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Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut +point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui +devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la +curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le talent de Balzac, tel +est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère +plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et +d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications +d’intrigues. Nous en avons souvent parlé ensemble; nous n’avons pas +voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui; Balzac +était trop fort, moi trop amoureux de mes aises intellectuelles pour +dénigrer les autres; car le dénigrement, c’est l’envie, et on dit que +cela rend fort malheureux. Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la +certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y +sacrifier des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins +brillante, mais allant au même but. + +Ce but, le but du roman, c’est de peindre l’homme; et, qu’on le prenne +dans un milieu ou dans l’autre, aux prises avec ses idées ou avec ses +passions, en lutte contre un monde intérieur qui l’agite, ou contre un +monde extérieur qui le secoue, c’est toujours l’homme en proie à toutes +les émotions et à toutes les chances de la vie. + +_Jeanne_ est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard +_la Mare au Diable_, _le Champi_ et _la Petite Fadette_. La vierge +d’Holbein m’avait toujours frappé comme un type mystérieux où je ne +pouvais voir qu’une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la +candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une +méditation vague, où les idées ne se formulent point. Cette femme +primitive, cette vierge de l’âge d’or, où la trouver dans la société +moderne? Du moment qu’elle sait lire et écrire, elle ne vaut pas moins, +sans doute, mais elle est autre, et appartient à un autre genre de +description. + +Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au +désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les +stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. Ces coins +sacrés où la charrue n’a jamais passé, où la nature est sauvage, +grandiose ou morne, où la tradition est encore debout, où l’homme semble +avoir conservé son type gaulois et ses croyances fantastiques, ne sont +pas aussi rares en France qu’on devrait le croire après tant de +révolutions, de travaux et de découvertes. La France est pleine, au +contraire, de ces contrastes entre la civilisation moderne et la +barbarie antique, sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois +l’une de l’autre que par un ruisseau ou par un buisson. Quand on se +trouve dans une de ces solitudes où semble régner le sauvage génie du +passé, cette pensée banale vient à tout le monde : « On se croirait ici +à deux mille lieues des villes et de la société. » On pourrait dire +aussi bien qu’on s’y sent à deux mille ans de la vie actuelle. + +Cette vierge gauloise, ce type d’Holbein, ou de Jeanne d’Arc ignorée, +qui se confondaient dans ma pensée, j’essayai d’en faire une création +développée et complète. Mais je ne réussis point à mon gré. Il me +fallut, pour satisfaire aux nécessités du feuilleton, me hâter un peu, +et, d’ailleurs, je n’osai point alors faire ce que j’ai osé plus tard, +peindre mon type dans son vrai milieu, et l’encadrer exclusivement de +figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez limitée en +littérature, de ses idées et de ses sentiments. En mêlant Jeanne à des +types de notre civilisation, je trouvai que j’atténuais la vraie +grandeur que je lui avais rêvée, et que j’altérais sa simplicité +nécessaire. Je fis un roman de contrastes, comme ces contrastes de +paysages et de mœurs dont j’ai parlé tout à l’heure; mais je me sentis +dérangé de l’oasis austère où j’aurais voulu oublier et faire oublier à +mon lecteur le monde moderne et la vie présente. Mon propre style, ma +phrase me gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les +figures que j’avais vues avec mes yeux et comprises avec ma rêverie. Il +me semblait que je barbouillais d’huile et de bitume les peintures +sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres primitifs, que je +cherchais à faire du relief sur une figure étrusque, que je traduisais +Homère en rébus, enfin que je profanais le nu antique avec des draperies +modernes. + +Les peintres et les sculpteurs de la renaissance l’ont fait pourtant. +Germain Pilon a habillé les Grâces païennes avec une mousseline ou un +taffetas qui n’est jamais sorti d’une autre fabrique que de celle de son +génie; mais il faut être Germain Pilon ou ne pas s’en mêler. Puisse le +lecteur m’être plus indulgent que je ne le suis à moi-même! + + GEORGE SAND. + +Nohant, mai 1853. + + + DÉDICACE + A FRANÇOISE MEILLANT + + « Tu ne sais pas lire, ma paisible amie, mais ta fille et la mienne +ont été à l’école. Quelque jour, à la veillée d’hiver, pendant que tu +fileras ta quenouille, elles te raconteront cette histoire qui deviendra +beaucoup plus jolie en passant par leurs bouches. » + + + + + TABLE + + _Pages_ + _Notice_................................ 5 + + _Dédicace_.............................. 9 + + _Prologue_.............................. 13 + + _I._ _La Ville gauloise_............. 27 + + _II._ _Le Cimetière_.................. 45 + + _III._ _La Maison de la Morte_......... 61 + + _IV._ _L’Orage_....................... 82 + + _V._ _L’Érudition du Curé de + campagne_..................... 96 + + _VI._ _Le Feu du ciel_................ 118 + + _VII._ _La Pierre d’Ep-Nell_........... 132 + + _VIII._ _La Lavandière_................. 149 + + _IX._ _Adieu au village_.............. 163 + + _X._ _Les Projets de mariage_........ 185 + + _XI._ _Le Poisson d’avril_............ 203 + + _XII._ _Un Gentleman excentrique_...... 218 + + _XIII._ _Le Frère et la Sœur_........... 233 + + _XIV._ _Sir Arthur_.................... 256 + + _XV._ _Nuit blanche_.................. 272 + + _XVI._ _La Velléda du mont Barlot_..... 289 + + _XVII._ _La Grande Pastoure_............ 306 + + _XVIII._ _La Fenaison_................... 321 + + _XIX._ _Amour de Jeune homme_.......... 338 + + _XX._ _Adieu à la Ville_.............. 359 + + _XXI._ _Le Mirage_..................... 374 + + _XXII._ _La Tour de Montbrat_........... 394 + + _XXIII._ _Le Vagabond_................... 415 + + _XXIV._ _Malheur_....................... 438 + + _XXV._ _Conclusion_.................... 459 + + + + + _JEANNE_ + + + PROLOGUE + +DANS les montagnes de la Creuse, en tirant vers le Bourbonnais et le +pays de Combraille, au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le +plus désert qui soit en France, le plus inconnu aux industriels et aux +artistes, vous voudrez bien remarquer, si vous y passez jamais, une +colline haute et nue, couronnée de quelques roches qui ne frapperaient +guère votre attention, sans l’avertissement que je vais vous donner. +Gravissez cette colline; votre cheval vous portera, sans grand effort, +jusqu’à son sommet; et là, vous examinerez ces roches disposées dans un +certain ordre mystérieux, et assises, par masses énormes, sur de +moindres pierres où elles se tiennent depuis une trentaine de siècles +dans un équilibre inaltérable. Une seule s’est laissée choir sous les +coups des premières populations chrétiennes, ou sous l’effort du vent +d’hiver qui gronde avec persistance autour de ces collines dépouillées +de leurs antiques forêts. Les chênes prophétiques ont à jamais disparu +de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient plus un rameau de +gui sacré pour parer l’autel d’Hésus. + +Ces blocs posés comme des champions gigantesques sur leur étroite base, +ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, +vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir +par principe le culte du beau; tables monstrueuses où les dieux barbares +venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des +victimes; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les +esclaves pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des +cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur +abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un +groupe plus formidable que les autres, qui enferme une étroite enceinte. +C’était peut-être là le sanctuaire de l’oracle, la demeure mystérieuse +du prêtre. Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un jeu de la +nature, un de ces refuges que la rencontre de quelques roches offre au +voyageur ou au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace des +antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des terrains de bruyères +enveloppent le socle des funestes autels, et, à peu de distance, une +petite fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre, comme la +plupart de celles du pays marchois, se cache sous des buissons rongés +par la dent des boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté, +mais rempli d’un sentiment d’abandon et de désolation, on l’appelle _les +Pierres Jomâtres_. + +Vers les derniers jours d’août 1816, trois jeunes gens de bonne mine +chassaient au chien couchant, au pied de la _montagne aux pierres_, +comme on dit dans le pays. + +— Amis, dit le plus jeune, je meurs de soif, et je sais par ici une +fontaine vers laquelle mon chien court déjà, comme à bonne connaissance. +Si vous voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien aise de voir de +près ces pierres druidiques, bien qu’il en ait vu sans doute de plus +curieuses en Écosse et en Irlande. + +— Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec un accent britannique +bien marqué; et il se mit à gravir la colline par son côté le plus +roide, pour marcher en ligne droite aux pierres jomâtres. + +— Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui avait l’air moins +distingué que les deux autres, quoique sa physionomie eût plus +d’expression et son œil plus de vivacité, je n’espère pas trouver ici de +gibier, c’est un endroit maudit; mais je vais à la recherche de quelque +chèvre, pour la soulager de son lait. + +— _Vous ne devez pas!_ dit l’Anglais, dont le parler était toujours +obscur à force de laconisme. + +— Prenez garde, Marsillat, cria le premier interlocuteur, le jeune +Guillaume de Boussac, qui se dirigeait vers la fontaine; vous savez bien +que sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et qu’il ne voit +pas d’un bon œil vos attentats contre la propriété. Il ne veut pas qu’on +saccage les murs de clôture, qu’on gâte les sarrasins, ni qu’on tue la +poule du paysan. + +— Bah! reprit le jeune licencié en droit, le paysan sait bien prendre +sa revanche au centuple. + +Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière de marcher en rasant la +terre, qui n’avait l’air ni active ni dégagée, mais qui gagnait le +double en vitesse sur celle de ses compagnons. C’était un chasseur +modèle; il n’avait jamais ni faim ni soif, et les jeunes gens qui le +suivaient avec émulation maudissaient souvent son infatigable +persévérance. + +Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat ne fissent que bondir et +s’essouffler, l’Anglais, pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur +le lièvre le prix de la course, examinait depuis un quart d’heure la +disposition et les qualités minéralogiques des pierres jomâtres, quand +ses deux amis vinrent le rejoindre. + +— Diable de fontaine! disait M. de Boussac en faisant la grimace; elle +a un goût de cuivre qui ne me donne pas grande idée du _trésor_! + +— Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n’ont pas une goutte de lait! +au lieu de brouter, elles ne songent qu’à lécher les pierres. Est-ce +qu’elles auraient le goût de l’or? + +— _Or? trésor?_ demanda sir Arthur, en les regardant d’un air étonné. + +— C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume de Boussac, qu’il y a +une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la +tête de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un trésor est enfoui +dans cette région. + +— Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce +trésor enterré sous ces pierres druidiques; d’autres le cherchent plus +loin, dans la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une +heure de chemin d’ici. + +L’Anglais regarda le sol maigre et pierreux, les bruyères qui +étouffaient le fourrage, les chèvres efflanquées qui erraient à quelque +distance. + +— Il y a un trésor dans les terres incultes, dit-il : mais il faut un +autre trésor pour l’en retirer. + +— Oui, des capitaux! dit Marsillat. + +— Et des paysans! ajouta Guillaume. Cette terre est dépeuplée. + +— _Des hommes, et puis des hommes_, reprit l’Anglais. + +— _Comprends pas_, dit Guillaume en souriant, à Marsillat. + +— Pas de maîtres et pas d’esclaves; des hommes et des hommes! reprit +sir Arthur, étonné de n’avoir pas été compris, lui qui croyait parler +clair. + +— Est-ce qu’il y a des esclaves en France? s’écria Marsillat en +haussant les épaules. + +— Oui, et en Angleterre aussi! répondit l’Anglais sans se déconcerter. + +— La philosophie m’ennuie, reprit à demi-voix Marsillat en s’adressant +à son jeune compatriote; votre Anglais me dégoûterait d’être libéral. +Combien voulez-vous parier, Guillaume, ajouta-t-il tout haut, que je +monte sur la plus haute et la plus lisse des pierres jomâtres? + +— Je parie que non, répondit M. de Boussac. + +— Voulez-vous parier ce que nous avons d’argent sur nous? + +— Volontiers, cela ne me ruinera pas. Je n’ai qu’un louis. + +— Eh pardieu, je n’ai qu’une pièce de 5 francs, moi, reprit Marsillat +après avoir fouillé toutes ses poches. + +— C’est égal, je tiens! dit M. de Boussac. + +— Et vous, _Mylord_? reprit Marsillat : que pariez-vous? + +— Je parie une pièce de 5 sous de France, répondit sir Arthur. + +— Fi donc! j’ai cru, dit Marsillat, que les Anglais étaient fous des +paris. Ils ne méritent guère leur réputation. Cinq sous pour monter +là-dessus! + +— C’est plus que cela ne vaut. + +— Par exemple! Il y a de quoi se casser bras et jambes! + +— Alors, je ne parie rien, ou je parie 1,000 livres sterling contre +vous que vous y monterez. + +— L’argent n’est rien, la gloire est tout! s’écria gaiement Marsillat; +je tiens vos 5 sous et je monte. + +— C’est comme cela qu’on se tue, dit Arthur en lui ôtant froidement des +mains son fusil armé dont il voulait s’aider. + +Marsillat fit des efforts inouïs, des miracles d’adresse, et après +s’être écorché les mains en glissant plus d’une fois jusqu’à terre, +après avoir cassé ses bretelles et mis au désespoir son chien qui ne +pouvait le suivre, il parvint à se dresser d’un air de triomphe sur la +plate-forme du dolmen. Savez-vous, s’écria-t-il, que ces pierres étaient +des idoles? me voilà sur les épaules d’un Dieu! + +— Écoutez, Léon, lui cria le jeune de Boussac, si vous trouvez là-haut +la druidesse Velléda, faites-nous-en part. + +— Bah! Je n’aime pas plus votre druidesse que votre Chateaubriand! +répondit Marsillat, qui se piquait de libéralisme. Vive Lisette! vive le +charmant Béranger! + +— Écrivain de mauvaise compagnie, reprit le jeune homme avec dédain. +N’est-ce pas, sir Arthur? est-ce que vous pouvez supporter ce +chansonnier de taverne? + +— Béranger! grand poète! dit tranquillement l’Anglais. + +— Un poète, lui! dites donc Chateaubriand! + +— Et Chateaubriand grand poète, reprit l’Anglais sans s’animer +davantage. + +— Allons, vous n’entendez rien à la littérature française, cher +_allié_, vous êtes un véritable Anglais. + +— Je suis, quand je dis cela, un véritable Français, répondit sir +Arthur, et un jour, Chateaubriand, Béranger, se donneront la main. + +— Ce jour-là, repartit le jeune noble, Marsillat trouvera la druidesse +Velléda sur la grande pierre jomâtre. + + Quoi! Lisette, est-ce vous...? + +chantait Marsillat en parcourant la plate-forme du dolmen, et en sautant +d’un bloc à l’autre. Tout à coup il s’arrêta, et son chant fut +interrompu par une exclamation de surprise. + +— Qu’est-ce donc! un lièvre? un serpent? s’écria Guillaume. + +— Velléda? demanda sir Arthur en souriant un peu. + +— Non! Lisette, répondit Marsillat; pas laide du tout, ma foi! mais +est-elle morte? + +Et il disparut dans la coulisse que formait l’écartement des deux plus +grosses pierres druidiques. Guillaume de Boussac, voyant qu’il ne +répondait plus à ses questions, poussé par la curiosité d’une aventure, +se mit en devoir d’escalader le rocher; mais sir Arthur, moins pressé et +nullement ému, lui fit remarquer qu’en tournant l’enceinte de roches et +en rejoignant Marsillat par l’intérieur, il aurait beaucoup plus vite +atteint son but. Ce fut l’affaire de quelques instants, et tous trois se +trouvèrent réunis autour de la druidesse endormie. + +— C’est un petit enfant, dit l’Anglais. + +— Cela? ça a quatorze ou quinze ans, répondit Marsillat; peut-être +plus! + +— Je n’aurais pas cru, dit Guillaume. + +— La race du pays est comme cela, reprit Marsillat; les filles jusqu’à +seize ans, et les garçons jusqu’à vingt, sont tout petits et conservent +des traits enfantins; ils se développent tout d’un coup, et deviennent +grands et forts, lorsqu’on les croyait noués pour toujours. C’est la +même chose que pour les poulains et les taureaux. + +— Oh! ce n’est pas la même chose, dit sir Arthur, scandalisé d’entendre +parler si légèrement de l’espèce humaine. + +— Comme elle dort! dit Guillaume de Boussac; un coup de fusil ne la +réveillerait pas. + +— J’ai envie d’essayer, dit Marsillat en cherchant à prendre l’arme de +sir Arthur, qui la lui refusa avec fermeté, trouvant la plaisanterie +cruelle et dangereuse. + +— C’est le sommeil de l’ange ou de la bête, reprit Guillaume. Elle est +jolie, n’est-ce pas, Léon? Je ne peux voir que son profil, qui n’est pas +laid. + +— Je voudrais voir _son_ figure, dit l’Anglais qui, par quelques fautes +de langue, donnait parfois, sans le savoir, un tour assez plaisant à ses +discours ordinairement graves. + +— Oh! _son_ figure est _beau_! répondit Marsillat avec l’indifférence +que lui aurait inspirée une créature ruminante. Je l’ai vue; c’est le +beau type bourbonnais, qui se mêle sur la frontière au type marchois, +moins sévère, mais plus piquant à mon gré. Si elle n’avait pas renfoncé +son nez sous son bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise, et +cela plairait à _mylord_, j’en suis sûr, car il a des yeux tout comme un +autre, malgré sa philosophie. + +Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse du bout de son fouet +pour la réveiller; l’Anglais s’y opposa, en disant d’un ton et avec un +accent qui provoquèrent un éclat de rire : + +— Laissez dormir l’innocence. + +— On peut bien la faire remuer sans la réveiller, dit Marsillat en +avançant la main pour retourner la tête de la pastourelle. + +— Mettez votre gant! dit Guillaume, en le retenant; les enfants de ce +pays sont si malpropres! + +— C’est vrai, reprit Marsillat en ramassant un brin d’herbe dont il +chatouilla le front de la jeune fille. + +Elle fit le mouvement de chasser une mouche importune, et se retourna +avec ce gros soupir sans effort et sans tristesse, qui soulève la +poitrine des enfants endormis, et qui a une harmonie particulière, une +pureté de souffle qui inspire je ne sais quel attendrissement. Puis, +sans ouvrir les yeux, elle prit à son insu une pose incroyablement +gracieuse. Son bras était rejeté au-dessus de sa tête, et sa main brune, +mais effilée et petite, rejeta en arrière sa coiffe de toile grise, et +resta entr’ouverte sur ses cheveux d’un blond cendré magnifique. C’était +bien le plus frais visage humain qui eût jamais bravé sans voile et sans +ombrelle les ardeurs du soleil de midi. Il est certains cantons du Berri +et des provinces limitrophes, où, malgré l’absence d’arbres, et en dépit +d’une vie exposée à toutes les blessures du hâle, la carnation des +paysans est aussi pure et aussi délicate que celle des Vénitiens et des +montagnards des Alpes graïennes. Dans les endroits où ce caractère n’est +pas général, il se produit et se perpétue dans certaines familles, et +c’est une opinion assez répandue, que ces familles sont d’origine +anglaise, les Anglais ayant occupé, comme on sait, assez longtemps nos +provinces du centre pour y mélanger leur sang avec celui des indigènes; +mais nous croirions plutôt que le pur sang de la race gauloise primitive +s’est conservé jusqu’à nos jours sans mélange, dans quelques tribus +rustiques de nos provinces centrales. + +La dormeuse était donc blanche comme l’aster des prés et rosée comme la +fleur de l’églantier. Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche +particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient admirables, son +front humide, un peu bas comme celui des statues antiques. Les lignes +les plus pures et un calme angélique dans la physionomie lui donnaient +une ressemblance frappante avec ces beaux types que l’art grec a +immortalisés. Sa taille n’était pas développée, et annonçait pourtant la +souplesse et la force; elle était vêtue de haillons qui, dans leur +désordre pittoresque, ne la déparaient nullement. Ses pieds nus +reposaient dans l’herbe, et sa bouche entr’ouverte laissait voir des +dents superbes. La véritable beauté est toujours chaste et inspire un +respect involontaire. L’Anglais n’était pas d’humeur à s’en départir, et +ses deux étourdis compagnons en subirent l’ascendant irrésistible. + +— Ma foi, ce n’est pas Lisette, c’est Velléda, dit Marsillat en +baissant la voix par un sentiment instinctif. + +— Et pourquoi Lisette ne _serait-il_ pas _beau_ comme Velléda? demanda +sir Arthur. + +— Va pour Velléda, va pour Lisette! répondit Marsillat; si j’étais +peintre, je voudrais _croquer_ cette divine créature... Et si j’étais +seul, ajouta-t-il, revenant à son naturel, je voudrais savoir si cette +chevrière a tant soit peu d’esprit. + +— Monsieur Marsillat, dit Arthur d’un air solennel, allons-nous-en. + +— Oui, oui, allons-nous-en, dit Marsillat après avoir ri de la +vertueuse sollicitude de l’Anglais. On se repent toujours d’avoir +regardé les belles Marchoises; la plus sotte et la plus novice en sait +assez long pour compromettre le plus prudent et le plus discret d’entre +nous. Au diable toutes les Vellédas et toutes les Lisettes de nos +champs! + +— Je ne comprends pas, reprit sir Arthur en s’échauffant un peu au feu +de son indignation intérieure, qu’il vous vienne de pareilles pensées à +la vue d’un enfant. Vous n’êtes pas dignes, Messieurs, de contempler la +beauté. + +— Oui, oui, _mylord_ est seul digne de contempler la _biouté_, dit +Marsillat, en contrefaisant l’accent comique de sir Arthur. Sir Arthur +ne s’en aperçut pas. Le mot ne sonnait pas autrement à son oreille qu’il +ne l’avait prononcé, et il souriait d’un air de pitié paternelle, quand +les jeunes gens le traitaient de mylord avec une affectation ironique. + +— Attendez, Messieurs, dit Guillaume : Marsillat a gagné son pari, et +je lui dois un louis que je le défie de prendre où je vais le mettre. + +En même temps, il déposa doucement, dans la main toujours ouverte de la +dormeuse, le napoléon qu’il avait parié. + +— Vous avez raison, dit Marsillat, et je suis bien fâché de n’avoir que +cinq francs à joindre à votre aumône. Halte-là, _Mylord_, ajouta-t-il +après avoir déposé son écu dans la main de la petite paysanne, et en +voyant que sir Arthur se fouillait à son tour. Vous n’avez parié que +cinq sous, et vous ne devez pas mettre davantage à l’offrande. + +— D’autant plus, dit sir Arthur, après avoir retourné toutes ses poches +d’un air consterné, que je n’ai rien autre chose sur moi. + +— Je crois bien! vous avez tout donné en chemin, reprit Guillaume qui +connaissait l’extrême libéralité de l’Anglais. Son sommeil obstiné +m’amuse, ajouta-t-il, en jetant un dernier regard sur la chevrière. Je +voudrais voir son étonnement quand elle trouvera ces trois pièces dans +sa main en se réveillant. + +— Elle croira que le diable s’en est mêlé, répondit Marsillat, ou tout +au moins les fées qui hantent, comme chacun sait, les pierres jomâtres +au coup de midi et au coup de minuit. + +— Puisque nous faisons le rôle des fées, dit Guillaume, et que nous +voici trois, nombre consacré dans tous les contes merveilleux, je suis +d’avis que nous fassions chacun un souhait à cet enfant. + +— Ça va, dit Marsillat, et étendant la main sur la tête de l’enfant : +Ma belle, lui dit-il, je te souhaite un gaillard vigoureux pour amant. + +— Ma charmante, je te souhaite un protecteur riche et généreux, dit M. +de Boussac en souriant. + +— Ma fille, je te souhaite un honnête mari qui t’aime et t’assiste dans +tes peines, dit à son tour l’Anglais avec un sérieux et un accent de +conviction qui arrêtèrent un instant la gaieté de ses compagnons. + +Tous trois s’éloignèrent des pierres jomâtres, croyant avoir porté +bonheur à l’enfant, chacun à sa manière, et ne se doutant guère que +leurs aumônes allaient devenir dans sa petite main l’instrument de leurs +destinées. + + + I + LA VILLE GAULOISE + +Environ quatre ans après cette aventure, M. Guillaume de Boussac +repassait pour la première fois au pied du mont Barlot, sur lequel +s’élèvent les pierres jomâtres; et, en regardant de loin ces monuments +druidiques, en se souvenant d’y avoir été conduit jadis deux ou trois +fois par des parties de chasse au temps des vacances, il ne se rappelait +nullement la prétendue druidesse dont la main avait reçu son aumône. +Cette futile circonstance était sortie de sa mémoire et n’y revint que +longtemps après. + +Le jeune baron de Boussac, d’aimable et folâtre collégien, était devenu +un charmant jeune homme, encore rose et blanc comme une demoiselle, au +dire des gens du pays, mais assez robuste pourtant, et d’une physionomie +plutôt sérieuse qu’enjouée. Le temps et la réflexion avaient mûri son +caractère, son extérieur et ses goûts. Il ne bornait plus ses promenades +à l’exploration des pierres jomâtres, au delà desquelles il ne s’était +guère aventuré autrefois; maintenant il s’enfonçait dans les montagnes, +monté sur un joli cheval anglais, et muni d’un léger portemanteau qui +annonçait des projets de voyage pour deux ou trois journées. Arrivé à +son château de Boussac depuis moins d’une semaine, et s’ennuyant déjà de +l’esprit arriéré de la petite ville, il avait embrassé sa mère, en la +prévenant d’une absence dont elle avait de son côté promis, avec plus de +tendresse que de sincérité, de ne prendre aucune inquiétude. La journée +était superbe, le soleil du matin commençait à sécher la rosée sur les +bruyères; notre jeune chercheur d’aventures ne pouvait se faire +d’illusions sur le confortable des gîtes qui l’attendaient. On lui avait +vanté les beaux points de vue et les antiquités du pays plus que les +auberges, et il se promettait de supporter en stoïcien, sinon tout à +fait en chrétien, les fatigues et les privations d’une excursion +poétique dans un pays inculte, dépeuplé et presque sauvage. + +Guillaume n’était pas très directement le descendant du fameux maréchal +de Boussac, un des compagnons de la Pucelle, un des vainqueurs des +Anglais et des libérateurs de la France sous Charles VII. Pour justifier +le principe que les grands noms ne doivent pas périr, le mariage d’une +petite nièce de cette maison avait porté, au temps de Louis XIV, la +seigneurie et le nom de Boussac dans une famille de bons gentilshommes +du pays. Guillaume n’avait pas examiné de trop près son arbre +généalogique; comme bon nombre de nobles à l’époque de la Restauration, +il avait ravivé dans son âme les idées chevaleresques, et, suppléant par +la force de l’imagination à celle du sang, il croyait consciencieusement +sentir celui des anciens preux couler, sans mélange, dans ses veines. +C’était un brave jeune homme, un peu réservé de manières et très sincère +de cœur, sage comme un enfant de famille élevé sous les yeux d’une mère +pieuse, enfin romanesque comme on l’était encore à vingt ans, il y a +vingt ans. Cet heureux temps n’est plus. Aujourd’hui nos fils sont +sceptiques et blasés sur les bancs du collège. Mais en 1820, on n’était +que désespéré avec Werther, René ou le Giaour, et cela était infiniment +préférable; car on pratiquait le désespoir en amateur, et on le portait +en homme de goût. Guillaume n’en était pas même au point de se croire +malheureux; il n’était que mélancolique, et il trouvait dans la poésie +du Christianisme assez de belles inspirations pour se réfugier, sinon +bien sérieusement, du moins très sympathiquement, dans le sein d’une +religion fraîchement remise à la mode. Ajoutons qu’il avait reçu +certains bons principes de morale, qu’il avait de nobles instincts, que +tout ce qui était lâche et bas lui répugnait, et qu’il avait lu trop de +beaux livres pour ne pas se faire de sa destinée une sorte d’idéal +romantique propre à le maintenir dans le respect, même peut-être un peu +exagéré, de soi-même. + +Perdu dans ses pensées et repassant dans son esprit les pompeuses +descriptions de la Gaule poétique de Marchangy, il laissa sur sa gauche +le camp romain de Soumans, et se dirigea, un peu à l’aventure, vers la +montagne de Toull qu’il s’était promis de visiter avec attention, et +qu’il n’avait jamais vue que de loin. En dépit des instances de sa mère, +il n’avait voulu se faire accompagner d’aucun guide, d’aucun domestique, +afin de mieux se livrer à ses impressions dans la solitude, et peut-être +aussi de braver plus de hasards. + +Il passa devant le mélancolique cimetière de Pradeau, jeté au flanc de +la colline, comme un appel aux prières du voyageur; et, se guidant sur +les nombreuses croix de pierre blanche plantées, comme des vedettes, de +distance en distance, pour prévenir les accidents au temps des neiges, +il arriva enfin vers onze heures du matin au pied de la montagne de +Toull. + +La montagne de Toulx ou plutôt Toull-Sainte-Croix est une antique cité +gauloise conquise par les Romains sous Jules César, et détruite par les +Francs au IV^{e} siècle de notre ère. On y trouve des antiquités +romaines, comme à peu près partout en France; mais là n’est pas le +mérite particulier de cette ruine formidable. Ce qui en reste, cet amas +prodigieux de pierres à peine dégrossies par le travail, et où l’on +chercherait en vain les traces du ciment, ce sont les matériaux bruts de +la primitive cité gauloise, tels que les employaient nos premiers pères. +Au temps de Vercingétorix, trois enceintes de fascines et de terre +battue, revêtues de pierres sèches, s’arrondissaient en amphithéâtre sur +le flanc de la colline. La colline s’est exhaussée depuis de toute la +masse des matériaux qui formaient la ville, et maintenant c’est +littéralement une haute montagne de pierres, sans végétation possible, +et d’un aspect désolé. Une quinzaine de maisons et une pauvre église, +avec la base d’une tour féodale et un seul arbre assez mal portant, +forment au sommet du mont une misérable bourgade. Et voilà ce qu’est +devenue une des plus fortes places de défense du pays limitrophe entre +les Biturriges et les Arvernes, territoire vague que les nouvelles +délimitations ont fait rentrer assez avant dans la circonscription du +département de la Creuse, mais qui jadis a été alternativement Berri et +Marche, Combraille et Bourbonnais. Le comté de la Marche était lui-même +une formation du moyen âge, qui se resserrait ou s’étendait au gré du +destin des batailles, et selon les vicissitudes de la fortune de ses +princes. Toull fut, au moyen âge, l’extrême frontière du Berri sur la +limite du Combraille. C’était l’ancienne division gauloise. Le +Combraille était le pays des _Lemovices_. La division des départements +est admirable en tous points, sauf celui de jeter un dernier voile +d’oubli sur l’histoire déjà assez obscure des petites localités. + +L’habitant de ces montagnes, attaché à un pays aride, et habitué à une +sobriété parcimonieuse, est le plus âpre au gain qui soit au monde. Il +est actif et industrieux comme tous ceux qu’une nature marâtre dresse au +joug de la nécessité. Il aime ce sol ingrat qui ne le nourrit pas, et +quand il a fait la vie de maquignon ou de maçon bohémien, dans sa +jeunesse, il revient mourir de la fièvre sous son toit de chaume, en +léguant à sa famille le prix de son travail ou de son talent. Plus +ouvert et plus civilisé que celui des heureuses vallées limitrophes du +Berri, il accueille mieux l’étranger et s’en méfie davantage. Il est, +selon l’expression de Balzac, _aimable comme tous les gens très +corrompus_. Cependant il vaut mieux que sa réputation, et, quand il se +mêle d’être estimable, il ne l’est pas à demi. Il joint alors la probité +et le dévouement à l’esprit, à l’activité, au courage, à la +persévérance. + +Les femmes s’expatrient aussi dans leur jeunesse, et font volontiers les +fonctions de servantes dans les provinces voisines. Lorsqu’elles sont +belles, elles y deviennent vite des servantes maîtresses, et la femme +légitime berrichonne ne doit pas essayer de lutter contre la concubine +marchoise. Celles qui, après une vie pure et laborieuse, rentrent dans +leurs montagnes pour se vouer aux soins de la famille, sont +d’excellentes ménagères, et celles qui n’en sont jamais sorties ont une +candeur souvent préférable à _l’acquis_ de leurs compagnes. + +Le premier indigène de la montagne de Toull auquel Guillaume de Boussac +s’adressa était un rusé compère, jovial, railleur et affable; mais il +était de ceux qui pratiquent la méfiance, cette sagesse du pauvre qui ne +se laisse éblouir ni par les beaux habits ni par les douces paroles. +Aussi, ne se dérangea-t-il de la pierre où il était assis, mangeant son +pain noir, et faisant _gratis_ la conversation avec le jeune voyageur, +que lorsque celui-ci eut ajouté à ses demandes de service, le mot _en +vous récompensant_, qu’on lui avait recommandé de ne jamais oublier dans +ce voyage. Aussitôt qu’il eut prononcé cette formule magique, le vieux +Léonard ferma lestement son couteau, mit le reste de son fromage dans sa +poche, et, prenant les rênes du cheval, qui ne gravissait plus la voie +pavée qu’avec effort, il se mit en devoir de conduire Guillaume au +meilleur gîte possible. + +— Je vous conduirais bien chez le maître d’école, lui dit-il, mais il +n’aurait à vous offrir que des ognons crus. Je vous conduirais bien +aussi chez M. le curé; mais il a pris mon garçon avec lui pour aller +dans la montagne porter le bon Dieu à une femme qui se meurt. Je vous +conduirais bien chez moi; mais ma femme est aux champs, et il faut que +j’aille creuser la fosse de celle qui va mourir; car _c’est moi qui +suis_ le sacristain de la paroisse... Je vous conduirais bien encore à +l’auberge... mais il n’y en a point. Je vais vous mener tout droit chez +la mère Guite, qui a un fameux bouchon, et où vous ne manquerez de rien. +Vous avez apporté tout ce qu’il vous faut, n’est-ce pas? Est-ce que vous +n’avez pas d’avoine sous votre valise? Et dedans, vous avez bien du pain +blanc et une bouteille de vin? + +— Je n’ai rien apporté du tout, répondit Guillaume, et je vois que je +dois m’attendre à ne rien trouver. + +— Rien?... vous n’avez rien? + +— Rien qu’un peu d’argent, dit Guillaume, qui le vit disposé à lâcher +tout doucement la bride de _Sport_, son beau cheval anglais. + +— Avec de l’argent on fait bien des choses, reprit le sacristain; venez +toujours, et on tâchera de vous trouver ce qu’il faut. + +Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque pas il s’arrêtait pour +examiner les pierres qui s’élevaient en monceaux blanchâtres sur les +deux marges du chemin. En les retournant il cherchait à y retrouver une +trace de travail humain; et comme il n’en apercevait qu’un grossier et à +peine sensible, il commençait à regarder comme très conjecturale +l’existence de la capitale des _Cambiovicenses_, lorsque le paysan, +devinant sa pensée, lui dit : + +— C’était de la bâtisse, Monsieur, n’en doutez point. Il y en a ici de +deux sortes, une si bien cimentée qu’on ne peut séparer la pierre du +mortier (mais celle-là est rare, et il faut creuser pour la rencontrer); +l’autre, qui est plus ancienne, et qui n’a jamais dû être gâchée qu’en +terre. C’était, à ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps +anciens, du temps des Gaulois, il y a au moins deux cents... bah! +qu’est-ce que je dis? au moins quatre cents ans!... + +— Oui, au moins, répondit Guillaume en souriant. Êtes-vous quelquefois +sorti du pays? + +— Oh! oui, Monsieur; j’ai été à Boussac bien souvent, et à Chambon +aussi! + +— Jamais à Paris? + +— Jamais, et pourtant je suis aussi bon maçon qu’un autre. Faut bien +être maçon chez nous, puisqu’il n’y a que de la pierre; mais je ne +pouvais pas suivre les autres[1]. Je suis boiteux, comme vous voyez, et +je l’ai été de jeunesse. C’est pour ça qu’on m’a fait sacristain; je +balaie l’église et je sers la messe; je suis fossoyeur aussi, et j’ai +appris à faire la cuisine. C’est moi qui fais les repas de noces et les +enterrements, sans compter que j’aide aux baptêmes. Et vous, Monsieur, +avez-vous été à Paris? + +— Presque toute ma vie. + +— Vous êtes peut-être ingénieur des routes? Vous devriez bien faire +arranger les nôtres. + +— Elles en auraient grand besoin; mais je ne suis pas ingénieur. + +— Vous n’êtes pas _mercier_ (marchand colporteur)? Non, vous avez un +trop petit paquet, et cependant vous auriez là une belle bête pour +porter la balle. + +— Je ne suis pas mercier non plus. Et Guillaume coupa coupa aux +questions du sacristain-cuisinier-fossoyeur, en lui ôtant des mains la +bride de son cheval, pour le faire entrer avec précaution sous la porte +basse de l’étable à chèvres de la mère Guite. Une vieille fée à menton +barbu vint lui en faire les honneurs, et, tout en l’aidant à essuyer les +flancs de Sport avec de la paille, elle fit la seconde partie dans le +duo de questions que Léonard avait entamé. — C’est vous qui êtes le +garçon (le fils) à M. Grandin de Gouzon? — Venez-vous de Boussac? +— Allez-vous boire les eaux d’Évaux? — Vous êtes peut-être le neveu à +madame Chantelac, qui demeure à Chatelus? + +— M’est avis, dit la vieille sans se rebuter des dénégations laconiques +du jeune homme, que vous êtes M. Marsillat, pas le vieux, qui est mort, +mais le jeune, qui est _homme de loi_ à Boussac? + +— Je ne suis ni le vieux ni le jeune Marsillat, répondit Guillaume. + +— _Ouache!_ vieille sans yeux! reprit le sacristain. Vous avez bien des +fois vu le garçon à M. Marsillat! Il est noir, et celui-là est blondin! + +— Peut-être bien! mais moi, je ne connais pas les monsieurs les uns des +autres. Ça me paraît qu’ils sont tous habillés et tous faits de même. +C’est la vérité que je n’y connais rien, ma foi! + +— Votre fille n’est pas comme vous, mère Guite, elle les connaît bien. +Appelons-la donc un peu, _pour voir_! Claudie! Claudie[2]! Viens donc +là! Je veux te parler! + +— Qu’est-ce que c’est donc que vous voulez? répondit une voix fraîche +et claire qui partait de dessus la tête de Guillaume; et presque +aussitôt il vit apparaître une figure brune, appétissante et décidée, à +la trappe de l’abat-foin. + +— Amène-nous du frais au bout de ta fourche, dit Léonard, et +regarde-moi ce jeune monsieur. Le connais-tu? + +— Non. + +— Ça n’est donc pas M. _Lion_ Marsillat? + +— Eh dame, vous savez bien que non, vieux _innocent_! vous connaissez +M. Marsillat aussi bien que moi. + +— Oh! par exemple, Claudie, c’est ça des mensonges; je ne le connais +pas si bien que toi! + +La jeune fille haussa les épaules, devint rouge, et se retira +précipitamment de la trappe. + +— Pourquoi est-ce que vous dites toujours des bêtises à ma fille, vieux +vilain? dit la mère Guite, qui ne paraissait pourtant pas trop fâchée. + +— Faut bien rire un peu, surtout devant les bourgeois, répondit le +narquois Léonard. Sans cela ils nous croiriont trop bêtes! c’était tant +seulement pour vous montrer que Claudie connaît les monsieurs. + +— Taisez votre méchante langue! Claudie n’a pas besoin de regarder les +monsieurs. Les monsieurs la regardont, si ils voulont. + +— _Avis aux voyageurs!_ pensa Guillaume; mais ce n’est pas moi qui irai +sur les brisées de Marsillat. Ces sortes de conquêtes ne me tentent +guère. — M. Léon Marsillat vient donc souvent par ici? demanda-t-il au +sacristain. + +— _Plus souvent qu’à son tour!_ répondit Léonard d’un air malin en +clignant de l’œil. + +— Est-ce qu’il a des affaires par ici? demanda encore Guillaume, +feignant de ne pas comprendre, afin de savoir quel prétexte Marsillat +pouvait donner à ses apparitions dans ce pays sauvage. + +— Il vient soi-disant pour acheter des bêtes Monsieur, car nous élevons +du bestiau dans nos herbes, et notre _chevaline_ surtout a du renom. + +— Je le sais. + +— Mais _ouache_! M. Marsillat marchande toutes les pouliches du pays +sans rien acheter! ou bien, quand il achète, il fait semblant de se +dégoûter bien vite, et il revient pour troquer. Il y met du sien dans +tout ça. Mais quand on veut s’amuser, ça coûte. Son père était comme lui +dans son temps. Il n’y a que la mère Guite qui ne s’en souvienne pas, +depuis qu’elle a aux trois quarts perdu les yeux; mais sa fille voit +clair pour deux. + +— Taisez-vous donc une fois, deux fois! dit la vieille, et prenez donc +la fourche. Vous voyez bien que ce monsieur fait la litière lui-même, +pendant que vous chantez comme un vieux sansonnet. + +— Faut pas vous fâcher, Guite! votre fille n’est pas la seule qui cause +avec M. _Lion_. + +— Et même je vous dis, moi, que c’est avec elle qu’il cause le moins. + +— Heu! heu! je sais bien qu’il y en a une autre avec qui qu’il voudrait +bien s’entendre; mais il n’y a pas moyen. Claudie! Claudie! c’est-il pas +vrai qu’il y en a une autre? et que, pendant que vous gardez vos bêtes +dans le bois de la Vernède ou du côté des _pierres-levées_, M. _Lion_ +passe avec son fusil, et qu’il s’asseoit dans les fossés, et qu’il fait +la causette, soit avec l’une, soit avec l’autre? + +— Tout ça, c’est un tas de faussetés! cria Claudie avec aigreur, en +s’approchant de nouveau de la trappe, d’un air courroucé. Vous êtes la +plus mauvaise langue de l’endroit, et c’est pas qu’il en manque! + +— Tout de même, continua Léonard en riant, il y en a une de vous +autres, les jolies filles, qui ne veut plus aller aux champs avec vous, +parce qu’elle dit que vous attirez trop la société. C’est peut-être +qu’elle voudrait garder la société pour elle seule. C’est peut-être +parce que vous êtes jalouses d’elle et que vous la bougonnez. C’est +peut-être aussi qu’elle veut rester comme il faut être _pour attraper le +bœuf_. + +— Parlez pas de ça! s’écria la mère Guite, avec une colère véritable. +Vous avez le diable au bout de la langue, à ce matin! + +— Non! faut pas parler du bœuf devant les étrangers, répondit Léonard +d’un air ironique. Ils pourraient vous le prendre. Tenez-le bien, da! + +Le jeune baron, voyant qu’ils commençaient à parler par énigmes, et +trouvant peu de plaisir à entendre les propos grivois du sacristain, se +disposa, en attendant que la faim le ramenât impérieusement à ce triste +gîte, infecté de l’odeur de la lessive et des fromages, à aller explorer +les antiquités de Toull-Sainte-Croix. Il avait l’esprit sérieux autant +qu’on peut l’avoir à son âge quand on a reçu une éducation un peu +efféminée. Il aimait la campagne et les paysans de loin, dans ses +souvenirs. Il les rêvait alors, graves, simples, austères comme les +Natchez de Chateaubriand. De près, il les trouvait rudes, malpropres et +cyniques. Il s’éloigna, dégoûté déjà de l’envie qu’il avait eue de +causer avec eux. + +Après avoir regardé les trois lions de granit, monuments de la conquête +anglaise au temps de Charles VI, renversés par les paysans au temps de +la Pucelle, brisés, mutilés et devenus informes, qui gisent le nez dans +la fange, au beau milieu de la place de Toull, Guillaume se dirigea vers +la tour féodale, dont les fondements subsistent dans un bel état de +conservation, et dont un habitant de l’endroit s’est fait un caveau pour +serrer ses denrées. Il l’a recouverte de terre au niveau du premier +étage et a pratiqué des degrés en dalles pour monter sur cette petite +plate-forme, qui est le point culminant de la montagne et de tout le +pays. Aujourd’hui que le mouvement des idées, l’étude de l’antiquité et +le sentiment descriptif de la nature ont donné, même à cette contrée +perdue, une sorte d’impulsion exploratrice, il peut arriver qu’en +automne on rencontre parfois sur la plate-forme de Toull un collégien de +Bourges en vacances, un avoué touriste de La Châtre, un amateur-cicérone +de Boussac. Mais à l’époque où Guillaume s’y arrêta pour la première +fois, il eût difficilement trouvé à qui parler. La petite population du +hameau était tout entière aux travaux des champs, et, à l’heure de midi, +on entendait à peine glousser une poule en maraude dans les enclos. +Guillaume fut étourdi de l’immensité qui se déploya sous ses yeux. Il +vit d’un côté la Marche stérile, sans arbres, sans habitations, avec ses +collines pelées, ses étroits vallons, ses coteaux arides, où il semble +parfois qu’une pluie de pierres ait à jamais étouffé la végétation, et +ses cromlechs gaulois s’élevant dans la solitude comme une protestation +du vieux monde idolâtre contre le progrès des générations. Au fond de ce +morne paysage, le jeune baron de Boussac vit la petite ville dont il +portait le nom, et son joli castel perdu comme un point jaunâtre dans +les rochers de la Petite-Creuse. En se retournant, il vit à ses pieds le +Combraille, et plus loin encore le Bourbonnais avec ses belles eaux, sa +riche végétation et ses vastes plaines qui s’étagent en zones bleues +jusqu’à l’incommensurable limite circulaire de l’horizon. C’est un coup +d’œil magnifique, mais impossible à soutenir longtemps. Cet infini vous +donne des vertiges. On s’y sent humilié d’abord de ne pouvoir suivre que +des yeux le vol de l’hirondelle à travers les splendeurs de l’espace; +puis la profondeur du Ciel qui vous enveloppe de toutes parts, vous +éblouit; la vivacité de l’air, froid en toute saison dans cette région +élevée, vous pénètre et vous suffoque. Il me semble que sur tous les +sommets isolés, à voir ainsi le cercle entier de l’horizon, on a la +perception sensible de la rondeur du globe, et on s’imagine avoir aussi +celle du mouvement rapide qui le précipite dans sa rotation éternelle. +On croit se sentir entraîné dans cette course inévitable à travers les +abîmes du ciel, et on cherche en vain au-dessus de soi une branche pour +se retenir. Je ne sais pas si les guetteurs confinés jadis au sommet de +cette tour, à cent pieds encore au-dessus de l’élévation où l’on peut +s’y placer aujourd’hui, n’étaient pas condamnés à un pire supplice que +celui des prisonniers enfouis dans les ténèbres des geôles. + +Notre voyageur ne put supporter longtemps la triste grandeur d’un pareil +spectacle. Il avait cru y trouver l’enthousiasme; mais l’enthousiasme ne +se laisse pas rencontrer par ceux qui le cherchent : il vient à nous +quand nous le méritons. L’enfant qui courait après la poésie, mais qui +n’avait pas encore assez vécu pour la produire en lui-même, ne trouva +dans cette épreuve que l’effroi de l’isolement. + +Il redescendit donc de ce phare plus vite qu’il n’y était monté, et, se +sentant tout à coup glacé au milieu d’une journée brûlante, il chercha à +la hâte un refuge contre l’air lumineux et froid de la plate-forme. + +En tournant derrière le hameau, il gagna bientôt le versant de la +montagne, et, en quelques instants, il se trouva tourné vers le midi, +c’est-à-dire jeté sans transition dans une autre nature, dans une autre +saison, dans d’autres pensées. Du côté de la Creuse, un seul arbre, +protégé par l’église de Toull, a grandi en dépit des vents, infatigables +balayeurs des bruyères et des monts chauves de la Marche; mais du côté +de la Voëse, tout prend un aspect plus riant. Les chemins sablonneux +s’enfoncent sous des haies vigoureuses, et le cimetière de Toull se +présente sur un plan doucement incliné et ombragé de beaux arbres. Ce +lieu offrit enfin au front fatigué de notre voyageur un asile comparable +pour lui en ce moment aux champs élyséens des classiques. + +Il escalada légèrement les blocs de pierre, débris de la cité gauloise, +qui entourent ce champ du repos; et, se voyant complètement seul, il +s’enfonça dans les hautes herbes des tombes effacées. Une douce chaleur +revenait à ses membres; aucun souffle d’air n’écartait les branches des +châtaigniers et des bouleaux qui s’entre-croisaient sur sa tête et se +penchaient jusque sur lui. L’horizon, plus resserré, brillait encore à +travers ce dôme de verdure; mais en se couchant dans le foin vigoureux +et fleuri qui s’engraissait de la dépouille des morts, le jeune homme +échappa bientôt à la vue de ce ciel étincelant qui le poursuivait. Un +sommeil réparateur engourdit ses membres, et l’abeille vint butiner +autour de lui avec une chanson harmonieuse qui le berça dans ses songes. + +Il reposait ainsi depuis deux heures, lorsqu’un bruit de voix monotones +le réveilla peu à peu. A mesure qu’il rassemblait ses idées, et qu’il se +rendait compte de sa situation, il reconnaissait deux personnes dont +l’accent avait récemment frappé son oreille. C’était le sacristain +Léonard et la mère Guite, qui s’entretenaient à peu de distance. +Guillaume se souleva, et vit le sacristain-fossoyeur enfoui jusqu’aux +genoux dans une tombe qu’il creusait lentement, et la vieille femme +assise sur une grosse racine à fleur de terre, tout en filant sa +quenouille chargée de laine bleue. Ils ne faisaient aucune attention à +lui, et commencèrent un dialogue fantasque, qui sembla au jeune baron la +continuation des rêves qu’il avait faits durant son sommeil. + +----- + +[1] La Marche envoie tous les ans une affluence considérable de maçons à +Paris pour travailler pendant toute la belle saison. Ils reviennent +passer l’hiver au pays. Dès le temps de Jules César, les Marchois +étaient particulièrement adonnés à cette profession. + +[2] Claudie se prononce _Liaudie_ ou _Liaudite_, moyennant quoi c’est un +nom très répandu en Berri. _Guite_ est la contraction de Marguerite. + + + II + LE CIMETIÈRE + +Allons, allons, disait gaiement le sacristain, faut pas vous fâcher +comme ça, mère Guite. Je ne dirai plus rien à Claudie, foi d’homme! et +quant au bœuf... + +— C’est pas un bœuf, puisque c’est un veau! reprenait la vieille. + +— C’est pas un veau, puisque vous dites toutes qu’il a des cornes. +Allons, faut dire que c’est un _taurin_ (taureau). + +— Dites comme vous voudrez, je ne veux pas parler de ça avec vous. + +— Ah ben! ma femme n’est pas comme vous, elle m’en parle plus que je ne +veux; et plus je me moque d’elle, plus elle y croit. Oh! que les femmes +sont donc simples! + +— Et quoi que vous diriez, si vous l’aviez vu? + +— Vous l’avez donc vu, vous? + +— Non, mais j’ai été bien des fois _sur le moment_ de le voir. + +— C’est comme moi, je suis toujours sur ce moment-là; mais le moment +passe et je ne vois rien. + +— Je ne sais pas comment ça peut vous amuser de rire comme ça de tout. + +— Tiens! si ça n’est pas gentil de rire, à présent... + +— Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez pas de ça devant les +étrangers qui ne sont pas d’ici. Ça nous porterait malheur. + +— Attendez! attendez! mère Guite, je sens quelque chose de sec sous ma +bêche. Je crois que c’est _la chose_. Tendez votre tablier, j’vas y +mettre mon pesant d’or. + +— Pouah! ne jetez donc pas comme ça les os de chrétiens sur moi. Ça +fait peur! + +— Ça ne leur fait pas de mal, allez! Depuis le temps que je creuse dans +la terre, je peux bien dire que je n’y ai encore trouvé que de ça. Il y +en a de ces os de morts!... Y en a! y en a!... _à mort_, quoi! faut +qu’on ait tué rudement du monde avant nous dans l’endroit, car je n’en +peux pas trouver la fin, de ces os! + +— Ça n’est pas déjà si bon de creuser! Plus on creuse, plus on fouille, +plus on lève les pierres, moins on trouve. + +— Vous y pensez donc toujours? Elles sont toutes comme ça, ces vieilles +femmes. Elles se rendent folles les unes les autres en se contant des +histoires. + +— Mais puisque ça s’est toujours conté comme ça dans le pays d’ici, +depuis que le monde est monde! Ce qui s’est dit de tout temps ne peut +pas être faux. + +Et la vieille se mit à parler avec animation, mais en patois marchois, +et quoique ce dialecte ne soit pas difficile à comprendre par lui-même, +il devient inintelligible aux oreilles non exercées à cause de ses +brusques élisions et de la volubilité que les femmes surtout mettent à +le débiter. Les habitants de cette partie de la Marche, qui a été si +longtemps le Berri, emploient indifféremment le patois et le vieux +français naïf, qu’on parle en Berri[3]. Mais soit que la langue d’_oc_ +fût plus familière à la vieille femme que la langue d’_oïl_, soit +qu’elle crût s’exprimer plus mystérieusement dans son dialecte, elle +entraîna son interlocuteur à s’en servir aussi pour lui répondre, et +Guillaume cessa de les écouter. + +Cependant leur dialogue continuant avec force éclats de rire du +fossoyeur, Guillaume prêta encore de temps en temps l’oreille malgré +lui, et saisit des paroles étranges qui le frappèrent. Il était toujours +question de _bœuf d’or_, de _veau d’or_, de _trésor_, de _trou à l’or_, +et cette rime obstinée réveilla chez le jeune homme de vagues souvenirs +de sa première enfance. Il était né au château de Boussac : il y avait +été nourri par une robuste et dévouée paysanne dont il cherchait +vainement à retrouver le nom. + +Il avait quitté le pays à l’âge de cinq ans, et il n’y était plus revenu +qu’une fois en 1816, époque à laquelle sa mère avait imaginé de se +retremper dans l’air de sa seigneurie, un peu oubliée sous l’empire; et +à cette époque-là Guillaume n’avait guère songé à s’enquérir de sa +nourrice; mais les expressions bizarres qui revenaient toujours dans les +longs monologues de la mère Guite réveillaient en lui la mémoire confuse +du passé. Ce patois qu’il avait oublié, il se souvenait maintenant de +l’avoir parlé avec sa nourrice avant de parler français, et peu à peu il +se remettait à l’entendre comme sa langue maternelle. Sa nourrice aussi +lui avait parlé de _veau d’or_ et de _trou d’or_. Elle savait là-dessus +mille contes et mille chansons fantastiques qui l’avaient agité dans ses +songes; et cette fidèle berceuse, qui préside comme une sibylle aux +premiers efforts de l’imagination, la première amie de l’homme, _la +bonne_, ce personnage si bien nommé _la nourrice_, cette mère véritable +dont l’autre est toujours condamnée à se sentir jalouse, vint se +présenter à l’esprit de Guillaume comme un type vénérable, comme un être +sacré qu’il se reprochait d’avoir oublié si longtemps. Il se demanda +comment sa mère, si religieuse et si honorable en toutes choses, ne lui +en avait jamais parlé. Il se fit un crime, lui qui lisait le _Génie du +Christianisme_, et qui s’attendrissait au son des cloches « _qui avaient +chanté sur son berceau_ », d’avoir laissé dormir dans son cœur le soin +de rechercher et de secourir cette femme dans sa détresse présumée. +C’était peut-être la mère Guite! Guillaume se souleva sur son coude et +la contempla avec émotion à travers les tiges des longues herbes. +Pouvait-elle être déjà si vieille? La misère pouvait-elle avoir déjà +flétri à ce point la femme qu’on avait dû choisir jeune, vigoureuse et +fraîche pour l’allaiter? Cependant Claudie était plus jeune que lui, et +en vingt ans les femmes condamnées aux durs labeurs de la pauvreté +vieillissent souvent d’un demi-siècle. + +Tandis que cette fantaisie s’emparait de son cerveau, Léonard avait +détourné la conversation, et, habitué qu’il était à causer avec son +curé, il avait repris la langue française du Berri. + +— C’est tout de même drôle de penser, disait-il, qu’après avoir si +longtemps travaillé pour les autres, il y a un service que je ne pourrai +pas seulement me rendre à moi-même. + +— Votre garçon vous la creusera, votre fosse; il héritera bien de votre +place! + +— Je l’espère bien. Savez-vous sur qui vous êtes assise, mère Guite? + +— Dame! attendez donc! ça doit être sur le père Juniat, car l’herbe est +bien longue, et il y a au moins dix ans de ça, qu’il est mort. + +— Eh bien! non, vous ne connaissez pas les êtres du _jardin aux +horties_ (le cimetière). C’est le pauvre Lauriche qui est là. C’est ça +un bon enfant! Ah! que je me suis diverti avec lui dans le temps! +C’était un malin! Vous souvenez-vous, à la noce de la Jambette, comme il +vous a fait rire? + +— _Paur houme!_ je m’en souviens bien, et cette chanson qu’il chantait +si bravement!... + +La vieille se mit à chanter d’une voix chevrotante en mineur, et sur une +mélodie très remarquable, une de ces chansons bourbonnaises dont la +musique mériterait bien d’être recueillie, s’il était possible de le +faire sans en altérer la grâce et l’originalité; à quoi le sacristain +répondit d’une voix de lutrin, tâchant d’imiter la manière plaisante du +défunt. + +— Taisez-vous donc! dit la vieille en l’interrompant; faut pas chanter +comme ça sur les morts. + +— _Ouache!_ s’il nous entend, ça lui fait plaisir, ce pauvre Lauriche! +Il va en venir une demain ici, celle à qui je fais le lit, qui en a bien +su aussi, des belles chansons. Ah! la _gente_ chanteuse que ça faisait +dans son temps. + +— Vous ne la trouviez pas bête, celle-là? elle en savait long, _si +pourtant_, sur le veau d’or et sur _la chose_ dont vous vous moquez +toujours. + +— Elle n’y croyait pas; elle disait ça pour s’amuser. + +— Elle l’avait vue, pourtant. + +— Elle se moquait de vous. + +— Oh! que non!... c’est un grand malheur pour nous, qu’elle s’en aille +comme ça, tout d’un coup... Elle avait des secrets. + +— Eh bien! elle les _laira_ à sa fille. + +— Sa fille est une jeunesse trop simple. C’est une femme, la mère, qui +a toujours eu du malheur; elle avait bien moyen de gagner gros, et elle +a su si bien s’arranger, qu’elle est morte pauvre comme les autres. + +— Elle avait trop de cœur : elle n’a rien demandé; elle s’est contentée +du peu qu’on lui a donné; et puis ils l’ont oubliée... + +— Les riches ne se moquent pas mal des pauvres!... D’ailleurs, il y a +eu quelque chose là-dessous... _La dame_ l’aimait beaucoup, beaucoup; et +puis, tout d’un moment, elle ne l’aimait plus du tout! du tout!... J’ai +su ça, moi, dans les temps... + +— Eh bien! ce jeune homme qu’elle a élevé, comment donc qu’il ne s’est +jamais souvenu d’elle? + +— C’était trop jeune; et puis, ça ne vient guère dans le pays : ça doit +être soldat, à cette heure, ou bien général, peut-être; car on dit qu’on +les prend tout jeunes pour commander les vieux, depuis qu’il n’y a plus +d’empereur... + +— On le dit : et c’est drôle tout de même. Enfin, la _pauvre âme_ +n’avait pas trouvé le trou à l’or, au château de Boussac et sa fille +n’aura pas grand’peine à faire dresser son inventaire. Il ne lui reste +qu’un peu de bestiau, trois ou quatre _ouailles_, _quat’_ ou cinq +chèvres, et sa _chétite_[4] maison... + +— Et sa chétite tante, qui aurait mieux fait de s’en aller à la place +de l’autre! + +— Si la Jeanne voulait écouter les bourgeois, cependant, elle pourrait +s’en retirer. + +— Les bourgeois, les bourgeois! ça prend d’une main et ça retire de +l’autre. Faut pas déjà tant se fier sur ça. + +— Faut donc mourir pauvre comme on a vécu? + +— Nous ne serons pas les premiers, allez, mon pauvre Léonard! dit la +vieille d’un ton lugubre. + +— Ni les derniers, allez, ma pauvre Guite! répondit le sacristain d’un +ton philosophique. + +Et il se fit un grand silence qu’interrompit le roulement lointain du +tonnerre. + +— Ah! voilà qui l’achèvera, la pauvre femme! dit Léonard, et si elle ne +se dépêche pas de finir, M. le curé se mouillera le _carcas_ (le corps). + +— Je me doutais bien de ça, à ce matin, reprit la vieille. Il y avait à +la _piquette_ du jour tant de fumée blanche sur les viviers, que je +disais à la Claudie : Ça tonnera après le midi, et ça emportera la +pauvre Tula dans l’autre monde, avant le soleil couché... + +— Tula? s’écria Guillaume en se levant et en s’approchant des deux +paysans avec une émotion profonde. + +— Ah! mon petit Monsieur, que vous m’avez fait peur! dit la vieille +parque en ramassant son fuseau, qu’elle avait laissé tomber dans la +fosse. + +— Vous avez dit un nom que je cherchais depuis longtemps... Tula, +n’est-ce pas?... La femme qui va mourir s’appelle Tula? + +— Oui, Monsieur, répondit Léonard; vous la connaissez? + +— C’est elle qui a servi madame de Boussac, il y a quinze ou vingt ans? + +— Et qui a nourri son garçon. + +— Et elle demeure par ici? + +— Pas loin d’ici, Monsieur : elle est de la paroisse, puisqu’on va +l’enterrer là, tenez, dans ce trou que je fais. + +— Il n’y a donc pas d’espérance de la sauver? + +— Oh! non, Monsieur, dit la mère Guite; ma fille y a été hier soir, et +elle était déjà à l’agonie. On est venu chercher tantôt M. le curé, avec +le bon Dieu, bien vite, bien vite. On pensait qu’il arriverait trop tard +pour l’administrer. + +— Léonard, vous allez me conduire chez cette femme, n’est-ce pas? + +— Oh! pour ça, Monsieur, ni pour or, ni pour argent! car M. le curé va +rentrer, et il n’aurait personne pour _affener_[5] sa jument; mêmement, +je vais chercher mon dard (ma faux), pour en donner un _trait_ sur ces +herbes, à seule fin d’en porter une brassée dans la mangeoire. + +— Et vous, mère Guite? dit Guillaume impatienté. + +— Oh! moi, Monsieur, dit la vieille, je ne peux plus courir comme vous. +Je descends bien : mais j’ai trop de peine à remonter... Mais vous irez +bien tout seul! Tenez, vous voyez bien ce chemin creux, sur la gauche, +là-bas, au fond; voyez des grosses pierres blanches et une maison à +côté! c’est là. L’endroit s’appelle Épinelle. + +— J’y cours, dit Guillaume. + +— Attendez donc, attendez donc! lui cria Léonard; pas par là : vous +n’en sortiriez pas. Vous ne connaissez pas les _viviers_, à ce qu’il me +paraît? Vous vous péririez là dedans!... Je vas vous appeler quelqu’un +pour vous conduire. La Claudie était par ici tout à l’heure. Claudie! +oh! Claudie! + +Le frais minois de Claudie se montra derrière le buisson, à côté de +celui de sa chèvre noire qui broutait sans façon la clôture du +cimetière. + +— Conduis ce monsieur chez la Tula, dit le sacristain, et ne _lui +cause_ pas trop en route; il est pressé. + +— Faut-il que j’y aille? demanda Claudie à sa mère, d’un air à la fois +confus et hardi. + +— Prends tes sabots et donne-moi ton bâton : je garderai les bêtes, +répondit tranquillement la mère. + +Claudie accourut, retroussa sa jupe de dessous, agrafa sa mante grise, +et se mit à descendre lestement la montagne en criant : _Par ici, +Monsieur_, et en faisant rouler à grand bruit les cailloux sous sa +chaussure retentissante. + +Guillaume la suivit avec beaucoup de peine et de souffrance. Ces pierres +tranchantes, sur lesquelles la jeune fille semblait voltiger, +s’écroulaient sous ses pieds, à lui, et coupaient sa chaussure. Il +s’étonnait qu’elle ne le conduisît pas par la prairie inclinée qui +longeait ces monticules de pierres. Il ne savait pas à quel point les +_viviers_ de Toull sont perfides. Ce sont de nombreuses sources qui +n’ont pas leur jaillissement à fleur de terre, et qui minent le sol en +filtrant par-dessous. Une vase compacte, tapissée d’un jonc fin et +court, qu’on pourrait prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et +cache entièrement à l’œil inexpérimenté ces glaises mouvantes aussi +dangereuses que les sables mouvants des bords de la mer : le pied s’y +enfonce lentement, et le terrain semble capable, pendant quelques +instants, de porter un corps solide. Mais c’est un piège des esprits +malfaisants de la montagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou, jusqu’à +la ceinture, jusqu’aux épaules, et chaque effort tenté pour se dégager +vous y plonge plus avant. Enfin, sans de prompts secours, on y périrait, +non pas noyé, mais étouffé par la vase; et les bonnes femmes de Toull +pensent qu’on irait rejoindre la cité mystérieuse, engloutie sous le +sol, et dont parfois, quand le temps est calme, elles croient entendre +sonner les cloches. + +Claudie, alerte et légère, marchait à quatre pas en avant de Guillaume; +et, n’osant lui adresser la parole, étonnée peut-être qu’il ne rompît +pas le silence le premier, se disait, en elle-même, que _le monsieur +était bien fier_. Enfin, celui-ci, fort peu attentif à la rondeur de sa +jambe et aux grâces de son allure, lui adressa quelques questions sur la +pauvre Tula. Claudie commença par le _Plaît-il_? inévitable entrée en +matière du paysan subtil qui prépare sa réponse, en vous faisant répéter +à dessein votre demande; et quand le jeune homme eut patiemment +recommencé : + +— Oui, Monsieur, oui, dit-elle, c’était une très brave femme, bien +propre, bien réveillée au travail, bonne ménagère, et très _bonne pour +la vie_. + +— Qu’entendez-vous par là? + +— Bien officieuse à ses voisins, pas chétite comme sa sœur _la +Grand’Gothe_. + +— Laisse-t-elle plusieurs enfants? + +— Elle ne laisse pas d’enfants, Monsieur; elle n’a qu’une fille, dit +Claudie, qui n’appliquait, comme font les Berrichons, le mot d’enfant +qu’au sexe masculin. + +— Et cette fille est-elle en âge de gagner sa vie? + +— Pardi oui! elle a vingt ans, ou vingt et un ans, car elle est +beaucoup plus vieille que moi. + +Cette remarque n’attira pas l’attention de Guillaume sur les dix-sept +ans que Claudie portait en triomphe. + +— Cette fille n’est-elle pas née au château de Boussac? demanda-t-il. + +— Peut-être bien, Monsieur. Je crois bien oui. Quoique je n’aie pas +songé à lui demander, et d’ailleurs, moi, je n’y étais pas! Mais ça me +paraît que je l’ai _écouté dire_ à ma mère. + +— C’est ma sœur de lait, pensa Guillaume, et il doubla le pas. + +Lorsque Claudie vit qu’elle n’avait plus à répondre, elle commença à +interroger. + +— Vous avez donc quelque chose à lui dire à c’te Jeanne? + +— Jeanne? s’écria Guillaume : elle s’appelle Jeanne? Qui lui a donné ce +nom? + +— Dame! c’est sa marraine, bien sûr... Que ce monsieur est sot! pensa +Claudie. + +— Et qui est sa marraine? + +— Ah! ça, je le sais bien! C’était la _grand’dame_ de Boussac. La +connaissez-vous, la dame du château de Boussac? est-elle en vie? +est-elle dans le pays? + +Guillaume ne songea pas à lui répondre. Il était frappé de l’étrange +coïncidence qui l’avait amené à Toull pour y voir creuser la fosse de sa +nourrice et pour réparer le long oubli de sa famille, en offrant sa +protection à sa sœur de lait, à la filleule de sa mère. Il voyait dans +le hasard qui l’avait poussé vers Toull plutôt que vers Crozant, ou tout +autre site romantique de la Marche, quelque chose de providentiel, et il +remerciait Dieu de lui avoir tracé pour ainsi dire son devoir, là où il +était venu chercher son plaisir. + +La coquette Claudie, le voyant si peu galant, avait perdu tout le +trouble intérieur qu’elle avait nourri complaisamment en elle au début +de leur tête-à-tête. Curieuse autant que réjouie, elle le cribla de +questions comme avaient fait sa mère et Léonard. Elle voulait savoir qui +il était, d’où il venait, et surtout pourquoi il était si empressé +d’aller voir la mourante, quel intérêt il pouvait porter à cette pauvre +femme et à sa fille. + +— Tenez! lui dit-elle tout à coup, lassée de son silence dédaigneux ou +préoccupé, m’est avis que vous avez besoin d’une servante, et que vous +venez pour en _louer_[6] une dans le pays d’ici, où elles ont du renom. +Vous aurez _écouté dire_ que la Jeanne était une bonne fille, bien +forte, bien courageuse à la peine, et vous avez peut-être idée de +l’amener. + +— Est-ce que vous croyez qu’il serait avantageux pour elle de trouver +une condition hors du pays? + +— Oui, Monsieur, oui, elle n’aurait jamais quitté sa mère; mais depuis +que sa mère est tombée malade, il y a eu du monde de la ville qui lui +ont conseillé de se louer, et qui lui ont fait des offres. Elle n’a +jamais eu envie de quitter le pays; quand on est accoutumé dans un +endroit, on n’aime pas à changer; mais à présent qu’elle va être +malheureuse avec sa tante, elle ferait bien de s’en aller, et si vous +lui portez intérêt, vous feriez bien de l’emmener. + +Il y avait dans la physionomie de la jeune fille, en parlant ainsi, une +intention marquée de persuader Guillaume, qui n’échappa point à ce +dernier, mais qu’il ne put s’expliquer. Il éluda ces insinuations en +alléguant que la pauvre Tula n’était peut-être pas morte encore, et +qu’il n’y avait si grave maladie dont on ne pût revenir. + +— Oh! c’est bien fini pour elle! répondit Claudie; tenez, Monsieur, +regardez, là, en bas, M. le curé qui s’en remonte à Toull par le chemin +pavé. C’est dit! la mère Tula n’a plus besoin de rien. + +Cet arrêt, prononcé avec la philosophique insouciance qui caractérise le +paysan, frappa le jeune homme d’une émotion sinistre. J’arrive trop +tard, pensa-t-il, je ne peux plus réparer mon ingratitude, et je suis +envoyé par la volonté divine auprès d’un cadavre pour subir une +expiation douloureuse. + +Le tonnerre grondait toujours au loin, et des nuées violettes +s’amoncelaient sur plusieurs points de l’horizon. + +— Faut nous dépêcher, Monsieur, dit la jeune fille en voyant qu’il +ralentissait sa marche, comme un homme accablé; si nous restons +longtemps à Épinelle, nous serons mouillés. + +Guillaume se hâta machinalement, et, après une demi-heure de marche, il +arriva enfin au seuil de la chaumière de sa nourrice. + +— Vous y êtes, Monsieur, dit Claudie d’un ton résolu. Moi, je ne veux +pas entrer là dedans. Ça me fait peur de voir les morts. Je vous +attendrai par là pour vous ramener; mais il ne faut pas trop vous +_amuser_, parce que l’orage vient. + +Guillaume hésita un instant avant de se décider à entrer. Il n’avait +jamais vu de cadavre, et cette première épreuve, jointe à des +rapprochements de situation si imprévus, lui causait une émotion +pénible. + +----- + +[3] Ce français est extrêmement remarquable, et nous sommes convaincus +que c’est la plus ancienne langue d’oïl qui soit restée en usage en +France. Mais comme il est chargé de locutions particulières qui +demanderaient de continuelles explications, nous ne mettrons dans la +bouche de nos personnages principaux qu’une traduction libre. + +[4] Chétive, mauvaise, méchante. + +[5] Rentrer du foin. + +[6] Les paysans de ces contrées, garçons et filles, se louent à l’année +comme domestiques dans les fermes ou dans les maisons bourgeoises. + + + III + LA MAISON DE LA MORTE + +Une forte odeur de résine s’échappait de la chambre unique qui +remplissait, avec une étable en appentis à plusieurs divisions, toute +cette pauvre masure, couverte de mousse et de plantes vagabondes; +cependant l’intérieur était propre et annonçait des habitudes d’ordre et +d’activité. Trois lits en forme de corbillards et garnis de lambrequins +jaunes fanés occupaient deux faces de la muraille. Sur celui du milieu, +on voyait le corps de la morte, entièrement recouvert d’un drap blanc, +le plus fin et le meilleur de la maison. Quatre chandelles de cire +vierge brûlaient aux quatre coins du lit. Deux ou trois vieilles femmes, +de celles qui, au fond de la Marche comme dans les montagnes de +l’Écosse, assistent avec un zèle mêlé de superstition à toutes les +funérailles, priaient autour du lit, et au milieu d’elles, une grande +jeune fille, d’une beauté remarquable, agenouillée tout près du cadavre, +pleurait en silence, les yeux fixés à terre, et les mains entr’ouvertes +sur ses genoux, dans une attitude qui rappela au jeune homme la +Madeleine de Canova. + +L’apparition de Guillaume ne fut remarquée de personne dans le premier +moment, et il put contempler cette figure angélique qu’il s’imagina +connaître, bien que, depuis ses premières années, il l’eût oubliée au +point d’ignorer jusqu’à son existence. Le teint pur de Jeanne, pâli par +la douleur et la fatigue, avait la blancheur mate du marbre; ses yeux +blancs, ouverts et fixes, tandis que des larmes qu’elle ne songeait +point à essuyer ruisselaient sur ses joues; la pureté des lignes sévères +de son profil, et l’immobilité de sa consternation : tout contribuait à +lui donner l’apparence d’une statue. + +La première personne qui s’aperçut de l’arrivée de l’étranger fut la +sœur de la défunte, une grande virago à l’air dur et bas à la fois. Elle +fit un signe de croix comme pour clore méthodiquement sa prière, et, se +levant, elle s’approcha de Guillaume. + +— Qu’est-ce que vous demandez, Monsieur? lui dit-elle d’une voix forte +qui semblait profaner le silence respectueux dû au sommeil des morts. + +— Je venais savoir, dit Guillaume embarrassé, des nouvelles de la +malade. + +— Êtes-vous médecin de campagne, Monsieur, reprit la Grand’Gothe. Je ne +vous ai jamais vu par ici... Il n’y a rien à gagner pour les médecins +chez nous... Ma sœur est morte depuis une heure. + +— Je ne suis pas médecin, dit Guillaume. + +— En ce cas, vous êtes un homme de la justice; vous êtes bien pressé de +venir mettre les scellés chez nous. On n’a pas besoin de vous; la fille +est majeure; et puisque je n’ai rien à prétendre, ajouta-t-elle d’un ton +aigre, je n’en veux rien détourner. Allez, allez! passez votre chemin. +On connaît la loi, et on ne veut pas faire de frais inutiles. + +Guillaume, voyant qu’il risquait fort d’être éconduit brutalement, se +résigna, non sans honte, à se faire connaître. Il le fit en baissant la +voix, craignant de la part de cette maîtresse-femme des apostrophes plus +dures que les précédentes. Mais, au lieu de lui reprocher de venir trop +tard, elle changea tout à coup de manières et de langage. + +— Vous saviez donc que ma sœur était malade, mon cher Monsieur, +dit-elle d’un ton patelin; et vous veniez pour l’aider un peu? C’est +bien trop de bonté à vous de vous être dérangé pour du pauvre monde +comme nous. On a honte de n’avoir rien à vous présenter pour vous +rafraîchir. Que voulez-vous! ma pauvre sœur ne fait que de trépasser, et +on n’a pas eu seulement le temps de ranger la maison. Mais asseyez-vous +donc sur une chaise et pas sur ce mauvais banc, Monsieur : je vais +mettre un linge blanc dessus pour que vous ne gâtiez pas vos +habillements. + +— Je ne suis pas venu pour vous être importun au milieu de votre +chagrin, répondit le jeune baron, choqué de l’aisance et de la présence +d’esprit qui trahissaient chez cette femme une profonde sécheresse de +cœur. J’espérais adoucir les derniers moments de ma pauvre nourrice, en +accueillant et en exécutant ses dernières intentions. Puisque je viens +trop tard, je vais me retirer pour ne pas vous déranger dans un pareil +moment; et cependant j’aurais voulu adresser à ma sœur de lait quelques +paroles de consolation et quelques offres de service. Mais, dans ce +dernier cas, je viens trop tôt, car il est impossible qu’elle songe à +autre chose qu’à la perte qu’elle vient de faire. + +— Oh! si fait, Monsieur, il faut lui parler, répliqua la Grand’Gothe +d’un air décidé, elle peut bien vous écouter : c’est bien trop d’honneur +que vous lui faites. Jeanne! Jeanne! viens donc parler à ce Monsieur. + +— Ne la dérangez pas de sa prière, reprit Guillaume d’un ton ferme. Je +ne le veux pas. J’attendrai qu’elle soit en état de m’entendre. + +Et repoussant la tante, qui voulait réveiller l’attention de Jeanne, il +s’approcha du cadavre, et resta absorbé dans les pensées graves et +pénibles que lui inspiraient ce lit de mort, et cette orpheline +abandonnée à l’autorité d’une nature grossière et acariâtre, caractère +fortement empreint sur les traits repoussants de la tante. + +Jeanne leva les yeux sur l’étranger, et les baissa aussitôt, ne +comprenant pas, et ne pouvant pas songer à comprendre le motif de sa +présence. Les autres femmes ne pensaient plus à marmotter leurs prières. +Elles le regardaient avec étonnement, et se levèrent une à une pour +aller demander à la Grand’Gothe ce que pouvait vouloir ce jeune +monsieur. + +Guillaume, se trouvant ainsi seul près de Jeanne, résolut de lui +adresser la parole. Mais la muette et religieuse douleur de cette jeune +fille le frappa d’un respect qu’il ne put surmonter. Il s’éloigna +lentement, et tandis que les vieilles femmes, malgré son refus, +s’empressaient à dresser une table pour lui servir du laitage, il alla +tristement s’accouder contre l’étroite fenêtre envahie par le feuillage +qui jetait un jour verdâtre sur le linceul de la morte. + +Mais sa triste rêverie fit place à la surprise, lorsqu’il vit, à travers +les rameaux de la ronce grimpante, Léon Marsillat assis auprès de +Claudie, sur le banc adossé au bas de cette lucarne. Ils parlaient d’un +ton animé; et, moitié sans le vouloir, moitié dominé par la curiosité, +Guillaume entendit le dialogue suivant : + +— Faut que vous soyez joliment effronté tout de même, disait Claudie +d’une voix étouffée par la colère, de venir comme ça au moment où sa +mère _tourne l’œil_. Vous croyez donc que vous allez l’emmener tout de +suite derrière votre _chevau_? Oh! vous aviez beau vous cacher, je l’ai +vu de loin, votre chevau, attaché derrière la maison, à un arbre, et je +me suis dit : voilà le loup. + +— Tu es une sotte, Claudie, répondait Marsillat à demi-voix. Je ne +pense ni à me cacher ni à me montrer. N’est-il pas tout simple que, +passant tout près d’une maison, et sachant que la pauvre femme était au +plus mal, j’aie voulu demander de ses nouvelles? + +— Eh pourquoi-t-est-ce que vous n’entriez pas, et que vous vous rangiez +derrière _c’te_ buisson, là où ce que vous avez été bien surpris d’être +surpris par moi? oh! j’ai vu votre manège, allez! je vous voyais de +là-haut, et vous ne me voyiez point, vous, vous étiez trop occupé +d’attendre si Jeanne ne sortirait point par la petite porte de la +bergerie; eh bien! vous venez trop tard, mon galant; d’abord la Jeanne +ne peut pas vous souffrir; elle m’a dit plus de cent fois, et je vous le +redirai autant de fois, qu’elle aimerait mieux se jeter dans le puits +que de se laisser seulement embrasser par un coureur de filles comme +vous. En second lieu, il y a là dedans un jeune monsieur, bien plus joli +que vous, qui vient la chercher pour l’emmener à Paris. + +— Quels contes me fais-tu là, Claudie? et que m’importe, d’ailleurs? je +n’ai jamais songé à Jeanne, je n’aime que toi; ne fais donc pas semblant +d’en douter. Allons, je m’en vais, faisons la paix. + +— Non pas! vous ne m’embrasserez pas. Ça n’est pas la peine. D’ailleurs +vous n’allez pas loin. + +— Sur ma parole, je m’en retourne à Boussac. + +— Oui, quand vous _aurez venu_ à bout de parler à la Jeanne; quand vous +lui aurez dit : « Viens chez nous, ma petite Jeanne, ma sœur est très +douce à servir, je te ferai donner tout ce que tu voudras. » Il y a plus +d’un mois que vous lui chantez cette chanson-là; mais elle n’est pas si +bête que de vous écouter. + +— Elle m’écouterait tout comme un autre, si je voulais; mais je ne lui +ai jamais dit cela que pour rire. Elle n’est pas déjà si belle, ta +Jeanne! + +— Bon! je lui dirai cela de votre part, pas plus tard que demain. + +— Tout de suite, si tu veux! Mais qui est donc ce jeune homme qui est +là dedans, à ce que tu dis? + +— Ah! ça vous inquiète! Je le connais-t-i, moi? allez-y voir. Ça vous +donnera l’occasion d’entrer dans la maison. + +— Tu as raison, répondit Marsillat d’un ton ironique; et il quitta le +banc, suivi de Claudie qui ne voulait pas le perdre de vue. + +Avant la fin de cet entretien, Guillaume s’était éloigné de la fenêtre, +dégoûté de tout ce contraste de préoccupations cyniques et grossières +avec le respect dû à la présence d’un cadavre et aux saintes larmes de +Jeanne. Il s’était rapproché d’elle et lui avait dit quelques mots de +condoléance et d’intérêt qu’elle avait à peine entendus. Puis, se +débarrassant, avec un peu d’humeur, des importunités obséquieuses de la +tante, qui voulait absolument le faire manger auprès de ce lit de mort, +il se disposait à partir, avec l’intention de s’occuper du sort de +Jeanne dans un moment plus opportun, lorsque, au seuil de la porte, il +se trouva face à face avec Marsillat. + +L’étonnement et la confusion de Marsillat furent extrêmes; mais, grâce à +l’effronterie enjouée de son caractère, il eut bientôt pris le dessus, +et il secoua la main de son ancien camarade de chasse avec une familière +cordialité. + +— Que diable venez-vous faire ici? lui demanda-t-il sans lui donner le +temps de l’interroger lui-même. + +— Ma présence ici est mieux motivée que la vôtre, répondit Guillaume +avec un peu de sévérité dans le regard. Ne savez-vous pas que cette +femme qui vient de mourir était ma nourrice, et mon devoir n’était-il +pas d’accourir auprès d’elle aussitôt que j’ai connu sa position? + +— C’est juste, Guillaume, c’est très bien de votre part. Eh bien! mon +pauvre ami, vous n’avez pas pu la sauver, et votre mère enverra des +secours à sa famille. Retournez-vous à Boussac ce soir? + +— Je ne crois pas, répondit Guillaume avec intention. + +— Ah! vous comptez passer la nuit à Toull? C’est un mauvais gîte. + +— Peu m’importe, je m’accommode de tout en voyage. + +— Vous êtes donc en tournée d’amateur? Moi, je viens de voir un parent +à Chambon. + +— Vous avez pris la plus mauvaise route! + +— Oui, mais la plus courte! Retournez-vous maintenant à Toull? +Voulez-vous que je vous attende pour faire ce bout de chemin avec vous? + +— Vous êtes à cheval et moi à pied. Nous ne pouvons pas suivre le même +chemin, à moins que je n’allonge beaucoup le mien, et l’orage menace. + +— En ce cas, je pars, répondit Marsillat, visiblement contrarié de +laisser le jeune baron auprès de Jeanne. Au revoir! Avez-vous quelque +chose à faire dire à madame votre mère? je m’en chargerai. + +— Vous m’obligerez beaucoup, répondit Guillaume, et, déchirant un +feuillet de son carnet, il se mit à écrire quelques lignes au crayon +pour sa mère. Pendant ce temps, Marsillat pénétra dans la maison, parla +amicalement à la Grand’Gothe, s’apitoya un instant de bonne foi sur la +mort de sa sœur, et avala sans façon le lait de chèvre que Guillaume +avait refusé, moins pour se désaltérer que pour gagner du temps, et +trouver l’occasion d’adresser quelques paroles à Jeanne. + +La Grand’Gothe provoqua cette occasion, soit à dessein, soit par suite +de son caractère actif et tracassier. + +— Allons donc, Jeanne, cria-t-elle de sa voix âpre et discordante; +viens donc remercier ces honnêtes messieurs qui viennent te voir, et qui +te veulent du bien dans ton malheur... Allons, te lèveras-tu?... Faut +pas s’écouter comme ça... Les morts ne nous entendent plus, ma pauvre +fille; nous ne pouvons pas les empêcher de s’en aller. Le bon Dieu le +commande comme ça, et quand le malheur nous en veut, il n’y a pas de +prières qui servent... pleurer ne sert de rien non plus : ça n’a jamais +fait revenir personne... Veux-tu donc rester comme ça sur tes genoux +jusqu’à demain matin?... C’est des bêtises; tu te rendras malade, et +puis, qu’est-ce qui te soignera?... Moi, je t’avertis que je suis à bout +de mes forces, et que je ne peux pas en faire davantage... En voilà +assez comme ça... Faut du courage, faut se faire une raison, pardi!... +faut penser à l’ouvrage, qui ne va pas être petite, pour +l’enterrement... Ah! que ça coûte, ces vilaines affaires-là!... Ah çà! +vous autres, mes braves femmes, faudra m’aider et m’assister un peu, car +je ne sais plus où j’en suis, et je n’ai rien du tout à la maison, pas +un sou d’argent pour ma pauvre semaine... Jeanne! Jeanne! allons donc, +parle donc à ce jeune monsieur, qui est ton frère de lait, et qui vient +pour t’empêcher d’être malheureuse. Tu vois bien qu’ils _pensiont_ à toi +au château... Ta mère disait toujours : « Ils m’ont oubliée! ils sont +bien durs pour moi. » Tu vois bien qu’elle avait tort : ils ont pensé à +nous... Et d’ailleurs, voilà aussi M. Léon qui y a toujours pensé, et +qui nous a rendu bien des petits services... Regarde-le donc, parles-y +donc! demandes-y donc ses _portements_[7]. Va donc vite lui chercher un +fromage de notre chèvre... Tu vois bien qu’il a appétit, et qu’il +mangerait bien un morceau. Allons, m’écoutes-tu?... Faut donc que je +fasse toute l’ouvrage, moi?... J’en ferai une maladie, bien sûr... Cette +enfant n’a jamais été bonne pour sa tante!... Ah oui! c’en est un de +malheur pour moi d’avoir perdu ma pauvre sœur. Je peux bien dire que +j’ai tout perdu aujourd’hui. + +En terminant ce dialogue, que Marsillat voulut en vain interrompre, et +que Guillaume entendit avec indignation, la Grand’Gothe se mit à +sangloter d’une manière criarde et forcée, qui eût été risible si elle +n’eût été révoltante. Jeanne, habituée à l’obéissance passive, s’était +levée comme une machine poussée par un ressort. Elle essayait de +satisfaire sa tante, mais elle ne savait ce qu’elle faisait, et elle +laissa tomber une assiette qu’elle voulait offrir à Marsillat, bien +qu’il se fût levé pour échapper à l’hospitalité hors de saison de la +virago. Au bruit que fit cette mauvaise assiette de terre en se brisant, +les petits yeux noirs de la Gothe devinrent étincelants de colère, et, +n’eût été la crainte de déplaire à ses hôtes, qu’elle voyait disposés à +prendre le parti de l’orpheline, elle l’eût accablée d’invectives. + +— Allons, ma pauvre Jeanne, dit Marsillat en lui ôtant des mains les +débris de l’assiette qu’elle ramassait, et en les jetant dehors, je ne +veux pas que tu t’occupes de moi, et je trouve très mauvais qu’on te +tourmente ainsi : cela est insupportable. Écoutez, Gothe, nous cesserons +d’être bons amis, vous et moi, si vous faites du chagrin à Jeanne, +surtout un jour comme celui-ci. Il faut que vous ayez le diable au +corps. + +La liberté avec laquelle Léon parlait à la virago, et l’ascendant qu’il +exerçait sur elle (car aussitôt elle se calma et prit d’autres +manières), prouvaient assez qu’elle ne voyait pas d’un mauvais œil les +assiduités de ce jeune homme auprès de Jeanne, et qu’elle comptait +mettre à profit son goût bien connu pour les belles filles du pays de +Combraille. Guillaume, en toute autre circonstance, eût dédaigné +d’apercevoir de si honteuses intrigues; mais sa sollicitude, éveillé par +le malheur de Jeanne, et le pur lien qui existait entre elle et lui, le +rendaient très clairvoyant. En ce moment il ressentait contre le jeune +légiste une indignation véritable, et cessa de se reprocher l’espèce +d’éloignement qu’en dépit de leurs fréquentes relations Marsillat lui +avait inspiré depuis quelques années. + +Léon Marsillat, plus âgé de quatre ou cinq ans que Guillaume, n’était +pas un homme ordinaire, bien que le sans-façon de ses manières et de son +langage ne laissât pas souvent paraître les facultés éminentes dont il +était doué. Fin, laborieux, actif, entreprenant et persévérant, égoïste +et libéral, c’était le Marchois modèle. Sa puissante organisation se +prêtait également au plaisir et au travail, à la jouissance et aux +privations. Sa santé physique et morale, la lucidité de son cerveau, la +volonté infatigable d’être heureux, libre et fort, en faisaient un être +supérieur dans le bien et dans le mal. Capable des plus nobles et des +plus lâches actions, viveur effréné, travailleur prodigieux, il passait +de l’excès de l’étude à celui de l’insouciance, et de la fièvre des +affaires à celle des passions. Vindicatif comme un paysan (son +grand-père avait porté le mortier aux maçons), il était généreux comme +un prince, et après avoir persécuté amèrement et transpercé de ses +cruelles épigrammes les victimes de son dépit, dans un jour de +mansuétude il les réhabilitait et les couvrait du manteau de son +ostentation. Vain à certains égards, il proscrivait certaines autres +vanités qui eussent semblé plus excusables à son âge et dans sa +position. Il raillait le luxe puéril des jeunes _dandys_ qu’il eût pu +imiter et qui se privaient des satisfactions nécessaires pour s’en +donner de factices. Il méprisait souverainement la mode, et ne s’y +conformait pas; il professait le dédain des habits bien faits qui gênent +les mouvements, des chevaux fringants qui n’ont que l’apparence et ne +résistent pas à la fatigue, des femmes qui font fureur dans les salons +et qu’on ne saurait regarder sans effroi en plein soleil; en conséquence +de quoi il avait toujours le linge le plus fin, les draps les mieux +tissus, les habits les plus souples, le cheval le plus robuste et le +plus cher, les maîtresses les plus vulgaires, mais les plus belles et +les plus jeunes. A vingt-cinq ans, déjà riche dans le présent par +héritage, et dans l’avenir par son talent d’avocat qui annonçait une +brillante carrière, il avait arrangé hardiment sa vie pour la +satisfaction de tous ses instincts nobles et bas, généreux et pervers. +Il aimait son métier, et savait s’y absorber tout entier, mais après des +efforts surhumains qu’il faisait pour regagner le temps donné aux +plaisirs, il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour retremper +ses forces. Sceptique et même un peu athée, il avait pour toute espèce +de religiosité une haine d’instinct : cependant il comprenait la poésie +des grandes croyances, et les inspirations enthousiastes se +communiquaient à lui comme par un choc électrique. Il pouvait pleurer le +lendemain de ce qui l’avait fait rire la veille, et réciproquement. +Bouillant et calme, tour à tour esclave et vainqueur de ses appétits, il +y avait deux ou trois hommes en lui, comme dans toutes les natures +puissantes, et il inspirait en même temps à ceux qui l’approchaient ces +sentiments divers de l’admiration et du mépris, de l’engouement et de la +méfiance. + +Quoiqu’il affectât un langage vulgaire et qu’il foulât aux pieds +l’esprit dépensé en petite monnaie, dont on fait tant de cas dans le +monde, il n’avait pas fréquenté Guillaume de Boussac sans que ce dernier +s’aperçût de son instruction, de la force de son intelligence et de la +fermeté de son caractère. Ces deux jeunes gens, natifs de la même ville, +s’étaient rencontrés au collège; puis, durant les vacances, et +quelquefois ensuite à Paris, non dans le monde, ils ne recherchaient pas +la même société, mais au spectacle, au boulevard, au bois, au tir, au +manège, à la salle d’armes. A cette époque, grâce au retour des Bourbons +et à la réorganisation du faubourg Saint-Germain, le mélange qui s’était +heureusement établi entre les gens de mérite de toutes les classes +n’était encore qu’un fait exceptionnel. Aussi Guillaume de Boussac +croyait-il faire acte de courage et de libéralisme en attirant +quelquefois à Paris son ancien camarade, le licencié en droit, à la +table et dans le salon de sa mère. Mais, malgré ses avances, le jeune +baron s’était refroidi chaque jour davantage à l’égard de son ancien +camarade. + +Lorsqu’il était encore enfant, et jusqu’au sortir du collège, il s’était +senti dominé par lui. Doué d’un cœur confiant et d’un caractère faible, +il avait subi l’ascendant de cette nature indépendante et forte. Il +avait été souvent puni au collège pour avoir écouté ses mauvais +conseils, et Marsillat n’avait fait que rire de ces mortifications que +le jeune homme, plus sensible, prenait au sérieux. Plus d’une fois +Guillaume avait senti avec honte que la nature l’avait fait meilleur et +moins fort que Marsillat, et qu’en se laissant aller à la fantaisie de +l’imiter un instant, il avait péché en pure perte, sans recevoir +l’assistance du puissant démon qui protégeait son camarade. Nous l’avons +vu, au début de cette histoire, suivre encore un peu les errements du +sceptique Léon, et railler avec lui sir Arthur, qu’au fond du cœur il +estimait infiniment. En avançant dans la vie, en se mûrissant par la +lecture et la réflexion, Guillaume avait compris que sa voie était trop +différente de celle de Léon pour ne pas devenir bientôt l’objet de ses +critiques et de ses sarcasmes. Il avait donc cessé assez brusquement +d’être expansif avec lui, et l’ironie contenue du jeune avocat avait +causé au jeune baron une sorte de souffrance dans ses relations avec +lui. Il nourrissait de plus en plus une antipathie secrète pour sa +personne, antipathie parfaitement déguisée, d’ailleurs, sous des +manières polies et bienveillantes. Les nobles de cette époque ne se +croyaient pas le droit de manquer sous ce rapport à une sorte +d’hypocrisie. Ils se regardaient encore comme supérieurs par leur +naissance aux autres hommes, et ils pratiquaient l’accueil protecteur +comme une charge de leur position. + +Marsillat avait l’esprit trop pénétrant pour ne pas comprendre à +merveille les gracieusetés et les répugnances du jeune patricien. Il +s’en amusait, et se plaisait souvent à le faire souffrir, en feignant de +prendre à la lettre les témoignages de sa courtoisie forcée. Il en usait +et en abusait, se disant en soi-même : Mon camarade, tu voudrais plaire, +être aimé, respecté et craint, tout cela à la fois. L’honneur de ton nom +te condamne à nous caresser, nous autres roturiers. Tu voudrais passer +pour un bon garçon sans préjugés, pour un aimable seigneur sans morgue; +et avec la plupart de mes pareils tu y réussis, parce qu’ils manquent de +tact et ne voient pas percer ton mépris sous ton adorable sourire. Mais +tu ne me tromperas pas; je te forcerai à être franc, brutal même avec +moi, et, dans ce cas-là, je t’aimerai beaucoup mieux, ou bien je ferai +saigner ton orgueil en te traitant, comme tu feins de me traiter, d’égal +à égal. + +En pensant ainsi, Marsillat s’exagérait beaucoup la vanité de Guillaume; +mais il y avait dans cette petite guerre d’escarmouche qu’il lui livrait +des points où il touchait malheureusement assez juste. + +En se rencontrant dans la chaumière de Jeanne, il ne fallut pas bien +longtemps à ces deux jeunes gens pour voir qu’ils s’observaient l’un +l’autre, que Léon désirait écarter un rival dangereux, et Guillaume un +ennemi des vertueuses intentions qu’il avait à l’égard de l’orpheline. +Le plus habile des deux en prit le premier son parti. Marsillat fit ses +adieux, et alla détacher son cheval pour partir, mais il eut soin de +casser une courroie, ce qui le força de demander une ficelle à la Gothe, +un couteau à Jeanne, un mot à Claudie, et de _bouriner_[8] et de +_fafioter_[9], comme disait cette dernière, huit ou dix minutes autour +de la maison. La pluie cependant commençait à tomber et le tonnerre à +élever la voix. + +De son côté, Guillaume était bien résolu de partir, mais il mettait un +peu de malice à partir le dernier et à voir trotter devant lui la +vigoureuse jument de l’avocat. Il avait fait ses adieux aussi, +promettant de revenir bientôt, et il attendait le départ de Marsillat, +tout en causant avec lui, à quelques pas de la chaumière, de choses +étrangères à ce qui s’y passait. Claudie, meilleure mouche que lui, +surveillait d’un œil enflammé tous les mouvements de son infidèle, +lorsque la voix retentissante de la Grand’Gothe qui les croyait déjà +partis vint les forcer à prêter l’oreille. + +— Allons, grande lâche, sotte, sans cœur, disait-elle à Jeanne, +prendras-tu ta _cape_? Partiras-tu? Veux-tu attendre à demain pour aller +à Toull? Qu’est-ce qui invitera nos parents à la _çarimonie_? Qu’est-ce +qui apportera les provisions pour le repas de demain? Vas-tu _chimer_ +comme ça longtemps? Ta mère ne t’entend plus, va! et tu ne peux pas lui +porter tes plaintes contre moi. Allons! allons! _en route, mauvaise +troupe!_ ajouta-t-elle d’un ton soldatesque, et si tu n’es pas revenue +avant soleil couché, nous aurons affaire ensemble. Vrai Dieu! il faudra +bien que tu marches, à présent! + +— Chez qui faut-il que j’aille? répondit Jeanne d’une voix plaintive, +en paraissant sur le seuil de la cabane. + +— Tu iras chez la mère Guite, chez le père Léonard, chez la Colombette, +chez la grosse Louise, chez ton oncle Germain, chez... Eh bien! la voilà +qui se sauve à présent, sans m’écouter! Qu’est-ce que tu vas apporter? +imbécile! + +— J’apporterai ce que vous voudrez, dit Jeanne d’un ton résigné. + +— Tu prendras trois oies chez la mère Guite, deux pains chez la +Gervoise, et un demi-sac de pois chez M. le curé. Si tu ne peux pas +apporter le tout, tu diras au garçon à Léonard de t’aider; c’est un +garçon complaisant. Tu diras que nous paierons ça à la Saint-Martin, et +si tu ne trouves pas de crédit chez l’un, tu iras chez l’autre. Allons, +sauve-toi. + +Jeanne sortit d’un air abattu, mais armée de la suprême patience, qui +est la seule grandeur laissée en partage au pauvre et au faible; elle +vint se joindre au petit groupe qui l’attendait, et, sans dire un mot, +elle se mit à marcher à côté de Claudie. Celle-ci, attendrie à sa +manière de tant de souffrance muette et profonde, passa son bras sous le +sien, et se mit à lui parler à voix basse pour la consoler de son mieux. + +Marsillat, s’entretenant avec Guillaume, maintenait son cheval au pas; +mais, à une très petite distance d’Épinelle, le sentier escarpé des +piétons venant à couper le chemin ferré, Guillaume prit congé de lui. + +— C’est grand dommage que vous n’ayez pas votre cheval, dit Marsillat. +En dix minutes vous auriez été rendu à Toull, au lieu que vous allez +supporter une demi-heure de pluie battante. + +— Ma foi, oui, c’est grand dommage! s’écria Claudie. Vous auriez pris +chacun une de nous en croupe, et nous ne nous serions pas trempées si +longtemps. + +— Veux-tu monter derrière moi, Claudie? je peux te conduire jusqu’à la +Croix-Jacques, et puisque Jeanne est avec M. Boussac, il n’a plus besoin +de toi pour retrouver son chemin. + +— Ah! ça, mon petit Léon, ça me va! Vous êtes un bon enfant, tout de +même. Arrêtez donc votre chevau _au droit_ de cette grosse pierre pour +que je puisse monter. + +— Attends, attends, ma fille, dit le malin Marsillat, je te prendrais +avec plaisir; mais je crois que je ferai mieux de prendre cette pauvre +Jeanne, qui a passé tant de nuits et qui peut à peine se traîner. + +— Non, Monsieur, non, grand merci, répondit Jeanne d’un ton assez +ferme. + +— Ah! vous voilà pris! grommela Claudie en transperçant de son regard +furieux la figure impassible de Marsillat. Jeanne n’ira pas avec vous, +j’en réponds. + +— Comment! toi, Claudie, qui as si bon cœur, tu ne l’engages pas à +profiter de mon cheval pour se reposer? Ah! Claudie, je ne te reconnais +plus. + +— Es-tu lasse, Jeanne? Veux-tu aller _à chevau_? dit Claudie, faisant +un grand effort de générosité. + +— Non, _ma vieille_, non, grand merci, répondit Jeanne avec le même +calme; montes-y, toi, si ça te fait plaisir. Et, prenant le sentier sans +retourner la tête aux invitations de Marsillat, elle dit à Guillaume : +Allons, _mon parrain_, je vas vous conduire. + +Les jeunes filles de mon pays ont assez l’habitude de donner au fils de +leur marraine le titre de parrain, et réciproquement celui de marraine à +la mère du parrain. Cette douce et confiante appellation dans une bouche +si pure émut doucement le cœur du jeune baron, et un sentiment paternel +attendrit ce visage imberbe. + +Claudie avait réussi à se hucher sur la croupe du _chevau_ de Marsillat, +et ce dernier, un peu dépité de n’avoir pas réussi dans son projet +détourné, voulut châtier la jalouse en enfonçant les éperons dans le +ventre de _Fanchon_ et en la faisant ruer et bondir sur le bord du +précipice. Claudie, effrayée, fit de grands cris; mais elle se cramponna +vigoureusement au cavalier, et un terrible éclair venant à sillonner le +ciel, Fanchon, effrayée, prit le galop, et emporta le jeune couple bien +loin de Jeanne et de Guillaume, demeurés ainsi en tête à tête au milieu +de l’orage. + +----- + +[7] Comment il se porte. + +[8] Muser, perdre du temps pour en gagner. + +[9] Ibid. + + + IV + L’ORAGE + +Nous avons laissé le jeune baron de Boussac avec la douce Jeanne, sa +sœur de lait, la filleule de sa mère, qui s’intitulait aussi la sienne, +par suite d’un usage tout local, et de l’idée naïve et affectueuse qu’on +ne saurait être adopté par le chef de la famille sans l’être par la +famille entière. Ce mot filial, _mon parrain_, résonnait dans l’oreille +de Guillaume, au milieu des hurlements de la tempête, et le concours de +circonstances romanesques qui l’avait amené auprès de Jeanne, juste à +point pour conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait une sorte +de satisfaction généreuse. Il ne regrettait point d’avoir été +brusquement interrompu au milieu des plaisirs de son voyage par une si +triste aventure. Déjà il rêvait tout un poème champêtre dans le goût de +Goldsmith, et il n’était pas fâché d’en être le héros vertueux et +désintéressé. + +Mais il manquait encore à ce poème une héroïne qui comprît son rôle et +celui de son protecteur. Jeanne se croyait si peu menacée par les +séductions du jeune avocat, qu’elle ne songeait à voir dans le jeune +seigneur qu’un personnage respectable, étranger à sa destinée. +D’ailleurs, aucun de ces beaux messieurs n’occupait en ce moment les +pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les yeux sa mère +agonisante, et le sentiment de son isolement la tourmentait moins que la +crainte de n’avoir pas assez fait pour adoucir les derniers moments d’un +être qui avait été jusque-là l’unique objet de ses affections. Jeanne +passait aux champs pour une fille très bornée, parce qu’elle était +chaste et qu’elle avait, à se produire, une répugnance presque sauvage. +Elle n’aimait pas la danse, et on ne l’avait jamais vue dans les +_assemblées_, fêtes villageoises où les jeunes paysannes courent étaler +leurs charmes et chercher des galants. Sérieuse, assidue au travail, +passionnée pour la garde de ses troupeaux, elle allait presque toujours +seule, la quenouille au côté, dans les endroits les plus déserts, vivant +tout le jour d’un morceau de pain noir, et rentrant à la nuit pour +s’endormir paisiblement sous l’aile de sa mère. + +La mère Tula et sa sœur, la Grand’Gothe, passaient pour magiciennes, +avec cette différence que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout le +monde, était regardée comme une savante matrone, et que la tante était +réputée sorcière malfaisante. On remarquait que les _bêtes_ de Tula +étaient toujours en bon état, qu’elles rentraient toujours à l’étable la +mamelle pleine, que les épizooties ne les atteignaient point, et que +cette femme si pauvre, ayant perdu toutes ses ressources avec son mari +et ses fils, trouvait, dans la chétive industrie d’élever un petit +troupeau sur le commun, le moyen, très insuffisant pour les autres, de +se préserver des horreurs de la misère. On prétendait en même temps que +la Grand’Gothe, qui ne s’était jamais mariée, et qui vivait ladrement, +sans faire aucun commerce apparent, avait des sacs d’écus cachés dans sa +paillasse, et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement par ses +intelligences avec les mauvais esprits. Le paysan voit toujours de +mauvais œil son prochain s’enrichir, et, bien qu’il n’ait aucune idée +d’économie politique, il a cette notion juste de l’état social, que +personne ne profite des chances de la fortune sans que ce soit au +détriment de ceux qui n’en profitent pas. Mais ces êtres simples et +souffrants, qui ne reçoivent la lumière des choses que par la fièvre de +l’imagination, aiment beaucoup mieux attribuer le succès des habiles et +des fourbes à des influences occultes qu’à des actions coupables plus +faciles à constater. Le paysan procède de l’inconnu pour aller au connu. +Il évoque les puissances fantastiques du ciel et de l’enfer, à propos +des réalités les plus grossièrement évidentes. Il fait des vœux et des +pèlerinages plus païens que catholiques pour sa famille, pour son bœuf +et pour son âne, et dédaigne d’avoir recours aux soins de la science ou +aux précautions de l’hygiène pour sauver les personnes ou les biens que +la vengeance de quelque sorcier ou la colère de quelque mauvais génie +menace de traits invisibles. + +Aussi disait-on que la Grand’Gothe ne passait jamais auprès de l’étable +de son ennemi sans y jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre, +et il n’y avait rien de plus mauvais que de la rencontrer le soir du +côté des pierres jomâtres, au lever ou au coucher de la lune. Si cela +arrivait la nuit de Noël, à cette heure néfaste où le grand champignon +druidique frémit et danse en criant sur les trois pierres qui le portent +en équilibre, on était bien sûr de se mettre au lit en rentrant chez +soi, et de ne jamais s’en relever. La preuve que la Gothe était une +méchante sorcière, c’est que les chèvres des bergères à qui elle parlait +souvent tarissaient; leurs brebis perdaient la laine avant la tondaille, +et leurs poulains _s’éboitaient_ en galopant sur les roches, ou se +perdaient dans les viviers. + +Il y avait pourtant à tous ces prodiges une explication bien naturelle, +et que les esprits forts de Toull et des environs, le père Léonard entre +autres, donnaient en vain au grand nombre épris du merveilleux. Le +troupeau de Jeanne prospérait, parce que Jeanne, n’étant ni coquette ni +paresseuse, en avait un soin extrême. Ceux de ses compagnes, +lorsqu’elles écoutaient les mauvaises paroles de la Gothe, allaient de +mal en pis, parce que la Gothe était fort liée avec certains bourgeois +riches et dissolus qui la chargeaient de leurs affaires secrètes et +confiaient à sa criminelle expérience des moyens de corruption souvent, +hélas! irrésistibles. C’était là la source des sacs d’écus que la +sorcière cachait dans sa paillasse. C’était aussi la cause des maladies +et des accidents _du bestiau_, négligé et souvent abandonné par des +gardiennes insouciantes et préoccupées. + +Quant à Jeanne, sa beauté s’était développée à l’ombre. Fuyant les +plaisirs et n’ayant jamais mis le pied dans une ville, elle était +ignorée, et il avait fallu pour la découvrir la vie errante de Marsillat +au temps des vacances, son œil de lynx et son goût pour les conquêtes +difficiles. La simple fille n’avait pas encore compris pourquoi depuis +quinze jours elle avait rencontré, au moins deux fois par semaine, Léon +sur son chemin lorsqu’elle ramenait ses troupeaux. Elle le croyait +occupé de Claudie seulement, et son instinct chaste lui avait suggéré +d’éviter ce couple qui la recherchait, Marsillat trouvant toujours dans +sa féconde imagination un prétexte pour diriger ses promenades +sentimentales avec Claudie vers les lieux où Jeanne devait passer. La +réserve craintive et fière qui faisait le caractère apparent de Jeanne +ne prenait pourtant pas sa source dans une âme défiante et hautaine; à +voir comment elle avait servi et assisté sa mère depuis qu’elle était au +monde, avec quelle abnégation elle lui avait consacré sa vie, avec +quelle ferveur elle l’avait soignée nuit et jour jusqu’à sa dernière +heure, on aurait deviné qu’il y avait là un cœur capable des plus grands +dévouements; mais, à l’exception de Tula, qui connaissait Jeanne? qui +pouvait la connaître? Et maintenant qu’elle n’avait plus personne à qui +se consacrer, qui pouvait savoir si c’était un être de quelque valeur ou +une créature stupide, attachée aux travaux rustiques comme le bœuf l’est +à la charrue? Marsillat ne voyait en elle qu’une vierge aux yeux bleus, +blanche comme les lis, taillée comme une statue antique, et _bête comme +un cygne_, c’était son expression. La Grand’Gothe, furieuse de ce +qu’elle n’avait encore pu la faire remarquer de personne, voyait enfin +dans sa nièce l’objet lucratif des soins du jeune libertin, et pour la +déterminer à entrer en qualité de servante dans la famille de Léon, elle +se promettait, maintenant que Tula n’était plus entre elles deux, de la +persécuter et de la maltraiter. + +Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait encore dans Jeanne qu’une +beauté de vignette anglaise, tout au plus un sujet de ballade, dans +cette pauvre fille envers laquelle il avait des devoirs à remplir. +Jeanne était donc, à cette heure de sa vie, une âme perdue dans l’infini +de la création intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme ces +magnifiques solitudes du Nouveau-Monde qui n’auraient pour ainsi dire +jamais existé si elles ne se fussent révélées à un artiste ou à un +poète, comme les beautés de ces îles désertes qu’aucun navigateur n’a +encore signalées et qui sont réellement comme si elles n’existaient pas. + +— Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu cherché grâce à quelle forme +de langage il pourrait se faire comprendre d’une paysanne, vous m’avez +appelé votre parrain, et cela me fait plaisir; je prends tant d’intérêt +à votre malheur, que je voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous +avez trouvé aujourd’hui un appui. + +Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux rougis par les larmes, et +s’efforça de comprendre ce mot _d’appui_, nouveau en ce sens pour son +oreille. Mais les paysans ont l’esprit trop tourné à la métaphore pour +ne pas deviner très vite les expressions figurées. Jeanne comprit, et +répondit d’une voix douce, mais avec un accent qui ne marquait ni désir +ni espérance : Vous avez bien de la bonté, mon parrain. + +— Non, Jeanne, je n’ai guère de bonté, reprit le jeune baron, puisque +j’ai pu oublier si longtemps ma pauvre nourrice. + +— Elle ne vous en a jamais voulu, mon parrain, car c’est la vérité de +dire qu’elle était bonne! et Jeanne recommença à pleurer en silence. + +— Vous ne serez pas heureuse avec votre tante, n’est-ce pas, Jeanne? + +— C’est comme il plaira au bon Dieu, mon parrain! + +— Vous n’avez pas de répugnance à demeurer avec elle? + +— Non, mon parrain, ma tante ne me répugne pas, c’est une femme très +propre. + +— Mais elle est d’un caractère difficile? + +— Oh non! mon parrain, elle n’est pas difficile du tout sur son manger, +et d’ailleurs elle fait tout elle-même. + +La simplicité de Jeanne dérangea un peu le roman de Guillaume. Elle lui +répondait naturellement, avec la soumission d’un enfant qui ne sait pas +pourquoi on l’interroge, mais qui fait un effort pour satisfaire le +maître. + +— Je l’ennuie, car elle ne me comprend pas, pensa le jeune homme : elle +aimerait bien mieux n’être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je +donc pas le chemin de son cœur par quelque manière de dire parfaitement +élémentaire? + +— Dites-moi, mon enfant, reprit-il, est-ce que votre mère ne +s’inquiétait pas de l’idée de vous laisser seule? + +— Oh si! mon parrain, répondit Jeanne qui devenait plus volontiers +expansive en parlant de sa mère. Elle disait encore ce matin : « La +volonté du bon Dieu soit faite! mais ce qui me fâche le plus de m’en +aller, c’est le chagrin que ça va faire à ma Jeanne. » Oh! elle avait +bien raison! ça fait rudement de peine de perdre sa mère! Que le bon +Dieu vous conserve donc la vôtre, mon parrain! + +Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires; mais le son de sa voix +suppléait à l’insuffisance de sa parole, et l’accent vrai de son +désespoir, joint à la bonté généreuse du sentiment qui la ramenait à +s’occuper de l’avenir de son jeune parrain, causèrent à ce dernier un +attendrissement profond. Des larmes lui vinrent aux yeux tout à coup, et +il répondit d’une voix altérée : Vous êtes bonne, Jeanne! bien bonne! + +— Non, mon parrain, répondit-elle ingénument, c’est vous qui êtes bon +de dire ça! Mais, mon parrain, voilà l’eau qui tombe _à mort_, vous +n’avez quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal. + +— Ne faites pas attention à cela, ma chère enfant. + +— Hélas! mon Dieu, c’est comme ça que ma pauvre mère a pris sa maladie. +Elle a voulu venir me chercher aux champs parce qu’il faisait un rude +temps comme aujourd’hui, et qu’elle a eu peur que je ne _peuve_ pas +passer le _rio_ (le ruisseau) pour rentrer à la maison. Quand elle +prenait du souci pour moi, elle ne se connaissait plus, la pauvre âme! +elle m’a trouvée à moitié chemin; mais elle s’était tant mouillé les +pieds jusqu’aux genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre. + +— Elle a donc été bien mal soignée par les médecins? + +— Oh! mon parrain, nous n’avons pas appelé de médecin; nous ne croyons +pas à ça, nous autres. Peut-être bien que nous avons tort, et que le +médecin y aurait fait quelque chose, mais elle n’en voulait pas +seulement entendre parler. Elle nous dit comment il fallait la soigner, +et nous avons fait son commandement. Mais ça n’a pas servi!... Allons, +mon parrain, faut pas vous mouiller; faut prendre ma capiche sur votre +dos... oh! elle n’est pas sale, mon parrain; il n’y a jamais eu de +saleté chez nous. Voyez! si votre mère vous savait dehors par un +_parieu_ temps, elle en aurait trop d’ennui. + +— Jamais, ma bonne Jeanne! jamais je ne souffrirai que tu te mouilles à +ma place; — et Guillaume replaça sur les épaules de Jeanne la mante de +laine grise qu’elle avait déjà ôtée pour l’en couvrir. + +— Eh bien, tenez! mon parrain, puisque vous ne voulez pas, je vas vous +mener vite à un endroit où vous serez à l’abri; dans un moment, ça ne +tombera peut-être plus si fort! — et Jeanne coupa en travers de la +montagne, jusqu’à une masse de rochers dans laquelle une excavation +profonde était pratiquée. + +— Prenez garde, mon parrain! dit Jeanne en lui prenant le bras avec la +familiarité la plus chaste et la sollicitude la plus respectueuse : il y +là un puits que vous ne verriez pas, — et elle le conduisit au fond de +la grotte, car la pluie chassée par le vent fouettait assez avant dans +l’intérieur de cette retraite. Guillaume, exténué de fatigue, — il +était à jeun depuis le matin, — s’assit sur un banc pratiqué dans le +roc, et Jeanne, trop bien apprise pour s’asseoir à côté de lui, s’appuya +sur une grosse pierre un peu plus près de l’entrée, c’est-à-dire dans la +lumière qui venait du dehors et qui faisait resplendir sa silhouette +sérieuse et douce comme celle d’une madone, tandis que Guillaume, +enfoncé dans l’ombre, la contemplait avec admiration. + +Dans les premiers moments, cette obscurité de la grotte, ce zèle que +Jeanne lui avait montré, cet isolement complet avec une si belle fille, +loin de tous les regards, et peut-être aussi cette excitation nerveuse +que causent le grand spectacle et les bruits majestueux de l’orage; +enfin un peu de vanité satisfaite à l’idée que l’habile Marsillat eût +payé bien cher ce tête-à-tête, et que, sans aucune habileté, il l’avait +emporté dans la confiance de Jeanne : toutes ces émotions réunies +jetèrent une sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il +respectait trop la situation de sa filleule, et la sienne propre, pour +ne pas haïr la pensée d’en abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à +se dire qu’à sa place bien d’autres n’eussent pas été aussi délicats, et +tout en caressant en lui-même le sentiment de sa propre vertu, il +arrivait à trouver cette vertu plus méritoire qu’il ne l’aurait imaginé +une heure auparavant, lorsqu’il descendait la montagne avec l’agaçante +Claudie. Jeanne était si différente, si vraiment belle, si candide, et +disposée pour lui à un intérêt si doux! L’imagination du jeune homme +travaillait sur ce thème : « Si je voulais lui inspirer un sentiment +plus tendre, pourrait-elle s’en défendre dans un pareil moment, et +lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais son seul ami en +ce monde, son appui nécessaire envoyé vers elle par la Providence? » +Mais, à cette idée de la Providence, Guillaume, né avec un caractère +assez faible, mais converti à l’envie d’être grand par le christianisme +romantique de l’époque, craignait de devenir sacrilège en invoquant le +ciel pour justifier ses agitations involontaires; et il se taisait, +regardant toujours Jeanne à la lueur des éclairs. + +De son côté pourtant, Jeanne ne songeait guère à se préserver d’un +danger qu’elle ne concevait même pas; et, retombant sur elle-même, elle +s’était remise à pleurer. C’était un pleurer silencieux et résigné qui +ne cherchait ni à se contenir ni à se montrer. Habituée à une vie +solitaire, dès que la bergère toulloise ne se sentait pas nécessaire aux +autres, elle avait coutume d’oublier leur présence, et de se perdre dans +ses pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées d’un enfant de la +nature, qui n’avait pas appris à lire, et dont l’intelligence (si tant +est qu’elle en eût) n’avait reçu aucune espèce de culture? + +Guillaume se le demandait précisément, en la voyant rester dans la même +attitude, les yeux fixés sur l’horizon embrasé par la foudre... Et nous +nous sommes fait souvent la même question nous-même, en regardant +quelque bergère aux traits nobles, ou quelque sévère matrone filant +gravement sa quenouille des heures entières au coin d’un pré. Qui peut +nous révéler le mode d’existence de ces âmes si peu développées? A quoi +pense le laboureur qui creuse patiemment son sillon monotone? A quoi +pense le bœuf qui rumine couché dans l’herbe, et la cavale étonnée qui +vous examine par-dessus le buisson? Est-ce donc la même vie qui circule +lentement dans les veines de l’homme et dans celles de l’animal attaché +au travail de la terre? L’ingrate Rhéa frappa-t-elle de stupidité ses +enfants et ses serviteurs? + +Il nous a fallu beaucoup respirer l’air des champs et veiller bien des +soirs autour du foyer rustique pour comprendre cette suite de rêveries +qui remplace dans le cerveau du paysan le travail de la méditation, et +qui fait de sa veille, comme de son sommeil, une sorte d’extase +tranquille, où les images se succèdent avec rapidité, merveilleuses, +terribles ou riantes. C’est la même activité, la même poésie et la même +impuissance que l’effort de l’enfant à dégager l’inconnu de son +existence du voile qui la couvre. C’est le génie des songes s’agitant +dans le vaste et faible cerveau de l’Hercule gaulois. + +Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa rêverie douloureuse la +promenait dans tous les souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus +sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte; mais les mystérieux +échos de ce lieu sonore répétaient de minute en minute un faible soupir +de sa poitrine oppressée, auquel répondait, plus mystérieusement encore, +le bruit d’une goutte d’eau qui se détachait à intervalles réguliers de +la voûte humide pour tomber dans la source invisible. + +Ce silence éloquent attendrissait de plus en plus Guillaume, et il ne +songeait plus à le rompre. Mais il se trouva, sans savoir comment, assis +auprès de Jeanne, et sa main sur la sienne. + + + V + L’ÉRUDITION DU CURÉ DE CAMPAGNE[10] + +Jeanne, étonnée, se retourna, et Guillaume se trouvant dans la lumière +auprès d’elle, elle vit des larmes dans ses yeux. Au lieu d’être émue ou +effrayée, elle lui dit naïvement : + +— Est-ce que vous avez peur de l’orage, mon parrain? + +Guillaume ne put s’empêcher de sourire, et, quittant la main de Jeanne : + +— Non, ma chère enfant, lui dit-il; je ne songe pas à l’orage, mais à +toi. Ton chagrin me remplit le cœur, et je voudrais pouvoir pleurer avec +toi... + +— Oh! il ne faut pas pleurer, mon parrain. Ça vous ferait du mal. C’est +tout simple que je ne puisse pas m’en empêcher, moi! c’était ma mère! +Mais ça n’était que votre nourrice, et vous ne la connaissiez plus. Vous +ne pouvez pas vous souvenir d’elle. + +— Je m’en suis souvenu aujourd’hui, Jeanne, et je ne m’en souviendrais +pas, que j’aurais encore envie de pleurer à cause de toi. Est-ce que tu +ne comprends pas cela? + +Jeanne garda le silence : elle ne comprenait pas. + +— Dis-moi, Jeanne, si je venais de perdre ma mère, que tu ne connais +pas, et dont tu ne peux plus te souvenir, est-ce que tu n’aurais pas +pitié de moi? + +— Oh si! mon parrain! + +— Est-ce que tu ne chercherais pas à me dire quelque chose pour me +consoler? + +— Oh _si bien_! mon parrain, répéta Jeanne avec conviction. + +— Eh bien! dis-moi ce que tu me dirais, afin que maintenant je te le +dise. + +— Hélas! mon parrain! j’aurais bien de la peine; mais je ne saurais pas +quoi vous dire. + +— C’est juste comme moi..., pensa Guillaume. Mais, ajouta-t-il, est-ce +que l’amitié ne console pas un peu? Est-ce que tu ne sentirais pas... +dans un pareil moment... de l’amitié pour moi! + +— Oh! _si fait bien_, mon parrain! + +— Eh bien! ne conçois-tu pas que j’en aie pour toi dans ce moment-ci? + +— Vous êtes bien bon, mon parrain; vous en serez récompensé! + +— Vraiment, Jeanne? s’écria Guillaume en lui reprenant la main; m’en +sauras-tu quelque gré? Si tu y penses quelquefois, ce sera ma +récompense. + +— Hélas! mon parrain, je suis trop pauvre, répondit Jeanne avec +douceur, je ne peux récompenser personne; mais le bon Dieu vous +récompensera de vos amitiés pour moi. + +Guillaume, un peu confus, mais se rassurant par la pensée que ses +propres paroles ne renfermaient aucune intention coupable, conserva la +main de Jeanne dans la sienne. Elle l’en retira pour faire un signe de +croix. + +— Pourquoi fais-tu un signe de la croix? lui demanda-t-il. + +— Vous n’avez donc pas vu _cette grande éclair_, mon parrain? + +— Tu as peur du tonnerre, toi, ma pauvre Jeanne! + +— Oh! non, mon parrain; mais c’est pour détourner quelque malheur de +dessus les autres. + +— Tu parles peu, Jeanne; mais tu parles bien. + +— Oh! non, mon parrain, je ne sais pas bien parler. + +— Tout ce que tu dis est d’un bon cœur pourtant. + +— Je ne puis pas avoir un mauvais cœur, puisque ma pauvre mère en avait +un si bon! Mais pour bien parler, je ne peux pas : je n’ai jamais +appris. + +— Tu n’as jamais été à l’école? + +— Non, mon parrain, je n’avais pas le temps. + +— Mais tu sais lire? + +— Oh! non, mon parrain, je ne sais pas ça. + +— Et tu ne regrettes pas de ne pas le savoir? + +— Ça ne me servirait de rien. J’ai été _élevée aux bêtes_. C’est ça mon +ouvrage. Ça contentait ma mère. + +— Mais à présent que ce n’est plus nécessaire, ne voudrais-tu pas vivre +autrement? + +— Non, mon parrain. + +— Non? ta tante, cependant, ne vaut pas ta mère! + +— C’est vrai, mon parrain. Mais enfin c’est ma tante. Elle s’ennuierait +toute seule. + +— Mais puisque tu vis dans les champs, elle ne te verra guère? + +— On se voit toujours un peu le soir. On soupe ensemble. + +— Et tous les soirs elle te traitera comme elle le faisait tout à +l’heure. + +— J’y suis bien accoutumée, mon parrain, et je ne me fâche pas contre +elle. + +— Mais si elle avait de mauvais desseins sur toi, Jeanne? + +— Comment dites-vous ça, mon parrain? + +— Je te dis que ta tante est une mauvaise femme... + +— Oh! vous vous trompez, mon parrain. Elle est un peu _vif_ : c’est +tout. + +— Jeanne, tu tiens donc beaucoup à rester avec elle? + +— Puisque ça se doit, mon parrain! + +— Et si elle te chassait de la maison? + +— La maison est à moi; d’ailleurs, elle ne ferait jamais cela. + +— Si elle ne voulait plus demeurer avec toi? + +— Je ne pourrais pas la forcer à rester; mais pourquoi voudrait-elle +s’en aller? Je ne la contrarierai jamais. + +— Il peut se rencontrer des occasions où ton devoir serait de le faire. +Si elle exigeait que tu fisses quelque mauvaise action? + +— Elle n’exigerait jamais ça, mon parrain. + +— Tu en es donc bien sûre? + +— Oh! oui, mon parrain. + +— A la bonne heure, dit Guillaume un peu inquiet de la sincérité de +Jeanne; et ne sachant plus s’il devait admirer sa candeur, ou soupçonner +sa vertu, il se leva et fit quelques pas dans la grotte, en proie à une +sorte de dépit intérieur dont il rougissait. + +— Après tout, reprit-il, vous devez avoir l’intention de vous marier +bientôt, Jeanne? + +— Non, mon parrain, répondit-elle sans embarras et sans hésitation. + +— Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela arrivera, et alors vous +n’aurez plus rien à craindre de votre tante. + +— Ça n’arrivera jamais, mon parrain, reprit Jeanne avec l’accent d’une +tranquille détermination. + +— Jamais? dit Guillaume étonné; c’est un serment de jeune fille. Mais +tu n’en jurerais pas, Jeanne, ajouta-t-il en souriant. + +— Mon _jurement_ en est fait, répondit Jeanne. + +— C’est étrange; vous moquez-vous, Jeanne? + +— Oh! mon parrain, reprit-elle d’une voix plaintive et vraie, ce n’est +pas un jour pour ça! + +— Pardonne-moi, chère Jeanne, de douter de ta parole... Mais c’est si +extraordinaire!... Et si je te demandais pourquoi... n’aurais-tu pas +assez de confiance en moi, qui suis ton frère de lait et le fils de ta +marraine, pour me dire le motif d’une pareille résolution? + +— Je ne peux pas vous dire ça, mon parrain : ça m’est _défendu_. + +— _Défendu?_ + +— Oui, mon parrain; excusez-moi si je ne réponds pas bien. + +Guillaume ne savait pas que _défendu_, dans l’acception berrichonne, +veut dire _impossible_; et ce quiproquo, que Jeanne ne pouvait +éclaircir, le ramena aux soupçons qu’il avait conçus. Et pourquoi, avec +tant de bonté et si peu de prévoyance, se dit-il, n’aimerait-elle pas +Marsillat? Il est d’une agréable figure, jeune, entreprenant; il sait se +faire comprendre de ces filles-là; il a peut-être ensorcelé déjà cette +pauvre Jeanne, aussi bien que Claudie. + +Cette réflexion fit naître chez le jeune baron des sentiments fort +pénibles, et son roman s’en alla en fumée, à son grand regret. + +Pour conjurer l’espèce de mortification qu’il éprouvait, d’avoir laissé +galoper si vite sa fantaisie sur un terrain si prosaïque, il tâcha +d’oublier ce qu’il avait cru voir en Jeanne, et, au bout de peu +d’instants, il oublia Jeanne elle-même, au point de ne plus prendre +garde aux larmes qu’elle ne cessait de répandre. + +— Qu’est-ce que c’est donc que cette grotte? dit-il tout haut, frappé, +pour la première fois, de l’aspect de cette construction souterraine. + +Jeanne, qui se faisait un devoir filial de lui répondre au milieu de ses +larmes, lui dit : + +— C’est le _trou aux fades_, mon parrain. + +— Les _fades_! N’est-ce pas les fées que tu veux dire? + +— Je ne connais pas les fées, mon parrain. + +— Mais, qu’est-ce que c’est que les fades? + +— C’est des femmes qu’on ne voit pas, mais qui font du bien ou du mal. + +— Crois-tu à cela, Jeanne? + +— Dame, oui, mon parrain, il faut bien que j’y croie. + +— Tu ne les a pas vues cependant, puisqu’on ne les voit pas? + +— Je n’ai pas vu le bon Dieu, mon parrain, et cependant j’y crois. +D’ailleurs, ma mère y croyait, et je crois ce qu’elle m’a dit. + +— Et t’ont-elles fait du bien ou du mal, ces fades? + +— Elles ne m’ont jamais fait de mal, mon parrain. + +— Ni de bien non plus? + +Jeanne ne répondit point. La curiosité de Guillaume était cependant +excitée, mais il jugea inhumain de la contrarier dans un pareil jour en +la forçant davantage à lui répondre. + +— La pluie diminue, lui dit-il, je pourrai retrouver mon chemin tout +seul à présent; si tu veux t’arrêter davantage, Jeanne, ne te gêne pas +pour moi, je t’en prie. + +— Oh! mon parrain, vous iriez peut-être dans les viviers. Je vous +conduirai bien : je ne suis pas lasse. + +Elle se leva, et Guillaume remarqua qu’elle plaçait quelque chose dans +une fente du rocher. + +— Que mets-tu là, Jeanne? lui demanda-t-il, curieux des pratiques +superstitieuses du pays. + +— C’est un peu de _thym de bergère_, que j’avais cueilli avant +d’entrer, répondit-elle. + +— A qui laisses-tu cette offrande, Jeanne? aux fades? + +— C’est la coutume des filles, mon parrain. + +— Et les garçons, qu’apportent-ils? + +— Une petite pierre, mon parrain. J’vas en mettre une pour vous. + +— Sans cela, les fades seraient mécontentes de moi, et me joueraient +quelque mauvais tour? + +— Ça se pourrait, mon parrain. Ça ne coûte pas beaucoup de mettre une +petite pierre. + +— J’en mettrai deux, Jeanne, pour te faire plaisir. + +Mais, en sortant de la grotte, Guillaume, ramené à de mauvaises pensées, +se dit que cette fleur de serpolet était peut-être un signal, une +promesse, un rendez-vous que Jeanne laissait là pour l’objet de son +mystérieux amour. + +Le reste de leur trajet fut silencieux. Le vent, qui avait chassé les +premières nuées, et qui en ramenait de nouvelles, rendait leur marche +difficile et tout entretien impossible. Lorsqu’ils eurent atteint la +troisième enceinte de débris qui forme l’amphithéâtre le plus élevé de +Toull, Jeanne ayant demandé à son parrain s’il avait un endroit pour +s’abriter, lui adressa ses adieux en ces termes : — Allons, mon +parrain, merci bien pour vos bontés. Portez-vous donc bien, et +excusez-moi si je vous ai offensé. (Ce qui équivaut, dans le style du +pays, à s’excuser de n’avoir pas pu bien recevoir son hôte, ou de ne pas +avoir su le complimenter dignement.) + +— Attends, ma bonne Jeanne, dit le jeune baron; tu as quelques dépenses +à faire, et pour trouver du crédit, tu aurais peut-être quelque +embarras. Voici de quoi faire les frais du repas que tu es obligée de +donner demain. + +— Oh! merci, mon parrain. Gardez ça. Vous n’en avez peut-être pas de +trop pour votre voyage, et moi je n’en ai pas besoin. Tout le monde me +connaît ici, et on me fera bien crédit. + +— Jeanne, tu n’es pas riche, et je le suis un peu; j’ai bien le droit +de payer les frais d’enterrement de ma pauvre nourrice. + +— A votre volonté, mon parrain, répondit Jeanne, qui craignait d’être +incivile en refusant, mais il y a là bien trop. + +— Tu garderas le reste, Jeanne. + +— Oh! non, mon parrain. C’est ça de l’or, et je n’en veux pas. L’or, on +croit chez nous que ça porte malheur. + +— En vérité? en ce cas, voici de l’argent. + +— En vous remerciant, mon parrain. Je ne sais pas combien ça fait ce +que vous me donnez là. Mais je m’en vas acheter ce que ma tante m’a +commandé, et je vous rapporterai le reste. Vous ne partez pas tout de +suite du pays? + +— Pas tout de suite, et j’aurai grand plaisir à te revoir, mais je ne +reprendrai rien de ce que je t’ai donné. A revoir, Jeanne! + +— A revoir, mon petit parrain! + +Et Jeanne s’éloigna, pleurant toujours. + +— Étrange créature, pensa Guillaume, en la regardant entrer dans une +des chaumières de Toull; elle a toute sa présence d’esprit, elle semble +résignée à tout, et en même temps elle paraît inconsolable. + +Guillaume ne savait pas que la paysanne, quand elle est douée de +sensibilité, ce qui n’est pas rare, est ainsi faite. L’habitude du +travail, et l’impossibilité de se reposer de ses devoirs sur les autres, +l’empêchent de s’abandonner aux témoignages extrêmes de sa douleur; mais +cette douleur patiente et simple prend racine dans son cœur plus +profondément peut-être que dans tout autre. + +Guillaume cherchait à retrouver la baraque de la mère Guite, lorsqu’il +vit venir à sa rencontre le curé de l’endroit, qui s’excusa de n’avoir +pu le recevoir à son arrivée, et l’emmena au presbytère, où déjà il +avait fait conduire Sport, bien qu’il ignorât encore le nom du voyageur +à qui appartenait ce superbe animal. Guillaume s’empressa de faire +connaître son nom et l’objet de sa course à Épinelle, croyant devoir ne +pas abuser, par l’incivilité de l’incognito, de l’empressement affable +de son hôte. + +Quand on rencontre un prêtre dans de pareilles Thébaïdes, s’il est +jeune, on peut être sûr que c’est un hérétique intelligent disgracié par +l’_ordinaire_; s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scandaleuses +qui subit une expiation. Il y a, dans les deux cas, une seconde +hypothèse : c’est que son incapacité le rend impropre à intriguer dans +le monde au profit de la cause du clergé. L’homme que Guillaume avait +sous les yeux n’était pourtant rien de tout cela. C’était une nature +distinguée et un esprit assez cultivé; mais il n’était pas né intrigant, +et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il songeât à réclamer un climat +plus salubre, une résidence moins sauvage. + +Il était près de quatre heures, et Guillaume, exténué de lassitude et de +besoin, trouva que jamais hospitalité n’avait été plus opportune que +celle dont il se voyait l’objet. Presque sourd, malgré sa politesse +habituelle, aux empressements du curé, ce ne fut qu’après avoir dévoré, +avec un appétit de vingt ans, son modeste repas, qu’il se trouva en état +de l’écouter et de lui répondre. + +— Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur le curé, lui dit-il +au dessert, et je regrette fort de n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un +antiquaire pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre un +vestige d’habitation gauloise ou romaine, un autel druidique, une statue +d’_Huar-Bras_, le Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que +les savants aperçoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou +trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien +signifier du tout. + +— Monsieur le baron, reprit le curé un peu scandalisé, vous êtes venu, +je le vois, sur la foi du très docte M. Barailon, pour admirer toutes +nos merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé de ne pas lire +aussi couramment que lui sur les hiéroglyphes celtiques[11]. Cependant +vous avez rencontré dans l’endroit où demeurait votre pauvre nourrice, +des _pierres-levées_ tout aussi curieuses que les _jo-mathr_. Il y en a +une dont l’équilibre est bien plus admirable que celui du grand +champignon du mont Barlot. Elle est si artistement soutenue, que le +moindre vent l’agite, et pour peu que l’air soit seulement un peu vif, +elle rend, en tremblant et en grinçant sur son support, un son +particulier qui ne manque pas de charme, et qui m’expliquerait assez la +voix mystérieuse de l’idole de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire +aux premières brises de l’aube. La pierre d’_Ep-Nell_ est beaucoup plus +harmonieuse, car son chant est presque continuel, et nos pauvres paysans +veulent qu’il y ait là dedans un esprit enfermé qui raconte le passé et +prédit l’avenir, en pleurant sur le présent. Faites attention, Monsieur, +à ce nom d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces pierres. Il +vient d’_Ep-Nell_, mot gaulois qui signifie _sans chef_. Tandis que +_jo-mathr_ signifie quelque chose comme couper, mutiler, faire saigner +et souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est comme qui dirait +_meurtre sacré_. Remarquez encore que les _jo-mathr_ où l’on faisait des +sacrifices humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes pour +recevoir le sang et les cannelures pour le faire couler, tandis que les +Ep-Nell n’ont que des cuvettes et point de cannelures (ce qui +indiquerait que ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives +lustrations); remarquez, dis-je, que les premières sont sur une haute +montagne regardant le nord, et que les dernières sont dans un vallon +obscur auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud... + +— Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé? + +— Que dans cette ville importante et populeuse de Toull, importance +irréfutable, monsieur le baron, non pas seulement à cause des immenses +constructions dont on trouve les débris sur cette montagne et sur toutes +les vallées et collines environnantes, mais à cause aussi de sa position +sur l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille, des +_Biturriges_ et des _Lemovices_, ce qui prouverait que Toull, Tullum, +Turicum, _vel_ Taricum, était certainement la _Gergovia_, _Gergobina +Boiorum_, cette formidable cité, rivale de la Gergovie des Arvernes, et +dont on a vainement cherché les traces sous ce nom générique... + +— Nous voici bien loin des pierres druidiques, monsieur le curé. + +— J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme Toull devait +nécessairement avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte +officiel et dominant sur le mont Barlot; il y en avait un protestant et +toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell. Le culte libre, +l’hérésie, si l’on peut s’exprimer ainsi, se glorifiait d’être _sans +chef_... tandis que l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si +respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais dire le temple où +régnaient despotiquement les druides, était aux pierres _jo-mathr_. +Peut-être encore ce culte abominable vint-il à tomber en désuétude, et +un essai de religion plus pure à se reproduire à Ep-Nell; ou bien encore +peut-être, qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres les +Gaulois n’ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple pacifique +d’Ep-Nell aurait été un reste de protestation de la religion +persécutée... Qu’en pensez-vous, monsieur le baron? Est-ce que tout cela +ne vous paraît pas clair comme le jour? + +— C’est un peu comme le jour sombre et voilé que l’orage nous donne +dans ce moment-ci, monsieur le curé; mais, dans tous les cas, vos +recherches et vos suppositions sont fort ingénieuses, et d’un poète +autant que d’un antiquaire. + +— Attendez, monsieur le baron. Puisque vous parlez de poésie, j’ai des +preuves plus authentiques encore; c’est la tradition du pays. Il y a ici +deux espèces de sorcellerie : une, qui est la mauvaise, et qui rapporte +ses origines et ses pratiques aux pierres _jo-mathr_. Tous les voleurs +de poules et de légumes, toutes les méchantes magiciennes qui donnent de +mauvais conseils aux filles, ou qui, par vengeance, empoisonnent les +troupeaux du voisin, _exemplum_, la Grand’Gothe, que vous avez vue +aujourd’hui, vont faire leurs conjurations sur le Barlot. Au contraire, +les _femmes qui ont la connaissance_, comme on les appelle ici, qui +guérissent les malades, qui font des prières contre les fléaux de la +campagne, la grêle, la rage, l’incendie, l’épidémie, etc., ces bonnes +femmes-là, quoique entachées d’erreurs, sont pieuses d’intentions et +tout à fait inoffensives. Elles ont seulement un peu d’entêtement pour +leurs prières d’Ep-Nell et leur _trou-aux-fades_ situé du même côté. +Telle était la pauvre Tula, qu’il faut appeler Tulla, nom qui est de +pure origine gauloise, et qui ferait peut-être descendre votre défunte +nourrice de la déesse, ou plutôt de la druidesse _Tulla_, vel _Turica_, +dont vous avez pu reconnaître le temple à son emplacement et à ses +fondations à double enceinte sur notre montagne. + +— Je vous admire, monsieur le curé! vous avez des étymologies et des +origines pour toutes choses. Vous enflammez ma curiosité, et je vous +demanderai l’explication d’une conversation que j’ai entendue ce matin, +et qui m’a rappelé les contes dont me berçait jadis ma pauvre nourrice. + +Lorsque Guillaume eut rapporté ce qu’il avait surpris du dialogue de +Léonard et de la mère Guite dans le cimetière, le curé, qui craignait +peut-être de ne pas s’être montré bon catholique dans ses précédentes +explications, et qui luttait de la meilleure foi du monde contre son +goût pour la science, la poésie et la littérature, répondit avec un +soupir : + +— Ce sont de tristes choses à avouer, monsieur le baron... Mais je ne +puis vous dissimuler que depuis quatre ans que j’habite cette pauvre +bourgade, je n’ai pu porter que de faibles atteintes au fléau de la +superstition. Ce lieu-ci est privilégié entre tous pour pratiquer +l’idolâtrie; et comme, en désespoir de cause, je me suis mis à étudier, +un peu pour me distraire, les origines de toutes les traditions +gauloises, il m’arrive quelquefois de prendre à les écouter et à les +éclaircir plus de plaisir que je ne devrais. Je vous assure, monsieur le +baron, qu’il y aurait ici pour un érudit, et même pour un poète, des +choses bien curieuses à constater, et que si nous avions un Walter Scott +pour les écrire... Mais vous me direz, ajouta-t-il, saisi tout à coup de +cette méfiance qui est encore plus caractéristique chez le prêtre que +chez le paysan, que ce n’est pas le fait d’un curé de lire des romans, +et de désirer qu’on multiplie le nombre de ces ouvrages pernicieux. + +— Pernicieux, monsieur le curé, dit Guillaume : ceux de Scott ne le +sont pas. Il y a romans et romans! + +— C’est au moins une lecture frivole pour un homme d’église, reprit le +curé de Toull, en examinant la figure rose et ouverte de son jeune +commensal. + +— Vous vous faites trop de scrupule d’une récréation innocente, +répondit Guillaume; et, à votre place, je ne me bornerais pas à lire des +romans, j’en ferais. + +— Bonne plaisanterie, dit le curé; mais la matière ne manquerait pas. +Il y a ici tant de souvenirs qui, dans l’esprit des paysans, +appartiennent à la tradition historique, grâce à l’interprétation +poétique! Ce que vous avez entendu dans le cimetière doit bien vous en +donner une idée. + +— Ils croient donc sérieusement à ce trésor caché! + +— A tel point, Monsieur, qu’il est heureux pour vous de posséder, par +droit d’héritage, des terres dans nos environs, car vous en trouveriez +difficilement à acheter. On craindrait que vous ne fissiez l’acquisition +du trésor. + +— J’ai donc des terres par ici? pensa Guillaume, qui ne le savait pas, +ou ne s’en souvenait plus, tant ces espaces incultes et arides sont de +peu de valeur. + +— Et même, Monsieur, poursuivit le desservant, si vous apportiez +généreusement ici des capitaux avec l’intention de les sacrifier pour +améliorer les terres, et par conséquent le sort des paysans qui les +cultivent, vous y seriez peut-être vu par quelques-uns de fort mauvais +œil. On se persuaderait que vous faites bouleverser le sol pour en +arracher les pièces d’or qui brûlent la racine des plantes, et sans +doute les chariots d’or et d’argent massif, les casques étincelants et +les ceintures de pierreries de vos ancêtres, les chefs des Galls +détruits et immolés en ce lieu par les Romains, et plus tard par les +Barbares. Cette tradition a (comme toutes les traditions) son fond de +vérité historique. A la mort d’un chef gaulois ou celte, après avoir +immolé sur sa tombe ses esclaves, ses serviteurs dévoués, et ses +chevaux, on lui donnait, vous le savez, une montagne pour tombeau, et on +enterrait des lingots d’or et d’argent, des armes du plus grand prix, +enfin d’immenses richesses, avec tous ces cadavres. On a trouvé dans nos +contrées des chaînes d’or dans les urnes des tombelles, ou _tumulus_... +Mais je vous ennuie, monsieur le baron? + +— Au contraire, vous m’intéressez beaucoup, monsieur le curé; mais ces +tumulus étaient des monuments romains? + +— Ou gallo-romains, et si l’on en trouvait d’une époque antérieure, au +lieu de simples ornements on trouverait peut-être alors... + +— Ah! monsieur le curé, vous croyez aussi un peu au trésor, +convenez-en. + +— Je pourrais y croire, dit le curé en souriant, sans désirer de me +l’approprier, et je souhaite de toute mon âme qu’il se trouve sur vos +terres et non dans mon jardin, où, sans rien chercher pourtant, j’ai +trouvé, tout en plantant mes salades, d’assez belles monnaies romaines +dont je veux vous faire hommage. + +— Je ne veux pas vous en priver, répondit le jeune baron; mais je serai +fort aise de les voir. + +Le curé ouvrit le tiroir de sa vieille table de chêne, et, du milieu de +mauvaises ferrailles, de clefs rouillées, de clous tordus et d’autres +débris sans valeur dont la collection trahissait les habitudes +parcimonieuses de la pauvreté, il ramassa plusieurs médailles d’Antonin +le Pieux, de Gallien, d’Agrippine et de Philippe l’_Arabe_, qui se +trouvent particulièrement très bien conservées et en abondance dans nos +provinces du centre. + +Pendant que nos deux amateurs examinaient curieusement ces monnaies, la +tempête s’était déchaînée de nouveau. L’arbre unique de la _ville_ de +Toull pliait et grinçait sous le vent, et la grêle battait les tuiles du +presbytère. Le tintement lugubre de la cloche se mêlait aux mugissements +de l’orage. + +— Il me semble, dit Guillaume, que si vous craignez les effets de la +foudre, vous devriez empêcher maître Léonard de s’évertuer de la sorte. + +— Il serait bien impossible de s’y opposer, répondit le curé, et +cependant Léonard est un des plus raisonnables. Mais s’il ne croit pas +aux fades, il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si je +voulais les faire taire, je risquerais de me faire lapider. + +— Ils sont donc croyants, après tout, vos paroissiens? + +— Trop croyants dans un sens, car ils croient tout, la vérité comme le +mensonge, l’idolâtrie comme la religion, et le druidisme comme le +polythéisme. Les bons et les mauvais esprits mêlent leurs attributions +autour de leur existence. Les fades (_fates_) jouent ici un grand rôle, +et le pays toullois est criblé de trous et d’excavations dus au travail +de l’homme, demeures sauvages de nos premiers pères, ou antres consacrés +aux oracles des prophétesses gauloises. Eh bien! toutes ces grottes, +fort intéressantes pour l’antiquaire, sont en grande vénération chez le +paysan, à cause du séjour d’êtres invisibles qu’ils cherchent à se +rendre favorables en apportant dans leur sanctuaire un tribut +quelconque, une feuille, un brin de mousse, n’importe quoi, pourvu que +ce soit une marque de souvenir et de respect. + +— J’ai vu ma sœur de lait, Jeanne, accomplir cette formalité, s’écria +Guillaume, qui depuis longtemps pensait à cette jeune fille, sans +trouver à placer une question sur son compte au milieu de l’érudition du +desservant. Dites-moi, monsieur le curé, Jeanne, comme fille et nièce de +sorcières, n’est-elle pas un peu sorcière aussi?... Mais seriez-vous +souffrant? ajouta Guillaume, qui vit le jeune curé rougir et pâlir +spontanément. + +— C’est ce tonnerre qui me bouleverse un peu le sang. Est-ce que cela +ne vous fait rien, monsieur le baron?... Jeanne est une honnête et bonne +créature, je puis vous l’assurer. Elle est digne du plus grand intérêt. + +— C’est ce qu’il me semble, répondit Guillaume, et je suis bien aise de +vous en parler à cœur ouvert, monsieur le curé; car j’ai des devoirs +trop longtemps oubliés à remplir envers elle, et je désirerais savoir de +vous... là, entre nous et en confidence, si vous ne pensez pas que mon +premier devoir serait de la soustraire, en la plaçant chez ma mère, à de +certains dangers... + +Le curé se troubla, hésita encore, et dit d’une voix émue : + +— Je ne comprends pas, Monsieur, quels dangers... + +— Les jeunes gens de la ville, attirés par une beauté si remarquable, +ne pourraient-ils pas songer, maintenant qu’elle est abandonnée à une +méchante femme...? + +— Vous soulagez mon cœur, monsieur le baron, répondit le curé, comme +ranimé par cette ouverture : j’aurais craint de porter des jugements +téméraires, mais puisqu’il vous est venu, à ce sujet, les mêmes craintes +qu’à moi, je vous dirai que depuis quelque temps, mais je ne veux nommer +personne... + +— Je nommerai, moi, dit Guillaume; mais il n’en eut pas le temps, et +laissa ce nom expirer sur ses lèvres en voyant celui qui le portait, +Léon Marsillat, ouvrir brusquement la porte, et s’approcher sans façon +du feu qui pétillait dans l’âtre, pour sécher ses habits trempés de +pluie. + +----- + +[10] Ce chapitre est dédié au maître d’école de Toull, qui est un peu +embarrassé pour servir de _cicerone_ aux touristes du centre. + +[11] Le curé de Toull se conformait apparemment à l’habitude que les +Romains nous ont laissée jusqu’à présent de confondre les Gaulois, nos +véritables aïeux, avec les Celtes conquérants, de race toute différente. + + + VI + LE FEU DU CIEL + +— Salut à la perle des curés! dit Léon Marsillat, en secouant +familièrement la main du desservant. C’est encore moi, mon cher +Guillaume. Curé, vous ne me refuserez pas l’hospitalité d’un fagot et +d’un verre de vin, car je suis glacé. Comme ce diable d’ouragan a +subitement changé le fond de l’air! + +— Je vous croyais déjà loin sur la route de Boussac? dit le jeune +baron. + +— J’ai eu pitié de laisser trotter dans la crotte la Dulcinée que +j’avais en croupe, et, en véritable don Quichotte, je suis venu la +déposer au sein du Toboso. Mon cheval, ayant ce rude chemin à gravir +avec deux personnes sur le corps, n’a pu monter vite. Tudieu! que les +Gaulois entendaient mal le pavage des routes! Mais puisqu’il plaît au +tonnerre et à la grêle de recommencer leur tapage, je ne me soucie pas +de m’y exposer sans nécessité. J’attendrai le beau temps en trop bonne +compagnie pour m’impatienter. + +— Monsieur Léon, dit le curé, qui venait d’appeler la servante, pour +ranimer le feu et remplir _le pichet_ au vin, vous avez toujours quelque +compagne de voyage à promener en triomphe par les chemins. Savez-vous +que cela fait jaser sur le compte de nos jeunes filles? + +— Et vous écoutez les mauvais propos? un bijou, un modèle de curé comme +vous! vous me scandalisez! Vous me blâmez d’être humain et charitable? +c’est affreux de votre part, l’abbé! + +— Voilà comme il répond toujours! dit le curé, qui, au fond, doué d’une +extrême bienveillance, et n’étant pas fâché de voir souvent un homme +instruit pour lui faire part de ses inductions scientifiques, aimait +Léon Marsillat sans l’estimer beaucoup. On veut le gronder, et c’est lui +qui vous fait un sermon. + +— Est-ce que ce n’est pas notre métier à tous deux de prêcher! Un curé, +à sa chaire, un avocat, à son banc, c’est tout un. + +— Non pas, non pas! dit le curé, cela fait deux. + +— A la bonne heure! deux bavards, deux ergoteurs. Ah! mon petit curé, +que votre joli vin gratte agréablement le gosier! il me semble que +j’avale une brosse; d’où tirez-vous ce nectar des dieux? + +— De Saint-Marcel. Voulez-vous de l’Argenton? + +— Vous me direz encore que cela fait deux, n’est-ce pas? mais je ne me +plains pas de ce clairet, il est charmant. Eh bien! Guillaume, +qu’avez-vous donc? vous ne me tenez pas compagnie? Et vous, curé? +allons, aidez-moi, ou je retourne mon verre... j’ai pourtant une belle +découverte à vous confier. + +— Une découverte archéologique? + +— Non, géologique! Savez-vous ce que Claudie m’a conté en chemin? Vous +allez voir que cela sert à quelque chose de mener les filles en croupe : +on se forme l’esprit et le cœur. Si vous vouliez m’en croire, vous ne +monteriez jamais _la Grise_ sans avoir quelque petite brune en guise de +portemanteau, pour vous dire des légendes. + +— Toujours vos mauvaises plaisanteries? + +— Aimez-vous mieux les blondes? prenez des blondes. + +Le curé se troubla encore; mais Guillaume, qui était tourné vers la +cheminée, ne s’en aperçut pas, et Marsillat ne parut pas s’en +apercevoir. + +— Eh bien! voyons donc votre histoire, reprit le curé pour se donner +quelque contenance; quelque sornette! + +— Écoutez! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit +l’empreinte d’un pied humain? + +— C’est le pied de saint Martial, qui est venu en personne détruire le +culte des idoles et prêcher le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an +de notre Seigneur... + +— Il s’agit bien de saint Martial et de notre Seigneur! Faites semblant +d’y croire. Je vous dis, moi, que c’est la _Grand’Fade_, la reine des +fées, qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint, a frappé du +pied avec colère et a tari la source d’eau chaude qui coulait ici, pour +l’envoyer jaillir à Évaux. + +— Eh bien! je sais ce conte-là; est-ce toute votre découverte? + +— Oh, curé sans profondeur!... Et vous ne concluez pas? + +— Je conclus que Claudie répète les fadaises de sa grand’mère. + +— Eh bien! moi, je conclus que si votre système est vrai, si la +tradition orale est l’histoire omise dans les livres et conservée dans +les symboles du peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull des +sources d’eau chaude. + +— Et que seraient-elles devenues? + +— Belle demande! curé, vous baissez, en vérité! Dans la destruction de +votre cité gauloise, catastrophe violente et soudaine, les bains d’eau +chaude, établis certainement du temps de la domination romaine, au +versant de la montagne, ont été écrasés, comblés, et la source a disparu +sous des amas de décombres et de terres refoulées. + +— Pourquoi dites-vous au versant de la montagne? dit le curé, qui +commençait à écouter avec attention. + +— Et que faites-vous donc des viviers? Qu’est-ce que les viviers? Vous +n’avez jamais songé à cela! Ces viviers, qui fument comme des +bouilloires en plein hiver? Ces viviers dont on ne trouve pas le fond? +Ces viviers qui ne sont pas des marécages conservateurs de l’eau +pluviale, puisqu’ils sont situés sur une pente aride et toute disposée +pour l’écoulement? Ces viviers enfin, qui renferment peut-être des +sources minérales plus chaudes, plus efficaces, plus abondantes que +celles d’Évaux, à trois lieues d’ici? Et vous cherchez le trésor sous +les pierres? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher. Là serait le +véritable trésor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n’avez +jamais songé à faire donner trois coups de pioche dans ces viviers! + +— Jamais, et pourtant les paysans ne cessent de répéter qu’il y a +quelque chose là-dessous! + +— Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un thermomètre pour savoir +si cette vase, tiède à la surface, n’est pas brûlante à six pieds sous +terre? + +— Oh! je voudrais bien avoir un thermomètre, s’écria le curé en se +levant : il faut que je m’en donne un! Cela coûte-t-il bien cher, +monsieur Léon? + +— J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai demain. + +— Demain, vrai? + +— Et nous en ferons l’expérience ensemble. + +— Demain! demain! ce n’est pas pour rire? + +— Topez là! s’écria Léon en tendant sa main au curé. + +Le curé lui donna un grand coup dans la main avec la joie et la +confiance d’un enfant. + +— O ma pauvre Jeanne! pensait Guillaume en écoutant ce dialogue, tu es +une fille bien mal gardée, et l’ennemi de ta vertu saura facilement +endormir la prudence de tes défenseurs naturels. Ce bon curé a une +monomanie dont Marsillat saura tirer parti à peu de frais. Il ne te +reste donc que moi, pauvre orpheline! Eh bien! je ne t’abandonnerai pas, +et s’il est trop tard, du moins je préviendrai les funestes suites de ta +faute. + +— Tiens! c’est cette pauvre Jeanne, dit Marsillat en regardant du coin +de l’œil le desservant, qui changeait encore une fois de visage en +s’apercevant du piège où il était tombé. + +Guillaume tressaillit sur sa chaise, et se tourna brusquement pour voir +la physionomie de Jeanne rencontrant celle de Marsillat; mais grâce à +l’effronterie de l’un, et à l’innocence de l’autre, ces deux +physionomies n’eurent ensemble aucune espèce d’intelligence. + +— Bonsoir, monsieur le curé, dit Jeanne. Bonsoir, monsieur Léon. Je +cherche mon parrain. Ah! bonsoir, mon parrain. Tenez, mon parrain, il me +reste tout ça d’argent, que je vous rapporte. En vous remerciant, mon +parrain. + +— Je t’ai dit que je ne le reprendrais pas, ma bonne Jeanne. + +— Qu’est-ce qu’il faudra donc en faire, mon parrain? Je n’ai pas besoin +de tant d’argent. Il y a là au moins... quarante francs! + +— Vous achèterez vos vêtements de deuil, dit le curé d’une voix +singulièrement douce et paternelle, et vous garderez le reste pour vos +besoins ou pour ceux de vos parents, de vos amis. + +De même que Guillaume avait interrogé attentivement les figures de +Marsillat et de Jeanne, Marsillat examinait en cet instant Jeanne et le +curé. L’émotion involontaire et secrète du vertueux prêtre était bien +visible pour lui. Mais le calme angélique de la paisible Jeanne ne se +démentait point, et pour Marsillat, qui s’y connaissait mieux que +Guillaume, le cœur de la bergère d’Ep-Nell était libre de tout amour +comme de toute méfiance. + +— A présent, je vais vous dire bonsoir, mon parrain; au plaisir de vous +revoir, dit Jeanne; et, jetant ses bras au cou de Guillaume, avec un +abandon et une familiarité toute rustique, elle l’embrassa sur les deux +joues, sans se départir un instant de sa tranquille et grave innocence. + +Ce chaste embrassement qui laissa les traces des larmes de Jeanne sur +les joues de Guillaume, n’étonna point Marsillat et ne scandalisa pas le +curé. Ils connaissaient les manières et les usages du pays. Mais ce +serait s’avancer beaucoup que d’affirmer que le curé vit ce baiser sans +souffrir : on n’embrasse jamais les curés! Quant à Léon, il le vit en +frémissant de dépit : on n’embrasse que son parrain! + +Guillaume, étourdi d’abord de cette marque de respect qu’il prenait pour +une preuve de confiance extrême, retrouva bientôt ses esprits en se +rappelant qu’à son arrivée à Boussac, huit jours auparavant, une grosse +servante, qui n’était pas suspecte de coquetterie, lui avait donné, en +l’appelant son _petit maître_, la même accolade familière. Ma chère +enfant, dit-il à Jeanne, en affectant de prendre, à cause de Marsillat, +un ton fort grave : je ne vous dis pas adieu; je vous reverrai demain +pour l’enterrement de ma pauvre mère nourrice, auquel je compte +assister. + +— Ce sera bien de l’honneur pour nous, mon parrain, dit Jeanne. + +— C’est bien de votre part, cela, monsieur le baron, s’écria le curé; +c’est très beau. J’ose dire qu’il y a peu de jeunes gens dans les hautes +classes capables d’un sentiment aussi humble et d’un acte aussi +religieux. Ma chère Jeanne, vous avez là un bon parrain, un véritable +ami. Prenez donc courage, ma fille, et, en acceptant avec résignation le +malheur qui vous a frappée aujourd’hui, songez aussi à remercier la +Providence, qui vous envoie si à propos un protecteur généreux, comme +pour vous épargner l’horreur de l’abandon. Je souhaite vivement que la +respectable mère de M. le baron vous prenne auprès d’elle, afin que vous +retrouviez en elle une seconde mère, comme vous avez déjà un véritable +frère en Jésus-Christ, dans la personne de son fils. + +— Mon petit parrain, vous me faites bien plus d’amitiés que je n’en +mérite; je prierai bien le bon Dieu pour vous, et pour vous aussi, +monsieur le curé. + +Et, attendrie jusqu’au fond du cœur, de l’intérêt qu’on lui montrait, la +bonne Jeanne se retira en sanglotant. + +Le curé sortit pour l’aider à reprendre sa besace, qu’elle avait laissée +derrière la porte, et qui contenait les provisions pour le repas des +funérailles. Le fils de Léonard, un gros garçon de seize ans, +franchement laid et jovial, attendait Jeanne dans la cuisine pour la +reconduire chez elle et l’aider à porter le reste. La pluie avait cessé, +mais le vent soufflait encore avec violence, et la nuit, plus prompte +qu’à l’ordinaire, à cause des voiles épais qui cachaient le soleil, +s’étendait sur la campagne. + +— Oui, monsieur le baron, disait le desservant ému, en rentrant dans la +chambre haute où il avait laissé ses deux hôtes, Jeanne serait pour +votre maison une excellente acquisition. C’est le meilleur sujet de ma +paroisse, et je ne peux pas trop vous la recommander. + +— Voilà donc de quoi il retourne! pensa Marsillat. A la bonne heure! je +dresserai mes batteries en conséquence. Et ce bon curé, qui, par vertu, +travaille avec zèle à éloigner de ses yeux un objet funeste à son repos, +et qui la pousse dans les bras de Guillaume! Oh! prêtres, vous voilà +bien! que les autres se damnent, vous vous en lavez les mains, pourvu +que vous sauviez votre âme. — Cher curé, dit-il, je vous approuve de +donner ce conseil à mon ami Guillaume. Certainement, Jeanne, sous l’aile +d’un tel mentor, ne sera plus en butte aux séductions des jeunes gens de +votre village. Mais ne craignez-vous rien pour M. de Boussac, dans tout +cet arrangement chrétien et paternel? + +— Expliquez-vous, dit froidement Guillaume; je n’ai pas assez de +perspicacité pour deviner vos jeux d’esprit au premier mot. + +— Je ne puis m’expliquer là-dessus qu’avec le curé, _mon père +spirituel, mon ami doux_! comme dit Panurge. Avez-vous lu Rabelais, +monsieur le curé? + +— Non, Monsieur. + +— Tant pis pour vous; vous y auriez appris, mon cher curé, qu’il ne +faut pas enfermer le loup dans la bergerie. + +— Je ne vous entends point. + +— Allons! est-ce que vous ne savez pas que Jeanne est sorcière, et que +si elle veut ensorceler mon ami Guillaume, elle n’aura que trois mots à +dire à sa bonne amie _la Grand’Fade_, la reine des fées, dont elle est +la favorite, comme chacun sait? + +— Je ne sais pas comment vous avez le cœur de plaisanter sur le compte +d’une honnête et intéressante créature qui vient de perdre sa mère, et +qui n’a jamais donné lieu, par sa conduite, à ce qu’un libertin comme +vous lui fasse l’honneur de s’occuper d’elle. + +— Ah! curé! si vous vous mettez à dire de gros mots, je vous +rappellerai à l’esprit de charité. Est-ce que je m’occupe de vos +paroissiennes? Il faudrait être bien fin pour les détourner de la bonne +voie où vous les conduisez; et d’ailleurs est-ce que je manque de +commisération et d’estime pour Jeanne, en disant que sa mère lui a +transmis des secrets?... + +Des cris aigus et un grand mouvement de sabots qui se firent entendre +dans la cuisine éveillèrent l’attention du curé. + +— Qu’est-ce? dit-il en mettant la main sur le bras de Marsillat; on +crie au feu, je crois. + +— Le feu! le feu! cria-t-on d’en-bas distinctement; le curé et ses deux +hôtes s’élancèrent dans l’escalier. + +— Le feu du ciel est tombé du côté d’Épinelle; il y a au moins vingt +maisons qui brûlent, criait Claudie, sans songer qu’il n’y avait à +Épinelle qu’une seule chaumière, celle de Jeanne. + +— Courons, mes amis, courons! s’écria le curé en s’élançant sur la +place de Toull, et en s’adressant à ses paroissiens effarés, qui +voulaient tous monter sur la plate-forme pour regarder l’incendie sans +songer à y porter remède. + +— Que chacun de vous aille prendre un seau dans sa maison, dit +Marsillat; si c’est à Épinelle, il y a de l’eau. + +— Si c’est à Épinelle, c’est peut-être la maison de Jeanne qui brûle, +s’écria Guillaume en s’armant à la hâte des deux seaux de la maison du +curé. + +— _Ça la l’est_ bien sûr, disait Léonard. Cette pauvre Jeanne, c’est +trop de malheur comme ça pour elle dans un jour! + +— Mais courez donc aussi, sacristain! disait Marsillat en poussant de +force devant lui tous les faiseurs de lamentations et de commentaires. + +— Je peux-t-y courir, moi qui suis boiteux? dit Léonard; faudra bien +que j’arrive le dernier par force; mais j’vas d’abord sonner le tocsin. + +— Oui, oui, sonnez l’alarme, dit Marsillat; cela attirera du monde pour +porter secours. Allons, tout le monde, venez, au lieu de crier et de +vous étonner! Les femmes, les enfants, le charpentier du village, pour +faire la part du feu; où est-il? à la ville? Eh bien, conduisez-moi à +son _cafornion_[12] que je prenne sa hache. + +— Je vas vous la chercher, monsieur Léon, dit une femme; mais, dame! +faudra pas perdre _l’hache_ à mon homme. + +— Monsieur le curé, faudra faire une pinte d’eau bénite, disait l’une, +c’est souverain contre le feu qui vient du ciel. + +— Il n’y a pas besoin de tout ça, disait l’autre; faut aller chercher +la mère Guite. Elle sait des paroles pour le feu. + +— Comment donc qu’elle ira, puisqu’elle ne peut pas marcher? — On la +mettra sur un chevau... Justement qu’il y a un grand chevau dans son +étable. + +— Ah _ouache_! la Jeanne en sait bien aussi, des paroles; elle en sait +plus long que la mère Guite, allez! Oh! bien sûr, sa mère ne sera pas +morte sans lui apprendre la chose. + +Guillaume et Marsillat, avec deux ou trois des plus résolus, +descendaient déjà la montagne en courant. Un groupe de curieux et de +pleureuses venaient derrière eux. Le curé resta le dernier pour décider +les retardataires et les égoïstes, et pour rassembler des seaux, la +chose nécessaire et introuvable à la campagne dans de pareilles +occasions. La nuit se faisait de plus en plus, et à mesure que +l’avant-garde approchait du lieu du sinistre, l’énorme gerbe de feu qui +jaillissait du chaume enflammé, et que le vent faisait ondoyer avec +fureur, ne justifiait que trop les cris : _C’est trop tard! c’est trop +tard!_ que Guillaume et Marsillat entendaient répéter autour d’eux à +chaque pas. Enfin ils arrivèrent haletants et couverts de sueur, étonnés +que Jeanne les eût tant devancés; ils s’attendaient à la joindre en +chemin, et ils ne la rencontrèrent pas. + +Les bonnes femmes des chaumières éparses aux environs s’étaient déjà +rassemblées autour de l’incendie, et comme des _fades_ impuissantes +contre un démon supérieur, elles s’épuisaient en cris perçants et en +conjurations vaines. Le peu d’hommes qui se trouvaient là, aidaient la +Grand’Gothe à arracher de force de la bergerie les chèvres et les +brebis, qui, frappées de la terreur stupide dont ces animaux sont la +proie en pareille circonstance, s’obstinaient à ne pas bouger. Cette +partie de la cabane était encore intacte, mais le toit de la maison +principale s’envolait par flocons de paille embrasée sur les assistants, +et, dans l’attente de l’écroulement de cette masse, personne n’osait se +hasarder à monter sur le toit voisin pour opérer la séparation. +Marsillat, armé de sa hache, l’osa seul, à la grande terreur de Claudie, +qui jetait des cris affreux. Guillaume allait le suivre : mais une autre +pensée l’arrêta. Où était Jeanne? Il la cherchait en vain dans cette +petite foule qui s’amoncelait bruyante et inerte autour de l’incendie. +Jeanne ne paraissait pas. Était-elle revenue de Toull? Quelqu’un +l’avait-il vue? Personne n’écoutait les questions de Guillaume. Il entra +dans la bergerie, où la fumée était déjà si épaisse qu’il ne distinguait +rien. Il appela Jeanne, personne ne lui répondit. La Grand’Gothe, sous +le hangar de derrière, criait d’une voix lamentable : « Et mes poules, +mes poules! mes chers voisins, mes bons voisins, sauvez mes poules! » + +----- + +[12] Capharnaüm, endroit où les paysans rassemblent et serrent leurs +outils de travail. + + + VII + LA PIERRE D’EP-NELL + +La terreur et la consternation de nos paysans à la vue d’un sinistre +destructeur de la propriété échappe à toute description. En lui rendant +sa chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à conserver, la loi +de l’inégalité a développé dans son âme malheureuse et tourmentée un +amour excessif, une sorte de culte idolâtrique pour l’objet de tant de +soins et le but de tant de fatigues. La maison de Tula ne valait pas 500 +fr., et Guillaume s’épuisait à dire : « Ne criez pas, ne pleurez pas : +sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je me charge de le faire +rétablir. Cherchez Jeanne, aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu’elle ne +perde pas la tête, pour qu’elle se console. Allons, courez après +Jeanne. » + +— Jeanne, Monsieur! lui répondait-on, elle aura été se noyer. Que +voulez-vous qu’elle fasse? Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et +son bien. On ne peut pas vivre après ça. + +Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu’il réparerait au moins une +de ces pertes. Quelques-uns secouaient la tête, en disant : « Ça se dit +comme ça, mais quand la pitié est passée, l’argent ne vient pas. » La +plupart, ne connaissant pas Guillaume de Boussac, le prenaient pour un +fonctionnaire du gouvernement. Et après tout, on se réunissait pour +dire : « Rebâtie aux frais de qui on voudra, c’est toujours une maison +qui brûle. _C’est du bien qui se périt._ Non! le pauvre monde est trop +malheureux! _Alas! mon Dieu! alas! faut-il! alas! Jésus!_ » Et c’était +un chœur de gémissements comme celui des captives de la tragédie +antique, sans que Guillaume, impatienté de ces clameurs, et s’irritant +sans fruit contre l’énervement que l’effroi et la surprise causent au +paysan, pût réussir à organiser une chaîne, et à utiliser les seaux +qu’on avait apportés et l’eau qui coulait à côté de la maison. + +Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui travaillait comme un +Hercule, secondé par cinq ou six vigoureux compagnons, de ces _gars_ de +bon cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et que le moindre +encouragement enflamme d’émulation, — véritable type des volontaires de +la république et des fantassins de l’empire, — lorsque Jeanne parut +enfin, et Guillaume ne pensa plus qu’à elle. + +Elle avait fait un détour pour porter une dernière invitation à un +parent qui demeurait sur le versant opposé de la montagne, et elle +n’avait vu l’incendie qu’en sortant du chemin creux qui la ramenait à sa +demeure. Elle avait jeté sa besace, elle accourait avec _Cadet_, le fils +de Léonard, qui avait semé les pains de munition dont il était chargé +parmi les blocs de pierre de la ville gauloise. Cadet se lamentait +bruyamment; mais Jeanne, pâle et hors d’haleine, ne disait rien. Elle +cherchait dans la foule, et enfin quand elle put parler : + +— Ma mère! cria-t-elle, où est ma pauvre chère mère? + +— Elle a l’esprit égaré, elle n’a plus ses sens, disait-on autour +d’elle, elle ne se souvient plus que sa mère est morte. + +— Où donc avez-vous mis ma mère? reprit Jeanne avec force. Comment! +vous n’avez pas sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma mère? +ça n’est pas possible!... Ma tante! où ce qu’est ma tante?... elle aura +pensé à ça, elle... Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mère! + +Quand Jeanne vit que personne n’y avait songé, et qu’on n’avait eu de +sollicitude que pour ses bêtes, qu’elle aimait pourtant beaucoup, mais +qui ne l’occupèrent pas un instant, elle s’élança vers la porte de la +maison. + +— Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la saisissant dans ses bras; le +toit est prêt à s’écrouler; la chambre est si remplie de fumée que tu y +serais étouffée en un instant... Non! non!... je ne te laisserai pas +entrer... + +— Laissez, laissez, mon parrain! dit Jeanne en se dégageant avec une +force extraordinaire, je ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps +brûlé comme un meuble de la maison... Je veux qu’elle aille en terre +sainte, et qu’elle ait les honneurs du chrétien! + +Et Jeanne s’élança dans la chambre de la morte sans qu’il fût possible à +Guillaume de la retenir. + +Il allait l’y suivre lorsque Jeanne, reculant devant la fumée +suffocante, parut renoncer à son projet. Mais elle s’approcha du fils de +Léonard, et lui dit à demi-voix : « Cadet, je veux entrer là, et je te +donne ma foi du baptême que j’en retirerai ma mère; mais il ne faut pas +que personne me suive; ça perdrait tout! » + +Soit que Jeanne se servît de la superstition accréditée sur son compte +pour empêcher ses amis de partager son péril, soit qu’elle eût foi +elle-même à la protection des fades, évoquée sur son berceau par sa +mère, elle fut entendue à demi-mot par Cadet et par deux ou trois autres +paysans qui se trouvaient autour d’elle; elle les convainquit pleinement +du don de _connaissance_ qu’on lui attribuait. Aussitôt, trompant la +vigilance de son parrain, elle se précipita dans les tourbillons de +fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui enveloppait les côtés et +le sommet de la maison. Guillaume voulut encore la suivre pour +l’arracher de force à une mort certaine... Mais deux ou trois paires de +bras athlétiques l’enlacèrent, et Cadet lui dit avec un sourire qui ne +quittait jamais sa grosse figure, même quand les larmes donnaient un +démenti à cette gaieté pétrifiée sur ses traits : « N’ayez peur, mon +petit cher monsieur; la Jeanne n’attrapera pas de mal. Alle a ce qu’il +faut, et alle sait les paroles de la _chouse_. Faut la laisser; vous +voyez ben que ça li ficherait malheur por el restant de ses jours, de +laisser _consommer_ les _ous_ de sa mère. Alle saillera d’élà aussi +nette qu’alle y entre, foi d’houme! Vous allez voére! Souffrez pas! faut +pas vous fâcher. On z’_où_ fait pour vot’ bien; on veut pas vous +offenser. Vous la feriez brûler si vous alliége anvec-z-elle! faut pas +contréyer l’ouvraige aux fades! » + +Guillaume écumait d’indignation pendant ce beau discours en pur +berrichon, et il soutenait contre ses préservateurs superstitieux une +lutte dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne reparut sur le +seuil de la maison ébranlée par des craquements sinistres. La courageuse +et robuste fille portait dans ses bras ce cadavre roide qui semblait +d’une grandeur effrayante. Le linceul cachait la tête de la morte, et, +laissant à découvert une partie de son corps vêtu, suivant la coutume, +de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeâtres au reflet de +l’incendie, jusque sur les pieds de Jeanne. La main de Tula retombait +sur le visage de sa fille; on eût dit qu’elle la bénissait par une +dernière caresse, et, par la suite, toute la population de Toull et des +environs affirma sous serment avoir vu le cadavre se plier pour donner +un baiser au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. Ce qui rendit +le miracle plus frappant encore, c’est qu’à peine la pieuse fille +avait-elle fait trois pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives +par un feu longtemps couvé, s’effondra avec fracas sur la chambre d’où +Jeanne sortait, et chassa au loin des tourbillons de cendres, des +avalanches de chaume fumant, et des débris de charpente embrasée. + +— Laissez-la tomber, laissez-la tomber! cria Jeanne, il n’y a plus rien +dedans à sauver! + +A cette dernière catastrophe, les femmes et les enfants jetèrent des +cris perçants et se dispersèrent avec épouvante. Jeanne doubla le pas, +sans perdre sa présence d’esprit, et aucun débris ne l’atteignit. + +Le spectacle de cet événement fit sur l’esprit de Guillaume une si vive +impression, qu’il en fut agité souvent dans ses songes plus de dix ans +après. Jeanne lui parut belle et terrible comme une druidesse dans cet +acte de piété farouche et sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile, +et sa longue chevelure blonde tombait autour d’elle; ses yeux rougis par +la fumée avaient l’égarement de l’ivresse, sa voix était forte, et sa +parole, ordinairement lente et douce, était brève et accentuée. Elle +fendit la presse, portant toujours ce cadavre que personne n’osait +toucher, et elle alla le déposer sur le dolmen d’Ep-Nell, cette longue +pierre plate appuyée sur deux autres, qu’on prendrait pour un ancien +pont dont l’eau voisine se serait détournée et dont les assises se +seraient abaissées. — Que la maison brûle à présent! répéta Jeanne avec +force, laissez-la, laissez-la tomber, mes amis!... Puis elle demanda un +verre d’eau, de l’eau par grâce, et avant qu’on eût pu lui en apporter, +elle tomba en _faiblesse_, comme disent les paysans. + +Guillaume et le curé s’empressèrent de la faire revenir en la portant à +deux pas de là, au bord du courant d’eau, où ils baignèrent ses mains et +son visage enflammés de chaleur. Il n’y avait pas moyen de retrouver +dans la confusion un vase pour lui donner à boire, bien que la tante eût +sauvé, dès le commencement, sa vaisselle et tout ce qu’elle considérait +comme précieux. Jeanne but dans le creux des blanches mains du jeune +baron, et quand elle eut retrouvé la respiration et la force, elle +retourna s’agenouiller auprès de l’autel druidique qui servait de lit +mortuaire à sa mère. Là, tournant le dos à l’incendie qui projetait sur +sa belle tête blonde ses reflets étincelants, elle resta absorbée sans +s’intéresser à rien. + +— Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé toutes tes bêtes. Il +n’y a pas tant seulement une poule de grillée. + +— Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me fait plaisir, parce que +c’étaient des bêtes que ma mère avait élevées, et qu’elle m’avait bien +_enchargée_ de soigner pour le mieux. + +— Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n’as rien perdu dans cet +accident : je me charge de tout réparer. + +— A votre volonté, mon parrain; mais ça n’est pas la peine, allez! ma +vie n’est pas si grand’chose à gagner, et puisque ma mère ne sera plus +avec moi, dans c’te maison, j’aime autant que c’te maison soit finie. + +Jeanne ne montra pas un seul instant une préoccupation d’intérêt +personnel. Tout le pays gémissait sur elle et pleurait sur les ruines de +sa maison, excepté elle. — J’ai encore de la consolation dans mon +malheur, disait-elle, de voir que tant de braves gens se sont donné de +la peine pour moi, et de savoir que ma mère ira dans le cimetière des +chrétiens avec mon pauvre père, et mes pauvres frères et sœurs qui sont +là. + +Cependant Marsillat et ses bons compagnons avaient réussi à faire la +part du feu. Mais un accident qu’ils n’avaient pu prévoir vint rendre +leur zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre de la morte et les +bergeries, rougi et calciné par la chaleur, se mit à pencher sur eux si +sensiblement, qu’ils durent abandonner l’entreprise; et, au bout de peu +d’instants, ce grand mur nu, privé des poutres transversales qui, depuis +longues années, le tenaient en respect, s’écroula sur les bergeries, +enfonça la couverture, et donna passage à de nouveaux torrents de flamme +qui eurent bientôt dévoré le reste de cette misérable habitation. + +Tant que la Grand’Gothe avait eu espoir de sauver les graines et le +fourrage que contenait cette portion des bâtiments, et qui étaient sa +propriété particulière, elle avait conservé beaucoup d’audace et de +présence d’esprit; mais quand elle vit flamber sa récolte, elle perdit +la tête, éclata en imprécations contre le ciel et les hommes, et voulut +se précipiter dans les flammes pour périr avec ses denrées. Il fallut la +force et la colère de Marsillat pour l’en empêcher. Les assistants ne +demandaient pas mieux que de la laisser faire, croyant qu’elle était +incombustible, et que le diable sauverait toujours une si méchante +sorcière pour faire enrager les bons chrétiens. — C’est une justice du +bon Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé sur le _fait_ +d’une pareille femme. Tant que sa sœur a vécu là dedans, la punition a +été retardée. Mais voyez comme ça s’est passé! La Tula meurt, la Jeanne +est sortie, et tout d’un coup la maison brûle : on a sauvé les bêtes de +Jeanne, et d’ailleurs elle a retrouvé les gens du château (la famille de +Boussac), pour lui réparer tout son dommage. Bah! je parie bien qu’ils +lui feront rebâtir une meilleure maison que _celle-là là_. Et comme ça, +la vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), et le bon Dieu sera +_revengé_, et le _monde_ de la paroisse sera soulagé d’un grand ennemi. + +Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante, pria Cadet de garder le +corps de sa mère, et alla s’efforcer de la consoler. + +— Il n’y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui dit-elle; mon parrain +veut me faire du bien, et je vous revaudrai tout ce que vous perdez. + +— Tais-toi, cache-toi, imbécile! s’écria la mégère exaspérée. Personne +ne te fera jamais de bien, à toi; tu aurais bien déjà pu amener du +bonheur dans la maison de ta mère, et tu ne l’as pas fait. Non, non! je +te connais, va! Ton parrain ne te récompensera pas mieux qu’un autre, +parce que tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu es une fille +sans cœur et sans souci! + +— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui ne comprenait pas les +infâmes insinuations de sa tante, que mon parrain m’en a déjà fait du +bien! Ah! mon Dieu, si j’avais là ce qu’il m’a donné à Toull, je vous +_reconsolerais_ tout de suite!... Et Jeanne se mit à chercher dans ses +poches l’argent que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis ce +moment, elle n’avait guère songé. + +— Il t’a donné quelque chose? s’écria la tante; qu’est-ce qu’il t’a +donné? où l’as-tu mis? tu l’as perdu! tu l’as jeté dans le +trou-aux-fades!... + +— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant l’argent qu’elle +avait mis dans du papier et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça +bien vite, ça vous récompensera un peu de votre perte; et, voyant que sa +tante se calmait un peu, elle retourna auprès de sa mère. + +— Faut que la Jeanne soit rudement sotte! dirent les assistants, de +donner comme ça ce qu’elle a à une femme qui lui a fait tomber le feu du +ciel sur sa maison. _Fié pour moi_, je ne lui aurais pas seulement +laissé les habits qu’elle a sur le corps, car m’est avis qu’elle les a +volés. + +— Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets, n’a-t-elle pas +arrêté le feu? + +— La Gothe? Est-ce que ça peut faire le bien, des femmes de cet +_ordre_-là? ça n’est savant que pour le mal. + +— Tout de même, la Jeanne ne l’a pas arrêté non plus. + +— Elle n’a pas voulu, vous avez bien vu qu’elle n’a pas voulu! elle +savait que c’était la justice de Dieu; elle a emporté le _calabre_ de sa +mère : c’est ce qu’elle voulait; ce qu’elle a voulu, elle l’a fait, +quoi! vous l’avez bien vu. + +Quand la maison ne fut plus qu’un monceau de décombres fumants, il était +près de minuit. On avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre +la flamme, lorsqu’il n’y avait plus rien à sauver. Le travail de la +chaîne avait été pour les jeunes filles et les enfants, qui ne +connaissaient pas ce moyen de secours, un amusement tout nouveau, et on +entendait des facéties et des rires terminer ce drame, commencé par des +cris et des hurlements. Enfin les travaux, qui se reprennent à la pointe +du jour et qui ne permettent pas de longues veillées, revinrent à +l’esprit de tous, et on se sépara. La Grand’Gothe, pensant, d’après la +générosité de Jeanne, qu’elle hériterait des bestiaux, les rassembla +précipitamment et disparut sans que personne pût dire par quel chemin. +Il n’y avait pas un coin de la maison incendiée où l’on pût mettre à +couvert le corps de la morte. D’ailleurs, Jeanne s’obstinait à le +laisser sur la pierre druidique, où elle assurait qu’_il était bien_, et +elle ne voulut pas s’en éloigner, quelques instances qu’on lui fît, pour +se donner du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cadet, ne pouvant +vaincre sa détermination, résolurent donc de veiller auprès d’elle, et +de ne la quitter que lorsqu’elle serait disposée à songer à sa propre +existence et à recevoir leur aide et leurs conseils. + +Le temps était devenu calme et serein; la lune brillait dans le ciel, et +son reflet bleu, éclairant les pans de murailles ruinés de la chaumière, +contrastait avec les lueurs rouges qui s’échappaient encore du foyer mal +éteint. La nuit était fraîche. Marsillat, qui avait été baigné de sueur +par son travail de pompier, grelottait auprès des monceaux de chaume +mouillés, et les écartait avec sa hache pour y retrouver un peu de ce +feu, dont il avait eu trop, disait-il, et dont il n’avait plus assez. +Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à la légitime habitude du +sommeil, s’adossa philosophiquement contre un reste de mur encore chaud, +et s’y endormit profondément. Le curé se mit en prières à côté de +Jeanne, séparé d’elle seulement par la pierre qui supportait la morte. +La bergère d’Ep-Nell retomba dans l’immobilité contemplative où +Guillaume l’avait trouvée en la voyant le matin pour la première fois. +Quand une heure du matin fit pencher l’étoile du Bouvier sur le clocher +de Toull, le curé s’assoupit dans la prière, et Marsillat s’endormit +presque aussi bien que Cadet. Guillaume, dont l’imagination plus jeune +avait été plus frappée que toutes les autres par les agitations +imprévues de la journée, resta seul complètement éveillé, et marcha à +pas lents comme une sentinelle vigilante à quelque distance de la vierge +d’Ep-Nell. De temps en temps il s’arrêtait et la regardait avec émotion. +Peut-être s’était-elle endormie aussi dans l’attitude de la prière. Sa +mante grise, dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de +deuil, lui donnait, au clair de la lune, l’aspect d’une ombre. Le curé, +tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc formaient +avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous +les amas de débris, faisait, en petit, l’effet d’une éruption +volcanique. Il s’échappait avec une légère détonation, lançait au loin +la paille noircie qui l’avait couvé, et montait en jets de flamme pour +s’éteindre au bout de peu d’instants. Ces lueurs fugitives faisaient +alors vaciller tous les objets. La morte semblait s’agiter sur sa +pierre, et Jeanne avait l’air de suivre ses mouvements, comme pour la +bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de +quelques cavales au pâturage et les aboiements des chiens dans les +métairies. La reine verte des marécages coassait d’une façon monotone, +et ce qu’il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des +douleurs et des agitations humaines, c’était le chant des grillons de +cheminée, ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par +la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en +s’appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et +sonore. + +Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint à la rencontre de +Guillaume, qui se rapprochait d’elle : + +— Mon parrain, lui dit-elle, il faut envoyer coucher M. le curé. Je +suis sûre qu’il a froid, et qu’il sent l’humidité, malgré que je lui aye +dit déjà plus d’une fois de rentrer chez lui. S’il attrapait du mal, ça +serait trop malheureux pour ses paroissiens. C’est un trop brave homme. +Et vous aussi, mon parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut vous +en aller, monsieur le curé. + +— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester sous la garde de M. +Marsillat? + +— Il est donc là, M. Marsillat? Je n’en savais rien, mon parrain. + +— Et à présent que tu le sais, désires-tu que je m’en aille? + +— Faut l’emmener aussi, mon parrain. Pourvu que Cadet reste avec moi +pour _virer_ les mauvaises bêtes autour de ce pauvre corps, c’est tout +ce qu’il me faut. + +— Mais ton ami Cadet dort comme dans son lit, ma bonne Jeanne; on +l’entend ronfler d’ici. + +— Je le réveillerais bien si c’était de besoin, mon parrain. + +— Tu veux donc que je m’en aille? + +— Oh non! mon parrain. Je voudrais que vous alliez dormir et vous +mettre à l’abri. + +— Et si je préfère rester, Jeanne? si je me trouve mieux auprès de toi, +et de ce _pauvre corps_ que mon devoir est de veiller aussi? + +— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. Je ne sais pas quoi +vous dire pour vous payer de tout ça. + +Le curé sommeillait, en effet. Dans le commencement de sa veillée, il +avait été un peu agité par la présence de cette Jeanne dont la figure de +vierge revenait souvent dans ses rêves et dans ses pensées. Mais M. +Alain, douce et pieuse créature, n’avait pas une de ces organisations +fougueuses chez lesquelles le vœu de la nature et l’espérance de l’amour +contrarié engendrent la passion, la folie et la pensée du crime. C’était +une nature de savant, bien qu’il ne fût pas très savant; le milieu lui +avait manqué, et les fonctions d’un curé de campagne charitable et +consciencieux ne laissent ni le temps ni l’argent nécessaires pour +s’instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la tranquillité d’âme, +les puériles et innocentes joies, l’oubli facile de soi-même, et +l’innocence de mœurs qui constituent l’homme sincèrement et naïvement +amoureux de la science. Jeanne lui était véritablement chère, et en cela +il ne faisait que suivre la pente naturelle de son jugement sain et de +ses bons instincts : car cette fille sans lumière et sans méfiance était +bien véritablement ce que, dans son style mystique, il appelait un +miroir de pureté et une rose sans tache. Puis, comme Jeanne était d’une +beauté accomplie, et que le bon Alain n’avait pas plus de trente ans, +qu’il avait des yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un peu +agité auprès d’elle. Depuis surtout que Marsillat rôdait autour de la +bergère, le curé éprouvait une sorte de crainte et d’indignation qui +ressemblait à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait des vœux +sincères pour la soustraire au danger, en l’envoyant au château de +Boussac; l’aimant trop pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à +son propre bonheur, et ne s’aimant pas assez soi-même pour préférer le +plaisir de la voir à la douleur de la voir déchue. + +Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui se posa familièrement sur +son épaule, il tressaillit, puis se calma aussitôt, et, pressé par ses +instances, affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, il +consentit avec une noble confiance à la laisser sous la garde de +Guillaume, qu’il regardait comme un jeune saint. Guillaume lui amena son +cheval qui paissait à quelque distance, et, en mettant le pied à +l’étrier, le bon curé lui dit tout bas, à plusieurs reprises : +« Surtout, monsieur le baron, ne faites pas comme moi, ne vous endormez +pas. » Puis il partit au petit trot; le bruit régulier des fers de _la +Grise_ sur le pavé gaulois se perdit dans l’éloignement sans arracher +Cadet à son sommeil léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus +depuis quelques instants, et placé de manière à suivre des yeux tout ce +qui se passait autour des ruines de la maison, il était résolu d’étudier +la conduite et les manières de son jeune rival en cette circonstance. + + + VIII + LA LAVANDIÈRE + +Jeanne se rapprocha aussitôt du dolmen, et Guillaume la voyant +s’agenouiller encore sur la pierre, alla lui chercher un coussin de +paille qui se trouvait parmi les meubles entassés et brisés que la +Grand’Gothe avait commencé par sauver. + +— Mon parrain, vous êtes bien trop charitable, dit Jeanne étonnée de +tant d’attentions. Ma pauvre chère âme de mère n’en aurait pas fait plus +pour moi que vous n’en faites, vrai! + +— Bonne et chère enfant, répondit le jeune homme ému, je voudrais te +parler sérieusement et plus tôt que plus tard. Te sens-tu le courage de +m’écouter? + +— Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant si vous aimiez mieux +que ça soit demain, ça me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre +chère défunte qui demande des prières, et m’est avis que ce n’est pas +joli de causer à côté d’elle. Demain après l’enterrement, mon parrain, +si vous souhaitez que je _vous cause_, il n’y aura pas d’empêchement. + +— Non, Jeanne, je désire précisément te parler ici, à côté de ta +défunte mère, et pour ainsi dire en sa présence. Je veux la prendre à +témoin de mes bonnes intentions et de la pureté de mes sentiments pour +toi. Je veux lui jurer d’être ton ami et ton défenseur, ma chère Jeanne, +et je suis certain que, loin d’être impie, notre entretien réjouira son +âme qui est dans le ciel. + +— Vous parlez trop _comme il faut_ pour que je ne vous écoute pas, mon +parrain. Vous en savez plus long que moi, et je vous crois bien. + +— Eh bien, Jeanne! dis-moi d’abord que tu auras confiance en moi, et +que tu me laisseras m’occuper seul de ton sort... Je dis seul... avec ma +mère, pourtant, avec ma mère principalement. + +— Je ne peux pas mieux faire que de vous écouter là-dessus, mon +parrain. Mêmement, ma mère m’a toujours dit que votre mère était une +femme très bonne, et votre défunt père un homme très juste. + +— Tu me promets donc de ne prendre conseil que de nous? + +— Oui, mon parrain, avec l’agrément de M. le curé, qui est un homme +très juste aussi, et que ma mère m’a bien _enchargée_ de croire. + +— Avec l’agrément de M. le curé, soit; mais de personne autre, pas même +de ta tante! + +Jeanne hésita un instant, puis elle dit : « Pas même de ma tante, mon +parrain. » Elle avait compris, cette nuit même, que sa tante n’avait +qu’une passion, la cupidité; et elle était révoltée, dans son âme +pieuse, que la sœur de sa mère eût abandonné ce corps vénéré à la merci +des flammes, sans même songer ensuite à faire la _veillée des morts_ +auprès d’elle. + +— Merci, Jeanne, merci, dit Guillaume en lui prenant la main. + +— De quoi donc que vous me remerciez, mon parrain? + +— De m’accepter pour ton guide et pour ton ami. Ta mère a entendu ta +promesse, Jeanne! + +— Plaise à Dieu que ça lui soit agréable! dit Jeanne en baisant le bord +du linceul. A présent, mon parrain, qu’est-ce que vous voulez me +conseiller? + +— De venir demeurer à Boussac dans la maison de ma mère, si, comme j’en +suis bien sûr, ma mère t’y engage. + +— Ça serait-il pour la servir, mon parrain? Croyez-vous qu’elle ait +besoin de moi, votre mère? + +— Non, Jeanne, je ne crois pas qu’elle ait besoin de toi; mais.... + +— Dans ce cas-là, mon parrain, excusez-moi; je ne voudrais pas demeurer +à la ville. + +— Tu n’aimes donc que la campagne? + +— Je n’ai jamais été à la ville, mon parrain, c’est-à-dire j’y suis +_naissue_; mais depuis que j’en suis sortie à l’âge de cinq ans, je n’y +ai jamais retourné une seule fois, ni ma mère non plus. + +— Et pourquoi cela? + +— Je ne sais pas, mon parrain. Il paraît que ma mère avait eu du +chagrin dans cet endroit-là, et elle me disait toujours : Jeanne, ça +n’est pas bon de quitter sa famille et sa maison, va! crois-moi quand tu +seras ta maîtresse. + +— Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n’as plus ni famille ni maison! + +— C’est la vérité, dit Jeanne en regardant le corps de sa mère. Puis +elle se retourna vers sa maison en ruines, et pour la première fois elle +sentit ce qu’il y a d’affreux à voir écrouler le toit où l’on a passé +toute sa vie. — C’est la vérité, répéta-t-elle d’une voix altérée; je +n’y pensais pas à cette pauvre maison où j’étais si bien accoutumée, où +je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, où je dormais à +côté d’elle, et où j’entendais mes chebris (chevreaux) remuer et bêler +pendant que je m’endormais. Oui, c’est vrai, tout ça est fini. J’en +étais contente sur le moment; ça me semblait que je ne pourrais plus +dormir là dedans quand ma mère n’y serait plus. A présent, ça me semble +que j’aurais été contente de revoir son lit, son armoire, sa grande +chaise de bois, sa quenouille, et sa vaisselle, qu’elle lavait et +qu’elle rangeait si bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier, c’est +vrai, mais la place où tout ça était accoutumé, et la main qui s’en +servait... et la voix qui parlait dans c’te chambre, et qui disait, à la +petite pointe du jour : « Jeanne, allons, ma Jeanne; allons, ma +mignonne; v’là les alouettes réveillées, c’est le tour des jeunes +filles. » Et le soir, quand je revenais des champs : « La v’là donc, +c’te Jeanne! Les loups ne me l’ont donc pas mangée! » Et puis on se +mettait à souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante se fâchait +toujours, et ma mère ne se fâchait pas. Elle riait, elle disait des +histoires, elle chantait des chansons; et puis elle faisait rire ma +tante, et moi aussi; dame! fallait rire absolument! C’est pas, mon +parrain, que j’aie jamais été portée absolument là-dessus. Elle me +disait bien que je n’aurais jamais de l’esprit comme elle. « Mais ça n’y +fait rien, qu’elle disait, je t’aime comme tu es, ma Jeanne, c’est le +bon Dieu qui t’a donnée comme ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me +convient. » Oh! c’est qu’elle est juste, cette femme-là, mon parrain! il +n’y en a pas une autre comme elle. On lui dirait de moi tout ce qu’on +voudrait, elle ne le croirait pas. Elle leur dirait comme ça... + +Jeanne se retourna brusquement vers sa mère; elle avait parlé comme dans +un rêve. Et tout à coup, au moment d’oublier entièrement qu’elle parlait +du passé, elle regarda ce cadavre, et la parole expirant sur ses lèvres, +elle se jeta sur le corps de sa mère, et laissa échapper de longs +sanglots. Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse qu’elle eût +encore éprouvé. + +Son parler naïf, la vulgarité des images qu’elle retraçait, n’avaient +pas désenchanté le jeune baron de l’admiration qu’il avait conçue pour +elle dans cette soirée désastreuse. L’accent de Jeanne partait d’un cœur +ardent et vrai, sa voix était douce comme celle du ruisseau qui +murmurait sous la bruyère à deux pas d’elle; son accent rustique n’avait +rien de grossier ni de trivial. On sentait la distinction naturelle de +son être sous ces formes primitives. Guillaume comprit qu’à l’église +comme au théâtre il n’avait jamais entendu que de la déclamation, et la +parole de Jeanne le toucha si profondément, qu’il fondit en larmes. + +— Ah! mon parrain! dit Jeanne, en se relevant et en essuyant rudement +ses yeux, comme pour faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine, +pardonnez-moi. + +— Que peuvent-ils se dire si longtemps? pensait Marsillat, qui était +assez près pour les voir, mais non pour les entendre, d’autant plus que, +retenu par ce respect qu’inspire instinctivement la présence d’un mort +aimé, ils n’avaient élevé la voix ni l’un ni l’autre. Quand un léger +nuage passait devant la lune, ce groupe de la morte et du jeune couple +pâlissait sous le regard perçant de Léon, et se confondait un peu avec +les pierres druidiques qui l’environnaient. Vraiment, se disait-il, ce +garçon si religieux, à ce qu’il veut paraître, aurait-il l’aplomb de lui +parler d’amour auprès du cadavre de sa mère? Je ne l’oserais pas, moi. +Je ne me suis pas senti l’audace de dire un seul mot ce soir à cette +pauvre fille! mais il me semble que mons Guillaume n’attend pas que la +mort soit mise en terre pour en conter à l’enfant, et prendre son +inscription. Va, mon garçon, va! tout cela se bornera à de belles +paroles, j’espère; d’autant plus sûrement que je ne te perdrai pas de +vue, et que les paroles sont une monnaie qui n’a pas de cours chez nos +fillettes. Est-ce qu’il réciterait des _Oremus_ avec elle? Il en est +pardieu bien capable... Mais ces jeunes chrétiens sont de francs +hypocrites, et je ne me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce +maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous le reste de ces murs, +j’entendrais peut-être quelque chose. + +— Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant Cadet pour l’éveiller, +vous dormez trop fort, vous réveillez toute la chambrée. Et il lui +allongea quatre ou cinq coups de poing pour le réveiller. + +— Attends! attends! dit Cadet en étendant les bras et en ouvrant, pour +bâiller, une bouche démesurée, j’vas t’faire battre en grange sur mon +dos! Qui qu’ c’est qu’samuse comme ça anvec moi? Ah! c’est vous, +monsieur Lion! Ah! farceur, allez! vous m’avez bien arveillé tout +d’même! + +— Allons, lève-toi donc, imbécile! Tu tombes dans la ruelle du lit. + +— _Hié!_ la rouette du lit! alle est gente, la rouette du lit! Ah! +qu’vous fasez rire! Vou’ êtes l’houme le pu aimable qu’ jasse pas +connaissu (que j’aie jamais connu). + +— Allons, lève-toi, mon joli Cadet; tu vois bien que Jeanne s’enrhume +là-bas à garder cette morte. + +— Alle est donc toujours là, la Jeanne? Oh! la bonne chrétienne fille +que ça fait! c’est la fille la pu bonne que jasse pas connaissu! + +— Allons, allons, _counnaissu_ ou non, viens avec moi lui dire de venir +se chauffer un peu. + +— J’veux ben, j’veux ben; ça, c’est de raison, monsieur Lion. + +L’approche de Marsillat contraria vivement Guillaume; mais Jeanne y +parut indifférente, et même elle le remercia aussi poliment qu’elle sut +le faire, d’avoir pris tant de peine pour sauver sa maison, et de s’être +condamné à une si mauvaise nuit à cause d’elle. + +— Ne fais pas attention à nous, Jeanne, répondit Léon, qui ne croyait +pas M. de Boussac si bien informé de ses desseins, et qui affectait +devant lui de ne voir dans sa protégée qu’une pauvre fille à secourir +dans une circonstance fortuite. Nous faisons tous les trois notre +devoir, en ne t’abandonnant pas; mais ton parrain et toi devez souffrir +du froid; nous venons vous relayer un peu. Approchez du feu qui flambe +encore assez bien là-bas, et laissez-nous ici à votre place. + +En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien de laisser, au bout d’un +instant, Cadet tout seul auprès de la morte, et de revenir auprès du feu +troubler le tête-à-tête, par trop prolongé à son gré, du parrain et de +la filleule. Mais il se flattait : Cadet n’était pas d’humeur, lui, à +rester en tête à tête avec un mort. Quoiqu’il eût assisté déjà, en +qualité d’apprenti sacristain-fossoyeur, à bien des funérailles, il ne +s’était jamais trouvé seul dans l’exercice de ses fonctions, et il était +loin de partager le scepticisme de son père; aussi montrait-il peu de +dispositions pour l’emploi dont il devait hériter. D’ailleurs, Jeanne +n’entendait pas se remettre sur Marsillat, qu’elle pressentait +irréligieux et moqueur, du soin d’assister, comme elle disait, l’âme de +sa mère par des prières. Elle consentit seulement, à cause de son +parrain, à ce que l’obligeant Cadet allât chercher quelques gros +morceaux de bois enflammés pour établir un feu auprès du dolmen. + +Tout en bouffissant ses grosses joues pour souffler le feu, Cadet +s’arrêta comme pour prêter l’oreille; puis n’ayant rien entendu de +distinct, il recommença son office, tout en disant : — Crois-tu, +Jeanne, que ça soit bon de faire une _clarté_ dans l’endroit où que je +sons? + +— Qu’est-ce que tu veux dire? demanda Marsillat. + +— Dame! reprit Cadet, ils disont que c’est un endroit bien mauvais pour +les fades! + +— Tais-toi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit Jeanne, qui s’était +approchée du feu, pour _embraiser_ ses sabots[13]. Tu sais bien que +c’est des folies de craindre les fades, elles ne sont d’ailleurs pas +méchantes _dans l’endrait d’ici_. + +— C’est pas des folletés, Jeanne, s’écria Cadet en pâlissant. Tais-toi, +accoutes-tu? + +— J’écoute quelque chose comme un battoir de laveuse, dit Jeanne. + +— Dame! quand je le disais! ça l’est! c’est la lavandière! Diache la +faute, que j’avons fait de la clarté! Et Cadet se retira grelottant de +peur auprès de Marsillat, qui écoutait aussi avec quelque surprise. + +— De quoi donc vous étonnez-vous ainsi? leur dit Guillaume en se +rapprochant. + +— Ça n’est pas grand’chose, mon parrain, dit Jeanne un peu pâle; c’est +un mauvais esprit qui voudrait nous écarter. Mais _la pierre_ est une +_bonne pierre_, et en disant des prières sans avoir peur, il n’y a pas à +craindre. + +Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte, et se remit à genoux à côté de la +morte. + +— Ah çà! je ne rêve pas aussi, moi? dit Léon prêtant toujours +l’oreille. Guillaume, vous entendez bien le bruit d’un battoir de +laveuse sur le ruisseau? + +— Certainement! Mais que trouvez-vous là d’extraordinaire? + +— Vous ne connaissez donc pas la légende des lavandières nocturnes? ces +êtres fantastiques qui s’emparent, au clair de la lune, des planches et +des battoirs des laveuses oubliés dans les endroits écartés, pour venir +y faire un sabbat aquatique d’une espèce particulière? + +— Oui, c’est une superstition de tous les pays, mais bien explicable +par le caprice ou la nécessité de quelque laveuse véritable. + +— Ce n’est pas si facile à expliquer que vous croyez. Dans ce pays-ci, +je ne sache pas qu’il y eût une femme assez hardie pour se livrer à ce +travail après le coucher du soleil, sans craindre d’attirer autour +d’elle le sinistre cortège des _Lavandières_. N’est-ce pas vrai, Cadet? + +— Oh! c’est la vraie vérité, monsieur Lion! Diache la faute! c’est ben +ça la plus chétite nuit que j’_asse_ pas veillée? Et le pauvre Cadet, +dont les dents claquaient de terreur, se mit à quatre pattes derrière +Jeanne, et fit précipitamment plusieurs signes de croix. + +— S’il y a là quelque chose d’extraordinaire, dit Guillaume, il faut +aller vérifier. + +— Attendez, dit Marsillat en allant chercher la hache du charpentier, +ce peut être quelque drôle mal intentionné. + +Pendant que Léon retournait en courant vers l’endroit où il avait laissé +son arme, Guillaume, ouvrant le couteau de chasse dont il s’était muni +pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce battoir qui +s’arrêtait de temps en temps, et, reprenant au bout d’une minute, +semblait s’être rapproché, comme si la laveuse eût fait un ou deux pas +en descendant le cours du ruisseau qui coulait de la colline dans la +direction des pierres d’Ep-Nell. + +— Tu n’as pas peur avec moi, Jeanne? dit Guillaume à sa filleule, qui +s’était levée et lui avait pris le bras. + +— N’allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui montrait d’autant plus +de courage qu’elle croyait à l’existence fantastique de la laveuse; ces +choses-là ne se renvoient qu’avec des prières. + +— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume en souriant. Ceci ne peut +être qu’une méchante plaisanterie, quelqu’un qui ignore sans doute les +malheurs qui t’accablent. Mais nous sommes trois, ne sois pas inquiète. +Cadet, tu vas venir avec nous. + +— _Non moi_, Monsieur, non! dit Cadet en faisant mine de se sauver. Je +n’irai point. + +— Tu as peur, nigaud? + +— Je n’ai pas peur, Monsieur, mais vous me couperiez par morciaux que +je n’irais point. Je n’ai guère d’envie d’être lavé, battu et _torsu_ +comme un linge, à nuité, pour être neyé à matin. + +— C’est bien inutile d’essayer d’avoir l’aide de M. Cadet, dit +Marsillat qui arrivait en brandissant sa hache. C’est assez de nous +deux, Guillaume. Et il se mit rapidement à marcher dans la direction du +bruit. + +— C’est même trop, répondit Guillaume en s’efforçant de le dépasser. Si +c’est une femme, comme j’en suis persuadé, notre expédition en armes est +souverainement ridicule. + +Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au détour d’un rocher qui +lui avait masqué jusque-là le cours du ruisseau, une espèce d’anse +ombragée de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux femmes des +environs, et sous ces arbres une forme vague qui paraissait une paysanne +vêtue comme les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités, +parlant seule, à demi-voix, très vite, d’une manière inintelligible, et +comme en proie à une sorte de frénésie. + +— Vous lavez bien tard, la mère, lui demanda brusquement Marsillat, qui +s’était approché d’elle assez près, mais qui ne pouvait réussir à +distinguer ses traits. + +La lavandière fit entendre une sorte de grognement comme celui d’une +bête sauvage, et jetant son battoir dans l’eau, elle se leva, ramassa +précipitamment des pierres dont elle accabla, en fuyant, les curieux qui +venaient l’interrompre. Marsillat se lança à sa poursuite, mais la +voyant gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui semblait +fantastique, et se diriger vers un vivier qu’il appréhendait avec +raison, il se retourna pour voir si Guillaume le suivait; c’est alors +qu’il vit son ami étendu par terre et complètement immobile. + +Une pierre l’avait frappé à la tête assez violemment. La visière de sa +casquette de voyage avait amorti le coup, et le sang n’avait pas coulé. +Mais la commotion avait été si forte que le jeune homme avait perdu +connaissance. Il se releva bientôt avec l’aide de Léon; mais en +retrouvant l’usage de ses membres, il ne retrouva pas celui de ses +facultés, et il s’éveilla dans le lit du curé de Toull, vers deux heures +de l’après-midi, ne se sentant pas précisément malade, mais ne pouvant +aucunement retrouver la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis sa +fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. Cadet seul était auprès de +lui, et le jeune malade, croyant rêver encore, entendait au dehors un +chant lugubre comme celui des funérailles. + +----- + +[13] On remplit de cendre chaude et de menue braise l’intérieur du +sabot, et on le vide au bout de quelques instants. Le bois conserve fort +longtemps la chaleur. + + + IX + ADIEU AU VILLAGE + +C’est le fils de Léonard qui avait ramené Guillaume : c’est lui qui +guettait son réveil; c’est encore lui qui lui expliqua comment il +l’avait ramené d’Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume eût peine à +s’expliquer l’espèce de congestion cérébrale qui avait suspendu en lui +l’action de la pensée. Il n’éprouvait plus qu’un peu de défaillance et +de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour une petite bosse à +la tête, et se dit avec plaisir que ses cheveux cacheraient cet accident +à sa mère. Cadet, qui avait le meilleur cœur du monde, et à qui l’on +avait bien recommandé de le soigner, alla lui chercher un verre de vin +pendant qu’il s’habillait, et il se disposait à se rendre au cimetière +pour assister à l’enterrement de sa nourrice, lorsqu’il vit revenir le +curé avec son sacristain, suivis de la famille de la défunte et des +personnes qui avaient pris part à la cérémonie. Jeanne venait la +dernière, accablée, marchant avec peine, la figure cachée sous sa cape, +et appuyée sur Claudie qui pleurait de très bon cœur, comme une très +bonne fille qu’elle était. Cependant Jeanne s’approcha du jeune baron et +lui demanda de ses nouvelles avec une sollicitude qui le toucha vivement +dans un pareil moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la +cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle et suffoquée. Il lui +semblait qu’elle venait de perdre sa mère une seconde fois. + +Mais la Grand’Gothe, survenant avec son marcher et son parler masculin, +ne lui laissa pas le loisir de s’abandonner à sa douleur. « Allons, +Jeanne, dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis qui ont +suivi l’enterrement avec beaucoup d’honnêteté, malgré qu’ils savaient +bien que, notre maison étant brûlée, nous n’avions plus la commodité de +suivre les usages et de les régaler au retour du cimetière. Fais-leur +tes excuses, et ton compliment. Allons, ça te regarde, c’est ton devoir +et non pas le mien. » + +Jeanne se leva et remercia les assistants qui étaient entrés dans la +cuisine du presbytère. Tous lui donnèrent de grands témoignages +d’amitié, et Guillaume remarqua chez la plupart d’entre eux un langage +généreux et plein d’une noble simplicité. + +— Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns des plus _anciens_, tu +peux venir chez nous quand tu voudras. Tu n’as qu’à faire ton choix, +nous serons bien contents de te loger et de te nourrir du moins mal que +nous pourrons. + +— En vous remerciant, mes braves _mondes_, pour toutes vos amitiés, +répondit Jeanne; mais je vous connais tous trop malheureux, et trop +embarrassés de famille, pour aller me mettre à votre charge. Je suis +jeune, je ne suis pas encore dégoûtée de travailler, et je suis décidée +de me louer dans quelque métairie. + +— Mais la Saint-Jean est passée, et la Saint-Martin n’est pas venue, +Jeanne! En attendant, faut demeurer _en_ quelque part? + +— Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, M. le curé et ma mère, +madame de Boussac, se chargeront d’établir Jeanne convenablement. + +— A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, qui parlait pour les +autres : si la grand’dame de Boussac s’en charge, nous sommes contents. + +Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne, qui sanglotait, et le +curé rentra suivi de Marsillat. La Grand’Gothe était restée avec un +homme de très mauvaise mine, qui jetait autour de lui des regards +farouches et qui choqua beaucoup Guillaume par son affectation à garder +son chapeau sur la tête quand tous s’étaient découverts devant le curé. + +— A présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire tes compliments à M. +le curé et à ton parrain; et puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que +j’ai besoin de toi. + +— Non, ma tante, répondit Jeanne avec une fermeté que Guillaume +n’aurait pas attendue d’un caractère si humble et si confiant, je n’irai +pas avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne veux pas vous +obéir. + +— Comment, malheureuse, s’écria la Gothe en élevant la voix, tu ne veux +plus obéir à ta tante, qui t’a élevée, qui est ta plus proche parente, +qui a perdu cette nuit tout ce qu’elle avait dans ta maison, qui va être +obligée de mendier son pain avec une besace sur le dos, et qui n’a pas +seulement une étable pour se retirer? + +— Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous avez déjà choisi un endroit +pour vous retirer. Je vous ai donné cette nuit l’argent que mon parrain +m’avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que je vous abandonnais +tout ce qui a été sauvé du mobilier, et toutes les bêtes... Je ne garde +rien pour moi que les habits que j’ai sur le corps. + +— Eh! qu’est-ce qui les mènera aux champs, les bêtes? qu’est-ce qui les +fera pâturer, en attendant qu’on puisse les conduire en foire? + +— C’est vous, ma tante; vous êtes encore assez jeune et assez forte +pour aller aux champs, et vous y meniez toujours votre chèvre, parce que +vous ne vouliez pas me la confier. + +— Jeanne a raison, dit le curé, vous n’avez pas besoin de ses services, +Gothe, et elle a fait pour vous plus qu’elle ne pouvait, plus qu’elle ne +devait peut-être. Elle est majeure, vous n’avez aucun droit sur elle; +laissez-la donc libre de ses actions. + +— Ainsi elle m’abandonne, s’écria la tante, jurant, piaillant, +déclamant, et feignant de se désespérer. Une enfant que j’ai élevée, que +j’ai amusée et portée aux champs quand elle était haute comme mon sabot! +Une fille pour qui je me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas +mariée, afin de lui laisser mon bien! + +— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en dit, ma tante, dit Jeanne +avec douceur. Je n’ai jamais entendu parler _que_ vous vous étiez privée +de ça pour moi. + +— Eh bien! oui, je me marierai! J’ai encore un peu de bien, va! et ça +n’est pas toi qui en hériteras, car je testamenterai en faveur de mon +homme. + +— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, dit le curé, en +haussant les épaules. + +— C’est toujours bien cruel, hurla la mégère, d’être abandonnée comme +ça! Ah! si ma pauvre sœur avait prévu ça, Jeanne, elle t’aurait refusé +sa bénédiction sur le lit de la mort! + +Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde impression. Elle +tressaillit, hésita, fit un mouvement pour se jeter au cou de sa tante, +afin de l’apaiser; mais, rencontrant le visage sinistre de l’homme qui +était resté derrière elle, dans le fond de la cheminée, elle +s’arrêta. — Écoutez, tante, dit-elle, si ma maison n’avait pas brûlé, +je ne me serais jamais séparée de vous. Si j’avais le moyen d’en faire +bâtir une autre, je vous dirais de venir y demeurer avec moi; mais ça ne +se peut pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser de mes pertes; +mais j’ai des raisons, de très bonnes raisons pour refuser la charité +que mon parrain veut me faire. + +— Lesquelles, Jeanne? demanda vivement Guillaume. + +— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon parrain. A présent je dis à +ma tante que je veux me louer; c’est mon devoir; et si elle n’est pas +heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent que je gagnerai. +Mais tant qu’à la suivre, ça ne sera jamais, j’en jure ma foi du +baptême. + +— Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à cause de moi qu’alle jure +comme ça! dit d’une voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux, +l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile dans le coin du +foyer. + +— Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet, répondit Jeanne; mais vous +direz contre moi ce que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous. + +— Je m’y opposerais de tout mon pouvoir! s’écria le curé, qui ne put +contenir un geste de mépris en apercevant la sombre figure de Raguet. + +— C’est bien, monsieur l’abbé! répondit Raguet. Y en a qui sont +toujours accusés de tout le mal qui se fait contre eux; y en a aussi qui +parlent comme des bons saints, et qu’on croit ben religieux, et qui ont +de plus mauvaises pensées que moi. + +— Oui, oui! reprit la mégère, il y a du monde bien sournois, père +Raguet, et c’est ceux-là qui se contentent toujours aux dépens des +autres. + +Le bon curé pâlit de crainte et d’indignation. Guillaume s’approcha de +Raguet et le regarda en face d’un air de menace et de mépris, mais sans +pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle et morne semblait +n’être susceptible d’aucune autre expression que celle de la haine calme +et patiente. + +— Qui avez-vous l’intention d’insulter ici? lui dit Guillaume, en le +toisant avec hauteur. + +— Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur, répondit le paysan, et de +plus gros que vous ne m’ont pas _épeuré_. + +— Mais vous allez sortir d’ici! s’écria Guillaume en s’armant de la +fourche à attiser le feu, car il lui semblait que Raguet faisait le +mouvement de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée. + +— Sortir? dit Raguet avec le sang-froid de la prudence et sans montrer +aucune crainte, je ne demandons pas mieux; on n’est pas déjà en si bonne +compagnie ici... Je ne dis pas ça pour M. Marsillat. + +— C’est bien de l’honneur pour moi, dit Marsillat d’un ton ironique. +Allons, Raguet, taisez-vous et partez. Vous savez que je vous tiens! +soyez sage... et gentil, ajouta-t-il d’un air railleur auquel Raguet +répondit par un sourire d’intelligence. + +— Oui, oui, allons-nous-en, mère Gothe, dit-il en se traînant lentement +vers la porte. En voilà assez, mes braves gens! Sans adieu. Et il partit +sans lever son chapeau, suivi de la tante qui serrait le poing et +grommelait des imprécations entre ses dents. + +— Misérable, murmura le curé lorsqu’ils furent éloignés. + +— Lâches canailles, dit Guillaume. Cet homme a la tournure d’un +scélérat. + +— C’est pour cela qu’il n’est pas très redoutable, dit Marsillat avec +légèreté. + +— Ah! ma pauvre Jeanne! s’écria Cadet, tout ça c’est trop malheureux +pour toi. Oh! oui, t’as eu du malheur de perdre ta mère. Ces +_gensses_-là te feront du tort. + +— N’aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne en essuyant ses larmes et +en faisant le signe de la croix; s’il y a des mauvais esprits contre +moi, il y a aussi pour moi des bon esprits. + +— Oui, Jeanne, oui, s’écrièrent à la fois Guillaume et M. Alain, vous +avez des amis qui ne vous abandonneront pas. + +— Oh! je le sais bien! vous êtes des honnêtes gens, tous les deux, +répondit Jeanne en leur tendant une main à chacun; puis, elle ajouta en +tendant la main aussi à Marsillat, avec une candeur angélique : Et vous +aussi, monsieur Marsillat, vous n’êtes pas méchant. Vous avez eu pour +moi bien des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout au travers du +feu : vous avez veillé toute la nuit pour m’aider à garder le corps de +ma pauvre âme de mère... Et Cadet aussi, c’est un bon enfant; tout le +monde a été bon pour moi. Ça me reconsole un peu de ceux qui sont +méchants et sans raison. + +Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât de sourire comme +c’était son habitude invincible. Quant à Marsillat, il fut touché de la +reconnaissance de Jeanne, et une sorte d’affection dont il était loin +d’être incapable vint se mêler à son désir sans en diminuer l’intensité. +Il avait le cœur bon et la conscience peu farouche. Il rêva un instant +au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, et le compromis fut +assez lestement signé. C’était un homme d’affaires si habile! + +— Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant de Jeanne, peux-tu me +dire, ma chère enfant, pourquoi tu veux me retirer le droit de m’occuper +de ton sort? + +— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous me conseillerez où je +dois me retirer; et si j’ai besoin de crédit pour acheter mon deuil, +vous me permettrez de me recommander de vous. C’est bien assez; je ne +veux rien de plus. + +— C’est ce que nous verrons, Jeanne. D’où te vient donc cette fierté? +c’est de la méfiance contre moi. + +— Oh! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je n’en suis pas capable! +mais je vas vous dire, j’ai des raisons de refuser votre argent, à cause +de vous, et j’en ai aussi à cause de moi. Les raisons à cause de vous, +c’est que vous ne savez pas encore si votre mère sera _consentante_ de +tout ça, et qu’un jeune homme comme vous, ça n’a pas toujours plus +d’argent que ce n’est de besoin. + +— Qui t’a appris ces choses-là, Jeanne? + +— C’est M. Marsillat, qui s’y connaît bien; pas vrai, monsieur +Marsillat, que vous m’avez dit, à ce matin, avant de revenir à Toull, +que mon parrain n’avait pas encore la jouissance du bien de son père, et +que ça le gênerait beaucoup de me payer ma maison? + +— Ah! s’écria Guillaume en regardant fixement Léon, vous avez eu la +bonté de vous occuper de mes affaires à ce point? + +— Est-ce que je t’ai parlé de cela, Jeanne? je ne m’en souviens pas, +dit Marsillat, avec le ton d’une profonde indifférence. + +— Oh! vous devez bien vous en souvenir, monsieur Léon! à telles +enseignes, que vous avez eu la bonté de m’offrir de faire rebâtir ma +maison, disant que vous, ça ne vous gênerait en rien. + +— Ah! s’écria Claudie, dont les yeux s’arrondirent comme ceux d’un +chat, M. Léon t’a proposé ça? + +— Je comprends, dit Guillaume avec amertume; M. Léon préfère être ton +bienfaiteur, et tu préfères ses bienfaits aux miens, Jeanne? + +— Oh! non, mon parrain, je sais bien ce qui est convenant, et ce qui ne +l’est pas. M. Marsillat n’est pas mon parrain, et il parlait comme ça +par amitié pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je lui ai +bien dit, comme je lui dis encore devant vous, que si j’acceptais ça, je +ferais mal parler de moi, et que ça me rendrait un bien mauvais service. + +— Vous parlez avec bonté et avec sagesse, Jeanne, dit le curé. + +— Oh! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je parle dans la vérité de mon +cœur. J’ai bien de l’obligation à M. Marsillat, mais je n’accepterai +jamais ça. + +— Peste soit de l’innocente! pensa Marsillat, très mortifié de voir +ébruiter avec tant de bonne foi ses tentatives de séduction. + +— Tant qu’à la maison, reprit Jeanne, il n’y faut pas songer, mon +parrain, ça ne me ferait ni chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne +serait jamais la même maison où ma mère m’a élevée, où elle a vécu, où +elle _a mouru_. J’ai donné les meubles à ma tante, il le fallait bien +pour la déchagriner un peu. Des meubles neufs, je n’en ai pas besoin. +Pour moi toute seule, qu’est-ce qu’il me faut? j’aurais aimé ce qui +_m’aurait venu_ de ma mère, voilà tout. + +— Cependant, dit Marsillat avec l’intention de repousser les soupçons +de Guillaume et de M. Alain, avec votre maison vous auriez trouvé +facilement un mari, ma pauvre Jeanne! au lieu qu’à présent...! + +— A présent? s’écria ingénument Cadet, alle en trouvera un tout de même +quand que c’est qu’alle voudra... Alle peut bien se passer de maison, +allez! + +— Serait-ce là l’amant préféré de la belle Jeanne? pensèrent en même +temps Guillaume et Léon, en tournant leurs regards sur la figure épaisse +et rebondie du gros Cadet. + +Mais Jeanne répondit : + +— Mon petit Cadet, tu me fais bien de l’honneur de parler comme ça, +mais tu sais bien que je ne veux pas me marier. + +— A d’autres! dit Léon affectant toujours de toucher la question +par-dessous jambe. + +— Non, pas à d’autres, monsieur Léon, reprit Jeanne avec calme; +monsieur le curé sait bien que je ne peux pas songer à me marier. + +— Ah! vous savez cela, vous, curé? dit Léon d’un ton de persiflage. +Voyez ce que c’est que de confesser les jeunes filles! + +— Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne se mariera pas, répondit le +curé avec gravité. + +— Allons, c’est le secret de la confession, dit Marsillat en riant. + +— Ça n’est pas des choses pour rire, monsieur Léon, reprit Jeanne avec +une dignité toujours tempérée par l’excessive douceur de son caractère +et de son accent. + +Guillaume contemplait Jeanne avec l’intérêt d’une vive curiosité. Est-ce +un secret, en effet? demanda-t-il en s’adressant à la jeune fille. + +— C’est toujours inutile de parler de ça, dit Jeanne, je n’en ai parlé +que pour dire que je n’ai pas besoin de maison, et que je n’en veux pas, +mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme si vous m’aviez fait +bâtir un _château_. + +— Jeanne a grandement raison, dit le curé. Soyez assuré, monsieur le +baron, que la prudence parle par la bouche de cette enfant. Si elle +avait une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, et conseillée +peut-être par sa conscience, d’y demeurer avec sa tante, et sa tante +l’opprimerait... si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la +voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le baron, vous trouverez +bien le moyen et l’occasion d’assurer autrement le sort de Jeanne. + +— Je me rends; vous avez raison, monsieur le curé, répondit Guillaume +sur le même ton, et même je crois qu’avec la délicatesse extrême de son +caractère il faudra s’en occuper sans la consulter. + +— Sans aucun doute. Le temps et l’occasion vous conseilleront. Ce qu’il +faut régler dès à présent, c’est le lieu où elle va provisoirement +s’établir. Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix, où +désirez-vous vous installer d’abord?... Aujourd’hui, par exemple! + +— Veux-tu venir chez nous, Jeanne? s’écria Claudie avec une affectueuse +spontanéité. + +— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et elle a bien assez de toi +pour faire son ouvrage. Je ne veux être à la charge de personne. + +— Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas compter trouver ici de +l’ouvrage du jour au lendemain. Il faut, dans les premiers temps, que +vous vous retiriez dans une maison honnête, où votre parrain répondra de +votre dépense. + +— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n’est pas trop fière pour +accepter de moi le plus léger service! + +— Oh! mon parrain, vous m’accusez injustement. J’accepterai ça de bon +cœur, venant de vous. + +— Eh! de quoi vous embarrassez-vous, curé? dit nonchalamment Marsillat; +votre servante est vieille et cassée. Prenez Jeanne à votre service. + +— Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable, répondit avec fermeté M. +Alain. La foi n’est pas assez vive, par le temps qui court, pour qu’un +homme d’église soit plus respecté qu’un autre par les mauvaises langues. + +— Eh bien! il y a un expédient qui remédie à tout, reprit Marsillat. +C’est que Guillaume emmène dès aujourd’hui sa filleule à Boussac, et +qu’il la présente à sa mère. + +Guillaume regarda attentivement Léon, pour voir si ce conseil ne cachait +pas quelque piège. Marsillat était complètement de bonne foi. + +— A dire le vrai, reprit le curé, ce n’est pas la plus mauvaise idée. +Jeanne a irrité sa tante et le méchant Raguet, qui est capable de tout. +Je ne serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe n’aura pas +pris son parti de se passer d’une victime qu’elle aimait à faire +souffrir... et d’ailleurs... tenez. Jeanne, croyez-moi... allez-vous-en +trouver votre marraine, madame la baronne de Boussac... A cette +distance, et sous la protection d’une personne aussi respectable, vous +n’aurez rien à redouter. + +— Aller à Boussac, moi? dit Jeanne effrayée. Vous me conseillez ça, +monsieur le curé? + +— Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume avec l’assurance +d’accomplir un devoir. Vous ne connaissez peut-être pas les dangers dont +vous êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que j’ai vus aujourd’hui +près de vous... Si vous avez confiance en moi, vous me le prouverez en +venant dès aujourd’hui trouver ma mère. + +— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette prière comme un ordre, et +qui s’y soumit aussitôt sans en bien comprendre les motifs, votre +volonté sera la mienne. Mais voulez-vous donc que je demeure à Boussac, +à la ville, moi qui ne me souviens pas d’être jamais sortie du pays de +Toull-Sainte-Croix! + +— Si vous avez de l’aversion pour le séjour de la ville, vous serez +libre de revenir ici quand vous voudrez, mon enfant. Seulement vous +verrez ma mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez votre cœur, +vous lui parlerez de vos chagrins; elle est bonne, compatissante, et +saura trouver des paroles pour vous consoler... Puis, vous vous +entendrez avec elle pour l’avenir, et votre indépendance sera respectée +et protégée. + +Jeanne accepta, un peu confuse, un peu effrayée de l’idée d’aborder la +_grand’dame_ de Boussac, dans un moment où, disait-elle, le chagrin lui +ôtait _quasiment_ l’esprit. + +— Vous en serez d’autant plus intéressante aux yeux de votre marraine, +dit le curé; et il insista si bien que Jeanne céda. + +Marsillat eut l’esprit de ne pas offrir de la prendre en croupe, et de +proposer même son cheval à Guillaume, comme étant beaucoup plus fort que +Sport pour porter deux personnes. Guillaume était un peu effrayé de +l’idée d’arriver à la porte de son château avec une paysanne en croupe. +Mais le curé, qui sentait ce qu’il y aurait d’inconvenant à faire partir +Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea tout, en leur en adjoignant un +troisième. Cadet fut chargé de prendre la jument du curé, et d’être le +cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au fond. Une paysanne sur le +même cheval qu’un paysan, n’a jamais fait jaser personne. Avec un +_bourgeois_, c’eût été bien différent. + +Pendant qu’on préparait les chevaux, le curé fit dîner tous ses hôtes, +et recommanda à Guillaume qu’il trouvait bien pâle, et qui avait une +forte migraine, de se faire faire une petite saignée le lendemain. + +Claudie ne partageait pas beaucoup la sécurité de M. Alain, qui croyait +mettre Jeanne à couvert des convoitises de Marsillat en l’envoyant à +Boussac. Elle suivait d’un œil jaloux tous leurs mouvements, et la +grande vertu de Jeanne était la seule chose qui la rassurât un peu. + +— Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu _te loues_ à Boussac, tâche de +me faire entrer en service dans la même maison que toi. Ça ferait bien +mon affaire de demeurer à la ville, moi! + +— Et moi, j’y demeurerais ben _arrié_ (aussi)! dit le gros Cadet; c’est +rudement joli la ville de Boussac! c’est la pu brave ville que j’asse +pas connaissue. + +— Je crois bien, imbécile! dit Claudie, tu n’en as jamais vu d’autre! + +Avant la fin du dîner, Marsillat sortit pour donner l’avoine à sa jument +Fanchon, qu’il avait installée dans une grange un peu isolée du village, +à cause de l’exiguïté de l’écurie du presbytère. Le jour commençait à +baisser, et au moment où il pénétrait sous le portail de la grange, il +vit, au milieu des bottes de fourrage et des outils aratoires, une +figure blême se lever lentement et le regarder de près. Il eut bientôt +reconnu l’acolyte et le compère de la Grand’Gothe, maître Raguet dit +Bridevache[14]. Cette homme sans aveu vivait au milieu des landes, dans +une mauvaise hutte de branches et de terre, qu’il s’était bâtie tout +seul, et où personne, autre que la sorcière Gothe, n’eût voulu demeurer +avec lui. Personne n’eût même voulu passer, à la nuit tombée, à trente +pas de cette demeure sinistre qui renfermait le plus grand vaurien du +pays. Sous cette misère apparente, Raguet cachait des sommes assez +rondes. Il s’adonnait à la dangereuse et lucrative profession de voleur +de chevaux. En Bourbonnais et en Berri, c’est pendant les nuits d’été, +lorsque _la chevaline_ est au pâturage, que certains chaudronniers +d’Auvergne et certains vagabonds de la Marche exercent leur industrie. +Ils brisent avec dextérité les enferges le mieux cadenassées, montent à +poil sur l’animal, lui passent une bride légère dont ils sont munis, et +prennent le galop vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le pays +d’autres menues captures, poules, oies, bois et graines. Il paraissait +doux et mielleux au premier abord, parlait peu, n’allait chez personne, +ne souffrait jamais qu’on franchît le seuil de sa porte, et, sauf +l’assassinat, ne se faisait faute d’aucune mauvaise pensée et d’aucune +mauvaise action. + +— Est-ce vous, monsieur Marsillat? dit-il d’une voix traînante, +quoiqu’il eût fort bien reconnu Léon. + +— Que faites-vous ici, maître filou? lui répondit le jeune avocat; +venez-vous flairer ma jument? Si jamais vous avez le malheur de lui +prendre un crin, vous aurez de mes nouvelles. + +— Oh! je ne vous ferai jamais tort à vous, monsieur Marsillat, et vous +ne voudriez pas m’en faire. + +— Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous de cela. + +— Nenni, Monsieur, vous avez été mon avocat. + +— Comme je serais celui du diable, s’il venait me confier sa cause : +mais je ne suis pas forcé de l’être toujours, et comme je sais de quoi +vous êtes capable... + +— Nenni, Monsieur, vous n’en savez rien... je ne vous ai jamais rien +avoué. + +— C’est pour cela que je vous tiens pour un coquin. + +— Vous ne pensez pas ce que vous dites là, monsieur Léon; mais il ne +s’agit pas de ça. Je venais ici pour vous demander un conseil +d’affaires. + +— Je n’ai pas le temps; vous pouvez venir le samedi à mon étude... + +— Oh! non, Monsieur, je n’irai pas, et vous me direz bien tout de suite +ce que je veux vous demander par rapport à la Jeanne. + +— Je ne vous connais aucun rapport avec la Jeanne, je n’ai rien à vous +dire. + +— Si fait, Monsieur, si fait! attendez donc que je vous aide à arranger +votre chevau! + +— Nullement, n’y touchez pas. + +— Vous croyez donc, monsieur Léon, reprit Raguet, sans se déconcerter, +que la Gothe n’aurait pas le droit de forcer la Jeanne à demeurer avec +elle? + +— Et quel intérêt aurait-elle à cela, la Gothe? + +— Vous le savez ben! + +— Non. + +— C’est dans vos intérêts mieux que dans les miens. + +— Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait voir jusqu’où Raguet +pousserait l’impudence. + +— Vous voyez ben, monsieur l’avocat, que si vous vouliez aider la Gothe +à faire un procès à sa nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa +tante veut demeurer... pour un temps... vous m’entendez... + +— Non, après? + +— Dame! la maison de chez nous est ben commode, ben écartée. Un galant +qui serait curieux d’une jolie fille... une supposition!... + +— Vous êtes un drôle, une canaille; voilà comment je plaiderais pour +vous. + +— Oh! faut pas vous fâcher, je n’en veux rien dire, mais vous avez ben +fait des jolis cadeaux à la Gothe pour avoir les amitiés de sa nièce; +vous n’êtes même guère cachotier de ces affaires-là! + +— C’est possible, je puis désirer de me faire aimer d’une fille et me +débarrasser des mendiants importuns par une aumône; mais user de +violence, et me servir de l’entremise du dernier des gredins, qui +m’aiderait... une supposition!... à commettre un crime... c’est ce qui +ne sera jamais. Bonsoir, l’ami! + +— Vous y songerez, et vous en reviendrez, dit tranquillement Raguet. + +Marsillat était indigné, et avait une forte envie d’appliquer des coups +de cravache à ce misérable. Mais, connaissant bien l’espèce, il songea, +au contraire, à le lier par quelque espérance. Raguet le suivait pas à +pas dans l’obscurité de l’étable, et Léon craignit que, par dépit, il +n’allongeât un coup de tranchet aux jarrets de Fanchon. — Allons, c’est +assez! vous ne savez ce que vous dites, reprit-il d’une voix adoucie. +Prenez cela pour acheter le pain de votre semaine. Je vous sais +malheureux, et j’aime à croire que, sans cela, vous n’auriez pas des +pensées si noires. + +Raguet palpa dans l’obscurité le pourboire de Marsillat, et quand il se +fut assuré que c’était une pièce de 5 fr. il le remercia et sortit de la +grange par une porte de derrière, sans renoncer à ses desseins sur +Jeanne. Écoutez! lui cria Léon; et Raguet revint sur ses pas. + +— Si vous avez jamais le malheur, lui dit le jeune homme, de faire le +moindre tort à la moindre des personnes auxquelles je m’intéresse, je +cesse de prendre en pitié votre misère, et je vous signale comme un +bandit. + +— Oh da! vous ne le feriez pas! dit Raguet, vous avez été mon avocat; +ça vous ferait du tort d’avoir si bien plaidé pour un bandit! + +— Vous vous trompez, dit Marsillat; un avocat peut avoir été la dupe de +son client et ne pas vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit, +et respectez M. le curé de Toull et toutes les personnes que vous avez +menacées aujourd’hui devant moi... ou vous aurez de mes nouvelles. + +Raguet baissa l’oreille et s’en alla, cherchant à deviner pourquoi +Marsillat, qu’il croyait aussi perverti que lui-même, s’intéressait si +fort à ses rivaux. + +Un quart d’heure après, Marsillat trottait sur Fanchon à côté de +Guillaume, que le mouvement du cheval rendait de plus en plus souffrant. +Cadet et Jeanne trottinaient en avant sur _la Grise_. Raguet, caché +derrière les blocs de rocher, les regardait partir et commençait à +comprendre que Marsillat n’avait pas besoin de lui. Le bon curé, du haut +de la plate-forme de la tour, criait à Marsillat : Surtout n’oubliez pas +mon thermomètre! Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d’un +grand trouble, à mesure que Jeanne s’éloignait de Toull-Sainte-Croix. + +----- + +[14] En vieux français, brigand, voleur de bestiaux. + + + X + LES PROJETS DE MARIAGE + +La ville de Boussac, formant, avec le bourg du même nom, une population +de dix-huit à dix-neuf cents âmes, peut être considérée comme une des +plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n’est +pourtant pas l’avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des +collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un autre +ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons, de rochers, de +torrents, de rues mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui donnent +une physionomie très pittoresque. Un poète, un artiste pourrait +parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment cette +résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, qui a palais +préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat +et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses +magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins +déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons +du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe ronge le pavé, et ses longues +nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C’est +bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de +magistrats, la plus oubliée, la plus aristocratique des cités mortes de +leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l’entourent, et +n’a rien en lui qui compense l’éloignement de ce décor naturel. L’eau y +est belle et claire; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon plantureux +derrière le faubourg; Neuvy, son église byzantine qu’on a trop +badigeonnée, et son vieux pont qu’on va détruire sans respect pour une +relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol, +qu’on y peut faire une belle étude de paysage à chaque pas en pleine +rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos +provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouvement du +terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie +essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre à briller +par leurs monuments. + +Il y a cependant un monument à Boussac; c’est le château d’origine +romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit +reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux +et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds +d’épaisseur, et dès qu’on franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a +la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous +voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tête sur toutes +les hauteurs. + +Ce château est moitié à la ville et moitié à la campagne. La cour et la +façade armoriée regardent la ville; mais l’autre face plonge avec le roc +perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la Petite-Creuse, et domine +un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les +rochers, d’immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon, +une profondeur à donner des vertiges. Le château, avec ses +fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications +subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame +de Boussac, mère de notre héros, le jeune baron Guillaume de Boussac, +passait de son jardin dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à +volonté. + +Environ dix-huit mois après les événements qui remplissent la première +partie de ce récit, madame de Boussac et son amie, madame de Charmois, +assises dans la profonde embrasure d’une fenêtre, admiraient d’un air +plus ennuyé que ravi le site admirable déployé sous leurs yeux. On était +aux premiers jours du printemps. La végétation naissante répandait sur +les arbres une légère teinte verte mêlée de brun; les amandiers et les +abricotiers du jardin, ainsi que les prunelliers des buissons, étaient +en fleurs; une magnifique journée s’éteignait dans un couchant couleur +de rose. Cependant, un bon feu brûlait dans la vaste cheminée du grand +salon, et la fraîcheur du soir était assez vive derrière les murailles +épaisses du vieux manoir. + +La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses +tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le +château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par +Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité. +Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui +trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont +charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles +sont revenues à celui qui les avait fait faire _ad hoc_, Pierre +d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes +sont de la fin du XV^{e} siècle. Ces tableaux ouvragés sont des +chefs-d’œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort +curieuse. + +Le reste de l’ameublement du grand salon de Boussac était, dès l’époque +de notre récit, loin de répondre, par sa magnificence, à ces vestiges +d’ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris rampaient, pour ainsi +dire, de méchants petits fauteuils à la mode de l’empire, parodie +mesquine des chaises curules de l’ancienne Rome. Quelques miroirs +encadrés dans le style Louis XV remplissaient mal les grands trumeaux +des cheminées. Il y avait entre ce mobilier et le formidable manoir où +il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui rend la noblesse de +nos jours si faible et si pauvre auprès de la condition de ses aïeux. + +Il semblait que ce sentiment pénible remplît involontairement l’esprit +des deux dames qui s’entretenaient dans l’embrasure de la fenêtre; car +elles étaient assez mélancoliques en devisant à voix basse _entre chien +et loup_. + +L’âge de ces nobles personnes pouvait composer un siècle assez également +partagé entre elles deux. Elles avaient été belles; du moins la +physionomie et la tournure de madame de Boussac le témoignaient encore; +mais l’embonpoint avait envahi les appas de madame de Charmois, ce qui +ne l’empêchait pas d’être active, remuante et décidée. + +Arrivée de la veille à Boussac avec son mari, récemment promu à la +dignité de sous-préfet de l’arrondissement, madame de Charmois +renouvelait connaissance avec une ancienne amie qu’elle n’avait pas vue +depuis deux ou trois ans, et qui, malgré la différence notable de leurs +caractères respectifs, se faisait une grande joie de posséder enfin un +voisinage et une société de son rang. + +— Ma toute belle, disait la nouvelle sous-préfette, je vous admire, en +vérité, d’avoir pu passer deux hivers de suite dans votre château. + +— Il est un peu triste, en effet, ma chère, répondit madame de Boussac; +cependant il est mieux bâti, plus spacieux, et moins dispendieux à +chauffer que ne l’était mon joli appartement de Paris. + +— Je suis loin de m’en plaindre, surtout quand vous m’y donnez si +gracieusement l’hospitalité en attendant que j’aie trouvé à m’installer +dans votre étrange ville. Je vais la trouver délicieuse en y vivant près +de vous; mais avouez que, sans cela, chère amie, il y aurait du mérite à +venir s’y enterrer. + +— Vous la connaissiez pourtant bien, notre ville, quand vous avez +accepté cette résidence. + +— Depuis une quinzaine d’années que je suis venue vous y voir... deux +fois, trois fois! + +— Deux fois! Moi, je n’ai rien oublié. + +— Je n’ai rien oublié de vous non plus. Mais à force d’être occupée de +vous, j’avais oublié de regarder la ville, et je me la figurais moins +pauvre et moins laide dans mes souvenirs. + +— Mais, malheureusement pour nous, vous n’y resterez pas longtemps. +Ceci est un acheminement à une sous-préfecture de première classe. + +— Si je ne pensais que nous serons préfet dans dix-huit mois, je vous +confesse que je n’aurais jamais permis à M. de Charmois d’entrer dans la +carrière administrative. Mais vous, ma chère belle, qui n’avez point +d’ambition, même pour votre fils, à ce qu’il paraît, comment avez-vous +pris ce grand parti de renoncer aux hivers de Paris? + +— Ne faut-il pas que je songe à l’établissement de ma fille? J’ai deux +enfants, et vous n’en avez qu’un. Donc je suis la plus gênée de nous +deux. Sans prétendre à relever ma fortune, puisque Guillaume a de la +répugnance pour une carrière quelconque qui enchaînerait son +indépendance, je dois achever de libérer quelques terres de certaines +hypothèques que mon mari a été forcé de laisser prendre. Voilà ma fille +sortie tout à fait du couvent, en âge d’être mariée... + +— Mais il vous reste bien encore trois cent mille francs au soleil à +partager entre eux deux? + +— A peu près. + +— Ce n’est pas mal, cela! Si nous en avions autant, nous ne serions pas +sous-préfet à Boussac. Mais une fois arrivés à une bonne préfecture, +nous marierons avantageusement notre fille. Quand attendez-vous +décidément Guillaume? + +— Dans huit jours, et je ne vis pas jusque là. Après plus d’un an +d’absence, jugez de ma soif de le revoir! + +— Oh! il me tarde aussi de l’embrasser, ce cher enfant! Je voudrais +bien savoir s’il reconnaîtra Elvire? Elle est tellement grandie! La +trouvez-vous belle, ma fille? + +— Elle est assurément fort bien, charmante! + +— Elle ne ressemble pas du tout à son père, n’est-ce pas? +Malheureusement elle est infiniment moins belle que la vôtre et moins +bien élevée, je parie. + +— Marie est passable, voilà tout. Mais c’est une excellente personne. + +— Un peu romanesque, n’est-ce pas, comme son frère? + +— Oh! beaucoup moins romanesque, Dieu merci. Tenez! les entendez-vous +rire, ici au-dessous, dans leur chambre? Vous voyez bien que Marie pas +plus qu’Elvire n’engendre la mélancolie! + +— Comment! est-ce que c’est Elvire qui crie comme cela? A coup sûr ce +n’est pas Marie! J’ai envie de les faire taire en les appelant par la +fenêtre. Si vos bourgeois de province entendaient cela, ils prendraient +nos filles pour des butordes comme les leurs. + +— Eh! laissez-les rire! c’est de leur âge! Nos filles seront plus +heureuses que nous, ma chère. Elles se marieront passablement, grâce à +leur naissance, et ne feront que gagner à changer de position. Nous qui +avons passé notre jeunesse au milieu des fêtes et du luxe de l’empire, +nous trouvons le temps présent bien triste et la vie bien nue. + +— Ne parlez pas ainsi, ma belle. On croirait que vous regrettez +l’empire. + +— Non. Je connais trop le devoir de mon rang et ce que je dois à mes +opinions pour cela. Mais j’ai beaucoup perdu comme fortune et comme +position à la chute de Buonaparte. + +— Non, ma chère, vous avez perdu à la mort de votre mari; car s’il eût +vécu jusqu’à 1815, il eût fait comme le mien et comme tant d’autres +fonctionnaires et officiers de l’empire. Il se fût rallié des premiers +aux princes légitimes, et il aurait repris du service ou se serait fait +donner quelque bonne place en province. + +— Ce n’est pas sûr, ma chère. Il s’était attaché à l’empereur. + +— Il s’en serait détaché de son _empereur_! + +— Peut-être. J’aurais fait mon possible pour cela, non par ambition, +mais par conviction. Je n’aurais peut-être pas réussi. Il faut bien +avouer que l’empereur.... que Buonaparte a exercé sur nos maris un grand +prestige. + +— Oui, dans les commencements, c’était fait pour cela. J’ai vu M. de +Charmois lorsqu’il était chambellan, tout à fait coiffé de lui.... Mais +quand il lui a vu faire tant de sottises, il a ouvert les yeux sur ses +véritables intérêts comme sur ses vrais devoirs. + +— Je doute que M. de Boussac se fût corrigé si aisément. Il était +d’humeur, au contraire, à s’attacher à Napoléon à proportion de ses +revers. + +— C’était une tête romanesque, lui aussi : un digne homme, j’en +conviens, qui vous eût rendue bien heureuse, si la guerre ne vous eût si +souvent séparés, et si vous n’eussiez pas été si jalouse. + +— Vous êtes mal fondée à me faire ce reproche... je ne l’ai jamais été +de vous. + +— Cela vous plaît à dire... Vous l’étiez bien un peu! + +— Nullement. M. de Boussac redoutait fort les coquettes... Et vous +l’étiez excessivement. + +— Méchante!... Est-ce que nous ne l’étions pas toutes dans ce temps-là? + +— Plus ou moins... + +— Vous étiez folle de toilette, allons donc! et vous faisiez pour cela +des dépenses que M. de Charmois ne m’eût jamais permises. + +— C’était plutôt vanité de ma part que coquetterie... Pensez-vous que +ce soit tout à fait la même chose? + +— Vous êtes très méchante, ce soir... Mais si j’ai été coquette, si je +le suis encore un peu, je suis excusable; mon mari n’était pas aimable +comme le vôtre... Mais quel tapage font ces demoiselles! c’est +intolérable, ma chère... Je suis sûre que toute la ville les entend. Ah! +les demoiselles se gâtent en province... cette manière de rire et de +crier est vraiment de mauvais ton! + +— Ce ne sont pas elles qui crient comme cela... ce sont les servantes; +c’est Claudie... je reconnais sa voix. + +— Laquelle de vos deux soubrettes est Claudie?... est-ce la belle +blonde? + +— Non, c’est la petite brune... L’autre s’appelle Jeanne : elle est ma +filleule. + +— Eh! croyez-vous que ce soit bien convenable de laisser nos filles se +divertir dans la compagnie de ces servantes? + +— Il faut bien que nos pauvres enfants s’amusent un peu... c’est fort +innocent! Sans doute elles font monter ces petites dans leur chambre +pour s’essayer avec elles à danser la bourrée du pays. C’est un bon +exercice pour la santé. Claudie démontre cette danse _ex professo_... +Elle est légère, bien découplée et ne manque pas de grâce. + +— Et l’autre, la belle? danse-t-elle aussi? + +— Non, c’est une fille sérieuse et mélancolique. Mais, en général, +c’est elle qui chante les airs de bourrée. Elle a une jolie voix. + +— Est-ce que vous êtes bien servie par ces paysannes? + +— Mieux que je ne l’ai jamais été par des femmes de chambre de Paris +que je payais dix fois plus cher, et qui s’ennuyaient en province; c’est +une réforme domestique dont je n’ai eu qu’à m’applaudir, et que je vous +conseille. + +— Mais elles ne savent rien faire? Qui est-ce qui vous habille? Qui +est-ce qui coiffe Marie? + +— C’est Claudie. Elle est adroite, active et intelligente, c’est une +fille remarquablement éducable. + +— Et l’autre? que fait-elle? Je la vois moins souvent dans la maison. + +— Elle garde mes vaches, fait le beurre et les fromages à la crème dans +la perfection. Elle dirige la lessive, range le linge, et conserve les +fruits. C’est elle qui a toutes mes clefs. Elle est beaucoup moins fine, +moins adroite de ses mains et moins diligente que Claudie; mais c’est un +excellent sujet : sage, rangée, laborieuse, douce et fidèle, elle m’est +devenue fort nécessaire. C’est une véritable trouvaille que mon fils a +faite là pour ma maison. + +— Ah! c’est Guillaume qui vous l’a donnée? Il l’a prise sur sa jolie +figure, et cela prouve qu’il s’y connaît. + +— Ma chère, Guillaume est trop bien né, il se respecte trop pour avoir +des yeux pour ces pauvres créatures. + +— Vous n’aviez pas tant de confiance en monsieur son père, car je me +rappelle fort bien qu’un jour, ici, _jadis_, je vous trouvai tout en +larmes, et venant de renvoyer la bonne... la nourrice, je crois, de +votre fils, parce que vous pensiez que M. de Boussac la trouvait trop +belle. + +— Vous rappelez un de mes vieux péchés, et c’est cruel de votre part. +La pauvre nourrice était, je crois, fort innocente. Elle était un peu +lente, un peu hautaine et têtue : elle m’impatientait souvent. J’avais +alors le sang plus vif qu’aujourd’hui. M. de Boussac, plus indulgent et +meilleur que moi, me donnait toujours tort quand je la grondais. Un +jour, j’en pris du dépit. Je lui fis des reproches injustes. Il décréta, +pour avoir la paix, le renvoi de la pauvre Tula, et j’en fus très punie, +car je ne retrouvai jamais une femme aussi dévouée à mon fils et à moi. +Mais elle était d’une fierté insensée. Je ne sais quelle parole de +laquais lui fit entendre que j’étais jalouse d’elle, et jamais, quelques +offres que je lui fisse faire, elle ne voulut rentrer à mon service. Je +fus un peu offensée d’un tel orgueil; puis vint la mort de mon pauvre +mari, mes embarras de fortune, mon séjour à Paris pour l’éducation de +Guillaume; et j’avais oublié cette femme, lorsqu’il y a dix-huit mois, +peu de jours après ma nouvelle et définitive installation dans ce +pays-ci, Guillaume m’apprit sa mort et m’amena, d’un village où il avait +été se promener par hasard, cette orpheline, cette Jeanne, la fille de +Tula, la sœur de lait de Guillaume par conséquent. + +— Ah! la fille de... la nourrice? La fille de la nourrice, cette +blonde? Je l’ai vue toute petite chez vous. + +— Elle a beaucoup des manières et même des _manies_ de sa mère; mais +elle est infiniment plus patiente et plus douce. Dans le premier moment, +la vue de cette jeune fille me causa une impression pénible. Elle me +rappelait un chagrin de ménage et peut-être des torts de ma part. +J’eusse souhaité lui faire du bien et la renvoyer dans son village. Mais +c’est au retour de cette promenade que Guillaume fit l’épouvantable +maladie qui le tint six semaines entre la vie et la mort, et Jeanne le +soigna avec tant de dévouement que je la gardai ensuite par +reconnaissance. + +— On a dit qu’il avait reçu d’un paysan un coup de pierre à la tête. +Est-ce à cause d’elle? + +— Ce n’est pas vrai, car il l’a toujours nié, et Jeanne n’a rien vu de +semblable. Vous savez bien que c’est à la suite d’un incendie où +Guillaume s’employa avec dévouement pour sauver une misérable chaumière +frappée de la foudre qu’il eut cette terrible fièvre cérébrale. + +— Comment voulez-vous que j’aie oublié cela? vous me l’avez écrit dans +le temps. D’ailleurs, cela fait trop d’honneur à Guillaume pour qu’on +l’oublie. + +— Vous ai-je écrit tous les détails de cette aventure? que cette +chaumière était précisément celle de la pauvre Tula, qui venait de +mourir? et que Jeanne ayant perdu dans le même jour sa mère et tout son +chétif avoir, Guillaume l’avait adoptée en quelque sorte dans un noble +élan de charité? C’est ainsi qu’il la connut et me l’amena. + +— Mais c’est tout un roman, cela, mon amie! + +— C’est un roman bien simple, et qui se termine là. L’héroïne soigne +mes poules et ma laiterie. + +— Et Guillaume? + +— Eh bien, quoi! Guillaume? + +— Il n’a pas fait un roman là-dessus, lui? + +— Il a fait une jolie romance; mais Jeanne n’y comprendrait goutte, et +ne saurait pas la chanter... D’ailleurs, elle est fort sensible, pour +une paysanne, et on ne peut prononcer le nom de sa mère sans qu’elle se +mette à pleurer. + +— Ah! elle a le cœur sensible?... Est-ce que Guillaume... + +— Que demandez-vous? + +— Rien. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez fait voyager si +longtemps Guillaume après tout cela? + +— Hélas! vous le savez, sa santé avait beaucoup de peine à se remettre. +Une profonde mélancolie l’absorbait et me donnait des craintes +poignantes pour l’avenir. + +— Et la cause de cette mélancolie, vous n’avez jamais pu la savoir? + +— Il n’y avait pas d’autre cause, je vous le jure, qu’un état maladif, +une sorte d’atteinte au cerveau. J’ai toute la confiance de mon fils; il +ne m’a jamais rien déguisé, rien caché, même. Il m’a constamment +protesté, comme je vous l’ai écrit, qu’il ne connaissait pas de cause +morale à sa langueur. Les médecins ont conseillé la distraction, les +voyages. Lui-même en sentait le besoin, et il n’a pas passé deux mois en +Italie avec notre bon ami sir Arthur Harley, sans recouvrer la force, +l’appétit, la gaieté et toute la fraîcheur de sa jeunesse. Sir Arthur +m’écrit, ainsi que lui, toutes les semaines, et me mande, en dernier +lieu, que je vais en juger! + +— C’était un charmant jeune homme que Guillaume! reprit madame de +Charmois, devenue tout à coup pensive; il me tarde de le revoir. — Mais +dites-moi donc, mon cœur, ce bon monsieur Harley, votre Anglais, est-il +aussi riche qu’on le dit? + +— Pas très riche pour un Anglais qui voyage; mais enfin, il a bien un +million de fortune. + +— Eh! c’est fort joli, cela!... Est-ce que vous ne pensez pas que ce +serait un joli parti pour Marie? + +— Vous n’avez en tête qu’établissements et coups de fortune! Eh bien! +je vous assure que je n’ai jamais songé à cela. + +— Et en quoi la chose serait-elle impossible? N’est-ce pas une bonne +idée que je vous donne? + +— C’est du moins fort invraisemblable. Si le droit d’aînesse est +rétabli, surtout, Marie aura à peine deux ou trois mille livres de +rente. Un millionnaire n’est pas son fait, vous le voyez, et j’aspire à +beaucoup moins pour elle. + +— Bah! elle est jolie! et votre Anglais, autant que je me le rappelle, +est un philosophe, un original. Un peu d’adresse, un peu de coquetterie, +et Marie pourrait bien lui tourner la tête. + +— Marie n’aura pas cette coquetterie, et je ne la lui conseillerai pas. +Nous ne sommes pas adroites, ma toute belle, nous sommes fières! + +— Folie que tout cela! vous serez bien plus fières avec un million de +fortune. + +— Ne dites jamais de pareilles choses devant ma fille, je vous en +supplie. J’espère que vous ne les diriez pas devant la vôtre. + +— Une fille à qui il faudrait indiquer l’emploi de ses beaux yeux et de +son doux sourire pour trouver un mari serait une fille bien sotte. Les +jeunes personnes devinent tout cela sans qu’on le leur apprenne. + +— Marie aura le bon esprit d’être bête. Elle est très enfant, très +simple, et sans aucune ambition. + +— Cela n’empêche pas de voir que M. Harley est un fort bel homme, qu’il +est encore jeune... à ce qu’il me semble, du moins. Quel âge a-t-il? + +— Quelque chose comme trente ans. + +— Ouf! j’aimerais mieux qu’il en eût quarante. S’il en avait cinquante, +l’affaire serait sûre. Les hommes de cinquante ans aiment mieux les +jeunes filles que ceux de trente. Il est vrai que quand ils ont de +l’esprit ils sont plus méfiants. On persuaderait facilement à un homme +de trente ans qu’une de nos filles se meurt d’amour pour lui, et tout +est là, croyez-moi. Les hommes n’épousent que par amour-propre, soit un +grand nom, soit une grande fortune, soit une grande beauté. Et quand il +n’y a pas une grosse dot, il est bon qu’il y ait une grande passion. +Cela les flatte, et ils se décident pour empêcher une jeune personne +d’en mourir. + +Madame de Boussac, quoique bonne et digne, péchait principalement par +faiblesse de caractère, et ses bons principes ne répondaient pas +suffisamment à ses bons instincts. L’empire l’avait beaucoup moins +corrompue que madame de Charmois; mais il en avait fait comme de toutes +les femmes qui y ont joué un bout de rôle, un enfant gâté, une personne +frivole, soumise à des besoins de luxe et de vanité, que le régime +collet-monté de la restauration ne pouvait pas corriger radicalement. +Guillaume croyait à sa mère plus qu’elle ne le méritait. Il prenait à la +lettre ses sages discours et sa noble tenue. Il ne savait pas combien +elle regrettait au fond du cœur cette déchéance de position dont elle +avait l’air de prendre son parti fièrement. Madame de Boussac n’était +pas intrigante; mais le caractère intrigant de la Charmois ne la +scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû faire. Elle n’eût jamais +inventé rien de bas et de pervers; mais au lieu d’être indignée de ces +vices chez les autres, elle s’en amusait quand elle les voyait entourés +d’esprit et d’audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une +intrigue, toute prête, comme les personnes faibles, à se faire, en cas +d’échec, un mérite de n’y avoir pas résolument trempé, et même à railler +et condamner doucettement les inventeurs de la ruse; mais capable +pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à +son profit sans qu’elle eût paru y donner les mains. + +La scélératesse de la grosse Charmois ne la révolta donc pas réellement. +Elle prit le parti d’en rire, et feignit de ne pas croire au succès pour +se le faire mieux démontrer. Être honnête et rester l’amie d’une +pareille femme, n’était-ce pas renoncer en quelque sorte à son propre +mérite! Mais la Charmois, plus fine qu’elle, ne la tâtait sur ce +chapitre que pour savoir si elle avait des projets pour sa fille, +pensant, en femme avisée, que sir Arthur pourrait bien être un meilleur +gendre pour elle-même que Guillaume de Boussac, sur lequel elle avait +commencé par jeter son dévolu. + + + XI + LE POISSON D’AVRIL + +La conversation en était là lorsqu’un murmure de chuchotements et de +rires étouffés se fit entendre derrière la porte, et les deux +demoiselles dont on avait auguré la destinée, se présentèrent, fort peu +occupées des châteaux en Espagne que leurs mères venaient de leur bâtir. +Malgré les éloges réciproques que ces dames avaient échangés sur le +compte de leurs filles, elles n’étaient remarquables par leur beauté, ni +l’une ni l’autre. Elvire de Charmois était une grosse personne assez +bien faite, fraîche, et vêtue avec recherche, grâce aux soins de sa +mère, qui la tenait toujours sous les armes, prête à passer la revue des +épouseurs. Mais quelque effort d’imagination que fît madame de Charmois +pour échapper à une triste réalité, Elvire ressemblait à M. de Charmois +d’une façon désespérante. Elle avait son esprit lourd et commun, et même +il semblait que sa physionomie eût hérité de toute la mauvaise humeur +que l’un des auteurs de ses jours avait occasionnée à l’autre. + +Marie de Boussac était moins fraîche et moins bien tournée que sa +compagne; mais sans être jolie, elle était infiniment agréable. Pâle, un +peu maigre, la taille un peu grêle et voûtée, le menton un peu long, +elle n’avait de vraiment beau que les yeux et les cheveux; mais +l’expression de sa physionomie était si pure et si intéressante, son +regard et son sourire témoignaient d’une âme si sensible et si +généreuse, qu’il était impossible de la regarder et de causer quelques +instants avec elle sans la trouver charmante et sans désirer son estime +et son affection. + +Quoiqu’elle fût souvent rêveuse, elle était fort gaie en cet instant, +ainsi que sa compagne, l’ennuyée et pesante Elvire, lorsqu’elles +entrèrent dans le grand salon... + +— Maman, dit Marie, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre calme et +dégagé, mais qui ne savait pas mentir, même en plaisantant, voici deux +dames de la ville qui vous demandent de les présenter à leur nouvelle +sous-préfette. Et aussitôt parurent deux dames, dont la première +s’avança si hardiment et salua d’une façon si ridicule, que les deux +demoiselles éclatèrent de rire malgré leurs efforts pour continuer la +comédie. + +Il n’avait fallu qu’un instant à madame de Boussac pour reconnaître la +désinvolture de Claudie, travestie en demoiselle. Mais la grosse +Charmois, qui avait la vue basse, et à qui les traits de la soubrette +n’étaient pas encore familiers, se leva, fort mécontente de l’accueil +impertinent que ces demoiselles, et notamment sa fille, faisaient à une +de ses administrées. Elle ne se calma qu’en entendant madame de Boussac +dire en riant : + +— Tu es ravissante, Claudie, tu as l’air d’une duchesse!... + +— De l’Empire! ajouta la Charmois en se rasseyant... C’était donc là la +cause de votre bruyante gaieté, mesdemoiselles? + +— Mesdames, c’est aujourd’hui le 1^{er} avril! s’écria Marie de +Boussac. Nous vous avons servi le _poisson_ de rigueur. C’était notre +devoir... et notre droit! + +— Vous êtes pardonnées, mes enfants, répondit madame de Boussac. Madame +de Charmois a été attrapée, elle a fait la révérence : mais je crois que +je le suis aussi, moi, car je ne reconnais pas du tout l’autre dame qui +se tient là-bas sans oser montrer son nez. Entrez donc, Madame, qu’on +vous regarde. + +— Approche donc, toi..., cria Claudie, tu vois bien que Madame s’amuse +de ça et que ça ne peut la fâcher. + +— Je vous demande bien pardon, ma marraine..., dit Jeanne en avançant +avec timidité. Je ne me serais jamais permis ça de moi-même... c’est +mam’selle Marie qui a voulu absolument nous attifer. + +— Comment, c’est Jeanne? dit madame de Boussac; je savais bien que ce +ne pouvait être qu’elle, et pourtant je ne pouvais pas la reconnaître. +Ah! mais, c’est qu’elle est fort bien! + +— C’est là Jeanne? pas possible! s’écria madame de Charmois. Qui donc +l’a si bien habillée?... c’est incroyable comme elle est bien! + +— J’y ai mis tous mes soins, répondit mademoiselle de Boussac. J’espère +que j’ai réussi. + +— Ah! oui, vous y avez mis du temps, Mam’selle! dit Jeanne qui s’était +patiemment prêtée à cette mascarade. Enfin ça vous a amusée, et ça me +fait plaisir de vous faire rire un peu. A présent que la farce est +jouée, je m’en vas ôter vos beaux habillements, pas vrai? + +— Non, non, pas encore, Jeanne! oh! ma chère Jeanne, je t’en prie, +reste un peu comme cela. Tenez, maman, regardez-moi cette figure-là! je +parie que vous voudriez me l’avoir donnée au lieu de celle que je porte? + +— Ah! Mam’selle, vous dites ça pour rire, répondit de la meilleure foi +du monde Jeanne, qui trouvait sa chère jeune maîtresse plus belle que +tout au monde. + +— Est-ce que c’est une robe à vous, Elvire? dit madame de Charmois à sa +fille, en examinant Jeanne avec son lorgnon. + +— Oui, maman, les robes de Marie vont à Claudie, et les miennes à +Jeanne, qui est de ma taille. + +— Ça me serre diantrement, dit Claudie qui se regardait au miroir, +éblouie d’elle-même. Mais, c’est égal, j’ voudrais être fagotée comme ça +tant seulement tous les dimanches. + +Claudie avait grand tort. C’était une très agréable paysanne et une très +déplaisante demoiselle. Sa coiffe blanche allait fort bien à son visage +rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe; mais la robe longue et +drapée des femmes de loisir lui enlevait tous ses avantages, et ses +cheveux crépus et bas plantés, qui lui donnaient l’air mutin et +courageux, obéissaient mal à la coiffure lisse et moelleuse que les +dames de cette époque avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses +manières de franche villageoise avaient un comique gracieux que la robe +bleu céleste de la romantique Marie faisait paraître choquant et même +effronté. Enfin la bonne Claudie, dont les formes rondes et mignonnes ne +manquaient pas de charme dans la liberté de leurs allures, avait, en cet +instant, l’air d’un méchant petit garçon mal déguisé en femme. + +Jeanne offrait avec elle un parfait contraste : elle était aussi belle +en demoiselle qu’en villageoise; la vigueur de ses formes n’avait rien +de masculin, grâce à son humeur paisible et chaste, qui lui conservait +toujours une contenance grave et posée. Son teint de _lis et de roses_ +(pour elle cette vieille métaphore était toujours de saison, et il n’y +avait soleil ni hâle qui pussent en triompher), paraissait plus pur et +plus frais encore avec la robe blanche et la fraise de dentelle; ses +cheveux splendides, que la coiffe avait toujours dérobés aux regards, +s’étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de mademoiselle de +Boussac, et s’arrondissaient en tresses d’or autour de sa tête +admirablement conformée. Ses mains, d’un beau modelé, n’avaient eu +besoin d’autre cosmétique que le laitage qu’elles pétrissaient tous les +jours, pour devenir merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n’y +avait que son pied qui fût mal déguisé; c’était celui d’une statue +grecque; habitué dès l’enfance à marcher nu sur les bruyères, il était +trop beau et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les souliers +étroits et pointus à l’aide desquels les femmes du monde se font des +extrémités artificielles qui ne semblent pas appartenir à un corps +humain. + +— J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en la regardant, que je n’ai +jamais rien vu d’aussi beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait +créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait mieux. — A +présent, maman, ajouta-t-elle, nous allons nous promener dans le jardin. +Les gens de la ville qui nous verront de loin prendront ces deux +déguisées pour des demoiselles arrivant de Paris. Le bruit va se +répandre tout de suite que madame la sous-préfette a trois filles, et +demain, quand ils n’en verront plus qu’une, ils seront _aux champs_ pour +savoir ce que sont devenues les deux autres. Cela fait que toute la +ville de Boussac goûtera au poisson d’avril. + +— Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je sois mêlée, je vous en +prie, dit madame de Charmois. Dans ma position, je ne puis me permettre +de rire avec mes administrés. Ce serait du plus mauvais ton, et les +mettrait avec moi sur un pied d’intimité qui ne me conviendrait +nullement. + +— Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame de Boussac, faire +croire qu’on se moque d’eux, qu’on les traite légèrement, et les gens +des petites villes sont horriblement susceptibles. Ainsi, Marie, ne +poussez pas cela plus loin, mon enfant. + +— C’est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh bien! nous y renonçons +bien vite, maman. + +— Ah! bien, voilà tout notre amusement fini! dit Elvire en reprenant +tout à coup son air boudeur; c’est bien la peine d’avoir passé tant de +temps à les costumer! Maman, vous êtes toujours comme cela. Vous ne +voulez jamais qu’on s’amuse! Si vous n’aviez rien dit, madame de Boussac +n’aurait pas songé à nous le défendre. + +— Mais puisqu’on vous dit, ma fille, que cela pourrait choquer, et +faire naître dès l’abord des préventions contre nous! + +— Le beau malheur de choquer des sots! reprit Elvire, qui était toute +rouge de dépit, bien que son ton traînant n’indiquât pas une violence +expansive et franche. + +Madame de Charmois allait répondre, et la dispute n’eût pas fini de si +tôt, lorsque Cadet entra apportant des bougies. Le fils du sacristain +Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle levée de serviteurs +campagnards que, pour raison d’économie, madame de Boussac avait +substituée à sa valetaille parisienne. C’était Jeanne, consultée par sa +marraine, qui avait indiqué Cadet comme un bon sujet, un garçon _à tout +faire_, comme on dit. Cadet était enchanté de vivre auprès de Claudie, +qui était sa camarade de première communion (chez les paysans, aller +ensemble au catéchisme établit un lien qui ne s’oublie pas), et de +Jeanne, qui avait été sa compagne bienveillante et son guide éclairé +dans l’art de faire _pâturer les bêtes_. Il était un peu lourd, un peu +maladroit, _cassait_ beaucoup, faisait mille quiproquo quand on le +chargeait de diverses commissions, et n’avait pas encore pu, depuis six +mois, élever son intelligence jusqu’à la symétrie du dessert. Au +demeurant, laborieux, point ivrogne, probe et de bonne volonté, il se +faisait pardonner toutes ses gaucheries, et la _grand’dame_ de Boussac +avait pris le parti d’en rire avec Marie, qui le protégeait parce que +Jeanne intercédait toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle passait +sa vie à le taquiner, à le gronder, à le contrefaire, ce qui, loin de +l’offenser, le charmait, et, de son côté, la malicieuse fille eût été +désolée de perdre un camarade qui alimentait sa joyeuse humeur par une +niaiserie complaisante et une crédulité inaltérable. + +Cadet n’avait pas été initié au projet du poisson d’avril. En voyant +confusément deux dames de plus au fond du salon, il baissa modestement +les yeux, suivant sa coutume, plaça les lumières, attisa le feu, ferma +les jalousies, et sortit sans s’apercevoir des rires de Claudie et de +mademoiselle Elvire, qui pouffaient, tandis que Jeanne et Marie +gardaient parfaitement leur sérieux. + +Marsillat entra l’instant d’après, et madame de Boussac, qui le traitait +en ami de la maison, consentit tacitement à ce que Marie fît rester les +deux fausses demoiselles pour tenter l’épreuve sur lui. Seulement Marie, +qui se méfiait du coup d’œil rapide et pénétrant de Léon, poussa les +soubrettes dans l’embrasure d’une fenêtre, et se plaça devant elles, +avec Elvire, auprès d’une table à ouvrage. + +Léon Marsillat était fort bien venu au château de Boussac, depuis la +maladie de Guillaume. Il avait témoigné alors un grand intérêt à ce +jeune homme. Il s’était dévoué obligeamment à lui venir tenir compagnie +et faire la lecture deux ou trois fois le jour, durant sa convalescence. +Il ne s’était pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle le +malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume avait été assez fort +pour manifester sa reconnaissance ou son déplaisir, madame et +mademoiselle de Boussac avaient remarqué avec surprise qu’il s’était +montré de plus en plus froid et contraint envers Marsillat. Il ne lui +avait jamais adressé de paroles désobligeantes; bien au contraire, il +l’avait remercié de son dévouement en termes affectueux, mais sur un ton +glacé. Puis il avait paru l’éviter, retenir mal un geste d’impatience et +de mécontentement quand il le voyait entrer dans la cour et se diriger +vers la maison : enfin, il lui était arrivé plusieurs fois de courir à +sa chambre et de s’y enfermer, feignant de dormir et ne répondant pas +quand Léon venait y frapper doucement, bien que Claudie, qui épiait ou +devinait tout, l’eût vu, par le trou de la serrure, lire ou rêver à son +balcon. + +Marsillat s’était fort bien aperçu de cette disposition peu +bienveillante. Il n’en avait tenu compte, feignant de n’en rien voir, ce +à quoi l’avait suffisamment autorisé le redoublement d’égards et de +prévenances affectueuses de madame de Boussac. La pauvre mère, ne +soupçonnant point les motifs de cette antipathie, avait attribué à +l’état maladif du cerveau de son fils l’espèce d’ingratitude dont elle +s’efforçait de le justifier, et que cependant elle n’avait osé blâmer +ouvertement, les médecins ayant fortement recommandé d’éviter toute +émotion et toute contrariété au malade. C’est seulement lorsque +Guillaume avait été hors de danger, que madame de Boussac avait fait +sortir Marie du couvent, espérant que la société d’une sœur chérie +dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais, après quelques jours +d’expansion, Guillaume s’était montré plus nerveux, plus bizarre et plus +abattu qu’auparavant. C’est alors qu’on s’était décidé à l’envoyer à +Marseille rejoindre sir Arthur, qui partait pour l’Italie, et qui +demandait, par des lettres pleines d’insistance et d’affection sincère, +à se charger de distraire et de surveiller son jeune ami. Marsillat +avait offert de conduire ce dernier à Marseille, et cette fois Guillaume +avait accepté sa compagnie avec un empressement qu’on avait regardé +comme un premier symptôme d’heureuse guérison physique et morale. + +De Marseille, Léon avait été s’installer à Guéret, où il se proposait +d’exercer sa profession d’avocat, durant quelques années, comme sur un +théâtre plus digne de son talent que Boussac, arène obscure de ses +premiers et remarquables essais. Mais il revenait fréquemment à Boussac +pour voir sa famille, ses amis d’enfance, et donner un coup d’œil à ses +propriétés. Il ne manquait jamais d’être assidu au château de Boussac. +Il était le conseil obligeant et désintéressé de la famille, la +dirigeait habilement à travers ses embarras de fortune; en un mot, il +s’était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner par la +châtelaine son peu de respect et d’amour pour un trône et une religion +auxquels, au fond de son cœur, la dame de l’empire ne tenait que pour la +forme et à cause du nom qu’elle portait. N’ayant plus guère pour primer +sa province que ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous +l’empire, elle se rattachait par là seulement à la restauration. + +La _grand’dame_ de Boussac faisait donc à l’avocat libéral et voltairien +un accueil très affectueux, et mademoiselle de Boussac, attentive à +complaire à sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu’elle +s’efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que le côté profond de +son caractère serait heurté par l’ironie de Marsillat, et ne se sentant +pas assez de confiance en lui pour consentir à une discussion sérieuse +sur quelque sujet que ce fût. Au fond du cœur, Marie se tenait sur ses +gardes avec cet homme que son frère avait paru ne point aimer, et +qu’elle voyait sceptique sans savoir qu’il était dépravé. On fermait les +yeux là-dessus au château, et on ne prononce pas d’ailleurs le mot de +libertin devant les demoiselles. + +— Madame, dit Marsillat à la châtelaine, je vous annonce une visite. +J’ai rencontré, au bas de la côte, une grosse voiture... remplie de +graves personnages que je ne connais pas, mais qui m’ont demandé à +plusieurs reprises si vous étiez chez vous. + +— Une grosse voiture... de graves personnages... s’écria madame de +Charmois en jetant un coup d’œil rapide sur la toilette de sa fille. + +— Et que vous ne connaissez pas? ajouta madame de Boussac. Voilà ce +qu’il y a de plus étrange, car vous connaissez toutes les personnes du +pays, monsieur Léon. + +— Vous ne voyez pas, maman, que c’est un poisson d’avril? dit en +souriant mademoiselle de Boussac. + +— Ah! mademoiselle Marie, répondit Marsillat, je ne me permettrais +jamais avec vous... ce que vous me faites l’honneur insigne de vous +permettre envers moi dans ce moment même. + +— Comment cela? + +— Permettez-moi donc de saluer cette dame, reprit Marsillat, qui +reconnaissait la nuque hâlée de Claudie sous sa crinière mal domptée. + +Et il s’approcha du jeune groupe, faisant, avec un sérieux comique, de +grands saluts à Claudie, mais sans la regarder en face, car la beauté de +Jeanne et son attitude naturellement noble et calme absorbaient toute +son attention. + +— Et comment donc que vous avez fait pour me reconnaître si vite, quand +Cadet ne m’a pas _reconnaissue_ du tout? s’écria Claudie en se levant et +en se donnant de grands coups d’éventail dans la poitrine. + +— Avec quelle grâce elle manie l’éventail! reprit Marsillat toujours +railleur et regardant toujours Jeanne de côté : on dirait d’une beauté +andalouse. + +— C’est-il des sottises que vous me dites là, monsieur Léon? demanda +Claudie, ne comprenant rien à ce compliment ironique. + +Pendant que l’on échangeait des reparties enjouées autour de la table à +ouvrage, madame de Charmois qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat, +et qui, déjà, avait interrogé à la hâte madame de Boussac sur le nom, la +position et la fortune de l’avocat, reconnut, avec ce regard de lynx +d’une femme née préfet de police, que ledit avocat, après avoir effleuré +du regard la grosse Elvire, n’avait plus daigné y faire la moindre +attention, et que, tout en parlant avec Marie et Claudie, il ne +détachait pas ses yeux de la belle Jeanne. + +— Ma chère, dit-elle à madame de Boussac, il est temps de faire finir +cette plaisanterie; il vous arrive du monde. J’ai entendu dans la cour +le roulement d’une voiture... + +— Eh non! ma chère, c’est une charrette qui rentre. + +— N’importe! faites sortir ces péronnelles. Je vous demande cela pour +moi. Une visite qui vous tomberait dans ce moment-ci me gênerait +beaucoup... Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant la voix tout à +fait, vous avez là une trop belle servante; cela fait tort à nos filles. +Je ne conçois pas que vous gardiez cette Jeanne ayant une fille à +marier. Je vois que vous n’y entendez rien, et qu’il faudra que je vous +dirige si vous voulez l’établir convenablement. Allons! vous riez de +tout! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces demoiselles de +contrebande. + +La grosse Charmois se leva; mais, avant qu’elle eût fait un pas, Cadet, +tout rouge, tout essoufflé, tout ébouriffé, se précipita dans le salon +en criant et en riant à se luxer la mâchoire : + +— Madame! les v’là! not’ maîtresse! Ça les est! Ça les est; foi +d’homme! + +— Mon fils! s’écria madame de Boussac, qui devina avec le seul +commentaire de la tendresse maternelle. + +Elle s’élança vers la porte avec Marie, et soudain Guillaume, bousculant +Cadet, qui, dans sa joie, perdait la tête et se mettait en travers de la +joie d’autrui, se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur. Sir +Arthur le suivait, attendant, d’un air heureux et calme, sa part dans +les embrassades et les effusions de famille. + + + XII + UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE + +J’espère que je vous ai tenu parole, dit sir Arthur aux dames de +Boussac, lorsque les premiers transports furent apaisés. Je vous le +ramène aussi frais, aussi aimable et plus robuste qu’avant sa maladie. + +En effet, Guillaume était devenu tout à fait un beau jeune homme. Il +avait fait le matin un peu de toilette pour donner de la joie à sa mère +en lui montrant la meilleure mine possible. Ses yeux brillaient du pur +bonheur qu’on éprouve à se retrouver au sein de sa famille après une +assez longue absence. Il ne cessait d’embrasser sa mère, de baiser +tendrement les mains de sa sœur, de serrer dans ses bras sir Arthur, en +le leur présentant comme son sauveur, son meilleur ami, son véritable +médecin; il faisait même un accueil des plus affectueux à Marsillat, +contre lequel il paraissait avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes +préventions. Présenté aux dames de Charmois, il avait su dire des +paroles d’un aimable à-propos pour féliciter sa mère et sa sœur de leur +arrivée. Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et même la grosse +sous-préfette l’eût désiré moins joli garçon, cet avantage de la beauté +rendant, selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de +fortune, dans le choix d’une épouse. + +Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son lorgnon, et, ne pouvant se +lasser d’admirer sa belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins +d’abord à en faire son gendre qu’à regretter pour elle-même de n’avoir +pas vingt ans de moins. + +Jeanne et Claudie étaient restées debout dans leur coin, ne se souvenant +plus qu’elles étaient déguisées, l’une ébahie à la vue de ces beaux +Messieurs si bien habillés; l’autre attendrie de la joie de sa marraine, +et surtout de sa jeune maîtresse, ne pensant ni à se faire voir ni à se +cacher, oublieuse d’elle-même, suivant sa coutume. + +— Comme ce grand Monsieur parle drôlement! disait Claudie, surprise de +l’accent britannique très prononcé de sir Arthur. + +— Tu vois bien qu’il parle anglais! lui répondit d’un air avisé Cadet, +qui s’était rapproché d’elle. + +— C’est donc ça de l’anglais? reprit Claudie; ça se comprend bien tout +de même. + +— Ce Monsieur est un Anglais? dit Jeanne à son tour; et, conservant +contre les enfants d’Albion un effroi et un ressentiment enracinés dans +le cœur de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna qu’il eût +l’air d’un _chrétien_ plus que d’un démon. + +— Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande humblement pardon +du poisson d’avril que je vous ai servi en vous annonçant de graves +personnages inconnus. + +— Ah! je vous le pardonne de grand cœur, répondit la jeune fille; mais +j’admire votre astuce! vous mentez avec un sang-froid!... + +— C’est M. Arthur qu’il faut en accuser. Il m’avait tant recommandé +d’être sur mes gardes! il tenait tellement à vous surprendre. + +— Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son enjouement paisible et son +parler lent. J’étais _passionné_ contre vous depuis un jour de 1^{er} +avril où, étant toute petite, à votre couvent, vous m’aviez fait mille +contes plus jolis les uns que les autres, en me riant au nez à chaque +mot, ce qui ne m’empêchait pas de vous croire. A présent, c’est mon tour +de vous mystifier. + +— Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat en faisant un signe +d’intelligence à mademoiselle de Boussac, que mademoiselle Marie ne +pourrait plus vous servir aucun poisson d’avril? + +— C’est _immepossible_! s’écria l’Anglais. Je ne crois plus à elle! + +En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa sœur et regarda Claudie sans +la reconnaître. Elle était entrée au château longtemps après son départ +pour l’Italie, et il ne l’avait vue qu’un jour dans toute sa vie, le +jour qu’il avait passé à Toull-Sainte-Croix. Le déguisement achevait de +dérouter ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour se dire : +J’ai vu, je ne sais où, une figure qui ressemblait à celle-ci. Mais dès +qu’il eut aperçu Jeanne, il la trouva si belle et si à l’aise sous ce +nouveau costume, qu’il ne put se persuader qu’elle le portait pour la +première fois. Il s’imagina qu’appréciant le caractère élevé de sa +filleule, madame de Boussac l’avait tirée de l’humble condition de +servante pour en faire une sorte d’égale, une demoiselle de compagnie, +et il se sentit pénétré de joie et de terreur. + +Il s’était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments de protection +paternelle. Ne la trouvant pas sur son passage dans la cour ni dans +l’escalier du château, il s’était demandé si sa mère, qui était bien +encore quelquefois sujette à des accès de colère et à des préventions +capricieuses, n’avait pas renvoyé Jeanne à ses moutons et à sa montagne. +Enfin il la retrouvait au salon sous les habits d’une demoiselle. Sans +doute, on lui avait donné de l’éducation; il allait entendre un langage +épuré sortir de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et pleine +de dignité, s’accordaient si bien avec ses suppositions! Il s’approcha +d’elle, lui prit la main, voulut lui parler, trembla, pâlit et balbutia. +Cette main était devenue si blanche et si douce, cette manche de +mousseline laissait voir un si beau bras, que Guillaume, troublé et ne +sachant plus ce qu’il faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La +pauvre fille éperdue prit l’embarras de son parrain pour de la froideur, +et cette caresse respectueuse et inusitée, pour une raillerie que lui +attirait son déguisement, comme les grandes révérences que Marsillat +avait faites à Claudie. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle +s’esquiva bien vite avec Claudie pour aller reprendre ses habits de +paysanne, et préparer le souper de son parrain. + +Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce naturelle avaient vivement +frappé sir Arthur. Il avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne +pouvait s’expliquer pourquoi cette figure angélique lui faisait l’effet +d’une seconde apparition dans sa vie. L’avait-il vue dans ses rêves? +Était-ce là le type de prédilection de sa pensée? Ressemblait-elle +particulièrement à quelqu’une de ces madones de la Renaissance qu’il +venait de contempler avec un religieux amour à Florence et à Rome? + +— Quelle est cette jeune Miss? demanda-t-il à Marsillat. + +— C’est la gouvernante anglaise de mademoiselle de Charmois, répondit +tout haut Marsillat avec aplomb en faisant de l’œil appel à la gaieté de +Marie; c’est _miss Jane_; l’autre est _miss Claudia_, la gouvernante de +mademoiselle Marie. + +— Miss Jane! gouvernante! répéta l’Anglais avec stupeur. + +— Eh bien! sir Arthur, reprit Marie en souriant, craignez-vous encore +quelque poisson d’avril? Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour +sans que vous soyez sur vos gardes. + +Sir Arthur avait déjà mordu à l’hameçon avec une confiance sans bornes, +et il se réjouissait de pouvoir enfin parler anglais tout à son aise +pendant le souper. + +On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient affamés, et sir Arthur, +malgré les supplications et les reproches de la famille, était dans la +résolution inébranlable de partir immédiatement après. Il était appelé +par des affaires pressantes, indispensables, à Orléans, où il avait des +propriétés. Il avait défendu aux postillons de dételer; mais il +s’engageait sur l’honneur à revenir dans huit jours. + +Autour de la table, où le souper venait d’être servi, s’agitaient +Claudie et Cadet, l’une poussant l’autre, le grondant à demi-voix, le +dirigeant, et se moquant de lui du geste et du regard. Claudie, en +paysanne, ne frappa pas plus sir Arthur qu’elle ne l’avait fait en +demoiselle. Il n’y fit d’autre attention que de lui dire merci, selon +une habitude de courtoisie qui lui était particulière, chaque fois qu’il +voyait une main de femme lui changer lestement son assiette, au lieu des +grosses pattes brunes et calleuses du flegmatique Cadet. + +Guillaume reconnut enfin Claudie, et se rappela qu’on lui avait annoncé +son admission au château dans un de ces post-scriptum de lettres intimes +où l’on entasse en masse les détails de la vie domestique. + +— Claudie était donc déguisée tout à l’heure? demanda-t-il à Marie, +placée près de lui. + +— Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait notre mascarade du 1^{er} +avril sans prévoir que nous serions trop heureuses ce jour-là pour avoir +besoin de nous amuser. + +— Et Jeanne était donc déguisée aussi? + +— Sans doute. Est-ce que tu ne l’as pas reconnue? + +— Pas très bien! dit Guillaume préoccupé. + +— Allons donc! tu lui as baisé la main avec toutes sortes de +cérémonies! Nous avons cru que tu nous secondais pour attraper sir +Arthur. + +— Je n’y pensais pas, reprit Guillaume. + +— Ah! tu ne t’es donc pas corrigé de tes distractions? + +Pendant ce dialogue à voix basse, madame de Charmois avait entrepris, à +haute voix, sir Arthur sur l’article mariage. + +— Il y a quelques années que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer à +Paris chez madame de Boussac, et chez mesdames de Brosse et de +Clairvaux, lui disait-elle. Dans ce temps-là vous n’étiez pas marié; +vous étiez incertain si vous achèteriez des propriétés en France ou si +vous retourneriez vous fixer en Angleterre : c’était peu de temps après +le retour de nos princes bien-aimés, et quoique vous ne fussiez pas +militaire, nous vous regardions comme un de nos libérateurs. Maintenant, +vous êtes établi, je crois... ou veuf? Je vous demande pardon si je ne +me souviens pas bien. + +Marsillat haussa les épaules involontairement au mot de libérateur, que +l’Anglais reçut d’un air très froid. Madame de Boussac, observant le +manège de son amie à l’endroit du mariage présumé de sir Arthur, la +poussa du genou comme pour l’avertir que c’était bien maladroit; mais la +Charmois n’en tint compte, persuadée que tous les moyens étaient bons +pour arriver à ses fins. + +— Ainsi, vous êtes encore garçon? reprit-elle lorsque l’Anglais lui eut +fait observer que sa vie errante depuis trois ans eût été peu +conciliable avec les liens de l’hyménée. Mais songez-vous qu’il est +temps de vous y prendre, sir Arthur? Vous voilà encore dans la fleur de +l’âge. Cependant, quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on commence +à devenir vieux garçon. + +— Vous avez raison, Madame, répondit M. Harley; on devient égoïste, on +prend des manies, on est chaque jour moins propre à rendre une femme +heureuse. Aussi, suis-je bien décidé à me marier plus tôt que plus tard. + +— A la bonne heure! J’ai toujours eu mauvaise opinion d’un homme qui ne +se marie pas. Et votre choix est fait, sans doute? + +— Non, pas précisément. + +— Ah! vous êtes incertain? + +— Très incertain, répondit l’Anglais d’un ton positif. + +— Je comprends! vous n’êtes pas bien sûr d’être amoureux. + +— Je ne suis pas _amoureuse_, dit l’Anglais, mais je pourrais bien le +devenir. + +Et il promena autour de lui des regards candides comme s’il eût cherché +quelqu’un. + +— Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la grosse Charmois, et c’est +plaisir que de le pousser un peu. Vous regardez, lui dit-elle en +baissant la voix pendant que les jeunes gens parlaient entre eux d’autre +chose, s’il y a quelqu’un ici qui vous rappelle l’objet de vos pensées? + +— Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs, Madame, dit l’Anglais +en riant. + +— Est-ce qu’il voudrait me faire la cour? se demanda la sous-préfette. +Quel dommage que je ne sois pas à marier! Et cette Elvire, qui fait +justement la moue dans ce moment, au lieu de montrer qu’elle a de belles +dents! Que les petites filles sont sottes! Je suis sûr, monsieur Harley, +reprit-elle par un douloureux retour sur son peu de fortune, que vous +avez de l’ambition? + +— Beaucoup, Madame! + +— Vous êtes comme tous les hommes riches de ce temps-ci : vous voulez +être plus riche encore. + +— Oh! je suis beaucoup plus ambitieux que cela! + +— Vous voulez un grand nom? + +— Je voudrais qu’elle eût un joli nom, très facile à prononcer. + +— Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi, je vous conseille de +prendre une femme bien née. Vous êtes d’une famille noble, mais non +illustre; si vous voulez vivre en France sur un certain pied de +considération, il faut vous allier à une famille dont le nom... sans +être des premiers, car enfin vous ne pouvez prétendre à une +Montmorency... soit du moins... + +— J’ai, Madame, encore plus d’ambition que cela, reprit l’Anglais sans +se déconcerter. + +— Eh! mon Dieu! quelle ambition avez-vous donc? Vous êtes donc +immensément riche? + +— Je suis un honnête homme, et je voudrais être aimé et estimé de _mon_ +femme. Voilà mon ambition. + +— Ah! le drôle de corps! mais vous êtes tout à fait charmant. On n’a +pas plus d’esprit que cela. On dit qu’il n’y a que les Français pour +avoir de l’esprit! mais vous en avez à revendre, mon cher! + +— Vous êtes beaucoup trop _bon_, Madame. + +— C’est vous qui êtes bon! Je suis sûre que vous seriez le plus +charmant et le plus excellent mari de la terre. Mariez-vous! vrai! vous +ne demandez qu’à être aimé; vous méritez trop de l’être pour qu’une +femme digne de vous ne soit pas facile à rencontrer. + +— C’est beaucoup plus difficile que vous ne croyez, Madame. Une femme +digne d’être aimée et capable d’aimer loyalement, fidèlement, c’est très +rare en France, où les femmes ont tant d’esprit! + +— Eh bien, vous vous trompez! j’en connais qui ont plus de cœur encore +que d’esprit, et si vous revenez dans huit jours, je vous prouverai +cela. + +— Dans _houit_ jours! c’est bien long, dit l’Anglais avec une +tranquillité remarquable. + +— Ah! que vous êtes pressé! Il paraît que le voyage d’Italie vous a peu +satisfait, et que vous comptez trouver mieux chez nous. Allons! j’espère +que vous attendrez bien huit jours. Je suis femme de bon conseil, je +connais le cœur humain, et je m’intéresse à vous... vrai! comme si vous +étiez mon fils. + +— Vous êtes bien _bon_! répéta l’Anglais, avec un imperceptible sourire +d’ironie. + +On était au dessert. C’était le département de Jeanne. Elle entra +apportant des corbeilles de pommes, de poires et de raisin admirablement +conservés et arrangés avec art dans la mousse. Habillée en paysanne, +avec beaucoup de propreté, les manches retroussées jusqu’au coude pour +être plus adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour poser, au +milieu de la table, un large fromage à la crème qu’elle venait de battre +et de délayer à la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour +servir la table, sans méfiance et sans affectation, tantôt près de +Guillaume et tantôt près de l’Anglais. Mais Guillaume remarqua qu’elle +évitait de s’approcher de Marsillat, bien qu’il eût insensiblement +écarté sa chaise de celle d’Elvire pour laisser un passage près de lui à +la belle canéphore. Guillaume en détacha ses yeux avec effort et parla +avec sa sœur de tout ce qui pouvait en détacher sa pensée. Mais Jeanne +était destinée ce soir-là à fixer l’attention en dépit d’elle-même. + +Dès qu’elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations matrimoniales +de la Charmois fatiguaient beaucoup, changea la conversation en +s’adressant à mademoiselle de Boussac : + +— C’est bien! mademoiselle Marie, lui dit-il en riant, vous croyez +m’avoir donné du poisson à souper, mais je n’y ai pas touché, ne vous en +déplaise. + +Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante anglaise; elle +regarda sir Arthur d’un air étonné. + +— Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l’Anglais; mais elle est +aussi belle d’une façon que de l’autre, et je n’ai pas été attrapé un +seul instant. + +— Je vous demande bien pardon, dit Marie; vous avez pris notre belle +laitière pour une gouvernante anglaise; et Dieu sait si je songeais à +vous attraper. C’est M. Marsillat qui a fait ce conte-là. + +— Vous jouez très bien la comédie, répliqua l’Anglais, obstinément +déterminé à prendre Jeanne la laitière pour miss Jane travestie. + +— Ah! c’est trop fort! s’écrièrent les jeunes filles en éclatant de +rire. Je parie qu’il croit que c’est à présent que nous le trompons! + +— Bonne comédie! répéta sir Arthur en riant à son tour de bon cœur. + +Il fut impossible de savoir clairement ce que pensait l’Anglais +mystifié; mais il est certain qu’il ne voulait point croire, tout exempt +de préjugés qu’il était, à tant de majesté chez une laitière, et qu’il +s’en tint à sa première impression, son admiration sympathique pour la +belle compatriote qu’on lui avait montrée en robe blanche et en cheveux +d’or tressés à l’anglaise. « Elle est bien vraiment la plus belle femme +du monde, dit-il à Marsillat, qui s’amusait à l’interroger en sortant de +table, car elle est, s’il est possible, plus belle en cornette qu’en +cheveux. » Aussitôt que l’Anglais eut englouti six tasses de thé que +Marie lui prépara avec soin et lui versa avec la grâce d’une bonne sœur, +reconnaissante des soins qu’il avait pris de son frère, il fit avertir +les postillons, résista à de nouvelles prières, renouvela son serment de +revenir dans huit jours, et partit après avoir pressé dans ses bras son +cher Guillaume, qu’il regardait comme un fils adoptif. Au moment où il +montait en voiture, la grosse Charmois qui l’avait reconduit jusque-là +avec toute la famille, et qui s’acharnait après lui, lui dit d’un air +futé, à demi-voix : + +— Ah çà! vous m’avez promis de me consulter! N’allez pas vous embarquer +dans votre grand projet sans m’en faire part. Je connais tout le monde, +moi, et je suis plus à même que qui que ce soit de vous donner des +informations et de vous empêcher de tomber dans quelque piège. + +— Soyez tranquille, Madame, répondit sir Arthur d’un air un peu +railleur, en s’enveloppant de son carrick de voyage, qu’il boutonna +méthodiquement sur sa poitrine; dans _houit_ jours, nous parlerons de +cela, et peut-être vous en écrirai-je avant _houit_ jours, car je suis +un homme très _immepatiente_. + +Cette dernière parole laissa dans l’âme de la grosse Charmois les plus +doux rêves d’établissement pour sa fille : elle n’en dormit pas de la +nuit. Il m’en écrira avant huit jours! répétait-elle en agitant sur son +oreiller sa grosse tête pleine de projets. C’est à _moi_ qu’il compte +écrire et non à madame de Boussac! Donc c’est à ma fille qu’il pense. +Certainement il l’a regardée, beaucoup regardée. Toutes les fois que je +lui conseillais le mariage, il regardait Elvire d’une façon étrange. Il +a une drôle de physionomie. On ne sait trop s’il plaisante ou s’il parle +sérieusement; mais c’est un original. Je lui ai plu. Combien d’hommes ne +se décident pour une jeune personne que par entraînement pour l’esprit +de la mère! D’ailleurs Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de +beaux yeux, mais elle est si maigre! elle a l’air d’un enfant, et l’idée +du mariage ne vient pas en la regardant. + +Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette de Boussac +lorsqu’elle reçut dès le lendemain le billet suivant : + + « Madame, + + « Dans mon impatience de suivre vos bons conseils et de + m’établir suivant mon goût, je viens vous prier d’être mon + intermédiaire auprès de miss Jane, la gouvernante anglaise de + votre fille, pour lui offrir humblement la main, le nom et la + fortune d’un honnête homme, très amoureux d’elle. Je suis avec + respect, etc. + + « Arthur Harley. » + + + XIII + LE FRÈRE ET LA SŒUR + +Cette brusque et bizarre déclaration fut un coup de foudre pour madame +de Charmois. Elle courut s’enfermer avec madame de Boussac, qui ne +voulut pas prendre l’affaire au sérieux, et la regarda comme un fort bon +tour joué par sir Arthur à une donneuse de conseils importuns et +malséants. + +— Non! non! s’écria la Charmois indignée, s’il est homme d’honneur +comme vous l’affirmez, il ne plaisante pas. Je suppose qu’il existât en +effet une _miss Jane_, gouvernante de ma fille, jugez donc quelle joie +et quel orgueil pour elle si on venait lui annoncer qu’un millionnaire +veut l’épouser! Et ensuite quelle honte et quelle rage lorsqu’on lui +apprendrait que ce n’est qu’un poisson d’avril! Non, un homme de bonne +compagnie ne se permettrait pas une pareille mystification, fût-ce avec +une laveuse de vaisselle. + +— Mais, ma chère, reprenait madame de Boussac, M. Harley n’est pas si +dupe que vous croyez; il a très bien compris que Jeanne est une +servante, et, dans la certitude que vous ne prendriez pas au sérieux sa +demande, il vous a adressé cette plaisanterie pour vous punir de lui +avoir jeté nos filles à la tête. + +— Si telle est son intention, il s’en repentira! s’écria madame de +Charmois. Je ferai si bien qu’il deviendra amoureux de ma fille, et +j’aurai le plaisir de la lui refuser. Mais, en attendant, ma chère, vous +allez, j’espère, me faire le plaisir de mettre Jeanne à la porte. + +— Et pourquoi donc? De quoi est-elle coupable, la pauvre enfant? + +— C’est une coquette insigne! + +— Vous vous trompez beaucoup. Elle n’a pas l’apparence de coquetterie. + +— Eh bien! n’importe! elle est belle, elle plaît! elle fait du tort à +nos filles. Il est impossible de la supporter davantage ici. + +Jeanne était une servante si fidèle et si utile à la maison, que madame +de Boussac se défendit de la renvoyer avec assez de fermeté. « Je t’y +contraindrai bien! » se dit tout bas madame de Charmois; et elle feignit +de renoncer à cette idée. + +— Quant au poisson d’avril de M. Harley, dit-elle en froissant le +billet et en le jetant dans le feu, voilà toute la suite que j’y +donnerai. J’espère, ma chère amie, que vous aurez bouche close +là-dessus. + +— D’autant plus, répondit madame de Boussac, que notre ami ne peut pas +l’entendre autrement, et qu’il compte bien que vous garderez la leçon +pour vous, sans en faire part à personne. Je ne veux même pas être +censée en rien savoir. + +— Et moi, ajouta la sous-préfette, je ne veux même pas être _censée_ +avoir reçu cet impertinent billet. Ce sera _censé_ égaré, et si votre +Anglais m’en parle, je ferai semblant de n’y rien comprendre. + +Madame de Charmois alla rejoindre son époux, qui s’occupait d’emménager +dans la ville le local de sa nouvelle sous-préfecture, et, en le +critiquant, en le grondant à tout propos, elle assouvit un peu sur lui +sa mauvaise humeur. + +Cependant l’exprès berrichon qui, de La Châtre, où M. Harley avait +relayé et rédigé ses lettres pour Boussac, était venu au petit trot (en +une grande journée) remplir ce bizarre message, avait, conformément à +ses instructions, demandé à parler à mademoiselle Jane; et comme il ne +se piquait point de prononcer ce nom à l’anglaise, comme ledit nom, +écrit sur un billet dont il était porteur, offrait à des yeux français +la même consonnance que celui de Jeanne, Claudie, qui apprenait à lire +et qui commençait à épeler fort lestement, ne fut pas en peine de +comprendre à qui cette lettre était destinée. + +— Ça vient du Monsieur anglais qui a passé avant-hier par chez nous? +dit-elle au messager. C’est drôle! Il faut qu’il ait oublié ou perdu +quelque chose dans la maison. Mais s’il m’avait écrit à moi, il aurait +mieux fait; au lieu que Jeanne ne connaît pas encore ses lettres. Et +faut-il faire une réponse à ça? + +— Eh! non, observa judicieusement Cadet, puisque le Monsieur anglais +est reparti pour Paris. + +— Allons! dit Claudie, en mettant la lettre dans la bavette de son +tablier, je lui donnerai ça quand elle ramènera ses vaches. + +— Non, non! faut y donner tout de suite, dit l’exprès, le Monsieur +anglais a dit qu’il fallait _y_ donner à elle-même, tout de suite en +arrivant. + +— Ah! eh bien, je m’y en vas, répondit Claudie; et retroussant le coin +de son tablier de cuisine, elle se dirigea en courant vers la prairie, +où Jeanne gardait ses vaches le long des rochers de la rivière. Mais +elle n’alla pas jusqu’au bout du jardin sans rencontrer mademoiselle de +Boussac, qui se promenait avec son frère, et à qui elle remit la lettre, +pressée qu’elle était d’en entendre lire le contenu. Marie ne lui donna +pas cette satisfaction. Elle se chargea de porter la lettre à Jeanne en +se promenant, et dès que Claudie, un peu mortifiée, eut tourné les +talons : C’est vraiment là l’écriture de M. Harley, dit-elle à +Guillaume : que peut-il donc avoir à écrire à Jeanne? + +— Cela me paraît inexplicable, répondit le jeune homme. Jeanne +sait-elle lire? + +— Non, dit mademoiselle de Boussac, en décachetant la lettre, d’autant +plus que c’est écrit en anglais. + +Les deux jeunes gens connaissaient assez bien cette langue, surtout +Marie, et ils lurent ce qui suit : + + « Ma chère miss Jane, depuis quelques mois j’ai pris la + résolution de me marier, et comme j’ai la prétention d’être bon + phrénologue et bon physionomiste, j’ai toujours compté obéir à + la première sympathie bien franche et bien vive qu’une belle + figure me ferait éprouver. Je ne vous ai vue que peu d’instants, + mais je vous ai considérée assez attentivement, malgré mon + émotion, pour être certain que je ne me trompe pas sur votre + compte, que votre physionomie est le reflet de votre âme, et que + votre âme est un type de perfection comme votre figure. + Sur-le-champ, j’ai senti que je vous aimais et que je suis + destiné à vous aimer toute ma vie, si vous daignez me payer de + retour. Permettez-moi, lorsque je vous reverrai dans quinze + jours, de mettre à vos pieds une affection sincère, + respectueuse, fondée sur la plus haute estime et la plus tendre + admiration. Jusque-là informez-vous de ma position et de mon + caractère auprès de M. Guillaume de Boussac et de sa famille, + afin que si votre cœur est libre de tout engagement, et si vous + me jugez digne d’être votre mari, vous daigniez écouter ma + demande et me croire votre serviteur et votre ami le plus + dévoué. + + Arthur Harley. » + +— En vérité, cela paraît sérieux, n’est-ce pas? demanda Marie à son +frère, qui était tombé dans une profonde rêverie. + +— Oui, ma sœur, cela est sérieux, on ne peut plus sérieux! répondit +Guillaume après un long silence. Sir Arthur est incapable d’une +indécente et cruelle plaisanterie. Jamais, fût-ce en riant, sa bouche +n’a prononcé un mensonge. Jamais sa plume n’a tracé seulement une +exagération. Il s’est pris d’amour, ou tout au moins d’affection tendre +et paternelle pour Jeanne. Il veut l’épouser, et il l’épousera. + +— Guillaume, je crois rêver, vous dis-je. + +— Pas moi! tout cela me paraît fort naturel de la part de sir Arthur. +C’est la conséquence et la confirmation de toutes ses idées, de toutes +ses paroles, de tous ses projets et de toutes ses croyances. Il est +exempt de nos misérables préjugés. Son âme, supérieure au monde et à ses +vanités frivoles, n’aspire qu’au vrai. Il a quelques systèmes +excentriques qui le rendent original sans lui rien ôter de sa raison et +de sa sagesse. Ce n’est pas à tort qu’il se vante de lire dans les cœurs +et de juger infailliblement d’après les physionomies. Je l’ai vu, à cet +égard, avoir des révélations qui tenaient du miracle. Je ne l’ai jamais +vu admirer la beauté d’une femme sans qu’il fît aussitôt, avec une +merveilleuse perspicacité, le compte de ses qualités et de ses défauts; +et toujours je l’ai entendu conclure ainsi : « Ce n’est pas encore là +mon idéal. Le jour où je le trouverai, fasse le ciel qu’il puisse +accepter de moi son bonheur, et le trouver dans mon amour! » Dans le +commencement, je riais de ces bizarreries dites d’un ton si froid et si +réfléchi. Mais peu à peu j’ai reconnu dans M. Harley un esprit sérieux, +une âme passionnée, un caractère généreux, inébranlable dans sa fermeté. +Croyez bien, Marie, que les plaisanteries du monde n’effleureront pas +même sir Arthur, et qu’en épousant Jeanne, il s’estimera le plus heureux +des hommes! + +— Ah! Guillaume, s’écria mademoiselle de Boussac vivement émue, +j’aimais sir Arthur comme un frère, comme un ami véritable. A présent, +je l’admire comme un héros! Eh bien! n’en doutez pas, il est aussi sage +que grand, et cet exemple me confirme dans la foi que j’ai aux +révélations du sentiment. Jeanne est digne de lui. Jeanne est un ange. +Elle est, dans son espèce, une femme supérieure; et si le monde raille +et méprise cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques et +pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas comme moi, mon cher Guillaume? +Tu parais triste et abattu de cette résolution de ton ami! + +— Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume troublé. Sir Arthur +va avoir une grande lutte à soutenir contre le monde!... Il est vrai +qu’il est indépendant, lui! qu’il n’a pas de famille à respecter, +personne à ménager... + +— Si ce n’est que le monde, il en triomphera aisément par le mépris. +Allons, Guillaume, ne soyez pas au-dessous de votre ami. Apprêtez-vous, +au contraire, à lutter pour lui et avec lui. Moi, je me déclare son +auxiliaire, son apologiste, et dussé-je être raillée et condamnée, je +n’aurai pas assez de paroles pour louer et admirer sa conduite. + +— Bonne et romanesque Marie, tu es admirable, toi! dit Guillaume en +pressant le bras de sa sœur contre sa poitrine. Ah! si tu savais combien +mon cœur te donne raison! + +— Si je suis romanesque, tu l’es aussi, Guillaume; et si je suis +admirable, tu l’es bien autant que moi, frère! car voilà des larmes dans +tes yeux, et c’est la généreuse audace de sir Arthur qui les fait +couler. + +— Mais, Jeanne? reprit Guillaume d’une voix oppressée. + +— Jeanne? doutes-tu du choix de sir Arthur? Toi-même affirmes qu’il ne +se trompe jamais. Eh bien, j’affirmerai la même chose maintenant, car +Jeanne est un trésor. Tu ne la connais pas, Guillaume; tu n’as vu en +elle qu’une pauvre orpheline à secourir; tu lui sais gré des soins +qu’elle t’a donnés dans ta maladie, des nuits qu’elle a passées, +infatigable et toujours pieuse et calme comme un ange, à ton chevet; +enfin tu la regardes comme une servante fidèle et dévouée. Mais je la +connais, moi! Oui, moi seule; je sais que Jeanne est notre égale, +Guillaume, et peut-être qu’elle est plus que nous devant Dieu. Non, +aucun de nous n’aurait sa patience, sa fermeté, sa foi, son abnégation. +Combien de fois, par des raisons de pur sentiment et avec la lumière +naturelle de son âme, elle m’a révélé des vérités sublimes que mes +lectures m’avaient fait seulement pressentir! Oh! certes, Jeanne est un +être à part. Je m’y connais. J’ai été élevée avec quatre-vingts ou cent +jeunes filles nobles ou riches, et je les ai étudiées, et j’ai connu +leurs travers, leurs vanités, leurs mauvais instincts, leurs petitesses. +Parmi les meilleures il n’en était pas une que son rang ou son argent +n’eût pas déjà un peu corrompue. Eh bien, Guillaume, tu me croiras, toi, +car ce que je vais te dire, je n’oserais jamais le dire à maman, elle me +traiterait de tête folle et de cerveau exalté : aucune de mes amies du +couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire; +aucune ne m’a été aussi chère que cette paysanne; aucune de nos +religieuses ne m’a semblé aussi pure et aussi sainte. Oui, Jeanne est +une chrétienne des premiers temps. C’est une fille qui souffrirait le +martyre en souriant, et que l’église canoniserait si elle savait ce que +Dieu a mis de grâce dans son cœur. + +— Marie, tu m’attendris profondément et tu me fais mal, répondit +Guillaume, en s’asseyant ou plutôt en se laissant tomber sur un banc du +jardin. J’ai encore la tête malade quelquefois. Ton exaltation se +communique à moi, et m’agite trop violemment. Laisse-moi, laisse-moi +respirer un peu. + +— Cher frère! cher ami! pardonne-moi, dit Marie en lui prenant les +mains; mais il est certain que nous voici deux esclaves révoltés contre +ce monde injuste et absurde qui condamnerait nos pensées si elles +venaient à être traduites devant son tribunal. + +— Ah! ma sœur, tu ne sais pas quelles fibres de mon cœur ta voix +enthousiaste fait vibrer! s’écria douloureusement Guillaume en baisant +les mains de Marie, et il fondit en larmes. + +L’émotion de Guillaume surprit peu sa jeune sœur, plus exaltée et plus +romanesque encore que lui; mais, craignant toujours ces agitations +qu’elle avait vu autrefois lui être si contraires, elle essaya d’en +détourner son attention. + +— Eh bien! mon ami, lui dit-elle, qu’allons-nous faire de cette lettre? +Comment la traduire à Jeanne? comment lui persuader que c’est une +proposition sérieuse? + +Guillaume répondit qu’il ne trouvait pas convenable de s’en charger, et +que sa sœur s’en tirerait beaucoup mieux sans lui. — Vous êtes habituée +au langage naïf de Jeanne, lui dit-il, et, au besoin, vous le parlerez +fort bien pour vous faire comprendre d’elle. Allez donc lui porter les +offres de sir Arthur, chère Marie; si elle n’en est pas éblouie, elle en +sera du moins touchée. + +Et Guillaume retomba dans l’abattement. + +— Attendez! mon ami, s’écria Marie incertaine. Il me vient un scrupule. +Pensez-vous que sir Arthur soit resté la dupe du travestissement de +Jeanne? la prend-il pour une servante marchoise, ou pour une gouvernante +anglaise? + +— Au fait! s’écria Guillaume à son tour, sa démarche serait bien moins +étrange et son caprice moins excentrique dans ce dernier cas; on doit +supposer une gouvernante instruite, on peut la supposer d’une honnête +naissance. De plus, si M. Harley prend Jeanne pour _miss Jane_, sa +compatriote, il entre peut-être un peu de nationalité dans son élan. + +— Oui, oui, ce serait fort différent, observa Marie; il s’abuse de +gaieté de cœur, et malgré nous. Il ne veut pas croire, il ne peut pas se +persuader que cette belle créature, si blanche, si noble et si grave, +soit une fille des champs presque aussi incapable de le comprendre en +français qu’en anglais! Et cependant s’il connaissait Jeanne, s’il +trouvait le chemin de son cœur, s’il pouvait pénétrer le mystère +poétique de sa pensée, il l’aimerait et l’admirerait peut-être +davantage. Mais enfin, il n’a pas prévu toute l’étrangeté du sentiment +auquel il s’abandonne, et nous ne devons pas révéler ses intentions à +Jeanne avant de bien savoir ce qu’il pensera d’elle quand il la verra, +comme dit madame de Charmois, à la queue de ses vaches. + +— Je respire à présent, Marie! reprit Guillaume; j’étais oppressé à +l’idée de cette incroyable détermination. Je ne sais pourquoi elle +m’épouvantait comme un acte insensé. Maintenant je commence à trouver +l’aventure plus plaisante que sérieuse. Ce bon Arthur! Quelle +mystification complète, et comme il en rira avec nous! Mais il faut lui +en garder le secret, Marie; il ne faut pas que madame de Charmois, qui, +entre nous, est une insupportable créature, et sa lourde Elvire, et ce +mauvais plaisant de Marsillat, et avec eux toute la ville de Boussac, +s’amusent aux dépens du noble et candide Arthur. + +— Il ne faut pas même en parler à maman, entends-tu, Guillaume? reprit +mademoiselle de Boussac. Notre mère est faible, à force d’être bonne; +elle a de l’amitié pour cette Charmois; elle ne pourrait pas se défendre +de lui raconter l’aventure. + +— Il n’en faut parler à personne, pas même à Jeanne. + +— C’est surtout à Jeanne qu’il faut cacher tout cela. Douée de raison, +comme je la connais, on ne courrait aucun risque de lui mettre en tête +le plus petit château en Espagne; elle ne voudrait jamais y croire; mais +elle se trouverait, en présence de sir Arthur, dans une situation +embarrassante pour elle et pour lui. + +— Que lui dirons-nous donc, à cette pauvre enfant, pour lui expliquer +l’envoi d’une lettre du _monsieur anglais_? car elle le saura par +Claudie. + +— Nous ne lui dirons presque rien, elle n’est pas curieuse! Tiens, +avant que cela fasse événement dans la maison, nous allons prévenir +Jeanne que c’est une plaisanterie... Je la vois au fond du pré... +Allons-y. + +— Je n’irai pas, moi, dit Guillaume. Je préfère rester ici. Je ne +saurais que dire à cette jeune fille. + +— Eh bien! je vais mentir pour nous deux, reprit Marie, et elle courut +vers Jeanne, qui était sous un arbre, rêvant d’Ep-Nell, de sa mère, des +grandes bruyères où elle faisait _pâturer_ ses chèvres, et des bonnes +fades qui veillaient sur elle pour écarter les loups et l’esprit +malfaisant des viviers. + +— Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châtelaine, en passant +familièrement son bras autour d’elle, notre ami M. Harley t’a écrit, +mais sa lettre est une plaisanterie, une suite de notre poisson d’avril. +Tu n’y comprendrais rien, car je n’y comprends pas grand’chose +moi-même... M. Harley nous expliquera cela lui-même, quand il reviendra, +dans quinze jours. + +— A la bonne heure, mam’selle Marie, répondit Jeanne en embrassant la +main délicate de Marie, posée sur son épaule. Il aime à rire, ce +monsieur? C’est comme vous quelquefois, pas bien souvent! aussi je suis +contente quand je vous vois amuser un peu, ma chère mignonne demoiselle! + +— Cela ne te fâche pas contre le monsieur anglais non plus, ma bonne +Jeanne? + +— Oh! non, Mam’selle! Pourquoi donc que je me fâcherais? Il n’a point +l’air méchant, ce monsieur; d’ailleurs il a eu soin de votre frère, et +vous l’aimez! + +— Trouves-tu qu’il ait l’air d’un brave homme? + +— Ça me semble que oui, Mam’selle. Dame! je ne l’ai pas beaucoup +regardé! + +— Est-ce qu’il te _faisait honte_? + +— Oh! non, je ne suis pas beaucoup honteuse, moi. Je sais que je ne +peux pas bien parler, et je parle comme je peux. + +— Est-ce qu’il t’a parlé, lui, l’Anglais? + +— Oui, quand j’apportais la crème pour son thé, je l’ai trouvé dans +l’antichambre, qui se lavait les mains, et il m’a dit quelque chose; +mais je n’y ai rien compris du tout. + +— C’était en anglais? + +— Je n’en sais rien, Mam’selle; je n’en ai pas entendu un mot. + +— Est-ce qu’il riait en te parlant? + +— Mais, non! il avait l’air de croire que j’étais une fille +d’Angleterre, comme vous le lui aviez dit. + +— Et toi, riais-tu? + +— Non, Mam’selle. Je ne voulais pas rire, crainte de faire manquer +votre amusement. + +— Et il ne t’a pas dit un mot en français? + +— Non, mais il m’a pris la crème des mains, comme s’il ne voulait pas +que je le serve, et il a mis une de mes mains contre sa bouche. Dame! +j’ai trouvé ça bien drôle! Mais Cadet est arrivé, et avant que j’aie eu +le temps de rire... vous savez que je ne ris pas bien vite!... le +monsieur anglais s’en est retourné bien vitement dans le salon. + +— Tu avais tes habits de paysanne dans ce moment-là? + +— Sans doute, puisque c’était après le souper. + +— Et tu n’as pas été étonnée de tout cela? + +— Non, Mam’selle, puisque c’était convenu entre vous? + +— Ce baiser sur la main ne t’a pas offensée? + +— Oh! je voyais bien que ce monsieur ne voulait pas m’offenser; c’était +l’histoire de rire. + +— Allons, Jeanne, cela t’a fait un peu de plaisir? + +— Ah! que vous êtes maligne, ma mignonne! Mais quel plaisir voulez-vous +que ça me fasse? Je ne le connais pas, ce monsieur. + +— Jeanne, quand mon frère est arrivé, il t’a baisé la main aussi? + +— Oui, Mam’selle, pour s’amuser aussi. + +— Et cela t’a fait de la peine, j’ai vu cela sur ta figure. + +— Oui, Mam’selle, c’est la vérité. J’étais si contente de voir mon +parrain si bien guéri, et avec une si bonne mine! J’aurais bien voulu +l’embrasser, ce pauvre mignon! Et puis, tout d’un coup, il se mit à se +moquer de moi. Ça m’a fait du chagrin. Et puis, après ça, je me suis dit +que j’étais bien bête de me peiner pour ça. J’aime bien mieux le voir en +train de rire que de le voir triste et malade comme il était quand il +est parti. + +— Bonne Jeanne, ne crois pas que Guillaume ait voulu se moquer de toi. +Tu as bien vu qu’à moi aussi il me baisait la main; ce n’était pas pour +se moquer de moi, à coup sûr. + +— Oh! vous, c’est bien différent, vous êtes sa sœur; au lieu que moi, +qui suis sa filleule, c’est à moi de lui porter respect. + +— Il te doit du respect aussi, Jeanne, et il en a pour toi. + +— A cause donc, Mam’selle? + +— Parce que tu es sa sœur aussi, sa sœur de lait, et son amie de cœur +presque autant que je le suis. Va, sois sûre qu’il n’est pas ingrat, et +qu’il n’oubliera jamais la manière dont tu l’as soigné pendant sa +maladie. Je n’étais pas là, moi, lorsqu’il était au plus mal; je ne +savais rien. On me cachait le danger de mon frère, et toi, tu étais +alors sa véritable sœur. Maman m’a dit cent fois que sans toi Guillaume +serait mort : car elle avait perdu la tête, ma pauvre mère, et tous les +gens de la maison aussi. Toi seule étais toujours là, contenant toujours +le délire de Guillaume, l’empêchant de courir dans sa chambre quand il +était comme fou, obtenant de lui par la douceur ce que les autres ne +pouvaient obtenir que par la force, te jetant à ses pieds pour lui +persuader d’être tranquille et d’observer les ordres du médecin, le +grondant quelquefois comme un petit enfant, le calmant par tes prières, +par ta douceur. Oh! ma chère Jeanne, c’est à toi que je dois mon frère +que j’aime tant! Comment veux-tu que mon frère et moi nous ne t’aimions +pas comme si tu étais notre sœur? + +Guillaume n’avait pu rester longtemps seul. Entraîné irrésistiblement, +il s’était rapproché, et le bruit de ses pas, amorti par l’herbe, +n’avait pas frappé l’oreille des deux jeunes filles. Il était derrière +elles, tandis qu’elles causaient ainsi, séparé seulement de Jeanne par +le tronc du gros châtaignier qui l’ombrageait. — Oui, Jeanne! oui, +Marie! s’écria-t-il en se montrant tout à coup, vous êtes mes deux +sœurs, et il y a des moments où vous ne faites qu’une dans ma pensée. +Oh! Marie, que je te remercie de savoir dire à Jeanne tout ce que je +n’ai jamais su lui dire, et de l’avoir payée, par une si tendre amitié, +de tout le bien qu’elle m’a fait! Oh! Jeanne, je ne t’ai jamais +remerciée comme je l’aurais dû! Tu as été un ange pour moi : j’ai tout +vu, tout compris, tout senti, bien que je fusse presque fou. Oui, je +t’ai vue des nuits entières à genoux à mon chevet! Je me souviens que tu +m’as plusieurs fois soulevé dans tes bras et même porté comme un enfant, +pour me changer de fauteuil. J’étais maigre, exténué! Toi, toujours +forte et courageuse, tu as passé plus de trente nuits sans sommeil, et +tu dormais à peine deux heures dans le jour, sur un matelas au pied de +mon lit. Oh! quels reproches je me faisais alors de n’avoir pu vaincre +les heures de mon délire qui t’avaient brisée, ma chère Jeanne! Et tu +n’as pas été malade, toi! Tu venais de soigner de même ta mère dans une +longue et cruelle maladie, et tu as soigné encore la mienne, quand, +après moi, elle est tombée malade de fatigue et d’épuisement. Et +pourtant je ne t’ai jamais remerciée! + +— Oh! si, mon parrain, dit Jeanne tout en larmes, vous m’avez remerciée +bien des fois, dix fois plus que ça ne méritait. + +— Non, Jeanne, non! s’écria le jeune homme exalté, j’étais accablé de +je ne sais quelle tristesse; je ne pouvais ni parler, ni pleurer; +j’étais fou autrement que pendant ma maladie, mais je l’étais encore. +Combien de fois je me suis reproché, durant mon absence, de ne t’avoir +pas dit ce que je te dis maintenant! Et depuis trois jours que je suis +ici, je ne t’ai rien dit encore; je t’ai à peine regardée... je ne sais +pas pourquoi! Peut-être que je suis encore un peu fou, Jeanne, et que, +sans l’exemple de ma sœur, je ne saurais pas encore me décider à +t’exprimer ce que j’ai dans le cœur. Mais je ne suis pas ingrat, ne le +crois pas. Pardonne-moi, et surtout, ne pense pas que je t’aie baisé la +main, en arrivant, pour me moquer de toi. Oh! Jeanne, autant vaudrait me +dire que je suis capable de me moquer de ma mère ou de Marie. Dis-moi +que tu ne le crois plus, ma bonne Jeanne, je te le demande à genoux. + +Et Guillaume, hors de lui, tour à tour pâle et le visage embrasé, était +aux genoux de Jeanne stupéfaite, et couvrait de baisers ses mains, qui +avaient enfin laissé tomber le fuseau diligent. Jeanne ne put d’abord +que sangloter pour toute réponse. + +— Ah! mon cher petit parrain, dit-elle enfin en baisant avec la plus +chaste et la plus maternelle effusion les beaux cheveux blonds de +Guillaume, vous me faites de la peine à force de me faire plaisir! +Qu’est-ce que j’ai donc fait, mon Dieu! pour que vous m’ayez tant +d’obligations! Est-ce que vous n’aviez pas été bon pour moi, aussi, à +Ep-Nell et à Toull? Oh! je n’oublierai jamais vos amitiés, et c’est bien +le moins que je vous aie soigné quand vous souffriez tant, que ça +fendait le cœur! J’avais donné mon âme et mon corps à Dieu pour qu’il +envoie la mort sur moi au lieu de l’envoyer sur vous, et je savais bien +que si quelqu’un devait en mourir, ça serait moi, parce que j’avais prié +comme il faut. Mais le bon Dieu et la _grand’vierge_, mère de +Jésus-Christ, n’ont pas voulu que nous mourions ni l’un ni l’autre. Vous +êtes pour avoir du bonheur, pour vous marier, mon cher parrain, pour +avoir des jolis enfants; et mam’selle Marie, que j’aime autant que vous, +est pour avoir aussi du bonheur et de la famille, plaise à Dieu! + +— Et toi, Jeanne, dit Marie, qui la tenait enlacée dans ses bras, +n’espères-tu pas avoir du bonheur aussi? + +— Oh! moi! Mam’selle, pourvu que je sois auprès de vous, que je vous +serve, que je ménage _votre fait_, que je soigne vos _petits mondes_ +quand ils seront venus, je serai bien assez contente, allez! + +— Tu ne veux donc pas te marier aussi, toi? + +— Moi, Mam’selle! je ne songe pas à ça. + +— Et pourquoi donc, Jeanne? Vous disiez cela autrefois à Toull, dit +Guillaume, je m’en souviens! mais ce n’était pas sérieux? + +— Voyons, Jeanne, est-ce que c’est vrai? dit mademoiselle de Boussac à +la jeune fille, qui ne répondait à Guillaume que par un mystérieux +sourire. Tu es ennemie du mariage? + +— Oh! non, Mam’selle, puisque je vous le conseille. Mais voilà mes +vaches qui ne mangent plus, la _mouche_ les fait enrager. C’est l’heure +de les conduire au _têt_ (au toit, à l’étable). + +— Mais tu ne réponds pas à ce que nous te demandons? reprit Marie en +essayant de la retenir. + +— Voyez, voyez, Mam’selle? dit Jeanne; mes vaches s’en vont toutes +seules. Elles sauteraient dans le jardin! Ne me _détemsez_ pas[15], ma +mignonne! + +Et Jeanne, se dégageant, s’enfuit à travers la prairie. + +— Eh bien! dit mademoiselle de Boussac à son frère, voilà comme elle +s’en tire toujours! Jamais, quand il s’agit d’elle et de son avenir, je +n’ai pu surprendre en elle une pensée d’intérêt personnel. Guillaume, il +y a un mystère d’abnégation dans l’âme de cette jeune fille. J’ai fait +plus de vingt romans sur elle sans trouver un dénouement qui eût le sens +commun. + +Guillaume était redevenu morne et pensif. Depuis sa maladie, ce jeune +homme avait, lui aussi, un mystère dans l’âme. Son caractère doux et +tendre ne s’était jamais démenti, même dans les accès du délire. En +Italie, il avait semblé reprendre le cours égal de ses pensées +d’autrefois; mais, depuis son retour à Boussac, il se sentait redevenir +déjà, malgré lui, ce qu’il avait été durant sa convalescence. Un orage +intérieur grondait dans son sein. Tantôt il était porté à des +épanchements extraordinaires, et tantôt il refoulait tous ses élans en +lui-même, avec une profonde souffrance et une sorte d’effroi. Il faut +bien avouer que la société de sa charmante sœur n’était pas le remède +propre à son mal. Cette jeune fille enthousiaste n’avait jamais vu le +monde, elle ne le connaissait pas, elle le haïssait par un effort de +divination. Livrée dans sa première jeunesse à une ardente dévotion, +elle avait pris l’Évangile au sérieux. Elle était fanatique de droiture +et de dévouement. Dans un corps très frêle, elle portait une âme de feu, +et, sous des manières pleines de grâce et de douce sensibilité, elle +cachait un caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis +extrêmes. Elle était capable des plus sublimes folies; elle eût été +vivre au désert à douze ans, si elle eût su où trouver la Thébaïde; à +dix-sept ans, elle rêvait, au sein de l’humanité, une vie à part, toute +de renoncement aux vanités du monde, toute de lutte contre ses lois +iniques. Comme elle n’était pas grande à demi, elle vivait à l’aise dans +ce foyer d’enthousiasme qui était son élément, et elle ne s’apercevait +pas que Guillaume n’y entrait que par bonds et par élans terribles, qui +le brisaient sans lui faire pousser des ailes. Ce jeune homme avait les +généreux instincts de sa sœur; mais il avait aussi la faiblesse de sa +mère. Avec Marie, il s’enflammait pour la vie de sentiment. Ils +dévoraient ensemble les romans les plus vertueux et les plus +incendiaires. Avec madame de Boussac, Guillaume se rappelait la +puissance du monde, et ce que sa mère, d’accord avec le monde, appelait +les devoirs d’un homme bien né. Il se laissait alors enlacer par les +projets de mariage et les rêves ambitieux. Quoique son goût n’en fût pas +complice, sa craintive conscience les acceptait comme des nécessités +cruelles auxquelles rien ne pourrait le soustraire. Aussi était-il +malheureux et accablé, livré à une lutte sans fin contre lui-même. + +Tout en retournant au château lentement avec sa sœur, Guillaume parut +fort distrait, bien qu’il prêtât une oreille attentive à toutes ses +paroles et que son cœur agité en recueillît avidement le miel ou +l’amertume. Il était toujours question de Jeanne. Marie, ignorant la +plaie qu’elle creusait au cœur de son frère, se perdait en conjectures +sur l’avenir de la jeune fille et sur les sentiments de sir Arthur. Elle +avouait qu’elle regrettait la première illusion que la déclaration à la +paysanne Jeanne lui avait fait goûter, et que son roman prendrait une +tournure prosaïque si M. Harley se guérissait en voyant miss Jane traire +les vaches. Guillaume paraissait préférer, par raison et par amitié, ce +dénouement vraisemblable. Mais il était bien sombre, et, en quittant sa +sœur, il alla rêver seul au bord de la rivière. + +----- + +[15] Faire perdre le temps, _détempser_. + + + XIV + SIR ARTHUR + +Pendant le reste de la semaine, Guillaume n’adressa plus à Jeanne qu’un +bonjour ou un bonsoir amical, en passant, sans même la regarder, ce dont +Jeanne n’eut ni étonnement ni chagrin. Elle n’était point exigeante, et +l’accès de reconnaissance enthousiaste que son parrain avait eu à ses +pieds dans la prairie, lui semblait avoir acquitté au centuple, et à +tout jamais, la dette du malade envers l’infirmière. Comme elle n’avait +point connu Guillaume avant sa maladie, et qu’il était extérieurement +beaucoup plus animé que durant sa convalescence, elle le croyait rendu à +son état naturel, et ne s’apercevait pas que toutes ses tristesses lui +étaient revenues. Guillaume cachait assez bien sa peine secrète devant +sa mère et la famille de Charmois; mais lorsqu’il était seul avec Marie, +il ne pouvait se contraindre, et Marie s’effrayait du retour, chaque +jour plus marqué, de son ancienne mélancolie. + +Bien que Claudie fût plus spécialement _fille de chambre_, comme on dit +au pays, ce n’était pas elle qui déshabillait, le soir, mademoiselle de +Boussac. Jeanne étant occupée aux champs ou à la laiterie le matin, +Marie, qui l’aimait tendrement, s’était réservé l’heure de son coucher +pour causer avec elle. Elle avait pris l’habitude de lui raconter toutes +les impressions de sa journée, et cette association aux plaisirs et aux +ennuis de sa jeune maîtresse était pour Jeanne une éducation de +sentiment, la seule peut-être dont elle fût susceptible. + +Transplantée brusquement de sa vie sauvage à un état de civilisation, +tout avait été incompréhensible pour Jeanne dans les commencements. +Entre les besoins restreints de son existence rustique et les mille +besoins artificiels des personnes aristocratiques qu’elle servait, il y +avait un monde inconnu que sa pensée avait renoncé à franchir. Un esprit +moins bienveillant que le sien eût fait la critique de ces étranges +habitudes. Celui de Claudie, éminemment progressif, et corruptible par +conséquent, acceptait avec admiration la nécessité de toutes ces +recherches, de tous ces soins de détail qu’on exigeait d’elle et dont +elle voyait avec envie ses maîtres profiter. Lorsqu’on la faisait goûter +un peu aux miettes de ce bien-être et de ce luxe, elle était enivrée, et +le besoin de ces satisfactions inconnues naissait en elle spontanément +avec la jouissance. Cadet acceptait l’inégalité des conditions comme un +fait accompli; mais, sous son air simple, il n’en était pas moins le +fils de maître Léonard, le philosophe railleur et sceptique; son sourire +n’était pas si niais qu’on le pensait, il était souvent ironique sans +qu’on y prît garde. Mais Jeanne était restée, à peu de chose près, ce +qu’elle était à Ep-Nell, rêvant, priant, et aimant sans cesse, ne +pensant presque jamais; une véritable organisation rustique, +c’est-à-dire une âme poétique sans manifestation, un de ces types purs +comme il s’en trouve encore aux champs, types admirables et mystérieux, +qui semblent faits pour un âge d’or qui n’existe pas, et où la +perfectibilité serait inutile, puisqu’on aurait la perfection. On ne +connaît pas assez ces types. La peinture les a souvent reproduits +matériellement; mais la poésie les a toujours défigurés en voulant les +idéaliser ou les traduire, oubliant que leur essence et leur originalité +consistent à ne pouvoir être que devinés. Il faut bien reconnaître que +l’homme des champs a besoin de subir de grandes transformations pour +devenir sensible aux conquêtes et aux bienfaits d’une religion et d’une +société nouvelles; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que la nature +produit de tout temps dans ce milieu certains êtres qui ne peuvent rien +apprendre, parce que le beau idéal est en eux-mêmes et qu’ils n’ont pas +besoin de progresser pour être directement les enfants de Dieu, des +sanctuaires de justice, de sagesse, de charité et de sincérité. Ils sont +tout prêts pour la société idéale que le genre humain rêve, cherche et +annonce, mais leur inquiétude ne le devance pas. Incapables de +comprendre le mal, ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un +nuage d’ignorance; leur existence est pour ainsi dire latente. Leur cœur +seul se sent vivre; leur esprit est borné comme la primitive innocence : +il est endormi dans le _cycle divin_ de la Genèse. On dirait, en un mot, +que le péché originel ne les a pas flétris, et qu’ils sont d’une autre +race que les fils d’Ève. + +Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait aussi étrangère aux +préoccupations de ceux qui l’entouraient, que l’eût été une fille des +druides transportée dans notre siècle. Ne sachant rien blâmer, tant la +douceur et la charité remplissaient son âme, elle renonçait à +s’expliquer ce que le blâme seul eût rendu explicable. Elle végétait +comme un beau lis dans sa douce extase, le sein ouvert aux brises de la +nuit, aux baisers du jour, à toutes les influences de la terre et du +ciel, mais insensible comme lui aux agitations humaines, et ne trouvant +pas de sens au langage des hommes. + +A force d’avoir à s’étonner de tout, Jeanne ne s’étonnait donc +réellement de rien. Tout incident nouveau dans sa vie éveillait en elle +cette simple réflexion : « Encore quelque chose que je ne sais pas, et +que je comprendrai encore moins quand on me l’aura expliqué. » + +Marsillat n’avait rien compris à Jeanne. Guillaume s’y était attaché par +une sorte d’instinct poétique et fatal. Sir Arthur l’avait devinée en +partie. Marie seule la connaissait, elle avait raison de s’en vanter. Il +fallait être arrivé par l’intelligence à la notion du sublime, pour +comprendre comment, par le cœur seul, Jeanne s’y trouvait toute portée. +Aussi mademoiselle de Boussac remarquait-elle que Jeanne avait tout +autant à lui enseigner qu’à apprendre d’elle. Si la jeune châtelaine +était plus éclairée dans ses affections, la bergère d’Ep-Nell était plus +forte dans sa sérénité; et quand Marie lui avait fait comprendre les +souffrances d’une âme tendre, elle lui faisait comprendre à son tour la +puissance d’une âme dévouée, le calme d’une religieuse abnégation. Elles +disaient ensemble leur prière du soir, devant une petite madone +d’albâtre que Guillaume avait envoyée d’Italie, et qu’elles couronnaient +de fleurs de la saison. Ces deux jeunes filles n’avaient pas précisément +le même culte. Marie n’était pas une dévote catholique; c’était une +chrétienne égalitaire, une _radicaliste_ évangélique, si l’on peut +s’exprimer ainsi. C’est assez dire qu’elle était hérétique à son insu. + +Jeanne était une _radicaliste_ païenne, sans s’en douter davantage. Ses +superstitions rustiques lui venaient en droite ligne de la religion des +druides, cette doctrine peu connue dans son essence, car on ne l’a jugée +que d’après les crimes qui l’ont souillée et dénaturée[16]. La vierge +Marie et la grand’fade se confondaient étrangement dans l’imagination +poétiquement sauvage de la bergère d’Ep-Nell. Il y avait peut-être aussi +quelque chose de sauvage et d’antique dans la résignation avec laquelle +elle acceptait le fait de l’inégalité sur la terre. Mais il n’y avait +rien de faible ni de lâche dans cette résignation. Jeanne, ne +connaissant pas le prix de l’argent, n’ayant pas de besoins, et ne +comprenant pas qu’il y eût dans la vie d’autres jouissances que celles +de l’âme, ne se trouvait pas frustrée dans sa part de bonheur par la +richesse et la puissance d’autrui. C’était un être exceptionnel, se +rattachant, comme je l’ai dit déjà, à un type rare qui n’a pas été +étudié, mais qui existe, et qui semble appartenir au règne d’Astrée. + +Un soir que Jeanne et Marie venaient de finir leur prière, dans la +chambre virginale et toute parsemée de violettes de la jeune châtelaine, +celle-ci dit à sa rustique compagne : Nous avons prié pour Guillaume en +particulier. Dieu veuille qu’il ait un bon sommeil cette nuit, et que +demain son front soit moins sombre! + +— Eh! ma mignonne! de quoi vous inquiétez-vous? répondit Jeanne. Si mon +parrain n’a pas tout ce qu’il lui faut pour être heureux, il l’aura +bientôt. Ça ne peut pas manquer. Prenez donc son mal en patience : il +passera. + +— Que veux-tu dire, Jeanne? Devines-tu ce que mon frère peut désirer? + +— Je vois qu’il est jeune, et je pense qu’il s’ennuie un peu d’être +tout seul. Vous autres, _mondes riches_, vous vous mariez trop tard. +Chez nous, un garçon de vingt-deux ans aurait déjà de la famille. Mon +parrain est bon, il est tout cœur. S’il avait une belle brave femme et +des mignons petits enfants, il ne s’ennuierait pas, allez! Faut +conseiller à ma marraine de lui chercher une femme. Croyez-moi, +Mam’selle, et vous verrez qu’il sera content. + +— Tu crois donc qu’on ne peut pas être heureux sans famille, Jeanne! et +tu dis pourtant que tu ne veux pas te marier! + +— Il ne s’agit pas de moi, Mam’selle, mais de mon parrain. Moi, je n’ai +pas le temps de m’ennuyer; mais lui, il ne travaille pas, et il lui faut +une _compagnie_. + +— Est-ce qu’on n’a pas sonné à la porte de la cour, Jeanne? dit +mademoiselle de Boussac, distraite par le son de cette cloche. Il était +onze heures. Toute la ville était plongée dans le sommeil, et jamais +visite ne s’était présentée à cette heure indue. + +— M’est avis que vous avez raison, Mam’selle. On a sonné à la +grand’porte. + +— Qui peut venir maintenant? Tout le monde est couché dans la maison! + +— Oh dame! ça n’est pas Cadet qui se réveillera. Une fois _parti_, +c’est pour jusqu’au petit jour. La maison pourrait bien lui tomber sur +le corps sans le déranger. Je m’en vas voir ce que c’est. + +— Attends, Jeanne, j’irai avec toi : il ne faut pas ouvrir au premier +venu. Nous parlementerons par le guichet. + +— Venez, si ça vous amuse, Mam’selle! + +Mademoiselle de Boussac jeta une écharpe de barège sur sa tête, prit la +petite lanterne de Jeanne, et descendit avec elle légèrement, un peu +curieuse, un peu effrayée de l’aventure. + +On sonnait avec précaution, et comme si on eût craint de réveiller +brusquement les hôtes du château. + +— C’est du monde qui n’est pas hardi, dit Jeanne en ouvrant le +guichet : qu’est-ce que c’est donc que vous voulez? + +— C’est un ami qui vous revient, répondit une voix que Marie reconnut +sur-le-champ pour celle de sir Arthur. + +— Eh! vite! eh! vite! ouvrons! s’écria-t-elle en le saluant +affectueusement à son tour du nom d’ami par le guichet. + +Sir Arthur, pour arriver plus vite par les mauvais chemins, avait pris +un cheval à Sainte-Sévère. Jeanne, dont il ne vit pas les traits dans +l’obscurité, prit la bride du locatis, et se chargea de le conduire à +l’écurie, tandis que l’Anglais aidait gaiement la jeune châtelaine à +refermer les portes. Ils se dirigèrent ensuite vers le château et +entrèrent dans la grande salle aux gardes, qui était devenue la cuisine, +et qui occupait le rez-de-chaussée. + +— La nuit est fraîche, et je suis sûre que vous avez besoin de vous +chauffer, dit Marie; tenez, il y a encore du feu ici, je vais éveiller +maman et Guillaume. + +— Guillaume, je le veux bien... mais votre mère, je m’y oppose... +Laissez-la dormir, et demain matin, je lui jouerai une fanfare sous sa +fenêtre, à l’heure où elle s’éveille ordinairement. + +— Au fait, elle a eu la migraine aujourd’hui, et son sommeil est +précieux... mais Guillaume... + +Marie allait monter à la chambre de son frère, lorsque celui-ci parut +sur le seuil de la cuisine. Il avait entendu la cloche, le grincement de +la grande porte sur ses gonds, et surtout les aboiements des chiens, qui +n’étaient pas encore apaisés par les caresses de sir Arthur. Il s’était +habillé à la hâte, et venait dans la cuisine chercher de la lumière. + +— Oui-da! s’écria-t-il en voyant sir Arthur, un tête-à-tête nocturne +avec ma sœur! Et il se jeta dans les bras de son ami, heureux de le +revoir, bien qu’une étrange souffrance vînt en même temps s’emparer de +son âme. Claudie, que Jeanne avait éveillée, accourut offrir ses +services, et sir Arthur ne voulant à aucun prix déranger les autres +habitants de la maison, Marie et sa soubrette alerte lui servirent une +espèce de souper sur le bout de la table de la cuisine. Le sans-façon de +cette réception campagnarde égaya beaucoup les jeunes hôtes, et leur +convive, serein et enjoué comme à l’ordinaire, fit honneur aux viandes +froides et aux sauces figées du repas impromptu. + +— Nous ne vous espérions pas si tôt, lui dit Guillaume; voilà pourquoi +le veau gras est encore debout dans l’étable. + +— Mes enfants, je suis venu deux jours plus tôt que je ne comptais, et +je vous dirai pourquoi tout à l’heure. + +Marie comprit que M. Harley ne voulait pas s’expliquer devant Claudie, +et elle ordonna à celle-ci d’aller aider Jeanne à préparer la chambre de +sir Arthur. + +— Je vous dirai présentement, mes enfants!... dit sir Arthur d’un ton +solennel en prenant dans chacune de ses mains la main du frère et celle +de la sœur. Et il garda un instant le silence comme pour se recueillir. +Guillaume sentit le feu lui monter au visage. + +— J’ai pris une grande résolution, mon cher Guillaume, reprit l’Anglais +avec gravité; et comme je sais que vous n’avez pas de secrets pour votre +sœur, je suis bien aise de lui soumettre mes plans. J’ai résolu de me +marier, et comme j’ai trouvé enfin la personne selon mon cœur, je viens +ici pour tâcher de l’obtenir d’elle-même, et de ses parents, si elle en +a. + +— Nous y voici! pensa Marie en soupirant, et elle regarda son frère +comme pour l’avertir de ne pas laisser sir Arthur s’engager plus avant. +Mais Guillaume était absorbé dans ses pensées. + +— J’ai écrit deux lettres, continua sir Arthur : une à _la personne_, +directement, et une autre à madame de Charmois, que je suppose être la +protectrice, et, pour ainsi dire, la tutrice de la demoiselle attachée à +sa fille... Je n’ai pas reçu de réponse, et dans l’inquiétude que ma +demande, un peu contraire aux usages peut-être, n’ait pas été prise au +sérieux, je suis venu vite pour m’en expliquer nettement. Je ne crois +pas madame de Charmois très bien disposée en ma faveur. C’est donc vous, +mon cher Guillaume, et peut-être vous aussi, ma bonne mademoiselle +Marie, que je veux charger d’être tout naïvement et tout loyalement les +négociateurs de mon mariage avec miss Jane..., dont je ne sais pas le +nom, mais dont la figure me plaît et me donne une entière sécurité. + +— Cher Arthur, répondit Guillaume, vous êtes noble et admirable, +surtout dans vos bizarreries; mais vous nous voyez bien malheureux, ma +sœur et moi, d’avoir à vous désabuser. Vous avez donné, bien plus que +nous ne voulions, et bien malgré nous, à la fin, dans une plaisanterie +dont nous étions loin de prévoir les conséquences. Il faut donc vous le +dire... miss Jane n’a jamais existé. + +— Ho!... dit M. Harley avec l’accent indéfinissable de surprise +flegmatique que les Anglais mettent dans cette exclamation. + +— Hélas, non! dit mademoiselle de Boussac avec un sourire compatissant +et en pressant la main de M. Harley. Ni mademoiselle de Charmois ni moi +n’avons de gouvernante. Miss Claudia et miss Jane sont tout bonnement +Jeanne et Claudie, l’une femme de service, l’autre vachère et laitière +de la maison. + +— Ho! fit l’Anglais, dont les grands yeux bleus s’arrondissaient de +plus en plus. + +— Consolez-vous, reprit Marie avec douceur. Vous vous êtes trompé sur +la condition sociale de la personne : mais ni la cranioscopie du docteur +Gall, ni la physiognomonie du révérend Lavater n’ont menti relativement +au mérite moral de Jeanne. Jeanne est aussi bonne et aussi pure qu’elle +est belle. C’est un ange. Mais je dois vous dire bien vite qu’elle n’a +reçu aucune espèce d’éducation, qu’elle a vécu aux champs avec les +troupeaux, qu’elle est fille de la nourrice de Guillaume, une simple +paysanne, enfin qu’elle ne sait pas lire, et qu’il est à craindre +qu’elle ne puisse jamais l’apprendre, car elle manque d’aptitude pour +toutes nos vaines connaissances, et elle comprend mieux les choses du +ciel que celles de la terre. + +— Ho! fit l’Anglais pour la troisième fois, et il resta plongé dans ses +réflexions. + +— Mon cher Arthur, lui dit Guillaume, ne craignez pas les suites de +votre erreur. Nous serions désespérés que notre folle plaisanterie +autorisât seulement un sourire hors de la famille. Madame de Charmois ne +nous a point parlé de votre billet, nous ignorons même si elle l’a reçu. +Quant à Jeanne, comme elle ne sait pas lire, c’est nous qui seuls avons +eu communication de votre lettre, et nous ne lui en avons nullement fait +part. Nous vous remettrons cette lettre; qu’il n’en soit jamais +question, même en riant. Ma mère elle-même ignore tout. Quant à la +Charmois, il vous sera facile de lui faire croire que votre billet est +une suite du poisson d’avril, et que c’est vous qui vous êtes moqué +d’elle. + +M. Harley n’avait pas entendu un mot du discours de Guillaume. Il était +occupé à commenter celui de Marie, qui résonnait encore à ses oreilles. +Il se tourna vers elle, et lui fit, d’une manière posée et très +méthodique, une série de questions sur le caractère, les goûts et les +habitudes de Jeanne. A quoi la jeune fille répondit avec toute la +vivacité de sa tendresse et de son admiration pour Jeanne, et elle +termina par un panégyrique complet, mais parfaitement sincère, où elle +ne lui dissimula rien des difficultés qu’il aurait sans doute dans les +commencements à échanger ses pensées avec un être si candide et si +différent du monde où il avait vécu jusqu’alors. + +M. Harley écouta attentivement, froidement en apparence. Puis, l’horloge +sonnant une heure après minuit, il baisa la main de Marie en lui +disant : Vous êtes un ange, vous aussi. Je vous demande la nuit pour +réfléchir et prendre mon parti. + +— Prenez plus de temps, ami, dit Guillaume, rien ne presse. Jeanne +ignore vos intentions... + +Mais M. Harley semblait être sourd à la voix de Guillaume. Guillaume, +lui parlant de l’effet de ses démarches et du soin de sa dignité aux +yeux d’autrui, ne pouvait le distraire de sa passion. Car, qui l’eût +deviné? sir Arthur, sous son apparence imperturbable, avait une grande +spontanéité et, en même temps, une grande ténacité dans ses affections. +Il prit congé de Marie sur l’escalier, traversa sur la pointe du pied +les corridors du vieux château, et arriva avec Guillaume à la chambre +qu’on lui avait préparée. + +Le premier objet qui frappa ses regards en y entrant, et qui lui arracha +encore un _ho!_ étouffé, fut Jeanne, debout auprès de son lit, couvrant +de taies blanches les oreillers destinés à son sommeil... Jeanne, ayant +le commandement en chef des lessives et les clefs du garde-meuble, +présidait à la distribution du linge, et _le fin_ ne passait jamais que +par ses mains. La toile, blanche comme la neige, était parfumée, grâce à +ses soins, d’iris et de violettes, et elle touchait sans les froisser +les garnitures de mousseline légère qu’elle faisait flotter autour des +coussins. Elle avait un peu de lenteur dans tous ses mouvements; mais, +comme elle ne se reposait jamais, son travail incessant devançait encore +l’activité souvent étourdie et bruyante de Claudie. Il y avait dans sa +physionomie une sorte de majesté angélique qui faisait disparaître la +vulgarité de ses attributions. A la voir nouer lentement les cordons de +ses oreillers, d’un air sérieux et pensif, on eût dit d’une +grande-prêtresse occupée à quelque mystérieuse fonction dans les +sacrifices. + +L’Anglais resta immobile sans lui dire un mot. Guillaume, ému, se sentit +cloué au plancher. Il eût mieux aimé en cet instant perdre l’amitié de +sir Arthur que de le laisser seul avec Jeanne, et Dieu sait pourtant que +sir Arthur eût été encore plus timide et plus réservé que Guillaume dans +un tête-à-tête avec cette jeune fille. Cette dernière, impassible et la +tête penchée, faisait tous ses nœuds en conscience. Il sembla à +Guillaume qu’elle entrelaçait le nœud gordien, tant les secondes lui +parurent longues. Enfin elle sortit, et l’Anglais amoureux, qui n’avait +osé lui dire ni bonjour, ni bonsoir, se laissa tomber dans un fauteuil +en poussant un gros soupir. — Demain, mon cher Guillaume, demain, +dit-il en secouant la main du jeune baron pour prendre congé de lui, je +vous dirai ce que tout cela sera devenu dans mon esprit. La nuit porte +conseil. + +— Vous comptez donc veiller? lui demanda Guillaume, qui, malgré son +affection pour lui, ne pouvait se défendre d’un peu d’amertume ironique +dans le fond de son âme. Je vous conseille, au contraire, de bien +dormir, mon ami, car vous devez être brisé de fatigue. Le repos vous +rendra l’esprit plus libre et plus sain pour réfléchir demain. + +M. Harley ne répondit pas, et Guillaume le quitta, douloureusement +jaloux de sa liberté et de son courage. + +Arthur ouvrit ses malles, qui l’avaient devancé, et qu’on avait déposées +dans cet appartement, endossa sa robe de chambre, chaussa ses +pantoufles, alluma deux bougies sur la cheminée, et se plongea dans son +fauteuil, pour se livrer plus à l’aise à ses méditations. Mais il n’y +avait pas encore donné cinq minutes qu’on frappa légèrement à sa porte. +Il alla ouvrir et vit paraître Jeanne qui lui apportait un plateau +couvert d’un thé complet. « C’est mam’selle Marie qui vous envoie ça, +Monsieur », dit Jeanne en posant le plateau sur la table; et elle porta +la bouilloire devant le feu. Pendant ce temps, M. Harley s’étant dit que +cette apparition était fatale, et la regardant comme un coup du sort, +alla résolument pousser la porte, et revenant s’asseoir dans son +fauteuil d’un air pensif qui n’était pas fait pour effaroucher la +pudeur, « Mademoiselle, dit-il pendant que Jeanne arrangeait les +porcelaines sur la table, voulez-vous me permettre de vous adresser une +question? » Jeanne trouva l’Anglais excessivement poli, et lui répondit +d’un air tranquille qu’elle attendait ses _commandements_. + +----- + +[16] On sait pourtant que le druidisme comme le sîvaïsme partait des +augustes et impérissables croyances sur la trinité et l’immortalité de +l’être qui sont la base de toutes les grandes religions et dont le +christianisme n’est qu’un développement. + + + XV + NUIT BLANCHE + +« Je prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle Jeanne, si votre +intention est de vous marier? » + +Telle fut l’entrée en matière de sir Arthur, et il faut avouer que +jamais préambule ne fut plus maladroit. Le bon Anglais était un être +admirable pour sa candeur, sa droiture et sa générosité; mais il n’était +orateur dans aucune langue. Il portait dans son âme une sorte +d’enthousiasme permanent pour les idées sublimes, qui n’avait pas trouvé +d’expression, et qui paraissait un état calme parce que c’était un état +chronique. En ce sens il avait avec le caractère de Jeanne de +mystérieuses affinités. L’amour et la pratique du bien lui étaient +naturels comme l’action de respirer, et il ignorait le mal au point de +n’y pas croire. Grave et tranquille, parce qu’il atteignait et +embrassait sans cesse l’idéal sans effort, il n’avait pas besoin de +s’échauffer la tête pour professer et observer ses croyances religieuses +et philosophiques. _Loyauté_, _dévouement_, _patience_, telle était sa +devise, et c’était aussi le résumé de toutes ses doctrines. Son +imagination n’allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous +de ce code fait à son usage et qu’il exposait d’une façon laconique et +peu brillante. Comme ce n’était pas un grand esprit, il était facile de +l’embarrasser, et, pour peu qu’il voulût se manifester davantage, il +s’embrouillait et devenait incompréhensible en français. Il se tenait +donc en garde contre lui-même, ne s’embarquait dans aucune discussion, +et se contentait de protester en silence contre les raisonnements qui le +choquaient. Alors il ne répondait que par ce _ho_! qui disait beaucoup +dans sa bouche et qui était la plus forte expression de sa surprise, de +son mécontentement, et quelquefois de sa joie. + +Jeanne fut très étonnée de cette question dans la bouche d’un homme +qu’elle ne connaissait pas du tout. — C’est-il pour plaisanter, +Monsieur, répondit-elle, que vous me demandez cela? + +— Non, reprit l’Anglais, je ne plaisante jamais. Je vous demande, +mademoiselle Jeanne, très sérieusement, si vous êtes libre de vous +marier? + +— Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit Jeanne. + +— Je vous demande bien pardon, ça me regarde aussi beaucoup. Je suis +chargé de vous demander en mariage pour une personne de ma connaissance. + +— Et pour qui donc, Monsieur? + +— Si vous ne voulez pas vous marier, vous n’avez pas besoin de savoir +pour qui. + +— C’est vrai! Allons, Monsieur, vous vous amusez de moi. Dormez donc +bien, je vous dis bonsoir. N’avez-vous plus besoin de rien? + +— Attendez encore un moment, mademoiselle Jeanne, je vous prie. Vous ne +voulez pas vous marier, peut-être parce que vous aimez quelqu’un que +vous ne pouvez pas épouser? + +— Ah çà! Monsieur, répondit Jeanne en souriant, je n’aurai pas +grand’peine à m’en défendre, car ça n’est pas. + +— Écoutez, mon enfant; je vous prie de me dire la vérité comme à un +ami. + +— Vous vous moquez, Monsieur. Comment donc que nous serions amis +puisque nous ne nous connaissons quasiment pas? + +— Peut-être, Jeanne, que je vous connais très bien sans que vous me +connaissiez. + +— Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins pourtant que vous n’ayez +connu ma pauvre défunte mère, dans le temps qu’elle demeurait ici? + +Pour la première fois de sa vie, sir Arthur eut un instinct de ruse, +bien innocente à la vérité. + +— Peut-être que je l’ai connue, votre mère? dit-il, devinant que +c’était le seul moyen d’inspirer de la confiance à Jeanne. + +Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique. Elle n’avait pas songé +à regarder la figure de l’Anglais; elle ne se rendait pas compte de son +âge. Quoique sir Arthur n’eût guère que trente ans, qu’il eût une +épaisse chevelure, une belle figure très fraîche, des dents magnifiques, +le front le plus uni et le plus serein, la taille haute et dégagée, sa +manière sévère de s’habiller et la gravité de ses allures n’avaient rien +de folâtre, de coquet, ni de jeune. Jeanne ne se demanda pas s’il avait +pu connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant. + +— Si vous me parlez de ma pauvre chère défunte, c’est différent, +dit-elle, et je pense bien que vous ne voudriez pas plaisanter avec moi +là-dessus. Voyons, qu’est-ce que vous avez à m’en dire? + +— Jeanne, je m’intéresse à vous autant que mademoiselle Marie et que M. +Guillaume, votre frère de lait; je désire que vous soyez heureuse, je me +fais un devoir d’y contribuer, et je suis assez riche pour contenter +tous vos désirs. S’il est vrai que vous aimiez une personne de votre +condition et que la différence de fortune soit un obstacle, je me charge +de vous doter convenablement. Ainsi ayez confiance en moi, et +répondez-moi sans crainte. + +— Monsieur, vous avez bien des bontés pour moi, répondit Jeanne, +peut-être que ma mère vous a rendu quelque service dans le temps; mais +ça serait bien le payer trop cher que de vouloir me doter. D’ailleurs, +je n’ai pas besoin de ça. Je ne suis amoureuse de personne, et personne +ne me fait envie pour le mariage. + +— Pourriez-vous me jurer cela sur l’honneur de votre mère, que vous +paraissez tant aimer et regretter? + +— Oh, oui, Monsieur, ça me serait facile, et si c’est de besoin, je ne +demande pas mieux. + +M. Harley garda un instant le silence. Il voyait bien à la physionomie +et à l’accent de Jeanne qu’elle ne mentait pas. + +— Cependant, reprit-il, voyant qu’elle se préparait à sortir, je désire +faire quelque chose pour votre avenir, c’est un devoir pour moi. Ne me +direz-vous pas quelles conditions vous mettriez à votre bonheur dans le +mariage? + +— C’est drôle tout de même, dit Jeanne, que tout le monde ici me parle +de mariage, quand je n’en parle jamais, moi, et quand je n’y songe pas +du tout! + +— Eh bien! trouvez-vous que je vous offense en vous en parlant aussi, +moi? En ce cas, je ne dis plus rien; mon intention n’est pas de vous +offenser. + +— Oh! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui craignit d’avoir été +impolie, et pour qui la politesse était un devoir sérieux, parce que, +pour elle, c’était l’expression de la bienveillance et de la sincérité. +Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez, je ne m’en fâcherai +pas. + +— Eh bien! ma chère Jeanne, permettez-moi de vous demander comment vous +désireriez le mari que vous accepteriez? + +— Je n’en sais rien, Monsieur. Je n’ai jamais pensé à ce que vous me +demandez là. + +— Mais je suppose! Vous ne pouvez même pas supposer? Vous ne savez donc +pas ce qu’on entend par une supposition? + +— Si, Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit quelquefois chez nous. + +— Eh bien! alors, en supposant que vous en soyez à choisir un mari, +comment le voudriez-vous? + +— Vous m’en demandez trop! Je vous dis que je ne sais pas. + +— Eh bien! comment voudriez-vous qu’il ne fût pas? Vous ne savez pas +non plus? Voyons, s’il était pauvre, le refuseriez-vous? + +— Oh! non, je ne le refuserais pas pour ça, puisque je suis pauvre +moi-même, que je suis née dans les pauvres, que j’ai été élevée avec les +pauvres, et que je mourrai comme les pauvres! + +— Et s’il était riche, qu’en diriez-vous? + +— Je dirais non, Monsieur. + +— Oh! pourquoi cela? + +— Je ne peux pas vous répondre là-dessus. Mais je refuserais, bien sûr. + +— Vous croyez que les riches sont méchants? + +— Oh! non, Monsieur. Ma marraine, mon parrain, mam’selle Marie sont +bien riches, et ils sont très bons. + +— Alors vous croyez qu’un riche vous ferait la cour pour vous séduire, +et qu’il ne voudrait pas sérieusement, sincèrement vous épouser? + +— Ça pourrait bien arriver. Mais quand même je serais sûre qu’il ne se +moque pas de moi, je ne voudrais pas de lui. + +— Et s’il renonçait à sa fortune pour vous plaire, s’il faisait vœu de +pauvreté pour être digne de vous? s’écria sir Arthur frappé de surprise, +et voulant lire au fond des mystérieuses idées de Jeanne. + +— Ça, ça pourrait changer un peu mon idée, mais ça ne serait pourtant +pas suffisant. + +— Quel autre sacrifice faudrait-il donc faire? reprit l’Anglais exalté +intérieurement. Il y a peut-être quelqu’un capable de vous aimer assez +pour consentir à tout. + +— Non, Monsieur, non, dit Jeanne, il n’y a personne comme cela, je vous +en réponds; et si quelqu’un était consentant de mes idées, par une idée +intéressée, il s’en repentirait bien un jour! + +— Je ne comprends plus... Oh!... expliquez-vous! s’écria sir Arthur, +qui avait le front tout humide de sueur à force de rechercher le sens +des énigmes de la bergère d’Ep-Nell. + +— C’est bien assez, mon cher monsieur, répondit-elle, je ne veux pas +vous en dire plus. Si vous me portez intérêt, ne songez pas à me faire +marier. Je n’ai besoin de rien, et avec votre amitié, si c’est de ma +mère que j’en hérite, je vous serai bien assez obligée. + +M. Harley, pétrifié par la surprise, n’osa la retenir davantage. + +Jeanne trouva, derrière la porte, Claudie qui écoutait et regardait par +le trou de la serrure, et qui ne parut nullement honteuse d’être +surprise en flagrant délit de curiosité et d’indiscrétion. Jeanne ne +songea pas de son côté à lui en faire un crime. Elle ne pensait pas +avoir jamais de secrets pour Claudie, qu’elle aimait beaucoup et dont +elle était fort aimée. — Tiens! tu étais là? lui dit-elle en regagnant +leur commune chambrette. Pourquoi donc que tu ne t’es pas couchée? + +— Je pouvais-t-i dormir, répondit naïvement la Toulloise, quand je +voyais que tu ne revenais pas de chez ce monsieur? Alors je suis venue +écouter ce qu’il te disait. C’était joliment drôle! + +— Pourquoi donc que tu n’entrais pas? tu m’aurais aidée à lui +répondre : tu parles mieux que moi. + +— Oh! j’aurais eu trop honte, répondit Claudie, qui avait la prétention +d’être timide, bien qu’elle fût passablement effrontée. Je ne sais pas +comment tu peux causer comme ça si longtemps et de cent sortes de choses +avec du monde que tu ne connais pas. + +— De quoi veux-tu que je sois honteuse? On ne m’a jamais dit de +mauvaises choses, et ce monsieur est très honnête. + +— Oh! pour ça, oui! il parle très honnêtement, et s’il n’était pas si +drôle, il serait très joli homme. + +— Qu’est-ce que tu lui trouves donc de drôle? + +— Dame! c’est-il pas drôle d’être Anglais? + +En causant ainsi, les deux jeunes filles étaient entrées dans leur +chambre, située dans une tourelle, et éclairée par une fenêtre ou plutôt +par une fente à embrasure taillée en biseau et terminée en bas par une +meurtrière ronde qui avait jadis servi aux guetteurs pour pointer un +fauconneau. Un banc de pierre plongeait en biais dans cette embrasure +étroite et profonde, et la lune, glissant par la fente, était le seul +flambeau dont nos jeunes fillettes eussent besoin pour se mettre au lit. +En servantes jalouses d’économiser la dépense de la maison, elles +éteignirent leur lanterne, et Jeanne, s’asseyant sur le banc de pierre +pour délacer son corsage, regarda dans la campagne et tomba dans la +rêverie. + +— A quoi donc penses-tu? lui cria Claudie qui était déjà couchée. Tu ne +veux donc pas dormir de cette nuit? + +— L’heure du sommeil est passée, dit Jeanne, et ce n’est quasiment plus +la peine d’en goûter, car il fera bientôt jour. Tu ne saurais croire, +Claudie, que, quand je vois le clair de lune, ça me fait un effet tout +drôle. + +— Oh! moi, j’aime ça, le clair de lune! reprit Claudie, luttant entre +le sommeil et l’envie de babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à +mort la nuit; mais quand la lune éclaire, je n’ai peur de rien, je vois +tout. + +— Eh bien! moi, je ne suis pas comme toi, dit Jeanne. Le clair de lune +m’inquiète un peu; c’est le plaisir des fades! les bonnes comme les +mauvaises sont dehors par ce temps-ci, et si les âmes chrétiennes ne +sont pas en grâce, il y a du danger. + +— Ah! tais-toi, Jeanne, s’écria Claudie; si tu vas commencer tes +histoires de fades, tu vas me faire peur. Tu sais bien que je ne veux +plus croire à ça, moi. C’était bon chez nous; mais à la ville, c’est +bête : tout le monde s’en moque. Si tu parlais de ça à mam’selle Marie, +tu verrais comme elle te gronderait! + +— Je ne te force pas d’y croire, Claudie; les fades n’ont jamais été +occupées de toi. Il y a des personnes que les esprits ne tourmentent +jamais. Mais il y en a d’autres qui sont bien forcées de savoir de quoi +il s’agit, et le moyen de se garer des mauvais pour être bien avec les +bons. Ce n’est pas à moi qu’il faut dire qu’il n’y a pas de fades. J’en +sais trop là-dessus, Claudie. + +— Eh bien! tais-toi, et viens te coucher! V’là la peur qui me prend. Je +ne sais pas comment tu oses en parler à cette heure, toi qui es sûre +qu’il y en a... Heureusement je suis un peu rassurée dans cette chambre, +quand la porte est bien fermée, à cause qu’elles ne pourraient pas +entrer par la fenêtre : il n’y en a point. + +— Ça n’y ferait rien, va, Claudie. Tant petites que soient les +_huisseries_ d’une chambre, elles peuvent y passer si elles veulent. +Mais n’aie pas peur, va. Elles ne te feront pas de mal tant que tu seras +avec moi. + +— C’est heureux pour moi, dit Claudie, car je n’ai pas ce qu’il faut +pour les renvoyer, moi! + +— Ne dis donc pas ça, Claudie! + +— Je peux bien le dire à toi. Tu le sais bien. A propos de ça, +Marsillat ne t’en conte plus du tout, pas vrai? + +— Non, du tout. + +— Du tout, du tout? + +— Tu me demandes ça tous les jours! Quand je te dis que non! + +— C’est égal, Jeanne. Il n’y a guère de filles ni de femmes capables de +se garer d’un homme comme lui. + +— Ça n’est pourtant pas déjà si difficile. + +— Je te dis que si, moi, c’est difficile! Un homme qui veut ce qu’il +veut! Il le veut absolument, quoi! + +— Il entend la raison comme un autre, va! + +— Jamais je n’ai pu la lui faire entendre. + +— C’est que tu n’avais pas grande envie de l’entendre toi-même, +Claudie. + +— Dame! un homme si gentil! et qui parle si bien! + +— Et qui t’a fait des cadeaux! + +— C’est bien gentil aussi, les cadeaux! + +— Ça serait plus gentil de n’en pas avoir envie! + +— Tout le monde ne peut pas être comme toi, écoute donc; je ne dis pas +que j’aie bien fait; car tout ça, c’est des chagrins pour moi. + +— Allons, ne te fais pas de chagrin! ça ne t’empêchera pas de te +marier, ma Claudie. + +— Ça en ôte le goût. Quoi donc faire d’un paysan quand on est _au fait_ +de causer avec un monsieur? Ça a tant d’esprit un Marsillat, et c’est si +bête un Cadet! + +— Mais c’est bon, c’est courageux, ça aime toujours; et un Marsillat, +ça n’aime pas longtemps! + +— Tu crois donc qu’il ne m’aime plus du tout? + +— Je ne dis pas ça; mais qu’est-ce que tu en dis toi-même? + +— Je dis que j’ai eu rudement de peine! Mais ça commence à se passer. +Faut bien se consoler, quand on ne peut pas mieux faire. + +— Oui, faut se consoler, Claudie. Tout ça ne t’empêche pas d’être une +bonne fille, qui travaille bien, et qui peut encore être aimée d’un +homme comme il faut[17]. Le malheur que tu as eu est arrivé à bien +d’autres, et il n’y a pas si grand mal, quand on l’a fait par bonté et +par amitié. Le bon Dieu pardonne ça; comment donc que les hommes ne le +pardonneraient pas aussi? + +— Tiens! faut bien qu’ils le pardonnent! dit Claudie en essuyant une +larme, et elle s’endormit sur le même oreiller que Jeanne, sa pudique et +indulgente compagne. + +Qu’on ne s’étonne pas de voir la chaste Jeanne si tolérante envers la +repentante Claudie. Un ou deux péchés de jeunesse et d’entraînement ne +déshonorent point une jeune fille dans nos campagnes. Elles sont +naturellement timides et chastes, mais elles sont faibles : les hommes +ne leur font pas un crime de cette faiblesse, qu’ils provoquent et dont +ils profitent. Il n’y a jamais eu d’homme du monde au dix-huitième +siècle qui ait su fouler aux pieds ce qu’on appelait alors le préjugé, +mieux que nos paysans ne le font tous les jours. C’est un fait à +constater et dont il ne faut tirer aucune induction contre les principes +de Jeanne. Impeccable par résolution exceptionnelle, elle était +l’indulgence et la charité même pour les fautes d’autrui. + +Cependant Jeanne, qui avait l’habitude de dire des prières avant de +s’endormir, tenait encore ses yeux ouverts lorsqu’il lui sembla voir la +meurtrière qui éclairait l’intérieur de la tourelle, interceptée tout à +coup par un corps opaque. Elle ne put retenir un cri, et aussitôt elle +vit ce corps disparaître. Puis elle l’entendit glisser le long du mur +extérieur, et des pas furtifs firent crier faiblement le sable du +jardin. Cet étage n’était pas élevé de plus de dix à douze pieds +au-dessus du sol, et il était possible de monter jusqu’à la lucarne par +le treillage de la vigne qui tapissait la muraille. Claudie, éveillée en +sursaut, cacha sa tête sous les couvertures, et Jeanne, toute brave +qu’elle était, n’osa pas d’abord aller regarder par la meurtrière. +Lorsque, après plusieurs signes de croix et de pieux exorcismes, elle +s’y décida, elle ne vit plus rien. La lune était pure, et l’ombre des +arbres fruitiers se dessinait immobile et nette sur le sable brillant +des allées. + +— Es-tu sotte, de me faire peur comme ça? dit Claudie. + +— Je n’ai pas dit que ça fût le diable, répondit Jeanne. J’ai vu comme +une tête. + +— Ça avait-il des cornes? + +— Non. C’était fait comme du _monde humain_, et malgré que je n’aie pas +eu le temps de bien voir, parce que la lune donnait par derrière, j’ai +vu comme des cheveux plats sur une tête plate. + +— C’était donc fait comme la tête du vieux _Bridevache_? + +— Ça m’y a fait penser. Mais qu’est-ce que Raguet viendrait faire ici? + +— Ça ne serait pas pour faire du bien. As-tu fermé les portes hier +soir? + +— C’est Mam’selle qui les a fermées avec l’Anglais, et peut-être qu’ils +auront oublié de mettre la barre. D’ailleurs, tu sais bien que ce +méchant Raguet est comme _une serpent_. Il passerait par le trou d’une +serrure. + +— Bah! tu te seras imaginé d’avoir vu quelque chose. Les chiens n’ont +pas jappé. + +— Tu sais bien que les chiens ne disent jamais rien à cet homme-là. Il +a des paroles pour les endormir. + +— Oui, des belles paroles! il leur jette de la viande de chevau mort. +Il est plus voleur que sorcier, va, et plus méchant que savant. + +— Il faut nous habiller et aller voir dehors, dit Jeanne. + +— _Ma fine_, je n’y veux pas aller, s’écria Claudie. J’ai trop peur. + +— Et s’il fait quelque dégât dans la cour ou dans le jardin, ça sera +donc de notre faute, Claudie? Moi, j’y vas toute seule. Si c’est Raguet, +ça ne me fait déjà plus tant peur que si c’était autre chose. + +Claudie ne voulut pas laisser Jeanne affronter seule l’aventure. Elle +prit courage et l’accompagna. Tout était calme, et Claudie, rassurée, se +moqua de Jeanne au retour. + +— C’est égal, dit Jeanne; je l’ai vu, j’en suis sûre. Si c’est Raguet, +ça n’est pas déjà si étonnant; c’est un homme qui se fourre partout, qui +court toute la nuit, et qui dort quand les autres travaillent. + +— C’est la vérité qu’il est curieux comme un merle, reprit Claudie; on +le trouve toujours en travers quand on veut cacher quelque chose. Il +écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait chez nous, et il +savait même toutes mes affaires avec Marsillat, sans que j’en eusse dit +un mot à personne. C’est avec ça qu’il se fait passer pour sorcier, et +qu’il donne la peur au monde. + +Cependant sir Arthur ne dormait pas. Son imagination, si paisible +d’ordinaire, avait pris le grand galop. La simplicité et l’étrangeté du +personnage de Jeanne formaient un contraste qui le jetaient dans les +plus grandes perplexités. Qui m’eût dit, pensait-il, que je tomberais +amoureux d’une paysanne, que je prendrais la résolution d’épouser un +être qui ne sait pas lire, et que je me trouverais repoussé par sa +fierté et arrêté par la profondeur de ses énigmes! + +— Ami, dit-il au jeune baron, lorsque celui-ci entra dans sa chambre à +neuf heures du matin, je suis beaucoup plus épris ce matin de Jeanne la +villageoise que je ne l’étais hier soir de miss Jane. J’ai causé avec +elle après vous avoir quitté... + +— Vraiment? s’écria Guillaume en rougissant. + +— Vraiment; et elle m’a parlé par énigmes : mais elle m’est apparue +comme le modèle le plus pur et le plus divin qui soit sorti des mains du +Créateur, et je commence à croire ce que je soupçonnais déjà, que +certains êtres qui n’ont pas appris à lire, en savent plus long que la +plupart des savants de ce monde. Elle est fort excentrique, cette +Jeanne; elle porte dans son cœur un secret qui m’effraie et m’attire. Ce +ne peut être qu’une chose sublime ou insensée. Et moi qui trouvais la +vie aride et ennuyeuse! Moi qui ressentais parfois, sans vous l’avouer, +les atteintes du spleen, me voici tout ému, tout rajeuni. Je tremble, je +souffre... mais j’existe... + +— C’est dire que vous espérez aussi, dit Guillaume. Comment +pourriez-vous ne pas réussir à être aimé de cette pauvre fille? + +— Je crains beaucoup le contraire. Cette pauvre fille n’a pas +d’ambition. C’est pourquoi je l’admire; c’est pourquoi je l’aime, et +persiste dans ma résolution de l’épouser, si je peux l’y faire +consentir. + +Guillaume n’essaya point de dissuader sir Arthur. Abattu et soucieux, il +le conduisit auprès de sa mère, qui l’attendait avec impatience. La +famille de Charmois vint déjeuner. La sous-préfette fut très aigre avec +l’Anglais, qui ne songea seulement pas à lui expliquer son billet, tant +il lui eût été impossible de parler hautement d’un amour qui commençait +à l’envahir, non plus sérieusement, mais plus passionnément qu’il +n’avait fait d’abord. Madame de Boussac et son amie crurent donc que ce +billet n’avait été qu’une plaisanterie. Cependant la sous-préfette le +lui pardonnait d’autant moins qu’elle le voyait complètement insensible +aux charmes de sa fille, et elle avait soif de se venger de lui. Elle +était trop clairvoyante pour ne pas avoir remarqué aussi combien Jeanne +était un sujet de trouble pour Guillaume. Des deux maris qu’elle avait +guettés pour Elvire, elle n’en voyait donc plus un qui ne fût occupé de +cette servante, et elle haïssait déjà la pauvre Jeanne, affectant de la +traiter avec hauteur chaque fois que l’occasion s’en présentait, et +jurant, en elle-même, qu’elle mettrait le désordre et la douleur dans +cette maison où elle ne pouvait exercer son influence. + +----- + +[17] Un homme comme il faut ne veut pas dire, dans la bouche de nos +filles, un homme bien né ou bien élevé, mais un honnête homme. + + + XVI + LA VELLÉDA DU MONT BARLOT + +Marsillat arriva dans l’après-midi. Ne cherchant pas à se faire une +nombreuse clientèle à Guéret, il n’était pas à la chaîne comme tous les +avocats de province. Il voulait seulement faire ses premières armes dans +son pays; et n’y plaidant que les causes d’un certain éclat et d’une +certaine importance, il avait souvent la liberté de revenir passer +quelques jours à Boussac. Il cachait son ambition patiente sous un air +d’insouciance et presque de dédain pour les gloires du barreau : au +fond, il aspirait à la députation dans l’avenir. + +On s’imaginera difficilement qu’un homme de ce caractère fût susceptible +d’une grande passion pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat +était-il très calmé à l’égard de la bergère d’Ep-Nell. Mais il avait +trop de persistance réfléchie dans la volonté, pour n’en pas avoir +instinctivement dans ses désirs. Une fantaisie non satisfaite le +tourmentait plus qu’il n’eût souhaité lui-même, et depuis près de deux +ans qu’il convoitait en vain la possession de la plus belle des filles +du pays de Combraille, il avait de temps en temps des accès de mauvaise +humeur contre elle et contre lui-même, en se rappelant qu’il avait +échoué pour la première fois de sa vie dans une entreprise de ce genre. +Il y avait pourtant dépensé plus de soins que pour toute autre. Il +l’avait vue avec plaisir être admise au château de Boussac, dans +l’espérance qu’elle serait là sous sa main; et, durant toute la maladie +de Guillaume, il avait pris tous les prétextes pour être assidu dans la +maison. Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se hâtait pour +le service de son cher parrain, le soir, surtout lorsqu’il la guettait +dans la cour ou dans la laiterie, enfin, jusqu’auprès du lit où la +prostration du malade le laissait quelquefois en tête à tête avec +Jeanne, il avait épuisé son éloquence brusque et impérieuse, ses offres +corruptrices et ses tentatives de familiarité, sans l’avoir émue ou +effrayée un seul instant. Elle avait assez de force physique pour ne pas +craindre une lutte où la prudence de Marsillat ne lui eût d’ailleurs pas +permis de s’engager, car il sentait qu’un seul cri, un seul éclat de la +voix de Jeanne, dans cette maison austère et silencieuse, l’eût couvert +de ridicule et de honte. C’était donc par la séduction des paroles et +des promesses qu’il pouvait espérer de s’en faire écouter; mais, à tous +ses beaux discours, Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais pas, lui +disait-elle, comment vous avez le cœur de plaisanter comme ça, quand mon +pauvre jeune maître est si mal, et ma pauvre chère marraine dans le +chagrin. Vous avez pourtant l’air de les aimer, car vous êtes bien +officieux dans la maison; mais vous êtes si fou, qu’il faut toujours que +vous fassiez enrager quelqu’un. Je crois que vous _fafioteriez_ autour +des filles, les pieds dans le feu. Allons, laissez-moi tranquille; vous +êtes un _diseur de riens_. Si vous y revenez, je vous recommanderai à la +Claudie. » + +Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense que la colère ou la +peur. Au fond, Marsillat sentait qu’elle parlait avec bon sens, et +qu’elle ne le jugeait pas plus mauvais qu’il n’était; car il avait du +dévouement et de l’affection pour Guillaume, et sa conduite n’était pas +toute hypocrisie. + +C’est là, du reste, tout ce qu’il avait obtenu de la perle du +Combraille, comme il l’appelait d’un air moitié passionné, moitié +railleur. Nos bourgeois font rarement la cour sérieusement aux filles de +cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité méprisante +qu’elles ont la simplicité de ne pas comprendre quand elles aiment, ce +qui arrive bien quelquefois pour leur malheur, sans que la cupidité +(mais je ne dirai pas la vanité) y soit pour rien. Nos bourgeois, +affreusement corrompus, ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans +certains droits qu’ils s’arrogent, en vertu de leur argent et de +l’espèce de dépendance où ils tiennent la famille du pauvre. + +A mesure que la santé de Guillaume était revenue, Marsillat avait fort +bien remarqué la protection jalouse qu’il avait accordée à sa filleule, +et, craignant de devenir ridicule, il avait affecté de ne plus faire +attention à Jeanne. Il y avait même des moments où, croyant deviner dans +son jeune ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté d’être +généreux et de favoriser son amour. Il eût seulement voulu que Guillaume +réclamât son aide et les conseils de son expérience dépravée; mais le +jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir son cœur. + +D’ailleurs Marsillat était flatté, au fond de l’âme, d’être accueilli +avec distinction et choyé particulièrement par les dames de la maison +plus que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois ambitieux a +cette faiblesse, bien qu’il soit peu de provinces où la noblesse soit +plus effacée que dans la nôtre, et bien qu’il fût de mode, à cette +époque, de la railler et de la braver plus qu’elle ne le méritait. + +Mais la force des choses avait mis Jeanne à couvert des obsessions de +Marsillat. Il avait été vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à +sa réputation, à son avenir, et son caprice pour la fille des champs ne +s’était plus réveillé qu’à de courts intervalles, et lorsque les +occasions de lui parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses +pour sa réputation d’homme de poids. De jour en jour, les folies de +jeunesse, pour lesquelles on n’a chez nous que trop de tolérance, +devenaient moins conciliables avec la position de l’avocat renommé. Le +goût s’en passait peut-être aussi chez Marsillat, au milieu de +préoccupations de plus en plus sérieuses. En un mot, son désir pour +Jeanne s’était endormi dans sa poitrine. Peut-être n’attendait-il qu’une +occasion quelque peu énergique pour se réveiller. + +Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir Arthur dans la prairie où +Jeanne gardait ordinairement ses vaches. Il prit pour prétexte +l’amusement de faire lever et de tuer quelques lapins dans les rochers +qui longent la rivière. Dans le fait, Marsillat voulait voir sir Arthur +en présence de l’objet de ses pensées; car Claudie avait assez bien +écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à peu près par cœur +l’étrange déclaration qu’il avait faite indirectement à Jeanne, et +Marsillat n’était pas assez complètement détaché de Claudie pour n’avoir +pas eu déjà un quart d’heure d’entretien particulier avec elle. Claudie +n’ayant plus guère d’autres rapports avec son ancien amant que le +plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et voyant qu’il +s’amusait toujours de son caquet déluré, lui racontait avec complaisance +tous les petits événements de la maison; et Marsillat, qui aimait à tout +savoir, la faisait servir à sa police particulière, sans qu’elle y +entendît malice. Cette familiarité cancanière est tout à fait dans les +mœurs bourgeoises du pays. + +Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la prairie, sans que l’œil +pénétrant de Marsillat et sans que le regard mélancolique et inquiet de +Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant les vaches étaient au pré, +et la gardeuse ne pouvait pas être loin. Mais ils durent renoncer à la +rencontrer, et force fut à Léon d’entrer dans les rochers pour faire +lever le gibier qu’il avait promis au fusil de M. Harley. + +C’est alors seulement qu’il découvrit Jeanne abritée contre une grosse +roche, et profondément endormie. Cette apparence de langueur et de +paresse était bien contraire aux habitudes de Jeanne, et à ce préjugé +rustique qu’il est dangereux de s’endormir aux champs. Mais elle avait à +peine reposé deux heures cette nuit-là, et la fatigue l’avait vaincue. +Sa quenouille était encore attachée à son côté; son fuseau avait roulé à +terre, et le fil était rompu. Sa belle tête s’était penchée contre le +rocher, et le chanvre de sa quenouille servait d’oreiller à sa joue +candide. Elle était assise dans l’attitude la plus chaste, et sa main +droite, pendante à son côté, avait, de temps à autre, le mouvement +machinal, mais faible, de faire pirouetter le fuseau. + +Marsillat, qui la découvrit le premier, s’arrêta à quelques pas devant +elle, et fit signe à ses compagnons d’approcher. Guillaume éprouva un +serrement de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique Jeanne sous les +regards brûlants de cet homme. Mais sir Arthur, après avoir contemplé +Jeanne quelques instants en silence, parut tout à coup fort ému, et +murmura à voix basse, en posant ses mains sur les bras de ses deux +compagnons : + +— Ho!... vous souvenez-vous? + +— De quoi? dit Marsillat. Il paraît que vous avez quelque charmant +souvenir! + +— Ho! dit l’Anglais en étendant sa main vers la tête de Jeanne avec +attendrissement, je me souviens de tout! Elle était la plus belle enfant +du monde, elle est la plus belle fille de la terre! + +— Mon Dieu! s’écria Guillaume en passant sa main sur son front, je me +souviens de quelque chose comme dans un rêve!... Aidez-moi, +rappelez-moi!... + +— Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des pierres jomâtres et de la +druidesse Velléda, et des trois dons, et des trois souhaits que nous lui +avons faits! + +— Oui-da! s’écria Léon, je me souviens maintenant. Quant aux trois +dons, je ne sais plus précisément ce que c’était. Il y avait trois +pièces de monnaie différentes. Quant aux trois souhaits... je me +rappelle celui de M. Harley, « un bon mari »; et le mien, « un amant +robuste... » Je ne me rappelle plus celui de Guillaume. + +— Ni moi, dit Guillaume; mais je me rappelle mon aumône. C’était une +pièce d’or. + +— Et moi, je me rappelle tout, comme si c’était hier, s’écria sir +Arthur. + +— Et vous croyez que c’était Jeanne? demanda Guillaume troublé. + +— Pourquoi pas? reprit Léon; je n’en sais rien, mais il est facile de +s’en assurer. + +Comme il élevait la voix sans ménagement, Jeanne s’éveilla, devint toute +rouge de surprise et de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit, +et regarda ses vaches. Elles étaient un peu loin. Jeanne voulut courir +pour les rejoindre, mais Marsillat l’arrêta. + +— Jeanne, lui dit-il pour l’éprouver, tu n’as donc jamais dit à +personne ce que tu avais fait des trois pièces de monnaie que les fades +du mont Barlot avaient mises dans ta main, quand tu étais petite, un +jour que tu t’étais endormie sur les pierres jomâtres? + +Pour la première fois, depuis l’incendie de la chaumière d’Ep-Nell, +Guillaume vit un grand trouble et une profonde terreur sur le visage de +Jeanne. + +— Dieu du ciel! s’écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, comment +savez-vous ça, Monsieur? Je ne l’ai jamais dit qu’à ma mère, et ma mère +ne l’a jamais dit à personne. + +— Ta tante le savait apparemment, Jeanne? + +— Non! ma tante ne l’a jamais su. Qu’est-ce qui a pu vous le dire? Ça +n’est pas de ma faute si vous le savez, je ne l’ai jamais dit. + +— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin à cacher une chose si +simple? dit Guillaume. Je ne comprends pas pourquoi vous attachez tant +d’importance à ce hasard, ma chère Jeanne. + +— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez donc? dit Jeanne +consternée. + +— Et moi aussi, dit l’Anglais en prenant, d’un air à la fois paternel +et respectueux, la main de Jeanne, je le sais, et je vous prie de nous +dire si cela a été pour vous la cause de quelque chagrin. + +— Non, Monsieur, dit Jeanne, d’un air de fierté singulière, je n’en ai +jamais eu de chagrin. + +— Mais pourquoi l’as-tu caché? dit Marsillat, qui affectait de tutoyer +Jeanne, pour faire un peu souffrir ses deux rivaux. Voyons! tu as cru +sérieusement que cela te venait des fades? + +— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit +Jeanne d’un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et +nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien, mais nous +voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit, des choses que +vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme +nous sommes. Quand vous nous changez, ça nous porte malheur. + +— Ainsi, tu crois que ce sont les fades? répéta Marsillat. Allons, +grand bien te fasse! Tu vois, Guillaume! ajouta-t-il, affectant de +tutoyer aussi le jeune baron, comme il le faisait quelquefois quand il +se sentait l’humeur taquine, voilà l’esprit de nos belles bergères! +Elles ont mille superstitions absurdes, et ta filleule ne les a pas +perdues depuis tantôt deux ans, je crois, que ta sœur essaie de lui +débrouiller le cerveau. Jeanne, veux-tu que je te dise?... + +— Nenni, Monsieur, je veux que vous ne me disiez rien, répondit Jeanne +avec une tristesse qui était toute l’expression de son courroux. En +voilà bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi, si vous voulez, et des +choses que vous ne connaissez pas, si vous ne craignez rien. Moi, je +n’ai rien dit, et je n’ai pas fait de mal. + +— Oh! s’écria sir Arthur, affligé de la douleur qui se peignait sur les +traits de Jeanne, je ne comprends rien... Mais si Jeanne est dans +l’erreur, il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer d’elle, +mais lui apprendre... + +Sir Arthur s’arrêta court en voyant le visage de Jeanne couvert de +larmes. Il eut tant de douleur d’avoir contribué à la faire pleurer +ainsi, qu’il resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer et de la +consoler, il ne sut lui dire que « Ho!... » + +L’affliction et le trouble de Guillaume furent plus visibles encore; +mais gêné par la présence de Marsillat, il n’osa faire un pas ni dire un +mot pour retenir Jeanne, qui s’éloigna avec empressement. + +— Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut point ému, que dites-vous, +sir Arthur, de cette étrangeté? n’est-ce pas une observation curieuse à +faire sur les mœurs de nos campagnes? Vous avez voyagé dans des pays +lointains et sauvages; vous ne vous doutiez pas, je parie, qu’il y eût +au centre de la France des superstitions si arriérées! + +— Dites tant de poésie fantastique, répondit M. Harley. Je ne trouve +rien de ridicule ni de méprisable dans tout ceci, et je me rappelle fort +bien ce que vous m’avez raconté autrefois des fées ou fades qui hantent +les antiques cromlechs gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune +fille pleure? + +— Parce que cela porte malheur de parler des fades et de trahir les +relations qu’elles ont daigné avoir avec les mortels. C’est un crime +envers elles, et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent les +indiscrets en qui elles avaient mis leur confiance. Vous voyez bien +qu’il ne peut venir à l’esprit de cette fille que nous soyons les trois +fées du mont Barlot. Elle persiste à croire qu’elle a reçu l’aumône des +bons génies, et, dans la crainte que son secret ne soit ébruité, elle +gémit et se défend de l’avoir divulgué. Quant à moi, je ne suis pas si +tolérant que vous, sir Arthur, à l’endroit de la poésie dite +fantastique. Je hais la superstition, et déplore l’erreur grossière, +sous quelque forme qu’elles se présentent. Je ne laisse jamais échapper +l’occasion de m’en moquer, et je crois que c’est un devoir à remplir +envers ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux le jour où nous +voudrons les éclairer, au lieu de les tenir dans les ténèbres de +l’abrutissement. + +— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis que je n’ai eu le plaisir +de vous voir, dit Guillaume avec un peu d’aigreur. + +— Je l’ai toujours été, répondit Marsillat, et je me pique de l’être +encore, et plus que vous, Guillaume. Car il entre dans les idées de +votre caste de perpétuer l’ignorance chez le pauvre, afin d’y perpétuer +la soumission. Aussi admirez-vous, en poètes, que vous prétendez être, +le merveilleux qui remplit ces pauvres cervelles; et vous ne faites +qu’entretenir, par la dévotion, par la protection accordée aux images +miraculeuses, aux pèlerinages, et autres niaiseries, la folie de nos +pauvres villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux, nous voudrions +qu’ils pussent lire Voltaire comme nous, et se débarrasser du respect +qu’ils portent à Dieu, au diable et à certains hommes. + +— Monsieur Marsillat, vous avez raison sur un point et tort sur +l’autre, répondit M. Harley. Je voudrais avec vous qu’on affranchît le +paysan de ses terreurs comme de sa misère... Mais si vous n’avez que +Voltaire à lui faire lire, quand il saura lire, je regretterai pour lui +ses légendes poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne disait +tout à l’heure quelque chose d’assez profond, que vous n’avez pas senti. +Des paysans, qui vivent aux champs de jour et de nuit, disait-elle, +voient des choses que vous ne verrez jamais. C’est-à-dire qu’ils ont +l’esprit plus tourné à la poésie que nous, et, en cela, je ne sais trop +si nous devons les plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer. + +— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en amateurs! reprit Marsillat. +Vous recueilleriez volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, en +prose fleurie et en musique. Mais vous ne voudriez pas que vos enfants +fussent nourris de pareils contes, et vous auriez grand soin de les +désabuser s’ils prenaient au sérieux ceux de leurs nourrices. + +— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. L’enfant a besoin de +poésie, comme le paysan, et on ne peut guère l’instruire qu’à l’aide des +symboles. Quant à moi, j’ai été nourri de ces contes que vous méprisez +tant, et je serais bien fâché d’avoir sucé l’esprit de Voltaire avec le +lait. + +— Je sais que vous avez été nourri du même lait que Jeanne, reprit +Marsillat en souriant, et les fabliaux de la mère Tula ont pu être de +votre goût, comme ceux de ma grand’mère, qui était, ne vous en déplaise, +une sorte de paysanne, ont été peut-être du mien jadis. Mais vous +n’aimez plus ces symboles qu’à la condition d’en chercher et d’en +trouver le sens, au lieu que la pauvre Jeanne et ses pareilles y voient +de grosses et terribles réalités qui font l’occupation, le tourment, +l’idiotisme et l’abaissement de leur vie. Qu’en dit notre philosophe? +ajouta-t-il en s’adressant avec un peu d’ironie à M. Harley. + +— Je dis, répondit celui-ci, qu’il faudrait traiter le cerveau des +paysans comme on a traité celui de Guillaume : leur laisser la poésie, +et les aider à découvrir le symbole. + +— Alors, il n’y aurait plus foi à la poésie, s’écria Léon, qui aimait à +discuter. Ils ne feraient plus que s’en amuser comme vous autres; les +plus froids deviendraient des critiques, les plus artistes des +littérateurs; je ne demande pas mieux, moi; mais ils perdraient dès lors +cette naïveté crédule que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos +yeux, tout le charme de leur superstition. + +M. Harley voulut répondre; mais, il fut bientôt contredit et battu par +Marsillat, qui avait la parole plus facile, et qui était à cheval sur +une logique plus claire. Cependant il ne convainquit pas l’Anglais, qui, +en rendant justice à la netteté de sa critique, trouvait beaucoup de +sécheresse dans ses sentiments, et n’envisageait qu’avec effroi sa +philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se contentent d’une +certaine portion, étroite et distincte, de la vérité acquise, auront +toujours, dans la discussion, beaucoup d’avantage apparent sur ceux qui +cherchent dans l’inconnu une vérité plus vaste et plus idéale. M. Harley +dut bientôt céder la palme du raisonnement à l’avocat, et Guillaume, qui +se sentait ébranlé par le talent de Léon plus qu’il ne voulait en +convenir, devint de plus en plus triste, et finit par garder le silence. + +Cette conversation fut reprise le soir autour de la table à ouvrage, où +les demoiselles du château et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement +une causerie à part, tandis que les parents jouaient aux cartes avec +quelques fonctionnaires ou bourgeois royalistes de la ville. Arthur et +Guillaume eussent souhaité qu’il fût question de Jeanne entre eux et +Marie seulement; mais il n’y eut pas moyen d’empêcher Marsillat de +raconter devant Elvire l’aventure du mont Barlot, la découverte que M. +Harley avait faite de l’identité de Jeanne avec la petite chevrière, +dite la druidesse des pierres jomâtres, et le chagrin que cette fille +crédule avait montré en entendant raconter l’incident des pièces de +monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle de Boussac écouta ce récit +avec beaucoup d’attention, et voulut en savoir tous les détails. M. +Harley, seul, se les rappelait exactement et minutieusement. Guillaume, +étant fort jeune à l’époque de l’événement, en avait un souvenir vague, +qui se réveillait à mesure que sir Arthur racontait. Marsillat avait +meilleure mémoire que Guillaume; mais la poésie de ce petit roman +l’ayant moins frappé que ses deux compagnons, il ne s’en serait +peut-être jamais souvenu plus que Guillaume sans le secours de M. +Harley. Cette différence dans l’impression diverse que plusieurs +personnes reçoivent et conservent d’un même fait est assez prouvée par +l’expérience journalière. + +Sir Arthur n’avait été qu’une fois en sa vie aux pierres jomâtres. Ce +lieu sauvage avait laissé dans son souvenir un tableau distinct, et les +moindres circonstances qui s’y rattachaient lui semblaient en faire +partie. Marsillat ayant cent fois passé par là avant et après, eût été +fort embarrassé de noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris +bien d’autres fois, et moins innocemment peut-être, les bergères +endormies dans les rochers et sous les buissons de ces parages peu +fréquentés. Cependant la demeure éloignée et les habitudes sauvages de +Jeanne l’avaient tenue assez longtemps à l’abri des regards de l’ardent +chasseur, pour qu’il eût oublié ses traits, d’ailleurs fort changés et +pour ainsi dire transformés depuis la rencontre du mont Barlot jusqu’à +l’époque où les yeux noirs de Claudie avaient attiré le jeune avocat +vers les bruyères de Toull et les dolmens d’Ep-Nell. Quant à Guillaume, +quatre ans passés à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis un +abîme entre les souvenirs de son adolescence et les émotions d’une vie +nouvelle. + +Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne heure, suivant la coutume +pacifique et régulière de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie +prolongèrent encore quelque temps la veillée dans le grand salon. +L’Anglais persistait dans son amour pour Jeanne, et mademoiselle de +Boussac, bien loin de l’en dissuader, admirait ce qu’elle appelait sa +sagesse, et s’enthousiasmait avec lui pour son étrange projet d’hyménée. +Guillaume était taciturne, et, enfoncé sous la grande cheminée, il +tourmentait les tisons avec une agitation singulière. M. Harley voulait +l’amener à lui donner une complète adhésion, mais le jeune homme se +retranchait sur le danger d’unir indissolublement une intelligence +éclairée avec des instincts honnêtes mais aveugles. Puis il revenait à +la lutte, peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir contre +l’opinion. Il s’effrayait du ridicule et du blâme qui allaient +s’attacher à cette résolution excentrique. Arthur combattait ces +objections par des arguments sans réplique au point de vue du sentiment +et de la raison naturelle, et Guillaume était ému, oppressé, et comme +vaincu au fond de son âme. Et alors il trouvait un secret soulagement à +prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre détermination, repousserait +l’idée du mariage, et il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer +avant que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent réussi à savoir le +fond des pensées de la mystérieuse bergère. Et alors aussi Marie le +grondait de sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle sublime +de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le lendemain, mademoiselle de +Boussac s’attacherait aux pas de Jeanne jusqu’à ce qu’elle lui eût +arraché son secret. + + + XVII + LA GRANDE PASTOURE + +Le soleil n’était pas encore levé lorsque la romanesque Marie alla +trouver Jeanne dans l’étable, et s’asseyant sur le bord de la crèche, +tandis que la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en matière par +l’aventure du mont Barlot. Lorsqu’elle lui eut déclaré et assuré que +Guillaume, Arthur et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont elle +avait fait l’événement capital de sa vie, la belle laitière suspendit +son travail et resta comme étourdie sous cette révélation. Si tout autre +la lui eût faite, elle n’y eût jamais cru, mais elle vénérait sa jeune +maîtresse presque à l’égal de sa patronne, la Vierge des Cieux, et elle +demeura comme étourdie et consternée sous le coup de la froide réalité. +Vraiment, quand on ôte au paysan sa foi au prodige, il semble qu’on lui +enlève une partie de son âme. + +— Eh bien! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, tu regrettes donc +beaucoup ton rêve? + +— Oui, ma chère demoiselle, j’en ai du regret, répondit Jeanne; je +m’étais accoutumée à y penser tous les jours. Mais si ça m’ôte un +plaisir, ça m’ôte aussi une peine. + +— Explique-toi clairement. Tu peux bien tout me dire, à moi, Jeanne. Tu +sais combien je t’aime. Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi, +et bien que j’aie ignoré jusqu’ici à quel point tu croyais aux fades, je +me sens moins que jamais capable de te tourmenter et de t’humilier. + +— Oh! je le sais, ma chérie mignonne; vous avez trop bon cœur! Mais +enfin, vous ne croyez pas les mêmes choses que nous. + +— C’est vrai; mais je puis t’écouter, et peut-être adopter tes idées si +elles me paraissent justes. Voyons, instruis-moi dans ta croyance comme +si j’étais païenne et que tu voulusses me convertir. Apprends-moi ce que +c’est que les fades. + +— Eh! Mam’selle, c’est bien simple; elles sont filles de Dieu ou filles +du diable. Elles nous aiment ou nous haïssent, nous soulagent ou nous +tourmentent, nous conservent dans le bien ou nous jettent dans le mal, +selon que nous les connaissons, et que nous nous donnons aux bonnes ou +aux mauvaises. Quand une personne a la _connaissance_, elle fait son +salut en restant sage. Quand elle ne connaît rien, il lui vient des +mauvaises pensées, et elle se laisse aller au mal sans savoir comment. + +— Eh bien! quand tu as trouvé, après ton sommeil sur les pierres +jomâtres, ces pièces dans ta main, as-tu regardé cela comme un présent +des fées ou comme un piège? + +— Attendez, ma mignonne. Il faut tout vous dire. Vous ne savez pas +qu’il y a un trésor caché dans notre pays! + +— Je sais cela. Tout le monde le cherche et personne ne le trouve. On +dit aussi qu’il y a un veau d’or massif enterré sous la montagne de +Toull; que ce veau d’or, ou ce bœuf d’or, comme vous l’appelez, se lève, +sort de son gîte caché à certaines époques de l’année, particulièrement +à la nuit de Noël, et qu’il se met à courir la campagne en jetant du feu +par les yeux et par les naseaux. + +— Oui, Mam’selle, c’est comme ça que ça se dit. + +— On dit encore que si quelqu’un, coupable d’une mauvaise action, vient +à rencontrer _le bœuf_, le bœuf l’épouvante, le poursuit, et peut le +tuer; au lieu que si la personne est en état de grâce, et marche droit à +lui, elle n’a rien à craindre. Enfin, on dit que si cette personne a le +bonheur de le rencontrer la nuit de Noël, juste à l’heure de l’élévation +de la messe, elle peut le saisir par les cornes et le dompter; alors le +bœuf d’or s’agenouille devant elle, et la conduit à son trou qui est +justement le trou à l’or, l’endroit où gît le trésor de l’ancienne ville +de Toull, perdu et cherché depuis des milliers d’années. + +— Oui, Mam’selle; vous savez donc tout ça? + +— Je l’avais entendu raconter en plaisantant, et hier soir, M. +Marsillat nous a donné beaucoup de détails, et nous a assuré que presque +tous les habitants de Toull et des environs croyaient fermement à cette +folie, quoiqu’ils ne l’avouent pas aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce +que tu y crois? + +— Ma mignonne, vous dites déjà que c’est une folie! Moi, je ne dis rien +là-dessus. Je ne peux pas dire que ce soit faux, ma mère y croyait. Je +ne veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull dit que c’est un +péché. Seulement, j’ai toujours tâché de ne pas faire de mal, afin de +n’être pas tuée par _le bœuf_, si je venais à le rencontrer, et de +trouver le trésor, si c’est la volonté de Dieu. + +— Allons! ma bonne Jeanne, tu y crois. Après? + +— Après, Mam’selle? Est-ce qu’on ne vous a pas dit que pour n’être pas +en danger, il faut n’avoir jamais eu de l’or tant seulement un brin en +sa possession? + +— C’est vrai, on me l’a dit aussi. Vous pensez donc que l’or porte +malheur? + +— Ça, j’en suis bien sûre! Toutes les fois qu’un bourgeois en a montré +à une fille, elle a quasiment perdu l’esprit, et elle s’est _rendue à +lui_, quand même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien! le jour où +je trouvai de l’or dans ma main, je commençai par le jeter bien loin de +moi. Ensuite, pour qu’il ne portât pas malheur à d’autres, je fis un +trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand’pierre jomâtre, et je +poussai le louis d’or dedans avec mon sabot. Mais comme il y avait eu +dans ma main de l’argent aussi, je ne me méfiai pas de l’argent, et le +portai bien vite à ma mère. + +— Tu pensas donc de suite aux fades? + +— Non, Mam’selle. Je n’y pensais pas, je n’avais pas de _connaissance_; +je savais seulement que l’or portai malheur, et je n’en voulais point. +Quand je dis à ma mère ce qui m’était arrivé, et que je lui montrai les +deux pièces d’argent, elle commença à m’instruire. Elle me tança +beaucoup de m’être laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres, +qui sont un mauvais endroit, et elle m’enseigna ce que je devais faire +pour me sauver des mauvais esprits qui avaient agi avec moi comme s’ils +croyaient m’avoir achetée. Elle fut contente de ce que j’avais laissé le +louis d’or au mont Barlot et de ce que je ne l’avais pas mis dans ma +poche, ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. Elle ne +savait trop que dire du gros écu blanc. Ça pouvait être bon ou mauvais; +mais ça pouvait aussi n’être ni mauvais ni bon, parce qu’il y a des +_fadets_ qui sont fous, qui aiment à s’amuser, et qui font des petites +niches un peu ennuyeuses, mais pas bien méchantes, comme de vous faire +chercher votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil en filant, ou +encore de vous faire défaire vos pelotons en tournant le _dévide_ à +l’envers quand vous n’y faites pas attention. Nous avons donc fait bénir +l’écu dans l’église et nous l’avons mis dans le tronc aux pauvres. Quant +à la pièce de cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et bien +jolie... il y avait l’empereur Napoléon dessus, et ma pauvre chère mère +aimait beaucoup cet empereur-là. Elle disait souvent que si elle n’avait +pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière pour aller à la +guerre contre les Anglais qui ont pris et abîmé notre pays dans les +temps anciens, du temps de la _Grande Pastoure_. + +— Eh bien! la petit pièce de l’empereur? + +— Ma chère défunte me dit comme ça : « Jeanne, c’est bon, cette +pièce-là, c’est du bonheur et de l’honneur. C’est la bonne fade qui, en +voyant comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de l’or, a mis dans +ta main ce petit sou blanc pour te défendre. C’est, pour sûr, la +grand’fade d’Ep-Nell qui te veut du bien, parce qu’elle sait que tu n’es +pas méchante, et que tu n’as jamais fait de peine à ta mère, ni de tort +à personne. Faut donc garder son cadeau, et ne jamais t’en séparer. » +Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit attacher à la croix +de mon chapelet avec la petite médaille de la bonne sainte Vierge qui +commande à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam’selle, je l’ai bien +toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, dans ma poche; la nuit je le +passe à mon cou, et comme ça je ne le quitte jamais. + +Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit chapelet de ces graines +grisâtres qui croissent dans nos champs et dont je ne sais plus le nom. +L’humble offrande de sir Arthur y était attachée par un petit anneau de +fer. + +— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l’histoire des trois pièces, qui +m’a tant fait faire de prières, parce que je croyais que c’était un +miracle, et qui m’a souvent aussi donné la peur. Vous dites que ça n’en +est pas un. Eh bien! vous vous trompez peut-être. Les fades peuvent bien +s’en être mêlées et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans +qu’ils le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur ou bonheur. + +— Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient ton cher petit sou +blanc? + +— Ça doit être de mon parrain! + +— Eh bien! non, c’est du monsieur anglais. + +— De l’Anglais? Ah! dit Jeanne étonnée, un Anglais peut-il porter +bonheur à une chrétienne? + +— Tu crois donc qu’un Anglais n’est pas un chrétien? + +— Je ne sais pas. + +— Je t’assure qu’ils sont aussi bons chrétiens que nous, Jeanne! + +— Je sais bien que ça se dit comme ça, à présent, Mam’selle; mais du +temps de votre papa, que vous n’avez guère connu, ça se disait +autrement. Savez-vous pourquoi ma mère aurait voulu que je vienne à +attraper _le bœuf_ et à trouver le trésor? + +— Voyons! + +— Elle disait que le trésor était si gros, que personne n’en verrait +jamais la fin; qu’il y aurait de quoi rendre heureux tout le monde qui +est sur la terre; qu’il y aurait encore de quoi payer une grosse armée +pour renvoyer les Anglais de la France, car ils étaient les maîtres à +Paris, à ce qu’il paraît dans le temps où elle me disait ça. + +— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l’Angleterre? + +— Dame! Mam’selle, elle avait appris ça chez vous, du temps qu’elle y +élevait votre frère. Votre défunt papa, qui était un grand militaire +(qu’on dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui avait toujours +peur qu’on ne le tue, les haïssait à mort. Alors quand l’empereur a été +renvoyé et _mis dans une cage de fer_ par les Anglais, ma mère a pleuré, +pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir pleurer. Et puis quand on +disait que les Anglais avaient amené de leur pays un roi anglais et +qu’ils l’avaient mis à Paris pour commander aux Français, elle se +fâchait, et elle disait comme ça : « Ah! ma pauvre chère dame de Boussac +doit avoir rudement de chagrin! » Aussi, Mam’selle, j’ai été bien +étonnée quand je suis venue ici et que j’ai entendu dire à votre maman +qu’elle aimait Louis XVIII, le roi anglais; et je ne savais que penser +de voir qu’il y avait son portrait dans sa chambre et qu’on avait mis le +portrait de l’empereur dans le grenier. Aussi je l’ai mis dans ma +chambre, moi, sans qu’elle le sache, et je ne crois pas qu’il y ait de +mal à ça. + +— Non, sans doute. Moi aussi j’admire et je plains le grand empereur. +Mais prends garde que madame de Charmois ne découvre que tu honores +ainsi son portrait, car elle n’aurait pas de cesse que maman ne le fît +brûler. + +— Aussi, Mam’selle, je le cache tous les matins avec un tablier que +j’accroche dessus. Mais le soir, quand je reviens dans ma chambre, je le +regarde, et ça me fait plaisir. Dame! écoutez donc, mon père aussi avait +été soldat du temps de la République, et, sous l’empereur, il avait été +dans un pays qu’on appelle l’Italie, et il s’était bien battu. Je ne +l’ai pas connu non plus; mais je sais qu’il n’aimait pas beaucoup les +Anglais, et il y avait dans notre maison une image de l’empereur qui a +brûlé avec tout le reste. + +— Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais, Jeanne? Quand tu +auras trouvé le trésor, tu achèteras une grosse armée, et tu te mettras +en campagne sur un beau cheval blanc, comme Jeanne d’autrefois, la belle +Pastoure qui a délivré notre pays des habits rouges? + +— Oh! Mam’selle, comment donc que vous savez ces choses-là? J’en rêve +toutes les nuits, et mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée, +et que je garde mes bêtes, je m’imagine que je vois arriver tout ça. +Cependant, je n’en parle jamais à personne. + +— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être que je fais des rêves +semblables de mon côté. On ne peut pas être si près de Sainte-Sévère +sans s’émouvoir au récit de ce qui s’y est passé. On dit qu’il y a à +Toull des lions que les Anglais y avaient fait tailler dans la pierre, +pour humilier le pays, et que tous les jours on leur donne encore des +coups de sabot. + +— Ah! Mam’selle, je vois bien que vous êtes comme moi! Ma mère a dit +que votre grand-père avait été très ami avec la Grande Pastoure, et +qu’il était aussi un grand soldat enragé contre les Anglais. + +— Mon grand-père? + +— Oui, Mam’selle, un seigneur de Boussac. Elle avait entendu dire ça +dans la maison d’ici. + +— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes que tu ne penses, Jeanne; +mais n’importe. Il y a eu, en effet, dans notre famille un maréchal de +Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je sens comme toi, +Jeanne, qu’il serait doux de mener cette belle vie. Mais cela n’est plus +de notre temps, mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, pour +toujours peut-être, avec l’Angleterre. Nous sommes censés libres, et les +Anglais ne viendront plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à +une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer +à lever une armée contre eux. + +— Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que j’ai dit? Je vous en +demande pardon. + +— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je +t’aime davantage d’avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est +impossible, et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous aiment et qui +pleurent l’empereur Napoléon. + +— Vrai, Mam’selle? il y en a? Oh! il faudrait faire grâce à ceux-là. + +— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer par notre ami M. Harley, +qui admire la belle Pastoure et l’empereur autant que toi. + +— _Si pourtant_, dit Jeanne en hochant la tête, les Anglais les ont +fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande Pastoure parce +qu’elle avait la connaissance! + +— M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t’en +réponds. + +— Oui-da! c’est donc un bien brave homme, cet Anglais-là? + +— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre, +Jeanne. + +— Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit sou blanc de mon +chapelet. + +— Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine. + +— Et à cause donc, Mam’selle? + +— Parce qu’il t’aime, Jeanne. + +— Il m’aime! C’est donc vrai qu’il a connu ma mère? + +— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime beaucoup. + +— Et pourquoi donc? + +— Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble, +s’assemble, Jeanne! N’est-ce pas vrai? + +Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de +Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à +l’affection dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait comme la +marque d’une grande bonté, et prêtait l’oreille d’un air naïf au +panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand +Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu’il lui +inspirait, elle s’aperçut qu’elle perdrait du terrain au lieu d’en +gagner, et qu’une sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien +contraires à ses dispositions habituelles, s’emparaient de la jeune +fille. — Voilà déjà deux fois, Mam’selle, que vous voulez trop me faire +dire ce que j’en pense, dit-elle; je ne sais pas pourquoi vous vous +inquiétez de ça. + +— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de Boussac, je suis une +fille à marier, moi, et je puis, d’un jour à l’autre, être demandée par +quelqu’un. + +— Oh! si c’est pour me faire causer que vous me questionnez comme ça, +répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je +vois bien qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je +vous ferais de la peine sans le savoir. + +— Nullement, Jeanne; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier, +et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te +consulte. + +— Oh! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller! + +— Tu ne m’aimes donc pas? + +— Pouvez-vous dire ça! + +— En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant un bras autour du cou, +et en l’attirant auprès d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma +place, et que M. Harley veuille t’épouser. + +— Est-ce que je sais, moi? + +— Mais, enfin, tu peux bien supposer! + +— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous +répondrai dans la vérité de mon âme. Je n’épouserais jamais ce +monsieur-là; d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais pas +mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et +je lui porte du respect, puisqu’il est si brave homme; mais l’épouser! +Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas +contrarier l’âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père. +Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est riche, et que ça me +porterait malheur. On dit chez nous que l’argent rend fier et méchant. +Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne; il n’y a rien de si +bon et de si humain que vous. Mais il n’y en a peut-être pas beaucoup +qui vous ressemblent, et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est +pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir +de l’argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m’a commandé de +rester pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante +mille bons Anglais pour m’épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de +tous, je vous le jure sur mon baptême! + +Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle +comme une sorte d’indignation patriotique qui faisait briller son regard +et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression +fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poète, ne pouvait +s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination l’affligeât +profondément, et elle la comparaît intérieurement à Jeanne d’Arc. Il lui +semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage +rustique qu’elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le +glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et +d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé l’héroïne de +Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s’imaginait +que l’âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de +ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu’une +autre transformation l’appelât à se manifester encore dans tout l’éclat +douloureux de la force et de la gloire. + +Cependant, après avoir raconté à son frère et à M. Harley toute cette +causerie matinale avec une exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en +souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer de fléchir sa _bergère +inhumaine_, mais qu’il faudrait du temps, des soins et de la patience. + +Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman une allure plus grave +que le grand trot excentrique sur lequel il l’avait commencé. La +difficulté imprévue de cette conquête enflamma davantage son amour, et +il devint épris et sentimental comme un garçon de vingt ans. Le cerveau +tout rempli de rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments +romanesques, mais gauche, timide et embarrassé comme jamais Chérubin ne +le fût auprès d’une brillante comtesse, il était pour Marie un objet +d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui observait tous ses +mouvements, un type de ridicule achevé. La vérité est qu’il y avait de +l’un et de l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste figure +et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait un peu en ce moment au +héros de Cervantes déposant son casque et se couronnant de fleurs pour +se transformer en berger. + +Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé d’un grand poids, et il +se donna même la peine d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de +Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir la moindre accointance +entre lui et Jeanne, commença à concevoir de sérieuses espérances. + + + XVIII + LA FENAISON + +Des jours et des semaines s’écoulèrent dans un calme apparent. Sir +Arthur chérissait la campagne et ne s’était pas fait beaucoup prier pour +passer tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il avait +beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré qu’il le déciderait à +sortir de son apathie et à faire choix d’une carrière. Guillaume +montrait chaque jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on lui +offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire conquérir un sort brillant +qu’à l’aide d’un bon mariage. Elle le promenait dans les châteaux +d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines; mais, à son grand +déplaisir, Guillaume, loin d’admirer leurs charmes, n’était porté qu’à +remarquer leurs défauts; et comme elle faisait part de ses soucis à la +sous-préfette, celle-ci insinuait avec acharnement que Guillaume devait +avoir quelque déplorable inclination pour une personne d’un rang +inférieur, qu’il ne pouvait avouer. Elle nomma même Jeanne plusieurs +fois; mais comme rien, dans l’apparence, ne justifiait cette accusation, +madame de Boussac ne voulut point y croire. + +M. Harley était un mauvais auxiliaire pour ses projets ambitieux. Il +essayait parfois de se conformer à ses intentions; mais lorsque +Guillaume lui demandait pourquoi il lui donnait un exemple si contraire +à ses conseils, le bon Arthur restait court, souriait, et finissait par +avouer qu’en fait de mariage, il ne connaissait d’autre considération +que l’amour. Il était de ces Anglais qui épousent qui bon leur semble, +une comédienne, une cantatrice, une danseuse même, pourvu qu’elle leur +plaise; et comme Jeanne lui plaisait par des qualités moins brillantes, +mais plus essentielles, il pensait faire un acte de haute raison en même +temps que de goût, en persistant à l’épouser. + +Cependant il l’aimait avec patience. Il ne voulait plus l’effaroucher +par des offres soudaines. Il s’était résigné à l’étudier de loin, afin +de se rapprocher d’elle peu à peu, à mesure qu’il trouverait, dans les +habitudes de la vie champêtre, les occasions de lui inspirer de la +confiance, et de lui parler une langue qu’elle pût entendre. Il +s’ingéniait avec une rare maladresse, mais avec une bonne foi touchante, +à deviner les moyens de lui plaire et d’en être compris. Il s’informait +de ses parents, de son pays, de ses amis toullois. Il avait été à Toull, +faire connaissance avec le curé Alain pour lui parler de son projet et +le mettre dans ses intérêts; mais sous le sceau du secret, et à la +condition que le bon desservant n’en parlerait à Jeanne que lorsque les +manières de la jeune fille lui auraient donné quelques espérances. Il +s’était fait, dans cette occasion, le messager de Jeanne pour porter, de +sa part, l’argent qu’elle avait gagné, à sa tante la Grand’Gothe, et +comme il avait quadruplé cette petite somme sans en rien dire à +personne, et sans s’inquiéter si cette femme n’était pas une des plus +riches du pays sous sa misère apparente, il lui avait donné à penser, +sans s’en douter, qu’il était l’amant heureux de Jeanne, et que celle-ci +avait enfin compris le parti qu’elle pouvait tirer de sa jeunesse et de +sa beauté. Puis, Jeanne ayant dit un jour devant lui à mademoiselle de +Boussac qu’une des choses qu’elle regrettait le plus de son pays, +c’était son chien qu’elle avait été forcée de laisser au père Léonard, +parce qu’elle voyait qu’il lui faisait plaisir, sir Arthur avait été +pour acheter et ramener ce chien. Le sacristain l’eût cédé de bonne +grâce à Jeanne, mais il n’avait pas refusé l’argent du _mylord_, et tout +le hameau de Toull avait été en révolution pour savoir ce que signifiait +une si étrange affaire, un beau monsieur achetant fort cher un vilain +chien de berger. Enfin, comme on n’entendait venir de la ville aucun +bruit fâcheux contre les mœurs de la fille d’Ep-Nell, on avait conclu +que l’Anglais était _imberriaque_, c’est-à-dire un peu fou; et chaque +Toulloise qui, venant au marché de Boussac, deux fois la semaine, y +rencontrait Jeanne faisant les provisions du château, ne manquait pas de +lui parler de M. Harley en termes fort moqueurs. On rendait pourtant +justice à sa générosité : car il semait l’argent sur ses pas, et +cherchait à se faire rendre, par les pauvres habitants de ces landes +arides, mille petits services inutiles : comme de lui tenir son cheval +pendant qu’il allait à pied un bout de chemin, de lui donner un +renseignement dont il n’avait que faire, de lui aller cueillir une fleur +ou de lui vendre un oiseau, le tout pour avoir l’occasion de payer d’une +manière exorbitante ces malheureux déguenillés. Mais le paysan est si +rarement assisté dans ces contrées sauvages, qu’il s’étonne et s’alarme +presque de la charité, comme d’une folie ou d’un piège, bien qu’il en +profite avec joie. + +Jeanne n’était pas moqueuse de sa nature, et les railleries dont sir +Arthur était l’objet, lui inspiraient une sorte de compassion +respectueuse. « Ce pauvre homme, se disait-elle, on se moque de lui +parce qu’il est bon! » Elle lui parlait avec une considération +particulière, et l’entourait, dans son service, de prévenances filiales. +Mais elle ne paraissait pas plus enamourée de lui que le premier jour, +et il attendait avec une admirable résignation un jour d’abandon ou +d’émotion qui n’arrivait pas. + +Bien qu’il n’eût confié son secret qu’à Guillaume et à sa sœur, et qu’il +se fût laissé plaisanter sur sa lettre à madame de Charmois, sans +paraître y avoir attaché la moindre intention sérieuse, ses assiduités à +la prairie, au jardin où Jeanne ramassait les _folles herbes_ pour ses +vaches, à l’étable où il venait faire, sans aucun progrès, des études +d’animaux d’après nature, tout cela ne pouvait manquer d’être commenté +par Claudie, et même par Cadet, qui était bien un peu épris et un peu +jaloux de Jeanne, quoiqu’il ne fût pas certain d’être précisément +amoureux d’elle ou de Claudie. Claudie avait commencé par dire que +Jeanne avait bien _de la chance_, que la mère Tula avait eu grand’raison +de prédire qu’elle trouverait le trou-à-l’or, vu que l’Anglais avait +plus d’écus qu’il n’en pourrait tenir sous la montagne de Toull; mais ne +voyant pas arriver le grand événement de ce mariage qu’elle avait prédit +la première, Claudie ne savait plus que penser, et elle eût cru que sir +Arthur voulait agir avec Jeanne comme Marsillat avait agi avec elle, si +Jeanne, dont elle ne pouvait suspecter la sincérité, ne lui eût assuré +que jamais l’Anglais ne s’était permis de lui dire « un mot +d’amourette ». + +Mais Marsillat, qui revenait passer presque tous les samedis et les +dimanches à Boussac, voyait parfaitement M. Harley filer ce qu’il +appelait le parfait amour, et il n’avait pu se refuser le plaisir d’en +faire des gorges chaudes avec deux ou trois de ses amis de la ville, qui +avaient répété la nouvelle en plein billard... d’où elle avait été +circuler sur la place du marché... d’où enfin elle avait été, à cheval +et en patache, se promener et se répandre dans les villes et villages +des environs. Si bien qu’au bout d’un mois, on savait dans tout +l’arrondissement et même au delà, qu’il y avait au château de Boussac un +original d’Anglais, millionnaire, et assez beau garçon, qui s’était +coiffé d’une servante, au point de vouloir en faire sa femme. Les dames +de la province, qui sont, par nature et par position, fort jalouses de +la beauté des villageoises et des grisettes, étaient indignées contre +l’Anglais. Leurs maris abondaient dans leur sens, disant qu’on pouvait +bien faire sa maîtresse d’une servante, mais que l’épouser était une +preuve d’aliénation, voire d’immoralité. Les jeunes gens étaient curieux +de voir cette beauté qui faisait de pareilles conquêtes, et qui, +disait-on, jouait la cruelle pour être plus sûre d’être épousée. On +venait de Chambon, de Gouzon, de Sainte-Sévère, et même de La Châtre, où +le public est plus malin et plus flâneur que partout ailleurs, pour voir +la _belle Boussaquine_; et comme on la voyait fort rarement, il y en +avait qui, ne voulant pas passer pour avoir fait inutilement le voyage, +affirmaient qu’elle n’était pas du tout jolie, et que l’Anglais était un +libertin blasé, incertain s’il devait se couper la gorge ou épouser une +maritorne pour se désennuyer. + +Tous ces propos n’entraient que furtivement dans le château de Boussac, +grâce à Claudie et à Cadet, qui se gardaient bien d’en rien dire tout +haut, défense expresse leur ayant été signifiée de jamais rapporter les +sottises du dehors à l’oreille de mademoiselle de Boussac ou de son +frère. Jeanne levait les épaules quand sa compagne de chambre les lui +racontait, et, seule dans toute la ville, elle ne voulait ou ne pouvait +croire qu’elle fût l’objet de toutes les conversations et le point de +mire de tous les regards. La Charmois en assommait madame de Boussac, +criait au scandale, et réclamait fortement l’expulsion de Jeanne. Mais +madame de Boussac, qui menait à cinquante ans, dans son vieux castel, la +vie d’une jolie femme de l’Empire, se levant tard, passant trois heures +à sa toilette, sommeillant sur sa chaise longue et dorlotant ses +migraines, était peu clairvoyante, haïssait les partis extrêmes, et +trouvait d’ailleurs beaucoup plus vraisemblable que sir Arthur songeât à +épouser sa fille que sa servante. L’amitié franche et ouverte de Marie +et de M. Harley l’un pour l’autre, pouvait donner le change, et la +Charmois elle-même s’y perdait quelquefois. Guillaume aussi la jetait +parfois dans l’erreur des douces illusions, en se montrant fort empressé +auprès d’Elvire. Il est vrai que quand il était las de se contraindre et +de railler, il cessait brusquement ce jeu amer, et c’est alors que la +_Charmoise_, comme on l’appelait dans la ville (où déjà elle était +détestée pour ses grands airs, son caractère intrigant et sa dévotion +hypocrite), retombait dans ses soupçons et dans ses colères concentrées. + +Tout ce roman de sir Arthur produisit pourtant des résultats sérieux sur +deux personnes, dont l’une le raillait avec aigreur, et dont l’autre +paraissait le blâmer tristement. La première fut Léon Marsillat, qui, +piqué au jeu, et irrité dans ses instincts de lutte, eût donné son +meilleur cheval, et peut-être sa plus belle cause, pour prélever sur +Jeanne les droits que l’Anglais prétendait acheter de son nom et de sa +fortune. Marsillat regrettait avec dépit d’avoir contribué à amener +Jeanne à Boussac, où il ne pouvait l’obtenir que de sa bonne volonté, à +quoi il n’avait pas réussi. Si elle eût été encore bergère à Ep-Nell, et +qu’Arthur et Guillaume fussent venus la lui disputer, il l’aurait +poursuivie dans le désert, et il se flattait qu’elle n’eût pas été +rebelle à d’audacieuses tentatives de corruption. Mais il fallait +désormais changer de moyens, ruser, attendre... Marsillat n’en avait pas +le temps. Il se disait qu’il était bien fou de penser à cette péronnelle +stupide, lorsqu’il avait tant d’autres affaires et tant d’autres +plaisirs. Et cependant il rêvait quelquefois la nuit qu’il la voyait +revenir de l’église, au bras de son époux, M. Harley, et il s’éveillait +en jurant et en haussant les épaules, furieux de n’avoir pas réussi à +rendre ridicule le personnage de ce mari. Son orgueil en était +mortellement blessé. + +L’autre personne sur qui rejaillissait toute l’émotion du roman de sir +Arthur, c’était Guillaume. Ce jeune homme avait pour Jeanne ce qu’en +style de roman on peut appeler une passion. C’était cela et rien que +cela; car, pour un amour profond, capable de dévouement et de courage, +il était bien loin de sir Arthur, qu’il accusait pourtant dans son âme +d’aimer avec un calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour +exalté. On se trompe ainsi : on prend pour l’attachement ce qui n’est +que l’émotion du désir, et on traite de froideur ce qui est la sérénité +d’une affection à toute épreuve. Guillaume n’eût jamais songé à épouser +cette fille des champs. Il s’était laissé frapper l’imagination par sa +beauté peu commune, par sa candeur touchante et par les événements +romanesques de leur première rencontre à Toull. Le dévouement qu’elle +lui avait montré dans sa maladie avait flatté ensuite son innocente +vanité. Il avait cru, il croyait encore n’avoir qu’un mot à dire pour la +voir tomber dans ses bras. Il s’était abstenu par piété, par +délicatesse; et, à force d’admirer sa propre vertu, il en était venu à +s’éprendre fortement de l’objet d’un si grand sacrifice. Cependant il +avait eu la résolution de se guérir de cette folie. Il s’était éloigné; +il avait guéri, il avait même oublié : mais la vue de Jeanne, encore +embellie et poétisée par l’affection de sa sœur, l’avait troublé dès +l’instant de son retour. Et maintenant l’amour de sir Arthur réveillait +le sien. Jeanne, inspirant des sentiments si profonds et des projets si +sérieux, acquérait à ses yeux un nouveau charme et un nouveau prix; et +comme il s’imposait le devoir de ne pas empêcher son mariage, il +s’excitait lui-même d’une manière vraiment puérile et maladive à la +désirer, tout en s’imposant de renoncer à elle. Sa fantaisie devenait +une idée fixe, une perpétuelle rêverie, une souffrance fiévreuse, une +passion en un mot, puisque nous l’avons nommée ainsi, faute d’un nom qui +peignît cette affection à la fois brutale et romanesque, particulière à +la situation et à la nature d’esprit de notre jeune personnage. Il +voulait parfois s’en distraire sérieusement, en essayant de faire la +cour à mademoiselle de Charmois; mais Elvire, avec ses talents frivoles, +ses toilettes effrénées, et son caquet frotté à l’esprit des autres, +était si inférieure à Jeanne, que Guillaume avait bientôt des remords +d’avoir cherché à comparer la demoiselle à la paysanne. Elvire était +tout à fait dépourvue de charme. On n’avait développé en elle que les +instincts égoïstes, les goûts d’ostentation et les préjugés étroits. La +bonne Marie elle-même, tout en blâmant les cruelles railleries de +Guillaume sur son compte, ne pouvait réussir à l’aimer. + +Un jour l’agitation amassée dans le cœur de Guillaume devint si forte, +qu’elle faillit déborder. On était au temps des fauchailles et on +rentrait le foin de cette belle et grande prairie voisine du château, où +Jeanne avait gardé ses vaches dans les _bordures_ seulement, durant +toute la jeune saison des herbes. Ce fut un grand amusement pour toute +la jeunesse du château, maîtres et serviteurs, de grimper sur le char à +bœufs, et de manier avec plus ou moins d’adresse et de légèreté la +fourche et le râteau. Cadet conduisait les convois, l’aiguillon à la +main, fier comme un empereur d’Orient. Sir Arthur, comme le plus +robuste, occupait le haut de l’édifice savamment équilibré et tassé par +lui-même sur la charrette. Le bon Anglais était un peu vain de la +facilité avec laquelle il avait acquis ce talent rustique, en regardant +comment s’y prenaient les garçons de ferme. Il avait endossé une blouse +de grosse toile bleue, et, coiffé d’un chapeau de paille tressé aux +champs par les petits pastours, il déployait complaisamment la vigueur +de ses muscles, et se réjouissait de hâler ses belles mains, dont il +avait eu tant de soin jusqu’alors, mais dont il craignait que Jeanne ne +méprisât la blancheur efféminée. « Vous travaillez _trop bien!_ lui +disait Jeanne, naïvement émerveillée de sa force et de son ardeur; +jamais je n’ai vu un _bourgeois se prendre_ (s’en acquitter) si bien. +Vois donc, Claudie, si on ne dirait pas que ce monsieur est un homme +comme nous? » + +Aucune parole ne pouvait être plus douce à l’oreille de sir Arthur. Déjà +il se rêvait propriétaire d’une bonne ferme de la Marche ou du Berri, +vivant à sa guise, en bon campagnard, loin du monde dont il était las, +serrant lui-même ses récoltes, travaillant _comme un homme_, avec ses +métayers, enrichissant ses colons, faisant le bonheur de sa commune, et +goûtant lui-même la plus grande félicité auprès de sa belle et robuste +compagne. Voilà la vie que j’ai toujours rêvée, pensait-il, et Dieu me +la doit, pour être resté fidèle à ces goûts simples et à l’amour de la +nature embellie par le travail de l’homme. Tandis qu’Arthur, le front +baigné de sueur, et les yeux brillants d’espérance, échangeait avec +Jeanne des regards bienveillants, des paroles enjouées et de grandes +_fourchées_ de foin, les bœufs, enfoncés jusqu’aux genoux dans le +fourrage qu’on leur livre à discrétion ce jour-là pour les distraire de +_la mouche_ qui les harcèle, secouaient de temps en temps leurs belles +têtes accouplées sous le joug, et imprimaient au charroi un mouvement de +tangage qui faisait tomber souvent sur ses genoux l’aimable Marie +perchée, auprès de sir Arthur, sur _l’avant_ de l’édifice. Cette jeune +fille, trop frêle pour supporter la chaleur, folâtrait autour des +travailleurs, grimpait ou descendait légèrement, en posant ses petits +pieds sur les épaules de son frère, allait donner un ou deux coups de +râteau auprès de Claudie, puis, tout d’abord essoufflée, se laissait +tomber en riant sur les petites meules d’attente appelées _miloches_, en +termes du pays. Claudie, alerte et court vêtue, était vermeille comme +une cerise, et mettait, comme sir Arthur, de la coquetterie à montrer sa +prestesse et son ardeur. Elvire était aussi robuste qu’une villageoise; +mais trop serrée dans son corset pour avoir les mouvements libres, elle +était, à chaque instant, rappelée par sa mère qui, assise sur le foin, +et grillant sous son ombrelle, trouvait que la pauvre fille devenait +rouge comme une pivoine et ne paraissait pas à son avantage, ainsi +fardée plus que de raison par le soleil de juin. + +Guillaume avait mis veste bas, et, faisant luire au soleil l’éclat de sa +chemise de batiste, découvrait son cou rond et blanc comme celui d’une +femme. Il était vraiment le plus beau jeune homme qu’on pût voir; mais +Claudie le trouvait trop mince, et l’air de tendre commisération avec +lequel elle lui disait : « Vous vous échaufferez, monsieur Guillaume », +l’humiliait par la comparaison qu’il faisait de sa frêle organisation +avec la taille carrée de l’Anglais. (_S’échauffer_, c’est prendre un +coup de soleil et la fièvre.) + +Rebuté de voir que Jeanne ne quittait pas le travail de passer le foin +au _rangeur_, et qu’elle était ainsi en rapport continuel de regards et +de paroles avec sir Arthur, il prit une branche, et, se plaçant à la +tête des bœufs, il s’amusa, sous prétexte de les soulager des mouches, à +leur faire secouer rudement le char, et par conséquent son rival. Sir +Arthur ne s’en impatientait pas, et rien ne put lui faire faire une +chute ridicule. Il riait et assurait avoir le pied marin. + +Madame de Boussac se tenait à l’écart sous un massif d’arbres, et +causait avec Marsillat d’une affaire d’intérêt. Ce dernier se rapprocha +enfin de Guillaume, et lui demanda ce qu’il trouvait de si intéressant +dans le visage des bœufs, pour rester là, insensible à d’autres visages, +beaucoup plus intéressants dans leur animation. + +— Vous n’êtes pas assez artiste, lui répondit le jeune homme, affectant +de ne pas comprendre, et cherchant à se distraire du véritable sujet de +ses préoccupations, pour admirer ces faces bovines si bien coiffées dans +notre pays, et si calmes dans leur puissance. Oui, je comprends que +Jupiter ait pris cette forme dans un jour de poésie. Il y a du dieu dans +ce large front si bien armé, et dans cet œil noir à la fois si fier et +si doux. Il y a de l’enfant aussi dans ces naseaux si courts et dans le +poil fin et blanc qui entoure proprement cette lèvre délicate. Il y a du +paysan dans ces genoux larges et rapprochés, dans la lenteur de cette +démarche tranquille. Il y a du lion dans cette queue vigoureuse qui +fouette l’échine toujours noueuse et sèche. Oui, c’est un bel animal! Le +fanon est magnifique, et le flanc a un développement immense. On prétend +que la face est stupide : c’est faux; elle exprime la force et +l’innocence; elle a du rapport avec la physionomie de l’homme qui +cultive la terre et soumet l’animal. Voyez comme nos paysans entendent +bien l’art sans le savoir! Quel peintre, quel sculpteur eût imaginé +cette coiffure d’un style si large et si simple! Ce _frontal_ de paille +tressée, qui ressemble à un diadème, et cet entre-croisement ingénieux +des courroies qui embrassent les cornes et le joug! vraiment ceci doit +être de tradition antique, et jamais le bœuf Apis n’a été plus +majestueusement couronné. + +— C’est très joli, ce que vous dites là, répondit Marsillat en +souriant. C’est de la poésie, c’est de l’art; mais il y a de la poésie +ailleurs, et mon sentiment d’artiste préfère d’autres modèles. Tenez, +Guillaume, regardez Jeanne! cette belle fille si douce et si forte +aussi! Forte comme un homme! Voyez! Elle enlève cinquante livres de foin +au bout de la main, et cela toutes les trois minutes, depuis le lever du +soleil jusqu’à son coucher. + +— Oh! je crois ben! s’écria Cadet, qui avait écouté avec stupéfaction +les belles paroles que Guillaume avait dites sur les bœufs, mais qui +comprenait beaucoup mieux l’éloge de Jeanne par Marsillat. Monsieur +Léon, c’est la fille la plus forte que _j’asse pas connaissue_. Elle +lève six boisseaux de blé et alle se les fiche sur l’épaule aussi +lestement que moi, foi d’homme! Ah! la belle fille que ça fait! + +— Eh bien, Cadet a le sentiment poétique à sa manière, reprit Léon; +mais ne sauriez-vous rien trouver, Guillaume, pour louer Jeanne aussi +agréablement que vous l’avez fait pour ces grandes bêtes cornues? Est-ce +qu’il n’y a pas dans Jeanne une meilleure part de la divinité? Puissante +comme Junon ou Pallas, fraîche comme Hébé, gracieuse comme Iris, la +messagère des dieux. Voyons! je ne suis pas poète, moi, je ne fais pas +de ces métaphores-là quand je plaide; mais si j’étais vous, j’aurais +remarqué, dans cette créature rustique, mille beautés auxquelles vous ne +daignez pas prendre garde. Comme elle est bien vêtue ainsi! Le bon Dieu +devrait toujours secouer sur nous les rayons du soleil d’été, afin que +toutes les femmes adoptassent ce costume élémentaire. Rien qu’une courte +jupe et une chemise; convenez que c’est charmant! Vous parlez +d’antiques! Ceci est chaste et voluptueux comme l’antique : on ne voit +rien et on devine ce torse admirable : la chemise monte et agrafe au +cou, les manches au poignet; l’étoffe n’est ni fine ni transparente; +mais ce gros tissu de chanvre usé a la blancheur et le moelleux des +draperies grecques. Et quelle statue de Phidias que Jeanne! Ses belles +formes se dessinent dans ses mouvements libres et agiles. Regardez, si +la jeune Charmois n’a pas l’air d’une poupée de cire à côté d’elle! Oui, +oui, je vous dis que cela est plus beau qu’un bœuf, car il y a là aussi +de la déesse et de l’enfant. Rappelez-vous la druidesse des pierres +jomâtres; c’était Velléda, et pourtant c’était Lisette! Les jolis +naseaux courts et la lèvre délicate du bœuf n’attirent ni mon souffle, +ni mes lèvres, je vous jure, au lieu que ce profil olympien et ces +lèvres de rose... + +Guillaume tourna brusquement le dos à Léon sans écouter le reste de sa +phrase. Il courut offrir son bras à sa mère, qui regagnait le château. +Marsillat lui était odieux. Tout le temps qu’avait duré sa brûlante +description, il avait eu un sourire et des regards diaboliques. Tout +cela semblait dire à Guillaume : Tu vois ce chef-d’œuvre de la nature, +cet objet de tes secrètes pensées!... Admire et convoite! c’est moi qui +triompherai de sa pudeur sauvage, et tu échoueras misérablement en +faisant de la poésie qu’elle ne comprendra pas. + +Guillaume ne retourna pas au pré. Il monta à sa chambre, et, penché sur +le balcon qui domine une si effrayante profondeur, il se livra aux plus +sombres rêveries, tandis que les rires des faneuses et le cri des +bouviers se perdaient dans l’éloignement. + + + XIX + AMOUR DE JEUNE HOMME + +Aussitôt après le dîner, où Guillaume expliqua son abattement par une +forte migraine, il retourna à sa chambre, et, se sentant malade en +effet, il essaya de s’endormir. Il avait des vertiges, il souffrait, et +l’action de la pensée était comme suspendue en lui. Sa sœur vint le +voir. Elle lui trouva de la fièvre, un peu de divagation; elle courut +avertir sa mère. On envoya chercher le médecin de la ville et du +château. A minuit une attaque de nerfs se déclara; mais des soins +intelligents en atténuèrent la violence. A une heure, le malade fut +calme; à deux heures il dormait profondément, et tout mouvement de +fièvre avait disparu. Le médecin se retira. A trois heures, Marie obtint +que sa mère allât se coucher. A quatre heures, Marie, trop frêle pour +supporter une longue veille, laissa tomber le roman qu’elle lisait. +C’était _le Connétable de Chester_, et elle s’enflammait d’une amitié +plus vive pour Jeanne, en suivant avec intérêt les caractères charmants +de la jeune châtelaine et de sa confidente dévouée, l’aimable Rose +Fleeming. Mais Walter Scott lui-même ne pouvait conjurer la fatigue de +cette délicate enfant. Jeanne trouva sa _chère mignonne_ bien pâle, la +supplia d’aller se reposer aussi; et après s’être beaucoup fait prier, +Marie ayant reconnu que son frère avait les mains fraîches et le sommeil +parfaitement calme, céda aux instances de sa champêtre compagne. Jeanne +avait un corps de fer : elle avait passé autrefois tant de nuits sur ce +fauteuil, occupée à veiller son parrain dans sa cruelle maladie, qu’une +de plus ne comptait pas pour elle. D’ailleurs, elle assurait que Claudie +allait venir la relayer, et sir Arthur, qui avait veillé aussi jusqu’à +trois heures, avait promis de revenir à six. Marie adorait son frère, +mais elle avait un voile sur les yeux. Le poème calme et pastoral dont +sir Arthur était le héros l’empêchait de voir le drame inquiet et sombre +où Guillaume s’agitait en silence. Si quelquefois elle avait eu des +soupçons, elle les avait repoussés comme injurieux à l’amitié +fraternelle. Il lui semblait si naturel que Jeanne fût aimée et +recherchée en mariage par un homme riche et noble, qu’elle ne voulait +pas supposer un amour moins loyal dans le cœur de son frère. Le silence +de Guillaume, si confiant avec elle à tous autres égards, et l’espèce de +blâme qu’il émettait sur le projet d’Arthur, l’empêchaient donc de +révoquer en doute la pureté de son attachement pour sa filleule. + +Jeanne, restée seule avec le malade, ramassa le roman, et pour ne pas +perdre de temps, ou pour ne pas s’endormir, elle étudia en épelant +quelques lignes qu’elle ne comprit pas; mais elle tressaillit et se +leva, en entendant son parrain l’appeler d’une voix éteinte, et avec un +accent douloureux. + +En la voyant debout près de lui, Guillaume fit un cri et cacha son +visage dans ses mains. — Hélas! mon parrain, je vous ai fait peur, dit +Jeanne; vous m’aviez pourtant appelée. + +— Je t’ai appelée, Jeanne? dit le pâle jeune homme en laissant retomber +ses mains et en prenant celles de Jeanne; et pourtant je dormais! Mais +je rêvais de toi, et je souffrais horriblement : mais que fais-tu ici, +Jeanne? pourquoi es-tu venue dans ma chambre? Oh! mon Dieu! réponds-moi! + +— C’est que vous avez été un peu malade; mais ce n’est rien, mon +parrain; vous voilà mieux, Dieu merci! + +— Et tu veux t’en aller? s’écria Guillaume en lui serrant le bras avec +force, tu veux me quitter? + +— Oh non! mon parrain! je resterai avec vous; vous savez que quand vous +n’êtes pas bien, je ne vous quitte jamais. + +— Oh! oui, j’ai souffert, je m’en souviens! reprit le jeune baron. Tu +n’étais donc pas là? + +— Oh! si fait, mon parrain! + +— C’est vrai, je t’ai vue. Je te demande pardon, Jeanne; j’ai la tête +bien faible. + +— Il faut prendre de la potion, mon parrain. + +— Non, non, pas de potion; ne t’éloigne pas, Jeanne. Ta main dans la +mienne, me fait plus de bien. Et pourtant... que tu m’as fait de mal +depuis que je te connais! + +— Moi, mon parrain, je vous ai fait du mal? dit Jeanne tout épouvantée. +Et comment donc que j’ai eu ce malheur-là, quand j’aurais voulu mourir +pour vous faire guérir? + +— Jeanne! ô ma chère Jeanne! s’écria Guillaume exalté et brisé en même +temps, et ne pouvant plus dominer sa passion, tu m’as fait souffrir +depuis quelque temps surtout; depuis que tu ne m’aimes plus! + +— Moi, je ne vous aime plus? s’écria Jeanne à son tour, suffoquée par +des larmes soudaines. Qui donc a pu vous dire une pareille menterie? Il +n’y a pourtant pas de méchant monde ici! + +— Tu ne m’aimes plus, depuis que tu en aimes un autre, Jeanne; +avoue-le! moi, je ne peux pas me contraindre plus longtemps. Je +t’adore... + +— Comment que vous dites ce mot-là, mon parrain? + +— C’est donc un mot que tu ne connais pas? Et pourtant M. Harley a dû +te le dire. + +— Oh! non, mon parrain! jamais le monsieur anglais ne m’a dit un mot +pareil; c’est un mot qui ne se dit qu’à Dieu. Mais pourquoi me +dites-vous, mon parrain, que j’en aime un autre que vous? C’est donc +pour me dire que je ne veux plus vous aimer? + +— Tu m’as donc aimé, Jeanne? Oh! dis-le-moi! + +— Mais je vous aime toujours, mon parrain. + +— Tu m’aimes! et tu me le dis si tranquillement! + +— Non, mon parrain, je ne vous dis pas ça tranquillement, répondit +Jeanne qui croyait être accusée de froideur, et qui pleurait avec la +mélancolique sérénité de l’innocence calomniée. + +— Oh! non! tu ne m’aimes pas, dit Guillaume en quittant le bras de +Jeanne, et en se passant la main dans les cheveux avec désespoir. Tu ne +me comprends pas, tu ne sais pas seulement ce que je te demande! + +— Hélas! mon petit parrain, dit Jeanne en se mettant à genoux auprès du +chevet de Guillaume, il ne faut pas vous échauffer le sang comme ça; +vous voilà comme quand vous étiez malade, et que vous me reprochiez +toujours de ne pas vous être assez attachée. Je vous soignais pourtant +de mon mieux. Ça n’est pas de ma faute, si je suis simple et si je ne +comprends pas bien tous les mots que vous dites. + +— Tu comprends tout, Jeanne, excepté un seul mot, aimer! + +— Hélas! mon Dieu! si vous n’étiez pas malade, je vous dirais que vous +êtes injuste pour moi. Mais si ça vous fait du bien de me gronder, +grondez-moi donc, soulagez-vous le cœur. + +— Oh! cruelle, cruelle enfant, qui ne comprend pas l’amour! s’écria +Guillaume en se tordant les mains. + +— Vous dites là un mot qui n’est pas joli, mon parrain. C’est des mots +à monsieur Marsillat. + +— Oh! oui, je le sais, Marsillat t’a parlé d’amour, lui aussi!... + +— Il en parle à toutes les filles, mais il en parle bien mal, allez, +mon parrain! + +— Le misérable t’a insultée? + +— Oh! non, mon parrain. Je ne me serais pas laissé insulter. Et +d’ailleurs, il ne faut pas vous fâcher contre lui. C’est un homme qui +n’est pas bête et qui écoute assez la raison. Il y a longtemps qu’il ne +m’ennuie plus, et mêmement un jour que je lui faisais honte de ses +_folletés_ il m’a promis bien honnêtement qu’il me _lairait_ tranquille +dorénavant, et je ne peux pas dire que j’aie eu depuis à me plaindre de +lui. + +— Mais pourquoi ce mot d’amour te choque-t-il aussi dans ma bouche, +dis! Allons, réponds! + +— Je ne pourrais pas vous dire... mon parrain... Mais ça me paraît que +c’est vous qui ne m’aimez plus quand vous me dites des choses comme ça. + +— Jeanne, je te comprends; tu crois que je veux te tromper, te +séduire... + +— Oh! non, mon parrain, je ne crois pas ça de vous; vous êtes trop bon +et trop honnête pour avoir ces idées-là. + +— Et pourtant mon amour t’offense et t’effraie! + +— Dame, mon parrain, si je suis bête, excusez-moi. C’est un mot que +nous comprenons peut-être d’une façon et vous d’une autre. Nous disons +ça, nous autres, quand nous parlons de gens amoureux. + +— Eh bien! Jeanne, si j’étais amoureux de toi?... + +— Oh non! non, ça n’est pas, mon parrain! dit Jeanne en baissant les +yeux avec tristesse, c’est la maladie qui vous fait dire ça. + +— Eh bien! oui, c’est la maladie qui me le fait dire : la fièvre est +comme le vin, elle nous fait dire ce que nous pensons. + +— Il ne faut pas me traiter comme ça, mon parrain, dit Jeanne d’un air +sévère malgré sa douceur, je ne l’ai pas mérité. + +— Ainsi tu me repousses, tu me hais! + +— Est-il possible, mon Dieu! dit Jeanne en cachant son visage baigné de +larmes, dans son tablier. + +— Oh! je t’offense et je t’afflige! que je suis malheureux! je m’étais +égaré; tu n’as pas d’amour pour moi! + +— Oh! mon parrain, je ne me serais jamais permis ça, et j’aimerais +mieux mourir que de me mettre ça dans la tête. + +— Que dis-tu donc? ô simple! ô folle! Tu croirais donc m’offenser, me +manquer de respect, peut-être? Parle, tu es folle! + +— Je ne sais pas si ça vous offenserait, mon parrain; mais ça +offenserait ma marraine, j’en suis sûre, et peut-être bien aussi notre +chère demoiselle. Mais, Dieu merci! je suis incapable de ça! Venir dans +votre maison, gagner votre argent, manger votre pain, et puis me mettre +dans la cervelle d’être amoureuse de mon maître, de mon parrain! Mais ça +serait un péché, et jamais, jamais, le bon Dieu sait que jamais je n’en +ai eu l’idée, tant petitement que ça soit! + +— Achève, Jeanne, dis-moi tout, puisque je me suis condamné à tout +savoir; si j’étais amoureux de toi, comme tu dis, si je te suppliais +d’être amoureuse de moi, tu n’y consentirais jamais? + +— Oh! mon parrain! ne parlez pas comme ça! on dirait que c’est vrai, et +si c’était vrai, il faudrait que je vous quitte[18], et que je m’en +aille bien loin, bien loin, dans mon pays, pour ne jamais me retrouver +avec vous. + +— Oh! ce que tu dis là est affreux! Tu voudrais, tu pourrais t’éloigner +ainsi de moi... Tu en aurais la force! Et moi j’ai tenté de l’avoir, +mais je l’ai tenté en vain! Il a fallu revenir. Je me suis cru guéri, je +t’ai revue, et mon mal est revenu plus terrible qu’auparavant. + +— Ah! mon Dieu, mon parrain, qu’est-ce que vous dites là! Vous +_m’emmêlez_ avec votre maladie, et c’est comme si j’avais été cause de +tout. Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il vous tourne +comme ça l’esprit contre moi? + +— Jeanne, tu me tues avec tes paroles, après m’avoir fait mourir +lentement par ta présence. Ta beauté me dévore le cœur, et ta vertu +m’anéantit. + +— Si je vous fais mourir, mon parrain, dit Jeanne désolée et même +blessée, mais parlant toujours avec douceur, parce qu’elle croyait +fermement que Guillaume était en proie à une sorte de délire, il faut +que je m’en aille. Une autre personne ne vous soignera certainement pas +avec plus d’amitié; mais elle aura peut-être plus de bonheur que moi, +qui vous impatiente, et contre qui vous avez toujours une idée de +fâcherie, quand vous êtes malade. Je m’en vas chercher Claudie ou le +monsieur anglais, et je vous promets, mon cher parrain, que, pour ne +plus venir dans votre chambre, pour ne plus vous servir, ce qui me +crèvera le cœur, je ne vous en aimerai pas moins. + +— Voilà ce que j’attendais, Jeanne, s’écria Guillaume exaspéré. Tu +cherchais une occasion pour me quitter, et tu me quittes tranquillement, +tu m’achèves sous prétexte de me rendre la vie. Va donc, adieu! +laisse-moi, laisse-moi! je ne me connais plus! + +Et le jeune homme, un peu impérieux comme un enfant gâté, se mit à +sangloter, à gémir et à se tordre convulsivement les mains. + +Jeanne, effrayée, s’était levée pour aller chercher madame ou +mademoiselle de Boussac, soumise à l’ordre qu’elle avait reçu de les +avertir immédiatement si un symptôme alarmant se manifestait de nouveau. +Mais lorsqu’elle fut sur le point de sortir de la chambre, elle +s’arrêta, épouvantée de l’état violent où elle voyait le malade. Elle +n’osa plus le laisser seul, et revenant vers lui, elle s’efforça, comme +autrefois, d’employer les doux reproches et les maternelles prières pour +l’engager à se calmer. Mais Guillaume était beaucoup moins malade et +beaucoup plus amoureux que par le passé. Il pressa Jeanne contre son +cœur, inonda de larmes ses mains froides et tremblantes, et quand il lui +eut fait promettre de rester près de lui, ce jour-là, et _toute la vie_, +las de jouer au propos interrompu comme tous les amants timides, il +s’enhardit, ou plutôt il s’égara jusqu’à lui déclarer clairement son +amour, sa jalousie, et même ses transports de vingt ans. Ce n’était pas +le langage brutal de Marsillat, mais c’étaient des prières plus ardentes +encore et les divagations brûlantes d’un premier amour qui se sent +coupable, et qui se précipite après avoir longtemps mesuré l’abîme, +partagé entre le vertige, la terreur et l’entraînement. + +Jeanne ne sut répondre que par des larmes, et cette sincère douleur fit +croire à Guillaume qu’il était aimé, sans passion peut-être, mais avec +un dévouement assez aveugle pour tout sacrifier. C’est alors que Jeanne +se dégagea de ses bras et s’enfuit vers la porte, où elle se trouva tout +à coup face à face et presque réfugiée dans les bras de sir Arthur. + +— Ho! s’écria l’Anglais stupéfait de la terreur de Jeanne et des cris +étouffés du malade, qui, à sa vue, entra dans un nouveau transport de +jalousie et de désespoir. + +— Monsieur Harley, ça n’est rien, dit Jeanne dont les traits +bouleversés démentaient les paroles. Mon parrain est un peu malade, et +vous allez tâcher de le consoler. Moi, je le fâche, et je m’en vas. + +Elle courut à sa chambre et se jeta à genoux devant ses images vénérées, +la Vierge Marie, _reine de toutes les fades_, Jeanne, la Grande +Pastoure, qu’elle croyait canonisée, et qu’elle appelait de bonne foi +sainte Jeanne-des-Champs, s’imaginant, d’après la confusion poétique qui +régnait dans le cerveau de sa mère, que c’était sa patronne; et +l’empereur Napoléon, qu’elle regardait comme l’archange Michel de la +France et le martyr des Anglais. Elle pleura et pria longtemps, et, +quand elle se sentit plus calme, elle demanda à Dieu de lui inspirer la +conduite qu’elle devait tenir dans des circonstances si cruelles et si +étranges à ses yeux. + +Claudie la surprit dans cette méditation. + +— A quoi penses-tu? lui dit-elle; tes vaches n’ont pas encore mangé, et +tu restes là à faire ta prière comme si tu étais dans l’église un beau +dimanche. + +— Tu as raison, ma Claudie, répondit Jeanne, je dirai aussi bien mes +prières en faisant mon ouvrage. Et la beauté pour laquelle soupiraient +un homme de mérite, un intéressant jeune homme et un brillant avocat, +alla pourvoir au déjeuner de la Biche, de la Vermeille et de la Reine, +les trois belles vaches confiées à ses soins. + +Jeanne était au pré depuis environ deux heures, lorsqu’elle vit venir à +elle sir Arthur Harley, le long des rochers qui surplombent la rivière. +Elle eut envie de l’éviter. Les _messieurs_ commençaient à lui inspirer +la méfiance et la crainte; mais l’Anglais avait, en ce moment surtout, +une physionomie si bienveillante et si loyale, qu’elle se rassura un +peu, et continua à tricoter, tandis qu’il s’asseyait à quelque distance +d’elle sur le rocher. + +— Ma chère mademoiselle Jeanne, lui dit-il, je viens vous parler d’une +chose extrêmement délicate, et si je ne m’exprime pas bien en français, +vous m’excuserez en faveur de mes bonnes intentions. + +Sir Arthur Harley, qui s’exprimait fort bien en français, sauf quelques +erreurs de genre et de temps, inutiles à indiquer, mettait une certaine +coquetterie auprès de Jeanne à se dire ignorant, espérant par là lui +faire oublier un peu la différence de leurs conditions. Mais Jeanne +était moins que jamais d’humeur à oublier qu’elle devait montrer +beaucoup de respect afin d’en inspirer beaucoup. Elle comprenait bien +que c’était la seule égalité à laquelle elle pût prétendre sans danger, +et cependant sir Arthur méritait mieux d’elle, et elle le sentait +instinctivement sans oser s’y fier. + +Alors sir Arthur, avec un accent paternel, et une voix émue qui portait +l’attendrissement et l’estime dans le cœur de Jeanne, essaya de la +confesser. Il lui fit clairement entendre qu’il venait de deviner, +d’arracher peut-être le secret de Guillaume, et qu’il désirait savoir si +elle répondait à l’amour de son jeune parrain, afin de lui donner aide, +conseil et protection dans cette circonstance, quels que fussent ses +sentiments. Jeanne se défendit longtemps d’avouer le secret de son +parrain, et quand elle vit que sa réserve était inutile : + +— Eh bien! Monsieur, dit-elle, puisque vous me parlez de ces choses-là +comme ferait M. le curé Alain, je vous répondrai comme à un brave homme +que vous me paraissez. C’est vrai que mon parrain se rend malheureux +pour moi; mais je ne le sais que d’aujourd’hui. J’en ai tant de chagrin, +que je suis capable de m’en aller du château si vous pensez que ça le +soulage. Tant qu’à ce qui est de moi, je l’aime beaucoup, Dieu le sait! +mais je ne l’aime pas autrement que je ne dois, et je pourrais jurer à +vous et à ma marraine que, pour être amoureuse de lui, oh! ça n’est pas, +et ça ne sera jamais. Vrai d’honneur, que je n’y ai jamais pensé une +minute! + +— Vous n’y avez pas pensé, Jeanne, vous ne regardiez pas comme possible +que votre parrain fût amoureux de vous; mais à présent que vous le +savez, n’y penserez-vous pas un peu malgré vous? + +— Non, Monsieur. + +— Parce que vous êtes fière et sage, et que vous craindriez de tomber +dans le mépris des autres et de vous-même. Mais si votre parrain pouvait +et voulait vous épouser, n’y consentiriez-vous pas? + +— Non, Monsieur, jamais. + +— Parce que vous supposez que sa famille s’y opposerait et que vous ne +voudriez pas causer du chagrin à votre marraine. Mais si votre marraine +elle-même y consentait? + +— Ça serait la même chose, Monsieur. + +— Vous me dites la vérité, Jeanne? la vérité comme à un ami, comme à un +frère, comme à un confesseur? + +— Oui, Monsieur. + +— Cependant, ce dont je vous parle n’est peut-être pas impossible. J’ai +de l’influence sur madame de Boussac; je puis réparer l’injustice de la +fortune à votre égard. Je vous l’ai dit une fois, et plus que jamais je +suis votre serviteur et votre ami. + +— Oh! pour vous, Monsieur, vous êtes si bon pour moi et si honnête, que +je n’y comprends rien, et que je ne sais pas vous remercier. Mais tout +ça est inutile. Je n’épouserais jamais mon parrain, quand même sa mère +me le commanderait. + +— Oh! Jeanne, pensez-y! M. Guillaume est un bien beau jeune homme; il +est aimable et bon. Il a de l’esprit, il vous a rendu de grands +services, et il vous aime à en mourir. + +— Que je meure donc à sa place! dit Jeanne, mais qu’on ne me parle pas +de l’épouser. + +Et elle se prit à pleurer. + +— Jeanne, s’écria Arthur, vous êtes mariée?... + +— Moi, Monsieur? dit Jeanne étonnée en relevant la tête : quelle idée +vous avez là! Si j’étais mariée, est-ce qu’on ne le saurait pas? + +— Mais vous êtes engagée avec quelqu’un? + +— Avec quelqu’un? Non, Monsieur, vous vous trompez. + +— Mais vous aimez quelqu’un? + +— Non, Monsieur, répondit Jeanne en abaissant ses longs cils sur ses +joues, comme si ce soupçon l’eût offensée. + +— Est-il possible, reprit l’Anglais, que vous soyez arrivée jusqu’à +vingt-deux ans, belle, et aimée comme vous l’êtes, sans que jamais aucun +homme ait été assez heureux pour vous inspirer la moindre préférence? + +Jeanne garda le silence un instant. Elle paraissait humiliée, et Arthur +crut voir s’élever sur ses joues pâlies par la fatigue et par les larmes +une faible et fugitive rougeur. + +— Non, Monsieur, répondit-elle enfin; vous me faites de la peine en me +questionnant comme ça. Je n’ai jamais fâché ma conscience, et je n’ai +jamais été amoureuse de ma vie. Je vois bien que vous voulez savoir si +je peux consoler mon parrain de sa peine; mais ça n’est pas possible. +S’il veut me _garder dans son idée_, il faut que je m’en aille. + +— Jeanne, s’écria sir Arthur profondément ému et troublé, je ne puis, +je ne dois rien vous conseiller dans ce moment-ci. Je suis l’ami de +Guillaume, je l’aime presque plus que moi-même; sa souffrance retombe +sur mon cœur, et je ne sais comment la guérir. Je ne vous demande qu’une +chose, c’est de ne pas oublier que je suis votre ami le plus dévoué et +le plus sûr. Si vous quittez cette maison, et que je n’y sois plus +moi-même, promettez-moi que je saurai où vous êtes et que vous me +permettrez de vous aller voir. J’ai, moi aussi, un secret à vous +confier; mais un secret qui ne vous fera pas rougir, je vous le jure sur +mon honneur. + +— Où voulez-vous que j’aille, sinon dans mon pays de +Toull-Sainte-Croix? répondit Jeanne. J’irai là me louer dans quelque +métairie du côté de la Combraille, parce que les herbes y sont bonnes et +que j’aime à voir les bêtes que je soigne bien nourries. Quant à vous +dire de venir me voir, ça ne se peut pas, Monsieur; ça ferait mal parler +de moi et de vous aussi; mais si vous avez quelque chose à me commander, +vous pourrez l’écrire à M. le curé de Toull. Il sait très bien lire +l’écriture, et il me dira ce que vous voudrez me faire assavoir. + +— A la bonne heure, Jeanne, répondit M. Harley, de plus en plus ému; et +il fit un mouvement pour lui prendre la main en signe d’adieu. Mais il +craignit, dans les circonstances où se trouvait la pudique Jeanne, de +lui ôter la confiance qu’elle avait en lui, et l’ayant saluée avec +autant de respect que si elle eût été une grande dame, il s’éloigna +précipitamment, résolu à quitter Boussac le jour même pour soulager au +moins son jeune ami du tourment de la jalousie. + +Jeanne, restée seule, rêvait à ce qui venait de troubler mortellement la +sérénité de sa vie et à la douce commisération de l’Anglais pour sa +peine, lorsqu’elle aperçut au bas des rochers un homme mal vêtu, qui +rampait et grimpait comme un renard. Il avait une ligne à la main et un +panier qu’il posait près de lui de temps en temps, lorsqu’il avait +réussi à atteindre une roche faisant marge au torrent. Cet endroit est +si escarpé que personne n’y passe jamais. A la frontière, ce serait un +sentier de contrebandier. Au voisinage d’une ville, c’est le passage +d’un voleur ou d’un espion. Son grand chapeau sale et bosselé lui +tombait sur les yeux, et Jeanne ne pouvait voir sa figure de la hauteur +où elle observait ses mouvements. Il lui sembla pourtant reconnaître les +allures incertaines, tantôt lentes et tantôt rapides du père Raguet. Il +ne péchait pas, et semblait étudier le terrain ou guetter les passants +de l’autre rive. + +Jeanne, inquiète, s’éloigna et poussa ses vaches de l’autre côté de la +prairie. Ce Raguet lui causait de la frayeur sans qu’elle pût dire +pourquoi. Il vivait toujours avec sa tante, et il avait dû participer +aux envois d’argent que Jeanne, trompée par l’apparence, avait faits à +la Grand’Gothe pour l’empêcher de tomber dans la misère. + +Lorsqu’elle rentra, elle s’informa de la santé de son parrain. Marie +était triste; elle trouvait son frère abattu et agité tour à tour. Il +disait des choses bizarres, il s’inquiétait du moindre bruit dans la +maison, il avait demandé plusieurs fois où était Jeanne. Jeanne trouva +divers prétextes pour ne pas paraître devant lui, quoique Marie le +désirât. M. Arthur écrivait des lettres; il paraissait préoccupé. Il +venait à chaque instant voir le jeune malade et consulter le médecin. +Enfin, dans l’après-midi, il prétendit avoir affaire à Chambon, chez un +notaire qui lui offrait un placement de fonds territorial; il fit une +toute petite valise, monta à cheval, promit de revenir dans deux ou +trois jours, et prit la route du Bourbonnais. + +La nuit venue, Jeanne alla au pré ramasser des pièces de toile neuve +qu’elle y faisait blanchir, et qu’elle y laissait souvent la nuit +impunément. Mais l’homme qu’elle avait aperçu dans les rochers lui +revenait à l’esprit, et pour rien au monde elle n’eût voulu que le linge +de la maison disparût par sa négligence. + +La lune se levait et projetait de grandes ombres vagues sur la prairie, +lorsqu’elle se mit à relever et à rouler sa toile. Mais elle faillit la +laisser tomber et prendre la fuite lorsqu’elle entendit la voix de +Raguet murmurer derrière elle : + +— Attends, la belle Jeanne, attends! je m’en vas t’aider. + +— Qu’est-ce que vous voulez, et qu’est-ce que vous faites ici? lui +demanda Jeanne en essayant d’affermir sa voix, et en jetant sur son +épaule la toile déroulée qui s’embarrassait dans ses pieds. + +— Ce n’est pas moi que tu croyais trouver ici? reprit Raguet d’un ton +goguenard. Mais ton galant vient de partir, Jeanne. Il s’en va sur un +grand chevau jaune. + +Jeanne ne s’amusa pas à discourir, et reprit, en doublant le pas, le +sentier qui conduisait au jardin. + +— Tu as peur des voleurs de toile, la belle Jeanne? dit Raguet en la +suivant. Tu ferais mieux d’avoir peur de ceux qui volent le cœur des +filles. + +Et au bout de trois pas, il reprit : + +— C’est donc vrai que tu vas épouser un Anglais, la belle Jeanne? +Qu’est-ce que ta mère aurait dit de ça? + +— Vous mentez, dit Jeanne qui se rassurait à mesure qu’elle approchait +du jardin; je n’épouse personne. + +— On dit pourtant que tu vas devenir bien riche et que tu l’es déjà. Je +compte bien que tu n’oublieras pas tes parents quand tu seras +bourgeoise? + +— Vous ne m’êtes rien, dit Jeanne, et ça ne vous regarde pas. + +— L’Anglais s’en va sûrement à Toull-Sainte-Croix pour faire publier +les bans, dit encore Raguet qui, selon sa coutume, se faisait un plaisir +d’effrayer les gens en les suivant le soir à pas de loup, et en leur +tenant des propos pour les intriguer. Mais tu aurais dû te marier sur +une autre paroisse, Jeanne. Ça fera trop de peine au curé Alain. +Sûrement que tu iras aussi demain au pays de chez nous? Depuis vingt +mois qu’on ne t’a pas vue, ta tante est tombée _en misère_[19]. Les +fièvres ne la lâchent pas. Je compte ben que tu ne la _lairas_ pas +mourir sans venir lui dire bonsoir? + +— C’est-il vrai, ce que vous dites là? demanda Jeanne en s’arrêtant, +car elle avait gagné la porte du jardin, et elle la tenait entre-bâillée +entre elle et le rôdeur de nuit. Ma tante est-elle malade? + +— Puisque ton Anglais s’en va à Toull, tu peux ben lui faire demander +par queuque-z-uns si c’est vrai. + +— Mais il ne va pas à Toull, ce monsieur. + +— Tu sais ben que si! puisque je l’ai rencontré _au droit_ des pierres +jomâtres. + +— Il va à Chambon ou à Bonat. Je ne sais même pas où il va; mais je +saurai bien si vous me mentez, et si ma tante est malade. + +— Oh! oui, répondit Raguet, tu sauras ça quand elle sera morte. + +— Mais si elle est _en misère_, comment donc que vous n’êtes pas avec +elle, vous? Elle a bien mal fait de se retirer chez vous, puisque vous +la soignez si mal! + +— Moi, dit Raguet, je ne suis plus avec elle! Il y a deux mois que je +l’ai laissée là. + +— Et où donc demeure-t-elle à présent, ma pauvre tante? + +— Qu’elle demeure dans le trou aux fades ou dans le mitan du grand +vivier, si ça lui plaît, je ne m’en embarrasse pas. + +— Eh bien! vous êtes un vilain homme; je le savais bien! répondit +Jeanne en lui fermant la porte au nez; et elle revint à la maison, +incertaine si elle courrait chercher sa tante le lendemain, et si elle +ajouterait foi aux méchantes paroles de Raguet. + +----- + +[18] Le lecteur me pardonnera, j’espère, de ne pas faire parler Jeanne +correctement; mais bien que je sois forcée, pour être intelligible, de +traduire son vieux langage, l’espèce de compromis que je hasarde entre +le berrichon et le français de nos jours, ne m’oblige pas à employer cet +affreux imparfait du subjonctif, inconnu aux paysans. + +[19] Malade en langueur. + + + XX + ADIEU A LA VILLE + +Guillaume s’était levé dans la soirée. Il s’était beaucoup raisonné, il +paraissait mieux. Mais quand il apprit que sir Arthur était parti, il +comprit la conduite généreuse et délicate de son ami, et ressentit de +grands remords de la sienne propre. « Qui sait, pensait-il, jusqu’où +peut aller la magnanimité sublime d’Arthur? Il voit que je l’aime, et il +croit que je suis, comme lui, capable de l’épouser! L’épouser!... Eh! si +elle m’aimait, si elle pouvait être heureuse avec moi, pourquoi donc +n’aurais-je pas, moi aussi, ce courage et cette loyauté? Malheureux +insensé! j’ai tenté de l’égarer, de la séduire, et la pensée de lui +offrir un amour digne d’elle et de moi n’ose se fixer dans mon esprit +inquiet et lâche! Et d’ailleurs, pourrais-je accepter le sacrifice de +mon ami? Après avoir été le confident de son amour, irais-je combattre +et détruire à mon profit ses espérances? Irais-je offrir à Jeanne un +cœur incertain et tourmenté; l’indignation de ma mère, mille obstacles à +braver, mille persécutions à endurer peut-être, en échange de l’avenir +sans nuage que lui offre le noble Arthur? » + +En proie à toutes les anxiétés de sa faiblesse et à tous les reproches +de sa conscience, le triste enfant alla dévorer ses larmes et son +agitation sur son chevet. On fut encore inquiet de lui. Le médecin vint +encore, et, ne le trouvant pas réellement malade, insinua que quelque +cause morale produisait ce désordre. Guillaume fit des efforts inouïs +pour cacher son supplice. Interrogé tendrement par sa mère et sa sœur, +au lieu d’épancher son âme, il rendit, par sa feinte, tout aveu +ultérieur à peu près impossible. Il les conjura de ne plus s’occuper de +lui, espérant qu’on lui enverrait Jeanne pour le veiller encore, et +qu’il pourrait réparer sa faute en rétractant sa conduite insensée et en +l’attribuant au délire de la fièvre. Mais, à la place de Jeanne, Claudie +vint s’asseoir dans le grand fauteuil; Jeanne était, disait-elle, trop +fatiguée pour veiller encore cette nuit. Guillaume, qui l’avait vue +infatigable durant des mois entiers, comprit son arrêt et s’y soumit +avec une amère douleur. + +— Mon amie, vous me voyez accablée de chagrin, disait le lendemain +matin madame de Boussac à la sous-préfette. Mon fils a l’esprit +décidément frappé de je ne sais quelle idée noire. Le médecin ne lui +trouvant pas de maladie réelle, s’étonne, et parle de désordre moral. +Suis-je condamnée à voir Guillaume tomber peu à peu dans un état pire +pour lui que la mort? Plaignez-moi, rassurez-moi, et vous, qui pénétrez +et découvrez tant de choses, éclairez-moi, enfin, si vous le pouvez. + +— Ma chère, je vous l’ai dit cent fois, répondit la sous-préfette, le +remède nécessaire à votre fils, c’est le mariage. Vous l’avez élevé +comme une demoiselle, vous l’avez fait pieux et sage, c’est fort bien; +mais si vous prolongez l’état de célibat où il feint de s’obstiner à +vivre, il deviendra fou très certainement. + +— Ne prononcez pas ce mot affreux, et dites-moi si, en effet, vous +croyez, comme vous me l’avez dit souvent, Guillaume amoureux à mon insu. + +— Cela se pourrait; mais depuis que je l’observe jour par jour, il me +semble qu’il est plus amoureux en général qu’en particulier. + +— Que voulez-vous dire? + +— Qu’il est, comme un jeune novice cloîtré, amoureux de toutes les +femmes qu’il voit. Je ne serais pas étonnée que cette belle Jeanne, que +vous gâtez si fort, et que l’on traite ici comme une égale, ne lui +trottât par la cervelle. Vous ne voulez pas me croire, vous avez une +taie sur les yeux. Guillaume brûle pour cette fille d’un feu très peu +chaste dans l’intention... bien qu’il le soit peut-être dans le fait; je +ne me prononcerai pas là-dessus. Mais voyez l’exaltation de ce jeune +homme! Il aime sir Arthur comme un frère d’armes du moyen âge. Il aime +sa sœur presque comme un amant... et il aime ma fille aussi. + +— Vous le croyez? + +— Cela vous contrarie, et pourtant cela est. Oh! je sais bien que sous +votre air humble et modeste vous cachez beaucoup d’ambition pour vos +enfants. Vous espérez que Marie épousera M. Harley. Quant à Guillaume, +vous comptez lui découvrir une grosse dot dans quelque coin de votre +province. Je suis moins riche que vous, et pourtant Elvire est fille +unique, et je puis vous répondre qu’avant six mois une préfecture nous +donnera au moins trente mille livres de rente. Que Guillaume embrasse la +même carrière, et un jour il sera plus riche que s’il reste à cultiver +ses terres : mince revenu qui n’a que de l’apparence. + +— Mon amie, vous vous trompez sur mon compte, répliqua madame de +Boussac. Si j’ai fait parfois quelque rêve brillant pour lui, je n’en +suis pas moins occupée avant tout de son bonheur et de sa santé. Si +j’étais certaine qu’il fût épris d’Elvire, je n’hésiterais pas à vous la +demander pour lui. + +— Eh bien! il en est épris certainement. Mais, pour vous parler vrai, +cela est traversé par des bizarreries et des caprices. Vous voyez bien +qu’il s’en occupe des jours entiers, et puis tout à coup il songe à +autre chose : il fait des vers, il lit des romans avec sa sœur, il +regarde la lune, il regarde Jeanne; il voit que votre cerveau brûlé +d’Anglais en est amoureux, et, dans ce mauvais air, il perd la raison. +Tenez, ayez une volonté, renvoyez-moi vos deux péronnelles. Prenez deux +servantes ayant cent cinquante ans entre elles deux, faites jeter au feu +tous ces romans, exigez qu’au lieu d’aller se promener seul le soir à +travers champs, Guillaume nous fasse compagnie assidue, et je vous +réponds qu’avant deux mois il vous avouera qu’il aime ma fille. +Mariez-les, faites-les voyager un peu, tête à tête, et vous m’en direz +des nouvelles. + +— Je vois bien, reprit madame de Boussac, que vous regardez Jeanne +comme un obstacle à ce projet, et, si j’en étais sûre, quoiqu’elle m’ait +rendu, en le soignant, de grands services... je la renverrais. + +— Faites-lui un sort, mariez-la à un paysan, à votre balourd de Cadet, +et tout sera dit. + +— Je le veux bien; mais si cela exaspère Guillaume? je n’ose rien. +Toute la nuit il a demandé Jeanne, et je vous avoue que cela m’a donné à +penser que vous ne vous trompiez pas. La beauté de cette créature +l’agite un peu trop. + +— Eh bien! dit la Charmois après quelques instants de silence, +donnez-lui Jeanne pendant quelque temps, et il se calmera. + +— Que je lui donne! Mais ce que vous dites là est contraire à toute +morale, à toute piété! + +— Quand je vous dis de la lui donner, cela veut dire : laissez-la-lui +prendre. Une bonne mère doit veiller à tout, et quand un excès de +sagesse est funeste, elle doit fermer les yeux sur certains égarements +toujours inévitables et parfois nécessaires. + +— Comment pouvez-vous me conseiller une pareille chose, quand vous +venez de me parler d’un mariage avec Elvire? + +— Cela vous prouve que je suis fort peu acharnée à mes intérêts dans +tout ceci, et que ma seule préoccupation est de vous voir sauver votre +fils. D’ailleurs, que m’importe à moi, que mon futur gendre ait une +maîtresse avant le mariage? si cela doit arriver, mieux vaut Jeanne que +toute autre; elle est jeune et d’une belle santé. Elle n’a pas +d’intrigue, elle ne saura pas le passionner; sa stupidité le lassera +bien vite; et comme elle est douce et soumise, elle se laissera évincer +sans murmure. Ce sera à vous de la payer assez cher pour qu’elle n’élève +pas une plainte. C’est un sacrifice que nous pourrons faire à nous deux, +quand Elvire et Guillaume seront mari et femme. D’ailleurs, quand on +voudra, M. Léon Marsillat vous en débarrassera... + +— Taisez-vous, ma chère, répondit madame de Boussac effrayée. Il me +semble que tout cela est rempli de perversité et que vous avez un esprit +diabolique. + +La sous-préfette railla les scrupules de la châtelaine. Celle-ci se +défendit faiblement, et ces deux dames causèrent encore longtemps, mais +si bas, que Claudie eût vainement écouté par le trou de la serrure. + +Aussitôt après cet entretien, Jeanne fut mandée par sa marraine sous la +charmille, et n’y trouva que madame de Charmois seule. Cette infâme +créature agissait à l’insu de madame de Boussac, et, conformément à ses +instincts cyniques, elle se disait avec raison qu’elle allait frapper un +coup décisif. + +— Jeanne, dit-elle à la jeune fille, étonnée de se voir citée devant un +tel juge, vous allez apprendre une chose grave. Préparez-vous à la +franchise, vous trouverez tout le monde disposé à l’indulgence. Votre +marraine sait tout. + +Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui +tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là +plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de +moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas +de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder. + +— Nous savons que vous avez la tête tournée par les folies de M. +Harley, reprit _la Charmoise_, et que vous avez pensé qu’il serait aussi +facile de vous faire épouser par M. de Boussac que par lui. Croyez, ma +chère, que l’un est aussi impossible que l’autre; qu’on vous trompe, +qu’on se moque de vous. M. Harley est marié en Italie, je le sais, et +quant à M. le baron, jamais sa mère ne le permettrait. Lui-même +rougirait d’en avoir la pensée. + +— Si M. Harley est marié, et qu’il ait une brave femme, ça me fait +plaisir de l’apprendre, répondit Jeanne avec la froideur d’un mépris +concentré. Quant à mon parrain, comme je ne suis pas folle, je n’ai +jamais pensé, pas plus que lui, à ce que vous me dites. + +— Vous mentez, Jeanne, reprit la sous-préfette en essayant, mais en +vain, de terrifier Jeanne avec ses gros yeux noirs. Nous savons tout, il +l’a avoué dans le délire de la fièvre. Il vous a promis de vous épouser +pour vous faire consentir... + +— En ce cas, mon parrain est bien malade, car il a dit ce qui est faux! + +— Vous ne niez pas, du moins, qu’il vous fasse la cour? + +— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, Madame. + +— Mais je vais vous conduire devant votre marraine, qui vous confondra. + +— Comme je n’ai ni pensé au mal ni fait aucun mal, je ne crains rien, +Madame. + +— Vous avez beaucoup d’aplomb, mademoiselle Jeanne, et vous voudriez +peut-être faire du scandale. Eh bien! cela ne sera pas; on ne fera +aucune attention à vos semblants de vertu. Ôtez-vous de l’esprit la +chimère d’être épousée, et on fermera les yeux sur le reste, pourvu que +cela ne dure pas trop longtemps, et que vous y mettiez beaucoup de +prudence et de mystère, comme vous l’avez fait jusqu’ici. + +Jeanne fut si indignée, qu’elle ne put répondre. + +— Je vais parler à ma marraine, dit-elle, et elle tourna brusquement le +dos à la Charmois, sans vouloir entendre un mot de plus. + +Malheureusement pour Jeanne, madame de Boussac était en cet instant dans +la chambre de son fils, et Jeanne n’osa aller l’y trouver. Elle +l’attendit dans les corridors, mais madame de Charmois sut prévenir à +temps sa trop faible amie. + +— J’ai fait merveille, lui dit-elle, en l’entraînant sur le balcon de +la chambre de Guillaume. J’ai parlé à Jeanne, je l’ai effrayée : si elle +est coupable, elle sera soumise; si elle est sage, elle se soumettra. + +— Que voulez-vous dire? qu’avez-vous fait? dit madame de Boussac; vous +me faites trembler. + +— Vous tremblez toujours, vous, et vous n’agissez jamais! laissez-moi +faire. Exigez que Jeanne veille votre fils cette nuit. S’ils +s’entendent, elle lui apprendra qu’il n’y a pas moyen de vous tromper, +et ils aviseront à se séparer à l’amiable. S’ils ne s’entendent pas +encore, d’après ce que j’ai fait comprendre, ils s’entendront, et ce +commerce sera sans danger pour l’avenir. Vous verrez! Si Guillaume n’est +pas calme et doux demain matin, n’écoutez jamais mes conseils. + +— Mais tout cela est criminel! Tel fut le dernier cri de détresse de la +conscience de cette mère insensée. La Charmois étouffa le remords sous +les menaces. + +— Eh bien! dit-elle, si vous laissez les choses aller d’elles-mêmes, +attendez-vous à ce que votre fils retombe dans l’état où il était avant +son départ pour l’Italie, ou bien préparez-vous à le faire partir. +Peut-être le voyage et la distraction le guériront encore. Il ne faudra, +pour cela, qu’un an ou deux d’absence. + +— Ah! c’est affreux! s’écria madame de Boussac, le perdre encore, +passer toute la vie loin de lui, ne pouvoir compter sur sa santé qu’à ce +prix, c’est au-dessus de mes forces. + +— Je le savais bien! pensa la Charmois. Mon cœur, dit-elle, croyez-en +donc mon expérience de la vie et mon affection pour vous. Laissez-vous +guider, refusez surtout, pendant toute cette journée, de parler à +Jeanne; ménagez-lui ce soir un tête-à-tête avec l’_enfant_, et je vous +promets que demain ni lui ni elle ne vous tourmenteront. + +Madame de Boussac céda. Jeanne demanda par trois fois une audience. Elle +fut repoussée avec une apparente dureté. + +Jeanne alla _affener_ ses vaches, et après avoir veillé à ce qu’elles ne +manquassent de rien jusqu’au lendemain, elle caressa une petite génisse +blanche qu’elle aimait particulièrement : elle lui choisit les herbes +les plus tendres, comme pour lui donner une dernière douceur; puis elle +rangea tout avec soin, et s’arrêtant un instant sur le seuil de cette +étable où elle avait consacré de douces heures aux humbles occupations +qui lui étaient chères, elle fit un grand signe de croix comme pour +clore religieusement une phase de sa vie de travail. + +Elle monta ensuite à sa chambre, dans la tourelle, fit un petit paquet +des hardes les plus nécessaires, plaça dans le coffre de Claudie +quelques atours que sa marraine lui avait donnés, et dont elle voulut +faire cadeau à sa compagne. Elle n’emporta qu’une seule richesse, une +croix d’or que Marie lui avait donnée le jour de sa fête. Elle monta +ensuite à la chambre de Marie, bien qu’elle eût aperçu, par la +meurtrière de la tourelle, Marie au fond du jardin. Elle savait bien +qu’elle ne pouvait rien lui confier, et elle ne se fût d’ailleurs pas +senti la force de lui dire adieu. Mais elle voulut revoir au moins le +prie-dieu et le lit de sa chère mignonne. Elle s’agenouilla une dernière +fois devant la madone d’albâtre à laquelle elles avaient adressé +ensemble tant de douces et chastes prières. Elle détacha une fleur +flétrie de la guirlande qu’elles y avaient suspendue la veille, et la +mit dans son sein avec son chapelet. Puis, au moment de sortir, elle +trouva sous sa main une robe et un châle de sa chère demoiselle, et elle +les baisa longtemps en versant des larmes amères... + +En descendant, elle trouva Claudie sur l’escalier, et l’embrassa sans +lui rien dire. + +— Où vas-tu donc? lui dit sa compagne, étonnée de ses yeux rouges et de +son triste sourire. + +— Aux champs, répondit Jeanne. + +— L’heure est passée, dit Claudie. + +— Non, non, l’heure est venue, répondit Jeanne; et elle descendit +précipitamment. + +A la grande porte de la cour, elle se trouva face à face avec Cadet. + +— Tu vas donc te promener, ma Jeanne? + +— Je m’en vas au pays de chez nous, mon _vieux_... Ma tante est bien +malade, et j’aurais dû partir ce matin. + +— Tu t’en vas comme ça toute seule, ma mignonne? la nuit te prendra en +chemin. + +— Oh! je le connais, le chemin, et je suis avec Finaud. + +— Le chien Finaud est une bonne bête, mais si tu rencontrais du mauvais +monde, te défendrait-il ben? + +— _Oui bien_, va, n’aie pas peur. + +— Mais pourquoi que tu ne m’as pas dit ça, à ce matin? J’aurais demandé +permission d’aller te conduire... + +— Deux de moins à l’ouvrage de la maison, ça ferait trop d’embarras +pour Claudie. Allons, bonsoir, mon Cadet, ne me _détemses_ pas. + +— Tu reviendras demain, Jeanne? + +— Le plus tôt que je pourrai, dit Jeanne en lui adressant un sourire. +Mais aussitôt qu’elle eut le dos tourné, elle se prit à pleurer de +nouveau, en se disant qu’elle ne reviendrait jamais. + +Dix minutes après le départ de Jeanne, on frappait furtivement à la +porte du cabinet de Léon Marsillat. + +— Qu’est-ce? dit-il avec son ton brusque. + +— Êtes-vous seul, monsieur l’avocat? + +— C’est encore vous, chenapan? Que voulez-vous? + +— C’est pour un petit bout de consultation, monsieur l’avocat. + +— Maître Raguet, je suis las de vos sales affaires. D’ailleurs, ce +n’est pas mon heure. Allez au diable. + +— Vous êtes trop honnête, monsieur l’avocat; mais vous m’écouterez +bien. + +— Nullement. Sortez, vous dis-je, je ne plaide plus pour vous : vous +êtes incorrigible. + +— Oh! quand vous m’aurez entendu, vous me trouverez blanc comme neige. + +— Oui, comme à l’ordinaire! Encore un vol de nuit, n’est-ce pas, ou une +vengeance de coquin? + +— Non, rien du tout. Les méchants m’en veulent toujours. Ne se sont-ils +pas mis dans la tête à présent que je m’habille en _femelle_, et que je +vas de nuit avec cette pauvre chère femme de Gothe, pour faire la +lavandière autour des fosses? + +— Je vous crois sujet à caution, et même à jeter des pierres aux gens +qui veulent vous corriger. + +— Du tout, Monsieur, jamais! Ce n’est pas moi. Dans le temps que la +maison de la Jeanne a brûlé, j’ai écouté dire que de mauvais monde avait +fait cette farce-là pour aller voler la ferraille de la ruine; mais je +me doute bien qui c’est, et on m’a mis ça sur le corps. + +— On ne prête qu’aux riches... d’autant plus que je vous ai reconnu, +maître Raguet! ainsi, taisez-vous. + +— Oh! vous croyez? mais vous vous serez trompé!... Tant qu’à la +Jeanne... + +— Taisez-vous, encore une fois! + +— Elle vient de partir du château, vous le savez donc? + +Marsillat tressaillit. Raguet vit d’un œil de vautour son incertitude, +sa répugnance à l’interroger, son désir de l’entendre, et il continua : + +— Oui, Monsieur, oui! toute seule avec son chien... Elle s’en va à +Toull... Elle doit être maintenant à la sortie de la ville... Elle +marche vite! + +— Qu’est-ce que tout cela me fait? dit Léon. Vous me fatiguez, +allez-vous-en! + +— Je m’en vas, et je dirai à votre _valet_ d’arranger vot’ chevau bien +vitement. + +— Le misérable, se dit Marsillat en le voyant se diriger vers l’écurie, +il le fait comme il le dit. + +Cinq minutes après, Marsillat mettait le pied à l’étrier, maudissant la +mauvaise influence qui ramenait auprès de lui ce complice immonde de ses +turpitudes, et ne luttant pas cependant contre l’instinct farouche qui +le poussait. + +Il franchit la ville au grand trot; puis pensant qu’il devait laisser +prendre de l’avance à Jeanne, afin de la rejoindre à la tombée du jour, +il se ralentit et gravit au pas le chemin rapide par lequel on sort de +Boussac dans cette direction. Arrivé à l’endroit où la route se +bifurque, il trouva Raguet accoudé sur un de ces petits murs +transparents et fragiles qui remplacent, par une dentelle en pierres +sèches, les buissons dont cette terre stérile est dépourvue. + +— Elle a pris le chemin de Saint-Silvain, lui dit ce misérable, au +moment où Léon allait prendre celui de Savau. + +Et comme Marsillat profitait de son avis sans paraître l’entendre, il se +plaça devant la tête de son cheval en disant : + +— Ça mériterait pourtant quelque chose un service comme ça! + +— Garez-vous, répondit Léon, ou bien vous allez savoir de quel bois est +fait le manche de mon fouet! + +— Jésus, mon Dieu! murmura le bandit stupéfait; il n’y a donc que des +ingrats dans ce monde! + + + XXI + LE MIRAGE + +« Ce brigand de Raguet est mon mauvais génie, pensait Léon en doublant +le pas, et s’il y a un châtiment du ciel, c’est d’être forcé de recevoir +son aide, quand je la repousse... Mais Jeanne est si belle!... » + +Jeanne marchait vite; elle avait quatre grandes lieues à faire pour +arriver à Toull, mais elle ne s’en inquiétait pas. Si la nuit est trop +avancée, pensait-elle, pour qu’on veuille m’ouvrir chez la mère Guite ou +chez le père Léonard, j’irai attendre le jour dans le Trou-aux-Fades. +C’est un _bon endroit_, et aucune _mauvaise chose_ n’oserait venir m’y +tourmenter. + +Toute superstitieuse qu’elle était, et peut-être justement parce qu’elle +l’était, Jeanne connaissait peu la crainte. Elle avait eu, dès son +enfance, l’esprit trop nourri de croyances merveilleuses, pour ne pas +compter sur la _connaissance_ que sa mère lui avait donnée à l’effet de +repousser les méchants _fadets_ et les follets pernicieux. Elle avait +souvent autrefois, dans les premières nuits de l’automne, prolongé sa +veillée aux champs jusqu’à minuit. C’est un usage de nos contrées que de +faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la +fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on +appelle cela _sereiner les ouailles_[20]. + +Durant ces champêtres veillées, les petites filles, ordinairement plus +braves que les grandes, prennent plaisir à se répondre d’une prairie à +l’autre, en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades et les +admirables mélodies du Bourbonnais et du Berri, si tristes, si tendres, +et dont le beau monde du pays fait si peu de cas. Dieu merci, les +paysans les conservent et en composent encore; et tandis que les +_demoiselles_ chantent au piano les plus plates et les plus détestables +nouveautés d’opéra, les pastours font redire aux échos des champs des +mélodies naïves et dures, que nos plus grands maîtres eux-mêmes +voudraient avoir trouvées. + +Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à _sereiner_, Jeanne ne put se +trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque +pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le +temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal, +elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons. + + « Voilà six mois que c’était le printemps, etc. » + « C’étaient trois petits tendeurs, etc. » + « Chante, rossignol, chante, etc. » + +Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa +mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles +bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des +refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et +paroles, au coin du dix-huitième siècle. La _savante_ Tula avait appris +à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend +pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter, +et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela +était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il +n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la +solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la +Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très vieux +refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps +des désordres et des misères du régime militaire et féodal : + + Je maudis le sergent + Qui prend, qui pille le paysan; + Qui prend, qui pille, + Jamais ne rend. + +Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la +Grande Pastoure : + + Petite bergerette, + A la guerre tu t’en vas... + . . . . . . . . . + Elle porte la croix d’or, + La fleur de lis au bras; + Sa pareil’ n’y a pas, etc. + +Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne +frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes, +s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier +à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que +les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des +impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les +époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes. +Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des +femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et +initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans +son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les +endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis +aux druidesses, les _fades_ et les _femmes_ indifféremment. Le curé +Alain assurait que, du temps de Charlemagne, les évêques et les +magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de +prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux +menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le +christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant +que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques +têtes exaltées par les merveilles de la tradition. Nos paysans +connaissent si peu le christianisme, l’éducation religieuse qu’ils +peuvent recevoir est si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère +catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs sont également +impénétrables pour eux. Tula ne se rendait nullement aux sermons de M. +Alain, quand il l’accusait d’être un peu païenne, et Jeanne se croyait +tout aussi orthodoxe que sa mère. Les druidesses, les saintes fades ou +les saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes chrétiennes, des âmes +envoyées du ciel, d’anciennes cénobites ennemies des Anglais; et si sa +mère lui eût dit qu’elle les avait vues faire des sacrifices sur les +pierres d’Ep-Nell, elle n’eût point hésité à le croire. Jeanne d’Arc, +dont elle ne savait pas non plus le nom entier, mais qu’elle appelait la +belle Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien pour elle une +fade ou une druidesse. Qu’importe l’ordre des faits au paysan? L’idée +pour lui n’a pas d’âge. Il la reçoit, il s’en nourrit et la transmet +toujours jeune et brillante à ses enfants nés de lui, qui vivent et +meurent enfants comme lui. J’ai appris l’an dernier d’un vieux mendiant +comment les Anglais avaient été repoussés d’une forteresse voisine de +mon gîte, au temps de Philippe-Auguste. Il possédait merveilleusement la +stratégie et les détails de l’événement, par quel côté on avait attaqué, +quelles sorties avaient faites les assiégés, combien de combattants et +combien de morts. Quel antiquaire, quel historien eût pu me l’apprendre? +Il n’y avait qu’une erreur dans son récit : c’est qu’il prétendait avoir +été témoin oculaire de toutes ces choses, _avant la révolution_. Mais le +récit n’en était pas moins vrai; il s’était perpétué de père en fils +dans sa famille. + +Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette +noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en +avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une +douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la +bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on +l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les +paroles de sa mère : « Ça n’est pas bon de quitter son pays et sa +famille »; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se +promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait +parlé par la bouche de sa chère défunte. + +A mesure qu’elle s’éloignait pourtant, son cœur devenait plus léger, et +la brise du soir séchait ses yeux humides. Cet air vif de la montagne +qu’elle n’avait depuis longtemps respiré qu’à demi, lui rendait le +courage et l’espérance. Elle avait fait un grand effort en quittant son +village, et un grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie de +Guillaume elle ne s’y serait jamais décidée. Plante sauvage, attachée au +sol inculte qui l’avait produite, elle n’avait fait que végéter depuis +qu’elle s’était laissé transplanter dans une région cultivée. Elle avait +soif de reprendre racine dans son véritable élément, et d’embrasser son +rocher natal. A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus vaste et +les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial de Toull s’élevait +à l’horizon comme une vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu +sombre de l’air, et paraissait grandir comme un géant. Il y avait près +de deux ans que Jeanne, qui le regardait tous les soirs du haut du +château de Boussac, le trouvait si petit et si lointain! Elle +recommençait à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa tante était +enfin séparée du méchant Raguet, elle allait la soigner et la guérir. +Puis elle redeviendrait bergère, n’importe au service de qui. Elle +retrouverait des brebis et des chèvres, humbles animaux qu’elle aimait +encore mieux que les vaches superbes et souvent rebelles. Que lui +importait d’être propriétaire ou non de son futur troupeau? Elle n’en +aurait pas moins l’amour _des bêtes_ et du travail. Elle retrouverait +les doux loisirs et les longues rêveries ininterrompues de la solitude. +Elle oserait chanter sans craindre d’être écoutée par les bourgeois; +elle pourrait prier et croire sans être raillée par les esprits forts. +Jeanne s’était sentie, jour par jour, refroidie et gênée à la ville. +Elle ne se disait pas qu’elle avait failli y perdre la poésie; mais elle +se sentait vaguement redevenir poète, à mesure qu’elle s’enfonçait dans +le désert. Elle entendait, plongée dans une douce extase, les petits +bruits de la nature, si longtemps étouffés par les voix humaines et par +la clameur du travail, toujours agité autour de la demeure des riches. +L’insecte des prés et la grenouille du marécage interrompaient à peine +leur oraison monotone lorsqu’elle passait sur leurs domaines, et +aussitôt après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur cette +mystérieuse psalmodie que la nuit leur inspire. Le taureau mugissait au +loin, et la caille faisait planer sur les bruyères son cri d’amour, +élevé à la plus haute puissance. + +Tout à coup, le cri sinistre de _l’oiseau de la mort_ (le crapaud +volant) fit rentrer dans un silence craintif et consterné toutes ces +voix heureuses, et Jeanne tressaillit. Finaud s’arrêta court et répondit +par un long hurlement à ce cri de malheur. Une pensée funèbre traversa +l’esprit de Jeanne. Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu’un +nuage enveloppait, et il lui sembla qu’elle ne le verrait plus, qu’elle +ne l’atteindrait jamais. Une sueur froide couvrit son front; elle +regarda autour d’elle, et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres +pierres jomâtres. + +— C’est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il n’est pas étonnant que +je me sente l’esprit tourmenté en passant si près des méchantes pierres. +On a tué du monde là-dessus, _les autrefois_[21], et les âmes sans +confession demandent des prières. Elle se signa et commençait à réciter +l’_Ave_, la seule prière qu’elle sût par cœur avec l’oraison dominicale, +lorsque Finaud aboya et se mit en travers du chemin derrière elle, comme +pour empêcher un ennemi d’approcher. Jeanne se retourna, et, voyant un +cavalier monter au pas le sentier rapide, elle se rangea de côté pour le +laisser passer, et baissa son capuchon pour cacher sa jeunesse. + +— Eh bien! Finaud! Eh! petit Finaud! A qui en as-tu? dit Marsillat, +dont la voix fut reconnue par le chien qui alla flairer son étrier en +remuant la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne? reprit le cavalier +en ralentissant le pas de son cheval pour rester à côté de Jeanne, qui +marchait toujours. Si je n’avais pas reconnu ton chien, je serais passé +près de toi sans y faire attention. Bonsoir, ma vieille![22] + +— Bonsoir, Monsieur, bonsoir, dit Jeanne d’un ton doux, mais résolu, +qui semblait dire : Passez votre chemin. + +— Ah çà! tu m’étonnes, reprit Marsillat en retenant la bride de +Fanchon. Une fille comme toi ne devrait pas s’en aller si loin sans un +ami pour la défendre. + +— Je ne crains rien, monsieur Léon, le bon Dieu est avec moi. + +— Et ton _galant_ n’est peut-être pas loin? + +— Bon, bon, amusez-vous! vous savez bien que les galants et moi ça ne +va pas ensemble. + +— Je vois bien que ça va séparément, mais je pense que ça sait se +retrouver. + +— Ne me taquinez pas, monsieur Léon; je ne suis pas gaie. + +— Vrai, ma pauvre Jeanne? Est-ce qu’ils t’ont fait de la peine au +château? + +— Oh! non, Monsieur! ils sont trop bons pour ça. Mais c’est que ma +tante est bien malade, et que je m’en vas peut-être pour la voir mourir. +En savez-vous des nouvelles, monsieur Marsillat? + +— Pourquoi me demandes-tu cela? + +— Parce que dans votre étude vous voyez toutes sortes de mondes, et que +vous pourriez en avoir vu de chez nous. + +— Je ne suis arrivé de Guéret qu’il y a deux heures, et j’ai été forcé +tout de suite de repartir pour mon bien de La Villette. Qui t’a appris +la maladie de ta tante? + +— Dame! c’est ce méchant homme de Raguet. Peut-être qu’il a menti pour +me faire du chagrin. + +— C’est un méchant homme, en effet, dit Marsillat, qui comprit aussitôt +la ruse de son affreux complice, et qui s’arrangea pour en profiter avec +un merveilleux talent d’improvisation. Il n’aurait pas dû t’apprendre +cela; moi, je le savais depuis longtemps et je ne te l’aurais jamais +dit. + +— Mais vous auriez eu tort, monsieur Marsillat; ce serait m’empêcher de +faire mon devoir. + +— C’est vrai, mais que veux-tu? J’avais peut-être mes raisons pour ne +pas me décider aisément à t’annoncer cette mauvaise nouvelle. + +— Est-ce que ma tante serait en danger? + +— Je n’en sais rien. Elle était très mal, il y a huit jours que je l’ai +laissée chez moi. + +— Chez vous, monsieur Marsillat? où donc, chez vous? + +— A Montbrat; tu ne savais pas qu’elle est là depuis quinze jours? + +— Vrai, je n’en savais rien. Et pourquoi donc qu’elle était chez vous? + +— Oh! elle y est encore. Que veux-tu? c’est une méchante femme que je +n’aime guère, parce que j’ai vu dans le temps qu’elle te rendait +malheureuse. Mais elle était devenue si malheureuse elle-même que j’en +ai eu pitié. Ce coquin de Raguet l’ayant chassée de chez lui, elle +mendiait de porte en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que je +m’y trouvais. Elle était si malade et si faible qu’elle serait morte +dans ma cour si je ne l’avais fait entrer dans la cuisine pour lui +donner du vin et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu ne +connais pas, mais qui est une brave femme, en a eu pitié, et m’a prié de +la garder quelques jours jusqu’à ce qu’elle fût en état de reprendre sa +besace et son bâton, et de s’en aller. J’y ai consenti de bon cœur, +comme tu le penses bien, et un peu à cause de toi, Jeanne; et depuis ce +temps-là elle est à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant +toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir. + +— Ah! mon Dieu! ma pauvre tante! Mais ça me fend le cœur ce que vous me +dites là, monsieur Léon! Si je l’avais su plus tôt! je ne voulais +quasiment pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore de l’argent +par le monsieur anglais, la dernière fois que j’en ai reçu. Il allait +voir les pierres d’Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça...; +mais il n’y a pas plus de quinze jours, monsieur Léon. Le vieux Raguet +m’a fait des mensonges. + +— Le vieux Raguet..., dit Marsillat embarrassé, le vieux Raguet t’aura +menti, en effet. Tiens! c’est tout simple! Il aura pris l’argent pour +lui, et il aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le lui +rendre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la Gothe est chez moi depuis... +deux semaines, je crois; oui, il y a bien deux semaines! + +— Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne, car il y a ce temps-là +que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Monsieur Léon, vous avez eu bien +des bontés! Ça ne m’étonne pas. Je sais que vous avez toujours eu bon +cœur. Je vous remercie bien pour ma tante; j’irai la voir demain matin à +Montbrat, si vous me le permettez, et je tâcherai d’avoir un cheval pour +l’emmener. + +— Et où veux-tu l’emmener? + +— Chez quelqu’un de nos parents. J’ai encore un peu d’argent, et +d’ailleurs ils sont trop braves gens pour abandonner une vieille femme +dans la misère. + +— Comme tu voudras, Jeanne; mais elle ne m’est pas à charge, je +t’assure. + +— Vous êtes bien généreux, monsieur Léon; allons, en vous remerciant! +Ne vous attardez pas pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que +vous, ni vous aussi doucement que moi. + +— Mais où vas-tu donc maintenant? + +— Je m’en vas à Toull. + +— Pourquoi faire, puisque ta tante n’y est pas? + +— Elle y est peut-être, monsieur Léon. Vous n’êtes pas sûr qu’elle soit +encore chez vous. + +— Si, si... on m’a dit à La Villette qu’elle y était encore. + +— Eh bien! demain matin, à soleil levé, j’y serai. + +— Et pourquoi pas tout de suite? ce n’est qu’à une petite lieue d’ici, +et tu as encore deux lieues avant Toull. A quelle heure y arriverais-tu, +d’ailleurs? à une heure du matin, personne ne voudrait t’ouvrir. + +— Oh! vous vous trompez, monsieur Léon, j’y serai bien avant dix +heures, reprit Jeanne en regardant les étoiles, cette horloge des +bergers, grâce à laquelle ils savent l’heure à quelques minutes près, +d’après la position du grand et du petit _chariot_. + +— Mais à quoi bon te fatiguer à cette course inutile? Viens-t’en voir +ta tante à Montbrat; tu y coucheras tranquillement, et tu seras encore +demain de bonne heure, si tu veux, à Boussac. + +Jeanne secoua la tête. + +— Non, monsieur Léon, dit-elle, je ne peux pas aller coucher à +Montbrat. + +— Et de qui as-tu peur? de moi peut-être? + +— Je ne dis pas ça, monsieur Léon; mais ça ferait causer. + +— Et que pourrait-on dire? je ne couche pas à Montbrat, moi. + +— Vous n’y restez pas? + +— Non! il faut que je sois de retour à Boussac, ce soir, à onze heures. +Je vais seulement à Montbrat pour prendre des papiers que j’y ai +laissés, et je retourne passer la nuit au travail dans mon étude. + +— En ce cas, monsieur Léon, marchez donc devant, j’arriverai à Montbrat +quand vous serez parti, et comme ça tout s’arrangera. + +— Comme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le chemin? + +— Oh! je le trouverai bien, Monsieur! je ne me perdrai pas, allez! + +— C’est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès de Barlot. Il faut +prendre à gauche. Et il donna de l’éperon à son cheval, mais au bout de +trente pas, il s’arrêta et descendit comme pour chercher quelque chose. +Jeanne l’eut bientôt rejoint et l’aida naïvement à retrouver sa cravache +qu’il tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre. On ne +distinguait plus que quelques étoiles. Le chemin était effroyable, tout +hérissé de rochers contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à chaque +pas. + +— Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi? dit Marsillat. Tu ne +pourras jamais te retrouver par cette nuit noire, et la pluie va venir. + +— Oh! c’est égal, j’ai ma cape. + +— Mais ce n’est pas sage pour une fille de courir comme cela la nuit +toute seule dans ce pays perdu. S’il t’arrivait quelque malheur, Jeanne, +j’en serais responsable, sais-tu! Allons, monte en croupe, tu arriveras +une demi-heure plus tôt, et moi aussi. + +— Mais ne m’attendez pas, monsieur Léon. + +— Si, je veux t’attendre, et t’accompagner au pas; je crains qu’il ne +t’arrive malheur. + +— Et que voulez-vous qu’il m’arrive? + +— Et que crains-tu qu’il t’arrive avec moi? Vraiment tu as peur de moi +comme si j’étais cette canaille de père Raguet! + +— Oh! non, monsieur Marsillat, je sais bien que vous êtes un honnête +homme; mais vous aimez à plaisanter, et j’ai le cœur trop gros pour +plaisanter aujourd’hui. + +— Non, ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai pas. Voyons, est-ce que +depuis un an je ne te laisse pas tranquille? Est-ce que d’ailleurs tu as +jamais eu à te plaindre de moi? + +— Oh! non, Monsieur, j’aurais tort de dire ça. + +— Eh bien! allons donc! dit Marsillat en la prenant dans ses bras et en +l’asseyant sur son manteau, qu’il plia avec soin sur la croupe de +Fanchon. + +Jeanne eût craint d’être prude et par cela même agaçante, en exagérant +une peur qui n’était pas bien formulée en elle-même. Elle résolut de +prendre confiance en Dieu et en l’honneur du bienfaiteur de sa tante. +Léon enfourcha adroitement Fanchon sans déranger sa belle amazone. — Ah +çà! tiens-toi bien après moi, dit-il, car il faut nous hâter, la pluie +commence. + +— Non, il ne pleut pas, monsieur Léon, dit Jeanne. + +— Je te dis qu’il va pleuvoir à verse. Allons! mets ton bras autour de +moi, ou tu vas tomber, je t’en avertis. + +Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture, qui partit au grand +trot. Jeanne, forcée de se bien tenir, prit d’une main la courroie de la +croupière, et de l’autre la veste de Marsillat. A peine eut-il senti le +bras de la jeune fille contre sa poitrine, que les palpitations de son +sein étouffèrent les dernières hésitations de sa conscience. Pour ne pas +l’effaroucher, il ne lui adressa plus un mot, et moins d’une demi-heure +après, malgré l’obscurité et les mauvais chemins, ils atteignirent la +montagne de Montbrat. + +Le château de Montbrat que, soit par corruption, soit conservation de +son nom véritable[23], les paysans appellent aussi la forteresse des +Mille-Bras, est une ruine imposante située sur une montagne. La ruine +féodale est assise sur des fondations romaines, lesquelles prirent jadis +la place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les combats formidables +des Toullois _Cambiovicenses_ contre Fabius. Je crois qu’on découvre +encore par là aux environs quelques vestiges du camp romain et du +_mallus_ gaulois. Mais il faut voir ces choses respectables sur la foi +des antiquaires, qui les voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain, +avec les yeux de la foi. + +Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs propriétés autour de +Boussac et entre autres un _domaine_ ou métairie du côté de +Lavaufranche, sur lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait +aucune valeur à la propriété dans un pays où la pierre de construction +et la main-d’œuvre sont à vil prix. + +La métairie était située au bas de la montagne, et Jeanne, qui n’était +jamais venue à Montbrat, ne remarqua pas le détour que lui fit faire son +cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit un sentier rapide et +conduisit sa capture tout droit à ce castel, dont il ne regrettait pas +l’antique splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain de posséder. +Son grand-père le maçon ayant acheté ce manoir où ses ancêtres n’avaient +certes pas dominé, le sentiment de parenté triste et jalouse qui, dans +le cœur des nobles, s’attache aux vestiges de ces puissantes demeures, +ne faisait point illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il prenait +un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance contre l’orgueil +nobiliare en général à se sentir châtelain tout comme un autre. Il eût +volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse, au rebours de +certaines devises pieusement audacieuses : « _Mon argent et mon +droit_. » + +Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas une seule tour entière, +le préau, encore entouré de grands pans de murailles plus ou moins +échancrés, formait un enclos très bien fermé, grâce au soin que l’on +avait eu de barrer le portail qui avait autrefois renfermé la herse, par +de fortes traverses en bois brut, solidement cadenassées. Cet enclos +servait aux métayers pour mettre au vert, durant les nuits d’été, leur +jument avec _sa suite_, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe croissait +haute et serrée dans cette cour battue jadis comme le sol d’une aire par +les pas des hommes d’armes. + +— Attends, Jeanne, dit Léon, en aidant la jeune fille à sauter sur +l’herbe, je vais fermer la barrière; ensuite je te conduirai, par +l’autre porte, à l’endroit où demeure ta tante. + +— Ce n’est donc pas ici? demanda Jeanne, cherchant des yeux cette autre +issue dont on lui parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis de +distinguer quand même elle aurait existé. + +— Si fait, sois donc tranquille, répondit Léon en cadenassant la porte +et en cachant la clef dans une fente de mur où il l’avait prise. +Donne-moi le temps de fermer ce côté-ci pour que l’on ne vienne pas me +voler Fanchon. + +— Mais puisque vous allez repartir tout de suite, monsieur Léon? + +— C’est pour cela que je ne la mets pas à l’écurie. Si je ne la +débridais pas, elle casserait tout. + +Fanchon, débarrassée de la bride et même de la selle que son maître lui +enleva lestement, alla flairer et saluer, d’un hennissement amical, sa +paisible hôtesse, la jument du métayer Léon, prenant la main de Jeanne, +la conduisit à l’entrée d’un bâtiment écrasé et devenu informe par +l’écroulement des parties supérieures. La porte étroite et basse et le +couloir étranglé entre les murailles de quinze pieds d’épaisseur +conduisaient à une petite pièce ronde, assez semblable à celle que +Jeanne occupait au château de Boussac, à la différence près que la fente +étroite et longue qui l’éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et +que l’ameublement, sans être riche, était d’un certain confortable. Il y +avait là un beau lit de repos, quelques fauteuils, des livres épars sur +une table d’acajou, deux fusils de chasse, un violon, des fleurets et un +chapeau de paille accrochés au mur. Mais il faisait trop sombre pour que +Jeanne se livrât à aucune remarque, et quoiqu’elle se sentît un peu +effrayée du silence et de l’obscurité de cette demeure, elle était +encore loin de se douter qu’elle fût dans la chambre de Marsillat, seule +avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n’avait demandé ni reçu +l’hospitalité. + +----- + +[20] Nous avons conservé ce vieux mot; et si vous alliez parler de +brebis chez nous, personne ne vous comprendrait, à moins que vous +n’eussiez le soin de généraliser et de dire le _brebiage_; encore +n’auriez-vous pas la prononciation, et l’on vous accuserait de parler le +_chenfrais_, c’est-à-dire le français moderne. + +[21] Par cette expression, _les autrefois_, les paysans expriment mieux +que nous ce que nous disions plus haut de leur notion mystérieuse et +vague des siècles écoulés. + +[22] _Mon vieux, ma vieille_, sont des termes d’amitié entre les jeunes +gens. + +[23] Les antiquaires le font dériver de Montbard, la montagne des +Bardes. + + + XXII + LA TOUR DE MONTBRAT + +Il y avait bien au domaine de Montbrat, comme dans la plupart des +métairies éloignées de la résidence du propriétaire, un pied-à-terre +appelé la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré s’en arranger +un dans le château. Il avait fait déblayer et orner la seule pièce qui +fût habitable dans cette vaste ruine; et il y venait, tantôt s’inspirer +dans la solitude pour étudier les effets d’éloquence qu’il improvisait +ailleurs, tantôt se livrer à de moins estimables occupations. Sa +tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet d’études et quelque +chose comme la _petite maison_ des champs d’un bourgeois libertin. +L’endroit était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne pouvait +exercer son contrôle sur les mystères de sa conduite, et les métayers, +placés eux-mêmes à quatre portées de fusil du château, savaient fort +bien qu’ils seraient mal reçus s’ils accouraient au moindre bruit. + +— Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante Jeanne. Je vais +chercher de la lumière et réveiller ma vieille servante, qui se couche à +la même heure que ses poules, à ce qu’il paraît. + +— Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit Jeanne qui ne +respirait pas à l’aise dans cette tour, et qui commençait à craindre +qu’il n’y eût dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes. + +— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu te heurterais, reprit-il. +Ce vieux taudis est plein de trous et d’endroits dangereux. Ne bouge pas +d’ici, Jeanne; je vais revenir... + +Il sortit précipitamment et enferma Jeanne, qui commença à trembler +sérieusement quand elle se fut assurée que la porte avait reçu à +l’extérieur un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader que +Marsillat fût capable d’un crime, et elle se disait qu’aucune offre, +aucune promesse n’aurait d’effet sur elle. + +Marsillat n’avait pas, en effet, la pensée de commettre un crime. Il +était trop sceptique pour croire qu’en pareille matière l’occasion pût +s’en présenter. S’étant toujours adressé à des villageoises coquettes ou +faibles, il n’avait pas trouvé de cruelles; et, comme il affectait un +profond mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait point se +persuader qu’aucune pût lui résister. La sauvagerie de Jeanne lui +semblait le résultat d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et +de paroles pour celle-là que pour les autres, se disait-il; mais voilà +enfin l’occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou +cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai cette froide +Galatée, et, à moins qu’elle ne soit de marbre, j’en triompherai sans +lutte et sans bruit. Arrière la brutale violence! se disait encore +Marsillat : c’est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et +l’éloquence, l’esprit et le mensonge, au service de leurs passions. +Impatients et grossiers, ils ne peuvent pas imposer un frein à leur +volonté; ils offensent au lieu de persuader; ils dominent et sont +maudits, au lieu de vaincre et de se faire aimer. + +— Se faire aimer!... pensait l’avocat, qui se promenait avec vivacité +dans le préau, en attendant que son esprit fût calmé; se faire aimer, de +craint qu’on était, et cela dans l’espace de quelques heures! c’est une +cause à plaider, et il faut la gagner!... Si Jeanne pouvait m’échapper, +mon entreprise serait misérable et ridicule. Demain je serais, grâce à +elle, la fable de tout le pays. Il ne faut donc pas que Jeanne sorte +d’ici sans être beaucoup plus intéressée que moi à garder le secret. +Allons, c’est un plaidoyer, c’est un duel, et ne pas triompher, c’est +succomber. Il ne peut pas y avoir de transaction entre les adversaires. + +— Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est partie ce matin avec ma +servante, qui a voulu la conduire elle-même à Toull. + +— Partie? elle n’est donc plus malade? + +— Elle s’est sentie un peu mieux, et il paraît qu’elle s’ennuyait dans +cette vieille maison; elle avait déjà le mal du pays. Mon métayer l’a +prise sur son cheval et l’a menée chez un de tes parents, je ne sais +plus lequel. A présent, nous pouvons nous en retourner à Boussac. +Donne-moi seulement le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de +la table. + +— Je vas dire qu’on vous apporte _une clarté_, dit Jeanne un peu +rassurée par les dernières paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas +trouver vos papiers comme cela dans la nuit. + +— Très bien, au contraire... je sais où ils sont; je les trouverais les +yeux fermés. Ne sors pas, Jeanne; les métayers sont dans la cour, et +puisqu’ils ne t’ont pas vue entrer, j’aime autant qu’ils ne te voient +pas sortir. + +— Mais c’est peut-être pire! dit Jeanne. Pourquoi se cacher quand on +n’a rien à se reprocher? + +— Ces gens-là ont de très mauvaises langues, et je t’avoue que si tu ne +te soucies pas de leurs propos pour toi-même, je ne serais pas fort +aise, quant à moi, qu’ils fissent de l’esprit sur mon compte. Ce sont +les imbéciles de cette espèce qui m’ont fait une réputation de mauvais +sujet, et tu vois pourtant, _ma vieille_, que je suis plus raisonnable +que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, et peut-être ton +épouseur d’Anglais. + +— Ne dites pas de ces choses-là, monsieur Léon, et renvoyez vos +métayers de la cour pour que je m’en aille. + +— Ils sont en train de faire manger un picotin d’avoine à Fanchon. +Après cela, ils s’en iront d’eux-mêmes. Je leur ai dit que j’avais à +travailler. + +— Mais vous n’avez pas besoin de vous enfermer comme ça. + +— Si! la femme est curieuse comme une mouche; elle viendrait me +relancer jusqu’ici, soi-disant pour me parler de ses agneaux ou de ses +dindes, mais dans le fait pour voir si j’y suis seul. + +— Ça prouve monsieur Léon, que vous y êtes bien venu quelquefois en +compagnie. + +— Bah! une ou deux fois avec Claudie, tu sais bien! dans le temps, elle +était un peu folle! + +— Pauvre Claudie! vous lui avez fait bien des peines, pas moins! une si +bonne fille! Ça n’est pas bien à vous, monsieur Léon. + +— Que veux-tu? elle aurait eu un autre amoureux que moi, et mieux vaut +moi qu’un autre; car je suis resté son ami, et je ne l’abandonnerai +jamais. + +— Oui! vous croyez que l’argent et les cadeaux consolent de tout? Vous +vous trompez. Je vous dis, moi, que Claudie pleure quasiment tous les +soirs. Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en. + +— Donne-moi donc le temps de souffler! N’as-tu pas peur que je te +retienne malgré toi? Tu me prends pour un méchant homme, Jeanne! + +— Oh! non, Monsieur. + +— Eh bien! alors, tiens-toi donc en repos un instant. Nous serons +libres dans un petit quart d’heure; assieds-toi et ne parle pas si haut, +je cherche mes papiers. + +— Vous les cherchez bien longtemps, monsieur Léon... Vous me ferez +arriver trop tard à Toull. + +— A Toull?... Tu ne veux donc pas retourner ce soir à Boussac? + +— Non, Monsieur, puisque je veux voir ma tante! + +— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. Tu es fâchée avec les +gens du château? + +— Oh! non, Monsieur... vous vous trompez bien! je les aime trop pour me +fâcher jamais contre eux. + +— Eh bien! ils se sont fâchés contre toi? + +— C’est possible, Monsieur... Mais si ça est, ils en reviendront. + +— Jeanne, raconte-moi ce qui s’est passé. + +— Rien, Monsieur. Je n’ai rien à raconter. + +— Tu devrais pourtant avoir confiance en moi. Tu es une bonne enfant, +mais tu ne connais pas les gens nobles; et si tu ne prends pas un bon +conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose de nuisible à ta +réputation ou à tes intérêts. + +— Vous me parlez là comme si je voulais plaider contre eux, monsieur +Léon. Ne vous donnez pas la peine de me conseiller, je n’ai pas besoin +d’un avocat. + +— Les avocats, comme les confesseurs, sont des gens auxquels on ne +cache rien, et qu’on ne se repent jamais d’avoir consultés. Sois sûre, +Jeanne, que je sais tous les secrets de la maison d’où tu sors, et que +demain on me dira ce que tu veux me taire aujourd’hui. Madame de Boussac +me consulte sur toutes choses, et tu verras que je serai envoyé vers +toi, demain peut-être, te dis-je, pour te donner ou pour te demander des +explications. Si tu m’informais la première de tes sujets de plainte, la +réconciliation pourrait marcher beaucoup plus vite, et tes intérêts +seraient mieux défendus. + +— Ah! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que vous faites une affaire de +tout cela! Il n’y a pas besoin d’en chercher si long, je vous assure; et +si c’est vrai qu’on vous dit tout, vous pourrez répondre que je pardonne +tout. + +— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit Marsillat, qui lui avait +jusqu’alors parlé à distance, et qui se rapprocha insensiblement à +mesure qu’il réussit à la distraire de l’empressement de partir. Si je +te disais que je sais déjà ce dont il s’agit. + +— Si vous le savez, ne m’en parlez donc pas, répondit Jeanne; j’ai +assez de chagrin comme cela. + +— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma pauvre Jeanne; ce serait m’en +faire davantage à moi-même. Mon intention est de t’en épargner de +nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n’y a pas plus de huit +jours que j’ai été consulté par madame de Boussac pour savoir si +Guillaume te faisait la cour. + +— Ah! mon Dieu! dit Jeanne blessée dans l’exquise délicatesse de son +cœur par cette révélation malheureusement trop vraie, ma marraine a eu +le cœur de vous parler de ça?... + +— Elle ne le croyait pas; mais la grosse Charmois le lui répétait si +souvent qu’elle commençait à s’en inquiéter. Cela ne doit pas te +surprendre, Jeanne; une mère s’effraie toujours de voir souffrir son +fils, et... + +— Mais on veut donc absolument que je sois cause de tout le mal qui +arrive à M. Guillaume? + +— La Charmois le prétend ainsi; mais moi j’ai essayé de rassurer ta +marraine, et de lui bien persuader que, dans tout cela, il n’y a pas de +ta faute. + +— Vous pouvez bien encore le dire, monsieur Marsillat. Je ne suis +fautive de rien, et ce n’est pas à cause de moi que mon parrain se fait +de la peine. C’est impossible! + +— Oh! pour cela, Jeanne, je n’en peux pas répondre. Je sais bien que tu +n’es pas coquette; mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n’as jamais +laissé prendre d’espérance à ton parrain? + +— Oui, Monsieur; oui, je le jure devant Dieu; et vous pouvez, en +conscience, le jurer aussi! + +— Une jeune fille laisse prendre de l’espérance malgré elle, et presque +sans le savoir. Tu as de l’amour, Jeanne; et celui qui l’inspire le voit +bien, quelque chose que tu fasses pour le lui cacher. + +— Mais c’est faux! s’écria Jeanne avec l’accent de la vérité. Je n’ai +pas eu une minute d’amour pour mon parrain! + +— Tu peux m’en donner ta parole d’honneur, Jeanne? s’écria Léon tout +ému. + +— Eh oui, monsieur Léon! Mais qu’est-ce que ça vous fait à vous? Vous +ne voudrez pas me croire non plus, vous. + +— Jeanne, je te croirai; je t’estime trop pour ne pas te croire. Je +suis ton ami, moi, ton seul ami, et je veux être ton défenseur contre +ceux qui t’accusent injustement. Tiens, donne-moi ta parole, et mets ta +main dans la mienne... + +— Et pourquoi ça, Monsieur? + +— Parce que j’engagerai mon honneur pour te défendre, et que c’est une +chose grave, _ma vieille_. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux +serment! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai auprès de ta marraine. +Elle me fera appeler pour m’apprendre ton départ, pour se plaindre de +toi, peut-être, et j’aurai l’air de ne t’avoir pas rencontrée ce soir; +mais je pourrai dire que j’étais bien informé de tes sentiments pour +Guillaume, et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta marraine me +demandera si je veux en jurer, elle me fera mettre ma main dans la +sienne, et je ne pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu ne +prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi donc ta main, Jeanne, +comme si nous étions devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi que +tu n’aimes pas Guillaume de Boussac. + +— Si c’est pour l’acquit de votre conscience, dit la candide Jeanne en +abandonnant sa main à Marsillat, je le veux bien, monsieur Léon. Je ne +peux pas dire que je n’aime pas mon parrain, ce serait mentir; mais je +peux bien jurer que je l’aime comme on doit aimer son frère, son père, +son parrain, enfin! + +— Bonne et honnête Jeanne! dit Léon en retenant avec adresse sa main +qu’elle voulait retirer, on est bien injuste envers toi, et c’est un +crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin remplit mon cœur, et tes +larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma +protégée; je plaiderai pour toi, non devant un tribunal pour de petits +intérêts, mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts +sacrés, ceux de la reconnaissance et de l’honneur. Quand je pense à tous +les soins que tu as pris de Guillaume... + +— Je n’accuse pas mon parrain, monsieur Léon. Il ne m’a parlé mal +qu’une fois, et je suis sûre qu’il en est fâché à l’heure qu’il est. +Mam’selle Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute ma vie. +Ma marraine est bien bonne aussi... et je ne sais pas comment elle a pu +croire que je voulais persuader à son fils de lui désobéir et de +m’épouser! Oh! comment donc que ma marraine, pour qui j’aurais donné +tout mon pauvre sang, peut se laisser rapporter des mensonges comme +ça!... + +La pauvre Jeanne fondit en larmes, et, tout entière à sa douleur, elle +ne s’aperçut pas que Léon était assis tout près d’elle sur le sopha, +qu’il l’entourait de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine, et que +son souffle brûlant effleurait dans l’obscurité son cou d’albâtre penché +sur son sein. + +— Chère Jeanne, lui dit-il d’une voix tremblante, tu as raison de +plaindre Guillaume au lieu de le condamner. Il est assez malheureux de +ne pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait amoureux de la +plus belle et de la meilleure de toutes les filles? + +— Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit Jeanne en se levant; je ne +suis ni plus belle ni meilleure qu’une autre, et je suis bien +malheureuse qu’on prenne comme ça des caprices pour moi. Mais, +allons-nous-en, monsieur Léon, je veux m’en retourner à Toull. + +— Il pleut à verse, Jeanne. Attendons que la pluie soit passée. + +— Oh! il ne pleuvra pas ce soir, Monsieur; le temps est couvert, mais +le vent n’est pas à l’eau. + +— Écoute, Jeanne, l’eau tombe à flots! + +Jeanne écouta. Il y avait, à peu de distance de la tour, un petit +ruisseau dans le rocher, qui faisait, en bouillonnant, le même bruit que +celui d’une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant. + +— Je ne vous demande pas de sortir avec moi et d’aller vous mouiller, +dit-elle; mais nous n’allons pas du même côté, et je ne peux pas rester +plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon. + +— Eh bien! attends que je te cherche un parapluie... + +— Oh! je ne sais pas me servir de ça... Je vous en remercie, monsieur +Léon. + +— Alors, Jeanne, charge-toi d’un petit paquet pour le curé de Toull. Je +vais le cacheter... Mais il y a une autre accusation contre toi, +reprit-il en feignant de chercher de la lumière, et tu ne m’as pas dit +ce que je dois répondre. + +— Ne répondez à rien, monsieur Léon, et laissez-moi accuser, dit +Jeanne. Tenez, le mal est fait, et on me dirait qu’on a eu tort, que je +ne voudrais plus retourner au château. On ne m’estime pas, on n’a pas +confiance en moi. Ça me suffit : moi, ça m’humilie de me défendre de si +vilaines choses. + +— Il y a cependant une personne dont le mépris te ferait souffrir et +dont tu veux conserver l’estime, c’est mademoiselle Marie. + +— Oh! celle-là ne m’accusera pas! + +— A force d’entendre dire que tu es coupable! + +— On ne lui parlerait pas de ces choses-là, on n’oserait. + +— La Charmois est capable de tout, mets-moi à même de la faire taire et +de te justifier auprès de ta jeune maîtresse. Écoute, Jeanne, on dit que +l’Anglais aussi te fait la cour, et que la preuve de ton ambition, c’est +ta coquetterie et ta sévérité avec lui, qui l’ont décidé enfin à vouloir +t’épouser. + +— Que voulez-vous que je réponde à tout ça, monsieur Léon? C’est de +l’invention à madame de Charmois. Le monsieur anglais n’a jamais pu +vouloir m’épouser, puisqu’il est marié dans un autre pays... + +— Il est marié? + +— Cette dame le dit. C’est donc lui qu’elle accuse d’être un malhonnête +homme, si elle croit qu’il veut se marier deux fois. Tant qu’à moi, +j’ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais l’Anglais ne m’a +dit une parole d’amour ni de mariage. + +— Peux-tu en jurer aussi, Jeanne? Peux-tu me donner encore ta main en +gage de sincérité? + +— C’est bien assez de poignées de main comme ça, monsieur Léon; si vous +ne voulez pas me croire sur parole, les jurements n’y feront rien. + +— Jeanne, tout cela est plus important que tu ne penses. Si un honnête +homme voulait t’épouser maintenant, et qu’il vînt me consulter comme +avocat de la maison Boussac, comme bien informé de leurs affaires et de +ta conduite... + +— Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter de ça; je ne veux pas +me marier. Je l’ai toujours dit et je le dis encore. + +— Oh! cela, ma Jeanne, tu n’en jurerais pas! + +— Je le jure devant Dieu et devant l’âme de ma chère défunte mère, +s’écria Jeanne, poussée à bout par tant de soupçons offensants et +absurdes à ses yeux. Oui! oui! je le jure aujourd’hui de meilleur cœur +encore que les autres jours! + +— Tant mieux, mille diables! pensa Léon. Je n’aurai pas l’ennui de lui +faire ce mensonge-là. Eh bien! Jeanne, dit-il en se rapprochant de +nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne vouloir pas t’engager. +Tous ces nobles ont espéré te séduire par là, et tu leur montres ta +raison et ta fierté en repoussant cette folle ambition... Un paysan, un +ouvrier, ne seront jamais dignes non plus d’un trésor comme toi... +Garde-toi, pour aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui +sera assez heureux pour te plaire; et ne t’afflige pas de ces premiers +chagrins qui t’accablent. L’injustice des Boussac et la sottise de +l’Anglais ne te déconsidéreront pas auprès de tous. Tu peux être aimée +encore, et véritablement, désormais. + +— Je n’ai besoin de l’amour de personne, monsieur Léon. Dieu est bon, +et il aime tous ses enfants. + +— Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses enfants de s’aimer les uns +les autres. Ton renvoi du château va te faire du tort... + +— Je ne suis pas renvoyée, je m’en vais de moi-même. + +— N’importe! on ne le croira pas. Tu vas être accusée, calomniée, +persécutée pendant quelque temps. Tu ferais bien de t’éloigner un peu du +pays et d’aller te louer, soit à Châtre... soit à Guéret... oui, à +Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses au château de Boussac n’a +pas été jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire retrouver une +meilleure place que celle que tu quittes. Si tu n’étais pas si méfiante, +je t’offrirais de venir chez moi, Jeanne... Mais non, tu refuserais, je +le sais; j’ai la réputation d’un fou, et tu as toujours eu des +préventions contre moi... Si tu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais +que je suis le seul qui t’ait respectée, et qui n’ait fait aucun tort à +ta réputation. Je t’ai fait quelques plaisanteries autrefois... Mais +quand tu m’as dit que cela t’affligeait, j’ai cessé; rends-moi justice. +Et puis, à mesure que je t’ai connue, j’ai compris que tu n’étais pas +comme les autres, toi. Oh! je te respecte, Jeanne, moi seul je te +respecte, parce que je sais ce que tu vaux. Ce n’est pas moi qui irais +afficher mon amour pour t’exposer à tous les propos du pays. +Conviens-en, je n’ai jamais fait dire de mal de toi; et dans le temps +même où je te traitais avec une légèreté que je me reproche, et dont je +te demande pardon du fond de mon cœur, je ne t’ai jamais offensée +volontairement. + +— C’est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne Jeanne, incapable d’une +méfiance soutenue, je ne vous fais aucun reproche, et mêmement vous avez +eu pour ma tante et pour moi des bontés dont je vous remercie +grandement. + +— Des bontés, Jeanne!... Eh bien! prends-le comme tu voudras, et +remercie-moi si tu crois me devoir quelque chose. Il y a du moins +quelque chose dont je pourrais me faire un mérite à tes yeux : c’est que +je ne t’ai pas fait la cour, et que, dans ce moment même où je suis seul +avec toi, je te respecte comme si tu étais ma sœur... Et pourtant, +Jeanne, moi aussi j’ai été amoureux de toi, autrement et mille fois plus +que tous les autres. Tu ne l’as jamais su, je ne te l’ai jamais dit, +depuis que cet amour est sérieux et profond, et je ne te le dis +maintenant que pour te rassurer. Loin de moi la pensée d’abuser de ton +malheur, pauvre orpheline, pauvre abandonnée! Je ne te demande qu’un peu +de confiance, un peu d’amitié, et je serai assez payé de mes sacrifices +et de mes souffrances... Car je souffre plus que ton parrain, Jeanne! Je +ne fais pas le malade, moi; je ne jette pas ma famille dans l’inquiétude +comme un enfant gâté; je ne cherche pas à émouvoir ta pitié en te disant +que je me meurs. Non, je vis de mon amour, au contraire. Il me +transporte, il m’agite; mais il me donne le courage de te respecter; et +je ne me plains pas d’être malheureux, pourvu que tu ne sois pas +malheureuse toi-même! + +Jeanne s’était levée encore une fois, et elle essayait d’ouvrir la +porte. — Monsieur Léon, dit-elle, vous me parlez très honnêtement; mais +je ne comprends pas grand’chose à toutes ces histoires d’amour, et, +malgré moi, je vous en demande pardon, je me figure toujours que c’est +de la moquerie. Ouvrez donc votre porte, je veux m’en aller. + +— Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant de ne pouvoir ouvrir. +A présent, je ne sais plus comment faire. Prends patience, je vais +essayer. La clef est tombée : cherche-la avec moi. + +Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût la clef dans sa poche. +Elle se mit à chercher naïvement. Marsillat se rapprocha d’elle, et, +emporté par l’impatience, il l’entoura de ses bras. + +— Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant avec force, ou je +croirai que vous êtes le plus faux de tous les hommes. + +— Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit Marsillat en s’éloignant, +et je trouve ta frayeur un peu ridicule. Que crains-tu donc de moi? Je +ne te demande qu’un peu d’amitié, et tu me réponds par le mépris le plus +étrange. + +— Oh! Monsieur, je ne me permets pas de vous mépriser, dit Jeanne; mais +enfin je voudrais m’en retourner à Toull, et vous me contrariez bien un +peu de me retenir comme ça!... + +— Je te jure que je cherche la clef... Allons, je vais essayer de +briser la serrure! Aye! je me suis brisé la main... Vraiment, Jeanne, tu +es bien cruelle de me presser et de m’accuser ainsi. + +— Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon! oh! j’en suis bien fâchée! +Comment donc faire pour sortir d’ici? la nuit s’avance... + +Jeanne s’approcha de la fenêtre, et, étendant la main dehors : — Il ne +pleut pas, dit-elle, c’est un rio qui coule par là, qui nous a trompés. +Tenez, monsieur Léon, je pourrais bien passer par la fenêtre. Ça doit +être très bas, puisque nous n’avons pas monté d’escalier pour venir ici. + +— Grand Dieu! arrête, Jeanne! s’écria Léon en s’élançant vers elle, et +en la saisissant à bras-le-corps : il y a là un précipice. + +— Eh bien, lâchez-moi, monsieur Léon, et ne me serrez pas comme ça, je +n’ai pas envie de me tuer. + +— Oh! dit Marsillat en retombant sur le sopha. Tu m’as fait une +peur!... Jeanne, Jeanne, tu ne sais pas combien je t’aime, je ne le +savais pas moi-même... A la seule idée que tu allais tomber par là, j’ai +senti mon cœur se briser : ah! si tu le sentais battre! vraiment me +voilà comme si j’allais mourir. + +Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse, garda le silence; Léon +aussi. Au bout de quelques instants, voyant qu’il ne bougeait pas, elle +essaya encore d’ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon était +immobile, et rêvait au moyen d’endormir sa prudence par quelque nouveau +stratagème! + +— Êtes-vous malade ou donnez-vous, monsieur Léon? dit Jeanne un peu +impatientée. + +— Je souffre, en effet, répondit-il d’une voix sourde, je souffre +beaucoup : je me suis blessé la main en voulant ouvrir cette porte, et +je ne peux plus m’en servir. Malheureusement je n’ai aucune force dans +la main gauche. Attends, Jeanne, n’en fais pas autant, si tu ne veux me +désespérer. Il y a un moyen de te faire sortir d’ici : je vais sauter +par cette fenêtre, et j’irai t’ouvrir en dehors, si je ne me tue pas en +sautant. + +— Oh! ne faites pas cela, monsieur Léon, dit Jeanne effrayée. + +— Que faire donc? Nous ne pouvons pas sortir, et tu ne veux pas rester +une minute de plus. + +— A nous deux, nous enfoncerions bien la porte, monsieur Léon! + +— Nous serions dix que nous ne l’ébranlerions pas, c’est une ancienne +porte de prison, garnie de fer en entier. + +— Monsieur Léon, dit Jeanne saisie d’une terreur subite, si vous m’avez +trompée pour m’attirer ici, Dieu vous en punira! + +— Ah! ce soupçon est affreux, dit Léon. C’en est trop, Jeanne, ôte-toi +de cette fenêtre, et adieu. + +Le temps s’était un peu éclairci, et l’approche de la lune blanchissait +l’horizon; mais l’ombre projetée des collines environnantes augmentait +l’obscurité, et le sol couvert de bruyères flottait sous les yeux de +Jeanne, tellement vague, qu’elle ne pouvait dire s’il y avait dix ou +cinquante pieds de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et +désespéré de Léon l’effraya. Elle fit un mouvement pour +l’arrêter. — Jeanne, lui dit-il, en la pressant sur son sein, adieu +pour cette nuit, adieu pour toujours peut-être! D’autres t’ont fait de +belles promesses pour te séduire. Moi, je vais risquer ma vie pour te +prouver que je ne veux pas te séduire. Au moins, dis-moi adieu, et +donne-moi un seul baiser : le premier, le dernier de ma vie!... Un +baiser, Jeanne, tu t’en effraies! Il y a une heure que je pourrais t’en +prendre mille, et je t’en demande humblement un seul, au moment de me +jeter dans un abîme pour t’empêcher d’avoir peur de moi... Ne me le +refuse pas. Tiens, si je reste ici, ma raison peut s’égarer; ta +méfiance, ta frayeur, m’ont bouleversé l’esprit. Oh! Jeanne, sans tous +tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette nuit auprès de moi... +Maintenant, chasse-moi... oui, chasse-moi... car, je tremble et +déraisonne... Adieu! Jeanne, mais ce seul baiser!... + +— Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant; pas de baiser, jamais! Ce +n’est pas que je croie que ce soit un grand crime; je ne veux pas +condamner Claudie. Mais pour moi, ça serait un péché mortel, je ne vous +le cache pas; et si j’y consentais, je sauterais bien vite après par +cette fenêtre, non pas tant pour me sauver que pour me tuer. + +— Oh! c’est de la haine contre moi! une haine mortelle! ou c’est un +défi, dit Marsillat avec une rage concentrée, en voyant échouer tous ses +artifices. Jeanne, cela est fort imprudent de ta part, et tu sembles +prendre plaisir à jouer avec ma raison et ma volonté. + +— Non, monsieur Marsillat, dit Jeanne avec douceur : ce n’est pas de la +haine. Je n’en ai pas contre vous. Dieu me préserve d’en avoir jamais +contre personne! Mais c’est un vœu, puisqu’il faut vous le dire, et je +serais damnée si j’y manquais. + +— Un vœu! s’écria Marsillat, que cette idée enflamma d’un nouveau +délire. Oh! Jeanne, sans ce vœu tu m’aimerais peut-être. Eh bien, que la +damnation retombe sur moi! Tu ne peux m’accorder ce baiser, je le +conçois; aussi je ne te le demande plus. Mais tu ne peux m’empêcher de +le prendre malgré toi, et tout le péché est pour moi seul... Non, non, +tu n’es pas coupable de n’être pas la plus forte... Refuse, c’est ton +devoir... mais laisse-moi user de mon droit. + +Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour de la chambre, lorsque +des coups violents ébranlèrent la porte de la tour. + + + XXIII + LE VAGABOND + +Au moment où Jeanne avait quitté le château, Cadet, étonné de ce brusque +départ, avait été en avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en +informer Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait pas tardé à en +demander l’explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à +la haute politique de madame de Charmois; et celle-ci, trouvant ce +dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu’elle avait imaginés, +s’était chargée, sans vouloir expliquer ses moyens, de faire accepter à +Guillaume la nécessité de cette séparation. + +En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant été enfermée un quart +d’heure avec Guillaume, le jeune homme parut abattu et résigné à son +sort. Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de sa victoire +auprès de la châtelaine, Guillaume s’habillait à la hâte, et descendait +à l’écurie, où, sans l’aide de personne, et profitant à dessein du +moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même +Sport, le fit sortir doucement par une porte de derrière, l’enfourcha et +prit au galop la route de Toull. + +Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui, et il pressait son +cheval, désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant +qu’elle eût gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et +les pierres jomâtres sans la rencontrer, lorsqu’il se trouva au détour +du chemin face à face avec sir Arthur. + +La nuit était encore assez sombre; mais l’Anglais étant sur un terrain +plus élevé que Guillaume, celui-ci le reconnut à la silhouette de son +grand chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, qui se +dessinait sur le fond transparent de l’air. — Arrêtez-vous, ami, lui +dit-il en l’abordant, et reconnaissez-moi. + +— A cheval et en voyage? s’écria sir Arthur; Dieu soit loué! mon cher +Guillaume est guéri! + +— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit Guillaume d’une voix +altérée. J’aurais beaucoup de choses à vous dire; mais, avant tout, +dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin? + +— Jeanne? Jeanne dehors aussi à cette heure? Je n’ai pas rencontré une +âme depuis Toull, d’où je viens directement. J’y ai passé la journée à +causer avec le curé Alain, et personne à Toull n’attendait Jeanne. +Expliquez-moi... + +— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné que j’aimais Jeanne, et +c’est pour cela que vous vous êtes éloigné; mais ce que vous ne savez +peut-être pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est pour cela +qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle épouvante +s’éveille en moi! Où peut-elle être? + +— Mais depuis quand est-elle partie? + +— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste; les minutes +me paraissent des années depuis que je la cherche... + +— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais +retourner à Toull, je m’informerai d’elle dans toutes les cabanes du +chemin, et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. Elle se +sera infailliblement arrêtée quelque part. + +— Vous avez raison, Arthur, séparons-nous. + +— Attendez, Guillaume; pourquoi cette inquiétude si vive?... Quel +danger peut courir Jeanne dans ce pays, où elle est connue, et où les +paysans sont doux et hospitaliers? + +— Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi n’ait offensé Jeanne encore +plus que moi! J’ignore... Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma +mère! Je crains le désespoir de Jeanne! + +— Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume? Êtes-vous +autorisé à la ramener chez vous? + +— Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, entre ma sœur et +moi!... Elle ne doit plus nous quitter, et je sais ce que j’ai à lui +dire pour la consoler du mal que je lui ai fait. + +— Si vous êtes décidé à lui offrir une affection digne d’elle et de +vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter... + +— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout... Mais ce +n’est pas le moment; il faut chercher Jeanne et la retrouver. + +— Vous pourriez bien la chercher longtemps! dit une voix creuse qui +partit d’auprès d’eux. Et Guillaume détournant la tête, vit, courbé sous +une besace et appuyé sur un bâton, un homme qui avait l’apparence d’un +mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d’Arthur. + +— Qui êtes-vous? s’écria l’Anglais, en le saisissant au collet d’une +main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons? + +— Si vous commencez par m’étrangler, je ne pourrai pas vous le dire, +répondit Raguet avec beaucoup de sang-froid. + +L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les traits de +maître Bridevache, et d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés +dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette voix lugubre ne lui +était pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s’empara +à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question +de l’Anglais : + +— Qui êtes-vous? + +— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie, répondit Raguet; +mais ne me violentez pas et ne me _dessoubrez_[24] pas mes vêtements, +mon bon monsieur; ça ne vous servirait à rien. + +Et Raguet fit tourner lestement le manche de son bâton dans sa main +sèche et agile, prêt à en asséner au besoin un coup violent sur la tête +de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise. + +— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une +jeune fille par ce chemin, dites-nous où elle peut être, et vous en +serez récompensé. + +— Quelle jeune fille cherchez-vous? reprit Raguet feignant de ne plus +être sûr de son fait. Si c’est Jeanne, la fille de la mère Tula, la +belle pastoure d’Ep-Nell, comme on l’appelle dans le pays, je l’ai vue, +je l’ai très bien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n’y +êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit +de Toull à Boussac sans la rencontrer. + +— Dites donc où elle est! s’écria Guillaume. Dépêchez-vous! + +— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu’est-ce qui m’en +reviendra? + +— Combien voulez-vous? dit l’Anglais. + +— Dame! Monsieur, vous êtes assez raisonnable pour savoir qu’un service +en vaut un autre. Et ces services-là, ça se paie; ça se paie même cher +au jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes intentions sur la +fille, car vous voilà deux, et elle n’aura guère moyen de se défendre si +elle ne veut pas de vous. + +— Misérable! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez, ou +je vous étrangle! s’écria Guillaume, hors de lui, en secouant le +vagabond. + +— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet; prenez garde de vous +échauffer! On ne moleste pas comme ça le pauvre monde : on s’en repent +un jour ou l’autre. + +— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou +s’expliquer. Voyons, vous savez bien qui nous sommes, probablement, et +vous voulez de l’argent. Vous en aurez; parlez vite, ou nous croirons +que vous voulez nous tromper, et nous n’écouterons plus rien. + +— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous +connais pas. Un pauvre malheureux comme moi, ça ne connaît pas les +grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la +nuit après les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell +est renommée. Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la cherchiez +par ici; j’en ai déjà rencontré un autre tout à l’heure. + +— Un autre! s’écria Guillaume en frémissant de rage. Parlez donc... où +est-il? + +— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais! +répondit Raguet avec malice. Bonsoir, mes chers monsieurs! Que le bon +Dieu vous assiste! + +Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur dont sa frêle échine +n’eût jamais paru susceptible, il se dégagea de l’étreinte convulsive de +Guillaume, et fit quelques pas en avant en se secouant comme un loup qui +s’échappe d’un piège. + +— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la vérité? s’écria le +calme et prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitude. + +— Cinquante francs pour votre part et autant pour la part de votre +compagnon, je ne demande pas mieux!... Mais vous dire où sont les +amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le +pays; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois +pour ne pas se tromper. + +— Conduisez-nous, vous aurez cent francs. + +— Oh! cent francs pour me déranger comme ça de ma route! un homme d’âge +comme moi! Nenni, Monsieur, vous n’y pensez pas. + +— Dites donc ce que vous voulez, et marchez devant! + +— Ça vaudrait bien le double! + +— Va pour le double; et si vous dites la vérité, vous aurez encore +quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés, et +n’espérez pas nous faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés, +et nous nous méfions. + +— Ça veut dire que vous avez peur! Eh bien! moi aussi j’ai peur... Les +loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable; tout le monde +a peur dans ce monde. + +— De quoi avez-vous peur? + +— D’être trompé aussi. Si, au lieu de me payer, vous me montrez vos +pistolets! Je voudrais savoir vos noms afin d’aller vous réclamer mon +argent demain chez vous si vous ne me tenez pas parole ce soir. + +— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à son ami. Il est impossible +que Jeanne ne soit pas seule, Arthur; débarrassez-vous de ce mendiant, +et passons outre. + +Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. Il savait trop à qui +il avait affaire pour craindre la banqueroute, et sa méfiance n’était +qu’un jeu de son esprit méprisant et railleur. + +— Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là dedans; pour plus de +deux cents francs de danger, bien sûr! Mais ça m’est égal, je vous +retrouverai bien, et je vous ferai honte devant le monde si vous ne me +récompensez pas honnêtement. Allons! en route! venez par ici. + +Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu’il gardait depuis une +demi-heure comme une sentinelle vigilante. + +— Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit Guillaume à sir +Arthur. Il nous attire dans quelque repaire de bandits, et tout cela ne +peut que nous retarder. + +— Essayons toujours! dit M. Harley. + +— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n’avancez guère, et pourtant +vous avez huit jambes à votre service. + +— C’est vous qui ne marchez pas, dit l’Anglais. Indiquez-nous le +chemin, au lieu de nous retarder en vous traînant comme une grenouille +devant nos chevaux. + +— Vous croyez, Monsieur? dit Raguet en déposant sa besace sous une +grosse pierre, où il était sûr de la retrouver, car elle était marquée +d’une croix et sanctifiait ainsi le _carroir_ maudit des quatre chemins, +lieux toujours consacrés au sabbat et hantés par le diable quand ils ne +sont pas préservés par le signe de la religion. + +Et aussitôt le mendiant courbé se redressa; le vieillard languissant +parut avoir chaussé des bottes de sept lieues, et il se mit à courir +devant les cavaliers avec tant de légèreté, que les chevaux avaient de +la peine à le suivre. + +Quand il fut arrivé au pied de la montagne de Montbrat, il s’arrêta : + +— C’est ici, Messieurs, dit-il, et vous allez me payer ou je réveille +le monde de la métairie, et vous n’arriverez pas comme vous voudrez à la +porte du château à M. Marsillat. + +— Marsillat! s’écria Guillaume reconnaissant enfin la ruine où il était +venu autrefois déjeuner avec le jeune licencié en droit. + +Et il gravit le sentier de la montagne au grand galop, tandis que sir +Arthur comptait à Raguet douze pièces d’or, sans lâcher la crosse d’un +pistolet qu’il avait tenu armé durant cette course, à tout événement. + +— Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais sauter la cervelle, +dit-il au vagabond en lui remettant son salaire. + +Raguet vit scintiller dans l’ombre l’or de l’Anglais et l’acier de son +arme. Il obéit, palpa et compta lestement ses louis, puis s’élançant sur +ses traces : + +— Vous trouverez la clef du cadenas dans la cour, dit-il, dans la +première pierre à droite, sans cela vous n’arriveriez pas. La tourelle +est à main droite aussi; dans le préau il y a un couloir, et puis une +seule porte, qui n’est pas si solide qu’elle en a l’air. Vous m’avez +bien payé, je suis content. Marsillat est un _chétit_ qui laisserait +mourir un homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à lui je suis un +homme mort; mais vous aurez de mes nouvelles auparavant. + +Et il disparut. + +Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de lui-même, il arrêta le +jeune homme à la porte du château. + +— Ami, lui dit-il, qu’allez-vous faire? Il se peut qu’on nous ait +trompés; cela est même fort probable. Quelle apparence que Marsillat ait +entraîné Jeanne du chemin de Toull jusqu’ici malgré elle? Et vous ne +supposez pas que cette noble créature ait suivi volontairement le +ravisseur! D’ailleurs, croyez-vous donc Marsillat capable d’un forfait? + +— Je le crois capable de tout! Hâtons-nous, Arthur; un pressentiment me +dit que Jeanne est ici, et qu’elle y est en danger. + +— Et cependant cela n’est guère croyable. Calmez-vous donc, Guillaume, +et cherchons un prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure et à +l’improviste chez votre ami. + +— Lui, mon ami! il ne le fut jamais, le lâche! + +— Cher Guillaume, la jalousie vous transporte et vous égare. Marsillat +est peut-être fort innocent. Dans tous les cas, le sang-froid est ici +nécessaire. De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire à +main armée chez un homme avec lequel nous n’avons jamais eu que de +bonnes relations? Guillaume, je crois, j’ose dire que Jeanne m’est au +moins aussi chère qu’à vous, que son honneur m’est plus sacré que le +mien propre... Et pourtant, je ne puis, sur la parole d’un bandit, me +décider à venir follement la demander ici le pistolet au poing. Je n’ai +pas hésité à suivre ce vagabond, je n’hésite pas non plus à chercher +Jeanne jusque dans la demeure de M. Marsillat, mais je voudrais que tout +cela se passât suivant les lois de l’honneur, de la bienveillance et de +l’équité. + +— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement le bras de son ami, il +m’est impossible d’être calme, ma tête brûle et mon sang bout dans mes +veines... et pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je ne suis pas +amoureux d’elle... du moins, je ne le suis plus... je ne l’ai peut-être +jamais été... C’était une erreur de mon imagination, un instinct sacré +qui parlait en moi à mon insu! Arthur, vous seul au monde pouvez et +devez recevoir cette confidence, car vous voulez et devez être l’époux +de Jeanne... Jeanne est la fille de mon père! Jeanne est ma sœur... +Jugez maintenant si j’ai le droit de la chercher jusque dans les bras de +Marsillat, et si mon devoir n’est pas de la disputer à un infâme les +armes à la main! + +M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, reprit vite son +sang-froid et sa présence d’esprit. + +— Guillaume, dit-il, laissez-moi parler le premier, laissez-moi faire, +et maîtrisez vous, quoi qu’il arrive. + +Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet lui avait indiquée, et +ouvrit le cadenas. Voulant empêcher son jeune ami d’agir le premier, il +le laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, et se dirigea, +sans l’avertir, vers la tourelle. Il pénétra dans le couloir, se heurta +contre Finaud, qui grattait patiemment à la porte depuis une heure, +colla son oreille contre cette porte, et entendit la voix retentissante +de Marsillat qui prononçait avec énergie ces paroles : + +— N’importe, Jeanne! malgré toi! Tu ne seras pas damnée pour un baiser! + +Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte sonore. Arthur entendit +comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui +cherchaient à l’ébranler. + +— Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites peur, dit en même temps la +voix altérée de Jeanne. Si c’est pour jouer, c’est bien cruel; j’aime +mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là. + +C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat de ses desseins +coupables, frappa brusquement à la porte, avec une énergie peu commune. +Guillaume était déjà derrière lui. + +— Ah! merci, mon bon Dieu! s’écria Jeanne; voilà du monde pour vous +faire honte, monsieur Léon. + +— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi, ou tu es morte! + +— Oh! tuez-moi si vous voulez, dit Jeanne, je ne me tairai pas. + +Mais elle se tut cependant en entendant Marsillat armer son fusil de +chasse qu’il venait de tirer de l’étui à la hâte, et dont il dirigea le +canon vers les assiégeants. + +— Jeanne, dit-il en parlant toujours à voix basse, le premier qui +entrera ici malgré moi le paiera cher!... Si tu as le malheur de dire un +mot, de faire un cri, un mouvement... j’ouvre... et je tue!... + +— Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du même ton, pour l’amour du bon +Dieu, ouvrez tranquillement. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de +vous. Ne faites pas de malheur; je ne demande qu’à sortir sans qu’on +fasse attention à moi, et je ne dirai jamais que vous avez voulu me +faire peur. + +On frappait toujours à la porte, et si fort qu’on l’ébranlait sur ses +gonds. Mais comme on ne disait rien encore, Marsillat pensa sérieusement +que ce ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre à Jeanne, et +lui dit de se retirer dans l’alcôve, dans la crainte d’une balle. + +— Si c’est des voleurs, dit Jeanne, je vous aiderai bien à vous +défendre, monsieur Léon. Je ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte +après, c’est tout ce qu’il me faut. + +— Eh bien! ma brave fille, dit Marsillat, avec résolution et +sang-froid, prends mon autre fusil qui est accroché au mur, là, +au-dessus de la cheminée, et tiens-toi derrière le battant de la porte +pour me le passer, quand j’aurai fait feu du premier. Qui va là? +ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous? + +— Ouvrez, monsieur Marsillat, dit sir Arthur, j’ai à vous parler pour +une affaire importante et très pressée. + +— Oh! oh! mon maître, répondit Marsillat; vous parlez bien haut et vous +frappez bien fort! Est-ce là votre manière de réveiller les gens? +Donnez-moi le temps de m’habiller. Toi, dit-il rapidement à Jeanne, +cache-toi derrière les rideaux de mon lit, si tu ne veux pas que je +fasse sauter les dents à ton jaloux d’Anglais. + +— Moi! que je me cache derrière votre lit? répondit Jeanne. Oh! non, +Monsieur, jamais! je ne veux pas me cacher. + +— Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n’en passeras pas moins pour ma +maîtresse, et tu vas voir ce qui en résultera! A ton aise, ma mignonne! + +— Eh bien! monsieur Harley! reprit-il à haute voix, quand vous serez +las de caresser ma porte à coups de poing, vous me le direz! Je vous +avertis que je ne suis pas seul! et que je ne vous ouvrirai pas. Allez +m’attendre dans le préau, et à distance, je vous prie. J’irai savoir ce +qu’il y a pour votre service. + +— Vous ouvrirez, Monsieur, s’écria Guillaume, incapable de se contenir +plus longtemps, et vous nous épargnerez la peine d’enfoncer la porte. + +— Ah! ah! vous êtes deux? reprit Marsillat d’un ton froid et méprisant. +Eh bien! cassez la porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J’ai +quatre balles à votre service, car je n’entends pas vous laisser voir ma +maîtresse. + +— Ce sera donc un combat à mort! s’écria Guillaume, car nous sommes +armés aussi, et nous voulons entrer. + +Et il secoua la porte d’une main exaspérée par la colère. + +Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir de la muraille +fraîchement recrépie, renonça à l’idée de se défendre. Il lui paraissait +indigne de lui de se venger d’un enfant jaloux, autrement que par le +mépris et le ridicule. Il recula pour laisser tomber la porte, et +chercha Jeanne dans l’obscurité pour la préserver de toute atteinte. +Mais Jeanne avait disparu comme par enchantement. Il crut qu’elle avait +pris le parti de se cacher derrière le lit, et il allait s’en assurer +lorsque la porte tomba avec fracas. Sir Arthur s’élança le premier, les +mains vides, et faisant à Guillaume un rempart de son corps, malgré la +fureur impétueuse du jeune homme, qui s’efforçait de le dépasser, et qui +avait un pistolet dans chaque main. + +— Très bien, Messieurs, à merveille! dit Marsillat. Je pourrais vous +recevoir comme des brigands, puisqu’il vous plaît de mettre en commun +vos transports jaloux, et de venir violer indécemment et grossièrement +mon domicile. Mais j’ai pitié de votre ridicule conduite, et je vous en +demande à l’un et à l’autre une réparation plus loyale et plus brave que +l’assassinat, deux contre un, à tâtons! + +— Tout de suite, si vous voulez. Monsieur, s’écria Guillaume. La lune +se lève, et votre cour est assez vaste pour que nous puissions prendre +la distance convenable. + +— Non, Messieurs, demain, dit Marsillat; j’ai ici une femme que je ne +veux pas effrayer davantage. Je serai calme jusqu’à ce que vous m’ayez +fait l’honneur de vous retirer. + +— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir engagé et persuadé, +j’espère, de laisser sortir cette femme de chez vous, dit très +froidement M. Harley; car nous savons, monsieur Marsillat, qu’elle est +ici contre son gré. + +— Vous en avez menti, s’écria Léon; et puisque vous me forcez à la +défensive, je vous déclare que vous n’approcherez pas de mon lit aussi +facilement que de ma porte. + +— Jeanne! s’écria Guillaume, sortez de l’endroit où vous êtes cachée, +répondez!... Ne craignez rien, nous venons pour vous défendre. + +— Vous voyez, Messieurs, dit Léon avec ironie, que la personne qu’il +vous plaît d’appeler Jeanne n’est point ici, ou que, si elle y est, elle +ne désire pas beaucoup votre protection, car elle ne répond pas. + +— Si elle ne répond pas, s’écria Guillaume, c’est qu’elle est évanouie +ou morte; mais que vous l’ayez outragée ou assassinée, elle n’en sera +pas moins arrachée d’ici, fallût-il à l’instant même châtier en vous le +dernier des scélérats et des lâches. + +La lune commençait à monter au-dessus des collines de l’horizon, et le +vent frais qui accompagne souvent le lever de cet astre balayait les +nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l’intérieur de la tourelle, +et sir Arthur, dont la vue était aussi claire et aussi nette que le +jugement, s’était déjà assuré que le lit n’avait pas été dérangé, que +les rideaux étaient ouverts, qu’il n’y avait dans cette petite pièce, de +construction antique, aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût être +cachée. Elle était donc sortie furtivement au moment où Guillaume et lui +s’étaient précipités dans la chambre : elle avait dû profiter de ce +premier moment de trouble pour s’esquiver adroitement. Ces réflexions +rendirent à sir Arthur le calme qui commençait à l’abandonner. +Guillaume, dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer ainsi par +le soupçon et la crainte. Jeanne n’est point ici, elle s’est enfuie déjà +dans le préau; allez la rejoindre et laissez-moi parler avec M. +Marsillat. + +— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira la vérité, s’écria +Guillaume en s’élançant dehors. Malheur à vous, Marsillat, si son +témoignage vous condamne! + +— Monsieur Marsillat, dit Arthur lorsqu’il fut seul avec lui, je ne me +permettrai pas de qualifier votre conduite, car j’ignore par quels +artifices vous avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais qu’elle +en est sortie pure, et j’aime à croire que vous espériez la convaincre +sans avoir l’intention de lui faire violence. + +— Faites-moi grâce de vos commentaires sur ma conduite et mes +intentions, Monsieur, répondit Léon. Je n’ai de comptes à rendre à +personne, et c’est vous qui avez à m’expliquer votre propre conduite et +vos propres intentions. J’attends de vous de promptes excuses ou une +prochaine réparation. + +— Si j’avais agi légèrement, dit M. Harley, si j’étais entré ici sans +la certitude d’y trouver Jeanne, si je ne l’avais entendue protester +contre vos entreprises, enfin si je m’étais trompé, je vous ferais +toutes sortes d’excuses, et je n’attendrais pas pour vous l’offrir, que +vous demandiez une réparation. Mais j’ai écouté à votre porte, j’ai fait +cette action pour la première et, j’espère, pour la dernière fois de ma +vie. Je n’en ai pas de honte; car je suis en droit, maintenant, de +défendre l’honneur d’une pauvre fille contre vos criminelles et +indécentes vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux honneur +à vos yeux en m’en déclarant légèrement le champion, je suis bien aise +de vous faire connaître à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne +et vous. + +— Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c’est précisément cela que je +désirerais savoir. Quel droit avez-vous plus que moi sur une très belle +fille que vous ne voulez certainement pas épouser, puisque vous êtes +marié? + +— Marié, moi? Qui vous a fait ce conte ridicule! On vous a trompé, +Monsieur; je suis libre, et mon intention est de demander Jeanne en +mariage, même après l’épreuve délicate qu’elle a subie ici, même au +risque du ridicule que vous avez certainement l’intention de déverser +sur moi à cette occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme prétendant +à la main de Jeanne, je vienne la soustraire à vos outrages. Je ne +serais pas entré chez vous de moi-même, avec effraction. J’aime à croire +qu’après avoir un peu parlementé, vous m’auriez ouvert cette porte que +l’impétuosité de notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume +était poussé par une exaltation qui est au fond de son caractère, et par +un sentiment d’indignation et de sollicitude, j’oserais dire paternelle. +Il venait, à titre de parrain, c’est-à-dire d’unique protecteur et +d’unique parent adoptif de l’orpheline, de m’accorder sa main et de me +constituer son défenseur. Je sais, Monsieur, que tout ceci vous paraît +fort ridicule, et je sais à quel sarcasme je me livre en vous parlant +avec cette franchise : c’est pour cela que, vous considérant dès +aujourd’hui comme l’ennemi de mon repos et de mon honneur, dans le +passé, dans le présent et dans l’avenir, je vous prie de m’assigner le +jour et l’heure où il vous plaira de me donner satisfaction. + +— Ainsi, Monsieur, vous l’agresseur, vous vous posez en homme offensé +et provoqué, parce qu’il vous plaît d’épouser la fille que le petit +baron n’a pas eu l’esprit de séduire? C’est admirable! J’accepte le rôle +que vous m’attribuez : pourvu que je me batte avec vous, c’est tout ce +que je demande. + +— Prenez-le comme vous voudrez, Monsieur; je vous laisse le choix des +armes et tous les avantages du duel. Je vous prie seulement de le fixer +à demain matin. + +— Non, Monsieur, je plaide après-demain une cause d’où dépendent +l’honneur et l’existence d’une famille estimable. Nous sommes +aujourd’hui lundi. Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons +la partie à mon retour, c’est-à-dire à mercredi matin. + +— C’est convenu, Monsieur, et j’espère que jusque-là vous n’exigerez ni +n’accorderez aucune autre promesse de réparation. + +— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat avec la bienveillance d’un +homme parfaitement calme et courageux. Vous voulez soustraire votre +jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à rétracter les injures dont il +lui a plu de me gratifier tout à l’heure, et je vous promets de les +pardonner. + +— C’est ce que je n’obtiendrais jamais de lui, Monsieur, et je +n’essaierai même pas. Mais votre ressentiment doit se contenter pour le +moment d’un duel, et votre honneur sera satisfait si j’y succombe. + +— Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui ai donné assez de +leçons de tir et d’escrime pour ne pas désirer une partie que je +jouerais contre lui à coup sûr. Comptez donc sur ma générosité, et +obtenez, du moins pour ce soir, qu’il ne me pousse pas à bout. + +— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, ayez l’obligeance de +ne pas vous exposer davantage à l’emportement de ce jeune homme; je vais +le rejoindre et l’emmener. Veuillez, je vous en supplie, ne pas sortir +de cette chambre. + +— Allons, je vous le promets, Arthur; mais nous ne convenons ni du lieu +ni des armes? + +— Vous en déciderez. J’attends un billet de vous demain matin, et je me +conformerai à vos intentions. Je ne suis exercé à aucun genre de combat, +le choix m’est donc indifférent. + +— Diable! votre aveu me fâche! je suis aussi fort à l’épée qu’au +pistolet. + +— Je le sais; tant mieux pour vous. + +— Nous tirerons au sort! + +— Comme il vous plaira! + +M. Harley salua Léon, et s’éloigna à la hâte. Guillaume revenait vers la +tour avec agitation. Il était seul. + +— Arthur, s’écria-t-il, Jeanne est introuvable. J’ai cherché dans +toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat l’a +cachée quelque part. Il faut qu’elle soit bâillonnée ou mourante! Il y a +là un crime affreux. Laissez-moi! laissez-moi rentrer! J’étranglerai ce +scélérat. Je lui arracherai la vérité; je briserai tout dans son repaire +infâme! + +— Non, Guillaume, non! dit M. Harley. J’ai tout observé, son maintien, +sa voix, et tous les détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est entré +avec nous dans la tour, et il n’y est plus, je ne le vois pas ici. Il +m’a semblé que je l’entendais aboyer et hurler dehors pendant que je +parlais avec Léon. Jeanne s’est enfuie, n’en doutez pas. Nous allons la +retrouver en chemin. + +— Votre confiance est insensée, Arthur! Si Jeanne est ici, nous la +laissons au pouvoir de ce misérable! Non, non, je ne sortirai pas d’ici +sans elle! + +— Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail sombre de l’antique +forteresse, ne voyez-vous pas là quelqu’un debout! c’est Jeanne, à coup +sûr! + +Et ils s’élancèrent vers la herse, où une ombre venait en effet de +glisser rapidement. + +Mais ce n’était pas Jeanne. C’était Raguet, le Bridevache, qui leur +faisait signe de le suivre. + +----- + +[24] _Dessoubrer_, déchirer. + + + XXIV + MALHEUR + +Raguet marchait en regardant derrière lui avec précaution, et il +s’empressa d’attirer Guillaume et son ami au dehors. + +— Vous cherchez la fille, dit cet espion vigilant, et sans moi vous ne +la trouverez jamais. Combien me donnerez-vous pour ça? + +— Ce que tu voudras, l’ami! répondit Guillaume. Tu ne nous a pas +trompés, nous ne compterons pas avec toi. + +— Si fait, mon garçon, comptez! comptez! dit Raguet en tendant son +chapeau. + +Guillaume prit une poignée d’argent dans sa poche et la jeta dans le +chapeau crasseux du mendiant, sans compter, en effet. + +— Ça va bien, la nuit n’est pas mauvaise, dit Raguet; _z’enfants_, +venez avec moi. + +Et il les conduisit, le long des murs extérieurs du vieux château, +jusqu’à un endroit où il s’arrêta. Le terrain, formé par les éboulements +de la ruine, avait été déblayé et creusé en cet endroit, comme pour +éloigner du sol la fenêtre étroite mais dégarnie de ses antiques +barreaux de fer, qui éclairait la tourelle consacrée au pied-à-terre de +Marsillat. On avait rejeté plus loin les terres et les graviers +amoncelés contre les premiers étages, et cette fenêtre se trouvait ainsi +élevée à environ vingt-cinq pieds au-dessus d’une sorte de tranchée à +pic qui n’était que le rétablissement partiel de l’ancien bassin des +fossés du château. Marsillat, passant souvent les nuits dans ce manoir +isolé et désert, s’y était fortifié dans son petit coin du mieux qu’il +avait pu. + +— Où nous conduisez-vous? dit Guillaume en voyant Raguet lui indiquer +le fond de la tranchée du bout de son bâton. + +— Elle est là, dit Raguet en parlant très bas et en se cachant derrière +un monceau de débris pour n’être pas vu de la fenêtre de la tourelle. + +Puis il releva son bâton, indiqua cette fenêtre, fit avec son bâton un +geste de haut en bas, et ajouta avec un accent d’indifférence atroce : + +— Il n’y a qu’un petit malheur, c’est que la fille est morte!... +Allez-y voir, pourtant... Je ne pourrais pas en jurer... Je l’ai bien +vue tomber, mais je n’ai pas voulu en approcher... pas si bête!... Si +l’affaire va en justice, on me mettrait encore ça sur le corps. + +Et Raguet disparut comme la première fois. Il craignait Marsillat; mais +ce dernier, qui avait observé, du seuil de la tourelle, la sortie de +Guillaume et d’Arthur, cherchait Jeanne dans le préau, et se frottait +les mains à l’idée de la retrouver blottie et tremblante dans quelque +coin. + +Arthur et Guillaume étaient déjà au fond de la tranchée. Plus morts que +vifs, ils s’agitaient en vain dans l’ombre. Jeanne n’y était pas. + +— Grâce au ciel, dit Arthur, cette fois le vagabond nous a trompés. + +— Hélas! non, dit Guillaume, car voici la mante de Jeanne! Et il +ramassa la cape de la jeune fille. + +Ils gagnèrent le fond du ravin en suivant la direction de la tranchée, +cherchant toujours, mais n’osant plus échanger leurs réflexions +sinistres. + +Au fond de ce ravin étroit coule un filet d’eau cristalline qui murmure +entre les rochers. La source est là qui sort de terre entre de gros +blocs de pierre blanche, et qui se verse au dehors avec un petit bruit +de pluie continue. Guillaume courut vers ces bancs de pierre, et fit un +cri de joie en voyant clairement une femme assise au bord de la source. +La lune, dégagée des nuages, donnait en plein sur elle. C’était Jeanne +immobile, pâle comme une morte, mais le sourire sur les lèvres et les +mains croisées l’une sur l’autre dans une attitude rêveuse et +tranquille. Finaud était couché à ses pieds. + +— Jeanne! s’écria Guillaume, en tombant à genoux auprès d’elle, tu es +sauvée! Dieu soit mille fois béni! + +— Oh! ça n’est rien, rien du tout, mon parrain, dit Jeanne en se +laissant prendre et baiser les mains. Bonjour, monsieur Arthur! Vous +voilà donc revenu de votre voyage? Ça va bien, merci. + +— Jeanne, Jeanne, d’où viens-tu? Où étais-tu cachée? Tu n’es donc pas +tombée? dit Guillaume. + +— Tombée? Oui, m’est avis que je suis tombée un peu fort... C’est la +jument à M. Marsillat... Non... je ne sais plus, mon parrain; j’ai dormi +par terre un peu de temps; mais mon chien m’a tant tiraillée qu’il m’a +réveillée. Et puis je me suis levée; je n’ai rien de cassé, car j’ai +marché un bout de chemin. Mais je suis _vannée_ de fatigue, et je me +suis assise là pour me reposer un brin. Je ne vois plus mes vaches. +Claudie les aura fait rentrer. Allons, mon parrain, ça doit être l’heure +de rentrer aussi à la maison. + +— Oui, _à la maison_! Bonne Jeanne, ma chère Jeanne, ô ma sœur chérie! + +— Votre sœur? Elle est donc là, cette chère mignonne? Je ne la vois +pas! Dame! Je suis tout étourdie, mon parrain. Je ne sais pas d’où je +sors. + +— Guillaume, dit M. Harley à voix basse, ne la faites pas parler, ne +lui donnez pas d’émotion. Elle s’est jetée par la fenêtre, cela est +certain... + +Et Arthur, se retournant, regarda en frémissant l’élévation de cette +fenêtre que l’éloignement faisait paraître plus effrayante encore. + +— Quelle chute! dit-il, et quel miracle Dieu a daigné faire pour nous! +Ceci n’aura pas de suites, j’espère. Mais vous voyez qu’elle n’a pas sa +tête. Essayons de la faire marcher, et ne la forçons pas à rassembler +trop vite ses souvenirs. En arrivant à Boussac, il sera prudent de la +faire saigner. + +— Allons-nous-en, pas vrai, mon parrain? dit Jeanne en se levant avec +aisance. J’ai quasiment peur dans l’endroit d’ici, je ne sais pas +pourquoi; mais je ne reconnais pas le pays. Sommes-nous dans le pré du +château? N’avez-vous pas vu le père Raguet? + +— Raguet! dit Guillaume, qui se rappela enfin où il avait rencontré le +vagabond. Non, Jeanne, il n’y a pas de Raguet ici. Viens, ta chère +mignonne t’attend pour te dire bonsoir avant de se coucher. + +Jeanne marcha sans effort, appuyée sur le bras de Guillaume; et Arthur +ayant été chercher les chevaux qu’il avait attachés à la porte du +château en arrivant, la prit en croupe sur le sien. Ils regagnèrent la +route de Boussac, en longeant le vallon de la Petite-Creuse. Guillaume +reconnaissait le pays, éclairé par la lune; mais ils marchaient au pas, +le plus lentement possible, sir Arthur craignant de provoquer chez +Jeanne quelque crise nerveuse, à la suite de l’ébranlement terrible de +sa chute. Ému, triste et tendre, le bon M. Harley n’osait lui adresser +la parole que pour lui demander de temps en temps comment elle se +trouvait. + +— Mais je me trouve bien, répondit Jeanne avec surprise. Pourquoi donc +que vous me demandez ça, monsieur Harley? Je ne suis pas malade. + +Jeanne avait perdu la mémoire de toutes ses afflictions. Elle paraissait +méditer, et cependant l’action de sa pensée n’était plus qu’un rêve +paisible et doux. La nuit était devenue sereine et la lune brillante. +Jeanne entendait encore le chant du grillon et de la grenouille verte, +comme lorsqu’elle avait marché dans la direction de Toull. Mais elle +tournait le dos cette fois au clocher de son village, et elle ne s’en +rendait pas compte. Tout flottait devant ses yeux, tout se confondait +dans ses souvenirs et dans ses affections : la veillée d’autrefois, dans +les prés du Bourbonnais, la rêverie du matin dans la rosée autour du +château, ses chèvres d’Ep-Nell, ses vaches de Boussac, le bon curé +Alain, la chère demoiselle Marie et jusqu’à sa mère Tula, qui n’était +plus morte dans cet heureux songe qu’elle faisait les yeux ouverts. +Quelquefois elle penchait sa tête languissante sur l’épaule de sir +Arthur; et sa pudeur craintive ne s’apercevait pas de la présence de cet +ami, dont elle sentait vaguement l’influence affectueuse et chaste +s’étendre sur elle, à son insu. + +Lorsque nos trois jeunes personnages arrivèrent au château de Boussac, +il était plus de minuit. La maison était à peu près déserte. Claudie, +inquiète et consternée, pleurait seule dans un coin de la cuisine, et +Cadet n’était pas là pour prendre les chevaux. Il était monté à cheval +lui-même, sur l’ordre de madame de Boussac, pour chercher Guillaume, +dont le brusque départ et la longue absence avaient excité les plus +vives inquiétudes. + +— Votre maman a été sur la route de Toull jusqu’à dix heures du soir +pour vous attendre, dit Claudie au jeune baron. Elle ne fait que de +rentrer, et mam’selle Marie y est encore avec madame de Charmois. + +— J’irai rassurer mademoiselle Marie, dit M. Harley à Guillaume; allez +consoler votre mère, et recommandez à Claudie de bien soigner Jeanne. En +passant, j’avertirai le médecin de venir la voir. + +— Le médecin est encore dans la maison, dit Claudie. Tu t’es donc +trouvée _fatiguée_ (malade), ma Jeanne? + +— Ça n’est rien, dit Jeanne en l’embrassant. + +Madame de Boussac gronda son fils en pleurant. Contre sa coutume, +Guillaume reçut les tendres reproches de sa mère avec un peu de hauteur +et d’impatience. Il prétendit qu’il ne savait pas pourquoi depuis +quelques jours tout le monde voulait lui persuader qu’il était malade; +il assura qu’il se sentait fort bien, qu’il avait eu la fantaisie, comme +cela lui était arrivé bien d’autres fois, d’aller voir le lever de la +lune sur les pierres jomâtres; qu’en chemin il s’était arrêté pour +causer avec sir Arthur, qu’il avait saisi au passage; puis qu’ils +avaient rencontré Jeanne qui venait de voir sa tante malade à Toull; +qu’il avait pris sa filleule en croupe, et qu’il avait eu le malheur de +la laisser tomber; qu’enfin ils étaient revenus au pas par la route +d’_en bas_, pour ne pas fatiguer cette pauvre enfant, un peu brisée de +sa chute. + +L’histoire était plus vraisemblable et plus naturelle ainsi que la +vérité même. Madame de Boussac ne la révoqua point en doute; seulement +elle fit observer à son fils qu’il était ridicule et déplacé de prendre +sa servante en croupe; que c’étaient des usages de la petite bourgeoisie +du pays, fort détestables à imiter. Comme elle paraissait un peu plus +sensible à cette inconvenance de Guillaume qu’à l’accident de Jeanne, +Guillaume, irrité, répondit avec un peu d’aigreur que Jeanne était son +égale de toutes les manières, et qu’il s’étonnait de la différence qu’on +voulait établir, dans les préjugés du monde, entre une personne et une +autre. Madame de Boussac trouva qu’il s’insurgeait; elle le gronda, +pleura encore, et ne put le décider à écouter la fin de sa +mercuriale. — Chère maman, lui dit-il, il y a une chose qui m’inquiète +beaucoup plus : c’est l’accident arrivé à ma sœur de lait, à votre +filleule, à cette amie, à cette enfant de la maison, que je ne pourrai +jamais traiter de servante ni regarder comme telle, après tous les soins +qu’elle m’a prodigués dans ma maladie. Vous permettrez que j’aille +m’informer d’elle, et que je remette à demain notre discussion sur la +supériorité de mon rang et l’excellence de ma personne. J’ai eu bien +tort, en effet, de prendre Jeanne sur mon cheval, puisque j’ai eu la +déplorable maladresse de la laisser tomber. Voilà, je le confesse, la +seule chose dont je me repente amèrement. + +Quelques instants après, madame de Boussac, Guillaume, Marie, Arthur et +le médecin étaient rassemblés autour de Jeanne, que Marie avait fait +venir dans sa chambre, et qui s’étonnait de leur inquiétude. Le médecin +s’en étonnait aussi. Jeanne, ne se rappelant pas d’où elle était tombée, +et se persuadant que ce qu’elle entendait raconter de son accident était +la vérité, avait pourtant le souvenir distinct d’être tombée sur ses +pieds sur la terre fraîchement remuée, puis sur ses genoux, et d’être +restée _comme endormie_ pendant un temps qu’elle ne pouvait préciser. + +— Eh pardieu! ce n’est rien qu’un étourdissement, disait le médecin, la +surprise, la peur peut-être. Elle ne souffre de nulle part, donc elle ne +s’est pas fait de mal. Il n’y a donc pas à s’occuper de cela. + +— Monsieur, dit sir Arthur en l’attirant à l’écart, la chute est plus +grave que Jeanne ne peut se la retracer. Lorsque le cheval s’est +effrayé, il était tout au bord du chemin de Toull, dans l’endroit le +plus escarpé. Jeanne est tombée d’environ trente pieds de haut, sur le +gazon à la vérité, mais elle a été évanouie près d’un quart d’heure, et, +depuis ce temps, elle n’a plus sa tête. Elle sait à peine où elle est, +et ce qui lui est arrivé. + +— Ceci change la thèse, dit le médecin, et je vais la saigner +sur-le-champ. Une atteinte à la moelle épinière, un déchirement des +enveloppes du cœur, une commotion cérébrale, sont toujours fort à +craindre dans ces cas-là. + +La saignée pratiquée, Jeanne reprit peu à peu ses couleurs, et +s’endormit bientôt sur un lit que Marie lui fit dresser à côté du sien. +Inquiète de sa chère pastoure, comme elle l’appelait, elle ne voulait +pas la quitter d’un instant. Sir Arthur, plus robuste que Guillaume, +dont les violentes émotions étaient toujours suivies de grands +accablements, ne songea même pas à se coucher. Attentif au moindre +bruit, il vint souvent sur la pointe du pied écouter dans le corridor, +et il ne se tranquillisa qu’en voyant, à l’aube nouvelle, Jeanne sortir +fraîche et matinale de la chambre de sa _mignonne_ pour aller respirer +l’air des champs. Jeanne crut qu’il venait de se lever aussi; et +persistant à le croire marié, ne sentant plus aucune méfiance contre +lui, elle lui accorda une franche poignée de main en le remerciant de +tout ce qu’il avait fait pour elle. + +— Est-ce que vous vous souvenez de tout? lui demanda-t-il. + +— Oui, oui, Monsieur, je me souviens bien de tout, ce matin. Mais c’est +égal, il faudra toujours dire comme vous avez dit hier soir; ça arrange +tout, et ça sauve M. Marsillat d’une vilaine histoire. + +— Jeanne, vous pardonnez donc à ce méchant homme? + +— Dieu ordonne de tout pardonner, et d’ailleurs, M. Marsillat n’est pas +méchant. Il a voulu rire un peu sottement avec moi. Vous savez, c’est un +garçon qui a de vilaines manières : il veut toujours embrasser les +filles. Moi, ça ne me convenait pas, et je vous réponds que je l’aurais +bien fait finir. Je suis plus forte qu’il ne croit, et il ne m’aurait +jamais embrassée. Mais il s’amusait à m’enfermer dans sa chambre et à me +faire toutes sortes de contes pour m’empêcher de sortir. On aurait dit +qu’il voulait faire mal parler de moi en me gardant là toute la nuit. +Aussi quand j’ai reconnu votre voix et celle de mon parrain, j’ai été +bien contente. Mais ne voilà-t-il pas qu’il a fait comme s’il voulait +vous tuer tous les deux à cause de moi? Il a pris son fusil, et il m’a +dit : « Si tu ne veux pas paraître d’accord avec moi pour être ici, je +vas casser la tête à l’Anglais. » Je ne voulais pas qu’il fît un +malheur; il paraissait comme fou dans ce moment-là, et ce que vous lui +disiez à travers la porte le fâchait tant, qu’il me disait des paroles +très dures et très méchantes. Alors, d’un côté, la peur qu’il ne fît un +mauvais coup dans la colère; d’un autre côté, la honte d’être trouvée là +par vous, et de ne pouvoir pas me défendre de ce qu’il vous dirait +contre moi, tout cela m’a décidée à sauter par la fenêtre. Il y avait +bien juste la place pour passer mon corps; mais, en me forçant un peu, +j’en suis venue à bout. Il m’avait bien dit que je me tuerais; mais +j’aimais mieux me tuer que de faire tuer mon parrain et vous. +D’ailleurs, c’étaient des menteries, tout ça. Il ne voulait pas vous +faire de mal, j’en suis bien sûre à présent, et sa fenêtre n’était déjà +pas si haute, car je ne me suis point fait de mal, et si on ne m’avait +pas _faiblessée_ en me tirant du sang, je serais comme à l’ordinaire. +C’est égal, je suis bien contente que tout ça soit fini, et je m’en vas +aux champs. J’ai été simple de croire à toutes les folies qu’on m’a +dites hier. Je vois bien que mon parrain et ma marraine sont toujours +bons pour moi, et que ma chère mignonne m’aime toujours. Il n’y a que +madame de Charmois qui me haïsse. Je ne sais pas pourquoi; je l’ai +toujours servie de mon mieux, elle et sa demoiselle. + +Sir Arthur voulut faire raconter à Jeanne ce qui s’était passé entre +elle et madame de Charmois; mais il lui fallut le deviner aux réponses +timides et incomplètes de la jeune fille, trop pudique et trop fière +pour rapporter les termes dont s’était servie la comtesse pour +l’outrager. + +— Ma chère, disait à cette dernière madame de Boussac, en prenant le +chocolat avec elle dans sa chambre à coucher, où la sous-préfette, un +peu parasite par-dessus le marché, vint la relancer de bonne heure, vous +n’avez réussi à rien. Je ne sais pas ce que vous avez imaginé de dire à +Guillaume hier soir, mais votre secret n’a pas eu le sens commun. +Guillaume est plus amoureux que jamais de Jeanne. Mes enfants se sont +pris tous deux pour cette fille d’une passion ridicule. Vous voyez que +Guillaume a couru après elle comme un fou. Elle a failli se casser le +cou, ce qui a augmenté le délire de mon fils. Ma fille va jusqu’à la +faire coucher dans sa chambre! Si je me permets une observation, ces +enfants, exaltés je ne sais vraiment à quel propos, sont tout prêts à +entrer en révolte contre moi, et, qui pis est, contre toute la société. +Ils me jettent à la tête les services et les vertus de Jeanne; moi, je +suis faible, et au fond je l’aime, cette Jeanne. Je n’oublierai jamais +qu’elle m’a sauvé mon fils. Quand vous l’avez chassée hier, j’étais +furieuse contre vous. Ce matin je crois que je le suis encore un peu; +car vous avez fait du mal à tous sans remédier à rien. + +— Que fait Guillaume ce matin? demanda d’un air de triomphe paisible la +grosse sous-préfette. + +— Il dort. + +— A neuf heures du matin, il dort encore? Et cette nuit, a-t-il dormi? + +— Parfaitement, à ce que m’assure Cadet, qui a passé la nuit dans sa +chambre à son insu, par mon ordre. + +— Eh! reprit la Charmois, s’il dort si bien, il est donc guéri de son +amour! + +— Vous l’espérez? + +— Je vous en donne ma parole d’honneur, je lui ai dit hier des mots +magiques. Il a couru après Jeanne, c’est tout simple; il la traite comme +son égale, cela devait être; il veut qu’on la chérisse et qu’on la +respecte, je m’y attendais. Mais il n’est plus amoureux, et il épousera +Elvire quand nous voudrons. + +— Je ne vous comprends pas. + +— Vous ne devinez pas? allons, il faut vous aider. La nourrice de +Guillaume était servante ici dans la maison, avant votre mariage. Elle +était belle, je m’en souviens; elle était peut-être sage, je ne m’en +soucie guère; vous fûtes jalouse d’elle au bout de deux ou trois ans de +ménage; vous pouviez avoir tort... Mais enfin Jeanne aurait pu être la +fille de votre mari, et se trouver la sœur de Guillaume. + +— Juste Dieu! c’est là le conte que vous avez fait à mon fils? + +— Pourquoi non? + +— Mais c’est absurde! mais c’est faux! M. de Boussac était à l’armée et +n’avait jamais vu Tula avant la naissance de Jeanne. + +— Qu’est-ce que cela me fait? Qui donc ira donner ces renseignements +exacts à Guillaume? Il est trop délicat pour aller aux informations. Je +n’ai dit qu’un mot, un demi-mot, et il a deviné. + +— Mais vous calomniez la mémoire d’une honnête créature! + +— L’honneur de la mère Tula? Le grand mal! Vous voilà comme vos +enfants, ma chère! + +— Mais vous chargez d’une faute le père de Guillaume! Vous faites +descendre mon mari dans l’estime de son fils! + +— Pourquoi donc? Est-ce que l’honneur d’un homme tient à ces choses-là? +Si j’avais fait passer Jeanne pour votre fille, ce serait bien +différent. Mais, dans mon hypothèse, tout s’adaptait à merveille à la +situation de Guillaume. J’ai fait de la poésie, de l’éloquence +là-dessus. Le sujet prêtait : Guillaume amoureux d’une paysanne!... son +père pouvait bien l’avoir été. Guillaume cédant à sa passion!... son +père y avait cédé. La morale était que de ces amours-là résultent de +pauvres enfants qui sont élevés dans la domesticité, qui tombent un jour +ou l’autre dans la misère, qui sont exposés à se dégrader, à rencontrer +leurs frères, et à devenir l’objet de passions incestueuses... Là-dessus +Guillaume s’est écrié : « Merci, merci, Madame! en voilà bien assez. Je +suis guéri; vous m’avez rendu un grand service. Mais que ma mère +l’ignore toujours; qu’elle croie à la sagesse de mon père. Pauvre père! +de quel droit le blâmerais-je, quand moi j’ai failli l’imiter, etc., +etc. » Eh bien! Zélie, riez donc un peu, et faites-moi compliment! + +Madame de Boussac ne se fit pas beaucoup prier pour rire, et finit par +admirer et par remercier la Charmois. + +— Si je vous approuve, lui dit-elle, c’est à condition pourtant que +vous me promettez de désabuser bientôt Guillaume, en lui déclarant que +vous étiez dans l’erreur sur sa prétendue parenté avec Jeanne. + +— Bien! bien! dit la Charmois, quand il sera le mari d’Elvire et quand +Jeanne sera bien loin, bien loin. Si, au contraire, vous la gardez ici, +comptez que Guillaume se croira toujours son frère, que je fournirai des +preuves, des témoins, s’il le faut. + +— Vous avez le diable au corps! dit madame de Boussac. + +Cependant Guillaume, en s’éveillant, sonna pour demander des nouvelles +de Jeanne. Sa surprise fut grande quand il apprit qu’elle gardait ses +vaches comme si de rien n’était. Il courut chez sa sœur, et lui parla +ainsi : + +— Marie, il faut que le rêve de bonheur de notre ami se réalise enfin. +Il faut aussi que le sort de Jeanne soit élevé à la hauteur de son âme. +Jusqu’à présent Harley a été timide, Jeanne méfiante ou incrédule, et +nous, Marie, nous avons été faibles et irrésolus. Il est temps de sortir +de notre neutralité. Il est temps de travailler ouvertement et +activement à rapprocher ces deux cœurs faits pour se comprendre, et ces +deux existences qui, à les voir sans préjugé, semblent faites l’une pour +l’autre. + +— Tu me fais trembler, répondit Marie; je ne comprends rien à ce qui +s’est passé hier; car j’ai appris, par hasard, mais de source certaine, +que la tante de Jeanne n’a pas été malade. C’était donc un prétexte pour +nous quitter. Il faut que quelque chose lui ait déplu en nous et l’ait +fait amèrement souffrir. Il me semble que ce sont tous ces bruits de +mariage qui ont circulé malgré nous, et qui lui sont revenus, qui +causaient sa résolution de nous abandonner. Tu as eu le pouvoir de nous +la ramener. Béni sois-tu, ami! car je sens que je ne pourrais plus vivre +sans Jeanne. Je l’aime, Guillaume, je l’aime comme si elle était notre +sœur! Et si tu veux que je te le dise, hier soir, en vous attendant avec +anxiété, il m’est passé par la tête mille désirs romanesques, mille +rêveries insensées. Croirais-tu que, malgré moi, je me surprenais à +méditer le projet de quitter le monde, de dépouiller ce rang qui me +pèse, de m’enfuir au désert, de chausser des sabots, et d’aller garder +les chèvres avec Jeanne sur les bruyères d’Ep-Nell? Oui, j’ai fait ce +doux songe, et je ne jurerais pas de ne jamais le réaliser, s’il me +fallait vivre ici, loin de ma belle pastoure, de ma _Jeanne d’Arc_, de +l’héroïne de tous les poèmes _inédits_ que je porte dans mon cœur et +dans ma tête depuis un an! + +— Chère Marie, adorable folle! répondit le jeune baron en souriant d’un +air attendri, ton rêve se réalisera sans secousses, sans scandale, et +sans douleur de la part des tiens. Jeanne épousera sir Arthur; ils +vivront près de nous, avec nous. Ils achèteront des terres incultes +qu’ils fertiliseront peu à peu, et sur lesquelles tu pourras longtemps +encore errer avec ta belle pastoure, en chantant des airs rustiques, et +en voyant courir de jeunes chevreaux. Il te sera loisible même de porter +des sabots les jours de pluie, et de te croire bergère. Mais pour que +tout cela arrive, il faut nous hâter de rendre à Jeanne la confiance +qu’elle doit avoir en nous. Il faut qu’elle sache que personne ici ne +veut la séduire, et qu’un honnête homme veut l’épouser. Il faut surtout +qu’elle quitte ses vaches et qu’elle vienne passer la journée dans ta +chambre avec nous trois. Il faut enfin que ce soir cette étrange mais +bienheureuse union soit décidée, afin que sir Arthur puisse demander +sérieusement la main de Jeanne à notre mère, sa marraine et sa +protectrice naturelle. + +— Allons, dit Marie, le cœur me bat; et je crains de m’éveiller d’un si +doux songe! + +Il serait difficile de peindre la surprise naïve et prolongée de Jeanne, +lorsque assise dans la chambre de Marie, entre sa chère mignonne et son +parrain, qui lui parlait avec animation, elle vit M. Harley, courbé et +presque agenouillé devant elle, lui demander de consentir à l’épouser. +On eut quelque peine à vaincre son humble confiance et l’effet des +mensonges de madame de Charmois. Pourtant, lorsque Arthur lui eut donné +sa parole d’honneur qu’il n’avait jamais été marié, et lorsque Jeanne +entendit son parrain et sa mignonne se porter garants de la loyauté de +leur ami, elle devint sérieuse, pensive, croisa ses mains sur son genou, +pencha la tête et ne répondit rien. Elle semblait ne plus rien entendre +et prier intérieurement pour obtenir du ciel la lumière et +l’inspiration. Son teint était animé, son sein légèrement ému. Jamais +elle n’avait été aussi belle; et Marsillat, qui l’avait si souvent +comparée à Galatée, eût dit qu’elle venait de recevoir le feu sacré de +la vie pour la première fois. + +Mais cet éclat fut de peu de durée. Peu à peu le teint de Jeanne +redevint pâle comme il l’avait été la veille après sa chute. Ses yeux +fixes perdirent leur brillant, et sa bouche retrouva l’expression de +réserve et de fermeté qui lui était habituelle. + +— Eh bien! Jeanne, dit Marie en la secouant comme pour la réveiller de +sa méditation, ne veux-tu donc pas être heureuse? + +— Ma chère mignonne, répondit Jeanne en lui baisant les mains, vous me +souhaitez quasiment plus de bien qu’à vous-même, et je vous aime quasi +autant que j’ai aimé ma défunte mère. Jugez donc si je voudrais vous +faire plaisir! Vous, mon parrain, vous faites tout pour me reconsoler +d’un peu de peine que vous m’avez causé, et dont je vous assure bien que +je ne me souviens plus. Soyez assuré que j’ai autant de confiance en +vous qu’en votre sœur. Et, tant qu’à vous, Monsieur, dit-elle à sir +Arthur en lui prenant la main avec cordialité, je vois bien que vous +êtes un brave homme, un bon cœur et un vrai chrétien. Je me sens autant +d’amitié pour vous que si vous n’étiez pas Anglais. N’allez donc pas +vous imaginer que j’aie rien contre vous. Mais aussi vrai que je +m’appelle Jeanne, et que Dieu est bon, quand même je voudrais me marier +avec vous, ça ne me serait pas permis. Ainsi ne m’en voulez pas, et ne +croyez pas que je me fasse un plaisir de vous refuser; je dirais que +c’est un chagrin pour moi, si ce n’était pécher de dire qu’on est +mécontent de faire la volonté de Dieu. + +— Jeanne, dit M. Harley, je ne sais pas vos motifs, mais je crois les +avoir devinés. J’ai causé hier toute la journée avec M. Alain; et bien +qu’il n’ait pas trahi le secret de votre confiance, il m’a laissé +pressentir que vous étiez sous l’empire de scrupules religieux. Je ne +crois pas impossible que la religion elle-même fasse cesser ces +scrupules mal fondés. Permettez donc que je vous amène demain M. le curé +de Toull, afin qu’il cause avec vous et qu’il décide, en dernier +ressort, si vous devez me refuser ou me laisser l’espérance. + +— Ça me fera grand plaisir de revoir M. Alain, dit Jeanne; c’est un bon +prêtre et un homme juste; mais ce n’est qu’un prêtre, et il ne peut rien +changer à ce qu’on doit au bon Dieu. Faites-le venir si vous voulez, +Monsieur. Je causerai avec lui tant qu’il vous plaira. Mais ne croyez +pas que ça me décide au mariage. M. Alain vous dira comme moi, quand il +m’aura écoutée, que je ne puis pas me marier. + +— Jeanne, j’espère que tu te trompes, dit mademoiselle de Boussac, et +que ton curé te fera changer d’avis. Tu es bien pâle, ma chère pastoure, +et je crains qu’en refusant tu ne fasses violence à ton cœur. + +Jeanne rougit faiblement, et pâlit encore davantage après. + +— J’ai un peu mal à la tête, dit-elle; je ne veux pas rester comme ça +sans travailler enfermée dans une chambre. Vous voyez, monsieur Harley, +que je ferais une drôle de dame! Laissez-moi aller à mon ouvrage, ma +mignonne. + + + XXV + CONCLUSION + +Le secret et le résultat de l’entretien de Jeanne et de ses trois amis +restèrent secrets, et elle ne reparut au château qu’après le coucher du +soleil. + +— Je n’ai jamais vu fille pareille! dit Cadet en la voyant entrer; elle +est moitié morte, et elle travaille toujours! Tu veux donc t’achever +bien vite, vilaine Jeanne? + +— Pourquoi me dis-tu ça, _vilain_ Cadet, répondit Jeanne en souriant. +Est-ce que tu t’es tué toutes les fois que le grand cheval à mon parrain +t’a jeté par terre? + +— C’est égal, dit Claudie en regardant Jeanne, je ne sais pas si tu es +tombée ou non, je ne sais pas où tu as passé l’autre soir; mais tu as la +figure et la bouche aussi blanches qu’un linge; et si tu restais comme +ça, on aurait peur de toi. Tu sembles la grand’fade! + +Cependant Jeanne retourna aux champs le lendemain matin. Mais elle avoua +à Claudie qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Mademoiselle de +Boussac l’avait fait encore coucher dans sa chambre; et Jeanne, dans la +crainte de réveiller sa chère demoiselle, s’était tenue silencieuse et +calme, malgré le supplice de l’insomnie. Cependant elle assurait n’avoir +qu’un petit mal de tête. Peut-être que Jeanne était trempée pour +supporter héroïquement la souffrance. Peut-être aussi qu’elle avait une +de ces organisations exceptionnelles, si parfaites, que la douleur +physique semble n’avoir pas de prise sur elles. Le médecin, qui +l’interrogea dans la matinée, un peu inquiet de sa pâleur, et se méfiant +du calme de ses réponses, demanda à Claudie ce qu’elle en pensait. + +— Ah! que voulez-vous, Monsieur, dit-elle, il y a du monde qui ne se +plaint pas. Jeanne est de ceux qui ne disent jamais rien. Vous savez! on +ne peut jamais dire s’ils souffrent ou s’ils ne sentent pas leur mal. + +Guillaume et Arthur étaient montés à cheval dès l’aurore pour aller +inviter le curé de Toull à venir déjeuner au château. Cette matinée +avait été choisie d’abord pour la rencontre entre Marsillat et M. +Harley. Mais Marsillat avait envoyé un exprès, la veille au soir, pour +dire qu’il avait à répliquer dans son procès, et qu’il ne serait libre +de quitter Guéret que dans deux jours, lorsqu’il aurait gagné ou perdu +sa cause. Le courage physique de Léon et sa dextérité à manier toutes +sortes d’armes étaient assez connus pour qu’il ne dût pas craindre +d’être accusé d’hésitation ni de lenteur volontaire, et il est certain +qu’il était impatient de se voir en face de sir Arthur. Mais il pensait +que ce duel et les événements qui y avaient donné lieu se répandraient +bientôt, que le blâme s’élèverait contre sa conduite, que le ridicule, +qu’il craignait encore davantage, l’atteindrait peut-être. Il ignorait +la chute de Jeanne; il n’avait pas revu Raguet. Ce misérable, qui avait +longtemps cherché à le servir malgré lui dans l’espoir d’une récompense, +s’était vu déçu dans ses rêves de cupidité par l’aversion et le mépris +de l’avocat. Il était indigné que ce dernier eût profité de ses avis +sans les payer; et comme il errait dans l’ombre, _au carroir_ du mont +Barlot, au moment où Léon avait décidé Jeanne à venir à Montbrat, il +avait peut-être entendu de quelle manière l’avocat s’exprimait sur son +compte. Il s’était tourné contre lui par vengeance autant que par +vénalité, et le fuyait désormais, craignant son ressentiment; mais Léon +ignorait tout. Il pensait que Jeanne se plaignait de lui en confidence à +tout le château de Boussac, que tout le château le condamnait, que toute +la ville le raillerait bientôt; et, ne pouvant guère espérer de se laver +de ce qu’il appelait son _fiasco_, il voulait au moins y apporter le +contre-poids d’un grand succès oratoire. Il avait une belle cause; il +tenait à la plaider, à la gagner avec éclat, et à cacher, comme il +disait, les blessures de son amour-propre sous les lauriers de sa +gloire. + +Guillaume, tout occupé de Jeanne et d’Arthur, paraissait avoir oublié +Marsillat. Il nourrissait contre lui des projets de vengeance plus +ardents que ceux d’Arthur; mais il les cachait, luttant de dévouement +dans le secret de son âme avec celui qu’il regardait déjà comme son +frère, et qui, de son côté, poursuivait le même dessein de préserver les +jours de l’ami, en se risquant le premier dans une rencontre périlleuse +pour l’un comme pour l’autre. + +M. Alain, après le déjeuner, fut emmené dans la prairie par les jeunes +gens, sous prétexte de promenade; et tandis qu’Arthur, Guillaume et +Marie faisaient le guet pour empêcher les deux _Charmoise_ de venir les +troubler, le bon curé de Toull causait avec Jeanne derrière les rochers. +M. Alain avait réussi, dans la solitude, à étouffer le tumulte de ses +pensées. Il avait fouillé tous les viviers de la montagne de Toull, et +il n’avait pas retrouvé la source minérale engloutie par la reine des +fades. Mais il n’en était que plus passionné pour cette découverte; et à +force de gratter la terre, de recueillir des médailles et des légendes, +il était devenu tout à fait antiquaire; c’est-à-dire qu’il avait oublié +la jeunesse et ses agitations douloureuses. Il grisonnait déjà, et, à +trente-deux ans, il avait la tournure d’un vieillard. La fièvre +marchoise avait contribué aussi à mettre de la gravité dans les allures +et de l’abattement dans les pensées du pauvre et honnête pasteur. + +— Ma fille, disait-il à Jeanne, vous avez fait vœu de chasteté, de +pauvreté et d’humilité, je le sais; mais... + +— Il n’y a pas de _mais_, monsieur l’abbé, répondit Jeanne. C’est un +vœu que ma chère défunte mère m’a commandé de faire, lorsque je n’avais +encore que quinze ans, et que vous m’avez permis de renouveler ensuite, +tous les ans, à la fête de Pâques, en recevant la communion. + +— Oui, mon enfant, votre premier vœu était un peu entaché de paganisme; +car vous aviez juré sur la pierre d’Ep-Nell, et c’est un tabernacle dont +je ne puis reconnaître la sainteté. Ainsi ce premier vœu est de nulle +valeur à mes yeux, et ne vous engage pas, d’autant plus que la cause +première était tout à fait illusoire et vaine. Vous le savez maintenant. + +— La cause, la cause, monsieur le curé!... Ce n’était pas une mauvaise +cause. Ma mère pensait que les fades du mont Barlot me voulaient du mal +puisqu’elles m’avaient mis ces trois pièces de monnaie dans la main; et +elle disait que, pour m’en préserver, il fallait faire trois vœux à la +sainte Vierge : vœu de pauvreté, à cause du louis d’or; vœu de chasteté, +à cause du gros écu; vœu d’humilité, à cause de la pièce de cinq sous... +Voilà comme la chose s’est passée... Je ne peux rien y changer. + +— Mais vous ne compreniez pas ces vœux? vous étiez une enfant. + +— Oh! que si, que je les comprenais bien! + +— Mais vous les faisiez pour obéir à votre mère? + +— Ça me faisait plaisir de lui obéir, et de plaire aussi à la sainte +Vierge, et de ressembler à la Grande Pastoure, qui a fait avec ses vœux +le miracle de chasser les Anglais de notre pays. + +— Très bien. Mais la sainte Vierge, vous l’appeliez la grand’fade? +avouez-le, Jeanne! + +— Qu’est-ce que ça fait que nous l’appelions comme ça, monsieur l’abbé? +ça ne lui fait pas déshonneur. + +— Et vous pensiez aussi qu’elle vous aiderait à trouver le trésor et à +_donzer_ le veau d’or. + +— Elle avait bien aidé la Grande Pastoure à gagner des villes et des +grandes batailles! elle pouvait bien me faire trouver le trou-à-l’or, +qui doit rendre riche tout le monde qui est sur la terre. Ça n’est pas +par avarice que je souhaitais cela, monsieur le curé, puisque j’avais +fait vœu de pauvreté pour moi. Ça n’était pas pour trouver un mari, +puisque j’avais fait vœu de virginité. Ça n’était pas non plus pour +faire parler de moi, puisque j’avais fait vœu d’être humble et de rester +bergère. + +— Mais, maintenant, Jeanne, toutes ces rêveries de trésor, de guerre +aux Anglais, et de richesse universelle qui vous ont bercée si +longtemps, doivent être effacées. Vous voyez bien qu’il n’y faut plus +songer, et il serait peut-être plus heureux et plus méritoire pour vous +d’épouser un homme riche, humain et bienfaisant, qui ferait cultiver nos +terres, assainir notre pays, et qui rendrait les habitants heureux en +travaillant. + +— Je ne sais pas tout cela, monsieur l’abbé. C’est possible; et si ça +est, je fais grand cas des bonnes intentions de cet homme-là. Mais je ne +peux pas manquer à mon vœu. Je l’ai fait dans la liberté de ma pure +volonté; et vous avez beau dire que puisque les pièces de monnaie me +sont venues de trois messieurs, au lieu de me venir de trois fades, la +cause du vœu est nulle; je dis, moi, que le vœu reste, et qu’on ne peut +pas se moquer de ces choses-là. + +— A Dieu ne plaise que je vous conseille de vous en moquer! Les +engagements pris avec Dieu et notre conscience sont mille fois plus +sacrés que ceux qu’on prend avec les hommes. Mais il y a des vœux +téméraires que l’Église ne reconnaît pas valables, et que Dieu repousse +quand la cause est frivole ou coupable. + +— Coupable, monsieur l’abbé? quand mon vœu était destiné à rendre +heureux tous les pauvres qui sont sur la terre! + +— Convenez que vous bâtissiez vos engagements sur une erreur, sur une +grossière superstition. Votre cœur est admirablement bon, votre +intention fut sublime; mais votre esprit n’est pas éclairé, Jeanne, et +vous devez croire que j’en sais un peu plus long que vous sur les cas de +conscience. + +— Pourtant, monsieur l’abbé, quand vous m’avez permis de renouveler mon +vœu dans l’église, vous l’avez cru bon! + +— Et je le crois tel encore; mais la cause du vœu n’en est pas moins +nulle. J’ignorais, à cette époque, tout ce que je sais maintenant des +superstitions toulloises; et vous avez, vous autres, une manière de vous +confesser par métaphores, qui fait qu’on croit que vous parlez du bon +Dieu quand vous parlez quelquefois du diable. + +— Oh! non, monsieur l’abbé, dit Jeanne un peu fâchée, je ne rends pas +de culte au diable! + +— Je ne dis pas cela, ma bonne Jeanne; mais je dis que l’Église +pourrait maintenant vous relever de tous vos vœux. + +— L’église, monsieur l’abbé? l’église de Toull-Sainte-Croix? + +— Non, mon enfant, l’église de Rome. + +Jeanne baissa les yeux d’un air soumis. Elle avait bien entendu parler +de l’église romaine à son curé; mais, comme chez tous les paysans, ce +mot ne présentait à son esprit d’autre sens que celui d’un bel édifice, +objet de dévotion particulière, où les riches seuls pouvaient aller en +pèlerinage. + +— Je crois bien à la vertu de l’église de Rome, dit-elle; mais quoique +ça, il n’y a pas d’église qui soit plus que Dieu. + +Le curé essaya de se faire comprendre. Il parla du pape. Les paysans +entendent aussi quelquefois parler du pape. Ils l’appellent _le grand +prêtre_, et Jeanne ne pouvait s’habituer à l’appeler autrement. + +— Ce n’est pas au _grand prêtre_, pas plus qu’à l’église de Rome, ou à +celle de Saint-Martial de Toull, que j’ai fait mes promesses, dit-elle; +c’est au bon Dieu du ciel, à la Grand’Vierge et à ma chère défunte mère. +Celle-là ne disait pas toujours comme vous, monsieur l’abbé; et sur +l’article des vœux, elle me disait tous les jours que c’était pour ma +vie, et qu’il serait plus heureux pour moi de mourir que de me trahir. + +Le curé parla encore du chef de l’Église, du successeur des apôtres qui +a reçu les clefs du ciel et le pouvoir de délier les âmes sur la terre. +Jeanne fut étonnée, un peu scandalisée même, malgré elle, du pouvoir que +M. Alain attribuait à un homme. + +— Tout ça ne fera pas, dit-elle, que je n’aie pas juré sur la pierre +d’Ep-Nell, pendant que le corps de ma pauvre défunte était là, et que +notre maison achevait de brûler, de ne jamais manquer à mes vœux, de ne +jamais me marier, et de ne jamais tant seulement embrasser un homme par +amour. Vous voyez bien, monsieur l’abbé, que l’âme de ma mère viendrait +me faire des reproches, que la Grand’Vierge me retirerait son amitié, et +que le bon Dieu me punirait. Ce qui est fait, on n’y peut rien changer, +et c’est inutile d’y penser. + +Rien ne put ébranler la résolution saintement fanatique de Jeanne; et M. +Alain, qui l’interrogeait plus encore pour l’éprouver que pour la +convaincre, revint d’auprès d’elle pénétré d’une admiration qu’il +communiqua à ses jeunes amis, mais qui n’empêcha pas sir Arthur de +tomber dans une profonde tristesse. Il s’approcha de Jeanne, attacha sur +elle un regard douloureux, et s’éloigna sans lui dire un mot, résolu à +respecter sa foi et à vaincre son propre amour s’il en avait la force. + +Le curé vint prendre congé de madame de Boussac, qui, ne sachant point +le vrai motif de sa visite, l’avait trouvé très amusant et très +original. Elle essaya de le pousser encore un peu sur les étymologies; +mais personne ne la seconda plus. L’espérance avait donné, une heure +auparavant, de la gaieté aux amis de Jeanne. Ils faisaient maintenant de +vains efforts pour sourire. + +M. Alain allait se retirer, et déjà on lui amenait son cheval devant la +porte, lorsque Marie monta à sa chambre pour prendre un livre qu’elle +lui avait promis. Elle trouva Jeanne à genoux, sur son prie-Dieu, pâle +comme la vierge d’albâtre qui recevait sa prière, les yeux ouverts et +comme décolorés, les mains jointes et le corps roide et penché en avant. +La fixité de son regard et de son attitude épouvanta mademoiselle de +Boussac. + +— Jeanne, s’écria-t-elle, qu’as-tu? réponds-moi; à quoi penses-tu? +es-tu malade? ne m’entends-tu pas? + +Jeanne resta immobile, les lèvres entr’ouvertes. Marie la toucha, elle +était glacée, et ses membres étaient roides comme ceux d’une statue. Aux +cris de mademoiselle de Boussac, tout le monde accourut. On crut d’abord +que Jeanne était morte. Le médecin n’était pas loin; il fit une seconde +saignée, et Jeanne reprit ses esprits. Mais elle fit signe qu’elle +voulait parler bas au curé; et, comme on l’engageait à ne pas parler +encore, parce qu’elle était trop faible, elle dit d’une voix éteinte : + +— Ça m’est commandé d’en haut. + +Quand tout le monde se fut éloigné, Jeanne dit à M. Alain de cette voix +si faible qu’il avait peine à l’entendre : + +— Je me sens malade, et je pourrais bien en mourir. Je veux donc vous +faire ma confession, monsieur l’abbé, du moins mal que je pourrai... +Vous savez... cet Anglais? Où est-il? Eh bien! j’y pensais, j’y pensais +un peu trop souvent. + +— Malgré vous, sans doute, ma fille? + +— Oh! bien sûr. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher; et depuis hier +surtout, toute la nuit je l’avais devant les yeux. Est-ce un péché +mortel, monsieur le curé? + +— Non, sans doute, mon enfant. Ce n’est même pas un péché, puisque +c’est une préoccupation involontaire. + +— Mais encore tout à l’heure, dans le pré, en vous parlant, j’avais +comme du regret d’être obligée de garder mon vœu. Ce n’est pas que +j’aurais voulu être mariée, je n’ai jamais pensé à ça; mais ça me +faisait de la peine de faire tant de peine à ce monsieur qui est si bon. + +— Eh bien! Jeanne, croyez-vous que je doive faire faire des démarches +auprès du Saint-Père pour obtenir la rupture de vos vœux? + +— Oh! jamais, monsieur l’abbé! D’ailleurs, il ne s’agit pas de ça; il +s’agit de mettre mon âme en paix. Ma chère amie qui est dans le ciel me +reprocherait, j’en suis sûre, d’avoir des sentiments pour un Anglais, et +j’ai honte d’être si faible. Mais quand il m’a regardée dans le pré, +comme pour me dire adieu, ça m’a fendu le cœur. Il faut que vous me +donniez l’absolution pour ça, monsieur l’abbé. + +— Avez-vous eu des sentiments du même genre pour quelque autre, Jeanne? + +— Oh non! Monsieur, jamais. J’ai eu du chagrin pour mon parrain, mais +ça n’était pas la même chose. Je ne me reproche pas ça... + +— Eh!... pardonnez mes questions, ma fille, mais au moment de vous +donner l’absolution, je dois secourir votre mémoire, affaiblie +peut-être; M. Léon Marsillat... + +— Oh! celui-là!... dit Jeanne. + +Mais elle était trop épuisée pour parler davantage; elle ne put que +sourire avec une douceur angélique à laquelle se mêla un peu de la +fierté malicieuse de la femme. Le curé lui donna l’absolution, et elle +parut s’endormir. Quand elle se réveilla, Marie tenait sa main; +Guillaume, pâle et consterné, était à genoux auprès d’elle; M. Harley, +debout et immobile, semblait paralysé. Le médecin lui avait dit des mots +terribles : + +— Le cas est grave, cette jeune fille pourrait bien succomber d’un +instant à l’autre. + +Cependant Jeanne parut se relever de cette crise. Couchée sur le propre +lit de sa chère mignonne, et soignée par elle, elle paraissait jouir +d’un grand calme et assurait ne pas souffrir du tout. + +— Cela m’étonne, disait le médecin, il faut qu’elle dorme ou qu’elle +souffre. + +Mais on ne put savoir à quoi s’en tenir. Claudie avait bien expliqué que +Jeanne était de ceux qui ne se plaignent pas : était-elle de ceux qui +souffrent? Marie pensait qu’elle était de la nature des anges, qui ne +sentent d’autres douleurs que la pitié pour les hommes. + +Après sa confession, Jeanne parut avoir surmonté son regret ou abjuré +ses scrupules; car elle regarda M. Harley sans émotion, et, en recevant +les adieux de M. Alain, qui était forcé de retourner à sa paroisse avant +la nuit, elle lui dit qu’elle se sentait l’âme en paix. Vers le coucher +du soleil, elle se souleva et fit signe à Cadet et à Claudie de venir +auprès d’elle. + +— Mes enfants, leur dit-elle, si je venais à mourir, vous auriez soin +de Finaud, pas vrai? + +Cadet ne répondit que par des sanglots. Claudie s’écria du fond de son +cœur : + +— Ne meurs pas, Jeanne; j’aimerais mieux mourir à ta place. + +— Oh! je n’ai pas envie de mourir! dit Jeanne en souriant. +Allez-vous-en servir le dîner, mes enfants; on l’a bien assez retardé +pour moi. Mon parrain, ma mignonne, il faut aller dîner. Je suis très +bien, Dieu merci! Vous viendrez me revoir après, si vous voulez. + +— Oui, oui, allez dîner, dit le médecin, qui tenait le bras de Jeanne. +Le pouls est bon. Ce ne sera rien aujourd’hui. + +— Monsieur Harley, dit-il à sir Arthur en le suivant dans le corridor, +avant un quart d’heure cette fille sera morte. Mademoiselle de Boussac +est fort sensible et l’aime beaucoup. Guillaume en est, je crois, fort +amoureux. Ces pauvres enfants sont d’une santé trop délicate pour +assister à un pareil spectacle. Emmenez-les et ne faites semblant de +rien, vous qui êtes un homme calme et fort. Ordonnez à Claudie de +descendre et de rester en bas; elle jetterait les hauts cris dans la +maison... Et puis, revenez, vous! Il est possible que nous ne soyons pas +trop de deux pour contenir la malade dans ses dernières convulsions. + +M. Harley, la mort dans l’âme, suivit de point en point les indications +prudentes du médecin. Lorsqu’il rentra, Cadet, qui était resté avec ce +dernier auprès de Jeanne, vint à sa rencontre en riant. + +— Oh! la Jeanne va bien mieux, dit-il en frappant ses mains l’une dans +l’autre, la voilà qui chante. Oh! je suis-t-i content! J’avais ben cru +qu’alle en mourrait! + +— Va-t’en servir le dîner, lui cria le médecin. Tu vois, nous n’avons +plus besoin de toi. Monsieur Harley, ajouta-t-il, fermez les portes et +les fenêtres; qu’on n’entende pas cette agonie, et apprêtez-vous à un +peu de courage. Ces fins-là sont violentes et affreuses. C’est une +commotion cérébrale; la crise se prépare... Ce ne sera pas long. + +Le sang-froid terrible du médecin glaçait le malheureux Arthur d’horreur +et de désespoir. Jeanne, assise sur son lit, les joues bleuies et les +yeux étincelants, caressait son chien, et chantait d’une voix forte et +vibrante : + + Là où donc est le temps + Où j’étais sur ma porte, + Assise dans mon habit blanc... + +Mais le docteur s’était trompé. La fin de Jeanne devait être aussi douce +et aussi résignée que sa vie. Sa voix s’adoucit, et prit un accent +céleste en murmurant ces vers d’une autre chanson du pays : + + En traversant les nuages, + J’entends chanter ma mort. + Sur le bord du rivage + On me regrette encore... + +— _Oh, moi là! oh, moi là!_ Finaud, mon petit chien, mon chien Finaud! +_Tranche, tranche, aoulé, aoulé! en sus, en sus... vire, vire, vire!_... + +— Que dit-elle, mon Dieu! s’écria M. Harley en joignant les mains. + +— Elle rassemble son troupeau pour partir; elle excite son chien, dit +le docteur. Elle se croit au pré... C’est le délire. + +— Monsieur Harley, je veux vous parler, dit tout à coup Jeanne d’une +voix ferme. Vous êtes un brave homme, un homme selon Dieu... Ma chère +mignonne est un ange du ciel... Je vous commande de la part du bon Dieu +et de la sainte Vierge de l’épouser... Et puis, écoutez, vous irez à +Toull-Sainte-Croix, vous assemblerez tous les gens de l’endroit, et vous +leur direz de ma part ce que je vas vous dire : Il y a un trésor dans la +terre. Il n’est à personne; il est à tout le monde. Tant qu’un chacun le +cherchera pour le prendre et pour le garder à lui tout seul, aucun ne le +trouvera. Ceux qui voudront le partager entre tout le monde, ceux-là le +trouveront, et ceux qui feront cela seront plus riches que tout le +monde, quand même ils n’auraient que cinq sous... comme moi... et comme +sainte Thérèse... Vous leur direz cela, c’est la _connaissance_, la +_vraie connaissance_ que ma mère m’a donnée ou qu’elle m’avait bien +commandé de donner à tout le monde quand j’aurais trouvé le trésor. +S’ils ne vous écoutent pas, ils pourront encore longtemps chanter la +vieille chanson : + + Dites-moi donc, ma mère, + Où les Français en sont? + Ils sont dans la misère, + Toujours comme _ils étions_. + +La voix de Jeanne avait un timbre céleste, mais elle s’affaiblissait de +plus en plus. + +— Monsieur Harley, dit-elle, attendez, ne partez pas encore; mettez-moi +mon chapelet dans les mains... Y est-il? Je ne le sens pas; j’ai les +mains mortes. Vous aimerez ma chère mignonne, pas vrai? Oh! mon Dieu, +voilà la grand’fade devant moi; comme elle est blanche! Elle éclaire +comme le soleil... Elle a le bœuf d’or sous ses pieds! Adieu, mes +amis!... Adieu, mon Cadet; adieu, ma Claudie... Êtes-vous là? Vous +prierez le bon Dieu pour moi... Vous recommanderez ma pauvre tante à mon +parrain... Et ma chère mignonne? Ah! je la vois!... Bonsoir, ma chère +demoiselle, voilà le soleil qui s’en va... et le clocher de Toull qui se +montre. M’y voilà arrivée, Dieu merci!... + +Jeanne étendit le bras, et voulut saisir la main de sir Arthur, qu’elle +prenait pour Marie. Mais elle l’avait dit, ses mains étaient mortes, et +son bras demeura roide hors du lit. Arthur le couvrit de baisers qu’elle +ne sentit pas. Elle avait cessé de vivre... + +Guillaume, Arthur et Marie, brisés d’abord par la douleur, retrouvèrent +leur courage pour aller ensevelir le corps de Jeanne dans le cimetière +de Toull, à côté de celui de Tula et des autres parents. + +Malgré les précautions de sir Arthur, Guillaume se battit en duel avec +Marsillat. Ce dernier, en apprenant la chute et la mort de Jeanne, avait +perdu tout son orgueil, et il avait été s’accuser et gémir sincèrement +dans le sein de sir Arthur, qui lui avait tout pardonné, le trouvant +bien assez puni par ses remords. Mais Guillaume continuait à être +exaspéré contre lui. Sa mère l’avait détrompé, en lui disant, pour le +consoler de la perte de Jeanne, que cette jeune fille n’était pas et ne +pouvait pas être sa sœur. Cette nouvelle révélation ne fit qu’irriter la +douleur du jeune homme. Il accusa madame de Charmois et Marsillat de la +mort de cette chaste victime, et sa fureur contre Léon ne connut plus de +bornes. Il le provoqua si amèrement que, malgré la patience et la +générosité dont le bouillant avocat fit preuve en cette occasion, il le +força de se battre avec lui dans le cromlech des pierres jomâtres. +Marsillat avait fait tout au monde pour éviter cette extrémité. Il avait +trop d’avantage sur Guillaume, et pourtant celui-ci le blessa grièvement +à la cuisse. Marsillat en resta boiteux, ce qui nuisait singulièrement à +ses succès auprès des beautés de la ville et de la campagne. Une +difformité, ou une infirmité, si peu choquante qu’elle soit, est plus +répulsive aux paysans qu’une laideur amère jointe à un corps bien +constitué. Claudie ressentit l’effet de cette disgrâce de son amant; ou +plutôt, lorsqu’elle eut appris ou deviné la véritable cause de la mort +de Jeanne, elle ne put jamais pardonner. + +Marie et Arthur furent longtemps inconsolables. Mais Jeanne avait dicté +ses dernières intentions à M. Harley, qui se fit un devoir de les +remplir. Après Jeanne, Marie était pour lui la plus excellente de toutes +les femmes. Leur affection pour cette chère défunte forma un lien sacré +entre eux. Ils se marièrent un an après sa mort, et voyagèrent pendant +quelque temps avec Guillaume, pour le distraire de sa douleur sombre. Le +jeune baron se rétablit enfin, et n’épousa point Elvire de Charmois, qui +resta longtemps fille, au grand déconfort de sa mère. + +Guillaume n’était pas sans remords. Il se reprochait amèrement d’avoir +aimé Jeanne trop ou trop peu, de n’avoir pas su vaincre à temps sa +passion, ou de n’y avoir pas héroïquement cédé, en offrant le premier à +sa filleule un amour noble et dévoué comme celui de M. Harley. A quelque +chose, dit-on, malheur est bon. Cela est vrai, si le repentir nous +purifie. Guillaume en fut un exemple. Il ne fit point d’actions +éclatantes; il resta rêveur et amant de la solitude; mais il porta dans +toutes ses relations avec les hommes que le préjugé lui rendait +inférieurs une charité et une bienveillance à toute épreuve. Il ne fit +en cela qu’imiter sa sœur et son beau-frère, dont les idées et les +actions généreuses semblèrent d’un siècle en avant du temps misérable et +condamné où nous vivons. + +Marsillat avait reçu une dure leçon. Il se corrigea du libertinage; mais +il avait le fond de l’âme trop égoïste pour ne pas remplacer cette +mauvaise passion par une autre. L’ambition politique devint le stimulant +de son intelligence et la chimère de sa vie. + + + + + FIN + + ‾IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE‾ + + PRINTED IN GREAT BRITAIN + + + + + Note de Transcription + +Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été +corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation +de la majorité a été employé. + +Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se +produisent. + +L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où le livre a été +écrit et ou publié. + +Les informations relatives à l’éditeur, figurant sur la dernière page, +sont encadrées par des symboles « ‾ ‾ » et indiquent une surbrillance. + +[Fin de _Jeanne_, par Amantine-Lucile-Aurore Dudevant née Dupin (pseud. +George Sand).] + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78257 *** |
