diff options
| author | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-03-02 14:40:10 -0800 |
|---|---|---|
| committer | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-03-02 14:40:10 -0800 |
| commit | 9bd907662410bfb9b522bd7b6155171795522904 (patch) | |
| tree | c1c750f263c7e2b5c647505483aebbc8f68acea3 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 78098-0.txt | 2463 | ||||
| -rw-r--r-- | 78098-h/78098-h.htm | 3956 | ||||
| -rw-r--r-- | 78098-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 121183 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
6 files changed, 6435 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/78098-0.txt b/78098-0.txt new file mode 100644 index 0000000..52c18b0 --- /dev/null +++ b/78098-0.txt @@ -0,0 +1,2463 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78098 *** + + + + + _CATULLE MENDÈS_ + + L’ART D’AIMER + OU + CONSEILS A UN JEUNE HOMME QUI SE DESTINE A L’AMOUR + + PARIS + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON + + Tous droits réservés. + + + + +A LA MÊME LIBRAIRIE + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + + + LES MONSTRES PARISIENS + Un vol. illustré, par Besnier. 3 fr. 50 + + LE BONHEUR DES AUTRES + Illustrations de Métivet.--Un vol. in-18. 3 fr. 50 + + LE SOLEIL DE PARIS + Illustrations de Métivet.--Un vol. in-18. 3 fr. 50 + + LIEDS DE FRANCE + Musique de Bruneau.--Illustrations de Raphaël Mendès. + Un vol. in-18. 3 fr. 50. + + POUR LIRE AU COUVENT + AVEC 60 DESSINS DE LUCIEN MÉTIVET + Un beau volume in-8º raisin. Cette édition ne sera pas + réimprimée.--Prix: 10 fr. + + LE FIN DU FIN + Un joli volume in-32. 5 fr. + + +Dans la collection des Auteurs célèbres à 60 centimes. + + LE ROMAN ROUGE 1 volume. + POUR LIRE AU BAIN 1 volume. + LE CRUEL BERCEAU 1 volume. + L’HOMME TOUT NU 1 volume. + PIERRE LE VÉRIDIQUE 1 volume. + JUPE COURTE 1 volume. + ISOLINE 1 volume. + + +ÉMILE COLIN--Imprimerie de Lagny. + + + + +PRÉFACE + + +Donc, jeune homme, cela est vrai, tu as pris cette résolution terrible? +Dès l’adolescence, tu prétends vouer ta vie aux implacables devoirs de +l’amour? Ainsi que d’autres veulent être médecins, avocats, banquiers, +toi, tu veux être Amant? Sache que tu m’épouvantes. Car, être Amant, ce +n’est point, comme l’imaginent certains esprits superficiels, avoir une +maîtresse, deux maîtresses, trois maîtresses, les aimer plus ou moins, +l’une après l’autre, ou toutes ensemble, selon les occasions, selon le +temps qu’on a, sans nuire à ses autres affaires; ce n’est pas être +épris, enfant, d’une petite cousine plus fraîche que les violettes du +bois propice aux premiers rendez-vous, s’affoler à vingt ans d’une +impitoyable mondaine, convoiter, plus tard, les belles complaisantes +dont les corsages très pleins se dégrafent si vite; arriver, plus tard +encore, à considérer d’un œil paternellement infâme le mollet des +fillettes qui sautent à la corde; ce n’est pas, en un mot, obéir à la +loi commune de l’instinct viril, instinct qui implique, chez la plupart +des hommes aux mêmes époques, les mêmes emportements, les mêmes +évolutions. Non! le mortel digne d’être appelé Amant est celui qui, à +tout âge, à toute heure, en toute rencontre,--sans que jamais aucune +catastrophe puisse interrompre sa fonction,--se montre capable de +désirer, d’adorer, de posséder toutes les belles femmes que le divin +hasard place à la portée de ses lèvres, accomplit en effet, dans un +absolu mépris du reste des choses humaines, ce dont il est capable, et, +se diversifiant non pas selon les mutations de son être personnel mais +selon la variété des natures féminines, sait être pour chacune de ces +maîtresses l’amoureux même que chacune d’elles a rêvé. As-tu bien +réfléchi, jeune homme, aux obligations que t’impose cette façon de +concevoir le rôle de l’Amant? Il va sans dire que tu es opulent et plein +de bravoure, car celui qui s’aviserait d’aimer même une pauvresse sans +avoir la possibilité de la faire plus riche que la favorite d’un radjah, +ou d’aimer même une prostituée sans se connaître assez de courage pour +réduire au silence tous ceux qui se vanteraient de lui avoir baisé le +bout des doigts, ne serait en vérité qu’un pleutre indigne de tout +conseil. Tu es donc, c’est convenu, le plus riche, le plus valeureux des +hommes. Quelles difficultés redoutables et sans nombre, cependant, tu +rencontreras à chaque baiser! Tu souris; tu réponds que tu as interrogé +ton cœur, sondé tes reins; tu affirmes que tu te sens à la hauteur de la +tâche que tu assumes. Je voudrais te croire afin de t’admirer! J’ai +groupé dans ce livre quelques conseils qui te permettront peut-être +d’affronter sans trop de désavantage notre ennemie adorable, la femme. +Je n’ose te promettre la victoire; je t’aurai du moins armé pour le +combat. + + + + +L’ART D’AIMER + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE DIVIN MENSONGE + + +Jeune homme, as-tu seulement cette puissance indispensable, sans +laquelle ne saurait naître en aucun cas ni subsister le vrai amour: la +puissance de l’imperturbable et continu mensonge? + +Car l’Amant, même quand il adore, ne doit jamais être sincère; qui ne +sait pas mentir n’est pas digne d’être aimé, je vais plus loin: ne peut +pas être aimé. + +Écoute, enfant. + +Ne penses-tu pas qu’il est chimérique d’espérer la tendresse entière +d’une femme--la seule qui vaille la peine d’être ambitionnée, si l’on ne +réunit toutes les qualités dont son imagination avait paré d’avance, +bien longtemps avant de le connaître, celui qui devait venir? Si tu n’es +pas absolument pareil à l’attendu, résigne-toi au dédain de la +bien-aimée, ou, pis encore,--dans le cas où un mauvais hasard t’aurait +permis de triompher d’elle,--à un abandon plein de réticence et +d’arrière-pensée. Ne pas charmer totalement, esprit, cœur et sens, celle +que l’on tient entre ses bras, l’homme n’a pas de plus cruel enfer. Donc +il importerait que tu fusses de tout point semblable à l’amoureux +imaginé, que tu fusses, pour chaque femme tour à tour, son idéal +lui-même. Cela est-il possible? non. Tu peux ressembler, plus qu’un +autre à cet idéal, mais l’être tout à fait, quel qu’il soit, je t’en +défie. De là l’obligation de paraître ce que tu n’es pas; de là la +nécessité d’une perpétuelle imposture. Mentir sans trêve et de toute +façon, mentir par la parole, par le geste, par le regard, mentir dans +l’aveu, mentir dans l’étreinte; produire toujours--grâce à une +prestigieuse maîtrise de soi-même--non pas l’homme que tu es mais +l’homme que tu devrais être; te métamorphoser physiquement même, par un +effort de volonté qui réussit à modifier les traits du visage ou par des +moyens plus matériels, au point d’avoir le front mélancolique d’un +Werther si tu portes la face réjouie d’un Roger Bontemps, au point +d’avoir les moustaches noires quoique tu les aies rousses; user, enfin, +de toutes les ruses, de tous les masques, de tous les déguisements pour +que ta maîtresse, en Toi, ne trouve que Lui, tel est ton premier et ton +plus inévitable devoir! Qu’un seul instant, dans un élan de désir, dans +la pâmoison du délice,--ou dans la façon de soulever le rideau de la +fenêtre pour regarder le temps qu’il fait,--se révèle le moindre je ne +sais quoi de ton être réel, et tout est fini: tu n’es plus aimé. Certes, +cette comédie de tous les instants exige un comédien extraordinaire; +c’est une gêne cruelle que cette incessante simulation. Mais quoi! +exprimer le contraire de la pensée, telle est la fonction le plus +habituelle de la parole; pour s’enrichir, pour se pousser dans le monde, +pour conquérir l’estime, l’homme le plus loyal consent à des +stratagèmes, à des faussetés; et l’on hésiterait à mentir pour obtenir +cet incomparable enchantement: la bouche d’une femme baisant sur votre +bouche son désir réalisé? On a, avec sa conscience, des accommodements +pour ne point froisser, dans le monde, les gens qu’on y rencontre et +l’on serait moins «poli» dans le boudoir que dans le salon? On ne laisse +pas entrer un visiteur sans avoir, après un coup d’œil à la glace, noué +la cordelière de sa robe de chambre, assuré le nœud de sa cravate, et on +laisserait voir son cœur, son âme, ses sens, en déshabillé? A ce +proverbe: «On ne se gêne pas avec ses amis», on ajouterait cet autre +proverbe plus absurde: «On ne se gêne pas avec ses maîtresses?» Il y a +l’étiquette des cours, il n’y aurait pas l’étiquette des alcôves; ce +qu’on fait pour les rois, on ne le ferait pas pour les femmes! Erreur +impardonnable des personnes qui aiment à se mettre à leur aise. Quant à +prétendre que le mensonge dans l’intimité amoureuse a quelque chose de +répréhensible, c’est la vaine excuse de ces paresseux incapables +d’effort. Le vrai crime, dans l’ordre d’idées où nous sommes, serait de +ne pas tromper celle qu’on aime. Celui-là est un coupable, en même temps +qu’un imbécile, qui, au lieu du faux qui l’enivre, lui offre le vrai qui +l’écœure; et, jusqu’à la fin de mes jours, je mentirai, mentirai, +mentirai, pour qu’Elle m’écoute, heureuse, pour qu’Elle s’approche de +mes hypocrites lèvres avec un sourire qui va devenir un baiser! + +Mais il ne suffit pas à l’Amant de pratiquer le mensonge sans intervalle +ni lassitude; il faut encore que, tout en feignant de ne point s’en +rendre compte, il l’approuve et le respecte chez sa maîtresse. Vous +mentez aussi, bien-aimées; et comme vous avez raison! Pour vous rendre +pareilles à celles que nous avons rêvées, pour nous épargner l’amertume +des déceptions, vous feignez délicieusement, toujours. Avec vos baisers +qui se font tels que nous les voulons et vos lèvres qui demandent au +fard la rougeur qui nous plaît; avec vos regards où vous nous offrez une +âme qui n’est pas la vôtre et vos yeux que le khol fait plus +amoureusement mourants; avec vos bras roses de veloutine qui mesurent +l’ardeur de l’enlacement à notre désir d’étreinte; avec votre sein qui +se gonfle à propos et votre cœur qui bat fort quand il convient; avec +tout votre charme fait d’adorables artifices, vous nous permettez de +connaître la plénitude de la satisfaction. Soyez remerciées, ô clémentes +trompeuses! Il serait un brutal et un sot,--un casseur de son +jouet,--l’homme qui, dans l’inepte curiosité du vrai, dérangerait les +tendres calculs de votre fausseté, vous forcerait à vous montrer telles +que vous êtes, ferait irruption dans le mystère de vos chères +supercheries, et de votre cabinet de toilette. Il y avait une fois un +Amant qui adorait sa maîtresse à cause des merveilleux cheveux blonds +qui la coiffaient d’un casque d’or. Qu’elle fût brune, il ne l’ignorait +pas; qu’elle dût sa chevelure de soleil à de puissantes mixtures, il +l’avait deviné tout de suite; mais ce qu’il savait, ne voulant pas s’en +souvenir, il l’oubliait; et c’était avec une infinie ivresse qu’il +maniait, baisait, mordait les boucles de flamme crespelée. Elle mourut, +hélas, la chère blonde, après une courte maladie, pendant un voyage de +l’Amant; le jour où il revint, elle était couchée sans vie sur le lit où +tant de fois il l’avait enlacée, vivante. Les yeux pleins de larmes, la +gorge gonflée de sanglots, il se précipita vers la chambre à présent +terrible. Mais, malgré son douloureux désir de baiser une dernière fois +le front de son amie, il ne poussa pas la porte; il se pouvait que, +malade, elle eût laissé ses cheveux reprendre leur couleur naturelle; il +n’entra qu’une heure après, quand, sur son ordre, des femmes qui étaient +là eurent teinté d’or la chevelure. Car, à aucun prix, il n’aurait voulu +voir celle qu’il avait tant aimée, celle dont le souvenir +l’accompagnerait toujours, différente de ce qu’elle avait daigné être +pour lui, ni surtout lui faire l’injure de confondre le blond mensonge +auquel elle avait dû la joie de le rendre si heureux. + + + + +CHAPITRE II + +LA DIVINE ILLUSION + + +Mais il ne suffit pas de mentir à l’Amie: il est indispensable que tu te +mentes à toi-même. + +Sans l’illusion, nul ne saurait aimer; et vraiment, elle est divine, +puisqu’elle nous donne le seul bonheur qui légitime la haine du tombeau. +Qui donc détesterait la mort si ne fleurissait parfois, parmi les +tristesses de la vie, comme une églantine dans les noires broussailles, +la rose miraculeuse du baiser? Ceux qui pensent que le dieu Amour est +aveugle parce qu’il porte un bandeau sur les yeux se trompent +probablement; aveugle, non, je l’accorde; comment pourrait-il, enveloppé +d’ombre, admirer et convoiter la bouche et le sein des femmes? Il +regarde, il le voit, puisqu’il désire. Seulement le bandeau qui lui +voile les prunelles, sans les obscurcir,--étoffe tramée d’espoir, de +désir et de rêve, dont les modistes se souvinrent quand elles +inventèrent le tulle-illusion,--est fait de telle sorte qu’à travers lui +toutes les choses dont s’éprennent le cœur et les sens apparaissent +transformées et embellies. Malheur à toi, jeune homme, qui te destines à +la fonction redoutable d’aimer, si tu ne portes pas ou si jamais tu +arraches le bandeau symbolique du jeune dieu Eros! + +Car le vrai est épouvantable; quiconque étudie sa joie au microscope +sent l’écœurement lui monter aux lèvres. Quoi! sachant les traîtrises +qui grouillent comme des nœuds de vipères sous la gorge adorée de la +femme; connaissant la duplicité de son sourire, de son regard, de sa +caresse, et que ses serments sont pareils à tout ce qui dure peu; ayant +démêlé ce qu’il y a de bassesse dans ses élans, d’instinct dans sa +passion; sûr enfin qu’elle est semblable à toi-même, tu enlacerais sans +mépris ton éternelle ennemie, ta sœur? Tâche d’ignorer, ignore, ignore à +jamais tout ce qui se dérobe sous les éblouissements de la forme, crains +la nudité des âmes, si tu tiens à ton bonheur, si tu ne veux pas exécrer +et maudire l’heure sacrée du premier rendez-vous, si tu ne veux pas +confondre dans ton souvenir, avec le sopha des mauvais lieux, l’auguste +lit nuptial! Je sais un homme qui un jour, fut un sage. Celle dont il +était le reconnaissant époux, à qui, pendant dix années, il avait dû +toutes les pures félicités, se mourait, sans souffrance, dans l’agonie +des saintes; un prêtre, près du chevet, prêtait l’oreille à la +confession de la moribonde. Lui cependant, le mari bientôt veuf, il se +tenait dans la chambre voisine, sanglotant contre le bois de la porte. +Il recula tout à coup, à cause d’une voix faible qui parlait. Il recula, +et il s’enfuit; car il ne voulait pas entendre les aveux de la +confession suprême! Il était certain que sa femme avait une âme d’ange, +qu’elle dirait seulement des péchés pareils à ceux d’une nonne ingénue; +il savait la vertu parfaite de cette épouse chrétienne; il ne se pouvait +pas que jamais, en aucun cas, elle eût été coupable! Il s’éloigna +pourtant plein de prudence; et il eut cette consolation, dans sa douleur +bénie, de garder intacte au fond de son souvenir la vision de sa chère +compagne, de verser des larmes sans amertume sur les lys pâles de la +tombe où elle dort, immaculée comme eux. + +Crains aussi, crains surtout la nudité des corps, si tu ne sais pas la +parer de ton rêve ou la voir à travers la splendeur idéalisante du +bandeau. O laideurs des plus belles! Ombres des plus rayonnantes! +Souillures des plus chastes! Macules des plus impollues! Que tu es +imparfaite, ô beauté humaine, même en la perfection! et toujours une +tare, que tu caches en vain, désespère l’adoration de tes dévots. Oui, +la tare, la tare originelle, toujours te déshonore. Si les Vénus +descendaient de leurs piédestaux pour vivre notre vie, elles +cesseraient, sur l’heure, dès qu’elles auraient aspiré l’air terrestre, +d’être la sublime allégresse de nos yeux, et, devenues femmes, elles +seraient semblables par quelque point, les déesses, à la louve immonde +des bois. Parenté abominable de la vierge et de la bête, hymen horrible, +dans la vivante chair, de l’idéal avec l’ignoble. Est-ce que l’homme +enfin, l’homme digne de ce nom, celui qui aspire à la volupté sans +rancœur, n’aurait pas le droit de maudire, dans un juste blasphème, +l’impitoyable nature créatrice qui bafoue notre besoin de paradis? +Puisque vous m’imposez d’aimer, ô puissance inconnue, puisque vous ne me +permettez le ciel que dans l’amour, pourquoi ce que je dois aimer +n’est-il pas entièrement beau, pourquoi salissez-vous ma soif de bonheur +par l’impureté de la source où il me faut boire? Je ne suis pas, je ne +veux pas être le chien dont la narine s’enfle ravie par un parfum +d’ordure et qui se goberge à humer les vomissements du carrefour; je le +suis cependant. Dieu cruel! comme vous vous jouez de l’âme que vous avez +mise en nous, et comme vous la torturez, cette affamée d’ambroisie, en +la forçant à se rassasier de boue! Puisque vous n’avez pas voulu qu’il +nous fût possible de satisfaire pleinement nos aspirations hautaines, il +ne fallait pas les mettre en nous; avec le seul instinct, qui ne +discerne pas, qui ne discute pas, nous aurions vécu tranquilles, +contents, béats d’être repus. Mais nous avons des sens qui pensent et +qui rêvent! De sorte que, dévorés d’une convoitise qu’ils rougissent +d’éprouver, quelques-uns d’entre nous sont semblables à ce pâle +adolescent mélancolique qui montrait les poings au ciel en criant: +«Pourquoi la bouche qui baise est-elle la bouche qui mange?» à ce roi +appelé le Roi Vierge, qui, détestant le ventre qui enfante et le sein +qui allaite, a fui pour jamais dans la solitude de ses songes la beauté +de la femme, adorable et abjecte. + +Jeune homme, n’imite pas le roi mélancolique. Mais, plutôt, par la +toute-puissance de l’illusion, recrée la création imparfaite. Sois +l’émule triomphant de Dieu; refais, de ta pensée, la femme qu’il ne tira +que de ton corps. Ose nier la réalité jamais égale à ta chimère, sache +n’y pas croire, et la transfigurer, par ta foi dans ton propre idéal, +par la volonté de ton désir. Dis à l’évidence: Tu mens! Substitue, à la +vérité, ton rêve, plus beau. Ce n’est pas vrai que les lèvres des +vierges aient de vils emplois, que le flanc des jeunes femmes +s’élargisse, ni que leur sein se ride; contemple, avec une assurance +têtue, ces fleurs jamais fanées, cette neige toujours pure! Oui, les +yeux des bien-aimées sont de petits firmaments où se lèvent toutes les +étoiles, et les larmes y sont comme des rayons, condensés en perles, qui +luisent délicieusement. C’est d’or solaire que sont faites en effet les +chevelures, mieux odorantes, sans qu’aucune pommade y mette son +mensonge, qu’une touffe de fleurs des bois. Les ongles roses, pour être +roses, n’ont pas besoin d’être teints d’un fard léger, ni d’être +blanchies de poudre de riz, les épaules, pour être blanches. Proclame +qu’il n’existe jamais de corsets, ni de tournures, et parviens à en être +persuadé! Refuse de croire que ta maîtresse doit demeurer toute une +heure dans un bain où des fioles furent vidées, pour avoir la peau plus +douce que les ivoires, plus aromate que l’encens des lys; et sois +certain que l’eau de la baignoire fut parfumée par le corps de la +baigneuse. Convaincu de toutes les métaphores, sache, enfin, voir en +celle que tu as choisie,--fleurs, lueurs, odeurs,--tous les +enchantements de la terre et du ciel; divinise ta triste sœur terrestre. +A ce prix, à ce prix seulement, tu pourras, déconcertant les desseins +féroces du créateur, connaître l’ineffable ivresse de l’amour sans +nausée. Mais si tu veux que ta joie ne soit point avilie à l’instant +précisément de son exaltation suprême, exerce surtout ta puissance +d’illusion sur le plus obscur des mystères, sur celui qu’il faut +d’autant plus rapprocher de l’idéal qu’il en est plus éloigné, sur la +fugitive minute qui serait infâme si elle n’était divine. Force la fange +à devenir l’azur! Hélas! les deux animaux que vous êtes, elle et toi, +n’ont qu’une ressource: se croire des dieux. «_Rosa mystica! Rosa +mystica!_» s’écrie le poète qui trompe son écœurement par l’extase; et, +dans les chansons que chantent les pâtres sur les monts et les petites +bergères des plaines, l’âme populaire, ingénue et douce, qu’épouvante +aussi la vilenie brutale du plaisir, s’en console par la feintise d’y +voir la cueillette d’une rose. + + + + +CHAPITRE III + +L’AVEUGLE + + +Je n’ai pas osé aller jusqu’au bout de ma pensée. Le bandeau dont se +voilent les yeux d’Eros devrait être plus épais encore que je ne l’ai +dit. L’aveuglement complet, qui permettrait de concevoir la perfection +féminine sans aucune possibilité de désabusement, serait préférable à +l’illusion qui ne peut jamais s’empêcher de voir, si éblouie qu’elle +veuille être, quelque chose de la réalité qu’elle transforme. C’est la +morale de la fable que tu vas lire. + +Comme Elle allait, pour la première fois, s’endormir dans les bras du +beau jeune homme aveugle, il lui dit, très bas, d’une voix qui tremblait +de la pâmoison récente: + +--Hélas! ne pas te voir! Si je t’avais rencontrée autrefois, du temps où +je pouvais encore contempler le bleu du ciel et l’azur des regards, la +rougeur des roses et des bouches, je me souviendrais de ton +visage--inconnu, ô désespoir!--et il suffirait d’un seul de tes parfums +ou de ta main frôlée pour me rendre ton image entière. Mais déjà mes +yeux étaient clos à la clarté quand mon cœur s’ouvrit à l’amour, et pour +moi le soleil ne se lève que de l’autre côté des paupières. Jamais, +jamais il ne me sera donné d’admirer cette épaule que je caresse et ce +sein où je m’endors. O jeune femme, mon délice et mon angoisse, toi que +je possède et que j’ignore, raconte-moi du moins, je t’en conjure, les +beautés de ta chère personne; et que je puisse, par ta parole entendue, +m’imaginer tout mon invisible bonheur. + +--Je n’oserais, murmura-t-elle. + +--Tu oseras, si tu m’aimes. Dis-moi ta chevelure si longue et si soyeuse +sous mes doigts. + +--Elle est blonde, je pense, comme de l’or léger, et j’ai l’air, quand +je la laisse s’épandre sur mes reins de neige rose, d’une impératrice +nue qui aurait un manteau de rayons. + +--Que je suis heureux, hélas! Dis-moi ton front, dis-moi tes yeux. + +--Mon front, bas, très étroit, pareil à celui d’une statue d’éphèbe, +garde intacte sa blancheur de gardenia, que jamais ne déshonore la ride +d’une pensée; mes yeux, d’un brun fauve, alanguis sous les paupières un +peu plissées, ont dans leur cercle de bistre une douceur si mourante +que, moi-même, je ne saurais les regarder dans un miroir sans me sentir +étrangement troublée d’un rêve où s’ébauche une alcôve. + +--O ravissement! ô regret! Dis-moi ta joue et tes lèvres. + +--Ma joue pâle, où transparaît parfois le rose d’une pudeur heureuse +d’être troublée, se voile d’un hâle vague comme une caresse de soleil, +et ma lèvre est un très petit arc qu’un Eros aurait trempé dans le sang +frais des cœurs. + +--Oh! avoir cette pourpre sous ma bouche et ne baiser que de l’ombre! +Dis-moi ta ferme gorge qui se bombe en deux fruits vivants. + +--Elle n’est pas de marbre! car le marbre glacé ne palpite point comme +elle; mais elle a la blancheur chaude d’une neige brûlée par l’été, qui +ne fondrait pas; et ses pointes de corail, allumées et dressées, sont +comme deux braises surgissantes du rose incendie de mon sang. + +--Je mords la braise de leur corail comme un aïssaoua des cassures de +tison, mais je sens la brûlure sans voir, hélas! le feu! Dis-moi tes +larges hanches, et tes nobles jambes, dis-moi ton ventre uni où ma main +glisse comme sur du satin, dis-moi... + +La jeune femme, en cachant sa tête dans les dentelles de l’oreiller, +répondit, cette fois encore, minutieuse et complaisante, mais d’une voix +si basse que le silence de la chambre amoureuse, un instant éveillé, se +rendormit, n’entendant plus rien, sous le mystère des rideaux. + +Leur amour ne fut pas de ceux qui s’éteignent. Ils étaient liés l’un à +l’autre d’une chaîne que rien ne rompra. Les jours de leur bonheur, les +jours anciens, les jours nouveaux, égaux en délices, étaient comme les +enfants d’une même race où les aînés et les cadets ont la même part +d’héritage. A cause du désir dont il la convoitait sans relâche, elle +l’adorait éperdument, et, lui, toujours, il sentait monter de son cœur à +sa tête des bouffées de joie et d’orgueil à la pensée qu’il possédait, +seul entre tous, les adorables trésors qu’elle lui avait racontés dans +le silence bientôt rendormi de l’alcôve. Cependant des rages le +prenaient quelquefois, avec des désespoirs. Avoir perdu le spectacle des +cieux et des plaines, des fleurs et des verdures, de toutes les formes +et de toutes les couleurs, c’était une sombre désolation! Il s’y +résignait. Mais ne point la connaître, Elle, ne l’avoir jamais vue, être +certain de ne la jamais voir,--si incomparablement parfaite!--c’était là +l’angoisse intolérable, à toute heure accrue; et, souvent, dans le +paroxysme de son inutile envie, il eût donné des années de leur bonheur +futur pour qu’il lui fût permis, une seule fois, pendant une seule +minute, d’admirer une seule des beautés qu’elle lui avait avouées, à +voix basse, le soir des premiers baisers. + +Or, il arriva dans la ville un médecin déjà fameux dans tous les autres +pays du monde par des cures vraiment merveilleuses. C’était un jeu pour +ce savant homme que de rendre l’ouïe aux sourds, la parole aux muets, la +vue aux aveugles. Le carrosse empanaché d’or et d’argent, dans lequel il +traversait les cités parmi les acclamations de la foule, était traîné, +non par des chevaux, mais par des hommes rapides comme le vent, qui +avaient été des paralytiques. Et il était parfaitement avéré qu’en aucun +lieu, en aucun cas, il n’avait manqué de guérir radicalement les +personnes qui s’étaient adressées à lui. L’aveugle sentit son cœur se +gonfler d’une joie immense. Il rouvrirait les yeux! Il verrait l’adorée +amie! Tout à coup hors de l’ombre, il aurait l’éblouissement de la chère +beauté lumineuse! La chevelure pareille à un manteau de rayons, le front +plus blanc que les gardénias, les yeux qui meurent sous les paupières un +peu plissées, et la joue bistrée d’or et l’arc sanglant des lèvres, le +corail qui s’allume à la pointe des seins, il les verrait, il les +verrait! Plus de désespoirs, plus de ces nuits exquises et atroces où il +devait suppléer par la pensée à l’image éternellement absente: tout son +rêve allait être une réalité. Guidé par un serviteur, il accourut le +premier, chez le médecin illustre. «Guérissez-moi! Rallumez mon regard! +Donnez-moi l’inexprimable fête de contempler enfin la plus belle des +femmes, que j’aime plus que la vie!» Et il dit beaucoup d’autres +paroles, racontant ses tendresses, ses désirs, ses angoisses, pour +émouvoir la pitié toute puissante de l’homme très savant. Mais celui-ci +répondit, après avoir médité: «A Dieu ne plaise que je rouvre tes yeux +au jour. Quoi! tu aimes, et ce que tu aimes, tu veux le voir? Enfant, +cette grâce t’a été départie de connaître la possession avec l’espérance +encore, la satisfaction avec le rêve toujours, et tu veux, à ton +adorable chimère, substituer la vérité, hélas! Ne sais-tu donc pas, âme +folle, qu’à cause même du mystère et de l’ombre où elle t’échappe, tu as +imaginé ta maîtresse infiniment plus charmante qu’elle ne saurait être +en effet? Une minute affreuse serait celle qui te la montrerait pareille +à elle-même. + +Mais quand elle ne t’aurait pas menti, quand elle serait aussi parfaite +qu’elle s’est plu à le dire, quand elle serait entièrement celle que tu +as créée dans l’impossibilité de la connaître, tu n’éviterais pas +l’épouvante de l’inévitable déception; car le rêve, même réalisable, +n’est divin, n’est exempt de dégoût et d’ennui qu’à la condition de +n’être jamais réalisé. Reste dans ton ombre! Que les dieux te +maintiennent dans ton ignorance, dans ton désir inassouvi et prends-nous +en pitié, nous qui voyons l’imparfaite beauté des êtres et des choses, +nous qui, avec des larmes de désespoir,--hélas! pourquoi ne +voilent-elles pas à jamais nos yeux?--envierons amèrement ton aveugle +bonheur!» + + + + +CHAPITRE IV + +NÉCESSITÉ D’ÊTRE BEAU + + +Sois beau. Sinon n’aime pas. Sans beauté, l’on peut être choisi; il +arrive aux plus jolies de préférer les plus laids; c’est une histoire +souvent renouvelée que celle de la femme de Joconde. Toi cependant, mon +élève, docile aux bons conseils, qui te fais enfin de l’amour l’idée +qu’il convient d’en avoir, défends-toi d’aimer si tu n’as pas reçu les +dons qui charment les yeux. Entends-moi bien. Je n’exige pas que tu +ressembles de tout point aux Immortels adolescents dont les lèvres sont +de pourpre et les cheveux de lumière; je t’autorise à être moins +agréable à regarder, quand tu te mets au bain, que les divins éphèbes +d’Hellas, baignant dans les flots verts, sous les lauriers roses, la +sveltesse neigeuse de leurs corps; il n’est pas indispensable que l’on +s’imagine voir, en l’apercevant, le frère cadet de Phœbus Apollon. Mais +si, vraiment, tu es laid, si la calvitie déshonore ton crâne, si tes +dents ont plutôt la couleur de l’amadou que celle de la nacre, si la +peau grise s’agrémente affreusement de verrues, si tu n’as pas même sous +les paupières cette flamme dont s’illumine et s’idéalise la face, si, en +un mot, tu es de ceux, hélas! qui sont nés pour l’épouvante ou le mépris +des regards, renonce aux délices des tendresses: et, quand même, dans +l’aberration de sa miséricorde, quelque femme se montrerait férue de ta +laideur, repousse avec fermeté le baiser dont tu n’es pas digne. + +Une fois, il advint qu’une très belle jeune fille s’éprit d’un homme qui +était laid. Parce qu’il avait le cœur noble et l’esprit haut, parce que +son nom était de ceux que répète la foule, il la troublait et la +charmait. Elle vint à lui, tendre et tranquille, résolue; elle lui dit: +«Tous me désirent, c’est vous que je choisis». + +Mais l’homme laid, qui était un homme prudent, se regarda dans le +miroir, et, bien qu’il adorât cette enfant plus fraîche que les fleurs, +il l’écarta d’un geste, mélancoliquement. + +«Moi, t’aimer? moi, te prendre? De quel droit, à quel titre? L’amour +n’est digne de ce nom que s’il est l’échange, la mise en commun de deux +charmes qui se valent. Pas de vrai hymen sans l’égalité des apports. A +toi qui m’offres le sourire des roses, la blancheur des lys, la +gracilité délicate des jeunes arbrisseaux, je ne pourrais donner que de +l’ombre et de l’hiver. Je suis Gwinplaine, tu es Déa, mais tu n’es pas +aveugle. Ne réponds pas que ta dilection me transfigure, que tu me vois +pareil à ton rêve! Un jour, un jour prochain,--car il n’est pas +d’illusion éternelle,--tu me connaîtrais tel que je suis en effet; et, +alors, ce serait affreux; non seulement pour toi dont les regards +dessillés se détourneraient avec des larmes, qui songerais à tant +d’amoureux repoussés naguère, mais pour moi-même! pour moi qui +devinerais dans ton étreinte dénouée le recul de ton légitime déboire, +pour moi qui, tous les remords au cœur, détesterais dans tes tristes +yeux mon image d’autant plus hideuse que le miroir serait plus beau. +Chère affolée, va-t-en! Va-t-en, te dis-je, va vers celui qui te vaut, +donne ta jeunesse à sa jeunesse, ton sourire à son sourire, et ta grâce +à sa grâce. Rose blanche, épouse le lys, marie-toi, lueur, à la clarté; +il n’est pas de plus criminelle démence ni de plus féconde en prochaines +amertumes que l’union de la laideur avec la beauté. Je te tuerais ou me +tuerais, si je te voyais, demain, regarder un jeune homme qui passe, +beau comme toi! Et non seulement tu souffrirais de ta déception et de +mes colères, mais ceci t’arriverait, pauvre fille, que bientôt tu ne +serais plus jeune et ne serais plus jolie à cause de ma vieillesse et de +ma disgrâce. Mon baiser pâle flétrirait tes lèvres, mes ternes regards +éteindraient tes yeux, toute mon ombre serait sur toi; car ce n’est pas +impunément que la source la plus claire affronte le reflet d’un cyprès; +et j’en viendrais peut-être, pour mon désespoir et pour le tien, à haïr +en toi la laideur que je t’aurais donnée. + +«Mais quand même tu resterais jeune et belle, quand même, dans ton +persistant enthousiasme, tu me verrais sans cesse tel que tu m’as +imaginé, sache que le bonheur me serait impossible, ô ma chère, dans tes +bras. Je t’aime, tu le sais; tu sais qu’à la seule pensée de ma bouche +sur ta bouche et de ton sein sur ma poitrine et de tes cheveux dénoués +sur mon front, le frisson du désir me secoue et me tord! Et cependant, +si tu défaisais pour moi ta chevelure, si tu te jetais sur mon cœur, si +tu me donnais tes lèvres, ce serait, je le sens, au lieu de bouffées +d’extase, tous les haut-le-cœur de la répulsion qui me monteraient à la +gorge. Malheureux que je suis! Tu serais là, mais j’y serais aussi. La +honte que j’ai de mon baiser m’avilirait le tien. Tu me toucherais, toi, +si exquise, mais je me sentirais te toucher, moi, abject! En vérité, il +est une chose extraordinaire, autant qu’elle est infâme: tous les jours, +on entend envier le bonheur d’un vieillard qui obtient en mariage une +belle vierge, ou de quelque financier imbécile, obèse, suant, le crâne +nu, qui achète des filles de théâtre. «En voilà un qui est heureux!» ou +«Il n’est pas à plaindre, celui-là!» et ces hommes eux-mêmes se +réjouissent d’épouser une adorable jeune fille, ou d’avoir acquis de +séduisantes créatures. Quoi! cela est possible? Ils sont contents, ou +ils croient l’être? Ils ne savent donc pas, ils ne comprennent donc pas, +l’un dans l’alcôve nuptiale, l’autre sur le sopha des boudoirs, que la +beauté, que la jeunesse de l’époux ou de l’amant est aussi indispensable +que celle de l’épouse ou de la maîtresse à cette intime fusion de deux +êtres qui est l’amour, et sans laquelle le plaisir même, ne fût-ce que +pour l’un des deux, ne saurait exister? Ils se couchent, repoussants, +dans le lit de la désirable femme, et ce qu’ils y apportent d’horreur ne +les empêche pas de goûter ce qu’elle y met de charme! Mais ils ne voient +donc pas, à côté de ces touffes blondes, leurs cheveux gris, leur sèche +poitrine velue tout près de cette fraîche gorge? la maigreur de leurs +jambes pareilles à de longs os ne déshonore pas à leurs propres yeux la +rondeur lisse des mollets de satin et des cuisses de neige? Ils croient +que le baiser n’est fait que d’une bouche, et leur haleine ne leur gâte +pas le parfum du souffle qu’ils aspirent? Il leur suffit que leur amie +soit belle! la pensée ne leur vient pas, dans leur brutal égoïsme, que +le désir s’augmente de la possibilité d’en inspirer, et que, pour aimer +pleinement, il faut, par une projection de soi dans celle qu’on possède, +pouvoir être, en elle, épris de soi-même. Ils sont pareils à un musicien +qui, chantant faux dans un duo, s’imaginerait que la perfection de +l’ensemble,--sans laquelle le charme de la musique s’évanouit,--ne +dépend que de l’autre voix, et qui, à n’écouter qu’elle, trouverait un +plaisir suffisant. Misérables et imbéciles! C’est de l’unisson de deux +convoitises également légitimes que peut naître la complète harmonie de +l’extase amoureuse. Voilà pourquoi je te dis de me fuir, jeune fille. +Voilà pourquoi je te chasserais si, dans ta tendresse qui s’abuse, tu +t’obstinais à m’offrir un bonheur que tu ne peux me donner, puisqu’il +dépend de moi autant que de toi. A cause du mépris que j’ai de ma propre +personne, la joie d’obtenir la tienne serait affreusement troublée. Au +dégoût de me donner je préfère la tristesse de ne point t’avoir. Et +jamais,--ô toi que je veux! ô toi qui me veux!--je ne consentirai à +l’hymen pour lequel je donnerais ma vie, à moins que tu ne sois quelque +toute puissante fée qui fasse, d’un regard ou d’un sourire, renaître les +jeunes cheveux en boucles sur la nudité des crânes et refleurir sur les +joues l’adolescence des roses.» + + + + +CHAPITRE V + +VANITÉ DE LA VANITÉ + + +Garde-toi, jeune homme, comme de la pire des niaiseries, d’éprouver +jamais le moindre sentiment de fierté parce qu’une femme s’est donnée à +toi! Réjouis-toi de posséder celle que tu aimes, mais n’en conçois aucun +orgueil, eût-elle été, avant de défaillir dans tes bras, la plus chaste +des vierges ou la plus austère des épouses. Car, sache-le,--et le +contraire est une exception si rare qu’il ne vaut point la peine d’en +parler,--ce n’est pas à toi qu’elle a cédé, mais à elle-même, à elle +seule, ou à un concours de circonstances auxquelles tu es demeuré +presque totalement étranger. Ton adoration, ton dévouement, tes longues +prières, tes sacrifices n’ont été pour rien dans la chute où elle a +consenti; elle regardait sans vertige la profondeur de ta tendresse; et, +si elle s’est abandonnée, c’est par suite de quelque état de son être, +intime, tout personnel, ou sous une poussée qui ne vint pas de ton +amour. Tu es pareil, dans ton triomphe, à un chef militaire qui voit se +soumettre un ennemi décimé par la fièvre ou la famine bien plus que par +les combats; tu es vainqueur, tu n’as pas vaincu. Remercie, si ta +maîtresse est belle, le temps qu’il faisait,--orage de crépuscule ou +après-midi d’été,--le lieu solitaire, l’heure opportune, la page d’un +livre d’amour; bénis le sang chaud de ses veines, la vibration +coutumière de ses nerfs ou la mollesse de ses sens qui l’incline à +l’ensommeillement sous la caresse; félicite-toi du hasard qui lui a +offert l’occasion d’une vanité satisfaite ou de quelque rancune +assouvie; mais si tu n’es pas un sot, ne l’attribue en aucun +cas,--fusses-tu le plus beau et le plus passionné des hommes qui +s’agenouillèrent jamais!--le mérite d’avoir conquis celle qui s’est +donnée. En vérité, il y a mille à parier contre un que n’importe qui, à +ta place, dans des circonstances semblables, n’eût pas été moins +favorisé que tu l’as été toi-même. Même la stupidité ou la laideur +incomparable de l’amant ne sont pas toujours des obstacles à son +bonheur. Si cela n’était pas vrai, si la femme qui se livre n’obéissait +pas à des mobiles particuliers, indépendants de l’amour qu’elle inspire +et même de l’amour qu’elle éprouve, comment expliquerais-tu l’absurdité +fréquente de ses choix, les mondaines affolées qui accrochent les +boucles de leurs cheveux aux boutons d’une livrée, les impératrices +éprises des nains d’Afrique, ou Titania caressant avec délices les +oreilles d’âne de Bottom? + +Aimée Henriot était une honnête fille; cousant dès le matin dans un +atelier de confection, rue du Quatre-Septembre, attentive à sa besogne, +ne riant guère des jacasseries, et, le soir, marchant ni trop vite ni +trop lentement le long des murs, sans regarder à droite ni à gauche, ne +s’arrêtant que dans sa rue, chez la fruitière et chez le boucher, pour +acheter le petit repas qu’elle faisait cuire elle-même sur un réchaud, +dans la chambre carrelée, au cinquième étage. Puis elle s’endormait, +sans rêverie. Et comme elle avait sur le visage cette honnêteté avec un +air de froideur et de résolution, elle paraissait peu jolie, étant très +belle. Elle pouvait sortir seule sans être suivie; on la regardait à +peine, ou on cessait vite de la regarder; «rien à faire», c’était ce que +disait le sourire des roquentins en quête. Il est très facile de ne pas +être insultée dans les rues. Une fois, cependant, un homme se mit à +marcher derrière elle en disant des paroles à voix basse. Elle pressa le +pas, se hâta de rentrer. Le lendemain, à sa sortie de l’atelier, elle se +trouva face à face avec l’impertinent,--point jeune, bien vêtu, grand, +gros, du ventre, l’air de quelqu’un qui est riche. Elle détourna la tête +et suivit son chemin. Mais dix soirs de suite, à la même heure, il +l’attendit devant la porte du magasin; et, enfin, d’une voix tranquille, +comme accoutumée à de pareils propos, il lui parla nettement, d’un air +de certitude. Elle lui plaisait, et il la voulait. Il était décidé aux +plus grands sacrifices. Il n’était plus un jeune homme, mais il avait +beaucoup d’argent. (Il tirait de sa poche un portefeuille, le montrait +plein de billets de banque.) Et il était très sérieux. Ce qu’il +promettait, il le tiendrait. Elle n’avait qu’à dire oui pour avoir des +meubles, des toilettes, une voiture, si elle voulait, et des sommes dans +les tiroirs. Il aurait pu lui faire parler par quelque vieille; il +préférait s’adresser à elle, directement, avec franchise; il ajouta: «Ce +qui vous arrive, c’est un bonheur inattendu», et attendit la réponse +avec une confiance évidente. + +Elle l’avait écouté sans trouble, elle répondit simplement: «Monsieur, +vous vous trompez», et s’en alla chez elle, ni trop lentement ni trop +vite, l’air résolu et froid, comme les autres soirs. + +Cependant elle s’éprit d’un jeune homme aussi pauvre qu’elle, employé +dans une maison de gros, qui venait tous les lundis apporter des étoffes +à l’atelier de la rue du Quatre-Septembre. La première fois qu’en +dépliant une pièce de surah il lui frôla la main du bout des doigts, +elle se sentit devenir toute rouge; elle comprit que c’en était fait, +qu’elle n’était plus libre, qu’elle aimait. D’abord, il se borna à la +regarder timidement, à lui faire signe de prendre, sous une pile de +soie, une lettre qu’il venait de glisser là; puis, un soir, il osa venir +l’attendre à la porte de l’atelier comme le «monsieur» riche du mois +dernier. Elle n’hésita point, elle lui prit le bras. Elle avait reconnu +depuis beaucoup de jours,--ne pensant qu’à lui seul, ne dormant plus, +ayant toujours sur la peau des mains la brûlure des pressions +furtives,--qu’elle résisterait en vain à cet amour grandissant. Pourquoi +eût-elle résisté, d’ailleurs? Pas riches tous les deux, travaillant tous +les deux,--elle dix-huit ans, lui vingt-trois,--ils pouvaient s’épouser. +Ils eurent des jours heureux; ils ne dissimulaient pas leur bonheur. +«Quel est donc ce jeune homme qui vous accompagne?--C’est mon fiancé.» +Et ils ne tarderaient pas à être mariés; dès qu’il aurait une place un +peu meilleure, ils se mettraient en ménage. L’heure qu’ils passaient +ensemble, après l’atelier,--elle marchait à tout petits pas, +maintenant,--était une heure de délice. Rien qu’à se serrer contre lui, +elle s’alanguissait d’une ivresse infinie. La moindre parole qu’il lui +disait était une coulée douce qui lui descendait dans les veines; et, +comme cette honnête fille était une fille franche, point mijaurée, +toujours prête à s’avouer, elle ne se cachait pas de trouver le temps +bien long, qui les séparait de la noce; s’attardant sur le pas de sa +porte pour lui parler bas, encore, triste et dépitée aussi de rentrer +seule. Une fois, dans sa chambre, comme elle allait se mettre au lit, +elle entendit un bruit de pas sur les carreaux du couloir; la porte +s’ouvrit brusquement; et il tomba aux pieds d’Aimée Henriot, en +demandant pardon. «C’était très mal, ce qu’il faisait! mais il n’avait +pu résister à sa passion, à ses désirs exaspérés enfin par une intimité +délicieuse et cruelle!» En s’écriant ainsi, il la prenait par la taille, +la serrait contre lui, à peine résistante. Que pouvait-elle craindre? +n’allaient-ils pas se marier? Où serait le mal si elle lui permettait +d’être son amant, puisqu’il allait être son mari? N’était-elle pas sûre +de l’amour profond, éternel, qu’elle avait inspiré? Elle l’écoutait, +tremblante; elle se sentait devenir folle. Car elle l’adorait! tout, +elle eût tout donné, pour ne pas repousser ces chères caresses qui lui +baisaient les mains, qui lui baisaient les bras, allaient lui baiser la +bouche. Être sa maîtresse, ah! quel délice! Tout son cœur, tous ses sens +voulaient impétueusement l’étreinte. Cependant, elle se dressa, très +pâle, l’honnête fille, montra la porte d’un geste qui ne veut pas être +désobéi, ne permit pas à son fiancé de s’excuser, le força de sortir, +ferma la porte, resta seule. Et désormais elle ne consentit plus à lui +parler; même, en sortant de l’atelier, elle feignait de ne pas le voir, +debout, dans l’encoignure d’une porte cochère. Elle l’aimait, elle +l’aimait toujours! elle l’aimait peut-être davantage, avec le souvenir +de l’ivresse inachevée. Mais elle était de celles qui ne sauraient +pardonner l’approche d’une atteinte à leur vertu parfaite; et celui qui +avait voulu être son amant ne serait pas son mari. + +Aujourd’hui, avec des frisons roux sur les yeux et une gorge qui sort +d’un corsage de laitière,--belle encore et plus jolie,--elle danse tous +les quadrilles et s’assied sur tous les genoux à Bullier, à l’Eden, à +l’Elysée-Montmartre; et si quelqu’un, entre deux bocks, lui demande +comment elle en est venue là: + +--Ah! j’ai été joliment bête tout de même. J’étais sage, on peut le +dire, comme pas une. Puis voilà qu’un jour Clémentine, une petite de +l’atelier, qui ne valait pas cher, m’a emmenée à la fête de Chatou, avec +des amis à elle. Moi, je n’y entendais pas malice. Clémentine m’avait +dit: «En tout bien tout honneur.» On m’a fait jouer aux tourniquets, +monter sur les chevaux de bois. J’étais tout étonnée, je n’avais pas +l’habitude. Les amis de Clémentine disaient des choses que je ne +comprenais pas. Un surtout, roux, très maigre, pas beau, et qui avait +l’air bête; je peux dire qu’il me déplaisait, celui-là! Aussi, je +voulais m’en aller. Crac! on a manqué le train. Il a fallu coucher à +l’auberge. C’est ça qui m’a perdue. Ah! par exemple, comment ça s’est +fait, c’est ce que je n’ai jamais compris. A cause du lit qui était là, +et des autres dans la chambre à côté, et du grand roux qui me poussait +en me pinçant. Huit jours après, il m’a lâchée, et, comme je n’osais +plus retourner à l’atelier, je suis allée au bal. Dire pourtant que +j’aurais pu être entretenue par un monsieur qui avait un portefeuille +plein de billets de banque, et que j’ai flanqué à la porte un garçon +pour qui je me serais fait couper en petits morceaux!» + + + + +CHAPITRE VI + +LA SCIENCE INTERDITE + + +Garde-toi également, comme de la plus sotte des présomptions, de jamais +croire que tu as deviné ce qui se passe dans le cœur de ta maîtresse. + +Ce qu’éprouvent les femmes, nous ne le saurons jamais, nous ne pouvons +pas le savoir. Elles souffrent ou elles sont heureuses, nous en sommes +certains, mais quelle est leur angoisse ou quelle est leur joie, en quoi +leur façon de ressentir la douleur, de savourer l’ivresse, ressemble à +la nôtre ou en diffère, c’est ce que nous sommes condamnés à ignorer +éternellement. Nous constatons leurs émotions sans en discerner la +qualité; l’intimité de leur âme et de leurs sens échappe à notre +attention méthodique ou passionnée; à la regarder de trop près, le plus +acharné observateur aveuglerait sans profit ses bésicles, et, chose +épouvantable entre toutes, l’amant qui regarde la bien-aimée pleurer de +plaisir entre ses bras et défaillir d’extase, ne saurait imaginer la +sorte de délice qu’il lui donne. + +Car la différence des sexes implique fatalement chez l’un +l’impossibilité de concevoir ce qui se produit chez l’autre. + +Tu t’en vas à travers bois, par un matin de juin. L’amour est partout, +triomphant, dans les calices charmés qui s’épanouissent, dans les herbes +où pullulent les mouches, dans les branches pleines de gazouillis et de +becquettements. Que l’instinct de se joindre en de mystérieux baisers +tourmente et ravit ce qui fleuronne, ce qui volette et chante, tu le +vois, et tu admires le rut universel des végétations et des ailes. Mais +oserais-tu te vanter, toi, homme, de deviner la joie qu’éprouvent les +anthères des roses à émettre le pollen, les lucioles à s’allumer, les +fauvettes à froisser leurs plumes? Comment l’aurais-tu appris, n’étant +ni la plante, ni l’insecte, ni l’oiseau? L’analogie vient à ton aide; te +souvenant de tes désirs et de les bonheurs, tu les attribues aux êtres +qui t’environnent: l’églantine donne sa semence comme, toi, tu donnes ta +vie; l’abeille qui baise un œillet, et ta bouche qui baise une bouche, +c’est le même baiser; le rouge-gorge ramage au bord du nid ce que tu +chuchotes dans l’alcôve. Pour la comprendre, tu humanises la nature. +Mais tu reconnais bien, au fond de toi, la tricherie de ton +raisonnement; tu es obligé de t’avouer que ta curiosité se satisfait à +bon compte, acceptant pour des identités d’apparentes similitudes ou des +réminiscences de métaphores. En réalité, tu es incapable de t’expliquer +tout autre amour que le tien, incapable de connaître de quelle +convoitise les ailes palpitent sur les ailes, ou les lions se ruent à la +croupe des lionnes. Eh bien, ne feins pas d’en douter, tu diffères de la +femme, malgré l’unité de l’espèce, presque autant que de la plante et de +la bête, presque autant que des anges (si nos mystérieuses sœurs exigent +la courtoisie d’une telle assimilation); et c’est ton sort adorable et +cruel, jusqu’à la fin des jours, de la voir sourire et pleurer sans +qu’il te soit, en aucune façon, révélé pourquoi elle sourit ni pourquoi +elle pleure. + +Tu objectes: + +«Quand même la différence des sexes établirait entre nous et les femmes +une si parfaite impossibilité d’entente, quand même il nous serait +interdit de découvrir, par nous-mêmes, le «comment» de leur «autrement», +nous n’en serions pas moins instruits de ce qu’elles éprouvent; car leur +chère hypocrisie ne va pas jusqu’à nous dérober toujours leurs +sentiments et leurs sensations; elles consentent parfois aux abandons +qui révèlent; il y a des heures pour la nudité de leurs âmes, comme pour +celle de leurs corps.» + +La réponse est médiocre. + +Jamais la femme ne s’avoue d’une façon entière, ni à son mari, ni à son +amant, ni à son confesseur, et c’est précisément ce qu’il nous +importerait surtout de savoir qu’elle nous cache le plus jalousement. +Que ce soit pudeur innée ou pudeur acquise, crainte d’affaiblir notre +adoration en se montrant trop humaine ou de la décourager par trop de +divinité, n’importe! elle réserve en tout cas une part intime de +soi-même, où il nous est défendu de nous insinuer; ce qu’il y a de plus +féminin dans la femme nous échappe. Écoute près du grillage de tous les +confessionnaux ou parmi les rideaux de tous les lits d’amour: la +pénitente ne célera aucun de ses péchés, les détaillera minutieusement; +l’amoureuse balbutiera, éperdue, toutes les tendres paroles, mais, avec +cette ingénuité où excelle son mensonge, la femme, dans l’aveu qui sauve +comme dans l’aveu qui damne, aura d’insaisissables réticences, voiles si +diaphanes qu’on ne les voit pas, et qui suffisent pourtant à dérober le +mystère de son être derrière l’impénétrabilité irritante de leur +transparence. Elle confessera sa faute, soupirera son amour, sans jamais +laisser entendre de quelle amertume est faite son repentir, de quelle +joie est faite son ivresse! et, en fin de compte, le directeur de mille +et trois consciences féminines en saura tout autant que Don Juan sur +l’éternel secret d’Eve; c’est-à-dire rien du tout. + +D’ailleurs, je vais plus loin: voulût-elle être sincère, la femme ne +pourrait pas l’être. + +J’accorde que mainte amoureuse, dans le franc élan de sa tendresse, n’a +pas de plus violent désir que de se livrer entière, avec toutes ses +pensées et tous ses instincts à celui qu’elle adore; cependant où est +l’homme qui peut dire: «Rien de ce qu’est ma maîtresse ne m’est +étranger?» Je suis bien obligé d’admettre que les illustres poétesses, +Sapho, George Sand, Desbordes-Valmore, grandes âmes conscientes, ont +essayé de nous révéler les vierges, les amantes, les épouses; elles ont +tenté d’exprimer, candeurs, rêveries, amours, haines, remords, toute la +féminilité; et si des êtres humains le pouvaient faire, c’étaient elles +sans doute! Cependant qu’avons-nous appris de la femme dans les poèmes +et dans les romans où elle a voulu nous montrer, tout saignant, son +cœur, et, grand ouverte, son âme? Notre ignorance est demeurée la même, +un peu plus tourmentée, voilà tout, du désir de connaître. Ah! c’est que +la femme ne saurait dire ce qu’elle est! et cela par l’excellente raison +qu’il n’y a pas de mots pour le dire. Quel que soit le secret de nos +inconcevables sœurs, il est à coup sûr d’une infinie ténuité, d’une +subtilité incomparable, si léger que tout vent l’emporte, si furtif +qu’aucun éclair ne serait assez soudain pour l’atteindre, et, surtout, +étant la femme elle-même, il doit être si essentiellement féminin qu’il +faudrait, pour le manifester, les paroles d’une langue, plutôt +susurrements que paroles, plutôt silence que bruit, n’ayant jamais été +chuchotée que par des vierges amantes dans une île interdite même aux +dieux, très lointaine, sans écho! Le langage que nous parlons, net, +direct, va droit au but, dit ce qu’on pense, non ce qu’on rêve, sait ce +dont il s’agit, proclame que deux et deux font quatre, affirme, définit, +conclut, exprime tout, sauf l’inexprimable; si doucereux qu’il se fasse +parfois, il est homme! et la femme, quoi qu’elle en ait, y virilise ses +pensées. Pour faire entendre l’inconnu de son sexe, il lui faudrait des +mots aussi délicats, aussi fuyants, aussi vagues que cet inconnu +lui-même, et, comme elle ne saurait les trouver, elle se résigne à se +taire; elle s’isole dans l’impossibilité d’être comprise. De sorte +qu’elle demeurera perpétuellement ignorée de l’homme! Et c’est pourquoi +je prends en pitié les vains analystes qui se targuent d’avoir mis à nu +le cœur des jeunes filles, des matrones ou des courtisanes; c’est +pourquoi je vous plains, ô amants dévorés d’une irréalisable espérance, +qui serrez contre votre poitrine la neige frémissante des seins sans +jamais comprendre le pourquoi de leurs battements, et qui, penchés vers +vos bien-aimées, sûrs de leur joie, mais de quelle joie? interrogez +vainement le mutisme de leurs aveux! + + + + +CHAPITRE VII + +NÉCESSITÉ DE L’INNOCENCE + + +Jeune homme, puisque tu daignes écouter mes leçons, je dois te donner un +conseil qui te surprendra sans doute par son air d’étrangeté paradoxale +et par l’impossibilité apparente de s’y soumettre. Ecarte tout d’abord +l’idée d’impossibilité. Dans les choses de l’Amour comme dans les choses +de l’Art,--plus je songe, plus je trouve de frappantes analogies entre +les devoirs de l’amant et les devoirs de l’artiste,--c’est l’impossible +qu’il faut surtout vouloir et réaliser; l’amoureux ou le poète qui ne +porte pas en soi l’ambition et la puissance des accomplissements +sublimes, qui ne se sent point capable, dans l’espoir de la perfection, +de vaincre tous les obstacles, d’affronter tous les martyres, est un +homme pareil à la plupart des hommes: qu’il se hâte d’aimer aux +Folies-Bergère ou d’écrire des romans-feuilletons. Pour les cœurs, pour +les esprits soucieux et dignes d’égaler le rêve, les difficultés, même +insurmontables, ne sont que des échelons vers la chimère; +l’impossibilité est une raison de plus. + +Ce conseil, que dis-je! cet ordre, le voici: + +L’amant qui entre pour la première fois dans le lit de la bien-aimée, +doit être vierge, d’âme et de corps, absolument. + +Quoi! misérable! celle qui va être tienne t’attend et te sourit, prête à +ne plus rien refuser; jeune fille, elle ignore et espère; jeune femme, +elle oublie, dans la griserie du désir, tout ce qui n’est pas toi-même; +elle est chaste ou le redevient pour cesser de l’être; elle veut, elle a +raison de vouloir la joie, l’extase, le divin étonnement! et, ce que tu +apporterais dans son alcôve, ce seraient les sales réminiscences de tous +les sophas de naguère, de tous les soupers de jadis? Tu l’enlacerais +avec des bras qui ont étreint les cocottes vite déshabillées dont la +peau, près des hanches, garde les traces du corset dix fois ragrafé dans +la même soirée? Tes lèvres mal essuyées lui mettraient sur la bouche le +maquillage des baisers récents? Tu lui dirais des mots que tu as déjà +dits, tu ressemblerais, dans l’ardente nuitée, à ces hommes politiques +qui, voyageant de ville en ville, font à chaque banquet le même +discours, avec un air d’improviser? Misérable, te dis-je! N’avoir gardé, +pour celle qu’on a si longtemps suppliée et qui enfin s’abandonne, +aucune caresse nouvelle, aucun élan nouveau; heureux avec un air +d’accoutumance, faire à sa beauté, à sa tendresse, l’injure de n’en +éprouver aucune surprise, et, à sa faim ingénue de délices, n’offrir que +le menu des amours de la veille, des amours à prix fixe,--c’est la plus +condamnable des fautes! et je prétends que tu t’en gardes. Tu répliques +que, en dehors de l’hymen sacré, les cas sont assez rares où l’on baise +des lèvres qui ne furent jamais baisées; que ta maîtresse, le plus +souvent, n’est pas plus ignorante que toi, et qu’elle ne peut pas exiger +de ton amour une candeur que tu ne saurais sans absurdité demander au +sien. Mauvais raisonnement! La femme, même la plus entendue aux choses +de la passion, est douée d’une étrange faculté de recommencement; c’est +avec la sincérité la plus parfaite qu’elle croit éprouver pour la +première fois ce qu’elle a vingt fois éprouvé; l’oubli lui est naturel, +toutes ses amours sont de premières amours! et, puisque son bonheur est +ta fonction unique, ce n’est pas à toi qu’il appartient de la désabuser +sur son propre compte, de lui rappeler son indignité par l’évidence de +la tienne. D’ailleurs ne fût-elle pas innocente avec bonne foi, tu +devrais te prêter au caprice de son hypocrisie: car il convient que tu +l’acceptes, non telle qu’elle est, mais telle qu’il lui plaît de se +montrer. + +Donc, jeune homme, à l’heure initiale de l’amour, sois vierge. + +Ou, du moins,--car la rigidité de mon conseil ne va pas jusqu’à exiger +que tu te sois conservé intact pour la première minute d’une tendresse +unique,--tâche de paraître vierge et de croire que tu l’es en effet. + +Tu as peut-être entendu dire que les artistes les plus inspirés ne +tardent guère à se faire par le travail, par l’habitude de la production +quotidienne, je ne sais quelle froide méthode de composition et +d’exécution, appelée de ce mot ignoble: le métier; que, grâce à un +ensemble de procédés acquis, dus à leur propre tempérament ou à l’étude +assidue des maîtres, ils deviennent capables de chanter, s’ils sont +poètes, de peindre, s’ils sont peintres, sans connaître désormais les +angoisses et les enthousiasmes des vocations juvéniles. Ceux qui parlent +ainsi, sache-le, se trompent! Humble ou sublime, l’artiste aborde chaque +jour sa besogne comme si jamais il n’avait mené à bien aucune besogne +encore; il n’est pas de labeur qui ne lui paraisse nouveau, non +expérimenté; il connaît, après vingt ans, après trente ans d’efforts, +les inquiétudes, les doutes, les tortures, les extases aussi, des jeunes +tentatives; homme fait, vieillard même, il a toutes les maladresses, +toutes les ingénuités qu’il avait, adolescent. En vérité, je te +l’affirme, lorsque Victor Hugo, aujourd’hui, dans la plénitude +triomphante de son génie, entreprend quelque poème, il éprouve +d’abord,--lui qui sait tout, lui qui peut tout!--ce trouble et ce charme +qui le hantèrent, à l’aurore de ce siècle, quand il bégayait ses odes +premières. + +Cette naïveté de l’artiste en présence de l’œuvre prochaine, l’amant +digne de ce nom doit l’avoir, plus virginale encore, auprès de la +nouvelle amie. + +Ne te souviens de rien! Ignore tout! Ce n’est pas vrai qu’à seize ans, +la joue rose de peur et le cœur tremblant comme la feuille, tu aies +cueilli avec ta petite cousine la violette grêle des bois, que tu aies +guetté, derrière la haie du jardin, la fille du voisin, qui se mettait à +la fenêtre pour babiller avec ses oiseaux. Ce n’est pas vrai que tu aies +bu sur de rouges lèvres, dans les nuits qui chantent et s’enivrent, la +mousse du champagne ou la mousse du baiser. Qui donc prétend que tu as +raffolé de Lila Biscuit pour avoir vu, jusqu’au genou, sa jambe, un jour +qu’elle monta sur les chevaux de bois à la fête de Bougival, et que tu +as failli mourir de tristesse à cause des flirtations prometteuses et +menteuses de madame de Portalègre ou de madame de Ruremonde? C’est une +erreur étrange de croire que tu as porté, pendant trois ans, au plus +profond de ton cœur, le souvenir de cette jeune fille étrangère, apparue +dans un bal d’ambassade, puis disparue sans retour, et que tu as cherché +en vain dans les baisers qui viennent au devant des lèvres l’oubli d’une +adorable image. Tu ne te souviens de rien, te dis-je. Tu dois ne te +souvenir de rien! Depuis que tu as vu celle à qui tu appartiens +maintenant, ton cœur est pareil à une fleur qui s’entr’ouvre à peine et +sur laquelle aucune abeille ne s’est posée. Est-ce qu’il y a eu des +jours, autrefois? C’est une chose qui ne te semble pas probable. Tu +viens de naître, tu ne crois pas que tu vivais hier. Ce qui +t’étonnerait, ce serait d’avoir un passé. Des délices que tu n’as jamais +connues t’attendent dans l’alcôve entre-bâillée pour la première fois. +Jamais d’autres bras ne t’enlacèrent, puisque ceux-ci vont t’étreindre. +Cette bouche te révélera le baiser! Tu t’étonneras, comme Chérubin, de +la rondeur d’un sein, d’une ombre d’or en touffe sous le satin de la +peau, et, avec des candeurs instruites par le seul désir, non par +l’expérience, tu diras les paroles qu’aucune femme n’a entendues, tu +donneras et tu recevras les inoubliables leçons,--que tu oublieras, dès +un autre amour, pour les donner et les recevoir encore,--tu connaîtras +dans une délicieuse surprise l’extase jusqu’alors inéprouvée. + +Que cet oubli profond des joies antérieures, de tout le soi-même +d’autrefois, que ce retour, fréquent, à l’ingénuité des adolescences, +soit une chose aisée, c’est ce que je ne me hasarderai pas à dire. +N’importe. La virginité de l’âme et du corps à chaque étreinte nouvelle +est indispensable à l’amant doué de quelque délicatesse qui veut +ressentir et faire ressentir, totalement, la seule joie qui vaille la +peine de vivre. Donc, jeune homme, efforce-toi, avec une généreuse +obstination, vers cet idéal; et sans doute tu deviendras capable d’y +atteindre, si, plein d’élans sincères mais toujours maître de toi, +inspiré mais volontaire, tu t’adonnes patiemment à la pratique du Divin +Mensonge, qui cesse bientôt d’être le mensonge, étant l’art de devenir +ce qu’on voudrait être en effet. + + + + +CHAPITRE VIII + +PROJET DE LOI + + +Tu demeures perplexe. Tu redoutes de ne pas être égal à ton devoir. Tu +t’interroges: «Parviendrai-je à rejeter avec mes vêtements, à l’heure +d’entrer dans le lit de l’amie, le souvenir des amours anciennes? Quelle +eau lustrale me lavera de tant de caresses, de tant de souillures, +hélas?» Et tu songes surtout, avec amertume, avec la crainte aussi de ne +jamais pouvoir te l’arracher de la mémoire, à la plus vieille de ces +souillures, à celle que tu as subie le jour de ton initiation au +plaisir. Tu as raison. C’est le premier baiser qu’il est le plus +difficile d’oublier; et, chose épouvantable, il est presque impossible, +dans l’état actuel de nos mœurs, que la réminiscence de ce baiser +révélateur de la vie ne soit un infâme relent d’abjection et +d’ignominie. + +L’histoire que tu vas lire est la tienne, celle de ton voisin, celle de +ton camarade, celle de la plupart des jeunes hommes. + +«C’était l’heure du soir,--tout à l’heure la retraite sonnerait,--où les +familles de la ville et les officiers de la garnison prennent le frais +sur la promenade. Il y a des traînements de robes sur les petits +cailloux de l’allée, et des heurts sonores de sabres quand, arrivés au +rond-point, les militaires, qui vont deux par deux ou trois par trois, +tournent sur eux-mêmes avec une précision de manœuvre. Quelques groupes +bourgeois, assis en demi-cercle sur des chaises de paille, observent les +gens qui passent, font des remarques, à voix sourde, le mouchoir devant +les lèvres ou la pomme de la canne aux dents, dans des chuchotements de +mystère. Entre les arbres grêles, dont la lueur des réverbères, blanche +dans le crépuscule, diaphanise les feuilles poussiéreuses, des grisets +et des grisettes, par couples, se serrent sur les bancs de pierre,--les +chaises, cela coûte de l’argent,--et, le chapeau rond incliné vers la +toque de fausse loutre ou le bonnet de batiste tuyautée, restent +longtemps sans parler, le genou du garçon montant peu à peu sur celui de +la fille, l’étreinte de son bras, autour d’une taille sans corset, +s’étrécissant de plus en plus. Sur tout cela, sur cette paix d’ennui +interrompue par de brusques envolées de moineaux qui se querellent bec à +bec ou par le gros bruit d’un baiser goulu, planent entre le bleu encore +cru du ciel de grands nuages blancs, salis par la pénombre; un ciel +banal d’aquarelle, comme en peignent de jeunes personnes, dans les +pensionnats, en province. Je ne prenais pas garde à ce spectacle +familier, et je me promenais seul, dans la monotonie d’une rêverie +accoutumée. Je vis à quelques pas devant moi un jeune homme qui marchait +lentement, s’arrêtait, suivait son chemin, avec l’air de chercher +quelqu’un ou quelque chose qu’il ne trouvait jamais. Je le reconnus; +c’était le fils de la brave femme chez qui j’avais loué un appartement; +dans la maison, tout le monde l’appelait le petit Lucien. Un très jeune +homme, presque un enfant. Il m’avait souvent intéressé à cause de sa +physionomie pensive et de son attitude un peu farouche; il était d’une +santé chétive, toussait quelquefois avec des rougissements aux joues; +mais la virilité prochaine renforcerait ce corps frêle comme un +arbrisseau de mars; il était à l’âge indécis où les jeunes garçons +ressemblent à des fillettes, avec leur pâleur veloutée, leur sveltesse +malingre, et cette timidité de gestes, ce recul dans les coins après un +pas en avant, qui sont comme la pudeur de vivre. D’ailleurs, dans ses +grands yeux d’un bleu pâle, sous le voile des longs cils, s’allumait une +lueur très vive dès qu’il voyait une femme. J’avais remarqué qu’il +suivait longtemps du regard,--quand il ne se croyait pas observé,--la +servante basque qui tournait autour de la table pour changer les +assiettes. Puis il prenait très vite son verre, et buvait lentement: un +prétexte pour baisser la tête, pour cacher un trouble qu’il devinait +visible. Parfaitement pur,--cela était évident,--il avait déjà ce besoin +de ne plus l’être, qui est la loi des adolescences. La nubilité dans la +virginité. Une fois, il m’avait emprunté un volume d’Alfred de Musset, +et ne me l’avait pas rendu. Il m’avait volé un peu d’idéal. Je l’aimais +à cause de cela. D’abord je ne compris rien à son manège sur la +Promenade. Il allait de groupe en groupe, avec des saluts timides,--dans +ces petites villes, tout le monde se connaît,--s’asseyait, quand il y +avait une chaise libre, ne soufflait mot, le chapeau sur les genoux, se +penchait brusquement vers quelque femme ou quelque jeune fille, mais +rétractait vite cette audace d’un instant. On ne prenait pas garde à +lui. Un enfant. La femme coquetait avec quelque bel officier accoudé à +un arbre; la jeune fille, le buste très droit, regardait les nuages qui +avaient peut-être la forme de son rêve. Alors, il s’éloignait, à la +dérobée, comme on s’échappe. Quand il allait passer devant les bancs où +s’enlacent impudemment les couples, il faisait un détour, peut-être pour +ne pas les voir. Cependant il s’approcha, presque au bout de l’allée, +d’une fille qui était seule, assise sur la pierre. Quelque couturière à +la journée, ou quelque «lisseuse» qui se reposait là de l’ennuyeuse +besogne. Jeune, très brune, assez jolie, avec des cheveux drus qui +bouffaient sous le bonnet et un petit signe noir au coin de la lèvre. +Après avoir regardé autour de lui,--craignant d’être aperçu,--il +s’approcha encore, s’assit sur le banc, laissa tomber son chapeau, sans +doute pour attirer l’attention. Mais la grisette n’avait pas l’air de +savoir qu’il y avait quelqu’un là. Il resta immobile assez longtemps. +Enfin, il eut un geste résolu, et sans doute il allait parler, quand +tout à coup la fille se leva pour courir à la rencontre d’un griset +endimanché dont elle prit le bras en lui tendant la joue. Le petit +Lucien se leva à son tour, et marcha vers le rond-point, la tête basse. +Je pensai qu’il allait revenir sur ses pas, comme les autres promeneurs. +Non, il s’était arrêté, avec un air d’hésitation. J’eus cette pensée +qu’il se livrait en lui quelque combat. Il y a toujours une minute, dans +les premières années de la jeunesse, où le choix est offert entre +diverses routes. Rien de plus inquiétant que ces carrefours. Après un +mouvement vers la promenade, il hésita encore; puis, dans la brusquerie +d’un parti pris, il se mit à courir vers le côté déjà obscur de la +ville, où sont les bâtiments lourds de la caserne et de la manutention. +Je pressai le pas pour le suivre. Il traversa un quartier presque +désert, où l’herbe pousse entre les dalles des trottoirs défoncés, +s’engagea dans une rue aux maisons basses, qui fut bientôt une ruelle. +Ici, c’était déjà la nuit. Des cabarets étroits, aux vitrines tendues de +cotonnade rouge, mettaient des flaques de lumière sale sur le +miroitement boueux des pavés. Des bruits de gros rires et de verres +reposés sur la table sortaient par les portes entre-bâillées, où se +montrait parfois une tignasse rousse avec des rubans dessus et du fard +dessous. Il y avait aussi des maisons aux volets clos, silencieuses, +d’où venaient de la lumière, qui rayait le mur d’en face, et des +bouffées de muse, dans des disparitions de blancheurs vagues, quand, +au-delà de la première porte jamais fermée, battait au vent une autre +porte de moleskine verte, cloutée de cuivre. Je me détournai pour +repousser une vieille servante en bonnet à fleurs qui m’avait pris par +le bras. Quand je le cherchai des yeux, devant moi, le petit Lucien +avait disparu.» + +Or ce qui arriva à Lucien arrive à presque tous les adolescents. Cela +est affreux et fatal. + +A quoi donc pensent les Lycurgues? et le premier devoir des républiques, +soucieuses d’être aimées par des cœurs sans remords et d’être défendues +par des bras sans souillures, ne devrait-il pas être la sauvegarde des +pures adolescences viriles? + +Oh! le beau rêve, et que n’est-il une réalité! + +Dans des sites adorables, au pied de collines fleuries et dorées de +soleil, près d’une rivière où fleuriraient des lauriers roses +transplantés de Corinthe à Bougival, ce seraient de vastes demeures, +tout de marbre au dehors, tout de dentelle et de soie au dedans; +religieuses comme des temples et charmantes comme des boudoirs! Là, des +Parisiennes,--on en enverrait à l’étranger, si la noble utopie était +acceptée au-delà des frontières!--là, des Parisiennes, choisies entre +les plus jolies et les plus savantes, vivraient dans les luxes et les +délices, entendant tout le jour des poèmes et des musiques, et couchées +sur des lits de pourpre rose, sous des plafonds peints de mythologies +amoureuses. Au charme de l’heureuse vie, s’ajouterait en elles l’orgueil +d’être élues pour une mission sacrée; et, quand elles iraient par la +ville, les passants, pleins de respects, contempleraient avec +reconnaissance et salueraient d’acclamations enthousiastes la troupe +auguste des Initiatrices. Car elles seraient celles qui, des enfants, +feraient des hommes! Chaque fois qu’un adolescent serait reconnu +désireux et capable du Baiser, on le conduirait dans l’une des demeures, +au pied des collines. Et ce seraient de beaux jours, alors, et des nuits +plus belles! Avec toutes les ingénuités d’un premier amour,--qu’elles ne +feindraient pas! car elles pousseraient l’art jusqu’à la sincérité +parfaite,--avec toutes les ardeurs de la passion, avec toutes les +délicates caresses graduées jusqu’au plus intense paroxysme, les +Initiatrices accueilleraient, envelopperaient, extasieraient le cœur, +l’âme et le corps de l’éphèbe! Pas une dissonance dans le concert de ses +joies. Tout ce que l’amour a d’exquis ou de sublime lui serait révélé, +peu à peu, en d’inoubliables leçons; il conserverait à jamais,--baisers +furtifs, innocences lentement effeuillées, inquiétudes prolongées sans +excès, espérances, refus proches du consentement, des aventures aussi, +et, enfin les abandons éperdus,--il conserverait, de l’initiation à la +vie, le souvenir d’une entrée au ciel, et toute son existence serait +comme un de ces ruisseaux qui, prenant sa source, au penchant des +ravines, sous des buissons de roses, en conserve jusque dans la plaine +l’impérissable parfum. + +Chimère, hélas! + +C’est dans quelque couloir de bonnes que l’adolescent se glisse, le +soir, avec le tremblement d’un désir qui a toutes les bassesses d’un +rut; c’est sur le lit de sangle qu’ont défoncé des pesées de grooms ou +de valets de chambre, que Rosette ou Rosalie, avec des facéties d’office +et des propos de loges de concierges, dans des odeurs de draps rarement +changés et sous des éparpillements de couvertures en coton, révèlent à +l’adolescent le plus sacré des mystères! à moins que, à la nuit +tombante, il n’ait répondu aux psitt! psitt! éhontés de quelque fille +obèse qui se penche à la fenêtre, en peignoir blanc, sous un rideau de +mousseline où transparaît une lampe à globe dépoli; à moins que, plus +misérable encore, il ne soit entré, au crépuscule, en cachette,--comme +le petit Lucien,--dans l’une des maisons aux volets clos, silencieuses, +d’où sortent des puanteurs de musc. Chose absurde et féconde en +résultats exécrables! La société qui, de toutes ses pudeurs, de toutes +ses clôtures, défend, avec raison, la pureté des jeunes filles et ne +permet qu’à l’époux de cueillir la divine fleur de neige des fiancées, +offre, abandonne, prostitue à toute venante la virginité de l’homme, +plus sacrée que l’autre, peut-être, puisqu’elle est absolument +immatérielle! «Bah! un garçon! qu’importe?» Ignorez-vous donc que +l’adolescent, dans la première ivresse, apporte toutes les candeurs de +son âme, toutes les illusions de son rêve? Il vous paraît +indifférent,--parce que cela ne se voit pas!--qu’il soit jeté, tout à +coup,--la première fois!--dans les plus sales bassesses; que la première +expérience de l’amour lui soit une nausée; et, qu’il emporte, du baiser +initiateur, le mépris de la bouche? Qui vous dit qu’il s’en lavera, de +cette souillure? Etes-vous certains qu’il pourra jamais retrouver la foi +dans la tendresse, dans la beauté, dans la pudeur des femmes? Et qui +sait même si ce désabusement, bientôt généralisé,--car, dans les +consciences, tout n’est qu’un,--n’enfantera pas en lui le dédain +railleur de toutes ces augustes idées: gloire, honneur, patrie? + +C’est pourquoi, ô belles jeunes femmes,--puisqu’on n’élèvera pas de si +tôt au bord de la rivière fleurie les palais de l’Initiation!--c’est +pourquoi je vous conjure de ne point être trop cruelles envers les +tendres jeunes hommes qui vous supplient avec des mains de fillettes et +vous implorent avec des bouches encore sans moustache. En attendant que +la société fasse son devoir, songez que vous en avez un à remplir: celui +de préserver de la vilenie et du remords des immondes étreintes tant de +frêles êtres ingénus. Laissez dire vos maris et vos amants, ces +égoïstes, qui, pour vous garder à eux seuls, n’hésiteraient pas à +compromettre l’avenir de l’humanité tout entière. Par des +condescendances, qui, à cause de leur but généreux, ne sauraient être +des fautes, sauvez le fragile idéal des hommes futurs. Est-ce un +sacrifice? Eh bien, sacrifiez-vous. Ce lycéen, qui vous convoite avec +des yeux affolés, il dépend de vous, madame, d’en faire un cœur +triomphant, peut-être un héros, un poète peut-être; laisserez-vous votre +femme de chambre en faire un malheureux, un couard, et un imbécile? La +comtesse Almaviva eût été criminelle d’abandonner Chérubin à Fanchette! +et encore Fanchette sentait-elle la lavande du jardin et non le vinaigre +de Bully des cuvelles mal lavées. Pour l’amour de l’humanité! soyez +clémentes aux petits, et, en dépit du ridicule momentané, des +railleries, des médisances,--qu’importe aux consciences sûres +d’elles-mêmes!--ne craignez pas d’avoir, dans votre boudoir devenu +vénérable, le mystère câlin et parfumé d’une tendre nursery. + + + + +CHAPITRE IX + +APRÈS LE BAISER + + +En amour, il y a un moment terrible. La plupart des hommes paraissent +n’y point prendre garde et s’en remettent au hasard du soin de les tirer +d’affaire. Le hasard! banal et humiliant recours des gens qui n’ont pas +en eux la puissance de dominer les conjonctures et de créer leur destin. +Mais les amoureux parfaits, les amoureux conscients de la fonction +auguste qu’ils remplissent en baisant les lèvres d’une femme, ingénue ou +fille folle, ceux pour qui l’amour est un art, comme la poésie--un art +plus difficile encore!--ceux qui, tout en faisant le plus grand cas de +la passion sincère, aussi indispensable aux amants que l’inspiration +l’est aux poètes, croient et affirment qu’elle servirait de peu si elle +n’était dirigée, développée, affinée par une science patiemment +acquise,--on apprend à aimer, comme on apprend à rimer!--ceux qui +veulent, en un mot, qu’aucune fausse note, qu’aucune dissonance, à moins +qu’elle ne soit nécessaire et voulue, ne trouble le parfait unisson des +mutuelles délices,--ceux-là, malgré leur expérience du péril et leur +coutume de la victoire, se sentent pris d’épouvante, quand il arrive, ce +moment! + +Quel moment? demandes-tu, jeune homme bien doué, mais encore inhabile +aux délicats artifices de l’amour? + +Celui où, après le baiser définitif, après toutes les caresses données +et reçues, l’amant et la maîtresse, cœurs et bras défaillants, éprouvent +enfin cette infinie lassitude, cette vacuité profonde, qui ne sont +douces qu’aux âmes dépourvues de tout sentiment de l’idéal. O déboires +de la satisfaction suprême! O funérailles du désir! «La femme se repose +et l’homme se repent», a dit Théophile Gautier. Tous deux ils sont +pleins d’une rancœur fade, d’un mépris de soi-même et de l’autre, qui +est peu différent de l’horreur. Dès qu’il n’est plus désiré avec tous +les emportements des sens exaspérés, le baiser semble odieux et vil; son +souvenir est presque une nausée. C’est alors qu’on fait ce rêve +abominable: coucher seul! et c’est alors que tout est perdu, c’est alors +que Roméo et Juliette s’endorment du sommeil ignoble des bêtes +repues,--ils dorment pour ne pas penser,--si l’amant, dans une admirable +maîtrise de soi, révolté et triomphant, n’appelle à son aide le divin +Mensonge! + +Ah! vraiment, jeune homme, tu crois que tout est dit, que l’amour n’a +plus rien à te demander, que tu es quitte envers lui, quand celle que tu +adores, attendrie par tes larmes et vaincue par la violence de ta +passion, a soupiré dans tes bras le soupir qui avoue l’extase? +Malheureux enfant! quelle erreur est la tienne! C’est justement après +cette exquise minute,--si tu tiens à ne pas laisser à ta maîtresse le +souvenir du plus morne des désenchantements,--que commence pour toi le +difficile devoir. Je suis loin de contester qu’il faille une assez +grande dose, déjà, de science et de «métier», pour conduire une femme, +sans heurts, sans désillusion, du premier trouble au dernier abandon, +pour lui voiler les vilenies dont s’accompagne inévitablement, hélas! le +peu-à-peu ou la brusquerie du plaisir. Il est déjà très bien d’avoir +réussi à lui épargner les peurs ou les dégoûts de la chute; et si tu +parviens à faire d’elle la plus éperdue des libertines, sans qu’elle +croie avoir cessé d’être un ange, c’est que tu es un malin, d’autant +plus qu’à ton âge, tu as à lutter contre l’impatience naturelle de tes +convoitises, et contre ce fâcheux besoin de sincérité, qu’émousse seule +une pratique prolongée et réfléchie. Mais, enfin, à considérer +sérieusement les choses, un tel résultat pourrait être obtenu par des +artistes d’une valeur médiocre ou même par des amoureux qui ne seraient +pas artistes du tout. Le désir éprouvé par la bien-aimée a de quoi +l’aveugler sur les maladresses du tien; dans bien des cas, il peut +suffire, pour que la joie ne soit souillée d’aucune déception, des +emportements ingénus de Chérubin ou de la vigueur dix fois renouvelée du +grand Casanova! Au contraire, après les délices dernières, pendant +l’ensommeillement des sens, tu ne dois plus compter sur l’indulgence ni +sur la complicité de ta maîtresse. Elle est devenue, tout à coup, +effroyablement lucide et personnelle. Malgré ses yeux à demi clos et la +défaillance de son être, elle voit tout, se rend compte de tout, avec la +perspicacité d’une malveillance que lui inspire contre toi la mésestime, +momentanée, de soi-même. Que feras-tu? que diras-tu? quelle attitude +oseras-tu prendre? Tremble, jeune homme! Si, par l’imprudence du geste +le plus furtif ou de la plus vague parole, tu laisses soupçonner, ne +fût-ce qu’une minute, la rancœur dont tu es envahi,--dont elle sait bien +que tu es envahi, comme elle!--elle ne te pardonnera jamais; et c’est +précisément parce qu’elle comprend et partage ton affaissement moral et +physique, c’est parce qu’elle en connaît toute la tristesse et toute +l’injure, que tu dois le lui cacher à n’importe quel prix. Ne t’avise +pas cependant de demeurer silencieux! elle devinerait bien +vite,--concluant d’elle à toi,--que ce mutisme n’est que la peur de trop +dire, et même elle en viendrait à croire que ton «repentir» est beaucoup +plus amer et outrageant qu’il ne l’est en effet, puisque tu tiens tant à +ne pas le laisser voir! Je te dis, jeune homme bien doué, mais inexpert +encore, qu’il n’est pas, entre toutes les heures d’amour, de moment plus +périlleux que celui-là, pour l’homme dépourvu d’égoïsme que possède +l’ambition magnanime d’ajouter à l’ivresse de l’étreinte, après les bras +dénoués, les délices d’un regret sans désillusion. + +Silvère d’Espagnac,--bien qu’il fût un amoureux fort remarquable et +fécond en subtilités courtoises,--n’avait trouvé qu’un moyen de sortir +d’embarras. Et quel médiocre moyen! A peine sa maîtresse avait-elle +défailli dans une langueur mourante, qu’il sursautait en poussant des +cris aigus, mordait les oreillers, arrachait les rideaux, défonçait à +coups de talon la boiserie du lit. Oui, il feignait une épouvantable +attaque de nerfs, avec des torsions de lèvres et des roulements d’yeux +affolés. Il était ridicule, certes, mais en tant qu’homme, non pas en +tant qu’amoureux! L’imprévu de cette crise détournait les idées de sa +belle amie. Tandis que, charitable, elle s’inquiétait affreusement, +voulait le calmer, s’empressait, parlait d’envoyer chercher le docteur, +de courir chez le pharmacien, il s’apaisait peu à peu; et, le moment du +danger franchi, son malaise d’un instant expliquait un repos et un +silence que rien, sans cela, n’aurait pu excuser. Il avait le droit de +pousser l’hypocrisie jusqu’à dire en s’endormant: «Quel dommage! nous +étions si heureux!» D’autres ont imaginé des moyens analogues. Un très +habile homme, que j’ai connu, apostait sous la fenêtre une douzaine de +gamins, qui, dès un signe qu’il leur faisait, se mettaient à crier: «Au +feu!» Mais les procédés de cette sorte ne sauraient être employés +fréquemment avec la même personne; d’ailleurs, ils ont ceci d’humiliant +qu’ils confessent la crainte d’affronter le péril; ils tournent la +difficulté plutôt qu’ils n’en triomphent. Dédaigne-les, jeune homme! +n’esquive pas la lutte; et apprends à trouver, dans le danger même, la +victoire. + +Sois sublime! D’un héroïque effort, secoue toutes les paresses et tous +les alanguissements! Ne te permets pas une rêverie! Plus tu défailles, +plus il convient que tu te redresses et t’emportes! Entendons-nous bien: +je ne te demande pas l’impossible; tu peux espérer, à un certain point +de vue, le repos, surtout si tu l’as bien gagné. Mais que l’âme, +furieusement, survive au corps vaincu. Tu voudrais dormir? veille. Tu +voudrais te taire? parle. Les passionnés bégayements du premier désir, +retrouve-les, plus ardents. Sois abondant en métaphores, en exclamations +de délire. Tous les cris de triomphe, pousse-les! tous les cantiques de +reconnaissance, chante-les! Ne perds pas le temps à choisir les +expressions qui remercient et qui admirent. «Je t’adore! Que tu es +belle! Je suis le plus heureux des hommes!» Sois banal, mais sois +excessif. Une tempête de madrigaux et d’adorations! Et joins les gestes +aux discours. Saisis, enlace, étreins, en évitant, cependant, les +caresses qui t’obligeraient peut-être à un éveil plus spécial ose toutes +les brutalités enthousiastes! C’est en vain que tu voudrais être loin de +celle qui t’est chère, et que tu sens, comme l’a dit un auteur +dramatique, «le besoin de fumer un cigare». Il s’agit bien de tes aises, +à toi! Le devoir avant tout. Il faut que tu étonnes, charmes, +étourdisses, éblouisses la jeune femme presque prise de peur. +Quelquefois même, tu pourras aller jusqu’à la battre dans un accès de +jalousie habilement imitée! L’important, c’est de ne pas lui laisser le +temps de se reconnaître. Oh! ne lui accorde aucun répit; et, par le +tumulte de ton extase, tâche de lui ravir la possibilité de penser. +D’ailleurs, n’espère pas un seul instant l’abuser sur le véritable état +de ton âme; ce que tu éprouves en réalité, elle le devinera, puisqu’elle +l’éprouve, elle aussi, malgré tout; mais, enfin, elle feindra +probablement de l’ignorer; et, non sans reconnaissance, elle répondra +par la courtoisie de sa crédulité à celle de ton mensonge. + + + + +CHAPITRE X + +LES RIVALES + + +Tu auras des rivaux; ne l’inquiète pas d’eux; muni de mes conseils, ta +victoire est assurée. Mais redoute les rivales! à moins que tu ne te +connaisses la frénétique vigueur d’un Tatar mangeur de viandes crues. + +Une fois quelqu’un disait: + +«Oui, cela est vrai, cette chose absurde et abominablement infâme existe +pour la honte de l’Amour et la joie de l’Enfer! Le regard des épouses +convoite le sourire des vierges; le monstrueux plaisir rit et sanglote +sur l’oreiller des damnées. L’heure prédite par le mélancolique Voyant +est arrivée pour d’exécrables créatures: je ne sais si l’homme a Sodome, +mais la femme a Gomorrhe; tombe le feu du ciel sur la Ville adorable et +maudite: les ruines incendiées des boudoirs et des alcôves emporteront +dans les torrents de bitume des cadavres d’amoureuses pâles, à peine +désenlacées. + +Mais la grande poétesse, Caroline Fontèje, celle qui ose tout dire, +s’écria, la pourpre de la colère aux joues: + +--Mensonge! folie! chimère! L’oisiveté des sots et la malice des +libertins calomnie l’innocence des tendres amitiés; d’ailleurs si elles +étaient criminelles,--elles ne le sont pas!--ces tendresses que l’on +jalouse, les femmes n’en seraient pas moins presque innocentes; et, +c’est l’homme, l’homme d’aujourd’hui, qui serait coupable en effet de +l’abjection féminine! + +Elle continua: + +«Des êtres simples, ayant, malgré les rêves ou les mauvaises pensées +acquises, toute la bestialité ingénue de l’instinct, voilà ce que sont +les femmes. Jeunes filles, épouses, courtisanes aussi, toutes, par une +fatalité commune, sont amoureuses de l’amour, et veulent, éperdument et +naïvement, le fiancé, le mari, l’amant. Ne prenez pas garde aux vaines +apparences de nos froideurs et de nos mensonges, ni, plus tard, de nos +mépris fanfarons; nous sommes, en dépit des modesties, des gravités ou +des cynismes, vos compagnes toujours prêtes; celles-là même qu’une +ambition virile tourmente et qui, par le génie et la gloire, semblent +devenues pareilles aux plus hautains d’entre vous, subissent, avec une +douceur intime contre laquelle elles feignent en vain de se révolter, la +prédestination sacrée d’être vos heureuses esclaves; Corinne, qui +vainquit Pindare, n’eût pas refusé d’être vaincue par un beau bouvier +aux flancs bruns, ignorant l’art de la lyre. En vérité, sachez-le, ô +maîtres indignes de vos servantes, nous vous aimons naturellement, avec +obstination, comme les roses fleurissent, comme les oiseaux chantent; et +les plus fières comme les plus humbles, les plus pures comme les plus +déchues, poursuivent avec une candeur passionnée l’éternel et unique +rêve de dormir sur un sein mâle qui bat fort et d’être bien étreintes +entre des bras robustes. + +«Mais, le Mâle convoité, le vrai époux, le vrai amant dû à notre +légitime attente, lequel de vous, ô lâches cœurs, lequel de vous, ô +corps veules, oserait se vanter de l’être? Nous avons depuis longtemps +renoncé à vous demander la beauté, et c’est sans espoir d’échange que +nous vous livrons la nôtre, puisqu’il vous plaît d’être hideux avec vos +cheveux courts pareils à des brosses hérissées et vos mentons bleus +comme ceux des vieux pères nobles; nous avons renoncé, amèrement +résignées, à la délectation des longs baisers, puisque vos lèvres +mêleraient au parfum des nôtres l’âcre et tiède odeur du tabac. Mais, du +moins, vous pourriez, étant les hommes, être des hommes en effet? Vous +pourriez, n’ayant pas la grâce, avoir la force, suppléer à la caresse +d’Adonis par l’embrassement d’Hercule? Hélas! c’est à toutes les choses +fragiles ou brisées que votre vigueur ressemble et vos bras ont peine à +se rejoindre dans l’enlacement, qui défaille. Jeunes hommes! dans +quelles précoces débauches, dans quels boudoirs de filles, où la volupté +n’a rien qui ressemble à l’amour, vous êtes-vous faits pareils aux +vieillards dont la virilité s’abandonne comme une branche morte? +Cependant vous osez entrer dans le lit nuptial où attend, rougissante, +avec toutes les ignorances et toutes les espérances, l’épousée qui ne +sera pas l’épouse. A l’enfant qui veut devenir la femme, dont la pudeur +qui tremble exige et redoute une ardente violence, qu’enseigneras-tu, +mari incapable de l’entier et soudain baiser, sinon les vaines délices +où se déguise ta faiblesse, et dont s’abusera, d’abord, son innocence? +Tremble, car l’heure est prochaine où, devinant ton mensonge, ta victime +t’interrogera d’un regard qui s’étonne et qui méprise, vierge encore, +souillée! Et, dans l’étreinte aussi des libres amoureuses longtemps +suppliées et qui cédèrent enfin, crédules, la méprisable atonie de vos +désirs, ô vains amants, demande au souvenir des libertinages +d’hypocrites ressources. Mais notre incomplète joie constate et bafoue +vos lâches stratagèmes: nous berçons avec pitié votre faiblesse de femme +dans nos bras plus virils! + +«Eh bien! puisque vous êtes des femmes en effet, pourquoi n’avez-vous +point, sous les cheveux dorés qui s’écoulent ou sous l’emmêlement des +chevelures brunes, la rondeur lisse des épaules et la palpitation de +colombe des deux seins qui s’effarent? Pourquoi vos lèvres, où ne +s’attarde guère le baiser, ne sont-elles pas roses et mieux odorantes +qu’une éclosion de fleur? De quel droit, si elles serrent nos mains avec +mollesse, les vôtres sont-elles rudes au lieu d’être légères et satinées +comme des doigts d’enfant? Pourquoi, de tout votre corps, n’émane-t-il +pas, comme d’un buisson de citronnelle fleurie ou de l’alcôve +entr’ouverte d’une jeune fille, un frais parfum de renouveau? Pourquoi +enfin puisque vous êtes femmes, n’êtes-vous pas jolies comme des femmes? +O cheveux durs sous la caresse, ô bouches que le cigare a jaunies, ô +mentons bleus où la joue se pique, ô bras en vain velus, ne serait-il +pas absurde de vous subir, sans espoir de compensation, et n’est-il +point permis à celles que l’amour a déçues de chercher quelque +consolation dans les familiarités renouvelées des pures et caressantes +enfances? Qui donc s’étonnera,--en ce temps où ceux qui feignent de nous +aimer n’ont de viril que la laideur,--qui donc s’étonnera que, hier +soir, au bal de l’ambassade d’Autriche, madame de Ruremonde ait si +longtemps parlé tout bas à mademoiselle Suzanne d’Elys, et que j’aie +caché dans les dentelles de mon corsage une violette tombée des cheveux +de celle que je ne nomme point? O Amour, ô dieu juste, qui ne tolère pas +les manquements même les plus légers à tes lois éternelles, nous +n’ignorons pas que tu t’irrites à cause du chuchotement des lèvres +sœurs, redoutant, bien à tort, que le murmure ne se meure en baiser. +Mais considère, ô équitable tyran, que la douce et vénielle faute de ces +chastes accords ne doit pas nous être imputée tout entière, et que nous +ne saurions être punies sans miséricorde d’une erreur où d’abord nous +n’étions pas enclines. Veuille ta providence qu’un jour prochain, ainsi +qu’au temps des invasions barbares, une race d’hommes farouches, montée, +comme les anciens madgyars de Hungarie, sur de grêles étalons aux +encolures rases, barbue et chevelue de crins roux, vêtue de peaux de +bêtes, puante, atroce, mais géante et puissante, se rue à travers les +villes où s’étiolent nos amants alanguis: tu verras si madame de +Ruremonde ne se hâte pas, pour sourire à la troupe qui passe, de laisser +dans un coin du boudoir la petite Suzanne étonnée, et si moi-même, de la +fenêtre, je ne jette pas à l’un des cavaliers sauvages la violette +tombée, pendant une valse, d’une chevelure d’enfant!» + + + + +CHAPITRE XI + +INFAILLIBILITÉ DE LA FEMME + + +Mais Caroline Fontèje qui consent, avec des restrictions d’ailleurs, à +l’aveu d’un péché, montre bien qu’étant devenue artiste, elle n’est plus +tout à fait femme comme ses terrestres sœurs. + +Car en aucun cas la femme ne se résout à se croire coupable de quoi +que ce soit, sa faute fût-elle absolument prouvée ou parfaitement +manifeste! Non seulement elle nie,--l’homme serait capable d’un tel +mensonge,--non seulement elle pouffe de rire au nez de l’évidence et +dit au soupçon le mieux fondé: «Tu radotes!» Mais elle a en soi la +faculté extraordinaire de se juger irréprochable, lorsque tout la +condamne; c’est avec une sincérité entière que, prise sur le fait, +elle crie: «Ce n’est pas vrai!» et, si tu l’accuses d’impudence et +d’hypocrisie, tu fais preuve d’une absurde ignorance de sa véritable +nature. Quelque troublée et quelque assombrie que soit une +conscience virile, il y subsiste toujours je ne sais quelle lueur +qui oblige l’homme à s’apercevoir de ses erreurs ou de ses crimes; +il veut ne pas avoir de remords, il peut avoir le mauvais orgueil du +mal, mais ce mal, dont il ne se repent point ou dont il se targue, +il sait qu’il l’a commis. La femme, non. Cette grâce lui a été +départie de s’estimer, dans le péché même, impeccable; les vieilles +cocottes qui épousent des rastaquouères se croient peut-être vierges +en entrant dans le lit nuptial. Interroge n’importe quelle fille, et +de tous les sophas d’hôtel garni, rebut de tous les trottoirs, ayant +toutes les souillures au cœur, toutes les crottes au jupon, il y a +vingt à parier contre un que, si elle te raconte son histoire, elle +voudra se faire passer pour une personne restée intacte dans le +pataugement des boues; elle accusera tout le monde, père, mère, ou +frère, le premier maître ou le premier amant, et la misère et les +hasards, jamais elle ne s’accusera elle-même, fût-ce d’une +peccadille ou d’une imprudence; victime toujours, rien que victime; +et tandis qu’elle parlera avec des hoquets d’ivrognesse et des +relents de baisers à l’ail, tu verras dans ses yeux la persuasion +parfaite de son ingénuité. Ah! vraiment, quand ta maîtresse, +pleurant et bégayant de rage, te reproche l’injure de ta jalousie, +si bien fondée qu’elle soit, tu crois à une comédie? Erreur +profonde. Ce qu’elle dit,--ce mensonge déconcertant à force +d’audace,--c’est pour elle la vérité même; l’accuser, elle, elle! +voilà qui est trop fort, véritablement; et, n’était sa colère à +cause de ton injustice, elle te prendrait en pitié à cause de ton +imbécillité! D’où provient cette prodigieuse puissance d’illusion? +C’est ce que nul, je m’imagine, ne saurait dire avec certitude. +D’une admiration de soi, si passionnée et si aveugle qu’elle ne +saurait rien admettre de ce qui la pourrait diminuer? C’est +possible, je ne sais. Mais cette puissance existe, incontestable. +Et, sans elle, comment expliquerais-tu le manque absolu d’indulgence +à l’égard des autres chez celles qui en ont besoin, plus que les +autres? Malfaisante, médisante. La pruderie extrême n’est pas +incompatible avec l’extrême libertinage. Qu’une femme, en quittant +l’oreiller encore chaud des baisers coupables, apprenne que son +mari, la veille, est allé dans un petit théâtre applaudir la gorge +et les cuisses d’une diva d’opérette, elle poussera les hauts cris, +se jugera la plus insultée des femmes, pleurera, fera ses malles; ce +qui lui paraîtra surtout abominable, c’est qu’un pareil outrage ait +été fait, précisément, à la plus vertueuse des épouses; et il se +peut qu’elle jette à la tête de l’époux l’oreiller adultère, qui a +plus de mémoire qu’elle. En vérité, je te l’affirme, si quelqu’un +avait raconté à Messaline, au moment même où elle revenait de la +Suburra, qu’une Vestale, au cirque, avait regardé à la dérobée les +bras nus d’un esclave de Gaule, elle aurait fait enterrer vive la +vierge criminelle, en s’étonnant qu’une aussi exécrable offense aux +bonnes mœurs, qu’un aussi complet oubli de toute pudeur eût pu se +produire à Rome, elle étant impératrice. Écoute autour de toi! C’est +madame de Graçay--dont tous les journaux ont raconté la fuite en +Angleterre avec la petite Léo, des Nouveautés,--c’est la comtesse de +Belvéiize,--dont un procès scandaleux a révélé la liaison avec son +valet de chambre,--qui, plus cruellement qu’aucune, sous l’éventail, +avec des rougeurs étonnantes, épient, constatent, dénoncent +l’innocence relative des flirtations mondaines. Tu supposes qu’elles +ont oublié leurs propres aventures? Elles n’ont jamais eu à les +oublier, ne se les étant jamais avouées à elles-mêmes. Et, en +vérité, la pire des débauchées, en se regardant dans son miroir, la +bouche encore pâlie d’on ne sait quels baisers, est tentée de +s’écrier: «Tiens! un ange!» Oui, un ange. Des anges toutes! Plus +elles ont failli, plus elles se jugent infaillibles. Mais ce n’est +pas seulement à ceux qu’elles ont trahis qu’elles affirment, avec +candeur, leur innocence; il ne leur suffit pas d’être elles-mêmes +convaincues, inébranlablement convaincues, de leur pureté sans +tache: elles vont plus loin encore. Tu connais madame Hélène de +Courtisols? Elle a un amant, le vicomte d’Argelès. Eh! qui l’en +blâme? Petite comme une enfant un peu grande, toute blanche et toute +rose, si grasse partout, avec des yeux qui s’allument très vite, des +lèvres couleur d’écrevisses,--que de piments on y devine!--elle est +tout à fait séduisante, d’autant plus qu’un joli air de pudeur et +même de niaiserie, répandu sur son charme endiablé,--une petite +folle qui serait une petite nonne,--autorise des espoirs de +résistance ingénue et d’abandon étonné; et il serait fâcheux qu’elle +se bornât à faire le bonheur de M. de Courtisols. Elle ne s’y borne +pas. Il n’est personne qui puisse ignorer son attachement pour le +vicomte. Où les voit-on ensemble? Partout; dans la même voiture, au +Bois, dans la même baignoire, aux premières! Oui, aux premières! +Comme cela, sans se gêner. Et la main de Mme de Courtisols n’est +jamais seule sur le rebord de la loge. Pour un peu ils se +tutoieraient devant tout le monde. C’est en plein jour qu’elle +descend rue Saint-Georges, d’un fiacre aux stores levés, devant la +porte de la maison neuve où le vicomte a loué une garçonnière. Moi +qui te parle, je les ai vus, une après-midi,--elle en peignoir de +rubans et de valenciennes,--à la fenêtre. De sorte que le mari a +fini par se douter de quelque chose. Comme il se donne le ridicule +d’être jaloux, il a fait suivre sa femme, l’a suivie lui-même. Il +voulait une prouve, il l’a eue. Un beau jour--la porte enfoncée sous +le genou d’un robuste commissionnaire dont il s’était fait +accompagner,--il a pénétré dans la garçonnière avec une telle +soudaineté qu’il a vu le vicomte d’Argelès, à demi rhabillé, sauter +dans le jardin par une fenêtre heureusement peu haute,--un entresol +très bas,--tandis que l’épouse coupable, à demi-nue, levait la tête +dans le trouble de ses cheveux ébouriffés. Mais elle ne fut pas +décontenancée, non, pas une minute! Cet homme qui avait fui, ce +devait être un voleur. Cet appartement, c’était celui d’une amie. Si +elle était couchée dans ce lit, c’était à cause d’une indisposition +qui l’avait prise tout à coup. Ce chapeau d’homme, sur une chaise, +quel chapeau? où voyait-il un chapeau? il n’y avait pas de chapeau. +Ni de redingote, ni de gilet, ni rien du tout. Et en disant cela, +elle le croyait! Oui, elle le croyait! Tel était son air de +candeur,--ce n’était pas un air seulement,--que le mari la +considérait avec des yeux où la stupéfaction se mêlait à la rage. +Mais, forte de son innocence, elle ne s’en tint pas à la proclamer. +Avoir été l’objet d’une pareille algarade, c’est ce qu’une honnête +personne ne saurait endurer. Le soir même, émue encore d’une +indignation légitime, elle alla chez son amant. «Vicomte! lui +dit-elle très vite sans lui donner le temps de s’informer des suites +de leur mésaventure, vicomte! je sais que vous avez beaucoup +d’amitié pour moi. Il faut que vous me serviez de guide dans des +circonstances pénibles. Conduisez-moi chez un avoué.--Eh! pour quoi +faire, mignonne?--Je veux intenter à mon mari un procès en +séparation.--Vous?--Moi-même. M. de Courtisols est un fou; la vie +auprès de lui m’est devenue impossible.--Explique-toi. Que t’a-t-il +fait?--Le plus imprévu des affronts.--Mais encore?--Ah! Gaston, +s’écria-t-elle en fondant en larmes, vous ne devineriez jamais... Il +croit que je le trompe!» + + + + +CHAPITRE XII + +LE TEMPS FAIT BEAUCOUP A L’AFFAIRE + + +Jeune homme épris de l’amour et qui veux réaliser par lui ton rêve de +bonheur, je ne crois pas que le mariage te doive être interdit. Nier la +possibilité, dans l’hymen, des parfaites liesses, serait aussi absurde +que de les juger impossibles hors de l’hymen; le fruit permis a ses +douceurs; les lèvres auxquelles on a droit peuvent valoir les lèvres que +l’on usurpe, et l’honnêteté du baiser n’en exclut pas l’extase. Que +l’amour perde, à se rendre légitime, un peu de son aventure et de son +mystère, ces deux incitations exquises, cela est évident; mais il y +gagne, outre une probabilité de paix et de durée, qui plaît aux âmes +fidèles, l’orgueil de pouvoir avouer ses joies. Donc, jeune homme, si +les bonnes providences mettent sur ton chemin,--comme une rose blanche, +à portée,--l’enfant pure qu’imagina ton espoir, ne t’avise pas, dans la +niaiserie d’un vulgaire donjuanisme, de répudier cette rare faveur. Ose +préférer aux adultères les épousailles, ton lit au lit des autres. +Dédaigne les railleries faciles des libertins, leurs prophéties +surannées; et, niant le bonnet de coton, sûr de toujours objecter à la +flanelle prédite l’emportée passion des étreintes nues, entre +résolument, avec la foi d’aimer sans cesse, dans le paradis nuptial. + +Seulement, mon apprenti, sois instruit d’une chose: + +L’homme, mari depuis une heure, qui baise,--ô divin premier soir!--les +lèvres effarées de l’épouse encore intacte, assume, quant à elle et +quant à soi, la plus effrayante des responsabilités; et il n’est pas de +précieuse verrerie diaphane, éthérée, presque ailée, plus prompte à +s’émietter en irrémédiables désastres que la fragilité auguste d’une +vierge. + +Tremble! Que vas-tu faire? Cette innocence qui craint et qui veut, qui +frissonne et s’abandonne, alarmée et charmée par tous les effrois et par +toutes les espérances des curiosités, cette ignorance que trouble +l’instinct d’un inconnu peut-être charmant, peut-être affreux, exigent +de ta caresse, ô patient et tendre initiateur, le vol à peine posé d’un +duvet sur un brin d’herbe, la légèreté furtive, qui passe et qui +revient, d’un souffle sur une rose. Il faut que tu fasses de ton +étreinte, cet attentat,--car c’en est toujours un!--quelque chose de +presque pas senti, de délicieux pourtant, quelque chose qui ressemble à +un frôlement de plumes. Il faut que tu triomphes! mais sans bataille; +que tu prennes! mais sans saisir; que tu brises! mais sans rompre. Tu +dois être le bourreau qui ne fait point de mal. O contradiction de deux +devoirs également urgents: avoir la soudaineté presque brutale avec tout +l’atermoiement des miséricordieuses attentes; être formidable et ne pas +effrayer; être la force douce à la faiblesse; effleurer, profondément! +Cela est impossible, penses-tu? Impossible, soit, mais indispensable; et +si tu ne te connais point capable de cette fureur délicate, de ce modéré +déchaînement, de cette tyrannie obéissante, qui épargne à la fois et +subjugue, si tu n’es pas de ceux qui savent voiler de charme et de +pudeur la suprême impudeur, fuis les noces, renonce aux bouches +immaculées, retourne aux expertes alcôves qui reçoivent moins de leçons +qu’elles n’en donnent. Car, en vérité, je te l’affirme, de la minute où +s’entr’ouvre pour la première fois la fleur virginale des lèvres dépend +tout l’avenir, adorable ou exécrable, des baisers conjugaux; et jamais +l’épouse ne cessera de te mépriser ou de te haïr en de sourdes rancunes +si tu as déshonoré l’illusion de son timide instinct. + +Mais, pour périlleuse que soit l’épreuve du premier enlacement, un autre +danger, bientôt, plus grave encore, menacera ta félicité! Ici, jeune +homme, je parlerai tout bas; écoute, en te penchant, et m’entends, à +demi-mot. + +Si câline, si retardée qu’ait su être ta brutalité initiale, de quelque +chasteté que tu aies idéalisé l’inévitable souillure, tu n’as pas pu, +dès la nuit de miel, obtenir que l’épouse partageât tes transports. Elle +demeure étonnée, sinon épouvantée; et cet étonnement tardera longtemps +peut-être à devenir de la joie; il s’atténue, dans son cœur, à cause de +sa tendre confiance, mais il se complique, dans son corps, d’un +endolorissement qu’avouent des reculs et des rongeurs. Si les parfums +parlaient, les roses pourraient dire le mal que cela leur fait d’éclore, +et combien de temps leur en dure le déchirant souvenir. Seul, le +peu-à-peu des baisers renouvelés, des instances qui se prolongent, +révélera lentement, très lentement, à la mariée à peine femme le mystère +qui, dans ses bras, te met aux yeux d’étranges larmes. Toi, cependant, toi +qui l’adores, toi dont c’est le ravissement éperdu de la serrer contre +ton cœur, si belle, si pure, sous le déroulement de ses cheveux qu’une +main d’homme avant la tienne n’avait jamais dénoués; toi qui exultes +dans le triomphe de la possession récente, tu l’enveloppes, tu la +berces, tu l’emportes dans ton ivresse, sans repos! Il n’est de belles +heures que celles où tu presses entre les tiennes ses petites mains +d’enfant, où tu regardes s’attendrir ses yeux, où tu écartes le voile +dont s’abritent ses jeunes seins effarés, où tu baises le joli signe +qu’elle a parmi la mousse d’or de la nuque; et durant bien des mois, tu +ignores qu’autour de toi, dans le monde, d’autres hommes et d’autres +femmes vont et viennent, se tourmentent ou se réjouissent, s’occupent de +leurs affaires ou de leurs amours; tu vis dans l’enchantement de votre +chère solitude! De sorte qu’enfin, à cause de tant de caresses assidues, +elle se sent troublée d’un trouble charmant, encore inéprouvé; elle +sourit et elle pleure, dans un éveil inattendu; elle comprend un peu, +puis tout à fait; elle naît, elle vit, elle est femme, étant heureuse; +ses consentements, qui acceptaient, désirent; ce que tu veux, elle le +veut; et tu baises sur ses lèvres la gratitude du baiser. Mais cette +heure, si douce, où l’hymen s’accomplit définitivement par un égal +échange d’extase, peut être suivie, bientôt, d’heures funestes au +matrimonial amour; car c’est trop souvent quand l’épouse a connu enfin +l’émotion parfaite du plaisir, que l’époux, moins violemment épris, +s’abandonne aux paresses! Le désir, qui s’exaspère en elle, se ralentit +en lui. Par l’accoutumance des voluptés, il y trouve moins de charme; sa +passion s’est alanguie dans le tous-les-jours du contentement; il aime +moins, d’avoir trop aimé. Et ce qui va s’endormir chez l’homme vient de +s’éveiller chez la femme. Désaccord cruel, et naturel, hélas! Dans la +furie des nouvelles amours, il a employé aux satisfactions le temps où +elle ne les concevait pas encore; une fin qui coïncide avec un +commencement; il s’est éteint à l’allumer; et il n’est plus que cendres +à présent qu’elle est flamme. Heure formidable entre toutes! d’où peut +résulter, chez la femme, le mépris du lit qui n’a pas tenu en ivresse +les promesses du tourment; d’où peut résulter la trahison d’abord rêvée, +puis désirée, puis voulue, l’adultère acquittant la dette du mariage. +Jeune homme! elles ne suffiront pas à assurer la longévité de ton +bonheur, les délicatesses et les pudeurs des nuits premières. A moins +que tu n’aies en toi l’héroïsme persistant des étreintes toujours +disposes, sois l’époux qui s’épargne en épargnant l’épouse; réserve-toi +pour le moment où elle ne se réservera plus; et sois capable, quoi qu’il +arrive,--si tu veux éviter la maison déserte ou souillée,--d’être +l’amant de la femme, le jour où elle consentira à être ta maîtresse! + + + + +CHAPITRE XIII + +SIC VOS NON VOBIS + + +Hélas! si amères que soient les pages que je viens d’écrire, elles sont +trop douces encore. J’ai menti en te laissant entrevoir dans l’hymen +l’accord possible des âmes et des sens. + +Je dirai tout. Lis, si tu es capable de considérer sans effroi les +épouvantements de la réalité. + +Ainsi, tu es heureux? Parce que tu épouses, toi vingt ans, elle +dix-sept, une jeune fille que tu adores, et qui t’adore, parce qu’elle a +la grâce avec la pureté, parce que tu es sûr d’être le seul homme pour +qui son cœur ait tressailli, parce que vous avez eu, avant le +consentement officiel des familles, les adorables fiançailles des mains +serrées à l’écart, des marguerites interrogées, des rubans volés et +baisés, tu es heureux? Et dans le triomphe des noces, tu exultes, sûr de +l’avenir, persuadé qu’aucun événement humain,--sinon la mort, terreur +lointaine,--ne pourra entraver ni interrompre ta joie éternisée? Tu as +la certitude, en un mot, toi qu’elle aime aujourd’hui, d’être aimé +demain, après-demain, toujours, par elle? + +Je te plains. + +Oh! combien je me désole de vous flétrir d’un souffle amer, roses +blanches de l’illusion, qui fleurissez au seuil du mystère nuptial! Mais +c’est la loi de notre temps que toute main pleine de vérités, même +funestes, doit s’ouvrir. + +Epoux qui te pâmes à l’idée d’entrer, ce soir, dans la chambre où une +vierge t’attendra, pleine de rêves comme toi-même, apprends, hélas! +qu’aucune femme ne saurait aimer l’homme qui lui révéla les arcanes +abjects de l’amour, et que ton baiser, déception subie, et +haïe,--haïssable en effet!--n’aura d’autre résultat que de disposer +l’épouse naguère ignorante à un autre baiser, consciemment désiré cette +fois. + +Tu m’entends mal? Je m’explique. Frémis. + +Toute jeune fille, bourgeoise ou paysanne, mondaine ou ramasseuse de +bouts de cigares en compagnie de son père, ancien chiffonnier, se fait +du mariage un idéal tel que nulle réalité ne s’y peut égaler. Tu es, je +l’accorde, jeune et beau comme les Hylas des poèmes; tu es robuste, j’y +consens, comme les Héraklès triomphateurs des Omphales; je vais plus +loin: ayant longuement médité sur les conseils que je t’adressai +naguère, tu détestes les brutalités soudaines de l’hymen, tu es résolu +aux atermoiements subtils, aux délicatesses qui épargnent et consolent, +à toutes les ouates sous la chute; enfin, tu es parfait. N’importe! Il +demeure impossible que la vierge devenant épouse te juge équivalent à +son rêve; et, qui que tu sois, quoi que tu fasses, toujours elle +songera, déchirée: «Eh! quoi? c’était cela?» Si elle était (comme je le +pense, voulant le penser) aussi immaculée de l’âme que du corps; si, +n’ayant rien lu, rien vu, rien entendu, elle rêvait un prolongement des +immatérielles tendresses; si elle croyait que l’on fait les draps +conjugaux avec les nuées du paradis ou la nappe blanche des autels, oh! +de quel recul elle frissonnera devant l’abominable chose! Conçois-tu, +homme, qui par la longue coutume des lits résignés ne crois plus aux +rébellions de la pudeur; qui, à force de roses effeuillées, suspectes +les sensitives, conçois-tu l’épouvante de la jeune fille quand, après la +maladresse des habits tombés et le ridicule de la virilité à demi +dévêtue, s’impose à elle, subitement, sous la toile encore froide où se +glissent des approches velues, l’arrogance bestiale de ta victoire, +quand tu lui révèles, hélas! ce qu’elle désirait elle-même, +inconsciente, les nuits où, ne dormant pas, elle songeait à la nuit de +noces? T’imagines-tu, immonde chanteur de cocoricos, son haut-le-cœur +sous ta lèvre? Car enfin, si spirituel que tu sois devenu à force de +sincère hypocrisie, il faut bien que, tôt ou tard, tu le pousses, frère +de l’animal, ton cri de satisfaction. Et garde-toi de penser que l’amour +dont elle fut charmée l’aveuglera sur la bassesse de sa réalisation. A +cause des conseils maternels qui recommandèrent l’obéissance, à cause +d’une pudeur si jalouse qu’elle préfère le silence du martyre à la +plainte de s’avouer souillée, la victime te cachera peut-être l’horreur +dont elle frissonne, le dégoût qui la navre; mais, en dépit d’elle-même, +malgré ses sourires après la peur, malgré ses regards attendris où tu +iras jusqu’à lire, imbécile, de la reconnaissance, elle ne te pardonnera +jamais, sache-le, le désespoir et la honte de son illusion déçue. Tu +souris? tu hausses l’épaule? tu objectes que j’ai choisi l’hypothèse à +peine vraisemblable de la jeune fille absolument ignorante, uniquement +éprise d’idéal? tu prétends épouser une femme, non un ange? Allons, +soit, puisque tu le veux, j’admets que ta fiancée, malgré ses +innocences, n’a pas été sans comprendre ce que ta passion réclamerait +d’elle. Elle soupçonnait que l’on ne couche pas ensemble pour relire +_Paul et Virginie_. Il se peut que ses parents l’aient conduite à +l’Opéra-Comique, où l’on chante des duos d’amour,--si paisibles, mais, +enfin, des duos,--et il se peut même qu’elle ait envoyé sa femme de +chambre acheter chez le libraire de la rue de Sèze les petits livres qui +viennent de Belgique. Eh bien! après? Parce qu’elle a prévu, parce +qu’elle a désiré,--libertine, je l’accorde,--la matérialité de +l’étreinte; parce qu’elle s’attend à des béatitudes qui n’ont rien +d’angélique, oseras-tu te vanter de réaliser son rêve? Pauvre homme! +Dans sa demi-science compliquée de rêverie et dont l’ingénuité, dépravée +de chimère en chimère, conclut aux plus étranges aberrations, elle a +espéré de tels contentements au prix de quelques effrois, que tu seras +incapable de t’abaisser jusqu’à son idéal, comme tu étais incapable, par +une raison contraire, de te hausser jusqu’à l’idéal de l’autre. «Quoi! +c’était cela?» eût dit l’ignorante vierge; la vierge savante dit: «Quoi! +ce n’était que cela?» Et que tu aies épousé l’une ou l’autre, c’est d’un +regard méprisant que, le matin, l’amoureuse d’hier considérera, éveillée +la première, l’inutile fatigue de ton sommeil. + +Or, bientôt, qu’adviendra-t-il? + +Déçue,--n’importe de quelle façon, mais, quoi qu’il soit arrivé, +déçue,--ta femme se sentira envahie d’une tristesse profonde. Ne crois +pas à ses aveux charmants! ne crois pas à ses caresses! Elle souffrira, +te dis-je, et elle haïra en toi ses espérances bafouées. Une chance te +reste, non pas la chance d’être aimé,--car de quel droit formerais-tu ce +rêve, toi, le tueur de songes?--mais celle de ne pas avoir quelque rival +heureux; écœurée d’une première épreuve, l’épouse peut se résoudre à +n’en point tenter d’autres, si elle est de celles qu’une ferme vertu +défend des viles faiblesses, sans être aimante, elle sera fidèle. Qu’il +se réjouisse en ce cas, celui à qui suffit, pour être heureux, que +personne n’acquière ce qu’il ne possède pas. Mais si, pareille à la +plupart des femmes, elle sent persister en elle, malgré ton baiser +détesté, malgré tout! une vie qui se refuse à demeurer inutile, tremble, +misérable mari! Tu lui as enseigné l’ignominie ou l’insuffisance du +plaisir; elle n’a plus d’illusions, elle sait ce que lui demandent les +yeux qui s’allument à ses yeux, ce que tiendront les promesses des +agenouillements; pas plus que de toi elle n’attend des autres la +réalisation de son rêve chaste comme une idylle ou immodeste comme une +atellane: eh bien, puisqu’il le faut, elle se résignera, peu à peu, +après de longues amertumes, à l’humanité telle que tu la lui as révélée; +elle acceptera, en place de l’impossible, qu’elle voulait, le possible, +qui s’offre; elle consentira à des nuits d’amour pareilles à sa nuit de +noces! Tu demandes: «Pourquoi n’oublierait-elle point dans mes bras les +désespoirs de sa chimère inassouvie? Pourquoi me préférerait-elle ceux +qui sont semblables à moi-même?» Parce que tu es toi! parce que tu es +l’impardonnable à qui elle doit la déception initiale; parce que, dans +l’amour d’un autre, elle peut trouver, sans la colère et la honte des +premiers déboires, tout ce que, maintenant, grâce à toi, elle s’est +résignée à espérer. Révolte-toi, crie et sanglote, souffre! Telle est, +malgré tes fureurs et tes larmes, la fatalité qui pèse sur toi. L’hymen +n’est que le précurseur de l’amour; et l’époux, tremblant, extasié, qui +s’approche du lit nuptial, fait la couverture de l’amant. + + + + +CHAPITRE XIV + +NÉCESSITÉ D’ÊTRE TOUJOURS PRÊT + + +Enfant soucieux de t’instruire, médite ce très sincère discours que +j’entendis hier: + +«Pour quelle raison je l’ai quitté? s’écria madame de Fleurence. +Pourquoi, malgré ses sanglots suppliants, et malgré mes propres regrets, +je ne lui rouvrirai jamais plus ma porte, dût-il y frapper avec un front +troué d’une balle de revolver? parce que je suis la capricieuse et +soudaine gourmande qui ne veut point attendre, pour manger à sa faim, +l’heure précise où sonne la cloche du dîner.» + +Elle continua, pleine de colère: + +«L’amour n’est l’amour véritable que s’il possède absolument, en tout +lieu, à tout instant, l’âme, le cœur, le corps. Le poète, le soldat, le +financier ou l’artisan qui, épris d’une femme, s’inquiète encore des +poèmes, des combats, des spéculations ou des outils quotidiens, n’est +pas un véritable amoureux. Avoir, en n’importe quelle circonstance, une +pensée qui ne se rapporte pas directement à la maîtresse choisie, +connaître, si furtif qu’il soit, un autre désir que celui de baiser les +yeux, les lèvres, toute la personne de l’Amie, c’est ne pas aimer, c’est +être incapable d’aimer. La passion n’existe qu’exclusive; elle est la +despotique reine qui réclame de ses sujets l’agenouillement continu, la +perpétuelle adoration. C’est pourquoi les faiseurs de sonnets et +d’élégies ont grand tort de mêler les choses de la nature aux choses de +l’amour. Il est inimaginable qu’un vrai amant parle de la neige en +caressant la blancheur des seins, pense aux fleurs en humant l’odeur +d’une chère bouche, aux gazouillements des oiseaux en écoutant la parole +qui le charme: il ne songe qu’à cette gorge, qu’à cette bouche, qu’à +cette parole. «Toi», c’est le seul mot qu’il puisse dire. Toute +métaphore implique une liberté d’esprit incompatible avec l’absorption +parfaite dans une seule idée, qu’exige l’amour; toute comparaison est +une trahison, digne de tous les châtiments et de tous les mépris. Une +fois, un poète lyrique,--qui n’avait pas d’une façon suffisante +l’intuition des devoirs que l’on contracte en disant: «Je vous aime!» se +jeta aux pieds de madame de Portalègre, et longtemps, longtemps, dans +une improvisation où se mêlaient toutes les images accoutumées, où il y +avait des roses, des lys, des rossignols, la supplia de ne point lui +être cruelle. L’illustre mondaine, avec patience, le laissa dire +jusqu’au bout; même elle ne lui défendit pas d’espérer qu’elle +l’attendrait, le lendemain, dans la chambre qu’il avait comparée à un +jardin paradisiaque. Mais, à l’heure convenue, quand il entra dans le +cher Eden, il vit des rossignols en effet voleter sous le ciel blanc du +plafond, il vit sur le lit une odorante et abondante jonchée de lys et +de roses en tas; et, de la chambre voisine, la voix de madame de +Portalègre lui conseilla, dans un éclat de rire, de se plaire à +l’envolement chanteur des oiseaux, et d’embrasser, au lieu d’elle, les +fleurs. + +«Moi, cependant, si le vicomte d’Argelès avait borné sa faute à un abus +même considérable de figures de rhétorique, j’aurais pu feindre de ne +m’en pas irriter, ayant pour lui une tendresse sincère, encline aux +indulgences. Mais son crime, qui dépasse tout ce que l’on pourrait +imaginer, était vraiment irrémissible, et chaque fois que je m’en +souviens, c’est avec un sursaut de colère toujours plus exaspérée. + +«Oh! quel crime! + +«Les après-midi, dans le boudoir fermé aux visites banales, je le +recevais lui seul,--car, veuve, il m’est permis d’oser ces sortes +d’inconvenances--et, autour de nous, dans la demi-clarté mystérieuse des +fenêtres voilées de soie, dans les parfums qui émanent des jardinières +épanouies et de mon peignoir entr’ouvert, il y avait tous les tendres +conseils d’étreinte et de baiser; je m’alanguissais, avec ces sourires +qui consentent, avec des abandonnements de bras, qui ne refuseront rien: +mais, lui, tranquille, correct,--quoique m’adorant, je le savais!--il +feignait de ne pas prendre garde aux douces exhortations, à l’offre +muette des délices. + +«Souvent, nous passions la soirée dans quelque baignoire de petit +théâtre, bien obscure, où nul ne saurait vous voir; sur la scène les +maillots de l’opérette ou de la féerie allaient et venaient avec des +lueurs de chair, les gorges ballaient hors des corsages bas, je ne sais +quelle chaleur, à cause de cette vision jolie d’être lointaine, me +venait aux yeux, aux lèvres, aux mains: et nous étions assis tout près +l’un de l’autre sous ma jupe étalée, dans la loge si étroite qu’il ne +pouvait tourner la tête sans m’effleurer, de sa moustache, la joue, et +que l’impatience de ma bottine, qui battait le petit banc, rencontrait à +chaque minute le drap de son pantalon. Mais, étant au théâtre, lui, +régulier, il ne s’occupait que du spectacle; pendant les entr’actes, il +allait me chercher des bonbonnières de violettes pralinées, m’offrait le +divertissement d’une promenade au foyer ou dans les couloirs. + +«Nous revenions ensemble dans le coupé plus étroit que la baignoire, +capitonné, obscur, si doux, où l’on se serre,--un coin de boudoir que +l’on a mis sur des roues; j’inclinais ma tête sur son épaule, j’avais un +bras autour de son cou, je sentais sur mon front le chatouillement de +ses cheveux que remuait un peu mon haleine; mais, lui, tandis que je me +taisais, presque haletante, il parlait, d’une voix calme, de la pièce +que nous avions vue, du temps qu’il faisait, des passants qu’il +regardait patauger dans la boue à travers la vitre troublée par la buée +de nos souffles. + +«Sans doute, sans doute, une fois rentrés, une fois seuls dans la +chambre où je ne lui défendais pas de s’attarder jusqu’au matin,--dès +que la glace haute, au fond de l’alcôve, reflétait nos chevelures mêlées +sur le même oreiller,--il m’enlaçait passionnément, et, bégayant de +tendresse, avec toutes les ardeurs aux lèvres et toutes les flammes aux +yeux, il m’enveloppait de son amour comme d’une brûlante robe de désirs +et de caresses! Il m’adorait! Il me voulait! Mais son baiser n’avait pas +consenti à enchanter ma bouche avant le moment normal, accoutumé, +convenu, du sommeil prochain. Mon amant ne m’aimait qu’à l’heure où l’on +se couche! Sa passion avait besoin de ce prétexte. + +«Chose abominable, et abjecte! Ne convoiter que lorsque se présente +l’occasion, facile et habituelle, du plaisir! attendre, pour le suprême +abandon, le retour d’une circonstance favorable, prévue! Etre heureux +sans l’avoir fait exprès! Ne pas se déranger pour être dieu! Considérer +l’exquis et auguste baiser comme je ne sais quelle besogne, plus +agréable, voilà tout, que l’on recommence aux mêmes points de la vie, +avec régularité, quand l’horloge sonne! Aller au paradis comme on irait +au bureau! Avoir un cœur et des sens pareils à ces estomacs méthodiques +qui ne prennent jamais rien entre les repas! Chose abominable, vous +dis-je. L’amour, c’est le briseur d’habitudes et d’usages, le +contempteur de convenances, l’affamé soudain qui veut, n’importe quand, +n’importe comment, n’importe où, sa joie, et la vole, si on ne la lui +donne point! Est-ce qu’il sait attendre, est-ce qu’il sait choisir les +occasions commodes, les instants propices? Si vous demandez à don Juan: +«A quelle heure aimes-tu?» il est douteux qu’il réponde: «Quand +Leporello a fait ma couverture». Partout où le désir s’éveille, il a le +droit et le devoir de devenir l’extase. Toutes les couches lui sont +bonnes, toutes les minutes lui sont bonnes, et toutes les rencontres. Il +utilise les boudoirs, l’après-midi, même quand la porte ferme mal, et +les loges étroites, malgré la curiosité du gaz, et les coupés où l’on +est mal à l’aise, et aussi, en plein jour, les mousses profondes des +bois, comme, dans le crépuscule, les grands blés d’or qui remuent. Il ne +perd pas le temps à s’en aller quérir dans la maison le tapis qui +préservera la robe de la mariée! Pour ce qui est de moi,--et bien que +l’on s’accorde à me considérer comme une personne peu portée à +l’excentricité,--je n’ai pu tolérer davantage les habitudes de +régularité, vraiment déplorables, auxquelles s’obstinait la tendresse de +M. d’Argelès; et jamais, en dépit de quelques souvenirs attendris, je ne +consentirai à lui rendre la plus petite part dans mes bonnes grâces, à +moins que, quelque jour ou quelque soir,--pas à l’heure où l’on +s’endort,--il ne me prouve qu’il a renoncé à sa pitoyable coutume, par +la précipitation fougueuse d’un baiser imprévu!» + + + + +CHAPITRE XV + +LE DROIT DE L’AMIE + + +Madame de Fleurence n’a pas tout dit; n’envisageant qu’un côté de la +question. Il faut voir les choses de plus haut et d’une façon plus +générale. + +Toi qui veux devenir Amant, cher élève! si j’ai gardé pour l’un des +derniers l’avis que tu vas entendre, garde-toi d’en conclure que je le +juge moins utile que les autres. Le plus important de tous, quoique +banal en apparence, voilà ce qu’il est en effet. Je me sentirais plein +d’une pitié méprisante pour l’homme qui, ayant assumé la responsabilité +terrible d’aimer, ne se conformerait pas à ce conseil d’une façon +absolue. Et je te le donne ici, par dessus beaucoup d’autres, afin que +toujours il s’offre à toi d’abord, lorsque tu ouvriras ta mémoire. + +Comprends, et soumets-toi. + +Du jour où tu as baisé les lèvres consentantes de l’Amie, tu ne dois +plus, quels que soient le lieu, le temps, le cas,--fût-ce en la rapide +seconde d’un aparté de comédie,--t’aviser jamais de songer à toi-même, +mais il te faut dorénavant n’avoir aucune pensée, ne proférer aucune +parole, ne faire aucun geste, qui n’aient pour but immédiat le bonheur +toujours plus parfait de celle que tu aimes. + +L’amour implique un échange. C’est un contrat sans paperasses où chaque +conjoint offre et reçoit un apport. Que donne la femme? Elle-même. Que +doit-on lui donner? Tout. S’il lui manque une parcelle de ce «Tout» +comme elle le conçoit,--tout l’or pour la courtisane, tous les triomphes +pour la mondaine, tous les baisers pour l’amoureuse,--si même tu +n’ajoutes pas au Tout particulier réclamé par celle-ci ou par celle-là, +une bonne partie des autres Touts exigés par toutes les autres, tu ne +fais pas honneur à ton engagement formel quoique tacite, tu es un voleur +et un traître, et c’est de plein droit que la femme se reprend, +c’est-à-dire retire son apport que le tien n’a pas compensé. «Quoi! Si +je suis pauvre?» N’aime pas. «Si je n’ai pas le haut rang, +l’illustration, les éclats dont s’amuse la vanité des marquises ou des +duchesses?» N’aime pas. «Si je ne sens point dans mes bras la vigueur +des étreintes toujours prêtes?» N’aime pas, n’aime pas, te dis-je! à +moins que les providences, parfois clémentes, t’élisant entre tous, ne +t’aient donné de rencontrer l’inestimable cœur de quelque pure enfant, +ou de quelque bonne fille, qui aime parce qu’on l’aime, sans s’inquiéter +d’autre chose. Mais évite la redoutable femme consciente de son droit, +lorsque tu ne connais point la puissance de réaliser pleinement son +espérance, car tu ne tarderais pas à subir le désespoir d’un juste +abandon, ou bien, si sa pitié te souffrait auprès d’elle, tu serais +pareil à ces maris qui, ayant affirmé, le jour du contrat, une opulence +imaginaire, confondus maintenant, humiliés, bafoués, assis au bas bout +de la table et couchant du côté de la ruelle, vivent, l’opprobre au +front et la rage aux dents, des aumônes de la dot. Et surtout ne crois +pas que j’exagère le moins du monde par un vain amour du paradoxe! Telle +est l’imperturbable estime qu’elles font, nos amies, de leurs corps même +souillés, que la plus laide pécore ou la plus méprisable gaupe, en +daignant mettre le genou, le soir, au bord des draps, s’étonne de ne +point voir le lit se changer en un autel fleuri de lys et de roses et +plein de musiques chantant des louanges dans une brume d’encens. Elle +existe, plus impitoyable que la créance de Shylock, cette exigence de la +femme qui veut tout en échange de soi-même. On peut s’y dérober par la +fuite, mais quiconque ne fuit pas, s’y doit soumettre, en ayant reconnu +la légitimité par l’acceptation redoutable du baiser. Et n’est-elle pas +légitime en effet, puisque l’homme, depuis l’heure immémoriale où sa +bouche s’extasia pour la première fois sur la rose en fleur de la bouche +d’Eve, a cherché en vain un autre délice qui valût d’aimer la vie et de +haïr la mort? + +Maintenant que tu as cessé d’ignorer à quoi l’amour t’engage, tu ne +t’étonnes plus d’être obligé au complet oubli de toi-même, à la +préoccupation, unique et incessante, de l’objet aimé. Mais, outre le don +même du prodige, quelle acharnée absorption de tout ton être dans une +pensée unique ne te faudra-t-il pas pour réaliser le miracle de l’Amie +toujours satisfaite! Ce sont les autres hommes qui connaîtront le +sommeil paisible après une journée de labeur; toi, tu ne dormiras plus, +jamais plus, jamais plus, car ne se peut-il point qu’après trois nuits +de veille passées à attendre des ordres qu’elle n’a pas daigné donner, à +l’heure où brisé, vaincu, tremblant la fièvre, il semblerait qu’enfin il +t’est permis de clore, un instant, les paupières, ne se peut-il point +que justement à cette heure la maîtresse exige que tu sois là pour lui +ramasser l’un des douze boutons de son gant ou lui dire le temps qu’il +fera demain? Ouvrir un livre, recevoir une visite, serrer la main d’un +ami, suivre le convoi d’un parent, t’asseoir à une table pour écrire ou +pour manger, entendre ce qu’on te dit, regarder ce qui se montre, +tourner la tête parce que quelqu’un a crié au secours derrière toi, ce +sont des choses dont tu n’auras plus le loisir. Eternel qui-vive! tu +devras être, à toute minute, matin, jour, soir, nuit, prêt à une action +inconnue, soudaine, qui te sera commandée sans avertissement, sans +explication; tu ressembleras à un voyageur qui attendrait toujours, +toujours, la valise à la main, sur le bord de la voie, un train express +qui passera peut-être, à toute vitesse, on ne sait quand, et dans lequel +il devrait se jeter, d’un bond, à travers la vitre de la portière! Et +c’est surtout des mille petites obéissances, sur-le-champ, dès la +parole, dès le signe, que se montre jalouse la tyrannie féminine. +N’espère pas la rassasier, en quelques fois, par d’héroïques dévouements +après lesquels elle pourrait, semble-t-il, n’avoir plus rien à demander; +elle accepte,--sans reconnaissance, puisqu’ils lui sont dûs!--les +sublimes sacrifices, mais elle veut l’esclavage continu, attentif, +occupé des moindres vétilles; il ne servira de rien que tu montres la +magnanimité amoureuse des Lancelot ou des Amadis si tu n’as point le +zèle méticuleux d’un bon valet de chambre; tu ne feras que ton devoir, +si, pour ton amie, tu quittes ton pays, brises ton avenir, compromets +ton honneur, et tu seras impardonnable si tu ne lui apportes pas à +l’heure convenable une avant-scène pour la première représentation où +elle a cent fois déclaré pourtant qu’elle ne voulait pas aller. La fuite +d’un banquier vient de t’enlever ta fortune? Songe au bal où, ce soir, +tu verras celle que tu aimes. Ta mère se meurt? Pense au bouquet de +gardenias que tu enverras à ta maîtresse. Une femme, miséricordieuse +entre toutes, a chassé de sa présence,--et comme elle a eu +raison!--l’amant qui avait renoncé pour elle à toutes les joies, à +toutes les gloires, mais qui, un jour, le pied lui ayant manqué sur le +bord d’un précipice où elle lui avait fait signe de cueillir une rose +des Alpes, roula jusqu’au fond de l’abîme, déchiré, sanglant, presque +mort, sans songer à cueillir la petite fleur, en passant. + +Mais,--chose plus épouvantable encore,--toi qui, pour le Baiser, consens +à l’oubli de toi-même, tu n’obtiendras jamais dans sa plénitude +l’enchantement du Baiser. Ah! véritablement, parce que ta maîtresse, +belle entre les belles, a les lèvres roses et les bras blancs et les +seins frais comme les fleurs, parce qu’elle se livrera plus désirable +que les déesses et les houris des rêves, tu l’imagines, pauvre niais, +que tu vas connaître, entières, incomparables, les extases de la +possession? Tu crois que tu trouveras, dans l’amour, le bonheur? Laisse +cette espérance au seuil de l’infernal empyrée. Il s’agit bien de ton +bonheur, à toi. Est-ce que tu existes? Pousserais-tu l’infatuation, +misérable égoïste, au point de prétendre à une part de l’ivresse où tu +concours? Penses-tu être, à l’heure même des intimes abandons, autre +chose que le méprisable prétexte de la joie dûe à l’Amie? Fou! triple +fou! considère ton néant. Non seulement, avant le suprême soupir que +vont peut-être exhaler ses lèvres, le soin de trouver les louanges où se +complaira la vanité de son apparente défaite, la stratégie savante des +caresses, où pas une faute ne doit être commise, absorberont ton +attention jusqu’à t’interdire tout plaisir personnel malgré la neige +tiède des bras mouillés qui t’enlacent et malgré l’or parfumé des +mystérieuses chevelures; mais encore, quand ses yeux pleureront de +douces larmes sous les paupières battantes, quand votre étreinte +resserrée semblera l’union parfaite de vos deux êtres, tu ne pourras pas +un instant, non, pas une minute! t’abandonner au frisson du paradisiaque +achèvement; car, songes-y, qu’arriverait-il, malheureux! et de quel œil +chargé de mépris et de colère, de quel œil pareil à celui d’Aphrodite +outragée par la maladresse d’Héphaïstos elle glacerait ton inopportune +ferveur et te ferait rentrer dans la gorge l’infâme aveu de ton délice +trop prompt, si, par un étourdi consentement à ton propre désir, par un +glissement instinctif dans la pâmoison, tu lui avais ravi, éperdu, le +prix de ses miséricordieuses condescendances? + +Tu es pâle, jeune homme, à cause de ces mystères, comme si tu revenais +d’un antre plus effrayant que celui de Trophonius. Je t’ai révélé les +implacables lois de la mauvaise Déesse. Cependant persévère dans la voie +ardue, ô tremblant initié! Au prix de mille abnégations, au prix de +mille angoisses, deviens l’Amant. Car, après tant d’efforts, une +récompense sans pareille t’est promise. Elle sont des clémences, celles +que nous savons aimer, d’adorables clémences! Et il se peut qu’un jour, +après tous tes sacrifices, après toutes ses trahisons, la femme à qui tu +auras voué ton âme, ta vie, pour qui tu auras renoncé à la joie même de +sa possession, se souvienne de toi sans trop de ressentiment ni +d’amertume et n’ait pas un rire de dédain quand on prononcera ton nom +devant elle. + + + + +CHAPITRE XVI + +ACCOMMODEMENTS AVEC L’AMOUR + + +J’avais bien résolu de ne plus t’adresser aucun conseil, jeune homme +doué d’une amativité persévérante! car ces sortes de leçons, +publiquement données, ne vont point sans une divulgation fâcheuse des +stratégies que les parfaits amants sont tenus d’employer; elles +déconcertent l’illusion des âmes ingénues et peuvent mettre sur leurs +gardes les belles personnes qu’elles ont précisément pour but de +conquérir et de charmer. Le non-plus-ultra de l’habileté en toutes +choses, est de cacher ses moyens d’action; faire mystère de sa force, +c’est la doubler. Les poètes jaloux de leur prestige dérobent leur +dictionnaire de rimes dans le plus secret des tiroirs, et les généraux +évitent avec soin de communiquer leur plan de campagne. Qu’ordonne la +Kabale? Savoir, se taire. Amant, sache, et tais-toi. Mais tu te sens, +dis-tu, si perplexe depuis mon dernier conseil, la clause du contrat +d’amour, par laquelle on accepte de sacrifier tout souci de soi-même à +l’ingratitude des sourires, de ne jamais avoir, en aucun cas, en aucun +temps, d’autre volonté que le caprice de l’Amie, te paraît si cruelle, +si inexécutable même, que pour un peu tu abandonnerais ton magnanime +dessein d’affronter le cœur de la femme. Je dois donc le +révéler,--arcane dernier, au-delà duquel la Connaissance n’aurait plus +où se prendre,--l’art qui te permettra d’accomplir ton devoir sans un +trop immense effort, ou de paraître l’accomplir, ce qui est absolument +la même chose! Avec l’amour, qui est le plus doux des ciels, il est +aussi des accommodements. + +Un point dont il convient en premier lieu que tu te persuades, c’est que +la femme n’est pas le moins du monde l’être complexe qu’ont pensé +trouver en elle des observateurs superficiels. Il faut être niais comme +Arnolphe pour se laisser duper par Agnès, et je voudrais bien voir ce +qu’il adviendrait de Célimène aux prises avec don Juan. O filles d’Eve +ou de Pyrrha! les poètes et les romanciers ne vous ont pas donné +seulement l’or brun des yeux et l’or roux des chevelures, la rose du +sourire, l’ivoire des dents, la neige incomparable des seins et toutes +les beautés avec toutes les grâces,--c’était donner des étoiles au ciel, +comme dit le récipiendaire de la Cérémonie--mais ils se sont plu encore +à vous prêter la science infinie du mensonge et de l’embûche, +l’infaillibilité dans la ruse. Et vous n’avez-point repoussé cette +calomnie qui vous parut une louange, puisqu’elle affirmait, en +l’expliquant, votre universel triomphe; tandis que l’homme lui-même n’y +contredisait pas, content de trouver dans l’ingéniosité que l’on vous +attribuait l’excuse de son imbécillité réelle. Ce n’est point une honte +que d’être soumis à des irrésistibles; Samson se console de ses cheveux +coupés par la pensée qu’aucun autre à sa place n’eût été moins tondu que +lui-même; il n’y a rien d’humiliant à subir les fantaisies de madame de +Ruremonde ou de Lila Biscuit, quand on songe qu’Hercule tourna la +quenouille aux pieds d’Omphale, reine de Lydie; et, dans le lit d’une +fille de brasserie, à l’heure des cours où il n’alla jamais que dans ses +songes du matin, l’étudiant de septième année se rappelle avec +satisfaction Renaud captif des enchantements dans les jardins d’Armide. +Cependant, ô simples cœurs! ô femmes! l’art des combinaisons profondes +vous est plus étranger que ne l’est à l’agnelle la férocité des +tigresses. Vous m’en voudrez peut-être d’arracher à votre couronne ce +diamant noir, l’instinct raffiné des perfidies? Mais, bien plus qu’elle +n’obligeait le vieux Job à reconnaître l’empereur d’Allemagne, la vérité +me pousse à proclamer votre entière candeur. Les poètes ont menti, les +romanciers ne savent ce qu’ils disent. Que ce soit par le voisinage +encore peu lointain de la bête d’où vous êtes à peine sorties,--oh! +pardon, chairs divines!--ou par votre proximité de l’ange, ainsi qu’aime +à le croire mon adoration agenouillée, vous êtes, quoi qu’il semble et +quoi qu’on dise, dépourvues de toute complexité, je le jure! et vous +avez cette infériorité sacrée de ne jamais penser qu’à une seule chose à +la fois. Vainement, dans la conviction, que l’on vous a inculquée, de +votre subtilité sans égale, vous vous efforcez d’être subtiles en effet; +vainement, après avoir été la jeune fille imperturbablement innocente en +dépit des livres lus à la dérobée ou des causeries à voix basse dans la +cour du couvent, vous croyez devenir ces perverses mondaines que +divinise la chronique d’à-présent, ou, pis encore, ces terribles +Marneffe qu’inventa le grand Balzac: stérile espoir! légende! chimère! +Qu’il y ait en vous un vague instinct de l’hypocrisie, je l’accorde: +mais vos mensonges les plus laborieux sont pareils à ces menteries +d’enfant qui surprennent un instant par leur naïveté même, par +l’invraisemblance d’une telle simplicité dans la ruse; un esprit viril +s’en dépêtre vite, à moins que, s’y plaisant, il ne feigne de s’y +laisser prendre; et les toiles d’araignées ne sont dangereuses que pour +les mouches. Votre loup ne tient pas, dominos bleus et roses de la +mascarade humaine! nous aurions toujours le droit de vous dire: «Je te +connais, beau masque». Quand vous nous croyez enveloppés de vos +stratagèmes,--ah! ces sournoiseries de petite fille,--nous rions, à part +nous, de votre foi en notre crédulité. Triomphantes, votre pied sur nos +nuques, et les ongles rouges encore du sang de nos cœurs,--car il nous +plaît que vous les déchiriez!--vous songez plus d’une fois: «Celui-ci +est vaincu enfin! je ne l’aime pas et il croit que je lui suis fidèle. A +force de faux serments, de faux baisers, de fausses larmes, je le tiens +là, charmé et trompé!» Charmé, oui; trompé; non. Même dans l’extase de +l’étreinte, nous démêlons fort bien vos petits complots. Seulement, nous +nous gardons bien d’en rien faire paraître, parce que vous nous fuiriez +sans retard, pleines d’un dépit courroucé, si nous ne vous laissions pas +l’orgueil de l’hypocrisie victorieuse, et parce que notre bonheur est le +prix de noire feinte ignorance. Ah! croyez-le, chères âmes, tout homme +qui n’est point un sot ne sera jamais votre dupe que s’il lui est doux +de l’être. A la plus adroite d’entre vous,--fut-elle convaincue qu’elle +a acquis enfin la parfaite expérience,--il échappe à tout propos, à tout +moment, une parole, un geste, qui la fait apparaître telle qu’elle est +en effet, c’est-à-dire aussi naturellement ingénue que la fillette de +village, ouvrant à chaque chose qu’elle voit sa petite bouche étonnée, +et n’ayant jamais épelé que la première page de son paroissien. Vous +êtes l’innocence obstinée. Je n’ignore pas qu’en parlant ainsi j’encours +votre colère! Retenez-la, de grâce; songeant qu’il n’est point +indispensable à la fauvette babillarde des buissons d’avoir l’esprit +d’intrigue de Figaro, et que la rose épanouie, qui a toujours raison +puisqu’elle est parfumée, n’a que faire d’être plus ingénieuse que +Jocrisse. + +Maintenant, jeune homme,--étant données la simplicité persistante de +l’âme féminine et la fausseté de sa fausseté,--tu pressens sans doute +quel sera le dernier conseil que tu réclames. + +Oui, l’Amant,--comme la plume au souffle,--sera soumis à tous les +caprices de l’Amie; il accomplira ce qu’elle veut et ne fera rien +qu’elle n’ait voulu. + +Mais il ne t’est pas interdit, et il t’est possible, d’arriver peu à +peu, après quelques tâtonnements, à ce résultat, prodigieux en +apparence, qu’elle n’ait pas d’autre volonté que la tienne, qu’elle +exige précisément ce dont tu as la fantaisie, que son ordre, en un mot, +soit la parole ou le geste de ton propre désir. + +Et cela, naturellement, doit se produire sans qu’elle s’aperçoive jamais +de la substitution de ta pensée à la sienne! Il importe avant tout +qu’elle croie t’imposer, et que tu lui offres, comme le plus méritoire +sacrifice, la réalisation de ton vœu le plus cher. + +Difficile? Possible, te dis-je. + +Enveloppe-la d’adorations, cerne-la d’obéissances. Qu’elle se croie bien +sûre de ta soumission entière! Si elle n’était entièrement persuadée que +tu passes ta vie à guetter sa velléité la plus fugace pour t’y conformer +avec enthousiasme, que tu t’oublies toi-même, éperdument, pour +t’abandonner à elle seule, la plus furtive échappée de ta personnalité +suffirait à éveiller dangereusement sa défiance. Réussis à faire d’elle +la captive de ta servitude. Elle doit être si habituée à la simultanéité +de son désir et de l’accomplissement, que n’importe quel accomplissement +implique pour elle,--sans lui laisser le temps de la réflexion,--un +désir qu’elle a eu, certainement, il n’y a pas une minute. Mais, de la +sorte, tu n’obtiendrais encore que la réalisation, à son insu, de +quelques-uns de tes caprices; il te resterait toujours à faire aussi sa +volonté dès qu’il lui arriverait de vouloir; et cela tournerait le dos à +ton but, qui est, au contraire, de n’obéir qu’à toi-même. Les +incitations à convoiter telle ou telle chose par la difficulté de +l’obtenir, ne sont pas des moyens à dédaigner; il est banal--tant cela +est évident--de dire que la femme a surtout envie de ce qui lui est +interdit; use donc de l’obstacle, avec une grande modération! et sans +aller jamais jusqu’à l’apparence du refus, ton devoir primordial étant +de ne jamais refuser. Mais la méthode sûre, la méthode directe, qui +produit, au lieu de résultats momentanés après lesquels tout est à +recommencer, un effet général et durable, consiste à insinuer ton âme +lentement, tout entière, dans l’âme de celle que tu adores, de telle +façon que bientôt ta maîtresse, ou ta femme, ne pourra plus distinguer +sa pensée de la tienne, qu’elle s’étonnera, avec reconnaissance +peut-être, de ta promptitude à deviner ses désirs,--tes désirs!--et +qu’elle te remerciera de tes fantaisies satisfaites. N’objecte pas que +tu ne te sens point capable d’une telle prise de possession! Est-ce +qu’il te paraîtrait impossible de modifier, de développer à l’image du +tien le souple esprit d’un enfant? et n’as-tu pas cessé d’ignorer qu’en +dépit des romanciers et des poètes, en dépit de la fausse subtilité dont +elle s’enorgueillit, la femme, toujours naïve, reste prompte à recevoir +les impressions, docile aux conseils qui feignent d’en demander, +malléable aux commandements dissimulés dans des condescendances, +pareille enfin à une petite écolière qui saurait tout de suite sa leçon +si on l’avait écrite sur les papiers à devise d’une boîte de bonbons? +Rien que par ta voix, longtemps entendue, et dont elle imitera, peu à +peu, jusqu’à l’identité parfaite, les inflexions coutumières, l’Amie +apprendra, sans s’en apercevoir, la langue de ta volonté. Fais donc +qu’Elle soit toi-même! tu le peux; et désormais,--sans déroger au +principe absolu de l’obédience qui te fut imposée,--tu domineras +pleinement celle à qui tu es soumis; tu connaîtras, dans l’humilité de +l’esclavage, les joies triomphales de la tyrannie. + + +FIN + + + + +TABLE + + + PRÉFACE 5 + I.--Le divin mensonge 11 + II.--La divine illusion 23 + III.--L’Aveugle 37 + IV.--Nécessité d’être beau 51 + V.--Vanité de la vanité 63 + VI.--La science interdite 79 + VII.--Nécessité de l’innocence 91 + VIII.--Projet de loi 105 + IX.--Après le baiser 125 + X.--Les rivales 139 + XI.--Infaillibilité de la femme 151 + XII.--Le temps fait beaucoup à l’affaire 165 + XIII.--_Sic vos non vobis_ 177 + XIV.--Nécessité d’être toujours prêt 191 + XV.--Le droit de l’amie 205 + XVI.--Accommodements avec l’amour 221 + + +ÉMILE COLIN--Imp. de Lagny. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78098 *** diff --git a/78098-h/78098-h.htm b/78098-h/78098-h.htm new file mode 100644 index 0000000..a0c4735 --- /dev/null +++ b/78098-h/78098-h.htm @@ -0,0 +1,3956 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"><head> +<meta charset="UTF-8"> +<title>L’art d’aimer | Project Gutenberg</title> + <link href="images/cover.jpg" rel="icon" type="image/x-cover" > + <style> + body { margin-left: 8%; margin-right: 8%; } +p { + text-align: justify; + line-height: 1.2em; + text-indent: 1.5em; + margin: 0.3em 0 + } +h1 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 1em 0 + } +h2 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 4em 0 2em 0 + } +h3 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 3em 0 1.5em 0 + } +div.c, p.c { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + text-indent: 0; + margin: 1em 0 + } +.large { + font-size: 130% + } +.xlarge { + font-size: 150% + } +.small { + font-size: 90% + } +.xsmall { + font-size: 80% + } +small { + font-size: 80%; + letter-spacing: 0.05em + } +.sc { + font-variant: small-caps + } +hr { + width: 20%; + margin: 1em 40% + } +sup { + font-size: smaller; + vertical-align: 30%; + line-height: 1em + } +li { + list-style: none; + text-indent: -1.5em; + padding-left: 1.5em + } +table { + margin: 1em auto + } +td { + vertical-align: top + } +td.c div { + text-align: center + } +a { + text-decoration: none + } +div.gap, p.gap { + margin-top: 2.5em + } +.break, .chapter { + margin-top: 4em + } +img { + max-width: 100% + } +@media screen { + body { + max-width: 40em; + width: 80%; + margin: 0 auto + } + img { + max-height: 700px + } + } +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { + page-break-before: always + } +.top2em { + padding-top: 2em + } +.top4em { + padding-top: 4em + } +.nobreak { + page-break-before: avoid + } +td.r div { + text-align: right; + } +td.h { + text-indent: -1.5em; + padding-left: 1.5em + } +td.bot { + vertical-align: bottom; + padding-left: 1em + } +</style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78098 ***</div> + +<p class="c top2em large"><i>CATULLE MENDÈS</i></p> + +<h1>L’ART D’AIMER</h1> + +<p class="c">OU<br> +CONSEILS A UN JEUNE HOMME QUI SE DESTINE A L’AMOUR</p> + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ERNEST FLAMMARION ÉDITEUR<br> +26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, <span class="xsmall">PRÈS L</span>’<span class="xsmall">ODÉON</span></p> + +<p class="c small">Tous droits réservés.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">A LA MÊME LIBRAIRIE</p> + +<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> + +<p class="c">LES MONSTRES PARISIENS<br> +Un vol. illustré, par Besnier. 3 fr. 50</p> + +<p class="c">LE BONHEUR DES AUTRES<br> +Illustrations de Métivet. — Un vol. in-18. 3 fr. 50</p> + +<p class="c">LE SOLEIL DE PARIS<br> +Illustrations de Métivet. — Un vol. in-18. 3 fr. 50</p> + +<p class="c">LIEDS DE FRANCE<br> +Musique de Bruneau. — Illustrations de Raphaël Mendès.<br> +Un vol. in-18. 3 fr. 50.</p> + +<p class="c">POUR LIRE AU COUVENT<br> +<span class="xsmall">AVEC 60 DESSINS DE LUCIEN MÉTIVET</span><br> +Un beau volume in-8<sup>o</sup> raisin. Cette édition ne sera pas<br> +réimprimée. — Prix : 10 fr.</p> + +<p class="c">LE FIN DU FIN<br> + Un joli volume in-32. 5 fr.</p> + +<p class="c"><i>Dans la collection des Auteurs célèbres à 60 centimes.</i></p> + +<p class="c">LE ROMAN ROUGE +1 volume.<br> + +POUR LIRE AU BAIN +1 volume.<br> + +LE CRUEL BERCEAU +1 volume.<br> + +L’HOMME TOUT NU +1 volume.<br> + +PIERRE LE VÉRIDIQUE +1 volume.<br> + +JUPE COURTE +1 volume.<br> + +ISOLINE +1 volume.</p> + +<p class="c gap xsmall"><span class="sc">Émile Colin.</span> — Imp. de Lagny.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c005">PRÉFACE</h2> + +<p>Donc, jeune homme, cela est vrai, tu as +pris cette résolution terrible ? Dès l’adolescence, +tu prétends vouer ta vie aux implacables +devoirs de l’amour ? Ainsi que d’autres +veulent être médecins, avocats, banquiers, +toi, tu veux être Amant ? Sache que +tu m’épouvantes. Car, être Amant, ce n’est +point, comme l’imaginent certains esprits +superficiels, avoir une maîtresse, deux +maîtresses, trois maîtresses, les aimer plus +ou moins, l’une après l’autre, ou toutes +ensemble, selon les occasions, selon le +temps qu’on a, sans nuire à ses autres affaires ; +ce n’est pas être épris, enfant, d’une +petite cousine plus fraîche que les violettes +du bois propice aux premiers rendez-vous, +s’affoler à vingt ans d’une impitoyable +mondaine, convoiter, plus tard, les belles +complaisantes dont les corsages très pleins +se dégrafent si vite ; arriver, plus tard encore, +à considérer d’un œil paternellement +infâme le mollet des fillettes qui sautent à +la corde ; ce n’est pas, en un mot, obéir à la +loi commune de l’instinct viril, instinct +qui implique, chez la plupart des hommes +aux mêmes époques, les mêmes emportements, +les mêmes évolutions. Non ! le mortel +digne d’être appelé Amant est celui qui, +à tout âge, à toute heure, en toute rencontre, — sans +que jamais aucune catastrophe +puisse interrompre sa fonction, — se montre +capable de désirer, d’adorer, de posséder +toutes les belles femmes que le divin +hasard place à la portée de ses lèvres, accomplit +en effet, dans un absolu mépris du +reste des choses humaines, ce dont il est +capable, et, se diversifiant non pas selon +les mutations de son être personnel mais +selon la variété des natures féminines, sait +être pour chacune de ces maîtresses l’amoureux +même que chacune d’elles a rêvé. +As-tu bien réfléchi, jeune homme, aux obligations +que t’impose cette façon de concevoir +le rôle de l’Amant ? Il va sans dire +que tu es opulent et plein de bravoure, car +celui qui s’aviserait d’aimer même une +pauvresse sans avoir la possibilité de la +faire plus riche que la favorite d’un radjah, +ou d’aimer même une prostituée sans se +connaître assez de courage pour réduire +au silence tous ceux qui se vanteraient de +lui avoir baisé le bout des doigts, ne serait +en vérité qu’un pleutre indigne de tout +conseil. Tu es donc, c’est convenu, le plus +riche, le plus valeureux des hommes. +Quelles difficultés redoutables et sans nombre, +cependant, tu rencontreras à chaque +baiser ! Tu souris ; tu réponds que tu as interrogé +ton cœur, sondé tes reins ; tu affirmes +que tu te sens à la hauteur de la +tâche que tu assumes. Je voudrais te croire +afin de t’admirer ! J’ai groupé dans ce livre +quelques conseils qui te permettront peut-être +d’affronter sans trop de désavantage +notre ennemie adorable, la femme. Je n’ose +te promettre la victoire ; je t’aurai du moins +armé pour le combat.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">L’ART D’AIMER</p> + +<h2 class="nobreak" id="c011">CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="xsmall">LE DIVIN MENSONGE</span></h2> + +<p>Jeune homme, as-tu seulement cette +puissance indispensable, sans laquelle ne +saurait naître en aucun cas ni subsister le +vrai amour : la puissance de l’imperturbable +et continu mensonge ?</p> + +<p>Car l’Amant, même quand il adore, ne +doit jamais être sincère ; qui ne sait pas +mentir n’est pas digne d’être aimé, je vais +plus loin : ne peut pas être aimé.</p> + +<p>Écoute, enfant.</p> + +<p>Ne penses-tu pas qu’il est chimérique +d’espérer la tendresse entière d’une femme — la +seule qui vaille la peine d’être ambitionnée, +si l’on ne réunit toutes les qualités +dont son imagination avait paré d’avance, +bien longtemps avant de le connaître, +celui qui devait venir ? Si tu n’es +pas absolument pareil à l’attendu, résigne-toi +au dédain de la bien-aimée, ou, pis encore, — dans +le cas où un mauvais hasard +t’aurait permis de triompher d’elle, — à un +abandon plein de réticence et d’arrière-pensée. +Ne pas charmer totalement, esprit, +cœur et sens, celle que l’on tient entre ses +bras, l’homme n’a pas de plus cruel enfer. +Donc il importerait que tu fusses de tout +point semblable à l’amoureux imaginé, que +tu fusses, pour chaque femme tour à tour, +son idéal lui-même. Cela est-il possible ? +non. Tu peux ressembler, plus qu’un autre +à cet idéal, mais l’être tout à fait, quel qu’il +soit, je t’en défie. De là l’obligation de paraître +ce que tu n’es pas ; de là la nécessité +d’une perpétuelle imposture. Mentir sans +trêve et de toute façon, mentir par la parole, +par le geste, par le regard, mentir +dans l’aveu, mentir dans l’étreinte ; produire +toujours — grâce à une prestigieuse +maîtrise de soi-même — non pas l’homme +que tu es mais l’homme que tu devrais +être ; te métamorphoser physiquement +même, par un effort de volonté qui réussit +à modifier les traits du visage ou par des +moyens plus matériels, au point d’avoir le +front mélancolique d’un Werther si tu portes +la face réjouie d’un Roger Bontemps, +au point d’avoir les moustaches noires +quoique tu les aies rousses ; user, enfin, de +toutes les ruses, de tous les masques, de +tous les déguisements pour que ta maîtresse, +en Toi, ne trouve que Lui, tel est +ton premier et ton plus inévitable devoir ! +Qu’un seul instant, dans un élan de désir, +dans la pâmoison du délice, — ou dans la +façon de soulever le rideau de la fenêtre +pour regarder le temps qu’il fait, — se révèle +le moindre je ne sais quoi de ton être réel, +et tout est fini : tu n’es plus aimé. Certes, +cette comédie de tous les instants exige un +comédien extraordinaire ; c’est une gêne +cruelle que cette incessante simulation. +Mais quoi ! exprimer le contraire de la pensée, +telle est la fonction le plus habituelle +de la parole ; pour s’enrichir, pour se pousser +dans le monde, pour conquérir l’estime, +l’homme le plus loyal consent à des +stratagèmes, à des faussetés ; et l’on hésiterait +à mentir pour obtenir cet incomparable +enchantement : la bouche d’une +femme baisant sur votre bouche son désir +réalisé ? On a, avec sa conscience, des accommodements +pour ne point froisser, +dans le monde, les gens qu’on y rencontre +et l’on serait moins « poli » dans le boudoir +que dans le salon ? On ne laisse pas +entrer un visiteur sans avoir, après un +coup d’œil à la glace, noué la cordelière de +sa robe de chambre, assuré le nœud de sa +cravate, et on laisserait voir son cœur, son +âme, ses sens, en déshabillé ? A ce proverbe : +« On ne se gêne pas avec ses amis », +on ajouterait cet autre proverbe plus absurde : +« On ne se gêne pas avec ses maîtresses ? » +Il y a l’étiquette des cours, il n’y +aurait pas l’étiquette des alcôves ; ce qu’on +fait pour les rois, on ne le ferait pas pour +les femmes ! Erreur impardonnable des personnes +qui aiment à se mettre à leur aise. +Quant à prétendre que le mensonge dans +l’intimité amoureuse a quelque chose de +répréhensible, c’est la vaine excuse de ces +paresseux incapables d’effort. Le vrai +crime, dans l’ordre d’idées où nous sommes, +serait de ne pas tromper celle qu’on +aime. Celui-là est un coupable, en même +temps qu’un imbécile, qui, au lieu du faux +qui l’enivre, lui offre le vrai qui l’écœure ; +et, jusqu’à la fin de mes jours, je mentirai, +mentirai, mentirai, pour qu’Elle m’écoute, +heureuse, pour qu’Elle s’approche +de mes hypocrites lèvres avec un sourire +qui va devenir un baiser !</p> + +<p>Mais il ne suffit pas à l’Amant de pratiquer +le mensonge sans intervalle ni lassitude ; +il faut encore que, tout en feignant +de ne point s’en rendre compte, il l’approuve +et le respecte chez sa maîtresse. +Vous mentez aussi, bien-aimées ; et comme +vous avez raison ! Pour vous rendre pareilles +à celles que nous avons rêvées, pour nous +épargner l’amertume des déceptions, vous +feignez délicieusement, toujours. Avec vos +baisers qui se font tels que nous les voulons +et vos lèvres qui demandent au fard la +rougeur qui nous plaît ; avec vos regards +où vous nous offrez une âme qui n’est pas +la vôtre et vos yeux que le khol fait plus +amoureusement mourants ; avec vos bras +roses de veloutine qui mesurent l’ardeur +de l’enlacement à notre désir d’étreinte ; +avec votre sein qui se gonfle à propos et +votre cœur qui bat fort quand il convient ; +avec tout votre charme fait d’adorables +artifices, vous nous permettez de connaître +la plénitude de la satisfaction. Soyez remerciées, +ô clémentes trompeuses ! Il serait +un brutal et un sot, — un casseur de son +jouet, — l’homme qui, dans l’inepte curiosité +du vrai, dérangerait les tendres calculs +de votre fausseté, vous forcerait à vous +montrer telles que vous êtes, ferait irruption +dans le mystère de vos chères supercheries, +et de votre cabinet de toilette. Il y +avait une fois un Amant qui adorait sa maîtresse +à cause des merveilleux cheveux +blonds qui la coiffaient d’un casque d’or. +Qu’elle fût brune, il ne l’ignorait pas ; +qu’elle dût sa chevelure de soleil à de puissantes +mixtures, il l’avait deviné tout de +suite ; mais ce qu’il savait, ne voulant pas +s’en souvenir, il l’oubliait ; et c’était avec +une infinie ivresse qu’il maniait, baisait, +mordait les boucles de flamme crespelée. +Elle mourut, hélas, la chère blonde, après +une courte maladie, pendant un voyage de +l’Amant ; le jour où il revint, elle était couchée +sans vie sur le lit où tant de fois il +l’avait enlacée, vivante. Les yeux pleins de +larmes, la gorge gonflée de sanglots, il se +précipita vers la chambre à présent terrible. +Mais, malgré son douloureux désir +de baiser une dernière fois le front de son +amie, il ne poussa pas la porte ; il se pouvait +que, malade, elle eût laissé ses cheveux +reprendre leur couleur naturelle ; il n’entra +qu’une heure après, quand, sur son +ordre, des femmes qui étaient là eurent +teinté d’or la chevelure. Car, à aucun prix, +il n’aurait voulu voir celle qu’il avait tant +aimée, celle dont le souvenir l’accompagnerait +toujours, différente de ce qu’elle avait +daigné être pour lui, ni surtout lui faire +l’injure de confondre le blond mensonge +auquel elle avait dû la joie de le rendre si +heureux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c023">CHAPITRE II<br> +<span class="xsmall">LA DIVINE ILLUSION</span></h2> + +<p>Mais il ne suffit pas de mentir à l’Amie : +il est indispensable que tu te mentes à toi-même.</p> + +<p>Sans l’illusion, nul ne saurait aimer ; et +vraiment, elle est divine, puisqu’elle nous +donne le seul bonheur qui légitime la haine +du tombeau. Qui donc détesterait la mort +si ne fleurissait parfois, parmi les tristesses +de la vie, comme une églantine +dans les noires broussailles, la rose miraculeuse +du baiser ? Ceux qui pensent que le +dieu Amour est aveugle parce qu’il porte +un bandeau sur les yeux se trompent probablement ; +aveugle, non, je l’accorde ; +comment pourrait-il, enveloppé d’ombre, +admirer et convoiter la bouche et le sein +des femmes ? Il regarde, il le voit, puisqu’il +désire. Seulement le bandeau qui lui +voile les prunelles, sans les obscurcir, — étoffe +tramée d’espoir, de désir et de rêve, +dont les modistes se souvinrent quand +elles inventèrent le tulle-illusion, — est +fait de telle sorte qu’à travers lui toutes les +choses dont s’éprennent le cœur et les sens +apparaissent transformées et embellies. +Malheur à toi, jeune homme, qui te destines +à la fonction redoutable d’aimer, si +tu ne portes pas ou si jamais tu arraches le +bandeau symbolique du jeune dieu Eros !</p> + +<p>Car le vrai est épouvantable ; quiconque +étudie sa joie au microscope sent l’écœurement +lui monter aux lèvres. Quoi ! sachant +les traîtrises qui grouillent comme des +nœuds de vipères sous la gorge adorée de +la femme ; connaissant la duplicité de son +sourire, de son regard, de sa caresse, et que +ses serments sont pareils à tout ce qui dure +peu ; ayant démêlé ce qu’il y a de bassesse +dans ses élans, d’instinct dans sa passion ; +sûr enfin qu’elle est semblable à toi-même, +tu enlacerais sans mépris ton éternelle +ennemie, ta sœur ? Tâche d’ignorer, ignore, +ignore à jamais tout ce qui se dérobe +sous les éblouissements de la forme, crains +la nudité des âmes, si tu tiens à ton bonheur, +si tu ne veux pas exécrer et maudire +l’heure sacrée du premier rendez-vous, +si tu ne veux pas confondre dans ton souvenir, +avec le sopha des mauvais lieux, +l’auguste lit nuptial ! Je sais un homme qui +un jour, fut un sage. Celle dont il était le +reconnaissant époux, à qui, pendant dix +années, il avait dû toutes les pures félicités, +se mourait, sans souffrance, dans l’agonie +des saintes ; un prêtre, près du chevet, prêtait +l’oreille à la confession de la moribonde. +Lui cependant, le mari bientôt veuf, +il se tenait dans la chambre voisine, sanglotant +contre le bois de la porte. Il recula +tout à coup, à cause d’une voix faible qui +parlait. Il recula, et il s’enfuit ; car il ne +voulait pas entendre les aveux de la confession +suprême ! Il était certain que sa +femme avait une âme d’ange, qu’elle dirait +seulement des péchés pareils à ceux d’une +nonne ingénue ; il savait la vertu parfaite +de cette épouse chrétienne ; il ne se pouvait +pas que jamais, en aucun cas, elle eût été +coupable ! Il s’éloigna pourtant plein de +prudence ; et il eut cette consolation, dans +sa douleur bénie, de garder intacte au fond +de son souvenir la vision de sa chère compagne, +de verser des larmes sans amertume +sur les lys pâles de la tombe où elle dort, +immaculée comme eux.</p> + +<p>Crains aussi, crains surtout la nudité des +corps, si tu ne sais pas la parer de ton rêve +ou la voir à travers la splendeur idéalisante +du bandeau. O laideurs des plus belles ! +Ombres des plus rayonnantes ! Souillures +des plus chastes ! Macules des plus impollues ! +Que tu es imparfaite, ô beauté humaine, +même en la perfection ! et toujours +une tare, que tu caches en vain, désespère +l’adoration de tes dévots. Oui, la tare, la +tare originelle, toujours te déshonore. Si +les Vénus descendaient de leurs piédestaux +pour vivre notre vie, elles cesseraient, sur +l’heure, dès qu’elles auraient aspiré l’air +terrestre, d’être la sublime allégresse de +nos yeux, et, devenues femmes, elles seraient +semblables par quelque point, les +déesses, à la louve immonde des bois. Parenté +abominable de la vierge et de la bête, +hymen horrible, dans la vivante chair, de +l’idéal avec l’ignoble. Est-ce que l’homme +enfin, l’homme digne de ce nom, celui qui +aspire à la volupté sans rancœur, n’aurait +pas le droit de maudire, dans un juste blasphème, +l’impitoyable nature créatrice qui +bafoue notre besoin de paradis ? Puisque +vous m’imposez d’aimer, ô puissance inconnue, +puisque vous ne me permettez le +ciel que dans l’amour, pourquoi ce que je +dois aimer n’est-il pas entièrement beau, +pourquoi salissez-vous ma soif de bonheur +par l’impureté de la source où il me faut +boire ? Je ne suis pas, je ne veux pas être le +chien dont la narine s’enfle ravie par un +parfum d’ordure et qui se goberge à humer +les vomissements du carrefour ; je le suis +cependant. Dieu cruel ! comme vous vous +jouez de l’âme que vous avez mise en nous, +et comme vous la torturez, cette affamée +d’ambroisie, en la forçant à se rassasier +de boue ! Puisque vous n’avez pas voulu +qu’il nous fût possible de satisfaire pleinement +nos aspirations hautaines, il ne fallait +pas les mettre en nous ; avec le seul +instinct, qui ne discerne pas, qui ne discute +pas, nous aurions vécu tranquilles, contents, +béats d’être repus. Mais nous avons +des sens qui pensent et qui rêvent ! De +sorte que, dévorés d’une convoitise qu’ils +rougissent d’éprouver, quelques-uns d’entre +nous sont semblables à ce pâle adolescent +mélancolique qui montrait les poings +au ciel en criant : « Pourquoi la bouche +qui baise est-elle la bouche qui mange ? » +à ce roi appelé le Roi Vierge, qui, détestant +le ventre qui enfante et le sein qui allaite, +a fui pour jamais dans la solitude de ses +songes la beauté de la femme, adorable et +abjecte.</p> + +<p>Jeune homme, n’imite pas le roi mélancolique. +Mais, plutôt, par la toute-puissance +de l’illusion, recrée la création imparfaite. +Sois l’émule triomphant de Dieu ; refais, +de ta pensée, la femme qu’il ne tira que de +ton corps. Ose nier la réalité jamais égale +à ta chimère, sache n’y pas croire, et la +transfigurer, par ta foi dans ton propre +idéal, par la volonté de ton désir. Dis à +l’évidence : Tu mens ! Substitue, à la vérité, +ton rêve, plus beau. Ce n’est pas vrai +que les lèvres des vierges aient de vils emplois, +que le flanc des jeunes femmes s’élargisse, +ni que leur sein se ride ; contemple, +avec une assurance têtue, ces fleurs +jamais fanées, cette neige toujours pure ! +Oui, les yeux des bien-aimées sont de petits +firmaments où se lèvent toutes les étoiles, +et les larmes y sont comme des rayons, +condensés en perles, qui luisent délicieusement. +C’est d’or solaire que sont faites +en effet les chevelures, mieux odorantes, +sans qu’aucune pommade y mette son mensonge, +qu’une touffe de fleurs des bois. Les +ongles roses, pour être roses, n’ont pas besoin +d’être teints d’un fard léger, ni d’être +blanchies de poudre de riz, les épaules, +pour être blanches. Proclame qu’il n’existe +jamais de corsets, ni de tournures, et parviens +à en être persuadé ! Refuse de croire +que ta maîtresse doit demeurer toute une +heure dans un bain où des fioles furent vidées, +pour avoir la peau plus douce que les +ivoires, plus aromate que l’encens des lys ; +et sois certain que l’eau de la baignoire fut +parfumée par le corps de la baigneuse. Convaincu +de toutes les métaphores, sache, +enfin, voir en celle que tu as choisie, — fleurs, +lueurs, odeurs, — tous les enchantements +de la terre et du ciel ; divinise ta +triste sœur terrestre. A ce prix, à ce prix +seulement, tu pourras, déconcertant les +desseins féroces du créateur, connaître +l’ineffable ivresse de l’amour sans nausée. +Mais si tu veux que ta joie ne soit point +avilie à l’instant précisément de son exaltation +suprême, exerce surtout ta puissance +d’illusion sur le plus obscur des mystères, +sur celui qu’il faut d’autant plus rapprocher +de l’idéal qu’il en est plus éloigné, sur +la fugitive minute qui serait infâme si elle +n’était divine. Force la fange à devenir l’azur ! +Hélas ! les deux animaux que vous +êtes, elle et toi, n’ont qu’une ressource : se +croire des dieux. « <i lang="la">Rosa mystica ! Rosa mystica !</i> » +s’écrie le poète qui trompe son +écœurement par l’extase ; et, dans les chansons +que chantent les pâtres sur les monts +et les petites bergères des plaines, l’âme +populaire, ingénue et douce, qu’épouvante +aussi la vilenie brutale du plaisir, s’en console +par la feintise d’y voir la cueillette +d’une rose.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c037">CHAPITRE III<br> +<span class="xsmall">L’AVEUGLE</span></h2> + +<p>Je n’ai pas osé aller jusqu’au bout de ma +pensée. Le bandeau dont se voilent les yeux +d’Eros devrait être plus épais encore que +je ne l’ai dit. L’aveuglement complet, qui +permettrait de concevoir la perfection féminine +sans aucune possibilité de désabusement, +serait préférable à l’illusion qui +ne peut jamais s’empêcher de voir, si +éblouie qu’elle veuille être, quelque chose +de la réalité qu’elle transforme. C’est la +morale de la fable que tu vas lire.</p> + +<p>Comme Elle allait, pour la première fois, +s’endormir dans les bras du beau jeune +homme aveugle, il lui dit, très bas, d’une +voix qui tremblait de la pâmoison récente :</p> + +<p>— Hélas ! ne pas te voir ! Si je t’avais +rencontrée autrefois, du temps où je pouvais +encore contempler le bleu du ciel et +l’azur des regards, la rougeur des roses et +des bouches, je me souviendrais de ton visage — inconnu, +ô désespoir ! — et il suffirait +d’un seul de tes parfums ou de ta main +frôlée pour me rendre ton image entière. +Mais déjà mes yeux étaient clos à la clarté +quand mon cœur s’ouvrit à l’amour, et +pour moi le soleil ne se lève que de l’autre +côté des paupières. Jamais, jamais il ne me +sera donné d’admirer cette épaule que je +caresse et ce sein où je m’endors. O jeune +femme, mon délice et mon angoisse, toi +que je possède et que j’ignore, raconte-moi +du moins, je t’en conjure, les beautés de +ta chère personne ; et que je puisse, par ta +parole entendue, m’imaginer tout mon invisible +bonheur.</p> + +<p>— Je n’oserais, murmura-t-elle.</p> + +<p>— Tu oseras, si tu m’aimes. Dis-moi ta +chevelure si longue et si soyeuse sous mes +doigts.</p> + +<p>— Elle est blonde, je pense, comme de +l’or léger, et j’ai l’air, quand je la laisse +s’épandre sur mes reins de neige rose, +d’une impératrice nue qui aurait un manteau +de rayons.</p> + +<p>— Que je suis heureux, hélas ! Dis-moi +ton front, dis-moi tes yeux.</p> + +<p>— Mon front, bas, très étroit, pareil à +celui d’une statue d’éphèbe, garde intacte +sa blancheur de gardenia, que jamais ne +déshonore la ride d’une pensée ; mes yeux, +d’un brun fauve, alanguis sous les paupières +un peu plissées, ont dans leur cercle +de bistre une douceur si mourante que, +moi-même, je ne saurais les regarder dans +un miroir sans me sentir étrangement troublée +d’un rêve où s’ébauche une alcôve.</p> + +<p>— O ravissement ! ô regret ! Dis-moi ta +joue et tes lèvres.</p> + +<p>— Ma joue pâle, où transparaît parfois le +rose d’une pudeur heureuse d’être troublée, +se voile d’un hâle vague comme une +caresse de soleil, et ma lèvre est un très +petit arc qu’un Eros aurait trempé dans le +sang frais des cœurs.</p> + +<p>— Oh ! avoir cette pourpre sous ma +bouche et ne baiser que de l’ombre ! Dis-moi +ta ferme gorge qui se bombe en deux +fruits vivants.</p> + +<p>— Elle n’est pas de marbre ! car le +marbre glacé ne palpite point comme elle ; +mais elle a la blancheur chaude d’une neige +brûlée par l’été, qui ne fondrait pas ; et ses +pointes de corail, allumées et dressées, sont +comme deux braises surgissantes du rose +incendie de mon sang.</p> + +<p>— Je mords la braise de leur corail +comme un aïssaoua des cassures de tison, +mais je sens la brûlure sans voir, hélas ! +le feu ! Dis-moi tes larges hanches, et tes +nobles jambes, dis-moi ton ventre uni où +ma main glisse comme sur du satin, dis-moi...</p> + +<p>La jeune femme, en cachant sa tête dans +les dentelles de l’oreiller, répondit, cette +fois encore, minutieuse et complaisante, +mais d’une voix si basse que le silence de +la chambre amoureuse, un instant éveillé, +se rendormit, n’entendant plus rien, sous +le mystère des rideaux.</p> + +<p>Leur amour ne fut pas de ceux qui s’éteignent. +Ils étaient liés l’un à l’autre d’une +chaîne que rien ne rompra. Les jours de +leur bonheur, les jours anciens, les jours +nouveaux, égaux en délices, étaient comme +les enfants d’une même race où les aînés +et les cadets ont la même part d’héritage. +A cause du désir dont il la convoitait sans +relâche, elle l’adorait éperdument, et, lui, +toujours, il sentait monter de son cœur à +sa tête des bouffées de joie et d’orgueil à +la pensée qu’il possédait, seul entre tous, +les adorables trésors qu’elle lui avait racontés +dans le silence bientôt rendormi de +l’alcôve. Cependant des rages le prenaient +quelquefois, avec des désespoirs. Avoir +perdu le spectacle des cieux et des plaines, +des fleurs et des verdures, de toutes les +formes et de toutes les couleurs, c’était +une sombre désolation ! Il s’y résignait. +Mais ne point la connaître, Elle, ne l’avoir +jamais vue, être certain de ne la jamais +voir, — si incomparablement parfaite ! — c’était +là l’angoisse intolérable, à toute +heure accrue ; et, souvent, dans le paroxysme +de son inutile envie, il eût donné +des années de leur bonheur futur pour +qu’il lui fût permis, une seule fois, pendant +une seule minute, d’admirer une +seule des beautés qu’elle lui avait avouées, +à voix basse, le soir des premiers baisers.</p> + +<p>Or, il arriva dans la ville un médecin +déjà fameux dans tous les autres pays du +monde par des cures vraiment merveilleuses. +C’était un jeu pour ce savant +homme que de rendre l’ouïe aux sourds, +la parole aux muets, la vue aux aveugles. +Le carrosse empanaché d’or et d’argent, +dans lequel il traversait les cités parmi les +acclamations de la foule, était traîné, non +par des chevaux, mais par des hommes +rapides comme le vent, qui avaient été +des paralytiques. Et il était parfaitement +avéré qu’en aucun lieu, en aucun cas, il +n’avait manqué de guérir radicalement +les personnes qui s’étaient adressées à +lui. L’aveugle sentit son cœur se gonfler +d’une joie immense. Il rouvrirait les yeux ! +Il verrait l’adorée amie ! Tout à coup hors +de l’ombre, il aurait l’éblouissement de la +chère beauté lumineuse ! La chevelure pareille +à un manteau de rayons, le front +plus blanc que les gardénias, les yeux qui +meurent sous les paupières un peu plissées, +et la joue bistrée d’or et l’arc sanglant +des lèvres, le corail qui s’allume à la pointe +des seins, il les verrait, il les verrait ! Plus +de désespoirs, plus de ces nuits exquises et +atroces où il devait suppléer par la pensée +à l’image éternellement absente : tout son +rêve allait être une réalité. Guidé par un +serviteur, il accourut le premier, chez le +médecin illustre. « Guérissez-moi ! Rallumez +mon regard ! Donnez-moi l’inexprimable +fête de contempler enfin la plus +belle des femmes, que j’aime plus que la +vie ! » Et il dit beaucoup d’autres paroles, +racontant ses tendresses, ses désirs, ses +angoisses, pour émouvoir la pitié toute +puissante de l’homme très savant. Mais +celui-ci répondit, après avoir médité : +« A Dieu ne plaise que je rouvre tes yeux +au jour. Quoi ! tu aimes, et ce que tu +aimes, tu veux le voir ? Enfant, cette grâce +t’a été départie de connaître la possession +avec l’espérance encore, la satisfaction avec +le rêve toujours, et tu veux, à ton adorable +chimère, substituer la vérité, hélas ! Ne +sais-tu donc pas, âme folle, qu’à cause +même du mystère et de l’ombre où elle +t’échappe, tu as imaginé ta maîtresse infiniment +plus charmante qu’elle ne saurait +être en effet ? Une minute affreuse serait +celle qui te la montrerait pareille à elle-même.</p> + +<p>Mais quand elle ne t’aurait pas menti, +quand elle serait aussi parfaite qu’elle +s’est plu à le dire, quand elle serait entièrement +celle que tu as créée dans +l’impossibilité de la connaître, tu n’éviterais +pas l’épouvante de l’inévitable déception ; +car le rêve, même réalisable, n’est +divin, n’est exempt de dégoût et d’ennui +qu’à la condition de n’être jamais réalisé. +Reste dans ton ombre ! Que les dieux te +maintiennent dans ton ignorance, dans ton +désir inassouvi et prends-nous en pitié, +nous qui voyons l’imparfaite beauté des +êtres et des choses, nous qui, avec des +larmes de désespoir, — hélas ! pourquoi +ne voilent-elles pas à jamais nos yeux ? — envierons +amèrement ton aveugle bonheur ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c051">CHAPITRE IV<br> +<span class="xsmall">NÉCESSITÉ D’ÊTRE BEAU</span></h2> + +<p>Sois beau. Sinon n’aime pas. Sans beauté, +l’on peut être choisi ; il arrive aux plus jolies +de préférer les plus laids ; c’est une histoire +souvent renouvelée que celle de la +femme de Joconde. Toi cependant, mon +élève, docile aux bons conseils, qui te fais +enfin de l’amour l’idée qu’il convient d’en +avoir, défends-toi d’aimer si tu n’as pas +reçu les dons qui charment les yeux. Entends-moi +bien. Je n’exige pas que tu ressembles +de tout point aux Immortels adolescents +dont les lèvres sont de pourpre et +les cheveux de lumière ; je t’autorise à être +moins agréable à regarder, quand tu te +mets au bain, que les divins éphèbes +d’Hellas, baignant dans les flots verts, sous +les lauriers roses, la sveltesse neigeuse de +leurs corps ; il n’est pas indispensable que +l’on s’imagine voir, en l’apercevant, le frère +cadet de Phœbus Apollon. Mais si, vraiment, +tu es laid, si la calvitie déshonore +ton crâne, si tes dents ont plutôt la couleur +de l’amadou que celle de la nacre, si +la peau grise s’agrémente affreusement de +verrues, si tu n’as pas même sous les paupières +cette flamme dont s’illumine et s’idéalise +la face, si, en un mot, tu es de ceux, +hélas ! qui sont nés pour l’épouvante ou le +mépris des regards, renonce aux délices +des tendresses : et, quand même, dans l’aberration +de sa miséricorde, quelque +femme se montrerait férue de ta laideur, repousse +avec fermeté le baiser dont tu n’es +pas digne.</p> + +<p>Une fois, il advint qu’une très belle +jeune fille s’éprit d’un homme qui était +laid. Parce qu’il avait le cœur noble et +l’esprit haut, parce que son nom était de +ceux que répète la foule, il la troublait et +la charmait. Elle vint à lui, tendre et tranquille, +résolue ; elle lui dit : « Tous me désirent, +c’est vous que je choisis ».</p> + +<p>Mais l’homme laid, qui était un homme +prudent, se regarda dans le miroir, et, bien +qu’il adorât cette enfant plus fraîche que +les fleurs, il l’écarta d’un geste, mélancoliquement.</p> + +<p>« Moi, t’aimer ? moi, te prendre ? De quel +droit, à quel titre ? L’amour n’est digne de +ce nom que s’il est l’échange, la mise en +commun de deux charmes qui se valent. +Pas de vrai hymen sans l’égalité des apports. +A toi qui m’offres le sourire des +roses, la blancheur des lys, la gracilité délicate +des jeunes arbrisseaux, je ne pourrais +donner que de l’ombre et de l’hiver. Je +suis Gwinplaine, tu es Déa, mais tu n’es +pas aveugle. Ne réponds pas que ta dilection +me transfigure, que tu me vois pareil +à ton rêve ! Un jour, un jour prochain, — car +il n’est pas d’illusion éternelle, — tu +me connaîtrais tel que je suis en effet ; et, +alors, ce serait affreux ; non seulement +pour toi dont les regards dessillés se détourneraient +avec des larmes, qui songerais +à tant d’amoureux repoussés naguère, +mais pour moi-même ! pour moi qui devinerais +dans ton étreinte dénouée le recul de +ton légitime déboire, pour moi qui, tous +les remords au cœur, détesterais dans tes +tristes yeux mon image d’autant plus hideuse +que le miroir serait plus beau. Chère +affolée, va-t-en ! Va-t-en, te dis-je, va vers +celui qui te vaut, donne ta jeunesse à sa +jeunesse, ton sourire à son sourire, et ta +grâce à sa grâce. Rose blanche, épouse le +lys, marie-toi, lueur, à la clarté ; il n’est +pas de plus criminelle démence ni de plus +féconde en prochaines amertumes que l’union +de la laideur avec la beauté. Je te tuerais +ou me tuerais, si je te voyais, demain, +regarder un jeune homme qui passe, beau +comme toi ! Et non seulement tu souffrirais +de ta déception et de mes colères, mais +ceci t’arriverait, pauvre fille, que bientôt +tu ne serais plus jeune et ne serais plus jolie +à cause de ma vieillesse et de ma disgrâce. +Mon baiser pâle flétrirait tes lèvres, +mes ternes regards éteindraient tes yeux, +toute mon ombre serait sur toi ; car ce +n’est pas impunément que la source la plus +claire affronte le reflet d’un cyprès ; et j’en +viendrais peut-être, pour mon désespoir et +pour le tien, à haïr en toi la laideur que je +t’aurais donnée.</p> + +<p>« Mais quand même tu resterais jeune et +belle, quand même, dans ton persistant +enthousiasme, tu me verrais sans cesse tel +que tu m’as imaginé, sache que le bonheur +me serait impossible, ô ma chère, dans tes +bras. Je t’aime, tu le sais ; tu sais qu’à la +seule pensée de ma bouche sur ta bouche +et de ton sein sur ma poitrine et de tes cheveux +dénoués sur mon front, le frisson du +désir me secoue et me tord ! Et cependant, +si tu défaisais pour moi ta chevelure, si tu +te jetais sur mon cœur, si tu me donnais +tes lèvres, ce serait, je le sens, au lieu de +bouffées d’extase, tous les haut-le-cœur de +la répulsion qui me monteraient à la gorge. +Malheureux que je suis ! Tu serais là, mais +j’y serais aussi. La honte que j’ai de mon +baiser m’avilirait le tien. Tu me toucherais, +toi, si exquise, mais je me sentirais te +toucher, moi, abject ! En vérité, il est une +chose extraordinaire, autant qu’elle est infâme : +tous les jours, on entend envier le +bonheur d’un vieillard qui obtient en mariage +une belle vierge, ou de quelque financier +imbécile, obèse, suant, le crâne nu, +qui achète des filles de théâtre. « En voilà +un qui est heureux ! » ou « Il n’est pas à +plaindre, celui-là ! » et ces hommes eux-mêmes +se réjouissent d’épouser une adorable +jeune fille, ou d’avoir acquis de séduisantes +créatures. Quoi ! cela est possible ? +Ils sont contents, ou ils croient l’être ? Ils +ne savent donc pas, ils ne comprennent +donc pas, l’un dans l’alcôve nuptiale, l’autre +sur le sopha des boudoirs, que la beauté, +que la jeunesse de l’époux ou de l’amant +est aussi indispensable que celle de l’épouse +ou de la maîtresse à cette intime fusion +de deux êtres qui est l’amour, et sans +laquelle le plaisir même, ne fût-ce que pour +l’un des deux, ne saurait exister ? Ils se couchent, +repoussants, dans le lit de la désirable +femme, et ce qu’ils y apportent d’horreur +ne les empêche pas de goûter ce +qu’elle y met de charme ! Mais ils ne voient +donc pas, à côté de ces touffes blondes, +leurs cheveux gris, leur sèche poitrine velue +tout près de cette fraîche gorge ? la maigreur +de leurs jambes pareilles à de longs +os ne déshonore pas à leurs propres yeux +la rondeur lisse des mollets de satin et des +cuisses de neige ? Ils croient que le baiser +n’est fait que d’une bouche, et leur haleine +ne leur gâte pas le parfum du souffle qu’ils +aspirent ? Il leur suffit que leur amie soit +belle ! la pensée ne leur vient pas, dans +leur brutal égoïsme, que le désir s’augmente +de la possibilité d’en inspirer, et +que, pour aimer pleinement, il faut, par +une projection de soi dans celle qu’on possède, +pouvoir être, en elle, épris de soi-même. +Ils sont pareils à un musicien qui, +chantant faux dans un duo, s’imaginerait +que la perfection de l’ensemble, — sans laquelle +le charme de la musique s’évanouit, — ne +dépend que de l’autre voix, et qui, à +n’écouter qu’elle, trouverait un plaisir suffisant. +Misérables et imbéciles ! C’est de +l’unisson de deux convoitises également légitimes +que peut naître la complète harmonie +de l’extase amoureuse. Voilà pourquoi +je te dis de me fuir, jeune fille. Voilà +pourquoi je te chasserais si, dans ta tendresse +qui s’abuse, tu t’obstinais à m’offrir +un bonheur que tu ne peux me donner, +puisqu’il dépend de moi autant que de toi. +A cause du mépris que j’ai de ma propre +personne, la joie d’obtenir la tienne serait +affreusement troublée. Au dégoût de me +donner je préfère la tristesse de ne point +t’avoir. Et jamais, — ô toi que je veux ! ô +toi qui me veux ! — je ne consentirai à +l’hymen pour lequel je donnerais ma vie, +à moins que tu ne sois quelque toute puissante +fée qui fasse, d’un regard ou d’un +sourire, renaître les jeunes cheveux en +boucles sur la nudité des crânes et refleurir +sur les joues l’adolescence des roses. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c063">CHAPITRE V<br> +<span class="xsmall">VANITÉ DE LA VANITÉ</span></h2> + +<p>Garde-toi, jeune homme, comme de la +pire des niaiseries, d’éprouver jamais le +moindre sentiment de fierté parce qu’une +femme s’est donnée à toi ! Réjouis-toi de +posséder celle que tu aimes, mais n’en conçois +aucun orgueil, eût-elle été, avant de +défaillir dans tes bras, la plus chaste des +vierges ou la plus austère des épouses. Car, +sache-le, — et le contraire est une exception +si rare qu’il ne vaut point la peine d’en +parler, — ce n’est pas à toi qu’elle a cédé, +mais à elle-même, à elle seule, ou à un +concours de circonstances auxquelles tu es +demeuré presque totalement étranger. Ton +adoration, ton dévouement, tes longues +prières, tes sacrifices n’ont été pour rien +dans la chute où elle a consenti ; elle regardait +sans vertige la profondeur de ta tendresse ; +et, si elle s’est abandonnée, c’est +par suite de quelque état de son être, intime, +tout personnel, ou sous une poussée +qui ne vint pas de ton amour. Tu es pareil, +dans ton triomphe, à un chef militaire qui +voit se soumettre un ennemi décimé par la +fièvre ou la famine bien plus que par les +combats ; tu es vainqueur, tu n’as pas +vaincu. Remercie, si ta maîtresse est belle, +le temps qu’il faisait, — orage de crépuscule +ou après-midi d’été, — le lieu solitaire, +l’heure opportune, la page d’un livre d’amour ; +bénis le sang chaud de ses veines, +la vibration coutumière de ses nerfs ou la +mollesse de ses sens qui l’incline à l’ensommeillement +sous la caresse ; félicite-toi +du hasard qui lui a offert l’occasion d’une +vanité satisfaite ou de quelque rancune assouvie ; +mais si tu n’es pas un sot, ne l’attribue +en aucun cas, — fusses-tu le plus +beau et le plus passionné des hommes qui +s’agenouillèrent jamais ! — le mérite d’avoir +conquis celle qui s’est donnée. En vérité, +il y a mille à parier contre un que +n’importe qui, à ta place, dans des circonstances +semblables, n’eût pas été moins favorisé +que tu l’as été toi-même. Même la +stupidité ou la laideur incomparable de l’amant +ne sont pas toujours des obstacles à +son bonheur. Si cela n’était pas vrai, si la +femme qui se livre n’obéissait pas à des +mobiles particuliers, indépendants de l’amour +qu’elle inspire et même de l’amour +qu’elle éprouve, comment expliquerais-tu +l’absurdité fréquente de ses choix, les mondaines +affolées qui accrochent les boucles +de leurs cheveux aux boutons d’une livrée, +les impératrices éprises des nains d’Afrique, +ou Titania caressant avec délices les oreilles +d’âne de Bottom ?</p> + +<p>Aimée Henriot était une honnête fille ; +cousant dès le matin dans un atelier de +confection, rue du Quatre-Septembre, attentive +à sa besogne, ne riant guère des jacasseries, +et, le soir, marchant ni trop vite +ni trop lentement le long des murs, sans +regarder à droite ni à gauche, ne s’arrêtant +que dans sa rue, chez la fruitière et chez le +boucher, pour acheter le petit repas qu’elle +faisait cuire elle-même sur un réchaud, +dans la chambre carrelée, au cinquième +étage. Puis elle s’endormait, sans rêverie. +Et comme elle avait sur le visage cette honnêteté +avec un air de froideur et de résolution, +elle paraissait peu jolie, étant très +belle. Elle pouvait sortir seule sans être +suivie ; on la regardait à peine, ou on cessait +vite de la regarder ; « rien à faire », +c’était ce que disait le sourire des roquentins +en quête. Il est très facile de ne pas +être insultée dans les rues. Une fois, cependant, +un homme se mit à marcher derrière +elle en disant des paroles à voix basse. Elle +pressa le pas, se hâta de rentrer. Le lendemain, +à sa sortie de l’atelier, elle se trouva +face à face avec l’impertinent, — point +jeune, bien vêtu, grand, gros, du ventre, +l’air de quelqu’un qui est riche. Elle détourna +la tête et suivit son chemin. Mais +dix soirs de suite, à la même heure, il l’attendit +devant la porte du magasin ; et, enfin, +d’une voix tranquille, comme accoutumée +à de pareils propos, il lui parla nettement, +d’un air de certitude. Elle lui plaisait, et il +la voulait. Il était décidé aux plus grands +sacrifices. Il n’était plus un jeune homme, +mais il avait beaucoup d’argent. (Il tirait +de sa poche un portefeuille, le montrait +plein de billets de banque.) Et il était très +sérieux. Ce qu’il promettait, il le tiendrait. +Elle n’avait qu’à dire oui pour avoir des +meubles, des toilettes, une voiture, si elle +voulait, et des sommes dans les tiroirs. Il +aurait pu lui faire parler par quelque vieille ; +il préférait s’adresser à elle, directement, +avec franchise ; il ajouta : « Ce qui vous +arrive, c’est un bonheur inattendu », et +attendit la réponse avec une confiance évidente.</p> + +<p>Elle l’avait écouté sans trouble, elle +répondit simplement : « Monsieur, vous +vous trompez », et s’en alla chez elle, ni +trop lentement ni trop vite, l’air résolu et +froid, comme les autres soirs.</p> + +<p>Cependant elle s’éprit d’un jeune homme +aussi pauvre qu’elle, employé dans une +maison de gros, qui venait tous les lundis +apporter des étoffes à l’atelier de la rue du +Quatre-Septembre. La première fois qu’en +dépliant une pièce de surah il lui frôla la +main du bout des doigts, elle se sentit devenir +toute rouge ; elle comprit que c’en +était fait, qu’elle n’était plus libre, qu’elle +aimait. D’abord, il se borna à la regarder +timidement, à lui faire signe de prendre, +sous une pile de soie, une lettre qu’il venait +de glisser là ; puis, un soir, il osa venir +l’attendre à la porte de l’atelier comme le +« monsieur » riche du mois dernier. Elle +n’hésita point, elle lui prit le bras. Elle +avait reconnu depuis beaucoup de jours, — ne +pensant qu’à lui seul, ne dormant +plus, ayant toujours sur la peau des mains +la brûlure des pressions furtives, — qu’elle +résisterait en vain à cet amour grandissant. +Pourquoi eût-elle résisté, d’ailleurs ? Pas +riches tous les deux, travaillant tous les +deux, — elle dix-huit ans, lui vingt-trois, — ils +pouvaient s’épouser. Ils eurent des +jours heureux ; ils ne dissimulaient pas +leur bonheur. « Quel est donc ce jeune +homme qui vous accompagne ? — C’est +mon fiancé. » Et ils ne tarderaient pas à +être mariés ; dès qu’il aurait une place un +peu meilleure, ils se mettraient en ménage. +L’heure qu’ils passaient ensemble, +après l’atelier, — elle marchait à tout petits +pas, maintenant, — était une heure de +délice. Rien qu’à se serrer contre lui, elle +s’alanguissait d’une ivresse infinie. La +moindre parole qu’il lui disait était une +coulée douce qui lui descendait dans les +veines ; et, comme cette honnête fille était +une fille franche, point mijaurée, toujours +prête à s’avouer, elle ne se cachait pas de +trouver le temps bien long, qui les séparait +de la noce ; s’attardant sur le pas de sa porte +pour lui parler bas, encore, triste et dépitée +aussi de rentrer seule. Une fois, dans sa +chambre, comme elle allait se mettre au lit, +elle entendit un bruit de pas sur les carreaux +du couloir ; la porte s’ouvrit brusquement ; +et il tomba aux pieds d’Aimée +Henriot, en demandant pardon. « C’était +très mal, ce qu’il faisait ! mais il n’avait pu +résister à sa passion, à ses désirs exaspérés +enfin par une intimité délicieuse et +cruelle ! » En s’écriant ainsi, il la prenait +par la taille, la serrait contre lui, à peine +résistante. Que pouvait-elle craindre ? n’allaient-ils +pas se marier ? Où serait le mal si +elle lui permettait d’être son amant, puisqu’il +allait être son mari ? N’était-elle pas +sûre de l’amour profond, éternel, qu’elle +avait inspiré ? Elle l’écoutait, tremblante ; +elle se sentait devenir folle. Car elle l’adorait ! +tout, elle eût tout donné, pour ne pas +repousser ces chères caresses qui lui baisaient +les mains, qui lui baisaient les bras, +allaient lui baiser la bouche. Être sa maîtresse, +ah ! quel délice ! Tout son cœur, tous +ses sens voulaient impétueusement l’étreinte. +Cependant, elle se dressa, très +pâle, l’honnête fille, montra la porte d’un +geste qui ne veut pas être désobéi, ne permit +pas à son fiancé de s’excuser, le força +de sortir, ferma la porte, resta seule. Et +désormais elle ne consentit plus à lui parler ; +même, en sortant de l’atelier, elle feignait +de ne pas le voir, debout, dans l’encoignure +d’une porte cochère. Elle l’aimait, +elle l’aimait toujours ! elle l’aimait peut-être +davantage, avec le souvenir de l’ivresse +inachevée. Mais elle était de celles qui ne +sauraient pardonner l’approche d’une atteinte +à leur vertu parfaite ; et celui qui +avait voulu être son amant ne serait pas son +mari.</p> + +<p>Aujourd’hui, avec des frisons roux sur les +yeux et une gorge qui sort d’un corsage de +laitière, — belle encore et plus jolie, — elle +danse tous les quadrilles et s’assied sur +tous les genoux à Bullier, à l’Eden, à l’Elysée-Montmartre ; +et si quelqu’un, entre +deux bocks, lui demande comment elle en +est venue là :</p> + +<p>— Ah ! j’ai été joliment bête tout de même. +J’étais sage, on peut le dire, comme pas +une. Puis voilà qu’un jour Clémentine, une +petite de l’atelier, qui ne valait pas cher, +m’a emmenée à la fête de Chatou, avec des +amis à elle. Moi, je n’y entendais pas malice. +Clémentine m’avait dit : « En tout bien +tout honneur. » On m’a fait jouer aux tourniquets, +monter sur les chevaux de bois. +J’étais tout étonnée, je n’avais pas l’habitude. +Les amis de Clémentine disaient des +choses que je ne comprenais pas. Un surtout, +roux, très maigre, pas beau, et qui +avait l’air bête ; je peux dire qu’il me déplaisait, +celui-là ! Aussi, je voulais m’en +aller. Crac ! on a manqué le train. Il a fallu +coucher à l’auberge. C’est ça qui m’a perdue. +Ah ! par exemple, comment ça s’est +fait, c’est ce que je n’ai jamais compris. A +cause du lit qui était là, et des autres dans +la chambre à côté, et du grand roux qui me +poussait en me pinçant. Huit jours après, +il m’a lâchée, et, comme je n’osais plus retourner +à l’atelier, je suis allée au bal. Dire +pourtant que j’aurais pu être entretenue +par un monsieur qui avait un portefeuille +plein de billets de banque, et que j’ai flanqué +à la porte un garçon pour qui je me +serais fait couper en petits morceaux ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c079">CHAPITRE VI<br> +<span class="xsmall">LA SCIENCE INTERDITE</span></h2> + +<p>Garde-toi également, comme de la plus +sotte des présomptions, de jamais croire +que tu as deviné ce qui se passe dans le +cœur de ta maîtresse.</p> + +<p>Ce qu’éprouvent les femmes, nous ne le +saurons jamais, nous ne pouvons pas le +savoir. Elles souffrent ou elles sont heureuses, +nous en sommes certains, mais +quelle est leur angoisse ou quelle est leur +joie, en quoi leur façon de ressentir la douleur, +de savourer l’ivresse, ressemble à la +nôtre ou en diffère, c’est ce que nous +sommes condamnés à ignorer éternellement. +Nous constatons leurs émotions sans +en discerner la qualité ; l’intimité de leur +âme et de leurs sens échappe à notre +attention méthodique ou passionnée ; à la +regarder de trop près, le plus acharné +observateur aveuglerait sans profit ses bésicles, +et, chose épouvantable entre toutes, +l’amant qui regarde la bien-aimée pleurer +de plaisir entre ses bras et défaillir d’extase, +ne saurait imaginer la sorte de délice +qu’il lui donne.</p> + +<p>Car la différence des sexes implique fatalement +chez l’un l’impossibilité de concevoir +ce qui se produit chez l’autre.</p> + +<p>Tu t’en vas à travers bois, par un matin +de juin. L’amour est partout, triomphant, +dans les calices charmés qui s’épanouissent, +dans les herbes où pullulent les mouches, +dans les branches pleines de gazouillis et +de becquettements. Que l’instinct de se +joindre en de mystérieux baisers tourmente +et ravit ce qui fleuronne, ce qui volette et +chante, tu le vois, et tu admires le rut +universel des végétations et des ailes. Mais +oserais-tu te vanter, toi, homme, de deviner +la joie qu’éprouvent les anthères des +roses à émettre le pollen, les lucioles à +s’allumer, les fauvettes à froisser leurs +plumes ? Comment l’aurais-tu appris, n’étant +ni la plante, ni l’insecte, ni l’oiseau ? +L’analogie vient à ton aide ; te souvenant +de tes désirs et de les bonheurs, tu les +attribues aux êtres qui t’environnent : l’églantine +donne sa semence comme, toi, tu +donnes ta vie ; l’abeille qui baise un œillet, +et ta bouche qui baise une bouche, c’est le +même baiser ; le rouge-gorge ramage au +bord du nid ce que tu chuchotes dans l’alcôve. +Pour la comprendre, tu humanises +la nature. Mais tu reconnais bien, au fond +de toi, la tricherie de ton raisonnement ; +tu es obligé de t’avouer que ta curiosité se +satisfait à bon compte, acceptant pour des +identités d’apparentes similitudes ou des +réminiscences de métaphores. En réalité, +tu es incapable de t’expliquer tout autre +amour que le tien, incapable de connaître +de quelle convoitise les ailes palpitent sur +les ailes, ou les lions se ruent à la croupe +des lionnes. Eh bien, ne feins pas d’en +douter, tu diffères de la femme, malgré +l’unité de l’espèce, presque autant que de +la plante et de la bête, presque autant que +des anges (si nos mystérieuses sœurs exigent +la courtoisie d’une telle assimilation) ; +et c’est ton sort adorable et cruel, jusqu’à +la fin des jours, de la voir sourire et pleurer +sans qu’il te soit, en aucune façon, +révélé pourquoi elle sourit ni pourquoi +elle pleure.</p> + +<p>Tu objectes :</p> + +<p>« Quand même la différence des sexes +établirait entre nous et les femmes une si +parfaite impossibilité d’entente, quand +même il nous serait interdit de découvrir, +par nous-mêmes, le « comment » de leur +« autrement », nous n’en serions pas +moins instruits de ce qu’elles éprouvent ; +car leur chère hypocrisie ne va pas jusqu’à +nous dérober toujours leurs sentiments et +leurs sensations ; elles consentent parfois +aux abandons qui révèlent ; il y a des heures +pour la nudité de leurs âmes, comme pour +celle de leurs corps. »</p> + +<p>La réponse est médiocre.</p> + +<p>Jamais la femme ne s’avoue d’une façon +entière, ni à son mari, ni à son amant, ni +à son confesseur, et c’est précisément ce +qu’il nous importerait surtout de savoir +qu’elle nous cache le plus jalousement. Que +ce soit pudeur innée ou pudeur acquise, +crainte d’affaiblir notre adoration en se +montrant trop humaine ou de la décourager +par trop de divinité, n’importe ! elle +réserve en tout cas une part intime de soi-même, +où il nous est défendu de nous insinuer ; +ce qu’il y a de plus féminin dans +la femme nous échappe. Écoute près du +grillage de tous les confessionnaux ou +parmi les rideaux de tous les lits d’amour : +la pénitente ne célera aucun de ses péchés, +les détaillera minutieusement ; l’amoureuse +balbutiera, éperdue, toutes les tendres +paroles, mais, avec cette ingénuité où excelle +son mensonge, la femme, dans l’aveu +qui sauve comme dans l’aveu qui damne, +aura d’insaisissables réticences, voiles si +diaphanes qu’on ne les voit pas, et qui suffisent +pourtant à dérober le mystère de son +être derrière l’impénétrabilité irritante de +leur transparence. Elle confessera sa faute, +soupirera son amour, sans jamais laisser +entendre de quelle amertume est faite son +repentir, de quelle joie est faite son ivresse ! +et, en fin de compte, le directeur de mille +et trois consciences féminines en saura +tout autant que Don Juan sur l’éternel secret +d’Eve ; c’est-à-dire rien du tout.</p> + +<p>D’ailleurs, je vais plus loin : voulût-elle +être sincère, la femme ne pourrait pas +l’être.</p> + +<p>J’accorde que mainte amoureuse, dans +le franc élan de sa tendresse, n’a pas de +plus violent désir que de se livrer entière, +avec toutes ses pensées et tous ses instincts +à celui qu’elle adore ; cependant où est +l’homme qui peut dire : « Rien de ce qu’est +ma maîtresse ne m’est étranger ? » Je suis +bien obligé d’admettre que les illustres +poétesses, Sapho, George Sand, Desbordes-Valmore, +grandes âmes conscientes, ont +essayé de nous révéler les vierges, les +amantes, les épouses ; elles ont tenté d’exprimer, +candeurs, rêveries, amours, haines, +remords, toute la féminilité ; et si des êtres +humains le pouvaient faire, c’étaient elles +sans doute ! Cependant qu’avons-nous +appris de la femme dans les poèmes et +dans les romans où elle a voulu nous montrer, +tout saignant, son cœur, et, grand +ouverte, son âme ? Notre ignorance est demeurée +la même, un peu plus tourmentée, +voilà tout, du désir de connaître. Ah ! c’est +que la femme ne saurait dire ce qu’elle est ! +et cela par l’excellente raison qu’il n’y a +pas de mots pour le dire. Quel que soit le +secret de nos inconcevables sœurs, il est à +coup sûr d’une infinie ténuité, d’une subtilité +incomparable, si léger que tout vent +l’emporte, si furtif qu’aucun éclair ne serait +assez soudain pour l’atteindre, et, surtout, +étant la femme elle-même, il doit être si +essentiellement féminin qu’il faudrait, +pour le manifester, les paroles d’une langue, +plutôt susurrements que paroles, plutôt +silence que bruit, n’ayant jamais été +chuchotée que par des vierges amantes +dans une île interdite même aux dieux, +très lointaine, sans écho ! Le langage que +nous parlons, net, direct, va droit au but, +dit ce qu’on pense, non ce qu’on rêve, sait +ce dont il s’agit, proclame que deux et +deux font quatre, affirme, définit, conclut, +exprime tout, sauf l’inexprimable ; si doucereux +qu’il se fasse parfois, il est homme ! +et la femme, quoi qu’elle en ait, y virilise +ses pensées. Pour faire entendre l’inconnu +de son sexe, il lui faudrait des mots aussi +délicats, aussi fuyants, aussi vagues que +cet inconnu lui-même, et, comme elle +ne saurait les trouver, elle se résigne à se +taire ; elle s’isole dans l’impossibilité d’être +comprise. De sorte qu’elle demeurera perpétuellement +ignorée de l’homme ! Et c’est +pourquoi je prends en pitié les vains analystes +qui se targuent d’avoir mis à nu le +cœur des jeunes filles, des matrones ou +des courtisanes ; c’est pourquoi je vous +plains, ô amants dévorés d’une irréalisable +espérance, qui serrez contre votre poitrine +la neige frémissante des seins sans jamais +comprendre le pourquoi de leurs battements, +et qui, penchés vers vos bien-aimées, +sûrs de leur joie, mais de quelle +joie ? interrogez vainement le mutisme de +leurs aveux !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c091">CHAPITRE VII<br> +<span class="xsmall">NÉCESSITÉ DE L’INNOCENCE</span></h2> + +<p>Jeune homme, puisque tu daignes écouter +mes leçons, je dois te donner un conseil +qui te surprendra sans doute par son +air d’étrangeté paradoxale et par l’impossibilité +apparente de s’y soumettre. Ecarte +tout d’abord l’idée d’impossibilité. Dans +les choses de l’Amour comme dans les +choses de l’Art, — plus je songe, plus je +trouve de frappantes analogies entre les +devoirs de l’amant et les devoirs de l’artiste, — c’est +l’impossible qu’il faut surtout +vouloir et réaliser ; l’amoureux ou le +poète qui ne porte pas en soi l’ambition et +la puissance des accomplissements sublimes, +qui ne se sent point capable, dans +l’espoir de la perfection, de vaincre tous +les obstacles, d’affronter tous les martyres, +est un homme pareil à la plupart des +hommes : qu’il se hâte d’aimer aux Folies-Bergère +ou d’écrire des romans-feuilletons. +Pour les cœurs, pour les esprits soucieux +et dignes d’égaler le rêve, les difficultés, +même insurmontables, ne sont que +des échelons vers la chimère ; l’impossibilité +est une raison de plus.</p> + +<p>Ce conseil, que dis-je ! cet ordre, le voici :</p> + +<p>L’amant qui entre pour la première fois +dans le lit de la bien-aimée, doit être vierge, +d’âme et de corps, absolument.</p> + +<p>Quoi ! misérable ! celle qui va être tienne +t’attend et te sourit, prête à ne plus rien +refuser ; jeune fille, elle ignore et espère ; +jeune femme, elle oublie, dans la griserie +du désir, tout ce qui n’est pas toi-même ; +elle est chaste ou le redevient pour cesser +de l’être ; elle veut, elle a raison de vouloir +la joie, l’extase, le divin étonnement ! et, +ce que tu apporterais dans son alcôve, ce +seraient les sales réminiscences de tous les +sophas de naguère, de tous les soupers de +jadis ? Tu l’enlacerais avec des bras qui ont +étreint les cocottes vite déshabillées dont +la peau, près des hanches, garde les traces +du corset dix fois ragrafé dans la même +soirée ? Tes lèvres mal essuyées lui mettraient +sur la bouche le maquillage des +baisers récents ? Tu lui dirais des mots +que tu as déjà dits, tu ressemblerais, dans +l’ardente nuitée, à ces hommes politiques +qui, voyageant de ville en ville, font à +chaque banquet le même discours, avec +un air d’improviser ? Misérable, te dis-je ! +N’avoir gardé, pour celle qu’on a si longtemps +suppliée et qui enfin s’abandonne, +aucune caresse nouvelle, aucun élan nouveau ; +heureux avec un air d’accoutumance, +faire à sa beauté, à sa tendresse, l’injure +de n’en éprouver aucune surprise, et, à sa +faim ingénue de délices, n’offrir que le +menu des amours de la veille, des amours +à prix fixe, — c’est la plus condamnable +des fautes ! et je prétends que tu t’en +gardes. Tu répliques que, en dehors de +l’hymen sacré, les cas sont assez rares où +l’on baise des lèvres qui ne furent jamais +baisées ; que ta maîtresse, le plus souvent, +n’est pas plus ignorante que toi, et qu’elle +ne peut pas exiger de ton amour une candeur +que tu ne saurais sans absurdité demander +au sien. Mauvais raisonnement ! +La femme, même la plus entendue aux +choses de la passion, est douée d’une +étrange faculté de recommencement ; c’est +avec la sincérité la plus parfaite qu’elle +croit éprouver pour la première fois ce +qu’elle a vingt fois éprouvé ; l’oubli lui est +naturel, toutes ses amours sont de premières +amours ! et, puisque son bonheur +est ta fonction unique, ce n’est pas à toi +qu’il appartient de la désabuser sur son +propre compte, de lui rappeler son indignité +par l’évidence de la tienne. D’ailleurs +ne fût-elle pas innocente avec bonne foi, +tu devrais te prêter au caprice de son hypocrisie : +car il convient que tu l’acceptes, +non telle qu’elle est, mais telle qu’il lui +plaît de se montrer.</p> + +<p>Donc, jeune homme, à l’heure initiale +de l’amour, sois vierge.</p> + +<p>Ou, du moins, — car la rigidité de mon +conseil ne va pas jusqu’à exiger que tu te +sois conservé intact pour la première minute +d’une tendresse unique, — tâche de +paraître vierge et de croire que tu l’es en +effet.</p> + +<p>Tu as peut-être entendu dire que les artistes +les plus inspirés ne tardent guère à +se faire par le travail, par l’habitude de la +production quotidienne, je ne sais quelle +froide méthode de composition et d’exécution, +appelée de ce mot ignoble : le métier ; +que, grâce à un ensemble de procédés +acquis, dus à leur propre tempérament +ou à l’étude assidue des maîtres, ils +deviennent capables de chanter, s’ils sont +poètes, de peindre, s’ils sont peintres, sans +connaître désormais les angoisses et les +enthousiasmes des vocations juvéniles. +Ceux qui parlent ainsi, sache-le, se trompent ! +Humble ou sublime, l’artiste aborde +chaque jour sa besogne comme si jamais il +n’avait mené à bien aucune besogne encore ; +il n’est pas de labeur qui ne lui +paraisse nouveau, non expérimenté ; il +connaît, après vingt ans, après trente ans +d’efforts, les inquiétudes, les doutes, les +tortures, les extases aussi, des jeunes tentatives ; +homme fait, vieillard même, il a +toutes les maladresses, toutes les ingénuités +qu’il avait, adolescent. En vérité, je +te l’affirme, lorsque Victor Hugo, aujourd’hui, +dans la plénitude triomphante de +son génie, entreprend quelque poème, il +éprouve d’abord, — lui qui sait tout, lui +qui peut tout ! — ce trouble et ce charme +qui le hantèrent, à l’aurore de ce siècle, +quand il bégayait ses odes premières.</p> + +<p>Cette naïveté de l’artiste en présence de +l’œuvre prochaine, l’amant digne de ce +nom doit l’avoir, plus virginale encore, +auprès de la nouvelle amie.</p> + +<p>Ne te souviens de rien ! Ignore tout ! Ce +n’est pas vrai qu’à seize ans, la joue rose +de peur et le cœur tremblant comme la +feuille, tu aies cueilli avec ta petite cousine +la violette grêle des bois, que tu aies +guetté, derrière la haie du jardin, la fille +du voisin, qui se mettait à la fenêtre pour +babiller avec ses oiseaux. Ce n’est pas vrai +que tu aies bu sur de rouges lèvres, dans +les nuits qui chantent et s’enivrent, la +mousse du champagne ou la mousse du +baiser. Qui donc prétend que tu as raffolé +de Lila Biscuit pour avoir vu, jusqu’au +genou, sa jambe, un jour qu’elle monta +sur les chevaux de bois à la fête de Bougival, +et que tu as failli mourir de tristesse à +cause des flirtations prometteuses et menteuses +de madame de Portalègre ou de madame +de Ruremonde ? C’est une erreur +étrange de croire que tu as porté, pendant +trois ans, au plus profond de ton cœur, le +souvenir de cette jeune fille étrangère, apparue +dans un bal d’ambassade, puis disparue +sans retour, et que tu as cherché +en vain dans les baisers qui viennent au +devant des lèvres l’oubli d’une adorable +image. Tu ne te souviens de rien, te dis-je. +Tu dois ne te souvenir de rien ! Depuis que +tu as vu celle à qui tu appartiens maintenant, +ton cœur est pareil à une fleur qui +s’entr’ouvre à peine et sur laquelle aucune +abeille ne s’est posée. Est-ce qu’il y a eu +des jours, autrefois ? C’est une chose qui +ne te semble pas probable. Tu viens de +naître, tu ne crois pas que tu vivais hier. +Ce qui t’étonnerait, ce serait d’avoir un +passé. Des délices que tu n’as jamais connues +t’attendent dans l’alcôve entre-bâillée +pour la première fois. Jamais d’autres bras +ne t’enlacèrent, puisque ceux-ci vont t’étreindre. +Cette bouche te révélera le baiser ! +Tu t’étonneras, comme Chérubin, de +la rondeur d’un sein, d’une ombre d’or en +touffe sous le satin de la peau, et, avec des +candeurs instruites par le seul désir, non +par l’expérience, tu diras les paroles qu’aucune +femme n’a entendues, tu donneras et +tu recevras les inoubliables leçons, — que +tu oublieras, dès un autre amour, pour les +donner et les recevoir encore, — tu connaîtras +dans une délicieuse surprise l’extase +jusqu’alors inéprouvée.</p> + +<p>Que cet oubli profond des joies antérieures, +de tout le soi-même d’autrefois, +que ce retour, fréquent, à l’ingénuité des +adolescences, soit une chose aisée, c’est ce +que je ne me hasarderai pas à dire. N’importe. +La virginité de l’âme et du corps à +chaque étreinte nouvelle est indispensable +à l’amant doué de quelque délicatesse qui +veut ressentir et faire ressentir, totalement, +la seule joie qui vaille la peine de +vivre. Donc, jeune homme, efforce-toi, +avec une généreuse obstination, vers cet +idéal ; et sans doute tu deviendras capable +d’y atteindre, si, plein d’élans sincères +mais toujours maître de toi, inspiré mais +volontaire, tu t’adonnes patiemment à la +pratique du Divin Mensonge, qui cesse +bientôt d’être le mensonge, étant l’art de +devenir ce qu’on voudrait être en effet.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c105">CHAPITRE VIII<br> +<span class="xsmall">PROJET DE LOI</span></h2> + +<p>Tu demeures perplexe. Tu redoutes de +ne pas être égal à ton devoir. Tu t’interroges : +« Parviendrai-je à rejeter avec mes +vêtements, à l’heure d’entrer dans le lit de +l’amie, le souvenir des amours anciennes ? +Quelle eau lustrale me lavera de tant de +caresses, de tant de souillures, hélas ? » +Et tu songes surtout, avec amertume, avec +la crainte aussi de ne jamais pouvoir te +l’arracher de la mémoire, à la plus vieille +de ces souillures, à celle que tu as subie +le jour de ton initiation au plaisir. Tu as +raison. C’est le premier baiser qu’il est le +plus difficile d’oublier ; et, chose épouvantable, +il est presque impossible, dans l’état +actuel de nos mœurs, que la réminiscence +de ce baiser révélateur de la vie ne soit un +infâme relent d’abjection et d’ignominie.</p> + +<p>L’histoire que tu vas lire est la tienne, +celle de ton voisin, celle de ton camarade, +celle de la plupart des jeunes hommes.</p> + +<p>« C’était l’heure du soir, — tout à l’heure +la retraite sonnerait, — où les familles de +la ville et les officiers de la garnison prennent +le frais sur la promenade. Il y a des +traînements de robes sur les petits cailloux +de l’allée, et des heurts sonores de sabres +quand, arrivés au rond-point, les militaires, +qui vont deux par deux ou trois par +trois, tournent sur eux-mêmes avec une +précision de manœuvre. Quelques groupes +bourgeois, assis en demi-cercle sur des +chaises de paille, observent les gens qui +passent, font des remarques, à voix sourde, +le mouchoir devant les lèvres ou la pomme +de la canne aux dents, dans des chuchotements +de mystère. Entre les arbres grêles, +dont la lueur des réverbères, blanche dans +le crépuscule, diaphanise les feuilles poussiéreuses, +des grisets et des grisettes, par +couples, se serrent sur les bancs de pierre, — les +chaises, cela coûte de l’argent, — et, +le chapeau rond incliné vers la toque +de fausse loutre ou le bonnet de batiste +tuyautée, restent longtemps sans parler, +le genou du garçon montant peu à peu sur +celui de la fille, l’étreinte de son bras, autour +d’une taille sans corset, s’étrécissant +de plus en plus. Sur tout cela, sur cette +paix d’ennui interrompue par de brusques +envolées de moineaux qui se querellent +bec à bec ou par le gros bruit d’un baiser +goulu, planent entre le bleu encore cru +du ciel de grands nuages blancs, salis par +la pénombre ; un ciel banal d’aquarelle, +comme en peignent de jeunes personnes, +dans les pensionnats, en province. Je ne +prenais pas garde à ce spectacle familier, +et je me promenais seul, dans la monotonie +d’une rêverie accoutumée. Je vis à +quelques pas devant moi un jeune homme +qui marchait lentement, s’arrêtait, suivait +son chemin, avec l’air de chercher quelqu’un +ou quelque chose qu’il ne trouvait +jamais. Je le reconnus ; c’était le fils de la +brave femme chez qui j’avais loué un appartement ; +dans la maison, tout le monde +l’appelait le petit Lucien. Un très jeune +homme, presque un enfant. Il m’avait souvent +intéressé à cause de sa physionomie +pensive et de son attitude un peu farouche ; +il était d’une santé chétive, toussait quelquefois +avec des rougissements aux joues ; +mais la virilité prochaine renforcerait ce +corps frêle comme un arbrisseau de mars ; +il était à l’âge indécis où les jeunes garçons +ressemblent à des fillettes, avec leur +pâleur veloutée, leur sveltesse malingre, +et cette timidité de gestes, ce recul dans +les coins après un pas en avant, qui sont +comme la pudeur de vivre. D’ailleurs, dans +ses grands yeux d’un bleu pâle, sous le +voile des longs cils, s’allumait une lueur +très vive dès qu’il voyait une femme. J’avais +remarqué qu’il suivait longtemps du +regard, — quand il ne se croyait pas observé, — la +servante basque qui tournait +autour de la table pour changer les assiettes. +Puis il prenait très vite son verre, +et buvait lentement : un prétexte pour +baisser la tête, pour cacher un trouble +qu’il devinait visible. Parfaitement pur, — cela +était évident, — il avait déjà ce besoin +de ne plus l’être, qui est la loi des adolescences. +La nubilité dans la virginité. +Une fois, il m’avait emprunté un volume +d’Alfred de Musset, et ne me l’avait pas +rendu. Il m’avait volé un peu d’idéal. Je +l’aimais à cause de cela. D’abord je ne compris +rien à son manège sur la Promenade. +Il allait de groupe en groupe, avec des saluts +timides, — dans ces petites villes, tout +le monde se connaît, — s’asseyait, quand il y +avait une chaise libre, ne soufflait mot, le +chapeau sur les genoux, se penchait brusquement +vers quelque femme ou quelque +jeune fille, mais rétractait vite cette audace +d’un instant. On ne prenait pas garde à lui. +Un enfant. La femme coquetait avec quelque +bel officier accoudé à un arbre ; la +jeune fille, le buste très droit, regardait les +nuages qui avaient peut-être la forme de +son rêve. Alors, il s’éloignait, à la dérobée, +comme on s’échappe. Quand il allait passer +devant les bancs où s’enlacent impudemment +les couples, il faisait un détour, peut-être +pour ne pas les voir. Cependant il s’approcha, +presque au bout de l’allée, d’une +fille qui était seule, assise sur la pierre. +Quelque couturière à la journée, ou quelque +« lisseuse » qui se reposait là de l’ennuyeuse +besogne. Jeune, très brune, assez +jolie, avec des cheveux drus qui bouffaient +sous le bonnet et un petit signe noir au +coin de la lèvre. Après avoir regardé autour +de lui, — craignant d’être aperçu, — il +s’approcha encore, s’assit sur le banc, +laissa tomber son chapeau, sans doute pour +attirer l’attention. Mais la grisette n’avait +pas l’air de savoir qu’il y avait quelqu’un +là. Il resta immobile assez longtemps. Enfin, +il eut un geste résolu, et sans doute il +allait parler, quand tout à coup la fille se +leva pour courir à la rencontre d’un griset +endimanché dont elle prit le bras en lui +tendant la joue. Le petit Lucien se leva à +son tour, et marcha vers le rond-point, la +tête basse. Je pensai qu’il allait revenir sur +ses pas, comme les autres promeneurs. +Non, il s’était arrêté, avec un air d’hésitation. +J’eus cette pensée qu’il se livrait en +lui quelque combat. Il y a toujours une +minute, dans les premières années de la +jeunesse, où le choix est offert entre diverses +routes. Rien de plus inquiétant que +ces carrefours. Après un mouvement vers +la promenade, il hésita encore ; puis, dans +la brusquerie d’un parti pris, il se mit à +courir vers le côté déjà obscur de la ville, +où sont les bâtiments lourds de la caserne +et de la manutention. Je pressai le pas pour +le suivre. Il traversa un quartier presque +désert, où l’herbe pousse entre les dalles +des trottoirs défoncés, s’engagea dans une +rue aux maisons basses, qui fut bientôt +une ruelle. Ici, c’était déjà la nuit. Des cabarets +étroits, aux vitrines tendues de cotonnade +rouge, mettaient des flaques de +lumière sale sur le miroitement boueux +des pavés. Des bruits de gros rires et de +verres reposés sur la table sortaient par +les portes entre-bâillées, où se montrait +parfois une tignasse rousse avec des rubans +dessus et du fard dessous. Il y avait +aussi des maisons aux volets clos, silencieuses, +d’où venaient de la lumière, qui +rayait le mur d’en face, et des bouffées de +muse, dans des disparitions de blancheurs +vagues, quand, au-delà de la première +porte jamais fermée, battait au vent une +autre porte de moleskine verte, cloutée de +cuivre. Je me détournai pour repousser +une vieille servante en bonnet à fleurs qui +m’avait pris par le bras. Quand je le cherchai +des yeux, devant moi, le petit Lucien +avait disparu. »</p> + +<p>Or ce qui arriva à Lucien arrive à presque +tous les adolescents. Cela est affreux et +fatal.</p> + +<p>A quoi donc pensent les Lycurgues ? et le +premier devoir des républiques, soucieuses +d’être aimées par des cœurs sans remords +et d’être défendues par des bras sans souillures, +ne devrait-il pas être la sauvegarde +des pures adolescences viriles ?</p> + +<p>Oh ! le beau rêve, et que n’est-il une réalité !</p> + +<p>Dans des sites adorables, au pied de collines +fleuries et dorées de soleil, près d’une +rivière où fleuriraient des lauriers roses +transplantés de Corinthe à Bougival, ce seraient +de vastes demeures, tout de marbre +au dehors, tout de dentelle et de soie au +dedans ; religieuses comme des temples et +charmantes comme des boudoirs ! Là, des +Parisiennes, — on en enverrait à l’étranger, +si la noble utopie était acceptée au-delà des +frontières ! — là, des Parisiennes, choisies +entre les plus jolies et les plus savantes, +vivraient dans les luxes et les délices, entendant +tout le jour des poèmes et des musiques, +et couchées sur des lits de pourpre +rose, sous des plafonds peints de mythologies +amoureuses. Au charme de l’heureuse +vie, s’ajouterait en elles l’orgueil +d’être élues pour une mission sacrée ; et, +quand elles iraient par la ville, les passants, +pleins de respects, contempleraient +avec reconnaissance et salueraient d’acclamations +enthousiastes la troupe auguste +des Initiatrices. Car elles seraient celles +qui, des enfants, feraient des hommes ! +Chaque fois qu’un adolescent serait reconnu +désireux et capable du Baiser, on +le conduirait dans l’une des demeures, au +pied des collines. Et ce seraient de beaux +jours, alors, et des nuits plus belles ! Avec +toutes les ingénuités d’un premier amour, — qu’elles +ne feindraient pas ! car elles +pousseraient l’art jusqu’à la sincérité parfaite, — avec +toutes les ardeurs de la passion, +avec toutes les délicates caresses graduées +jusqu’au plus intense paroxysme, +les Initiatrices accueilleraient, envelopperaient, +extasieraient le cœur, l’âme et le +corps de l’éphèbe ! Pas une dissonance +dans le concert de ses joies. Tout ce que +l’amour a d’exquis ou de sublime lui serait +révélé, peu à peu, en d’inoubliables +leçons ; il conserverait à jamais, — baisers +furtifs, innocences lentement effeuillées, +inquiétudes prolongées sans excès, espérances, +refus proches du consentement, +des aventures aussi, et, enfin les abandons +éperdus, — il conserverait, de l’initiation à +la vie, le souvenir d’une entrée au ciel, et +toute son existence serait comme un de ces +ruisseaux qui, prenant sa source, au penchant +des ravines, sous des buissons de +roses, en conserve jusque dans la plaine +l’impérissable parfum.</p> + +<p>Chimère, hélas !</p> + +<p>C’est dans quelque couloir de bonnes +que l’adolescent se glisse, le soir, avec le +tremblement d’un désir qui a toutes les +bassesses d’un rut ; c’est sur le lit de sangle +qu’ont défoncé des pesées de grooms ou de +valets de chambre, que Rosette ou Rosalie, +avec des facéties d’office et des propos de +loges de concierges, dans des odeurs de +draps rarement changés et sous des éparpillements +de couvertures en coton, révèlent +à l’adolescent le plus sacré des mystères ! +à moins que, à la nuit tombante, il +n’ait répondu aux psitt ! psitt ! éhontés de +quelque fille obèse qui se penche à la fenêtre, +en peignoir blanc, sous un rideau +de mousseline où transparaît une lampe +à globe dépoli ; à moins que, plus misérable +encore, il ne soit entré, au crépuscule, +en cachette, — comme le petit Lucien, — dans +l’une des maisons aux volets +clos, silencieuses, d’où sortent des puanteurs +de musc. Chose absurde et féconde +en résultats exécrables ! La société qui, de +toutes ses pudeurs, de toutes ses clôtures, +défend, avec raison, la pureté des jeunes +filles et ne permet qu’à l’époux de cueillir +la divine fleur de neige des fiancées, offre, +abandonne, prostitue à toute venante la +virginité de l’homme, plus sacrée que l’autre, +peut-être, puisqu’elle est absolument +immatérielle ! « Bah ! un garçon ! qu’importe ? » +Ignorez-vous donc que l’adolescent, +dans la première ivresse, apporte +toutes les candeurs de son âme, toutes les +illusions de son rêve ? Il vous paraît indifférent, — parce +que cela ne se voit pas ! — qu’il +soit jeté, tout à coup, — la première +fois ! — dans les plus sales bassesses ; que +la première expérience de l’amour lui soit +une nausée ; et, qu’il emporte, du baiser +initiateur, le mépris de la bouche ? Qui +vous dit qu’il s’en lavera, de cette souillure ? +Etes-vous certains qu’il pourra jamais +retrouver la foi dans la tendresse, +dans la beauté, dans la pudeur des femmes ? +Et qui sait même si ce désabusement, bientôt +généralisé, — car, dans les consciences, +tout n’est qu’un, — n’enfantera pas en lui +le dédain railleur de toutes ces augustes +idées : gloire, honneur, patrie ?</p> + +<p>C’est pourquoi, ô belles jeunes femmes, — puisqu’on +n’élèvera pas de si tôt au bord +de la rivière fleurie les palais de l’Initiation ! — c’est +pourquoi je vous conjure de +ne point être trop cruelles envers les tendres +jeunes hommes qui vous supplient +avec des mains de fillettes et vous implorent +avec des bouches encore sans moustache. +En attendant que la société fasse son +devoir, songez que vous en avez un à remplir : +celui de préserver de la vilenie et du +remords des immondes étreintes tant de +frêles êtres ingénus. Laissez dire vos maris +et vos amants, ces égoïstes, qui, pour vous +garder à eux seuls, n’hésiteraient pas à +compromettre l’avenir de l’humanité tout +entière. Par des condescendances, qui, à +cause de leur but généreux, ne sauraient +être des fautes, sauvez le fragile idéal des +hommes futurs. Est-ce un sacrifice ? Eh +bien, sacrifiez-vous. Ce lycéen, qui vous +convoite avec des yeux affolés, il dépend +de vous, madame, d’en faire un cœur +triomphant, peut-être un héros, un poète +peut-être ; laisserez-vous votre femme de +chambre en faire un malheureux, un +couard, et un imbécile ? La comtesse Almaviva +eût été criminelle d’abandonner +Chérubin à Fanchette ! et encore Fanchette +sentait-elle la lavande du jardin et non le +vinaigre de Bully des cuvelles mal lavées. +Pour l’amour de l’humanité ! soyez clémentes +aux petits, et, en dépit du ridicule +momentané, des railleries, des médisances, — qu’importe +aux consciences sûres d’elles-mêmes ! — ne +craignez pas d’avoir, dans +votre boudoir devenu vénérable, le mystère +câlin et parfumé d’une tendre nursery.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c125">CHAPITRE IX<br> +<span class="xsmall">APRÈS LE BAISER</span></h2> + +<p>En amour, il y a un moment terrible. La +plupart des hommes paraissent n’y point +prendre garde et s’en remettent au hasard +du soin de les tirer d’affaire. Le hasard ! +banal et humiliant recours des gens qui +n’ont pas en eux la puissance de dominer +les conjonctures et de créer leur destin. +Mais les amoureux parfaits, les amoureux +conscients de la fonction auguste qu’ils +remplissent en baisant les lèvres d’une +femme, ingénue ou fille folle, ceux pour +qui l’amour est un art, comme la poésie — un +art plus difficile encore ! — ceux qui, +tout en faisant le plus grand cas de la passion +sincère, aussi indispensable aux +amants que l’inspiration l’est aux poètes, +croient et affirment qu’elle servirait de peu +si elle n’était dirigée, développée, affinée +par une science patiemment acquise, — on +apprend à aimer, comme on apprend à rimer ! — ceux +qui veulent, en un mot, qu’aucune +fausse note, qu’aucune dissonance, à +moins qu’elle ne soit nécessaire et voulue, +ne trouble le parfait unisson des mutuelles +délices, — ceux-là, malgré leur expérience +du péril et leur coutume de la victoire, se +sentent pris d’épouvante, quand il arrive, +ce moment !</p> + +<p>Quel moment ? demandes-tu, jeune +homme bien doué, mais encore inhabile +aux délicats artifices de l’amour ?</p> + +<p>Celui où, après le baiser définitif, après +toutes les caresses données et reçues, l’amant +et la maîtresse, cœurs et bras défaillants, +éprouvent enfin cette infinie lassitude, +cette vacuité profonde, qui ne sont +douces qu’aux âmes dépourvues de tout +sentiment de l’idéal. O déboires de la satisfaction +suprême ! O funérailles du désir ! +« La femme se repose et l’homme se repent », +a dit Théophile Gautier. Tous deux +ils sont pleins d’une rancœur fade, d’un +mépris de soi-même et de l’autre, qui est +peu différent de l’horreur. Dès qu’il n’est +plus désiré avec tous les emportements des +sens exaspérés, le baiser semble odieux et +vil ; son souvenir est presque une nausée. +C’est alors qu’on fait ce rêve abominable : +coucher seul ! et c’est alors que tout est +perdu, c’est alors que Roméo et Juliette +s’endorment du sommeil ignoble des bêtes +repues, — ils dorment pour ne pas penser, — si +l’amant, dans une admirable maîtrise +de soi, révolté et triomphant, n’appelle à +son aide le divin Mensonge !</p> + +<p>Ah ! vraiment, jeune homme, tu crois que +tout est dit, que l’amour n’a plus rien à te +demander, que tu es quitte envers lui, +quand celle que tu adores, attendrie par tes +larmes et vaincue par la violence de ta passion, +a soupiré dans tes bras le soupir qui +avoue l’extase ? Malheureux enfant ! quelle +erreur est la tienne ! C’est justement après +cette exquise minute, — si tu tiens à ne +pas laisser à ta maîtresse le souvenir du +plus morne des désenchantements, — que +commence pour toi le difficile devoir. Je +suis loin de contester qu’il faille une assez +grande dose, déjà, de science et de « métier », +pour conduire une femme, sans +heurts, sans désillusion, du premier +trouble au dernier abandon, pour lui voiler +les vilenies dont s’accompagne inévitablement, +hélas ! le peu-à-peu ou la brusquerie +du plaisir. Il est déjà très bien d’avoir +réussi à lui épargner les peurs ou les +dégoûts de la chute ; et si tu parviens à +faire d’elle la plus éperdue des libertines, +sans qu’elle croie avoir cessé d’être un +ange, c’est que tu es un malin, d’autant +plus qu’à ton âge, tu as à lutter contre l’impatience +naturelle de tes convoitises, et +contre ce fâcheux besoin de sincérité, +qu’émousse seule une pratique prolongée +et réfléchie. Mais, enfin, à considérer sérieusement +les choses, un tel résultat pourrait +être obtenu par des artistes d’une valeur +médiocre ou même par des amoureux +qui ne seraient pas artistes du tout. Le +désir éprouvé par la bien-aimée a de quoi +l’aveugler sur les maladresses du tien ; dans +bien des cas, il peut suffire, pour que la joie +ne soit souillée d’aucune déception, des +emportements ingénus de Chérubin ou de +la vigueur dix fois renouvelée du grand +Casanova ! Au contraire, après les délices +dernières, pendant l’ensommeillement des +sens, tu ne dois plus compter sur l’indulgence +ni sur la complicité de ta maîtresse. +Elle est devenue, tout à coup, effroyablement +lucide et personnelle. Malgré ses yeux +à demi clos et la défaillance de son être, +elle voit tout, se rend compte de tout, avec +la perspicacité d’une malveillance que lui +inspire contre toi la mésestime, momentanée, +de soi-même. Que feras-tu ? que diras-tu ? +quelle attitude oseras-tu prendre ? +Tremble, jeune homme ! Si, par l’imprudence +du geste le plus furtif ou de la plus +vague parole, tu laisses soupçonner, ne +fût-ce qu’une minute, la rancœur dont tu +es envahi, — dont elle sait bien que tu es +envahi, comme elle ! — elle ne te pardonnera +jamais ; et c’est précisément parce +qu’elle comprend et partage ton affaissement +moral et physique, c’est parce qu’elle +en connaît toute la tristesse et toute l’injure, +que tu dois le lui cacher à n’importe +quel prix. Ne t’avise pas cependant de demeurer +silencieux ! elle devinerait bien +vite, — concluant d’elle à toi, — que ce +mutisme n’est que la peur de trop dire, et +même elle en viendrait à croire que ton +« repentir » est beaucoup plus amer et outrageant +qu’il ne l’est en effet, puisque tu +tiens tant à ne pas le laisser voir ! Je te dis, +jeune homme bien doué, mais inexpert encore, +qu’il n’est pas, entre toutes les heures +d’amour, de moment plus périlleux que +celui-là, pour l’homme dépourvu d’égoïsme +que possède l’ambition magnanime d’ajouter +à l’ivresse de l’étreinte, après les bras +dénoués, les délices d’un regret sans désillusion.</p> + +<p>Silvère d’Espagnac, — bien qu’il fût un +amoureux fort remarquable et fécond en +subtilités courtoises, — n’avait trouvé +qu’un moyen de sortir d’embarras. Et quel +médiocre moyen ! A peine sa maîtresse +avait-elle défailli dans une langueur mourante, +qu’il sursautait en poussant des cris +aigus, mordait les oreillers, arrachait les +rideaux, défonçait à coups de talon la boiserie +du lit. Oui, il feignait une épouvantable +attaque de nerfs, avec des torsions de +lèvres et des roulements d’yeux affolés. Il +était ridicule, certes, mais en tant +qu’homme, non pas en tant qu’amoureux ! +L’imprévu de cette crise détournait les +idées de sa belle amie. Tandis que, charitable, +elle s’inquiétait affreusement, voulait +le calmer, s’empressait, parlait d’envoyer +chercher le docteur, de courir chez +le pharmacien, il s’apaisait peu à peu ; et, +le moment du danger franchi, son malaise +d’un instant expliquait un repos et un silence +que rien, sans cela, n’aurait pu excuser. +Il avait le droit de pousser l’hypocrisie +jusqu’à dire en s’endormant : « Quel dommage ! +nous étions si heureux ! » D’autres +ont imaginé des moyens analogues. Un très +habile homme, que j’ai connu, apostait +sous la fenêtre une douzaine de gamins, +qui, dès un signe qu’il leur faisait, se mettaient +à crier : « Au feu ! » Mais les procédés +de cette sorte ne sauraient être employés +fréquemment avec la même +personne ; d’ailleurs, ils ont ceci d’humiliant +qu’ils confessent la crainte d’affronter +le péril ; ils tournent la difficulté plutôt +qu’ils n’en triomphent. Dédaigne-les, jeune +homme ! n’esquive pas la lutte ; et apprends +à trouver, dans le danger même, la victoire.</p> + +<p>Sois sublime ! D’un héroïque effort, secoue +toutes les paresses et tous les alanguissements ! +Ne te permets pas une rêverie ! +Plus tu défailles, plus il convient que +tu te redresses et t’emportes ! Entendons-nous +bien : je ne te demande pas l’impossible ; +tu peux espérer, à un certain point +de vue, le repos, surtout si tu l’as bien gagné. +Mais que l’âme, furieusement, survive +au corps vaincu. Tu voudrais dormir ? +veille. Tu voudrais te taire ? parle. Les passionnés +bégayements du premier désir, retrouve-les, +plus ardents. Sois abondant en +métaphores, en exclamations de délire. +Tous les cris de triomphe, pousse-les ! tous +les cantiques de reconnaissance, chante-les ! +Ne perds pas le temps à choisir les +expressions qui remercient et qui admirent. +« Je t’adore ! Que tu es belle ! Je suis +le plus heureux des hommes ! » Sois banal, +mais sois excessif. Une tempête de madrigaux +et d’adorations ! Et joins les gestes +aux discours. Saisis, enlace, étreins, en +évitant, cependant, les caresses qui t’obligeraient +peut-être à un éveil plus spécial +ose toutes les brutalités enthousiastes ! +C’est en vain que tu voudrais être loin de +celle qui t’est chère, et que tu sens, comme +l’a dit un auteur dramatique, « le besoin de +fumer un cigare ». Il s’agit bien de tes +aises, à toi ! Le devoir avant tout. Il faut +que tu étonnes, charmes, étourdisses, +éblouisses la jeune femme presque prise +de peur. Quelquefois même, tu pourras +aller jusqu’à la battre dans un accès de jalousie +habilement imitée ! L’important, +c’est de ne pas lui laisser le temps de se +reconnaître. Oh ! ne lui accorde aucun répit ; +et, par le tumulte de ton extase, tâche de +lui ravir la possibilité de penser. D’ailleurs, +n’espère pas un seul instant l’abuser sur le +véritable état de ton âme ; ce que tu +éprouves en réalité, elle le devinera, puisqu’elle +l’éprouve, elle aussi, malgré tout ; +mais, enfin, elle feindra probablement de +l’ignorer ; et, non sans reconnaissance, elle +répondra par la courtoisie de sa crédulité à +celle de ton mensonge.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c139">CHAPITRE X<br> +<span class="xsmall">LES RIVALES</span></h2> + +<p>Tu auras des rivaux ; ne l’inquiète pas +d’eux ; muni de mes conseils, ta victoire +est assurée. Mais redoute les rivales ! à +moins que tu ne te connaisses la frénétique +vigueur d’un Tatar mangeur de viandes +crues.</p> + +<p>Une fois quelqu’un disait :</p> + +<p>« Oui, cela est vrai, cette chose absurde +et abominablement infâme existe pour la +honte de l’Amour et la joie de l’Enfer ! Le +regard des épouses convoite le sourire des +vierges ; le monstrueux plaisir rit et sanglote +sur l’oreiller des damnées. L’heure +prédite par le mélancolique Voyant est arrivée +pour d’exécrables créatures : je ne +sais si l’homme a Sodome, mais la femme +a Gomorrhe ; tombe le feu du ciel sur la +Ville adorable et maudite : les ruines incendiées +des boudoirs et des alcôves emporteront +dans les torrents de bitume des +cadavres d’amoureuses pâles, à peine désenlacées.</p> + +<p>Mais la grande poétesse, Caroline Fontèje, +celle qui ose tout dire, s’écria, la +pourpre de la colère aux joues :</p> + +<p>— Mensonge ! folie ! chimère ! L’oisiveté +des sots et la malice des libertins calomnie +l’innocence des tendres amitiés ; d’ailleurs +si elles étaient criminelles, — elles ne le +sont pas ! — ces tendresses que l’on jalouse, +les femmes n’en seraient pas moins +presque innocentes ; et, c’est l’homme, +l’homme d’aujourd’hui, qui serait coupable +en effet de l’abjection féminine !</p> + +<p>Elle continua :</p> + +<p>« Des êtres simples, ayant, malgré les +rêves ou les mauvaises pensées acquises, +toute la bestialité ingénue de l’instinct, +voilà ce que sont les femmes. Jeunes filles, +épouses, courtisanes aussi, toutes, par une +fatalité commune, sont amoureuses de l’amour, +et veulent, éperdument et naïvement, +le fiancé, le mari, l’amant. Ne prenez +pas garde aux vaines apparences de +nos froideurs et de nos mensonges, ni, plus +tard, de nos mépris fanfarons ; nous sommes, +en dépit des modesties, des gravités +ou des cynismes, vos compagnes toujours +prêtes ; celles-là même qu’une ambition +virile tourmente et qui, par le génie et la +gloire, semblent devenues pareilles aux +plus hautains d’entre vous, subissent, avec +une douceur intime contre laquelle elles +feignent en vain de se révolter, la prédestination +sacrée d’être vos heureuses esclaves ; +Corinne, qui vainquit Pindare, +n’eût pas refusé d’être vaincue par un +beau bouvier aux flancs bruns, ignorant +l’art de la lyre. En vérité, sachez-le, ô maîtres +indignes de vos servantes, nous vous +aimons naturellement, avec obstination, +comme les roses fleurissent, comme les +oiseaux chantent ; et les plus fières comme +les plus humbles, les plus pures comme +les plus déchues, poursuivent avec une +candeur passionnée l’éternel et unique +rêve de dormir sur un sein mâle qui bat +fort et d’être bien étreintes entre des bras +robustes.</p> + +<p>« Mais, le Mâle convoité, le vrai époux, +le vrai amant dû à notre légitime attente, +lequel de vous, ô lâches cœurs, lequel de +vous, ô corps veules, oserait se vanter de +l’être ? Nous avons depuis longtemps renoncé +à vous demander la beauté, et c’est +sans espoir d’échange que nous vous livrons +la nôtre, puisqu’il vous plaît d’être +hideux avec vos cheveux courts pareils à +des brosses hérissées et vos mentons bleus +comme ceux des vieux pères nobles ; nous +avons renoncé, amèrement résignées, à la +délectation des longs baisers, puisque vos +lèvres mêleraient au parfum des nôtres +l’âcre et tiède odeur du tabac. Mais, du +moins, vous pourriez, étant les hommes, +être des hommes en effet ? Vous pourriez, +n’ayant pas la grâce, avoir la force, +suppléer à la caresse d’Adonis par l’embrassement +d’Hercule ? Hélas ! c’est à toutes +les choses fragiles ou brisées que votre vigueur +ressemble et vos bras ont peine à se +rejoindre dans l’enlacement, qui défaille. +Jeunes hommes ! dans quelles précoces débauches, +dans quels boudoirs de filles, où la +volupté n’a rien qui ressemble à l’amour, vous +êtes-vous faits pareils aux vieillards dont +la virilité s’abandonne comme une branche +morte ? Cependant vous osez entrer dans +le lit nuptial où attend, rougissante, avec +toutes les ignorances et toutes les espérances, +l’épousée qui ne sera pas l’épouse. +A l’enfant qui veut devenir la femme, dont +la pudeur qui tremble exige et redoute +une ardente violence, qu’enseigneras-tu, +mari incapable de l’entier et soudain baiser, +sinon les vaines délices où se déguise +ta faiblesse, et dont s’abusera, d’abord, son +innocence ? Tremble, car l’heure est prochaine +où, devinant ton mensonge, ta victime +t’interrogera d’un regard qui s’étonne +et qui méprise, vierge encore, souillée ! Et, +dans l’étreinte aussi des libres amoureuses +longtemps suppliées et qui cédèrent enfin, +crédules, la méprisable atonie de vos désirs, +ô vains amants, demande au souvenir +des libertinages d’hypocrites ressources. +Mais notre incomplète joie constate et bafoue +vos lâches stratagèmes : nous berçons +avec pitié votre faiblesse de femme dans +nos bras plus virils !</p> + +<p>« Eh bien ! puisque vous êtes des +femmes en effet, pourquoi n’avez-vous +point, sous les cheveux dorés qui s’écoulent +ou sous l’emmêlement des chevelures +brunes, la rondeur lisse des épaules et la +palpitation de colombe des deux seins qui +s’effarent ? Pourquoi vos lèvres, où ne s’attarde +guère le baiser, ne sont-elles pas roses +et mieux odorantes qu’une éclosion de +fleur ? De quel droit, si elles serrent nos +mains avec mollesse, les vôtres sont-elles +rudes au lieu d’être légères et satinées +comme des doigts d’enfant ? Pourquoi, de +tout votre corps, n’émane-t-il pas, comme +d’un buisson de citronnelle fleurie ou de +l’alcôve entr’ouverte d’une jeune fille, un +frais parfum de renouveau ? Pourquoi enfin +puisque vous êtes femmes, n’êtes-vous pas +jolies comme des femmes ? O cheveux durs +sous la caresse, ô bouches que le cigare a +jaunies, ô mentons bleus où la joue se pique, +ô bras en vain velus, ne serait-il pas +absurde de vous subir, sans espoir de compensation, +et n’est-il point permis à celles +que l’amour a déçues de chercher quelque +consolation dans les familiarités renouvelées +des pures et caressantes enfances ? +Qui donc s’étonnera, — en ce temps où +ceux qui feignent de nous aimer n’ont de +viril que la laideur, — qui donc s’étonnera +que, hier soir, au bal de l’ambassade d’Autriche, +madame de Ruremonde ait si longtemps +parlé tout bas à mademoiselle Suzanne +d’Elys, et que j’aie caché dans les +dentelles de mon corsage une violette tombée +des cheveux de celle que je ne nomme +point ? O Amour, ô dieu juste, qui ne tolère +pas les manquements même les plus légers +à tes lois éternelles, nous n’ignorons pas +que tu t’irrites à cause du chuchotement +des lèvres sœurs, redoutant, bien à tort, +que le murmure ne se meure en baiser. +Mais considère, ô équitable tyran, que la +douce et vénielle faute de ces chastes accords +ne doit pas nous être imputée tout +entière, et que nous ne saurions être punies +sans miséricorde d’une erreur où d’abord +nous n’étions pas enclines. Veuille ta +providence qu’un jour prochain, ainsi qu’au +temps des invasions barbares, une race +d’hommes farouches, montée, comme les +anciens madgyars de Hungarie, sur de grêles +étalons aux encolures rases, barbue et chevelue +de crins roux, vêtue de peaux de +bêtes, puante, atroce, mais géante et puissante, +se rue à travers les villes où s’étiolent +nos amants alanguis : tu verras si madame +de Ruremonde ne se hâte pas, pour +sourire à la troupe qui passe, de laisser +dans un coin du boudoir la petite Suzanne +étonnée, et si moi-même, de la fenêtre, je +ne jette pas à l’un des cavaliers sauvages la +violette tombée, pendant une valse, d’une +chevelure d’enfant ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c151">CHAPITRE XI<br> +<span class="xsmall">INFAILLIBILITÉ DE LA FEMME</span></h2> + +<p>Mais Caroline Fontèje qui consent, avec +des restrictions d’ailleurs, à l’aveu d’un +péché, montre bien qu’étant devenue artiste, +elle n’est plus tout à fait femme +comme ses terrestres sœurs.</p> + +<p>Car en aucun cas la femme ne se résout à +se croire coupable de quoi que ce soit, sa +faute fût-elle absolument prouvée ou parfaitement +manifeste ! Non seulement elle +nie, — l’homme serait capable d’un tel +mensonge, — non seulement elle pouffe +de rire au nez de l’évidence et dit au soupçon +le mieux fondé : « Tu radotes ! » Mais +elle a en soi la faculté extraordinaire de +se juger irréprochable, lorsque tout la condamne ; +c’est avec une sincérité entière +que, prise sur le fait, elle crie : « Ce n’est +pas vrai ! » et, si tu l’accuses d’impudence +et d’hypocrisie, tu fais preuve d’une absurde +ignorance de sa véritable nature. +Quelque troublée et quelque assombrie +que soit une conscience virile, il y subsiste +toujours je ne sais quelle lueur qui oblige +l’homme à s’apercevoir de ses erreurs ou +de ses crimes ; il veut ne pas avoir de remords, +il peut avoir le mauvais orgueil du +mal, mais ce mal, dont il ne se repent +point ou dont il se targue, il sait qu’il l’a +commis. La femme, non. Cette grâce lui a +été départie de s’estimer, dans le péché +même, impeccable ; les vieilles cocottes qui +épousent des rastaquouères se croient +peut-être vierges en entrant dans le lit +nuptial. Interroge n’importe quelle fille, et +de tous les sophas d’hôtel garni, rebut de +tous les trottoirs, ayant toutes les souillures +au cœur, toutes les crottes au jupon, il y a +vingt à parier contre un que, si elle te raconte +son histoire, elle voudra se faire passer +pour une personne restée intacte dans +le pataugement des boues ; elle accusera +tout le monde, père, mère, ou frère, le premier +maître ou le premier amant, et la +misère et les hasards, jamais elle ne s’accusera +elle-même, fût-ce d’une peccadille +ou d’une imprudence ; victime toujours, +rien que victime ; et tandis qu’elle +parlera avec des hoquets d’ivrognesse et +des relents de baisers à l’ail, tu verras dans +ses yeux la persuasion parfaite de son ingénuité. +Ah ! vraiment, quand ta maîtresse, +pleurant et bégayant de rage, te reproche +l’injure de ta jalousie, si bien fondée qu’elle +soit, tu crois à une comédie ? Erreur profonde. +Ce qu’elle dit, — ce mensonge déconcertant +à force d’audace, — c’est pour +elle la vérité même ; l’accuser, elle, elle ! +voilà qui est trop fort, véritablement ; et, +n’était sa colère à cause de ton injustice, +elle te prendrait en pitié à cause de ton +imbécillité ! D’où provient cette prodigieuse +puissance d’illusion ? C’est ce que nul, je +m’imagine, ne saurait dire avec certitude. +D’une admiration de soi, si passionnée et +si aveugle qu’elle ne saurait rien admettre +de ce qui la pourrait diminuer ? C’est possible, +je ne sais. Mais cette puissance existe, +incontestable. Et, sans elle, comment expliquerais-tu +le manque absolu d’indulgence +à l’égard des autres chez celles qui +en ont besoin, plus que les autres ? Malfaisante, +médisante. La pruderie extrême +n’est pas incompatible avec l’extrême libertinage. +Qu’une femme, en quittant l’oreiller +encore chaud des baisers coupables, +apprenne que son mari, la veille, est allé +dans un petit théâtre applaudir la gorge et +les cuisses d’une diva d’opérette, elle poussera +les hauts cris, se jugera la plus insultée +des femmes, pleurera, fera ses malles ; +ce qui lui paraîtra surtout abominable, +c’est qu’un pareil outrage ait été fait, précisément, +à la plus vertueuse des épouses ; +et il se peut qu’elle jette à la tête de l’époux +l’oreiller adultère, qui a plus de mémoire +qu’elle. En vérité, je te l’affirme, si +quelqu’un avait raconté à Messaline, au +moment même où elle revenait de la Suburra, +qu’une Vestale, au cirque, avait regardé +à la dérobée les bras nus d’un esclave +de Gaule, elle aurait fait enterrer vive la +vierge criminelle, en s’étonnant qu’une +aussi exécrable offense aux bonnes mœurs, +qu’un aussi complet oubli de toute pudeur +eût pu se produire à Rome, elle étant impératrice. +Écoute autour de toi ! C’est madame +de Graçay — dont tous les journaux +ont raconté la fuite en Angleterre avec la +petite Léo, des Nouveautés, — c’est la comtesse +de Belvéiize, — dont un procès scandaleux +a révélé la liaison avec son valet de +chambre, — qui, plus cruellement qu’aucune, +sous l’éventail, avec des rougeurs +étonnantes, épient, constatent, dénoncent +l’innocence relative des flirtations mondaines. +Tu supposes qu’elles ont oublié +leurs propres aventures ? Elles n’ont jamais +eu à les oublier, ne se les étant jamais +avouées à elles-mêmes. Et, en vérité, la +pire des débauchées, en se regardant dans +son miroir, la bouche encore pâlie d’on ne +sait quels baisers, est tentée de s’écrier : +« Tiens ! un ange ! » Oui, un ange. Des anges +toutes ! Plus elles ont failli, plus elles se +jugent infaillibles. Mais ce n’est pas seulement +à ceux qu’elles ont trahis qu’elles +affirment, avec candeur, leur innocence ; +il ne leur suffit pas d’être elles-mêmes +convaincues, inébranlablement convaincues, +de leur pureté sans tache : elles vont +plus loin encore. Tu connais madame Hélène +de Courtisols ? Elle a un amant, le +vicomte d’Argelès. Eh ! qui l’en blâme ? +Petite comme une enfant un peu grande, +toute blanche et toute rose, si grasse partout, +avec des yeux qui s’allument très +vite, des lèvres couleur d’écrevisses, — que +de piments on y devine ! — elle est tout à +fait séduisante, d’autant plus qu’un joli +air de pudeur et même de niaiserie, répandu +sur son charme endiablé, — une +petite folle qui serait une petite nonne, — autorise +des espoirs de résistance ingénue +et d’abandon étonné ; et il serait fâcheux +qu’elle se bornât à faire le bonheur de +M. de Courtisols. Elle ne s’y borne pas. Il +n’est personne qui puisse ignorer son attachement +pour le vicomte. Où les voit-on +ensemble ? Partout ; dans la même voiture, +au Bois, dans la même baignoire, aux +premières ! Oui, aux premières ! Comme +cela, sans se gêner. Et la main de +M<sup>me</sup> de Courtisols n’est jamais seule +sur le rebord de la loge. Pour un peu +ils se tutoieraient devant tout le monde. +C’est en plein jour qu’elle descend rue +Saint-Georges, d’un fiacre aux stores levés, +devant la porte de la maison neuve où le +vicomte a loué une garçonnière. Moi qui te +parle, je les ai vus, une après-midi, — elle +en peignoir de rubans et de valenciennes, — à +la fenêtre. De sorte que le mari a fini +par se douter de quelque chose. Comme il +se donne le ridicule d’être jaloux, il a fait +suivre sa femme, l’a suivie lui-même. Il +voulait une prouve, il l’a eue. Un beau jour — la +porte enfoncée sous le genou d’un +robuste commissionnaire dont il s’était fait +accompagner, — il a pénétré dans la garçonnière +avec une telle soudaineté qu’il a +vu le vicomte d’Argelès, à demi rhabillé, +sauter dans le jardin par une fenêtre heureusement +peu haute, — un entresol très +bas, — tandis que l’épouse coupable, à +demi-nue, levait la tête dans le trouble de +ses cheveux ébouriffés. Mais elle ne fut pas +décontenancée, non, pas une minute ! Cet +homme qui avait fui, ce devait être un +voleur. Cet appartement, c’était celui d’une +amie. Si elle était couchée dans ce lit, c’était +à cause d’une indisposition qui l’avait +prise tout à coup. Ce chapeau d’homme, +sur une chaise, quel chapeau ? où voyait-il +un chapeau ? il n’y avait pas de chapeau. Ni +de redingote, ni de gilet, ni rien du tout. Et +en disant cela, elle le croyait ! Oui, elle le +croyait ! Tel était son air de candeur, — ce +n’était pas un air seulement, — que le +mari la considérait avec des yeux où la +stupéfaction se mêlait à la rage. Mais, forte +de son innocence, elle ne s’en tint pas à la +proclamer. Avoir été l’objet d’une pareille +algarade, c’est ce qu’une honnête personne +ne saurait endurer. Le soir même, émue +encore d’une indignation légitime, elle alla +chez son amant. « Vicomte ! lui dit-elle +très vite sans lui donner le temps de s’informer +des suites de leur mésaventure, +vicomte ! je sais que vous avez beaucoup +d’amitié pour moi. Il faut que vous me +serviez de guide dans des circonstances +pénibles. Conduisez-moi chez un avoué. — Eh ! +pour quoi faire, mignonne ? — Je +veux intenter à mon mari un procès en +séparation. — Vous ? — Moi-même. M. de +Courtisols est un fou ; la vie auprès de lui +m’est devenue impossible. — Explique-toi. +Que t’a-t-il fait ? — Le plus imprévu des +affronts. — Mais encore ? — Ah ! Gaston, +s’écria-t-elle en fondant en larmes, vous +ne devineriez jamais... Il croit que je le +trompe ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c165">CHAPITRE XII<br> +<span class="xsmall">LE TEMPS FAIT BEAUCOUP A L’AFFAIRE</span></h2> + +<p>Jeune homme épris de l’amour et qui +veux réaliser par lui ton rêve de bonheur, +je ne crois pas que le mariage te doive être +interdit. Nier la possibilité, dans l’hymen, +des parfaites liesses, serait aussi absurde +que de les juger impossibles hors de l’hymen ; +le fruit permis a ses douceurs ; les +lèvres auxquelles on a droit peuvent valoir +les lèvres que l’on usurpe, et l’honnêteté du +baiser n’en exclut pas l’extase. Que l’amour +perde, à se rendre légitime, un peu de son +aventure et de son mystère, ces deux incitations +exquises, cela est évident ; mais il y +gagne, outre une probabilité de paix et de +durée, qui plaît aux âmes fidèles, l’orgueil +de pouvoir avouer ses joies. Donc, jeune +homme, si les bonnes providences mettent +sur ton chemin, — comme une rose blanche, +à portée, — l’enfant pure qu’imagina ton +espoir, ne t’avise pas, dans la niaiserie d’un +vulgaire donjuanisme, de répudier cette +rare faveur. Ose préférer aux adultères les +épousailles, ton lit au lit des autres. Dédaigne +les railleries faciles des libertins, +leurs prophéties surannées ; et, niant le +bonnet de coton, sûr de toujours objecter +à la flanelle prédite l’emportée passion des +étreintes nues, entre résolument, avec la +foi d’aimer sans cesse, dans le paradis nuptial.</p> + +<p>Seulement, mon apprenti, sois instruit +d’une chose :</p> + +<p>L’homme, mari depuis une heure, qui +baise, — ô divin premier soir ! — les lèvres +effarées de l’épouse encore intacte, assume, +quant à elle et quant à soi, la plus effrayante +des responsabilités ; et il n’est pas de précieuse +verrerie diaphane, éthérée, presque +ailée, plus prompte à s’émietter en irrémédiables +désastres que la fragilité auguste +d’une vierge.</p> + +<p>Tremble ! Que vas-tu faire ? Cette innocence +qui craint et qui veut, qui frissonne +et s’abandonne, alarmée et charmée par +tous les effrois et par toutes les espérances +des curiosités, cette ignorance que trouble +l’instinct d’un inconnu peut-être charmant, +peut-être affreux, exigent de ta caresse, ô +patient et tendre initiateur, le vol à peine +posé d’un duvet sur un brin d’herbe, la légèreté +furtive, qui passe et qui revient, d’un +souffle sur une rose. Il faut que tu fasses de +ton étreinte, cet attentat, — car c’en est +toujours un ! — quelque chose de presque +pas senti, de délicieux pourtant, quelque +chose qui ressemble à un frôlement de +plumes. Il faut que tu triomphes ! mais sans +bataille ; que tu prennes ! mais sans saisir ; +que tu brises ! mais sans rompre. Tu dois +être le bourreau qui ne fait point de mal. +O contradiction de deux devoirs également +urgents : avoir la soudaineté presque brutale +avec tout l’atermoiement des miséricordieuses +attentes ; être formidable et ne +pas effrayer ; être la force douce à la faiblesse ; +effleurer, profondément ! Cela est +impossible, penses-tu ? Impossible, soit, +mais indispensable ; et si tu ne te connais +point capable de cette fureur délicate, de ce +modéré déchaînement, de cette tyrannie +obéissante, qui épargne à la fois et subjugue, +si tu n’es pas de ceux qui savent +voiler de charme et de pudeur la suprême +impudeur, fuis les noces, renonce aux bouches +immaculées, retourne aux expertes +alcôves qui reçoivent moins de leçons +qu’elles n’en donnent. Car, en vérité, je te +l’affirme, de la minute où s’entr’ouvre pour +la première fois la fleur virginale des lèvres +dépend tout l’avenir, adorable ou exécrable, +des baisers conjugaux ; et jamais l’épouse +ne cessera de te mépriser ou de te haïr en +de sourdes rancunes si tu as déshonoré l’illusion +de son timide instinct.</p> + +<p>Mais, pour périlleuse que soit l’épreuve +du premier enlacement, un autre danger, +bientôt, plus grave encore, menacera ta félicité ! +Ici, jeune homme, je parlerai tout +bas ; écoute, en te penchant, et m’entends, +à demi-mot.</p> + +<p>Si câline, si retardée qu’ait su être ta +brutalité initiale, de quelque chasteté que +tu aies idéalisé l’inévitable souillure, tu n’as +pas pu, dès la nuit de miel, obtenir que +l’épouse partageât tes transports. Elle demeure +étonnée, sinon épouvantée ; et cet +étonnement tardera longtemps peut-être à +devenir de la joie ; il s’atténue, dans son +cœur, à cause de sa tendre confiance, mais +il se complique, dans son corps, d’un endolorissement +qu’avouent des reculs et des +rongeurs. Si les parfums parlaient, les roses +pourraient dire le mal que cela leur fait +d’éclore, et combien de temps leur en dure +le déchirant souvenir. Seul, le peu-à-peu +des baisers renouvelés, des instances qui se +prolongent, révélera lentement, très lentement, +à la mariée à peine femme le mystère +qui, dans ses bras, te met aux yeux +d’étranges larmes. Toi, cependant, toi qui +l’adores, toi dont c’est le ravissement éperdu +de la serrer contre ton cœur, si belle, si +pure, sous le déroulement de ses cheveux +qu’une main d’homme avant la tienne n’avait +jamais dénoués ; toi qui exultes dans +le triomphe de la possession récente, tu +l’enveloppes, tu la berces, tu l’emportes +dans ton ivresse, sans repos ! Il n’est de +belles heures que celles où tu presses entre +les tiennes ses petites mains d’enfant, où tu +regardes s’attendrir ses yeux, où tu écartes +le voile dont s’abritent ses jeunes seins +effarés, où tu baises le joli signe qu’elle a +parmi la mousse d’or de la nuque ; et durant +bien des mois, tu ignores qu’autour +de toi, dans le monde, d’autres hommes et +d’autres femmes vont et viennent, se tourmentent +ou se réjouissent, s’occupent de +leurs affaires ou de leurs amours ; tu vis +dans l’enchantement de votre chère solitude ! +De sorte qu’enfin, à cause de tant de +caresses assidues, elle se sent troublée d’un +trouble charmant, encore inéprouvé ; elle +sourit et elle pleure, dans un éveil inattendu ; +elle comprend un peu, puis tout à +fait ; elle naît, elle vit, elle est femme, +étant heureuse ; ses consentements, qui +acceptaient, désirent ; ce que tu veux, elle +le veut ; et tu baises sur ses lèvres la gratitude +du baiser. Mais cette heure, si douce, +où l’hymen s’accomplit définitivement par +un égal échange d’extase, peut être suivie, +bientôt, d’heures funestes au matrimonial +amour ; car c’est trop souvent quand l’épouse +a connu enfin l’émotion parfaite du +plaisir, que l’époux, moins violemment +épris, s’abandonne aux paresses ! Le désir, +qui s’exaspère en elle, se ralentit en lui. +Par l’accoutumance des voluptés, il y trouve +moins de charme ; sa passion s’est alanguie +dans le tous-les-jours du contentement ; il +aime moins, d’avoir trop aimé. Et ce qui +va s’endormir chez l’homme vient de s’éveiller +chez la femme. Désaccord cruel, et +naturel, hélas ! Dans la furie des nouvelles +amours, il a employé aux satisfactions le +temps où elle ne les concevait pas encore ; +une fin qui coïncide avec un commencement ; +il s’est éteint à l’allumer ; et il n’est +plus que cendres à présent qu’elle est +flamme. Heure formidable entre toutes ! +d’où peut résulter, chez la femme, le mépris +du lit qui n’a pas tenu en ivresse les +promesses du tourment ; d’où peut résulter +la trahison d’abord rêvée, puis désirée, puis +voulue, l’adultère acquittant la dette du +mariage. Jeune homme ! elles ne suffiront +pas à assurer la longévité de ton bonheur, +les délicatesses et les pudeurs des nuits +premières. A moins que tu n’aies en toi +l’héroïsme persistant des étreintes toujours +disposes, sois l’époux qui s’épargne en +épargnant l’épouse ; réserve-toi pour le +moment où elle ne se réservera plus ; et +sois capable, quoi qu’il arrive, — si tu veux +éviter la maison déserte ou souillée, — d’être +l’amant de la femme, le jour où elle +consentira à être ta maîtresse !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c177">CHAPITRE XIII<br> +<span class="xsmall">SIC VOS NON VOBIS</span></h2> + +<p>Hélas ! si amères que soient les pages que +je viens d’écrire, elles sont trop douces encore. +J’ai menti en te laissant entrevoir +dans l’hymen l’accord possible des âmes et +des sens.</p> + +<p>Je dirai tout. Lis, si tu es capable de considérer +sans effroi les épouvantements de +la réalité.</p> + +<p>Ainsi, tu es heureux ? Parce que tu +épouses, toi vingt ans, elle dix-sept, une +jeune fille que tu adores, et qui t’adore, +parce qu’elle a la grâce avec la pureté, parce +que tu es sûr d’être le seul homme pour qui +son cœur ait tressailli, parce que vous avez +eu, avant le consentement officiel des familles, +les adorables fiançailles des mains +serrées à l’écart, des marguerites interrogées, +des rubans volés et baisés, tu es heureux ? +Et dans le triomphe des noces, tu +exultes, sûr de l’avenir, persuadé qu’aucun +événement humain, — sinon la mort, terreur +lointaine, — ne pourra entraver ni interrompre +ta joie éternisée ? Tu as la certitude, +en un mot, toi qu’elle aime aujourd’hui, +d’être aimé demain, après-demain, +toujours, par elle ?</p> + +<p>Je te plains.</p> + +<p>Oh ! combien je me désole de vous flétrir +d’un souffle amer, roses blanches de l’illusion, +qui fleurissez au seuil du mystère +nuptial ! Mais c’est la loi de notre temps +que toute main pleine de vérités, même +funestes, doit s’ouvrir.</p> + +<p>Epoux qui te pâmes à l’idée d’entrer, ce +soir, dans la chambre où une vierge t’attendra, +pleine de rêves comme toi-même, +apprends, hélas ! qu’aucune femme ne saurait +aimer l’homme qui lui révéla les arcanes +abjects de l’amour, et que ton baiser, +déception subie, et haïe, — haïssable en +effet ! — n’aura d’autre résultat que de disposer +l’épouse naguère ignorante à un +autre baiser, consciemment désiré cette +fois.</p> + +<p>Tu m’entends mal ? Je m’explique. Frémis.</p> + +<p>Toute jeune fille, bourgeoise ou paysanne, +mondaine ou ramasseuse de bouts de cigares +en compagnie de son père, ancien +chiffonnier, se fait du mariage un idéal tel +que nulle réalité ne s’y peut égaler. Tu es, +je l’accorde, jeune et beau comme les Hylas +des poèmes ; tu es robuste, j’y consens, +comme les Héraklès triomphateurs des +Omphales ; je vais plus loin : ayant longuement +médité sur les conseils que je t’adressai +naguère, tu détestes les brutalités soudaines +de l’hymen, tu es résolu aux atermoiements +subtils, aux délicatesses qui +épargnent et consolent, à toutes les ouates +sous la chute ; enfin, tu es parfait. N’importe ! +Il demeure impossible que la vierge +devenant épouse te juge équivalent à son +rêve ; et, qui que tu sois, quoi que tu fasses, +toujours elle songera, déchirée : « Eh ! +quoi ? c’était cela ? » Si elle était (comme je +le pense, voulant le penser) aussi immaculée +de l’âme que du corps ; si, n’ayant rien +lu, rien vu, rien entendu, elle rêvait un +prolongement des immatérielles tendresses ; +si elle croyait que l’on fait les draps conjugaux +avec les nuées du paradis ou la nappe +blanche des autels, oh ! de quel recul elle +frissonnera devant l’abominable chose ! +Conçois-tu, homme, qui par la longue coutume +des lits résignés ne crois plus aux rébellions +de la pudeur ; qui, à force de roses +effeuillées, suspectes les sensitives, conçois-tu +l’épouvante de la jeune fille quand, +après la maladresse des habits tombés et le +ridicule de la virilité à demi dévêtue, s’impose +à elle, subitement, sous la toile encore +froide où se glissent des approches velues, +l’arrogance bestiale de ta victoire, quand tu +lui révèles, hélas ! ce qu’elle désirait elle-même, +inconsciente, les nuits où, ne dormant +pas, elle songeait à la nuit de noces ? +T’imagines-tu, immonde chanteur de cocoricos, +son haut-le-cœur sous ta lèvre ? Car +enfin, si spirituel que tu sois devenu à force +de sincère hypocrisie, il faut bien que, tôt +ou tard, tu le pousses, frère de l’animal, +ton cri de satisfaction. Et garde-toi de penser +que l’amour dont elle fut charmée l’aveuglera +sur la bassesse de sa réalisation. +A cause des conseils maternels qui recommandèrent +l’obéissance, à cause d’une pudeur +si jalouse qu’elle préfère le silence du +martyre à la plainte de s’avouer souillée, +la victime te cachera peut-être l’horreur +dont elle frissonne, le dégoût qui la navre ; +mais, en dépit d’elle-même, malgré ses +sourires après la peur, malgré ses regards +attendris où tu iras jusqu’à lire, imbécile, +de la reconnaissance, elle ne te pardonnera +jamais, sache-le, le désespoir et la honte +de son illusion déçue. Tu souris ? tu hausses +l’épaule ? tu objectes que j’ai choisi l’hypothèse +à peine vraisemblable de la jeune +fille absolument ignorante, uniquement +éprise d’idéal ? tu prétends épouser une +femme, non un ange ? Allons, soit, puisque +tu le veux, j’admets que ta fiancée, malgré +ses innocences, n’a pas été sans comprendre +ce que ta passion réclamerait +d’elle. Elle soupçonnait que l’on ne couche +pas ensemble pour relire <i>Paul et Virginie</i>. +Il se peut que ses parents l’aient conduite +à l’Opéra-Comique, où l’on chante des duos +d’amour, — si paisibles, mais, enfin, des +duos, — et il se peut même qu’elle ait envoyé +sa femme de chambre acheter chez le +libraire de la rue de Sèze les petits livres +qui viennent de Belgique. Eh bien ! après ? +Parce qu’elle a prévu, parce qu’elle a désiré, — libertine, +je l’accorde, — la matérialité +de l’étreinte ; parce qu’elle s’attend +à des béatitudes qui n’ont rien d’angélique, +oseras-tu te vanter de réaliser son rêve ? +Pauvre homme ! Dans sa demi-science +compliquée de rêverie et dont l’ingénuité, +dépravée de chimère en chimère, conclut +aux plus étranges aberrations, elle a espéré +de tels contentements au prix de quelques +effrois, que tu seras incapable de t’abaisser +jusqu’à son idéal, comme tu étais incapable, +par une raison contraire, de te +hausser jusqu’à l’idéal de l’autre. « Quoi ! +c’était cela ? » eût dit l’ignorante vierge ; la +vierge savante dit : « Quoi ! ce n’était que +cela ? » Et que tu aies épousé l’une ou +l’autre, c’est d’un regard méprisant que, le +matin, l’amoureuse d’hier considérera, +éveillée la première, l’inutile fatigue de ton +sommeil.</p> + +<p>Or, bientôt, qu’adviendra-t-il ?</p> + +<p>Déçue, — n’importe de quelle façon, mais, +quoi qu’il soit arrivé, déçue, — ta femme +se sentira envahie d’une tristesse profonde. +Ne crois pas à ses aveux charmants ! ne +crois pas à ses caresses ! Elle souffrira, te +dis-je, et elle haïra en toi ses espérances +bafouées. Une chance te reste, non pas la +chance d’être aimé, — car de quel droit +formerais-tu ce rêve, toi, le tueur de +songes ? — mais celle de ne pas avoir +quelque rival heureux ; écœurée d’une première +épreuve, l’épouse peut se résoudre à +n’en point tenter d’autres, si elle est de +celles qu’une ferme vertu défend des viles +faiblesses, sans être aimante, elle sera +fidèle. Qu’il se réjouisse en ce cas, celui à +qui suffit, pour être heureux, que personne +n’acquière ce qu’il ne possède pas. Mais si, +pareille à la plupart des femmes, elle sent +persister en elle, malgré ton baiser détesté, +malgré tout ! une vie qui se refuse à +demeurer inutile, tremble, misérable mari ! +Tu lui as enseigné l’ignominie ou l’insuffisance +du plaisir ; elle n’a plus d’illusions, +elle sait ce que lui demandent les yeux qui +s’allument à ses yeux, ce que tiendront les +promesses des agenouillements ; pas plus +que de toi elle n’attend des autres la réalisation +de son rêve chaste comme une idylle +ou immodeste comme une atellane : eh +bien, puisqu’il le faut, elle se résignera, +peu à peu, après de longues amertumes, à +l’humanité telle que tu la lui as révélée ; +elle acceptera, en place de l’impossible, +qu’elle voulait, le possible, qui s’offre ; elle +consentira à des nuits d’amour pareilles à +sa nuit de noces ! Tu demandes : « Pourquoi +n’oublierait-elle point dans mes bras +les désespoirs de sa chimère inassouvie ? +Pourquoi me préférerait-elle ceux qui sont +semblables à moi-même ? » Parce que tu +es toi ! parce que tu es l’impardonnable à +qui elle doit la déception initiale ; parce +que, dans l’amour d’un autre, elle peut +trouver, sans la colère et la honte des premiers +déboires, tout ce que, maintenant, +grâce à toi, elle s’est résignée à espérer. +Révolte-toi, crie et sanglote, souffre ! Telle +est, malgré tes fureurs et tes larmes, la fatalité +qui pèse sur toi. L’hymen n’est que +le précurseur de l’amour ; et l’époux, tremblant, +extasié, qui s’approche du lit nuptial, +fait la couverture de l’amant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c191">CHAPITRE XIV<br> +<span class="xsmall">NÉCESSITÉ D’ÊTRE TOUJOURS PRÊT</span></h2> + +<p>Enfant soucieux de t’instruire, médite ce +très sincère discours que j’entendis hier :</p> + +<p>« Pour quelle raison je l’ai quitté ? s’écria +madame de Fleurence. Pourquoi, malgré +ses sanglots suppliants, et malgré mes +propres regrets, je ne lui rouvrirai jamais +plus ma porte, dût-il y frapper avec un +front troué d’une balle de revolver ? parce +que je suis la capricieuse et soudaine gourmande +qui ne veut point attendre, pour +manger à sa faim, l’heure précise où sonne +la cloche du dîner. »</p> + +<p>Elle continua, pleine de colère :</p> + +<p>« L’amour n’est l’amour véritable que +s’il possède absolument, en tout lieu, à tout +instant, l’âme, le cœur, le corps. Le poète, +le soldat, le financier ou l’artisan qui, épris +d’une femme, s’inquiète encore des poèmes, +des combats, des spéculations ou des outils +quotidiens, n’est pas un véritable amoureux. +Avoir, en n’importe quelle circonstance, +une pensée qui ne se rapporte pas +directement à la maîtresse choisie, connaître, +si furtif qu’il soit, un autre désir que +celui de baiser les yeux, les lèvres, toute la +personne de l’Amie, c’est ne pas aimer, +c’est être incapable d’aimer. La passion +n’existe qu’exclusive ; elle est la despotique +reine qui réclame de ses sujets l’agenouillement +continu, la perpétuelle adoration. +C’est pourquoi les faiseurs de sonnets et +d’élégies ont grand tort de mêler les choses +de la nature aux choses de l’amour. Il est +inimaginable qu’un vrai amant parle de la +neige en caressant la blancheur des seins, +pense aux fleurs en humant l’odeur d’une +chère bouche, aux gazouillements des oiseaux +en écoutant la parole qui le charme : +il ne songe qu’à cette gorge, qu’à cette bouche, +qu’à cette parole. « Toi », c’est le seul +mot qu’il puisse dire. Toute métaphore implique +une liberté d’esprit incompatible +avec l’absorption parfaite dans une seule +idée, qu’exige l’amour ; toute comparaison +est une trahison, digne de tous les châtiments +et de tous les mépris. Une fois, un +poète lyrique, — qui n’avait pas d’une façon +suffisante l’intuition des devoirs que +l’on contracte en disant : « Je vous aime ! » +se jeta aux pieds de madame de Portalègre, +et longtemps, longtemps, dans une improvisation +où se mêlaient toutes les images +accoutumées, où il y avait des roses, des +lys, des rossignols, la supplia de ne point +lui être cruelle. L’illustre mondaine, avec +patience, le laissa dire jusqu’au bout ; même +elle ne lui défendit pas d’espérer qu’elle +l’attendrait, le lendemain, dans la chambre +qu’il avait comparée à un jardin paradisiaque. +Mais, à l’heure convenue, quand il +entra dans le cher Eden, il vit des rossignols +en effet voleter sous le ciel blanc du +plafond, il vit sur le lit une odorante et +abondante jonchée de lys et de roses en tas ; +et, de la chambre voisine, la voix de madame +de Portalègre lui conseilla, dans un +éclat de rire, de se plaire à l’envolement +chanteur des oiseaux, et d’embrasser, au +lieu d’elle, les fleurs.</p> + +<p>« Moi, cependant, si le vicomte d’Argelès +avait borné sa faute à un abus même considérable +de figures de rhétorique, j’aurais +pu feindre de ne m’en pas irriter, ayant +pour lui une tendresse sincère, encline aux +indulgences. Mais son crime, qui dépasse +tout ce que l’on pourrait imaginer, était +vraiment irrémissible, et chaque fois que +je m’en souviens, c’est avec un sursaut de +colère toujours plus exaspérée.</p> + +<p>« Oh ! quel crime !</p> + +<p>« Les après-midi, dans le boudoir fermé +aux visites banales, je le recevais lui seul, — car, +veuve, il m’est permis d’oser ces +sortes d’inconvenances — et, autour de +nous, dans la demi-clarté mystérieuse des +fenêtres voilées de soie, dans les parfums +qui émanent des jardinières épanouies et +de mon peignoir entr’ouvert, il y avait tous +les tendres conseils d’étreinte et de baiser ; +je m’alanguissais, avec ces sourires qui +consentent, avec des abandonnements de +bras, qui ne refuseront rien : mais, lui, +tranquille, correct, — quoique m’adorant, +je le savais ! — il feignait de ne pas prendre +garde aux douces exhortations, à l’offre +muette des délices.</p> + +<p>« Souvent, nous passions la soirée dans +quelque baignoire de petit théâtre, bien +obscure, où nul ne saurait vous voir ; sur +la scène les maillots de l’opérette ou de la +féerie allaient et venaient avec des lueurs +de chair, les gorges ballaient hors des corsages +bas, je ne sais quelle chaleur, à cause +de cette vision jolie d’être lointaine, me +venait aux yeux, aux lèvres, aux mains : et +nous étions assis tout près l’un de l’autre +sous ma jupe étalée, dans la loge si étroite +qu’il ne pouvait tourner la tête sans m’effleurer, +de sa moustache, la joue, et que +l’impatience de ma bottine, qui battait le +petit banc, rencontrait à chaque minute le +drap de son pantalon. Mais, étant au théâtre, +lui, régulier, il ne s’occupait que du +spectacle ; pendant les entr’actes, il allait +me chercher des bonbonnières de violettes +pralinées, m’offrait le divertissement d’une +promenade au foyer ou dans les couloirs.</p> + +<p>« Nous revenions ensemble dans le +coupé plus étroit que la baignoire, capitonné, +obscur, si doux, où l’on se serre, — un +coin de boudoir que l’on a mis sur +des roues ; j’inclinais ma tête sur son +épaule, j’avais un bras autour de son cou, +je sentais sur mon front le chatouillement +de ses cheveux que remuait un peu mon haleine ; +mais, lui, tandis que je me taisais, +presque haletante, il parlait, d’une voix +calme, de la pièce que nous avions vue, du +temps qu’il faisait, des passants qu’il regardait +patauger dans la boue à travers la +vitre troublée par la buée de nos souffles.</p> + +<p>« Sans doute, sans doute, une fois rentrés, +une fois seuls dans la chambre où je +ne lui défendais pas de s’attarder jusqu’au +matin, — dès que la glace haute, au fond +de l’alcôve, reflétait nos chevelures mêlées +sur le même oreiller, — il m’enlaçait passionnément, +et, bégayant de tendresse, +avec toutes les ardeurs aux lèvres et toutes +les flammes aux yeux, il m’enveloppait de +son amour comme d’une brûlante robe de +désirs et de caresses ! Il m’adorait ! Il me +voulait ! Mais son baiser n’avait pas consenti +à enchanter ma bouche avant le moment +normal, accoutumé, convenu, du +sommeil prochain. Mon amant ne m’aimait +qu’à l’heure où l’on se couche ! Sa +passion avait besoin de ce prétexte.</p> + +<p>« Chose abominable, et abjecte ! Ne convoiter +que lorsque se présente l’occasion, +facile et habituelle, du plaisir ! attendre, +pour le suprême abandon, le retour d’une +circonstance favorable, prévue ! Etre heureux +sans l’avoir fait exprès ! Ne pas se déranger +pour être dieu ! Considérer l’exquis +et auguste baiser comme je ne sais quelle +besogne, plus agréable, voilà tout, que +l’on recommence aux mêmes points de la +vie, avec régularité, quand l’horloge sonne ! +Aller au paradis comme on irait au bureau ! +Avoir un cœur et des sens pareils à +ces estomacs méthodiques qui ne prennent +jamais rien entre les repas ! Chose abominable, +vous dis-je. L’amour, c’est le briseur +d’habitudes et d’usages, le contempteur de +convenances, l’affamé soudain qui veut, +n’importe quand, n’importe comment, +n’importe où, sa joie, et la vole, si on ne la +lui donne point ! Est-ce qu’il sait attendre, +est-ce qu’il sait choisir les occasions commodes, +les instants propices ? Si vous demandez +à don Juan : « A quelle heure aimes-tu ? » +il est douteux qu’il réponde : +« Quand Leporello a fait ma couverture ». +Partout où le désir s’éveille, il a le droit et +le devoir de devenir l’extase. Toutes les +couches lui sont bonnes, toutes les minutes +lui sont bonnes, et toutes les rencontres. Il +utilise les boudoirs, l’après-midi, même +quand la porte ferme mal, et les loges +étroites, malgré la curiosité du gaz, et les +coupés où l’on est mal à l’aise, et aussi, en +plein jour, les mousses profondes des bois, +comme, dans le crépuscule, les grands blés +d’or qui remuent. Il ne perd pas le temps +à s’en aller quérir dans la maison le tapis +qui préservera la robe de la mariée ! Pour +ce qui est de moi, — et bien que l’on s’accorde +à me considérer comme une personne +peu portée à l’excentricité, — je n’ai pu tolérer +davantage les habitudes de régularité, +vraiment déplorables, auxquelles +s’obstinait la tendresse de M. d’Argelès ; et +jamais, en dépit de quelques souvenirs attendris, +je ne consentirai à lui rendre la +plus petite part dans mes bonnes grâces, à +moins que, quelque jour ou quelque soir, — pas +à l’heure où l’on s’endort, — il ne me +prouve qu’il a renoncé à sa pitoyable coutume, +par la précipitation fougueuse d’un +baiser imprévu ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c205">CHAPITRE XV<br> +<span class="xsmall">LE DROIT DE L’AMIE</span></h2> + +<p>Madame de Fleurence n’a pas tout dit ; +n’envisageant qu’un côté de la question. +Il faut voir les choses de plus haut et d’une +façon plus générale.</p> + +<p>Toi qui veux devenir Amant, cher élève ! +si j’ai gardé pour l’un des derniers l’avis +que tu vas entendre, garde-toi d’en conclure +que je le juge moins utile que les +autres. Le plus important de tous, quoique +banal en apparence, voilà ce qu’il est en +effet. Je me sentirais plein d’une pitié méprisante +pour l’homme qui, ayant assumé +la responsabilité terrible d’aimer, ne se +conformerait pas à ce conseil d’une façon +absolue. Et je te le donne ici, par dessus +beaucoup d’autres, afin que toujours il +s’offre à toi d’abord, lorsque tu ouvriras ta +mémoire.</p> + +<p>Comprends, et soumets-toi.</p> + +<p>Du jour où tu as baisé les lèvres consentantes +de l’Amie, tu ne dois plus, quels +que soient le lieu, le temps, le cas, — fût-ce +en la rapide seconde d’un aparté de +comédie, — t’aviser jamais de songer à toi-même, +mais il te faut dorénavant n’avoir +aucune pensée, ne proférer aucune parole, +ne faire aucun geste, qui n’aient pour but +immédiat le bonheur toujours plus parfait +de celle que tu aimes.</p> + +<p>L’amour implique un échange. C’est un +contrat sans paperasses où chaque conjoint +offre et reçoit un apport. Que donne la +femme ? Elle-même. Que doit-on lui donner ? +Tout. S’il lui manque une parcelle de +ce « Tout » comme elle le conçoit, — tout l’or +pour la courtisane, tous les triomphes pour +la mondaine, tous les baisers pour l’amoureuse, — si +même tu n’ajoutes pas au Tout +particulier réclamé par celle-ci ou par +celle-là, une bonne partie des autres Touts +exigés par toutes les autres, tu ne fais pas +honneur à ton engagement formel quoique +tacite, tu es un voleur et un traître, et c’est +de plein droit que la femme se reprend, +c’est-à-dire retire son apport que le tien +n’a pas compensé. « Quoi ! Si je suis pauvre ? » +N’aime pas. « Si je n’ai pas le haut +rang, l’illustration, les éclats dont s’amuse +la vanité des marquises ou des duchesses ? » +N’aime pas. « Si je ne sens point dans mes +bras la vigueur des étreintes toujours +prêtes ? » N’aime pas, n’aime pas, te dis-je ! +à moins que les providences, parfois +clémentes, t’élisant entre tous, ne t’aient +donné de rencontrer l’inestimable cœur de +quelque pure enfant, ou de quelque bonne +fille, qui aime parce qu’on l’aime, sans +s’inquiéter d’autre chose. Mais évite la redoutable +femme consciente de son droit, +lorsque tu ne connais point la puissance +de réaliser pleinement son espérance, car +tu ne tarderais pas à subir le désespoir +d’un juste abandon, ou bien, si sa pitié te +souffrait auprès d’elle, tu serais pareil à +ces maris qui, ayant affirmé, le jour du +contrat, une opulence imaginaire, confondus +maintenant, humiliés, bafoués, assis +au bas bout de la table et couchant du côté +de la ruelle, vivent, l’opprobre au front et +la rage aux dents, des aumônes de la dot. +Et surtout ne crois pas que j’exagère le +moins du monde par un vain amour du +paradoxe ! Telle est l’imperturbable estime +qu’elles font, nos amies, de leurs corps +même souillés, que la plus laide pécore ou +la plus méprisable gaupe, en daignant +mettre le genou, le soir, au bord des draps, +s’étonne de ne point voir le lit se changer +en un autel fleuri de lys et de roses et plein +de musiques chantant des louanges dans +une brume d’encens. Elle existe, plus impitoyable +que la créance de Shylock, cette +exigence de la femme qui veut tout en +échange de soi-même. On peut s’y dérober +par la fuite, mais quiconque ne fuit pas, +s’y doit soumettre, en ayant reconnu la +légitimité par l’acceptation redoutable du +baiser. Et n’est-elle pas légitime en effet, +puisque l’homme, depuis l’heure immémoriale +où sa bouche s’extasia pour la +première fois sur la rose en fleur de la +bouche d’Eve, a cherché en vain un autre +délice qui valût d’aimer la vie et de haïr +la mort ?</p> + +<p>Maintenant que tu as cessé d’ignorer à +quoi l’amour t’engage, tu ne t’étonnes plus +d’être obligé au complet oubli de toi-même, +à la préoccupation, unique et incessante, +de l’objet aimé. Mais, outre le don même +du prodige, quelle acharnée absorption de +tout ton être dans une pensée unique ne te +faudra-t-il pas pour réaliser le miracle de +l’Amie toujours satisfaite ! Ce sont les +autres hommes qui connaîtront le sommeil +paisible après une journée de labeur ; toi, tu +ne dormiras plus, jamais plus, jamais plus, +car ne se peut-il point qu’après trois nuits +de veille passées à attendre des ordres +qu’elle n’a pas daigné donner, à l’heure où +brisé, vaincu, tremblant la fièvre, il semblerait +qu’enfin il t’est permis de clore, un +instant, les paupières, ne se peut-il point +que justement à cette heure la maîtresse +exige que tu sois là pour lui ramasser l’un +des douze boutons de son gant ou lui dire +le temps qu’il fera demain ? Ouvrir un +livre, recevoir une visite, serrer la main +d’un ami, suivre le convoi d’un parent, +t’asseoir à une table pour écrire ou pour +manger, entendre ce qu’on te dit, regarder +ce qui se montre, tourner la tête parce que +quelqu’un a crié au secours derrière toi, +ce sont des choses dont tu n’auras plus +le loisir. Eternel qui-vive ! tu devras +être, à toute minute, matin, jour, soir, nuit, +prêt à une action inconnue, soudaine, qui +te sera commandée sans avertissement, +sans explication ; tu ressembleras à un +voyageur qui attendrait toujours, toujours, +la valise à la main, sur le bord de la voie, +un train express qui passera peut-être, à +toute vitesse, on ne sait quand, et dans +lequel il devrait se jeter, d’un bond, à travers +la vitre de la portière ! Et c’est surtout +des mille petites obéissances, sur-le-champ, +dès la parole, dès le signe, que se montre +jalouse la tyrannie féminine. N’espère pas +la rassasier, en quelques fois, par d’héroïques +dévouements après lesquels elle +pourrait, semble-t-il, n’avoir plus rien à +demander ; elle accepte, — sans reconnaissance, +puisqu’ils lui sont dûs ! — les sublimes +sacrifices, mais elle veut l’esclavage +continu, attentif, occupé des moindres vétilles ; +il ne servira de rien que tu montres +la magnanimité amoureuse des Lancelot +ou des Amadis si tu n’as point le zèle méticuleux +d’un bon valet de chambre ; tu ne +feras que ton devoir, si, pour ton amie, +tu quittes ton pays, brises ton avenir, compromets +ton honneur, et tu seras impardonnable +si tu ne lui apportes pas à l’heure +convenable une avant-scène pour la première +représentation où elle a cent fois +déclaré pourtant qu’elle ne voulait pas +aller. La fuite d’un banquier vient de t’enlever +ta fortune ? Songe au bal où, ce soir, +tu verras celle que tu aimes. Ta mère se +meurt ? Pense au bouquet de gardenias +que tu enverras à ta maîtresse. Une femme, +miséricordieuse entre toutes, a chassé de +sa présence, — et comme elle a eu raison ! — l’amant +qui avait renoncé pour elle à +toutes les joies, à toutes les gloires, mais +qui, un jour, le pied lui ayant manqué sur +le bord d’un précipice où elle lui avait fait +signe de cueillir une rose des Alpes, roula +jusqu’au fond de l’abîme, déchiré, sanglant, +presque mort, sans songer à cueillir la +petite fleur, en passant.</p> + +<p>Mais, — chose plus épouvantable encore, — toi +qui, pour le Baiser, consens à l’oubli +de toi-même, tu n’obtiendras jamais +dans sa plénitude l’enchantement du Baiser. +Ah ! véritablement, parce que ta maîtresse, +belle entre les belles, a les lèvres +roses et les bras blancs et les seins frais +comme les fleurs, parce qu’elle se livrera +plus désirable que les déesses et les houris +des rêves, tu l’imagines, pauvre niais, que +tu vas connaître, entières, incomparables, +les extases de la possession ? Tu crois que +tu trouveras, dans l’amour, le bonheur ? +Laisse cette espérance au seuil de l’infernal +empyrée. Il s’agit bien de ton bonheur, +à toi. Est-ce que tu existes ? Pousserais-tu +l’infatuation, misérable égoïste, au point +de prétendre à une part de l’ivresse où tu +concours ? Penses-tu être, à l’heure même +des intimes abandons, autre chose que le +méprisable prétexte de la joie dûe à l’Amie ? +Fou ! triple fou ! considère ton néant. Non +seulement, avant le suprême soupir que +vont peut-être exhaler ses lèvres, le soin +de trouver les louanges où se complaira la +vanité de son apparente défaite, la stratégie +savante des caresses, où pas une faute ne +doit être commise, absorberont ton attention +jusqu’à t’interdire tout plaisir personnel +malgré la neige tiède des bras +mouillés qui t’enlacent et malgré l’or parfumé +des mystérieuses chevelures ; mais +encore, quand ses yeux pleureront de +douces larmes sous les paupières battantes, +quand votre étreinte resserrée semblera +l’union parfaite de vos deux êtres, tu ne +pourras pas un instant, non, pas une minute ! +t’abandonner au frisson du paradisiaque +achèvement ; car, songes-y, qu’arriverait-il, +malheureux ! et de quel œil +chargé de mépris et de colère, de quel œil +pareil à celui d’Aphrodite outragée par la +maladresse d’Héphaïstos elle glacerait ton +inopportune ferveur et te ferait rentrer +dans la gorge l’infâme aveu de ton délice +trop prompt, si, par un étourdi consentement +à ton propre désir, par un glissement +instinctif dans la pâmoison, tu lui avais +ravi, éperdu, le prix de ses miséricordieuses +condescendances ?</p> + +<p>Tu es pâle, jeune homme, à cause de ces +mystères, comme si tu revenais d’un antre +plus effrayant que celui de Trophonius. Je +t’ai révélé les implacables lois de la mauvaise +Déesse. Cependant persévère dans la +voie ardue, ô tremblant initié ! Au prix de +mille abnégations, au prix de mille angoisses, +deviens l’Amant. Car, après tant +d’efforts, une récompense sans pareille +t’est promise. Elle sont des clémences, celles +que nous savons aimer, d’adorables clémences ! +Et il se peut qu’un jour, après +tous tes sacrifices, après toutes ses trahisons, +la femme à qui tu auras voué ton +âme, ta vie, pour qui tu auras renoncé à la +joie même de sa possession, se souvienne +de toi sans trop de ressentiment ni d’amertume +et n’ait pas un rire de dédain +quand on prononcera ton nom devant elle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c221">CHAPITRE XVI<br> +<span class="xsmall">ACCOMMODEMENTS AVEC L’AMOUR</span></h2> + +<p>J’avais bien résolu de ne plus t’adresser +aucun conseil, jeune homme doué d’une +amativité persévérante ! car ces sortes de +leçons, publiquement données, ne vont +point sans une divulgation fâcheuse des +stratégies que les parfaits amants sont tenus +d’employer ; elles déconcertent l’illusion +des âmes ingénues et peuvent mettre sur +leurs gardes les belles personnes qu’elles +ont précisément pour but de conquérir et +de charmer. Le non-plus-ultra de l’habileté +en toutes choses, est de cacher ses moyens +d’action ; faire mystère de sa force, c’est la +doubler. Les poètes jaloux de leur prestige +dérobent leur dictionnaire de rimes dans +le plus secret des tiroirs, et les généraux +évitent avec soin de communiquer leur +plan de campagne. Qu’ordonne la Kabale ? +Savoir, se taire. Amant, sache, et tais-toi. +Mais tu te sens, dis-tu, si perplexe depuis +mon dernier conseil, la clause du contrat +d’amour, par laquelle on accepte de sacrifier +tout souci de soi-même à l’ingratitude +des sourires, de ne jamais avoir, en aucun +cas, en aucun temps, d’autre volonté que +le caprice de l’Amie, te paraît si cruelle, si +inexécutable même, que pour un peu tu +abandonnerais ton magnanime dessein +d’affronter le cœur de la femme. Je dois +donc le révéler, — arcane dernier, au-delà +duquel la Connaissance n’aurait plus où se +prendre, — l’art qui te permettra d’accomplir +ton devoir sans un trop immense +effort, ou de paraître l’accomplir, ce qui +est absolument la même chose ! Avec l’amour, +qui est le plus doux des ciels, il est +aussi des accommodements.</p> + +<p>Un point dont il convient en premier +lieu que tu te persuades, c’est que la femme +n’est pas le moins du monde l’être complexe +qu’ont pensé trouver en elle des observateurs +superficiels. Il faut être niais +comme Arnolphe pour se laisser duper par +Agnès, et je voudrais bien voir ce qu’il adviendrait +de Célimène aux prises avec don +Juan. O filles d’Eve ou de Pyrrha ! les poètes +et les romanciers ne vous ont pas donné +seulement l’or brun des yeux et l’or roux +des chevelures, la rose du sourire, l’ivoire +des dents, la neige incomparable des seins +et toutes les beautés avec toutes les grâces, — c’était +donner des étoiles au ciel, +comme dit le récipiendaire de la Cérémonie — mais +ils se sont plu encore à vous prêter +la science infinie du mensonge et de +l’embûche, l’infaillibilité dans la ruse. Et +vous n’avez-point repoussé cette calomnie +qui vous parut une louange, puisqu’elle +affirmait, en l’expliquant, votre universel +triomphe ; tandis que l’homme lui-même +n’y contredisait pas, content de trouver dans +l’ingéniosité que l’on vous attribuait l’excuse +de son imbécillité réelle. Ce n’est point +une honte que d’être soumis à des irrésistibles ; +Samson se console de ses cheveux +coupés par la pensée qu’aucun autre à sa +place n’eût été moins tondu que lui-même ; +il n’y a rien d’humiliant à subir les fantaisies +de madame de Ruremonde ou de Lila +Biscuit, quand on songe qu’Hercule tourna +la quenouille aux pieds d’Omphale, reine +de Lydie ; et, dans le lit d’une fille de brasserie, +à l’heure des cours où il n’alla jamais +que dans ses songes du matin, l’étudiant +de septième année se rappelle avec satisfaction +Renaud captif des enchantements +dans les jardins d’Armide. Cependant, ô +simples cœurs ! ô femmes ! l’art des combinaisons +profondes vous est plus étranger +que ne l’est à l’agnelle la férocité des tigresses. +Vous m’en voudrez peut-être d’arracher +à votre couronne ce diamant noir, +l’instinct raffiné des perfidies ? Mais, bien +plus qu’elle n’obligeait le vieux Job à reconnaître +l’empereur d’Allemagne, la vérité +me pousse à proclamer votre entière candeur. +Les poètes ont menti, les romanciers +ne savent ce qu’ils disent. Que ce soit par +le voisinage encore peu lointain de la bête +d’où vous êtes à peine sorties, — oh ! pardon, +chairs divines ! — ou par votre proximité +de l’ange, ainsi qu’aime à le croire +mon adoration agenouillée, vous êtes, quoi +qu’il semble et quoi qu’on dise, dépourvues +de toute complexité, je le jure ! et vous +avez cette infériorité sacrée de ne jamais +penser qu’à une seule chose à la fois. Vainement, +dans la conviction, que l’on vous +a inculquée, de votre subtilité sans égale, +vous vous efforcez d’être subtiles en effet ; +vainement, après avoir été la jeune fille +imperturbablement innocente en dépit des +livres lus à la dérobée ou des causeries à +voix basse dans la cour du couvent, vous +croyez devenir ces perverses mondaines +que divinise la chronique d’à-présent, ou, +pis encore, ces terribles Marneffe qu’inventa +le grand Balzac : stérile espoir ! légende ! +chimère ! Qu’il y ait en vous un +vague instinct de l’hypocrisie, je l’accorde : +mais vos mensonges les plus laborieux +sont pareils à ces menteries d’enfant qui +surprennent un instant par leur naïveté +même, par l’invraisemblance d’une telle +simplicité dans la ruse ; un esprit viril s’en +dépêtre vite, à moins que, s’y plaisant, il +ne feigne de s’y laisser prendre ; et les toiles +d’araignées ne sont dangereuses que +pour les mouches. Votre loup ne tient pas, +dominos bleus et roses de la mascarade humaine ! +nous aurions toujours le droit de +vous dire : « Je te connais, beau masque ». +Quand vous nous croyez enveloppés de vos +stratagèmes, — ah ! ces sournoiseries de +petite fille, — nous rions, à part nous, de +votre foi en notre crédulité. Triomphantes, +votre pied sur nos nuques, et les ongles +rouges encore du sang de nos cœurs, — car +il nous plaît que vous les déchiriez ! — vous +songez plus d’une fois : « Celui-ci est vaincu +enfin ! je ne l’aime pas et il croit que je lui +suis fidèle. A force de faux serments, de +faux baisers, de fausses larmes, je le tiens +là, charmé et trompé ! » Charmé, oui ; +trompé ; non. Même dans l’extase de l’étreinte, +nous démêlons fort bien vos petits +complots. Seulement, nous nous gardons +bien d’en rien faire paraître, parce que vous +nous fuiriez sans retard, pleines d’un dépit +courroucé, si nous ne vous laissions pas +l’orgueil de l’hypocrisie victorieuse, et +parce que notre bonheur est le prix de +noire feinte ignorance. Ah ! croyez-le, chères +âmes, tout homme qui n’est point un sot +ne sera jamais votre dupe que s’il lui est +doux de l’être. A la plus adroite d’entre +vous, — fut-elle convaincue qu’elle a acquis +enfin la parfaite expérience, — il +échappe à tout propos, à tout moment, +une parole, un geste, qui la fait apparaître +telle qu’elle est en effet, c’est-à-dire +aussi naturellement ingénue que la fillette +de village, ouvrant à chaque chose qu’elle +voit sa petite bouche étonnée, et n’ayant +jamais épelé que la première page de son +paroissien. Vous êtes l’innocence obstinée. +Je n’ignore pas qu’en parlant ainsi j’encours +votre colère ! Retenez-la, de grâce ; +songeant qu’il n’est point indispensable à +la fauvette babillarde des buissons d’avoir +l’esprit d’intrigue de Figaro, et que la rose +épanouie, qui a toujours raison puisqu’elle +est parfumée, n’a que faire d’être plus ingénieuse +que Jocrisse.</p> + +<p>Maintenant, jeune homme, — étant données +la simplicité persistante de l’âme féminine +et la fausseté de sa fausseté, — tu +pressens sans doute quel sera le dernier +conseil que tu réclames.</p> + +<p>Oui, l’Amant, — comme la plume au +souffle, — sera soumis à tous les caprices +de l’Amie ; il accomplira ce qu’elle veut et +ne fera rien qu’elle n’ait voulu.</p> + +<p>Mais il ne t’est pas interdit, et il t’est +possible, d’arriver peu à peu, après quelques +tâtonnements, à ce résultat, prodigieux +en apparence, qu’elle n’ait pas d’autre +volonté que la tienne, qu’elle exige +précisément ce dont tu as la fantaisie, que +son ordre, en un mot, soit la parole ou le +geste de ton propre désir.</p> + +<p>Et cela, naturellement, doit se produire +sans qu’elle s’aperçoive jamais de la substitution +de ta pensée à la sienne ! Il importe +avant tout qu’elle croie t’imposer, et que tu +lui offres, comme le plus méritoire sacrifice, +la réalisation de ton vœu le plus +cher.</p> + +<p>Difficile ? Possible, te dis-je.</p> + +<p>Enveloppe-la d’adorations, cerne-la d’obéissances. +Qu’elle se croie bien sûre de ta +soumission entière ! Si elle n’était entièrement +persuadée que tu passes ta vie à +guetter sa velléité la plus fugace pour t’y +conformer avec enthousiasme, que tu t’oublies +toi-même, éperdument, pour t’abandonner +à elle seule, la plus furtive échappée +de ta personnalité suffirait à éveiller +dangereusement sa défiance. Réussis à faire +d’elle la captive de ta servitude. Elle doit +être si habituée à la simultanéité de son +désir et de l’accomplissement, que n’importe +quel accomplissement implique pour +elle, — sans lui laisser le temps de la réflexion, — un +désir qu’elle a eu, certainement, +il n’y a pas une minute. Mais, de la +sorte, tu n’obtiendrais encore que la réalisation, +à son insu, de quelques-uns de tes +caprices ; il te resterait toujours à faire +aussi sa volonté dès qu’il lui arriverait de +vouloir ; et cela tournerait le dos à ton but, +qui est, au contraire, de n’obéir qu’à toi-même. +Les incitations à convoiter telle ou +telle chose par la difficulté de l’obtenir, ne +sont pas des moyens à dédaigner ; il est +banal — tant cela est évident — de dire +que la femme a surtout envie de ce qui lui +est interdit ; use donc de l’obstacle, avec +une grande modération ! et sans aller jamais +jusqu’à l’apparence du refus, ton devoir +primordial étant de ne jamais refuser. +Mais la méthode sûre, la méthode directe, +qui produit, au lieu de résultats momentanés +après lesquels tout est à recommencer, +un effet général et durable, consiste à insinuer +ton âme lentement, tout entière, dans +l’âme de celle que tu adores, de telle façon +que bientôt ta maîtresse, ou ta femme, ne +pourra plus distinguer sa pensée de la +tienne, qu’elle s’étonnera, avec reconnaissance +peut-être, de ta promptitude à deviner +ses désirs, — tes désirs ! — et qu’elle +te remerciera de tes fantaisies satisfaites. +N’objecte pas que tu ne te sens point capable +d’une telle prise de possession ! Est-ce +qu’il te paraîtrait impossible de modifier, +de développer à l’image du tien le souple +esprit d’un enfant ? et n’as-tu pas cessé d’ignorer +qu’en dépit des romanciers et des +poètes, en dépit de la fausse subtilité dont +elle s’enorgueillit, la femme, toujours +naïve, reste prompte à recevoir les impressions, +docile aux conseils qui feignent d’en +demander, malléable aux commandements +dissimulés dans des condescendances, pareille +enfin à une petite écolière qui saurait +tout de suite sa leçon si on l’avait écrite sur +les papiers à devise d’une boîte de bonbons ? +Rien que par ta voix, longtemps entendue, +et dont elle imitera, peu à peu, jusqu’à +l’identité parfaite, les inflexions +coutumières, l’Amie apprendra, sans s’en +apercevoir, la langue de ta volonté. Fais +donc qu’Elle soit toi-même ! tu le peux ; et +désormais, — sans déroger au principe absolu +de l’obédience qui te fut imposée, — tu +domineras pleinement celle à qui tu es +soumis ; tu connaîtras, dans l’humilité de +l’esclavage, les joies triomphales de la +tyrannie.</p> + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + +<table> +<tbody> + +<tr> +<td colspan="2" class="sc">Préface</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c005">5</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>I.</div></td> +<td class="h">— Le divin mensonge</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c011">11</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>II.</div></td> +<td class="h">— La divine illusion</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c023">23</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>III.</div></td> +<td class="h">— L’Aveugle</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c037">37</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— Nécessité d’être beau</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c051">51</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>V.</div></td> +<td class="h">— Vanité de la vanité</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c063">63</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>VI.</div></td> +<td class="h">— La science interdite</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c079">79</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>VII.</div></td> +<td class="h">— Nécessité de l’innocence</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c091">91</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>VIII.</div></td> +<td class="h">— Projet de loi</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c105">105</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>IX.</div></td> +<td class="h">— Après le baiser</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c125">125</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>X.</div></td> +<td class="h">— Les rivales</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c139">139</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>XI.</div></td> +<td class="h">— Infaillibilité de la femme</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c151">151</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>XII.</div></td> +<td class="h">— Le temps fait beaucoup à l’affaire</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c165">165</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>XIII.</div></td> +<td class="h">— <i lang="la">Sic vos non vobis</i></td> +<td class="r bot"><div><a href="#c177">177</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>XIV.</div></td> +<td class="h">— Nécessité d’être toujours prêt</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c191">191</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>XV.</div></td> +<td class="h">— Le droit de l’amie</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c205">205</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r bot"><div>XVI.</div></td> +<td class="h">— Accommodements avec l’amour</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c221">221</a></div></td> +</tr> + +</tbody> +</table> + +<p class="c gap xsmall"><span class="sc">Émile Colin.</span> — Imp. de Lagny.</p> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78098 ***</div> +</body> +<!-- created with ppgen.py 3.57i (with regex) on 2026-02-26 17:24:46 GMT --> +</html> diff --git a/78098-h/images/cover.jpg b/78098-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b95d3b2 --- /dev/null +++ b/78098-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..fa54e32 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78098 +(https://www.gutenberg.org/ebooks/78098) |
