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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78098 ***
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+
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+ _CATULLE MENDÈS_
+
+ L’ART D’AIMER
+ OU
+ CONSEILS A UN JEUNE HOMME QUI SE DESTINE A L’AMOUR
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
+
+ Tous droits réservés.
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+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ LES MONSTRES PARISIENS
+ Un vol. illustré, par Besnier. 3 fr. 50
+
+ LE BONHEUR DES AUTRES
+ Illustrations de Métivet.--Un vol. in-18. 3 fr. 50
+
+ LE SOLEIL DE PARIS
+ Illustrations de Métivet.--Un vol. in-18. 3 fr. 50
+
+ LIEDS DE FRANCE
+ Musique de Bruneau.--Illustrations de Raphaël Mendès.
+ Un vol. in-18. 3 fr. 50.
+
+ POUR LIRE AU COUVENT
+ AVEC 60 DESSINS DE LUCIEN MÉTIVET
+ Un beau volume in-8º raisin. Cette édition ne sera pas
+ réimprimée.--Prix: 10 fr.
+
+ LE FIN DU FIN
+ Un joli volume in-32. 5 fr.
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+
+Dans la collection des Auteurs célèbres à 60 centimes.
+
+ LE ROMAN ROUGE 1 volume.
+ POUR LIRE AU BAIN 1 volume.
+ LE CRUEL BERCEAU 1 volume.
+ L’HOMME TOUT NU 1 volume.
+ PIERRE LE VÉRIDIQUE 1 volume.
+ JUPE COURTE 1 volume.
+ ISOLINE 1 volume.
+
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+ÉMILE COLIN--Imprimerie de Lagny.
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+
+PRÉFACE
+
+
+Donc, jeune homme, cela est vrai, tu as pris cette résolution terrible?
+Dès l’adolescence, tu prétends vouer ta vie aux implacables devoirs de
+l’amour? Ainsi que d’autres veulent être médecins, avocats, banquiers,
+toi, tu veux être Amant? Sache que tu m’épouvantes. Car, être Amant, ce
+n’est point, comme l’imaginent certains esprits superficiels, avoir une
+maîtresse, deux maîtresses, trois maîtresses, les aimer plus ou moins,
+l’une après l’autre, ou toutes ensemble, selon les occasions, selon le
+temps qu’on a, sans nuire à ses autres affaires; ce n’est pas être
+épris, enfant, d’une petite cousine plus fraîche que les violettes du
+bois propice aux premiers rendez-vous, s’affoler à vingt ans d’une
+impitoyable mondaine, convoiter, plus tard, les belles complaisantes
+dont les corsages très pleins se dégrafent si vite; arriver, plus tard
+encore, à considérer d’un œil paternellement infâme le mollet des
+fillettes qui sautent à la corde; ce n’est pas, en un mot, obéir à la
+loi commune de l’instinct viril, instinct qui implique, chez la plupart
+des hommes aux mêmes époques, les mêmes emportements, les mêmes
+évolutions. Non! le mortel digne d’être appelé Amant est celui qui, à
+tout âge, à toute heure, en toute rencontre,--sans que jamais aucune
+catastrophe puisse interrompre sa fonction,--se montre capable de
+désirer, d’adorer, de posséder toutes les belles femmes que le divin
+hasard place à la portée de ses lèvres, accomplit en effet, dans un
+absolu mépris du reste des choses humaines, ce dont il est capable, et,
+se diversifiant non pas selon les mutations de son être personnel mais
+selon la variété des natures féminines, sait être pour chacune de ces
+maîtresses l’amoureux même que chacune d’elles a rêvé. As-tu bien
+réfléchi, jeune homme, aux obligations que t’impose cette façon de
+concevoir le rôle de l’Amant? Il va sans dire que tu es opulent et plein
+de bravoure, car celui qui s’aviserait d’aimer même une pauvresse sans
+avoir la possibilité de la faire plus riche que la favorite d’un radjah,
+ou d’aimer même une prostituée sans se connaître assez de courage pour
+réduire au silence tous ceux qui se vanteraient de lui avoir baisé le
+bout des doigts, ne serait en vérité qu’un pleutre indigne de tout
+conseil. Tu es donc, c’est convenu, le plus riche, le plus valeureux des
+hommes. Quelles difficultés redoutables et sans nombre, cependant, tu
+rencontreras à chaque baiser! Tu souris; tu réponds que tu as interrogé
+ton cœur, sondé tes reins; tu affirmes que tu te sens à la hauteur de la
+tâche que tu assumes. Je voudrais te croire afin de t’admirer! J’ai
+groupé dans ce livre quelques conseils qui te permettront peut-être
+d’affronter sans trop de désavantage notre ennemie adorable, la femme.
+Je n’ose te promettre la victoire; je t’aurai du moins armé pour le
+combat.
+
+
+
+
+L’ART D’AIMER
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE DIVIN MENSONGE
+
+
+Jeune homme, as-tu seulement cette puissance indispensable, sans
+laquelle ne saurait naître en aucun cas ni subsister le vrai amour: la
+puissance de l’imperturbable et continu mensonge?
+
+Car l’Amant, même quand il adore, ne doit jamais être sincère; qui ne
+sait pas mentir n’est pas digne d’être aimé, je vais plus loin: ne peut
+pas être aimé.
+
+Écoute, enfant.
+
+Ne penses-tu pas qu’il est chimérique d’espérer la tendresse entière
+d’une femme--la seule qui vaille la peine d’être ambitionnée, si l’on ne
+réunit toutes les qualités dont son imagination avait paré d’avance,
+bien longtemps avant de le connaître, celui qui devait venir? Si tu n’es
+pas absolument pareil à l’attendu, résigne-toi au dédain de la
+bien-aimée, ou, pis encore,--dans le cas où un mauvais hasard t’aurait
+permis de triompher d’elle,--à un abandon plein de réticence et
+d’arrière-pensée. Ne pas charmer totalement, esprit, cœur et sens, celle
+que l’on tient entre ses bras, l’homme n’a pas de plus cruel enfer. Donc
+il importerait que tu fusses de tout point semblable à l’amoureux
+imaginé, que tu fusses, pour chaque femme tour à tour, son idéal
+lui-même. Cela est-il possible? non. Tu peux ressembler, plus qu’un
+autre à cet idéal, mais l’être tout à fait, quel qu’il soit, je t’en
+défie. De là l’obligation de paraître ce que tu n’es pas; de là la
+nécessité d’une perpétuelle imposture. Mentir sans trêve et de toute
+façon, mentir par la parole, par le geste, par le regard, mentir dans
+l’aveu, mentir dans l’étreinte; produire toujours--grâce à une
+prestigieuse maîtrise de soi-même--non pas l’homme que tu es mais
+l’homme que tu devrais être; te métamorphoser physiquement même, par un
+effort de volonté qui réussit à modifier les traits du visage ou par des
+moyens plus matériels, au point d’avoir le front mélancolique d’un
+Werther si tu portes la face réjouie d’un Roger Bontemps, au point
+d’avoir les moustaches noires quoique tu les aies rousses; user, enfin,
+de toutes les ruses, de tous les masques, de tous les déguisements pour
+que ta maîtresse, en Toi, ne trouve que Lui, tel est ton premier et ton
+plus inévitable devoir! Qu’un seul instant, dans un élan de désir, dans
+la pâmoison du délice,--ou dans la façon de soulever le rideau de la
+fenêtre pour regarder le temps qu’il fait,--se révèle le moindre je ne
+sais quoi de ton être réel, et tout est fini: tu n’es plus aimé. Certes,
+cette comédie de tous les instants exige un comédien extraordinaire;
+c’est une gêne cruelle que cette incessante simulation. Mais quoi!
+exprimer le contraire de la pensée, telle est la fonction le plus
+habituelle de la parole; pour s’enrichir, pour se pousser dans le monde,
+pour conquérir l’estime, l’homme le plus loyal consent à des
+stratagèmes, à des faussetés; et l’on hésiterait à mentir pour obtenir
+cet incomparable enchantement: la bouche d’une femme baisant sur votre
+bouche son désir réalisé? On a, avec sa conscience, des accommodements
+pour ne point froisser, dans le monde, les gens qu’on y rencontre et
+l’on serait moins «poli» dans le boudoir que dans le salon? On ne laisse
+pas entrer un visiteur sans avoir, après un coup d’œil à la glace, noué
+la cordelière de sa robe de chambre, assuré le nœud de sa cravate, et on
+laisserait voir son cœur, son âme, ses sens, en déshabillé? A ce
+proverbe: «On ne se gêne pas avec ses amis», on ajouterait cet autre
+proverbe plus absurde: «On ne se gêne pas avec ses maîtresses?» Il y a
+l’étiquette des cours, il n’y aurait pas l’étiquette des alcôves; ce
+qu’on fait pour les rois, on ne le ferait pas pour les femmes! Erreur
+impardonnable des personnes qui aiment à se mettre à leur aise. Quant à
+prétendre que le mensonge dans l’intimité amoureuse a quelque chose de
+répréhensible, c’est la vaine excuse de ces paresseux incapables
+d’effort. Le vrai crime, dans l’ordre d’idées où nous sommes, serait de
+ne pas tromper celle qu’on aime. Celui-là est un coupable, en même temps
+qu’un imbécile, qui, au lieu du faux qui l’enivre, lui offre le vrai qui
+l’écœure; et, jusqu’à la fin de mes jours, je mentirai, mentirai,
+mentirai, pour qu’Elle m’écoute, heureuse, pour qu’Elle s’approche de
+mes hypocrites lèvres avec un sourire qui va devenir un baiser!
+
+Mais il ne suffit pas à l’Amant de pratiquer le mensonge sans intervalle
+ni lassitude; il faut encore que, tout en feignant de ne point s’en
+rendre compte, il l’approuve et le respecte chez sa maîtresse. Vous
+mentez aussi, bien-aimées; et comme vous avez raison! Pour vous rendre
+pareilles à celles que nous avons rêvées, pour nous épargner l’amertume
+des déceptions, vous feignez délicieusement, toujours. Avec vos baisers
+qui se font tels que nous les voulons et vos lèvres qui demandent au
+fard la rougeur qui nous plaît; avec vos regards où vous nous offrez une
+âme qui n’est pas la vôtre et vos yeux que le khol fait plus
+amoureusement mourants; avec vos bras roses de veloutine qui mesurent
+l’ardeur de l’enlacement à notre désir d’étreinte; avec votre sein qui
+se gonfle à propos et votre cœur qui bat fort quand il convient; avec
+tout votre charme fait d’adorables artifices, vous nous permettez de
+connaître la plénitude de la satisfaction. Soyez remerciées, ô clémentes
+trompeuses! Il serait un brutal et un sot,--un casseur de son
+jouet,--l’homme qui, dans l’inepte curiosité du vrai, dérangerait les
+tendres calculs de votre fausseté, vous forcerait à vous montrer telles
+que vous êtes, ferait irruption dans le mystère de vos chères
+supercheries, et de votre cabinet de toilette. Il y avait une fois un
+Amant qui adorait sa maîtresse à cause des merveilleux cheveux blonds
+qui la coiffaient d’un casque d’or. Qu’elle fût brune, il ne l’ignorait
+pas; qu’elle dût sa chevelure de soleil à de puissantes mixtures, il
+l’avait deviné tout de suite; mais ce qu’il savait, ne voulant pas s’en
+souvenir, il l’oubliait; et c’était avec une infinie ivresse qu’il
+maniait, baisait, mordait les boucles de flamme crespelée. Elle mourut,
+hélas, la chère blonde, après une courte maladie, pendant un voyage de
+l’Amant; le jour où il revint, elle était couchée sans vie sur le lit où
+tant de fois il l’avait enlacée, vivante. Les yeux pleins de larmes, la
+gorge gonflée de sanglots, il se précipita vers la chambre à présent
+terrible. Mais, malgré son douloureux désir de baiser une dernière fois
+le front de son amie, il ne poussa pas la porte; il se pouvait que,
+malade, elle eût laissé ses cheveux reprendre leur couleur naturelle; il
+n’entra qu’une heure après, quand, sur son ordre, des femmes qui étaient
+là eurent teinté d’or la chevelure. Car, à aucun prix, il n’aurait voulu
+voir celle qu’il avait tant aimée, celle dont le souvenir
+l’accompagnerait toujours, différente de ce qu’elle avait daigné être
+pour lui, ni surtout lui faire l’injure de confondre le blond mensonge
+auquel elle avait dû la joie de le rendre si heureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA DIVINE ILLUSION
+
+
+Mais il ne suffit pas de mentir à l’Amie: il est indispensable que tu te
+mentes à toi-même.
+
+Sans l’illusion, nul ne saurait aimer; et vraiment, elle est divine,
+puisqu’elle nous donne le seul bonheur qui légitime la haine du tombeau.
+Qui donc détesterait la mort si ne fleurissait parfois, parmi les
+tristesses de la vie, comme une églantine dans les noires broussailles,
+la rose miraculeuse du baiser? Ceux qui pensent que le dieu Amour est
+aveugle parce qu’il porte un bandeau sur les yeux se trompent
+probablement; aveugle, non, je l’accorde; comment pourrait-il, enveloppé
+d’ombre, admirer et convoiter la bouche et le sein des femmes? Il
+regarde, il le voit, puisqu’il désire. Seulement le bandeau qui lui
+voile les prunelles, sans les obscurcir,--étoffe tramée d’espoir, de
+désir et de rêve, dont les modistes se souvinrent quand elles
+inventèrent le tulle-illusion,--est fait de telle sorte qu’à travers lui
+toutes les choses dont s’éprennent le cœur et les sens apparaissent
+transformées et embellies. Malheur à toi, jeune homme, qui te destines à
+la fonction redoutable d’aimer, si tu ne portes pas ou si jamais tu
+arraches le bandeau symbolique du jeune dieu Eros!
+
+Car le vrai est épouvantable; quiconque étudie sa joie au microscope
+sent l’écœurement lui monter aux lèvres. Quoi! sachant les traîtrises
+qui grouillent comme des nœuds de vipères sous la gorge adorée de la
+femme; connaissant la duplicité de son sourire, de son regard, de sa
+caresse, et que ses serments sont pareils à tout ce qui dure peu; ayant
+démêlé ce qu’il y a de bassesse dans ses élans, d’instinct dans sa
+passion; sûr enfin qu’elle est semblable à toi-même, tu enlacerais sans
+mépris ton éternelle ennemie, ta sœur? Tâche d’ignorer, ignore, ignore à
+jamais tout ce qui se dérobe sous les éblouissements de la forme, crains
+la nudité des âmes, si tu tiens à ton bonheur, si tu ne veux pas exécrer
+et maudire l’heure sacrée du premier rendez-vous, si tu ne veux pas
+confondre dans ton souvenir, avec le sopha des mauvais lieux, l’auguste
+lit nuptial! Je sais un homme qui un jour, fut un sage. Celle dont il
+était le reconnaissant époux, à qui, pendant dix années, il avait dû
+toutes les pures félicités, se mourait, sans souffrance, dans l’agonie
+des saintes; un prêtre, près du chevet, prêtait l’oreille à la
+confession de la moribonde. Lui cependant, le mari bientôt veuf, il se
+tenait dans la chambre voisine, sanglotant contre le bois de la porte.
+Il recula tout à coup, à cause d’une voix faible qui parlait. Il recula,
+et il s’enfuit; car il ne voulait pas entendre les aveux de la
+confession suprême! Il était certain que sa femme avait une âme d’ange,
+qu’elle dirait seulement des péchés pareils à ceux d’une nonne ingénue;
+il savait la vertu parfaite de cette épouse chrétienne; il ne se pouvait
+pas que jamais, en aucun cas, elle eût été coupable! Il s’éloigna
+pourtant plein de prudence; et il eut cette consolation, dans sa douleur
+bénie, de garder intacte au fond de son souvenir la vision de sa chère
+compagne, de verser des larmes sans amertume sur les lys pâles de la
+tombe où elle dort, immaculée comme eux.
+
+Crains aussi, crains surtout la nudité des corps, si tu ne sais pas la
+parer de ton rêve ou la voir à travers la splendeur idéalisante du
+bandeau. O laideurs des plus belles! Ombres des plus rayonnantes!
+Souillures des plus chastes! Macules des plus impollues! Que tu es
+imparfaite, ô beauté humaine, même en la perfection! et toujours une
+tare, que tu caches en vain, désespère l’adoration de tes dévots. Oui,
+la tare, la tare originelle, toujours te déshonore. Si les Vénus
+descendaient de leurs piédestaux pour vivre notre vie, elles
+cesseraient, sur l’heure, dès qu’elles auraient aspiré l’air terrestre,
+d’être la sublime allégresse de nos yeux, et, devenues femmes, elles
+seraient semblables par quelque point, les déesses, à la louve immonde
+des bois. Parenté abominable de la vierge et de la bête, hymen horrible,
+dans la vivante chair, de l’idéal avec l’ignoble. Est-ce que l’homme
+enfin, l’homme digne de ce nom, celui qui aspire à la volupté sans
+rancœur, n’aurait pas le droit de maudire, dans un juste blasphème,
+l’impitoyable nature créatrice qui bafoue notre besoin de paradis?
+Puisque vous m’imposez d’aimer, ô puissance inconnue, puisque vous ne me
+permettez le ciel que dans l’amour, pourquoi ce que je dois aimer
+n’est-il pas entièrement beau, pourquoi salissez-vous ma soif de bonheur
+par l’impureté de la source où il me faut boire? Je ne suis pas, je ne
+veux pas être le chien dont la narine s’enfle ravie par un parfum
+d’ordure et qui se goberge à humer les vomissements du carrefour; je le
+suis cependant. Dieu cruel! comme vous vous jouez de l’âme que vous avez
+mise en nous, et comme vous la torturez, cette affamée d’ambroisie, en
+la forçant à se rassasier de boue! Puisque vous n’avez pas voulu qu’il
+nous fût possible de satisfaire pleinement nos aspirations hautaines, il
+ne fallait pas les mettre en nous; avec le seul instinct, qui ne
+discerne pas, qui ne discute pas, nous aurions vécu tranquilles,
+contents, béats d’être repus. Mais nous avons des sens qui pensent et
+qui rêvent! De sorte que, dévorés d’une convoitise qu’ils rougissent
+d’éprouver, quelques-uns d’entre nous sont semblables à ce pâle
+adolescent mélancolique qui montrait les poings au ciel en criant:
+«Pourquoi la bouche qui baise est-elle la bouche qui mange?» à ce roi
+appelé le Roi Vierge, qui, détestant le ventre qui enfante et le sein
+qui allaite, a fui pour jamais dans la solitude de ses songes la beauté
+de la femme, adorable et abjecte.
+
+Jeune homme, n’imite pas le roi mélancolique. Mais, plutôt, par la
+toute-puissance de l’illusion, recrée la création imparfaite. Sois
+l’émule triomphant de Dieu; refais, de ta pensée, la femme qu’il ne tira
+que de ton corps. Ose nier la réalité jamais égale à ta chimère, sache
+n’y pas croire, et la transfigurer, par ta foi dans ton propre idéal,
+par la volonté de ton désir. Dis à l’évidence: Tu mens! Substitue, à la
+vérité, ton rêve, plus beau. Ce n’est pas vrai que les lèvres des
+vierges aient de vils emplois, que le flanc des jeunes femmes
+s’élargisse, ni que leur sein se ride; contemple, avec une assurance
+têtue, ces fleurs jamais fanées, cette neige toujours pure! Oui, les
+yeux des bien-aimées sont de petits firmaments où se lèvent toutes les
+étoiles, et les larmes y sont comme des rayons, condensés en perles, qui
+luisent délicieusement. C’est d’or solaire que sont faites en effet les
+chevelures, mieux odorantes, sans qu’aucune pommade y mette son
+mensonge, qu’une touffe de fleurs des bois. Les ongles roses, pour être
+roses, n’ont pas besoin d’être teints d’un fard léger, ni d’être
+blanchies de poudre de riz, les épaules, pour être blanches. Proclame
+qu’il n’existe jamais de corsets, ni de tournures, et parviens à en être
+persuadé! Refuse de croire que ta maîtresse doit demeurer toute une
+heure dans un bain où des fioles furent vidées, pour avoir la peau plus
+douce que les ivoires, plus aromate que l’encens des lys; et sois
+certain que l’eau de la baignoire fut parfumée par le corps de la
+baigneuse. Convaincu de toutes les métaphores, sache, enfin, voir en
+celle que tu as choisie,--fleurs, lueurs, odeurs,--tous les
+enchantements de la terre et du ciel; divinise ta triste sœur terrestre.
+A ce prix, à ce prix seulement, tu pourras, déconcertant les desseins
+féroces du créateur, connaître l’ineffable ivresse de l’amour sans
+nausée. Mais si tu veux que ta joie ne soit point avilie à l’instant
+précisément de son exaltation suprême, exerce surtout ta puissance
+d’illusion sur le plus obscur des mystères, sur celui qu’il faut
+d’autant plus rapprocher de l’idéal qu’il en est plus éloigné, sur la
+fugitive minute qui serait infâme si elle n’était divine. Force la fange
+à devenir l’azur! Hélas! les deux animaux que vous êtes, elle et toi,
+n’ont qu’une ressource: se croire des dieux. «_Rosa mystica! Rosa
+mystica!_» s’écrie le poète qui trompe son écœurement par l’extase; et,
+dans les chansons que chantent les pâtres sur les monts et les petites
+bergères des plaines, l’âme populaire, ingénue et douce, qu’épouvante
+aussi la vilenie brutale du plaisir, s’en console par la feintise d’y
+voir la cueillette d’une rose.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L’AVEUGLE
+
+
+Je n’ai pas osé aller jusqu’au bout de ma pensée. Le bandeau dont se
+voilent les yeux d’Eros devrait être plus épais encore que je ne l’ai
+dit. L’aveuglement complet, qui permettrait de concevoir la perfection
+féminine sans aucune possibilité de désabusement, serait préférable à
+l’illusion qui ne peut jamais s’empêcher de voir, si éblouie qu’elle
+veuille être, quelque chose de la réalité qu’elle transforme. C’est la
+morale de la fable que tu vas lire.
+
+Comme Elle allait, pour la première fois, s’endormir dans les bras du
+beau jeune homme aveugle, il lui dit, très bas, d’une voix qui tremblait
+de la pâmoison récente:
+
+--Hélas! ne pas te voir! Si je t’avais rencontrée autrefois, du temps où
+je pouvais encore contempler le bleu du ciel et l’azur des regards, la
+rougeur des roses et des bouches, je me souviendrais de ton
+visage--inconnu, ô désespoir!--et il suffirait d’un seul de tes parfums
+ou de ta main frôlée pour me rendre ton image entière. Mais déjà mes
+yeux étaient clos à la clarté quand mon cœur s’ouvrit à l’amour, et pour
+moi le soleil ne se lève que de l’autre côté des paupières. Jamais,
+jamais il ne me sera donné d’admirer cette épaule que je caresse et ce
+sein où je m’endors. O jeune femme, mon délice et mon angoisse, toi que
+je possède et que j’ignore, raconte-moi du moins, je t’en conjure, les
+beautés de ta chère personne; et que je puisse, par ta parole entendue,
+m’imaginer tout mon invisible bonheur.
+
+--Je n’oserais, murmura-t-elle.
+
+--Tu oseras, si tu m’aimes. Dis-moi ta chevelure si longue et si soyeuse
+sous mes doigts.
+
+--Elle est blonde, je pense, comme de l’or léger, et j’ai l’air, quand
+je la laisse s’épandre sur mes reins de neige rose, d’une impératrice
+nue qui aurait un manteau de rayons.
+
+--Que je suis heureux, hélas! Dis-moi ton front, dis-moi tes yeux.
+
+--Mon front, bas, très étroit, pareil à celui d’une statue d’éphèbe,
+garde intacte sa blancheur de gardenia, que jamais ne déshonore la ride
+d’une pensée; mes yeux, d’un brun fauve, alanguis sous les paupières un
+peu plissées, ont dans leur cercle de bistre une douceur si mourante
+que, moi-même, je ne saurais les regarder dans un miroir sans me sentir
+étrangement troublée d’un rêve où s’ébauche une alcôve.
+
+--O ravissement! ô regret! Dis-moi ta joue et tes lèvres.
+
+--Ma joue pâle, où transparaît parfois le rose d’une pudeur heureuse
+d’être troublée, se voile d’un hâle vague comme une caresse de soleil,
+et ma lèvre est un très petit arc qu’un Eros aurait trempé dans le sang
+frais des cœurs.
+
+--Oh! avoir cette pourpre sous ma bouche et ne baiser que de l’ombre!
+Dis-moi ta ferme gorge qui se bombe en deux fruits vivants.
+
+--Elle n’est pas de marbre! car le marbre glacé ne palpite point comme
+elle; mais elle a la blancheur chaude d’une neige brûlée par l’été, qui
+ne fondrait pas; et ses pointes de corail, allumées et dressées, sont
+comme deux braises surgissantes du rose incendie de mon sang.
+
+--Je mords la braise de leur corail comme un aïssaoua des cassures de
+tison, mais je sens la brûlure sans voir, hélas! le feu! Dis-moi tes
+larges hanches, et tes nobles jambes, dis-moi ton ventre uni où ma main
+glisse comme sur du satin, dis-moi...
+
+La jeune femme, en cachant sa tête dans les dentelles de l’oreiller,
+répondit, cette fois encore, minutieuse et complaisante, mais d’une voix
+si basse que le silence de la chambre amoureuse, un instant éveillé, se
+rendormit, n’entendant plus rien, sous le mystère des rideaux.
+
+Leur amour ne fut pas de ceux qui s’éteignent. Ils étaient liés l’un à
+l’autre d’une chaîne que rien ne rompra. Les jours de leur bonheur, les
+jours anciens, les jours nouveaux, égaux en délices, étaient comme les
+enfants d’une même race où les aînés et les cadets ont la même part
+d’héritage. A cause du désir dont il la convoitait sans relâche, elle
+l’adorait éperdument, et, lui, toujours, il sentait monter de son cœur à
+sa tête des bouffées de joie et d’orgueil à la pensée qu’il possédait,
+seul entre tous, les adorables trésors qu’elle lui avait racontés dans
+le silence bientôt rendormi de l’alcôve. Cependant des rages le
+prenaient quelquefois, avec des désespoirs. Avoir perdu le spectacle des
+cieux et des plaines, des fleurs et des verdures, de toutes les formes
+et de toutes les couleurs, c’était une sombre désolation! Il s’y
+résignait. Mais ne point la connaître, Elle, ne l’avoir jamais vue, être
+certain de ne la jamais voir,--si incomparablement parfaite!--c’était là
+l’angoisse intolérable, à toute heure accrue; et, souvent, dans le
+paroxysme de son inutile envie, il eût donné des années de leur bonheur
+futur pour qu’il lui fût permis, une seule fois, pendant une seule
+minute, d’admirer une seule des beautés qu’elle lui avait avouées, à
+voix basse, le soir des premiers baisers.
+
+Or, il arriva dans la ville un médecin déjà fameux dans tous les autres
+pays du monde par des cures vraiment merveilleuses. C’était un jeu pour
+ce savant homme que de rendre l’ouïe aux sourds, la parole aux muets, la
+vue aux aveugles. Le carrosse empanaché d’or et d’argent, dans lequel il
+traversait les cités parmi les acclamations de la foule, était traîné,
+non par des chevaux, mais par des hommes rapides comme le vent, qui
+avaient été des paralytiques. Et il était parfaitement avéré qu’en aucun
+lieu, en aucun cas, il n’avait manqué de guérir radicalement les
+personnes qui s’étaient adressées à lui. L’aveugle sentit son cœur se
+gonfler d’une joie immense. Il rouvrirait les yeux! Il verrait l’adorée
+amie! Tout à coup hors de l’ombre, il aurait l’éblouissement de la chère
+beauté lumineuse! La chevelure pareille à un manteau de rayons, le front
+plus blanc que les gardénias, les yeux qui meurent sous les paupières un
+peu plissées, et la joue bistrée d’or et l’arc sanglant des lèvres, le
+corail qui s’allume à la pointe des seins, il les verrait, il les
+verrait! Plus de désespoirs, plus de ces nuits exquises et atroces où il
+devait suppléer par la pensée à l’image éternellement absente: tout son
+rêve allait être une réalité. Guidé par un serviteur, il accourut le
+premier, chez le médecin illustre. «Guérissez-moi! Rallumez mon regard!
+Donnez-moi l’inexprimable fête de contempler enfin la plus belle des
+femmes, que j’aime plus que la vie!» Et il dit beaucoup d’autres
+paroles, racontant ses tendresses, ses désirs, ses angoisses, pour
+émouvoir la pitié toute puissante de l’homme très savant. Mais celui-ci
+répondit, après avoir médité: «A Dieu ne plaise que je rouvre tes yeux
+au jour. Quoi! tu aimes, et ce que tu aimes, tu veux le voir? Enfant,
+cette grâce t’a été départie de connaître la possession avec l’espérance
+encore, la satisfaction avec le rêve toujours, et tu veux, à ton
+adorable chimère, substituer la vérité, hélas! Ne sais-tu donc pas, âme
+folle, qu’à cause même du mystère et de l’ombre où elle t’échappe, tu as
+imaginé ta maîtresse infiniment plus charmante qu’elle ne saurait être
+en effet? Une minute affreuse serait celle qui te la montrerait pareille
+à elle-même.
+
+Mais quand elle ne t’aurait pas menti, quand elle serait aussi parfaite
+qu’elle s’est plu à le dire, quand elle serait entièrement celle que tu
+as créée dans l’impossibilité de la connaître, tu n’éviterais pas
+l’épouvante de l’inévitable déception; car le rêve, même réalisable,
+n’est divin, n’est exempt de dégoût et d’ennui qu’à la condition de
+n’être jamais réalisé. Reste dans ton ombre! Que les dieux te
+maintiennent dans ton ignorance, dans ton désir inassouvi et prends-nous
+en pitié, nous qui voyons l’imparfaite beauté des êtres et des choses,
+nous qui, avec des larmes de désespoir,--hélas! pourquoi ne
+voilent-elles pas à jamais nos yeux?--envierons amèrement ton aveugle
+bonheur!»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+NÉCESSITÉ D’ÊTRE BEAU
+
+
+Sois beau. Sinon n’aime pas. Sans beauté, l’on peut être choisi; il
+arrive aux plus jolies de préférer les plus laids; c’est une histoire
+souvent renouvelée que celle de la femme de Joconde. Toi cependant, mon
+élève, docile aux bons conseils, qui te fais enfin de l’amour l’idée
+qu’il convient d’en avoir, défends-toi d’aimer si tu n’as pas reçu les
+dons qui charment les yeux. Entends-moi bien. Je n’exige pas que tu
+ressembles de tout point aux Immortels adolescents dont les lèvres sont
+de pourpre et les cheveux de lumière; je t’autorise à être moins
+agréable à regarder, quand tu te mets au bain, que les divins éphèbes
+d’Hellas, baignant dans les flots verts, sous les lauriers roses, la
+sveltesse neigeuse de leurs corps; il n’est pas indispensable que l’on
+s’imagine voir, en l’apercevant, le frère cadet de Phœbus Apollon. Mais
+si, vraiment, tu es laid, si la calvitie déshonore ton crâne, si tes
+dents ont plutôt la couleur de l’amadou que celle de la nacre, si la
+peau grise s’agrémente affreusement de verrues, si tu n’as pas même sous
+les paupières cette flamme dont s’illumine et s’idéalise la face, si, en
+un mot, tu es de ceux, hélas! qui sont nés pour l’épouvante ou le mépris
+des regards, renonce aux délices des tendresses: et, quand même, dans
+l’aberration de sa miséricorde, quelque femme se montrerait férue de ta
+laideur, repousse avec fermeté le baiser dont tu n’es pas digne.
+
+Une fois, il advint qu’une très belle jeune fille s’éprit d’un homme qui
+était laid. Parce qu’il avait le cœur noble et l’esprit haut, parce que
+son nom était de ceux que répète la foule, il la troublait et la
+charmait. Elle vint à lui, tendre et tranquille, résolue; elle lui dit:
+«Tous me désirent, c’est vous que je choisis».
+
+Mais l’homme laid, qui était un homme prudent, se regarda dans le
+miroir, et, bien qu’il adorât cette enfant plus fraîche que les fleurs,
+il l’écarta d’un geste, mélancoliquement.
+
+«Moi, t’aimer? moi, te prendre? De quel droit, à quel titre? L’amour
+n’est digne de ce nom que s’il est l’échange, la mise en commun de deux
+charmes qui se valent. Pas de vrai hymen sans l’égalité des apports. A
+toi qui m’offres le sourire des roses, la blancheur des lys, la
+gracilité délicate des jeunes arbrisseaux, je ne pourrais donner que de
+l’ombre et de l’hiver. Je suis Gwinplaine, tu es Déa, mais tu n’es pas
+aveugle. Ne réponds pas que ta dilection me transfigure, que tu me vois
+pareil à ton rêve! Un jour, un jour prochain,--car il n’est pas
+d’illusion éternelle,--tu me connaîtrais tel que je suis en effet; et,
+alors, ce serait affreux; non seulement pour toi dont les regards
+dessillés se détourneraient avec des larmes, qui songerais à tant
+d’amoureux repoussés naguère, mais pour moi-même! pour moi qui
+devinerais dans ton étreinte dénouée le recul de ton légitime déboire,
+pour moi qui, tous les remords au cœur, détesterais dans tes tristes
+yeux mon image d’autant plus hideuse que le miroir serait plus beau.
+Chère affolée, va-t-en! Va-t-en, te dis-je, va vers celui qui te vaut,
+donne ta jeunesse à sa jeunesse, ton sourire à son sourire, et ta grâce
+à sa grâce. Rose blanche, épouse le lys, marie-toi, lueur, à la clarté;
+il n’est pas de plus criminelle démence ni de plus féconde en prochaines
+amertumes que l’union de la laideur avec la beauté. Je te tuerais ou me
+tuerais, si je te voyais, demain, regarder un jeune homme qui passe,
+beau comme toi! Et non seulement tu souffrirais de ta déception et de
+mes colères, mais ceci t’arriverait, pauvre fille, que bientôt tu ne
+serais plus jeune et ne serais plus jolie à cause de ma vieillesse et de
+ma disgrâce. Mon baiser pâle flétrirait tes lèvres, mes ternes regards
+éteindraient tes yeux, toute mon ombre serait sur toi; car ce n’est pas
+impunément que la source la plus claire affronte le reflet d’un cyprès;
+et j’en viendrais peut-être, pour mon désespoir et pour le tien, à haïr
+en toi la laideur que je t’aurais donnée.
+
+«Mais quand même tu resterais jeune et belle, quand même, dans ton
+persistant enthousiasme, tu me verrais sans cesse tel que tu m’as
+imaginé, sache que le bonheur me serait impossible, ô ma chère, dans tes
+bras. Je t’aime, tu le sais; tu sais qu’à la seule pensée de ma bouche
+sur ta bouche et de ton sein sur ma poitrine et de tes cheveux dénoués
+sur mon front, le frisson du désir me secoue et me tord! Et cependant,
+si tu défaisais pour moi ta chevelure, si tu te jetais sur mon cœur, si
+tu me donnais tes lèvres, ce serait, je le sens, au lieu de bouffées
+d’extase, tous les haut-le-cœur de la répulsion qui me monteraient à la
+gorge. Malheureux que je suis! Tu serais là, mais j’y serais aussi. La
+honte que j’ai de mon baiser m’avilirait le tien. Tu me toucherais, toi,
+si exquise, mais je me sentirais te toucher, moi, abject! En vérité, il
+est une chose extraordinaire, autant qu’elle est infâme: tous les jours,
+on entend envier le bonheur d’un vieillard qui obtient en mariage une
+belle vierge, ou de quelque financier imbécile, obèse, suant, le crâne
+nu, qui achète des filles de théâtre. «En voilà un qui est heureux!» ou
+«Il n’est pas à plaindre, celui-là!» et ces hommes eux-mêmes se
+réjouissent d’épouser une adorable jeune fille, ou d’avoir acquis de
+séduisantes créatures. Quoi! cela est possible? Ils sont contents, ou
+ils croient l’être? Ils ne savent donc pas, ils ne comprennent donc pas,
+l’un dans l’alcôve nuptiale, l’autre sur le sopha des boudoirs, que la
+beauté, que la jeunesse de l’époux ou de l’amant est aussi indispensable
+que celle de l’épouse ou de la maîtresse à cette intime fusion de deux
+êtres qui est l’amour, et sans laquelle le plaisir même, ne fût-ce que
+pour l’un des deux, ne saurait exister? Ils se couchent, repoussants,
+dans le lit de la désirable femme, et ce qu’ils y apportent d’horreur ne
+les empêche pas de goûter ce qu’elle y met de charme! Mais ils ne voient
+donc pas, à côté de ces touffes blondes, leurs cheveux gris, leur sèche
+poitrine velue tout près de cette fraîche gorge? la maigreur de leurs
+jambes pareilles à de longs os ne déshonore pas à leurs propres yeux la
+rondeur lisse des mollets de satin et des cuisses de neige? Ils croient
+que le baiser n’est fait que d’une bouche, et leur haleine ne leur gâte
+pas le parfum du souffle qu’ils aspirent? Il leur suffit que leur amie
+soit belle! la pensée ne leur vient pas, dans leur brutal égoïsme, que
+le désir s’augmente de la possibilité d’en inspirer, et que, pour aimer
+pleinement, il faut, par une projection de soi dans celle qu’on possède,
+pouvoir être, en elle, épris de soi-même. Ils sont pareils à un musicien
+qui, chantant faux dans un duo, s’imaginerait que la perfection de
+l’ensemble,--sans laquelle le charme de la musique s’évanouit,--ne
+dépend que de l’autre voix, et qui, à n’écouter qu’elle, trouverait un
+plaisir suffisant. Misérables et imbéciles! C’est de l’unisson de deux
+convoitises également légitimes que peut naître la complète harmonie de
+l’extase amoureuse. Voilà pourquoi je te dis de me fuir, jeune fille.
+Voilà pourquoi je te chasserais si, dans ta tendresse qui s’abuse, tu
+t’obstinais à m’offrir un bonheur que tu ne peux me donner, puisqu’il
+dépend de moi autant que de toi. A cause du mépris que j’ai de ma propre
+personne, la joie d’obtenir la tienne serait affreusement troublée. Au
+dégoût de me donner je préfère la tristesse de ne point t’avoir. Et
+jamais,--ô toi que je veux! ô toi qui me veux!--je ne consentirai à
+l’hymen pour lequel je donnerais ma vie, à moins que tu ne sois quelque
+toute puissante fée qui fasse, d’un regard ou d’un sourire, renaître les
+jeunes cheveux en boucles sur la nudité des crânes et refleurir sur les
+joues l’adolescence des roses.»
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+VANITÉ DE LA VANITÉ
+
+
+Garde-toi, jeune homme, comme de la pire des niaiseries, d’éprouver
+jamais le moindre sentiment de fierté parce qu’une femme s’est donnée à
+toi! Réjouis-toi de posséder celle que tu aimes, mais n’en conçois aucun
+orgueil, eût-elle été, avant de défaillir dans tes bras, la plus chaste
+des vierges ou la plus austère des épouses. Car, sache-le,--et le
+contraire est une exception si rare qu’il ne vaut point la peine d’en
+parler,--ce n’est pas à toi qu’elle a cédé, mais à elle-même, à elle
+seule, ou à un concours de circonstances auxquelles tu es demeuré
+presque totalement étranger. Ton adoration, ton dévouement, tes longues
+prières, tes sacrifices n’ont été pour rien dans la chute où elle a
+consenti; elle regardait sans vertige la profondeur de ta tendresse; et,
+si elle s’est abandonnée, c’est par suite de quelque état de son être,
+intime, tout personnel, ou sous une poussée qui ne vint pas de ton
+amour. Tu es pareil, dans ton triomphe, à un chef militaire qui voit se
+soumettre un ennemi décimé par la fièvre ou la famine bien plus que par
+les combats; tu es vainqueur, tu n’as pas vaincu. Remercie, si ta
+maîtresse est belle, le temps qu’il faisait,--orage de crépuscule ou
+après-midi d’été,--le lieu solitaire, l’heure opportune, la page d’un
+livre d’amour; bénis le sang chaud de ses veines, la vibration
+coutumière de ses nerfs ou la mollesse de ses sens qui l’incline à
+l’ensommeillement sous la caresse; félicite-toi du hasard qui lui a
+offert l’occasion d’une vanité satisfaite ou de quelque rancune
+assouvie; mais si tu n’es pas un sot, ne l’attribue en aucun
+cas,--fusses-tu le plus beau et le plus passionné des hommes qui
+s’agenouillèrent jamais!--le mérite d’avoir conquis celle qui s’est
+donnée. En vérité, il y a mille à parier contre un que n’importe qui, à
+ta place, dans des circonstances semblables, n’eût pas été moins
+favorisé que tu l’as été toi-même. Même la stupidité ou la laideur
+incomparable de l’amant ne sont pas toujours des obstacles à son
+bonheur. Si cela n’était pas vrai, si la femme qui se livre n’obéissait
+pas à des mobiles particuliers, indépendants de l’amour qu’elle inspire
+et même de l’amour qu’elle éprouve, comment expliquerais-tu l’absurdité
+fréquente de ses choix, les mondaines affolées qui accrochent les
+boucles de leurs cheveux aux boutons d’une livrée, les impératrices
+éprises des nains d’Afrique, ou Titania caressant avec délices les
+oreilles d’âne de Bottom?
+
+Aimée Henriot était une honnête fille; cousant dès le matin dans un
+atelier de confection, rue du Quatre-Septembre, attentive à sa besogne,
+ne riant guère des jacasseries, et, le soir, marchant ni trop vite ni
+trop lentement le long des murs, sans regarder à droite ni à gauche, ne
+s’arrêtant que dans sa rue, chez la fruitière et chez le boucher, pour
+acheter le petit repas qu’elle faisait cuire elle-même sur un réchaud,
+dans la chambre carrelée, au cinquième étage. Puis elle s’endormait,
+sans rêverie. Et comme elle avait sur le visage cette honnêteté avec un
+air de froideur et de résolution, elle paraissait peu jolie, étant très
+belle. Elle pouvait sortir seule sans être suivie; on la regardait à
+peine, ou on cessait vite de la regarder; «rien à faire», c’était ce que
+disait le sourire des roquentins en quête. Il est très facile de ne pas
+être insultée dans les rues. Une fois, cependant, un homme se mit à
+marcher derrière elle en disant des paroles à voix basse. Elle pressa le
+pas, se hâta de rentrer. Le lendemain, à sa sortie de l’atelier, elle se
+trouva face à face avec l’impertinent,--point jeune, bien vêtu, grand,
+gros, du ventre, l’air de quelqu’un qui est riche. Elle détourna la tête
+et suivit son chemin. Mais dix soirs de suite, à la même heure, il
+l’attendit devant la porte du magasin; et, enfin, d’une voix tranquille,
+comme accoutumée à de pareils propos, il lui parla nettement, d’un air
+de certitude. Elle lui plaisait, et il la voulait. Il était décidé aux
+plus grands sacrifices. Il n’était plus un jeune homme, mais il avait
+beaucoup d’argent. (Il tirait de sa poche un portefeuille, le montrait
+plein de billets de banque.) Et il était très sérieux. Ce qu’il
+promettait, il le tiendrait. Elle n’avait qu’à dire oui pour avoir des
+meubles, des toilettes, une voiture, si elle voulait, et des sommes dans
+les tiroirs. Il aurait pu lui faire parler par quelque vieille; il
+préférait s’adresser à elle, directement, avec franchise; il ajouta: «Ce
+qui vous arrive, c’est un bonheur inattendu», et attendit la réponse
+avec une confiance évidente.
+
+Elle l’avait écouté sans trouble, elle répondit simplement: «Monsieur,
+vous vous trompez», et s’en alla chez elle, ni trop lentement ni trop
+vite, l’air résolu et froid, comme les autres soirs.
+
+Cependant elle s’éprit d’un jeune homme aussi pauvre qu’elle, employé
+dans une maison de gros, qui venait tous les lundis apporter des étoffes
+à l’atelier de la rue du Quatre-Septembre. La première fois qu’en
+dépliant une pièce de surah il lui frôla la main du bout des doigts,
+elle se sentit devenir toute rouge; elle comprit que c’en était fait,
+qu’elle n’était plus libre, qu’elle aimait. D’abord, il se borna à la
+regarder timidement, à lui faire signe de prendre, sous une pile de
+soie, une lettre qu’il venait de glisser là; puis, un soir, il osa venir
+l’attendre à la porte de l’atelier comme le «monsieur» riche du mois
+dernier. Elle n’hésita point, elle lui prit le bras. Elle avait reconnu
+depuis beaucoup de jours,--ne pensant qu’à lui seul, ne dormant plus,
+ayant toujours sur la peau des mains la brûlure des pressions
+furtives,--qu’elle résisterait en vain à cet amour grandissant. Pourquoi
+eût-elle résisté, d’ailleurs? Pas riches tous les deux, travaillant tous
+les deux,--elle dix-huit ans, lui vingt-trois,--ils pouvaient s’épouser.
+Ils eurent des jours heureux; ils ne dissimulaient pas leur bonheur.
+«Quel est donc ce jeune homme qui vous accompagne?--C’est mon fiancé.»
+Et ils ne tarderaient pas à être mariés; dès qu’il aurait une place un
+peu meilleure, ils se mettraient en ménage. L’heure qu’ils passaient
+ensemble, après l’atelier,--elle marchait à tout petits pas,
+maintenant,--était une heure de délice. Rien qu’à se serrer contre lui,
+elle s’alanguissait d’une ivresse infinie. La moindre parole qu’il lui
+disait était une coulée douce qui lui descendait dans les veines; et,
+comme cette honnête fille était une fille franche, point mijaurée,
+toujours prête à s’avouer, elle ne se cachait pas de trouver le temps
+bien long, qui les séparait de la noce; s’attardant sur le pas de sa
+porte pour lui parler bas, encore, triste et dépitée aussi de rentrer
+seule. Une fois, dans sa chambre, comme elle allait se mettre au lit,
+elle entendit un bruit de pas sur les carreaux du couloir; la porte
+s’ouvrit brusquement; et il tomba aux pieds d’Aimée Henriot, en
+demandant pardon. «C’était très mal, ce qu’il faisait! mais il n’avait
+pu résister à sa passion, à ses désirs exaspérés enfin par une intimité
+délicieuse et cruelle!» En s’écriant ainsi, il la prenait par la taille,
+la serrait contre lui, à peine résistante. Que pouvait-elle craindre?
+n’allaient-ils pas se marier? Où serait le mal si elle lui permettait
+d’être son amant, puisqu’il allait être son mari? N’était-elle pas sûre
+de l’amour profond, éternel, qu’elle avait inspiré? Elle l’écoutait,
+tremblante; elle se sentait devenir folle. Car elle l’adorait! tout,
+elle eût tout donné, pour ne pas repousser ces chères caresses qui lui
+baisaient les mains, qui lui baisaient les bras, allaient lui baiser la
+bouche. Être sa maîtresse, ah! quel délice! Tout son cœur, tous ses sens
+voulaient impétueusement l’étreinte. Cependant, elle se dressa, très
+pâle, l’honnête fille, montra la porte d’un geste qui ne veut pas être
+désobéi, ne permit pas à son fiancé de s’excuser, le força de sortir,
+ferma la porte, resta seule. Et désormais elle ne consentit plus à lui
+parler; même, en sortant de l’atelier, elle feignait de ne pas le voir,
+debout, dans l’encoignure d’une porte cochère. Elle l’aimait, elle
+l’aimait toujours! elle l’aimait peut-être davantage, avec le souvenir
+de l’ivresse inachevée. Mais elle était de celles qui ne sauraient
+pardonner l’approche d’une atteinte à leur vertu parfaite; et celui qui
+avait voulu être son amant ne serait pas son mari.
+
+Aujourd’hui, avec des frisons roux sur les yeux et une gorge qui sort
+d’un corsage de laitière,--belle encore et plus jolie,--elle danse tous
+les quadrilles et s’assied sur tous les genoux à Bullier, à l’Eden, à
+l’Elysée-Montmartre; et si quelqu’un, entre deux bocks, lui demande
+comment elle en est venue là:
+
+--Ah! j’ai été joliment bête tout de même. J’étais sage, on peut le
+dire, comme pas une. Puis voilà qu’un jour Clémentine, une petite de
+l’atelier, qui ne valait pas cher, m’a emmenée à la fête de Chatou, avec
+des amis à elle. Moi, je n’y entendais pas malice. Clémentine m’avait
+dit: «En tout bien tout honneur.» On m’a fait jouer aux tourniquets,
+monter sur les chevaux de bois. J’étais tout étonnée, je n’avais pas
+l’habitude. Les amis de Clémentine disaient des choses que je ne
+comprenais pas. Un surtout, roux, très maigre, pas beau, et qui avait
+l’air bête; je peux dire qu’il me déplaisait, celui-là! Aussi, je
+voulais m’en aller. Crac! on a manqué le train. Il a fallu coucher à
+l’auberge. C’est ça qui m’a perdue. Ah! par exemple, comment ça s’est
+fait, c’est ce que je n’ai jamais compris. A cause du lit qui était là,
+et des autres dans la chambre à côté, et du grand roux qui me poussait
+en me pinçant. Huit jours après, il m’a lâchée, et, comme je n’osais
+plus retourner à l’atelier, je suis allée au bal. Dire pourtant que
+j’aurais pu être entretenue par un monsieur qui avait un portefeuille
+plein de billets de banque, et que j’ai flanqué à la porte un garçon
+pour qui je me serais fait couper en petits morceaux!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA SCIENCE INTERDITE
+
+
+Garde-toi également, comme de la plus sotte des présomptions, de jamais
+croire que tu as deviné ce qui se passe dans le cœur de ta maîtresse.
+
+Ce qu’éprouvent les femmes, nous ne le saurons jamais, nous ne pouvons
+pas le savoir. Elles souffrent ou elles sont heureuses, nous en sommes
+certains, mais quelle est leur angoisse ou quelle est leur joie, en quoi
+leur façon de ressentir la douleur, de savourer l’ivresse, ressemble à
+la nôtre ou en diffère, c’est ce que nous sommes condamnés à ignorer
+éternellement. Nous constatons leurs émotions sans en discerner la
+qualité; l’intimité de leur âme et de leurs sens échappe à notre
+attention méthodique ou passionnée; à la regarder de trop près, le plus
+acharné observateur aveuglerait sans profit ses bésicles, et, chose
+épouvantable entre toutes, l’amant qui regarde la bien-aimée pleurer de
+plaisir entre ses bras et défaillir d’extase, ne saurait imaginer la
+sorte de délice qu’il lui donne.
+
+Car la différence des sexes implique fatalement chez l’un
+l’impossibilité de concevoir ce qui se produit chez l’autre.
+
+Tu t’en vas à travers bois, par un matin de juin. L’amour est partout,
+triomphant, dans les calices charmés qui s’épanouissent, dans les herbes
+où pullulent les mouches, dans les branches pleines de gazouillis et de
+becquettements. Que l’instinct de se joindre en de mystérieux baisers
+tourmente et ravit ce qui fleuronne, ce qui volette et chante, tu le
+vois, et tu admires le rut universel des végétations et des ailes. Mais
+oserais-tu te vanter, toi, homme, de deviner la joie qu’éprouvent les
+anthères des roses à émettre le pollen, les lucioles à s’allumer, les
+fauvettes à froisser leurs plumes? Comment l’aurais-tu appris, n’étant
+ni la plante, ni l’insecte, ni l’oiseau? L’analogie vient à ton aide; te
+souvenant de tes désirs et de les bonheurs, tu les attribues aux êtres
+qui t’environnent: l’églantine donne sa semence comme, toi, tu donnes ta
+vie; l’abeille qui baise un œillet, et ta bouche qui baise une bouche,
+c’est le même baiser; le rouge-gorge ramage au bord du nid ce que tu
+chuchotes dans l’alcôve. Pour la comprendre, tu humanises la nature.
+Mais tu reconnais bien, au fond de toi, la tricherie de ton
+raisonnement; tu es obligé de t’avouer que ta curiosité se satisfait à
+bon compte, acceptant pour des identités d’apparentes similitudes ou des
+réminiscences de métaphores. En réalité, tu es incapable de t’expliquer
+tout autre amour que le tien, incapable de connaître de quelle
+convoitise les ailes palpitent sur les ailes, ou les lions se ruent à la
+croupe des lionnes. Eh bien, ne feins pas d’en douter, tu diffères de la
+femme, malgré l’unité de l’espèce, presque autant que de la plante et de
+la bête, presque autant que des anges (si nos mystérieuses sœurs exigent
+la courtoisie d’une telle assimilation); et c’est ton sort adorable et
+cruel, jusqu’à la fin des jours, de la voir sourire et pleurer sans
+qu’il te soit, en aucune façon, révélé pourquoi elle sourit ni pourquoi
+elle pleure.
+
+Tu objectes:
+
+«Quand même la différence des sexes établirait entre nous et les femmes
+une si parfaite impossibilité d’entente, quand même il nous serait
+interdit de découvrir, par nous-mêmes, le «comment» de leur «autrement»,
+nous n’en serions pas moins instruits de ce qu’elles éprouvent; car leur
+chère hypocrisie ne va pas jusqu’à nous dérober toujours leurs
+sentiments et leurs sensations; elles consentent parfois aux abandons
+qui révèlent; il y a des heures pour la nudité de leurs âmes, comme pour
+celle de leurs corps.»
+
+La réponse est médiocre.
+
+Jamais la femme ne s’avoue d’une façon entière, ni à son mari, ni à son
+amant, ni à son confesseur, et c’est précisément ce qu’il nous
+importerait surtout de savoir qu’elle nous cache le plus jalousement.
+Que ce soit pudeur innée ou pudeur acquise, crainte d’affaiblir notre
+adoration en se montrant trop humaine ou de la décourager par trop de
+divinité, n’importe! elle réserve en tout cas une part intime de
+soi-même, où il nous est défendu de nous insinuer; ce qu’il y a de plus
+féminin dans la femme nous échappe. Écoute près du grillage de tous les
+confessionnaux ou parmi les rideaux de tous les lits d’amour: la
+pénitente ne célera aucun de ses péchés, les détaillera minutieusement;
+l’amoureuse balbutiera, éperdue, toutes les tendres paroles, mais, avec
+cette ingénuité où excelle son mensonge, la femme, dans l’aveu qui sauve
+comme dans l’aveu qui damne, aura d’insaisissables réticences, voiles si
+diaphanes qu’on ne les voit pas, et qui suffisent pourtant à dérober le
+mystère de son être derrière l’impénétrabilité irritante de leur
+transparence. Elle confessera sa faute, soupirera son amour, sans jamais
+laisser entendre de quelle amertume est faite son repentir, de quelle
+joie est faite son ivresse! et, en fin de compte, le directeur de mille
+et trois consciences féminines en saura tout autant que Don Juan sur
+l’éternel secret d’Eve; c’est-à-dire rien du tout.
+
+D’ailleurs, je vais plus loin: voulût-elle être sincère, la femme ne
+pourrait pas l’être.
+
+J’accorde que mainte amoureuse, dans le franc élan de sa tendresse, n’a
+pas de plus violent désir que de se livrer entière, avec toutes ses
+pensées et tous ses instincts à celui qu’elle adore; cependant où est
+l’homme qui peut dire: «Rien de ce qu’est ma maîtresse ne m’est
+étranger?» Je suis bien obligé d’admettre que les illustres poétesses,
+Sapho, George Sand, Desbordes-Valmore, grandes âmes conscientes, ont
+essayé de nous révéler les vierges, les amantes, les épouses; elles ont
+tenté d’exprimer, candeurs, rêveries, amours, haines, remords, toute la
+féminilité; et si des êtres humains le pouvaient faire, c’étaient elles
+sans doute! Cependant qu’avons-nous appris de la femme dans les poèmes
+et dans les romans où elle a voulu nous montrer, tout saignant, son
+cœur, et, grand ouverte, son âme? Notre ignorance est demeurée la même,
+un peu plus tourmentée, voilà tout, du désir de connaître. Ah! c’est que
+la femme ne saurait dire ce qu’elle est! et cela par l’excellente raison
+qu’il n’y a pas de mots pour le dire. Quel que soit le secret de nos
+inconcevables sœurs, il est à coup sûr d’une infinie ténuité, d’une
+subtilité incomparable, si léger que tout vent l’emporte, si furtif
+qu’aucun éclair ne serait assez soudain pour l’atteindre, et, surtout,
+étant la femme elle-même, il doit être si essentiellement féminin qu’il
+faudrait, pour le manifester, les paroles d’une langue, plutôt
+susurrements que paroles, plutôt silence que bruit, n’ayant jamais été
+chuchotée que par des vierges amantes dans une île interdite même aux
+dieux, très lointaine, sans écho! Le langage que nous parlons, net,
+direct, va droit au but, dit ce qu’on pense, non ce qu’on rêve, sait ce
+dont il s’agit, proclame que deux et deux font quatre, affirme, définit,
+conclut, exprime tout, sauf l’inexprimable; si doucereux qu’il se fasse
+parfois, il est homme! et la femme, quoi qu’elle en ait, y virilise ses
+pensées. Pour faire entendre l’inconnu de son sexe, il lui faudrait des
+mots aussi délicats, aussi fuyants, aussi vagues que cet inconnu
+lui-même, et, comme elle ne saurait les trouver, elle se résigne à se
+taire; elle s’isole dans l’impossibilité d’être comprise. De sorte
+qu’elle demeurera perpétuellement ignorée de l’homme! Et c’est pourquoi
+je prends en pitié les vains analystes qui se targuent d’avoir mis à nu
+le cœur des jeunes filles, des matrones ou des courtisanes; c’est
+pourquoi je vous plains, ô amants dévorés d’une irréalisable espérance,
+qui serrez contre votre poitrine la neige frémissante des seins sans
+jamais comprendre le pourquoi de leurs battements, et qui, penchés vers
+vos bien-aimées, sûrs de leur joie, mais de quelle joie? interrogez
+vainement le mutisme de leurs aveux!
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+NÉCESSITÉ DE L’INNOCENCE
+
+
+Jeune homme, puisque tu daignes écouter mes leçons, je dois te donner un
+conseil qui te surprendra sans doute par son air d’étrangeté paradoxale
+et par l’impossibilité apparente de s’y soumettre. Ecarte tout d’abord
+l’idée d’impossibilité. Dans les choses de l’Amour comme dans les choses
+de l’Art,--plus je songe, plus je trouve de frappantes analogies entre
+les devoirs de l’amant et les devoirs de l’artiste,--c’est l’impossible
+qu’il faut surtout vouloir et réaliser; l’amoureux ou le poète qui ne
+porte pas en soi l’ambition et la puissance des accomplissements
+sublimes, qui ne se sent point capable, dans l’espoir de la perfection,
+de vaincre tous les obstacles, d’affronter tous les martyres, est un
+homme pareil à la plupart des hommes: qu’il se hâte d’aimer aux
+Folies-Bergère ou d’écrire des romans-feuilletons. Pour les cœurs, pour
+les esprits soucieux et dignes d’égaler le rêve, les difficultés, même
+insurmontables, ne sont que des échelons vers la chimère;
+l’impossibilité est une raison de plus.
+
+Ce conseil, que dis-je! cet ordre, le voici:
+
+L’amant qui entre pour la première fois dans le lit de la bien-aimée,
+doit être vierge, d’âme et de corps, absolument.
+
+Quoi! misérable! celle qui va être tienne t’attend et te sourit, prête à
+ne plus rien refuser; jeune fille, elle ignore et espère; jeune femme,
+elle oublie, dans la griserie du désir, tout ce qui n’est pas toi-même;
+elle est chaste ou le redevient pour cesser de l’être; elle veut, elle a
+raison de vouloir la joie, l’extase, le divin étonnement! et, ce que tu
+apporterais dans son alcôve, ce seraient les sales réminiscences de tous
+les sophas de naguère, de tous les soupers de jadis? Tu l’enlacerais
+avec des bras qui ont étreint les cocottes vite déshabillées dont la
+peau, près des hanches, garde les traces du corset dix fois ragrafé dans
+la même soirée? Tes lèvres mal essuyées lui mettraient sur la bouche le
+maquillage des baisers récents? Tu lui dirais des mots que tu as déjà
+dits, tu ressemblerais, dans l’ardente nuitée, à ces hommes politiques
+qui, voyageant de ville en ville, font à chaque banquet le même
+discours, avec un air d’improviser? Misérable, te dis-je! N’avoir gardé,
+pour celle qu’on a si longtemps suppliée et qui enfin s’abandonne,
+aucune caresse nouvelle, aucun élan nouveau; heureux avec un air
+d’accoutumance, faire à sa beauté, à sa tendresse, l’injure de n’en
+éprouver aucune surprise, et, à sa faim ingénue de délices, n’offrir que
+le menu des amours de la veille, des amours à prix fixe,--c’est la plus
+condamnable des fautes! et je prétends que tu t’en gardes. Tu répliques
+que, en dehors de l’hymen sacré, les cas sont assez rares où l’on baise
+des lèvres qui ne furent jamais baisées; que ta maîtresse, le plus
+souvent, n’est pas plus ignorante que toi, et qu’elle ne peut pas exiger
+de ton amour une candeur que tu ne saurais sans absurdité demander au
+sien. Mauvais raisonnement! La femme, même la plus entendue aux choses
+de la passion, est douée d’une étrange faculté de recommencement; c’est
+avec la sincérité la plus parfaite qu’elle croit éprouver pour la
+première fois ce qu’elle a vingt fois éprouvé; l’oubli lui est naturel,
+toutes ses amours sont de premières amours! et, puisque son bonheur est
+ta fonction unique, ce n’est pas à toi qu’il appartient de la désabuser
+sur son propre compte, de lui rappeler son indignité par l’évidence de
+la tienne. D’ailleurs ne fût-elle pas innocente avec bonne foi, tu
+devrais te prêter au caprice de son hypocrisie: car il convient que tu
+l’acceptes, non telle qu’elle est, mais telle qu’il lui plaît de se
+montrer.
+
+Donc, jeune homme, à l’heure initiale de l’amour, sois vierge.
+
+Ou, du moins,--car la rigidité de mon conseil ne va pas jusqu’à exiger
+que tu te sois conservé intact pour la première minute d’une tendresse
+unique,--tâche de paraître vierge et de croire que tu l’es en effet.
+
+Tu as peut-être entendu dire que les artistes les plus inspirés ne
+tardent guère à se faire par le travail, par l’habitude de la production
+quotidienne, je ne sais quelle froide méthode de composition et
+d’exécution, appelée de ce mot ignoble: le métier; que, grâce à un
+ensemble de procédés acquis, dus à leur propre tempérament ou à l’étude
+assidue des maîtres, ils deviennent capables de chanter, s’ils sont
+poètes, de peindre, s’ils sont peintres, sans connaître désormais les
+angoisses et les enthousiasmes des vocations juvéniles. Ceux qui parlent
+ainsi, sache-le, se trompent! Humble ou sublime, l’artiste aborde chaque
+jour sa besogne comme si jamais il n’avait mené à bien aucune besogne
+encore; il n’est pas de labeur qui ne lui paraisse nouveau, non
+expérimenté; il connaît, après vingt ans, après trente ans d’efforts,
+les inquiétudes, les doutes, les tortures, les extases aussi, des jeunes
+tentatives; homme fait, vieillard même, il a toutes les maladresses,
+toutes les ingénuités qu’il avait, adolescent. En vérité, je te
+l’affirme, lorsque Victor Hugo, aujourd’hui, dans la plénitude
+triomphante de son génie, entreprend quelque poème, il éprouve
+d’abord,--lui qui sait tout, lui qui peut tout!--ce trouble et ce charme
+qui le hantèrent, à l’aurore de ce siècle, quand il bégayait ses odes
+premières.
+
+Cette naïveté de l’artiste en présence de l’œuvre prochaine, l’amant
+digne de ce nom doit l’avoir, plus virginale encore, auprès de la
+nouvelle amie.
+
+Ne te souviens de rien! Ignore tout! Ce n’est pas vrai qu’à seize ans,
+la joue rose de peur et le cœur tremblant comme la feuille, tu aies
+cueilli avec ta petite cousine la violette grêle des bois, que tu aies
+guetté, derrière la haie du jardin, la fille du voisin, qui se mettait à
+la fenêtre pour babiller avec ses oiseaux. Ce n’est pas vrai que tu aies
+bu sur de rouges lèvres, dans les nuits qui chantent et s’enivrent, la
+mousse du champagne ou la mousse du baiser. Qui donc prétend que tu as
+raffolé de Lila Biscuit pour avoir vu, jusqu’au genou, sa jambe, un jour
+qu’elle monta sur les chevaux de bois à la fête de Bougival, et que tu
+as failli mourir de tristesse à cause des flirtations prometteuses et
+menteuses de madame de Portalègre ou de madame de Ruremonde? C’est une
+erreur étrange de croire que tu as porté, pendant trois ans, au plus
+profond de ton cœur, le souvenir de cette jeune fille étrangère, apparue
+dans un bal d’ambassade, puis disparue sans retour, et que tu as cherché
+en vain dans les baisers qui viennent au devant des lèvres l’oubli d’une
+adorable image. Tu ne te souviens de rien, te dis-je. Tu dois ne te
+souvenir de rien! Depuis que tu as vu celle à qui tu appartiens
+maintenant, ton cœur est pareil à une fleur qui s’entr’ouvre à peine et
+sur laquelle aucune abeille ne s’est posée. Est-ce qu’il y a eu des
+jours, autrefois? C’est une chose qui ne te semble pas probable. Tu
+viens de naître, tu ne crois pas que tu vivais hier. Ce qui
+t’étonnerait, ce serait d’avoir un passé. Des délices que tu n’as jamais
+connues t’attendent dans l’alcôve entre-bâillée pour la première fois.
+Jamais d’autres bras ne t’enlacèrent, puisque ceux-ci vont t’étreindre.
+Cette bouche te révélera le baiser! Tu t’étonneras, comme Chérubin, de
+la rondeur d’un sein, d’une ombre d’or en touffe sous le satin de la
+peau, et, avec des candeurs instruites par le seul désir, non par
+l’expérience, tu diras les paroles qu’aucune femme n’a entendues, tu
+donneras et tu recevras les inoubliables leçons,--que tu oublieras, dès
+un autre amour, pour les donner et les recevoir encore,--tu connaîtras
+dans une délicieuse surprise l’extase jusqu’alors inéprouvée.
+
+Que cet oubli profond des joies antérieures, de tout le soi-même
+d’autrefois, que ce retour, fréquent, à l’ingénuité des adolescences,
+soit une chose aisée, c’est ce que je ne me hasarderai pas à dire.
+N’importe. La virginité de l’âme et du corps à chaque étreinte nouvelle
+est indispensable à l’amant doué de quelque délicatesse qui veut
+ressentir et faire ressentir, totalement, la seule joie qui vaille la
+peine de vivre. Donc, jeune homme, efforce-toi, avec une généreuse
+obstination, vers cet idéal; et sans doute tu deviendras capable d’y
+atteindre, si, plein d’élans sincères mais toujours maître de toi,
+inspiré mais volontaire, tu t’adonnes patiemment à la pratique du Divin
+Mensonge, qui cesse bientôt d’être le mensonge, étant l’art de devenir
+ce qu’on voudrait être en effet.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+PROJET DE LOI
+
+
+Tu demeures perplexe. Tu redoutes de ne pas être égal à ton devoir. Tu
+t’interroges: «Parviendrai-je à rejeter avec mes vêtements, à l’heure
+d’entrer dans le lit de l’amie, le souvenir des amours anciennes? Quelle
+eau lustrale me lavera de tant de caresses, de tant de souillures,
+hélas?» Et tu songes surtout, avec amertume, avec la crainte aussi de ne
+jamais pouvoir te l’arracher de la mémoire, à la plus vieille de ces
+souillures, à celle que tu as subie le jour de ton initiation au
+plaisir. Tu as raison. C’est le premier baiser qu’il est le plus
+difficile d’oublier; et, chose épouvantable, il est presque impossible,
+dans l’état actuel de nos mœurs, que la réminiscence de ce baiser
+révélateur de la vie ne soit un infâme relent d’abjection et
+d’ignominie.
+
+L’histoire que tu vas lire est la tienne, celle de ton voisin, celle de
+ton camarade, celle de la plupart des jeunes hommes.
+
+«C’était l’heure du soir,--tout à l’heure la retraite sonnerait,--où les
+familles de la ville et les officiers de la garnison prennent le frais
+sur la promenade. Il y a des traînements de robes sur les petits
+cailloux de l’allée, et des heurts sonores de sabres quand, arrivés au
+rond-point, les militaires, qui vont deux par deux ou trois par trois,
+tournent sur eux-mêmes avec une précision de manœuvre. Quelques groupes
+bourgeois, assis en demi-cercle sur des chaises de paille, observent les
+gens qui passent, font des remarques, à voix sourde, le mouchoir devant
+les lèvres ou la pomme de la canne aux dents, dans des chuchotements de
+mystère. Entre les arbres grêles, dont la lueur des réverbères, blanche
+dans le crépuscule, diaphanise les feuilles poussiéreuses, des grisets
+et des grisettes, par couples, se serrent sur les bancs de pierre,--les
+chaises, cela coûte de l’argent,--et, le chapeau rond incliné vers la
+toque de fausse loutre ou le bonnet de batiste tuyautée, restent
+longtemps sans parler, le genou du garçon montant peu à peu sur celui de
+la fille, l’étreinte de son bras, autour d’une taille sans corset,
+s’étrécissant de plus en plus. Sur tout cela, sur cette paix d’ennui
+interrompue par de brusques envolées de moineaux qui se querellent bec à
+bec ou par le gros bruit d’un baiser goulu, planent entre le bleu encore
+cru du ciel de grands nuages blancs, salis par la pénombre; un ciel
+banal d’aquarelle, comme en peignent de jeunes personnes, dans les
+pensionnats, en province. Je ne prenais pas garde à ce spectacle
+familier, et je me promenais seul, dans la monotonie d’une rêverie
+accoutumée. Je vis à quelques pas devant moi un jeune homme qui marchait
+lentement, s’arrêtait, suivait son chemin, avec l’air de chercher
+quelqu’un ou quelque chose qu’il ne trouvait jamais. Je le reconnus;
+c’était le fils de la brave femme chez qui j’avais loué un appartement;
+dans la maison, tout le monde l’appelait le petit Lucien. Un très jeune
+homme, presque un enfant. Il m’avait souvent intéressé à cause de sa
+physionomie pensive et de son attitude un peu farouche; il était d’une
+santé chétive, toussait quelquefois avec des rougissements aux joues;
+mais la virilité prochaine renforcerait ce corps frêle comme un
+arbrisseau de mars; il était à l’âge indécis où les jeunes garçons
+ressemblent à des fillettes, avec leur pâleur veloutée, leur sveltesse
+malingre, et cette timidité de gestes, ce recul dans les coins après un
+pas en avant, qui sont comme la pudeur de vivre. D’ailleurs, dans ses
+grands yeux d’un bleu pâle, sous le voile des longs cils, s’allumait une
+lueur très vive dès qu’il voyait une femme. J’avais remarqué qu’il
+suivait longtemps du regard,--quand il ne se croyait pas observé,--la
+servante basque qui tournait autour de la table pour changer les
+assiettes. Puis il prenait très vite son verre, et buvait lentement: un
+prétexte pour baisser la tête, pour cacher un trouble qu’il devinait
+visible. Parfaitement pur,--cela était évident,--il avait déjà ce besoin
+de ne plus l’être, qui est la loi des adolescences. La nubilité dans la
+virginité. Une fois, il m’avait emprunté un volume d’Alfred de Musset,
+et ne me l’avait pas rendu. Il m’avait volé un peu d’idéal. Je l’aimais
+à cause de cela. D’abord je ne compris rien à son manège sur la
+Promenade. Il allait de groupe en groupe, avec des saluts timides,--dans
+ces petites villes, tout le monde se connaît,--s’asseyait, quand il y
+avait une chaise libre, ne soufflait mot, le chapeau sur les genoux, se
+penchait brusquement vers quelque femme ou quelque jeune fille, mais
+rétractait vite cette audace d’un instant. On ne prenait pas garde à
+lui. Un enfant. La femme coquetait avec quelque bel officier accoudé à
+un arbre; la jeune fille, le buste très droit, regardait les nuages qui
+avaient peut-être la forme de son rêve. Alors, il s’éloignait, à la
+dérobée, comme on s’échappe. Quand il allait passer devant les bancs où
+s’enlacent impudemment les couples, il faisait un détour, peut-être pour
+ne pas les voir. Cependant il s’approcha, presque au bout de l’allée,
+d’une fille qui était seule, assise sur la pierre. Quelque couturière à
+la journée, ou quelque «lisseuse» qui se reposait là de l’ennuyeuse
+besogne. Jeune, très brune, assez jolie, avec des cheveux drus qui
+bouffaient sous le bonnet et un petit signe noir au coin de la lèvre.
+Après avoir regardé autour de lui,--craignant d’être aperçu,--il
+s’approcha encore, s’assit sur le banc, laissa tomber son chapeau, sans
+doute pour attirer l’attention. Mais la grisette n’avait pas l’air de
+savoir qu’il y avait quelqu’un là. Il resta immobile assez longtemps.
+Enfin, il eut un geste résolu, et sans doute il allait parler, quand
+tout à coup la fille se leva pour courir à la rencontre d’un griset
+endimanché dont elle prit le bras en lui tendant la joue. Le petit
+Lucien se leva à son tour, et marcha vers le rond-point, la tête basse.
+Je pensai qu’il allait revenir sur ses pas, comme les autres promeneurs.
+Non, il s’était arrêté, avec un air d’hésitation. J’eus cette pensée
+qu’il se livrait en lui quelque combat. Il y a toujours une minute, dans
+les premières années de la jeunesse, où le choix est offert entre
+diverses routes. Rien de plus inquiétant que ces carrefours. Après un
+mouvement vers la promenade, il hésita encore; puis, dans la brusquerie
+d’un parti pris, il se mit à courir vers le côté déjà obscur de la
+ville, où sont les bâtiments lourds de la caserne et de la manutention.
+Je pressai le pas pour le suivre. Il traversa un quartier presque
+désert, où l’herbe pousse entre les dalles des trottoirs défoncés,
+s’engagea dans une rue aux maisons basses, qui fut bientôt une ruelle.
+Ici, c’était déjà la nuit. Des cabarets étroits, aux vitrines tendues de
+cotonnade rouge, mettaient des flaques de lumière sale sur le
+miroitement boueux des pavés. Des bruits de gros rires et de verres
+reposés sur la table sortaient par les portes entre-bâillées, où se
+montrait parfois une tignasse rousse avec des rubans dessus et du fard
+dessous. Il y avait aussi des maisons aux volets clos, silencieuses,
+d’où venaient de la lumière, qui rayait le mur d’en face, et des
+bouffées de muse, dans des disparitions de blancheurs vagues, quand,
+au-delà de la première porte jamais fermée, battait au vent une autre
+porte de moleskine verte, cloutée de cuivre. Je me détournai pour
+repousser une vieille servante en bonnet à fleurs qui m’avait pris par
+le bras. Quand je le cherchai des yeux, devant moi, le petit Lucien
+avait disparu.»
+
+Or ce qui arriva à Lucien arrive à presque tous les adolescents. Cela
+est affreux et fatal.
+
+A quoi donc pensent les Lycurgues? et le premier devoir des républiques,
+soucieuses d’être aimées par des cœurs sans remords et d’être défendues
+par des bras sans souillures, ne devrait-il pas être la sauvegarde des
+pures adolescences viriles?
+
+Oh! le beau rêve, et que n’est-il une réalité!
+
+Dans des sites adorables, au pied de collines fleuries et dorées de
+soleil, près d’une rivière où fleuriraient des lauriers roses
+transplantés de Corinthe à Bougival, ce seraient de vastes demeures,
+tout de marbre au dehors, tout de dentelle et de soie au dedans;
+religieuses comme des temples et charmantes comme des boudoirs! Là, des
+Parisiennes,--on en enverrait à l’étranger, si la noble utopie était
+acceptée au-delà des frontières!--là, des Parisiennes, choisies entre
+les plus jolies et les plus savantes, vivraient dans les luxes et les
+délices, entendant tout le jour des poèmes et des musiques, et couchées
+sur des lits de pourpre rose, sous des plafonds peints de mythologies
+amoureuses. Au charme de l’heureuse vie, s’ajouterait en elles l’orgueil
+d’être élues pour une mission sacrée; et, quand elles iraient par la
+ville, les passants, pleins de respects, contempleraient avec
+reconnaissance et salueraient d’acclamations enthousiastes la troupe
+auguste des Initiatrices. Car elles seraient celles qui, des enfants,
+feraient des hommes! Chaque fois qu’un adolescent serait reconnu
+désireux et capable du Baiser, on le conduirait dans l’une des demeures,
+au pied des collines. Et ce seraient de beaux jours, alors, et des nuits
+plus belles! Avec toutes les ingénuités d’un premier amour,--qu’elles ne
+feindraient pas! car elles pousseraient l’art jusqu’à la sincérité
+parfaite,--avec toutes les ardeurs de la passion, avec toutes les
+délicates caresses graduées jusqu’au plus intense paroxysme, les
+Initiatrices accueilleraient, envelopperaient, extasieraient le cœur,
+l’âme et le corps de l’éphèbe! Pas une dissonance dans le concert de ses
+joies. Tout ce que l’amour a d’exquis ou de sublime lui serait révélé,
+peu à peu, en d’inoubliables leçons; il conserverait à jamais,--baisers
+furtifs, innocences lentement effeuillées, inquiétudes prolongées sans
+excès, espérances, refus proches du consentement, des aventures aussi,
+et, enfin les abandons éperdus,--il conserverait, de l’initiation à la
+vie, le souvenir d’une entrée au ciel, et toute son existence serait
+comme un de ces ruisseaux qui, prenant sa source, au penchant des
+ravines, sous des buissons de roses, en conserve jusque dans la plaine
+l’impérissable parfum.
+
+Chimère, hélas!
+
+C’est dans quelque couloir de bonnes que l’adolescent se glisse, le
+soir, avec le tremblement d’un désir qui a toutes les bassesses d’un
+rut; c’est sur le lit de sangle qu’ont défoncé des pesées de grooms ou
+de valets de chambre, que Rosette ou Rosalie, avec des facéties d’office
+et des propos de loges de concierges, dans des odeurs de draps rarement
+changés et sous des éparpillements de couvertures en coton, révèlent à
+l’adolescent le plus sacré des mystères! à moins que, à la nuit
+tombante, il n’ait répondu aux psitt! psitt! éhontés de quelque fille
+obèse qui se penche à la fenêtre, en peignoir blanc, sous un rideau de
+mousseline où transparaît une lampe à globe dépoli; à moins que, plus
+misérable encore, il ne soit entré, au crépuscule, en cachette,--comme
+le petit Lucien,--dans l’une des maisons aux volets clos, silencieuses,
+d’où sortent des puanteurs de musc. Chose absurde et féconde en
+résultats exécrables! La société qui, de toutes ses pudeurs, de toutes
+ses clôtures, défend, avec raison, la pureté des jeunes filles et ne
+permet qu’à l’époux de cueillir la divine fleur de neige des fiancées,
+offre, abandonne, prostitue à toute venante la virginité de l’homme,
+plus sacrée que l’autre, peut-être, puisqu’elle est absolument
+immatérielle! «Bah! un garçon! qu’importe?» Ignorez-vous donc que
+l’adolescent, dans la première ivresse, apporte toutes les candeurs de
+son âme, toutes les illusions de son rêve? Il vous paraît
+indifférent,--parce que cela ne se voit pas!--qu’il soit jeté, tout à
+coup,--la première fois!--dans les plus sales bassesses; que la première
+expérience de l’amour lui soit une nausée; et, qu’il emporte, du baiser
+initiateur, le mépris de la bouche? Qui vous dit qu’il s’en lavera, de
+cette souillure? Etes-vous certains qu’il pourra jamais retrouver la foi
+dans la tendresse, dans la beauté, dans la pudeur des femmes? Et qui
+sait même si ce désabusement, bientôt généralisé,--car, dans les
+consciences, tout n’est qu’un,--n’enfantera pas en lui le dédain
+railleur de toutes ces augustes idées: gloire, honneur, patrie?
+
+C’est pourquoi, ô belles jeunes femmes,--puisqu’on n’élèvera pas de si
+tôt au bord de la rivière fleurie les palais de l’Initiation!--c’est
+pourquoi je vous conjure de ne point être trop cruelles envers les
+tendres jeunes hommes qui vous supplient avec des mains de fillettes et
+vous implorent avec des bouches encore sans moustache. En attendant que
+la société fasse son devoir, songez que vous en avez un à remplir: celui
+de préserver de la vilenie et du remords des immondes étreintes tant de
+frêles êtres ingénus. Laissez dire vos maris et vos amants, ces
+égoïstes, qui, pour vous garder à eux seuls, n’hésiteraient pas à
+compromettre l’avenir de l’humanité tout entière. Par des
+condescendances, qui, à cause de leur but généreux, ne sauraient être
+des fautes, sauvez le fragile idéal des hommes futurs. Est-ce un
+sacrifice? Eh bien, sacrifiez-vous. Ce lycéen, qui vous convoite avec
+des yeux affolés, il dépend de vous, madame, d’en faire un cœur
+triomphant, peut-être un héros, un poète peut-être; laisserez-vous votre
+femme de chambre en faire un malheureux, un couard, et un imbécile? La
+comtesse Almaviva eût été criminelle d’abandonner Chérubin à Fanchette!
+et encore Fanchette sentait-elle la lavande du jardin et non le vinaigre
+de Bully des cuvelles mal lavées. Pour l’amour de l’humanité! soyez
+clémentes aux petits, et, en dépit du ridicule momentané, des
+railleries, des médisances,--qu’importe aux consciences sûres
+d’elles-mêmes!--ne craignez pas d’avoir, dans votre boudoir devenu
+vénérable, le mystère câlin et parfumé d’une tendre nursery.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+APRÈS LE BAISER
+
+
+En amour, il y a un moment terrible. La plupart des hommes paraissent
+n’y point prendre garde et s’en remettent au hasard du soin de les tirer
+d’affaire. Le hasard! banal et humiliant recours des gens qui n’ont pas
+en eux la puissance de dominer les conjonctures et de créer leur destin.
+Mais les amoureux parfaits, les amoureux conscients de la fonction
+auguste qu’ils remplissent en baisant les lèvres d’une femme, ingénue ou
+fille folle, ceux pour qui l’amour est un art, comme la poésie--un art
+plus difficile encore!--ceux qui, tout en faisant le plus grand cas de
+la passion sincère, aussi indispensable aux amants que l’inspiration
+l’est aux poètes, croient et affirment qu’elle servirait de peu si elle
+n’était dirigée, développée, affinée par une science patiemment
+acquise,--on apprend à aimer, comme on apprend à rimer!--ceux qui
+veulent, en un mot, qu’aucune fausse note, qu’aucune dissonance, à moins
+qu’elle ne soit nécessaire et voulue, ne trouble le parfait unisson des
+mutuelles délices,--ceux-là, malgré leur expérience du péril et leur
+coutume de la victoire, se sentent pris d’épouvante, quand il arrive, ce
+moment!
+
+Quel moment? demandes-tu, jeune homme bien doué, mais encore inhabile
+aux délicats artifices de l’amour?
+
+Celui où, après le baiser définitif, après toutes les caresses données
+et reçues, l’amant et la maîtresse, cœurs et bras défaillants, éprouvent
+enfin cette infinie lassitude, cette vacuité profonde, qui ne sont
+douces qu’aux âmes dépourvues de tout sentiment de l’idéal. O déboires
+de la satisfaction suprême! O funérailles du désir! «La femme se repose
+et l’homme se repent», a dit Théophile Gautier. Tous deux ils sont
+pleins d’une rancœur fade, d’un mépris de soi-même et de l’autre, qui
+est peu différent de l’horreur. Dès qu’il n’est plus désiré avec tous
+les emportements des sens exaspérés, le baiser semble odieux et vil; son
+souvenir est presque une nausée. C’est alors qu’on fait ce rêve
+abominable: coucher seul! et c’est alors que tout est perdu, c’est alors
+que Roméo et Juliette s’endorment du sommeil ignoble des bêtes
+repues,--ils dorment pour ne pas penser,--si l’amant, dans une admirable
+maîtrise de soi, révolté et triomphant, n’appelle à son aide le divin
+Mensonge!
+
+Ah! vraiment, jeune homme, tu crois que tout est dit, que l’amour n’a
+plus rien à te demander, que tu es quitte envers lui, quand celle que tu
+adores, attendrie par tes larmes et vaincue par la violence de ta
+passion, a soupiré dans tes bras le soupir qui avoue l’extase?
+Malheureux enfant! quelle erreur est la tienne! C’est justement après
+cette exquise minute,--si tu tiens à ne pas laisser à ta maîtresse le
+souvenir du plus morne des désenchantements,--que commence pour toi le
+difficile devoir. Je suis loin de contester qu’il faille une assez
+grande dose, déjà, de science et de «métier», pour conduire une femme,
+sans heurts, sans désillusion, du premier trouble au dernier abandon,
+pour lui voiler les vilenies dont s’accompagne inévitablement, hélas! le
+peu-à-peu ou la brusquerie du plaisir. Il est déjà très bien d’avoir
+réussi à lui épargner les peurs ou les dégoûts de la chute; et si tu
+parviens à faire d’elle la plus éperdue des libertines, sans qu’elle
+croie avoir cessé d’être un ange, c’est que tu es un malin, d’autant
+plus qu’à ton âge, tu as à lutter contre l’impatience naturelle de tes
+convoitises, et contre ce fâcheux besoin de sincérité, qu’émousse seule
+une pratique prolongée et réfléchie. Mais, enfin, à considérer
+sérieusement les choses, un tel résultat pourrait être obtenu par des
+artistes d’une valeur médiocre ou même par des amoureux qui ne seraient
+pas artistes du tout. Le désir éprouvé par la bien-aimée a de quoi
+l’aveugler sur les maladresses du tien; dans bien des cas, il peut
+suffire, pour que la joie ne soit souillée d’aucune déception, des
+emportements ingénus de Chérubin ou de la vigueur dix fois renouvelée du
+grand Casanova! Au contraire, après les délices dernières, pendant
+l’ensommeillement des sens, tu ne dois plus compter sur l’indulgence ni
+sur la complicité de ta maîtresse. Elle est devenue, tout à coup,
+effroyablement lucide et personnelle. Malgré ses yeux à demi clos et la
+défaillance de son être, elle voit tout, se rend compte de tout, avec la
+perspicacité d’une malveillance que lui inspire contre toi la mésestime,
+momentanée, de soi-même. Que feras-tu? que diras-tu? quelle attitude
+oseras-tu prendre? Tremble, jeune homme! Si, par l’imprudence du geste
+le plus furtif ou de la plus vague parole, tu laisses soupçonner, ne
+fût-ce qu’une minute, la rancœur dont tu es envahi,--dont elle sait bien
+que tu es envahi, comme elle!--elle ne te pardonnera jamais; et c’est
+précisément parce qu’elle comprend et partage ton affaissement moral et
+physique, c’est parce qu’elle en connaît toute la tristesse et toute
+l’injure, que tu dois le lui cacher à n’importe quel prix. Ne t’avise
+pas cependant de demeurer silencieux! elle devinerait bien
+vite,--concluant d’elle à toi,--que ce mutisme n’est que la peur de trop
+dire, et même elle en viendrait à croire que ton «repentir» est beaucoup
+plus amer et outrageant qu’il ne l’est en effet, puisque tu tiens tant à
+ne pas le laisser voir! Je te dis, jeune homme bien doué, mais inexpert
+encore, qu’il n’est pas, entre toutes les heures d’amour, de moment plus
+périlleux que celui-là, pour l’homme dépourvu d’égoïsme que possède
+l’ambition magnanime d’ajouter à l’ivresse de l’étreinte, après les bras
+dénoués, les délices d’un regret sans désillusion.
+
+Silvère d’Espagnac,--bien qu’il fût un amoureux fort remarquable et
+fécond en subtilités courtoises,--n’avait trouvé qu’un moyen de sortir
+d’embarras. Et quel médiocre moyen! A peine sa maîtresse avait-elle
+défailli dans une langueur mourante, qu’il sursautait en poussant des
+cris aigus, mordait les oreillers, arrachait les rideaux, défonçait à
+coups de talon la boiserie du lit. Oui, il feignait une épouvantable
+attaque de nerfs, avec des torsions de lèvres et des roulements d’yeux
+affolés. Il était ridicule, certes, mais en tant qu’homme, non pas en
+tant qu’amoureux! L’imprévu de cette crise détournait les idées de sa
+belle amie. Tandis que, charitable, elle s’inquiétait affreusement,
+voulait le calmer, s’empressait, parlait d’envoyer chercher le docteur,
+de courir chez le pharmacien, il s’apaisait peu à peu; et, le moment du
+danger franchi, son malaise d’un instant expliquait un repos et un
+silence que rien, sans cela, n’aurait pu excuser. Il avait le droit de
+pousser l’hypocrisie jusqu’à dire en s’endormant: «Quel dommage! nous
+étions si heureux!» D’autres ont imaginé des moyens analogues. Un très
+habile homme, que j’ai connu, apostait sous la fenêtre une douzaine de
+gamins, qui, dès un signe qu’il leur faisait, se mettaient à crier: «Au
+feu!» Mais les procédés de cette sorte ne sauraient être employés
+fréquemment avec la même personne; d’ailleurs, ils ont ceci d’humiliant
+qu’ils confessent la crainte d’affronter le péril; ils tournent la
+difficulté plutôt qu’ils n’en triomphent. Dédaigne-les, jeune homme!
+n’esquive pas la lutte; et apprends à trouver, dans le danger même, la
+victoire.
+
+Sois sublime! D’un héroïque effort, secoue toutes les paresses et tous
+les alanguissements! Ne te permets pas une rêverie! Plus tu défailles,
+plus il convient que tu te redresses et t’emportes! Entendons-nous bien:
+je ne te demande pas l’impossible; tu peux espérer, à un certain point
+de vue, le repos, surtout si tu l’as bien gagné. Mais que l’âme,
+furieusement, survive au corps vaincu. Tu voudrais dormir? veille. Tu
+voudrais te taire? parle. Les passionnés bégayements du premier désir,
+retrouve-les, plus ardents. Sois abondant en métaphores, en exclamations
+de délire. Tous les cris de triomphe, pousse-les! tous les cantiques de
+reconnaissance, chante-les! Ne perds pas le temps à choisir les
+expressions qui remercient et qui admirent. «Je t’adore! Que tu es
+belle! Je suis le plus heureux des hommes!» Sois banal, mais sois
+excessif. Une tempête de madrigaux et d’adorations! Et joins les gestes
+aux discours. Saisis, enlace, étreins, en évitant, cependant, les
+caresses qui t’obligeraient peut-être à un éveil plus spécial ose toutes
+les brutalités enthousiastes! C’est en vain que tu voudrais être loin de
+celle qui t’est chère, et que tu sens, comme l’a dit un auteur
+dramatique, «le besoin de fumer un cigare». Il s’agit bien de tes aises,
+à toi! Le devoir avant tout. Il faut que tu étonnes, charmes,
+étourdisses, éblouisses la jeune femme presque prise de peur.
+Quelquefois même, tu pourras aller jusqu’à la battre dans un accès de
+jalousie habilement imitée! L’important, c’est de ne pas lui laisser le
+temps de se reconnaître. Oh! ne lui accorde aucun répit; et, par le
+tumulte de ton extase, tâche de lui ravir la possibilité de penser.
+D’ailleurs, n’espère pas un seul instant l’abuser sur le véritable état
+de ton âme; ce que tu éprouves en réalité, elle le devinera, puisqu’elle
+l’éprouve, elle aussi, malgré tout; mais, enfin, elle feindra
+probablement de l’ignorer; et, non sans reconnaissance, elle répondra
+par la courtoisie de sa crédulité à celle de ton mensonge.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES RIVALES
+
+
+Tu auras des rivaux; ne l’inquiète pas d’eux; muni de mes conseils, ta
+victoire est assurée. Mais redoute les rivales! à moins que tu ne te
+connaisses la frénétique vigueur d’un Tatar mangeur de viandes crues.
+
+Une fois quelqu’un disait:
+
+«Oui, cela est vrai, cette chose absurde et abominablement infâme existe
+pour la honte de l’Amour et la joie de l’Enfer! Le regard des épouses
+convoite le sourire des vierges; le monstrueux plaisir rit et sanglote
+sur l’oreiller des damnées. L’heure prédite par le mélancolique Voyant
+est arrivée pour d’exécrables créatures: je ne sais si l’homme a Sodome,
+mais la femme a Gomorrhe; tombe le feu du ciel sur la Ville adorable et
+maudite: les ruines incendiées des boudoirs et des alcôves emporteront
+dans les torrents de bitume des cadavres d’amoureuses pâles, à peine
+désenlacées.
+
+Mais la grande poétesse, Caroline Fontèje, celle qui ose tout dire,
+s’écria, la pourpre de la colère aux joues:
+
+--Mensonge! folie! chimère! L’oisiveté des sots et la malice des
+libertins calomnie l’innocence des tendres amitiés; d’ailleurs si elles
+étaient criminelles,--elles ne le sont pas!--ces tendresses que l’on
+jalouse, les femmes n’en seraient pas moins presque innocentes; et,
+c’est l’homme, l’homme d’aujourd’hui, qui serait coupable en effet de
+l’abjection féminine!
+
+Elle continua:
+
+«Des êtres simples, ayant, malgré les rêves ou les mauvaises pensées
+acquises, toute la bestialité ingénue de l’instinct, voilà ce que sont
+les femmes. Jeunes filles, épouses, courtisanes aussi, toutes, par une
+fatalité commune, sont amoureuses de l’amour, et veulent, éperdument et
+naïvement, le fiancé, le mari, l’amant. Ne prenez pas garde aux vaines
+apparences de nos froideurs et de nos mensonges, ni, plus tard, de nos
+mépris fanfarons; nous sommes, en dépit des modesties, des gravités ou
+des cynismes, vos compagnes toujours prêtes; celles-là même qu’une
+ambition virile tourmente et qui, par le génie et la gloire, semblent
+devenues pareilles aux plus hautains d’entre vous, subissent, avec une
+douceur intime contre laquelle elles feignent en vain de se révolter, la
+prédestination sacrée d’être vos heureuses esclaves; Corinne, qui
+vainquit Pindare, n’eût pas refusé d’être vaincue par un beau bouvier
+aux flancs bruns, ignorant l’art de la lyre. En vérité, sachez-le, ô
+maîtres indignes de vos servantes, nous vous aimons naturellement, avec
+obstination, comme les roses fleurissent, comme les oiseaux chantent; et
+les plus fières comme les plus humbles, les plus pures comme les plus
+déchues, poursuivent avec une candeur passionnée l’éternel et unique
+rêve de dormir sur un sein mâle qui bat fort et d’être bien étreintes
+entre des bras robustes.
+
+«Mais, le Mâle convoité, le vrai époux, le vrai amant dû à notre
+légitime attente, lequel de vous, ô lâches cœurs, lequel de vous, ô
+corps veules, oserait se vanter de l’être? Nous avons depuis longtemps
+renoncé à vous demander la beauté, et c’est sans espoir d’échange que
+nous vous livrons la nôtre, puisqu’il vous plaît d’être hideux avec vos
+cheveux courts pareils à des brosses hérissées et vos mentons bleus
+comme ceux des vieux pères nobles; nous avons renoncé, amèrement
+résignées, à la délectation des longs baisers, puisque vos lèvres
+mêleraient au parfum des nôtres l’âcre et tiède odeur du tabac. Mais, du
+moins, vous pourriez, étant les hommes, être des hommes en effet? Vous
+pourriez, n’ayant pas la grâce, avoir la force, suppléer à la caresse
+d’Adonis par l’embrassement d’Hercule? Hélas! c’est à toutes les choses
+fragiles ou brisées que votre vigueur ressemble et vos bras ont peine à
+se rejoindre dans l’enlacement, qui défaille. Jeunes hommes! dans
+quelles précoces débauches, dans quels boudoirs de filles, où la volupté
+n’a rien qui ressemble à l’amour, vous êtes-vous faits pareils aux
+vieillards dont la virilité s’abandonne comme une branche morte?
+Cependant vous osez entrer dans le lit nuptial où attend, rougissante,
+avec toutes les ignorances et toutes les espérances, l’épousée qui ne
+sera pas l’épouse. A l’enfant qui veut devenir la femme, dont la pudeur
+qui tremble exige et redoute une ardente violence, qu’enseigneras-tu,
+mari incapable de l’entier et soudain baiser, sinon les vaines délices
+où se déguise ta faiblesse, et dont s’abusera, d’abord, son innocence?
+Tremble, car l’heure est prochaine où, devinant ton mensonge, ta victime
+t’interrogera d’un regard qui s’étonne et qui méprise, vierge encore,
+souillée! Et, dans l’étreinte aussi des libres amoureuses longtemps
+suppliées et qui cédèrent enfin, crédules, la méprisable atonie de vos
+désirs, ô vains amants, demande au souvenir des libertinages
+d’hypocrites ressources. Mais notre incomplète joie constate et bafoue
+vos lâches stratagèmes: nous berçons avec pitié votre faiblesse de femme
+dans nos bras plus virils!
+
+«Eh bien! puisque vous êtes des femmes en effet, pourquoi n’avez-vous
+point, sous les cheveux dorés qui s’écoulent ou sous l’emmêlement des
+chevelures brunes, la rondeur lisse des épaules et la palpitation de
+colombe des deux seins qui s’effarent? Pourquoi vos lèvres, où ne
+s’attarde guère le baiser, ne sont-elles pas roses et mieux odorantes
+qu’une éclosion de fleur? De quel droit, si elles serrent nos mains avec
+mollesse, les vôtres sont-elles rudes au lieu d’être légères et satinées
+comme des doigts d’enfant? Pourquoi, de tout votre corps, n’émane-t-il
+pas, comme d’un buisson de citronnelle fleurie ou de l’alcôve
+entr’ouverte d’une jeune fille, un frais parfum de renouveau? Pourquoi
+enfin puisque vous êtes femmes, n’êtes-vous pas jolies comme des femmes?
+O cheveux durs sous la caresse, ô bouches que le cigare a jaunies, ô
+mentons bleus où la joue se pique, ô bras en vain velus, ne serait-il
+pas absurde de vous subir, sans espoir de compensation, et n’est-il
+point permis à celles que l’amour a déçues de chercher quelque
+consolation dans les familiarités renouvelées des pures et caressantes
+enfances? Qui donc s’étonnera,--en ce temps où ceux qui feignent de nous
+aimer n’ont de viril que la laideur,--qui donc s’étonnera que, hier
+soir, au bal de l’ambassade d’Autriche, madame de Ruremonde ait si
+longtemps parlé tout bas à mademoiselle Suzanne d’Elys, et que j’aie
+caché dans les dentelles de mon corsage une violette tombée des cheveux
+de celle que je ne nomme point? O Amour, ô dieu juste, qui ne tolère pas
+les manquements même les plus légers à tes lois éternelles, nous
+n’ignorons pas que tu t’irrites à cause du chuchotement des lèvres
+sœurs, redoutant, bien à tort, que le murmure ne se meure en baiser.
+Mais considère, ô équitable tyran, que la douce et vénielle faute de ces
+chastes accords ne doit pas nous être imputée tout entière, et que nous
+ne saurions être punies sans miséricorde d’une erreur où d’abord nous
+n’étions pas enclines. Veuille ta providence qu’un jour prochain, ainsi
+qu’au temps des invasions barbares, une race d’hommes farouches, montée,
+comme les anciens madgyars de Hungarie, sur de grêles étalons aux
+encolures rases, barbue et chevelue de crins roux, vêtue de peaux de
+bêtes, puante, atroce, mais géante et puissante, se rue à travers les
+villes où s’étiolent nos amants alanguis: tu verras si madame de
+Ruremonde ne se hâte pas, pour sourire à la troupe qui passe, de laisser
+dans un coin du boudoir la petite Suzanne étonnée, et si moi-même, de la
+fenêtre, je ne jette pas à l’un des cavaliers sauvages la violette
+tombée, pendant une valse, d’une chevelure d’enfant!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+INFAILLIBILITÉ DE LA FEMME
+
+
+Mais Caroline Fontèje qui consent, avec des restrictions d’ailleurs, à
+l’aveu d’un péché, montre bien qu’étant devenue artiste, elle n’est plus
+tout à fait femme comme ses terrestres sœurs.
+
+Car en aucun cas la femme ne se résout à se croire coupable de quoi
+que ce soit, sa faute fût-elle absolument prouvée ou parfaitement
+manifeste! Non seulement elle nie,--l’homme serait capable d’un tel
+mensonge,--non seulement elle pouffe de rire au nez de l’évidence et
+dit au soupçon le mieux fondé: «Tu radotes!» Mais elle a en soi la
+faculté extraordinaire de se juger irréprochable, lorsque tout la
+condamne; c’est avec une sincérité entière que, prise sur le fait,
+elle crie: «Ce n’est pas vrai!» et, si tu l’accuses d’impudence et
+d’hypocrisie, tu fais preuve d’une absurde ignorance de sa véritable
+nature. Quelque troublée et quelque assombrie que soit une
+conscience virile, il y subsiste toujours je ne sais quelle lueur
+qui oblige l’homme à s’apercevoir de ses erreurs ou de ses crimes;
+il veut ne pas avoir de remords, il peut avoir le mauvais orgueil du
+mal, mais ce mal, dont il ne se repent point ou dont il se targue,
+il sait qu’il l’a commis. La femme, non. Cette grâce lui a été
+départie de s’estimer, dans le péché même, impeccable; les vieilles
+cocottes qui épousent des rastaquouères se croient peut-être vierges
+en entrant dans le lit nuptial. Interroge n’importe quelle fille, et
+de tous les sophas d’hôtel garni, rebut de tous les trottoirs, ayant
+toutes les souillures au cœur, toutes les crottes au jupon, il y a
+vingt à parier contre un que, si elle te raconte son histoire, elle
+voudra se faire passer pour une personne restée intacte dans le
+pataugement des boues; elle accusera tout le monde, père, mère, ou
+frère, le premier maître ou le premier amant, et la misère et les
+hasards, jamais elle ne s’accusera elle-même, fût-ce d’une
+peccadille ou d’une imprudence; victime toujours, rien que victime;
+et tandis qu’elle parlera avec des hoquets d’ivrognesse et des
+relents de baisers à l’ail, tu verras dans ses yeux la persuasion
+parfaite de son ingénuité. Ah! vraiment, quand ta maîtresse,
+pleurant et bégayant de rage, te reproche l’injure de ta jalousie,
+si bien fondée qu’elle soit, tu crois à une comédie? Erreur
+profonde. Ce qu’elle dit,--ce mensonge déconcertant à force
+d’audace,--c’est pour elle la vérité même; l’accuser, elle, elle!
+voilà qui est trop fort, véritablement; et, n’était sa colère à
+cause de ton injustice, elle te prendrait en pitié à cause de ton
+imbécillité! D’où provient cette prodigieuse puissance d’illusion?
+C’est ce que nul, je m’imagine, ne saurait dire avec certitude.
+D’une admiration de soi, si passionnée et si aveugle qu’elle ne
+saurait rien admettre de ce qui la pourrait diminuer? C’est
+possible, je ne sais. Mais cette puissance existe, incontestable.
+Et, sans elle, comment expliquerais-tu le manque absolu d’indulgence
+à l’égard des autres chez celles qui en ont besoin, plus que les
+autres? Malfaisante, médisante. La pruderie extrême n’est pas
+incompatible avec l’extrême libertinage. Qu’une femme, en quittant
+l’oreiller encore chaud des baisers coupables, apprenne que son
+mari, la veille, est allé dans un petit théâtre applaudir la gorge
+et les cuisses d’une diva d’opérette, elle poussera les hauts cris,
+se jugera la plus insultée des femmes, pleurera, fera ses malles; ce
+qui lui paraîtra surtout abominable, c’est qu’un pareil outrage ait
+été fait, précisément, à la plus vertueuse des épouses; et il se
+peut qu’elle jette à la tête de l’époux l’oreiller adultère, qui a
+plus de mémoire qu’elle. En vérité, je te l’affirme, si quelqu’un
+avait raconté à Messaline, au moment même où elle revenait de la
+Suburra, qu’une Vestale, au cirque, avait regardé à la dérobée les
+bras nus d’un esclave de Gaule, elle aurait fait enterrer vive la
+vierge criminelle, en s’étonnant qu’une aussi exécrable offense aux
+bonnes mœurs, qu’un aussi complet oubli de toute pudeur eût pu se
+produire à Rome, elle étant impératrice. Écoute autour de toi! C’est
+madame de Graçay--dont tous les journaux ont raconté la fuite en
+Angleterre avec la petite Léo, des Nouveautés,--c’est la comtesse de
+Belvéiize,--dont un procès scandaleux a révélé la liaison avec son
+valet de chambre,--qui, plus cruellement qu’aucune, sous l’éventail,
+avec des rougeurs étonnantes, épient, constatent, dénoncent
+l’innocence relative des flirtations mondaines. Tu supposes qu’elles
+ont oublié leurs propres aventures? Elles n’ont jamais eu à les
+oublier, ne se les étant jamais avouées à elles-mêmes. Et, en
+vérité, la pire des débauchées, en se regardant dans son miroir, la
+bouche encore pâlie d’on ne sait quels baisers, est tentée de
+s’écrier: «Tiens! un ange!» Oui, un ange. Des anges toutes! Plus
+elles ont failli, plus elles se jugent infaillibles. Mais ce n’est
+pas seulement à ceux qu’elles ont trahis qu’elles affirment, avec
+candeur, leur innocence; il ne leur suffit pas d’être elles-mêmes
+convaincues, inébranlablement convaincues, de leur pureté sans
+tache: elles vont plus loin encore. Tu connais madame Hélène de
+Courtisols? Elle a un amant, le vicomte d’Argelès. Eh! qui l’en
+blâme? Petite comme une enfant un peu grande, toute blanche et toute
+rose, si grasse partout, avec des yeux qui s’allument très vite, des
+lèvres couleur d’écrevisses,--que de piments on y devine!--elle est
+tout à fait séduisante, d’autant plus qu’un joli air de pudeur et
+même de niaiserie, répandu sur son charme endiablé,--une petite
+folle qui serait une petite nonne,--autorise des espoirs de
+résistance ingénue et d’abandon étonné; et il serait fâcheux qu’elle
+se bornât à faire le bonheur de M. de Courtisols. Elle ne s’y borne
+pas. Il n’est personne qui puisse ignorer son attachement pour le
+vicomte. Où les voit-on ensemble? Partout; dans la même voiture, au
+Bois, dans la même baignoire, aux premières! Oui, aux premières!
+Comme cela, sans se gêner. Et la main de Mme de Courtisols n’est
+jamais seule sur le rebord de la loge. Pour un peu ils se
+tutoieraient devant tout le monde. C’est en plein jour qu’elle
+descend rue Saint-Georges, d’un fiacre aux stores levés, devant la
+porte de la maison neuve où le vicomte a loué une garçonnière. Moi
+qui te parle, je les ai vus, une après-midi,--elle en peignoir de
+rubans et de valenciennes,--à la fenêtre. De sorte que le mari a
+fini par se douter de quelque chose. Comme il se donne le ridicule
+d’être jaloux, il a fait suivre sa femme, l’a suivie lui-même. Il
+voulait une prouve, il l’a eue. Un beau jour--la porte enfoncée sous
+le genou d’un robuste commissionnaire dont il s’était fait
+accompagner,--il a pénétré dans la garçonnière avec une telle
+soudaineté qu’il a vu le vicomte d’Argelès, à demi rhabillé, sauter
+dans le jardin par une fenêtre heureusement peu haute,--un entresol
+très bas,--tandis que l’épouse coupable, à demi-nue, levait la tête
+dans le trouble de ses cheveux ébouriffés. Mais elle ne fut pas
+décontenancée, non, pas une minute! Cet homme qui avait fui, ce
+devait être un voleur. Cet appartement, c’était celui d’une amie. Si
+elle était couchée dans ce lit, c’était à cause d’une indisposition
+qui l’avait prise tout à coup. Ce chapeau d’homme, sur une chaise,
+quel chapeau? où voyait-il un chapeau? il n’y avait pas de chapeau.
+Ni de redingote, ni de gilet, ni rien du tout. Et en disant cela,
+elle le croyait! Oui, elle le croyait! Tel était son air de
+candeur,--ce n’était pas un air seulement,--que le mari la
+considérait avec des yeux où la stupéfaction se mêlait à la rage.
+Mais, forte de son innocence, elle ne s’en tint pas à la proclamer.
+Avoir été l’objet d’une pareille algarade, c’est ce qu’une honnête
+personne ne saurait endurer. Le soir même, émue encore d’une
+indignation légitime, elle alla chez son amant. «Vicomte! lui
+dit-elle très vite sans lui donner le temps de s’informer des suites
+de leur mésaventure, vicomte! je sais que vous avez beaucoup
+d’amitié pour moi. Il faut que vous me serviez de guide dans des
+circonstances pénibles. Conduisez-moi chez un avoué.--Eh! pour quoi
+faire, mignonne?--Je veux intenter à mon mari un procès en
+séparation.--Vous?--Moi-même. M. de Courtisols est un fou; la vie
+auprès de lui m’est devenue impossible.--Explique-toi. Que t’a-t-il
+fait?--Le plus imprévu des affronts.--Mais encore?--Ah! Gaston,
+s’écria-t-elle en fondant en larmes, vous ne devineriez jamais... Il
+croit que je le trompe!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LE TEMPS FAIT BEAUCOUP A L’AFFAIRE
+
+
+Jeune homme épris de l’amour et qui veux réaliser par lui ton rêve de
+bonheur, je ne crois pas que le mariage te doive être interdit. Nier la
+possibilité, dans l’hymen, des parfaites liesses, serait aussi absurde
+que de les juger impossibles hors de l’hymen; le fruit permis a ses
+douceurs; les lèvres auxquelles on a droit peuvent valoir les lèvres que
+l’on usurpe, et l’honnêteté du baiser n’en exclut pas l’extase. Que
+l’amour perde, à se rendre légitime, un peu de son aventure et de son
+mystère, ces deux incitations exquises, cela est évident; mais il y
+gagne, outre une probabilité de paix et de durée, qui plaît aux âmes
+fidèles, l’orgueil de pouvoir avouer ses joies. Donc, jeune homme, si
+les bonnes providences mettent sur ton chemin,--comme une rose blanche,
+à portée,--l’enfant pure qu’imagina ton espoir, ne t’avise pas, dans la
+niaiserie d’un vulgaire donjuanisme, de répudier cette rare faveur. Ose
+préférer aux adultères les épousailles, ton lit au lit des autres.
+Dédaigne les railleries faciles des libertins, leurs prophéties
+surannées; et, niant le bonnet de coton, sûr de toujours objecter à la
+flanelle prédite l’emportée passion des étreintes nues, entre
+résolument, avec la foi d’aimer sans cesse, dans le paradis nuptial.
+
+Seulement, mon apprenti, sois instruit d’une chose:
+
+L’homme, mari depuis une heure, qui baise,--ô divin premier soir!--les
+lèvres effarées de l’épouse encore intacte, assume, quant à elle et
+quant à soi, la plus effrayante des responsabilités; et il n’est pas de
+précieuse verrerie diaphane, éthérée, presque ailée, plus prompte à
+s’émietter en irrémédiables désastres que la fragilité auguste d’une
+vierge.
+
+Tremble! Que vas-tu faire? Cette innocence qui craint et qui veut, qui
+frissonne et s’abandonne, alarmée et charmée par tous les effrois et par
+toutes les espérances des curiosités, cette ignorance que trouble
+l’instinct d’un inconnu peut-être charmant, peut-être affreux, exigent
+de ta caresse, ô patient et tendre initiateur, le vol à peine posé d’un
+duvet sur un brin d’herbe, la légèreté furtive, qui passe et qui
+revient, d’un souffle sur une rose. Il faut que tu fasses de ton
+étreinte, cet attentat,--car c’en est toujours un!--quelque chose de
+presque pas senti, de délicieux pourtant, quelque chose qui ressemble à
+un frôlement de plumes. Il faut que tu triomphes! mais sans bataille;
+que tu prennes! mais sans saisir; que tu brises! mais sans rompre. Tu
+dois être le bourreau qui ne fait point de mal. O contradiction de deux
+devoirs également urgents: avoir la soudaineté presque brutale avec tout
+l’atermoiement des miséricordieuses attentes; être formidable et ne pas
+effrayer; être la force douce à la faiblesse; effleurer, profondément!
+Cela est impossible, penses-tu? Impossible, soit, mais indispensable; et
+si tu ne te connais point capable de cette fureur délicate, de ce modéré
+déchaînement, de cette tyrannie obéissante, qui épargne à la fois et
+subjugue, si tu n’es pas de ceux qui savent voiler de charme et de
+pudeur la suprême impudeur, fuis les noces, renonce aux bouches
+immaculées, retourne aux expertes alcôves qui reçoivent moins de leçons
+qu’elles n’en donnent. Car, en vérité, je te l’affirme, de la minute où
+s’entr’ouvre pour la première fois la fleur virginale des lèvres dépend
+tout l’avenir, adorable ou exécrable, des baisers conjugaux; et jamais
+l’épouse ne cessera de te mépriser ou de te haïr en de sourdes rancunes
+si tu as déshonoré l’illusion de son timide instinct.
+
+Mais, pour périlleuse que soit l’épreuve du premier enlacement, un autre
+danger, bientôt, plus grave encore, menacera ta félicité! Ici, jeune
+homme, je parlerai tout bas; écoute, en te penchant, et m’entends, à
+demi-mot.
+
+Si câline, si retardée qu’ait su être ta brutalité initiale, de quelque
+chasteté que tu aies idéalisé l’inévitable souillure, tu n’as pas pu,
+dès la nuit de miel, obtenir que l’épouse partageât tes transports. Elle
+demeure étonnée, sinon épouvantée; et cet étonnement tardera longtemps
+peut-être à devenir de la joie; il s’atténue, dans son cœur, à cause de
+sa tendre confiance, mais il se complique, dans son corps, d’un
+endolorissement qu’avouent des reculs et des rongeurs. Si les parfums
+parlaient, les roses pourraient dire le mal que cela leur fait d’éclore,
+et combien de temps leur en dure le déchirant souvenir. Seul, le
+peu-à-peu des baisers renouvelés, des instances qui se prolongent,
+révélera lentement, très lentement, à la mariée à peine femme le mystère
+qui, dans ses bras, te met aux yeux d’étranges larmes. Toi, cependant, toi
+qui l’adores, toi dont c’est le ravissement éperdu de la serrer contre
+ton cœur, si belle, si pure, sous le déroulement de ses cheveux qu’une
+main d’homme avant la tienne n’avait jamais dénoués; toi qui exultes
+dans le triomphe de la possession récente, tu l’enveloppes, tu la
+berces, tu l’emportes dans ton ivresse, sans repos! Il n’est de belles
+heures que celles où tu presses entre les tiennes ses petites mains
+d’enfant, où tu regardes s’attendrir ses yeux, où tu écartes le voile
+dont s’abritent ses jeunes seins effarés, où tu baises le joli signe
+qu’elle a parmi la mousse d’or de la nuque; et durant bien des mois, tu
+ignores qu’autour de toi, dans le monde, d’autres hommes et d’autres
+femmes vont et viennent, se tourmentent ou se réjouissent, s’occupent de
+leurs affaires ou de leurs amours; tu vis dans l’enchantement de votre
+chère solitude! De sorte qu’enfin, à cause de tant de caresses assidues,
+elle se sent troublée d’un trouble charmant, encore inéprouvé; elle
+sourit et elle pleure, dans un éveil inattendu; elle comprend un peu,
+puis tout à fait; elle naît, elle vit, elle est femme, étant heureuse;
+ses consentements, qui acceptaient, désirent; ce que tu veux, elle le
+veut; et tu baises sur ses lèvres la gratitude du baiser. Mais cette
+heure, si douce, où l’hymen s’accomplit définitivement par un égal
+échange d’extase, peut être suivie, bientôt, d’heures funestes au
+matrimonial amour; car c’est trop souvent quand l’épouse a connu enfin
+l’émotion parfaite du plaisir, que l’époux, moins violemment épris,
+s’abandonne aux paresses! Le désir, qui s’exaspère en elle, se ralentit
+en lui. Par l’accoutumance des voluptés, il y trouve moins de charme; sa
+passion s’est alanguie dans le tous-les-jours du contentement; il aime
+moins, d’avoir trop aimé. Et ce qui va s’endormir chez l’homme vient de
+s’éveiller chez la femme. Désaccord cruel, et naturel, hélas! Dans la
+furie des nouvelles amours, il a employé aux satisfactions le temps où
+elle ne les concevait pas encore; une fin qui coïncide avec un
+commencement; il s’est éteint à l’allumer; et il n’est plus que cendres
+à présent qu’elle est flamme. Heure formidable entre toutes! d’où peut
+résulter, chez la femme, le mépris du lit qui n’a pas tenu en ivresse
+les promesses du tourment; d’où peut résulter la trahison d’abord rêvée,
+puis désirée, puis voulue, l’adultère acquittant la dette du mariage.
+Jeune homme! elles ne suffiront pas à assurer la longévité de ton
+bonheur, les délicatesses et les pudeurs des nuits premières. A moins
+que tu n’aies en toi l’héroïsme persistant des étreintes toujours
+disposes, sois l’époux qui s’épargne en épargnant l’épouse; réserve-toi
+pour le moment où elle ne se réservera plus; et sois capable, quoi qu’il
+arrive,--si tu veux éviter la maison déserte ou souillée,--d’être
+l’amant de la femme, le jour où elle consentira à être ta maîtresse!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+SIC VOS NON VOBIS
+
+
+Hélas! si amères que soient les pages que je viens d’écrire, elles sont
+trop douces encore. J’ai menti en te laissant entrevoir dans l’hymen
+l’accord possible des âmes et des sens.
+
+Je dirai tout. Lis, si tu es capable de considérer sans effroi les
+épouvantements de la réalité.
+
+Ainsi, tu es heureux? Parce que tu épouses, toi vingt ans, elle
+dix-sept, une jeune fille que tu adores, et qui t’adore, parce qu’elle a
+la grâce avec la pureté, parce que tu es sûr d’être le seul homme pour
+qui son cœur ait tressailli, parce que vous avez eu, avant le
+consentement officiel des familles, les adorables fiançailles des mains
+serrées à l’écart, des marguerites interrogées, des rubans volés et
+baisés, tu es heureux? Et dans le triomphe des noces, tu exultes, sûr de
+l’avenir, persuadé qu’aucun événement humain,--sinon la mort, terreur
+lointaine,--ne pourra entraver ni interrompre ta joie éternisée? Tu as
+la certitude, en un mot, toi qu’elle aime aujourd’hui, d’être aimé
+demain, après-demain, toujours, par elle?
+
+Je te plains.
+
+Oh! combien je me désole de vous flétrir d’un souffle amer, roses
+blanches de l’illusion, qui fleurissez au seuil du mystère nuptial! Mais
+c’est la loi de notre temps que toute main pleine de vérités, même
+funestes, doit s’ouvrir.
+
+Epoux qui te pâmes à l’idée d’entrer, ce soir, dans la chambre où une
+vierge t’attendra, pleine de rêves comme toi-même, apprends, hélas!
+qu’aucune femme ne saurait aimer l’homme qui lui révéla les arcanes
+abjects de l’amour, et que ton baiser, déception subie, et
+haïe,--haïssable en effet!--n’aura d’autre résultat que de disposer
+l’épouse naguère ignorante à un autre baiser, consciemment désiré cette
+fois.
+
+Tu m’entends mal? Je m’explique. Frémis.
+
+Toute jeune fille, bourgeoise ou paysanne, mondaine ou ramasseuse de
+bouts de cigares en compagnie de son père, ancien chiffonnier, se fait
+du mariage un idéal tel que nulle réalité ne s’y peut égaler. Tu es, je
+l’accorde, jeune et beau comme les Hylas des poèmes; tu es robuste, j’y
+consens, comme les Héraklès triomphateurs des Omphales; je vais plus
+loin: ayant longuement médité sur les conseils que je t’adressai
+naguère, tu détestes les brutalités soudaines de l’hymen, tu es résolu
+aux atermoiements subtils, aux délicatesses qui épargnent et consolent,
+à toutes les ouates sous la chute; enfin, tu es parfait. N’importe! Il
+demeure impossible que la vierge devenant épouse te juge équivalent à
+son rêve; et, qui que tu sois, quoi que tu fasses, toujours elle
+songera, déchirée: «Eh! quoi? c’était cela?» Si elle était (comme je le
+pense, voulant le penser) aussi immaculée de l’âme que du corps; si,
+n’ayant rien lu, rien vu, rien entendu, elle rêvait un prolongement des
+immatérielles tendresses; si elle croyait que l’on fait les draps
+conjugaux avec les nuées du paradis ou la nappe blanche des autels, oh!
+de quel recul elle frissonnera devant l’abominable chose! Conçois-tu,
+homme, qui par la longue coutume des lits résignés ne crois plus aux
+rébellions de la pudeur; qui, à force de roses effeuillées, suspectes
+les sensitives, conçois-tu l’épouvante de la jeune fille quand, après la
+maladresse des habits tombés et le ridicule de la virilité à demi
+dévêtue, s’impose à elle, subitement, sous la toile encore froide où se
+glissent des approches velues, l’arrogance bestiale de ta victoire,
+quand tu lui révèles, hélas! ce qu’elle désirait elle-même,
+inconsciente, les nuits où, ne dormant pas, elle songeait à la nuit de
+noces? T’imagines-tu, immonde chanteur de cocoricos, son haut-le-cœur
+sous ta lèvre? Car enfin, si spirituel que tu sois devenu à force de
+sincère hypocrisie, il faut bien que, tôt ou tard, tu le pousses, frère
+de l’animal, ton cri de satisfaction. Et garde-toi de penser que l’amour
+dont elle fut charmée l’aveuglera sur la bassesse de sa réalisation. A
+cause des conseils maternels qui recommandèrent l’obéissance, à cause
+d’une pudeur si jalouse qu’elle préfère le silence du martyre à la
+plainte de s’avouer souillée, la victime te cachera peut-être l’horreur
+dont elle frissonne, le dégoût qui la navre; mais, en dépit d’elle-même,
+malgré ses sourires après la peur, malgré ses regards attendris où tu
+iras jusqu’à lire, imbécile, de la reconnaissance, elle ne te pardonnera
+jamais, sache-le, le désespoir et la honte de son illusion déçue. Tu
+souris? tu hausses l’épaule? tu objectes que j’ai choisi l’hypothèse à
+peine vraisemblable de la jeune fille absolument ignorante, uniquement
+éprise d’idéal? tu prétends épouser une femme, non un ange? Allons,
+soit, puisque tu le veux, j’admets que ta fiancée, malgré ses
+innocences, n’a pas été sans comprendre ce que ta passion réclamerait
+d’elle. Elle soupçonnait que l’on ne couche pas ensemble pour relire
+_Paul et Virginie_. Il se peut que ses parents l’aient conduite à
+l’Opéra-Comique, où l’on chante des duos d’amour,--si paisibles, mais,
+enfin, des duos,--et il se peut même qu’elle ait envoyé sa femme de
+chambre acheter chez le libraire de la rue de Sèze les petits livres qui
+viennent de Belgique. Eh bien! après? Parce qu’elle a prévu, parce
+qu’elle a désiré,--libertine, je l’accorde,--la matérialité de
+l’étreinte; parce qu’elle s’attend à des béatitudes qui n’ont rien
+d’angélique, oseras-tu te vanter de réaliser son rêve? Pauvre homme!
+Dans sa demi-science compliquée de rêverie et dont l’ingénuité, dépravée
+de chimère en chimère, conclut aux plus étranges aberrations, elle a
+espéré de tels contentements au prix de quelques effrois, que tu seras
+incapable de t’abaisser jusqu’à son idéal, comme tu étais incapable, par
+une raison contraire, de te hausser jusqu’à l’idéal de l’autre. «Quoi!
+c’était cela?» eût dit l’ignorante vierge; la vierge savante dit: «Quoi!
+ce n’était que cela?» Et que tu aies épousé l’une ou l’autre, c’est d’un
+regard méprisant que, le matin, l’amoureuse d’hier considérera, éveillée
+la première, l’inutile fatigue de ton sommeil.
+
+Or, bientôt, qu’adviendra-t-il?
+
+Déçue,--n’importe de quelle façon, mais, quoi qu’il soit arrivé,
+déçue,--ta femme se sentira envahie d’une tristesse profonde. Ne crois
+pas à ses aveux charmants! ne crois pas à ses caresses! Elle souffrira,
+te dis-je, et elle haïra en toi ses espérances bafouées. Une chance te
+reste, non pas la chance d’être aimé,--car de quel droit formerais-tu ce
+rêve, toi, le tueur de songes?--mais celle de ne pas avoir quelque rival
+heureux; écœurée d’une première épreuve, l’épouse peut se résoudre à
+n’en point tenter d’autres, si elle est de celles qu’une ferme vertu
+défend des viles faiblesses, sans être aimante, elle sera fidèle. Qu’il
+se réjouisse en ce cas, celui à qui suffit, pour être heureux, que
+personne n’acquière ce qu’il ne possède pas. Mais si, pareille à la
+plupart des femmes, elle sent persister en elle, malgré ton baiser
+détesté, malgré tout! une vie qui se refuse à demeurer inutile, tremble,
+misérable mari! Tu lui as enseigné l’ignominie ou l’insuffisance du
+plaisir; elle n’a plus d’illusions, elle sait ce que lui demandent les
+yeux qui s’allument à ses yeux, ce que tiendront les promesses des
+agenouillements; pas plus que de toi elle n’attend des autres la
+réalisation de son rêve chaste comme une idylle ou immodeste comme une
+atellane: eh bien, puisqu’il le faut, elle se résignera, peu à peu,
+après de longues amertumes, à l’humanité telle que tu la lui as révélée;
+elle acceptera, en place de l’impossible, qu’elle voulait, le possible,
+qui s’offre; elle consentira à des nuits d’amour pareilles à sa nuit de
+noces! Tu demandes: «Pourquoi n’oublierait-elle point dans mes bras les
+désespoirs de sa chimère inassouvie? Pourquoi me préférerait-elle ceux
+qui sont semblables à moi-même?» Parce que tu es toi! parce que tu es
+l’impardonnable à qui elle doit la déception initiale; parce que, dans
+l’amour d’un autre, elle peut trouver, sans la colère et la honte des
+premiers déboires, tout ce que, maintenant, grâce à toi, elle s’est
+résignée à espérer. Révolte-toi, crie et sanglote, souffre! Telle est,
+malgré tes fureurs et tes larmes, la fatalité qui pèse sur toi. L’hymen
+n’est que le précurseur de l’amour; et l’époux, tremblant, extasié, qui
+s’approche du lit nuptial, fait la couverture de l’amant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+NÉCESSITÉ D’ÊTRE TOUJOURS PRÊT
+
+
+Enfant soucieux de t’instruire, médite ce très sincère discours que
+j’entendis hier:
+
+«Pour quelle raison je l’ai quitté? s’écria madame de Fleurence.
+Pourquoi, malgré ses sanglots suppliants, et malgré mes propres regrets,
+je ne lui rouvrirai jamais plus ma porte, dût-il y frapper avec un front
+troué d’une balle de revolver? parce que je suis la capricieuse et
+soudaine gourmande qui ne veut point attendre, pour manger à sa faim,
+l’heure précise où sonne la cloche du dîner.»
+
+Elle continua, pleine de colère:
+
+«L’amour n’est l’amour véritable que s’il possède absolument, en tout
+lieu, à tout instant, l’âme, le cœur, le corps. Le poète, le soldat, le
+financier ou l’artisan qui, épris d’une femme, s’inquiète encore des
+poèmes, des combats, des spéculations ou des outils quotidiens, n’est
+pas un véritable amoureux. Avoir, en n’importe quelle circonstance, une
+pensée qui ne se rapporte pas directement à la maîtresse choisie,
+connaître, si furtif qu’il soit, un autre désir que celui de baiser les
+yeux, les lèvres, toute la personne de l’Amie, c’est ne pas aimer, c’est
+être incapable d’aimer. La passion n’existe qu’exclusive; elle est la
+despotique reine qui réclame de ses sujets l’agenouillement continu, la
+perpétuelle adoration. C’est pourquoi les faiseurs de sonnets et
+d’élégies ont grand tort de mêler les choses de la nature aux choses de
+l’amour. Il est inimaginable qu’un vrai amant parle de la neige en
+caressant la blancheur des seins, pense aux fleurs en humant l’odeur
+d’une chère bouche, aux gazouillements des oiseaux en écoutant la parole
+qui le charme: il ne songe qu’à cette gorge, qu’à cette bouche, qu’à
+cette parole. «Toi», c’est le seul mot qu’il puisse dire. Toute
+métaphore implique une liberté d’esprit incompatible avec l’absorption
+parfaite dans une seule idée, qu’exige l’amour; toute comparaison est
+une trahison, digne de tous les châtiments et de tous les mépris. Une
+fois, un poète lyrique,--qui n’avait pas d’une façon suffisante
+l’intuition des devoirs que l’on contracte en disant: «Je vous aime!» se
+jeta aux pieds de madame de Portalègre, et longtemps, longtemps, dans
+une improvisation où se mêlaient toutes les images accoutumées, où il y
+avait des roses, des lys, des rossignols, la supplia de ne point lui
+être cruelle. L’illustre mondaine, avec patience, le laissa dire
+jusqu’au bout; même elle ne lui défendit pas d’espérer qu’elle
+l’attendrait, le lendemain, dans la chambre qu’il avait comparée à un
+jardin paradisiaque. Mais, à l’heure convenue, quand il entra dans le
+cher Eden, il vit des rossignols en effet voleter sous le ciel blanc du
+plafond, il vit sur le lit une odorante et abondante jonchée de lys et
+de roses en tas; et, de la chambre voisine, la voix de madame de
+Portalègre lui conseilla, dans un éclat de rire, de se plaire à
+l’envolement chanteur des oiseaux, et d’embrasser, au lieu d’elle, les
+fleurs.
+
+«Moi, cependant, si le vicomte d’Argelès avait borné sa faute à un abus
+même considérable de figures de rhétorique, j’aurais pu feindre de ne
+m’en pas irriter, ayant pour lui une tendresse sincère, encline aux
+indulgences. Mais son crime, qui dépasse tout ce que l’on pourrait
+imaginer, était vraiment irrémissible, et chaque fois que je m’en
+souviens, c’est avec un sursaut de colère toujours plus exaspérée.
+
+«Oh! quel crime!
+
+«Les après-midi, dans le boudoir fermé aux visites banales, je le
+recevais lui seul,--car, veuve, il m’est permis d’oser ces sortes
+d’inconvenances--et, autour de nous, dans la demi-clarté mystérieuse des
+fenêtres voilées de soie, dans les parfums qui émanent des jardinières
+épanouies et de mon peignoir entr’ouvert, il y avait tous les tendres
+conseils d’étreinte et de baiser; je m’alanguissais, avec ces sourires
+qui consentent, avec des abandonnements de bras, qui ne refuseront rien:
+mais, lui, tranquille, correct,--quoique m’adorant, je le savais!--il
+feignait de ne pas prendre garde aux douces exhortations, à l’offre
+muette des délices.
+
+«Souvent, nous passions la soirée dans quelque baignoire de petit
+théâtre, bien obscure, où nul ne saurait vous voir; sur la scène les
+maillots de l’opérette ou de la féerie allaient et venaient avec des
+lueurs de chair, les gorges ballaient hors des corsages bas, je ne sais
+quelle chaleur, à cause de cette vision jolie d’être lointaine, me
+venait aux yeux, aux lèvres, aux mains: et nous étions assis tout près
+l’un de l’autre sous ma jupe étalée, dans la loge si étroite qu’il ne
+pouvait tourner la tête sans m’effleurer, de sa moustache, la joue, et
+que l’impatience de ma bottine, qui battait le petit banc, rencontrait à
+chaque minute le drap de son pantalon. Mais, étant au théâtre, lui,
+régulier, il ne s’occupait que du spectacle; pendant les entr’actes, il
+allait me chercher des bonbonnières de violettes pralinées, m’offrait le
+divertissement d’une promenade au foyer ou dans les couloirs.
+
+«Nous revenions ensemble dans le coupé plus étroit que la baignoire,
+capitonné, obscur, si doux, où l’on se serre,--un coin de boudoir que
+l’on a mis sur des roues; j’inclinais ma tête sur son épaule, j’avais un
+bras autour de son cou, je sentais sur mon front le chatouillement de
+ses cheveux que remuait un peu mon haleine; mais, lui, tandis que je me
+taisais, presque haletante, il parlait, d’une voix calme, de la pièce
+que nous avions vue, du temps qu’il faisait, des passants qu’il
+regardait patauger dans la boue à travers la vitre troublée par la buée
+de nos souffles.
+
+«Sans doute, sans doute, une fois rentrés, une fois seuls dans la
+chambre où je ne lui défendais pas de s’attarder jusqu’au matin,--dès
+que la glace haute, au fond de l’alcôve, reflétait nos chevelures mêlées
+sur le même oreiller,--il m’enlaçait passionnément, et, bégayant de
+tendresse, avec toutes les ardeurs aux lèvres et toutes les flammes aux
+yeux, il m’enveloppait de son amour comme d’une brûlante robe de désirs
+et de caresses! Il m’adorait! Il me voulait! Mais son baiser n’avait pas
+consenti à enchanter ma bouche avant le moment normal, accoutumé,
+convenu, du sommeil prochain. Mon amant ne m’aimait qu’à l’heure où l’on
+se couche! Sa passion avait besoin de ce prétexte.
+
+«Chose abominable, et abjecte! Ne convoiter que lorsque se présente
+l’occasion, facile et habituelle, du plaisir! attendre, pour le suprême
+abandon, le retour d’une circonstance favorable, prévue! Etre heureux
+sans l’avoir fait exprès! Ne pas se déranger pour être dieu! Considérer
+l’exquis et auguste baiser comme je ne sais quelle besogne, plus
+agréable, voilà tout, que l’on recommence aux mêmes points de la vie,
+avec régularité, quand l’horloge sonne! Aller au paradis comme on irait
+au bureau! Avoir un cœur et des sens pareils à ces estomacs méthodiques
+qui ne prennent jamais rien entre les repas! Chose abominable, vous
+dis-je. L’amour, c’est le briseur d’habitudes et d’usages, le
+contempteur de convenances, l’affamé soudain qui veut, n’importe quand,
+n’importe comment, n’importe où, sa joie, et la vole, si on ne la lui
+donne point! Est-ce qu’il sait attendre, est-ce qu’il sait choisir les
+occasions commodes, les instants propices? Si vous demandez à don Juan:
+«A quelle heure aimes-tu?» il est douteux qu’il réponde: «Quand
+Leporello a fait ma couverture». Partout où le désir s’éveille, il a le
+droit et le devoir de devenir l’extase. Toutes les couches lui sont
+bonnes, toutes les minutes lui sont bonnes, et toutes les rencontres. Il
+utilise les boudoirs, l’après-midi, même quand la porte ferme mal, et
+les loges étroites, malgré la curiosité du gaz, et les coupés où l’on
+est mal à l’aise, et aussi, en plein jour, les mousses profondes des
+bois, comme, dans le crépuscule, les grands blés d’or qui remuent. Il ne
+perd pas le temps à s’en aller quérir dans la maison le tapis qui
+préservera la robe de la mariée! Pour ce qui est de moi,--et bien que
+l’on s’accorde à me considérer comme une personne peu portée à
+l’excentricité,--je n’ai pu tolérer davantage les habitudes de
+régularité, vraiment déplorables, auxquelles s’obstinait la tendresse de
+M. d’Argelès; et jamais, en dépit de quelques souvenirs attendris, je ne
+consentirai à lui rendre la plus petite part dans mes bonnes grâces, à
+moins que, quelque jour ou quelque soir,--pas à l’heure où l’on
+s’endort,--il ne me prouve qu’il a renoncé à sa pitoyable coutume, par
+la précipitation fougueuse d’un baiser imprévu!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LE DROIT DE L’AMIE
+
+
+Madame de Fleurence n’a pas tout dit; n’envisageant qu’un côté de la
+question. Il faut voir les choses de plus haut et d’une façon plus
+générale.
+
+Toi qui veux devenir Amant, cher élève! si j’ai gardé pour l’un des
+derniers l’avis que tu vas entendre, garde-toi d’en conclure que je le
+juge moins utile que les autres. Le plus important de tous, quoique
+banal en apparence, voilà ce qu’il est en effet. Je me sentirais plein
+d’une pitié méprisante pour l’homme qui, ayant assumé la responsabilité
+terrible d’aimer, ne se conformerait pas à ce conseil d’une façon
+absolue. Et je te le donne ici, par dessus beaucoup d’autres, afin que
+toujours il s’offre à toi d’abord, lorsque tu ouvriras ta mémoire.
+
+Comprends, et soumets-toi.
+
+Du jour où tu as baisé les lèvres consentantes de l’Amie, tu ne dois
+plus, quels que soient le lieu, le temps, le cas,--fût-ce en la rapide
+seconde d’un aparté de comédie,--t’aviser jamais de songer à toi-même,
+mais il te faut dorénavant n’avoir aucune pensée, ne proférer aucune
+parole, ne faire aucun geste, qui n’aient pour but immédiat le bonheur
+toujours plus parfait de celle que tu aimes.
+
+L’amour implique un échange. C’est un contrat sans paperasses où chaque
+conjoint offre et reçoit un apport. Que donne la femme? Elle-même. Que
+doit-on lui donner? Tout. S’il lui manque une parcelle de ce «Tout»
+comme elle le conçoit,--tout l’or pour la courtisane, tous les triomphes
+pour la mondaine, tous les baisers pour l’amoureuse,--si même tu
+n’ajoutes pas au Tout particulier réclamé par celle-ci ou par celle-là,
+une bonne partie des autres Touts exigés par toutes les autres, tu ne
+fais pas honneur à ton engagement formel quoique tacite, tu es un voleur
+et un traître, et c’est de plein droit que la femme se reprend,
+c’est-à-dire retire son apport que le tien n’a pas compensé. «Quoi! Si
+je suis pauvre?» N’aime pas. «Si je n’ai pas le haut rang,
+l’illustration, les éclats dont s’amuse la vanité des marquises ou des
+duchesses?» N’aime pas. «Si je ne sens point dans mes bras la vigueur
+des étreintes toujours prêtes?» N’aime pas, n’aime pas, te dis-je! à
+moins que les providences, parfois clémentes, t’élisant entre tous, ne
+t’aient donné de rencontrer l’inestimable cœur de quelque pure enfant,
+ou de quelque bonne fille, qui aime parce qu’on l’aime, sans s’inquiéter
+d’autre chose. Mais évite la redoutable femme consciente de son droit,
+lorsque tu ne connais point la puissance de réaliser pleinement son
+espérance, car tu ne tarderais pas à subir le désespoir d’un juste
+abandon, ou bien, si sa pitié te souffrait auprès d’elle, tu serais
+pareil à ces maris qui, ayant affirmé, le jour du contrat, une opulence
+imaginaire, confondus maintenant, humiliés, bafoués, assis au bas bout
+de la table et couchant du côté de la ruelle, vivent, l’opprobre au
+front et la rage aux dents, des aumônes de la dot. Et surtout ne crois
+pas que j’exagère le moins du monde par un vain amour du paradoxe! Telle
+est l’imperturbable estime qu’elles font, nos amies, de leurs corps même
+souillés, que la plus laide pécore ou la plus méprisable gaupe, en
+daignant mettre le genou, le soir, au bord des draps, s’étonne de ne
+point voir le lit se changer en un autel fleuri de lys et de roses et
+plein de musiques chantant des louanges dans une brume d’encens. Elle
+existe, plus impitoyable que la créance de Shylock, cette exigence de la
+femme qui veut tout en échange de soi-même. On peut s’y dérober par la
+fuite, mais quiconque ne fuit pas, s’y doit soumettre, en ayant reconnu
+la légitimité par l’acceptation redoutable du baiser. Et n’est-elle pas
+légitime en effet, puisque l’homme, depuis l’heure immémoriale où sa
+bouche s’extasia pour la première fois sur la rose en fleur de la bouche
+d’Eve, a cherché en vain un autre délice qui valût d’aimer la vie et de
+haïr la mort?
+
+Maintenant que tu as cessé d’ignorer à quoi l’amour t’engage, tu ne
+t’étonnes plus d’être obligé au complet oubli de toi-même, à la
+préoccupation, unique et incessante, de l’objet aimé. Mais, outre le don
+même du prodige, quelle acharnée absorption de tout ton être dans une
+pensée unique ne te faudra-t-il pas pour réaliser le miracle de l’Amie
+toujours satisfaite! Ce sont les autres hommes qui connaîtront le
+sommeil paisible après une journée de labeur; toi, tu ne dormiras plus,
+jamais plus, jamais plus, car ne se peut-il point qu’après trois nuits
+de veille passées à attendre des ordres qu’elle n’a pas daigné donner, à
+l’heure où brisé, vaincu, tremblant la fièvre, il semblerait qu’enfin il
+t’est permis de clore, un instant, les paupières, ne se peut-il point
+que justement à cette heure la maîtresse exige que tu sois là pour lui
+ramasser l’un des douze boutons de son gant ou lui dire le temps qu’il
+fera demain? Ouvrir un livre, recevoir une visite, serrer la main d’un
+ami, suivre le convoi d’un parent, t’asseoir à une table pour écrire ou
+pour manger, entendre ce qu’on te dit, regarder ce qui se montre,
+tourner la tête parce que quelqu’un a crié au secours derrière toi, ce
+sont des choses dont tu n’auras plus le loisir. Eternel qui-vive! tu
+devras être, à toute minute, matin, jour, soir, nuit, prêt à une action
+inconnue, soudaine, qui te sera commandée sans avertissement, sans
+explication; tu ressembleras à un voyageur qui attendrait toujours,
+toujours, la valise à la main, sur le bord de la voie, un train express
+qui passera peut-être, à toute vitesse, on ne sait quand, et dans lequel
+il devrait se jeter, d’un bond, à travers la vitre de la portière! Et
+c’est surtout des mille petites obéissances, sur-le-champ, dès la
+parole, dès le signe, que se montre jalouse la tyrannie féminine.
+N’espère pas la rassasier, en quelques fois, par d’héroïques dévouements
+après lesquels elle pourrait, semble-t-il, n’avoir plus rien à demander;
+elle accepte,--sans reconnaissance, puisqu’ils lui sont dûs!--les
+sublimes sacrifices, mais elle veut l’esclavage continu, attentif,
+occupé des moindres vétilles; il ne servira de rien que tu montres la
+magnanimité amoureuse des Lancelot ou des Amadis si tu n’as point le
+zèle méticuleux d’un bon valet de chambre; tu ne feras que ton devoir,
+si, pour ton amie, tu quittes ton pays, brises ton avenir, compromets
+ton honneur, et tu seras impardonnable si tu ne lui apportes pas à
+l’heure convenable une avant-scène pour la première représentation où
+elle a cent fois déclaré pourtant qu’elle ne voulait pas aller. La fuite
+d’un banquier vient de t’enlever ta fortune? Songe au bal où, ce soir,
+tu verras celle que tu aimes. Ta mère se meurt? Pense au bouquet de
+gardenias que tu enverras à ta maîtresse. Une femme, miséricordieuse
+entre toutes, a chassé de sa présence,--et comme elle a eu
+raison!--l’amant qui avait renoncé pour elle à toutes les joies, à
+toutes les gloires, mais qui, un jour, le pied lui ayant manqué sur le
+bord d’un précipice où elle lui avait fait signe de cueillir une rose
+des Alpes, roula jusqu’au fond de l’abîme, déchiré, sanglant, presque
+mort, sans songer à cueillir la petite fleur, en passant.
+
+Mais,--chose plus épouvantable encore,--toi qui, pour le Baiser, consens
+à l’oubli de toi-même, tu n’obtiendras jamais dans sa plénitude
+l’enchantement du Baiser. Ah! véritablement, parce que ta maîtresse,
+belle entre les belles, a les lèvres roses et les bras blancs et les
+seins frais comme les fleurs, parce qu’elle se livrera plus désirable
+que les déesses et les houris des rêves, tu l’imagines, pauvre niais,
+que tu vas connaître, entières, incomparables, les extases de la
+possession? Tu crois que tu trouveras, dans l’amour, le bonheur? Laisse
+cette espérance au seuil de l’infernal empyrée. Il s’agit bien de ton
+bonheur, à toi. Est-ce que tu existes? Pousserais-tu l’infatuation,
+misérable égoïste, au point de prétendre à une part de l’ivresse où tu
+concours? Penses-tu être, à l’heure même des intimes abandons, autre
+chose que le méprisable prétexte de la joie dûe à l’Amie? Fou! triple
+fou! considère ton néant. Non seulement, avant le suprême soupir que
+vont peut-être exhaler ses lèvres, le soin de trouver les louanges où se
+complaira la vanité de son apparente défaite, la stratégie savante des
+caresses, où pas une faute ne doit être commise, absorberont ton
+attention jusqu’à t’interdire tout plaisir personnel malgré la neige
+tiède des bras mouillés qui t’enlacent et malgré l’or parfumé des
+mystérieuses chevelures; mais encore, quand ses yeux pleureront de
+douces larmes sous les paupières battantes, quand votre étreinte
+resserrée semblera l’union parfaite de vos deux êtres, tu ne pourras pas
+un instant, non, pas une minute! t’abandonner au frisson du paradisiaque
+achèvement; car, songes-y, qu’arriverait-il, malheureux! et de quel œil
+chargé de mépris et de colère, de quel œil pareil à celui d’Aphrodite
+outragée par la maladresse d’Héphaïstos elle glacerait ton inopportune
+ferveur et te ferait rentrer dans la gorge l’infâme aveu de ton délice
+trop prompt, si, par un étourdi consentement à ton propre désir, par un
+glissement instinctif dans la pâmoison, tu lui avais ravi, éperdu, le
+prix de ses miséricordieuses condescendances?
+
+Tu es pâle, jeune homme, à cause de ces mystères, comme si tu revenais
+d’un antre plus effrayant que celui de Trophonius. Je t’ai révélé les
+implacables lois de la mauvaise Déesse. Cependant persévère dans la voie
+ardue, ô tremblant initié! Au prix de mille abnégations, au prix de
+mille angoisses, deviens l’Amant. Car, après tant d’efforts, une
+récompense sans pareille t’est promise. Elle sont des clémences, celles
+que nous savons aimer, d’adorables clémences! Et il se peut qu’un jour,
+après tous tes sacrifices, après toutes ses trahisons, la femme à qui tu
+auras voué ton âme, ta vie, pour qui tu auras renoncé à la joie même de
+sa possession, se souvienne de toi sans trop de ressentiment ni
+d’amertume et n’ait pas un rire de dédain quand on prononcera ton nom
+devant elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ACCOMMODEMENTS AVEC L’AMOUR
+
+
+J’avais bien résolu de ne plus t’adresser aucun conseil, jeune homme
+doué d’une amativité persévérante! car ces sortes de leçons,
+publiquement données, ne vont point sans une divulgation fâcheuse des
+stratégies que les parfaits amants sont tenus d’employer; elles
+déconcertent l’illusion des âmes ingénues et peuvent mettre sur leurs
+gardes les belles personnes qu’elles ont précisément pour but de
+conquérir et de charmer. Le non-plus-ultra de l’habileté en toutes
+choses, est de cacher ses moyens d’action; faire mystère de sa force,
+c’est la doubler. Les poètes jaloux de leur prestige dérobent leur
+dictionnaire de rimes dans le plus secret des tiroirs, et les généraux
+évitent avec soin de communiquer leur plan de campagne. Qu’ordonne la
+Kabale? Savoir, se taire. Amant, sache, et tais-toi. Mais tu te sens,
+dis-tu, si perplexe depuis mon dernier conseil, la clause du contrat
+d’amour, par laquelle on accepte de sacrifier tout souci de soi-même à
+l’ingratitude des sourires, de ne jamais avoir, en aucun cas, en aucun
+temps, d’autre volonté que le caprice de l’Amie, te paraît si cruelle,
+si inexécutable même, que pour un peu tu abandonnerais ton magnanime
+dessein d’affronter le cœur de la femme. Je dois donc le
+révéler,--arcane dernier, au-delà duquel la Connaissance n’aurait plus
+où se prendre,--l’art qui te permettra d’accomplir ton devoir sans un
+trop immense effort, ou de paraître l’accomplir, ce qui est absolument
+la même chose! Avec l’amour, qui est le plus doux des ciels, il est
+aussi des accommodements.
+
+Un point dont il convient en premier lieu que tu te persuades, c’est que
+la femme n’est pas le moins du monde l’être complexe qu’ont pensé
+trouver en elle des observateurs superficiels. Il faut être niais comme
+Arnolphe pour se laisser duper par Agnès, et je voudrais bien voir ce
+qu’il adviendrait de Célimène aux prises avec don Juan. O filles d’Eve
+ou de Pyrrha! les poètes et les romanciers ne vous ont pas donné
+seulement l’or brun des yeux et l’or roux des chevelures, la rose du
+sourire, l’ivoire des dents, la neige incomparable des seins et toutes
+les beautés avec toutes les grâces,--c’était donner des étoiles au ciel,
+comme dit le récipiendaire de la Cérémonie--mais ils se sont plu encore
+à vous prêter la science infinie du mensonge et de l’embûche,
+l’infaillibilité dans la ruse. Et vous n’avez-point repoussé cette
+calomnie qui vous parut une louange, puisqu’elle affirmait, en
+l’expliquant, votre universel triomphe; tandis que l’homme lui-même n’y
+contredisait pas, content de trouver dans l’ingéniosité que l’on vous
+attribuait l’excuse de son imbécillité réelle. Ce n’est point une honte
+que d’être soumis à des irrésistibles; Samson se console de ses cheveux
+coupés par la pensée qu’aucun autre à sa place n’eût été moins tondu que
+lui-même; il n’y a rien d’humiliant à subir les fantaisies de madame de
+Ruremonde ou de Lila Biscuit, quand on songe qu’Hercule tourna la
+quenouille aux pieds d’Omphale, reine de Lydie; et, dans le lit d’une
+fille de brasserie, à l’heure des cours où il n’alla jamais que dans ses
+songes du matin, l’étudiant de septième année se rappelle avec
+satisfaction Renaud captif des enchantements dans les jardins d’Armide.
+Cependant, ô simples cœurs! ô femmes! l’art des combinaisons profondes
+vous est plus étranger que ne l’est à l’agnelle la férocité des
+tigresses. Vous m’en voudrez peut-être d’arracher à votre couronne ce
+diamant noir, l’instinct raffiné des perfidies? Mais, bien plus qu’elle
+n’obligeait le vieux Job à reconnaître l’empereur d’Allemagne, la vérité
+me pousse à proclamer votre entière candeur. Les poètes ont menti, les
+romanciers ne savent ce qu’ils disent. Que ce soit par le voisinage
+encore peu lointain de la bête d’où vous êtes à peine sorties,--oh!
+pardon, chairs divines!--ou par votre proximité de l’ange, ainsi qu’aime
+à le croire mon adoration agenouillée, vous êtes, quoi qu’il semble et
+quoi qu’on dise, dépourvues de toute complexité, je le jure! et vous
+avez cette infériorité sacrée de ne jamais penser qu’à une seule chose à
+la fois. Vainement, dans la conviction, que l’on vous a inculquée, de
+votre subtilité sans égale, vous vous efforcez d’être subtiles en effet;
+vainement, après avoir été la jeune fille imperturbablement innocente en
+dépit des livres lus à la dérobée ou des causeries à voix basse dans la
+cour du couvent, vous croyez devenir ces perverses mondaines que
+divinise la chronique d’à-présent, ou, pis encore, ces terribles
+Marneffe qu’inventa le grand Balzac: stérile espoir! légende! chimère!
+Qu’il y ait en vous un vague instinct de l’hypocrisie, je l’accorde:
+mais vos mensonges les plus laborieux sont pareils à ces menteries
+d’enfant qui surprennent un instant par leur naïveté même, par
+l’invraisemblance d’une telle simplicité dans la ruse; un esprit viril
+s’en dépêtre vite, à moins que, s’y plaisant, il ne feigne de s’y
+laisser prendre; et les toiles d’araignées ne sont dangereuses que pour
+les mouches. Votre loup ne tient pas, dominos bleus et roses de la
+mascarade humaine! nous aurions toujours le droit de vous dire: «Je te
+connais, beau masque». Quand vous nous croyez enveloppés de vos
+stratagèmes,--ah! ces sournoiseries de petite fille,--nous rions, à part
+nous, de votre foi en notre crédulité. Triomphantes, votre pied sur nos
+nuques, et les ongles rouges encore du sang de nos cœurs,--car il nous
+plaît que vous les déchiriez!--vous songez plus d’une fois: «Celui-ci
+est vaincu enfin! je ne l’aime pas et il croit que je lui suis fidèle. A
+force de faux serments, de faux baisers, de fausses larmes, je le tiens
+là, charmé et trompé!» Charmé, oui; trompé; non. Même dans l’extase de
+l’étreinte, nous démêlons fort bien vos petits complots. Seulement, nous
+nous gardons bien d’en rien faire paraître, parce que vous nous fuiriez
+sans retard, pleines d’un dépit courroucé, si nous ne vous laissions pas
+l’orgueil de l’hypocrisie victorieuse, et parce que notre bonheur est le
+prix de noire feinte ignorance. Ah! croyez-le, chères âmes, tout homme
+qui n’est point un sot ne sera jamais votre dupe que s’il lui est doux
+de l’être. A la plus adroite d’entre vous,--fut-elle convaincue qu’elle
+a acquis enfin la parfaite expérience,--il échappe à tout propos, à tout
+moment, une parole, un geste, qui la fait apparaître telle qu’elle est
+en effet, c’est-à-dire aussi naturellement ingénue que la fillette de
+village, ouvrant à chaque chose qu’elle voit sa petite bouche étonnée,
+et n’ayant jamais épelé que la première page de son paroissien. Vous
+êtes l’innocence obstinée. Je n’ignore pas qu’en parlant ainsi j’encours
+votre colère! Retenez-la, de grâce; songeant qu’il n’est point
+indispensable à la fauvette babillarde des buissons d’avoir l’esprit
+d’intrigue de Figaro, et que la rose épanouie, qui a toujours raison
+puisqu’elle est parfumée, n’a que faire d’être plus ingénieuse que
+Jocrisse.
+
+Maintenant, jeune homme,--étant données la simplicité persistante de
+l’âme féminine et la fausseté de sa fausseté,--tu pressens sans doute
+quel sera le dernier conseil que tu réclames.
+
+Oui, l’Amant,--comme la plume au souffle,--sera soumis à tous les
+caprices de l’Amie; il accomplira ce qu’elle veut et ne fera rien
+qu’elle n’ait voulu.
+
+Mais il ne t’est pas interdit, et il t’est possible, d’arriver peu à
+peu, après quelques tâtonnements, à ce résultat, prodigieux en
+apparence, qu’elle n’ait pas d’autre volonté que la tienne, qu’elle
+exige précisément ce dont tu as la fantaisie, que son ordre, en un mot,
+soit la parole ou le geste de ton propre désir.
+
+Et cela, naturellement, doit se produire sans qu’elle s’aperçoive jamais
+de la substitution de ta pensée à la sienne! Il importe avant tout
+qu’elle croie t’imposer, et que tu lui offres, comme le plus méritoire
+sacrifice, la réalisation de ton vœu le plus cher.
+
+Difficile? Possible, te dis-je.
+
+Enveloppe-la d’adorations, cerne-la d’obéissances. Qu’elle se croie bien
+sûre de ta soumission entière! Si elle n’était entièrement persuadée que
+tu passes ta vie à guetter sa velléité la plus fugace pour t’y conformer
+avec enthousiasme, que tu t’oublies toi-même, éperdument, pour
+t’abandonner à elle seule, la plus furtive échappée de ta personnalité
+suffirait à éveiller dangereusement sa défiance. Réussis à faire d’elle
+la captive de ta servitude. Elle doit être si habituée à la simultanéité
+de son désir et de l’accomplissement, que n’importe quel accomplissement
+implique pour elle,--sans lui laisser le temps de la réflexion,--un
+désir qu’elle a eu, certainement, il n’y a pas une minute. Mais, de la
+sorte, tu n’obtiendrais encore que la réalisation, à son insu, de
+quelques-uns de tes caprices; il te resterait toujours à faire aussi sa
+volonté dès qu’il lui arriverait de vouloir; et cela tournerait le dos à
+ton but, qui est, au contraire, de n’obéir qu’à toi-même. Les
+incitations à convoiter telle ou telle chose par la difficulté de
+l’obtenir, ne sont pas des moyens à dédaigner; il est banal--tant cela
+est évident--de dire que la femme a surtout envie de ce qui lui est
+interdit; use donc de l’obstacle, avec une grande modération! et sans
+aller jamais jusqu’à l’apparence du refus, ton devoir primordial étant
+de ne jamais refuser. Mais la méthode sûre, la méthode directe, qui
+produit, au lieu de résultats momentanés après lesquels tout est à
+recommencer, un effet général et durable, consiste à insinuer ton âme
+lentement, tout entière, dans l’âme de celle que tu adores, de telle
+façon que bientôt ta maîtresse, ou ta femme, ne pourra plus distinguer
+sa pensée de la tienne, qu’elle s’étonnera, avec reconnaissance
+peut-être, de ta promptitude à deviner ses désirs,--tes désirs!--et
+qu’elle te remerciera de tes fantaisies satisfaites. N’objecte pas que
+tu ne te sens point capable d’une telle prise de possession! Est-ce
+qu’il te paraîtrait impossible de modifier, de développer à l’image du
+tien le souple esprit d’un enfant? et n’as-tu pas cessé d’ignorer qu’en
+dépit des romanciers et des poètes, en dépit de la fausse subtilité dont
+elle s’enorgueillit, la femme, toujours naïve, reste prompte à recevoir
+les impressions, docile aux conseils qui feignent d’en demander,
+malléable aux commandements dissimulés dans des condescendances,
+pareille enfin à une petite écolière qui saurait tout de suite sa leçon
+si on l’avait écrite sur les papiers à devise d’une boîte de bonbons?
+Rien que par ta voix, longtemps entendue, et dont elle imitera, peu à
+peu, jusqu’à l’identité parfaite, les inflexions coutumières, l’Amie
+apprendra, sans s’en apercevoir, la langue de ta volonté. Fais donc
+qu’Elle soit toi-même! tu le peux; et désormais,--sans déroger au
+principe absolu de l’obédience qui te fut imposée,--tu domineras
+pleinement celle à qui tu es soumis; tu connaîtras, dans l’humilité de
+l’esclavage, les joies triomphales de la tyrannie.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PRÉFACE 5
+ I.--Le divin mensonge 11
+ II.--La divine illusion 23
+ III.--L’Aveugle 37
+ IV.--Nécessité d’être beau 51
+ V.--Vanité de la vanité 63
+ VI.--La science interdite 79
+ VII.--Nécessité de l’innocence 91
+ VIII.--Projet de loi 105
+ IX.--Après le baiser 125
+ X.--Les rivales 139
+ XI.--Infaillibilité de la femme 151
+ XII.--Le temps fait beaucoup à l’affaire 165
+ XIII.--_Sic vos non vobis_ 177
+ XIV.--Nécessité d’être toujours prêt 191
+ XV.--Le droit de l’amie 205
+ XVI.--Accommodements avec l’amour 221
+
+
+ÉMILE COLIN--Imp. de Lagny.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78098 ***
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78098 ***</div>
+
+<p class="c top2em large"><i>CATULLE MENDÈS</i></p>
+
+<h1>L’ART D’AIMER</h1>
+
+<p class="c">OU<br>
+CONSEILS A UN JEUNE HOMME QUI SE DESTINE A L’AMOUR</p>
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ERNEST FLAMMARION ÉDITEUR<br>
+26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, <span class="xsmall">PRÈS L</span>’<span class="xsmall">ODÉON</span></p>
+
+<p class="c small">Tous droits réservés.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<p class="c">LES MONSTRES PARISIENS<br>
+Un vol. illustré, par Besnier. 3 fr. 50</p>
+
+<p class="c">LE BONHEUR DES AUTRES<br>
+Illustrations de Métivet. &mdash; Un vol. in-18. 3 fr. 50</p>
+
+<p class="c">LE SOLEIL DE PARIS<br>
+Illustrations de Métivet. &mdash; Un vol. in-18. 3 fr. 50</p>
+
+<p class="c">LIEDS DE FRANCE<br>
+Musique de Bruneau. &mdash; Illustrations de Raphaël Mendès.<br>
+Un vol. in-18. 3 fr. 50.</p>
+
+<p class="c">POUR LIRE AU COUVENT<br>
+<span class="xsmall">AVEC 60 DESSINS DE LUCIEN MÉTIVET</span><br>
+Un beau volume in-8<sup>o</sup> raisin. Cette édition ne sera pas<br>
+réimprimée. &mdash; Prix&nbsp;: 10 fr.</p>
+
+<p class="c">LE FIN DU FIN<br>
+ Un joli volume in-32. 5 fr.</p>
+
+<p class="c"><i>Dans la collection des Auteurs célèbres à 60 centimes.</i></p>
+
+<p class="c">LE ROMAN ROUGE
+1 volume.<br>
+
+POUR LIRE AU BAIN
+1 volume.<br>
+
+LE CRUEL BERCEAU
+1 volume.<br>
+
+L’HOMME TOUT NU
+1 volume.<br>
+
+PIERRE LE VÉRIDIQUE
+1 volume.<br>
+
+JUPE COURTE
+1 volume.<br>
+
+ISOLINE
+1 volume.</p>
+
+<p class="c gap xsmall"><span class="sc">Émile Colin.</span> &mdash; Imp. de Lagny.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c005">PRÉFACE</h2>
+
+<p>Donc, jeune homme, cela est vrai, tu as
+pris cette résolution terrible&#8239;? Dès l’adolescence,
+tu prétends vouer ta vie aux implacables
+devoirs de l’amour&#8239;? Ainsi que d’autres
+veulent être médecins, avocats, banquiers,
+toi, tu veux être Amant&#8239;? Sache que
+tu m’épouvantes. Car, être Amant, ce n’est
+point, comme l’imaginent certains esprits
+superficiels, avoir une maîtresse, deux
+maîtresses, trois maîtresses, les aimer plus
+ou moins, l’une après l’autre, ou toutes
+ensemble, selon les occasions, selon le
+temps qu’on a, sans nuire à ses autres affaires&#8239;;
+ce n’est pas être épris, enfant, d’une
+petite cousine plus fraîche que les violettes
+du bois propice aux premiers rendez-vous,
+s’affoler à vingt ans d’une impitoyable
+mondaine, convoiter, plus tard, les belles
+complaisantes dont les corsages très pleins
+se dégrafent si vite&#8239;; arriver, plus tard encore,
+à considérer d’un œil paternellement
+infâme le mollet des fillettes qui sautent à
+la corde&#8239;; ce n’est pas, en un mot, obéir à la
+loi commune de l’instinct viril, instinct
+qui implique, chez la plupart des hommes
+aux mêmes époques, les mêmes emportements,
+les mêmes évolutions. Non&#8239;! le mortel
+digne d’être appelé Amant est celui qui,
+à tout âge, à toute heure, en toute rencontre, &mdash; sans
+que jamais aucune catastrophe
+puisse interrompre sa fonction, &mdash; se montre
+capable de désirer, d’adorer, de posséder
+toutes les belles femmes que le divin
+hasard place à la portée de ses lèvres, accomplit
+en effet, dans un absolu mépris du
+reste des choses humaines, ce dont il est
+capable, et, se diversifiant non pas selon
+les mutations de son être personnel mais
+selon la variété des natures féminines, sait
+être pour chacune de ces maîtresses l’amoureux
+même que chacune d’elles a rêvé.
+As-tu bien réfléchi, jeune homme, aux obligations
+que t’impose cette façon de concevoir
+le rôle de l’Amant&#8239;? Il va sans dire
+que tu es opulent et plein de bravoure, car
+celui qui s’aviserait d’aimer même une
+pauvresse sans avoir la possibilité de la
+faire plus riche que la favorite d’un radjah,
+ou d’aimer même une prostituée sans se
+connaître assez de courage pour réduire
+au silence tous ceux qui se vanteraient de
+lui avoir baisé le bout des doigts, ne serait
+en vérité qu’un pleutre indigne de tout
+conseil. Tu es donc, c’est convenu, le plus
+riche, le plus valeureux des hommes.
+Quelles difficultés redoutables et sans nombre,
+cependant, tu rencontreras à chaque
+baiser&#8239;! Tu souris&#8239;; tu réponds que tu as interrogé
+ton cœur, sondé tes reins&#8239;; tu affirmes
+que tu te sens à la hauteur de la
+tâche que tu assumes. Je voudrais te croire
+afin de t’admirer&#8239;! J’ai groupé dans ce livre
+quelques conseils qui te permettront peut-être
+d’affronter sans trop de désavantage
+notre ennemie adorable, la femme. Je n’ose
+te promettre la victoire&#8239;; je t’aurai du moins
+armé pour le combat.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">L’ART D’AIMER</p>
+
+<h2 class="nobreak" id="c011">CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="xsmall">LE DIVIN MENSONGE</span></h2>
+
+<p>Jeune homme, as-tu seulement cette
+puissance indispensable, sans laquelle ne
+saurait naître en aucun cas ni subsister le
+vrai amour&nbsp;: la puissance de l’imperturbable
+et continu mensonge&#8239;?</p>
+
+<p>Car l’Amant, même quand il adore, ne
+doit jamais être sincère&#8239;; qui ne sait pas
+mentir n’est pas digne d’être aimé, je vais
+plus loin&nbsp;: ne peut pas être aimé.</p>
+
+<p>Écoute, enfant.</p>
+
+<p>Ne penses-tu pas qu’il est chimérique
+d’espérer la tendresse entière d’une femme &mdash; la
+seule qui vaille la peine d’être ambitionnée,
+si l’on ne réunit toutes les qualités
+dont son imagination avait paré d’avance,
+bien longtemps avant de le connaître,
+celui qui devait venir&#8239;? Si tu n’es
+pas absolument pareil à l’attendu, résigne-toi
+au dédain de la bien-aimée, ou, pis encore, &mdash; dans
+le cas où un mauvais hasard
+t’aurait permis de triompher d’elle, &mdash; à un
+abandon plein de réticence et d’arrière-pensée.
+Ne pas charmer totalement, esprit,
+cœur et sens, celle que l’on tient entre ses
+bras, l’homme n’a pas de plus cruel enfer.
+Donc il importerait que tu fusses de tout
+point semblable à l’amoureux imaginé, que
+tu fusses, pour chaque femme tour à tour,
+son idéal lui-même. Cela est-il possible&#8239;?
+non. Tu peux ressembler, plus qu’un autre
+à cet idéal, mais l’être tout à fait, quel qu’il
+soit, je t’en défie. De là l’obligation de paraître
+ce que tu n’es pas&#8239;; de là la nécessité
+d’une perpétuelle imposture. Mentir sans
+trêve et de toute façon, mentir par la parole,
+par le geste, par le regard, mentir
+dans l’aveu, mentir dans l’étreinte&#8239;; produire
+toujours &mdash; grâce à une prestigieuse
+maîtrise de soi-même &mdash; non pas l’homme
+que tu es mais l’homme que tu devrais
+être&#8239;; te métamorphoser physiquement
+même, par un effort de volonté qui réussit
+à modifier les traits du visage ou par des
+moyens plus matériels, au point d’avoir le
+front mélancolique d’un Werther si tu portes
+la face réjouie d’un Roger Bontemps,
+au point d’avoir les moustaches noires
+quoique tu les aies rousses&#8239;; user, enfin, de
+toutes les ruses, de tous les masques, de
+tous les déguisements pour que ta maîtresse,
+en Toi, ne trouve que Lui, tel est
+ton premier et ton plus inévitable devoir&#8239;!
+Qu’un seul instant, dans un élan de désir,
+dans la pâmoison du délice, &mdash; ou dans la
+façon de soulever le rideau de la fenêtre
+pour regarder le temps qu’il fait, &mdash; se révèle
+le moindre je ne sais quoi de ton être réel,
+et tout est fini&nbsp;: tu n’es plus aimé. Certes,
+cette comédie de tous les instants exige un
+comédien extraordinaire&#8239;; c’est une gêne
+cruelle que cette incessante simulation.
+Mais quoi&#8239;! exprimer le contraire de la pensée,
+telle est la fonction le plus habituelle
+de la parole&#8239;; pour s’enrichir, pour se pousser
+dans le monde, pour conquérir l’estime,
+l’homme le plus loyal consent à des
+stratagèmes, à des faussetés&#8239;; et l’on hésiterait
+à mentir pour obtenir cet incomparable
+enchantement&nbsp;: la bouche d’une
+femme baisant sur votre bouche son désir
+réalisé&#8239;? On a, avec sa conscience, des accommodements
+pour ne point froisser,
+dans le monde, les gens qu’on y rencontre
+et l’on serait moins «&nbsp;poli&nbsp;» dans le boudoir
+que dans le salon&#8239;? On ne laisse pas
+entrer un visiteur sans avoir, après un
+coup d’œil à la glace, noué la cordelière de
+sa robe de chambre, assuré le nœud de sa
+cravate, et on laisserait voir son cœur, son
+âme, ses sens, en déshabillé&#8239;? A ce proverbe&nbsp;:
+«&nbsp;On ne se gêne pas avec ses amis&nbsp;»,
+on ajouterait cet autre proverbe plus absurde&nbsp;:
+«&nbsp;On ne se gêne pas avec ses maîtresses&#8239;?&nbsp;»
+Il y a l’étiquette des cours, il n’y
+aurait pas l’étiquette des alcôves&#8239;; ce qu’on
+fait pour les rois, on ne le ferait pas pour
+les femmes&#8239;! Erreur impardonnable des personnes
+qui aiment à se mettre à leur aise.
+Quant à prétendre que le mensonge dans
+l’intimité amoureuse a quelque chose de
+répréhensible, c’est la vaine excuse de ces
+paresseux incapables d’effort. Le vrai
+crime, dans l’ordre d’idées où nous sommes,
+serait de ne pas tromper celle qu’on
+aime. Celui-là est un coupable, en même
+temps qu’un imbécile, qui, au lieu du faux
+qui l’enivre, lui offre le vrai qui l’écœure&#8239;;
+et, jusqu’à la fin de mes jours, je mentirai,
+mentirai, mentirai, pour qu’Elle m’écoute,
+heureuse, pour qu’Elle s’approche
+de mes hypocrites lèvres avec un sourire
+qui va devenir un baiser&#8239;!</p>
+
+<p>Mais il ne suffit pas à l’Amant de pratiquer
+le mensonge sans intervalle ni lassitude&#8239;;
+il faut encore que, tout en feignant
+de ne point s’en rendre compte, il l’approuve
+et le respecte chez sa maîtresse.
+Vous mentez aussi, bien-aimées&#8239;; et comme
+vous avez raison&#8239;! Pour vous rendre pareilles
+à celles que nous avons rêvées, pour nous
+épargner l’amertume des déceptions, vous
+feignez délicieusement, toujours. Avec vos
+baisers qui se font tels que nous les voulons
+et vos lèvres qui demandent au fard la
+rougeur qui nous plaît&#8239;; avec vos regards
+où vous nous offrez une âme qui n’est pas
+la vôtre et vos yeux que le khol fait plus
+amoureusement mourants&#8239;; avec vos bras
+roses de veloutine qui mesurent l’ardeur
+de l’enlacement à notre désir d’étreinte&#8239;;
+avec votre sein qui se gonfle à propos et
+votre cœur qui bat fort quand il convient&#8239;;
+avec tout votre charme fait d’adorables
+artifices, vous nous permettez de connaître
+la plénitude de la satisfaction. Soyez remerciées,
+ô clémentes trompeuses&#8239;! Il serait
+un brutal et un sot, &mdash; un casseur de son
+jouet, &mdash; l’homme qui, dans l’inepte curiosité
+du vrai, dérangerait les tendres calculs
+de votre fausseté, vous forcerait à vous
+montrer telles que vous êtes, ferait irruption
+dans le mystère de vos chères supercheries,
+et de votre cabinet de toilette. Il y
+avait une fois un Amant qui adorait sa maîtresse
+à cause des merveilleux cheveux
+blonds qui la coiffaient d’un casque d’or.
+Qu’elle fût brune, il ne l’ignorait pas&#8239;;
+qu’elle dût sa chevelure de soleil à de puissantes
+mixtures, il l’avait deviné tout de
+suite&#8239;; mais ce qu’il savait, ne voulant pas
+s’en souvenir, il l’oubliait&#8239;; et c’était avec
+une infinie ivresse qu’il maniait, baisait,
+mordait les boucles de flamme crespelée.
+Elle mourut, hélas, la chère blonde, après
+une courte maladie, pendant un voyage de
+l’Amant&#8239;; le jour où il revint, elle était couchée
+sans vie sur le lit où tant de fois il
+l’avait enlacée, vivante. Les yeux pleins de
+larmes, la gorge gonflée de sanglots, il se
+précipita vers la chambre à présent terrible.
+Mais, malgré son douloureux désir
+de baiser une dernière fois le front de son
+amie, il ne poussa pas la porte&#8239;; il se pouvait
+que, malade, elle eût laissé ses cheveux
+reprendre leur couleur naturelle&#8239;; il n’entra
+qu’une heure après, quand, sur son
+ordre, des femmes qui étaient là eurent
+teinté d’or la chevelure. Car, à aucun prix,
+il n’aurait voulu voir celle qu’il avait tant
+aimée, celle dont le souvenir l’accompagnerait
+toujours, différente de ce qu’elle avait
+daigné être pour lui, ni surtout lui faire
+l’injure de confondre le blond mensonge
+auquel elle avait dû la joie de le rendre si
+heureux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c023">CHAPITRE II<br>
+<span class="xsmall">LA DIVINE ILLUSION</span></h2>
+
+<p>Mais il ne suffit pas de mentir à l’Amie&nbsp;:
+il est indispensable que tu te mentes à toi-même.</p>
+
+<p>Sans l’illusion, nul ne saurait aimer&#8239;; et
+vraiment, elle est divine, puisqu’elle nous
+donne le seul bonheur qui légitime la haine
+du tombeau. Qui donc détesterait la mort
+si ne fleurissait parfois, parmi les tristesses
+de la vie, comme une églantine
+dans les noires broussailles, la rose miraculeuse
+du baiser&#8239;? Ceux qui pensent que le
+dieu Amour est aveugle parce qu’il porte
+un bandeau sur les yeux se trompent probablement&#8239;;
+aveugle, non, je l’accorde&#8239;;
+comment pourrait-il, enveloppé d’ombre,
+admirer et convoiter la bouche et le sein
+des femmes&#8239;? Il regarde, il le voit, puisqu’il
+désire. Seulement le bandeau qui lui
+voile les prunelles, sans les obscurcir, &mdash; étoffe
+tramée d’espoir, de désir et de rêve,
+dont les modistes se souvinrent quand
+elles inventèrent le tulle-illusion, &mdash; est
+fait de telle sorte qu’à travers lui toutes les
+choses dont s’éprennent le cœur et les sens
+apparaissent transformées et embellies.
+Malheur à toi, jeune homme, qui te destines
+à la fonction redoutable d’aimer, si
+tu ne portes pas ou si jamais tu arraches le
+bandeau symbolique du jeune dieu Eros&#8239;!</p>
+
+<p>Car le vrai est épouvantable&#8239;; quiconque
+étudie sa joie au microscope sent l’écœurement
+lui monter aux lèvres. Quoi&#8239;! sachant
+les traîtrises qui grouillent comme des
+nœuds de vipères sous la gorge adorée de
+la femme&#8239;; connaissant la duplicité de son
+sourire, de son regard, de sa caresse, et que
+ses serments sont pareils à tout ce qui dure
+peu&#8239;; ayant démêlé ce qu’il y a de bassesse
+dans ses élans, d’instinct dans sa passion&#8239;;
+sûr enfin qu’elle est semblable à toi-même,
+tu enlacerais sans mépris ton éternelle
+ennemie, ta sœur&#8239;? Tâche d’ignorer, ignore,
+ignore à jamais tout ce qui se dérobe
+sous les éblouissements de la forme, crains
+la nudité des âmes, si tu tiens à ton bonheur,
+si tu ne veux pas exécrer et maudire
+l’heure sacrée du premier rendez-vous,
+si tu ne veux pas confondre dans ton souvenir,
+avec le sopha des mauvais lieux,
+l’auguste lit nuptial&#8239;! Je sais un homme qui
+un jour, fut un sage. Celle dont il était le
+reconnaissant époux, à qui, pendant dix
+années, il avait dû toutes les pures félicités,
+se mourait, sans souffrance, dans l’agonie
+des saintes&#8239;; un prêtre, près du chevet, prêtait
+l’oreille à la confession de la moribonde.
+Lui cependant, le mari bientôt veuf,
+il se tenait dans la chambre voisine, sanglotant
+contre le bois de la porte. Il recula
+tout à coup, à cause d’une voix faible qui
+parlait. Il recula, et il s’enfuit&#8239;; car il ne
+voulait pas entendre les aveux de la confession
+suprême&#8239;! Il était certain que sa
+femme avait une âme d’ange, qu’elle dirait
+seulement des péchés pareils à ceux d’une
+nonne ingénue&#8239;; il savait la vertu parfaite
+de cette épouse chrétienne&#8239;; il ne se pouvait
+pas que jamais, en aucun cas, elle eût été
+coupable&#8239;! Il s’éloigna pourtant plein de
+prudence&#8239;; et il eut cette consolation, dans
+sa douleur bénie, de garder intacte au fond
+de son souvenir la vision de sa chère compagne,
+de verser des larmes sans amertume
+sur les lys pâles de la tombe où elle dort,
+immaculée comme eux.</p>
+
+<p>Crains aussi, crains surtout la nudité des
+corps, si tu ne sais pas la parer de ton rêve
+ou la voir à travers la splendeur idéalisante
+du bandeau. O laideurs des plus belles&#8239;!
+Ombres des plus rayonnantes&#8239;! Souillures
+des plus chastes&#8239;! Macules des plus impollues&#8239;!
+Que tu es imparfaite, ô beauté humaine,
+même en la perfection&#8239;! et toujours
+une tare, que tu caches en vain, désespère
+l’adoration de tes dévots. Oui, la tare, la
+tare originelle, toujours te déshonore. Si
+les Vénus descendaient de leurs piédestaux
+pour vivre notre vie, elles cesseraient, sur
+l’heure, dès qu’elles auraient aspiré l’air
+terrestre, d’être la sublime allégresse de
+nos yeux, et, devenues femmes, elles seraient
+semblables par quelque point, les
+déesses, à la louve immonde des bois. Parenté
+abominable de la vierge et de la bête,
+hymen horrible, dans la vivante chair, de
+l’idéal avec l’ignoble. Est-ce que l’homme
+enfin, l’homme digne de ce nom, celui qui
+aspire à la volupté sans rancœur, n’aurait
+pas le droit de maudire, dans un juste blasphème,
+l’impitoyable nature créatrice qui
+bafoue notre besoin de paradis&#8239;? Puisque
+vous m’imposez d’aimer, ô puissance inconnue,
+puisque vous ne me permettez le
+ciel que dans l’amour, pourquoi ce que je
+dois aimer n’est-il pas entièrement beau,
+pourquoi salissez-vous ma soif de bonheur
+par l’impureté de la source où il me faut
+boire&#8239;? Je ne suis pas, je ne veux pas être le
+chien dont la narine s’enfle ravie par un
+parfum d’ordure et qui se goberge à humer
+les vomissements du carrefour&#8239;; je le suis
+cependant. Dieu cruel&#8239;! comme vous vous
+jouez de l’âme que vous avez mise en nous,
+et comme vous la torturez, cette affamée
+d’ambroisie, en la forçant à se rassasier
+de boue&#8239;! Puisque vous n’avez pas voulu
+qu’il nous fût possible de satisfaire pleinement
+nos aspirations hautaines, il ne fallait
+pas les mettre en nous&#8239;; avec le seul
+instinct, qui ne discerne pas, qui ne discute
+pas, nous aurions vécu tranquilles, contents,
+béats d’être repus. Mais nous avons
+des sens qui pensent et qui rêvent&#8239;! De
+sorte que, dévorés d’une convoitise qu’ils
+rougissent d’éprouver, quelques-uns d’entre
+nous sont semblables à ce pâle adolescent
+mélancolique qui montrait les poings
+au ciel en criant&nbsp;: «&nbsp;Pourquoi la bouche
+qui baise est-elle la bouche qui mange&#8239;?&nbsp;»
+à ce roi appelé le Roi Vierge, qui, détestant
+le ventre qui enfante et le sein qui allaite,
+a fui pour jamais dans la solitude de ses
+songes la beauté de la femme, adorable et
+abjecte.</p>
+
+<p>Jeune homme, n’imite pas le roi mélancolique.
+Mais, plutôt, par la toute-puissance
+de l’illusion, recrée la création imparfaite.
+Sois l’émule triomphant de Dieu&#8239;; refais,
+de ta pensée, la femme qu’il ne tira que de
+ton corps. Ose nier la réalité jamais égale
+à ta chimère, sache n’y pas croire, et la
+transfigurer, par ta foi dans ton propre
+idéal, par la volonté de ton désir. Dis à
+l’évidence&nbsp;: Tu mens&#8239;! Substitue, à la vérité,
+ton rêve, plus beau. Ce n’est pas vrai
+que les lèvres des vierges aient de vils emplois,
+que le flanc des jeunes femmes s’élargisse,
+ni que leur sein se ride&#8239;; contemple,
+avec une assurance têtue, ces fleurs
+jamais fanées, cette neige toujours pure&#8239;!
+Oui, les yeux des bien-aimées sont de petits
+firmaments où se lèvent toutes les étoiles,
+et les larmes y sont comme des rayons,
+condensés en perles, qui luisent délicieusement.
+C’est d’or solaire que sont faites
+en effet les chevelures, mieux odorantes,
+sans qu’aucune pommade y mette son mensonge,
+qu’une touffe de fleurs des bois. Les
+ongles roses, pour être roses, n’ont pas besoin
+d’être teints d’un fard léger, ni d’être
+blanchies de poudre de riz, les épaules,
+pour être blanches. Proclame qu’il n’existe
+jamais de corsets, ni de tournures, et parviens
+à en être persuadé&#8239;! Refuse de croire
+que ta maîtresse doit demeurer toute une
+heure dans un bain où des fioles furent vidées,
+pour avoir la peau plus douce que les
+ivoires, plus aromate que l’encens des lys&#8239;;
+et sois certain que l’eau de la baignoire fut
+parfumée par le corps de la baigneuse. Convaincu
+de toutes les métaphores, sache,
+enfin, voir en celle que tu as choisie, &mdash; fleurs,
+lueurs, odeurs, &mdash; tous les enchantements
+de la terre et du ciel&#8239;; divinise ta
+triste sœur terrestre. A ce prix, à ce prix
+seulement, tu pourras, déconcertant les
+desseins féroces du créateur, connaître
+l’ineffable ivresse de l’amour sans nausée.
+Mais si tu veux que ta joie ne soit point
+avilie à l’instant précisément de son exaltation
+suprême, exerce surtout ta puissance
+d’illusion sur le plus obscur des mystères,
+sur celui qu’il faut d’autant plus rapprocher
+de l’idéal qu’il en est plus éloigné, sur
+la fugitive minute qui serait infâme si elle
+n’était divine. Force la fange à devenir l’azur&#8239;!
+Hélas&#8239;! les deux animaux que vous
+êtes, elle et toi, n’ont qu’une ressource&nbsp;: se
+croire des dieux. «&nbsp;<i lang="la">Rosa mystica&#8239;! Rosa mystica&#8239;!</i>&nbsp;»
+s’écrie le poète qui trompe son
+écœurement par l’extase&#8239;; et, dans les chansons
+que chantent les pâtres sur les monts
+et les petites bergères des plaines, l’âme
+populaire, ingénue et douce, qu’épouvante
+aussi la vilenie brutale du plaisir, s’en console
+par la feintise d’y voir la cueillette
+d’une rose.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c037">CHAPITRE III<br>
+<span class="xsmall">L’AVEUGLE</span></h2>
+
+<p>Je n’ai pas osé aller jusqu’au bout de ma
+pensée. Le bandeau dont se voilent les yeux
+d’Eros devrait être plus épais encore que
+je ne l’ai dit. L’aveuglement complet, qui
+permettrait de concevoir la perfection féminine
+sans aucune possibilité de désabusement,
+serait préférable à l’illusion qui
+ne peut jamais s’empêcher de voir, si
+éblouie qu’elle veuille être, quelque chose
+de la réalité qu’elle transforme. C’est la
+morale de la fable que tu vas lire.</p>
+
+<p>Comme Elle allait, pour la première fois,
+s’endormir dans les bras du beau jeune
+homme aveugle, il lui dit, très bas, d’une
+voix qui tremblait de la pâmoison récente&nbsp;:</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Hélas&#8239;! ne pas te voir&#8239;! Si je t’avais
+rencontrée autrefois, du temps où je pouvais
+encore contempler le bleu du ciel et
+l’azur des regards, la rougeur des roses et
+des bouches, je me souviendrais de ton visage &mdash; inconnu,
+ô désespoir&#8239;! &mdash; et il suffirait
+d’un seul de tes parfums ou de ta main
+frôlée pour me rendre ton image entière.
+Mais déjà mes yeux étaient clos à la clarté
+quand mon cœur s’ouvrit à l’amour, et
+pour moi le soleil ne se lève que de l’autre
+côté des paupières. Jamais, jamais il ne me
+sera donné d’admirer cette épaule que je
+caresse et ce sein où je m’endors. O jeune
+femme, mon délice et mon angoisse, toi
+que je possède et que j’ignore, raconte-moi
+du moins, je t’en conjure, les beautés de
+ta chère personne&#8239;; et que je puisse, par ta
+parole entendue, m’imaginer tout mon invisible
+bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Je n’oserais, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Tu oseras, si tu m’aimes. Dis-moi ta
+chevelure si longue et si soyeuse sous mes
+doigts.</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Elle est blonde, je pense, comme de
+l’or léger, et j’ai l’air, quand je la laisse
+s’épandre sur mes reins de neige rose,
+d’une impératrice nue qui aurait un manteau
+de rayons.</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Que je suis heureux, hélas&#8239;! Dis-moi
+ton front, dis-moi tes yeux.</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Mon front, bas, très étroit, pareil à
+celui d’une statue d’éphèbe, garde intacte
+sa blancheur de gardenia, que jamais ne
+déshonore la ride d’une pensée&#8239;; mes yeux,
+d’un brun fauve, alanguis sous les paupières
+un peu plissées, ont dans leur cercle
+de bistre une douceur si mourante que,
+moi-même, je ne saurais les regarder dans
+un miroir sans me sentir étrangement troublée
+d’un rêve où s’ébauche une alcôve.</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;O ravissement&#8239;! ô regret&#8239;! Dis-moi ta
+joue et tes lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Ma joue pâle, où transparaît parfois le
+rose d’une pudeur heureuse d’être troublée,
+se voile d’un hâle vague comme une
+caresse de soleil, et ma lèvre est un très
+petit arc qu’un Eros aurait trempé dans le
+sang frais des cœurs.</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Oh&#8239;! avoir cette pourpre sous ma
+bouche et ne baiser que de l’ombre&#8239;! Dis-moi
+ta ferme gorge qui se bombe en deux
+fruits vivants.</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Elle n’est pas de marbre&#8239;! car le
+marbre glacé ne palpite point comme elle&#8239;;
+mais elle a la blancheur chaude d’une neige
+brûlée par l’été, qui ne fondrait pas&#8239;; et ses
+pointes de corail, allumées et dressées, sont
+comme deux braises surgissantes du rose
+incendie de mon sang.</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Je mords la braise de leur corail
+comme un aïssaoua des cassures de tison,
+mais je sens la brûlure sans voir, hélas&#8239;!
+le feu&#8239;! Dis-moi tes larges hanches, et tes
+nobles jambes, dis-moi ton ventre uni où
+ma main glisse comme sur du satin, dis-moi...</p>
+
+<p>La jeune femme, en cachant sa tête dans
+les dentelles de l’oreiller, répondit, cette
+fois encore, minutieuse et complaisante,
+mais d’une voix si basse que le silence de
+la chambre amoureuse, un instant éveillé,
+se rendormit, n’entendant plus rien, sous
+le mystère des rideaux.</p>
+
+<p>Leur amour ne fut pas de ceux qui s’éteignent.
+Ils étaient liés l’un à l’autre d’une
+chaîne que rien ne rompra. Les jours de
+leur bonheur, les jours anciens, les jours
+nouveaux, égaux en délices, étaient comme
+les enfants d’une même race où les aînés
+et les cadets ont la même part d’héritage.
+A cause du désir dont il la convoitait sans
+relâche, elle l’adorait éperdument, et, lui,
+toujours, il sentait monter de son cœur à
+sa tête des bouffées de joie et d’orgueil à
+la pensée qu’il possédait, seul entre tous,
+les adorables trésors qu’elle lui avait racontés
+dans le silence bientôt rendormi de
+l’alcôve. Cependant des rages le prenaient
+quelquefois, avec des désespoirs. Avoir
+perdu le spectacle des cieux et des plaines,
+des fleurs et des verdures, de toutes les
+formes et de toutes les couleurs, c’était
+une sombre désolation&#8239;! Il s’y résignait.
+Mais ne point la connaître, Elle, ne l’avoir
+jamais vue, être certain de ne la jamais
+voir, &mdash; si incomparablement parfaite&#8239;! &mdash; c’était
+là l’angoisse intolérable, à toute
+heure accrue&#8239;; et, souvent, dans le paroxysme
+de son inutile envie, il eût donné
+des années de leur bonheur futur pour
+qu’il lui fût permis, une seule fois, pendant
+une seule minute, d’admirer une
+seule des beautés qu’elle lui avait avouées,
+à voix basse, le soir des premiers baisers.</p>
+
+<p>Or, il arriva dans la ville un médecin
+déjà fameux dans tous les autres pays du
+monde par des cures vraiment merveilleuses.
+C’était un jeu pour ce savant
+homme que de rendre l’ouïe aux sourds,
+la parole aux muets, la vue aux aveugles.
+Le carrosse empanaché d’or et d’argent,
+dans lequel il traversait les cités parmi les
+acclamations de la foule, était traîné, non
+par des chevaux, mais par des hommes
+rapides comme le vent, qui avaient été
+des paralytiques. Et il était parfaitement
+avéré qu’en aucun lieu, en aucun cas, il
+n’avait manqué de guérir radicalement
+les personnes qui s’étaient adressées à
+lui. L’aveugle sentit son cœur se gonfler
+d’une joie immense. Il rouvrirait les yeux&#8239;!
+Il verrait l’adorée amie&#8239;! Tout à coup hors
+de l’ombre, il aurait l’éblouissement de la
+chère beauté lumineuse&#8239;! La chevelure pareille
+à un manteau de rayons, le front
+plus blanc que les gardénias, les yeux qui
+meurent sous les paupières un peu plissées,
+et la joue bistrée d’or et l’arc sanglant
+des lèvres, le corail qui s’allume à la pointe
+des seins, il les verrait, il les verrait&#8239;! Plus
+de désespoirs, plus de ces nuits exquises et
+atroces où il devait suppléer par la pensée
+à l’image éternellement absente&nbsp;: tout son
+rêve allait être une réalité. Guidé par un
+serviteur, il accourut le premier, chez le
+médecin illustre. «&nbsp;Guérissez-moi&#8239;! Rallumez
+mon regard&#8239;! Donnez-moi l’inexprimable
+fête de contempler enfin la plus
+belle des femmes, que j’aime plus que la
+vie&#8239;!&nbsp;» Et il dit beaucoup d’autres paroles,
+racontant ses tendresses, ses désirs, ses
+angoisses, pour émouvoir la pitié toute
+puissante de l’homme très savant. Mais
+celui-ci répondit, après avoir médité&nbsp;:
+«&nbsp;A Dieu ne plaise que je rouvre tes yeux
+au jour. Quoi&#8239;! tu aimes, et ce que tu
+aimes, tu veux le voir&#8239;? Enfant, cette grâce
+t’a été départie de connaître la possession
+avec l’espérance encore, la satisfaction avec
+le rêve toujours, et tu veux, à ton adorable
+chimère, substituer la vérité, hélas&#8239;! Ne
+sais-tu donc pas, âme folle, qu’à cause
+même du mystère et de l’ombre où elle
+t’échappe, tu as imaginé ta maîtresse infiniment
+plus charmante qu’elle ne saurait
+être en effet&#8239;? Une minute affreuse serait
+celle qui te la montrerait pareille à elle-même.</p>
+
+<p>Mais quand elle ne t’aurait pas menti,
+quand elle serait aussi parfaite qu’elle
+s’est plu à le dire, quand elle serait entièrement
+celle que tu as créée dans
+l’impossibilité de la connaître, tu n’éviterais
+pas l’épouvante de l’inévitable déception&#8239;;
+car le rêve, même réalisable, n’est
+divin, n’est exempt de dégoût et d’ennui
+qu’à la condition de n’être jamais réalisé.
+Reste dans ton ombre&#8239;! Que les dieux te
+maintiennent dans ton ignorance, dans ton
+désir inassouvi et prends-nous en pitié,
+nous qui voyons l’imparfaite beauté des
+êtres et des choses, nous qui, avec des
+larmes de désespoir, &mdash; hélas&#8239;! pourquoi
+ne voilent-elles pas à jamais nos yeux&#8239;? &mdash; envierons
+amèrement ton aveugle bonheur&#8239;!&nbsp;»</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c051">CHAPITRE IV<br>
+<span class="xsmall">NÉCESSITÉ D’ÊTRE BEAU</span></h2>
+
+<p>Sois beau. Sinon n’aime pas. Sans beauté,
+l’on peut être choisi&#8239;; il arrive aux plus jolies
+de préférer les plus laids&#8239;; c’est une histoire
+souvent renouvelée que celle de la
+femme de Joconde. Toi cependant, mon
+élève, docile aux bons conseils, qui te fais
+enfin de l’amour l’idée qu’il convient d’en
+avoir, défends-toi d’aimer si tu n’as pas
+reçu les dons qui charment les yeux. Entends-moi
+bien. Je n’exige pas que tu ressembles
+de tout point aux Immortels adolescents
+dont les lèvres sont de pourpre et
+les cheveux de lumière&#8239;; je t’autorise à être
+moins agréable à regarder, quand tu te
+mets au bain, que les divins éphèbes
+d’Hellas, baignant dans les flots verts, sous
+les lauriers roses, la sveltesse neigeuse de
+leurs corps&#8239;; il n’est pas indispensable que
+l’on s’imagine voir, en l’apercevant, le frère
+cadet de Phœbus Apollon. Mais si, vraiment,
+tu es laid, si la calvitie déshonore
+ton crâne, si tes dents ont plutôt la couleur
+de l’amadou que celle de la nacre, si
+la peau grise s’agrémente affreusement de
+verrues, si tu n’as pas même sous les paupières
+cette flamme dont s’illumine et s’idéalise
+la face, si, en un mot, tu es de ceux,
+hélas&#8239;! qui sont nés pour l’épouvante ou le
+mépris des regards, renonce aux délices
+des tendresses&nbsp;: et, quand même, dans l’aberration
+de sa miséricorde, quelque
+femme se montrerait férue de ta laideur, repousse
+avec fermeté le baiser dont tu n’es
+pas digne.</p>
+
+<p>Une fois, il advint qu’une très belle
+jeune fille s’éprit d’un homme qui était
+laid. Parce qu’il avait le cœur noble et
+l’esprit haut, parce que son nom était de
+ceux que répète la foule, il la troublait et
+la charmait. Elle vint à lui, tendre et tranquille,
+résolue&#8239;; elle lui dit&nbsp;: «&nbsp;Tous me désirent,
+c’est vous que je choisis&nbsp;».</p>
+
+<p>Mais l’homme laid, qui était un homme
+prudent, se regarda dans le miroir, et, bien
+qu’il adorât cette enfant plus fraîche que
+les fleurs, il l’écarta d’un geste, mélancoliquement.</p>
+
+<p>«&nbsp;Moi, t’aimer&#8239;? moi, te prendre&#8239;? De quel
+droit, à quel titre&#8239;? L’amour n’est digne de
+ce nom que s’il est l’échange, la mise en
+commun de deux charmes qui se valent.
+Pas de vrai hymen sans l’égalité des apports.
+A toi qui m’offres le sourire des
+roses, la blancheur des lys, la gracilité délicate
+des jeunes arbrisseaux, je ne pourrais
+donner que de l’ombre et de l’hiver. Je
+suis Gwinplaine, tu es Déa, mais tu n’es
+pas aveugle. Ne réponds pas que ta dilection
+me transfigure, que tu me vois pareil
+à ton rêve&#8239;! Un jour, un jour prochain, &mdash; car
+il n’est pas d’illusion éternelle, &mdash; tu
+me connaîtrais tel que je suis en effet&#8239;; et,
+alors, ce serait affreux&#8239;; non seulement
+pour toi dont les regards dessillés se détourneraient
+avec des larmes, qui songerais
+à tant d’amoureux repoussés naguère,
+mais pour moi-même&#8239;! pour moi qui devinerais
+dans ton étreinte dénouée le recul de
+ton légitime déboire, pour moi qui, tous
+les remords au cœur, détesterais dans tes
+tristes yeux mon image d’autant plus hideuse
+que le miroir serait plus beau. Chère
+affolée, va-t-en&#8239;! Va-t-en, te dis-je, va vers
+celui qui te vaut, donne ta jeunesse à sa
+jeunesse, ton sourire à son sourire, et ta
+grâce à sa grâce. Rose blanche, épouse le
+lys, marie-toi, lueur, à la clarté&#8239;; il n’est
+pas de plus criminelle démence ni de plus
+féconde en prochaines amertumes que l’union
+de la laideur avec la beauté. Je te tuerais
+ou me tuerais, si je te voyais, demain,
+regarder un jeune homme qui passe, beau
+comme toi&#8239;! Et non seulement tu souffrirais
+de ta déception et de mes colères, mais
+ceci t’arriverait, pauvre fille, que bientôt
+tu ne serais plus jeune et ne serais plus jolie
+à cause de ma vieillesse et de ma disgrâce.
+Mon baiser pâle flétrirait tes lèvres,
+mes ternes regards éteindraient tes yeux,
+toute mon ombre serait sur toi&#8239;; car ce
+n’est pas impunément que la source la plus
+claire affronte le reflet d’un cyprès&#8239;; et j’en
+viendrais peut-être, pour mon désespoir et
+pour le tien, à haïr en toi la laideur que je
+t’aurais donnée.</p>
+
+<p>«&nbsp;Mais quand même tu resterais jeune et
+belle, quand même, dans ton persistant
+enthousiasme, tu me verrais sans cesse tel
+que tu m’as imaginé, sache que le bonheur
+me serait impossible, ô ma chère, dans tes
+bras. Je t’aime, tu le sais&#8239;; tu sais qu’à la
+seule pensée de ma bouche sur ta bouche
+et de ton sein sur ma poitrine et de tes cheveux
+dénoués sur mon front, le frisson du
+désir me secoue et me tord&#8239;! Et cependant,
+si tu défaisais pour moi ta chevelure, si tu
+te jetais sur mon cœur, si tu me donnais
+tes lèvres, ce serait, je le sens, au lieu de
+bouffées d’extase, tous les haut-le-cœur de
+la répulsion qui me monteraient à la gorge.
+Malheureux que je suis&#8239;! Tu serais là, mais
+j’y serais aussi. La honte que j’ai de mon
+baiser m’avilirait le tien. Tu me toucherais,
+toi, si exquise, mais je me sentirais te
+toucher, moi, abject&#8239;! En vérité, il est une
+chose extraordinaire, autant qu’elle est infâme&nbsp;:
+tous les jours, on entend envier le
+bonheur d’un vieillard qui obtient en mariage
+une belle vierge, ou de quelque financier
+imbécile, obèse, suant, le crâne nu,
+qui achète des filles de théâtre. «&nbsp;En voilà
+un qui est heureux&#8239;!&nbsp;» ou «&nbsp;Il n’est pas à
+plaindre, celui-là&#8239;!&nbsp;» et ces hommes eux-mêmes
+se réjouissent d’épouser une adorable
+jeune fille, ou d’avoir acquis de séduisantes
+créatures. Quoi&#8239;! cela est possible&#8239;?
+Ils sont contents, ou ils croient l’être&#8239;? Ils
+ne savent donc pas, ils ne comprennent
+donc pas, l’un dans l’alcôve nuptiale, l’autre
+sur le sopha des boudoirs, que la beauté,
+que la jeunesse de l’époux ou de l’amant
+est aussi indispensable que celle de l’épouse
+ou de la maîtresse à cette intime fusion
+de deux êtres qui est l’amour, et sans
+laquelle le plaisir même, ne fût-ce que pour
+l’un des deux, ne saurait exister&#8239;? Ils se couchent,
+repoussants, dans le lit de la désirable
+femme, et ce qu’ils y apportent d’horreur
+ne les empêche pas de goûter ce
+qu’elle y met de charme&#8239;! Mais ils ne voient
+donc pas, à côté de ces touffes blondes,
+leurs cheveux gris, leur sèche poitrine velue
+tout près de cette fraîche gorge&#8239;? la maigreur
+de leurs jambes pareilles à de longs
+os ne déshonore pas à leurs propres yeux
+la rondeur lisse des mollets de satin et des
+cuisses de neige&#8239;? Ils croient que le baiser
+n’est fait que d’une bouche, et leur haleine
+ne leur gâte pas le parfum du souffle qu’ils
+aspirent&#8239;? Il leur suffit que leur amie soit
+belle&#8239;! la pensée ne leur vient pas, dans
+leur brutal égoïsme, que le désir s’augmente
+de la possibilité d’en inspirer, et
+que, pour aimer pleinement, il faut, par
+une projection de soi dans celle qu’on possède,
+pouvoir être, en elle, épris de soi-même.
+Ils sont pareils à un musicien qui,
+chantant faux dans un duo, s’imaginerait
+que la perfection de l’ensemble, &mdash; sans laquelle
+le charme de la musique s’évanouit, &mdash; ne
+dépend que de l’autre voix, et qui, à
+n’écouter qu’elle, trouverait un plaisir suffisant.
+Misérables et imbéciles&#8239;! C’est de
+l’unisson de deux convoitises également légitimes
+que peut naître la complète harmonie
+de l’extase amoureuse. Voilà pourquoi
+je te dis de me fuir, jeune fille. Voilà
+pourquoi je te chasserais si, dans ta tendresse
+qui s’abuse, tu t’obstinais à m’offrir
+un bonheur que tu ne peux me donner,
+puisqu’il dépend de moi autant que de toi.
+A cause du mépris que j’ai de ma propre
+personne, la joie d’obtenir la tienne serait
+affreusement troublée. Au dégoût de me
+donner je préfère la tristesse de ne point
+t’avoir. Et jamais, &mdash; ô toi que je veux&#8239;! ô
+toi qui me veux&#8239;! &mdash; je ne consentirai à
+l’hymen pour lequel je donnerais ma vie,
+à moins que tu ne sois quelque toute puissante
+fée qui fasse, d’un regard ou d’un
+sourire, renaître les jeunes cheveux en
+boucles sur la nudité des crânes et refleurir
+sur les joues l’adolescence des roses.&nbsp;»</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c063">CHAPITRE V<br>
+<span class="xsmall">VANITÉ DE LA VANITÉ</span></h2>
+
+<p>Garde-toi, jeune homme, comme de la
+pire des niaiseries, d’éprouver jamais le
+moindre sentiment de fierté parce qu’une
+femme s’est donnée à toi&#8239;! Réjouis-toi de
+posséder celle que tu aimes, mais n’en conçois
+aucun orgueil, eût-elle été, avant de
+défaillir dans tes bras, la plus chaste des
+vierges ou la plus austère des épouses. Car,
+sache-le, &mdash; et le contraire est une exception
+si rare qu’il ne vaut point la peine d’en
+parler, &mdash; ce n’est pas à toi qu’elle a cédé,
+mais à elle-même, à elle seule, ou à un
+concours de circonstances auxquelles tu es
+demeuré presque totalement étranger. Ton
+adoration, ton dévouement, tes longues
+prières, tes sacrifices n’ont été pour rien
+dans la chute où elle a consenti&#8239;; elle regardait
+sans vertige la profondeur de ta tendresse&#8239;;
+et, si elle s’est abandonnée, c’est
+par suite de quelque état de son être, intime,
+tout personnel, ou sous une poussée
+qui ne vint pas de ton amour. Tu es pareil,
+dans ton triomphe, à un chef militaire qui
+voit se soumettre un ennemi décimé par la
+fièvre ou la famine bien plus que par les
+combats&#8239;; tu es vainqueur, tu n’as pas
+vaincu. Remercie, si ta maîtresse est belle,
+le temps qu’il faisait, &mdash; orage de crépuscule
+ou après-midi d’été, &mdash; le lieu solitaire,
+l’heure opportune, la page d’un livre d’amour&#8239;;
+bénis le sang chaud de ses veines,
+la vibration coutumière de ses nerfs ou la
+mollesse de ses sens qui l’incline à l’ensommeillement
+sous la caresse&#8239;; félicite-toi
+du hasard qui lui a offert l’occasion d’une
+vanité satisfaite ou de quelque rancune assouvie&#8239;;
+mais si tu n’es pas un sot, ne l’attribue
+en aucun cas, &mdash; fusses-tu le plus
+beau et le plus passionné des hommes qui
+s’agenouillèrent jamais&#8239;! &mdash; le mérite d’avoir
+conquis celle qui s’est donnée. En vérité,
+il y a mille à parier contre un que
+n’importe qui, à ta place, dans des circonstances
+semblables, n’eût pas été moins favorisé
+que tu l’as été toi-même. Même la
+stupidité ou la laideur incomparable de l’amant
+ne sont pas toujours des obstacles à
+son bonheur. Si cela n’était pas vrai, si la
+femme qui se livre n’obéissait pas à des
+mobiles particuliers, indépendants de l’amour
+qu’elle inspire et même de l’amour
+qu’elle éprouve, comment expliquerais-tu
+l’absurdité fréquente de ses choix, les mondaines
+affolées qui accrochent les boucles
+de leurs cheveux aux boutons d’une livrée,
+les impératrices éprises des nains d’Afrique,
+ou Titania caressant avec délices les oreilles
+d’âne de Bottom&#8239;?</p>
+
+<p>Aimée Henriot était une honnête fille&#8239;;
+cousant dès le matin dans un atelier de
+confection, rue du Quatre-Septembre, attentive
+à sa besogne, ne riant guère des jacasseries,
+et, le soir, marchant ni trop vite
+ni trop lentement le long des murs, sans
+regarder à droite ni à gauche, ne s’arrêtant
+que dans sa rue, chez la fruitière et chez le
+boucher, pour acheter le petit repas qu’elle
+faisait cuire elle-même sur un réchaud,
+dans la chambre carrelée, au cinquième
+étage. Puis elle s’endormait, sans rêverie.
+Et comme elle avait sur le visage cette honnêteté
+avec un air de froideur et de résolution,
+elle paraissait peu jolie, étant très
+belle. Elle pouvait sortir seule sans être
+suivie&#8239;; on la regardait à peine, ou on cessait
+vite de la regarder&#8239;; «&nbsp;rien à faire&nbsp;»,
+c’était ce que disait le sourire des roquentins
+en quête. Il est très facile de ne pas
+être insultée dans les rues. Une fois, cependant,
+un homme se mit à marcher derrière
+elle en disant des paroles à voix basse. Elle
+pressa le pas, se hâta de rentrer. Le lendemain,
+à sa sortie de l’atelier, elle se trouva
+face à face avec l’impertinent, &mdash; point
+jeune, bien vêtu, grand, gros, du ventre,
+l’air de quelqu’un qui est riche. Elle détourna
+la tête et suivit son chemin. Mais
+dix soirs de suite, à la même heure, il l’attendit
+devant la porte du magasin&#8239;; et, enfin,
+d’une voix tranquille, comme accoutumée
+à de pareils propos, il lui parla nettement,
+d’un air de certitude. Elle lui plaisait, et il
+la voulait. Il était décidé aux plus grands
+sacrifices. Il n’était plus un jeune homme,
+mais il avait beaucoup d’argent. (Il tirait
+de sa poche un portefeuille, le montrait
+plein de billets de banque.) Et il était très
+sérieux. Ce qu’il promettait, il le tiendrait.
+Elle n’avait qu’à dire oui pour avoir des
+meubles, des toilettes, une voiture, si elle
+voulait, et des sommes dans les tiroirs. Il
+aurait pu lui faire parler par quelque vieille&#8239;;
+il préférait s’adresser à elle, directement,
+avec franchise&#8239;; il ajouta&nbsp;: «&nbsp;Ce qui vous
+arrive, c’est un bonheur inattendu&nbsp;», et
+attendit la réponse avec une confiance évidente.</p>
+
+<p>Elle l’avait écouté sans trouble, elle
+répondit simplement&nbsp;: «&nbsp;Monsieur, vous
+vous trompez&nbsp;», et s’en alla chez elle, ni
+trop lentement ni trop vite, l’air résolu et
+froid, comme les autres soirs.</p>
+
+<p>Cependant elle s’éprit d’un jeune homme
+aussi pauvre qu’elle, employé dans une
+maison de gros, qui venait tous les lundis
+apporter des étoffes à l’atelier de la rue du
+Quatre-Septembre. La première fois qu’en
+dépliant une pièce de surah il lui frôla la
+main du bout des doigts, elle se sentit devenir
+toute rouge&#8239;; elle comprit que c’en
+était fait, qu’elle n’était plus libre, qu’elle
+aimait. D’abord, il se borna à la regarder
+timidement, à lui faire signe de prendre,
+sous une pile de soie, une lettre qu’il venait
+de glisser là&#8239;; puis, un soir, il osa venir
+l’attendre à la porte de l’atelier comme le
+«&nbsp;monsieur&nbsp;» riche du mois dernier. Elle
+n’hésita point, elle lui prit le bras. Elle
+avait reconnu depuis beaucoup de jours, &mdash; ne
+pensant qu’à lui seul, ne dormant
+plus, ayant toujours sur la peau des mains
+la brûlure des pressions furtives, &mdash; qu’elle
+résisterait en vain à cet amour grandissant.
+Pourquoi eût-elle résisté, d’ailleurs&#8239;? Pas
+riches tous les deux, travaillant tous les
+deux, &mdash; elle dix-huit ans, lui vingt-trois, &mdash; ils
+pouvaient s’épouser. Ils eurent des
+jours heureux&#8239;; ils ne dissimulaient pas
+leur bonheur. «&nbsp;Quel est donc ce jeune
+homme qui vous accompagne&#8239;? &mdash; C’est
+mon fiancé.&nbsp;» Et ils ne tarderaient pas à
+être mariés&#8239;; dès qu’il aurait une place un
+peu meilleure, ils se mettraient en ménage.
+L’heure qu’ils passaient ensemble,
+après l’atelier, &mdash; elle marchait à tout petits
+pas, maintenant, &mdash; était une heure de
+délice. Rien qu’à se serrer contre lui, elle
+s’alanguissait d’une ivresse infinie. La
+moindre parole qu’il lui disait était une
+coulée douce qui lui descendait dans les
+veines&#8239;; et, comme cette honnête fille était
+une fille franche, point mijaurée, toujours
+prête à s’avouer, elle ne se cachait pas de
+trouver le temps bien long, qui les séparait
+de la noce&#8239;; s’attardant sur le pas de sa porte
+pour lui parler bas, encore, triste et dépitée
+aussi de rentrer seule. Une fois, dans sa
+chambre, comme elle allait se mettre au lit,
+elle entendit un bruit de pas sur les carreaux
+du couloir&#8239;; la porte s’ouvrit brusquement&#8239;;
+et il tomba aux pieds d’Aimée
+Henriot, en demandant pardon. «&nbsp;C’était
+très mal, ce qu’il faisait&#8239;! mais il n’avait pu
+résister à sa passion, à ses désirs exaspérés
+enfin par une intimité délicieuse et
+cruelle&#8239;!&nbsp;» En s’écriant ainsi, il la prenait
+par la taille, la serrait contre lui, à peine
+résistante. Que pouvait-elle craindre&#8239;? n’allaient-ils
+pas se marier&#8239;? Où serait le mal si
+elle lui permettait d’être son amant, puisqu’il
+allait être son mari&#8239;? N’était-elle pas
+sûre de l’amour profond, éternel, qu’elle
+avait inspiré&#8239;? Elle l’écoutait, tremblante&#8239;;
+elle se sentait devenir folle. Car elle l’adorait&#8239;!
+tout, elle eût tout donné, pour ne pas
+repousser ces chères caresses qui lui baisaient
+les mains, qui lui baisaient les bras,
+allaient lui baiser la bouche. Être sa maîtresse,
+ah&#8239;! quel délice&#8239;! Tout son cœur, tous
+ses sens voulaient impétueusement l’étreinte.
+Cependant, elle se dressa, très
+pâle, l’honnête fille, montra la porte d’un
+geste qui ne veut pas être désobéi, ne permit
+pas à son fiancé de s’excuser, le força
+de sortir, ferma la porte, resta seule. Et
+désormais elle ne consentit plus à lui parler&#8239;;
+même, en sortant de l’atelier, elle feignait
+de ne pas le voir, debout, dans l’encoignure
+d’une porte cochère. Elle l’aimait,
+elle l’aimait toujours&#8239;! elle l’aimait peut-être
+davantage, avec le souvenir de l’ivresse
+inachevée. Mais elle était de celles qui ne
+sauraient pardonner l’approche d’une atteinte
+à leur vertu parfaite&#8239;; et celui qui
+avait voulu être son amant ne serait pas son
+mari.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, avec des frisons roux sur les
+yeux et une gorge qui sort d’un corsage de
+laitière, &mdash; belle encore et plus jolie, &mdash; elle
+danse tous les quadrilles et s’assied sur
+tous les genoux à Bullier, à l’Eden, à l’Elysée-Montmartre&#8239;;
+et si quelqu’un, entre
+deux bocks, lui demande comment elle en
+est venue là&nbsp;:</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Ah&#8239;! j’ai été joliment bête tout de même.
+J’étais sage, on peut le dire, comme pas
+une. Puis voilà qu’un jour Clémentine, une
+petite de l’atelier, qui ne valait pas cher,
+m’a emmenée à la fête de Chatou, avec des
+amis à elle. Moi, je n’y entendais pas malice.
+Clémentine m’avait dit&nbsp;: «&nbsp;En tout bien
+tout honneur.&nbsp;» On m’a fait jouer aux tourniquets,
+monter sur les chevaux de bois.
+J’étais tout étonnée, je n’avais pas l’habitude.
+Les amis de Clémentine disaient des
+choses que je ne comprenais pas. Un surtout,
+roux, très maigre, pas beau, et qui
+avait l’air bête&#8239;; je peux dire qu’il me déplaisait,
+celui-là&#8239;! Aussi, je voulais m’en
+aller. Crac&#8239;! on a manqué le train. Il a fallu
+coucher à l’auberge. C’est ça qui m’a perdue.
+Ah&#8239;! par exemple, comment ça s’est
+fait, c’est ce que je n’ai jamais compris. A
+cause du lit qui était là, et des autres dans
+la chambre à côté, et du grand roux qui me
+poussait en me pinçant. Huit jours après,
+il m’a lâchée, et, comme je n’osais plus retourner
+à l’atelier, je suis allée au bal. Dire
+pourtant que j’aurais pu être entretenue
+par un monsieur qui avait un portefeuille
+plein de billets de banque, et que j’ai flanqué
+à la porte un garçon pour qui je me
+serais fait couper en petits morceaux&#8239;!&nbsp;»</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c079">CHAPITRE VI<br>
+<span class="xsmall">LA SCIENCE INTERDITE</span></h2>
+
+<p>Garde-toi également, comme de la plus
+sotte des présomptions, de jamais croire
+que tu as deviné ce qui se passe dans le
+cœur de ta maîtresse.</p>
+
+<p>Ce qu’éprouvent les femmes, nous ne le
+saurons jamais, nous ne pouvons pas le
+savoir. Elles souffrent ou elles sont heureuses,
+nous en sommes certains, mais
+quelle est leur angoisse ou quelle est leur
+joie, en quoi leur façon de ressentir la douleur,
+de savourer l’ivresse, ressemble à la
+nôtre ou en diffère, c’est ce que nous
+sommes condamnés à ignorer éternellement.
+Nous constatons leurs émotions sans
+en discerner la qualité&#8239;; l’intimité de leur
+âme et de leurs sens échappe à notre
+attention méthodique ou passionnée&#8239;; à la
+regarder de trop près, le plus acharné
+observateur aveuglerait sans profit ses bésicles,
+et, chose épouvantable entre toutes,
+l’amant qui regarde la bien-aimée pleurer
+de plaisir entre ses bras et défaillir d’extase,
+ne saurait imaginer la sorte de délice
+qu’il lui donne.</p>
+
+<p>Car la différence des sexes implique fatalement
+chez l’un l’impossibilité de concevoir
+ce qui se produit chez l’autre.</p>
+
+<p>Tu t’en vas à travers bois, par un matin
+de juin. L’amour est partout, triomphant,
+dans les calices charmés qui s’épanouissent,
+dans les herbes où pullulent les mouches,
+dans les branches pleines de gazouillis et
+de becquettements. Que l’instinct de se
+joindre en de mystérieux baisers tourmente
+et ravit ce qui fleuronne, ce qui volette et
+chante, tu le vois, et tu admires le rut
+universel des végétations et des ailes. Mais
+oserais-tu te vanter, toi, homme, de deviner
+la joie qu’éprouvent les anthères des
+roses à émettre le pollen, les lucioles à
+s’allumer, les fauvettes à froisser leurs
+plumes&#8239;? Comment l’aurais-tu appris, n’étant
+ni la plante, ni l’insecte, ni l’oiseau&#8239;?
+L’analogie vient à ton aide&#8239;; te souvenant
+de tes désirs et de les bonheurs, tu les
+attribues aux êtres qui t’environnent&nbsp;: l’églantine
+donne sa semence comme, toi, tu
+donnes ta vie&#8239;; l’abeille qui baise un œillet,
+et ta bouche qui baise une bouche, c’est le
+même baiser&#8239;; le rouge-gorge ramage au
+bord du nid ce que tu chuchotes dans l’alcôve.
+Pour la comprendre, tu humanises
+la nature. Mais tu reconnais bien, au fond
+de toi, la tricherie de ton raisonnement&#8239;;
+tu es obligé de t’avouer que ta curiosité se
+satisfait à bon compte, acceptant pour des
+identités d’apparentes similitudes ou des
+réminiscences de métaphores. En réalité,
+tu es incapable de t’expliquer tout autre
+amour que le tien, incapable de connaître
+de quelle convoitise les ailes palpitent sur
+les ailes, ou les lions se ruent à la croupe
+des lionnes. Eh bien, ne feins pas d’en
+douter, tu diffères de la femme, malgré
+l’unité de l’espèce, presque autant que de
+la plante et de la bête, presque autant que
+des anges (si nos mystérieuses sœurs exigent
+la courtoisie d’une telle assimilation)&#8239;;
+et c’est ton sort adorable et cruel, jusqu’à
+la fin des jours, de la voir sourire et pleurer
+sans qu’il te soit, en aucune façon,
+révélé pourquoi elle sourit ni pourquoi
+elle pleure.</p>
+
+<p>Tu objectes&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Quand même la différence des sexes
+établirait entre nous et les femmes une si
+parfaite impossibilité d’entente, quand
+même il nous serait interdit de découvrir,
+par nous-mêmes, le «&nbsp;comment&nbsp;» de leur
+«&nbsp;autrement&nbsp;», nous n’en serions pas
+moins instruits de ce qu’elles éprouvent&#8239;;
+car leur chère hypocrisie ne va pas jusqu’à
+nous dérober toujours leurs sentiments et
+leurs sensations&#8239;; elles consentent parfois
+aux abandons qui révèlent&#8239;; il y a des heures
+pour la nudité de leurs âmes, comme pour
+celle de leurs corps.&nbsp;»</p>
+
+<p>La réponse est médiocre.</p>
+
+<p>Jamais la femme ne s’avoue d’une façon
+entière, ni à son mari, ni à son amant, ni
+à son confesseur, et c’est précisément ce
+qu’il nous importerait surtout de savoir
+qu’elle nous cache le plus jalousement. Que
+ce soit pudeur innée ou pudeur acquise,
+crainte d’affaiblir notre adoration en se
+montrant trop humaine ou de la décourager
+par trop de divinité, n’importe&#8239;! elle
+réserve en tout cas une part intime de soi-même,
+où il nous est défendu de nous insinuer&#8239;;
+ce qu’il y a de plus féminin dans
+la femme nous échappe. Écoute près du
+grillage de tous les confessionnaux ou
+parmi les rideaux de tous les lits d’amour&nbsp;:
+la pénitente ne célera aucun de ses péchés,
+les détaillera minutieusement&#8239;; l’amoureuse
+balbutiera, éperdue, toutes les tendres
+paroles, mais, avec cette ingénuité où excelle
+son mensonge, la femme, dans l’aveu
+qui sauve comme dans l’aveu qui damne,
+aura d’insaisissables réticences, voiles si
+diaphanes qu’on ne les voit pas, et qui suffisent
+pourtant à dérober le mystère de son
+être derrière l’impénétrabilité irritante de
+leur transparence. Elle confessera sa faute,
+soupirera son amour, sans jamais laisser
+entendre de quelle amertume est faite son
+repentir, de quelle joie est faite son ivresse&#8239;!
+et, en fin de compte, le directeur de mille
+et trois consciences féminines en saura
+tout autant que Don Juan sur l’éternel secret
+d’Eve&#8239;; c’est-à-dire rien du tout.</p>
+
+<p>D’ailleurs, je vais plus loin&nbsp;: voulût-elle
+être sincère, la femme ne pourrait pas
+l’être.</p>
+
+<p>J’accorde que mainte amoureuse, dans
+le franc élan de sa tendresse, n’a pas de
+plus violent désir que de se livrer entière,
+avec toutes ses pensées et tous ses instincts
+à celui qu’elle adore&#8239;; cependant où est
+l’homme qui peut dire&nbsp;: «&nbsp;Rien de ce qu’est
+ma maîtresse ne m’est étranger&#8239;?&nbsp;» Je suis
+bien obligé d’admettre que les illustres
+poétesses, Sapho, George Sand, Desbordes-Valmore,
+grandes âmes conscientes, ont
+essayé de nous révéler les vierges, les
+amantes, les épouses&#8239;; elles ont tenté d’exprimer,
+candeurs, rêveries, amours, haines,
+remords, toute la féminilité&#8239;; et si des êtres
+humains le pouvaient faire, c’étaient elles
+sans doute&#8239;! Cependant qu’avons-nous
+appris de la femme dans les poèmes et
+dans les romans où elle a voulu nous montrer,
+tout saignant, son cœur, et, grand
+ouverte, son âme&#8239;? Notre ignorance est demeurée
+la même, un peu plus tourmentée,
+voilà tout, du désir de connaître. Ah&#8239;! c’est
+que la femme ne saurait dire ce qu’elle est&#8239;!
+et cela par l’excellente raison qu’il n’y a
+pas de mots pour le dire. Quel que soit le
+secret de nos inconcevables sœurs, il est à
+coup sûr d’une infinie ténuité, d’une subtilité
+incomparable, si léger que tout vent
+l’emporte, si furtif qu’aucun éclair ne serait
+assez soudain pour l’atteindre, et, surtout,
+étant la femme elle-même, il doit être si
+essentiellement féminin qu’il faudrait,
+pour le manifester, les paroles d’une langue,
+plutôt susurrements que paroles, plutôt
+silence que bruit, n’ayant jamais été
+chuchotée que par des vierges amantes
+dans une île interdite même aux dieux,
+très lointaine, sans écho&#8239;! Le langage que
+nous parlons, net, direct, va droit au but,
+dit ce qu’on pense, non ce qu’on rêve, sait
+ce dont il s’agit, proclame que deux et
+deux font quatre, affirme, définit, conclut,
+exprime tout, sauf l’inexprimable&#8239;; si doucereux
+qu’il se fasse parfois, il est homme&#8239;!
+et la femme, quoi qu’elle en ait, y virilise
+ses pensées. Pour faire entendre l’inconnu
+de son sexe, il lui faudrait des mots aussi
+délicats, aussi fuyants, aussi vagues que
+cet inconnu lui-même, et, comme elle
+ne saurait les trouver, elle se résigne à se
+taire&#8239;; elle s’isole dans l’impossibilité d’être
+comprise. De sorte qu’elle demeurera perpétuellement
+ignorée de l’homme&#8239;! Et c’est
+pourquoi je prends en pitié les vains analystes
+qui se targuent d’avoir mis à nu le
+cœur des jeunes filles, des matrones ou
+des courtisanes&#8239;; c’est pourquoi je vous
+plains, ô amants dévorés d’une irréalisable
+espérance, qui serrez contre votre poitrine
+la neige frémissante des seins sans jamais
+comprendre le pourquoi de leurs battements,
+et qui, penchés vers vos bien-aimées,
+sûrs de leur joie, mais de quelle
+joie&#8239;? interrogez vainement le mutisme de
+leurs aveux&#8239;!</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c091">CHAPITRE VII<br>
+<span class="xsmall">NÉCESSITÉ DE L’INNOCENCE</span></h2>
+
+<p>Jeune homme, puisque tu daignes écouter
+mes leçons, je dois te donner un conseil
+qui te surprendra sans doute par son
+air d’étrangeté paradoxale et par l’impossibilité
+apparente de s’y soumettre. Ecarte
+tout d’abord l’idée d’impossibilité. Dans
+les choses de l’Amour comme dans les
+choses de l’Art, &mdash; plus je songe, plus je
+trouve de frappantes analogies entre les
+devoirs de l’amant et les devoirs de l’artiste, &mdash; c’est
+l’impossible qu’il faut surtout
+vouloir et réaliser&#8239;; l’amoureux ou le
+poète qui ne porte pas en soi l’ambition et
+la puissance des accomplissements sublimes,
+qui ne se sent point capable, dans
+l’espoir de la perfection, de vaincre tous
+les obstacles, d’affronter tous les martyres,
+est un homme pareil à la plupart des
+hommes&nbsp;: qu’il se hâte d’aimer aux Folies-Bergère
+ou d’écrire des romans-feuilletons.
+Pour les cœurs, pour les esprits soucieux
+et dignes d’égaler le rêve, les difficultés,
+même insurmontables, ne sont que
+des échelons vers la chimère&#8239;; l’impossibilité
+est une raison de plus.</p>
+
+<p>Ce conseil, que dis-je&#8239;! cet ordre, le voici&nbsp;:</p>
+
+<p>L’amant qui entre pour la première fois
+dans le lit de la bien-aimée, doit être vierge,
+d’âme et de corps, absolument.</p>
+
+<p>Quoi&#8239;! misérable&#8239;! celle qui va être tienne
+t’attend et te sourit, prête à ne plus rien
+refuser&#8239;; jeune fille, elle ignore et espère&#8239;;
+jeune femme, elle oublie, dans la griserie
+du désir, tout ce qui n’est pas toi-même&#8239;;
+elle est chaste ou le redevient pour cesser
+de l’être&#8239;; elle veut, elle a raison de vouloir
+la joie, l’extase, le divin étonnement&#8239;! et,
+ce que tu apporterais dans son alcôve, ce
+seraient les sales réminiscences de tous les
+sophas de naguère, de tous les soupers de
+jadis&#8239;? Tu l’enlacerais avec des bras qui ont
+étreint les cocottes vite déshabillées dont
+la peau, près des hanches, garde les traces
+du corset dix fois ragrafé dans la même
+soirée&#8239;? Tes lèvres mal essuyées lui mettraient
+sur la bouche le maquillage des
+baisers récents&#8239;? Tu lui dirais des mots
+que tu as déjà dits, tu ressemblerais, dans
+l’ardente nuitée, à ces hommes politiques
+qui, voyageant de ville en ville, font à
+chaque banquet le même discours, avec
+un air d’improviser&#8239;? Misérable, te dis-je&#8239;!
+N’avoir gardé, pour celle qu’on a si longtemps
+suppliée et qui enfin s’abandonne,
+aucune caresse nouvelle, aucun élan nouveau&#8239;;
+heureux avec un air d’accoutumance,
+faire à sa beauté, à sa tendresse, l’injure
+de n’en éprouver aucune surprise, et, à sa
+faim ingénue de délices, n’offrir que le
+menu des amours de la veille, des amours
+à prix fixe, &mdash; c’est la plus condamnable
+des fautes&#8239;! et je prétends que tu t’en
+gardes. Tu répliques que, en dehors de
+l’hymen sacré, les cas sont assez rares où
+l’on baise des lèvres qui ne furent jamais
+baisées&#8239;; que ta maîtresse, le plus souvent,
+n’est pas plus ignorante que toi, et qu’elle
+ne peut pas exiger de ton amour une candeur
+que tu ne saurais sans absurdité demander
+au sien. Mauvais raisonnement&#8239;!
+La femme, même la plus entendue aux
+choses de la passion, est douée d’une
+étrange faculté de recommencement&#8239;; c’est
+avec la sincérité la plus parfaite qu’elle
+croit éprouver pour la première fois ce
+qu’elle a vingt fois éprouvé&#8239;; l’oubli lui est
+naturel, toutes ses amours sont de premières
+amours&#8239;! et, puisque son bonheur
+est ta fonction unique, ce n’est pas à toi
+qu’il appartient de la désabuser sur son
+propre compte, de lui rappeler son indignité
+par l’évidence de la tienne. D’ailleurs
+ne fût-elle pas innocente avec bonne foi,
+tu devrais te prêter au caprice de son hypocrisie&nbsp;:
+car il convient que tu l’acceptes,
+non telle qu’elle est, mais telle qu’il lui
+plaît de se montrer.</p>
+
+<p>Donc, jeune homme, à l’heure initiale
+de l’amour, sois vierge.</p>
+
+<p>Ou, du moins, &mdash; car la rigidité de mon
+conseil ne va pas jusqu’à exiger que tu te
+sois conservé intact pour la première minute
+d’une tendresse unique, &mdash; tâche de
+paraître vierge et de croire que tu l’es en
+effet.</p>
+
+<p>Tu as peut-être entendu dire que les artistes
+les plus inspirés ne tardent guère à
+se faire par le travail, par l’habitude de la
+production quotidienne, je ne sais quelle
+froide méthode de composition et d’exécution,
+appelée de ce mot ignoble&nbsp;: le métier&#8239;;
+que, grâce à un ensemble de procédés
+acquis, dus à leur propre tempérament
+ou à l’étude assidue des maîtres, ils
+deviennent capables de chanter, s’ils sont
+poètes, de peindre, s’ils sont peintres, sans
+connaître désormais les angoisses et les
+enthousiasmes des vocations juvéniles.
+Ceux qui parlent ainsi, sache-le, se trompent&#8239;!
+Humble ou sublime, l’artiste aborde
+chaque jour sa besogne comme si jamais il
+n’avait mené à bien aucune besogne encore&#8239;;
+il n’est pas de labeur qui ne lui
+paraisse nouveau, non expérimenté&#8239;; il
+connaît, après vingt ans, après trente ans
+d’efforts, les inquiétudes, les doutes, les
+tortures, les extases aussi, des jeunes tentatives&#8239;;
+homme fait, vieillard même, il a
+toutes les maladresses, toutes les ingénuités
+qu’il avait, adolescent. En vérité, je
+te l’affirme, lorsque Victor Hugo, aujourd’hui,
+dans la plénitude triomphante de
+son génie, entreprend quelque poème, il
+éprouve d’abord, &mdash; lui qui sait tout, lui
+qui peut tout&#8239;! &mdash; ce trouble et ce charme
+qui le hantèrent, à l’aurore de ce siècle,
+quand il bégayait ses odes premières.</p>
+
+<p>Cette naïveté de l’artiste en présence de
+l’œuvre prochaine, l’amant digne de ce
+nom doit l’avoir, plus virginale encore,
+auprès de la nouvelle amie.</p>
+
+<p>Ne te souviens de rien&#8239;! Ignore tout&#8239;! Ce
+n’est pas vrai qu’à seize ans, la joue rose
+de peur et le cœur tremblant comme la
+feuille, tu aies cueilli avec ta petite cousine
+la violette grêle des bois, que tu aies
+guetté, derrière la haie du jardin, la fille
+du voisin, qui se mettait à la fenêtre pour
+babiller avec ses oiseaux. Ce n’est pas vrai
+que tu aies bu sur de rouges lèvres, dans
+les nuits qui chantent et s’enivrent, la
+mousse du champagne ou la mousse du
+baiser. Qui donc prétend que tu as raffolé
+de Lila Biscuit pour avoir vu, jusqu’au
+genou, sa jambe, un jour qu’elle monta
+sur les chevaux de bois à la fête de Bougival,
+et que tu as failli mourir de tristesse à
+cause des flirtations prometteuses et menteuses
+de madame de Portalègre ou de madame
+de Ruremonde&#8239;? C’est une erreur
+étrange de croire que tu as porté, pendant
+trois ans, au plus profond de ton cœur, le
+souvenir de cette jeune fille étrangère, apparue
+dans un bal d’ambassade, puis disparue
+sans retour, et que tu as cherché
+en vain dans les baisers qui viennent au
+devant des lèvres l’oubli d’une adorable
+image. Tu ne te souviens de rien, te dis-je.
+Tu dois ne te souvenir de rien&#8239;! Depuis que
+tu as vu celle à qui tu appartiens maintenant,
+ton cœur est pareil à une fleur qui
+s’entr’ouvre à peine et sur laquelle aucune
+abeille ne s’est posée. Est-ce qu’il y a eu
+des jours, autrefois&#8239;? C’est une chose qui
+ne te semble pas probable. Tu viens de
+naître, tu ne crois pas que tu vivais hier.
+Ce qui t’étonnerait, ce serait d’avoir un
+passé. Des délices que tu n’as jamais connues
+t’attendent dans l’alcôve entre-bâillée
+pour la première fois. Jamais d’autres bras
+ne t’enlacèrent, puisque ceux-ci vont t’étreindre.
+Cette bouche te révélera le baiser&#8239;!
+Tu t’étonneras, comme Chérubin, de
+la rondeur d’un sein, d’une ombre d’or en
+touffe sous le satin de la peau, et, avec des
+candeurs instruites par le seul désir, non
+par l’expérience, tu diras les paroles qu’aucune
+femme n’a entendues, tu donneras et
+tu recevras les inoubliables leçons, &mdash; que
+tu oublieras, dès un autre amour, pour les
+donner et les recevoir encore, &mdash; tu connaîtras
+dans une délicieuse surprise l’extase
+jusqu’alors inéprouvée.</p>
+
+<p>Que cet oubli profond des joies antérieures,
+de tout le soi-même d’autrefois,
+que ce retour, fréquent, à l’ingénuité des
+adolescences, soit une chose aisée, c’est ce
+que je ne me hasarderai pas à dire. N’importe.
+La virginité de l’âme et du corps à
+chaque étreinte nouvelle est indispensable
+à l’amant doué de quelque délicatesse qui
+veut ressentir et faire ressentir, totalement,
+la seule joie qui vaille la peine de
+vivre. Donc, jeune homme, efforce-toi,
+avec une généreuse obstination, vers cet
+idéal&#8239;; et sans doute tu deviendras capable
+d’y atteindre, si, plein d’élans sincères
+mais toujours maître de toi, inspiré mais
+volontaire, tu t’adonnes patiemment à la
+pratique du Divin Mensonge, qui cesse
+bientôt d’être le mensonge, étant l’art de
+devenir ce qu’on voudrait être en effet.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c105">CHAPITRE VIII<br>
+<span class="xsmall">PROJET DE LOI</span></h2>
+
+<p>Tu demeures perplexe. Tu redoutes de
+ne pas être égal à ton devoir. Tu t’interroges&nbsp;:
+«&nbsp;Parviendrai-je à rejeter avec mes
+vêtements, à l’heure d’entrer dans le lit de
+l’amie, le souvenir des amours anciennes&#8239;?
+Quelle eau lustrale me lavera de tant de
+caresses, de tant de souillures, hélas&#8239;?&nbsp;»
+Et tu songes surtout, avec amertume, avec
+la crainte aussi de ne jamais pouvoir te
+l’arracher de la mémoire, à la plus vieille
+de ces souillures, à celle que tu as subie
+le jour de ton initiation au plaisir. Tu as
+raison. C’est le premier baiser qu’il est le
+plus difficile d’oublier&#8239;; et, chose épouvantable,
+il est presque impossible, dans l’état
+actuel de nos mœurs, que la réminiscence
+de ce baiser révélateur de la vie ne soit un
+infâme relent d’abjection et d’ignominie.</p>
+
+<p>L’histoire que tu vas lire est la tienne,
+celle de ton voisin, celle de ton camarade,
+celle de la plupart des jeunes hommes.</p>
+
+<p>«&nbsp;C’était l’heure du soir, &mdash; tout à l’heure
+la retraite sonnerait, &mdash; où les familles de
+la ville et les officiers de la garnison prennent
+le frais sur la promenade. Il y a des
+traînements de robes sur les petits cailloux
+de l’allée, et des heurts sonores de sabres
+quand, arrivés au rond-point, les militaires,
+qui vont deux par deux ou trois par
+trois, tournent sur eux-mêmes avec une
+précision de manœuvre. Quelques groupes
+bourgeois, assis en demi-cercle sur des
+chaises de paille, observent les gens qui
+passent, font des remarques, à voix sourde,
+le mouchoir devant les lèvres ou la pomme
+de la canne aux dents, dans des chuchotements
+de mystère. Entre les arbres grêles,
+dont la lueur des réverbères, blanche dans
+le crépuscule, diaphanise les feuilles poussiéreuses,
+des grisets et des grisettes, par
+couples, se serrent sur les bancs de pierre, &mdash; les
+chaises, cela coûte de l’argent, &mdash; et,
+le chapeau rond incliné vers la toque
+de fausse loutre ou le bonnet de batiste
+tuyautée, restent longtemps sans parler,
+le genou du garçon montant peu à peu sur
+celui de la fille, l’étreinte de son bras, autour
+d’une taille sans corset, s’étrécissant
+de plus en plus. Sur tout cela, sur cette
+paix d’ennui interrompue par de brusques
+envolées de moineaux qui se querellent
+bec à bec ou par le gros bruit d’un baiser
+goulu, planent entre le bleu encore cru
+du ciel de grands nuages blancs, salis par
+la pénombre&#8239;; un ciel banal d’aquarelle,
+comme en peignent de jeunes personnes,
+dans les pensionnats, en province. Je ne
+prenais pas garde à ce spectacle familier,
+et je me promenais seul, dans la monotonie
+d’une rêverie accoutumée. Je vis à
+quelques pas devant moi un jeune homme
+qui marchait lentement, s’arrêtait, suivait
+son chemin, avec l’air de chercher quelqu’un
+ou quelque chose qu’il ne trouvait
+jamais. Je le reconnus&#8239;; c’était le fils de la
+brave femme chez qui j’avais loué un appartement&#8239;;
+dans la maison, tout le monde
+l’appelait le petit Lucien. Un très jeune
+homme, presque un enfant. Il m’avait souvent
+intéressé à cause de sa physionomie
+pensive et de son attitude un peu farouche&#8239;;
+il était d’une santé chétive, toussait quelquefois
+avec des rougissements aux joues&#8239;;
+mais la virilité prochaine renforcerait ce
+corps frêle comme un arbrisseau de mars&#8239;;
+il était à l’âge indécis où les jeunes garçons
+ressemblent à des fillettes, avec leur
+pâleur veloutée, leur sveltesse malingre,
+et cette timidité de gestes, ce recul dans
+les coins après un pas en avant, qui sont
+comme la pudeur de vivre. D’ailleurs, dans
+ses grands yeux d’un bleu pâle, sous le
+voile des longs cils, s’allumait une lueur
+très vive dès qu’il voyait une femme. J’avais
+remarqué qu’il suivait longtemps du
+regard, &mdash; quand il ne se croyait pas observé, &mdash; la
+servante basque qui tournait
+autour de la table pour changer les assiettes.
+Puis il prenait très vite son verre,
+et buvait lentement&nbsp;: un prétexte pour
+baisser la tête, pour cacher un trouble
+qu’il devinait visible. Parfaitement pur, &mdash; cela
+était évident, &mdash; il avait déjà ce besoin
+de ne plus l’être, qui est la loi des adolescences.
+La nubilité dans la virginité.
+Une fois, il m’avait emprunté un volume
+d’Alfred de Musset, et ne me l’avait pas
+rendu. Il m’avait volé un peu d’idéal. Je
+l’aimais à cause de cela. D’abord je ne compris
+rien à son manège sur la Promenade.
+Il allait de groupe en groupe, avec des saluts
+timides, &mdash; dans ces petites villes, tout
+le monde se connaît, &mdash; s’asseyait, quand il y
+avait une chaise libre, ne soufflait mot, le
+chapeau sur les genoux, se penchait brusquement
+vers quelque femme ou quelque
+jeune fille, mais rétractait vite cette audace
+d’un instant. On ne prenait pas garde à lui.
+Un enfant. La femme coquetait avec quelque
+bel officier accoudé à un arbre&#8239;; la
+jeune fille, le buste très droit, regardait les
+nuages qui avaient peut-être la forme de
+son rêve. Alors, il s’éloignait, à la dérobée,
+comme on s’échappe. Quand il allait passer
+devant les bancs où s’enlacent impudemment
+les couples, il faisait un détour, peut-être
+pour ne pas les voir. Cependant il s’approcha,
+presque au bout de l’allée, d’une
+fille qui était seule, assise sur la pierre.
+Quelque couturière à la journée, ou quelque
+«&nbsp;lisseuse&nbsp;» qui se reposait là de l’ennuyeuse
+besogne. Jeune, très brune, assez
+jolie, avec des cheveux drus qui bouffaient
+sous le bonnet et un petit signe noir au
+coin de la lèvre. Après avoir regardé autour
+de lui, &mdash; craignant d’être aperçu, &mdash; il
+s’approcha encore, s’assit sur le banc,
+laissa tomber son chapeau, sans doute pour
+attirer l’attention. Mais la grisette n’avait
+pas l’air de savoir qu’il y avait quelqu’un
+là. Il resta immobile assez longtemps. Enfin,
+il eut un geste résolu, et sans doute il
+allait parler, quand tout à coup la fille se
+leva pour courir à la rencontre d’un griset
+endimanché dont elle prit le bras en lui
+tendant la joue. Le petit Lucien se leva à
+son tour, et marcha vers le rond-point, la
+tête basse. Je pensai qu’il allait revenir sur
+ses pas, comme les autres promeneurs.
+Non, il s’était arrêté, avec un air d’hésitation.
+J’eus cette pensée qu’il se livrait en
+lui quelque combat. Il y a toujours une
+minute, dans les premières années de la
+jeunesse, où le choix est offert entre diverses
+routes. Rien de plus inquiétant que
+ces carrefours. Après un mouvement vers
+la promenade, il hésita encore&#8239;; puis, dans
+la brusquerie d’un parti pris, il se mit à
+courir vers le côté déjà obscur de la ville,
+où sont les bâtiments lourds de la caserne
+et de la manutention. Je pressai le pas pour
+le suivre. Il traversa un quartier presque
+désert, où l’herbe pousse entre les dalles
+des trottoirs défoncés, s’engagea dans une
+rue aux maisons basses, qui fut bientôt
+une ruelle. Ici, c’était déjà la nuit. Des cabarets
+étroits, aux vitrines tendues de cotonnade
+rouge, mettaient des flaques de
+lumière sale sur le miroitement boueux
+des pavés. Des bruits de gros rires et de
+verres reposés sur la table sortaient par
+les portes entre-bâillées, où se montrait
+parfois une tignasse rousse avec des rubans
+dessus et du fard dessous. Il y avait
+aussi des maisons aux volets clos, silencieuses,
+d’où venaient de la lumière, qui
+rayait le mur d’en face, et des bouffées de
+muse, dans des disparitions de blancheurs
+vagues, quand, au-delà de la première
+porte jamais fermée, battait au vent une
+autre porte de moleskine verte, cloutée de
+cuivre. Je me détournai pour repousser
+une vieille servante en bonnet à fleurs qui
+m’avait pris par le bras. Quand je le cherchai
+des yeux, devant moi, le petit Lucien
+avait disparu.&nbsp;»</p>
+
+<p>Or ce qui arriva à Lucien arrive à presque
+tous les adolescents. Cela est affreux et
+fatal.</p>
+
+<p>A quoi donc pensent les Lycurgues&#8239;? et le
+premier devoir des républiques, soucieuses
+d’être aimées par des cœurs sans remords
+et d’être défendues par des bras sans souillures,
+ne devrait-il pas être la sauvegarde
+des pures adolescences viriles&#8239;?</p>
+
+<p>Oh&#8239;! le beau rêve, et que n’est-il une réalité&#8239;!</p>
+
+<p>Dans des sites adorables, au pied de collines
+fleuries et dorées de soleil, près d’une
+rivière où fleuriraient des lauriers roses
+transplantés de Corinthe à Bougival, ce seraient
+de vastes demeures, tout de marbre
+au dehors, tout de dentelle et de soie au
+dedans&#8239;; religieuses comme des temples et
+charmantes comme des boudoirs&#8239;! Là, des
+Parisiennes, &mdash; on en enverrait à l’étranger,
+si la noble utopie était acceptée au-delà des
+frontières&#8239;! &mdash; là, des Parisiennes, choisies
+entre les plus jolies et les plus savantes,
+vivraient dans les luxes et les délices, entendant
+tout le jour des poèmes et des musiques,
+et couchées sur des lits de pourpre
+rose, sous des plafonds peints de mythologies
+amoureuses. Au charme de l’heureuse
+vie, s’ajouterait en elles l’orgueil
+d’être élues pour une mission sacrée&#8239;; et,
+quand elles iraient par la ville, les passants,
+pleins de respects, contempleraient
+avec reconnaissance et salueraient d’acclamations
+enthousiastes la troupe auguste
+des Initiatrices. Car elles seraient celles
+qui, des enfants, feraient des hommes&#8239;!
+Chaque fois qu’un adolescent serait reconnu
+désireux et capable du Baiser, on
+le conduirait dans l’une des demeures, au
+pied des collines. Et ce seraient de beaux
+jours, alors, et des nuits plus belles&#8239;! Avec
+toutes les ingénuités d’un premier amour, &mdash; qu’elles
+ne feindraient pas&#8239;! car elles
+pousseraient l’art jusqu’à la sincérité parfaite, &mdash; avec
+toutes les ardeurs de la passion,
+avec toutes les délicates caresses graduées
+jusqu’au plus intense paroxysme,
+les Initiatrices accueilleraient, envelopperaient,
+extasieraient le cœur, l’âme et le
+corps de l’éphèbe&#8239;! Pas une dissonance
+dans le concert de ses joies. Tout ce que
+l’amour a d’exquis ou de sublime lui serait
+révélé, peu à peu, en d’inoubliables
+leçons&#8239;; il conserverait à jamais, &mdash; baisers
+furtifs, innocences lentement effeuillées,
+inquiétudes prolongées sans excès, espérances,
+refus proches du consentement,
+des aventures aussi, et, enfin les abandons
+éperdus, &mdash; il conserverait, de l’initiation à
+la vie, le souvenir d’une entrée au ciel, et
+toute son existence serait comme un de ces
+ruisseaux qui, prenant sa source, au penchant
+des ravines, sous des buissons de
+roses, en conserve jusque dans la plaine
+l’impérissable parfum.</p>
+
+<p>Chimère, hélas&#8239;!</p>
+
+<p>C’est dans quelque couloir de bonnes
+que l’adolescent se glisse, le soir, avec le
+tremblement d’un désir qui a toutes les
+bassesses d’un rut&#8239;; c’est sur le lit de sangle
+qu’ont défoncé des pesées de grooms ou de
+valets de chambre, que Rosette ou Rosalie,
+avec des facéties d’office et des propos de
+loges de concierges, dans des odeurs de
+draps rarement changés et sous des éparpillements
+de couvertures en coton, révèlent
+à l’adolescent le plus sacré des mystères&#8239;!
+à moins que, à la nuit tombante, il
+n’ait répondu aux psitt&#8239;! psitt&#8239;! éhontés de
+quelque fille obèse qui se penche à la fenêtre,
+en peignoir blanc, sous un rideau
+de mousseline où transparaît une lampe
+à globe dépoli&#8239;; à moins que, plus misérable
+encore, il ne soit entré, au crépuscule,
+en cachette, &mdash; comme le petit Lucien, &mdash; dans
+l’une des maisons aux volets
+clos, silencieuses, d’où sortent des puanteurs
+de musc. Chose absurde et féconde
+en résultats exécrables&#8239;! La société qui, de
+toutes ses pudeurs, de toutes ses clôtures,
+défend, avec raison, la pureté des jeunes
+filles et ne permet qu’à l’époux de cueillir
+la divine fleur de neige des fiancées, offre,
+abandonne, prostitue à toute venante la
+virginité de l’homme, plus sacrée que l’autre,
+peut-être, puisqu’elle est absolument
+immatérielle&#8239;! «&nbsp;Bah&#8239;! un garçon&#8239;! qu’importe&#8239;?&nbsp;»
+Ignorez-vous donc que l’adolescent,
+dans la première ivresse, apporte
+toutes les candeurs de son âme, toutes les
+illusions de son rêve&#8239;? Il vous paraît indifférent, &mdash; parce
+que cela ne se voit pas&#8239;! &mdash; qu’il
+soit jeté, tout à coup, &mdash; la première
+fois&#8239;! &mdash; dans les plus sales bassesses&#8239;; que
+la première expérience de l’amour lui soit
+une nausée&#8239;; et, qu’il emporte, du baiser
+initiateur, le mépris de la bouche&#8239;? Qui
+vous dit qu’il s’en lavera, de cette souillure&#8239;?
+Etes-vous certains qu’il pourra jamais
+retrouver la foi dans la tendresse,
+dans la beauté, dans la pudeur des femmes&#8239;?
+Et qui sait même si ce désabusement, bientôt
+généralisé, &mdash; car, dans les consciences,
+tout n’est qu’un, &mdash; n’enfantera pas en lui
+le dédain railleur de toutes ces augustes
+idées&nbsp;: gloire, honneur, patrie&#8239;?</p>
+
+<p>C’est pourquoi, ô belles jeunes femmes, &mdash; puisqu’on
+n’élèvera pas de si tôt au bord
+de la rivière fleurie les palais de l’Initiation&#8239;! &mdash; c’est
+pourquoi je vous conjure de
+ne point être trop cruelles envers les tendres
+jeunes hommes qui vous supplient
+avec des mains de fillettes et vous implorent
+avec des bouches encore sans moustache.
+En attendant que la société fasse son
+devoir, songez que vous en avez un à remplir&nbsp;:
+celui de préserver de la vilenie et du
+remords des immondes étreintes tant de
+frêles êtres ingénus. Laissez dire vos maris
+et vos amants, ces égoïstes, qui, pour vous
+garder à eux seuls, n’hésiteraient pas à
+compromettre l’avenir de l’humanité tout
+entière. Par des condescendances, qui, à
+cause de leur but généreux, ne sauraient
+être des fautes, sauvez le fragile idéal des
+hommes futurs. Est-ce un sacrifice&#8239;? Eh
+bien, sacrifiez-vous. Ce lycéen, qui vous
+convoite avec des yeux affolés, il dépend
+de vous, madame, d’en faire un cœur
+triomphant, peut-être un héros, un poète
+peut-être&#8239;; laisserez-vous votre femme de
+chambre en faire un malheureux, un
+couard, et un imbécile&#8239;? La comtesse Almaviva
+eût été criminelle d’abandonner
+Chérubin à Fanchette&#8239;! et encore Fanchette
+sentait-elle la lavande du jardin et non le
+vinaigre de Bully des cuvelles mal lavées.
+Pour l’amour de l’humanité&#8239;! soyez clémentes
+aux petits, et, en dépit du ridicule
+momentané, des railleries, des médisances, &mdash; qu’importe
+aux consciences sûres d’elles-mêmes&#8239;! &mdash; ne
+craignez pas d’avoir, dans
+votre boudoir devenu vénérable, le mystère
+câlin et parfumé d’une tendre nursery.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c125">CHAPITRE IX<br>
+<span class="xsmall">APRÈS LE BAISER</span></h2>
+
+<p>En amour, il y a un moment terrible. La
+plupart des hommes paraissent n’y point
+prendre garde et s’en remettent au hasard
+du soin de les tirer d’affaire. Le hasard&#8239;!
+banal et humiliant recours des gens qui
+n’ont pas en eux la puissance de dominer
+les conjonctures et de créer leur destin.
+Mais les amoureux parfaits, les amoureux
+conscients de la fonction auguste qu’ils
+remplissent en baisant les lèvres d’une
+femme, ingénue ou fille folle, ceux pour
+qui l’amour est un art, comme la poésie &mdash; un
+art plus difficile encore&#8239;! &mdash; ceux qui,
+tout en faisant le plus grand cas de la passion
+sincère, aussi indispensable aux
+amants que l’inspiration l’est aux poètes,
+croient et affirment qu’elle servirait de peu
+si elle n’était dirigée, développée, affinée
+par une science patiemment acquise, &mdash; on
+apprend à aimer, comme on apprend à rimer&#8239;! &mdash; ceux
+qui veulent, en un mot, qu’aucune
+fausse note, qu’aucune dissonance, à
+moins qu’elle ne soit nécessaire et voulue,
+ne trouble le parfait unisson des mutuelles
+délices, &mdash; ceux-là, malgré leur expérience
+du péril et leur coutume de la victoire, se
+sentent pris d’épouvante, quand il arrive,
+ce moment&#8239;!</p>
+
+<p>Quel moment&#8239;? demandes-tu, jeune
+homme bien doué, mais encore inhabile
+aux délicats artifices de l’amour&#8239;?</p>
+
+<p>Celui où, après le baiser définitif, après
+toutes les caresses données et reçues, l’amant
+et la maîtresse, cœurs et bras défaillants,
+éprouvent enfin cette infinie lassitude,
+cette vacuité profonde, qui ne sont
+douces qu’aux âmes dépourvues de tout
+sentiment de l’idéal. O déboires de la satisfaction
+suprême&#8239;! O funérailles du désir&#8239;!
+«&nbsp;La femme se repose et l’homme se repent&nbsp;»,
+a dit Théophile Gautier. Tous deux
+ils sont pleins d’une rancœur fade, d’un
+mépris de soi-même et de l’autre, qui est
+peu différent de l’horreur. Dès qu’il n’est
+plus désiré avec tous les emportements des
+sens exaspérés, le baiser semble odieux et
+vil&#8239;; son souvenir est presque une nausée.
+C’est alors qu’on fait ce rêve abominable&nbsp;:
+coucher seul&#8239;! et c’est alors que tout est
+perdu, c’est alors que Roméo et Juliette
+s’endorment du sommeil ignoble des bêtes
+repues, &mdash; ils dorment pour ne pas penser, &mdash; si
+l’amant, dans une admirable maîtrise
+de soi, révolté et triomphant, n’appelle à
+son aide le divin Mensonge&#8239;!</p>
+
+<p>Ah&#8239;! vraiment, jeune homme, tu crois que
+tout est dit, que l’amour n’a plus rien à te
+demander, que tu es quitte envers lui,
+quand celle que tu adores, attendrie par tes
+larmes et vaincue par la violence de ta passion,
+a soupiré dans tes bras le soupir qui
+avoue l’extase&#8239;? Malheureux enfant&#8239;! quelle
+erreur est la tienne&#8239;! C’est justement après
+cette exquise minute, &mdash; si tu tiens à ne
+pas laisser à ta maîtresse le souvenir du
+plus morne des désenchantements, &mdash; que
+commence pour toi le difficile devoir. Je
+suis loin de contester qu’il faille une assez
+grande dose, déjà, de science et de «&nbsp;métier&nbsp;»,
+pour conduire une femme, sans
+heurts, sans désillusion, du premier
+trouble au dernier abandon, pour lui voiler
+les vilenies dont s’accompagne inévitablement,
+hélas&#8239;! le peu-à-peu ou la brusquerie
+du plaisir. Il est déjà très bien d’avoir
+réussi à lui épargner les peurs ou les
+dégoûts de la chute&#8239;; et si tu parviens à
+faire d’elle la plus éperdue des libertines,
+sans qu’elle croie avoir cessé d’être un
+ange, c’est que tu es un malin, d’autant
+plus qu’à ton âge, tu as à lutter contre l’impatience
+naturelle de tes convoitises, et
+contre ce fâcheux besoin de sincérité,
+qu’émousse seule une pratique prolongée
+et réfléchie. Mais, enfin, à considérer sérieusement
+les choses, un tel résultat pourrait
+être obtenu par des artistes d’une valeur
+médiocre ou même par des amoureux
+qui ne seraient pas artistes du tout. Le
+désir éprouvé par la bien-aimée a de quoi
+l’aveugler sur les maladresses du tien&#8239;; dans
+bien des cas, il peut suffire, pour que la joie
+ne soit souillée d’aucune déception, des
+emportements ingénus de Chérubin ou de
+la vigueur dix fois renouvelée du grand
+Casanova&#8239;! Au contraire, après les délices
+dernières, pendant l’ensommeillement des
+sens, tu ne dois plus compter sur l’indulgence
+ni sur la complicité de ta maîtresse.
+Elle est devenue, tout à coup, effroyablement
+lucide et personnelle. Malgré ses yeux
+à demi clos et la défaillance de son être,
+elle voit tout, se rend compte de tout, avec
+la perspicacité d’une malveillance que lui
+inspire contre toi la mésestime, momentanée,
+de soi-même. Que feras-tu&#8239;? que diras-tu&#8239;?
+quelle attitude oseras-tu prendre&#8239;?
+Tremble, jeune homme&#8239;! Si, par l’imprudence
+du geste le plus furtif ou de la plus
+vague parole, tu laisses soupçonner, ne
+fût-ce qu’une minute, la rancœur dont tu
+es envahi, &mdash; dont elle sait bien que tu es
+envahi, comme elle&#8239;! &mdash; elle ne te pardonnera
+jamais&#8239;; et c’est précisément parce
+qu’elle comprend et partage ton affaissement
+moral et physique, c’est parce qu’elle
+en connaît toute la tristesse et toute l’injure,
+que tu dois le lui cacher à n’importe
+quel prix. Ne t’avise pas cependant de demeurer
+silencieux&#8239;! elle devinerait bien
+vite, &mdash; concluant d’elle à toi, &mdash; que ce
+mutisme n’est que la peur de trop dire, et
+même elle en viendrait à croire que ton
+«&nbsp;repentir&nbsp;» est beaucoup plus amer et outrageant
+qu’il ne l’est en effet, puisque tu
+tiens tant à ne pas le laisser voir&#8239;! Je te dis,
+jeune homme bien doué, mais inexpert encore,
+qu’il n’est pas, entre toutes les heures
+d’amour, de moment plus périlleux que
+celui-là, pour l’homme dépourvu d’égoïsme
+que possède l’ambition magnanime d’ajouter
+à l’ivresse de l’étreinte, après les bras
+dénoués, les délices d’un regret sans désillusion.</p>
+
+<p>Silvère d’Espagnac, &mdash; bien qu’il fût un
+amoureux fort remarquable et fécond en
+subtilités courtoises, &mdash; n’avait trouvé
+qu’un moyen de sortir d’embarras. Et quel
+médiocre moyen&#8239;! A peine sa maîtresse
+avait-elle défailli dans une langueur mourante,
+qu’il sursautait en poussant des cris
+aigus, mordait les oreillers, arrachait les
+rideaux, défonçait à coups de talon la boiserie
+du lit. Oui, il feignait une épouvantable
+attaque de nerfs, avec des torsions de
+lèvres et des roulements d’yeux affolés. Il
+était ridicule, certes, mais en tant
+qu’homme, non pas en tant qu’amoureux&#8239;!
+L’imprévu de cette crise détournait les
+idées de sa belle amie. Tandis que, charitable,
+elle s’inquiétait affreusement, voulait
+le calmer, s’empressait, parlait d’envoyer
+chercher le docteur, de courir chez
+le pharmacien, il s’apaisait peu à peu&#8239;; et,
+le moment du danger franchi, son malaise
+d’un instant expliquait un repos et un silence
+que rien, sans cela, n’aurait pu excuser.
+Il avait le droit de pousser l’hypocrisie
+jusqu’à dire en s’endormant&nbsp;: «&nbsp;Quel dommage&#8239;!
+nous étions si heureux&#8239;!&nbsp;» D’autres
+ont imaginé des moyens analogues. Un très
+habile homme, que j’ai connu, apostait
+sous la fenêtre une douzaine de gamins,
+qui, dès un signe qu’il leur faisait, se mettaient
+à crier&nbsp;: «&nbsp;Au feu&#8239;!&nbsp;» Mais les procédés
+de cette sorte ne sauraient être employés
+fréquemment avec la même
+personne&#8239;; d’ailleurs, ils ont ceci d’humiliant
+qu’ils confessent la crainte d’affronter
+le péril&#8239;; ils tournent la difficulté plutôt
+qu’ils n’en triomphent. Dédaigne-les, jeune
+homme&#8239;! n’esquive pas la lutte&#8239;; et apprends
+à trouver, dans le danger même, la victoire.</p>
+
+<p>Sois sublime&#8239;! D’un héroïque effort, secoue
+toutes les paresses et tous les alanguissements&#8239;!
+Ne te permets pas une rêverie&#8239;!
+Plus tu défailles, plus il convient que
+tu te redresses et t’emportes&#8239;! Entendons-nous
+bien&nbsp;: je ne te demande pas l’impossible&#8239;;
+tu peux espérer, à un certain point
+de vue, le repos, surtout si tu l’as bien gagné.
+Mais que l’âme, furieusement, survive
+au corps vaincu. Tu voudrais dormir&#8239;?
+veille. Tu voudrais te taire&#8239;? parle. Les passionnés
+bégayements du premier désir, retrouve-les,
+plus ardents. Sois abondant en
+métaphores, en exclamations de délire.
+Tous les cris de triomphe, pousse-les&#8239;! tous
+les cantiques de reconnaissance, chante-les&#8239;!
+Ne perds pas le temps à choisir les
+expressions qui remercient et qui admirent.
+«&nbsp;Je t’adore&#8239;! Que tu es belle&#8239;! Je suis
+le plus heureux des hommes&#8239;!&nbsp;» Sois banal,
+mais sois excessif. Une tempête de madrigaux
+et d’adorations&#8239;! Et joins les gestes
+aux discours. Saisis, enlace, étreins, en
+évitant, cependant, les caresses qui t’obligeraient
+peut-être à un éveil plus spécial
+ose toutes les brutalités enthousiastes&#8239;!
+C’est en vain que tu voudrais être loin de
+celle qui t’est chère, et que tu sens, comme
+l’a dit un auteur dramatique, «&nbsp;le besoin de
+fumer un cigare&nbsp;». Il s’agit bien de tes
+aises, à toi&#8239;! Le devoir avant tout. Il faut
+que tu étonnes, charmes, étourdisses,
+éblouisses la jeune femme presque prise
+de peur. Quelquefois même, tu pourras
+aller jusqu’à la battre dans un accès de jalousie
+habilement imitée&#8239;! L’important,
+c’est de ne pas lui laisser le temps de se
+reconnaître. Oh&#8239;! ne lui accorde aucun répit&#8239;;
+et, par le tumulte de ton extase, tâche de
+lui ravir la possibilité de penser. D’ailleurs,
+n’espère pas un seul instant l’abuser sur le
+véritable état de ton âme&#8239;; ce que tu
+éprouves en réalité, elle le devinera, puisqu’elle
+l’éprouve, elle aussi, malgré tout&#8239;;
+mais, enfin, elle feindra probablement de
+l’ignorer&#8239;; et, non sans reconnaissance, elle
+répondra par la courtoisie de sa crédulité à
+celle de ton mensonge.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c139">CHAPITRE X<br>
+<span class="xsmall">LES RIVALES</span></h2>
+
+<p>Tu auras des rivaux&#8239;; ne l’inquiète pas
+d’eux&#8239;; muni de mes conseils, ta victoire
+est assurée. Mais redoute les rivales&#8239;! à
+moins que tu ne te connaisses la frénétique
+vigueur d’un Tatar mangeur de viandes
+crues.</p>
+
+<p>Une fois quelqu’un disait&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Oui, cela est vrai, cette chose absurde
+et abominablement infâme existe pour la
+honte de l’Amour et la joie de l’Enfer&#8239;! Le
+regard des épouses convoite le sourire des
+vierges&#8239;; le monstrueux plaisir rit et sanglote
+sur l’oreiller des damnées. L’heure
+prédite par le mélancolique Voyant est arrivée
+pour d’exécrables créatures&nbsp;: je ne
+sais si l’homme a Sodome, mais la femme
+a Gomorrhe&#8239;; tombe le feu du ciel sur la
+Ville adorable et maudite&nbsp;: les ruines incendiées
+des boudoirs et des alcôves emporteront
+dans les torrents de bitume des
+cadavres d’amoureuses pâles, à peine désenlacées.</p>
+
+<p>Mais la grande poétesse, Caroline Fontèje,
+celle qui ose tout dire, s’écria, la
+pourpre de la colère aux joues&nbsp;:</p>
+
+<p>&mdash;&thinsp;Mensonge&#8239;! folie&#8239;! chimère&#8239;! L’oisiveté
+des sots et la malice des libertins calomnie
+l’innocence des tendres amitiés&#8239;; d’ailleurs
+si elles étaient criminelles, &mdash; elles ne le
+sont pas&#8239;! &mdash; ces tendresses que l’on jalouse,
+les femmes n’en seraient pas moins
+presque innocentes&#8239;; et, c’est l’homme,
+l’homme d’aujourd’hui, qui serait coupable
+en effet de l’abjection féminine&#8239;!</p>
+
+<p>Elle continua&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Des êtres simples, ayant, malgré les
+rêves ou les mauvaises pensées acquises,
+toute la bestialité ingénue de l’instinct,
+voilà ce que sont les femmes. Jeunes filles,
+épouses, courtisanes aussi, toutes, par une
+fatalité commune, sont amoureuses de l’amour,
+et veulent, éperdument et naïvement,
+le fiancé, le mari, l’amant. Ne prenez
+pas garde aux vaines apparences de
+nos froideurs et de nos mensonges, ni, plus
+tard, de nos mépris fanfarons&#8239;; nous sommes,
+en dépit des modesties, des gravités
+ou des cynismes, vos compagnes toujours
+prêtes&#8239;; celles-là même qu’une ambition
+virile tourmente et qui, par le génie et la
+gloire, semblent devenues pareilles aux
+plus hautains d’entre vous, subissent, avec
+une douceur intime contre laquelle elles
+feignent en vain de se révolter, la prédestination
+sacrée d’être vos heureuses esclaves&#8239;;
+Corinne, qui vainquit Pindare,
+n’eût pas refusé d’être vaincue par un
+beau bouvier aux flancs bruns, ignorant
+l’art de la lyre. En vérité, sachez-le, ô maîtres
+indignes de vos servantes, nous vous
+aimons naturellement, avec obstination,
+comme les roses fleurissent, comme les
+oiseaux chantent&#8239;; et les plus fières comme
+les plus humbles, les plus pures comme
+les plus déchues, poursuivent avec une
+candeur passionnée l’éternel et unique
+rêve de dormir sur un sein mâle qui bat
+fort et d’être bien étreintes entre des bras
+robustes.</p>
+
+<p>«&nbsp;Mais, le Mâle convoité, le vrai époux,
+le vrai amant dû à notre légitime attente,
+lequel de vous, ô lâches cœurs, lequel de
+vous, ô corps veules, oserait se vanter de
+l’être&#8239;? Nous avons depuis longtemps renoncé
+à vous demander la beauté, et c’est
+sans espoir d’échange que nous vous livrons
+la nôtre, puisqu’il vous plaît d’être
+hideux avec vos cheveux courts pareils à
+des brosses hérissées et vos mentons bleus
+comme ceux des vieux pères nobles&#8239;; nous
+avons renoncé, amèrement résignées, à la
+délectation des longs baisers, puisque vos
+lèvres mêleraient au parfum des nôtres
+l’âcre et tiède odeur du tabac. Mais, du
+moins, vous pourriez, étant les hommes,
+être des hommes en effet&#8239;? Vous pourriez,
+n’ayant pas la grâce, avoir la force,
+suppléer à la caresse d’Adonis par l’embrassement
+d’Hercule&#8239;? Hélas&#8239;! c’est à toutes
+les choses fragiles ou brisées que votre vigueur
+ressemble et vos bras ont peine à se
+rejoindre dans l’enlacement, qui défaille.
+Jeunes hommes&#8239;! dans quelles précoces débauches,
+dans quels boudoirs de filles, où la
+volupté n’a rien qui ressemble à l’amour, vous
+êtes-vous faits pareils aux vieillards dont
+la virilité s’abandonne comme une branche
+morte&#8239;? Cependant vous osez entrer dans
+le lit nuptial où attend, rougissante, avec
+toutes les ignorances et toutes les espérances,
+l’épousée qui ne sera pas l’épouse.
+A l’enfant qui veut devenir la femme, dont
+la pudeur qui tremble exige et redoute
+une ardente violence, qu’enseigneras-tu,
+mari incapable de l’entier et soudain baiser,
+sinon les vaines délices où se déguise
+ta faiblesse, et dont s’abusera, d’abord, son
+innocence&#8239;? Tremble, car l’heure est prochaine
+où, devinant ton mensonge, ta victime
+t’interrogera d’un regard qui s’étonne
+et qui méprise, vierge encore, souillée&#8239;! Et,
+dans l’étreinte aussi des libres amoureuses
+longtemps suppliées et qui cédèrent enfin,
+crédules, la méprisable atonie de vos désirs,
+ô vains amants, demande au souvenir
+des libertinages d’hypocrites ressources.
+Mais notre incomplète joie constate et bafoue
+vos lâches stratagèmes&nbsp;: nous berçons
+avec pitié votre faiblesse de femme dans
+nos bras plus virils&#8239;!</p>
+
+<p>«&nbsp;Eh bien&#8239;! puisque vous êtes des
+femmes en effet, pourquoi n’avez-vous
+point, sous les cheveux dorés qui s’écoulent
+ou sous l’emmêlement des chevelures
+brunes, la rondeur lisse des épaules et la
+palpitation de colombe des deux seins qui
+s’effarent&#8239;? Pourquoi vos lèvres, où ne s’attarde
+guère le baiser, ne sont-elles pas roses
+et mieux odorantes qu’une éclosion de
+fleur&#8239;? De quel droit, si elles serrent nos
+mains avec mollesse, les vôtres sont-elles
+rudes au lieu d’être légères et satinées
+comme des doigts d’enfant&#8239;? Pourquoi, de
+tout votre corps, n’émane-t-il pas, comme
+d’un buisson de citronnelle fleurie ou de
+l’alcôve entr’ouverte d’une jeune fille, un
+frais parfum de renouveau&#8239;? Pourquoi enfin
+puisque vous êtes femmes, n’êtes-vous pas
+jolies comme des femmes&#8239;? O cheveux durs
+sous la caresse, ô bouches que le cigare a
+jaunies, ô mentons bleus où la joue se pique,
+ô bras en vain velus, ne serait-il pas
+absurde de vous subir, sans espoir de compensation,
+et n’est-il point permis à celles
+que l’amour a déçues de chercher quelque
+consolation dans les familiarités renouvelées
+des pures et caressantes enfances&#8239;?
+Qui donc s’étonnera, &mdash; en ce temps où
+ceux qui feignent de nous aimer n’ont de
+viril que la laideur, &mdash; qui donc s’étonnera
+que, hier soir, au bal de l’ambassade d’Autriche,
+madame de Ruremonde ait si longtemps
+parlé tout bas à mademoiselle Suzanne
+d’Elys, et que j’aie caché dans les
+dentelles de mon corsage une violette tombée
+des cheveux de celle que je ne nomme
+point&#8239;? O Amour, ô dieu juste, qui ne tolère
+pas les manquements même les plus légers
+à tes lois éternelles, nous n’ignorons pas
+que tu t’irrites à cause du chuchotement
+des lèvres sœurs, redoutant, bien à tort,
+que le murmure ne se meure en baiser.
+Mais considère, ô équitable tyran, que la
+douce et vénielle faute de ces chastes accords
+ne doit pas nous être imputée tout
+entière, et que nous ne saurions être punies
+sans miséricorde d’une erreur où d’abord
+nous n’étions pas enclines. Veuille ta
+providence qu’un jour prochain, ainsi qu’au
+temps des invasions barbares, une race
+d’hommes farouches, montée, comme les
+anciens madgyars de Hungarie, sur de grêles
+étalons aux encolures rases, barbue et chevelue
+de crins roux, vêtue de peaux de
+bêtes, puante, atroce, mais géante et puissante,
+se rue à travers les villes où s’étiolent
+nos amants alanguis&nbsp;: tu verras si madame
+de Ruremonde ne se hâte pas, pour
+sourire à la troupe qui passe, de laisser
+dans un coin du boudoir la petite Suzanne
+étonnée, et si moi-même, de la fenêtre, je
+ne jette pas à l’un des cavaliers sauvages la
+violette tombée, pendant une valse, d’une
+chevelure d’enfant&#8239;!&nbsp;»</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c151">CHAPITRE XI<br>
+<span class="xsmall">INFAILLIBILITÉ DE LA FEMME</span></h2>
+
+<p>Mais Caroline Fontèje qui consent, avec
+des restrictions d’ailleurs, à l’aveu d’un
+péché, montre bien qu’étant devenue artiste,
+elle n’est plus tout à fait femme
+comme ses terrestres sœurs.</p>
+
+<p>Car en aucun cas la femme ne se résout à
+se croire coupable de quoi que ce soit, sa
+faute fût-elle absolument prouvée ou parfaitement
+manifeste&#8239;! Non seulement elle
+nie, &mdash; l’homme serait capable d’un tel
+mensonge, &mdash; non seulement elle pouffe
+de rire au nez de l’évidence et dit au soupçon
+le mieux fondé&nbsp;: «&nbsp;Tu radotes&#8239;!&nbsp;» Mais
+elle a en soi la faculté extraordinaire de
+se juger irréprochable, lorsque tout la condamne&#8239;;
+c’est avec une sincérité entière
+que, prise sur le fait, elle crie&nbsp;: «&nbsp;Ce n’est
+pas vrai&#8239;!&nbsp;» et, si tu l’accuses d’impudence
+et d’hypocrisie, tu fais preuve d’une absurde
+ignorance de sa véritable nature.
+Quelque troublée et quelque assombrie
+que soit une conscience virile, il y subsiste
+toujours je ne sais quelle lueur qui oblige
+l’homme à s’apercevoir de ses erreurs ou
+de ses crimes&#8239;; il veut ne pas avoir de remords,
+il peut avoir le mauvais orgueil du
+mal, mais ce mal, dont il ne se repent
+point ou dont il se targue, il sait qu’il l’a
+commis. La femme, non. Cette grâce lui a
+été départie de s’estimer, dans le péché
+même, impeccable&#8239;; les vieilles cocottes qui
+épousent des rastaquouères se croient
+peut-être vierges en entrant dans le lit
+nuptial. Interroge n’importe quelle fille, et
+de tous les sophas d’hôtel garni, rebut de
+tous les trottoirs, ayant toutes les souillures
+au cœur, toutes les crottes au jupon, il y a
+vingt à parier contre un que, si elle te raconte
+son histoire, elle voudra se faire passer
+pour une personne restée intacte dans
+le pataugement des boues&#8239;; elle accusera
+tout le monde, père, mère, ou frère, le premier
+maître ou le premier amant, et la
+misère et les hasards, jamais elle ne s’accusera
+elle-même, fût-ce d’une peccadille
+ou d’une imprudence&#8239;; victime toujours,
+rien que victime&#8239;; et tandis qu’elle
+parlera avec des hoquets d’ivrognesse et
+des relents de baisers à l’ail, tu verras dans
+ses yeux la persuasion parfaite de son ingénuité.
+Ah&#8239;! vraiment, quand ta maîtresse,
+pleurant et bégayant de rage, te reproche
+l’injure de ta jalousie, si bien fondée qu’elle
+soit, tu crois à une comédie&#8239;? Erreur profonde.
+Ce qu’elle dit, &mdash; ce mensonge déconcertant
+à force d’audace, &mdash; c’est pour
+elle la vérité même&#8239;; l’accuser, elle, elle&#8239;!
+voilà qui est trop fort, véritablement&#8239;; et,
+n’était sa colère à cause de ton injustice,
+elle te prendrait en pitié à cause de ton
+imbécillité&#8239;! D’où provient cette prodigieuse
+puissance d’illusion&#8239;? C’est ce que nul, je
+m’imagine, ne saurait dire avec certitude.
+D’une admiration de soi, si passionnée et
+si aveugle qu’elle ne saurait rien admettre
+de ce qui la pourrait diminuer&#8239;? C’est possible,
+je ne sais. Mais cette puissance existe,
+incontestable. Et, sans elle, comment expliquerais-tu
+le manque absolu d’indulgence
+à l’égard des autres chez celles qui
+en ont besoin, plus que les autres&#8239;? Malfaisante,
+médisante. La pruderie extrême
+n’est pas incompatible avec l’extrême libertinage.
+Qu’une femme, en quittant l’oreiller
+encore chaud des baisers coupables,
+apprenne que son mari, la veille, est allé
+dans un petit théâtre applaudir la gorge et
+les cuisses d’une diva d’opérette, elle poussera
+les hauts cris, se jugera la plus insultée
+des femmes, pleurera, fera ses malles&#8239;;
+ce qui lui paraîtra surtout abominable,
+c’est qu’un pareil outrage ait été fait, précisément,
+à la plus vertueuse des épouses&#8239;;
+et il se peut qu’elle jette à la tête de l’époux
+l’oreiller adultère, qui a plus de mémoire
+qu’elle. En vérité, je te l’affirme, si
+quelqu’un avait raconté à Messaline, au
+moment même où elle revenait de la Suburra,
+qu’une Vestale, au cirque, avait regardé
+à la dérobée les bras nus d’un esclave
+de Gaule, elle aurait fait enterrer vive la
+vierge criminelle, en s’étonnant qu’une
+aussi exécrable offense aux bonnes mœurs,
+qu’un aussi complet oubli de toute pudeur
+eût pu se produire à Rome, elle étant impératrice.
+Écoute autour de toi&#8239;! C’est madame
+de Graçay &mdash; dont tous les journaux
+ont raconté la fuite en Angleterre avec la
+petite Léo, des Nouveautés, &mdash; c’est la comtesse
+de Belvéiize, &mdash; dont un procès scandaleux
+a révélé la liaison avec son valet de
+chambre, &mdash; qui, plus cruellement qu’aucune,
+sous l’éventail, avec des rougeurs
+étonnantes, épient, constatent, dénoncent
+l’innocence relative des flirtations mondaines.
+Tu supposes qu’elles ont oublié
+leurs propres aventures&#8239;? Elles n’ont jamais
+eu à les oublier, ne se les étant jamais
+avouées à elles-mêmes. Et, en vérité, la
+pire des débauchées, en se regardant dans
+son miroir, la bouche encore pâlie d’on ne
+sait quels baisers, est tentée de s’écrier&nbsp;:
+«&nbsp;Tiens&#8239;! un ange&#8239;!&nbsp;» Oui, un ange. Des anges
+toutes&#8239;! Plus elles ont failli, plus elles se
+jugent infaillibles. Mais ce n’est pas seulement
+à ceux qu’elles ont trahis qu’elles
+affirment, avec candeur, leur innocence&#8239;;
+il ne leur suffit pas d’être elles-mêmes
+convaincues, inébranlablement convaincues,
+de leur pureté sans tache&nbsp;: elles vont
+plus loin encore. Tu connais madame Hélène
+de Courtisols&#8239;? Elle a un amant, le
+vicomte d’Argelès. Eh&#8239;! qui l’en blâme&#8239;?
+Petite comme une enfant un peu grande,
+toute blanche et toute rose, si grasse partout,
+avec des yeux qui s’allument très
+vite, des lèvres couleur d’écrevisses, &mdash; que
+de piments on y devine&#8239;! &mdash; elle est tout à
+fait séduisante, d’autant plus qu’un joli
+air de pudeur et même de niaiserie, répandu
+sur son charme endiablé, &mdash; une
+petite folle qui serait une petite nonne, &mdash; autorise
+des espoirs de résistance ingénue
+et d’abandon étonné&#8239;; et il serait fâcheux
+qu’elle se bornât à faire le bonheur de
+M. de Courtisols. Elle ne s’y borne pas. Il
+n’est personne qui puisse ignorer son attachement
+pour le vicomte. Où les voit-on
+ensemble&#8239;? Partout&#8239;; dans la même voiture,
+au Bois, dans la même baignoire, aux
+premières&#8239;! Oui, aux premières&#8239;! Comme
+cela, sans se gêner. Et la main de
+M<sup>me</sup> de Courtisols n’est jamais seule
+sur le rebord de la loge. Pour un peu
+ils se tutoieraient devant tout le monde.
+C’est en plein jour qu’elle descend rue
+Saint-Georges, d’un fiacre aux stores levés,
+devant la porte de la maison neuve où le
+vicomte a loué une garçonnière. Moi qui te
+parle, je les ai vus, une après-midi, &mdash; elle
+en peignoir de rubans et de valenciennes, &mdash; à
+la fenêtre. De sorte que le mari a fini
+par se douter de quelque chose. Comme il
+se donne le ridicule d’être jaloux, il a fait
+suivre sa femme, l’a suivie lui-même. Il
+voulait une prouve, il l’a eue. Un beau jour &mdash; la
+porte enfoncée sous le genou d’un
+robuste commissionnaire dont il s’était fait
+accompagner, &mdash; il a pénétré dans la garçonnière
+avec une telle soudaineté qu’il a
+vu le vicomte d’Argelès, à demi rhabillé,
+sauter dans le jardin par une fenêtre heureusement
+peu haute, &mdash; un entresol très
+bas, &mdash; tandis que l’épouse coupable, à
+demi-nue, levait la tête dans le trouble de
+ses cheveux ébouriffés. Mais elle ne fut pas
+décontenancée, non, pas une minute&#8239;! Cet
+homme qui avait fui, ce devait être un
+voleur. Cet appartement, c’était celui d’une
+amie. Si elle était couchée dans ce lit, c’était
+à cause d’une indisposition qui l’avait
+prise tout à coup. Ce chapeau d’homme,
+sur une chaise, quel chapeau&#8239;? où voyait-il
+un chapeau&#8239;? il n’y avait pas de chapeau. Ni
+de redingote, ni de gilet, ni rien du tout. Et
+en disant cela, elle le croyait&#8239;! Oui, elle le
+croyait&#8239;! Tel était son air de candeur, &mdash; ce
+n’était pas un air seulement, &mdash; que le
+mari la considérait avec des yeux où la
+stupéfaction se mêlait à la rage. Mais, forte
+de son innocence, elle ne s’en tint pas à la
+proclamer. Avoir été l’objet d’une pareille
+algarade, c’est ce qu’une honnête personne
+ne saurait endurer. Le soir même, émue
+encore d’une indignation légitime, elle alla
+chez son amant. «&nbsp;Vicomte&#8239;! lui dit-elle
+très vite sans lui donner le temps de s’informer
+des suites de leur mésaventure,
+vicomte&#8239;! je sais que vous avez beaucoup
+d’amitié pour moi. Il faut que vous me
+serviez de guide dans des circonstances
+pénibles. Conduisez-moi chez un avoué. &mdash; Eh&#8239;!
+pour quoi faire, mignonne&#8239;? &mdash; Je
+veux intenter à mon mari un procès en
+séparation. &mdash; Vous&#8239;? &mdash; Moi-même. M. de
+Courtisols est un fou&#8239;; la vie auprès de lui
+m’est devenue impossible. &mdash; Explique-toi.
+Que t’a-t-il fait&#8239;? &mdash; Le plus imprévu des
+affronts. &mdash; Mais encore&#8239;? &mdash; Ah&#8239;! Gaston,
+s’écria-t-elle en fondant en larmes, vous
+ne devineriez jamais... Il croit que je le
+trompe&#8239;!&nbsp;»</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c165">CHAPITRE XII<br>
+<span class="xsmall">LE TEMPS FAIT BEAUCOUP A L’AFFAIRE</span></h2>
+
+<p>Jeune homme épris de l’amour et qui
+veux réaliser par lui ton rêve de bonheur,
+je ne crois pas que le mariage te doive être
+interdit. Nier la possibilité, dans l’hymen,
+des parfaites liesses, serait aussi absurde
+que de les juger impossibles hors de l’hymen&#8239;;
+le fruit permis a ses douceurs&#8239;; les
+lèvres auxquelles on a droit peuvent valoir
+les lèvres que l’on usurpe, et l’honnêteté du
+baiser n’en exclut pas l’extase. Que l’amour
+perde, à se rendre légitime, un peu de son
+aventure et de son mystère, ces deux incitations
+exquises, cela est évident&#8239;; mais il y
+gagne, outre une probabilité de paix et de
+durée, qui plaît aux âmes fidèles, l’orgueil
+de pouvoir avouer ses joies. Donc, jeune
+homme, si les bonnes providences mettent
+sur ton chemin, &mdash; comme une rose blanche,
+à portée, &mdash; l’enfant pure qu’imagina ton
+espoir, ne t’avise pas, dans la niaiserie d’un
+vulgaire donjuanisme, de répudier cette
+rare faveur. Ose préférer aux adultères les
+épousailles, ton lit au lit des autres. Dédaigne
+les railleries faciles des libertins,
+leurs prophéties surannées&#8239;; et, niant le
+bonnet de coton, sûr de toujours objecter
+à la flanelle prédite l’emportée passion des
+étreintes nues, entre résolument, avec la
+foi d’aimer sans cesse, dans le paradis nuptial.</p>
+
+<p>Seulement, mon apprenti, sois instruit
+d’une chose&nbsp;:</p>
+
+<p>L’homme, mari depuis une heure, qui
+baise, &mdash; ô divin premier soir&#8239;! &mdash; les lèvres
+effarées de l’épouse encore intacte, assume,
+quant à elle et quant à soi, la plus effrayante
+des responsabilités&#8239;; et il n’est pas de précieuse
+verrerie diaphane, éthérée, presque
+ailée, plus prompte à s’émietter en irrémédiables
+désastres que la fragilité auguste
+d’une vierge.</p>
+
+<p>Tremble&#8239;! Que vas-tu faire&#8239;? Cette innocence
+qui craint et qui veut, qui frissonne
+et s’abandonne, alarmée et charmée par
+tous les effrois et par toutes les espérances
+des curiosités, cette ignorance que trouble
+l’instinct d’un inconnu peut-être charmant,
+peut-être affreux, exigent de ta caresse, ô
+patient et tendre initiateur, le vol à peine
+posé d’un duvet sur un brin d’herbe, la légèreté
+furtive, qui passe et qui revient, d’un
+souffle sur une rose. Il faut que tu fasses de
+ton étreinte, cet attentat, &mdash; car c’en est
+toujours un&#8239;! &mdash; quelque chose de presque
+pas senti, de délicieux pourtant, quelque
+chose qui ressemble à un frôlement de
+plumes. Il faut que tu triomphes&#8239;! mais sans
+bataille&#8239;; que tu prennes&#8239;! mais sans saisir&#8239;;
+que tu brises&#8239;! mais sans rompre. Tu dois
+être le bourreau qui ne fait point de mal.
+O contradiction de deux devoirs également
+urgents&nbsp;: avoir la soudaineté presque brutale
+avec tout l’atermoiement des miséricordieuses
+attentes&#8239;; être formidable et ne
+pas effrayer&#8239;; être la force douce à la faiblesse&#8239;;
+effleurer, profondément&#8239;! Cela est
+impossible, penses-tu&#8239;? Impossible, soit,
+mais indispensable&#8239;; et si tu ne te connais
+point capable de cette fureur délicate, de ce
+modéré déchaînement, de cette tyrannie
+obéissante, qui épargne à la fois et subjugue,
+si tu n’es pas de ceux qui savent
+voiler de charme et de pudeur la suprême
+impudeur, fuis les noces, renonce aux bouches
+immaculées, retourne aux expertes
+alcôves qui reçoivent moins de leçons
+qu’elles n’en donnent. Car, en vérité, je te
+l’affirme, de la minute où s’entr’ouvre pour
+la première fois la fleur virginale des lèvres
+dépend tout l’avenir, adorable ou exécrable,
+des baisers conjugaux&#8239;; et jamais l’épouse
+ne cessera de te mépriser ou de te haïr en
+de sourdes rancunes si tu as déshonoré l’illusion
+de son timide instinct.</p>
+
+<p>Mais, pour périlleuse que soit l’épreuve
+du premier enlacement, un autre danger,
+bientôt, plus grave encore, menacera ta félicité&#8239;!
+Ici, jeune homme, je parlerai tout
+bas&#8239;; écoute, en te penchant, et m’entends,
+à demi-mot.</p>
+
+<p>Si câline, si retardée qu’ait su être ta
+brutalité initiale, de quelque chasteté que
+tu aies idéalisé l’inévitable souillure, tu n’as
+pas pu, dès la nuit de miel, obtenir que
+l’épouse partageât tes transports. Elle demeure
+étonnée, sinon épouvantée&#8239;; et cet
+étonnement tardera longtemps peut-être à
+devenir de la joie&#8239;; il s’atténue, dans son
+cœur, à cause de sa tendre confiance, mais
+il se complique, dans son corps, d’un endolorissement
+qu’avouent des reculs et des
+rongeurs. Si les parfums parlaient, les roses
+pourraient dire le mal que cela leur fait
+d’éclore, et combien de temps leur en dure
+le déchirant souvenir. Seul, le peu-à-peu
+des baisers renouvelés, des instances qui se
+prolongent, révélera lentement, très lentement,
+à la mariée à peine femme le mystère
+qui, dans ses bras, te met aux yeux
+d’étranges larmes. Toi, cependant, toi qui
+l’adores, toi dont c’est le ravissement éperdu
+de la serrer contre ton cœur, si belle, si
+pure, sous le déroulement de ses cheveux
+qu’une main d’homme avant la tienne n’avait
+jamais dénoués&#8239;; toi qui exultes dans
+le triomphe de la possession récente, tu
+l’enveloppes, tu la berces, tu l’emportes
+dans ton ivresse, sans repos&#8239;! Il n’est de
+belles heures que celles où tu presses entre
+les tiennes ses petites mains d’enfant, où tu
+regardes s’attendrir ses yeux, où tu écartes
+le voile dont s’abritent ses jeunes seins
+effarés, où tu baises le joli signe qu’elle a
+parmi la mousse d’or de la nuque&#8239;; et durant
+bien des mois, tu ignores qu’autour
+de toi, dans le monde, d’autres hommes et
+d’autres femmes vont et viennent, se tourmentent
+ou se réjouissent, s’occupent de
+leurs affaires ou de leurs amours&#8239;; tu vis
+dans l’enchantement de votre chère solitude&#8239;!
+De sorte qu’enfin, à cause de tant de
+caresses assidues, elle se sent troublée d’un
+trouble charmant, encore inéprouvé&#8239;; elle
+sourit et elle pleure, dans un éveil inattendu&#8239;;
+elle comprend un peu, puis tout à
+fait&#8239;; elle naît, elle vit, elle est femme,
+étant heureuse&#8239;; ses consentements, qui
+acceptaient, désirent&#8239;; ce que tu veux, elle
+le veut&#8239;; et tu baises sur ses lèvres la gratitude
+du baiser. Mais cette heure, si douce,
+où l’hymen s’accomplit définitivement par
+un égal échange d’extase, peut être suivie,
+bientôt, d’heures funestes au matrimonial
+amour&#8239;; car c’est trop souvent quand l’épouse
+a connu enfin l’émotion parfaite du
+plaisir, que l’époux, moins violemment
+épris, s’abandonne aux paresses&#8239;! Le désir,
+qui s’exaspère en elle, se ralentit en lui.
+Par l’accoutumance des voluptés, il y trouve
+moins de charme&#8239;; sa passion s’est alanguie
+dans le tous-les-jours du contentement&#8239;; il
+aime moins, d’avoir trop aimé. Et ce qui
+va s’endormir chez l’homme vient de s’éveiller
+chez la femme. Désaccord cruel, et
+naturel, hélas&#8239;! Dans la furie des nouvelles
+amours, il a employé aux satisfactions le
+temps où elle ne les concevait pas encore&#8239;;
+une fin qui coïncide avec un commencement&#8239;;
+il s’est éteint à l’allumer&#8239;; et il n’est
+plus que cendres à présent qu’elle est
+flamme. Heure formidable entre toutes&#8239;!
+d’où peut résulter, chez la femme, le mépris
+du lit qui n’a pas tenu en ivresse les
+promesses du tourment&#8239;; d’où peut résulter
+la trahison d’abord rêvée, puis désirée, puis
+voulue, l’adultère acquittant la dette du
+mariage. Jeune homme&#8239;! elles ne suffiront
+pas à assurer la longévité de ton bonheur,
+les délicatesses et les pudeurs des nuits
+premières. A moins que tu n’aies en toi
+l’héroïsme persistant des étreintes toujours
+disposes, sois l’époux qui s’épargne en
+épargnant l’épouse&#8239;; réserve-toi pour le
+moment où elle ne se réservera plus&#8239;; et
+sois capable, quoi qu’il arrive, &mdash; si tu veux
+éviter la maison déserte ou souillée, &mdash; d’être
+l’amant de la femme, le jour où elle
+consentira à être ta maîtresse&#8239;!</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c177">CHAPITRE XIII<br>
+<span class="xsmall">SIC VOS NON VOBIS</span></h2>
+
+<p>Hélas&#8239;! si amères que soient les pages que
+je viens d’écrire, elles sont trop douces encore.
+J’ai menti en te laissant entrevoir
+dans l’hymen l’accord possible des âmes et
+des sens.</p>
+
+<p>Je dirai tout. Lis, si tu es capable de considérer
+sans effroi les épouvantements de
+la réalité.</p>
+
+<p>Ainsi, tu es heureux&#8239;? Parce que tu
+épouses, toi vingt ans, elle dix-sept, une
+jeune fille que tu adores, et qui t’adore,
+parce qu’elle a la grâce avec la pureté, parce
+que tu es sûr d’être le seul homme pour qui
+son cœur ait tressailli, parce que vous avez
+eu, avant le consentement officiel des familles,
+les adorables fiançailles des mains
+serrées à l’écart, des marguerites interrogées,
+des rubans volés et baisés, tu es heureux&#8239;?
+Et dans le triomphe des noces, tu
+exultes, sûr de l’avenir, persuadé qu’aucun
+événement humain, &mdash; sinon la mort, terreur
+lointaine, &mdash; ne pourra entraver ni interrompre
+ta joie éternisée&#8239;? Tu as la certitude,
+en un mot, toi qu’elle aime aujourd’hui,
+d’être aimé demain, après-demain,
+toujours, par elle&#8239;?</p>
+
+<p>Je te plains.</p>
+
+<p>Oh&#8239;! combien je me désole de vous flétrir
+d’un souffle amer, roses blanches de l’illusion,
+qui fleurissez au seuil du mystère
+nuptial&#8239;! Mais c’est la loi de notre temps
+que toute main pleine de vérités, même
+funestes, doit s’ouvrir.</p>
+
+<p>Epoux qui te pâmes à l’idée d’entrer, ce
+soir, dans la chambre où une vierge t’attendra,
+pleine de rêves comme toi-même,
+apprends, hélas&#8239;! qu’aucune femme ne saurait
+aimer l’homme qui lui révéla les arcanes
+abjects de l’amour, et que ton baiser,
+déception subie, et haïe, &mdash; haïssable en
+effet&#8239;! &mdash; n’aura d’autre résultat que de disposer
+l’épouse naguère ignorante à un
+autre baiser, consciemment désiré cette
+fois.</p>
+
+<p>Tu m’entends mal&#8239;? Je m’explique. Frémis.</p>
+
+<p>Toute jeune fille, bourgeoise ou paysanne,
+mondaine ou ramasseuse de bouts de cigares
+en compagnie de son père, ancien
+chiffonnier, se fait du mariage un idéal tel
+que nulle réalité ne s’y peut égaler. Tu es,
+je l’accorde, jeune et beau comme les Hylas
+des poèmes&#8239;; tu es robuste, j’y consens,
+comme les Héraklès triomphateurs des
+Omphales&#8239;; je vais plus loin&nbsp;: ayant longuement
+médité sur les conseils que je t’adressai
+naguère, tu détestes les brutalités soudaines
+de l’hymen, tu es résolu aux atermoiements
+subtils, aux délicatesses qui
+épargnent et consolent, à toutes les ouates
+sous la chute&#8239;; enfin, tu es parfait. N’importe&#8239;!
+Il demeure impossible que la vierge
+devenant épouse te juge équivalent à son
+rêve&#8239;; et, qui que tu sois, quoi que tu fasses,
+toujours elle songera, déchirée&nbsp;: «&nbsp;Eh&#8239;!
+quoi&#8239;? c’était cela&#8239;?&nbsp;» Si elle était (comme je
+le pense, voulant le penser) aussi immaculée
+de l’âme que du corps&#8239;; si, n’ayant rien
+lu, rien vu, rien entendu, elle rêvait un
+prolongement des immatérielles tendresses&#8239;;
+si elle croyait que l’on fait les draps conjugaux
+avec les nuées du paradis ou la nappe
+blanche des autels, oh&#8239;! de quel recul elle
+frissonnera devant l’abominable chose&#8239;!
+Conçois-tu, homme, qui par la longue coutume
+des lits résignés ne crois plus aux rébellions
+de la pudeur&#8239;; qui, à force de roses
+effeuillées, suspectes les sensitives, conçois-tu
+l’épouvante de la jeune fille quand,
+après la maladresse des habits tombés et le
+ridicule de la virilité à demi dévêtue, s’impose
+à elle, subitement, sous la toile encore
+froide où se glissent des approches velues,
+l’arrogance bestiale de ta victoire, quand tu
+lui révèles, hélas&#8239;! ce qu’elle désirait elle-même,
+inconsciente, les nuits où, ne dormant
+pas, elle songeait à la nuit de noces&#8239;?
+T’imagines-tu, immonde chanteur de cocoricos,
+son haut-le-cœur sous ta lèvre&#8239;? Car
+enfin, si spirituel que tu sois devenu à force
+de sincère hypocrisie, il faut bien que, tôt
+ou tard, tu le pousses, frère de l’animal,
+ton cri de satisfaction. Et garde-toi de penser
+que l’amour dont elle fut charmée l’aveuglera
+sur la bassesse de sa réalisation.
+A cause des conseils maternels qui recommandèrent
+l’obéissance, à cause d’une pudeur
+si jalouse qu’elle préfère le silence du
+martyre à la plainte de s’avouer souillée,
+la victime te cachera peut-être l’horreur
+dont elle frissonne, le dégoût qui la navre&#8239;;
+mais, en dépit d’elle-même, malgré ses
+sourires après la peur, malgré ses regards
+attendris où tu iras jusqu’à lire, imbécile,
+de la reconnaissance, elle ne te pardonnera
+jamais, sache-le, le désespoir et la honte
+de son illusion déçue. Tu souris&#8239;? tu hausses
+l’épaule&#8239;? tu objectes que j’ai choisi l’hypothèse
+à peine vraisemblable de la jeune
+fille absolument ignorante, uniquement
+éprise d’idéal&#8239;? tu prétends épouser une
+femme, non un ange&#8239;? Allons, soit, puisque
+tu le veux, j’admets que ta fiancée, malgré
+ses innocences, n’a pas été sans comprendre
+ce que ta passion réclamerait
+d’elle. Elle soupçonnait que l’on ne couche
+pas ensemble pour relire <i>Paul et Virginie</i>.
+Il se peut que ses parents l’aient conduite
+à l’Opéra-Comique, où l’on chante des duos
+d’amour, &mdash; si paisibles, mais, enfin, des
+duos, &mdash; et il se peut même qu’elle ait envoyé
+sa femme de chambre acheter chez le
+libraire de la rue de Sèze les petits livres
+qui viennent de Belgique. Eh bien&#8239;! après&#8239;?
+Parce qu’elle a prévu, parce qu’elle a désiré, &mdash; libertine,
+je l’accorde, &mdash; la matérialité
+de l’étreinte&#8239;; parce qu’elle s’attend
+à des béatitudes qui n’ont rien d’angélique,
+oseras-tu te vanter de réaliser son rêve&#8239;?
+Pauvre homme&#8239;! Dans sa demi-science
+compliquée de rêverie et dont l’ingénuité,
+dépravée de chimère en chimère, conclut
+aux plus étranges aberrations, elle a espéré
+de tels contentements au prix de quelques
+effrois, que tu seras incapable de t’abaisser
+jusqu’à son idéal, comme tu étais incapable,
+par une raison contraire, de te
+hausser jusqu’à l’idéal de l’autre. «&nbsp;Quoi&#8239;!
+c’était cela&#8239;?&nbsp;» eût dit l’ignorante vierge&#8239;; la
+vierge savante dit&nbsp;: «&nbsp;Quoi&#8239;! ce n’était que
+cela&#8239;?&nbsp;» Et que tu aies épousé l’une ou
+l’autre, c’est d’un regard méprisant que, le
+matin, l’amoureuse d’hier considérera,
+éveillée la première, l’inutile fatigue de ton
+sommeil.</p>
+
+<p>Or, bientôt, qu’adviendra-t-il&#8239;?</p>
+
+<p>Déçue, &mdash; n’importe de quelle façon, mais,
+quoi qu’il soit arrivé, déçue, &mdash; ta femme
+se sentira envahie d’une tristesse profonde.
+Ne crois pas à ses aveux charmants&#8239;! ne
+crois pas à ses caresses&#8239;! Elle souffrira, te
+dis-je, et elle haïra en toi ses espérances
+bafouées. Une chance te reste, non pas la
+chance d’être aimé, &mdash; car de quel droit
+formerais-tu ce rêve, toi, le tueur de
+songes&#8239;? &mdash; mais celle de ne pas avoir
+quelque rival heureux&#8239;; écœurée d’une première
+épreuve, l’épouse peut se résoudre à
+n’en point tenter d’autres, si elle est de
+celles qu’une ferme vertu défend des viles
+faiblesses, sans être aimante, elle sera
+fidèle. Qu’il se réjouisse en ce cas, celui à
+qui suffit, pour être heureux, que personne
+n’acquière ce qu’il ne possède pas. Mais si,
+pareille à la plupart des femmes, elle sent
+persister en elle, malgré ton baiser détesté,
+malgré tout&#8239;! une vie qui se refuse à
+demeurer inutile, tremble, misérable mari&#8239;!
+Tu lui as enseigné l’ignominie ou l’insuffisance
+du plaisir&#8239;; elle n’a plus d’illusions,
+elle sait ce que lui demandent les yeux qui
+s’allument à ses yeux, ce que tiendront les
+promesses des agenouillements&#8239;; pas plus
+que de toi elle n’attend des autres la réalisation
+de son rêve chaste comme une idylle
+ou immodeste comme une atellane&nbsp;: eh
+bien, puisqu’il le faut, elle se résignera,
+peu à peu, après de longues amertumes, à
+l’humanité telle que tu la lui as révélée&#8239;;
+elle acceptera, en place de l’impossible,
+qu’elle voulait, le possible, qui s’offre&#8239;; elle
+consentira à des nuits d’amour pareilles à
+sa nuit de noces&#8239;! Tu demandes&nbsp;: «&nbsp;Pourquoi
+n’oublierait-elle point dans mes bras
+les désespoirs de sa chimère inassouvie&#8239;?
+Pourquoi me préférerait-elle ceux qui sont
+semblables à moi-même&#8239;?&nbsp;» Parce que tu
+es toi&#8239;! parce que tu es l’impardonnable à
+qui elle doit la déception initiale&#8239;; parce
+que, dans l’amour d’un autre, elle peut
+trouver, sans la colère et la honte des premiers
+déboires, tout ce que, maintenant,
+grâce à toi, elle s’est résignée à espérer.
+Révolte-toi, crie et sanglote, souffre&#8239;! Telle
+est, malgré tes fureurs et tes larmes, la fatalité
+qui pèse sur toi. L’hymen n’est que
+le précurseur de l’amour&#8239;; et l’époux, tremblant,
+extasié, qui s’approche du lit nuptial,
+fait la couverture de l’amant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c191">CHAPITRE XIV<br>
+<span class="xsmall">NÉCESSITÉ D’ÊTRE TOUJOURS PRÊT</span></h2>
+
+<p>Enfant soucieux de t’instruire, médite ce
+très sincère discours que j’entendis hier&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Pour quelle raison je l’ai quitté&#8239;? s’écria
+madame de Fleurence. Pourquoi, malgré
+ses sanglots suppliants, et malgré mes
+propres regrets, je ne lui rouvrirai jamais
+plus ma porte, dût-il y frapper avec un
+front troué d’une balle de revolver&#8239;? parce
+que je suis la capricieuse et soudaine gourmande
+qui ne veut point attendre, pour
+manger à sa faim, l’heure précise où sonne
+la cloche du dîner.&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle continua, pleine de colère&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;L’amour n’est l’amour véritable que
+s’il possède absolument, en tout lieu, à tout
+instant, l’âme, le cœur, le corps. Le poète,
+le soldat, le financier ou l’artisan qui, épris
+d’une femme, s’inquiète encore des poèmes,
+des combats, des spéculations ou des outils
+quotidiens, n’est pas un véritable amoureux.
+Avoir, en n’importe quelle circonstance,
+une pensée qui ne se rapporte pas
+directement à la maîtresse choisie, connaître,
+si furtif qu’il soit, un autre désir que
+celui de baiser les yeux, les lèvres, toute la
+personne de l’Amie, c’est ne pas aimer,
+c’est être incapable d’aimer. La passion
+n’existe qu’exclusive&#8239;; elle est la despotique
+reine qui réclame de ses sujets l’agenouillement
+continu, la perpétuelle adoration.
+C’est pourquoi les faiseurs de sonnets et
+d’élégies ont grand tort de mêler les choses
+de la nature aux choses de l’amour. Il est
+inimaginable qu’un vrai amant parle de la
+neige en caressant la blancheur des seins,
+pense aux fleurs en humant l’odeur d’une
+chère bouche, aux gazouillements des oiseaux
+en écoutant la parole qui le charme&nbsp;:
+il ne songe qu’à cette gorge, qu’à cette bouche,
+qu’à cette parole. «&nbsp;Toi&nbsp;», c’est le seul
+mot qu’il puisse dire. Toute métaphore implique
+une liberté d’esprit incompatible
+avec l’absorption parfaite dans une seule
+idée, qu’exige l’amour&#8239;; toute comparaison
+est une trahison, digne de tous les châtiments
+et de tous les mépris. Une fois, un
+poète lyrique, &mdash; qui n’avait pas d’une façon
+suffisante l’intuition des devoirs que
+l’on contracte en disant&nbsp;: «&nbsp;Je vous aime&#8239;!&nbsp;»
+se jeta aux pieds de madame de Portalègre,
+et longtemps, longtemps, dans une improvisation
+où se mêlaient toutes les images
+accoutumées, où il y avait des roses, des
+lys, des rossignols, la supplia de ne point
+lui être cruelle. L’illustre mondaine, avec
+patience, le laissa dire jusqu’au bout&#8239;; même
+elle ne lui défendit pas d’espérer qu’elle
+l’attendrait, le lendemain, dans la chambre
+qu’il avait comparée à un jardin paradisiaque.
+Mais, à l’heure convenue, quand il
+entra dans le cher Eden, il vit des rossignols
+en effet voleter sous le ciel blanc du
+plafond, il vit sur le lit une odorante et
+abondante jonchée de lys et de roses en tas&#8239;;
+et, de la chambre voisine, la voix de madame
+de Portalègre lui conseilla, dans un
+éclat de rire, de se plaire à l’envolement
+chanteur des oiseaux, et d’embrasser, au
+lieu d’elle, les fleurs.</p>
+
+<p>«&nbsp;Moi, cependant, si le vicomte d’Argelès
+avait borné sa faute à un abus même considérable
+de figures de rhétorique, j’aurais
+pu feindre de ne m’en pas irriter, ayant
+pour lui une tendresse sincère, encline aux
+indulgences. Mais son crime, qui dépasse
+tout ce que l’on pourrait imaginer, était
+vraiment irrémissible, et chaque fois que
+je m’en souviens, c’est avec un sursaut de
+colère toujours plus exaspérée.</p>
+
+<p>«&nbsp;Oh&#8239;! quel crime&#8239;!</p>
+
+<p>«&nbsp;Les après-midi, dans le boudoir fermé
+aux visites banales, je le recevais lui seul, &mdash; car,
+veuve, il m’est permis d’oser ces
+sortes d’inconvenances &mdash; et, autour de
+nous, dans la demi-clarté mystérieuse des
+fenêtres voilées de soie, dans les parfums
+qui émanent des jardinières épanouies et
+de mon peignoir entr’ouvert, il y avait tous
+les tendres conseils d’étreinte et de baiser&#8239;;
+je m’alanguissais, avec ces sourires qui
+consentent, avec des abandonnements de
+bras, qui ne refuseront rien&nbsp;: mais, lui,
+tranquille, correct, &mdash; quoique m’adorant,
+je le savais&#8239;! &mdash; il feignait de ne pas prendre
+garde aux douces exhortations, à l’offre
+muette des délices.</p>
+
+<p>«&nbsp;Souvent, nous passions la soirée dans
+quelque baignoire de petit théâtre, bien
+obscure, où nul ne saurait vous voir&#8239;; sur
+la scène les maillots de l’opérette ou de la
+féerie allaient et venaient avec des lueurs
+de chair, les gorges ballaient hors des corsages
+bas, je ne sais quelle chaleur, à cause
+de cette vision jolie d’être lointaine, me
+venait aux yeux, aux lèvres, aux mains&nbsp;: et
+nous étions assis tout près l’un de l’autre
+sous ma jupe étalée, dans la loge si étroite
+qu’il ne pouvait tourner la tête sans m’effleurer,
+de sa moustache, la joue, et que
+l’impatience de ma bottine, qui battait le
+petit banc, rencontrait à chaque minute le
+drap de son pantalon. Mais, étant au théâtre,
+lui, régulier, il ne s’occupait que du
+spectacle&#8239;; pendant les entr’actes, il allait
+me chercher des bonbonnières de violettes
+pralinées, m’offrait le divertissement d’une
+promenade au foyer ou dans les couloirs.</p>
+
+<p>«&nbsp;Nous revenions ensemble dans le
+coupé plus étroit que la baignoire, capitonné,
+obscur, si doux, où l’on se serre, &mdash; un
+coin de boudoir que l’on a mis sur
+des roues&#8239;; j’inclinais ma tête sur son
+épaule, j’avais un bras autour de son cou,
+je sentais sur mon front le chatouillement
+de ses cheveux que remuait un peu mon haleine&#8239;;
+mais, lui, tandis que je me taisais,
+presque haletante, il parlait, d’une voix
+calme, de la pièce que nous avions vue, du
+temps qu’il faisait, des passants qu’il regardait
+patauger dans la boue à travers la
+vitre troublée par la buée de nos souffles.</p>
+
+<p>«&nbsp;Sans doute, sans doute, une fois rentrés,
+une fois seuls dans la chambre où je
+ne lui défendais pas de s’attarder jusqu’au
+matin, &mdash; dès que la glace haute, au fond
+de l’alcôve, reflétait nos chevelures mêlées
+sur le même oreiller, &mdash; il m’enlaçait passionnément,
+et, bégayant de tendresse,
+avec toutes les ardeurs aux lèvres et toutes
+les flammes aux yeux, il m’enveloppait de
+son amour comme d’une brûlante robe de
+désirs et de caresses&#8239;! Il m’adorait&#8239;! Il me
+voulait&#8239;! Mais son baiser n’avait pas consenti
+à enchanter ma bouche avant le moment
+normal, accoutumé, convenu, du
+sommeil prochain. Mon amant ne m’aimait
+qu’à l’heure où l’on se couche&#8239;! Sa
+passion avait besoin de ce prétexte.</p>
+
+<p>«&nbsp;Chose abominable, et abjecte&#8239;! Ne convoiter
+que lorsque se présente l’occasion,
+facile et habituelle, du plaisir&#8239;! attendre,
+pour le suprême abandon, le retour d’une
+circonstance favorable, prévue&#8239;! Etre heureux
+sans l’avoir fait exprès&#8239;! Ne pas se déranger
+pour être dieu&#8239;! Considérer l’exquis
+et auguste baiser comme je ne sais quelle
+besogne, plus agréable, voilà tout, que
+l’on recommence aux mêmes points de la
+vie, avec régularité, quand l’horloge sonne&#8239;!
+Aller au paradis comme on irait au bureau&#8239;!
+Avoir un cœur et des sens pareils à
+ces estomacs méthodiques qui ne prennent
+jamais rien entre les repas&#8239;! Chose abominable,
+vous dis-je. L’amour, c’est le briseur
+d’habitudes et d’usages, le contempteur de
+convenances, l’affamé soudain qui veut,
+n’importe quand, n’importe comment,
+n’importe où, sa joie, et la vole, si on ne la
+lui donne point&#8239;! Est-ce qu’il sait attendre,
+est-ce qu’il sait choisir les occasions commodes,
+les instants propices&#8239;? Si vous demandez
+à don Juan&nbsp;: «&nbsp;A quelle heure aimes-tu&#8239;?&nbsp;»
+il est douteux qu’il réponde&nbsp;:
+«&nbsp;Quand Leporello a fait ma couverture&nbsp;».
+Partout où le désir s’éveille, il a le droit et
+le devoir de devenir l’extase. Toutes les
+couches lui sont bonnes, toutes les minutes
+lui sont bonnes, et toutes les rencontres. Il
+utilise les boudoirs, l’après-midi, même
+quand la porte ferme mal, et les loges
+étroites, malgré la curiosité du gaz, et les
+coupés où l’on est mal à l’aise, et aussi, en
+plein jour, les mousses profondes des bois,
+comme, dans le crépuscule, les grands blés
+d’or qui remuent. Il ne perd pas le temps
+à s’en aller quérir dans la maison le tapis
+qui préservera la robe de la mariée&#8239;! Pour
+ce qui est de moi, &mdash; et bien que l’on s’accorde
+à me considérer comme une personne
+peu portée à l’excentricité, &mdash; je n’ai pu tolérer
+davantage les habitudes de régularité,
+vraiment déplorables, auxquelles
+s’obstinait la tendresse de M. d’Argelès&#8239;; et
+jamais, en dépit de quelques souvenirs attendris,
+je ne consentirai à lui rendre la
+plus petite part dans mes bonnes grâces, à
+moins que, quelque jour ou quelque soir, &mdash; pas
+à l’heure où l’on s’endort, &mdash; il ne me
+prouve qu’il a renoncé à sa pitoyable coutume,
+par la précipitation fougueuse d’un
+baiser imprévu&#8239;!&nbsp;»</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c205">CHAPITRE XV<br>
+<span class="xsmall">LE DROIT DE L’AMIE</span></h2>
+
+<p>Madame de Fleurence n’a pas tout dit&#8239;;
+n’envisageant qu’un côté de la question.
+Il faut voir les choses de plus haut et d’une
+façon plus générale.</p>
+
+<p>Toi qui veux devenir Amant, cher élève&#8239;!
+si j’ai gardé pour l’un des derniers l’avis
+que tu vas entendre, garde-toi d’en conclure
+que je le juge moins utile que les
+autres. Le plus important de tous, quoique
+banal en apparence, voilà ce qu’il est en
+effet. Je me sentirais plein d’une pitié méprisante
+pour l’homme qui, ayant assumé
+la responsabilité terrible d’aimer, ne se
+conformerait pas à ce conseil d’une façon
+absolue. Et je te le donne ici, par dessus
+beaucoup d’autres, afin que toujours il
+s’offre à toi d’abord, lorsque tu ouvriras ta
+mémoire.</p>
+
+<p>Comprends, et soumets-toi.</p>
+
+<p>Du jour où tu as baisé les lèvres consentantes
+de l’Amie, tu ne dois plus, quels
+que soient le lieu, le temps, le cas, &mdash; fût-ce
+en la rapide seconde d’un aparté de
+comédie, &mdash; t’aviser jamais de songer à toi-même,
+mais il te faut dorénavant n’avoir
+aucune pensée, ne proférer aucune parole,
+ne faire aucun geste, qui n’aient pour but
+immédiat le bonheur toujours plus parfait
+de celle que tu aimes.</p>
+
+<p>L’amour implique un échange. C’est un
+contrat sans paperasses où chaque conjoint
+offre et reçoit un apport. Que donne la
+femme&#8239;? Elle-même. Que doit-on lui donner&#8239;?
+Tout. S’il lui manque une parcelle de
+ce «&nbsp;Tout&nbsp;» comme elle le conçoit, &mdash; tout l’or
+pour la courtisane, tous les triomphes pour
+la mondaine, tous les baisers pour l’amoureuse, &mdash; si
+même tu n’ajoutes pas au Tout
+particulier réclamé par celle-ci ou par
+celle-là, une bonne partie des autres Touts
+exigés par toutes les autres, tu ne fais pas
+honneur à ton engagement formel quoique
+tacite, tu es un voleur et un traître, et c’est
+de plein droit que la femme se reprend,
+c’est-à-dire retire son apport que le tien
+n’a pas compensé. «&nbsp;Quoi&#8239;! Si je suis pauvre&#8239;?&nbsp;»
+N’aime pas. «&nbsp;Si je n’ai pas le haut
+rang, l’illustration, les éclats dont s’amuse
+la vanité des marquises ou des duchesses&#8239;?&nbsp;»
+N’aime pas. «&nbsp;Si je ne sens point dans mes
+bras la vigueur des étreintes toujours
+prêtes&#8239;?&nbsp;» N’aime pas, n’aime pas, te dis-je&#8239;!
+à moins que les providences, parfois
+clémentes, t’élisant entre tous, ne t’aient
+donné de rencontrer l’inestimable cœur de
+quelque pure enfant, ou de quelque bonne
+fille, qui aime parce qu’on l’aime, sans
+s’inquiéter d’autre chose. Mais évite la redoutable
+femme consciente de son droit,
+lorsque tu ne connais point la puissance
+de réaliser pleinement son espérance, car
+tu ne tarderais pas à subir le désespoir
+d’un juste abandon, ou bien, si sa pitié te
+souffrait auprès d’elle, tu serais pareil à
+ces maris qui, ayant affirmé, le jour du
+contrat, une opulence imaginaire, confondus
+maintenant, humiliés, bafoués, assis
+au bas bout de la table et couchant du côté
+de la ruelle, vivent, l’opprobre au front et
+la rage aux dents, des aumônes de la dot.
+Et surtout ne crois pas que j’exagère le
+moins du monde par un vain amour du
+paradoxe&#8239;! Telle est l’imperturbable estime
+qu’elles font, nos amies, de leurs corps
+même souillés, que la plus laide pécore ou
+la plus méprisable gaupe, en daignant
+mettre le genou, le soir, au bord des draps,
+s’étonne de ne point voir le lit se changer
+en un autel fleuri de lys et de roses et plein
+de musiques chantant des louanges dans
+une brume d’encens. Elle existe, plus impitoyable
+que la créance de Shylock, cette
+exigence de la femme qui veut tout en
+échange de soi-même. On peut s’y dérober
+par la fuite, mais quiconque ne fuit pas,
+s’y doit soumettre, en ayant reconnu la
+légitimité par l’acceptation redoutable du
+baiser. Et n’est-elle pas légitime en effet,
+puisque l’homme, depuis l’heure immémoriale
+où sa bouche s’extasia pour la
+première fois sur la rose en fleur de la
+bouche d’Eve, a cherché en vain un autre
+délice qui valût d’aimer la vie et de haïr
+la mort&#8239;?</p>
+
+<p>Maintenant que tu as cessé d’ignorer à
+quoi l’amour t’engage, tu ne t’étonnes plus
+d’être obligé au complet oubli de toi-même,
+à la préoccupation, unique et incessante,
+de l’objet aimé. Mais, outre le don même
+du prodige, quelle acharnée absorption de
+tout ton être dans une pensée unique ne te
+faudra-t-il pas pour réaliser le miracle de
+l’Amie toujours satisfaite&#8239;! Ce sont les
+autres hommes qui connaîtront le sommeil
+paisible après une journée de labeur&#8239;; toi, tu
+ne dormiras plus, jamais plus, jamais plus,
+car ne se peut-il point qu’après trois nuits
+de veille passées à attendre des ordres
+qu’elle n’a pas daigné donner, à l’heure où
+brisé, vaincu, tremblant la fièvre, il semblerait
+qu’enfin il t’est permis de clore, un
+instant, les paupières, ne se peut-il point
+que justement à cette heure la maîtresse
+exige que tu sois là pour lui ramasser l’un
+des douze boutons de son gant ou lui dire
+le temps qu’il fera demain&#8239;? Ouvrir un
+livre, recevoir une visite, serrer la main
+d’un ami, suivre le convoi d’un parent,
+t’asseoir à une table pour écrire ou pour
+manger, entendre ce qu’on te dit, regarder
+ce qui se montre, tourner la tête parce que
+quelqu’un a crié au secours derrière toi,
+ce sont des choses dont tu n’auras plus
+le loisir. Eternel qui-vive&#8239;! tu devras
+être, à toute minute, matin, jour, soir, nuit,
+prêt à une action inconnue, soudaine, qui
+te sera commandée sans avertissement,
+sans explication&#8239;; tu ressembleras à un
+voyageur qui attendrait toujours, toujours,
+la valise à la main, sur le bord de la voie,
+un train express qui passera peut-être, à
+toute vitesse, on ne sait quand, et dans
+lequel il devrait se jeter, d’un bond, à travers
+la vitre de la portière&#8239;! Et c’est surtout
+des mille petites obéissances, sur-le-champ,
+dès la parole, dès le signe, que se montre
+jalouse la tyrannie féminine. N’espère pas
+la rassasier, en quelques fois, par d’héroïques
+dévouements après lesquels elle
+pourrait, semble-t-il, n’avoir plus rien à
+demander&#8239;; elle accepte, &mdash; sans reconnaissance,
+puisqu’ils lui sont dûs&#8239;! &mdash; les sublimes
+sacrifices, mais elle veut l’esclavage
+continu, attentif, occupé des moindres vétilles&#8239;;
+il ne servira de rien que tu montres
+la magnanimité amoureuse des Lancelot
+ou des Amadis si tu n’as point le zèle méticuleux
+d’un bon valet de chambre&#8239;; tu ne
+feras que ton devoir, si, pour ton amie,
+tu quittes ton pays, brises ton avenir, compromets
+ton honneur, et tu seras impardonnable
+si tu ne lui apportes pas à l’heure
+convenable une avant-scène pour la première
+représentation où elle a cent fois
+déclaré pourtant qu’elle ne voulait pas
+aller. La fuite d’un banquier vient de t’enlever
+ta fortune&#8239;? Songe au bal où, ce soir,
+tu verras celle que tu aimes. Ta mère se
+meurt&#8239;? Pense au bouquet de gardenias
+que tu enverras à ta maîtresse. Une femme,
+miséricordieuse entre toutes, a chassé de
+sa présence, &mdash; et comme elle a eu raison&#8239;! &mdash; l’amant
+qui avait renoncé pour elle à
+toutes les joies, à toutes les gloires, mais
+qui, un jour, le pied lui ayant manqué sur
+le bord d’un précipice où elle lui avait fait
+signe de cueillir une rose des Alpes, roula
+jusqu’au fond de l’abîme, déchiré, sanglant,
+presque mort, sans songer à cueillir la
+petite fleur, en passant.</p>
+
+<p>Mais, &mdash; chose plus épouvantable encore, &mdash; toi
+qui, pour le Baiser, consens à l’oubli
+de toi-même, tu n’obtiendras jamais
+dans sa plénitude l’enchantement du Baiser.
+Ah&#8239;! véritablement, parce que ta maîtresse,
+belle entre les belles, a les lèvres
+roses et les bras blancs et les seins frais
+comme les fleurs, parce qu’elle se livrera
+plus désirable que les déesses et les houris
+des rêves, tu l’imagines, pauvre niais, que
+tu vas connaître, entières, incomparables,
+les extases de la possession&#8239;? Tu crois que
+tu trouveras, dans l’amour, le bonheur&#8239;?
+Laisse cette espérance au seuil de l’infernal
+empyrée. Il s’agit bien de ton bonheur,
+à toi. Est-ce que tu existes&#8239;? Pousserais-tu
+l’infatuation, misérable égoïste, au point
+de prétendre à une part de l’ivresse où tu
+concours&#8239;? Penses-tu être, à l’heure même
+des intimes abandons, autre chose que le
+méprisable prétexte de la joie dûe à l’Amie&#8239;?
+Fou&#8239;! triple fou&#8239;! considère ton néant. Non
+seulement, avant le suprême soupir que
+vont peut-être exhaler ses lèvres, le soin
+de trouver les louanges où se complaira la
+vanité de son apparente défaite, la stratégie
+savante des caresses, où pas une faute ne
+doit être commise, absorberont ton attention
+jusqu’à t’interdire tout plaisir personnel
+malgré la neige tiède des bras
+mouillés qui t’enlacent et malgré l’or parfumé
+des mystérieuses chevelures&#8239;; mais
+encore, quand ses yeux pleureront de
+douces larmes sous les paupières battantes,
+quand votre étreinte resserrée semblera
+l’union parfaite de vos deux êtres, tu ne
+pourras pas un instant, non, pas une minute&#8239;!
+t’abandonner au frisson du paradisiaque
+achèvement&#8239;; car, songes-y, qu’arriverait-il,
+malheureux&#8239;! et de quel œil
+chargé de mépris et de colère, de quel œil
+pareil à celui d’Aphrodite outragée par la
+maladresse d’Héphaïstos elle glacerait ton
+inopportune ferveur et te ferait rentrer
+dans la gorge l’infâme aveu de ton délice
+trop prompt, si, par un étourdi consentement
+à ton propre désir, par un glissement
+instinctif dans la pâmoison, tu lui avais
+ravi, éperdu, le prix de ses miséricordieuses
+condescendances&#8239;?</p>
+
+<p>Tu es pâle, jeune homme, à cause de ces
+mystères, comme si tu revenais d’un antre
+plus effrayant que celui de Trophonius. Je
+t’ai révélé les implacables lois de la mauvaise
+Déesse. Cependant persévère dans la
+voie ardue, ô tremblant initié&#8239;! Au prix de
+mille abnégations, au prix de mille angoisses,
+deviens l’Amant. Car, après tant
+d’efforts, une récompense sans pareille
+t’est promise. Elle sont des clémences, celles
+que nous savons aimer, d’adorables clémences&#8239;!
+Et il se peut qu’un jour, après
+tous tes sacrifices, après toutes ses trahisons,
+la femme à qui tu auras voué ton
+âme, ta vie, pour qui tu auras renoncé à la
+joie même de sa possession, se souvienne
+de toi sans trop de ressentiment ni d’amertume
+et n’ait pas un rire de dédain
+quand on prononcera ton nom devant elle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c221">CHAPITRE XVI<br>
+<span class="xsmall">ACCOMMODEMENTS AVEC L’AMOUR</span></h2>
+
+<p>J’avais bien résolu de ne plus t’adresser
+aucun conseil, jeune homme doué d’une
+amativité persévérante&#8239;! car ces sortes de
+leçons, publiquement données, ne vont
+point sans une divulgation fâcheuse des
+stratégies que les parfaits amants sont tenus
+d’employer&#8239;; elles déconcertent l’illusion
+des âmes ingénues et peuvent mettre sur
+leurs gardes les belles personnes qu’elles
+ont précisément pour but de conquérir et
+de charmer. Le non-plus-ultra de l’habileté
+en toutes choses, est de cacher ses moyens
+d’action&#8239;; faire mystère de sa force, c’est la
+doubler. Les poètes jaloux de leur prestige
+dérobent leur dictionnaire de rimes dans
+le plus secret des tiroirs, et les généraux
+évitent avec soin de communiquer leur
+plan de campagne. Qu’ordonne la Kabale&#8239;?
+Savoir, se taire. Amant, sache, et tais-toi.
+Mais tu te sens, dis-tu, si perplexe depuis
+mon dernier conseil, la clause du contrat
+d’amour, par laquelle on accepte de sacrifier
+tout souci de soi-même à l’ingratitude
+des sourires, de ne jamais avoir, en aucun
+cas, en aucun temps, d’autre volonté que
+le caprice de l’Amie, te paraît si cruelle, si
+inexécutable même, que pour un peu tu
+abandonnerais ton magnanime dessein
+d’affronter le cœur de la femme. Je dois
+donc le révéler, &mdash; arcane dernier, au-delà
+duquel la Connaissance n’aurait plus où se
+prendre, &mdash; l’art qui te permettra d’accomplir
+ton devoir sans un trop immense
+effort, ou de paraître l’accomplir, ce qui
+est absolument la même chose&#8239;! Avec l’amour,
+qui est le plus doux des ciels, il est
+aussi des accommodements.</p>
+
+<p>Un point dont il convient en premier
+lieu que tu te persuades, c’est que la femme
+n’est pas le moins du monde l’être complexe
+qu’ont pensé trouver en elle des observateurs
+superficiels. Il faut être niais
+comme Arnolphe pour se laisser duper par
+Agnès, et je voudrais bien voir ce qu’il adviendrait
+de Célimène aux prises avec don
+Juan. O filles d’Eve ou de Pyrrha&#8239;! les poètes
+et les romanciers ne vous ont pas donné
+seulement l’or brun des yeux et l’or roux
+des chevelures, la rose du sourire, l’ivoire
+des dents, la neige incomparable des seins
+et toutes les beautés avec toutes les grâces, &mdash; c’était
+donner des étoiles au ciel,
+comme dit le récipiendaire de la Cérémonie &mdash; mais
+ils se sont plu encore à vous prêter
+la science infinie du mensonge et de
+l’embûche, l’infaillibilité dans la ruse. Et
+vous n’avez-point repoussé cette calomnie
+qui vous parut une louange, puisqu’elle
+affirmait, en l’expliquant, votre universel
+triomphe&#8239;; tandis que l’homme lui-même
+n’y contredisait pas, content de trouver dans
+l’ingéniosité que l’on vous attribuait l’excuse
+de son imbécillité réelle. Ce n’est point
+une honte que d’être soumis à des irrésistibles&#8239;;
+Samson se console de ses cheveux
+coupés par la pensée qu’aucun autre à sa
+place n’eût été moins tondu que lui-même&#8239;;
+il n’y a rien d’humiliant à subir les fantaisies
+de madame de Ruremonde ou de Lila
+Biscuit, quand on songe qu’Hercule tourna
+la quenouille aux pieds d’Omphale, reine
+de Lydie&#8239;; et, dans le lit d’une fille de brasserie,
+à l’heure des cours où il n’alla jamais
+que dans ses songes du matin, l’étudiant
+de septième année se rappelle avec satisfaction
+Renaud captif des enchantements
+dans les jardins d’Armide. Cependant, ô
+simples cœurs&#8239;! ô femmes&#8239;! l’art des combinaisons
+profondes vous est plus étranger
+que ne l’est à l’agnelle la férocité des tigresses.
+Vous m’en voudrez peut-être d’arracher
+à votre couronne ce diamant noir,
+l’instinct raffiné des perfidies&#8239;? Mais, bien
+plus qu’elle n’obligeait le vieux Job à reconnaître
+l’empereur d’Allemagne, la vérité
+me pousse à proclamer votre entière candeur.
+Les poètes ont menti, les romanciers
+ne savent ce qu’ils disent. Que ce soit par
+le voisinage encore peu lointain de la bête
+d’où vous êtes à peine sorties, &mdash; oh&#8239;! pardon,
+chairs divines&#8239;! &mdash; ou par votre proximité
+de l’ange, ainsi qu’aime à le croire
+mon adoration agenouillée, vous êtes, quoi
+qu’il semble et quoi qu’on dise, dépourvues
+de toute complexité, je le jure&#8239;! et vous
+avez cette infériorité sacrée de ne jamais
+penser qu’à une seule chose à la fois. Vainement,
+dans la conviction, que l’on vous
+a inculquée, de votre subtilité sans égale,
+vous vous efforcez d’être subtiles en effet&#8239;;
+vainement, après avoir été la jeune fille
+imperturbablement innocente en dépit des
+livres lus à la dérobée ou des causeries à
+voix basse dans la cour du couvent, vous
+croyez devenir ces perverses mondaines
+que divinise la chronique d’à-présent, ou,
+pis encore, ces terribles Marneffe qu’inventa
+le grand Balzac&nbsp;: stérile espoir&#8239;! légende&#8239;!
+chimère&#8239;! Qu’il y ait en vous un
+vague instinct de l’hypocrisie, je l’accorde&nbsp;:
+mais vos mensonges les plus laborieux
+sont pareils à ces menteries d’enfant qui
+surprennent un instant par leur naïveté
+même, par l’invraisemblance d’une telle
+simplicité dans la ruse&#8239;; un esprit viril s’en
+dépêtre vite, à moins que, s’y plaisant, il
+ne feigne de s’y laisser prendre&#8239;; et les toiles
+d’araignées ne sont dangereuses que
+pour les mouches. Votre loup ne tient pas,
+dominos bleus et roses de la mascarade humaine&#8239;!
+nous aurions toujours le droit de
+vous dire&nbsp;: «&nbsp;Je te connais, beau masque&nbsp;».
+Quand vous nous croyez enveloppés de vos
+stratagèmes, &mdash; ah&#8239;! ces sournoiseries de
+petite fille, &mdash; nous rions, à part nous, de
+votre foi en notre crédulité. Triomphantes,
+votre pied sur nos nuques, et les ongles
+rouges encore du sang de nos cœurs, &mdash; car
+il nous plaît que vous les déchiriez&#8239;! &mdash; vous
+songez plus d’une fois&nbsp;: «&nbsp;Celui-ci est vaincu
+enfin&#8239;! je ne l’aime pas et il croit que je lui
+suis fidèle. A force de faux serments, de
+faux baisers, de fausses larmes, je le tiens
+là, charmé et trompé&#8239;!&nbsp;» Charmé, oui&#8239;;
+trompé&#8239;; non. Même dans l’extase de l’étreinte,
+nous démêlons fort bien vos petits
+complots. Seulement, nous nous gardons
+bien d’en rien faire paraître, parce que vous
+nous fuiriez sans retard, pleines d’un dépit
+courroucé, si nous ne vous laissions pas
+l’orgueil de l’hypocrisie victorieuse, et
+parce que notre bonheur est le prix de
+noire feinte ignorance. Ah&#8239;! croyez-le, chères
+âmes, tout homme qui n’est point un sot
+ne sera jamais votre dupe que s’il lui est
+doux de l’être. A la plus adroite d’entre
+vous, &mdash; fut-elle convaincue qu’elle a acquis
+enfin la parfaite expérience, &mdash; il
+échappe à tout propos, à tout moment,
+une parole, un geste, qui la fait apparaître
+telle qu’elle est en effet, c’est-à-dire
+aussi naturellement ingénue que la fillette
+de village, ouvrant à chaque chose qu’elle
+voit sa petite bouche étonnée, et n’ayant
+jamais épelé que la première page de son
+paroissien. Vous êtes l’innocence obstinée.
+Je n’ignore pas qu’en parlant ainsi j’encours
+votre colère&#8239;! Retenez-la, de grâce&#8239;;
+songeant qu’il n’est point indispensable à
+la fauvette babillarde des buissons d’avoir
+l’esprit d’intrigue de Figaro, et que la rose
+épanouie, qui a toujours raison puisqu’elle
+est parfumée, n’a que faire d’être plus ingénieuse
+que Jocrisse.</p>
+
+<p>Maintenant, jeune homme, &mdash; étant données
+la simplicité persistante de l’âme féminine
+et la fausseté de sa fausseté, &mdash; tu
+pressens sans doute quel sera le dernier
+conseil que tu réclames.</p>
+
+<p>Oui, l’Amant, &mdash; comme la plume au
+souffle, &mdash; sera soumis à tous les caprices
+de l’Amie&#8239;; il accomplira ce qu’elle veut et
+ne fera rien qu’elle n’ait voulu.</p>
+
+<p>Mais il ne t’est pas interdit, et il t’est
+possible, d’arriver peu à peu, après quelques
+tâtonnements, à ce résultat, prodigieux
+en apparence, qu’elle n’ait pas d’autre
+volonté que la tienne, qu’elle exige
+précisément ce dont tu as la fantaisie, que
+son ordre, en un mot, soit la parole ou le
+geste de ton propre désir.</p>
+
+<p>Et cela, naturellement, doit se produire
+sans qu’elle s’aperçoive jamais de la substitution
+de ta pensée à la sienne&#8239;! Il importe
+avant tout qu’elle croie t’imposer, et que tu
+lui offres, comme le plus méritoire sacrifice,
+la réalisation de ton vœu le plus
+cher.</p>
+
+<p>Difficile&#8239;? Possible, te dis-je.</p>
+
+<p>Enveloppe-la d’adorations, cerne-la d’obéissances.
+Qu’elle se croie bien sûre de ta
+soumission entière&#8239;! Si elle n’était entièrement
+persuadée que tu passes ta vie à
+guetter sa velléité la plus fugace pour t’y
+conformer avec enthousiasme, que tu t’oublies
+toi-même, éperdument, pour t’abandonner
+à elle seule, la plus furtive échappée
+de ta personnalité suffirait à éveiller
+dangereusement sa défiance. Réussis à faire
+d’elle la captive de ta servitude. Elle doit
+être si habituée à la simultanéité de son
+désir et de l’accomplissement, que n’importe
+quel accomplissement implique pour
+elle, &mdash; sans lui laisser le temps de la réflexion, &mdash; un
+désir qu’elle a eu, certainement,
+il n’y a pas une minute. Mais, de la
+sorte, tu n’obtiendrais encore que la réalisation,
+à son insu, de quelques-uns de tes
+caprices&#8239;; il te resterait toujours à faire
+aussi sa volonté dès qu’il lui arriverait de
+vouloir&#8239;; et cela tournerait le dos à ton but,
+qui est, au contraire, de n’obéir qu’à toi-même.
+Les incitations à convoiter telle ou
+telle chose par la difficulté de l’obtenir, ne
+sont pas des moyens à dédaigner&#8239;; il est
+banal &mdash; tant cela est évident &mdash; de dire
+que la femme a surtout envie de ce qui lui
+est interdit&#8239;; use donc de l’obstacle, avec
+une grande modération&#8239;! et sans aller jamais
+jusqu’à l’apparence du refus, ton devoir
+primordial étant de ne jamais refuser.
+Mais la méthode sûre, la méthode directe,
+qui produit, au lieu de résultats momentanés
+après lesquels tout est à recommencer,
+un effet général et durable, consiste à insinuer
+ton âme lentement, tout entière, dans
+l’âme de celle que tu adores, de telle façon
+que bientôt ta maîtresse, ou ta femme, ne
+pourra plus distinguer sa pensée de la
+tienne, qu’elle s’étonnera, avec reconnaissance
+peut-être, de ta promptitude à deviner
+ses désirs, &mdash; tes désirs&#8239;! &mdash; et qu’elle
+te remerciera de tes fantaisies satisfaites.
+N’objecte pas que tu ne te sens point capable
+d’une telle prise de possession&#8239;! Est-ce
+qu’il te paraîtrait impossible de modifier,
+de développer à l’image du tien le souple
+esprit d’un enfant&#8239;? et n’as-tu pas cessé d’ignorer
+qu’en dépit des romanciers et des
+poètes, en dépit de la fausse subtilité dont
+elle s’enorgueillit, la femme, toujours
+naïve, reste prompte à recevoir les impressions,
+docile aux conseils qui feignent d’en
+demander, malléable aux commandements
+dissimulés dans des condescendances, pareille
+enfin à une petite écolière qui saurait
+tout de suite sa leçon si on l’avait écrite sur
+les papiers à devise d’une boîte de bonbons&#8239;?
+Rien que par ta voix, longtemps entendue,
+et dont elle imitera, peu à peu, jusqu’à
+l’identité parfaite, les inflexions
+coutumières, l’Amie apprendra, sans s’en
+apercevoir, la langue de ta volonté. Fais
+donc qu’Elle soit toi-même&#8239;! tu le peux&#8239;; et
+désormais, &mdash; sans déroger au principe absolu
+de l’obédience qui te fut imposée, &mdash; tu
+domineras pleinement celle à qui tu es
+soumis&#8239;; tu connaîtras, dans l’humilité de
+l’esclavage, les joies triomphales de la
+tyrannie.</p>
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+<table>
+<tbody>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="sc">Préface</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c005">5</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>I.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Le divin mensonge</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c011">11</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>II.</div></td>
+<td class="h">&mdash; La divine illusion</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c023">23</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>III.</div></td>
+<td class="h">&mdash; L’Aveugle</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c037">37</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Nécessité d’être beau</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c051">51</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>V.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Vanité de la vanité</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c063">63</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">&mdash; La science interdite</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c079">79</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Nécessité de l’innocence</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c091">91</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>VIII.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Projet de loi</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c105">105</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>IX.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Après le baiser</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c125">125</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>X.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Les rivales</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c139">139</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>XI.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Infaillibilité de la femme</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c151">151</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>XII.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Le temps fait beaucoup à l’affaire</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c165">165</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>XIII.</div></td>
+<td class="h">&mdash; <i lang="la">Sic vos non vobis</i></td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c177">177</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>XIV.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Nécessité d’être toujours prêt</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c191">191</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>XV.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Le droit de l’amie</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c205">205</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r bot"><div>XVI.</div></td>
+<td class="h">&mdash; Accommodements avec l’amour</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c221">221</a></div></td>
+</tr>
+
+</tbody>
+</table>
+
+<p class="c gap xsmall"><span class="sc">Émile Colin.</span> &mdash; Imp. de Lagny.</p>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78098 ***</div>
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