoup de gens diront que c’est par vice, par +envie d’avoir des hommes. Mais moi qui ai passé +par là, je sais bien que ce n’est pas cela.</p> + +<p>Irma se tut. Je l’interrogeais des yeux. Sa puissance +d’explication devait avoir une limite, car +elle ébaucha deux ou trois phrases et s’arrêta. Puis +une autre pensée lui vint et elle se tourna vers une +horloge qui était au fond.</p> + +<p>— Est-ce bien l’heure ? me dit-elle.</p> + +<p>Je regardai ma montre et je confirmai qu’il +était sept heures moins le quart.</p> + +<p>— Il va falloir que je te quitte, dit Irma, et +elle mit fébrilement des gants qui dégagèrent une +odeur de térébenthine. Mais elle avait autre chose +à dire. Elle releva la tête et je vis sur ses traits +fripés une extraordinaire expression de joie : les +poches des yeux, les plis de la bouche, la poudre +de riz fondue en rigoles faisaient tout à coup une +espèce de soleil extasié et Irma Pascaud eut tout +à coup l’air d’une sainte qui contemple l’apparition +de la Vierge.</p> + +<p>— Tu ne le croirais pas, dit-elle, mais Laurence +n’a pas cessé de m’aimer. Elle a toujours +pensé à moi et elle a cherché à me voir. Je ne +sais pas comment Kotzebue avait deviné que +j’étais sa mère, mais il s’était fait fort de me +retrouver. Il m’avait aperçue dans un café de la +place Blanche, il le lui avait dit et il paraît que +Laurence s’échappait de chez elle, quand elle le +pouvait, pour rôder par ici, dans l’espoir de me +rencontrer. Hein ? Tout de même ! Si on s’était +trouvé face à face, crois-tu que la voix du sang +nous aurait fait nous reconnaître ?</p> + +<p>Je n’eus pas le temps de répondre, car Irma +Pascaud s’était levée et ce que je pouvais dire +n’avait plus la moindre importance.</p> + +<p>— Je le saurai à sept heures, dit-elle. Je vais +rencontrer Laurence chez Lucienne. C’est elle +qui lui a demandé ce rendez-vous et je crois que +ça va être le plus beau moment de ma vie.</p> + +<p>— Mais alors, pourquoi pleurais-tu ?</p> + +<p>— C’est à cause de ce que tu disais autrefois +à mon sujet. Tu disais que je n’avais pas d’âme. +Alors je pensais que je n’étais pas digne d’embrasser +ma fille.</p> + +<p>J’aurais voulu me mettre à genoux pour baiser +le bas de sa robe et lui demander mille fois pardon.</p> + +<p>Mais elle se dirigea vers la porte et je la vis +s’éloigner rapidement.</p> + +<hr> + +<p>Je marchais vite. Il pleuvait et j’avais ôté mon +chapeau pour que la pluie rafraîchît mon front. +J’étais ivre, non à cause du porto que j’avais bu, +mais par l’effet d’un alcool intérieur que distillait +l’afflux de mes pensées.</p> + +<p>On entendait le bruit que font en retombant les +devantures de fer des magasins. Des trompes +d’auto retentissaient. Des gens couraient sous des +parapluies. Le ciel était si bas qu’il avait l’air de +toucher les toits des maisons. J’errais sous un couvercle +ténébreux qui n’était éclairé que par une +lumière, celle de l’amour d’Irma Pascaud pour +sa fille. Cette lumière venait de briller pour moi +et elle s’était éteinte. Mais je savais qu’elle existait. +Il y avait une lumière qui était l’amour.</p> + +<p>Je passai devant la vitrine d’un bijoutier et derrière +les diamants faux, les perles japonaises, le +ruissellement des colliers en toc, au milieu des +flammes de l’électricité, j’aperçus Mammon le +démon hébraïque de la richesse. Il se tenait debout +dans une jaquette correcte et il élevait en +souriant avec un geste de prestidigitateur devant +une jeune femme blonde, une émeraude verte +comme une goutte d’absinthe ou comme l’œil +d’une morte. Je collai mon visage contre le carreau +et j’aperçus les traits ravissants de la jeune +femme qui se décomposaient sous l’action du +désir. Un pacte semblable au mien allait se conclure +là et je fus tenté de m’élancer dans la boutique +et de forcer la jeune femme à écouter mon +histoire.</p> + +<p>Peut-être l’aurais-je fait, si en me reculant d’un +pas sur le trottoir, je n’avais pas été heurté par +un personnage qui avait des lunettes d’or et des +bagues d’or à ses doigts osseux. Il était maigre, +son visage affectait des formes géométriques, il +y avait dans les lignes de ses bras, leurs rapports +avec les angles de ses jambes et de ses pieds, +des problèmes compliqués de trigonométrie, pareils +à ceux que je n’avais pu résoudre quand je +préparais mon baccalauréat. Il était semblable à +Astaroth, génie de la science des nombres et des +mesures, tel qu’il est représenté dans les livres de +démonologie.</p> + +<p>Derrière lui, la bouche peinte et les pommettes +fardées, avec des gouttes de pluie comme +des écailles sur le plâtre de son front, une rose à +la boutonnière et faisant onduler ses hanches, +s’avançait un jeune homme équivoque qui passa +sa langue sur ses lèvres en me voyant et en qui je +reconnus Belial, qui avait une statue à Sidon et +qu’on avait adoré à Sodome comme un dieu.</p> + +<p>Je m’étais arrêté imprudemment à un carrefour +diabolique. Lilith, la princesse des succubes, qui +fait périr les nouveau-nés, le traversait presque +nue, dans un cercle de gouttes d’eau, levant au-dessus +de sa tête un parapluie tellement petit qu’il +ne pouvait être qu’un objet magique pour capter +les forces éparses. Elle pénétra dans un restaurant +et par la porte ouverte j’aperçus en train de +manger, Behemoth avec son ventre énorme et sa +face d’éléphant, le démon de la stupidité et de +l’absorption continuelle des nourritures. Près de +lui était Kamosh, le démon de la flatterie, et le +monstrueux Ronwe avec ses filles qui entraînent +les hommes dans des lits où elles sifflent et se +changent en serpent. Un orchestre se mit à jouer +et je vis un musicien frapper sur un tambourin en +clignant de l’œil afin d’indiquer aux initiés qu’il +se livrait à l’opération magique du Kamlat par +laquelle les jouissances sensuelles sont décuplées.</p> + +<p>Je songeai à m’éloigner. Mais partout il y avait +des démons, ils avaient envahi la terre, ils en +avaient pris possession et ils s’accouplaient avec +les filles des hommes, comme aux premiers jours +de la malédiction. Je vis Abigor qui chérit les +uniformes, Adramelech qui a des plumes de paon +à cause de son orgueil, les Lamies qui adorent la +chaleur particulière aux lèvres des jeunes hommes +et les Lemures qu’on croit vivants et qui sont morts +depuis longtemps. Je vis Léonard, le grand nègre, +et To, démon de la vitesse qui courait autrefois à +pied dans les déserts de l’Arabie et a engendré +tant de machines affreuses pour traverser le monde +rapidement. Samiaxas, enveloppé d’une pelisse, +reniflait le parfum qui sort des robes des femmes, +cherchant à s’unir à elles avec cette ardeur qui +est rapportée dans le livre d’Enoch. Samaël blanc, +messager de la gourmandise, portait des plats dans +un panier sur son bonnet de marmiton, et Samaël +noir, préparateur de philtres et de poisons, sortait +de la boutique d’un pharmacien où venaient de +s’éteindre les flammes étranges des bocaux.</p> + +<p>Ardarel, esprit du feu, soufflait dans les moteurs +des autos, Talliud, esprit de l’eau, s’allongeait +dans les rayons de la pluie et l’affreux +Furlac rampait sur les pavés, travaillant à rendre +la boue vivante.</p> + +<p>Et sans cesse, dans toutes les maisons, sous les +portes, dans les cafés et sur les places, des pactes +étaient signés. Je voyais les trois bougies s’allumer, +le déroulement des parchemins vierges et je sentais +autour de moi l’impalpable poussière de leurs +cendres.</p> + +<p>Et alors une vérité m’apparut. Je n’étais maudit +que dans la mesure où tous les hommes l’étaient. +Tous s’étaient vendus à l’esprit du mal, les uns +pour l’argent, les autres par ambition, les autres +pour le plaisir de leur chair. La sorcellerie était +naturelle. Elle fonctionnait dans les tribunaux, +dans les rites du mariage, dans les transactions des +banques. La signature des pactes était au bas de +tous les contrats, elle était reproduite dans les journaux, +elle s’escomptait en Bourse. Toute la société +était diabolique. Ce que Lévy m’avait fait faire +autrefois, chacun le faisait quotidiennement et sans +le savoir. Les mères, dès le premier baiser, vouaient +leur enfant à Lucifer. Les amants s’accouplaient +selon le mode infernal. Les prêtres, quand ils levaient +l’hostie dans l’église, tendaient au ciel le +symbole de l’égoïsme. L’homme suivait la voie à +rebours et il la suivait joyeusement, ayant éteint +en lui-même jusqu’à l’espérance du but divin.</p> + +<p>La pluie continuait à tomber et mes vêtements +étaient collés à mon corps. Mais la fraîcheur que +j’en ressentais était agréable, parce qu’elle était +comme un bain, après une longue souillure. J’avais +couru toute la journée de temple en temple, partout +où il y a des hommes qui cherchent la vérité +et je m’apercevais que je n’avais qu’à regarder +autour de moi pour découvrir cette vérité.</p> + +<p>A droite et à gauche, je voyais les rues se +creuser profondément entre des couloirs de pierre, +pour se perdre je ne sais où. Une marée de ténèbres +roulait au-dessus des maisons, descendait, +de plus en plus menaçante, sur les vagues palpitations +des réverbères. Et moi je marchais à petits +pas. J’étais un homme comme tous les autres, ni +meilleur ni pire, courbé par la crainte, soulevé par +le désir et qui n’avait su aimer sincèrement que +lui-même.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XVI"> </h2> + + +<p>Le printemps vint et fut suivi par l’été. Je vivais +seul. J’avais renvoyé ma gouvernante et mon +valet de chambre et il n’y avait pas eu d’autre +changement dans mon existence. Mais je savais +que si mon pacte était à la ressemblance de celui +de tous, je devais, par une action éclatante, effacer +la trace de ma signature sur le parchemin de Lévy.</p> + +<p>Quelle serait cette action ? Elle m’apparut un +jour et je crus sentir tout de suite qu’elle seule +pouvait débarrasser mon âme de son fardeau, en +ébranlant le point d’appui sur lequel reposait ma +vie. Il fallait la réaliser sans perdre une minute.</p> + +<p>Je retrouvai dans un tiroir, sur un vieux bout de +papier, l’adresse de cette femme de ménage qui +avait été la confidente de Laurence et je rédigeai +pour elle un pneumatique où je la priais de venir +me voir sans retard. J’allai jeter moi-même le +pneumatique à la poste. Mais je n’eus pas à faire +de contour pour éviter Saint-François-de-Sales. +L’archevêque de pierre avait depuis longtemps +repris sa place au-dessus du portail de l’église.</p> + +<p>Puis j’attendis avec la même impatience que +j’avais éprouvée en d’autres temps, lorsque j’attendais +une maîtresse dont l’arrivée était incertaine.</p> + +<p>L’après-midi touchait à sa fin quand la sonnette +retentit et quand je fis entrer Mme Honorine.</p> + +<p>Son nez était plus rouge qu’à l’ordinaire. Elle +portait, comme un uniforme de pauvre femme, un +fichu grisâtre croisé sur sa poitrine et elle tenait +un filet qui contenait un objet de nature graisseuse +enveloppé dans du papier journal.</p> + +<p>— Je venais justement de faire mon marché, +dit-elle en soulevant ce filet, quand est arrivé le...</p> + +<p>La prononciation du mot l’arrêta et comme je +cherchais moi-même le début de ma phrase, elle +entama des récriminations.</p> + +<p>Elle savait que le valet de chambre lui en voulait. +Elle n’avait pas été étonnée qu’on ne la fasse +plus revenir après le départ de madame. D’abord +elle avait bien prévu que madame s’en irait. Madame +le lui avait dit à elle-même. Le valet de +chambre lui trouvait un genre trop peuple. Elle +se flattait d’être du peuple. On peut porter des +savates et être plus honnête que ceux qui ont des +souliers.</p> + +<p>Je me hâtai de lui dire que cela n’avait pas +d’importance et qu’il s’agissait de tout autre chose.</p> + +<p>— Monsieur sait-il que le tarif de l’heure a +augmenté de vingt-cinq centimes depuis trois mois ?</p> + +<p>Je lui fis signe que je le savais et je la priai +de s’asseoir. Elle n’en fit rien. Je m’aperçus alors +qu’elle promenait son doigt sur ma table et qu’elle +traçait un dessin primitif dans la poussière accumulée. +Son regard erra sur les meubles et en constata +le désordre. Par la porte restée ouverte, +elle vit de l’autre côté de l’antichambre, la salle +à manger où se trouvaient encore les restes du +déjeuner que j’avais préparé moi-même. Une +obscure faculté professionnelle lui permettait sans +doute de mesurer la somme de travail qu’exigeait +mon appartement laissé à l’abandon.</p> + +<p>Un éclair d’orgueil passa dans son terne regard, +en même temps qu’un désir de serviabilité.</p> + +<p>On la trouvait quand on avait besoin d’elle. Le +travail ne lui avait jamais fait peur. Ah ! elle savait +combien il est difficile de se procurer une +femme de ménage, par le temps qui court.</p> + +<p>— Non, Honorine, lui dis-je, je ne cherche pas +une femme de ménage. J’ai pensé à vous à cause +des éloges que j’ai entendus à votre sujet. Je sais +que vous êtes pleine de mérite, que vous avez été +abandonnée par votre mari, que vous avez travaillé +toute votre vie pour nourrir vos enfants. Je +veux vous faire un cadeau ou plutôt une donation.</p> + +<p>Les yeux d’Honorine s’étaient subitement +mouillés car nul ne peut entendre une allusion à +des malheurs qu’il a subis sans être ému de pitié +pour lui-même. Mais aux derniers mots que je +prononçai, son visage reprit une impassibilité +hébétée.</p> + +<p>— Je veux quitter Paris et mener une tout autre +existence que celle que j’ai menée jusqu’à présent. +Cet appartement et tout ce qu’il contient me +sera désormais inutile. Je répugne à le vendre. +J’ai pensé à en faire la donation à la personne qui, +de toutes celles que je connaissais, en était la plus +digne.</p> + +<p>Honorine, impassible, garda le silence et hocha +la tête en signe d’approbation.</p> + +<p>A la fin, elle dit :</p> + +<p>— Je ne comprends pas ce que monsieur veut +dire par donation.</p> + +<p>— Je veux dire que je vous donne tout ce qui +est dans cet appartement et l’appartement lui-même +dont je m’engage à payer le loyer. Les +meubles, les tapis, tout ce qui est ici sera à vous. +Vous pourrez le vendre ou le garder à votre guise.</p> + +<p>Honorine se mit à rire comme on rit d’une +plaisanterie incompréhensible.</p> + +<p>— Monsieur s’amuse.</p> + +<p>Je lui affirmai que je ne plaisantais nullement, +que ma résolution était sérieuse et irrévocable. +Elle pouvait dès maintenant emporter ce qui lui +plaisait, notamment les couverts d’argent. Je citai +les couverts sachant quel prestige ils exercent sur +les simples.</p> + +<p>Honorine s’obstinait à répéter :</p> + +<p>— Monsieur s’amuse.</p> + +<p>Mais son visage exprimait la plus vive inquiétude.</p> + +<p>— On m’avait bien dit dans le quartier que depuis +le départ de madame, monsieur était... Mais +je ne suis pas femme à profiter de...</p> + +<p>Je crus qu’elle allait montrer son front avec +son doigt mais elle s’arrêta.</p> + +<p>Je lui assurai que j’avais tout mon bon sens et +que ma résolution était prise. Mais Honorine avait +pris aussi la résolution de ne pas profiter.</p> + +<p>Si je n’étais pas fou elle se trouvait blessée +dans un amour-propre caché et elle répétait :</p> + +<p>— Alors, ce ne sont pas des choses à dire.</p> + +<p>— Eh bien ! réfléchissez !</p> + +<p>— C’est tout réfléchi.</p> + +<p>Et elle fit mine de s’en aller pour sortir du +monde extraordinaire où je venais de la faire +pénétrer.</p> + +<p>— Si monsieur veut me donner quelque chose, +je prendrai bien cette petite médaille en souvenir +de madame que j’aimais bien... et aussi de monsieur.</p> + +<p>La médaille que m’avait donnée l’abbé Durand +reposait dans la poussière sur une coupe.</p> + +<p>Je la lui donnai de grand cœur.</p> + +<p>Je passai la soirée à m’émerveiller et à glorifier +la sainteté des cœurs simples. C’était Laurence +qui avait raison. Je n’avais pas su distinguer sous +la grossière enveloppe, l’or pur du désintéressement.</p> + +<p>Il était tard. J’allais aller me coucher quand on +sonna.</p> + +<p>C’était Honorine qui revenait. Elle avait une +attitude embarrassée et pourtant résolue.</p> + +<p>— Monsieur m’a dit : Réfléchissez. Alors, j’ai +réfléchi, ou plutôt ce n’est pas moi. Moi, je pense +qu’il ne faut pas profiter... Mais c’est ma fille... +Ma fille m’a dit : Tu as des enfants. Nous sommes +plusieurs...</p> + +<p>— Alors, vous acceptez ?</p> + +<p>— Puisque c’est monsieur de lui-même... Par +l’effet de sa bonté... J’accepte.</p> + +<p>— C’est parfait. Je maintiens ce que j’ai dit. +Tout ce qui est ici est à vous.</p> + +<p>Honorine secoua la tête.</p> + +<p>— Il paraît que de toute façon il faut un papier +en règle. Et pour le loyer aussi...</p> + +<p>— Vous aurez un acte de donation et mon +homme d’affaires s’occupera du loyer. Aidez-moi +à faire ma valise. Je vais m’en aller tout de suite.</p> + +<p>— Et pourquoi ?</p> + +<p>— Je ne suis plus chez moi.</p> + +<p>Elle se mit à rire. Elle avait pris l’expression +rusée de quelqu’un qui ne veut pas se laisser +tromper.</p> + +<p>Elle me regarda presque avec regret mettre du +linge dans ma valise, mais elle se ravisa et elle +insista généreusement pour que j’en prisse davantage. +Je lui en sus gré, car elle avait aussi des +fils.</p> + +<p>— Monsieur aime les livres, ça tient compagnie. +Moi, je ne lis jamais.</p> + +<p>Et elle bourrait ma valise au hasard avec tous +les livres qui étaient à portée de sa main.</p> + +<p>— Voulez-vous passer la nuit ici ? lui demandai-je.</p> + +<p>Elle refusa vivement. Elle n’oserait jamais. Seulement +quand elle aurait les papiers.</p> + +<p>Je lui remis la clef de la porte d’entrée. Elle +prit ma valise. Il faisait beau dehors. Je ressentais +un bonheur immense.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XVII"> </h2> + + +<p>Je pris à peine le temps de déposer ma valise +dans une petite auberge dont j’avais, l’année précédente, +remarqué l’humilité au bord de la route. +J’en savourai hâtivement l’odeur rustique, le manque +de confort et la difficulté de se procurer l’eau +indispensable pour sa toilette, après un long +voyage. Je demandai à une patronne joviale, qui +avait un double menton rose et se tenait derrière +un comptoir, si un original habitait toujours dans +la direction du cap Myrte, une petite maison de +planches face à la mer, qu’il avait construite lui-même.</p> + +<p>— Le pauvre Jacques ! s’écria la femme dont +le visage s’éclaira. Oui, il est toujours là, mais +pas pour longtemps.</p> + +<p>— Je ne savais pas qu’il était connu par son +surnom.</p> + +<p>— Si, et c’est un surnom qui, d’ailleurs, ne lui +va pas du tout. Ce sont des messieurs de Paris qui +le lui ont donné, je ne sais pas bien pourquoi.</p> + +<p>La femme s’était levée et je pus admirer une +forte carrure, une taille plantureuse, la puissance +de la maturité féminine.</p> + +<p>Je me rappelai avoir entendu dire autrefois, de +façon précise, que le pauvre Jacques avait donné +aux pauvres tout ce qu’il possédait, avant de se +retirer dans la solitude pour y chercher la perfection.</p> + +<p>On m’avait cité avec admiration ses propres +paroles :</p> + +<p>— Nous sommes enchaînés tant que nous avons +quelque chose à nous. La première action que doit +faire celui qui veut être pur est de rompre les liens +qui l’attachent.</p> + +<p>Je voulais le consulter sur cette rupture de liens. +Le début en était peut-être aisé mais la difficulté +de continuer m’apparaissait immense.</p> + +<p>— Sans doute, pensai-je, cette aubergiste ne +connaît le pauvre Jacques que par des racontars.</p> + +<p>Je la quittai et je m’élançai sur un petit chemin +qui gravissait une colline entre des pins et des +mimosas.</p> + +<p>Il faisait chaud et l’air était immobile. C’était +le milieu de l’après-midi. Des insectes bourdonnaient. +Je découvrais au loin la mer. Mon enthousiasme +pour la beauté d’une vie nouvelle augmentait +pendant que je marchais.</p> + +<p>Comme cela m’avait été indiqué, je quittai le +chemin pour prendre un sentier, entre des vignes. +Je descendis une pente, j’en remontai une autre et +je me trouvai devant la petite maison de planches +où le sage était venu abriter une âme désormais +sans passions.</p> + +<p>Le pauvre Jacques était debout devant sa porte. +Il ne fut pas surpris en me voyant et il ne manifesta +aucun plaisir. J’aurais même pu interpréter +les plis de son front comme un signe de mauvaise +humeur.</p> + +<p>J’eus honte de troubler sa méditation. Je lui +exposai pourtant le but de ma visite. J’étais tenté +de l’imiter. Je voulais me débarrasser du mal que +tout homme porte en lui. Je savais que le premier +geste de la libération doit être de distribuer tout +ce qu’on a. J’avais commencé et ce commencement +m’avait été agréable. Mais je me rendais bien +compte que ce qui m’avait plu, c’était le caractère +un peu théâtral de ma générosité. Je n’avais pas +le courage d’aller plus loin. Un obscur déplacement +au profit d’une œuvre de tous les titres constituant +ma fortune m’était impossible. Comment +avait-il donc fait, lui, pour se dépouiller complètement ?</p> + +<p>Le pauvre Jacques se mit à marcher de long en +large. Il paraissait ennuyé de ma question. Il tenta +d’abord d’y répondre de façon évasive.</p> + +<p>— Chacun doit agir selon sa conscience et ce +qu’il fait ne regarde personne.</p> + +<p>Mais je m’étais assis sur un banc rudimentaire, +qui était devant sa porte, et je ne paraissais pas +disposé à m’éloigner sans réponse.</p> + +<p>A la fin il dit avec une certaine impatience :</p> + +<p>— Tout donner est impossible ! Personne n’en +a le courage. On donne facilement son pardessus, +des meubles, mais sa fortune, jamais ! D’ailleurs +on a trop décrié l’argent. Voyons, il faut tout de +même de l’argent même pour vivre en ermite dans +une cabane de planches comme celle-là. D’abord +ces planches, il a fallu les payer. Il a fallu louer +le terrain. Et il faut manger tous les jours. Même +si on ne mange que des pommes de terre et de la +salade, il faut payer ces pommes de terre et cette +salade.</p> + +<p>— Mais je croyais que vous viviez du produit +de votre travail, et je désignai une terre calcinée +où il semblait y avoir eu le vestige d’une culture +abandonnée.</p> + +<p>— Rien de ce que j’ai planté n’a poussé. Tout +a été brûlé par le soleil ou pourri par la pluie. Je +serais mort depuis longtemps si je n’avais pas les +rentes que m’envoie régulièrement le Crédit Lyonnais.</p> + +<p>— Ainsi vous ne croyez pas la fortune incompatible +avec l’existence du sage ?</p> + +<p>Il se mit à rire et me regarda bien en face. +Alors seulement je m’aperçus qu’il avait grossi, +qu’il portait un complet neuf et qu’il avait aux +pieds des chaussettes et des souliers.</p> + +<p>— La sagesse ! D’abord où est-elle ? Il est arbitraire +de la placer dans une cabane en planches, +près d’un bois de pins, plutôt qu’ailleurs. Je me +demande si l’on n’est pas beaucoup plus sage de +vivre dans une maison, comme tout le monde, +avec ses semblables.</p> + +<p>J’étais déçu. Je regardai les collines qui s’étageaient +et se prolongeaient en des caps rocheux +vers la mer gonflée d’azur. Le soleil allait se coucher +et l’air tranquille semblait pousser doucement +au-dessus des arbres immobiles, de muettes pensées +d’amour.</p> + +<p>— Pourtant, vous avez donné un exemple, +dis-je.</p> + +<p>Le pauvre Jacques parut se décider à un aveu.</p> + +<p>— Si vous étiez venu demain, vous ne m’auriez +pas trouvé. Cette soirée sera la dernière que je +passerai ici. Et peut-être me paraîtra-t-elle longue.</p> + +<p>— Comment ?</p> + +<p>— J’ai réfléchi. Rien ne fait réfléchir comme +d’interminables heures passées, l’hiver, à écouter la +pluie, l’été à contempler la lumière du soleil. J’ai +changé d’avis. Je trouve que la compagnie d’une +taupe et d’une couleuvre ne suffisent pas à un sage.</p> + +<p>— Et quelle compagnie leur préférez-vous ?</p> + +<p>— Celle d’une femme, par exemple.</p> + +<p>Il rougit légèrement, baissa les yeux, puis il +les leva vers moi orgueilleusement.</p> + +<p>— Pourquoi pas ? fit-il. J’ai fait la connaissance +de quelqu’un, dans le pays... quelqu’un qui partage +mes idées.</p> + +<p>Il s’arrêta, remuant la terre de son soulier neuf.</p> + +<p>— N’étiez-vous pas bouddhiste ?</p> + +<p>— Cette jeune femme est catholique, mais +qu’importe !</p> + +<p>Il baissa la voix et l’orgueil de son visage s’accentua.</p> + +<p>— Elle est veuve, très jolie et propriétaire d’un +hôtel tout près d’ici, ce qui ne gâte rien.</p> + +<p>Je pensai en frémissant à la grosse aubergiste +avec qui j’avais échangé quelques paroles. Une +grande tristesse m’envahit.</p> + +<p>— Croyez-vous au diable ? dis-je pour changer +de conversation.</p> + +<p>Le pauvre Jacques faillit se mettre en colère. +Il crut que je devinais qui était sa fiancée et que +je faisais un rapprochement injurieux avec le +diable à cause de la couleur rose feu de ses joues. +Il me regarda longuement, il vit ma parfaite innocence +et il répondit :</p> + +<p>— Mais non. Je n’y crois pas. Si j’y avais cru, +je n’aurais pu passer une seule nuit dans cette +cabane. Ah ! je comprends la tentation de saint +Antoine maintenant ! On ne peut s’imaginer toutes +les voix qui sortent des bois, tous les appels qui +sont poussés dans les champs par des êtres errants. +Je les sentais quelquefois collés derrière ma porte, +en train d’écouter ma respiration. Je me suis même +demandé quelquefois si le voisinage de M. Althon +n’y était pour rien.</p> + +<p>— M. Althon ? Pourquoi ?</p> + +<p>— Ce sont des potins. Il vaut mieux ne pas +s’en occuper.</p> + +<p>Il fit un geste large qui signifiait que la vie était +plus belle que toutes ces imaginations.</p> + +<p>— Et la taupe et la couleuvre ? dis-je en le +quittant.</p> + +<p>— J’ai fait plusieurs kilomètres à pied pour les +perdre dans ces bois que vous voyez, là-bas, à +l’extrémité de l’horizon. Cela m’a fait beaucoup +de peine. Je ne peux m’expliquer comment, mais +ces animaux avaient tout compris. La couleuvre +sifflait, la taupe ronronnait. C’était déchirant. Ah ! +il est impossible de tout concilier.</p> + +<p>Je me mis à marcher très vite. Le soir tombait. +J’atteignis la grande route et j’allai droit devant +moi.</p> + +<hr> + +<p>Il y avait plus d’une heure que je marchais et +la nuit était tout à fait venue quand je passai à +côté d’une petite buvette dont la terrasse était +éclairée par une lanterne. Je m’y assis pour me +reposer.</p> + +<p>Je reconnus le paysage qui était devant moi. +Aux flancs de la colline, cette ligne de murailles +grises était l’enceinte du couvent des filles repenties. +La masse de pierre criblée d’yeux électriques +était l’hôtel. Je distinguais entre des branches la +toiture de la petite villa que j’avais louée l’année +précédente et sur la droite, je voyais s’ouvrir entre +les eucalyptus centenaires, l’allée qui menait à la +demeure de M. de Saint-Aygulf.</p> + +<p>Autour d’une table à côté de moi des chauffeurs +en livrée causaient et riaient avec des gens +du pays. Les mêmes mots revenaient sans cesse +dans leur conversation. Il était question de dingos, +de toqués et je fus aussitôt certain qu’il s’agissait +de gens que je connaissais et peut-être de moi-même.</p> + +<p>Involontairement, je prêtai l’oreille. Je compris +qu’un gros homme taciturne et un valet de +chambre à figure de belette étaient les domestiques +de M. Althon.</p> + +<p>Après des confidences à voix basse qui les firent +s’esclaffer, le gros homme taciturne s’écria d’une +voix retentissante :</p> + +<p>— Voulez-vous que je vous dise ce que je +crois ? Eh bien, ce sont tout simplement des porcs.</p> + +<p>Les rires reprirent. Un chauffeur fit un récit +plaisant que je n’entendis pas, mais mon cœur se +mit à battre quand le nom de Saint-Aygulf fut +prononcé. Il venait, disait-on, de partir subitement +pour Paris, laissant sa fille toute seule et +on allait en profiter le soir même.</p> + +<p>— Ils vont s’en payer. C’est pour ça qu’on nous +a donné congé toute la soirée.</p> + +<p>Un paysan à grosses moustaches et qui devait +être jardinier dut faire une réserve bienveillante +relative à Eveline.</p> + +<p>— Elle est comme les autres, peut-être pire, dit +avec un affreux sourire le valet de chambre à +tête de belette.</p> + +<p>J’entendis encore le paysan dire :</p> + +<p>— Ils ont raison, puisqu’ils en ont les moyens. +Mais pourquoi, diable, mêlent-ils à ça des histoires +de religion ?</p> + +<p>Et l’homme taciturne clama à nouveau :</p> + +<p>— Je vous le dis, ce sont des porcs !</p> + +<p>Je me levai et je partis. J’avais honte d’avoir +écouté et pourtant j’étais heureux de savoir. La +curiosité me dévorait. M. Althon ! Eveline ! S’il +existait ailleurs que dans mon imagination des êtres +consacrés au mal et qui adoraient Lucifer comme +d’autres adorent Dieu, M. Althon devait être de +ceux-là.</p> + +<p>La lune était dans son plein et brillait d’un +éclat extraordinaire. J’étais à jeun, j’avais la tête +vide et il me sembla que sa lumière contribuait à +me griser.</p> + +<p>Mais soudain je m’arrêtai. J’étais arrivé devant +le petit chemin qui menait à la propriété de +M. Althon. Un groupe qui venait sur la route, en +sens inverse, avait tourné et s’enfonçait sous les +arbres avec quelque chose de furtif dans l’allure.</p> + +<p>Quand j’essaie de me rappeler à présent quelle +est la pensée qui me poussa, je suis incapable de +la retrouver. Je ne croyais pas avoir un rôle à +jouer, un devoir à accomplir. Je n’étais pas non +plus avide d’assister à une scène d’érotisme collectif, +à laquelle ce genre de réunion sert d’ordinaire +de prétexte. Je me mis à marcher dans le petit +chemin, derrière le groupe qui me précédait, +comme un visiteur quelconque qui est invité chez +M. Althon.</p> + +<p>Arrivé près de la maison, je m’arrêtai et d’instinct +je me blottis dans un massif pour laisser +passer trois personnes qui venaient derrière moi. +J’avais reconnu le rire de Mme Vigerie. Elle s’appuyait +au bras de deux jeunes gens que je connaissais +et tout en marchant, elle déboutonnait un +grand manteau de fourrures qui l’enveloppait jusqu’aux +pieds. Je n’eus pas le temps de m’étonner +qu’elle portât un manteau de fourrures par une +aussi chaude soirée. Le manteau s’ouvrit quand +elle arriva près de moi. Elle était nue sous sa +fourrure.</p> + +<p>Et pendant que les trois silhouettes s’éloignaient +sous la lune, je fus frappé par quelque chose de +spécial dans la manière pesante de marcher, le +mouvement des épaules, une épaisseur des cous +que je n’avais jamais remarquée. Je me rappelai +aussitôt les paroles que je venais d’entendre dans +la buvette :</p> + +<p>— Ce sont des porcs !</p> + +<p>Je pénétrai à leur suite dans le jardin. Il était +formé de massifs épais et il me sembla que les +plantes qui composaient ces massifs appartenaient +à des espèces inconnues.</p> + +<p>Mais j’étais dans un état de semi-inconscience +et je me dirigeai d’un pas tranquille vers la maison. +Aucune lumière n’y apparaissait. Elle était +massive, silencieuse, morte. Elle avait happé les +visiteurs par je ne sais quelle porte qui s’était refermée +sans bruit. Je longeai inutilement la façade +et je me demandais sérieusement si je ne ferais +pas bien d’appeler avec une voix retentissante en +criant mon nom. Mais je me dis avec raison que +Kotzebue, qui ne pouvait manquer d’être là, me +ferait éconduire.</p> + +<p>J’eus aussi l’idée d’allumer quelques branches +de pin, que je ramasserais et que je disposerais +devant la porte pour y mettre le feu. Je cherchai +mes allumettes dans ma poche et cette pensée me +remplit de gaîté au point que je me mis à rire tout +seul. Pourtant je renonçai à ce projet, trouvant +plus sage d’attendre dans le jardin l’arrivée d’un +nouvel invité qui me permettrait de pénétrer par +surprise.</p> + +<p>Je pris une allée au hasard et je marchai jusqu’à +un espace libre où je voyais le gravier étinceler +sous la lune. Je m’arrêtai, quand je distinguai +une forme blanche, indécise, immobile, qui +était bizarrement suspendue dans l’air. En regardant +avec plus d’attention, je vis au-dessus de la +forme blanche, la ligne dressée d’un poteau.</p> + +<p>C’était une croix qui était au centre de ce carrefour +et un être immaculé avec des taches de sang +sur le corps y était crucifié. Je fus hypnotisé +d’abord par les yeux qui me paraissaient fixés +sur moi, obstinément fixés et étonnamment vides, +comme des yeux de verre.</p> + +<p>D’une blancheur absolue, depuis l’extrémité de +ses petites oreilles pointues jusqu’à ses sabots étroits, +était l’agneau crucifié en présence duquel je me +trouvais. Pour que les pattes de devant puissent +être clouées, on avait disloqué les jambes en les +écartant. Une cordelette serrait le cou, obligeant +la tête à se tenir droite. Les clous étaient profondément +enfoncés et avaient brisé les os. Je +découvris, en passant la main sur les poils de l’animal +et en y sentant une légère tiédeur, que ce +surprenant supplice était tout récent.</p> + +<p>On sait que les bêtes sont tuées pour être mangées +et on ne s’indigne pas après les bouchers. Mais +la mort de cet agneau, son exposition sur une +croix, le mystérieux caractère rituel qui me paraissait +s’attacher à cette mort, me remplirent de +dégoût. Je jetai un regard autour de moi et le jardin +me sembla devenu singulièrement menaçant, +lourd d’une incompréhensible énigme.</p> + +<p>Je fus alors frappé par la résonance d’un +chant lointain. C’était une complainte traînante, +étouffée, qui provenait de l’espace ambiant plutôt +que d’un lieu déterminé. Je songeai d’abord à +quelqu’un qui aurait chanté au haut d’un arbre à +travers du coton. La voix mourait et renaissait, +monotone et je me rendis bientôt compte qu’elle +devait partir de la terrasse qui était sur le toit +même de la maison. Quelle était sa signification ? +Une cérémonie commençait-elle en ce moment +dont elle était l’accompagnement ? Et de quel +ordre était cette cérémonie ?</p> + +<p>Je quittai les ombres des massifs et je me mis +à faire le tour de la maison, les nerfs tout à coup +surexcités par l’étrange angoisse de ce chant.</p> + +<p>Je me trouvai, du côté inverse à la façade, dans +la partie du jardin sur laquelle donnaient les cuisines. +Je heurtai une boîte à ordures. J’essayai +d’ouvrir une porte, elle était fermée à clef. Mais +en examinant avec attention une lucarne, je m’aperçus +qu’elle n’était que poussée. Elle céda sous ma +main. Elle était large et n’était pas haute. J’hésitai +une seconde, évoquant l’hypothèse d’un chien +redoutable et silencieux qui pouvait m’attendre de +l’autre côté. Puis je m’introduisis dans la maison +de M. Althon.</p> + +<p>Tout ce qui arriva ensuite se déroula avec rapidité +et je n’en ai gardé que le souvenir laissé par +les choses accomplies en rêve.</p> + +<p>A la clarté d’une allumette, je vis que j’étais +dans la cuisine et qu’il y avait encore sur la table +les restes du repas des domestiques. Mon premier +soin fut de rouvrir la porte qui donnait sur le jardin. +Puis je m’appliquai à tourner sans bruit le +bouton d’une porte qui était à l’autre extrémité de +la cuisine. Après y avoir consacré quelques minutes, +je me trouvai dans un office devant une +autre porte fermée. J’employai les mêmes précautions +pour l’ouvrir et une nouvelle allumette +me montra un salon spacieux et désert. Il y avait +des panoplies d’armes et des étoffes turques sur +les murs. Il me parut meublé avec ce mauvais +goût oriental qui présidait à beaucoup d’installations, +il y a une cinquantaine d’années. Je vis sur +un divan surmonté d’un dais de voiles tunisiens des +chapeaux d’hommes et trois ou quatre manteaux +de femmes.</p> + +<p>Je ne me rendais que vaguement compte du +mauvais accueil au devant duquel j’allais. Ce qui +pouvait m’arriver de pire était d’être chassé brutalement, +mais j’avais écarté tout amour-propre. +Je pensai que le mieux était de payer d’audace et +j’allumai l’électricité. D’ailleurs j’étais las de tourner +avec lenteur des boutons de porte qui craquaient.</p> + +<p>Je voyais en enfilade un autre salon et la salle +à manger. Le rez-de-chaussée était désert. La +réunion devait se tenir au premier. Je prêtai +l’oreille, mais je n’entendis que l’exaspérante complainte +assourdie du chanteur qui devait être quelque +part, sur la toiture, le visage tourné vers la +lune.</p> + +<p>J’aperçus à l’extrémité du salon, l’escalier qui +conduisait au premier étage. Je le gravis en trois +bonds et j’hésitais entre plusieurs portes. Alors +enfin, une voix que je reconnus frappa mes oreilles. +C’était la voix de Kotzebue. Elle était emphatique, +bien que le ton fût voilé. Il devait réciter +une prière, mais cette prière était dans une langue +dont les syllabes frappaient pour la première fois +mes oreilles.</p> + +<p>La porte de la pièce dans laquelle Kotzebue +parlait s’entre-bâilla à ce moment. Une femme +maigre, entre deux âges, qui avait dû entendre le +bruit de mes pas, sortit la moitié de son buste et +m’examina avec un face-à-main dans la demi-obscurité +du palier. Je crus reconnaître une énigmatique +créature que j’avais aperçue l’année précédente +sur la plage et qu’on m’avait dit être la +secrétaire de M. Althon.</p> + +<p>— Vous êtes en retard, dépêchez-vous, me +dit-elle en s’effaçant pour me laisser passer.</p> + +<p>J’entrai et elle referma doucement la porte derrière +moi.</p> + +<p>Je ne pus d’abord rien distinguer, car la lumière +ne venait que de trois lampes disposées en triangle +et ces lampes étaient de l’autre côté de la pièce qui +était très longue. Ce devait être une sorte de salon-atelier +séparé en deux parties par des colonnes et +qu’on avait débarrassé de ses meubles pour la +circonstance. Autour de moi étaient des hommes +et des femmes dont beaucoup m’étaient inconnus. +Quelques-uns appartenaient au groupe des Esséniens +et je vis à la crispation de leurs traits, à la +flamme de leurs yeux, quelle ardeur ils apportaient +dans cette adoration si différente de leur +ancien idéal. Les visages étaient tellement tendus +que je ne pouvais me rendre compte si les femmes +étaient jolies. J’en vis de vieilles et de hagardes. +Quant aux hommes il m’était impossible de définir +à quelle classe ils appartenaient. Tous avaient les +yeux fixés sur l’extrémité de la pièce et sur un +rideau qui en voilait une partie et ils semblaient +dans l’attente d’un événement étrangement +attrayant.</p> + +<p>Ce rideau était fait d’une soie d’un bleu profond, +étincelant, mouvant, sur laquelle étaient brodés +des croissants de lune et des étoiles d’argent. +La beauté de cette étoffe était captivante. Elle faisait +penser au ciel d’une région extra-terrestre, au +zaimph secret du temple de Carthage. Une balustrade +en demi-cercle était disposée entre les colonnes. +Tout autour les murs étaient tendus d’étoffes +nuancées où dominaient la pourpre et le violet. Au +milieu, un divan sur une estrade avait l’air de +jouer un rôle prépondérant. Il était recouvert de +la même soie que le rideau, mais cette soie était +froissée et souillée et même il y avait des déchirures +en plusieurs endroits. Sur une table basse +reposait un large vase de cuivre rempli d’eau ainsi +que divers objets en métal. On voyait les clous +qui faisaient tenir les étoffes au mur et le plâtre +qui était tombé. L’ensemble avait un je ne sais +quoi de toc et d’improvisé qui faisait penser à un +salon de prestidigitateur ou à un décor hâtivement +mis debout chez un photographe.</p> + +<p>A côté du divan était assis un homme aux cheveux +crépus, avec une figure cynique et gaie et qui +était entièrement nu. Il était tellement velu que je +crus d’abord qu’il était revêtu d’une espèce de +fourrure et que je me penchai en avant pour m’assurer +de sa nudité. Il devait être de petite taille +et un peu contrefait, mais son cou de taureau et ses +bras énormes semblaient indiquer un lutteur professionnel. +Il se redressait et jetait parfois sur l’assistance +un regard sournois et surpris. Il donnait la +sensation d’être gêné, égaré dans un milieu inconnu, +où on l’avait fait venir en le payant, pour +accomplir je ne sais quelle bizarre action.</p> + +<p>A côté de lui était une grande cage où bougeaient +des plumages d’oiseaux blancs. Il y avait +parfois un battement d’ailes, un crissement de bec +et l’homme nu se tournait alors vers les oiseaux +qu’il fixait avec attention pour se donner une contenance.</p> + +<p>De l’autre côté du divan, Kotzebue, debout, +psalmodiait la prière qui avait tout d’abord frappé +mes oreilles. Je trouvai qu’il avait maigri et que ses +yeux étaient plus petits qu’à l’ordinaire. Il portait +un costume qui était fait d’une sorte de dalmatique, +moitié byzantine, moitié égyptienne. Il lisait la +prière sur un parchemin de forme allongée et +comme la lumière était insuffisante il le rapprochait +parfois tout près de ses yeux. Le tremblement +de sa main, la lividité de son visage et un +rétrécissement de ses épaules trahissaient l’épouvante +à laquelle il était en proie. Cette épouvante +était visible, matérielle autour de lui, chacun la sentait +et en recevait les ondes, et c’était cette inexplicable +épouvante qui rendait terrible une scène qui +n’aurait été sans cela que grotesque.</p> + +<p>Je fus frappé par la résonance de certains mots +qui revenaient dans la prière de Kotzebue, surtout +par la résonance d’un mot, d’un nom propre : Apophis !</p> + +<p>Apophis ! Les syllabes de ce nom flottèrent +durant quelques secondes dans mon esprit, mortes, +dépourvues de sens, mais peu à peu elles s’animèrent +et se colorèrent par la répétition, à côté +d’elles, d’autres syllabes évocatrices.</p> + +<p>Quelques années auparavant, au moment de +ma première curiosité pour l’histoire des religions, +j’avais étudié les langues anciennes et notamment +quelques rudiments de langue copte. C’était +en langue copte que Kotzebue s’exprimait ! Et +je reconnaissais le nom de l’être auquel sa +prière était adressée, avec une voix à la fois +suppliante et terrifiée. Apophis, le serpent qui +personnifie les ténèbres dans le Livre des morts +des Egyptiens ! Le serpent qui est appelé Nahash +dans la Genèse. Le principe même du mal éternel ! +Et Kotzebue l’invoquait sur un ton galvanisé +par la peur et il invoquait aussi Astès +le seigneur de l’Amenti, Oouadj l’éteigneur de +rayons, Azi la luxure, Khem l’ithyphallique, +Khépra le transformateur, Sokari, celui qui +coupe les glaïeuls pour éventer les morts. Il +donnait aux démons les premiers noms dont les +hommes les avaient désignés pour que son appel +fût plus puissant par la virginité du nom primordial. +J’avais cru assister à une caricature de messe +noire, à une basse orgie comme en enfantent les +rêves religieux de certaines sectes où le mysticisme +se confond avec la sensualité. Mais non ! J’étais +en présence du plus antique culte du mal dont le +rite s’était perpétué à travers les âges, et sans comprendre +j’en regardais les accessoires ridicules et +mystérieux.</p> + +<p>Soudain la voix grelottante de peur se brisa. Il +y eut un frémissement parmi les assistants qui se +pressèrent pour voir, et le merveilleux rideau azuréen +glissa silencieusement. Il ne laissa voir qu’un +buste et ma première impression fut une déception. +Sur un socle noir, ce n’était même pas un buste, +mais une tête en marbre au type égyptien, une +tête grandeur nature, avec des cheveux frisés, un +nez droit, des traits réguliers. Cette tête était couronnée +avec des branches de poivrier récemment +coupées.</p> + +<p>Il me fallut quelques secondes d’attention pour +me rendre compte de l’inexprimable attrait qui se +dégageait de ce visage. L’attrait venait-il de l’indifférence +du sourire, de l’harmonieuse perfection +des lignes, de l’amour du plaisir que recélait +une légère proéminence du menton, de l’intelligence +passionnée reflétée par le vide des yeux ? +Je ne pouvais le discerner exactement, mais plus +je considérais la tête égyptienne, plus je me sentais +pénétré d’une sorte de mollesse, d’une envie +de contempler encore le néant de ce regard, la +fascinante beauté de ce visage. Et en même temps +j’avais la sensation que mes idées se fondaient, +que ma personnalité était en train de se dissoudre, +que je cessais délicieusement d’être moi-même.</p> + +<p>Je fis un violent effort pour réagir, pour reprendre +conscience de moi-même et je m’aperçus que +mes dents claquaient et que j’avais peur, une peur +panique, une peur qui glaçait mes os, la même +peur que je voyais devant moi, inscrite sur le +visage de Kotzebue.</p> + +<p>Alors une petite porte que le rideau en s’ouvrant +avait découverte tourna sur ses gonds et je +sentis mon cœur battre à coups précipités en +voyant paraître Eveline. Ses cheveux défaits tombaient +sur ses épaules. Elle était nue et je fus +ébloui par l’étonnante harmonie que dégageait son +corps chancelant. Une silhouette d’homme se découpait +derrière elle. Je compris au mouvement +des épaules d’Eveline que cet homme venait de +l’aider à ôter un peignoir ou un manteau qu’il +tenait encore à la main et qu’il laissa tomber près +de la porte. Je reconnus que c’était M. Althon.</p> + +<p>Les yeux d’Eveline étaient égarés et semblaient +ne rien voir. Il y avait sur ses lèvres une crispation +de démence. Alors Kotzebue s’approcha de la +cage, il en ouvrit la porte et sa main énorme y prit +un oiseau. Il le souleva dans l’air, il le tendit du +côté de la divinité aux yeux morts et en murmurant +quelques paroles que je n’entendis pas, il le +laissa retomber.</p> + +<p>L’oiseau étouffé par l’étreinte de Kotzebue fit +une tache blanche sur le divan d’azur. L’homme +velu, sur un signe de M. Althon s’était levé, et +Eveline et lui se trouvaient face à face de chaque +côté du divan, comme le symbole du bien et du +mal, sous l’aspect de la beauté parfaite et de la +laideur victorieuse.</p> + +<p>Au renouvellement de quel antique rite allais-je +assister ? Je savais que, depuis le commencement +du monde, des profanateurs de la beauté avaient +célébré leur amour de la dégradation. Je vis dans +le vertige désordonné de mes idées passer l’image +de la déesse Mylitta à Babylone, celle du Moloch +carthaginois, les fêtes secrètes de Suburre à +Rome, les agapes obscènes des Nicolaïtes et +l’adoration du bouc démoniaque dans le sabbat +du Moyen âge.</p> + +<p>Je voyais fleurir devant moi l’ultime rameau de +l’arbre du mal. Selon la loi inéluctable, c’était +ceux qui avaient cherché le bien au delà de la loi +commune que la corruption avait atteints et qui +étaient devenus les prêtres de la laideur. Malheureux +Esséniens si remplis de bonnes intentions à +l’origine, ils aspiraient à contempler la déchéance +symbolique de la beauté ! Et j’étais parmi eux, à +peine plus conscient et aussi consumé de peur jusqu’aux +moelles. Car la peur courbait les têtes, faisait +battre les paupières et claquer les dents.</p> + +<p>Mon regard erra un instant sur les dos inclinés +devant moi.</p> + +<p>Je fus surpris de l’anormale courbe des cous, du +mouvement des visages changés tout à coup en +mufles. J’étais dans une réunion de bêtes, au +milieu de porcs en train d’adorer le visage rayonnant +de l’intelligence tourné vers le mal. Je participais +à cette fête de la rétrogression. J’allais en +voir la représentation vivante, par la pollution +matérielle d’un corps pur.</p> + +<p>Ce fut alors qu’une étrange puissance s’empara +de moi. Je ne sais pas si je poussai un cri, +mais la salle fut remplie par un bruit sorti d’une +gorge humaine, qui avait une résonance à la fois +terrible et insensée. Ce bruit dut augmenter la +peur ambiante en même temps que, par une alchimie +intérieure dont l’explication est impossible, il +muait ma propre terreur en un courage divin.</p> + +<p>L’élan qui me poussa en avant me porta à l’extrémité +de cette longue pièce comme s’il n’y avait +eu qu’un seul pas à franchir. J’eus la sensation +qu’à droite et à gauche des gens brusquement renversés +gémissaient, mais je n’eus pas le loisir de +chercher la cause de leur chute. J’étais possédé +par un projet que je devais réaliser immédiatement +et cette réalisation eut lieu à peine le projet +fut-il conçu.</p> + +<p>Je me souviens de la parfaite allégresse qui +m’inonda lorsque je saisis à deux mains la grande +lampe de cuivre qui était à droite du divan azuréen +et lorsque je la levai au-dessus de ma tête.</p> + +<p>Il me sembla que j’étais un chevalier de la lumière, +recouvert d’une armure d’argent, et que je +levais une épée enchantée. De toutes mes forces, +je laissai retomber cette lampe qui me paraissait +légère, mais qui était d’un cuivre lourd, sur le +visage de marbre, sur l’intelligence mauvaise, sur +le Lucifer des âges lointains.</p> + +<p>La tête en s’écroulant avec fracas entraîna dans +sa chute la seconde lampe, qui s’éteignit en même +temps que celle que je venais de briser en frappant. +Comme s’il avait lui-même reçu le coup, M. Althon +tomba sur le sol, les bras ouverts, sans doute +afin de rassembler les morceaux d’un trésor qui +devait être pour lui inestimable. Je vis confusément +Kotzebue, livide, reculer en me criant : +« Malheureux ! » et en étendant un bras devant +son visage. Je frappai, du tronçon de cuivre qui +restait dans ma main, l’homme nu qui, par instinct +professionnel, tentait de se jeter sur moi, et sa +chute entraîna la troisième lampe, si bien que la +pièce fut plongée dans les ténèbres et que leur +opacité y multiplia la terreur.</p> + +<p>Eveline, tremblante, était restée près de la +porte. Elle n’avait fait qu’un geste, au milieu du +désordre général, celui de ramasser le peignoir +qui était à ses pieds et de le jeter sur ses épaules. +Ma lucidité redoublait avec mon allégresse. Je +m’élançai vers elle, je la saisis par le bras et je lui +fis franchir la porte que je rejetai derrière moi.</p> + +<p>Je ne savais pas s’il y avait une sortie de ce +côté et l’obscurité était profonde. Ce fut Eveline +qui me guida. Elle gagna un escalier qui devait +être un escalier de service et nous nous trouvâmes +au rez-de-chaussée, dans la cuisine par laquelle +j’étais entré. La lune nous éclairait, mais il me +sembla qu’Eveline ne me reconnaissait pas. Un +grand tumulte arrivait jusqu’à nous du premier +étage.</p> + +<p>— Je vais vous raccompagner, dis-je.</p> + +<p>J’avais à peine prononcé ces mots qu’Eveline +avait ouvert la porte et s’élançait au dehors.</p> + +<p>Mon étonnement fut si grand que je laissai +quelques instants s’écouler. Quand je sortis derrière +elle, elle était déjà loin. Je m’élançai à sa +suite et même je l’appelai plusieurs fois. J’entendis +du côté du jardin des bruits de pas et je +vis des formes qui fuyaient. Je fus retardé par des +ronces au milieu desquelles je m’embarrassai. Je +rejoignis enfin le petit chemin de traverse qu’Eveline +avait pris, mais elle avait disparu. Je me mis à +courir de toutes mes forces. Je craignais que l’état +d’égarement dans lequel elle se trouvait la poussât +à quelque acte déraisonnable. J’aperçus sa silhouette +sous un groupe de pins, puis un peu plus +loin, le long du mur du couvent. Le chemin +qu’elle suivait la ramenait vers sa maison.</p> + +<p>J’étais parvenu à me rapprocher d’elle. Je l’appelai +à nouveau. Je ne savais pas du reste ce que +je voulais lui dire et si elle était revenue sur ses +pas peut-être serais-je demeuré muet devant elle. +Mais elle ne se retourna pas. Je lui vis franchir +la haie qui séparait le chemin de son jardin, juste +à l’endroit où M. Althon, un an auparavant, +avait poussé un cri de haine en l’apercevant, et +conçu sans doute le projet que je venais de faire +avorter.</p> + +<p>Elle atteignit le seuil de sa porte et j’en entendis +les battants retomber avec fracas.</p> + +<p>Alors je m’arrêtai, j’écoutai. Une autre porte +se referma à l’intérieur de la maison. Tout redevint +silencieux. La lune me parut plus glacée au-dessus +du paysage plus immobile. Très loin, +l’aboiement d’un chien dans une ferme se traîna +avec une tristesse infinie. Une feuille d’eucalyptus +tournoya et vint tomber à mes pieds, comme +à regret.</p> + +<p>Et il me sembla que pour avoir tenté de sauver +Eveline du mal, la beauté était à jamais perdue +pour moi sur la terre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XVIII"> </h2> + + +<p>Combien de temps après la scène que je viens +de raconter eut lieu ma visite dans cette exposition +de Nice ? Je ne saurais me le rappeler.</p> + +<p>Autour de moi, quelques rares visiteurs riaient +et montraient du doigt des toiles qu’ils jugeaient +incompréhensibles. Mais moi, à peine entré, je +demeurai frappé d’étonnement devant le premier +tableau que je contemplai, tellement je sentais la +vie profonde de la couleur et du paysage pénétrer +jusqu’à la racine de mon être.</p> + +<p>C’était un crépuscule sur des champs abandonnés. +Il y avait des pieds de vigne malades, tordus +par d’anciens orages et des arbres dépourvus de +feuilles et qu’on sentait tellement pauvres de sève +qu’ils allaient expirer. Au premier plan, enfoncée +jusqu’aux genoux dans des sillons boueux, une +créature à demi humaine faisait un effort puissant +pour s’arracher à la terre mouvante. Cette créature +n’était pas une femme, car l’extrémité de +ses jambes s’allongeait en racines et ses jambes +même étaient faites de tissus végétaux. Mais le +corps avait une forme animale, était velu et la +grosseur du ventre pouvait faire penser qu’elle +était enceinte. Un de ses bras tirait du sol redoutable +une sorte de larve, un fantôme d’enfant +ruisselant de glaise et couvert de filaments herbeux. +Mais les seins et les épaules de la créature +étaient humains et recouverts de cette teinte doucement +voilée qu’a la chair féminine. Le contour +devenait de plus en plus délicat, à mesure qu’il +s’élevait vers le visage. Et ce visage recouvert +d’une beauté douloureuse, où brillait distinctement +dans la flamme des yeux l’espérance et le +courage, ce visage dont les tempes rayonnaient +d’amour avait la parfaite ressemblance de Laurence.</p> + +<p>Le peintre, sur cette lutte de la créature enchaînée +à l’obscure matière et qui veut devenir esprit, +avait fait tomber d’un soleil couleur de sang une +surnaturelle lumière. Une ligne de collines stériles +coupait l’horizon, mais la nuance du ciel au-dessus +de ces collines suffisait à faire penser qu’il +y avait plus loin une vallée plus favorisée avec des +raisins aux vignes et des fleurs aux arbres.</p> + +<p>Je me mis à considérer les autres tableaux. Il +y avait dans tous le visage de Laurence et dans +tous, sous des symboles différents, à travers des +sujets multiples, je retrouvai la même conception +d’arrachement à une matière impérieuse qui tient +l’homme par des racines et dans tous, il y avait, +évoqué par un rayon de lumière, un horizon inachevé +ou une étoile dans une épaisse nuit, le sentiment +d’un paysage idéal qui était plus loin, invisible, +inaccessible et pourtant réel, dans un autre +monde.</p> + +<p>Quel était ce peintre qui ne pouvait imaginer +un personnage qu’avec le regard de Laurence ? +Mon étonnement grandit encore. Il y avait des +tableaux où mes imaginations personnelles avaient +pris corps, et cela au point que je me demandai +un instant si ce n’était pas moi qui avais enfanté +cette galerie de rêves dans des heures d’inconscience.</p> + +<p>Je vis un bal public plein d’animaux avec un +orchestre de nègres chargés de carcans et de chaînes. +Les consommations étaient représentées par +des charbons incandescents et ceux qui y avaient +porté leurs lèvres avaient d’affreuses brûlures qui +agrandissaient le dessin de leur bouche. Au centre +de ce bal flottait une nébuleuse, une aérienne +forme dont la tête était celle de Laurence, et à +l’extrémité de sa robe de clarté se traînait un chien +à face de démon sur lequel Laurence jetait un +regard plein de pitié. Je reconnus le bal Wagram +au style des colonnes qui encadraient le tableau et +à la gigantesque porte des water-closet vers laquelle +refluaient les couples d’hommes-animaux. +Comme je n’étais assurément pas l’auteur du tableau +je pensai que c’était moi qui étais représenté +sous l’aspect du chien à tête de démon, et en le +considérant davantage, je trouvai qu’il était en +effet peint à mon image avec une exactitude rigoureuse.</p> + +<p>Les démons revenaient souvent dans les toiles +de ce peintre si fraternellement proche de moi. Il +y en avait un qui embrassait Laurence sur les lèvres +mais qui pleurait si tristement en lui donnant ce +baiser que mon cœur en fut ému, se ressouvenant +de moi-même. Il y avait un démon de l’avarice +représenté par un gros homme avec une pelisse et +une rosette de la Légion d’honneur, qui était vautré +sur des billets de banque et qui venait de +s’apercevoir de la vanité de son amour, car ses +yeux exprimaient un désespoir infini.</p> + +<p>Un tableau montrait Laurence couchée et s’offrant +aux démons de la luxure. C’était une toile +plus grande que les autres, où rougeoyaient des +chairs pantelantes et grasses, des ventres débordants, +des torses gélatineux et des faces d’hommes +couperosées avec d’abjects rictus de désir. Le bas +du corps de Laurence, campé sur un lit ravagé de +maison publique, avait un mouvement obscène, +l’élan d’une offrande résolue et sans remords. +Mais ses traits étaient ceux d’une martyre dont on +torture la chair, et qui atteint par l’excès de la +souffrance l’illumination extasiée de la sainteté.</p> + +<p>Le tableau qui me frappa le plus, parce qu’il +ouvrait une porte nouvelle à mes méditations, représentait +un chemin creux montant vers une hauteur +au delà de laquelle on apercevait à l’infini +des paysages de désolation. Le chemin creux était +semé de pierres, sombre et encaissé, la hauteur était +désolée, l’horizon au loin était une succession de +déserts. Un Christ maigre, nu et voûté, si maigre +qu’on voyait ses côtes, si voûté qu’il paraissait +bossu, s’avançait péniblement accoté du bras et +de l’épaule à un Lucifer aussi efflanqué et aussi +bossu qui gravissait avec lui le profond chemin +de pierres. La fatigue se voyait à la saillie des +muscles, aux gouttes de sueur, au sang des pieds. +Une énorme croix pesait sur leurs communes +épaules et l’on sentait au mouvement des bras et +à la tension des cous le double effort que chacun +faisait pour assumer la plus lourde part du poids +et libérer un peu son compagnon. Le Christ et le +démon se soutenaient comme deux frères. Ils ne +considéraient pas le ciel bas et pesant au-dessus +de leur tête, l’immense étendue des déserts qu’ils +avaient à franchir. Ils tournaient l’un vers l’autre +leur visage plein de pitié et l’on voyait qu’ils tiraient +un merveilleux réconfort du partage de leur +misère et du sentiment de leur réciproque amour.</p> + +<p>Quel était ce peintre dont l’âme renfermait une +si haute conception de la fraternité ? Je m’élançai +vers une petite case vitrée où se tenait un employé +aussi hâve, aussi décharné que le Christ et que +le Lucifer du tableau. Mais à cette maigreur s’arrêtait +la ressemblance. Le regard, derrière le lorgnon, +était vil. Avec un geste de mépris qui embrassait +à la fois le peintre et celui qui s’intéressait +au peintre, il me tendit un catalogue où je lus un +nom : Drevet.</p> + +<p>Ce nom tout d’abord ne me dit rien, mais en +considérant un portrait qui était sur le catalogue, +il me sembla voir flotter une face qui ressemblait +à ce portrait, dans le nuage d’anciens souvenirs. +Cette face était accoudée auprès d’un verre vide +et de plusieurs sous-tasses, dans le bar d’Alberte, +et elle reflétait l’abrutissement et l’hostilité à mon +égard.</p> + +<p>Drevet ! C’était le peintre alcoolique, le +bohème déchu que j’avais connu dans le bar +d’Alberte et que Laurence, avec son goût inné +des ratés et des misérables, avait tout de suite +trouvé si sympathique !</p> + +<p>Des phrases d’elle me revinrent à la mémoire.</p> + +<p>— Je suis sûre qu’il aurait beaucoup de talent, +s’il arrivait à travailler, si quelqu’un l’aimait assez +pour le faire travailler.</p> + +<p>Et comme je lui avais demandé comment elle +pouvait avoir une idée quelconque à ce sujet, elle +avait répondu d’un ton naturel :</p> + +<p>— Mais moi je reconnais tout de suite ceux +qui ont besoin d’être aidés par un peu de bonheur. +Et il y a tellement de gens qui ne se réalisent pas +à cause de ce tout petit peu de bonheur que personne +ne leur donne jamais !</p> + +<p>J’étais dans l’exposition des œuvres de Drevet +et je voyais Laurence idéalisée sur toutes les toiles. +Et ces toiles, incompréhensibles peut-être pour +le public qui les regardait en se moquant, me +paraissaient profondes, révélatrices, sublimes.</p> + +<p>Où était Drevet ? Où peignait-il mes propres +rêves ? Comment avait-il échappé aux cauchemars +de l’alcool et par quelle étonnante communication +répandait-il mon âme dans ses visions ?</p> + +<p>La vilenie du regard de l’employé m’avait +averti que je pouvais, avec de l’argent, obtenir +de lui ce que je désirais savoir, concernant Drevet.</p> + +<p>Je l’interrogeai et il parla en entrecoupant ses +discours de hochements de tête méprisants et de +ricanements de haine.</p> + +<p>Ce Drevet était un malheureux. Il entendait +malheureux dans le sens de pauvre et il insista sur +cette pauvreté qui lui paraissait, à lui, minable +employé d’une petite salle d’exposition de Nice, +ce que l’on peut dire de plus flétrissant sur quelqu’un, +le dernier degré de l’abjection. Ce pauvre +était un alcoolique qui ne buvait plus pour le moment, +mais qui reboirait, c’était certain. Il était en +outre poitrinaire et ici, l’employé se tapa la poitrine +avec force pour exprimer la gravité du mal +et aussi la joie qu’il éprouvait à annoncer la fin +prochaine de ce Drevet. Car il y a des hommes +qui ont des chances imméritées et l’alcoolique +Drevet était de ceux-là. Il avait trouvé, Dieu sait +où une femme qui était prête à aller avec n’importe +qui pour lui être utile. Elle lui était dévouée +comme une chienne. Elle l’admirait, elle le faisait +peindre, elle lui trouvait les sujets de ses tableaux. +Qui sait ? C’était peut-être elle-même qui +peignait. Et elle se donnait du mal pour vendre +ces croûtes ! S’il y avait une exposition, c’est +qu’elle s’était arrangée avec le patron. Ah ! Ah ! +Et les amateurs ! Ils achetaient quelquefois ces +horreurs très cher, parce qu’ils savaient qu’ils +avaient la femme par-dessus le marché. Ah ! Ah ! +Le peintre était très content. Il peignait maintenant. +Mais il reboirait bientôt. Pauvres gens ! Des pauvres ! +Des malheureux !</p> + +<p>Je demandai s’ils habitaient Nice.</p> + +<p>Oui, oui, ils s’y étaient installés comme tous +ces poitrinaires qui viennent pour mourir. Ils +avaient une baraque dans la banlieue...</p> + +<p>Je notai l’adresse et je m’enfuis.</p> + +<hr> + +<p>Je pris un tramway. Je cherchai longtemps ce +chemin bordé de maisons de jardiniers dans un +faubourg étagé au milieu des pierres et qui domine +la mer. L’après-midi touchait à sa fin.</p> + +<p>C’était un tout petit chemin tout droit. Il y avait +d’un côté une file de barrières de bois absolument +semblables, avec des maisons modestes construites +sur le même modèle, et de l’autre des terrains vagues, +parsemés de cactus sauvages, de vieux journaux, +de boîtes de conserves. Chaque barrière +avait un numéro peint en bleu, beaucoup trop +grand pour l’exiguité du domaine dont il décorait +le seuil. Les jardins qu’on apercevait étaient presque +tous composés de choux bien alignés, sur lesquels +des tomates accrochées à des piquets faisaient +des taches rouges. Seul, le numéro dix, devant +lequel je me proposais de passer, avait un +jardin sans légumes où il n’y avait qu’un pliant +et un chevalet vide.</p> + +<p>Ce paysage, avec sa nostalgie crépusculaire, +m’aurait en d’autres temps donné envie de pleurer, +et je me serais enfui sans même atteindre le +seuil du numéro dix.</p> + +<p>Mais il passa sur moi un petit souffle de tiède +douceur, semblable à cet effluve qui se dégage +d’un endroit où des êtres sont heureux. Je m’avançai +sur le chemin. A une fenêtre de la maison, +il y avait un rideau rose soulevé. Je reconnus derrière +le carreau Irma Pascaud qui cousait. Elle +avait un profil tranquille et doux et elle suivait le +mouvement de son aiguille avec une paisible attention. +La barrière de bois n’était que poussée comme +si quelqu’un allait bientôt revenir.</p> + +<p>Je continuai à marcher, droit devant moi.</p> + +<p>Et tout à coup je les aperçus. Mais je n’eus pas +à craindre d’être vu moi-même, tant ils pensaient +l’un à l’autre et étaient occupés de leur propre présence. +Laurence tenait le bras de Drevet et elle +le serrait avec orgueil. Lui marchait comme un +homme qui vient d’échapper à un grand danger et +est maintenant sauvé. Ils s’appuyaient l’un sur +l’autre avec une attitude pareille à celle du Christ +et du Lucifer dans le tableau que je venais de voir. +Ils étaient le Christ et Lucifer, la rédemptrice et +le pécheur, et je devinais au-dessus de leurs têtes +l’invisible croix de la vie qu’il leur faudrait porter +ensemble jusqu’à la fin des temps.</p> + +<p>J’étais sur une hauteur. Je me mis à la descendre +à petits pas. La lumière du soleil couchant m’éclairait +obliquement. Des réverbères s’allumaient au +loin, de-ci, de-là. Le paysage qui se déroulait devant +mes yeux, des pentes rocailleuses, un petit +bouquet de plus, trois figuiers au milieu d’un +champ, m’apparut revêtu d’une grandeur noble et +familière. Le ciel, sur ce faubourg, était d’un bleu +plus profond, plus illimité. La résonance des bruits +pénétrait davantage le cœur.</p> + +<p>La vitrine d’une petite épicerie qui se dressait à +l’angle de deux chemins s’éclaira tout à coup. Ah ! +comme il m’aurait été doux d’aller y acheter de +l’huile ou du café et de les rapporter allégrement +vers une maison où m’auraient attendu des êtres +aimés ! Ah ! comme la croix devait être légère aux +deux compagnons du chemin creux qui se soutenaient +l’un l’autre !</p> + +<p>Je m’aperçus que des larmes coulaient sur mon +visage, mais cela m’était égal. Je regardais intérieurement +avec une curiosité pieuse et une totale +absence de pitié pour moi-même, se dérouler les +images de la vie qui ne devait pas être la mienne.</p> + +<p>Non, ce n’était pas de la douleur que j’éprouvais, +mais une soudaine compréhension de la valeur +des âmes et de ma propre âme et cette découverte +était si passionnante qu’elle faisait s’effacer tout +regret.</p> + +<p>J’étais arrivé à un carrefour où des gens passaient.</p> + +<p>Des volets se refermèrent à une fenêtre. Je fus +croisé par des enfants qui rentraient chez eux.</p> + +<p>— Mon Dieu, comme la vie est simple, en +somme. Tout s’éclaire. Les derniers sont réellement +les premiers. Le don de soi, auquel je donnais +le nom de péché, est le plus divin holocauste +de l’amour. Heureux ceux qui ont compris qu’il +faut s’arracher aux sillons de la boue terrestre et +tendre vers le beau paysage de lumière, qui est toujours +plus loin derrière la montagne et dont on +n’est pas certain qu’il existe. Mon Dieu ! vous +n’avez étendu de malédiction sur personne. Aucun +pacte ne lie au mal. Chacun a quelque part sa +tâche sur la terre. Il suffit de la découvrir et de +l’exécuter humblement.</p> + +<p>Un tramway s’arrêta devant moi. J’y montai. +Le conducteur, frappé sans doute du trouble de +mon visage, me demanda où j’allais. Je lui répondis +que cela m’était égal et que je descendrais au +point terminus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XIX"> </h2> + + +<p>Ce n’étaient pas les talismans de Simon le Magicien +qui m’attiraient dans ce point de terre. +J’avais cessé de croire à leur existence. Ce n’était +pas la présence d’Eveline. On m’avait dit qu’elle +était repartie pour Paris. Ce n’était pas l’union +du pin, du romarin et du mimosa se mêlant pour +former un parfum unique et dont l’intime communion +ne se rencontre guère que sur les pentes des +collines qui sont en face Saint-Tropez.</p> + +<p>Une idée s’était emparée de moi avec une telle +puissance que je n’avais pu retarder d’un jour sa +réalisation et que je frémissais d’impatience dans +le petit train qui serpente avec lenteur le long de +la côte, suit les détours des golfes et s’arrête parfois +comme s’il était ivre de soleil et d’air marin.</p> + +<p>Le commencement de l’automne avait une +ardeur plus chaude que celle de l’été. Je m’élançai +le long de la maison de paysan qui figure la +gare de Beauvallon et j’eus presque envie de me +mettre à courir, quand j’aperçus la ligne grisâtre +des murailles du couvent et les quadrilatères que +forment les vieux arbres de ses cours intérieures.</p> + +<p>Là vivaient des femmes humbles qui avaient +trouvé la consolation dans la pratique des prières, +la réclusion et le renoncement, mais il en était une +parmi elles si dépourvue de raison, si inaccessible +aux enseignements élémentaires de la religion, +qu’on l’avait jugée indigne d’être admise parmi +les nonnes et qui ne jouait que le rôle de portière +et de bonne à tout faire. Sa simplicité lui avait +interdit de prononcer des vœux. D’après ce qu’on +m’avait dit, elle ne priait pas, elle écoutait la +messe sans comprendre et on l’avait vue rire idiotement +quand le prêtre levait l’hostie. L’unique +lumière de son intelligence ne brillait que pour lui +permettre de recevoir des mains de l’épicier les +provisions qu’elle transportait au couvent par le +chemin où je l’avais jadis regardée passer. Elle +savait aussi ouvrir la porte et la refermer et bêcher +à l’endroit qu’on lui désignait. C’était tout. Et je +m’étais plu à penser que s’il n’y avait dans cette +âme aucune espérance de vie future, elle était au +moins recouverte par les calmes ténèbres de +l’ignorance.</p> + +<p>Mais je m’étais rappelé quelquefois l’alleluia +chanté à travers les vignes d’automne et la crise +de démence ordurière que ce chant avait provoqué +chez la malheureuse Marie au long cou. +L’ombre en elle n’était pas si paisible ! Il y avait +des remous douloureux. La vieille vie des bouges +de Marseille poussait encore ses appels. Alors une +folie s’emparait d’elle et la ramenait à un degré +plus bas que celui où elle végétait. Porter des +provisions, bêcher, rire idiotement à la messe, était +peut-être le point le plus élevé qu’elle pouvait +atteindre et même elle n’était pas sûre d’y demeurer, +en vertu d’occultes influences parties d’en bas.</p> + +<p>Et tout d’un coup, comme une lumière qui vient +d’une étoile cachée par un nuage, j’avais été atteint +par un souvenir. Cette misérable, un matin de +soleil, en passant auprès de moi, s’était prosternée +comme si elle avait vu une auréole autour de mon +front. Je n’avais rien compris alors à cette sainteté +qu’elle semblait m’attribuer. J’avais mis cette +inexplicable vénération sur le compte de sa folie.</p> + +<p>Mais maintenant, je croyais comprendre. C’est +un frère qu’elle avait salué, un être semblable à +elle, dévoré par un mal de la même nature, mais +qui avait fait quelques pas de plus dans la possession +de la vie et la conscience de ce mal. Et ce +frère était un saint pour elle parce qu’elle croyait +qu’il devait la sauver.</p> + +<p>Elle attendait le salut de moi. Sous quelle +forme ? Je ne savais pas au juste. Quelques paroles +enfantines l’orientant vers un idéal très simple, +une attitude à son égard lui montrant qu’elle était +une pauvre femme pour laquelle on pouvait avoir +de l’amitié... Qui sait ? Un geste avec la main ouverte +aurait peut-être suffi.</p> + +<p>Mais comme j’avais tardé ! Elle avait vu le +guide au bord de la route. Elle s’était prosternée +et elle attendait ! Qui sait si elle ne s’était pas +lassée, si elle n’avait pas désespéré, si son âme +ne s’était pas fermée à la longue à tout espoir ?</p> + +<p>Comme je marchais vite sur la route qui conduisait +au couvent ! Tout ce que je voyais, l’écriteau +d’un garage, l’inclinaison des arbres, un puits +au loin, prenait un sens symbolique de pardon. Je +voulais me racheter à mes propres yeux. Chaque +homme doit accomplir une fois dans sa vie un +grand acte d’amour, librement choisi. C’était vers +mon acte de rédemption que je courais, mais sans +intention arrêtée et sans savoir avec quelles paroles +je le rendrais plausible.</p> + +<p>Je passai devant l’allée des eucalyptus. Ils +avaient l’air d’avoir acquis avec les rousseurs de +l’automne une somme nouvelle de sagesse. Je vis +à travers les feuillages la maison de M. de Saint-Aygulf, +fermée et silencieuse. Et comme j’allais +arriver au chemin creux qui monte vers le couvent +entre des bouquets de mimosas, j’entendis le petit +bruit d’une clochette. Dans le même endroit où +je l’avais rencontré l’année précédente, s’avançait +un prêtre, précédé d’un enfant de chœur. Avec le +même geste que jadis, il tenait contre sa poitrine +le Saint-Sacrement.</p> + +<p>Un gros homme qui conduisait une voiture et +qui me dépassa sur la route s’arrêta brusquement à +côté du prêtre, juste au moment où celui-ci allait +pénétrer dans le chemin creux. Ils devaient se connaître. +Le gros homme ôta respectueusement son +chapeau de paille et il posa une question que je +n’entendis pas en montrant du doigt le couvent. +Je perçus les derniers mots que disait le prêtre :</p> + +<p>— C’est Marie, celle qui faisait les courses, +celle qu’on appelait Marie au long cou. J’arrive +trop tard. Elle est morte brusquement il y a une +heure.</p> + +<p>Je vis le gros homme faire un geste vague qui +semblait signifier que cette mort était la moins +grave de celles que l’on pouvait redouter. Il fouetta +son cheval. La clochette de l’enfant de chœur +retentit. Une ombre venue on ne sait d’où sembla +glisser sur les choses. Je restai immobile, au coin +du chemin.</p> + +<p>Une fois dans sa vie, un grand acte d’amour ! +Comme c’est difficile ! Et quand on a laissé passer +l’heure, elle ne revient plus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XX"> </h2> + + +<p>Du soleil sur des quais ! Mais était-ce sur ceux +de Marseille, sur ceux de Toulon, ou ceux d’ailleurs ?... +J’allais partir ou peut-être étais-je déjà +parti et cela se passait-il dans un pays éloigné ?...</p> + +<p>Je m’étais assis dans une petite buvette qu’abritait +un velum rapiécé et que le vent faisait claquer. +J’attendais qu’il fût six heures pour m’embarquer +sur un vapeur dont la cheminée fumait et je buvais +un breuvage que j’avais élevé à la hauteur de +mes yeux pour en regarder la couleur.</p> + +<p>Je perçus soudain — car ma sensibilité s’était +accrue démesurément — qu’il y avait non loin de +moi quelqu’un qui me regardait et me tourmentait +avec sa pensée.</p> + +<p>Je posai mon verre sur la table et je vis en +effet un homme inconnu qui se tenait immobile +à côté d’un fardeau posé à terre et qui me fixait +avec des yeux recouverts d’épais sourcils.</p> + +<p>C’était un ouvrier, un débardeur. Il était sans +col et il avait aux pieds des sandales déchirées. +Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la disproportion +qui existait entre son apparence chétive +et l’énormité du fardeau qui était à côté de lui.</p> + +<p>J’allais laisser voir que j’étais importuné par son +insistance à me regarder, quand il se décida tout +d’un coup et il s’approcha de moi. D’un geste +familier, sans hâte, il prit une chaise et il s’installa +à ma table. Il n’était nullement gêné. Il sourit +même, sous des moustaches incultes et grisonnantes.</p> + +<p>— Tu as peu de mémoire, fit-il. Mais moi, je +te reconnais. Je suis Lévy.</p> + +<p>Et comme je demeurais béant d’étonnement, il +ajouta :</p> + +<p>— Lévy, celui du quartier latin.</p> + +<p>Nous échangeâmes les habituelles paroles de +reconnaissance. Je m’excusai de ne pas l’avoir +reconnu tout de suite.</p> + +<p>— Tu as bigrement vieilli, me dit-il avec satisfaction.</p> + +<p>Je lui demandai s’il était marié et il se mit à +rire comme à l’énonce d’une folie.</p> + +<p>— Est-ce que tu te souviens du pacte ? fit-il.</p> + +<p>J’inclinai la tête pour dire oui et il comprit à +la lourdeur de mon crâne que ce souvenir avait +dû jouer un grand rôle dans ma vie.</p> + +<p>— Veux-tu que je te dise ce qu’est devenu +Kotzebue ? dis-je, croyant l’intéresser.</p> + +<p>— Non, cela m’est égal.</p> + +<p>— Veux-tu que je te dise ce que moi-même...</p> + +<p>Il m’arrêta, me faisant comprendre du geste +que tout ce qui me concernait lui était indifférent.</p> + +<p>— Ah ! je l’ai échappé belle, ce soir-là, fit-il. +Toi aussi, d’ailleurs.</p> + +<p>— Comment ?</p> + +<p>— Ce ne fut pas par calcul. Je n’étais pas +assez intelligent à cette époque pour duper Lucifer. +Maintenant, ce serait une autre affaire. Ce +fut par oubli, tout simplement. Le pacte, tel qu’il +fut conçu et signé dans ta chambre, nous laissait +une porte de sortie. Il est inutile que je t’explique +des choses que tu ne comprendrais pas. Sache +seulement que j’avais oublié de dessiner, avec du +charbon, le triangle magique.</p> + +<p>— Et alors ?</p> + +<p>— Le pacte était valable pour lui comme pour +nous. Mais dans ces conditions, l’homme garde +la capacité d’échapper à Lucifer, s’il le veut avec +une volonté d’homme et s’il rend ce qu’il a +reçu.</p> + +<p>Je considérai Lévy attentivement. Il parlait +avec la même sincérité que jadis. Il était pénétré +de son ancienne conviction dans l’existence et la +puissance du démon.</p> + +<p>— Veux-tu dire que tu as eu du regret de ce +pacte et que tu as cherché à échapper à ses +conséquences ?</p> + +<p>— Je l’avoue, fit-il d’une voix forte et ses yeux +brillèrent sous la broussaille de ses sourcils. Je +me suis trompé. C’est quand j’ai vu le peu de +valeur de ce que j’avais demandé et obtenu que +j’ai compris mon erreur.</p> + +<p>— Tu as demandé et tu as reçu ?</p> + +<p>— Oui, et j’ai rendu.</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— L’intelligence. J’ai été assez insensé pour +désirer être intelligent quand j’avais vingt ans.</p> + +<p>Je me murmurai à moi-même :</p> + +<p>— Moi aussi, j’ai reçu et j’ai rendu.</p> + +<p>Il eut un petit rire de mépris, mais sans ostentation. +Il y avait une tristesse sincère dans ce rire.</p> + +<p>— Oui, Lucifer donne honnêtement ce qu’on +lui demande. C’est même assez curieux. Lucifer +est honnête, tandis que Dieu promet beaucoup +et ne tient pas. Tu t’en es peut-être aperçu. Eh ! +bien, en vertu de l’honnêteté de Lucifer, j’ai été +l’homme le plus intelligent de la terre. Mais +l’intelligence, c’est le mal. Ce n’est rien. Il m’a +fallu me débarrasser de ce néant. Ç’a été long. +Mais j’y suis arrivé pourtant.</p> + +<p>— Et comment ?</p> + +<p>Lévy désigna le sac qu’il avait déposé en me +voyant et d’où émergeaient de vieilles ferrailles.</p> + +<p>— Par le travail physique, en peinant, en +suant. En me rapprochant de la matière au point +d’être presque semblable à elle. Etre déchargeur +de bateaux est la profession idéale pour le +sage.</p> + +<p>— Et tu es heureux ?</p> + +<p>Il haussa les épaules et parut irrité de cette +question.</p> + +<p>— Tu es comme tout le monde, tu crois que +c’est le bonheur qu’il faut chercher.</p> + +<p>— Que faut-il chercher alors ?</p> + +<p>Il fit un geste qui semblait projeter une flamme +vers le ciel.</p> + +<p>— Dieu.</p> + +<p>— Où le trouver ?</p> + +<p>— En ne pensant pas. En regardant au fond +de soi-même. Là il dort. Il s’éveille quelquefois, +rarement. Je me suis demandé souvent... Et justement, +quand je t’ai aperçu...</p> + +<p>La voix de Lévy devint plus basse. Il se pencha +au-dessus de la table. Je compris qu’il avait +quelque chose à me dire et qu’il hésitait.</p> + +<p>— Tu vois ce petit môle qui s’avance dans +la mer, à l’extrémité du port ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Chaque soir, je vais m’asseoir sur ce môle. +Je ne bouge pas. J’attends. La nuit vient. Les +bruits de la terre s’apaisent. Ceux de la mer deviennent +plus réguliers. Le ciel a l’air de descendre. +Alors Dieu s’éveille. Timidement d’abord. +C’est difficile à expliquer... Pourquoi Dieu est-il +timide quand Lucifer est si audacieux ? Il suffit +du pas d’un promeneur, du falot d’une barque +frôlant le môle, pour qu’il disparaisse. Alors...</p> + +<p>— Alors ?</p> + +<p>— Alors, j’ai pensé que tu pourrais peut-être +m’aider. Je te l’ai expliqué jadis. C’est un +secret que seuls les grands maîtres ont connu. Il +faut être trois.</p> + +<p>Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre.</p> + +<p>— Trois. Pourquoi ?</p> + +<p>— Puisque l’on peut faire un pacte avec Lucifer +et même, dans certains cas, rompre ce pacte, +pourquoi n’en ferait-on pas un de tout à fait valable +avec Dieu ?</p> + +<p>Je pris dans ma poche un billet de dix francs +et je le donnai au garçon en lui faisant signe de +garder la monnaie.</p> + +<p>— J’ai appris jadis la puissance magique des +cérémonies. Je sais qu’il est possible de signer un +pacte avec Dieu. Veux-tu le signer avec moi ? +Je connais un malheureux qui, moyennant un +peu d’argent, remplacera avec avantage Kotzebue. +Ah ! cette fois-ci, je suis certain de ne rien oublier !</p> + +<p>Je ne pus me contenir. Je me dressai, je saisis +Lévy par sa chemise déchirée et je lui criai, mon +visage tout près du sien :</p> + +<p>— Non ! Non ! plus de pacte ! Tu ne sais pas +tout ce qu’il m’a fallu pour arracher de mon +esprit l’épouvante qui s’en était emparé par ta +faute. Tu as peiné, tu as sué, me dis-tu ? Mais +tu as trouvé une sorte de consolation dans ta folie +solitaire. Tu crois encore que Lucifer et Dieu +sont deux êtres séparés et tu tends naïvement les +bras vers l’un après les avoir tendus vers l’autre. +Moi je les ai vus s’en aller fraternellement portant +le fardeau de la même croix vers une région +où enfin il n’y a plus ni lumières, ni ténèbres. Je +préfère en rester là et les aimer également puisqu’ils +sont moi-même.</p> + +<p>Je saisis ma valise, je fis un geste d’adieu et +je m’éloignai sans me retourner.</p> + +<p>Environ une heure après, le bateau sur lequel +je m’étais embarqué sortait du port. Il allait lentement, +faisant à l’arrière un cercle d’écume. Je +regardais du pont les lumières de la ville étinceler +sur les eaux mouvantes.</p> + +<p>Il me sembla reconnaître à ma gauche le môle +que Lévy m’avait désigné. Il y avait une forme +humaine accroupie à son extrémité et je pensai +que c’était mon ami qui se livrait à sa méditation +de chaque soir.</p> + +<p>Voyait-il Dieu ? N’était-il pas tourmenté au +contraire par un retour de Lucifer ? Je regardai +s’il n’y avait pas dans sa silhouette découpée sur +des mâtures de bateaux un contour révélateur, +une figure symbolique comme le hasard en avait +si souvent dessiné pour moi.</p> + +<p>Mais non, je ne voyais que la réalité. Il n’y +avait qu’un pauvre homme immobile dans +l’ombre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">NOTE DE L’AUTEUR</h2> + + +<p>Ce fut au retour de son voyage à Alexandrie +et en Palestine que je rencontrai J. N., l’auteur +de la confession qu’on vient de lire.</p> + +<p>Le propriétaire du petit hôtel où je m’étais installé +pour l’été, à quelque distance d’Aix-en-Provence, +me dit qu’un original qui arrivait +d’Orient avait loué, sur un terrain qui lui appartenait, +un pavillon composé de trois pièces.</p> + +<p>— Il demande à n’être dérangé par personne, +me dit-il, et il n’adresse même pas la parole au +garçon qui deux fois par jour va lui porter ses +repas là-haut. Je ne serais pas étonné s’il avait +quelque chose à se reprocher. Il m’a l’air de +n’avoir choisi ce pavillon que parce qu’il est situé +sur une hauteur et qu’il peut se rendre compte de +loin si quelqu’un se dirige de son côté. Redoute-t-il +une visite inattendue ou n’est-ce qu’un timbré +comme il y en a tant ?</p> + +<p>Poussé par la curiosité, je pris l’habitude de +me promener chaque soir sur un chemin creux encaissé +entre des arbres qui se dirigeait vers le +pavillon. J’en étais arrivé un jour plus près qu’à +l’ordinaire et je me souviens que, comme cela +m’arrive souvent, en me promenant, j’avais placé +ma canne sur mon épaule et je la tenais à la manière +d’un fusil, geste sans importance dont je ne +compris qu’ensuite la portée.</p> + +<p>L’original dont on m’avait parlé sortit brusquement +et s’élança de mon côté. Il paraissait en proie +à une assez vive émotion. De loin il regardait ma +canne avec attention et il cria :</p> + +<p>— Que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ?</p> + +<p>Je reconnus aussitôt J. N... et nous nous serrâmes +affectueusement les mains. Nous nous étions +vus assez fréquemment à Paris, deux ou trois ans +auparavant et nous avions eu l’un pour l’autre +une de ces sympathies inexplicables qui prennent +au bout de peu de temps le nom d’amitié.</p> + +<p>Il s’excusa de la brusquerie de son accueil, +mais sans lui donner d’explication.</p> + +<p>— J’avais cru un instant... dit-il. Je crois que +décidément...</p> + +<p>Et il se tapa le front du doigt en riant.</p> + +<p>Je fus moins surpris du changement de ses +traits que des modifications profondes qui semblaient +s’être opérées dans son caractère. Il m’avait +plu jadis par sa spontanéité et une manière à lui +d’être sincère. Il m’avait paru rentrer dans cette +catégorie d’individus qui n’accordent d’importance +qu’aux femmes et à la possibilité de les +conquérir. Je l’avais toujours jugé vaniteux et +même un peu sot. Il avait acquis une nervosité +excessive et l’habitude de regarder à droite et à +gauche, comme si quelqu’un pouvait être en train +de l’épier.</p> + +<p>Nous nous rencontrâmes presque chaque soir, +durant tout un mois de septembre de Provence, +le long des oliviers et des vignes rousses et c’est +au cours de ces promenades qu’il me fit le récit +de la crise de son existence. J’ai transcrit ce récit +aussi fidèlement que je l’ai pu et sans y rien +ajouter, ce qui en explique le décousu et l’absence +de certains développements.</p> + +<p>— Et Eveline ? lui demandai-je.</p> + +<p>Il eut un geste vague.</p> + +<p>— Les premiers deviennent les derniers. J’ai +entendu dire pourtant qu’Eveline s’est ressaisie, +qu’elle est allée vivre en Bretagne, chez une de +ses parentes, pour échapper à son ancien milieu.</p> + +<p>Mais malgré les questions que je lui posai et +qu’il éluda, J. N... ne me dit presque rien de son +voyage en Palestine. Il avait été vivement impressionné +par le caractère de certains paysages au +bord de la mer Morte. Il ne les évoquait qu’avec +des réticences et un déplaisir évident.</p> + +<p>Ce ne fut que plus tard, la veille de mon départ, +qu’il se décida, sur ma demande, à me +raconter un épisode de son voyage que je crois +bon de rapporter.</p> + +<p>— J’avais résolu de vérifier ce qui m’avait été +raconté par Kotzebue. Je savais qu’il mélangeait +le vrai et le faux sans pouvoir les reconnaître +lui-même. Et je pensais que pour être fixé sur +l’existence de ce monastère où des êtres puissamment +développés par l’intelligence s’adonnaient en +commun au mal spirituel, il n’y avait pas d’autre +moyen que d’y aller et de le voir de mes propres +yeux. Je me rappelais le nom du village que +m’avait donné Kotzebue. Il était situé non loin +de l’endroit où fut Galgala, dans la plaine d’El-Ghor. +Je passe sur les difficultés du voyage, la +longueur du parcours à cheval depuis Jérusalem, +une mauvaise nuit chez le Scheik du village. Personne +ne savait rien. Il n’y avait pas de monastère. +Je partis au lever du soleil avec mon guide +que j’obligeai presque à me suivre. J’allai de +droite et de gauche à travers la plaine d’El-Ghor +et ses blocs de pierre posés à l’infini les uns sur +les autres et cela dura des heures. A la fin, j’étais +épuisé. Je me souviens que je distinguais au loin +la nappe bitumeuse de la mer Morte, comme +un morceau de plomb fondu. Les blocs qui m’entouraient +affectaient des formes géométriques et +ils se succédaient avec régularité. Il me sembla +qu’un vol d’oiseaux en marche contournait circulairement +l’endroit où je me trouvais.</p> + +<p>Et soudain j’aperçus une série de bâtisses si +plates, si basses, qu’elles se confondaient presque +avec la terre crayeuse. Ni tour, ni clocher au-dessus +de ces toitures unies qui avaient à peine la +hauteur humaine. Je poussai donc mon cheval +dans cette direction et je l’arrêtai sans m’expliquer +pourquoi, quand je fus à quelque distance +du seuil. Je sentis le bras du guide terrifié qui +me tirait en arrière.</p> + +<p>Alors la porte basse et carrée s’ouvrit silencieusement, +mais quand elle fut ouverte, je ne vis pas +celui qui en avait tiré les battants et personne ne +parut sur le seuil pour m’accueillir.</p> + +<p>Le soleil brûlait sur ma tête et les pierres jetaient +un éclat morne autour de moi. Je croyais distinguer +au loin, sous la forme de buées grisâtres, +les émanations malsaines qui sortent des vases du +Jourdain. C’était un peu plus loin que Jean-Baptiste +avait baptisé Jésus et le couvent s’était dressé +là en conformité de cette loi qui veut que le trop +beau fruit renferme un ver, que l’effort spirituel +soit aussitôt détourné par l’appel d’en bas.</p> + +<p>Peut-être étais-je impressionné par les paroles +de mon guide, ou l’extrême chaleur agissait-elle +sur moi ? Il se dégageait du seul vide, des losanges +formés par les bâtisses muettes et comme écrasées +sur la terre, une telle atmosphère de solitude extra-humaine +que l’idée de franchir la porte déserte +me donna la sensation d’un danger auprès duquel +la mort ne serait rien.</p> + +<p>Je fis un effort sur moi-même. Je ne voulais pas +être venu si loin pour rien. J’avançai. De quelques +pas seulement. D’un sentier que je n’avais pas +aperçu sortirent quelques moines vêtus de blanc +qui se dirigeaient vers le monastère. C’étaient des +moines comme tous les moines, mais sans chapelet +et sans croix brodée sur leur robe. Ils avaient des +visages ordinaires qu’ils tournèrent de mon côté +avec indifférence. Ordinaires, mais si glacés, reflétant +une si complète insensibilité que la terreur +me saisit et que je m’enfuis aussi vite que je le pus.</p> + +<p>Je ne me retournai pas et quand mon cheval +s’arrêta sur le chemin qui longe le Jourdain, je +me demandai si je n’avais pas fait un rêve.</p> + +<p>Je sais que j’ai été lâche, mais aucune puissance +au monde ne me ferait revenir dans la plaine d’El-Ghor. +On ne brise pas deux fois le buste du jeune +homme couronné de feuilles de poivrier.</p> + +<hr> + +<p>Nous marchions maintenant en silence. Je le +raccompagnais sur les lacets qui aboutissaient à +son pavillon et je réfléchissais à ce qu’il venait de +me dire. Je me remémorais aussi tout ce qui, dans +son récit des jours précédents, concernait cette +confrérie du mal avec laquelle il avait essayé d’entrer +en lutte. Existait-elle véritablement ? La soirée +chez M. Althon n’avait-elle pas été une banale +fête de détraqués où les rites d’un Luciferisme +puéril ne servent qu’à aiguiser la sensualité ? Le +monastère d’El-Ghor n’était-il pas un monastère +comme tous les autres qu’avait seulement rendu +redoutable l’imagination troublée de celui qui le +visitait ?</p> + +<p>Je pensai que, de toutes façons, les heures solitaires +de J. N... devaient être hantées d’appréhensions. +S’il avait choisi cette petite maison au sommet +d’une hauteur, c’était à coup sûr pour guetter +les allées et venues de ceux qui viendraient vers lui. +J’imaginai ses insomnies, son visage angoissé contre +un carreau de la fenêtre, les voix qu’il devait +entendre dans le bruit du vent.</p> + +<p>Au moment de lui tendre la main et de le quitter, +j’eus pitié de sa solitude.</p> + +<p>— Est-ce que vous ne trouvez pas cet endroit +bien isolé ?... commençai-je. Etant donné...</p> + +<p>Il comprit ma pensée et il sourit.</p> + +<p>— Vous pensez que j’ai peur d’eux ? Il y a +quelques mois encore, c’eût été possible. Mais plus +maintenant.</p> + +<p>Je le regardai avec surprise. Son regard reflétait +une tranquille assurance.</p> + +<p>— On ne peut pas avoir peur de ceux qu’on +aime. Là est le secret. Aimer autant les mauvais +que les bons. Davantage même, car ils en ont besoin +davantage. La coalition de mille confréries de +damnés ne saurait effleurer de la plus petite ombre +la rêverie d’une âme pleine d’amour.</p> + +<p>Les ombres emplissaient maintenant la campagne. +Le tracé des chemins s’était effacé. Les lumières +du village paraissaient infiniment lointaines +et perdues. Une chauve-souris passa à plusieurs +reprises devant nous. Mais je compris que pour +J. N... les ténèbres ne renfermaient plus aucune +menace.</p> + +<p>— Et moi qui croyais... dis-je, moi qui craignais +que vous ne soyez la proie de certaines idées... La +situation même de ce pavillon m’avait fait penser...</p> + +<p>— Je vais vous expliquer ce qui m’a poussé à +le choisir. Figurez-vous que je me suis mis dans +la tête, je ne sais trop pourquoi, que lorsque j’arriverai +à atteindre le point d’amour parfait, j’en +serai averti par un signe matériel. Je vous ai décrit +le tableau de Drevet représentant le Christ et +l’ange du mal portant ensemble une croix et s’entr’aidant +dans un chemin creux. Quand je suis +venu ici, j’ai remarqué que ce chemin que nous +venons de gravir ressemblait à celui du tableau. Je +crois fermement que le signe par lequel je saurai +que ma rédemption est accomplie sera la vue du +Christ et de Lucifer s’avançant vers moi, fraternellement +unis sous leur commun fardeau. J’ai +trouvé à peu de chose près le paysage qui convient. +Il ne manque plus que les personnages. Et +figurez-vous que lorsque je vous ai vu paraître, +l’autre jour, avec votre canne sur l’épaule, je me +suis demandé un instant si cette canne n’était pas +une croix...</p> + +<p>— Je n’ai rien pourtant ni du Christ, ni de +Lucifer, dis-je.</p> + +<p>— Détrompez-vous. Chaque homme est à la fois +les deux tour à tour et quelquefois en même temps +et c’est leur intime union qu’il faut opérer au plus +profond de son cœur.</p> + +<p>Je le quittai sur ces mots. Je partis le lendemain +et je ne l’ai plus revu.</p> + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br> +LE</span> 30 <span class="xsmall">MAI</span> 1929<br> +<span class="xsmall">PAR LES<br> +ÉTABLISSEMENTS BUSSON</span><br> +117, <span class="xsmall">RUE DES POISSONNIERS<br> +PARIS</span></p> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78064 ***</div> +</body> +<!-- created with ppgen.py 3.57i (with regex) on 2026-02-23 03:09:59 GMT --> +</html> + diff --git a/78064-h/images/cover.jpg b/78064-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fd5f737 --- /dev/null +++ b/78064-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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