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Cette lecture l’entraîna à +relire du Stendhal, ainsi que les pages +à lui consacrées par Sainte-Beuve, +Taine et Bourget. Un plan fut ébauché +par René Boylesve ; quelques alinéas, +rédigés ; mais la chose en resta là.</p> + +<p>La date de 1914 étonne d’abord. +Comment, lui dont la pensée toujours +soucieuse fut irrémédiablement ravagée +par la guerre et dès son début, comment +a-t-il pu s’abstraire du drame à +ce point, ne fût-ce qu’une heure, et +s’attacher à un sujet qui n’y avait aucun +rapport visible ou urgent ? Ce fut l’instinct +de conservation morale qui lui +inspira cette discipline de sereine apparence +et de fond pathétique ; ce fut le +besoin de sauvegarder son meilleur +esprit, justement pour pouvoir l’appliquer +au terrible drame. Et comme +l’époque l’anéantissait d’autant mieux +qu’elle le maintenait éloigné de l’action, +c’est en dehors du drame qu’il pouvait +trouver l’indispensable point d’appui : +à savoir dans son propre sol, et dans +la permanence du sol français représenté +pour lui, dans ces circonstances +où tout vacillait, par les Lettres. Stendhal +ne fut d’ailleurs pas son seul +recours en ce genre. René Boylesve +relut dans le même temps Montaigne, +Marc-Aurèle, et les annota aussi.</p> + +<p>On ne peut se défendre d’un scrupule : +en publiant, si savoureuses +soient-elles, ces notes de premier jet +où plus d’une phrase n’achève même +pas son déroulement grammatical, ne +blesse-t-on pas indiscrètement le souvenir +de René Boylesve, qui aimait les +choses finies ? On ne réfute certaines +objections que par l’argument <i lang="la" xml:lang="la">ad hominem</i> ; +et vous-même, Boylesve, n’auriez-vous +pas regretté qu’on ne publiât +point certaines pages inachevées de +Stendhal ? Pourquoi, en l’honneur de +Stendhal, ne vous ferait-on pas ouvertement +honneur des lignes que vous +lui avez consacrées ?</p> + +<p>Disons enfin qu’on n’a pas hésité à +reproduire les citations nombreuses +auxquelles René Boylesve a accroché +ses adhésions, ses objections, ou ses +additions, — ceci était indispensable +pour l’intelligence de son texte — , et +même des citations non commentées, +parce qu’un simple choix d’extraits +peut fournir une précieuse indication +sur l’esprit qui s’y exerça.</p> + +<p class="sign">G. G.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge i">RÉFLEXIONS SUR STENDHAL</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">I<br> +NOTES POUR UNE ÉTUDE</h2> + + +<p>1<sup>o</sup> Gloire paradoxale, pourquoi ? (non +prévue, non cherchée). Pourquoi ? +parce qu’il représente exactement le +contraire de ce que semblent chérir +nos mœurs contemporaines.</p> + + +<p class="ugap">α. Il est avant tout psychologue ; et +l’élite que la psychologie intéresse, +n’est certes pas plus étendue [aujourd’hui] +que du temps de Stendhal.</p> + + +<p class="ugap">β. Il est « trop différent » pour plaire. +Nous faisons parfois des succès à l’originalité, +nous croyons même n’aimer que +l’originalité ; en fait, nous appelons +original ce qui est conforme à un certain +mouvement encore en opposition avec +la masse énorme du public, mais dûment +adopté dans des milieux agités et puissants, +souvent sanctionnés par les pouvoirs +publics qui sont partisans de +l’originalité.</p> + + +<p class="ugap">γ. Son originalité véritable consiste +à ne rien faire pour la Société. Or nous +sommes éminemment au service de la +Société. A de rares exceptions près, +tous nos farouches indépendants parlent +ou voudraient parler au public ; conservateurs +ou révolutionnaires tiennent au +fond le même langage : ils se piquent +de toucher l’intérêt commun.</p> + +<p>Toute la littérature française, depuis +le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, comme disait Brunetière, +est « fonction de la Société ». +Stendhal est, depuis Montaigne, le premier +écrivain français qui n’exprime +que soi-même ou que sa vision absolument +désintéressée des hommes.</p> + +<p>Il conviendrait de rapprocher de lui +La Bruyère et La Rochefoucauld, qui, +toutefois, veulent être lus et, malgré +leur audace extrême, approuvés. Au +sommet de notre littérature, Pascal, si +haut et si libre, n’est cependant pas +seul ; il a en face de lui Dieu, et il écrit +ses pensées dans une intention d’apologétique. +Rousseau, indépendant, est +un moraliste, un apôtre.</p> + +<p>Stendhal, comme Claude Bernard +devant la vérité scientifique, ne connaît +que ce que sa géniale intuition lui fait +découvrir de soi-même, des caractères +étrangers, et de la Société ; et il n’est +pas soupçonnable d’avoir une autre fin, +en le disant, que d’exprimer ce qui lui +paraît évident. Il convient d’ajouter que +c’est à tort que de pareils écrivains +semblent ne pas jouer leur rôle dans le +concert social : ils servent la connaissance +de l’homme, qui sert à toute la +collectivité ; ils servent la littérature plus +que tous les autres, par quoi ils contribuent +à la gloire nationale en même +temps qu’à celle de l’humanité ; et ils +ont une plus grande chance de durée +que ceux qui emploient leur talent à +des utilités immédiates.</p> + +<hr> + + +<p>La gloire de Stendhal est à son comble. +Je veux dire : la gloire telle que nous +l’entendons communément, celle qui +est proclamée par la Renommée aux +cent bouches.</p> + +<p>En réalité, la gloire véritable n’a +rien de commun avec celle-ci qu’on +dirait être le résultat du suffrage universel. +La gloire véritable est d’occuper +la ferveur d’une élite d’esprits si éminents +qu’il y ait chance d’abord qu’ils +se trompent peu et secondement que +leur autorité transmettra votre nom +plus sûrement que la foule oublieuse. +Tout autre sorte de gloire peut intéresser, +amuser, étourdir — et corrompre — un +écrivain, mais ne saurait +contenter intimement et profondément +une grande âme.</p> + +<p>J’imagine que, des Champs-Élysées +où son incomparable esprit repose, +Stendhal fut aussi satisfait lorsque les +élèves de M. Jacquinet, à l’École Normale, +instituaient, avec raisons à l’appui, +son culte<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, qu’il le peut être aujourd’hui +où son nom fait branler presque +toutes les têtes et allume un regard +d’un si étrange malaise dans les yeux +de malheureux, qui, sans le comprendre, +se croient tenus de l’admirer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Jacquinet est ce jeune professeur à l’École +Normale qui révéla Stendhal à Taine et à ceux de +la célèbre promotion.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Lorsqu’on s’apprête à dire ne fût-ce +que quelques mots sur Stendhal, il +faudrait honnêtement avertir son public +et lui demander : « L’homme, tel que +Dieu et les circonstances de la vie l’ont +fait, est-il pour vous sujet intéressant +et que vous désiriez connaître ? ou bien +ne vous attachez-vous qu’aux idées +que la littérature vous habille plus ou +moins heureusement en hommes ? » +On pourrait inviter ces derniers à ne +point écouter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +NOTES DE LECTURE<br> +SUR<br> +<i>VIE DE HENRI BRULARD</i></h2> + + +<p>Stendhal comme maître, à cause de +son horreur de l’emphase, des grands +mots. Se souvenir qu’il dit, dans la +<i>Vie de Henri Brulard</i>, que son grand-père +ne tolérait pas qu’on prononçât +un mot qui sentît la grandiloquence et +que cependant il ne tolérait pas un +mot bas. Stendhal s’est accoutumé dès +son plus jeune âge à l’expression juste. +L’horreur du style de Chateaubriand +et des principes de M. Villemain ont +fait le reste.</p> + +<p>Personnellement, rien ne m’est plus +odieux qu’un mot plus grand que ce +qu’il signifie. Je le préfère pauvre, +insuffisant, et que l’idée qu’il contient +le fasse éclater.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>L’exaltation espagnole à laquelle +j’eus le malheur d’être sujet toute ma +vie.</i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 71. (Édition +Champion, 1913.)</p> + +<p>Qu’il est toujours, avant tout, un +homme passionné. Il dit quelque part +qu’il a la peau et la surface extérieure +d’une femme ; il n’en a pas que cela ; +il juge presque toujours par passion ; +il n’a pas aimé les curés ni les rois par +horreur de son père et de sa tante +Séraphie ; il a horreur de Chrysale et +de la comédie bourgeoise, même chez +Molière, par haine de la vie bourgeoise +de Grenoble ; il a horreur de Grenoble +à cause des promenades à +Claix ; et quand il arrive à Paris, il +prend la ville en dégoût, parce qu’elle +n’a pas de montagnes ! parce qu’elle +n’a pas de montagnes comme en avait +Grenoble qu’il détestait !…</p> + +<p>« <i>Dans le fait, je n’avais aimé Paris +que par dégoût profond pour Grenoble.</i> » +<i>Vie de H. B.</i>, II, 82.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Je n’ai jamais cru que la Société +me dût la moindre chose. Helvétius +me sauva de cette énorme sottise. <span class="sc rm">La +Société paie les services qu’elle +voit.</span></i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 89.</p> + +<p>« <i>Le Tasse [qui espérait que toute +l’Italie ferait à son poète une pension +de deux cents sequins] ne voyait pas, +faute d’Helvétius, que les cent hommes, +qui sur dix millions comprennent <span class="xsmall rm">LE +BEAU</span> qui n’est pas imitation ou perfectionnement +du <span class="xsmall rm">BEAU</span> déjà compris +par le vulgaire, ont besoin de vingt ou +trente ans pour persuader aux vingt +mille âmes les plus sensibles après +les leurs que ce nouveau beau est réellement +beau.</i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 90.</p> + +<hr> + + +<p>Son goût pour l’Italie lui vient de +la passion pour la vérité, lui vient de +son jugement <i>désintéressé</i>, puis de sa +croyance à l’excellence des individualités +exceptionnelles plutôt qu’à l’excellence +d’une société ordonnée comme +le fut la française.</p> + +<p>Son goût pour les « brigands » qu’il +avoue au début de l’<i>Abbesse de Castro</i>. +Il admire l’individu énergique et en +cela il est avec l’âme populaire, ce qui +probablement lui fait écrire : « la fibre +artiste qui vit toujours <i>dans les basses +classes</i> ». (C’est lui qui souligne.) +Vérité plus profonde qu’il ne l’a pensé +peut-être, car il ne les croyait artistes +que parce qu’elles aiment l’énergie ou +l’individualisme héroïque contre le +pouvoir ; et elles sont artistes parce +qu’elles contiennent l’inépuisable réserve +de bon sens et de sensibilité à +l’état naissant, qui fait inévitablement +défaut aux classes supérieures déformées +et usées par les conventions.</p> + +<p>Sa manière d’opposer les brigands +italiens à la Société, et les motifs qu’il +donne de les admirer fait penser qu’il +serait aujourd’hui partisan des forbans +modernes, des grands escrocs comme +Deperdussin<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> qui volent trente-deux +millions, mais avec cela font marcher +les industries et avancer l’aviation par +exemple, que les timides gens sages +laisseraient volontiers inertes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Industriel fameux qui rendit des services à +l’aviation dans les années d’avant-guerre, mais que +ses procédés conduisirent à une faillite retentissante.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Le romanesque chez Stendhal.</p> + +<p>Non seulement son « espagnolisme » +auquel il fait de si fréquentes allusions ; +mais se rappeler ce qu’il dit de sa conception +de l’homme, la première année +qu’il a vécu à Paris :</p> + +<p>« <i>Un homme devait être, selon moi, +amoureux passionné, et, en même +temps, portant la joie et le mouvement +dans toutes les sociétés où il se +trouvait.</i></p> + +<p>« <i>Et encore cette joie universelle, +cet art de plaire à tous, ne devaient +pas être fondés sur l’art de flatter les +goûts et les faiblesses de tous. Je ne +me doutais pas de ce côté de l’art de +plaire, qui m’eût probablement révolté ; +l’amabilité que je voulais, était la +joie pure de Shakespeare dans ses +comédies, l’amabilité qui règne à la +cour du duc exilé dans la forêt des +Ardennes.</i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 111.</p> + +<hr> + + +<p>Stendhal manque du sens réaliste ; il +ne l’a acquis, à un degré prodigieux, +que par dépit et par rage ; son réalisme +est le résultat d’un romantisme ou, si +l’on veut, d’un idéalisme froissé.</p> + +<p>Après avoir écrit ceci, je trouve :</p> + +<p>« <i>La sagacité, qui n’a jamais été +mon fort, me manquait tout à fait. +J’étais comme un cheval ombrageux +qui ne voit pas ce qui est, mais des +obstacles petits ou imaginaires.</i> » <i>Vie +de H. B.</i>, II, 115.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Quelle différence si M. Daru ou +M<sup>me</sup> Cambon m’avait dit, en janvier +1800 : Mon cher cousin, si vous voulez +avoir quelque consistance dans la +société, il faut que vingt personnes +aient intérêt à dire du bien de vous.</i> » +<i>Ibid.</i>, II, 120.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Virgile me faisait horreur, comme +protégé par les prêtres qui venaient +dire la messe et me parler de latin +chez mes parents.</i> » II, 132.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Je crois voir que ce qui me défendait +du mauvais goût d’admirer la +<span class="xsmall rm">CLÉOPÉDIE</span> du comte Daru et, bientôt +après, l’abbé Delille, c’était cette doctrine +intérieure fondée sur le vrai plaisir, +plaisir profond, réfléchi, allant +jusqu’au <span class="xsmall rm">BONHEUR</span>, que m’avaient +donné Cervantès, Shakespeare, Corneille, +Arioste, et une haine pour le +puéril de Voltaire et de son école.</i> » +II, 133.</p> + +<p>Très important !</p> + +<hr> + + +<p>« <i>L’expérience m’a appris que la majorité +laisse diriger la sensibilité aux +arts, qu’elle peut avoir naturellement, +par l’auteur à la mode : c’était Voltaire +en 1798, Walter Scott en 1828.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>Il dit que son admiration ancienne +pour l’Arioste venait de ce qu’il prenait +tout à fait au sérieux les passages tendres +et romanesques. Et il ajoute :</p> + +<p>« <i>Ils frayèrent, à mon insu, le seul +chemin par lequel l’émotion puisse +arriver à mon âme. Je ne puis être +touché jusqu’à l’attendrissement <span class="xsmall rm">QU’APRÈS +UN PASSAGE COMIQUE</span>.</i> » P. 135.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +NOTES DE LECTURE<br> +SUR<br> +<i>STENDHAL ET LE BEYLISME</i><br> +<span class="sc">De Léon Blum</span></h2> + + +<p>Léon Blum signale une vérité :</p> + +<p>« <i>Comme tous les artistes entièrement +sincères, et qui n’ont jamais été prisonniers +d’une école, d’une manière, +ni même d’un succès, il est mobile, +versatile, contradictoire.</i> » P. 2.</p> + +<p>Je crois que c’est le propre de la nature +humaine d’être ainsi ; et qu’elle est +d’une façon générale ainsi, quand elle +n’est pas canalisée, endiguée par une +des trois choses que signale Blum. Et +c’est ainsi qu’est Montaigne, etc. Insister +là-dessus : l’homme est naturellement +« ondoyant et divers » ; l’unité +ne lui est fournie que par des occasions +extérieures.</p> + +<hr> + + +<p>Il a l’intelligence de ne point songer +à obtenir une physionomie <i>une</i> de +Stendhal, ce qui serait (c’est moi qui +dis cela) appliquer à son ombre la geôle +d’un succès qu’il ignora étant vivant.</p> + +<p>« <i>Il faut procéder</i>, dit Blum, <i>à la +manière des romanciers, et pour faire +saillir le personnage, l’engager dans +des épreuves ou dans des péripéties +réitérées.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 3. Son but n’est pas d’apporter +des nouveautés, ni de « présenter une +théorie forte : c’est seulement de faire +revivre un personnage réel. »</p> + +<p>Il s’agit donc simplement de pénétrer +avec un lecteur très intelligent dans +l’œuvre de Stendhal et d’essayer de +nous figurer l’homme qu’il a été. C’est, +en somme, un peu se conformer à la +méthode sorbonienne tant critiquée ces +dernières années : étant donné un +homme dont la gloire est incontestée, +connaissons-le, sans plus.</p> + +<p>La tâche de la plupart des critiques, +reconnaissons-le, consiste à se substituer +à l’auteur même qu’ils étudient. +Ils voient la réalité, comme la plupart +des hommes et même des artistes, sans +respecter son intégrité ; ils la voient +pour leur plaisir, c’est-à-dire, la plupart +du temps, pour le plaisir de se substituer +à elle, de se réaliser eux-mêmes +à l’occasion d’une réalité objective. +Cette soumission à l’objet que nous +trouvons ici, doit tout d’abord être +louée.</p> + +<hr> + + +<p>P. 5. Il se demande avec raison si la +lecture de <i>Rouge et Noir</i> et de la <i>Chartreuse</i> +fut vraiment, comme on l’a dit, +une leçon d’énergie (et voici une marque +de l’interprétation des meilleurs +critiques), et si elle ne fut pas, au contraire, +agissant à l’inverse de l’action.</p> + +<p>« <i>L’avenir jugera</i>, dit-il, <i>d’après les +résultats acquis, s’il faut la tenir pour +un tonique ou pour un toxique.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 6. Il a encore bien raison de ne +vouloir pas admettre, comme l’a fait +Sainte-Beuve, que le vrai Stendhal est +celui qu’ont connu vers 1821 Mérimée, +Ampère, ou Jacquemont, c’est-à-dire à +l’âge de quarante ans, c’est-à-dire au +moment où, familiarisé avec le monde, +il est en pleine possession de savoir +se dissimuler.</p> + +<p>« <i>Le vrai Stendhal</i>, dit-il, <i>c’est celui +de l’éveil à la vie…, celui que nous +ne connaîtrions par personne si nous +ne le connaissions par lui-même. L’intérêt +essentiel du <span class="sc rm">Journal</span> révélé par +Stryienski et M. de Nion, de la <span class="sc rm">Correspondance</span>, +et surtout des lettres publiées +par M. Paupe d’après les autographes +Chéramy, est de démontrer, pour qui +sait lire, cette vérité primordiale…</i> »</p> + +<p>Le <i>Rouge</i>, écrit à quarante-sept ans, +et la <i>Chartreuse</i>, à cinquante-six ans, +ne sont que le développement réfléchi +et la mise en œuvre romanesque de +ces premiers écrits.</p> + +<p>Comme tous les hommes qui demeurent +entièrement eux-mêmes, et que +ne gouvernent ni ne façonnent les +circonstances extérieures, Stendhal est +resté l’homme du temps de son enfance.</p> + +<p>Méfions-nous des hommes qui se +plaignent des misères de leur enfance. +Ils n’ont jamais rien tant aimé que de +se plaindre. Leurs malheurs sont aussi +chimériques que leurs joies ; quand +ils décrivent celles-ci, ce ne sont pas +les réelles, mais celles qu’ils s’imaginent +désirer.</p> + +<p>Blum lui-même signale que dans la +période de 1809 à 1812 Stendhal ne +nous donne pas de renseignements, +« sans doute parce qu’il s’y sentit à +peu près heureux, et que le bonheur +ne se confesse pas ». Fuyons donc le +bonheur ! Le bonheur est l’ennemi de +la littérature. Stendhal ne dit-il pas +lui-même : « Aurai-je le courage de parler +des années 1818, 1819, 1820, 1821…? +Je craindrais de déflorer les moments +heureux en les décrivant, en les anatomisant… +C’est ce que je ne ferai point, +<i>je sauterai le bonheur…</i> » Paul Bourget +ajoute : « Si ce bonheur avait été plus +complet encore, nous n’aurions pas eu +ce livre (<i>Les souvenirs</i>) ni probablement +le <i>Rouge</i> et la <i>Chartreuse</i>. »</p> + +<p>Stendhal lui-même a reconnu qu’avec +un peu plus de tendresse on eût fait +de lui « un niais comme tant d’autres ». +Est-ce bien vrai ? n’est-ce pas ici faire +à l’éducation la part trop belle ? Certes +elle intervient dans la formation d’un +caractère ; mais sont-ce bien les circonstances +qui, seules, font les réfractaires ? +L’état de réfractaire est une +passion ; c’est un état très cher à celui +qui dit en souffrir, et qu’il préfère +même au bonheur commun. Ne sentez-vous +pas avec quel mépris Stendhal +dit « un niais comme tant d’autres » ?</p> + +<hr> + + +<p>P. 10. « <i>La société de la Restauration +où tant de critiques s’obstinent à le +situer, ne fut pour lui qu’un milieu +étranger, inerte,… et qu’il jugea toujours +en homme de parti.</i> »</p> + +<p>Paul Bourget l’avait fort bien dit : +« <i>Depuis sa dix-huitième année il n’a +rien acquis, sinon plus d’ampleur de +ses tendances premières.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 13. « <i>Pour le développement d’un +Stendhal, cet état d’incohérence était +le milieu choisi</i> », etc.</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 14-15. « <i>Il a la mémoire affective +et la mémoire visuelle… Il n’a la mémoire +ni des événements ni des dates.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 21. Le fait « qu’un peu d’entraînement +corporel, de ce qu’on appelle +aujourd’hui culture physique, aurait +pu, comme le dit Léon Blum, faire +contre-poids à cette sensibilité anormale », +donne à songer… C’est vrai, +je le crois. Et aussi la même culture +qui aurait détruit Stendhal, aurait arraché +toute sa vigueur morale à Pascal ! +Et Rousseau, qu’eût-il été avec une +jeunesse sportive ?</p> + +<p>En lisant cette biographie de Stendhal, +en étant témoin de l’« oppression » +dont il est victime de la part de +ses parents, en reconnaissant que ce +sont ces souffrances d’enfant qui ont +développé [en lui] le goût de la méditation +solitaire, l’indépendance de l’esprit, +qui lui ont conservé « les nerfs +délicats, la peau d’une femme », on +se demande s’il y a à regretter quelque +chose. Et que serait <i>Le rouge et le +noir</i> sans toutes ces particularités ?</p> + +<p>Une éducation sportive aurait-elle +permis cette émotion du jeune Beyle, +à quatorze ans, en présence de +M<sup>lle</sup> Kably : « Si quelqu’un la nommait +devant moi, je sentais un mouvement +singulier près du cœur : j’étais +sur le point de tomber. »</p> + +<hr> + + +<p>N’est-il pas étrange que la renommée +éclatante de Stendhal se produise à +l’époque la moins apte à former des +Stendhals, et où toute sa sensibilité +excessive est la chose la plus étrangère ?</p> + +<hr> + + +<p>D’après Léon Blum, « <i>son idée de +l’amour</i> (à Stendhal), <i>toute fictive, ne +pouvait s’étendre librement que dans +le domaine de la fiction… C’est que, +chez lui, l’avidité amoureuse, formée +ou forcée par la lecture, alimentée par +la rêverie, dépendait de l’imagination +seule.</i> »</p> + +<p>Mais n’en est-il pas de même de tous +les amours qui ont laissé une trace dans +les écrits des hommes ? et n’est-ce pas +cela seulement qui mérite le nom +d’amour ? Celui qui résiste à la réalité, +nous savons bien ce qu’il est s’il prend +un caractère passionné, et je ne crois +pas que ses chantres trouvent jamais +chez les hommes un intérêt durable ; +ou bien il est la bonne entente ménagère. +Qu’est-ce qu’un amour où l’imagination +ne règne pas ?</p> + +<hr> + + +<p>P. 27. « <i>La même influence éducative, +qui déterminait son idée de +l’amour, fixait dans un sens analogue +sa conception du monde et de la fortune. +Sur les données des romanciers +et des poètes…, il construisait complaisamment +des destinées imaginaires et +une société illusoire.</i> »</p> + +<p>J’aime bien cette critique de la part +de Blum, réformateur social. De deux +choses l’une : ou il faut supprimer +l’imagination dans l’éducation et l’on +fera des hommes peu amoureux et peu +utopiques, c’est-à-dire d’affreux réalistes +dans les choses de l’amour et de +cyniques profiteurs en politique…</p> + +<hr> + + +<p>Ne voit-on pas partout que les gens +les plus mécontents, les plus fielleux, +sont ceux qui se trouvent logés dans +l’entre-deux, à mi-chemin des heureux +du monde ou [des] trop gros privilégiés +qui n’osent pas gémir, et des vrais +malheureux qui ou bien ont autre chose +à faire que crier, ou bien puisent dans +leur détresse vraie ce certain orgueil, +antidote fourni par la nature et qui +nous sauve dans les plus grands maux, — la +fierté muette de souffrir, — qui ne +se différencie que d’un degré de la +fierté loquace de n’être pas aussi heureux +qu’on veut y avoir droit.</p> + +<p>En somme, ne pourrait-on pas se +demander si l’éducation la plus cahotique +et la plus dérisoire n’est pas la +plus favorable à l’éclosion de cette +sorte de monstre qu’est l’homme de lettres ? +Ce qu’il ne faut pas souhaiter pour +les hommes qui ne sont pas destinés à +trouver par eux-mêmes l’harmonie +finale, ou seulement à se trouver, est +au contraire désirable pour cette sorte +d’aventurier qui doit tout tirer de son +expérience, et dont le propre est de +jeter partout la sonde et de se buter la +tête contre les murailles afin de connaître +quel est le degré de résistance +du crâne et du cerveau humain.</p> + +<hr> + + +<p>P. 33. « <i>Les hommes méfiants par +système sont généralement les plus +exposés à l’erreur.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 33. Blum dit très bien : « <i>Par-dessus +tout, une grande opinion et une +constante préoccupation de soi-même, +nées l’une et l’autre de la vie contractée +et solitaire…</i> »</p> + +<p>L’« imperméable », le récalcitrant, +selon Faguet.</p> + +<p>On est si bien ce que l’on doit être, +et nullement ce que l’on veut être ! +Voyez Stendhal qui ne voit le monde +qu’à travers Shakespeare : le rappelle-t-il +en quelque façon ?</p> + +<p>De quel effroyable repliement sur +soi-même, de quelle vision surchauffée +du monde un tel aveu ne doit-il pas +être le signe : « Quand j’aurai joui, +dit Stendhal, pendant six mois de six +mille francs de rentes, je serai assez +fort pour oser être moi-même en +amour » ! Voilà un étau qui, plus que +l’éducation première, a dû produire +cette chair contuse et aigrie, cette âme +exceptionnelle, cet appétit insatiable +et romanesque d’amour !…</p> + +<p>Il n’y a point d’épreuve telle que +d’être privé d’habit et du moyen de +payer un fiacre, quand on atteint l’âge +de l’amour !</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 59-60. Je ne serais pas de l’avis +de Blum, lorsqu’il dit que la cause +profonde du malaise éprouvé par Stendhal +dans le monde (malaise selon moi +sublime) « gît dans son ombrageuse et +souffrante vanité ». Qu’il l’ait avoué +lui-même, je ne m’en soucie pas : il +l’a avoué par un reste de pudeur devant +le monde de ses futurs lecteurs, parce +qu’il savait bien qu’il n’y a pas d’excuse +aux yeux des hommes à avoir +paru sot dans le monde. Mais il est +paralysé dans le monde, comme le +reconnaît M. Blum, parce qu’il cherchait +à y exprimer « des sentiments +forts », à y parler comme il le faisait +avec lui-même. C’est le génie parmi +les badins, les baladins : Stendhal, +dans le salon Daru, inaugurait l’humeur +hautaine des grands littérateurs +de la seconde partie du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, +contempteurs du monde où l’on ne +peut pas être soi-même, où l’on ne +peut pas réaliser la personnalité qu’ont +formée et votre don premier et votre +méditation et votre travail, et qui répugnaient +à se mettre au niveau des gens +qui n’ont pris que la peine de naître +et d’être charmants.</p> + +<p>« L’agrément mondain a pour principe +le naturel », dit Léon Blum. S’il +disait l’aisance, je comprendrais. J’y +opposerai l’aveu pathétique de Stendhal : +« Je sens bien que ma manière +naturelle ne saurait leur plaire, et que, +cependant, je suis jaloux de leur +plaire… » Conflit tragique entre la +Société et l’individu ; préparation à la +période de la vie italienne où l’individu +et le <i>naturel</i> sont plus libres, +plus réalisables.</p> + +<hr> + + +<p>P. 63. Blum dit que l’état créé par +le phénomène de <i>l’imagination renversée</i>, +que Stendhal appelle une erreur +d’homme supérieur, est le pire état, +puisqu’il y manque la grande consolation +de l’orgueil. Mais non ! Ce serait +dire que le meilleur état est dans l’harmonie +parfaite, et non dans la lutte +douloureuse. C’est toujours cette autre +erreur moderne qui consiste à opposer +à la douleur féconde, à cette chère +douleur créée par le christianisme, +l’état dionysiaque où l’on se domine, +où l’on domine tout, où l’on n’a plus +qu’à chanter victoire. Il n’y a rien de +plus lassant et de plus vide à la fin que +les chants de triomphe. La loi de la +vie est la contradiction, la lutte, la +douleur.</p> + +<hr> + + +<p>Blum dit que, dans l’œuvre de Stendhal, +« <i>jamais, au grand jamais, on +n’aperçoit le ton du réquisitoire, de la +revendication sociale. S’il eût été en +situation d’en profiter mieux, cette vie +ne lui eût même pas déplu, et bien au +contraire.</i> » P. 68.</p> + +<p>Certes, il avait la conception de la +vie de société, brillante, élégante ; et +rien de plus éloigné de lui que la revendication +sociale. Mais, s’il ne se plaisait +pas dans cette société, c’est qu’il la +trouvait médiocre ; s’il ne pouvait se +plier à ses exigences, c’est qu’il pensait +et sentait fortement, et qu’il se +trouvait, comme il le dit, au milieu +« d’un peuple de vaudevillistes ».</p> + +<p>Stendhal est atteint de l’hypertrophie +du moi, qui a fait presque tous les +grands écrivains modernes. Et il vit à +une époque où le goût vif et l’habitude +de la vie de société cause un conflit +aigu, permanent, avec cette maladie. Il +est, avec ça, de son temps ; il croit au +monde, aux salons ; son ambition, à cet +homme qui n’a écrit que pour le lecteur +de 1880, est de plaire !</p> + +<hr> + + +<p>Stendhal a le naturel — assez détestable +pour autrui — des hommes sensibles +qui n’ont pas dans la vie un but +étranger à eux-mêmes. Il rêve sans +cesse d’<i>autre chose</i> : à Milan, même +au fort de sa passion pour Métilde, il +rêve de notoriété parisienne ; revenu +à Paris, il a la nostalgie de l’Italie et +de sa vie facile. Il est possible que là +où cette sensitive souffrit le moins, ce +fut au cours de ses campagnes de Russie +et de Saxe, ou quand il alla défendre +le Dauphiné, — en fait : quand il fut +enrôlé dans une société dure, mais +organisée.</p> + +<p>Blum me fait bien sentir cette tragique +histoire d’un homme qui fut partout +et toute sa vie étranger. Étranger dans +la maison natale ; partout, depuis, sans +domicile et sans meubles, sans famille +depuis le mariage de sa sœur Pauline +en 1808, sans femme, sans enfant, à +peu près sans maîtresse ; et aucun de +ses amis ne semble l’avoir connu.</p> + +<hr> + + +<p>Blum constate avec justesse et la +précocité intellectuelle et sensible de +Stendhal et la durée, indéfinie chez lui, +des caractères de la jeunesse : même +appétit de bonheur, même capacité de +souffrance. Il n’a pas changé parce qu’il +n’est pas sorti de lui-même.</p> + +<p>Conséquence : les héros de ses +romans sont de tout jeunes gens. Julien +Sorel, Lamiel, Lucien Leuwen, Octave +de Malivert, Fabrice del Dongo, n’atteignent +pas trente ans. « Passé la jeunesse, +Stendhal ne s’intéresse plus à ses +héros », p. 93. « Ses romans ne sont +ainsi, dans leurs parties essentielles, +qu’une sorte d’autobiographie rétrospective », +p. 94.</p> + +<hr> + + +<p>Sainte-Beuve lui a reproché le manque +d’invention.</p> + +<p>Un écrivain qui a trouvé, pour M. de +Rénal qui vient de lire une lettre anonyme +et croit qu’il est trompé, cette +consolation : il pense à sa maison où +le roi a couché, et à son château de +Vergy dont la façade est peinte en blanc +et les fenêtres garnies de beaux volets +verts. « <i>Il fut un instant consolé par +l’idée de cette magnificence.</i> » Évidemment +Stendhal invente ce trait de +psychologie humaine, il n’a rien éprouvé +de semblable. Voilà de l’imagination.</p> + +<p>Blum le défend avec raison : « <i>Stendhal +est dénué d’invention au sens où +Balzac en abonde, c’est-à-dire qu’il +n’est pas inventeur de types (?), d’actions, +de péripéties… Le mode d’invention +qu’on pourrait qualifier de dramatique +lui fait presque complètement +défaut… Mais ce travail</i> (de l’invention) +<i>peut s’accomplir sur l’observation +intime comme sur l’observation extérieure… +C’est sa propre sensibilité qu’il +fait rayonner en tous sens ; il s’invente +incessamment lui-même.</i> »</p> + +<p>Dire un mot sur ce malentendu, qui +dure encore, touchant ce qu’on entend +par invention.</p> + +<hr> + + +<p>P. 104. « <i>La vérité des sentiments est +la seule à laquelle puisse prétendre un +roman construit par de semblables +procédés.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 105. Il dit avec raison que <i>La Chartreuse</i> +n’est pas, comme on l’a cru, une +reconstitution de la Renaissance italienne, +« un produit de l’observation +objective », mais que tout y est transposé +dans l’âge moderne, après avoir +été puisé d’une chronique ancienne, +« pour l’unique vraisemblance du personnage +principal ».</p> + +<hr> + + +<p>P. 107. « <i>Pourvu qu’il s’y puisse situer +sous un aspect nouveau, pourvu qu’il y +trouve un cadre, un éclairage aux émotions +acquises et aux actions possibles, +toute aventure lui est bonne.</i> »</p> + +<p>Noter que le fait que tous les romans +de Stendhal sont empruntés à des +chroniques historiques ou judiciaires ou +même, comme Leuwen, un peu dérobés +à son prochain, prouve précisément la +puissance d’invention chez Stendhal, +puisque tous les détails — et l’on sait +de quelle valeur ils sont — ne sauraient +être empruntés, ne sont même pas +fournis par des souvenirs personnels, +mais surgis de cet immense jet du +<i>possible</i> qui caractérise précisément +le romancier inventeur.</p> + +<p>Au sujet de <i>Lucien Leuwen</i> (v. p. 108) +Blum exagère un peu sa thèse de l’autobiographie +dans les romans de Stendhal. +Il y a dans ce remarquable, cet exceptionnel +roman de <i>Lucien Leuwen</i>, une +partie objective prédominante. Il ne +semble pas que ce soit celle qui intéresse +le plus M. Blum. Cependant il me +semble que Stendhal y a porté sur la +société française, et sur ce qui la constitue +essentiellement, un jugement d’une +extraordinaire lucidité, et qu’il s’est +surtout complu à cette peinture sociale, +non moins forte et beaucoup plus fine +que chez Balzac. <i>Leuwen</i> est le roman +balzacien de Stendhal, et la comparaison +un peu poussée des deux génies eût été +bien intéressante.</p> + +<hr> + + +<p>P. 118 « <i>Savoir dans quelle mesure +Stendhal a voulu se peindre en ce +personnage</i> (Julien Sorel) <i>est la plus +ancienne des controverses stendhaliennes.</i> »</p> + +<p>Il faudrait ajouter que c’est une des +plus puériles. Il faut bien ignorer le +fonctionnement du travail intime chez +le romancier pour se poser de pareilles +questions. Je ne crois pas que le +romancier doué du moindre génie +s’applique jamais ni à se peindre ni +à peindre un personnage vu ; mais +ce qu’il sait d’un personnage, et plus +encore, bien entendu, ce qu’il sait de +soi-même, opère en lui la suggestion +du possible ou du vraisemblable. Pour +le romancier, le vraisemblable seul +existe et prend le pas sur le vrai. Cela +donne le change aux lecteurs, et même +aux critiques trop habitués à s’occuper +d’écrivains de second ordre pour lesquels +le portrait ressemblant — qu’il +soit d’un modèle ou de l’auteur se +mirant complaisamment — est en effet +la grande et habituelle ressource. +Quand il s’agit d’un Stendhal, la confusion +doit être évitée.</p> + +<p>Stendhal a dit à ses amis que Julien +Sorel n’était autre que lui-même, +comme Flaubert a écrit : « Madame +Bovary, c’est moi<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ! » Ce sont boutades +d’auteurs qui s’expriment un peu grossièrement, +parlant aux hommes, et qui +n’expriment pas les nuances de leur +conscience. Julien, c’est Stendhal ; +Madame Bovary, c’est Flaubert, oui, +sans doute ; mais c’est Stendhal et +Flaubert en travail, et concevant, dans +la mesure où leur seul cerveau à eux +le permet, le possible ; — ce qui distend +et altère singulièrement la personne de +Stendhal et de Flaubert.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans une conférence qu’il fit aux <i>Annales</i>, +René Boylesve a dit de même : « Mademoiselle +Cloque, c’est moi ! »</p> +</div> +<hr> + + +<p>P. 122. Blum fait remarquer que +Charles Monselet s’indignait de voir +en Julien « la mauvaise jeunesse de +Rousseau qui recommence » ; que M. +E. Melchior de Vogüé le tient pour +« une âme méchante ».</p> + +<p>Sur les scélératesses dont il arrive +qu’un romancier aime à charger un ou +plusieurs de ses héros, ne concluons +pas que l’écrivain, qui visiblement a +prêté plusieurs de ses propres traits +à son personnage, soit un monstre. +Mais n’oublions pas que le véritable +romancier, c’est-à-dire celui qui est +le miroir de la vie humaine, est à lui +seul un résumé de l’humanité, qu’il +trouve en lui, — ce que ne conçoivent +heureusement pas la plupart des +hommes, — tout le ramassis humain ; +il contient toutes les possibilités humaines, +et ce n’est pas qu’honnête +matière. Et s’il n’est pas, dans sa vie +souvent paisible, s’il n’est pas homme +à exécuter ce qu’il conçoit, et s’il fait +figure d’honnête homme, et s’il force +même la figure de l’honnête homme et +en lui et en certains de ses types, c’est +par horreur de ce qu’il sent si proche +du possible en lui ; il objective son +monstre comme pour se débarrasser +d’un cauchemar.</p> + +<p>« <i>La différence entre Julien et Stendhal</i>, +dit Léon Blum, <i>est que l’homme +s’en est tenu le plus souvent au projet et +au remords, tandis que le personnage +de roman s’exécute</i> », p. 125.</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 132-133. Sur l’hypocrisie, grave +débat. Léon Blum prend assez justement +la défense de Julien Sorel +contre les austères moralistes qui le +condamnent comme « par trop odieux ». +(C’est le dernier jugement de Taine.) +Mais il fallait le défendre du point de +vue psychologique seulement, tandis +qu’il veut le défendre du point de vue +moral, et c’est là que je l’abandonne. +L’éloge de l’hypocrisie et sa confusion +avec le stoïcisme est inadmissible. Dans +ce que nous entendons par hypocrisie, +il y a toujours dissimulation de son +sentiment véritable, en vue d’une fin, +utilitaire ou par une lâche crainte de +s’exposer ; le masque stoïque du visage +qui cache sa douleur pour nier aux +yeux des hommes son humaine faiblesse +et pour se raidir contre la peur, est +moins dans un but de conservation +égoïste que dans celui de sauvegarder +le sentiment de la dignité humaine. Je +ne conçois pas de rapprochement entre +les deux attitudes.</p> + +<p>Julien Sorel, du point de vue moral, +ne me paraît pas défendable ; mais je +me garderai bien d’en amoindrir la +valeur en tant que type romanesque, à +cause de cela. Il a bien un genre d’hypocrisie +que nous ne saurions innocenter, +mais que nous reconnaissons +comme très possible, comme très +humain, comme infiniment vraisemblable, +et cela suffit.</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 137-138. J’aime infiniment mieux +Léon Blum lorsqu’il défend Julien +Sorel contre l’accusation d’être le +prototype de ce que nous appelons +aujourd’hui « l’arriviste », contre cette +« disposition, disait Sainte-Beuve, à +faire son chemin, qui semble désormais +l’unique passion sèche de la jeunesse +instruite et pauvre ». C’est une confusion +que l’on a faite, faute d’avoir sous +la main, en littérature, un type d’un +relief égal, à rapprocher de l’ambitieux +vulgaire de nos jours. Mais, comme le +dit très bien M. Blum, l’arrivisme ne +connaît pas les imprudences généreuses +d’un Julien. « <i>Qu’est-ce qu’un ambitieux +qui méconnaît son avantage +matériel, qui se rebelle contre les puissants, +qui ne suit que son penchant et +sa sympathie ?… Il ne se forme pas, +comme de Marsay ou de Trailles, +comme Rastignac après les leçons de +Vautrin, une idée toute matérielle de +la fortune.</i> » Pour que Julien ne fût +pas l’ambitieux, Léon Blum trouve la +véritable raison : « il était trop intolérant +de l’ennui ». Toute cette partie +de la défense de Julien est des meilleures +du livre ; et il dit, en terminant, +que c’est parce qu’il est vraiment jeune +qu’il demeure abrité des aboutissements +naturels à quelques-unes de ses tendances.</p> + +<p>N’oublions pas que « l’espagnolisme » +de Stendhal imprègne Julien. « Les +âmes à l’espagnole, dit très bien Léon +Blum, ne savent pas faire les frais qu’il +faut. »</p> + +<hr> + + +<p>P. 144. Blum a raison contre Barrès +qui a fait de Stendhal un professeur +d’énergie. « <i>Stendhal</i>, dit-il, <i>professe +l’énergie, mais l’énergie dans l’émotion +plutôt que dans l’action ; et l’action +elle-même n’est énergique à son +gré que lorsqu’elle est désintéressée, +lorsqu’elle traduit, sans nul espoir de +récompense, une émotion pleine ou une +passion forte.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 145. Opposition aussi avec Balzac, +chez qui la volonté « n’est que la +volonté d’acquérir ou de dominer… Il +(Stendhal) prêche le bonheur solitaire +et qui se suffit à lui-même », etc.</p> + +<p>De là vient qu’il nous semble beaucoup +plus aristocrate et « distingué » +que Balzac obsédé par l’idée sociale. +Stendhal cultive l’individualisme pur ; +il a, sans rien autre de chrétien, l’égoïsme +hautain d’un monsieur de Port-Royal +qui travaille à son salut, entendez +ici : au perfectionnement de sa +nature passionnelle, à l’intensité de plus +en plus grande de sa faculté d’éprouver.</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 160 et ss. Caractère du Beylisme ; +c’est 1<sup>o</sup> « <i>La croyance à la généralité +de la méthode…, la conquête du bonheur +peut s’opérer suivant les mêmes +règles que la recherche de la vérité</i> » ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> « <i>Le second caractère du beylisme +est de s’appliquer exclusivement à une +élite.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 174. Blum signale ce caractère +baroque du beylisme qui consiste à +chercher le Bonheur et, pour cela, à +partir des principes qui faisaient aux +philosophes sensualistes du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle +chercher le <i>plaisir</i> parfaitement convenable +à des cœurs secs, à des ambitions +positives. Stendhal propose à des +âmes passionnées le Bonheur, et il leur +donne, pour y parvenir, la pauvre +mécanique du <i>plaisir</i>. Nul élément +sensuel ni matériel n’entre plus dans +le Bonheur conçu par Stendhal ; « <i>il +intéresse les énergies profondes de +l’âme ; il implique un élan, un risque, +un don où la personne entière s’engage ; +il est indépendant de l’action et n’a +rien de commun avec la fortune et le +succès…; il est une extase spirituelle +où toute la médiocrité du réel s’abolit.</i> » +P. 175.</p> + +<p>Ceci est le point culminant du livre +de Blum.</p> + +<p>C’est un des traits principaux de +Stendhal, nostalgique, comme un chrétien, +d’un Bien absolu qui se confond +avec un Beau absolu. Et le contraste +est choquant, des moyens par lesquels +il pense y parvenir.</p> + +<hr> + + +<p>P. 176. Il signale que Stendhal avait, +déjà tout jeune, pressenti le défaut de +son système quand il écrivait de son +philosophe favori : « Helvétius a peint +vrai pour les cœurs froids, et très faux +pour les âmes ardentes. »</p> + +<p>Stendhal a dit aussi que ce qui +l’avait préservé, lors de ses débuts +parisiens, de la mesquinerie du milieu +ou du mauvais goût d’aimer Delille : +« c’est cette doctrine intérieure fondée +sur le vrai plaisir, plaisir profond, +réfléchi, allant jusqu’au bonheur, que +m’avaient donné Shakespeare et Corneille. »</p> + +<hr> + + +<p>P. 177. « <i>L’espagnolisme</i>, dit Blum, +<i>c’est-à-dire ce sentiment altier de la +dignité intérieure qui écarte les récompenses +mesquines et ne veut pour l’âme +que de grands objets.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 178. Il rattache justement l’éthique +passionnée de Stendhal à Rousseau.</p> + +<p>Mais quand Blum dit « qu’il n’y +avait pas en France d’âmes ardentes +avant l’immortel Jean-Jacques et la +Révolution », il faudrait spécifier que +c’est du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle dont on parle, +car cette assertion serait singulièrement +fausse du précédent. Encore faut-il +songer que Vauvenargues s’est à peine +exprimé, qu’il y a Julie de Lespinasse, +que la veine de passion, qui depuis +Pascal et Corneille<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> avait secoué le +siècle précédent, est seulement passée +de mode, qu’elle existait peut-être sans +se traduire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> René Boylesve n’avait d’abord écrit que +« Pascal ». Il a ajouté en surcharge « Corneille », +songeant au goût de Stendhal pour le grand tragique.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Pp. 179-180. Il signale excellemment +la contradiction qui est au cœur même +du beylisme : l’opposition entre la +méthode mécanique, issue de la volonté +et de l’intelligence sèche, et cet aboutissement +recherché au bonheur, à « <i>un +bonheur qui est un don, une grâce, +quelque chose comme un spasme +extrême de la tendresse et du rêve ? +quel rapport entre les démarches concertées +de l’esprit ou de la volonté et +cette extase poétique et presque mystique +du cœur ?</i> »</p> + +<p>Ne pourrait-on pas ici songer à une +comparaison avec Barrès si appuyé +lui aussi sur la méthode et sur toute +une discipline savante de la volonté, +et qui ne semble se réaliser pleinement +que dans une large et pleine effusion +poétique ? J’y verrais là, pour ma part, +des natures qui consciemment ou non +sont trop riches, qui tendent instinctivement +à la dispersion, et qu’un instinct +oblige à se canaliser étroitement. +« Je fais tous les efforts possibles pour +être sec, écrit Stendhal. Je veux +imposer silence à mon cœur qui croit +avoir beaucoup à dire. »</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 184 et ss. « <i>Même contradiction +de son esthétique : il tient les procédés +de l’artiste pour une technique +définie et certaine, c’est-à-dire pour une +science…; mais, en même temps, +l’inspiration créatrice et l’extase de la +contemplation devant le Beau lui apparaissent +comme la réalisation d’un +mystère, comme une pure émanation +de la vie profonde, comme une sorte de +révélation ineffable qui sourd des plus +secrètes régions du cœur… Stendhal +dira tour à tour, ou tout à la fois, +que l’œuvre d’art est un produit quasi +nécessaire, et que l’expression, c’est-à-dire +la vie spirituelle, est tout l’art.</i> »</p> + +<p>Et n’est-ce pas là l’étonnante, mais +la stricte vérité ?</p> + +<p>« <i>La condition même de l’art</i>, dit +très bien Blum, <i>est que l’opération +préalable s’absorbe dans son résultat. +Il s’agit non plus d’expliquer une +émotion, mais d’en communiquer la +qualité et la force ; non plus de cataloguer +les mobiles d’un acte, mais d’en +faire saillir le sens humain ou l’accent +dramatique ; non plus de dénombrer +les éléments d’un caractère, mais d’en +faire sentir la vie propre, l’individualité +spéciale. L’analyse échoue à +cette tâche. La synthèse évocatrice +dont la poésie est le mode le plus +parfait, peut seule nous faire entrer en +communication avec l’émotion pure, +avec l’être vrai, avec les points centraux +de la vie.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 197. « <i>Les plus grands maîtres de +la psychologie amoureuse : La Bruyère, +Racine, ou Marivaux, avaient traité +l’amour comme un sentiment à forme +unique… Stendhal a vu le premier que +deux êtres pouvaient éprouver l’un pour +l’autre des sentiments exactement qualifiés +d’amour, bien que d’essence +différente, et que cette illusion d’amour +partagé pouvait conduire aux plus +aigus déchirements du cœur. Il a compris +que deux variétés d’amour pouvaient +s’affronter aussi douloureusement +que l’amour et l’indifférence…</i> +« Rien n’ennuie l’amour-goût, écrit-il, +comme l’amour-passion chez son partenaire »… +<i>Il ouvrait, au delà de la +tragédie racinienne, des avenues toutes +neuves…</i> »</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 205 et ss. Il croit que Stendhal +n’a guère connu que l’amour de tête, +que toute la passion dont il parle et +aime tant à parler est un désir remonté +au cerveau (se rappeler par comparaison +ce qu’il appelle son imagination +renversée : tout revient au cerveau chez +Stendhal), et il ne croit pas que +Stendhal ait guère connu l’amour où la +possession, « du moins chez la femme », +dit-il, renverse les formes de l’amour.</p> + +<p>Eh bien ! je serais tenté de croire +qu’il y a deux sortes d’amour : l’amour +tel que l’entend M. Léon Blum, qui +ne s’exprime pas en paroles, qui n’est +à peu près pas objet de littérature ; et +l’amour tel que l’ont fait les cérébraux, +précisément ceux de qui l’imagination +est renversée, autrement dit les poètes, +et je pourrais ajouter : autrement dit +les chrétiens ; qui a passé dans l’imagination +des hommes, par la même +voie que tout ce qui est dans l’imagination +des hommes et qui vient des +poètes ; et que cet amour qui s’exprime, +et que cet amour qui trouve des accents +sublimes, et que cet amour qui hausse +l’homme au-dessus de lui-même, ce +n’est pas l’amour platonique, non certes, +mais c’est un amour où ces fameux +contacts, auxquels Blum attache tant +de prix, ne sont pour ainsi dire qu’accessoires. +La vue, la présence, la possession +d’une lettre, d’une mèche de +cheveux — selon les règles de la +suggestion hypnotique — y opèrent +plus sûrement que les plaisirs de +l’étreinte. C’est cet amour-là dont a +surtout parlé Stendhal, parce que +c’était l’amour tel qu’on le concevait de +son temps, — malgré les libertés du +<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, si proches de lui par +ailleurs, malgré les théories de +Sénancour, si proches de celles M. Léon +Blum. J’ose ajouter que la sorte d’aberration +qui cause l’obsession amoureuse, +si elle n’est point un phénomène +d’imagination, je ne la vois pas possible ; +et sans cette aberration, essentiellement +« de tête », que devient l’amour, sinon +une sorte de sport où l’on varie son +partenaire comme on change aujourd’hui +d’appartement, selon le plus ou +moins de confort qu’il vous offre ?</p> + +<hr> + + +<p>P. 206. « <i>Il a très peu réussi auprès +des femmes</i> », dit Léon Blum.</p> + +<p>Mais un homme qui a réussi auprès +d’un grand nombre de femmes, peut +n’avoir point du tout aimé, témoin +don Juan. Et un tel vainqueur, aux +rameaux innombrables, que rapporte-t-il +de sa randonnée, je vous le +demande ? non pas un livre comme +<i>De l’amour</i>, mais un sec chiffre qui vous +fait quelque horreur : « mille et trois ! » +Jamais on ne me fera entendre que +Valmont soit un amoureux. Gardons +le mot « amour » à ce que le christianisme +nous a appris à considérer +comme tel : une sorte d’exaltation +épurée du désir humain, et restons +avec Stendhal, avec son bel « espagnolisme » +quand il nous parle de +l’amour-passion. Admirons cet homme, +qui malgré ses velléités stratégiques — car il +est toujours tourmenté par le +<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle — , « lorsqu’il se trouve +en présence de l’objet aimé, comme le +reconnaît M. Blum, se sent étouffé par +l’émoi et par la crainte ». Ou admettons, +si vous préférez, ce mystérieux amour +qui tout à coup en impose aux plus +habiles stratégistes et les vainc et les +écrase, comme une puissance céleste +dont nous devons reconnaître la grandeur.</p> + +<hr> + + +<p>P. 216. « <i>Dans son journal, quelques +jours avant son départ pour Marseille, +il avait lui-même tiré son horoscope</i> : +« Sublime dans tes châteaux en Espagne +extraordinaires, point bon dans le +monde. »</p> + +<hr> + + +<p>P. 219. Je ne vois pas pourquoi Blum +juge chez Beyle « <i><span class="sc rm">Romantique</span> la notion +d’une élite sentimentale, d’une aristocratie +du cœur à qui sont réservées +les grandes passions et les grandes +souffrances ; romantique le mépris des +satisfactions modérées, du bon sens +paisible, de l’équilibre bourgeois</i> ».</p> + +<p>A ce compte, l’équilibre bourgeois, +seul, ne serait pas romantique. De +même il considère comme une profession +de pur romantisme ce mot d’une +lettre de jeunesse de Stendhal : « Je +me trouve étrange dans le bonheur. » +A ce compte, il n’y aurait de non +romantique que les satisfaits, les âmes +médiocres qui trouvent la vie excellente. +Presque toute la littérature est +faite de nostalgie, alimentée d’un désir +irréalisable ; et l’écrivain à qui l’homme +accorde le nom divin de poète, est +celui qui constamment lui parle de ce +qu’il ne peut ni voir, ni atteindre, souvent +pas même concevoir : le suprême +besoin de l’homme est de regarder +plus haut que soi, de tendre à se surpasser. +Ou je ne vois pas de romantisme +en cette attitude, ou je crois l’attitude +romantique la plus naturelle, la +plus nécessaire, la plus humaine.</p> + +<hr> + + +<p>Souvenons-nous que la mort de Stendhal +suscita, en tout et pour tout dans +la presse, une étude d’Auguste Bussière +dans la <i>Revue des deux Mondes</i>, +deux chroniques du <i>National</i> et du +<i>Courrier français</i>, et une notice dans +la <i>Gazette du Dauphiné</i>.</p> + +<hr> + + +<p>P. 285. La part originale de Blum +semble être d’avoir opposé violemment +les deux faces de Stendhal : le positivisme +et l’espagnolisme. Taine n’avait +paru s’apercevoir que du premier.</p> + +<hr> + + +<p>P. 287. Il fait remarquer que Zola, +par exemple, l’a peu compris, par le +fait qu’il attachait toute l’importance +au monde extérieur.</p> + +<p>« <i>Ils</i> (les naturalistes) <i>tiendraient +volontiers</i>, dit-il, <i>le « sentiment » pour +un signe de débilité, quand Stendhal +y voit la forme suprême de l’énergie.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>Si au temps de Th. Gautier, il a pu +paraître exceptionnel qu’il déclarât : +« Je suis un homme pour qui le monde +extérieur existe », il semble déjà d’une +certaine rareté pour notre temps que +Stendhal soit un homme pour qui le +monde <i>intérieur</i> existe.</p> + +<p>Insister sur ce point : l’erreur des +littérateurs qui ne croient qu’au monde +physique. Stendhal, à un certain degré, +rejoint l’état d’esprit d’un Pascal avec +sa haine des grandeurs de chair.</p> + +<hr> + + +<p>P. 300. J’aime assez cette constatation +qu’il [en] fait et cette approbation +qu’il donne à ce qu’il appelle +le « mélange stendhalien », c’est-à-dire +à la coexistence chez des Taine ou des +Barrès d’éléments <i>contraires</i> qui ne +s’altèrent pas par le contact : les constructions +rigoureuses et les évocations +passionnées, l’analyse méthodique et +la suggestion poétique. Remarque très +profonde et très juste. Stendhal renferme +les contraires et les concilie, et +par là il se hausse au-dessus de la plupart +des hommes. « En vérité, dit Julien, +l’homme a deux êtres en lui. »</p> + +<hr> + + +<p>P. 308. Je crois que Blum signale +avec raison une erreur des stendhaliens +de 1885, qui ont « aiguillé la méthode +stendhalienne vers le succès +pratique et la conquête, alors que Stendhal +la dirige vers une notion toute +désintéressée du bonheur ». Il ramène +le dogme stendhalien à la pensée originelle +d’où il s’était évadé, comme +beaucoup de religions.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +NOTES DE LECTURE<br> +SUR LES ÉTUDES<br> +DE PAUL BOURGET, DE SAINTE-BEUVE ET DE TAINE</h2> + + +<p>« <i>Un tour d’esprit très original, et +rendu plus original par une éducation +très personnelle, voulut que ce soldat +de Napoléon traversât son époque +littéraire comme on traverse un pays +étranger dont on ne connaît pas la +langue.</i> »</p> + +<p class="sign">Bourget, <i>Essais de psych. cont.</i>, +I, 211.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>L’homme qui a pu écrire <span class="sc rm">Le rouge +et le noir</span>, et inventer de toutes pièces +à plus de quarante ans, après avoir +été soldat, commis d’épicerie, auditeur +au Conseil d’État, voyageur, homme +de lettre, et diplomate, cette forme de +roman sans analogue, capable de contrebalancer +toute la <span class="xsmall rm">COMÉDIE HUMAINE</span> +dans l’histoire de l’art de conter…</i> »</p> + +<p class="sign"><i>Essais</i>, I, 262.</p> + +<hr> + + +<p>Bourget, lui aussi, voit très bien les +défauts de Stendhal, « <i>et la timidité +souffrante qui se crispe en prétentions, +et un naïf pédantisme dans la rigueur +des théories, et du cynisme, et parfois +de l’attitude ; <span class="xsmall rm">MAIS CELA NE VA PAS AU +FOND</span>.</i> »</p> + +<p class="sign"><i>Id., ib.</i>, 251.</p> + +<hr> + + +<p>Remarquer que, tout cela, ce sont les +défauts de cette <i>jeunesse</i> persistante +que constate Blum, et des défauts de +solitaire ; et que ce sont les défauts de +solitaire que Sainte-Beuve comprend le +moins. Pour lui, un roman ne se présente +qu’avec une certaine tenue, +comme un monsieur, parlant dans ce +temps-là en public, ne se présentait +qu’en habit. Stendhal, l’œuvre tout +entière de Stendhal, c’est l’homme +tout cru, pour ne pas dire l’homme +dépouillé, ce qui est encore un peu +plus effrayant. Auprès de lui, même +Rousseau, mal mis sans doute, est +habillé. Rousseau n’écrit pas pour lui, +mais pour le public ; il consent à le choquer, +mais il l’aperçoit. Stendhal écrit +réellement pour le lecteur de 1880, +époque où depuis beau temps il ne sera +plus. Il est le premier, dans la littérature +française, — cet homme si amateur +de société — , qui, écrivant, n’ait pas +eu le souci de la société. « Toutes les +fois, écrit Sainte-Beuve, que Beyle a +eu une idée, il a donc pris un morceau +de papier, et il a écrit, sans s’inquiéter +du qu’en dira-t-on, et sans jamais mendier +d’éloges : un vrai galant homme +en cela. » Sainte-Beuve dit encore que, +lorsqu’il vient de lire les amours des +romans de Stendhal, il en revient à +aimer l’amour à la française « où la +société n’est pas oubliée entièrement ».</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Chose étrange : cet homme, le moins +descriptif des romanciers, fut sans +doute un de ceux que séduisit le plus +le charme de la nature. Il est vrai qu’il +lui demandait surtout de le jeter dans +un certain état d’exaltation.</i> »</p> + +<p class="sign">Bourget, <i>Essais</i>, I, p. 253.</p> + +<hr> + + +<p>A confronter avec la jeunesse dont +parle Blum :</p> + +<p>« <i>On peut même affirmer</i>, dit Bourget +après avoir lu <i>Henri Brulard</i>, <i>que depuis +sa dix-huitième année, il n’a rien +acquis, sinon plus d’ampleur de ses +tendances premières.</i> » P. 253.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>… La plus complexe des âmes d’artiste, +une âme effrénée et raisonneuse, +tendre jusqu’à la folie et ironique +jusqu’à la cruauté, énergique jusqu’au +plus mâle courage et romanesque jusqu’au +plus naïf sentimentalisme, une +âme de roué et d’enfant, de soldat et +de poète, de mondain et de solitaire, +de libertin et d’amoureux…</i> » P. 261.</p> + +<hr> + + +<p>Se souvenir que Sainte-Beuve, parlant +de Stendhal, ne connaissait ni les +<i>Souvenirs d’égotisme</i>, ni <i>Lamiel</i>, ni +<i>Henri Brulard</i> publié par Stryienski, ni +<i>Lucien Leuwen</i> par M. de Mitty.</p> + +<hr> + + +<p>M. Bourget semble admettre qu’une +des causes qui laissèrent Stendhal +méconnu serait que tous ses personnages +sont des êtres supérieurs. Est-ce +bien exact ? Le public ne fut et n’est +jamais hostile aux personnages supérieurs. +Tout au contraire, c’est eux +qu’il s’attend à trouver en ouvrant un +livre ; la tragédie si longtemps florissante +l’y a habitué ; outre cela, il est flatté +de se trouver en si noble compagnie ; +il n’exige pas de la comprendre ; quelques +bribes lui suffisent et il emporte +comme un souvenir de grandeur qui +lui plaît.</p> + +<hr> + + +<p>Comme l’a dit Taine de Julien Sorel, +on peut dire que Stendhal est « supérieur, +puisqu’il <i>invente</i> sa conduite, et +il choque la foule moutonnière, qui +ne sait qu’imiter ». <i>Nouveaux essais</i>. +P. 232.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Les idées habillées en homme, qui +peuplent la littérature du <span class="rm"><small>XVII</small><sup>e</sup></span> siècle.</i> » +P. 238.</p> + +<p>Il dit que des personnages comme +Julien Sorel <i>s’opposent</i> à ces idées. Ce +ne sont plus des idées, ce sont des hommes. +Il ajoute qu’ils s’opposent également +« aux copies trop littérales que +nous faisons aujourd’hui de nos contemporains ».</p> + +<p>« <i>Ils</i> (des caractères comme Julien) +<i>sont réels ; car ils sont complexes, multiples, +particuliers et originaux comme +des êtres vivants. A ce titre ils sont +naturels et animés, et contentent le +besoin que nous avons de vérité et +d’émotion.</i> »</p> + +<p>Rapprocher du passage de Bourget, +dans <i>Le démon de midi</i> : « Ces esprits +français sont toute logique… etc. »</p> + +<p>« <i>Corneille nous donnera des modèles ; +tel contemporain, des portraits ; +l’un nous enseignera la morale ; l’autre +la vie. Au contraire, nous n’imiterons +ni ne rencontrerons les héros de Beyle ; +mais ils rempliront et remueront notre +entendement et notre curiosité de fond +en comble, et il n’y a pas de but plus +élevé dans l’art.</i> » P. 239.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Quand nous passons d’un sentiment +à un autre, ordinairement c’est +sans savoir pourquoi, et par les causes +les plus légères. L’âme est changeante ; +et le même homme, dix fois par jour, +se dément et ne se reconnaît plus. On +a tort de se figurer un héros comme +toujours héroïque, ou un poltron comme +toujours lâche. Nos qualités et nos +défauts ne sont point des états de l’âme +continuels, mais très fréquents ; et notre +caractère est ce que nous sommes la +plupart du temps.</i> » P. 242.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Il y a pourtant un accent dans cette +voix indifférente : celui de la supériorité, +c’est-à-dire l’ironie, mais délicate +et souvent imperceptible.</i> » P. 249.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5" title="V QUELQUES NOTES SUR LA CHARTREUSE">V<br> +QUELQUES NOTES<br> +SUR<br> +<i>LA CHARTREUSE</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ces quelques notes sur <i>La Chartreuse</i> sont de +plusieurs années antérieures à toutes celles qui +précédent.</p> +</div> + +<p>On prétend que Stendhal n’est pas +pittoresque ! Mais il est insupportable à +force de pittoresque, il est sans cesse +à nous décrire mille détails extérieurs.</p> + +<hr> + + +<p><i>La Chartreuse</i> est un roman d’intrigue. +Plus qu’à peindre la réalité et +le détail des opérations de l’esprit (ce +qui fait la valeur du livre), l’auteur +prend son plaisir à montrer les ressources +infinies de tactique dont son +esprit est doué.</p> + +<hr> + + +<p>Le caractère de Fabrice est charmant. +Son insouciance du danger. Sa témérité +joyeuse. Lorsqu’il parvient à enlever +un morceau de l’abat-jour, dans +sa prison, pour voir Clélia : « ce moment +fut le plus beau de la vie de +Fabrice, sans aucune comparaison ».</p> + +<hr> + + +<p>Stendhal a la maladie du romanesque, +il est hanté par le goût romanesque : +c’est une tentation perpétuelle +chez lui. Il y succombe pour se soulager.</p> + +<hr> + + +<p><i>La Chartreuse</i>. Ce qui y domine, +en somme, c’est le réalisme sentimental, +et c’est une application frénétique à +atteindre le réalisme dans les faits les +plus romanesques.</p> + +<p>Ce qu’il y a de choquant, c’est la +disproportion entre l’importance des +vérités psychologiques, du sens sentimental +qui est le cœur de ce livre, et +la puérilité de l’acharnement à enchevêtrer +les événements extraordinaires +qui servent de support.</p> + +<p>Il y a dans <i>La Chartreuse</i> la genèse +des grands romans policiers ou des +feuilletons mélodramatiques qui font +encore aujourd’hui le bonheur de la +femme bourgeoise.</p> + +<p>Et il y a un multiple roman psychologique +et sentimental qui ne sera pas +dépassé, sinon par la forme.</p> + +<hr> + + +<p>Le jour où Fabrice, évadé de sa +prison, manifeste à la duchesse qu’il +regrette sa prison, tout est dit : le +roman est fini.</p> + +<p>Lorsque je le vois retourner à sa +prison, je cesse complètement d’y +croire : tout s’affadit. La révolution +de cour, que nous apprend-elle ?</p> + +<hr> + + +<p>C’est un des plus beaux cas sentimentaux, +traité par un homme qui +n’est qu’intelligence. Il l’analyse et +s’efforce de suppléer à son défaut de +sensibilité contagieuse, par une accumulation +d’images, un éblouissement +de choses concrètes ; mais il ne produit +pas l’émotion. C’est un spectacle +sec. Il y a une glace entre l’épisode et +nous, il y a la lentille du microscope.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<table> +<tr><td colspan="2" class="sc">Avant-propos</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">7</a></div></td></tr> +<tr><td>I.</td> +<td>Notes pour une étude</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">11</a></div></td></tr> +<tr><td>II.</td> +<td>Notes de lecture sur <i>La vie de +Henri Brulard</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">19</a></div></td></tr> +<tr><td>III.</td> +<td>Notes de lecture sur <i>Stendhal +et le beylisme</i>, de Léon Blum</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr> +<tr><td>IV.</td> +<td>Notes de lecture sur les études +de Paul Bourget, de Sainte-Beuve +et de Taine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">81</a></div></td></tr> +<tr><td>V.</td> +<td>Quelques notes sur <i>La Chartreuse</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">91</a></div></td></tr> +</table> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78379 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78379-h/images/cover.jpg b/78379-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c9d964b --- /dev/null +++ b/78379-h/images/cover.jpg |
