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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no">
+ <title>Réflexions sur Stendhal | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78379 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">RENÉ BOYLESVE</p>
+
+<h1>RÉFLEXIONS<br>
+SUR<br>
+STENDHAL</h1>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+<span class="large i">LE DIVAN</span><br>
+37, rue Bonaparte, 37</p>
+
+<p class="c small i">1929</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em i">Cet ouvrage a été tiré<br>
+à neuf exemplaires sur vélin de Rives jonquille,<br>
+hors commerce, et trois cents exemplaires sur<br>
+pur fil Lafuma.</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p>Les feuillets de René Boylesve, que
+l’on présente ici, ne forment pas une
+étude suivie : ce ne sont que des notes,
+comme il avait l’habitude d’en prendre
+sur maint sujet ; mais leur abondance,
+sur le sujet de Stendhal, révèle le projet
+d’une étude.</p>
+
+<p>Il les écrivit, presque toutes, dans la
+seconde moitié de 1914 et au commencement
+de 1915, à propos du livre de
+Léon Blum : <i>Stendhal et le beylisme</i>,
+qui parut chez Ollendorff à la veille de
+la guerre. Cette lecture l’entraîna à
+relire du Stendhal, ainsi que les pages
+à lui consacrées par Sainte-Beuve,
+Taine et Bourget. Un plan fut ébauché
+par René Boylesve ; quelques alinéas,
+rédigés ; mais la chose en resta là.</p>
+
+<p>La date de 1914 étonne d’abord.
+Comment, lui dont la pensée toujours
+soucieuse fut irrémédiablement ravagée
+par la guerre et dès son début, comment
+a-t-il pu s’abstraire du drame à
+ce point, ne fût-ce qu’une heure, et
+s’attacher à un sujet qui n’y avait aucun
+rapport visible ou urgent ? Ce fut l’instinct
+de conservation morale qui lui
+inspira cette discipline de sereine apparence
+et de fond pathétique ; ce fut le
+besoin de sauvegarder son meilleur
+esprit, justement pour pouvoir l’appliquer
+au terrible drame. Et comme
+l’époque l’anéantissait d’autant mieux
+qu’elle le maintenait éloigné de l’action,
+c’est en dehors du drame qu’il pouvait
+trouver l’indispensable point d’appui :
+à savoir dans son propre sol, et dans
+la permanence du sol français représenté
+pour lui, dans ces circonstances
+où tout vacillait, par les Lettres. Stendhal
+ne fut d’ailleurs pas son seul
+recours en ce genre. René Boylesve
+relut dans le même temps Montaigne,
+Marc-Aurèle, et les annota aussi.</p>
+
+<p>On ne peut se défendre d’un scrupule :
+en publiant, si savoureuses
+soient-elles, ces notes de premier jet
+où plus d’une phrase n’achève même
+pas son déroulement grammatical, ne
+blesse-t-on pas indiscrètement le souvenir
+de René Boylesve, qui aimait les
+choses finies ? On ne réfute certaines
+objections que par l’argument <i lang="la" xml:lang="la">ad hominem</i> ;
+et vous-même, Boylesve, n’auriez-vous
+pas regretté qu’on ne publiât
+point certaines pages inachevées de
+Stendhal ? Pourquoi, en l’honneur de
+Stendhal, ne vous ferait-on pas ouvertement
+honneur des lignes que vous
+lui avez consacrées ?</p>
+
+<p>Disons enfin qu’on n’a pas hésité à
+reproduire les citations nombreuses
+auxquelles René Boylesve a accroché
+ses adhésions, ses objections, ou ses
+additions, — ceci était indispensable
+pour l’intelligence de son texte — , et
+même des citations non commentées,
+parce qu’un simple choix d’extraits
+peut fournir une précieuse indication
+sur l’esprit qui s’y exerça.</p>
+
+<p class="sign">G. G.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge i">RÉFLEXIONS SUR STENDHAL</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">I<br>
+NOTES POUR UNE ÉTUDE</h2>
+
+
+<p>1<sup>o</sup> Gloire paradoxale, pourquoi ? (non
+prévue, non cherchée). Pourquoi ?
+parce qu’il représente exactement le
+contraire de ce que semblent chérir
+nos mœurs contemporaines.</p>
+
+
+<p class="ugap">α. Il est avant tout psychologue ; et
+l’élite que la psychologie intéresse,
+n’est certes pas plus étendue [aujourd’hui]
+que du temps de Stendhal.</p>
+
+
+<p class="ugap">β. Il est « trop différent » pour plaire.
+Nous faisons parfois des succès à l’originalité,
+nous croyons même n’aimer que
+l’originalité ; en fait, nous appelons
+original ce qui est conforme à un certain
+mouvement encore en opposition avec
+la masse énorme du public, mais dûment
+adopté dans des milieux agités et puissants,
+souvent sanctionnés par les pouvoirs
+publics qui sont partisans de
+l’originalité.</p>
+
+
+<p class="ugap">γ. Son originalité véritable consiste
+à ne rien faire pour la Société. Or nous
+sommes éminemment au service de la
+Société. A de rares exceptions près,
+tous nos farouches indépendants parlent
+ou voudraient parler au public ; conservateurs
+ou révolutionnaires tiennent au
+fond le même langage : ils se piquent
+de toucher l’intérêt commun.</p>
+
+<p>Toute la littérature française, depuis
+le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, comme disait Brunetière,
+est « fonction de la Société ».
+Stendhal est, depuis Montaigne, le premier
+écrivain français qui n’exprime
+que soi-même ou que sa vision absolument
+désintéressée des hommes.</p>
+
+<p>Il conviendrait de rapprocher de lui
+La Bruyère et La Rochefoucauld, qui,
+toutefois, veulent être lus et, malgré
+leur audace extrême, approuvés. Au
+sommet de notre littérature, Pascal, si
+haut et si libre, n’est cependant pas
+seul ; il a en face de lui Dieu, et il écrit
+ses pensées dans une intention d’apologétique.
+Rousseau, indépendant, est
+un moraliste, un apôtre.</p>
+
+<p>Stendhal, comme Claude Bernard
+devant la vérité scientifique, ne connaît
+que ce que sa géniale intuition lui fait
+découvrir de soi-même, des caractères
+étrangers, et de la Société ; et il n’est
+pas soupçonnable d’avoir une autre fin,
+en le disant, que d’exprimer ce qui lui
+paraît évident. Il convient d’ajouter que
+c’est à tort que de pareils écrivains
+semblent ne pas jouer leur rôle dans le
+concert social : ils servent la connaissance
+de l’homme, qui sert à toute la
+collectivité ; ils servent la littérature plus
+que tous les autres, par quoi ils contribuent
+à la gloire nationale en même
+temps qu’à celle de l’humanité ; et ils
+ont une plus grande chance de durée
+que ceux qui emploient leur talent à
+des utilités immédiates.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La gloire de Stendhal est à son comble.
+Je veux dire : la gloire telle que nous
+l’entendons communément, celle qui
+est proclamée par la Renommée aux
+cent bouches.</p>
+
+<p>En réalité, la gloire véritable n’a
+rien de commun avec celle-ci qu’on
+dirait être le résultat du suffrage universel.
+La gloire véritable est d’occuper
+la ferveur d’une élite d’esprits si éminents
+qu’il y ait chance d’abord qu’ils
+se trompent peu et secondement que
+leur autorité transmettra votre nom
+plus sûrement que la foule oublieuse.
+Tout autre sorte de gloire peut intéresser,
+amuser, étourdir — et corrompre — un
+écrivain, mais ne saurait
+contenter intimement et profondément
+une grande âme.</p>
+
+<p>J’imagine que, des Champs-Élysées
+où son incomparable esprit repose,
+Stendhal fut aussi satisfait lorsque les
+élèves de M. Jacquinet, à l’École Normale,
+instituaient, avec raisons à l’appui,
+son culte<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, qu’il le peut être aujourd’hui
+où son nom fait branler presque
+toutes les têtes et allume un regard
+d’un si étrange malaise dans les yeux
+de malheureux, qui, sans le comprendre,
+se croient tenus de l’admirer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Jacquinet est ce jeune professeur à l’École
+Normale qui révéla Stendhal à Taine et à ceux de
+la célèbre promotion.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Lorsqu’on s’apprête à dire ne fût-ce
+que quelques mots sur Stendhal, il
+faudrait honnêtement avertir son public
+et lui demander : « L’homme, tel que
+Dieu et les circonstances de la vie l’ont
+fait, est-il pour vous sujet intéressant
+et que vous désiriez connaître ? ou bien
+ne vous attachez-vous qu’aux idées
+que la littérature vous habille plus ou
+moins heureusement en hommes ? »
+On pourrait inviter ces derniers à ne
+point écouter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">II<br>
+NOTES DE LECTURE<br>
+SUR<br>
+<i>VIE DE HENRI BRULARD</i></h2>
+
+
+<p>Stendhal comme maître, à cause de
+son horreur de l’emphase, des grands
+mots. Se souvenir qu’il dit, dans la
+<i>Vie de Henri Brulard</i>, que son grand-père
+ne tolérait pas qu’on prononçât
+un mot qui sentît la grandiloquence et
+que cependant il ne tolérait pas un
+mot bas. Stendhal s’est accoutumé dès
+son plus jeune âge à l’expression juste.
+L’horreur du style de Chateaubriand
+et des principes de M. Villemain ont
+fait le reste.</p>
+
+<p>Personnellement, rien ne m’est plus
+odieux qu’un mot plus grand que ce
+qu’il signifie. Je le préfère pauvre,
+insuffisant, et que l’idée qu’il contient
+le fasse éclater.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>L’exaltation espagnole à laquelle
+j’eus le malheur d’être sujet toute ma
+vie.</i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 71. (Édition
+Champion, 1913.)</p>
+
+<p>Qu’il est toujours, avant tout, un
+homme passionné. Il dit quelque part
+qu’il a la peau et la surface extérieure
+d’une femme ; il n’en a pas que cela ;
+il juge presque toujours par passion ;
+il n’a pas aimé les curés ni les rois par
+horreur de son père et de sa tante
+Séraphie ; il a horreur de Chrysale et
+de la comédie bourgeoise, même chez
+Molière, par haine de la vie bourgeoise
+de Grenoble ; il a horreur de Grenoble
+à cause des promenades à
+Claix ; et quand il arrive à Paris, il
+prend la ville en dégoût, parce qu’elle
+n’a pas de montagnes ! parce qu’elle
+n’a pas de montagnes comme en avait
+Grenoble qu’il détestait !…</p>
+
+<p>« <i>Dans le fait, je n’avais aimé Paris
+que par dégoût profond pour Grenoble.</i> »
+<i>Vie de H. B.</i>, II, 82.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>Je n’ai jamais cru que la Société
+me dût la moindre chose. Helvétius
+me sauva de cette énorme sottise. <span class="sc rm">La
+Société paie les services qu’elle
+voit.</span></i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 89.</p>
+
+<p>« <i>Le Tasse [qui espérait que toute
+l’Italie ferait à son poète une pension
+de deux cents sequins] ne voyait pas,
+faute d’Helvétius, que les cent hommes,
+qui sur dix millions comprennent <span class="xsmall rm">LE
+BEAU</span> qui n’est pas imitation ou perfectionnement
+du <span class="xsmall rm">BEAU</span> déjà compris
+par le vulgaire, ont besoin de vingt ou
+trente ans pour persuader aux vingt
+mille âmes les plus sensibles après
+les leurs que ce nouveau beau est réellement
+beau.</i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 90.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Son goût pour l’Italie lui vient de
+la passion pour la vérité, lui vient de
+son jugement <i>désintéressé</i>, puis de sa
+croyance à l’excellence des individualités
+exceptionnelles plutôt qu’à l’excellence
+d’une société ordonnée comme
+le fut la française.</p>
+
+<p>Son goût pour les « brigands » qu’il
+avoue au début de l’<i>Abbesse de Castro</i>.
+Il admire l’individu énergique et en
+cela il est avec l’âme populaire, ce qui
+probablement lui fait écrire : « la fibre
+artiste qui vit toujours <i>dans les basses
+classes</i> ». (C’est lui qui souligne.)
+Vérité plus profonde qu’il ne l’a pensé
+peut-être, car il ne les croyait artistes
+que parce qu’elles aiment l’énergie ou
+l’individualisme héroïque contre le
+pouvoir ; et elles sont artistes parce
+qu’elles contiennent l’inépuisable réserve
+de bon sens et de sensibilité à
+l’état naissant, qui fait inévitablement
+défaut aux classes supérieures déformées
+et usées par les conventions.</p>
+
+<p>Sa manière d’opposer les brigands
+italiens à la Société, et les motifs qu’il
+donne de les admirer fait penser qu’il
+serait aujourd’hui partisan des forbans
+modernes, des grands escrocs comme
+Deperdussin<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> qui volent trente-deux
+millions, mais avec cela font marcher
+les industries et avancer l’aviation par
+exemple, que les timides gens sages
+laisseraient volontiers inertes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Industriel fameux qui rendit des services à
+l’aviation dans les années d’avant-guerre, mais que
+ses procédés conduisirent à une faillite retentissante.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Le romanesque chez Stendhal.</p>
+
+<p>Non seulement son « espagnolisme »
+auquel il fait de si fréquentes allusions ;
+mais se rappeler ce qu’il dit de sa conception
+de l’homme, la première année
+qu’il a vécu à Paris :</p>
+
+<p>« <i>Un homme devait être, selon moi,
+amoureux passionné, et, en même
+temps, portant la joie et le mouvement
+dans toutes les sociétés où il se
+trouvait.</i></p>
+
+<p>« <i>Et encore cette joie universelle,
+cet art de plaire à tous, ne devaient
+pas être fondés sur l’art de flatter les
+goûts et les faiblesses de tous. Je ne
+me doutais pas de ce côté de l’art de
+plaire, qui m’eût probablement révolté ;
+l’amabilité que je voulais, était la
+joie pure de Shakespeare dans ses
+comédies, l’amabilité qui règne à la
+cour du duc exilé dans la forêt des
+Ardennes.</i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 111.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Stendhal manque du sens réaliste ; il
+ne l’a acquis, à un degré prodigieux,
+que par dépit et par rage ; son réalisme
+est le résultat d’un romantisme ou, si
+l’on veut, d’un idéalisme froissé.</p>
+
+<p>Après avoir écrit ceci, je trouve :</p>
+
+<p>« <i>La sagacité, qui n’a jamais été
+mon fort, me manquait tout à fait.
+J’étais comme un cheval ombrageux
+qui ne voit pas ce qui est, mais des
+obstacles petits ou imaginaires.</i> » <i>Vie
+de H. B.</i>, II, 115.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>Quelle différence si M. Daru ou
+M<sup>me</sup> Cambon m’avait dit, en janvier
+1800 : Mon cher cousin, si vous voulez
+avoir quelque consistance dans la
+société, il faut que vingt personnes
+aient intérêt à dire du bien de vous.</i> »
+<i>Ibid.</i>, II, 120.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>Virgile me faisait horreur, comme
+protégé par les prêtres qui venaient
+dire la messe et me parler de latin
+chez mes parents.</i> » II, 132.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>Je crois voir que ce qui me défendait
+du mauvais goût d’admirer la
+<span class="xsmall rm">CLÉOPÉDIE</span> du comte Daru et, bientôt
+après, l’abbé Delille, c’était cette doctrine
+intérieure fondée sur le vrai plaisir,
+plaisir profond, réfléchi, allant
+jusqu’au <span class="xsmall rm">BONHEUR</span>, que m’avaient
+donné Cervantès, Shakespeare, Corneille,
+Arioste, et une haine pour le
+puéril de Voltaire et de son école.</i> »
+II, 133.</p>
+
+<p>Très important !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>L’expérience m’a appris que la majorité
+laisse diriger la sensibilité aux
+arts, qu’elle peut avoir naturellement,
+par l’auteur à la mode : c’était Voltaire
+en 1798, Walter Scott en 1828.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il dit que son admiration ancienne
+pour l’Arioste venait de ce qu’il prenait
+tout à fait au sérieux les passages tendres
+et romanesques. Et il ajoute :</p>
+
+<p>« <i>Ils frayèrent, à mon insu, le seul
+chemin par lequel l’émotion puisse
+arriver à mon âme. Je ne puis être
+touché jusqu’à l’attendrissement <span class="xsmall rm">QU’APRÈS
+UN PASSAGE COMIQUE</span>.</i> » P. 135.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">III<br>
+NOTES DE LECTURE<br>
+SUR<br>
+<i>STENDHAL ET LE BEYLISME</i><br>
+<span class="sc">De Léon Blum</span></h2>
+
+
+<p>Léon Blum signale une vérité :</p>
+
+<p>« <i>Comme tous les artistes entièrement
+sincères, et qui n’ont jamais été prisonniers
+d’une école, d’une manière,
+ni même d’un succès, il est mobile,
+versatile, contradictoire.</i> » P. 2.</p>
+
+<p>Je crois que c’est le propre de la nature
+humaine d’être ainsi ; et qu’elle est
+d’une façon générale ainsi, quand elle
+n’est pas canalisée, endiguée par une
+des trois choses que signale Blum. Et
+c’est ainsi qu’est Montaigne, etc. Insister
+là-dessus : l’homme est naturellement
+« ondoyant et divers » ; l’unité
+ne lui est fournie que par des occasions
+extérieures.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il a l’intelligence de ne point songer
+à obtenir une physionomie <i>une</i> de
+Stendhal, ce qui serait (c’est moi qui
+dis cela) appliquer à son ombre la geôle
+d’un succès qu’il ignora étant vivant.</p>
+
+<p>« <i>Il faut procéder</i>, dit Blum, <i>à la
+manière des romanciers, et pour faire
+saillir le personnage, l’engager dans
+des épreuves ou dans des péripéties
+réitérées.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 3. Son but n’est pas d’apporter
+des nouveautés, ni de « présenter une
+théorie forte : c’est seulement de faire
+revivre un personnage réel. »</p>
+
+<p>Il s’agit donc simplement de pénétrer
+avec un lecteur très intelligent dans
+l’œuvre de Stendhal et d’essayer de
+nous figurer l’homme qu’il a été. C’est,
+en somme, un peu se conformer à la
+méthode sorbonienne tant critiquée ces
+dernières années : étant donné un
+homme dont la gloire est incontestée,
+connaissons-le, sans plus.</p>
+
+<p>La tâche de la plupart des critiques,
+reconnaissons-le, consiste à se substituer
+à l’auteur même qu’ils étudient.
+Ils voient la réalité, comme la plupart
+des hommes et même des artistes, sans
+respecter son intégrité ; ils la voient
+pour leur plaisir, c’est-à-dire, la plupart
+du temps, pour le plaisir de se substituer
+à elle, de se réaliser eux-mêmes
+à l’occasion d’une réalité objective.
+Cette soumission à l’objet que nous
+trouvons ici, doit tout d’abord être
+louée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 5. Il se demande avec raison si la
+lecture de <i>Rouge et Noir</i> et de la <i>Chartreuse</i>
+fut vraiment, comme on l’a dit,
+une leçon d’énergie (et voici une marque
+de l’interprétation des meilleurs
+critiques), et si elle ne fut pas, au contraire,
+agissant à l’inverse de l’action.</p>
+
+<p>« <i>L’avenir jugera</i>, dit-il, <i>d’après les
+résultats acquis, s’il faut la tenir pour
+un tonique ou pour un toxique.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 6. Il a encore bien raison de ne
+vouloir pas admettre, comme l’a fait
+Sainte-Beuve, que le vrai Stendhal est
+celui qu’ont connu vers 1821 Mérimée,
+Ampère, ou Jacquemont, c’est-à-dire à
+l’âge de quarante ans, c’est-à-dire au
+moment où, familiarisé avec le monde,
+il est en pleine possession de savoir
+se dissimuler.</p>
+
+<p>« <i>Le vrai Stendhal</i>, dit-il, <i>c’est celui
+de l’éveil à la vie…, celui que nous
+ne connaîtrions par personne si nous
+ne le connaissions par lui-même. L’intérêt
+essentiel du <span class="sc rm">Journal</span> révélé par
+Stryienski et M. de Nion, de la <span class="sc rm">Correspondance</span>,
+et surtout des lettres publiées
+par M. Paupe d’après les autographes
+Chéramy, est de démontrer, pour qui
+sait lire, cette vérité primordiale…</i> »</p>
+
+<p>Le <i>Rouge</i>, écrit à quarante-sept ans,
+et la <i>Chartreuse</i>, à cinquante-six ans,
+ne sont que le développement réfléchi
+et la mise en œuvre romanesque de
+ces premiers écrits.</p>
+
+<p>Comme tous les hommes qui demeurent
+entièrement eux-mêmes, et que
+ne gouvernent ni ne façonnent les
+circonstances extérieures, Stendhal est
+resté l’homme du temps de son enfance.</p>
+
+<p>Méfions-nous des hommes qui se
+plaignent des misères de leur enfance.
+Ils n’ont jamais rien tant aimé que de
+se plaindre. Leurs malheurs sont aussi
+chimériques que leurs joies ; quand
+ils décrivent celles-ci, ce ne sont pas
+les réelles, mais celles qu’ils s’imaginent
+désirer.</p>
+
+<p>Blum lui-même signale que dans la
+période de 1809 à 1812 Stendhal ne
+nous donne pas de renseignements,
+« sans doute parce qu’il s’y sentit à
+peu près heureux, et que le bonheur
+ne se confesse pas ». Fuyons donc le
+bonheur ! Le bonheur est l’ennemi de
+la littérature. Stendhal ne dit-il pas
+lui-même : « Aurai-je le courage de parler
+des années 1818, 1819, 1820, 1821…?
+Je craindrais de déflorer les moments
+heureux en les décrivant, en les anatomisant…
+C’est ce que je ne ferai point,
+<i>je sauterai le bonheur…</i> » Paul Bourget
+ajoute : « Si ce bonheur avait été plus
+complet encore, nous n’aurions pas eu
+ce livre (<i>Les souvenirs</i>) ni probablement
+le <i>Rouge</i> et la <i>Chartreuse</i>. »</p>
+
+<p>Stendhal lui-même a reconnu qu’avec
+un peu plus de tendresse on eût fait
+de lui « un niais comme tant d’autres ».
+Est-ce bien vrai ? n’est-ce pas ici faire
+à l’éducation la part trop belle ? Certes
+elle intervient dans la formation d’un
+caractère ; mais sont-ce bien les circonstances
+qui, seules, font les réfractaires ?
+L’état de réfractaire est une
+passion ; c’est un état très cher à celui
+qui dit en souffrir, et qu’il préfère
+même au bonheur commun. Ne sentez-vous
+pas avec quel mépris Stendhal
+dit « un niais comme tant d’autres » ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 10. « <i>La société de la Restauration
+où tant de critiques s’obstinent à le
+situer, ne fut pour lui qu’un milieu
+étranger, inerte,… et qu’il jugea toujours
+en homme de parti.</i> »</p>
+
+<p>Paul Bourget l’avait fort bien dit :
+« <i>Depuis sa dix-huitième année il n’a
+rien acquis, sinon plus d’ampleur de
+ses tendances premières.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 13. « <i>Pour le développement d’un
+Stendhal, cet état d’incohérence était
+le milieu choisi</i> », etc.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pp. 14-15. « <i>Il a la mémoire affective
+et la mémoire visuelle… Il n’a la mémoire
+ni des événements ni des dates.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 21. Le fait « qu’un peu d’entraînement
+corporel, de ce qu’on appelle
+aujourd’hui culture physique, aurait
+pu, comme le dit Léon Blum, faire
+contre-poids à cette sensibilité anormale »,
+donne à songer… C’est vrai,
+je le crois. Et aussi la même culture
+qui aurait détruit Stendhal, aurait arraché
+toute sa vigueur morale à Pascal !
+Et Rousseau, qu’eût-il été avec une
+jeunesse sportive ?</p>
+
+<p>En lisant cette biographie de Stendhal,
+en étant témoin de l’« oppression »
+dont il est victime de la part de
+ses parents, en reconnaissant que ce
+sont ces souffrances d’enfant qui ont
+développé [en lui] le goût de la méditation
+solitaire, l’indépendance de l’esprit,
+qui lui ont conservé « les nerfs
+délicats, la peau d’une femme », on
+se demande s’il y a à regretter quelque
+chose. Et que serait <i>Le rouge et le
+noir</i> sans toutes ces particularités ?</p>
+
+<p>Une éducation sportive aurait-elle
+permis cette émotion du jeune Beyle,
+à quatorze ans, en présence de
+M<sup>lle</sup> Kably : « Si quelqu’un la nommait
+devant moi, je sentais un mouvement
+singulier près du cœur : j’étais
+sur le point de tomber. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>N’est-il pas étrange que la renommée
+éclatante de Stendhal se produise à
+l’époque la moins apte à former des
+Stendhals, et où toute sa sensibilité
+excessive est la chose la plus étrangère ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>D’après Léon Blum, « <i>son idée de
+l’amour</i> (à Stendhal), <i>toute fictive, ne
+pouvait s’étendre librement que dans
+le domaine de la fiction… C’est que,
+chez lui, l’avidité amoureuse, formée
+ou forcée par la lecture, alimentée par
+la rêverie, dépendait de l’imagination
+seule.</i> »</p>
+
+<p>Mais n’en est-il pas de même de tous
+les amours qui ont laissé une trace dans
+les écrits des hommes ? et n’est-ce pas
+cela seulement qui mérite le nom
+d’amour ? Celui qui résiste à la réalité,
+nous savons bien ce qu’il est s’il prend
+un caractère passionné, et je ne crois
+pas que ses chantres trouvent jamais
+chez les hommes un intérêt durable ;
+ou bien il est la bonne entente ménagère.
+Qu’est-ce qu’un amour où l’imagination
+ne règne pas ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 27. « <i>La même influence éducative,
+qui déterminait son idée de
+l’amour, fixait dans un sens analogue
+sa conception du monde et de la fortune.
+Sur les données des romanciers
+et des poètes…, il construisait complaisamment
+des destinées imaginaires et
+une société illusoire.</i> »</p>
+
+<p>J’aime bien cette critique de la part
+de Blum, réformateur social. De deux
+choses l’une : ou il faut supprimer
+l’imagination dans l’éducation et l’on
+fera des hommes peu amoureux et peu
+utopiques, c’est-à-dire d’affreux réalistes
+dans les choses de l’amour et de
+cyniques profiteurs en politique…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ne voit-on pas partout que les gens
+les plus mécontents, les plus fielleux,
+sont ceux qui se trouvent logés dans
+l’entre-deux, à mi-chemin des heureux
+du monde ou [des] trop gros privilégiés
+qui n’osent pas gémir, et des vrais
+malheureux qui ou bien ont autre chose
+à faire que crier, ou bien puisent dans
+leur détresse vraie ce certain orgueil,
+antidote fourni par la nature et qui
+nous sauve dans les plus grands maux, — la
+fierté muette de souffrir, — qui ne
+se différencie que d’un degré de la
+fierté loquace de n’être pas aussi heureux
+qu’on veut y avoir droit.</p>
+
+<p>En somme, ne pourrait-on pas se
+demander si l’éducation la plus cahotique
+et la plus dérisoire n’est pas la
+plus favorable à l’éclosion de cette
+sorte de monstre qu’est l’homme de lettres ?
+Ce qu’il ne faut pas souhaiter pour
+les hommes qui ne sont pas destinés à
+trouver par eux-mêmes l’harmonie
+finale, ou seulement à se trouver, est
+au contraire désirable pour cette sorte
+d’aventurier qui doit tout tirer de son
+expérience, et dont le propre est de
+jeter partout la sonde et de se buter la
+tête contre les murailles afin de connaître
+quel est le degré de résistance
+du crâne et du cerveau humain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 33. « <i>Les hommes méfiants par
+système sont généralement les plus
+exposés à l’erreur.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 33. Blum dit très bien : « <i>Par-dessus
+tout, une grande opinion et une
+constante préoccupation de soi-même,
+nées l’une et l’autre de la vie contractée
+et solitaire…</i> »</p>
+
+<p>L’« imperméable », le récalcitrant,
+selon Faguet.</p>
+
+<p>On est si bien ce que l’on doit être,
+et nullement ce que l’on veut être !
+Voyez Stendhal qui ne voit le monde
+qu’à travers Shakespeare : le rappelle-t-il
+en quelque façon ?</p>
+
+<p>De quel effroyable repliement sur
+soi-même, de quelle vision surchauffée
+du monde un tel aveu ne doit-il pas
+être le signe : « Quand j’aurai joui,
+dit Stendhal, pendant six mois de six
+mille francs de rentes, je serai assez
+fort pour oser être moi-même en
+amour » ! Voilà un étau qui, plus que
+l’éducation première, a dû produire
+cette chair contuse et aigrie, cette âme
+exceptionnelle, cet appétit insatiable
+et romanesque d’amour !…</p>
+
+<p>Il n’y a point d’épreuve telle que
+d’être privé d’habit et du moyen de
+payer un fiacre, quand on atteint l’âge
+de l’amour !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pp. 59-60. Je ne serais pas de l’avis
+de Blum, lorsqu’il dit que la cause
+profonde du malaise éprouvé par Stendhal
+dans le monde (malaise selon moi
+sublime) « gît dans son ombrageuse et
+souffrante vanité ». Qu’il l’ait avoué
+lui-même, je ne m’en soucie pas : il
+l’a avoué par un reste de pudeur devant
+le monde de ses futurs lecteurs, parce
+qu’il savait bien qu’il n’y a pas d’excuse
+aux yeux des hommes à avoir
+paru sot dans le monde. Mais il est
+paralysé dans le monde, comme le
+reconnaît M. Blum, parce qu’il cherchait
+à y exprimer « des sentiments
+forts », à y parler comme il le faisait
+avec lui-même. C’est le génie parmi
+les badins, les baladins : Stendhal,
+dans le salon Daru, inaugurait l’humeur
+hautaine des grands littérateurs
+de la seconde partie du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle,
+contempteurs du monde où l’on ne
+peut pas être soi-même, où l’on ne
+peut pas réaliser la personnalité qu’ont
+formée et votre don premier et votre
+méditation et votre travail, et qui répugnaient
+à se mettre au niveau des gens
+qui n’ont pris que la peine de naître
+et d’être charmants.</p>
+
+<p>« L’agrément mondain a pour principe
+le naturel », dit Léon Blum. S’il
+disait l’aisance, je comprendrais. J’y
+opposerai l’aveu pathétique de Stendhal :
+« Je sens bien que ma manière
+naturelle ne saurait leur plaire, et que,
+cependant, je suis jaloux de leur
+plaire… » Conflit tragique entre la
+Société et l’individu ; préparation à la
+période de la vie italienne où l’individu
+et le <i>naturel</i> sont plus libres,
+plus réalisables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 63. Blum dit que l’état créé par
+le phénomène de <i>l’imagination renversée</i>,
+que Stendhal appelle une erreur
+d’homme supérieur, est le pire état,
+puisqu’il y manque la grande consolation
+de l’orgueil. Mais non ! Ce serait
+dire que le meilleur état est dans l’harmonie
+parfaite, et non dans la lutte
+douloureuse. C’est toujours cette autre
+erreur moderne qui consiste à opposer
+à la douleur féconde, à cette chère
+douleur créée par le christianisme,
+l’état dionysiaque où l’on se domine,
+où l’on domine tout, où l’on n’a plus
+qu’à chanter victoire. Il n’y a rien de
+plus lassant et de plus vide à la fin que
+les chants de triomphe. La loi de la
+vie est la contradiction, la lutte, la
+douleur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Blum dit que, dans l’œuvre de Stendhal,
+« <i>jamais, au grand jamais, on
+n’aperçoit le ton du réquisitoire, de la
+revendication sociale. S’il eût été en
+situation d’en profiter mieux, cette vie
+ne lui eût même pas déplu, et bien au
+contraire.</i> » P. 68.</p>
+
+<p>Certes, il avait la conception de la
+vie de société, brillante, élégante ; et
+rien de plus éloigné de lui que la revendication
+sociale. Mais, s’il ne se plaisait
+pas dans cette société, c’est qu’il la
+trouvait médiocre ; s’il ne pouvait se
+plier à ses exigences, c’est qu’il pensait
+et sentait fortement, et qu’il se
+trouvait, comme il le dit, au milieu
+« d’un peuple de vaudevillistes ».</p>
+
+<p>Stendhal est atteint de l’hypertrophie
+du moi, qui a fait presque tous les
+grands écrivains modernes. Et il vit à
+une époque où le goût vif et l’habitude
+de la vie de société cause un conflit
+aigu, permanent, avec cette maladie. Il
+est, avec ça, de son temps ; il croit au
+monde, aux salons ; son ambition, à cet
+homme qui n’a écrit que pour le lecteur
+de 1880, est de plaire !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Stendhal a le naturel — assez détestable
+pour autrui — des hommes sensibles
+qui n’ont pas dans la vie un but
+étranger à eux-mêmes. Il rêve sans
+cesse d’<i>autre chose</i> : à Milan, même
+au fort de sa passion pour Métilde, il
+rêve de notoriété parisienne ; revenu
+à Paris, il a la nostalgie de l’Italie et
+de sa vie facile. Il est possible que là
+où cette sensitive souffrit le moins, ce
+fut au cours de ses campagnes de Russie
+et de Saxe, ou quand il alla défendre
+le Dauphiné, — en fait : quand il fut
+enrôlé dans une société dure, mais
+organisée.</p>
+
+<p>Blum me fait bien sentir cette tragique
+histoire d’un homme qui fut partout
+et toute sa vie étranger. Étranger dans
+la maison natale ; partout, depuis, sans
+domicile et sans meubles, sans famille
+depuis le mariage de sa sœur Pauline
+en 1808, sans femme, sans enfant, à
+peu près sans maîtresse ; et aucun de
+ses amis ne semble l’avoir connu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Blum constate avec justesse et la
+précocité intellectuelle et sensible de
+Stendhal et la durée, indéfinie chez lui,
+des caractères de la jeunesse : même
+appétit de bonheur, même capacité de
+souffrance. Il n’a pas changé parce qu’il
+n’est pas sorti de lui-même.</p>
+
+<p>Conséquence : les héros de ses
+romans sont de tout jeunes gens. Julien
+Sorel, Lamiel, Lucien Leuwen, Octave
+de Malivert, Fabrice del Dongo, n’atteignent
+pas trente ans. « Passé la jeunesse,
+Stendhal ne s’intéresse plus à ses
+héros », p. 93. « Ses romans ne sont
+ainsi, dans leurs parties essentielles,
+qu’une sorte d’autobiographie rétrospective »,
+p. 94.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sainte-Beuve lui a reproché le manque
+d’invention.</p>
+
+<p>Un écrivain qui a trouvé, pour M. de
+Rénal qui vient de lire une lettre anonyme
+et croit qu’il est trompé, cette
+consolation : il pense à sa maison où
+le roi a couché, et à son château de
+Vergy dont la façade est peinte en blanc
+et les fenêtres garnies de beaux volets
+verts. « <i>Il fut un instant consolé par
+l’idée de cette magnificence.</i> » Évidemment
+Stendhal invente ce trait de
+psychologie humaine, il n’a rien éprouvé
+de semblable. Voilà de l’imagination.</p>
+
+<p>Blum le défend avec raison : « <i>Stendhal
+est dénué d’invention au sens où
+Balzac en abonde, c’est-à-dire qu’il
+n’est pas inventeur de types (?), d’actions,
+de péripéties… Le mode d’invention
+qu’on pourrait qualifier de dramatique
+lui fait presque complètement
+défaut… Mais ce travail</i> (de l’invention)
+<i>peut s’accomplir sur l’observation
+intime comme sur l’observation extérieure…
+C’est sa propre sensibilité qu’il
+fait rayonner en tous sens ; il s’invente
+incessamment lui-même.</i> »</p>
+
+<p>Dire un mot sur ce malentendu, qui
+dure encore, touchant ce qu’on entend
+par invention.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 104. « <i>La vérité des sentiments est
+la seule à laquelle puisse prétendre un
+roman construit par de semblables
+procédés.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 105. Il dit avec raison que <i>La Chartreuse</i>
+n’est pas, comme on l’a cru, une
+reconstitution de la Renaissance italienne,
+« un produit de l’observation
+objective », mais que tout y est transposé
+dans l’âge moderne, après avoir
+été puisé d’une chronique ancienne,
+« pour l’unique vraisemblance du personnage
+principal ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 107. « <i>Pourvu qu’il s’y puisse situer
+sous un aspect nouveau, pourvu qu’il y
+trouve un cadre, un éclairage aux émotions
+acquises et aux actions possibles,
+toute aventure lui est bonne.</i> »</p>
+
+<p>Noter que le fait que tous les romans
+de Stendhal sont empruntés à des
+chroniques historiques ou judiciaires ou
+même, comme Leuwen, un peu dérobés
+à son prochain, prouve précisément la
+puissance d’invention chez Stendhal,
+puisque tous les détails — et l’on sait
+de quelle valeur ils sont — ne sauraient
+être empruntés, ne sont même pas
+fournis par des souvenirs personnels,
+mais surgis de cet immense jet du
+<i>possible</i> qui caractérise précisément
+le romancier inventeur.</p>
+
+<p>Au sujet de <i>Lucien Leuwen</i> (v. p. 108)
+Blum exagère un peu sa thèse de l’autobiographie
+dans les romans de Stendhal.
+Il y a dans ce remarquable, cet exceptionnel
+roman de <i>Lucien Leuwen</i>, une
+partie objective prédominante. Il ne
+semble pas que ce soit celle qui intéresse
+le plus M. Blum. Cependant il me
+semble que Stendhal y a porté sur la
+société française, et sur ce qui la constitue
+essentiellement, un jugement d’une
+extraordinaire lucidité, et qu’il s’est
+surtout complu à cette peinture sociale,
+non moins forte et beaucoup plus fine
+que chez Balzac. <i>Leuwen</i> est le roman
+balzacien de Stendhal, et la comparaison
+un peu poussée des deux génies eût été
+bien intéressante.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 118 « <i>Savoir dans quelle mesure
+Stendhal a voulu se peindre en ce
+personnage</i> (Julien Sorel) <i>est la plus
+ancienne des controverses stendhaliennes.</i> »</p>
+
+<p>Il faudrait ajouter que c’est une des
+plus puériles. Il faut bien ignorer le
+fonctionnement du travail intime chez
+le romancier pour se poser de pareilles
+questions. Je ne crois pas que le
+romancier doué du moindre génie
+s’applique jamais ni à se peindre ni
+à peindre un personnage vu ; mais
+ce qu’il sait d’un personnage, et plus
+encore, bien entendu, ce qu’il sait de
+soi-même, opère en lui la suggestion
+du possible ou du vraisemblable. Pour
+le romancier, le vraisemblable seul
+existe et prend le pas sur le vrai. Cela
+donne le change aux lecteurs, et même
+aux critiques trop habitués à s’occuper
+d’écrivains de second ordre pour lesquels
+le portrait ressemblant — qu’il
+soit d’un modèle ou de l’auteur se
+mirant complaisamment — est en effet
+la grande et habituelle ressource.
+Quand il s’agit d’un Stendhal, la confusion
+doit être évitée.</p>
+
+<p>Stendhal a dit à ses amis que Julien
+Sorel n’était autre que lui-même,
+comme Flaubert a écrit : « Madame
+Bovary, c’est moi<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ! » Ce sont boutades
+d’auteurs qui s’expriment un peu grossièrement,
+parlant aux hommes, et qui
+n’expriment pas les nuances de leur
+conscience. Julien, c’est Stendhal ;
+Madame Bovary, c’est Flaubert, oui,
+sans doute ; mais c’est Stendhal et
+Flaubert en travail, et concevant, dans
+la mesure où leur seul cerveau à eux
+le permet, le possible ; — ce qui distend
+et altère singulièrement la personne de
+Stendhal et de Flaubert.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans une conférence qu’il fit aux <i>Annales</i>,
+René Boylesve a dit de même : « Mademoiselle
+Cloque, c’est moi ! »</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>P. 122. Blum fait remarquer que
+Charles Monselet s’indignait de voir
+en Julien « la mauvaise jeunesse de
+Rousseau qui recommence » ; que M.
+E. Melchior de Vogüé le tient pour
+« une âme méchante ».</p>
+
+<p>Sur les scélératesses dont il arrive
+qu’un romancier aime à charger un ou
+plusieurs de ses héros, ne concluons
+pas que l’écrivain, qui visiblement a
+prêté plusieurs de ses propres traits
+à son personnage, soit un monstre.
+Mais n’oublions pas que le véritable
+romancier, c’est-à-dire celui qui est
+le miroir de la vie humaine, est à lui
+seul un résumé de l’humanité, qu’il
+trouve en lui, — ce que ne conçoivent
+heureusement pas la plupart des
+hommes, — tout le ramassis humain ;
+il contient toutes les possibilités humaines,
+et ce n’est pas qu’honnête
+matière. Et s’il n’est pas, dans sa vie
+souvent paisible, s’il n’est pas homme
+à exécuter ce qu’il conçoit, et s’il fait
+figure d’honnête homme, et s’il force
+même la figure de l’honnête homme et
+en lui et en certains de ses types, c’est
+par horreur de ce qu’il sent si proche
+du possible en lui ; il objective son
+monstre comme pour se débarrasser
+d’un cauchemar.</p>
+
+<p>« <i>La différence entre Julien et Stendhal</i>,
+dit Léon Blum, <i>est que l’homme
+s’en est tenu le plus souvent au projet et
+au remords, tandis que le personnage
+de roman s’exécute</i> », p. 125.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pp. 132-133. Sur l’hypocrisie, grave
+débat. Léon Blum prend assez justement
+la défense de Julien Sorel
+contre les austères moralistes qui le
+condamnent comme « par trop odieux ».
+(C’est le dernier jugement de Taine.)
+Mais il fallait le défendre du point de
+vue psychologique seulement, tandis
+qu’il veut le défendre du point de vue
+moral, et c’est là que je l’abandonne.
+L’éloge de l’hypocrisie et sa confusion
+avec le stoïcisme est inadmissible. Dans
+ce que nous entendons par hypocrisie,
+il y a toujours dissimulation de son
+sentiment véritable, en vue d’une fin,
+utilitaire ou par une lâche crainte de
+s’exposer ; le masque stoïque du visage
+qui cache sa douleur pour nier aux
+yeux des hommes son humaine faiblesse
+et pour se raidir contre la peur, est
+moins dans un but de conservation
+égoïste que dans celui de sauvegarder
+le sentiment de la dignité humaine. Je
+ne conçois pas de rapprochement entre
+les deux attitudes.</p>
+
+<p>Julien Sorel, du point de vue moral,
+ne me paraît pas défendable ; mais je
+me garderai bien d’en amoindrir la
+valeur en tant que type romanesque, à
+cause de cela. Il a bien un genre d’hypocrisie
+que nous ne saurions innocenter,
+mais que nous reconnaissons
+comme très possible, comme très
+humain, comme infiniment vraisemblable,
+et cela suffit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pp. 137-138. J’aime infiniment mieux
+Léon Blum lorsqu’il défend Julien
+Sorel contre l’accusation d’être le
+prototype de ce que nous appelons
+aujourd’hui « l’arriviste », contre cette
+« disposition, disait Sainte-Beuve, à
+faire son chemin, qui semble désormais
+l’unique passion sèche de la jeunesse
+instruite et pauvre ». C’est une confusion
+que l’on a faite, faute d’avoir sous
+la main, en littérature, un type d’un
+relief égal, à rapprocher de l’ambitieux
+vulgaire de nos jours. Mais, comme le
+dit très bien M. Blum, l’arrivisme ne
+connaît pas les imprudences généreuses
+d’un Julien. « <i>Qu’est-ce qu’un ambitieux
+qui méconnaît son avantage
+matériel, qui se rebelle contre les puissants,
+qui ne suit que son penchant et
+sa sympathie ?… Il ne se forme pas,
+comme de Marsay ou de Trailles,
+comme Rastignac après les leçons de
+Vautrin, une idée toute matérielle de
+la fortune.</i> » Pour que Julien ne fût
+pas l’ambitieux, Léon Blum trouve la
+véritable raison : « il était trop intolérant
+de l’ennui ». Toute cette partie
+de la défense de Julien est des meilleures
+du livre ; et il dit, en terminant,
+que c’est parce qu’il est vraiment jeune
+qu’il demeure abrité des aboutissements
+naturels à quelques-unes de ses tendances.</p>
+
+<p>N’oublions pas que « l’espagnolisme »
+de Stendhal imprègne Julien. « Les
+âmes à l’espagnole, dit très bien Léon
+Blum, ne savent pas faire les frais qu’il
+faut. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 144. Blum a raison contre Barrès
+qui a fait de Stendhal un professeur
+d’énergie. « <i>Stendhal</i>, dit-il, <i>professe
+l’énergie, mais l’énergie dans l’émotion
+plutôt que dans l’action ; et l’action
+elle-même n’est énergique à son
+gré que lorsqu’elle est désintéressée,
+lorsqu’elle traduit, sans nul espoir de
+récompense, une émotion pleine ou une
+passion forte.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 145. Opposition aussi avec Balzac,
+chez qui la volonté « n’est que la
+volonté d’acquérir ou de dominer… Il
+(Stendhal) prêche le bonheur solitaire
+et qui se suffit à lui-même », etc.</p>
+
+<p>De là vient qu’il nous semble beaucoup
+plus aristocrate et « distingué »
+que Balzac obsédé par l’idée sociale.
+Stendhal cultive l’individualisme pur ;
+il a, sans rien autre de chrétien, l’égoïsme
+hautain d’un monsieur de Port-Royal
+qui travaille à son salut, entendez
+ici : au perfectionnement de sa
+nature passionnelle, à l’intensité de plus
+en plus grande de sa faculté d’éprouver.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pp. 160 et ss. Caractère du Beylisme ;
+c’est 1<sup>o</sup> « <i>La croyance à la généralité
+de la méthode…, la conquête du bonheur
+peut s’opérer suivant les mêmes
+règles que la recherche de la vérité</i> » ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> « <i>Le second caractère du beylisme
+est de s’appliquer exclusivement à une
+élite.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 174. Blum signale ce caractère
+baroque du beylisme qui consiste à
+chercher le Bonheur et, pour cela, à
+partir des principes qui faisaient aux
+philosophes sensualistes du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle
+chercher le <i>plaisir</i> parfaitement convenable
+à des cœurs secs, à des ambitions
+positives. Stendhal propose à des
+âmes passionnées le Bonheur, et il leur
+donne, pour y parvenir, la pauvre
+mécanique du <i>plaisir</i>. Nul élément
+sensuel ni matériel n’entre plus dans
+le Bonheur conçu par Stendhal ; « <i>il
+intéresse les énergies profondes de
+l’âme ; il implique un élan, un risque,
+un don où la personne entière s’engage ;
+il est indépendant de l’action et n’a
+rien de commun avec la fortune et le
+succès…; il est une extase spirituelle
+où toute la médiocrité du réel s’abolit.</i> »
+P. 175.</p>
+
+<p>Ceci est le point culminant du livre
+de Blum.</p>
+
+<p>C’est un des traits principaux de
+Stendhal, nostalgique, comme un chrétien,
+d’un Bien absolu qui se confond
+avec un Beau absolu. Et le contraste
+est choquant, des moyens par lesquels
+il pense y parvenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 176. Il signale que Stendhal avait,
+déjà tout jeune, pressenti le défaut de
+son système quand il écrivait de son
+philosophe favori : « Helvétius a peint
+vrai pour les cœurs froids, et très faux
+pour les âmes ardentes. »</p>
+
+<p>Stendhal a dit aussi que ce qui
+l’avait préservé, lors de ses débuts
+parisiens, de la mesquinerie du milieu
+ou du mauvais goût d’aimer Delille :
+« c’est cette doctrine intérieure fondée
+sur le vrai plaisir, plaisir profond,
+réfléchi, allant jusqu’au bonheur, que
+m’avaient donné Shakespeare et Corneille. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 177. « <i>L’espagnolisme</i>, dit Blum,
+<i>c’est-à-dire ce sentiment altier de la
+dignité intérieure qui écarte les récompenses
+mesquines et ne veut pour l’âme
+que de grands objets.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 178. Il rattache justement l’éthique
+passionnée de Stendhal à Rousseau.</p>
+
+<p>Mais quand Blum dit « qu’il n’y
+avait pas en France d’âmes ardentes
+avant l’immortel Jean-Jacques et la
+Révolution », il faudrait spécifier que
+c’est du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle dont on parle,
+car cette assertion serait singulièrement
+fausse du précédent. Encore faut-il
+songer que Vauvenargues s’est à peine
+exprimé, qu’il y a Julie de Lespinasse,
+que la veine de passion, qui depuis
+Pascal et Corneille<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> avait secoué le
+siècle précédent, est seulement passée
+de mode, qu’elle existait peut-être sans
+se traduire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> René Boylesve n’avait d’abord écrit que
+« Pascal ». Il a ajouté en surcharge « Corneille »,
+songeant au goût de Stendhal pour le grand tragique.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Pp. 179-180. Il signale excellemment
+la contradiction qui est au cœur même
+du beylisme : l’opposition entre la
+méthode mécanique, issue de la volonté
+et de l’intelligence sèche, et cet aboutissement
+recherché au bonheur, à « <i>un
+bonheur qui est un don, une grâce,
+quelque chose comme un spasme
+extrême de la tendresse et du rêve ?
+quel rapport entre les démarches concertées
+de l’esprit ou de la volonté et
+cette extase poétique et presque mystique
+du cœur ?</i> »</p>
+
+<p>Ne pourrait-on pas ici songer à une
+comparaison avec Barrès si appuyé
+lui aussi sur la méthode et sur toute
+une discipline savante de la volonté,
+et qui ne semble se réaliser pleinement
+que dans une large et pleine effusion
+poétique ? J’y verrais là, pour ma part,
+des natures qui consciemment ou non
+sont trop riches, qui tendent instinctivement
+à la dispersion, et qu’un instinct
+oblige à se canaliser étroitement.
+« Je fais tous les efforts possibles pour
+être sec, écrit Stendhal. Je veux
+imposer silence à mon cœur qui croit
+avoir beaucoup à dire. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pp. 184 et ss. « <i>Même contradiction
+de son esthétique : il tient les procédés
+de l’artiste pour une technique
+définie et certaine, c’est-à-dire pour une
+science…; mais, en même temps,
+l’inspiration créatrice et l’extase de la
+contemplation devant le Beau lui apparaissent
+comme la réalisation d’un
+mystère, comme une pure émanation
+de la vie profonde, comme une sorte de
+révélation ineffable qui sourd des plus
+secrètes régions du cœur… Stendhal
+dira tour à tour, ou tout à la fois,
+que l’œuvre d’art est un produit quasi
+nécessaire, et que l’expression, c’est-à-dire
+la vie spirituelle, est tout l’art.</i> »</p>
+
+<p>Et n’est-ce pas là l’étonnante, mais
+la stricte vérité ?</p>
+
+<p>« <i>La condition même de l’art</i>, dit
+très bien Blum, <i>est que l’opération
+préalable s’absorbe dans son résultat.
+Il s’agit non plus d’expliquer une
+émotion, mais d’en communiquer la
+qualité et la force ; non plus de cataloguer
+les mobiles d’un acte, mais d’en
+faire saillir le sens humain ou l’accent
+dramatique ; non plus de dénombrer
+les éléments d’un caractère, mais d’en
+faire sentir la vie propre, l’individualité
+spéciale. L’analyse échoue à
+cette tâche. La synthèse évocatrice
+dont la poésie est le mode le plus
+parfait, peut seule nous faire entrer en
+communication avec l’émotion pure,
+avec l’être vrai, avec les points centraux
+de la vie.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 197. « <i>Les plus grands maîtres de
+la psychologie amoureuse : La Bruyère,
+Racine, ou Marivaux, avaient traité
+l’amour comme un sentiment à forme
+unique… Stendhal a vu le premier que
+deux êtres pouvaient éprouver l’un pour
+l’autre des sentiments exactement qualifiés
+d’amour, bien que d’essence
+différente, et que cette illusion d’amour
+partagé pouvait conduire aux plus
+aigus déchirements du cœur. Il a compris
+que deux variétés d’amour pouvaient
+s’affronter aussi douloureusement
+que l’amour et l’indifférence…</i>
+« Rien n’ennuie l’amour-goût, écrit-il,
+comme l’amour-passion chez son partenaire »…
+<i>Il ouvrait, au delà de la
+tragédie racinienne, des avenues toutes
+neuves…</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pp. 205 et ss. Il croit que Stendhal
+n’a guère connu que l’amour de tête,
+que toute la passion dont il parle et
+aime tant à parler est un désir remonté
+au cerveau (se rappeler par comparaison
+ce qu’il appelle son imagination
+renversée : tout revient au cerveau chez
+Stendhal), et il ne croit pas que
+Stendhal ait guère connu l’amour où la
+possession, « du moins chez la femme »,
+dit-il, renverse les formes de l’amour.</p>
+
+<p>Eh bien ! je serais tenté de croire
+qu’il y a deux sortes d’amour : l’amour
+tel que l’entend M. Léon Blum, qui
+ne s’exprime pas en paroles, qui n’est
+à peu près pas objet de littérature ; et
+l’amour tel que l’ont fait les cérébraux,
+précisément ceux de qui l’imagination
+est renversée, autrement dit les poètes,
+et je pourrais ajouter : autrement dit
+les chrétiens ; qui a passé dans l’imagination
+des hommes, par la même
+voie que tout ce qui est dans l’imagination
+des hommes et qui vient des
+poètes ; et que cet amour qui s’exprime,
+et que cet amour qui trouve des accents
+sublimes, et que cet amour qui hausse
+l’homme au-dessus de lui-même, ce
+n’est pas l’amour platonique, non certes,
+mais c’est un amour où ces fameux
+contacts, auxquels Blum attache tant
+de prix, ne sont pour ainsi dire qu’accessoires.
+La vue, la présence, la possession
+d’une lettre, d’une mèche de
+cheveux — selon les règles de la
+suggestion hypnotique — y opèrent
+plus sûrement que les plaisirs de
+l’étreinte. C’est cet amour-là dont a
+surtout parlé Stendhal, parce que
+c’était l’amour tel qu’on le concevait de
+son temps, — malgré les libertés du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, si proches de lui par
+ailleurs, malgré les théories de
+Sénancour, si proches de celles M. Léon
+Blum. J’ose ajouter que la sorte d’aberration
+qui cause l’obsession amoureuse,
+si elle n’est point un phénomène
+d’imagination, je ne la vois pas possible ;
+et sans cette aberration, essentiellement
+« de tête », que devient l’amour, sinon
+une sorte de sport où l’on varie son
+partenaire comme on change aujourd’hui
+d’appartement, selon le plus ou
+moins de confort qu’il vous offre ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 206. « <i>Il a très peu réussi auprès
+des femmes</i> », dit Léon Blum.</p>
+
+<p>Mais un homme qui a réussi auprès
+d’un grand nombre de femmes, peut
+n’avoir point du tout aimé, témoin
+don Juan. Et un tel vainqueur, aux
+rameaux innombrables, que rapporte-t-il
+de sa randonnée, je vous le
+demande ? non pas un livre comme
+<i>De l’amour</i>, mais un sec chiffre qui vous
+fait quelque horreur : « mille et trois ! »
+Jamais on ne me fera entendre que
+Valmont soit un amoureux. Gardons
+le mot « amour » à ce que le christianisme
+nous a appris à considérer
+comme tel : une sorte d’exaltation
+épurée du désir humain, et restons
+avec Stendhal, avec son bel « espagnolisme »
+quand il nous parle de
+l’amour-passion. Admirons cet homme,
+qui malgré ses velléités stratégiques — car il
+est toujours tourmenté par le
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle — , « lorsqu’il se trouve
+en présence de l’objet aimé, comme le
+reconnaît M. Blum, se sent étouffé par
+l’émoi et par la crainte ». Ou admettons,
+si vous préférez, ce mystérieux amour
+qui tout à coup en impose aux plus
+habiles stratégistes et les vainc et les
+écrase, comme une puissance céleste
+dont nous devons reconnaître la grandeur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 216. « <i>Dans son journal, quelques
+jours avant son départ pour Marseille,
+il avait lui-même tiré son horoscope</i> :
+« Sublime dans tes châteaux en Espagne
+extraordinaires, point bon dans le
+monde. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 219. Je ne vois pas pourquoi Blum
+juge chez Beyle « <i><span class="sc rm">Romantique</span> la notion
+d’une élite sentimentale, d’une aristocratie
+du cœur à qui sont réservées
+les grandes passions et les grandes
+souffrances ; romantique le mépris des
+satisfactions modérées, du bon sens
+paisible, de l’équilibre bourgeois</i> ».</p>
+
+<p>A ce compte, l’équilibre bourgeois,
+seul, ne serait pas romantique. De
+même il considère comme une profession
+de pur romantisme ce mot d’une
+lettre de jeunesse de Stendhal : « Je
+me trouve étrange dans le bonheur. »
+A ce compte, il n’y aurait de non
+romantique que les satisfaits, les âmes
+médiocres qui trouvent la vie excellente.
+Presque toute la littérature est
+faite de nostalgie, alimentée d’un désir
+irréalisable ; et l’écrivain à qui l’homme
+accorde le nom divin de poète, est
+celui qui constamment lui parle de ce
+qu’il ne peut ni voir, ni atteindre, souvent
+pas même concevoir : le suprême
+besoin de l’homme est de regarder
+plus haut que soi, de tendre à se surpasser.
+Ou je ne vois pas de romantisme
+en cette attitude, ou je crois l’attitude
+romantique la plus naturelle, la
+plus nécessaire, la plus humaine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Souvenons-nous que la mort de Stendhal
+suscita, en tout et pour tout dans
+la presse, une étude d’Auguste Bussière
+dans la <i>Revue des deux Mondes</i>,
+deux chroniques du <i>National</i> et du
+<i>Courrier français</i>, et une notice dans
+la <i>Gazette du Dauphiné</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 285. La part originale de Blum
+semble être d’avoir opposé violemment
+les deux faces de Stendhal : le positivisme
+et l’espagnolisme. Taine n’avait
+paru s’apercevoir que du premier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 287. Il fait remarquer que Zola,
+par exemple, l’a peu compris, par le
+fait qu’il attachait toute l’importance
+au monde extérieur.</p>
+
+<p>« <i>Ils</i> (les naturalistes) <i>tiendraient
+volontiers</i>, dit-il, <i>le « sentiment » pour
+un signe de débilité, quand Stendhal
+y voit la forme suprême de l’énergie.</i> »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si au temps de Th. Gautier, il a pu
+paraître exceptionnel qu’il déclarât :
+« Je suis un homme pour qui le monde
+extérieur existe », il semble déjà d’une
+certaine rareté pour notre temps que
+Stendhal soit un homme pour qui le
+monde <i>intérieur</i> existe.</p>
+
+<p>Insister sur ce point : l’erreur des
+littérateurs qui ne croient qu’au monde
+physique. Stendhal, à un certain degré,
+rejoint l’état d’esprit d’un Pascal avec
+sa haine des grandeurs de chair.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 300. J’aime assez cette constatation
+qu’il [en] fait et cette approbation
+qu’il donne à ce qu’il appelle
+le « mélange stendhalien », c’est-à-dire
+à la coexistence chez des Taine ou des
+Barrès d’éléments <i>contraires</i> qui ne
+s’altèrent pas par le contact : les constructions
+rigoureuses et les évocations
+passionnées, l’analyse méthodique et
+la suggestion poétique. Remarque très
+profonde et très juste. Stendhal renferme
+les contraires et les concilie, et
+par là il se hausse au-dessus de la plupart
+des hommes. « En vérité, dit Julien,
+l’homme a deux êtres en lui. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>P. 308. Je crois que Blum signale
+avec raison une erreur des stendhaliens
+de 1885, qui ont « aiguillé la méthode
+stendhalienne vers le succès
+pratique et la conquête, alors que Stendhal
+la dirige vers une notion toute
+désintéressée du bonheur ». Il ramène
+le dogme stendhalien à la pensée originelle
+d’où il s’était évadé, comme
+beaucoup de religions.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br>
+NOTES DE LECTURE<br>
+SUR LES ÉTUDES<br>
+DE PAUL BOURGET, DE SAINTE-BEUVE ET DE TAINE</h2>
+
+
+<p>« <i>Un tour d’esprit très original, et
+rendu plus original par une éducation
+très personnelle, voulut que ce soldat
+de Napoléon traversât son époque
+littéraire comme on traverse un pays
+étranger dont on ne connaît pas la
+langue.</i> »</p>
+
+<p class="sign">Bourget, <i>Essais de psych. cont.</i>,
+I, 211.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>L’homme qui a pu écrire <span class="sc rm">Le rouge
+et le noir</span>, et inventer de toutes pièces
+à plus de quarante ans, après avoir
+été soldat, commis d’épicerie, auditeur
+au Conseil d’État, voyageur, homme
+de lettre, et diplomate, cette forme de
+roman sans analogue, capable de contrebalancer
+toute la <span class="xsmall rm">COMÉDIE HUMAINE</span>
+dans l’histoire de l’art de conter…</i> »</p>
+
+<p class="sign"><i>Essais</i>, I, 262.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bourget, lui aussi, voit très bien les
+défauts de Stendhal, « <i>et la timidité
+souffrante qui se crispe en prétentions,
+et un naïf pédantisme dans la rigueur
+des théories, et du cynisme, et parfois
+de l’attitude ; <span class="xsmall rm">MAIS CELA NE VA PAS AU
+FOND</span>.</i> »</p>
+
+<p class="sign"><i>Id., ib.</i>, 251.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Remarquer que, tout cela, ce sont les
+défauts de cette <i>jeunesse</i> persistante
+que constate Blum, et des défauts de
+solitaire ; et que ce sont les défauts de
+solitaire que Sainte-Beuve comprend le
+moins. Pour lui, un roman ne se présente
+qu’avec une certaine tenue,
+comme un monsieur, parlant dans ce
+temps-là en public, ne se présentait
+qu’en habit. Stendhal, l’œuvre tout
+entière de Stendhal, c’est l’homme
+tout cru, pour ne pas dire l’homme
+dépouillé, ce qui est encore un peu
+plus effrayant. Auprès de lui, même
+Rousseau, mal mis sans doute, est
+habillé. Rousseau n’écrit pas pour lui,
+mais pour le public ; il consent à le choquer,
+mais il l’aperçoit. Stendhal écrit
+réellement pour le lecteur de 1880,
+époque où depuis beau temps il ne sera
+plus. Il est le premier, dans la littérature
+française, — cet homme si amateur
+de société — , qui, écrivant, n’ait pas
+eu le souci de la société. « Toutes les
+fois, écrit Sainte-Beuve, que Beyle a
+eu une idée, il a donc pris un morceau
+de papier, et il a écrit, sans s’inquiéter
+du qu’en dira-t-on, et sans jamais mendier
+d’éloges : un vrai galant homme
+en cela. » Sainte-Beuve dit encore que,
+lorsqu’il vient de lire les amours des
+romans de Stendhal, il en revient à
+aimer l’amour à la française « où la
+société n’est pas oubliée entièrement ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>Chose étrange : cet homme, le moins
+descriptif des romanciers, fut sans
+doute un de ceux que séduisit le plus
+le charme de la nature. Il est vrai qu’il
+lui demandait surtout de le jeter dans
+un certain état d’exaltation.</i> »</p>
+
+<p class="sign">Bourget, <i>Essais</i>, I, p. 253.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A confronter avec la jeunesse dont
+parle Blum :</p>
+
+<p>« <i>On peut même affirmer</i>, dit Bourget
+après avoir lu <i>Henri Brulard</i>, <i>que depuis
+sa dix-huitième année, il n’a rien
+acquis, sinon plus d’ampleur de ses
+tendances premières.</i> » P. 253.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>… La plus complexe des âmes d’artiste,
+une âme effrénée et raisonneuse,
+tendre jusqu’à la folie et ironique
+jusqu’à la cruauté, énergique jusqu’au
+plus mâle courage et romanesque jusqu’au
+plus naïf sentimentalisme, une
+âme de roué et d’enfant, de soldat et
+de poète, de mondain et de solitaire,
+de libertin et d’amoureux…</i> » P. 261.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Se souvenir que Sainte-Beuve, parlant
+de Stendhal, ne connaissait ni les
+<i>Souvenirs d’égotisme</i>, ni <i>Lamiel</i>, ni
+<i>Henri Brulard</i> publié par Stryienski, ni
+<i>Lucien Leuwen</i> par M. de Mitty.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M. Bourget semble admettre qu’une
+des causes qui laissèrent Stendhal
+méconnu serait que tous ses personnages
+sont des êtres supérieurs. Est-ce
+bien exact ? Le public ne fut et n’est
+jamais hostile aux personnages supérieurs.
+Tout au contraire, c’est eux
+qu’il s’attend à trouver en ouvrant un
+livre ; la tragédie si longtemps florissante
+l’y a habitué ; outre cela, il est flatté
+de se trouver en si noble compagnie ;
+il n’exige pas de la comprendre ; quelques
+bribes lui suffisent et il emporte
+comme un souvenir de grandeur qui
+lui plaît.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme l’a dit Taine de Julien Sorel,
+on peut dire que Stendhal est « supérieur,
+puisqu’il <i>invente</i> sa conduite, et
+il choque la foule moutonnière, qui
+ne sait qu’imiter ». <i>Nouveaux essais</i>.
+P. 232.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>Les idées habillées en homme, qui
+peuplent la littérature du <span class="rm"><small>XVII</small><sup>e</sup></span> siècle.</i> »
+P. 238.</p>
+
+<p>Il dit que des personnages comme
+Julien Sorel <i>s’opposent</i> à ces idées. Ce
+ne sont plus des idées, ce sont des hommes.
+Il ajoute qu’ils s’opposent également
+« aux copies trop littérales que
+nous faisons aujourd’hui de nos contemporains ».</p>
+
+<p>« <i>Ils</i> (des caractères comme Julien)
+<i>sont réels ; car ils sont complexes, multiples,
+particuliers et originaux comme
+des êtres vivants. A ce titre ils sont
+naturels et animés, et contentent le
+besoin que nous avons de vérité et
+d’émotion.</i> »</p>
+
+<p>Rapprocher du passage de Bourget,
+dans <i>Le démon de midi</i> : « Ces esprits
+français sont toute logique… etc. »</p>
+
+<p>« <i>Corneille nous donnera des modèles ;
+tel contemporain, des portraits ;
+l’un nous enseignera la morale ; l’autre
+la vie. Au contraire, nous n’imiterons
+ni ne rencontrerons les héros de Beyle ;
+mais ils rempliront et remueront notre
+entendement et notre curiosité de fond
+en comble, et il n’y a pas de but plus
+élevé dans l’art.</i> » P. 239.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>Quand nous passons d’un sentiment
+à un autre, ordinairement c’est
+sans savoir pourquoi, et par les causes
+les plus légères. L’âme est changeante ;
+et le même homme, dix fois par jour,
+se dément et ne se reconnaît plus. On
+a tort de se figurer un héros comme
+toujours héroïque, ou un poltron comme
+toujours lâche. Nos qualités et nos
+défauts ne sont point des états de l’âme
+continuels, mais très fréquents ; et notre
+caractère est ce que nous sommes la
+plupart du temps.</i> » P. 242.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« <i>Il y a pourtant un accent dans cette
+voix indifférente : celui de la supériorité,
+c’est-à-dire l’ironie, mais délicate
+et souvent imperceptible.</i> » P. 249.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5" title="V QUELQUES NOTES SUR LA CHARTREUSE">V<br>
+QUELQUES NOTES<br>
+SUR<br>
+<i>LA CHARTREUSE</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ces quelques notes sur <i>La Chartreuse</i> sont de
+plusieurs années antérieures à toutes celles qui
+précédent.</p>
+</div>
+
+<p>On prétend que Stendhal n’est pas
+pittoresque ! Mais il est insupportable à
+force de pittoresque, il est sans cesse
+à nous décrire mille détails extérieurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>La Chartreuse</i> est un roman d’intrigue.
+Plus qu’à peindre la réalité et
+le détail des opérations de l’esprit (ce
+qui fait la valeur du livre), l’auteur
+prend son plaisir à montrer les ressources
+infinies de tactique dont son
+esprit est doué.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le caractère de Fabrice est charmant.
+Son insouciance du danger. Sa témérité
+joyeuse. Lorsqu’il parvient à enlever
+un morceau de l’abat-jour, dans
+sa prison, pour voir Clélia : « ce moment
+fut le plus beau de la vie de
+Fabrice, sans aucune comparaison ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Stendhal a la maladie du romanesque,
+il est hanté par le goût romanesque :
+c’est une tentation perpétuelle
+chez lui. Il y succombe pour se soulager.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>La Chartreuse</i>. Ce qui y domine,
+en somme, c’est le réalisme sentimental,
+et c’est une application frénétique à
+atteindre le réalisme dans les faits les
+plus romanesques.</p>
+
+<p>Ce qu’il y a de choquant, c’est la
+disproportion entre l’importance des
+vérités psychologiques, du sens sentimental
+qui est le cœur de ce livre, et
+la puérilité de l’acharnement à enchevêtrer
+les événements extraordinaires
+qui servent de support.</p>
+
+<p>Il y a dans <i>La Chartreuse</i> la genèse
+des grands romans policiers ou des
+feuilletons mélodramatiques qui font
+encore aujourd’hui le bonheur de la
+femme bourgeoise.</p>
+
+<p>Et il y a un multiple roman psychologique
+et sentimental qui ne sera pas
+dépassé, sinon par la forme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le jour où Fabrice, évadé de sa
+prison, manifeste à la duchesse qu’il
+regrette sa prison, tout est dit : le
+roman est fini.</p>
+
+<p>Lorsque je le vois retourner à sa
+prison, je cesse complètement d’y
+croire : tout s’affadit. La révolution
+de cour, que nous apprend-elle ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est un des plus beaux cas sentimentaux,
+traité par un homme qui
+n’est qu’intelligence. Il l’analyse et
+s’efforce de suppléer à son défaut de
+sensibilité contagieuse, par une accumulation
+d’images, un éblouissement
+de choses concrètes ; mais il ne produit
+pas l’émotion. C’est un spectacle
+sec. Il y a une glace entre l’épisode et
+nous, il y a la lentille du microscope.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="sc">Avant-propos</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">7</a></div></td></tr>
+<tr><td>I.</td>
+<td>Notes pour une étude</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">11</a></div></td></tr>
+<tr><td>II.</td>
+<td>Notes de lecture sur <i>La vie de
+Henri Brulard</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">19</a></div></td></tr>
+<tr><td>III.</td>
+<td>Notes de lecture sur <i>Stendhal
+et le beylisme</i>, de Léon Blum</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr>
+<tr><td>IV.</td>
+<td>Notes de lecture sur les études
+de Paul Bourget, de Sainte-Beuve
+et de Taine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">81</a></div></td></tr>
+<tr><td>V.</td>
+<td>Quelques notes sur <i>La Chartreuse</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">91</a></div></td></tr>
+</table>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78379 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/78379-h/images/cover.jpg b/78379-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..c9d964b
--- /dev/null
+++ b/78379-h/images/cover.jpg
Binary files differ